The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 8, by Alexandre Dumas

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: La San-Felice, Tome 8

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 10, 2007 [EBook #21017]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 8 ***




Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)







                            ALEXANDRE DUMAS



                                  LA
                              SAN-FELICE

                              TOME VIII

              (Publi dans une autre dition sous le titre
                      de "EMMA LYONNA" Tome IV)



                                PARIS
                       CALMANN LVY, DITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
             RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                                1876



                             EMMA LYONNA




                                LXIV

                        LA JOURNE DU 13 JUIN

Sans doute, des ordres avaient t donns d'avance pour que ces trois
coups de canon fussent un double signal.

Car  peine le grondement du dernier se fut teint, que les deux
prisonniers du Chteau-Neuf, qui avaient t condamns la surveille,
entendirent, dans le corridor qui conduisait  leur cachot, les pas
presss d'une troupe d'hommes arms.

Sans dire une parole, ils se jetrent dans les bras l'un de l'autre,
comprenant que leur dernire heure tait arrive.

Ceux qui ouvrirent la porte les trouvrent embrasss, mais rsigns et
souriants.

--tes-vous prts, citoyens? demanda l'officier qui commandait
l'escorte, et  qui les plus grands gards avaient t recommands pour
les condamns. Tous deux rpondirent: Oui, en mme temps, Andr avec
la voix, Simon par un signe de tte.

--Alors, suivez-nous, dit l'officier.

Les deux condamns jetrent sur leur prison ce dernier regard que jette,
ml de regrets et de tendresse, sur son cachot celui que l'on conduit 
la mort, et, par ce besoin qu'a l'homme de laisser quelque chose aprs
lui, Andr, avec un clou, grava sur la muraille son nom et celui de son
pre.

Les deux noms furent gravs au-dessus du lit de chacun.

Puis il suivit les soldats, au milieu desquels son pre tait dj all
prendre place.

Une femme vtue de noir les attendait dans la cour qu'ils avaient 
traverser. Elle s'avana d'un pas ferme au-devant d'eux; Andr jeta un
cri et tout son corps trembla.

--La chevalire San-Felice! s'cria-t-il.

Luisa s'agenouilla.

--Pourquoi  genoux, madame, quand vous n'avez  demander pardon 
personne? dit Andr. Nous savons tout: le vritable coupable s'est
dnonc lui-mme. Mais rendez-moi cette justice qu'avant que j'eusse
reu la lettre de Michele, vous aviez dj la mienne.

Luisa sanglotait.

--Mon frre! murmura-t-elle.

--Merci! dit Andr. Mon pre, bnissez votre fille.

Le vieillard s'approcha de Luisa et lui mit la main sur la tte.

--Puisse Dieu te bnir comme je te bnis, mon enfant, et carter de ton
front jusqu' l'ombre du malheur!

Luisa laissa tomber sa tte sur ses genoux et clata en sanglots.

Le jeune Backer prit une longue boucle de ses cheveux blonds flottants,
la porta  ses lvres et la baisa avidement.

--Citoyens! murmura l'officier.

--Nous voici, monsieur, dit Andr.

Au bruit des pas qui s'loignaient, Luisa releva la tte, et, toujours 
genoux, les bras tendus, les suivit des yeux jusqu' ce qu'ils eussent
disparu  l'angle de l'arc de triomphe aragonais.

Si quelque chose pouvait ajouter  la tristesse de cette marche funbre,
c'taient la solitude et le silence des rues que les condamns
traversaient, et pourtant ces rues taient les plus populeuses de
Naples.

De temps en temps, cependant, au bruit des pas d'une troupe arme, une
porte s'entre-billait, une fentre s'ouvrait, on voyait une tte
craintive, de femme presque toujours, passer par l'ouverture, puis la
porte ou la fentre se refermait plus rapidement encore qu'elle ne
s'tait ouverte: on avait vu deux hommes dsarms au milieu d'une troupe
d'hommes arms, et l'on devinait que ces deux hommes marchaient  la
mort.

Ils traversrent ainsi Naples dans toute sa longueur et dbouchrent sur
le March-Vieux, place ordinaire des excutions.

--C'est ici, murmura Andr Backer.

Le vieux Backer regarda autour de lui.

--Probablement, murmura-t-il.

Cependant, on dpassa le March.

--O vont-ils donc? demanda Simon en allemand.

--Ils cherchent probablement une place plus commode que celle-ci,
rpondit Andr dans la mme langue: ils ont besoin d'un mur, et, ici, il
n'y a que des maisons.

En arrivant sur la petite place de l'glise del Carmine, Andr Backer
toucha du coude le bras de Simon et lui montra des yeux, en face de la
maison du cur desservant l'glise, un mur en retour sans aucune
ouverture.

C'est celui contre lequel est lev aujourd'hui un grand crucifix.

--Oui, rpondit Simon.

En effet, l'officier qui dirigeait la petite troupe s'achemina de ce
ct.

Les deux condamns pressrent le pas, et, sortant des rangs, allrent se
placer contre la muraille.

--Qui des deux mourra le premier? demanda l'officier.

--Moi! s'cria le vieux.

--Monsieur, demanda Andr, avez-vous des ordres positifs pour nous
fusiller l'un aprs l'autre?

--Non, citoyen, rpondit l'officier, je n'ai reu aucune instruction 
cet gard.

--Eh bien, alors, si cela vous tait gal, nous vous demanderions la
grce d'tre fusills ensemble et en mme temps.

--Oui, oui, dirent cinq ou six voix dans l'escorte, nous pouvons bien
faire cela pour eux.

--Vous l'entendez, citoyen, dit l'officier charg de cette triste
mission, je ferai tout ce que je pourrai pour adoucir vos derniers
moments.

--Ils nous accordent cela! s'cria joyeusement le vieux Backer.

--Oui, mon pre, dit Andr en jetant son bras au cou de Simon. Ne
faisons point attendre ces messieurs, qui sont si bons pour nous.

--Avez-vous quelque dernire grce  demander, quelques recommandations
 faire? demanda l'officier.

--Aucune, rpondirent les deux condamns.

--Allons donc, puisqu'il le faut, murmura l'officier; mais, sang du
Christ! on nous fait faire l un vilain mtier!

Pendant ce temps, les deux condamns, Andr tenant toujours son bras
jet autour du cou de son pre, taient alls s'adosser  la muraille.

--Sommes-nous bien ainsi, messieurs? demanda le jeune Backer.

L'officier fit un signe affirmatif.

Puis, se retournant vers ses hommes:

--Les fusils sont chargs? demanda-t-il.

--Oui.

--Eh bien,  vos rangs! Faites vite et tchez qu'ils ne souffrent pas:
c'est le seul service que nous puissions leur rendre.

--Merci, monsieur, dit Andr.

Ce qui se passa alors fut rapide comme la pense.

On entendit se succder les commandements de Apprtez armes!--En
joue!--Feu!

Puis une dtonation se fit entendre.

Tout tait fini!

Les rpublicains de Naples, entrans par l'exemple de ceux de Paris,
venaient de commettre une de ces actions sanglantes auxquelles la fivre
de la guerre civile entrane les meilleures natures et les causes les
plus saintes. Sous prtexte d'enlever aux citoyens toute esprance de
pardon, aux combattants toute chance de salut, ils venaient de faire
passer un ruisseau de sang entre eux et la clmence royale;--cruaut
inutile qui n'avait pas mme l'excuse de la ncessit.

Il est vrai que ce furent les seules victimes. Mais elles suffirent pour
marquer d'une tache de sang le manteau immacul de Rpublique.

Au moment mme o les deux Backer, frapps des mmes coups, tombaient
enlacs aux bras l'un de l'autre, Bassetti allait prendre le
commandement des troupes de Capodichino, Manthonnet celui des troupes de
Capodimonte, et Writz celui des troupes de la Madeleine.

Si les rues taient dsertes, en change toutes les murailles des forts,
toutes les terrasses des maisons taient couvertes de spectateurs qui, 
l'oeil nu ou la lunette  la main, cherchaient  voir ce qui allait se
passer sur cet immense champ de bataille qui s'tendait du Granatello 
Capodimonte.

On voyait sur la mer, s'allongeant de Torre-del-Annonciata au pont de la
Madeleine, toute la petite flottille de l'amiral Caracciolo, que
dominaient les deux vaisseaux ennemis, _la Minerve_, commande par le
comte de Thurn, et le _Sea-Horse_, command par le capitaine Ball, que
nous avons vu accompagner Nelson  cette fameuse soire o chaque dame
de la cour avait fait son vers, et o tous ces vers runis avaient
compos l'acrostiche de CAROLINA.

Les premiers coups de fusil qui se firent entendre, la premire fume
que l'on vit s'lever, fut en avant du petit fort du Granatello.

Soit que Tchudy et Sciarpa n'eussent point reu les ordres du cardinal,
soit qu'ils eussent mis de la lenteur  les excuter, Panedigrano et ses
mille forats se trouvrent seuls au rendez-vous, et n'en marchrent pas
moins hardiment vers le fort. Il est vrai qu'en les voyant s'avancer,
les deux frgates commencrent, pour les soutenir, leur feu contre le
Granatello.

Salvato demanda cinq cents hommes de bonne volont, se rua  la
baonnette sur cette trombe de brigands, les enfona, les dispersa, leur
tua une centaine d'hommes et rentra au fort avec quelques-uns des siens
seulement hors de combat; encore avaient-ils t atteints par les
projectiles lancs des deux btiments.

En arrivant  Somma, le cardinal fut averti de cet chec.

Mais de Cesare avait t plus heureux. Il avait ponctuellement suivi les
ordres du cardinal; seulement, apprenant que le chteau de Portici tait
mal gard et que la population tait pour le cardinal, il attaqua
Portici et se rendit matre du chteau. Ce poste tait plus important
que celui de Resina, fermant mieux la route.

Il fit parvenir la nouvelle de son succs au cardinal en lui demandant
de nouveaux ordres.

Le cardinal lui ordonna de se fortifier du mieux qu'il lui serait
possible, pour couper toute retraite  Schipani, et lui envoya mille
hommes pour l'y aider.

C'tait ce que craignait Salvato. Du haut du petit fort du Granatello,
il avait vu une troupe considrable, contournant la base du Vsuve,
s'avancer vers Portici; il avait entendu des coups de fusil, et, aprs
une courte lutte, la mousquetade avait cess.

Il tait clair pour lui que la route de Naples tait coupe, et il
insistait fortement pour que Schipani, sans perdre un instant, marcht
vers Naples, fort l'obstacle et revnt avec ses quinze cents ou deux
mille hommes, protgs par le fort de Vigliana, dfendre les approches
du pont de la Madeleine.

Mais, mal renseign, Schipani s'obstinait  voir arriver l'ennemi par la
route de Sorrente.

Une vive canonnade, qui se faisait entendre du ct du pont de la
Madeleine, indiquait que le cardinal attaquait Naples de ce ct.

Si Naples tenait quarante-huit heures, et si les rpublicains faisaient
un suprme effort, on pouvait tirer parti de la position o s'tait mis
le cardinal, et, au lieu que ce ft Schipani qui ft coup, c'tait le
cardinal qui se trouvait entre deux feux.

Seulement, il fallait qu'un homme de courage, de volont et
d'intelligence, capable de surmonter tous les obstacles, retournt 
Naples et pest sur la dlibration des chefs.

La position tait embarrassante. Comme Dante, Salvato pouvait dire: Si
je reste, qui ira? Si je vais, qui restera?

Il se dcida  partir, recommandant  Schipani de ne pas sortir de ses
retranchements qu'il n'et reu de Naples un ordre positif qui lui
indiqut ce qu'il avait  faire.

Puis, toujours suivi du fidle Michele, qui lui faisait observer
qu'inutile en rase campagne, il pourrait tre fort utile dans les rues
de Naples, il sauta dans une barque, se dirigea droit sur la flottille
de Caracciolo, se fit reconnatre de l'amiral, auquel il communiqua son
plan et qui l'approuva, passa  travers la flottille, qui couvrait la
mer d'une nappe de feu et le rivage d'une pluie de boulets et de
grenades, rama droit sur le Chteau-Neuf, et aborda dans l'anse du
mle.

Il n'y avait pas un instant  perdre, ni d'un ct ni de l'autre.
Salvato et Michele s'embrassrent. Michele courut au March-Vieux et
Salvato au Chteau-Neuf, o se tenait le conseil.

Esclave de son devoir, il monta droit  la chambre o il savait trouver
le directoire et exposa son plan aux directeurs, qui l'approuvrent.

Mais on connaissait Schipani pour une tte de fer. On savait qu'il ne
recevrait d'ordres que de Writz ou de Bassetti, ses deux chefs. On
renvoya Salvato  Writz, qui combattait au pont de la Madeleine.

Salvato s'arrta un instant chez Luisa, qu'il trouva mourante et 
laquelle il rendit la vie comme un rayon de soleil rend la chaleur. Il
lui promit de la revoir avant de retourner au combat, et, s'lanant sur
un cheval neuf qu'il avait ordonn pendant ce temps, il suivit au grand
galop le quai qui conduit au pont de la Madeleine.

C'tait le fort du combat. Le petit fleuve du Sebeto sparait les
combattants. Deux cents hommes jets dans l'immense btiment des Granili
faisaient feu par toutes les fentres.

Le cardinal tait l, bien reconnaissable  son manteau de pourpre,
donnant ses ordres au milieu du feu et affirmant dans l'esprit de ses
hommes qu'il tait invulnrable aux balles qui sifflaient  ses
oreilles, et que les grenades qui venaient clater entre les jambes de
son cheval ne pouvaient rien sur lui.

Aussi, fiers de mourir sous les yeux d'un pareil chef; srs, en mourant,
de voir s'ouvrir  deux battants pour eux les portes du paradis, les
sanfdistes, toujours repousss, revenaient-ils sans cesse  la charge
avec une nouvelle ardeur.

Du ct des patriotes, le gnral Writz tait aussi facile  voir que,
du ct des sanfdistes, le cardinal. A cheval comme lui, il parcourait
les rangs, excitant les rpublicains  la dfense comme le cardinal,
lui, excitait  l'attaque.

Salvato le vit de loin et piqua droit  lui. Le jeune gnral semblait
tre tellement habitu au bruit des balles, qu'il n'y faisait pas plus
attention qu'au sifflement du vent.

Si presss que fussent les rangs des rpublicains, ils s'cartrent
devant lui: on reconnaissait un officier suprieur, alors mme que l'on
ne reconnaissait pas Salvato.

Les deux gnraux se joignirent au milieu du feu.

Salvato exposa  Writz le but de sa course. Il tenait l'ordre tout prt:
il le fit lire  Writz, qui l'approuva. Seulement, la signature
manquait.

Salvato sauta  bas de son cheval, qu'il donna  tenir  l'un de ses
Calabrais, qu'il reconnut dans la mle, et alla dans une maison
voisine, qui servait d'ambulance, chercher une plume toute trempe
d'encre.

Puis il revint  Writz et lui remit la plume.

Writz s'apprta  signer l'ordre sur l'aron de sa selle.

Profitant de ce moment d'immobilit, un capitaine sanfdiste prit aux
mains d'un Calabrais son fusil, ajusta le gnral et fit feu.

Salvato entendit un bruit mat suivi d'un soupir. Writz se pencha de son
ct et tomba dans ses bras.

Aussitt, ce cri retentit:

--Le gnral est mort! le gnral est mort!

--Bless! bless seulement! cria  son tour Salvato, et nous allons le
venger!

Et, sautant sur le cheval de Writz:

--Chargeons cette canaille, dit-il, et vous la verrez se disperser
comme de la poussire au vent.

Et, sans s'inquiter s'il tait suivi, il s'lana sur le pont de la
Madeleine, accompagn de trois ou quatre cavaliers seulement.

Une dcharge d'une vingtaine de coups de fusil tua deux de ses hommes et
cassa la cuisse  son cheval, qui s'abattit sous lui.

Il tomba, mais, avec son sang-froid ordinaire, les jambes cartes pour
ne pas tre engag sous sa monture, et les deux mains sur ses fontes,
qui taient heureusement garnies de leurs pistolets.

Les sanfdistes se rurent sur lui. Deux coups de pistolet turent deux
hommes; puis, de son sabre, qu'il tenait entre ses dents et qu'il y
reprit aprs avoir jet loin de lui ses pistolets devenus inutiles, il
en blessa un troisime.

En ce moment, on entendit comme un tremblement de terre, le sol trembla
sous les pieds des chevaux. C'tait Nicolino, qui, ayant appris le
danger que courait Salvato, chargeait,  la tte de ses hussards, pour
le secourir ou le dlivrer.

Les hussards tenaient toute la largeur du pont. Aprs avoir failli tre
poignard par les baonnettes sanfdistes, Salvato allait tre cras
sous les pieds des chevaux patriotes.

Dgag de ceux qui l'entouraient par l'approche de Nicolino, mais
risquant, comme nous l'avons dit, d'tre foul aux pieds, il enjamba le
pont et sauta par-dessus.

Le pont tait dgag, l'ennemi repouss; l'effet moral de la mort de
Writz tait combattu par un avantage matriel. Salvato traversa le
Sebeto et se retrouva au milieu des rangs des rpublicains.

On avait port Writz  l'ambulance, Salvato y courut. S'il lui restait
assez de force pour signer, il signerait; tant qu'un souffle de vie
palpitait encore dans la poitrine du gnral en chef, ses ordres
devaient tre excuts.

Writz n'tait pas mort, il n'tait qu'vanoui.

Salvato rcrivit l'ordre qui avait chapp avec la plume  la main
mourante du gnral, se mit en qute de son cheval, qu'il retrouva, et,
en recommandant une dfense acharne, il repartit  fond de train pour
aller trouver Bassetti  Capodichino.

En moins d'un quart d'heure, il y tait.

Bassetti y maintenait la dfense, avec moins de peine que l o tait le
cardinal.

Salvato put donc le tirer  part, lui faire signer par duplicata l'ordre
pour Schipani, afin que, si l'un des deux ne parvenait pas  sa
destination, l'autre y parvnt.

Il lui raconta ce qui venait de se passer au pont de la Madeleine et ne
le quitta qu'aprs lui avoir fait faire serment de dfendre Capodichino
jusqu' la dernire extrmit et de concourir au mouvement du lendemain.

Salvato, pour revenir au Chteau-Neuf, devait traverser toute la ville.
A la strada Floria, il vit un immense rassemblement qui lui barrait la
rue.

Ce rassemblement tait caus par un moine mont sur un ne, et portant
une grande bannire.

Cette bannire reprsentait le cardinal Ruffo,  genoux devant saint
Antoine de Padoue, tenant dans ses mains des rouleaux de cordes qu'il
prsentait au cardinal.

Le moine, de grande taille dj, grce  sa monture, dominait toute la
foule,  laquelle il expliquait ce que reprsentait la bannire.

Saint Antoine tait apparu en rve au cardinal Ruffo, et lui avait dit,
en lui montrant des cordes, que, pour la nuit du 13 au 14 juin,
c'est--dire pour la nuit suivante, les patriotes avaient fait le
complot de pendre tous les lazzaroni, ne laissant la vie qu'aux enfants
pour les lever dans l'athisme, et que, dans ce but, une distribution
de cordes avait t faite par le directoire aux jacobins.

Par bonheur, saint Antoine, dont la fte tombait le 14, n'avait pas
voulu qu'un tel attentat s'accomplt le jour de sa fte, et avait, comme
le constatait la bannire que droulait le moine en la faisant
voltiger, obtenu du Seigneur la permission de prvenir ses fidles
bourboniens du danger qu'ils couraient.

Le moine invitait les lazzaroni  fouiller les maisons des patriotes et
 pendre tous ceux dans les maisons desquels on trouverait des cordes.

Depuis deux heures, le moine, qui remontait du Vieux-March vers le
palais Borbonico, faisait, de cent pas en cent pas, une halte, et, au
milieu des cris, des vocifrations, des menaces de plus de cinq cents
lazzaroni, rptait une proclamation semblable. Salvato, ne sachant
point la porte que pouvait avoir la harangue du capucin, que nos
lecteurs ont dj reconnu, sans doute, pour fra Pacifico, le quel, en
reparaissant dans les bas quartiers de Naples y avait retrouv sa
vieille popularit avec recrudescence de popularit nouvelle,--Salvato,
disons-nous, allait passer outre, lorsqu'il vit venir, par la rue
San-Giovanni  Carbonara, une troupe de ces misrables portant au bout
d'une baonnette une tte couronne de cordes.

Celui qui la portait tait un homme de quarante  quarante-cinq ans,
hideux  voir, couvert qu'il tait de sang, la tte qu'il portait au
bout de la baonnette tant frachement coupe et dgouttant sur lui. A
sa laideur naturelle,  sa barbe rousse comme celle de Judas,  ses
cheveux roidis et colls  ses tempes par la pluie sanglante, il faut
joindre une large balafre lui coupant la figure en diagonale et lui
crevant l'oeil gauche.

Derrire lui venaient d'autres hommes portant des cuisses et des bras.

Ces hideux trophes de chair s'avanaient au milieu des cris de Vive le
roi! vive la religion!

Salvato s'informa de ce que signifiait la sinistre procession et apprit
qu' la suite de la proclamation de fra Pacifico, des cordes ayant t
trouves dans la cave d'un boucher, le pauvre diable, au milieu des cris
Voil les lacets qui devaient nous pendre! avait t gorg  petits
coups, puis dpec en morceaux. Son torse, dchir en vingt parties,
avait t pendu aux crochets de la boutique, tandis que sa tte,
couronne de cordes, tait, avec ses bras et ses cuisses, porte par la
ville.

Il se nommait Cristoforo; c'tait le mme qui avait procur  Michele
une pice de monnaie russe.

Quant  son assassin, que Salvato ne reconnut point au visage, mais
qu'il reconnut au nom, c'tait ce mme beccao qui l'avait attaqu, lui
sixime, sous les ordres de Pasquale de Simone, dans la nuit du 22 au 23
septembre, et  qui il avait fendu l'oeil d'un coup de sabre.

A cette explication, que lui donna un bourgeois qui, ayant entendu tout
ce bruit, s'tait hasard sur le pas de sa porte, Salvato n'y put tenir.
Il mit le sabre  la main et s'lana sur cette bande de cannibales.

Le premier mouvement des lazzaroni fut de prendre la fuite; mais, voyant
qu'ils taient cent et que Salvato tait seul, la honte les gagna, et
ils revinrent menaants sur le jeune officier. Trois ou quatre coups de
sabre bien appliqus cartrent les plus hardis, et Salvato se serait
encore tir de cette mauvaise affaire si les cris des blesss et surtout
les vocifrations du beccao n'eussent donn l'veil  la troupe qui
accompagnait fra Pacifico, et qui, en l'accompagnant, fouillait les
maisons dsignes.

Une trentaine d'hommes se dtachrent et vinrent prter main-forte  la
bande du beccao.

Alors, on vit ce spectacle singulier d'un seul homme se dfendant contre
soixante, par bonheur, mal arms, et faisant bondir son cheval au milieu
d'eux comme si son cheval et eu des ailes. Dix fois, une voie lui fut
ouverte et il et pu fuir, soit par la strada de l'Orticello, soit par
la grotta della Marsa, soit par le vico dei Ruffi; mais il semblait ne
pas vouloir quitter la partie, videmment si mauvaise pour lui, tant
qu'il n'aurait pas atteint et puni le misrable chef de cette bande
d'assassins. Mais, plus libre que lui de ses mouvements, parce qu'il
tait au milieu de la foule, le beccao lui chappait sans cesse,
glissant, pour ainsi dire, entre ses mains comme l'anguille entre les
mains du pcheur. Tout  coup, Salvato se souvint des pistolets qu'il
avait dans ses fontes. Il passa son sabre dans sa main gauche, tira son
pistolet de sa fonte et l'arma. Par malheur, pour viser srement, il fut
oblig d'arrter son cheval. Au moment o Salvato touchait du doigt la
gchette, son cheval s'affaissa tout  coup sous lui; un lazzarone, qui
s'tait gliss entre les jambes de l'animal, lui avait coup le jarret.

Le coup de pistolet partit en l'air.

Cette fois, Salvato n'eut pas le temps de se relever ni de chercher son
autre pistolet dans son autre fonte: dix lazzaroni se rurent sur lui,
cinquante couteaux le menacrent.

Mais un homme se jeta au milieu de ceux qui allaient le poignarder, en
criant:

--Vivant! vivant!

Le beccao, en voyant l'acharnement de Salvato  le poursuivre, l'avait
reconnu et avait compris qu'il tait reconnu lui-mme. Or, il estimait
assez le courage du jeune homme pour savoir avec quelle indiffrence il
recevrait la mort en combattant.

Ce n'tait donc pas cette mort-l qu'il lui rservait.

--Et pourquoi vivant? rpondirent vingt voix.

--Parce que c'est un Franais, parce que c'est l'aide de camp du gnral
Championnet, parce que c'est celui, enfin, qui m'a donn ce coup de
sabre!

Et il montrait la terrible balafre qui lui sillonnait le visage.

--Eh bien, qu'en veux-tu faire?

--Je veux me venger, donc! cria le beccao; je veux le faire mourir 
petit feu! je veux le hacher comme chair  pt! je veux le rtir! je
veux le pendre!

Mais, comme il crachait, pour ainsi dire, toutes ces menaces au visage
de Salvato, celui-ci, sans daigner lui rpondre, par un effort
surhumain, rejeta loin de lui les cinq ou six hommes qui pesaient sur
ses bras et sur ses paules, et, se relevant de toute sa hauteur, fit
tournoyer son sabre au-dessus de sa tte, et, d'un coup de taille qu'et
envi Roland, il lui et fendu la tte jusqu'aux paules si le beccao
n'et par le coup avec le fusil  la baonnette duquel tait embroche
la tte du malheureux boucher.

Si Salvato avait la force de Roland, son sabre, par malheur, n'avait
point la trempe de Durandal: la lame, en rencontrant le canon du fusil,
se brisa comme du verre. Mais, comme elle ne rencontra le canon du fusil
qu'aprs avoir rencontr la main du beccao, trois de ses doigts
tombrent  terre.

Le beccao poussa un rugissement de douleur et surtout de colre.

--Heureusement, dit-il, que c'est  la main gauche: il me reste la main
droite pour te pendre!

Salvato fut garrott avec les cordes que l'on avait prises chez le
boucher et emport dans un palais, au fond de la cave duquel on venait
de trouver des cordes et dont on jetait les meubles et les habitants par
la fentre.

Quatre heures sonnaient  l'horloge de la Vicaria.

 la mme heure, le cur Antonio Toscano tenait la parole qu'il avait
donne au jeune gnral.

Comme toutes les heures de cette journe, clbre dans les annales de
Naples, furent marques par quelques traits de dvouement, d'hrosme ou
de cruaut, je suis forc d'abandonner Salvato, si prcaire que soit sa
situation, pour dire  quel point en tait le combat.

Aprs la mort du gnral Writz, le commandant en second Grimaldi avait
pris la direction de la bataille. C'tait un homme d'une force
herculenne et d'un courage prouv. Deux ou trois fois, les
sanfdistes, lancs au del du pont par ces lans des montagnards
auxquels rien ne rsiste, vinrent attaquer corps  corps les
rpublicains. C'tait alors que l'on voyait le gant Grimaldi, se
faisant une massue d'un fusil ramass  terre, frapper avec la
rgularit d'un batteur en grange et abattre  chaque coup un homme,
avec son terrible flau.

En ce moment, on vit ce vieillard presque aveugle qui avait demand un
fusil en promettant de s'approcher si prs de l'ennemi qu'il serait bien
malheureux s'il ne le voyait pas;--en ce moment, disons-nous, on vit
Louis Serio, tranant ses deux neveux plutt qu'il n'tait conduit par
eux, s'avancer jusqu'au bord du Sebeto, o ils l'abandonnrent. Mais,
l, il n'tait plus qu' vingt pas des sanfdistes. Pendant une
demi-heure, on le vit charger et dcharger son fusil avec le calme et le
sang-froid d'un vieux soldat, ou plutt avec le stoque dsespoir d'un
citoyen qui ne veut pas survivre  la libert de son pays. Il tomba
enfin, et, au milieu des nombreux cadavres qui encombraient les abords
du fleuve, son corps resta perdu ou plutt oubli.

Le cardinal comprit que jamais on ne forcerait le passage du pont tant
que la double canonnade du fort de Vigliana et de la flottille de
Caracciolo prendrait ses hommes en flanc.

Il fallait d'abord s'emparer du fort; puis, le fort pris, on
foudroierait la flottille avec les canons du fort.

Nous avons dit que le fort tait dfendu par cent cinquante ou deux
cents Calabrais, commands par le cur Antonio Toscano.

Le cardinal mit tout ce qu'il avait de Calabrais sous les ordres du
colonel Rapini, Calabrais lui-mme, et leur ordonna de prendre le fort,
cote que cote.

Il choisissait des Calabrais pour combattre les Calabrais, parce qu'il
savait qu'entre compatriotes la lutte serait mortelle: les luttes
fratricides sont les plus terribles et les plus acharnes.

Dans les duels entre trangers, parfois les deux adversaires survivent;
nul n'a survcu d'tocle et de Polynice.

En voyant le drapeau aux trois couleurs flottant au-dessus de la porte
et en lisant la lgende grave au-dessous du drapeau: _Nous venger,
vaincre ou mourir!_ les Calabrais, ivres de fureur, se rurent sur le
petit fort, des haches et des chelles  la main.

Quelques-uns parvinrent  entamer la porte  coups de hache; d'autres
arrivrent jusqu'au pied des murailles, o ils tentrent d'appuyer
leurs chelles; mais on et dit que, comme l'arche sainte, le fort de
Vigliana frappait de mort quiconque le touchait.

Trois fois les assaillants revinrent  la charge et trois fois furent
repousss en laissant les approches du fort jonches de cadavres.

Le colonel Rapini, bless de deux balles, envoya demander du secours.

Le cardinal lui envoya cent Russes et deux batteries de canon.

Les batteries furent tablies, et, au bout de deux heures, la muraille
offrait une brche praticable.

On envoya alors un parlementaire au commandant: il offrait la vie sauve.

--Lis ce qui est crit sur la porte du fort, rpondit le vieux prtre:
_Nous venger, vaincre ou mourir!_ Si nous ne pouvons vaincre, nous
mourrons et nous nous vengerons.

Sur cette rponse, Russes et Calabrais s'lancrent  l'assaut.

La fantaisie d'un empereur, le caprice d'un fou, de Paul Ier, envoyait
des hommes ns sur les rives de la Nva, du Volga et du Don, mourir pour
des princes dont ils ignoraient le nom, sur les plages de la
Mditerrane.

Deux fois ils furent repousss et couvrirent de leurs cadavres le chemin
qui conduisait  la brche.

Une troisime fois, ils revinrent  la charge, les Calabrais conduisant
l'attaque. Au fur et  mesure que ceux-ci dchargeaient leurs fusils,
ils les jetaient; puis, le couteau  la main, ils s'lanaient dans
l'intrieur du fort. Les Russes les suivaient, poignardant avec leurs
baonnettes tout ce qu'ils trouvaient devant eux.

C'tait un combat muet et mortel, un combat corps  corps, dans lequel
la mort se faisait jour, au milieu d'embrassements si troits, qu'on et
pu les croire des embrassements fraternels. Cependant, la brche une
fois ouverte, les assaillants croissaient toujours, tandis que les
assigs tombaient les uns aprs les autres sans tre remplacs.

De deux cents qu'ils taient d'abord,  peine en restait-il soixante, et
plus de quatre cents ennemis les entouraient. Ils ne craignaient pas la
mort; seulement, ils mouraient dsesprs de mourir sans vengeance.

Alors, le vieux prtre, couvert de blessures, se dressa au milieu d'eux,
et, d'une voix qui fut entendue de tous:

--tes-vous toujours dcids? demanda-t-il.

--Oui! oui! oui! rpondirent toutes les voix.

A l'instant mme, Antonio Toscano se laissa glisser dans le souterrain
o tait la poudre, il approcha d'un baril un pistolet qu'il avait
conserv comme suprme ressource, et fit feu.

Alors, au milieu d'une pouvantable explosion, vainqueurs et vaincus,
assigeants et assigs, furent envelopps dans le cataclysme.

Naples fut secoue comme par un tremblement de terre, l'air s'obscurcit
sous un nuage de poussire, et, comme si un cratre se ft ouvert au
pied du Vsuve, pierres, solives, membres cartels retombrent sur une
immense circonfrence.

Tout ce qui se trouvait dans le fort fut ananti: un seul homme, tonn
de vivre sans blessures, emport dans l'air, retomba dans la mer, nagea
vers Naples et regagna le Chteau-Neuf, o il raconta la mort de ses
compagnons et le sacrifice du prtre.

Ce dernier des Spartiates calabrais se nommait Fabiani.

La nouvelle de cet vnement se rpandit en un instant dans les rues de
Naples et y souleva un enthousiasme universel.

Quant au cardinal, il vit immdiatement le parti qu'il pouvait tirer de
l'vnement.

Le feu du fort de Vigliana teint, rien ne lui dfendait plus
d'approcher de la mer, et il pouvait,  son tour, avec ses pices de
gros calibre, foudroyer la petite escadre de Caracciolo.

Les Russes avaient des pices de seize. Ils tablirent une batterie au
milieu des dbris mmes du fort, qui leur servirent  construire des
paulements, et ils commencrent, vers cinq heures du soir,  foudroyer
la flottille.

Caracciolo, cras par des boulets russes, dont un seul suffisait pour
couler bas une de ses chaloupes, quelquefois deux, fut oblig de prendre
le large.

Alors le cardinal put faire avancer ses hommes par la plage, demeure
sans dfense depuis la prise du fort de Vigliana, et les deux champs de
bataille de la journe restrent aux sanfdistes, qui camprent sur les
ruines du fort et poussrent leurs avant-postes jusqu'au del du pont de
la Madeleine.

Bassetti, nous l'avons dit, dfendait Capodichino, et, jusque-l, avait
paru combattre franchement pour la Rpublique, qu'il trahit depuis. Tout
 coup, il entendit retentir derrire lui les cris de Vive la religion!
vive le roi! pousss par fra Pacifico et les lazzaroni sanfdistes qui,
profitant de ce que les rues de Naples taient demeures sans
dfenseurs, s'en taient empars. En mme temps, il apprit la blessure
et la mort de Writz. Il craignit alors de demeurer dans une position
avance o la retraite pouvait lui tre coupe. Il croisa la baonnette
et s'ouvrit,  travers les rues encombres de lazzaroni, un passage
jusqu'au Chteau-Neuf.

Manthonnet, avec sept ou huit cents hommes, avait vainement attendu une
attaque sur les hauteurs de Capodimonte; mais, ayant vu sauter le fort
de Vigliana, ayant vu la flottille de Caracciolo force de s'loigner,
ayant appris la mort de Writz et la retraite de Bassetti, il se retira
lui-mme par le Ramero sur Saint-Elme, o le colonel Mejean refusa de le
recevoir. Il s'tablit en consquence, lui et ses patriotes, dans le
couvent Saint-Martin, plac au pied de Saint-Elme, moins fortifi que
lui par l'art, mais aussi fortifi par la position.

De l, il pouvait voir les rues de Naples livres aux lazzaroni, tandis
que les patriotes se battaient au pont de la Madeleine et sur toute la
plage, du port de Vigliana  Portici.

Exasprs par le prtendu complot dress contre eux par les patriotes,
et  la suite duquel ils devaient tre tous trangls si saint Antoine,
meilleur gardien de leur vie que ne l'tait saint Janvier, ne ft venu
en personne rvler le complot au cardinal, les lazzaroni, excits par
fra Pacifico, se livraient  des cruauts qui dpassaient toutes celles
qu'ils avaient commises jusque-l.

Pendant le trajet que Salvato dut parcourir pour aller de l'endroit o
il avait t arrt  celui o il devait attendre la mort que lui
promettait le beccao, il put voir quelques-unes de ces cruauts
auxquelles se livraient les lazzaroni.

Un patriote attach  la queue d'un cheval passa, emport par l'animal
furieux, laissant, sur les dalles qui pavent les rues, une large trane
de sang et achevant de laisser aux angles des rues et des vicoli les
dbris d'un cadavre chez lequel le supplice survivait  la mort.

Un autre patriote, les yeux crevs, le nez et les oreilles coups, le
croisa trbuchant. Il tait nu, et des hommes qui le suivaient en
l'insultant, le foraient de marcher en le piquant par derrire avec des
sabres et des baonnettes.

Un autre,  qui l'on avait sci les pieds, tait forc  coups de fouet
de courir sur les os de ses jambes comme sur des chasses, et, chaque
fois qu'il tombait,  coups de fouet tait forc de se relever et de
reprendre cette course effroyable.

Enfin  la porte tait dress un bcher sur lequel on brlait des femmes
et des enfants que l'on y jetait vivants ou moribonds, et dont ces
cannibales, et, entre autres, le cur Rinaldi, que nous avons dj eu
l'occasion de nommer deux ou trois fois, s'arrachaient les morceaux 
moit cuits pour les dvorer[1].

[Note 1: Comme on pourrait croire que nous faisons de l'horreur 
plaisir, nous allons citer les diffrents textes auxquels nous
empruntons ces dtails.

En outre,--dit Bartolomeo Nardini dans ses _Mmoires pour servir 
l'histoire des rvolutions de Naples_, par un tmoin oculaire,--en
outre, le cardinal avait fait fabriquer une quantit de lacets qu'il
faisait jeter dans les maisons pour donner  ce mensonge l'apparence de
la vrit. Les jeunes gens de la ville, qui avaient t forcs de
s'inscrire aux rles de la garde nationale, fuyaient, quelques-uns
travestis en femmes, les autres en lazzaroni, et se cachaient dans les
maisons les plus misrables, pensant que celles-l seraient les plus
respectes. Mais ceux qui avaient eu la chance de passer  travers le
peuple sans tre reconnus, ne trouvaient point d'htes qui voulussent
les recevoir. On savait trop bien que les maisons o on les trouverait
seraient livres au pillage et  l'incendie. Les frres fermrent la
porte  leurs frres, les pouses  leurs poux, les parents  leurs
enfants. Il se trouva  Naples un pre si dnatur, que, pour prouver
son attachement au parti royaliste, il livra de sa propre main son fils
 cette populace, sans mme qu'il ft poursuivi par elle, et se fit une
cuirasse avec le sang de son enfant.

Ces malheureux fugitifs, ne trouvant personne qui consentt  leur
donner asile, taient contraints de se cacher dans les gouts de la
ville, o ils rencontraient d'autres malheureux, forcs de s'y cacher
comme eux, et hors desquels la faim les forait de sortir la nuit pour
aller chercher quelque nourriture. Les lazzaroni les attendaient 
l'afft, s'emparaient d'eux, les faisaient expirer au milieu des
tortures; puis,  ces corps mutils, ils coupaient les ttes, qu'ils
portaient au cardinal Ruffo.

Attendez-vous  mieux que cela.

Durant l'assaut des chteaux et de la ville, raconte l'historien
Cuoco,--le mme que, dans sa lettre  Ruffo, le roi condamna
irrvocablement  mort,--durant l'assaut des chteaux, le peuple
napolitain commit des barbaries qui font frmir et deviennent
inexplicables, mme  l'endroit des femmes. Il leva sur les places
publiques des bchers o il faisait cuire et mangeait les membres des
malheureux qu'il y jetait vivants ou moribonds.

Or, notez que l'homme qui raconte ceci est Vicenzo Cuoco, l'auteur du
_Prcis sur les vnements de Naples_, c'est--dire un des magistrats
les plus distingus du barreau napolitain. Malgr la recommandation de
Ferdinand, il parvint  chapper au massacre populaire et au massacre
juridique qui le suivit. Exil pendant dix ans de sa patrie, il y rentra
avec le roi Joseph, fut ministre sous Murat, et devint fou de terreur
parce que, Murat tomb, le prince Lopold lui fit demander son _Prcis
historique_.

Un autre auteur, qui garde l'anonyme et qui intitule son livre _Mes
Prils_, raconte que, s'tant sauv, dguis en femme, dans une maison
o l'on voulut bien lui donner l'hospitalit, il y fit connaissance avec
le cur Rinaldi, qui, ne sachant point crire, le tourmentait pour lui
faire rdiger pour Ferdinand un mmoire o il sollicitait de Sa Majest
la faveur d'tre nomm gouverneur de Capoue, numrant au nombre de ses
droits incontestables  ce poste d'avoir,  cinq ou six reprises
diffrentes, mang du jacobin, et, entre autres, une paule d'enfant
tir du sein de sa mre ventre.

On ferait un livre  part du simple rcit des diffrentes tortures
infliges aux patriotes, tortures qui font le plus grand honneur 
l'imagination des lazzaroni napolitains, en ce que ces tortures ne sont
portes ni sur le rpertoire de l'inquisition, ni sur le catalogue des
supplices des Indiens rouges.]

Ce bcher tait fait d'une partie des meubles du palais jets par les
fentres. Mais, la rue s'tant trouve encombre, le rez-de-chausse
avait t moins dvast que les autres pices, et dans la salle  manger
restaient une vingtaine de chaises et une pendule qui continuait 
marquer l'heure avec l'impassibilit des choses mcaniques.

Salvato jeta un coup d'oeil machinal sur cette pendule: elle marquait
quatre heures un quart.

Les hommes qui le portaient le dposrent sur la table. Dcid  ne pas
changer une parole avec ses bourreaux, soit par le mpris qu'il faisait
d'eux, soit par la conviction que cette parole serait inutile, il se
coucha sur le ct comme un homme qui dort.

Alors, entre tous ces hommes, experts en torture, il fut dbattu de quel
genre de mort mourrait Salvato.

Brl  petit feu, corch vif, coup en morceaux, Salvato pouvait
supporter tout cela sans jeter une plainte, sans pousser un cri.

C'tait du meurtre, et, aux yeux de ces hommes, le meurtre ne
dshonorait pas, n'humiliait pas, n'abaissait pas celui qui en tait la
victime.

Le beccao voulait autre chose. D'ailleurs, il dclarait qu'ayant t
dfigur et mutil par Salvato, Salvato lui appartenait. C'tait son
bien, sa proprit, sa chose. Il avait donc le droit de le faire mourir
comme il voudrait.

Or, il voulait que Salvato mourt pendu.

La pendaison est une mort ridicule, o le sang n'est point rpandu,--le
sang ennoblit la mort;--les yeux sortent de leurs orbites, la langue
enfle et jaillit hors de la bouche, le patient se balance avec des
gestes grotesques. C'tait ainsi, pour qu'il mourt dix fois, que
Salvato devait mourir.

Salvato entendait toute cette discussion, et il tait forc de se dire
que le beccao, et-il t Satan lui-mme, et, en sa qualit de roi des
rprouvs, et-il pu lire en son me, il n'et pas mieux devin ce qui
s'y passait.

Il fut donc convenu que Salvato mourrait pendu.

Au-dessus de la table o tait couch Salvato se trouvait un anneau
ayant servi  suspendre un lustre.

Seulement, le lustre avait t bris.

Mais on n'avait pas besoin du lustre pour ce que voulait faire le
beccao: on n'avait besoin que de l'anneau.

Il prit une corde dans sa main droite, et, si mutile que ft sa main
gauche, il parvint  y faire un noeud coulant.

Puis il monta sur la table, et, de la table, comme il et fait d'un
escabeau, sur le corps de Salvato, qui demeura aussi insensible  la
pression du pied immonde que s'il et t dj chang en cadavre.

Il passa la corde dans l'anneau.

Tout  coup il s'arrta; il tait vident qu'une ide nouvelle venait de
lui traverser l'esprit.

Il laissa le noeud coulant pendre  l'anneau et jeta  terre l'autre
extrmit de la corde.

--Oh! dit-il, camarades, je vous demande un quart d'heure, rien qu'un
quart d'heure! Pendant un quart d'heure, promettez-moi de me le garder
vivant, et je vous promets, moi, pour ce jacobin, une mort dont vous
serez tous contents.

Chacun demanda au beccao ce qu'il voulait dire et de quelle mort il
entendait parler; mais le beccao, refusant obstinment de rpondre aux
questions qui lui furent faites, s'lana hors du palais et prit sa
course vers la _via dei Sospiri-dell'Abisso_.




                                 LXV

         CE QU'ALLAIT FAIRE LE BECCAO VIA DEI SOSPIRI-DELL'ABISSO

La via dei Sospiri-dell'Abisso, c'est--dire la rue des
Soupirs-de-l'Abme, donnait d'un ct sur le quai della strada Nuova, de
l'autre sur le Vieux-March, o se faisaient d'habitude les excutions.

On l'appelait ainsi, parce qu'en entrant dans cette rue, les condamns,
pour la premire fois, apercevaient l'chafaud et qu'il tait bien rare
que cette vue ne leur tirt point un amer soupir du fond des entrailles.

Dans une maison  porte si basse qu'il semblait qu'aucune crature
humaine n'y pt entrer la tte leve, et dans laquelle on n'entrait, en
effet, qu'en descendant deux marches et en se courbant, comme pour
entrer dans une caverne, deux hommes causaient  une table sur laquelle
taient poss un fiasco de vin du Vsuve et deux verres.

L'un de ces hommes nous est compltement tranger; l'autre est notre
vieille connaissance Basso Tomeo, le pcheur de Mergellina, le pre
d'Assunta et des trois gaillards que nous avons vus tirer le filet le
jour de la pche miraculeuse, qui fut le dernier jour des deux frres
della Torre.

On se rappelle  la suite de quelles craintes qui le poursuivaient 
Mergellina il tait venu demeurer  la Marinella, c'est--dire  l'autre
bout de la ville.

En tirant ses filets, ou plutt les filets de son pre, Giovanni, son
dernier fils, avait remarqu,  la fentre de la maison faisant le coin
du quai de la strada Nuova et de la rue des Soupirs-de-l'Abme, fentre
 fleur de terre  cause des deux marches  l'aide desquelles on
descendait dans l'appartement que, dans le jargon de nos constructeurs
modernes, on appellerait un sous-sol,--Giovanni avait, disons-nous,
remarqu une belle jeune fille dont il tait devenu amoureux.

Il est vrai que son nom semblait la prdestiner  pouser un pcheur:
elle s'appelait Marina.

Giovanni, qui arrivait de l'autre ct de la ville, ne savait pas ce que
personne n'ignorait du pont de la Madeleine  la strada del Piliere:
c'tait  qui appartenait cette maison  porte basse et de qui tait
fille cette belle fleur de grve qui s'panouissait ainsi au bord de la
mer.

Il s'informa, et apprit que la maison et la fille appartenaient  matre
Donato, le bourreau de Naples.

Quoique les peuples mridionaux, et particulirement le peuple
napolitain, n'aient point pour l'excuteur des hautes oeuvres cette
rpulsion qu'il inspire, en gnral, aux hommes du Nord, nous ne
saurions cacher  nos lecteurs que la nouvelle ne fut point agrable 
Giovanni.

Son premier sentiment fut de renoncer  la belle Marina. Comme nos deux
jeunes gens n'avaient encore chang que des regards et des sourires, la
rupture n'exigeait pas de grandes formalits. Giovanni n'avait qu' ne
plus passer devant la maison, ou, quand il y passerait,  tourner les
yeux d'un autre ct.

Il fut huit jours sans y passer; mais, le neuvime, il n'y put tenir: il
y passa. Seulement, en y passant, il tourna la tte vers la mer.

Par malheur, ce mouvement avait t fait trop tard, et, lorsqu'il avait
dtourn la tte, la fentre o stationnait d'habitude la belle Marina
s'tait trouve comprise dans le cercle parcouru par son rayon visuel.

Il avait entrevu la jeune fille; il lui avait mme sembl qu'un nuage de
tristesse voilait son visage.

Mais la tristesse, qui enlaidit les vilains visages, fait un effet
contraire sur les beaux.

La tristesse avait encore embelli Marina.

Giovanni s'arrta court. Il lui sembla qu'il avait oubli quelque chose
 la maison. Il et bien de la peine  dire quoi; mais cette chose,
quelle qu'elle ft, lui sembla si ncessaire, qu'il se retourna, m par
une force suprieure, et qu'en se retournant, les mesures qu'il avait
dj si mal prises, tant plus mal prises encore, il se trouva face 
face avec celle qu'il s'tait promis  lui-mme de ne plus regarder.

Cette fois, les regards des deux jeunes gens se croisrent et se dirent,
avec ce langage si rapide et si expressif des yeux, tout ce qu'auraient
pu se dire leurs paroles.

Notre intention n'est point de suivre, quelque intrt que nous serions
sr de lui donner, cet amour dans ses dveloppements. Il suffira  nos
lecteurs de savoir que, comme Marina tait aussi sage que belle et que
l'amour de Giovanni allait toujours croissant, force lui fut, un beau
matin, de s'ouvrir  son pre, de lui avouer son amour et de lui dire,
le plus sentimentalement qu'il put, qu'il n'y avait plus de bonheur pour
lui en ce monde s'il n'obtenait pas la main de la belle Marina.

Au grand tonnement de Giovanni, le vieux Basso Tomeo ne vit point  ce
mariage une insurmontable difficult. C'tait un grand philosophe que le
pcheur de Mergellina, et la mme raison qui lui avait fait refuser sa
fille  Michele le poussait  offrir son fils  Marina.

Michele, au su de tout le monde, n'avait pas le sou, tandis que matre
Donato, exerant un mtier, exceptionnel, c'est vrai, mais, par cela
mme, lucratif, devait avoir une escarcelle bien garnie.

Le vieux pcheur consentit donc  s'aboucher avec matre Donato.

Il alla le trouver et lui exposa le motif de sa visite.

Quoique Marina, ainsi que nous l'avons dit, ft charmante, et quoique le
prjug social soit moins grand chez les Mridionaux que chez les hommes
du Nord,  Naples qu' Paris, une fille de bourreau n'est point
marchandise facile  placer, et matre Donato ouvrit l'oreille aux
propositions du vieux Basso Tomeo.

Toutefois, le vieux Basso Tomeo, avec une franchise qui lui faisait
honneur, avouait que l'tat de pcheur, suffisant  nourrir son homme,
ne suffisait pas  nourrir une famille, et qu'il ne pouvait pas donner 
son fils le moindre ducat en mariage.

Il fallait donc que les jeunes poux fussent dots par matre Donato, ce
qui lui serait d'autant plus facile qu'on entrait dans une phase de
rvolution, et, comme il est de tradition qu'il n'est point de
rvolution sans excutions, matre Donato, qui,  six cents ducats,
c'est--dire  deux mille quatre cents francs de fixe par an, joignait
dix ducats de prime, c'est--dire quarante francs  chaque excution,
allait, en quelques mois, faire une fortune, non-seulement rapide, mais
colossale.

Dans la perspective de ce travail lucratif, il promit de donner  Marina
une dot de trois cents ducats.

Seulement, voulant donner cette somme, non point sur ses conomies dj
faites, mais sur son gain  venir, il avait remis le mariage  quatre
mois. C'tait bien le diable si la rvolution ne lui donnait point 
faire huit excutions en quatre mois, une par quinzaine.

Ce bas chiffre reprsentait trois cents vingt ducats; ce qui lui donnait
encore vingt ducats de bnfice.

Par malheur pour Donato, on a vu de quelle faon philanthropique s'tait
faite la rvolution de Naples; de sorte que, tromp dans son calcul et
n'ayant pas eu la moindre pendaison  excuter, matre Donato se faisait
tirer l'oreille pour consentir au mariage de Marina avec Giovanni, ou
plutt au versement de la dot qui devait assurer l'existence des deux
jeunes gens.

Voil pourquoi il tait assis  la mme table que Basso Tomeo; car, nous
ne le cacherons pas plus longtemps  nos lecteurs, cet homme qui leur
est inconnu, qui est assis en face du vieux pcheur, qui saisit le
fiasco par son col mince et flexible et qui remplit le verre de son
partner, c'est matre Donato, le bourreau de Naples.

--Si, ce n'est pas fait pour moi! Comprenez-vous, compre Tomeo?
c'est--dire que, quand j'ai vu s'tablir la Rpublique, que j'ai
demand  des gens instruits ce que c'tait que la Rpublique, et que
ceux-ci m'ont expliqu que c'tait une situation politique dans laquelle
la moiti des citoyens coupait le cou  l'autre, je me suis dit: Ce
n'est point trois cents ducats que je vais gagner, c'est mille, cinq
mille, dix mille ducats, c'est--dire une fortune!

--C'tait  penser, en effet. On m'a assur qu'en France il y avait un
citoyen nomm Marat qui demandait trois cent mille ttes dans chaque
numro de son journal. Il est vrai qu'on ne les lui donnait pas toutes;
mais enfin on lui en donnait quelques-unes.

--Eh bien, pendant cinq mois qu'a dur notre rvolution,  nous, pas un
seul Marat: des Cirillo, des Pagano, des Charles Laubert, des Manthonnet
tant qu'on en a voulu, c'est--dire des philanthropes qui ont cri sur
les terrasses: Ne touchez pas aux individus! respectez les proprits!

--Ne m'en parlez pas, compre, dit Basso Tomeo en haussant les paules;
on n'a jamais vu une pareille chose. Aussi, vous voyez o ils en sont,
MM. les patriotes: cela ne leur a point port bonheur.

--C'est au point que, quand j'ai vu qu'on pendait  Procida et  Ischia,
j'ai rclam. Partout o l'on pend, il me semble que je dois en tre;
mais savez-vous ce que l'on m'a rpondu?

--Non.

--On m'a rpondu qu'on ne pendait pas dans les les pour le compte de la
Rpublique, mais pour le compte du roi; que le roi avait envoy de
Palerme un juge pour juger, et que les Anglais avaient fourni un
bourreau pour pendre. Un bourreau anglais! Je voudrais bien voir comment
il s'y prend!

--C'est un passe-droit, compre Donato.

--Enfin, il me restait un dernier espoir. Il y avait dans les prisons du
Chteau-Neuf deux conspirateurs; ceux-l ne pouvaient m'chapper: ils
avouaient hautement leur crime, ils s'en vantaient mme.

--Les Backer?

--Justement... Avant-hier, on les condamne  mort. Je dis: Bon! c'est
toujours vingt ducats et leur dfroque. Comme ils taient riches, leurs
habits auraient une valeur. Pas du tout: savez-vous ce que l'on fait?

--On les fusille: je les ai vu fusiller.

--Fusiller! A-t-on jamais vu fusiller  Naples? Tout cela pour faire sur
un pauvre diable une conomie de vingt ducats! Oh! tenez, compre, un
gouvernement qui ne pend pas et qui fusille ne peut pas tenir. Aussi,
voyez, dans ce moment-ci, comment nos lazzaroni les arrangent, vos
patriotes!

--Mes patriotes, compre? Ils n'ont jamais t  moi. Je ne savais pas
mme ce que c'tait qu'un patriote. Je l'ai demand  fra Pacifico, qui
m'a rpondu que c'tait un jacobin; alors, je lui ai demand ce que
c'tait qu'un jacobin, et il m'a rpondu que c'tait un patriote,
c'est--dire un homme qui avait commis toute sorte de crimes, et qui
serait damn.

--En attendant, nos pauvres enfants?

--Que voulez-vous, pre Tomeo! Je ne peux pourtant pas me tirer le sang
des veines pour eux. Qu'ils attendent. J'attends bien, moi! Peut-tre
que, si le roi rentre, cela changera et que j'aurai  pendre (matre
Donato grimaa un sourire), mme votre gendre Michele.

--Michele n'est pas mon gendre, Dieu merci! Il a voulu l'tre; j'ai
refus.

--Oui, quand il tait pauvre; mais, depuis qu'il est riche, il n'a plus
reparl de mariage.

--a, c'est vrai. Le bandit! Aussi, le jour o vous le pendrez, je
tirerai la corde; et, s'il nous faut l'aide de nos trois fils, ils la
tireront avec moi.

En ce moment, et comme Basso Tomeo offrait obligeamment son aide et
celle de ses trois fils  matre Donato, la porte de cette espce de
cave qui servait de demeure  matre Donato s'ouvrit, et beccao,
secouant toujours sa main sanglante, parut devant les deux amis.

Le beccao tait bien connu de matre Donato, tant son voisin. Aussi, 
la vue du beccao, appela-t-il sa fille Marina pour qu'elle apportt un
verre.

Marina parut, belle et gracieuse comme une vision. On se demandait
comment une si belle fleur avait pu pousser en un pareil charnier.

--Merci, merci, dit le beccao. Il ne s'agit point ici de boire, mme 
la sant du roi: il s'agit, matre Donato, de venir pendre un rebelle.

--Pendre un rebelle? dit matre Donato, cela me va.

--Et un vrai rebelle, matre, vous pouvez vous en vanter; et, en cas de
doute, vous enqurir  Pasquale de Simone. Nous avons t chargs
ensemble de son excution et nous l'avons manqu comme des imbciles.

--Ah! ah! fit matre Donato; et lui ne t'a pas manqu? Car je prsume
que c'est lui qui t'a donn ce fameux coup de sabre qui t'a balafr le
visage.

--Et celui-ci qui m'a coup la main, rpliqua le beccao montrant sa
main mutile et sanglante.

--Oh! oh! voisin, dit matre Donato, laissez-moi panser cela. Vous savez
que nous sommes un peu chirurgiens, nous autres.

--Non, sang du Christ! non! dit le beccao. Quand il sera mort,  la
bonne heure; mais, tant qu'il sera vivant, saigne ma main, saigne.
Allons, venez, matre: on vous attend.

--On m'attend? C'est bientt dit; mais qui me payera?

--Moi.

--Vous dites cela parce qu'il est vivant; mais quand il sera pendu?

--Nous ne sommes qu' un pas de ma boutique, nous nous y arrterons, et
je te conterai dix ducats.

--Hum! fit matre Donato, c'est dix ducats pour les excutions lgales;
mais, pour les excutions illgales, cela en vaut vingt, et encore je ne
sais pas si c'est bien prudent  moi.

--Viens, et je t'en donnerai vingt; seulement, dcide-toi; car, si tu ne
veux pas le pendre, je le pendrai, moi, et ce sera vingt ducats de
gagns.

Matre Donato rflchit qu'en effet, ce n'tait pas chose difficile que
de pendre un homme, puisque tant de gens se pendent tout seuls, et,
craignant que cette aubaine ne lui chappt:

--C'est bien, dit-il: je ne veux pas dsobliger un voisin.

Et il alla prendre un rouleau de corde suspendu au mur par un clou.

--O allez-vous donc? demanda le beccao.

--Vous le voyez bien, je vais prendre mes instruments.

--Des cordes? Nous en avons de reste l-bas.

--Mais elles ne sont point prpares; plus une corde a servi, mieux elle
glisse, et, par consquent, plus elle est douce au patient.

--Plaisantes-tu? s'cria le beccao. Est-ce que je veux que sa mort soit
douce? Une corde neuve, mordieu! une corde neuve!

--Au fait, dit matre Bonato avec son sourire sinistre, c'est vous qui
payez: c'est  vous de faire votre carte. Au revoir, pre Tomeo!

--Au revoir, rpondit le vieux pcheur, et bon courage, compre! J'ai
ide que voil votre mauvaise veine coupe.

Puis,  lui-mme:

--Lgale ou illgale, qu'importe! c'est toujours vingt ducats  compte
sur la dot.

On sortit de la rue des Soupirs-de-l'Abme et l'on se rendit chez le
beccao.

Celui-ci alla droit au tiroir du comptoir et y prit vingt ducats, qu'il
allait donner  matre Donato, quand tout  coup, se ravisant:

--Voil dix ducats, matre, lui dit-il; le reste aprs l'excution.

--L'excution de qui? demanda la femme du beccao en sortant de la
chambre du fond.

--Si on te le demande, tu diras que tu ne l'as jamais su ou que tu l'as
oubli.

S'apercevant alors seulement de l'tat dans lequel tait la main de son
mari:

--Jsus Dieu! dit-elle, qu'est-ce que cela?

--Rien.

--Comment, rien? Trois doigts coups, tu appelles cela rien!

--Bon! dit le beccao, s'il faisait du vent, ce serait dj sch.
Venez, matre.

Et il sortit de sa boutique: le bourreau le suivit.

Les deux hommes gagnrent la rue de Lavinago, le beccao guidant matre
Donato, et marchant si vite, que matre Donato avait de la peine  le
suivre.

Lorsque le beccao rentra, tout tait dans la mme situation que
lorsqu'il tait parti. Le prisonnier, toujours couch sur la table,
insult et frapp par les lazzaroni, n'avait pas fait un seul mouvement
et semblait plong dans une immobilit complte.

Au reste, il avait fallu presque autant de force morale pour supporter
les injures, qu'il avait fallu de force physique pour supporter les
coups et les blessures mme  l'aide desquels on avait,  vingt reprises
diffrentes, essay de rveiller ce dormeur obstin. Injures et coups,
nous l'avons dit, tout avait t inutile.

Des cris de joie et des acclamations de triomphe salurent l'apparition
du tueur de boucs et du tueur d'hommes, et les cris: _Il boa! il boa!_
s'lancrent de toutes les bouches.

Si ferme que ft Salvato, il tressaillit  ce cri; car il venait de
comprendre la vritable cause du succs qu'il avait obtenu.
Non-seulement, dans sa vengeance, le beccao voulait sa mort, mais il
voulait qu'il mourt d'une main infme.

Il rflchit, toutefois, que sa mort, rsultat d'une main exerce,
serait plus prompte et moins douloureuse.

L'oeil qu'il avait entr'ouvert se referma, et il retomba dans son
impassibilit, dont personne, d'ailleurs, ne s'tait aperu qu'il ft
sorti.

Le beccao s'approcha de lui, et, le montrant  matre Donato:

--Tenez, dit-il, voici votre homme.

Matre Donato jeta les yeux autour de lui pour chercher un endroit
convenable o tablir un gibet provisoire; mais le beccao lui montra
l'anneau et la corde.

--On t'a prpar la besogne, lui dit-il. Cependant, ne te presse pas, tu
as le temps.

Matre Donato monta sur la table; mais, plus respectueux que le beccao
pour le pauvre bipde qui se prtend fait  la ressemblance de Dieu et
que l'on appelle l'homme, il n'osa monter sur le corps du patient, comme
avait fait le beccao.

Il monta sur une chaise pour s'assurer que l'anneau tait solide et le
noeud coulant bien fait.

L'anneau tait solide; mais le noeud coulant ne coulait pas.

Matre Donato haussa les paules, murmura quelques paroles railleuses 
l'adresse de ceux qui se mlaient de choses qu'ils ne savaient pas, et
refit le noeud mal fait.

Pendant ce temps, le beccao insultait de son mieux le prisonnier,
toujours muet et immobile comme s'il et t mort.

La pendule sonna sept heures.

--Compte maintenant les minutes, dit le tueur de boucs  Salvato; car tu
as fini de compter les heures.

La nuit n'tait point encore venue; mais, dans les rues troites et aux
hautes maisons de Naples, l'obscurit commence  descendre bien avant
que se couche le soleil.

On commenait  voir un peu confusment dans cette salle  manger, o se
prparait un spectacle dont personne ne voulait perdre le moindre
dtail.

Plusieurs voix s'crirent:

--Des torches! des torches!

Il tait bien rare que, dans une runion de cinq ou six lazzaroni, il
n'y et pas un homme muni d'une torche. Incendier tait une des
recommandations faites par le cardinal Ruffo au nom de saint Antoine,
et, en effet, l'incendie est un des accidents qui jettent le plus de
trouble dans une ville.

Or, comme il y avait dans la salle  manger quarante ou cinquante
lazzaroni, il s'y trouvait sept ou huit torches.

En une seconde, elles furent allumes, et au jour triste du crpuscule
tombant succda la lumire funbre et enfume des torches.

A cette lumire, mle de grandes ombres,  cause du mouvement qui leur
tait imprim par ceux qui les portaient, les figures de tous ces hommes
de meurtre et de pillage prirent une expression plus sinistre encore.

Cependant, le noeud coulant tait fait, et la corde n'attendait plus que
le cou du condamn.

Le bourreau mit un genou en terre prs du patient, et, soit piti, soit
conscience de son tat:

--Vous savez que vous pouvez demander un prtre, lui dit-il, et que nul
n'a le droit de vous le refuser.

A ces paroles, dans lesquelles il sembla  Salvato sentir luire la
premire tincelle de sympathie qui lui et t tmoigne depuis qu'il
tait tomb aux mains des lazzaroni, sa rsolution de garder le silence
s'vanouit.

--Merci, mon ami, dit-il d'une voix douce en souriant au bourreau: je
suis soldat, et, par consquent, toujours prt  mourir; je suis honnte
homme, et, par consquent, toujours prt  me prsenter devant Dieu.

--Quel temps voulez-vous pour faire votre dernire prire? Foi de
Donato, ce temps vous sera accord, ou vous ne serez pas pendu par moi.

--J'ai eu le temps de faire ma prire depuis que je suis couch sur
cette table, dit Salvato. Ainsi, mon ami, si vous tes press, que je ne
vous retarde pas.

Matre Donato n'tait point habitu  trouver cette courtoisie chez ceux
auxquels il avait affaire. Aussi, tout bourreau qu'il tait, et par cela
mme qu'il tait le bourreau, elle le toucha profondment.

Il se gratta l'oreille un instant.

--Je crois, dit-il, qu'il y a des prjugs contre ceux qui exercent
notre tat, et que certaines personnes dlicates n'aiment pas  tre
touches par nous. Voulez-vous dnouer votre cravate et rabattre le col
de votre chemise vous-mme, ou voulez-vous que je vous rende ce dernier
service?

--Je n'ai pas de prjugs, rpondit Salvato, et, non-seulement vous tes
pour moi ce qu'est un autre homme, mais encore je vous sais gr de ce
que vous faites pour moi, et, si j'avais la main libre, ce serait pour
vous serrer la main avant de mourir.

--Par le sang du Christ! vous me la serrerez alors, dit matre Donato
en se mettant en devoir de dlier les cordes qui liaient les poignets de
Salvato: ce sera un bon souvenir pour le reste de ma vie.

--Ah! c'est comme cela que tu gagnes ton argent! s'cria le beccao,
furieux de voir que Salvato allait mourir aussi impassiblement aux mains
du bourreau qu' celles d'un autre homme. Du moment que cela est ainsi,
je n'ai plus besoin de toi.

Et, poussant matre Donato hors de la plate-forme que reprsentait la
table, il y prit sa place.

--Dfaire la cravate! rabattre la chemise!  quoi bon tout cela? dit le
beccao. Je vous le demande un peu! Non pas! non pas! Mon bel ami, nous
ne ferons pas tant de crmonies avec vous. Vous n'avez pas besoin de
prtre? vous n'avez pas besoin de prires? Tant mieux! la chose va plus
couramment.

Et, pressant le noeud coulant de la corde, il souleva la tte de Salvato
par les cheveux et lui passa le lacet au cou.

Salvato tait retomb dans son impassibilit premire. Cependant
quelqu'un qui et pu voir son visage, plong dans l'ombre, et reconnu,
 l'oeil entr'ouvert, au cou lgrement tendu du ct de la fentre, que
quelque bruit extrieur attirait son attention, bruit que, dans leur
proccupation haineuse, ne remarquait aucun des assistants.

En effet, tout  coup deux ou trois lazzaroni, rests dans la cour, se
prcipitrent dans la salle  manger en criant: Alarme! alarme! en
mme temps qu'une dcharge de mousqueterie se faisait entendre, que les
vitres de la fentre volaient en clats, et que le beccao, en poussant
un horrible blasphme, tombait sur le prisonnier.

Une effroyable confusion succda  cette premire dcharge, qui avait
tu ou bless cinq ou six hommes et cass la cuisse au beccao.

Puis, par une fentre ouverte, une troupe arme s'lana, ayant  sa
tte Michele, dont la voix, dominant le tumulte, criait de toute la
force de ses poumons:

--Est-il encore temps, mon gnral? Si vous tes vivant, dites-le; mais,
si vous tes mort, par la madone del Carmine! je jure qu'aucun de ceux
qui sont ici n'en sortira vivant!

--Rassure-toi, mon bon Michele, rpondit Salvato de sa voix ordinaire,
et sans qu'on pt remarquer dans son accent la moindre altration; je
suis vivant et parfaitement vivant.

En effet, en tombant sur lui, le beccao l'avait protg contre les
balles qui s'garaient dans ce combat nocturne et qui pouvaient
atteindre l'ami aussi bien que l'ennemi, la victime aussi bien que le
meurtrier.

Puis, il faut le dire  l'honneur de matre Donato, le digne excuteur,
trompant compltement les esprances que l'on avait mises en lui, avait
tir Salvato de dessus la table, si bien qu'en un clin d'oeil le jeune
nomme s'tait trouv dessous. En un autre clin d'oeil, et avec une
adresse qui dmontrait une habitude longtemps exerce, Donato avait
achev de dnouer la corde qui lui liait les mains, et dans la main
droite de l'ex-prisonnier il avait gliss  tout hasard un couteau.

Salvato avait fait un bond en arrire, s'tait adoss  la muraille et
s'apprtait  vendre chrement sa vie, si par hasard le combat se
prolongeait et si la victoire paraissait ne pas favoriser ses
librateurs.

C'tait de l, l'oeil ardent, la main replie contre la poitrine, le
corps ramass comme un tigre prt  s'lancer sur sa proie, qu'il avait
rpondu  Michele et l'avait rassur en lui rpondant.

Mais ce qu'il avait craint n'arriva pas. La victoire ne fut pas un
instant douteuse. Ceux qui avaient des torches les jetrent ou les
teignirent pour fuir plus rapidement, et, au bout de cinq minutes, il
ne restait dans la salle que les morts et les blesss, le jeune
officier, matre Donato, Michele, Pagliucella, son fidle lieutenant, et
les trente ou quarante hommes que les deux lazzaroni avaient russi 
rassembler  grand'peine, lorsque Michele avait appris que Salvato tait
prisonnier du beccao et avait devin le danger qu'il courait.

Par bonheur, se croyant absolument matre de la ville aux cris de
dsolation que l'on poussait de tous cts, le beccao n'avait point
song  poser des sentinelles, de sorte que Michele avait pu s'approcher
de la maison o on lui avait dit que Salvato tait prisonnier.

Arriv l, il tait mont sur les dbris des meubles briss, tait
parvenu  la hauteur des fentres du rez-de-chausse et avait pu voir le
beccao passant la corde au cou de Salvato.

Il avait alors fort judicieusement jug qu'il n'y avait pas de temps 
perdre; il avait vis le beccao et avait fait feu en criant:

--A l'aide du gnral Salvato!

Puis, le premier, il s'tait lanc; tous l'avaient suivi, faisant feu
chacun de l'arme qu'il avait en ce moment: celui-ci de son fusil,
celui-l de son pistolet.

Le premier soin de Michele, une fois dans la salle  manger, fut de
ramasser une torche jete par un sanfdiste et qui avait continu de
brler, quoique dans la position horizontale; de sauter sur la table et
de secouer la torche pour clairer l'appartement jusque dans ses
profondeurs.

C'est alors qu'il avait vu clair sur le champ de bataille, qu'il avait
reconnu le beccao rlant  ses pieds, distingu deux ou trois cadavres,
quatre ou cinq blesss se tranant dans leurs sang et cherchant 
s'appuyer contre la muraille; Salvato, le couteau  la main droite et
prt au combat, tandis qu'il protgeait de la main gauche un homme qu'
son grand tonnement il reconnut peu  peu pour matre Donato.

Si intelligent que ft Michele, il avait peine  s'expliquer le dernier
groupe. Comment Salvato, qu'il venait de voir, cinq minutes auparavant,
la corde au cou et les poignets lis, se retrouvait-il libre et le
couteau  la main? et comment enfin le bourreau, qui ne pouvait tre
venu l que pour pendre Salvato, se trouvait-il protg par lui?

En deux mots, Michele fut au courant de ce qui s'tait pass; mais
l'explication ne fut donne qu'aprs que Salvato se fut jet dans ses
bras.

C'tait la contre-partie de la scne du largo del Pigne, quand Salvato
avait sauv la vie  Michele qu'on allait fusiller. Cette fois, c'tait
Michele qui avait sauv la vie  Salvato qu'on allait pendre.

--Ah! ah! fit Michele lorsqu'il eut su, par matre Donato lui-mme,
comment il avait t invit  la fte et ce qu'il y tait venu faire, il
ne sera pas dit, compre, qu'on t'aura drang pour rien. Seulement, au
lieu de pendre un honnte homme et un brave officier, tu vas pendre un
misrable assassin, un vil bandit.

--Colonel Michele, rpondit matre Donato, je ne me refuse pas plus 
votre demande que je ne m'tais refus  celle du beccao, et je dois
dire que je pendrai mme avec moins de regret le beccao que ce brave
officier. Mais je suis honnte homme avant tout, et, comme j'avais reu
du beccao dix ducats pour pendre ce jeune homme, je ne crois pas qu'il
soit dans mes droits de garder les dix ducats quand ce n'est plus le
jeune homme que je pends, mais lui-mme. Tous tes donc tmoins, tous
tant que vous tes ici, que j'ai rendu au voisin ses dix ducats avant de
me porter  aucune voie de fait contre lui.

Et, tirant les dix ducats de sa poche, il les aligna sur la table o le
beccao tait couch.

--Maintenant, dit-il s'adressant  Salvato, je suis prt  obir aux
ordres de Votre Seigneurie.

Et, prenant la corde qu'un instant auparavant il tenait pour la passer
au cou de Salvato, il s'apprta  la passer au cou du beccao,
n'attendant qu'un signe de Salvato pour commencer l'opration.

Salvato tendit son regard calme sur tous les assistants, amis comme
ennemis.

--Est-ce en effet  moi de donner des ordres ici? demanda-t-il, et, si
j'en donne, seront-ils excuts?

--L o vous tes, gnral, dit Michele, personne ne peut songer 
commander, et personne, vous commandant, n'aurait l'audace de dsobir.

--Eh bien, alors, reprit Salvato, tu vas me reconduire avec tes hommes
jusqu'au Chteau-Neuf; car, ayant des ordres de la plus haute importance
 faire passer  Schipani, il est important que j'arrive le plus
promptement possible, et sain et sauf. Pendant ce temps-l, matre
Donato...

--Grce! murmura le beccao, qui croyait entendre sortir de la bouche du
jeune homme la sentence de mort, grce! Je me repens.

Mais lui, sans l'couter, continua:

--Pendant ce temps, vous ferez porter cet homme chez lui, et vous
veillerez  ce que tous les soins que ncessite sa blessure lui soient
donns. Cela lui apprendra peut-tre qu'il y a des hommes qui combattent
et qui tuent, et des gens qui assassinent et qui pendent. Seulement,
comme les abominables actions de ces derniers sont contraires aux
saintes volonts du Seigneur, ils n'assassinent qu' moiti et ne
pendent pas du tout.

Puis, tirant de sa poche un papier de banque:

--Tenez, matre Donato, dit-il, voici une police de cent ducats pour
vous indemniser des vingt ducats que vous avez perdus.

Matre Donato prit les cent ducats d'un air mlancolique qui donnait 
sa figure une expression plus grotesque que sentimentale.

--Vous m'aviez promis autre chose que de l'argent si vous aviez les
mains libres, Excellence.

--C'est vrai, dit Salvato, je t'avais promis ma main, et, comme un
honnte homme n'a que sa parole, la voici.

Matre Donato saisit la main du jeune officier avec reconnaissance et la
baisa avec effusion.

Salvato la lui laissa quelques secondes, sans que sa physionomie
exprimt la moindre rpugnance, et, quand matre Donato la lui eut
rendue:

--Allons, Michele, dit-il, nous n'avons pas un instant  perdre:
rechargeons les fusils, et droit au Chteau-Neuf!

Et en effet, Salvato et Michele,  la tte des lazzaroni libraux qui
venaient de seconder ce dernier dans la dlivrance du prisonnier,
s'lancrent dans la strada dei Tribunali, gagnrent la rue de Tolde
par Porta-Alba et le Mercatello, la suivirent jusqu' la strada de
Santa-Anna-dei-Lombardi, et prirent enfin celles de Monte-Oliveto et de
Medina, qui les conduisirent droit  la porte du Castello-Nuovo.

Lorsque Salvato se fut fait reconnatre, il apprit que l'vnement qui
venait de lui arriver tait dj parvenu aux oreilles des patriotes
enferms dans le chteau et que le gouverneur Massa venait de donner
l'ordre  une patrouille de cent hommes de partir au pas de course et
d'aller le dlivrer.

Salvato songea dans quelle inquitude devait tre Luisa, si la nouvelle
de son arrestation tait parvenue jusqu' elle; mais, toujours esclave
de son devoir, il chargea Michele d'aller la rassurer, tandis qu'il
aviserait avec le directoire aux moyens de faire passer  Schipani les
ordres de son gnral en chef.

En consquence, il monta droit  la salle o les directeurs tenaient
leurs sances. A sa vue, un cri de joie s'chappa de toutes les
poitrines. On le savait pris, et, comme on connaissait, en pareille
occasion, la rapidit d'excution des lazzaroni, on le croyait fusill,
poignard ou pendu.

On voulut le fliciter, mais lui:

--Citoyens, dit-il, nous n'avons pas une minute  perdre. Voici l'ordre
de Bassetti en duplicata, prenez-en connaissance et veillez, en ce qui
vous regarde,  ce qu'il soit excut. Je vais, si vous le voulez bien,
m'occuper, moi, de trouver des messagers pour le porter.

Salvato avait une manire claire et rsolue de prsenter les choses qui
ne permettait que l'acceptation ou le refus. Dans cette circonstance, il
n'y avait qu' accepter. Les directeurs acceptrent, gardrent un double
de l'ordre, pour le cas o le premier serait intercept, et remirent
l'autre  Salvato.

Salvato, sans perdre une seconde, prit cong d'eux, descendit
rapidement, et, sr de retrouver Michele prs de Luisa, il courut 
l'appartement vers lequel, il n'en doutait pas, l'appelaient les voeux
les plus ardents.

Et, en effet, Luisa l'attendait sur le seuil de la porte. Ds qu'elle
aperut son amant, un long cri de Salvato! s'lana de la bouche de la
jeune femme. Elle tait dans les bras de celui qu'elle attendait, que,
les yeux ferms, le coeur palpitant, renverse en arrire, comme si elle
allait s'vanouir, elle murmurait encore:

--Salvato! Salvato!

Ce nom qui, en italien, veut dire _sauv_, avait, dans la bouche de la
jeune femme, la double tendresse de sa double signification,
c'est--dire, qu'il alla, frmissant, veiller jusqu'aux dernires
fibres du coeur de celui qu'il appelait.

Salvato prit Luisa dans ses bras et l'emporta dans sa chambre, o, comme
il l'avait prsum, l'attendait Michele.

Puis, quand la San-Felice fut un peu revenue  elle, que son coeur,
encore bondissant dans sa poitrine, mais se calmant peu  peu, eut
permis au cerveau de reprendre le fil de ses ides momentanment
interrompu:

--Tu l'as bien remerci, n'est-ce pas, lui dit Salvato, ce cher Michele?
Car c'est  lui que nous devons le bonheur de nous revoir. Sans lui, 
cette heure, au lieu de serrer entre tes bras un corps vivant qui
t'aime, te rpond, vit de ta vie et frissonne sous tes baisers, tu ne
tiendrais qu'un cadavre froid, inerte, insensible, et avec lequel tu
tenterais vainement de partager cette flamme prcieuse qui, une fois
teinte, ne se rallume plus!

--Mais non, dit avec tonnement Luisa; il ne m'a rien dit de tout cela,
le mauvais garon! Il m'a dit seulement que tu tais tomb aux mains des
sanfdistes, et que, grce  ton courage et  ton sang froid, tu t'en
tais tir.

--Eh bien, dit Salvato, connais enfin ton frre de lait pour un affreux
menteur. Moi, je m'tais laiss prendre comme un sot, et j'allais tre
pendu comme un chien, lorsque... Mais attends: sa punition va tre de
te raconter la chose lui-mme.

--Mon gnral, dit Michele, le plus press, je crois, est de faire
passer la dpche au gnral Schipani: elle doit tre d'une certaine
importance,  en juger par le danger que vous avez affront pour vous la
procurer. Il y a une barque en bas prte  partir au premier ordre que
vous donnerez.

--Es-tu sr de ceux qui la montent?

--Autant qu'un homme peut l'tre d'autres hommes; mais au nombre des
matelots, dguis en matelot, sera Pagliucella, dont je suis sr comme
de moi-mme. Je vais expdier la barque et la dpche. Vous, pendant ce
temps-l, racontez  Luisa comment je vous ai sauv la vie: vous
raconterez la chose beaucoup mieux que moi.

Et, poussant Luisa dans les bras de Salvato, il referma la porte sur les
deux amants, et descendit l'escalier en chantant la chanson, si
populaire  Naples, des _Souhaits_, et qui commence par ce couplet:

Que ne suis-je, hlas! l'enfant sans demeure
Qui marche courb sous son tombereau!
Devant ton palais, j'irais  toute heure
Criant: Voici l'eau! Je suis porteur d'eau.
Tu dirais: Quel est cet enfant qui crie?
De cette eau qu'il vend qu'il me monte un seau.
Et je rpondrais: Cruelle Marie,
Ce sont pleurs d'amour et non pas de l'eau!




                                  LXVI

                         LA NUIT DU 13 AU 14 JUIN

La nuit du 13 au 14 juin descendit sombre sur cette plage couverte de
cadavres et sur ces rues rouges de sang.

Le cardinal Ruffo avait russi dans son projet: avec son histoire de
cordes et son apparition de saint Antoine, il tait arriv  allumer la
guerre civile au coeur de Naples.

Le Jeu avait cess au pont de la Madeleine et sur la plage de Portici et
de Resina; mais on se fusillait dans les rues de Naples.

Les patriotes, voyant que l'on avait commenc  gorger dans les
maisons, avaient rsolu de ne pas attendre chez eux une mort sans
vengeance.

Chacun s'tait donc arm, tait sorti et s'tait runi au premier groupe
qu'il avait rencontr, et,  chaque coin de rue o se rencontrait une
patrouille de patriotes et une bande de lazzaroni, on changeait des
coups de fusil.

Ces coups de fusil, qui avaient leur cho jusque dans le Chteau-Neuf,
semblaient, comme autant de remords, venir dire  Salvato qu'il y avait
quelque chose de mieux  faire que de dire  sa matresse qu'on l'aime,
lorsque la ville est abandonne  une populace sans frein comme sans
piti.

D'ailleurs, il lui pesait lourdement d'avoir t deux heures le jouet de
trente lazzaroni et de ne pas encore s'tre veng de cet affront.

Michele, qui le fit demander, lui fut un prtexte pour sortir.

Michele venait lui annoncer qu'il avait vu la barque se mettre en mer et
Pagliucella prendre place au gouvernail.

--Maintenant, lui dit Salvato, sais-tu o bivaquent Nicolino et ses
hussards?

--A l'Immacolatella, rpondit Michele.

--O sont tes hommes? demanda Salvato.

--Ils sont en bas, o je leur ai fait donner  boire et  manger. Ai-je
mal fait?

--Non pas, et, au contraire, ils ont bien gagn leur repos. Seulement,
les crois-tu disposs  te suivre de nouveau?

--Je les crois disposs  descendre en enfer ou  monter  la lune avec
moi, mais  la condition que vous leur direz un mot d'encouragement.

--Qu' cela ne tienne. Allons!

Salvato et Michele entrrent dans la salle basse o les lazzaroni
buvaient et mangeaient.

A la vue de leur chef et du jeune officier, ils poussrent des cris de
Vive Michele! Vive le gnral Salvato!

--Mes enfants, leur dit Salvato, si vous tiez runis au grand complet,
combien seriez-vous?

--Six ou sept cents, au moins.

--O sont vos compagnons?

--Heu! qui sait cela! rpondirent deux autres lazzaroni en allongeant
les lvres.

--Est-il impossible de runir vos compagnons?

--Impossible, non; difficile, oui.

--Si je vous donnais  chacun deux carlins par homme que vous runirez,
regarderiez-vous toujours la chose comme aussi difficile?

--Non; cela aiderait beaucoup.

--Voil d'abord deux ducats par homme; c'est sur le pied de dix
compagnons chacun. Vous tes pays d'avance pour trois cents.

--A la bonne heure! voil qui est parler. A votre sant, gnral!

Puis, d'une seule voix:

--Commandez, gnral, dirent-ils.

--coute bien ce que je vais dire, Michele, et fais excuter
ponctuellement ce que j'aurai dit.

--Vous pouvez tre tranquille, mon gnral, je ne perdrai pas une de vos
paroles.

--Que chacun de tes hommes, reprit Salvato, runisse le plus qu'il
pourra de compagnons et se fasse chef de la petite bande qu'il aura
runie; prenez rendez-vous  la strada del Tendeno; une fois l,
comptez-vous; si vous tes quatre cents, divisez-vous en quatre bandes;
si vous tes six cents, en six; dans les rues de Naples, des bandes de
cent hommes peuvent rsister  tout, et, si elles sont rsolues, tout
vaincre. Quand onze heures sonneront  Castel-Capuano, mettez-vous en
marche en poussant tout ce que vous rencontrerez sur Tolde et en tirant
des coups de fusil pour indiquer o vous tes. Trouvez-vous cela trop
difficile?

--Non, c'est bien facile, au contraire. Faut-il partir?

--Pas encore. Trois hommes de bonne volont.

Trois hommes se prsentrent.

--Vous tes chargs tous trois de la mme mission.

--Pourquoi trois hommes l o il n'est besoin que d'un?

--Parce que, sur trois hommes, deux peuvent tre pris ou tus.

--C'est juste, dirent les lazzaroni,  qui ce langage ferme et tranchant
donnait un surcrot de courage.

--Cette mission dont vous tes chargs tous trois, c'est de parvenir,
par o vous voudrez, par les chemins qu'il vous plaira de choisir,
jusqu'au couvent de San-Martino, o sont runis six ou sept cents
patriotes que Mejean a refus de recevoir  Saint-Elme: vous leur direz
d'attendre onze heures.

--Nous le leur dirons.

--Aux premiers coups de fusil qu'ils jugeront partir de vos rangs, ils
descendront sans rsistance aucune;--ce n'est point de ce ct-l que
sont les lazzaroni,--et ils barreront tous les petits vicoli par
lesquels ceux que nos compagnons pousseront devant eux voudraient se
rfugier dans le haut Naples. Pris entre deux feux, les sanfdistes se
trouveront runis et masss dans la rue de Tolde. Le reste me regarde.

--Du moment que le reste vous regarde, cela ne nous inquite point.

--As-tu bien compris, Michele?

--Pardieu!

--Avez-vous bien compris, vous autres?

--Parfaitement.

--Alors, agissons.

On ouvrit la porte, on baissa les ponts-levis: les trois hommes chargs
de monter au couvent Saint-Martin, dans le haut de la strada del Mala,
partirent; les autres se divisrent en deux troupes qui disparurent,
l'une dans la strada Medina, l'autre dans la strada del Porte.

Quant  Salvato, il prit seul le chemin de l'Immacolatella.

Comme le lui avait dit Michele, Nicolino et ses hussards bivaquaient
entre l'Immacolatella et le petit port o est aujourd'hui la Douane.

Il tait gard par des vedettes  cheval, places du ct de la rue del
Piliere, du ct de la strada Nuova et du ct de la strada Olivare.

Salvato se fit reconnatre des sentinelles et pntra jusqu' Nicolino.

Il tait couch sur le lastrico, la tte sur la selle de son cheval; il
avait prs de lui une cruche et un verre d'eau.

C'taient le lit et le souper de ce sybarite qu'un an auparavant le pli
d'une feuille de rose empchait de dormir et qui faisait manger son
lvrier dans des plats d'argent.

Salvato l'veilla. Nicolino demanda, d'assez mauvaise humeur, ce qu'on
lui voulait.

Salvato se nomma.

--Ah! cher ami, lui dit Nicolino, il faut que ce soit vous qui m'ayez
rveill pour que je vous pardonne de m'avoir tir d'un si charmant
rve. Imaginez-vous que je rvais que j'tais le beau berger Pris, que
je venais de distribuer les pommes et que je buvais le nectar en
mangeant l'ambroisie avec la desse Vnus, qui ressemblait comme deux
gouttes d'eau  la marquise de San-Clemente. Si vous avez des nouvelles
d'elle, donnez-m'en.

--Aucune. A quel propos voulez-vous que j'aie des nouvelles de la
marquise?

--Pourquoi pas? Vous aviez bien une lettre d'elle dans votre poche le
jour o vous avez t assassin.

--Trve de plaisanterie, cher ami, il s'agit de parler de choses
srieuses.

--Je suis srieux comme saint Janvier... Que voulez-vous de plus?

--Rien. Avez-vous une monture et un sabre  me donner?

--Une monture? Mon domestique doit tre au bord de la mer avec mon
cheval,  moi, et un second cheval de main. Quant  un sabre, j'ai trois
ou quatre hommes assez grivement blesss pour qu'ils vous laissent
prendre le leur sans que cela leur fasse tort. Quant aux pistolets, vous
en trouverez dans les fontes, et de tout chargs. Vous savez que je
suis votre fournisseur de pistolets. Faites un aussi joyeux usage de
ceux-ci que des autres, et je n'aurai rien  dire.

--Eh bien, cher ami, maintenant que tout est arrt, je vais monter un
de vos chevaux, ceindre le sabre d'un de vos hommes, prendre la moiti
de vos hussards, et monter par Foria, tandis que vous remonterez par
largo del Castello, et, quand nous serons aux deux bouts de Tolde, et
que minuit sonnera, nous chargerons chacun de notre ct, et soyez
tranquille: la besogne ne nous manquera point.

--Je ne comprends pas trs-bien; mais n'importe, la chose doit tre
parfaitement arrange puisqu'elle est arrange par vous. Je sabre de
confiance, c'est convenu.

Nicolino fit amener les deux chevaux; Salvato prit le sabre d'un bless,
les deux jeunes gens se mirent en selle, et, comme il tait convenu,
avec chacun moiti des hussards, remontrent vers Tolde, l'un par la
strada Foria, l'autre par largo dei Castello.

Et maintenant, tandis que les deux amis vont tcher de prendre les
lazzaroni sanfdistes non-seulement entre deux feux, mais encore entre
deux fers, nous allons franchir le pont de la Madeleine et entrer dans
une petite maison d'aspect assez pittoresque, situe entre le pont et
les Graneli. Cette maison que l'on montre encore aujourd'hui comme celle
qui fut habite, pendant le sige, par le cardinal Ruffo, tait ou
plutt,--car elle existe encore aujourd'hui en tat de parfaite
conservation,--est celle o il avait tabli son quartier gnral.

Plac dans cette maison, il n'tait qu' une porte de fusil des
avant-postes rpublicains; mais il avait une partie de l'arme
sanfdiste campe tout prs de lui, sur le pont de la Madeleine, et au
largo del Ponte. Ses avant-postes venaient jusqu' via della Gabella.
Ces avant-postes taient composs de Calabrais.

Or, les Calabrais taient furieux.

Dans cette grande lutte qu'ils avaient engage dans la journe, et dont
le principal pisode avait t l'explosion du fort de Vigliana, les
Calabrais n'avaient point t vaincus, c'est vrai, mais ne se
regardaient point comme vainqueurs. Les vainqueurs, c'taient ceux qui
taient morts hroquement; les vaincus, c'taient ceux qui taient
revenus quatre fois  la charge sans pouvoir emporter le fort, qui
avaient eu besoin, pour lui faire une brche, des Russes et de leurs
canons.

Aussi, ayant devant eux,  cent cinquante pas  peine le fort del
Carmine, ils complotrent tout bas de s'en emparer sans en demander
l'autorisation  leurs chefs. La proposition avait t accepte avec un
tel enthousiasme, que les Turcs, qui campaient avec eux, leur avaient
demand, de faire partie de l'expdition. L'offre avait t accueillie
et l'on s'tait ainsi distribu les rles.

Les Calabrais allaient s'emparer, les unes aprs les autres, de toutes
les maisons qui sparaient la via della Gabella de la rue qui longeait
le chteau del Carmine. Les tages suprieurs de la dernire maison
donnant sur le chteau, ils dominaient les murailles du fort et, par
consquent, voyaient ses dfenseurs  dcouvert. Au fur et  mesure que
ses dfenseurs s'approchaient de la muraille, ils les fusilleraient, et,
pendant ce temps, les Turcs, cimeterre aux dents, escaladeraient les
murailles en montant sur les paules les uns des autres.

A peine ce plan fut-il arrte, que les assaillants le mirent 
excution. La journe avait t rude, et les dfenseurs de la ville,
croyant les soldats du cardinal aussi fatigus qu'eux, espraient une
nuit tranquille. Ceux qui occupaient les maisons les plus proches du
fort, c'est--dire ceux qui formaient les avant-postes rpublicains,
furent surpris dans leur sommeil et gorgs, et, en moins d'un quart
d'heure, une cinquantaine de Calabrais, choisis parmi les meilleurs
tireurs, se trouvaient tablis au second, au troisime tage et sur la
terrasse de la maison en avant de Fiumicello, c'est--dire  trente pas
 peine du fort del Carmine.

Ds les premiers cris, ds les premires portes brises, les sentinelles
du fort avaient cri: Alarme! et les patriotes taient accourus sur la
plate-forme de la citadelle, se croyant  l'abri derrire leurs
crneaux; mais tout  coup un feu plongeant clata, et un ouragan de fer
tomba sur eux.

Pendant ce temps, les Turcs taient, en quelques bonds, arrivs au pied
des murailles et avaient commenc l'escalade. Les assigs ne pouvaient
s'opposer  leur ascension qu'en se dcouvrant, et chaque homme qui se
dcouvrait tait un homme mort.

Une pareille lutte ne pouvait durer longtemps. Les patriotes qui
restaient debout, sur la plate-forme de la forteresse jonche de
cadavres, avisrent une porte de derrire ouvrant sur la place del
Mercato, et, par la rue de la Conciana, gagnrent d'un ct le quai, de
l'autre la rue San-Giovanni, et se dispersrent dans la ville.

Le cardinal, au bruit de cette terrible fusillade faite par les
Calabrais sur les dfenseurs du fort, avait cru  une attaque de
rpublicains, avait fait battre la gnrale et se tenait prt  tout
vnement, et il avait envoy des coureurs s'informer d'o venait tout
ce bruit, lorsque, tout enivrs de leurs succs, Turcs et Calabrais
vinrent lui annoncer qu'ils taient matres du fort.

C'tait une grande nouvelle. Le cardinal ne pouvait plus tre attaqu ni
par Marinella ni par le Vieux-March, les canons du fort commandant ces
deux passages; et, comme fra Pacifico venait de rentrer, ayant promen
toute la journe sa bannire et laissant la ville en feu, le cardinal,
en rcompense de ses bons services, l'envoya, avec ses douze capucins,
diriger l'artillerie du fort.

A peine avait-il donn cet ordre, qu'on lui annona que l'on venait de
prendre une barque qui, partie du Chteau-Neuf, paraissait se diriger
vers le Granatello.

Celui qui paraissait le patron de la barque tait porteur d'un billet
dont on s'tait empar.

Le cardinal rentra chez lui et se fit amener le patron de la barque
capture.

Mais, au premier mot que le cardinal lui adressa, il rpondit par un mot
d'ordre qui appartenait  la famille Ruffo,  leurs domestiques et 
leurs serviteurs en gnral, et qui tait une espce de sauf-conduit
dans les occasions difficiles:

--_La Malaga  siempre Malaga_.

C'tait dj par ce mot de passe que l'ancien cuisinier Corcia s'tait
fait reconnatre, lorsqu'on l'avait, au camp des Russes, amen devant le
cardinal.

En effet, au lieu de passer hors de vue, comme il lui tait facile de le
faire, le patron s'tait approch du rivage, de manire  tre remarqu,
et enfin, au lieu de se diriger vers le Granatello, o il et pu arriver
avant ceux qui le poursuivaient, il avait pouss au large; de sorte
qu'il avait t facile  la barque qui le poursuivait de le rejoindre,
monte qu'elle tait par six rameurs.

Quant  la lettre qu'il portait, rien ne lui et t plus facile, s'il
n'et pas t dans les intrts du cardinal, ou de la dchirer ou de la
jeter  l'eau avec une balle de plomb qui l'et entrane au fond de la
mer.

Au contraire, ce billet, il l'avait conserv et l'avait remis 
l'officier sanfdiste,  la premire requte qui lui avait t faite.

Cet officier sanfdiste tait justement Scipion Lamarra, qui avait
apport la bannire de la reine au cardinal. Le cardinal le fit venir,
et il confirma tout ce qu'avait dit le patron, dj sauvegard, du
reste, par le mot d'ordre qu'il tenait de la soeur du cardinal mme,
c'est--dire de la princesse de Campana.

Ce mot d'ordre, il l'avait transmis, au reste,  tous ceux de ses
compagnons sur lesquels il croyait pouvoir compter et qui, comme lui,
jouaient les patriotes jusqu'au moment de jeter le masque.

Seulement, il annona au cardinal que, sans doute par dfiance de lui,
le colonel Michele, qui l'avait envoy au Granatello, avait plac dans
sa barque un homme  lui qui n'tait autre que son lieutenant
Pagliucella. Au moment o la barque avait t accoste par ceux qui la
poursuivaient, soit accident, soit ruse pour ne point tre pris,
Pagliucella tait tomb ou s'tait jet  la mer et n'avait pas reparu.

Ceci parut au cardinal un dtail d'une mdiocre importance, et il
demanda la lettre dont le patron tait porteur.

Scipion Lamarra la lui remit.

Le cardinal la dcacheta. Elle contenait les dispositions suivantes:

_Le gnral Bassetti au gnral Schipani, au Granatello_ [2].

Les destins de la Rpublique exigent que nous tentions un coup dcisif
et que nous dtruisions en un seul combat cette masse de brigands
agglomrs au pont de la Madeleine.

En consquence, demain, au signal qui vous sera donn par trois coups
de canon tirs au Chteau-Neuf, vous vous dirigerez sur Naples avec
votre arme. Arriv  Portici, vous forcerez la position et passerez au
fil de l'pe tout ce que vous trouverez devant vous. Alors, les
patriotes de San-Martino feront une descente en mme temps que ceux du
chteau del Carmine, du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf. Pendant
que nous les attaquerons de trois cts diffrents et de front, vous
tomberez sur les derrires de l'ennemi et les exterminerez. Toute notre
esprance est en vous.

Salut et fraternit.

BASSETTI.

[Note 2: Nous rptons, pour la dixime fois, que ce qui est lettre ou
ordre est toujours copi sur la pice officielle.]

--Eh bien, demanda le patron de la barque en voyant que pour la seconde
fois le cardinal relisait la lettre avec plus d'attention encore que la
premire, _la Malaga est-elle toujours Malaga_, Votre minence?

--Oui, garon, rpondit le cardinal, et je vais te le prouver.

Se tournant alors vers le marquis Malaspina:

--Marquis, lui dit-il, faites donner  ce garon cinquante ducats et un
bon souper. Les nouvelles qu'il nous apporte valent bien cela.

Malaspina accomplit la partie de l'ordre que venait de donner le
cardinal, en ce qui le concernait, c'est--dire remit les cinquante
ducats au patron; mais, quant  la seconde partie, c'est--dire au
souper, il le confia aux soins de Carlo Cuccaro, valet de chambre de Son
minence.

A peine Malaspina fut-il rentr, que le cardinal fit crire  de Cesare,
qui tait  Portici, de ne pas perdre de vue l'arme de Schipani. En
conservant toutes les dispositions prises la veille, il lui envoyait un
renfort de deux ou trois cents Calabrais et de cent Russes, et il
ordonnait en mme temps  mille hommes des masses de se glisser sur les
pentes du Vsuve, depuis Reniso jusqu' Torre-del-Annunziata.

Ces hommes taient destins  fusiller l'arme de Schipani derrire de
petits bois, des scories de lave et des quartiers de rocher, dont abonde
le versant occidental du Vsuve.

De Cesare, en recevant la dpche, ordonna, de son ct, au commandant
des troupes de Portici de feindre de reculer devant Schipani et de
l'attirer dans la ville. Une fois engouffr dans cette rue de trois
lieues qui conduit de la Favorite  Naples, il lui couperait la retraite
sur les flancs, tandis que les insurgs de Sorrente, de Castellamare et
de la Cava l'attaqueraient par derrire et l'craseraient.

Toutes ces mesures taient prises pour le cas o la dpche aurait t
expdie en double et o, le duplicata parvenant  Schipani, il
excuterait la manoeuvre qui lui tait ordonne.

Le cardinal ne prenait point une prcaution inutile. La dpche n'avait
pas t expdie en double; mais elle allait l'tre, et, pour son
malheur, ce double, Schipani devait le recevoir.




                                    LXVII

                            LA JOURNE DU 14 JUIN

Pagliucella n'tait point tomb  la mer: Pagliucella s'tait jet  la
mer.

Voyant les allures suspectes du patron, il avait compris que son colonel
Michele avait mal plac sa confiance, et, comme Pagliucella nageait
aussi bien que le fameux Pesce Colas, dont le portrait orne le march au
poisson de Naples, il avait piqu une tte, avait fil entre deux eaux,
n'avait reparu  la surface de la mer que juste le temps de respirer,
avait replong de nouveau; puis, se jugeant hors de la porte de la vue,
avait continu son chemin vers le mle, avec le calme d'un homme qui
avait trois ou quatre fois gagn le pari d'aller de Naples  Procida en
nageant.

Il est vrai que, cette fois, il nageait avec ses habits, ce qui est
moins commode que de nager tout nu.

Il mit un peu plus de temps au trajet, voil tout, mais n'en aborda pas
moins sain et sauf au mle, prit terre, se secoua et s'achemina vers le
Chteau-Neuf.

Il y arrivait vers une heure du matin, juste au moment o Salvato y
rentrait lui-mme avec son cheval couvert de blessures, atteint de son
ct de cinq ou six coups de couteau peu dangereux par bonheur, mais
aussi avec ses pistolets dchargs et son sabre fauss et ne pouvant
plus rentrer au fourreau; ce qui prouvait que, s'il avait reu des
coups, il les avait rendus avec usure.

Mais,  la vue de Pagliucella, tout ruisselant d'eau, au rcit de ce qui
tait arriv et surtout de la faon dont les choses s'taient passes,
il ne songea plus  s'occuper de lui, il ne pensa qu' remdier 
l'accident qui tait arriv en envoyant un second messager et un second
message.

Au reste, cet accident, Salvato l'avait prvu, puisque, on se le
rappelle, il s'tait fait donner l'ordre par duplicata.

En consquence, il monta  la salle du directoire, lequel, nous l'avons
dit, s'tait dclar en permanence. Deux membres sur cinq dormaient,
tandis que trois, nombre suffisant pour prendre des dcisions,
veillaient toujours, s'entretenant au nombre voulu.

Salvato, qui semblait insensible  la fatigue, entra dans la salle,
amenant derrire lui Pagliucella. Son habit tait littralement
dchiquet de coups de couteau, et, en plusieurs endroits, tach de
sang.

Il raconta en deux mots ce qui tait arriv: comment, avec Nicolino et
Michele, il avait touff l'meute en pavant littralement de morts la
rue de Tolde. Il croyait donc pouvoir rpondre de la tranquillit de
Naples pour le reste de la nuit.

Michele, bless au bras gauche d'un coup de couteau, tait all se faire
panser.

Mais on pouvait compter sur lui pour le lendemain: la blessure n'tait
point dangereuse.

Son influence sur la patrie patriote des lazzaroni de Naples rendait sa
prsence ncessaire. Ce fut donc avec une grande satisfaction que les
directeurs, apprirent que, ds le lendemain, il reprendrait ses
fonctions.

Puis vint le tour de Pagliucella, qui s'tait tenu modestement derrire
Salvato tout le temps que celui-ci avait parl.

En deux mots, il fit  son tour son rcit.

Les directeurs se regardrent.

Si Michele, lazzarone lui-mme, avait t tromp par des mariniers de
Santa-Lucca, sur qui pouvaient-ils compter, eux qui n'avaient sur ces
hommes aucune influence de rang ni d'amiti?

--Il nous faudrait, dit Salvato, un homme sr qui pt aller en nageant
d'ici au Granatello.

--Prs de huit milles, dit un des directeurs.

--C'est impossible, dit l'autre.

--La mer est calme, quoique la nuit soit tombe, dit Salvato en
s'approchant d'une fentre; si vous ne trouvez personne, j'essayerai.

--Pardon, mon gnral, dit Pagliucella en s'approchant: vous avez besoin
ici, vous; c'est moi qui irai.

--Comment, toi? dit Salvato en riant. Tu en reviens!

--Raison de plus: je connais la route.

Les directeurs se regardrent.

--Si tu te sens la force de faire ce que tu offres, dit srieusement
cette fois Salvato, tu auras bien mrit de la patrie.

--J'en rponds, dit Pagliucella.

--Alors, prends une heure de repos, et que Dieu veille sur toi!

--Je n'ai pas besoin de prendre une heure de repos, rpondit le
lazzarone; d'ailleurs, une heure de repos peut tout compromettre. Nous
sommes aux plus courtes nuits de l't, c'est--dire au 14 juin;  trois
heures, le jour va venir: pas une minute  perdre. Donnez-moi la seconde
lettre, cousue dans un morceau de toile cire; je me la pendrai au cou
comme une image de la Vierge; je boirai un verre d'eau-de-vie avant que
de partir, et,  moins que saint Antoine, mon patron, ne soit dcidment
pass aux sanfdistes, avant quatre heures du matin, le gnral Schipani
aura votre lettre.

--Oh! s'il le dit, il le fera, dit Michele, qui venait d'ouvrir la porte
et qui avait entendu la promesse de Pagliucella.

La prsence de son camarade donna  Pagliucella une nouvelle confiance
en lui-mme. La lettre fut cousue dans un morceau de toile cire et
ferme hermtiquement; puis, comme il tait de la plus haute importance
que personne ne vt sortir le messager, on le fit descendre par une
fentre basse donnant sur la mer. Arriv sur la plage, il se dbarrassa
de ses habits, et, liant seulement sur sa tte sa chemise et son
caleon, il se laissa couler  la mer.

Pagliucella l'avait dit, il n'y avait pas de temps  perdre. Il fallait
chapper aux barques du cardinal et passer sans tre vu au milieu de la
croisire anglaise.

Tout russit comme on pouvait l'esprer. Seulement, fatigu de sa
premire course, Pagliucella fut oblig d'aborder  Portici: par
bonheur, le jour n'tait pas encore venu, et il put suivre le rivage
jusqu'au Granatello, toujours prt, au moindre danger,  se rejeter  la
mer.

Les patriotes avaient eu raison de compter sur le courage de Schipani;
mais, on le sait d'avance, il ne fallait pas compter sur autre chose que
son courage.

Il reut de son mieux le messager, lui fit servir  boire,  manger, le
coucha dans son propre lit, et ne s'occupa plus que d'excuter les
ordres du directoire.

Pagliucella ne lui cacha aucun des dtails de la premire expdition
manque et de la barque surprise par le cardinal. Schipani put donc
comprendre, et, d'ailleurs, Pagliucella insista fort l-dessus, que le
cardinal, tant au courant de son projet de marcher sur Naples, s'y
opposerait par tous les moyens possibles. Mais les gens du caractre de
Schipani ne croient pas aux obstacles matriels, et, de mme qu'il avait
dit: Je prendrai Castelluccio, il dit: Je forcerai Portici.

A six heures, sa petite arme, se composant de quatorze  quinze cents
hommes, fut sous les armes et prte  partir. Il passa dans les rangs
des patriotes, s'arrta au centre, monta sur un tertre qui lui
permettait de dominer ses soldats, et, l, avec cette sauvage et
puissante loquence si bien en harmonie avec sa force d'hercule et son
courage de lion, il leur rappela leurs fils, leurs femmes, leurs amis,
exposs au mpris, abandonns  l'opprobre, demandant vengeance et
attendant de leur courage et de leur dvouement la fin de leurs maux et
de leur oppression. Enfin, leur lisant la lettre et particulirement le
passage o Bassetti lui annonait, ignorant la prise du chteau del
Carmine, la quadruple sortie qui devait seconder son mouvement, il leur
montra les patriotes les plus purs, l'esprance de la Rpublique, venant
au-devant d'eux sur les cadavres de leurs ennemis.

A peine avait-il termin ce discours, qu' intervalles gaux trois coups
de canon retentirent du ct de Castello-Nuovo, et que l'on vit trois
fois une lgre fume paratre et s'vaporer au-dessus de la tour du
Midi, la seule qui ft en vue de Schipani.

C'tait le signal. Il fut accueilli aux cris de Vive la Rpublique! La
libert ou la mort!

Pagliucella, arm d'un fusil, vtu de son caleon et de sa chemise
seulement,--ce qui, au reste, tait son costume habituel avant qu'il ft
lev par Michele aux honneurs de la lieutenance,--prit place dans les
rangs; les tambours donnrent le signal de la charge, et l'on s'lana
sur l'ennemi.

L'ennemi, nous l'avons dit, avait ordre de laisser Schipani s'engager
dans les rues de Portici. Mais, n'et-il pas eu cet ordre, la fureur
avec laquelle le gnral rpublicain attaqua les sanfdistes lui et
ouvert le passage, tant qu'il n'eut eu que des hommes pour le lui
fermer.

Dans ces sortes de rcits, c'est chez l'ennemi qu'il faut aller chercher
des renseignements; car lui n'est pas intress  louer le courage de
ses adversaires.

Voici ce que dit de ce choc terrible Vicenzo Durante, aide de camp de
Cesare, dans le livre o il raconte la campagne de l'aventurier corse:

L'audacieux chef de cette troupe de dsesprs s'avanait menaant et
furieux, frappant avec rage la terre de ses pieds et semblable au
taureau qui rpand la terreur par ses mugissements.

Mais, nous l'avons dit, malheureusement Schipani avait les dfauts de
ses qualits. Au lieu de jeter des claireurs sur ses deux ailes,
claireurs qui eussent fait lever les tirailleurs embusqus par de
Cesare, il ngligea toute prcaution, fora les passages de
Torre-del-Greco et de la Favorite, et s'engagea dans la longue rue de
Portici, sans mme remarquer que toutes les portes et toutes les
fentres taient fermes.

La petite et longue ville de Portici ne se compose, en ralit, que
d'une rue. Cette rue, en supposant que l'on vienne de la Favorite,
tourne si brusquement  gauche, qu'il semble,  une distance de cent
pas, qu'elle est ferme par une glise qui s'lve juste en face du
voyageur. On dirait alors qu'elle n'a d'autre issue qu'une ruelle
troite ouverte entre l'glise et la file de maisons qui continue en
droite ligne. Arriv  quelques pas de l'glise seulement, on reconnat
 gauche le vritable passage.

C'tait l, dans cette espce d'impasse, que de Cesare attendait
Schipani.

Deux canons dfendaient l'entre de la ruelle et plongeaient dans toute
la longueur de la rue par laquelle les rpublicains devaient arriver,
tandis qu'une barricade crnele, runissant l'glise au ct gauche de
la rue, prsentait, mme sans dfenseurs, un obstacle presque
insurmontable.

De Cesare et deux cents hommes se tenaient dans l'glise; les
artilleurs, s'appuyant  trois cents hommes, dfendaient la ruelle; cent
hommes taient embusqus derrire la barricade; enfin, mille hommes, 
peu prs, occupaient les maisons dans la double longueur de la rue.

Au moment o Schipani, chassant tout devant lui, ne fut plus qu' cent
pas de cette embuscade, au signal donn par les deux pices de canon
chargs  mitraille, tout clata  la fois.

La porte de l'glise s'ouvrit et, tandis que l'on voyait le choeur
illumin comme pour l'exposition du saint-sacrement, et, devant l'autel,
le prtre levant l'hostie, l'glise, pareille  un cratre qui se
dchire, vomit le feu et la mort.

Au mme instant, toutes les fentres s'enflammrent, et l'arme
rpublicaine, attaque de face, sur ses flancs, sur ses derrires, se
trouva dans une fournaise.

La ruelle, dfendue par les deux pices de canon, pouvait seule tre
force. Trois fois, Schipani, avec une troupe dcime chaque fois,
revint  la charge, conduisant ses hommes jusqu' la gueule des pices,
qui alors clataient et emportaient des files entires.

A la troisime fois, il dtacha cinq cents hommes de huit ou neuf cents
qui lui restaient, leur ordonna de faire le tour par le rivage de la mer
et de charger la batterie par la queue, tandis que lui l'attaquerait de
face.

Mais, par malheur, au lieu de confier cette mission aux plus dvous et
aux plus braves, Schipani, avec son imprudence ordinaire, en chargea les
premiers venus. Pour ce patriote d'lite, tous les hommes avaient le
mme coeur, c'est--dire le sien. Les hommes envoys par lui pour
attaquer les sanfdistes firent la manoeuvre commande; mais, au lieu
d'attaquer les sanfdistes, ils se runirent  eux aux cris de Vive le
roi!

Schipani prit ces cris pour un signal. Il chargea une quatrime fois;
mais, cette quatrime fois, il fut reu par un feu plus violent encore
que les trois autres, puisqu'il tait renforc de celui de ses cinq
cents hommes. La petite troupe, fouille de tous cts par les boulets
et les balles, tourbillonna comme si elle et eu le vertige, puis,
rduite  sa dixime partie, sembla s'vanouir comme une fume.

Schipani restait avec une centaine d'hommes parpills; il parvint  les
rallier, se mit  leur tte, et, dsesprant de passer, se retourna
comme un sanglier qui revient sur le chasseur.

Soit respect, soit terreur, la masse qui lui coupait la retraite
s'ouvrit devant lui; mais il passa entre un double feu.

Il y laissa la moiti de ses hommes, et, toujours poursuivi, avec trente
ou quarante seulement, il arriva  Castellamare. Il avait deux
blessures: une au bras, l'autre  la cuisse.

L, il se jeta dans une ruelle. Une porte tait ouverte: il y entra. Par
bonheur, c'tait celle d'un patriote, qui le reconnut, le cacha, pansa
ses blessures et lui donna d'autres habits.

Le mme jour, Schipani ne voulant pas plus longtemps compromettre ce
gnreux citoyen, prit cong de lui et, la nuit venue, se jeta dans la
montagne.

Il erra ainsi deux ou trois jours; mais, reconnu pour ce qu'il tait, il
fut arrt et conduit  Procida avec deux autres patriotes, Spano et
Battistessa.

On se rappelle que c'tait Speciale, cet homme qui avait fait 
Troubridge l'effet de la plus venimeuse bte qu'il et jamais vue, qui
jugeait  Procida.

Finissons-en avec Schipani, comme nous en aurons bientt fini avec tant
d'autres, et faisons du mme coup connaissance avec Speciale par une de
ces atrocits qui peignent mieux un homme que toutes les descriptions
que l'on en pourrait faire.

Spano tait un officier dont les services dataient de la monarchie; la
Rpublique en avait fait un gnral, charg de s'opposer  la marche de
Cesare: il avait t surpris par un dtachement sanfdiste et fait
prisonnier.

Battistessa avait occup une position plus obscure; il avait trois
enfants et passait pour un des plus honntes citoyens de Naples: le
cardinal Ruffo s'approchant, sans bruit, sans ostentation, il avait pris
son fusil et s'tait mis dans les rangs des patriotes, o il s'tait
battu avec le franc courage de l'homme vritablement brave.

Nul au monde n'avait un reproche  lui faire.

Il avait obi  l'appel de son pays, voil tout. Il est vrai qu'il y a
des moments o cela mrite la mort, et quelle mort! Vous allez voir.

Que l'on ne s'tonne pas que, quand celui qui crit ces lignes sort du
roman pour retomber dans l'histoire, il s'indigne et clate en
imprcations. Jamais, dans les terribles conceptions de la fivre, il
n'inventerait ce qu'il a vu repasser sous ses yeux le jour o il a mis
la main dans ce charnier royal de 99.

Les prisonniers, par jugement de Speciale, furent tous trois condamns 
mort.

Cette mort, c'tait le gibet, mort dj terrible par l'ide infamante
que l'on attache  la corde.

Mais une circonstance rendit la mort de Battistessa plus terrible encore
qu'on n'avait pu le prvoir.

Aprs tre rests vingt-quatre heures suspendus au gibet, les corps de
Battistessa, de Spano et de Schipani furent exposs dans l'glise de
Spirito-Santo,  Ischia.

Mais, une fois couch sur le lit funraire, le corps de Battistessa
poussa un soupir, et le prtre s'aperut, avec un tonnement ml
d'pouvante, que cette longue suspension n'avait point amen la mort.

Un rle sourd, mais continu, attestait la persistance de la vie, en mme
temps que l'on voyait sa poitrine s'abaisser et se soulever.

Peu  peu, il reprit ses sens et revint entirement  lui.

L'avis de tous tait que cet homme, qui avait t supplici, en avait
fini avec la mort, laquelle, pendant vingt-quatre heures, l'avait tenu
entre ses bras; mais personne, pas mme le prtre, dont c'tait
peut-tre le devoir d'avoir du courage, n'osa rien dcider sans prendre
les ordres de Speciale.

On envoya, en consquence, un message  Procida.

Que l'on se figure l'angoisse d'un malheureux qui sort du tombeau, qui
revoit le jour, le ciel, la nature, qui se reprend  la vie, qui
respire, qui se souvient, qui dit: Mes enfants! et qui pense que tout
cela n'est peut-tre qu'un de ces rves du trpas que Hamlet craint de
voir survivre  la vie.

C'est Lazare ressuscit, qui a embrass Marthe, remerci Madeleine,
glorifi Jsus, et qui sent retomber sur son crne la pierre du
tombeau.

Ce fut ce qu'prouva, ce que dut prouver du moins le malheureux
Battistessa en voyant revenir le messager accompagn du bourreau.

Le bourreau avait ordre de tirer Battistessa de l'glise, qui, pour
servir les vengeances d'un roi, cessait d'avoir droit d'asile; puis, sur
les marches, il devait, pour qu'il n'en revnt pas, cette fois, le
poignarder  coups de couteau.

Non-seulement, le juge ordonnait le supplice; mais il l'inventait: un
supplice  sa fantaisie, un supplice qui n'tait pas dans la loi.

L'ordre fut excut  la lettre.

Et que l'on dise que la main des morts n'est pas plus puissante que
celle des vivants pour renverser les trnes des rois qui ont envoy au
ciel de pareils martyrs!

Revenons  Naples.

Le dsordre tait si grand  Naples, que pas un des fugitifs chapp au
massacre du chteau des Carmes n'avait eu l'ide d'aller prvenir le
directoire que ce chteau tait tomb au pouvoir des sanfdistes.

Le commandant du Chteau-Neuf, qui ignorait ce qui s'tait pass pendant
la nuit, tira donc,  sept heures du matin, comme la chose en tait
convenue, les trois coups de canon qui devaient servir de signal 
Schipani.

On a vu le fcheux rsultat de son mouvement.

A peine les trois coups de canon taient-ils tirs, que l'on vint
annoncer aux commandants des chteaux et aux autres officiers suprieurs
que le fort del Carmine tait pris et que les canons, au lieu de
continuer  tre tourns vers le pont de la Madeleine, taient retourns
vers la strada Nuova et contre la place du March-Vieux, c'est--dire
qu'ils menaaient la ville au lieu de la dfendre.

Il n'en fut pas moins dcid qu'au moment o l'on verrait Schipani et sa
petite arme sortir de Portici, au risque de ce qui pourrait arriver, on
marcherait, pour faire une diversion, sur le camp du cardinal Ruffo.

C'tait du Chteau-Neuf que le signal de la descente de San-Martino et
de la sortie des chteaux devait tre donn. Aussi, les officiers
suprieurs au nombre desquels tait Salvato, se tenaient-ils, la lunette
en main, l'oeil fix sur Portici.

On vit partir du Granatello une espce de tourbillon de poussire au
milieu duquel brillaient des jets de flamme.

C'tait Schipani marchant sur la Favorite et sur Portici.

On vit les patriotes s'engouffrer dans la longue rue que nous avons
dcrite; puis on entendit gronder le canon; puis un nuage de fume monta
par-dessus les maisons.

Pendant deux heures, les dtonations de l'artillerie se succdrent,
spares par le seul intervalle ncessaire pour recharger les pices; et
la fume, toujours plus paisse, continua de monter au ciel; puis ce
bruit s'teignit, la fume se dissipa peu  peu. On vit, sur les points
o la route tait dcouverte, un mouvement en sens inverse de celui que
l'on avait vu il y avait trois heures.

C'tait Schipani qui, avec ses trente ou quarante hommes, regagnait
Castellamare.

Tout tait fini.

Michele et Salvato s'obstinaient seuls  suivre, en parlant bas et en se
le montrant l'un  l'autre, chaque fois qu'il reparaissait  la surface
de l'eau, un point noir qui allait se rapprochant.

Quand ce point ne fut plus qu' une demi-lieue,  peu prs, il leur
sembla voir, de temps en temps, sortir de l'eau une main qui leur
faisait des signes.

Depuis longtemps, tous deux avaient, dans ce point noir, cru reconnatre
la tte de Pagliucella. En voyant les signes qu'il faisait, une mme
ide les frappa tous deux: c'est qu'il appelait au secours.

Ils descendirent prcipitamment, s'emparrent d'une barque qui servait 
communiquer du Chteau-Neuf au chteau de l'Oeuf, s'y jetrent tous
deux, saisirent chacun une rame, et, runissant leurs efforts,
doublrent la lanterne.

La lanterne double, ils regardrent autour d'eux et ne virent plus
rien.

Mais, au bout d'un instant,  vingt-cinq ou trente pas d'eux seulement,
la tte reparut. Cette fois, ils n'eurent plus de doute: c'tait bien
Pagliucella.

La face tait livide, les yeux sortaient de leur orbite, la bouche
s'ouvrait pour crier et appeler du secours.

Il tait vident que le nageur tait au bout de ses forces et se noyait.

--Ramez seul, mon gnral, cria Michele: je serai plus promptement prs
de lui en nageant qu'en ramant.

Puis, jetant bas ses habits, Michele s'lana  la mer.

De cette seule impulsion, il franchit sous l'eau la moiti de la
distance qui les sparait de Pagliucella, et reparut  une douzaine de
mtres de lui.

--Courage! lui cria-t-il en reparaissant.

Pagliucella voulut rpondre: l'eau de la mer s'engouffra dans sa bouche,
il disparut.

Michele plongea aussitt et fut dix ou douze secondes sans reparatre.

Enfin la mer bouillonna, la tte de Michele fendit l'eau; il fit un
effort pour revenir entirement  la surface; mais, se sentant enfoncer
 son tour, il n'eut que le temps de crier:

--A nous, mon gnral!  l'aide! au secours!

En deux coups de rame, Salvato fut  une longueur d'aviron de lui; mais,
au moment o il tendait la main pour le saisir aux cheveux, Michele
s'enfona, entran dans le gouffre par une force invisible.

Salvato ne pouvait qu'attendre: il attendit.

Un nouveau bouillonnement apparut  l'avant de la barque: Salvato
s'allongea presque entirement en dehors et saisit Michele par le collet
de sa chemise.

Attirant la barque  lui avec ses genoux, il maintint la tte du
lazzarone hors de l'eau jusqu' ce qu'il et repris sa respiration.

Avec la respiration revint le coeur.

Michele se cramponna  la barque, qu'il pensa faire chavirer.

Salvato se porta rapidement de l'autre ct pour faire contre-poids.

--Il me tient, balbutia Michele, il me tient!

--Tche de monter avec lui dans la barque, lui rpondit Salvato.

--Aidez-moi, mon gnral, en me donnant la main; mais ayez soin de
passer du ct oppos!

Tout en restant assis sur le banc de bbord, Salvato tendit la main
jusqu' tribord.

Michele saisit cette main.

--Alors, avec sa merveilleuse vigueur, Salvato tira Michele  lui.

En effet, Pagliucella le tenait  bras-le-corps et avait paralys tous
ses mouvements.

--Corps du Christ! s'cria Michele en enjambant avec peine par-dessus le
bordage du bateau, peu s'en est fallu que je ne fisse mentir la
prophtie de la vieille Nanno, et c'et t  mon ami Pagliucella que
j'en eusse eu l'obligation! Mais il parat que dcidment celui qui doit
tre pendu ne peut pas se noyer. Je ne vous en remercie pas moins, mon
gnral. Il est dit que nous jouons  nous sauver la vie. Vous venez de
gagner la belle, ce qui fait que je reste votre oblig. La! maintenant,
occupons-nous de ce gaillard-l.

Il s'agissait, comme on le comprend bien, de Pagliucella. Il tait sans
connaissance et le sang coulait d'une double blessure: une balle, sans
attaquer l'os, lui avait travers les muscles de la cuisse.

Salvato jugea que ce qu'il y avait de mieux  faire, c'tait de ramer
vigoureusement vers le Chteau-Neuf et de remettre Pagliucella, qui
donnait des signes non quivoques de vie, aux mains d'un mdecin.

En abordant au pied de la muraille, ils trouvrent un homme qui les
attendait: c'tait le docteur Cirillo, qui avait cherch, la nuit
prcdente, un refuge au Chteau-Neuf.

Il avait suivi des yeux et dans ses moindres dtails le drame qui venait
de se passer, et il venait, comme le _Deus ex machin_, en faire le
dnoment.

Grce  des couvertures chaudes,  des frictions d'eau-de-vie camphre,
 des insufflations d'air dans les poumons, Pagliucella revint bientt 
lui, et put raconter l'effroyable boucherie  laquelle il avait chapp
par miracle.

Il venait d'achever le rcit qui ne laissait plus aux patriotes de
Naples d'autre ressource que de se dfendre,  l'abri des forts, jusqu'
la dernire extrmit, et le docteur Cirillo pansait la plaie de la
cuisse,  laquelle la fracheur de l'eau et surtout le danger qu'il
avait couru avaient empch le bless de songer jusqu'alors, lorsqu'on
vint annoncer que Bassetti, attaqu  Capodichino par Fra-Diavolo et
Mammone, avait t oblig de se mettre en retraite, et, poursuivi
vigoureusement, rentrait en dsordre dans la ville.

Les lazzaroni, disait-on, avaient dpass la strada dei Studi et taient
au largo San-Spirito.

Salvato sauta sur un fusil, Michele en fit autant; ils sortirent du
Chteau-Neuf avec deux ou trois patriotes, en recrutrent quelques-uns
encore au largo del Castello. Michele, avec ses lazzaroni camps strada
Medina, s'lana strada dei Lombardi, afin de dboucher  Tolde, un peu
avant le Mercatello; Salvato tourna par Saint-Charles et l'glise
Saint-Ferdinand pour rallier les hommes de Bassetti, qui, disait-on,
fuyaient dans Tolde en criant  la trahison, envoya deux ou trois
messagers aux patriotes de San-Martino, afin qu'ils descendissent de
leur hauteur et appuyassent son mouvement; puis il s'lana de son ct
dans la rue de Tolde, qui, en effet, tait pleine de cris, de dsordre
et de confusion.

Pendant quelque temps, ce fleuve que conduisait Salvato coula entre deux
remous de fuyards perdus. Mais, en voyant ce beau jeune homme, la tte
nue, les cheveux flottants, le fusil  la main, les encourageant dans
leur langue, les rappelant au combat, ils commencrent  rougir de leur
panique, puis s'arrtrent et osrent regarder derrire eux.

Les sanfdistes barraient la rue au bas de la monte dei Studi, et l'on
voyait au premier rang Fra-Diavolo, avec son costume lgant et
pittoresque, et Gaetano Mammone avec ses pantalons et sa veste de
meunier, autrefois blancs et couverts de farine, aujourd'hui rouges et
dgouttants de sang.

A la vue de ces deux formidables chefs de masses, la terreur de la Terre
de Labour, il y eu un mouvement d'hsitation parmi les patriotes. Mais,
en ce moment, par bonheur, Michele dbouchait par la via dei Lombardi,
et l'on entendait battre la charge dans la rue de l'Infrascata.
Fra-Diavolo et Mammone craignirent de s'tre trop avancs, et, sans
doute mal renseigns sur les positions occupes par le cardinal,
ignorant la dfaite de Schipani, ordonnrent la retraite.

Seulement, en se retirant, ils laissrent deux ou trois cents hommes
dans le muse Bourbonien, o ils se barricadrent.

De cette position excellente, qu'avaient nglig d'occuper les
patriotes, ils commandaient la descente de l'Infrascata, la monte dei
Studi, qui est une prolongation de la rue de Tolde, et le largo del
Pigne, par lequel ils pouvaient se mettre en communication avec le
cardinal.

Au reste, arrivs  l'imbrecciata della Sanita, Fra-Diavolo et Gaetano
Mammone s'arrtrent, s'emparrent des maisons  droite et  gauche de
la rue, et tablirent une batterie de canon  la hauteur de la via
delle Cala.

Salvato et Michele n'taient point assez srs de leurs hommes, fatigus
d'une lutte de deux jours, pour attaquer une position aussi forte que
l'tait celle du muse Borbonico. Ils s'arrtrent au largo
Spirito-Santo, barricadrent la salita dei Studi et la petite rue qui
conduit  la porte du palais, et mirent un poste de cent hommes dans la
rue de Sainte-Marie-de-Constantinople.

Salvato avait ordonn de s'emparer du couvent du mme nom, qui, plac
sur une hauteur, domine le muse; mais il ne trouva point, parmi les six
ou sept cents hommes qu'il commandait, cinquante esprits forts qui
osassent commettre une pareille impit, tant certains prjugs taient
encore enracins dans l'esprit des patriotes eux-mmes.

La nuit s'avanait. Rpublicains et sanfdistes taient aussi fatigus
les uns que les autres. Des deux cts, on ignorait la vraie situation
des choses et le changement que les divers combats de la journe avaient
amens dans les positions des assigeants et des assigs. D'un commun
accord, le feu cessa, et, au milieu des cadavres, sur ces dalles rouges
de sang, chacun se coucha, la main sur ses armes, s'essayant, sur la foi
de la vigilance des sentinelles, par le sommeil momentan de la vie au
sommeil ternel de la mort.




                                   LXVIII

                          LA NUIT DU 14 AU 15 JUIN

Salvato ne dormait pas. Il semblait que ce corps de fer avait trouv le
moyen de se passer de repos et que le sommeil lui tait devenu inutile.

Jugeant important de savoir, pour le lendemain, o chaque chose en
tait, tandis que chacun s'accommodait, celui-ci d'une botte de paille,
celui-l d'un matelas pris  la maison voisine; pour passer la meilleure
nuit possible, aprs avoir dit tout bas  Michele quelques mots o se
trouvait ml le nom de Luisa, il remonta la rue de Tolde comme s'il
voulait aller au palais royal, devenu palais national, et, par le vico
San-Sepolcro, il commena de gravir la pente rapide qui conduit  la
chartreuse de San-Martino.

Un proverbe napolitain dit que le plus beau panorama du monde est celui
que l'on voit de la fentre de l'abb San-Martino, dont le balcon, en
effet, semble suspendu sur la ville, et d'o le regard embrasse
l'immense cercle qui s'tend du golfe de Baa au village de Maddalone.

Aprs la rvolte de 1647, c'est--dire aprs la courte dictature de
Masaniello, les peintres qui avaient pris part  cette rvolution, et
qui, sous le titre de _Compagnons de la mort_, avaient jur de combattre
et de tuer les Espagnols partout o ils les rencontreraient, les
Salvator Rosa, les Aniello Falcone, les Mica Spadazo, ces raffins du
temps, pour viter les reprsailles dont ils taient menacs, se
rfugirent  la chartreuse de San-Martino, qui avait droit d'asile.
Mais, une fois l, l'abb songea  tirer parti d'eux. Il leur donna son
glise et son clotre  peindre, et, lorsqu'ils demandrent quel prix
leur serait allou pour leurs peines:

--La nourriture et le logement, rpondit l'abb.

Et, comme ils trouvaient la rtribution mdiocre, l'abb fit ouvrir les
portes en leur disant:

--Cherchez ailleurs: peut-tre trouverez-vous mieux.

Chercher ailleurs, c'tait tomber dans les mains des Espagnols et tre
pendus: ils firent contre fortune bon coeur et couvrirent les murailles
de chefs-d'oeuvre.

Mais ce n'tait point pour voir ces chefs-d'oeuvre que Salvato
gravissait les pentes de San-Martino,--Rubens, de son fulgurant pinceau,
nous a montr les arts fuyants devant le sombre gnie de la
guerre,--c'tait pour voir o le sang avait t vers pendant la journe
qui venait de s'couler, et o il serait vers le lendemain.

Salvato se fit reconnatre des patriotes, qui, au nombre de cinq ou six
cents, s'taient rfugis dans le couvent de San-Martino, au refus de
Mejean, qui avait ferm de nouveau les portes du chteau Saint-Elme.

Cette fois, ce n'tait point l'abb qui leur dictait ses lois, c'taient
eux qui se trouvaient matres du couvent et des moines. Aussi, les
moines leur obissaient-ils avec la servilit de la peur.

On s'empressa de conduire Salvato dans la chambre de l'abb: celui-ci
n'tait pas encore couch et lui en fit les honneurs en le conduisant 
cette fameuse fentre qui, au dire des Napolitains, s'ouvrant sur
Naples, s'ouvre tout simplement sur le paradis.

La vue du paradis s'tait quelque peu change en une vue de l'enfer.

De l, on voyait parfaitement la position des sanfdistes et celle des
rpublicains.

Les sanfdistes s'avanaient sur la strada Nuova, c'est--dire sur la
plage, jusqu' la rue Francesca, o ils avaient une batterie de canon de
gros calibre, commandant le petit port et le port commercial.

C'tait le point extrme de leur aile gauche.

L, taient de Cesare, Lamarra, Durante, c'est--dire les lieutenants du
cardinal.

L'autre aile, c'est--dire l'aile droite, commande par Fra-Diavolo et
Mammone, avait, comme nous l'avons dit, des avant-postes au muse
Borbonico, c'est--dire au haut de la rue de Tolde.

Tout le centre s'tendait, par San-Giovanni  Carbonara, par la place
des Tribunaux et par les rues San-Pietro et Arena, jusqu'au chteau del
Carmine.

Le cardinal tait toujours dans sa maison du pont de la Madeleine.

Il tait facile d'estimer  trente-cinq ou quarante mille hommes le
nombre des sanfdistes qui attaquaient Naples.

Ces trente-cinq ou quarante mille ennemis extrieurs taient d'autant
plus dangereux qu'ils pouvaient compter sur un nombre  peu prs gal
d'ennemis intrieurs.

Les rpublicains, en runissant toutes les forces, taient  peine cinq
ou six mille.

Salvato, en embrassant cet immense horizon, comprit que, du moment o sa
sortie n'avait point chass l'ennemi hors de la ville, il tait
imprudent de laisser subsister cette longue pointe qu'il avait faite
dans la rue de Tolde, pointe qui permettait  l'ennemi, grce aux
relations qu'il avait dans l'intrieur, de lui couper la retraite des
forts. Sa rsolution fut donc prise  l'instant mme. Il appela prs de
lui Manthonnet, lui fit voir les positions, lui expliqua en stratgiste
les dangers qu'il courait, et l'amena  son opinion.

Tous deux descendirent alors et se firent annoncer au directoire.

Le directoire tait en dlibration. Sachant qu'il n'y avait rien 
attendre de Mejean, il avait envoy un messager au colonel Giraldon,
commandant la ville de Capoue. Il lui demandait un secours d'hommes et
s'appuyait sur le trait d'alliance offensive et dfensive entre la
rpublique franaise et la rpublique parthnopenne.

Le colonel Giraldon faisait rpondre qu'il lui tait impossible de
tenter une pointe jusqu' Naples; mais il dclarait que, si les
patriotes voulaient suivre son conseil, placer au milieu d'eux les
vieillards, les femmes et les enfants, faire une sortie  la baonnette
et venir le rejoindre  Capoue, il promettait, sur l'honneur franais,
de les conduire jusqu'en France.

Soit que le conseil ft bon, soit que ses craintes pour Luisa
l'emportassent sur son patriotisme, Salvato, qui venait d'entendre le
rapport du messager, se rangea de l'avis du colonel et insista pour que
ce plan, qui livrait Naples mais qui sauvait les patriotes, ft adopt.
Il prsenta, pour appuyer le conseil, la situation o se trouvaient les
deux armes; il en appela  Manthonnet, qui, comme lui, venait de
reconnatre l'impossibilit de dfendre Naples.

Manthonnet reconnut que Naples tait perdue, mais dclara que les
Napolitains devaient se perdre avec Naples, et qu'il tiendrait  honneur
de s'ensevelir sous les ruines de la ville, qu'il reconnaissait lui-mme
ne pouvoir plus dfendre.

Salvato reprit la parole, combattit l'avis de Manthonnet, dmontra que
tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de gnreux, avait pris parti
pour la Rpublique; que dcapiter les patriotes, c'tait dcapiter la
Rvolution. Il dit que le peuple, encore trop aveugle et trop ignorant
pour soutenir sa propre cause, c'est--dire celle du progrs et de la
libert, tomberait, les patriotes anantis, sous un despotisme et dans
une obscurit plus grands qu'auparavant, tandis qu'au contraire, les
patriotes, c'est--dire le principe vivant de la libert, n'tant que
transplant hors de Naples, continuerait son oeuvre avec moins
d'efficacit sans doute, mais avec la persistance de l'exil et
l'autorit du malheur. Il demanda--la hache de la raction abattant des
ttes comme celle des Pagano, des Cirillo, des Conforti, des Ruvo--si la
sanglante moisson ne striliserait pas la terre de la patrie pour
cinquante ans, pour un sicle peut-tre, et si quelques hommes avaient
droit, dans leur convoitise de gloire et dans leur ambition du martyre,
de faire sitt la postrit veuve de ses plus grands hommes.

Nous l'avons vu, un faux orgueil avait dj plusieurs fois gar 
Naples, non-seulement les individus, dans le sacrifice qu'ils faisaient
d'eux-mmes, mais aussi les corps constitus, dans le sacrifice qu'ils
faisaient de la patrie. Cette fois encore, l'avis de la majorit fut
pour le sacrifice.

--C'est bien, se contenta de dire Salvato, mourons!

--Mourons! rptrent d'une seule voix les assistants, comme et pu
faire le snat romain  l'approche des Gaulois ou d'Annibal.

--Et maintenant, reprit Salvato, mourons, mais en faisant le plus de mal
possible  nos ennemis. Le bruit court qu'une flotte franaise, aprs
avoir travers le dtroit de Gibraltar, s'est runie  Toulon, et vient
d'en sortir pour nous porter secours. Je n'y crois pas; mais enfin la
chose est possible. Prolongeons donc la dfense, et, pour la prolonger,
bornons-la aux points qui se peuvent dfendre.

--Quant  cela, dit Manthonnet, je me range  l'avis de mon collgue
Salvato, et, comme je le reconnais pour plus habile stratgiste que
nous, je m'en rapporterai  lui pour cette concentration.

Les directeurs inclinrent la tte en signe d'adhsion.

--Alors, reprit Salvato, je proposerai de tracer une ligne qui, au midi,
commencera  l'Immacolatella, comprendra le port marchand et la Douane,
passera par la strada del Molo, aura ses avant-postes rue Medina,
poursuivra par le largo del Castello, par Saint-Charles, par le palais
national, la monte du Gant, en embrassant Pizzofalcone, et descendra
par la rue Chiatomone jusqu' la Vittoria, puis se reliera, par la
strada San-Caterina et les Giardini, au couvent de Saint-Martin. Cette
ligne s'appuiera sur le Chteau-Neuf, sur le palais national, sur le
chteau de l'Oeuf et sur le chteau Saint-Elme. Par consquent, elle
offrira des refuges  ceux qui la dfendront, au cas o ils seraient
forcs. En tout cas, si nous ne comptons pas de tratres dans nos rangs,
nous pouvons tenir huit jours, et mme davantage. Et qui sait ce qui se
passera en huit jours? La flotte franaise,  tout prendre, peut venir;
et, grce  une dfense nergique,--et elle ne peut tre nergique
qu'tant concentre,--peut-tre obtiendrons-nous de bonnes conditions.

Le plan tait sage: il fut adopt. On laissa  Salvato le soin de le
mettre  excution, et, aprs avoir rassur Luisa par sa prsence, il
sortit de nouveau du Chteau-Neuf pour faire rentrer les troupes
rpublicaines dans les limites qu'il avait indiques.

Pendant ce temps-l, un messager du colonel Mejean descendait, par la
via del Cacciottoli, par la strada Monte-Mileto, par la strada del
Infrascata, passait derrire le muse Bourbonien, descendait la strada 
Carbonara, et, par la porte Capuana et l'Arenaccia, gagnait le pont de
la Madeleine et se faisait annoncer chez le cardinal comme un envoy du
commandant franais.

Il tait trois heures du matin. Le cardinal s'tait jet sur son lit
depuis une heure  peine; mais, comme il tait le seul chef charg des
pouvoirs du roi, c'tait  lui que de toute chose importante on
rfrait.

Le messager fut introduit prs du cardinal.

Il le trouva couch sur son lit, tout habill, avec des pistolets poss
sur une table,  la porte de sa main.

Le messager tendit la main vers le cardinal et lui tendit un papier qui
reprsentait pour lui ce que les plnipotentiaires appellent leurs
lettres de crance.

--Alors, demanda le cardinal aprs avoir lu, vous venez de la part du
commandant du chteau Saint-Elme?

--Oui, Votre minence, dit le messager, et vous avez d remarquer que M.
le colonel Mejean a conserv, dans les combats qui se sont livrs
jusqu'aujourd'hui sous les murs de Naples, la plus stricte neutralit.

--Oui, monsieur, rpliqua le cardinal, et je dois vous dire que, dans
l'tat d'hostilit o les Franais sont contre le roi de Naples, cette
neutralit a t l'objet de mon tonnement.

--Le commandant du fort Saint-Elme dsirait, avant de prendre un parti
pour ou contre, se mettre en communication avec Votre minence.

--Avec moi? Et dans quel but?

--Le commandant du fort Saint-Elme est un homme sans prjugs et qui
reste matre d'agir comme il lui conviendra: il consultera ses intrts
avant d'agir.

--Ah! ah!

--On dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire
fortune; le commandant du fort Saint-Elme pense que cette occasion est
venue pour lui.

--Et il compte sur moi pour lui aider?

--Il pense que Votre minence a plus d'intrt  tre son ami que son
ennemi, et il offre son amiti  Votre minence.

--Son amiti?

--Oui.

--Comme cela? gratis? sans condition?

--J'ai dit  Votre minence qu'il pensait que l'occasion tait venue
pour lui de faire fortune. Mais que Votre minence se rassure: il n'est
point ambitieux, et cinq cent mille francs lui suffiront.

--En effet, dit le cardinal, la chose est d'une modestie exemplaire: par
malheur, je doute que le trsor de l'arme sanfdiste possde la dixime
partie de cette somme. D'ailleurs, nous pouvons nous en assurer.

Le cardinal frappa sur un timbre: son valet de chambre entra.

Comme le cardinal, tout ce qui l'entourait ne dormait que d'un oeil.

--Demandez  Sacchinelli combien nous avons en caisse.

Le valet de chambre s'inclina et sortit.

Un instant aprs, il rentra.

--Dix mille deux cent cinquante ducats, dit-il.

--Vous voyez; quarante et un mille francs en tout: c'est moins encore
que je ne vous disais.

--Quelle consquence dois-je tirer de la rponse de Votre minence?

--Celle-ci, monsieur, dit le cardinal en se soulevant sur son coude et
en jetant un regard de mpris au messager, celle-ci: qu'tant un honnte
homme,--ce qui est incontestable, puisque, si je ne l'tais pas,
j'aurais vingt fois cette somme  ma disposition,--je ne saurais traiter
avec un misrable comme M. le colonel Mejean. Mais, euss-je cette
somme, je lui rpondrais ce que je vous rponds  cette heure. Je suis
venu faire la guerre aux Franais et aux Napolitains avec de la poudre,
du fer et du plomb, et non avec de l'or. Portez ma rponse avec
l'expression de mon mpris au commandant du fort Saint-Elme.

Et, indiquant du doigt au messager la porte de la chambre:

--Ne me rveillez dsormais que pour des choses importantes, dit-il en
se laissant retomber sur son lit.

Le messager remonta au fort Saint-Elme, et reporta la rponse du
cardinal au colonel Mejean.

--Ah! pardieu! murmura celui-ci quand il l'eut cout, ces choses-l
sont faites pour moi! Rencontrer  la fois d'honntes gens chez les
sanfdistes et chez les rpublicains! Dcidment, je n'ai pas de chance!




                                 LXIX

             CHUTE DE SAINT JANVIER--TRIOMPHE DE SAINT ANTOINE

Le lendemain, au point du jour, c'est--dire le 15 au matin, les
sanfdistes s'aperurent que les avant-postes rpublicains taient
vacus et poussrent devant eux des reconnaissances, timides d'abord,
mais qui s'enhardirent peu  peu, car ils souponnaient quelque pige.

En effet, pendant la nuit, Salvato avait fait tablir quatre batteries
de canon:

L'une  l'angle du palais Chiatamone, qui battait toute la rue du mme
nom, domine en mme temps par le chteau de l'Oeuf;

L'autre, derrire un retranchement dress  la hte, entre la strada
Nardonne et l'glise Saint-Ferdinand;

La troisime, strada Medina;

Et la quatrime entre porto Piccolo, aujourd'hui la Douane, et
l'Immacolatella.

Aussi,  peine les sanfdistes furent-ils arrivs  la hauteur de la
strada Concezione,  peine apparurent-ils au bout de la rue
Monte-Oliveto, et atteignirent-ils la strada Nuova, que la canonnade
clata  la fois sur ces trois points, et qu'il virent qu'ils s'taient
compltement tromps en croyant que les rpublicains leur avaient cd
la partie.

Ils se retirrent donc hors de l'atteinte des projectiles, se rfugiant
dans les rues transversales, o les boulets et la mitraille ne les
pouvaient atteindre.

Mais les trois quarts de la ville ne leur appartenaient pas moins.

Donc, ils pouvaient tout  leur aise piller, incendier, brler les
maisons des patriotes, et tuer, gorger, rtir et manger leurs
propritaires.

Mais, chose singulire et inattendue, celui contre lequel se porta tout
d'abord la colre des lazzaroni fut saint Janvier.

Une espce de conseil de guerre se runit au Vieux-March, en face de la
maison du beccao bless, conseil auquel prenait part celui-ci, dans le
but de juger saint Janvier.

D'abord, on commena par envahir son glise, malgr la rsistance des
chanoines, qui furent renverss et fouls aux pieds.

Puis on brisa la porte de la sacristie, o est renferm son buste avec
celui des autres saints formant sa cour. Un homme le prit
irrvrencieusement entre ses bras, l'emporta au milieu des cris A bas
saint Janvier! pousss par la populace, et on le dposa sur une borne,
au coin de la rue Sant'Eligio.

L, on eut grand'peine  empcher les lazzaroni de le lapider.

Mais, pendant qu'on tait all chercher le buste dans son glise, un
homme tait arriv qui, par son autorit sur le peuple et sa popularit
dans les bas quartiers de Naples, avait pris un grand ascendant sur les
lazzaroni.

Cet homme tait fra Pacifico.

Fra Pacifico avait vu, du temps qu'il tait marin, deux ou trois
conseils de guerre  bord de son btiment. Il savait donc comment la
chose se passait et donna une espce de rgularit au jugement.

On alla  la Vicaria, o l'on prit au vestiaire cinq habits de juge et
deux robes d'avocat, et le procs commena.

De ces deux avocats, l'un tait l'accusateur public, l'autre le
dfenseur d'office.

Saint Janvier fut interrog lgalement.

On lui demanda ses noms, ses prnoms, son ge, ses qualits, et on
l'interrogea pour qu'il et  dire  l'aide de quels mrites il tait
parvenu  la position leve qu'il occupait.

Son avocat rpondit pour lui, et, il faut le dire, avec plus de
conscience que n'en mettent ordinairement les avocats. Il fit valoir sa
mort hroque, son amour paternel pour Naples, ses miracles, non pas
seulement de la liqufaction du sang, mais encore les paralytiques
jetant leurs bquilles,--les gens tombant d'un cinquime tage et se
relevant sains et saufs,--les btiments luttant contre la tempte et
rentrant au port,--le Vsuve s'teignant  sa seule prsence,--enfin,
les Autrichiens vaincus  Velletri,  la suite du voeu fait par Charles
III, pendant qu'il tait cach dans son four.

Par malheur pour saint Janvier, sa conduite, jusque-l exemplaire et
limpide, devenait obscure et ambigu du moment que les Franais
entraient dans la ville. Son miracle fait  l'heure annonce d'avance
par Championnet, et tous ceux qu'il avait faits en faveur de la
Rpublique, taient des accusations graves et dont il avait de la peine
 se laver.

Il rpondit que Championnet avait employ l'intimidation; qu'un aide de
camp et vingt-cinq hussards taient dans la sacristie; qu'il y avait eu
enfin menace de mort si le miracle ne se faisait point.

A cela, il lui fut rpondu qu'un saint qui avait dj subi le martyre ne
devait pas tre si facile  intimider.

Mais saint Janvier rpondit, avec une dignit suprme, que, s'il avait
craint, ce n'tait point pour lui, que sa position de bienheureux
mettait  l'abri de toute atteinte, mais pour ses chers chanoines, moins
disposs que lui  subir le martyre; que leur frayeur,  la vue du
pistolet de l'envoy du gnral franais, avait t si grande et leur
prire si fervente, qu'il n'avait pas pu y rsister; que, s'il les avait
vus dans la disposition de subir le martyre, rien n'et pu le dcider 
faire son miracle; mais que ce martyre, il ne pouvait le leur imposer.

Il va sans dire que toutes ces raisons furent victorieusement rtorques
par l'accusateur, qui finit par rduire son adversaire au silence.

On alla aux voix, et,  la suite d'une chaude dlibration, saint
Janvier fut condamn, non-seulement  la dgradation, mais  la noyade.

Puis, sance tenante, on nomma  sa place, par acclamation, saint
Antoine, qui, en dcouvrant la _conjuration des cordes_, avait enlev 
saint Janvier son reste de popularit,--on nomma saint Antoine patron de
Naples.

La France, en 1793, avait dtrn Dieu; Naples pouvait bien, en 1799,
dtrner saint Janvier.

Une corde fut passe autour du cou du buste de saint Janvier, et le
buste fut tran par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au
camp du cardinal, qui confirma le jugement port contre lui, le dclara
dchu de son grade de capitaine gnral du royaume, et, mettant, au nom
du roi, le squestre sur son trsor et sur ses biens, reconnut
non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui
prouvait qu'il n'tait point tranger  la rvolution qui venait de
s'oprer--remit aux lazzaroni une immense bannire sur laquelle tait
peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait arm
de verges.

Quant  saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de
cordes et de l'autre une bannire tricolore napolitaine.

Lorsqu'on connat les lazzaroni, on peut se faire une ide de la joie
que leur causa un pareil prsent, avec quels cris il fut reu et combien
il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage.

Fra Pacifico fut nomm,  l'unanimit, porte-enseigne, et prit, bannire
 la main, la tte de la procession.

Derrire lui, venait la premire bannire, o tait reprsent le
cardinal  genoux devant saint Antoine, lui rvlant la conjuration des
cordes.

Celle-l tait porte par le vieux Basso Tomeo, escort de ses trois
fils, comme de trois gardes du corps.

Puis venait matre Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu
que, du moment qu'il tait condamn, il appartenait au bourreau, ni plus
ni moins qu'un simple mortel.

Enfin des milliers d'hommes, arms de tout ce qu'ils avaient pu
rencontrer d'armes, hurlant, vocifrant, enfonant les portes, jetant
les meubles par les fentres, mettant le feu  ces bchers et laissant
derrire eux une trane de sang.

Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'tait rpandu que
tous les patriotes s'taient fait graver l'arbre de la libert sur l'une
ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prtexte  des
avanies tranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit
dans la rue, soit chez lui, tait dpouill de ses habits et chass par
les rues  coups de fouet, jusqu' ce que, las de cette course, celui
qui le poursuivait lui tirt quelque coup de fusil ou de pistolet dans
les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour
lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps.

Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime,
impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quter pour les patriotes
pauvres, furent arraches de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux
leurs robes, leurs jupons, tous leurs vtements enfin,  la hauteur de
la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage
ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en
carrefour; aprs quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et
jetes dans les prisons de la Vicairie.

Une troisime femme avait mrit, comme elles, le titre de mre de la
patrie: c'tait la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout 
coup prononc, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un
de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitt dcid qu'on irait la
chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au mme supplice. Seulement,
il fallait, pour arriver  Mergellina, traverser la ligne forme par les
rpublicains de la place de la Vittoria au chteau Saint-Elme. Mais, en
arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gards, ils furent
accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rtrograder en
laissant une douzaine de morts ou de blesss sur le champ de bataille.

Cet chec ne les fit point renoncer  leur dessein: ils se
reprsentrent  la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils
rencontrrent le mme obstacle  la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou
ils laissrent encore un certain nombre de morts et de blesss.

Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par
les rpublicains, ils donnaient dans quelque ligne stratgique. Ils
rsolurent, en consquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur
lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de
l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de
descendre  Chiaa par la salita del Vomero.

L, ils taient compltement matres du terrain. Quelques-uns
s'arrtrent pour faire leurs dvotions  la madone de Pie-di-Grotta, et
les autres--et ce fut la majeure partie--continurent leur route par
Mergellina, jusqu' la maison de la duchesse Fusco.

En arrivant  la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande
proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de
cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme
bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'tait celle qui avait
recueilli l'aide de camp du gnral Championnet bless, celle qui avait
dnonc le pre et le fils Backer, et qui, en les dnonant, avait t
cause de leur mort.

Or, cette femme, c'tait la San-Felice.

Sur cette proposition, il n'y eut qu'un cri: Mort  la San-Felice!

Et, sans prendre les prcautions ncessaires pour s'emparer de la
duchesse Fusco, les lazzaroni s'lancrent vers la maison du Palmier,
enfoncrent les portes du jardin, et, par le perron, se rurent dans la
maison.

La maison, on le sait, tait compltement vide.

La premire rage se passa sur les vitres, que l'on brisa, sur les
meubles, que l'on jeta par les fentres; mais cette destruction d'objets
nanmoins parut bientt insuffisante.

Les cris La duchesse Fusco! la duchesse Fusco!  mort la mre de la
patrie! se firent bientt entendre. On enfona la porte du corridor qui
joignait les deux maisons, et l'on se rua, de celle de la San-Felice
dans celle de la duchesse.

En examinant la maison de la San-Felice, il tait facile de voir que
cette maison avait t compltement abandonne depuis quelques jours,
tandis qu'on n'avait qu' jeter les yeux sur celle de la duchesse Fusco
pour s'assurer qu'elle avait t abandonne  l'instant mme.

Les restes d'un dner se voyaient sur une table servie de trs-belle
argenterie; dans la chambre de la duchesse, gisaient  terre la robe et
les jupons qu'elle venait de quitter, et dont la prsence indiquait
qu'elle s'tait enfuie protge par un dguisement. S'ils ne s'taient
pas amuss  piller et  saccager la maison de la San-Felice, ils
prenaient la duchesse Fusco, qu'ils venaient chercher de si loin et pour
laquelle ils avaient fait tuer inutilement une vingtaine d'entre eux.

Une rage froce les prit. Ils commencrent  tirer des coups de pistolet
dans les glaces,  mettre le feu aux tentures,  hacher les meubles de
coups de sabre,--lorsque, tout  coup, les faisant tressaillir au milieu
de cette occupation, une voix venant du jardin cria insolemment  leur
oreilles:

--Vive la Rpublique! Mort aux tyrans!

Un hurlement de cannibales rpondit  ce cri; ils allaient donc avoir
quelqu'un sur qui ils se vengeraient de leur dception.

Ils s'lancrent dans le jardin par les fentres et par les portes.

Le jardin formait un grand carr long, plant de beaux arbres et ferm
de murs; seulement, comme ce jardin ne prsentait aucun abri,
l'imprudent qui venait de rvler sa prsence par le cri provocateur ne
pouvait leur chapper.

La porte du jardin qui donnait sur le Pausilippe tait encore ouverte:
il tait probable que cette porte avait donn passage  la duchesse
Fusco.

Cette probabilit se changea en certitude, lorsque, sur le seuil de
cette porte s'ouvrant sur la montagne, les lazzaroni trouvrent un
mouchoir aux initiales de la duchesse.

La duchesse ne pouvait tre loin, et ils allaient faire une battue aux
environs; mais, pour la seconde fois, sans qu'ils pussent deviner d'o
il venait, retentit le cri, pouss avec plus d'impudence encore que la
premire fois, de Vive la Rpublique! Mort aux tyrans!

Les lazzaroni, furieux, se retournrent: les arbres n'taient ni assez
gros, ni assez serrs pour cacher un homme; d'ailleurs, le cri semblait
parti du premier tage de la maison.

Quelques-uns des pillards rentrrent dans la maison et se jetrent par
les degrs, tandis que les autres restaient dans le jardin, en criant:

--Jetez-le-nous par les fentres!

C'tait bien l'intention des dignes sanfdistes; mais ils eurent beau
chercher, regarder par les chemines, dans les armoires, sous les lits:
ils ne trouvrent pas le moindre patriote.

Tout  coup, au-dessus de la tte de ceux qui taient rests dans le
jardin, retentit, pour la troisime fois, le cri rvolutionnaire.

Il tait vident que celui qui poussait ce cri tait cach dans les
branches d'un magnifique chne vert qui tendait son ombre sur un tiers
du jardin.

Tous les yeux se portrent vers l'arbre et fouillrent son feuillage.
Enfin, sur l'une des branches, on aperut, juch comme sur un perchoir,
le perroquet de la duchesse Fusco, l'lve de Nicolino et de Velasco,
qui, dans le trouble rpandu par l'invasion des lazzaroni, avait gagn
le jardin, et qui, dans son effroi, ne trouvait rien de mieux  dire que
le cri patriotique que lui avaient appris les deux rpublicains.

Mal prit au pauvre papagallo d'avoir rvl sa prsence et son opinion
dans une circonstance o son premier soin et d tre de cacher l'une et
l'autre. A peine fut-il dcouvert et reconnu pour le coupable, qu'il
devint le point de mire des fusils sanfdistes, qu'une dcharge
retentit, et qu'il tomba au pied de l'arbre, perc de trois balles.

Ceci consola un peu les lazzaroni de leur msaventure: ils n'avaient pas
fait buisson creux tout  fait. Il est vrai qu'un oiseau n'est pas un
homme; mais rien ne ressemble plus  certains hommes qu'un oiseau qui
parle.

Cette excution faite, on se rappela saint Janvier, que Donato tranait
toujours au bout d'une corde, et, comme on n'tait qu' deux pas de la
mer, on monta dans une barque, on gagna le large, et, aprs avoir plong
plusieurs fois le buste du saint dans l'eau, Donato, au milieu des cris
et des hues, lcha la corde, et saint Janvier, ne pensant point que ce
ft le moment de faire un miracle, au lieu de remonter  la surface de
la mer, soit impuissance, soit mpris des grandeurs clestes, disparut
dans les profondeurs de l'abme.




                                  LXX

                              LE MESSAGER

Du haut des tours du Chteau-Neuf, Luisa San-Felice et Salvato, la jeune
femme appuye au bras du jeune homme, avaient pu voir ce qui se passait
dans la maison du Palmier et dans la maison de la duchesse Fusco.

Luisa ignorait d'o venait cette invasion, et dans quel but elle tait
faite. Seulement, on se rappelle que la duchesse avait refus de suivre
Luisa au Chteau-Neuf, disant qu'elle prfrait rester chez elle et que,
si elle tait menace d'un danger srieux, elle avait des moyens de
fuite.

Il tait incontestable,  voir tout le mouvement qui se faisait 
Mergellina, que le danger, tait srieux; mais Luisa esprait que la
duchesse avait pu fuir.

Elle fut fort effraye lorsqu'elle entendit cette fusillade clatant
tout  coup: elle tait loin de se douter qu'elle ft dirige contre un
perroquet.

En ce moment, un homme vtu en paysan des Abruzzes toucha du bout du
doigt l'paule de Salvato; celui-ci se retourna et poussa un cri de
joie.

Il venait de reconnatre ce messager patriote qu'il avait envoy  son
pre.

--Tu l'as vu? demanda vivement Salvato.

--Oui, Excellence, rpondit le messager.

--Que lui as-tu dis?

--Rien. Je lui ai remis votre lettre.

--Que t'a-t-il dit, lui?

--Rien. Il m'a donn ces trois grains tirs de son chapelet.

--C'est bien. Que puis-je faire pour toi?

--Me donner le plus d'occasions possible de servir la Rpublique, et,
quand tout sera dsespr, celle de me tuer pour elle.

--Ton nom?

--Mon nom est un nom obscur et qui ne vous apprendrait rien. Je ne suis
pas mme Napolitain, quoique j'aie dix ans habit les Abruzzes: je suis
citoyen de cette ville encore inconnue qui sera un jour la capitale de
l'humanit.

Salvato le regarda avec tonnement.

--Reste au moins avec nous, lui dit-il.

--C'est  la fois mon dsir et mon devoir, rpondit le messager.

Salvato lui tendit la main: il comprenait qu' un tel homme on ne
pouvait offrir d'autre rcompense.

Le messager entra dans le fort; Salvato revint prs de Luisa.

--Ton visage m'annonce une bonne nouvelle, bien-aim Salvato! lui dit
Luisa.

--Oui, cet homme vient de m'apporter une bonne nouvelle, en effet.

--Cet homme!

--Vois ces grains de chapelet.

--Eh bien?

--Ils nous indiquent qu'un coeur dvou et une volont persistante
veillent,  partir de ce moment, sur nous, et que, dans quelque danger
que nous nous trouvions, il ne faudra point dsesprer.

--Et de qui vient ce talisman, qui a le privilge de t'inspirer une
telle confiance?

--D'un homme qui m'a vou un amour gal  celui que j'ai pour toi,--de
mon pre.

Et alors, Salvato, qui avait dj eu l'occasion, on se le rappelle
peut-tre, de parler  Luisa de sa mre, lui raconta pour la premire
fois la terrible lgende de sa naissance, telle qu'il l'avait raconte
aux six conspirateurs le soir de son apparition au palais de la reine
Jeanne.

Salvato touchait  la fin de son rcit, quand son attention fut attire
par le mouvement de la frgate anglais le _Sea-Horse_, commande, comme
nous l'avons dj dit, par le capitaine Ball. Cette frgate, qui tait
ancre d'abord en face du port militaire, avait dcrit, en passant
devant le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf, un grand cercle qui
aboutissait  Mergellina, c'est--dire  l'endroit mme o les
lazzaroni, descendus par le Vomero, accomplissaient, dans la maison du
Palmier et dans celle de la duchesse Fusco, l'oeuvre de vengeance 
laquelle nous avons assist.

A l'aide d'une longue-vue, il crut reconnatre que les Anglais
dbarquaient quatre pices de canon de gros calibre, et les mettaient en
batterie dans la villa,  l'endroit dsign sous le nom des Tuileries.

Deux heures aprs, le bruit d'une vive canonnade se faisait entendre 
l'extrmit de Chiaa, et des boulets venaient s'enfoncer dans les
murailles du chteau de l'Oeuf.

Le cardinal, ayant appris que, par le Vomero, les lazzaroni taient
descendus  Mergellina, leur avait, par le mme chemin, envoy un
renfort de Russes et d'Albanais, tandis que le capitaine Ball leur
apportait des canons que l'on pouvait faire monter par l'Infrascata et
descendre par le Vomero.

C'taient ces canons, qui venaient d'tre mis en batterie, qui battaient
le fort de l'Oeuf.

Grce  ce nouveau poste conquis par les sanfdistes, les patriotes
taient investis de tous les cts, et il tait facile de comprendre
que, garantie comme elle l'tait, la batterie que l'on venait d'lever
ferait le plus grand mal au chteau de l'Oeuf.

Aussi,  la cinquime ou sixime dcharge d'artillerie, Salvato vit-il
une barque se dtacher des flancs du colosse, qui semblait attach  la
terre par un fil.

Cette barque tait monte par un patriote qui, en voyant Salvato sur
l'une des tours du Chteau-Neuf, et, en le reconnaissant  son uniforme
pour un officier suprieur, lui montra une lettre.

Salvato donna l'ordre qu'on ouvrt la porte de la poterne.

Dix minutes aprs, le messager tait prs de lui et la lettre dans sa
main.

Il la lut, et, comme cette lettre paraissait d'un intrt gnral, il
ramena Luisa  sa chambre, descendit dans la cour, et, faisant appeler
le commandant Massa et les officiers enferms dans le chteau, il leur
lut la lettre suivante:

Mon cher Salvato,

J'ai remarqu que vous suiviez, avec le mme intrt que moi, mais sans
jouir d'une aussi bonne place, les scnes qui viennent de se passer 
Mergellina.

Je ne sais pas si Pizzofalcone, qui vous masque tant soit peu la
rivire de Chiaa, ne vous empche pas de voir aussi distinctement ce
qui se passe aux Tuileries: en tout cas, je vais vous le dire.

Les Anglais viennent d'y dbarquer quatre pices de canon, qu'un
dtachement d'artilleurs russes a mis en batterie sous la garde d'un
bataillon d'Albanais.

Vous entendez son ramage!

Si elle chante ainsi pendant vingt-quatre heures seulement, il suffira
qu'un autre Josu vienne avec une demi-douzaine de trompettes pour faire
tomber les murailles du chteau de l'Oeuf.

Cette alternative, qui m'est assez indiffrente, n'est pas prise avec
la mme philosophie par les femmes et les enfants qui sont rfugis au
chteau de l'Oeuf et qui,  chaque boulet qui branle ses murailles,
clatent en plaintes et en gmissements.

Voil l'expos de la situation assez inquitante dans laquelle nous
nous trouvons.

Voici maintenant la proposition que je prends sur moi de vous faire
pour en sortir.

Les lazzaroni disent que, quand Dieu s'ennuie l-haut, il ouvre les
fentres du ciel et regarde Naples.

Or, je ne sais pourquoi j'ai l'ide que Dieu s'ennuie, et que, pour se
rcrer ce soir, il ouvrira une de ses fentres pour nous regarder.

Essayons ce soir de contribuer  sa distraction en lui donnant, s'il
est tel que je me le figure, le spectacle qui doit tre le plus agrable
 ses yeux: celui d'une troupe d'honntes gens houspillant une bande de
canailles.

Qu'en pensez-vous?

J'ai avec moi deux cents de mes hussards, qui se plaignent
d'engourdissement dans les jambes, et qui, ayant conserv leurs
carabines, et chacun d'eux une douzaine de cartouches, ne demandent pas
mieux que de les utiliser.

Voulez-vous transmettre ma proposition  Manthonnet et aux patriotes
de Saint-Martin? Si elle leur agre, une fuse tire par eux indiquera
qu' minuit nous nous joindrons pour chanter la messe sur la place de
Vittoria.

Faisons en sorte que cette messe soit digne d'un cardinal!

Votre ami sincre et dvou,

NICOLINO.

Les dernires lignes de la lettre furent couvertes d'applaudissements.

Le gouverneur du Chteau-Neuf voulait prendre le commandement du
dtachement que fournirait pour cette excution nocturne le
Chteau-Neuf.

Mais Salvato lui ft observer que son devoir et l'intrt de tous
taient qu'il restt au chteau dont il avait le gouvernement, pour en
tenir les portes ouvertes aux blesss et aux patriotes, s'ils taient
repousss.

Massa se rendit aux instances de Salvato,  qui chut alors, sans
conteste, le commandement.

--Maintenant, demanda le jeune brigadier, un homme de rsolution pour
porter un double de cette lettre  Manthonnet!

--Me voici, dit une voix.

Et, perant la foule, Salvato vit venir  lui ce patriote gnois qui lui
avait servi de messager auprs de son pre.

--Impossible! dit Salvato.

--Et pourquoi impossible?

--Vous tes arriv depuis deux heures  peine: vous devez tre cras de
fatigue.

--Sur ces deux heures, j'ai dormi une heure et je me suis repos.

Salvato, qui connaissait le courage et l'intelligence de son messager,
n'insista point davantage dans son refus; il fit une double copie de la
lettre de Nicolino et la lui donna, avec injonction de ne la remettre
qu' Manthonnet lui-mme.

Le messager prit la lettre et partit.

Par le vico della Strada-Nuova, par la strada de Monte-di-Dio, par la
strada Ponte-di-Chiaa et enfin par la rampe del Petrigo, le messager
atteignit le couvent de San-Martino.

Il trouva les patriotes trs-inquiets. Cette canonnade qu'ils
entendaient du ct de la rivire de Chiaa les proccupait
dsagrablement. Aussi, lorsqu'ils surent qu'ils s'agissait d'enlever
les pices qui la faisaient, furent-ils tous, et Manthonnet le premier,
d'accord qu'une troupe de deux cents hommes se joindrait aux deux cents
Calabrais de Salvato et aux deux cents hussards de Nicolino.

On venait d'achever la lecture de la lettre, lorsqu'une fusillade se fit
entendre aux Giardini. Manthonnet ordonna aussitt une sortie pour
porter secours  ceux que l'on attaquait. Mais, avant que ces hommes
fussent  la salita San-Nicolas-de-Tolentino, des fuyards remontaient
vers le quartier gnral, annonant que, attaqus par un bataillon
d'Albanais venant  l'improviste du vico del Vasto, le petit poste des
Giardini n'avait pu rsister et avait t emport de vive force.

Les Albanais n'avaient fait grce  personne, et une prompte fuite avait
pu seule sauver ceux qui apportaient cette nouvelle.

On remonta vers San-Martino.

L'vnement tait dsastreux, surtout avec le plan que l'on venait
d'arrter pour la nuit suivante. Les communications taient coupes
entre San-Martino et le chteau de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de
vive force, ce qui tait possible, on passait, mais en veillant par le
bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre.

Manthonnet tait d'avis, cote que cote, de reprendre  l'instant mme
les Giardini; mais le patriote gnois qui avait apport la lettre de
Salvato et que celui-ci avait prsent comme un homme d'une rare
intelligence et d'un vrai courage, annona qu'il se ferait fort, entre
dix et onze heures du soir, de dbarrasser toute la rue de Tolde de ses
lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux rpublicains. Manthonnet lui
demanda la communication de son projet; le Gnois y consentit, mais ne
voulut le dire qu' lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut
partager la confiance que le messager avait en lui-mme.

On attendit donc la nuit.

Au dernier tintement de l'_Ave Maria_, une fuse, partie de San-Martino,
s'leva dans les airs et annona  Nicolino et  Salvato de se tenir
prts pour minuit.

A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les
yeux fixs, attendu que, de la russite de sa ruse, dpendait le succs
de l'expdition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et
rjouir Dieu,-- dix heures, le messager demanda une plume et du papier,
et crivit une lettre.

Puis, la lettre crite, il mit bas son habit, endossa une veste dchire
et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaa la
lettre qu'il venait d'crire entre la baguette et le canon de son fusil,
gagna, en faisant un grand tour par des chemins dtourns, la strada
Foria, et, se prsentant dans la rue de Tolde par le muse Borbonico,
comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, aprs des
efforts inous, une route dans la foule, et finit par arriver au
quartier gnral des deux chefs.

Ces deux chefs taient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone.

Tous deux occupaient le rez-de-chausse du palais Stigliano.

Mammone tait  table, et, selon son habitude, avait prs de lui un
crne nouvellement sci  la tte d'un mort, peut-tre mme  la tte
d'un mourant, et auquel adhraient encore des dbris de cervelle.

Il tait seul et sombre  table: personne ne se souciait de partager ses
repas de tigre.

Fra-Diavolo, lui aussi, soupait dans une chambre voisine. Prs de lui
tait assise, vtue en homme, cette belle Francesca dont il avait tu le
fianc et qui, huit jours aprs, tait venue le rejoindre dans la
montagne.

Le messager fut conduit  Fra-Diavolo.

Il lui prsenta les armes, et l'invita  prendre la dpche dont il
tait porteur.

Et effet, la dpche tait adresse  Fra-Diavolo, et venait, ou plutt
tait cense venir du cardinal Ruffo.

Elle donnait l'ordre au clbre chef de bande de le rejoindre
immdiatement au pont de la Madeleine avec tous les hommes dont il
pouvait disposer. Il s'agissait, disait Son minence, d'une expdition
de nuit qui ne pouvait tre confie qu' un homme d'excution tel
qu'tait Fra-Diavolo.

Quant  Mammone, comme ses troupes se trouvaient diminues de plus de
moiti, il se retirerait pour cette nuit, quitte  reprendre son poste
le lendemain matin, derrire le muse Borbonico et s'y fortifierait.

L'ordre tait sign du cardinal Ruffo, et un post-scriptum portait qu'il
n'y avait pas un instant  perdre pour obir. Fra-Diavolo se leva pour
aller se consulter avec Mammone. Le messager le suivit.

Nous l'avons dit, Mammone soupait.

Soit qu'il se dfit du messager, soit qu'il voult tout simplement
faire honneur au cardinal, Mammone emplit de vin le crne qui lui
servait de coupe et le prsenta tout sanglant et garni de ses longs
cheveux au messager, en l'invitant  boire  la sant du cardinal
Ruffo.

Le messager prit le crne des mains du meunier de Sora, cria: Vive le
cardinal Ruffo! et, sans la moindre apparence de dgot, aprs ce cri,
le vida d'un seul trait.

--C'est bien, dit Mammone: retourne auprs de Son minence, et dis-lui
que nous allons lui obir.

Le messager s'essuya la bouche avec sa manche, jeta son fusil sur son
paule et sortit.

Mammone secoua la tte.

--Je n'ai pas foi dans ce messager-l, dit il.

--Le fait est, dit Fra-Diavolo, qu'il a un singulier accent.

--Si nous le rappelions, dit Mammone.

Tous deux coururent  la porte: le messager allait tourner le coin du
vico San-Tommaso, mais on pouvait encore l'apercevoir.

--H! l'ami! lui dit Mammone.

Il se retourna.

--Viens donc un peu, continua le meunier: nous avons quelque chose  te
dire.

Le messager revint avec un air d'indiffrence parfaitement jou.

--Qu'y a-t-il pour le service de Votre Excellence? demanda-t-il en
posant le pied sur la premire marche du palais.

--Il y a que je voulais te demander de quelle province tu es.

--Je suis de la Basilicate.

--Tu mens! rpondit un matelot qui se trouvait l par hasard; tu es
Gnois comme moi: je te reconnais  ton accent.

Le matelot n'avait pas encore achev le dernier mot, que Mammone tirait
un pistolet de sa ceinture et faisait feu sur le malheureux patriote,
qui tombait mort.

La balle lui avait travers le coeur.

--Que l'on enlve le crne  ce tratre, dit Mammone  ses gens, et
qu'on me le rapporte plein de son sang.

--Mais, rpondit un de ses hommes,  qui sans doute la besogne
dplaisait, Votre Excellence en a dj un sur la table.

--Tu jetteras l'ancien et me rapporteras le nouveau. A partir de cette
heure, je fais serment de ne plus boire deux fois dans le mme.

Ainsi mourut un des plus ardents patriotes de 1799. Il mourut sans
laisser autre chose que son souvenir. Quant  son nom, il est rest
ignor, et, quelques recherches que celui qui crit ces lignes ait
faites pour le connatre, il lui a t impossible de le dcouvrir.




                                 LXXI

                           LE DERNIER COMBAT

En ne voyant pas revenir celui dont il connaissait et avait approuv le
projet, Manthonnet comprit ce qui tait arriv: c'est que son messager
tait prisonnier ou mort.

Il avait prvu le cas, et,  la ruse qui venait d'chouer, il tait prt
 substituer une autre ruse.

Il ordonna  six tambours d'aller battre la charge au haut de la rue de
l'Infrascata, et cela, avec autant d'lan et d'ardeur que s'ils taient
suivis d'un corps d'arme de vingt mille hommes.

L'ordre portait, en outre, de battre non pas la charge napolitaine, mais
la charge franaise.

Il tait vident que Fra-Diavolo et Mammone croiraient que le commandant
du fort Saint-Elme se dcidait enfin  les attaquer et se
prcipiteraient au-devant des Franais.

Ce que Manthonnet avait prvu arriva: aux premiers roulements du
tambour, Fra-Diavolo et Mammone sautrent sur leurs armes.

Ce battement de caisse, ce retentissement sombre, venaient  l'appui de
l'ordre donn par le cardinal.

C'tait sans doute dans la prvision de cette sortie qu'il avait
rappel Fra-Diavolo prs de lui, et ordonn  Mammone de se retrancher
derrire le muse Borbonico, qui est justement en face de la descente de
l'Infrascata.

--Oh! oh! fit Diavolo en secouant la tte, je crois que tu t'es un peu
press, Mammone, et le cardinal pourrait bien te dire: Can, qu'as-tu
fait de ton frre?

--D'abord, dit Mammone, un Gnois n'est pas et ne sera jamais mon frre.

--Bon! si ce n'tait pas ce messager qui et menti, si c'tait le
matelot gnois?

--Eh bien, alors, cela me ferait un crne de plus.

--Lequel?

--Celui du Gnois.

Et, tout en parlant ainsi, les deux chefs appelaient leurs hommes aux
armes, et, dgarnissant Tolde, couraient avec eux vers le muse
Borbonico.

Manthonnet entendit tout ce tumulte; il vit des torches qui semblaient
des feux follets voltigeant au-dessus d'une mer de ttes, et qui, de la
place du couvent de Monte-Oliveto, s'lanait vers la salita dei Studi.

Il comprit que le moment tait venu de se laisser rouler dans la rue de
Tolde, par la strada Taverna-Penta et par le vico Cariati. Il occupa,
avec deux cents hommes, dans la rue de Tolde, la place que les
avant-postes de Fra-Diavolo et de Mammone y occupaient dix minutes
auparavant.

Ils prirent aussitt leur course vers le largo del Palazzo, le
rendez-vous commun tant  l'extrmit de Santa-Lucia, au pied de
Pizzo-Falcone, en face du chteau de l'Oeuf.

Le chteau de l'Oeuf tait, en effet, le point central, en supposant que
les patriotes de Manthonnet descendissent par les Giardini et la rue
Ponte-di-Chiaa.

Mais, comme on l'a vu, la prise des Giardini avait tout chang.

Il en rsulta que, comme la troupe de Manthonnet n'tait point attendue
par la rue de Tolde, on la prit, dans l'obscurit, pour une troupe de
sanfdistes, et le poste de Saint-Ferdinand fit feu sur elle.

Quelques hommes de la troupe de Manthonnet ripostrent, et les patriotes
allaient se fusiller entre eux, lorsque Manthonnet s'lana seul en
avant en criant:

--Vive la Rpublique!

A ce cri, rpt avec enthousiasme des deux cts, patriotes des
barricades et patriotes de San-Martino se jetrent dans les bras les
uns des autres.

Par bonheur, quoiqu'on et tir une cinquantaine de coups de fusil, il
n'y avait qu'un homme tu et deux lgrement blesss.

Une quarantaine d'hommes des barricades demandrent  faire partie de
l'expdition et furent accueillis par acclamation.

On descendit en silence la rue du Gant, on longea Santa-Lucia;  cinq
cents pas du chteau de l'Oeuf, quatre hommes des barricades, qui
avaient le mot d'ordre, formrent l'avant-garde, et, pour que mme
accident ne se renouvelt point, on fit reconnatre la petite troupe 
Saint-Ferdinand.

La prcaution n'tait point inutile. Salvato avait rejoint avec ses deux
cents Calabrais, et Michele avec une centaine de lazzaroni. On
n'attendait plus personne du ct du Chteau-Neuf, et une troupe aussi
considrable arrivant par Santa-Lucia et caus quelque inquitude.

En deux mots, tout fut expliqu.

Minuit sonna. Tout le monde avait t exact au rendez-vous. On se
compta: on tait prs de sept cents, chacun arm jusqu'aux dents, et
dispos  vendre chrement sa vie. On jura donc de faire payer cher aux
sanfdistes la mort du patriote tu par erreur. Les rpublicains
savaient que les sanfdistes n'avaient point de mot d'ordre et se
reconnaissaient aux cris de Vive le roi!

Le premier poste de sanfdistes tait  Santa-Maria-in-Portico.

Ils n'ignoraient pas que l'attaque des Albanais sur les Giardini avait
russi.

Les sentinelles ne furent donc pas tonnes, surtout aprs avoir entendu
une fusillade du ct de la rue de Tolde, de voir s'avancer une troupe
qui, de temps en temps, poussait le cri de Vive le roi!

Elles la laissrent approcher sans dfiance, et prte  fraterniser avec
elles; mais, victime de leur confiance, les unes aprs les autres, elles
tombrent poignardes.

La dernire, seule, eut le temps de lcher son coup de fusil en criant:
Alarme!

Le commandant de la batterie, qui tait un vieux soldat, se gardait
mieux que les sanfdistes, soldats improviss. Aussi, au coup de fusil
et au cri d'alarme, fut-il sous les armes, lui et ses hommes, et le cri
Halte! se fit-il entendre.

A ce cri, les patriotes comprirent qu'ils taient dcouverts, et, ne
gardant plus aucune rserve, fondirent sur la batterie au cri de Vive
la Rpublique!

Ce poste tait compos de Calabrais et des meilleurs soldats de ligne du
cardinal: aussi le combat fut-il acharn. D'un autre ct, Nicolino,
Manthonnet et Salvato faisaient des prodiges, que Michele imitait de
son mieux. Le terrain se couvrait de morts. Il fut repris, abreuv de
sang pendant deux heures. Enfin, les rpublicains, vainqueurs, restrent
matres de la batterie. Les artilleurs furent tus sur leurs pices et
les pices encloues.

Aprs cette expdition, qui tait le but principal de la triple sortie,
comme il restait encore une heure de nuit, Salvato proposa de l'employer
en surprenant le bataillon d'Albanais qui s'tait empar des Giardini,
et qui avait coup les communications du chteau de l'Oeuf avec le
couvent de San-Martino.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Alors, les rpublicains se sparrent en deux troupes.

L'une, sous les ordres de Salvato et de Michele, prit par la via
Pasquale, la strada Santa-Teresa  Chiaa, et fit halte sans avoir t
dcouverte, strada Rocella, derrire le palais del Vasto.

L'autre, sous les ordres de Nicolino et de Manthonnet, remonta par la
strada Santa-Catarina, et, dcouverte  la strada de Chiaa, commena le
feu.

A peine Salvato et Michele entendirent-ils les premiers coups de fusil,
qu'ils s'lancrent par toutes les portes du palais et des jardins del
Vasto, escaladrent les murailles des Giardini et tombrent sur les
derrires des Albanais.

Ceux-ci firent une hroque rsistance, une rsistance de montagnards;
mais ils avaient affaire  des hommes dsesprs, jouant leur vie dans
un dernier combat.

Tous, depuis le premier jusqu'au dernier, furent gorgs: nul n'chappa.

Alors, on laissa ple-mle, dans une boue sanglante, Albanais et
rpublicains, et, tout enivrs de leur victoire, les vainqueurs
tournrent les yeux vers la rue de Tolde.

Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, aprs avoir reconnu que
les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne
servaient qu' voiler la vritable, taient revenus prendre leur poste
dans la rue de Tolde. Ils coutaient avec une certaine inquitude le
bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cess depuis
une demi-heure, ils s'taient un peu relchs de leurs surveillance,
lorsque, tout  coup, par un rseau de petites rues qui descend du vico
d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se prcipita,
repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant
ou poignardant tout ce qui s'opposait  son passage, et, dsastreuse,
mortelle, dvastatrice, passa  travers l'immense artre, laissant, sur
une largeur de trois cents mtres, les dalles couvertes de cadavres, et
s'coula par les rues faisant face  celles par lesquelles elle avait
dbouch.

Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et  la strada
Medina. Les trois chefs s'embrassrent, car, dans ces situations
extrmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais.

--Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le chteau de l'Oeuf avec ses
deux cents hommes, rduits d'un cinquime, je ne sais si Dieu a ouvert
sa fentre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il et vu un beau
spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre
sous la tyrannie.

Salvato tait en face du Chteau-Neuf. Le commandant Massa s'tait tenu
veill, coutant avec anxit la fusillade, qui avait commenc par
s'loigner et s'tait rapproche peu  peu. Voyant, aux premiers rayons
du jour, les rpublicains dboucher par le largo del Castello et la
strada Medina, il ouvrit les portes, prt  les recevoir tous s'ils
taient vaincus.

Ils taient vainqueurs, et chacun, mme Manthonnet, maintenant que les
communications taient rtablies, pouvait regagner le point d'o il
tait parti.

La porte du chteau, qui avait ouvert ses larges mchoires, les referma
donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni
diminus d'un quart.

Nicolino avait dj repris le chemin du chteau de l'Oeuf; Manthonnet le
suivit, pour regagner la montagne et rentrer  San-Martino.

Les rpublicains avaient perdu deux cents hommes  peu prs; mais ils en
avaient tu plus de sept cents aux sanfdistes, tout tonns, au moment
o ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien  craindre, de subir
un si effroyable chec.




                                    LXXII

                               LE REPAS LIBRE

Cette sortie, qui clairait le cardinal sur ce que peuvent faire des
hommes pousss au dsespoir, l'pouvanta. Il avait entendu pendant toute
la nuit l'cho de cette fusillade, mais sans savoir ce dont il tait
question; au point du jour, il apprit avec terreur le massacre de la
nuit.

Il monta aussitt  cheval, et voulut se rendre compte par ses propres
yeux des vnements de la nuit. En consquence, accompagn de De Cesari,
de Malaspina, de La Marra et de deux cents de ses meilleurs cavaliers,
il gagna, par la porte Saint-Janvier, la strada Foria, traversa, au
milieu des sanfdistes, le largo delle Pigne, et aborda la rue de
Tolde par la strada dei Studi.

Au largo San Spirito, il fut reu par fra Diavolo et Mammone, et vit
immdiatement, au visage sombre des deux chefs, que le rapport des
pertes faites par les sanfdistes n'tait point exagr.

On n'avait pas eu le temps d'enlever les morts et de laver le sang.
Arriv au largo della Carita, son cheval refusa d'aller en avant; il
n'et pu faire un pas sans marcher sur un cadavre.

Le cardinal s'arrta, descendit, entra dans le couvent de Monte Oliveto
et envoya La Marra et De Cesari  la dcouverte, leur ordonnant, sous
peine de sa disgrce, de ne lui rien cacher.

En attendant, il appela prs de lui Fra Diavolo et Mammone et les
interrogea sur les vnements de la nuit. Ils ne savaient que ce qui
s'tait pass dans la rue de Tolde.

Le peu de cohsion qu'il y avait entre les diffrents corps sanfdistes
empchait les communications d'tre ce qu'elles eussent t dans une
arme rgulire.

Les deux chefs racontrent que, vers trois heures du matin, ils avaient
t assaillis par une troupe de dmons qui leur tait tombe sur les
paules, sans qu'ils pussent savoir d'o elle venait, et au moment o
ils s'en doutaient le moins. Leurs hommes, attaqus  l'improviste,
n'avaient fait aucune rsistance, et le cardinal avait vu le rsultat de
leur irruption.

Les rpublicains, au reste, avaient disparu comme une vision; seulement,
cette vision laissait, pour preuve de sa ralit, cent cinquante
ennemis couchs sur le champ de bataille.

Le cardinal frona le sourcil.

Puis De Cesari et La Marra arrivrent  leur tour.

Les nouvelles qu'ils apportaient taient dsastreuses.

La Marra annonait que le bataillon albanais, une des forces de la
coalition sanfdiste, tait gorg, depuis le premier jusqu'au dernier
homme.

De Cesari avait appris que, du poste et de la batterie de Chiaa, il ne
restait pas vingt hommes. Les quatre canons fournis par le _Sea-Horse_
taient enclous et, par consquent, hors d'usage, et les artilleurs
russes s'taient fait tuer sur leurs pices.

Or, pendant la mme nuit, c'est--dire pendant la nuit qui venait de se
passer, le cardinal, par un messager qui avait dbarqu  Salerne, avait
reu la lettre de la reine, en date du 14; dans laquelle lettre la reine
lui disait que la flotte de Nelson, aprs avoir quitt Palerme pour
conduire  Ischia l'hritier de la couronne, y tait rentre pour
remettre  terre ce mme hritier, sur la nouvelle, reue par Nelson,
que la flotte franaise tait sortie de Toulon.

Il n'y avait que peu de probabilit que la flotte vnt  Naples;
cependant, il tait possible qu'elle y vnt: alors son entreprise tait
ruine.

Enfin, une chose pouvait arriver une seconde fois, comme elle tait
arrive une premire. Aprs Cotrone, le pillage avait t si grand, que
les trois quarts des sanfdistes, s'tant regards comme enrichis,
avaient dsert avec armes, bagages et butin.

Or, la moiti de Naples tait pille par les lazzaroni, et l'arme
sanfdiste pouvait bien ne pas estimer l'autre  la valeur des dangers
que chaque homme courait en restant.

Le cardinal ne s'abusait point. Son arme, c'tait bien plutt une bande
de corbeaux, de loups et de vautours venant  la cure, qu'une troupe de
soldats faisant la guerre pour le triomphe d'une ide ou d'un principe.

Donc, la premire mesure  prendre tait d'arrter le pillage des
lazzaroni, afin qu'en tout cas, il restt quelque chose pour ceux qui
avaient fait cent lieues dans l'espoir de piller eux-mmes.

En consquence, prenant son parti avec cette rapidit d'excution qui
tait un des cts saillants de son gnie, il se fit apporter une plume,
de l'encre et du papier, et rdigea une proclamation dans laquelle il
ordonnait positivement de cesser le pillage et le massacre, promettant
qu'il ne serait fait aucun mauvais traitement  ceux qui remettaient
leurs armes, _l'intention de Sa Majest tant de leur accorder amnistie
pleine et entire_.

On conviendra qu'il est difficile de concilier cette promesse avec les
ordres rigoureux du roi et de la reine concernant les rebelles, si
l'intention positive du cardinal n'et point t de sauver, en vertu de
son pouvoir d'_alter ego_, autant de patriotes qu'il pourrait le faire.

La suite, au reste, prouva que c'tait bien l son intention.

Il ajoutait, en outre, que toute hostilit cesserait  l'instant mme
contre tout chteau et toute forteresse arborant la bannire blanche, en
signe qu'ils acceptaient l'amnistie offerte, et il garantissait sur son
honneur la vie des officiers qui se prsenteraient pour parlementer.

Cette proclamation fut imprime et affiche, le mme jour,  tous les
coins de rue,  tous les carrefours, sur toutes les places de la ville;
et, comme il tait possible que les patriotes de San-Martino, ne
descendant point en ville, demeurassent dans l'ignorance de ces
nouvelles dispositions du cardinal, il leur envoya Scipion La Marra,
prcd d'un drapeau blanc et accompagn d'un trompette, pour leur
annoncer cette suspension d'armes.

Les patriotes de San-Martino, encore tout enfivrs de leur succs de la
nuit prcdente et du rsultat obtenu,--car ils ne doutaient point que
ce ne ft  leur victoire qu'ils dussent cette dmarche pacifique du
cardinal,--rpondirent qu'ils taient rsolus  mourir les armes en main
et qu'ils n'entendraient  rien avant que Ruffo et les sanfdistes
eussent vacu la ville.

Mais, cette fois encore, Salvato, qui joignait la sagesse du diplomate
au bouillant courage du soldat, ne fut point de l'avis de Manthonnet,
charg, au nom de ses compagnons, de rpondre par un refus. Il se
prsenta au corps lgislatif, les propositions du cardinal Ruffo  la
main, et n'eut point de peine, aprs lui avoir expos la vritable
situation des choses,  le dterminer  ouvrir des confrences avec le
cardinal, ces confrences, si elles aboutissaient  un trait, tant le
seul moyen de sauver la vie des patriotes compromis. Puis, comme les
chteaux taient sous la dpendance du corps lgislatif, le corps
lgislatif fit dire  Massa, commandant du Chteau-Neuf, et  L'Aurora,
commandant du chteau de l'Oeuf, que, s'ils ne traitaient pas
directement avec le cardinal, il traiterait en leur nom.

Il n'y avait rien  ordonner de pareil  Manthonnet, qui, n'tant point
enferm dans un fort, mais occupant le couvent de San-Martino, ne
dpendait que de lui-mme.

Le corps lgislatif invitait, en mme temps, Massa  s'aboucher avec le
commandant du chteau Saint-Elme, non point pour qu'il acceptt les
mmes conditions qui seraient offertes aux commandants de forts
napolitains,--en sa qualit d'officier franais, il pouvait traiter 
part, et comme bon lui semblait,--mais pour qu'il approuvt la
capitulation des autres forteresses, et signt au trait, sa signature
paraissant, avec raison, une garantie de plus de l'excution des
traits, puisque lui tait tout simplement un ennemi, tandis que les
autres taient des rebelles.

On rpondit donc au cardinal qu'il n'avait point  s'arrter au refus
des patriotes de San-Martino et que l'amnistie propose par lui tait
accepte.

On le priait d'indiquer le jour et l'heure o les chefs des deux partis
se runiraient pour jeter les bases de la capitulation.

Mais, pendant cette mme journe du 19 juin, arriva une chose  laquelle
on devait s'attendre.

Les Calabrais, les lazzaroni, les paysans, les forats et tous ces
hommes de rapine et de sang qui, pour piller et tuer  leur
satisfaction, suivaient les Sciarpa, les Mammone, les Fra-Diavolo, les
Panedigrano et autres bandits de mme toffe, tous ces hommes enfin,
voyant la proclamation du cardinal qui mettait une fin aux massacres et
aux incendies, rsolurent de ne point obir  cet ordre et de continuer
le cours de leurs meurtres et de leurs dvastations.

Le cardinal frmit en sentant l'arme avec laquelle jusque-l il avait
vaincu, lui tomber des mains.

Il donna l'ordre de ne plus ouvrir les prisons aux prisonniers que l'on
y conduirait.

Il renfora les corps russes, turcs et suisses qui se trouvaient dans la
ville, les seuls, en effet, sur lesquels il pt compter.

Alors, le peuple, ou plutt des bandes d'assassins, de meurtriers et de
brigands qui dsolaient, incendiaient et ensanglantaient la ville,
voyant que les prisons restaient fermes devant les prisonniers qu'ils y
conduisaient, les fusillrent et les pendirent sans jugement. Les moins
froces conduisirent les leurs au commandant du roi  Ischia; mais, l,
les patriotes trouvrent Speciale, lequel se contentait de rendre contre
eux des jugements de mort, sans mme les interroger, quand, pour en
finir plus tt avec eux, il ne les faisait pas jeter  la mer sans
jugement.

Du haut de San-Martino, du haut du chteau de l'Oeuf et du haut du
Chteau-Neuf, les patriotes voyaient avec terreur et avec rage tout ce
qui se passait dans la ville, dans le port et sur la mer.

Rvolts de ce spectacle, les patriotes allaient sans doute reprendre
les armes, lorsque le colonel Mejean, furieux de n'avoir pu traiter ni
avec le directoire ni avec le cardinal Ruffo, fit dire aux rpublicains
qu'il avait au chteau Saint-Elme cinq ou six otages qu'il leur
livrerait si les massacres ne cessaient pas.

Au nombre de ces otages tait un cousin du chevalier Micheroux,
lieutenant du roi, et un troisime frre du cardinal.

On fit savoir  Son minence l'tat des choses.

Si les massacres continuaient, autant de patriotes massacrs, autant
d'tages on jetterait du haut en bas des murailles du chteau
Saint-Elme.

Les rapports s'envenimaient et conduisaient naturellement les deux
partis  une guerre d'extermination. Il n'y avait aucun doute  avoir
que des hommes courageux et dsesprs ne tinssent point les menaces de
reprsailles qu'ils avaient faites.

Le cardinal comprit qu'il n'y avait pas un instant  perdre. Il convoqua
les chefs de tous les corps marchant sous son commandement, et les
supplia de maintenir leurs soldats dans la plus rigoureuse discipline,
et leur promettant de glorieuses rcompenses s'ils y russissaient.

On ordonna alors des patrouilles composes de sous-officiers seulement.
Ces patrouilles parcouraient les rues en tout sens, et,  force de
menaces, de promesses, d'argent jet, les incendies s'teignirent, le
sang cessa de couler: Naples respira.

Il ne fallut pas moins de deux jours pour arriver  ce rsultat.

Le 21 juin, profitant de l'armistice et de la tranquillit qui, aprs
tant d'efforts, en tait la suite, les patriotes de Saint-Martin et des
deux chteaux rsolurent de faire ce que faisaient les anciens quand ils
taient condamns  la mort: LE REPAS LIBRE.

Csar, seul, manquait pour recevoir les paroles sacramentelles:
_Morituri te salutant!_

Ce fut une triste fte que cette solennit suprme dans laquelle chacun
semblait clbrer ses propres funrailles, quelque chose de pareil  ce
dernier festin des snateurs de Capoue,  la fin duquel, au milieu des
fleurs fanes et au son des lyres mourantes, on fit circuler la coupe
empoisonne dans laquelle quatre-vingts convives burent la mort.

La place choisie fut celle du Palais-National, aujourd'hui place du
Plbiscite. Elle tait alors beaucoup plus troite qu'elle ne l'est
aujourd'hui.

Des mts furent plants sur toute la longueur de la table; chaque mt
droulait au vent une flamme blanche, sur laquelle, en lettres noires,
taient crits ces mots:

                         VIVRE LIBRE OU MOURIR!

Au-dessus de cette flamme, et au milieu de chaque mt, tait un faisceau
de trois bannires, dont les extrmits venaient caresser le front des
convives.

L'une tait tricolore: c'tait la bannire de la libert.

L'autre tait rouge: c'tait le symbole du sang rpandu et qui restait 
rpandre encore.

L'autre tait noire: c'tait l'emblme du deuil qui couvrirait la patrie
lorsque la tyrannie, un instant chasse, reviendrait rgner sur elle.

Au milieu de la place, au pied de l'arbre de la libert, s'levait
l'autel de la patrie.

On commena par y clbrer une messe mortuaire en l'honneur des martyrs
morts pour la libert. L'vque della Torre, membre du corps lgislatif,
y pronona leur oraison funbre.

Puis on se mit  table.

Le repas fut sobre, triste, presque muet.

Trois fois seulement, il fut interrompu par un double toast: A la
libert et  la mort! ces deux grandes desses invoques par les
peuples opprims.

De leurs avant-postes, les sanfdistes pouvaient voir le suprme festin;
mais ils n'en comprenaient point la sublime tristesse.

Seul le cardinal calculait de quels efforts dsesprs sont capables des
hommes qui se prparent  la mort avec cette solennelle tranquillit; il
n'en tait, soit crainte, soit admiration, que plus affermi dans la
rsolution de traiter avec eux.




                               LXXIII

                          LA CAPITULATION

Le 19 juin, comme nous l'avons dit, les bases de la capitulation avaient
t jetes sur le papier.

Elles avaient t discutes pendant la journe du 20, au milieu de
l'meute qui ensanglantait la ville et faisait parfois croire 
l'impossibilit de mener  bonne fin les ngociations.

Le 21,  midi, l'meute tait calme, et le _repas libre_ avait eu lieu
 quatre heures du soir.

Enfin, le 22 au matin, le colonel Mejean descendit du chteau
Saint-Elme, escort par la cavalerie royaliste, et vint confrer avec le
directoire.

Salvato voyait avec une grande joie tous ces prparatifs de paix. La
maison de Luisa pille, le bruit gnralement rpandu qu'elle avait
dnonc les Backer et que la dnonciation tait cause de leur mort, lui
inspiraient de vives inquitudes pour la sret de la jeune femme.
Insensible  toute crainte pour lui-mme, il tait plus tremblant et
plus timide qu'un enfant quand il s'agissait de Luisa.

Puis une seconde esprance pointait dans son coeur. Son amour pour Luisa
avait toujours t croissant, et la possession n'avait fait que
l'augmenter. Aprs la publicit qu'avait prise leur liaison, il tait
impossible que Luisa demeurt  Naples et y attendt le retour de son
mari. Or, il tait, probable qu'elle profiterait de l'alternative donne
aux patriotes de rester  Naples ou de fuir, pour quitter non seulement
Naples, mais encore l'Italie. Alors, Luisa serait bien  lui,  lui pour
toujours: rien ne pourrait la sparer de lui.

Au fait de la capitulation qui avait t discute sous ses ordres, il
avait plusieurs fois, avec intention, expliqu  Luisa l'article 5 de
cette capitulation, qui portait que toutes les personnes qui y taient
comprises avaient le choix, ou de rester  Naples, ou de s'embarquer
pour Toulon.

Luisa,  chaque fois, avait soupir, avait press son amant contre son
coeur, mais n'avait rien rpondu.

C'est que Luisa, malgr son ardent amour pour Salvato, n'avait rien
dcid encore et reculait, en fermant les yeux pour ne pas voir
l'avenir, devant l'immense douleur qu'il lui faudrait causer, le moment
arriv, ou  son poux, ou  son amant.

Certes, si Luisa et t libre, pour elle comme pour Salvato, c'et t
le suprme bonheur de suivre au bout du monde l'ami de son coeur. Elle
et alors, sans regret, quitt ses amis, Naples et mme cette petite
maison o s'tait coule son enfance, si calme, si tranquille et si
pure. Mais,  ct de ce bonheur suprme, se dressait dans l'ombre un
remords qu'elle ne pouvait carter.

En partant, elle abandonnait  la douleur et  l'isolement la vieillesse
de celui qui lui avait servi de pre.

Hlas! cette entranante passion qu'on appelle l'amour, cette me de
l'univers qui fait commettre  l'homme ses plus belles actions et ses
plus grands crimes, si ingnieuse en excuses tant que la faute n'est pas
commise, n'a plus que des pleurs et des soupirs  opposer au remords.

Aux instances de Salvato, Luisa ne voulait pas rpondre: Oui et
n'osait rpondre: Non.

Elle gardait au fond du coeur ce vague espoir des malheureux qui ne
comptent plus que sur un miracle de la Providence pour les tirer de la
situation sans issue o ils se sont placs par une erreur ou par une
faute.

Cependant, le temps passait, et, comme nous l'avons dit, le 22 juin, au
matin, le colonel Mejean descendait du chteau Saint-Elme, pour venir,
escort de la cavalerie royaliste, confrer avec le directoire.

Le but de sa visite tait de s'offrir comme intermdiaire entre les
patriotes et le cardinal, le directoire n'esprant point obtenir les
conditions qu'il demandait.

On se rappelle la rponse de Manthonnet: Nous ne traiterons que lorsque
le dernier sanfdiste aura abandonn la ville.

Voulant savoir si les forts taient en mesure de soutenir les paroles
hautaines de Manthonnet, le corps lgislatif, qui sigeait dans le
palais national, fit appeler le commandant du Chteau-Neuf.

Oronzo Massa, dont nous avons plusieurs fois dj prononc le nom, sans
nous arrter autrement sur sa personne, a droit, dans un livre comme
celui que nous nous sommes impos le devoir d'crire,  quelque chose de
plus qu'une simple inscription au martyrologe de la patrie.

Il tait n de famille noble. Officier d'artillerie ds ses jeunes
annes, il avait donn sa dmission lorsque, quatre ans auparavant, le
gouvernement tait entr dans la voie sanglante et despotique ouverte
par l'excution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Galiani. La
rpublique proclame, il avait demand  servir comme simple soldat.

La Rpublique l'avait fait gnral.

C'tait un homme loquent, intrpide, plein de sentiments levs.

Ce fut Cirillo qui, au nom de l'assemble lgislative, adressa la parole
 Massa.

--Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir
de vous quel espoir nous reste pour la dfense du chteau et le salut
de la ville. Rpondez-nous franchement, sans rien exagrer ni dans le
bien ni dans le mal.

--Vous me demandez de vous rpondre en toute franchise, rpliqua Oronzo
Massa: je vais le faire. La ville est perdue; aucun effort, chaque homme
ft-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Chteau-Neuf, nous en
sommes encore matres, mais par cette seule raison que nous n'avons
contre nous que des soldats sans exprience, des bandes inexprimentes,
commandes par un prtre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de
l'ennemi. Le palais n'a aucune dfense contre l'artillerie. La courtine
est ruine, et si, au lieu d'assig, j'tais assigeant, dans deux
heures j'aurais pris le chteau.

--Vous accepteriez donc la paix?

--Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous puissions la faire  des
conditions qu'il ft possible de concilier avec notre honneur, comme
soldats et comme citoyens.

--Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix  des
conditions honorables? Ne connaissez-vous point celles que le directoire
propose?

--Je les connais, et c'est pour cela que je doute que le cardinal les
accepte. L'ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l'a conduit
jusque sous nos murs, pouss par la lchet de Ferdinand, par la haine
de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la libert aux chefs de la
Rpublique. Il faudra donc,  mon avis, que vingt citoyens au moins
s'immolent au salut de tous. Ceci tant ma conviction, je demande  tre
inscrit, ou plutt  m'inscrire le premier sur la liste.

Et alors, au milieu d'un frmissement d'admiration, s'avanant vers le
bureau du prsident, en haut d'une feuille de papier blanc, il crivit
d'une main ferme:

ORONZO MASSA.--POUR LA MORT.

Les applaudissements clatrent, et, d'une seule voix, les lgislateurs
s'crirent:

--Tous! tous! tous!

Le commandant du chteau de l'Oeuf, L Aurora, tait, sur l'impossibilit
de tenir, du mme avis que son collgue Massa.

Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener  l'avis des autres chefs:
aveugl par son merveilleux courage, il tait toujours le dernier  se
rendre aux prudents avis.

On dcida que le gnral Massa monterait  San-Martino et confrerait
avec les patriotes tablis au pied du chteau Saint-Elme, et, s'il
tombait d'accord avec eux, prviendrait le colonel Mejean que sa
prsence tait ncessaire au directoire.

Un sauf-conduit du cardinal fut donn au commandant du chteau de
l'Oeuf.

Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti 
prendre tait de traiter aux conditions proposes par le directoire, et
mme  des conditions pires; et, comme il tait convenu, il prvint le
colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal.

Voil pourquoi, le 22 juin, le commandant du chteau Saint-Elme quittait
sa forteresse et descendait vers la ville.

Il se rendit droit  la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la
Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas
grand espoir que le cardinal acceptt de pareilles conditions.

Il fut immdiatement introduit prs de Son minence,  laquelle il
prsenta les articles de la capitulation, dj signs du gnral Massa
et du commandant L'Aurora.

Le cardinal, qui l'attendait, avait prs de lui le chevalier Micheroux,
le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie,
et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.

Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre  ct,
avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et
turc, pour en dlibrer avec eux.

Dix minutes aprs, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit
son nom au-dessous de celui de L'Aurora.

Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci,  son tour, la
passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.

La seule exigence du cardinal fut que le trait, quoique sign le 22,
portt la date du 18.

Cette exigence,  laquelle n'hsita point  se rendre le colonel Mejean,
et qui fut un mystre pour tout le monde, grce  la connaissance
approfondie que nous avons de cette poque, et  la correspondance du
roi et de la reine, sur laquelle nous emes, en 1860, le bonheur de
mettre la main, n'en est pas un pour nous.

Il voulait que la date ft antrieure  la lettre qu'il avait reue de
la reine et qui lui dfendait de traiter, sous aucun prtexte, avec les
rebelles.

Il aurait cette excuse de dire que la lettre tait arrive quand la
capitulation tait dj signe.

Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant 
cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de
nos lecteurs le texte mme des dix articles, qui n'a jamais t publi
qu'incomplet ou altr.

Il s'agit d'un procs terrible, o le cardinal Ruffo, condamn en
premire instance par l'histoire, ou plutt par un historien, juge
partial ou mal renseign, en appelle  la postrit contre Ferdinand,
contre Caroline, contre Nelson.

Voici la capitulation:

ARTICLE 1er.--Le Chteau-Neuf et le chteau de l'Oeuf seront remis au
commandant des troupes de Sa Majest le roi des Deux-Siciles, et de
celles de ses allis, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de
guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espce existant dans
les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires
respectifs, aprs la signature de la prsente capitulation.

ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts
jusqu' ce que les btiments dont on parlera ci-aprs, destins 
transporter les personnes qui voudront aller  Toulon, soient prts 
mettre  la voile.

ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires,
c'est--dire avec armes et bagages, tambour battant, mches allumes,
enseignes dployes, chacune avec deux pices de canon; elles
dposeront leurs armes sur le rivage.

ART. 4.--Les personnes et les proprits mobilires de tous les
individus composant les deux garnisons seront respectes et garanties.

ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer
sur les btiments parlementaires qui seront prposs pour les conduire 
Toulon, ou de rester  Naples, sans tre inquits, ni eux ni leurs
familles.

ART. 6.--Les conditions arrtes dans la prsente capitulation sont
communes  toutes les personnes des deux sexes enfermes dans les forts.

ART. 7.--Jouiront du bnfice de ces conditions, tous les prisonniers
faits sur les troupes rgulires par les troupes de Sa Majest le roi
des Deux-Siciles ou par celles de ses allis, dans les divers combats
qui ont eu lieu avant le blocus des forts.

ART. 8.--MM. l'archevque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'vque
d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort
Saint-Elme jusqu' l'arrive  Toulon des patriotes expatris.

ART<. 9.--Except les personnages nomms ci-dessus, tous les otages et
prisonniers d'tat renferms dans les forts seront mis en libert
aussitt la signature de la prsente capitulation.

ART. 10.--Les articles de la prsente capitulation ne pourront tre
excuts qu'aprs avoir t compltement approuvs par le commandant du
fort Saint-Elme.

Fait au Chteau-Neuf, le 18 juin 1799.

Ont sign:

MASSA, _commandant du Chteau-Neuf;_ L'AURORA, _commandant du chteau
de l'Oeuf;_ CARDINAL RUFFO, _vicaire gnral du royaume de Naples;_
ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, _ministre plnipotentiaire de Sa Majest
le roi des Deux-Siciles prs les troupes russes;_ E.-T. FOOTE,
_commandant les navires de Sa Majest Britannique;_ BAILLIE, _commandant
les troupes de Sa Majest l'empereur de Russie;_ ACHMET, _commandant les
troupes ottomanes_.

Sous les signatures des diffrents chefs prenant part  la capitulation,
on lisait les lignes suivantes:

En vertu de la dlibration prise par le conseil de guerre dans le fort
Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du gnral Massa, commandant le
Chteau-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du chteau
Saint-Elme approuve la susdite capitulation.

Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la rpublique franaise (21
juin 1799.)

MEJEAN.

Le mme jour o la capitulation fut rellement signe, c'est--dire le
22 juin, le cardinal, enchant d'en tre arriv  un si heureux
rsultat, crivit au roi le rcit dtaill des oprations accomplies, et
chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de
remettre sa lettre  Sa Majest en personne.

Le capitaine Foote partit aussitt pour Palerme, sur le
_Sea-Horse_.--Depuis quelques jours, il avait succd, dans le
commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappel par Nelson prs
de lui.

Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres ncessaires pour que les
btiments qui devaient transporter  Toulon la garnison patriote fussent
prts le plus tt possible.

Le mme jour, le cardinal crivit  Ettore Caraffa pour l'inviter 
cder les forts de Civitella et de Pescara  Pronio, aux mmes
conditions que venaient d'tre cds le Chteau-Neuf et le chteau de
l'Oeuf.

Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fit point  sa parole
on vt quelque pige dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait
point, dans l'un ou l'autre des deux chteaux, un ami d'Ettore Caraffa
dans lequel celui-ci et toute confiance, pour porter sa lettre et
donner au comte une ide exacte de la situation des choses.

Nicolino Caracciolo s'offrit, reut la lettre des mains du cardinal et
partit.

Le mme jour, un dit sign du vicaire gnral fut imprim, publi et
affich.

Cet dit dclarait que la guerre tait finie, qu'il n'y avait plus dans
le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni rpublicains ni
sanfdistes, mais seulement un peuple de frres et de citoyens soumis
galement au prince, que le roi voulait confondre dans un mme amour.

La certitude de la mort avait t telle chez les patriotes, que ceux
mmes qui, n'ayant pas confiance entire dans la promesse de Ruffo,
avaient dcid de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en
comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient rservs.




                                 LXXIV

                        LES LUS DE LA VENGEANCE

Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'levait de cette foule
d'exils, selon qu'ils tenaient plus  la vie ou  la patrie, deux
jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrasss dans
une des chambres du Chteau-Neuf.

Ces deux jeunes gens taient Salvato et Luisa.

Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'tait le lendemain, 24 juin,
qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester  Naples
ou partir pour la France.

Luisa pleurait, mais, de toute la soire, n'avait point eu la force de
prononcer une parole.

Salvato tait rest longtemps  genoux et, lui aussi, muet devant elle;
puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serre contre
son coeur.

Minuit sonna.

Luisa releva ses yeux baigns de larmes et brillants de fivre, et
compta, les unes aprs les autres, les douze vibrations du marteau sur
le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme:

--Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais!

--Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aime?

--Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais!

--Ah! fit le jeune homme respirant avec joie.

--Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous
mourrons ensemble!

Et elle clata en sanglots.

--coute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcs de nous arrter
en France; o tu voudras aller, j'irai.

--Mais ton grade? mais ton avenir?

--Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aime Luisa. Je te le rpte, si tu
veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au
bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de
puret, ce ne sera pas trop de ma prsence et de mon amour ternels pour
te faire oublier.

--Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une
fugitive, comme une adultre; je lui crirai, je lui dirai tout. Son
beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera
l'absolution de ma faute, et,  partir de ce jour seulement, je me
pardonnerai  moi-mme.

Salvato dtacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y
prpara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant  elle et
l'embrassant au front:

--Je te laisse seule, sainte pcheresse, dit-il.

Confesse-toi  Dieu et  lui. Celle sur laquelle Jsus a tendu son
manteau n'tait pas plus digue de pardon que toi.

--Tu me quittes! s'cria la jeune femme presque effraye de rester
seule.

--Il faut que ta parole coule dans toute sa puret, de ton me chaste 
ton coeur dvou: ma prsence en troublerait le limpide cristal. Dans
une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.

Luisa tendit son front  son amant, qui l'embrassa et sortit.

Puis elle se leva, et,  son tour, s'approchant de la table, s'assit
devant elle.

Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les
moments suprmes; son oeil fixe semblait chercher  reconnatre, 
travers la distance et l'obscurit, la place o le coup frapperait, et 
quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur.

Un sourire triste passa sur ses lvres, et elle murmura en secouant la
tte:

--Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir!

Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible:

--Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-mme.

Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et
crivit:

Mon bien-aim pre! mon ami misricordieux!

Pourquoi m'avez-vous quitte quand je voulais vous suivre! pourquoi
n'tes-vous pas revenu quand je vous ai cri du rivage,  vous qui
disparaissiez dans la tempte:

Ne savez-vous pas que je l'aime!

Il tait temps encore: je partais avec vous, j'tais sauve!

Vous m'avez abandonne, je suis perdue!

Il y a eu fatalit.

Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous rpter les paroles que,
la main tendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du
prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-mme
pour que je devinsse votre pouse. Non: je suis sans excuse; mais je
connais votre coeur. La misricorde sera toujours plus grande que la
faute.

Compromise politiquement par cette mme fatalit qui me poursuit, je
quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et
parmi lesquels,  mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars
pour la France.

Les derniers moments de mon exil sont  vous comme les dernires heures
de ma vie seront  vous. En quittant la patrie, c'est  vous que je
songe; en quittant l'existence, c'est  vous que je songerai.

Expliquez cet inexplicable mystre; mon coeur a failli, mon me est
reste pure; la meilleure partie de moi-mme, vous l'avez prise et
garde.

coutez, mon ami! coutez, mon pre!

Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour
l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais,
pour vous, mon salut dans l'autre. Partout o je serai, vous le saurez.
Si, pour un dvouement quelconque, vous aviez besoin de moi,
rappelez-moi, et je reviendrai tomber  genoux devant vous.

Maintenant, laissez-moi vous prier pour une crature innocente, qui
non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour  une faute, mais
qui mme ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur
la terre. Son pre est soldat: il peut tre tu; sa mre est dsespre:
elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne
sera point orphelin.

Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent dpos chez les
Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de
leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les
compromit! Sur cet argent, vous ferez  l'enfant que je vous lgue, en
cas de mort, la part que vous voudrez.

Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon pre ador, que je
vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon me est pleine, ma tte dborde.
Depuis que je vous cris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les
dix-huit ans de bonts que vous avez eues pour moi, je vous tends les
bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on
voudrait s'lancer. Oh! que n'tes-vous l, au lieu d'tre  deux cents
lieues de moi! je sens que c'est  vous que j'irais, et qu'appuye 
votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher.

Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je
suis non-seulement pouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai
 rendre compte, tout  la fois, et de votre bonheur perdu et de votre
loyaut compromise. Mon dpart vous sauvegarde, ma fuite vous innocente,
et vous avez  dire: Il n'y a pas  s'tonner qu'tant femme adultre,
elle soit sujette dloyale.

Adieu, mon ami, adieu, mon pre! Quand vous voudrez vous faire une ide
de ma souffrance, songez  ce que vous avez souffert vous-mme. Vous
n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords.

Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile!

Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir!

Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre
misricorde,

LUISA.

Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l'entendit,
se retourna, lui tendit la lettre; mais, en voyant le papier tout baign
de larmes et en comprenant ce qu'elle aurait  souffrir tandis qu'il
lirait ce papier, il le repoussa.

Elle comprit cette dlicatesse de son amant.

--Merci, mon ami, dit-elle.

Elle plia la lettre, la cacheta, mit l'adresse.

--Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier
San-Felice? Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il faut qu'il la
reoive, lui et non pas un autre?

--C'est bien simple, rpondit Salvato, le commandant Massa a un
sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi-mme la lettre
au cardinal, avec prire de la faire passer  Palerme, en lui disant de
quelle importance il est qu'elle arrive srement.

Luisa avait grand besoin de la prsence de Salvato. Tant qu'il tait
l, sa voix cartait les fantmes qui l'assaillaient ds qu'il avait
disparu. Mais, comme elle l'avait dit, il tait ncessaire que cette
lettre parvnt au chevalier.

Salvato monta  cheval: Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un
homme pour porter devant lui le drapeau blanc; de sorte qu'il arriva
sans accident au camp du cardinal.

Celui-ci n'tait pas encore couch. A peine Salvato se fut-il nomm, que
le cardinal ordonna de l'introduire auprs de lui.

Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il
avait faits pendant le sige. Brave lui-mme, il apprciait les hommes
braves.

Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu'il avait voulu
venir en personne non-seulement pour veiller  la sret de la lettre,
mais encore pour voir l'homme extraordinaire qui venait d'accomplir
l'oeuvre de la restauration. Malgr le mal qu' son avis cette
restauration faisait, Salvato ne pouvait s'empcher de reconnatre que
le cardinal avait t temprant dans la victoire, et que les conditions
qu'il avait accordes taient celles d'un vainqueur gnreux.

Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu'il semblait faire
avec toutes les apparences de l'orgueil satisfait, le cardinal jeta les
yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l'adresse du
chevalier San-Felice.

Il tressaillit malgr lui.

--Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la
femme du chevalier?

--D'elle-mme, Votre minence.

Le cardinal se promena un instant soucieux.

Puis, tout  coup, s'arrtant devant Salvato:

--Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous
intresse-t-elle?

Salvato ne put rprimer une expression d'tonnement.

--Oh! dit le cardinal, ce n'est point une question de curiosit que je
vous fais, et vous le verrez tout  l'heure; d'ailleurs, je suis prtre,
et un secret qu'on me confie devient ds lors une confession sacre.

--Oui, Votre minence, elle m'intresse, et infiniment!

--Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l'admiration que
j'ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que
la personne  laquelle vous vous intressez est cruellement compromise,
et, si elle tait dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans
la capitulation des forts, il faudrait la conduire immdiatement soit
au chteau de l'Oeuf, soit au Chteau-Neuf, et trouver moyen d'y
antidater son entre de cinq ou six jours.

--Mais, dans le cas contraire, Votre minence, aurait-elle encore 
craindre?

--Non, ma signature la couvrirait, je l'espre. Seulement, dans l'un ou
l'autre cas, prenez toutes vos prcautions pour qu'elle soit embarque
une des premires. Une personne trs-puissante la poursuit et veut sa
mort.

Salvato plit affreusement.

--La signora San-Felice, dit-il d'une voix touffe, n'a pas quitt le
Chteau-Neuf depuis le commencement du sige. Elle se trouve donc jouir
du bnfice de la capitulation que le gnral Massa a signe avec Votre
minence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de
l'avis que vous m'avez donn et dont j'ai pris bonne note.

Salvato salua et s'apprta  se retirer; mais le cardinal lui posa la
main sur le bras.

--Encore un mot, lui dit-il.

--J'coute, minence, rpliqua le jeune homme.

Quoi qu'en et dit le cardinal, il tait vident qu'il hsitait  parler
et qu'un combat se livrait en lui.

Enfin, le premier mouvement l'emporta.

--Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n'est point mon ami,
mais que j'estime  cause de son courage et de son gnie. Cet homme, je
voudrais le sauver.

--Cet homme est condamn? demanda Salvato.

--Comme la chevalire San-Felice, rpliqua le cardinal.

Salvato sentit une sueur froide perler  la racine de ses cheveux.

--Et par la mme personne? demanda Salvato.

--Par la mme personne, rpta le cardinal.

--Et Votre minence dit que cette personne est trs-puissante?

--Ai-je dit trs-puissante? Je me suis tromp alors: j'aurais d dire
toute-puissante.

--J'attends que Votre minence me nomme celui qu'elle honore de son
estime et couvre de sa protection.

--Franois Caracciolo.

--Et que lui dirai-je?

--Vous lui direz ce que vous voudrez; mais,  vous, je vous dis que sa
vie n'est en sret, ou plutt ne sera en sret que lorsqu'il aura les
deux pieds hors du royaume.

--Je remercie pour lui Votre minence, dit Salvato; il sera fait selon
ses dsirs.

--Ou ne confie de pareils secrets qu' un homme comme vous, monsieur
Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain
qu'il en comprend la valeur.

Salvato s'inclina.

--Votre minence, demanda-t-il, a-t-elle d'autres recommandations  me
faire?

--Une seule.

--Laquelle?

--De vous mnager, gnral. Les plus braves de mes hommes qui vous ont
vu combattre vous ont accus de tmrit. Votre lettre sera remise au
chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi.

Salvato comprit que le cardinal lui donnait cong. Il salua, et,
toujours prcd de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout
rveur le chemin du Chteau-Neuf.

Mais, avant d'y rentrer, Salvato s'arrta au mle, descendit dans une
barque et se fit conduire dans le port militaire, o Caracciolo s'tait
rfugi avec sa flottille.

Les marins s'taient disperss; quelques-uns de ces hommes seulement qui
ne quittent le pont de leur btiment qu' la dernire extrmit, taient
rests  bord.

Il parvint  la chaloupe canonnire qui avait port Caracciolo dans le
combat du 13.

Trois hommes seulement se trouvaient  bord.

L'un d'eux tait le contre-matre, vieux marin qui avait fait toutes les
campagnes avec l'amiral.

Salvato le fit venir et l'interrogea.

Le matin mme, l'amiral, voyant que le cardinal n'avait pas trait
directement avec lui, et qu'il n'tait pas compris dans la capitulation
des forts, s'tait fait mettre  terre, dguis en campagnard, disant
qu'on ne s'inquitt point de son sort, et qu'en attendant qu'il pt
quitter le royaume, il avait un asile sr chez un de ses serviteurs, du
dvouement duquel il tait certain.

Salvato rentra au Chteau-Neuf, monta  la chambre de Luisa et la
retrouva assise devant la table, la tte appuye dans sa main, dans
l'attitude mme o il l'avait laisse.




                                    LXXV

                             LA FLOTTE ANGLAISE

C'tait, on se le rappelle, le 24 juin au matin que les exils
napolitains, c'est--dire ceux qui croyaient qu'il y avait plus de
sret pour eux  s'expatrier qu' rester  Naples, devaient s'embarquer
sur les btiments prpars et mettre  la voile pour Toulon.

Toute la nuit du 23 au 24 juin, en effet, on avait runi une petite
flotte de tartanes, de felouques, de balancelles que l'on avait
approvisionnes de vivres. Mais le vent soufflait de l'ouest et mettait
les navires dans l'impossibilit de gagner la haute mer.

Ds le point du jour, les tours du Chteau-Neuf taient couvertes de
fugitifs qui attendaient qu'un vent favorable ft donner le signal de
l'embarquement. Les parents et les amis se tenaient sur les quais et
changeaient des signes avec leurs mouchoirs.

Au milieu de tous ces bras mouvants, de tous ces mouchoirs agits, on
pouvait distinguer un groupe immobile et ne faisant de signes 
personne, quoique l'un de ceux qui le composaient chercht videmment 
reconnatre quelqu'un dans la foule stationnant au bord de la mer.

Les trois individus composant ce groupe taient Salvato, Luisa et
Michele.

Salvato et Luisa se tenaient debout appuys l'un  l'autre: ils taient
seuls au monde, et tout l'un pour l'autre, et l'on voyait bien qu'ils
n'avaient rien  faire avec cette foule qui encombrait les quais.

Michele, au contraire, cherchait deux personnes: sa mre et Assunta. Au
bout de quelque temps, il reconnut sa vieille mre; mais, soit que son
pre et ses frres l'empchassent de venir  ce dernier rendez-vous,
soit que son chagrin ft si vif qu'elle craignait que la vue de Michele
ne le rendt insupportable, Assunta resta invisible, quoique le regard
perant de Michele s'tendt des premires maisons de la strada del
Piliero  l'Immacolatella.

Tout  coup son attention, comme celle des autres spectateurs, fut
dtourne de cet objet, si attachant qu'il ft, pour se porter vers la
haute mer.

En effet, derrire Capri, au plus lointain horizon, on voyait poindre de
nombreuses voiles. Ayant le vent grand largue, ces voiles grandissaient
et s'avanaient rapidement.

La premire ide de tous les pauvres fugitifs, fut que c'tait la flotte
franco-espagnole qui venait leur porter secours, et l'on commena de
dplorer la hte avec laquelle on avait sign les traits.

Et, cependant, pas une voix n'osa hasarder la proposition de les
annuler, ou, si cette ide se prsenta  quelques esprits, ceux  qui
elle s'tait prsente,--les mauvaises penses se prsentent aux
meilleurs esprits,--l'touffrent en eux sans la communiquer  leurs
voisins.

Mais un de ceux qui, la lunette  la main, du haut de la terrasse de sa
maison, voyaient s'avancer ces vaisseaux avec le plus d'inquitude,
c'tait, sans contredit, le cardinal.

En effet, le matin mme, par la voie de terre, le cardinal avait reu,
l'une du roi, l'autre de la reine, deux lettres dont nous donnerons des
fragments. En les lisant, on verra dans quel embarras elles devaient
mettre le cardinal.

Palerme, 20 juin 1799.

Mon minentissime,

Rpondez-moi sur un autre point, qui me pse vritablement au coeur,
mais que, je vous l'avoue franchement, je crois impossible. On croit ici
que vous avez trait avec les chteaux, et que, d'aprs ce trait, il
sera permis  tous les rebelles d'en sortir sains et saufs, mme 
Caracciolo, mme  Manthonnet, et de se retirer en France. De ce bruit,
je n'en crois rien, comme vous pouvez bien le comprendre. Du moment que
Dieu nous dlivre, ce serait insens  nous de laisser en vie ces
vipres enrages, et spcialement Caracciolo, qui connat tous les coins
et tous les recoins de nos ctes. Ah! si je pouvais rentrer  Naples
avec les douze mille Russes qui m'avaient t promis, et que ce brigand
de Thugut, notre ennemi jur, a empch de se rendre en Italie! Alors,
je ferais ce que je voudrais. Mais la gloire de tout terminer est
rserve  vous et  nos braves paysans, et cela, sans autre aide que
celle de Dieu et de sa misricorde infinie.

FERDINAND B.

Voici maintenant la lettre de la reine. Pas plus qu'au fragment que nous
venons de citer, la traduction ne changera une syllabe.

On y reconnatra toujours le mme gnie hypocrite et persvrant.

Je n'cris pas tous les jours  Votre minence, comme mon coeur en a
cependant l'ardent dsir, respectant ses oprations pnibles et
multiplies, et ressentant la plus vive reconnaissance, je le proclame,
pour les promesses de clmence et les exhortations  la soumission
auxquelles les obstins patriotes n'ont point voulu se rendre,--ce qui
m'attriste fort pour les maux que cette obstination va produire,--mais
qui doivent vous prouver de plus en plus qu'avec de semblables gens, il
n'y pas d'esprance de repentir.

En mme temps que cette lettre vous arrivera, arrivera probablement
Nelson, avec son escadre. Il intimera aux rpublicains l'ordre de se
rendre sans conditions. On dit que Caracciolo chappera. Cela me ferait
grand'peine, un pareil forban pouvant tre horriblement dangereux pour
Sa Majest sacre. C'est pourquoi je voudrais que ce tratre ft mis
hors d'tat de faire le mal.

Je sens combien doivent affliger votre coeur toutes les horreurs que
Votre minence raconte  Sa Majest, dans sa lettre du 17 de ce mois;
mais il me semble, quant  moi, que nous avons fait ce que nous avons
pu, et que nous nous sommes mis un peu trop en frais de clmence pour de
semblables rebelles, et qu'en traitant avec eux, nous ne ferons que nous
avilir sans en rien tirer. On peut traiter, je vous le rpte, avec
Saint-Elme, qui est dans la main des Franais; mais, si les deux autres
chteaux ne se rendent pas immdiatement  l'intimation de Nelson, et
cela sans condition aucune, ils seront pris de vive force et traits
comme ils le mritent.

Une des premires et des plus ncessaires oprations  accomplir est de
renfermer le cardinal-archevque dans le couvent de Monte-Virgine ou
dans quelque autre, pourvu qu'il soit hors de son diocse. Vous
comprenez qu'il ne peut plus tre pasteur d'un troupeau qu'il a cherch
 garer par des pastorales factieuses, ni dispenser des sacrements dont
il a fait un usage si abusif. En somme, il est impossible que celui qui
a si indignement parl et abus de sa charge reste archevque exerant
 Naples.

Il y a--Votre minence ne l'oubliera point--beaucoup d'autres vques
dans le mme cas que notre archevque. Il y a La Torre, il y a Natale de
Vico-Equense; il y a Rossini, malgr son _Te Deum;_ mais celui-ci, 
cause de sa pastorale imprime  Tarente, et beaucoup d'autres rebelles
reconnus, ne peuvent point rester au gouvernement de leurs glises, non
plus que trois autres vques qui ont dnonc un pauvre prtre, lequel
n'avait commis d'autre crime que d'avoir cri: Vive le roi! Ce sont
des moines infmes et des prtres sclrats qui ont scandalis jusqu'aux
Franais eux-mmes, et j'insiste sur leur punition, parce que la
religion, influant sur l'opinion publique, quelle confiance les peuples
pourraient-ils avoir dans des prtres prtendus pasteurs des peuples, en
les voyant rebelles au roi! Et jugez quel pernicieux effet ce serait
pour ces mmes peuples que de les voir, tratres, rebelles et rengats,
continuer d'exercer leur mandat sacr!

Je ne vous parle pas de ce qui concerne Naples, puisque Naples n'est
pas encore  nous. Tous ceux qui en viennent nous en racontent des
horreurs. Cela m'a fait une vritable peine; mais qu'y faire? Je vis
dans l'anxit, attendant  tout moment la nouvelle que Naples est
reprise et que le bon ordre y est rtabli. Alors, je vous parlerai de
mes ides, les soumettant toujours aux talents, lumires et
connaissances de Votre minence,--connaissances, talents, lumires que
j'admire chaque jour davantage et qui lui ont donn l'incroyable
possibilit d'entreprendre sa glorieuse mission et de reconqurir sans
argent et sans arme un royaume perdu. Il reste maintenant  Votre
minence une gloire plus grande, celle de le rorganiser sur les bases
d'une tranquillit vraie et solide; et, avec ces sentiments d'quit et
de reconnaissance que je dois  mon peuple fidle, je laisse au coeur
dvou de Votre minence de rflchir  ce qui est arriv pendant ces
six mois et de dcider ce qu'elle a  faire, comptant sur toute sa
pntration.

Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.

J'ai vu hier la soeur de Votre minence et son frre Pepe Antonio, qui
se porte  merveille.

Que Votre minence soit convaincue que ma reconnaissance est tellement
grande, qu'elle s'tend  tous ceux qui lui appartiennent, et que je
reste, en outre, avec un coeur rempli de gratitude, sa vraie et
ternelle amie,

CAROLINE.

20 juin 1799.

Ces deux lettres, suivies de l'arrive de la flotte, donnaient au
cardinal l'ide qu'il allait avoir,  l'endroit des traits, maille 
partir avec Nelson; tandis qu'au contraire, en voyant le nouveau
btiment mont par le vainqueur d'Aboukir arborer le pavillon de la
Grande-Bretagne, les patriotes, qui croyaient plus en la foi de l'amiral
anglais qu'en celle de Ruffo, se rjouissaient d'avoir affaire  une
grande nation, au lieu d'avoir affaire  un ramas de bandits.

Du reste, au moment o Nelson venait d'arborer le pavillon rouge et de
l'assurer par un coup de canon, du milieu de la fume rpandue aux
flancs du vaisseau, on vit se dtacher la yole du commandant.

Cette yole, qui portait deux officiers, un contre-matre et dix rameurs,
se dirigea en droite ligne sur le port de la Madeleine, et, ds lors, le
cardinal n'eut plus aucun doute que ce ft lui que cherchassent les
officiers qui montaient la yole.

En effet, ils abordrent  la Marinella.

Voyant qu'ils s'informaient auprs des lazzaroni qui se tenaient sur le
quai, et prsumant que ces informations avaient pour but de connatre sa
demeure, il envoya au-devant d'eux son secrtaire Sacchinelli, avec
invitation de les amener prs de lui.

Un instant aprs, on annonait au cardinal les capitaines Ball et
Troubridge, et les deux officiers faisaient leur entre dans le cabinet
de Son minence avec cette roideur particulire aux Anglais, roideur que
ne diminuait en rien le grade minent que Ruffo tenait dans la prlature
catholique, Ball et Troubridge tant protestants.

Quatre heures sonnaient.

Troubridge, tant le plus ancien en grade, s'avana vers le cardinal,
qui lui-mme avait fait un pas au-devant des deux officiers, et lui
remit un large pli orn d'un grand cachet rouge aux armes
d'Angleterre[3].

[Note 3: Comme tout ce qui va suivre est une grave accusation contre la
mmoire de Nelson, inutile de dire que tous les lettres, et jusqu'aux
moindres billets cits, sont historiques. Au besoin, nous pourrions mme
donner ces lettres autographies, les autographes tant  notre
disposition.]

Le cardinal, modelant son maintien sur celui des deux messagers, fit un
lger salut, brisa le cachet rouge, et lut ce qui suit:

A bord du Foudroyant[4],  trois heures de l'aprs-midi, dans le golfe
de Naples.

[Note 4: C'tait le nom du nouveau btiment de Nelson, fatalement
illustr le 29 juin suivant.]

minence,

Milord Nelson me prie d'informer Votre minence qu'il a reu du
capitaine Foote, commandant la frgate le _Sea-Horse_, une copie de la
capitulation que Votre minence a jug  propos de faire avec les
commandants de Saint-Elme, du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf;
qu'il dsapprouve entirement ces capitulations, et qu'il est rsolu 
ne point rester neutre avec les forces imposantes qu'il a l'honneur de
commander. En consquence, il a expdi  Votre minence les capitaines
Troubridge et Ball, commandant les vaisseaux de Sa Majest Britannique
_le Culloden_ et _l'Alexandre_. Ces deux capitaines sont parfaitement
informs des sentiments de milord Nelson et auront l'honneur de les
faire connatre  Votre minence. Milord espre que Votre minence sera
de la mme opinion que lui, et que, demain, au point du jour, il pourra
agir d'accord avec Votre minence.

Leur but ne peut tre que le mme, c'est--dire de rduire l'ennemi
commun et soumettre les sujets rebelles  la clmence de Sa Majest
Sicilienne.

J'ai l'honneur de me dire,

De Votre minence,

Le trs-humble et trs-obissant serviteur,

W. HAMILTON.

Envoy extraordinaire de Sa Majest Britannique prs Sa Majest
Sicilienne.

A quelque opposition que Ruffo s'attendt, il n'avait jamais pens que
cette opposition dt se formuler d'une manire si positive et si
insolente.

Il relut une seconde fois la lettre, crite en franais, c'est--dire
dans la langue diplomatique; la lettre tait, en outre, signe,
non-seulement du nom, mais encore de tous les titres de sir William, de
sorte qu'il tait vident que sir William parlait  la fois au nom de
milord Nelson, et au nom de l'Angleterre.

Au moment o, comme nous l'avons dit, le cardinal achevait de relire
cette lettre, le capitaine Troubridge, avec une lgre inclination de
tte, demanda:

--Votre minence a-t-elle lu?

--J'ai lu, oui, monsieur, rpondit le cardinal; mais je vous avoue que
je n'ai pas compris.

--Votre minence a d voir, dans la lettre de sir William, qu'tant tout
 fait au courant des intentions de milord Nelson, nous pouvions, le
capitaine et moi, rpondre  toutes les questions qu'elle daignerait
nous faire.

--Je n'en ferai qu'une, monsieur.

Troubridge s'inclina lgrement.

--Suis-je, continua le cardinal, dpouill de mon pouvoir de vicaire
gnral, et milord Nelson en est-il revtu?

--Nous ignorons si Votre minence est destitue de ses pouvoirs de
vicaire gnral et si milord Nelson en est revtu; mais nous savons que
milord Nelson a pris les ordres de Leurs Majests Siciliennes, qu'il a
eu l'honneur de faire savoir ses intentions  Votre minence, et qu'en
cas de difficults, il a sous ses ordres douze vaisseaux de ligne pour
les appuyer.

--Vous n'avez rien autre chose  me dire de la part de milord Nelson,
monsieur?

--Si fait. Nous avons  demander  Votre minence une rponse positive 
cette question: Au cas d'une reprise d'hostilits contre les rebelles,
milord Nelson pourrait-il compter sur la coopration de Votre minence?


--D'abord, messieurs, il n'y a plus de rebelles, puisque les rebelles
ont fait leur soumission entre mes mains; et, du moment qu'il n'y a plus
de rebelles, il est inutile de marcher contre eux.

--Milord Nelson avait prvu cette subtilit. Je poserai donc de sa part
la question ainsi: Dans le cas o milord Nelson marcherait contre ceux
avec lesquels Votre minence a trait, Votre minence fera-t-elle cause
commune avec lui?

--La rponse sera aussi claire que la demande, monsieur. Non-seulement
ni moi ni mes hommes ne marcherons contre ceux avec lesquels j'ai
trait, mais encore je m'opposerai de tout mon pouvoir  ce que la
capitulation signe par moi soit viole.

Les officiers anglais changrent un coup d'oeil: il tait vident
qu'ils s'attendaient  cette rponse et que c'tait surtout celle-l
qu'ils taient venus chercher.

Le cardinal sentit le frisson de la colre courir par tout son corps.

Seulement, il pensa que la chose allait prendre une tournure tellement
grave, qu'il ne devait conserver aucun doute, et qu'une explication avec
lord Nelson tait indispensable.

--Milord Nelson, ajouta-t-il, a-t-il prvu le cas o je dsirerais avoir
une confrence avec lui, et, dans ce cas, tes-vous autoriss,
messieurs,  me conduire  son bord?

--Milord Nelson, monsieur le cardinal, ne nous a rien dit  ce sujet;
mais nous avons tout lieu de penser qu'une visite de la part de Votre
minence lui ferait toujours honneur et plaisir.

--Messieurs, dit le cardinal, je n'attendais pas moins de votre
courtoisie. Quand vous voudrez partir, je suis prt.

Et il indiqua aux deux officiers la sortie de sa maison.

--C'est nous, rpondit Troubridge, qui sommes prts  suivre Votre
minence. Si elle est prte,  elle-mme de nous montrer le chemin.

Le cardinal descendit d'un pas rapide l'escalier qui conduisait  la
cour, et, marchant droit au rivage, fit signe  la barque d'arriver.

La barque obit; le cardinal, ds qu'elle fut  sa porte, y sauta avec
la lgret d'un jeune homme et s'assit  la place d'honneur entre les
deux officiers.

A l'ordre Nagez! les dix avirons retombrent  la mer, et la barque
rasa le sommet des vagues avec la rapidit d'un oiseau.




                                 LXXVI

                          LA NMSIS LESBIENNE

Le cardinal tait vtu de sa robe de pourpre. Nelson, qui se tenait
debout sur le pont du _Foudroyant_, la lunette appuye sur son oeil
unique, le reconnut et le fit saluer de cent coups de canon.

En arrivant  l'escalier d'honneur, le cardinal vit Nelson qui
l'attendait sur la premire marche.

Tous deux se salurent, mais ne purent changer une parole.

Nelson ne parlait ni italien ni franais; le cardinal comprenait
l'anglais, mais ne le parlait pas.

Nelson indiqua au cardinal le chemin de sa cabine.

Il y trouva sir William et Emma Lyonna.

Il se rappela alors cette phrase de la lettre de la reine: Les deux
Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.

Voici ce qui tait arriv:

Le capitaine Foote, qui avait t expdi par le cardinal pour porter 
Palerme la capitulation, avait rencontr,  la hauteur des les Lipari,
la flotte anglaise, et, ayant reconnu le vaisseau de Nelson,  son
pavillon d'amiral, il avait mis le cap droit sur lui.

De son ct, Nelson avait reconnu le _Sea-Horse_ et ordonn de mettre en
panne.

Le capitaine Foote descendit dans le canot et se rendit  bord du
_Foudroyant_.

Le _Van-Guard_ tait tellement mutil, qu'on avait reconnu qu'il ne
pouvait naviguer plus longtemps, surtout avec des chances de combat, et
nous avons dj dit que Nelson avait transport son pavillon  bord du
nouveau vaisseau.

Foote, qui ne s'attendait point  rencontrer l'amiral, n'avait pas pris
copie de la capitulation; mais, l'ayant signe, l'ayant lue et mme
discute avec la plus grande attention, il put non-seulement annoncer 
Nelson la capitulation, mais encore lui dire les termes dans lesquels
elle tait conue.

Ds les premiers mots qu'il pronona, le capitaine Foote put voir la
figure de l'amiral s'assombrir. En effet, sur les insistances de la
reine, et s'cartant pour elle des ordres de l'amiral Keith, qui lui
ordonnait de marcher au-devant de l'escadre franaise et de la
combattre, il venait  toutes voiles  Naples pour porter  Ruffo, de la
part de Leurs Majests Siciliennes, l'ordre de ne traiter avec les
rpublicains sous aucun prtexte; et voil qu'au tiers du chemin, il
apprenait qu'il arriverait trop tard, et que, depuis deux jours, la
capitulation tait signe.

Ce cas n'tant point prvu, Nelson devait attendre de nouvelles
instructions. Il ordonna, en consquence, au capitaine Foote de
continuer son chemin en faisant force de voiles, tandis que lui mettrait
en panne et l'attendrait pendant vingt-quatre heures.

Le capitaine Foote remonta sur son btiment, et, cinq minutes aprs le
_Sea-Horse_ fendait les flots avec la rapidit de l'animal dont il
portait le nom.

Le mme soir, il jetait l'ancre dans la rade de Palerme.

La reine habitait sa villa de la Favorite, situe  une lieue  peu prs
de la ville qui s'est donne  elle-mme l'pithte d'_heureuse_.

Le capitaine sauta dans une voiture et se fit conduire  la Favorite.

Le ciel semblait un tapis d'azur, tout brod d'toiles; la lune versait
sur la ravissante valle qui conduit  Castellamare des cascades de
lumire argente.

Le capitaine se nomma, dit qu'il arrivait de Naples, porteur de
nouvelles importantes.

La reine tait en promenade avec lady Hamilton: les deux amies taient
alles sur la plage respirer la double fracheur de la nuit et de la
mer.

Le roi seul tait  la villa.

Foote, qui connaissait la puissance exerce par Caroline sur son mari,
hsitait pour dcider s'il ne se mettrait point  la recherche de la
reine, lorsqu'on vint dire au capitaine que le roi, ayant appris son
arrive, lui faisait dire qu'il l'attendait.

Ds lors, l'hsitation tait tranche: cette invitation du roi tait un
ordre. Le capitaine se rendit chez le roi.

--Ah! c'est vous, capitaine! dit le roi le reconnaissant; on dit que
vous apportez des nouvelles de Naples: sont-elles bonnes au moins?

--Excellentes, sire,  mon avis, du moins, puisque je viens vous
annoncer que la guerre est termine, que Naples est prise, que, dans
deux jours, il n'y aura plus un rpublicain dans votre capitale, et,
dans huit jours, plus un Franais dans votre royaume.

--Voyons, voyons, comment dites-vous cela? rpliqua Ferdinand. Plus un
Franais dans le royaume, cela va bien,--plus loin nous serons de ces
animaux enrags, mieux vaudra;--mais plus un patriote  Naples! O
seront-ils donc? au fond de la mer?

--Pas tout  fait; mais ils vogueront  pleines voiles pour Toulon.

--Diable! voil qui m'est assez gal,  moi;--pourvu qu'on m'en
dbarrasse, je ne demande pas mieux ni autre chose!--mais je vous
prviens, capitaine, que la reine ne sera pas contente. Et comment se
fait-il qu'ils vogueront vers Toulon, au lieu d'tre classs par
catgories dans les prisons de Naples?

--Parce que force a t au cardinal de capituler avec eux.

--Le cardinal a capitul avec eux, aprs les lettres que nous lui avons
crites? Et  quelles conditions a-t-il capitul?

--Sire, voici un pli renfermant une copie du trait certifie conforme
par le cardinal.

--Capitaine, donnez cela vous-mme  la reine: je ne m'en charge pas.
Peste! la premire personne sur laquelle elle mettra la main, aprs
avoir lu votre dpche, passera un mauvais quart d'heure!

--Le cardinal nous a fait voir ses pleins pouvoirs comme vicaire gnral
de Votre Majest, et c'est aprs avoir vu ces pleins pouvoirs que nous
avons sign le trait avec lui et en mme temps que lui.

--Vous avez sign avec lui, alors?

--Oui, sire: moi au nom de la Grande-Bretagne; M. Baillie au nom de la
Russie, et Achmet-bey au nom de la Porte.

--Et vous n'avez exclu personne de la capitulation?

--Personne.

--Diable! diable! Pas mme Caracciolo? pas mme la San-Felice?

--Personne.

--Mon cher capitaine, je fais mettre les chevaux  la voiture et je pars
pour la Ficuzza: vous vous tirerez de l comme vous pourrez. Une
amnistie gnrale, aprs une pareille rbellion! a ne s'est jamais vu.
Mais que vont dire mes lazzaroni si, pour les amuser, on ne leur pend
pas au moins une douzaine de rpublicains? Ils vont dire que je suis un
ingrat.

--Et qui empchera qu'on ne les pende? demanda la voix imprieuse de
Caroline, qui, ayant appris qu'un officier anglais, porteur de nouvelles
importantes, venait d'arriver chez le roi, s'tait dirige vers
l'appartement de son mari, tait entre sans tre vue et avait entendu
le regret exprim par Ferdinand.

--Messieurs nos allis, madame, qui ont trait avec les rebelles et qui,
 ce qu'il parat, leur ont assur la vie sauve.

--Et qui a os faire cela? demanda la reine avec une telle rage, que
l'on entendit grincer ses dents les unes contre les autres.

--Le cardinal, madame, rpondit le capitaine Foote d'une voix calme et
assure, et nous avec lui.

--Le cardinal! dit la reine en jetant un regard de ct  son mari
comme pour lui dire: Vous voyez! voil ce qu'a fait votre crature!

--Et Son minence, continua le capitaine, prie Votre Majest de prendre
connaissance de la capitulation.

Et, en mme temps, il prsenta le pli  la reine.

--C'est bien, monsieur, dit celle-ci; nous vous remercions de la peine
que vous avez prise.

Et elle lui tourna le dos.

--Pardon, madame, dit le capitaine Foote avec le mme calme; mais je
n'ai accompli que la moiti de ma mission.

--Acquittez-vous au plus vite de l'autre moiti, monsieur, dit la reine:
vous comprenez que j'ai hte de lire cette curieuse pice.

--J'achverai de la faon la plus laconique qu'il me sera possible,
madame. J'ai rencontr l'amiral Nelson  la hauteur des les Lipari; je
lui ai dit la teneur de la capitulation: il m'a ordonn de prendre les
ordres de Votre Majest et de les lui reporter immdiatement.

La reine, aux premiers mots, s'tait retourne, et, regardant le
capitaine anglais, elle dvorait, haletante, chacune de ses paroles.

--Vous avez rencontr l'amiral? s'cria-t-elle; il attend mes ordres?
Alors, tout n'est point perdu. Venez avec moi, sire!

Mais ce fut vainement qu'elle chercha des yeux le roi: le roi avait
disparu.

--Bon! dit-elle, je n'ai besoin de personne pour faire ce qui me reste 
faire!

Puis, se tournant vers le capitaine:

--Dans une heure, capitaine, vous aurez notre rponse.

Et elle sortit.

Un instant aprs, on entendit retentir furieusement la sonnette de la
reine.

C'tait la marquise de San-Clemente qui tait de service prs de
Caroline: elle accourut.

--Je vous annonce une bonne nouvelle, ma chre marquise, dit la reine:
votre ami Nicolino ne sera pas pendu.

C'tait la premire fois que la reine, parlant  la marquise, faisait
allusion aux amours de sa dame d'honneur.

Celle-ci reut le coup en pleine poitrine, et, un instant, en fut
suffoque; mais elle n'tait pas femme  laisser sans rponse une
pareille apostrophe.

--Je m'en flicite d'abord, dit-elle, mais ensuite j'en flicite Votre
Majest. Un Caracciolo tu ou pendu laisse toujours une terrible tache
sur un rgne.

--Non point quand ils soufflettent les reines; car, alors, ils
descendent au rang de crocheteurs[5]; non point quand ils conspirent
contre les rois, car ils descendent au rang des tratres.

[Note 5: Caracciolo Sergiani, amant de la reine Jeanne, eut
l'imprudence, dans une querelle avec sa royale matresse, de lui donner
un soufflet; un coup de hache, qui lui coupa la tte en deux, vengea cet
outrage fait  la royaut.]

--Je prsume, rpondit la marquise de San-Clemente, que Votre Majest ne
m'a point fait l'honneur de m'appeler prs d'elle pour entamer avec moi
une discussion historique?

--Non, dit la reine: je vous ai fait appeler pour vous dire que, si vous
voulez porter vous-mme nos flicitations  votre amant, rien ne vous
retient ici...

La San-Clemente salua en signe d'adhsion.

--Et ensuite, continua la reine, pour prvenir lady Hamilton que je
l'attends  l'instant mme.

La marquise sortit. La reine l'entendit donner l'ordre  son valet de
pied de prvenir Emma Lyonna.

Elle alla vivement  la porte, et, la rouvrant avec colre:

--Pourquoi transmettez-vous cet ordre  un autre, marquise, quand c'est
 vous que je l'ai donn? cria-t-elle avec cette voix stridente qui
annonait chez elle le paroxysme de la colre.

--Parce que, n'tant plus au service de Votre Majest, je n'ai d'ordre 
recevoir de personne, pas mme de la reine.

Et elle disparut dans les corridors.

--Insolente! s'cria Caroline. Oh! si je ne me venge pas, je mourrai de
rage.

Emma Lyonna accourut, et trouva la reine se roulant sur un canap, et
mordant les coussins  belles dents.

--Ah! mon Dieu!... qu'a donc Votre Majest? Qu'est-il arriv?

La reine,  sa voix, se redressa et bondit sur la belle Anglaise comme
une panthre.

--Ce qui est arriv, Emma? Il est arriv que, si tu ne viens pas  mon
aide, la royaut est  jamais dshonore, et que je n'ai plus qu'
retourner  Vienne et  y vivre en simple archiduchesse d'Autriche!

--Bon Dieu! et moi qui accourais vers Votre Majest toute joyeuse! On me
disait que tout tait fini, que Naples tait reprise, et j'tais sur le
point d'crire  Londres que l'on nous envoyt ce qu'il y avait de plus
nouveau et de plus frais en robes de bal, pour les ftes auxquelles je
prvoyais que votre retour donnerait lieu!

--Des ftes! Si nous donnons des ftes pour notre retour  Naples, on
pourra les appeler les ftes de la honte! Des ftes! Il s'agit bien de
ftes! Oh! misrable cardinal!

--Comment, madame, s'cria Emma, c'est contre le cardinal que Votre
Majest se met dans une pareille colre?

--Oh! quand tu sauras ce que ce faux prtre a fait!

--Il ne peut rien faire qui vous donne le droit de tuer vous-mme, comme
vous le faites, votre chre beaut. Qu'est-ce que ces rougeurs sur vos
beaux bras? Ces traces de vos dents, laissez-moi les enlever avec mes
lvres. Qu'est que ces larmes qui brlent vos beaux yeux? Laissez-moi
les scher avec mon haleine. Qu'est-ce que ces morsures qui
ensanglantent vos lvres? Laissez-moi recueillir ce sang avec mes
baisers. Oh! la mchante reine, qui fait grce  tous, except  elle!

Et, tout en parlant, lady Hamilton promenait sa bouche des bras de
Caroline  ses yeux, et de ses yeux  ses lvres!

Le sein de la reine se gonfla comme si  la colre venait se joindre un
sentiment plus doux, mais non moins puissant.

Elle jeta son bras autour du cou d'Emma et l'entrana avec elle sur un
canap.

--Oh! oui, toi seule m'aimes! dit-elle en lui rendant ses caresses avec
une espce de fureur.

--Et je vous aime pour tous, rpondit Emma  demi touffe par les
treintes de la reine, croyez-le bien, ma royale amie!

--- Eh bien, si tu m'aimes vritablement, dit la reine, le moment est
venu de m'en donner la preuve.

--Que Votre chre Majest donne ses ordres, et j'obirai: voil tout ce
que je puis lui dire.

--Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas?

--Je sais qu'un officier anglais est venu vous apporter, de la part du
cardinal, une capitulation.

--Tiens! dit la reine en montrant des fragments de papier pars et
froisss sur le tapis, la voil, sa capitulation! Oh! traiter avec ces
misrables! leur garantir la vie sauve! leur donner des btiments pour
les conduire  Toulon! Comme si l'exil tait une punition suffisante
pour le crime qu'ils ont commis! Et cela, cela, continua la reine avec
un redoublement de rage, lorsque j'avais crit de ne faire grce 
personne!

--Pas mme au beau Rocca-Romana? demanda Emma en souriant.

--Rocca-Romana, dit la reine, a rachet sa faute en revenant  nous.
Mais il ne s'agit point de cela, continua la reine en pressant Emma sur
sa poitrine. coute! un espoir me reste, et, je te l'ai dit, cet espoir
repose tout entier sur toi.

--Alors, ma belle reine, dit Emma cartant les cheveux de Caroline et
l'embrassant au front, si tout dpend de moi, rien n'est perdu.

--De toi... et de Nelson, dit la reine.

Un sourire d'Emma Lyonna rpondit  Caroline plus loquemment que
n'eussent pu le faire des paroles, si affirmatives qu'elles fussent.

--Nelson, continua la reine, n'a point sign au trait: il faut qu'il
refuse de le ratifier.

--Mais je croyais qu'en son absence, le capitaine Foote avait sign en
son nom?

--Eh! justement, l sera sa force. Il dira que, n'ayant pas donn de
pouvoirs au capitaine Foote, le capitaine Foote n'avait point le droit
de faire ce qu'il a fait.

--Eh bien? demanda Emma.

--Eh bien, il faut que tu obtiennes de Nelson,--et ce sera pour toi
chose facile, enchanteresse!--il faut que tu obtiennes de Nelson qu'il
fasse, de cette capitulation, ce que j'en ai fait,--qu'il la dchire.

--On essayera, dit lady Hamilton avec son sourire de sirne. Mais o
est-il, Nelson?

--Il croise  la hauteur des les Lipari; il attend Foote avec mes
ordres: eh bien, ces ordres, c'est toi qui iras les lui porter. Crois-tu
qu'il sera heureux de te voir? crois-tu que ces ordres, il aura l'ide
de les discuter, quand ils tomberont un  un de ta bouche?

--Et les ordres de Votre Majest sont...?

--Pas de trait, pas de grce. Comprends-tu? Un Caracciolo, par exemple,
qui nous a insults, qui m'a trahie! cet homme s'en va, sain et sauf,
prendre du service, en France peut-tre, pour revenir contre nous et
dbarquer les Franais dans quelque coin de notre royaume qu'il saura
sans dfense! Est-ce que tu ne veux pas comme moi qu'il meure, cet
homme, dis?

--Moi, je veux tout ce que ma reine veut.

--Eh bien, ta reine, qui connat ton bon coeur, veut que tu lui jures de
ne te laisser attendrir par aucune prire, par aucune supplication.
Jure-moi donc que, visses-tu  tes genoux les mres, les soeurs, les
filles des condamns, tu rpondrais ce que je rpondrais moi-mme: Non!
non! non!

--Je vous jure, ma chre reine, d'tre aussi impitoyable que vous.

--Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut. Oh! chre lady de mon coeur!
c'est  toi que je devrai le plus beau diamant de ma couronne, la
dignit; car, je te le jure  mon tour, si ce honteux trait tenait, je
ne rentrerais jamais dans ma capitale!

--Et maintenant, dit Emma en riant, tout est arrang, sauf une tout
petite chose. Je ne suis pas gne par sir William; cependant je ne puis
ainsi courir les mers toute seule et rejoindre Nelson sans lui.

--Je m'en charge, dit la reine: je lui donnerai une lettre pour Nelson.

--Et  moi, que me donnerez-vous?

--Ce baiser d'abord (la reine appuya passionnment ses lvres sur celles
d'Emma), puis ensuite tout ce que tu voudras.

--C'est bien, dit Emma en se levant. A mon retour, nous rglerons nos
comptes.

Puis, faisant une rvrence crmonieuse  la reine:

--Quand Votre Majest l'ordonnera, dit-elle: son humble servante est
prte.

--Il n'y a pas une minute  perdre: j'ai promis  cet idiot d'Anglais
que, dans une heure, il aurait ma rponse.

--Je reverrai la reine?

--Je ne te quitterai qu'au moment o tu monteras dans la barque.

La reine, ainsi qu'elle l'avait prvu n'eut pas de peine  dterminer
sir William  se charger de son refus, et, une heure aprs avoir quitt
le capitaine Foote, elle l'invitait  recevoir  bord du _Sea-Horse_ sir
William, charg de ses ordres crits.

Mais les vritables ordres taient ceux qu'Emma avait reus entre deux
baisers et qu'elle devait, de la mme manire, transmettre  Nelson.

Comme elle le lui avait promis, la reine ne quitta lady Hamilton que sur
le quai de Palerme, et, tant qu'elle put l'apercevoir dans l'obscurit,
elle continua de la saluer en agitant son mouchoir.

Voil comment sir William Hamilton et Emma Lyonna, taient  bord du
_Foudroyant_.

On a vu par la lettre qu'avait reue le cardinal, que la belle
ambassadrice avait compltement russi dans sa mission.

Le cardinal, en entrant dans la cabine de l'amiral anglais, avait jet
un coup d'oeil rapide sur les deux personnes qu'elle renfermait.

Sir William tait assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle
se trouvaient de l'encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les
morceaux de la capitulation dchire par la reine.

Emma Lyonna tait couche sur un canap, et, comme on tait aux mois
chauds de l'anne, se faisait de l'air avec une ventail de plumes de
paon.

Nelson, entr derrire le cardinal, lui montra un fauteuil et s'assit en
face de lui sur l'afft d'un canon, ornement guerrier de sa cabine.

En voyant entrer le cardinal, sir William s'tait lev; mais Emma Lyonna
s'tait contente de lui faire une simple inclination de tte.

Sur le pont, la rception faite au cardinal Ruffo par l'quipage, et
cela, malgr les cent coups de canon dont on avait salu sa venue,
n'avait gure t plus polie, et, si le cardinal et aussi bien compris
la langue parle par les matelots qu'il comprenait la langue crite par
Pope et par Milton, il et certes port plainte  l'amiral des insultes
faites  sa robe et  son caractre, et dont une des moins graves, que
Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, tait: A la mer, le
homard papiste!

Ruffo salua les deux poux d'un air moiti sabre et moiti chapelet, et,
s'adressant  l'ambassadeur d'Angleterre:

--Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici,
non-seulement parce que vous allez, je l'espre du moins, servir
d'interprte entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre
que Votre Seigneurie m'a fait l'honneur de m'crire vous engage
vous-mme dans la question et y engage le gouvernement que vous
reprsentez.

Sir William s'inclina.

--Que Votre minence, rpondit-il, veuille bien dire  milord Nelson ce
qu'elle a  rpondre  cette lettre, et j'aurai l'honneur de traduire
aussi fidlement que possible  Sa Grce la rponse de Votre minence.

--J'ai  rpondre que, si milord tait arriv plus tt dans la baie de
Naples, et et t mieux renseign sur les vnements qui s'y sont
passs, au lieu de dsapprouver les traits, il les et signs comme moi
et avec moi.

Sir William transmit cette rponse  Nelson, qui secoua la tte avec un
sourire de dngation.

Ce signe n'avait pas besoin d'tre traduit. Ruffo se mordit les lvres.

--Je persiste  croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne
sait rien ou a t mal conseill. Dans l'un et l'autre cas, c'est  moi
de l'difier sur la situation.

--difiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera
point difficile. L'dification, par la parole ou par l'exemple est un de
vos devoirs.

--J'y tcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j'aie le
malheur de parler  des hrtiques; ce qui m'te, vous en conviendrez,
plus de la moiti de ma chance.

Ce fut  sir William de se mordre les lvres.

--Parlez, dit-il; nous vous coutons.

Alors, le cardinal commena en franais, la seule langue, au reste, que
l'on et parle jusque-l, la narration des vnements du 13 et du 14
juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la dfense du cur
Toscano et de ses Calabrais, qui avaient prfr se faire sauter plutt
que se rendre. Il fit, avec une fidlit rare, le bulletin de chaque
jour, depuis la journe du 14 jusqu' cette meurtrire sortie de la nuit
du 18 au 19, dans laquelle les rpublicains avaient enclou les
batteries de la ville, gorg, depuis le premier jusqu'au dernier homme,
tout un bataillon d'Albanais; avaient jonch de morts la rue de Tolde
et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva 
la ncessit o il s'tait vu de proposer une trve et de signer un
armistice, dans la conviction o il tait qu'un second chec prouv
dcouragerait les sanfdistes, qu'il devait avouer tre bien plutt des
hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne
comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi
lui-mme qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Mditerrane, il
avait craint que cette flotte ne se diriget vers le port de Naples; ce
qui remettait tout en question. Il s'tait ht, surtout dans cette
prvision, voulant tre matre des forts pour tenir le port en tat de
dfense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant t
faite volontairement et de bonne foi des deux cts, devait tre
religieusement observe, et qu'agir d'une autre faon serait manquer au
droit des gens.

Sir William traduisit  Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due
aux traits; mais, lorsqu'il en fut  la crainte qu'avait eue le
cardinal de voir arriver la flotte franaise dans la rade de Naples,
Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil bless:

--Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'tais l, et
craignait-il que je ne laissasse passer la flotte franaise pour venir
prendre Naples?

Sir William s'apprta  traduire la rponse de l'amiral anglais; mais le
cardinal avait prt une telle attention aux paroles que celui-ci venait
de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur et eu le temps d'ouvrir la
bouche:

--Votre Grce, dit-il, a bien laiss passer une premire fois la flotte
franaise qui prit Malte: le mme accident pouvait lui arriver une
seconde fois.

Nelson se mordit lvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une
statue de marbre: elle avait laiss retomber son ventail de plumes, et,
appuye sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite
Farnse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla,
derrire ce masque impassible, voir le visage courrouc de la reine.

--J'attends une rponse de milord, insista froidement le cardinal; une
question n'est point une pouse.

--Cette rponse, je la ferai pour Sa Grce, rpliqua sir William: _Les
souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles_.

--Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains _ne traitent_ pas
avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles _ont
trait_ avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les
traits.

--Cette maxime, rpondit l'amiral anglais, est peut-tre celle de M. le
cardinal Ruffo; mais,  coup sr, elle n'est pas celle de la reine
Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgr notre affirmation, vous
pouvez lui montrer les morceaux du trait dchirs par la reine,
morceaux ramasss de la main de lady Hamilton sur le parquet de la
chambre  coucher de Sa Majest, et apports par elle  bord du
_Foudroyant_. Je ne sais quelles instructions Son minence a reues
comme vicaire gnral; mais, quant  moi (et il montra du doigt le
trait dchir), voil celles que j'ai reues comme amiral commandant la
flotte.

Lady Hamilton fit de la tte un imperceptible signe d'approbation, et,
plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu'elle reprsentait dans
cette confrence sa royale amie.

Or, comme il vit que Nelson donnait raison  Hamilton, qu'il comprit
qu'il s'agissait dans cette circonstance d'entrer en lutte non-seulement
avec Hamilton, qui n'tait que l'cho de sa femme, mais encore avec
cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et
qui, comme la mort, tait muette, il se leva et, s'avanant vers la
table devant laquelle tait assis Hamilton, dploya un des fragments du
trait froiss par les mains fivreuses de Caroline, et reconnut
d'autant mieux que c'tait un morceau de ce trait, que c'tait la
portion qui contenait son cachet et sa signature.

--Qu'avez-vous  rpondre  cela, monsieur le cardinal? demanda avec un
sourire railleur l'ambassadeur d'Angleterre.

--Je rpondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j'tais roi,
j'aimerais mieux dchirer de mes mains mon manteau royal qu'un trait
sign en mon nom par l'homme qui viendrait de reconqurir mon royaume.

Et il laissa ddaigneusement retomber sur la table le morceau de papier
qu'il tenait  la main.

--Mais enfin, reprit avec impatience l'ambassadeur, vous regardez, je
l'espre, le trait comme dchir, non-seulement matriellement, mais
encore moralement.

--Immoralement, voulez-vous dire!

Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du
sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva 
son tour, et, s'adressant  sir William:

--Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous
battre  coups de sophismes et d'arguties, certainement le cardinal
l'emportera sur l'amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de
demander  Son minence si elle s'obstine, oui ou non,  maintenir les
traits.

Sir William rpta  Ruffo la demande de Nelson traduite en franais.
Ruffo l'avait comprise,  peu prs; mais l'importance de la question
tait telle, qu'il ne voulait rpondre qu'aprs l'avoir comprise tout 
fait.

Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernire phrase:

--Les reprsentants des puissances allies tant intervenus dans le
trait que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s'inclinant, je ne
puis rpondre que pour mon compte, et cette rponse, je l'ai dj faite
 MM. Troubridge et Ball.

--Et cette rponse est...? demanda sir William.

--J'ai engag ma signature et, en mme temps que ma signature, mon
honneur. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache
ni  l'une ni  l'autre. Quant aux honorables capitaines qui ont sign
le trait en mme temps que moi, je leur transmettrai les intentions de
milord Nelson, et ils sauront ce qu'ils ont  faire. Cependant, comme,
en pareille matire, un mot mal rapport suffit  changer le sens de
toute une phrase, je serais oblig  milord Nelson, de me donner par
crit son _ultimatum_.

La requte de Ruffo fut transmise  l'amiral.

--Dans quelle langue Son minence dsire-t-elle que cet ultimatum soit
crit? demanda Nelson.

--En anglais, rpondit le cardinal: je lis l'anglais, et le capitaine
Baillie est Irlandais. D'ailleurs, je tiens  avoir une pice si
importante crite tout entire de la main de l'amiral.

Nelson fit un signe de tte indiquant qu'il ne voyait aucun inconvnient
 satisfaire aux dsirs du cardinal, et, de cette criture renverse
particulire aux gens qui crivent de la main gauche, il traa les
lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait
autographier tandis que nous tions  Naples et que nous avions
l'original sous les yeux:

Le grand amiral lord Nelson est arriv le 24 juin avec la flotte
britannique dans la baie de Naples, o il a trouv qu'un trait avait
t conclu avec les rebelles, trait qui, selon lui, ne peut recevoir
son excution qu'aprs avoir t ratifi par Leurs Majests Siciliennes.

H. NELSON.

L'ambassadeur prit la dclaration des mains de l'amiral anglais et
s'apprta  la lire au cardinal; mais celui-ci fit signe que la chose
tait inutile, la prit,  son tour, des mains de l'ambassadeur, la lut
et, saluant, une fois sa lecture termine:

--Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernire grce  vous
demander: c'est de me faire conduire  terre.

--Que Votre minence veuille bien monter sur le pont, rpondit l'amiral,
et les mmes hommes qui l'ont amene auront l'honneur de la reconduire.


Et, en mme temps, l'amiral indiquait de la main l'escalier  Ruffo.

Ruffo monta les quelques marches qu'il avait devant lui et se trouva sur
le pont.

Nelson se tint sur la premire marche de l'escalier d'honneur jusqu' ce
que le cardinal ft dans la barque. Ils changrent alors un froid
salut. La barque se dtacha du btiment et s'loigna. Mais les canons
qui, selon le crmonial d'usage, eussent d saluer le dpart du mme
nombre de coups que l'arrive, restrent silencieux.

L'amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal; mais bientt une
petite main s'appuya sur son paule, tandis qu'un souffle murmurait 
son oreille:

--Mon cher Horatio!

--Ah! c'est vous, milady! dit Nelson en tressaillant.

--Oui... L'homme que nous avons fait prvenir est l.

--Quel homme? demanda Nelson.

--Le capitaine Scipion Lamarra.

--Et o est-il?

--On l'a fait entrer chez sir William.

--Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo? demanda vivement Nelson.

--Je n'en sais rien, mais c'est probable. Seulement, il a cru prudent de
se cacher, pour ne pas tre reconnu du cardinal, dont il est un des
officiers d'ordonnance.

--Allons le rejoindre. A propos, avez-vous t content de moi, milady?

--Vous avez t admirable, et je vous adore.

Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux le chemin de
l'appartement de sir William.




                                   LXXVII

        OU LE CARDINAL FAIT CE QU'IL PEUT POUR SAUVER LES PATRIOTES,
         ET OU LES PATRIOTES FONT CE QU'ILS PEUVENT POUR SE PERDRE.

Comme nous ne saurions manquer d'apprendre bientt ce qui se passa entre
l'amiral Nelson et le capitaine Scipion Lamarra, suivons le cardinal,
qui revient  terre avec l'intention bien positive, ainsi qu'il l'a dit
 Nelson, de maintenir le trait envers et contre tous.

En consquence, aussitt rentr dans sa maison du pont de la Madeleine,
il appela prs de lui le ministre Micheroux, le commandant Baillie et le
capitaine Achmet. Il leur raconta comment le capitaine Foote avait, sur
son chemin, rencontr l'amiral, et comment il avait ramen de Palerme, 
bord du _Foudroyant_, sir William et Emma Lyonna, laquelle avait
rapport, pour toute rponse de la reine, le trait dchir par elle.
Aprs quoi, il leur raconta son entrevue avec Nelson, sir William et
lady Hamilton, et leur demanda s'ils auraient le honteux courage de
consentir  la violation d'un trait dans lequel ils taient intervenus
comme ministres plnipotentiaires de leurs souverains.

Les trois reprsentants,--celui du roi de Sicile, Micheroux,--celui de
Paul Ier, Baillie,--celui du sultan Selim, Achmet,--montrrent tous
trois,  cette proposition, une indignation gale.

Alors, sance tenante, le cardinal appela son secrtaire Sacchinelli,
et, en son nom et en celui des trois signataires de la capitulation,
rdigea la protestation suivante.

Est-il besoin de dire que cette pice--comme toutes les autres qui ont
t publies dans ce livre--fait partie des correspondances secrtes
retrouves par nous dans les tiroirs rservs du roi Ferdinand II?

La voici, sans autre changement que sa traduction en franais:

Le trait de la capitulation des chteaux de Naples est utile,
ncessaire et honorable aux armes du roi des Deux-Siciles et de ses
puissants allis, le roi de la Grande-Bretagne, l'empereur de toutes les
Russies et le sultan de la Sublime Porte ottomane, attendu que, sans
autre effusion de sang, a t termine par ce trait la guerre civile et
meurtrire qui s'tait leve entre les sujets de Sa Majest, et que ce
trait a pour rsultat l'expulsion de l'ennemi commun.

En outre, ce trait ayant t solennellement conclu entre les
commandants des chteaux et les reprsentants desdites puissances, ce
serait commettre un abominable attentat contre la foi publique que de le
violer ou mme de ne pas le suivre exactement. En suppliant lord Nelson
de le reconnatre, les reprsentants desdites puissances dclarent tre
irrvocablement dtermins  l'excuter de point en point, et ils font
responsable de sa violation devant Dieu et devant les hommes quiconque
s'opposera  son excution.

Ruffo signa, et les trois autres signrent aprs lui.

En outre, Micheroux, qui craignait avec raison des reprsailles contre
les otages, attendu que, parmi ces otages, il avait un parent, le
marchal Micheroux; en outre, Micheroux disons-nous, tint  porter
lui-mme cette remontrance  bord du _Foudroyant_. Mais tout fut
inutile: Nelson ne voulut, ni de vive voix ni par crit, rien affirmer
au nom de Ferdinand. Et, en effet, lui-mme ignorait quelles taient les
intentions dfinitives du roi, puisque, pour chapper aux premiers
clats de colre de la reine, Ferdinand avait, comme on l'a vu, fait
mettre les chevaux  sa voiture et s'tait rfugi  la Ficuzza.

Mais, pour Ruffo, la chose tait claire, et les lettres qu'il avait
reues du roi et de la reine lui avaient indiqu le chemin que ceux-ci
comptaient suivre; et, s'il et conserv le moindre doute  cet gard,
la muette mais inflexible Emma Lyonna, sphinx charg de garder le
secret de la reine, les et dissips.

La matine du 25 juin se passa en continuelles alles et venues du
_Foudroyant_ au quartier gnral et du quartier gnral au _Foudroyant_.
Troubridge et Ball, de la part de Nelson, et Micheroux, de la part du
cardinal, furent les ambassadeurs inutiles de cette longue confrence;
nous disons inutiles parce que Nelson et Hamilton, inspirs tous deux
par le mme gnie, se montrrent de plus en plus obstins dans la
rupture du trait et dans la reprise des hostilits, tandis que le
cardinal s'obstinait de plus en plus  faire respecter la capitulation.

Ce fut alors que le cardinal, ne voulant pas tre confondu avec les
violateurs du trait, prit la rsolution d'crire au gnral Massa,
commandant du Chteau-Neuf, un billet de sa propre main.

Il tait conu en ces termes:

Bien que les reprsentants des puissances allies tiennent pour sacr
et inviolable le trait sign entre nous pour la reddition des chteaux,
le contre-amiral Nelson, commandant de la flotte anglaise, ne veut pas
nanmoins le reconnatre; et, comme il est loisible aux patriotes des
chteaux de faire valoir en leur faveur l'article 5, et, comme ont fait
les patriotes de San-Martino, qui sont presque tous partis par terre, de
choisir ce moyen de salut, je leur fais cette ouverture et leur donne
cet avis, ajoutant que les Anglais qui commandent le golfe n'ont aucun
poste ni aucunes troupes qui puissent empcher les garnisons des
chteaux de se retirer par terre.

F. cardinal RUFFO.

Le cardinal esprait ainsi sauver les rpublicains. Mais, par malheur,
ceux-ci, dans leur aveuglement, tenaient Ruffo pour leur plus cruel
ennemi. Ils crurent donc que sa proposition cachait quelque pige; et,
aprs une dlibration, dans laquelle Salvato insista vainement pour que
l'on acceptt la proposition de Ruffo, on rsolut,  une majorit
immense, de la refuser, et, au nom de tous les patriotes, Massa rpondit
la lettre suivante:

LIBERT GALIT

_Le gnral Massa, commandant de l'artillerie et du Chteau-Neuf_.

26 juin 1799.


Nous avons donn  votre lettre l'interprtation qu'elle mritait.
Fermes dans notre devoir, nous observerons religieusement les articles
du trait convenu, convaincus qu'un mme lien oblige tous les
contractants solennellement intervenus pour la rdaction et la signature
de ce trait. Au reste, nous ne serons, quelque chose qui arrive, ni
surpris ni intimids, et nous saurons, si l'on nous y contraint par la
violence, reprendre l'attitude hostile que nous avons volontairement
quitte. Et, d'ailleurs, notre capitulation ayant t dicte par le
commandant du chteau Saint-Elme, nous demandons une escorte pour
accompagner le messager que nous enverrons confrer de votre ouverture
avec le commandant franais,--confrence aprs laquelle nous vous
donnerons une rponse plus prcise.

MASSA.

Le cardinal, au dsespoir de voir ses intentions si mal interprtes,
envoya  l'instant mme l'escorte demande, chargeant le chef de cette
escorte, qui n'tait autre que de Cesare, d'affirmer aux patriotes, sur
son honneur, qu'ils se perdaient en ne profitant point du conseil qu'il
leur donnait.

Salvato fut choisi pour aller discuter avec Mejean sur ce qu'il y avait
de mieux  faire dans cette grave circonstance.

C'tait la troisime fois que Salvato et Mejean se retrouvaient en face
l'un de l'autre.

Salvato, seulement, ne l'avait pas revu depuis le jour o Mejean avait,
vis--vis de lui, abord franchement la question de vendre sa protection
aux Napolitains cinq cent mille francs, proposition qui, on se le
rappelle, avait t si gnreusement appuye par Salvato, et qu'un faux
point d'honneur avait fait repousser par le directoire.

Mejean avait, dans toutes les confrences qui avaient eu lieu pour la
signature du trait, paru avoir oubli le honteux refus qu'il avait
essuy. Il avait longuement et obstinment discut chaque article, et
les patriotes reconnaissaient que c'tait grce  sa patiente
obstination qu'ils avaient eu le bonheur d'obtenir des conditions que
les plus optimistes d'entre eux taient  cent lieues d'esprer.

Cette aide qu'il leur avait si gracieusement prte, rien, du moins, ne
leur donnait soupon du contraire, avait rendu au colonel Mejean la
confiance des patriotes.

D'ailleurs, leur intrt voulait qu'ils ne se brouillassent pas avec
lui. Il pouvait, en prenant parti pour eux, les sauver; en prenant parti
contre eux, les anantir.

Mejean, en apprenant que c'tait Salvato qui lui tait envoy, fit
sortir tout le monde; il ne voulait point que qui que ce ft restt 
porte d'entendre les allusions que Salvato pouvait faire aux
conditions qu'il avait mises  sa protection.

Il salua le jeune homme avec une politesse pleine de dfrence et lui
demanda  quel heureux motif il devait le bonheur de sa visite.

Salvato lui rpondit en lui remettant le billet du cardinal, et le pria,
au nom des patriotes, de leur donner un avis, ceux-ci promettant de s'y
conformer.

Le colonel lut et relut avec la plus grande attention le billet du
cardinal; puis, prenant une plume, au-dessous de sa signature, il
crivit un fragment de ce vers latin si significatif et si connu:

Timeo Danaos et dona ferentes.

Ce qui veut dire: Je crains les Grecs, mme lorsqu'ils portent des
prsents.

Salvato lut les cinq mots crits par le colonel Mejean.

--Colonel, lui dit-il, je suis d'un avis tout oppos au vtre, et cela
m'est d'autant plus permis que, seul avec Dominique Cirillo, j'ai appuy
la proposition de prendre vos cinq cents hommes  notre service et de
les payer mille francs chaque homme.

--Cinq cents francs, gnral; car je m'engageais  faire venir cinq
cents autres Franais de Capoue. Vous voyez qu'ils ne vous eussent point
t inutiles.

--C'tait si bien mon opinion, que j'ai offert cinq cent mille francs
sur ma propre fortune.

--Oh! oh! vous tes donc millionnaire, mon cher gnral?

--Oui; mais, malheureusement, ma fortune est en terres. Il fallait
emprunter de gr ou de force, en attendant, sur ce gage, mais attendre
la fin de la guerre pour les rendre.

--Pourquoi? dit d'un ton railleur Mejean. Rome n'a-t-elle pas mis en
vente et vendu un tiers au-dessus de sa valeur le champ sur lequel tait
camp Annibal?

--Vous oubliez que nous sommes des Napolitains du temps de Ferdinand, et
non des Romains du temps de Fabius.

--De sorte que vous tes rest matre de vos fermes, de vos forts, de
vos vignes, de vos troupeaux?

--Hlas! oui.

--_O fortunatos nimium sua si bona norint, agricolas!_ continua le
colonel d'un ton railleur.

--Cependant, monsieur le colonel, je suis encore assez riche d'argent
comptant pour vous demander quelle somme vous demanderiez par chaque
personne qui, ne se fiant pas  Nelson, viendrait vous demander une
hospitalit que vous garantiriez sur l'honneur?

--Vingt mille francs; est-ce trop, gnral?

--Quarante mille francs pour deux, alors?

--Vous tes libre de marchander si vous trouvez que c'est trop cher.

--Non: les deux personnes pour lesquelles je ngocie cette affaire avec
vous... car c'est une affaire?

--Une espce de contrat synallagmatique, comme nous disons, nous autres
comptables; car il faut vous dire que je suis excellent comptable,
gnral.

--Je m'en suis aperu, colonel, dit en riant Salvato.

--C'est donc, comme j'avais l'honneur de vous le dire, une espce de
contrat synallagmatique dans lequel celui qui s'excute oblige l'autre,
mais dans lequel le manque d'excution rompt le contrat.

--C'est bien entendu.

--Alors, vous ne trouvez pas que ce soit trop cher?

--Non, attendu que les deux personnes dont je vous parle peuvent
racheter leur vie  ce prix-l.

--Eh bien, mon cher gnral, quand vos deux personnes voudront venir,
elles seront les bienvenues.

--Et, une fois ici, elles ne vous demanderont que vingt-quatre heures
pour raliser les fonds.

--Je leur en donnerai quarante-huit. Vous voyez que je suis beau joueur.

--C'est march fait, colonel.

--Au revoir, gnral.

Salvato, toujours suivi de son escorte, redescendit vers le
Chteau-Neuf. Il montra le _Timeo Danaos_ de Mejean  Massa et au
conseil, qui s'tait assembl pour dcider de cette importante affaire.
Or, comme l'avis de Mejean tait celui de la majorit, il n'y eut pas de
discussion; seulement, Salvato demanda  accompagner de Cesare et 
reporter lui-mme  Ruffo la rponse de Massa, afin de juger la
situation par ses propres yeux.

La chose lui fut accorde sur-le-champ, et les deux jeunes gens qui,
s'ils se fussent rencontrs sur le champ de bataille quinze jours
auparavant, se fussent hachs en morceaux, s'en allrent cte  cte,
suivant le quai et rglant chacun le pas de son cheval sur celui de son
compagnon.




                                LXXVIII

               OU RUFFO FAIT SON DEVOIR D'HONNTE HOMME
           ET SIR WILLIAM HAMILTON SON MTIER DE DIPLOMATE

En moins de vingt minutes, les deux jeunes gens furent  la porte de la
petite maison que le cardinal occupait prs du pont de la Madeleine.

De Cesare servit d'introducteur  Salvato, qui parvint ainsi sans
difficult jusqu'auprs du cardinal.

Ruffo le reconnut, se leva en l'apercevant, et fit un pas vers lui.

--Heureux de vous revoir, gnral, lui dit-il.

--Et moi aussi, rpondit Salvato, mais dsespr de rapporter un refus
absolu  Votre minence.

Et il lui remit sa propre lettre avec l'apostille de Mejean.

Ruffo la lut et haussa les paules.

--Le misrable! dit-il.

--Votre minence le connat donc? demanda Salvato.

--Il m'a offert de me livrer le fort Saint-Elme pour cinq cent mille
francs, et j'ai refus.

--Cinq cent mille francs! dit en riant Salvato, il parat que c'est son
chiffre.

--Ah! vous avez eu affaire  lui?

--Oui: pour la mme somme, il nous a offert de combattre contre vous.

--Et...?

--Et nous avons refus.

--Laissons de ct ces coquins,--ils ne mritent pas que d'honntes gens
s'occupent d'eux,--et revenons  vos amis,  qui je voudrais pouvoir
persuader qu'ils sont aussi les miens.

--J'avoue, dit en riant Salvato, et cela  mon grand regret, que ce sera
chose difficile.

--Peut-tre pas tant que vous le croyez, si vous voulez tre mon
interprte auprs d'eux, d'autant plus que je vais agir envers vous
comme j'ai fait  notre premire entrevue. Je ferai mme plus. A notre
premire entrevue, j'ai affirm seulement; aujourd'hui, je vous donnerai
des preuves.

--Je vous ai cru sur parole, monsieur le cardinal.

--N'importe! les preuves ne nuisent point quand il s'agit de la tte et
de l'honneur. Asseyez-vous, prs de moi, gnral, et mesurez ce que je
vais faire  sa valeur. Pour rester fidle  ma parole, je trahis, je ne
dis pas les intrts,--je crois, au contraire, que je les sers,--mais
les ordres de mon roi.

Salvato s'inclina, et, obissant  l'invitation de Ruffo, il s'assit
prs de lui.

Le cardinal tira une clef de sa poche, et, posant la main sur le bras de
Salvato:

--Les pices que vous allez voir, dit-il, ce n'est point moi qui vous
les ai montres; elles sont parvenues  votre connaissance n'importe
comment; vous inventerez une fable quelconque, et, si vous n'en trouvez
pas, vous aurez recours aux roseaux du roi Midas.

Et, ouvrant son tiroir et prsentant  Salvato la lettre de sir William
Hamilton:

--Lisez d'abord cette pice; elle est tout entire de la main de
l'ambassadeur d'Angleterre.

--Oh! fit Salvato aprs avoir lu, je reconnais bien l la foi punique.
Comptons les canons d'abord, et, si nous sommes les plus forts, plus de
traits. Eh bien, aprs?

--Aprs? Ne voulant point discuter une affaire d'une telle importance
avec de simples capitaines de vaisseau, je me suis rendu en personne 
bord du _Foudroyant_, o j'ai eu une discussion d'une heure avec sir
William et lord Nelson. Le rsultat de cette discussion, dans laquelle
j'ai refus toute transaction avec ce que je crois mon devoir, a t
cette pice, comme vous le voyez, crite tout entire de la main de
milord Nelson.

Et il remit  Salvato la pice qui commence par ces mots: Le grand
amiral Nelson est arriv le 24 juin, et qui se termine par ceux-ci:
Trait qui, selon son opinion, ne peut avoir lieu sans la ratification
de Leurs Majests Siciliennes.

--Votre minence a raison, dit Salvato en rendant le papier au cardinal,
et voil, en effet, des pices d'une haute importance historique.

--Maintenant, qu'avais-je  faire et qu'eussiez-vous fait  ma place? Ce
que j'ai fait; car les honntes gens n'ont pas deux manires de
procder. Vous eussiez crit, n'est-ce pas? aux commandants des
chteaux, c'est--dire  vos ennemis, pour leur donner avis de ce qui se
passait. Voici ma lettre: est-elle claire? contient-elle plus ou moins
que ce qu' ma place vous eussiez crit vous-mme? Elle est ce qu'elle
doit tre, c'est--dire un bon conseil donn par un ennemi loyal.

--Je dois dire, monsieur le cardinal, puisque vous voulez bien me
prendre pour juge, que, jusqu'ici, votre conduite est aussi digne que
celle de milord Nelson est...

--Inexplicable, interrompit Ruffo.

--Ce n'est pas tout  fait _inexplicable_, que j'allais dire, reprit
Salvato en souriant.

--Et moi, mon cher gnral, dit Ruffo avec un abandon qui tait un des
entranements de cette puissante organisation, moi, j'ai dit
_inexplicable_, parce qu'inexplicable, en effet, pour vous qui ne
connaissez pas l'amiral, elle est explicable pour moi. coutez-moi en
_philosophe_, c'est--dire en homme _qui aime la sagesse;_ car la
sagesse n'est rien autre chose que la vrit, et la vrit, je vais vous
la dire sur Nelson. Puisse, pour son honneur, mon jugement tre celui de
la postrit!

--J'coute Votre minence, dit Salvato, et je n'ai pas besoin de lui
dire que c'est avec le plus grand intrt.

Le cardinal reprit:

--Nelson n'est point, mon cher gnral, un homme de cour comme moi, ni
un homme d'ducation comme vous. Except son tat de marin, il ne
connat rien au monde; seulement, il a le gnie de la mer. Non: Nelson,
c'est un paysan, un bouledogue de la vieille Angleterre, un grossier
marin, fils d'un simple pasteur de village, qui, toujours isol du monde
sur son btiment, n'est jamais entr ou plutt n'tait jamais entr,
avant Aboukir, dans un palais, n'avait jamais salu un roi, mis un genou
en terre devant une reine. Il est arriv  Naples, lui, le navigateur
des terres australes, habitu  disputer aux ours blancs leurs cavernes
de glace; il a t bloui par l'clat du soleil, aveugl par le feu des
diamants. Lui, l'poux d'une bourgeoise, d'une mistress Nisbeth, il a
vu la reine lui donner sa main et une ambassadrice ses lvres 
baiser,--et non pas une reine et une ambassadrice, je me trompe; non pas
deux femmes, deux sirnes!--alors, il est devenu purement et simplement
l'esclave de l'une et le serviteur de l'autre. Toutes les notions du
bien et du mal ont t confondues dans ce pauvre cerveau; les intrts
des peuples ont disparu devant les droits fictifs ou rels des
souverains. Il s'est fait l'aptre du despotisme, le side de la
royaut. Si vous l'aviez vu hier, pendant cette confrence o la royaut
tait reprsente par ce que _l'Ecclsiaste_ appelle l'trangre, par
cette Vnus Astart, par cette impure Lesbienne! Ses yeux, ou plutt son
oeil ne quittait point ses yeux: la haine et la vengeance parlaient par
la bouche muette de cette ambassadrice de la mort. J'avais piti, je
vou le jur, de cet autre Adamastor, mettant volontairement sa tte
sous le pied d'une femme. Au reste, tous les grands hommes,--et,  tout
prendre, Nelson est un grand homme,--tous les grands hommes ont de ces
dfaillances-l, d'Hercule  Samson et de Samson  Marc-Antoine. J'ai
dit.

--Mais, rpondit Salvato, quel que soit le sentiment qui fait agir
Nelson, il n'en est pas moins un adversaire mortel pour nous. Que compte
faire Votre minence pour neutraliser cette force brutale inaccessible 
toute raison?

--Ce que je compte faire, mon cher gnral? Vous allez le voir.

Le cardinal prit une feuille de papier qu'il tira devant lui, une plume
qu'il trempa dans l'encre, et crivit:

Si milord Nelson ne veut pas reconnatre le trait sign par le
cardinal Ruffo avec les commandants des chteaux de Naples, trait
auquel est intervenu, au nom du roi de la Grande-Bretagne, un officier
anglais, toute la responsabilit de la rupture lui en restera. En
consquence, pour empcher autant qu'il sera en lui la rupture de ce
trait, le cardinal Fabrizzio Ruffo prvient milord Nelson qu'il
remettra l'ennemi dans l'tat o il tait avant la signature du trait,
c'est--dire qu'il retirera ses troupes des positions occupes depuis la
capitulation et se retranchera dans un camp avec toute son arme,
laissant les Anglais combattre et vaincre l'ennemi avec leurs propres
forces.

Et il signa.

Puis il passa le papier  Salvato en l'invitant  le lire.

Le cardinal suivait des yeux sur le visage du jeune homme l'effet
produit par cette lecture.

Puis, quand elle fut termine:

--Eh bien? demanda-t-il.

--Le cardinal de Richelieu n'et pas fait si bien; Bayard n'et pas fait
mieux, rpondit Salvato.

Et il rendit le papier au cardinal en s'inclinant devant lui.

Le cardinal sonna; son valet de chambre entra.

--Faites venir Micheroux, dit-il.

Cinq minutes aprs, Micheroux entra.

--Tenez, mon cher chevalier, dit-il, Nelson m'a donn son ultimatum;
voici le mien. Allez, pour la dixime fois, au _Foudroyant_; seulement,
je puis vous promettre une chose, c'est que ce voyage sera le dernier.

Micheroux prit la dpche tout ouverte, avec l'autorisation de Ruffo, la
lut, salua et sortit.

--Montez donc avec moi sur la terrasse de la maison, gnral, dit Ruffo;
on a de l une vue magnifique.

Salvato suivit le cardinal; car il pensait que ce n'tait pas sans
raison que celui-ci l'invitait  venir contempler une vue qu'il devait
parfaitement connatre.

Une fois arriv sur la terrasse de la maison, il distinguait en effet, 
sa droite, le quai de Marinella, la strada Nuova, la strada del Piliere
et le mle;  sa gauche, Portici, Torre-del-Greco, Castellamare, le cap
Campana, Capri; en face de lui, la pointe de Procida et d'Ischia, et,
dans l'intervalle compris entre ces les, Capri et le rivage sur lequel
tait btie la maison habite par le cardinal, toute la flotte anglaise,
ses pavillons au vent et ses artilleurs se promenant mche allume
derrire leurs canons.

Au milieu des btiments anglais, comme un monarque au milieu de ses
sujets, s'levait _le Foudroyant_, gant de quatre-vingt-dix canons, qui
dpassait les autres btiments de toute la hauteur de ses mts de
perroquet sur l'un desquels, il portait le pavillon amiral.

Au milieu de ce grand et solennel spectacle, les dtails n'chappaient
point  l'oeil exerc de Salvato. En consquence, il vit une barque se
dtacher de la plage et s'avancer rapidement sous l'action de quatre
vigoureux rameurs.

Cette barque, qui portait le chevalier Micheroux, se dirigeait droit
vers _le Foudroyant_, qu'elle eut joint en moins de vingt minutes. _Le
Foudroyant_, au reste, tait, de tous les btiments, celui qui se
tenait le plus rapproch du Chteau-Neuf. En supposant que les
hostilits recommenassent, il pouvait ouvrir immdiatement le feu,
tant  peine  trois quarts de porte de canon.

Salvato vit la barque tourner autour de la proue du _Foudroyant_ pour
aborder le colosse par son escalier de tribord.

Alors, le cardinal se tourna vers Salvato:

--Si _la vue_ a t selon vos dsirs, gnral, dit-il, rapportez  vos
compagnons _ce que vous avez vu_, et tchez de les amener  suivre mon
conseil. Vous aurez, pour en arriver l, j'espre, l'loquence de la
conviction.

Salvato salua le cardinal et pressa avec un certain respect la main que
celui-ci lui tendait.

Mais, tout  coup, au moment o il allait prendre cong de lui:

--Ah! pardon, dit-il, j'oubliais de rendre compte  Votre minence d'une
importante commission dont elle m'a charg.

--Laquelle?

--L'amiral Caracciolo...

--Ah! c'est vrai! interrompit Ruffo avec une vivacit prouvant l'intrt
qu'il prenait  ce que Salvato allait dire. Parlez: j'coute.

--L'amiral Caracciolo, reprit Salvato, n'tait ni sur la flottille, ni
dans aucun des chteaux; depuis le matin, il s'tait drob, dguis en
marin, disant qu'il avait chez un de ses serviteurs un asile sr.

--Puisse-t-il avoir dit vrai! reprit l'amiral; car, s'il tombe entre les
mains de ses ennemis, sa mort est jure d'avance; c'est vous dire, mon
cher gnral, que, si vous avez quelque moyen de communiquer avec lui...

--Je n'en ai aucun.

--Alors, que Dieu le garde!

Cette fois, Salvato prit cong du cardinal, et, toujours escort par de
Cesare, reprit le chemin du Chteau-Neuf, o, comme on le comprend bien,
ses compagnons l'attendaient avec impatience.

L'ultimatum de Ruffo mettait Nelson dans un immense embarras. L'amiral
anglais n'avait  sa disposition que peu de troupes de dbarquement. Si
le cardinal se retirait, selon la menace qu'il avait faite, Nelson
tombait dans une impuissance d'autant plus ridicule qu'il avait parl
avec plus d'autorit. Aprs avoir pris lecture de la dpche du
cardinal, il se contenta donc de rpondre qu'il aviserait, et renvoya le
chevalier Micheroux sans lui rien dire de positif.

Nelson, nous l'avons dit,  part son gnie vraiment merveilleux pour
conduire une flotte dans un combat, tait sur tous les autres points un
homme fort mdiocre. Cette rponse: J'aviserai, signifiait en ralit:
Je consulterai ma pythie Emma, et mon oracle Hamilton.

Aussi,  peine Micheroux avait-il le pied dans la barque qui le ramenait
 terre, que Nelson faisait prier sir William et lady Hamilton de passer
chez lui.

Cinq minutes aprs, le _trium-feminavirat_ tait runi dans la cabine de
l'amiral.

Une dernire esprance restait  Nelson: c'est que, comme la dpche
tait en franais et que, pour qu'il la comprt, Micheroux avait t
oblig de la lui lire en anglais, le traducteur ou n'avait pas donn aux
mots leur valeur relle, ou avait fait quelque erreur importante.

Il remit donc la dpche du cardinal  sir William, en l'invitant  la
lire et  la lui traduire de nouveau.

Micheroux, contre l'habitude des traducteurs, avait t d'une exactitude
parfaite. Il en rsulta que la situation apparut aux deux Hamilton avec
la mme gravit qu'elle avait apparu  l'amiral.

Les deux hommes se tournrent  la fois et d'un mme mouvement du ct
de lady Hamilton, dpositaire des volonts suprmes de la reine: aprs
que Nelson avait donn son ultimatum et le cardinal le sien, il fallait
savoir quel tait le dernier mot de la reine.

Emma Lyonna comprit l'interrogation, si muette qu'elle ft.

--Rompre le trait sign, rpondit-elle, et, le trait rompu, rduire
les rebelles par la force, s'ils ne se rendent point de bonne volont.

--Je suis prt  obir, dit Nelson; mais, abandonn  mes seules
ressources, je ne puis rpondre que de mon dvouement, sans pouvoir
affirmer que ce dvouement nous conduira au but que la reine se propose.

--Milord! milord! dit Emma d'un ton de reproche.

--Trouvez le moyen, dit l'amiral, je me charge de le mettre  excution.

Sir William rflchit un instant. Sa figure sombre s'claira peu  peu:
ce moyen, il l'avait trouv.

Nous laissons  la postrit l tche de juger l'amiral, le ministre et
la favorite, qui ne craignirent point, soit pour servir leurs
vengeances particulires, soit pour satisfaire les haines royales,
d'user du subterfuge que nous allons raconter.

Aprs que sir William eut expos son moyen, qu'Emma l'eut soutenu, que
Nelson l'eut adopt, voici mot  mot la lettre que sir William crivit
au cardinal.

Nous ne craignons pas de commettre une erreur de traduction, la lettre
est en franais.

La voici; crite probablement dans la nuit qui suivit la visite de
Micheroux, elle porte la date du lendemain:

A bord du _Foudroyant_, dans le golfe de Naples.

minence,

Milord Nelson me prie d'assurer Votre minence qu'il est rsolu  ne
rien faire qui puisse rompre l'armistice que Votre minence a accord
aux chteaux de Naples.

J'ai l'honneur, etc.

W. HAMILTON.

La lettre fut, comme d'habitude, porte au cardinal par MM. les
capitaines Troubridge et Ball, ambassadeurs ordinaires de Nelson.

Le cardinal la lut, et, au premier moment, parut ravi qu'on lui et cd
la victoire; mais, craignant quelque sens cach, quelque rticence,
quelque pige enfin, il demanda aux deux officiers s'ils n'avaient pas
quelque communication particulire  lui faire.

--Nous sommes autoriss, rpondit Troubridge,  confirmer, au nom de
l'amiral, les paroles crites par l'ambassadeur.

--Me donnerez-vous une explication crite de ce que signifie le texte de
la lettre, et,  sa clart, qui, s'il ne s'agissait que de mon propre
salut, paratrait suffisante, ajouterez-vous quelques mots qui me
rassurent sur celui des patriotes?

--- Nous affirmons, au nom de milord Nelson,  Votre minence, qu'il ne
s'opposera en aucune faon  l'embarquement des rebelles.

--Auriez-vous, dit le cardinal, qui ne pouvait,  son avis, prendre trop
de prcautions, auriez-vous quelque rpugnance  me renouveler par crit
l'assurance que vous venez de me donner de vive voix?

Sans aucune difficult, Ball prit la plume et crivit sur un carr de
papier les lignes suivantes:

_Les capitaines Troubridge et Ball ont autorit, de la part de milord
Nelson, pour dclarer  Son minence que milord ne s'opposera point 
l'embarquement des rebelles et des gens qui composent la garnison du
Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf_.

Rien n'tait plus clair, ou du moins ne paraissait plus clair, que cette
note: aussi, comme le cardinal ne demandait rien de plus, pria-t-il ces
messieurs de signer au-dessous de la dernire ligne.

Mais Troubridge s'y refusa, disant qu'il n'avait point pouvoir.

Ruffo mit sous les yeux du capitaine Troubridge la lettre crite le 24
juin, c'est--dire la surveille, par sir William, et dont une phrase
semblait, au contraire, donner aux deux ambassadeurs les pouvoirs les
plus tendus.

Mais Troubridge rpondit:

--Nous avons, en effet, pouvoir de traiter pour les affaires militaires,
mais non pour les affaires diplomatiques. Maintenant, qu'importe notre
signature, puisque la note est crite de notre main?

Ruffo n'insista point davantage; il croyait avoir pris toutes ses
prcautions.

En consquence, confiant dans la lettre crite par l'ambassadeur,
laquelle disait que _milord tait rsolu  ne rien faire qui pt rompre
l'armistice;_--confiant dans la note des capitaines Troubridge et Ball,
qui _dclaraient  Son minence que milord ne s'opposerait point 
l'embarquement des rebelles_,--mais voulant, cependant, malgr cette
double assurance, se dgager de toute responsabilit, il chargea
Micheroux de conduire les deux capitaines aux chteaux, et de donner 
leurs commandants connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir et
de la note qu'il venait d'exiger, et, si ces deux assurances leur
suffisaient, de s'entendre immdiatement avec eux pour l'excution des
articles de la capitulation.

Deux heures aprs, Micheroux revint et dit au cardinal que, grce au
ciel, tout s'tait termin  l'amiable et d'un commun accord.




                                  LXXIX

                             LA FOI PUNIQUE

Le cardinal fut si heureux de cette solution,  laquelle il tait loin
de s'attendre, que, le 27 juin au matin, il chanta un _Te Deum_ 
l'glise del Carmine, et cela, avec une pompe digne de la grandeur des
vnements.

Avant de se rendre  l'glise, il avait crit une lettre  lord Nelson
et  sir William Hamilton, leur prsentant ses plus sincres
remercments pour avoir bien voulu rendre la tranquillit  la ville,
surtout  sa conscience, en ratifiant le trait.

Hamilton, toujours en franais, rpondit la lettre suivante:

A bord du _Foudroyant_, le 27 juin 1799.

minence,

C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reu le billet que vous
m'avez fait l'honneur de m'crire. Nous sommes tous galement travaills
pour le service du roi et de la bonne cause; seulement, il y a, selon
le caractre, diffrentes manires de prouver son dvouement. Grce 
Dieu, tout va bien, et je puis affirmer  Votre minence que milord
Nelson se flicite de la dcision qu'il a prise de ne point interrompre
les oprations de Votre minence, mais de l'assister, au contraire, de
tout son pouvoir, pour terminer l'entreprise que Votre minence a
jusqu' prsent si bien mene, au milieu des circonstances critiques
dans lesquelles Votre minence s'est trouve.

Milord et moi serons trop heureux si nous avons tant soit peu pu
contribuer au service de Leurs Majests Siciliennes et rendre  Votre
minence sa tranquillit, un instant trouble.

Milord me prie de remercier Votre minence de son billet, et de lui
dire qu'il prendra, en temps opportun, toutes mesures ncessaires.

J'ai l'honneur d'tre, etc.

W. HAMILTON.

Maintenant, on a vu, dans les quelques lettres de Ferdinand et de
Caroline au cardinal Ruffo, quelles protestations d'inaltrable estime
et d'ternelle reconnaissance terminaient ces lettres et prcdaient les
noms dos deux monarques, qui lui devaient leur royaume.

Nos lecteurs dsirent-ils savoir de quelle manire se traduisaient ces
protestations de reconnaissance?

Qu'ils veuillent bien alors prendre la peine de lire la lettre suivante,
crite, en date du mme jour, par sir William Hamilton au capitaine
gnral Acton:

A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 27 juin 1799.

Mon cher seigneur,

Votre Excellence aura vu, par ma dernire lettre, que le cardinal et
lord Nelson sont loin d'tre d'accord. Mais, _aprs mres rflexions_,
lord Nelson m'autorisa  crire  Son minence, hier matin, _qu'il ne
ferait plus rien_ pour rompre l'armistice que Son minence avait cru
convenable de conclure avec les rebelles renferms dans le Chteau-Neuf
et le chteau de l'Oeuf, et que _Sa Seigneurie tait prte  donner
toute l'assistance dont tait capable la flotte place sous son
commandement, et que Son minence croirait ncessaire pour le bon
service de Sa Majest Sicilienne._ Cela produit le meilleur effet
possible. Naples tait sens dessus dessous, dans la crainte que lord
Nelson ne rompt l'armistice, tandis qu'aujourd'hui tout est calme. Le
cardinal est convenu, avec les capitaines Troubridge et Ball, que les
rebelles du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf, seraient embarqus le
soir, taudis que cinq cents marins seraient descendus  terre pour
occuper les deux chteaux sur lesquels, Dieu merci! flotte enfin la
bannire de Sa Majest Sicilienne, tandis que les bannires de la
Rpublique (courte a t leur vie!) sont dans la cabine du _Foudroyant_,
o, je l'espre, la bannire franaise qui flotte encore sur Saint-Elme
ne tardera point  les rejoindre.

J'ai grand espoir que la venue de lord Nelson dans le golfe de Naples
sera trs-utile aux intrts et  la gloire de Leurs Majests
Siciliennes. Mais, en vrit, il tait temps que _j'intervinsse_ entre
le cardinal et lord Nelson; sinon tout allait se perdant, et cela ds le
premier jour. Hier, ce bon cardinal m'a crit pour me remercier, ainsi
que lady Hamilton, L'arbre de l'abomination qui s'levait devant le
palais royal a t abattu et le bonnet rouge arrach de la tte du
gant.

Maintenant, une bonne nouvelle! Caracciolo et une douzaine d'autres
rebelles comme lui seront bientt entre les mains de lord Nelson. Si je
ne me trompe, ils seront envoys directement  Procida, o ils seront
jugs, et, au fur et  mesure de leur jugement, renvoys ici pour y tre
supplicis. _Caracciolo sera probablement pendu  l'arbre de trinquette
de_ LA MINERVE, _o il demeurera expos du point du jour au coucher du
soleil_. Un tel exemple est ncessaire pour le service futur de Sa
Majest Sicilienne, dans le royaume de laquelle le jacobinisme  fait de
si grands progrs.

W. HAMILTON.

_Huit heures du soir._--Les rebelles sont dans leurs btiments et ne
peuvent bouger sans un passeport de lord Nelson.

En effet, comme le disait Son Excellence l'ambassadeur de la
Grande-Bretagne dans la lettre que nous venons de lire, les
rpublicains, sur la foi du trait, et rassurs par la promesse de
Nelson _de ne point s'opposer  l'embarquement des patriotes_, n'avaient
fait aucune difficult pour livrer les chteaux aux cinq cents marins
anglais qui s'taient prsents pour les occuper, et pour descendre dans
les felouques, les tartanes et les balancelles qui devaient les
conduire  Toulon.

Les Anglais prirent donc possession d'abord du Chteau-Neuf, de la darse
et du palais royal.

Puis la remise du chteau de l'Oeuf fut faite avec les mmes formalits.

Un procs-verbal fut rdig de cette remise des chteaux et sign par
les commandants des chteaux pour les patriotes, et par le brigadier
Minichini pour le roi Ferdinand.

Deux personnes seulement usrent du choix qui leur tait donn par la
capitulation de chercher un asile  terre ou de s'embarquer, en allant
demander un asile au chteau Saint-Elme.

Ces deux personnes furent Salvato et Luisa San-Felice.

Nous reviendrons plus tard, pour ne plus les quitter, aux hros de notre
livre; mais ce chapitre, nous l'avons indiqu par son titre, est tout
entier consacr  un grand claircissement historique.

Comme nous allons faire,  la mmoire d'un des plus grands capitaines
que l'Angleterre ait eus, une de ces taches indlbiles que les sicles
n'effacent point, nous voulons, en faisant passer, les unes aprs les
autres, sous les yeux de nos lecteurs, les pices qui prouvent cette
grande infamie, montrer jusqu'au bout que nous ne sommes ni dvoy par
l'ignorance, ni aveugl par la haine.

Nous sommes purement et simplement le flambeau qui claire un point de
l'histoire rest obscur jusqu' nous.

Il arrivait au cardinal ce qui arrive  tout grand coeur qui entreprend
une chose juge impossible par les timides et les mdiocres.

Il avait laiss autour du roi une cabale d'hommes qui, n'ayant souffert
aucune fatigue, n'ayant couru aucun danger, devaient naturellement
attaquer celui qui avait accompli une oeuvre taxe par eux d'impossible.

Le cardinal, chose presque incroyable, si l'on ne savait point jusqu'o
peut aller cette vipre des cours qu'on appelle la calomnie, le cardinal
tait accus, en conqurant le royaume de Naples, de ne point travailler
pour le roi, mais pour lui-mme.

On disait que, par le moyen de l'arme qu'il avait runie et qui lui
tait toute dvoue, il voulait faire proclamer roi de Naples son frre
don Francesco Ruffo!

Nelson, avant son dpart de Palerme, avait reu des instructions  ce
sujet, et,  la premire preuve qui confirmerait les doutes conus par
Ferdinand et par la reine, Nelson devait attirer le cardinal  bord du
_Foudroyant_ et l'y retenir prisonnier.

On va voir qu'il s'en fallut de bien peu que cet acte de reconnaissance
ne s'accomplt, et nous avouons regretter fort pour notre compte qu'il
n'ait pas eu lieu, afin qu'il restt comme un exemple  ceux qui se
dvouent pour les rois.

Nous copions les lettres suivantes sur les originaux.

A bord du _Foudroyant_, baie de Naples, 29 juin 1799.

Mon cher seigneur,

Quoique notre ami commun, sir William, vous crive avec dtail sur tous
les vnements qui nous arrivent, je ne puis m'empcher de prendre la
plume pour vous dire clairement que je n'approuve aucune des choses qui
se sont faites et qui sont en train de se faire; bref, je dois vous dire
que, quand mme le cardinal serait un ange, la voix du peuple tout
entier s'lve contre sa conduite. Nous sommes entours ici _de petites
et mesquines cabales et de sottes plaintes_, que, dans mon opinion, la
prsence du roi, de la reine et du ministre napolitain peut seule
teindre[6] et apaiser, de manire  fonder un gouvernement rgulier et
qui soit le contraire du systme qui est mis en pratique en ce moment.
Il est vrai que, si j'eusse suivi mon inclination, l'tat de la
capitale serait encore pire qu'il n'est, attendu que le cardinal, de son
ct, _et fait pis que de ne rien faire._

[Note 6: Nelson appelle _petites et mesquines cabales_ l'insistance du
cardinal pour faire respecter le trait, et _sottes plaintes_ les
rclamations des patriotes! Cela prouve le cas que faisait Nelson de la
parole des rois et de la vie des hommes.]

C'est pourquoi j'espre et implore la prsence de Leurs Majests,
rpondant sur ma tte de leur sret. Je serai peut-tre forc de
m'loigner de ce port, avec _le Foudroyant_; mais, si je suis forc
d'abandonner ce port, je crains que les consquences de mon dpart ne
soient fatales.

Le _Sea-Horse_ est galement un sr abri pour Leurs Majests; elles y
seront autant en sret qu'on peut l'tre dans un vaisseau.

Je suis, pour toujours, votre

NELSON.

_A sir John Acton._

Comme la premire, cette seconde lettre est du mme jour et adresse 
Acton. L'ingratitude des deux illustres obligs y est encore plus
visible, et,  notre avis, ne laisse, cette fois, rien  dsirer.

29 juin au matin.

Mon cher monsieur,

Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi,
la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une
proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son
minence a refus tout net, en disant qu'il tait inutile de lui rien
envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge
sera ce soir  terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et
je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal
jusqu' l'arrive de Leurs Majests. Le dernier arrt du cardinal
dfend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir
clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons dlibr pour
savoir si le cardinal ne serait point arrt lui-mme. Son frre est
gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre
Excellence. Je m'arrangerai de manire  faire le mieux possible, et je
rpondrai sur ma tte du salut de Leurs Majests. Puisse Dieu mettre une
prompte et heureuse fin  tous ces vnements, et veuille Votre
Excellence me croire, etc.

HORACE NELSON.

_A Son Excellence sir John Acton._

Sur ces entrefaites, le cardinal, ayant envoy son frre  bord du
_Foudroyant_, ne fut pas peu tonn de recevoir un billet de lui qui lui
annonait que l'amiral l'envoyait  Palerme pour porter  la reine la
nouvelle que Naples tait rendu _selon ses intentions_.

La lettre qui portait cette nouvelle se terminait par cette phrase:

J'envoie tout  la fois  Votre Majest, un messager et un otage.

Comme on le voit, la rcompense du dvouement ne s'tait pas fait
attendre.

Maintenant, que venait faire le frre du cardinal  bord du
_Foudroyant?_

Il venait y rapporter, avec refus de l'imprimer et de l'afficher, cette
note de Nelson,  laquelle, dans la situation des choses et aprs les
promesses faites, le cardinal n'avait rien compris.

Voici cette _note_ ou plutt cette _notification:_

NOTIFICATION

A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799, au matin.

Horace Nelson, amiral de la flotte britannique, dans la rade de Naples,
donne avis  tous ceux qui ont servi, comme officiers dans l'arme, ou
comme officiers dans les charges civiles, l'infme soi-disant
rpublique napolitaine, que, s'ils se trouvent dans la ville de Naples,
ils doivent, dans le terme de vingt-quatre heures, pour tout dlai, se
prsenter aux commandants du Chteau-Neuf et du chteau de l'Oeuf, se
fiant en tous points  la clmence de Sa Majest Sicilienne; et, s'ils
sont hors de la ville  la distance de cinq milles, ils doivent
galement se prsenter auxdits commandants, seulement,  ceux-ci, il est
accord le terme de quarante-huit heures;--autrement, ils seront
considrs comme rebelles et ennemis de Sa susdite Majest Sicilienne.

HORACE NELSON.

Mais, si tonn que ft le cardinal du billet de son frre, qui lui
annonait que milord Nelson l'envoyait  Palerme sans lui demander si
c'tait son bon plaisir d'y aller, il le fut bien davantage eu recevant
cette lettre des patriotes:

_A l'minentissime cardinal Ruffo, vicaire gnral du royaume de
Naples._

Toute cette partie de la garnison qui, aux termes des traits, a t
embarque pour faire voile vers Toulon, se trouve  cette heure dans la
plus grande consternation. Dans sa bonne foi, elle attendait l'excution
du trait, quoique peut-tre, dans sa prcipitation  sortir du chteau,
toutes les clauses de cette capitulation n'aient pas t strictement
observes. Maintenant, voici deux jours que le temps est propice pour
mettre  la voile, et les approvisionnements ne sont pas encore faits
pour le voyage. En outre, hier, nous avons vu, avec une profonde
douleur, enlever, des tartanes, vers sept heures du soir, les gnraux
Manthonnet, Massa et Bassetti,--les prsidents de la commission
excutive, Ercole et d'Agnese,--celui de la commission lgislative,
Dominique Cirillo,--et plusieurs autres de nos compagnons, parmi
lesquels Emanuele Borgo et Piati. Tous ont t conduits sur le btiment
de l'amiral Nelson, o ils ont t retenus toute la nuit, et,
finalement, o ils se trouvent encore maintenant, c'est--dire  sept
heures du matin.

La garnison attend de votre loyaut l'explication de ce fait et
l'accomplissement loyal du trait.

ALBANESE.

De la rade de Naples, 29 juin 1799, six heures du matin.

Un quart d'heure aprs, le capitaine Baillie et le chevalier Micheroux
taient prs du cardinal, et celui-ci expdiait Micheroux  Nelson, en
l'invitant  lui expliquer sa conduite,  laquelle il avouait ne rien
comprendre, et en le suppliant, si son intention tait celle qu'il
craignait de deviner, de ne point faire une pareille tache non-seulement
 son nom, mais encore au drapeau anglais.

Nelson ne fit que rire de la rclamation du chevalier Micheroux en
disant:

--De quoi le cardinal se plaint-il? _J'ai promis de ne pas m'opposer 
l'embarquement de la garnison: j'ai tenu parole, puisque la garnison est
embarque. Maintenant qu'elle l'est, je suis dgag de ma parole et je
puis faire ce que je veux._

Et, comme le chevalier Micheroux lui faisait observer que l'quivoque
qu'il invoquait tait indigne de lui, le sang lui monta au visage
d'impatience, et il ajouta:

--D'ailleurs, j'agis selon ma conscience, et j'ai carte blanche du roi.

--Avez-vous les mmes pouvoirs de Dieu? lui demanda Micheroux. J'en
doute.

--Ceci n'est point votre affaire, rpliqua Nelson; c'est moi qui agis,
et je suis prt  rendre compte de mes actions au roi et  Dieu. Allez.

Et il renvoya le messager au cardinal, sans prendre la peine de lui
faire une autre rponse et de voiler sa mauvaise foi sous une excuse
quelconque.

En vrit, la plume tombe des mains de tout honnte homme forc, par la
vrit,  crire de pareilles choses.

En recevant cette rponse du chevalier Micheroux, le cardinal Ruffo jeta
un regard plein d'loquence au ciel, prit une plume, crivit quelques
lignes, les signa et les expdia  Palerme par un courrier
extraordinaire.

C'tait sa dmission qu'il envoyait  Ferdinand et  Caroline.




                                 LXXX

                       DEUX HONNTES COMPAGNONS

Reprenons cette plume chappe  nos doigts: nous ne sommes pas au bout
de notre rcit, et le pire nous reste  raconter.

On se rappelle qu'au moment o Nelson reconduisait le cardinal, aprs la
visite au _Foudroyant_, et changeait avec lui un froid salut, rsultat
de la dissidence qui s'tait leve entre leurs opinions  l'endroit du
trait, Emma Lyonna, posant la main sur l'paule de Nelson, tait venue
lui dire que Scipion Lamarra, le mme qui avait apport au cardinal la
bannire brode par la reine et par ses filles, tait  bord et
l'attendait chez sir William Hamilton.

Comme l'avait prvu Nelson, Scipion Lamarra venait s'entretenir avec lui
sur les moyens de s'emparer de Caracciolo, qui avait quitt sa flottille
le jour mme de l'apparition dans la rade de la flotte de la
Grande-Bretagne.

On n'a pas oubli que la reine avait recommand de vive voix  Emma
Lyonna, et par crit au cardinal, de ne faire aucune grce  l'amiral
Caracciolo, dvou par elle  la mort.

Elle avait crit dans les mmes termes  Scipion Lamarra, un de ses
agents les plus dvous et les plus actifs, afin qu'il s'entendit avec
Nelson sur les moyens  employer pour s'emparer de l'amiral Caracciolo,
si l'amiral Caracciolo tait en fuite au moment o Nelson entrerait dans
le port.

Or, Caracciolo tait en fuite, comme on l'a vu par la rponse du
contre-matre de la chaloupe canonnire que l'amiral avait monte dans
le combat du 13, lorsque Salvato, prvenu par Ruffo des dangers que
courait l'amiral, s'tait mis en qute de lui et tait venu demander de
ses nouvelles dans le port militaire.

Par un motif tout oppos, l'espion Lamarra avait fait les mmes
dmarches que Salvato et tait arriv au mme but, c'est--dire  savoir
que l'amiral avait quitt Naples et cherch un refuge prs d'un de ses
serviteurs.

Il venait annoncer cette nouvelle  Nelson et lui demander s'il voulait
qu'il se mt en qute du fugitif.

Nelson, non-seulement l'y engagea, mais encore lui annona qu'une prime
de quatre mille ducats tait promise  celui qui livrerait l'amiral.

A partir de ce moment, Scipion jura que ce serait lui qui toucherait la
prime, ou tout au moins la majeure partie de la prime.

S'tant prsent en ami, il avait appris des matelots tout ce que
ceux-ci savaient eux-mmes sur Caracciolo, c'est--dire que l'amiral
avait cherch un refuge chez un de ses serviteurs de la fidlit duquel
il croyait tre certain.

Selon toute probabilit, ce serviteur n'habitait point la ville:
l'amiral tait un homme trop habile pour rester si prs de la griffe du
lion.

Scipion ne prit donc mme point la peine de s'enqurir aux deux maisons
que l'amiral possdait  Naples, l'une  Santa-Lucia, presque attenante
 l'glise,--et c'tait celle-l qu'il habitait,--l'autre, rue de
Tolde.

Non, il tait probable que l'amiral s'tait retir dans quelqu'une de
ses fermes, afin d'avoir devant lui la campagne ouverte, s'il avait
besoin de fuir le danger.

Une de ces fermes tait  Calvezzano, c'est--dire au pied des
montagnes.

En homme intelligent, Scipion jugea que c'tait dans celle-l que
Caracciolo devait s'tre rfugi. L, comme nous l'avons dit, il avait,
en effet, non-seulement la compagne, mais encore la montagne, ce refuge
naturel du proscrit.

Scipion se fit donner un sauf-conduit de Nelson, revtit un habit de
paysan et partit avec l'intention de se prsenter  la ferme de
Calvezzano comme un patriote qui, fuyant la proscription, extnu qu'il
tait par la faim, cras qu'il tait par la fatigue, aimait mieux
risquer la mort que d'essayer d'aller plus loin.

Il entra donc hardiment  la ferme, et, feignant la confiance du
dsespoir, il demanda au fermier un morceau de pain et un peu de paille
dans une grange.

Le prtendu fugitif joua si bien son rle, que le fermier ne prit aucun
soupon; mais, au contraire, sous prtexte de s'assurer que personne ne
l'avait vu entrer, le fit cacher dans une espce de fournil, disant que,
pour leur sret commune, il allait faire le tour de la ferme.

En effet, dix minutes aprs, il rentra avec un visage plus rassur, le
tira de sa cachette, le fit asseoir  la table de la cuisine, et lui
donna un morceau de pain, un quartier de fromage et un fiasco de vin.

Scipion Lamarra se jeta sur le pain comme un homme affam, mangeant et
buvant avec tant d'avidit, que le fermier, en hte compatissant, se
crut oblig de l'inviter  se modrer, eu lui disant que le pain ni le
vin ne lui manqueraient; qu'il pouvait donc boire et manger  loisir.

Comme Lamarra commenait  suivre ce conseil, un autre paysan entra, qui
portait le mme costume que le fermier, mais paraissait un peu plus g
que lui.

Scipion fit un mouvement pour se lever et sortir.

--Ne craignez rien, dit le fermier: c'est mon frre.

En effet, le nouveau venu, aprs un salut d'homme qui est chez lui, prit
un tabouret et alla s'asseoir dans un coin de la chemine.

Le faux patriote remarqua que le frre du fermier choisissait le ct o
il y avait le plus d'ombre.

Scipion Lamarra, qui avait vu l'amiral Caracciolo  Palerme, n'eut
besoin que de jeter un regard sur le prtendu frre du fermier pour le
reconnatre.

C'tait Franois Caracciolo.

Ds lors, Scipion comprit toute la manoeuvre. Le fermier n'avait point
os le recevoir sans la permission de son matre; sous prtexte de voir
si l'tranger n'tait point suivi, il tait sorti pour aller demander
cette permission  Caracciolo, et Caracciolo, curieux d'apprendre des
nouvelles de Naples, tait entr dans la salle et tait all s'asseoir
dans la chemine, redoutant d'autant moins son hte, que, d'aprs ce qui
lui avait t rapport, c'tait un proscrit.

Aussi, au bout d'un instant:

--Vous venez de Naples? demanda-t-il  Scipion avec une indiffrence
affecte.

--Hlas! oui, rpondit celui-ci.

--Que s'y passe-t-il donc?

Scipion ne voulait pas trop effrayer Caracciolo, de peur que, lui parti,
il ne chercht un autre asile.

--On embarque les patriotes pour Toulon, dit-il.

--Et pourquoi donc ne vous tes-vous pas embarqu pour Toulon avec eux?

--Parce que je ne connais personne en France et qu'au contraire j'ai un
frre  Corfou. Je vais donc tcher de gagner Manfredonia et de m'y
embarquer.

La conversation se borna l. Le fugitif paraissait tellement fatigu,
que c'tait piti de le faire veiller plus longtemps: Caracciolo dit au
fermier de le conduire  sa chambre, Scipion prit cong de lui avec de
grandes protestations de reconnaissance, et, arriv  sa chambre, pria
son hte de le rveiller avant le jour, afin qu'il pt continuer son
chemin vers Manfredonia.

--Ce me sera d'autant plus facile, rpondit celui-ci, qu'il faut que je
me lve moi-mme avant le jour pour aller  Naples.

Scipion ne fit aucune demande, ne risqua aucune observation; il savait
tout ce qu'il voulait savoir, et le hasard, qui se fait parfois
complice des grands crimes, le servait au del de ses souhaits.

Le lendemain,  deux heures, le fermier entra dans sa chambre. En un
instant, il fut debout, habill, prt  partir. Le fermier lui donna un
petit paquet prpar d'avance: c'tait un pain, un morceau de jambon,
une bouteille de vin.

--Mon frre m'a charg de vous demander si vous avez besoin d'argent,
ajouta le fermier.

Scipion eut honte. Il tira sa bourse, qui contenait quelques pices
d'or, et la montra  son hte; puis il se fit indiquer un chemin de
traverse, prit cong de lui, le chargea de prsenter tous ses
remercments  son frre et partit.

Mais  peine eut-il fait cent pas, qu'il changea de direction, contourna
la ferme, et  un endroit o le chemin se resserrait entre deux
collines, vint attendre le fermier, qui ne pouvait manquer de passer l
en allant  Naples.

En effet, une demi-heure aprs, il distingua, au milieu des tnbres qui
commenaient  s'claircir, la silhouette d'un homme qui suivait le
chemin de Calvezzano  Naples, et qu'il reconnut presque aussitt pour
son fermier.

Il marcha droit  lui: l'autre le reconnut  son tour et s'arrta
tonn.

Il tait vident qu'il ne s'attendait pas  une pareille rencontre.

--C'est vous? lui demanda-t-il.

--Comme vous voyez, rpondit Scipion.

--Que faites-vous ici, au lieu d'tre sur la route de Manfredonia?

--Je vous attends.

--Dans quel but?

--Dans celui de vous dire que, par ordonnance de lord Nelson, il y et
peine de mort pour quiconque cache un rebelle.

--En quoi cela peut-il m'intresser? demanda le fermier.

--En ce que vous cachez l'amiral Caracciolo.

Le fermier essaya de nier.

--Inutile, dit Scipion, je l'ai reconnu: c'est l'homme que vous voulez
faire passer pour votre frre.

--Ce n'est pas tout ce que vous avez  me dire? demanda le fermier avec
un sourire  l'expression duquel il n'y avait pas  se tromper.

C'tait le sourire d'un tratre.

--C'est bien, dit Scipion, je vois que nous nous entendrons.

--Combien vous a-t-on promis, demanda le fermier, si vous livriez
l'amiral Caracciolo?

--Quatre mille ducats, dit Scipion.

--Y en a-t-il deux mille pour moi?

--Vous avez la bouche large, l'ami!

--Et cependant je ne l'ouvre qu' moiti.

--Vous vous contenterez de deux mille ducats?

--Oui, si l'on ne se proccupe pas trop de ce que l'amiral peut avoir
d'argent chez moi.

--Et si l'on n'en passe point par o vous voulez?

Le fermier fit un bond en arrire, et, du mme coup, tira un pistolet de
chacune de ses poches.

--Si l'on ne passe point par o je veux, dit-il, je prviens l'amiral,
et, avant que vous soyez  Naples, nous serons assez loin pour que vous
ne nous rejoigniez jamais.

--Venez ici, mon camarade: je ne peux et surtout je ne veux rien faire
sans vous.

--Ainsi, c'est convenu?

--Pour ma part, oui; mais, si vous voulez vous fier  moi, je vous
mnerai en face de quelqu'un avec qui vous pourrez discuter vos intrts
et qui, je vous en rponds, sera coulant sur vos exigences?

--Comment nommez-vous celui-l?

--Milord Nelson.

--Oh! oh! j'ai entendu dire  l'amiral Caracciolo que milord Nelson
tait son plus grand ennemi.

--Il ne se trompait pas. Voil pourquoi je puis vous rpondre que milord
ne marchandera point avec vous.

--Alors, vous venez de la part de l'amiral Nelson?

--Je viens de plus loin.

--Allons, allons, dit le fermier, comme vous l'avez dit, nous nous
entendrons  merveille. Venez.

Et les deux honntes compagnons continurent leur chemin vers Naples.




                                 LXXXI

                         DE PAR HORACE NELSON

C'tait  la suite de l'entrevue que le fermier et Scipion Lamarra
avaient eue avec milord Nelson que sir William Hamilton avait crit 
sir John Acton:

Caracciolo et _douze de ces infmes rebelles_ seront bientt entre les
mains de milord Nelson.

Les _douze infmes rebelles_, nous l'avons vu par la lettre d'Albanese
au cardinal, avaient t expdis  bord du _Foudroyant_.

C'taient Manthonnet, Massa, Bassetti, Dominique Cirillo, Ercole,
d'Agnese, Borgo, Piati, Mario Pagano, Conforti, Bassi et Velasco.

Quant  Caracciolo, il devait tre livr le 29 au matin.

En effet, pendant la nuit, six matelots, dguiss en paysans et arms
jusqu'aux dents, avaient abord au Granatello, taient descendus 
terre, et, guids par Scipion Lamarra, avaient pris le chemin de
Calvezzano, o ils taient arrivs vers trois heures du matin.

Le fermier veillait, tandis que Caracciolo,  qui il avait rapport de
Naples les nouvelles les plus tranquillisantes, s'tait couch et
dormait aveugl par cette confiance que les honntes gens ont, par
malheur, presque toujours, dans les coquins.

Caracciolo avait son sabre sous son chevet, deux pistolets sur sa table
de nuit; mais, prvenus par le fermier de ces prcautions, les marins,
en s'lanant dans la chambre, avaient commenc par mettre la main sur
les armes.

Alors, en voyant qu'il tait pris et que toute rsistance tait inutile,
Caracciolo avait relev la tte et tendu de lui-mme les mains aux
cordes dont on s'apprtait  le lier.

Il avait bien voulu fuir la mort, tant que la mort n'tait pas l; mais,
la sentant sous ses pas, il se retournait et lui faisait face.

Une espce de charrette d'osier attele de deux chevaux attendait  la
porte. On y porta Caracciolo. Les soldats s'assirent autour de lui;
Scipion prit les rnes.

Le tratre se tint  l'cart et ne parut pas.

Il avait discut le prix de sa trahison, en avait reu une partie et
devait recevoir le reste aprs livraison faite de son matre.

On arriva  sept heures du matin au Granatello; on transborda le
prisonnier de la charrette dans la barque; les six paysans redevinrent
des matelots, ressaisirent leurs avirons et ramrent vers _le
Foudroyant_.

Depuis dix heures du matin, Nelson tait sur le pont du _Foudroyant_, sa
lunette  la main, et l'oeil tourn vers le Granatello, c'est--dire
entre Torre-del-Greco et Castellamare.

Il vit une barque se dtacher du rivage; mais,  sept ou huit milles de
distance, il n'y avait pas moyen de la reconnatre. Cependant, comme
elle tait la seule qui sillonnt la surface unie et calme de la mer,
son oeil ne s'en dtourna point.

Un instant aprs, la belle crature qu'il avait  bord, souriante comme
si elle entrait dans un jour de fte, montra sa tte au-dessus de
l'escalier du tillac et vint s'appuyer  son bras.

Malgr ses douces habitudes de paresse, qui souvent lui faisaient
commencer sa journe lorsque plus de la moiti de la journe tait
passe, elle s'tait leve, ce jour-l, dans l'attente des grands
vnements qu'il devait voir s'accomplir.

--Eh bien? demanda-t-elle  Nelson.

Nelson lui montra silencieusement du doigt la barque qui s'approchait,
n'osant encore lui affirmer que ce ft la barque attendue, mais jugeant,
d'aprs la ligne rigide qu'elle suivait depuis qu'elle avait quitt le
rivage en s'avanant vers _le Foudroyant_, que ce devait tre elle.

--O est sir William? demanda Nelson.

--C'est  moi que vous faites cette question? demanda en riant Emma.

Nelson rit  son tour; puis, se retournant:

--Parkenson, dit-il au jeune officier qui se trouvait le plus rapproch
de lui, et auquel d'ailleurs, soit sympathie, soit certitude d'tre plus
intelligemment obi, il adressait plus volontiers ses
ordres,--Parkenson, tchez donc de dcouvrir sir William, et dites-lui
que j'ai tout lieu de croire que la barque que nous attendons est en
vue.

Le jeune homme salua et se mit en qute de l'ambassadeur.

Pendant les quelques minutes que le jeune lieutenant mit  trouver sir
William et  l'amener, la barque continuait  s'approcher, et les doutes
de Nelson commenaient  disparatre. Les rameurs, nous l'avons dit,
dguiss en paysans, ramaient d'une faon trop rgulire pour tre des
paysans, et, d'ailleurs, debout  la proue, se tenait et faisait des
signes de triomphe un homme que Nelson finit par reconnatre pour
Scipion Lamarra.

Parkenson avait trouv sir William Hamilton occup  crire au capitaine
gnral Acton, et il avait interrompu sa lettre,  peine commence, pour
venir en toute hte joindre Nelson et Emma Lyonna sur le pont.

La lettre interrompue tait sur son bureau, et nous allons donner une
nouvelle preuve de la conscience que nous avons mise dans nos
recherches, en mettant sous les yeux de nos lecteurs ce commencement de
lettre, dont, plus tard, nous leur donnerons la suite.

Voici ce commencement:

A Bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.

Monsieur,

J'ai reu de Votre Excellence trois lettres, deux en date du 25, et
l'autre en date du 26, et je suis enchant de voir que tout ce que lord
Nelson et moi avons fait, a obtenu l'approbation de Leurs Majests
Siciliennes. Le cardinal s'obstine  se sparer de nous et ne veut pas
se mler de la reddition de Saint-Elme. Il a envoy, pour le remplacer
et pour se mettre d'accord sur les moyens d'attaque avec lord Nelson le
duc de la Salandra. Le capitaine Troubridge commandera les milices
anglaises et les soldats russes; vous arriverez avec quelques bonnes
pices d'artillerie, et alors ce sera le duc de Salandra qui commandera
en chef. Troubridge n'a fait aucune opposition  cet arrangement.

En somme, je me flatte que cette importante affaire sera promptement
termine et que la bannire du roi flottera dans quelques jours sur
Saint-Elme, comme elle flotte dj sur les autres chteaux...

C'tait l qu'en tait sir William, lorsque le jeune officier tait venu
le dranger.

Il tait mont sur le pont, comme nous l'avons dit, et tait venu se
joindre au groupe que formaient dj Nelson et Emma Lyonna.

Quelques instants aprs, il n'y avait plus aucun doute: Nelson avait
reconnu Scipion Lamarra, et les signes de celui-ci lui avaient donn 
connatre que Caracciolo tait prisonnier et qu'on le lui amenait.

Que se passa-t-il dans le coeur de l'amiral anglais lorsqu'il apprit
cette nouvelle tant dsire? Ni l'historien ni le romancier n'ont la vue
assez perante pour voir au del de cette couche d'impassibilit qui
s'tendit sur son visage.

Bientt, l'oeil des trois personnes intresses  cette capture put
bientt, en plongeant au fond de la barque, y voir l'amiral couch et
garrott. Son corps, plac en travers de la barque, avait pu servir
d'appui aux deux rameurs du milieu.

Sans doute ne jugea-t-on pas  propos de prendre la peine de contourner
le btiment pour aborder par l'escalier d'honneur, ou peut-tre encore
eut-on honte de pousser jusque-l la drision. Mais tant il y a que la
gaffe des deux premiers matelots s'attacha  l'escalier de bbord, et
que Scipion Lamarra s'lana sur cet escalier pour annoncer le premier
de vive voix  Nelson la russite de l'entreprise.

Pendant ce temps, les marins dliaient les jambes de l'amiral pour qu'il
pt monter  bord; mais ils lui laissaient les mains lies derrire le
dos avec une telle rigidit, que, lorsque ces liens tombrent, ils
avaient laiss autour des poignets la trace sanglante de leurs nombreux
anneaux.

Caracciolo passa devant ce groupe ennemi dont la joie insultait  son
malheur, et fut conduit dans une chambre de l'entre-pont, dont on laissa
la porte ouverte en plaant deux sentinelles  cette porte.

A peine Caracciolo avait-il fait cette courte apparition, que sir
William, dsireux d'annoncer le premier au roi et  la reine cette bonne
nouvelle, se prcipita dans sa chambre, reprit la plume et continua:

Nous venons d'avoir le spectacle de Caracciolo, _ple, avec une longue
barbe,  moiti mort, les yeux baisss, les mains garrottes_. Il a t
amen  bord du vaisseau _le Foudroyant_, o se trouvent dj
non-seulement ceux que je vous ai nomms, mais encore le fils de
Cassano[7], don Julio, le prtre Pacifico et d'autres infmes tratres.
Je suppose qu'il sera fait promptement justice des plus coupables. En
vrit, c'est une chose qui fait horreur; mais, moi qui connais leur
ingratitude et leurs crimes, je suis moins impressionn du chtiment que
les nombreuses personnes qui ont assist  ce spectacle. Je crois,
d'ailleurs, que c'est pour nous une excellente chose que d'avoir  bord
du _Foudroyant_ les principaux coupables, au moment o l'on va attaquer
Saint-Elme, attendu que nous pourrons trancher une tte  chaque boulet
que les Franais tireront sur la ville de Naples.

Adieu, mon trs-cher monsieur, etc.

W. HAMILTON.

[Note 7: Un mot sur ce jeune homme, qui ne joue aucun rle dans notre
histoire, mais qui va nous fournir, en passant, la mesure de
l'abaissement de certaines mes  cette poque. Il eut la tte tranche,
quoique g de seize ans  peine. Huit jours aprs l'excution, son pre
donnait un grand dner  ses juges!]

_P.-S._--Venez, s'il est possible, pour accommoder toutes choses.
J'espre que nous aurons termin, avant leur arrive, quelques affaires
qui pourraient affliger Leurs Majests. Le procs de Caracciolo va tre
fait par les officiers de Leurs Majests Siciliennes. S'il est condamn,
comme c'est probable, la sentence sera immdiatement excute. Il semble
dj  moiti mort d'abattement. Il demandait  tre jug par des
officiers anglais.

Le btiment qui vous portera cette lettre partant  l'instant pour
Palerme, je ne puis rien vous dire de plus.

Et, cette fois, sir William Hamilton pouvait, sans crainte de se
tromper, annoncer que le procs ne durerait pas longtemps.

Voici les ordres de Nelson; on ne l'accusera point d'avoir fait attendre
l'accus:

_Au capitaine comte de Thurn, commandant la frgate de Sa Majest_ LA
MINERVE.

De par Horace Nelson;

Puisque Franois Caracciolo, commodore de Sa Majest Sicilienne, a t
fait prisonnier, et est accus de rbellion contre son lgitime
souverain, pour avoir fait feu sur la bannire royale hisse sur la
frgate _la Minerve_, qui se trouvait sous vos ordres.

Vous tes requis et, en vertu de la prsente, il vous est ordonn de
runir cinq des plus anciens officiers qui se trouvent sous votre
commandement, en retenant la prsidence pour vous, et d'informer pour
savoir si le dlit dont est accus ledit Caracciolo peut tre prouv;
et, si la preuve du dlit ressort de l'instruction, _vous devez recourir
 moi pour savoir quelle peine il subira_.

A bord du _Foudroyant_, golfe de Naples, 29 juin 1799.

HORACE NELSON.

Ainsi, vous le voyez par le peu de mots que nous avons souligns, ce
n'tait point le conseil de guerre qui faisait le procs, ce n'taient
pas les juges qui avaient reconnu la culpabilit, qui devaient appliquer
la peine selon leur conscience; non, c'tait Nelson, qui n'assistait ni
 l'instruction ni  l'interrogatoire; qui, pendent ce temps peut-tre,
parlait d'amour avec la belle Emma Lyonna; c'tait Nelson qui, sans mme
avoir pris connaissance du procs, se chargeait de prononcer la sentence
et de dterminer la peine!

Aussi, l'accusation est-elle si grave, qu'une fois encore, comme la
chose nous est arrive si souvent dans le cours de ce rcit, le
romancier, qui craint qu'on ne l'accuse de trop d'imagination, passe la
plume  l'historien et lui dit: A ton tour, frre: la fantaisie n'a pas
le droit d'inventer, l'histoire seule a le droit de dire ce que tu vas
dire.

Nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce que l'on a lu depuis le
commencement de ce chapitre, nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot
de ce qu'on va lire jusqu' la fin de ce chapitre qui ne soit l'exacte
vrit: ce n'est pas notre faute si, pour tre nue, elle n'en est pas
moins terrible.

Nelson, sans s'inquiter du jugement de la postrit et mme des
contemporains, avait dcid que le procs de Caracciolo aurait lieu sur
son propre btiment, attendu, comme le disent MM. Clarke et Marc Arthur
dans leur _Vie de Nelson_, que l'amiral craignait que, si le procs se
faisait  bord d'un navire napolitain, le navire ne se rvoltt, _tant_,
ajoutent ces messieurs, _tant Caracciolo tait aim dans la marine!_

Aussi le procs commena-t-il immdiatement aprs la publication de
l'arrt rendu par Nelson, celui-ci ne s'inquitant point, dans son
servilisme pour la reine Caroline, pour le roi Ferdinand, et peut-tre
mme dans son orgueil personnel, si profondment offens par Caracciolo;
celui-ci ne s'inquitant point, disons-nous, s'il foulait aux pieds
toutes les lois internationales, puisqu'il n'avait pas le droit de juger
son gal en rang, son suprieur comme position sociale, lequel, s'il
tait coupable, n'tait coupable qu'envers le roi des Deux-Siciles, et
non envers le roi d'Angleterre.

Et maintenant, pour que l'on ne nous accuse pas de sympathie  l'gard
de Caracciolo et d'injustice envers Nelson, nous allons purement et
simplement tirer du livre des pangyristes de l'amiral anglais le
procs-verbal du jugement. Ce procs-verbal, dans sa simplicit, nous
parat bien autrement mouvant que le roman invent par Cuoco ou
fabriqu par Coletta.

Les officiers napolitains composant le conseil de guerre, sous la
prsidence du comte de Thurn, se runirent immdiatement dans le carr
des officiers.

Deux marins anglais, sur l'ordre du comte de Thurn, se rendirent  la
chambre o tait enferm Caracciolo, lui enlevrent les cordes qui le
garrottaient et le conduisirent devant le conseil de guerre.

La chambre o il tait runi resta ouverte, selon l'usage, et tous
purent y entrer.

Caracciolo, en reconnaissant dans ses juges,  part le comte de Thurn,
tous les officiers qui avaient servi sous lui, sourit et secoua la tte.

Il tait vident que pas un de ces hommes n'oserait l'absoudre.

Il y avait du vrai dans ce qu'avait dit sir William. Quoique g de
quarante-neuf ans  peine, grce  sa barbe inculte,  ses cheveux en
dsordre, Caracciolo en paraissait soixante et dix.

Cependant, arriv en face de ses juges, il se redressa de toute la
hauteur de sa taille et retrouva l'assurance, la fermet, le regard d'un
homme habitu  commander, et son visage, boulevers par la rage, prit
l'expression d'un calme hautain.

L'interrogatoire commena. Caracciolo ne ddaigna point d'y rpondre, et
le rsum de ses rponses fut celui-ci:

Ce n'est point la Rpublique que j'ai servie, c'est Naples; ce n'est
point la royaut que j'ai combattue, c'est le meurtre, le pillage,
l'incendie. Depuis longtemps, je faisais le service de simple soldat,
lorsque j'ai t en quelque sorte contraint de prendre le commandement
de la marine rpublicaine, commandement qu'il m'tait impossible de
refuser.

Si Nelson et assist  l'interrogatoire, il et pu appuyer cette
assertion de Caracciolo; car il n'y avait pas trois mois que Troubridge
lui avait crit, on se le rappelle:

J'apprends que Caracciolo a l'honneur de monter la garde comme simple
soldat. Hier, il a t vu faisant la sentinelle au palais. _Il avait
refus de prendre du service;_ mais il parat que les jacobins forcent
tout le monde.

On lui demanda alors pourquoi, puisqu'il avait servi forcment, il
n'avait pas profit des occasions nombreuses qui lui avaient t
offertes de fuir.

Il rpondit que fuir tait toujours fuir; que peut-tre avait-il t
retenu par un faux point d'honneur, mais qu'enfin il avait t retenu.
Si c'tait un crime, il l'avouait.

L'interrogatoire se borna l. On voulait de Caracciolo un simple aveu:
cet aveu, il l'avait fait, et, quoique fait avec beaucoup de calme et de
dignit, bien que la manire dont avait rpondu Caracciolo _lui et_,
dit le procs-verbal, _mrit la sympathie des officiers anglais parlant
italien qui avaient assist  la sance,_ la sance fut close: le crime
tait prouv.

Caracciolo fut reconduit  sa chambre et gard de nouveau par deux
sentinelles.

Quant au procs-verbal, il fut port  Nelson par le comte de Thurn.
Nelson le lut avidement; une expression de joie froce passa sur son
visage. Il prit une plume et crivit:

_Au commodore comte de Thurn_.

De par Horace Nelson:

Attendu que le conseil de guerre, compos d'officiers au service de Sa
Majest Sicilienne, a t runi pour juger Franois Caracciolo sur le
crime de rbellion envers son souverain;

Attendu que ledit conseil de guerre a pleinement acquis la preuve de ce
crime, et, par consquent, dans cette conviction, rendu contre ledit
Caracciolo un jugement qui a pour consquence la peine de mort;

Vous tes, par la prsente, requis et command de faire excuter ladite
sentence de mort contre ledit Caracciolo, par le moyen de la pendaison,
 l'antenne de l'arbre de trinquette de la frgate _la Minerve_,
appartenant  Sa Majest Sicilienne, laquelle frgate se trouve sous vos
ordres. Ladite sentence devra tre excute aujourd'hui,  cinq heures
aprs midi; et, aprs que le condamn sera rest pendu, depuis l'heure
de cinq heures jusqu'au coucher du soleil,  ce moment la corde sera
coupe et le cadavre jet  la mer.

A bord du _Foudroyant_, Naples, 29 juin 1799.

HORACE NELSON.

Deux personnes taient dans la cabine de Nelson au moment o il rendit
cette sentence. Fidle au serment qu'elle avait fait  la reine, Emma
resta impassible et ne dit pas une parole en faveur du condamn. Sir
William Hamilton, quoique mdiocrement tendre  son gard, aprs avoir
lu la sentence que venait d'crire Nelson, ne put s'empcher de lui
dire:

--La misricorde veut que l'on accorde vingt-quatre heures aux condamns
pour se prparer  la mort.

--Je n'ai point de misricorde pour les tratres, rpondit Nelson.

--Alors, sinon la misricorde, du moins la religion.

Mais, sans rpondre  sir William, Nelson lui prit la sentence des
mains, et, la tendant au comte de Thurn:

--Faites excuter, dit-il.




                                 LXXXII

                              L'EXCUTION

Nous l'avons dit et nous le rptons, dans ce funbre rcit,--qui
imprime une si sombre tache  la mmoire d'un des plus grands hommes de
guerre qui aient exist,--nous n'avons rien voulu donner 
l'imagination, quoiqu'il soit possible que, par un artifice de l'art,
nous ayons eu l'espoir d'arriver  produire sur nos lecteurs une plus
profonde impression que par la simple lecture des pices officielles.
Mais c'tait prendre une trop grave responsabilit, et, puisque nous en
appelons d'office  la postrit du jugement de Nelson, puisque nous
jugeons le juge, nous voulons que, tout au contraire du premier
jugement, fruit de la colre et de la haine, l'appel ait tout le calme
et toute la solennit d'une cause loyale et sre de son succs.

Nous allons donc renoncer  ces auxiliaires qui nous ont si souvent
prt leur puissant concours, et nous en tenir  la relation anglaise,
qui doit naturellement tre favorable  Nelson et hostile  Caracciolo.

Nous copions.

Pendant ces heures solennelles qui s'coulrent entre le jugement et
l'excution de la sentence, Caracciolo fit deux fois appeler prs de lui
le lieutenant Parkenson et deux fois le pria d'aller intercder pour lui
prs de Nelson.

La premire, pour obtenir la rvision de son jugement;

La seconde, pour qu'on lui fit la grce d'tre fusill au lieu d'tre
pendu.

Et, en effet, Caracciolo s'attendait bien  la mort, mais  la mort par
la hache ou par la fusillade.

Son titre de prince lui donnait droit  la mort de la noblesse; son
titre d'amiral lui donnait droit  la mort du soldat.

Toutes deux lui chappaient pour faire place  la mort des assassins et
des voleurs,  une mort infamante.

Non-seulement Nelson outre-passait ses pouvoirs en condamnant  mort son
gal comme rang, son suprieur comme position sociale, mais encore il
choisissait une mort qui devait, aux yeux de Caracciolo, doubler
l'horreur du supplice.

Aussi, pour chapper  cette mort infme, Caracciolo n'hsita-t-il point
 descendre  la prire.

--Je suis un vieillard, monsieur, dit-il au lieutenant Parkenson; je ne
laisse point de famille pour pleurer ma mort, et l'on ne supposera point
qu' mon ge, et isol comme je suis, j'aie grand'peine  quitter la
vie; mais la honte de mourir comme un pirate m'est insupportable, et, je
l'avoue, me brise le coeur.

Pendant tout le temps que dura l'absence du jeune lieutenant, Caracciolo
fut fort agit et parut fort inquiet.

Le jeune officier rentra: il tait vident qu'il revenait avec un
refus.

--Eh bien? demanda vivement Caracciolo.

--Voici, mot pour mot, les paroles de milord Nelson, dit le jeune homme:
Caracciolo a t impartialement jug par les officiers de sa nation: ce
n'est point  moi, qui suis tranger, d'intervenir pour faire grce.

Caracciolo sourit amrement.

--Ainsi, dit-il, milord Nelson a eu le droit d'intervenir pour me faire
condamner  tre pendu, et il n'a pas le droit d'intervenir pour me
faire fusiller, au lieu de me faire pendre!

Puis, se retournant vers le messager:

--Peut-tre, mon jeune ami, lui dit-il, n'avez-vous point insist prs
de milord comme vous eussiez d le faire.

Parkenson avait les larmes aux yeux.

--J'ai tellement insist, prince, dit-il, que milord Nelson m'a renvoy
avec un geste de menace en me disant: Lieutenant, si j'ai un conseil 
vous donner, c'est de vous mler de votre affaire. Mais n'importe,
continua-t-il, si Votre Excellence a quelque autre mission  me donner,
dt-elle me faire tomber en disgrce, je l'accomplirai de grand coeur.

Caracciolo sourit en voyant les larmes du jeune homme, et, lui tendant
la main:

--Je me suis adress  vous, lui dit-il, parce que vous tes le plus
jeune officier, et qu' votre ge, il est rare que l'on ait le coeur
mauvais. Eh bien, un conseil: croyez-vous qu'en m'adressant  lady
Hamilton, elle obtienne quelque chose pour moi de milord Nelson?

--Elle a une grande influence sur milord, dit le jeune homme; essayons.

--Eh bien, allez; suppliez-la. J'ai peut-tre, dans un temps plus
heureux, eu des torts envers elle; qu'elle les oublie, et, en commandant
le feu que l'on dirigera contre moi, je la bnirai.

Parkenson sortit, alla sur le tillac, et, voyant qu'elle n'y tait
point, essaya de pntrer chez elle; mais, malgr ses prires, la porte
demeura ferme.

A cette rponse, Caracciolo vit qu'il lui fallait perdre tout espoir,
et, ne voulant point abaisser plus bas sa dignit, il serra la main du
jeune officier et rsolut de ne plus prononcer une seule parole.

A une heure, deux matelots entrrent chez lui, en mme temps que le
comte de Thurn lui annonait qu'il fallait quitter _le Foudroyant_ et
passer  bord de _la Minerve_.

Caracciolo tendit les mains.

--C'est derrire et non pas devant que les mains doivent tre lies, dit
le comte de Thurn.

Caracciolo passa ses mains derrire lui.

On laissa un long bout pendant dont un matelot anglais tint l'extrmit.
Sans doute craignait-on, si on lui laissait les mains libres, qu'il ne
s'lant  la mer et n'chappt au supplice par le suicide. Grce  la
corde et  la prcaution prise d'en mettre l'extrmit aux mains d'un
matelot, cette crainte ne pouvait se raliser.

Ce fut donc li et garrott comme le dernier des criminels, que
Caracciolo, un amiral, un prince, un des hommes les plus minents de
Naples, quitta le pont du _Foudroyant_, qu'il traversa tout entier entre
deux haies de matelots.

Mais, quand l'outrage est pouss jusque l, il retombe sur celui qui le
fait, et non pas sur celui qui le subit.

Deux barques, armes en guerre, accompagnaient  bbord et  tribord la
barque que montait Caracciolo.

On aborda  _la Minerve_. En revoyant de prs ce beau btiment, sur
lequel il avait rgn et qui lui avait obi avec tant de soumission
pendant la traverse de Naples  Palerme, Caracciolo poussa un soupir et
deux larmes perlrent au coin de ses yeux.

Il monta par l'escalier de bbord, c'est--dire par l'escalier des
infrieurs.

Les officiers et les soldats taient rangs sur le pont.

La cloche piquait une heure et demie.

Le chapelain attendait.

On demanda  Caracciolo s'il dsirait employer le temps qui lui restait
 une sainte confrence avec le prtre.

--Est-ce toujours don Severo qui est chapelain de _la Minerve?_
demanda-t-il.

--Oui, Excellence, lui rpondit-on.

--En ce cas? conduisez-moi  lui.

On conduisit le condamn  la cabine du prtre.

Le digne homme avait dress  la hte un petit autel.

--J'ai pens, dit-il  Caracciolo, qu' cette heure suprme, vous auriez
peut-tre le dsir de communier.

--Je ne crois pas mes pchs assez grands pour qu'ils ne puissent tre
lavs que par la communion; mais, fussent-ils plus grands encore, la
manire infme dont je vais finir me paratrait suffisante  leur
expiation.

--Refuserez-vous de recevoir le corps sacr de Notre-Seigneur? demanda
le prtre.

--Non, Dieu m'en garde! rpondit Caracciolo en s'agenouillant.

Le prtre dit les paroles saintes qui consacrent l'hostie, et Caracciolo
reut pieusement le corps de Notre-Seigneur.

--Vous aviez raison, mon pre, dit-il; je me sens plus fort et surtout
plus rsign qu'auparavant.

La cloche piqua successivement deux heures, trois heures, quatre heures,
cinq heures.

La porte s'ouvrit.

Caracciolo embrassa le prtre, et, sans dire une parole, suivit le
piquet qui venait le chercher.

En arrivant sur le pont, il vit un matelot qui pleurait.

--Pourquoi pleures-tu? lui demanda Caracciolo. Celui-ci, sans rpondre,
mais en sanglotant, lui montra la corde qu'il tenait entre ses mains.

--Comme nul ne sait que je vais mourir, dit Caracciolo, nul ne me pleure
que toi, mon vieux compagnon d'armes. Embrasse-moi donc au nom de ma
famille et de mes amis.

Puis, se tournant du ct du _Foudroyant_, il vit sur la dunette un
groupe de trois personnes qui regardaient.

L'une d'elles tenait une longue-vue.

--cartez-vous donc un peu, mes amis, dit Caracciolo aux marins qui
faisaient la haie; vous empchez milord Nelson de voir.

Les marins s'cartrent.

La corde avait t jete par-dessus la vergue de misaine; elle pendait
au-dessus de la tte de Caracciolo.

Le comte de Thurn fit un signe.

Le noeud coulant fut pass au cou de l'amiral, et douze hommes, tirant
le cble, enlevrent le corps  une dizaine de pieds de hauteur.

En mme temps, une dtonation se fit entendre, et la fume d'un coup de
canon monta dans les agrs du btiment.

Les ordres de milord Nelson taient excuts.

Mais, quoique l'amiral anglais n'et pas perdu le moindre dtail du
supplice, aussitt ce coup de canon tir, le comte de Thurn rentra dans
sa cabine et crivit:

Avis est donn  Son Excellence l'amiral lord Nelson que la sentence
rendue contre Franois Caracciolo a t excute de la manire qui avait
t ordonne.

A bord de la frgate de Sa Majest Sicilienne _la Minerve_, le 29 juin
1799.

Comte de THURN.

Une barque fut mise immdiatement  la mer pour porter cet avis 
Nelson.

Nelson n'avait pas besoin de cet avis pour savoir que Caracciolo tait
mort. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas perdu un dtail de
l'excution, et, d'ailleurs, en tournant ses regards vers _la Minerve_,
il pouvait voir le cadavre se balanant au-dessous de la vergue et
flottant dans l'espace.

Aussi, avant que la chaloupe et atteint le btiment, avait-il dj
crit  Acton la lettre suivante:

Monsieur, je n'ai point le temps d'envoyer  Votre Excellence le procs
fait  ce misrable Caracciolo; je puis seulement vous dire qu'il a t
jug ce matin et qu'il s'est soumis  la juste sentence prononce contre
lui.

J'envoie  Votre Excellence mon approbation telle que je l'ai donne:

J'approuve la sentence de mort prononce contre Franois Caracciolo,
laquelle sera excute aujourd'hui,  bord de la frgate _la Minerve_, 
cinq heures.

J'ai l'honneur, etc.

HORACE NELSON. 

Le mme jour, et par le mme courrier, sir William Hamilton crivait la
lettre suivante, qui prouve avec quel acharnement Nelson avait suivi, 
l'gard de l'amiral napolitain, les instructions du roi et de la reine:

A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.

Mon cher monsieur,

J'ai  peine le temps d'ajouter  la lettre de milord Nelson, que
Caracciolo a t condamn par la majorit de la cour martiale, et que
milord Nelson a ordonn que l'excution de la sentence aurait lieu
aujourd'hui,  cinq heures de l'aprs-midi,  la vergue de _la Minerve_,
et que le corps serait ensuite jet  la mer. Thurn a fait observer
qu'il tait d'habitude, en pareille circonstance, d'accorder
vingt-quatre heures au condamn pour pourvoir au salut de son me; mais
les ordres de milord Nelson ont t maintenus, quoique j'aie appuy
l'opinion de Thurn.

Les autres coupables sont demeurs  la disposition de Sa Majest
Sicilienne  bord des tartanes, enveloppes par toute notre flotte.

Tout ce que fait lord Nelson est dict par sa conscience et son
honneur, et je crois que, plus tard, ses dispositions seront reconnues
comme les plus sages que l'on ait pu prendre. Mais, en attendant, pour
l'amour de Dieu, faites que le roi vienne  bord du _Foudroyant_ et
qu'il y arbore son tendard royal.

Demain, nous attaquerons Saint-Elme: le d est jet. Dieu favorisera
la bonne cause! c'est  nous de ne point dmentir notre fermet et de
persvrer jusqu'au bout.

W. HAMILTON.

On voit que, malgr sa conviction que les dcisions de Nelson sont les
meilleures que l'on puisse prendre, sir William Hamilton et ceux dont il
est l'interprte appellent avec une espce de frnsie le roi sur _le
Foudroyant_. Il leur tarde que la prsence royale consacre l'horrible
drame qui vient d'y tre reprsent.

Cette sentence et son excution, sont ainsi consignes sur le livre de
bord de Nelson, o nous les copions littralement. On verra qu'ils n'y
tiennent point grande place:

Samedi 29 juin, le temps tant tranquille mais nuageux, est arriv le
vaisseau de Sa Majest _le Rainah_ et le brick _Balloone_. UNE COUR
MARTIALE A T RUNIE, A JUG, CONDAMN ET PENDU FRANOIS CARACCIOLO A
BORD DE LA FRGATE NAPOLITAINE _la Minerve_.

Et, moyennant ces trois lignes, le roi Ferdinand fut rassur, la reine
Caroline satisfaite, Emma Lyonna maudite, et Nelson dshonor!

FIN DU TOME QUATRIME



                                   TABLE


LXIV.--La journe du 13 juin
LXV.--Ce qu'allait faire le beccao via dei Sospiri-dell'Abisso
LXVI.--La nuit du 13 au 14 juin
LXVII.--La journe du 14 juin
LXVIII.--La nuit du 14 au 15 juin
LXIX.--Chute de saint Janvier.--Triomphe de saint Antoine
LXX.--Le messager
LXXI.--Le dernier combat
LXXII.--Le repas libre
LXXIII.--La capitulation
LXXIV.--Les lus de la vengeance
LXXV.--La flotte anglaise
LXXVI.--La Nmsis lesbienne
LXXVII.--O le cardinal fait ce qu'il peut pour sauver les
   patriotes, et o les patriotes font ce qu'il peuvent pour se
   perdre
LXXVIII.--O Ruffo fait son devoir d'honnte homme, et sir William    Hamilton son devoir de diplomate
LXXIX.--La foi punique
LXXX.--Deux honntes compagnons
LXXXI.--De par Horace Nelson
LXXXII.--L'excution



Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.





End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome 8, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 8 ***

***** This file should be named 21017-8.txt or 21017-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/1/0/1/21017/

Produced by Carlo Traverso, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
