The Project Gutenberg EBook of Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes, by 
Henri de La Chaume

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Title: Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Author: Henri de La Chaume

Release Date: April 6, 2007 [EBook #21001]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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TERRE-NEUVE ET LES TERRE-NEUVIENNES

L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de traduction
et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mai 1886.

PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.

HENRI DE LA CHAUME

[Illustration: LABOR NIA VINCIT IMPROBVS]

1886

_Tous droits rservs_




PREMIRE PARTIE




TERRA-NOVA.


Le 1er _mars_ 1883!

Voil trois ans que cette date est passe, et la lettre commence ce
jour-l pour un ami est encore entre mes mains, inacheve.

Elle est l, sous mes yeux, trace avec de l'encre anglaise sur du
papier anglais, et, brusquement, elle me ramne  l'autrefois, qui ne
reviendra jamais!

Quoi donc! depuis ce jour, dix-huit mois dj, dix-huit mois de jeunesse
envols?

Dix-huit mois, et ma lettre n'est pas encore termine!

C'est donc si court, la vie!

Moi qui esprais, moi qui avais de l'ambition, moi qui, ddaigneux des
succs vulgaires et obligs, aspirais  la gloire conquise par de
grandes oeuvres, que faire, si les belles annes n'ont pas de retour?

Qui me donnera le temps?

Comment oser entreprendre une longue tche, si dix-huit mois ne
suffisent pas  une lettre?

Le 1er _mars_ 1883! Voil presque trois ans que cette date est
passe!... N'importe, je transcris ici ces quelques pages abandonnes!
Elles serviront de premire partie  mon travail en mme temps que de
preuve pour mon ami que, rellement, j'avais la bonne intention de le
mettre au fait de mon existence lointaine.

Du reste, je savais bien ds lors  quoi m'en tenir sur mon humeur
inconstante, puisque je dbutais ainsi:




CHAPITRE PREMIER


Saint-Jean de Terre-Neuve, 1er mars 1883.

Je vous cris, mon cher ami, avec le dsir de vous envoyer un journal
plutt qu'une lettre, dans l'espoir de mieux satisfaire votre curiosit.
Si j'arrive jusqu'au bout de ma tche, soyez sr que ce ne sera pas sans
d'hroques efforts; aussi je vous demande en retour toute votre
indulgence pour ce que vous pourrez trouver d'insuffisant  ces quelques
pages.

Vous, l'explorateur infatigable, qui a suivi tous les chemins, sur
toutes les cartes de gographie dites jusqu' ce jour, vous n'avez
sans doute pas remont le littoral d'Amrique jusqu'au Labrador, sans
apercevoir, enchsse dans un golfe form par un fleuve, une le aux
contours prodigieusement cisels? Votre atlas vous dira plus exactement
que je ne saurais le faire la latitude et la longitude qui servent 
dterminer la position de ce petit pays, mais peut-tre aurai-je 
rectifier l'ide que vous vous faites de son tendue.

Terre-Neuve, rocher battu par les flots,  l'entre du Saint-Laurent,
c'est l un phnomne visible seulement sur les cartes. Pour nous, nous
n'prouvons pas plus l'impression dsolante de la mer partout que les
_fashionables_ baigneurs des ctes normandes.

Trois cent dix-sept milles du sud-ouest au nord; trois cent seize de
l'ouest  l'est; et un rseau de chemins de fer en construction: que
diable faut-il de plus pour que ce soit un continent?

Je n'insiste pas, d'aucuns pourraient n'tre pas de mon avis, et,
m'adressant  des Franais, il est de mon devoir de dorloter leurs
prjugs.

C'est donc un grand pays que j'habite, et il y a toute une intressante
description  en faire.

D'abord les ctes: dcoupes, fignoles  l'infini. Partout la mer se
brise contre de hautes falaises qui tombent  pic dans les flots. Ce
sont des roches schisteuses, calcaires ou granitiques, et sur lesquelles
la longue patience de l'Ocan semble s'tre puise en vain. Nulle part
aucun tmoignage de son instinct dmolisseur: ni plages, ni galets
rouls par les vagues. Les ports sont forms de bassins mis en
communication par une brche avec l'extrieur. Presque jamais une forme
arrondie s'vanouissant sous les flots. Aussi le flux et le reflux
sont-ils imperceptibles.

Je vous ai dit que de nombreuses baies et quantit de havres dentelaient
les ctes de l'le sur toute leur tendue. Le pays n'est gure connu que
dans une zone avoisinante du rivage. Peu de gens ont travers
Terre-Neuve: trois ou quatre. D'aprs ce que j'ai ou dire, et d'aprs
mes propres observations aux environs de Saint-Jean, le sol est en
grande partie occup par des tourbires, des lacs innombrables, des
forts et des montagnes rocheuses. Sur la cte ouest, il y a,
assure-t-on, de riches mines de charbon, de cuivre, d'argent et d'autres
minerais, et des carrires de marbre.

Il n'existe pas de route traversant l'le. Mais il est  croire que,
dans un avenir prochain, des lignes de chemins de fer, aboutissant 
diffrents points des ctes, permettront aux habitants de Terre-Neuve de
se faire une ide mieux dfinie du pays qu'ils habitent.

On prtend que les rgions du centre sont composes de larges tendues
de terre cultivable, et que les beaux arbres, pins ou sapins,
fourniraient un vaste champ  l'exploitation.

De tout cela, nous n'avons ici qu'un bien mdiocre chantillon. Tant pis
pour l'amour-propre et le patriotisme des Terre-Neuviens, mais je dois
dclarer qu'aussi loin que s'tendent les environs de Saint-Jean, la
nature vgtale est d'une pauvret lamentable.

Les bois sont forms de pins aux proportions mesquines, except dans le
creux de quelques valles. Quant aux autres essences d'arbres, elles ne
sont reprsentes que par des bouleaux, et du reste elles ne gardent
leurs feuilles que pendant trois mois environ.

En revanche, les petites gens de la vgtation sont ici tout  fait chez
elles. Elles couvrent la terre de leur menu peuple gracieux et dlicat,
jetant sous vos pieds un tapis de fleurs, comme si le chemin qu'elles
encombrent conduisait  la demeure de quelque bonne fe. Et il y mne,
rellement: chaque vallon, chaque clairire a la sienne qui est une
source d'eau limpide et abondante.  la fin de juin, par un beau jour de
soleil, tout s'panouit  la fois: la couronne blanche du fraisier, la
pourpre timide de la violette, les clochettes nuances du myrtil, le
lotus embaum et mlancolique pareil  un coquillage de nacre, les
buissons chargs de grappes roses ou blanches, et mille autres fleurs
couleur d'aurore ou de midi, et qui ne disent pas leur nom.

Mais, hlas! il s'en faut de beaucoup qu'il y ait un papillon pour
chaque fleur, un oiseau pour chaque buisson.

Ici, la faune est en contradiction avec la flore. Les insectes y sont
reprsents d'une faon malheureuse par les moustiques. Les merles noirs
au ventre rouge y tiennent fonctions de moineaux.

Les hirondelles n'y viennent pas!

Par contre, le gibier  plume et  poil occupe la place en matre, bien
qu'il soit rare aux alentours de Saint-Jean. Les bcassines pullulent
dans ce pays  moiti submerg. La perdrix, avec ses pattes emplumes,
devient blanche en hiver, et les canards de toutes sortes sont, comme
partout, l'escorte oblige de la saison froide.

Dans les taillis, les lapins poudrs  frimas broutent les mousses sous
la neige. Le livre arctique, le caribou, le renard argent, l'ours, la
loutre, et autres animaux  fourrures, habitent les bois de l'intrieur.

Vous voyez donc qu'au contraire de la vgtation, ce sont les petites
espces qui sont en minorit.

Quant au _chien de Terre-Neuve_, j'aime mieux ne pas vous en parler,
doutant fort jusqu'ici de son existence. Nous en avons un tout jeune
prtendant: nous verrons bien ce que cela deviendra. Toujours est-il
que, depuis neuf mois que je suis ici, je n'en ai point encore dcouvert
qui rpondissent  l'ide que je m'en tais faite.

Neuf mois?... Eh! oui! neuf mois, presque un an, que j'ai, pour la
premire fois, dbarqu de l'autre ct de l'Ocan!

Au mois de mai, je vous disais adieu sous les ombrages du parc, et
j'arrivais le 1er juin dans une contre o l'hiver, aprs avoir
dvor le printemps, commenait  peine  battre en retraite devant les
menaces de l't.

Durant les derniers jours de la traverse, il ventait en mer une bise
glaciale. De longues et moites tranes de brume rampaient d'un horizon
 l'autre. Et il se produisait alors un trange phnomne de rfraction
qui faisait paratre les vagues hautes comme des montagnes. C'tait
vraiment l'image de l'infini.

Enfin, le matin de notre arrive, le ciel tait pur. Bientt nous
rencontrmes des icebergs que le courant entranait vers le sud, et,
tout au loin, surgissant devant nous, les falaises bleutres de
Terre-Neuve. J'tais sur la passerelle, auprs du capitaine. On et dit
que le vaisseau attendait l, et que c'tait l'le qui venait  notre
rencontre. Les contours nuageux s'accentuaient de plus en plus; les
flots, la terre et les cieux cessaient de se confondre dans la mme
teinte bleute. Bientt, les rochers de la cte se dtachrent en artes
vives et toujours plus sombres sur la pleur de l'air. L'Ocan, presque
noir, entourait d'clats mtalliques les montagnes de glace coupes 
et l de fissures de la plus belle meraude. Un des plus normes de ces
icebergs flottait devant l'troit goulet qui donne accs dans le port de
Saint-Jean.  notre passage, un pan de glace se dtacha de ses flancs,
et le fracas de sa chute eut un retentissement bien plus formidable que
la voix de nos canons lorsqu'ils annoncrent notre entre dans le port.

 ce moment, la brche troite que nous avions aperue entre deux hautes
murailles de rochers s'largit soudain, et nous pntrmes dans un havre
dont la nappe assoupie semblait l'arne d'un immense amphithtre.

 gauche et  droite, des montagnes escarpes, sans apparence de
verdure. Elles se rejoignaient devant nous  la distance de quelques
milles pour trangler le cours pittoresque d'une petite rivire perdant
ses eaux dans le fond de la rade. Mais nous ne pouvions la voir. Nous
distinguions seulement les plaques sombres des bois de sapins descendant
dans la valle. Une fort de mts, navires de guerre et bateaux
pcheurs, nous drobait le premier plan.

Aussi bien, n'tait-ce point par l que nos regards se sentaient d'abord
attirs, mais vers le charmant tableau de cette ville dont les maisons
prochaines trempaient leurs pieds dans les flots, tandis que les autres,
de gradin en gradin, s'levant jusqu'au fate de la colline, semblaient
se presser autour de la cathdrale catholique qui difiait dans le ciel
ses tours puissantes.

Heureux ceux qui ont pass l, et qui, sans quitter le pont du navire,
ont conserv l'impression d'un si riant spectacle! Pour moi, qui ai vu
de trop prs le dcor, je ne retrouverai sans doute plus mon admiration
premire que le jour o, laissant ce rivage, le vaisseau qui m'emportera
me permettra de le contempler une suprme fois en lui disant adieu.

* * *

C'tait donc le 1er juin. Cette date veille en vous,  coup sr, des
sensations toutes diffrentes de celles qu'on prouve ici  la mme
poque. Un mot alors, si vous le permettez, sur le climat et les
saisons.

Tandis que les glaces s'chouaient sur le rivage, la neige elle-mme,
sur la terre, avait oubli de fondre en plusieurs endroits. La nature ne
paraissait nullement songer au rveil. Cependant, le soleil commenait 
rchauffer le sol humide de la fonte des neiges. Une sorte de vapeur
tide semblait comme flotter invisible dans l'atmosphre.

Et le lendemain, plus de soleil: le froid, le pardessus d'hiver, et les
bourgeons restaient blottis sous leurs couvertures. Vers le 15 juin, les
mieux abrits se hasardrent tout de mme  montrer le nez. Puis,
encourags par quelques jours de soleil, tout d'un coup, ils
s'panouirent en masse, et le 30 juin, tout tait en fleur, tout tait
en feuilles.

C'tait l't succdant brusquement  l'hiver.

Mais un t perfide, avec des rayons brlants ou des nuages glacials.
Ds que le soleil tait cach et que le vent soufflait, il fallait se
couvrir.

Patience! nous disait-on, patience: nous aurons bientt l'_t indien_.
Vous verrez comme il fait beau alors.

Octobre arriva. Les pluies avaient cess; le soleil, chaque matin,
sortait des flots en secouant sa crinire d'or, blouissante.

C'tait l'automne: c'tait l't indien.

Cela dura environ deux mois, de la mi-septembre  la mi-novembre.

Puis le froid arriva peu  peu, bien que ce ne ft rellement qu'avec la
nouvelle anne que l'hiver svit dans toute sa rigueur. Le vent, qui
garde ici un empire ternel, nous l'apporta un jour, brusquement, tout
envelopp de neige.

Il faut vous dire que Terre-Neuve est la patrie du vent. Pour sr le
vieil ole devait avoir, jadis, par l, quelque chteau. Il souffle
toujours de quelque part et produit des amoncellements de neige
prodigieux.

Mais o il devient dangereux, c'est lorsqu'il soulve en pais
tourbillons cette neige si fine et cristallise qui,  la lumire de la
lune, semble une poussire de diamant. En un instant on est aveugl et
poudr de la tte aux pieds. Bien heureux lorsqu'en mme temps on n'est
pas oblig de lutter contre la tempte pour rester debout.

Pareille aventure m'est arrive, pour la premire fois, un soir de la
semaine dernire. Grce  Dieu, nous tions trois pour nous tirer
d'affaire.

Un fait assez curieux, c'est qu'ici la neige ne tombe pour ainsi dire
jamais en gros flocons. Il en est de mme, m'a-t-on dit, dans les
rgions arctiques.

De temps en temps, l'aquilon se fait zphyr. Les nuages laissent le
champ libre au soleil, et alors c'est comme un mirage de printemps avec
le ciel bleu ple, l'Ocan argent de glace et les hautes falaises
endormies sous leur blanche fourrure. Mais, tout  coup, le vent se
dchane brutalement et passe, tout frissonnant des froides caresses de
la neige.

On s'aperoit alors que le thermomtre marque 20 Fahrenheit au-dessous
de zro, et que le port et la mer sont gels. Puis on entend un coup de
canon: c'est le steamer apportant le courrier d'Europe. Comment
fera-t-il pour arriver jusqu'au quai,  travers cette crote de glace
paisse d'un pied et demi?

Le spectacle vaut la peine d'tre vu, et mme d'tre racont.

Il faut faire la brche. Pour cela, le navire comme un blier battant
une tour s'lance  toute vapeur contre l'obstacle. Il le pntre
environ de toute sa longueur, et puis la rsistance devient trop forte,
et il faut prendre un nouvel lan. Il se recule alors pour se prcipiter
de nouveau de toute sa force et de toute sa vitesse. Et l'attaque dure
plus ou moins longtemps suivant l'loignement du quai o doit accoster
le bateau. Mettons, si vous voulez, qu'il faille une heure pour
parcourir une tendue d'un demi-mille.

Vous vous imaginez sans peine que ce genre de navigation, qui rappelle
le combat de don Quichotte contre les moulins  vent, exige des steamers
d'une construction spciale et d'une solidit  toute preuve. Aussi les
parois qui forment l'avant sont-elles de vritables murailles.

Lorsqu'un vapeur entre en rade dans de pareilles conditions, le ct
pittoresque ne fait pas dfaut. Une foule de curieux entoure le steamer
ou fuit devant lui  mesure qu'il pntre dans la glace. Le pauvre saint
Pierre doit tre bien honteux de sa frayeur, s'il voit tous les gamins
qui courent ici sur les flots.

Je vous ai dit, tout  l'heure, que le thermomtre Fahrenheit tait
descendu jusqu' 20 au-dessous de zro, ce qui en fait 29 centigrades.
Cela n'est arriv qu'une fois, vers la fin de janvier; et encore faut-il
ajouter que les habitants n'en parlaient qu'avec consternation, comme
d'un fait qui ne s'tait presque jamais produit antrieurement. En
effet, l'hiver terre-neuvien est bien plus redoutable par sa dure que
par sa rigueur. Il faut compter qu'on restera sept mois sous la neige,
d'octobre  mai. Et quelle neige! Elle s'amoncelle en maints endroits
jusqu' la hauteur de plusieurs mtres. De sorte que les routes
deviennent impraticables mme aux traneaux. Et comme le temps est
trs-souvent clair pendant la saison froide, il arrive frquemment que
dans la journe le soleil fait fondre la neige  la surface. Aussitt
que le jour commence  baisser, la glace se reforme, et, comme toutes
les rues de la ville sont plus ou moins en pente, il devient impossible
de se tenir debout sur ce glacier si l'on n'est ferr  glace.

Avril amne le dgel, qui dure jusqu' la fin de mai. Quelquefois,
pendant la nuit, il se produit une baisse soudaine dans la temprature.
Alors le lendemain matin tout est envelopp de glace comme d'un mail.
Et chaque objet, jusque dans ses plus petits dtails, semble tre
enferm dans un crin de cristal. Rien de joli comme un rayon de soleil
claboussant de lumire un bouquet d'arbres ainsi transforms.

On passe donc  patauger dans l'eau froide et sale les deux mois les
plus charmants: avril et mai. Aucun symptme de vgtation ne se
produit avant la soudaine et dfinitive apparition de l't.

Quelquefois, en mars, on est tent de croire que l'hiver fait ses
prparatifs de dpart. Mais pour m'ter toute illusion  cet gard,
quelqu'un me citait l'autre jour ce proverbe: Lorsque mars vient en
colombe, il s'en va en lion.

Triste pays, n'est-il pas vrai? dont on peut dire que l'anne y a perdu
son printemps!

Et l't lui-mme vaut-il beaucoup mieux? Juin et juillet sont presque
toujours brumeux. Quelquefois, pendant ces deux mois, on reste quinze
jours sans voir ni la mer ni le port, qu'un brouillard pais dissimule
entirement. Fait assez singulier, ce brouillard s'arrte toujours le
long des quais, sans jamais pntrer dans la ville. De sorte qu'au lieu
du havre, de ses navires et de ses falaises, on voit se dresser devant
soi une haute muraille blanche, opaque, impntrable. D'autres fois ces
bandes de nuages se reposent  l'entre de la passe, sans envahir
l'intrieur de la rade. C'est alors qu'il est curieux de voir entrer un
navire. Au moment o l'on s'y attend le moins, on l'aperoit, tout 
coup, merger dans la lumire comme une apparition.

Bref, on finit par se sentir comme dans une prison. On a des accs de
mlancolie. Cette muraille blanche vous pse sur le coeur et vous
nerve. On regrette l'hiver avec ses ciels limpides, et surtout on
appelle de tous ses voeux l't indien.




CHAPITRE II


Je viens de vous faire passer une anne entire avec moi. C'est beaucoup
abuser de votre temps et de votre amiti, n'est-ce pas? Mais voyez la
petite trahison: je vous sais fort curieux; aussi ai-je rserv pour la
fin le plus intressant. Il faut donc bien que vous m'coutiez jusqu'au
bout pour tre satisfait. Jusqu'au bout?... Cher ami, vous avez beaucoup
de chance pour que je reste en route!

Parlons un peu de Saint-Jean. Figurez-vous que j'habite une ville toute
btie de bois.--Et pourtant c'est la capitale de l'le de Terre-Neuve,
celle qui s'intitule, avec un orgueil tout britannique, la plus
ancienne des colonies anglaises.

* * *

C'tait le 24 juin 1497. Les brouillards sont presque constants  cette
poque de l'anne autour de Terre-Neuve. Mais parfois un rayon de
soleil y ouvre une brusque et profonde blessure, et c'est ainsi que ce
jour-l, au lever de l'aurore, l'le vierge, dpouille de son voile de
gaze, fut surprise pour la premire fois par des regards europens.

D'une voix triomphante, la vigie qui veillait dans le mt de misaine du
_Mathieu_, petite barque de Bristol, poussa ce cri: Terre! terre!

Le capitaine tait John Cabot, et son fils, Sbastien, avait rang de
premier officier. Des cris d'enthousiasme s'levrent du pont, et dans
les rochers de la cte, l'cho tonn rptait sans comprendre les sons
qu'il n'avait encore jamais entendus.

L'histoire dit pourtant que les morues ne s'en murent point, ne pouvant
s'imaginer de quels malheurs pour leur race la venue de ces hommes tait
le signal.

Elles partageaient alors avec les phoques la souverainet absolue de
l'le et de ses dpendances, mais l'Angleterre ne tardera pas  les en
dpossder  son profit, sous prtexte que Sbastien Cabot qui
commandait le _Mathieu_ tait n  Bristol.

Au mois de fvrier de l'anne suivante, le roi Henri VII accorda  John
Cabot une nouvelle patente l'autorisant  renouveler son expdition 
la tte de six navires. Mais, cette fois, le vieil Italien n'y alla pas
et confia sa mission  son fils Sbastien, alors g de vingt-trois ans.

Nanmoins, malgr sa perfide joie  harponner toute proie nouvelle, ce
ne fut que quatre-vingt-six ans plus tard qu'Albion songea  tablir
officiellement sa domination sur _Newfoundland_. En effet, nulle
tentative de colonisation n'avait t faite durant ce laps de temps,
presque un sicle.

Les phoques, dj renomms pour leur habilet diplomatique, s'taient
constitus en congrs avec les marins. Des plnipotentiaires avaient t
nomms, et une confrence s'tait runie sur les bancs, qui avait dcid
qu'il fallait employer la plus extrme prudence  ne pas veiller la
_dvorante_ ambition des Anglais; que pour cela il tait ncessaire
d'observer le plus grand silence et de ne point former d'attroupements
sur la voie publique.

Mais, quatre-vingt-six ans plus tard, le congrs s'tant assembl de
nouveau pour voter des flicitations  ses peuples, les Anglais le
surprirent pendant qu'il dlibrait, et une extermination gnrale fut
rsolue.

Ce jour-l, quatre vaisseaux de guerre anglais et trente-six navires de
pche de toutes nationalits se trouvaient runis dans le port de
Saint-Jean.

Sir Humphrey Gilbert descendit  terre. Des otages pris parmi les
phoques et les morues furent trans devant lui chargs de chanes. Tout
autour, des officiers et un assez grand nombre d'autres personnes
formrent le cercle. Sir Humphrey donna alors lecture d'une patente
royale l'autorisant  prendre possession de Terre-Neuve au nom de la
reine lisabeth, et  exercer sa juridiction sur l'le et sur tous les
autres domaines de la couronne dans la mme rgion.

Puis, se tournant vers les otages, il leur dclara que leur autopsie
allait tre ordonne. Deux chirurgiens de la marine royale s'avancrent
alors, scalpel en main, et ce fut  cette occasion que la vivisection
fut pratique pour la premire fois. De l'conomie anatomique de la
morue il fut dduit que sa chair fournirait un aliment  la fois
substantiel et dlicat. Quant au phoque, sa peau rembourre de graisse
fit penser qu'il serait un produit prcieux pour l'industrie ncessaire
au dveloppement du pays.

En consquence, guerre ouverte fut dclare aux peuples sous-marins, et
tous moyens proclams bons et loyaux pour les mettre en conserves.

La juridiction de sir Humphrey Gilbert, selon qu'elle tait dlimite
par la patente, s'tendait  deux cents lieues  la ronde. Aussi
comprenait-elle, avec Terre-Neuve, la Nouvelle-cosse, le
Nouveau-Brunswick, une partie du Labrador, le Cap-Breton et l'le du
Prince douard.

C'tait presque un royaume, et sir H. Gilbert avait amen avec lui du
Devonshire environ deux cent cinquante colons, pour commencer  le
peupler. Il fut soutenu dans son entreprise par son clbre demi-frre,
sir Walter Raleigh. Celui-ci avait d'abord fait partie de l'expdition
dirige par sir Humphrey. Mais une maladie contagieuse clata  son
bord, et il dut regagner l'Angleterre.

C'est ainsi que furent jets les premiers fondements de l'empire
colonial que l'Angleterre s'est conserv dans l'Amrique du Nord.

Mais Terre-Neuve seule nous occupe, pour l'instant, et comme son
histoire est peu intressante, je ne ferai que vous l'esquisser  grands
traits.

Il n'est cependant peut-tre pas inutile de rappeler que les Franais
furent les vritables colonisateurs de Terre-Neuve.

Aprs la dcouverte des Cabot, ce sont des navigateurs franais,
Cartier, puis Champlain, qui viennent dbarquer sur ses ctes. En 1525,
Franois Ier envoie Verazini dployer la _Salamandre_ sur la terre
nouvellement trouve et dclarer aux phoques et aux morues qu'ils
passent sous sa royale domination. En 1604, le premier tablissement
franais est fond, et Terre-Neuve et l'Acadie, aujourd'hui
Nouvelle-cosse, sont  nous pendant tout le cours du dix-septime
sicle et jusqu'au trait d'Utrecht.

Une coalition nous les enlve pour les donner alors  l'Angleterre.
Durant cette priode, toutes les places fortes de Terre-Neuve, et
surtout Saint-Jean, changent vingt fois d'occupants.

Enfin 1713 nous chasse dfinitivement de nos anciennes possessions, ne
nous laissant que les les Saint-Pierre et Miquelon, et des droits de
pche sur une partie des ctes de Terre-Neuve. Ces droits, qui nous
seront renouvels dans la suite par plusieurs traits, mritent une
tude toute particulire, et que je renvoie  plus tard.

* * *

Quels traits me reste-t-il donc encore  marquer pour achever ce rapide
crayon de l'histoire terre-neuvienne?

Depuis cette poque trouble de guerres, rien n'a t plus paisible que
l'tablissement et le dveloppement des colons anglais. En 1855,
Terre-Neuve devint colonie indpendante. Il n'y eut plus de garnison
dans l'le, et  Saint-Jean (Saint-John's), la capitale, les seuls
agents  la disposition du pouvoir excutif sont cinquante policemen
tant  pied qu' cheval.

Tel est l'tat actuel du pays dans lequel je vous ai conduit et dont je
m'efforce de vous bien faire les honneurs.

* * *

Quant  la rsistance que les Indiens ont pu opposer  l'invasion de
leur le, on n'en a jamais entendu parler.

Tout ce qui reste aujourd'hui des premiers matres de Terre-Neuve se
rduit  une dizaine de familles d'aborignes de la tribu des _Micmacs_.
Elles se sont groupes et forment un village sur un certain point de la
cte nord.

Du reste, fort inoffensifs et de caractre paisible, ils pchent pendant
l't et poursuivent en hiver les animaux  fourrures qui habitent le
long des rivires et l'intrieur des forts si peu connues de l'le.

N'est-il pas tonnant que la race ne du sol ait si rapidement disparu
dans un pays presque inexplor et sur lequel on en est encore rduit 
se faire une opinion base sur l'hypothse?

Car, ainsi que je vous l'ai dit, les ctes seules sont parfaitement
connues, et tous les tablissements des Europens ont t fonds sur le
bord de la mer. Du reste, quoi de moins surprenant? Quelle est
l'attraction qui a amen et fix ici ceux qui constituent dsormais le
peuple de Terre-Neuve? La pche, uniquement la pche. C'est au phoque et
 la morue que ce pays doit sa colonisation. Sans la prsence de ces
mines de richesses  exploiter pour l'industrie, ce serait encore un
dsert que cette pauvre le au sol dshrit.

Toutes les villes, tous les villages ont la mme origine, sinon les
mmes fondateurs. Des marins sont venus, franais d'abord et plus tard
anglais, qui ont cherch sur les ctes une baie, un havre offrant  la
fois un abri sr  leurs navires et du bois pour la construction de
leurs cabanes et des chafauds ncessaires au schage de la morue. Les
ctes devinrent mieux connues; on sut quels endroits le poisson avait
coutume de frquenter le plus. Il se fit alors sur ces divers points des
agglomrations de pcheurs. Quelques-uns hivernrent et se mirent 
faire le commerce pour leur propre compte. Mais ils consommaient, et le
pays ne produisant rien, l'importation dut faire croisire avec
l'exportation entre Terre-Neuve et l'Europe.  ct des tablissements
de pche s'en levrent d'autres plus considrables, des habitations,
des magasins: le fondement d'une nouvelle nation tait jet.

* * *

 l'heure qu'il est, la population de toute l'le s'lve  environ cent
quatre-vingt mille habitants, la plupart Irlandais et cossais
d'origine. Sur ce nombre, trente mille sont agglomrs  Saint-Jean. On
en compte de six  sept mille au Havre de Grce et  Twilingate, qui
sont, aprs la capitale, les deux centres commerciaux les plus
importants.

Je me bornerai  vous parler de Saint-Jean. Aussi bien est-ce la ville
la plus intressante, et puis, c'est la seule que je connaisse.




CHAPITRE III


Durant la possession franaise, c'est Plaisance (Placentia), sur la cte
sud de l'le, qui tait la capitale de Terre-Neuve. Et c'est sans doute
 sa situation privilgie que Saint-Jean doit d'avoir dtrn son
anctre. En effet, la ville s'lve sur la cte sud-est, dans la
presqu'le d'Avalon, au point le plus rapproch de l'Europe.

Je vous en ai dj dcrit l'aspect, et vous savez aussi qu'elle a un
port naturel profond et abrit de tous les vents, le point le plus
troit du goulet (the Narrows) ne mesurant pas plus de six cents pieds
en largeur. Le havre s'tend en longueur sur un mille et un quart et
presque sur un demi-mille en largeur. Au centre, la sonde descend
jusqu' quatre-vingt-dix pieds. Tout autour des collines de cent
quatre-vingts  deux cents mtres d'altitude lui permettent de dormir
sans inquitude, tandis que l'ouragan se dchane au large. Les navires
de tout tonnage peuvent  toute heure venir s'amarrer le long de ses
quais hospitaliers.

Dbarquons donc, si vous y tes dispos, et montons faire un tour en
ville.

Ces dbris de murailles et de fortifications que vous apercevez 
l'entre du port sont de construction franaise. Ce sont en effet nos
compatriotes qui ont commenc cette ville aujourd'hui tout  fait
anglaise, ou, pour mieux dire, terre-neuvienne. Et s'il ne reste point
de traces plus nombreuses de leur possession, la cause en est le fameux
incendie qui, il y a environ quarante ans, dvora Saint-Jean tout
entier.

Ce terrible vnement ne s'est point effac de la mmoire de ceux qui
l'ont vu, ni de celle de leurs descendants.

Il y a quelque quatre ou cinq mois, des missionnaires lazaristes taient
venus prcher une retraite  la cathdrale.  cette occasion, un pauvre
homme s'tant approch du confessionnal:--Depuis combien de temps,
interrogea le Pre, ne vous tes-vous pas confess?--Depuis le
feu.--Depuis le feu?--Oui: depuis le grand feu.--Combien de temps cela
fait-il  peu prs?--Ah bien! trente-cinq ou quarante ans!

Parmi le peuple de Saint-Jean, le grand feu est comme le commencement
de l're terre-neuvienne.

 la suite de cette catastrophe, une loi fut vote par les Chambres
coloniales ordonnant que les rues principales auraient cinquante pieds
de largeur, et que les maisons seraient construites en briques. La voie
la plus commerante de la ville, celle qui longe le port, fut en effet
rtablie dans ces conditions. Nanmoins, dans les autres quartiers, la
trs-grande majorit des habitations est en bois.

Du reste, cela ne nuirait en rien  l'aspect ni  l'agrment de la ville
si, par ailleurs, elle ne donnait une si large part  la critique. En
t, la moindre pluie transforme les rues en marcages, et le moindre
vent voltigeant dans un rayon de soleil soulve en un instant des
trombes de poussire. Le pavage est chose absolument inconnue. Encore si
l'on pouvait chercher refuge sur les trottoirs!

Gardez-vous-en bien. Ils sont faits de planches couches les unes auprs
des autres et pour les trois quarts pourries. Aussi, rien de plus
dangereux pour un tranger que de s'y aventurer la nuit. En l'absence de
la lune, la ville est  peine claire, et l'on ne sait si l'on ne
posera le pied dans un trou ou si l'on ne buttera contre quelque
obstacle imprvu.

En hiver, les rues ne sont jamais dblayes, et, suivant le caprice du
temps, il faut se rsigner, pour sortir,  enfoncer dans la neige ou 
se tenir en quilibre sur le sol cuirass de glace. Connaissez-vous les
Alpes? Imaginez-vous une ville btie sur un glacier.

Tout cela vient de l'absence d'une municipalit. Et l'absence d'une
municipalit vient du manque d'argent, et le manque d'argent de ce que
MM. les habitants ne veulent pas payer d'impts: et MM. les habitants ne
payent pas d'impts. Il n'y a que sur l'eau que le gouvernement a russi
 prlever une taxe. Mais sur ce point il faut convenir que rien ne
laisse  dsirer: l'eau coulant jour et nuit dans les maisons et sous la
ville, et devenant ainsi une haute garantie de salubrit.

* * *

Que vous dire encore de la physionomie extrieure de la ville? Ses
quelques monuments sont peu remarquables. Jusqu'ici, le plus vnrable,
aussi bien par sa position que par ses proportions et sa richesse, est
la cathdrale catholique, qui n'est d'aucun style bien dfini, quoique
toutes ses ouvertures soient  pleins cintres. La cathdrale
protestante-anglicane, dont une partie est encore en voie de
construction, ne sera pas moins vaste que la prcdente; mais, malgr
ses fentres  ogives, elle sera toujours crase par sa rivale dont les
tours s'lvent, imposantes, sur le point culminant de la colline.

Le palais du Parlement est une grande construction en pierres de taille
avec un fronton grec. Quant au palais du gouvernement, rsidence du
gouverneur, ce n'est ni plus ni moins qu'une vaste btisse, compose
d'un corps de logis flanqu  droite et  gauche d'un pavillon sans
aucune prtention  aucun style.

Quoi encore? Le beau collge de Saint-Patrick, dirig par des prtres;
l'Athenum Hall, belles salles de concert et de lecture. Le reste ne
vaut pas la peine d'tre nomm.

Vous vous attendez sans doute  ce que je vous parle aussi des quais et
de la belle promenade le long de la mer? Mais, mon cher ami, n'oubliez
donc pas qu'ici tout est fait pour la morue, rien pour les hommes. La
rue la plus rapproche du havre le longe sans l'apercevoir que par
quelques chappes. La file des habitations et boutiques des
commerants du lieu l'en spare. Chaque ngociant a ainsi, derrire sa
maison, sa _calle_ et son _quai_, construits en bois sur pilotis, et qui
donnent accs dans la rue par un passage sous la maison.

* * *

Maintenant que je vous ai tran par tous les chemins de la ville,
laissez-moi croire, pauvre ami! que je ne vous ai pas trop ennuy, et
venez que je vous montre l'intrieur des principaux endroits o ils vous
mnent, en vous contant ce qui s'y passe._._._._._._._._
._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

Voil donc, sauf quelques modifications, la lettre que j'avais commence
le 1er mars 1883. Ainsi que je m'y attendais, elle n'a jamais eu de
fin. Aujourd'hui, je la reprends pour l'adresser au grand public.
Tiendrai-je mieux mes engagements vis--vis de lui? Je l'ignore.
Essayons pourtant, et puissent mes efforts, s'ils aboutissent, me
mriter de sa part des encouragements pour l'avenir!




DEUXIME PARTIE

LE MONDE ET LA VIE.


Pendant les derniers mois de mon sjour  Terre-Neuve, nerv par la
monotonie de mon existence, je me suis rendu coupable d'une sorte de
journal.

Bien des pages sont crites avec une plume arrache  l'aile de l'oiseau
bleu de la rverie. D'autres sont crayonnes de portraits pris sur le
vif, entremls d'observations et de rcits dont le mrite est d'tre
vrais.

Par le choix que je ferai de toutes celles-ci, j'espre initier, en
l'intressant, mon lecteur au caractre des habitants de Saint-Jean et 
leur faon de vivre.

 ceux qui penseraient ouvrir un livre de profondes et solennelles
tudes, il ne serait peut-tre pas mal de dire que j'avais vingt ans
lorsque j'ai dbarqu sur les ctes d'Amrique, et qu' l'heure o
j'cris, je n'ai pas encore une moustache capable d'inspirer un effroi
respectueux  quelques jolis bambins qui m'appellent leur oncle.

Ceci est donc, avant tout, une page de la vie  l'tranger d'un Franais
jeune, artiste et pote  son heure, comme tout homme bien n doit
l'tre par le temps qui court.

Et du reste, si je mle  mon rcit quelques grains de posie, ne
sera-ce point le rendre plus semblable et plus conforme  la
vrit?--N'y a-t-il pas plus de rve et d'amour dans la vie que dans un
roman?

Et puis, quand je ne le voudrais pas, pourrais-je faire que les femmes
ne soient l-bas trs-suprieures aux hommes et n'obligent de la sorte 
faire la part plus grande  l'tude de leur sexe?




CHAPITRE PREMIER


Deux jours aprs mon arrive  Terre-Neuve, j'entrai de plain-pied dans
la socit de Saint-Jean. Il y avait un bal au palais du gouverneur; je
me trouvais faire partie du monde officiel, et je fus invit aussitt.

Quel pourrait bien tre l'aspect de cette runion?

Je savais dj, et c'tait une des premires nouvelles que j'avais
apprises en descendant  terre, qu'il y avait par la ville nombre de
jolis minois.

Les femmes d'ici sont charmantes, me disait-on. Vous tes sr d'tre
ft et accueilli par elles avec empressement.

Nous fendions la foule des curieux en station sur la cale de la
Compagnie Allan.  notre passage, les yeux s'carquillaient, les
oreilles se tendaient sans rien comprendre.

Derrire nous, des migrants russes, allemands, irlandais, quittaient le
pont, chargeant la passerelle de leur troupeau grouillant et misrable.
Aussitt, les poulies crirent; les cbles agits s'lancrent dans le
ventre du vaisseau, et lentement, avec effort, un  un, ils en
remontaient, entranant aprs eux de lourds colis qu'ils ne lchaient
que pour se jeter sur une autre proie. Par groupes, ceux du navire et
ceux de la ville vacuaient le plancher du quai. Au pied d'un mur, un
rassemblement s'tait form.

--Qu'est-ce?

--Rien: deux matelots qui s'accommodent le visage  coups de poing.

Je fus content; c'tait couleur locale.

Du reste, le ciel tait bleu, le soleil presque chaud, et je vivais
enfin, aprs un malaise de neuf jours, sur une mer froide.

Le soir, de trs-loin, on entendait encore le ronflement aigu du treuil
qui s'acharnait sur le steamer  son travail de mineur. Il s'lanait,
prompt et bruyant comme la foudre, et d'un coup sec s'arrtait soudain.

La manoeuvre se faisait maintenant  la lueur rouge des fanaux. Je dus y
aller, car une malle manquait  mon bagage. Une troite chelle qui
plongeait dans les tnbres me conduisit  fond de cale. L je rampai
sur la surface houleuse des ballots de toute forme, heurtant de la tte
contre la nuit des parois, et souvent oblig de rtrograder  reculons,
faute d'espace pour me retourner.

Dieu! que les toiles me semblrent clatantes et l'obscurit lumineuse
lorsque, allong tout droit sur la petite chelle, les coudes au corps,
la tte en vigilance, je sentis l'air libre autour de moi!

* * *

Non moins agrable fut la sensation que j'prouvai  quelques soirs de
l, quand je fis mon entre dans les salons blouissants de
l'administrateur.

Trouver  Terre-Neuve un monde, ou simplement quelque chose d'analogue 
ce qu'on appelle le monde, voil ce que j'tais loin d'imaginer en
quittant Paris.

--Connaissez-vous Saint-Jean de Terre-Neuve?

--Parbleu! c'est l qu'on fait scher la morue.

--Ah bah!... Suivez-moi donc!

Il n'y a pas de gouverneur pour le moment, mais un simple administrateur
qui en tient lieu et place: Son Honneur sir F. B. T. C... K. C. M. G.

On me prsente; mais je ne sais encore que trois mots anglais, qui ne
sont pas d'accord ensemble, et lui n'est pas plus fort en franais.
Heureusement, dans un shake-hand un Anglais peut vous faire comprendre
tout ce qu'il pense sans tre capable de l'exprimer. Voil pourquoi,
cette fois, notre conversation se borna  cet acte de courtoisie.

 dfaut d'un grand homme, l'administrateur est un homme grand. Il
s'avance vers vous, toujours affable, la main tendue, ses petits yeux
souriant dans sa tte de vieil enfant ras. Du plus loin qu'il vous
voit, il s'empresse, pour vous faire honneur, de dganter sa main
droite, afin de vous la donner toute nue  serrer.

Ainsi fait l-bas tout vrai gentleman.

Trs-fier de son crachat et de sa cravate rouge, l'administrateur! Ils
sont comme cela trois ou quatre  Terre-Neuve, que la Reine a affubls
des insignes de ce chevalier-compagnon de Saint-Michel et
Saint-Georges, ce qu'ils expriment toujours avec le plus grand soin 
la suite de leur nom par ces initiales: K. C. M. G. Cet ordre cr pour
les colonies, et qui ne jouit que l d'une certaine considration, donne
 son titulaire droit au titre de _sir_.

On ne saurait croire  quel point ce tout petit mot remplit la bouche
d'un Anglais.

 Terre-Neuve, le moindre politicien qui a la rare fortune de pouvoir
s'appeler _sir_ est du mme coup consacr grand homme. Ce qu'il y a de
plus joli, c'est que lui-mme s'imagine l'tre. Bien qu'il ne soit sir
qu'en vertu de son K. C. M. G., il a tt fait d'tablir sa gnalogie
jusqu' Guillaume le Conqurant. Or, comme, en gnral, personne ne sait
d'o il sort, il lui est ais de faire dire ce qu'il veut.

Plus fier qu'un pair d'Angleterre, il en impose autour de lui, et 
l'tranger qui sourit, on insiste: Il est sir! Ne savez-vous pas? c'est
un sir!

* * *

Ah! madame, la jolie robe qui vient de faire froufrou dans mes jambes!

On dit autour de moi qu'elle vient de Paris. Cela se peut bien: en soie
couleur du temps, miraculeusement releve de toutes parts avec des rangs
de perles. Et pourtant, cette robe,--on dit maintenant qu'elle vient de
chez Worth,--elle n'est pas parfaite; quelque chose y manque: le chic
n'y est pas.

Attendez donc!... La robe a du chic;--c'est la femme qui en manque.

--Quelle est donc, monsieur le secrtaire, cette ravissante personne qui
entre par l?

--O la voyez-vous?

--Ici: cette brune qui porte comme une Parisienne une robe de moire
blanche brode de perles, avec une touffe de roses pourpre au corsage?

--Aoh! c'est ma fille.

L'heureux pre! il en a quatre comme celle-l, toutes plus accomplies
les unes que les autres et toutes parlant franais.

 peine ai-je eu le temps d'tre prsent  cette jeune reine, qu'un
danseur l'emporte dans un tourbillon. Mais aussitt on m'_introduit_ 
une _yung lady_ parlant franais.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de danser cette valse
avec moi?

--Certainement, monsieur,  moins que vous ne prfriez la causer.

Je m'empressai d'accepter, et aussitt, prenant mon bras, elle
m'entrane hors des salons, et nous enfilons un large couloir o
d'autres groupes se promenaient dj.

J'tais bahi de cette libert d'allures, que je trouvais du reste
adorable. De papa et maman point n'tait question. Qu'avaient-ils  voir
dans nos affaires? On n'avait pas mme jug  propos de me les montrer.
Et puis ni l'un ni l'autre ne savaient un mot de franais.

Au contraire, miss Esther le parlait correctement et avec une jolie
pointe d'accent anglais,  peine de quoi rappeler sa nationalit.

Au bout d'un instant, de nouveaux promeneurs afflurent par toutes les
portes dans le corridor. C'est qu'ici, au lieu de dposer gravement sa
danseuse sous l'aile de sa mre ds qu'on a cess de la faire tourner,
on lui offre le bras et, jusqu' la danse suivante, on se promne, on
cause, en un mot, on flirte.

 la premire reprise de l'orchestre je pensais,--j'tais alors farci de
prjugs,--que les convenances et la discrtion me faisaient un devoir
de ramener miss Esther  sa place.

--Vous allez danser? interrogea-t-elle.

--Je n'en ai nullement l'intention.

--Alors continuons  causer, c'est bien plus agrable.

C'tait fort mon avis. Je n'avais jamais t  pareille fte. Je
trouvais savoureux  l'excs le pain blanc de la flirtation, en vrai
Franais qui n'a jamais eu sa part de ce mets exotique.

Et la conversation reprit son train, touchant  tout, sans embarras,
sans entraves et sans repos.

La dernire valse arriva. Miss Esther l'avait promise, et, en quittant
mon bras qu'elle avait gard plus d'une heure, elle me dit qu'elle
comptait sur ma visite ds le lendemain.

* * *

C'tait dimanche aujourd'hui, et la journe a dbut par m'apporter
plusieurs nouveaux sujets de stupfaction.

D'abord,  la messe de onze heures  la cathdrale. Le premier dimanche,
le secrtaire colonial m'avait gracieusement ouvert l'accs de sa
stalle. Je ne pouvais faire moins, en face d'une telle marque de
courtoisie, que de me conformer pour la tenue  la faon d'tre de mes
voisins. Or, en sortant de l'glise,  midi, j'avais tt avec
inquitude mes malheureux genoux ankyloss par suite de l'abus que j'en
avais fait.

Ce matin, grce  miss Esther, je suis mont  la tribune de l'orgue.
J'ai rencontr l une dizaine de jeunes filles de la meilleure socit
d'ici et qui se runissent tous les dimanches pour chanter.

Bien entendu, la premire convention qui a t tablie entre elles a eu
pour but de permettre  chacune d'amener avec elle un cavalier.

Me voil donc introduit parmi ce choeur de vierges, plac auprs de ma
protectrice et me faisant  moi-mme l'effet d'un loup entr dans la
bergerie.

Je m'accoutumai vite  l'entourage, et je crois mme que la messe me
parut moins longue que la premire fois.

Il est vrai que j'eus les oreilles charmes au del de toute expression.

Soudain, une voix pure, frache, dlicieusement timbre et conduite avec
un art infini, modula les premires mesures de l'_Ave Maria_ de
Mercadante.  la fin du morceau, j'tais au ciel.

Impossible de soupirer ces longues phrases avec une douceur plus
harmonieuse; impossible de mettre plus d'me aux ardeurs de
l'invocation. Et comme la voix se perdait haut et loin insensiblement,
et comme elle revenait aux notes graves avec une chaude passion!

Bref, j'tais dans l'extase, invoquant tour  tour les noms de Van Zandt
et de la Patti, et me disant que si mon me pouvait souvent se griser de
cette voix, je serais heureux  Terre-Neuve.

Ds qu'elle eut achev, miss Fisher reprit modestement sa place tout
contre l'orgue. Aussitt je me fis prsenter pour lui offrir l'hommage
de mon enthousiasme.

Quelle fut ma stupfaction, un instant aprs, lorsque j'appris qu'elle
tait actrice et protestante!

Eh bien! elle tait l non-seulement avec l'assentiment, mais sur la
prire de l'vque. Au bout de quelque temps, ce dernier la dcida mme
 venir tous les dimanches. Dix-huit mois aprs, vers l'poque de mon
dpart, son talent s'tait accru  tel point, qu'entendant la Patti 
New-York, quelques jours aprs, je m'criai  part moi: Je n'aurais
jamais cru que miss Fisher chantt aussi bien!

Du reste, elle se trouvait  Saint-Jean par hasard, retenue par sa mre
trs-malade depuis longtemps.

D'autres tonnements m'taient rservs pour ce jour-l.

Comme nous descendions de la tribune, l'abb Galveston, un artiste et
dj un ami, nous croisa dans l'escalier et s'arrta pour parler avec
une jeune fille.

Je ne la connaissais pas encore, et, comme je passais, elle se fit
prsenter  moi par le prtre. Je serrai la main que me tendait miss
Lizzie et continuai  suivre miss Esther. Deux de ses amies, qui
semblaient nous guetter, nous arrtrent sous le porche pour solliciter
galement l'honneur de m'tre prsentes.

J'tais confus, presque offusqu de voir avec quelle audace cavalire
les jeunes filles osaient se jeter  la tte des jeunes gens. Ces deux
dernires, miss Catherine, qu'on appelait Kitty, et sa soeur, miss
Bessy, parlaient franais aussi bien que moi.

Mais je m'enfuis avec miss Esther qui demeurait tout prs et que
j'accompagnai chez elle. C'est alors que je fis la connaissance de ses
parents.

Au bout d'un instant, on apporta du sherry et du porto. C'est l'habitude
l-bas d'offrir de ces vins au visiteur. Le climat permet l'usage
quelque peu abusif des boissons alcooliques. En hiver, il est mme
ncessaire d'en prendre, et c'est alors que le soir on aime  se
rchauffer le sang avec un grand verre de wiskey et d'eau chaude.

Ds qu'il eut aval son sherry, le pre de miss Esther, sachant
parfaitement que ce n'tait pas lui que je venais voir chez lui, se
retira discrtement pour me laisser en tte--tte avec sa fille.

Aprs une conversation des plus nourries et quelques moments employs au
piano, je pris cong, et reus l'invitation de venir souvent passer la
soire.

Chemin faisant, je rflchissais sur l'trange libert laisse  toutes
ces jeunes filles;  l'entire facult qu'on leur accordait, de donner
rendez-vous  des jeunes gens, de les recevoir en tte--tte, le soir
comme le jour, sans que les parents soient pralablement consults sur
le choix de ces jeunes gens attirs chez eux. J'admirais cette confiance
absolue de la part du pre et de la mre, confiance mrite  coup sr,
puisqu'elle n'tait jamais branle dans l'esprit des parents.

Comme j'tais loin de la France! Quelle diffrence de moeurs, de vie! Et
comme ce commerce perptuel et intime avec les jeunes filles devait
mettre au coeur de l'homme un tendre respect et une affectueuse estime
pour la femme!

J'en tais l de mes rveries, lorsqu'une lgre charrette anglaise qui
venait  ma rencontre s'arrta tout  coup auprs de moi.

Je n'eus que le temps de reconnatre miss Lizzie et de saluer.

--Montez l auprs de moi, je vous emmne  la maison, me dit-elle dans
un joli franais de sa faon.

Je pensais d'abord avoir mal compris, ou bien qu'elle-mme ne savait pas
trs-exactement la signification des mots qu'elle venait d'employer.

Je voulus m'excuser, mais elle insista, et, prenant mon parti en brave,
je m'installai auprs d'elle. Je me demandais avec terreur quel
scandale nous allions causer par les rues, car elle demeurait hors
ville, presque  la campagne, et il fallait traverser Saint-Jean tout
entier.

Je savais qu'ici il y avait environ quatre femmes pour un homme: que par
suite, les jeunes filles trouvaient difficilement  se mettre en mnage
et faisaient la chasse aux maris.

_Struggle for life_. Ici: _struggle for vedding_.

Je me croyais dj compromis, oblig de comparatre devant M. le consul,
qui, usant  la fois de ses droits hirarchiques et paternels, m'aurait
sans doute fort mal reu, ne trouvant pas l'union  son got.

Je ne me sentais moi-mme alors aucune inclination pour le mariage--pour
celui-l surtout.

Cependant, voyant que l'attention des passants n'tait pas souleve
outre mesure, je me rassurai petit  petit.

Miss Lizzie, qui parlait trs-peu le franais, parlait beaucoup pour
faire croire qu'elle parlait bien. Moi, je l'aidais, trouvant le mot qui
ne lui venait pas, achevant pour elle la phrase commence.

 cela, elle dclarait, et la remarque est trs-juste:

--Vous autres, Franais, tes trs-charitables: vous ne vous moquez
jamais des trangers qui parlent mal votre langue, et vous les aidez 
exprimer leur franais. Nous, au contraire, nous rions  la moindre
faute et ne soufflons jamais le mot qu'on a de la peine  trouver.

Enfin, nous arrivons  la Colline des Fleurs. Toute la famille se met en
quatre pour me recevoir; mais Lizzie est la seule que je comprenne  peu
prs; de sorte que le salon semble transform en thtre de
marionnettes.

Comme j'ai bu du porto chez Esther, j'opte ici pour le sherry. Pour
chapper au second verre que le papa veut  toute force me faire avaler,
je salue et me dirige vers la porte.

Miss Lizzie m'accompagne jusqu' la sortie du jardin, et le long de la
route ramasse un bouquet de penses qu'elle m'offre au dpart:

--Attendez, fait-elle avec un sourire, je vais vous le passer  la
boutonnire.

En cet instant, je me fis  moi-mme le voeu de ne plus m'tonner de
rien de la part d'une jeune fille anglo-amricaine.

* * *

_Novembre._--Quelle chose trange que je n'aie pas encore parl de
Benot, mon unique compatriote! Je l'entends qui entre, et cela m'y fait
penser.

Benot, c'est l'homme de tous les instants; l'homme de toutes les
utilits; l'homme de tous les services, de tous les renseignements, de
toutes les complaisances.

Quand on le connat, on ne peut, en le voyant, s'empcher de songer au
mot de M. Choufleuri parlant de son domestique: Dieu, qu'il est
bte!... Mais il est si dvou!!!

Un peu simple, ce brave Benot, tout Normand qu'il est. Il lui arrive
plus souvent qu' son tour de mettre les pieds dans le plat. Mais il est
si obligeant; il a si bon caractre et il reoit les rebuffades avec
tant de philosophie!

Toutes ses qualits se lisent sur sa bonne face ronde, un peu haute en
couleur, plante d'un nez charnu dont la base est bien au milieu du
visage, mais dont le bout s'carte avec une invincible horreur de la
ligne droite, suivant en cela l'exemple de la moustache aux gros poils
rudes d'un brun jauntre et qu'un perptuel coup de vent semble relever
d'un ct.

Benot, Prosper, est le seul Franais de Saint-Jean. Faisant mal ses
affaires dans notre colonie voisine de Saint-Pierre-Miquelon, il est
venu ici tenter la fortune. Il parle anglais, presque aussi mal que le
franais qu'il enseigne, du reste, dans plusieurs collges de la ville
et  bon nombre de particuliers. C'est son gagne-pain, et le pauvre
homme n'a d'autres ressources pour faire vivre sa famille que de suivre
ce mtier qui, par tous les temps, toutes les glaces et toutes les
neiges, le force  courir le cachet du matin au soir.

Il nous a t bien utile depuis notre arrive ici, alors que je ne
pouvais parler anglais. Que de renseignements il nous a fournis; que de
courses et de commissions il a faites pour nous; dans combien d'endroits
nous a-t-il servi d'interprte! Et tout cela avec le dsintressement le
plus complet, par pur esprit de patriotisme.

Brave homme! Il mrite bien que je garde son souvenir dans ces pages, et
je m'en serais voulu si j'avais tard longtemps encore  parler de lui.




CHAPITRE II


_26 dcembre._--C'tait hier Nol par un soleil radieux. J'ai dn chez
l'vque: c'est--dire que j'y ai pass une partie de la journe, et je
saisis cette occasion de parler de lui, de ses oeuvres et de son clerg.

Sur quel emplacement merveilleux s'lve la cathdrale catholique! Elle
est le point que l'on voit de partout et d'o l'on domine tous les
horizons. De l le regard se perd dans un lointain qu'il ne peut saisir
jusqu'au bout. Entre deux chutes de montagnes, la mer se dcouvre,
semblant sortir du havre et rpandre dans le ciel en s'vasant ses flots
d'aigues-marines. Si quelque navire quitte le port et se dirige vers
l'Europe, on l'aperoit pendant des heures filer tout droit, diminuer
peu  peu et s'teindre lentement dans un pli de vapeurs invisibles. Ou
bien, s'il remonte les ctes, on ne le voit qu'un instant contourner
les falaises. Il passe de profil, et un  un ses mts disparaissent
derrire les rochers, tandis que son pavillon qui s'agite  la corne
d'artimon s'vanouit dans un dernier adieu.

Et tout d'un coup le vide se fait sur la mer unie, sinistre comme un
tombeau qui se referme. L'immensit passe sur elle, accablante, jusqu'
ce qu'une voile imperceptible ramne la vie sur son aile blanche.

La mer est triste, vue de haut. Elle largit sa ceinture jusqu'au milieu
du ciel, et la plus forte houle y fait  peine frmir une ride.

Devant ce calme inquitant, la mditation doit tre plus facile et plus
consolante au prtre, et s'il en est ainsi, l'vque de Saint-Jean est
bien plac pour faire monter ses prires au firmament.

En effet, le palais archipiscopal est tout prs de la cathdrale.

Charmant homme, jeune, actif, intelligent, que l'vque actuel!

D'ailleurs, toutes ses qualits trouvent aisment leur emploi; car c'est
une grande situation que la sienne. Plus de la moiti des habitants de
Saint-Jean, au del de quinze mille mes, sont ses sujets fidles et
soumis. Il est bien vritablement prince de l'glise; il rgne en pre
et domine en roi parmi ses sujets.

Loin d'abuser de sa puissance, il ne s'en sert qu'avec la plus
scrupuleuse modration et jamais dans son intrt priv.

Il est vrai qu'il serait peut-tre embarrass pour exprimer un souhait.
Car il vous fait les honneurs de chez lui avec un contentement qui
illumine son visage. Il vous montrera ses curies, sa basse-cour, son
verger, son potager, non point pour en tirer vanit, mais parce qu'il se
trouve heureux de tout cela et qu'il pense vous faire plaisir.

Du reste, accueillant au possible et trs-enthousiaste de la belle
France. Il comprend difficilement le franais et sait malgr tout s'en
servir pour faire des plaisanteries qui l'enchantent.

Sa maladie est une nervosit dplorable. Ds qu'il est avec quelqu'un,
le voil dans tous ses tats. Il vous fait asseoir trente-six fois. La
crainte, je veux dire la terreur de ne pas vous faire une rception
digne de vous le roule dans une agitation fbrile. Il ne cesse de parler
et vous pose mille questions sans en attendre la rponse. Bref, il ne
sait o donner de la tte pour tre aimable, sans se douter que tant de
pnibles efforts le rendent fatigant autant qu'ils le fatiguent.

Mais qui oserait lui faire un reproche de ce qu'il est ainsi, alors que
c'est le plus naturellement du monde qu'il est si peu naturel?

Aussi la confiance et la vnration qui l'entourent lui sont-elles bien
lgitimement dues.

 sa table, qui nourrit une partie de ses prtres, il est le
boute-en-train de la runion, il interpelle chacun et rpand une gaiet
communicative.

Dans la chaire, sa voix est la plus vibrante, ses gestes sont les plus
larges, ses paroles les plus profondes.

Dans le monde, avec toute son exubrance apparente, il sait pourtant se
taire et tout sonder chez les autres sans se laisser pntrer.

Voil pourquoi on l'aime, on le vnre et l'on a confiance en lui.

Ses fidles sont ses enfants. Pauvres, pour la plupart, ils ont toujours
de l'argent quand il leur en demande pour ses couvents, ses collges,
ses glises.

Facilement il et pu se faire le chef d'un parti politique. Toute
l'Irlande de Terre-Neuve obirait  un signe de lui. Il a su rsister 
cette tentation d'orgueil. Il a compris que toute son influence devait
tre rserve  la cause de la religion, et que ce serait la prostituer
que la mettre au service des ambitions de parti.

C'est qu' Terre-Neuve le rle de l'vque catholique est un grand rle.
Il est le suprme directeur des couvents et collges o la jeune
gnration de l'le va chercher des ides d'tudes, jusque-l tout 
fait trangres aux indignes.

Et surtout il est comme le patron de ces nombreuses confrries d'hommes
qui, pour le Franais, sont le ct pittoresque de la socit de l-bas.
Je pourrais aussi bien dire grotesque, n'tait la grandeur morale du
but.

Je veux parler de ces socits de temprance dont l'accroissement a
grandi si vite dans tout le nord du continent amricain et de ses
dpendances.

C'est une vritable ligue contre l'ivrognerie, ou mieux, contre
l'alcool.

Voudra-t-on le croire? Le triomphe sur cet ennemi intime se fait si
rapide que, dans le Maine, un des tats de l'Union, la _total
abstinence_ est entre comme loi dans la constitution politique! En
d'autres termes, le dbit public de l'alcool ou de toute boisson, bire,
vin, etc., en contenant, est lgalement interdit sur tout le territoire
de l'tat. Les _rum-shops_ ou _grog-shops_, ce que nous pourrions
traduire par _zinc_, n'y existent plus qu' l'tat de souvenirs. On
trouve dans les campagnes des jeunes gens qui ignorent  la fois ce
qu'est un homme sol et ce qu'est l'alcool.

Depuis que l'ivrognerie a t expulse, le nombre des crimes a
considrablement diminu, et la fortune publique s'est accrue.

Voil l'idal rv et poursuivi par tous les pays de cette portion de
l'Amrique.

Terre-Neuve, presque tout entire peuple de marins, considre avec
pouvante, comme un monstre surgissant des flots pour la dvorer, cette
passion de boire qui brle le cerveau et abat les muscles. Aussi
a-t-elle engag la lutte avec acharnement, aide de tout l'empire du
clerg catholique et protestant. Les socits de temprance sont dj
imposantes par le nombre de leurs membres et par le zle de ceux-ci  la
diffusion de leurs principes.

Il faut les voir, les jours de grandes ftes, se rendre en procession 
l'glise. C'est alors qu'apparat le ct grotesque. C'est d'abord la
_band_ ou fanfare de la socit. Jamais concert de chats, aux heures
d'inspiration nocturne, n'inventa d'aussi sublimes discordances. Une
vingtaine de gaillards dchanent  pleins poumons, dans leurs cuivres,
une tempte de fausses notes. Derrire eux, les membres _leaders_ de la
confrrie: par-dessus leur redingote ils portent en sautoir l'charpe
aux couleurs de leur Socit; une charpe large et longue, noblement
tale sur la poitrine, et de ses bouts, battant une cadence sur le
mollet. Autour du chapeau haut de forme, un voile blanc nou avec art
retombe en une queue longue comme celle d'un cheval arabe et que le vent
soulve d'une main lgre. Enfin, pour soutenir le poids de tant de
grandeurs accumules, ce pontife solennel, qui porte la redingote comme
un chimpanz qui n'aurait jamais fait cela de sa vie, s'appuie sur une
houlette que dcore un flot de rubans aux grces bucoliques.

Puis la foule des membres de la confrrie.

Aprs c'est une autre _band_, d'autres houlettes, d'autres adeptes de la
temprance.

Et derrire encore un nouveau cortge, peut-tre encore un quatrime, 
Musique!

Mais ce n'est point pour le vain plaisir de parader que se sont fondes
les socits de temprance.

Elles se runissent en assembles, prsides d'ordinaire par des membres
du clerg ou du parlement. On prononce des discours, on prend des
rsolutions.

Le temps n'est pas loin o l'abstinence totale deviendra  Terre-Neuve
une loi constitutionnelle.

Et il ne faut pas croire que tout cela se passe en paroles. Souvent dans
un dner, vous voyez des jeunes gens qui ne boivent que de l'eau. Pour
rien au monde ils ne tremperaient leurs lvres dans un verre de vin ou
dans un bock.

Est-ce admirable ou ridicule?

Tout ce que je puis rpondre, c'est que l'alcool est la mort de ces
populations de pcheurs irlandais ou cossais, et que c'est un ennemi
qui ne peut se combattre avec des demi-mesures.

J'ajouterai que quel que soit l'ascendant du clerg sur les socits de
temprance, elles n'appartiennent  aucun parti, pas plus religieux que
politique; elles sont essentiellement nationales et indpendantes.

Au surplus, si le clerg est puissant  Terre-Neuve, il ne le doit point
 l'intrigue, mais au seul esprit religieux qui anime le peuple.

En aucun lieu du monde les prtres ne sont plus tolrants. Il ne peut en
tre autrement pour que la bonne entente se maintienne entre une
population mi-partie catholique et protestante.

Du reste, les ministres du culte jouissent d'une libert d'allure aussi
grande, en proportion, que celle qu'ils laissent  leurs ouailles.

L'abb un tel accepte un cigare sans plus de faon que le capitaine un
tel.

Ils font des visites aux jeunes filles et,  l'occasion, montent  ct
d'elles dans leur voiture. On bavarde, on dbite des cancans.

J'tais suffoqu, la premire fois qu'une _yung lady_ m'a dit: N'est-ce
pas que le Pre un tel est joli garon? n'est-ce pas qu'il est charmant?
Je suis folle de lui!

Ils savent qu'il y a entre eux une barrire infranchissable; ils sont
certains de ne la jamais briser. Qu'ont-ils donc  craindre, et pourquoi
s'interdire ce flirtage canonique?

Il n'y a que deux endroits o je n'ai pas rencontr le prtre
catholique: au skating-rink et au bal. Mais le thtre ne lui est pas
ferm.

Il y avait des prtres, et l'vque lui-mme,  la reprsentation de
_Patience_, donne par des jeunes gens et jeunes filles de Saint-Jean.
Possible n'y seraient-ils pas alls si la pice et t joue par des
cabotins: mais qu'est-ce que le nom des acteurs peut changer au
principe? D'autant que _Patience_ est une oprette qui a eu un immense
succs  Londres et  New-York, et qui n'a rien de commun avec un
mystre ou mme avec une tragdie comme _Polyeucte_.

Peut-tre le frottement des clergymen conduit-il les prtres catholiques
 ce laisser-aller, que je suis, je me hte de le dire, loin de blmer.

Ou peut-tre est-ce tout simplement encore, l-bas, l'ge d'or pour les
moeurs. Oui, c'est plutt cela. Quand les fidles ont la foi du
charbonnier, les ministres peuvent, sans inconvnients, se mler
davantage  leur existence.  Terre-Neuve les hommes sont ignorants. Ils
n'ont pas l'ide d'employer leur intelligence  penser; elle ne leur est
bonne qu' tenir leurs livres de commerce en partie double. Les femmes,
qui lisent beaucoup, ont l'esprit plus cultiv. J'en connais bon nombre
qui sont plus familires avec notre littrature que bien des jeunes
filles franaises leves au couvent. Mais les Anglaises sont potiques
entre toutes les femmes, et la plus sublime posie, c'est la religion.

Aussi faut-il voir l'enthousiasme qui les transporte  l'glise
lorsqu'il s'agit de suivre une mission. Tant que durent ces pieux
exercices, le sermon du Pre A... ou celui du Pre Z... sont le sujet de
toutes les conversations. On a retenu leur discours par coeur; on se le
rpte les uns aux autres; on l'admire ensemble, autant comme morceau de
littrature que comme parole divine.

Il a dfendu de valser. Et au prochain bal, vous verrez toutes les
jeunes filles catholiques demeurer sur leurs chaises, tandis que leurs
amies protestantes tourneront avec d'autant plus d'entrain. Beaucoup
resteront lies par leur promesse pendant toute la saison.

Il est vrai que flirter n'est point pcher, et qu'elles y trouvent une
compensation.

Aussi les bons missionnaires, qui viennent sans doute  Saint-Jean pour
leur propre dification, n'ayant rien d'autre  interdire  des mes si
parfaites, sont contraints de s'en prendre  l'innocent plaisir de
valser.

Quant aux jeunes filles protestantes, je suppose qu'il n'y a point
d'amusements dont leurs pasteurs les empchent de jouir,
puisqu'eux-mmes ne se privent de rien.

Sauf un peu plus de vnration autour de sa personne, et d'toffe aux
basques de sa redingote, le clergyman n'a rien qui le distingue
particulirement des autres hommes. Il va dans le monde, danse, joue la
comdie pour rire et pour de bon; il a une femme qui reoit et des
filles passionnes au lawntenies. Nous n'avons donc rien  dire de plus
sur son compte dans ce chapitre.

Il n'y a qu'un vque anglican pour toute l'le de Terre-Neuve et les
Bermudes. Tous les quatre ans, il va sjourner quelques mois dans cette
dernire partie de son diocse.

Au contraire, les diocses catholiques sont au nombre de trois. Malgr
la disproportion du territoire, l'vque protestant est tout de mme un
moins important personnage que son collgue.

Cela tient, je pense,  ce que l'glise protestante est trs-divise.




CHAPITRE III


_10 janvier._--Hier soir, une troupe de _Christian Minstrels_ a donn
une reprsentation dans la salle de concert  l'Athenum. Le sujet
mrite bien un compte rendu.

Les Christian Minstrels--tout ce qu'il y a de plus amricain--ont pour
spcialit de chanter de la musique ngre en l'interprtant telle
qu'elle doit l'tre.

 cet effet, ils se font la tte de l'emploi en se barbouillant de noir
de fume. L'orchestre compos de cuivres et de tambours se groupe sur
des gradins, et de chaque ct, au premier plan, se placent les
chanteurs.

Tout  coup la musique commence. Un des chanteurs, muni d'un tambour de
basque ou d'une guitare, se met, tout en jouant,  pousser des clats de
voix qu'il accompagne des grimaces les plus simiesques et des gestes les
plus ridicules.

Son agitation va toujours en croissant; elle devient bientt frnsie.

Il bondit de dessus sa chaise comme lanc par un ressort, il traverse
toute la scne et regagne sa place dans une sarabande endiable.
Toujours chantant, grimaant et jouant, il saute, tourne, pirouette,
renvoyant bras et jambes dans les directions les plus imprvues, puis
retombe sur sa chaise, calm soudain, modulant  mi-voix un air
langoureux dont tout son corps agit en cadence marque le rhythme doux.

Au moment o il achve et o l'on s'attend au silence, voil que du ct
oppos un autre chanteur, se tenant le ventre  pleines mains, part d'un
formidable clat de rire, se tord sur sa chaise en proie aux spasmes de
la plus bruyante hilarit.

Tout d'abord ahuris, ses camarades le regardent avec stupeur, et
brusquement, comme saisis par une contagion subite, les voil tous qui
se roulent sur leurs siges et traduisent leur gaiet par les hurlements
les plus sauvages.

Puis tout se tait comme par enchantement, et de chaque camp on se lance
des lazzi, des calembours, des coq--l'ne.

Voil  peu prs ce qu'est une reprsentation donne par les Minstrels:
tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus drle,--drle au moins la
premire fois. Ces spectacles grossiers enchantent les Amricains, qui,
malgr leur civilisation raffine, portent encore en eux ce Yankee qui
est le Cosaque de leur race.

* * *

C'est dans cette mme salle, ou d'autres analogues, qu'ont lieu les
frquents concerts, ventes, lectures, bals donns dans un but de charit
par les nombreuses Socits de bienfaisance catholiques et protestantes.

Miss Fisher est l'me de ces concerts, auxquels prennent part aussi les
jeunes gens et jeunes filles de la ville. On va mme jusqu' jouer la
comdie.

C'est dans cette salle que Stuart Cumberland, avant d'aller  Paris, est
venu nous bouleverser l'esprit par sa science mystrieuse.

Comme le caractre amricain s'est encore montr  cette occasion:
Cumberland, qui arrivait du Canada, o il avait charm le marquis de
Lorne et la princesse Louise, fut assez adroit pour se faire prsenter
au public de Saint-Jean par le premier ministre sir W. W... (K. C. M.
G.). Cela suffit pour que le parti oppos au gouvernement dclart la
guerre  Cumberland, l'accusant de toutes les supercheries et cherchant
 le discrditer dans l'opinion publique. Pendant toute la dure de son
sjour, le _thought reader_ fut l'objet de la plus vive polmique entre
les deux partis politiques reprsents chacun  Saint-Jean par un
journal quotidien.

Cela fut au point qu'il jugea ncessaire de prendre sa propre dfense au
dbut d'une sance et se rvla un orateur fort habile. Plein de verve
caustique et d'nergie, il sut si bien fltrir l'anonyme qu'il
contraignit son calomniateur dguis sous un nom de plume  se dvoiler
pour lui rpondre.

Bref, comme la reprsentation menaait de se transformer en rvolution,
Cumberland demanda que les membres de son comit de surveillance fussent
lus par le public. La salle, dont il avait gagn les sympathies, ne lui
envoya que ses ennemis, les accompagnant chacun,  mesure qu'ils
sortaient des rangs, par des applaudissements ironiques. Ce fut donc
sous le contrle de gens intresss contre lui que Cumberland rpta ce
soir-l, avec son succs habituel, ces tonnantes expriences que tout
le monde lui a vu faire aujourd'hui.

* * *

_Mardi gras._--Le soir du carnaval a t clbr au skating-rink par une
fte costume. L'effroi du ridicule qu'il y aurait  tomber dans les
jambes d'une _yung lady_ m'a t le courage d'apprendre  patiner. J'ai
donc t en simple spectateur voir glisser sur la glace les Svillanes,
les Napolitaines, les Nuits, les pierrots, les dominos de toutes nuances
et autres grands personnages qui forment le ptulant cortge du prince
Carnaval.

Je trouvai l l'lgante miss Maud qui fait habiller sa fine taille 
Paris, et son amie la jolie miss Lilia.

Celle-ci tait  peine dbarque de Londres, o elle avait fait ses
tudes, et elle tait arrive par le dernier paquebot sous la seule
garde de sa vertu et de ses dix-huit ans.

Maud m'a prsent  son amie et, d'un patin lger, s'est envole 
l'autre bout du _ring_ tandis que je restais en tte--tte avec Lilia.
Elle parlait peu franais, mais avec la grce simple qu'elle mettait en
toutes choses.

J'ai cru d'abord ma situation trs-critique en me voyant jeter si
brusquement dans l'intimit de ma nouvelle amie. Il n'en a rien t. Il
est vrai que j'ai fait le voeu de ne plus m'tonner de rien. Et puis
l'air de candeur qui sied dlicieusement  ses traits fins et rguliers,
le regard intelligent de ses yeux clairs dont le charme est augment par
la couleur brune des cheveux, tout cela a tabli du premier coup un
courant sympathique entre nous deux.

Aussi la conversation tait-elle trs-anime lorsque la dsolante
musique de bastringue qui passe ici pour une fanfare, attaqua, ou plutt
massacra, le _God save the Queen_. C'tait le signal de la fin. Car il
n'y a pas de runion publique ou prive qui ne se termine ici par
l'excution du chant national.  ce moment, l'usage veut qu'on se tienne
debout et la tte dcouverte.

On ouvrit l'troite porte du _ring_, et aussitt un nuage de neige se
prcipita dans le hall, comme pour nous avertir de prendre nos
prcautions contre la tempte avant de quitter notre abri.

Dehors, le vent faisait rage et soulevait de par terre, en pais
tourbillons, cette terrible poussire de neige durcie qui aveugle et
touffe  la fois. Telle tait la violence de l'ouragan que pour arriver
 bon port, nous avons d tous les trois nous donner le bras et marcher
les yeux ferms en nous serrant troitement l'un contre l'autre.

Arrivs  la demeure de Maud, nous sommes entrs pour attendre une
accalmie. Nous avions absolument l'air de bonshommes de neige.

On monte au salon, on se chauffe, on prend du th. Bien entendu, il
n'est pas question des parents. Ils sont sortis ou peut-tre couchs,
mais dans tous les cas ils ne nous joueront pas le mauvais tour de venir
nous dranger.

Seuls les frres et soeurs de Maud se joignent  nous, et aussitt Lilia
de s'crier:

--Si nous dansions!

Chacun se prcipite, poussant une table ou un fauteuil pour faire le
champ libre, et la danse commence.

J'ai cru, ce soir-l, avoir appris la valse amricaine; mais depuis que
je n'ai plus Lilia pour la danser, il m'est impossible de retrouver le
pas qu'elle m'avait enseign.

Vers minuit, le temps tait  peu prs beau, et j'ai eu la faveur
d'accompagner miss Lilia chez elle.

Durant ce trajet, nous nous sommes mutuellement sonds et confesss l'un
 l'autre; nous nous sommes dcouvert une infinit de gots communs.
Arrivs devant la porte, nous nous sommes serr la main avec ce geste
franc et naturel de deux vieux amis chez qui la confiance gale
l'affection.

Comme je suis loin de la France! Et comme c'est piti que la France ne
soit pas plus prs de l'Amrique!

Peut-tre s'en rapprochera-t-elle: la vapeur a dj bien diminu
l'espace qui spare Paris de New-York. Mais les belles Amricaines de
Paris sont en train de le supprimer tout  fait.

Elles apportent aux Franaises qui ne veulent pas voyager, ce qu'elles
trouveraient  l'tranger si la mode les y poussait: plus de largeur
dans les ides.

Les voyages largissent l'esprit, c'est incontestable. J'ai aujourd'hui
sur les phoques et les morues des notions qu'aucun de mes amis de
France, mme les plus bacheliers, ne peuvent se vanter de possder comme
moi.




CHAPITRE IV


_3 mars._--L'activit reprend dans le port et dans la ville. Aux
misrables, mis  pied par l'hiver, et qui s'taient abattus sur
Saint-Jean pour demander leur subsistance  la charit publique,
succdent les hommes vigoureux, nergiques, au regard clair et dcid,
aux rudes favoris rougetres et  la haute stature, qui viennent
s'enrler pour la pche, ou plutt la chasse du phoque.

De leur ct, les steamers _loups-mariniers_ arrivent d'cosse. Ils ont
eu une longue et dangereuse traverse. Des jours et des nuits, ils ont
gliss  travers la brume,  la clameur perptuelle de leur sifflet
d'alarme. Il y en a qui ont rencontr une banquise longue d'une dizaine
de lieues et qui leur barrait le chemin. Ils ont d fuir hors de leur
route pour l'viter. L'un d'eux, surpris dans un brouillard opaque,
s'est trouv prisonnier dans les glaces, troitement serr et entran
par elles dans le sud, loin de son but.

D'autres, plus heureux, ont pu suivre jusqu'au bout l'itinraire trac
d'avance. Ils ont louvoy pendant des heures d'angoisse au milieu de
centaines d'icebergs, les uns larges et plats, qu'on n'apercevait point
venir; les autres, hauts comme des montagnes, qu'on avait  peine le
temps d'viter, et qu'on rasait de prs avec l'horrible crainte de les
voir s'crouler sur le steamer et l'craser.

Ils sont tous les ans une vingtaine de braves vapeurs qui viennent
d'cosse s'quiper  Saint-Jean pour la pche du phoque. Ils y ont leurs
engins et leurs approvisionnements dans des magasins, et puis ils y
mettent leurs quipages de pche.

Les cossais ont bien tent de former ces quipages avec des hommes de
leur pays. Mais ils n'ont pas russi et ont d reconnatre que le
Terre-Neuvien tait le seul pcheur possible  lancer sur la glace  la
poursuite des loups marins.

N'est-ce point dans leur race, comme c'est dans celle de leurs chiens de
se jeter  l'eau et de plonger  la faon des canards?

Et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque cette industrie de la
pche du phoque constitue, aprs celle de la morue, la plus abondante
source de revenu pour la colonie.

La pche du phoque n'a pendant longtemps t faite que par des voiliers.
Pour le seul port de Saint-Jean, plus de cent partaient chaque anne
pour tenter l'entreprise.

Le premier steamer fut inaugur en 1863. Le succs justifia
l'innovation, et aujourd'hui, vingt ans plus tard, ils sont plus d'une
trentaine de vapeurs qui arment ici contre le phoque, tandis que les
voiliers ne nombrent plus que cinq ou six navires.

Ces steamers sont de vritables forteresses pour la construction,
l'avant surtout, compos d'une paisse muraille revtue de bois de fer
et cuirasse d'acier.

L'quipage de pche se compose de deux  trois cents hommes.

Comme la pche des steamers est gnralement plus rmunratrice, ceux-ci
peuvent choisir  leur gr parmi les candidats pcheurs. Ils prennent
donc les plus jeunes et les plus vigoureux; les autres s'enrlent  bord
des voiliers.

En ce moment, les prparatifs d'expdition pour la pche du phoque
occupent tout le monde. On s'empresse autour du dernier steamer arriv.
On observe le temps avec inquitude. De toutes les directions, les
journaux reoivent des tlgrammes qui disent l'aspect favorable ou non
des champs de glace autour de l'le. On rappelle les rsultats de
l'anne prcdente. On court visiter les vapeurs comme de vieux amis
retrouvs aprs une longue absence. Bref, il se fait dans la ville un
tel mouvement de commerce et de curiosit que l'agitation ne serait pas
plus grande s'il s'agissait de mobiliser un corps d'arme pour entrer en
campagne.

Depuis le 1er mars, il y a dj plusieurs voiliers de partis. Mais
les steamers, de par la loi, ne peuvent quitter le port avant le 10.

Ils arrivent ainsi sur les lieux de pche vers le 20 mars. C'est le bon
moment pour s'emparer du jeune phoque qui a trois semaines environ, qui
est trs-gras et qui ne peut s'chapper, ne sachant pas encore nager.

* * *

_10 mars._--_ bord du French Shore_.--Le temps est splendide. Il fait
un beau froid ensoleill; notre machine est sous pression; on hisse le
pavillon bleu et blanc du pilote, et je viens de faire dposer ma valise
dans la cabine que le capitaine Dickson m'a offert de partager avec lui.
Il n'y a pas de place perdue dans un _loup-marinier_: la cabine du
capitaine, un dortoir pour les hommes et tout le reste pour les phoques.

Nous avons deux cent soixante hommes  bord. Hier ils sont venus, chacun
avec son matelas et ses couvertures qu'ils ont rangs cte  cte dans
le dortoir, comme des harengs dans un baril. Ils n'ont pas besoin de
cabinet de toilette, puisqu'il leur est dfendu de se dshabiller
pendant toute la dure de l'expdition.

Voil que l'hlice commence  tourner en broyant les glaons qui
l'entourent. Nous sommes au fond du havre, et pour en sortir nous allons
suivre le chenal coup dans la glace et entretenu libre par l'incessant
va-et-vient d'un petit vapeur peint en vert.

J'ai lunch avec le capitaine. Il a toujours t favoris par la chance
et espre me rendre tmoin d'une belle pche. Le vent souffle,
parat-il, du bon ct. Nous filons le cap sur le nord, et l'on a largu
la grande voile d'artimon et toute la toile des huniers pour soulager la
machine. Ce matin, les ctes taient encravates de brume, et en
quittant le port nous avons entendu la sirne[1] du cap Spear pousser
ses longs gmissements lugubres comme un tocsin prolong. Le vent
d'ouest s'est lev depuis et a chass au large le brouillard et les
glaces flottantes.

[Note 1: Sifflet d'alarme en temps de brume, tabli sur plusieurs
points des ctes de Terre-Neuve.]

Nous marchons en toute scurit, et les hommes en profitent pour faire
leurs prparatifs de combat. Les voil en train de mettre en tat leurs
bottes en peau de phoque qui leur montent aux genoux et qui sont munies
d'une paisse semelle ferre. Outre cela, leur quipement se compose
d'un bton garni de fer et de fusils.

* * *

_17 mars._--Quelle a t ma stupfaction lorsqu'en arrivant ce matin sur
le pont, j'ai vu que nous avancions  grand'peine au milieu d'une
multitude infinie de glaons flottant  fleur d'eau!

Pendant la nuit, il y a eu une brusque saute de vent qui a ramen vers
les ctes les glaces qui s'en taient loignes.

Le capitaine se dsespre. Il comptait dcouvrir un phoque sur chaque
glaon, et il ne s'en montra pas un seul.

Plus il va, et plus notre navigation devient pnible. On a pass tout le
jour en vaines observations.

* * *

_18 mars._--Autre changement  vue; on se croirait  une ferie au
Chtelet.

Il a fait cette nuit un froid intense qui a transform la mer en un
champ de glace. On a teint les feux; nous sommes dfinitivement
prisonniers, mais prisonniers comme un voleur qu'on aurait enferm dans
un palais rempli de trsors.

En effet, aussi loin qu'il peut s'tendre, le regard ne distingue qu'une
multitude grouillante de jeunes phoques.

Quelle surprise! Ce sont les plus gentilles cratures qu'on puisse
imaginer. Ils sont  peine longs d'un mtre, et chaudement envelopps
d'une paisse fourrure blanche, blanche comme la neige qui vient de
tomber. Et quel regard intelligent dans leurs grands yeux noirs pleins
de douceur!

Tous nos hommes sont sur la glace. Ils y courent et sautent avec autant
d'aisance qu'un conducteur de cotillon sur un parquet cir.

C'est un carnage atroce. Il n'y a pas de champ de bataille qui offre un
aspect aussi mouvant. De la dunette, j'observe,  l'aide d'une
longue-vue, les pripties du combat. Du reste, notre navire mme,
cordages et coque cristalliss par le froid dans leurs moindres dtails,
notre navire est entour de cadavres.

Le chasseur, arm d'un bton, s'lance sur la glace, frappe d'un coup au
nez le jeune phoque sans dfense et qui expire en poussant les cris les
plus plaintifs et les plus dsesprs: de vrais cris de petit enfant. Il
y a de quoi fendre le coeur, et les quelques novices que nous avons
hsitent avant de frapper.

Dtail horrible: aussitt l'innocente bte assomme, d'un coup de
couteau savant, le bourreau lui pratique une fente de la gorge 
l'extrmit du corps. En un tour de main, le pauvre animal est dvtu de
sa peau et de son paisse chemise de lard. Et souvent, allch comme un
tigre par le sang de sa victime, l'assassin lui arrache le coeur tout
chaud et palpitant et le dchire d'une dent vorace,--horreur!

La carcasse, lambeau informe recouvert de chairs sanglantes, est
abandonne, et tout autour la glace est souille du sang rpandu.

Qu'on s'imagine prs de trois cents hommes, tous occups  ces
gorgements. Sur la mer, toute de glace  perte de vue, des milliers de
jeunes phoques immobiles et silencieux. Et tout d'un coup le dsespoir
de ces pauvres btes, les lamentations qui s'lvent de toutes parts; le
hideux squelette ensanglant qui reste sur la glace dsormais salie et
puante; les hommes anims au carnage, qui dvorent tout vivant le coeur
du vaincu, ou en emplissent, comme en cas, la poche de leur tablier.

Tout cela n'est rien: barbarie!

Mais la douleur navrante de cette mre dsole, ses cris de poignant
effroi, cette manifestation violente de dsespoir lorsque, revenant au
trou prs duquel elle avait laiss son petit pour aller lui chercher
pture, elle ne retrouve plus qu'un dbris immonde! Voil la scne entre
toutes tragique et presque rvoltante de ce drame trange et dont la
scne est unique dans le monde.

Si encore le phoque tait un animal comme tous les autres. Mais non, il
a des gmissements presque humains, et parmi les btes, c'est une des
espces chez qui l'intelligence est le plus dveloppe.

N'est-ce pas merveille que l'instinct de cette mre, lorsqu'elle a mis
bas son unique petit sur un champ de glace? Elle entretient toujours
libre auprs de lui un trou communiquant avec l'eau et qui lui sert 
aller chercher sa nourriture et celle de son petit. Comment fait-elle
pour empcher la glace de boucher ce passage? C'est ce qu'on ignore. En
revanche, l'observation a permis d'tablir d'une faon certaine que la
mre ne se trompe jamais de porte; elle revient toujours  celle au bord
de laquelle est son petit qu'elle ne saurait confondre avec un autre.

Si le champ de glace tait immobile, il n'y aurait l rien de
surprenant, malgr le voisinage des trous innombrables; mais au
contraire, ces banquises sont toujours en marche, soit sous l'action du
vent, soit sous celle des courants.

Le jeune phoque reste six semaines sur la glace. Au bout de ce terme, sa
fourrure--qui lui a fait donner le nom _d'habit blanc_ (white coat)--se
zbre de couleurs fonces, et il commence  aller  l'eau.

* * *

Le capitaine vient de m'apprendre les rsultats de la journe; ils sont
splendides: dix mille quatre cents et quelques peaux.

Les hommes en ont dbarrass le pont, les ont ranges une  une, puis
sont monts tremper leur biscuit dans une tasse de th noir comme du
caf. C'est la seule nourriture du bord. On leur donne pourtant du porc
trois fois par semaine  dner. Mais toute autre boisson que le th est
rigoureusement interdite. Il faut donc les excuser de leur got pour les
coeurs de phoque, d'autant plus que leur faon de les manger est,
parat-il, une assurance prise contre le scorbut.

Je m'explique enfin l'ardeur infatigable de ces braves gens  tuer
depuis le matin jusqu'au soir: au lieu d'tre sold, l'quipage est
intress pour un tiers sur le produit brut de la pche. Le capitaine
reoit un certain nombre de _cents_ par peau.

* * *

_19 mars_--Nous sommes toujours prisonniers; seulement la situation est
moins belle. Tous les phoques ayant t dtruits hier  plus d'un mille
 la ronde, il faut courir trs-loin les chercher. On a perdu beaucoup
de temps en alles et venues pour apporter les peaux. Chacune pse en
moyenne quarante livres. Un homme en enfile cinq ou six avec une corde
et les trane ainsi jusqu'au navire. Quand il faut faire un mille ou
deux avec ce poids  tirer sur une surface glissante et couverte
d'asprits, cela devient une rude et fatigante besogne.

Aussi n'avons-nous que trois mille peaux environ aujourd'hui.

* * *

_20 mars._--Nous avons eu cette nuit une violente tempte. C'tait
effrayant. Le navire, incapable d'obir aux efforts du vent, a d se
dfendre de pied ferme. Tout craquait de la faon la plus sinistre, et
l'air agit passait en sifflant  travers les cordages gels.

Nous en sommes quittes pour de lgres avaries dans la mture.

Hlas! l'ouragan ne nous a sans doute pargns que parce qu'il a pris
ailleurs sa victime.

Le jour commenait  tomber, lorsque douze pcheurs provenant du steamer
_Greenland_ sont venus demander l'hospitalit  notre capitaine.

Les pauvres gens taient puiss, et ils n'ont pu satisfaire notre
curiosit qu'aprs s'tre un peu restaurs et rchauffs.

Ils avaient march une partie de la nuit--je veux dire pendant ces
heures que le jour vole ici  la nuit--et toute la journe sans savoir
o ils allaient et s'ils suivaient le chemin de la bonne ou de la
mauvaise fortune.

L'ouragan qui s'tait dclar la veille les avait surpris en train de
tuer des phoques  plus de deux milles du _Greenland_. Ils avaient
commenc par ne pas s'en inquiter, jusqu' ce que le vent, toujours
plus fort, et amen de l'horizon une brume paisse qui les enveloppa
soudain.

Ils s'lancent aussitt dans la direction o il leur semble avoir
laiss le navire. La tempte grandit toujours, et le soleil menace de
s'teindre aux confins de l'Ocan.

Soudain ils mergent du brouillard, l'atmosphre a repris toute sa
limpidit, et chaque arte de glace multiplie le dernier rayon que lui
renvoie le couchant.

Mais le steamer n'est plus l, et les malheureux s'aperoivent qu'ils
ont fait fausse route dans le brouillard. En effet, au lieu d'avoir
l'ouest en face d'eux, ils auraient d le garder  leur gauche.

Ils cherchent de tous cts, ne voient rien. Le ruban de brume qui vient
de passer sur eux coupe par le milieu le cercle dont ils occupent le
centre, et malgr sa marche rapide, la nuit est plus vite encore et
souffle brusquement les dernires clarts du jour.

Le vent redouble, balayant la poussire de glace qu'il soulve et roule
en tourbillons aveuglants; puis il monte en trombe jusqu'au ciel et
chasse devant lui avec des hurlements lamentables de gros nuages noirs
et lourds, qui crvent en fuyant et rpandent une pluie fine et serre
de neige durcie.

perdus, les naufrags cherchent un asile aux pieds d'un iceberg et s'y
blottissent aiguillonns par le froid, au risque d'tre crass par la
chute du bloc.

Cependant le soleil,  peine teint, se rallume bientt, ourlant
l'horizon d'un fil d'or ple.

On dirait que le vent reconnat en lui un tre suprieur et plus fort,
car  sa vue il baisse peu  peu la voix et retient le torrent de sa
rage.

La neige achve de tomber et ne se soulve plus en poussire qu' de
rares intervalles. Les nuages dchargs de leur poids s'lvent dans le
ciel qu'ils font plus ple sans le cacher. Une partie de l'horizon, qui
tait tout de glace, est rendue  la mer libre.

Mais o est le steamer _Greenland_?

Ils ont beau chercher, les naufrags ne le dcouvrent nulle part; pas
mme un peu de fume qui le fasse deviner derrire un iceberg.

Cette fois ils consultent la boussole, et l'orientation du navire bien
dfinie, ils partent devant eux. Au bout d'un instant ils retrouvent le
tas de peaux de phoque qu'ils avaient amonceles lorsque la tempte les
avait forcs de fuir. Il n'y a donc plus  douter, ils sont sur le bon
chemin. Mais alors on devrait dj voir le steamer.  moins que
l'ouragan ne l'ait dgag de la glace et qu'il n'ait t forc de gagner
la mer libre?

Tous les regards fouillrent l'horizon. Rien!

Le champ de glace s'tait disloqu en plusieurs endroits. Sur une
largeur d'une centaine de mtres, il fallut sauter d'un glaon 
l'autre.

Il y en eut un, le plus jeune, qui tait si puis, que son pied manqua,
et qu'il fallut le repcher. Cela parut  tous un mauvais prsage.
Jusque-l ils n'avaient pas os se placer en face de leur inquitude;
mais alors une voix traduisit:

--Il y aura quelque malheur. Nous ne pouvons plus tre qu' un quart de
mille; nous devrions le voir.

Et tous sentirent l'motion leur serrer le coeur. Cette parole tait
bien l'expression de leur intime pense, mais personne encore n'avait eu
le courage de la dire.

Soudain ils s'arrtent tous d'un mme mouvement, incapables de profrer
un mot ou de faire un pas.

Le mystre est enfin dvoil.

 cent pas devant eux, c'est l qu'avait t le _Greenland_!

Et aprs le mouvement de stupeur qui les a retenus, un rayon d'espoir
les ranime, et ils s'empressent vers le lieu du sinistre.

Du navire il ne restait que quelques planches, des tronons de mts,
des bouts de cordes, et la faon dont la glace les avait enterrs
racontait avec assez d'loquence que le steamer avait t cras et
coul sous la chute d'une montagne de glace.

Et la mme voix qui avait dj parl pronona:

--S'ils sont au fond, c'est  Dieu de les tirer de l. Pour nous,
tchons de nous sauver nous-mmes!

C'tait alors que leur situation dans toute son horreur s'tait dresse
en face d'eux, comme un fantme se levant de la tombe o leur navire
tait enseveli.

O aller? que faire? qu'esprer?

--Nous n'avons qu'une chance de salut, dit un vieux: c'est de pouvoir
gagner les ctes  travers le champ de glace.

--Le vent soufflait de la terre; la mer doit tre libre autour des
ctes.

--Peut-tre serons-nous aperus de quelque bateau. Et puis quel autre
parti avons-nous  prendre?

On se mit en marche vers l'ouest. Quelques phoques donnrent leur coeur
et leur foie pour composer le menu du djeuner, et l'on tcha de se
dsaltrer avec une poigne de neige.

Aprs avoir employ plusieurs heures  sauter d'un glaon  l'autre, au
milieu d'une multitude de phoques, on rencontra enfin un immense champ
de glace qui s'tendait tout d'une pice aussi loin que la vue pouvait
porter.

 cet aspect, chacun reprit espoir.

Cependant il fallut marcher encore douze heures avant de distinguer la
vague fume du _French Shore_ qui avait rallum ses fourneaux dans
l'espoir d'une dbcle.

Peu aprs la dcouverte de cette bienheureuse fume, ils avaient aperu
quelques-uns de nos pcheurs les plus loigns du steamer.

Aussitt, devant la certitude d'tre maintenant sauvs, la fivre
d'nergie qui les poussait en avant, fuyant la mort, les avait
abandonns, et ils taient tombs, puiss de fatigue et de joie,
persuads qu'ils ne pourraient pas faire un pas de plus.

Mais le vieux, toujours debout, s'cria: En avant! et un suprme effort
les souleva jusqu' notre steamer, jusqu' la tasse de th dont ils
avaient si grand besoin.

* * *

_21 mars._--Nous sommes enfin dgags. Aussitt que nous avons pu nous
frayer un passage, on a fait hlice en avant vers le lieu o a sombr
le _Greenland_. Nous avons retrouv sous la glace les dbris signals
par les naufrags, mais grce  la marche de la banquise, il arrive
maintenant que ces paves sont loin de marquer l'endroit o le steamer a
disparu. La seule question qui nous proccupe est de savoir si
l'quipage a russi  se sauver.

Aussi notre sirne ne cesse-t-elle de jeter au vent de puissants appels,
ne se reposant que pour laisser parler la voix du canon. On prpare des
feux de Bengale et des fuses pour la nuit.

Tout cela n'empche pas nos hommes de se livrer  une chasse des plus
actives. Comme nous l'avaient fait esprer les naufrags du _Greenland_,
nous nous trouvons au milieu d'une innombrable arme de phoques.

Mais le spectacle s'offre  moi pourvu d'un intrt tout nouveau. Il ne
s'agit plus de courir sur la surface solidifie de la mer: ce sont des
milliers de glaons flottant de compagnie. Doucement balancs par les
vagues, ils s'en vont  la drive portant la fortune d'un peuple entier
_d'habits blancs_.

Et, lgrement, avec une adresse presque ridicule sous leur apparence
d'ours habills de cuir, nos pcheurs sautent d'un bloc  l'autre, tuent
la bte et font l'opration avec la tranquillit d'un cuisinier qui
coupe un bifteck sur sa table.

Hier, c'tait le drame; aujourd'hui, une tragi-comdie. Les acteurs: un
phoque de l'espce appele _hood_ et trois pcheurs.

D'abord quelques mots sur ces hoods.

Il sont plus grands et plus rares, quoique moins estims que les harps.
Le mle porte sur la tte un pais bourrelet de peau trs-lastique, et
qu'il peut rabattre sur les yeux et le nez comme un capuchon. C'est du
reste de l que lui vient son nom (_hood_, capuchon). Ainsi casqu, il
est invulnrable aux coups de bton, et le seul moyen d'en venir  bout
est de lui loger une balle sur le ct, un peu en arrire de la tte.

Le pire est que cet animal se dfend quand on l'attaque. Il est mme
plus mchant que cela, et se fait agresseur pour sauver la vie  sa
femelle et  son petit.

Or, ne voil-t-il pas qu'un homme, se trouvant sur un glaon de
compagnie avec un jeune hood, lui applique, en guise de _shake hand_, un
coup de bton sur le nez. Au cri de la victime, le pre surgit de l'eau,
furieux, et s'lance visire baisse contre l'adversaire. Deux pcheurs
volent au secours de leur camarade. Les coups de bton grlent sur la
tte du phoque. Mais anime de vengeance, la vaillante bte fait face 
chacun, se prcipite gueule ouverte, et voulant saisir un bras, prend au
vol un des btons de l'ennemi et le broie d'un coup de dent.

Dsarm, le combattant recule, si vivement pouss que sans avoir le
temps de se retourner il tombe  la mer.

C'en est fait de l'homme si la bte se met  l'eau. Aussi les deux
autres lui barrent le passage, attirant sur eux la rage du monstre,
tandis que leur camarade reprend pied. Alors on excute une retraite
prcipite derrire le bton qui voltige et s'abat.

Un pcheur arriva  temps, arm d'un fusil, pour dcider du sort de la
bataille. Mais il s'en fallut de peu que la tragdie ne plonget son
poignard dans un sang plus pur que celui d'un phoque.

* * *

_22 mars._--L'quipage du _Greenland_ aura-t-il pri tout entier, ou
bien aura-t-il t recueilli par quelque autre navire? Quant  nous,
nous avons perdu tout espoir de le rallier. On continue pourtant  faire
retentir chaque demi-heure le sifflet d'alarme.

Aujourd'hui la chasse a port  trente mille le nombre des peaux de
phoque ranges  bord. C'est magnifique.  l'exception de notre cabine
et du dortoir des hommes, tout est plein comme un oeuf dans le navire,
du plancher au plafond.

Nous n'avons plus qu' profiter du beau temps pour nous hter vers le
port. Cependant le brave capitaine Dickson ne peut se dcider  virer de
bord sans pousser une pointe plus au large  la recherche de l'quipage
du _Greenland_.

Tous nos pcheurs sont rentrs  bord, et nous partons  la dcouverte.

* * *

_23 mars._--Vers cinq heures, ce matin, le _French Shore_ a atteint la
limite de la banquise. Aprs c'tait la mer libre jusqu' la belle
France. Nous sommes retourns sur nos pas, ou plutt sur notre sillage.

Il n'y a plus rien  faire pour l'quipage du _Greenland_.

Revenus dans les glaces, nous tions entours d'une telle quantit de
phoques, qu'on n'a pu s'empcher de faire une nouvelle descente au
milieu d'eux.

Au bout de la journe, il y avait sept mille peaux de plus sur le pont.
Total: trente-sept mille peaux doubles chacune environ de trois pouces
de lard.

O les mettre? L'hsitation n'a pas t de longue dure. D'une seule
voix, l'quipage a galamment offert son dortoir.

Le capitaine est triomphant.

* * *

_27 mars._--Voil Saint-Jean!

On a interrog le pilote; mais il ne savait rien du dsastre du
_Greenland._

Nous avons eu une trs-belle navigation de retour, malgr qu'il ft
froid. Les hommes ont pass quatre nuits sur le pont, rouls dans leurs
couvertures. Cela ne les empche pas d'tre de la plus belle humeur et
de la plus belle sant.

Ds demain matin on commencera  dcharger le steamer. On sparera le
lard d'avec les peaux. Celles-ci seront sales pour tre exportes en
Angleterre, o on les emploie  fabriquer des chaussures, harnais,
portemanteaux, etc.

Quant au lard, dcoup en petits morceaux par une machine  vapeur, on
le fait fondre, puis on l'expose au soleil dans des bassins vitrs.

Il sort de l une huile blanche, inodore et des plus fines, galement
exporte pour servir  la confection des meilleurs savons, et  l'usage
des phares, machines et autres objets[2].

[Note 2: Un tonneau de cette huile vaut environ 140 dollars, et une
peau de jeune harp, de 90  100 cents (4 fr. 50  5 francs).]

* * *

_14 avril._--Sur le rapport du capitaine Dickson, le gouvernement a
envoy un vapeur  la recherche des naufrags du _Greenland_. Il est
revenu ce matin, sans avoir rien dcouvert.

Ils taient cent trente hommes!

On ne se rappelle pas de semblable catastrophe.

De tous les _loups-mariniers_ rentrs au port, c'est le _French Shore_
qui a fait la pche la plus rapide et la plus abondante.

Il y en a deux que les glaces ont retenus dix jours entiers tout prs
d'ici et qui n'ont rapport chacun que deux ou trois cents phoques. Ils
se prparent du reste  repartir. Le _French Shore_ reprend aussi la mer
demain matin, pour tenter de nouveau la fortune.

Cette fois on va avoir affaire  des phoques adultes qui savent nager et
n'attendront pas patiemment qu'on vienne les assommer pour les
dshabiller. Aussi le bton est-il suppl par le fusil.

* * *

_15 avril._--Dieu soit lou! Ils sont soixante-dix, de l'quipage du
_Greenland_, qui sont arrivs ce matin  bord d'un voilier.
Quarante-trois autres ont t recueillis par un second navire  voile et
sont en route pour Saint-Jean.

D'aprs leur rapport, les vingt-sept hommes, y compris le capitaine, qui
restaient  bord ont pri avec le steamer.

Quant aux survivants, ils avaient t sauvs ds le lendemain, et,
tandis que nous les cherchions, ils taient  bord des voiliers qu'un
vent contraire retenait au large.

Il y a eu  Saint-Jean une meute de joie.




CHAPITRE V


_30 mai._--Revenons aux jeunes Amricaines ou plutt Terre-Neuviennes.

Mes anciens tonnements se sont fondus avec la neige de cet hiver. Je
trouve toute naturelle cette existence de libert et de camaraderie avec
les jeunes filles.

Il parat pourtant que si j'ai chang d'habitudes, je n'ai pas chang de
caractre.

Combien de fois me suis-je entendu dire: Oh! vous tes bien Franais!

On affirme que nous autres Franais avons le monopole de la galanterie.
Aussi l-bas, le plus mdiocre Parisien est-il assur d'un facile
triomphe dans le monde.

C'est bien un peu la faute des jeunes gens de Terre-Neuve. Pourquoi leur
instruction est-elle si infrieure  celle des jeunes filles?

Les travaux manuels sont inconnus aux _yung ladies_. Jamais vous ne les
surprendrez une aiguille ou un crochet  la main.

Les promenades, le lawn-tennis, la lecture et le th sont leurs
occupations quotidiennes, tandis que les frres, le chapeau sur la
nuque, travaillent  l'office ou prsident au mouvement des affaires de
leur maison.

Car ici, en dehors des fonctionnaires, tous les gens honorables sont
commerants.

Je vais donc souvent causer le soir avec l'une ou l'autre de mes
nombreuses amies, et il est bien rare qu'avant onze heures nous cessions
de bavarder ou de faire de la musique.

On sait que les Anglais sont fous de musique, tout en y entendant moins
que rien. N'importe qui est capable de reconnatre un air anglais  la
premire mesure.

De mme n'importe quel Anglais, homme ou femme, croit savoir chanter et
chante, qu'il ait de la voix ou n'en ait pas. Le plus souvent ils n'en
ont pas et se bornent  jaculer des sons qui semblent une suite de
soupirs.

Ils le savent bien, aussi suffit-il que vous soyez Franais pour qu'on
vous fasse un devoir de possder un bel organe. On vous tourmente, on
vous supplie pour une romance, et vous avez beau jurer que vous ne
chantez pas, on n'en croit rien, sinon que vous y mettez des faons.
Combien de fois ai-je applaudi  la fin d'un morceau pendant l'excution
duquel j'avais souffert le martyre de ne point pouvoir me boucher les
oreilles, lorsque je n'avais pas fait de furieux efforts pour ne point
clater de rire!

Naturellement il y a des exceptions. Bien peu, mais pourtant
quelques-unes, mme en dehors de miss Fisher.

Aussi je frquente de prfrence les maisons o la conversation fait
oublier la musique.

* * *

Hier, j'ai pass la soire en tte--tte avec la belle Kitty, sa soeur
Betsy tant partie en voyage. Nous nous sommes spars vers minuit,
aprs avoir effleur tous les sujets: l'amour, cela va de soi, la
littrature, et jusqu' la philosophie, s'il vous plat!

Il ne serait peut-tre pas mal  propos de rapporter avec quelques
dtails cette mmorable conversation. Nous y trouverons rassembls la
plupart des traits ncessaires  former un portrait exact de la jeune
fille terre-neuvienne.

Comme je flnais sans pouvoir me dcider  choisir une direction
quelconque, je tombe sur miss Kitty qui sortait de l'glise.

--Venez donc faire un tour au clair de lune, me dit-elle.

--Volontiers: nous sommes  deux pas du lac de Quidividi, allons voir
s'y baigner Diane. Comment se porte votre soeur? reviendra-t-elle
bientt?

--Non, elle a remis son retour. Il parat qu'on s'amuse beaucoup l-bas.
Elle m'crit une longue lettre dans laquelle il y a pour vous un billet
que voici. Regardez donc le beau ciel: jamais il n'y a eu tant
d'toiles; jamais la lune n'a t si brillante. Nous ferons tout le tour
du lac, si vous voulez.

--Ah! mon Dieu, qu'avez-vous? Cinq kilomtres dans la neige  demi
fondue!

--C'est vrai, je n'y pensais plus. Je suis si heureuse, voyez-vous!

--Je vois que si vous tes alle  l'glise pour vous calmer, vous
n'avez gure russi.

--Si vous saviez ce qui se passe, vous ne vous moqueriez pas. Allons, il
faut que je vous dise tout: je suis fiance!

--Tiens! vous avez fait filer une toile.

--Oh! que vous tes ennuyeux! vous allez me porter malheur.

--Enfin, depuis quand? avec qui?

--Avec Dick Steven qui est ici depuis huit jours.

--Ah! oui, et qui part demain par le paquebot.

--Eh bien! comment le trouvez-vous?

--Trs-heureux! Et vous vous connaissiez depuis...

--Oh! depuis fort longtemps. Seulement il a quitt Terre-Neuve
trs-jeune, et nous sommes rests dix-sept ans sans nous revoir.

--Dix-sept ans; vous avez vingt ans...

--C'est vrai; je n'avais que trois ans, mais je me souviens qu' cet
ge-l, j'tais dj folle de lui!

--Et vous avez eu la patience d'attendre jusqu' ce matin pour lui
dclarer cela?

--Voyons, voyons, ne vous moquez pas de moi. Tout ceci est trs-srieux.
Nous nous sommes revus...

--Et nous nous sommes aims! Un coup de foudre. Vous voil ravie: vous
rviez un roman, et tout s'est pass comme  la scne.

--Dieu! ces Franais sont-ils railleurs! Taisez-vous, maintenant; je ne
vous permets plus de parler de cela: vous profanez l'amour.

--C'est de votre faute. Il n'y a rien de moins potique que d'avoir les
pieds dans l'eau.

--Eh bien! rentrons; mais si vous avez le malheur de me rpondre en
prose, je vous mettrai  la porte.

--J'en serai quitte pour prier la Posie de m'ouvrir la fentre.

Au bout d'un instant nous tions chez Kitty. La houille flambait dans la
grille du salon dsert o aucune lumire n'tait allume, et le manteau
de la chemine bord d'une bande d'toffe renvoyait au plafond des
ombres qui semblaient en proie  la plus vive agitation.

--J'adore rester dans une pice claire seulement par le feu, dit Kitty
en entrant.

--J'ouvrais la bouche pour vous en dire autant.

--Alors n'allumons pas, nous causerons mieux.

Il faisait une chaude soire de dgel. Le feu servait beaucoup plus 
absorber l'humidit qu' combattre le froid. Nous avons ouvert une
fentre et nous sommes installs dans l'embrasure.

Rien ne porte  la rverie comme une fentre ouverte le soir sur un beau
ciel cribl d'toiles. Aussi, au bout d'une minute, accouds l'un auprs
de l'autre, nous avions vol vers l'espace, habitant tour  tour les
plus lointains soleils et les plus radieuses plantes.

Nous nous disputions sur l'impression qui se dgageait du spectacle de
ces splendeurs.

Cela lve l'me, assurait-elle.

On se sent capable de grandes actions. Comment en face de tant de
majest succomber  de mesquines tentations? Il est vrai qu'on sentait
se rveiller en soi la douceur d'aimer, mais de quel amour pur, thr,
divin!

Je pensais tout autrement. Si vous vous sentez leve, rpondais-je, moi
je me sens cras. Tout d'abord je me laisse emporter par la posie de
l'admiration. Je vais toujours, perdu d'enthousiasme, jusqu' ce que
soudain je me sente envahi par le vertige du nant. L'horreur tue la
posie, le mystre touffe l'admiration; il ne reste plus que l'infini,
terrible inconnu qui dvore tout, l'univers comme l'intelligence
humaine. Revenu de si haut, comment jeter sans un effroi plein
d'angoisse un regard sur soi-mme?

--Pour vous, ai-je ajout, qui avez  la patte un fil qui vous retient 
ce monde, je comprends que vous sentiez moins fortement que moi, puisque
aussi bien ne vous est-il pas loisible de vous tant lever.

--Allons, puisque vous allez chercher des mchancets jusque dans les
toiles, fermons la fentre.

Aussitt, pour me venger, je mis le feu  un bec de gaz et pris un livre
sur la table. C'tait la _Dame aux Camlias_ qu'elle m'avait demand
quelques jours auparavant.

Cela fit tout naturellement tomber la conversation sur la littrature. 
tout instant, elle me citait des vers de Musset ou de Hugo, de Musset
surtout, le pote aim de ceux qui aiment.

Puis elle insistait pour que je lui disse si la vie se passait en France
ainsi que nos abominables romans le racontent. Et comme je lui affirmais
que tout ce qu'elle lisait n'tait qu'un faible crayon de la ralit,
son instinct de femme amoureuse se rvoltait  l'ide que l'amour mme
tait la cause de tant de crimes et de trahisons.

--Si vous ne me croyez pas, lui dis-je en la quittant, croyez-en au
moins votre pote Tennyson:

      Never morning wore
    To evening, but some heart did break.

Et ravi d'avoir trouv  point ces jolis vers pour riposter aux
citations franaises de Kitty, je traduisis: Aucun soir n'a succd au
matin, sans qu'il n'y ait eu quelque part un coeur qui ne se soit
bris.

Une minute aprs, une aurore borale nous tenait tous deux en extase,
plants au milieu de la rue, nageant cette fois en pleine posie.

C'tait l'heure o reviennent sur la terre les mes des oublis; l'heure
du sabbat; l'heure de l'amour; la sinistre et charmante heure de minuit.

Pas un nuage ne flottait dans l'air; pas un souffle de vent ne passait.

La lune dormait depuis longtemps au fond du lac.

Cependant du sommet de la colline qui surplombe au centre d'un grand
cirque, la ville dvalait vers le port silencieux, enveloppe de clarts
ples.

Comme la clef de vote d'un dme immense, une lueur argente rayonnait
au milieu du ciel. Elle l'claboussait tout autour de flammes nacres
qui mettaient aux fronts noirs des collines,  l'horizon, une aurole
ferique.

Le nord se colorait lgrement de rose, et parfois il s'en lanait un
rayon vert ple, peut-tre, disions-nous, une me dlivre de son corps
et qui monte  Dieu.

Les toiles perant ces nues diaphanes tincelaient comme des
pierreries enchsses dans une gloire gante.

Un rayon mourait ici; un autre surgissait ailleurs. C'taient tour 
tour de longues tranes de lumire et des vanouissements subits.

Soudain, le mouvement s'acclra. La grande coupole dpouilla sa majest
architecturale. Les milliers de rayons, tout  l'heure presss et
ordonns en cercles concentriques, s'parpillrent dans l'espace,
montant, descendant, voltigeant, se poursuivant et fuyant dans tous les
coins de l'espace, comme en un ballet fantastique, des nues de
danseuses lgres.

Peut-tre aussi, sous les ordres d'Odin, les mes des vieux guerriers
francs clbraient-elles par un tournoi dans leur paradis l'anniversaire
oubli de quelque hroque victoire...

* * *

_Dimanche 24 juin._--En sortant de la messe, j'ai accompagn miss
Gertrude  la villa d'une de ses soeurs maries. Elles sont quatre
soeurs, dont trois maries, toutes plus charmantes les unes que les
autres. L'une d'elles est la jolie personne en blanc qui portait une
touffe de roses rouges au bal du gouvernement.

Aprs avoir bu un verre de porto et cueilli les premires penses, nous
rentrions  Saint-Jean, admirant la verdure toute neuve que la campagne
avait vivement revtue en secouant son manteau de neige.

--Savez-vous, dit miss Gertrude, ce que j'ai rv cette nuit? que la
_Clorinde_ arrivait et que je serrais les deux mains au commandant.

Comme elle achevait, un signal apparut au smaphore, et aprs une
seconde d'examen, je reconnus qu'il annonait un vapeur de guerre
franais.

--Mademoiselle, m'criai-je, voil votre rve ralis!

Une demi-heure aprs, la _Clorinde_ tait ancre dans le port, et
aussitt une fine baleinire, toute blanche, s'en lanait, agitant avec
orgueil les couleurs franaises parmi la flottille des bateaux de pche
anglais. Tout d'un coup les huit avirons disparaissent ensemble avec le
mouvement d'un oiseau qui replie ses ailes, et l'embarcation accoste au
quai de la Reine. Deux officiers, envoys par le capitaine de vaisseau
commandant en chef de la station navale franaise de Terre-Neuve,
mettent pied  terre, et nous prenons ensemble le chemin du consulat.

De l nous nous sommes rendus chez le gouverneur. Il est arriv prcd
d'une triste odeur d'ther. Malgr ses cheveux et ses favoris noirs la
vieillesse a marqu son front prmaturment. Qui se douterait,  le voir
aujourd'hui faible et accabl sous le poids de sa haute taille, que cet
homme de cinquante et un ans a charg  Balaclava la charge clbre?

Voil deux ans qu'il a t nomm gouverneur de Terre-Neuve, et il n'a
pris possession de son poste que ces jours-ci, toujours empch de
partir par la maladie.

Il appartient  une des meilleures familles d'Angleterre, et de sa
longue frquentation des grandes cours de l'Europe il rsulte qu'il est
 la fois l'ami du prince de Bismarck et de l'amiral Fourichon.

Les officiers de la _Clorinde_ taient venus lui demander s'il dsirait
que l'on tirt une salve de vingt et un coups de canon pour saluer la
Reine. Mais en l'absence de tout vaisseau de guerre anglais il n'y avait
pas de canons pour rpondre  ceux de la _Clorinde_, et l'on remit 
plus tard la crmonie.




CHAPITRE VI


_29 juin._--J'ai djeun ce matin au carr des officiers,--ce qui
m'arrive  peu prs tous les jours.--En sortant de table, deux ou trois
m'ont accompagn  terre, et, comme la fameuse question des pcheries
faisait l'objet de notre entretien, je proposais  un aspirant de mes
amis de venir avec moi faire une visite au secrtaire colonial.

Voici la relation de notre journe:

Arrivs au sommet de la colline, nous nous trouvons en face du
Parlement.

Nous franchissons la cour, puis nous avons  monter une dizaine de
marches qui aboutissent  un rez-de-chausse lev. Cet tage est occup
presque en entier par les deux salles d'assemble, dcores  fresque.
L'une est rserve  la Chambre basse ou Chambre de
l'Assemble;--l'autre  la Chambre haute ou Conseil lgislatif.

Voil beaucoup de mes lecteurs que cette nomenclature jette dans
l'ahurissement. En effet, nous n'avons pas ide en France d'un tel
appareil gouvernemental. Tout chez nous est centralis  l'excs. La
Runion, la Martinique ne sont que des dpartements loigns. Mais une
colonie indpendante, se gouvernant par elle-mme! Ah bah! quelle
tranget!

Il en est pourtant ainsi, et, en quelques mots, voici l'histoire
parlementaire de Terre-Neuve depuis son origine:

En 1832, un gouvernement reprsentatif et une constitution furent
accords  Terre-Neuve. L'le fut divise en neuf districts, et chacun,
suivant le nombre de ses habitants, nomma un ou plusieurs dputs. En
tout, il devait y en avoir quinze, pas un de plus. Tout homme pouvait
voter, qui, au jour de l'lection, avait depuis un an, comme
propritaire ou locataire, habit une maison dans l'le. En mme temps
fut cr un Conseil lgislatif et excutif. Il tait compos de sept
membres. Mais ceux-l recevaient leur mandat de la couronne.

Le systme marcha mal. La constitution fut suspendue. On abolit alors le
Conseil comme branche distinctive de la Lgislature et des ex-membres
furent autoriss  siger et  voter  l'Assemble au mme titre que les
membres lus.

Cette nouvelle forme fut appele: _the Amalgamated Legislature_.

Mais en 1847, le gouvernement imprial fit jeter les fondements du
_Colonial Building_, autrement nomm _Parlement House_. Cent mille
dollars y furent dpenss, et en 1850 la Lgislature y sigea pour la
premire fois.

Sans doute l'orgueil de se voir dans un difice aussi somptueux blouit
les membres de cette noble assemble. Leurs maisons de bois leur
parurent des palais de marbre, et les misrables bourgades de pcheurs,
des ports superbes et puissants. Bref,--sur la demande expresse du
peuple,--on sollicita et l'on obtint pour la colonie un Gouvernement
responsable.

C'est en 1855 que s'opra cette nouvelle et dernire transformation. La
garnison anglaise fut retire de Saint-Jean avec l'artillerie. Les
Terre-Neuviens crurent--et ils en sont encore plus que jamais
persuads,--qu'il y avait dans le monde une nouvelle Puissance.

Voici donc quel est le systme actuel,--c'est--dire celui qui
fonctionne depuis 1855. Il y a d'abord deux Chambres: la basse, _House
of Assembly_, lue par le peuple,--et la haute, _Legislative Council_,
nomme par le Gouverneur en conseil.

Le Gouverneur qui est le seul reprsentant direct du souverain, est
envoy par la couronne. Son mandat lui est gnralement dlivr pour six
ans.

La Chambre de l'Assemble se compose de trente-trois membres lus tous
les quatre ans par le suffrage du peuple. Comme par le pass, il faut
pour tre lecteur se trouver depuis un an, au jour de l'lection,
propritaire ou locataire d'une maison dans l'le.

Quinze membres nomms  vie par le Gouverneur en conseil forment le
Conseil lgislatif.

Enfin le Conseil excutif--sept membres choisis par le parti qui a la
majorit dans la Lgislature,--complte ce systme de gouvernement.

Jusqu'en 1883, il n'y avait que quinze districts lectoraux. Mais cette
anne-l il en a t cr deux autres dans cette partie de l'le
dsigne sous le nom de _French Shore_.

Il faut, pour prtendre  la dputation, avoir un revenu de quatre cent
quatre-vingts dollars, ou possder une proprit libre de toute
hypothque et d'une valeur minima de deux mille quatre cents dollars.
Il faut, en outre, avoir rsid dans l'le depuis deux ans avant
l'lection; avoir au-dessus de vingt et un ans et tre sujet anglais, ou
avoir la grande naturalisation.

Les membres des deux branches de la lgislature reoivent des
honoraires.

Les titulaires des grands emplois publics, qui composent le Conseil
excutif, sont: le Colonial Secretary--qui est en mme temps secrtaire
du Conseil excutif,--l'Attorney gnral, le Receveur gnral, le
Solicitor gnral, le Surveyor gnral, le Financial Secretary, etc.

* * *

Maintenant que nous connaissons tous les rouages de cette imposante
machine, tchons d'observer les effets et les rsultats qu'elle
engendre, et d'abord entrons en relation avec quelques-uns de ces
messieurs.

* * *

Dans le palais mme,  l'tage suprieur, se trouve le cabinet du
secrtaire colonial. Aprs le premier ministre,--_The honorable the
Premier_,--il est le personnage le plus important du gouvernement. Sa
charge correspond  celle de ministre des Affaires trangres.

Depuis longtemps ce poste est trs-dignement rempli par l'honorable
Edward d'Alton-Shea. N en Irlande d'une noble et ancienne
famille,--dont une branche est devenue franaise,--il est arriv il y a
quelque trente ans  Terre-Neuve. Grce  son frre dont l'influence et
le prestige se sont trs-vite rpandus, il a conquis la situation qu'il
occupe aujourd'hui.

Nous allons lui faire ensemble une visite, si vous le voulez bien. C'est
un homme affable et de bonne socit, et personne  Terre-Neuve ne
saurait tenir aussi bien que lui un rang qui le met souvent en rapport
avec des trangers de distinction. D'un abord froid et de caractre
flegmatique, on devine en lui un jugement impartial, une opinion des
choses dpouille d'esprit de parti, l'honntet et la sincrit sous la
prudente rserve du discours. Nous trouverons en ce personnage plus de
saine raison et de loyaut que dans aucun de ses confrres au pouvoir,
et c'est pour cela que je le choisis pour l'interroger en votre prsence
sur l'antique et solennelle question des pcheries franaises de
Terre-Neuve.

* * *

--Permettez-moi de vous prsenter mon ami, M...

--M. Shea, secrtaire colonial.

--Mon ami, monsieur, est trs-dsireux de s'entretenir avec vous au
sujet de la question du French Shore, et si vous avez quelques instants
dont vous puissiez disposer...

--Certainement, avec plaisir. Mais vous savez, je me tiens tout  fait
en dehors de l'officiel. Ce sujet-l regarde exclusivement le
Gouverneur.

--Sans doute! et, nous-mmes, nous ne venons qu'en visiteurs, en
touristes curieux, pour avoir avec vous une conversation particulire et
instructive.

Si vous le voulez, pour mettre tout de suite mon ami au courant de
l'historique de la question, je vais vous lire une petite brochure qui a
t publie  Qubec en 1876. Malgr ses huit ans d'ge, je gagerais
qu'elle n'est pas dans les archives de votre gouvernement: elle est trop
bien faite et dmontre trop clairement le bien fond de nos prtentions.
Elle a cependant pour auteur un sujet anglais.

Ensuite nous pourrons causer de l'tat actuel des affaires.

Voici:--C'est une rponse  une publication parue  Londres et crite
par un avocat de la Nouvelle-cosse, M. Whitman.

* * *

L'auteur (M. Whitman) tablit que les traits d'Utrecht (1713) et de
Versailles (1783), renouvels par celui de 1815, ne confrent aux
Franais _aucun droit exclusif de pche_ dans les eaux de Terre-Neuve;
que, par suite, le contrle qu'ils prtendent exercer dans ces parages
est injustifiable; et qu'enfin, le monopole et la juridiction franaise
 Terre-Neuve ne peuvent tre tolrs plus longtemps dans les eaux et
sur le territoire britannique, parce que leur existence constitue pour
la couronne anglaise _une limitation de souverainet_.

...Au risque de passer pour de tides patriotes, nous nous permettrons
d'opposer  cette thorie quelques objections puises dans l'histoire et
dans le texte mme des traits.

Tout le monde sait que l'le de Terre-Neuve fut colonise par les
Franais... Les traces de cette colonisation sont encore partout
visibles dans les noms des localits et dans une partie de la
population, puisque l'le contient  l'heure actuelle plus de vingt
mille habitants d'origine et de langue franaises. Une coalition
europenne fora la France  cder Terre-Neuve avec l'Acadie,
aujourd'hui Nouvelle-cosse,  l'Angleterre, en ne rservant pour elle
qu'un droit de pche dans les baies et sur les ctes de Terre-Neuve. 
cette poque, toutes les les  l'embouchure du Saint-Laurent restaient
habites par des colons d'origine franaise, et cette situation se
prolongea jusqu'au milieu du dix-huitime sicle, puisque les Anglais se
crurent obligs en 1755 de dporter en masse la population acadienne au
nombre de neuf ou dix mille mes pour assurer dans ce pays leur
tablissement.

...Il n'y eut donc pas, suivant nous, pendant toute cette priode, de
discussion entre les deux puissances, sur les pcheries et sur le
monopole de la France. Ce monopole tait dans la nature et dans la force
mme des choses. Il ne fut probablement pas discut jusqu'en 1763.  ce
moment seulement, le conflit commence. La France a cd toutes ses
possessions d'Amrique,  l'exception de deux petites les, Saint-Pierre
et Miquelon, et de son droit de pche, humble pave de son empire
colonial. Ce droit tait-il du moins exclusif? tait-il accord par
l'Angleterre comme une simple concession ou comme un monopole? Ce point
ne peut tre clairci pour nous que par les faits ultrieurs.

Comme preuve de la ngative, le rapporteur de l'Institut colonial cite
l'article V du trait de 1783, qui confirme aux Franais leur droit de
pche tel qu'ils l'exeraient en vertu du trait d'Utrecht. Il ajoute
que tous les traits subsquents ont reproduit purement et simplement la
mme clause. Il parcourt toutes ces conventions sans y voir pour les
Franais la trace d'un droit exclusif. D'o cette conclusion que leur
monopole  Terre-Neuve et dans les eaux adjacentes n'a jamais t qu'une
prtention sans fondement. Ces citations sont exactes, mais il n'est pas
inutile de les complter par quelques lgres additions. Expliquons
d'abord les faits historiquement.

Le trait de 1783 ne fut pas conclu par les deux puissances dans les
mmes conditions que celui de 1763. La France avait pris sur sa rivale
une brillante revanche et bris son empire colonial, en formant une
rpublique de ses plus importantes et de ses plus riches colonies. Au
lieu d'imposer la paix, l'Angleterre la demandait comme une grce et
s'estimait heureuse de conserver en Amrique un lambeau de ses anciennes
possessions. On s'tonna gnralement que la France ne profitt pas de
ses avantages pour obtenir en Amrique ou dans les Indes des
restitutions importantes.  Paris,  Versailles, M. de Vergennes fut
accus de faiblesse. Pour satisfaire dans certaine mesure  ce mouvement
d'opinion, la diplomatie franaise insista auprs du cabinet de Londres,
pour que l'article V du trait consacrt expressment pour les Franais
le droit exclusif de pche dans la zone qui leur tait assigne. Mais le
ministre anglais tint  luder cette reconnaissance par crainte de
susciter contre lui-mme de trop violentes attaques dans le Parlement.
Ce fut alors qu'un moyen terme fut adopt entre les deux puissances,
pour tourner la difficult, tout en donnant  la France ce qu'elle
demandait.  cette fin une dclaration et une contre-dclaration furent
signes par les plnipotentiaires respectifs, et jointes au corps du
trait.

La premire de ces dclarations contient la stipulation suivante
qu'aucun acte international n'a, jusqu' l'heure actuelle, modifie:

* * *

_ cette fin et pour que les pcheurs des deux nations ne fassent point
natre de querelles journalires, Sa Majest Britannique prendra les
mesures_ LES PLUS POSITIVES _pour que ses sujets ne troublent en aucune
manire_ PAR LEUR CONCURRENCE _la pche des Franais pendant l'exercice
temporaire qui leur est accord, et_ ELLE FERA RETIRER  CET EFFET LES
TABLISSEMENTS SDENTAIRES QUI Y SERONT FORMS.

* * *

On lit plus loin, mme dclaration paragraphe 3:

* * *

_On n'y contreviendra pas (au mode de pche usit) de part et
d'autre; les sujets de Sa Majest Britannique ne molestant aucunement
les pcheurs franais durant leurs pches_, NI NE DRANGEANT LES
CHAFAUDAGES DURANT LEUR ABSENCE.

* * *

Ce sont l, pour tous les juges impartiaux, des clauses bien claires,
bien explicites, par lesquelles le roi d'Angleterre _limitait sa
souverainet_ sur Terre-Neuve, aussi formellement qu'avait pu le faire
Louis XIV en 1713, quand il s'engageait  dtruire les fortifications et
 combler le port de Dunkerque.

Un texte si prcis, si catgorique, appuy sur une jouissance
inconteste et presque sculaire, laisse peu de place  la discussion.

...On voit maintenant quel est le point de dpart des prtentions
franaises et si les organes anglais sont fonds  traiter les
descendants des Cartier et des Champlain d'_intrus_ et de _pirates_
dans les parages de _Terre-Neuve_.

Voyons maintenant quelle a t l'interprtation du trait de 1783
pendant quatre-vingt-douze ans entre les deux parties contractantes.

* * *

Nous voici arrivs au paragraphe deuxime de mon opuscule. Il me reste
encore sept ou huit pages  vous lire. Aurez-vous la patience d'couter
jusqu'au bout?

--Mais oui, allez donc! c'est du plus vif intrt.

--Alors, je continue:

Aprs le trait de 1783 le monopole des pcheurs franais s'exera
d'une manire inconteste  Terre-Neuve, pendant une priode de neuf ans
et demi. Cette prise de possession dcennale a, dans le dbat, une haute
importance et constitue en faveur du systme franais un grand argument.
N'est-il pas clair en effet que tout dsaccord entre les ngociateurs
sur l'esprit de la dclaration annexe et produit des consquences
immdiates, et laiss des traces, soit dans la correspondance
diplomatique, soit dans les archives des deux marines, soit dans les
annales de la colonie! L'intention des Franais en stipulant la clause
tait vidente. Ils l'ont interprte tout de suite dans le sens le
plus large, en l'appuyant sur une marine qui venait de lutter
victorieusement contre les flottes britanniques. Les Anglais n'ont lev
aucune objection. Aucun acte, aucune restriction de leur part n'a
troubl le monopole que s'attribuait la France et les voies d'excution
dont elle se servait. Les Franais ont donc eu, ds l'origine, en leur
faveur, les deux conditions qui constituent le _Plenum Dominium_,
c'est--dire la proprit complte,  savoir:

1 Un titre rgulier;

2 Une entre en possession avec une longue jouissance sans
contestation.

L'anne 1793 ouvre entre les deux nations une priode de guerre,
interrompue par la courte paix d'Amiens et termine aprs vingt-trois
ans, par le trait de 1815. Pendant cette longue lutte, les droits de
pche des Franais sur Terre-Neuve furent ncessairement suspendus. Nous
voyons cependant qu' chaque ngociation avec l'Angleterre, ils le
revendiqurent avec nergie. Car le trait d'Amiens en 1801, celui de
1814 et celui de 1815 leur rendent invariablement la situation dont ils
jouissaient en 1792, c'est--dire le bnfice des clauses stipules en
1783. On raconte qu'en 1815, l'Angleterre, voulant tirer de Waterloo un
avantage matriel, rsolut d'enlever  la France une de ses dernires
possessions coloniales, et donna le choix au gouvernement de Louis XVIII
entre les les Saint-Pierre et Miquelon avec la pcherie de Terre-Neuve
et l'le de France, actuellement le Maurice. Le duc de Richelieu, fort
bien inspir, suivant nous, opta pour les pcheries d'Amrique. Par
suite, le monopole franais fut restaur dans son intgrit primitive,
et l'Angleterre mit un scrupule mritoire  le respecter.

...Mais une difficult d'un genre tout nouveau attendait les Franais
dans l'exercice de leur droit: c'tait l'opposition mme de la colonie.
Terre-Neuve s'tait beaucoup dveloppe depuis la fin du dix-huitime
sicle. Elle ne put voir sans un dpit violent et fort naturel le
rtablissement d'un monopole qui l'arrtait dans son expansion. Il tait
dur pour ses pcheurs de s'interdire l'exploitation de baies
poissonneuses, et de ne pouvoir mme lever de constructions sur de
certaines ctes, par suite d'arrangements entre deux puissances
loignes. N'taient-ils pas, aprs tout, les propritaires; or, par
consquent, les matres du sol?

M. SHEA, _rveur_.--Oui, oui!

Qu'taient-ce que les Franais, sinon des _trangers_ et par consquent
des _intrus_? Telle a t la logique de la presse et de la lgislature
de Terre-Neuve depuis soixante ans. C'est celle de tous les Amricains
en gnral qui ont bien permis  l'Europe de consacrer  leur service
son argent, ses armes et ses flottes, mais qui trouvent exorbitant
qu'elle ose, de loin en loin, limiter leur libert d'action.

MON AMI, _tout bas_.--Attrape!

 partir de ce moment, Terre-Neuve prsente un phnomne singulier, 
savoir: une divergence de vues entre la colonie et la mtropole sur la
valeur et sur l'application des traits. L'Angleterre ayant conscience
de ses promesses, respecte les droits de la France et s'efforce d'en
assurer l'exercice. Les colons de Terre-Neuve protestent, inventent une
thorie limitative du trait de Versailles, et prtendent l'imposer  la
diplomatie officielle. Sourds aux avis de l'administration et des
autorits maritimes, ils s'obstinent  traiter les Franais en
usurpateurs, abrogent de leur chef la dclaration annexe, et veulent
dlier l'Angleterre de ses engagements.

Cette union s'accentue, pour la premire fois, dans un document fort
curieux, et que le rapport de l'Institut colonial omet discrtement et
pour cause: nous voulons parler d'une proclamation de sir Charles
Hamilton, gouverneur et commandant en chef de l'le de Terre-Neuve et de
ses dpendances, date du 12 aot 1822.

...Voici cette proclamation:

     PROCLAMATION

     DE SIR CHARLES HAMILTON, GOUVERNEUR ET COMMANDANT EN CHEF DE L'ILE
     DE TERRE-NEUVE ET DE SES DPENDANCES.

     Nous, Gouverneur, considrant qu'il est stipul par l'article 13 du
     trait dfinitif de paix, conclu entre Sa Majest et le Roi de
     France, et sign  Paris le 31 mai 1814, que les droits de pche
     des Franais au grand banc de Terre-Neuve, sur les ctes de l'le
     de ce nom et les les adjacentes, situes dans le golfe de
     Saint-Laurent, seraient remis sur le pied o ils se trouvaient en
     1792; lequel article 13 a t confirm de nouveau par l'article 11
     du trait dfinitif entre la Grande-Bretagne et la France, conclu 
     Paris le 20 novembre 1815; considrant que le droit de pche
     rserv aux sujets de Sa Majest Trs-Chrtienne par ledit trait
     s'tend depuis le cap Saint-Jean, par la cte est de Terre-Neuve,
     jusqu'au cap Rouge, contournant l'le en remontant par le nord et
     descendant par la cte occidentale; considrant, enfin, qu'il nous
     a t reprsent que des dprdations avaient t commises par des
     sujets anglais, au prjudice de Franais tablis dans lesdites
     limites: faisons connatre, par la prsente proclamation, que les
     sujets de Sa Majest Trs-Chrtienne doivent avoir pleine et
     entire jouissance de la pche dans les limites et bornes ci-dessus
     nonces, pour en faire usage suivant qu'ils y sont autoriss par
     le trait d'Utrecht.

      cette fin, il est expressment enjoint  tous les officiers,
     magistrats et autres fonctionnaires de notre gouvernement de donner
     des ordres dans leurs diverses stations et dpendances respectives
     pour qu'aucun trouble ou empchement ne soit apport, sous quelque
     prtexte que ce puisse tre,  l'exploitation de ladite pche par
     les Franais, _ qui les dits officiers et magistrats devront
     assistance en cas de besoin_.

     En consquence, il a t notifi  tous les sujets de Sa Majest
     dpendant de la partie de Terre-Neuve ci-dessus dsigne, de
     n'interrompre en aucune manire la pche des sujets de Sa Majest
     Trs-Chrtienne dans les limites qui viennent d'tre mentionnes.

     Si aucun des sujets de Sa Majest refusait de quitter cette partie
     de la cte dans un dlai convenable aprs notification, les
     officiers sous nos ordres devront prendre des mesures pour que les
     chafauds et autres tablissements crs par les rcalcitrants pour
     l'exploitation desdites pcheries soient enlevs, ainsi que les
     navires et bateaux en dpendant et qui se trouveraient dans les
     limites susdites. Lesdits officiers sont, en consquence, autoriss
      user des moyens qu'ils jugeront ncessaires pour contraindre les
     sujets de Sa Majest  quitter cette partie de la cte de l'le, et
     ils devront les prvenir qu'ils seront traduits devant les
     tribunaux  raison de leur refus, conformment  l'acte du
     Parlement.

     Donn par nous,  Port Towers-hend, Saint-Jean, Terre-Neuve, le 12
     aot 1822.

     _Sign_: C. HAMILTON.

     Par ordre de Son Excellence,

     _Sign_: P. C. LE GEYT.

MOI, _triomphant_.--Eh bien! monsieur Shea, que dites-vous de cela?
C'est clair et net; c'est loyal. Je suis certain que pas un des membres
de votre assemble n'a connaissance de ce document: il a bien sr t
dvor par les rats, oubli intentionnellement dans les tiroirs de votre
chancellerie.

MON AMI.--Cette proclamation a-t-elle jamais cess d'tre rendue
excutoire?

MOI.--Je demanderai plutt si jamais elle a t obie. Aujourd'hui, si
un gouverneur osait tenir un pareil langage, la rvolte claterait
aussitt en dedans et en dehors du Parlement colonial. Voil jusqu'o
les Terre-Neuviens pratiquent l'esprit de justice et de loyaut.

M. SHEA, _humili, mais sincre_.--Vous avez raison!

MOI.--Allons! je n'ai plus que le dernier paragraphe  vous lire.
Monsieur Shea, n'tes-vous pas trop accabl?

M. SHEA, _souriant_.--Non! que la lumire soit.

MOI.--Oui, il serait bien temps que l'on dbarrasst votre le de ses
brouillards.--Je continue:

* * *

La proclamation du gouverneur Hamilton ne dcouragea pas les colons de
Terre-Neuve. Ils s'adressrent  Londres, ptitionnrent auprs du
bureau colonial et firent retentir le Parlement de leurs dolances. Un
dput, nomm M. Robinson, pousa leur cause avec beaucoup de chaleur et
vint, pendant plusieurs annes, dnoncer  la tribune la ngligence que
le gouverneur montrait pour cette colonie: Il est trange, disait-il en
1835, qu'aprs vingt et un ans de paix, les habitants de Terre-Neuve ne
sachent pas encore s'ils ont le droit de faire concurrence aux Franais
et _de pcher sur leur propre cte_. Je proteste contre tout ajournement
d'une question si grave. Les seuls droits des Franais _sont ceux qui
leur viennent du trait d'Utrecht_.

Le cabinet anglais refusa de rpondre, sachant trs-bien qu'aucun dbat
utile ne pouvait tre engag sur ce point, et M. Robinson en fut pour
ses frais d'loquence et ses affirmations errones.

Ces attaques se renouvelrent pendant les annes suivantes sans
affecter les rapports des deux grandes puissances. Elles eurent
cependant un effet, ce fut de montrer  la France que son droit, pour
couper court  toutes ces chicanes, avait besoin d'une confirmation. Des
dmarches furent donc faites par la diplomatie franaise pour amener le
cabinet de Londres  reconnatre, par une dclaration formelle, le
_droit exclusif_. Mais le ministre anglais craignait de fournir des
armes  l'opposition et de provoquer un orage dans la colonie de
Terre-Neuve: il fut longtemps sourd  ces ouvertures. Enfin, ses
hsitations cessrent sous l'influence des relations amicales cres
entre les deux pays par une fraternit d'armes et par les victoires de
Crime. Les plnipotentiaires des deux gouvernements tombrent d'accord,
en 1857, sur un projet de convention qui reconnaissait aux Franais le
droit exclusif de pcher et d'user du rivage:

1  l'est, du cap Saint-Jean aux les de Kirpont;

2 Au nord, des les de Kirpont au cap Normand;

3  l'ouest, du cap Normand  la pointe Roch dans la baie des les,
ainsi que dans cinq havres dsigns spcialement.

On se rappelle les vnements qui suivirent:  la nouvelle de cette
convention, une sdition vritable clata dans la capitale de
Terre-Neuve. Une multitude furieuse parcourut les rues en poussant des
clameurs contre le gouvernement royal et tranant les armes de la Reine
attaches  la queue d'un cheval.

MON AMI, _indign_.--Oh!!!

M. SHEA _se croise les jambes dans un autre sens, et sentant qu'il est
de sa dignit de protester_.--Vraiment, une pareille chose est
inconcevable.

Moi, _impitoyable_.--C'est un acte de flonie dont tout le sang vers
des phoques et des morues ne parviendra jamais  laver la tache!

Je termine:

* * *

C'est sous ces auspices d'un loyalisme assez douteux que le trait
anglo-franais fut soumis  l'approbation de la lgislature coloniale.
Il va sans dire qu'elle le repoussa tout d'une voix. Le trait resta non
ratifi.

...La convention de 1857, malgr son avortement, n'en reste pas moins
pour la question des pcheries un document prcieux; car elle tmoigne
que l'Angleterre, par l'organe de son gouvernement et de ses
ngociateurs officiels, a reconnu comme fondes les prtentions de la
France. Cet pisode a mis la diplomatie britannique dans une situation
fort embarrassante; car l'absence de la signature royale n'annule pas
les procs-verbaux des sances o les plnipotentiaires anglais ont
admis le titre et ratifi le rgime cr depuis soixante-quinze ans par
la France. _Contra renuntiatum non est regressus_. Il leur est
impossible aujourd'hui de citer le trait d'Utrecht et le premier trait
de Versailles[3]...

[Note 3: Les _Pcheries de Terre-Neuve. Droits de la France exposs
en rponse aux assertions de l'Institut colonial_.--Qubec, imprimerie
de l'_vnement_, 1876.]

M. SHEA.--C'est trs-bien fait, cette brochure. Je suis tonn de ne pas
l'avoir connue plus tt. Pouvez-vous me la laisser?

MOI.--Comment donc! Mais je voudrais qu'elle ft mdite
consciencieusement par tous les honntes gens de Terre-Neuve. De cette
faon, on n'oserait peut-tre pas enseigner dans les coles de
Terre-Neuve qu' l'heure actuelle une partie des ctes est
virtuellement soustraite au contrle du gouvernement colonial,  cause
des prtentions mal fondes affirmes et soutenues par les Franais; en
vertu de quoi, cette partie des ctes est gnralement, mais trs 
tort, appele le French shore[4].

[Note 4: It is at present virtually excluded from the control of
the Colonial Government, owing to the unfounded claims asserted and
maintained by the French; on which account it is commonly, but very
erroneously, called the French shore.--_Geography of Newfoundland. For
the use of schools._ By J. P. Howley.]

Du reste... On frappe!

M. SHEA.--Entrez!

MOI, _ mon ami_.--Le premier ministre! _How do you do, sir?_

SIR W. WHITEWAY, _voulant paratre gracieux_.--Ao! how do you do!

M. SHEA, _prsentant mon ami_.--Sir William, M...

(_Sir William s'excuse et prend M. Shea  part pendant quelques
instants. Puis il sort en s'inclinant._)

MOI.--Il m'a coup la parole juste au moment o j'allais parler de lui.

MON AMI.--Sa figure ne m'est pas sympathique. Quel homme est-ce?

MOI.--Tout, except un gentleman. N'as-tu pas remarqu son pouce de
singe?

M. SHEA.--Oh! vous allez donner  monsieur une bien triste opinion de
nous.

MOI.--Il est quelquefois bon d'arracher le masque aux gens qui s'en
servent pour se conduire malhonntement. Du reste, on n'a qu' ouvrir le
premier numro venu de l'_Evening Telegram_, on est sr d'y rencontrer
le nom de Whiteway encadr des pithtes les plus fltrissantes. Moi,
sans passion, je me contente de le juger ce qu'il est. Peu m'importe la
voie o il cherche  entraner son pays. Ce que je lui reproche, c'est
d'avoir, par sa dloyaut, rendu peut-tre impossible tout arrangement
dfinitif au sujet de nos pcheries.

M. SHEA.--Comment cela?

MOI.--Vous le savez aussi bien que moi; mais je vais l'expliquer  mon
ami.

Il y a quelques annes, une confrence s'tait runie  Londres,
toujours au sujet de nos droits de pche  Terre-Neuve. M. Whiteway y
fut convoqu comme reprsentant de la colonie. Naturellement, il
s'acharna  rendre toute entente impossible, mais il en revint avec tout
ce qu'il convoitait: la croix de Saint-Michel et Saint-Georges, un ordre
cr pour les colonies et qui lui donnait le titre de sir. Quand il put
crire sir W. Whiteway K. C. M. G., il se crut un grand homme et son
ambition ne connut plus de bornes. Sorti de rien, il n'avait aucun
scrupule de race ni d'ducation. De plus, il tait cossais. Tous les
moyens lui semblrent bons, et le meilleur, pour commencer, lui parut le
mensonge. Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. Sir
William prit cette sentence pour rgle de conduite. Issu du peuple, il
avait d'abord vis aux grandeurs. Maintenant que le chemin lui en tait
ouvert, pauvre, il convoitait la fortune.

Il fut avocat gnral et membre de l'Assemble.  force de parler, il
finit par se faire couter;  force de mentir, par se faire croire.

Il persuada  ses lecteurs qu'il avait arrang leurs affaires 
Londres; que grce  lui on avait donn satisfaction  leurs
revendications lgitimes. Dsormais, ils pouvaient pcher o bon leur
semblait et faire des tablissements en quelque point des ctes qu'il
leur plairait. Il prtendait encore avoir obtenu l'autorisation de
nommer des magistrats au French shore.

Il poussa l'impudence jusqu' faire imprimer tous ces mensonges et  les
faire afficher, sous forme de proclamation, dans tous les villages de
son district lectoral.

On le crut sans contrle. Les braves gens de Terre-Neuve taient trop
heureux pour chercher  approfondir.

Cet homme!

Il avait donc russi l o tant de diplomates de gnie avaient chou
depuis un sicle. Le lion une fois encore tait vaincu par le moucheron:
Terre-Neuve avait humili la France!

Sir William fut rlu et devint premier ministre.

Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.

Mais, hlas! il arrive parfois que la vrit s'ennuie au fond de son
puits et qu'on la surprend toute nue assise sur la margelle. Comme elle
est d'une beaut ravissante, tous ceux qui l'ont dcouverte ainsi, soit
nos marins franais, soit les ennemis politiques de M. Whiteway, se sont
empresss d'appeler la foule autour d'elle pour la contempler.

Bien des aveugles ont t par elle rendus  la lumire. Les lections
l'ont bien prouv, qui viennent d'avoir lieu  la dernire session. Sans
l'influence, bien justifie, celle-l, de votre frre, monsieur Shea,
croyez-vous que sir William et t de nouveau nomm?

M. SHEA.--Peut-tre. Je sais bien qu'il s'est donn beaucoup de mal.

MOI.--Et qu'il a jet tant qu'il a pu de votre argent. Croyez-moi, on
commence  s'apercevoir que ce n'est pas un grand ministre, mais un
grand _humbog_, qui dirige la politique de Terre-Neuve. Ce n'est que par
amour propre que quelques-uns semblent encore lui rester fidles. Et
encore ceux-l ne se rencontrent-ils que parmi les gens en place.

Or, M. Whiteway est arriv par le peuple; il tombera par le peuple. Vous
comprenez l'tonnement indign d'un pauvre pcheur terre-neuvien qui,
sur la foi des dclarations Whiteway, est venu tranquillement exercer
son industrie dans nos eaux, lorsque nos navires de guerre accourent lui
enjoindre de quitter ces lieux. On lui dclare qu'il est en
contravention. Mais, rpond-il, on a affich chez nous une circulaire
de sir W. Whiteway, dans laquelle il dit, etc. On lui rplique que
c'est faux, et qu'on le trompe.--Comment cela se peut-il? on ne lui
montre rien d'crit, et ce qu'il a vu tait imprim? Cependant, on
l'oblige  partir. Sa pche, qui fait seule vivre toute sa famille, est
compromise parce qu'il va perdre du temps en changeant de place, et
alors il se fait ce raisonnement infaillible: Ou les Franais me
chassent sans en avoir le droit, et je me vengerai; ou M. Whiteway me
trompe, et alors c'est un misrable que je hais parce qu'il m'exploite
au risque de me faire crever de faim.

MON AMI.--Mais crois-tu que ces pauvres gens ne pensent pas plus
gnralement que le tort est de notre ct?

MOI.--Sans doute, ils ont commenc par se faire cette opinion. Mais 
force de voir la France entretenir  grands frais sur leurs ctes des
navires de guerre, uniquement destins  leur dresser des
procs-verbaux, tu comprends qu'ils ne sont pas plus btes que
d'autres, ils se sont dit: Pas possible qu'une grande nation comme a
vienne nous chercher chicane jusqu'ici et en prsence des navires de
guerre anglais, si ce n'est pas son droit qu'elle rclame. Alors, c'est
le Whiteway qui nous blague.

Ah! si on l'enveloppait dans la peau d'un phoque, le grand homme, que de
pauvres gens qui seraient enchants d'avoir cette excuse pour l'corcher
tout vif!

M. SHEA.--Vraiment vous tes terrible. Laissons M. Whiteway pour le
moment. C'est mon tour de vous accabler. Car tout en tant impartial,
nous avons bien de justes griefs  noncer.

MOI.--Je vous l'accorde, cher monsieur, et nous vous coutons.

MON AMI, _moqueur_.--C'est cela, repose-toi. Tu dois tre puis. Tu as
fait un vritable discours de tribune. Tu devrais poser ta candidature
contre M. Whiteway. Sauf la grande naturalisation, qu'il faudrait
obtenir, tu ralises dj toutes les conditions d'ligibilit.

MOI.--J'aurais vite tranch la question du French shore.

M. SHEA.--Peut-tre! Savez-vous bien tout ce que nous demandons?

D'abord vous aurez beau faire et beau dire, vous serez toujours
considrs chez nous comme des intrus. Je sais bien que cette pithte
vous choque et que vous nous la reprochez amrement. Mais imaginez que
les ctes de Normandie ne puissent tre pches que par les Amricains.
De quel oeil verriez-vous ces gens-l venir chaque anne vous chasser de
chez vous pour s'y installer  votre place? Ils auraient beau avoir des
papiers en rgle, vous ne les en regarderiez pas moins comme des...

MOI.--Mais, cher monsieur, nous nous appartenons depuis plus de quinze
sicles. Et Terre-Neuve n'est  vous que d'hier; c'est nous qui avons
invent ses pcheries; c'est nous qui l'avons faite un pays; elle nous a
longtemps appartenu, et il ne tient qu' M. de Vergennes que nous ne la
possdions plus. Si vous avez une proprit, ne vous est-il pas loisible
de la vendre en vous en rservant une portion! Nous pouvions tout
prendre au trait de Versailles, et nous nous sommes contents de droits
de pche.

Vous devriez au moins nous bien recevoir et mme nous tre infiniment
reconnaissants de n'avoir pas tout gard. Car si vous tiez sous le
rgime franais vous n'auriez pas la chre libert dont vous jouissez.
Si vous aviez tran notre drapeau dans la boue, au lieu d'une
constitution ce sont des coups de canon que nous vous eussions envoys.

M. SHEA.--Enfin vous direz tout ce que vous voudrez, il n'en est pas
moins fort vexant pour les Terre-Neuviens de n'tre pas chez eux 
Terre-Neuve.

Ainsi, conoit-on qu'on nous empche d'exploiter nos mines? Nous en
avons de fort riches et qui seraient la source d'un immense revenu pour
la colonie. Mais parce qu'elles sont sur le French shore, nous ne
pouvons en tirer aucun parti.

MON AMI.--Qu'entendez-vous par French shore?

M. SHEA.--C'est cette partie des ctes sur laquelle les Franais
exercent certains droits de pche en vertu des traits.

MOI.--Oui, et cette loquente priphrase est celle que l'on emploie
officiellement pour dsigner le French shore, car cette dnomination qui
signifie rivage franais, sonne dsagrablement, comme une ironie, 
l'oreille des Terre-Neuviens.

MON AMI.--Soit. Mais je ne saisis pas bien pourquoi nous vous empchons
d'exploiter vos mines. Elles ne sont pas toutes absolument sur le
rivage?

M. SHEA.--Non, mais nous n'avons de dbouch que par mer, de sorte que
nous nous trouvons dans l'impossibilit de faire sortir notre minerai
de chez nous, puisqu'on ne nous permet pas d'aborder sur cette portion
de l'le, ni d'y faire les tablissements indispensables  l'exercice de
cette industrie. C'est une des principales raisons qui nous a fait
entreprendre la ligne de chemins de fer qui est en voie d'excution.

MOI.--Oui, mais ne comptez pas que nous vous laissions tranquillement
achever son parcours jusque chez nous.

M. SHEA, _souriant_.--Oh! je suis bien convaincu que vous protesterez,
comme vous le faites toutes les fois que nous nommons des magistrats
pour le French shore. Mais vous savez mieux que moi que cela ne nous
gne pas beaucoup: le gouverneur envoie un simple accus de rception au
consul, et tout finit par l.

MOI.--Oui, mais nous en avons assez de nous montrer dbonnaires. Avec
des gens comme vous les procds dlicats ne servent  rien. Vous tes
russ: vous avancez quand mme, et si parfois on vous force  reculer,
vous ne revenez jamais jusqu' l'endroit d'o vous tes partis.

Il vous est interdit par les traits d'avoir aucun tablissement
sdentaire sur les ctes qui nous sont rserves. Vous tes arrivs  y
lever de petites villes ou des villages. Aujourd'hui, vous poussez
l'impudence jusqu' y placer des magistrats, ce qui est reconnatre
officiellement l'existence de ces villages, qui se trouvent pourtant l
en contravention. Et puis, comme nous avons eu l'air de fermer les yeux
au lieu de protester, voil que c'est vous maintenant qui osez vous
plaindre sous prtexte que nos marins font la contrebande dans ces
villes. Mais du tout, ils ne la font pas, la contrebande, puisque ces
villes ne sont pas censes exister.

M. SHEA.--Vous ne pouvez toujours pas nier qu'ils la font en mer quand
nos pcheurs vont leur vendre la boette[5].

[Note 5: Prononcez: bote.]

MOI.--Cela, c'est une autre affaire. Je conviens qu'ils la font, mais
tant pis pour vous. Vous comprenez bien...

MON AMI.--Qu'est-ce que la boette?

MOI.--Ah! c'est juste. On appelle _boette_ les appts dont on se sert
pour pcher la morue. Elle consiste en poissons qu'on trouve ici sur les
ctes. De telle sorte que les pcheurs de Terre-Neuve en sont dj
pourvus quand les ntres arrivent. Alors ils vont  leur rencontre au
large, leur vendent la boette et remportent du rhum et autres denres
soumises  des droits d'entre trs-levs.

Naturellement la douane en ptit; mais il faut avouer que nos marins
seraient bien niais d'avoir des scrupules  cet gard, vu que cet
approvisionnement immdiat les met en mesure de commencer leur pche
plus tt.

Ainsi donc, cher monsieur, voil tous vos griefs: n'tre pas entirement
libres chez vous; ne pouvoir exploiter vos mines, ni faire aboutir votre
railway sur nos ctes; tre tracasss au sujet de vos magistrats et
enfin tromps par la contrebande.

Y a-t-il encore quelque chose?

M. SHEA.--Non, c'est tout!

MOI.--Eh bien! tenez, je suis sr qu' nous deux nous pourrions nous
entendre.

M. SHEA, _souriant_.--Voyons, Excellence, que proposez-vous?

MOI.--D'abord, que disent les traits?  nous Franais, ils accordent le
droit exclusif de pche sur cette partie du littoral comprise entre le
cap Saint-Jean, sur la cte est, et le cap Rouge,  l'ouest, en passant
par le nord. La jouissance de ce droit nous est donne  partir du 5
avril jusqu'au 5 octobre. De plus, nous pouvons couper sur la cte tout
le bois ncessaire aux chafauds pour faire scher la morue. Enfin nos
pcheurs n'ont  payer aucun droit de douane sur le French shore.

 vous, Anglais, il est interdit de pcher sur la partie des ctes qui
nous est rserve. Vous avez encore moins le droit d'y lever des
tablissements sdentaires. Par cela mme qu'il ne doit pas y avoir de
ville, il ne peut exister ni magistrats ni fonctionnaires d'aucune
sorte. Cette dfense absolue pour vous de faire aucun tablissement sur
le French shore vous empche  la fois d'exploiter vos mines et
d'achever votre chemin de fer.

Cela tant tabli, et il faudrait que vous eussiez la bonne foi de
reconnatre la vrit de ces principes, je vous dirais:

Exploitez vos mines en toute libert; nous vous abandonnons pour cet
usage le point du French shore que vous nous dsignerez comme vous tant
le plus commode pour y lever un embarcadre.

Organisez sur nos ctes telle administration qu'il vous plaira; ayez-y
des dputs, nommez-y des magistrats, installez-y une douane et une
police. Seulement, nous rservons pour nos marins l'entre libre de tous
les objets qu'ils feront venir pour servir  l'exercice de leur
industrie. Mais nous vous autorisons  les faire surveiller par votre
police et, en cas de fraude,  svir contre eux.

Quant  votre railway, prolongez-le jusqu'o bon vous semblera.

En change de tant de concessions qui sont pour vous de la plus haute
valeur et que nous croyons devoir vous faire par quit et par gard
pour la libert, nous attendons de vous que vous fassiez respecter nos
droits avec la plus scrupuleuse exactitude.

Pour vous aider dans cette charge, nous demandons qu'il soit accord aux
officiers de notre station navale les mmes pouvoirs de rpression qu'
ceux de la station anglaise. Et nous attendons de vous que lorsque
procs-verbal vous sera adress d'un dlit ayant pour auteur un de vos
nationaux, vous ne vous contentiez pas d'un simple et illusoire accus
de rception. Nous voulons que l'affaire soit immdiatement porte
devant vos tribunaux et que le coupable reoive le chtiment qu'il
mrite.

Quant  la boette, comme vous ne pouvez en empcher le trafic, vous
n'avez rien de mieux  faire que de permettre  vos pcheurs de la
porter aux ntres.

M. SHEA, _srieux, aprs un instant de rflexion_.--Oui, je crois
qu'avec ces conditions nous pourrions nous entendre.

Seulement, c'est ce diable de droit exclusif, qui est choquant pour
nous. Il me semble que vous pourriez bien laisser nos pcheurs aller
dans les baies que les vtres laisseraient inoccupes, avec obligation
pour les premiers de se retirer  l'arrive des seconds.

MOI.--Oui certes! un chat aurait assez de place dans une chambre pour y
vivre avec un rat. Cela n'empche pas qu'il le dvorerait. Ce mlange de
vos pcheurs avec les ntres serait la cause de querelles constantes.
Vous comprenez qu'il y en aurait bien peu d'assez consciencieux pour se
retirer, comme vous le dites, sans protester, ou mme sans rsister. Et
c'est prcisment pour viter tant de fcheuses complications que nous
avons tout fait pour obtenir que nos droits de pche soient rendus
exclusifs. Rappelez-vous du reste la tentative qui a t entreprise de
la combinaison dont vous parlez. Au bout d'un trs-petit nombre
d'annes, l'Angleterre et la France sont tout de suite tombes d'accord
pour reconnatre l'impossibilit et faire cesser l'existence de ce
_modus vivendi_.

Aprs tout, vous avez une tendue de ctes largement suffisante pour
l'emploi de tous vos pcheurs. Et puis songez qu'en change de la
tranquillit que nous vous demandons d'assurer aux ntres, nous nous
engageons  reconnatre officiellement l'existence politique de
Terre-Neuve au French shore. Vous ne pouvez rien acqurir de plus
prcieux.

M. SHEA, _gravement_.--Tout cela en effet pourrait s'arranger  la
satisfaction des deux parties. Mais soyez bien persuads d'une chose:
c'est qu'on n'arrivera jamais  aucun rsultat satisfaisant tant que la
France cherchera  traiter directement avec l'Angleterre. C'est avec
nous qu'il faut qu'elle s'entende d'abord, puisque la sanction de notre
Parlement est indispensable au trait qu'elle pourrait conclure avec le
gouvernement britannique. Et vous pensez bien que l'Angleterre ne nous
forcera pas  coups de canon  accepter un arrangement qu'elle aura fait
sous toutes rserves avec la France. Elle ne peut nous dclarer la
guerre, et en nous contrariant, elle craindrait trop de nous rvolter et
de nous voir chapper  sa souverainet.

Ne vient-on pas de frapper?

MON AMI.--Si, je crois.

M. SHEA.--_Come in_!

QUELQU'UN.--Le conseil attend Sa Seigneurie pour se runir.

M. SHEA.--Messieurs, vous m'excusez, n'est-ce pas? Il faut...

MON AMI.--Comment donc, monsieur! mais nous vous sommes
trs-reconnaissants d'avoir bien voulu nous accorder un si long
entretien.

MOI.--Trois heures! Que faisons-nous?--Comment trouves-tu le secrtaire
colonial?

MON AMI.--Charmant! et puis c'est un homme qui a l'esprit juste et qu'on
sent de bonne foi.

Puisque nous avons vu le Premier chez l'honorable secrtaire colonial,
inutile, n'est-ce pas? d'aller de nouveau l'interviewer dans son
cabinet.

Nous sortons du palais; nous redescendons dans le bas de la ville.
Justement au quai de la Reine, en face de la douane, le canot-major de
la _Clorinde_ attend des officiers qui vont rentrer  bord.

Les voil: embarquons!

La _Clorinde_ est une ancienne frgate d'une hauteur de mts
invraisemblable et  laquelle on a adapt une faible machine  vapeur.
Elle est commande par un capitaine de vaisseau qui est le chef suprme
de notre station navale de Terre-Neuve. Il a sous ses ordres trois
autres navires: deux golettes  voiles, la _Canadienne_ et
l'_Evangline_, et un transport mixte, l'_Indre_[6].

[Note 6:  la fin de la campagne de 1883, ces deux golettes sont
rentres en France pour tre remplaces dans leur service par la
canonnire  peron, _le Lynx_.]

De son ct, la station anglaise se compose de trois croiseurs  vapeur
de troisime et quatrime rang, et par cela mme beaucoup plus propres 
faire le service exig par la surveillance des ctes. Il y a en effet
nombre de baies dont l'entre, trop troite pour livrer passage  un
navire tel que la _Clorinde_, permet aux Terre-Neuviens de pcher
impunment sous les yeux mmes des Franais. Nos golettes seules
pourraient pntrer dans ces passes; mais comme elles ne sont point 
vapeur, il n'est pas rare qu'un vent contraire ne les retienne en vue
des dlinquants, et dans l'impuissance de les atteindre.

Maintes fois le commandant de la station s'est plaint de cet tat de
choses, et enfin on s'est dcid  donner suite  ses rclamations en
remplaant les deux golettes par une canonnire  peron d'un nouveau
modle et d'une marche rapide.

Aujourd'hui, nous avons trois vapeurs dans les eaux de Terre-Neuve,
comme les Anglais. Mais  l'poque o je conduis le lecteur 
Saint-Jean, nous ne sommes qu'au commencement de 1883. La _Canadienne_
et l'_Evangline_ continuent  courir des bordes le long du French
shore, tandis que les trois anglais, pousss par leur hlice, vont droit
au but. Le plus gros, le _Tenedos_, est sous les ordres d'un capitaine
qui a le titre de commandant suprieur de la station anglaise, mais qui,
au lieu de relever directement du ministre de la marine, ainsi que notre
commandant en chef, dpend immdiatement du vice-amiral commandant la
flotte des Indes occidentales et des provinces britanniques de
l'Amrique du Nord, et dont la rsidence est Halifax.

 la suite de cet tat explicatif des navires de guerre franais et
anglais en croisire dans les eaux de Terre-Neuve, nous rentrerons dans
l'examen de la question franaise, en disant de quelle mission ces
vaisseaux sont chargs et comment ils s'en acquittent.

* * *

Chaque anne, aprs que l'loignement des glaces a rendu libre l'accs
des ctes terre-neuviennes, les golettes de pches, franaises et
indignes, se htent vers les lieux frquents par la morue. Les ntres
vont sur le French shore, et celles du pays occupent les baies de
l'autre partie de la cte.

Cela se passe-t-il rellement ainsi?--Point du tout. Si chacun restait
chez soi, il n'y aurait plus de police ncessaire.

Mais, comme on sait dj, les uns affirment leur droit exclusif 
occuper une certaine portion de territoire, et les autres le nient. De
l, invasion des derniers chez les premiers, luttes, batailles,
complications de toutes sortes.

Alors, l'Angleterre et la France, d'accord dans leur bon vouloir 
maintenir la paix parmi leurs pcheurs, envoient des navires de guerre
chargs d'exercer sur les lieux une surveillance de haute police et
d'inspirer en mme temps une crainte salutaire aux pauvres bougres
d'lecteurs de M. Whiteway.

Seulement, tandis que sur chaque navire anglais un des officiers a t
investi par le gouvernement colonial des fonctions de _justice of the
peace_ et peut donc infliger des peines aux dlinquants, les Franais
n'ont que le droit inoffensif de dresser des procs-verbaux.

Une golette terre-neuvienne est-elle surprise par un de nos croiseurs
dans les lieux de pche qui nous sont rservs, l'ordre lui est intim
de partir. Si elle refuse, on la dpouille de ses engins de pche et
l'on dresse contre elle un procs-verbal qui est transmis par le
commandant franais au commandant anglais. Celui-ci rpond par un simple
accus de rception et fait ensuite une enqute qui, par crainte de
dplaire au gouvernement colonial, aboutit toujours  innocenter le
coupable, ou n'aboutit pas du tout.

Et le pcheur malin, qui connat le coup, rcidive  la prochaine
occasion.

Il en ressort que, pour le rsultat final, la surveillance de nos
navires est purement illusoire; mais elle sert du moins  affirmer le
bien fond de nos droits.

* * *

Justement alarms pour l'avenir de nos pcheries de la vanit des
rsultats obtenus, et voulant  tout prix les rendre plus fructueux en
donnant aux affaires une suite force, le commandant en chef et le
consul de France avaient alors mis en commun leur nergie pour aboutir
par une action directe sur le gouverneur de la Reine.

Jusque-l le procs-verbal dress par le commandant franais tait
expdi au commandant anglais. Celui-ci faisait une enqute, puis il
rdigeait un rapport de l'affaire au gouverneur.  la fin de la
campagne toutes ces pices formaient un dossier qui tait alors transmis
au Foreign office, o l'on n'a sans doute jamais eu le temps de les
lire.

Absolument, il fallait changer ce systme. Nos pcheurs se dgotaient
de venir se crer des ennuis sur le French shore. Depuis vingt ans le
nombre de nos golettes avait diminu sur les lieux de pche d'une faon
effrayante. Et puis, chaque jour plus arrogants parce qu'ils restaient
impunis, les Terre-Neuviens ne tenaient aucun compte des traits; ils
les niaient.

D'aprs eux, les traits ne nous accordaient pas le _droit exclusif_,
mais seulement la pche _sans concurrence_. Et ce n'tait pas faire la
concurrence, disaient-ils, que d'occuper nos baies, lorsqu'elles ne
l'taient pas  l'avance par nous. Notre situation dj si compromise
menaait de se perdre tout  fait.

Il fallait au plus vite affirmer trs-haut nos droits, avoir l'air de
faire des concessions au lieu de subir une force.

Cette heureuse entente qui existait pour la premire fois entre l'agent
des affaires trangres et celui de la marine pouvait faire esprer les
meilleurs succs. Elle tomba pourtant  rien par la force d'inertie du
gouverneur qui se drobait par un simple accus de rception, en
ajoutant qu'il saisirait le gouvernement colonial de la question.

Et le train roulait toujours!

* * *

Je m'arrte, moi, car, peut-tre serait-ce trop en dire sur des faits
qui n'ont encore reu aucune publicit.

* * *

Du reste,  quoi bon recommencer un procs plus que sculaire et qui
depuis cinquante ans surtout a provoqu la runion de confrences aussi
vaines que nombreuses?

La dernire, compose de plnipotentiaires anglais et franais s'est
donn rendez-vous  Paris en fvrier 1884. Naturellement on s'est spar
sans avoir pu s'entendre.

Cependant, les mmes plnipotentiaires ont t convoqus de nouveau au
mois d'avril suivant. La France et l'Angleterre ont fini par tomber
d'accord et donner leur adhsion  un trait. Mais celui-ci ne peut
avoir de valeur que ratifi par le gouvernement de Terre-Neuve; et la
ratification n'est pas encore venue.

Car, immolant toujours  la sainte routine, au lieu de chercher d'abord
 traiter avec Terre-Neuve et de s'arranger ensuite avec
l'Angleterre,--seule voie capable d'aboutir  de srieux rsultats,--le
gouvernement franais a prfr garder de son ct toutes les chances
d'chouer comme par le pass.

La vanit n'est-elle donc pas extra-humaine, qui tient au ventre les
gens de Terre-Neuve, pour qu'il soit si malaise de la comprendre et de
chercher  l'exploiter? N'est-il pas trs-naturel qu'un petit pays qui
peut dire non le dise, quand cela ne serait que pour tmoigner qu'il est
capable de braver impunment deux grandes nations?

Il fallait donc aller d'abord  lui, le flatter par une dmarche
directe. Il fallait lui reconnatre tout ce qu'il nous a pris en ayant
l'air de le lui accorder par pur esprit de conciliation. Et puis,
disons-le, quelques pots-de-vin, comme dernier argument, en
considration du voisinage des tats-Unis,--et l'on aurait, sans doute,
beaucoup obtenu.

Trop heureuse ensuite d'adhrer, la vieille Albion!

Ah bas! il faut suivre les errements traditionnels!

Et la Rpublique, par amour de la tradition! court  un nouvel chec
diplomatique, bien fait, n'est-ce pas? pour affirmer aux Terre-Neuviens
toute leur force et les encourager  se montrer toujours plus exigeants.

Alors on inondera de plus en plus le gouverneur de protestations
indignes, auxquelles il sera certainement assez courtois pour rpondre
par un banal accus de rception, dlicatement nou de faveurs bleues.

* * *

Mais, sur le pont de la frgate, des coups de sifflet retentissent, une
voix crie des ordres, et un peloton vient l se ranger l'arme aux pieds:
c'est la baleinire du commandant qui accoste.

Le voici lui-mme: on prsente les armes.

C'est dj une vieille connaissance; aussi profitons de son invitation
pour le suivre chez lui.

On pntre sous la dunette o l'on traverse d'abord la salle  manger,
puis on dbouche dans le salon.

Il est grand, confortable, avec ses divans rouges le long des parois, et
ses fentres  l'arrire qui ouvrent  deux battants sur le balcon.

Lisez cela, nous dit-il, en nous tendant un journal. C'est l'_Evening
Mercury_, l'organe officieux du gouvernement colonial.

Quand je lui ai rendu la feuille:

Vous vous rappelez bien ce qui s'est pass? Vous avez lu les nombreux
rapports anglais et franais qui ont t rdigs sur l'affaire et qui
peuvent tous se rsumer ainsi:

* * *

Dans une baie du French shore dj occupe par un de nos pcheurs, trois
bateaux de Terre-Neuve sont venus pour prendre la morue. Le Franais les
a inutilement somms de se retirer. Les sujets anglais ont commenc
leurs prparatifs de pche. Alors le patron franais a rsolu de s'y
opposer en les dpouillant de leurs engins, et en enlevant leur grement
 leurs embarcations. Son but, en prenant cette dernire mesure, tait
de mettre les dlinquants dans l'impossibilit de s'enfuir, tandis qu'il
enverrait  la recherche d'un btiment de guerre, anglais ou franais,
pour faire constater le dlit. Il russit en effet dans son entreprise,
mais non sans avoir eu le crne fendu par un des patrons terre-neuviens,
qui, se voyant pris, lui assna brutalement un coup de gaffe sur le
crne.

Un navire de guerre arriva aprs quelques jours. Une enqute minutieuse
fut mene. Le patron terre-neuvien s'avoua lui-mme coupable. En outre,
il tait en contravention pour monter une golette sans aucun nom
inscrit  l'arrire.

 son tour, le commandant anglais fit examiner l'affaire, et de nouveau
l'indigne avoua ses torts.

Mais tout cela traduit en anglais signifie: que le Terre-Neuvien est
innocent comme l'enfant qui vient de natre, et que le Franais n'a pas
vol le mauvais coup qu'il a attrap.

--Oui, commandant, pour qui n'a lu que l'article de l'_Evening Mercury_
il n'y a pas d'autre opinion possible.

--Conclusion: aucun espoir d'obtenir justice contre ces maraudeurs et de
leur imprimer le respect de nos droits!

L'aventure de la _Canadienne_ n'tait pas surprenante!

* * *

Un jour, la golette de guerre en question tait tombe dans une anse
sur une flottille de bateaux de pche terre-neuviens installs chez
nous. Vainement elle avait tent de les expulser au nom des traits. Les
dlinquants auxquels les proportions de la golette n'en imposaient pas,
inventaient mille mauvais prtextes pour ne point partir. Si bien que le
commandant de la _Canadienne_  bout d'arguments avait d cder la
parole  ses canons.

Et la morue de dcamper, entranant derrire elle ses frres de la
cte.

On peut se faire maintenant une ide de ce qu'il faut  la fois de tact,
d'nergie et de modration au capitaine de vaisseau qui reoit,
d'ordinaire pour trois ans, le commandement de la station de
Terre-Neuve.

La _Clorinde_ arrive en juin et repart vers la fin de septembre. Tout
cet intervalle se passe en surveillance le long des ctes du French
shore; elle ne laisse gure rouiller ses ancres dans le port de
Saint-Jean.

Cette anne-l elle a tout de suite commenc son inspection dans le
nord, et elle n'est redescendue dans notre rade qu'en fin juin. De
nouveau elle est prte  retourner sur les lieux de pche franais, et,
en attendant qu'elle revienne nous dire adieu, je vais de nouveau me
remettre  vivre de la vie des Terre-Neuviens et faire en sorte de
m'intresser  leur genre d'existence.




CHAPITRE VII


_2 juillet._--C'tait hier dimanche, et je dnais chez l'vque, o
j'avais pour voisin de table un juge, charmant homme, plein de verve
caustique et de ddain pour les habitants de son le, des sauvages,
disait-il.

Comme on parlait des missions et qu'on vantait la foi et la vertu des
Terre-Neuviens, je demandai tout bas  mon voisin:

Tous ces braves gens sont-ils trouvs aussi parfaits devant la justice
des hommes que nous pouvons penser qu'ils le seront devant celle de
Dieu?

--Monsieur, en l'an de grce 1883, l'autre jour, au discours
d'ouverture de la Cour suprme, le chef de la justice pronona ces
paroles mmorables:

Messieurs, je suis heureux et fier de constater qu'aucun dlit ou
crime relevant de votre juridiction, n'a t commis dans le courant de
cette anne!

 l'heure o je reproduis ces paroles, les temps sont bien changs!

L'ge d'or n'a dur beaucoup dans aucun pays; pourquoi vouloir qu'il en
soit diffremment pour Terra-Nova?

L'aveu est dur, le voici tout de mme. La religion qui avait russi 
maintenir dans un haut degr de moralit le peuple grossier de
Terre-Neuve est devenue plus tard la cause des premiers crimes.

Vers la fin de septembre de cette mme anne 1883, Saint-Jean apprit
avec une pouvante indigne que, dans une localit voisine, une querelle
religieuse entre un orangeman et un catholique avait fini par un
dnoment fatal.

Hlas! la foi non raisonne engendre le fanatisme. Ce coup de couteau ne
fut que le signal de plus grands dsordres. L'anne suivante apporta de
l'occupation  messieurs de la Cour suprme. Ce fut alors la population
tout entire d'une ville protestante qui se rua contre sa voisine
catholique.

Les policemen ne furent plus en force. L'meute se faisait guerre de
religion. Il fallut implorer l'assistance de la couronne. Le _Tenedos_,
le croiseur commandant la station de Terre-Neuve, fut envoy d'Halifax
pour remettre l'ordre.

Mais les habitants de Saint-Jean furent cruellement atteints dans leur
amour-propre. tre oblig de solliciter le secours des soldats anglais
lorsqu'on avait jadis demand et obtenu le renvoi des garnisons de la
mtropole, quelle humiliation!

Et songer que jusqu'ici on ngligeait de fermer sa porte le soir et de
s'armer pour voyager la nuit, parce que l'on ne craignait ni les voleurs
ni les brigands.

La Cour suprme chmait. Ses juges palpaient de gros appointements pour
ne rien faire.

C'tait dommage, du reste, qu'une magistrature si bien organise ft
ainsi abandonne des criminels.

Maintenant ils ont souffl la vieille poussire de leurs codes, et ils
vont enfin user leur premire perruque.

Aprs s'tre arrt un instant pour sourire et laisser sa phrase
produire tout son effet, le juge Carlston reprit:

Je ne parle, bien entendu, que de la _Supreme Court_, celle qui fut
cre en 1826 par promulgation d'une charte royale. Elle est compose
d'un chef de la justice et de deux juges assistants, nomms par la
couronne. Le _Chief of Justice_ a rang immdiatement aprs le
gouverneur. C'est lui qui doit remplir la charge d'_Administrator of the
Government of the Colony_, et celle de juge de la _Vice-Admiralty Court_
lorsque ces emplois sont vacants.

La _Supreme Court_ sige deux fois par an  Saint-Jean. Outre cela,
elle fait des tournes dans l'le aux lieux et poques fixs par le
gouverneur.

Le traitement du chef de la justice est de cinq mille dollars. Celui de
juge assistant est de quatre mille.

Il y a encore deux autres cours, celle du Labrador, qui a juridiction
civile et criminelle sur toute la partie du Labrador qui dpend du
gouvernement de Terre-Neuve, et la _Central District Court_, qui sige,
quand besoin est, dans Saint-Jean, pour l'instruction des causes civiles
du district. Ses deux juges sont nomms par le gouverneur en conseil, et
touchent chacun deux mille dollars. Enfin, il y a un sheriff pour chaque
district judiciaire de l'le.

Vous voil maintenant au courant de la situation.

Ah! cependant, non; pas encore, car le plus beau de l'affaire est que
notre traitement est  vie. Quand nous avons pris notre retraite, nos
appointements continuent  nous tre verss comme si nous tions en
activit.

Ici nous fmes interrompus par un des convives qui, sur la prire de
l'vque, venait d'entonner une chanson. Plusieurs autres s'excutrent
de mme l'un aprs l'autre, pour la plus grande joie de Monseigneur.
Mais l'un d'eux se distingua gracieusement en modulant d'une voix
agrable: _Montagnes des Pyrnes_...

C'tait le P. Galveston, un vieil ami, prtre de la cathdrale, artiste
et parlant le franais et l'italien.

Aprs dner, je lui portai mes flicitations, et nous prmes rendez-vous
pour faire, le lendemain, une promenade ensemble.

Je viens  peine de le quitter. Nous avons t au village de Quidividi.
Rien de plus romantique que ce nid de pcheurs.

On longe d'abord le lac de Quidividi dans toute sa longueur, et,  son
extrmit, on franchit un torrent qui a  peine le temps de murmurer un
court refrain avant de disparatre dans l'eau sale.  premire vue, il
semble que c'est dans un second lac qu'il se jette pour s'en rchapper
ailleurs plus turbulent.

Point du tout; c'est la mer, c'est le gouffre, c'est le tombeau.

Mais le joli tombeau! creus  grandes entailles dans le granit.
L'Ocan, qui pntre dans cette anse mignonne par on ne sait quelle
invisible porte, s'attarde au sein des rochers, calme et limpide comme
le cristal d'une source.  droite, les plates-formes de branches mortes
o sche la morue, se penchent au-dessus de l'eau, montes sur leurs
chasses de bois.

Dix  douze maisonnettes de pcheurs,--tout le village,--lvent en
arrire leurs murailles blanches et propres, coiffes d'ardoises. Elles
s'appuient au dos de falaises, d'abord enfouies sous un pais fourr de
plantes et d'arbrisseaux fleuris de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel, puis dcouvrant plus loin un front chauve que la nature a
marqu de violentes cicatrices.

Au milieu, tout au fond, sur l'eau blanche et bleue, une barque jette
une tache noire qui glisse silencieuse vers la rive o elle va dposer
le produit de sa pche. Et toujours on se demande o est cet ocan
invisible et si vaste d'o arrive ce petit bateau, et qu'un rocher
suffit  masquer.

Pour y atteindre il faut contourner la falaise, et l'on n'aperoit la
vague verte et perfide que lorsqu'elle vous emporte.

Quidividi! nom trange,  la fois potique et barbare. Le P. Galveston,
qui cherchait avec acharnement  tablir l'tymologie et l'origine des
noms, tous plus ou moins baroques, de son le, rptait avec dsespoir
ce nom vibrant comme un chant d'oiseau.

J'ai su depuis qu'il avait un sens en bas breton.

Une fine senteur de morue fit changer le thme de notre conversation.

La morue! ce poisson si dlicieux, si dlicat, si savoureux! j'ai bien
envie de dire: le meilleur de tous, et pourtant si calomni.

Une morue de trois ans, blanche et grasse, et dont la chair se dtache
par cailles gonfles et savoureuses, ternel regret de ceux qui ont t
 Terre-Neuve, et qui, en nul autre lieu, ne sauraient parvenir 
retrouver une sensation gastronomique dont ils ne gardent plus que
l'exquise souvenance!

Il est vrai que l'odeur qui s'exhalait des rivages de Quidividi venait
de la morue sche au soleil, et j'avoue qu'en cet tat, ce noble
poisson est beaucoup moins sduisant.

Comme la barque approchait, nous l'attendmes pour assister au
dchargement de la morue et  sa prparation.

Aussitt que la barque se fut arrte, le dory (petit bateau) amarr 
son arrire vint se ranger  bbord. Le produit de la pche fut mis 
terre et transport  la maison du pcheur.

L, sur le plancher,  l'aide d'un couteau troit et pointu, le poisson
est dpec, vid, fendu en deux et dbarrass de son arte.

Le foie est d'abord enlev, goutt dans un vase et mis de ct pour
faire l'huile.

La tte et les entrailles sont places  part et destines  tre
vendues aux cultivateurs pour servir d'engrais.

Enfin la langue, galement conserve, constitue un mets dlicat, quoique
un peu trop glatineux.

Ainsi ampute, la morue passe aux mains d'un second oprateur charg de
l'ouvrir en la fendant le long de l'pine dorsale et de faire sauter
l'arte.

Le _saleur_ entre alors en fonction, enlve par un lavage les dernires
traces de sang, saupoudre le poisson d'une couche de gros sel et le
dispose en piles sur le plancher.

Au bout d'un certain temps, on dfait les tas, on lave la morue et on la
transporte sur le chaufaud o on l'tale pour la faire scher au
soleil.

L'_chafaud_ ou _chaufaud_ est cette plate-forme forme de petits
madriers recouverts de branches de sapin et leve sur pilotis, de faon
que l'air circule librement par-dessous.

Un homme arm d'une sorte de fourche pique la morue et la fait passer 
ceux qui l'attendent sur le chaufaud.

Il faut alors l'entourer des soins les plus attentifs. Pleut-il ou, au
contraire, le soleil est-il trop ardent, on la runit de nouveau en tas.
Les conditions atmosphriques les plus favorables sont une temprature
moyenne et un ciel travers frquemment par des nuages.

Bien sche, la morue est transporte sur les calles des commerants qui
en font un triage de quatre qualits diverses.

Il y a environ quarante morues par quintal, et le quintal vaut, en
moyenne, quatre dollars, soit vingt et un francs soixante centimes.

La pche de la morue se pratique en trois endroits diffrents: sur les
bancs de Terre-Neuve, sur les ctes de l'le de ce nom et sur une partie
de celles du Labrador.

Le Grand Banc, situ  l'est de l'le, en plein Ocan, mesure six cents
milles de longueur et trois cents de largeur. C'est la vritable
patrie, le _home_ des morues. L, elles abondent en quantit
inpuisable. Et pourtant l'homme en dtruit bien peu en comparaison du
carnage qu'en font toutes sortes de monstres marins.

Malgr tout, il est impossible d'admettre un instant que le nombre des
morues diminue. Depuis presque quatre cents ans qu'on les pourchasse
dans ces parages, elles continuent  se montrer en abondance, et dj la
pche s'annonce, pour cette anne, plus rmunratrice que jamais.

La pche des Bancs est faite presque exclusivement par les Franais, un
peu aussi par les tats-Unis.

C'est un rude mtier que celui de ces hommes qui jettent l'ancre en
pleine mer, assez hardis pour faire halte entre le ciel et l'eau, hors
de vue de tout rivage.

L, presque toujours, une bise mchante secoue sans piti le navire,
vieux brick ou trois-mts sur le retour, qui se soulve et retombe en
gmissant, incapable de fuir devant l'ennemi.

Chaque matin les embarcations du bord, montes chacune par trois ou
quatre hommes, partent  la recherche du poisson.

Mais combien de fois s'en vont-elles pour ne revenir jamais ou tout au
moins pour chouer sur quelque rocher dsert! En ai-je vu, de ces braves
matelots auxquels la brume avait barr la route pour regagner leur
navire! Dans leur frle coquille, ils avaient lutt jusqu' extinction
contre la mer, la fatigue, le froid et la faim, jusqu' ce que la
fortune les ait enfin placs sur le passage de la golette ou du steamer
qui les avait recueillis.

Puis ils venaient au consulat. La plupart du temps c'taient des Bretons
ou mme des Normands qui s'exprimaient dans un franais inintelligible.
Seulement, hlas! leurs habits en lambeaux et leurs mains dchires
parlaient avec assez d'loquence. Alors on leur donnait de l'argent pour
aller manger, on les habillait et on les logeait, jusqu' la premire
occasion venue pour les rapatrier ou les embarquer.

Mais ceux qui ne sont jamais revenus!

Lorsqu'en 1713, abandonnant Terre-Neuve aux Anglais, la France s'tait
rserv des droits de pche sur une partie des ctes de l'le et sur les
Bancs, elle considrait que ces expditions, pleines de dangers et de
fatigues,  la poursuite de la morue, taient un merveilleux
apprentissage pour les matelots parmi lesquels elle recrutait ensuite sa
marine d'tat. C'est ce qui fait que dans tous les traits antrieurs 
celui d'Utrecht, la France s'est toujours montre attentive 
sauvegarder ces droits pour la conservation desquels elle lutte encore
aujourd'hui.

* * *

Tous les ans, en avril, les navires franais arrivent 
Saint-Pierre-Miquelon. L, ils dbarquent les marchandises de tous
genres qu'ils ont apportes de la mtropole pour les commerants de
notre colonie, puis ils font leur provision de boette et partent pour
la pche.

La boette, autrement dit l'appt pour prendre la morue, varie selon les
saisons.

La premire pche, celle de juin et juillet, qui est ordinairement la
plus fructueuse, se fait avec le capelan. C'est un petit poisson blanc,
trs-semblable  la sardine et qui, au commencement de l't, pullule
sur les ctes de Terre-Neuve en telle abondance, qu'on le ramasse par
charretes, et qu'on l'emploie aussi bien comme engrais pour fumer les
terres que comme appt pour la morue.

Au bout de six ou sept semaines, le capelan disparat, aprs avoir
fray.

La place est aussitt prise par l'encornet. C'est un animal de la
famille et de l'aspect de la sche. On le pche de la mi-juillet  la
fin d'aot, et ds qu'il commence  disparatre, des lgions de harengs
font le blocus de l'le jusqu' l'hiver.

Ce dernier poisson constitue un mets trs-dlicat, et on l'expdie en
grande quantit au Canada et aux tats-Unis, conserv dans la glace.

Nos navires des Bancs partent donc d'abord approvisionns de capelan.
Puis, quand cette boette est puise, ils rentrent  Saint-Pierre
dposer le produit de leur pche chez leurs armateurs. La morue, dj
sale, est mise  scher  terre. Il faut alors se munir d'encornet et
repartir.  la fin d'aot on revient encore dbarquer cette nouvelle
pche, qui subit le mme sort que la prcdente.

Enfin, chargs de harengs, les navires mettent  la voile pour une
troisime et dernire campagne. Mais, cette fois, au lieu de rapporter 
Saint-Pierre leur approvisionnement, ils reprennent, sans dtours, le
chemin de France, chargs de morue verte. C'est ainsi qu'on dsigne la
morue sale, mais pas encore sche.

Les hasards et les risques courus sur les Bancs sont tels pour les
armateurs, que longtemps nos pcheries taient tombes en dclin. Une
prime de dix francs par quintal de morues fut alors institue par le
gouvernement. Cette mesure nous sauva, si bien qu'en 1845, les
Terre-Neuviens renoncrent  toute concurrence et cdrent la place aux
Franais qui en sont,  cette heure, presque les seuls occupants.

Aujourd'hui, la France pche de quatre  cinq cent mille quintaux de
morues par an, tant sur les Bancs que sur les ctes de Terre-Neuve. En
1871, cette industrie rapportait  la mtropole dix millions cinq cent
mille francs, et en 1874, de quinze  vingt millions.

Quant aux Terre-Neuviens, aux Anglais, ils pchent dans des golettes le
long d'une portion de leur le et sur une certaine tendue des ctes du
Labrador. Ils ont plus de cinquante mille barques employes  l'exercice
de cette industrie.

La morue se prend de diverses faons:  la ligne,  la seine, au filet
et  la trappe.

Le moyen le plus simple est la ligne garnie d'une amorce. Mais quand la
morue est trs-grasse, elle ne mord plus (quoique en temps ordinaire
elle soit d'une voracit telle qu'on a souvent trouv des pierres et des
morceaux de fer dans son ventre). On fait alors usage des autres
appareils.

La seine, trs-employe par nos pcheurs, est un filet de cent  cent
vingt brasses de longueur, sur une largeur variant de cinquante  cent
pieds au centre, mais se rtrcissant aux extrmits. Cette seine est
projete autour d'une troupe de poissons et resserre. Elle est alors
retire renfermant, trs-souvent, de quarante  cinquante tonnes de
poisson[7].

[Note 7: _Newfoundland, its fisheries and general resources_, par
sir A. SHEA. K. C. M. G.]

On se sert aussi d'une corde munie de plusieurs centaines de lignes
amorces et appele _bultow_ par les Terre-Neuviens. On la pose sur les
bancs ou sur les ctes  l'entre des baies, et on la laisse toute la
nuit, garde par une ancre et une boue.

Le produit annuel de la pche des Franais, des Terre-Neuviens et des
Amricains est estim en moyenne  trois millions sept cent mille
quintaux, reprsentant environ cent cinquante millions de morues et une
valeur de quatre-vingts millions de francs.

La morue se trouve d'ordinaire dans l'Atlantique, entre 77 latitude N.
et 30 latitude N. Elle ne peut vivre dans le Gulf-Stream,  cause de la
temprature trop leve de l'eau. Au contraire, elle abonde dans les
courants arctiques qui viennent baigner les ctes de Terre-Neuve.
Ceux-ci entranent avec les icebergs des quantits de mollusques et de
zoophytes fixs  la glace, et qui servent de nourriture aux harengs, et
les harengs  la morue.

Autrefois on avait tabli toute une thorie sur la migration des harengs
et des morues vers les rgions arctiques. Depuis, l'observation a
boulevers toutes ces ides. On sait d'une faon certaine qu'ils
demeurent toujours dans les mmes rgions, mais, au moment de frayer,
ils redescendent et disparaissent dans les eaux profondes o ils sont
ns.

Voil donc ce qu'est ce fameux poisson et cette fameuse pche qui fait
vivre un peuple entier[8].

[Note 8: J'ai emprunt les dtails techniques et de statistique 
des notes extraites de: _Newfoundland, the oldest British colony_, etc.,
par J. HATTON, _and Rev._ M. HARVEY.]




CHAPITRE VIII


_16 juillet._--En vrit si je ne m'tonne plus de rien de la part des
jeunes filles,--pas mme des fleurs que l'une d'elles m'a envoyes hier
pour ma fte,--je trouve en dpit de moi-mme de nouveaux sujets de
stupfaction.

Je viens de chez le docteur Galveston, le frre de l'abb, et j'en
rapporte sur les affaires de Terre-Neuve mille dtails que je m'empresse
de consigner ici.

Mais de tout ce que j'ai  dire le plus curieux, le plus ridicule, le
plus invraisemblable pour moi, Franais, homme d'une civilisation
raffine, c'est l'absence:

D'impts directs!

De conseil municipal!

D'tat civil!

Pas d'impts directs d'aucune sorte.--Les sauvages! Les caisses du
trsor sont remplies uniquement par les produits de la douane augments
de quelques autres revenus insignifiants. Il est vrai que les
importations--et tout est import--sont taxes  des taux exorbitants.

Si cependant les Terre-Neuviens ont pntr le secret d'tre heureux
sans payer d'impts, je crois qu'ils ne se trouveraient pas plus mal
d'tre en puissance d'une municipalit, et, certainement, la ville s'en
trouverait mieux. Les rues sont des cloaques; les trottoirs, des
casse-cou. Il n'y a rien pour le plaisir de la promenade ou pour
l'agrment des yeux. Et pourtant un atome de Tourny ou un microbe
d'Haussmann n'aurait qu' aider un peu la nature, et les flneurs
jouiraient des lieux de rendez-vous les plus pittoresques.

Mais on est trop occup pour songer  cela.

C'est sans doute pour la mme raison qu'il n'y a pas de registres de
l'tat civil.-- quoi bon? point de service militaire; point d'coles
imposant une limite d'ge.

Les actes de baptme suffisent au reste.

Eh bien! il y a cinquante ans, il n'y avait dans l'le de Terre-Neuve
qu'une mauvaise carriole appartenant  un mdecin.

Aujourd'hui, il y a un tlphone  Saint-Jean!

Voil de quoi rendre confus bien des maires de la Rpublique franaise.

Confus! quand le serons-nous donc de voir que tant de merveilleuses
dcouvertes faites dans la science par nos savants n'atteignent de
rsultats pratiques que dans le Nouveau Monde?

Pour nous, nous voulons tre sceptiques en tout. Plus la dcouverte a de
prix, plus nous doutons de son avenir. J'ai quelque crainte que ce beau
scepticisme ne soit qu'une manire de routine.

Les Amricains n'ont pas le temps de penser; du moins savent-ils
profiter de ce que nous trouvons pour eux. Quel pays a fait faire plus
de progrs  la lumire lectrique que la France? Cependant,  peine
l'employons-nous, tandis que, en Amrique, elle est devenue, dans bien
des cas, l'clairage indispensable.

Quoique Saint-Jean soit une ville anglaise, elle ressemble beaucoup,
sous certains rapports,  ses voisines du continent.

Il est vrai qu'il n'y a ni thtres, ni promenades publiques, ni
musiques dignes de ce nom; il est vrai que les voitures y sont de formes
surannes, qu'on n'y trouve que des meubles du mauvais got le plus
parfait; en un mot, qu'il n'y a rien pour les gens du monde et rien pour
les artistes.

Seulement, le peuple de Terre-Neuve est compos de pcheurs, la socit
de ngociants, et tous les perfectionnements relatifs  la pche et au
commerce, vous pouvez les y aller chercher.

Vous trouverez que cette ville, btie de bois, possde un dock,  peine
achev d'aprs un nouveau systme, et o les plus grands navires du
monde peuvent tre reus.

Avant de quitter le port, jetez un regard sur le grement des golettes.
Leurs cbles ont t fabriqus dans une corderie voisine de Saint-Jean,
et qui, en 1883,  l'Exposition internationale des pcheries, a obtenu 
Londres une mdaille.

Prenez garde, la nuit, en suivant les rues non paves et  peine
claires, de vous heurter contre les poteaux des tlphones.

vitez aussi ceux du tlgraphe qui se dbandent  travers pays, le long
de routes o ils n'ont jamais rencontr de cantonniers.

Si vous tes en voiture, faites attention aux poteaux indicateurs du
chemin de fer. Ils vous avertissent que la voie ferre coupe la route 
cet endroit-l. Ce sont les seuls garde-barrires qu'ait institus la
Compagnie.

Du reste, si cela vous convient, vous pouvez  votre aise vous promener
le long des rails. Rien n'en dfend l'accs, pas plus dans les champs
que dans les rues de la ville qu'ils traversent entre deux maisons. En
remontant la ligne, vous finirez par aboutir  un hangar en planches.
Vous vous demanderez peut-tre pourquoi les trains s'arrtent l? Eh!
parbleu! c'est la gare.

N'allez pas croire que c'est un chemin de fer pour rire, au surplus
voici son histoire.

Le premier projet date de 1875. Son auteur, ingnieur en chef des
chemins de fer du Canada, avait pour objectif la cration d'une voie de
correspondance plus rapide entre l'Angleterre et l'Amrique. Il
proposait une ligne de steamers de grande marche, ne portant que la
malle, les passagers et les colis de grande vitesse. Ces paquebots
iraient de Valentia (Irlande)  Saint-Jean de Terre-Neuve. L on
dbarquerait pour traverser l'le en chemin de fer, jusqu' la baie
Saint-Georges. Une correspondance, par steamers, serait cre entre ce
point et Shippegan, dans la baie de Chaleur, d'o un tronon irait
rejoindre les rseaux canadiens et amricains. Suivant cet itinraire,
la traverse ne devait point dpasser quatre jours, et le voyage entier
de Londres  New-York serait de sept jours.

En 1878, le projet n'ayant pas reu d'excution, M. Whiteway,--en mal
d'ambition,--rsolut de pousser l'affaire et sa fortune, dans la
Lgislature de la colonie.

Battu en brche par de puissants adversaires, il pensa se rendre
populaire en se lanant dans la voie du progrs. Il y avait beaucoup 
faire dans ce sens, et entreprendre tait dj russir. Une fois qu'on
eut rsolu de faire autre chose de l'le de Terre-Neuve qu'une simple
station de pche, il fallut songer aux moyens propres  attirer des
migrants et  leur donner la facult d'exister. Les pcheurs avaient
beau gagner de l'argent par leur industrie, ils n'en taient pas moins
misrables pendant une partie de l'anne, forcs par l'hiver  rester
oisifs.

Plus que toute autre, la cration d'un chemin de fer parut bonne  parer
 ces inconvnients.

En effet, il traverserait un pays dsert o il y aurait des terres 
cultiver, des forts  exploiter. Dans le centre de l'le la temprature
tait moins rigoureuse, l'agriculture pouvait obtenir des rsultats,
tout au moins par l'lve du btail. Il y avait aussi des terrains
miniers dont l'exploitation ne pouvait se faire, faute de dbouchs. Les
domaines de la couronne seraient distribus en concession  ceux qui
voudraient s'y tablir et cultiver.

Au lieu d'attendre l'appel d'une population tablie, c'est au contraire
le railway qui prend les devants pour l'engager  venir et  se grouper
autour de lui.

Et l'on devait compter que le sifflet de la locomotive serait entendu
par des milliers d'migrants, et qu'enfin Terre-Neuve deviendrait un
vritable pays comme les autres.

Tel est le plan gnral de la politique qu'on a appel politique du
progrs et qui est celle du gouvernement actuel de Terre-Neuve.

 ces sduisants discours le new-party, ennemi de M. Whiteway,
rpondait en assurant qu'il n'y avait ni forts, ni terres cultivables
dans l'intrieur pas plus que sur les ctes, et que l'entreprise ne
servait qu' mettre de l'argent dans la poche de Whiteway et compagnie.

L'avenir seul dcidera. Il n'en est pas moins vrai que s'il est permis
de mettre en doute l'intgrit du Premier, ses ennemis apportent
pourtant de jour en jour moins d'acharnement  le condamner sur ce
point.

M. Whiteway obtint donc de la Lgislature un subside annuel de
$120,000[9] et des dons libraux de terrain de la couronne le long de la
voie, pour toute Compagnie qui se chargerait de l'entreprise du projet
de 1875.

[Note 9: Le signe $ plac devant un nombre signifie qu'il s'agit de
dollars; le signe  sert  indiquer les livres.]

Mais une difficult s'leva qu'avec un peu de bonne foi, il tait ais
de prvoir: le gouvernement de la mtropole refusa sa sanction, parce
que la ligne finissant  Saint-Georges se trouverait sur le French
shore, et qu'il y avait  ce moment-l des pourparlers entams avec la
France au sujet de nos droits de pche.

Aprs deux ans d'attente vaine, sir W. Whiteway, ne pouvant faire cette
ligne, proposa d'en construire une autre qui devait mesurer trois cent
quarante milles et servir  l'exploitation des mines entre Harbor Grace
et Brigus. Il proposait  la colonie d'entreprendre elle-mme ses
travaux avec ses finances qu'il prtendait suffisantes. Un comit charg
de l'examen du projet fit un rapport favorable qui fut adopt par la
Lgislature.

L'entreprise fut confie  une Compagnie amricaine. En retour d'une
subvention annuelle de $180,000 et de la donation de cinq mille acres de
terre cultivable par mille de chemin de fer, elle s'engageait  terminer
toute la ligne en cinq ans.

 l'heure qu'il est, les trains font le service de Saint-Jean au Havre
de Grce, les deux plus importantes villes de Terre-Neuve.

En fvrier 1882, pendant la session de la Lgislature, une demande fut
prsente pour une _Charter of incorporation for the great American and
European Short-line Railway Company_. Le dessein de cette Compagnie
tait de mettre  excution l'ancienne ide d'une grande voie de
communication entre l'Amrique et l'Europe, en passant par Terre-Neuve.

Le plan, mieux tudi que le premier, propose d'tablir un railway de
premire classe, de la cte-est de Terre-Neuve  un point dans le
voisinage du cap Ray; puis un transport  vapeur pour passer la malle et
les passagers jusqu'au cap Nord (Cap-Breton), une distance de
cinquante-six milles. De l un chemin de fer rejoindra le dtroit de
Canso. Cette traverse faite, le rseau des chemins de fer du Canada et
des tats-Unis est atteint, et l'on peut aller dans toutes les
directions.

Une ligne de paquebots rapides serait cre entre un port sur la cte
ouest d'Irlande et celui de la cte-est de Terre-Neuve o aboutirait le
railway. Par cette voie on mettrait pour aller de Londres  New-York
deux jours de moins qu'il ne faut aujourd'hui.

Si rellement il doit en tre ainsi, toutes les grandes Compagnies
transatlantiques seront forces d'adopter ce nouvel itinraire, et il
n'y a pas le moindre doute que Terre-Neuve se ressentirait bien vite de
l'norme avantage apport par sa position sur la route la plus
frquente de l'Ocan.

Aussi la Lgislature s'empressa-t-elle d'accueillir ce nouveau plan, et
la Compagnie qui s'en chargea reut en retour la promesse de cinq mille
acres de terre par mille de chemin de fer, le droit d'usage exclusif
pendant quarante ans, et l'importation franche pour tous les matriaux
ncessaires  la construction et  l'entretien de la ligne[10].

[Note 10: Voy. _Newfoundland, the oldest British colony_, etc.,
etc., par J. HATTON and Rev. M. HARVEY. Londres, 1883.]

Voil, non pas ce que j'ai appris, mais ce que je me suis fait prciser
dans ma conversation d'aujourd'hui. Malgr tout, je crois que les
politiciens de Terre-Neuve ont plus d'ambition que de capacits, et que
leur pays, en dpit de leurs beaux discours en mauvais anglais, ne
deviendra jamais autre chose qu'une station de pche,-- moins qu'un
beau jour les Amricains ne mettent la main dessus.




CHAPITRE IX


10 _aot._--Nous voil de retour  Saint-Jean, aprs trois jours
employs  faire la plus jolie excursion qu'on puisse rver. Elle avait
t organise par le P. Galveston, et c'est lui qui conduisait la
caravane. Nous tions une dizaine, hommes ou femmes. Nous devions aller
en chemin fer jusqu'au port d'Holyrood, environ deux heures de route. L
on djeunerait avec les provisions dont nous tions tous plus ou moins
chargs. Puis on traverserait en voiture l'isthme qui runit la
presqu'le d'Avalon au reste de l'le et l'on arriverait ainsi 
Salmonier, chez le cur de l'endroit, le P. Saint-Jacques, qui nous
attendait.

La cloche sonne pour le dpart, le train se met en mouvement, et, aprs
avoir travers deux ou trois rues, nous dcouvrons la mer que nous ne
perdrons plus de vue jusqu' notre arrive, tandis que de l'autre ct
le dsert s'tend, immobile et muet.

Mais comment peindre avec des mots les merveilleux aspects de ce pays
ignor de tout le monde! la ravissante vue qui se droule autour du
chemin de fer entre Topsail et Holyrood, les vagues qui, pendant une
heure de trajet, viennent mourir le long des rails et l'horizon limit
par plusieurs les rocheuses et par la silhouette plus lointaine des
ctes aux dcoupures fantastiques; et le gentil havre d'Holyrood avec le
grand rocher en forme de dme qui le surplombe; le djeuner improvis
dans la blanche auberge o nous avons dpist deux jeunes maris qui
avaient choisi ce nid romantique pour garder de leurs premiers baisers
une souvenance de suprme posie; et les quatre heures de route en
voiture  travers une fort vierge, non interrompue, de sapins
centenaires en cheveux blancs; les lacs rpandus de tous cts et sur
lesquels s'panouit dans une atmosphre parfume la fleur blanche au
coeur d'or du lotus sacr; le magnifique silence et la dsolante
solitude du dsert troubls seulement au bord des eaux par l'appel
inquiet du grand plongeur du Nord; ces bois sur la lisire desquels,
en hiver, le caribou broute le lichen sous la neige; ces rivires
rapides o le saumon bondit de rocher en rocher; ces plateaux,  et l
dboiss, et dont le sol tourbeux engendre des plantes fabuleuses: la
_sarracenia purpurea_ ou tasse des sauvages, dont les feuilles
marbres de rouge sont autant de vases dans lesquels, les jours de
chaleur, le rare passant trouve une eau rafrachissante; et la pipe
indienne dont la tige, les feuilles et la fleur semblent ciseles dans
un morceau d'ivoire; et l' attrape-mouche dont les petites feuilles
hrisses de barbes rouges et visqueuses retiennent prisonnier
l'imprudent insecte qui venait y chercher une place au soleil; et tant
d'autres, que, pour cueillir, on ne fait pas arrter la voiture! Puis la
premire tape  l'Auberge du Milieu: une maisonnette d'o l'on domine
lugubrement un troupeau de montagnes tendues sans vie sous le linceul
sombre des forts de sapins. Ensuite chez Cary, autre auberge o se fait
notre dernire halte. Mais l on est au milieu d'une ferme, tout prs
d'un torrent. Il y a de la vie, du bruit, et dans l'obscurit dj
profonde, le va-et-vient des lanternes allumes aux voitures qui amnent
ou emportent les chasseurs de caribous ou les pcheurs de saumons. Car
le lieu est clbre parmi les sportsmen.

Enfin le reste de la route,--une heure de voiture,--parcouru dans
d'paisses tnbres, sur un chemin troit qu'aucun parapet ne protge
contre le prcipice qui s'croule sur ses flancs jusque dans le bras de
mer de Salmonier; nos chansons renvoyant des chos franais  ces
solitudes o, d'ordinaire, la seule voix qui tressaille est celle de la
brise du large qui vient le soir veiller les bruits de la fort; et
notre irruption,  minuit, chez le P. Saint-Jacques o un bon souper
nous fit oublier toute posie pour ne songer qu' satisfaire nos
apptits gloutons. Enfin, enfin! les deux chambres rserves au consul
de France et  moi dans la plus belle maison du village, et le reste de
la nuit pass sans sommeil grce aux beuglements inhospitaliers d'un
enfant volontaire.

Le lendemain, le soleil est de la partie. On monte d'abord en bateau, et
quittant le bras de mer, on pntre dans une rivire encaisse de la
faon la plus pittoresque entre de hauts rochers revtus d'une opulente
vgtation.  chaque coude, des surprises et des changements  vue
innarrables!

 l'heure du _luncheon_, on traverse le bras de mer tout entier pour
atterrir sur l'autre rive o le P. Saint-Jacques fait btir une glise
qui est presque acheve. Nous y entrons, et avec quelques planches nous
y dressons une table sur laquelle les provisions sont tales.

C'est ainsi qu'en attendant sa conscration, l'glise fut inaugure.
Mais au nombre des convives, il y avait trois prtres trs-disposs 
nous donner l'absolution.

Voil un nouveau prtexte  observations de moeurs, et je veux en noter
quelques-unes encore avant que l'instant arrive,--instant si
dsir!--d'crire FIN  la dernire page de mon journal.

D'abord, on remarquera que c'est le P. Galveston, beau-frre du P.
Saint-Jacques, qui, de concert avec celui-ci, avait organis notre
excursion. L'lment fminin, loin de faire dfaut, tait reprsent
d'une manire charmante. Pendant trois jours, en voiture, en bateau, 
pied,  table, tout le monde s'est runi ou dispers avec la plus
complte libert d'allures.

Vous le trouvez extraordinaire? Sans doute vous avez des raisons pour
cela. L-bas, personne n'y voit de mal. Je ne connais pas de clerg plus
tolrant ni plus respect, prenant une si grande part au commerce de la
vie matrielle et jouissant d'une si haute rputation de saintet.
L-dessus je n'insiste pas: j'en ai suffisamment parl ailleurs.

Mais j'ai trouv saisissant ce dtail d'un plaisir uniquement temporel
partag sans hsitation ni surprise entre le prtre et le fidle.

Ce n'est pourtant pas un parti pris chez moi de tout approuver des
moeurs anglo-amricaines. Loin de l.

J'ai mme t fort choqu de l'incident qui eut lieu un soir au bal chez
une jeune femme charmante: tout  coup il se fit du vacarme dans
l'escalier. J'allai voir: c'tait le commandant d'un croiseur anglais
qui, sous prtexte que son domestique avait une dispute avec un autre,
se battait avec ce dernier.

7 _septembre._--J'ai failli m'tonner ce matin en recevant de miss
Esther un billet ainsi conu: ...Voulez-vous tre assez aimable pour
nous accompagner, ma soeur et moi,  bord du _Tenedos_? Mon pre et mon
frre sont obligs de s'absenter... Il s'agissait d'une sauterie qui
devait avoir lieu dans la journe  bord du croiseur commandant la
station anglaise.

Je me htai d'accepter, trs-fier de mon rle, et quelques heures aprs
nous montions en bateau et dbarquions tous les trois sur le pont du
_Tenedos_. Je laissai aussitt mes deux jeunes filles s'envoler chacune
de son ct, et, apercevant miss Lilia, je m'assis avec elle, pour
causer, dans l'embrasure d'un sabord. Elle aussi tait venue seule avec
des amies dont les parents taient de mme rests  la maison.

J'aimais surtout  flirter avec Lilia. J'y trouvais un charme singulier.
Ce n'tait ni de l'amour ni de l'amiti, mais quelque chose de plus
suave que l'amiti et de moins indiscret que l'amour.

Flirter! qui a jamais dit ce que c'tait? O commence le flirtage? o
finit-il? Tout porte  croire qu'il est mitoyen avec la galanterie d'un
ct et l'amour de l'autre; mais o est la ligne exacte de dmarcation?
Nous Franais, nous ignorons la nature de ce sentiment-l. Nous ne nous
doutons pas de ce qu'il procure de sensations  la fois profondes et
dlicates.

N'est-il pas charmant de pntrer peu  peu un coeur de jeune fille et
d'arriver  s'y faire une place sans tomber dans l'indiffrence d'une
trop grande camaraderie ou dans les liens trop serrs de l'amour?

Mais la parole du grand Roi reste vraie toujours et partout.
Aujourd'hui, ce qui est vrit de ce ct-ci de l'Ocan est mensonge de
l'autre. Ce commerce intime entre les deux sexes,--ici parfaitement
honorable,--serait sans aucun doute fort dangereux en France. Je crois
que l'habitude n'a rien  voir l dedans, mais seulement le caractre.
Il y a ici deux jeunes gens,--qui commenceront bientt  ne plus
l'tre,--qui sont fiancs depuis dix ans, et, depuis dix ans, ils sont
toujours des fiancs. Mille empchements ont retard leur mariage; ils
attendront jusqu' ce que tout obstacle soit cart, et alors ils
s'pouseront. Presque toujours on reste fianc un ou deux ans; beaucoup
le sont pendant trois ou quatre ans.

Parlez donc de cela  un Franais. Vous voyez bien que c'est lui
demander l'impossible. Et pour le flirtage, il en est de mme.

En effet, le caractre des deux peuples est si diffrent que l'ducation
des Franaises n'est pas un moindre sujet de consternation pour les
Amricaines que celle des Amricaines pour les Franaises.

En revanche, je crois que les femmes maries se ressemblent dans tous
les pays.

L'autre soir, lady S*** a donn une fte en l'honneur du second fils du
prince de Galles, le prince George, midship  bord du croiseur le
_Canada_. Son orgueil de matresse de maison lui faisait tourner la
tte. La veille, comme le got franais fait partout la loi, elle tait
venue nous consulter pour la dcoration de ses salons.

La soire a t des plus animes. Le prince George, avec lequel j'ai eu
l'honneur de causer en franais, n'a pas manqu une contredanse. Son
vaisseau repartait le lendemain, et lady S*** ne pouvait dissimuler son
triomphe d'tre la seule  pouvoir se flatter d'avoir reu Son Altesse
Royale.

* * *

20 _septembre._--Ce matin, j'ai assist  une crmonie qui est sans
doute la dernire que j'honorerai de ma prsence. C'tait au couvent de
la Prsentation, qui nous avait invits  la clbration de son
cinquantime anniversaire.

Il y a d'abord eu messe pontificale  la chapelle. Pendant ce temps on
corchait indignement la messe de sainte Ccile, et non content de ce
premier crime, on a t jusqu' profaner l'_Inflammatus_ du _Sabat
Mater_.

Aprs l'office, le Pre Galveston a fait un court historique de la
fondation des couvents de femmes  Terre-Neuve. Il y a cinquante ans,
nous a-t-il dit, les quatre Soeurs qui vinrent fonder ce couvent taient
les premires religieuses de langue anglaise qui eussent encore travers
l'Ocan. On leur fit des adieux comme  des personnes qui partaient pour
un pays situ dans un autre monde et d'o l'on ne revenait jamais. Quand
elles eurent dbarqu  Saint-Jean, on mit  leur disposition la
voiture d'un mdecin, qui tait la seule existant dans l'le.

La suprieure du couvent, une des quatre Soeurs arrives ici il y a
cinquante ans, tait l courbe sur son prie-Dieu.

La crmonie s'est termine par un salut o, enfin, on nous a fait la
grce de nous donner un _O salutaris_ de Cherubini chant par miss
Fisher.

Un djeuner nous attendait dans une grande salle. L'vque, avec sa
gaiet d'usage, prsidait la vaste table en fer  cheval autour de
laquelle avaient pris place nombre de jeunes filles et le clerg de la
cathdrale. Au dessert, des toasts furent ports.

Cela se passait toujours au couvent, dans le grand salon duquel on alla
faire de la musique, en sortant de table.

* * *

3 _octobre._--Nous avons rapport hier de la chasse plusieurs bcassines
et une demi-douzaine de perdrix.

 une dizaine de kilomtres de Saint-Jean, nous avons fait arrter la
voiture et sommes entrs en chasse dans un pays qui nous tait
absolument inconnu. Aussi, entrans par notre ardeur guerrire,
avons-nous franchi, sans y prendre garde, marais et collines, si bien
qu'une fois sur la route, nous ne savions s'il fallait tourner  droite
ou  gauche.

Naturellement nous sommes partis dans la mauvaise direction. Nous
marchions depuis longtemps, ne retrouvant ni la voiture ni aucun point
de repre, lorsque la mer nous apparut entre deux collines.

Comme nous ne l'avions pas vue en venant, il tait bien certain que nous
faisions fausse route. Nous retournons sur nos pas, avanant toujours
sans rien reconnatre. Enfin des femmes passent. Je les interroge. Elles
n'ont point vu notre vhicule et ne savent nous donner aucun
renseignement.

Cependant la nuit se faisait. L'un de nous remarqua que la lune montait
insensiblement la mche de sa lampe. On excuta une salve de coups de
fusil; on jeta aux chos des appels stridents.

Puis on coutait.

Toujours rien!

Rien que la ligne blanchtre et poudreuse du chemin qui disparat  une
courte distance au dtour d'un rocher gris; des petits buissons trapus,
bas et touffus, o le crpuscule, en passant, laisse, accrochs, des
lambeaux de son voile sombre et froid; le silence, toujours le grand
silence du dsert: il dort, mollement tendu sur les lacs, ou tapis
comme un lzard solitaire sur la croupe ternellement immobile des
rochers nus. Seulement, de temps en temps, le cri timide d'un oiseau
effarouch, le vent d'ouest soulevant des frissons sur toute cette
nature endormie et le bruit rgulier de nos pas presss. La lune, dans
tout son clat, semble stupfaite d'clairer dans ces solitudes des
tres vivants, et elle nous fait escorter de notre ombre,
silencieusement.

Tout  coup, un bruit lointain, sourd, grandissant toujours, puis
discordant, tapageur, vient troubler ce grand calme rveur.

C'est notre voiture! c'est elle! c'est bien elle!

Nous tions simplement alls beaucoup plus loin que l'endroit marqu
pour le rendez-vous. Inquiet de ne pas nous voir, le cocher tait venu 
notre avance.

Il n'avait du reste pas perdu sa journe, car en se promenant le long
des lacs et des torrents, sa ligne  la main, il avait rcolt cent
quatorze truites.

 Terre-Neuve, c'est ainsi. Une heure avant son dner, on va au ruisseau
prochain, d'o l'on rapporte sa douzaine de truites, qu'on jette toutes
vivantes dans la pole  frire.

* * *

20 _octobre._--Tout passe et tout arrive, mme ce que l'on avait
dsir.

C'est au bas de cette page que je vais l'crire, ce mot FIN, mot
toujours cruel parce que c'est le bonheur  jamais enfui ou la douleur
soufferte jusqu'au bout.

Et voici que, malgr mon ardent dsir de rentrer en France, je
m'aperois qu'on ne peut, sans quelques regrets, quitter pour toujours
un pays o l'on a pass tant d'heures de jeunesse, tristes ou gaies, peu
importe.

J'aurai beau faire, quelque chose de moi restera ici  jamais.

Aussi cette page, je n'ose la terminer, et ma plume, en dpit de moi, au
lieu du mot fatal, trace ces vers:

._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

      O mon pays, mes souvenirs,
    Que j'invoquais, sur cette terre nue,
      Je croyais que tous mes soupirs
    Jusqu'au dernier seraient pour vous. Dmence!
      L'heure a sonn de mon dpart,
    Et le bonheur de te revoir, ma France,
      N'empche pas qu'un seul regard
    Ne laisse empreint d'une tristesse amre
      Mon pauvre coeur, tout tonn
    De sentir que de lui, sur cette terre,
      Quelque chose s'tait donn!





UNE FUGUE DANS LE NORD DE L'AMRIQUE




CHAPITRE PREMIER

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE.--HALIFAX.


Il y avait deux jours qu'on attendait  Saint-Jean de Terre-Neuve la
_Nova Scotia_, le meilleur steamer de la ligne Allan, faisant le service
entre Liverpool et Baltimore. Elle arriva enfin, aprs avoir chapp aux
assauts d'une mer dj souleve par les vents d'quinoxe. Le lendemain
tait le 20 octobre, et ce fut ce jour-l que, par une belle matine, je
quittai cette colonie, la plus ancienne des possessions anglaises de
l'Amrique, et o j'avais pass dix-sept mois en qualit d'attach
temporaire au vice-consulat de France.

On venait enfin de tirer le coup de canon, signal du dpart, et une
demi-heure aprs on dnouait les amarres qui nous retenaient le long du
quai, puis l'hlice battant l'eau, nous virions de bord lentement. Du
rivage,  mesure que nous tournions, on voyait l'norme vaisseau se
raccourcir, l'arrire et l'avant semblant se reculer l'un contre l'autre
dos  dos, et les trois-mts s'alignant sur une file n'en plus former
qu'un seul.

Que de fois, l-bas, ce spectacle toujours pareil a t pour moi la
meilleure distraction de la semaine!

Rassembls sur le pont, nous regardions le port qui paraissait
s'loigner, tandis que les montagnes, du ct oppos, avaient l'air de
venir  notre rencontre.

Sur la rive, les visages ne se distinguaient plus, mais les mouchoirs
qui s'agitaient prolongeaient de part et d'autre l'change des adieux. 
la fin, nous ne les vmes plus que comme de petits papillons
blanchissant parfois sous un coup de lumire.

tages du bas en haut de la colline, les maisons de la ville
confondaient leurs toits d'ardoises et se serraient de plus en plus
l'une contre l'autre. Quand le vent l'talait, on voyait encore les
couleurs du pavillon qui battait au mt du consulat de France.

J'envoyai un adieu dans sa direction, puis je cessai de rien distinguer,
 part la cathdrale catholique dont les tours dominatrices nous
faisaient l'effet de s'lever de plus en plus vers le ciel.

Nous tions arrivs dans la passe. D'un ct c'tait le phare, de
l'autre de vieux restes de fortifications franaises, et  et l,
suspendues aux anfractuosits du rocher, de petites maisons de pcheurs
avec leurs _chafauds_ pour faire scher la morue.  cet endroit il n'y
a gure que quatre cents mtres de largeur, et ds qu'on a dpass cette
ligne, de chaque ct, les falaises semblent se rapprocher. Bientt
elles ne sont plus spares que par une troite coupure,  travers
laquelle on aperoit encore, dans le lointain, les dernires
constructions de Saint-Jean. Puis les deux murailles se runissent tout
 fait, et l'on n'a plus devant les yeux qu'une cte accidente, sans
apparence de havre et poussant en tous sens des contreforts, comme pour
se dfendre des lames qui l'assaillent.

Cette fois je quittai mon poste d'observation. C'tait bien fini,
Saint-Jean avait disparu pour toujours. Il me semblait qu'il venait
d'tre englouti avec ses habitants dans le sein des montagnes qui
l'avaient soudain drob  ma vue. Une vague tristesse m'envahit tout
entier, et je cherchai autour de moi si je ne trouverais pas quelque
compagnon avec qui causer d'un pass si soudainement vanoui.

Le ciel m'en avait mnag un. Arriv d'Halifax par le paquebot
prcdent, il n'avait fait que toucher barre  Saint-Jean, o je l'avais
justement rencontr chez une charmante jeune fille.

Cette connaissance commune servit de prtexte  notre runion, et, comme
on se lie presque aussi facilement sur le pont d'un navire qu'en cabinet
particulier, nous nous mmes  marcher cte  cte et  deviser, ainsi
que deux braves chevaliers du vieux temps se rencontrant sur le chemin
de Jrusalem. Cette comparaison est moins dplace que l'on ne pourrait
croire, car de quoi parlions-nous, si ce n'est des gentilles
damoiselles que nous laissions derrire nous, et du pays vers lequel
tait oriente la proue de notre nef?

Nous avions deux jours et deux nuits  passer  bord avant de dbarquer
 Halifax. Il est vrai que la traverse promettait d'tre belle. La mer,
fatigue sans doute de s'tre tant mise en colre les jours prcdents,
tait tombe dans un calme presque plat. Le vent, qui cependant tenait
encore, ne soulevait que de petites vagues roulant paresseusement de
l'une  l'autre leur crte d'cume. Et, fier de voir ce mme Ocan, la
veille encore si brutal, devenu rampant  ses pieds, notre vaisseau
filait tout droit, inbranlable.

Il n'y avait point de brume, et nous longions les ctes  quelques
encablures. De temps en temps, on voyait de petites villes blotties au
fond d'une baie, au milieu des sapins et des bouleaux. Ou bien l'on
croisait quelque bateau pcheur, la voile gonfle, et qui fuyait par
bonds dsordonns dans le sillage. Ils allaient presque aussi vite que
nous, en sens inverse, et disparaissaient rapides, derrire l'horizon.
Le soir ils seraient  Saint-Jean et ils y ramenaient pour un instant
notre pense.

Malgr tout cela, le temps est long en mer lorsqu'on n'a pas avec soi
quelque intime ami. On se lasse vite de la compagnie des gens qu'on
connat peu. Aussi aprs le _luncheon_, o nous nous tions retrouvs 
la table du capitaine, mon ami et moi restmes chacun de notre ct.

J'avais donc repris seul ma promenade sur le pont, lorsque je fus
accost par un jeune homme aux traits fins et rguliers, aux grands yeux
bruns clairant un visage intelligent, et qui me salua par mon nom.
Surpris, je m'arrtai en le regardant, et il m'expliqua qu'ayant vu mon
nom sur la liste des passagers, il s'tait dit que je devais en tre le
possesseur, car je n'avais pas la tournure d'un Anglais.

Enchant de trouver quelqu'un pour causer dans ma langue, j'embotai le
pas avec lui, et grce  sa socit le reste du jour me parut moins
long. L'infortun ne savait pas un mot d'anglais, et personne  bord ne
comprenait le franais! Il tait Polonais, et venait de subir toutes
sortes de msaventures  la suite desquelles il s'tait pris d'une haine
acharne contre les fils d'Albion. Il y avait deux mois qu'il s'tait
embarqu  Liverpool sur un steamer allant  New-York. Ils avaient
failli sombrer en plein Ocan, lorsque heureusement un vapeur tait venu
 leur secours et les avait remorqus jusqu' Saint-Jean. Mais ce qui le
mettait en fureur, c'est que l, les passagers avaient sign une adresse
de gratitude au capitaine qui les avait mis en danger de faire naufrage.

Enfin, le matin du troisime jour, juste quarante-quatre heures aprs
avoir quitt Saint-Jean, nous arrivions,  la suite d'une belle
traverse, en rade d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-cosse.

Dsormais nous tions sur le continent amricain et dans le Dominion du
Canada. Terre-Neuve, en effet, ne fait point partie de cette
confdration. C'est une colonie absolument indpendante, qui se
gouverne elle-mme et dont le chef suprme, le reprsentant de la Reine,
n'a gure plus de pouvoir que la Reine elle-mme en Angleterre. Il n'y
a, au contraire, qu'un lieutenant-gouverneur,  Halifax, et il relve du
gouverneur gnral rsidant  Ottawa.

Mais n'allons pas plus vite que notre vapeur, lequel n'est encore qu'
l'entre de la rade, et commenons par tudier l'aspect extrieur du
pays avant de chercher  en connatre l'organisation.

Bien diffrentes sont les ctes de celles de Terre-Neuve. Au lieu
d'escarpements, ce sont ici des terrains plats se relevant doucement
pour encadrer la baie de leurs ondulations boises. Elles n'offrent
point d'abri contre le vent, et le vaste espace qu'elles entourent ne
saurait servir de mouillage  aucun navire. Au bout d'une demi-heure
nous longeons  tribord un lot fortifi dont le tapis vert jette une
note gaie au milieu de l'eau, grise comme le ciel. Sur la hauteur, 
gauche, se dresse la citadelle. Le smaphore s'y lve et, de ses longs
bras, nous signale au port. Nous rpondons par deux coups de canon
successifs et commenons  dfiler devant la ville, situe  bbord.
Nous la passons presque tout entire en revue, et ses monuments, qu'elle
nous prsente tour  tour, nous font bonne impression.

Enfin nous accostons, et le dbarquement de nos bagages commence
aussitt. Du quai ils vont directement  la douane qui est en face. Une
valise et deux malles, en voil assez pour exciter les soupons de
l'employ, qui me demande si j'ai une lady avec moi. Et, sur ma
rponse ngative, il me fait ouvrir une de mes caisses dont il se
contente, du reste, de me voir soulever le couvercle.

Une vieille calche attele de deux chevaux blancs me dpose bientt 
l'_Halifax-Hotel_. C'est un vaste et bel tablissement qu'on m'avait
recommand et que je conseille aussi  ceux de mes lecteurs qui auraient
la vellit d'aller faire un tour en Nouvelle-cosse.

Par bonheur, je connaissais un charmant mnage dans cette ville: un
docteur et sa femme, celle-ci d'une des meilleures et des plus agrables
familles de Saint-Jean. J'allai les voir entre le djeuner et le
_luncheon_, et comme c'tait dimanche et l'heure de la messe, je les
accompagnai  la cathdrale catholique. C'est un assez bel difice de
style gothique. Je ne puis, hlas! faire le mme loge de la musique que
j'y ai entendue.

Aprs la messe, on m'a fort gracieusement retenu pour _luncher_, et j'ai
mang, pour la premire fois, de ces perdrix amricaines qui perchent
dans les sapins, et dont la chair succulente est blanche comme celle du
faisan.

La ville, que j'ai parcourue ensuite, m'a sembl une grande capitale en
comparaison de Saint-Jean. Des rues _paves_, avec de _vrais trottoirs_,
alignes entre de belles maisons ou difices publics en pierres de
taille; des avenues plantes de vieux beaux arbres, et bordes de jolis
htels. Et encore, ce jour-l, je ne pouvais pas juger de tout, les
boutiques tant fermes et les gens restant chez eux pour sanctifier le
dimanche.

Aussi je pris le parti de passer le temps  faire ma correspondance et
d'attendre le lendemain pour commencer mes explorations  travers la
cit.

La gare eut ma premire visite. C'est une construction qui, 
l'extrieur, a des allures de palais, et dont l'intrieur n'est qu'un
grand hangar o tout le monde pntre librement. Quant aux bagages,
l'enregistrement en est ais et pas cher: on attache  votre malle un
numro dont on vous donne le double, absolument comme aux vestiaires de
nos thtres. Et cela ne vous cote que la peine d'emporter avec vous
autant de numros que vous avez de colis.

En quittant la gare, j'aperus dans le port l'escadre anglaise. Il y
avait l le _Northampton_, portant le pavillon de l'amiral sir J. E.
Commerell, V. C. K. C. B., et dont les lourdes murailles cuirasses
semblaient bties sur des assises reposant au fond de la mer. Je l'avais
vu quelques semaines auparavant  Terre-Neuve, ainsi que tous les autres
vaisseaux de la station et le _Canada_,  bord duquel le prince George,
le fils du prince de Galles, tait midship.  Saint-Jean, on avait donn
pour lui un bal o j'avais eu l'honneur de lui tre prsent et de
causer avec lui en franais.

Je traverse le jardin public, qui est fort bien entretenu, et j'escalade
les fortifications jusqu'aux pieds du smaphore.

De l, dominant tout le pays, je dcouvre un des plus beaux panoramas
qui se puissent voir.

Le regard se noie d'un ct dans le lointain changeant de la mer. Deux
les, dont la plus loigne est grande et boise, surgissent au large de
la rade. L'autre est un fortin qui commande l'entre du port. En face
de moi, des collines doucement ondules et couvertes d'une belle
vgtation. Nich dans le creux d'un vallon et trempant ses pieds dans
les eaux d'un petit havre, un faubourg de la ville avec son clocher
blanc.

 gauche, la mer forme un cours d'eau, s'enfonce dans les terres,
disparat et reparat tour  tour jusqu' l'horizon, dans les arbres.

Sur la rive o je suis,  mes pieds, la ville s'tend, et, dans ses
larges rues, l'activit des grandes cits circule sur un parcours de
plusieurs milles, continuellement.

Je restai longtemps  contempler ce spectacle aussi imposant que vari,
et, comme je m'en retournais, je croisai des soldats anglais en tunique
rouge et casque blanc.

Je revenais vers le bas de la ville o se trouve l'_Halifax-Hotel_, et
je me demandais si, le soir, je me mettrais en route pour New-York ou le
Canada, lorsque je rencontrai le commandant d'un navire anglais de ma
connaissance. Il m'invitait dj  l'aller voir, mais je lui dis que je
partais dans quelques heures pour Qubec, et cela me dcida. Je rentrai,
bouclai mes malles et allai prendre mon ticket pour l'ancienne capitale
du Canada.

C'est une grande commodit, en Amrique, que ces agences o l'on se
procure des billets sans avoir besoin de courir  la gare une demi-heure
avant le dpart de son train. On peut mme s'en munir ds la veille pour
le lendemain. Et l'on vous en donne qui sont valables pour un certain
nombre de jours, voire mme pour un temps indfini, et pour tout le
parcours de la ligne. C'est ainsi que le mien pouvait me conduire
jusqu' Montral, avec la latitude de mettre dix jours  faire le
voyage.




CHAPITRE II

D'HALIFAX  QUBEC.--QUBEC.--MONTRAL.--LE SAINT-LAURENT.--MONTRAL.


Notre _sleeping car_ tait au complet en partant d'Halifax, mais je ne
connaissais aucun de mes compagnons de route. Aprs une assez bonne nuit
dans un lit o de plus gros que moi eussent pu s'tendre  leur aise, le
froid me rveilla  la pointe du jour. Comme nous ne devions arriver que
le soir  dix heures, je n'tais pas press de m'habiller. Je soulevai
les stores de mes fentres, et tandis que de l'autre ct un pais
rideau me protgeait contre les regards indiscrets, je contemplai, 
demi soulev sur ma couche, le paysage qui se droulait le long du
train.

Le soleil, norme et tout rouge, se levait sur une contre plate et
dserte dont les forts de sapins et de bouleaux,  perte de vue,
taient couvertes d'une paisse couche de givre. Nous n'tions pourtant
qu'au 24 octobre.

Vers sept heures, nous dcouvrmes un village pittoresquement dissmin
aux alentours d'une large baie; la mer unie avec des reflets plissant
sous la lumire nouvelle; la terre, les ruisseaux, les marais grelottant
sous leur manteau de glace.

Cependant le paysage prenait un autre caractre. Les ternels petits
pins entremls de petits bouleaux se faisaient plus rares.

Tout  coup, voici de nouveau la mer.--Il est bientt huit heures. Le
couloir qui divise notre wagon dans sa longueur commence  se remplir de
l'agitation de ceux qui se lvent et vont se dbarbouiller et se coiffer
dans le cabinet de toilette. Je soulve un peu mon rideau, et derrire
ceux de mes voisins j'aperois des jambes qui passent, des mains qui se
tendent pour lacer des souliers, et l'toffe des tentures qui se gonfle
et retombe  chaque mouvement du personnage pour enfiler une chemise ou
agrafer un corsage. Lorsque je me suis assez initi  la manire de se
comporter dans un _sleeping car_ amricain, je me retourne sur mon coude
pour me remettre  ma lanterne magique.

L'immense nappe d'eau silencieuse et immobile, blanche sur la rive o
nous passons, se mlange de toutes les couleurs de l'azur pour aller
mourir dans un horizon arrt par des montagnes aux silhouettes
capricieuses, moins bleues que les eaux qui les baignent et moins ples
que le ciel qui les encadre. Elles courent vers le nord, noyant leurs
dernires cimes bien loin, o le ciel et la mer se confondent. L, elles
ne semblent plus qu'une lgre fume qui s'vanouit. Au contraire, elles
se relvent vers le sud, enveloppes de tons plus sombres. Et de
l'immense amphithtre jaillissent plusieurs les boises, qui se
dtachent vigoureusement sur ce fond vaporeux de lumire matinale.

Enfin le premier plan, c'est--dire la rive que nous longeons, gay de
maisonnettes rustiques talant leurs pauvres toits  l'ombre de bosquets
aux arbres multicolores, achve la perfection de ce tableau.

Je ne connais point le golfe de Naples, mais certes celui-ci, qu'on
appelle Baie de Chaleur, fait rver  tout ce que l'imagination peut
enfanter de plus riche et de plus potique, et un pareil site, en
Europe, ferait la fortune de l'endroit o il se trouverait.

Ds lors nous n'avons cess de parcourir une contre des plus
accidentes, le railway longeant perptuellement des torrents trangls
entre des montagnes, celles-ci enfouies sous les sapins et les
bouleaux. Dans les eaux rapides et peu profondes, de la passerelle o je
me tenais, on voyait dormir les saumons, tandis que des rochers, au bord
du chemin, pendaient de longues aiguilles de glace. Des arbres verts
d'essences varies, spruces, mlzes, tuyas, etc.; des bouleaux 
l'corce blanche, des fusains aux rameaux pourprs, des sorbiers des
oiseaux aux grappes rouges et, sur le sol, une petite plante qui jetait
des tapis d'carlate, tout cela rpandu sur des montagnes, des plateaux,
des ravins, contourns, parcourus, franchis par les rails du chemin de
fer, tel est l'aspect gnral du pays jusqu' Rimouski.

Les couleurs d'automne ont une varit et un clat tout particuliers
dans le nord de l'Amrique; aussi est-ce de prfrence cette saison que
choisissent les touristes pour y voyager.

 Rimouski, on n'entend dj plus parler que le franais sur les
trottoirs des stations, et l'on dcouvre la nappe grandiose du
Saint-Laurent, plus semblable  un golfe qu' un fleuve. D'une rive 
l'autre l'horizon est si loign qu'on le prendrait pour celui de la
mer, si de hautes montagnes n'y soulevaient leurs crtes cendres dans
le lointain bleu.

Il y avait plus de trente heures que nous avions quitt Halifax,
lorsque enfin le train nous dposa  _Point-Levi_.

* * *

Point-Levi est un faubourg de Qubec, situ sur la rive droite du
Saint-Laurent, et il faut traverser le fleuve sur un _ferry-boat_
(bateau de transport) qui vous dbarque sur les quais de la ville.

Ces ferry-boats sont des espces de maisons flottantes  vapeur, o l'on
s'embarque  pied ou en voiture, et il y en a beaucoup sur les larges
fleuves d'Amrique, l o un pont pourrait gner la navigation.

Depuis longtemps il faisait nuit et l'on ne voyait de Qubec que des
lumires qui,  et l, toilaient l'eau du fleuve de clarts
tremblantes. Ne pouvant regarder le paysage, je causais avec un jeune
homme que je connaissais depuis quelques heures.

En route je m'tais peu  peu aperu que la plupart des voyageurs
taient des Canadiens franais, et plusieurs avaient li conversation
avec moi. L'un d'eux me dit qu'il comptait passer la journe du
lendemain  Qubec et partir le soir pour Montral. Libre de toute
occupation, il me proposait de descendre au mme htel que lui et de
faire ensuite route ensemble jusqu' Montral.  Qubec il me servirait
de cicerone. Ce projet entrait dans mes plans, et j'acceptai.

On m'avait indiqu l'_htel Saint-Louis_, comme le meilleur. Je lui en
parlai; mais il tait habitu ailleurs et m'entrana avec lui.

C'tait une espce d'auberge, et je m'en aperus tout de suite, rien
qu' la tournure et aux faons vulgaires de quelques hommes rassembls
dans la salle commune.

J'en pris vite mon parti, trouvant qu'il ne messeyait pas  un voyageur
de chercher parfois des aventures. Je fus nomm, qualifi, et je dois
dire qu'on eut ds lors pour moi des gards tout particuliers. N'empche
qu'il a fallu en passer par la chambre  deux lits, et quelle chambre!
et quels lits! et quelles cuvettes! Et puis, le lendemain matin, comme
je prenais, sur l'oreiller, des notes dans mon journal, pendant que mon
camarade ronflait encore, j'ai t subitement interrompu par des
_connaissances_ qui sont entres comme un ouragan pour dire bonjour 
leur ami. Ne pouvant plus crire,  cause du bavardage, je me suis lev.
On m'a prsent, on a fait porter du madre et l'on a bu  ma sant!

Aprs djeuner, nous sommes sortis. Qubec, tant btie sur une sorte
d'escarpement au milieu du fleuve, offre de loin un coup d'oeil
trs-pittoresque. Lorsqu'on y est, on ne s'aperoit que du dsagrment
de toujours monter ou descendre.

La ville n'est ni jolie, ni curieuse. Je m'attendais  trouver de
vieilles maisons intressantes; mais tout cachet d'antiquit a disparu
sous le badigeonnage moderne.

Par exemple, ce qu'il y a de magnifique, de tout  fait imposant, c'est
la vaste terrasse qui s'tend au pied de la citadelle, et d'o l'on
jouit sur le Saint-Laurent d'un panorama qui passe, sans qu'il y ait, je
crois, d'exagration, pour un des plus beaux du monde.

Dans l'aprs-midi, le grant de l'_htel_, un jeune et aimable garon,
m'a conduit  la citadelle. L, un de ses amis, sergent de cavalerie,
comme il faut et instruit, nous a pilots avec une complaisance et un
empressement tout canadiens, ce qui veut beaucoup dire. Il parle le
franais avec correction et bien plus distinctement que la plupart des
autres Canadiens-Franais avec lesquels je me suis trouv, et dont le
langage m'est rest souvent impossible  comprendre. Si je n'avais pris
la rsolution de ne nommer personne ici, je serais heureux d'y pouvoir
inscrire son nom, en le remerciant de nouveau de la faon dont il nous
a fait les honneurs de la citadelle, y compris un excellent verre de
bire.

Des remparts, on dcouvre de tous cts des panoramas  faire rver des
dcorateurs d'opra. Ce qu'il faut chercher  Qubec, ce sont les points
de vue dominants. Il n'y a dans la citadelle que de l'infanterie et de
l'artillerie, mais il tait alors question d'y mettre aussi de la
cavalerie lgre, et c'est  cet effet qu'on y avait dtach le jeune
sous-officier qui nous accompagnait.

Une garnison un peu forte n'est pas inutile  Qubec. Le bas de la
ville, en partie occup par de pauvres maisons entre lesquelles
serpentent des rues sales et troites, est habit par des Irlandais, et,
de leur part, on redoute toujours quelque manifestation politique. Deux
ou trois jours avant mon arrive, le marquis de Landsdowne tant venu en
Canada, remplacer au gouvernement gnral le marquis de Lorne, gendre de
la Reine, s'tait arrt  Qubec. Les Irlandais, dont il n'a pas les
sympathies, et de qui son prdcesseur avait su se faire bien venir,
comme de tout le monde, s'taient agits pour protester contre sa
nomination. Pourtant ils s'en taient tenus  des rclamations
pacifiques.

C'est du reste dans l'enceinte mme de la citadelle qu'est log le
gouverneur gnral, lorsqu'il vient  Qubec. Car il ne faut pas croire,
comme beaucoup de gens le pensent, que l'ancienne capitale du _Canada_
est reste celle du _Dominion_. C'est  _Ottawa_, ville situe dans le
nord, sur un tributaire du Saint-Laurent, et dj peuple de quarante
mille mes, bien qu'elle soit de construction toute rcente, que la
Grande-Bretagne a tabli le sige du gouvernement de ses provinces
d'Amrique.

De l, le _gouverneur gnral_ tend son autorit sur toutes les autres
colonies anglaises de cette rgion,  part Terre-Neuve, qui, je l'ai
dit, est indpendante de toute autre autorit que celle de la Reine.

Nanmoins, chaque province du Canada a sa Capitale, avec son parlement
qui s'occupe de toutes les affaires intressant particulirement la
province. Qubec est une de ces capitales, et l'on y achve un superbe
difice, dans lequel doivent siger les Chambres.

En fait d'autres monuments, il n'y a rien de bien remarquable dans cette
cit, qui est pourtant la plus ancienne du Canada. C'est en effet
Champlain qui la fonda en 1608. Wolfe s'en empara, en 1759,  la suite
de la glorieuse dfaite o prit Montcalm. Et, de la citadelle, on vous
montre le champ de bataille des plaines d'Abraham o s'lve un monument
en l'honneur des deux hros.

On peut cependant faire une visite  l'_Universit_, vaste btiment qui
renferme les nombreuses salles d'une muse de peinture, histoire
naturelle, etc., et surtout une belle bibliothque de soixante-dix mille
volumes.

Tout cela se trouve dans la ville haute, la basse tant entirement
occupe par le commerce.

Avant de redescendre, n'oublions pas de tout voir. La cathdrale ne vaut
pas la peine que j'y conduise le lecteur. Je l'inviterai plutt 
m'accompagner sur la _place du March_, chez un grand fabricant de
pianos et orgues. Mon compagnon, qui le connat, me prsente  lui, et
ds qu'il me sait musicien, il m'ouvre et me fait essayer l'un aprs
l'autre tous ses instruments. Il n'a pourtant pu me convaincre que les
facteurs d'outre-mer fussent aussi habiles que les ntres. Et quelque
excellents que soient les pianos de _Weber_ qui a la vogue en ce moment
en Amrique, je conserve la palme aux rard, Pleyel, etc. Pensant
peut-tre que je goterais mieux son loquence, le brave homme nous
emmena au _bar_ de l'htel Saint-Louis, tout en se lanant dans une
interminable discussion politique, qui m'et certainement beaucoup
intress si j'avais pu la comprendre. Mais j'avais beau dresser mes
oreilles de voyageur curieux, il me fut impossible de saisir une parole
de ce franais-charabia. De plus le _vous savez_ canadien qu'il plaait
rgulirement entre chaque mot achevait de me drouter compltement.

Ce personnage est bien certainement ce que j'ai vu de plus curieux dans
Qubec. Du reste, aimable et accueillant, comme tous ses compatriotes,
il et pu, si je l'avais compris, me fournir nombre de dtails pleins
d'intrt. Il tait d'abord fort instruit sur l'histoire du pays, de
plus, membre du conseil municipal.

Quant  mon compagnon de chambre, je vis avec dpit qu'il tait inutile
de lui poser aucune question, incapable qu'il tait d'y rpondre.

Mon dernier coup d'oeil, avant de regagner mon auberge, fut pour le
port. On y fait des travaux considrables d'agrandissement, et, la nuit,
les ouvriers poursuivent leur tche  la lumire lectrique.

Une journe m'a suffi pour visiter Qubec, et mes lecteurs connatront
comme moi cette ville hospitalire, si j'ajoute qu'elle est le sige de
notre consulat gnral dans l'Amrique du Nord, et que les grands
paquebots de la ligne Allan, qui vont de Liverpool  Montral, y
arrivent et en partent tous les huit jours.

Dans la soire, je m'embarquai pour Montral sur un de ces steamers de
rivire dont les deux chemines m'avaient toujours paru d'un effet si
pittoresque sur les gravures reprsentant un fleuve d'Amrique.

* * *

Le lendemain matin, aprs douze heures de trajet, nous dbarquions 
Montral, et cette fois, au lieu de suivre mon compagnon, je me
conformai aux renseignements qu'on m'avait donns et me fis conduire au
_Windsor-Hotel_.

C'est une sorte de palais, situ en dehors de la ville et tabli sur le
_plan amricain_. Il y a, en effet, en Amrique, deux genres d'htels
tout diffrents: ceux sur le _plan amricain_ o, pour une somme variant
de trois  cinq dollars, on est log, nourri et servi; et ceux sur le
_plan europen_ o l'on paye chaque chose  part et selon qu'on en use.

 peine arriv, comme je ressortais pour voir la ville, je rencontrai le
consul marchand d'Allemagne, de Terre-Neuve.  ma vue il resta
stupfait, et se constituant aussitt mon guide, il me prsentait 
toutes ses connaissances, leur disant que je lui tais apparu comme
l'ange Gabriel.

Sa socit me rendit plus agrable encore le sjour de Montral, car il
m'avait offert une place  sa table entre deux jeunes et jolies veuves,
qu'il accompagnait dans un voyage d'affaires.

Nous sortmes aprs djeuner. De belles rues, de beaux magasins, de
beaux monuments et nombre de femmes bien habilles, toutes choses que je
n'avais pas vues depuis longtemps, me causrent la plus agrable
surprise.

_Montral_ est la ville la plus considrable et la plus importante du
Canada, en attendant qu'elle devienne le centre le plus populeux et le
plus actif du nord de l'Amrique. Elle est situe sur une le du
_Saint-Laurent_ au confluent de l'_Ottawa_ et renferme une population
d'environ trois cent mille mes.

Son accroissement prodigieux en a bientt fait une voisine redoutable 
Chicago, et il n'est pas difficile de prvoir qu'aprs l'achvement du
Canadian-Pacific-Railway, Montral crasera sa rivale. Les premiers
Europens s'y fixrent au milieu du seizime sicle. Il y avait alors l
un village indien appel _Hochelaga_. La majorit des habitants est
catholique et franaise. Cependant, en dehors du peuple et des
boutiquiers, l'anglais se parle autant que notre langue.

Ds le jour mme je fus emmen par le consul d'Allemagne chez plusieurs
ngociants, et je pus me convaincre tout de suite de l'important
commerce qui se fait  Montral. Les plus grands steamers remontent le
Saint-Laurent jusque-l et viennent s'amarrer le long des quais, qui
sont superbes. Si l'on rflchit que Montral est  plus de huit cents
kilomtres de la mer et que, en continuant de le remonter environ sur
une longueur de deux cents kilomtres, jusqu'au lac Ontario, le
Saint-Laurent conserve toujours une largeur minima d'un kilomtre, on
peut se faire une ide de l'immensit de ce fleuve. Quant  l'le o
s'lve Montral, elle a environ trente kilomtres de longueur sur
quinze de largeur. La rive droite est relie  la ville par un pont en
fer long de plus de trois kilomtres.

Tout prs du Windsor-Hotel se trouve _Mount Royal_. C'est un beau parc
plant de chnes  larges feuilles et qui escalade une haute colline
d'o l'on dcouvre un superbe panorama de la ville et du fleuve. De
longues rues composes d'une succession d'lgants htels entre cour et
jardin, se prolongent trs-loin vers l'extrmit ouest de l'le; en
face, on voit le bras droit du Saint-Laurent, avec le port rempli de
navires. Mais on ne peut apercevoir le bras gauche, de sorte qu'on n'a
nullement l'impression d'tre dans une le.

J'avais connu,  Terre-Neuve, quelques jeunes gens de Montral. Ds le
soir de mon arrive je fus invit chez l'un d'eux, appartenant  une
famille des plus considrables de l'endroit et qui habite l'un de ces
jolis htels dont j'ai parl. Aprs un trs-bon dner, nous allmes au
thtre, o l'on donnait un drame finissant en comdie. Me trouver dans
un vrai thtre, quelle jouissance aprs dix-huit mois de tnbres loin
d'une rampe de gaz!

Du coup, je me dcidai  prolonger mon sjour dans cette aimable cit,
et, le lendemain, je fis avec deux autres jeunes gens le projet d'une
excursion dans un village indien, situ sur le Saint-Laurent,  seize
milles au-dessus de Montral.

* * *

Nous partmes dans la journe, et au bout d'une demi-heure le train nous
dposa sur la rive gauche du Saint-Laurent.

L, nous montons dans un canot indien qui nous transporte sur la berge
oppose.  cet endroit, le fleuve, trs-large, est parsem d'les
couvertes de hauts taillis. Nous avons deux milles  faire pour aborder
au point le plus rapproch de l'autre bord. Mais notre lger esquif,
pouss par de courts avirons, glisse rapidement sur l'eau.

Bientt nous mettons le pied dans le village exclusivement indien de
_Caughnawaga_.

Sans doute, on s'attend  trouver dans les lignes qui suivent des
descriptions de huttes, de coiffures  plumes et de flches
empoisonnes. J'aime mieux enlever tout de suite au lecteur ses
illusions, de crainte qu'il ne m'accuse ensuite d'avoir voulu capter
sournoisement son intrt.

Il n'y a,  Caughnawaga, que des maisons de bois comme on en voit
partout dans le Canada. Elles s'alignent sans ordre des deux cts d'une
rue unique, qui se distingue des terrains environnants par de plus
nombreuses et de plus profondes ornires. Si l'on tient  patauger
davantage, on n'a qu' traverser la petite place qui est devant
l'glise. Celle-ci lve son clocher solitaire auprs de la maison du
cur: tout le monde est catholique  Caughnawaga.

Tout le monde aussi est _Iroquois_, car aucun _Blanc_ n'a le droit de
venir se fixer l, de par la volont du gouvernement canadien. Grce 
cette circonstance, on trouve ici le type indien dans toute sa puret.

Il y a de beaux hommes aux larges paules, au nez aquilin, aux dents
brillantes,  l'oeil sombre et profond, avec des regards tantt vifs,
tantt mlancoliques. Ceux qui conservent encore des restes de
l'ancienne tradition portent de longs cheveux noirs et lisses, et qui
leur tombent jusque sur les paules.

Les femmes ont le teint moins color que les hommes; j'en ai vu de
presque blanches et de jolies.

Aprs le dner, nous sommes alls chez le grand chef, qui porte, hlas!
le nom anglais de Williams.

Il est bon de dire que l'un des deux jeunes gens avec qui j'tais, a l
une maison o il habite plusieurs jours, la semaine, en vertu de
certaines fonctions dont il est charg par le gouvernement. Il est
respect et consult de tous, et il nous recevait l comme un prince au
milieu de ses vassaux.

Il m'expliqua que le village est gouvern par un grand chef et quatre
chefs infrieurs. Mais, pour tout ce qui regarde les affaires de droit,
d'une faon gnrale, les Indiens sont considrs comme des enfants
mineurs et placs sous la tutelle du gouvernement du Dominion.

Ds qu'elle nous vit, la femme du grand chef s'empressa de nous faire
entrer.

En dpit de sa haute dignit, Williams tient boutique d'piceries et
autres marchandises. On entre dans le magasin et, de l, on pntre dans
deux vastes pices, dont la premire sert de salle  manger et la
seconde de salon.

Dans l'une, je contemple avec admiration une sorte de monument, avec des
lions en sautoirs, fait de perles de toutes couleurs. Les Indiens
excellent dans ce genre de travail, et j'ai sous les yeux un vritable
chef-d'oeuvre, puisque c'est un premier prix d'une exposition que mon
ami de Montral avait organise dans le village.

Mais dans l'autre, oh! spectacle horrible! contre le mur, au
fond--hlas! non, ce ne sont ni chevelures scalpes, ni dpouilles
diverses de chrtiens!--un piano, et pour comble un piano carr, tale
son ventre affreux, crevant de civilisation!

Heureusement la femme du chef ne sait absolument que l'iroquois, et je
la regarde pour me consoler.

Cependant, notre prsence tant signale, la compagnie s'empresse pour
nous voir. C'est d'abord la fille du grand chef. Elle n'a que quatorze
ans, mais est dj trs-pose, trs-srieuse; une vraie _demoiselle_.
(C'est dsolant; mais j'ai beau chercher, je ne puis trouver une autre
pithte qui lui convienne!) Celle-l parle anglais mieux que moi et
franais presque aussi bien! Entrent plusieurs hommes: tous savent ces
deux terribles langues.

Enfin, _mademoiselle_ se met au piano et nous joue des valses que je
reconnais aussitt pour les avoir entendues aux Bouffes ou aux
Nouveauts.

Je boudais compltement, lorsqu'on me demanda de faire,  mon tour, de
la musique. Je les contentai, et, comme on m'accablait de compliments
hyperboliques, j'en profitai pour leur demander des chansons iroquoises.

Ils en savaient!

Les uns chantrent en choeur, les autres seuls; je les accompagnais au
hasard, m'vertuant  tirer de mon instrument les accords les plus
sauvages,--et j'y russissais.

Je fermais les yeux, cherchant  oublier toute civilisation, et
j'coutais avec dlices la mlodie indienne se droulant sur des mots
doux et harmonieux comme un souffle de brise  travers les lianes.

Quelques-uns ont de belles voix, et ils sont gnralement tous
musiciens. La fille du chef se tirait mme trs-bien d'affaire sur son
clavier.

Ils voulurent absolument que je chantasse. Et, comme ils m'avaient fait
entendre des airs nationaux, j'en cherchai un de mon pays, et
j'entonnai _Au clair de la lune_! qu'ils applaudirent bruyamment. La
femme du grand chef cria _sgo_! ce qui veut dire _bis_, et je dus
recommencer, tout comme mademoiselle Van Zandt, sa romance de _Lakm_!

Avant notre dpart, Williams nous montra quelques objets anciens assez
curieux. Mais il les conserve comme reliques de ses anctres, et je ne
pus russir  rien emporter. Nanmoins, je ne sortis pas de l tout 
fait comme j'tais entr, car j'avais appris plusieurs mots iroquois.
Par exemple ceux-ci, qui peuvent donner une lgre ide du langage:
_ana_, bonsoir; _sgo_, qui signifie  la fois bonjour, et, encore;
_ouxsa_, faites vite, dpchez-vous; _conoronghqoua_, chrie, ma chrie.

Le lendemain matin  quatre heures, nous tions debout. Aprs nous tre
lests  l'anglaise, nous jetons le fusil sur l'paule et quittons
Caughnawaga endormi. Dans la nuit calme, la brume qu'argentait la
lumire des toiles, ne faisait que rendre plus confus les objets autour
de nous. Soudain, mes deux compagnons s'arrtrent. Je distinguai une
place noire qui nous barrait le passage. L'un de nous se courba, et je
vis qu'il poussait quelque chose qui semblait glisser. C'tait une
pirogue indienne. Nous y entrmes tous trois en la faisant basculer
terriblement sur l'eau sombre. Puis, d'un aviron silencieux, nous nous
mmes  contourner des massifs pais de joncs et de roseaux.

Bientt nous entendmes des frmissements d'ailes, de lgers caquets, le
bruit d'un plongeon. Alors on se dirigeait par l, buttant quelquefois
contre un obstacle invisible, puis on attendait, l'oreille au guet. Mais
les canards, car c'tait eux que nous cherchions, se faisaient entendre
d'un autre ct et nous obligeaient  une navette perptuelle sur le
Saint-Laurent assoupi.

Enfin, le jour commena  poindre.  mesure qu'il s'clairait davantage,
le fleuve se faisait plus vaste autour de nous. L'aube y talait une
lueur grise, qui donnait un reflet douteux  chaque objet. Alors nous
commenons la fusillade, tantt sur un morceau de bois flottant, tantt
sur des feuilles ou des paquets d'herbes entrans  la drive et que
nous prenons pour des palmipdes. Cependant,  la suite d'un coup de
feu, l'objet vis a disparu. Il se montre bientt plus prs de nous et
nageant dans notre direction. Trois dtonations successives, et le plomb
qui ricoche autour de lui, ne parviennent pas  l'arrter dans sa marche
courageuse contre l'ennemi. J'entends un de mes compagnons qui dit:
C'est un _rat musqu_! Ce nom voque aussitt dans mon esprit mille
tableaux palpitants des _Trappeurs de l'Arkansas_. Je mets l'arme 
l'paule comme si j'avais eu devant moi toute une tribu d'Indiens
Comanches ou Corbeaux, et je presse successivement les deux dtentes.

Quand le nuage de fume s'est dissip, nous voyons l'hroque animal
tout prs de monter  l'abordage de notre pirogue: mais il n'avanait
plus que de la vitesse du courant. Il tait tu! et le prenant par sa
queue en lame de couteau, mon compagnon l'approcha de moi pour me faire
sentir son odeur de musc.

Le jour venait de se faire compltement, comme si, d'abord incertain, il
s'tait enfin, tout d'un coup, dcid  paratre.

Alors nous poussmes d'immenses bordes sur le fleuve, tout en restant
sur la mme rive. Vers dix heures, fatigus de ce mange, nous rentrons
djeuner. Deux heures aprs, nous repartons, mais dans une autre
direction, et cette fois avec un Iroquois aux longs cheveux qui dirige
notre piroque.

Pour le coup, c'est plein de pittoresque.

Nous ne quittons plus le fleuve jusqu'au soir; mais ni la ruse, ni la
patience ne nous font venir  bout d'approcher les troupes nombreuses de
canards. Vers la fin de la journe, dsesprant de tout succs, nous
nous mmes  tirer  des portes invraisemblables pour nos simples
lefaucheux.

Nous dbarqumes alors dans diffrentes les couvertes d'une vgtation
fort touffue, et d'o mes compagnons rapportrent quelques oiseaux qui
m'taient inconnus.

Enfin, la nuit nous chassa du fleuve qu'elle envahissait, et je crois
que si,  dner, on nous avait servi mon rat musqu, nous l'eussions
trouv bon.

Malgr notre chasse infructueuse, je me flicitai sincrement de notre
journe.

Quoi de si admirable que ce fleuve, le plus large d'Amrique, et qui, en
maint endroit, n'a que le ciel pour horizon?

J'ai t, du reste, particulirement favoris. Le jour de notre chasse
sous un ciel un peu ple, le Saint-Laurent droulait, tout unie, sa
nappe moire de reflets blancs et bleus. Du ct des grands lacs, d'o
il sort dans toute sa majest, on le voyait venir, divisant ses eaux
autour d'les nombreuses, les plus loignes ne dcouvrant que les
sommets cendrs de leurs arbres estomps sur le ciel. Celles qui taient
tout prs de nous et qui formaient le premier plan, contrastaient
vivement par l'clat de leurs feuillages d'automne.

 droite, sur la rive la plus loigne, on distinguait deux grands
couvents de nonnes, tranquilles, au milieu des futaies.  gauche, le
village indien parpillait ses petites maisons sur la berge nue,
semblable au filet d'un pcheur qui sche sur le gazon.

Il y avait dans l'atmosphre et dans l'eau des limpidits  donner le
vertige; il y avait des lointains clairs que l'oeil ne pouvait saisir;
des profondeurs diaphanes toutes remplies d'air; des ombres pleines de
couleurs vives et chaudes; il y avait quelque chose de diapr et de
rayonnant autour de tous les objets. Et le soir,  mesure que le soleil
dclinait, une ombre bleue teignait un  un chaque rayon de lumire.

Parfois, le grand silence tait troubl par une sorte de battement
sourd, dont les vibrations tremblaient sur l'eau autour de nous. Et tout
 coup on voyait apparatre, bien loin, les deux chemines noires d'un
vapeur. Elles s'allongeaient dans le ciel, et bientt surgissait sur le
fleuve le navire lui-mme, avec ses deux grandes roues qui mettaient en
fuite des troupes de canards. Il s'arrtait  un embarcadre, sur la
rive oppose  Caughnawaga, et attendait les voyageurs du train qui
prfraient descendre en bateau jusqu' Montral.

C'est  cet endroit que nous devions le prendre, le lendemain matin,
pour franchir les dangereux rapides de Lachine.

Ce jour-l, quand nous quittmes les toits hospitaliers des Iroquois, le
Saint-Laurent tait bien diffrent de ce que je l'avais vu la veille! Un
vent de tempte y soufflait, et les eaux claires et vertes comme celles
de l'Ocan, malgr la pluie torrentielle de la nuit, se jetaient d'une
vague  l'autre notre frle esquif. Nous allions  la voile, en dpit de
l'eau qui embarquait de temps en temps et nous avertissait de notre
imprudence. Mais nous avions peur de manquer le dpart du steamer.

Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour
faire connaissance avec le village de _Lachine_, o nous tions. Il est
en grande partie compos d'habitations de plaisance, et de Montral, on
s'y rend pour passer les mois d't et se baigner dans le Saint-Laurent.

En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux
rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous tions presque
seuls  bord, et, de l'tage suprieur du pont,  l'avant, nous voyions,
immdiatement au-dessous de nous, les deux pilotes  la barre. Ce sont
des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traverse de ces
passages difficiles.

Nous partons, et bientt aprs nous voyons le fleuve qui descend,
rapide, en roulant des flots d'cume. En cet endroit il est coup,
suivant des directions tout  fait opposes, par des bancs de rochers
qui font comme d'normes barrages naturels.

Dans les creux, formant une sorte de chenal tourment, les eaux se
rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et
rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergs. C'est l
que nos pilotes prcipitent notre fragile navire, hardiment.

Parfois, lancs comme une flche, l'arrire presque tout entier sorti de
l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque
assise de rocher. Le chenal, arrt tout  coup, tourne brusquement,
rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est
fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Dj l'eau
qui dferle de la muraille nous clabousse  la figure, lorsque,
obissant soudain  l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur
le flanc et s'engouffre dans le canal dbordant d'cume.

 peine est-on sorti de ce chaos, on dbouche dans le _lac Georges_, o
le fleuve, cartant ses rives, reprend aussitt son cours paisible.

Puis on passe sous le _pont Victoria_, l'orgueil de Montral. Il a deux
milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le
supportent. Enfin on dbarque dans un canal par o ces mmes steamers
qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne
peut franchir les rapides qu' la descente.

J'prouvais  revoir Montral une vritable joie, et, ce qui est bien
rare, je n'eus pas  revenir sur les impressions de mon premier sjour.

Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais
pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'difices religieux que je
rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sr
on ne me croirait pas.

Montral est bien vritablement la ville des glises. Le culte le plus
magnifiquement reprsent est le catholique. Entre toutes les autres,
_Notre-Dame_ (la _French Cathedral_), l'glise des _Jsuites_ et celle
de _Notre-Dame de Lourdes_ tmoignent par leur intrieur somptueux de la
richesse et de la puissance des catholiques canadiens-franais. Ce qu'il
y a de couvents est incalculable. La moiti de la ville et des
alentours appartient  des congrgations. De Caughnawaga, on voit sur la
rive oppose deux superbes couvents de nonnes. Avant de passer le pont
Victoria, on en aperoit un autre, suspendu aux flancs du Mont-Royal, de
l'autre ct du Parc, et dont les flches et les pavillons se dtachent
dans le ciel, en magnifique silhouette. Aprs le pont, et pour se rendre
au dbarcadre, on longe une le couverte de beaux arbres, encore la
proprit d'un autre couvent. Enfin, de l'htel _Windsor_, qui est
pourtant tout  fait en dehors du centre de la ville, je voyais de ma
fentre, au second tage seulement, seize clochers. Aussi est-ce un
dicton  Montral qu'on n'y peut jeter un caillou sans briser un vitrail
d'glise.

Je revins aussi admirer le port, o allait bientt cesser toute
animation. En effet, il fait trs-froid au Canada, et l'hiver y commence
de bonne heure. Gnralement, le commerce est interrompu  partir de
novembre. Car malgr son immensit, le Saint-Laurent gle, et mme si
fort, que l'on a pu tablir sur la glace un chemin de fer le traversant,
en dessous du pont Victoria!

Il en rsulte que beaucoup d'ouvriers restent sans travail. On les
emploie alors  une vritable exploitation sur le fleuve. La glace,
paisse de deux ou trois pieds, est dbite en blocs semblables  des
pierres de taille, et dans l'hiver de 1882-1883, on s'en est servi pour
btir un superbe palais, dont on peut voir des photographies, et o l'on
a dans, sur des patins, un bal magnifique.

J'appris tous ces dtails curieux le soir  dner, chez mes amis de
_Dorchester street_. Le jour suivant je devais partir pour _Toronto_ et
le _Niagara_.




CHAPITRE III

TORONTO.--LE NIAGARA.


Le lendemain je pris le _Grand-Trunk Railway_, et quelques coups de
piston de la machine m'eurent bientt fait passer de l'ancienne terre
franaise dans le Canada anglais.

Nous tions dsormais dans la province d'_Ontario_, et il nous fallait
passer toute la journe en route, avant d'arriver  Toronto. On avait,
du reste, attach un wagon-restaurant (_dining-car_)  la queue du
train. J'y dnai et y soupai. On vous y sert  prix fixe; mais la carte
est abondamment varie, et l'on peut demander une quantit de plats pour
la somme de 75 cents, qui font 3 fr. 75 centimes de notre monnaie.

Je regardai attentivement le pays que nous traversions. C'est une
immense plaine, qui parat trs-fertile et o la culture s'tend chaque
jour davantage. On y voit, comme en Normandie, de longs rangs de
pommiers dans les champs. Et c'est de ma part un impardonnable oubli de
n'avoir point parl, dans le chapitre prcdent, de la
_merveilleuse_, une petite pomme succulente qu'on m'a fait manger 
Montral. Elle est d'une varit que l'on ne trouve qu'au Canada, parmi
vingt-cinq ou trente autres espces diffrentes, et dont la plupart ont
t acclimates en France.

De temps en temps, nous nous rapprochions du Saint-Laurent, et on
l'apercevait, entre les massifs de tuyas, toujours immense avec ses les
hautes et basses, grandes et petites, semblables aux navires de tous
rangs d'une puissante flotte.--Il y a un endroit qu'on appelle les
_Mille-les_ (_Thousand-Islands_), et o il y en a bien plus que le nom
ne l'indique[11]. Les unes ne sont qu'un simple rocher; les autres sont
vastes et couvertes de bois o l'on tire des lapins. C'est un peu avant
d'arriver  _Kingstone_. Dans cette ville, situe sur le lac Ontario, 
la sortie du fleuve, est concentre la principale force militaire du
_Dominion_. Btie, en 1783, sur l'emplacement du fort franais de
_Frontenac_, Kingstone tait, avant Ottawa, la capitale du Canada, et
c'est encore une place forte.

[Note 11: Environ 1,800, d'aprs une statistique.]

Il tait minuit lorsque j'arrivai  Toronto, au _Queen's hotel_.

Fonde en 1793, _Toronto_ est la plus grande ville de l'Ontario et
renferme 80,000 habitants.

Elle est situe au bord du lac, sur la rive nord et vers son extrmit
ouest.

Le lendemain matin, je n'eus rien de plus press que d'aller prendre un
billet pour le Niagara. On me le donna mme pour jusqu' New-York et
pour un temps _illimit_.

Les chemins de fer sont commodes et bon march, en Amrique; les
bagages, jusqu' 100 kilos, sont transports gratis. Mais sous le
rapport de l'exactitude, il y a terriblement  redire.  Qubec, nous
tions arrivs deux heures et demie en retard, et l'on m'avait dit: Oh!
vous verrez, quand vous irez  Toronto! Le _Grand-Trunk Railway_ n'est
pas comme l'_Intercolonial_; il part et arrive  la minute dite. Or
hier soir, en me guidant vers l'omnibus du Queen's hotel, la premire
parole du conducteur est celle-ci: Deux heures et demie de retard:
c'est tous les soirs la mme chose!

Aprs avoir fait enregistrer mes bagages pour la _Cataracte_, je
commenai mon inspection de la ville, o je ne devais rester que
quelques heures.

J'entrai d'abord dans le _Zoological Garden_. C'est une suite de
vieilles baraques malpropres, et dans lesquelles s'avachissent un
certain nombre de fauves et d'oiseaux, les mmes que dans toutes les
mnageries. Il y a pourtant un magnifique ours de Russie, qu'on n'a pas
oubli de nommer _Pierre le Grand_.

La ville est bien btie; les rues sont droites et larges; il y a
beaucoup de trs-belles maisons et, tout le long de King's street, de
jolies boutiques. J'ai remarqu nombre d'glises ayant grande apparence.
Mais elles taient presque toutes fermes, except une seule, la
cathdrale catholique, style gothique et toute peinte  l'intrieur.
C'est du reste le genre d'glises que l'on retrouve partout en Canada.

Quant au lac Ontario, la ville tant sur un terrain plat, on ne le voit
de nulle part, et j'aurais pu ne pas me douter de son voisinage, si je
ne l'avais dcouvert de la fentre de ma chambre. Du reste, rien de bien
remarquable. Les rives sont plates, et il tend  perte de vue ses eaux
incolores qui tracent  l'horizon, comme une mer morte, une longue ligne
toute droite et triste.

Dans une habitation que lui a donne la cit de Toronto, c'est l que
vit, sur une le, le clbre Hanlan. Cet homme si remarquable, ce grand
citoyen que la Rpublique a rcompens de bien-faits semblables  ceux
qu'autrefois des hros recevaient de la patrie sauve par eux, cet
homme, quel est-il? qu'a-t-il fait?

Il y a quelques annes  peine, il revenait  Toronto--retour
d'Angleterre--et le peuple en dlire s'attelait  la voiture du
triomphateur pour traner sa gloire unique. Dans un concours sur la
Tamise, Hanlan le Grand avait battu les plus fameux canotiers du monde,
mme ceux de l'Australie! Et Athnes reconnaissante le consacrait
illustre et lui donnait un temple.

Cet individu, qu'il faut entendre dtailler par les connaisseurs,--car
ils savent la longueur de chacun de ses muscles,--a amass plus d'un
million par des paris gagns. L'heureuse proportion de ses membres, nous
dit-on, lui permet d'imprimer  son bateau des mouvements d'une
prcision automatique telle, qu'aucun ne peut lutter avec lui.

Et enfin, Toronto a son grand homme!

J'tais trop press de contempler le magnifique spectacle de la
Cataracte dont je me sentais si prs, pour prolonger beaucoup mon sjour
 Toronto. Du reste, rien d'intressant ne m'y retenait plus. En
Amrique il n'y a, pour un voyageur, que deux choses  observer:
l'aspect de la contre, et puis les moeurs, les affaires et la politique
des peuples. On n'a pas, comme dans les pays o la civilisation est
nombre de fois sculaire, les mille souvenirs et les mille restes de
l'antiquit  rechercher.

Je partis donc dans la journe.

* * *

Le soir, j'arrivai  _Niagara-Falls_,  6 heures 25,--l'heure porte sur
l'indicateur! Il neigeait un peu: c'tait la premire neige de l'hiver,
et le premier jour de novembre. Il faisait nuit noire. Quelques
guimbardes attendaient dans l'ombre, leurs cochers jetant tous  la fois
au touriste ahuri des noms d'htels. Ce n'est pas un mince embarras,
lorsqu'on va  la Cataracte, que de dcider dans quelle maison l'on
descendra et si l'on choisira la _rive canadienne_ ou l'_amricaine_.
D'autant plus qu' cette poque, beaucoup d'htels sont ferms, la
saison d't tant finie, et celle d'hiver--pendant laquelle on va
admirer les chutes en partie congeles--n'tant pas encore venue.

Fort heureusement, mes amis de Dorchester street avaient pens  tout,
et, suivant leur conseil, je descendis  _Rosli's hotel_, sur la rive
canadienne.  mon tour, je ne saurais recommander trop vivement  qui
ira l-bas, de frapper  la mme porte. C'est moins un htel qu'une
maison meuble, o l'on est sr de l'honntet de son hte et o l'on
vous accueille de faon affable et polie.

M. Rosli,--un gros norme Suisse,--est venu me recevoir fort civilement,
m'a conduit dans ma chambre, puis m'a invit  prendre _le th_.
Lorsque j'eus inscrit mon nom sur le registre et qu'il vit que j'tais
Franais, il me parla aussitt dans ma langue. Il me tint compagnie 
table et me servit d'excellents mets. On me l'avait, du reste,
recommand  Montral en me disant: _He his a splendid cook and he will
save your money_; c'est un excellent cuisinier, et qui vous empchera
d'tre exploit.

En effet, de lui-mme, il se chargea de tout arranger pour ma journe du
lendemain et de rgler pour moi avec le cocher.

Sur cette assurance, je montai tranquillement me coucher, un peu mu par
la pense que j'allais bientt me trouver en face d'un des spectacles
les plus magnifiques de la terre. J'tais  un demi-mille de la chute,
et cependant,  travers les croises fermes, j'en entendais le
bourdonnement, semblable au bruit qu'aurait fait un barrage de rivire
lev au pied de la maison.

Le lendemain matin  9 heures je montai en voiture pour commencer mon
excursion.

--Quelquefois, pendant une de ces nuits o, dans le ciel noir, les
toiles brillent d'un clat inaccoutum, il m'est arriv d'en fixer une,
mais en concentrant sur elle toute la plnitude de mon attention. Je
runissais, pour ainsi dire, dans mon regard, tout ce qui vibrait en moi
de vivant; je faisais un violent effort pour y faire filtrer toute ma
pense. Alors je ne voyais plus rien que cette toile, toute seule dans
le ciel. Peu  peu, elle perdait ses rayons, et il me semblait que je
montais vers elle,  travers les espaces. Tout d'un coup, je me rendais
vritablement compte de l'immense vide, infini. Je parcourais, jusqu'au
bout, l'incommensurable distance qui me sparait d'elle, et pendant une
seconde, je la voyais comme elle tait, toute ronde et de toute sa
grandeur, roulant son monde fabuleux dans le nant insondable.--Et ce
n'tait que l'clair d'une apparition, qu'avec toute la puissance de ma
volont j'tais parvenu  faire jaillir, et qui s'teignait brusquement,
lorsqu'il n'y avait plus assez de force en moi.  premire vue, je
n'avais trouv l'toile que jolie; tandis qu'ensuite elle m'tait
apparue telle qu'elle tait: effrayante.

Je demande pardon au lecteur de cette digression; mais, d'aucune
manire, je ne pouvais mieux lui faire comprendre le genre de dception
qu'on prouve  la premire apparition des chutes du Niagara. Ce n'est
pas ce que l'on avait rv, et cela, pour la raison, prcisment, que
notre esprit est trop troit pour s'imaginer des merveilles qu'il n'a
pas vues, autrement que comme des monstruosits. En arrivant, on est
surpris de ce que ce n'est pas plus haut, de ce que ce n'est pas plus
large, et surtout de ce qu'on n'est pas saisi par l'immensit. Et
pourtant, c'est vraiment haut, c'est vraiment large, et nos yeux le
voient tel quel; mais notre esprit ne peut le comprendre parce qu'il
n'est pas rgl  la mesure de telles conceptions. Il faut lui donner le
temps de se mettre au point, et de voir enfin  cette lumire qui
l'blouit. Pour bien faire, on devrait s'en aller et ne revenir qu'un
mois aprs.--Car ce ne sont pas mes seules impressions que je rapporte
ici, mais celles de tous ceux qui ont t au Niagara et qui, dus une
premire fois, ont prouv l'merveillement lorsqu'ils l'ont revu.
Beaucoup de personnes, du reste, m'avaient averti du dsenchantement qui
m'attendait; mais j'y croyais peu.

Je ne m'arrtai donc point stupfait, lorsque soudain j'aperus la
Cataracte, ni lorsque je descendis de voiture au bord de la _Chute
Canadienne_ avec la _Chute Amricaine_ en face de moi. Et pourtant,
c'tait un fleuve immense qui se prcipitait l, d'un seul bond,
s'croulant avec fracas d'une hauteur de cent soixante pieds et sur une
tendue de plus de deux mille! Et j'avais lu qu'il passait l, _chaque
seconde_, vingt-huit mille tonnes d'eau!

Je continuai ma route. Je voulais tout voir et acheter  tout prix la
dlicieuse motion que me procurerait l'intelligence d'un si grand
spectacle.

Parti par un temps couvert et maussade, je suis assez heureux pour tre
bientt favoris de la prsence du soleil. Je monte dans
l'_Observatoire_, d'o l'on voit le Niagara tomber de la Chute
Canadienne,  laquelle sa forme circulaire a valu le nom de _Horseshoe
Falls_ (Chutes du fer  cheval), je revts le costume goudronn des
matelots pour descendre dans le prcipice, et l, coll aux parois
ruisselantes du rocher, je vois passer le dluge sur ma tte et
j'entends gronder le tonnerre  mes pieds. Sauv des lments, je
pntre dans des boutiques, o je deviens la proie de jolies filles, qui
me vident mes poches pour les remplir de bagatelles. Je m'arrte au
_Burning spring_, o, dans un puits, l'eau brle avec des flammes
d'enfer;--aux Trois Iles Soeurs (_Three sisters' Islands_), o de
grands arbres secouent leurs crinires de lianes au-dessus des rapides
qui bouillonnent imptueux, en amont de la cataracte. Je passe dans
l'le des Chvres (_Goats' Island_), dont les rochers s'amoncellent
entre les Horseshoe Falls d'un ct, et de l'autre les chutes
amricaines, d'o l'eau se prcipite d'un seul jet, en ligne droite. Je
descends jusqu'aux pieds de l'le, o je suis inond d'une poussire
humide et o il commence  me paratre que l'eau tombe bien fort et de
bien haut. Enfin, je quitte les tats-Unis pour rentrer en Canada et je
traverse le Niagara en aval des Chutes, sur un pont en fil de fer, qui a
plus de douze cents pieds de longueur et qui est suspendu  plus de deux
cent cinquante au-dessus du fleuve. Celui-ci,  peine a-t-il fait sa
chute, coule paisible et limpide dans les profondeurs de son lit bord
d'escarpements.

Il me reste quelque chose de plus  visiter: ce sont ces terribles
_rapides de Whirpool_ o l'infortun capitaine Wabb a trouv la mort.
Ils sont  trois milles en-dessous des chutes. L, on est tout de suite
saisi d'effroi  l'aspect de ce torrent qui brise ses flots de tous les
cts, perptuellement: le Saint-Laurent tout entier passe par l!

J'avais tout vu et je rentrai pour me recueillir et prendre quelques
notes. Le soir  huit heures, je devais partir pour New-York; mais je
voulus auparavant revoir la Cataracte, et j'y allais  pied vers la fin
du jour. Au lieu de suivre mon premier itinraire et d'arriver au niveau
mme du sommet de la chute, je pris un chemin qui descendait jusqu'au
fond du ravin o coule le Niagara.

J'arrivai jusqu'au bord de l'eau, attendant d'y tre pour regarder.
Alors, fermant l'horizon, la cataracte, avec ses deux chutes, m'apparut
dans toute sa sublime magnificence. Je me rendis compte de ses
proportions colossales; je ne pouvais revenir d'avoir d'abord t du.
Je compris enfin cette merveille qui n'avait cess de s'taler devant
moi et que, malgr tout, j'avais eu tant de peine  dcouvrir.

C'est unique dans le monde et c'est beau, voil tout!

Mais qui pourra jamais dire cette prodigieuse masse d'eau, cumant sur
les rapides et s'effondrant avec fracas dans un gouffre d'o elle se
relve en poussire blanche, jusqu'aux cieux, pour couler quelques pas
plus loin sans une ride? Qui dira l'aspect ferique de cette cataracte,
qui semble, au soleil, une avalanche de neige, en travers de laquelle de
fugitifs arcs-en-ciel jettent des charpes diapres que le vent emporte
ou secoue? Et cette le des Chvres o, sur des rocs entasss, des
arbres sculaires tendent leurs bras moussus sans cesse tremps par le
rejaillissement des eaux canadiennes et amricaines?

Comme le soleil allait disparatre et que je songeais  rentrer, un
rayon, parti du couchant, s'lana jusqu' la cataracte, embrasant sur
son passage les maisons situes sur la rive amricaine, et enveloppant
d'un reflet rose le nuage de vapeur qui s'lve de la Chute Canadienne.
Le ciel, partout ailleurs couvert d'pais nuages, rpandait dj sur la
terre les ombres htives du crpuscule, et cette trane de feu semblait
un chemin de lumire par o la posie descendait du ciel et remplissait
d'une grave mlancolie les sublimes beauts de ces lieux.

Dans de pareils moments, comme on se sent petit et isol; comme le coeur
se gonfle d'motion et se remplit de mille souvenirs chris; comme on
aimerait fort si l'on aimait!

* * *

Je restai ainsi, plong dans une contemplation triste, jusqu' ce que
toute clart se ft dissipe. Alors je m'loignai en hte de ces lieux
d'o il me semblait que le nant s'avanait pour me saisir, et je m'en
retournai, l'me pleine de deuil.

* * *

Oui, c'est un grand spectacle que celui qui jette l'homme dans de telles
extases!




CHAPITRE IV

NEW-YORK[12].--RETOUR EN FRANCE.


[Note 12: New-York, capitale de l'tat du mme nom, est la ville la
plus considrable du continent amricain. Elle occupe la plus grande
partie de l'le de Manhattan, situe  l'embouchure de l'Hudson. Ce
fleuve entoure la ville  l'ouest, tandis qu'un bras de mer connu sous
le nom de East River la spare de Long Island.

En face de New-York, sur Long Island, se trouvent Brooklyn,
Williamsbourg et d'autres endroits qu'on doit considrer comme des
faubourgs de la grande cit, aussi bien que Jersey City et Oboken, qui
se trouvent sur la rive gauche de l'Hudson.

Le port de New-York est un des plus beaux du monde. Son entre,  Sandy
Hook, est  dix-huit milles de l'extrmit sud de l'le Manhattan.

New-York a t fond en 1614 par les Hollandais, qui l'appelrent
Nouvelle Amsterdam. Son nom fut chang pour celui de New-York, lorsqu'en
1664 elle tomba entre les mains des Anglais. Dans ce temps il y avait 
peine 2,000 habitants. Elle renferme aujourd'hui une population de
942,377 mes, ou, en comptant les faubourgs, de 1,500,000. ALLAN LINE,
_Illustrated Tourists' Guide_.]


Aprs avoir pass la nuit en sleeping-car et avoir suivi, pendant la
matine, la belle valle de la _Delaware_ aux forts tapisses de
rhododendrons, je dbarquai enfin  _New-York_. Avant d'arriver, un
employ passe dans le train et vous distribue, pour un dollar et demi,
des tickets pour le ferry, le transport de vos bagages et celui de
votre personne, dans des sortes de carrosses appels transferts.

Des rues encombres de caisses, de camions, de dballages de tous
genres, voil ce qu'on traverse d'abord pniblement en s'loignant des
quais. Les chemins de fer ariens, dont la double ligne court de chaque
ct des avenues,  la hauteur du premier tage, achvent de donner un
aspect plus dsesprment mercantile  cette partie de la ville qui fait
songer  une vaste gare de marchandises. Et pour complter le tableau,
les fils tlgraphiques, tlphoniques et de lumire lectrique, se
croisent, se serrent, s'enchevtrent si pais, qu'ils semblent un filet
tendu au-dessus des rues de peur que, le soir, des toiles il ne tombe
sur le pav quelques rayons de posie.

On dbouche bientt dans _Broadway_, la grande artre de New-York, qui
coupe la ville en deux dans toute sa longueur. C'est la rue des
boutiques, des magasins, des restaurants; rue anime, mais trop troite,
o l'on vient se promener, le soir, entre quatre et six heures, sur le
trottoir de gauche, comme  Paris sur le ct droit des Champs-lyses.

Se prolongeant des deux cts de _Madison-Square_, o elle coupe
Broadway en diagonale, la _Fifth Avenue_ (Ve avenue), avec ses
maisons de matres, ses vastes htels et ses nombreuses glises de
toutes religions, est la plus large, la plus belle et la plus
aristocratique des voies de l'_Empire City_. L, tout commerce a cess.
Quelques trs-rares boutiques, parmi lesquelles une succursale _Goupil_.
Ce n'est, du reste, pas la seule maison de Paris qui soit reprsente
ici et y occupe le premier rang.

Si l'on tentait d'tablir une comparaison entre les deux capitales (car
New-York est de fait la capitale des tats-Unis), on pourrait dire que
la Ve Avenue ressemble au haut du boulevard Malesherbes: pas de
foule, pas de boutiques, des quipages, de riches habitations. Mais
d'abord, au del de Madison Square, la Fifth Avenue prend un caractre
d'originalit d  une quantit de splendides htels (Brunswick,
Windsor, etc.) et  cette range d'glises de tous les styles, parmi
lesquelles la plus belle est la cathdrale catholique, difice moderne
et d'un superbe gothique.

Avant de voir tout cela, j'tais descendu dans Broadway  l'htel
_Saint-Denis_. On me l'avait recommand, mais je me garderai, cette
fois, d'en faire autant aux lecteurs pour lesquels j'cris. En montant,
je demandai mes bagages, et l'on m'assura qu'ils allaient me suivre dans
un instant. Il tait de bonne heure, et je comptais avoir le temps de
m'habiller, de luncher et de me rendre  l'Opra italien, o chantaient
Capoul et Nilsson. Je voulais ainsi profiter de ma libert avant d'aller
faire visite aux quelques personnes que je connaissais  New-York. Et,
par avance, je me rjouissais de l'aprs-midi de dilettantisme que je me
rservais.

Cependant, il tait dj midi, et j'tais sans nouvelles de mes malles.
Je sonne. Un jeune domestique vient, sur un ton impertinent, me demander
ce que je veux.--Eh! parbleu, mes bagages! C'tait la seconde fois que
je les rclamais. On me rpond qu'on va me les envoyer. Au bout d'une
demi-heure, rien encore! J'appuie de nouveau sur le bouton lectrique,
et une troisime figure de domestique se prsente. Mme question, mme
rponse, mme attente.

Impatient, je prends le parti de descendre au bureau et de savoir enfin
ce que tout cela signifie. On me dclare que mes bagages ne sont pas
encore arrivs de la gare, et l'on ajoute sur un ton ironique qu'ils ne
seront peut-tre pas l avant la nuit. J'tais furieux. Mais que faire?

Ce qui me rvoltait le plus, c'taient ces trois domestiques qui taient
venus successivement et qui, au lieu de me dire que mes bagages
n'taient pas arrivs, me laissaient dans une vaine attente. Mais, en
Amrique, tous les gens d'htels, matres et valets, sont grossiers et
peu serviables, et la seule manire de n'en pas souffrir est d'apprendre
 faire comme eux. Avec cela, ces _messieurs_ sont fort choqus
lorsqu'on a l'air de les traiter en infrieurs. J'avais dj fait cette
remarque en chemin de fer, o les employs s'asseoient sans gne  ct
de vous et vous parlent comme  un camarade, ce qui ne les empche pas
d'accepter un pourboire pour un renseignement donn.

Bref, il tait plus de trois heures quand mes bagages arrivrent, et
j'tais  New-York depuis onze heures du matin!

Encore un grief  noter contre les Compagnies de chemins de fer des
tats-Unis.

Du reste, c'est une marque du caractre _yankee_, parmi tout ce qui est
employ, d'affecter le mpris pour les gens qu'ils ont  servir. Comme
si nous devions leur tre humblement reconnaissants de l'honneur qu'ils
daignent nous faire d'accepter notre argent.

Une fois dehors, je m'aperus que j'tais au bon endroit et que
j'arrivais au bon moment pour trouver toute la ville sur le trottoir. Je
rentrais aprs avoir fln deux heures, et si alors on m'avait demand
ce que je pensais de New-York, je n'aurais gure pu donner mon avis que
sur les _New-Yorkaises_. Eh bien! je le dis aux Parisiennes, sans
vouloir les flatter, elles peuvent tre tranquilles. Beaucoup de jolies
toilettes, beaucoup de femmes lgantes; mais de femmes jolies, je n'ai
conserv le souvenir d'aucune. Et pour sr la grce, sinon la beaut,
n'a pas cess de tenir sa cour au milieu de nous. Il n'y a qu'un Paris
dans le monde, et de Parisiennes qu' Paris.

Du reste, il n'y a rien  voir  New-York, et si l'on n'est pas dans les
affaires, la vie y est terriblement monotone. Huit jours sont plus qu'il
n'en faut pour se rendre compte des moeurs et coutumes de ses habitants
et pour dcouvrir tout ce qui est marqu d'un cachet original. Quant 
la politique et aux affaires, je n'en parle pas. Elles peuvent tre par
tout pays l'objet de longues et savantes tudes, mais je les tiens pour
choses sacres auxquelles je me garderai fort de toucher autrement que
par hasard. Aussi je ne m'engage  conduire mes lecteurs que dans les
thtres, bars, promenades et autres lieux du mme genre.

C'est aux _Niblo's Garden_ que je passai seul ma premire soire. On y
donnait _Excelsior_, le fameux ballet qui avait inaugur  Paris
l'_den-Thtre_. Que pourrais-je en dire aujourd'hui qui puisse
intresser? Tout le monde l'a vu ou l'a entendu critiquer. Tout le monde
sait quelle rvolution il a caus, par ses effets d'ensemble, dans l'art
de la chorgraphie franaise, et quelle polmique aussi il a souleve,
entre gens de haut mrite, sur l'intressante question de la mise en
scne. Cette dernire remarque me fera dire quelques mots sur les dcors
qui servaient  la reprsentation d'_Excelsior_  New-York.

Les Amricains applaudissaient beaucoup le _pont de Brooklyn_. Cela se
comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien
faire aux auteurs grce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage
que M. Sarcey lui-mme ne s'en ft pas trouv satisfait. La salle est
grande, et j'tais plac loin de la scne. Malgr cela, le badigeonnage
des dcors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord,
manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de got,
manque d'excution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment o
une toile se lve, sur laquelle sont peints en buste, dans une
apothose, les portraits des hros qui illustrent le ballet. L'excution
en est si barbare, que je n'ose mme pas comparer cette toile  celles
qui servent d'enseigne pour les badauds sur la faade de nos baraques de
foire. Il y a particulirement une femme nue qui, au lieu d'tre
lgrement enveloppe d'une couleur de posie, ce qui seul pourrait
justifier l sa prsence, semble dcoupe dans une feuille de zinc et
toute barbouille de charbon. Le reste est  l'avenant. Les Amricains
applaudissent cela.

Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les thtres de
New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littrature
et de la musique, interprtes par les plus clbres artistes du monde
entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des
personnages qu'il entoure.

Toutes ces remarques ne me servent qu' faire cette observation de
caractre, que les Amricains manquent de got au point de vue
artistique, comme de politesse au point de vue social.  l'appui de mon
dire, je citerai ce fait irrcusable: un magnifique vase de Svres bleu
de roi et mont en bronze dor, avait t envoy pour une loterie de
charit par M. Grvy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas,
_parce qu'il tait d'une seule couleur_, et elle le mit en vente chez un
marchand. Il resta l trs-longtemps. On le ddaignait. Enfin, un ami,
chez lequel j'ai t reu le plus gracieusement du monde, le vit et
l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de
lui-mme que je tiens l'histoire. Il me l'a conte tandis que j'admirai
ce vase qui, pos sur un pidestal, fait  son salon un superbe
ornement.

Du reste, ce n'est que sur la masse des Amricains que je prtends faire
tomber mon apprciation. Comme partout, il y a l aussi des exceptions.
Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a
gure d'objets d'art en Amrique que ceux imports de l'tranger. On me
dira que par cela mme qu'on en achte, on fait preuve de bon got. Je
n'en suis pas trs-sr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le
dveloppement norme et populaire dans ce pays de la chromolithographie,
qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui,
parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre,
tableaux de matres et ditions rares, tout en tant absolument
incapables d'en apprcier les beauts?

* * *

Voil donc quelles furent mes premires impressions au pays de
Washington. Mais de charmants amis se chargrent bien vite d'en attnuer
l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la
satisfaction que j'prouvai  me sentir si bien accueilli. Pendant tout
mon sjour, ce n'ont t qu'invitations  djeuner et  dner, et j'ai
trouv assez de charmes dans cette maison pour en revtir toute
l'Amrique.

Sans eux, qu'aurais-je fait seul  New-York pendant dix jours?--Il y a
bien  voir quelques galeries de tableaux?--Oui, mais je ne me serais
jamais dout que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans le
_bar_ de l'_Hoffmann hotel_. Dans cette salle, o l'on boit, sont pendus
aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrge; des tapisseries
des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les
serviettes des garons tranent sur des Vnus de marbre; la fume des
pipes disparat dans les plis de tentures orientales, et la lumire
lectrique tombant des lustres remplit de perles les verres o mousse le
champagne.

De tout ce que j'ai vu  New-York, c'est ce qui m'a sembl le plus digne
d'une visite: car, dans son genre, cette salle est bien certainement
unique au monde. Un tel appareil pourrait sembler trange en cet
endroit, si je n'ajoutais que l-bas, pour les oisifs, l'existence se
passe en grande partie dans les _halls_ et _bars_ d'htels. Durant le
jour, on y entre  chaque instant s'y faire brosser, cirer, rparer les
dsordres de sa toilette, prendre des billets pour les thtres,
consulter le livre o s'inscrivent les voyageurs  leur arrive. C'est 
la fois la commodit et la distraction de tout le monde.

Comme on voit, c'est peu pour occuper l'existence. Aussi la grande
majorit des habitants est-elle dans les affaires. Du reste, ce n'est
qu' cette condition qu'on est considr, et l, o l'aristocratie du
sang n'existe pas, celle de la fortune est toute-puissante. Mes amis,
que j'allais souvent voir  leur _office_ de _Beaver street_, sont
agents pour la maison de champagne _Piper Heidsieck and Co_ et
plusieurs autres grandes marques de vins franais. Avec le _mumm_ et le
_roederer_, le champagne qu'ils reprsentent est le plus estim 
New-York, et les agents de ces trois maisons font de grandes affaires
d'argent. C'est inou ce qu'il se consomme de cette espce de vin en
Amrique. On en est vite dgot, et l'on soupire aprs un verre de bon
bordeaux. Mais mme dans les meilleurs endroits, il est trs-cher sans
tre bon.

Il y a quelques restaurants franais o l'on vous sert du vin ordinaire
qui vaut mieux. Un jour, que j'tais fatigu de djeuner au caf au lait
et  l'eau glace, j'entrai dans un de ces tablissements et j'y fis une
singulire rencontre. C'tait dans la _XXVIe rue_, car on sait qu'
New-York, except dans la vieille ville, toutes les rues se coupent 
angles droits et sont numrotes. Le garon qui me servait s'tant
aperu que j'tais Franais me dit qu'il l'tait lui-mme. J'tais seul
alors dans la salle, et il entama la conversation avec moi. Il commence
par me dclarer qu'il ne porte pas son vrai nom et ne peut me le dire.
Et cela par fiert; car il est un ancien officier de l'arme
franaise. Il tait capitaine d'infanterie. Il n'a que quarante ans et
est ici depuis cinq ans. Venu pour spculer, aprs avoir donn sa
dmission, il vit ses esprances trompes et dut se mettre en qute
d'une place pour vivre. Il a t au Mexique, en qualit de chef  bord
d'un navire de guerre amricain, et n'ayant pas la moindre notion d'art
culinaire. Cependant, justifiant le proverbe, il s'est tir d'affaires
en sa qualit de Franais.  son retour, il s'est plac l o je l'ai
rencontr. Il m'a assur que la situation des garons de restaurant est
bien diffrente  New-York de ce qu'elle est  Paris. D'abord, m'a-t-il
dit, nous sommes tout  fait indpendants. Puis, nous sommes pays. On
nous donne un dollar par jour, et nous nous en faisons encore au moins
deux avec les pourboires. Il m'a appris ensuite qu'il n'tait pas le
seul  New-York dans sa position. Il y connat plusieurs officiers
franais pourvoyant  leur existence d'une faon analogue  la sienne;
et le matre d'htel de son restaurant est un ancien grand ngociant de
Hambourg.

Des Allemands, il y en a en masse. C'est une invasion. Ils ont leur
thtre o l'on joue en allemand des pices allemandes; leurs journaux,
rdigs dans leur langue; leurs meetings politiques et leurs dputs qui
forment, dans l'Assemble, un parti imposant. Ils ont de grandes salles,
dans les beaux quartiers, o l'on va boire en choeur en coutant de la
musique allemande. Ils ont des restaurants; ils ont des coiffeurs;
enfin, si cela continue, ils auront tout. Et je n'ai pas parl des cent
mille Juifs dont quelques-uns font, suivant leur gr, la hausse et la
baisse dans les affaires de finances.

Invasion pour invasion, j'aime mieux celle des Italiens. On est aussi de
mon avis  New-York, si bien qu'on leur a bti deux palais pour les
recevoir. L'un s'appelle _Acadmie de musique_, et l'autre _Opra
italien mtropolitain_. Pendant mon sjour, Patti rgnait dans le
premier, tandis que Nilsson trnait dans l'autre. Le _Mtropolitain_,
bien que loin d'tre achev  l'extrieur, venait d'tre inaugur, et
l'on tait trs-inquiet de savoir lequel des deux l'emporterait en
succs sur son rival.

Le soir o j'allai  l'_Academy of musique_, c'tait une _premire_:
premire, parce que la _Gazza ladra_ qu'on y donnait n'avait pas t
reprsente  New-York depuis quelque trente ans, et premire parce que
la Patti, qui venait d'arriver, faisait, ce soir-l, ses dbuts de la
saison.

J'tais aux fauteuils d'orchestre; et comme, l-bas, ils ne sont pas
moins recherchs des femmes que des hommes, je n'aurais su me trouver
mieux plac pour voir la _salle_. Tout autour de moi, les toilettes les
plus lgantes: robe bleu ple, recouverte d'un voile de guipure
blanche; robe de faille blanche, broche d'or; plumes retenues dans les
cheveux par des pingles de diamants. Enfin, tout ce que le luxe produit
de plus raffin. Pour rien, on distribue un superbe programme, qui
renferme l'indication de toutes les pices que doivent reprsenter,
pendant la saison, les acteurs de _Her Majesty's opera company_. Car
cette troupe, o figure Adelina Patti, est celle de la reine
d'Angleterre.

 huit heures, l'orchestre entame l'ouverture. Bonne excution,
infrieure malgr tout  ce qu'on entend  Paris  l'Opra ou 
l'Opra-Comique. Quand Patti entre en scne, tempte d'applaudissements:
dix salves au moins. Elle n'en pouvait plus de saluer et riait de la
faon la plus gracieuse. Jolie, derrire la rampe, elle a toujours l'air
d'avoir vingt ans. Ds qu'on le lui a permis, elle a chant la cavatine:
_Di piacer mi balza il cor_, qui est, en mme temps que le morceau de
dbut, le plus brillant de l'opra. Dire qu'elle est comdienne aussi
excellente qu'admirable cantatrice; qu'elle enlve avec une lgret
prodigieuse cette musique lgre; qu'elle chante avec un style, une
expression, une dlicatesse, une science et une facilit incomparables,
cela n'apprend rien  ceux qui la connaissent et rien non plus  ceux
qui ne la connaissent pas. Il ne me serait pas moins difficile de
calculer le nombre de bouquets, corbeilles, vases remplis de fleurs dont
on a accabl plutt que combl la diva. Tout ce que je puis dire, c'est
qu'aprs le premier et le dernier acte, les acteurs faisaient la chane
pour dposer les prsents dans les coulisses. Si bien qu' bout de
saluts et de sourires, Patti a envoy des baisers  l'auditoire
enthousiasm.

J'ai vainement cherch, pendant les entr'actes,  dcouvrir quelque
beaut parmi cette lite du grand monde de New-York. J'ai vu de belles
toilettes, de beaux diamants, mais pas de belle figure. Cela m'et
laiss une bien triste impression des Amricaines si, heureusement, je
n'avais rencontr  la sortie deux ravissantes blondes, deux blondes au
teint de blondes et aux yeux bruns! que je me suis donn tout le loisir
d'admirer.

Si, d'aprs cette soire et celle que j'ai passe plus tard  l'Opra
mtropolitain, j'avais eu  porter un jugement en faveur de l'un ou
l'autre de ces thtres, j'eusse  coup sr accord la prfrence au
premier.

Il est vrai que je suis trs en retard sur mon sicle, puisque je ne
suis pas _wagnrien_, et c'est justement _Lohengrin_ que j'ai vu jouer
au Mtropolitain. Et _Lohengrin_ chant par _il signor Campanini_,
tandis que _Nilsson_ faisait _Elsa_. En vrit, pour tre excellents
chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de mdiocres comdiens.
Et puis, on sent que tous les deux ont la voix use. Du reste, il est
bien rare d'en conserver aussi longtemps la fracheur que la Patti.
Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef
d'orchestre a t oblig d'interpeller  haute voix soit les choeurs,
soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqu. Ah! par exemple, je ne
connais aucun thtre o l'on soit aussi confortablement assis que dans
celui-l. Sans doute qu'il a t spcialement construit pour entendre du
Wagner et qu'on a pris ses prcautions en consquence. On peut trs-bien
dormir dans son fauteuil sans gner le voisin[13].

[Note 13: Depuis que j'ai crit ces lignes qui me font rougir
aujourd'hui, et que je laisse seulement pour ma mortification, mes
oreilles se sont ouvertes et j'ai t converti  Wagner. C'est surtout 
l'ouvrage si bien tudi de M. Alfred Ernst sur Berlioz que je dois le
tardif bonheur d'avoir compris ce gnie. (Voy. l'_OEuvre dramatique de
H. Berlioz_, par Alfred ERNST; Calman Lvy, d.)]

Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux de _Capoul_, qui
chantait aussi au Mtropolitain, et de _Irving_, le grand tragdien
anglais, que j'ai applaudi dans le _Marchand de Venise_, on avouera que
j'avais raison de dire que les plus clbres artistes du monde entier se
font entendre chaque hiver dans l'_Empire City_.

Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a
absolument que les thtres  voir  New-York. En ce cas, courageux
lecteur, il ne serait peut-tre pas inopportun de m'accompagner dans la
promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Svres.

Le but de notre course tait une visite  _Brooklyn_, chez ses
grands-parents. Nous nous arrtmes d'abord  la poste. Suivant la
coutume amricaine, chacun a sa bote avec sa clef, de sorte qu'il prend
ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des
facteurs pour ceux qui n'ont pas de botes. Mais on prfre gnralement
l'autre systme, le service postal tant mal fait.

Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux tats-Unis, plus
encore peut-tre que dans toute autre Rpublique, chaque nouveau dput
gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protgs de
son prdcesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employs
connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils
tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien gal.

La politique est encore plus puissante en Amrique qu'en France. Les
jours d'lections sont jours de fte: on ferme les boutiques; on
suspend les affaires, et, quand on a vot, on passe le reste du temps 
s'amuser.

Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation 
ce sujet, je ne puis m'empcher de dire un mot sur les partis aux
tats-Unis. Il y en a deux principaux: celui des dmocrates et celui des
rpublicains. Tandis que ces derniers cherchent  centraliser  outrance
et veulent une Rpublique dont le sige principal soit  Washington, les
autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indpendance des
tats. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or
et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier.
Les bank-notes de un  cinq dollars sont la monnaie courante.

Tout en causant et dpouillant notre courrier, nous arrivons bientt au
fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique
trs-sceptique  l'gard de la huitime merveille du monde,--il y a tant
d'endroits o l'on vous la montre,--je serais tent de dire que je l'ai
trouve ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est
impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la
moindre ide de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas
mieux comprendre. Il faut tre dessus; voir en bas les hautes maisons
aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les normes cbles
en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui
courent de chaque ct, le long du parapet; les deux lignes de chemins
de fer longeant intrieurement chacune des routes; et ces deux chemins
de fer, spars  leur tour par un espace de la mme largeur, o passent
les fils tlgraphiques et tlphoniques qui relient New-York 
Brooklyn. Enfin, occupant galement le centre du pont et suspendu
au-dessus de la voie lectrique, le chemin pour les pitons. Les trains
ne marchent pas  la vapeur, mais par une chane, le pont tant en dos
d'ne. Le soir, tout est clair  la lumire lectrique. Bref, c'est un
prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce
n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hsite pas  dire que
c'est le plus beau de New-York.

Aprs un trajet de six minutes en wagon, on dbarque de l'autre ct
dans une grande ville de province peuple de 500,000 habitants. Ce n'est
plus New-York, la capitale, l' Empire City. On n'y trouve pas ces
vastes htels semblables  des villes; ni des foyers de lumire
lectrique pour clairer les squares et les rues; ni mme d' elevator
railways transportant les voyageurs d'un bout  l'autre de New-York
dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en
tablir une ligne.

Mais pour tre moins bruyant, ce sjour n'en est que plus agrable.
D'abord, la vie y est de vingt-cinq  trente pour cent moins chre que
de l'autre ct de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc o les
cureuils gris sautillent et rongent jusque sur les alles. Il y a un
cimetire qu'on mne les touristes visiter pour son aspect pittoresque.
Il y a aussi une belle route borde d'arbres, de jardins et de villas,
qu'on appelle _Clinton avenue_, et qui est comme le Passy de New-York.
Beaucoup de gens riches vivent l retirs des affaires.

C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami.
Qu'ils sachent que j'ai t touch, quand on m'a prsent, de voir que
je n'tais pas un tranger dans cette maison et que mon nom leur tait
bien connu.

Vers cinq heures, nous tions de retour chez mon ami, dans _Park
avenue_,--une des plus belles de New-York.--Aprs dner, nous allmes un
instant au _Casino_. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus
jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se sparant par le
milieu, il est en velours bleu et en soie chamarre de broderie: je ne
sais rien de plus somptueux en ce genre.

On joue des oprettes dans ce thtre. Ce soir-l, qui tait un
dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict l-bas que
dans la vieille Albion. La salle tait comble, et ces runions
dominicales, qui n'eussent pas t tolres il y a quelques annes, sont
aujourd'hui trs en faveur.

C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon dpart. Il ne me restait
plus rien d'intressant  voir  New-York; aussi songeai-je  faire mes
malles. Du reste, j'avais dj arrt ma cabine sur le _Labrador_, de la
Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'
Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrtai
devant une librairie o se trouvaient les derniers romans parus  Paris.
Qu'on juge de ma stupfaction quand je vis qu'on vendait un dollar
quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de
toutes les publications trangres, et cela vient d'une taxation
exagre. Aussi beaucoup d'Amricains rclament-ils  ce sujet, faisant
observer que cela nuit considrablement au dveloppement de
l'instruction.

* * *

Enfin le 14 novembre arriva.

En quittant New-York, nous pmes longtemps contempler le merveilleux
aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique.
Je n'entrerai pas dans des dtails de description: tout le monde sait
que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et  cela il est
difficile de rien ajouter.

Pendant toute la traverse nous fmes horriblement secous par la houle;
mais la seconde nuit, surtout, aprs notre dpart, une tempte furieuse
assaillit le navire. Grce  sa solidit  toute preuve et  la
vaillance de notre commandant, nous en rchappmes. Ce ne fut pas,
hlas! sans payer un tribut  la mer. Au moment o l'on s'y attendait le
moins, une lame prodigieuse s'leva de l'avant, si haut qu'elle monta
teindre le feu du mt de misaine, et retombant sur le pont d'une seule
masse, dfona la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins,
dont deux furent crass net. C'tait la nuit, et le matre d'quipage
se trouvait couch, n'tant pas de quart.  ce coup il bondit hors de
son cadre, persuad que le navire tait coup en deux. C'est du
commandant lui-mme que je tiens tous ces dtails vridiques. Du reste,
quand j'arrivai  Paris, le bruit de l'vnement m'y avait prcd, et
ceux qui avaient  bord des amis n'taient pas trs-rassurs sur leur
destin.

Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, aprs
avoir quitt le Havre par le train transatlantique, je dbarquai bientt
gare Saint-Lazare. Dans la journe, faisant mon premier tour de
boulevard, je rencontrai un des passagers du _Labrador_, et je m'criai
en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!--Paris est plus beau que
tout ce que j'ai vu!

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie

Rue Garancire, 8.





End of the Project Gutenberg EBook of Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes, by 
Henri de La Chaume

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1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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