Project Gutenberg's Souvenirs de voyage, by M. et Mme Mercier-Thoinnet

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Title: Souvenirs de voyage
       dans le midi de la France... dans la Ligurie,  Gnes,
       Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la
       Dalmatie, l'Illyri

Author: M. et Mme Mercier-Thoinnet

Release Date: March 15, 2007 [EBook #20829]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS DE VOYAGE

PAR

M. ET Mme MERCIER-THOINNET

Dans

_Le midi de la France, sur le canal du Languedoc, dans la Ligurie, 
Gnes, Rome, Naples, dans la province de Bari, sur l'Adriatique, dans
l'Albanie, Raguse, la Dalmatie, l'Illyrie,  Trieste, Vnise, en
Suisse._

       *       *       *       *       *

     Je dirai: J'tais l, telle chose m'advint,
     Vous y croirez tre vous-mme

     LA FONTAINE.

       *       *       *       *       *

 PARIS:

Chez MM. Schwartz et Gagnot, Libraires, quai des Augustins, 9.

Chez M. Lequien, Libraire, quai des Augustins, 47.

 NANTES:

Chez M. Suireau, Libraire, rue Crbillon.

       *       *       *       *       *

Aot 1838.




PROLGOMNES.


Le progrs, la civilisation, la perfection, mots vivificateurs pour
exprimer par des missions diffrentes la mme pense, appartiennent
surtout  l'poque actuelle.

Dans cette tendance  amliorer les situations, les moeurs,  parfaire
les ressorts gouvernementaux s'est dvelopp l'clectisme, qui ne vise,
comme l'abeille, qu' prendre ce qu'il y a de meilleur et de plus
parfait dans les institutions humaines, pour le bonheur du plus grand
nombre. Ainsi, la flicit gnrale doit constituer le bien-tre
particulier: toutes, les formes de gouvernement monarchique,
aristocratique ou rpublicain, dpendantes des circonstances locales ou
des temps, peuvent dvelopper le bonheur public, l'excitation aux vertus
et aux talents dans tous les genres, le commerce, l'industrie, les
beaux-arts, en quittant la pnible ornire de la routine et des
prjugs, alors peu  peu disparatront les abstractions et les erreurs
du jugement qui ont si souvent peupl les cachots, les oubliettes, et
ensanglant la terre de victimes. Tout prend une allure mathmatique et
rationnelle; la physique, la mcanique, font des pas de gant; des
chemins de fer, des machines  vapeur vont raliser de nouveaux rapports
sociaux. Dieu est ador dans ses temples en esprit et en vrit; les
idoles du paganisme tombent chaque jour; les ftiches usent leur crdit;
le dala-lama lui-mme finira par courber la tte, malgr les remparts du
Tibet, la vrit brillera  ses yeux, sans nuages; l'amour de Dieu et du
prochain, voil la loi: l'analogie, les monuments, la comparaison, le
tmoignage des hommes sont de grands moteurs pour obtenir des
perfections si dsirables. C'est surtout par les voyages, qu'on a ces
heureux rsultats.

En s'loignant de son petit coin de terre, on voit les peuples dans
l'intimit: historien impartial, on tolre et on juge leurs dfauts;
initi dans les hautes conceptions de leur commerce et de leurs talents,
on se prpare peu  peu  l'imitation de tout ce qu'il y a de beau, de
bon, de louable; on s'enrichit pour verser ensuite ses petits-trsors
dans sa patrie. Tels sont nos opulents voisins d'outremer; prenant un
vol rapide, ils parcourent et tudient les nations, afin de s'approprier
leurs richesses, et de se doter de leurs dpouilles: nos devanciers dans
les thories progressives et constitutionnelles, ils planent et visent 
la suprmatie europenne.

Les voyages ne sont-ils pas, d'ailleurs, un complment de l'ducation,
comme tendant  mrir le jugement et  parfaire l'intellect: ils peuvent
tre faits, par un grand nombre, avec sagesse, et conomie, et mme
comme prservatif hyginique et salutaire contre les dbiles sants:
aussi, nous nous tonnerons toujours que, dans une vie fragile dont le
fil est si souvent tranch, nous ne cherchions pas  jouir un peu de ses
moments rapides,  admirer les merveilles de la nature,  visiter,
surtout dans la saison rigoureuse, des climats temprs, et  voir
beaucoup de choses en peu de temps.




ANNEXE.


Cet ouvrage n'est point une description complette monumentale, ni une
peinture stratgique et d'histoire: tant d'auteurs remarquables par
leurs talents n'ont rien laiss  dsirer; c'est seulement un journal de
voyage, une commmoration, une narration fidle, ou un rsum quotidien
et consciencieux; n'ayant d'autre mthode que les excursions de la
journe, et d'autre but que de rappeler quelques souvenirs prcieux: 
ceux qui ne connaissent pas les contres mridionales de l'Europe, de
les initier un moment dans la dlicieuse Italie;  ceux qui ne veulent
pas courir les chances et les hasards des grands chemins, de la mer et
des prcipices, de leur procurer les jouissances d'admirer les pays
trangers, sans sortir de leur chambre pour raliser le mticuleux
conseil de Delille:

     Je fais dans mon fauteuil le voyage du monde.




CHAPITRE PREMIER.

_De Nantes  Bordeaux_.


Douce amiti, bonheur de la vie! des parents, des amis viennent nous
serrer dans leurs bras, et nous offrir leurs services et leur
dvouement: nous leur confions notre fils chri, que son jeune ge nous
prive d'emmener avec nous pour visiter le pays natal de la beaut, la
ravissante Italie. Plusieurs fois dans notre course rapide, nous nous
sommes flicits d'avoir laiss notre enfant  de si tendres soins.

Les diffrents climats que nous allions parcourir auraient pu,
moissonner,  l'aube de ses jours, cette jeune fleur, vie de toutes nos
penses, et couvrir ainsi notre existence de deuil et de douleur. Mais
des lettres devaient  des jours marqus, comme de fidles rendez-vous,
nous porter du baume et nous donner de la tranquillit dans notre
voyage.

Nous voici dans le coup de la diligence, prfrant mille fois cette
voie aux voitures particulires, et cela pour mieux parcourir les
fleuves, les lacs ou les mers dans des voyages lointains dont on ne peut
prciser  l'avance les divers accidents. Nous avions peu de bagage,
afin d'emporter pour ainsi dire, comme Bias, tout avec nous.

Sur la route, nous apercevons avec plaisir la marche rapide de
l'agriculture; les assolements brillent partout  la place des striles
jachres: depuis que la proprit se morcelle, les champs moins
considrables sont amends et soigns; tant il est vrai que la
subdivision des terres est avantageuse aux masses et aux productions. Je
sais bien que le grand propritaire qui fait valoir, doit agir
diffremment. Dans ces sages mesures conomiques, il vise plutt aux
prairies artificielles et naturelles,  l'engrais des bestiaux, qu' la
dispendieuse culture des crales; mais il n'en est pas ainsi des petits
fermiers. La culture du colza, si prcieuse dans une grande partie de la
France, se propage beaucoup dans les dpartements de l'Ouest: Les terres
ne restent plus improductives sous nos laborieux habitants.

Voici un premier relais, c'est la petite ville de Montaigu. Ici, je ne
parlerai pas de ces luttes sanglantes de principe plutt que de
personnes, de l'ancien et du nouveau rgime, de la libert ou de la
fodalit; l'heure de la rconciliation est arrive; chacun possde un
arpent de terre et a de l'attachement au sol: la libert de la presse
est venue adoucir l'humeur belliqueuse de ces contres: je crois des
ractions politiques impossibles, dans ce beau pays, couvert de crpes
funbres, de dcombres, et o le sang de tant de victimes n'a que trop
jailli.

Nous apercevons plus loin des militaires, changeant de quartier d'hiver;
fredonnant quelques chansons bacchiques sans trbucher et sans avoir la
jambe avine. Ces migrations frquentes sont dans un but politique pour
briser les intimes relations des guerriers et des citadins: ces soldats,
pniblement fatigus de la marche dans une route boueuse, par le poids
de leurs armes et de leurs bagages; ces rejetons de leurs illustres
devanciers, qui ont port la gloire du nom franais jusque sous la zone
glaciale, s'approchent de notre clrifre pour s'informer s'ils
pourraient occuper les places vacantes; leurs quelques pices de monnaie
ne suffisent pas au conducteur; ils sont obligs de continuer
pdestrement la route, comme les Spartiates infatiguables, consums de
faim, et d'amour, pour la patrie. Les routes en fer donneront un jour
plus de facilit au dveloppement de la philantropie, et les militaires
trouveront place sur les wagons hospitaliers.

Nous passons  Bourbon, ville cre par le moderne Alexandre, pour
pacifier et animer le bocage de la Vende, et nous arrivons  la
Rochelle. Afin de mettre  profit les quelques heures de station, nous
faisons le djener dans la voiture.

     L, sans s'assujtir aux dogmes de Broussain,
     Ce que l'on mange est bon, ce que l'on boit est sain;
     Le cabat le fournit, ncessit l'ordonne,
     Et mieux que Bergerac, l'apptit l'assaisonne.

Comme dans presque toutes les villes de guerre, La Rochelle a des
galeries sur un ct des rues, pour prserver de l'inclmence de l'air
et de l'clat meurtrier des bombes. Ces passages cintrs ont de belles
boutiques, lgres bauches des lgants passages de Paris. Le port est
remarquable, et la ville mrite l'attention, du voyageur. Elle a t
long-temps l'asile des religionnaires qui, par la force de ses
murailles, y trouvaient un abri. Aujourd'hui, l'esprit du sicle est
plus tolrant et plus indiffrent aux controverses religieuses. Si
Luther et Calvin se fussent montrs de nos jours, ils n'auraient pas
fait tant de bruit; les paroles grossires qu'ils changeaient,
n'auraient pas t de mises dans notre temps d'urbanit et de bon ton.
La prtendue glise Franaise, le Saint-Simonisme s'lvent...  peine
s'ils trouvent un peu de retentissement et quelques chos. La pompe
religieuse est moins dans nos moeurs; les arguments thologiques ne sont
plus accompagns du glaive, le Mahomtisme lui-mme ne fait plus de
proslytes avec le cimeterre. L'hypocrisie, le fanatisme disparaissent
pour faire place  l'amour de Dieu et du prochain, qui a fait surgir
cette belle pense:

     Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Nous nous arrtons  Rochefort, jolie ville btie sur la rive droite de
la Charente, un des cinq grands ports militaires de France. Les maisons
sont lgantes et simples, les rues bien paves, larges et coupes 
angles droits. L'hpital peut rivaliser avec celui, de Plymouth. Les
chantiers de construction, les bassins de carnage; la corderie, le
bagne dans l'arsenal sont fort curieux  voir. Les remparts forment une
jolie promenade ainsi que le Cours d'Ablois.

Les femmes portent sur le cou des vases d'eau parl moyen d'un levier,
et leurs coffes, modestement canoniques descendent  triple tage comme
le menton trinitaire des chanoines de Boileau. Dans les campagnes de la
Charente, on voit beaucoup de moutons mrinos dont la laine est si
prcieuse; mais je ne pense pas qu'on en retire plus de profit que de
ceux des bords de la Loire.

Nous voyons Saintes, remarquable par des antiquits qui intressent
l'archologue, surtout par des arnes en ruines,  droite de
Saint-Eutrope, infrieures  celles de Nmes. Saintes est une ville fort
curieuse et fort commerante; vingt-cinq voitures publiques y passent
chaque jour; tout y est en abondance: il y a du vin rouge  vingt francs
la barrique.

L'arc de triomphe est sur le pont de la Charente avec des inscriptions 
Germanicus Tibre, etc.

 quelque distance de Saintes, se trouvent les restes d'un ancien temple
paen.

Nous voulons explorer l'embouchure de la Gironde; nous arrivons  Blaye,
si clbre par une illustre captive. Sur la terrasse de la forteresse,
on avait dress un pavillon chinois, o la Duchesse de Berri pouvait
jouir de l'aspect de la mer; l, l'oeil s'tend au loin sur Lesparre,
Pouliac, Plassac, Chteau de Barbe, Laroch, Mdoc, Chteau Margo, etc.

Le march offre de l'intrt et de la varit. Il y a un bassin o les
femmes, pour laver, se mettent dans des espces de botes; un beau pont
au bout d'une jolie promenade nouvellement plante, s'lve en forme
d'embarcadaire pour les bateaux  vapeur.

Prs Barbe, sur la rive droite, quantit de maisons sont tailles dans
le roc; les sites en sont enchanteurs; ce sont des bois de chnes verts;
cette cte me parat galer en beaut la Tourraine. On dcouvre des
excavations de pierres  btir, des bancs de sable, des groupes de
jolies maisons couvertes en tuiles et fort commerantes, et l'on y voit
mme des canons laisss du temps des invasions des Sarrasins.

La cte de Mdoc, situe sur la rive gauche, se prolonge jusqu'
Bordeaux: des collines parsemes des plus charmantes habitations et
qu'ombragent une foule de bosquets, offrent une perspective tout  fait
pittoresque.

Partout on aperoit des vaches bretonnes pas plus grosses que des
chvres, trs-estimes et d'un bon produit.

Les malheureux ont pour ressource de se creuser des logements dans le
tuf;

     Et dans le roc qui cde et se coupe aisment,
     Chacun peut de sa main creuser son logement.

Aprs le rocher de pain de sucre, vient la tte de Buch. Voici l'endroit
o la Garonne et la Dordogne mlent leurs eaux et forment la Gironde, ou
plutt la Gironde est spare en deux par le bec d'Ambez, pour former
d'un ct la Dordogne, et de l'autre la Garonne. Le site n'approche pas
des beauts de la Dordogne, qui possde Sainte-Croix, d'o sort le vin
de la plus haute rputation, Bergerac, Saint-milion.

En approchant de Bordeaux, on voit le chteau de M. de Peyronnet, la
maison de M. Cheniau, constructeur, sur le Mont Ferrand, et la maison de
M. Ferrire, prs de laquelle, comme par enchantement, est un bassin qui
enlve les navires.




CHAPITRE II.

_De Bordeaux au Canal du Languedoc._


Sitt dbarqus  Bordeaux, des commissionnaires nous prsentent des
cartes de traiteurs, et nous invitent  les suivre: nous sommes ainsi
harcels par ce nouveau genre de Cosaques jusqu' notre htel, rue
Saint-Remi, n. 14, chez Mme Fonteneau, o nous nous trouvmes trs bien
pendant notre sjour.

Nous n'avons pu nous lasser d'admirer les alles de Tourny, les plus
jolies promenades de la ville: les Quinquonces levs sur les dbris du
Chteau Trompette, qui aboutissent d'un ct au Jardin public, et de
l'autre aux bords de la Garonne; partout sont de belles maisons. Les
rues Saint-Remi, Sainte-Catherine, le Chapeau-Rouge sont magnifiques. Le
pont Saint-Esprit, qui conduit  la Bastide, est un des plus beaux et
des plus solides de France.

Il est construit en maonnerie de briques et de pierres de taille.

Ce pont est compos de dix-sept arches, qui reposent sur seize piliers.

Il y a une multitude de galeries semblables  des salles de clotres,
qui sont en communication entr'elles d'une extrmit du pont  l'autre.
Il existe sous chaque trottoir, garni de parapets, une galerie, continue
en forme d'aqueduc, qu'on peut visiter.

Le Thtre, un des plus beaux de France, runit tous les avantages:
architecture, situation, beauts extrieures; mais l'intrieur ne rpond
pas  tant de richesses.

Bordeaux possde des htels renomms, le Palais des Princes, celui de la
Prfecture, celui de la Mairie; la Bourse, la Douane, sont magnifiques.

Le quai des Chartrons, qui termine le port, la Place Royale, la Place
Dauphine, fixent aussi l'attention.

L'glise Saint-Bruno, une des plus remarquables de la cit, a de belles
peintures,  fresque: dans une cellule de chartreux, on parle bas, et
dans une autre cellule  l'extrmit correspondante, on entend
trs-intelligiblement la rptition vocale.

Dans le caveau de Saint-Michel, est une collection d'hommes desschs
qui est, dit M. le Marquis de Gustine, l'herbier de quelques savants
Alchimistes: cette runion de spectres noirs est terriblement imposante.

Le corps de Montaigne repose dans l'glise des Feuillants: tendu sur sa
tombe, il est vtu d'une cotte de maille; son casque est  sa droite, un
livre  ses pieds: ici le doute parat encore, malgr l'enveloppe des
cendres spulcrales.

La cathdrale remonte au neuvime sicle: une tour spare de cet
difice lui sert de clocher: auprs de la cathdrale est le Palais de
l'Archevch.

Le Jardin des Plantes est trs-ordinaire.

Les Bordelais ont d'une grande honntet.

Ils nous ont paru fort amateurs de cirque olympique; il est vrai que
Mlle Kenebelle, digne mule des Ducrow, etc., y faisait alors fureur par
ses grces infinies, et le gnie de l'quitation, qu'elle possde
par-dessus toutes choses.

Depuis l'abolition de la traite des ngres, trafic de chair humaine qui
rpugne  la morale, la perte de nos colonies est, pour ainsi dire
consomme, et le commerce des Bordelais se rduit aux relations
ruineuses de l'Inde, o il faut porter de l'or, et o les richesses de
l'Europe vont s'engloutir sans retour; leurs vins exquis sont leur plus
grande prosprit; il s'en exporte en tous lieux, ce qui jte beaucoup
d'argent  Bordeaux.

Les contadines (paysannes) s'enveloppent la tte d'un mouchoir qui leur
donne plus de fracheur, et empche les rayons ardents du soleil de les
incommoder.

On peut dire que, dans cette ville, on jouit de la plus grande libert,
et qu'on y vit  tous prix, comme  Paris; il y a mme des omnibus, et,
ainsi qu' Marseille, la Gazette y circule de main en main.

Les restaurants offrent des repas  meilleur march qu'aux tables
d'htes; mais les tables d'htes ont l'avantage de vous prsenter
souvent une socit instructive et mieux choisie.

Les marchs aux lgumes excitent la curiosit: les dames de la halle
sont places sous des tentes en forme de parapluies chinois.

Mme mode de canalisation sur la Garonne que sur la Loire. On resserre
le lit du fleuve par des poteaux et amas de pierres, qui runissent les
sables et les vases dans ces parties; le courrant dblaie les obstacles
du centre par sa force, sans recourir  des bateaux dragueurs.

Nous prenons alors le bateau  vapeur, pour continuer jusqu' Marmande.
Prs Langon, sur la Garonne, est jet un peut en fer de grande
dimension, qui communique presque vis--vis Saint-Macaire. La Cte de
Langon est renomme par ses vins, et possde en outre le riche Chteau
de Castes,  M. Duhamel. Les chtaigneraies sont rares; on y supple par
le saule, pour faire le cercle des barriques.

Les vapeurs sur ces fleuves ne vous suffoquent pas avec leur fume
sature de gaz carbonique, et ne vous exposent pas  l'asphyxie;
l'lment qui fait mouvoir leur machine est aliment par le bois.

Les boeufs, rendus difformes par une de leurs cornes, retranche presque
en entier, afin de ne pas trouver d'obstacles dans les rameaux, tirent
plus expditivement la charrue, et labourent la vigne.

Prs Castres, d'environ 1,500 mes, des moulins  eau sont installs sur
deux bateaux; leur rsultat est la mouture de trois sacs de farine par
jour; la navigation tolre cette industrie, et l'usage ne s'en est pas
encore aboli. Du milieu des eaux, on aperoit, sur la grande route, la
belle campagne de M. Chop, anglais; sur la droite, la petit ville de la
Role, trs-pittoresque; son vieux Castel, bti du temps des Sarrasins;
son important couvent de Bndictins, occup aujourd'hui par des
administrations civiles et militaires; une jolie fontaine qui suit le
mouvement priodique du flux et du reflux.

On voit encore un second pont en fer, plus hardi que le premier, qui
n'est soutenu par aucun poteau dans le fleuve: des grottes, protges
par des piliers, donnent  ces lieux un aspect trs-intressant. Dans
plusieurs endroits, des digues seraient ncessaires; mais le
morcellement des proprits semble tre un obstacle aux grandes
entreprises: ne peut on pas former, suivant l'usage d'cosse, des
actions et des associations? ou faire reconnatre, par le conseil
municipal du lieu, l'urgence des choses, puis recourir  la rpartition
cadastrale de l'impt, pour faire concourir chacun suivant ses forces;
et intresser les masses  des oeuvres utiles  tous?

Les sites continuent d'tre charmants: ce superbe Chteau, qu'on
aperoit sur le littoral gauche, a le nom de son possesseur, M. de
Marcellus. L, le courant est si rapide, qu'on est oblig, de remorquer
les bateaux avec des chevaux. Des ponts lgers en fer, continuent de se
multiplier, et se prsentent comme des arcs-en-ciel, jets d'une rive 
l'autre.

Marmande nous dmontre que, si les concurrences sont le tombeau des
fortunes particulires, elles prsentent entre autres, grand nombre
d'avantages prcieux de voyager  peu de frais. On s'arrte: nous
quittons le bateau  vapeur;  l'htel, partout autour de nous, nous
n'entendons qu'un patois dsagrable. Nous sortons brusquement de la
Tte-Noire, ne pouvant nous faire comprendre, pour aller  la
Providence, o nous fmes plus heureux. Restaurs par une nourriture
succulente, nous nous rendons au bureau des messageries; sept chevaux
sont attels, avec une grande clrit,  notre diligence; nous allons
aussi vite que la pense, mais non sans danger de nous briser  tous
moments. Les campagnes ne connaissent pas le repos, et ne se lassent pas
de donner de riches moissons; aussi, l'infatigable planteur les
cultive-t-il avec soin et beaucoup d'amendement. Partout les
perspectives sont des plus pittoresques; on est seulement fch de voir
presque sans cesse de trs-beaux arbres mutils pour ainsi dire jusqu'
la cime: la thorie de la sve, mal conue, est cause de ces horribles
amputations; la pratique et la physiologie des arbres dmontrent que les
feuilles et, les branches contribuent par leurs pores, les traches et
leurs vaisseaux absorbants, autant que les racines, au dveloppement et
 la prosprit de l'arbre; que l o l'on fait la section d'une
branche, l on provoque des ruptions de sve; il en rsulte qu'un arbre
mutil ne prend plus d'accroissement, et se couvre de branches dans les
parties qu'on voulait prserver de dveloppement, au lieu de la
consacrer toute entire  donner  la cime une grande ascension.

Nous ne nous arrtons pas  Agen: jusqu' Toulouse, le terroir est une
plaine magnifique orne de figuiers, plus belle que la Beauce, ayant, au
nord, une ligne de riches montagnes, au sud et  l'ouest, la Garonne
continuant de serpenter au milieu de la plus fconde culture; l le
trfle prend une dimension considrable, et est graiss avec la chaux;
le tableau est encore anim par de nombreux troupeaux de moutons et de
porcs noirs qui paissent dans la plaine; partout on voit des nues de
pigeons.

Nous descendons  Toulouse, prs le canal du Midi; mais apprenant que
nous nous tions mal adresss, nous nous transportmes immdiatement 
l'Htel du Nord, chez Mme Clouet, qui traite fort bien les voyageurs et
 bon march.

De la Rochelle  Marmande, les femmes sont ornes du madras sur la tte;
 Blaye, elles renchrissent, et portent une coffe sous le mouchoir qui
flotte comme un tendard. De Marmande  Toulouse, elles reprennent les
coffes  forme de bguin: celles qui approchent de la caducit, ont des
chapeaux peu lgants. Arrivs le dimanche  Toulouse, nous avons joui
du coup d'oeil le plus enchanteur et le plus magique: toute la
population, mme les militaires, taient en promenade sur la place et
dans la rue Lafayette; sur la place du Capitole, les maisons sont en
briques varies de jolies silex: les rues, prs de cet difice, sont
paves de cailloux symtriss et bariols, tout cela est ravissant.

Nous avons visit le chteau d'Eau, dans lequel se trouve une machine
simple et ingnieuse, qui donne de l'eau  toute la ville; elle a la
force de cinquante chevaux, son bassin est  cent pieds de hauteur. De
son sommet, on dcouvre, dans un beau temps, la chane imposante des
Pyrnes. La machine consiste dans un volant,  aile de moulin  eau, m
par un courant de la Garonne, trs-ordinaire, puissance d'une pompe
aspirante et foulante, qui fait monter l'eau  soixante-dix pieds; dans
toutes les rues, des ruisseaux intarissables entranent les ordures.
Pourquoi les dpartements de l'Ouest, dans le voisinage des fleuves,
restent-ils en arrire, et ne se livrent-ils pas  une rapide imitation?
Dans grand nombre de villes importantes, on ne connat pas mme de
fontaines publiques qu'on pourrait lever  peu de frais, et le systme
de pavage y est bien incomplet. Sur une couche de sable d'un ou deux
pieds, on installe de petits pavs qui, se terminant en forme de
pyramides, disparaissent dans le sable, et crent du vide. Si on plaait
de belles pierres d'une toise carre et de huit pouces d'paisseur sur
quelque chose de moins mobile que le sable,  la manire des trottoirs,
on ferait un ouvrage durable pendant des sicles, bien plus commode et
plus doux aux personnes, aux chevaux et aux voitures, comme cela se
pratique dans les belles cits d'Italie.

Le moulin Basacle a encore l'eau pour moteur, et met en action 36
meules.

La fonderie royale est fort curieuse; le jardin des plantes est
suprieur  celui de Bordeaux. Nous avons visit le palais du Capitole,
la salle des Pas-Perdus, la salle des Grands-Hommes, o sont les bustes
des plus clbres citoyens de Toulouse, et celle de l'Acadmie et des
jeux floraux; il nous semblait voir la ravissante Isaure, prsider les
disciples d'Apollon, et les animer de sa lyre divine et potique.

Montmorency fut dcapit dans la premire, cour, au pied de la statue de
Henri IV, par l'ordre de Richelieu, qui punit en sa personne l'erreur
d'un jour, et tarit une source fconde de hros. Ce souvenir nous
rappela la statue antique de Pompe, aux pieds de laquelle vint rouler
aussi le cadavre ensanglant de Csar.

Dans la salle basse, dite des Armoires-de-Fer, o l'on conserve les
annales de Toulouse, ornes de belles vignettes, se trouve la hache
Damasse avec laquelle, on a dcapit Montmorency.

Presque toutes les glises nous ont paru fort belles, surtout la
Cathdrale, le Stor et Saint-Sernin: comme prince de l'glise,
l'archevque a une sentinelle  sa porte; il y a,  Toulouse, deux
rgiments d'artillerie et un d'infanterie. Si les habitants ont dans
leurs manires plus de cette ptulance qu'excite le feu du midi, ils
n'ont pas moins d'obligeance, et ils ont plus de pit que les
Bordelais.

Le pont qui runit les deux rives de la Garonne, se compose de sept
arches; il y a deux statues: l'une reprsente le Languedoc, et l'autre
la ville de Toulouse.

Les promenades, surtout l'Esplanade sont fort agrables; le cours de
Dillon est situ sur la rive gauche de la Garonne.

Celle qu'on appelle les Alles, est la plus jolie; elle commence au pont
de Montendon, jusqu' l'embouchure de la Garonne, en suivant les bords
du canal de l'immortel Riquet; des arbres l'ombragent de leurs rameaux
et en entretiennent la fracheur; cette promenade se joint aux avenues
qui embellissent les rives du canal de Brienne, d'o l'on jouit de
l'agrable vue des Pyrnes. Enfin, quoique le prix soit moins lev
dans le coup de la diligence, nous prfrons voyager sur le canal du
midi; nous devions nous rendre  Bziers, distant de quarante-cinq
lieues de Toulouse, nous fmes obligs de nous munir de provisions: il
n'y a pas de restaurateur sur le bateau de poste.




CHAPITRE III.

_Du Canal du Languedoc  Cette._


Nous voil transports sur le joli Pnif, qui peut contenir deux cents
voyageurs. La cloche sonne, c'est le signal du dpart; quatre chevaux
remorquent avec une longue corde notre lgre embarcation; elle est
lance au train de poste: quelquefois conducteur suit les chevaux en
courant, pour les exciter  la vlocit et les anime de ses
crpitations; souvent, les voyant presque au galop, il monte sur l'un
d'eux avec beaucoup de lgret, sans les arrter, et fait claquer son
fouet. Un pont se prsente. Le canal qui, pour l'ordinaire, a sept pieds
d'eau, est si bien combin, que prs de l'entre du pont, est un passage
pratiqu  dessein; le conducteur descend de cheval, puis il dtache la
corde, les chevaux en tranent encore un long bout; l'autre portion est
saisie par le postillon, qui pntre dans le petit passage, prs de
l'arche; il ramne ensuite ses cordes aux chevaux, en les provoquant de
nouveau  la course; pendant ce temps, une agrable musique provenant
d'un buffet d'orgue, augmente encore la magie de ces lieux, Tantt le
canal parcourt des descentes, rapides, tantt il s'lance sur des
coteaux. Soixante-deux cluses, soixante-douze ponts, cinquante-cinq
aqueducs qui servent de passage  autant de rivires, de Toulouse 
Bziers, aplanissent les difficults; mais que de merveilles au passage
de ces cluses! La corde de hallage se dtache un des nautoniers prend
un bout de corde amarr  l'embarcation; il se prcipite sur le rivage,
nous sommes  quinze pieds au-dessous du niveau de l'eau, de l'autre
ct de l'cluse; nous entrons dans l'cluse, la porte se ferme derrire
nous; celle de devant ne s'ouvre pas encore, o nous serions engloutis
dans les eaux; mais des crics jouent et pratiquent dans le bas de la
porte de l'cluse des ouvertures pour faire entrer l'eau graduellement;
le soleil, dans le milieu du jour, dardant ses rayons sur ces monceaux
d'cume, de jolies nuances roses, bleues, lilas, d'or, ds le premier
moment, saisissent d'effroi et d'admiration: on craint sans raison
d'tre submerg; notre nacelle ne s'levait point ainsi subitement  la
hauteur de quinze pieds; alors, par le moyen de deux chvres, les portes
suprieures s'ouvrent; le voyageur, que la peur ou le dsir de fouler
l'herbe, avait fait quitter le bateau, au moment du passage, y remonte;
les cordes se rattachent aux chevaux, qui se reposent o qui ont t
rechangs; ils reprennent le train de poste. Tous les bords sont orns
de jolies plantations: le littoral droit a un espace consacr  la
course des chevaux; les ouvertures  l'cluse ont le nom d'emperements.
Le passage d'une cluse est de dix  quinze minutes: dans l'cluse,
cette chute d'eau de quinze pieds offre l'aspect d'une cataracte. Quand
l'emperement est couvert d'eau, il n'y a plus de monceaux d'cume; mais
bien un fort bouillonnement comme des tournants.

On voit souvent, sur le canal, des trains de bateaux chargs de
marchandises. Des laveuses animent le paysage; de charmantes habitations
dcorent ces riches campagnes o l'on remarque des cygnes et d'autres
oiseaux aquatiques.

Le Baron de Riquet, sans aucune connaissance dans le gnie, second par
le Ministre Colbert, conut le plan immense du canal du Midi, de
quatre-vingts lieues de longueur. Commenc en 1667, et livr  la
navigation en 1682, ce travail ne dura que quatorze ans; il avait t
projet du temps des Romains, sous Nron, par le prtorien Antistius. M.
Riquet puis de fatigues, s'teignit  cinquante ans. Les dpenses ne
se sont leves qu' dix-sept millions du temps, qui aujourd'hui
reprsentent trente-cinq millions: la mise hors annuelle pour les
bateaux de poste, est de cent cinquante mille francs. Il joint l'Ocan 
la Mditerrane, par la Garonne et le Rhne,  l'tang du Thau et 
Cette, par les tangs de Beaucaire. Le canal est mis  sec dans les
parties o il y a des rparations  faire. De Toulouse  Cette, il y a
soixante-six lieues, qu'on fait pour vingt francs par personne. La nuit,
on repose fort bien sur le bateau de poste; le mugissement frquent des
eaux, que le passage des cluses fait entendre, rpand dans l'me une
espce d'effroi et quelque chose de dissonnant. En parcourant la seconde
salle des voyageurs, quand le sommeil exerce son empire sur des
personnes fatigues des rudes travaux de la journe, on a l'aspect d'un
camp ou bivouac. Les voyageurs, la nuit, au passage des cluses, croient
entendre le tonnerre et des torrents de pluie, tandis que ce n'est que
le versement d'une cluse dans l'autre. Le canal du Midi pourrait, 
juste titre, figurer parmi les merveilles du monde. Malgr des essais,
jusqu' ce moment, on n'a pas russi  remplacer les chevaux par la
vapeur,  cause de l'ampleur des palettes et de la forme trop
considrable de ces bateaux. Les contadins ont un dialecte qu'il est
impossible de comprendre; mais plus riche que notre langue, il contient
beaucoup d'augmentatifs et de diminutifs.

Prs de Castelnaudary, on aperoit le lac Saint-Ferrol, l'cluse de
Fonseranne, la vote du Malpas, l'excavation dans le roc  travers, la
plaine d'Argelier, l'Aqueduc de Cesse; on voit, de ces lieux, la chane
des Pyrnes; la Montagne Noire voisine, et celles qui vont se perdre
dans le Pimont; on trouve la jolie Carcassonne; peu aprs cette ville,
une rivire traverse le canal,  quinze pieds au-dessous: dj les
mriers et les oliviers embellissent la campagne: nous voici 
Montagne-Perrier; le canal fait deux cents pas sous la montagne, dont
les diverses couches, de terre et les bancs de silex ont t excavs
avec un art admirable; aprs, on dcouvre la montagne de l'Odve, puis
le front, des Alpes ceint de neiges. De jolies avenues d'arbres
accompagnent le canal, ainsi que des bordures de jonces, de naiades et
d'autres plantes marines; les amigdales sont pares de fleurs. En
arrivant  Bziers, on descend, par 7 cluses, 75 pieds. De
Castelnaudary  Bziers, la pente du canal est au moins de trois cents
pieds. Il traverse l'Orbe, qui se dcharge dans la mer,  Sevignan,
petit village. Dans ces parages, les arbres n'ont point t soumis au
nuisible tranchant; ils ont perdu, peu de branches et sont majestueux:
de beaux mriers bordent alors le canal, puis cessent les cluses.

Avant d'arriver au torrent de Libon, on voit le Canigou, le plus haut
sommet des Pyrnes, ensuite Perpignan: on aperoit encore la Montagne
Noire, suite des Cevennes; de l'autre ct, on dcouvre la Montagne
d'Agde; Saint-Loup surmont d'un phare de premire classe; Vias, Village
remarquable par les ravages du cholra; Agde, auprs. Ici le torrent de
Libon donne des eaux au canal. Pour empcher la vase d'y arriver, un
grand bateau se met devant la chute d'eau, se retire plein de vase;
vide, on le replace. Agde est compos de deux mots grecs, qui signifient
_bonne fortune_; cette ville a t btie par les Phocens, de pierres
noires provenant d'un ancien volcan; les endroits qu'occupa le volcan
sont couverts de vignes excellentes, d'oliviers: il y a mme de bonnes
terres  bl et des prairies; tout est cultiv sur cette montagne.

En face des ctes d'Espagne et de Barbarie, commence la navigation sur
le lac sal comme sur la mer: nous quittons le bateau de poste, et nous
montons un btiment  vapeur appartenant  l'administration du canal du
Midi, pour nous rendre  Cette, traverse de quatre lieues. Plusieurs
fois, dans ce court trajet, des voyageurs paient un lger tribut  la
mer. Le lac est abondant en excellents poissons; le flux et le reflux ne
s'y fait pas plus sentir que sur la Mditerrane, qui l'alimente;
d'aimables compagnons de route rendent notre voyage agrable. Au milieu
d'une conversation anime, un jeune mdecin, en dmontrant que la
grippe, maladie  la mode, a fait peu de victimes, grce aux prcautions
hypocratiques, est tout d'un coup surpris par une rafale de vent qui lui
enlve son chapeau  la hauteur des nuages, et qui l'abme ensuite dans
les ondes, sans espoir de retour.




CHAPITRE IV.

_De Cette, Montpellier, Nismes, Avignon, Aix, Marseille  Toulon_.


Nous arrivons ensuite  Cette, joli port de mer trs-commerant, couvert
de navires, et dont les environs sont embellis par de charmantes villas
ou baraquettes. Sa population est de 7000 mes. Sitt qu'un habitant de
Cette a fait sa fortune, il se fixe  Montpellier.  Cette, une bonne
barrique de vin vaut cent francs, l'eau douce y manque; il fallait la
faire venir de Montpellier mais, depuis quelques annes, on convertit
l'eau de mer en eau potable, par la distillation; puis on a creus des
puits  quelque distance. Notre table d'hte fut mise en gat par un
habitant de Castelnaudari, g de cinquante ans: il connaissait
particulirement M. Martin, capitaine de notre bateau de poste: Depuis
qu'il n'tait plus en nourrice, il quittait pour la premire fois son
hameau et son jardin: quarante lieues de chemin devenaient pour lui un
voyage de long cours; il menait une vie rgle et douce; et, comme le
magistre Mathieu, il tait la plus forte tte du lieu: une feuille de
rose plie sur son fauteuil l'aurait contrari. Ainsi taient les
habitants de Sibaris; il faisait ponctuellement sur sa couchette le tour
du cadran, mollement prpar au sommeil, et couronn glorieusement, 
l'instar du _roi d'Yvetot_,

....... Par Jeanneton,
     D'un joli bonnet de coton,
     Dit-on.

Il nous excitait beaucoup  rire: il tait tout bouriff, tout
haletant, tout hors de lui-mme, quand il venait  nous parler de ses
fatigues depuis qu'il avait quitt sa demeure. Renonant pour toujours
aux excursions et  la gloire de passer pour infatigable voyageur, il
prfrait mille fois,  l'exemple de Cornaro, vivre avec une once de
pain et un jaune d'oeuf, pour devenir un modle de longvit.

Au reste, dit-il, au milieu de nos clats d'hilarit, et prenant sa
montre, son seul rgulateur, voici huit heures; je suis dj en retard
pour aller goter les douceurs du sommeil; il nous souhaita le bon soir,
et se retira prcipitamment, ne voulant pas sacrifier un instant de
repos. Nous saluons Frontignan et nous rendons hommage  Bacchus, en
buvant pour un franc une excellente bouteille de vin de muscat; ce
nectar encore sur les lvres, nous arrivons enfin  Montpellier:
immdiatement nous parcourons la belle promenade du Prou, dont la vue
s'tend sur la mer, le Canigou et le mont Ventoux, ayant auprs un
chteau d'eau qui fournit tout Montpellier, dans le voisinage duquel
commence le pont ou superbe aqueduc form de deux rangs d'arcades. La
porte du Prou est magnifique, le jardin botanique rivalise un peu avec
celui de Paris. La cathdrale est ordinaire. Dans le choeur, il y a un
assez bon tableau qui reprsente Simon le magicien tombant des airs, 
la prire de Saint Pierre. L'cole de mdecine, le Muse de peinture, la
Bibliothque augmente du magnifique legs de M. Fabre, et la promenade
esplanade sont trs-importants. En gnral, c'est une belle ville, qui
possde d'immenses fortunes; le climat y est doux et l'air trs-sain; l
gt plutt le riche que le brillant, des choses de prix que du clinquant
et des colifichets; c'est une ville de propritaires.

Il y a peu de pauvres et pas de commerce.

Nous visitons ensuite Nmes, qui possde un ancien dbris de la grandeur
romaine, une arne de la plus imposante magnificence; elle pouvait
contenir 17,000 spectateurs. Le temple de Diane ou la Maison Carre, qui
a servi de modle pour la construction de la bourse de Paris. Dans le
Jardin Public trac en amphithtre aux pieds de la Tour Magne, est un
second temple de Diane, bti depuis 2,500 ans, en pierres trs-grosses
du pays, sans chaux ni ciment; les oracles y rendaient leurs augures en
trompant la crdulit par des souterrains et des conduits cachs, encore
trs-visibles. Quelle honteuse profession que de faire le mtier, la
jonglerie et le trafic d'abuser  son profit de l'ignorance des peuples!
Prsentement, les mystres d'Isis, les prestiges fantasmagoriques, sont
dvoils.  ct est une galerie o l'on gorgeait les victimes, puis un
jet d'eau pour laver le sang. Le temple de Diane est soutenu par des
colonnes en pierres du pays d'un seul morceau; auprs sont les Bains
romains, objet d'un prix infini, aussi curieux dans leur genre que les
chefs-d'oeuvre de Saint-Cloud. La mer, qui tait  trois lieues de
distance, est actuellement retire  quelques milles d'Aigues-Mortes, o
Saint Louis s'embarqua pour la Terre-Sainte, et  six lieues de
Montpellier. Le moite lment quitte donc peu  peu un continent, et
s'empare progressivement d'un autre; car aux inondations gnrales qui
ont d envahir le globe, et qui laissent tant de vestiges de leur
existence, il est certain que les eaux dgradent et dtriorent sans
cesse les montagnes; que ces dbris minralogiques et vgtaux, se
dposant dans le bassin des mers, forment des continents, en exhaussent
le fond, et obligent l'eau  se refouler sur d'autres plages, par
consquent,  faire des envahissements: aussi le fond des mers
redevient, par suite, montagnes et terre habitable, montagnes que les
volcans et les eaux, par des dgradations, peuvent lever  la hauteur
des Andes et des Cordilires. La tour Magne, qui s'lve en forme de
pyramide, servit jadis de phare aux navires; prsentement, on y voit un
tlgraphe. C'est proche le coteau voisin du temple de Diane que
jaillissent les sources d'eau qui alimentent les fontaines de la ville
et le joli canal qui fait le tour du jardin. Les promenades sont
charmantes, les glises n'ont rien de remarquable. Tout le monde admire
la modration du jeune maire, qui, par sa conciliation et la sagesse de
ses lumires, a su runir les partis dissidents, et empcher des flots
de sang de couler.

Nous voici  Avignon; si calme, et dont l'existence a t si orageuse.
La ville est belle et en gnral bien btie; son principal commerce est
le produit des vers  soie, qu'on y lve avec succs. Napolon a
rpandu partout les trsors de son gnie, il est peu d'endroits qui ne
se ressentent de ses munificences; c'est encore lui qui a fait
construire le fameux pont en bois d'Avignon, mais, qui aujourd'hui a peu
de solidit: les voituriers sont obligs d'user de beaucoup de
prcautions. Nous avons t parfaitement accueillis par les Invalides,
en visitant leur tablissement. Ces vieux dfenseurs de la patrie,
couverts de lauriers, n'ont rien conserv de la svrit qu'impose
l'habitude de la victoire; ils sont pleins de modestie, de courtoisie,
et se plaisent  associer les vertus civiles aux vertus guerrires; la
ville et la Cathdrale renferment beaucoup d'antiquits; la Cathdrale a
le tombeau de Jean XXII; le Palais o rsidrent une longue suite de
Papes ressemble  une forteresse, vaste btiment irrgulier flanqu de
hauts donjons: nous y avons joui d'un magnifique panorama. Les rues sont
sinueuses, troites et paves de silex aigu. Nous examinmes avec
curiosit le beau systme militaire des remparts. La nouvelle salle de
spectacle et l'aspect du jardin des plantes sont fort beaux. La fontaine
de Vaucluse,  peu de distance de la route, immortalise par Ptrarque,
est situe dans une gorge profonde, surmonte d'normes rochers d'une
couleur argileuse; ces eaux limpides mugissent et roulent avec beaucoup
de vitesse dans un petit bassin dont la surface est unie, et semble un
lac que nul souffle n'effleure, empruntant au ciel les plus belles
couleurs, le vert ple et l'azur.

Nous sommes  Aix; aux fontaines d'eau chaude, trs-remarquables, ainsi
que les bains  vapeur de Sextius, si propices intrieurement et
extrieurement aux affections cutanes et rhumatismales. L'humanit
consacre un de ces bassins aux misres et aux infirmits: l les
disgracis et les malades se livrent  de sanitaires immersions. Les
bains de Marius, anciens vestiges romains, sont trs-curieux. L'eau
traverserait-elle des charbons de terre enflamms par du soufre et du
bitume, traces volcaniques non encore puises?

La faade de la Cathdrale est fort belle. On voit dans cette glise le
tombeau de saint Mitre: le baptistre est form par huit gracieuses
colonnes antiques de marbre et de granit, qui ont appartenu  un temple
d'Apollon bti sur le mme emplacement. La place des palais de justice a
une belle fontaine orne d'un oblisque surmont par un aigle. La tour
de l'horloge a des ressorts qui mettent en mouvement diffrentes
figures, chaque fois que le marteau fait retentir le timbre. Les rues
sont bien perces en gnral, ainsi que le quartier d'Orbitelle; le
cours est dcor de trois fontaines, celle du milieu donne de l'eau
chaude, et,  l'extrmit de la promenade, est la statue du roi Ren, si
cher aux Provenceaux. Les contadines ont sur leurs coiffes de larges
chapeaux de feutre, qui les prservent de l'action des vents. Le pain
est le meilleur que nous ayons mang, ayant t fabriqu avec de l'eau
thermale. Une partie des rues macadamises, ne sont pas cahoteuses. La
route d'Aix, quoique mal entretenue, est trs-pittoresque. Le voisinage
de Marseille rduit beaucoup son commerce. On traverse des montagnes au
milieu de cascades, de jets d'eau forms par la nature, et de belles
maisons de campagne. Quelques filles d'Arles, sur la route, attendent
les voitures, comme Ruth allait  la conqute du coeur de Booz; elles
sont belles et ont des cotillons simples et courts pour laisser admirer
la beaut de leurs pieds; un bonnet de mousseline cach  demi sous un
bandeau de velours, encadre leur front, et laisse sortir de jolies
boucles de cheveux; leur corsage est d'un beau velours; leur carnation,
d'un blanc mat lgrement ros: leur taille est svelte, et les contours
de leur visage sont d'un gracieux infini: on dirait que la race
sarrasine s'est mle  la race des francs dans les temps antiques.
Arles, situe dans une immense plaine, entre le Cran et la Carmargue,
tait l'ancienne capitale de Constantin: il ne reste plus de sa
splendeur passe qu'un vaste colyse et les ruines de son thtre. On
traverse des bois d'oliviers et de mriers; les montagnes continuent
d'offrir en abondance des pierres calcaires.

Avant d'entrer  Marseille, on aperoit le chteau du conventionnel
Barras, qui domine une immense quantit de Bastides ou maisons de
campagne, sjour les dimanches de rcration et de repos pour les
habitants de Marseille.

On parle dans ces lieux l'idime provenal; si on demande la Cathdrale,
 Avignon, il faut dire la mtropole;  Aix, la commune, et non la
mairie. Les douanes, aux portes de Marseille, nous font prouver de
minutieuses et inutiles difficults; nous perdons au moins une
demi-heure; la modeste carriole, le simple cavalier, ainsi que les
valises, sont exactement visits. Dj, nous apercevons le Lazaret de
Marseille, autrefois puissante barrire contre les invasions des
pidmies, mais, qu'aujourd'hui rvoque en doute la science si
conjecturale de la mdecine, qui donne la sant, tout en consommant trop
souvent des victimes. Cette ville est encaisse entre des montagnes qui
communiquent  la Mditerrane par un port que dfendent deux forts et
qui contient environ 1,200 navires. La promenade des quais est des plus
curieuses; on y voit une immense varit de nations, de costumes, de
manires: ce sont des Gnois, des Indiens, des Anglais, des Turcs, des
Cabyles, des Grecs, des Amricains, des flots de population, qui se
promnent avec la plus grande dcence, malgr la diversit des moeurs.
Tant il est vrai que plus les hommes se communiquent et ont des moyens
de relation, plus ils sont civiliss, et moins il y a besoin de
gendarmes. La religion a peu de pompe  Marseille; nulle part les
glises n'ont moins d'importance et d'ornements: c'est une ville toute
d'argent et de plaisir; le commerce l'occupe entirement, puis le luxe
et la gastronomie. Il y a cessation complette de travail le dimanche, au
point qu'un tranger press ne pourrait pas faire viser son passeport et
repartir. La basse classe aime le luxe et l'extrieur; ils ont des
appartements superbes; le beau sexe est affubl de chanes et de montres
d'or; il est vrai qu'un manouvrier peut gagner dix francs par jour. La
vieille ville a des rues ingales et troites; la nouvelle, des rues et
des maisons fort belles.

Comme dans le Midi, les maisons sont couvertes en tuiles d'une grande
solidit contre les temptes, et n'ont pas besoin de rparations; la
tuile est mastique avec la chaux. Ce que nous avons eu peine  trouver,
c'est la Cathdrale, situe prs de la mer, dans le plus vilain
quartier, celui de Messaline; c'tait un dimanche, trs-peu de personnes
assistaient  l'office, et l'glise est bien dnue d'ornements.
L'Entrept est d'une grande magnificence, les rues sont larges, alignes
et garnies de trottoirs; surtout celle de la Cannebire, borde de
belles maisons et de riches magasins, ainsi que celles de Montgrand, de
Rome, d'Aix; le cours, la promenade autour du port, l'un des plus beaux
du Royaume, et la vue du Chteau d'If, ancienne prison d'tat, forment
un ensemble aussi agrable qu'imposant; partout des fontaines ornes de
jets d'eau. Dans aucun lieu l'immoralit ne se couvre de moins de voiles
pour multiplier les jouissances; aussi disent-ils, la ville est
trs-charmante. L'air y tait froid; nous avions senti  Toulouse et 
Marmande une douce haleine du printemps; mais le mistral ou vent du nord
durait depuis quatre jours, et multipliait les grippes; ce n'est pas
dans l'atmosphre qu'est le principe pidmique de la maladie; ce qui la
dtermine, ce sont les inclmences et les variations de l'air; ainsi
l'air glacial du printemps, sans tre une cause morbide et efficiente, a
provoqu ces grippes ou phlegmasies des membranes muqueuses et
pulmonaires, qu'une temprature plus douce aurait vites.

On voit  Marseille les vaches et les chvres boire aux fontaines
publiques. Les quais, comme  Toulouse, sont pavs de briques places
debout pour viter la dgradation: ds notre arrive  Marseille, nous
fmes voir M. Gouin, ngociant qui, sur l'affectueuse recommandation de
M. son pre, un des premiers banquiers de Nantes, nous fit un accueil de
dvouement; il nous procura sans peine une lettre de crdit sur les
maisons de banque les plus considrables de l'Italie, entr'autres chez
le millionnaire duc de Torlonia de Rome. Jusqu' notre dpart, il n'a
cess de nous prodiguer des marques de cordialit; en cas de difficult,
dans les pays trangers que nous allions parcourir, il nous a invits
avec beaucoup de bienveillance,  nous adresser  lui.

C'est  Marseille que nous avons eu  nous occuper de nouveau de la
grande affaire de nos passeports.  Nantes, on avait exig que je prisse
un passeport, un autre pour ma femme; on en aurait exig pour chacun de
nos enfants et de nos domestiques, si nous eussions form un cortge. On
nous donnait ces passeports spars dont le cot est de dix francs
chaque, pour nous procurer une plus grande scurit en Italie. 
Marseille, on a t tonn de cette mesure divisionnaire et
dispendieuse; divisionnaire, en ce qu'on spare deux personnes que la
loi a rendues insparables jusqu' la mort; dispendieuse, en ce qu'un
passeport cote au moins deux cents francs de droits dans toute
l'Italie, et qu'il n'est pas ncessaire de dissiper l'argent franais,
ayant dj un assez gros budget  combler; eh bien! nous nous tions
donc munis de nos deux passeports consciencieusement et religieusement,
lorsqu' la Prfecture de Marseille, on n'a pas jug ncessaire de
grossir le fisc tranger: M. le Prfet a eu l'extrme bont de retenir
le passeport de Mme Mercier, et de la mettre sur le mien. Ainsi
journellement se dlivrent les passeports  Marseille. Quotidiennement
les Anglais, nos devanciers dans le rgime constitutionnel, voyagent
avec leur nombreuse famille, un pompeux domestique et un seul passeport;
cette jurisprudence est tellement admise en Italie, que comme Mme
Mercier, par cet incident, n'tait pas porte au lieu ordinaire des
passeports, mais bien dans un autre endroit qui demandait plus de
recherches, on ignorait d'abord avec qui je voyageais. Pourquoi une
semblable construction de passeport; ils croyaient que cela provenait de
ce que notre pays, refoul dans les dpartements de l'Ouest, tait
arrir et avait peu de relations avec l'tranger. Quoi!

     Les Armoricains malheureux,
     Spars du reste du monde,
     Ne connatront donc que l'onde,
     Ne seront connus que des Cieux!

On trouvait extraordinaire et tout--fait mtallique, d'avoir deux
passeports pour une simple conjugalit.

N'ayant point fait viser nos passeports  Paris, ce qui est fort inutile
quand on va  Marseille, nous nous bornmes, pour simplifier
l'opration,  le faire viser au vieux Consul Sarde, pour aller  Gnes,
afin,  Gnes, de le faire rgulariser au Consul de Toscane;  Florence,
au Consul Pontifical;  Rome, au Consul Napolitain, etc., et non  tous
les Consuls  la fois, ce qui aurait exig dans chaque ville, la
rptition de formalits dispendieuses  tous les consulats.

La gendarmerie, dans la route, ne nous a demand notre passeport qu'
Bourbon-Vende et  Marseille.

Deux moyens se prsentaient d'aborder l'Italie: celui de prendre le
littoral de la mer par le Luc et Antibes, contres si riches en beauts
de la nature, ou de monter un bateau  vapeur, et de voguer pour la
premire fois sur les ctes. Comme nous voyagions dans le but d'admirer
les merveilles du pays, la navigation sur la mer ne remplissait pas nos
projets: aussi, malgr la recommandation que M. De La Borde avait eu
l'honntet de nous donner auprs de M. Bazin, son beau-frre,
propritaire des, bateaux  vapeur de Marseille pour l'Italie, nous nous
dterminons  prendre la grande route de Toulon.

La voie publique n'est pas soigne, elle est mme fort cahoteuse 
travers de hautes montagnes couvertes d'oliviers. Autrefois, le brigand
attendait le voyageur, mais la sollicitude du gouvernement a install
des corps-de-garde de gendarmerie: des mannequins mcaniques mus par un
voleur expriment, ne viennent plus inspirer la terreur.




CHAPITRE V.

_De Toulon, Nice,  Gnes._


Toulon est domin par la montagne Faran, le fort Rouge,
Sainte-Catherine, et le fort la Marquise. C'est une assez jolie ville,
mais btie irrgulirement; mille ruisseaux descendant des rochers et
des montagnes auxquels elle est adosse, circulent de toutes parts dans
les rues, et une multitude de fontaines les recueillent; son port est
magnifique, et prend tous les jours les plus grands dveloppements.

Le Bagne compte parmi les forats des colonels, des avocats, des
prtres, des notaires, etc. Notre guide nous fit remarquer, au milieu de
ces groupes de pnitents, l'adroit escroc qui avait si bien drob les
bijoux de Mlle Mars; habile industriel et excellent ferblantier; il a su
se crer au bagne de petites richesses, des conomies et un avenir dans
la socit; ses peines allaient se terminer.

La nourriture des forats consiste dans du pain sec, de l'eau et une
mauvaise soupe de fves.

Nous avons mont l'_Hercule_, de cent trente canons, vaisseau du prince
de Joinville. Les caisses  eau sont en tle, elles se rouillent, mais
l'eau reste bonne bien mieux que dans les tonnes en bois, que les vers
corrompent. Tout l'Arsenal est magnifique; on y voit une belle Scierie 
vapeur; dans le port, est une quantit de vaisseaux, de frgates, de
golettes. Cinq mille forats et cinq mille ouvriers civils y sont
constamment occups.

Toulon est une place de guerre de premire ligne; quoique domine par
des montagnes, la ville est protge par des forts extrieurs. La vie y
est fort chre; ce printemps n'est pas le beau Ciel de Provence; nous
avions choisi cette poque pour voyager dans le Midi de la France, avec
une douce temprature; plus tard; nous eussions redout un soleil
brlant et les ardeurs de la canicule. Les petits pois taient rares
lors de notre sjour, ils valaient trois francs la livre, les sardines,
cinq sous la livre, le vin, trente francs la barrique: tout se vend  la
livre, mme le poisson.

Nous nous sommes trouvs dans un moment surtout o Toulon tait
trs-anim. Douze ou quinze cents hommes allaient rparer, en Afrique,
l'chec de nos armes, et remonter notre moralit belliqueuse. Nous avons
pris possession de Constantine, pour reconqurir notre ascendant sur les
Africains. La conqute de l'Algrie est un fruit prcieux  la
civilisation: abattre le gant de la piraterie qui chargeait de fers et
de tortures tout ce qui n'tait pas de son domaine, a t une oeuvre de
haute philantropie pour les nations europennes; mais, avec la prise de
Constantine, notre mission guerrire est accomplie; dans les sublimes
thories providentielles, notre rle est d'tre rgnrateurs, et non
des Tamerlan et de Gengiscan: il faut allger le joug des nations et ne
pas en apesantir le fardeau; l'Afrique devenue la proie du cimeterre
musulman, doit aujourd'hui tre claire du flambeau si doux de la
civilisation. Matriellement, nous ne pouvons nous maintenir dans de
plus grandes extensions: nous dvelopper au-del, serait usurpation et
rapine. Il faut cesser prsentement d'argumenter par le glaive; nous
devons planter l'arbre de vie sur ces plages africaines, construire sur
ces terres vierges d'une merveilleuse fcondit, appeles le jardin du
monde, le nouvel den, le grand difice de la moralisation et du
progrs; nous devons briser les chanes chez ces hordes de Cabyles qui
les attachent  la glbe, pour insensiblement dvelopper en eux le
rationalisme et le bonheur social. Nous devons rparer nos pertes de
l'Inde, des Antilles, du continent amricain, etc.; transformer
fructueusement ces riches contres en colonies franaises, o la
surabondance de notre population ira trouver scurit et une existence
honorable, adoucissement aux concurrences sociales. Ainsi, dans la
conservation de l'Algrie, nous n'avons que le but philantropique de
propager le bienfait des lumires chez les Arabes, ensuite de nous
offrir une ressource assure contre notre exubrance, pour faire
coulement aux carrires humaines trop entasses.

Dpenser de l'argent pour la conservation de cette colonie est un
placement  intrt; c'est une semence qui produira plus tard. Les
Anglais, pour garder leurs possessions de l'Inde, n'ont pas craint de
faire d'immenses dbourss dont aujourd'hui ils recueillent les fruits.

Limitons donc  Constantine le cours de nos succs; une mission plus
distingue et non moins laborieuse nous attend: celle de convertir  la
vrit,  la libert, aux moeurs, au progrs social des peuples abrutis
par le servage et l'ilotisme qu'aucun soleil intellectuel n'adoucit.

Un autre systme pnitentiaire surgira de notre nouvelle colonisation.
Au lieu de faire ruisseler le sang sur des chafauds, souvent aux yeux
d'un peuple avide, semences vivifiantes du crime et du meurtre, surtout
pour dlits politiques, dont la mort a t au pays une source
intarissable et irrparable de regrets amers, et d'encombrer les bagnes
de Toulon et d'autres endroits de sclrats qui se consomment
ordinairement dans la frocit et le brigandage: nos dserts algriens
apparatront d'autres Botanibey, sjour de repentir et d'expiation, o
des criminels se mtamorphoseront en citoyens encore utiles  la patrie.

 Toulon, nous continuons de prendre le coup de la diligence; nous
avons pour la premire fois un compagnon de voyage, M. le Marquis de
C... C'est absolument le portrait et le symbole des ides rtrogrades
dans la vtust et les couleurs caractristiques: quoique la route, par
les montagnes pittoresques, souvent couvertes de neige, et par de
dlicieux vallons o croissent si facilement le mrier, le lige,
l'olivier et la vigne aurait pu nous occuper, M. de C. savait parfois
agrablement nous distraire; il tait fix en Suisse, mais comme les
hypothques et les Invalides qui avaient pris inscription sur son corps,
la goutte et le rhumatisme altraient, l'hiver, son caractre, et le
rendaient mari grondeur, pigrammatique; Mme la Marquise, pour avoir la
paix, l'expdiait en Provence dans la saison des frimas: il nous dit
qu'il venait de Montpellier; que son plaisir, dans son quartier d'hiver,
avait t de lancer des satyres contre les beauts du Prou.  son ge
(on l'aurait cru octognaire), malgr sa mise recherche, sa tabatire 
la mode et le triple marteau de sa blanche chevelure, on ne vit plus que
de souvenirs et on ne papillonne pas.

Si, dans le printemps de la vie, l'amour et les illusions lui drobaient
les revers de la mdaille des dits chries, des femmes que les
fashionables trouvent dlicieuses, prsentement, qu'il n'tait plus que
glace, gravelle, pituite, caducit, le jugement exerait sans prvention
dans toute sa perfection son omnipotence. Il faisait une guerre  mort
aux Dames de Montpellier: un petit nombre, suivant lui, taient exemptes
de contrles, et avaient une aurole complette d'agrments. Mais il
dtaillait minutieusement et avec trop de sciences les imperfections de
celles qu'il voulait atteindre; rarement elles taient pleines de
grces; il les trouvait presque toutes affubles de dfauts saillants:
on aurait dit qu'il les jugeait dmodes et indignes de former la cour
princire de Vnus et des divinits de l'Olympe. Ce controversiste
surann n'avait pas manqu un des bals, pour mieux apprcier la
brillante galerie des toilettes.

Quelquefois, M. le Marquis se croyait encore au temps d'Henri IV et des
chevaliers sans peur et  double lance; il jurait aprs le postillon,
voulant imprativement faire marcher le sicle  coups de cravache; mais
le postillon se mettait en tat de lgitime dfense, ripostait  M. le
Marquis que la France progressait sous un gouvernement constitutionnel;
que les hommes taient gaux suivant la loi, sans mettre obstacle aux
diffrences d'ges, de talents et de fortune.

Aprs nous avoir fait passer de bons moments, M. de C..., qui
n'approuvait pas la thorie gouvernementale de Gravina, ainsi conue: La
runion des volonts particulires constitue une socit politique, et
l'axime: la voix du peuple est la voix de Dieu, _vox populi, vox Dei_,
M. de C... donc nous quitta pour visiter son fils adoptif.

Dans un lointain, nous apercevons des groupes et des lignes noires; nous
ne pouvons d'abord savoir ce que c'est, si ce sont des corneilles, une
promenade lugubre ou des fantmes que le _Furioso_ de l'Arioste fait
manoeuvrer pour dfendre le rivage de son Italie; nous nous approchmes
afin de dbrouiller cet apparent chaos magique: c'taient au moins
soixante femmes vtues de noir et de crpes funbres, occupes 
nettoyer d'herbes un champ de froment d'une trs-petite tendue.

Nous passons quelques heures au Luc, puis nous franchissons sur un pont
une petite rivire; ensuite la montagne Esterelle, d'une lieue de
hauteur, au milieu des prcipices; de l nous dcouvrons l'le
Sainte-Marguerite, fameuse par le Masque de fer. Tout le monde ignore
l'histoire de cet inconnu, qui sera toujours un problme, puisqu'il est
facile de dmontrer que ce n'tait ni le duc de Beaufort, ni le comte de
Vermandois. Mais, par cette notorit de faits patents, o des lettres
de cachet sans autre forme de procs vous enlevaient tacitement  la
socit pour vous livrer aux tortures et aux sousterrains, pouvons-nous
ne pas avouer que de telles choses n'appartiennent pas au gouvernement
reprsentatif appel gouvernement par excellence selon Cicron.

L'air est prsentement embaum par le parfum d'orangers en pleine terre,
la nature dploie avec profusion ses richesses et ses magnificences;
c'est ici le port de Canne, o dbarqua Napolon en sortant de l'le
d'Elbe. Le bel difice que l'on remarque dans le voisinage, est une
manufacture de savon: un disgraci petit bossu, clibataire, opinitr 
ne pas porter les chanes d'or et de soie de l'hymne, parce qu'il ne
voulait pas qu'un coeur se dvout  lui pour son argent, habite ces
lieux. L'illustre M. Willaume, fabricant de mariages, tenterait en vain
de s'intresser  son sort pour changer sa destine.

En face de cette usine est un petit ermitage. Des orangers de la plus
grande beaut se multiplient, et prsentent  nos yeux la plus
intressante vgtation; les myrtes, les chvrefeuilles abondent encore
ici.

Frjus est assez fortifi, on l'aperoit devant Antibes: c'est l que
dbarqua, au sortir de l'gypte, cette grande renomme militaire qui a
pendant un moment impos le joug franais aux peuples de l'Europe.

Les approches de Nice sont un charmant jardin: nous voici  la
frontire; notre coeur se serre en quittant la France et nos affections;
la moiti du pont du Var est passe, nous sommes en Pimont.
Immdiatement, gendarmes et douaniers trangers visitent et notre
passeport et nos malles; l'inspection est svre sur notre petite
bibliothque, qui n'offrait aucun appt  leur voracit, ni aucune
sollicitude  leur gouvernement absolu.

Nous entrons  Nice par la Piazza di Vittoria, assise sur un
amphithtre de rochers qui s'avancent un peu dans la mer; Nice est
entoure de montagnes et de collines qui rendent sa situation
dlicieuse; l'hiver y est un printemps continuel; aussi est-ce l que,
de tous pays, on vient passer la saison rigoureuse; c'est une espce de
serre chaude pour les sants dlicates. Quantit d'trangers contribuent
 augmenter l'agrment de la ville. L't, les chaleurs excessives sont
tempres par une brise de mer.

Nous allons nous promener sur cette jolie terrasse, le long de la cte,
d'o l'on dcouvre les montagnes de la Corse: le port a seulement
dix-sept pieds de profondeur; il y a peu de navires: quelques bateaux 
vapeur; mais tout prs, se trouve Villafranca, importante par son port,
o stationnent les galres du Roi. Les glises en gnral sont assez
belles: nous avons eu la singulire surprise de trouver une dvotion du
troisime ciel dans les militaires de la garnison. En entrant dans la
Cathdrale, nous avons rencontr un rgiment entier de moustaches
envahissant les tribunaux de la pnitence; c'tait un assaut de pit;
nous tions,  la vrit, dans le carme; ils pouvaient avoir  expier
les fautes du carnaval, qui est brillant  Nice. Au reste, leur ferveur
tait si grande que, tous les soirs, ils faisaient la procession; on
aurait cru voir les soldats de l'ancienne Lgion Thbaine.

Les maisons de campagne sont charmantes, couvertes d'oliviers, de
mriers, d'arbres fruitiers de toutes les espces et surtout de
citronniers, de limonniers, de cdrats et d'orangers;  et l, sont des
jardins et des bosquets habits par des Franais, des Anglais et des
Allemands. Le Grand Duc Michel de Russie hivernait encore  Nice quand
nous y tions. On voit aussi de jolies femmes se promener le long du
Paglion, les unes  pied et les autres  nes,  l'anglaise; les maisons
sont fort lgantes, et toutes peintes en vert, jaune, bleu, etc.

Le Thtre est assez beau ainsi que les Bains. La vie est chre. On y
trouve de bons restaurants et de bons htels.

La pense n'a point un libre cours  Nice; elle est limite dans un
cercle troit de connaissances; l'Archevque est charg de la police de
la librairie, et d'exercer une espce d'inquisition sur tout ce qui
tient au domaine intellectuel: l'ignorance tant une des causes
d'immoralit, les moeurs sont peu rgles, et la religion n'est pas
pratique avec sincrit; on s'en sert comme d'un auxiliaire pour
arriver  l'accomplissement de ses dsirs.

Le Consul de France s'est intress  notre position; il a eu la
complaisance de se charger de toutes les dmarches pour le visa de notre
passeport.

Nous partons de Nice pour Gnes, par le courrier, et nous traversons
Menton; la route trs-varie et montueuse de la Corniche, qu'on appelle
aussi la rivire de Ponen, est fconde en grandes motions. Nous voici
sur la principaut de Monaco: cette cit se compose de deux ou trois
rues sur des roches  pic; mille misrables y meurent de faim: un
chteau dlabr en est l'ornement. Un bataillon de troupe, compose
l'arme de cette puissance. On y voit sur quelques arpents de terre, de
beaux orangers, des oliviers, des mriers pars en petit nombre jusque
sur les roches. La misre y est extrme. Le Prince est un piccolo
potentat qui exprime tous les sucs mtalliques de ses sujets; il a
pourtant cinq millions de revenus! Ses douaniers et ses carabiniers ne
jouissent du bienfait d'aucune solde: ainsi que les oiseaux de proie,
ils vivent de rapine, et regardent les voyageurs comme leur butin; ils
les trillent et les ranonnent le plus qu'ils peuvent. Son premier
magistrat jouit seulement du petit traitement de 600 francs. Nos
compagnons de voyage taient un snateur de Nice et un ngociant de
Gnes. Le snateur nous dit que les Italiens ayant la monomanie du
poignard, les gouvernements, afin d'empcher les assassinats, avaient
fait des lois trs-svres et punissaient des galres ceux qu'on
trouvait avoir des armes secrtes comme pistolets de poche, cannes 
pes, etc. Ce grave aropagiste, malgr l'austrit de moeurs qu'impose
la toge, ne paraissait point insensible, ainsi que le gnois,  la
courtoisie, et si on et donn pied, ils auraient volontiers cultiv le
Sigisbat en vogue  Gnes. Si les voitures publiques ont quelques
dsagrments qui, quand on veut se tenir, n'ont jamais aucun fcheux
rsultat, elles ont l'avantage d'apprendre  connatre le pays. Dans sa
voiture, que voit-on? qu'entend-on? On voyage comme si on ne voyageait
pas. On revient chez soi aprs bien des fatigues, aussi vide et aussi
dnu de connaissances qu'en quittant ses foyers. La route devient des
plus montueuses et des plus effrayantes; dans beaucoup d'endroits, une
voiture peut seule passer; des prcipices et la mer sont  deux cents
pieds; la roue de la voiture, assez fragile, n'en tant loigne que de
quelques pouces, n'a point la garantie des parapets, la route est
onduleuse et suit les ingalits de la mer: ce sont des montes et des
descentes continuelles; sur votre tte, des roches affreuses qui vous
menacent et que les grandes pluies dtachent souvent. Dans les orages et
dans le bas des montagnes, s'improvisent d'horribles torrents et de
petites rivires que la prudence ne permet pas toujours de passer; il
faut alors attendre l'coulement de ces eaux, qui ne tardent pas
beaucoup  se retirer. Les proprits sont aussi chres qu'en France.
Pour six francs par jour, on peut nourrir deux chevaux.

L'pine-vinette et le sorbier lancent leurs grappes de corail. Les plus
faibles tendues de terrains inclins sur l'escarpement des montagnes,
sont aussi bien cultives qu'un jardin; dans tous les bouleversements de
la nature, au milieu de ces rochers dtachs des montagnes et retenus
par des arbres levs dans leurs intervalles, on voit des signes de la
patiente et rparatrice industrie de l'homme.

Dans ces passages troits, on rencontre de jeunes voyageurs ayant une
blouse en toile grise, de gros souliers, un havre-sac renfermant un
bagage o ils ont rarement recours, si on en juge par leur extrieur.

Nous changeons de chevaux, aprs avoir fait une lieue; le postillon
s'arrte, dit au courrier qu'il venait de laisser tomber son manteau sur
la route, il nous fait attendre plus d'une heure; il avait t le
chercher chez lui. En France, tolre-t-on de pareils dlais; les
entreprises gnrales des postes souffriraient-elles de pareilles
infractions. Un conducteur de chevaux ne serait-il pas immdiatement
expuls. Nous devons cependant le dire,  la louange des Italiens, nulle
part nous n'avons trouv de postillons et voiturins pris de vin; ils ne
s'enivrent point de _rosette_, comme  Marmande; presque toujours un
postillon franais rit, se dpite, chante ou jure tout le temps qu'il
est en route; si une montagne ou quelques mauvais chemins l'oblige
d'aller doucement, il fait claquer son fouet par dessus sa tte, pendant
un quart d'heure, sans rime ni raison; tout ce bruit, ce mouvement,
viennent de cette aversion pour le repos.

Un postillon italien, au contraire, mne quatre chevaux avec toute la
tranquillit possible; il ne chante, ni ne rit, ni ne s'impatiente; il
fume seulement, et, quand il approche d'un dfil, il sonne de la
trompette, pour empcher les voitures d'entrer par l'autre bout, avant
qu'il ait pass. Si vous lui dites d'aller un peu plus vite, il se
retourne, vous regarde en face, te sa pipe de sa bouche, et continue 
suivre exactement le mme pas.

Au milieu de la nuit, je ne dormais pas, occup, dans un passage si
difficile,  veiller aux jours prcieux qui m'taient confis, lorsque
les roues,  quelques pouces des abmes, trouvent de grosses pierres
pour obstacles; nous allions verser, et descendre dans la mer, 
quelques centaines de pieds. Je rveille les voyageurs, nous mettons 
la hte pied  terre, et nous laissons la voiture, avec notre Phaton,
vide de nos personnes, franchir ces prils. En attendant, quoique sur le
minuit, guid par notre snateur et le gnois, nous cherchons  visiter
un Moulin  eau; les meuniers se livraient  quelques rparations; ils
sont effrays d'entendre des visiteurs nocturnes, ils croient aux
farfadets et aux brigands; nous revenons  la charge, nous les lassons,
ils nous ouvrent; ils aiguisaient des meules  la lueur lugubre d'une
torche. Ayant eu un moment de conversation, nous remontmes dans la
voiture, qui avait dj franchi la descente dangereuse.

 Final, nous sommes satisfaits de l'htel; tout y est meubl 
l'antique; ce serait une bonne fortune pour les amateurs, puisque le
rococo reparat triomphant sur cette scne du monde. Nous fmes fort
bien traits, on nous fit manger d'excellents choux rouges et des fruits
dlicieux du Pomi Carli, fondant comme la beurre d'Arembert. Le
domestique de table ne trouvant pas notre apptit proportionn  la
bont de la cuisine, croyait, par scrupule de conscience, devoir nous
exciter  faire honneur au dner; il nous disait avec candeur: Mangez
autant que vous pourrez, que vous mangiez beaucoup ou peu, les prix de
table d'hte sont ici fixs.

Nous n'avons point encore vu d'aussi belles glises qu' Final; avant
d'y arriver, nous avons eu  franchir la haute montagne de la Scatera;
les voitures montent au moins douze cents pieds pour les descendre
ensuite; des hommes sont posts de distance en distance, afin de
prvenir les conducteurs de s'arrter dans quelques endroits plus
spacieux; car deux voitures ne peuvent passer de front; on descend par
dix spirales parfaitement mnages; mais on est bien ddommag des
prils et des craintes par la vue magnifique dont on jouit sur ces
hauteurs, qui forment une barrire hardie et soudaine; ce sont de
vritables limites naturelles.

L'aspect de ces montagnes est superbe, et produit dans l'esprit des
sensations fort agrables, surtout lorsque la premire fois Gnes et la
Mditerrane s'offrent aux regards. En descendant une de ces collines
couvertes de myrtes, d'oliviers, de grenadiers qui contrastent avec la
strilit du sommet des rochers, on oublie tout ce qu'on a endur de
pnible. Nous continuons la route; c'est un beau bois d'oliviers que
nous traversons; plus loin, un jardin anglais compos de palmiers,
d'orangers, de citronniers et de mriers; puis nous franchissons deux
montagnes, creuses en forme de votes; il est impossible de voir des
sites plus riants; la nature tait pare comme un printemps, la mer
majestueuse s'levait par fois jusqu'aux nues, venait mugir et expirer
contre les rochers escarps; des vaisseaux, des embarcations, des
bateaux  vapeur sillonnant les ondes, tout cela est une varit
curieuse. Nous commenons  voir des buffles imposants dans leurs
allures.

Nous arrivons  Savone, o le Saint-Pre Pie VI, sous l'empire, a t
dtenu au Palais de l'Archevch. Les femmes, dj comme  Gnes, ont le
voile ou le schal sur la tte. Les ordres religieux continuent de se
multiplier. Napolon, dans le court trajet de sa gloire, a rempli tous
ces tats de travaux immenses; c'est lui qui a ordonn la route de la
Corniche, si hrisse de difficults: il s'est fch contre l'ingnieur
en chef d'avoir organis cette route sur les points saillants des
montagnes, tandis qu'elle pouvait tre pratique au bas des rochers. On
a regard cet ingnieur comme vendu aux Gnois, qui voulaient par suite
conserver leurs remparts en cas d'invasion et d'hostilits.




CHAPITRE VI.

_De Gnes, Livourne, Pise  Florence_.


Nous arrivons  Gnes, reine de la mer de Ligurie, vers onze heures du
soir, et nous avions fait quarante-cinq lieues depuis Nice. Peu verss
dans la langue gnoise, nous emes un moment de difficult pour nous
rendre  la Croix de Malte. Notre facchino, c'est le nom des portefaix
en Italie, nous faisant passer par des rues trs troites, je crus qu'il
ne m'avait pas compris, et qu'au lieu de nous conduire  un htel
honnte, il nous dirigeait dans une habitation moins convenable; les
rues devenant si troites qu'on avait peine  circuler, je me tuais de
lui crier en italien, qu'il se trompait, et que nous allions mal. Dans
presque tous les pays chauds, les rues sont trs-resserres pour
conserver de la fracheur; autrefois mme, dans le temps des siges,
cela rendait plus faciles les moyens de dfense; enfin, aprs avoir bien
circul dans ces ruelles, nous sommes  la Croix de Malte; c'est un
vritable palais: le vestibule en mosaque et des jets d'eau y rpandent
la fracheur; l'escalier en marbre est fort glissant; c'tait pour moi
une difficult de monter et descendre, je craignais vaciller et me
casser la tte; notre chambre  coucher tait magnifique; nous n'avons
vu nulle part plus d'lgance; l'argenterie abonde et prend mille formes
gracieuses. Beaucoup d'Anglais, et o n'en trouve-t-on pas! habitaient
notre htel. Sitt que nous smes les bureaux ouverts, notre premire
occupation fut d'aller chercher,  poste restante, c'est l'usage en
Italie, nos lettres de France. Nous en trouvmes plusieurs de nos
parents, une de M. Perrin, l'un des estimables avocats de Nantes, mon
affectionn du premier ge, dont l'amiti a toujours t sans nuages,
par l'excellence de son caractre, sur lequel nous pouvions compter
comme sur nous-mmes, ainsi que sur sa charmante compagne. Cet ami nous
donnait des nouvelles de notre cher enfant. Les lettres taient
trs-favorables; la sant de notre rejeton allait  merveille. Nous
remmes immdiatement,  M. le Colonel Giraldes, Consul-Gnral de
Portugal, des lettres que M. le Docteur Godillon, son beau-frre, nous
avait chargs de lui porter; M. le Consul, avec de pareilles
recommandations, nous accueillit fort bien, ainsi que ses dames, et fit
tout ce qu'il put pour rendre notre voyage agrable.  Gnes, les femmes
du peuple sortent avec un voile de toile peinte ou de mousseline
gracieusement jet en arrire de la tte, qu'on appelle Mezzaro; elles
peuvent se promener seules avec ce voile, sans que personne le trouve
mauvais: en gnral, les femmes sont mal mises, elles confondent la
richesse et les ornements; elles se fardent avec du blanc, et sont
couvertes, mme les jours ouvriers, de bijoux d'or et d'argent; le
dimanche, elles y ajoutent quantit de perles fines et de coraux: les
dames, plus aises, ont un voile blanc sur un bonnet qu'on nomme
zendale; les jeunes filles sont pares de leurs cheveux, et portent un
petit ventail  la main; les contadines quittent le voile pour
travailler, et se mettent la tte nue aux ardeurs du soleil; la haute
socit, autant que possible, dans toute l'Italie, suit les modes
franaises: si nous ne pouvons plus exercer l'empire guerrier chez ces
peuples, la preuve de leur constante admiration pour nos usages, est
qu'ils cherchent toujours  les imiter.

Les jeunes personnes ne font point apparition dans le monde avant d'tre
maries; on les met fort jeunes en mnage, toujours par intrt; il en
rsulte que les caractres et les gots sont souvent fort dissemblables,
et, en outre, excits qu'ils sont par un climat peu tempr, jugez de la
bont des mariages et des causes du sigisbat. Les femmes de soixante
ans ont autant de prtentions, de coquetterie, et sont aussi peu
couvertes que celles du plus jeune ge.

Les pouses sont tellement circonscrites dans l'administration
domestique, que le mari a le pouvoir absolu; une princesse n'avait pas
seulement permission d'ordonner le th ou le chocolat, le prince avait
donn dlgation  son aumnier pour ses soins culinaires: la matresse
du palais ne pourrait commander le turbot  la sauce piquante, sans
l'agrment d'un Mentor.

Les maris, qui, dans bien des pays, prennent si facilement ombrage, ici,
ne sont point jaloux de la constante assiduit des chevaliers servants
autour de leurs dames: ces sages maris, qui portent chez autrui les
prvenances que d'autres jeunes hommes ont dj introduites dans leurs
palais, se rassurent et concluent de ce calcul qu'ils se surveillent
respectivement, et conservent le bon ton et la dcence.

 Gnes, on mange beaucoup de macaroni, de saucisson cru, de jambon, de
parmesan et d'un mets succulent compos de macaroni, d'huile et d'ail.

Les Pimontaises ont une voix retentissante.

 Gnes, les chaises  porteur se nomment portantines. Le palais Durazzo
est le palais des anciens Doges: l'glise Saint-Laurent est la
cathdrale; mais celle de Sansyre est plus moderne et plus belle.

Les maisons, quoique trs-leves, ont de l'eau  tous les tages: la
ville, btie en amphithtre, a la forme d'un demi cercle dont une
partie est occupe par la mer et le port; l'autre, par les Apennins
souvent couverts de neige; le port est domin par une trs-belle
terrasse qui sert de promenade, et par le palais Doria, bti sur le bord
de la mer,  l'entre de la ville, contre des rochers noirs et escarps:
ses colonnes prsentent un aspect imposant sur ce port, o Christophe
Colomb lana pour la premire fois sa barque aventureuse, et commena
ces prilleux voyages qui ouvrirent le chemin d'un nouveau monde, vers
ces les parfumes qui semblaient voguer comme des corbeilles de fleurs
sur la surface tranquille de l'Ocan. Dans cette mer des Antilles, dit
Malte-Brun, les eaux sont si transparentes, qu'on distingue les poissons
et les coraux  soixante brasses de profondeur. Le vaisseau semble
planer dans l'air; une sorte de vertige saisit le voyageur, dont l'oeil
plonge  travers le fluide cristallin: au milieu des jardins sous-marins
ou des coquillages, des poissons dors brillent parmi les touffes de
fucus et les bosquets d'algues marines.

Dans la cour du palais Doria, on voit une statue d'Andr Doria, sous la
forme d'un Neptune.

Des bandes de galriens travaillent  l'entretien du port, ou tirent de
lourds charriots chargs de quartiers de marbre.

Le port franc est en avant de la ville; les marchandises de toutes les
nations ne sont assujties  aucune espce de taxe; c'est un vaste
entrept qui excite les trangers  venir; rien n'est plus avantageux
pour la prosprit d'un pays. Le peuple de la ville s'enrichit, mais,
afin que le Gouvernement n'y perde pas, les marchandises qui doivent
entrer dans la ville, par terre, sont assujties  un droit de douane. 
Trieste,  Vnise, dans plusieurs autres localits d'Italie, riveraines
de la mer, le port et la ville adjacents sont exempts de droits qui ne
psent que sur les marchandises sortant ou entrant par terre. Jugez
quelles richesses dans ces cits maritimes, quelle affluence d'trangers
viennent y porter leur industrie et leurs trsors.

 Gnes, il y a une telle libert de culte, que les Turcs y ont une
mosque.

Les habitants ne balaient jamais devant leurs maisons. Des galriens
enchans deux  deux, munis de longs balais, tranant avec lenteur un
tombereau, nettoient matin et soir les quartiers de la ville.

Les fontaines n'ont aucune ressemblance avec celles du midi de la
France;  Gnes, c'est une imitation d'aprs nature des rochers, qui
font tomber l'eau goutte  goutte dans des conques  l'ombre des
orangers, o bondit la gerbe d'eau vive sous des arcades de citronniers
en fleurs. C'est un roulier qui fait dsaltrer ses chevaux dans un
petit bassin de Carrare; plus loin, des passants tanchent leur soif 
des robinets pratiqus exprs.

Comme nous l'avons dj dit, presque toutes les rues sont obscures,
rapides, troites; les voitures alors ne peuvent circuler, et les dames
de distinction se font porter dans des chaises, prcdes de plusieurs
laquais. Les hautes et sombres murailles qui se trouvent en face des
maisons, rendent les tages infrieurs extrmement sombres et
dsagrables; les pices d'honneur occupent ordinairement la place de
nos greniers!

Une seule rue, en ligne irrgulire, qui prend les noms de Strada
Nuovissima, Strada Balbi et Strada del l'Annunziata, se fait remarquer
par la longue suite des palais Doria, Durazzi, Fiesque, Brignole, Serra,
surnomm le Palais du Soleil; rien d'clatant au monde comme cette
succession monumentale de portiques, rangs sur deux lignes, diviss par
un pav de granit dor par cette douce et vaporeuse lumire que le Ciel
italien aime tant  prodiguer; on passe des heures en extase devant ces
portiques, ces escaliers dfendus par des Lions; l se promnent de
jeunes et jolies femmes nes pour ces bosquets et ces lieux enchanteurs:
sur le pav poli de ces dalles, passent lgres d'autres femmes brunes,
fraches et blanches; souvent ce sont les Grces, une procession et un
cortge admirable de Vnus.

La Salle de Spectacle est aussi fort belle; l'tiquette, comme dans tous
les thtres d'Italie, est d'y rendre visite aux personnes qu'on
connat. La ville tant commerante, le peuple est laborieux, mais le
luxe est sa passion; les femmes excellent  faire des broderies qu'elles
confectionnent avec autant de facilit, que nos dames champtres 
tourner le fuseau. La rue occupe par les orfvres est trs-curieuse;
nulle part la bijouterie ne travaille aussi bien l'argent, qu'elle sait
transformer de mille et mille manires: c'est une profusion d'ouvrages
d'or, d'argent, de filigranes, d'agraphes, de bagues, de boucles
d'oreilles, de chanes, de peignes et de coraux.

L'glise de l'Annonciation a dix-neuf autels en marbre ainsi que la
chaire orne de pierres prcieuses, de dorures, etc.; elle appartient
aux Franciscains; on y voit plusieurs beaux tableaux: un entr'autres,
au-dessus de la porte principale, reprsente un homme rompu sur une
roue, avec tant d'expression, qu'on croirait qu'il a t form d'aprs
nature; il y a encore un joli jeu d'orgues et des stalles fort
remarquables. L'usage est de quter avec de petits sacs attachs au bout
de longs roseaux que plusieurs hommes font mouvoir  la fois avec
cadence; ils sont si agiles dans cette manoeuvre que, n'tant point
accoutums  ce genre d'exercice, et surpris d'entendre soudainement
derrire nous ce bruit argentin, nous dtournant subitement pour
reconnatre ce nouvel enchantement; nous le fmes avec tant de vitesse,
que nous manqumes de nous disloquer le cou et de devenir torticols.
C'est dans cette chiesa que nous entendmes pour la premire fois
prcher en italien; peu accoutums  l'euphonie de cette langue, o le
geste est abondant, prononc, et marche avec autant de clrit que la
parole, nous crmes que l'aptre, dans un mouvement oratoire, allait
s'lancer de la chaire, pour craser dans sa chute, comme une bombe
clatante, ses dbiles auditeurs, et les rduire en cendre. Il y a
beaucoup d'corce de dvotion avec une alliance d'immoralit: l'glise
est souvent une runion o l'on fait le sentiment, et o les brillantes
toilettes de Gnes viennent se repatre de douces illusions, organiser
d'intressantes coquetteries qui finissent par n'tre plus innocentes:
tout cela est peu difiant sous les voiles du sanctuaire. Des
fashionables portent le livre de prires, offrent des fleurs  leurs
matresses, et les accompagnent le matin  la chiesa de l'Annunziata. Le
soir,  la promenade de Strada Nuova, ils prsentent des bouquets o se
mlent le feuillage de geranium avec les fleurs de myrte, et les placent
soigneusement dans le mouchoir brod.

Nous avons vu dans l'glise de l'Annonciade le tombeau du duc de
Bouflers, mort  Gnes, en commandant les troupes franaises.

Le palais Durazzo a un escalier magnifique, les murs sont enrichis de
fresques, les planchers de marbres et les plafonds dors. La galerie
renferme une collection curieuse de statues, de sculptures et de
portraits de famille par Tintoret. Le palais Spinola, remarquable par sa
belle faade, possde une Vnus du Titien; vient ensuite le palais
Brignoles, si intressant par le portrait de la belle princesse
Brignoles, improvis,  son insu, par le peintre Vandych qui, l'ayant
vue  l'glise, et brlant de flammes pour sa ravissante beaut, put, de
retour chez lui, parfaitement former sa ressemblance. Le prince
Brignoles prie un jour Vandych de faire le portrait de son pouse; le
peintre ne demanda que quelques heures de sance; seul avec la
princesse, il ne s'occupa d'autre chose que de lui dclarer son amour.
Il se retira passionn, et envoya immdiatement le beau portrait
parfaitement ressemblant; tout le monde en fut dans l'admiration et la
surprise; mais la princesse ayant t indiscrte, compta  son mari les
sentiments de l'artiste; le prince en prit une telle colre, qu'il
appela Vandych  un combat singulier; l'affaire se termina sans tirer la
lance, mais ce fidle adorateur, consum d'amour, prit peu de temps
aprs, ne pouvant apaiser les feux qui le dvoraient.

Dans une des salles du palais Balbi, il y a un plafond dcor de
fresques qui reprsentent la naissance de l'Homme, le Destin, le Temps,
les Parques. On est occup  terminer le palais de Christophe Colomb
qui, avec celui de l'Universit et de tant d'autres monuments, doivent
tre regards comme admirables.

Les palais Doria et Ursi semblent avoir puis Carrare, et se reposent
le front couronn de jardins. Le palais Serra, tout en marbre, est
dcor de caryatides  l'extrieur: on vous reoit aussi dans ces
fabuleux salons de lapislasuli et d'or,  colonnades corinthiennes
ornes de sphinx, noirs, dont les hautes croises s'ouvrent sur des
pavillons de marbre: partout, dans ces nombreux palais, aujourd'hui
sjour de solitude et de silence, sont des galeries de tableaux des plus
grands matres. Le dimanche, dans cette cit, toute la gat et les
parures des habitants taient dployes; le devant des maisons tait
plein de gens qui prenaient l'air en causant; les boutiques taient
fermes;  chaque vicolo ou petite rue, on voit un oratoire; des madones
avec des couronnes d'tain toutes neuves, les saints portant des
guirlandes de lauriers, des lanternes de papier suspendues de tous
cts; des chandelles brlent devant ces autels en plein vent, et
annoncent les ftes pieuses qui doivent avoir lieu le soir; partout on
voit faire des offrandes, marcher des processions; des moines et des
religieuses prient ou mendient; mais ils n'ont point la physionomie
compose ni austre; ils sont gais, ils rient, ils prient, ils chantent.

 notre htel, on nous a demand si nous voulions du caf au blanc ou au
noir; le luxe y brille, et les sonnettes sont rpandues dans les lieux
les plus modestes.

Dans des tratoreries, ayant t sduits par de fort mauvais ragots
italiens, nous ne voulions plus nous rassasier que de poulets rtis,
d'oeufs et de salades.

L'histoire de ce peuple puissant de l'Italie, de son clat et de sa
dcadence est trop connue pour en faire mention. Les Italiens sont sous
le gouvernement de princes absolus: l'autorit y est en gnral assez
paternelle, et la libert n'est pas trop limite, sauf la dfense
expresse de s'immiscer dans les ressorts du pouvoir, qui ne pardonne
rien l-dessus. En gnral, les voyageurs qui ne visitent les peuples
que pour s'instruire, n'ont d'autres dsagrments que ceux des douanes
et des passeports.

Dans des climats voisins des montagnes couvertes de neiges, et l'usage
excitant les femmes  aller tte nue, il y a beaucoup de ccit, ce qui
serait une bonne fortune pour les occulistes qui voudraient se fixer 
Gnes.

Les services publics ne se font point avec la mme prestesse qu'en
France; le courrier n'a pas tant de clrit; aprs lui, il n'y a point
d'autres entreprises que les voiturins. Cette manire de voyager est
assez agrable pour connatre le pays; le vetturino fait douze lieues
par jour, vous couche et vous nourrit pour l'ordinaire assez bien, avec
l'ternel macaroni; vous trouvez encore des voyageurs souvent agrables
qui vous font oublier les fatigues de la route. Le vetturino vous prend
 votre demeure, et vous conduit  votre destination jusqu' votre
htel. En gnral, il fait plus cher  voyager en Italie qu'en France.

 Gnes, les maisons sont couvertes en ardoises; les habitants sont fort
civils et fort obligeants, quoique vindicatifs.

Les hauteurs qui dominent la ville sont couronnes,  leurs extrmits,
de villas suspendues comme dans les airs; la Mditerrane tend au loin
ses vagues bleues, et la chaleur de l'automne est tempre par des
brises alpines.

La villa Pallavicini a la Grotte Pestiaire en coquillages admirablement
disposs; l'eau y tombe sous mille formes gracieuses. La villa Spinola,
au comte Negro, charme  la fois l'imagination et le coeur: des gazons,
quantit de ruisseaux, venant des montagnes, serpentent mollement dans
les jardins anglais; des fleurs brillent avec toutes les nuances de la
verdure: ce jardin se compose, en grande partie, de pins, de cyprs, de
mlze, de chnes verts:  ces arbres divers se joignent ceux du
printemps, des lilas, des tilleuls, des platanes; le concert des
oiseaux, le silence des bois, le murmure des fontaines, tout cela vous
pntre par tous les sens. Nous avons aussi remarqu de trs beaux
cafiers dans les serres chaudes. Les facchini se sont appropris le
partage de la ville; les domestiques d'un albergo n'oseraient toucher du
bout du doigt  un seul article de votre bagage, pour le transporter de
la voiture dans la maison, sans s'exposer  de terribles reprsailles de
la part de ces portantini. La plupart des villas dcorant les points
culminants des roches, sont inaccessibles aux voitures et aux chevaux;
on est oblig de se faire porter par les facchini trs-adroits dans
cette gymnastique, ayant les pieds aussi srs que les mules de Peblo.

Nous trouvions  nous rendre  Livourne, avec un voiturin, par Parme et
Plaisance, villes qui n'ont rien de trs-remarquable; mais nous tions
bien aises, quoique cela ft plus dispendieux, d'essayer un voyage sur
la Mditerrane, en bateau  vapeur.

 l'htel, on nous annonce qu'_Il Real Ferdinando di Napoli_ allait
partir dans quelques heures; nous nous empressons de traiter de notre
voyage et de nos bagages; et, ayant fait nos adieux aux personnes qui
nous avaient si bien accueillis, nous nous rendons peu de temps aprs 
bord.

 peine sommes-nous embarqus, que nous apprenons que le _Pharamond de
Marseille_ doit partir -peu-prs  la mme heure que nous: nous avions
regret de ne pas faire ce voyage avec des compatriotes; nous fmes
heureux de nous lier avec un Suisse, ngociant de Naples, extrmement
aimable, qui nous fit passer agrablement le temps: au reste, nous avons
eu  nous fliciter des bons procds de l'quipage.

La vapeur est chauffe, la fume sort en abondance des chemines en
tle, et s'lance dans les airs comme des nuages: le signal du dpart
est donn; la clochette fait un bruit que les ondes rptent, ainsi que
les chos: nous levons l'ancre, et nous quittons peut-tre pour toujours
la superbe Gnes, emportant le souvenir de ses merveilles et de ses
splendeurs: bientt elle n'est plus pour nous qu'un point imperceptible
sur l'horizon.

Sans tre mchante, la mer devient houleuse; nous croyons que, pour
viter d'tre incommods, il vaut mieux rester sur le pont; M. Roessinger
nous donne  manger des bonbons en sucre; nous nous repentons bientt
d'avoir cd  ses politesses. Les exhalaisons alcalines et bitumineuses
de la mer nous pntrent, irritent notre estomac, et le prdisposent 
des purgations dj excites par les vibrations rptes du navire. Au
reste, nous ne sommes pas les seuls indisposs, et presque tous les
voyageurs sont plus incommods que nous: c'est un spectacle fort amusant
(parce qu'on ne redoute pas la gravit du mal) de voir des cuvettes se
distribuer partout; les mousses occups  nettoyer le pont, les figures
se dcomposer, devenir hypocratiques, les borborigmes, les ructations
se faire entendre semblables aux coups de tonnerre qui se multiplient;
des voyageurs, tantt comme de stupides statues envelopps de manteaux
et sans faire de mouvements dans la traverse, tantt voulant circuler
sur le pont, vaciller et tomber; les uns jurant, tant ils souffrent, les
autres se roulant et se crispant; c'est comme si on avait pris de forts
purgatifs. Les acclimats  la mer rient et s'amusent de ces scnes
burlesques. Suivant un habile naturaliste, l'union de l'air et du feu a
produit l'acide primitif; l'acide primitif, en s'unissant  la matire
calcaire, a form l'acide marin qui se prsente sous la forme de sel
gemme, dans le sein des terres, et sous celle de sel marin dans l'eau de
toutes les mers: cet acide marin n'a pu se former qu'aprs la naissance
des coquillages, puisque la matire calcaire n'existait pas auparavant.

Parfois, la mer est phosphorescente; on voit sortir de l'eau, par les
palettes, une lumire scintillante. La nuit arrive, les toiles qui
ornent la vote des Cieux avec tant de majest se reproduisent sur les
ondes comme dans un miroir; mais l'agitation de la mer donne  ces
globes lumineux une apparence de vitalit. Novices dans la marine, nous
pensions toujours que l'air et la fracheur de la nuit nous
empcheraient d'tre malades. Erreur, la transpiration suprime agissant
avec plus de force sur l'estomac et les intestins, augmentait le malaise
qu'une douce transpiration aurait diminu.

Je veux faire un essai de notre chambre  coucher, afin de donner du
repos  Mme Mercier; mais j'ai peine  descendre l'escalier; j'prouve
deux soulvements d'estomac avant d'y arriver; je remontai
immdiatement; ce ne fut qu'une heure aprs que la fracheur de la nuit
se faisant sentir plus vivement, je dterminai Madame  y descendre.
Sitt couchs, nauses, mal de mer, efforts pour vomir, tout cela nous
quitta, pour toujours. Plus tard; sur l'Adriatique, nous avons pris ces
prcautions de l'hygine; nous nous sommes couchs: il parat que la
posture du lit est bien plus favorable  la sant contre l'impression de
la mer. L'oscillation du vaisseau ne se fait pas autant sentir que quand
on est debout; alors la moindre motion des vagues branle le corps
entier et le dispose aux vomissements. Il y en a qui souffrent beaucoup
et qui en sont cruellement affects, d'autres le sont trs-lgrement:
nous nous sommes trouvs dans cette catgorie.

Enfin nous apercevons Livourne et son lazaret. Le _Pharamond_, quoique
arriv quelques heures avant nous, n'tait pas encore dbarqu; notre
navire napolitain ne marchant point aussi bien et tant venu le dernier,
fut nanmoins expdi sans dlai, en sa qualit d'italien.  l'instant,
quantit de faquins nous entourent sur des pirogues, nous faisant offre
de nous mettre  terre avec notre bagage; nous convnmes de prix pour
quatre paoli ou deux francs, parce qu'on nous avait entretenus de ce qui
tait arriv  un jeune Anglais qui, n'ayant pas pass de march, ce
qu'il faut toujours faire en Italie, dbarqu, on eut l'effronterie de
lui demander vingt-cinq francs. Rien de plus dprav que les faquins de
Livourne; un coup de couteau ne leur cote rien  donner: il est bon,
pour, viter cela, de prendre les plus grandes prcautions, et de
chercher  descendre avec quelqu'un du pays. Les autres canotiers que
vous n'avez pas favoriss de votre choix, vous donnent mille
maldictions dissonnantes, et vous font des grimaces toutes plus
bizarres les unes que les autres, en forme de tte de Mduse, avec ses
affreux serpents; ils ont l'aspect de satyres ou de harpies.

Livourne fait un commerce trs-anim; le port, pour ce qui vient du
dehors, est exempt de droits, comme nous en avons dj parl: les rues
sont bien alignes; la population est active et aise; les cultes,
quoique le gouvernement soit absolu, sont pratiqus avec une grande
libert: Les Juifs ont un quartier  part, un cimetire, et une
synagogue des plus belles de l'Europe; il est difficile de voir plus de
richesses runies; nous l'avons visite dans les plus minutieux dtails,
toujours le chapeau sur la tte, conformment  l'usage des Isralites.
Le Judasme s'est conserv vivant au milieu de la saintet; comme un
phare lumineux, pour montrer la base du Christianisme. Nous avions pris,
 l'htel des Suisses, un domestique de place, afin de nous viter les
difficults, de mnager notre temps et de voir en peu d'instants
beaucoup de choses. Mais Livourne n'offre gure de monuments
remarquables. Quant  notre guide, il tait impossible d'en avoir un
meilleur sous tous les rapports: il nous conduisit chez M. le
vice-consul de Portugal, qui nous reut parfaitement, sous les auspices
de M. le colonel Giraldes; nous admirmes la beaut de ses appartements
en peintures  fresques; au lieu de parquets, c'taient de trs-belles
mosaques dont la dure est sans fin, et qui revenaient par salle 
quatre cents francs; je ne sais pourquoi nous n'importons pas ces usages
magnifiques et splendides pour l'ornement de nos difices, au lieu de
riches tapis qu'il faut si souvent renouveler.

Il vient beaucoup de femmes grecques  Livourne, pour former un srail
et faire commerce de leurs charmes.

Nous allons ensuite nous mettre en fonds chez M. Violergrabaud,
banquier, auquel M. Gonin de Marseilles avait eu la bont de nous
recommander; nous recevons de toutes parts les offres les plus
gracieuses.

Nous avons visit plusieurs magasins, les objets de luxe et de toilette
y sont d'une beaut infinie; nous nous sommes borns  de jolies
emplettes d'albtre que, malgr l'emballage, la route a en partie
brises.

Nous cheminons au train de poste dans un voiturin pour Pise; nous
essayions cette manire de voyager. Nous voici donc transports au sein
de cette dlicieuse Italie, si fconde en souvenirs! Nous foulons le sol
sacr, patrie de tant de hros! Nos yeux ne se lassent point d'admirer;
les moindres choses deviennent pour nous des merveilles et un motif de
ravissement.

Les boeufs sont tout blancs ou tout noirs; ils ont un anneau au nez,
comme les porcs de France, dans lequel sont passs des guides; ils sont
aussi attels avec des colliers. Les chevaux ont sur la sellette une
minence en amphithtre pour lever les brancards; l'essieu aussi n'est
pas au milieu de la voiture; ils prtendent moins fatiguer les coursiers
par cet appareil.

La terre est cultive comme dans nos pays; mais les vignes grimpent
jusqu'aux sommits des ormeaux, et forment des guirlandes de verdure
dans les champs.

Nous arrivons  Pise, en peu d'heures. Les rues sont paves en larges
pierres de molon; nous apercevons la jolie chapelle de la Trinit, et
nous descendons au bon htel Luxor. L'Arno spare la ville en deux. Les
femmes du peuple portent des peignes trs-hauts d'tage. De grand matin,
nous allons voir la piazza di Cavalieri et la fontaine San Ferdinando.

Santa Maria Della Spina, autrefois temple paien, d'une architecture
gothique, mle  l'arabesque et  la mauresque, possde une tge de la
couronne d'pines de Jsus-Christ.

Le clbre Campanile, comme il a t dit, le Dme, le Baptistre, le
Campo Santo, sont des monuments incomparables, et n'ont point de fracas
autour d'eux; ils s'lvent sur une belle et verte pelouse seme de
marguerites et de fleurs agrestes: rien de touchant comme cette
association d'difices catholiques.

Toute la vie du Chrtien est l: le Campanile semble se pencher sur la
cit, pour appeler le nophite; le Baptistre le reoit pour le faire
chrtien; l'glise s'ouvre pour le sanctifier; le Campo Santo pour
l'ensevelir. La cathdrale a deux rangs de colonnes antiques, au nombre
de quatre-vingt-dix.

Prs la tour incline, ou le Campanile, qui nous a paru tre la solution
de la solidit du plan inclin, est une glise magnifique ainsi que le
Baptistre remarquable par un cho; le Campo Santo est auprs de ce
groupe tonnant; c'est un vaste cimetire enrichi de peintures 
fresques, de statues et de tombeaux d'une belle architecture. Tous ces
marbres, toute ces pitaphes; ce long clotre, ce silence, cette
solitude, cette terre, ces grandes renommes, ces sicles, remplissent
des plus touchantes motions.

Les quais de Pise se dessinent avec pompe aux yeux du spectateur,
surtout depuis la porte Della Piaggia  celle Del Mare: le palais et les
belles maisons leves sur ces quais, et les trois ponts qui ouvrent la
communication des quartiers Sainte-Marie et Saint-Antoine, forment un
coup d'oeil sduisant, vari par les barques de pcheurs et les bateaux
de transport se croisant continuellement sur la rivire, qui se jette 
deux ou trois lieues dans la mer. Dans l'glise San Pietro, btie sur
les ruines de ce port (car la mer a encore ici recul ses limites), nous
avons vu une large pierre o Saint Pierre attacha l'ancre de sa barque,
quand il visita Pise. Sur la place des Chevaliers, on voit la tour
nomme Torre Della Fame, dans laquelle mourut de faim le comte Gobino.
En entrant par la porte du Lucques, nous avons remarqu les ruines des
bains de Nron, prsentement occupes par des horticulteurs, et le canal
de Livourne commenc par cet empereur.

Au carnaval de Toscane, on attache des morceaux de papier sur le dos des
passants, on les accompagne en leur donnant un charivari, secouant
autour d'eux des paquets de paille allume: une quantit de masques 
pieds,  cheval et en voitures parcourent la ville en tous sens: on nous
a mme assurs que les femmes se masquaient et se plaisaient, sous des
dguisements,  intriguer les signori.

Les amateurs de musique font gnralement plus d'usage des instruments 
corde que de ceux  vent: ils parcourent les rues et y rpandent la
gat et l'harmonie. Revenant de voir la tour incline, nous entendmes
de doux accents; nous approchmes, croyant voir une fte de musique;
c'tait une runion d'industriels chantant en partie, tout en faisant
leur ouvrage, suivant leur pratique journalire.

La route de Pise  Florence est belle; les grains y sont trs-bien
cultivs: nous ctoyons l'Arno et les Apennins jusqu' Florence. 
Pistoie, les femmes portent des toques de velours: les deux sexes
labourent la terre, avec de moyennes pelles, dont les manches sont
trs-longs; les contadines sont laborieuses; elles font des paquets de
bois et tressent la paille avec un talent particulier; l'habitude
qu'elles ont d'avoir toujours la tte nue, leur occasionne de frquentes
ophtalmies et beaucoup de maladies d'yeux. Pistoie, petite ville de
Toscane, s'honore de l'invention du pistolet. La maison de Michel-Ange
Buonaroti est situe rue des Gibelins.

La route continue d'tre ravissante; on voit encore des liges aux
formes pittoresques, aux branches pendantes comme des saules. Nous voici
au milieu des riantes collines et des frais bosquets de l'antique
Ausonie. La nuit nous surprend, seuls avec le voiturin, prs des
montagnes, nous apprhendons les voleurs; enfin, vers onze heures du
soir, nous entrons  Florence; moyennant deux paoli de bonne main, les
douaniers nous laissent passer sans perquisition; on retient notre
passeport, dont on nous donne quittance; le portier de notre htel le
fait viser le lendemain aux consulats, suivant nos projets; tout cela 
l'ordinaire avec beaucoup d'argent, car les consuls s'engraissent d'une
rtribution sur le pauvre plerin.




CHAPITRE VII.

_De Florence, Sienne  Rome._


Immdiatement un homme monte sur la voiture; nous le prmes pour un
important de la douane, pas du tout, c'tait un faquin gui venait faire
sa moisson et se prparait  porter nos effets dans notre chambre. On
nous accueille fort bien  l'htel d'Yorck, notre demeure  Florence.

Le lendemain, nous fmes des recherches pour trouver nos amis, M. et
Mlle Au Capitaine. M. Au Capitaine avait t secrtaire du prince de
Saint-Leu. En qualit de Franais, partout on avait le dsir de nous
obliger, mme de nous conduire; il arrivait que souvent nous nous
adressions  de vieux officiers de l'empire qui s'empressaient de nous
tre utiles.

Nous voil donc  Florence, cette capitale des tats libres. Le
gouvernement de son souverain le duc Lopold, est plein de tolrance;
aussi se croit-on encore au milieu de notre belle France. Le grand duc
vit en bourgeois parmi son peuple, dont il est ador.

Les habitants de Florence sont trs-polis et font accueil aux trangers;
ils ont beaucoup d'esprit et sont fort industrieux. Ce ne fut que chez
M. Seguin, que nous pmes savoir la demeure de M. Au Capitaine. M.
Seguin est un clbre industriel; il a dj fait construire plus de
trente ponts en fer en France, et plusieurs en Italie, entr'autres, deux
sur l'Arno,  Florence. M. Seguin possde un des plus beaux palais de la
ville, qui tait jadis au cardinal de Retz.

Nous allons ensuite nous distraire aux Cascine, promenade de trois
lieues de circuit, que nous fmes sans nous en apercevoir; c'est une
belle enceinte o se rendent les grands, la cour, les fashionables,
quantit de chevaux et de voitures de luxe; il n'y a pas un garde
municipal pour maintenir l'ordre; les Florentins sont trop civiliss et
n'ont pas besoin de gendarmes; ils n'ont pas non plus de barrires
troites pour faire suffoquer dans les ftes, comme  Paris au champ de
Mars; dans les Cascine sont encore une ferme du grand duc et un charmant
jardin anglais, embelli par l'Arno, et o l'on voit errer les faisans,
les livres, les cerfs pour l'amusement du prince; les arbres sont
dcors de lierre sous mille formes.

Aux Cascine, les quipages sont plus riches qu' Paris; de jolies
calches, d'une coupe tout--fait gracieuse, remplies de femmes
lgantes et souvent trs-belles, sont tranes par d'imptueux
coursiers qui  peine touchent la terre, dans la vlocit de leur
course. Boboli, jardin dlicieux, est une charmante promenade digne de
sa rputation. Les villas, aux environs de Florence, sont si nombreuses,
que l'Arioste les compare  un mail d'anagalis couvrant la terre au
printemps.

Sainte Marie des Fleurs, cathdrale de Florence, Santa Maria di Fiori, a
t faite par Arnolfo di Lapo, sous la direction de son matre, Simabu;
l'auteur de la prodigieuse coupole qui reprsente le jugement dernier,
est l'illustre Bruneleschi, qui fit l'admiration de Michel-Ange, et
servit de modle pour celle de Saint-Pierre de Rome. La faade est d'un
aspect noble et harmonieux; le marbre de diverses couleurs dont tout
l'difice est incrust produit le plus brillant effet. Au-dessus d'une
des portes latrales est une Assomption appele _Mandola_, parce que la
Vierge est reprsente sur un mdaillon qui a la forme d'une amende. 
l'entre de l'glise, on est frapp tout d'abord de la beaut, de
l'clat du pav mosaque et de la varit des couleurs des marbres qui
le composent; cela semble vraiment un parterre maill de fleurs: de
tous cts apparaissent des inscriptions, des statues et des tombeaux.
La chsse de Saint Znobie, un des premiers sermonaires en Toscane,
descendant de Znobie, reine de Palmire, est orne de bas-reliefs
clbres, en commmoration des miracles du Saint; il est impossible de
rien imaginer de plus gracieux que les dix anges qui soutiennent la
couronne du dme de cette chsse d'une si lgante simplicit. L'autel
principal rpond  tant de richesses, et derrire, sont deux belles
statues d'Adam et d've, puis une pit faite par Michel-Ange. Le
Baptistre, autrefois temple de Mars, est aujourd'hui ddi  Saint
Jean, et est spar, ainsi que le Dme et le Campanile, de tout autre
difice. Ce monument est surtout clbre  cause des portes de bronze
que Michel Ange disait tre dignes du Paradis. Laurenzzo Guiberti en est
l'auteur. La vote est orne d'une belle mosaque. Du ct o l'on
baptise les enfants, s'lvent deux colonnes de porphyre; de l'autre
ct, les chanes de fer suspendues  la muraille, sont un trophe de la
conqute de Pise par les Florentins.

Le Campanile est trs-bien conserv, malgr cinq sicles d'existence; sa
hauteur est de deux cent cinquante-deux pieds, mesure d'Italie; il est
d au talent de Giotto; c'est un difice carr, en marbres rouge, blanc
et noir.

La place de l'glise de l'Annunziata est belle, large et orne de la
statue questre du grand duc Ferdinand. Au ct droit de cette place,
est la maison des enfants trouvs, o l'on nourrit une grande quantit
d'orphelins.

Nous visitmes l'glise de l'Annunziata: voyant un grand concours de
fidles et, comme voyageurs, n'ayant pas le martyrologe avec nous, nous
ignorions le motif de cette solennit; on nous dit que c'tait pour
honorer journellement une image de la Vierge devant laquelle brlent
sans-cesse des lampes, qui, suivant une tradition, a t acheve par un
ange, et qu'un peintre avait seulement bauche.

La chronique locale nous a aussi appris qu'au mois de mai, le plus bel
ne qu'on pouvait trouver tait charg d'huile, de fruits et de vins, et
conduit processionnellement  travers l'glise o ses offrandes sont
reues en grande pompe par les ministres du lieu.

L'Arno, aliment par des sources qui viennent des montagnes, coupe la
ville en deux parties lies ensemble par plusieurs ponts; le principal
est le pont de la Trinit, orn de statues symboles des quatre saisons.

Les thtres de la Scala et de la Pergola ont un extrieur fort
ordinaire, mais la musique est dlicieuse, surtout  l'opra; il y a
dans les rues adjacentes des trottoirs avec des chanes en fer pour
prserver d'accidents les pitons.

 la Pergola, les loges sont varies par des rideaux de soie de
diffrentes couleurs: la salle est vaste et dispose d'une manire
avantageuse  l'expension de la voix. L'odeur des mets succulents et des
vins de liqueur vient affecter dsagrablement les houppes nerveuses et
nasales des spectateurs qui ne se livrent pas  la gastronomie, sur les
bancs, comme ceux qui occupent les loges.

Les rues sont trs-agrables  marcher; elles sont paves de larges
pierres gristres qu'on appelle pietre forte. Il y a trs-peu de belles
boutiques; les marchs sont malpropres; les principaux sont Mercato
Nuovo et Mercato Vecchio, au centre de la ville. Un boulanger vend en
mme temps de la morue, des harengs, de l'picerie.

En gnral, le grand duc de Toscane et le roi de Naples, par leur
bienveillante administration, rendent leurs peuples heureux, et le
sjour de leurs cits agrable aux trangers. Le grand duc a conserv
les lis pour armoiries; il se promne souvent sans garde au milieu de
son peuple.

Devant l'ancien parlais ducal sont un Hercule, les Sabines enleves, le
David de Michel Ange, Judith; un Perse en bronze et la statue questre
de Cosme Ier: le vestibule est entour de belles colonnes, et grand
nombre de salles sont remplies de rarets. Nous y avons remarqu
entr'autres, un cheval en marbre qui, se sentant n, demande la terre,
et  en dvorer l'tendue; sa bouche rejette des flots d'cume; ses
narines fument; son oeil sanglant laisse chapper des clairs; son
poitrail ruisselle de sueur; il frappe la poussire avec violence. Le
groupe de la famille de Niob se compose de quatorze individus; puis une
Magdeleine en marbre avec sa flottante chevelure sur les paules. Cette
place a encore une fontaine avec quatre statues de marbre plus grandes
que nature, et quatre chevaux de bronze qui reprsentent la famille de
Neptune, au milieu de laquelle ce Dieu est tir par quatre chevaux
marins en marbre blanc, d'une grandeur colossale.

Dans la Rotonde,  Florence, se trouve la Vnus de Mdicis, et prs de
l'glise Saint-Martin est la maison qu'avait occupe Le Dante. Florence
est la patrie de Machiavel.

Le cabinet en cire est fort curieux et donne le tableau fidle des
misres de l'homme. Il n'y a que Vienne qui en possde un pareil. Ce qui
frappe le plus nos regards, sont ces pices isoles, parses, ensuite
runies, qui reprsentent toutes les parties du corps humain.

Ces salons d'anatomie sont admirables; les figures y sont de cire
colorie: on y remarque le commencement, les progrs de la maladie,
imits avec une exactitude effrayante. La peste y est modele, on peut
dire au vif, sa naissance, ses phases, la fin et la corruption qui en
est la suite; les cadavres, d'un vert fonc, couverts des taches livides
de la contagion, rongs par des vers.

Dans la galerie du Muse, Niob est grande, belle, au milieu du salon,
ses enfants sont disperss autour d'elle. Diane tient  la vote comme 
celle du firmament; de l, en punition de ce qu'elle avait empch
d'offrir des sacrifices  Latone, elle lance ses flches sur ses enfants
infortuns, tous d'un ge progressif. Niob, vtue en dsordre, d'une
longue robe dont une partie cache  moiti sa plus jeune fille, porte
une main vers Diane dont elle veut parer les traits; les figures
expriment la douleur, la terreur, le dsespoir; ce groupe est compos de
seize personnes.

Les palais sont magnifiques. Le palais Pitti, habit par le grand duc,
est de grosses pierres de taille, situ dans un endroit bas; de trois
cts, il est orn de belles colonnes, au quatrime, c'est un joli
jardin; la cour est carre, il y a une galerie o l'on voit la statue de
Scipion l'Africain.

Il y a aussi un petit palais, magnifique ouvrage de Michel-Ange.

Nous avons vu, dans l'glise de Santa Croce, le tombeau de Michel-Ange;
le buste de cet habile artiste est accompagn de trois statues qui
reprsentent la peinture, la sculpture, l'architecture; celui de Galile
et du licencieux Bocace y reposent aussi.

Un monument spulcral nous a surtout sensibiliss; c'est le tombeau d'un
jeune homme sur lequel repose, dans l'abandon de la vraie douleur, la
charmante figure de la femme qui a fait riger, ce mausole  son jeune
et tendre poux, moissonn  Florence, en terre trangre.

Dans l'glise de Sainte-Marie, on voit le tombeau du fameux polyglote
Pic de la Mirandole initi dans la connaissance de vingt-deux langues.

Les tombeaux des Mdicis font le principal ornement de l'glise
Saint-Laurent.  ct d'un sarcophage sont deux figures, colossales qui
reprsentent le jour et la nuit, c'est un ouvrage de Michel-Ange: la
figure du jour a l'air de se mouvoir sous le marbre; une vigueur hardie
se dploie dans chaque membre, et lui donne l'expression de la vie; la
statue de la nuit, au contraire, ressemble  la tristesse qui sommeille,
on y lit cette inscription:

_La nuit, que tu vois si doucement endormie, a t sculpte dans cette
pierre par un ange; veille-la, si tu ne me crois pas, elle va te
parler_.

Le tombeau, de la fameuse Laure est dans l'glise de
Sainte-Marie-Nouvelle.

La famille Bonaparte a fix sa rsidence  Florence.

Ayant entirement renonc aux mets italiens, au caf, au chocolat, nous
continuons  faire honneur au potage et au rti, qui est fort bon.

Nous avons fait un plerinage  la chapelle Del Monte, qui renferme de
beaux marbres transparents.

La fontaine du Sanglier est contigu  la halle, o se fait le commerce
des chapeaux de paille, principale industrie du lieu. Nous avons vu des
chapeaux de paille de six cents francs, qui seraient d'une bien plus
grande valeur  Paris; dans les campagnes, on s'occupe beaucoup de ce
travail fructueux; ainsi donc suivant un pote:

     Aux champs de la folie,
     Tressez dans un vallon,
     La paille d'Italie,
     Filles aux cheveux blonds;
     Devant la frache place
     Qui vous voit runir,
     Le voyageur qui passe,
     Emporte un souvenir.

Il suffit d'tre tranger pour tre admis dans les ftes publiques et
particulires  Florence. Mme Catalani, cette fameuse cantatrice qui a
tant de fois excit l'admiration de l'Europe, tant trs-lie avec M. et
Mlle Au Capitaine, nous a fait inviter  aller dans sa villa et dans son
beau palais; elle a deux cent mille francs de rente, et elle accueille
les trangers de la meilleure grce.

La mort impitoyable a priv les dilettanti de Florence de la prsence de
Mme Malibran, et le thtre de la Pergola, de ses accents divins: ce
souvenir arrache une larme.

Presss de nous rendre  Rome, pour la Semaine-Sainte, nous avions pris
le coup de la voiture, afin de nous procurer plus de libert, en cas
que la socit de l'intrieur ne nous convnt pas. Nous jouissions des
conversations, sans tre obligs d'y prendre part.

L'intrieur du voiturin se composait d'un ancien ngociant de Lyon, d'un
Belge et d'un jeune Allemand, qui voyageaient pour leur sant, puis
d'une dame Sicilienne: la paix rgna le premier jour dans la voiture:
nous en avions quatre et demi  passer pour nous rendre  Rome: le Belge
tait le chevalier sans peur et sans reproche de la dame Syracusaine.
Cette dame initiait  la vrit ces messieurs dans les sublimits de la
langue italienne et dans les thories sentimentales. Trouvant que le
Belge se livrait  une trop grande familiarit, nous prfrmes prendre
nos repas avec le voiturin, et nous n'en fmes que mieux servis. Le
jeune Allemand trs-rudit, avait altr sa sant dans des excs
scientifiques, il voyageait pour se distraire et reposer son esprit.

En sortant de Florence, on rencontre le petit bourg Casciano situ sur
le sommet d'une montagne; on passe ensuite par Tavernella, Staggio,
Bonicio;  quelque distance de Foggio, on rencontre la ville de Prato,
o l'on fait du pain plus blanc que la neige.

De Florence jusqu' Sienne, la route est une varit d'accidents fort
curieux: souvent le voiturin est oblig de prendre d'autres chevaux
comme auxiliaires pendant une couple d'heures: ce sont de continuelles
montes et descentes.

Des querelles assez vives s'engagent ensuite entre le Lyonnais et le
Belge, au sujet des places, et ces deux compagnons de route ont t en
guerre pendant presque tout le voyage, ce qui souvent nous gayait
beaucoup.

Nous entrons dans la ville de Sienne; le voiturin,  l'ordinaire, nous
fait descendre dans le meilleur htel,  l'Aigle Noir: nous nous
prsentons  table avec un violent apptit. Nous n'avions demand que du
rti; nous fmes dsappoints de le trouver aromatis de sauge, d'autant
plus que nous n'avions avec cela que des cervelles de chvre et de
mouton en friture; puis de grosses racines de fenouil en abondance, au
dessert, pour continuer de nous rgaler. L, nous fmes rencontre du
voiturier qui a ramen en France le fameux logicien M. de La Mennais, et
qui nous a donn des particularits intressantes sur ce grand
personnage.

Sienne est btie au milieu des montagnes, il n'y a que la rue qui
traverse la ville depuis la porte Florentine jusqu' la porte Romaine
qui soit belle; les autres sont tortueuses, il faut monter et descendre;
il y a des vignes dans la banlieue; la ville est propre; l'air y est
trs-bon.

Il est impossible de parler italien avec plus de grce et d'harmonie.
Plusieurs comtes de Salimbeni se sont illustrs dans la peinture.

C'est  Florence et  Sienne que nous avons commenc  voir ces
congrgations de charit masques qui vont visiter les malades, qui
rendent les honneurs aux morts. Nullement habitus  de pareilles
coutumes de dvotion, si proscrites dans nos pays; nous pensons qu'ils
seraient capables d'exciter des maladies nerveuses, ou de donner des
frayeurs  bien des femmes. Nous en vmes plusieurs  la porte de l'Il
Duomo ou de la cathdrale, qutant pour les malheureux. Ces oeuvres sont
sans doute excellentes, car le grand duc de Toscane et le roi de Naples
en font partie, probablement et thologiquement masqus pour que la main
droite ne sache pas ce qu'opre la main gauche, en fait de charit,
suivant l'humilit du Livre-d'or.

Nous entrons donc dans la cathdrale, toute btie en marbre blanc et
noir, au bout d'une longue et vaste place, sur un lieu fort lev; on y
monte par des degrs en marbre; le frontispice est orn de colonnes et
de statues, la vote azur est parseme d'toiles d'or: aux douze
parties de la nef, sont les douze aptres: dans la chapelle Chigi, il y
a huit colonnes de marbre vert: le pav mosaque de la chapelle
Saint-Jean est trs-bien fait, et peint si bien le Sacrifice d'Abraham
et le Passage de la Mer Rouge, que cela a l'air naturel, la sacristie
est pare des trois Grces dans la belle nature et dans la candeur
virginale. C'est devant ces chefs-d'oeuvres qu'on revt les ornements
sacerdotaux; un prie-Dieu est plac  leurs pieds.

L'htel de ville, que l'on appelle le palais de la Seigneurerie, est
d'une magnificence extraordinaire, il est bti en pierres de taille
jusqu'au premier tage; ensuite, ce sont des briques; vis--vis ce
palais, on voit une colonne que l'on dit avoir t autrefois un temple
de Diane, et sur laquelle est une Louve d'airain allaitant Rmus et
Romulus. La forme de cette place ressemble  une coquille; pave de
pierres blanches et de briques, cette place est orne d'une fontaine que
l'on appelle Branda, et dont les eaux sont fort saines.

Le costume est le mme qu' Florence; les femmes portent le chapeau de
feutre avec une fleur. La ville a des portes d'entre et de sortie; on
ne peut y introduire de pigeons sans payer un droit d'octroi.

Nous quittons Sienne; la terre commence  devenir trs-ingrate;
cependant il y a parfois des vues magnifiques et pittoresques.

 Scala d'Orcal, l'albergo est trs-agrable; dans la campagne, on voit
du froment, des fves, des oliviers, des mriers, tout cela dans le mme
champ; des troupeaux de boeufs et de moutons se rencontrent souvent; il y
a encore des montagnes, des torrents qui se prcipitent; la temprature
est froide, et la culture approche de celle de nos pays. Les jeunes
filles portent des toques de velours noir; les femmes ges, des
chapeaux de paille ou de feutre; les hommes endimanchs ont des culottes
courtes.

De jeunes artistes qui veulent admirer avec plus de temps et de libert
les harmonies de la nature, s'enivrer  longs traits dans l'ancienne
capitale du monde,  la table exquise des grands matres de la peinture
et des arts, et que leur fortune oblige d'agir avec conomie, voyagent
souvent avec le sac sur le dos et le bton, qui sert d'appui et de
dfense.

C'est  Aquapendente, au milieu des montagnes et des torrents, si
remarquable par ses belles chutes d'eau, que commencent les tats
Pontificaux, avec eux la plus affreuse indigence, parce que l'industrie
n'a pas permission d'y pntrer: les Jsuites, cette fleur apostolique
pour les sciences et les belles-lettres, s'opposent  la moindre
innovation: les habitants d'Aquapendente sont par consquent sans
nergie, pleins de paresse et de misre.

Quel contraste avec la Toscane! Des hommes ples et dfaits, dont la
fivre et la pauvret se disputent la frle existence, apparaissent
seuls, de loin en loin, sur des terres incultes; quelques autres,
tendus au soleil, y prsentent l'image du dsoeuvrement autant que de la
pnurie.

Aprs Aquapendente, vient la ville de San Lorenzo: les roches et les
cavernes continuent de se multiplier; la crainte bien fonde des
brigands s'empare de l'me au milieu de ces dserts: notre voiturin
lui-mme est inquiet; il parle bas, et ne fait pas claquer son fouet, de
peur de donner l'veil aux voleurs qui habitent ces contres.

Nous arrivons  la trs-bonne auberge de l'Aigle-d'Or, prs le lac
Bolsena, autrefois volcan de vingt lieues de circonfrence. Ici c'est
Viterbe, o nous dnons; les faquins, toujours paresseux et le manteau
sur l'paule, encombrent la ville: les fontaines sont charmantes, et les
rues paves en pierres trs-belles et trs-larges: nous faisons un bon
repas  l'htel de la Renomme; la ville est environne de vignobles, de
jardins, de maisons de campagne. L'Il Duomo et le Palais du Gouvernement
sont les principaux difices; nous passmes auprs des prisons, et nous
apermes des captifs qui faisaient descendre des paniers avec des
cordes, pour exciter les passants  avoir piti des dtenus. Les
montagnes de Viterbe sont trs-leves et couvertes de neige. M. De
Bourmont, vainqueur d'Alger, s'est fix dans ce pays; il y a achet des
terres considrables, et, comme Cincinnatus, il est maintenant  la
charrue; son territoire est couvert d'immenses troupeaux.

Avant d'arriver  Montefiascone, on passe prs d'une fort autrefois
consacre  Junon. Nous trouvons la ville de Cornetto, celle de Tolfa;
on voit,  quelque distance de cette dernire, la route de
Civitta-Vecchia, un des principaux ports des tats Pontificaux, puis la
voie de Prouse. En sortant de la ville, il faut passer une montagne de
difficile accs, sur le sommet de laquelle est la ville de Canapino; au
pied de cette montagne, que l'on appelle Cincini, est la ville de Lagodi
Vico.  Vico, le danger des voleurs se multiplie; nous arrivons 
Ronciglione, brle par les Franais, sous l'Empire, fameuse par ses
papeteries et ses usines de fer, et nous descendons  l'htel du
Lion-d'Or, o le voiturin nous fait faire un trs-bon souper. En
gnral, la table du voiturin est la mieux servie; nous buvons  longs
traits l'excellent vin de Ronciglione: les hommes ont des manteaux 
capuchon. Nous continuons la Campagne Romaine; le Gouvernement
pontifical est aussi en arrire en agriculture qu'en industrie; ce sont
deux ennemis redoutables qui, par les transactions sociales, pourraient
devenir remuants et menaants  la souverainet temporelle des Pontifes,
souverainet qui fut primitivement concde aux vques de Rome par les
Rois de France: le talent dans la Campagne Romaine devrait aussi
produire le centuple sous l'administration pontificale; malheureusement,
il n'en est rien; on ne voit que terres incultes, pas un village, pas un
hameau, nulle trace d'hommes; ces campagnes fertiles du Latium,
abandonnes  elles-mmes, sont seulement paccages par des troupeaux de
chevaux, de boeufs et de moutons. Nulle fleur n'tale aux yeux son calice
clatant et embaum; nul arbre n'lve vers le Ciel sa tte verte;
parfois on distingue quelques sillons de bl jauni.

On passe ensuite au villago Monterosi; aprs cela, nous trouvons le lac
de Bacano, avec des mines de soufre; de l nous traversons il bosco di
Bacano, bois autrefois trs-dangereux  franchir,  cause des voleurs
qui y circulaient en grand nombre, mais aujourd'hui, les routes ayant
t largies, on y passe en sret. Quand on est au bout de cette fort,
on dcouvre, du point culminant de la montagne, la ville de Rome: on
descend ensuite dans une grande plaine, et on passe le Tibre sur un pont
bti autrefois par le censeur Scaurus. On voit encore les fondements de
ce pont, qui a t refait, et qui s'appelle aujourd'hui Ponte-Milvio. Ce
fut en cet endroit que Constantin, ayant eu  combattre contre le tyran
Maxence, aperut dans les nues une croix; Maxence vaincu, tomba dans le
Tibre, o il se noya.

Pendant que le voiturin faisait manger l'avoine  ses chevaux, nous
prmes les devants, et nous cheminmes quelque temps  travers des
plateaux de montagnes o paissaient des troupes de cavales et de boeufs 
longues cornes qui fuyaient  notre approche.

Sur la route, on aperoit encore le tombeau de Nron d'excrable
mmoire; il est une grande leon aux rois pour user avec bienveillance
de leur immense pouvoir; aux peuples, afin d'apprcier ceux qui les
gouvernent sagement, mme dans la crainte de perdre le roi de bois de
Lafontaine; car suivant les principes du droit politique de Burlamaqui,
en mettant en pratique la thorie de la souverainet populaire, on
expose la socit aux cabales, aux intrigues et aux plus terribles
explosions: le mausole de Nron, que les sicles n'ont pas entirement
ravag, subsiste encore au milieu des destructions, pour rappeler le
souvenir d'un monstre: aucun autre monument ne nous signale le voisinage
de l'ancienne reine du monde.




CHAPITRE VIII.

_Rome_


Enfin nous entrons dans la ville sainte; nous sommes merveills de la
beaut de la Place du Peuple, orne de statues majestueuses. Au milieu,
est un oblisque magnifique qui tenait au grand cirque et qui tait
consacr au Soleil par Auguste; les deux glises, au commencement de la
rue del Corso, contribuent  l'embellissement de cette place.

Nous descendons  l'htel de Frank, strada Condotti; voulant
immdiatement faire connaissance avec Rome, nous rencontrons un de nos
compatriotes qui nous conduit au restaurant Bertini, dans la strada del
Corso; nous nous y trouvons trs-bien,  quatre paoli par tte, et nous
nous dcidons  y prendre habituellement nos repas; ds le soir, nous
allons admirer le Colise, ce chef-d'oeuvre antique ou amphithtre
destin aux gladiateurs, aux combats de btes froces, ensuite au
supplice des Chrtien: les fiers Romains sont devenus rampants et
mendiants, la sentinelle s'approcha de nous, je crus que c'tait pour
nos passeports, pas du tout; il ne nous demandait pas autre chose que la
bonne-main.

Notre matre-d'htel devenant un homme de glace, parce que nous ne
prenions pas nos repas chez lui, nous nous dcidmes  louer un
appartement prs du restaurant.

Le lendemain de notre arrive, nous adressmes, par hasard, la parole,
en visitant la cit,  M. de Zamboni, neveu du gnral du chteau
Saint-Ange; en qualit de Franais et d'trangers, il nous fit le
meilleur accueil, nous tmoigna beaucoup d'intrt, nous proposa de nous
promener et de nous faire voir la capitale du monde chrtien.

Nous traversmes donc ensemble le pont Saint-Ange, sur le Tibre, qui est
orn d'une balustrade en marbre, des statues de Saint Pierre et de Saint
Paul, en marbre, plus grandes que nature, et des Anges qui portent les
instruments de la passion.

Le Tibre n'a pour lui que l'auguste majest de l'histoire.

Avec M. de Zamboni, les troupes nous laissent passer et nous entrons
dans le chteau Saint-Ange, btiment rond, que l'empereur Adrien fit
lever pour lui servir de tombeau; cette tour est termine en
plate-forme sur laquelle il y avait autrefois plus de sept cents
statues; le tout tait surmont d'une, pomme de pin en cuivre dor
contenant les cendres de l'empereur; elle est d'une grosseur
prodigieuse; nous l'avons vue au jardin du Vatican.

La peste tant dans Rome, le pape Grgoire Ier fit une procession et, en
passant sur le pont lius, prsentement pont Saint-Ange, il eut la
vision d'un Ange qui remettait une pe ensanglante dans le fourreau;
la peste ayant cess, le pape, en action de grces, fit mettre la statue
d'un Ange sur le haut de cette tour: nous avons admir un fort beau
tableau dans une chapelle ddie  Saint Michel, qui reprsente cette
histoire. Voil la cause du nom du chteau Saint-Ange.

M. de Zamboni nous fit voir les beaux magasins d'armes et de poudre, et
l'endroit o l'on garde la tiare qui sert au couronnement des papes et
o est le trsor de l'glise.

Nous fmes ensuite explorer la place Saint-Pierre, forme de deux
portiques dont la beaut surprend; ils sont soutenus par trois cent
vingt colonnes qui forment trois alles de chaque ct, par le moyen
desquelles on est  couvert jusque dans l'glise: au-dessus de ces
portiques sont de vastes galeries ornes de quatre-vingts statues: au
milieu de la place, il y a un oblisque en granit apport d'gypte 
Rome, et trouv sous le cirque de Nron; cet oblisque, de figure
quadrangulaire, finit en pointe, et au haut, il y a une croix de bronze
dor renfermant un morceau de la vraie croix: cet oblisque est
accompagn de deux belles fontaines qui jettent des gerbes d'eau.

L'glise Saint-Pierre est d'une grandeur et d'une dimension si
majestueuse, qu'on pourrait, par tous les endroits, la mettre au rang
des merveilles du monde; elle ne saisit pas d'tonnement  la premire
vue; non fugitive comme les mtores, tant un chef-d'oeuvre du gnie, il
faut l'examen, l'tude de ces nombreuses perfections, pour se livrer 
une juste apprciation, pour s'abmer dans toutes ces dpenses et ces
puisements de l'art, de la peinture, de l'architecture, du bon got,
des mosaques, des fresques admirables. Constantin et Charlemagne, sur
des coursiers gracieux et lyriques, signalent l'entre de la superbe
basilique. Toutes les richesses des idoles ont t splendidement
mtamorphoses par l'clat ultramontain. Le Saint Pierre, en bronze, si
en vnration, dont le pied est us par la pit des fidles qui lui
donnent un baisser et qui reoivent en change le trsor de
l'indulgence, tait originairement Jupiter Olympien, que le zle des
Aptres a ainsi transform.

L'glise Saint-Pierre est si grande, que gnralement elle parat
dserte de population: ds l'entre, vous apercevez deux Anges d'un
aspect ordinaire,  mesure que vous en approchez, ils grossissent; 
leurs pieds, ils sont d'une grandeur dmesure, et soutiennent de riches
coquilles pour l'eau bnite.

Il n'y a point de siges consacrs au repos des fidles; on voit errer
des curieux, des admirateurs de peinture, des plerins et des bergers
des Abruzzes et de la Calabre, qu'on rencontre coiffs du chapeau pointu
qui penche sur une de leurs oreilles. Les paules couvertes d manteau
brun descendant jusqu'aux genoux, les hanches entoures d'une peau de
mouton garnie de sa fourrure, et chausss;  l'antique, d'une sandale
fixe avec got par une bande qui entoure plusieurs fois la jambe et en
fait ressortir la beaut.

Il faut aller tous les jours  Saint-Pierre, et le voir  toute heure,
car tous les jours et  toutes les heures, il a des effets nouveaux et
inattendus; la matine appartient aux pompes de la messe, elle s'y
clbre avec un luxe qui sied  la magnificence du lieu; les robes
rouges et blanches des officiants, la robe noire du chanoine,  longue
queue tranante, est porte par les enfants de coeur, vrais pages de ces
gentils hommes de l'Autel.

Le dme de Saint-Pierre est un ouvrage qu'on ne cesse de regarder; la
vote est en mosaque, soutenue par quatre gros piliers. Au bas de ces
piliers, il y a quatre statues en marbre, plus grandes que nature, qui
reprsentent Sainte Vronique, qui conserve la face de Notre-Seigneur
empreinte sur son voile. Les autres statues sont: Sainte Hlne, Saint
Andr et Saint Longin.

Les deux lions majestueux de Canova, comme des sentinelles vigilantes,
gardent l'entre du spulcre de Clment XIII.

De quelque ct que l'on arrive  Rome, on voit toujours ce bel difice;
aussi, des galeries de son Dme, on jouit d'une des plus belles vues de
l'Italie. Les pnitents, occups  casser des pierres prs de l'escalier
qui conduit au haut de l'glise, sont, d'aprs ce qu'on nous en a dit,
des gens qui, n'tant pas assez riches pour se marier dans des degrs de
parent dfendus par les canons, gagnent des dispenses  la sueur de
leur front.

Le grand Autel de Saint-Pierre est directement sous le Dme; le devant
regarde le fond de l'glise, en sorte que le clbrant, ayant toujours
le visage du ct du peuple, ne se retourne point suivant la liturgie.

Rien ne peut galer la magnificence de cet Autel; il est tout de marbre,
et quatre colonnes de bronze torse, ornes de festons composs de
feuillage et d'abeilles, soutiennent un dais magnifique, tout en bronze,
qu'on a t du Panthon; quatre Anges poss sur le haut des colonnes, et
d'autres moins grands qui ont l'air d'errer sur la corniche, donnent une
majest toute singulire  ce superbe Autel. Au pied de cet Autel sont
deux escaliers en marbre qui conduisent au tombeau de Saint Pierre, o
il fut, dit-on, enterr.

Tout reluit d'or et d'azur dans Saint-Pierre; les piliers sont revtus
d'un marbre poli et blouissant, les votes sont de stuc  compartiments
dors. Le pav est tout en marbre, au-dessus de la porte Sacre est un
Saint Pierre, en mosaque, objet d'admiration.

De superbes mausoles font un des plus beaux ornements de ce magnifique
temple, celui de la comtesse Mathilde est un des plus considrables.

L'Autel sur lequel est la Chaire de Saint Pierre, est d'une beaut et
d'une magnificence acheve; cette chaire; qui n'est que de bois, est
enchsse dans une autre Chaire de bronze dor environne de rayons
tincellants par le soleil et soutenue par les quatre docteurs de
l'glise.

Il n'est pas une mosaque reprsentant un Saint qui n'ait demand huit
annes de travail  l'ouvrier, et Saint-Pierre est plein de ces
chefs-d'oeuvres.

Le mausole de Paul III est remarquable par deux statues de marbre
blanc, la Vieillesse et la Jeunesse, qui approchent si fort du naturel;
qu'on a t oblige de donner,  la statue de la Jeunesse, une chemise de
bronze pour teindre les passions de quelques artistes impressionnables
qui en taient devenus amoureux.

Celui d'Alexandre VII est aussi fort beau, il y a quatre statues au
milieu desquelles on voit la mort qui sort de dessous un tapis en
marbre.

Enfin, pour arriver au Vatican, nous traversons une haie des gardes du
Pape: ce sont des Suisses en uniforme bariol de jaune, rouge et bleu,
en culottes courtes et en fins escarpins, avec chapeau  plats bords
relevs. Des salles immenses se prsentent pleines de statues, de vases
antiques, de bains romains, et vous jettent dans de continuelles
surprises d'admiration.

Le palais du Vatican est contigu  Saint-Pierre et n'est pas rgulier;
on y monte de cette glise, par un escalier magnifique: chez lui, le
Pape est habill de Damas blanc avec un rochet et un camail rouge sur
les paules. Les appartements de Sa Saintet sont tendus de Velours
rouge et galons d'or l'hiver, et l't d'un Damas cramoisi orn de
crpines d'or. Son cabinet est rempli de curiosits: dans la chambre o
il couche, il y a une pierre blanche transparente reprsentant la Vierge
et l'Enfant Jsus, qu'on estime un million.

La Bibliothque est magnifique; les jardins du Vatican sont dlicieux;
les promenades agrables, couvertes d'orangers; des bustes, des statues
antiques, des jets-d'eau qui s'lvent si haut, qu'ils semblent vouloir
se perdre dans les nues: on voit la mer artificielle sur laquelle vogue,
 pleines voiles, une galre arme de ses canons; on fait faire la
manoeuvre  ce vaisseau, on fait une dcharge de cette artillerie, et, au
lieu de boulets, on voit sortir une quantit d'eau de tous cts.

L'appartement du Muse surtout, appel le Belvder ou Belle-Vue,
renferme dans des niches, les plus belles statues antiques, une Louve
qui allaite Rmus et Romulus, Antonius, une Vnus sortant du bain, un
Apollon avec le Serpent Piton, un Hercule; dans une niche orne de
coquillages et de mosaques, est la statue de Cloptre dans la mme
attitude o elle tait quand elle se donna la mort; plus loin, les
statues du Tibre et du Nil, une Vnus qui regarde l'Amour, son fils:
Laocoon avec ses deux enfants, que deux serpents tiennent envelopps, le
tout d'un seul bloc de marbre.

 notre arrive  l'htel, nous trouvons une lettre de M. Billotie, de
Livourne, ami intime du Secrtaire du Capitole, dans laquelle il nous
exprimait que sympatisant avec les Franais et aimant beaucoup notre
nation, il nous faisait offre de service pendant notre sjour  Rome;
que, familiaris dans l'tude de Rome antique et moderne, il nous
aiderait de tous ses efforts; j'acceptai la proposition de cet obligeant
tranger qui nous a constamment tenu parole.

Au lieu de musique jusque dans les rues et sur les places publiques,
qu'on aime tant  entendre en Italie, il est vrai que nous tions dans
le carme, ce n'taient que processions masques de camaldules et de
flagellants qui se fustigeaient et se donnaient de la discipline,

     Psalmaudiant psaumes et leons,
     Sans y mettre tant de faon.

Nous avons entendu des camaldules capucins prcher au Colise, en plein
air; cette arne, o les martyrs ont succd aux gladiateurs, s'appelle
Chemin de la Croix; les camaldules se revtent, pendant les exercices
religieux, d'une espce de robe grise qui couvre entirement la tte et
le corps, et ne laisse que de petites ouvertures pour les yeux. Ces
hommes, ainsi cachs sous leurs vtements, se prosternent la face contre
terre et se frappent la poitrine. Quand le prdicateur se jette 
genoux, en criant misricorde et piti, le peuple qui l'environne, se
jette aussi  genoux, et rpte les mmes cris qui vont se perdre sous
le vieux portique du Colise.

Le Colise, construit par trente mille Juifs, se trouve vis--vis du
palais des empereurs. On aperoit encore le plan de Jrusalem, trac par
ces malheureux captifs, touchant souvenir de la patrie! il y avait trois
galeries couvertes, dans lesquelles cent cinquante mille personnes se
plaaient; douze chariots pouvaient y courir  la fois; le milieu tait
orn d'oblisques, de colonnes et d'un grand nombre de statues. Quel
coup-d'oeil! quel tableau! quel talage de ruines! les unes portent
l'empreinte de la main du temps, les autres de la main des barbares: 
travers tous ces dbris, le lierre, les ronces, la mousse, les plantes
rampantes, on croit entendre les mugissements du lion, les soupirs du
mourant, la voix des hommes, les applaudissements des Romains.

Au milieu s'lve une croix, et, tout au tour,  gale distance,
s'appuient, sur les loges o l'on enfermait les btes froces, quatorze
autels.

Nous nous sommes promens dans toutes les parties du Colise, nous
sommes monts  tous les tages, nous nous sommes assis dans la loge des
Empereurs. Quel silence! quelle solitude! On rencontre dans tous ces
corridors la petite chouette des masures volant presque sur nos ttes,
quand nous passmes sous les portes votes du Colise, le hibou aux
ailes jaunes jetait son cri du haut du clocher du Capitole.

Combien le silence de la nuit ajoute  la beaut du monument! Nous
tions dans une sorte d'extase, tous les grands souvenirs se
prsentaient en foule  notre imagination: nous jouissions de tout le
pass. Les noms de Csar et d'Auguste erraient sur nos lvres: nous
appelions ces grands hommes sur les dbris de leur patrie. Nous croyions
encore entendre Corine se livrer  ses admirables improvisations, etc.,
etc.

Ce qu'il y a de plus curieux dans les environs de Rome, c'est surtout
Tivoli; nous prenons une voiture pour nous y conduire, et nous roulons
sur la voie romaine appele Tiburtine: notre compagnon de voyage tait
Rossini, compositeur de musique  Saint-Charles et  la Pergola, neveu
du clbre auteur dont les heureuses inspirations rgnent en matre
absolu sur le coeur des dilettanti. Il parlait aussi bien le latin que sa
langue natale. Nous sentons une odeur de soufre, et nous voyons le lac
d'eau bleutre de la solfatare; quand on y jette la moindre chose, l'eau
bouillonne; nous achetons des ptrifications de ce lac de soufre. En
avanant vers Tivoli, nous rencontrons, aux pieds des montagnes,
plusieurs ruines parmi lesquelles domine le tombeau de Plautius.

Arrivs  Tivoli, nous traversons l'Anio, qui tombe en bouillons
imptueux et se prcipite avec fracas; nous descendons dans la grotte de
Neptune, montagne de roches, qui s'avance sur un abme pouvantable.
Dans le fond de ce gouffre, on voit encore sur le sommet les temples de
Vesta et de la Sibylle: les nombreuses cascades et cascatelles sont des
plus curieuses et des plus potiques; l'eau se prcipitant dans cet
antre profond, on ressort  travers des roches pour former une petite
rivire, aprs mille serpentements. Le paysage est anim par des
oliviers, des mriers, des figuiers et des vignes; on voit des
voyageuses sur de modestes roussins d'Arcadie descendre avec
circonspection les montagnes; des troupeaux paissent sur les
escarpements; les cascatelles paraissent comme des gerbes jaillissantes
et les flots ressemblent  des filets d'argent.

La maison d'Horace est situe vis--vis des cascades, sur le versant de
la montagne des Sabines, si propice aux motions et au grandiose.
Apparat ensuite la maison de Catule, puis celle de Marius; dans le
voisinage est la belle maison des Jsuites et la villa d'Est.

Notre cicerone, convoitant de nouvelles clientelles, faisait ses efforts
pour nous quitter au milieu de ces lieux magiques; il nous laissa prs
de la villa Adriana: nous prouvmes beaucoup de difficults pour en
dcouvrir la vritable entre; nous promenons dans la ville Adrienne, si
fconde en curiosits et en souvenirs; nous trouvons des artistes
peignant les fresques d'une vote. L'empereur Adrien y avait runi tous
les monuments dont la magnificence et la gloire avaient frapp ses
regards. Quelles impressions n'avons-nous pas prouves  l'aspect de
ces lieux! ce ne sont plus que des herbes, des ronces, des tronons de
colonnes, des dbris de murailles remplaant le temple de Jupiter.

Les longues herbes de la solitude croissent partout; des colonnes
jonchent le sol, et sont couvertes de mousse. Nous trouvmes, au sortir
de la villa Adriana, une source dont l'eau tait d'une puret et d'une
fracheur admirables; elle sortait des flancs d'une montagne borde
d'une haie paisse de lauriers roses en fleurs; comme nous tions
trs-chauffs, nous n'osmes nous y dsaltrer; fatigus de ces
excursions, aux ardeurs du Soleil, et presss de soif, nous faisons une
longue course sur la route de Rome, pour trouver un liquide dsaltrant;
enfin le voiturin nous reprend; cette fois nos compagnons de voyage sont
encore Rossini et un officier de carabiniers.

Tout est dispos en Italie contre la chaleur, et rien contre le froid;
l'hiver, on n'a souvent pour se rchauffer, dans une vaste pice, que
l'homicide braciajo.

Le lendemain nous promenons au Capitole. Du haut de la tour, on dcouvre
Rome, Frascati ou Tusculanum, remarquable par le sjour de Cicron.

Le Capitole renferme un Muse plein de richesses; on y entrait par le
Forum; il est surmont d'un clocher d'o sort la statue de la Religion:
de chaque ct de l'escalier sont des lions apports d'gypte, qui
jettent de l'eau par la gueule: au haut sont Castor et Pollux, une
colonne milliaire avec une boule dore, et sur la faade du Capitole, on
voit aussi des trophes de Marius.

Les antiques sont fort remarquables; il y a encore les statues d'airain
de Rmus et de Romulus, qu'une louve allaite; on y voit fort bien le
coup de foudre dont elle fut frappe: dans un des palais du Capitole,
est la statue de Marforio, couche dans la cour, prs de la muraille,
c'est contre cette statue qu'on affiche la rponse aux satyres de
Pasquin.

Nous avons visit une boutique o l'on vendait secrtement des
poignards: il y en a pour les Dames, qui sont travaills avec beaucoup
d'lgance, et elles les portent comme instruments de toilette.

En allant au Capitole, du ct du Forum, sont les prisons Mamertines
dans lesquelles prirent Jugurtha, les complices de Catilina, et o
Saint Pierre et Saint Paul, dtenus, ont t dlivrs par l'Ange.

 peu de distance du Capitole, est le Campo-Vaccino, clbre par
l'ancien Forum, le Temple de Jupiter Tonnant, de Jupiter Capitolin, dont
on connat  peine les traces, et celui de Vesta. La villa Farnse est
le principal ornement du Campo-Vaccino.

Nous ayons visit un cloaque Maximin fort curieux.

Du ct du Tibre, nous ayons vu les dbris d'un ancien pont.

Voici comment pchent les Romains; ils ont deux carrelets au bout d'un
grand bois tournant, mis en mouvement par un arbre et des palettes ayant
le courant pour moteur: avec ce pige facile, o il y a un appt, ils
prennent en badinant le poisson trop avide.

Prs de l'glise Saint-Grgoire, se trouve le temple de la Fortune
virile, ensuite les immenses dbris des Thermes de Diocltien, autrefois
destins aux bains,  la musique et aux ftes: prs des Thermes, sont
les tombeaux des Scipion, dcouverts depuis sept ans; nous sommes
descendus dans les caveaux spulchraux, au milieu de cierges et
d'illuminations.

Nous avons ensuite visit Saint-Jean-de-Latran, clbre par les douze
Aptres, possdant en outre les chefs de Saint Pierre et de Saint Paul.

Nous voici au plrinage de la Santa Scala, qu'on monte  genoux; la
porte qui est au haut n'est jamais ouverte; ceux qui l'ouvrent, suivant
la pieuse chronique, n'en ressortent point; la Santa Scala renferme le
sang prcieux de Jsus-Christ. On arrive  cette petite chapelle par
cinq escaliers diffrents, celui du milieu a vingt-huit degrs de marbre
blanc; Jsus-Christ y monta quand il fut conduit chez Pilate.

De l, nous nous rendons au Baptistre de Constantin, qui est admirable;
on y remarque encore les pierres qui servaient  noyer les martyrs; nous
explorons les acqueducs ou grandes arches, les Thermes de Titus, le
temple de Jupiter Vengeur; il ne reste plus de la Roche Tarpenne
d'autre importance que son ancienne rputation, ayant t immortalise
par tant de condamns.

Nous avons vu le Palais Doria, dont on offrit qu'une partie  l'Empereur
d'Autriche qui s'offensa de ne pas l'occuper tout entier, mais quand il
fut  Rome, il s'aperut que le quart tait dj trop grand pour son
cortge.

Nous avons admir le temple de la Concorde, la fontaine des Parfums prs
le Colise, la voie sacre sur laquelle passaient les Rois et les
Empereurs. Aprs avoir parcouru la voie sacre, nous entrmes dans une
jolie chiesa; nous fmes tonns de la fracheur et de la beaut des
fresques qui en dcorent le Dme: on remarquait jadis dans une chapelle
de cette glise, un petit vieillard qui paraissait abm dans les
profondeurs de la mysticit et des extases; on aurait dit qu'il
s'levait de la terre; c'tait le chevalier Bernin, auteur de ce Dme,
qui paraissait se complaire dans la vue de ses oeuvres sublimes. Nous
visitmes le temple de la Paix et le Panthon consacr par Agrippine 
tous les Dieux, depuis  tous les Saints; le corps de Raphal y repose,
ainsi que celui du clbre Carrache, fils d'un simple tailleur. Le
Panthon est un des plus anciens difices antiques; quoique dpouill de
ses premiers ornements, il fait l'admiration des trangers: c'est un
btiment qui a autant de largeur que de profondeur; il est sans fentres
et sans piliers, il ne reoit la lumire que par une ouverture au milieu
de la vote.

La fontaine Pauline ne doit point tre oublie; l'eau tombe par cinq
ouvertures dans autant de bassins, et se rpand par des conduits
souterrains dans plusieurs quartiers de la ville.

Les Juifs,  Rome, sont au nombre de sept mille; ils habitent un
quartier isol o tous les soirs on les enferme et on les garde  vue
pour les prserver de l'intolrance du peuple.

Sainte-Marie-Majeure possde, dans un tabernacle, la crche de Jsus
naissant, et, dans une niche, l'image de la Vierge peinte par Saint Luc.

 notre arrive sur la place de la Poste, notre cocher eut une rixe avec
un ami de profession; il y eut un change de coups de fouets dont nous
manqumes de devenir victimes dans notre calche dcouverte. En mme
temps, notre matre d'htel nous atteint, et nous annonce qu'un cavalier
du Pape est venu nous apporter une dpche pour une audience pontificale
le mme jour, que M. Vaur, pnitencier franais, extrmement obligeant,
avait sollicite pour nous. Nous n'avions que trois quarts d'heure pour
nous prparer et nous rendre au Vatican: notre toilette fut rapide; nous
montons en voiture; le Souverain Pontife nous accueille avec des
manires pleines de bienveillance; il parat tmoigner beaucoup
d'affection aux Franais et nous donne de prcieux souvenirs.

Le Pape Grgoire XVI a une physionomie pleine de bont; c'est un
thologien habile, dou d'une grande modestie: de simple camaldule de la
banlieue de Vnise, il est parvenu au pontificat et  la tiare par ses
talents.

Nous emes une conversation agrable avec son bibliothcaire Monseigneur
Mezzofanti qui parle quarante-deux langues; comme on lui dit que nous
venions de la Bretagne, il se mit  nous entretenir dans l'idiome
bas-breton, dialecte qui nous tait inintelligible; il fut oblig de
nous exprimer sa pense en franais et en italien.

Le majordome du Roi de Rome, Monseigneur Fieschi, eut la complaisance de
dranger ses projets, et de nous promener, partout dans les salles, mme
dans les cuisines, qui nous ont paru ordinaires. Dans toutes les
Seigneureries ultramontaines, on suit littralement l'tiquette,
beaucoup d'urbanit et force compliments sont l'assaisonnement de la
conversation.

Les premires glaces que nous avons manges  Rome, nous ont caus
d'horribles tranches, soit qu'elles fussent prpares dans des vases de
cuivre, soit qu'elles fussent aromatises d'eau de laurier.

Nous avons pris des glaces dans d'autres endroits qui ne nous ont pas
ainsi travaill les intestins. On ne voit partout que soutanes et habits
ecclsiastiques: il est vrai que les avocats et les huissiers revtent
la toge sacerdotale; mais comme les prtres dominent  Rome, qu'ils
occupent les emplois et font la police, on ne doit pas tre surpris de
les trouver en nombre mme dans les cafs; nous avons vu souvent des
ecclsiastiques petits matres, fiers comme des abbs de cour, frapper
de la canne dans le caf, demander au garon promptement la gazette, et
perdre patience si on les faisait attendre un peu. Le jeu de billard y
est trs en vogue, et les lotteries sont dans tous les coins de rues.

Nous assistons  la belle crmonie des Palmes,  laquelle figurait
l'ex-roi de Portugal Don Miguel, arm d'une riche lorgnette qu'il
employait souvent  admirer la beaut des princesses romaines; il aurait
d tre pourtant un peu plus modr, depuis son aventure au bal du
prince Borghse. En dansant, il s'tait pris de belle flamme pour la
princesse, peut-tre dans un mouvement de galop, mais l'incendie tait
si considrable, que le prince, pour empcher son dsastre, fut oblig
d'appeler Don Miguel  un combat singulier; le Souverain Pontife,
prvenu de l'affaire, la fit promptement cesser, car Don Miguel vit des
bienfaits du Souverain de Rome.

Le grand duc Michel, au nombre des curieux, puisqu'il est encore
schismatique, assistait aux crmonies de la Semaine-Sainte, dans la
chapelle Sixtine, dont la vote est orne des belles fresques du
Jugement dernier, par Michel-Ange; tout le monde sait apprcier cette
oeuvre magnifique du peintre, mais, dans nos pays, nos yeux, adoucis par
les voiles et les gazes, ne pourraient supporter ces chefs-d'oeuvres de
la belle nature.

Les dames n'entrent point sans avoir de billets, tous les hommes
costums proprement en noir sont admis; le peuple seul ne peut aborder.

Dans les charrettes, les conducteurs ont une grotte qui leur sert
d'abri.

Le commerce de Rome consiste dans la vente de tableaux, de statues, de
reliques et de chapelets.

Notre glise est Saint-Louis. M. de Chteaubriand a fait une pitaphe
sur le tombeau de Pauline de Montmorin, jeune personne qui vint mourir
en terre trangre, aprs y avoir perdu toute sa famille. Dans cette
glise, on fait une prdication franaise le dimanche.

Le march est la place Navone; on l'appelle ainsi, parce qu'autrefois on
pouvait facilement l'inonder et y faire voguer des pirogues et des
nacelles pour s'exercer aux joutes marines: la colonne, au milieu de la
Piazza, reprsente le Nil et ses dbordements fertilisateurs. Les palais
Mursini, Pamphili, Saint-Andr, sont auprs, et le palais Spazza. Le
palais Farnse est enrichi du sarcophage de Metella Caracalla. Ce palais
a t achev par Michel-Ange; il est orn de belles statues: celle de
Socrate, l'Apollon du Belvder, la statue de Pompe, un Hercule appuy
sur sa massue, trouv dans les bains de Caracalla, Antonius, la statue
d'Alexandre Farnse, duc de Parme. Dans la grande salle, on voit le
fameux Taureau; une femme est attache par les cheveux  une des cornes
de cet animal furieux; deux hommes font leurs efforts pour les pousser
dans la mer du haut d'un rocher; une autre femme avec un petit garon,
accompagns d'un chien, regardent ce spectacle: ces sept figures sont
d'un bloc de marbre.

La colonne de Trajan reut ses dpouilles comme les Pyramides celles des
rois d'gypte, et sa statue en bronze dor brillait au fate du
mausole, comme celle de Napolon ombrage aujourd'hui la place Vendme.
Les dcombres du Forum Trajan ont exauc le sol actuel de dix pieds. Sur
les ruines, on a lev deux glises, dont l'une est ddie  la madone
de Lorette.

Le palais des Chevaliers de Malte mrite aussi d'tre visit; la belle
glise Saint-Charles appartient aux Jsuites.

L'glise Sainte-Marie-in-Cosmedin est remarquable par une grosse pierre
de marbre perce en cinq endroits; ces cinq trous sont disposs de
manire qu'on pourrait mettre la bouche dans un, le nez dans un autre,
le menton dans celui d'en bas; les deux autres rpondent aux deux yeux;
on croit que ce marbre tait l'_ara maxima_ ddie  Hercule, sur
laquelle on jurait solennellement: on dit aussi qu'on mettait la main
dans cette bouche en pierre pour dire la vrit, et que la main se
sparait, si on faisait un mensonge.

Saint Paul, incendi il y a quelques annes, maintenant en
reconstruction, excitait notre curiosit.

Nous voulons nous distraire d'avoir t plusieurs jours de suite aux
longues crmonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, et
nous cheminons pdestrement sur Saint-Paul, que nous croyions peu
distant, il y avait encore une heure de jour; je demandai  un faquin si
nous tions bien sur la route: ce faquin s'offrit de nous accompagner;
malgr nos refus, il persista  nous suivre. Le chemin fut beaucoup plus
long que nous ne le pensions. Thodose a jet les premiers fondements de
Saint-Paul; il y avait cent quatorze colonnes de marbre blanc prises aux
bains d'Antonin; la vote tait peinte  la mosaque. Sur la voie
Apienne prs de Saint-Paul, on voit encore les dbris du cirque
d'Antonin, ainsi que les rservoirs o tait destine l'eau pour les
combats sur mer.  quelque distance, se fait remarquer le tombeau de
Ccilla Metella; c'est un btiment de forme ronde dont les murailles ont
vingt pieds d'paisseur.

Nous quittmes Saint-Paul  la nuit. Chemin faisant, nous stationnmes
au petit oratoire o Saint Pierre et Saint Paul s'adressrent leurs
derniers adieux, en allant au supplice. Le faquin nous escortait
toujours, et de si prs, que je fus oblig de le menacer de la canne
bretonne pour le faire aller en avant ou en arrire; il se dcida 
prendre les devants: la nuit commenait  nous couvrir de ses voiles
tnbreux, le faquin fit rencontre de gens de son honorable profession;
ils chuchotrent et formrent un conciliabule; je crus qu'ils allaient
improviser une attaque  nos bourses; nous fmes bonne contenance, et
arrivmes les premiers  Rome, non sans acclrer le pas, toujours
suivis de ce parasite qui vint nous demander la bonne-main dans la
Strada del Corso.

Chose inoue, dans la nuit du Jeudi-Saint, il est tomb quatre pouces de
neige  Rome, ce qui, au dgel, a occasionn un dbordement du Tibre.

Nous sommes alls  Saint-Pierre, au lavement des pieds; nous avons
attendu cinq heures et demie la crmonie, dans une attitude fatigante
propre  modrer la ferveur; les hommes n'ayant aucun sige. Quel
murmure, quel bruit, quelle confusion! ce sont des flots d'trangers qui
sortent sans cesse. On cause dans Saint-Pierre, on y rit, on s'y conduit
comme sur une place publique.

Mme Mercier, avec qui je ne pouvais communiquer que de loin, par des
signes, car on spare dans cette chiesa les maris et les femmes, quitte
le lavement des pieds pour aller au repas des Aptres, dans la chapelle
Pauline, et elle me perd dans la foule. J'allais cherchant, comme
Orphe, mais sans avoir les doux accents de sa voix, mon Euridice
jusqu'au palais des enfers. Je ne la retrouve, avec grande inquitude,
qu'au bout de deux heures de pnibles recherches: une mre, repousse
par ce flux et reflux de la population, perd sa fille, qui se trouve
seule sans l'abri maternel, et que sa mre ne put rejoindre: les hommes
et les femmes sont toujours spars aux crmonies de Saint-Pierre. Le
peuple est exclu de la chapelle Sixtine, et ne voit les choses que de
loin. On n'entend jamais de musique dans ces saints lieux; seulement
quelques chants renomms entr'autres le fameux _Miserere_: dans ce
tourbillon de spectateurs, les dames ont souvent des voiles et des
fichus dchirs; plusieurs les tent par prudence.

Un vingt francs vaut trois piastres; sept paoli, une baiorque ou un sou.

Voici la manire de compter les heures dans les tats Romains:  sept
heures et demie du soir, moment de l'Anglus, commence la premire
heure;  huit heures et demie, la seconde, pour ainsi continuer
vingt-quatre heures.  midi de France, il est dix-sept heures et demie.
Le cadran des montres offre de la confusion pour l'tranger; mais les
Italiens trouvent leur manire de compter la meilleure, car, en
regardant  leurs montres, ils savent combien il reste d'heures du jour.

Nous avons achet des gants de Naples, ils sont d'une si mauvaise
qualit, qu' peine mis, il n'en restait mme pas la forme.

Il y a dans Rome un tel mouvement de voitures qui la parcourent nuit et
jour, qu'on craint constamment d'tre bless. L un piton est cras
comme une mouche, sans forme de procs. Jamais les dames romaines ne
font usage de leurs jambes; le bon ton s'y oppose; elles prfrent chez
elles savourer une modeste cuisine, manger des pommes de terre,
sacrifier leur estomac au luxe et aux voitures. Le titre de grand
seigneur est tout  Rome, et le peuple est bien petit. Les cardinaux ont
des voitures magnifiques d'un, trs-grand, prix, puis trois laquais
derrire, et devant, des chevaux harnachs de plumes et de panaches; ces
princes mnent un train de cour; ils vivent en seigneurs, leur royaume
est de ce monde, je leur en souhaite la dure dans l'autre; mais des
volcans et des rvolutions pourront bien un jour leur faire quitter les
parures clatantes, ramener la simplicit des premiers temps, l'ge-d'or
de l'glise. La croix, de bois et le bton de l'Aptre runiront encore
la grande famille chrtienne. Alors leurs chevaux n'auront plus les
chars brillants et leurs magnifiques caparaons; ils frapperont la terre
de leurs pieds imptueux et se prcipiteront aux combats sous l'gide de
Mars. Au reste, il ne faut point tre tonn de voir les dames recevoir
le bras des robes noires; l'usage tolre journellement cette civilit
locale, formule de politesse, que les moeurs rgulires du clerg de
France ne pourraient tolrer.

Il y a abondance de demoiselles  marier, dans la proportion de trois
aspirantes et d'un candidat; les signorelle alors doivent tendre des
piges pour faire la conqute de ces nouveaux Sabins.

Les Romaines sont attachantes; leur beaut est calme et majestueuse;
elles sont dvoues  celui qu'elles aiment.

Nous avons admir la villa Pamphili; les belles statues sur le palais et
dans les jardins: on y voit de beaux arbres, des chnes d'Italie taills
en charmille, des lauriers fleuris, des anmones sauvages jonchant les
ailes, grand nombre de jets d'eau, dont un fait mme jouer une flte:
on y voit de jolis parterres, des serres, en espaliers et en paille; des
dessins forms sur le gazon; il ne faut pas s'approcher d'un cabinet qui
vous monde subitement de ses jets humides.

Nous avons de nouveau entendu le beau Miserere de la chapelle Sixtine,
o l'art sublime des accompagnements est si bien mnag.

Les charcuteries, le soir du Vendredi-Saint; ont la plus brillante
illumination; des paysages anims, des bateaux, des jets d'eau, voil
leur dcoration pour clbrer leur jour de fte, et devenir charnels au
bout de la quarantaine.

 table d'hte, des Franais amnent des demoiselles du Palais Royal qui
figuraient aux crmonies dans la chapelle Sixtine, comme autrefois la
femme adultre: personne ne jetait la pierre  ces Magdeleine non encore
pnitentes.

Si on ne parle pas l'Italien c'est un avantage de savoir le latin; on
trouve beaucoup d'ecclsiastiques qui connaissent la langue de Virgile
et de Cicron.

Le palais Borghse a de trs-belles et de trs-nombreuses galeries de
peintures, des tables en mosaque admirables, et de charmants jets
d'eau.

Quand un seigneur fait une invitation, ses laquais viennent, le
lendemain, chercher la bonne-main, et reparaissent chez le convive
jusqu' ce qu'ils obtiennent une munificence; autrement, quand vous
retournez au palais, ils vous font de gros yeux qui vous tueraient,
s'ils le pouvaient; il parat que ce sont les seuls gages de ces
brillantes livres et de ces valetailles respirant le faste et
l'ostentation, copies vivantes de la grandeur de leurs matres.

L'impt est peu considrable, puisque les trsors de la Chrtient vont
 Rome, pour crer de beaux monuments et faire vivre ces populations
abtardies.

C'est par mode d'lection que s'opre au conclave la nomination d'un
Souverain Pontife; la tiare et la pourpre ne se transmettent pas par
hrdit. Les grands talents peuvent seuls faire facilement fortune 
Rome.

Le jour de Pques fut trs-pluvieux; les crmonies eurent de la pompe.
Le Pape, port dans Saint-Pierre, clbra la messe; c'tait un coup
d'oeil majestueux malgr l'absence de dvotion. Prs de deux mille
voitures taient aux portes de la Basilique. Le Pape n'a pas pardonn au
dehors son imposante bndiction,  cause du mauvais temps, qui fut
aussi un obstacle  l'illumination spontane de Saint-Pierre.

Mais la ferveur rgne peu parmi les assistants; le clerg, les cardinaux
n'en ont pas davantage; ils causent, rient mme au confessionnal; le
pnitent, aprs s'tre accus, reoit un coup de longue baguette qui lui
procure une indulgence.

Nous sommes alls  Monte-Cavallo, ou le Quirinal; ce palais est moins
grand que le Vatican; il est la demeure du Pape, pendant l't. Le
jardin est vaste, les alles sont bordes d'orangers, de citroniers, de
grenadiers; les jets d'eau y sont abondants; il y en a qui font jouer un
orgue. Sur la place de ce palais se trouve la fontaine de Trvise, avec
deux chevaux de marbre de Praxitle et de Phydias, provenant du Forum de
Constantin; le cardinal Mazarin avait un beau palais sur cette place.

La grande salle des Thermes de Diocltien forme la belle glise de
Sainte-Philomle; le point de vue sur la place des quatre fontaines est
magnifique.

Nous avons admir la promenade Pincio prs de l'Acadmie Franaise: la
villa Borghse, avec ses beaux jets d'eau, est aussi une dlicieuse
promenade prs le Pincio, o, il ne manque rien pour rendre la vie
agrable; vous y rencontrez un tang, un pont, des grottes, des
fontaines, des volires, des cabinets de verdure et un monde de statues
antiques et modernes. Dans les soires d't, il y a de belles ftes et
de douce musique.

Dans l'glise de Saint-Pierre-aux-Liens, se trouve le Moyse,
chef-d'oeuvre de Michel-Ange: dans l'admiration de son ouvrage, il lui
donna par distraction un coup de ciseaux sur le genou, en lui disant:
parle actuellement, il ne te manque que la parole. Moyse est assis,
tenant les tables de la Loi sous un bras, l'autre bras repose
majestueusement sur sa poitrine. Quel regard! ce front auguste, ses
flots de barbe; la bouche est remplie d'expression, la pense y attend
la parole.

La chiesa Martino possde un magnifique tableau reprsentant un concile
qui fait brler les livres d'Arius. Dans l'glise de Sainte-Priscilli,
on voit la sainte occupe  recueillir dans un vase le sang des martyrs;
Saint Charles Borrome, sur son sige, catchise dans une chapelle de
cette glise: deux mille cinq cents martyrs sont enterrs dans les
caveaux.

On ne connat point les sabots; mais on fait usage de mules. Les raisons
sont couvertes en tuile, les rues sont paves de larges pierres.

Le peuple de Rome ne peut pas se livrer dans le Tibre aux sanitaires
immersions. Les Romains ne sont point amphibies et deviennent exposs 
de nombreuses maladies de la peau. La proscription des bains est une loi
de dcence: si des statues, dans la belle nature, sont exposes partout,
c'est qu'elles ne sont vues que sous le rapport de l'art et de la
posie.

La place Pasquin forme un carrefour o aboutissent quatre rues. Le
fameux Pasquin est une grande statue mutile, prive de bras, de jambes
et toute dfigure; elle reoit les pigrammes et, est appuye contre
une maison.

Une des glises, prs la porte du Peuple, a une belle chapelle en
marbre, avec le tombeau d'un jeune seigneur mort de galanteries  trente
ans; on y lit cette inscription: _Peste inguen interit._

Le feu d'artifice du chteau Saint-Ange, qui a eu lieu le lundi de
Pques, est magique et d'une grande varit de couleurs; plac dans la
plus belle position, des fuses par milliers se prcipitent  la fois
dans les airs, et retombent en tincelles brillantes et tonnantes. Les
chandelles romaines s'lanaient blouissantes, on et dit des serpents
de feu assigeant les murs du mausole d'Adrien; arrives au Ciel, elles
redescendaient en pluie d'toiles; des fuses sifflant comme des flches
et les tournoyants soleils projetaient sur la place des reflets
fantastiques. L'artifice imitait parfaitement les cascatelles de Tivoli
et la vapeur brillante des eaux; on aurait cru encore apercevoir sur des
nuages Jupiter lanant ses foudres. Les murailles se teignaient de
lueurs rougetres, et l'ombre des assistants s'y dessinait sous toutes
les formes. Des bouts de chandelle enferms dans des cornets de papier
de couleur rangs comme des pots de fleurs sur les galeries, nuanaient
les tnbres de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. L'Ange du chteau
dominait de sa masse noire et immobile ce tableau pyrotechnique. Les
spectateurs taient innombrables. Les voitures des seigneurs exposent la
foule, le peuple se fait justice en cassant les vitres.

Les belles filles d'Albano, de Tivoli et de Frascati circulaient la
veille sur les places et dans les rues, talant au Soleil leur corsage
d'or, leurs ttes charges de grosses perles et de broches d'argent.

Nous avons visit Saint-tienne, ou le temple d'Auguste; puis remarqu
la trace des genoux de Saint Pierre, quand Simon le Magicien fut chass
du temple.  Saint-Jean-de-Latran, les colonnes de marbre sont en si
grande quantit, qu'on en a recouvert plusieurs d'un manteau de pltre
pour faire des pilastres; elles taient presque toutes du Capitole;
quelques-unes portent encore la figure des oies qui ont sauv le peuple
romain; l'urne d'Agrippine renferme les cendres d'un pape.

Les faquins sont d'une paresse sans exemple; nous les avons vus mettre
une couple d'heures  faire ce que nos ouvriers excuteraient dans cinq
minutes, et voil ces anciens Romains qui foulent cependant avec orgueil
le mme sol sur lequel ont march leurs anctres; ces athltes,
vigoureux matres du monde, qui, dans la ruine de leur gouvernement
politique et de leurs idoles, ont perdu l'enthousiasme de la victoire,
leur virilit, leur nergie guerrire. Nous les avons vus, toujours le
manteau sur l'paule, avec ces lambeaux d'habillements que ce peuple
artiste drappe encore, jouer nonchalamment au petit palet. La politique
des peuples est peut-tre d'avoir de pareils voisins; ce sont des lions
qui dorment, et qu'il ne faut pas rveiller.

Ce manteau, qui ne se dpose jamais, semble former  lui seul tout le
vtement; il cache des mystres qu'il serait imprudent de vouloir
pntrer, car le dsordre et la salet sont leurs statuts fondamentaux.

Les mendiants sont hideux et insupportables; on dirait qu'ils
constituent un des pouvoirs de l'tat: on ne peut se distraire de
l'importunit de ces malheureux.

Prs du Colise, sont les temples de Romulus et de Rmus, et la statue
colossale de Nron.

Les thermes de Titus sont poss sur l'ancien palais de Nron: au mme
endroit se trouve la chapelle de Sainte-Flicit et de ses enfants,
modeste autel des premiers chrtiens au VIe Sicle. Les fresques sur les
votes de Nron sont bien conserves; elles ont excit le gnie de
Raphal. Les dbris du thtre Marcellus forment prsentement des
boutiques. Sur le trastevre est l'glise Saint-Onolpho, o fut enterr
Le Tasse: on y voit la pierre attache au cou de Saint Calixte pour le
noyer. Dans l'glise de Sainte-Dorothe, une goutte du sang de cette
Sainte est conserve, puis il y a une source intarissable d'huile
sainte: auprs est une ancienne caserne franaise, et la salle de police
des sous-officiers est dans un couvent de bndictins.  peu de distance
est le temple d'Esculape, proche l'le Tibrine, qui fut forme des
gerbes de grains et des meubles que le peuple prit aux Tarquins, et qui
furent jets dans le Tibre. L'glise de Saint-Barthlemi n'est pas loin:
tous les ans, le jour de la fte du Saint Patron, on y affiche les noms
de ceux qui n'ont pas fait leurs Pques.

Le carnaval,  Rome, consiste dans d'clatantes courses de chars et de
chevaux, dans la rue du Corso, sous de nombreux travestissements. Pour
accoutumer les chevaux  ce trajet, on leur donne l'avoine  l'extrmit
o la course doit finir. Les masques jettent par poignes des drages en
pltre, appeles Puzzolana; les rues en sont blanches et les voitures en
sont accables. Les trastaverines, les jambes nues, portent avec grce
des emphores sur la tte.

Dans la chiesa Minerva est un beau Christ de Michel-Ange: dans l'glise
du Capitole Aracheli repose le corps de Sainte Hlne; c'tait jadis le
temple de Jupiter Capitolin. Saint Bambino y a un autel et de nombreux
ex-voto sont offerts par les malades, en mmoire de miracles. On va, en
voiture et accompagn de deux prtres, porter chez les malades Saint
Bambino petit Enfant-Jsus difforme des premiers sicles. Dans le temple
des Bramantes, se trouve l'emplacement o fut la croix de Saint Paul,
martyris la tte en bas; les quatre vques en pltre sont de
Michel-Ange.

Les thtres de Rome sont ordinaires, et n'appartiennent pas au
gouvernement.

La plus grande ignorance, dans toutes les classes de la socit, se fait
partout remarquer. Les Trastaverins, fiers de leur origine, croient
seuls descendre des anciens Romains, et portent leurs noms.

Un de nos aimables Franais, se proposant d'aller admirer le beau ciel
napolitain, dans un moment o on regardait nos avocats, nos mdecins,
nos proltaires comme trop civiliss et rpandant avec eux la bonne
odeur du progrs, fut oblig de prendre un nom suppos; pour viter le
renouvellement de ce moyen, le gouvernement des Deux-Siciles ne vous
admet point sans la recommandation d'un banquier de Rome: la
chancellerie franaise nous intima ces ordres, et, grces  M. le duc de
Torlonia, notre passeport fut expdi.

Le lendemain, nous nous levmes de bonne heure, et, suivant l'usage,
nous attendmes long-temps le voiturin: un voyageur vint nous rejoindre
aux portes de Rome; il n'avait pas fait de prix avec le cocher, qui lui
demanda trois fois plus qu'il ne devait avoir; une vive dispute s'leva;
le chef du poste donna enfin gain de cause au voyageur.




CHAPITRE IX.

_De Rome et Terracine  Naples._


Nous voil donc en route pour Naples, passant par Albano, o est le
tombeau des Horace et des Curiace; nous y vmes encore un temple
consacr  Esculape, avec le mausole d'Ascagne et de Pompe. La
situation d'Albano est charmante: la route,  travers les marais
Pontins, est magnifique, borde de riantes avenues de belles ranges
d'arbres; une grande quantit de bestiaux, de chevaux et de btes 
cornes, se trouve sur les marais. Loin d'tre rassur par la vue d'un
paysan, on craint d'tre dvalis; en un instant, cinquante contadins
deviennent cinquante bandits, et le passant ne sait jamais si c'est un
ennemi ou un dfenseur qu'il va trouver dans l'homme qu'il rencontre,
surtout  l'poque de la Semaine-Sainte, o de nombreux voyageurs
parcourent ces contres avec un riche butin. Les Anglais, qui ont jet
aux brigands des marais Pontins plus d'or qu'il n'en faut pour les
desscher, ont soin, dans leur budget de voyage, de voter d'avance le
budget des arrestations. Les marais Pontins sont une campagne fertile et
pestilentielle tout  la fois. Envahis par le malaria ou mauvais air,
on ne voit pas une habitation, quoique la nature y semble fconde;
quelques hommes malades attlent vos chevaux; le sommeil est un
avant-coureur de la mort dans ces lieux. Des buffles d'une physionomie
basse et froce tranent la charrue, que d'imprudents cultivateurs
conduisent sur cette terre fatale: on a tent inutilement de desscher
ces marais, que les montagnes environnantes inondent sans cesse.

Nous arrivons  Terracine, o nous avons fait un excellent djener de
bonnes sardines. Le point de vue est magnifique et les roches
imposantes. Terracine est sur le bord de la mer, aux confins du royaume
de Naples: derrire, est le mont Anxur, couvert d'antiquits; toute la
montagne qui domine Terracine, est charge d'orangers et de citronniers
en pleine terre; les alos, les cactus  larges feuilles y abondent.

De Terracine  Naples, la route est embaume de citronniers, de mirtes,
de lauriers, d'oliviers, de vignes; elle est borde d'normes haies
d'alos plants autour de jolis vergers: quelquefois les ples oliviers,
assez semblables, pour la forme et la couleur, aux saules de nos
climats, sont domins par un palmier  la tte lgante et noble. Ce roi
des arbres du midi donne aux paysages un aspect oriental: c'est la
plante des contres o le ciel brille: ses branches rgulires se jouent
en tous sens au milieu des airs, et les rayons du jour passent par ces
ventails naturels comme  travers les feuilles d'une jalousie. Le
palmier, par la rgularit de sa forme, par son feuillage en parasol,
par la lgret de ses rameaux, qui se dtachent du ciel brlant de
Naples, comme des coups de pinceau sur un fond d'or et d'azur, parat
l'emblme du soleil lui-mme. Du reste, la culture est la mme que dans
nos pays. Dans les bourgs, la misre est trs-grande, les figures sont
dcharnes et livides: la chaussure des indignes est du cuir attach
avec des ficelles; les femmes sont pares de leurs cheveux avec une
broche et des rubans de couleur pour les retenir; quelques hommes
portent un caleon et une petite blouse qui descend jusqu' moiti de la
cuisse; leurs chapeaux sont  la Robinson.

 Gate, les auberges sont assez bonnes. Le cholra, qui y rgnait
alors, faisait peu de sensation. Il n'attaquait que les vieillards, les
personnes d'une sant dlabre, les malheureux auxquels des excs de
dite et une nourriture de mauvaise qualit ont altr les organes
digestifs; mais les disciples de la temprance et de la modration ont
peu  redouter ce flau originaire de l'Asie.

En arrivant  Gate, nous remarquons le costume leste et lgant d'une
gatane: de longues et larges tresses roules en torsades sur sa tte;
un jupon bleu tombant sous un corset rouge; sa taille fine, sa dmarche
gracieuse et ses yeux noirs exprimaient le sentiment.

C'est prs du promontoire de Gate que Cicron a perdu la vie.

 la dlicieuse Capoue, nous avons chang de voiture, pour visiter
l'ancienne ville et un amphithtre fort curieux, diffrent des autres,
en ce que le cirque tait sur la loge des btes.

Faisant halte  la nouvelle Capoue, pour rparer nos forces, et trouvant
les mets dtestables, nous demandmes des oeufs  la coque; mais comme
ils n'avaient pas de thermomtre, et que le degr de chaleur
outrepassait, on nous apporta des oeufs durs; nous les congdimes pour
en avoir d'autres moins cuits et dans leur lait; pas du tout, on passa
d'un extrme  l'autre; on aurait dit qu'on nous servait des oeufs tels
que la poule venait de les pondre; temptant contre le cuisinier, qui ne
pouvait pas gouverner sa cuisine dans le juste milieu, nous nous
bornmes  faire accommoder la mme chose, sous diverses formes, comme
Esope dans sa mtamorphose des langues; on nous apporta une omelette,
notre apptit devenant exigeant, nous fmes la visite d'un placard;
quelle ne fut pas notre surprise, de voir une machine pneumatique
aspirante, foulante et anodine. Diafoirus n'aurait pas demand un canon
mieux dispos; il y avait de quoi nous faire perdre tout--fait l'envie
de manger; nous ne comprenions pas cette alliance de malpropret; mais
bientt nous smes le but de la mcanique: c'tait une presse en tain,
semblable  l'instrument dont Molire s'est servi si habilement pour
effrayer M. de Pourceaugnac, laquelle imprimait au beurre la forme du
macaroni, que les Italiens se plaisent  contempler partout.

La route continue d'tre charmante jusqu' Naples; les terres sont bien
soignes; des corps-de-garde, mieux que sur les voies romaines, y sont
tablis pour la sret. Dans les campagnes, on cultive le riz; la vigne
se marie  l'ormeau; on voit souvent  une charrette un boeuf et un ne
attels de front. On prouve dans ces lieux un bien-tre si parfait, une
si douce amnit de la nature que rien n'altre les sentiments agrables
qu'elle vous cause; elle vous inspire une indolence rveuse dont on ne
se rend pas compte. La douane de Naples est tracassire, et offre
beaucoup de dsagrments; les employs sondent jusqu'aux selles des
chevaux: ils fouillent les voyageurs. Le chapeau de Mme Mercier, qu'elle
avait achet  Florence, et qu'elle n'avait pas malheureusement sur la
tte, est saisi: cependant il avait tout ce qu'il fallait pour
constituer l'usage; coiffe et rubans, rien n'y manquait. Si j'avais t
au fait du clignotement des douaniers, si je leur avais gliss une
piastre dans la main, tout cela ne serait pas arriv; nous avons trait
amiablement le lendemain, et, pour deux piastres, nous sommes rentrs en
possession. Mais nous avons eu un orage bien plus srieux, un de nos
compagnons de voyage, amateur de tabac, n'allait jamais sans sa
provision pour deux jours; il ne dclare point une demie livre de tabac
pour son service quotidien; un vieux renard d'employ s'en aperoit,
fond sur sa proie; aussitt la dogana juge cette peccadille un cas
pendable; des soldats entourent notre voiture il faut nous envoyer sous
escorte  l'inquisition de la grande douane, subir le sort: le coupable
est menac de quinze jours de prison, de deux mille francs d'amende; la
voiture et les chevaux du vetturino vont tre confisqus; nous cheminons
lentement au milieu d'une haie de soldats, escorts de la populace. Nous
obtenons par grce de faire monter deux gendarmes dans la voiture pour
rendre l'imptuosit  nos coursiers et nous dlivrer des curieux.
Heureusement que le capitaine Martin, matre de l'htel du Commerce, qui
savait que nous devions prendre gte chez lui, fut en mme temps prvenu
de notre position difficile, pour nous surtout, dtenus dans la voiture
depuis quatre heures, et qui payions les pots casss, malgr notre
aversion pour le tabac. Comme il tait trs li avec un chef de la
grande douane, il teignit sans difficult ce feu qui ne valait pas la
chandelle. Nous fmes remis en libert; mais ce chef de douane a t
lui-mme inquit pour avoir accommod cette affaire. Voulant ne pas
perdre un moment, d'autant plus que notre sant n'en souffrait pas, ds
le lendemain nous allmes admirer l'glise royale, o les dames sont
obliges, pour entrer, d'ter leurs coiffes et leurs chapeaux; nous
vmes le palais du Roi, d'une, grande rgularit, et auprs duquel est
le palais du prince de Salerne; dans la belle rue de Tolde, borde
d'difices lgants, et qui a un mille de longueur, les troupes du Roi
dfilaient pour se rendre  la revue.

Au milieu de la population de Naples, si anime et si oisive tout  la
fois, nous voyons les lazzarones couchs presque nus sur le pav, ou
retirs dans un panier d'osier, leur tente et leur habitation de jour et
de nuit; il en est parmi ces hommes qui ne savent pas mme leur nom; ils
craignent les ardeurs du soleil, dorment le jour pendant que leurs
femmes filent; on voit des Calabrois se mettre en marche pour aller
cultiver des terres, avec un joueur de violon  leur tte et dansant de
temps en temps pour se reposer de marcher.

Il y a tous les ans, prs de Naples, une fte  la Madone,  laquelle
les jeunes filles dansent la Tarentle au son du tambourin et des
castagnettes; elles ont soin de mettre polir condition, dans leur
contrat de mariage, que leurs poux les conduiront tous les ans  cette
solennit.

L'glise de Saint-Janvier possde d'immenses richesses et la tte de
Saint Janvier, vque de Pouzzoles, avec deux petites fioles remplies du
sang de ce Saint, qu'une dame recueillit le jour de son martyre. Tous
les ans, le premier dimanche du mois de mai, on porte ces reliques  une
procession qui se fait avec beaucoup de pompe, et  laquelle assiste la
famille royale; aprs la procession, on dit la messe, ensuite s'opre le
miracle; on prsente les fioles devant la tte; le sang dont elles sont
remplies, qui est toujours fig, se liqufie, dit-on, et bouillonne
d'une manire trs-sensible; les Napolitains y ont une grande dvotion;
lorsque le sang ne se liqufie pas, ils disent que la ville est menace
d'un grand malheur.

Dans cette glise, est le tombeau de l'infortun Andr II, Roi de
Naples, fianc  l'ge de sept ans, et que la Reine son pouse fit
assassiner  dix-huit ans.

Dans l'glise Saint-Janvier, quantit de Saints, de grandeur naturelle,
sont en argent, ainsi que des fleurs et des chandelliers; le Baptistre
est sorti de Pompa, c'est une coupe de porphyre.

Nous nous transportmes ensuite au Champ-de-Mars,  la belle revue que
le Roi donnait en l'honneur du grand duc Michel: seize mille soldats
taient sous les armes: les manoeuvres s'excutaient parfaitement; on
simulait l'assaut d'une forteresse. Les rgiments talaient au champ de
Mars leurs brillants costumes; les officiers chamars d'or et de cordons
faisaient piaffer  merveille leurs coursiers fringants, respirant
l'ardeur des combats.

Nous nous rendmes de l aux belles promenades de Chiaia et de la Villa
Rale, si magnifiques et donnant sur le port: leurs dlicieuses
situations les rendent trs-frquentes. Chiaia est la corruption de
Piaggia. C'est l qu'on voit des enfants de prince, ports par quatre
laquais sur de riches palanquins. On porte aussi leurs nourrices pour
qu'elles n'chauffent pas leur lait, et l'enfant repose sur un oreiller
de soie bleue garni de blonde. Le jardin du roi, nomm Villa Rale, est
orn de trois ranges d'arbres, de statues, de gazons, de parterres,
d'orangers et de pavillons chinois; il y a une douzaine de fontaines et
un bassin en granit oriental d'une seule pierre. Le roi, revenant de
conduire le grand duc  l'ambassade de Russie, passait dans la rivera di
Chiaia, et eut la galanterie de saluer nos dames.  Chiaia, de
charmantes fanfares taient excutes, avec une grande prcision, par
les rgiments royaux.

Le tombeau de Virgile est  l'entre de la grotte du Pausilippe; c'est
une espce de pyramide presque dtruite, couverte d'arbrisseaux d'une
riche vgtation; un laurier croit auprs; nous avons cueilli et nous
conservons comme un trsor prcieux quelques feuilles de cet arbuste;
les cendres du grand pote sont transportes au Muse de Naples.

La grotte Pausilippe, creuse  travers la montagne, abrge la route de
Pouzzole  Naples; c'est un petit coteau, dlicieux, couvert de fleurs,
de fruits, de bons vins et de quantit de maisons de plaisance; elle a
plus d'un mille de longueur, quarante pieds de haut et trente pieds de
large; elle est pave de pierres de lave; il y a, au milieu, une Madone
pratique dans le roc, devant laquelle brle une lampe: de cette grotte,
on sent dj l'odeur de la Solfatara; elle fut faite en quinze jours par
cent mille hommes; rien n'est comparable  la temprature de l'air qui
rgne dans cet endroit; on entend rsonner des voitures sous les votes
qu'clairent des fanaux.

La route de la Solfatara est entoure de champs abondant en hauts
peupliers, mriers, unis l'un  l'autre par des vignes qui se suspendent
 leurs fronts, sous lesquelles croissent et passent, pour ainsi dire,
tour--tour, dans une anne, trois ou quatre moissons.

Des monceaux normes de pierres d'une couleur gris de perles, recouverts
de cristallisations de soufre jetes sur la voie, nous annonaient le
voisinage de la Solfatara.

La Solfatara est un ancien volcan teint o l'on tire et clarifie le
soufre: le sol retentit comme une vote qui menace  chaque instant de
s'crouler, pour faire place  un lac; puis nous vmes l'immense
rservoir Cinto Camarille, que les Romains avaient fait construire pour
avoir de l'eau en toutes saisons; il y a auprs un amphithtre
remarquable, avec un autel ddi  Saint Janvier, des mosaques et des
symboles de sa dcapitation.

La ville de Cumes est situe entre Monte-Vecchio et Monte-Novo, montagne
forme dans une seule nuit, sortie du lac Lucrin, que des pcheurs
cherchrent inutilement pour retrouver et leurs barques et leurs filets.

Dans le mme jour, nous avons vu encore le temple de Jupiter Srapis, o
il y a trois espces d'eaux thermales, purgatives, rhumatismales et
diaphortiques, puis le vase o tombait le sang des victimes.

Le beau Ciel de Naples, souvent sans nuages, d'un azur si ravissant et
si pur, nous faisait dsirer d'y prolonger notre sjour: heureux les
habitants, s'ils savaient apprcier le bonheur d'un des plus beaux
climats du monde.

Les Italiens sont obligeants par caractre, et quand on emploie avec eux
les formules de la politesse, ils sont toujours disposs  vous rendre
service.

Nous tions fort bien  l'htel du Commerce, chez le capitaine Martin,
Strada di Florentini; la table d'hte est de trois francs par tte, elle
est bien servie; les domestiques parlent franais, ces officieux laquais
vous dispensent du soin de couper les viandes; ils les dissquent
proprement, commencent par servir les dames, puis font le tour de la
table avec beaucoup d'attention, sans rpandre des graisses sur les
convives.

Les tables d'hte sont fort amusantes; elles ressemblent  une espce de
lanterne magique, o l'on voit passer des gens de tous les pays, de
toutes les conditions, de toutes les opinions, o l'on entend parler
toutes les langues et o le plaisir que l'on trouve est un changement
complet d'habitude. On voyage, on se quitte sans se dire adieu; si les
mmes hommes ne se rencontrent plus, il s'en rencontre d'autres, ce qui
suffit aux habitants, d'un monde fugitif. Quand on se fait servir du
caf au noir, on trouve autant  manger qu' boire.

Le lazzarone,  la peau brle et presque noire, est en gnral bien
fait; il a la figure martiale et  caractre tout  la fois; il poursuit
la carrire que le hasard a ouverte devant lui; il dort o le soleil le
surprend souvent  demi-nu; il se soumet au travail par indolence comme
 une ncessit; il en dissipe le salaire sans calcul du lendemain; la
faim est sa rserve, la privation sa ressource; il n'a souvent qu'une
chemise ou une espce de manteau brun  capuchon dont il laisse pendre
les manches. Les lazzaroni sont vigoureux et constitus comme les
anciens athltes; ils ne contractent aucun mariage civil ni religieux;
ils n'ont point de mnage. Ils portent des culottes flottantes termines
au-dessus des genoux, qu'ils laissent  dcouvert. Le lazzarone va
tancher sa soif dans des flots d'aqua gelata ou de limonade.

Notre chambre tait d'une piastre par jour.

Nous avions  notre service un domestique de place qui nous, cotait
journellement une piastre; c'tait un ancien brigadier de gendarmerie,
membre de la Lgion-d'Honneur, fort bon homme et fort intelligent, nomm
Michel; nous avions encore  notre usage une voiture  trois chevaux, du
prix chaque jour de quatre piastres. Par ce moyen, nous pouvions voir
beaucoup de choses en peu de temps; nous nous tions associs, seulement
 Naples, avec M. et Mme Prignon, peintre distingu de Paris, qui
partageaient les frais de voiture, de domestique de place et de
nombreuses bonnes-mains.

Aprs avoir vu les belles glises de Rome, celles de Naples paraissent
fort ordinaires, ainsi que les statues, malgr qu'il y ait de grandes
richesses.

On voit des barbiers, des marchands de lgumes, de fruits, de poissons,
de macaroni; des cuisines qui, sous la protection d'une Madone,
s'installent rapidement et ont toujours une nombreuse clientelle; des
toiles ambulantes abritent ces boutiques o sont dposs, sur une couche
de plantes marines, des coquillages et des poissons vivants dont les
cailles refltent mille couleurs.

Voulant connatre toute ce qu'il y avait de curieux, surtout dans ce
pays, qui est entirement mytologique, nous partmes pour l'Achron, lac
des enfers, ou lac Fusaro, sur lequel se trouve une maison de campagne
du Roi, pour les parties de pche; nous y avons mang des hutres
dlicieuses et de l'excellent poisson spinola; nous saluons les Champs
lyses, trouvant qu'il tait trop tt aller jouir des dlices de
l'Olympe; nous fmes ensuite nous spiritualiser aux temples d'Apollon,
de Mercure et de Vnus.

Les bains de Nron, ou tuves de Tritala, sont une vote trs-vaste et
trs-soigne  l'extrmit de laquelle se trouvent des sources d'eau
bouillante qui peuvent durcir, des oeufs  l'instant; un Franais (et que
n'ose un Franais!) voulut y pntrer; mais il en fut mal rcompens; la
chaleur l'avait suffoqu  tel point, qu'il ferma pour toujours les yeux
 la lumire.

La voluptueuse Baia, o Marius, Sylla, Csar, Nron, etc., vinrent si
souvent jouir des dlices de la vie, n'est plus qu'une cte abandonne,
que rongent les flots qui la battent sans cesse. Quelques dbris de
villas et de temples romains ont encore survcu au naufrage du temps.

Le lac Lucrin et le lac Agnano sont voisins de la grotte de la Sibylle
de Cumes: on ne voit presque plus de trace de l'ancienne ville de Cumes;
c'est un dsert inculte sem de quelques pierres; l'Arco Felice est prs
de la mer; on voit encore les fragments d'un temple de la Sibylle;
quelques habitations semblent tre elles-mmes des ruines, et leurs
possesseurs sont souvent dvors par la misre et la maladie. La vote
souterraine est trs longue; des faquins vous portent sur les paules
comme un prcieux fardeau; d'autres vous clairent avec des torches: les
torches produisaient les images les plus fantastiques sur ces murailles
noires et condamnes  l'ombre ternelle. Les faquins vont mme dans
l'eau, pour vous conduire dans l'endroit o la Sibylle se baignait, le
lieu o elle allait s'asseoir, celui o Nron la regardait. L'air manque
un peu dans ces rduits obscurs, encore empreints de fresques; enfin,
nous revoyons la lumire; il est bon d'tre plusieurs pour imposer aux
portantini qui vous dvaliseraient facilement dans une semblable
exploration.

Au milieu du Cap Misne, il y a une source d'eau douce qui surgit du
fond de la mer.

C'est ici la grotte du Chien, au pied de la montagne Spina, dans
laquelle il y a un fort dgagement d'acide carbonique  odeur de
champagne, et qui teint la lumire; les animaux ne peuvent respirer
dans cette grotte, le pistolet mme ne part pas.

Notre cocher alimentait ses chevaux avec le caroube, les lupins, les
fves et le chiendent; les autres fourrages sont trs-rares; on nourrit
un cheval pour quatre carlins ou deux francs par jour tout compris. Le
grain est si abondant, qu'il y a de quoi fournir l'Italie; on en exporte
en quantit, ainsi que de l'huile et de la soie. Le beurre vaut trois
francs la livre.

 Naples comme  Rome, des sermonaires prchent parfois dans les
Carrefours et sur les places publiques, malgr le roulement des
voitures, le cliquetis des armes des soldats, le luth harmonieux des
bardes et des troubadours, les scnes burlesques de Polichinelle.

Il y avait hier grand spectacle: nous avons vu jouer le _Sige de
Calais_ et une pantomime questre. Le thtre de Saint-Charles est
magnifique, bien dcor; le roi et le grand duc Michel y assistaient; en
l'honneur de ces princes, il y avait grande illumination. Les diamants
ruisselaient et tincelaient sur le front et les paules de ces belles
Napolitaines, et la loge royale tait pare avec une magnificence
inaccoutume. Les danses ne sont pas si gracieuses qu' l'Acadmie
Royale de Paris; on croirait voir danser les Sauvages Amricains; d'un
autre ct, la musique est divine.

Que d'motions nous eussions prouves en terminant la soire, si nous y
eussions entendu M. et Mme Duprez runir tous les suffrages avec la
ravissante Mme Malibran, dans la _Somnambula_ et les Cavatines de _Don
Juan_. Le souvenir de ces artistes est encore prsent  Naples; chacun
nous en entretenait; nous tions flatts de leurs victoires, et l'on
conserve aussi toujours dans ces lieux la mmoire de la liaison intime
de ces clbrits; on nous faisait comme assister  ces charmants
soupers qui les runissaient chaque jour tous les trois  la mme table.

La gloire de Duprez a quelquefois prouv des clipses, des vicissitudes
et l'ingratitude ordinaire du public; il joua le rle de _Polione_, dans
_La Norma_, par dfrence pour Mme Malibran, son amie, il tait, ce qui
lui arrivait rarement, fort enrhum, et cette indisposition ayant pris
un caractre srieux ds la seconde reprsentation, il s'effora de
chanter, sans en avoir pralablement fait prvenir le public. Duprez fut
siffl  outrance  sa sortie, et le Ministre de la Police lui dit mme
que: _Quand on tait premier tnor, on ne devait jamais tre enrhum,
parce que cela pouvait compromettre l'ordre public_. Duprez supporta la
tempte avec courage, mais Mme Duprez, qui remplissait dans la mme
pice le rle d'_Adalgisa_ de _la Norma_, fut applaudie  trois reprises
diffrentes. Ce petit chec maladif n'a pas empch de rendre par suite
 notre illustre chanteur, l'enthousiasme et le dlire napolitain, dans
_la Lucia di Lamermoor_, de Donizetti. Duprez, jouant le rle de
_Ravenswood_, a fait vibrer une voix magique qui a t salue par des
tonnerres d'applaudissements.

Aprs avoir rcolt une ample moisson de gloire et mri son talent  la
chaleur vivifiante du soleil italien, notre virtuose, embras du feu
sacr, retourna avec sa dame dans sa patrie, ranimer le gnie musical,
briser les entraves qui arrtaient son essor, et cueillir, de nouvelles
palmes et de nouveaux triomphes.

La faade du thtre Saint-Charles, un peu svre, est compose d'un
portique sous lequel circulent les voitures. Le vestibule est grandiose,
les corridors sont spacieux, la salle est plus grande que celle de
l'Opra  Paris; il y a six tages de loge, trente-deux  chaque rang:
ces loges peuvent contenir environ douze personnes. Toutes les places du
parterre sont numrotes et spares; c'est un usage gnral en Italie;
on peut retenir son billet huit jours  l'avance, sans augmentation de
prix; la salle est toute entire dore de haut en bas; les loges sont
drapes en bleu; celle du roi est en face du thtre, au-dessus de la
porte d'entre du parterre; elle est soutenue par deux palmiers dors,
dcore par deux rideaux que soulvent des gnies; les peintures du
plafond de la salle, reprsentent le Parnasse; au-dessus de la scne est
une horloge compose d'un cadran sur lequel des amours indiquent les
heures; entre chaque loge est un candlabre d'or et d'argent,  cinq
branches; derrire chaque loge est un petit salon pour l'agrment des
spectateurs.

Il y a encore le thtre Comique des Florentins; les Napolitains aiment
beaucoup les petits spectacles; ils sont surtout amateurs de
marionnettes; il y avait un acteur de cette espce g de quatre-vingts
ans, qui faisait rire les Napolitains depuis soixante ans, dans son rle
de Polichinelle. Ces polichinelles et saltimbanques, toujours gais et
fantasques, faisaient tressaillir la multitude bahie.

Les cafs, les boutiques, les promenades, les lieux publics sont pleins
ds le matin jusqu' midi de toutes sortes de gens;  midi, on se
couche; une heure avant la nuit on se lve, on se rhabille, on entre au
caf ou bien l'on monte en voiture pour se promener  Chiaia; ou le long
du Pausilippe; le soir on va  l'Opra.

On ne voit pas sur les lvres des Italiens, la raillerie piquante, le
rire sardonique.

Le mouvement de la rue Saint-Honor n'est pas comparable  celui de la
Strada de Tolde, les places, les rues, pleines de population, sont
continuellement sillonnes par une multitude de voitures et de petites
calches qui voilent tant elles vont vite, et l'on craint d'craser les
enfants. Enfin les boutiques et les maisons semblent inondes
d'habitants.

C'est sur la terrasse ou loggia, qu'au dclin du jour on vient chercher
le repos et le souffle de la brise du soir.

La ville de Portici a le beau palais que Murat avait occup; il y a des
salles en porcelaine de Chine; le palais du prince de Salerne, la Bella
Favorita, est au commencement de la ville; on voit, peu loin de l,
Torre del Greco, brl neuf fois par le Vsuve: dans ces lieux, toutes
les constructions sont sur la lave.

 Naples et sur les routes, on a sous les yeux un continuel tableau des
misres humaines: des hommes ne pouvant mouvoir qu'une seule jambe
suivent une voiture au grand trot des chevaux, et cela pendant un long
trajet, demandant toujours la carita: des aveugles, des estropis
courent aprs vous; il y en a qui ont la forme de spectres hideux, de
cadavres difformes; des cancers leur ont rong le nez et les yeux; leur
aspect fait reculer d'horreur. Les moines, si multiplis dans ces lieux,
s'opposent  la formation de dpts de mendicit, disant que nous devons
toujours voir le spectacle fidle des misres humaines pour tre plus
humains.

Nous entrons enfin dans cette merveilleuse Pompa, drobe et conserve
pendant dix-huit sicles; notre domestique de place n'a pas permission
d'entrer; c'est un militaire invalide qui doit nous promener dans cette
ville antique que la cendre a prserve du temps dvastateur. Il n'y a
point de monuments qui inspirent plus d'intrt que ceux de Pompa:
tout se trouve tel qu'il tait le jour de la terrible catastrophe qui la
fit disparatre sous les couches volcaniques. L'paisseur de la fume
obscurcit, du temps de Pline et de Titus, l'an 79, le soleil en plein
midi; la mer se recula plusieurs fois et laissa les ruisseaux  sec; une
grande pluie tant survenue dans le temps que l'air tait le plus rempli
de cendres, cela fit un mortier qui tombait par moment sur la terre; des
fleuves de feu coulaient jusque dans la mer; des villages furent
renverss; les dernires secousses branlrent la ville: on entendit un
bruit souterrain plus pouvantable que le tonnerre, qui retentit jusqu'
Rome et jusqu'en gypte; en ce moment, les villes de Pompa et
d'Herculanum furent ensevelies avec la plupart des habitants qui taient
au spectacle public, suivant le narrateur Dion: nous ne partageons pas
cette opinion.

La premire maison qui s'offre  nos regards est celle d'Arius Diomde;
dix-sept personnes de sa famille sont trouves victimes de l'ruption:
Diomde lui-mme meurt dans son jardin: nous avons examin les amphores
qui servaient  conserver son vin, pour faire des libations  Bacchus;
dans la distribution de son appartement rien n'est oubli; depuis son
boudoir jusqu' la salle de ses femmes; les fresques sont encore
parfaitement conserves; mais des figures obscnes ont t transfres au
Muse de Naples; les appartements ne sont pas de grande dimension; tous
construits avec la lave et la pierre ponce. On voit le tombeau de
Diomde et la salle  manger aprs les funrailles.

Nous avons visit le cimetire, o se trouve le tombeau du commandant
des anciens, de Luc Libelle, etc.; l'ossuaire est adjacent, ainsi que le
four pour brler les corps. Pompa avait environ trente mille mes de
population.

Les rues sont paves de larges pierres et ornes de beaux trottoirs
paralelles. Il y a des maisons  l'enseigne de Priape: les lits comme
chez les Turcs touchaient presqu' terre: on voit sur les pavs ou
dalles la trace des roues de voiture. Les fontaines sont 
l'embranchement de deux rues. Les fours avec des pains dedans et des
moulins pour les grains sont encore trs-bien conservs et de mme forme
qu'aujourd'hui; dans les maisons de cabaret on aperoit la tache faite
par les verres  liqueur sur le marbre; les marques de l'ancienne douane
existent encore.

Nous nous sommes promens dans la maison de Salluste; nous avons vu sa
table  manger: son jardin est petit; mais tout est symtrique; son lit
en fer ressemble  ceux d'aujourd'hui. Dans les temples de Faune et de
la Fortune, on trouve seulement la pierre purpurine.

Le tribunal, immense et imposant, est entour de belles colonnes; la
prison est sous la salle o sigeaient les juges.

On fouille depuis cent vingt ans, et on transporte au loin les cendres,
de manire  donner une libre circulation dans la ville: un tiers
seulement de cette cit, entoure de murailles, est dcouvert.

Nous avons parcouru la rue des douze vrits qui sont Minerve, Junon,
Apollon, Diane, etc.; elle conduit au temple d'Isis, puis  un
magnifique amphithtre.

Il y a un thtre comique, une fontaine en mosaque de la plus grande
beaut; les salles de bains n'ont point t oublies.

puiss d'explorations longues et curieuses, nous nous sommes restaurs
d'excellent vin de Pompa et du fameux champagne d'Ischia. On a trouv
des statues, des mdailles d'or et d'argent, des vases, de toute espce,
des chanes pour les criminels, des bracelets pour les filles, des
candlabres, une balance avec un poids ayant la forme d'un Mercure, une
bague avec le mot Ave; la bibliothque de Salluste; les parchemins du
consul Pansa.

Tout existe  Pompa. L'homme seul a disparu. On a trouv dans
l'atelier d'un statuaire les ciseaux que la mort fit tomber des mains de
l'artiste.

Dans la maison de Faono,  cause du beau Faune en bronze qu'on y a
trouv, on a dcouvert la plus belle mosaque: c'est un grand tableau
historique qui reprsente la bataille d'Alexandre et de Darius.
Vingt-six guerriers et quinze chevaux de dimensions presque naturelles
forment ce groupe admirable; les plus beaux difices publics sont: le
Grand Portique, le Forum, le Panthon ou Temple d'Auguste.

On a retir des oeufs bien conservs, du bl, de l'huile, du vin, des
rchauds avec leurs charbons et leurs cendres, des provisions dans des
magasins, qui consistaient en dattes, chtaignes, figues sches,
amandes, prunes, aulx, pois, lentilles, petites fves, de la pte et des
jambons. On a dcouvert des tableaux du meilleur got, puis la maison
entire d'un barbier. La boutique de cet artisan, les ustensiles, les
bancs o les citoyens se plaaient en attendant leur tour, jusqu'aux
pingles qui servaient  la chevelure des femmes; on a obtenu des
instruments de chirurgie, tout est du plus beau travail; rien n'est
comparable  un Faune qui dort,  deux jeunes lutteurs qui sont nus. Ils
vont lutter, on a peur, car on a oubli qu'ils sont de bronze.

On appelait la salle  manger triclinium, parce que l'on plaait trois
lits autour d'une table; dans les maisons riches, il y avait des salles
 manger d't et d'hiver; on restait  volont  demi-assis, le bras
gauche pench sur un coussin; il tait d'usage d'apporter sa serviette
avec soi;  peine assis, des esclaves versaient de l'eau sur les mains,
taient les sandales, nettoyaient les ongles. Le pav d'une salle en
mosaques reprsente toute sorte de dbris de repas, comme s'ils fussent
tombs naturellement  terre.

 la fin du repas, on faisait circuler la coupe d'amiti, c'tait un vin
miell: le matre buvait le premier, ensuite les convives, quelquefois
on effeuillait des roses dans la liqueur.

Les candlabres taient le meuble le plus lgant, quelques-uns
reprsentaient une tge bourgeonne, d'autres un bton noueux, la
plupart en bronze. Lorsque le pav de lave se brisait, on comblait les
intervalles, et on scellait les fragments avec des chevrons de fer qu'on
voit encore.

Dans le temple d'Isis, on gorgeait les victimes, le sang coulait par
une rigole pour se rendre au milieu d'un bassin o il allait baigner la
tte du prtre, dans une petite hambre qui servait de sacristie. Dans le
sanctuaire, il y a six colonnes. Au coin de l'autel, il y a deux portes
par o les imposteurs se glissaient entre les murailles et l'autel pour
faire parler la divinit. Les plus riches compositions de la renaissance
s'inspirrent de ces lgantes crations.

La maison d'Aufidius est dlicieuse; les peintures  fresques sont
charmantes; c'est Venus et Adonis dans le bain, le jeune Narcisse, le
joli Mercure; on croirait qu'ils viennent d'tre peints.

On trouve peu d'ossements humains  Pompa, parce que le peuple avait
pris la fuite ds les premires hostilits du Volcan; les riches seuls
taient rests pour garder leurs maisons et en empcher le pillage: ces
faits sont consacrs par la tradition.

Nous sommes revenus  Portici, assis sur Herculanum, entre le Vsuve,
qui fume, et la mer, qui bouillonne  ses pieds. Enfin rendus  Rsine,
nous descendons  quatre-vingts pieds de profondeur dans Herculanum,
ensevelie pendant seize sicles sous une couche de grapilio, espce de
pierre ponce de la grosseur d'une noisette; on nous clairait  la lueur
d'un flambeau, sous une vote humide; le Thtre est grand et
magnifique, on en admire la solidit; la faade est orne de belles
colonnes de marbre, et les dcorations taient trs-riches. Le portique
du Forum avait plusieurs statues questres en marbre; les rues
d'Herculanum sont dans le genre des rues de Pompa; il y a des
trottoirs, des fresques, des mosaques, mais on a t oblig de
recombler tout cela, dans la crainte d'occasionner l'boulement de
Rsine et de Portici, bties sur Herculanum.

On voit le moine, sur la route de Portici, tirer par la bride sa mulle
rtive, et des corricoli  caisses fort troites, vernisses de mille
couleurs, pouvant contenir deux places et charges de sept ou huit
personnes, dont les unes sont entasses sur les brancards  siges
lastiques, le cocher,  bonnet rouge et veste brode, tient les guides;
un autre en arrire excite du fouet aigu sa haquene  flancs dcharns,
pare de fleurs, de plumes, de reliques; le filet suspendu comme un
hamac, sous le train, porte aussi quelques enfants et le cane du
vetturino.

Il y a encore de belles glises  Naples, c'est celle de Jsus, o sont
des reliques de Sainte Philomle; les prcieuses dpouilles des Saints
sont enrichies de leurs ttes au-dessus de leurs os; la Santa Chiesa
possde l'intrieur du Temple de Salomon, le Tombeau de Charles d'Anjou,
de la Reine d'Anjou et de son fils; le choeur des Religieuses
Franciscaines est remarquable. L'Inquisition n'est point en dsutude,
et est dirige, par les Augustins. Les loteries s'expdient comme 
Rome, sur les mmes chelles.

Les Calabrois mettent une Madone sur leur charrette; ils ont souvent
dans la mme poche chapelet et stilet, outre le portrait de la Madone,
suspendu  leur cou, ils ont encore l'image de leur patron. Mais,
soigneux de leurs aises, ils sont toujours juchs sur leurs charrettes.

Les Italiens n'ont souvent qu'une chemine; c'est  la cuisine qu'il
faut se chauffer, et on est oblig de se contenter du scaldino.

Le gouvernement commence  s'occuper de l'instruction du peuple. Il a
cr des coles primaires et secondaires. Dans le couvent des Carmes, on
voit encore l'endroit o Masaniello fut assassin, trois jours aprs la
formation de sa rpublique.

L'aspect des difices est fort beau; les toits sont presque entirement
plats, il y a des balcons avec des fentres vitres; on vend sur les
petites boutiques, dans les rues, de l'eau  la glace, avec des piles de
citrons, d'oranges; des jets d'eau s'lancent entre des fleurs
odorantes; enfin, voici les souhaits que nous avons partout entendu
faire: voir Naples, y jouir et puis y vivre.

 Naples, on ne sait gure ce qui se passe  Rome, et rciproquement: en
gnral, les Italiens voyagent peu, et o iraient-ils pour trouver un
plus beau climat?

La population du royaume est prodigieuse, on y vit  peu de frais, on se
contente de peu: la mer nourrit de ses poissons, de ses coquillages; la
cendre du Vsuve, de fruits, de vin et de bl, et les Apennins
dsaltrent le Napolitain de leur neige.

Quand le lazzarone a gagn de quoi vivre pendant quelques jours, il se
repose, se promne ou se baigne. Le sexe est trs-laid; la beaut
s'altre promptement, attaque par le climat, l'ducation et les moeurs;
les hommes se conservent assez bien.

Cicron venait aussi savourer les dlices de ces charmants rivages. Nous
avons vu sa maison de campagne  Baa.

Les Camaldules circulent encore dans le royaume de Naples, vtus de
blanc, de rouge, et le visage voil; ils ressemblent aux ombres
infernales qui accompagnent les morts chez le dieu des enfers.

Enfin, on peut dire que le climat de Naples est si doux et si tempr,
qu'on y voit ensemble les beauts du printemps avec les richesses de
l'automne. Ds le mois de janvier, la nouvelle anne a dj produit des
fleurs, des pois verts et des artichaux, et l'on y trouve encore la
terre charge de melons, de raisins et des autres fruits tardifs de
l'anne prcdente. Les marchands ont la coutume de surfaire une fois de
plus que ne vaut la chose.

Le palais Capo di Monte, bti par Charles III d'Espagne, est une des
maisons de campagne du Roi; nous y avons admir de bien belles fresques,
un horizon trs-tendu; notre guide nous a fait entendre un orgue
magnifique qui imitait parfaitement le piano; c'tait un objet de
rcration pour les jeunes princes. Plusieurs salles sont revtues des
tapisseries des Gobelins de Paris.

Nous avons voulu visiter une seconde fois le tombeau de Virgile, qui
appartient  M. de Jourdan, Napolitain. Alors ses posies se
reprsentaient dlicieusement  notre esprit, et nous jetaient dans
d'indicibles ravissements.

En parcourant les Catacombes, nous avons vu l'autel o Saint Janvier
disait la messe, sa chambre, puis tout un populeux quartier de tombeaux,
le souterrain se continuait jusqu' Pouzzole et au Champ-de-Mars; ils
ont t creuss par les Chrtiens de la primitive glise, pour se
drober aux perscutions.

Ce n'est qu'avec une terreur religieuse qu'on pntre dans ces lieux; on
craint  chaque instant de heurter quelques dbris humains; cette
montagne d'ossements est un spectacle affreux et imposant.

Le Muse de Naples, appel Borbonico, est peut-tre le plus curieux qui
soit dans le monde, possdant les trsors de Pompa et d'Herculanum;
des bagues, des boucles d'oreille, des bracelets, comme ceux de nos
jours, quantit de vases, des candlabres, de belles peintures, des
fresques admirables, des momies de deux mille ans, avec cheveux sur la
tte, des statues en bronze infiniment remarquables; une clef de pompe,
mastique d'un bout, ferme de l'autre, renferme de l'eau depuis le
dsastre de la cit; nous l'avons secoue et nous nous sommes assurs du
fait.

Plusieurs fois, aprs nous tre dlects de la musique qu'on entend
ordinairement sur la place, prs le palais du Roi, nous allions jouir de
la vue lointaine et imposante du Vsuve: au demi-jour, le cratre
paraissait s'ouvrir et se prparer au spectacle d'une ruption. Dans
cette esprance, nous nous dterminons  aller lui faire visite. Nous
retournmes donc le lendemain  Rsine, route du Vsuve, et o demeure
le guide Salvator, dont la rputation pour connatre les mystres et
l'avenir du Vsuve est europenne. Nous laissmes notre voiture  la
porte de cette illustre renomme volcanique, et nous nous munmes
d'excellents roussins d'Arcadie, montures locales et exquises pour nous
rendre sans prcipitation et  pas srs, au-del de l'Ermitage, aux
pieds du mont bitumineux. Je caracolais pompeusement,  l'instar de
Balaam et comme un fashionnable, sur une lgre Mascarone (c'tait son
nom) que son matre suivait derrire,  grands pas, et s'vertuait en
lui administrant sur les jambons force coups de canne,  conserver sa
rputation de ptulante marcheuse, mais ayant oubli ce jour-l de lui
donner la nourriture quotidienne et restaurante, au milieu de la route,
mon modeste coursier, malgr les excitations et les coups peu soporeux
que son matre avec dextrit faisait pleuvoir sur elle comme les coups
de marteau sur l'enclume, ou plutt on aurait dit un orage de grle; un
spasme et une faiblesse s'emparent du quadrupde; il se roule sur la
cendre et la lave; prvoyant une catastrophe, par prudence, mes pieds
n'taient point engags dans les triers, et je pus sans tre demi-mort
ou demi-boiteux, me remettre lestement sur les jambes, quoiqu'un peu
maltrait de boeuf  la mode, par les sauts et soubresauts de ma rustique
et lourde monture; j'essayai un autre ne, et, pour cette fois,
j'arrivai  l'Ermitage sans autre aventure fcheuse. Nos montures
rpondaient par un coup d'oreille  leurs noms. En Angleterre, on les
dfigure et on leur coupe les oreilles, ce qui les rend moins
intelligentes et plus sourdes  la voix de leurs matres. Encore nous
apparaissait le froid serpent qui levait avec fiert la crte de son
front superbe; la belle verdure des trfles incarnats et des vignes du
Lacryma Christi venait rjouir notre vue. La vigne lance ses rameaux et
donne l'espoir de propager ses bacchiques trsors.

Nous saluons chemin faisant la maison de Pergolse, auteur,  vingt-sept
ans, de son immortel Stabat, et les Solitaires du Vsuve; c'est une
espce de caravansrail, ou lieu de station pour le repos des voyageurs;
c'est encore un oasis au milieu du dsert; ces pieux cnobites nous
offrirent des rafrachissements et le livre contenant la pense des
visiteurs: nous y trouvmes des calomnies et des turpitudes si atroces
et si plates, que nous ne voulmes point y laisser figurer nos noms.

Nous continuons de cheminer; ds ce moment, des gendarmes nous
escortent; on a pris ces prcautions depuis l'assassinat, par des
brigands, de quatre Bolonais qui venaient visiter ces lieux: on paie sa
sret en donnant une bonne-main aux gendarmes: des loups, des btes
sauvages se montrent dans ces dserts.

Nous voici au bas du Vsuve! C'est donc l ce formidable volcan qui
brle depuis tant de sicles; qui a subjugu tant de cits, qui a
consum des peuples, qui menace  toute heure cette vaste contre, cette
Naples, o dans ce moment on chante, on danse sans s'occuper gure du
Vsuve.

Nous mettons pied  terre;  l'instant, des faquins nous offrent le
bton du voyageur pour monter la roche escarpe, nous l'acceptons;
d'autres nous prsentent des siges. Officieux, ils se proposent de nous
tirer avec des courroies; nous refusons, nous voulons essayer nos
forces. Nous montons trs-pniblement pendant plus d'une heure, nous
reposant souvent, luttant aussi contre la rudesse de la lave,
quelquefois enfonant dans la cendre, tourments que nous sommes par la
crainte d'tre obligs de rtrograder, ce qui est arriv  plusieurs;
enfin, aprs mille pnibles efforts, nous arrivons au sommet du Vsuve,
que nous avons mont presqu' pic.

Dans ce difficile passage, on voit des voyageurs s'en retourner,
d'autres errer sur le cratre; nous descendons dans le volcan, guids
toujours par notre Salvator, marchant souvent sur des laves enflammes,
tudiant les mouvements du volcan, comme les battements systoliques du
poulx, pour viter d'tre couverts de feu, de cendre et de pierres
sulfureuses.

Nous faisons ensuite d'abondantes provisions minralogiques; reposs de
nos fatigues et aprs avoir pris des rafrachissements au milieu des
ruines et des dbris, sur le domaine de la mort, nous fmes des
libations  Bacchus, et nous entonnmes des hymnes  la gat.

 en juger par la monte, la descente devait tre difficile: pas du
tout. Nous cherchons une cte couverte de cendre, pour nous empcher de
glisser, et nous prenons sur nos jambes un train de galop, de manire
que, sans accident, nous nous trouvmes au bas dans six minutes: ce qui
prsente une descente fort amusante.

Le volcan n'a rien de fixe, quelquefois, il alimente deux et trois
cratres; dans d'autres moments, il n'en a qu'un; volage et capricieux,
tantt il s'lance sur une montagne, tantt il jette sur l'autre ses
feux  profusion: il y a des signes prcurseurs de sa furie; les fumes
du cratre sont plus paisses, les dtonnations plus rapides et plus
nombreuses, des tremblements de terre se font sentir au loin, les puits
du voisinage se tarissent, la mer dans le golfe de Naples retire un peu
ses eaux: tout cela dmontre que l'eau bitumineuse de la mer, les
soufres, les matires pyriteuses sont son principal aliment, qui n'a
besoin pour produire les feux destructeurs, que d'tre excit par les
principes volcaniques du Vsuve. Les couches de lave et de roches,
djections du volcan, sont superposes, et attestent que les volcans
sont des creusets gnrateurs qui ont produit les roches, les montagnes
et les mtaux; que la terre enfin, cette crote sphrique que nous
habitons, dont la charpente intrieure ne nous est pas connue, a t
primitivement forme par les volcans, sources des drangements et des
grandes dislocations du globe.

Les volcans sont encore le principe des trsors de la terre vgtale;
les productions du voisinage ont une vgtation si vigoureuse, qu'on
peut dire que la terre est vierge et dans sa naissance primitive. Le
soufre du Vsuve n'est pas bon, il produit peu dans sa purification. De
ce sommet, on dcouvre les plus belles vues, les plus fertiles
campagnes, et on a, sous les pieds, les nuages qui, arrts, prennent
une autre direction, cause ordinaire des changements de vents, que les
volcans excitent encore par la dilatation et la condensation de l'air.

De retour  Naples, chargs de butin du Vsuve, nous remarquons un grand
nombre de Napolitains qui dmnagent une partie de leurs boutiques et
qui travaillent dans les rues pour mieux jouir du beau temps.

Les mendiants mettent une main dans leur poche et l'autre sur leur
bouche ouverte, en disant: morire di fame.

Le lazzarone jouit d'un beau soleil, il s'enivre de tabac, puis d'un vin
exquis, et il savoure le _benedetto farniente si dolce_, par les belles
soires.

Les calsines, espce de petits cabriolets gothiques,  un cheval, vont
charges d'amateurs. Ces voitures s'emploient de manire  porter onze
et douze personnes  la fois, tant elles se prtent  la souplesse
italienne. Les curs des environs de Naples ont la calsine
triangulaire, qui ne contient que le pasteur et son laquais, le
sacristain, quand il va visiter les confrres de la Mtropole.

L'le de Capre,  quinze lieues de Naples, est trop intressante pour
ne pas y faire une excursion. Nous nous rendons donc en voiture jusqu'
Castellamare, au-dessous des ruines de l'ancienne ville de Stabia, orne
de si jolies maisons de campagne: tout prs est situ le bourg de
Quilsissana, avec un beau palais du Roi; nous y sommes alls voir
l'tablissement des bains sulfureux.

Sur la route, la vigne, en guirlandes, semble avoir t oublie aprs
une fte; leurs festons de verdure sont jets comme des filets sur la
cime des arbres; le souvenir de ces tableaux revient sans cesse; on
voudrait ne plus quitter ces sites de l'Arioste.

Les vaches de Castellamare sont renommes par la bont de leur lait.

C'est  Castellamare que se font les constructions navales ordinaires;
les chantiers nous ont paru peu anims, en comparaison de ceux de nos
ports: le nombre des forats n'est pas trs-considrable; le bagne est
sur le mme pied que ceux de France et de Gnes.

Notre domestique de place marchande le louage d'une embarcation pour
nous rendre  Capre: enfin nous voil sur le golfe napolitain avec huit
nautonniers et une barque lgre; au milieu des plus jolies grottes dans
le rocher, nous relchons  Sorrento, pour saluer le palais du Tasse; ce
palazzo appartient au duc de Montfort, son descendant, il renferme peu
de richesses: au-dessous, prs de la mer, est un temple de Neptune qui
devait si bien inspirer le gnie du pote; puis,  peu de distance, est
prsentement une maison aux Jsuites.

Les orangers, les cdrats, les poncires taient si chargs, qu'ils
pliaient sous le poids des fruits, et leurs fleurs odorantes emportes
par les doux Zphirs, parfumaient notre route.

Nous remontons sur notre pirogue, et nous entonnons des cantatilles et
des barcaroles:

      Naples, ville heureuse,
     La vie est gracieuse
     Comme un jardin fleuri.

     Sous ce beau ciel d'toiles,
     Quand la nuit tend ses voiles,
     Le gai Napolitain

     Chante la srnade.
     Des concerts, des prires,
     Un ciel pur, des cratres,
     Voici Naples toujours.

La mer est couverte de filets qui restent sept mois dans les ondes, pour
la poche du thon; plus loin, on aperoit les ruines du temple d'Hercule.
Ici c'est le villago di Massa. Nous continuons de voguer au milieu de
ces merveilles; mais la mer, dont les bords sont couverts de soufre,
devient houleuse, et offre un peu de danger: enfin nous dbarquons 
Capre, le trs-pittoresque, o rsident quatre mille insulaires, et
clbre par l'clatante victoire du gnral Lamarque. C'est  l'entre
du golfe de Naples que se trouvent les dlicieuses les de Capre,
d'Ischia, de Procida: dans ces deux dernires, les femmes ont conserv
les habillements des anciens grecs. La physionomie des femmes de Procida
et d'Ischia est empreinte du type grec; elles portent une longue robe
flottante, elles vont jambes et pieds nus; leur taille svelte et troite
est emprisonne dans un corset de velours, et sur leurs paules,
largement dcouvertes, tombent des flots de leur chevelure lie au
sommet de la tte,  la manire antique. Nous avons vu,  Capre, les
restes du palais d'Auguste, ceux des douze palais levs aux douze
divinits majeures; on voit encore des ruines du Forum, des Thermes,
l'emplacement d'une villa de Tibre. Nous descendons  l'htel de
Salvator Petagno. Nous fmes un bon repas dans cette le enchante.
Point d'ennuyeux laquais piant nos discours, critiquant nos maintiens,
murmurant d'un trop long dner, se plaisant  nous faire attendre 
boire, comptant nos morceaux d'un oeil avide; nous tions nos valets pour
tre nos matres. Nos htes sont fort aimables, musiciens et danseurs
tout  la fois. Aprs le souper, ils nous rgalent de la danse
sentimentale dite la Tarentle, plus joyeuse que le Bolro des
Espagnols, et, au bout d'une demi-heure, nous nous mmes  danser avec
eux, au son de leur mlodieuse guitare.  la porte de leur htel sont
exposes de grandes cornes, espce de talisman ou d'amulettes, pour
prserver de la Guetatou, mauvais gnie ou la fatalit; les Messieurs et
les Dames en portent de fort lgantes. Capre est couverte d'oliviers,
de vignes et de colza.

Dans notre barque, escorte de deux canots, nous nous dirigeons sur la
grotte d'Azur ou des Nymphes,  une demi-lieue plus loin. La mer tait
si mauvaise, que des vagues monstrueuses et cumantes en obstruaient
l'entre et prsentaient des risques  y pntrer; nos nacelles
disparaissaient dans l'abme des ondes, et s'levaient ensuite sur ces
montagnes liquides, pour offrir le coup d'oeil de la mer irrite. Tibre
allait s'ensevelir dans la grotte d'Azur pour oublier ses crimes; c'est
une vaste vote creuse dans le roc: la rfraction et la rflexion de la
lumire, qui l'claire du haut en bas, produit ce beau bleu clatant; en
traversant la nappe d'eau qui est dans cet antre en communication avec
la mer. Il y avait donc du danger  y pntrer; nous virmes de bord,
d'ailleurs le temps menaant d'empirer, traverser le golphe et se rendre
immdiatement  Naples, offrait trop de risques; nous cinglmes vers
Castellamare, la cte nous protgeant un peu contre la fureur du vent;
mais au milieu du trajet, la mer tant trop prilleuse, nous relchmes
une seconde fois  Sorrento.

De jeunes filles formaient des couronnes parfumes, avec des fleurs
naturelles, qu'elles mlaient agrablement  leurs cheveux, et qui leur
donnaient beaucoup de grces. Leurs beaux fronts rayonnaient d'une gat
nave, leurs longues paupires voilaient mystrieusement leurs regards;
sveltes et lances, elles avaient, dans leurs mouvements, une souplesse
et une agilit parfaite: comme la biche lgre, elles bondissaient de
rochers en rochers.

Aucune autre voie pour se rendre  Castellamare, que d'aller  pied ou
sur des nes, nous prfrmes marcher, la pluie venant surtout aggraver
notre position; les filles du pays nous ont paru les plus jolies du
royaume de Naples; de charmants accidents de terrains nous ont
ddommags de nos souffrances: c'tait quelque chose de comique  voir
que la dbcle de notre petite caravane. L'un tombait sur le sol
glissant et mouill, et se relevait dans un tat qui n'annonait point
que nous tions dans le pays des Muses; un autre luttait avec la terre
qui, comme un mastique, retenait la chaussure; dans cette perplexit, un
de nos compagnons de voyage y laissa une semelle de botte, et fut oblig
de continuer dans la boue comme un maraicher; nos manteaux nous ont
prservs un instant de la pluie; mais, pntrs eux-mmes, ils
devinrent si pesants, que nous prfrmes recevoir la rose cleste sur
nos corps et charger notre vieux domestique de place de nos dpouilles;
celui-ci, qui ne fonctionnait pas aussi vigoureusement qu'un mulet, ne
pouvait nous suivre; nos dames chantaient au milieu de ces aventures
fcheuses; enfin, n'en pouvant plus, nous nous arrtons un instant chez
de jolies fileuses de soie qui travaillent avec beaucoup de perfection,
et qui nous permirent d'aller cueillir des pommes d'or ou des oranges
dans leur jardin; grces  ces ravissantes Hesprides, nous tanchmes
notre soif. Tout prs, sont des cordes disposes paralllement sur des
montagnes, pour faciliter la descente de fagots  un four  chaux,
exercice qui ne laisse pas d'tre amusant  voir. Enfin, avec une pluie
battante et pntrs comme si nous avions fait plongeon dans la mer,
nous arrivons  Castellamare sans avoir de quoi changer; les chaussures
pleines d'eau, aprs avoir travers des bois d'oliviers et d'orangers.
Le Vsuve se fchant cette fois et faisant entendre ses nombreuses
crpitations; nous ne pmes scher notre corps tout morfondu. Nous
avions devanc un peu nos dames, afin de prparer une voiture; pour
comble de contrarit, nous emes mille difficults  nous retrouver 
Castellamare. Nous montons, ainsi imbibs d'eau, jusqu' Naples,
quittant cette mer couverte partout de bitume sulfureux: un changement
de costume et un repas rparateur nous empchrent d'tre malades des
fatigues de ce voyage, que le beau temps aurait rendu si dlicieux.

Nous renonons au projet d'aller  Amalfi et  Poestum, dbris de
Sybaris, pour voir des ruines; nous en avions tant vues! Ayant dj
contempl le beau palais de Caserte, il ne nous restait que des choses
de peu d'importance  voir  Naples. Retourner par le mme chemin, ne
nous offrait pas d'intrt, nous exposait d'ailleurs  la quarantaine
qu'on ne faisait pas en dbarquant  Ancne, Vnise ou Trieste; il y
avait impossibilit d'entrer en Sicile, o le climat est doux, le sol
d'une merveilleuse fcondit, pour visiter Palerme, Messine, Catane, les
belles ruines de Syracuse, aujourd'hui si rduite de son ancienne
splendeur; la quarantaine pour s'y rendre tait de quarante jours, et
les Siciliens fermentaient et se prparaient  secouer le joug du Roi.
La pointe de Campanella, qui spare le golfe de Naples du golfe de
Salerne, est trs-dangereuse, par un tournant d'eau, c'est auprs que
passe le bateau  vapeur. Il ne nous restait donc d'autre parti, que
d'aller chercher l'Adriatique, en parcourant les riches contres de la
Pouille.




CHAPITRE X.

_De Naples, Foggia, Barlelte  Bari._


Ayant l'habitude de prendre toujours le coup, j'en fis autant dans
notre voyage de la Pouille; j'eus lieu de m'en repentir, car le coup
n'avait point de tablier, et rien par consquent pour prserver du froid
et de la pluie.

Nous arrivmes d'abord  Cardinale, petite ville trs-pauvre; toutes les
femmes ont les cheveux d'un rouge trs-prononc: les montagnes sont des
plus curieuses: en sortant de Cardinale, est Mougnania, o repose le
corps de Sainte Philomle; viennent ensuite les ruines de Monteforte;
c'est l que s'excita la rvolution de 1822 contre le Gouvernement
Napolitain.

Nous voici, dans la belle ville d'Avellino, de quinze mille mes,
remarquable par son voisinage des Fourches Caudines, o les Romains
furent dfaits par les Samnites; les voitures y sont tranes par des
boeufs. Dans l'Italie, on rase le poil des chevaux, comme dans le midi de
la France, et souvent, sur la route, le conducteur leur fait une
saigne. Les noisettes, qui ont donn le nom  cette ville, y sont un
grand objet de commerce.

Nous devions continuer notre voyage le lendemain, ds cinq heures du
matin; mais le voiturier ne paraissait pas; il nous avait dit qu'il
attendait des voyageurs de Naples, que leurs affaires avaient retenus;
comme nous ajoutions peu de foi  ses paroles, sur les dix heures,
croyant qu'il nous jouait un tour, j'invitai un ecclsiastique de
Naples, extrmement aimable et notre compagnon de voyage, 
m'accompagner  la police pour obtenir justice contre le voiturin.

Tandis que nous tions cheminant pour cet objet, nous entendmes le
voiturin qui nous criait: Arrtez, arrtez, voici les voyageurs; ils
sont dans cette voiture qui va lentement; ils viennent d'tre dvaliss
par des brigands. Nous vmes  l'instant descendre de voiture, dans
notre htel, trois robustes athltes, l'un tait un officier des gardes
d'honneur du Roi, les autres, deux gardes urbains dans leur domicile
d'Otrante et de Bitonto; voici ce qui leur tait arriv: Aprs la
descente de Monteforte, o nous tions passs huit heures avant, les
voyageurs,  demi-endormis, furent tout--coup tirs de leur somnolence
par le mouvement que fit la voiture pour s'arrter:  l'instant, un
Monsieur bien costum ouvre la portire et invite les voyageurs 
descendre, leur prsentant la main pour viter tout accident; les
voyageurs, en se frottant les yeux, croient quelque chose de cass dans
le carrosse; ils descendent et se voient  l'instant couchs en joue par
douze brigands du pays, arms de fusils, de haches, de pistolets, leur
imposant d'obir  la force. Que faire dans cette position, toute
rsistance tait inutile ou mortelle. Le voiturin, spectateur
indiffrent, se tenait les bras croiss sur ses chevaux. Dans une
malencontre si pineuse, l'officier du roi de Naples ne perdit pas la
carte; il vida sa bourse pleine de pices d'or, dans la main, et les
glissa dans la portire de la voiture, prs les vitres; les brigands
s'en aperurent sans savoir comment les retirer, se rservant de
dfoncer le panneau  coups de hache; ils commencrent par faire
l'inspection minutieuse des voyageurs, de la voiture, des malles et des
valises; aprs avoir consomm un ample butin de marchandises et
d'argent, entendant le bruit de voitures qui approchaient, ils
commandrent aux voyageurs de se mettre  genoux, pour ne pas observer
leur fuite. Les voyageurs vols firent une dclaration  la justice qui,
immdiatement, ordonna des poursuites. Quinze jours aprs, nous avons
appris que huit de ces brigands avaient t arrts. Il y a dj prs de
dix ans, qu'aucune leve de boucliers n'avait t tente par des
malfaiteurs, sur les belles routes de la Pouille.

Nous continuons de cheminer avec nos nouveaux voyageurs et des gendarmes
comme escorte, que nous payions  frais communs pour notre sret, ce
qui nous tait trs-utile  nous, pauvres trangers, qui aurions t
fort embarrasss pour nous remettre en fonds, en cas de malheur.

Le pays continue  tre des plus jolis; nous couchons  Grotta. Dans
notre chambre, il y avait une boulangerie et de petites souris qui
voulaient dormir avec nous; malgr cela, nous nous amusmes beaucoup de
l'amabilit des Signorelle nos htesses. Nous admirmes et nous palpmes
leurs jolis colliers de corail qui faisaient l'ornement de leur cou,
parce qu'elles taient encore clibataires; l'ecclsiastique et nos
compagnons de route tant trs-gais, nous passmes joyeusement le temps.

Nous sommes distraits par les plus beaux accidents de terrains, mais la
prudence exige d'tre accompagn par la force arme. Il ponte di Bovino
a acquis une certaine clbrit: des voleurs, qui s'taient depuis
longtemps distingus dans leur profession, furent pris; on leur coupa la
tte et les mains, qu'on mit dans une cage, comme nous en avons vu 
Naples, et qu'on exposa sur ce pont. Prs de Bovino, il y a un harras de
chevaux normands qu'on cherche  propager. Les montagnes, dans ces
contres, ressemblent  des nuages qui se succdent, ou aux flots de la
mer que le soleil teint des plus brillantes couleurs du prisme; jamais
nous n'avons rien vu de si merveilleux. Les maisons forment un effet
trs-pittoresque, elles sont groupes sur le sommet des montagnes; la
culture est si intressante, qu'elle fait produire le centuple  cette
terre promise: le froment, les oliviers y sont trs-abondants; de
nombreux troupeaux paissent dans la campagne; les haies sont remplies
d'alos. Dans les contres que nous avons vues, les orangers nous ont
paru les peupliers d'Italie.

Pour donner du repos  nos chevaux, nous faisons halte  la taverna del
Giardino, espce d'Arche de No; nous suivons nos coursiers dans cette
humble htellerie; l tous les rangs sont runis et confondus, prlats,
prtres, matres, domestiques, tables d'htes, rtelier, fourrages,
gendarmes, cavalerie, jusqu' des porcs qui circulent dans ce lieu
public; nous avons promen dans les riches plaines du voisinage. La
table d'hte n'tant pas trop attrayante, nous mangions du pain et des
oranges du Mont-Gargano, du prix de deux sous la douzaine, les plus
grosses, ce qui nous creusait l'estomac et augmentait notre apptit au
lieu de le diminuer. Dans cette excursion, nous faisions une rcolte de
noix de Galles, d'asperges sauvages, pour en faire une salade
trs-estime des Italiens, admirant en mme temps les beaux troupeaux de
vaches qui prennent la fuite  notre approche, et qui nous refusent leur
lait.

Les caroubiers,  la verdure clatante, se mlent  des groupes de ples
oliviers et d'alos bleutres.

Foggia est une charmante ville de province, ses difices sont bien
btis; sa population approche de trente mille mes; l'air n'y est pas
sain. Il est rare de voir un plus joli jardin public; il y a des statues
de grandeur naturelle qui imitent des ermites  s'y tromper. Nous sommes
alls au thtre; on y jouait une comdie toute sentimentale, que la
foule applaudissait beaucoup, et que nous trouvions fort mdiocre; au
reste, la musique nous a fait infiniment de plaisir. Foggia est entoure
de plaines aussi belles que la Beauce, et trs-bien cultives; la route
continue d'tre dserte, mais toujours fort curieuse jusqu' Barlette.

C'est dans cette ville, l'ancienne Canne, si clbre par la victoire
d'Annibal sur les Romains, que se trouve la statue colossale en bronze
d'Hraclius: un navire, qui l'apportait d'Athnes, ayant fait naufrage
sur ces plages, on l'a retire des ondes et on en a orn Barlette. La
rade tait trs-agite; la mer se brisait avec furie contre les roches,
et il n'y avait pas de navires en partance. Nous nous dterminmes 
parcourir le littoral de l'Adriatique. Sur la route, nous trouvmes des
villes charmantes, entr'autres Trani, Molfette, Giovenazzo; la campagne
est partout embellie de la plus riche culture; c'est le paradis
terrestre de l'Italie: le grain, les oliviers, le mrier, mme
multicaule, le caroubier se dployant comme un parasol, les vignes, tout
y abonde. Les Turcs, les Maures, les Sarrasins ont mille fois port le
fer et le feu dans ces contres.

En continuant de ctoyer la mer, nous arrivons  Bari, la seconde ville
du royaume de Naples; sur le bord de la mer, comme la ville
mtropolitaine, elle a la forme d'un croissant: sa cathdrale, l'antique
glise de Saint-Nicolas, est extrmement remarquable, et peut-tre la
seule renfermant des monuments gyptiens: deux boeufs apis soutiennent
ses colonnes; il existe un tombeau de Charles d'Anjou, avec des statues
trs-indcentes; la cloche de cette cathdrale est immense; il y a en
outre sous ce duomo, une glise souterraine dont nous parlerons en
traitant du plrinage de Saint-Nicolas. On aperoit de Bari l'Apennin
Monte Angelo, si lev et si effroyable; Saint Michel, suivant les
relations du pays, y a fait une apparition. Quinze gendarmes, nagures,
en voulant se frayer une route dans ces montagnes inhabites, pour aller
chercher, ou les Abbruzzes ou la Banlieue d'Ancne, tous dans ces
Apennins redoutables sont devenus la proie des btes froces, et n'ont
laiss que leurs bottes et quelques vestiges de leurs dsastres.

Les montagnes, en gnral, sont plus leves dans l'intrieur du pays,
que sur le bord de la mer. Les villes de l'Adriatique,  l'instar de
celles de Naples, sont paves de larges pierres.

Cet ecclsiastique, notre compagnon de voyage, padre Vita, professeur
dans un collge de Naples, avec qui nous avions form des liaisons si
agrables par son esprit, son rudition, sa vraie pit pleine de
tolrance et de savoir vivre, qui se prtait aux circonstances d'une
manire aimable, allait nous quitter; c'tait une vritable affliction
pour nous; ce moment fut triste. Nous fmes pris au coeur de ce profond
sentiment d'isolement qu'on prouve dans un pays tranger. Mais tout
finit en ce monde, mme les meilleures choses. Avant de se sparer de
nous, il nous donna une vritable marque d'attachement; il voulut nous
recommander  un seigneur de ses amis: nous nous rendmes donc sur les
dix heures du matin dans le palais de ce patricien. Il se fait annoncer
par un laquais: aussitt ordre de nous faire entrer. Aprs avoir
travers plusieurs belles salles pleines de richesses, nous arrivons 
la chambre  coucher; nous sommes extrmement surpris d'tre reus par
le seigneur et la signora, qui reposaient encore sur la couche nuptiale;
trangers  ces usages qui appartiennent au voisinage de la Turquie, je
fus oblig de me faire violence pour ne pas perdre le srieux; la
signora laissait onduler ses cheveux; l'un et l'autre, comme l'aube
matinale, taient sans parure et sans ornement.  l'instant, de
charmants enfants nous abordent et, par civilit, viennent
respectueusement nous embrasser les mains. Le seigneur ordonna aussitt
 son laquais de nous servir le caf au noir, que nous acceptmes par
urbanit. Il nous offrit une chambre dans son palais, et reprocha 
l'ecclsiastique de ne nous avoir pas amens chez lui  notre arrive.
Nous n'avons nulle part accept des invitations aussi gracieuses qui
nous auraient entrav et fait perdre la libert pour visiter les
curiosits du pays.

L'importante Bari n'avait, dans ce moment, aucun navire prt  partir
pour Vnise, Ancne, ou Trieste; obligs d'attendre une quinzaine, nous
nous dcidons  visiter le pays, but de notre voyage.

Nous ne connaissons rien de plus potique qu'une promenade nocturne,
sous le beau ciel de Tarente. Un immense horizon, de lointains paysages,
le monde des invisibles se dcouvrant  nous, nous nous plongions avec
ivresse dans l'infini des souvenirs. Le mugissement de la mer, la lourde
cloche de la cathdrale, retentissant sourdement sous les pas du temps,
nous annona que l'heure tait avance. Nous nous dirigemes vers notre
htel; tout annonait dj le repos, et ce silence n'tait troubl que
par les derniers soupirs d'une guitare dont la voix expirait au loin, et
le chant monotone et tendre d'une mre qui endormait son nouveau-n.

Les campaniles de la terre d'Otrante ont des formes pittoresques,  la
physionomie orientale: les uns sont de pierres blanches, les autres, en
faence peinte, offrent l'aspect de minarets; des croix brillent sur les
fates.

De retour  Bari, nous mangeons d'aussi bonnes glaces qu'en France; nous
nous dlectons de la fameuse liqueur stomatico.  la locanda del Sole,
nous tions aussi bien que des Franais peuvent le dsirer dans ces
contres; je ne conseillerai jamais d'y venir sans savoir la langue; il
est si rare de trouver des personnes qui parlent franais, notre consul
mme l'ignore. Ils taient tonns que nous eussions entrepris un si
long voyage et moltissimo pericoloso. La cuisine est meilleure que dans
la Pouille, ancienne dpendance du Roi Apulius, o on nous donnait,
comme mets dlicieux, des cervelles de chvre frites, des mamelons de
vache en ragot; il est vrai que le fenouil et le macaroni, long de
plusieurs coudes, taient, comme dans toute l'Italie, le grand rgal,
l'alpha et l'omega des trattories italiennes, avec l'agneau blant et
d'un jour; pour dessert, abondance de laitues, de fves et de pois en
gousses qui fondent dans la bouche des Italiens; la mme serviette sert
 tout le monde, pendant huit jours; on retourne les verres, au lieu de
les rincer. Aussi, pour manger ce dmesur macaroni, gros en proportion,
a-t-on des tables trs-hautes, de manire que le menton est dans
l'assiette comme dans un plat  barbe; autrement, le macaroni
serpenterait autour de la bouche, semblable  des vers et  des
ascarides.

Un artiste de Paris enseignait depuis peu de temps la peinture, en
quinze leons, par le moyen de dcalcage et de dcoupures; il avait
gagn, dans quelques semaines, quatre  cinq mille piastres; mais il
faisait bien d'imiter les oiseaux de passage, il aurait chou dans un
long sjour.

Nous avons pass des soires philharmoniques trs-agrables; les
Italiens chantent avec beaucoup de passion. Nous avons encore assist 
des scnes de prestidigitation et d'enchantements modernes; ils font
sauter la coupe et filer la carte avec dextrit; ils nous ont pri de
donner un chantillon de la magie franaise; mais nous n'avons pu
rpondre  leurs dsirs; ils n'usent que de cartes espagnoles avec
lesquelles nous ne sommes pas familiers. Ils excellent, en outre, dans
l'quitation. Dans le jeu de l'escrime, ils se croient de premire
force; la main gauche ne leur sert point de balancier, comme chez les
Franais; ils l'approchent de la poitrine, pour les aider  parer les
attaques et les ripostes. Nous avons applaudi  leurs comdies
bourgeoises et  de jolies pantomimes.

Dans ces lieux, prospre trs-bien le coton; nous en avons vu de vastes
plantations se dvelopper au loin comme un tapis mouvant. Le safran, le
frne qui donne la manne, et le chne qui produit la noix de Galle y
viennent trs-bien.

Les paysans et les paysannes abattaient les olives  grands coups de
bton, comme des noix; elles tombaient blesses et meurtries; ils les
laissent ensuite fermenter, ce qui leur donne un peu got de rance,
dsagrable  nos palais, mais fort estim par les amateurs de ces
lieux.

La terre est si fertile, qu'il lui suffit d'tre gratte pour lui
confier la semence, et de recouvrir celle-ci, pour la garantir des
oiseaux.

Enfin, nous faisons une seconde visite  l'glise de Saint-Nicolas, o
autrefois on couronnait les Rois de Naples; mais ce n'tait pas encore
le temps d'aborder le fameux plrinage. Les ecclsiastiques, qui nous
parurent trs-recueillis, en chantant vpres, nones et matines, sitt
l'office, traversrent l'glise, en riant, causant, fredonnant, presque
dansant, se frappant l'paule, comme David, en gat, devant l'Arche;
mais sans tre excits par le son mlodieux de la harpe.

La ville ancienne de Bari a des rues trs-sales et trs-troites, pour
avoir de la fracheur et se dfendre, en cas de sige; les maisons sont
aussi  terrasse. Dans les villaggi, la fume en sort par un trou qui y
est pratiqu: la nouvelle ville est bien btie, dans le meilleur got,
mais basse d'tages, pour multiplier les maisons; les rues sont alignes
et trs-larges.

Au milieu de la nuit, nous entendmes une horrible tempte qui devait
abattre les maisons, renverser les arbres, submerger les navires. Nous
songions, avec effroi, aux prils qui poursuivaient le matelot, sur
cette mer dont chaque convulsion tait pour lui une menace de mort.
Cette fois, vraiment, j'avais envie de rebrousser chemin, de retourner 
Naples, et de ne pas exposer les jours de ma courageuse compagne, sur
l'Adriatique, que Virgile appelle mer horrible, fconde en naufrages;
mais de reprendre la mme route, courir de nouveau le danger des
brigands, faire la quarantaine, aller encore sur la Mditerrane, avoir
les mmes hasards; il fallait se dcider  suivre son sort jusqu'au
bout, et retourner dans sa patrie.

Nous avons voulu viter Carybde; nous avons failli tomber en Scylla;
toujours occups  rechercher les moyens de rentrer en France, dont le
doux souvenir se retrace si bien quand on est sur un sol tranger. Aprs
avoir visit les quais limitrophes de la mer, nous promenmes prs du
port. Nous ignorions qu'un espace tait destin aux personnes soumises
au domaine de la sant, et qu'on ne pouvait leur parler qu' distance
convenable. Dans cette position, nous abordmes sans dfiance un
capitaine de Raguse qui errait en attendant la fin de sa quarantaine,
qui avait lieu le lendemain matin: nous l'interrogions pour savoir si
son dpart tait prochain; afin de le rendre favorable  seconder nos
dsirs et  mettre promptement  la voile, je voulus me familiariser
avec lui et prendre une prise de tabac dans sa tabatire:  l'instant,
une voix de stentor se fit entendre, c'tait un argus de douanier,
cumulant les fonctions fiscales et sanitaires, m'annonant que si mes
doigts avaient fait descente dans la tabatire du capitaine, j'tais de
bonne prise, et que j'allais subir la quarantaine. Heureusement que je
m'tais arrt sur le bord de l'abme, que je m'tais seulement born 
une dmonstration d'amateur; autrement, nous devenions sa capture, et il
nous et fallu essuyer une ennuyeuse captivit de dix jours, parce que
ce qui venait de Raguse et de Corfou, tait suspect de la peste et du
typhus.

Mme Mercier et moi, nous promenions souvent sur le bord de la mer, cette
partie de cte contient de la sche, et est peu riche en coquillages.
Souvent, nous voyions, sur les ondes, une fort de mts de petites
barques de pcheurs qui sillonnaient les flots, revenaient charges de
poissons, et rpandaient sur le pays ces dlicieux habitants des mers.

Nombre de mariages se font tous les jours dans les balcons et par des
intrigues,  la faveur des entretiens nocturnes: de jeunes filles et des
jeunes gens, qui n'ont pas d'autres moyens de communication, causent
ainsi pendant des mois, et se marient, sans s'tre jamais vus autrement
que par les fentres ou  l'glise. Qu'on se figure l'ivresse que
doivent prouver deux jeunes coeurs passionns, le jour o disparat le
grillage qui les a spars depuis qu'ils s'aiment; les entraves, les
barrires, les grilles ne sont qu'une recherche de coquetterie ou de
sentiment; l'un n'est jamais spar de l'autre.

En gnral, l'ducation des demoiselles est fort peu soigne  Naples et
dans le royaume; elles ont un vernis d'usage du monde; on les marie ds
douze ans, et elles sont vieilles de bonne heure.

Les parents, sans nergie, avec aveuglement, faiblesse, et sans
apprcier le prix des talents, laissent leurs enfants perdre le temps
dans des futilits, source ordinaire de regrets amers pour les autres
ges de la vie: beaucoup de jeunes gens vgtent sans tat au milieu des
dbordements que provoque l'oisivet.

Un nouvel install dans le mariage vivait dans la lune de miel avec sa
jeune pouse: un frre, qu'il aimait tendrement, avait  toute heure
l'entre de son palais. Qui et pu se persuader que, sous le manteau de
la consanguinit, un frre aurait abus du toit de la famille: ce
perfide investit les avenues du coeur de sa belle-soeur, puis il l'enleva
sans qu'elle y mt opposition. Le mari, justement courrouc, ne se livra
point  la vengeance; il abandonna l'infidle  son frre, et se borna 
une simple sparation, c'tait la grande nouvelle pendant notre sjour.

 Tarente, comme  Bari, les rues sont bordes de maisons enrichies de
balcons encombrs de fleurs. Les signorelle font la conversation d'un
palais  l'autre, en changeant des sourires avec les cavaliers qui
passent; c'est une flnerie dlicieuse, une existence toute de bonheur,
un _far niente adorable_.

La chaleur, tempre par des brises marines, le soir et le matin, est si
forte au milieu du jour, qu'il y a ncessit de dormir, ou toujours de
rester  la maison: en raison de cela, le dner n'a lieu qu' dix heures
du soir.  onze heures du matin, la vie cesse comme par enchantement sur
tous les points  la fois: alors le gnie de la solitude s'empare de la
cit jusqu' la chute du jour.

Un Franais, M. Ravenas est venu installer  Bitonto une machine 
presser l'huile: dans le commerce, il y a beaucoup d'argent  gagner sur
les huiles; l'un portant l'autre, les terres rapportent quinze pour
cent.

Peu habitus  voir des Franais dans ces lieux, nous tions regards de
prs, depuis les pieds jusqu' la tte, mme par le clerg rgulier; il
est vrai que les femmes de ce pays ne sortent jamais, sauf le dimanche
pour aller  la messe.

La lgislation, dans l'Italie, est le code civil franais que nous y
avons tabli, modifi par les coutumes et les moeurs des localits; en
gnral, le droit d'anesse, qu'on a voulu ressusciter en France, contre
l'quit et le bon sens, usage arbitraire qui allume l'inimiti et
dgrade le coeur en excitant le venin de la jalousie, puisque le pre
doit galement justice  tous ses enfants; cet usage fodal est proscrit
dans les contres de l'Adriatique.

Dans ces gouvernements, qui ne sont pas  bon march, l'argent est la
grande divinit, et les juges se laissent facilement corrompre. On peut
dire qu'il n'y a point de justice: de l vient l'emploi du poignard,
espce de navaja ou couteau des Espagnols, pour se venger d'un affront
ou d'une violation lgale; c'est un frein imposant. Que l'action des
tribunaux soit quitable, et bientt cesseront les excs de barbarie et
de surprise. Une rixe a lieu entre un Italien et un Franais: l'Italien
prfre laver la querelle en tirant un coup de fusil par une fentre, ou
en le faisant tirer sur le Franais qui passe dans la rue; la clef d'or
trouvant le moyen de mettre un bandeau sur les yeux et la moralit des
Juges: quelles garanties pour les personnes et les proprits? Faut-il
que de tels climats, qui sont le jardin du monde, et autrefois une
ppinire de hros, soient ainsi dgnrs et tombs en quenouille!

 Bari, la douce intimit, qui fait le charme de la vie en France, est
compltement bannie.

Accompagns de seigneurs et de signore, signor et signore Domenico del
Giudice, chez lesquels nous avions plusieurs fois dn,  la
recommandation du seigneur Liji di Vincenzo, Mme Mercier et moi, avec ce
charmant cortge, nous nous transportmes  l'glise, souterraine de
Saint-Nicolas, pour faire visite  ce plrinage peut-tre plus en
renomme que celui de Notre-Dame-de-Lorette; arrivs  l'autel qui
renferme les os du Saint, on aperoit l'glise souterraine, remplie
d'ex-voto, en commmoration des miracles oprs par cette manne cleste.
Ces ex-voto sont suspendus aux murs de la chapelle; il y en a de toute
espce: des jambes d'argent, des doigts, des bras, des chars, des
bateaux; c'est tout--fait un cabinet de curiosits. Ils reprsentent
des personnes tombes dans des prcipices, dans la mer, en proie aux
btes froces, aux brigands, sous les roues des voitures, si l'on porte
une bouteille ou fiole de la liqueur des os du Saint, on se trouve tout
d'un coup arrach  ces dangers par l'omnipotence de cette eau
miraculeuse. Les habitants de Bari y ont beaucoup de foi et de dvotion;
de nombreux plerins viennent y faire des stations de toutes les parties
de l'Italie, mme des ctes de l'Albanie et de la Dalmatie. Voici
prsentement en quoi consiste le miracle quotidien: depuis des sicles,
c'est--dire depuis la translation des ossements de Saint Nicolas, de
Myr  Bari, on remarquait qu'il sortait de ses os une eau, liqueur ou
manne inodore et ressemblant parfaitement  de l'eau distille,
incorruptible: dans la bouteille qui en contient, il y a quelquefois une
vgtation sous la forme de cryptogames; on en conserve, depuis des
sicles, et ceux qui sont porteurs de cette eau, y ayant foi, obtiennent
journellement des miracles; en gnral, le caractre des Italiens est
d'aimer le merveilleux. Tout tincelle d'argent dans cette chapelle; des
prtres s'y tiennent avec grand recueillement. La chronique du lieu dit
qu'un seigneur vnitien avait crit  un ami de Bari, de lui expdier
trois bouteilles d'eau du Saint; que cet ami, pour faire la fraude,
avait envoy deux bouteilles d'eau ordinaire, une seule de la manne
prcieuse; qu'arrives  Vnise, les deux bouteilles d'eau, fraudes, se
trouvrent corrompues, l'autre, dans sa bont, avec ses vertus
prodigieuses.

Corrobor de tant d'apparentes certitudes, je vis un prtre ouvrir une
porte dans l'autel, se prosterner, et y pntrer dans cette pieuse
posture; allumant une bougie, la faire descendre  l'aide d'un grand
bois, et rester ainsi dix minutes, extasi, pendant lesquelles je
suspendais tout jugement, fermement dcid  croire, si je voyais le
moindre sujet de le faire; c'est dans ces dispositions que je me
prsentai, sitt que le prtre se fut retir, les seigneurs voulant nous
faire honneur, je me prosternai pour remplacer le prtre: dans cet autel
souterrain, j'entrevis un tuyau d'une dizaine de pieds de longueur,
clair par cette bougie qu'avait fait descendre le prtre; au bout de
ce tuyau, l'endroit s'largissait et s'panouissait: dans son milieu, je
dcouvris un os reluisant d'humidit; je sortis de l sans avoir la foi
plnire au miracle; car si l'os du Saint produit environ deux seaux de
liqueur par jour, que le prtre obtient en faisant descendre un bton
d'argent avec une ponge, puis il l'exprime dans un vase prcieux;
pourquoi ces saintes dpouilles sont-elles dans un lieu bas, obscur,
drob et humide? Pourquoi ne pas rendre le miracle visible, en
l'exposant aux yeux du monde pour le vrifier: je m'abstiens d'autre
argumentation: nous sommes dans un sicle positif et mathmatique, nous
ne cherchons pas  raisonner sur le miracle, mais nous ne voulons pas
tre captivs sous des jongleries italiennes; nous voulons explorer si
la source prtendue miraculeuse est respectable, pour empcher le fablio
et le romantique de duper les masses sociales.

 Bari, les dignits ecclsiastiques se font reconnatre par la couleur
des bas et les cordons de chapeaux; les nuances bleues, vertes,
violettes signalent un chanoine, un vicaire, un aptre.

Nous vmes dans la banlieue de Bari, le joli jardin de M. Macoo; il est
orn de belles statues en terre cuite de Vnise; les feuilles et les
fleurs des plantes qui sont dedans comme dans des vases, sortent par les
yeux, la bouche et le nez de ces statues, ce qui donne une charmante
scne florale. Nous avons aussi trouv l'glise de Saint-Franois une
des plus riches de ces contres. Les derniers rayons du soleil couchant
se jouaient  travers les vitraux et les embrasaient de leur splendeur
expirante; c'tait l'heure de la prire; les tnbres commenaient 
envahir le temple. L'orgue soupirait de vagues et plaintives mlodies;
un sacristain vtu de blanc se perdait comme une ombre  travers les
piliers. Quelques femmes,  genoux, au pied des autels, caches dans
leurs mantilles, confiaient au consolateur invisible de secrtes
douleurs et des larmes mystrieuses.

Les habitants de Bari n'ont encore pour boire que de l'eau de
gouttires. Des nes, chargs de deux amphores  large ventre, font
l'office de porteurs d'eau, s'arrtent d'instinct devant chaque porte;
ils distribuent l'onde rare et coteuse. Comme l'eau douce manque, on a
soin de conserver l'eau de pluie dans de vastes citernes, pour laver et
arroser.

On peut dire que l'aspect de la nouvelle Bari fait un bon effet du ct
de la mer et offre un charmant panorama. M. Melelle, un des plus riches
ngociants de cette cit commerante, nous a fort bien accueilli. M.
Jougla et sa dame nous ont tmoign beaucoup d'intrt; nous trouvmes
un jour un signor couch devant de charmantes signore qui faisaient
cercle autour de son lit pendant la sieste; elles avaient le cou
trs-dcouvert, suivant l'usage, et taient charges de colliers de
coraux, de perles fines, de bracelets, talant des grces  l'aide d'un
ventail. On aime tellement la musique, la mandoline et la guitare sont
si en vogue, que chez un perruquier, deux guitares jouent sans cesse
quand un patient se fait faire la barbe.

C'est dans les conversations de la rue et des chemins, qu'un voyageur
dcouvre souvent les nuances les plus fines et les plus caches du
caractre d'un peuple.

Une franaise tait une grande nouveaut dans le pays: les signorelle,
nos htesses, vinrent un soir, au nombre de six ou sept, demander
permission de palper devant moi Mme Mercier, pour voir si elle tait
bien de chair et d'os comme elles. Au reste, ces braves gens nous ont
tmoign beaucoup de cordialit, quoiqu'en gnral, ils soient peu
scrupuleux pour les moeurs, abus que la chaleur du climat excuse, ainsi
qu'une complte ignorance, voisine de l'abrutissement. Qu'on laisse le
flambeau de la presse et de la civilisation clairer ces populations, on
verra bientt d'autres hommes donner l'exemple de la moralit et des
vertus: les campagnes ne sont pas si dpraves; elles conservent mieux
les impressions virginales.

Des omnibus,  l'instar de France, invents autrefois par Blaise Pascal,
circulent de Bari  Molfette.

Pour viter les regards et de pnibles adieux, nous partons incognito de
Bari, accompagns du digne M. Jougla et de sa chre compagne: ils
voulurent nous donner, jusqu'aux derniers moments, des marques
d'attachement, ce qui entrait dans les vues de M. le Recteur de
l'Universit de Bari, qui nous portait de l'intrt, en qualit de
Franais; il nous fit chaudement recommander  un capitaine de navire et
 un seigneur de Molfette, il signor Francesco Rosso.

Arrivs  la ville de Giovenazzo, M. Jougla nous fit entrer au Srail,
vaste btiment ainsi nomm dans ces lieux; c'est une cole d'arts et
mtiers, trs-belle institution philantropique du Roi de Naples, pour
les enfants trouvs; elle est parfaitement dirige  l'instar de nos
plus beaux ateliers de France.

Les Italiens de ces endroits, quand ils veulent appeler un subalterne,
ils le sifflent comme nous sifflons nos jambes torses ou nos bassets;
quand ils embrassent quelqu'un par amiti, ils ne l'embrassent jamais
que sur une joue; ils ne prennent point d'eau bnite, en sortant de
l'glise, parce qu'ils disent qu'on est purifi.

Nous sommes  Molfette, que nous avions vue en passant; c'est une belle
ville de quinze mille mes; les marchs y sont trs-anims; la rade est
excellente; les femmes sont moins sauvages qu' Bari, Brindisi, Otrante,
Trente, o, quand un mari fait une invitation, aucune femme ne parat;
elles sont dj un peu regardes en esclaves, et ne partagent point le
gouvernement et l'administration de la maison comme matresses.

C'est de Brindisi que Cicron partit pour Thessalonique, au jour de son
exil, et que Virgile y exhala sa plainte dernire.

En Italie, le prtre n'est point incarcr dans un confessionnal; sa
figure est  dcouvert, et laisse voir les fugitives impressions que ses
pnitents produisent  la barre de son tribunal. Dans une glise de
Molfette, nous ne savons ce qu'il y avait d'amusant dans l'acte
d'accusation d'une gentille pastourelle, mais elle excitait des assauts
de gat au rvrend pre, au point de le rendre malade par des rires
qu'il s'efforait de modrer, son visage en tait incarnat, menaant
d'apoplexie.

Nous tions trs bien  Molfette,  la locanda de la Bella Napolitana;
on nous servait avec une sorte de religiosit, et on avait pour nos
personnes une vritable dvotion. Notre passeport n'ayant pas t vis
par le gouverneur de Bari, nous fmes obligs d'prouver un retard. Il
vaudrait mieux perdre sa bourse que son passeport sur cette terre
trangre; mille difficults s'lveraient pour se procurer une nouvelle
carte de route. Mais la mer tant houleuse, il n'tait pas prudent de
lever l'ancre; d'ailleurs, il est dangereux de le faire quand les
Apennins paraissent sombres et couverts de vapeurs.

Nous voici au moment du dpart. Avant d'embarquer, trois docteurs
indignes,  figure hypocratique, nous examinrent depuis les pieds
jusqu' la tte, avec beaucoup de curiosit, parce que nous venions des
Gaules; ils nous ttrent le poulx et nous firent ouvrir la bouche pour
admirer la langue franaise: la position bante et soporeuse devenant
pnible; il nous prit une quinte de toux, et nous manqumes de les
couvrir de flocons salivaires. Notre locandier, par honntet, se refusa
 nous faire payer le dernier repas; il nous donna encore une bouteille
de liqueur que nous fmes obligs d'accepter; plusieurs nous baisrent
les mains, jusqu'au cafetier qui tait venu nous apporter des glaces et
des bonbons. Les femmes ont des schals sur la tte et des bas de
plusieurs couleurs. Les habitants sont hospitaliers, et aux coups de
canon de dpart, presque toute la population voulut voir embarquer un
Franais et une Franaise. La gloire de Napolon a rendu le nom Franais
illustre dans ces lieux. Du temps des Croisades, le comte de Vermandois
et d'autres Franais s'taient plusieurs fois embarqus sur ces plages,
afin d'aller chercher la lumire de l'Orient, et de laisser peu  peu
prir la puissance seigneuriale, au profit de la monarchie, en sapant
les fondements de la fodalit.




CHAPITRE XI.

Voyage sur l'Adriatique


Par honneur, le capitaine vint nous chercher en canot, afin de rejoindre
notre navire  une lieue en mer; il avait fait provision de cages 
poules et de volailles, sachant que nous nous accommodions peu de
l'ambrosie italienne; nous avons plant sur ces rives la renomme que
les Franais ne vivent que de gallinacs.

Sur le milieu des ondes, nous apercevons d'un ct Molfette, de l'autre
Trani, Barlette, Bisceglie, ensuite les sourcilleux Apennins, et surtout
le fameux Mont Fredonia; nous traversons l'Adriatique jusqu' l'Albanie,
et, au milieu de la navigation, s'lve une furieuse tempte. Mme
Mercier et moi nous occupions la chambre du capitaine, dans laquelle se
trouvaient deux cabines pour les premiers officiers; Madame en avait
une, j'avais l'autre en face: notre chambre tait aussi bien qu'on
pouvait le dsirer sur un brick de cent cinquante tonneaux; douze
fusils, des sabres taient auprs de nos couchettes, suspendus comme
l'pe de Damocles; quatre batteries en disposition de jouer sur le
pont, en cas d'attaque des pirates qui infestent souvent ces mers;
j'avais invit Madame  se coucher pour viter le vomissement, ayant
dj la certitude du succs de ces prcautions; j'en avais fait autant,
et, pendant la tempte qui nous balanait rudement, au milieu de ces
fortes secousses, je dormais d'un profond sommeil: il n'en tait pas
ainsi de ma chre compagne; elle s'aperut que l'inquitude rgnait sur
le pont: aux coups de tonnerre ritrs et aux torrents d'eau qui
tombaient, elle vit entrer le capitaine avec des matelots qui
descendaient des malles amarres de chanes pour les sauver du mauvais
temps; puis une partie de notre quipage se prosterner aux pieds de
Saint Vincent Ferrier, patron du navire, lui faire des voeux, prendre une
bouteille de la liqueur de Saint Nicolas, et la jeter dans la mer,
retenue par une ficelle.  mon rveil, l'orage tait calm; nous
dcouvrions dj les ctes de l'Albanie. Madame me raconta ce qui
s'tait pass; que, ne connaissant ni le capitaine, ni l'quipage, elle
ne savait, au bruit de ces chanes et de ces mouvements d'hommes, ce
qu'on voulait faire et o on en voulait venir. Le capitaine me confirma
les inquitudes de la nuit; que l'quipage avait constamment t sur
pied, tant le pril avait t grand. Cette mer ne ressemble  aucune
autre par l'azur de ses flots et quelquefois par leur irritation inoue.
Enfin nous saluons des villages et des bicoques de l'Albanie; nous
voyons des Albanais avec leurs spadilles, ou espce de sandales en peaux
de vache ou de chvre, fixes  leurs pieds pour monter leur sol
escarp; ils portent une veste et de longues gutres, des minarets et
des kiosques viennent rjouir notre vue.

Nous apercevons la rade et la petite ville de Dulcigno: les habitants
ont la rputation d'tre des corsaires trs-redoutables;  quatre lieues
plus loin,  l'oppos de Bari, de l'autre ct de l'Adriatique, nous
reconnaissons la rade d'Antivari et la ville de ce nom,  une heure de
distance.

Nous sommes dans le voisinage de Scutari, si florissante jusqu'en 1831,
par la cour brillante de Mustapha, mais prsentement couverte de ruines;
la Macdoine, la More ne sont pas trs-loin de nous; mais nous ne
pouvons faire d'excursion et aller visiter ces contres si fcondes en
souvenirs et si dignes du temple de mmoire; il ne faut pas nous carter
de notre plan; autrement, nous serions insatiables, et nous ne suivrions
pas la pente si douce de nos affections, qui nous applent  chaque
instant auprs de notre enfant chri.

Voici donc cette terre subjugue par le Croissant: ici la morale
changerait-elle en changeant de climats. La force et la brutalit ont
proclam une jurisprudence diamtralement oppose  la ntre; le beau
sexe qui, dans les pays civiliss de l'Europe, contribue si puissamment
 faire le bonheur de l'homme; qui, dans l'union conjugale, partage
harmonieusement les soins de la maison, charme le coeur en mme temps
qu'il sympatise dlicieusement par un change de douces affections, et
ralise parfaitement

     Ce monde toujours beau,
     Toujours divers, toujours nouveau;

Le beau sexe, disons-nous, n'a d'autre esprance, sur les ctes qui
s'offrent  nos regards, qu'un esclavage plus ou moins doux. Les femmes,
sous la religion du Coran, se trafiquent comme des ngres, des troupeaux
ou des marchandises; on en fait un objet important de commerce: jugez
comme les places publiques o se tiennent les foires sont remplies de
jolies brunes, blondes ou chataignes, au gr des amateurs; ce sont des
incomparables Circassiennes, Gorgiennes, etc. On les offre mme  des
seigneurs, pour obtenir leur amiti, comme le plus digne prsent qu'on
puisse faire, et, dans de riches srails, elles sont la proprit
mobiliaire du Sultan et des hommes puissants de l'Islamisme.

Malgr l'esclavage, les femmes ne sont pas toujours malheureuses; dans
un pachalik, un Pacha renouvelle souvent les beauts de son srail; il a
besoin de stimulant et de changement de mets pour exciter ses apptits
immodrs; il charge donc des missaires d'acheter d'autres esclaves qui
peuvent lui procurer de nouvelles images enchanteresses. Une des femmes,
bannie d'un srail, qui aimait le Pacha par dessus toutes choses, mme
au prix de sa libert, prfra la douce captivit d'tre la familire du
prince; elle conjura une nouvelle achete, tremblante et en larmes, de
quitter son pays, de lui laisser secrtement prendre ses chanes qu'elle
trouvait de roses et de soie. Elle n'et pas de peine  obtenir cette
faveur si peu envie; elle retourna auprs du Pacha qui, nageant dans
les friandises, croyait possder une nouveaut; elle devint l'objet de
son culte et de ses dlices. Le seigneur apprit un jour le zle de sa
favorite; sa passion n'en fit que s'accrotre; il s'attacha  cette
dit, qu'il leva au premier rang parmi ses femmes.

Prsentement, nous apercevons Raguse, ville de six mille mes, et
dpendante de l'Autriche. Nous voyons plusieurs navires, entre autres
des vaisseaux allemands; puis nous entrons dans le canal de
l'Adriatique, form par la nature. Le navire, avec ses voiles dployes,
glissait comme une feuille emporte par la tempte, dvorait l'espace,
en creusant l'abme qui s'cartait en gerbes d'cume blouissante et
gardait long-temps encore un sillon bouillonnant.

Les ctes de la Dalmatie sont montueuses et striles, l'olivier n'y
prospre pas; les villages sont pauvres, vastes et tristes, offrant peu
d'intrt au voyageur; les habitants sont dpourvus du bien-tre de la
civilisation: cependant la voix des cloches nous fait quelquefois
entendre ses religieux accents. Les marins, penchs sur le bord de
l'abme, adressent, avant chaque repas, une prire touchante 
l'ternel. Le poisson est si abondant dans la mer que nous sillonnons,
qu'une partie en est couverte. Notre repas est sain et abondant; nous
donnons la prfrence au biscuit; nous laissons de ct les petits
pains, que les vers endommagent, et qui sont trs-facilement dtriors.

Voici comme notre marin cuisinier napolitain, que j'appelais le
cuisinier du Roi, expdiait notre trattorerie: il commenait par plumer
vivante notre volaille, puis il l'touffait, la sparait avec son
scapel, confiait aux braises ses succulentes fractions: les intestins
taient sa proprit et son festin. Au reste, rien ne nous manquait, ni
la verdure, ni les petits pois, ni le potage au dlicieux cavoli, ni le
tendre agneau; ni la vaccine, ni les oranges, ni les cdrats, ni les
friandises, ni le caf, ni le stomatico ne nous taient omis: au
contraire, le capitaine et son second nous faisaient mille instances
pour leur permettre de disposer nos repas de manire  nous exciter 
l'apptit; ils poussaient mme la civilit jusqu' vouloir rduire nos
viandes  leur plus petite expression, pour diminuer le travail de notre
mastication; mais tant de bienveillance serait devenue importunit, et
nous parvnmes, sans les offenser,  nous laisser office de nos soins et
de nos rpartitions stomacales.

Des brigantins de Scutari glissent et courent  pleines voiles; blanches
comme des ailes de cignes; et semblent disparatre sous les flots.

Jusqu' dix lieues, avant d'arriver  Trieste, nous n'avons plus 
naviguer que sur un beau canal, que les hautes montagnes des Alpes
prservent si bien contre les orages et les temptes. La neige brille
comme la pointe d'immenses candlabres sur leurs sommets glacs. Surpris
par un calme, nous fmes obligs de relcher  Scipolino, trs-beau port
dont la petite ville est habite par des Dalmates, costums  la
Grecque. Quatre autres navires turcs, napolitains, grecs, mouillent en
mme temps que nous: les marins se dcident  faire une descente; notre
capitaine nous invite  l'accompagner, ce que Mme Mercier et moi nous
acceptmes avec plaisir, pour prendre connaissance des indignes qui
taient sur la cte, au nombre d'une vingtaine: il nous semble encore
voir leurs toques rouges, la longue barbe, qui dcore leurs visages, 
l'instar des belles statues italiennes, pour montrer l'homme dans sa
primitive grandeur, avec les moeurs virginales de l'ge d'or; leurs
ceintures, leurs larges cimetres, leurs pipes d'une toise, nous
indiquant une partie du rivage pour caminer, mais nous interdisant leurs
demeures, parce qu'ils ignoraient si nous avions  subir une
quarantaine; nous promenons dans les limites, au nombre de quarante,
avec des Turcs et d'autres nations qui ne parlaient que la langue
grecque; un trs-petit nombre savait l'italien, et tous ignoraient le
franais. Pendant ce temps, les officiers marins ne restaient pas
inactifs; ils faisaient emplette de poissons; dans cette excursion, les
terres nous ont paru ingrates, mais trs-bien cultives entre les
roches, o se trouvent des vignes, des grains, des oliviers. Les
habitants de l'Albanie et de la Dalmatie sont dans un tat voisin de
l'indigence. Nous entendmes les sons d'une cornemuse qui partaient de
l'extrmit de la montagne; cette musique pastorale tait parfois
interrompue par le rire et les cris des Dalmates qui se livraient aux
danses champtres. Les provisions tant faites, et la pluie venant nous
surprendre, nous remontons dans notre canot pour regagner nos navires:
le capitaine et le second nous donnent un trs-bon souper de poulets
rtis, de salade, de petits pois grills, de sardines fraches, de
poissons, de figues, d'amandes; il est impossible, dans ces parages, de
faire un meilleur festin et avec plus de gat. Nous nous sparons pour
ne pas refuser les pavots de Morphe. Ds l'aube du jour, restaurs
d'une tasse de caf au noir que le camrier nous apportait, nous levons
l'ancre et nous appareillons.

Nous dcouvrons encore les Alpes couvertes de neige dans la Dalmatie,
mais le mistral vient  souffler, nous sommes obligs d'aller contre le
vent. Le mcanicien qui trouverait un agent moins pesant et plus
conomique que la vapeur, pour utiliser les bras des marins, dans un
moment o ole refuse son aide, ou dans un temps de bonace, rendrait un
immense service  la navigation: souvent on est prs du port, sans
pouvoir y entrer, on manque de vivres, il faut recourir aux prcieuses
conserves alimentaires, faute d'un moyen facile pour lutter contre les
vents et le calme, on est oblig de rester stationnaire expos  prir
faute de tout.

Mme Mercier, voulant jouir du beau spectacle de l'Adriatique, si souvent
azure, monte sur le pont: les marins s'empressent de lui prparer un
sopha avec un manteau  capuchon sur un canon: la neige des Alpes, qui
refroidit toujours le mistral, nous fait trouver la temprature froide
sur ces mers. Ici, il y a ncessit d'une bonne constitution; une sant
fragile aurait peine  soutenir ces changements de climat,  moins qu'un
voyage en voiture ne l'et dj fortifie.

On entendait le son lointain de la petite cloche d'un campanile et le
bruit de la musette des ptres qui conduisaient leurs chvres dans les
montagnes.

Les Dalmates sont fiers et guerriers: Tibre et Germanicus allrent
plusieurs fois les combattre, mais ils rsistrent long-temps, prfrant
la mort  la soumission.

Au moment o le soleil commenait  disparatre sous les flots, les
vieux et jeunes marins livraient leurs ttes nues aux derniers rayons,
de l'astre vivifiant, et priaient Dieu  haute voix.

Des embarcations de Raguse sillonnaient, de temps  autre, le moite
lment; mais ces barques ne sont pas d'une grande dimension; alors je
me flicitais que nous n'eussions pas pris  Bari un navire pour Raguse;
Mme Mercier et t fort mal dans de semblables btiments. Un vaisseau
franais, orn de ses glorieux tendards, nous apparat sortant de
Trieste: quelle satisfaction et quels battements de coeur, d'apercevoir
des compatriotes loin de sa patrie; le sang de la grande famille circule
avec plus de force dans les veines: on est flatt de voir le nom
Franais vnr sur toutes les mers et sur tous les territoires:
renomme acquise par nos brillants faits d'arme.

Les Dalmates comme les Albanais ont pour chaussure des peaux attaches
avec des liens; de cette manire, ils sont plus alertes  franchir les
montagnes et les routes raboteuses: la langue est fort diffrente de
l'italienne, ayant beaucoup de rapport avec les Turcs leurs voisins; il
se contracte souvent des alliances entre eux.

On peut dire que l'argent me venait en dormant: une certaine nuit, en me
retournant, je sentais quelque chose de dur sous mon oreiller; je ne
cherchai pas immdiatement  en pntrer le mystre, et je pouvais me
couvrir l'occipital ou les temporaux de larges bosses; je connus le noeud
gordien, ds le lendemain, car avant de faire une descente sur le
continent, le capitaine souleva le traversin de ma couchette et, en
notre prsence, sans prcaution, il dnoua un gros sac contenant environ
cinq mille francs en piastres. Nous eussions prfr que ce trsor et
t plus  l'abri; le moindre mousse pouvant faire main basse sur cette
proie; mais les officiers avaient l'exprience que la plus grande
probit rgnait parmi l'quipage et qu'aucun ne pouvait se rendre
coupable de larcin.

Plus on avance vers Zara, et plus ces parages sont sems d'les et
d'cueils; les marins ont besoin, pour y naviguer, de la science que
donne l'exprience et l'tude.

Sur toutes ces ctes de l'Adriatique, malheur aux navires trangers que
la tempte pousse sur ces rivages; car il serait dangereux d'avoir trop
de confiance en la bonne foi des riverains. Ils ont le visage bronz,
l'air farouche et sauvage; ils portent de longues moustaches, leurs
cheveux tombent en arrire sur leurs paules, leurs manteaux et
hauts-de-chausses sont bords en rouge sur toutes les coutures.

Cette ville que nous apercevons sur la cte voisine est Zara-Vecchia:
puis,  deux lieues plus loin, en approchant de l'Istrie, c'est
Zara-Nuova, capitale de la Dalmatie, qui par derrire est prserve des
vents du Nord par les Alpes Malachia, en tous temps couvertes de neige,
ce qui offre une perspective fort curieuse sur ces mers, quand le soleil
claire les neiges de sa lumire radieuse. Un battement de tambour nous
fait remarquer une revue autrichienne, aux portes de Zara-Nuova; les
terres sont bien cultives et l'olivier prospre dans ces lieux.
Zara-Nuova, renomme par la liqueur marasquin, n'a qu'une population de
dix mille mes; les maisons sont bien bties et couvertes en tuiles;
elle est protge par une tour quarre remarquable et de grandes
dimensions.  Zara, les femmes ont sur la tte une espce de turban
blanc garni de dentelle, une longue robe et une ceinture avec perles,
elles portent, comme les hommes, des sandales antiques. En face de Zara,
de l'autre ct du canal, sur l'le montueuse oppose, est une
forteresse du fameux Barberousse.

Du temps de Charles-Quint, les Espagnols ayant t dfaits devant Alger,
dans la douleur et la consternation, ils ne prononaient qu'en tremblant
le nom de ce hros de l'Islamisme, et changrent son nom de Kair-Ed-Din
en celui de Barberousse. Ce conqurant se dirigea souvent sur les ctes
d'Italie appeles la Pouille, et livra de rudes combats aux Chrtiens.
Le terrible Barberousse naquit dans l'le de Midilli, ou Lesbos; il
tait fils de Jacoub Reis, honnte musulman qui faisait un petit
commerce maritime dans l'Archipel, avec un navire qu'il commandait. Ses
enfants apprirent sous lui l'art de la navigation. Par la force de son
gnie, Barberousse se rendit immortel. Il s'empara d'Alger, s'en fit
nommer le premier Dey, aprs avoir touff le Cheik Selim, retenu dans
le bain. Ce Roi d'Alger et de Tunis, chef de tous les corsaires,
seigneur des mers, mourut d'une dysenterie violente,  l'ge de
quatre-vingts ans. Barberousse descendit  Fondi, pour s'emparer de
l'pouse de Vespasio Coloreno; la jeune Gulia Gonzaga, si clbre par
ses grces, et dont tous les potes ont chant la beaut, tait une
prise bien faite pour briller dans le harem de Souleyman. La descente
des corsaires fut conduite avec tant de mystre, que Gulia ne put
chapper qu'en s'lanant sur un cheval qui l'emporta couverte seulement
d'une chemise. Fernand Corts, Spinola et Pallavicini se ligurent
souvent contre cet infidle qui perscutait sans cesse les Chrtiens, et
les appelait des idoltres et les maudits de Dieu.

Un petit chien, mutil des oreilles et de la queue, malgr ses
disgrces, ne manquait pas de gentillesse; c'tait la proprit de
l'quipage; ils lui avaient appris mille drleries fort amusantes; quand
nous l'appelions en italien, il venait  nous chercher les dbris de
notre table; mais si nous lui parlions franais, il ne nous comprenait
pas, et n'approchait pas de nous.

Le Poulpe colossal, fameux Mollusque, n'tendait point sur nos mts ses
six bras dmesurs pour nous entraner avec lui au fond des abmes,
comme cela est arriv  plusieurs marins, ainsi que le constate un
ex-voto dpos dans la chapelle de Saint-Thomas,  Saint-Malo, en
Bretagne, par l'quipage d'un ngrier qui, prs la cte d'Angole, fut
attaqu par un de ces monstres marins dont les bras avaient cinquante
pieds de longueur; dj, par la pesanteur de son corps, il faisait
donner la bande au navire. Les marins durent leur salut  la vigueur de
leurs bras et  la bont de leurs haches, qui tranchrent les membres
normes de ce poulpe.

Ce fait n'est point une invention de Pline le crdule, amateur du
merveilleux; mais c'est la narration fidle de grand nombre de marins
qui ont vu de ces poulpes: rien de semblable ne nous tant arriv, nous
ne pouvons en constater la vracit. Nous suspendons donc tout jugement,
quoique nous en ayons vu d'une dimension ordinaire, et qu'on nous a dit
redoutables  ceux qui nagent dans les mers, pouvant tre enlacs par
les bras tortueux de ce poisson.

Contraris par le vent, nous sommes venus coucher au port de Zara: cela
ne nous empcha pas de passer le temps gament avec nos capitaines, dont
l'usage est de siffler les matelots pour les appeler.

Le lendemain, nous sommes obligs de louvoyer, ce qui n'est pas
expditif. Dans le canal, nous avons toujours le spectacle des Alpes
couvertes de neige: faisant peu de chemin, nous mouillmes dans le port
d'Ouliani: nous descendmes  terre, avec treize hommes dans notre petit
canot, et nous pntrmes ainsi dans le pays de l'Illyrie. Les oiseaux
Cabbian rasaient en grand nombre le miroir de la mer, et l'quipage,
rest  bord, mangeait avec avidit le petit poisson huileux le
Calamare; pendant ce temps,  Ouliani, nous explorions le pays strile
de l'Illyrie: quelques oliviers chtifs, des fves, des grains de petite
apparence, une population peu considrable, pauvre, mais en gnral
honnte, des porcs, des moutons qui se ressentent de la maigreur de ces
contres; voil le portrait, qui n'est point exagr, de ces tristes
lieux. Les hommes,  figure austre, ne laissent jamais apparatre la
gat; ils sont habills  la grecque. L'intrieur de leurs maisons est
trs-pauvre; les murs sont tapisss de poissons sals; des peaux de
chvres leur servent de lits et de couvertures; ils ont des armes, des
fusils, et leurs ustensiles de mnage ont de la ressemblance avec ceux
des contadins de nos pays.

Sur les collines sauvages de l'Illyrie qui bordent la mer, on voit
quelques arbres rabougris; sur les montagnes, de grands rochers blancs,
et leurs interstices sont pleins de terre rouge. On aperoit encore
cette belle mer, dont les ondes ont port tous les Csars, mer si
fertile en grands vnements.

Nous avons visit une petite fabrique d'huile  l'instar de celle de M.
Ravenas. Aprs avoir parcouru des hameaux,  peu de distance, et avoir
promen, avec prcaution, dans ce pays qui nous tait inconnu, au milieu
des indignes, pour qui nous tions un objet de curiosit autant qu'ils
l'taient pour nous, Mme Mercier et moi, nous rejoignmes le capitaine,
qui avait fait ses empltes de bois et de poisson. Nous retournmes 
bord, le coeur serr de tristesse, par le calme qui nous retient
immobiles sur les eaux, n'osant dbarquer avec Madame pour regagner, 
travers les montagnes, la grande route de Zara  Trieste; mille
difficults s'levaient pour y arriver: il est vrai que Napolon, matre
de ces territoires, avait purg ces lieux des brigands qui les
infestaient, mais, cependant, il y a des risques  se hasarder presque
seuls. Malgr ce contre-temps, nous tions satisfaits de ces excursions
que nous n'aurions pu faire sur un bateau  vapeur; d'ailleurs, nous
jouissions d'une parfaite sant. Nos excellents capitaines redoublaient
de bonts pour nous.

Nous emes, aprs le crpuscule du soir, le coup-d'oeil d'une
illumination spontane, sur le bord de la mer; la cte tait couverte de
feux par les habitants qui se consacrent  la pche; une multitude de
barques promenaient des torches brillantes destines  attirer les
poissons, et dont la lueur se prolongeait en lignes rougetres
semblables  celles produites par le soleil.

Je ne sais si la vie est un avantage sur ces plages; ces misrables
n'ont aucune ressource, pas mme de mdecins; ils n'ont seulement qu'une
piccola chiesa, aux pieds des Alpes. Quoique les brigands de l'Allemagne
et d'autres contres viennent ordinairement se rfugier dans ces
montagnes, il se commet peu de crimes; ils sont promptement rprims par
le gouvernement de Zara, qui envoie immdiatement des forces pour les
rduire.

Dans la province de Bari, les cercles de tonnes  huile sont lis avec
de la ficelle, en Dalmatie, ils le sont comme chez nous par de l'osier.

Nous continuons la navigation, et, chemin faisant, nous saluons Piccola
Citta di Venezza, peuple de cinq mille habitants. Aprs Venezza Nuova,
on aperoit encore les Alpes; quand le soleil,  son coucher, les darde
de ses feux adoucis, on croit voir sur la terre des nuages brillants de
couleurs et de toutes les nuances. Nous nous accoutumons  la mer, au
biscuit, aux chants nocturnes et mlodieux de nos marins de quart,
chants si philharmoniques dans leurs bouches napolitaines.

Un soir, la lune qui montait dans l'espace, au milieu d'un fluide d'or,
produisait un effet magnifique; on et dit un globe de feu qui se
promenait sur la cime des Alpes; nous prouvions des sensations
dlicieuses, et nous coutions encore avec plaisir, au milieu du calme
profond qui rgnait par intervalle, les chants suaves des marins; il y
en avait un qui se distinguait, mais c'tait probablement son dernier
accent de gat; car, en arrivant  Trieste, il mourut dans un hpital,
et laissa une veuve de trois mois de mariage, et notre vieux pilote, son
pre, qui avait eu une captivit de trois ans, avec tous les mauvais
traitements que les Algriens faisaient essuyer  leurs prisonniers: le
malheur poursuivait ce vnrable vieillard.

Aprs un pareil noviciat, nous ferions volontiers le tour du monde avec
Cook et Forster; les cartes gographiques nous ont paru peu
satisfaisantes, incompltes et dfectueuses.

En nous embarquant, le capitaine nous avait dit: Vous trouverez la
scurit et la libert sur mon navire; tout cela s'est ralis; nous
menions avec nos capitaines la vie de famille.

Avant d'arriver  Trieste, nous voyons de trs-belles salines, puis la
ville de Capo d'Istria; enfin, aprs dix jours de navigation, nous
entrons  Trieste, sur les neuf heures du soir, guids par un beau phare
 feux tournants, mais nous nous livrons  de nouvelles impatiences;
nous touchons  une ville magnifique, nous sommes dans un port immense,
au milieu d'une fort de mts, sans pouvoir dbarquer. Trieste nous
apparaissait par une nuit superbe; les vagues, faiblement agites,
scintillaient de mille feux; nous apermes plusieurs files de grands
difices blanchtres, d'une architecture grandiose et pleine de ferie,
qui se refltaient dans les ondes. Il faut attendre au lendemain la
visite de la sant: on commence  remarquer que les lazarets ne sont
faits que pour les malades, et ne doivent pas emprisonner ceux qui se
portent bien, car ces incarcrations n'empchent pas le cholra et les
maladies pidmiques, non contagieuses, de faire invasion, de franchir
les obstacles et les cordons; malgr la svrit de la thrapeutique;
aussi se relche-t-on; je suis persuad que le rgime et les prcautions
hyginiques, mieux que le lazaret, sont une barrire aux propagations
morbides. Alors, pour passer le temps, nous nous instruisons des
monnaies allemandes, et nous apprenons qu'un vingt francs de France vaut
sept florins, cinquante-six creiss, grains de Naples ou sous de France;
le florin valant cinquante-six creiss, ou cinquante-six sous; ainsi,
nous n'avions plus  nous occuper des carlins de Naples, qui valent dix
grains, ou dix sous, ni de cette jolie petite monnaie, le callo,
ressemblant  des pices d'or, dont il en faut douze pour faire un grain
ou un sou de France.  Naples, un vingt francs vaut vingt-trois francs
dix sous quarante-sept carlins et quelques grains.




CHAPITRE XII.

_De Trieste  Vnise._


Notre nuit fut peu consacre au Dieu du sommeil; j'tais heureux de
ramener au port Mme Mercier, sans accident, avec une seule tempte, et
encore en si peu de temps; le voyage aurait pu se prolonger bien
davantage: nous attendons avec avidit le moment de mettre pied  terre.
Enfin, sur les huit heures du matin, vient un Esculape, avec la toge
hypocratique, remplir les formalits sanitaires; il nous trouve exempts
du principe cholrique, du typhus, de la peste, et dignes du
dbarquement. Alors, aprs avoir pass en revue notre quipage, nous
nous rendons, avec M. le Docteur et nos capitaines,  une seconde
inspection de la sant; puis, pour consommation de vrification,  la
police. Aprs tous ces apurements et dclarations que nous n'avions mme
pas le mal de mer, nous voil libres dans Trieste.

Nous sommes merveills de sa magnificence, de sa splendeur, de la
richesse de ses difices, de ses belles et longues rues si bien paves,
de ses magasins innombrables, moins lgers et moins gracieux que ceux de
Paris. Il est rare aussi de voir une plus belle population dans les deux
sexes. Dans toute l'Italie, nous n'avons point rencontr de physionomies
aussi piquantes, et qui mritassent mieux la rputation de beauts
parfaites.

Le port de Trieste est vaste et bien dispos, mais il est quelquefois
expos aux coups de vents du Siroco ou du Midi, quand il souffle avec
violence. Tout ce qui vient par la mer peut entrer dans la ville sans
payer aucun droit, ce qui excite les peuples de tous les pays  y
expdier leurs navires, pour y mettre leurs marchandises en entrept; il
n'en est pas de mme des douanes de terre et de tout ce qui arrive de la
Dalmatie, de l'Istrie, de la Carniole et du Frioul; les droits sont
alors excessifs. Aussi, voit-on, dans le port, une abondance de navires
marchands et royaux de toutes les nations. Sans doute des mesures
politiques et d'industrie empchent le gouvernement franais d'imiter
les peuples de la Mditerrane et de l'Adriatique. En tablissant nos
ports francs, avec libert d'entrept, pour s'opposer  la
centralisation, je ne vois pas ce que nos produits industriels y
perdraient, nous qui l'emportons dj sur tant de choses, par nos
porcelaines de Svres, nos riches tapis des Gobelins et de la
Savonnerie, nos soieries de Lyon; nous serions encore excits 
l'mulation de mieux faire, de livrer aux masses du meilleur march et
des qualits suprieures; en outre, nous attirerions beaucoup
d'trangers sur les villes voisines de l'Ocan et de la Manche; nous
provoquerions par l l'abondance, la concurrence et de plus nombreux
rapports sociaux.

Des paquebots  vapeur, pour Londres, pour Vnise, pour Constantinople
et Smyrne, rpandent encore des trsors dans la cit de Trieste. Trieste
a grandi tout d'un coup, et s'lve  pas de gant; ville d'abord de peu
d'importance, sa belle population se monte maintenant  plus de cent
mille mes, sans compter au moins cinquante mille trangers de tous les
pays. Aussi, la ville ressemble-t-elle sans cesse  ce fameux carnaval
de Vnise; on y voit continuellement les trangers, plus nombreux qu'
Marseille, circuler dans les rues avec leurs costumes respectifs: ce qui
excite  peine les regards des Triestois, qui y sont accoutums.

Les rues, les quais, les canaux sont bords de maisons superbes; dans
ces larges strada, circule sans cesse une foule immense. Rien n'est plus
bizarre que cette multiplicit de costumes; c'est la vie qui passe avec
mille varits. L, c'est le marin grec, avec son visage cuivr, son
regard de pirate et son large pantalon; des matelots anglais, aux
cheveux blonds; le marinier de l'Adriatique lgrement vtu, une
ceinture bleue et un bonnet rouge couvre ses longs cheveux; plus loin,
quelques rares Franais fredonnant la chanson; le Turc marchant
gravement; l'Albanais,  la fire moustache, ne sont point escorts des
flots d'une populace ignorante qui les investit, les insulte et les
couvre de hues, comme on ne le voit que trop dans certains ports.

Un difice se fait particulirement remarquer sur le quai, par sa
splendeur, nous y entrons; tout le pav est jonch de fleurs, symbole
d'une solennit de la veille: des milliers de feuilles de lauriers et de
roses ressemblaient  des tapis de Turquie, drouls sous la coupole
azure. Nous tions, sans y penser, dans une glise grecque. Il est
difficile de voir plus de richesses tales que dans ce temple: il y a
trois autels d'une grande magnificence; celui du milieu est sans voiles,
avec ses dorures; les deux autres, drobs aux regards, ne sont
apparents qu'au moment des crmonies; les Croyants, en entrant, vont,
faisant mille signes de croix, embrasser le beau cadre de la
Rsurrection, plac au centre de l'difice: tous sont nu-ttes; les
femmes tent leurs coiffures, mme les vieilles. Le chant s'y fait avec
beaucoup de monotonie. Le grand prtre parcourt ensuite le temple, en
encensant les assistants; quand il s'approcha de nous, il s'aperut, 
notre gat, que nous tions des profanes, qu'il ne pourrait exercer de
proslytisme sur nos intelligences.

Il n'y a pas de pays o il y ait plus de libert de croyance qu'en
Allemagne: c'est un des peuples les plus heureux que nous ayons vus; on
a libert de tout faire, seulement on n'a pas permission de s'occuper le
moins du monde de politique; l-dessus le gouvernement est inexorable,
il encombrerait plutt les cachots et les prisons.

Parmi les beaux difices, on peut citer l'glise Catholique neuve, le
Palais de la Bourse, les deux Thtres, de trs-belles Fontaines, ainsi
que la villa de Mme Murat.  notre arrive, nous trouvmes une certaine
tristesse dans la cit, l'entrept venait de brler avec plusieurs
millions de marchandises: on en attribua la cause  un cigarre mal
teint, et on n'aperut le feu qu'au bout de trois jours, il s'en est
suivi pour plus d'un million de florins de banqueroutes.

Nous sommes alls clbrer, avec les Triestois, le premier mai, 
Bosqueto, une des plus dlicieuses promenades de la ville:

Bosqueto et Giovano taient pares de brillantes illuminations; des
lumires dans de nombreux ballons de toutes les couleurs et de toutes
les nuances; des orchestres et une musique ravissante, des danses, des
chants suaves, des glaces, des rafrachissements, des femmes d'une
beaut qu'on peut comparer aux grces et  des divinits; cette fte est
magique, saisit par tous les sens, et procure d'indicibles sensations.

Nous parcourions des bosquets enchants; depuis long-temps, la nuit nous
avait surpris; nous coutions les accents expressifs de mlodie
parfaitement en accord avec la ferie du lieu; nous nous trouvions
emprisonns l par le plaisir; la temprature, dont nous jouissions,
tait embaume de l'arme des fleurs.

Bosqueto est orne d'alles d'arbres parallles, de fontaines avec
gobelets enchans, pour dsaltrer les passants. Cette promenade se
termine par des cafs dans le meilleur got, et des tables de marbre
pour prendre les glaces.

Il est rare de voir une ville o l'on tale plus de luxe et de richesses
qu' Trieste; la fte de Bosqueto dure jusqu' minuit. Quoiqu'ils
n'excellent pas dans la moralit, il y a, cependant, une certaine
retenue; mais sous l'ombre gracieuse du soir, ces promenades sont
assignes pour rendez-vous, et, dans l'obscurit, c'est un murmure de
doux secrets.

Les contadines sont pares de blancs et des plus beaux cheveux blonds et
chtains, avec de longues tresses pendantes, qu'elles portent sur la
tte, et qu'elles relvent aprs avec un art et une tude qui doivent
tre dispendieux.

Les faquins de Trieste sont extrmement probes. On peut, sans risques et
sans jamais les accompagner, leur confier des trsors: jamais ils ne
commettent de larcins et d'infidlits.

Le pain, la viande, le beurre et le lait sont fort bons.

La race questre, originaire de Hongrie, est trs-belle et trs-bonne.
Les chevaux, dompts par l'usage du transport des marchandises, sont
superbement attels, le dimanche,  la voiture; ils ont double emploi,
l'utilit et le luxe. Les campagnes sont embellies de nombreuses maisons
de plaisance; les terres, du voisinage, mme dans la Carniole et le
Frioul, sont gnralement striles. La musique est si bien cultive, que
tous les habitants se livrent avec succs  la philharmonie; les
choristes sont excellents et dignes de leur antique rputation; ils
mettent dans leurs chants beaucoup de chaleur et d'ensemble. Les oiseaux
sont aussi musiciens, entendant chanter les Eucharis et les Calypso; ils
excellent dans la mlodie.

Pour aller de Trieste  Vnise, par terre, il faut parcourir le Frioul,
ce qui demande plus de trois jours, en voiturin; tandis que vingt-quatre
heures suffisent, par la poste; mais sans pouvoir transporter de malles:
alors les frais de voyage s'lvent  cent vingt francs par personne:
par mer, on fait le trajet,  moiti moins, sur le bateau  vapeur: on
part le soir, et on arrive le lendemain matin  Vnise; le dpart de
Trieste est le mercredi et le samedi; l'espace  parcourir sur la mer
est d'environ trente lieues: le passeport ne se dlivre qu'au moment de
partir.

N'tant qu' quarante lieues de Vienne, nous avions envie de nous y
transporter; mais des ngociants de Trieste nous ont engags  ne le pas
faire, disant que la capitale de l'empire n'a rien de remarquable; que
l'impratrice mme prfre le sjour de Trieste.

Le peuple est trs-laborieux. Nous avons visit l'entrept des
marchandises qui partent pour l'Allemagne et la Dalmatie, puis son vaste
chantier de construction, dans lequel se trouvaient quatre immenses
bateaux  vapeur de cent soixante-dix pieds de quille, destins aux
voyages de l'Adriatique, et  observer notre station d'Ancne, pour
s'opposer  nos marches progressives en Italie.

La maison de M. Levasseur, notre consul franais, est situe 
l'extrmit de la ville, prs l'entrept incendi, et  peu de distance
de ce joli Long-Champ plant en jeunes arbres le long de la mer. C'est
l que se promnent surtout une grande quantit d'Anglais et
d'Anglaises, avec leurs quipages et leurs voitures, qui vont porter,
jusqu' Trieste le luxe et l'industrie d'outremer, pour y bnficier et
y jouir d'un beau climat. On parle allemand, italien, un peu franais.
Le trafic de la librairie est trs-peu de chose dans une ville de
commerce o les relations avec les Muses ne sont pas apprcies.
Partout, chez les modistes et les tailleurs, resplendit le _Journal des
Modes_ de Paris, pour donner l'impulsion  l'lgance et au bon got.
Chez les nations, notre renomme artistique et des grces est solidement
appuye, et personne ne pense  rivaliser avec nos merveilleuses et nos
fashionables: on ne cherche en cela qu' nous copier. On voit des
talagistes offrir au commerce des tableaux de Versailles et de Paris.
Le fromage Parmesan s'y vend dans toute sa bont.

Nous tions logs  l'htel du Bon Pasteur, contrada San-Nicolo, et nous
prenions nos repas  la locanda della Bella Venezziana. Souvent, un ou
deux boeufs sont attels  une charrette, trottent et galopent avec la
mme prestesse que des chevaux. Les bastides ne sont pas comme 
Marseille, dans des vallons; elles sont rpandues avec agrment sur les
montagnes qui entourent la ville; il y a un pont en fer sur le canal.

Notre ancien capitaine, avec cette fleur de dlicatesse, de
dsintressement et de nobles sentiments qui dvoilent la meilleure
ducation, fit tout ce qu'il put pour nous rendre le sjour de Trieste
agrable; il nous donna une fte le jour de notre dpart, et l'quipage
nous accompagna, charg de nos malles et de nos bagages, jusqu'au bateau
 vapeur. Les adieux furent touchants; nous nous sparmes avec peine de
ces braves gens, que nous ne reverrons peut-tre jamais, emportant avec
nous le souvenir de leurs bons procds. Nous avions fait plusieurs
tentatives, et nous avons eu beaucoup de difficults  faire accepter au
capitaine le prix de notre voyage.

 peine tions-nous embarqus, que la mer devint mauvaise; elle nous fit
souvent apercevoir sa phosphorescence: la quantit de voyageurs
chauffant trop l'intrieur du bateau, nous nous dcidmes  monter sur
le pont: nous devenions lumineux, couverts par l'eau scintillante de la
mer; cette clart durait quelques minutes et recommenait trs-souvent;
le vent, soufflant avec furie, nous envoyait de l'eau brillante qui
pntrait nos vtements et nous transformait en aurore borale, sans
prouver aucune sensation.

Ce terrible ouragan qui nous balanait aussi rudement que le chevalier
Sancho Pansa dans la cour de l'htellerie, agit vigoureusement par des
athltes qui lui faisaient faire entre deux draps des volutions et des
voltiges multiplies dans les airs; cet ouragan, dis-je, tait encore un
puissant ventilateur  l'aide duquel les exhalaisons nuisibles se
divisent et sont emportes au loin: par cette agitation continuelle des
ondes, on n'a point  craindre la stagnation et le croupissement; tandis
que l'air pur des mers se rpand sur la surface de la terre; les
plantes qui vgtent n'tant point en tat d'absorber entirement les
principes dltres.

La foudre mme, si souvent accompagne de temptes, a son utilit: le
fluide lectrique, accumul dans les nuages, tend  rtablir
l'quilibre; tantt, il s'lance de nuage en nuage, jusqu' ce que
l'excs de sa surabondance se soit galement rparti dans l'atmosphre;
tantt il foudroie la terre; il renverse ou dvore tout ce qu'il
rencontre sur son passage, et, par ce moyen, il rpand de tous cts ce
feu producteur qui rend la vgtation plus vigoureuse.

Les volcans mmes, qui nous ont paru si formidables, nous mettent 
l'abri des accidents terribles auxquels nous serions exposs, si les
matires embrases que la terre rcle dans son sein ne pouvaient se
faire jour et s'chapper des fourneaux dans lesquels elles bouillonnent:
ces ruptions renversent les lieux qui en sont le thtre, mais elles
s'opposent au bouleversement gnral du globe.

Malgr le roulis, le tangage et le mouvement rapide de notre
escarpolette sur la mer, nous faisions par fois de la philosophie, tout
en pouvant habiter le corps d'une baleine ou devenir la proie des
requins.

De grands nuages noirs pesaient sur nos ttes, et laissaient chapper
sans relche d'ardents clairs et des masses de feux: au tonnerre
succda un dluge d'eau. On entendait le bruissement de la vague
refoule par les roues de la machine qui faisaient jaillir dans leurs
mouvements des milliers de perles brillantes.

Un grand nombre de voyageurs, peu habitus  la mer, furent
trs-incommods pendant la traverse; les uns vomissaient, les autres
taient ples comme la mort. Celui qui se porte bien s'amuse de tout
cela, et Delille ne dit-il pas que

     L'homme se plat  voir les maux qu'il ne sent pas.

La mer tait si agite, que notre vaisseau prouvait de violentes
secousses par le roulis et le tangage; les masses d'eau qui venaient se
briser contre la frle charpente, menaaient de l'entr'ouvrir  chaque
instant. En gnral, sur les bateaux  vapeur, on est plus fatigu que
sur les voiliers: aux motions des flots qui se font sentir davantage
sur une embarcation peu charge, se joint le bruissement des palettes,
l'odeur des graisses et du charbon; il est vrai qu'on n'prouve pas de
vents contraires, ainsi que sur les autres navires, et qu'on peut
prciser pour ainsi dire le moment de l'arrive. Malgr cinq ou six
heures de retard, que la tempte nous occasionne, nous commenons dj 
apercevoir Vnise, qui s'lve majestueusement du sein des flots, comme
le palais de Neptune: le tableau se droule peu  peu d'une manire
imposante, et l'on reconnat cette ancienne reine des mers, qui avait
assujti tant de Rois.

Nous ne saurions exprimer le charme qu'il y avait dans le son de ces
cloches qui, d'une distance de dix ou douze milles, arrivait plein de
douceur comme une harmonie lointaine, avec les fraches brises marines,
aux lueurs du crpuscule.




CHAPITRE XIII.

_De Vnise  Milan._


Vnise doit sa cration aux peuples qui fuyaient devant Attila. Btie
sur pilotis, au milieu de lagunes ou bancs de sable, entoure d'eau,
c'est une divinit qui s'lve du sein des mers; les rues sont pour
ainsi dire autant de canaux qui se communiquent et que lient quatre cent
cinquante ponts tout en pierres; le plus beau est celui de Rialto, sur
le canal Maggiore, de manire que quatre mille gondoles ou barques
vnitiennes y circulent nuit et jour, pouvant facilement passer sous ces
ponts dont les arches leves fatiguent le flneur inaccoutum: les rues
troites font que les maisons se touchent presqu'au sommet et rendent
Vnise un labyrinthe pour l'tranger; afin de se reconnatre, il faut
ncessairement un guide, ou l'on s'garerait.

Au milieu de ces mille sinuosits, il est impossible de s'orienter: on
s'y coudoie, et on s'y perd, si l'on n'a pas le fil de ces difficults.
Vue de la mer, cette ville a une physionomie trange et mystrieuse.

Dans plusieurs endroits, les trangers parlent, avec beaucoup de
facilit, plusieurs langues  la fois, et semblent nous surpasser en
cela.

Sitt notre arrive, nous sommes entours de gondoles; nous en montons
une qui nous conduit immdiatement  la sant, subir encore une revue,
de l,  la police, enfin  l'htel de l'Europe, o l'on est fort bien;
les domestiques y parlent franais. Nous prenons un garon de place et,
sitt remis des fatigues de la mer; nous fmes admirer la place
Saint-Marc, une des plus belles que nous ayons vues, entoure
d'admirables palais bysantins ayant quelques rapports avec le gothique.
Les palais de l'Empereur et du Gouvernement s'y font surtout remarquer
par leur magnificence; le grand Clocher, qui a rsist aux sicles,
quoique bti sur pilotis, tonne encore par sa hauteur. Trois larges
drapeaux de l'empire flottent dans les airs, comme des oriflammes
attenant  de longs mts.

L'Horloge est auprs, orne d'une Vierge: aussitt que l'heure sonne,
des portes dores s'ouvrent, une Renomme s'avance suivie des trois
Mages qui saluent la Vierge et entrent par une autre porte.

Le Lion ail est pos sur une colonne qui lui sert de pidestal et a t
apporte d'Athnes.

Le Palais des Doges se fait apercevoir  ses hautes portes imposantes:
pour y monter, on traverse un escalier tout en marbre, embelli par les
statues colossales d'Adam et d've. L'Inquisition, qui n'avait pas
oubli Vnise, avait une salle dans ce palais, et  la porte, un lion 
gueule ouverte dans laquelle les citoyens formaient des plaintes et des
dnonciations pour provoquer l'arrestation; puis se trouve la salle des
conseils, avec un tableau de soixante-douze pieds de long, par le
Tintoret, reprsentant le Paradis; la salle de rception, la salle o se
tenaient les Doges, avec les belles peintures des plus grands matres;
enfin, une riche bibliothque.

Le Pont des Soupirs, fond par le despotisme et nomm par la douleur,
conduit du Palais des Doges aux Prisons. Nous descendons dans les
cachots o,  l'expiration de la rpublique vnitienne, on trouva un
individu qui y gmissait depuis quatorze ans; il nous a t pnible de
faire l'inspection de l'instrument qu'a copi le mdecin Guillotin, qui
n'a pas le mrite, de cette funeste invention. Nous avons vu aussi le
lieu o l'on tranglait les victimes, encore macul de leur sang, parce
qu'elles faisaient rsistance, et qu'on abrgeait leur vie par le
poignard. Notre guide nous fit remarquer les ouvertures par lesquelles
le sang coulait dans le canal, ainsi que la porte par o sortait le
cadavre confi aux voiles impntrables de la gondole, afin de
l'ensevelir dans le lac Orfano; aussi tait-il dfendu aux pcheurs de
jeter leurs filets dans cet endroit, dans la crainte que ces ondes
tranquilles n'eussent trahi d'odieux secrets. Il y a trois tages de
rangs de cachots; deux belles citernes en bronze dont l'eau est douce:
le palais entier est entour de colonnes et de statues au style
oriental.

 Vnise, il y a quatre-vingt-cinq glises toutes admirables, et
prsentement une population qui n'est plus que de cent mille mes.

Nous avons franchi un grand nombre de ponts, en passant la mer, pour
arriver  la charmante promenade oeuvre de Napolon, faite sur les dbris
de couvents renverss. Partout, dans le pays, on voit encore la trace
vivante du sjour des Franais. Les rues tant trs-troites, les
appartements sont obscurs, et il est facile de se donner la main en
signe d'amiti, d'une maison  l'autre; les maisons ont quatre tages,
la tuile pour couverture; l'change de l'argent avec les objets de
consommation journalire, se fait  l'aide d'un panier et d'une corde:
ainsi, toute une famille entire peut vivre largement, sans que
personne, pas mme les domestiques, aient besoin de sortir de la maison.

Les hommes ont une belle taille; les femmes n'ont pas une beaut aussi
distingue qu' Trieste; elles ont plus de pit qu' Rome; dans les
glises, elles se tiennent mieux et conservent bien les dehors de la
dcence. Ordinairement, les citadines portent un voile de tulle noir
dont une des pointes tombe sur le front, enveloppe le buste et ne laisse
 dcouvert que la figure; pour se parer, elles prennent un schal de
mousseline blanche; leurs yeux sont d'une beaut remarquable.

Nous avons bien fait de ne pas diffrer notre voyage: notre premire
nuit,  Vnise, a t affreuse, accompagne d'orage et de pluie: les
vitres de notre chambre ont t brises par la tourmente, et notre malle
s'tant trouve ouverte, plusieurs de nos vtements ont t endommags.

Le flux et le reflux, ou l'intumescence et la dtumescence, ne sont pas
sensibles dans la Mditerrane et l'Adriatique, en raison des espaces
troits, de l'exigut de ces mers et de leurs bassins; ici, que
l'Adriatique a plus d'extension et subit un plus grand panouissement,
l'influence lunaire, qui soumet l'immensit des mers  ses phases,
reprend son empire, et rend trs-perceptible la mare. Peut-on douter
que la lune n'en soit le vrai mobile, quand la mer, au moment des
quartiers lunaires, fait si subitement mouvoir ses flots pour rompre
l'quilibre de l'air, et provoquer ainsi les vents, les temptes, les
orages; quand surtout les volcans viennent exciter des dilations et
provoquent l'action du fluide lectrique.

Le lendemain, le temps tant redevenu beau, nous nous livrons  la
promenade;  Vnise, les chevaux et les quipages sont inconnus et
frapps de nullit: ce serait une merveille pour beaucoup d'habitants
qui n'en ont jamais vus; ils croiraient, ainsi que les peuples de
Montzuma, voir Mars, Vulcain et des divinits hostiles.

Nous allmes visiter le Palais Manfrili, qui contient de riches
collections de peintures des premiers matres, des plus clbres
coloristes, du Titien, du Tintoret, du Veronse. L'Arche de No s'y
prsente d'une manire fort curieuse. Raphal seul a tendu le domaine
de la peinture jusqu'au monde spirituel; la pierre de son spulcre nous
a referm le chemin de l'infini, que ce noble et pur gnie nous avait
ouvert. L'Adonis et la Vnus du Titien sont surprenants. On ne peut
quitter ce tableau sans se sentir pntr d'une volupt plus vive que le
plaisir des arts; ce n'est rien de cleste, c'est la terre dans ce
qu'elle a de plus sduisant. Salvator Rosa, de Naples, qui a si souvent
secouru l'intressant Lontio; sa soeur Stellina a enrichi la peinture de
tableaux du plus beau coloris. Ces grands peintres furent les crateurs
de leur gnie. Il y a une salle de danse magnifique orne d'une
trs-riche tribune: dans les palais, au lieu de parquets, ce sont des
mosaques nuances des plus riches couleurs, faites avec du pltre
dlay,  demi-sec, sur lequel on pose des fragments de marbre de
diverses couleurs, arrangs avec symtrie, de manire  reprsenter des
tres anims, des paysages, des batailles; puis, avec une demoiselle
svelte et lgre, on bat solidement pour bien fixer ces fractions de
marbre dans le pltre: on donne ensuite un brillant poli avec la pierre
ponce  ces couleurs marbres, enfin on coule de l'huile chaude sur ces
compositions qui remplacent si richement et avec tant de luxe les
parquets.

Les Vnitiens et les Italiens sont amateurs de tabac qu'ils aromatisent
et qu'ils fument, tantt dans une pipe lgante, tantt sous la forme du
modeste cigaro.

Nous avons t visiter plusieurs glises; entr'autres Saint-Paul,
Saint-Salvator, Notre-Dame-des-Frres, o sont les tombeaux de Canova,
du Titien, d'Ucella, qui a surpass Zeuxis et Apelles, et de la famille
de Pisco. Le fameux Canova tait n dans le village de Possagno, aux
pieds des Alpes; son pre tait un tailleur de pierres; Canova ne
rougissait point de sa naissance, comme Jean-Baptiste Rousseau, fils
d'un cordonnier; il savait que le plus grand mrite d'un homme tait de
ne devoir son avenir qu' lui seul, plutt qu' une longue gnalogie
d'aeux. Le jeune manoeuvre Canova, form aux rudes travaux, ne savait
pas qu'en coupant un quartier de marbre, il ferait sortir de sa main les
Dieux de l'Olympe, qui procureraient l'immortalit  son ciseau.

Le Palais Carnoco est en face de l'Acadmie des Beaux-Arts; celui de
l'Acadmie a une galerie de tableaux magnifiques du Veronse, du
Tintoret; nous sommes surpasss par la beaut et la vivacit des
couleurs: nous sommes en arrire et nous ne pouvons plus que glaner sous
le rapport de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et des
beaux-arts.

Notre-Dame-de-la-Saintet, en face de notre htel de l'Europe, est un
petit sminaire; dans l'le voisine, est l'glise Saint-Georges-Majeur,
d'o l'on dcouvre au milieu des eaux la plus belle vue de la magique
Vnise. Sur le canal Grande, le bruit des cloches de tant d'glises fait
un merveilleux effet.

Dans l'glise de Saint-Jean et de Saint-Paul, les corps de seize Doges
reposent dans des tombeaux magnifiques, et la peau du fameux Antoine
Bragodin, qui fut corch par Mustapha, gnral de l'arme des Turcs.

Le Grand-Opra a t la proie d'un incendie, on s'occupe  le rparer;
il y a huit thtres. La mer passe dessous l'difice de la quarantaine,
soutenu par des poteaux.

Plus loin, nous continuons nos investigations avec la fragile gondole
dispose intrieurement comme une voiture; au devant de la gondole, est
une espce de scie d'acier qui brille au clair de la lune comme les
dents embrases des dragons de l'Arioste. Nous arrivons chez les
Religieux Armniens, dans l'le de Saint-Lazare: un jeune Frre, avec sa
longue et majestueuse barbe, sa figure douce et belle, vient, avec une
vanit monacale, nous faire admirer leur belle imprimerie, leur glise,
leur bibliothque et leur cabinet de physique.

Les montagnes qui entourent Vnise sont couvertes de neige; en revenant
nous allons visiter l'hospice des fous, situ sur l'le Sancervillio.
L'glise dans l'le de Torquelo, est btie sur les dbris d'un temple
d'Aquile: la coupole est couverte de mosaques excutes grossirement
par des artistes grecs: c'est de l qu'est venu l'art de la mosaque en
Italie.

La nuit, on s'imagine voir, dans le reflet des lumires des gondoles,
des colonnes de feu et des cascades d'tincelles qui s'enfoncent  perte
de vue dans une grotte de cristal. Les gondoliers portent une veste de
nankin; ils lancent leurs esquifs comme une flche, avec toute l'aisance
d'un enfant de l'Adriatique. Les hutres se collent dans la mousse, aux
pieds des palais. On pche, en pleine rue, de quoi nourrir la
population; les gondoles coulent entre deux tapis de verdure, o le
bruit de l'eau vient s'amortir languissamment avec l'cume du sillage.

 tous les coins de rue, la Madone abrite sa petite tte sous un dais de
jasmin, et les traguetti, ombrags de grandes treilles, rpandent le
long du canal le parfum de la vigne en fleur: ces traguetti sont les
places de station pour les gondoles publiques.

Les gondoliers et les faquins se postent devant une Madone; ils ont un
air mystrieux comme s'ils songeaient  commettre un assassinat, mais
ils chantent en choeur des airs tirs d'opras; tantt c'est une cavatine
de Bellini, un choeur de Rossini, un duo de Mercadanti, les refrains
d'une barcarole, les symphonies de Beethoven. La sonorit des canaux
fait de Vnise la ville la plus propre  retentir de chansons.

La physionomie du gondolier a un caractre de finesse mielleuse; ils ont
l'esprit subtil et pntrant; les gondoliers des particuliers portent
des vestes rondes de toile anglaise, imprime  grands ramages de
diverses couleurs. Les dandis, comme ceux de Londres, se donnent le
divertissement de conduire une petite barque sur les canaux; c'est pour
eux ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris: leur costume est
gracieux, une veste fond blanc,  dessins de Perse, un pantalon blanc,
un ceinturon bleu; un bonnet de velours noir: nonchalamment couchs dans
des gondoles dcouvertes, ils s'approchent gracieusement des croises
pour admirer les beauts sensibles qui se mettent aux fentres. On
trouve des hommes du peuple,  Vnise, qui n'ont jamais t d'un
quartier  l'autre.

Un gondolier ne possde souvent qu'un pantalon, sa chemise et sa pipe;
quelquefois un petit chien qui nage  ct de sa gondole avec l'agilit
d'un poisson; il a en outre la Madone de son traguetti tatoue sur la
poitrine, avec une aiguille rouge et de la poudre  canon; il a son
patron sur un bras, et sa patronne sur l'autre. Quand une ou deux
courses, dans la matine, ont assur l'entretien de son estomac et de sa
pipe, il s'endort le ventre au soleil.

La fabrique de chanes d'or mrite sa renomme.

M. Manille, dernier de la famille des Doges, mne une vie prive, et
n'attire pas plus les regards que le plus ordinaire citoyen.

Ceux qui aiment  lire les journaux, en trouvent plusieurs au caf
Florian, place Saint-Marc.

Le gouvernement autrichien grve d'impts sa conqute; d'abord l'impt
fixe pour le foncier est de vingt-cinq pour cent sur le revenu, puis,
avec les taxes surrogatoires, l'impt s'lve  cinquante pour cent du
revenu: on achte alors la proprit, en consquence de toutes ses
charges, -peu-prs quatre et demie pour cent.

Les rues tant troites, l'arrive soudaine des gondoles contribuait 
rendre important le carnaval et  lui donner une grande renomme; mais
depuis que le lion de l'Allemagne, avec sa crinire, s'est install sur
ces les enchantes, la magie du carnaval s'est vanouie; il est fort
peu de chose; il ne reste plus que son ancienne rputation de ftes et
de plaisirs.

Les difices sacrs y sont trs-beaux; nous avons t visiter les
glises Saint-Moyses, Saint-Fantin et Saint-Zacharie, o est le Tableau
de la Sacre-Famille, par Jean Belineau, et la belle fresque du Paradis,
par Rio; enfin l'glise Saint-Martin, et, dans l'le de Saint-Michel, la
belle glise btie des deniers d'une courtisane appele Marguerite
Emiliani, richesses qu'elle avait amasses dans sa jeunesse voluptueuse
et qu'elle employa,  la fin de ses jours,  cette oeuvre de pit.

Dans l'le Saint-Nicolas, on voit un puits d'eau douce qui crot et
dcrot, suivant le flux ou le reflux de la mer.

Les Vnitiens ont de beaux meubles et tout ce qui peut contribuer  la
sensualit et  la mollesse.

La place Saint-Marc est constamment couverte de pigeons qui voltigent
amoureusement et font leurs nids sur les toits de plomb; personne n'est
en guerre avec eux: sur les deux heures, ils viennent ponctuellement
chercher la nourriture qu'une dame riche leur a lgue en mourant.

Nous flnions sur la place Saint-Marc; nous vmes sortir, d'un des plus
brillants cafs, un joli cavalier qui avait l'air d'aller  la rencontre
des aventures: il tait dcor de longues moustaches, comme le sont les
chefs-d'oeuvres de Raphal et de Michel-Ange; il avait un cigaro, et  la
main le jonc du fashionnable; il nous a abords d'un air de
connaissance: nous cherchons alors  dvisager ce gentil Mustapha; nous
reconnmes le trs-recueilli pasteur de Saint-Ptersbourg, que nous
avions eu occasion de voir plusieurs fois  Rome, sous l'habit pnitent
et apostolique; mais, dgag de toute forme mystique, il tait ainsi
travesti en voyageant, pour mieux pntrer dans le ddale des moeurs.

 la porte de l'Arsenal, on aperoit deux lions de grandeur colossale,
transports d'Athnes, une belle lionne, galement en marbre, est
auprs: l'Arsenal a trois mille pieds carrs, et possde l'armure
d'Henri IV, don que ce prince avait fait  la rpublique de Vnise.

Il existe aussi un dpt de mendicit et un corps de pompiers. Un homme,
dans la grande tour en face de l'horloge dont nous avons parl, qui est
couverte de marbre et qui marque les saisons et les signes du Zodiaque,
est toujours de garde pour sonner le tocsin, au besoin et en cas
d'incendie.

La rvrence vnitienne est fort diffrente de la ntre; quand ils
abordent quelqu'un pour le saluer, ils se baissent lentement pour
marquer plus de modestie et de respect, et restent longtemps dans cette
posture, faisant mille protestations de service et de dvoment.

Le long du canal de la Giudecca, on voit deux colonnes en marbre
apportes de Constantinople.

Sur la Place de l'Hpital, est une statue colossale, en bronze, du
gnral de la rpublique, Bartolemeo Colcona, mont sur un beau cheval
du mme mtal.

Partout des citernes reoivent de l'eau de pluie pour boire et pour
laver.

Nous avons visit une seconde fois l'glise de Saint-Jean et de
Saint-Paul; on y voit un beau tableau du Tintoret, reprsentant trois
snateurs qui implorent la Vierge, contre la peste: dans une chapelle
contigu est une sculpture en marbre magnifique, de Psonari, dont le
sujet est la Nativit. L'glise des Jsuites possde une chaire toute en
marbre ainsi que les rideaux, si bien imits, qu'on croit que ce sont
des draperies; le beau tableau de l'Assomption est du Tintoret, et
l'autel entier est en lapis lazuli.

L'glise du Cimetire et les tombeaux mritent aussi d'tre explors.

Dans l'ancienne Vnise, on remarque l'glise de Saint-Pierre; c'est de
ce ct, appel le bourg de Maran, que l'on fait les glaces, les perles;
que l'on mange les meilleures hutres: on compte six fabriques de
perles, diriges par un Franais; il faut le dire, notre industrie
pntre partout. On voit encore dans cette localit l'glise
Santa-Maria-Formosa. Il y a aujourd'hui trente glises de la plus grande
beaut, dignes de fixer l'attention des peintres et des artistes, d'un
genre qui inspire plus de pit qu' Rome.

C'est surtout  Vnise que nous avons vu runie, dans les difices
sacrs, la multitude en une seule famille; les grands et le peuple, le
matre et le serviteur, aux pieds des mmes autels, apprennent qu'ils
sont gaux par la nature, enfants du mme pre, soumis aux mmes lois;
qu'une mme destine les attend, et que les rangs se confondent dans le
sentiment d'une vraie pit, d'une bienveillance universelle. Dans les
temples, dit Bernardin-de-Saint-Pierre, la religion abaisse la tte des
grands, en leur montrant la vanit de leur puissance, et elle relve
celle des infortuns, en leur prsentant un avenir immortel.

La cathdrale Saint-Marc est d'une richesse infinie; les fresques
innombrables et admirables sont d'un grand prix. L'eau de la mer a un
peu endommag le pav de cet difice blouissant et merveilleux.
Saint-Marc a cinq dmes et point de clocher; on voit sur le haut de la
porte d'entre quantit de figures de pierres, entr'autres celle d'un
petit vieillard qui tient son doigt sur la bouche: on prtend que c'est
l'architecte qui a bti cette glise. Il s'tait engag  faire le plus
beau btiment qu'il y et au monde,  condition qu'on lui laisst la
libert de placer sa statue dans l'endroit le plus honorable de
l'glise, pour rendre son nom immortel. Ayant un jour reu quelques
mcontentements des procurateurs de Saint-Marc, il s'en plaignit au
Doge, et son ressentiment le porta mme  dire que, si on en avait mieux
us avec lui, il aurait fait encore quelque chose de plus beau. Le Doge
lui rpondit que, puisqu'il manquait  sa parole, il ne devait pas
trouver mauvais qu'on ne lui tnt pas celle qu'on lui avait donne, de
placer sa statue dans le lieu de l'glise le plus apparent. L'architecte
reconnut aussitt sa faute, c'est pourquoi on le voit le doigt sur la
bouche, dans la posture d'un homme qui se repent d'avoir dit une
sottise. Les cinq portes de l'glise sont d'airain, venant autrefois de
Sainte-Sophie,  Constantinople, ainsi que les admirables coursiers qui
sont au-dessus. Il y a huit colonnes de porphyre et, autour de l'glise,
cinq cents colonnes apportes de Grce et d'Athnes: le pav se compose
de petites pierres de jaspe, de porphyre, de serpentine, de marbre de
plusieurs couleurs qui forment des compartiments. La contretable du
matre-autel est extrmement riche; elle est d'or massif et de pierres
prcieuses. Dans la chapelle du Saint-Sacrement repose le corps de Saint
Marc; il y a quatre colonnes d'Albtre transparent, que l'on dit avoir
t au temple de Salomon.

Il est triste prsentement de regarder le port dpourvu de vaisseaux et
en si petit nombre, compar  sa splendeur primitive; mais la
victorieuse Trieste, quoique le port de Vnise soit franc, fait  elle
seule tout le commerce, et laisse peu de choses  sa vassale.
L'industrie de cette magnifique dsole ne sera plus que dans une
misrable vgtation, tant que cette cit sera sous le joug d'un
suzerain: il est vrai que son clat et son ancienne virilit ne doivent
plus exister, puisque tout change de face ici-bas; que les empires se
disloquent et se dmembrent, que d'autres s'lvent au milieu des
dcadences, des ruines, et des jours nfastes; mais il n'en est pas
moins vrai que si la Lombardie recouvrait son indpendance, Vnise, sans
avoir l'esprit de conqute, florirait encore, et ses navires
parcourraient majestueusement l'Adriatique: aujourd'hui, ce qui la
soutient, c'est qu'elle est habite par des seigneurs d'une grande
richesse, que les chefs-d'oeuvre qu'elle possde, attirent un nombre
considrable d'trangers, comme dans plusieurs endroits de l'Italie;
cela suffit et peut rendre durable son existence, qui a besoin de tout
tirer du dehors pour se conserver.

Nous avons eu de charmants rapports avec M. Cherdubois, le banquier; il
a fait ce qu'il a pu pour contribuer  nous rendre profitable le sjour
de Vnise. Trois des cts de la place Saint-Marc sont entours de
spacieuses et belles galeries; pendant le jour, les dsoeuvrs viennent
prendre le caf et dpenser un temps qu'ils n'ont pas le moyen
d'utiliser; nous avons entendu sur cette place de dlicieuse musique, et
dans les cafs, nous avons vu des dames avoir un cortge sans doute
innocent.

Du clocher prs la cathdrale, qui a trois cent soixante pieds de
hauteur, et qu'on monte sans escalier, par une pente douce comme une
spirale, on dcouvre Vnise, unique dans son genre, Vnise qui tonne,
qui captive pour quelques mois, Vnise que nous sommes enchants d'avoir
vue, et que nous sacrifierions volontiers pour habiter Naples ou
Trieste: on y dcouvre encore les montagnes d'Istrie, l'Apennin, la
Lombardie, l'embouchure de l'Adige et du P.

N'ayant plus rien  examiner de remarquable dans Vnise, et aprs avoir
fait quelques emplettes en perles et en chanes d'or, actuellement
principal commerce de cette ville, je fis rclamer  notre jolie Trsa,
 l'oeil si noir, le linge que nous lui avions donn; elle eut l'audace,
la cruelle, de nous demander quatre fois plus qu' Rome et qu' Naples;
il est vrai qu'il faut souvent faire venir de l'eau de loin, et que,
contre la ncessit, nous avions oubli de faire march pralablement:
donc, nous devions tre un peu mutils en quittant Vnise.

Nous submes une investigation de douane trs-rigoureuse. La
merveilleuse parisienne qui ne voyage jamais sans avoir  sa suite
l'arsenal oblig de sa gracieuse toilette, est  plaindre lors de la
visite des douaniers: que de chapeaux dforms! Que de rubans fltris
par la main calleuse de ces inquisiteurs en sous ordre! Nous fmes
plomber nos malles pour viter les pnibles fouilles douanires, et nous
nous en retirmes avec la bonne-main, prodiguant la lire de Lombardie.

Nous quittons Vnise, et nous allons en gondole jusqu' Fusine; sous la
rame, l'eau est tincelante: quand on se rend  Vnise, on s'embarque 
Mestre. Nous passons par Padoue, dont les maisons sont entoures de
belles arcades; l'glise ddie  Saint Antoine renferme son corps;
c'tait autrefois un temple consacr  Junon; Padoue est situe au
milieu d'une riche plaine; elle est la patrie de Galile et de
Ptrarque.

Nous sommes  peu de distance du Tyrol; nos coeurs vibrent pour y aller;
nous aimerions voir ces montagnes pittoresques et entendre le ptre
chanter:

     Doux Tyrol, montagnes tranquilles,
     Lieux chris, berceaux de mes amours,
     Fatigu du bruit de leurs villes,
     Attrist des plaisirs des cours,
     Je vous revois... C'est pour toujours, c'est pour toujours.

Mais le temps nous manque, et le cher Thodore, notre fils chri, a
peut-tre besoin de nos soins. Nous nous arrtons  Vicence,  Vronne,
remarquable par un cirque olympique, et o les contadines portent le
chapeau comme les hommes: pour la haute classe, nous l'avons dj dit,
elle copie et se rapproche des modes franaises.

Dans l'glise des Capucins,  Vronne, nous avons vu le tombeau de Romeo
et de Juliette, victimes mmorables d'un amour malheureux, et
immortalises par Shakespeare.

C'est encore  Vronne qu'est le mausole de Gonsalgue Gabia. Les
fortifications de la ville sont immenses. La campagne de la Lombardie
est une terre promise, d'une grande fcondit et abondant en luzerne, en
trfles, grains, arbres de toutes espces. La route de Brescia est
superbe; des bords enchanteurs du lac de Garda, nous voyons les
montagnes du Tyrol, dans la direction de Trente. Brescia est aussi une
jolie ville bien fortifie. C'est en traversant ce riche territoire,
escorts par deux gendarmes, que nous arrivons  Milan.




CHAPITRE XIV.

_De Milan, route du Simplon,  Genve._


Nous voici  l'Htel Suisse, o l'on trouve le chocolat mousseux de
Lyon; nous prenons un domestique de place, et nous nous faisons conduire
chez M. Pasleur Girod, notre banquier; nous fmes ensuite admirer un arc
de triomphe, bientt fini, qui peut rivaliser, s'il ne surpasse l'arc de
triomphe de l'toile de Paris. L'arc de Milan embellit l'entre de la
ville, sur la route du Simplon, en commmoration de cette chelle si
importante conue par le gnie de Napolon,  travers les prcipices et
de hautes montagnes. L'arc de triomphe est tout entier en marbre, oeuvre
des disciples de Canova, orn des plus belles statues et des glorieux
symboles reprsentant les victoires de l'Empire Franais. Il est
tonnant que l'Autriche laisse raliser des souvenirs si prcieux pour
la France. Outre que l'empereur Franois tait notre beau-pre, il faut
bien se laisser aller aux circonstances entranantes du temps: il est
impossible de lutter contre son poque, sans faire naufrage. De
nombreuses souscriptions se sont formes  Milan, et treize millions
sont venus se grouper pour l'rection de ce monument.

Les hommes et les femmes ont des traits durs et le teint blme.

Milan est situe dans une charmante plaine de la Lombardie; ses coteaux
et la proximit du lac de Cme et du lac Majeur la rendent florissante;
les palais sont vastes et dpourvus d'ornements extrieurs; il ne reste
plus d'antiquits romaines, que l'emplacement des Thermes et de quelques
temples.

L'extrieur de la Cathdrale est fort beau et fort gracieux; il y a
quatre mille cinq cents statues en marbre; c'est une masse de marbre
blanc travaille en relief; ces pinacles lancs sont surmonts de
statues lgres, on croit voir un palais d'argent; quand on soulve la
lourde draperie qui ferme l'entre, comme celles de toutes les glises
d'Italie, l'oeil reste bloui; on est frapp  la vue de cette longue et
imposante nef: devant le matre-autel, on voit la chsse de Saint
Charles Borrome, entoure de lampes allumes; derrire, s'lve le
choeur. Les colonnes des ailes sont de granit rouge, les fonts baptismaux
en porphyre, le pav en marbre, les hautes fentres  vitraux de couleur
offrent les teintes les plus brillantes.

Nous avons visit la chapelle souterraine de Saint-Charles-Borrome; son
corps y est renferm dans un tombeau de cristal de roche; on estime 
six millions les richesses de cette chapelle, qu'un prtre nous a permis
d'examiner, moyennant la rtribution d'une piastre, et sans recourir 
la tradition; ainsi, un crivain franais a commis une grave erreur de
topographie, en plaant  Arona, auprs de la statue colossale du Saint,
le corps de Saint Charles Borrome, qui est dans la cathdrale de Milan,
et qui ne doit point voltiger ni quitter son vrai domicile dans des
Impressions de voyage pleines d'rudition.

Le Champs-de-Mars est de grande dimension et les Arnes fort belles;
elles sont entoures d'un canal pour l'exercice des joutes marines.

Milan est une ville importante; mais pour qu'un tranger se livre 
l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas
commencer par voir Gnes, Florence, Rome, Naples, Vnise. Les femmes
portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entour de glaces
et de magasins comme les beaux passages de Paris.

On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabits; la politique de
Metternich a, pour la conservation de sa conqute, envoy les habitants
en exil au Spielberg aprs avoir encombr les prisons des Condotieri,
sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie
Autrichienne se soumet  la force, mais n'en regrette pas moins sa
libert et son indpendance.

Le thtre de la Scala est digne de toute sa renomme: son extrieur est
trs beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un
vestibule qui mne aux premiers rangs de loges et au parterre; les
draperies extrieures des loges sont riches, l'intrieur est
magnifiquement dcor: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer
et souper; les peintures sont belles; les dcorations qui ont paru dans
une pice ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les
loges; on tourne le dos  la scne, except quand l'orchestre avertit
qu'une scne de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on coute avec
ravissement, mais, la scne finie, on reprend la causerie prive, qui
n'est trouble que par l'entre et la sortie des visiteurs: une habitude
dsagrable, c'est que l'arrive du dernier est toujours suivie du
dpart du premier.

Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu' passer par le Simplon, pour
admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le
corriero:  Cascine, nous voyons un if sculaire de dix-huit pieds de
circonfrence; nous changeons de voiture  Arona; c'est ici que l'on
voit la statue colossale de Saint Charles Borrome; elle a
quatre-vingt-seize pieds d'lvation; pour y monter, il faut une grande
chelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tte; un homme
peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'tre lanc comme
une bombe par un ternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur,
si bien dcrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admir
les gracieux Palais de l'le Belle et de l'le Mre: des bateaux 
vapeur serpentent sur le lac; enfin, aprs avoir voyag tout le jour,
nous nous arrtons,  dix heures du soir,  Isella, petite ville 
l'entre du Simplon, o nous rparons nos forces par d'excellentes
truites.

On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux
services des postes, de nous drober le danger prsent de la route du
Simplon; aussi nous crmes que nous allions voir se renouveler les
apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en
serions quittes pour de profondes motions. Nous ne fmes pas long-temps
 nous apercevoir que la nature allait se drouler dans ses belles
horreurs, dployant les prils sans mesure.

Le courrier se composait d'un capitaine de navire amricain, d'un
officier suprieur trs-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise
 Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et
menaait d'argumenter  coups de canne; le postillon ripostait avec
insolence et mpris; c'tait une rptition des controverses
comminatoires de M. de C...; avec un peu plus de sobrit de paroles et
un peu moins d'panchements pigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu
lieu; le courrier nous engagea  partir, et  profiter de la fracheur
de la nuit pour viter le danger des avalanches que le vent ou le soleil
dtachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des
neiges. Nous parcourions donc l'effroyable valle de Gondo, au milieu
d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes,
menaant de tout emporter dans le prcipice, des neiges, des roches qui
tombent avec fracas; tout cela pntre de saisissement dans ces lieux o
la nature est improductive.

Prs le pont de la Doveria, le torrent prcipite ses ondes avec un bruit
pouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en
parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime gare dans les nues
menace de tomber sur vos ttes;  vos pieds, dans le fond du prcipice,
o la vue n'ose descendre, on entend mugir la colre du torrent, la
nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses
petites fentres grilles, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons
du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la vgtation
des lgumes qui, rarement, parviennent  maturit.

Avant Isella, des ruisseaux foltrent au milieu de bouquets de mlze,
et forment de riantes cascades.

La route, pendant trois mois de l'anne, est praticable mme aux
voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts prservent,
et l'on n'a d'autres risques  courir que ceux, rares dans cette saison,
de voir les rochers se dtacher et tomber sur la route; mais pendant
neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est
le moment o les neiges commencent  se fondre; ce qui est une cause des
avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore
occasionner des dtachements de neige.

Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il
faut se rsigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'tendue,
emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de
rochers, et les prcipitent jusqu'au fond des abmes, souvent de six
mille et quelques cents pieds de hauteur.

C'est au milieu de ces difficults que Napolon, rayonnant de sa
splendeur, fit, malgr les obstacles, construire la belle route du
Simplon; des montagnes, par le moyen des fulminants, furent perces dans
plusieurs endroits,  un espace de plus d'une demie-lieue. Trente mille
hommes, pendant cinq ans, s'occuprent de ces pineux travaux avec un
courage inou. Prsentement, trois cents ouvriers sont employs 
l'entretien de la route,  l'enlvement des roches et des neiges qui
encombrent si souvent; ainsi, grce aux sollicitudes de l'Empereur, dans
le peu de temps de son rgne, et  l'apoge de son immense gloire, il a
rendu un service incommensurable  la civilisation, en ouvrant des
communications entre l'Italie et la France, qui, auparavant, prouvaient
tant de difficults de relations, et que les Carthaginois, avec Annibal,
avaient franchies si prilleusement.

Sur les trois heures de la nuit, le courrier descend prcipitamment et
est oblig, faisant avec les mains et les pieds le levier opposant, de
soutenir la voiture, que de grosses pierres sous une roue allaient faire
descendre dans les abmes; deux fois, il est oblig d'oprer cette
manoeuvre: des couches de neige rtrcissent la voie; une roue de la
voiture frotte souvent les pierres du parapet qui nous spare des
torrents, l'autre roue va avec peine dans la neige; les difficults
s'augmentent; il faut abandonner le carrosse; l'obscurit de la nuit ne
nous avait pas fait apercevoir les prcautions que nous drobait le
courrier pour ne pas nous dcourager, ni perdre sa clientelle: il avait
attach trois traneaux  la voiture.

Voici, nous dit-il, une varit de plaisirs que je vous offre; je vous
invite  monter en traneau; le traneau de devant tait consacr aux
dames, le second nous portait, et le troisime avait les bagages. Si
j'avais su les dangers qui nous menaaient, j'aurais voulu naviguer sur
cet ocan de neige, sans tre spar de Mme Mercier; notre caravane
n'eut point de malencontre jusqu' l'Auberge du Simplon; nous nous y
trouvmes trs-bien et nous fmes honneur  la cuisine, dans la rgion
des neiges; c'est l que nous apprmes le funeste accident arriv la
surveille  quatorze ouvriers du Simplon, qui avaient pri sous une
avalanche. La blancheur de la neige et son clat donne de frquentes
ophtalmies, et altre la vue; de l vient l'usage des lunettes vertes
chez ces montagnards. Le village du Simplon est le domaine des glaces et
des neiges, c'est le palais de l'hiver, aucun arbre, aucune fleur ne le
dcore, l'aigle, souverain des airs, y fait de frquentes apparitions.
Les villageois de ces lieux sont vtus de peaux de mouton dans toutes
les saisons.

Nous reprenons la route sur des traneaux encore plus petits. De lieue
en lieue, des maisons de station ont t tablies pour servir d'abri aux
voyageurs dans la tourmente; nous franchissons des montagnes perces sur
des glaciers; nous sommes tonns de ces admirables glaciers qui se
forment d'un amas de neige, et prsentent des champs de glace de cent 
cent cinquante pieds de profondeur et d'une lieue de long; les torrents
se forment des passages au milieu de ces miroirs gels.

Les agents de la destruction grondent autour de nous; les objets qui
nous environnent, ne paraissent faits que pour former la tempte et
lancer l'avalanche; le premier moment de la descente n'est nullement
propre  adoucir les sensations pnibles; la route rapide et suspendue
au-dessus d'immenses abmes, une arche jete sur un prcipice, sans
croire aux dangers quand on y est arriv, parat de loin  peine
praticable pour le pied du chamois; des roches arraches, jetes  et
l, des excavations profondes, des torrents de neige fondue, une rgion
onduleuse de montagnes se dploient de tous cts, comme les vagues de
la mer.

Nous admirons la belle caserne que Bonaparte a fait btir pour ses
soldats, c'est maintenant l'hospice des Augustins, Frres des religieux
du Saint-Bernard.

Passant prs du couvent, le suprieur nous aborde et nous offre
l'hospitalit, comme du temps d'Isral: nos traneaux arrtent; nous
visitons cet difice de bienfaisance et de charit, et ces mes
angliques, qui ne vivent et ne tiennent  la terre que pour le service
de l'humanit souffrante. Nous y faisons emplette d'un jeune chien du
Saint-Bernard, renomm par l'intelligence: tout le monde sait que ces
chiens, imitant l'hospitalit des Moines, portent dans un panier ou dans
une serviette, des vivres pour secourir l'infortun voyageur gar,
tomb dans le prcipice; souvent ils le guident pour arriver au
monastre.

C'est une belle institution que celle de ces Moines, protgeant ainsi
l'homme qui passe dans ces contres ardues; c'est une noble manire de
servir Dieu; ces Religieux vivent au milieu des dangers et des
privations de toute espce; l'exercice de la charit remplit seul leur
vie, et le sentiment du bien qu'ils font chaque jour est leur unique
rcompense ici-bas.

Aprs avoir vu le couvent et remerci les Pres bienveillants de leur
bon accueil, nous continuons notre voyage. Des rocs gris, sans pelouse,
des buis chtifs et jauntres, quelques sapins d'un vert funbre, des
vautours s'abattant sur leurs branches, pas d'autres bruits que celui
des torrents qui mugissent au loin: le brouillard cache souvent les
cimes les plus leves, et flotte en charpe lgre sur le flanc des
montagnes. Nous apercevons de tristes cabanes adosses contre un roc
comme un nid cach; ce roc protecteur les met  l'abri des neiges et des
vents.

Dans l'hiver, la nature de ces montagnes est sublime de terreur et de
force; quand les vents et les cataractes s'apaisent, la neige descend
gracieuse et sans bruit; comme le duvet du Cygne, elle reste suspendue,
en formes lgantes et bizarres, aux branches noires des sapins. Tout
est silencieux dans ces rgions, au milieu de colonnes, de festons et de
guirlandes de cristal. On dcouvre par fois des chapelles, des
oratoires, des croix leves  la mmoire de funestes accidents. Les
frais d'entretien de la route se montent  trente-cinq mille francs
annuels.

Le danger s'accrot; quarante pieds de neige encombrant le passage,
effacent jusqu'aux traces des parapets, rduisent l'espace de la route 
six ou huit pieds; en cas d'accident, le voyageur doit tre dispos  se
prcipiter hors du traneau; d'un ct, nous avions la perspective de
six mille pieds de prcipices perpendiculaires, de l'autre, de sept ou
huit cents pieds de montagnes couvertes de neige, qui s'levaient comme
une haute muraille sur notre tte, menaant  chaque instant de nous
engloutir ou de nous plonger dans l'abme.

Le conducteur nous recommandait d'viter les clats de voix, de ne pas
se moucher avec bruit; lui-mme s'abstenait de faire claquer le fouet,
dans la crainte d'exciter une avalanche. Enfin, nous cheminons, au petit
pas du cheval, sur une neige pour ainsi dire mobile, dans laquelle le
cheval enfonce souvent jusqu'au ventre, expos  s'abattre sur la neige,
dans plusieurs endroits, entame par des torrents menaant de la faire
crouler, ce qui nous rendait les prcipices continuels, et dans tous les
endroits, mme sous nos pas.

Le plus lger zphir ou le rayon du soleil le moins vivifiant pouvait
rompre le fil de nos jours. La route est ainsi effrayante jusqu'
Beccaval: plusieurs fois, nous nous sommes crus perdus; le traneau
avanait de six pouces dans l'abme; ce n'est qu'en dirigeant subitement
le cheval de manire  raser la montagne de neige, que nous pouvions
ramener notre glissant et indocile traneau.

Nous avons mis vingt-deux heures  faire ces quinze lieues pnibles: la
route du Mont Cenis, miniature de celle du Simplon, n'est que de six
lieues; elle n'est pas non plus charmante dans le mois de mai;
d'ailleurs, elle ne nous conduisait pas aussi directement en Suisse,
aucune autre voie n'tant praticable. Aller par le Tyrol, changeait,
comme nous l'avons exprim, notre plan de voyage; nos dsirs paternels
ne nous permettaient pas de retarder le dlicieux moment d'embrasser
notre cher Thodore, il fallait  tout prix arriver dans notre pays.

 Beccaval, nous faisons une pause, nous prenons du lait pour notre
jeune chien, que nous avons appel Simplon, du nom du lieu de sa
naissance, et qui, maintenant, est devenu un des plus forts et des plus
beaux chiens en France.

Nous montons une voiture suisse, trs-lgre, trs-troite; il n'y avait
qu'une banquette au milieu; il fallait aller sur le ct, de manire que
le moindre mouvement des curieux en se portant trop en avant, pouvait
occasionner la chute de cette lgre calche circulant encore le long
des abmes, quoiqu'ici cesse le danger des neiges. Nous parcourons cette
voie prilleuse jusqu' Brieg, au milieu de toute espce d'motions, de
sites les plus varis, les plus extraordinaires, de la nature brute,
improductive, et des plus belles vgtations: le brigand n'apparat
jamais sur ces roches escarpes; il n'y a pas d'exemple que des voleurs
aient profit de l'horreur de ce passage, de l'obscurit de ces dfils,
de l'embarras des voyageurs, pour les attaquer. Dans des endroits
presqu' pic, nous avons vu des maisonnettes, habitations des
montagnards, et qui nous seraient inabordables. Dans la belle saison,
souvent les fonds des prcipices sont de riches tapis de verdure, des
pelouses, du plus beau luxe de vgtation, mailles de fleurs qui
servent de nourriture  de nombreux troupeaux, que les ptres animent de
leurs chalumeaux et de leurs chants bucoliques.

Cet amas de jolis chlets groups dans le vallon si propres  inspirer
le pinceau des peintres, est Brieg, o nous allons changer de voiture,
faire une recrue et avoir une aimable compagne de voyage, une demoiselle
suisse pare de beaux rubans suivant le got du pays; cette jolie
valaisanne avait un corset  manches presque de couleur rouge, et un
mouchoir flottait sur son sein: malgr son amabilit, elle nous mit bien
 l'troit dans la voiture.

Nous apprmes aussi que quelques mois avant notre passage, un milord et
une milady s'opinitrrent  franchir le Simplon, avec leur voiture,
contre l'opinion des localistes: quoique la route ne ft pas encombre
de neige, comme  notre passage; dans la traverse, ils descendirent,
par les instances du conducteur, et bien fut pour eux, car une
avalanche, peu de temps aprs, emporta la voiture et les chevaux dans
l'abme; l'Anglais, pour avoir son bagage, fit prsent des dbris de sa
voiture qui ne sont pas encore retirs. L'officier, notre compagnon de
route, familiaris aux dangers dans la campagne de Moscou, nous dit
franchement que s'il avait su l'tat des choses, il ne s'y serait pas
hasard; il s'tonnait que Mme Mercier n'et pas fait paratre la
moindre motion, et il me reprochait d'avoir ainsi expos ses jours
prcieux.

Notre projet tait d'aller visiter le Saint-Bernard; mais, dans ce
moment, il y avait impossibilit d'y arriver avec scurit; d'ailleurs,
nous nous lassions de voyager dans les neiges et les glaces. Cependant,
le chemin de Martigni est fort agrable; la valle et les montagnes
charges de glaces offrent une belle perspective; l'oeil est rjoui par
d'agrables prairies charges d'habitations.  Saint-Maurice, nous avons
vu le tombeau du chef de la Lgion Thbaine, massacr avec ses soldats,
et  peu de distance de la ville qui a pris son nom. Nous entendmes,
prs de Villeneuve, le bruit effrayant de la cascade de Scolena,
vulgairement appele Pissevache; elle a deux cent deux pieds de haut, sa
chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs,
qu'ils agitent, se rsolvent en vapeur, et forment un bel arc-en-ciel.
C'est  Maurice qu'est la communaut des Moines du Simplon et du
Saint-Bernard; le climat svre de ces montagnes ne permet pas aux
religieux d'y sjourner long-temps; aussi trouvent-ils dans le monastre
de Saint-Maurice, comme dans une ppinire abondante, des hommes qui se
dvouent  leur tour.

Prsentement, au lieu des jolies filles d'Isella et de Domo-d'Ossola,
nous n'apercevons que des paysannes gotreuses du Vallais, plusieurs
sont atteintes du crtinisme.

Le porphyre, le quartz, le granit, sont la principale composition des
Alpes. Au fond des prcipices, dans les ravins, se trouve une riche
vgtation qui mle ses teintes brillantes aux couleurs austres des
rochers. Les contadins, pour cultiver, montent d'troits escaliers, et,
avant d'arriver aux terres qu'ils ensemencent, ils ont souvent une plus
grande lvation  escalader qu'un ouvrier employ  rparer le haut
d'un clocher; les orages dtruisent les travaux, mais les paysans
contemplent ce dgt avec fermet, et aussitt la tempte passe, ils
les rparent avec une patience admirable, et portent de la terre au
sommet des montagnes, pour former un nouveau sol dans les endroits
emports. En Suisse, on est satisfait des auberges.

Les routes sont trs-bien soignes, et cependant, il n'y a ni cole
polytechnique, ni administration des ponts et chausses. Les voies
publiques sont animes par la circulation continuelle de voitures
chamarres de costumes alpestres d'une grande varit. Les habitants se
marient toujours dans leur propre canton.

Dans la valle de Martigni, des hameaux, assis sur le penchant des
collines, animent ce charmant paysage: cette valle fertile produit du
froment, du seigle, de l'orge et toute espce de lgumes; les pturages
sont les meilleurs du Valais. La nourriture ordinaire des Valaisans
consiste dans de la viande sale, des lgumes, du laitage, du fromage;
le vin y est rare, on y boit beaucoup de cidre. La vue est rjouie par
les troupeaux qui descendent lentement des montagnes; l'air retentit des
sons aigus des clochettes et des mugissements plaintifs des animaux. On
dcouvre encore des chlets ou petites huttes peu leves et bties pour
la plupart en pierres sches: le rez-de-chausse, d'une seule pice,
contient les troupeaux et les gardiens: ces chlets n'ont pas de
chemine; le feu brle contre la muraille, et la fume s'chappe par les
intervalles des murs et du toit. Les dames du pays laissent flotter leur
blonde chevelure comme Euphrosine et Thalie, et se couvrent d'un petit
chapeau orn de rubans.

     Quel plaisir, sur la verte fougre,
     Au penchant de ces coteaux,
     Je verrai la gente bergre,
     couter mes accents nouveaux.

Nous nous arrtons  Vevay, ville de quatre mille mes, aprs avoir
parcouru le Valais: notre cane Simplon reoit les carresses d'une jeune
fille de douze ans, d'une ravissante beaut. Non loin de Vevay, on voit
le fameux chteau des seigneurs de Gruyre, remarquable par sa belle
situation et ses paisses murailles. Nous prenons encore une voiture
jusqu' Lausanne, canton de Vaud. Tout le monde sait lire dans ce
canton: le soir, en costumes de travail, groups aux portes des maisons,
les hommes lisent les journaux et parlent politique, quant aux jeunes
filles, leur occupation est:

     Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille,
     Parfois, c'est un roman qu'on coute en famille.

Dans les environs de Lausanne et dans quelques autres localits, les
habitants ne permettent pas l'introduction permanente d'un tranger,
sans l'autorisation de leurs gouvernements.

 Lausanne, nous montons un paquebot  vapeur d'une forme grandiose;
rien n'y manque, pas mme une bibliothque choisie.

Nous voici donc sur le lac Lman, charms, jusqu' Genve, par l'aspect
de jolis hameaux, des villages qui fourmillent sur les ctes du lac, et
des paysages les plus pittoresques. On ne peut se lasser d'admirer ce
lac superbe, dont les bords s'lvent en terrasses tapisses d'une
quantit de villas, de prairies dont les images se refltent sur les
eaux et se marient  leur azur.

Le lac Lman, qui a vingt-deux lieues de long et quatre ou cinq en
largeur, roule au milieu d'une valle qui spare les Alpes du Mont-Jura;
le Rhne, qui prend sa source dans le Simplon, si fcond en espces
diverses de poissons, tels que les truites saumones qui psent de
quinze  trente livres, traverse, en sortant du Valais, ce bassin creus
par la nature: ce lac, ce fleuve, les collines charmantes qui le
bordent, le contraste des frimas avec la belle nature, forment un
spectacle qui offre  l'me mille sensations  la fois.

Le lac Lman ou de Genve qui a neuf cent cinquante pieds de profondeur
prs de Vevay, n'en a que quarante aux environs de Genve. Sur le lac,
on voit des oiseaux aquatiques de toutes les couleurs et de toutes les
contres, tels que l'hirondelle de la mer Caspienne, le plongeon du
Nord, le crabier de Mahon, la sarcelle d'gypte, le hron pourpre, la
cigogne, le courlivert, la msange bleue et une foule d'autres espces
non moins intressantes pour l'ornithologe.

Un des points de vue les plus imposants, quand on navigue sur ce fleuve,
est le Mont-Blanc, blouissant de l'clat de ses neiges ternellement
entasses; sa tte s'enfonce dans les cieux; les monts qui le ceignent,
semblent n'exister que sous sa protection. Le Mont-Blanc est le roi des
montagnes; c'est sur lui que l'hiver a plac son trne et ses frimas;
prs de lui, les autres sommits ressemblent  un ciron devant une
baleine: ces cimes argentes, claires par les rayons du soleil,
avaient l'apparence d'une illumination.

Les hautes montagnes couvertes de neige rendent l'air de ces lieux
gnralement froid et trs-vari. Les vautours font leurs nids sur la
crte de ces roches noires. Prenant un vol pesant, semblables  un
nuage, ils s'abattent sur la terre, pour y chercher leur proie. Quoique
nous n'ayons rien vu de comparable aux aspects et au territoire de la
Pouille, la Suisse ne laisse pas que de prsenter beaucoup de charmes,
ne ft-ce que par rapport  ses excellents habitants, dont le caractre
et les moeurs sont si aimables; leur gouvernement rpublicain si clment
et si sage; la douce libert qui y rgne, et qui rprime si bien la
licence. La Suisse ne peut pas laisser exercer la libert de la presse;
les gouvernements qui l'entourent s'y opposent ainsi qu'aux progrs de
la pense.

Les terres ne sont point assujties au systme cadastral de l'impt, et,
malgr cela, l'arbitraire et les vexations territoriales y sont
inconnus; le gouvernement, avec un budget peu considrable, ne laisse
pas que d'avoir de la majest et de la grandeur. Plusieurs cantons
suisses parlent le franais, les autres l'allemand et l'italien: la
religion catholique est professe dans deux ou trois cantons, les autres
sont protestants et les catholiques ne peuvent se livrer aux pompes
extrieures, pas mme sonner les cloches.

En vrais rpublicains, prfrant le bien public  leurs avantages
personnels, ils aiment la justice par-dessus toutes choses, et ils
professent la tolrance pour les dissidents et pour les opinions
divergentes; mais ils prescrivent des limites au libre exercice des
cultes, et n'en permettent la pratique que dans l'intrieur des temples.

En gnral, les Suisses sont de taille moyenne, pleins de vigueur et de
vie: les femmes sont fraches, fcondes et gracieuses; elles ont un beau
teint, les cheveux blonds; elles sont grandes, et portent de petites
coiffes sur leurs tresses releves par des aigrettes d'or et d'argent.




CHAPITRE XV.

_De Genve, Lyon,  Paris._


La position de Genve, prs le lac, est admirable; la ville, en revenant
des belles cits d'Italie, n'a pas le grandiose que nous attendions; les
maisons sont hautes; elles sont bties sans rgularit, environnes de
collines, de coteaux pittoresques que la nature semble avoir jets au
gr de son caprice; Genve est dans une plaine comprise entre le Jura et
les Montagnes de Savoie. La plus grande partie de la ville est situe au
lieu o le Rhne, s'chappant du lac, coule avec vhmence dans un
double canal ses eaux limpides et bleutres: on a construit sur le Rhne
une machine hydraulique qui porte les eaux dans la ville: la campagne
est couverte de maisons de plaisance.

Il y a de belles promenades  Genve: celle de la Treille est charmante,
et a une vue magnifique. Sa population est de trente mille mes; c'est
une des plus considrables de la Suisse. Les Genevois ont le caractre
humain et affable; comme l'ducation est  bon march, ils sont
trs-instruits; en gnral, en Suisse, l'ducation est uniforme; celles
des parents, des matres, du monde, sont en parfaite harmonie; par cette
mthode, on fait des hommes qui ne portent point la livre de la
frivolit: ainsi, chez les anciens, paminondas, la dernire anne de sa
vie, faisait la mme chose que dans l'ge o il avait commenc d'tre
instruit.

Sur le lac, on fait de dlicieuses promenades dans de lgres
embarcations et avec de la musique.

     Voici le soir! de lgres gondoles
     Voguent sans bruit sur le lac argent:
     C'est le moment o de douces paroles
     Font souvent rver la beaut.

Nous tions logs  l'htel neuf de la Couronne, o l'on est
splendidement trait; mais, un jour, ayant laiss notre chambre en
dsordre et ayant emport la clef, nous fmes trs-tonns de la
symtrie,  notre arrive; tout y tait en ordre et en tat, mme nos
papiers qui, errant sur le parquet, avaient t rangs dans notre malle,
o se trouvait de l'argent; j'en fis plainte  l'htel; on chercha 
m'apaiser: nous avons appris, plus tard, que c'tait l'usage en Suisse,
et que les matres d'htel avaient toujours des doubles clefs.

 Genve, les femmes qui vous ont accueilli si gracieusement dans les
salons, sortent sans escorte de suivantes: dans la rue, elles feignent
de vous mconnatre, vous dsappointent par un regard svre, si vous
leur faites une salutation: leur pense, dans ces airs de glace et de
froideur, est d'lever une barrire aux inclinations, sans la sanction
des parents, et de se procurer libert plnire pour se promener en
sret sans exciter les nuages qu'lve un amour imprudent; parce qu'il
est d'usage que les jeunes personnes sortent sans tre accompagnes.

De trs-beaux hpitaux, mme pour les alins, existent  Genve; aussi
n'est-on jamais importun par la vue des haillons ou les sollicitations
d'un mendiant. La bienfaisance trouve difficilement occasion de
s'exercer.

Ici, point d'ateliers o l'on entasse des centaines d'ouvriers, et o
l'on fait presque des esclaves; l'ouvrier travaille pour son compte,
comme il l'entend; possesseur des matires premires, il les faonne 
sa manire, avec une intelligence qui lui offre toujours des avantages.

Les montres se fabriquent dans le quartier Saint-Gervais.

L'ancienne glise Saint-Pierre, btie sur les dbris d'un temple
d'Apollon, est prsentement un difice protestant, et n'a rien de
remarquable dans son intrieur, que le tombeau du duc de Rohan. Le gnie
de la peinture, de la sculpture et des arts, trouve peu d'aliments dans
la rforme: le Tintoret, le Vronese, le Titien, n'auraient point eu de
matriaux pour animer leurs pinceaux, ni de chefs-d'oeuvres qui vivront
au temple de mmoire. Vraiment, le Christianisme, au milieu de ses
splendeurs ravissantes et de ses merveilleuses perfections, le
paganisme, tout infirme et snile qu'il est, avec ses pagodes, ses
ftiches, sa gentilit, en excitant par fois l'organisme des sens, ont
rendu l'homme plus potique, et ont dvelopp en lui le germe des
beaux-arts, de la musique, de l'architecture, de la peinture, etc.,
tandis que la rforme, ayant pour gnalogie les Iconoclastes, et
s'occupant du bonheur matriel de l'homme en ce monde, en mme temps
qu'elle le nourrit d'esprances immortelles, n'est encore
qu'industrielle, et ne propage que les progrs de l'industrie. Voyez si
ce ne sont pas les pays rforms qui s'occupent le plus de l'industrie,
et de faire prosprer le sort des masses sociales. Genve aussi est
toute consacre  mcanique et excelle dans l'horlogerie.

Nous n'avons pas ralis le projet d'acheter de jolis ouvrages, des
botes  musique si dlicieuses pour charmer la solitude: la douane
franaise est trop vigilante pour ceux qui ne veulent pas faire le
mtier de la contrebande.

Un jour, que nous primes un jeune inconnu de douze ans de nous conduire
chez un habile horloger qui tait  sa maison de campagne,  peu de
distance de la ville; il lia conversation, et nous dit qu'il tait de
Turin; que son pre, mdecin, et professant des ides librales, avait
t enlev par le Saint-Office; que, s'il n'en avait pas fait un
Auto-da-f, il gmissait srement dans les cachots du roi de Sardaigne;
qu'il n'avait aucune nouvelle de ce qu'tait devenu son pre.

La ville de Carouge est adjacente  celle de Genve; en gnral, les
habitants sont dans l'aisance; ils ont la mme maxime que les
Hollandais, de ne jamais dpenser la totalit de leur revenu, quelque
minime qu'il puisse tre.

Ferney, habitation de Voltaire, n'a plus que quelques vieux meubles et
la clbrit qui s'attache  la mmoire de ce grand homme. Jean-Jacques
Rousseau, un de nos crivains les plus distingus, tait de Genve; ces
illustres peintres de la pense, dont les perceptions taient des traits
de feu, ne sont plus les hommes de notre sicle; le spiritualisme,
l'objectif et le subjectif de Kant, ou le svedenborgisme, la dialectique
des illumins, tiennent aujourd'hui le premier rang dans
l'argumentation; mais on finira par dclarer comptents ceux qui
admettent que les sens sont des auxiliaires pour dvelopper les facults
intellectuelles.

Nous ne voulons point quitter la Suisse sans parler de ses vacheries et
du systme de stabulation qui a tant de retentissement parmi les
agriculteurs. Nous les avons visites avec intrt; les vaches ne vont
au pturage que trs-peu de mois dans l'anne; nous en avons vu qui
n'taient pas sorties de l'table depuis dix ans; les pturages, n'tant
point endommags par le pied des animaux, peuvent tre fauchs plus
souvent: les vaches transpirent moins; les scrtions laiteuses, sont
plus copieuses et d'une bonne qualit: aussi est-on oblig de leur
donner les soins les plus minutieux de propret; de les triller trois
fois le jour, de renouveler la litire, de les alimenter d'herbes
fauches, composes de trfle, de luzerne et d'excellentes mches mles
au foin. Elles conservent ainsi une parfaite sant; l'engrais qu'elles
font est plus abondant. La mnagerie est dispose d'une manire
favorable  la race bovine.

Les pays Suisses offrent de la satisfaction par la libert dont on
jouit, par la modration de l'impt, par la douane, qui est trs-peu de
chose et nullement tracassire. En raison de tout cela, on s'y fixerait
volontiers; les fortunes sont peu considrables et trs-divises, chacun
possde un peu de terre.

Nous laissons notre lettre de crdit chez notre dernier banquier, M.
Lombardier.

Les Genevois, quoiqu'hospitaliers, ont des manires rudes, et leur
esprit d'indpendance se manifeste jusque dans les rapports sociaux.

Nous reprenons le chemin de France, en nous dirigeant sur Lyon. Les
montagnes, prs de Genve, appartiennent, des deux cts,  la France;
seulement, la partie voisine de la Suisse est franche de droits; combien
ne serait-il pas  dsirer que cet usage d'affranchissement de droits
s'tablt dans toute la France,  l'imitation de nos voisins les
Helvtiens, et que nous fussions dlivrs de ces dbourss normes qui
rendent dispendieuse notre civilisation. Alors, au lieu de faire couler
nos trsors par flots dans les caisses du fisc, nous nous livrerions,
sur le sol de la patrie, dans la courte et fragile dure de la vie, 
toutes sortes d'amliorations, de bien-tre et d'oeuvres immortelles
utiles au pays; notre prosprit s'accrotrait avec nos liberts.

Les montagnes, dans cette partie de la France, sont escarpes, d'un
difficile accs; la douane y pntre peu: les contrebandiers sont les
seuls qui connaissent les sentiers de ce labyrinthe  l'abri des
investigations.

C'est ici le fort l'cluse, que les Autrichiens avaient cras des
montagnes qui le dominent; il est  l'abri, prsentement, par l'rection
de nouveaux forts placs sur les points culminants.

Voici la premire fois, depuis long-temps, que nous livrons notre
passeport aux gendarmes franais: nous avions t obligs,  Milan, de
le mettre en livret pour conserver ses lambeaux. Des transports de joie
s'emparent de nous  la vue de nos compatriotes. Mais,  Bellegarde,
notre plaisir est bien tempr par la visite minutieuse des agents de la
douane.  Naples, o la dogana est en renomme de bien jouer son rle,
on n'a pas eu plus de dextrit et de gentillesse; mme on a fait des
progrs au dtriment de nos liberts; au moins,  l'tranger, on avait
eu des formes plus civiles, on avait pargn Mme Mercier.  Bellegarde,
on s'est permis de nous sparer, de nous faire subir en particulier une
inquisition et des visites domiciliaires sur nos personnes, quoique nous
ne fussions pas en tat de sige. Mme Mercier,  la vrit, tait
visite par une douanire, mais en prsence du chef de poste, son
officieux assistant, sans avoir le mari pour avocat et pour dfenseur au
besoin. Comment, en France, peut-on dvelopper un pareil luxe
d'asservissement, que nos lois et la libert individuelle proscrivent
formellement? Pourquoi ces visites isoles? Pourquoi fouiller et mettre
le dsordre dans les malles et les valises? Mais que peut-on porter sur
soi, de si offensif, quand on vient de la patrie du Tasse, de l'Arioste?
sinon quelques innocents bijoux, quelques souvenirs prcieux de la terre
classique, quelques laves du Vsuve, quelques hommages aux Muses, aux
Hros: peut-tre une feuille de laurier, cueillie au Pausilippe, sur le
tombeau de Virgile.  trois lieues plus loin, il faut encore subir une
autre fastidieuse et dgotante perquisition.

Pour simplifier les oprations de la douane, il est avantageux que la
mode ait mis  l'ordre du jour les postiches, les gigots et les
falbalas, perdant de leur gracieuset sous les doigts pesants des
investigateurs qui croient trouver des bijoux de l'Orient, de la
contrebande italienne, parmi des toilettes de Long-Champ; les dames sont
mmes dcoiffes, et leurs cheveux, artistement disposs, sont mis en
dsordre; tout cela par scrupule et conscience de ces mes vnales.

Aprs le fort l'cluse, a lieu la disparition du Rhne; ce fleuve coule,
depuis Genve, majestueusement dans un lit profond, mais, en
s'approchant d'un banc de rochers, probablement comme  Tivoli dans la
grotte de Neptune, il s'engouffre tout entier avec une vitesse
prodigieuse, dans une espce d'entonnoir: ses eaux, refoules,
s'agitent, se soulvent et se brisent elles mmes. L'ouverture de
l'entonnoir n'a que deux pieds; insensiblement, elle s'largit, et le
Rhne, apais, roule tranquillement ses eaux dans un canal de trente
pieds de large; il disparat ensuite sous un amas de rochers, pendant
prs de soixante pas;  la renaissance du fleuve, on croit le voir
imptueux et terrible, mais il se prsente si calme et si tranquille,
que ses eaux paraissent stagnantes, ce que l'on attribue  la profondeur
de son lit.

Lyon est si connue, qu'il est superflu d'en parler; c'est la seconde
ville de France; elle possde de beaux difices: son commerce
manufacturier est trs-important, mais elle vient d'prouver plusieurs
checs, que la guerre d'Espagne et les banqueroutes amricaines ont
occasionns, en suspendant la fabrication des soieries, par l sans
coulement. Il serait  souhaiter que, dans de pareilles circonstances
difficiles, il se formt, derechef, dans toutes les parties de la
France, des socits pour acheter des marchandises en discrdit, et
attendre des temps meilleurs: par ce moyen philanthropique, les classes
ouvrires ne resteraient jamais oisives. D'ailleurs, que le riche
territoire de l'Algrie soit un coulement  notre population, et qu'il
devienne la France Africaine, il fait disparatre les inconvnients de
la concurrence, et bientt le malaise social.

Les chemins de fer, de Saint-tienne  Lyon, sont aussi fort
intressants; on aime  voir la curieuse installation de ces routes en
fer, et des machines  vapeur remorquer chacune sept omnibus contenant
cent cinquante voyageurs, avec une vtesse qui surpasse celle des
chevaux; ces merveilles nous transportent presqu'aux temps des Divinits
de la Fable et de la Ferie; on s'occupe  les raliser chez tous les
peuples de l'Europe; nous ne restons pas en arrire, et nous voyons
fleurir dans notre belle France ces admirables innovations qui
transforment un pays, le placent au premier rang de l'chelle de la
civilisation, et qui acclrent, en facilitant les rapports sociaux, la
prosprit des peuples.

Les quais de Lyon sont fort beaux et trs-anims; il y a de belles rues:
nous tions descendus  l'htel du Nord; c'est chez Casati qu'on mange
le meilleur chocolat avec d'excellents petits pains et des brioches. La
promenade Bellecour et le pont de la Guillotire mritent d'tre cits.
La Guillotire et la Croix-Rousse vont devenir deux villes voisines de
Lyon. En allant au chemin de fer, on jouit de l'intressant coup-d'oeil
de la Sane qui se marie avec le Rhne. Lyon est entoure de forteresses
et de vingt mille hommes de troupes; l'meute n'y est plus possible.

L'hpital d'ordre ionique, cr par Souflot, offre une magnifique faade
sur le quai du Rhne. Il est admir comme le plus beau de France; nous
avons surtout remarqu la vaste tendue des salles, une entr'autres dont
le dme quadrangulaire est orn des emblmes de la mdecine.

Le vaisseau de la bibliothque publique est considrable; il contient
cent mille volumes et huit mille manuscrits dans toutes les langues.

Il y a plusieurs thtres: celui qui a t lev sur la place de la
Comdie, est sans lgance; il a cependant cot quatre millions.

La cathdrale est digne d'tre visite par la beaut de sa nef et de son
architecture gothique.

Plusieurs ponts traversent le Rhne; le pont-Morand, du nom de son
architecte, a t construit tout en bois, avec une hardiesse et une
lgret qui ne nuisent point  sa solidit.

Nous avons pris le bateau  vapeur de la Sane. Il y a trois bateaux 
vapeur, sur la Sane, qui font le trajet de Lyon  Chlons: Les
habitants de ces rives n'ont point l'humeur stationnaire: les bateaux
sont encombrs de voyageurs.  peine notre restaurateur pouvait-il
suffire aux nombreuses demandes de ctelettes, de biftecks. Comme sur un
navire qui commence  manquer de vivres, un capitaine, dans sa
sollicitude, est oblig, pour prolonger ce qui reste de biscuit et de
comestibles, de modrer les apptits insatiables, dans le voyage sur la
Sane, si vous voulez obtenir un boeuf, une volaille, un pain d'une
demi-livre, demandez deux heures d'avance; encore vous attendrez et vous
vous exposerez aux affections spasmodiques nerveuses de l'organe
digestif, dispos  s'insurger faute d'aliments, aux perturbations
intestinales qui vous feront succomber dans l'absence de lest. Il est
aujourd'hui incontestable qu'on ne meurt pas de faim, que le vide seul
fait des victimes et occasionne ensuite l'agglutination des viscres.

Parmi les quadrilles de la premire chambre, nous faisions cercle,
attendant impatiemment le moment si dsir de la rfection; nos oreilles
et nos yeux furent tout  coup divertis par la conversation anime d'un
imposant champion qui attirait les regards; il parlait et gesticulait
avec assurance: on aurait dit qu'il jouait un des principaux rles dans
la socit: sa physionomie martiale annonait un homme d'importance; il
adressait la parole aux dames, dans des termes logieux; sa voix avait
quelque chose de mle et de svre; les yeux taient fixs sur lui; il
excitait l'attention mme des officiers spectateurs; on s'tonnait de la
vivacit de son esprit; on se livrait aux hypothses et aux conjectures
sur ce personnage: tout le monde disait quel est donc ce grand homme,
lorsque tout  coup il se leva pour offrir des bonbons avec grce, et
rompit aussitt l'enchantement. Ce n'tait plus un spadassin de cinq
pieds six pouces qui, sur un sige, rpandait si bien l'illusion de la
grandeur; debout, on le mettait dans le creuset de l'analyse, et on ne
pouvait dcider si c'tait un Lapon ou un Lilliputien, que le plus
chtif Gulliver aurait fait pirouetter dans la main: il tait difficile
de comprendre que des clats de voix bruyants pussent sortir du larinx
d'un si petit rossignol. En nous rendant  Paris, nous apercevons Mcon,
patrie de M. de Lamartine. Nous sommes frapps du succs des sucreries
de betteraves qui, tablies sur une trop grande chelle de dpenses,
n'ont pu soutenir avec avantage la lutte contre l'abondance du sucre
colonial, et ont chou dans les dpartements de l'Ouest; il parat
encore que plus on avance dans le Nord, plus la betterave est riche en
principes sucrs.

Nous n'avons pu faire qu'un court sjour  Paris, que nous connaissions;
 Paris, temple du got exquis et des grces, o toute l'Europe vient
puiser le bon ton, les belles manires, l'lgance, les modes, et o les
femmes sont distingues par une brillante ducation, l'esprit, les
agrments de la beaut et de tendres affections;  Paris, o l'industrie
se dploie avec tant d'art et de magnificence, dans tous les genres, que
rien ne peut galer nos riches produits des Gobelins, de Svres, etc.; 
Paris, o tous les talents forment un faisceau admirable, et dont la
lumire douce et radieuse claire les nations, jalouses de nous imiter;
 Paris, dont les habitants pleins d'urbanit, de galanterie, de gat
et de courtoisie, dmontrent que les Franais sont le premier peuple du
monde, pour la civilisation, et dont Csar et Agathias ont t si
souvent les apologistes.

Nous n'entreprenons point ici la tche d'articuler les progrs de
l'antique Lutce qui, dans son origine, n'avait que dix hommes pour la
perception de l'impt, puis avait seulement deux portes d'entre, tandis
qu'aujourd'hui elle possde cinquante-huit barrires dont plusieurs sont
des chefs-d'oeuvres d'architecture.

Tous les embellissements sont prodigus dans Paris; le Carrousel est
devenu une magnifique place d'armes: les belles rues de Castiglione, de
la Paix se prolongent jusqu'aux Boulevards, au travers de la place
Vendme. La fontaine Mdicis et quatre cents autres fournissent de l'eau
aux habitants de cette riche cit. Nous n'avons ni la hardiesse, ni le
projet d'esquisser les palais clatants, les monuments innombrables qui
dcorent, avec tant de splendeur, la capitale de la France; nous
n'entreprendrons point de dtailler ni le palais des Tuileries, ni le
Palais-Royal, avec ses brillantes arcades, ni ceux du Luxembourg, du
Louvre et de ses galeries de peinture, ni Notre-Dame-de-Paris, ni le
Dme des Invalides, ni tant d'difices imposants, ni les thtres
varis, o rien ne manque, et o les sommits artistiques de tous les
pays viennent chercher des suffrages et des couronnes. Toutes ces
splendides descriptions ont t livres au public; il ne nous appartient
point non plus d'tablir un parallle entre ces chefs-d'oeuvres et les
merveilles de l'Italie, ni d'opposer les tableaux du Poussin, surnomm
le Raphal de France,  ceux du Tintoret et du Vronse.

Nous n'avons rien trouv de comparable au Jardin des Plantes de Paris,
qu'on se plat  embellir tous les jours, mme d'clatants difices de
verre, pour la conservation ou l'ducation des plantes exotiques.

Nous n'avons eu d'autre but, en crivant, que de rappeler des souvenirs,
ou d'aider et d'offrir un flambeau  ceux qui voudraient visiter un jour
les dlicieuses contres mridionales que nous avons parcourues. En
livrant  l'impression nos feuilles de voyage, nos esquisses et nos vues
de la journes, comme elles se prsentaient  nos investigations, nous
avons cru acquitter une dette  notre pays.

Malgr les embarras que nous donnait, sur la route et dans les htels,
notre chien du Mont Saint-Bernard, originaire des Abruzzes, nous nous
trouvons ddommags par sa possession: prsentement, il a l'apparence
d'un des jeunes lions de Canova.

Nous reprmes vite le chemin de notre habitation; nous avons eu le
bonheur d'y retrouver le cher Thodore plein de sant, grces aux soins,
aux lumires et  l'amiti de M. le Docteur Legouais. Nous voyons germer
avec plaisir ses heureuses dispositions; il balbutie dj les noms de
Rome et de Naples.

Nous avons encore l'indicible satisfaction d'assister au banquet de nos
parents, de nos amis, de les retrouver pleins de joie et de sant: rien
de fcheux ne s'tait pass dans notre absence. Nous nous livrons
ensemble au dlicieux mmento de Sorrento, des hutres exquises de
l'Achron, nous portons des toasts aux habitants de Pompa et
d'Herculanum, que nous avons salus aux Champs-lyses. Adieu donc,
belle Italie! bords chris, fontaines et naades de ces lieux
enchanteurs; adieu beaux monuments ternels, riches d'motions et de
plaisir, patrie de nos penses!

     Nous en conserverons
     Tant que nous vivrons
     La douce mmoire





End of Project Gutenberg's Souvenirs de voyage, by M. et Mme Mercier-Thoinnet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE VOYAGE ***

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