The Project Gutenberg EBook of Les joyeuses Bourgeoises de Windsor, by 
William Shakespeare

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Les joyeuses Bourgeoises de Windsor

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot 1787-1874

Release Date: March 1, 2007 [EBook #20720]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR ***




Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)








  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 6
    Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de
    Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II,
    Henri IV (1re partie).

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1863


    ==========================================================



                                  LES
                          JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR


                                COMDIE



                                NOTICE
                                  SUR
                        LES JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR


Selon une tradition gnralement reue, la comdie des _Joyeuses
Bourgeoises de Windsor_ fut compose par l'ordre d'lisabeth, qui,
charme du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois.
Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V[1] mais
sans doute, aprs l'y avoir fait reparatre encore, embarrass par la
difficult d'tablir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu
roi, il se contenta d'annoncer au commencement de la pice la maladie et
la mort de Falstaff, sans la prsenter de nouveau aux yeux du public.
lisabeth trouva que ce n'tait pas l tenir parole, et exigea un nouvel
acte de la vie du gros chevalier. Aussi parat-il que _les Joyeuses
Bourgeoises_ ont t composes aprs Henri V, quoique dans l'ordre
historique il faille ncessairement les placer avant. Quelques
commentateurs ont mme cru, contre l'opinion de Johnson, que cette pice
devait se placer entre les deux parties de Henri IV; mais il y a, ce
semble, en faveur de l'opinion de Johnson qui la range entre Henri IV et
Henri V, une raison dterminante, c'est que dans l'autre supposition
l'unit, sinon de caractre, du moins d'impression et d'effet, serait
entirement rompue.

[Note 1: _Voyez_ l'pilogue de la deuxime partie d'Henri IV.]

Les deux parties de Henri IV ont t faites d'un seul jet, ou du moins
sans s'carter d'un mme cours d'ides; non-seulement le Falstaff de la
seconde partie est bien le mme homme que le Falstaff de la premire,
mais il est prsent sous le mme aspect; si dans cette seconde partie,
Falstaff n'est pas tout  fait aussi amusant parce qu'il a fait fortune,
parce que son esprit n'est plus employ  le tirer sans cesse des
embarras ridicules o le jettent ses prtentions si peu d'accord avec
ses gots et ses habitudes, c'est cependant avec le mme genre de gots
et de prtentions qu'il est ramen sur la scne; c'est son crdit sur
l'esprit de Henri qu'il fait valoir auprs du juge Shallow, comme il se
targuait, au milieu de de ses affids, de la libert dont il usait avec
le prince; et l'affront public qui lui sert de punition  la fin de la
seconde partie de Henri IV n'est que la suite et le complment des
affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s'est amus
 lui faire subir durant le cours des deux pices. En un mot, l'action
commence entre Falstaff et le prince dans la premire partie, est
suivie sans interruption jusqu' la fin de la seconde, et termine alors
comme elle devait ncessairement finir, comme il avait t annonc
qu'elle finirait.

_Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ offrent une action toute
diffrente, prsentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre
point de vue. C'est bien le mme homme, il serait impossible de le
mconnatre; mais encore vieilli, encore plus enfonc dans ses gots
matriels, uniquement occup de satisfaire aux besoins de sa
gloutonnerie. Doll Tear-Sheet abusait encore au moins son imagination;
avec elle il se croyait libertin; ici il n'y songe mme plus; c'est  se
procurer de l'argent qu'il veut faire servir l'insolence de sa
galanterie; c'est sur les moyens d'obtenir cette argent que le trompe
encore sa vanit. lisabeth avait demand  Shakspeare, dit-on, un
Falstaff amoureux; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu'lisabeth
les personnages dont il avait conu l'ide, sentit qu'un pareil genre de
ridicule ne convenait pas  un pareil caractre, et qu'il fallait punir
Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanit mme n'y suffirait
pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point o
il en est arriv, il ne cherche mme plus  les dissimuler. La vivacit
avec laquelle il dcrit  M. Brook ses souffrances dans le panier au
linge sale n'est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre
les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d'affaire
lorsqu'il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n'est plus un de
ses premiers besoins; il lui faut de l'argent, avant tout de l'argent,
et il ne sera convenablement chti que par des inconvnients aussi
rels que les avantages qu'il se promet. Ainsi le panier de linge sale,
les coups de bton de M. Ford, sont parfaitement adapts au genre de
prtentions qui attirent  Falstaff une correction pareille; mais bien
qu'une telle aventure puisse, sans aucune difficult, s'adapter au
Falstaff des deux _Henri IV_, elle l'a pris dans une autre portion de sa
vie et de son caractre; et si on l'introduisait entre les deux parties
de l'action qui se continue dans les deux _Henri IV_, elle refroidirait
l'imagination du spectateur, au point de dtruire entirement l'effet de
la seconde.

Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver
plusieurs autres pour justifier l'opinion de Johnson. Ce n'est cependant
pas dans la chronologie qu'il faudrait les chercher. Ce serait une
oeuvre impraticable que de prtendre accorder ensemble les diverses
donnes chronologiques que, souvent dans la mme pice, il plat 
Shakspeare d'tablir; et il est aussi impossible de trouver
chronologiquement la place des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ entre
_Henri IV_ et _Henri V_, qu'entre les deux parties de _Henri IV_. Mais,
dans cette dernire supposition, l'entrevue entre Shallow et Falstaff
dans la seconde partie de _Henri IV_, le plaisir qu'prouve Shallow 
revoir Falstaff aprs une si longue sparation, la considration qu'il
professe pour lui, et qui va jusqu' lui prter mille livres sterling,
deviennent des invraisemblances choquantes: ce n'est pas aprs la
comdie des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_, que Shallow peut tre
attrap par Falstaff. Nym, qu'on retrouve dans _Henri V_, n'est point
compt dans la seconde partie de _Henri IV_, au nombre des gens de
Falstaff. Il serait assez difficile, dans les deux suppositions, de se
rendre compte du personnage de Quickly, si l'on ne supposait que c'est
une autre Quickly un nom que Shakspeare a trouv bon de rendre commun 
toutes les entremetteuses. Celle de _Henri IV_ est marie; son nom n'est
donc point un nom de fille; la Quickly des _Joyeuses Bourgeoises_ ne
l'est pas.

Au reste, il serait superflu de chercher  tablir d'une manire bien
solide l'ordre historique de ces trois pices; Shakspeare lui-mme n'y a
pas song. On peut croire cependant que, dans l'incertitude qu'il a
laisse  cet gard, il a voulu du moins qu'il ne ft pas tout  fait
impossible de faire de ses _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ la suite
des _Henri IV_. Press  ce qu'il parat par les ordres d'lisabeth, il
n'avait d'abord donn de cette comdie qu'une espce d'bauche qui fut
cependant reprsente pendant assez longtemps, telle qu'on la trouve
dans les premires ditions de ses oeuvres, et qu'il n'a remise que
plusieurs annes aprs sous la forme o nous la voyons maintenant. Dans
cette premire pice, Falstaff, au moment o il est dans la fort,
effray des bruits qui se font entendre de tous cts, se demande si ce
n'est pas _ce libertin de prince de Galles qui vole les daims de son
pre_. Cette supposition a t supprime dans la comdie mise sous la
seconde forme, lorsque le pote voulut tcher apparemment d'indiquer un
ordre de faits un peu plus vraisemblable. Dans cette mme pice comme
nous l'avons  prsent, Page reproche  Fenton _d'avoir t_ de la
socit du prince de Galles et de Poins. Du moins n'en est-il plus, et
l'on peut supposer que le nom de _Wild-Prince_ demeure encore pour
dsigner ce qu'a t le prince de Galles et ce que n'est plus Henri V.
Quoi qu'il en soit, si la comdie des _Joyeuses Bourgeoises_ offre un
genre de comique moins relev que la premire partie de _Henri IV_, elle
n'en est pas moins une des productions les plus divertissantes de cette
gaiet d'esprit dont Shakspeare a fait preuve dans plusieurs de ses
comdies.

Plusieurs nouvelles peuvent se disputer l'honneur d'avoir fourni 
Shakspeare le fond de l'aventure sur laquelle repose l'intrigue des
_Joyeuses Bourgeoises de Windsor_. C'est probablement aux mmes sources
que Molire aura emprunt celle de son _cole des Femmes_; ce qui
appartient  Shakspeare, c'est d'avoir fait servir la mme intrigue 
punir  la fois le mari jaloux et l'amoureux insolent. Il a ainsi donn
 sa pice, sauf la libert de quelques expressions, une couleur
beaucoup plus morale que celle des rcits o il a pu puiser, et o le
mari finit toujours par tre dupe, et l'amant heureux.

Cette comdie parat avoir t compose en 1604.

                                 LES
                         JOYEUSES BOURGEOISES
                              DE WINDSOR

                                COMDIE

    PERSONNAGES

    SIR JOHN FALSTAFF.
    FENTON.
    SHALLOW, juge de paix de campagne.
    SLENDER, cousin de Shallow.
    M. FORD.   HTE deux propritaires, habitants
    M. PAGE.   } de Windsor.
    WILLIAM PAGE, jeune garon, fils de M. Page.
    SIR HUGH EVANS, cur gallois[2].
    LE DOCTEUR CAIUS, mdecin franais.
    L'HTE DE LA JARRETIRE.
    BARDOLPH,       }
    PISTOL,         }  suivants de Falstaff.
    NYM.            }
    ROBIN, page de Falstaff.
    SIMPLE, domestique de Slender.
    RUGBY, domestique du docteur Caius.
    MISTRISS FORD.
    MISTRISS PAGE.
    MISTRISS ANNE PAGE, sa fille, amoureuse de Fenton.
    MISTRISS QUICKLY, servante du docteur Caius.
    Domestiques de Page, de Ford, etc.

La scne est  Windsor et dans les environs.

[Note 2: Il parat que le titre de _sir_ fut longtemps donn aux membres
du clerg infrieur.]




                              ACTE PREMIER


SCNE I

A Windsor, devant la maison de Page.

_Entrent_ LE JUGE SHALLOW, SLENDER et _sir_ HUGH EVANS.


SHALLOW.--Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas  m'en dissuader. Je veux
porter cela  la chambre toile. Ft-il vingt fois sir John Falstaff,
il ne se jouera pas de Robert Shallow, cuyer.

SLENDER.--cuyer du comt de Glocester, juge de paix et _coram_.

SHALLOW.--Oui, cousin Slender, et aussi _Cust-alorum_[3].

[Note 3: _Cust-alorum_, abrviation de _custos rotulorum_, garde des
registres.]

SLENDER.--Oui, des _ratolorum_! gentilhomme de naissance, monsieur le
cur, qui signe _armigero_ dans tous les actes, billets, quittances,
citations, obligations: _armigero_ partout.

SHALLOW.--Oui, c'est ainsi que nous signons et avons toujours sign sans
interruption ces trois cents dernires annes.

SLENDER.--Tous ses successeurs l'ont fait avant lui et tous ses anctres
le peuvent faire aprs lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque,
la douzaine de loups de mer[4] blancs.

SHALLOW.--C'est une vieille casaque.

EVANS.--Il peut trs-bien se trouver sur une vieille casaque une
douzaine de _lous-lous_ blancs[5]. Cela va parfaitement ensemble, c'est
un animal familier  l'homme, un emblme d'affection.

SHALLOW.--Le loup de mer est un poisson frais[6]; ce qui fait le sel de
la chose, c'est que la casaque est vieille.

[Note 4: _White luce_ (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup
de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite
Evans entre _luce_ (brochet), et _louse_ (pou). _Loulou_ est un mot
populaire et enfantin pour dsigner cette espce de vermine.]

[Note 5: Le Gallois Evans parle un jargon qu'il nous a paru difficile de
rendre en franais. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans
l'original, est  peu prs impossible  faire passer dans une autre
langue.]

[Note 6: _The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat_. Les
commentateurs n'ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet
difficile  expliquer. Il parat probable que poisson frais (_fresh
fish_) tait une expression vulgaire pour dsigner une noblesse
nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l'anciennet de sa
maison, et ce qui en fait un poisson sal (_salt fish_), c'est
l'anciennet de la casaque.]

SLENDER.--Je puis carteler, cousin?

SHALLOW.--Vous le pouvez sans doute en vous mariant.

EVANS.--Il gtera tout[7], s'il cartle.

[Note 7: _It is marring indeed, if he quarter it_. Shallow lui a dit
qu'il pouvait carteler en se mariant (_marrying_). Evans lui rpond
qu'en effet carteler (_quarter_) est le moyen de tout gter
(_marring_). Ce jeu de mots tait impossible  rendre; il a mme t
ncessaire de changer la rplique d'Evans. _If he has a quarter of your
coat, there is but three skirts for yourself_. S'il a un quart de votre
casaque, vous n'en aurez que trois quarts.

_Quarter_ signifie galement quart, quartier et carteler.]

SHALLOW.--Pas du tout.

EVANS.--Par Notre-Dame, s'il cartle votre casaque il la mettra en
pices; vous n'en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien;
passons; ce n'est pas l le point dont il s'agit.--Si le chevalier
Falstaff a commis quelque malhonntet envers vous, je suis un membre de
l'Eglise: et je m'emploierai de grand coeur  faire entre vous quelques
raccommodements et arrangements.

SHALLOW.--Non, le conseil en entendra parler: il y a rbellion.

EVANS.--Il n'est pas ncessaire que le conseil entende parler d'une
rbellion: il n'y a pas de crainte de Dieu dans une rbellion. Le
conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu,
que d'une rbellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela.

SHALLOW.--Ah! sur ma vie, si j'tais encore jeune, ceci se terminerait 
la pointe de l'pe.

EVANS.--Il vaut mieux que vos amis soient l'pe et terminent l'affaire,
et puis j'ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait tre d'une
bonne prudence.--Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M.
George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginit.

SLENDER.--Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle
doucement comme une femme.

EVANS.--C'est cela prcisment; c'est tout ce que vous pouvez dsirer de
mieux; et son grand-pre (Dieu veuille l'appeler  la rsurrection
bienheureuse!) lui a donn,  son lit de mort, sept cents bonnes livres
en or et argent, pour en jouir sitt qu'elle aura pris ses dix-sept ans.
Ce serait un bon mouvement si vous laissiez l vos bisbilles pour
demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page.

SLENDER.--Son grand-pre lui a laiss sept cents livres?

EVANS.--Oui, et son pre est bon pour lui donner une meilleure somme.

SHALLOW.--Je connais la jeune demoiselle; elle a d'heureux dons de la
nature.

EVANS.--Sept cents livres avec les esprances, ce sont d'heureux dons
que cela.

SHALLOW.--Eh bien! voyons de ce pas l'honnte M. Page.--Falstaff est-il
dans la maison?

EVANS.--Vous dirai-je un mensonge? Je mprise un menteur comme je
mprise un homme faux, ou comme je mprise un homme qui n'est pas vrai.
Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie,
laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper
 la porte pour demander M. Page. (_Il frappe_.) Hol! hol! que Dieu
bnisse votre logis!

(Entre Page.)

PAGE.--Qui est l?

EVANS.--Une bndiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et
voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une
autre histoire, si la chose tait de votre got.

PAGE.--Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne sant.
Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier.

SHALLOW.--Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous
fasse. J'aurais voulu que le gibier ft meilleur. Il avait t tu
contre le droit.--Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous
aime toujours de tout mon coeur, l, de tout mon coeur.

PAGE.--Monsieur, je vous remercie.

SHALLOW.--Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez o non, je
vous remercie.

PAGE.--Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender.

SLENDER.--Comment se porte votre lvrier fauve, monsieur? J'entends dire
qu'il a t dpass  Cotsale.

PAGE.--On n'a pas pu dcider la chose, monsieur.

SLENDER.--Vous n'en conviendrez pas, vous n'en conviendrez pas.

SHALLOW.--Non, il n'en conviendra pas.--C'est votre faute, c'est votre
faute.--C'est un beau chien.

PAGE.--Non, monsieur, c'est un roquet.

SHALLOW.--Monsieur, c'est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas
dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici?

PAGE.--Oui, monsieur; il est  la maison, et je souhaiterais pouvoir
interposer mes bons offices entre vous.

EVANS.--C'est parler comme un chrtien doit parler.

SHALLOW.--Il m'a offens, monsieur Page.

PAGE.--Monsieur, il en convient en quelque sorte.

SHALLOW.--Pour tre avoue, la chose n'est pas rpare; cela n'est-il
pas vrai, monsieur Page? il m'a offens; oui offens, sur ma foi: en un
mot, il m'a fait une offense.--Croyez-moi: Robert Shallow, cuyer, dit
qu'il est offens.

(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.)

PAGE.--Voil sir John.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au
roi contre moi?

SHALLOW.--Chevalier, vous avez battu mes gens, tu mon daim et enfonc
la porte de ma rserve.

FALSTAFF.--Mais je n'ai pas bais la fille de votre garde.

SHALLOW.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Vous aurez  en rpondre.

FALSTAFF.--Je vais rpondre sur-le-champ: j'ai fait tout cela. Voil ma
rponse.

SHALLOW.--Le conseil connatra de l'affaire.

FALSTAFF.--Il vaudrait mieux pour vous que personne[8] n'en connt rien;
on se moquera de vous.

EVANS.--_Pauca verba_, sir John, et de bonnes choses.

FALSTAFF.--De bonnes chausses? de bons-bas[9]?--Slender, je vous ai
fracass la tte: quelle affaire avez-vous avec moi?

SLENDER.--Vraiment je l'ai dans ma tte, mon affaire contre vous, et
contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m'ont conduit
 la taverne, m'ont enivr, et puis m'ont pris tout ce que j'avais dans
mes poches.

BARDOLPH.--Comment! fromage de Banbury?

SLENDER.--Bien, bien il ne s'agit pas de cela.

PISTOL.--Comment, Mphistophls[10]?

SLENDER.--A la bonne heure, mais il ne s'agit pas de cela.

NYM.--Une balafre. Je dis: _pauca, pauca_. Une balafre, voil la
chose[11].

[Note 8: _'Twere better for you, if it were known in counsel_. Il
vaudrait mieux pour vous que cela ne ft connu qu'en secret
(_counsel_). Falstaff joue ici sur le mot de _council_ (conseil), dont
s'est servi Shallow.]

[Note 9: Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: _Good worts_ pour
_good words_ (de bonnes paroles). Falstaff rpond: _Good worts_, _good
cabbage_. _Cabbage_ signifie chou, et _worts_ est un vieux mot ayant la
mme signification. On a cherch  rendre ce jeu de mots par un
quivalent.]

[Note 10: Nom d'un diable au service de Faust.]

[Note 11: _That is my humour_. Il parat que le mot _humour_ tait une
expression  la mode dont on faisait un grand abus du temps de
Shakspeare. Il le met  tout propos, et hors de propos, dans la bouche
de Nym. On n'a vu que le mot _chose_ qui pt le remplacer convenablement
dans toutes les occasions.]

SLENDER.--Oh! o est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin?

EVANS.--Paix, je vous prie.--A prsent, entendons-nous: il y a, comme je
l'entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page,
_videlicet_ M. Page; et il y a moi, _videlicet_ moi; finalement et
dernirement enfin, le troisime est l'hte de la _Jarretire_.

PAGE.--Nous trois, pour connatre de l'affaire, et rdiger
l'accommodement entre eux.

EVANS.--Parfaitement, j'crirai un prcis de l'affaire sur mes
tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi
grande prudence que nous le pourrons.

FALSTAFF.--Pistol?

PISTOL.--Il coute de ses oreilles.

EVANS.--Par le diable et sa grand'mre, quelle phrase est-ce l? _Il
coute de son oreille_! C'est l de l'affectation.

FALSTAFF.--Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender?

SLENDER.--Oui, par ces gants, il l'a prise, ou bien que je ne rentre
jamais dans ma grande chambre! Et il m'a pris sept groats en pices de
six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi
Edouard, que j'avais achets deux schellings et deux pence chaque, de
Jacob le meunier. Oui, par ces gants.

FALSTAFF.--Pistol, cela est-il vrai?

EVANS.--Non, c'est faux, si c'est une bourse filoute.

PISTOL, _ Evans_.--Sauvage de montagnard que tu es! (_A
Falstaff_.)--Sir John, mon matre, je demande le combat contre cette
lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis
que tu en as menti, figure de neige et d'cume, tu en as menti.

SLENDER.--Par ces gants, alors, c'est donc cet autre.

(Montrant Nym.)

NYM.--Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai
pas tout seul dans le foss, si vous vous accrochez  moi! Voil tout ce
que j'ai  vous dire.

SLENDER.--Par ce chapeau, c'est donc celui-l, avec sa figure rouge.
Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j'ai fait, quand une
fois, vous m'avez eu enivr, je ne suis pourtant pas tout  fait un ne,
voyez-vous.

FALSTAFF, _ Bardolph_.--Que rpondez vous, Jean et l'Ecarlate[12]?

[Note 12: _Scarlet and John_. Noms de deux des compagnons de Robin
Hood.]

BARDOLPH.--Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s'est enivr
jusqu' perdre ses cinq sentiments de nature.

EVANS.--Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c'est que
l'ignorance!

BARDOLPH.--Et qu'tant ivre, monsieur, il aura t, comme on dit, mis
dedans; et qu'ainsi, fin finale, il aura pass le pas.

SLENDER.--Oui, vous parliez aussi latin ce soir-l. Mais c'est gal,
aprs ce qui m'est arriv, je ne veux plus m'enivrer jamais de ma vie,
si ce n'est en honnte, civile, et sainte compagnie. Si je m'enivre, ce
sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins
d'ivrognes.

EVANS.--Comme Dieu me jugera, c'est l une intention vertueuse!

FALSTAFF.--Vous avez entendu, messieurs, qu'on a tout ni. Vous l'avez
entendu.

(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page
et mistriss Ford la suivent.)

PAGE.--Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons l dedans.

(Anne Page sort.)

SLENDER.--O ciel! c'est mistriss Anne Page!

PAGE.--Ha! vous voil, mistriss Ford.

FALSTAFF.--Par ma foi, mistriss Ford, vous tes la trs-bien arrive.
Permettez, chre madame...

(Il l'embrasse.)

PAGE.--Ma femme, souhaitez la bienvenue  ces messieurs. Venez,
messieurs, vous mangerez votre part d'un pt chaud de gibier. Allons,
j'espre que nous noierons toutes vos querelles dans le verre.

(Tous sortent except Shallow, Evans et Slender.)

SLENDER.--Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de
sonnets et de chansons. (_Entre Simple_.) Comment, Simple? D'o
venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-mme, n'est-ce pas?--Vous
n'aurez pas non plus le livre d'nigmes sur vous? L'avez-vous?

SIMPLE.--Le livre d'nigmes! Comment, ne l'avez-vous pas prt  Alix
Short cake,  la fte de la Toussaint dernire, quinze jours avant la
Saint-Michel?

SHALLOW.--Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons.
J'ai  vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une
proposition, une sorte de proposition faite d'une manire loigne par
sir Hugh, que voil. Me comprenez-vous?

SLENDER.--Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l'est, je
ferai ce que demande la raison.

SHALLOW.--Oui, mais songez  me comprendre.

SLENDER.--C'est ce que je fais, monsieur.

EVANS.--Prtez l'oreille  ses avertissements, monsieur Slender. Je vous
expliquerai la chose, si vous tes capable de cela.

SLENDER.--Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous
prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois
qu'un simple particulier.

EVANS.--Mais ce n'est pas l la question: la question est concernant
votre mariage.

SHALLOW.--Oui, c'est l le point, mon cher.

EVANS.--Vous marier[13], c'est l le point, et avec mistriss Anne Page.

[Note 13: _Marry is it_. Evans joue ici sur le mot _marry_ qui signifie
_marier_ et _vraiment_.]

SLENDER.--Eh bien! s'il en est ainsi, je veux bien l'pouser, sous
toutes conditions raisonnables.

EVANS.--Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre
bouche ou de vos lvres; car divers philosophes soutiennent que les
lvres sont une portion de la bouche: en consquence, parlez clair et
net. tes-vous port de bonne volont pour cette fille?

SHALLOW.--Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l'aimer?

SLENDER.--Je l'espre, monsieur; j'agirai comme il convient  un homme
qui veut agir par raison.

EVANS.--Eh! non. Par les bienheureuses mes d'en haut, vous devez
rpondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos dsirs vers
elle.

SHALLOW.--C'est ce qu'il faut nous dire: si elle a une bonne dot,
voulez-vous l'pouser?

SLENDER.--Je ferais bien plus encore  votre recommandation, mon cousin,
toute raison garde.

SHALLOW.--Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que
je fais, c'est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d'aimer
cette jeune fille?

SLENDER.--Je l'pouserai, monsieur,  votre recommandation. Si l'amour
n'est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire dcrotre
sur une plus longue connaissance, quand nous serons maris et que nous
aurons plus d'occasions de nous connatre l'un l'autre. J'espre que la
familiarit engendrera le mpris. Mais, si vous me dites, pousez-la, je
l'pouserai; c'est  quoi je suis trs-dissolu, et trs-dissolument.

EVANS.--C'est rpondre trs-sagement, except la faute qui est dans le
mot _dissolu_; dans notre sens, c'est _rsolu_ qu'il veut dire. Son
intention est bonne.

SHALLOW.--Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.

SLENDER.--Oui, ou je veux bien tre pendu, l!

(Rentre Anne Page.)

SHALLOW.--Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour
l'amour de vous, mistriss Anne.

ANNE.--Le dner est sur la table; mon pre dsire l'honneur de votre
compagnie.

SHALLOW.--Je suis  lui, belle mistriss Anne.

EVANS.--La volont de Dieu soit bnie! Je ne veux pas tre absent au
bndicit.

(Sortent Shallow et Evans.)

ANNE.--Vous plat-il d'entrer, monsieur?

SLENDER.--Non, je vous remercie, en vrit, de bon coeur: je suis fort
bien.

ANNE.--Le dner vous attend, monsieur.

SLENDER.--Je ne suis point un affam: en vrit je vous remercie. (_A
Simple_.) Allez, mon ami; car, aprs tout, vous tes mon domestique;
allez servir mon cousin Shallow. (_Simple sort_.) Un juge de paix peut
avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n'ai encore
que trois valets et un petit garon, jusqu' ce que ma mre soit morte:
mais qu'est-ce que a fait? en attendant je vis encore comme un pauvre
gentilhomme.

ANNE.--Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s'assira point
 table que vous ne soyez venu.

SLENDER.--Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout
autant que si je mangeais.

ANNE.--Je vous prie, monsieur, entrez.

SLENDER.--J'aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.--J'ai
eu le menton meurtri l'autre jour en tirant des armes avec un matre
d'escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux
cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l'odeur de la viande
chaude.--Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans
la ville?

ANNE.--Je pense qu'il y en a, monsieur, je l'ai entendu dire.

SLENDER.--J'aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi
prompt  me fcher que qui que ce soit en Angleterre.--Vous avez peur
quand vous voyez un ours en libert, n'est-ce pas?

ANNE.--Oui, en vrit, monsieur.

SLENDER.--Oh! actuellement c'est pour moi boire et manger. J'ai vu
_Sackerson_ en libert vingt fois, et je l'ai pris, par sa chane. Mais,
je vous rponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut
pas s'imaginer: mais les femmes,  la vrit, ne peuvent pas les
souffrir; ce sont de grosses vilaines btes.

(Rentre Page.)

PAGE.--Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons.

SLENDER.--Je ne veux rien manger: je vous rends grces, monsieur.

PAGE.--De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volont: allons,
venez, venez.

(Le poussant pour le faire avancer.)

SLENDER.--Non, je vous prie; montrez-moi le chemin.

PAGE.--Passez donc, monsieur.

SLENDER.--C'est vous, mistriss Anne, qui passerez la premire.

ANNE.--Non pas, monsieur; je vous prie, passez.

SLENDER.--Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, l, je
ne vous ferai pas cette impolitesse.

ANNE.--Je vous en prie, monsieur.

SLENDER.--J'aime mieux tre incivil qu'importun. C'est vous-mme qui
vous faites impolitesse, l, vraiment.

(Ils sortent.)


SCNE II

Au mme endroit.

_Entrent sir_ HUGH EVANS et SIMPLE.


EVANS.--Allez droit devant vous, et enqurez-vous du chemin qui mne au
logis du docteur Caius. Il y a l une dame Quickly qui est chez lui
comme une manire de nourrice, ou de bonne, ou de cuisinire, ou de
blanchisseuse, ou de laveuse et de repasseuse.

SIMPLE.--C'est bon, monsieur.

EVANS.--Non pas; il y a encore quelque chose de mieux. Donnez-lui cette
lettre; c'est une femme qui est fort de la connaissance de mistriss Anne
Page. Cette lettre est pour lui demander et la prier de solliciter la
demande de votre matre auprs de mistriss Anne. Allez tout de suite, je
vous prie. Je vais achever de dner; on va apporter du fromage et des
pommes.

(Ils sortent)


SCNE III

Une chambre dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ FALSTAFF, L'HTE, BARDOLPH, NYM, PISTOL et ROBIN.


FALSTAFF.--Mon hte de la _Jarretire_?

L'HTE.--Que dit mon gros gaillard? Parle savamment et sagement.

FALSTAFF.--Franchement, mon hte, il faut que je rforme quelques-uns de
mes gens.

L'HTE.--Congdie, mon gros Hercule: chasse-les allons, qu'ils
dtalent. Tirez, tirez.

FALSTAFF.--Je vis cans,  raison de dix livres par semaine.

L'HTE.--Tu es un empereur, un Csar, un Kaiser, un casseur[14], comme
tu voudras. Je prendrai Bardolph  mes gages: il percera mes tonneaux,
il tirera le vin. Dis-je bien, mon gros Hector?

[Note 14: _Csar_, _Keisar_, _Pheezar_, _Keisar_ est la prononciation
allemande pour Csar, et Pheezar peut venir de _pheeze_ (peigner,
triller); mais il fallait un mot qui prsentt quelque sorte de
consonance avec _Keisar_.]

FALSTAFF.--Faites cela, mon cher hte.

L'HTE.--J'ai dit: il peut me suivre. (_A Bardolph_.) Je veux te voir
travailler la bire, et frelater le vin. Je n'ai qu'une parole:
suis-moi.

(L'hte sort.)

FALSTAFF.--Bardolph, suis-le. C'est un excellent mtier que celui de
garon de cave. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf; un domestique
us fait un garon de cave tout frais. Va; adieu.

BARDOLPH.--C'est la vie que j'ai toujours dsire. Je ferai fortune.

PISTOL.--O vil individu de Bohmien, tu vas donc tourner le robinet?

NYM.--Son pre tait ivre quand il l'a fait. La chose n'est-elle pas
bien imagine?--Il n'a point l'humeur hroque. Voil la chose.

FALSTAFF.--Je me rjouis d'tre ainsi dfait de ce briquet: ses larcins
taient trop clairs: il volait comme on chante quand on ne sait pas la
musique, sans garder aucune mesure.

NYM.--La chose est de savoir profiter, pour voler, du plus petit repos.

PISTOL.--Les gens senss disent, subtiliser. Fi donc, voler! la peste
soit du mot.

FALSTAFF.--C'est bien, mes enfants; mais je suis tout  fait perc par
les talons.

PISTOL.--En ce cas, gare les engelures.

FALSTAFF.--Il n'y a pas de remde. Il faut que j'accroche de ct ou
d'autre, que je ruse.

PISTOL.--Les petits des corbeaux doivent avoir leur pture.

FALSTAFF.--Qui de vous connat Ford, de cette ville?

PISTOL.--Je connais l'individu; il est bien cal.

FALSTAFF.--Mes bons garons, il faut que je vous apprenne o j'en suis.

PISTOL.--A deux aunes de tour et plus.

FALSTAFF.--Trve de plaisanterie pour le moment, Pistol. Je suis gros,
si vous voulez, de deux aunes de tour; mais je n'ai pas gros[15] 
dpenser: je m'occupe de faire ressource. En deux mots, j'ai le projet
de faire l'amour  la femme de Ford. J'entrevois des dispositions de sa
part: elle discourt, elle dcoupe  table, elle dcoche des oeillades
engageantes. Je puis traduire le sens de son style familier: et toute
l'expression de sa conduite, rendue en bon anglais, est, _je suis  sir
John Falstaff_.

[Note 15: _Indeed I am in the waist two yards about; but I am now about
no waste_. On voit dans la seconde partie de _Henri IV_ le mme jeu de
mots entre _waist_ (taille) et _waste_ (dpense).]

PISTOL.--Il l'a bien tudie; il traduit le langage de sa pudeur en bon
anglais.

NYM.--L'ancre est jete bien avant. Me passerez-vous la chose?

FALSTAFF.--Le bruit du pays, c'est qu'elle tient les cordons de la
bourse de son mari: elle a une lgion de sraphins.

PISTOL.--Et autant de diables  ses trousses. Allons, je dis: _garon,
cours sus_.

NYM.--La chose devient engageante. Cela est trs-bon: faites-moi la
chose des sraphins.

FALSTAFF.--Voici une lettre que je lui ai bel et bien crite; et puis,
une autre pour la femme de Page, qui vient aussi tout  l'heure de me
faire les yeux doux, et de me parcourir de l'air d'une femme qui s'y
entend. Les rayons de ses yeux venaient reluire, tantt sur ma jambe,
et tantt sur mon ventre majestueux.

PISTOL.--Comme le soleil brille sur le fumier.

NYM.--La chose est bonne.

FALSTAFF.--Oh! elle a fait la revue de mes dons extrieurs avec une
telle expression d'avidit, que l'ardeur de ses regards me grillait
comme un miroir brlant. Voici de mme une lettre pour elle. Elle tient
aussi la bourse: c'est une vraie Guyane, toute or et libralit. Je veux
tre  toutes deux leur receveur; et elles seront toutes deux mes
payeuses[16]: elles seront mes Indes orientales et occidentales, et
j'entretiendrai commerce dans les deux pays. Toi, va, remets cette
lettre  madame Page; et toi, celle-ci  madame Ford. Nous prosprerons,
enfants, nous prosprerons.

[Note 16: _I will be cheater to them both, and they shall be exchequers
to me._ Jeu de mots entre _cheater_ (trompeur) et _escheator_ (officier
de l'Echiquier).]

PISTOL.--Deviendrai-je un Mercure, un Pandarus de Troie, moi qui porte
une pe  mon ct? Quand cela sera, que Lucifer emporte tout!

NYM.--Je ne veux point de la bassesse de la chose, reprenez votre chose
de lettre. Je veux tenir une conduite de rputation.

FALSTAFF, _ Robin_.--Tenez, mon garon, portez promptement ces lettres;
cinglez, comme ma chaloupe, vers ces rivage dors. (_Aux deux autres_.)
Vous, coquins, hors d'ici; courez, disparaissez comme des flocons de
neige. Allez, travaillez hors d'ici, tournez-moi vos talons. Cherchez un
gte, et faites-moi vos paquets. Falstaff veut prendre l'humeur du
sicle, faire fortune comme un Franais: coquins que vous tes! moi; moi
seul avec mon page galonn.

(Sortent Falstaff et Robin.)

PISTOL.--Puissent les vautours te serrer les boyaux! Avec une bouteille
et des ds pips, j'attraperai de tous cts le riche et le pauvre. Je
veux avoir des testons en poche, tandis que toi, tu manqueras de tout,
vil Turc phrygien.

NYM.--J'ai dans ma tte des oprations qui feront la chose d'une
vengeance.

PISTOL.--Veux-tu te venger?

NYM.--Oui, par le firmament et son toile!

PISTOL.--Avec la langue ou le fer?

NYM.--Moi! avec les deux choses.--Je veux dcouvrir  Page la chose de
cet amour-l.

PISTOL.--Et moi pareillement, je prtends aussi raconter  Ford comment
Falstaff, ce vil garnement, veut tter de sa colombe, saisir son or, et
souiller sa couche chrie.

NYM.--Je ne laisserai point refroidir ma chose: J'exciterai la colre de
Page  employer le poison. Je lui donnerai la jaunisse; ce changement de
couleur a des effets dangereux. Voil la vraie chose.

PISTOL.--Tu es le Mars des mcontents: je te seconde; marche en avant.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une pice de la maison du docteur Caius.

_Entrent mistriss_ QUICKLY, SIMPLE et RUGBY.


QUICKLY.--M'entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au
grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon matre, M. le docteur
Caius. S'il rentre et qu'il rencontre quelqu'un au logis, nous allons
entendre, comme  l'ordinaire, insulter  la patience de Dieu et 
l'anglais du roi.

RUGBY.--Je vais guetter.

(Rugby sort.)

QUICKLY.--Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce
soir une bonne petite collation  la dernire lueur du charbon de terre.
C'est un brave garon, serviable, complaisant autant que le puisse tre
un domestique dans une maison; et qui, je vous en rponds, ne fait point
de rapports, n'engendre point de querelle. Son plus grand dfaut est
d'tre adonn  la prire: de ce ct-l il est un peu entt; mais
chacun a son dfaut. Laissons cela.--Pierre Simple est votre nom,
dites-vous?

SIMPLE.--Oui, faute d'un meilleur.

QUICKLY.--Et monsieur Slender est le nom de votre matre?

SIMPLE.--Oui vraiment.

QUICKLY.--Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau
d'un gantier?

SIMPLE.--Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe
jaune; une barbe de la couleur de Can.

QUICKLY.--Un homme qui va tout doux, n'est-ce pas?

SIMPLE.--Oui vraiment; mais qui sait se dmener de ses mains aussi bien
que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d'ici o il est. Il
s'est battu avec un garde-chasse.

QUICKLY.--Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la
tte en l'air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant?

SIMPLE.--Oui vraiment, il est tout comme cela.

QUICKLY.--Allons, allons, que Dieu n'envoie pas de plus mauvais lot 
Anne Page. Dites  M. le cur Evans que je ferai de mon mieux pour votre
matre. Anne est une bonne fille, et je souhaite....

(Rentre Rugby.)

RUGBY.--Sauvez-vous: hlas! voil mon matre, qui vient!

QUICKLY.--Nous serons tous extermins. Courez  cette porte, bon jeune
homme; entrez dans le cabinet. (_Elle enferme Simple dans le cabinet_.)
Il ne s'arrtera pas longtemps.--H! Jean Rugby! hol! Jean! o es-tu
donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre matre: je
crains qu'il ne soit malade puisqu'il ne rentre point. (_Elle chante_.)
La, re, la, la rela, etc.

(Le docteur Caius rentre.)

CAIUS.--Qu'est-ce que vous chantez l[17]? Je n'aime point les
bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une bote
verte, un coffre vert, vert.

[Note 17: De mme que dans le rle d'Evans, on a supprim dans celui du
docteur Caius, le jargon que lui avait attribu Shakspeare, et qui tait
celui d'un Franais estropiant l'anglais. Du reste, cela ne se trouve
gure ainsi que dans la premire scne. Shakspeare se proccupait peu de
l'uniformit des dtails.]

QUICKLY.--J'entends bien; vous allez l'avoir.--Heureusement qu'il n'est
pas entr pour la chercher lui-mme. S'il avait trouv le jeune homme!
Les cornes lui seraient venues  la tte.

CAIUS.--Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m'en vais  la cour.--La
grande affaire.

QUICKLY.--Est-ce ceci, monsieur?

CAIUS.--Oui, mettez-le dans ma poche, dpchez vitement. O est le
coquin Rugby?

QUICKLY.--Eh! Jean Rugby, Jean?

RUGBY.--Me voil, monsieur.

CAIUS.--Vous tes Jean Rugby; c'est pour vous dire que vous tes un
Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapire, et venez derrire mes talons
 la cour.

RUGBY.--C'est tout prt, monsieur; l contre la porte.

CAIUS.--Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu'ai-je oubli? Ah! ce
sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir
laisss pour un royaume.

QUICKLY.--Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir
furieux.

CAIUS.--O diable! diable! qu'est-ce qu'il y a dans mon cabinet.
Trahison! larron!--Rugby, ma grande pe.

(Poussant dehors Simple.)

QUICKLY.--Mon bon matre, soyez tranquille?

CAIUS.--Et pourquoi serai-je tranquille!

QUICKLY.--Le jeune garon est un honnte homme.

CAIUS.--Que fait-il, cet honnte homme, dans mon cabinet? Je ne veux
point d'honnte homme dans mon cabinet.

QUICKLY.--Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, coutez
l'affaire telle qu'elle est. Il m'est venu en commission de la part du
pasteur Evans.

CAIUS.--Bon.

SIMPLE.--Oui, en conscience, pour la prier de...

QUICKLY, _ Simple_.--Paix, je vous en prie.

CAIUS, _ Quickly_.--Tenez votre langue, vous. (_A Simple_.) Vous,
dites-moi la chose.

SIMPLE.--Pour prier cette honnte dame, votre servante, de dire quelques
bonnes paroles  mistriss Anne Page en faveur de mon matre, qui la
recherche en vue de mariage.

QUICKLY.--Voil tout cependant: en vrit voil tout; mais je n'ai pas
besoin moi d'aller mettre mes doigts au feu.

CAIUS.--Sir Hugh Evans vous a envoy? Baillez-moi une feuille de papier,
Rugby. (_A Simple_.) Vous, attendez un moment.

(Il crit.)

QUICKLY, _bas  Simple_.--C'est un grand bonheur qu'il soit si calme. Si
ceci l'avait jet dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et
une mlancolie!--Mais malgr tout cela, mon garon, je ferai tout ce que
je pourrai pour votre matre, car le fin mot de tout cela, c'est que le
docteur franais, mon matre.... je peux bien l'appeler mon matre,
voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la
bire, je fais le pain, je rcure, je prpare le manger et le boire,
enfin je fais tout moi-mme.

SIMPLE.--C'est une forte charge que d'avoir comme cela quelqu'un sur les
bras.

QUICKLY.--Qu'en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c'est une
charge! Et se lever matin, et se coucher tard!--Nanmoins je vous le
dirai  l'oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon matre est
lui-mme amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le
coeur d'Anne. Il n'est ni chez vous ni chez nous.

CAIUS, _ Simple_.--Vous, faquin, remettez ce billet  sir Hugh:
palsambleu! c'est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et
j'apprendrai  ce faquin de prtre de se mler des choses. Vous ferez
bien de vous en aller: il n'est pas bon que vous restiez. Palsambleu!
je lui couperai toutes ses deux oreilles[18]. Palsambleu! je ne lui
laisserai pas un os qu'il puisse jeter  son chien.

[Note 18: _All his two stones_.]

(Simple sort.)

QUICKLY.--Hlas! il ne parle que pour son ami.

CAIUS.--Peu m'importe pour qui.--Ne m'avez-vous pas promis que j'aurais
Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prtre, et j'ai
choisi notre hte de la _Jarretire_ pour mesurer nos pes. Palsambleu!
je veux avoir Anne Page pour moi.

QUICKLY.--Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut
laisser jaser le monde. Eh! vraiment...

CAIUS.--Rugby, venez  la cour avec moi. Palsambleu, si je n'ai pas Anne
Page, je vous mettrai  la porte.--Marchez sur mes talons, Rugby.

(Caius sort avec Rugby.)

QUICKLY.--Ce que vous aurez, c'est la tte d'un fou. Non; je connais la
pense d'Anne sur ceci. Il n'y a pas une femme  Windsor gui connaisse
mieux la pense d'Anne que moi, et qui ait plus d'empire sur son esprit
que moi. Dieu merci.

FENTON, _derrire le thtre_.--Y a-t-il quelqu'un ici? Hol?

QUICKLY.--Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je
vous prie.

(Entre Fenton.)

FENTON.--Eh bien! ma bonne femme, qu'y a-t-il? Comment te portes-tu?

QUICKLY.--Trs-bien quand Votre Seigneurie a la bont de me le demander.

FENTON.--Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne?

QUICKLY.--Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnte, et
douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci!

FENTON.--Penses-tu que je puisse russir? Ne perdrai-je pas mes peines?

QUICKLY.--Vritablement, monsieur, tout est dans les mains d'en-haut:
mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l'vangile qu'elle vous
aime. Votre Seigneurie n'a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de
l'oeil?

FENTON.--Oui, vraiment, j'en ai une; mais que s'ensuit-il?

QUICKLY.--Ah! c'est un bon conte, monsieur Fenton... Anne est une si
drle de fille!--Mais, je le proteste, la plus honnte fille qui jamais
ait mang pain. Nous avons jas hier une heure entire sur cette
verrue.--Je ne rirai jamais que dans la socit de cette jeune fille.
Mais,  vous dire vrai, elle est trop porte  la mlancolie,  la
rverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez.

FENTON.--Fort bien.--Je la verrai aujourd'hui. Tiens, voil de l'argent
pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes
compliments.

QUICKLY.--Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au
premier moment o nous reprendrons notre confidence, j'en dirai
davantage  Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres
amoureux.

FENTON.--Bon, adieu; je suis press en ce moment.

QUICKLY.--Ma rvrence  Votre Seigneurie. (_Fenton sort_.) C'est sans
mentir, un honnte gentilhomme; mais Anne ne l'aime point. Je sais les
sentiments d'Anne mieux que personne.--Allons, rentrons.--Qu'est-ce que
j'ai oubli?

(Elle sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME


SCNE I

Devant la maison de Page.

_Entre mistriss_ PAGE _tenant une lettre_.


MISTRISS PAGE.--Quoi! dans les jours brillants de ma beaut, j'aurais
chapp aux lettres d'amour, et aujourd'hui je m'y trouverais expose.
Voyons. (_Elle lit_.) Ne me demandez point raison de l'amour que je
sens pour vous; car, quoique l'amour puisse appeler la raison pour son
directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n'tes pas
jeune, je ne le suis pas non plus. Voil que la sympathie commence. Vous
tes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degr de sympathie entre
nous. Vous aimez le vin d'Espagne, j'en fais autant. Pourriez-vous
souhaiter plus de sympathie? Qu'il te suffise, mistriss Page, du moins
si l'amour d'un soldat peut te suffire, que je t'aime. Je ne dirai
point: _Aie piti de moi_, ce n'est pas le style d'un soldat; mais je
dis: _Aime-moi_.--_Sign_,

    Ton dvou chevalier
    Tout prt pour toi  guerroyer
    De tout son pouvoir;
    Le jour, la nuit,
    Ou  quelque lumire que ce soit,

    John Falstaff.

Quel vilain juif, Hrode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout
bris de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel
diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans
ma conduite, pour oser ainsi s'attaquer  moi? Quoi! il ne s'est pas
trouv trois fois en ma compagnie. Qu'ai-je donc pu lui dire?--J'eus
soin de contenir ma gaiet, Dieu me pardonne.--En vrit, je veux
prsenter un bill au prochain parlement, pour la rpression des
hommes.--Comment me vengerai-je de lui? car je prtends me venger, aussi
vrai que son ventre est fait tout entier de puddings.

(Entre mistriss Ford.)

MISTRISS FORD.--Mistriss Page, vous pouvez m'en croire, j'allais chez
vous.

MISTRISS PAGE.--Et, ma parole, je venais aussi chez vous.--Vous avez
bien mauvais visage.

MISTRISS FORD.--Oh! c'est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer
la preuve du contraire.

MISTRISS PAGE.--A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi.

MISTRISS FORD.--Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu'on
pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page,
conseillez-moi.

MISTRISS PAGE.--De quoi s'agit-il, voisine?

MISTRISS FORD.--O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je
pourrais parvenir  un poste d'honneur.

MISTRISS PAGE.--Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez
l'honneur. Qu'est-ce que c'est?--Moquez-vous des bagatelles. Que
voulez-vous dire?

MISTRISS FORD.--Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute
petite ternit, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout  l'heure
avoir l'ordre de la chevalerie.

MISTRISS PAGE.--Toi! tu badines.--Sir Alice Ford! tu serais un chevalier
btard, ma chre, tu ne tiendrais pas de place, je t'en rponds, sur le
livre de la chevalerie.

MISTRISS FORD.--Nous brlons le jour!--Lisez ceci, lisez. Voyez comment
je pourrais tre titre.--Me voil dcide  mal parler des gros hommes,
tant que j'aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur
l'apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la
modestie dans les femmes; il s'levait si sagement et de si bon got
contre ce qui n'tait pas convenable, que j'aurais jur que ses
sentiments s'accordaient avec ses discours; mais ils n'ont aucun rapport
et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centime psaume sur
l'air _des jupons verts_. Quelle tempte, je vous en prie, a jet sur
notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes
d'huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti
serait de l'amuser d'esprances, jusqu' ce que le feu maudit de la
luxure l'ait fondu dans sa graisse.--Avez-vous jamais rien entendu de
semblable?

MISTRISS PAGE.--Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page
diffre du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux
mystre, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut
prendre l'hritage, car je proteste que la mienne n'y prtend rien.--Je
rpondrais qu'il a un millier de ces lettres tout crites, avec un blanc
pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurment  plus de mille, et
nous n'avons que la seconde dition. Il les fera imprimer sans doute,
car il est fort indiffrent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre
toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux tre une Titane, et avoir
sur le corps le mont Plion.... Allez, je vous trouverai vingt
tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste.

MISTRISS FORD.--En effet, c'est en tout la mme lettre, la mme main,
les mmes mots. Que pense-t-il donc de nous?

MISTRISS PAGE.--Je n'en sais rien. Ceci me donne presque envie de
chercher querelle  ma vertu. Voil que je vais en agir avec moi comme
avec une nouvelle connaissance. Srement, s'il n'avait reconnu en moi
quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu 
l'abordage avec cette insolence.

MISTRISS FORD.--A l'abordage, dites-vous? oh! je rponds bien qu'il ne
passera pas le pont.

MISTRISS PAGE.--Et moi de mme. S'il arrive jusqu'aux coutilles, je
renonce  tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un
rendez-vous; feignons d'encourager sa poursuite; promenons-le finement
d'amorces en amorces, jusqu' ce que ses chevaux restent en gage chez
notre hte de la _Jarretire_.

MISTRISS FORD.--Oh! je suis de moiti avec vous dans toutes les
mchancets qui ne compromettront pas la dlicatesse de notre honneur.
Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment ternel
 sa jalousie.

MISTRISS PAGE.--Regardez, le voil qui vient, et mon bon mari avec lui.
Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en
donner sujet: et, je l'espre, la distance est immense.

MISTRISS FORD.--Vous tes la plus heureuse des deux.

MISTRISS PAGE.--Allons comploter ensemble contre notre gras
chevalier.--Retirons-nous de ct.

(Elles se retirent de ct.)

(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.)

FORD.--Non, j'espre qu'il n'en est rien.

PISTOL.--L'espoir, dans certaines affaires, n'est autre chose qu'un
chien court[19]. Sir John convoite ta femme.

[Note 19: _Curtail dog_. On croyait que couper la queue  un chien tait
le moyen de lui ter le courage. Ainsi, les paysans n'ayant pas droit de
chasse taient obligs de couper la queue  leurs chiens.]

FORD.--Eh! mon cher monsieur, ma femme n'est plus jeune.

PISTOL.--Il attaque de ct et d'autre, riche et pauvre, et la jeune et
la vieille, l'une en mme temps que l'autre, il veut manger  ton
cuelle. Ford, sois sur tes gardes.

FORD.--Il aimerait ma femme?

PISTOL.--Du foie le plus chaud.--Prviens-le, ou tu vas te trouver fait
comme sir Acton aux pieds de corne. Oh! l'odieux nom!

FORD.--Quel nom, monsieur?

PISTOL.--Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l'oeil ouvert; car
les voleurs cheminent de nuit: prends tes prcautions avant que l't
arrive; car alors les coucous commenceront  chanter.--Venez, sir
caporal Nym.--Croyez-le, Page, il vous parle raison.

(Pistol sort.)

FORD.--J'aurai de la patience. J'approfondirai ceci.

NYM.--Et c'est la vrit. Je n'ai pas la chose de mentir. Il m'a offens
dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais
j'ai une pe, et elle me coupera des vivres dans ma ncessit.--Il aime
votre femme: c'est le court et le long de la chose. Je me nomme le
caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j'avance: ceci est la
vrit; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n'ai
pas la chose de vivre de pain et de fromage, voil la chose. Adieu.

(Nym sort.)

PAGE.--Voil la chose, dit-il. Ce gaillard-l a un grand talent pour
mettre les choses  rebours du bon sens.

FORD.--Je prtends trouver Falstaff.

PAGE.--Je n'ai jamais vu un drle si compass et si affect.

FORD.--Si je dcouvre quelque chose, nous verrons.

PAGE.--Je ne croirais pas un tel hbleur[20], quand le cur de la ville
me serait caution de sa sincrit.

FORD.--Celui-ci m'a tout l'air d'un honnte homme et d'un homme de sens.
Nous verrons.

PAGE, _ sa femme_.--Ah! te voil, Meg[21]?

[Note 20: _Cataian_, voyageur revenant du Cata. C'tait le nom qu'on
donnait aux menteurs.]

[Note 21: Diminutif de Marguerite.]

MISTRISS PAGE.--O allez-vous, George?--coutez.

MISTRISS FORD, _ son mari_.--Qu'est-ce, mon cher Frank? Pourquoi
tes-vous mlancolique?

FORD.--Moi mlancolique! Je ne suis point mlancolique.--Retournez au
logis; allez.

MISTRISS FORD.--Oh! srement, vous avez en ce moment quelques lubies en
tte.--Venez-vous, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--Je vous suis.--Vous reviendrez dner, George? (_Bas 
mistriss Ford_.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient l? ce sera
notre messagre auprs de ce misrable chevalier.

(Entre mistriss Quickly.)

MISTRISS FORD, _ mistriss Page_.--Sur ma parole, j'y songeais; elle est
toute propre  cela.

MISTRISS PAGE.--Vous allez voir ma fille Anne?

QUICKLY.--Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chre
mistriss Anne?

MISTRISS PAGE.--Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons  causer
avec vous.

(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.)

PAGE.--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Ford?

FORD.--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Ne l'avez-vous pas
entendu?

PAGE.--Et vous, vous avez entendu ce que m'a dit son compagnon?

FORD.--Les croyez-vous sincres?

PAGE.--Qu'ils aillent se faire pendre, ces gredins-l. Je ne pense pas
que le chevalier ait aucune ide de ce genre: c'est une paire de valets
qu'il a chasss et qui viennent l'accuser d'un dessein sur nos femmes.
Ce n'est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant
qu'ils manquent de service.

FORD.--Ils taient  ses gages?

PAGE.--Eh! sans doute.

FORD.--Je n'en aime pas mieux l'avis qu'ils nous donnent. Sir John loge
 la _Jarretire_?

PAGE.--Oui, il y loge. S'il est vrai qu'il en veuille  ma femme, je la
lche sur lui de tout mon coeur, et s'il en obtient autre chose que de
mauvais compliments, je le prends sur mon front.

FORD.--Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les
laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut tre trop
confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise
pas si aisment.

PAGE.--Tenez, voil notre hte de la _Jarretire_ qui vient en parlant
bien haut: il faut qu'il ait du vin dans la tte, ou de l'argent dans la
bourse, pour porter une face si joyeuse.--Bonjours notre hte.

(Entrent l'hte et Shallow.)

L'HTE.--Eh! qu'est-ce que c'est donc, mon gros? Un gentilhomme comme
toi? un justicier?

SHALLOW.--Je vous suis, mon hte, je vous suis.--Vingt fois bonsoir,
cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous
allons bien nous divertir.

L'HTE.--Dis-lui ce que c'est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon
gros.

SHALLOW.--Un combat  mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prtre
gallois, et Caius, le mdecin franais.

FORD.--Notre cher hte de la _Jarretire_, j'ai un mot  vous dire.

L'HTE.--Que me veux-tu, mon gros?

(Ils se mettent  l'cart.)

SHALLOW, _ Page_.--Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux
hte a t charg de mesurer leurs pes; et il a, je crois, assign
pour rendez-vous, des lieux tout opposs: car on dit, je vous en
rponds, que le prtre ne plaisante pas. coutez-moi, je vais vous
conter toute l'attrape.

L'HTE, _ Ford_.--N'as-tu pas quelque prise de corps contre mon
chevalier, mon hte du bel air.

FORD.--Non, en vrit: mais je vous donnerai un pot de vin d'Espagne
brl, si vous m'introduisez auprs de lui, en lui disant que je
m'appelle Brook. Il s'agit d'une plaisanterie.

L'HTE.--La main, mon gros. Tu auras tes entres et tes sorties: dis-je
bien? et ton nom sera Brook.--C'est un joyeux chevalier.--Venez-vous?
Allons, chers coeurs.

SHALLOW.--Je viens avec vous, mon hte.

PAGE.--J'ai ou dire que le Franais maniait bien l'pe.

SHALLOW.--Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela,
monsieur. Aujourd'hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos
passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page,
le coeur, tout est l. J'ai vu le temps o, avec ma longue pe; vous
quatre, grands gaillards que vous tes, je vous aurais tous fait filer
comme des rats.

L'HTE.--Venez, enfants, venez. Partons-nous?

PAGE.--Nous sommes  vous.--J'aimerais mieux les entendre se chamailler
que les voir se battre.

(Page, Shallow et l'hte sortent.)

FORD.--Si Page veut se confier comme un imbcile, et se repose si
tranquillement sur sa fragile moiti, je ne sais pas, moi, me mettre si
facilement l'esprit en repos. Elle l'a vu hier chez Page; et ce qu'ils y
ont fait, je n'en sais rien. Allons, je veux pntrer au fond de tout
ceci; mon dguisement me servira  sonder Falstaff. Si je la trouve
fidle, je n'aurai pas perdu ma peine; si elle ne l'est pas, ce sera
encore de la peine bien employe.

(Il sort.)


SCNE II

L'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ FALSTAFF et PISTOL.


FALSTAFF.--Je ne te prterai pas un penny.

PISTOL.--Eh bien! je ferai donc de la terre une hutre que j'ouvrirai
avec mon pe.--Je vous rembourserais par mon service.

FALSTAFF.--Pas un penny. J'ai trouv bon, monsieur, de vous prter mon
crdit pour emprunter sur gages. J'ai tourment mes bons amis, afin
d'obtenir trois rpits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous
eussiez tous deux regard  travers une grille, comme une paire de
singes. Je suis damn en enfer pour avoir jur  des gentilshommes de
mes amis que vous tiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque
mistriss Bridget perdit le manche de son ventail[22], je protestai sur
mon honneur que tu ne l'avais pas.

[Note 22: Les ventails d'alors taient un paquet de plumes qu'on
faisait tenir dans un manche d'or, d'argent ou d'ivoire travaill.]

PISTOL.--N'as-tu pas partag avec moi? N'as-tu pas eu quinze pence?

FALSTAFF.--Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer
mon me gratis? En un mot, cesse de te pendre aprs moi; je ne suis pas
fait pour tre ta potence.--Va, il ne te faut rien autre chose qu'un
couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de
Pickt-hatch[23]: va.--Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi,
faquin?--Vous, vous tenez  votre honneur! vous, abme de bassesse!
Quoi! c'est tout ce que je puis faire que de conserver l'exacte
dlicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-mme: quelquefois laissant de
ct la crainte du ciel, et mettant mon honneur  couvert sous la
ncessit, je suis tent de ruser, de friponner, de filouter; et vous,
coquin, vous prtendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de
montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l'abri
de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous?

[Note 23: _Pickt-hatch_ parat tre le nom donn en argot  quelque
quartier connu pour les vols et la quantit de mauvais lieux qu'il
renfermait.]

PISTOL.--Je me radoucis. Que peut-on demander de plus  un homme?

(Entre Robin.)

ROBIN.--Monsieur, il y a l une femme qui voudrait vous parler.

FALSTAFF.--Qu'elle approche.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.--Je donne le bonjour  Votre Seigneurie.

FALSTAFF.--Bonjour, ma bonne femme.

QUICKLY.--Plaise  Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas.

FALSTAFF.--Ma bonne fille, donc.

QUICKLY.--J'en puis jurer, comme l'tait ma mre quand je suis venue au
monde.

FALSTAFF.--J'en crois ton serment. Que me veux-tu?

QUICKLY.--Pourrai-je accorder  Votre Seigneurie un mot ou deux?

FALSTAFF.--Deux mille, ma belle, et je t'accorderai audience.

QUICKLY.--Il y a, monsieur, une mistriss Ford.--Je vous prie, venez un
peu plus de ce ct.--Moi, je demeure avec le docteur Caius.

FALSTAFF.--Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous?

QUICKLY.--Votre Seigneurie dit la vrit. Je prie Votre Seigneurie, un
peu plus de ce ct.

FALSTAFF.--Je te rponds que personne n'entend.--Ce sont l mes gens, ce
sont l mes gens.

QUICKLY.--Sont-ce vos gens? Que Dieu les bnisse et en fasse ses
serviteurs!

FALSTAFF.--Bon: mistriss Ford!--Quelles nouvelles de sa part?

QUICKLY.--Vraiment, monsieur, c'est une bonne crature! Jsus! Jsus!
Votre Seigneurie est un peu foltre: c'est bien; je prie Dieu qu'il vous
pardonne, et  nous tous!

FALSTAFF.--Mistriss Ford...--Eh bien! Mistriss Ford...

QUICKLY.--Tenez, voici le court et le long de l'affaire. Vous l'avez
mise en train de telle sorte, que c'est une chose surprenante. Le plus
hupp de tous les courtisans qu'il y a quand la cour est  Windsor
n'aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous
avons eu cans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec
leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses aprs carrosses,
lettres sur lettres, prsents sur prsents, et qui sentaient si bon!
c'tait tout musc, et je vous en rponds, tout frtillants d'or et de
soie, et avec des termes si lgants et des vins sucrs des meilleurs et
des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de
quelque femme que ce ft. Eh bien, je vous rponds qu'ils n'obtinrent
pas d'elle un seul coup d'oeil. Moi-mme on m'a donn, ce matin, vingt
angelots; mais je dfie tous les angelots, et de toutes les couleurs,
comme on dit, de russir autrement que par les voies honntes.--Et je
vous assure que le plus fier d'eux tous n'en a pas pu obtenir seulement
de goter au mme verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des
gardes du roi[24]. Eh bien, je vous rponds que pour elle c'est tout un.

[Note 24: _Pensioners_. Les pensionnaires taient des jeunes gens des
premires familles d'Angleterre, qui formaient au roi une espce de
garde.]

FALSTAFF.--Mais que me dit-elle,  moi? Abrgez. Au fait, mon cher
Mercure femelle.

QUICKLY.--Vraiment elle a reu votre lettre, dont elle vous remercie
mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent
entre dix et onze.

FALSTAFF.--Dix et onze?

QUICKLY.--Oui, d'honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle,
le portrait que vous savez.--Monsieur Ford, son mari, sera dehors.
Hlas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme
est une vraie jalousie. La pauvre crature, elle mne une triste vie
avec lui!

FALSTAFF.--Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je
n'y manquerai pas.

QUICKLY.--Bon, c'est bien dit. Mais j'ai encore une autre commission
pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de
tout son coeur; et je vous le dirai  l'oreille, c'est une femme modeste
et trs-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus 
sa prire du soir et du matin qu'aucune autre de Windsor, sans dire de
mal des autres. Elle m'a charg de dire  Votre Seigneurie que son mari
s'absente rarement du logis; mais elle espre qu'elle pourra trouver un
moment. Jamais je n'ai vu femme raffoler d'un homme  ce point. Srement
vous avez un charme. Avouez, l, de bonne foi.

FALSTAFF.--Non, je t'assure. Sauf l'attraction de mes avantages
personnels, je n'ai point d'autres charmes.

QUICKLY.--Votre coeur en soit bni!

FALSTAFF.--Mais dis-moi une chose, je t'en prie. La femme de Ford et la
femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi?

QUICKLY.--Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n'ont pas si
peu de bon sens, j'espre: le beau tour, ma foi! Mais madame Page
souhaiterait que vous lui cdassiez  quelque prix que ce soit votre
petit page. Son mari est singulirement entich du petit page; et, pour
dire vrai, monsieur Page est un honnte mari: il n'y a pas une femme 
Windsor qui mne une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce
qu'elle veut, dit ce qu'elle veut, reoit tout, paye tout, se couche
quand il lui plat; tout se fait comme elle veut: mais elle le mrite
vraiment; car, s'il y a une aimable femme  Windsor, c'est bien elle. Il
faut que vous lui envoyiez votre page; je n'y sais point de remde.

FALSTAFF.--Eh bien, je le lui enverrai.

QUICKLY.--Faites donc. Vous voyez bien qu'il pourra aller et venir entre
vous deux; et,  tout vnement, donnez-vous un mot d'ordre, afin de
pouvoir connatre les sentiments l'un de l'autre, sans que le jeune
garon ait besoin d'y rien comprendre; car il n'est pas bon que des
enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit,
ont de la discrtion; ils connaissent le monde.

FALSTAFF.--Adieu; fais mes compliments  toutes deux. Voici ma bourse,
et je reste encore ton dbiteur.--Petit, va avec cette femme.--Ces
nouvelles me tournent la tte.

(Sortent Quickly et Robin.)

PISTOL.--Cette coquine-l est une messagre de Cupidon: forons de
voiles, donnons-lui la chasse; prparez-vous au combat; feu! J'en fais
ma prise, ou que l'Ocan les engloutisse tous.

(Pistol sort.)

FALSTAFF.--Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton
chemin.--Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n'ai encore
fait. Ainsi elles courent aprs toi; et aprs avoir dpens tant
d'argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons
dire  l'envie qu'il est construit grossirement; s'il l'est
agrablement, qu'importe?

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Sir John, il y a l en bas un monsieur Brook qui dsire vous
parler et faire connaissance avec vous, et il a envoy  Votre
Seigneurie du vin d'Espagne pour le coup du matin.

FALSTAFF.--Brook est son nom?

BARDOLPH.--Oui, chevalier.

FALSTAFF.--Qu'il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi,
lorsqu'il en coule une pareille liqueur.--Ah! ah! mistriss Ford et
mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. _Via_!

(Bardolph sort.)

(Rentrent Bardolph avec Ford dguis.)

FORD.--Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.--Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler?

FORD.--Excusez, si j'ose m'introduire ainsi chez vous sans crmonie.

FALSTAFF.--Vous tes le bienvenu. Que dsirez-vous? Laisse-nous, garon.

(Bardolph sort.)

FORD.--Monsieur, vous voyez un homme qui a dpens beaucoup d'argent. Je
m'appelle Brook.

FALSTAFF.--Cher monsieur Brook, je dsire faire avec vous plus ample
connaissance.

FORD.--Mon bon sir John, je recherche la vtre: non que mon dessein soit
de vous tre  charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en
situation de prter de l'argent: c'est ce qui m'a en quelque sorte
encourag  m'introduire d'une manire si peu convenable; car on dit
que, quand l'argent va devant, toutes les portes s'ouvrent.

FALSTAFF.--L'argent est un bon soldat, il pousse en avant.

FORD.--Vraiment oui, j'ai ici un sac d'argent qui me gne. Si vous
voulez m'aider  le porter, sir John, prenez le tout ou la moiti pour
me soulager du fardeau.

FALSTAFF.--Je ne sais pas, monsieur,  quel titre je puis mriter d'tre
votre porteur.

FORD.--Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bont de m'couter.

FALSTAFF.--Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchant de vous
rendre service.

FORD.--J'entends dire que vous tes un homme lettr, monsieur.--Je serai
court, et vous m'tes connu depuis longtemps, quoique malgr mon dsir
je n'aie jamais trouv l'occasion de me faire connatre de vous. Ce que
je vais vous dcouvrir m'oblige d'exposer au jour mes propres
imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes
faiblesses quand vous m'entendrez les dcouvrir, tournez l'autre sur le
registre des vtres; alors j'chapperai peut-tre plus facilement au
reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de
pcher comme je le fais.

FALSTAFF.--Trs bien. Poursuivez.

FORD.--Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford.

FALSTAFF.--Bien, monsieur.

FORD.--Je l'aime depuis longtemps, et j'ai, je vous le jure, beaucoup
dpens pour elle. Je la suivais avec toute l'assiduit de l'amour,
saisissant tous les moyens de la rencontrer, mnageant avec soin la plus
petite occasion seulement de l'apercevoir. Non content des prsents que
j'achetais sans cesse pour elle, j'ai donn beaucoup autour d'elle pour
savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l'ai
poursuivie comme l'amour me poursuivait, c'est--dire d'une aile
vigilante. Mais quelque rcompense que j'aie pu mriter, soit par mes
intentions, soit par mes efforts, je n'en ai reu assurment aucune, 
moins que l'exprience ne soit un trsor; celui-l je l'ai acquis 
grands frais, ce qui m'a instruit  dire que:

    L'amour, comme notre ombre, fuit
    L'amour rel qui le poursuit;
    Poursuivant toujours qui le fuit,
    Et fuyant qui le poursuit.

FALSTAFF.--N'avez-vous jamais tir d'elle de promesse de vous
satisfaire?

FORD.--Jamais.

FALSTAFF.--L'avez-vous sollicite  cet effet?

FORD.--Jamais.

FALSTAFF.--De quelle nature tait donc votre amour?

FORD.--Il ressemblait  une belle maison btie sur le terrain d'un
autre. Ainsi, pour m'tre tromp de place, j'ai perdu mon difice.

FALSTAFF.--Mais  quel propos me faites-vous cette confidence?

FORD.--Quand je vous l'aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit
que, bien qu'elle paraisse si svre envers moi, en quelques autres
occasions elle pousse si loin la gaiet, qu'on en tire des consquences
fcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous
tes un homme de qualit, parlant admirablement bien, admis dans les
grandes socits, recommandable par votre place et par votre personne,
gnralement cit pour vos exploits guerriers, vos manires de cour et
vos profondes connaissances.

FALSTAFF.--Ah! monsieur....

FORD.--Vous pouvez m'en croire, et d'ailleurs vous le savez bien. Voil
de l'argent; dpensez, dpensez-le; dpensez plus, dpensez tout ce que
je possde; et prtez-moi seulement, en change, autant de votre temps
qu'il en faut pour faire jouer les batteries de l'amour contre la vertu
de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie;
forcez-la de se rendre  vous. Si quelqu'un peut la vaincre, c'est vous
plus que tout autre.

FALSTAFF.--Conviendrait-il  l'ardeur de votre passion que je gagnasse
ce que vous voudriez possder? Il me semble que vous choisissez des
remdes bien tranges.

FORD.--Oh! concevez mon but. Elle s'appuie avec tant d'assurance sur la
solidit de sa vertu, que la folie de mon coeur n'ose se dcouvrir 
elle. Elle me parat trop brillante pour que je puisse lever les yeux
sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait
en main, mes dsirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire
valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur,
de rputation, de foi conjugale, et mille autres dfenses, qui me
prsentent maintenant une rsistance beaucoup trop imposante. Que
dites-vous de ceci, sir John?

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je commence d'abord par user sans faon de
votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je
suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plat, la femme de Ford.

FORD.--Oh, mon cher monsieur!

FALSTAFF.--Monsieur Brook, vous l'aurez, vous dis-je.

FORD.--Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez
pas.

FALSTAFF.--Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook,
vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j'ai un rendez-vous
avec elle, qu'elle-mme a provoqu. Son assistante ou son entremetteuse
sortait justement quand vous tes entr; je vous dis que je serai chez
elle entre dix et onze. C'est  cette heure-l que son maudit jaloux,
son mari, doit tre absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez
comme j'avance les affaires.

FORD.--Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous
jamais vu Ford, monsieur?

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne
le connais pas: pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit
que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or; c'est ce qui fait pour
moi la beaut de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de
ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme.

FORD.--Je voudrais, monsieur, que le mari vous ft connu, pour que vous
puissiez au besoin viter sa rencontre.

FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de
crotes[25]. Je veux lui faire une peur  ne savoir o donner de la
tte. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un
mtore sur les cornes du cocu. Tu verras, matre Brook, comme je
gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.--Reviens
me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j'y ajouterai
quelque chose de plus; je te le donne, matre Brook, pour un gredin et
un cocu. Reviens me trouver ce soir.

[Note 25: _Salt butter_, beurre sal, expression de mpris dont on se
sert pour dsigner ceux qui manquent des commodits de la vie.]

(Falstaff sort.)

FORD.--Damn pendard de dbauch! le coeur me crve de colre. Qu'on
vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!--Ma femme lui a
envoy un message; l'heure est fixe; l'accord est fait. Qui l'aurait pu
penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d'avoir une femme perfide! Mon
lit sera dshonor, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pices;
et ce n'est pas le tout que de subir ces infmes outrages, il me faut
accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait
l'affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se
soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason,  la bonne heure; et pourtant
ce sont les qualifications du diable, des noms de dmons: mais cocu!
cocu complaisant! Le diable mme n'a pas un nom semblable.--Page est un
ne, un ne fieff; il veut se fier  sa femme, il ne veut pas tre
jaloux! J'aimerais mieux confier mon beurre  un Flamand, mon fromage au
prtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie  un Irlandais, ma haquene
 un filou pour s'aller promener, que ma femme  sa propre garde. Tantt
elle complote, tantt elle projette, tantt elle manigance; et ce
qu'elles ont mis dans leur tte, il faut qu'elles l'excutent; elles
crveront plutt que de ne pas l'excuter. Le ciel soit lou de m'avoir
fait jaloux!--C'est  onze heures.--Je le prviendrai; je surprendrai ma
femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.--Allons, allons,
plutt trois heures trop tt qu'une minute trop tard.--Cocu! cocu! oh!
fi, fi, fi!

(Il sort.)


SCNE III

Dans le parc de Windsor

_Entrent_ CAIUS et RUGBY.


CAIUS.--Jack Rugby!

RUGBY.--Monsieur?

CAIUS.--Quelle heure est-il, Jack?

RUGBY.--Il est plus que l'heure, monsieur,  laquelle sir Hugh avait
promis de venir.

CAIUS.--Palsambleu! il a sauv son me en ne venant pas. Il a bien pri
dans sa Bible puisqu'il ne vient pas. Palsambleu! Jack Rugby, il est
mort s'il vient.

RUGBY.--Il est prudent, monsieur; il savait que Votre Seigneurie le
tuerait, s'il venait.

CAIUS.--Palsambleu! un hareng n'est pas si bien mort qu'il le sera,
quand je l'aurai tu. Rugby, prenez votre rapire: je veux vous dire
comment je le tuerai.

RUGBY.--Hlas! je ne sais pas tirer des armes, monsieur.

CAIUS.--Faquin! prenez votre rapire.

RUGBY.--Restez coi; voici du monde.

(Entrent l'hte, Shallow, Slender et Page.)

L'HTE.--Dieu te soit en aide, gros docteur!

SHALLOW.--Dieu vous garde, monsieur le docteur Caius!

PAGE.--Vous voil, mon bon monsieur le docteur!

SLENDER.--Je vous donne le bonjour, monsieur.

CAIUS.--Pour quelle raison tes-vous venus ici un, deux, trois, quatre?

L'HTE.--Pour te voir te battre, te voir parer, riposter, te voir ici,
te voir l, te voir pousser tes bottes d'estoc, de taille, puis ta
seconde, ta flanconnade. Est-il mort, mon thiopien? est-il mort, mon
Francisco? Que dit mon Esculape, mon Galien, mon coeur de sureau? Est-il
mort, gros flairant? Est-il mort?

CAIUS.--Palsambleu! c'est un poltron que ce prtre, s'il en est un dans
le monde; il n'ose pas montrer son nez.

L'HTE.--Tu es un roi castillan, mon urinal, un Hector de Grce, mon
garon!

CAIUS.--Je vous prie, soyez tous tmoins que je l'ai attendu seul, cinq
ou six, deux, trois heures, et qu'il ne vient pas.

SHALLOW.--C'est qu'il se montre le plus sage, messire docteur. Il est le
mdecin des mes, et vous le mdecin des corps: si vous alliez
combattre tous deux, vous agiriez contre l'esprit de vos professions.
N'est-il pas vrai, monsieur Page?

PAGE.--Monsieur Shallow, vous avez t vous-mme un fameux bretteur,
quoique vous soyez maintenant un homme de paix.

SHALLOW.--Mille-z-yeux, monsieur Page, tout vieux que je suis
aujourd'hui, et officier de paix, je ne puis voir une pe nue que les
doigts ne me dmangent. Nous avons beau devenir juges et docteurs, et
ecclsiastiques, monsieur Page, il nous reste toujours quelque
arrire-got de notre jeunesse. Nous sommes les enfants des femmes,
monsieur Page.

PAGE.--C'est une vrit, monsieur Shallow.

SHALLOW.--Cela se retrouve toujours, monsieur Page. Monsieur le docteur
Caius, je viens pour vous ramener chez vous: je suis juge de paix. Vous
vous tes montr un sage mdecin; et monsieur Evans s'est montr un sage
et paisible ecclsiastique. Il faut que je vous ramne, et que vous
m'accompagniez, monsieur le docteur.

L'HTE, _s'avanant gravement_.--Sous le bon plaisir de la justice....
Un mot d'avis, monsieur de _Papier-mch_[26].

[Note 26: _Muck water_. On n'est pas bien d'accord sur le sens de cette
expression; mais il est clair, par la suite du dialogue, que c'est un
terme de mpris. On a cru pouvoir rendre en franais par _papier
mch_.]

CAIUS.--Papier mch! Que veut dire ce mot?

L'HTE.--Papier mch, dans notre langue, veut dire bravoure, mon gros.

CAIUS.--Palsambleu! j'ai plus de papier mch dans ma personne que
l'Anglais. Ce diable de mtin de prtre, je lui couperai ses oreilles!

L'HTE.--Il te chantera pouille solidement, mon gros.

CAIUS.--Chante pouille! Qu'est-ce que cela veut dire?

L'HTE.--Cela veut dire qu'il te demandera pardon.

CAIUS.--Palsambleu! voyez-vous; il me chantera pouille. Je veux, moi,
qu'il en soit ainsi.

L'HTE.--Je l'y obligerai, ou qu'il s'aille promener.

CAIUS.--Je vous remercie bien de cela.

L'HTE.--Et de plus, mon gros.... mais, un moment. (_A part aux
autres_.) Vous, monsieur mon convive, et monsieur Page, et vous aussi,
cavalier Slender, allez tous  Frogmore, en passant par la ville.

PAGE.--Sir Hugh y est, n'est-ce pas?

L'HTE.--Il est l. Voyez de quelle humeur il sera; et moi je viens 
travers champs, et vous amne ce docteur. Est-ce bien comme cela?

SHALLOW.--Nous y allons. (_Tous  Caius_.) Adieu, mon bon monsieur le
docteur.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Palsambleu! je veux tuer le prtre; car il veut parler  Anne
Page, le faquin.

L'HTE.--Qu'il meure: mais d'abord rengaine ton impatience. Jette de
l'eau froide sur ta colre, et viens  Frogmore par le chemin des
champs. Je te mnerai  une ferme o mistriss Anne est invite  un
repas, et l, tu lui feras la cour. Dis-je-bien, mon galant?

CAIUS.--Palsambleu! je vous remercie de cela. Palsambleu! je vous aime.
Je vous procurerai les bonnes pratiques, tous les comtes, les
chevaliers, les lords, les gentilshommes mes patients.

L'HTE.--Comme de ma part je serai ton antagoniste auprs de miss Anne.
Dis-je bien?

CAIUS.--Palsambleu! c'est bien dit: fort bien.

L'HTE.--Venez donc.

CAIUS.--Marchez sur mes talons, Jack Rugby.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIME ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

Dans la campagne, prs de Frogmore.

_Entrent_ SIR HUGH EVANS et SIMPLE.


EVANS.--Bon serviteur de monsieur Slender, de votre nom, ami Simple,
dites-moi, je vous prie, dans quels endroits avez-vous cherch le sieur
Caius, qui se qualifie docteur en mdecine?

SIMPLE.--Vraiment, monsieur, du ct de Londres, du ct du parc, de
tous cts; du ct du vieux Windsor, partout, en vrit, except du
ct de la ville.

EVANS.--Je vous prie ardemment de regarder aussi de ce ct-l.

SIMPLE.--J'y vais, monsieur.

(Simple sort.)

EVANS.--Bndiction sur mon me! Je suis plein de colre et tout mon
esprit est tremblant. Je serai bien content s'il m'a attrap. Comme j'ai
de la mlancolie! Je lui briserais la tte avec sa fiole d'urines, si je
trouvais une bonne occasion pour la chose.--Bndiction sur mon me.

(Il chante.)

    Au bord des profondes rivires dont la chute
    Est accompagne des mlodieux madrigaux

    Que chantent les oiseaux,
    Nous ferons des lits de roses
    Et mille siges odorifrants,
    Au bord des...

Misricorde! J'ai bien plus envie de pleurer.

(Il chante.)

    Les oiseaux chantaient leurs mlodieux madrigaux,
    Tandis que j'tais assis prs de Babylone,
    Et qu'un millier de siges odorifrants,
    Au bord des...

SIMPLE.--Le voici, sir Hugh; il vient par ici.

EVANS.--Il est le bienvenu.

(Il chante.)

    Au bord des rivires dont la chute...

Dieu fasse prosprer le bon droit! Quelles armes porte-t-il?

SIMPLE.--Il n'a pas d'armes, monsieur; voil aussi mon matre et
monsieur Shallow qui viennent du ct de Frogmore avec un autre
monsieur. Ils sont sur la descente par ici.

EVANS.--Je vous prie donnez-moi ma robe, ou plutt gardez-la entre vos
bras.

(Page, Shallow et Slender entrant, et feignant d'tre surpris de trouver
Evans dans ce costume, dont ils prtendent ignorer les raisons).

SHALLOW.--Eh! qui vous savait ici, monsieur le cur? Bien le bonjour,
sir Hugh. Surprenez un joueur sans ses ds, et un docteur sans ses
livres, vous crierez miracle.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

PAGE.--Le ciel vous tienne en sant, cher sir Hugh!

EVANS.--Que Dieu dans sa misricorde vous donne  tous sa bndiction.

SHALLOW.--Quoi! la science et l'pe? Les tudiez-vous toutes deux,
monsieur le cur?

PAGE.--Et toujours jeune, sir Hugh? Comment, en simple pourpoint, dans
ce jour humide et nbuleux?

EVANS.--Il y a des causes et des raisons pour cela.

PAGE.--Nous sommes venus vous chercher, monsieur le cur, pour faire une
bonne oeuvre.

EVANS.--Fort bien: quelle bonne oeuvre?

PAGE.--Nous avons laiss l-bas un trs-respectable personnage qui,
ayant reu sans doute une insulte de quelqu'un, oublie toute patience et
toute gravit  un point que vous ne sauriez imaginer.

SHALLOW.--J'ai vcu quatre-vingts ans[27] et plus, mais je n'ai jamais
vu un homme de son tat, de sa gravit et de sa science, oublier ainsi
tout ce qu'il se doit  lui-mme.

[Note 27: _Four score_. L'action de la pice est, selon toute apparence,
place dans le printemps de 1414. Shallow, tant  Saint-Clment, a t
maltrait par Jean de Gaunt, comme nous l'apprend Falstaff dans la
seconde partie de _Henri IV_. Jean de Gaunt tait n en 1339. On peut
supposer  Shallow cinq ans de plus que lui, ce qui le fait natre en
1334, et lui donne quatre-vingts ans en 1414.]

EVANS.--Quel est-il?

PAGE.--Je crois que vous le connaissez: c'est monsieur le docteur Caius,
notre clbre mdecin franais.

EVANS.--Par la volont de Dieu et la colre de mon me, j'aimerais mieux
vous entendre parler d'un plat de potage.

PAGE.--Pourquoi?

EVANS.--Il n'en sait pas plus sur Hippocrate ou Galien... et de plus
c'est un crtin. Je vous le donne pour le crtin le plus poltron que
vous puissiez dsirer de connatre.

PAGE.--Je parie que c'est lui qui devait se battre avec le docteur.

SLENDER.--Ah! douce Anne Page!

(Entrent Caius, l'hte et Rugby.)

SHALLOW.--En effet, ses armes l'indiquent. Retenez-les tous deux.--Voil
le docteur Caius.

PAGE.--Allons, mon bon monsieur le cur, rengainez votre pe.

SHALLOW.--Et vous la vtre, mon bon monsieur le docteur.

L'HTE.--Dsarmons-les, puis laissons-les disputer ensemble. Qu'ils
conservent leurs membres, et estropient notre anglais!

CAIUS, _bas  son ennemi_.--Je vous prie, laissez-moi vous dire un mot 
l'oreille. Pourquoi n'tes-vous pas venu me trouver?

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ayez patience. (_Haut_.) Nous prendrons
notre temps.

CAIUS.--Palsambleu! vous tes un poltron de Jean le chien, un Jean le
singe.

EVANS, _bas_.--Je vous prie, ne donnons pas ici de quoi rire  ces
messieurs. (_Haut_.) Je vous fendrai votre tte de poltron avec votre
urinal, pour vous apprendre  manquer au rendez-vous que vous donnez.

CAIUS.--Comment, diable, Jack Rugby, mon hte de la _Jarretire_, ne
l'ai-je pas attendu pour le tuer, ne l'ai-je pas attendu sur la place
que j'ai indique?

EVANS.--Comme j'ai une me chrtienne, voici incontestablement la place
indique. J'en prends pour jugement mon hte de la _Jarretire_.

L'HTE.--Paix, tous deux, Gallois et Gaulois, docteur des Gaules, et
prtre de Galles, mdecin de l'me et mdecin du corps.

CAIUS.--Ah! voil qui est trs-vraiment bon! excellent!

L'HTE.--Paix, vous dis-je; coutez votre hte de la _Jarretire_.
Suis-je politique? Suis-je subtil? Suis-je un Machiavel? Perdrai-je mon
docteur? Non, il me donne des potions et des consultations. Perdrai-je
mon cur, mon prtre, mon sir Hugh? non, il me donne la parole et les
paraboles. Donne-moi ta main, docteur terrestre; bon.--Donne-moi, ta
main docteur cleste; bon.--Enfants de l'art, je vous ai tromps tous
deux: je vous ai adresss  deux places diffrentes. Vos coeurs sont
fiers, votre peau est sauve: qu'une bouteille de vin des Canaries soit
la fin de tout ceci; venez, mettez leurs pes en gage: suivez-moi,
enfant de paix; venez, venez, venez.

SLENDER.--O douce Anne Page!

(Shallow, Slender, Page et l'hte sortent.)

CAIUS.--Ah! je vois ce que c'est. Vous faites des sots de nous deux. Ah!
ah!

EVANS.--C'est bon, il a fait de nous deux ses joujoux. Je dsire que
nous soyons bons amis, et que nous mettions un peu ensemble nos deux
cervelles pour une vengeance de ce teigneux, de ce calleux de craqueur,
l'hte de la _Jarretire_.

CAIUS.--Palsambleu! de tout mon coeur. Il m'a promis de me mener l o
est Anne Page. Palsambleu, il s'est trop moqu de moi.

EVANS.--Je lui fendrai sa caboche. Venez, je vous prie.

(Ils sortent.)


SCNE II

La grande rue de Windsor.

_Entrent_ MISTRISS PAGE et ROBIN.


MISTRISS PAGE.--Allons, marchez devant, mon petit gaillard: vous aviez
le poste de suivant, mais vous voil devenu guide. Qu'aimez-vous mieux
de me montrer le chemin, ou de regarder les talons de votre matre?

ROBIN.--J'aime mieux, ma foi, vous servir comme un homme, que de le
suivre comme un nain.

MISTRISS PAGE.--Oh! vous tes un petit flatteur: je le vois, vous ferez
un courtisan.

(Entre Ford.)

FORD.--Heureuse rencontre, mistriss Page! O allez-vous?

MISTRISS PAGE.--Eh! vraiment, monsieur, chez votre femme. Est-elle au
logis?

FORD.--Oui, et si dsoeuvre qu'elle pourrait vous servir de pendant
pour le besoin de socit.--Je pense que si vos maris taient morts,
vous vous marieriez toutes les deux.

MISTRISS PAGE.--Soyez-en sr,  deux autres maris.

FORD.--O avez-vous fait l'emplette de ce joli poulet?

MISTRISS PAGE.--Je ne peux pas me rappeler le maudit nom de celui qui
l'a donn  mon mari. Comment s'appelle votre chevalier, petit?

ROBIN.--Sir John Falstaff.

FORD.--Sir John Falstaff!

MISTRISS PAGE.--Lui-mme, lui-mme; je ne puis jamais retrouver son nom.
Mon bon mari et lui se sont pris d'une telle amiti... Ainsi, votre
femme est chez elle?

FORD.--Oui, je vous le dis, elle y est.

MISTRISS PAGE.--Excusez, monsieur, je suis malade quand je ne la vois
pas.

(Mistriss Page et Robin sortent.)

(Ford s'avance sous la halle.)

FORD.--Page a-t-il bien sa tte? A-t-il ses yeux? A-t-il ombre de bon
sens? Srement tout cela dort, rien de tout cela ne lui sert plus. Quoi!
ce petit garon porterait une lettre  vingt milles, aussi facilement
qu'un canon donne dans le but  deux cents pas. Il vous fait les
arrangements de sa femme, fournit  sa folie des tentations et des
occasions.--La voil qui va chez la mienne, et le valet de Falstaff avec
elle. Il n'est pas difficile de deviner l'approche d'un pareil
orage.--Le valet de Falstaff avec elle!--O les bons complots!--Tout est
arrang: et voil nos femmes rvoltes qui se damnent de
compagnie.--C'est bien, je te surprendrai! Je donne ensuite la torture 
ma femme; je dchire le voile modeste de l'hypocrite mistriss Page;
j'affiche Page lui-mme pour un Acton tranquille et volontaire; et,
tmoins des effets de ma colre, tous mes voisins crieront: C'est bien
fait! (_L'horloge sonne_.) L'horloge me donne le signal, et l'assurance
du fait justifie mes perquisitions. Quand j'aurai trouv Falstaff, on
m'en louera plus qu'on ne m'en raillera; et aussi sr que la terre est
solide, Falstaff est chez moi.--Allons.

(Entrent Page, Shallow, Slender, l'hte, sir Hugh Evans, Caius et
Rugby.)

SHALLOW.--Bien charms de vous rencontrer, mon sieur Ford.

FORD.--Fort bien; bonne compagnie, sur ma foi. J'ai bonne chre au
logis, et, je vous prie, venez tous dner avec moi.

SHALLOW.--Quant  moi, il faut que vous m'en dispensiez, monsieur Ford.

SLENDER.--Il faut bien que vous m'excusiez aussi. Nous sommes convenus
de dner avec mistriss Anne, et je n'y manquerais pas pour plus d'argent
que je ne le puis dire.

SHALLOW.--Nous sollicitons un mariage entre mistriss Anne Page et mon
cousin Slender, et nous devons avoir rponse aujourd'hui.

SLENDER.--J'espre que vous tes pour moi, pre Page.

PAGE.--Tout  fait, monsieur Slender; je me dclare en votre
faveur.--Mais ma femme, monsieur le docteur Caius, est entirement pour
vous.

CAIUS.--Oui, palsambleu! et la jeune fille m'aime: ma gouvernante
Quickly m'a dit tout cela.

L'HTE.--H! que dites-vous du jeune M. Fenton; il danse, il pirouette,
il est tout brillant de jeunesse, fait des vers, parle en beaux termes,
est parfum de toutes les odeurs d'avril et de mai. Allez, c'est lui qui
l'aura; ses boutons ont fleuri[28]. C'est lui qui l'aura.

[Note 28: C'tait la coutume parmi les jeunes paysans, lorsqu'ils
taient amoureux, de porter dans leur poche des boutons d'une certaine
plante appele, en raison de cet usage, _boutons des jeunes gens_
(_batchelor's buttons_). Selon que les boutons s'ouvraient ou se
fltrissaient, ils jugeaient du succs de leur amour.]

PAGE.--Jamais de mon aveu, je vous le promets. Ce jeune homme n'a rien:
il a t de la socit de notre libertin prince et de Poins: il est
d'une sphre trop leve, il en sait trop. Non, il ne se servira pas de
mes doigts pour remettre ensemble les dbris de sa fortune. S'il prend
ma fille, qu'il la prenne sans dot. Mon argent attend mon consentement,
et mon consentement n'est pas pour lui.

FORD.--Que du moins quelques-uns de vous viennent dner avec moi. Sans
compter la bonne chre, vous vous amuserez. Je veux vous faire voir un
monstre: vous serez des ntres, monsieur Page; vous en serez, cher
docteur; et vous aussi, sir Hugh.

SHALLOW.--Adieu donc; bien du plaisir.--Nous en ferons notre cour plus 
notre aise chez monsieur Page.

(Shallow et Slender sortent.)

CAIUS.--Jean Rugby, retournez au logis; je reviendrai bientt.

(Rugby sort.)

L'HTE.--Adieu, chers coeurs; je vais trouver mon honnte chevalier
Falstaff, et boire avec lui du vin de Canarie.

(L'hte sort.)

FORD,  part.--Je crois que je vais d'abord l-dedans lui servir d'une
bouteille qui le fera danser.--Venez-vous, mes chers messieurs?

EVANS.--Nous venons avec vous voir le monstre.

(Ils sortent.)


SCNE III

Une pice dans la maison de Ford.

_Entrent_ MISTRISS FORD et MISTRISS PAGE.


MISTRISS FORD.--Ici, Jean; ici, Robert.

MISTRISS PAGE.--Vite, vite, et le panier de lessive?

MISTRISS FORD.--Je vous en rponds. Robin! allons donc.

(Entrent des domestiques avec un panier.)

MISTRISS PAGE.--Venez, venez, venez donc.

MISTRISS FORD.--Posez-le l.

MISTRISS PAGE.--Donnez vos ordres  vos gens: le temps nous presse.

MISTRISS FORD.--Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et
vous, Robert. Tenez-vous prts l,  la porte dans la brasserie; et,
quand vous m'entendrez vous appeler prcipitamment, venez sur-le-champ:
vous chargerez sans hsiter, sans dlai, ce panier sur vos paules: cela
fait, portez-le en toute hte au lavoir, l, dans le pr de Datchet,
portez-le et videz-le dans le foss boueux prs du bord de la Tamise.

MISTRISS PAGE.--Vous excuterez ceci de point en point?

MISTRISS FORD.--Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leon par
coeur.--Sortez, pour revenir ds que vous m'entendrez vous appeler.

(Les domestiques sortent.)

MISTRISS PAGE.--Ah! voil le petit Robin.

(Robin entre.)

MISTRISS PAGE.--Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche?

ROBIN.--Sir John, mon matre, est  la porte de derrire. Mistriss Ford,
il dsire votre compagnie.

MISTRISS PAGE.--Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous t fidle?

ROBIN.--Oui, je le jure: mon matre ignore que vous soyez ici. Il m'a
menac mme d'une ternelle libert, si je vous contais les nouvelles;
car, m'a-t-il dit, il me chasserait pour toujours.

MISTRISS PAGE.--Tu es un bon enfant. Ta discrtion t'habillera: cela te
vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher.

MISTRISS FORD.--Allez.--Toi, va dire  ton matre que je suis seule.
Mistriss Page, souvenez-vous de votre rle.

(Robin sort.)

MISTRISS PAGE.--Je te le promets. Si j'y manque, sifflez-moi.

(Mistriss Page sort.)

MISTRISS FORD.--Allez, allez.--Nous corrigerons ces humeurs malsaines,
cette grosse citrouille mouille.--Il faut lui apprendre  distinguer
les tourterelles des geais.

(Falstaff entre.)

FALSTAFF.--T'ai-je obtenu, mon cleste bijou[29]? Je mourrais maintenant
sans regret. N'ai-je pas assez vcu? C'est ici le terme de mon ambition.
O bienheureux moment!

[Note 29: Citation d'_Astrophel et Stella_ de Sidney.]

MISTRISS FORD.--O mon cher sir John!

FALSTAFF.--Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point
flatter. O mistriss Ford! je vais pcher par un souhait qui m'chappe:
je voudrais que votre mari ft mort! Je te le dis devant le seigneur des
seigneurs, je te ferais milady.

MISTRISS FORD.--Moi votre lady, sir John! Hlas! je serais une pauvre
lady.

FALSTAFF.--Que la cour de France m'en prsente une gale  toi! Je vois
d'ici ton oeil galer l'clat du diamant: tu as deux sourcils arqus
prcisment de la forme qu'il faut pour soutenir la coiffure en
portrait, la coiffure  voiles, toute espce de coiffure en point de
Venise.

MISTRISS FORD.--Un simple mouchoir, sir John: c'est la seule coiffure
qui aille  mon visage et pas trop bien encore.

FALSTAFF.--Tu es une tratresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de
cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermet qui te donnerait
une dmarche parfaite dans un panier  demi-cercles! Je vois bien ce que
tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il
faut bien que tu en conviennes.

MISTRISS FORD.--Croyez-moi, il n'y a en moi rien de ce que vous dites.

FALSTAFF.--Et qu'est-ce donc qui m'a forc  t'aimer? laisse-moi te
persuader qu'il y a en toi quelque chose d'extraordinaire. Tiens, je ne
sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucres
qui vous viennent semblables  des femmes, sous un habit d'homme,
sentant comme la boutique d'un droguiste dans le temps des herbes
fraches. Non, je ne le puis pas: mais je t'aime, je n'aime que toi, et
tu le mrites.

MISTRISS FORD.--Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous
n'aimiez mistriss Page.

FALSTAFF.--Vous pourriez tout aussi bien dire, que j'aime  me promener
devant la porte d'un crancier, qui m'est plus odieuse que la gueule
d'un four  chaux.

MISTRISS FORD.--En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous
l'prouverez un jour.

FALSTAFF.--Persvre dans ces bons sentiments, je les mriterai.

MISTRISS FORD.--Et moi, je vous dis, vous les mritez, sans quoi je ne
les aurais pas.

ROBIN, _derrire le thtre_.--Mistriss Ford! mistriss Ford!--voil
mistriss Page, toute rouge, toute essouffle, les yeux tout troubls,
qui voudrait vous parler  l'instant.

FALSTAFF.--Il ne faut pas qu'elle me voie: je vais me cacher derrire la
tapisserie.

MISTRISS FORD.--Oui, de grce: cette femme est la mdisance mme.
(_Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin_.) De quoi
s'agit-il? qu'est-ce que c'est?

MISTRISS PAGE.--O mistriss Ford, qu'avez-vous fait? Vous tes
dshonore, vous tes perdue, perdue pour jamais!

MISTRISS FORD.--De quoi s'agit-il, chre mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--O ciel, est-il possible, mistriss Ford!... ayant un si
honnte homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupon!

MISTRISS FORD.--Quel sujet de soupon?

MISTRISS PAGE.--Quel sujet de soupon!--Rentrez en vous-mme.--Que vous
m'avez trompe!

MISTRISS FORD.--Comment? Hlas! de quoi s'agit-il?

MISTRISS PAGE.--Votre mari va paratre, femme, avec toute la justice de
Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment
chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son
absence. Vous tes perdue!

MISTRISS FORD, _ part_.--Parlez plus haut.--(_Haut_.) J'espre que cela
n'est pas.

MISTRISS PAGE.--Plaise au ciel qu'il ne soit pas vrai que vous ayez un
homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la
moiti de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous
avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j'en suis charme. Mais si
vous avez en effet un ami chez vous, qu'il sorte, qu'il sorte au plus
tt.--Ne restez point interdite; rappelez vos sens, dfendez votre
rputation, ou dites adieu pour la vie  toute espce de bonheur.

MISTRISS FORD.--Que ferai-je? ma chre amie; il y a un gentilhomme dans
la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace.
Je donnerais mille livres pour qu'il ft hors de la maison.

MISTRISS PAGE.--Eh! par mon honneur, laissez l vos _je donnerais, je
donnerais_; voil votre mari qui arrive.--Savez-vous quelque moyen de le
faire vader?--Vous ne pouvez le cacher dans la maison.--Comme vous
m'avez trompe!--Mais j'aperois un panier.--S'il est d'une taille
raisonnable, il peut s'y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale,
comme si c'tait pour l'envoyer blanchir. C'est prcisment le moment de
la lessive, envoyez-le par vos gens au pr Datchet.

MISTRISS FORD.--Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je?

(Falstaff rentre.)

FALSTAFF.--Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi
voir.--J'y tiendrai, j'y tiendrai.--Suivez le conseil de votre
amie.--J'y tiendrai.

MISTRISS PAGE.--Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce l votre
lettre?

FALSTAFF.--Je t'aime, je n'aime que toi, aide-moi  sortir d'ici,
laisse-moi me fourrer l dedans.... Jamais...

(Il entre, s'entasse dans le panier qu'on achve de couvrir de linge
sale.)

MISTRISS PAGE.--Robin, aidez-nous  couvrir votre matre. Appelez vos
gens, mistriss Ford.--Ah! perfide chevalier!

MISTRISS FORD.--Eh! Jean! Robert, Jean! _(Robin sort. Les deux
domestiques entrent_.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche
dans les deux anses; mon Dieu, que vous tes lents! Portez-les  la
blanchisseuse dans le pr Datchet: vite, allez.

(Entrent Ford, Page, Caius, sir Hugh Evans.)

FORD.--Approchez, je vous prie. Si j'ai souponn sans cause, vous aurez
droit de vous moquer de moi: ne m'pargnez pas dans ce cas les
plaisanteries; je les mrite. Arrtez; o portez-vous ceci?

ROBERT.--Vraiment,  la rivire.

MISTRISS FORD.--Eh! qu'avez-vous besoin de savoir o ils le portent?
Sont-ce l vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mler
de la lessive!

FORD.--C'est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de
cerf[30]. Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, vritable cerf, je vous en
rponds, et cerf de la saison encore. _(Les valets sortent emportant le
panier_.) Messieurs, j'ai rv cette nuit; je vous dirai mon rve.
Commenons par chercher mes clefs; les voil. Montez, parcourez, visitez
mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j'en suis garant:
laissez-moi fermer d'abord cette issue, et maintenant fouillez le
terrier.

[Note 30: _Buck! I wish I could wash myself of the Buck!_ Ford joue sur
le mot _buck_ qui signifie galement lessive, lessiver et daim. Le jeu
de mots a t impossible  rendre littralement.]

PAGE.--Cher monsieur Ford, calmez-vous; c'est trop vous faire injure 
vous-mme.

FORD.--Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir
du plaisir. Suivez-moi, messieurs.

EVANS.--Ce sont l des visions, et des jalousies bien fantastiques.

CAIUS.--Palsambleu! ce n'est pas la mode en France: on ne voit point de
jaloux en France.

PAGE.--Suivons-le, messieurs, puisqu'il le veut: voyons le rsultat de
ses recherches.

(Evans, Page et Caius sortent.)

MISTRISS PAGE.--L'aventure n'est-elle pas doublement rjouissante?

MISTRISS FORD.--Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des
deux je suis le plus contente d'avoir attrap.

MISTRISS PAGE.--Dans quelles transes il devait tre, quand monsieur Ford
a demand ce qu'il y avait dans le panier?

MISTRISS FORD.--J'ai peur qu'il n'ait besoin d'tre lav aussi. Nous lui
aurons rendu service en l'envoyant au bain.

MISTRISS PAGE.--Qu'il s'aille faire pendre ce dbauch coquin; je
voudrais voir tous ceux de son espce dans des angoisses pareilles.

MISTRISS FORD.--Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulire
de souponner que sir John tait ici. Je ne l'ai jamais vu si brutal
dans sa jalousie.

MISTRISS PAGE.--Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous
divertir encore aux dpens de Falstaff. Sa fivre de libertinage ne
cdera pas  cette seule mdecine.

MISTRISS FORD.--Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss
Quickly, pour nous excuser de ce qu'on l'aura jet  l'eau, et lui
donner une nouvelle esprance qui lui attirera une nouvelle correction.

MISTRISS PAGE.--C'est bien pens. Donnons-lui rendez-vous demain  huit
heures pour venir recevoir un ddommagement.

(Rentrent Ford, Page, Caius et sir Hugh Evans.)

FORD.--Il est introuvable.--Peut-tre le fat s'est-il vant de choses
qui passaient son pouvoir.

MISTRISS PAGE.--Entendez-vous?

MISTRISS FORD.--Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur
Ford, n'est-il pas vrai?

FORD.--Oui, oui, madame.

MISTRISS FORD.--Que le ciel rende vos actions meilleures que vos
penses!

FORD.--Amen.

MISTRISS PAGE.--Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort.

FORD.--Bien, bien, c'est  moi  supporter cela.

EVANS.--S'il y a quelqu'un dans la maison, dans les chambres, dans les
coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes pchs au jour
du grand jugement.

CAIUS.--Palsambleu! je dis de mme, il n'y a pas une me ici.

PAGE.--Eh! fi! monsieur Ford, n'avez-vous pas de honte! Quel esprit,
quel dmon vous a suggr ces ides? Je ne voudrais pas avoir une
pareille maladie pour tous les trsors du chteau de Windsor.

FORD.--C'est ma faute, monsieur Page; j'en subis la peine.

EVANS.--Vous souffrez d'une mauvaise conscience. Votre femme est une
aussi honnte femme qu'on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis
encore entre cinq cents.

CAIUS.--Palsambleu! je vois bien que c'est une honnte femme.

FORD.--A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis  dner. Venez, en
attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi.
Je vous conterai pourquoi j'ai fait tout cela.--Allons, ma femme,
allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie
du fond du coeur, pardonnez-moi.

PAGE.--Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons
enrager; et moi, je vous invite  venir djeuner demain matin chez moi,
et aprs cela  la chasse  l'oiseau. J'ai un faucon admirable pour le
bois. Est-ce chose dite?

FORD.--Tout  fait.

EVANS.--S'il y en a un, je serai le second de la compagnie.

CAIUS.--S'il y en a un ou deux, je serai le troisime[31].

[Note 31: _Turd_ (excrment) pour _third_ (troisime).]

FORD.--Monsieur Page, venez, je vous en prie.

(Ils sortent. Evans et Caius demeurent seuls.)

EVANS.--Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de
coquin d'hte.

CAIUS.--C'est bon, oui de tout mon coeur.

EVANS.--Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une pice dans la maison de Page.

_Entrent_ FENTON et MISTRISS ANNE PAGE.


FENTON.--Je vois que je ne puis pas gagner l'amiti de ton pre. Cesse
donc de me renvoyer  lui, chre Nan.

ANNE.--Hlas! comment donc faire?

FENTON.--Aie le courage d'agir par toi-mme. Il m'objecte ma trop grande
naissance; il prtend que je cherche seulement  rparer au moyen de ses
richesses le dsordre mis dans ma fortune. Il me cherche encore d'autres
querelles. Il me reproche les socits dsordonnes o j'ai vcu; il me
soutient qu'il est impossible que je t'aime autrement que comme un
hritage.

ANNE.--Peut-tre qu'il dit vrai.

FENTON.--Non; j'en jure devant le ciel sur tout mon bonheur  venir. Il
est vrai, je l'avouerai, la fortune de ton pre fut le premier motif qui
m'engagea  t'offrir mes soins; mais, en cherchant  te plaire, je te
trouvai d'un bien plus grand prix que l'or monnoy, ou les sommes
presses dans des sacs; et ce n'est plus qu' la fortune de te possder
que j'aspire maintenant.

ANNE.--Mon cher monsieur Fenton, ne vous lassez pas pourtant de
rechercher la bienveillance de mon pre: monsieur Fenton, recherchez-la
toujours. Si l'empressement et les plus humbles prires ne peuvent rien,
eh bien, alors, coutez un mot....

(Ils se retirent pour causer  l'cart.)

(Entrent Shallow, Slender et Quickly.)

SHALLOW.--Dame Quickly, rompez leur colloque: mon parent dsire parler
pour son compte.

SLENDER.--Allons, il faut que je fasse ici mon coup. En avant, il ne
s'agit que d'oser.

SHALLOW.--Ne vous effrayez pas, neveu.

SLENDER.--Oh! elle ne m'effraye pas; je ne m'inquite pas de cela, si ce
n'est que j'ai peur.

QUICKLY.--Ecoutez donc, monsieur Slender voudrait vous dire deux mots.

ANNE.--Je suis  lui dans l'instant. C'est celui que choisit mon pre.
(_A part_.) Quelle foule de dfauts disgracieux et ridicules sont
embellis par trois cents livres de rente!

QUICKLY.--Et comment se porte le cher monsieur Fenton? Un mot, je vous
prie.

SHALLOW.--Elle vient. Ferme, cousin. O mon garon! tu avais un pre....

SLENDER.--J'avais un pre, mistriss Anne. Mon oncle peut vous dire de
bons tours de lui.--Mon cher oncle, je vous conjure, racontez  mistriss
Anne l'histoire des deux oies que mon pre vola dans une basse-cour.

SHALLOW.--Mistriss Anne, mon neveu vous aime.

SLENDER.--Oui, je vous aime autant que j'aime aucune autre femme du
comt de Glocester.

SHALLOW.--Il vous entretiendra conformment  votre qualit.

SLENDER.--Je vous en rponds. Robe longue ou robe courte[32], personne,
dans le rang d'cuyer, ne m'en revaudra.

[Note 32: _Come curt and long tail_, viennent courte et longue queue.
C'est--dire, viennent des gens obligs de couper la queue  leur chien,
et de ceux qui ont le droit de la lui laisser longue: ce qui tait une
des marques distinctives des diffrentes classes.]

SHALLOW.--Il vous donnera cent cinquante livres de douaire.

ANNE.--Mon bon monsieur Shallow, laissez-le faire sa cour lui-mme.

SHALLOW.--Vraiment, je vous en remercie; je vous remercie de cet
encouragement. Cousin, elle vous appelle: je vous laisse.

ANNE.--Eh bien! monsieur Slender?

SLENDER.--Eh bien! mistriss Anne?

ANNE.--Expliquez vos volonts.

SLENDER.--Mes volonts, c'est l un vilain discours  entendre,
vraiment: la plaisanterie est bonne. Grce au ciel, je n'ai pas encore
song  les mettre par crit, mes volonts; je ne suis pas si malade,
grce au ciel.

ANNE.--Je demande seulement, monsieur Slender, ce que vous me voulez?

SLENDER.--Quant  moi, en mon particulier, je ne vous veux rien, ou peu
de chose. Votre pre et mon oncle ont fait quelques arrangements; si
cela russit,  la bonne heure, sinon, au chanceux la chance. Ils
peuvent vous dire mieux que moi comment les choses vont. Tenez, demandez
 votre pre: le voil qui vient.

(Entrent Page et mistriss Page.)

PAGE.--Eh bien! cher Slender! Aime-le, ma fille Anne.--Comment,
qu'est-ce que c'est? Que fait ici M. Fenton? C'est m'offenser, monsieur,
que d'obsder ainsi ma maison. Je vous ai dit, ce me semble, que j'avais
dispos de ma fille.

FENTON.--Monsieur Page, ne vous fchez pas.

MISTRISS PAGE.--Mon bon monsieur Fenton, cessez d'importuner ma fille.

PAGE.--Elle n'est point faite pour vous.

FENTON.--Monsieur, voudrez-vous m'couter?

PAGE.--Non, mon cher monsieur Fenton.--Entrons, monsieur Shallow; mon
fils Slender, entrons.--Instruit comme vous l'tes de mes vues, vous me
manquez, monsieur Fenton.

(Page, Shallow et Slender sortent.)

QUICKLY, _ Fenton_.--Parlez  mistriss Page.

FENTON.--Chre mistriss Page, aimant votre fille d'une faon aussi
honorable que je le fais, je crois devoir soutenir mes prtentions sans
reculer, malgr les obstacles, les rebuts et les procds dsobligeants.
Accordez-moi votre appui.

ANNE.--Ma bonne mre, ne me mariez pas  cet imbcile.

MISTRISS PAGE.--Ce n'est pas mon intention: je vous cherche un meilleur
poux.

QUICKLY.--C'est le docteur, mon matre.

ANNE.--Hlas! j'aimerais mieux tre enterre vivante, ou assomme 
coups de navets[33].

[Note 33: _Bow'd to death with turnips_.]

MISTRISS PAGE.--Allons, ne vous chagrinez pas. Monsieur Fenton, je ne
serai ni votre amie, ni votre ennemie. Je saurai de ma fille si elle
vous aime, et ce que j'apprendrai  cet gard dterminera mes
sentiments. Jusque-l, adieu, monsieur: il faut que Nancy rentre; son
pre se fcherait.

(Mistriss Page et Anne sortent.)

FENTON.--Adieu, ma chre madame; adieu, Nan.

QUICKLY.--C'est mon ouvrage.--_Comment_, ai-je dit, _voudriez-vous
sacrifier votre enfant  un imbcile ou  un mdecin_? Voyez-vous,
monsieur Fenton?--C'est mon ouvrage.

FENTON.--Je te remercie, et je te prie, ce soir, de trouver le moment de
donner cette bague  ma chre Nan: voil pour ta peine.

(Il sort.)

QUICKLY.--Va, que le ciel t'envoie le bonheur! Quel bon coeur il a! Une
femme passerait  travers l'eau et le feu pour servir un si bon coeur.
Mais pourtant je voudrais que mon matre obtint mistriss Anne, ou je
voudrais que M. Slender l'obtint; ou, en vrit, je voudrais que ce ft
M. Fenton. Je ferai mon possible pour tous les trois; car je l'ai
promis, et je tiendrai ma parole; mais spcieusement[34]  M.
Fenton.--Mais nos dames m'ont donn une autre commission pour le
chevalier sir John Falstaff. Quelle bte je suis de m'amuser ici.

(Elle sort.)

[Note 34: Elle veut dire spcialement.]


SCNE V

Une chambre dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ FALSTAFF et BARDOLPH.


FALSTAFF.--Bardolph, hol!

BARDOLPH.--Me voil, monsieur.

FALSTAFF.--Va me chercher une pinte de vin d'Espagne, et mets une rtie
dedans. (_Bardolph sort_.) Ai-je vcu si longtemps pour tre emport
dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour tre jet dans
la Tamise? Bien, bien, si jamais je m'expose  pareil tour, je veux bien
qu'on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au
premier chien pour ses trennes. Les coquins m'ont renvers dans le
canal avec aussi peu de remords que s'ils avaient noy une porte de
quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger  ma taille que
je plonge avec quelque vlocit. Le fond toucht-t-il aux enfers, j'y
arriverais. Heureusement que la rivire se trouvait basse et remplie de
sable en cet endroit. J'aurais t noy: une mort que j'abhorre, car
l'eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j'aurais quand je
serais enfl, une vraie montagne de chair morte.

(Rentre Bardolph avec le vin.)

BARDOLPH.--Mistriss Quickly est l, monsieur, qui veut vous parler.

FALSTAFF.--Allons, mettons d'abord un peu de vin d'Espagne dans l'eau de
la Tamise. Mon ventre est aussi glac que si j'avais aval des pelotes
de neige en guise de pilules pour me rafrachir les reins. Appelle-la.

BARDOLPH.--Entrez, la femme.

(Entre Quickly.)

QUICKLY.--Avec votre permission.--Je vous demande pardon. Je donne le
bonjour  Votre Seigneurie.

FALSTAFF.--Ote-moi tous ces calices; prpare-moi un pot de vin d'Espagne
avec du sucre.

BARDOLPH.--Et des oeufs, monsieur?

FALSTAFF.--Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet
dans mon breuvage.--(_Bardolph sort_.) Eh bien!

QUICKLY.--Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la
part de mistriss Ford.

FALSTAFF.--Mistriss Ford! J'en ai assez de l'eau de son coquemar[35]: on
m'a mis dedans; j'en ai le ventre Plein.

[Note 35: _I have ford enough_. Falstaff joue ici sur le mot _ford_, qui
signifie un cours d'eau peu profond. Il a fallu rendre cette
plaisanterie par une autre.]

QUICKLY.--Hlas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n'est pas sa faute; il
faut s'en prendre  ses gens: ils se sont mpris sur ses ordres.

FALSTAFF.--Moi aussi, je me suis mpris quand je me suis fi  la folle
promesse d'une femme.

QUICKLY.--Ah! monsieur, elle s'en dsole, que le coeur vous en
saignerait si vous la voyiez.--Son mari va ce matin chasser  l'oiseau;
elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et
neuf. Elle m'a charg de vous le faire savoir promptement; elle vous
ddommagera de votre aventure, je vous en rponds.

FALSTAFF.--Eh bien! je consens  l'aller visiter. Dites-lui de rflchir
sur ce que vaut un homme. Qu'elle considre sa propre fragilit, et
qu'elle apprcie mon mrite.

QUICKLY.--C'est ce que je lui dirai.

FALSTAFF.--N'y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous?

QUICKLY.--Huit et neuf, monsieur.

FALSTAFF.--Bon, retournez: elle peut compter sur moi.

QUICKLY.--Que la paix soit avec vous, monsieur.

(Elle sort.)

FALSTAFF.--Je m'tonne de ne point voir paratre monsieur Brook; il
m'avait fait prier de l'attendre chez moi; j'aime fort son argent. Ah!
le voici.

(Entre Ford.)

FORD.--Dieu vous garde, monsieur.

FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce
qui s'est pass entre moi et la femme de Ford.

FORD.--C'est en effet l'objet qui m'amne, sir John.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu
chez elle  l'heure marque.

FORD.--Eh bien! monsieur, comment avez-vous t trait?

FALSTAFF.--Trs dsagrablement, monsieur Brook.

FORD.--Comment donc? Aurait-elle chang de sentiment?

FALSTAFF.--Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur
Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est
arriv pendant l'entrevue, au moment o finissaient les embrassades,
baisers, protestations, c'est--dire le prologue de notre comdie. Il
amenait aprs lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait
ameuts et excits  venir faire dans la maison la recherche de l'amant
de sa femme.

FORD.--Quoi! tandis que vous tiez l?

FALSTAFF.--Tandis que j'tais l.

FORD.--Et Ford vous a cherch sans pouvoir vous trouver?

FALSTAFF.--coutez donc. Par une bonne fortune, arrive  point nomm une
mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford: la femme
de Ford ayant la tte perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de
lessive.

FORD.--Dans un panier de lessive?

FALSTAFF.--Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m'ont press, 
m'touffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de
bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook,
le plus puant compos d'infmes odeurs qui ait jamais afflig l'odorat.

FORD.--Mais resttes-vous longtemps dans cette situation?

FALSTAFF.--Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai
souffert pour mettre cette femme  mal en votre considration! Quand je
fus ainsi empil dans le panier, deux coquins de valets de Ford
arrivrent; sur l'ordre que leur donna leur matresse de me porter au
pr de Datchet, en qualit de linge sale, ils me prirent sur leurs
paules, et rencontrrent  la porte leur coquin de jaloux de matre qui
leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je
frissonnais de peur que cet enrag de lunatique ne voult y regarder;
mais le destin qui a dcrt qu'il serait cocu retint sa main: c'est
bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de
linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses
de trois morts diffrentes; d'abord la frayeur inconcevable de me voir
dcouvert par ce vilain jaloux de blier  deux jambes; ensuite, d'tre
pli, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonfrence
d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tte; enfin,
d'tre renferm, comme un corps en dissolution, dans des linges puants
qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez  cela un homme de mon
acabit; pensez  cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme
continuellement fondant et en eau; c'est un miracle que je n'aie pas
touff. Puis au plus haut degr de ce bain, quand j'tais  moiti cuit
dans la graisse, comme un ragot hollandais, tre jet dans la Tamise,
et refroidi dans le courant comme un fer  cheval rougi au feu! Pensez 
cela, tre jet l tout brlant! pensez  cela, monsieur Brook.

FORD.--En bonne vrit, monsieur, je suis dsol que vous ayez souffert
tout cela pour l'amour de moi. Voil mes esprances perdues; vous ne
ferez plus aucune tentative auprs d'elle.

FALSTAFF.--Monsieur Brook, plutt que d'y renoncer ainsi, je consens
d'tre jet dans l'Etna comme je l'ai t dans la Tamise. Le mari va ce
matin chasser  l'oiseau; et elle m'a fait donner un second rendez-vous.
On m'attend de huit  neuf, monsieur Brook.

FORD.--Il est dj huit heures passes, monsieur.

FALSTAFF.--En vrit? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantt
 votre loisir; vous apprendrez comment je mne les choses, et pour
couronner l'oeuvre, elle sera  vous. Adieu, adieu, vous l'aurez,
monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu.

(Il sort.)

FORD.--H! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? veillez-vous,
monsieur Ford, veillez-vous; veillez-vous, monsieur Ford: voil un
trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voil ce que
c'est que le mariage: voil ce que c'est que d'avoir du linge et des
paniers de lessive. Bien; j'afficherai ce que je suis; je prendrai le
dbauch: il est dans ma maison; il ne peut m'chapper, et c'est, je
crois, impossible qu'il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou
se glisser dans la bote au poivre; mais, de peur que le diable qui le
conduit ne lui prte son secours, je veux fouiller les endroits o il
est impossible qu'il se trouve. Puisque je ne puis viter d'tre ce que
je suis, la certitude d'tre ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas
rsign. Si j'ai des cornes assez pour en enrager, eh bien!  la bonne
heure, je me montrerai enrag[36].

(Il sort.)

[Note 36: _If I have horns to make one mad, I will be hornmad_. Le sens
d'_hornmad_ n'est pas bien dtermin. On ne sait si c'est fou de
jalousie, ou fou par l'influence de la lune. _Horns_, croissant: le jeu
de mots ne pouvait se rendre en franais.]

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME


SCNE I

La rue.

_Entrent_ MISTRISS PAGE, MISTRISS QUICKLY et WILLIAM.


MISTRISS PAGE.--Le crois-tu dj chez mistriss Ford?

QUICKLY.--Srement, il y est dj, ou tout prs d'arriver: mais ma foi,
il est firement en colre de ce qu'on l'a jet dans l'eau. Mistriss
Ford vous prie de venir sur-le-champ.

MISTRISS PAGE.--Je serai chez elle dans un moment: je ne veux que
conduire mon petit bonhomme  l'cole. Voici son matre.--Je vois que
c'est aujourd'hui jour de cong. (_Evans entre_.) Comment, sir Hugh,
est-ce que vous n'avez pas de classe aujourd'hui?

EVANS.--Non; monsieur Slender veut qu'on laisse les enfants jouer.

QUICKLY.--Que son coeur en soit bni!

MISTRISS PAGE.--Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas du
tout dans ses tudes. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur
son rudiment.

EVANS.--Ici, William; levez la tte, allons.

MISTRISS PAGE.--Venez ici, mon enfant; levez la tte, rpondez  votre
matre. N'ayez pas peur.

EVANS.--William, combien de nombres dans les noms?

WILLIAM.--Deux.

QUICKLY.--Vraiment, j'aurais cru que les noms taient impairs, car on
dit: pair ou non[37].

EVANS.--Finissez voire babil. Qu'est-ce que c'est blanc[38], William?

[Note 37: _Od's nouns_. Les mprises de Quickly provenant ou des dfauts
de prononciation d'Evans, ou de certaines consonnances entre les mots
latins et quelques mots anglais d'un sens diffrent, ne peuvent se
rendre littralement.]

[Note 38: _Albus_. C'est sur le mot _pulcher_ qu'Evans interroge
William. Quickly entend _polcats_ (putois) et s'crie qu'il y a des
choses plus belles que les putois.]

WILLIAM.--_Albus_.

QUICKLY.--Arbuste? Qui est-ce qui a jamais vu un arbuste blanc?

EVANS.--Vous tes la femme la plus simple; taisez-vous, je vous prie.
Qu'est-ce que c'est _lapis_, William?

WILLIAM.--Une pierre.

EVANS.--Et qu'est-ce que c'est une pierre, William?

WILLIAM.--Un caillou.

EVANS.--Non, c'est _lapis_. Je vous prie, mettez cela dans votre
cervelle.

WILLIAM.--_Lapis_.

EVANS.--C'est bon, William. William, qui prte les articles?

WILLIAM.--Les articles sont emprunts du pronom, et on les dcline
ainsi: _Singulariter, nominativo: Hic, hc, hoc._

EVANS.--_Nominativo, hic, hc, hoc_. Je vous en prie, faites attention.
_Genitivo, hujus._ Bien! qu'est-ce que c'est que l'accusatif?

WILLIAM.--_Accusativo, hunc_.

EVANS.--Je vous en prie, rappelez-vous, enfant. _Accusativo, hunc, hanc,
hoc_.

QUICKLY.--Hein, quand, coq. C'est du latin pour la basse-cour, sur ma
parole[39].

[Note 39: Hein, quand, coq. Evans, dans le texte, au lieu de _hunc,
hanc, hoc_, prononce _hing, hang, hog_, et Quickly dit que _hang hog_
(pendez le cochon) est en latin pour _faire du lard_ (_latin for
bacon_).]

EVANS.--Cessez vos bavardages, la femme. Qu'est-ce que c'est que le cas
vocatif, William?

WILLIAM.--_O! Vocativo, O!_

EVANS.--Souvenez-vous bien, William, le vocatif est _caret_[40].

[Note 40: Evans prend pour le vocatif lui-mme, le mot _caret_, mis 
quelques mots; afin d'avertir que le vocatif manque.]

QUICKLY.--Au moins est-ce quelque chose de bon qu'une carotte.

EVANS.--Finissez donc, la femme.

MISTRISS PAGE.--Paix donc.

EVANS.--Qu'est-ce que c'est que le cas gnitif au pluriel, William?

WILLIAM.--Le cas gnitif?

EVANS.--Oui.

WILLIAM.--Gnitif, _horum, harum, horum_.

QUICKLY.--Qu'allez-vous lui parler du cas o se trouve Jenny[41] la
coquine? enfant, ne parlez jamais de cette crature-l.

[Note 41: La colre de Quickly porte ici sur le mot _horum_ qu'elle
confond avec _whore_, et sur les mots _hic_ et _hoc_ qu'elle prend pour
les verbes anglais _to hick_ et _to hock_. Il a fallu, pour tre
intelligible, avoir recours  d'autres consonnances.]

EVANS.--N'avez-vous pas de honte, la femme?

QUICKLY.--Non. Vous avez tort d'apprendre ces choses-l  cet enfant. A
quoi bon lui aller dire que c'est l le _hic_, lui parler de tous les
_cancans_, et puis lui raconter des histoires de coquines; tenez, cela
est vilain  vous.

EVANS.--As-tu la cervelle drange, la femme? N'as-tu donc pas
l'intelligence des cas, des nombres, des genres? Tu es une aussi bte
crature de chrtienne que je le puisse dsirer.

MISTRISS PAGE.--Je t'en prie, tais-toi.

EVANS.--A prsent, William, dites-moi quelques dclinaisons de vos
pronoms.

WILLIAM.--Ma foi, je les ai oublies.

EVANS.--_Ki, ke, cod_. Si vous oubliez vos _kies_, vos _koes_, vos
_cods_, vous aurez le fouet. A prsent, vous pouvez aller jouer. Allez.

MISTRISS PAGE.--Il est plus avanc que je ne croyais.

EVANS.--Il a la mmoire prompte. Adieu, mistriss Page.

MISTRISS PAGE.--Adieu, mon bon sir Hugh. (_Sir Hugh sort._) Allez  la
maison, petit garon; nous, nous n'avons pas de temps  perdre.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une pice dans la maison de Ford.

_Entrent_ MISTRISS FORD et FALSTAFF.


FALSTAFF.--Mistriss Ford, votre chagrin a fait vanouir le mien. Je
vois que votre amour pour moi connat les gards qui me sont dus, et je
promets de m'acquitter envers vous avec scrupule; non-seulement,
mistriss Ford, en ce qui concerne le simple devoir de l'amour, mais dans
tous ses alentours, circonstances et dpendances. Mais tes-vous
tranquille sur votre mari aujourd'hui?

MISTRISS FORD.--Il est  la chasse  l'oiseau, tendre sir John.

(Mistriss Page derrire le thtre.)

MISTRISS PAGE.--Hol, commre Ford, hol!

MISTRISS FORD.--Passez dans la chambre, sir John.

(Entre mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.--Bonjour, ma belle. Dites-moi, qui avez-vous au logis?

MISTRISS FORD.--Quoi? personne que mes gens.

MISTRISS PAGE.--Bien sr?

MISTRISS FORD.--Non en vrit. _(Bas)_. Parlez plus haut.

MISTRISS PAGE.--Vraiment; allons, je suis bien contente que vous n'ayez
personne ici.

MISTRISS FORD.--Pourquoi?

MISTRISS PAGE.--Pourquoi, voisine! Votre mari est retomb dans ses
premires folies. Il faut l'entendre l-bas, avec mon mari, comme il
prend la chose  coeur, comme il dclame contre tous les gens maris,
comme il maudit toutes les filles d've, de quelque couleur qu'elles
puissent tre: il faut le voir se frapper le front en criant: Percez,
paraissez; en telle sorte que je n'ai jamais vu de frnsie au monde que
je ne sois tente de prendre pour de la douceur, de la modration, de la
patience, auprs de la maladie qui le travaille maintenant. Je vous
flicite bien de n'avoir pas au logis le gros chevalier.

MISTRISS FORD.--Comment? Parle-t-il de lui?

MISTRISS PAGE.--Il ne parle que de lui, et dclare avec serment que,
tandis qu'il le cherchait hier, on l'emportait dans un panier: il
proteste  mon mari qu'il est encore ici aujourd'hui: il lui a fait
quitter la chasse, ainsi qu'au reste de la socit, pour essayer encore
une fois de leur prouver la justice de ses soupons. Mais je suis bien
aise que le chevalier ne soit pas ici, il verra sa sottise.

MISTRISS FORD.--Est-il encore loin, mistriss Page?

MISTRISS PAGE.--Tout prs, au bout de la rue: il va arriver dans
l'instant.

MISTRISS FORD.--Je suis perdue, le chevalier est ici.

MISTRISS PAGE.--Eh bien! vous tes perdue, sans ressource, et pour le
chevalier, c'est un homme mort. Quelle femme tes-vous donc? Faites-le
sortir, faites-le sortir. Un peu de bont vaut encore mieux qu'un
meurtre.

MISTRISS FORD.--Et par o sortira-t-il? O pourrons-nous le cacher. Le
mettrons-nous encore dans le panier?

(Rentre Falstaff.)

FALSTAFF.--Non, je ne veux plus me mettre dans le panier; ne puis-je
m'vader avant qu'il arrive?

MISTRISS PAGE.--Hlas! trois frres de monsieur Ford, arms de
pistolets, gardent la porte, afin que rien ne sorte: sans cela, vous
auriez pu vous chapper, avant qu'il vint.--Mais que faites-vous l?

FALSTAFF.--Que ferai-je?--Je vais me fourrer dans la chemine.

MISTRISS FORD.--C'est l qu'ils viennent tous en rentrant dcharger
leurs fusils de chasse. Descendez dans le four.

FALSTAFF.--O est-il?

MISTRISS FORD.--Il vous y chercherait encore, sur ma vie. La maison n'a
pas une armoire, un coffre, une cassette, un trou, un puits, une vote
dont il ne tienne un tat par crit pour s'en souvenir dans l'occasion;
et il fait la revue d'aprs sa note. Il n'y a pas moyen de vous cacher
dans la maison.

FALSTAFF.--Il faut donc en sortir?

MISTRISS PAGE.--Si vous sortez sous votre propre figure, vous tes
mort.--A moins que vous ne sortiez dguis...

MISTRISS FORD.--Comment pourrons-nous le dguiser?

MISTRISS PAGE.--Hlas! en vrit, je n'en sais rien. Il n'y a pas de
robe de femme assez large pour lui, sans quoi avec un chapeau de femme,
un masque et une coiffe, il pourrait n'tre pas reconnu.

FALSTAFF.--Mes chres amies, imaginez quelque chose, tout ce qu'il vous
plaira plutt que de laisser arriver un malheur.

MISTRISS FORD.--La tante de ma servante, la grosse femme de Brentford, a
laiss une robe l-haut.

MISTRISS PAGE.--Sur ma parole, c'est l notre affaire. Elle est aussi
grosse que lui. Vous avez aussi son chapeau de frise et son
masque.--Montez vite l-haut, sir John.

MISTRISS FORD.--Allez, allez, cher sir John, tandis que madame Page et
moi vous chercherons quelque coiffe  votre tte.

MISTRISS PAGE.--Vite, vite, je vous aurai bientt accommod. Passez
toujours la robe.

(Falstaff sort.)

MISTRISS FORD.--Je voudrais bien que mon mari le rencontrt sous cette
mascarade. Il ne peut souffrir la vieille femme de Brentford, il prtend
qu'elle est sorcire, il lui a dfendu la maison, et l'a menace de la
battre.

MISTRISS PAGE.--Que le ciel puisse le conduire sous la canne de ton
mari, et qu'ensuite le diable conduise la canne!

MISTRISS FORD.--Mais mon mari vient-il srieusement?

MISTRISS PAGE.--Oui, trs srieusement. Il parle mme du panier. Il
faut, je ne sais comment, qu'il en ait appris quelque chose.

MISTRISS FORD.--C'est ce que nous allons savoir. Je vais faire emporter
de nouveau le panier par mes gens, de manire qu'il le rencontre  la
porte comme la dernire fois.

MISTRISS PAGE.--C'est bon, mais il va tre ici dans l'instant. Songeons
 la toilette de la sorcire de Brentford.

MISTRISS FORD.--Laissez-moi d'abord donner mes ordres  mes gens pour le
panier. Montez, je vais vous porter une coiffe.

MISTRISS PAGE.--Puisse-t-il tre pendu, le vilain dbauch! nous ne
saurions le maltraiter assez. Nous laisserons dans ce que nous allons
faire une preuve que les femmes peuvent en mme temps tre joyeuses et
vertueuses. Nous n'agissons pas, nous autres qu'on voit toujours rire et
plaisanter. Le vieux proverbe a dit vrai: _C'est le cochon paisible qui
mange tout ce qu'il trouve_[42].

[Note 42: _Still swine eat all the draff_.]

(Elle sort.)

(Entrent les domestiques.)

MISTRISS FORD.--Allez, vous autres, reprendre le panier sur vos paules;
votre matre est presque  la porte: s'il vous ordonne de le mettre 
terre, obissez-lui.--Allons, dpchez.

(Elle sort.)

PREMIER DOMESTIQUE.--Viens, toi, soulevons notre charge.

SECOND DOMESTIQUE.--Prions Dieu qu'il ne soit pas rempli encore d'un
chevalier!

PREMIER DOMESTIQUE.--J'espre que non. J'aimerais autant porter le mme
volume en plomb.

(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius et Evans.)

FORD.--D'accord, monsieur Page. Mais si la chose est prouve, avez-vous
quelque secret pour faire que je ne sois pas un sot?--A bas le panier,
marauds!--Qu'on appelle ma femme!--Allons; jeune galant du panier,
sortez.--O suppts d'infamie que vous tes!--Il y a une fdration, une
ligue, une cabale, une conspiration contre moi; mais le diable en aura
la honte. Hol! ma femme, sortez, paraissez, paraissez; paraissez donc
quand je vous appelle; venez nous montrer quelles honntes hardes vous
envoyez au blanchissage.

PAGE.--Eh! mais vraiment, ceci passe les bornes, monsieur Ford: on ne
peut pas vous laisser en libert plus longtemps, il faudra vous
enfermer.

EVANS.--C'est de la folie; il est aussi fou qu'un chien enrag.

(Entre mistriss Ford.)

SHALLOW.--Cela n'est pas bien, monsieur Ford; en vrit, cela n'est pas
bien.

FORD.--C'est prcisment ce que je dis, monsieur. Avancez ici, mistriss
Ford, mistriss Ford, l'honnte femme, l'honnte femme, l'pouse modeste,
la vertueuse crature qui a un sot jaloux de mari, avancez. Je vous
souponne  tort, mistriss, n'est-il pas vrai?

MISTRISS FORD.--Le ciel me soit tmoin que vous tes injuste, si vous me
souponnez de rien de malhonnte.

FORD.--Trs-bien dit, front d'airain: soutenez ce ton. Allons, drle,
sortez.

(Il jette les hardes hors du panier.)

PAGE.--Cela est trop fort.

MISTRISS FORD.--N'avez-vous pas de honte? Laissez l ces hardes.

FORD.--Je vous dmasquerai.

EVANS.--Cela est draisonnable. Quoi vous voulez chercher querelle au
linge de votre femme! Allons, laissez, laissez.

FORD.--Videz le panier, vous dis-je.

MISTRISS FORD.--Comment, monsieur, comment?

FORD.--Monsieur Page, comme il fait jour, un homme a t emport hier de
ma maison dans ce panier. Pourquoi ne peut-il pas s'y trouver encore
aujourd'hui? j'ai la certitude qu'il est dans la maison. Mes avis sont
srs, ma jalousie est fonde en raison. Otez-moi tout ce linge.

MISTRISS FORD.--Si vous trouvez l un homme  tuer il faut qu'il soit de
l'espce des mouches.

PAGE.--Il n'y a point l d'homme.

SHALLOW.--- Par ma fidlit, cela n'est pas bien, monsieur Ford, vous
vous faites tort.

EVANS.--Monsieur Ford, mettez-vous en prire, et ne suivez pas les
inclinations de votre coeur. C'est jalousie que tout cela.

FORD.--A la bonne heure. Celui que je cherche n'est pas l.

PAGE.--Ni ailleurs que dans votre cervelle.

FORD.--Aidez-moi  fouiller partout cette seule fois. Si je ne trouve
rien, vous tes dispenss d'excuser ma folie: faites de moi le sujet de
vos plaisanteries de table, qu'on dise de moi: jaloux comme Ford qui
cherchait le galant de sa femme dans une coquille de noix. Mais veuillez
me satisfaire encore une fois; une dernire fois cherchez avec moi.

MISTRISS FORD.--Eh! madame Page, descendez, ainsi que la vieille femme:
mon mari veut monter dans la chambre.

FORD.--La vieille femme? Quelle vieille femme?

MISTRISS FORD.--La vieille de Brentford, la tante de ma servante.

FORD.--Qui, cette sorcire, cette malheureuse, cette impudente coquine?
Ne lui ai-je pas interdit ma maison? C'est--dire, qu'elle vient ici
rendre quelque message. Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas
savoir tout ce qui passe par la main d'une diseuse de bonne aventure.
Elle se sert de charmes, de caractres, de figures et autres menteries
de cette espce. Cela est hors de notre porte; nous n'y connaissons
rien. Descendez, sorcire que vous tes, vieille bohmienne; descendez,
quand je vous le dis.

MISTRISS FORD.--Non, mon bon cher mari. Mes bons messieurs, empchez-le
de frapper la vieille femme.

(Entre Falstaff habill en femme, conduit par mistriss Page.)

MISTRISS PAGE.--Venez, mre Babil[43], venez; donnez-moi la main.

[Note 43: _Mother prat. To prate_ signifie babiller; il a fallu traduire
le nom pour donner quelque sens  la rplique de Ford.]

FORD.--Ah! je lui en donnerai du _babil_. Hors de chez moi, sorcire.
(_Il le bat_.) Vieux graillon, coquine, drlesse, salope que vous tes.
Ah! je vous conjurerai, moi, je vous dirai la bonne aventure.

(Falstaff sort.)

MISTRISS PAGE.--N'avez-vous pas de honte? Je crois, en vrit que vous
avez tu cette pauvre femme.

MISTRISS FORD.--Vraiment, cela pourrait bien tre.--Cela vous fera
honneur.

FORD.--Je voudrais qu'elle ft pendue, la sorcire.

EVANS.--A vrai dire, je crois bien que la femme est une sorcire. Je
n'aime pas qu'une femme ait une grande barbe, et j'ai vu une grande
barbe sous son masque.

FORD.--Messieurs, voulez-vous me suivre? Je vous en conjure; suivez-moi;
vous serez tmoins du rsultat de mes soupons. Si je ne fais pas lever
une pice, ne me croyez plus quand j'aboierai.

PAGE.--Allons, prtons-nous encore  sa fantaisie. Venez, messieurs.

(Page, Ford, Shallow et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.--Je vous rponds qu'il a t pitoyablement arrang.

MISTRISS FORD.--Dites donc impitoyablement.

MISTRISS PAGE.--J'opine pour que le bton soit bni et suspendu sur
l'autel: il a servi  une action mritoire.

MISTRISS FORD.--Pensez-vous qu'autorises comme nous le sommes par notre
dignit de femmes et le tmoignage d'une bonne conscience, nous
puissions pousser plus loin notre vengeance?

MISTRISS PAGE.--Je crois bien que l'esprit de libertinage doit avoir
reu son compte, et qu' moins de s'tre engag au diable par dits et
ddits[44], il ne songera plus  attenter  notre honneur.

[Note 44: _In fee simple, with fine and recovery_.]

MISTRISS FORD.--Dirons-nous  nos maris les tours que nous lui avons
jous?

MISTRISS PAGE.--Certainement, ne ft-ce que pour ter de l'esprit du
vtre les fantaisies qu'il y a mises. S'ils jugent dans leur sagesse que
ce pauvre gros mauvais sujet de chevalier ne soit pas encore assez puni,
nous continuerons d'tre les ministres de la vengeance.

MISTRISS FORD.--Je vous garantis qu'ils voudront lui en faire
publiquement la honte. Quant  moi, je pense que la raillerie ne serait
pas complte si on ne la terminait par un affront public.

MISTRISS PAGE.--Allons donc tout de suite mettre les fers au feu, et ne
laissons rien refroidir.

(Elles sortent.)


SCNE III

Une pice dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ L'HTE et BARDOLPH.


BARDOLPH.--Monsieur, les Allemands vous demandent trois chevaux. Leur
duc, en personne, arrive demain  la cour, et ils vont au-devant de lui.

L'HTE.--Qu'est-ce? Quel est ce duc qui voyage si secrtement? Je n'ai
pas entendu dire qu'il vnt  la cour. Fais-moi parler avec ces
trangers. Ils parlent anglais?

BARDOLPH.--Oui, monsieur, je vais vous les envoyer.

L'HTE.--Ils auront mes chevaux, mais ils les payeront; je les picerai.
Ils disposent de ma maison depuis huit jours, et j'ai dlog pour eux
mes autres htes. Il faut qu'ils payent, je les arrangerai. Allons,
viens.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Une pice dans la maison de Ford.

_Entrent_ PAGE, FORD, MISTRISS PAGE, MISTRISS FORD et SIR HUGH EVANS.


EVANS.--C'est bien l la plus belle invention fminine que j'aie jamais
rencontre.

PAGE.--Et il vous a fait remettre ces deux lettres en mme temps?

MISTRISS PAGE.--Dans le mme quart d'heure.

FORD.--Pardonne-moi, ma femme. Dsormais fais ce que tu voudras; je
souponnerai plutt le soleil d'tre froid, que toi d'tre lgre. Tu as
fait rentrer dans une me hrtique une inbranlable foi en ta vertu.

PAGE.--C'est bien, c'est bien, en voil assez. Ne soyez pas aussi
extrme dans la rparation que vous l'avez t dans l'offense; mais
occupons-nous de notre projet. Il faut donc, pour en avoir publiquement
le plaisir, que nos femmes donnent encore un rendez-vous  ce gros vieux
coquin, et l nous le surprendrons et l'accablerons de ridicule.

FORD.--Je ne vois point pour cela de meilleure ide que la leur.

PAGE.--Quoi! de lui faire dire qu'elles l'attendent  minuit dans le
parc? Allons donc, il ne s'y fiera jamais.

EVANS.--Vous dites qu'il a t jet dans la rivire, et qu'il a t
rudement battu sous la robe de la vieille femme? Il doit, ce me semble,
avoir des terreurs qui l'empcheront de venir. Sa chair, je pense, est
mortifie: il n'aura plus de dsirs.

PAGE.--Je le pense de mme.

MISTRISS FORD.--Imaginez seulement ce qu'on peut faire de lui quand il y
sera, et nous nous chargeons d'imaginer  nous deux les moyens de l'y
amener.

MISTRISS PAGE.--Il y a un vieux conte sur Herne le chasseur, autrefois
garde de la fort de Windsor, et qui, tant que dure l'hiver, revient
toutes les nuits  minuit prcis tourner autour d'un chne avec un grand
bois de cerf sur la tte. Dans son passage, il fltrit l'arbre,
ensorcelle le btail, change en sang le lait des vaches, et porte une
chane qu'il secoue avec un bruit effroyable. Vous avez entendu parler
de cet esprit, et vous savez que nos crdules et superstitieux anctres
y ajoutaient foi, et qu'ils ont transmis  notre ge, comme une vrit,
le conte de Herne le chasseur.

PAGE.--Comment, nous ne manquons point de gens encore qui n'oseraient,
dans la nuit, passer auprs du chne de Herne. Mais qu'en voulez-vous
faire?

MISTRISS FORD.--Eh! vraiment, c'est la base de notre projet. Il faut que
Falstaff vienne nous trouver au pied du chne, dguis sous la figure de
Herne, avec de grandes cornes normes sur la tte.

PAGE.--Soit: admettons qu'il y vienne. Et sous ce dguisement, qu'en
ferez-vous? Quel est votre plan?

MISTRISS PAGE.--Nous y avons song, et le voici. Nous dguiserons Nan
Page, ma fille, et mon petit garon, ainsi que trois ou quatre enfants
de leur taille, en farfadets, en fes, en lutins, avec des habillements
blancs et verts, des couronnes de bougies allumes sur leurs ttes, et
des sonnettes dans leurs mains. On les cacherait dans quelque foss des
environs, et au moment o nous aborderions Falstaff elle et moi, ils en
sortiraient tout  coup en faisant entendre des chants bizarres. A leur
vue, nous fuirions toutes deux remplies de frayeur; ils l'entoureraient,
et, selon l'usage des fes, se mettraient  pincer l'impur chevalier,
lui demandant comment,  l'heure de leurs bats magiques, il ose, sous
cette figure profane; pntrer dans leurs asiles sacrs.

MISTRISS FORD.--Et jusqu' ce qu'il ait avou la vrit, nos gnies
supposs le pinceraient d'importance, et le brleraient avec leurs
bougies.

MISTRISS PAGE.--Quand il aura tout avou, nous paratrons tous; nous
dsencornerons l'esprit, et le ramnerons  Windsor en nous moquant de
lui.

FORD.--Si nos jeunes gens ne sont pas trs-bien instruits, ils ne
joueront jamais leur rle.

EVANS.--J'enseignerai aux enfants  se conduire, et je veux aussi, comme
un de ces babouins, brler le chevalier avec mon flambeau.

FORD.--Cela sera excellent. Je me charge d'acheter les masques.

MISTRISS PAGE.--Ma Nan sera la reine des fes. Je la dguiserai joliment
avec une robe blanche.

PAGE.--Je vais aller acheter l'toffe (_ part_), et dire en secret 
Slender d'enlever ma Nan, pour l'aller pouser  Eton. (_Haut_.) Allons,
envoyez  l'instant chez Falstaff.

FORD.--Et moi j'y retournerai sous mon nom de Brook, afin qu'il me dise
ses projets. Je suis persuad qu'il viendra.

MISTRESS PAGE.--Sans nul doute. Allez vous occuper de nous fournir tout
le dguisement de nos lutins avec les accessoires.

EVANS.--Dpchons-nous, ce sera un plaisir admirable, et une
trs-vertueuse fourberie.

(Ford, Page et Evans sortent.)

MISTRISS PAGE.--Mistriss Ford, chargez-vous d'envoyer Quickly  sir
John, pour savoir ce qu'il pense. (_Mistriss Ford sort_.) Pour moi, je
vais chez le docteur; il a mon agrment. Je ne consentirai pas  ce
qu'un autre que lui devienne le mari de Nan Page. Slender a de bons
biens, mais c'est un idiot. Mon mari le prfre  tous, mais le docteur
a des cus et de bons amis  la cour. Il aura ma fille; c'est lui qui
l'aura, dussent mille autres meilleurs que lui venir la demander.

(Elle sort.)


SCNE V

Une pice dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ L'HTE et SIMPLE.


L'HTE.--Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu'est-ce? Dis,
parle, rponds, vite, prompt, preste et leste.

SIMPLE.--Vraiment, monsieur l'hte, je souhaiterais parler  sir John
Falstaff, de la part de M. Slender.

L'HTE.--Voil sa chambre, sa maison, son chteau, son lit de matre et
son lit volant[45]. Sur la muraille est peinte tout frachement et tout
nouvellement l'histoire de l'Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez;
il vous parlera comme un anthropophaginien[46]. Frappez, vous dit-on.

[Note 45: _Running bed_. Il y avait alors dans toutes les chambres 
coucher un lit fixe (_standing bed_), o couchait le matre, et une
espce de coffre ou lit plac sous le premier, qu'on tirait le soir
(_running bed_) et o couchait le domestique.]

[Note 46: _Anthropophaginian_. L'hte s'amuse presque toujours 
embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n'ont pas une grande
intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employs 
contre-sens.]

SIMPLE.--Une vieille femme, une grosse femme est monte dans sa chambre.
Je prendrai la libert, monsieur, de demeurer jusqu' ce qu'elle
descende: pour dire le vrai, c'est  elle que je viens parler.

L'HTE.--Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais
l'appeler.--Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux
de tes poumons militaires. Es-tu l? C'est ton hte, ton Ephsien[47]
qui t'appelle.

[Note 47: _Ephesian_. Cette expression est employe dans la premire
partie de _Henri IV_: des Ephsiens de la vieille glise. Elle doit
signifier _fidle, loyal_.]

FALSTAFF, _d'en haut_.--Qu'est-ce que c'est, mon hte?

L'HTE.--Voil un Tartare bohmien qui attend que ta grosse femme
descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes
appartements sont honntes. Fi! des tte--tte! fi!

(Entre Falstaff.)

FALSTAFF.--Mon hte, j'avais tout  l'heure chez moi une grosse vieille
femme; mais elle est partie.

SIMPLE.--Je vous en prie, monsieur, n'tait-ce pas la devineresse de
Brentford?

FALSTAFF.--Eh! oui, coquille de moule, c'tait elle. Que lui
voulez-vous?

SIMPLE.--Mon matre, monsieur, mon matre Slender, m'a envoy aprs elle
quand il l'a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur
Nym, qui lui a vol une chane, a la chane ou non.

FALSTAFF.--J'ai parl de cela  la vieille femme.

SIMPLE.--Et que dit-elle, monsieur, je vous prie?

FALSTAFF.--Ma foi, elle dit que l'homme qui a vol la chane de M.
Slender est prcisment celui-l mme qui la lui a drobe.

SIMPLE.--J'aurais voulu pouvoir parler  la femme en personne. J'avais
d'autres choses  lui demander encore de sa part.

FALSTAFF.--Quelles choses? Dites-les-nous.

L'HTE.--Oui, allons, sur-le-champ.

SIMPLE.--Je ne peux pas les dissimuler.

FALSTAFF.--Dissimule-les, ou tu es mort.

SIMPLE.--Eh bien, monsieur, ce n'est pas autre chose que concernant
mistriss Anne Page, pour savoir si c'est la destine de mon matre de
l'avoir, ou non.

FALSTAFF.--Oui, oui, c'est sa destine.

SIMPLE.--Quoi, monsieur?

FALSTAFF.--De l'avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme
me l'a dit ainsi.

SIMPLE.--Puis-je prendre la libert de le lui dire ainsi, monsieur?

FALSTAFF.--Oui, mon garon[48], prenez cette grande Libert.

[Note 48: _Master tike_. Matre tique. Il est impossible de rendre et
mme de comprendre le sens de ce sobriquet.]

SIMPLE.--Je remercie Votre Seigneurie. Je rjouirai mon matre par ces
bonnes nouvelles.

(Simple sort.)

L'HTE.--Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu rellement
une devineresse chez toi?

FALSTAFF.--Oui, j'en avais une, mon hte, une qui m'a appris plus de
choses que je n'en avais su dans toute ma vie, et je n'ai rien pay pour
cela: c'est moi qu'on a pay pour apprendre.

(Entre Bardolph.)

BARDOLPH.--Hlas! merci de nous, monsieur; nous sommes vols, vols, en
conscience.

L'HTE.--O sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux,
coquin.

BARDOLPH.--Partis avec les filous. Aussitt que nous avons dpass ton,
j'tais en croupe derrire l'un d'eux; ils me prennent et me jettent
dans un foss plein de boue: tous trois piquent, et les voil partis
comme trois diables allemands, trois docteurs Faust.

L'HTE.--Ils ont t  la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point
qu'ils ont pris la fuite: les Allemands sont d'honntes gens.

(Entre sir Hugh Evans.)

EVANS.--O est notre hte?

L'HTE.--De quoi s'agit-il, monsieur?

EVANS.--Tenez l'oeil  vos cots. Un de mes amis qui vient de se rendre
 la ville, m'a dit qu'il y avait trois Allemands[49] qui ont vol 
tous les htes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux
et leur argent. Je vous en informe par bonne volont, voyez-vous. Vous
tes prudent, vous tes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour
rire: il ne convient pas que vous soyez dup. Adieu.

(Il sort.)

[Note 49: _Couzin germans, hat have cozened_. Jeu de mots intraduisible
sur _cosen_ (filouter), _cosener germans_ (filous allemands) et
l'expression franaise de cousins germains.]

(Entre Caius.)

CAIUS.--O est mon hte de la _Jarretire_?

L'HTE.--Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexit, et dans un
dilemme fort obscur.

CAIUS.--Je ne sais pas ce que c'est; mais on me dit que vous faites de
grands prparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas 
la cour qu'il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne
volont. Adieu.

(Il sort.)

L'HTE.--Au secours! haro! Cours, tratre!--Assistez-moi, chevalier. Je
suis ruin. Cours vite. Crie haro, crie. Tratre, je suis ruin.

(L'hte et Bardolph sortent.)

FALSTAFF, seul.--Je voudrais que le monde entier ft dup, puisque je
l'ai t, moi, et de plus battu. Si l'on venait  savoir  la cour
comment j'ai t mtamorphos, et comment dans cette mtamorphose j'ai
t baign et btonn, ils me feraient fondre ma graisse goutte  goutte
pour en huiler les bottes des pcheurs. Je rponds qu'ils
m'assommeraient de leurs bons mots, jusqu' ce que je fusse aplati comme
une poire tape. Je n'ai jamais prospr depuis le jour o je trichai 
la prime.--Oui, si j'avais l'haleine assez longue pour dire mes prires,
je ferais pnitence.

(Entre Quickly.)

FALSTAFF.--Ah! vous voil? De quelle part venez-vous?

QUICKLY.--De la part de toutes deux, ma foi.

FALSTAFF.--Que le diable prenne l'une, et sa femme l'autre: elles seront
toutes deux bien pourvues. J'ai plus souffert pour l'amour d'elles, que
la malheureuse inconstance du coeur de l'homme ne me permet de
supporter.

QUICKLY.--Et n'ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en rponds.
L'une d'elles surtout, mistriss Ford, la bonne me, est bleue et noire
de coups,  ce qu'on ne lui voie pas une place blanche sur tout le
corps.

FALSTAFF.--Que me parles-tu de bleu et de noir? J'en ai, moi, de toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel  force d'avoir t battu. J'ai risqu
mme d'tre apprhend au corps pour la sorcire de Brentford. Sans
l'adresse admirable avec laquelle j'ai su prendre tout  fait les
manires d'une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre
aux ceps comme sorcire, aux ceps de la canaille.

QUICKLY.--Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre;
vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous rponds que vous
n'en serez pas mcontent: voici une lettre qui vous en dira quelque
chose. Pauvres gens, que de peines pour vous mnager une rencontre!
Srement l'un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous tes si
traverss.

FALSTAFF.--Montez dans ma chambre.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Une autre pice dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ FENTON et L'HTE.


L'HTE.--Ne me parlez point, monsieur Fenton: j'ai trop de chagrin; je
veux tout laisser l.

FENTON.--coute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme,
je te donnerai cent livres en or au del de ce que tu as perdu.

L'HTE.--Je vous coute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le
secret.

FENTON.--Je vous ai parl plusieurs fois de mon tendre amour pour la
belle Anne Page, qui a rpondu  mon affection, en ce qui dpend d'elle,
autant que je le puis dsirer. J'ai l une lettre d'elle dont le contenu
vous tonnera. Les dtails de la plaisanterie dont elle me fait part s'y
trouvent tellement mls avec ce qui me concerne, que je ne puis vous
montrer chaque chose sparment et sans vous mettre au fait de tout. Le
gros Falstaff doit y jouer un grand rle. Vous verrez l (_lui montrant
la lettre_) tout le plan de la scne; coutez-moi donc bien, mon cher
hte.--Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chne de Herne, pour y
reprsenter la reine des fes. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son
pre lui a recommand, tandis que chacun serait vivement occup de son
rle, de s'esquiver sous son dguisement avec Slender, et de se rendre
avec lui  ton, pour l'y pouser immdiatement; elle a feint de
consentir.--En mme temps sa mre, toujours oppose  ce mariage, et
fidle  son protg Caius, a de mme donn le mot au docteur pour
l'enlever tandis que chacun songerait  son affaire, et la conduire au
doyenn, o un prtre l'attend pour la marier sur l'heure; et Anne,
soumise en apparence aux projets de sa mre, a aussi donn sa promesse
au docteur. Maintenant, coutez le reste: le pre compte que sa fille
sera habille tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable,
la reconnaissant  ce vtement, la prendra par la main, la priera de le
suivre, et qu'elle s'en ira avec lui; la mre de son ct, pour la mieux
dsigner au docteur, car ils seront tous dguiss et masqus, compte la
vtir d'une manire singulire, avec une robe verte flottante, des
rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tte. Quand le
docteur verra l'occasion propice, il doit lui pincer la main, et  ce
signal la jeune fille a promis qu'elle le suivrait.

L'HTE.--Et qui compte-t-elle tromper, son pre ou sa mre?

FENTON--Tous les deux, bon hte, pour venir avec moi. Ce que je vous
demande, c'est d'engager le vicaire  m'attendre dans l'glise entre
minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d'un lgitime
mariage.

L'HTE.--C'est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire;
amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prtre.

FENTON.--Je t'en aurai une ternelle obligation, sans compter la
rcompense que tu recevras sur-le-champ.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE




                            ACTE CINQUIME

SCNE I

Une pice dans l'htellerie de la _Jarretire_.

_Entrent_ FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY.


FALSTAFF.--Trve de bavardage, je t'en prie. Adieu; je m'y rendrai.
Voici la troisime tentative; le nombre impair me portera bonheur,
j'espre. Allons, va-t'en. On dit qu'il y a dans les nombres impairs une
vertu divine, soit qu'ils s'appliquent  la naissance,  la fortune ou 
la mort. Adieu.

QUICKLY.--Je vous aurai une chane, et je vais faire de mon mieux pour
vous procurer une paire de cornes.

FALSTAFF.--Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tte,
et rengorgez-vous. (_Sort mistriss Quickly. Entre Ford._) Ah! vous
voil, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s'clairciront ce
soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprs du chne
de Herne; vous y verrez des merveilles.

FORD.--Mais n'tes-vous pas all hier, monsieur, au rendez-vous qu'on
vous avait donn?

FALSTAFF.--J'y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre
vieil homme, mais j'en revins en pauvre vieille femme; son mari, le
coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enrag dmon de jalousie,
monsieur Brook, qui se soit jamais avis de gouverner un fou de son
espce. Je vous dirai qu'il m'a cruellement battu sous ma figure de
vieille femme; sous ma figure d'homme je ne craindrais pas Goliath, une
aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n'est
qu'une navette[50]. Je suis press, venez avec moi; je vous conterai
tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps o je plumais la poule,
ngligeais mes leons et fouettais le sabot, je n'avais pas su ce que
c'est que d'tre battu jusqu'aujourd'hui. Suivez-moi, je vous dirai
d'tranges choses de ce coquin de Ford. J'en serai veng cette nuit et
je vous livrerai sa femme. Votre expdition est rgle; j'ai la Ford
dans mes mains. Venez, d'tranges affaires se prparent, monsieur Brook,
venez.

(Ils sortent.)

[Note 50: _Life is a shuttle._ Allusion  des paroles de l'criture.]


SCNE II

Le parc de Windsor.

_Entrent_ PAGE, SHALLOW ET SLENDER.


PAGE.--Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fosss du chteau,
jusqu' ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon
fils Slender, songez  ma fille.

SLENDER.--Oui vraiment, j'ai parl avec elle, et nous sommes convenus
d'un mot du guet pour nous reconnatre l'un l'autre. J'irai  elle; elle
sera en blanc; je dirai _chut_, elle rpondra _budget_; et, voyez-vous,
par l nous nous reconnatrons l'un l'autre.

SHALLOW.--Voil qui est bien; mais qu'avez-vous besoin de votre _chut_;
ou de son _budget_? Le blanc l'annoncera et la dsignera de reste. Dix
heures ont sonn.

PAGE.--La nuit est noire. Des follets, des lumires y figureront au
mieux. Que le ciel protge notre divertissement! Personne ici ne songe 
mal que le diable, et nous le reconnatrons  ses cornes.--Allons,
suivez-moi.

(Ils sortent.)


SCNE III

La grande rue de Windsor.

_Entrent_ MISTRISS PAGE, FORD ET _le_ DOCTEUR CAIUS.


MISTRISS PAGE.--Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Ds que vous
trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenn, et htez
la crmonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous
nous y rendions ensemble.

CAIUS.--Je sais ce que je dois faire. Adieu.

MISTRISS PAGE.--Bon succs, docteur. (_Il sort._) Mon mari se rjouira
moins du tour qu'on prpare  Falstaff, qu'il ne se fchera du mariage
de Nancy avec le docteur. Mais n'importe. Mieux vaut une petite
gronderie qu'un grand crve-coeur.

MISTRISS FORD.--O est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre
diable gallois?

MISTRISS PAGE.--Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chne
de Herne, avec des lumires caches. Au moment o Falstaff viendra nous
joindre, il les feront tous  la fois briller au milieu de la nuit.

MISTRISS FORD.--Il est impossible qu'il ne soit pas effray.

MISTRISS PAGE.--S'il n'est pas effray, au moins sera-t-il honni; et
s'il s'effraye, il sera mieux honni encore.

MISTRISS FORD.--Nous le conduisons joliment dans le pige.

MISTRISS PAGE.--Pour punir de tels libertins et leurs vilains dsirs, un
pige n'est pas une trahison.

MISTRISS FORD.--L'heure approche. Au chne, au chne.

(Elles sortent.)


SCNE IV

Le parc de Windsor.


_Entrent_ EVANS ET _des_ FES.

EVANS.--Trottez, trottez, petites fes: venez, et souvenez-vous bien de
vos rles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et
quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit.
Allons, allons, trottez, trottez.

(Ils sortent.)


SCNE V

Une autre partie du parc.

_Entre_ FALSTAFF _dguis avec un bois de cerf sur la tte_.


FALSTAFF.--L'horloge de Windsor a sonn minuit; l'heure s'avance.--Dieux
au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu
devins taureau pour ton Europe: l'amour s'assit entre tes cornes. O
puissance de l'amour qui, dans quelques occasions, fait d'une bte un
homme, et dans quelques autres fait de l'homme une bte! tu devins cygne
aussi, Jupiter, pour l'amour de Lda. Oh! tout-puissant amour! combien
le dieu alors se rapprochait de la nature d'une oie! Le premier pch te
changea en btail; pch de bte! oh! Jupiter! et le second te
transforme en volaille, penses-y, Jupiter; pch de volage[51].--Quand
les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant  moi,
je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la fort!
Jupin, rafrachis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je
dpense l'excs de mon embonpoint[52]. Qui vient ici? Est-ce ma biche?

[Note 51: _A foul fault_, dit Falstaff, jouant sur le mot _fowl_
(oiseau) et le mot _foul_ (coupable, odieux). Il a fallu chercher
quelque espce d'quivalent  cette plaisanterie.]

[Note 52: _Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my
tallow?_]

(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.)

MISTRESS FORD.--Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf[53]?

[Note 53: _My male deer._ Le jeu de mots sur _deer_ (daim) et _dear_
(cher) s'est dj rencontr plusieurs fois: il a t impossible de le
rendre ici mme par un quivalent.]

FALSTAFF.--Oui, ma biche aux poils noirs[54]. Que maintenant le ciel
fasse pleuvoir des patates[55], fasse rsonner sa foudre sur l'air des
_Vertes manches_, m'envoie une grle d'pices, une neige de panicots,
qu'une tempte de stimulants vienne m'assaillir! Voil mon asile.

(Il l'embrasse.)

[Note 54: _Black scut._]

[Note 55: _Potatoes._ Les patates, lorsqu'on les introduisit en
Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l'air des
_Vertes manches_ rappelait  Falstaff quelque ide gaillarde, et, au
lieu d'pices, il demande une grle de _kissing comfits_; ce qu'il a
fallu rendre autrement pour tre intelligible en franais. Pour les
_kissing comfits_, voyez les notes de _Romo et Juliette_.]

MISTRESS FORD--Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur.

FALSTAFF.--Partagez-moi comme un chevreuil offert  deux juges; prenez
chacune un quartier. Je garde pour moi mes ctes; mes paules seront
pour le garde du bois[56]. Quant  mes cornes, je les lgue  vos maris.
Ha! ha! suis-je l'homme du bois? Sais-je imiter Herne le
chasseur?--Allons, Cupidon se montre enfin garon de conscience; il fait
restitution.--Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les
bienvenues.

[Note 56: _The fellow of this walk._ Dans les rgles de la vnerie, les
paules de la bte revenaient de droit au garde du bois.]

(Bruit derrire le thtre.)

MISTRISS PAGE.--Hlas! quel bruit est-ce l?

MISTRESS FORD.--Le ciel nous pardonne nos pchs!

FALSTAFF.--Qu'est-ce que cela peut-tre?

MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.--Fuyons, fuyons.

(Elles se sauvent en courant.)

FALSTAFF.--Je pense que le diable ne veut pas me voir damn, de peur que
l'huile contenue dans ma personne ne mette le feu  l'enfer; autrement
il ne me traverserait pas ainsi.

(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page
en reine des fes, accompagne de son frre et de plusieurs autres
jeunes garons dguiss en fes avec des bougies allumes sur la tte.)

QUICKLY.--Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous rjouissez au
clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans pre[57],
entre les mains de qui repose l'immuable destine, rendez-vous  votre
devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des
Fes.

[Note 57: _You orphan-heirs of fixed destiny._ Les commentateurs sont
demeurs dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne parat
cependant pas trs-difficile  saisir. Dans les superstitions relatives
aux fes, lutins et esprits follets, etc., on attribue  ces tres
mystrieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout
vnement qui n'est pas le rsultat d'une prdtermination connue.
Ainsi, confondant potiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu
prendre les fes, les lutins, etc., pour les hasards eux-mmes, et, dans
ce sens, les appeler _orphans_, orphelins, enfants sans pre. Ensuite
_heir_, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi
souvent possesseur qu'hritier. Il n'est pas douteux que le double sens
du mot, joint surtout  celui d'_orphans_ (hritiers orphelins), n'ait
ici sduit Shakspeare qui ne rsiste jamais  ce genre de sduction;
mais il parat galement clair que, par _heirs of fixed destiny_, il a
entendu ceux entre les mains de qui rside, est dpose l'immuable
destine; et, peut-tre ici, le vague de l'expression convient-il assez
bien au genre d'ides qu'avait  rendre le pote.]

PISTOL.--Esprits, coutez vos noms; silence, atomes ariens. _Cri, cri_,
lance-toi aux chemines de Windsor, et l o le feu ne sera pas
couvert, le foyer point balay, pince les servantes jusqu' les rendre
violettes comme des mres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et
la malpropret.

FALSTAFF, _bas, tremblant_.--Ce sont des lutins! quiconque leur parle
est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher  terre; leurs oeuvres
sont interdites  l'oeil de l'homme.

EVANS.--O est _Bde_? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille
qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prires, rjouissez son
imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance;
mais pour celles qui dorment sans songer  leurs pchs, pincez-leur les
bras, les jambes, le dos, les paules, les cts et le menton.

QUICKLY.--A l'ouvrage,  l'ouvrage; esprits, parcourez le chteau de
Windsor, en dedans et en dehors. Fes, rpandez les dons du bonheur dans
chacune de ses salles sacres; que jusqu'au jour du jugement il demeure
entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur
digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus
prcieuses les siges destins aux diffrentes dignits de l'ordre, les
statues ornes, les cottes d'armes, et les cussons  jamais sanctifis
par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fes des prairies,
ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable  celui de la
Jarretire. Que l'endroit qui en portera l'empreinte devienne d'un vert
plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait
jamais pu voir. _Honni soit qui mal y pense_ y sera crit par vous, en
touffes de couleur d'meraude, en fleurs incarnates bleues et blanches,
semblables aux saphirs, aux perles et  la riche broderie qui s'attache
au-dessous du genou flchissant de cette brillante chevalerie. Les fes
crivent en caractres de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions
pas la danse d'usage que nous devons former autour du chne de Herne
jusqu' ce que l'horloge ait sonn une heure.

EVANS.--Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutum;
vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre
danse autour de l'arbre. Mais arrtez, je sens un homme de la moyenne
terre.

FALSTAFF.--Que les cieux me dfendent de ce lutin gallois! il me
changerait en un morceau de fromage.

EVANS.--Vil insecte, tu as t rejet ds ta naissance.

QUICKLY.--Que le feu d'preuve touche le bout de son doigt; s'il est
chaste, la flamme retournera en arrire et il n'en sentira aucune
douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu.

PISTOL.--A l'preuve, venez!

EVANS.--Venez voir si son bois prendra feu.

(Ils le brlent avec leurs flambeaux.)

FALSTAFF.--Oh! oh! oh!

QUICKLY.--Corrompu, corrompu, souill de mauvais dsirs! Fes,
entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant,
pincez-le en cadence.

EVANS.--Cela est juste; il est plein de vices et d'iniquits.

(Chant.)

          Honte aux coupables dsirs,
          Honte  l'impuret et  la luxure:
          La luxure est un feu
    Allum dans le sang par l'incontinence des dsirs du coeur;
          Ses flammes s'lvent insolemment,
    Excites par la pense, et aspirent toujours plus haut.
          Pincez-le, fes, toutes ensemble;
          Pincez-le pour punir son infamie;
          Pincez-le, brlez-le, tournez autour de lui,
    Jusqu' ce que vos flambeaux, la lumire des toiles
          Et le clair de lune aient cess de briller.

(Durant ce chant, les fes pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive
d'un ct et enlve une des fes habille de vert; Slender vient par une
autre route, enlve une des fes vtue de blanc; puis Fenton survient et
s'chappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrire
le thtre; toutes les fes s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et
se relve.)

(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent
de Falstaff.)

PAGE.--Non, ne fuyez pas ainsi.--Je crois que nous vous avons attrap
pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous chapper d'autre
dguisement que celui de Herne le chasseur?

MISTRISS PAGE.--Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin
la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant
des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de
cornes ne convient-elle pas mieux  la fort qu' la ville?

FORD.--Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?...
Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voil ses
cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu'il s'tait
promises sur ce qui appartient  Ford, il n'a eu que celle de son panier
de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre
 M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook.

MISTRISS FORD.--Sir John, le malheur nous en veut; nous n'avons jamais
pu parvenir  nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus
pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher[58].

[Note 58: _My deer_. Toujours le mme jeu de mots entre _deer_ et
_dear_. On a tch d'y substituer celui de _cher_ et _chair_, une
traduction parfaitement fidle tant impossible.]

FALSTAFF.--Je commence  voir qu'on a fait de moi un ne.

MISTRISS FORD.--Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent.

FALSTAFF.--Ce ne sont donc pas des fes? J'ai eu deux ou trois fois
l'ide que ce n'taient pas des fes; et cependant les remords de ma
conscience, le saisissement soudain de toutes mes facults, m'ont
aveugl sur la grossiret du pige, et m'ont fait croire dur comme fer,
contre toute rime et toute raison, que c'taient des fes. Voyez donc
comme l'esprit peut faire de nous un sot, quand il est employ  mal.

EVANS.--Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez  vos mauvais dsirs,
et les fes ne vous pinceront plus.

FORD.--Bien dit, Hugh l'esprit!

EVANS.--Et vous, renoncez  vos jalousies, je vous en prie.

FORD.--Jamais il ne m'arrivera de me dfier de ma femme, que lorsque tu
seras en tat de lui faire ta cour en bon anglais.

FALSTAFF.--Me suis-je donc dessch, brl le cerveau au soleil, au
point qu'il ne m'en reste pas assez pour chapper  une grossire
dception? Un bouc gallois m'aura fait danser  sa guise, et pourra me
coiffer d'un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu'on
m'tranglt avec une boule de fromage grill.

EVANS.--Le fromage n'est pas bon avec le beurre; et votre ventre est
tout beurre.

FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vcu pour recevoir la leon
d'un gaillard qui vous met l'anglais en capilotade? En voil plus qu'il
ne faut pour dcrditer par tout le royaume la dbauche et les courses
nocturnes.

MISTRISS PAGE.--Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand mme nous
aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tte et par les paules, et
que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable et jamais
pu nous rendre amoureuses de vous?

FORD.--D'un vrai pudding, d'un ballot d'toupes.

MISTRISS PAGE.--D'un essouffl!

PAGE.--Vieux, glac, fltri, et d'une bedaine intolrable.

FORD.--D'une langue de Satan!

PAGE.--Pauvre comme Job!

FORD.--Et aussi mchant que sa femme.

EVANS.--Et adonn aux fornications, aux tavernes, au vin d'Espagne, et 
la bouteille, et aux liqueurs, et  la boisson, et aux jurements, et aux
impudences, et aux ci et aux .

FALSTAFF.--Fort bien, je suis le sujet de votre loquence: vous avez le
pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas mme en tat de rpondre
 ce blanc-bec de Gallois, et l'ignorance mme me foule aux pieds.
Traitez-moi comme il vous plaira.

FORD.--Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire  Windsor,  un
monsieur Brook  qui vous avez filout de l'argent, et dont vous aviez
consenti  vous faire l'entremetteur: je pense que la restitution de cet
argent vous sera une douleur beaucoup plus amre que tout ce que vous
avez dj endur.

MISTRISS FORD.--Non, mon mari, laissez-lui cet argent en rparation;
abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis.

FORD.--Allons, soit; voil ma main: tout est pardonn.

PAGE.--Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, o tu
riras aux dpens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens:
dis-lui que monsieur Slender vient d'pouser sa fille.

MISTRISS PAGE, _ part_.--Les docteurs en doutent: s'il est vrai qu'Anne
Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius.

(Entre Slender.)

SLENDER.--Oh! oh! oh! pre Page.

PAGE.--Qu'est-ce que c'est, mon fils, qu'est-ce que c'est? est-ce fini?

SLENDER.--Oui, fini..... Je le donne au plus habile homme du comt de
Glocester, pour y connatre quelque chose, ou je veux tre pendu, l,
voyez-vous.

PAGE.--Et de quoi s'agit-il donc, mon fils?

SLENDER.--J'arrive l-bas  ton pour pouser mademoiselle Anne Page; et
elle s'est trouve tre un grand nigaud de garon: si ce n'avait pas t
dans l'glise, je l'aurais trill, ou il m'aurait trill. Si je
n'avais pas cru que c'tait Anne Page, que je ne bouge jamais de la
place; et c'est un postillon du matre de poste!

PAGE.--Sur ma vie, vous vous tes donc tromp?

SLENDER.--Eh! qu'avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien,
morbleu! puisque j'ai pris un garon pour une fille. Si je m'tais
trouv l'avoir pous  cause de la figure qu'il avait dans sa robe de
femme, j'aurais t bien avanc.

PAGE.--C'est la faute de votre btise. Ne vous avais-je pas dit comment
vous reconnatriez ma fille  la couleur de ses habits?

SLENDER.--Je me suis adress  celle qui tait en blanc; je lui ai dit
_chut_, et elle m'a rpondu _budget_, comme nous en tions convenus,
mistriss Anne et moi; et cependant ce n'tait pas mistriss Anne, mais un
postillon de la poste.

EVANS.--Jsus! monsieur Slender, n'y voyez-vous donc pas assez clair
pour ne pas pouser un garon.

PAGE.--Oh! je suis cruellement vex. Que faire?

MISTRISS PAGE.--Cher George, ne vous fchez pas: je savais votre
dessein; en consquence, j'ai fait habiller ma fille en vert, et, pour
dire la vrit, elle est maintenant avec le docteur au doyenn, o on
les marie.

(Entre Caius.)

CAIUS.--O est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrap; j'ai
pous un garon, un paysan; ce n'est point Anne Page. Palsambleu! je
suis attrap.

MISTRISS PAGE.--Quoi! n'avez-vous pas pris celle qui tait en vert?

CAIUS.--Oui, palsambleu! et c'est un garon. Palsambleu! je vais
soulever tout Windsor.

(Il sort.)

FORD.--C'est trange! Qui donc aura emmen la vritable Anne Page?

PAGE.--Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (_Entrent
Fenton et mistriss Anne Page_.) Que venez-vous faire ici, monsieur
Fenton?

ANNE.--Pardon, mon bon pre; ma bonne mre, pardon.

PAGE.--Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas
avec monsieur Slender?

MISTRISS PAGE.--Par quel hasard n'tes-vous pas avec monsieur le
docteur, jeune fille?

FENTON.--Vous la troublez: coutez-moi, vous allez savoir toute la
vrit. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu'il y et aucun
amour mutuel. La vrit est qu'elle et moi depuis longtemps engags l'un
 l'autre, nous le sommes maintenant d'une manire si solide, que rien
ne peut nous sparer. La faute qu'elle a commise est vertu; et cette
fraude ne doit point tre traite ni de supercherie criminelle, ni de
dsobissance, ni de manque de respect, puisque par l votre fille vite
des jours de malheur et de maldiction que lui aurait fait passer un
mariage forc.

FORD.--Allons, ne restez pas interdits, il n'y a pas de remde: en
amour, c'est le ciel qui choisit les conditions; l'argent achte des
terres, le sort livre les femmes.

FALSTAFF.--Je suis bien aise de voir qu'en ne voulant que tirer sur moi
seul, quelques-uns de vos traits sont retombs sur vous.

PAGE.--Allons, en effet, quel remde?--Fenton, le ciel t'accorde le
bonheur! il faut bien accepter ce qu'on ne peut viter.

FALSTAFF.--Quand les chiens de nuit courent, toutes espces de btes
sont prises.

EVANS.--Je danserai et je mangerai des drages  vos noces.

MISTRISS PAGE.--Allons, je me rends aussi.--Monsieur Fenton que le ciel
vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous
au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire;
et sir John comme les autres.

FORD.--Ainsi soit-il.--Sir John, vous tiendrez votre parole  monsieur
Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford.

(Tous sortent.)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.











End of the Project Gutenberg EBook of Les joyeuses Bourgeoises de Windsor, by 
William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR ***

***** This file should be named 20720-8.txt or 20720-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/0/7/2/20720/

Produced by Paul Murray, Rnald Lvesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
