The Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littrature Franaise au
XIXe sicle, by Alexandre Vinet

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Title: Etudes sur la Littrature Franaise au XIXe sicle
       Madame de Stal; Chateaubriand

Author: Alexandre Vinet

Release Date: February 27, 2007 [EBook #20700]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ALEXANDRE VINET

TUDES SUR LA LITTRATURE FRANAISE AU XIXe SICLE

TOME PREMIER

MADAME DE STAL ET CHATEAUBRIAND

Texte de l'dition posthume de 1848 revu et complt d'aprs les
documents originaux et prcd d'une prface PAR PAUL SIRVEN, professeur
 l'Universit de Lausanne.

Publication de la Socit d'dition Vinet, fonde le 23 avril 1908.




PRFACE


Ce premier volume des _tudes_ d'Alexandre Vinet sur la _littrature
franaise au XIXe sicle_ reproduit, pour l'ensemble des matires qui y
sont contenues, le premier volume de l'dition de 1848 et de celle de
1857 qui n'est d'ailleurs qu'une rimpression. Les premiers diteurs
avaient fort judicieusement runi en un seul tome tout ce que Vinet
avait crit ou publi sur deux auteurs dont les noms se prsentent
toujours associs l'un  l'autre. Nous n'avions rien  modifier  un
plan qui continue  s'imposer. On trouvera donc ici le cours que Vinet
professa  l'Acadmie de Lausanne en 1844 sur Madame de Stal et
Chateaubriand, ainsi que les articles qu'il fit paratre de 1836  1844
sur divers ouvrages de Chateaubriand.

Pour l'tablissement du texte nous avons compar l'dition de nos
prdcesseurs avec les matriaux dont ils s'taient eux-mmes servis[1]
et nous avons rtabli le texte de Vinet dans son intgrit, partout o
l'on s'tait cart. C'est ainsi, par exemple, que nous avons complt
l'un des articles sur Chateaubriand o l'on avait fait une petite
coupure; c'est ainsi que nous avons restitu au cours sur Madame de
Stal quatre ou cinq mots et deux ou trois membres de phrase qui avaient
disparu. Au sujet de la petite coupure faite  l'un des articles sur
Chateaubriand nous n'avons pas grand'chose  dire; il s'agit d'une fin
de paragraphe que nos prdcesseurs avaient lague parce que, Vinet
ayant transport dans son _cours_ une partie de cet article, la dite fin
de paragraphe ne se rattachait plus  rien. Nous l'avons recueillie en
note[2]. On verra qu'il valait la peine de la recueillir. Elle contient
en trois ou quatre lignes une profession de foi de Vinet critique. Pour
ce qui est des quatre ou cinq mots et des deux ou trois membres de
phrase du cours sur Madame de Stal, ils ont une histoire, et une
histoire intressante. Nous la conterons tout  l'heure. Avant d'y
arriver il convient de rappeler brivement dans quelles circonstances
Vinet fut amen  professer le cours sur Madame de Stal et
Chateaubriand, et  publier ses articles sur divers ouvrages de
Chateaubriand.




I


Il appartenait  l'Acadmie de Lausanne depuis le 1er novembre 1837 en
qualit de professeur de thologie pratique[3], lorsque, au commencement
de l'anne 1844, son collgue de littrature franaise, Charles Monnard,
que des travaux historiques appelaient  Paris, lui demanda de le
suppler jusqu' Pques. Vinet accepta. Ce ne fut sans doute pas sans
hsitation. Il tait dj trs charg; d'autre part sa sant n'tait pas
brillante. Mais il aimait les lettres; il les avait longtemps enseignes
 Ble; peut-tre aussi n'tait-il pas fch d'entrer en relations plus
directes avec les tudiants de la _Facult des lettres et sciences_
jusqu'alors trangers  ses cours[4]. Enfin, il trouverait sans doute
dans ses leons la matire de quelques articles pour le _Semeur_ dont il
tait le collaborateur depuis longtemps. Il accepta.

Il crivait  M. Henri Lutteroth[5] le 13 janvier:

     Mon ami Monnard part ce soir pour Paris; vous le verrez sans doute
     et je m'en rjouis. Je vous ai dit peut-tre que je me suis charg
     d'une partie de sa tche acadmique. J'ai commenc avec un grand
     effroi et un grand plaisir, mais au milieu de vives souffrances qui
     ont, cette fois, une persvrance inquitante. Je m'occuperai
     longuement de Madame de Stal et de M. de Chateaubriand. Le texte
     (rsum) de mes leons doit tre autographi; je vous l'enverrai si
     je trouve qu'il en vaille la peine[6].

Nous avons dans l'_Agenda_[7] de 1844 quelques indications qui se
rapportent au cours de littrature et qui mritent d'tre consignes
ici.

Tout d'abord l'_horaire_ du professeur:

     Du mois de janvier au mois d'avril 1844:
         Lundi  4 heures:         littrature franaise.
         Mardi  10 heures:        catchtique.
         Mercredi  8 heures:      prdication[8].
                   4 heures:      littrature franaise.
         Jeudi  8 heures:         prdication.
                10 heures:        catchtique.
         Vendredi  10 heures:     philosophie du christianisme.
         Samedi  10 heures:       lecture et rcitation.

On voit que Vinet tait un homme occup.

Il crivait le 1er mars  M. Passavant[9]:

     Le fait est que je suis trs charg: je ne puis pas dire, malgr
     mes souffrances habituelles, que j'en aie trop pour mes forces; je
     ne me sens pas affaiss, mais il faut traiter au pas de course les
     plus grandes questions, brusquer les solutions, risquer le paradoxe
     et l'hrsie...[10]

L'hrsie est sans doute pour le cours de philosophie du christianisme,
et le paradoxe pour celui de littrature.

Revenons  l'Agenda:

     7 janvier (dimanche).--Pass la journe  la maison; prpar mon
     cours de demain (littrature).

     8 janvier.--Premire leon de littrature  l'Acadmie.

     9 janvier.--Deux tudiants, MM. Baillif et Ogay sont venus me
     demander la permission d'autographier mes leons de littrature.

     15 janvier.--Troisime leon de littrature: _Sur l'influence des
     Passions_.

     19 janvier.--Visite de M. Baillif, tudiant, pour me demander si je
     consens  ce que mon cours soit imprim: j'ai refus.

Vinet refusa parce qu'il entendait sans doute se rserver pour le
journal de M. Lutteroth. Il crivait un mois plus tard  ce dernier (14
fvrier):

     Je remets  M. Jaquet[11] pour vous les feuilles qui ont paru
     (autographies) de mon cours de littrature franaise, c'est--dire
     du fragment de cours que je fais  l'Acadmie pendant l'absence de
     M. Monnard. J'avais un peu espr que vous pourriez en un pressant
     besoin insrer dans le _Semeur_ quelques unes de ces pages. J'en
     doute maintenant. En tout cas elles ne pourraient y paratre que
     revues et corriges,  quoi je m'emploierais de mon mieux quand
     vous m'auriez dsign comme propre au _Semeur_ telle ou telle
     portion du cours[12].

Vinet tenait au _Semeur_; il savait que ce journal tait lu non
seulement par le public protestant franais, mais aussi par un autre
public, que Sainte-Beuve le suivait de prs, que Chateaubriand, Victor
Hugo ne le ddaignaient pas. Vinet dsirait agir non seulement dans le
cercle restreint de ses auditeurs vaudois et de ses coreligionnaires,
mais aussi au dehors. Ambition trs lgitime.

Toutefois le _Semeur_ ne publia rien. J'ignore pour quelle raison. Je
suppose qu'il avait de la _copie_ en abondance et sur des sujets plus
actuels que _Delphine_ ou l'_Allemagne_. Ce qu'il y a de sr c'est que
M. Lutteroth apprciait vivement les pages que Vinet lui adressait. Il
songea mme,  quelques temps de l, et  la requte de Mme Vinet, 
chercher un libraire pour les publier en volume.

Voici la lettre que Mme Vinet lui crivait le 8 avril 1844; elle est
intressante  plus d'un titre:

     Cher Monsieur,

     Permettez-moi de venir en l'absence de mon mari[13] vous parler
     d'une petite affaire d'intrt. Je viens de chez Mme Olivier[14] o
     d'autres personnes se trouvaient: entre autres une de Genve;
     celle-ci dit que les autographies des leons de mon mari faisaient
     bruit dans sa ville, et qu'il n'y avait pas de doute que quelqu'un
     ne s'en empart, puisqu'on est tant  l'afft de ce qui est
     nouveau. L-dessus on s'accorda  trouver que mon mari devait se
     hter d'en faire un volume et que je devais aussi en crire  M.
     Delay[15]. Il me semble plus sage de vous consulter l-dessus en
     vous priant d'en parler  tel libraire que vous voudrez. Je sais
     que mon mari a exprim quelque regret de n'avoir pas tout de suite
     imprim en partageant par chapitres, ou par leons... M. Forel[16]
     croit qu'un volume de lui ferait beaucoup de bien... Vous savez
     comme mon mari est hsitant et timor en affaires; il pourrait bien
     perdre  rflchir un temps prcieux... Je vous remets donc
     celle-l, monsieur, en vous demandant mille pardons de cette
     nouvelle importunit[17]...

M. Lutteroth n'aurait pas eu de peine  trouver ds ce moment-l un
diteur pour le cours sur Mme de Stal et Chateaubriand--et cela et
empch les Genevois de songer  s'en emparer, comme les en accuse
l'excellente Mme Vinet,--mais il fallait l'assentiment de Vinet.
Celui-ci le refusa.

     Je n'ai pu m'empcher, crivait-il  M. Lutteroth le 18 avril, de
     gronder un peu ma femme de vous avoir importun. Il a toujours t,
     il est encore bien loin de ma pense de transformer en livre les
     leons que j'ai faites cet hiver. Je ne les crois pas dignes de
     l'honneur qu'on veut leur faire, et je suis persuad que la trop
     favorable attente de mes amis serait amrement trompe. Il faut
     pouvoir imprimer  force de talent ou de savoir le sceau de la
     nouveaut sur un sujet si familier  tout le monde et je ne crois
     pas y avoir russi; je n'y ai pas mme aspir. D'ailleurs ces
     leons ne forment pas un tout. Il faudrait y joindre celles que je
     prpare sur la littrature de la Restauration; attendons jusque-l
     du moins. Si l'on persiste alors  me conseiller d'imprimer, je me
     croirai oblig d'y penser plus srieusement. Jusque-l, trs chers,
     trop bons amis, pardonnez-moi de croire que votre amiti vous
     aveugle...

Et Vinet revenait  son ide du _Semeur_:

     Il me semble d'ailleurs que l'insertion de quelques morceaux dans
     le _Semeur_ sera une manire de sonder le terrain. On verra si les
     fragments font plaisir, et jusqu' quel point. N'tes-vous pas de
     mon avis[18]?

M. Lutteroth ne se mit point en qute de l'diteur que souhaitait Mme
Vinet. D'autre part on chercherait vainement dans le _Semeur_ les
fragments que Vinet et t heureux d'y insrer. Une lettre de Vinet 
Lutteroth, du 10 juillet 1844, nous permet de croire que le directeur du
_Semeur_ lui avait fait entendre que ce cours ne serait pas  sa place
dans le journal:

     Quant  mon cours de littrature, j'ai eu tort d'en parler;
     laissons tomber cela. Toute autre raison  part, je rpugnerais 
     publier du vivant de M. de Chateaubriand un livre o il est mal
     trait[19].

Au surplus, la _Vie de Ranc_ venait de paratre. Vinet allait pouvoir
parler de Chateaubriand  propos d'une _actualit_--comme on dit
aujourd'hui--et non  propos des _Martyrs_, de _l'Itinraire_, ou
d'_Atala_, vieux de prs d'un demi-sicle.

     Je reois  l'instant la _Vie de Ranc_; je pense qu'il convient
     de s'en occuper tout de suite. Vienne un bon moment, ce ne sera pas
     une grande affaire. J'attendais sous ce titre autre chose que cela,
     mieux dans un certain sens; j'avais dans mon cours, pronostiqu,
     dsir du moins un Ren chrtien, mais enfin c'est toujours du
     Chateaubriand; cela se dvore[20]..

Vinet envoya  M. Lutteroth deux articles sur _Ranc_: nous en
reparlerons. Il est temps de revenir au cours.

Agenda:

28 janvier (dimanche).--Prpar ma leon de demain.

30 janvier.--tudi _l'Allemagne_ de Mme de Stal.

31 janvier.--Commencement d'une fivre catarrhale: je suis sorti du lit,
bien souffrant, pour donner ma leon de littrature--trs mal. En
revenant je me suis remis au lit.

     Sa sant, dit  ce propos Eugne Rambert[21], pouvait l'empcher
     de faire son cours, mais non de le bien faire.  l'auditoire il
     tait toujours fort.

3 fvrier.--Visite de M. Chappuis[22]. Il me fait part de la demande
adresse  l'acadmie de transporter mes leons dans un autre local.

Il est probable que cette demande tait motive par l'affluence du
public: on dsirait une salle plus grande. Le cours, en effet, tait
trs suivi. Vinet attirait et retenait ses auditeurs et par ce qu'il
disait et par la manire dont il le disait. Les tmoignages des
contemporains sont unanimes.

     Tous estiment, dit encore Rambert, que mme ses plus belles et
     plus authentiques leons ne rendent pas sur le papier ce qu'elles
     taient  l'auditoire. Il n'a t entirement connu que de ses
     lves. Nulle part la supriorit de sa riche nature ne s'est plus
     compltement dploye que dans les leons du professeur. L, pourvu
     de quelques notes traces sur une carte, le matre commenait par
     une exposition du sujet de la leon. Peu  peu la voix de
     l'orateur, toujours pntrante, quoique un peu voile au dbut,
     reprenait toute sa puissance et tout son charme, et si, dans ses
     improvisations, comme il arrivait le plus souvent, le professeur
     rencontrait sur son chemin quelques-unes de ces grandes ides,
     expression de tout son tre, alors il se livrait sans rserve aux
     mouvements de son me[23]...

Edmond de Pressens dit de mme:

     Aprs un commencement un peu laborieux, soudain saisi par sa
     propre pense dont la flamme rayonnait dans son regard, le
     professeur s'animait; sa voix grave, sonore, au timbre minemment
     sympathique, prenait un accent mu, et ses ides toujours si
     abondantes se dversaient sur son auditoire dans une forme colore
     et nuance qui se prtait  leur richesse... Rien ne peut donner
     l'ide de la hauteur d'loquence  laquelle Vinet s'levait
     parfois[24].

On m'excusera de rapporter ces textes: ils sont  leur place dans la
prface d'un volume compos--en grande partie--de leons.

Un encore: je lis dans la _Revue suisse_ de l'anne 1844,  propos du
cours:

     M. Vinet traite de la littrature franaise au commencement de ce
     sicle. C'est la premire fois qu'il professe  Lausanne sur un
     sujet purement littraire. La profondeur des vues, la beaut de la
     diction, l'esprit, la bonhomie et la grce qui s'y joignent aux
     traits loquents, tout cela attire  ce cours les tudiants et le
     public en foule[25].

Suite de l'Agenda:

     14 fvrier.--Leon (3e) sur l'_Allemagne_.
     21 --Achev Madame de Stal.
     4 mars.--Lettre de Madame de Stal.

(Il s'agit d'une lettre de Mme Auguste de Stal[26]. Vinet lui avait
envoy les feuilles autographies de son cours. Mme Auguste de Stal lui
crit: Je vous remercie de tout mon coeur des feuilles de votre
cours[27].)

     4 mars.--Leon sur _Atala_.
     6 id.--Premire leon sur le _Gnie du Christianisme_.
     20 id.--Seconde leon sur les _Martyrs_.
     26 id.--Achev d'crire mes deux dernires leons de
                 littrature.
     29 id.--J'ai donn ma dernire leon de littrature
                 franaise.
     5 avril.--Corrig la deuxime preuve de ma dernire leon
                 pour la _Revue suisse_.

Il s'agit de la leon sur la littrature de la Restauration (voir
"Conclusion: La littrature de la Restauration"). Elle se trouve dans le
tome septime de la _Revue suisse_, telle qu'elle figure dans
l'autographie, et telle qu'elle figure aussi dans le prsent volume, 
l'exception du dernier paragraphe (celui o le professeur prend cong de
ses auditeurs). Sainte-Beuve lut cet article, o il tait un peu
question de lui. Il crivit aussitt  Vinet:

     Je viens de lire dans la _Revue suisse_ votre discours sur
     l'histoire littraire de la Restauration; j'oublie que vous m'y
     traitez trop bien, que vous m'y accordez trop d'attention; mais le
     but lev, final, ne manque jamais et l'on achve la dernire page
     en regardant l haut[28].

7 avril.--Corrig l'preuve de la leon sur _Corinne_ pour le _Courrier
suisse_.

8 mai.--Achev d'crire mon cours prcdent (de littrature) pour
l'autographie.

19 juin.--Reu les dernires pages de mon cours autographi.

Je ferai  propos de la note du 7 avril la mme observation que j'ai
faite  propos de celle du 5: Vinet a publi dans le _Courrier suisse_
une leon de son cours telle qu'elle figure dans l'autographie. Et ceci
nous amne  nous demander si l'_autographie_ n'a pas une valeur plus
grande que celle que bien souvent on lui attribue. Que de fois j'ai
entendu dire--et par des personnes qui connaissent  fond leur
Vinet:--Nous n'avons pas le texte authentique du cours sur Madame de
Stal et Chateaubriand! Nous n'avons que des notes d'tudiants, revues
sans doute par l'auteur, et sans doute un peu corriges et compltes
par lui, mais enfin ce n'est pas du Vinet! Je me permets de n'tre pas
tout  fait de leur avis. On peut d'abord leur faire observer que Vinet
a publi deux chapitres de son cours autographi, sans y rien modifier,
et il en faut bien conclure que, pour deux chapitres au moins, nous
avons dans l'_autographie_ du Vinet parfaitement authentique et
dfinitif. Et pour le reste, je les rends attentifs  la note du 8 mai:
Achev d'crire mon cours pour l'autographie. Si cette note a un sens,
elle ne peut avoir que celui-ci:  savoir que Vinet a lui-mme rdig
son cours. Il l'a rdig aprs l'avoir profess,--c'est entendu,--et en
s'aidant des notes prises par ses tudiants,--c'est entendu
encore,--mais il l'a bel et bien rdig. Il crivait  M. Lutteroth le
16 juin 1844:

     Quand toute mon autographie aura paru je vous enverrai ce qui vous
     manque. Je trouve toujours plus impossible d'crire le cours que je
     fais maintenant[29]; il ne faut donc point songer  le joindre au
     premier dans le cas o on imprimerait celui-ci[30].

Ce qui signifie qu'il ne peut rdiger ses leons sur Lamartine, Hugo,
etc., tandis que le _premier_ cours, le cours sur Chateaubriand et
Madame de Stal, doit tre considr comme prt pour l'impression.

Mais alors, demandera-t-on, o est le manuscrit?--Le manuscrit a t
perdu, rpondrai-je, comme bien d'autres manuscrits de Vinet. Mais de ce
que le manuscrit n'existe pas il ne faut pas dduire qu'il n'a jamais
exist.

Je reconnais qu'il y a dans le cours sur Madame de Stal et
Chateaubriand quelques pages o la suite des ides n'est pas
suffisamment marque et qui ressemblent plutt  des notes incompltes
qu' une rdaction acheve; mais il y en a extrmement peu[31], et le
plus souvent ce qui me frappe dans ce cours c'est le fini de
l'expression. Le style est oratoire assurment--et c'est tout naturel,
et il ne faut pas s'en plaindre--mais encore une fois c'est _mis au
point_ par Vinet, et en fait de Vinet authentique je ne vois pas ce
qu'on pourrait demander de plus.

Il est dommage aprs cela que le manuscrit ait disparu.

Nous n'avons de manuscrits de Vinet relatifs  ce cours que trois ou
quatre feuilles de notes sur Madame de Stal. C'est le plan de la
premire leon du professeur sur l'auteur de _Corinne_; ce sont les
papiers qu'il devait avoir sous les yeux quand il parlait de sa vie et
de son caractre. Fort peu de chose, comme on voit--la plus grande
partie de ce manuscrit est d'ailleurs un choix de citations--mais cela
ne laisse pas d'tre intressant. L'auteur y a en effet rdig en deux
ou trois lignes sa pense matresse. Elle est l, dpouille de tous les
dveloppements qui devaient l'amener et la prparer  l'auditoire; et
elle n'en est que plus frappante:

     Le bonheur de l'me est trouv; le bonheur extrieur a fui; ce
     bonheur qui n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que
     la voix de Dieu n'est dans la tempte.

C'est l, je le rpte, l'_ide_ de la leon (et mme l'_ide_ de tout
le cours): c'est vers cette ide et vers cette image que l'orateur
devait s'lever par degrs. Et, en effet, relisez le chapitre et vous
verrez bien qu'il y tend constamment[32].




II


Les tudes sur Chateaubriand qui font suite au cours sont au nombre de
quatre. Trois sont antrieures au cours; la dernire (_Vie de Ranc_)
date de l'anne mme du cours. Elles ont paru toutes les quatre dans le
_Semeur_.

Le _Semeur_ avait t cr  Paris en 1831; il se proposait d'aborder
dans un esprit chrtien les sujets d'tude les plus divers,
philosophiques, politiques, littraires[33]. L'apparition du _Semeur_
avait rjoui Vinet.

     Voil, crivait-il  M. Scholl[34] ce qui nous manquait. C'est une
     simple et belle ide que celle de montrer comment le christianisme
     envisage, traite et exploite les diffrentes sphres d'activit de
     la pense humaine. Cela nous sort des gnralits; cela donne  la
     religion droit de cit dans les sciences et dans les arts; on verra
     qu'on peut tre chrtien et homme tout ensemble[35].

Les fondateurs du journal ne pouvaient manquer de faire appel  la
collaboration de Vinet; Vinet ne pouvait la refuser: le _Semeur_ devint
son organe. Peut-tre aurons-nous l'occasion, dans la prface d'un autre
volume, de donner quelques dtails sur les dbuts de Vinet au _Semeur_.
Quand les articles qu'on trouvera dans le prsent volume y parurent,
Vinet n'en tait plus  ses dbuts: il appartenait depuis quelques
annes dj  la rdaction du _Semeur_.

L'oeuvre et la personne de Chateaubriand avaient toujours t pour lui un
sujet de rflexions infinies. Ce n'est pas trop dire que de dire qu'il
n'en dormait pas:

Agenda du 6 mai 1835:

Nuit agite. Rves si suivis et si laborieux que je me rveille la tte
rompue. Je conversais avec M. de Chateaubriand. Je lui dis entre autres:

--Le gnie est, sauf respect, semblable  la marmotte qui se nourrit de
sa propre substance; mais elle ne le fait qu'en hiver, et le gnie en
toute saison[36]... etc...

Il est beau de converser en rve avec M. de Chateaubriand; il vaut mieux
toutefois converser autrement.

Vinet conversa par lettres avec M. de Chateaubriand.

Ce fut M. de Chateaubriand qui entama les hostilits.

Il crivit une premire lettre  Vinet, au sujet de l'article sur _la
littrature anglaise_. Il se plaignait--trs gentiment--que Vinet l'et
accus d'injustice  l'gard du protestantisme:

     Vous avez pu remarquer, lui disait-il, qu' la fin de mon chapitre
     sur la Rformation, je rends un clatant hommage aux protestants
     d'aujourd'hui.

Il se plaignait galement que Vinet lui et reproch de chercher
_l'avenir_ dans des arrangements sociaux et non dans _l'invisible._

     Oserais-je aussi vous faire observer que quant  l'avenir du
     monde, je n'ai entendu parler que de l'avenir de la socit; je
     sais fort bien que l'homme chrtien n'a d'avenir que dans une autre
     vie[36].

Vinet rpondit pour rparer ses omissions et pour dsavouer tout ce qui
aurait retenti dans le coeur de Chateaubriand comme un reproche injuste.
Au surplus il se rjouissait de voir l'esprance religieuse de
Chateaubriand crotre et verdir sur les dbris des esprances
humaines[37].

Chateaubriand dut tre touch par l'extrme modestie de son critique, et
il dut sans doute aussi goter l'expression potique de Vinet.

S'il ne s'agissait pas de Vinet, c'est--dire de l'homme le plus
sincrement modeste qu'il y ait eu, on pourrait trouver cette modestie
excessive, et si l'on ne se rappelait que la lettre de Vinet est de
1836, poque o l'on tait naturellement loquent, on pourrait trouver
ce style un peu figur[38].

Chateaubriand crivit de nouveau  Vinet en 1844  propos des articles
sur la _Vie de Ranc_.

On lit dans l'Agenda de 1844:

27 mai.--Trouv une lettre de M. Lutteroth, avec une incluse de M. de
Chateaubriand.

5 juin.--Lettre de M. Lutteroth avec une incluse de M. Chateaubriand sur
mon deuxime article (celui du 29 mai).

16 juin.--Rpondu  M. de Chateaubriand.

26 juin.--Troisime lettre de M. de Chateaubriand en rponse  la
mienne.

Des trois lettres de Chateaubriand dont il est ici question deux
seulement nous sont parvenues.

Voici la premire, qui fut crite aussitt aprs la publication du
second article sur Ranc[39]:

     Paris 28 mai 1844.

     Je ne suis point tonn, Monsieur, des opinions qui sparent un
     catholique d'un protestant. Je ne vous en dois pas moins des
     remerciements pour la politesse avec laquelle vous avez bien voulu
     parler de moi dans vos beaux articles insrs dans le _Semeur_. Je
     ne suis rien qu'un vieillard qui s'en va rendre compte  Dieu de sa
     vie. Je ne compte plus et je n'ai jamais mrit d'tre compt.

     Agrez, Monsieur, de nouveau, avec mes remerciements empresss,
     l'assurance de ma considration trs distingue,

     CHATEAUBRIAND.

Voici maintenant la seconde (celle que Vinet appelle la troisime, mais
qui est pour nous la seconde, puisque la vritable seconde a disparu).
Cette lettre est une rponse. Vinet avait remerci Chateaubriand de ses
deux ptres. Il avait joint  ses remerciements une profession de foi
qu'il est bon de rappeler:

     Je suis protestant, lui avait-il dit, mais dans un sens si
     abstrait, si peu historique, que je ne me sens tranger dans aucune
     enceinte lorsque j'y trouve cette foi en la divine charit... et
     cette bonne volont, cette candeur du repentir, qui sont la
     consolation, la couronne et l'humble triomphe de notre existence
     foudroye...

     ... Mais veuillez, Monsieur, ne pas voir en moi le protestant
     seulement, c'est--dire peut-tre l'adversaire, mais le chrtien,
     c'est--dire le frre. Ce mot seul peut exprimer tout ce qui se
     mle d'affectueux  notre admiration[40]...

 quoi Chateaubriand:

     Paris 24 juin 1844.

     Oui, Monsieur, nous sommes frres: Voil le grand mot chrtien; il
     dit tout; il va surtout  un homme qui, comme moi, touche  sa fin
     et qui ne demande aux hommes qu'un souvenir  travers Dieu, le pre
     commun de tous les hommes. Vous verrez, Monsieur, ma simplicit
     dans l'tonnement o je me suis trouv lorsque j'ai vu que _Ranc_
     faisait tant de bruit, quand j'avais cru que cet ouvrage passerait
     inaperu[41]. Il contenait des erreurs qui vont disparatre dans la
     premire (deuxime?) dition que l'on va en donner. Mais qui est-ce
     qui s'apercevra de mes corrections? qui est-ce qui se soucie de la
     conscience historique? Il suffit qu'il se trouve un homme comme
     vous, pour me consoler d'un travail auquel on n'attachera aucun
     prix.

     Agrez, Monsieur, je vous prie, mes remerciements les plus
     sincres et l'assurance d'une considration qui n'aura bientt
     d'autre intrt pour vous que l'intrt qu'un souvenir prend dans
     la mort. Vous voyez, Monsieur, o j'en suis; je puis  peine
     signer[42].

Vinet ne rpondit pas  cette dernire lettre; il n'avait pas 
rpondre: il y aurait eu de sa part quelque indiscrtion  prolonger
l'entretien. Toutefois il donna dans le _Semeur_ du 28 aot 1844 un
court article sur la deuxime dition de la _Vie de Ranc_ qui est bien
une rponse, et celle, sans aucun doute, que Chateaubriand dsirait.
Vinet dans ses deux articles sur _Ranc_ avait t assez dur pour
Chateaubriand. Il faut ajouter que ses svrits taient justifies.
Chateaubriand d'ailleurs--on vient de le voir--avait fait des
corrections  son oeuvre en vue d'une seconde dition. Il avait tenu
compte des avertissements de Vinet. Et si l'on veut bien lire entre les
lignes de la lettre que nous venons de citer, on verra qu'il souhaitait
que Vinet rendt publiquement justice  ses efforts. Vinet comprit; au
surplus Vinet de son ct ne dsirait qu'une chose, c'est qu'un auteur
qu'il avait d maltraiter lui fournt l'occasion d'un jugement plus
doux. Ds que parut la deuxime dition de _Ranc_ il s'empressa de la
comparer  la premire, et cette comparaison faite, d'envoyer au
_Semeur_ un article que M. de Chateaubriand dut lire avec plaisir.

Agenda:

19 aot.--Collationn les deux ditions de la _Vie de Ranc_.

20 aot.--crit un article sur la deuxime dition de la _Vie de Ranc_.

23 aot.--Envoy au Semeur l'article sur la deuxime dition de la _Vie
de Ranc_.

Cet article n'a pas t publi intgralement dans les prcdentes
ditions de l'oeuvre de Vinet. On n'en a recueilli que les premires
lignes qu'on a mises en note au bas d'une des pages de la premire tude
sur _Ranc_. Nous le donnons dans son entier  la fin du prsent volume.

J'en aurais fini avec les articles de Vinet sur Chateaubriand s'il ne me
restait encore un point  signaler.

Le _Semeur_ du 18 aot 1832 contient un article de philosophie
religieuse sur le christianisme de M. de Chateaubriand dans ses _tudes
historiques_.

Je m'tais demand si cet article tait de Vinet bien qu'il ne figurt
ni dans les ditions antrieures, ni--ce qui est plus notable--dans une
liste que M. Lutteroth a dresse de tous les crits de Vinet que ses
collaborateurs et lui avaient d ngliger.

J'avais quelques raisons d'attribuer cet article  Vinet: il est tout 
fait dans sa manire; on y trouve le tour habituel de son style, ses
images et surtout sa pense.

L'auteur en effet y oppose deux conceptions diffrentes du relvement de
l'homme par le christianisme, l'une qui fait consister ce relvement
dans l'amlioration de son tat moral et social, l'autre qui le met
dans le changement du coeur. Or il est certain que bien souvent Vinet a
reproch  Chateaubriand que son christianisme vist plutt 
transformer l'homme social qu' faire renatre l'homme individuel. Voyez
par exemple les dernires lignes de l'article sur la _Littrature
anglaise_.

Voyez surtout un passage de l'Agenda qui est trs significatif  cet
gard. Il fait suite  celui que j'ai cit plus haut, et o Vinet
raconte qu'il a convers en rve avec M. de Chateaubriand.

Je l'interroge sur le christianisme des _tudes historiques_: Le
christianisme, me dit-il, et le progrs social sont une mme chose.--Ce
que j'ai contredit et rectifi.

N'y a-t-il pas une analogie frappante, me disais-je, entre cette
conversation rve sur le christianisme des _tudes historiques_ et
l'article que j'ai sous les yeux et qui n'est point une rverie?

J'inclinais donc trs fortement  croire que l'article de 1832 tait
l'oeuvre du rveur de 1835.

Or il n'en est pas. Une lettre de M. Lutteroth  M. Samuel Chappuis (8
dc. 1848) l'attribue formellement  M. Bost[43]. M. Chappuis avait eu
la mme impression que moi: il s'tait tromp; nous nous tions tromps.
L'article est nanmoins  retenir, sinon dans son entier du moins dans
les vingt ou trente lignes qui pourraient le mieux tre de Vinet. Les
voici:

     Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que le Christianisme
     est l'oeuvre de Dieu pour le relvement de l'homme; mais
     explique-t-il bien ce que c'est que ce relvement? Il me semble
     qu'il entend par l simplement l'amlioration de son tat moral et
     social, de sa condition sur la terre, et non point sa
     rhabilitation dans un tat primitif de conformit avec Dieu, de
     vie spirituelle et de saintet. Ce qu'il appelle les bienfaits du
     Christianisme s'tend  l'humanit en gnral et se borne  la vie
     prsente, c'est--dire  un ordre de choses temporaire et de courte
     dure pour chacun de ceux qui en font partie.  ses yeux le
     Christianisme opre en grand: c'est un levier pour les masses, un
     rsultat pour les masses; les biens qu'il produit sont ses
     gnralits comme l'abolition de l'esclavage, l'galit morale et
     sociale de la femme, l'adoucissement des moeurs, etc. Choses qui ne
     sont que des consquences loignes de la consquence immdiate de
     la foi chrtienne, le changement du coeur. Remarquons bien, car
     c'est l le trait saillant du Christianisme des _tudes_, qu'en
     fournissant aux hommes des motifs et des moyens nombreux d'tre
     bons pour ce monde et heureux dans ce monde, il les laisse
     trangers  cette autre vie qui, de toutes manires, est la portion
     importante de leur existence, et qu'en excitant leur sympathie pour
     ce qui est beau et lev, il les laisse compltement indiffrents
     et froids  l'gard de Dieu en qui est la perfection de toute
     beaut et de toute grandeur.

Il me parat que les historiens de la pense de Vinet devront tenir
compte de ce prcurseur[44].




III


J'en viens aux quatre ou cinq mots et aux deux ou trois membres de
phrase du cours sur Madame de Stal qui ont une histoire. Cette histoire
mrite d'tre conte. Elle fera voir  quelles difficults inattendues
se sont heurts les premiers diteurs et comment ils s'en sont tirs.

Je recueille les lments de mon rcit dans un paquet de vieilles
lettres qui ont t rcemment donnes  la Facult de thologie de
l'glise libre du canton de Vaud: c'est la correspondance du comit
d'Edition Vinet de 1848. Un de ses membres, M. Lutteroth, rsidait 
Paris o il prparait et surveillait l'impression des volumes. M.
Lutteroth se tenait en rapports constants avec ses collgues de
Lausanne, MM. Scholl, Chappuis, Forel et Ch. Secrtan.

Le 15 janvier 1848 M. Lutteroth, qui allait mettre sous presse le volume
sur Madame de Stal et Chateaubriand, crivait  M. Samuel Chappuis:

     Je crains--ceci bien entre nous--que la publication de certains
     passages relatifs  Madame de Stal n'afflige beaucoup sa famille:
     on me l'a fait comprendre; comme c'taient des meilleurs amis de M.
     Vinet, je suis bien sr qu'il y aurait eu gard, mais c'est plus
     malais pour d'autres que pour lui. Cette circonstance me donne
     quelque inquitude.

M. Samuel Chappuis rpondit au nom des membres du comit de Lausanne que
l'observation mritait toute considration, qu'il importait d'examiner
si la difficult tait srieuse et comment on pourrait la lever.

On chargea M. Scholl de voir la famille de Madame de Stal et de
chercher avec elle les moyens de concilier les intrts en prsence. On
ne voulait ni blesser la famille de Madame de Stal ni dnaturer le
texte de Vinet, ni, surtout, laisser croire que Vinet avait pu dans son
cours manquer  la biensance et  la discrtion, ce que les lecteurs
peu avertis n'auraient pas hsit  penser si l'on avait fait des
coupures trop videntes et des raccords trop pnibles. Ce qui rendait
la tche du ngociateur particulirement difficile, c'est la part
financire que la belle-fille de Madame de Stal avait prise dans
l'dition de l'oeuvre de Vinet: elle la soutenait largement. On devait
aussi songer  ne pas faire de la peine  Mme Vinet qui suivait avec
sollicitude les travaux du comit et qu'un dbat de cette nature aurait
certainement chagrine.

Le comit de Lausanne pensait que la difficult n'tait pas srieuse et
que M. Scholl triompherait aisment des scrupules de la famille. Il se
trompait du tout au tout, et c'tait M. Lutteroth qui avait raison
d'prouver quelque inquitude. Le terrain est extrmement dlicat,
crivait M. Scholl  M. Lutteroth aprs avoir vu Mme Auguste de Stal.
M. Scholl comprit que les ngociations seraient longues et laborieuses.
Elles durrent huit mois. Disons tout de suite que le comit dfendit
ligne par ligne les passages incrimins et qu'il n'accorda que de trs
lgres corrections.

Il ne pouvait faire autrement. Mme avec le grand dsir d'entente dont
il tait anim, il ne lui tait pas possible de souscrire aux voeux de la
famille de Stal. L'essentiel des leons de Vinet sur l'auteur de
_Corinne_ et t sacrifi. Vinet avait parfaitement vu--ce que tout le
monde voit aujourd'hui, et en partie grce  lui--que l'oeuvre de Madame
de Stal s'explique tout entire par le besoin d'affection dont la
nature avait fait le plus vif de ses penchants, par l'ducation tendre
et indulgente qu'elle reut de son pre et qui exalta ce penchant, par
la dception enfin que lui causa un mariage malheureux. Supprimez ces
trois points il ne reste plus rien des leons de Vinet sur Madame de
Stal. Elles s'croulent par la base. Ce sont trois points d'appui. Or
ce sont prcisment ces trois points que la famille voulait supprimer.

Le comit refusa. Il refusa nonobstant les lettres pressantes de M.
Lutteroth et de M. Scholl. M. Lutteroth crivait le 17 aot 1848,
faisant allusion aux passages o il est question du mariage de Madame de
Stal:

     Ces mots me paraissent justifier la peine qu'on en ressent, et si
     le comit n'y tient pas, je verrais avec plaisir qu'on accorde
     quelques retranchements.

M. Scholl communiquait au comit la copie d'un billet de Mme Auguste de
Stal  une de ses amies:

     Je suis au fond dsole de cette publication et gne de me
     trouver complice. Rien ne pouvait m'tre plus pnible que de voir
     paratre un volume de M. Vinet que je ne pourrai ni louer ni
     prter, et dont le succs sera,  un certain degr, une souffrance.
     Notre chre Mme Vinet,  qui je n'ai pas dit-- beaucoup
     prs--toute ma pense, en souffre aussi.

M. Scholl ajoutait:

     Ce billet vous prouvera qu'on a jug trop favorablement des
     impressions de Madame de Stal sur la publication qui nous donne
     tant de mal. Vous y verrez qu'elles sont beaucoup plus pnibles que
     vous ne le pensiez, vous et ces Messieurs. ( M. Chappuis, 6
     octobre 1848.)

MM. Scholl et Lutteroth taient assurment fonds  prsenter les
objections de Mme Aug. de Stal, et, dans une certaine mesure,  les
appuyer. Ces objections taient inspires par un sentiment respectable.
Mais ils allaient un peu loin sans doute quand ils concluaient que ces
retranchements seraient conformes  l'esprit de M. Vinet[45]. Vinet et
peut-tre adouci quelques-unes de ses expressions, d'ailleurs fort
douces--et cela n'et point suffi,--mais il n'aurait pu faire les
amputations demandes sans dtruire son oeuvre. Mieux et valu ne rien
publier. Il est infiniment vraisemblable que c'est  ce dernier parti
qu'il se serait arrt. Ses diteurs n'avaient pas le choix. Ils ont
fait exactement ce qu'ils devaient faire.

Je donne ici en deux colonnes la liste des suppressions demandes et les
rponses du comit.

     Suppressions demandes.                      Rponses du Comit.

     Qu'une me vive, qu'une raison               Le Comit consent 
     active comme celles de Mme de                supprimer cette phrase.
     Stal en aient moins aim la
     morale du devoir et la religion
     positive, il ne faut pas s'en
     tonner.

     Il (M. Necker) attendrit de bonne             Le Comit supprime:
     heure cette jeune me, l'accoutuma            _lui en donna
     au bonheur du coeur, lui en donna              l'insatiable besoin._
     l'insatiable besoin, et dans
     l'extrme flicit de sa jeunesse
     prpara peut-tre le malheur de sa
     vie entire.

     La tendresse indulgente et expansive          Le Comit maintient ce
     de M. Necker, des relations                   passage.
     dlicieuses dont une admiration
     rciproque formait la base ou
     le trait dominant exaltrent
     peut-tre jusqu' l'excs chez Mme de
     Stal le besoin d'affection dont la
     nature avait fait, je crois, le plus
     vif de tous ses penchants.

     Le mariage de pure convenance,                Le Comit supprime:
     c'est--dire de vanit, auquel,               _c'est--dire
     selon toute apparence, elle se soumit         de vanit_.
     par dfrence tait bien peu dans son
     caractre.

     Nous n'avons d'autres                         Le Comit supprime:
     renseignements sur cette union _profond_
     que le profond silence qu'elle                Le Comit supprime: _et
     a gard sur ce sujet dans ses                 introduit volontiers les
     crits o elle rpand toute son               personnages qui
     me et introduit volontiers les               l'intressent_.
     personnages qui l'intressent.

     Ce silence parle assez haut                   Le Comit maintient.
     quand on se rappelle que
     l'amour dans le mariage tait
     aux yeux de Mme de Stal
     l'idal du bonheur en ce monde.

     Sans insister sur ce point                    Le Comit supprime:
     dlicat, disons seulement que                 _dlicat_.
     toute la vie, tous les crits de
     cette femme illustre trahissent
     et respirent un dsappointement
     douloureux, une soif trompe...

     Nous avons indiqu un premier                 Maintenu.
     malheur qui fut pour elle un de
     ces deuils muets qu'on porte dans
     l'me et qu'on ne dpose jamais.

     Bonaparte fut petit; Mme de                   Maintenu.
     Stal ne mit peut-tre pas assez
     de dignit dans ses regrets.

     Elle frappe  coups redoubls       Le Comit accorde la
     sur les passions; l'on serait       suppression des mots:
     tent de croire qu'elle a ses       _l'on serait tent de
     propres injures  venger.           croire qu'elle a ses propres
                                         injures  venger_.

Les amendements du comit de 1848 se rduisent donc  fort peu de chose.
Quelques-uns mme par leur apparente insignifiance font sourire. Par
exemple Vinet avait crit: Sans insister sur ce point dlicat. Le
comit supprime _dlicat_. On est tent de se demander si cette
concession accorde  la partie adverse n'est pas une aimable
plaisanterie. Point tant que cela--en y rflchissant. Le comit
conciliait. Il ne voulait rien sacrifier de la pense de Vinet, mais il
ne demandait pas mieux que de rayer tout mot capable d'veiller chez le
lecteur une curiosit fcheuse.  ce point de vue il avait raison de
supprimer _dlicat_. Car dire qu'on n'insiste pas sur un point dlicat
cela revient excellemment  y insister; cela appelle l'attention sur la
_dlicatesse_ du cas: c'est plein, ou cela parat plein de
sous-entendus. C'est ce qu'on appelle une prtrition et il n'y a rien
de plus dangereux que des prtritions, si ce n'est les parenthses.
J'enlve _dlicat_, et mon petit bout de phrase redevient la transition
la plus honnte du monde. Le lecteur passe sans s'arrter. Et le tour
est jou. Car prcisment il ne fallait pas qu'il s'arrtt. Le comit
de 1848 connaissait le coeur humain.

Il faut ajouter que le comit de 1848 tait d'autant plus fond  se
montrer intransigeant que personne avant Vinet, non pas mme
Sainte-Beuve, n'avait parl de Madame de Stal avec plus de sympathie,
plus de respect que le professeur lausannois. Si c'en tait ici le lieu,
j'aimerais  faire voir que Vinet aimait et vnrait dans l'auteur de
_l'Allemagne_ son premier professeur de littrature, et que c'est dans
le fameux chapitre sur _l'enthousiasme_ qu'il avait puis ds ses dbuts
quelques-unes de ses ides. Mais en voici assez et mme trop pour une
simple introduction.

          Paul Sirven.

Les notes suivies de la mention: (_Ed._) sont tires de l'dition de
1848.




I

MADAME DE STAL ET CHATEAUBRIAND

Cours profess  l'Acadmie de Lausanne en 1844.




INTRODUCTION

De la Littrature de l'Empire.


Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits,  ces mots: _la
Littrature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se
justifie pas. Ni l'originalit, ni une fcondit vigoureuse, n'ont
caractris, dans son ensemble, la littrature de cette poque.

L'loquence, rduite  la harangue officielle et voue  l'adulation,
rptait Pline le jeune aprs avoir ressuscit Dmosthne. L'histoire,
qui, pas plus que l'loquence, ne se passe de libert, savait trop bien
qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait
taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus
dlicats que ceux de la servilit. Une philosophie illibrale dans ses
principes continuait, aprs plus d'un demi-sicle,  tre le symbole et
le signe de ralliement des amis de la libert; car la religion, en
France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de libert avait
arbor les tristes couleurs du matrialisme, et  l'aurore du nouveau
sicle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait
resserr l'alliance du libralisme avec l'incrdulit. Et quoi qu'il en
soit, la seule philosophie qui ft debout, devait rallier les caractres
indpendants, puisque enfin c'tait une philosophie, c'est--dire
l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts
gnreux et une association arbitraire d'ides prolongeaient, au del de
toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans
lvation. La posie avait travers sans se renouveler toutes les phases
de la Rvolution; elle vivait, ou plutt elle se mourait,  l'ombre de
la tradition et de l'autorit; elle n'tait bientt plus que l'cho d'un
cho: plus d'indpendance dans les formes, plus de nouveaut dans
l'inspiration, et inquit  bon droit un despotisme ombrageux, qui
savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la
libert clate, pourvu qu'elle clate. Les thories littraires taient
timides et mticuleuses comme la littrature elle-mme;  la religion du
beau s'tait substitue je ne sais quelle orthodoxie ttue, retranche
derrire quelques axiomes troits et contestables. On poussait 
l'absolu la maxime de Buffon, que c'est le style qui fait vivre les
ouvrages, comme si le style y pouvait suffire sans les penses, et
comme si un grand style pouvait s'attacher  des penses mdiocres. En
exaltant la puissance du style, on en avait abaiss la notion: on
confondait le style avec la diction. La littrature s'en tint  des
formes pleines d'lgance et de puret; la svrit un peu froide
introduite dans les arts du dessin avait pass dans tous les autres. On
ftait le sicle de Louis XIV, on et voulu le renouveler, et l'on ne
faisait que prolonger, en posie aussi bien qu'en philosophie, le
dix-huitime sicle. Les gnies novateurs taient admirs avec crainte,
suivis de loin, imits avec dfiance; la posie, comme un fleuve puis
par les chaleurs de l't, ne roulait plus dans son lit qu'une onde
toujours plus mince; d'immenses vnements semblaient l'oppresser plutt
que l'inspirer. Ce qui a manqu surtout  cette littrature, c'est la
puissance de crer, c'est--dire d'individualiser. On cherchait de
belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mmes et pour elles
seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des
gnralits ou des abstractions; et comme la forme d'une ide est donne
par l'ide, de mme que celle d'un vtement par le corps qui doit le
porter, une ide vague ne peut donner qu'une forme sans vie.

On peut signaler, au nombre des symptmes de langueur et de
dprissement de la posie, la grande faveur du pome didactique,
invent,  ce qu'il semble, pour enluminer les lments des sciences,
pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la priphrase. L'poque a
possd des crivains purs, lgants, nobles, ingnieux; elle a eu mme,
tranchons le mot, des potes, des potes plutt qu'une posie. La
spontanit, la puissance, l'individualit, ont manqu gnralement;
mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet
hiver: et, qu'est-ce, aprs tout, que dix ans dans l'histoire d'une
littrature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le dploiement de deux
grandes renommes.

L'attitude de la critique littraire mrite d'tre note. On ne saurait
lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Svre envers
Chateaubriand, elle l'tait envers Delille. Elle encouragea peu les
tentatives hardies, mais elle loua modrment les essais timides. Elle
ne croyait pas  la nouvelle cole, mais elle ne croyait plus 
l'ancienne.

Les ides et les productions trangres avaient, comme les denres
coloniales, rencontr une ligne de douanes. La publication d'une
brochure de M. Schlegel sur la _Phdre_ de Racine fut un immense
scandale. Tous les suppts de la critique coururent sus  l'tranger
malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des
torts  la fois; mais l'un des plus graves tait de remuer,  propos de
posie, des ides gnrales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les
ides gnrales, c'est la libert mme dans le domaine de la pense,
c'est la pense prise au srieux et dans toute sa porte: sans cette
mtaphysique si dcrie, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison
de rien; et comme la force elle-mme se pique de raison, il se trouve
que le despotisme fait aussi, au besoin, de la mtaphysique. Mais en
gnral, la recherche des principes rpugne aux ennemis de la libert en
tout genre; on aime mieux les doctrines  mi-hauteur, les adages de la
tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort 
cette poque et  l'homme qui la dominait; gnie despotique par essence,
qui voulait pour son rgne la gloire des lettres, mais en despote, et
qui et voulu pouvoir la constituer par un dcret ou la conqurir 
coups de canon.

Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la
dignit des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts,
n'est pas la mesure de la libert de l'esprit humain ni le principe de
sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondment
humaines que la littrature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour
but.

Berce, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des
empires croulants, l'imagination s'tait assoupie. On a dit d'une poque
fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire
fut pour la littrature une halte dans la gloire. Le prsent, il est
vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui prparait de la posie.

Nanmoins plusieurs paraissent juger trop svrement, sous le point de
vue littraire, la priode de l'Empire. Une simple nomenclature des
auteurs et des crits de ces dix annes, mme en faisant abstraction de
ses deux plus grands noms, ramnerait peut-tre  une apprciation plus
favorable.

Rappelons d'abord que les premires annes de ce sicle trouvrent, les
uns debout, les autres encore vigoureux et fconds, plusieurs crivains
que le sicle prcdent avait distingus  l'ombre des grands modles.
Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard teint le
sicle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph
Chnier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard,
Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payrent tous un tribut plus
ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux.
Des hommes nouveaux entrrent dans la lice. La science nous donna de
grands crivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de
Fourcroy, de Lacpde. Si les affaires d'tat prsentaient 
l'admiration publique peu de caractres levs, elles mettaient en
vidence de grands talents littraires; cette poque est celle des
Portalis, des Fontanes et des Rgnault de Saint-Jean d'Angly. Le
cardinal de Bausset clbrait Bossuet et Fnelon dans un style digne de
leur temps. L'abb Frayssinous ouvrait ses fameuses confrences, M. de
Bonald, du sein de ses tnbres, lanait des clairs trs vifs sur le
mystre de la socit. tranger  la France, vivant loin d'elle, mais
les yeux tourns vers elle, Joseph de Maistre la contraignait  le
classer parmi ses plus habiles crivains et parmi les agitateurs de la
pense publique. Ainsi que M. de Bonald, c'tait vers un monde ancien,
vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en
religion, qu'il cherchait  entraner son sicle, par l'abus audacieux
des plus saintes vrits et par l'clat d'une loquence o la colre et
l'onction trouvent leur place tour  tour. Deux autres crivains, vivant
comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient
la littrature franaise, et la guidaient, en posie et en philosophie,
vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais
cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture,
M. de Grando crivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguire
sondait les ternels mystres de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy,
fidle sans rserve aux traditions du matre, en dveloppait, en
appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clart
froide et la svre prcision. M. Lacretelle racontait avec une lgance
anime l'histoire du dix-huitime sicle, celle du seizime, et les
annales de la Rvolution  peine endormie dans les bras d'un grand
capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants
travaux, les fondements de sa grande rputation d'historien. Renomm
dj comme pote, M. Michaud prparait, avec une laborieuse patience, un
historien aux guerres saintes du moyen ge. Les concours d'loquence
acadmique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent
clbrs Corneille, Boileau, La Bruyre, le dix-huitime sicle, et
qu'une retraite prmature enleva  la gloire. Un nom destin  la
clbrit, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il
ft dj attach au souvenir du plus beau _Tableau de la littrature
franaise au dix-huitime sicle_. La critique littraire, quoi qu'on
puisse dire de sa tendance gnrale, ne craint pas encore l'oubli pour
les noms d'Auger et de Ginguen, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun
et du terrible Geoffroy, le cerbre du feuilleton. La critique savante
n'tait pas moins lgante que solide dans les crits de M. Daunou,
historien, publiciste, diteur habile, et sous la plume de Thurot et de
M. Boissonade. Moraliste ingnieux et paradoxal, auteur spirituel et
fin, le duc de Lvis, intelligent tmoin de son sicle, perptuait les
traditions lgantes de l'ge prcdent et de l'ancienne monarchie. M.
de Jouy tentait de donner  la France un Addison, et la plus grande
faveur encourageait ce dessein hardi. Chnier et M. Lemercier
professaient avec clat la littrature. Le laborieux et savant Ginguen
crivait avec beaucoup de jugement et de got l'histoire littraire de
l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et
Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et
habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages clbres de Mesdames de
Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-tre surpasss par deux ou
trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aim Martin imitait avec
grce et bonheur l'auteur des _tudes de la nature_.

La posie, constamment lgante, ne manqua pas toujours de charme ni de
grandeur. Si Lebrun avait dpos sa lyre, Delille faisait admirer encore
sa brillante fcondit. Ses succs et l'esprit du temps avaient
encourag la traduction en vers et la posie didactique. Dans le premier
de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui
d'Anacron, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; aprs eux, Daru, ingnieux
interprte d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M.
Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mlodie rendit
quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La posie
didactique s'honore d'Esmnard, auteur du pome de _la Navigation_; de
M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de
Saint-Victor, dont les deux pomes, l'_Esprance_ et le _Voyage du
pote_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du sicle; de
Chnedoll, qui trouva, pour clbrer le _Gnie de l'homme_, des accents
pleins de grandeur; de Legouv, dont le pome sur le _Mrite des femmes_
est rest tout entier dans tant de mmoires; de Millevoye, qui peignit
avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frnilly, auteur de quelques
satires o les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile
versificateur, exerant alors dans des compositions de peu d'tendue un
talent qu'il rservait aux hasards de la grande pope; de M. Soumet,
qui n'tait pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand pome
o il clbre avec autant de magnificence que de tmrit la
rconciliation de l'Antchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon,
qui, aprs avoir dcrit la _Maison des champs_, tenta avec succs
l'pope domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur
spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours acadmiques avaient
cr une posie qu' dfaut d'un nom meilleur nous appellerons
_pisodique_, et qui, fort encourage par le public, exera quelques
talents distingus.--Quelques-unes des belles ptres de Chnier et des
piquantes narrations d'Andrieux sont de cette mme poque.

L'lgie, cultive avec succs par Mesdames Dufresnoy et Victoire
Babois, recevait de Millevoye un caractre nouveau et des couleurs
varies. La carrire se ferma trop tt devant ce pote, amoureux de la
perfection, qui a peu crit et beaucoup travaill. C'est lui surtout,
qui, sans systme, mais avec rflexion, faisait doucement driver la
posie vers des plages nouvelles o, prvenu par la mort, lui-mme
n'aborda pas.

Le tragique Ducis crivait alors, dans la solitude, ses posies
fugitives pleines de ngligence, d'nergie et de grce; Arnault,
Ginguen, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs
fabulistes.

La tragdie, trop assujettie  d'anciennes traditions, n'est pourtant ni
strile ni sans honneur  une poque qui peut rclamer le _Tibre_ de
Chnier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier,
auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les
hardiesses d'une poque plus tardive.

La comdie, ramene par Andrieux et Collin d'Harleville au caractre de
vrit franche que lui avait enlev la manie analytique du dix-huitime
sicle, trouva,  ct de ces deux habiles potes, d'autres soutiens
encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. tienne, auteur des
_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succs dans la comdie de
caractre, plus encore dans le drame historique et dans la comdie
anecdotique. On ne doit pas ngliger de remarquer que la comdie de ce
temps fut plus dcente et plus morale qu'elle ne l'avait t  aucune
autre poque.

Votre professeur[46] s'est renferm dans les limites de cette espce
d'inventaire. Il a judicieusement rserv deux crivains, dont les
ouvrages ont inaugur une poque nouvelle, et ouvert les voies o tous
les esprits se sont engags avec plus ou moins d'empressement aprs la
chute de l'empire. Vous avez dj nomm ces deux crivains qui se
portaient en avant de la littrature contemporaine, l'un par un retour
plein d'amour vers le pass, l'autre par un lan plein d'enthousiasme
vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Stal, un esprit
potique, une me passionne, qui crrent dans le mme temps, le
premier un monde d'images, l'autre un monde de penses.

Ils appartiennent sans doute  leur temps; ils en sont mme plus que
leurs contemporains, dont les crits nous reprsentent le dix-huitime
sicle chou et laiss  sec sur les rivages du dix-neuvime. Ce temps,
si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est  bon droit qu'ils
auraient pu dire  la littrature de l'Empire:

     La maison est  nous, c'est  vous d'en sortir.

Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas  leur poque,
puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite,
puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont t les premiers 
dcouvrir et  saluer l'avenir, et c'est pour cela mme que nous les
rservons pour le moment o cet avenir a commenc  devenir le prsent.




PREMIERE PARTIE




MADAME DE STAL




CHAPITRE PREMIER

Son caractre.


Madame de Stal, ayant devanc M. de Chateaubriand dans la vie et dans
la mort, appelle nos premiers regards. Ne  Paris en 1766, elle y
mourut en 1817.

Sa vie se trouve partout. C'est son caractre que nous voudrions faire
connatre.  quiconque aurait lu tous ses crits, nous n'aurions plus
rien  dire; il la connatrait, car elle y est tout entire, et aucune
biographie morale, non pas mme la belle notice de son amie Madame
Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppler celle-l. Jamais auteur
ne s'est uni plus troitement  ses ouvrages, et n'y a laiss de
soi-mme une plus vive empreinte.

Les parents de cette femme clbre exercrent une grande influence sur
son caractre, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens
direct et positif, et Madame Necker ngativement.

Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractre des femmes une
jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame
Necker l'affection mle au devoir, concourant avec le devoir. Fille de
pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte tabli, sa religion,
sans tre prcise, avait conserv le caractre d'une religion positive,
c'est--dire d'une autorit extrieure devant laquelle, sans examen,
elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs  tous les
chos de la philosophie du jour. [Qu'une me vive, qu'une raison active,
comme celle de Madame de Stal en aient moins aim la morale du devoir
et la religion positive, il ne faut pas s'en tonner[47].] Madame
Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant
d'autres causes avaient trop bien commenc.

Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la
religion chrtienne. Voyons ds  prsent, quelles furent, du moins dans
ses premiers crits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de
son ouvrage sur les _Passions_ mritent d'tre lues avec attention:

     Il y a des vertus toutes composes de crainte et de sacrifices,
     dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre trs
     relev  l'me forte qui les pratique; mais peut-tre, avec le
     temps, dcouvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas
     ncessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi charge
     de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur,
     il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts
     perptuels; et la bont donne des jouissances si faciles et si
     simples, que leur impression est indpendante du pouvoir mme de la
     rflexion. Si cependant l'on se livre  des retours sur soi, ils
     sont tous remplis d'esprance; le bien qu'on a fait est une gide
     qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors mme que
     l'infortune nous poursuit, on sait o se rfugier, on se transporte
     par la pense dans la situation heureuse que nos bienfaits ont
     procure[48].

Entre M. Necker et sa fille rgnait, au contraire, la plus profonde
sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est  comparer
au sentiment de Madame de Stal pour son pre, pas mme celui de Madame
de Svign pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensit. Ce
sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est gure
possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie pit filiale,
d'une admiration enthousiaste et d'une amiti passionne. Pay d'un
large retour, ou plutt prvenu par l'amour le plus empress, le plus
indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune
me, l'accoutuma au bonheur du coeur, [lui en donna l'insatiable
besoin,[49]] et, dans l'extrme flicit de sa jeunesse, prpara
peut-tre le malheur de sa vie entire. Pour juger de ce qu'tait M.
Necker aux yeux et pour le coeur de sa fille, quelques passages des
crits de Madame de Stal peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a
parl de son pre. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car
les loges sont outrs, ni sans s'attendrir, car cette affection est
d'une vrit profonde:

     Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M.
     Necker), poque dans l'histoire des penses, puisqu'il en a recul
     l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie  venir, en
     devinant les secrets qui doivent un jour nous tre dvoils; ce
     livre que les hommes runis pourraient prsenter  l'tre suprme
     comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].

Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Stal n'avait que
vingt-deux ans lorsqu'elle crivait ces lignes.

     Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon
     pre; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable runion de raison
     parfaite et de sensibilit profonde, qui fait de lui le plus sr
     guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant
     l'unique but de ses tonnantes facults est d'exercer la bont,
     dans ses dtails comme dans son ensemble? Il carte de ma pense
     tout ce qui la tourmente; il a tudi le coeur humain pour mieux le
     soigner dans ses peines, et n'a jamais trouv dans sa supriorit
     qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tt; s'il a
     de l'amour propre, c'est celui des tres d'une autre nature que la
     ntre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connatraient
     mieux toutes les inconsquences et toutes les faiblesses des
     hommes[51].

     Ce qui se fait sentir plus particulirement dans les ouvrages de
     M. Necker, c'est l'incroyable varit de son esprit. Voltaire est
     unique dans le monde littraire par la diversit de ses talents; je
     crois M. Necker unique par l'universalit de ses facults[52].

     Personne n'a jamais, autant que mon pre, donn l'ide,  tous
     ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle...
     Pendant les troubles de France, lors mme que nous tions spars,
     je me croyais prserve par lui; je n'ai jamais pens qu'un grand
     malheur pt m'atteindre. Il vivait; j'tais sre qu'il viendrait 
     mon secours, et que son loquent langage et son vnrable ascendant
     m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais t jete. En lui
     crivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutlaire_. Je
     sentais ainsi son influence, et il me semblait que la
     responsabilit de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais
     sur lui, comme rparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans
     ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai
     connu la vritable terreur, que j'ai perdu cette esprance de la
     jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir.
     Mes forces, c'taient les siennes; ma confiance, c'tait son appui.
     Existe-t-il encore autour de moi, ce gnie protecteur? me dira-t-il
     ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes
     dmarches? tendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bnis de
     sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon coeur,
     pour le consulter encore et l'entendre[53]?

La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations
dlicieuses dont une admiration rciproque formait la base ou le trait
dominant, exaltrent peut-tre jusqu' l'excs chez Madame de Stal le
besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de
tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est--dire de
vanit,[54]] auquel, selon toute probabilit, elle souscrivit par
dfrence, tait bien peu dans le sens de son caractre. Nous n'avons
d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence
qu'elle a gard sur ce sujet dans des crits o elle rpand toute son
me [et introduit volontiers les personnages qui l'intressent[56]]. Ce
silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le
mariage_ tait aux yeux de Madame de Stal l'idal du bonheur en ce
monde[57].

     tre deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des
     hommes et de Dieu mme semblent moins  craindre alors[58].

Sans insister sur ce point [dlicat[59]], disons seulement que toute la
vie, tous les crits de cette femme illustre, trahissent et respirent un
dsappointement douloureux, une soif trompe. Pour elle, l'affection et
le bonheur n'taient qu'une mme chose, et sans doute l'absence du
bonheur est le plus grand malheur pour une me passionne. L'infortune
matrielle lui paratrait peut-tre une favorable diversion. Je me
reprsente quelquefois Madame de Stal dans une position prcisment
contraire  celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune,
heureuse par le coeur, et je me demande si cette dispensation, qui
n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point chang
la direction et diminu la valeur. L'infortune matrielle, fortifiant le
coeur, donne souvent quelque pret au caractre et quelque rigidit  la
pense: les souffrances du coeur augmentent peut-tre la personnalit,
mais en ajoutant  la vie et  la pense je ne sais quelle grce
douloureuse. Moins infortuns, bien des hommes de gnie eussent t
moins loquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Stal, que
ses peines l'ont inspire.

Sa vie que l'indigent seul et pu appeler fortune, fut en effet
douloureuse. Nous avons indiqu un premier malheur, qui fut pour elle un
de ces deuils muets qu'on porte dans l'me et qu'on ne dpose jamais.
Mais on peut considrer le caractre mme de cette femme extraordinaire,
les vnements publics et son talent mme comme trois Parques fatales,
qui tissrent  l'envi la trame de son malheur.

Son caractre est retrac dans Delphine, chez qui l'imptuosit n'est
pas plus gnreuse, ou la gnrosit plus imprvoyante que chez Madame
de Stal; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois,
celle qui a racont son histoire, c'tait une activit inquite, le
besoin d'influer, et peut-tre celui de paratre. Que de conditions de
malheur dans la carrire d'une femme!

Les vnements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en
compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait gure plus en elle qu'en
eux, et se trouvait comme enveloppe dans leurs malheurs par les
douleurs de la piti. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidle 
ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles
triomphrent, la compassion la jetant,  chaque nouvelle crise, dans le
parti des vaincus: le jour mme de la victoire, elle rompait avec les
vainqueurs, parce qu'en rvolution les vainqueurs sont sans piti: or la
piti tait sa religion.

Enfin, son talent mme la rendit malheureuse en la rendant clbre. La
clbrit est peut-tre, de tous les avantages que nous pouvons
ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a
point surtout avec les vrais intrts d'une femme: on dirait que
l'admiration qu'elle excite carte d'elle l'affection, qu'elle devient
quelque chose de moins qu'un tre humain en devenant quelque chose de
plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine
qu'veillent presque toujours les grandes renommes. La clbrit isole
une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.

Il semblait que de rares qualits du coeur devaient mnager, en faveur de
Madame de Stal, une exception  cette rgle. Quelle ne fut pas sa
gnrosit, mme envers les crivains qui l'avaient le plus maltraite!
Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se
rend cette justice, en en diminuant ingnieusement le mrite:

     Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-mme livr de tout
     temps  l'tude des lettres, on a sur les livres une sorte
     d'impartialit d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive
     souvent de louer des crivains qui m'ont personnellement attaque,
     par cet amour pour le talent en lui-mme qui l'emporte sur toute
     espce de prventions[60].

Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que
l'envie elle-mme aurait d dsarmer; mais l'envie ne dsarme jamais;
elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances  venger: et quelles
souffrances plus cruelles que celles de l'envie?

On l'a, en consquence, dchire dans son talent, dans son caractre et
dans ses moeurs. Esprons que le temps consommera la justice qu'on a
commenc  lui rendre. Laissons dire  un cynique, qu'il reste toujours
quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le pote:

     Que des prventions dchirant le bandeau
     La vrit s'assied sur le bord d'un tombeau.

Madame de Stal a plus d'une fois dplor le malheur de la femme
clbre, et en le dplorant, elle a racont son histoire. Elle a, sur ce
sujet, des accents bien mus dans ce passage du livre sur la
_Littrature_, o l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais
qu'elle blme celle qui s'expose  de pareils dangers:

     Ds qu'une femme est signale comme une personne distingue, le
     public en gnral est prvenu contre elle. Le vulgaire ne juge
     jamais que d'aprs certaines rgles communes, auxquelles on peut se
     tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel
     dplat d'abord  ceux qui considrent la routine de la vie comme
     la sauvegarde de la mdiocrit. Un homme suprieur dj les
     effarouche; mais une femme suprieure, s'loignant encore plus du
     chemin fray, doit tonner, et par consquent importuner davantage.
     Nanmoins un homme distingu ayant presque toujours une carrire
     importante  parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux
     intrts de ceux mmes qui attachent le moins de prix aux charmes
     de la pense. L'homme de gnie peut devenir un homme puissant, et
     sous ce rapport, les envieux et les sots le mnagent; mais une
     femme spirituelle n'est appele  leur offrir que ce qui les
     intresse le moins, des ides nouvelles ou des sentiments levs:
     sa clbrit n'est qu'un bruit fatigant pour eux.

     La gloire mme peut tre reproche  une femme, parce qu'il y a
     contraste entre la gloire et sa destine naturelle. L'austre vertu
     condamne jusqu' la clbrit de ce qui est bien en soi, comme
     portant une sorte d'atteinte  la perfection de la modestie. Les
     hommes d'esprit, tonns de rencontrer des rivaux parmi les femmes,
     ne savent les juger, ni avec la gnrosit d'un adversaire, ni avec
     l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne
     suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bont. Si, pour
     comble de malheur, c'tait au milieu des dissensions politiques
     qu'une femme acqut une clbrit remarquable, on croirait son
     influence sans bornes alors mme qu'elle n'en exercerait aucune; on
     l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la harait pour
     tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans
     dfense avant d'arriver  ceux que l'on pourrait encore redouter.

     Un homme peut, mme dans ses ouvrages, rfuter les calomnies dont
     il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se dfendre est un
     dsavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes
     sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de
     dlicat, bientt fltri par les regards mmes du public: l'esprit,
     les talents, une me passionne, peuvent les faire sortir du nuage
     qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le
     regrettent comme leur vritable asile.

     L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque
     distingues qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles
     sont timides contre l'inimiti; la pense les exalte, mais leur
     caractre reste faible et sensible. La plupart des femmes
     auxquelles des facults suprieures ont inspir le dsir de la
     renomme, ressemblent  Herminie revtue des armes du combat: les
     guerriers voient le casque, la lance, le panache tincelant; ils
     croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et ds
     les premiers coups, ils atteignent au coeur.

     Non seulement les injustices peuvent altrer entirement le bonheur
     et le repos d'une femme; mais elles peuvent dtacher d'elle
     jusqu'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si
     l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la
     vrit des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, aprs avoir
     dchir la vie, ne dpouilleront pas jusqu' la mort des regrets
     sensibles qui doivent accompagner la mmoire d'une femme aime?

     Dans ce tableau, je n'ai encore parl que de l'injustice des hommes
     envers les femmes distingues: celle des femmes aussi n'est-elle
     point  craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance
     des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme clbre pour
     la soutenir, pour la dfendre, pour appuyer ses pas
     chancelants[61]?

La popularit de son pre aggrava le mal; Madame de Stal avait dj
bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcrot,
ceux de son pre; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu
jaloux, a coutume de punir les mrites des pres sur les enfants jusqu'
la troisime et quatrime gnration.

La Rvolution clata. Madame de Stal, qui en avait salu l'avnement
avec transport, en avait peut-tre aussi pressenti les excs.

     N'effacez point, crivait-elle six mois avant la convocation des
     tats gnraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que
     le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord
     unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez
     atteindre, _prtendez  la gloire de l'obtenir sans l'avoir
     pass_[62].

L'un des premiers soins de cette rvolution qu'elle avait aime et dont
elle continua d'aimer le principe, fut de dtruire le ministre qu'avait
install la libert, et ce ministre tait le pre de Madame de Stal.

Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour
arracher  la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin cder
 l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa
l'attachrent profondment  cette nation,  ses institutions,  sa
littrature. Ses gots et ses principes y trouvaient une gale
satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives
impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, o sa confiance
absolue dans la gnrosit britannique veille quelquefois le sourire.

La pure littrature n'avait point de droit sur Madame de Stal au milieu
des souffrances de son pays. C'est donc moins comme crivain que comme
dfenseur d'une royale infortune et des intrts de l'humanit qu'elle
nous apparat dans ses touchantes _Rflexions sur le procs de la Reine_
et dans des _Rflexions_ politiques dont la paix universelle tait le
but.

De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce
qu'il y avait  Paris d'hommes minents et d'amis de la vraie libert.
Objet de la dfiance et des inquitudes du Directoire, elle eut pourtant
assez de crdit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin
d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut
elle, avec Chnier, qui rendit  la France M. de Talleyrand, qui
attendait de l'autre ct de l'Atlantique le premier signal de la
fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gr, et M. de Talleyrand
ne se piqua pas, dit-on, d'tre plus reconnaissant que la France.

 cette poque se rapportent les grands triomphes de Madame de Stal, je
n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de
conversation. Et ce mme temps fut pour elle celui d'un dcouragement
profond. Elle semblait dsesprer de son pays et de l'avenir du monde,
dans ces paroles crites l'anne mme de son retour en France:

     On dit que le malheur hte le dveloppement de toutes les facults
     morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet
     contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui dtache et de
     soi-mme et des autres. La grandeur des vnements qui nous
     entourent fait si bien sentir le nant des penses gnrales,
     l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie,
     on ne sait plus quelle route doit suivre l'esprance, quel mobile
     doit exciter les efforts, quel principe guidera dsormais l'opinion
     publique  travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de
     nouveau, dans toutes les carrires, le but clatant de la vritable
     gloire[63].

Ne croyez-vous pas voir un navire dsempar, qui flotte misrablement 
tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de prface
 deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une
contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets
plus srieux; et la frivolit mme de ses productions est un symbole et
non une preuve de son dcouragement.

L'toile de Bonaparte se levait alors. Il tait dj une puissance.
Madame de Stal en tait une aussi. Ces deux puissances se cherchrent
du regard, s'admirrent mutuellement et se sparrent presque aussitt.
Les opinions de Madame de Stal taient librales, et l'esprit, en tout
cas, est une libert. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en
France, pour cette femme et pour lui. Un prtexte de la bannir fut
aisment trouv. En 1803 commencrent les _Dix ans d'exil_ de cette
femme clbre. Bonaparte fut petit, Madame de Stal ne mit peut-tre pas
assez de dignit dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de
plaisir, quand on voit le grand empereur fixer  quarante lieues le
rayon  l'extrmit duquel, se portant d'ailleurs d'un point  l'autre
de la circonfrence, cette femme pourra rsider, et quand cette femme,
trop prise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne
et d'entamer, comme un prtendant, le territoire occup par un
usurpateur. Sans contredit, Madame de Stal eut quelques-uns des dfauts
de son sexe, comme elle en avait les plus prcieuses qualits; elle fit
faire trop de bruit  sa disgrce, et donna peut-tre trop de part  un
ressentiment lgitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit
pas d'appeler _le moderne Attila_.

Ses annes d'exil, partages entre le sjour de Coppet et des voyages en
Allemagne, en Italie, en Russie, en Sude, en Angleterre, furent
dcisives pour la gloire de Madame de Stal. _Delphine_ avait jet un
grand clat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetrent bien davantage et
placrent leur auteur  la tte de la littrature de son pays.

Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouv dans un
second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspir ses jeunes
annes. Bien des circonstances se runissaient pour le combler, et pour
la confirmer dans l'utile pense que le bonheur n'est pas plus dans les
passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempte;
mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions pures
ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extrieur,
la sant, la vie s'enfuyaient  grands pas. Une maladie douloureuse
enleva Madame de Stal  sa famille,  son pays et  ses esprances
terrestres, le 14 juillet 1817.

Une me ne se dfinit pas, quoiqu'on puisse la connatre et la juger;
mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour
ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui
distinguent Madame de Stal. Benjamin Constant a bien caractris son
illustre amie lorsqu'il a dit:

     Les deux qualits dominantes de Madame de Stal taient
     l'affection et la piti. Elle avait, comme tous les gnies
     suprieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme
     toutes les mes leves, un grand amour pour la libert: mais ces
     deux sentiments imprieux et irrsistibles, quand ils n'taient
     combattus par aucun autre, cdaient  l'instant, lorsque la moindre
     circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux
     qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un tre souffrant lui rappelait
     qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacr pour
     elle que le succs d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].

 ces deux traits je voudrais en ajouter un troisime: la foi  la
vrit, je veux dire  la valeur intrinsque,  la force de la vrit.
Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la
religion la suppose. C'est dj presque une religion, puisque celui qui
croit  la vrit, croit  quelque chose de plus haut que l'espace, que
le temps et que les forces de l'univers. La vrit, c'est la pense de
Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Stal est une de ces mes
qui ont le plus honor la vrit comme vrit, et qui l'ont crue plus
forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se
dvouer  elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai,
l'amour du vrai, quel qu'il ft, alors qu'elle doutait encore, l'effort
constant vers la lumire, voil ce que l'on retrouve  toutes les pages
de ses crits; voil ce qui les rend tous srieux; voil ce qui la met
au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou
de celles qu'on aurait l'ide de lui comparer.




CHAPITRE DEUXIME

Premiers ouvrages de Madame de Stal.


Passons de la vie aux crits de Madame de Stal; ce sera raconter sa vie
une seconde fois.

Elle dbuta, en 1788, par des _Lettres sur les crits et le caractre de
J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton
dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait  peine vingt-deux ans
lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite
de Rousseau devaient tre plus srieusement apprcies. On n'aime pas
que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre
son ingratitude intressante; on approuve moins encore le jugement
qu'elle porte sur la dernire action de Rousseau, je veux dire sur sa
mort, qu'elle suppose avoir t volontaire. Les annes et l'observation
durent aussi modifier ses ides sur l'_mile_; mais aprs tout, il y a
lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indpendance et la sret de
son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux
premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et
des Arts_, et _sur l'Ingalit_), autant de bon sens que d'esprit?

     Peut-tre aurait-il d avouer, dit-elle, que cette ardeur de
     connatre et de savoir tait aussi un sentiment naturel, don du
     ciel, comme toutes les autres facults des hommes; moyens de
     bonheur, lorsqu'elles sont exerces; tourment, quand elles sont
     condamnes au repos. C'est en vain qu'aprs avoir tout connu, tout
     senti, tout prouv, il s'crie: _N'allez pas plus avant; je
     reviens, et je n'ai rien va qui valt la peine du voyage_. Chaque
     homme veut tre  son tour dtromp, et jamais les dsirs ne furent
     calms par l'exprience des autres[66].

_L'Hlose_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves
censures. On a dit souvent, aprs et sans doute avant La Rochefoucauld,
que l'esprit est dupe du coeur, ce qui n'empche pas que le coeur ne soit
une lumire. C'est par le coeur que Madame de Stal a si bien djou les
sophismes en actions, les piges dont ce roman est sem. Une parole
incisive relve, en ces parties du travail de Madame de Stal, la
justesse et la noble fermet de ses critiques.

On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau.
Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est  peu prs avec tout le
monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu
comme elle! Ce dont il faut lui savoir gr, c'est d'avoir rserv une
partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du
mme pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction;
mais aprs cela, nous ne la blmerons pas d'avoir senti le mrite et
l'utilit de ces talents plus hardis, de ces gnies plus abstraits, qui,
prenant leur point de dpart, non dans les faits actuels et contingents,
mais dans les principes, qui sont les faits ternels, dirigent les
esprits vers l'idal en toutes choses, et en le leur faisant connatre,
le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent tre
offerts aux regards de l'humanit; on ne s'en rapproche qu' mesure
qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi  la perfection est une
mme chose que la foi  la vrit.

Madame de Stal, dans ce premier crit, comme dans tous les autres,
procde peu par voie de dduction, et n'affecte pas la marche
dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle dmontre moins
qu'elle ne fait voir; sa pense est remarquable par l'intuition et la
spontanit, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de
vrits par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler
des traits de lumire. Je mets dans ce nombre les penses suivantes:

     Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la
     reconnaissance[67].

     On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer:
     involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].

     Peut-tre la morale perfectionne-t-elle plutt qu'elle ne change,
     guide-t-elle plutt qu'elle ne ramne[67].

Et qui est-ce donc qui ramne, puisque ce n'est pas la morale? Les faits
sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.

Toutes ces ides, chrtiennes  leur insu, font un pas vers la grande
vrit. Tout ce qui est vrai est chrtien. Toutes les vrits sont dans
le monde, et la grande vrit chrtienne est un centre qui leur est
montr, un confluent o toutes ces vrits, spares les unes des autres
et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de
rivires pour se runir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on
reprocha l'affectation au style de Madame de Stal. Qu'on l'et accuse
de tmrit,  la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions
gure juger; crire de nos jours ainsi, ce serait presque crire
timidement. Mais le reproche d'affectation tait souverainement injuste;
personne n'est plus que Madame de Stal au-dessus de cette faiblesse;
les imprudences de sa diction sont d'entranement et non de calcul, et
peut-tre n'a-t-elle que trop crit avec toute son me et mis toute sa
vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas compos un livre, mais
peut-tre n'a-t-elle pas crit une phrase qui n'ait t essentiellement
une action.

Les _Rflexions sur le procs de la Reine_, crites  Londres en 1793,
sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicit. C'est un
appel  la conscience et  la sensibilit. Mais ceux qui s'taient
attribu le droit de juger la reine avaient par l mme rsolu de la
condamner, et la nation, spectatrice tonne, n'avait plus ni voix ni
mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu
chti. On y trouve des passages comme ceux-ci:

     Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort
     d'une crature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah!
     repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde o
     _de telles chances errent sur la destine!.._ Et depuis ce temps
     _qu'est-il arriv? Son courage et son malheur_.

Mais ces incorrections, o je reconnais l'empressement de la piti et la
prcipitation du zle, me plaisent comme la trace d'une larme gnreuse,
qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.

En 1794 parurent les _Rflexions sur la paix, adresses  M. Pitt et aux
Franais_. Cet crit inspir par la piti n'est pas une complainte sur
les maux de la guerre, mais une suite de considrations trs positives
et trs solides sur l'intrt commun qu'avaient  une prompte conclusion
de la paix toutes les parties belligrantes. La finesse toute fminine
des aperus et des impressions se trouve mise au service d'une politique
saine et parfaitement informe. M. Necker sans doute ne fut pas tranger
 cet crit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Stal
s'est pourtant une fois trouv en dfaut dans cet ouvrage: c'est
lorsque, de la vanit naturelle aux Franais, elle conclut
l'impossibilit du rtablissement de la monarchie.

     Les Franais, dit-elle, ont trop de vanit pour se soumettre  un
     chef; le roi se confondait avec la royaut: c'tait le rang et non
     le talent qui le plaait au-dessus de tous; mais celui qu'on
     choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait
     par l mme reconnu comme devant  ses talents sa supriorit sur
     les autres; et cet aveu n'est pas franais[68].

Il y a sans doute une vanit qui peut raisonner ainsi; il y en a une
autre qui n'y regarde pas de si prs! et d'ailleurs la _vanit qui
raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honor par
ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je
conois trs bien un homme qui dit: Je repousse une supriorit de
convention, mais je me soumettrai volontiers  une supriorit relle,
intrinsque. Je conois mme qu'un troisime vienne et dise: Je me
soumettrai  tout ordre humain pour l'amour de Dieu. (1 Pierre II, 13.)

L'anne suivante, Madame de Stal crivit des _Rflexions sur la paix
intrieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la
conciliation des partis dans cette grande rpublique. L'auteur cherche
des yeux et croit avoir trouv des hommes qui sont _d'un parti_, sans
tre _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement aux
royalistes amis de la libert et aux rpublicains amis de l'ordre,
c'est--dire, probablement,  des rpublicains qui sont fort peu
rpublicains et  des royalistes qui ne sont gure royalistes.  une
poque encore si ardente et si branle, l'indiffrence tait possible
plutt que l'impartialit, et que peut-on obtenir de l'indiffrence? Les
hommes auxquels Madame de Stal faisait appel, o taient-ils? Tous les
partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si
jamais on crit la vie de ces saints-l, elle ne remplira pas
cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils
n'taient pas assez nombreux en France pour raliser les esprances de
Madame de Stal; l'vnement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire,
fut le vrai mdiateur entre les partis.

La lettre, hlas! tait donc sans adresse, ou ne s'adressait  personne;
mais elle n'en tait pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi
justes ides, ne pouvaient pas tre  jamais perdues; il se trouve
toujours quelqu'un, tt ou tard, pour ramasser la vrit. Entre les
rflexions dont cet crit se compose, l'vnement a fait remarquer
celle-ci:

     Les rvolutions ont, comme les maladies dvorantes, des priodes
     invitables. La France peut _s'arrter_ dans la rpublique; mais
     pour arriver  la monarchie mixte, il faut passer par le
     gouvernement militaire.[69]

Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement
que la France pt s'arrter dans la rpublique, jugeront que, dans cet
endroit, toute la vrit sur la destine de la France tait apparue 
Madame de Stal.

Sa belle me, qui se montre partout dans cet crit, se dploie surtout
dans ces lignes du dernier chapitre:

     Qu'on est las d'entendre parler de justice modifie par les
     circonstances, de dprdations iniques qu'il n'est pas encore temps
     de rparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre
     aussi les irrparables effets de la douleur? Il est si peu de
     souffrances particulires utiles au bonheur public, que les
     ressources du gnie suppleraient heureusement  tous les moyens
     tirs du mal; et l'on se plat  penser que les grandes facults de
     l'esprit pourraient accomplir tous les voeux du coeur.

     Dcouvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop
     longtemps que, dans la carrire du beau, l'homme n'a tonn
     l'homme; il y a trop longtemps que l'me froisse n'prouve plus la
     seule jouissance cleste reste sur cette triste terre, cet abandon
     complet d'enthousiasme, cette motion intellectuelle qui vous fait
     connatre, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez
     vous-mme de facults pour juger et pour sentir[70].

Nous avons dj dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans
que Madame de Stal publia la mme anne. Ce que ce recueil offre de
plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert
d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses
et les allgories; elle admet les fictions qui se rattachent 
l'histoire, lorsqu'elles ne font que la dvelopper; mais elle condamne
les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait
encore, ce qui n'empcha pas Madame de Genlis d'en vouloir  l'auteur
qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procs  son systme;
enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la
vie humaine et d'autre vrit que la vraisemblance. Elle ne veut pas de
romans spcialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans
doivent l'tre, et elle professe  cette occasion d'excellentes
doctrines littraires:

     On a fait, dit-elle, une classe  part de ce qu'on appelle les
     romans philosophiques; tous doivent l'tre, car tous doivent avoir
     un but moral: mais peut-tre y amne-t-on moins srement, lorsque
     dirigeant tous les rcits vers une ide principale, l'on se
     dispense mme de la vraisemblance dans l'enchanement des
     situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allgorie, dont
     les vnements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va
     suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si
     charmants  d'autres titres, seraient d'une utilit plus gnrale,
     si d'abord ils n'taient point merveilleux, s'ils offraient un
     exemple plutt qu'un emblme, et si, comme je l'ai dj dit, toute
     l'histoire ne se rapportait pas forcment au mme but. Ces romans
     ont alors un peu l'inconvnient des instituteurs que les enfants ne
     croient point, parce qu'ils ramnent tout ce qui arrive  la leon
     qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre
     compte, savent dj qu'il y a moins de rgularit dans la vritable
     marche des vnements. Mais dans les romans tels que ceux de
     Richardson et de Fielding, o l'on s'est propos de ctoyer la vie
     en suivant exactement les gradations, les dveloppements, les
     inconsquences de l'histoire des hommes, et le retour constant
     nanmoins du rsultat de l'exprience  la moralit des actions et
     aux avantages de la vertu, les vnements sont invents: mais les
     sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit
     souvent qu'on s'adresse  lui avec le simple gard de changer les
     noms propres.

On ne lira point sans intrt,  la suite de ce morceau, quelques
rflexions sur les romans en gnral, et le parallle de ce moyen
d'instruction morale avec celui que prsente l'histoire. Tout ce que dit
Madame de Stal nous parat d'une justesse parfaite aussi longtemps
qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en
est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font
pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre  peu prs
tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma
pense, n'est pas synonyme d'intressant, et que je veux bien qu'un
roman, en m'instruisant, m'intresse: j'y consens d'autant plus
volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il tait
moins intressant. C'est faire,  ce qu'il semble, une assez belle passe
aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous.
Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut tre tromp); ce
que la plupart des lecteurs demandent  un romancier, c'est prcisment
ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce
dans l'oubli de la vie, et ils prfrent follement  l'crivain qui la
leur ferait aimer, celui qui la leur fait har,  celui qui met la
posie dans la ralit, celui qui la met ou plutt qui la cherche
ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une posie qui ne peut
pas se rattacher  la ralit n'est pas une posie vritable. Le got du
romanesque n'a peut-tre pas cr le roman; mais srement il lui a fait
la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le
roman, je dis mme ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose.
Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il
plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une rponse difficile, que je
n'ai pas eu le temps de prparer, je vous lise quelques lignes... de
quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils  ceux de l'auteur
que je vais citer, peut-tre la question tomberait-elle d'elle-mme, ou
n'aurait-elle jamais t souleve. C'est de fort loin, c'est de
Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frdrique Bremer peut
tre compte parmi les crivains les plus ingnieux que la Sude possde
aujourd'hui.

     Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il
     concentre cent grains de bl dans une goutte d'alcool. C'est l son
     mtier. La ralit procde autrement. Les grands vnements, les
     tragdies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les rgles
     de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma
     chre enfant, ne restez pas l  les attendre: vous y perdriez
     votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors
     les richesses de la vie, crez-les dans votre propre sein. Aimez,
     aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui
     vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire arien
     s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu  peu dans la
     patrie de la lumire et de l'amour.




CHAPITRE TROISIME

De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Rflexions sur le suicide.


J'arrive au premier des ouvrages considrables par l'tendue, au premier
livre qu'ait crit Madame de Stal. Il parut  Lausanne, en 1796, sous
ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et
des nations_, et porte pour pigraphe ce vers de Virgile: _Qusivit coelo
lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumire et
gmit de l'avoir trouve.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherch
la lumire dans le ciel; il ne fallait peut-tre pas, pour trouver cette
lumire-l, s'lever si haut; mais le reste de l'pigraphe est juste: ce
livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent
de toutes les paroles de l'auteur, et mme des paroles de consolation.
Mais Madame de Stal n'a jamais crit dans le seul but d'pancher son
me; cette personnalit, qui est peut-tre la condition et l'inspiration
de plus d'un genre de littrature, n'tait pas dans la nature de Madame
de Stal. La Bruyre avait dit: Corriger les hommes est l'unique fin
que l'on doit se proposer en crivant; Madame de Stal dit  son tour:
C'est pour les malheureux qu'il faut crire, et cette proposition si
absolue peut servir de devise  plusieurs de ses crits, si ce n'est 
tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-tre laiss dvorer
par des sentiments trop imptueux, et  l'issue d'une rvolution o elle
avait vu toutes les passions se dchaner contre le bonheur des
particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de
matriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les
diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a crit que la
premire moiti. Ainsi elle donnait  chaque partie son rle, raisonnant
avec l'individu comme si les passions pouvaient tre domptes, avec les
gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'tre; marche tout  fait
rationnelle, car la sagesse consistera toujours  demander  l'individu
le vrai absolu et  la socit le vrai relatif, quoique la socit, 
certains gards soit plus capable que l'individu de raliser le vrai
absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir tre parfait; la sagesse
des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont
imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Stal, le gouvernement doit
compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point
avoir. Elle n'a dvelopp que la dernire de ces deux propositions.

Le livre de Madame de Stal en rappelle deux autres dont la doctrine
diffre ou parat diffrer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire,
le prcurseur de Bourdaloue, a crit un trait, _De l'usage des
passions_, o l'on apprend, entre autres choses, qu'il n'y a point de
passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de
conduite pour leur faire changer de condition; mais Senault n'a en vue
que les passions lmentaires ou abstraites, telles que l'amour et la
haine, le dsir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et
la crainte, etc. Madame de Stal en veut aux passions concrtes ou
complexes, qui impliquent un objet dtermin et ne sont, en dfinitive,
qu'un sentiment d'amour ou de haine port sur un objet particulier: son
livre n'est donc, en aucun sens, une rfutation du livre de Senault. Il
ne l'est pas davantage de celui d'Helvtius, qui, prenant comme elle les
passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant
qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme,  son bonheur
matriel; car, en thorie, Helvtius n'en connat point d'autre. Madame
de Stal ddaignait trop une pareille doctrine pour songer  la rfuter.
Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procs  tout ce
qu'on appelle communment _passions_; elle n'en excepte aucune; elle
frappe  coups redoubls sur celles dont l'attrait est le plus touchant;
[l'on serait tent de croire,]  la voir si impitoyable [, qu'elle a ses
propres injures  venger; en mme temps[71]] on se rappelle
involontairement ce mot d'une comdie: N'en parlez donc pas tant, si
vous ne l'aimez plus. Il y a des colres pleines de tendresse, des
haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour
convertisse personne, si ce n'est peut-tre  l'amour. Ne croyez
pourtant pas qu'il recle la moindre arrire-pense: il est crit avec
une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes
les passions ensemble, cette force impulsive, dit-elle, qui entrane
l'homme indpendamment de sa volont, voil le vritable obstacle au
bonheur individuel et politique[72]. Les passions sont notre unique
mal, notre seul danger: car si l'on n'tait pas n passionn,
qu'aurait-on  craindre? Il n'en faut pas croire les dclamations et les
lieux communs, rpandus par des crivains qui n'avaient pas, pour en
parler, l'autorit de l'exprience.

     Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la
     passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut
     trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi
     fausse que recherche, c'est celui de cette femme, qui, regrettant
     sa jeunesse, disait: _C'tait le bon temps, j'tais bien
     malheureuse_[73].

C'est en vain qu'on les a crues ncessaires au mouvement de la vie; tout
ce qu'il faut de mouvement  la vie sociale, tout l'lan ncessaire  la
vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prtend
qu'il faut consacrer nos efforts  diriger nos passions, non  les
vaincre:

     Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe
     qu'en dominant; il n'y a que deux tats pour l'homme: ou il est
     certain d'tre le matre au dedans de lui, et alors il n'a point de
     passions; ou il sent qu'il rgne en lui-mme une puissance plus
     forte que lui, et alors il dpend entirement d'elle. Tous ces
     traits avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme
     les vrais tyrans, sur le trne ou dans les fers[74].

Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'me, que l'auteur veut
dfendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait tre
ngatif, a pour condition essentielle le libre dploiement des forces
bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les
passions; c'est d'touffer, d'opprimer ces lments salutaires, qui sont
la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu
d'espace qui reste  la bont dans un coeur que les passions ont abord,
et par l mme envahi.

     Toutes les passions, certainement, n'loignent pas de la bont; il
     en est une surtout qui dispose le coeur  la piti pour l'infortune;
     mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'me
     peut dvelopper et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le
     bonheur qui nat des passions est une distraction trop forte, le
     malheur qu'elles produisent cause un dsespoir trop sombre pour
     qu'il reste  l'homme qu'elles agitent aucune facult libre; les
     peines des autres peuvent aisment mouvoir un coeur dj branl
     par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans
     son ide; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance
     pourraient procurer, sont  peine senties par le coeur passionn qui
     les accomplit[75].

L'auteur prend  partie chaque passion: l'amour de la gloire,
l'ambition, la vanit, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la
vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle rpand en
abondance les observations justes, les penses vives, les clairs de
philosophie et de sentiment. La Rvolution franaise, dont les scnes
les plus passionnes ont peut-tre suggr la pense de ce livre, jette
son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est compos, et
en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de
l'influence de la vanit dans les vnements de la Rvolution
franaise[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], tude
admirable et qui, si elle n'puise pas le sujet, en indique tous les
points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du
chapitre o l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre
des passions[78]; car le crime,  son tour, engendre le crime; n des
passions, il devient lui-mme l'objet d'une effroyable passion; il se
complat en lui-mme, il se suffit, il s'enivre de sa propre sve et
s'empoisonne avec son propre venin.

Le bonheur n'est pas dans les passions; mais o donc est-il? Nulle part,
selon notre auteur.

     Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient
     en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'viter les
     grandes douleurs[79].

Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, la science d'un
malheur moindre[80]. O sont-ils donc, les palliatifs de notre
incurable infortune? O trouverons-nous les ressources que nos passions,
qui ne sont que notre _moi_ indfinitivement exagr, n'ont pu nous
offrir? L'amiti, les affections de famille, la religion,
renferment-elles plus d'lments de bonheur? Oui, il y a des gages de
bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce 
toute sorte de rciprocit.

     Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est l l'espoir qui
     ne trompe jamais[81].

Quant  la religion positive, ou  la dvotion, comme elle l'appelle,
elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le
fantme. Nous reconnatrons tous le formalisme, mais nullement le
christianisme, dans le passage suivant:

     Elle (la dvotion) est presque toujours destructive des qualits
     naturelles; ce qu'elles ont de spontan, d'involontaire, est
     incompatible avec des rgles fixes sur tous les objets. Dans la
     dvotion, l'on peut tre vertueux sans le secours de l'inspiration
     de la bont, et mme, il est plusieurs circonstances o la svrit
     de certains principes vous dfend de vous y livrer. Des caractres
     privs de qualits naturelles,  l'abri de ce qu'on appelle la
     dvotion, se sentent plus  l'aise pour exercer des dfauts qui ne
     blessent aucune des lois dont ils ont adopt le code. Par del ce
     qui est command, tout ce qu'on refuse est lgitime; la justice
     dgage de la bienfaisance, la bienfaisance de la gnrosit, et
     contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une
     fois dans la vie o telle vertu clairement ordonne exige un
     vritable sacrifice, il est des biens, des services, des
     condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de
     ceux qui, ayant tout rduit en devoir, n'ont pu dessiner que les
     masses, ne savent obir qu' ce qui s'exprime[82].

Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous
connaissons l'original; mais il fallait  cette contrefaon du
christianisme opposer le christianisme lui-mme, qui, en dernier
rsultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui,
par l mme, a le caractre d'infini qui manque  une dvotion
calculatrice et mticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de
ce fantme une chimre, celle de la religion naturelle, exempte,  son
avis, des dfauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne
juge pas  propos de compter au nombre des ressources de l'humanit.

Nos ressources les plus assures, suivant Madame de Stal, sont en nous,
et dpendent tout entires de notre volont. C'est la philosophie,
l'tude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette
philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:

     La philosophie, dont je crois utile et possible aux mes
     passionnes d'adopter les secours, est de la nature la plus
     releve. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer,
     au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lass de
     vains efforts pour obtenir le bonheur, on se rsolve  l'abandon de
     cette dernire illusion, qui, en s'vanouissant, entrane toutes
     les autres aprs elle. Le philosophe, par un grand acte de courage,
     ayant dlivr ses penses du joug de la passion, ne les dirige plus
     toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que
     chacune de ses ides peut lui valoir tour  tour et
     sparment[83].

On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la
consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si
triste qu'elle ne fait gure moins de peur que le malheur mme. Et
remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spculative; on
pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevt l'me au
sentiment d'une ralit douloureuse, et quelque passagre que ft cette
diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais
la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid
calcul et qu'une rsignation sans amour? Ah! que Madame de Stal, si
aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne  ce mot, aurait
bien pu ajouter  ses tristes prescriptions les mots du pote:

     Je vous donne un conseil qu' peine je reois.

Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligs, c'est--dire 
tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance;
lorsque,  dfaut de la religion, qu'elle ne connat pas encore, elle
inaugure,  la fin de son ouvrage, la religion de la piti! Je parle de
la piti de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connatre que plus
tard l'adorable secret de la piti d'un Dieu. Cette invocation  la
piti est touchante; elle dut l'tre surtout alors; elle rpondait au
secret besoin des coeurs, fatigus de har. Elle tait la seule
conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les
partis encore arms jusqu'aux dents, entre des adversaires presque
galement coupables, presque galement malheureux, qui tous, sans en
excepter les plus criminels, avaient quelque chose  pardonner. Que
Madame de Stal ait renferm toute la morale dans la piti, qu'elle ait
cru  tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante
pouvait crotre sans racines, tout cela ne nous empchera pas de bnir
cet appel  la piti qu'un coeur plein de piti fait retentir au milieu
de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression
si douce en terminant son livre par cette observation:

     J'aurais pu traiter la gnrosit, la piti, la plupart des
     questions agites dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la
     morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement
     d'accord avec l'intrt gnral, qu'il me semble toujours que
     l'ide du devoir a t trouve pour abrger l'expos des principes
     de conduite qu'on aurait pu dvelopper  l'homme d'aprs ses
     avantages personnels[84].

Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la puret de
l'intention, l'lvation du sentiment est irrcusable; mais on sent que
la mthode philosophique manquait  ce noble esprit, et ce n'est pas l
seulement qu'on le sent. Le livre, crit d'inspiration, d'intuition pour
ainsi dire, n'a pas t surveill dans sa marche et dans son
dveloppement par l'esprit d'une analyse svre. Il a une grande valeur
littraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique.
On n'en tirera pas une doctrine, et l'intrt qu'il excite sera peu
diffrent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont
l'auteur est le vritable sujet.

Le style de ce livre est brillant, mais nglig. Causer ainsi, ce serait
causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien crire. Madame
de Stal fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que
le style crit. Elle ne se serait pas pardonn plus tard, en dehors de
la conversation, des phrases comme celles-ci:

     Quand les parents aiment assez profondment leurs enfants pour
     vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique esprance, pour
     regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intrts
     de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire
     n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mmes,
     les enfants sont  leurs yeux des successeurs, presque des rivaux,
     des sujets devenus indpendants, des amis dont on ne compte que ce
     qu'ils ne font pas, des obligs  qui on nglige de plaire, en se
     fiant sur leur reconnaissance, des associs d'eux  soi, plutt que
     de soi  eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents,
     donnant une latitude infinie  l'ide de leurs droits, veulent que
     vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent
     pas aprs se l'tre suppos, etc.[85]

Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entranantes de verve, tincelantes
d'esprit, on ne s'aperoit gure de ces taches,  moins qu'on ait, comme
moi, la dsagrable mission de les signaler; il fallait presque, dans le
temps, un peu de malveillance pour aider  les voir; l'loquence
couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce hros d'une
tragdie moderne:

     Ses fautes se cachaient dans l'clat de sa gloire

Je m'aperois d'une omission que je dois rparer, mais que je ne rpare
pas sans rpugnance. Le suicide est excus, presque approuv, dans le
livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est,  propos de la
mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Stal sur ce grand
crivain. Je dois citer les passages:

     Il faut pour jamais renoncer  voir celui dont la prsence
     renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient
     plus amers; il faut errer dans les lieux o il vous a aime, dans
     ces lieux dont l'immobilit est l pour attester le changement de
     tout le reste; le dsespoir est au fond du coeur, tandis que mille
     devoirs, que la fiert mme, commandent de le cacher;... seule en
     secret, tout votre tre a pass de la vie  la mort. Quelle
     ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur?
     Le courage de se tuer[86]...

     On se demande pourquoi, dans un tat si pnible (celui de l'homme
     en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas
     plus frquents, car la mort est le seul remde  l'irrparable?
     Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit
     point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui
     se rsolvent au suicide. Sans parler mme du vague effroi que doit
     inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque
     chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer,
     qui est tout  fait tranger  l'tre dprav[87].

Htons-nous de dire que, plus tard, Madame de Stal a fait plus que de
dsavouer ces doctrines: elle en a fait pnitence, elle s'en est accuse
comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa
conviction et de son talent dans ses _Rflexions sur le suicide_,
publies en 1812 et ddies au prince royal de Sude. Comme je ne
reviendrai pas sur cet crit, je dirai ici que l'excellente doctrine que
l'auteur y dveloppe est peut-tre compromise par l'absolution trs
arbitraire,  notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce
suicide, aux yeux de Madame de Stal, n'a pas le caractre de suicide;
il l'a tout  fait  nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en
laissant cette brche ouverte, on peut se flatter d'empcher que toute
l'arme ennemie ne pntre dans la place.




CHAPITRE QUATRIME

De la littrature considre dans ses rapports avec les institutions
sociales.


Quatre ans aprs, c'est--dire en 1800, l'auteur du volume sur
l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la
Littrature considre dans ses rapports avec les Institutions
sociales_. L'anne suivante, M. de Chateaubriand publia le _Gnie du
Christianisme_. Ainsi donc, presque  la mme poque, apparaissent, 
deux points opposs de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus
apparents qu'on ne le crut alors, et que ne l'taient les hommes qui se
rallirent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le
romantisme, et chacun plaait la littrature  la lumire de l'une des
deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure
son ocan; la philosophie et la religion[89]. L'clat que jeta dans le
monde littraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier
la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Stal:
cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise tait
hardie dans tous les sens; par la nouveaut des opinions, et par ce
rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui
actualit. Le nom et le talent de l'auteur lui rpondaient de beaucoup
de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet
ouvrage, crit dans un esprit de bienveillance, n'en tait pas moins un
manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme
oeuvre littraire, et par ses beauts seulement. Le lendemain du 18
brumaire, c'tait autre chose, et quiconque se reprsente un peu
vivement cette poque, imaginera sans peine  quel tumulte passionn
devait donner lieu un ouvrage de Madame de Stal consacr au
dveloppement des propositions suivantes: La littrature est dans le
rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la libert,
la gloire et la flicit publiques. Une force de progrs dpose dans le
sein de l'humanit, une loi de perfectionnement impose  la destine de
l'espce humaine, a partout, d'poque en poque, lev  la fois le
niveau des moeurs et celui de la littrature; ce progrs est indfini; il
est irrsistible; il est assur  l'avenir comme il a t accord au
pass; il doit marcher de concert avec le progrs des institutions,
c'est--dire avec l'affermissement du gouvernement rpublicain et des
moeurs rpublicaines, et il aura pour caractre distinctif le triomphe du
srieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi.
L'analyse est fidle; mais comme de belles ides tirent leur intrt du
talent qui les dveloppe, et comme les ouvrages de Madame de Stal
brillent plus que d'autres par les beauts imprvues, cette analyse
n'est propre qu' donner une ide de l'motion que durent exciter de
pareils sujets traits par un pareil crivain.

Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les
mots du pote; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein
de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne
le communique pas. Le livre _sur la Littrature_ est consacr 
l'esprance, et nanmoins il est triste encore, parce qu'il a t
inspir par la vue des maux prsents, et que c'est du plus profond de la
nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son
temps le sicle du monde le plus corrompu[90].

     Nous sommes arrivs, dit-elle,  une priode qui ressemble, sous
     quelques rapports,  l'tat des esprits au moment de la chute de
     l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les
     effets produits par la Rvolution sont au dtriment des moeurs, des
     lettres et de la philosophie[92].

Son esprit est comme obsd par les lugubres souvenirs de la Rvolution
et par l'effrayant aspect d'une socit en pleine dcomposition. Il est
des temps o parler d'esprance, c'est en quelque sorte manquer de
respect  la douleur et violer le deuil public. Une espce de gnreuse
pudeur rprime l'lan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son
dessein, elle a besoin d'un effort.

     Il faut, dit-elle, vaincre le dcouragement que font prouver de
     certaines poques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge
     plus rien que par des craintes ou par des calculs entirement
     trangers  l'immuable nature des ides philosophiques... Il faut
     carter de son esprit les ides qui circulent autour de nous, et ne
     sont, pour ainsi dire, que la reprsentation mtaphysique de
     quelques intrts personnels; il faut tour  tour prcder le flot
     populaire, ou rester en arrire de lui: il vous dpasse, il vous
     rejoint, il vous abandonne; mais l'ternelle vrit demeure avec
     vous... Mais souvent on hsite, souvent on se repent de ses
     opinions mme, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les
     faire servir de prtexte  leurs forfaits; et la vacillante lumire
     de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de
     la vie[93].--L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs,  chaque
     page de ce livre o reparaissait cet amour de la philosophie et de
     la libert, que n'ont encore touff dans mon coeur ni ses ennemis,
     ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide
     interprtation ne me reprsentt comme indiffrente aux crimes que
     je dteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance
     que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'me sans
     dguisement[94].

Madame de Stal nous a tout  l'heure indiqu une seconde cause de la
dfaveur qui devait s'attacher  son entreprise. Les hommes qui avaient
couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un
systme, celui de la _perfectibilit_, et c'tait ce mme systme que
Madame de Stal donnait pour base  son nouvel ouvrage, qui n'est en
effet qu'une application du dogme de la perfectibilit  l'histoire de
la littrature. C'tait prcisment parce que le prsent tait sombre
qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la
perfectibilit, ce que d'autres, qu'on n'et point blms, faisaient au
nom de la religion. Toute religion est une esprance, et la religion de
Madame de Stal tait la perfectibilit, ou du moins elle s'tait fait
de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitt de
littrature ou de quelque autre sujet; c'tait le dogme qui importait,
et il se retrouvait tout entier dans cette application spciale. Au
reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux
regards de l'humanit ces glorieuses perspectives.

     Il faut  toutes les carrires, dit-elle, un avenir lumineux vers
     lequel l'me s'lance; il faut aux guerriers la gloire, aux
     penseurs la libert, aux hommes sensibles un Dieu[95].

Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une
authentique rvlation du dogme qu'elle aimait:

     Ou l'esprit ne serait qu'une inutile facult, ou les hommes
     doivent toujours tendre vers de nouveaux progrs qui puissent
     devancer l'poque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de
     condamner la pense  revenir sur ses pas, avec l'esprance de
     moins et les regrets de plus; l'esprit humain, priv d'avenir,
     tomberait dans la dgradation la plus misrable[96].

Je crois bien que les victimes de la Rvolution et les confidents du
nouveau pouvoir qui s'levait, taient fort mal disposs pour la
perfectibilit indfinie, et que Madame de Stal, en faisant du maintien
des institutions rpublicaines une des conditions ou un des lments du
progrs, ne leur recommandait pas prcisment sa doctrine. Avec les
meilleurs arguments et la meilleure mthode, elle ne les et ni difis
ni rduits au silence. Mais puisqu'elle tablissait tout sur ce
principe,  toute bonne fin il et fallu l'affermir et premirement le
dterminer. L'enthousiasme n'est une mthode qu'en posie lyrique, et il
est des sujets o l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontan,
intuitif au plus haut degr, accoutum, si j'ose m'exprimer ainsi, 
tirer en volant, Madame de Stal ne s'assujettissait pas  fixer d'abord
dans une parfaite immobilit l'objet de son tude, afin de l'atteindre
plus srement. Son immense talent de conversation influait sur ses
livres, qui sont moins crits que parls. Cependant les prcautions et
la mthode taient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une
doctrine qui, tombe par malheur entre des mains criminelles, en est
sortie toute souille de sang, il y faut un peu plus de faons; car on
est trop sr de n'en tre pas cru sur parole, ni d'tre compris 
demi-mot. Hlas! on est beaucoup plus sr de n'tre pas mme cout.

Il y a, dans le sujet de la perfectibilit, trois points  dterminer:
le sujet, le mode et l'objet; et je suis oblig de dire que Madame de
Stal n'en dtermine aucun.

Le sujet, pour parler avec l'cole, c'est l'espce humaine. Il et mieux
valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame
de Stal ne retrace rellement que les progrs de deux ou trois peuples:
tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas 
l'auteur une mauvaise querelle: l'chantillon doit suffire pour juger de
la pice; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute
ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et dduit de
l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empcher de remarquer que,
dans certaines rgions, les progrs de l'humanit sont si lents, ou ses
lans spars par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tent,
pour ce qui concerne ces contres, sinon  renoncer au systme de la
perfectibilit, du moins  le modifier d'une manire notable.

Quant au mode ou  la nature du fait, Madame de Stal ne s'explique
point. S'agit-il d'un dcret de la Providence, qui destine l'humanit au
progrs, ou d'une force inhrente  la nature humaine et se dveloppant
spontanment? La premire supposition carterait du sujet bien des
difficults qui subsistent dans la seconde. C'est  cette dernire que
l'auteur semble s'tre arrt. Mais alors il et fallu rpondre  plus
d'une question. Le progrs a-t-il une loi constante et une force
inpuisable? N'est-il jamais  la merci de causes ennemies? En est-il de
ce mouvement comme des mouvements clestes, o Dieu, aprs l'impulsion
donne, n'a plus  mettre la main de nouveau? Si l'action du principe
n'est pas imperturbable, comment peut-elle tre continue? Madame de
Stal veut bien avouer que du sixime au dixime sicle de l're
chrtienne, l'espce humaine n'a pas beaucoup avanc. L'histoire de ces
temps est celle d'une longue et incessante dcadence. Si l'on y remarque
un progrs, c'est celui de la barbarie; et le mme auteur veut constater
un progrs d'Eschyle  Sophocle, et de Sophocle  Euripide! Les Romains,
qui ont paru aprs les Grecs sur la scne du monde, leur sont par l
mme suprieurs: on dirait que toute question de prminence n'est
qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a
proportionnellement la mme diffrence qu'entre un sicle et le sicle
prcdent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Stal aucune de ces
questions claircie: elles n'y sont pas mme rsolues uniformment; des
faits plus ou moins favorables  la thse sont allgus; aucune loi
n'est indique. La perfectibilit ne s'y lve nulle part au caractre
de doctrine.

Quant  l'objet, je veux dire quant  la question de savoir si tout est
perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, mme vague,
mme incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif
 la matire, l'autre  l'intelligence, le troisime  la volont.
Madame de Stal sous-entend le premier, qu'on peut se reprsenter, en
effet, comme une consquence ncessaire des deux autres; mais de ces
deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le mme
auteur, dans le mme ouvrage o elle oppose si souvent les suggestions
de la raison aux inspirations de la conscience et du coeur, ait fait
driver le bon moral du vrai intellectuel ou mme du vrai esthtique,
c'est--dire du beau:

     Chaque fois, dit-elle, qu'appel  choisir entre diffrentes
     expressions, l'crivain ou l'orateur se dtermine pour celle qui
     rappelle l'ide la plus dlicate, son esprit choisit entre ces
     expressions comme son me devrait se dcider dans les actions de la
     vie; _et cette premire habitude peut conduire  l'autre_[97].

Des penses analogues se reprsentent souvent dans cet ouvrage, et l'on
ne peut douter que la perfectibilit, dans la pense de Madame de Stal,
n'embrasst simultanment tous les genres de progrs. Il ne lui suffit
pas de prvoir cette solidarit, elle croit l'avoir constate:

     La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'tre accrue avec les
     autres progrs de l'esprit humain[98].

Voil pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le
livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur rserve  l'avenir.
Nous y avons lu ces mots:

     Plus on laisse aller sa pense dans la carrire future de la
     perfectibilit possible, plus on y voit les avantages de l'esprit
     dpasss par les connaissances positives, et le mobile de la vertu
     plus efficace que la passion de la gloire[99].

L'unique preuve de ceci, c'est que la carrire de l'espce humaine est
une carrire de progrs, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet
argument _a priori_ gagnerait quelque chose  tre soutenu par des
preuves de fait, et nous saurions gr  l'auteur de nous dmontrer que
dans le fond du coeur la gnration prsente vaut mieux que toutes celles
qui l'ont prcde. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai
ni plus sr de son fait lorsqu'il nous dit que le systme de
perfection, vrai pour tout ce qui est relatif  l'intelligence, est faux
pour ce qui regarde les moeurs[100]; car,  certains gards, l'homme
restant le mme, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur
du _Gnie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littrature_,
n'ont regard tout au fond: ils y auraient trouv, de sicle en sicle,
l'homme parfaitement gal  lui-mme.

On pourrait encore demander compte  l'auteur du degr de cette
perfectibilit, qu'elle appelle _indfinie_, ce qui veut dire, tout le
livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du
temps. On sait jusqu'o les aptres de cette doctrine laissaient
s'emporter leurs esprances. Ils oubliaient peut-tre qu'une
perfectibilit sans bornes de la socit suppose une perfectibilit sans
bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101]
limite. Mais trop de logique entrane trop d'ennui; je voulais
montrer seulement que Madame de Stal a donn trop peu de prcision et
de rigueur  la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul
exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.

Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame
de Stal, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mmorable
accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des
mdecins, le _succdan_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait
mieux valu ramener l'humanit  la vertu par la philosophie; mais il
tait impossible  cette poque d'influer sur l'esprit humain sans le
secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint 
propos: lorsqu'il fut fond, il tait ncessaire au progrs de la
raison.

Reprsentez-vous, dans une maison isole, un homme dangereusement
malade, qui a rclam les soins d'un illustre mdecin. Cet illustre
mdecin s'est trouv beaucoup trop savant pour aller si loin porter les
secours de son art  un malade obscur. Il ne vient donc point, et le
pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vtu de haillons
demande l'hospitalit: on la lui accorde assez ddaigneusement; mais il
se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remde assur contre la
maladie dont souffre son hte; il en parle; le dsespoir prte l'oreille
 tout; on essaye le remde, et le malade gurit. Merveilleux hasard! un
empirique, un _mge_ a guri la maladie que l'Hippocrate de la contre
n'a pas mme daign traiter; mais c'est gal, c'est un ignorant, un
homme de rien: le vrai mdecin, l'homme ncessaire, c'est celui qui
n'est pas venu et dont on s'est pass. Ainsi en est-il de la
philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle tait trop
au-dessus de l'humanit pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se
rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guri le
malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la
gurison est une aventure. J'en suis fch, le raisonnement de l'auteur
revient  cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre
rponde bien mal  son respect sincre pour la religion chrtienne.

En effet, elle numre loyalement, on pourrait dire avec complaisance,
les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit
irrsistiblement  nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il et
t vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je
m'arrte  un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que
l'impulsion de l'esprit humain, expirante, puise, a t renouvele par
le christianisme. C'est grce  lui que les gnrations humaines ont
repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrs leur viennent de lui;
mais lui-mme, d'o venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le
dogme de la perfectibilit? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait
d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?

On a pu reprocher  Madame de Stal le mme vague, le mme caractre
approximatif de la pense, sur plusieurs autres points; mais peut-tre
serait-il plus quitable de la remercier d'avoir indiqu, ne ft-ce que
confusment, des ides neuves et fcondes. C'tait beaucoup alors que
d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-tre y a-t-il eu moins de
mrite ensuite  prciser ces aperus. Il n'en est pas moins vrai qu'
l'poque o parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la
place qu'elle donnait dans son systme  un de ses instincts, je veux
dire  son got pour la littrature du Nord, vers laquelle,
disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102]. Elle ne s'tait
pas non plus assez bien expliqu  elle-mme ce qu'elle entendait par la
_mlancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le
prtendait, un principe littraire. Il tait mme difficile que ce
qu'elle en disait, tant si peu dfini, n'veillt pas le ridicule. Au
fort mme de la Terreur, on et plaisant en France sur ce sentiment
fcond en oeuvres de gnie, qui semble appartenir presque exclusivement
aux climats du Nord[103]; sur cette posie qui se plat au bord de la
mer, au bruit des vents, dans les bruyres sauvages, et qui est le
plus d'accord avec la philosophie[104]. On n'et pas voulu croire que
ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux
de l'incomplet de sa destine, ni que les ides philosophiques
s'unissent comme d'elles-mmes aux images sombres; ni que cette noble
mlancolie est la majest du philosophe sensible; ni qu' l'poque
prsente (c'est--dire au commencement du dix-neuvime sicle) la
mlancolie est la vritable inspiration du talent, et que l'crivain qui
ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prtendre  une grande
gloire comme crivain; car c'est  ce prix qu'elle est achete[105]. En
1800, c'tait bien pis: la Terreur tait dj loin; la France s'enivrait
de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit
frivole et narquois. C'est  ce peuple,  qui la scurit venait de
rendre jusqu' l'ivresse les inspirations de son ancienne gaiet, que
Madame de Stal venait dire: Heureux le pays o les crivains sont
tristes et les commerants satisfaits, les riches mlancoliques et les
hommes du peuple contents[106]! Comment ceci fut accueilli, quel parti
en tirrent contre les opinions de Madame de Stal les crivains dvous
au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.

Si dans sa partie systmatique le livre n'avait pas t assez mdit, la
partie historique n'avait pas pour base des tudes assez positives. Plus
d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une ide juste. Madame
de Stal avait admirablement devin bien des choses; mais tout ne se
devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur  dfendre la vrit.
Sur le terrain des littratures antiques, elle devait errer quelquefois;
on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, o
l'esprit de systme semblait seul avoir pu l'carter du vrai. En donnant
pour pre[107]  toute la posie du Nord le barde Ossian, c'est--dire
le trs moderne Macpherson, elle fournit  la critique ennemie une de
ces armes qui ne s'moussent jamais.

On ne jugea pas moins svrement ce jugement si peu svre sur les
Romains:

     Ce peuple qui aimait la libert sans insubordination, et la gloire
     sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dgradt pour
     lui plaire, s'tait lev lui-mme jusqu' la juste apprciation
     des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce
     peuple dont l'admiration tait dirige par les lumires, et que les
     lumires cependant n'ont jamais blas sur l'admiration[108].

Presque toutes ces observations se rapportent  la premire partie,  la
partie historique du livre de Madame de Stal. La seconde est
conjecturale, ou, si l'on veut, prophtique. C'est de beaucoup la plus
riche en penses justes, en vues fcondes, en pages loquentes. C'est
qu'ici l'auteur, sous l'apparence et mme avec l'intention de prsager
ce qui sera, enseigne rellement ce qui doit tre. Elle crit sous forme
de prdiction, la morale de la littrature. Or, malgr le vague et
l'incertitude qui se sont rvls  nous dans ses principes, elle tait
moins expose  errer sur la question de droit que sur celle de fait; le
coeur chez Madame de Stal avait, et c'est beaucoup dire, bien plus
d'esprit que l'esprit lui-mme.

Du reste, voici plus prcisment le sujet de cette seconde partie: la
France a conquis des institutions rpublicaines. Les conservera-t-elle?
En dpit de sa foi  la perfectibilit indfinie, l'auteur n'ose pas y
compter.

     Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie  la
     possibilit de cette libert et de cette galit? Je n'entreprends
     point de rsoudre un tel problme. Je me dcide encore moins 
     renoncer  un tel espoir[109].

Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothse du maintien de la
libert, et cherche ce que sera la littrature dans une rpublique.
Toutes choses  la fois, les moeurs, les relations sociales, la
littrature, doivent s'purer et s'ennoblir.

     Sous un gouvernement rpublicain, ce qu'il doit y avoir de plus
     imposant pour la pense, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus
     l'imagination, c'est le malheur[110].

Elle attend de la Rpublique la proscription de cette fausse noblesse et
de cette fausse lgance qui ont trop longtemps domin, surtout au
thtre.

     La nature de convention, au thtre, dit-elle, est insparable de
     l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez
     soutenir l'une sans l'autre[111].

Quant  la _posie d'imagination_, elle ne doit plus faire de progrs
en France, et cela mme,  ses yeux, est un progrs.

     L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arriv dans notre
     sicle  ce degr qui ne permet plus ni les illusions, ni
     l'enthousiasme qui cre des tableaux et des fables propres 
     frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la
     posie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les penses nouvelles
     dont le temps doit nous enrichir[112].

J'avoue que j'aimerais autant  me reprsenter l'esprit humain sous
l'image de ce pre de famille de l'vangile qui tire de son trsor des
choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire
semblant de ne pas comprendre Madame de Stal: elle n'en veut
probablement ici qu'a la mythologie et aux allgories. Ce qu'elle ajoute
le fait prsumer:

     Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque
     rivire, chaque arbre, avaient cart les sensations simples et
     directes, pour y substituer des chimres brillantes; mais la
     Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et
     l'tre moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter  l'tude des
     uns qui ne serve en mme temps  la connaissance de l'autre[113].

Cette littrature rpublicaine ne sera-t-elle pas terriblement srieuse?
Ne craignez rien, la gaiet y trouvera sa place; la raillerie mme y
jouera son rle, mais elle s'adressera bien.

     Ce qu'on se plat  tourner en drision sous une monarchie, ce
     sont les manires qui font disparate avec les usages reus; ce qui
     doit tre l'objet, dans une rpublique, des traits de la moquerie,
     ce sont les vices de l'me qui nuisent au bien gnral... Dans les
     pays o les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule
     doit tre dirig dans le mme sens que le mpris[114].

Madame de Stal s'intresse surtout  l'avenir de l'loquence. Elle
commence par convenir que la Rvolution a dgrad l'loquence, comme
tout le reste.

     La force dans les discours ne peut tre spare de la mesure. Si
     tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un
     pays o l'on anantit tout l'ascendant des ides morales, la
     crainte de la mort peut seule remuer les mes. La parole conserve
     encore la puissance d'une arme meurtrire; mais elle n'a plus de
     force intellectuelle. On s'en dtourne, on en a peur comme d'un
     danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la
     rputation de personne. Cette foule d'crivains calomniateurs
     moussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils tent
     successivement  tous les mots dont ils se servent, leur puissance
     naturelle. Une me dlicate prouve une sorte de dgot pour la
     langue dont les expressions se trouvent dans les crits de pareils
     hommes. Le mpris des convenances prive l'loquence de tous les
     effets qui tiennent  la sagesse de l'esprit et  la connaissance
     des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un
     pays o l'on ddaigne jusqu' l'apparence mme du respect pour la
     vrit... La force, en recourant  la terreur, a voulu cependant y
     joindre encore une espce d'argumentation; et la vanit de l'esprit
     s'unissant  la vhmence du caractre s'est empresse de justifier
     par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les
     plus injustes.  qui ces discours taient-ils destins? Ce n'tait
     pas aux victimes: il tait difficile de les convaincre de l'utilit
     de leur malheur; ce n'tait pas aux tyrans: ils ne se dcidaient
     par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mmes; ce n'tait
     pas  la postrit: son inflexible jugement est celui de la nature
     des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et
     mler clans quelques ttes ce que certains principes ont de vrai
     avec les consquences iniques et froces que les passions savaient
     en tirer. Ainsi l'on crait un despotisme raisonneur mortellement
     fatal  l'empire des lumires... Les factions servent au
     dveloppement de l'loquence, tant que les factieux ont besoin de
     l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux
     l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements
     politiques sont arrivs  ce terme o la force seule dcide entre
     les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de
     ressources de discussion, perd l'loquence et dgrade l'esprit, au
     lieu de le dvelopper[115].

Madame de Stal combat ensuite ceux qui croient impossible que
l'loquence renaisse, et ceux qui prtendent que le talent oratoire est
dangereux au repos public. Elle rpond aux premiers, que comme les
penses nouvelles dveloppent de nouveaux sentiments, les progrs de la
philosophie doivent fournir  l'loquence de nouveaux moyens[116]. Elle
compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mlancolie.  la
seconde objection elle rplique:

     Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est loquent est
     vrai... L'loquence proprement dite est toujours fonde sur une
     vrit; il est facile ensuite de dvier dans l'application, ou dans
     les consquences de cette vrit; mais c'est alors dans le
     raisonnement que consiste l'erreur. L'loquence ayant toujours
     besoin du mouvement de l'me, ne s'adresse qu'aux sentiments des
     hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la
     vertu. L'homme en prsence des hommes ne cde qu' ce qu'il peut
     avouer sans rougir[117].

Sous l'influence du gouvernement rpublicain, que sera la philosophie
que Madame de Stal comprend toujours dans la littrature? Oubliez,
Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'crivain tire
des augures; traduisez en prcepte chacune de ses prophties, en simple
voeu chacune de ses esprances; laissons mme de ct la question de la
rpublique et l'ide de la perfectibilit: c'est le moyen d'tre
beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle
vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_.
Cette doctrine meilleure, pour tre un guide sr de la vie humaine,
doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!

     Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'carter: c'est
     que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la
     morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au
     premier coup d'oeil son exactitude.

     On prsente comme une vrit mathmatique le sacrifice que l'on
     doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus
     erron, mme sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet
     des injustices est tel dans un Etat qu'il le dsorganise
     ncessairement.

     Quand vous dvouez des innocents  ce que vous croyez l'avantage de
     la nation, c'est la nation mme que vous perdez. D'action en
     raction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait
     immoles sous le prtexte du bien gnral, renaissent de leurs
     cendres, se relvent de leur exil; et tel qui restait obscur si
     l'on ft demeur juste envers lui, reoit un nom, une puissance,
     par les perscutions mmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous
     les problmes politiques... Il est toujours possible de prouver,
     par le simple raisonnement, que la solution de ces problmes est
     fausse comme calcul, si elle s'carte en rien des lois de la
     morale.

     Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut russir contre
     elle. La consolante ide d'une Providence ternelle peut tenir lieu
     de toute autre rflexion; mais _il faut que les hommes difient la
     morale elle-mme, quand ils refusent de reconnatre un Dieu pour
     son auteur_[118].

Oui, dirai-je  l'illustre crivain; mais comment songeront-ils jamais 
difier la morale, ceux qui refusent de reconnatre un Dieu pour son
auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second?
Et la seule manire de difier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter 
un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que
l'auteur a voulu dire, et cette nergique parole: _Il faut que les
hommes difient la morale_, est un de ces traits de lumire qui
n'abondent nulle part comme chez Madame de Stal.

C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: On ne trouve
que dans le bien un espace suffisant pour la pense[119]. Et en effet
le bien est la vrit mme, et la vrit naturellement est infinie. Elle
se prolonge par elle-mme, sans que rien la pousse et sans que rien
puisse l'arrter: l'erreur s'arrte court ds le premier pas, et elle ne
se prolonge qu'artificiellement,  force de noeuds et de reprises.

Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la
littrature_ sur le pied d'une prdication sur le texte de la
perfectibilit indfinie, vous savez ds  prsent ce que vous en devez
penser. Discutez, critiquez, renversez le systme de l'auteur, mais
respectez sa foi. Au fond, c'est la vtre. Vous croyez  la
perfectibilit, si vous croyez  la Rvlation. La doctrine de Madame de
Stal est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours
une noble chose que l'esprance quand l'objet en est immatriel? et
n'aurait-il pas cess de dsirer le bien, celui qui aurait cess de
l'esprer? Que Madame de Stal, aprs cela, ait fait du gouvernement
rpublicain le caractre et la condition du progrs social, ce n'est pas
vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gr, lors mme qu'elle
aurait espr de l'institution rpublicaine ce qu'il ne faut attendre
d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine.
Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le
calcul seulement, calculent mal. La force de la socit, la garantie de
son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au
milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.

Littrairement, l'ouvrage que nous venons d'tudier est le prospectus du
romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de
faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'tre nous-mmes,
d'couter, en littrature, les mmes voix, les mmes inspirations, qui
convoqurent, sur les ruines de l'Empire romain, une socit nouvelle,
de faire place aujourd'hui aux deux lments qui surent alors se faire
place: l'lment chrtien et l'lment du Nord. Si Madame de Stal n'a
fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donn 
chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nomm. Cette
_mlancolie_ mme, sujet d'inpuisables railleries, elle ne l'avait pas
invente, elle ne la mettait pas de son chef dans la littrature
sincrement moderne: elle y tait depuis longtemps, elle y sera
toujours. Le christianisme, partout o il n'a pas pntr la vie, a fait
un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrtient,
n'est pourtant pas chrtien, porte partout avec lui le dsert. La
perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande
et solennelle pour tous, et l o ne rgne pas une joie ineffable, rgne
une ineffable tristesse.  cet gard, comme  plusieurs autres, le livre
de Madame de Stal tait implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer
ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littraire que nous
avons vu se dvelopper depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets
de rpter ici:

Quoique le livre de Madame de Stal prsente le commencement d'une
foule de vrits, et qu'en chouant sur toutes les plages, elle ait
partout signal des terres nouvelles, son talent alors tait moins fini,
moins complet, trop obstru peut-tre de penses inacheves, oppress
sous le poids des questions qu'elle soulevait  moiti, priv d'une ide
simple qui servt de rendez-vous  toutes ses ides. Il y a, dans ce
livre manqu, une sorte d'hrosme intellectuel, qui ne fut gure
apprci alors; si le livre tait mal conu, il fut mal critiqu; il n'y
avait qu'une manire de le bien critiquer, c'tait de l'achever, de le
refaire: le sicle s'en chargea; il a rendu compte  Madame de Stal de
sa propre pense; et alors mme qu'il a sembl la contredire, elle a pu
lui dire, en s'levant avec lui au point de vue gnral de ses propres
conceptions: C'est l ce que je pensais, voil ce que je n'ai pu dire.
Le malheur de l'crivain fut de placer sous l'invocation de la
philosophie du sicle dfunt un ensemble d'ides, un avenir littraire
et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].

La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Stal, n'affecta pas
l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas
prcisment dloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir
faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour
nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus gnreux et plus
chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si
l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilit. Nophyte,  cette
poque, il avait quelques-unes des faiblesses des nophytes, et s'il
existait quelque chose qu'on pt appeler la _fatuit religieuse_, l'ide
en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:

     Vous n'ignorez pas que ma folie  moi est de voir Jsus-Christ
     partout, comme Madame de Stal la perfectibilit... Vous savez ce
     que les philosophes nous reprochent, _ nous autres gens
     religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tte forte[121].

Quant  M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait 
gagner ses perons contre Clorinde, et il ne la mnagea point. Il fut
poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix
de cette politesse-l. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la
dame de ses penses, enflammaient son zle, et ce n'est pas peut-tre
sans une inspiration suprieure qu'il crivait ces mots, que son
illustre ami n'aurait, je crois, jamais crits:

     C'est des lieux levs que doit partir la lumire: alors elle se
     distribue galement (la mtaphore, on le voit, a aussi ses bonnes
     fortunes), alors elle claire sans blouir; c'est--dire qu'un
     gouvernement trs instruit doit mener la foule[122].

J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais
il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'et fallu l'tre, lorsque,
faisant allusion au talent de conversation de Madame de Stal, il lui
conseillait spirituellement de rechercher le seul succs auquel elle
pourrait prtendre, et l'conduisait avec des rvrences de l'enceinte
de la littrature, comme

     De l'un de ces parvis aux hommes rservs.

Il avait pu lire cependant,  la fin du livre _De la littrature_, ces
paroles aussi nobles que touchantes:

     D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent  ses
     calomnies, ou la froideur, ou le ddain; pour moi, je ne puis me
     vanter de ce courage, je ne puis dire  ceux qui m'accuseraient
     injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis
     le dire, et soit que j'excite ou que je dsarme l'injustice, en
     avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une
     force d'me que dmentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel
     caractre il a reu du ciel, celui qui ne dsire pas le suffrage
     des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du
     sentiment le plus doux, et qui n'est pas contrist par la haine,
     longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la
     mpriser[123].

Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas
 le toucher?




CHAPITRE CINQUIME

Delphine.


Vous le savez, Messieurs, disait M. Villemain  son auditoire,
lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Stal, il arrive 
_Delphine_, vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].

C'tait esquiver spirituellement une difficult qu'il ne m'est pas
permis,  moi, d'luder, ou plutt qui, dans le point de vue o je me
place et dans la position qui m'est faite, existe  peine pour moi.
_Delphine_ n'est peut-tre pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une
mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chane que forment
ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les crits de
Madame de Stal, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet
de notre tude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On
peut, si l'on veut, me contester mes prmisses, me nier le droit de
mler la biographie, et surtout la biographie intime,  l'histoire
littraire; mais alors il faut que je renonce  comprendre les ouvrages
de Madame de Stal, et par consquent  les juger. On pourrait avec
autant de raison m'interdire de caractriser l'poque et le peuple au
milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la
biographie de ce peuple et de cette poque; mais ce serait tout
bonnement sparer l'histoire de la littrature de celle des ides et des
moeurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_,
quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une tude sur Jean-Jacques
Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Hlose_.

Mme dans ses ouvrages didactiques, Madame de Stal n'est pas svrement
didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques,
quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de
raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu tre chaque
fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de
nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _preuve_ aussi
nette que vive, une empreinte irrcusable de son tat moral, compliqu 
l'ordinaire de l'tat moral de son poque. Chacun des livres de Madame
de Stal est un portrait de cette femme clbre; elle est profondment
subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se spare jamais,
d'elle-mme pour s'unir  son sujet, car elle-mme et son sujet ne sont
qu'un. Elle ne s'est leve  l'objectivit, elle ne s'en est du moins
approche, que dans ses deux derniers crits; mais on peut dire de tous
les autres ce qu'un crivain moderne a dit, avec plus ou moins de
srieux, d'un de ses propres ouvrages: Ce livre est fait de mon me,
oui, de mon me et de ma douleur[125].

Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la
_Littrature_ est surtout un lan ou un effort d'esprance. Tout, dans
ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalit
sans gosme, d'une douleur transforme en piti. Madame de Stal a pu
croire qu'elle enseignait, et peut-tre, dans un sens, a-t-elle
enseign; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas
des conseils, et il y est dit bien plutt ce qui est que ce qui doit
tre.

On prend, en gnral, dans le sens d'un conseil l'pigraphe de
_Delphine_, emprunte aux _Mlanges_ de Mme Necker: Un homme doit
savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre. Si c'est un conseil,
il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Stal, la seule
fois qu'elle cite sa mre, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne,
nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne
doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les
inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrdule
qu'un chrtien, quand cet incrdule a raison. Voici donc comment
Chnier, dans son _Tableau de la Littrature franaise_, a jug
l'pigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait
mieux:

     Nous ne saurions, dit Chnier, admettre le principe qui sert de
     base  tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion,
     la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner,
     se soumettre  l'opinion lgitime, braver l'opinion corrompue. Le
     bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent
     les deux sexes diffrent entre elles, comme les fonctions que la
     nature assigne  chacun des deux; mais la nature ne condamne pas
     l'un au scandale et l'autre  l'hypocrisie; elle leur donna la
     vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrtent devant ces
     limites ternelles[126].

Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux
sexes, et qui_, d'un sexe  l'autre, _diffrent entre elles_; or nous
verrons que le malheur de Delphine ne vient pas prcisment de ce
qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle mprise les convenances de
son sexe, et mme les devoirs qui sont communs  tous deux.

Mais je m'en tiens pour le moment,  constater le point de vue de
l'crivain. On a prtendu faire du livre de la fille un sermon sur le
texte fourni par la mre. Je crois qu'on s'est tromp,  moins qu'on ait
voulu dire que Madame de Stal reprsente dans Delphine le malheur
auquel une femme s'expose quand elle prtend lutter contre l'arbitraire
de la socit, et dans Lonce le malheur que subit ou qu'apporte aux
objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique;
et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme
et contre cet homme que contre la socit. Mais je ne vais pas mme
jusque-l; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause
plaide, mais un tableau passionn de la condition malheureuse de la
femme au milieu de la socit moderne, o la vertu, c'est--dire, selon
Madame de Stal, la bont, a moins de chances de bonheur que l'gosme
prudent.

Cette thse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la
vertu a les promesses de la vie prsente, ces promesses les voici: Il
n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitt sa
maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reoive ds 
prsent cent fois autant avec des perscutions. (Marc, X, 30.) Mais il
est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les perscutions
sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de prsenter
comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les
douleurs qu'entrane la passion. C'est le premier reproche qu'il faut
faire  Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent
ce qu'elle affronte, ce sont les principes revtus de l'autorit de
l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu' croire les principes moins
certains et la vrit moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils
concident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison
comme l'opinion qui a tort? En vrit je ne vois dans tout ce roman de
_Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment  l'pigraphe du
livre; encore ne suis-je pas sr de me rencontrer sur ce point avec
l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualit d'_homme_, je me
dcide  la braver, et  dire que la conduite de Delphine avec Mme de R.
me parat belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui
inspire cette dmarche que la rflexion prudente qui l'aurait supprime.
Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la
scne:

     Nous attendions la reine dans le salon qui prcde sa chambre,
     avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R.
     arriva: c'est une personne trs inconsquente, et qui s'est perdue
     de rputation, par des torts rels et par une inconcevable
     lgret. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme
     d'Artenas; j'ai toujours vit avec soin toute liaison avec elle,
     mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de
     douceur et de bont: je ne sais comment elle eut l'imprudence de
     paratre sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir
     qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment o elle
     entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tsin, qui se
     plaisent assez dans les excutions svres, et satisfont
     volontiers, sous le prtexte de la vertu, leur arrogance naturelle;
     Mmes de Saint-Albe et de Tsin quittrent la place o elles taient
     assises, du mme ct que Mme de R.;  l'instant toutes les autres
     femmes se levrent, par bon air ou par timidit, et vinrent
     rejoindre  l'autre extrmit de la chambre Mme de Vernon, Mme du
     Marset et moi. Tous les hommes bientt aprs suivirent cet exemple,
     car ils veulent en sduisant les femmes, conserver le droit de les
     en punir.

     Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le
     cercle se reculer  chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher,
     et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver o la
     reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je
     prvis que la scne deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux
     de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait
     toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais
     pas rsister  ce malheur; la crainte de dplaire  Lonce, cette
     crainte toujours prsente me retenait encore; mais un dernier
     regard jet sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un
     mouvement compltement involontaire, je traversai la salle, et
     j'allai m'asseoir  ct d'elle: oui, me disais-je alors, puisque
     encore une fois les convenances de la socit sont en opposition
     avec la vritable volont de l'me, qu'encore une fois elles soient
     sacrifies[127].

Cette dernire phrase est de trop; je n'aime pas _la vritable volont
de l'me_; la charit pouvait commander l'action de Delphine et la
justifier; la charit signifie quelque chose, la vritable volont de
l'me ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouv que cette
volont et celle de Dieu sont une mme volont; mais, quoi qu'il en soit
de la phrase, l'action me parat belle, et je n'y vois, pour ma part,
aucune vraie convenance sacrifie. Il est bien dommage que cette
imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les
fois qu'elle se compromet, c'est sans ncessit; ses mouvements ont
toujours quelque chose de gnreux et d'aimable, mais ces mouvements
sont pour elle la suprme loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans
la bont de son naturel, de constater chaque fois _la vritable volont
de son me_: on dirait que tout le reste est indiffrent; je ne dis
pourtant pas: tout jusqu' la vertu; car elle prtend bien ne pas la
sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuit des
mouvements gnreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la dfinit; c'est la
doctrine du livre, o elle se reproduit plusieurs fois et sous
diffrentes formes: malheur donc  tous les principes,  tous les
devoirs mme, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement gnreux!
Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est gnreux, et
s'entendre sur ce mot de _gnrosit_. Je crois bien qu'en mnageant
chez elle,  une femme marie, un rendez-vous avec un homme qui n'est
pas son poux, Delphine a d paratre fort gnreuse  cette coupable
amie; mais il y a grandement  parier que cette complaisance de Delphine
sera moins doucement qualifie par le reste de l'univers; je doute mme
qu'on approuve le _mouvement gnreux_ qui porte Delphine  prendre 
son compte la faute de Thrse, et  vouloir passer pour une femme
lgre et pour une amante infidle, afin que son amie ne passe pas pour
une pouse perfide. Je me borne  cet exemple. D'autres que je pourrais
citer achveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est--dire de
l'auteur, l'espce humaine se partage en deux classes, dont l'une obit
au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui
est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir rduire
toute la morale  une question de date aussi parfaitement simple.

Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de
Delphine avec Lonce, depuis que Lonce est mari, exprime le mpris des
convenances les plus sacres; et l'auteur, au moyen d'un pisode amen
fort  propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prpare,
autant qu'elle peut,  juger ces rapports avec indulgence. Et pour que
nous ne puissions pas nous mprendre sur l'intention qu'elle a eue en
les retraant, cette familiarit coupable d'une jeune femme avec un
homme mari n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est
jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup,
c'est trop; j'ai bien consenti  voir la vertu traite comme le vice:
c'est un spectacle que la socit nous prsentera longtemps encore; mais
que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux,
je ne l'entends pas ainsi; l'humanit ne pourrait soutenir ternellement
un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal
se rvle quelquefois  elle dans l'infortune des mchants:

     Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum
     Absolvitque Deos[129].

Je ne demande pas qu'un caractre humain soit parfaitement consquent;
ce serait vouloir peut-tre qu'il ne ft pas humain: mais quand un
caractre est systmatique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop
aisment, ni impunment, c'est--dire sans que cette dviation soit
signale et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vrit du
caractre de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante de
remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes
dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en
vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui difient les
catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect
pour la morale et la Divinit[130]. Il y a dans le monde mille exemples
de cette inconsquence; les coeurs les plus droits ne sont pas au-dessus
de cette espce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine et ce
tort, si on nous le donnait pour un tort.

Il n'y a rien  dire sur Lonce qui n'ait t dit cent fois. Je regrette
pour lui l'ancien dnoment. Cette mort tragique le relevait un peu; et
vraiment il en tait temps. Jusqu'alors, il nous avait impatients
jusqu' l'irritation. Aprs tout, le caractre de Lonce est une
exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit  la
rigueur possible de runir au courage personnel, et mme  une certaine
lvation d'esprit, la dfrence la plus servile pour les convenances
les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas
du tout  ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin
d'ailleurs que Delphine  qui je m'intresse, ne place pas trop mal ses
affections; et mme Delphine mise  part, je n'aime pas qu'on cherche 
me persuader que les femmes les plus distingues se contentent que
l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font
aisment grce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une
perfection de plus: il est mlancolique; c'est toujours cela, et ce
devait tre beaucoup pour Madame de Stal; mais Lonce ne l'est pas, et
tout ce qui peut s'ajouter  la liste de ses perfections, c'est une
parfaite navet d'gosme, et la crainte la plus fminine de l'opinion
et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa matresse ce qu'elle a
de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement  ses
inspirations navement gnreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses
propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le
monde ait approuv. Ainsi, dans la scne cite plus haut:

      peine eus-je parl  Madame de R. que je ne pus m'empcher de
     regarder Lonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais
     point de mcontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient
     l'assemble avec inquitude pour juger de l'impression que je
     produisais, mais que la sienne tait douce...--Ne m'avez-vous pas
     dsapprouve d'avoir t me placer  ct d'elle?--Non, rpondit
     Lonce, je souffrais, mais je ne vous blmais pas[131].

Quand la Rvolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est
fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, mme sans esprit
de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour  tour,
dans son immense et capricieuse personnalit, que Delphine se souvienne
des biensances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle
les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion
pour elle, si c'est l en effet braver l'opinion, que devient le
caractre que l'auteur lui a donn? Si, au contraire, l'opinion est si
mauvaise qu'il n'a rien  craindre pour lui-mme, que penser d'un homme
qui dshonore de gaiet de coeur une femme charmante, parce que, pour son
compte, il est  l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Lonce;
mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins
qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera
Clarisse: pour toute rponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort
sans doute, et vous savez ce que disait Richardson  ceux qui lui
reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: Que voulez-vous?
je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle; mais, outre
que l'expiation suit directement, que de droits cette infortune, dans
sa faute mme, n'a-t-elle pas  notre piti! On peut faire mieux encore;
on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Lonces aims
par mille autres Delphines; je ne rpondrai qu'un mot: J'ai besoin de
har Lonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon
sentiment, repouss de l'amour vers la haine et de la haine vers
l'amour, finit par se fixer dans le dgot. Si cette impression est
celle de tout le monde, ni l'hrone ni l'auteur n'y peuvent trouver
leur compte.

En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs,
confirme la seconde moiti de l'adage de Madame Necker, Lonce ne
confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant  l'opinion, c'est
bien plutt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de
l'auteur, si l'auteur a eu rellement ce but, ne se trouve atteint que
d'une seule manire, je veux dire par l'impatience et le dplaisir que
ce caractre nous donne: si Lonce ne perd pas prcisment sa cause
auprs de la fortune, il la perd auprs du lecteur; mais ce n'est pas
assez, on regrettera toujours que son caractre ou son systme ne trouve
pas une condamnation plus dcide dans les faits qui en rsultent. Je me
contenterai l-dessus d'une observation de fait. Lonce s'loigne de
Delphine aprs le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle
toute la honte; c'est la grande priptie du roman, puisque Lonce, dans
son ressentiment, pouse Mathilde; c'est l, ou nulle part, qu'il aurait
fallu faire ressortir les inconvnients de son caractre. Mais, en
vrit, qui oserait lui dire: Delphine a manqu  des convenances
frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer  elle? Pour si
peu! un rendez-vous donn par Delphine  un autre que lui! Quand elle
l'aurait donn  lui-mme, le grief serait suffisant: que sera-ce quand
il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Lonce a raison; et il y aurait
conscience  ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.

Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux hros seraient la
consquence directe des erreurs opposes dont ils ont fait l'inspiration
de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion
est d'avance annul par l'impression gnrale du roman. Madame de Stal
a publi des _Rflexions sur le but moral de Delphine_,  plusieurs
desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces rflexions affaiblit
singulirement l'effet de toutes les autres:

     Les crivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, amliorent
     bien plus srement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils
     enseignent[132].

Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_amliorent_ on lit
_pervertissent_ ou _garent_, la proposition n'en sera pas moins vraie.
Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien,
car cela revient au mme, ce qui a inspir _Delphine_. Madame de Stal
ne serait-elle pas la premire  convenir qu' l'exception de ceux qui
ont pass le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui
les arrte[133], tout le monde conclura dans son coeur qu'il est beau
d'aimer comme Delphine et d'tre aim comme Lonce? Quoique la langue de
l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique
Delphine et Lonce se parlent l'un  l'autre un idiome un peu surann,
l'intrt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion
rciproque; on s'y laisse entraner, et l'on se soucie fort peu du
reste. Coiffe de son pigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet
de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son le, _Delphine_
n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce
pied-l. Nos romanciers modernes font parler  l'amour un langage un peu
diffrent; ils ont relgu les dlicatesses du coeur au rang des fictions
lgales ou des mtaphores: dcidment ils n'aiment pas la mtaphysique.
Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait
fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase.
Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent
galement; mais nous sied-il d'tre svres? Aprs avoir support et
lou tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons
pourtant que cet amour frntique, cette passion _chauffe  blanc_ du
beau Lonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine,
quoiqu'elle ait respect les limites au del desquelles commence le
crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs
scnes, mais surtout celle de l'glise[134], sont d'un effet dplorable.
Et pourtant cette scne elle-mme, compare  certaines situations
inventes par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans
l'emportement. Il y aurait de l'injustice  mettre au compte de l'auteur
toutes les extravagances que dbite Lonce, dont elle ne prtend pas se
porter garant. Nous le laisserons donc tout  son aise s'crier:

     L'univers et les sicles se fatiguent  parler d'amour; mais une
     fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux tres se
     rpondent par toutes les facults de leur esprit et de leur me...
     Ton vritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour tre
     adore dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a
     de la vertu dans l'amour, il y en a mme dans ce sacrifice entier
     de soi-mme  son amant, que tu condamnes avec tant de force,
     etc.[135].

Lonce qui le dit, et je consens  lui en laisser toute la
responsabilit. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine?
Seront-elles, comme celles de Lonce, nulles ou non avenues? et toute
cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en
sera-t-elle pas, aprs tout, l'intrt principal, le sujet mme?
cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insens, n'est-ce
pas Delphine mme, Delphine tout entire?

Dans les drames consacrs  la peinture des passions ridicules, il y a
toujours, dans un coin du pome, un Ariste, un Clante, l'homme
raisonnable de la pice, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du
bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce
qui est la mme chose, une pense qui serve  juger les personnes et les
choses. Je ne la trouve point. La religion, cette rgle de la vie, ce
jugement de nos actions et de nos jugements mmes, y parat sous trois
formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thrse, comme
une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un disme sans conviction
et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre o elle
prche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beauts, semble
avoir t crite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion
aucun point d'appui, aucun point d'arrt, et que sa vie n'a d'autre
gouvernail que la tempte. La parfaite spontanit du sentiment, ou la
craintive circonspection de l'gosme, voil les deux sagesses entre
lesquelles on vous donne le choix, voil les deux maximes dont vous
pouvez faire, selon votre caractre, la conclusion, la moralit de
_Delphine_.

J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a
M. Lebensei. Il prche par son bonheur encore plus que par ses paroles,
et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un
divorce.

Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec
toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes
crations du talent; que son caractre est exprim avec autant de vrit
que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette me gnreuse,
qui ne vit que pour aimer et se dvouer; que tout son rle, si l'on peut
parler ainsi, est crit avec la navet la plus loquente; qu'aucun
caractre n'est plus li, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a
jamais t plus vivante. Faut-il s'en tonner? L'auteur, en faisant
parler Delphine, parlait elle-mme; les vnements taient fictifs, le
caractre ne l'tait pas: ici donc la vrit n'a rien cot.

Dire que le roman de _Delphine_ tincelle d'esprit, c'est ne rien
apprendre  personne, mme  ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-tre
moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Stal n'est
crit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait
pas encore toute la maturit de sa pense, elle tait en possession, je
crois, de toute la plnitude de son talent. Il y a autant et peut-tre
plus d'esprit dans quelques autres de ses crits; dans aucun il n'y a
plus de puissance; le style n'est pas irrprochable; certaines
expressions d'une mtaphysique sentimentale prtrent  rire dans le
temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour qui est une autre
vie dans la vie; le style de Madame de Stal fut dclar extravagant,
inou; nos excs ont tellement fait plir les siens, que ce style
audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.

 l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait  des
vnements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manqurent pas.
Que Madame de Stal et prt  Delphine son propre caractre, on ne
pouvait gure en douter, et la supposition, en s'arrtant au caractre,
n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et
on crut l'avoir trouv. Madame de Vernon est la figure la plus originale
et la plus finement trace de toutes celles qui apparaissent dans
l'action. Un gosme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la
perfidie froidement adopte comme systme, de l'immoralit sans passion,
le plus parfait naturel joint  la plus parfaite fausset, le calcul le
plus savant appliqu  l'immense intrt de ne pas se sentir vivre, tout
ce machiavlisme fminin fit penser  un homme qui, dj alors, tait
jug. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble 
ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand
 vouloir le reconnatre sous les traits de Madame de Vernon, et si
c'est  lui en effet que Madame de Stal a voulu faire penser, Madame de
Stal a t bonne jusque dans la vengeance.

Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'lvation et
le pathtique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'ide de
cette verve caustique dont Madame de Stal assaisonnait plus abondamment
sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait,
si l'auteur s'arrtait plus  propos, tre emprunte  La Bruyre:

     Je me mis  causer avec un Espagnol que j'avais dj vu une ou
     deux fois, et que j'avais remarqu comme spirituel, clair, mais
     un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de
     Mendoce.--Fort peu, rpondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a
     point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pntr de respect
     pour le pouvoir. C'est une vritable curiosit que de le voir
     saluer un ministre; ses paules se plient, ds qu'il l'aperoit,
     avec une promptitude et une activit tout  fait amusantes; et
     quand il se relve, il le regarde avec un air si obligeant, si
     affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas
     qu'il n'ait vraiment aim tous ceux qui ont eu du crdit  la cour
     d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins
     curieuse que ses dmonstrations extrieures; il commence des
     phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le
     ministre a commences; sur quelque sujet que le ministre parle, le
     duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots
     approbateurs qui ressemblent  une basse continue, trs monotone
     pour ceux qui coutent, mais probablement agrable  celui qui en
     est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au
     ministre le peu de soin qu'il prend de sa sant, les excs de
     travail qu'il se permet, il faut voir quelle nergie il met dans
     ces vrits dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il
     s'expose  tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu' la
     rflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il
     essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blas. Ce
     n'est pas un mchant homme; il prfre ne pas faire du mal, et ne
     s'y dcide que pour son intrt. Il a, si l'on peut le dire,
     l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une
     autre morale, un autre honneur au monde que le succs auprs du
     pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnte,
     quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe
     dans la disgrce, il cesse  l'instant tous ses rapports avec lui,
     sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-mme. Quand,
     par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il rpond: Vous sentez bien
     que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt
     en fronant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il
     attache  la dfaveur du matre. Mais si vous n'entendez pas cette
     mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa
     conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnte homme,
     en vous dclarant qu'il a cess de voir un ami qu'il n'estimait
     plus. Il n'a pas de considration  la cour de Madrid; cependant il
     obtient toujours des missions importantes: car les gens en place
     sont bien arrivs  se moquer des flatteurs, mais non pas  leur
     prfrer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent  tout,
     non pas comme autrefois, en russissant  tromper, mais en faisant
     preuve de souplesse, ce qui convient toujours  l'autorit[137].

On sait que c'est un des mrites de Madame de Stal que cette profusion
d'ides justes, fines et vivement frappes qu'elle sme, comme en se
jouant, dans le cours de ses rcits et jusque dans les moments de
passion. Il est presque puril de citer; toutefois, je ne puis
m'empcher de transcrire, comme type de la manire de l'auteur, et plus
encore comme chantillon du bon sens qui tait  la base mme de tant
d'esprit, cette pense qui me tombe sous la main:

     Srieusement, c'est un rare mrite que celui qui est vivement
     senti mme par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux
     qualits qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu' ces
     supriorits mystrieuses qui ne sont reconnues que par des
     adeptes[138].

L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite  parler
de l'crit consacr par Madame de Stal  la mmoire de son pre; mais
il est impossible de sparer _Delphine_ de _Corinne_, sa soeur, plus
jeune de quatre annes.




CHAPITRE SIXIME

Corinne ou l'Italie.


_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands
vnements littraires de l'poque. Nous savons maintenant  quoi nous
en tenir sur les succs immenses, prodigieux, tourdissants; mais il ne
faut pourtant pas toujours prendre  contre-sens un applaudissement
universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des
acclamations unanimes ont leur autorit quand elles se prolongent.
J'aime  voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanes gagnant
de vitesse la critique, et prononant sur l'ouvrage du gnie un jugement
sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps
de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligs;
le peuple les couta, le peuple s'imagina peut-tre qu'ils avaient
raison: c'tait donc, se disait-on, un mchant ouvrage, car M. Dussault
l'avait dit et d'autres l'avaient rpt (Bonaparte lui-mme, au dire de
M. Villemain, crivit dans le _Moniteur_ une critique amre de
_Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne
s'avanait au Capitole, o la critique elle-mme, laissant un ingrat
labeur, la suivit enfin lentement, entrane par la multitude.

Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans
aveuglement; mais je ne puis m'empcher de remarquer combien les
impressions que reoit le public d'une oeuvre vraiment belle, sont plus
profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique
spirituelle et injuste qui a sembl d'abord entraner tous les esprits.
Rien ne peut,  la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand
il y a un vritable public, ne peut empcher le triomphe d'un bon
ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les crits, si ce n'est
pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrang, chute ou
succs, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques
partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on
s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites aprs de longues annes,
soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui
l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs rudit et
dlicat, a trouv  propos de rimprimer, onze ans aprs la publication
de _Corinne_, les phrases que voici:

     Madame de Stal a cru devoir enrichir notre littrature de deux
     romans: le premier qu'elle a donn est,  mon avis, fort suprieur
     au second, et il n'est pas bon. Peut-tre la femme de lettres  qui
     nous devons le _Trait des Passions_, et celui de la _Littrature
     considre dans ses rapports avec la morale et la politique_,
     a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se
     rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paratre
     trop leve... Tibre appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en
     changeant un peu ce mot, on l'appliqua  Madame de Stal, qui fut
     appele _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de
     _Delphine_, mauvais en lui-mme, est moins mauvais pourtant que
     celui de _Corinne_[139].

On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanit s'en va; il me semble
qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car,  en juger par
les lignes que je viens de vous lire, elle commenait dj en 1809 
plier bagage.

_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de
_Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et pote, ajoutant au
dvouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Lonce, mieux lev, ce me
semble, plus digne, plus matre de lui-mme, un Lonce anglais, avec la
mlancolie de plus et la sant de moins; car, je suis presque fch de
le dire, lord Nelvil a t le premier hros de roman de l'espce des
poitrinaires. Il ne restait ds lors plus  inventer que _l'homme
incompris_; mais Madame de Stal avait trop de bon sens pour inventer
cela. La femme elle-mme, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a
appel _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manire ou
d'une autre, disons mieux, sortant par une supriorit quelconque du
cercle d'occupations et d'intrts o son sexe (ainsi du moins en juge
l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enferm.

Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre  dogmatiser, n'est pas
plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-tre moins
encore, et n'est pas plus amer, c'est--dire qu'il ne l'est point. Il
faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et
le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs
de la vie d'pouse et de mre. Il le faut; la nature le veut ainsi; la
nature porte aussi,  sa manire, des lois contre le cumul, et les
maintient svrement. Voil ce que l'auteur s'est avou en soupirant, et
voil ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hlas! est d'une me qui n'a
pu se rsoudre  choisir, et dont le coeur est galement avide du bonheur
que prparent les affections, et des motions que donnent le talent et
la gloire. C'est son propre coeur, et, dans un sens gnral, c'est sa
propre destine que Madame de Stal nous a rvle dans _Corinne_; elle
n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un trait, mais
une oeuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne dsavoue rien, ne
condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'tre
Corinne; mais elle ne peut prtendre au bonheur de Lucile. Voil tout.
Me tromp-je, Messieurs? Il me semble que l'extrme vrit, je dirais
mme la navet de cette histoire (car pourquoi beaucoup de navet
serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus
instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait crite avec le
dessein prmdit de nous inculquer une doctrine.

Il fallait un noeud  ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment
l'auteur aurait-il hsit? Le bonheur d'une femme, c'tait,  ses yeux,
l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se rvle  Corinne
sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le
malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne
ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir 
Corinne d'o vient aux autres la flicit; il faut donc que Nelvil
paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur  toute autre
qu' elle. Quelques personnes se rcrieront peut-tre: Oswald, depuis
longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un goste, un homme sans
coeur; je serais plutt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est
simplement un homme tout comme un autre;--goste, dites-vous? Mais
qu'un homme soit goste  l'gard de la femme qu'il aime, que son amour
mme soit de l'gosme, est-ce,  votre avis, une exception? et
fallait-il qu'en sa qualit de hros de roman, Oswald ft quelque chose
de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne
ft ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pt comprendre l'amour
qu'il inspire  Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en
grande partie par des qualits de caractre directement opposes 
celles de cette femme de gnie: c'est l'homme digne et mesur qui plat
 la femme enthousiaste; c'est le caractre anglais qui captive
l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Stal
n'a-t-elle pas marqu dans tout le cours du drame les points sur
lesquels ces deux mes se sparent, les divergences qui les rendraient
malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien
relle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la
faute de Nelvil est de les avoir confondus. Aprs avoir relev Nelvil de
toutes les manires, aprs avoir mis les circonstances de moiti dans le
tort de son infidlit, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas
manqu, et le chtiment qu'elle lui inflige est celui prcisment qui
pouvait nous toucher et nous instruire. Aprs cela, Messieurs, personne
n'est oblig d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgr tout son courage,
toute sa bienfaisance, tout son mpris de la vie, je n'aime pas celui
qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-tre plus juste de
regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux
tres qui ne pouvaient apporter en dot l'un  l'autre que le malheur
avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien envelopps
tous deux dans une mme catastrophe.

Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans
_Andromaque_:

     L'un par l'autre entrans, nous courons  l'autel,
     Nous jurer, malgr nous, un amour immortel[140].

Ils me reviennent  la mmoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une
victime dans ce roman, ou plutt dans cette tragdie; ou s'il n'y en a
qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est
l'instrument. Oswald est entran aussi bien que Corinne; la destine
est plus forte que tous deux, la destine qui, aprs les avoir faits si
semblables et si opposs l'un  l'autre, leur a mnag une rencontre
fatale. Je me sers de ce terme paen de _destine_ parce que ce drame,
tel qu'il me parat conu, ne m'en suggre, ne m'en permet aucun autre.
La fatalit, en effet, semble entraner les personnages de ce roman,
l'un vers la mort, l'autre vers un abme de douleur. De deux rgions
diffrentes du monde moral, ces deux mes se sont cherches pour se
donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne
pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de
faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur
que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux
accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'me,
bien que l'auteur l'ait fait mlancolique pour le rendre plus
intressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le
temps: Oswald tait _timide envers sa destine_[141]. En un mot,
Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione  Oreste:

     Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];

car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attach  lui; il
nat pour lui, comme pour Corinne, de son attachement  Corinne. Elle,
la prtresse des muses[143], l'me ingnue et libre, amoureuse de
l'idal et certaine  jamais d'un gnreux retour, quelle puissance
inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale,
celui qu'elle ne pourra s'empcher d'aimer, et qu'elle ne russira point
 fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalit? Ce
mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, l mme o
l'auteur ne l'a point crit. Il sort aussi, comme de lui-mme, des
lvres de la prtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus
belles inspirations:

     La fatalit, continua Corinne, avec une motion toujours
     croissante (dans son improvisation au cap de Misne), la fatalit
     ne poursuit-elle pas les mes exaltes, les potes dont
     l'imagination tient  la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
     les bannis d'une autre rgion, et l'universelle bont ne devait pas
     ordonner toute chose pour le petit nombre des lus ou des
     proscrits[144].

_Corinne_ est donc une tragdie antique, avec cette circonstance
moderne, que la tragdie est encore moins dans les vnements extrieurs
que dans l'me des personnages, et que les obstacles qui s'opposent 
leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquit n'aurait pas
compris. Les ides modernes, toutes plus ou moins relatives au
christianisme, ont cr un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont
les anciens n'avaient aucune ide. Mme aujourd'hui tout le monde ne
veut pas comprendre de telles souffrances;  bien des gens elles font
piti plutt qu'elles n'inspirent de la piti; et vritablement il ne
faut pas trop s'en tonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont vol
notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais
dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de dsespoirs au teint
blanc et rose, tant de beaux tnbreux et de belles affliges, qu'un bon
et solide malheur, de l'espce la plus vulgaire, et infailliblement et
radicalement consols; nous nous sommes si bien convaincus que ces
peines intimes n'taient que les mille et mille caprices, les mille et
mille contorsions d'un gosme vaniteux, que nous en sommes devenus, je
le sens bien moi-mme, un peu injustes envers les souffrances et les
besoins des mes suprieures. Consquence fcheuse et mauvais symptme
en mme temps; car le bonheur intime de l'me, la flicit morale,
avant-got de la cleste batitude, n'est gure moins mystrieuse que
l'infortune morale, et se rattache au mme principe. Comment concevoir
l'une si l'on ne conoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont
inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie
suprieure o des ides pures sont au nombre des lments du bonheur?
Ayons piti de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la
soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni  la calomnie,
ni au mpris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui
est un exil, de la supriorit mme de son me qui diminue pour elle, si
mystrieusement, les chances d'tre comprise et d'tre vritablement
aime; plaignons-la  proportion qu'elle fait sourire les mes froides;
car le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la
folie ce malaise d'une me qui ne respire pas dans ce monde assez d'air,
assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].

D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant
et inaccessible. Un homme d'une sensibilit exquise, saint Paul, a dit
un mot aussi profond qu'il est simple: Quoique, en aimant davantage, je
sois peut-tre moins aim[146]!

Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne  tre
moins aim, et que le confiant abandon de l'affection est comme un
signal donn  l'ingratitude? Serait-ce l un des mystres du coeur
humain et de la vie? Si cela tait, Messieurs, il n'y aurait rien de
plus tragique. Eh bien, c'est l une partie du tragique de _Corinne_. Le
malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aime; et ce
malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous
fait contempler dans cette oeuvre, non seulement le martyre de la femme
suprieure, et plus gnralement le martyre du gnie, mais aussi le
martyre de l'amour. Rvlation saisissante! L'amour est un sacrifice et
non pas un march; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde
malheureux, l'amour doit tre pratiqu; aimer, c'est monter sur l'autel,
c'est renoncer d'avance  toute rciprocit; on n'aime que quand on y
renonce, et l'on ne gote dans sa puret l'ineffable bonheur d'aimer que
lorsqu'on fait de l'amour toute la rcompense de l'amour; et afin que
ces vrits sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est
ordonn, selon l'expression et selon l'exprience de l'aptre des
nations, qu'en aimant davantage, nous serons moins aims. Jusqu'o,
Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considrations
douloureuses? O s'arrteront-elles, o nous dposeront-elles, sinon au
pied de cette croix o l'amour, abandonn du monde entier, triomphe dans
cet abandon?

_Corinne_, cette touchante tragdie, n'est donc plus seulement la
tragdie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la
gloire; l'humanit en est le sujet et le hros, et l'amante de Nelvil
reprsente cette puissance d'aimer qui est en mme temps, comme elle a
bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a mme plus: si
l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pntre de son
esprit, _Corinne_ est une lgie sur la condition de l'homme en ce
monde. Ce n'tait pas la premire fois que l'illustre auteur chantait
cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernire. Parmi les crivains qui
ont agi avec puissance sur les mes, il en est peu qui n'aient port
avec eux, jusqu' la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une
couronne d'pines, quelque ide dont l'importance, ou la vrit, les
avait suivis ds leur jeunesse: cette ide, pour Madame de Stal,
c'tait le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce
qui montre, ce me semble, la navet de cette me pourtant si leve),
surtout sous la forme de la mort, qu'elle dplore comme la suprme
disgrce de notre destine, ou comme le comble de notre malheur. Ce
qu'elle prouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la
haine; haine dont le caractre est en mme temps sensitif et
intellectuel, comme si la mort tait  la fois un objet d'horreur pour
ses sens, une affliction pour son coeur et un scandale pour toutes ses
facults.

Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans
le roman de Madame de Stal. Aristote, qui voulait dans le protagoniste
de l'action tragique une bont moyenne, aurait approuv le personnage
principal de cette belle tragdie. Le malheur de Corinne n'est point
absolument immrit; mais loin que la plus lgre nuance de mpris se
puisse mler  la piti qu'elle inspire, on est forc, en la plaignant,
de l'honorer. Elle est si gnreuse, elle est si douce, elle est si
nave, avec des talents et dans une position qui rendraient imprieuse
ou exigeante une me moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il
s'tonner qu'elle tombe noblement, et que l'excs mme du malheur ne
l'avilisse point? Le glaon le plus brillant se rsout en eau sale; il
en est ainsi de l'orgueil quand il vient  dgeler: ce sont de nobles
mes, et surtout des mes humbles, que celles qui, dans l'infortune,
conservent tous leurs droits au respect.

C'est assez considrer sous un seul point de vue le beau livre de Madame
de Stal.  l'envisager maintenant comme oeuvre d'art, il me parat fort
suprieur  _Delphine_. La simplicit de la fable, si riche pourtant,
mais d'une richesse intrieure, lui donne un rapport de plus avec les
compositions les plus parfaites du mme genre. On aime jusqu'au petit
nombre des personnages qui prennent part  l'action, tous dessins d'une
main galement ferme et dlicate, et dignes de devenir des types. Je ne
puis m'empcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient
avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mre, sa mre surtout;
aucun portrait rvle-t-il une touche plus sre? Que de traits
expressifs dans cette figure o rien ne devait tre appuy! Quel tact et
quelle mesure dans cette brillante esquisse du Franais spirituel et
mondain, reprsent par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer
tout ce qu'il y a de vrit psychologique dans le dveloppement de la
passion, dans le progrs de l'action, dont chaque moment principal
correspond  une phase de la passion; mais ceci me porterait au del des
bornes qu'il faut que je respecte.

Parlons donc seulement encore de l'ordonnance du sujet, du plan du
pome: j'ai prononc le mot; le livre de _Corinne_ est un pome: il en a
la forme et le mouvement; il prsente, dans la suite des vnements, une
sorte de rythme savant, qui manque  _Delphine_, ou plutt que
_Delphine_ ne pouvait pas avoir. Je ne connais pas de pome qui entre en
matire avec plus d'aisance et de grce, ni dont le noeud se forme d'une
manire plus dramatique et plus simple, ni dont l'intention et l'esprit
se rvlent d'une manire  la fois plus ingnieuse et plus franche.
Oswald, dessin en quelques mots, entre en Italie; ses impressions sont
rapidement retraces, son caractre moral est mis en relief par un
pisode plein d'intrt (l'incendie d'Ancne). Ainsi dj connu, dj
pressenti, l'un des personnages est, en quelque sorte, prsent 
l'autre par le pote; et comment? au Capitole, au milieu d'une fte
triomphale dont Corinne est l'objet, au milieu d'un peuple enthousiaste,
qui adore son gnie, et parmi lequel (ici la fatalit commence) les
regards de Corinne distinguent et vont tirer de la foule cet tranger,
cet inconnu, excuteur encore voil de la sentence que le monde a porte
de tout temps contre elle et contre ses pareilles. Ne voulons-nous pas,
Messieurs, assister ensemble  cette grande scne?

     Au fond de la salle o elle fut reue, taient placs le snateur
     qui devait la couronner et les conservateurs du snat: d'un ct
     tous les cardinaux et les femmes les plus distingues du pays, de
     l'autre les hommes de lettres de l'acadmie de Rome;  l'extrmit
     oppose, la salle tait occupe par une partie de la foule immense
     qui avait suivi Corinne. La chaise destine pour elle tait sur un
     gradin infrieur  celui du snateur. Corinne, avant de s'y placer,
     devait, selon l'usage, en prsence de cette auguste assemble,
     mettre un genou en terre sur le premier degr. Elle le fit avec
     tant de noblesse et de modestie, de douceur et de dignit, que lord
     Nelvil sentit en ce moment ses yeux mouills de larmes; il s'tonna
     lui-mme de son attendrissement: mais au milieu de tout cet clat,
     de tous ces succs, il lui semblait que Corinne avait implor, par
     ses regards, la protection d'un ami, protection dont jamais une
     femme, quelque suprieure qu'elle soit, ne peut se passer; et il
     pensait en lui-mme, qu'il serait doux d'tre l'appui de celle 
     qui sa sensibilit seule rendrait cet appui ncessaire[147].

Je laisse le discours du prince de Castel-Forte, consacr  l'loge de
Corinne, ou du moins je n'en veux citer qu'un passage o il est vident
que Madame de Stal s'est peinte elle-mme, et si bien que je recueille
ces lignes en vous invitant  les ajouter, comme complment ncessaire,
 l'essai de biographie par lequel j'ai commenc cette tude:

     Corinne est sans doute la femme la plus clbre de notre pays, et
     cependant ses amis seuls peuvent la peindre; car les qualits de
     l'me, quand elles sont vraies, ont toujours besoin d'tre
     devines; l'clat, aussi bien que l'obscurit, peut empcher de les
     reconnatre, si quelque sympathie n'aide pas  les pntrer... Son
     talent d'improviser ne ressemble en rien  ce qu'on est convenu
     d'appeler de ce nom en Italie. Ce n'est pas seulement  la
     fcondit de son esprit qu'il faut l'attribuer, mais  l'motion
     profonde qu'excitent en elle toutes les penses gnreuses; elle ne
     peut prononcer un mot qui les rappelle, sans que l'inpuisable
     source des sentiments et des ides, l'enthousiasme, ne l'anime et
     ne l'inspire[148].

C'est bien Madame de Stal peinte par elle-mme.  son insu? Je n'ose le
dire.

     Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cess de
     parler; elle le remercia par une inclination de tte si noble et si
     douce, qu'on y sentait tout  la fois et la modestie, et la joie
     bien naturelle d'avoir t loue selon son coeur. Il tait d'usage
     que le pote couronn au Capitole improvist ou rcitt une pice
     de vers, avant que l'on post sur sa tte les lauriers qui lui
     taient destins. Corinne se fit apporter sa lyre, instrument de
     son choix, qui ressemblait beaucoup  la harpe, mais tait
     cependant plus antique par la forme, et plus simple dans les sons.
     En l'accordant, elle prouva d'abord un grand sentiment de
     timidit; et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le
     sujet qui lui tait impos.--_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
     s'cria-t-on autour d'elle, d'une voix unanime.--Eh bien! oui,
     reprit-elle, dj saisie, dj soutenue par son talent, _La gloire,
     et le bonheur de l'Italie!_ Et se sentant anime par l'amour de son
     pays, elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la
     prose ne peut donner qu'une ide bien imparfaite.

     Improvisation de Corinne, au Capitole.

     Italie, empire du Soleil; Italie, matresse du monde; Italie,
     berceau des lettres, je te salue. Combien de fois la race humaine
     te fut soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de
     ton ciel!

     Un dieu quitta l'Olympe pour se rfugier en Ausonie; l'aspect de
     ce pays fit rver les vertus de l'ge d'or, et l'homme y parut trop
     heureux pour l'y supposer coupable.

     Rome conquit l'univers par son gnie, et fut reine par la libert.
     Le caractre romain s'imprima sur le monde; et l'invasion des
     Barbares, en dtruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.

     L'Italie reparut, avec les divins trsors que les Grecs fugitifs
     rapportrent dans son sein; le ciel lui rvla ses lois; l'audace
     de ses enfants dcouvrit un nouvel hmisphre; elle fut reine
     encore par le sceptre de la pense; mais ce sceptre de lauriers ne
     fit que des ingrats.

     L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les
     peintres, les potes enfantrent pour elle une terre, un Olympe,
     des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gard par son
     gnie que par le dieu des paens, ne trouva point dans l'Europe un
     Promthe qui le ravt.

     Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
     recevoir la couronne que Ptrarque a porte, et qui reste suspendue
     au cyprs funbre du Tasse? pourquoi,... si vous n'aimiez assez la
     gloire,  mes concitoyens! pour rcompenser son culte autant que
     ses succs!

     Eh bien, si vous l'aimez cette gloire, qui choisit trop souvent
     ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronns, pensez avec
     orgueil  ces sicles qui virent la renaissance des arts[149]!

Je supprime une suite de strophes o les plus grands potes de l'Italie
sont caractriss. Corinne, rassemblant ensuite quelques grands noms
d'artistes et de savants, s'crie:

     Michel-Ange, Raphal, Pergolse, Galile, et vous, intrpides
     voyageurs, avides de nouvelles contres, bien que la nature ne pt
     vous offrir rien de plus beau que la vtre, joignez aussi votre
     gloire  celle des potes! Artistes, savants, philosophes; vous
     tes comme eux enfants de ce soleil qui tour  tour dveloppe
     l'imagination, anime la pense, excite le courage, endort dans le
     bonheur, et semble tout promettre ou tout faire oublier.

     Connaissez-vous cette terre, o les orangers fleurissent, que les
     rayons des cieux fcondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
     mlodieux qui clbrent la douceur des nuits? Avez-vous respir ces
     parfums, luxe de l'air dj si pur et si doux? Rpondez, trangers,
     la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?

     Ailleurs, quand des calamits sociales affligent un pays, les
     peuples doivent s'y croire abandonns par la divinit; mais ici
     nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il
     s'intresse  l'homme, et qu'il a daign le traiter comme une noble
     crature.

     Ce n'est pas seulement de pampres et d'pis que notre nature est
     pare, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme  la fte
     d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
     destines  plaire, ne s'abaissent point  servir.

     Les plaisirs dlicats, soigns par la nature, sont gots par une
     nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui
     suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
     l'abondance lui prpare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses
     monuments, sa contre tout  la fois antique et printanire; les
     plaisirs raffins d'une socit brillante, les plaisirs grossiers
     d'un peuple avide, ne sont pas faits pour elle.

     Ici, les sensations se confondent avec les ides, la vie se puise
     tout entire  la mme source, et l'me, comme l'air, occupe les
     confins de la terre et du ciel. Ici le gnie se sent  l'aise,
     parce que la rverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il
     regrette un but, elle lui fait don de mille chimres; si les hommes
     l'oppriment, la nature est l pour l'accueillir.

     Ainsi, toujours elle rpare, et sa main secourable gurit toutes
     les blessures. Ici l'on se console des peines mme du coeur, en
     admirant un Dieu de bont, en pntrant le secret de son amour; les
     revers passagers de notre vie phmre se perdent dans le sein
     fcond et majestueux de l'immortel univers[150].

L'accent de la joie veille mystrieusement celui de la plainte dans
toutes les mes et sur toutes les lyres. Des rgions de l'art et de la
nature, o tout est gloire, paix et joie, Corinne laisse tomber sur
l'humanit un regard de tristesse, et les accords de sa lyre sont un
instant comme voils; mais la vie et l'esprance prennent bientt le
dessus, et la plainte meurt  son tour dans les extases de la jeunesse
et du gnie:

     Peut-tre un des charmes secrets de Rome est-il de rconcilier
     l'imagination avec le long sommeil. On s'y rsigne pour soi, l'on
     en souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se
     reprsentent la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que
     les habitants du Nord. Le soleil, comme la gloire, rchauffe mme
     la tombe.

     Le froid et l'isolement du spulcre sous ce beau ciel,  ct de
     tant d'urnes funraires, poursuivent moins les esprits effrays. On
     se croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville
     solitaire  la ville souterraine, la transition semble assez douce.

     Ainsi la pointe de la douleur est mousse, non que le coeur soit
     blas, non que l'me soit aride, mais une harmonie plus parfaite,
     un air plus odorifrant, se mlent  l'existence. On s'abandonne 
     la nature avec moins de crainte,  cette nature dont le Crateur a
     dit: Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant, quels
     vtements des rois pourraient galer la magnificence dont j'ai
     revtu ces fleurs[151]!

Madame de Stal aborde ici, et abordera deux fois encore dans le cours
de l'ouvrage, une de ces rgions que la critique littraire, ou, si l'on
veut, l'esthtique de son poque, avait svrement interdites  tous
gens faisant profession d'crire en prose. Ce que nous venons de lire,
Messieurs, c'est de la _prose potique_, s'il en fut jamais. Or, la
prose potique tait, il y a trente ans, l'objet des prohibitions les
plus svres. L'auteur des _Martyrs_ en avait beaucoup introduit en
fraude, ou, pour mieux dire,  main arme, en se prvalant tout
simplement de _la raison du plus fort_, qui, mme en littrature, est
quelquefois _la meilleure_. Un talent comme le sien pouvait tout
obtenir, si ce n'est de faire rapporter la loi. Elle fut maintenue, et
non sans quelque apparence de raison. La prose potique, disait-on, qui
a pu rendre quelque service  la langue, comme l'a fait aussi dans son
temps la cadence tudie du style de Balzac, n'est pourtant pas un genre
vrai. Bien qu'il y ait de la posie dans tout ce qui est littraire, la
prose est un point de vue de l'esprit, la posie en est un autre, et
s'il n'est pas raisonnable d'crire en vers un trait d'conomie
politique, il ne l'est pas beaucoup plus de rdiger en prose une ode ou
un dithyrambe. Dans le premier cas, la forme dpasse le fond, dans le
second elle reste en de. Quand, l'tat de votre me est
essentiellement prosaque, ou, en d'autres termes, quand la prose domine
dans votre pense, crivez bonnement en prose; quand la posie est  la
base de vos penses, quand c'est le ct potique des choses qui est
votre objet mme, crivez franchement en vers. En vous bornant, dans ce
dernier cas,  ce qu'on appelle _prose potique_, vous en faites  la
fois et trop et pas assez; trop, puisque vous forcez le caractre
naturel de la prose; pas assez, parce que la nature de votre pense ou
de votre inspiration appelait l'appareil entier de la posie, je veux
dire les vers; vous restez dans un entre-deux qui n'a rien de dcid,
rien de vrai. Il y aurait une objection  faire  cette thorie; cette
objection serait sans rplique si elle tait fonde: elle consisterait 
dire que, dans notre langue, la posie complte, la posie revtue de
tous ses attributs, arme du rythme et des consonnances, est
impraticable, que le franais, en un mot, n'est pas fait pour les vers.
Ceux que la lecture de Boileau, de Racine et de Jean-Baptiste Rousseau
n'a pu convaincre du contraire, que disent-ils depuis que Branger,
Lamartine et Victor Hugo ont renouvel les formes de la posie
versifie? Je l'ignore; mais pour moi, qui ai vu clore ces beaux
talents modernes, je ne regardais pas, mme avant eux, la posie comme
impossible, et je crois encore moins  cette impossibilit depuis qu'ils
ont paru. Si la posie franaise n'est pas impossible (opinion que la
nouvelle cole potique a, je crois, rendue gnrale), pourquoi donc la
posie ne s'crirait-elle pas en vers? Pourquoi M. de Chateaubriand...
Ah! c'est ici le pas difficile  franchir! Car il semble bien prouv que
cet illustre crivain, le premier de nos potes vivants, n'aurait point
obtenu ce titre, et serait demeur infrieur  lui-mme, s'il et voulu
n'crire qu'en vers... Il faut s'arrter ici et renvoyer au chapitre de
ce grand chef de la posie contemporaine la fin de cette discussion,
insparable de son nom et du souvenir de ses crits. Ceci est donc une
digression, faiblement autorise peut-tre par deux ou trois fragments
de prose potique, pars dans le roman de _Corinne_. Il est certain que
ce genre de style, bon ou mauvais, ne peut pas compter Madame de Stal
au nombre de ses patrons. Il n'est pas moins certain qu' l'oue des
beaux passages que je vous ai lus, nul de vous n'a t tent de faire un
procs  la prose potique. Laissons la question pendante, nous la
retrouverons.

Les critiques du temps n'approuvrent pas tous que le roman ft
compliqu d'un voyage, ou, disaient-ils encore, le voyage compliqu d'un
roman; car ils ne savaient pas bien si _Corinne_ tait surtout un roman
ou surtout un voyage. Vous en jugerez probablement, Messieurs, par votre
impression comme j'en juge par la mienne. J'ai voulu tre de l'avis de
ces critiques, et je n'ai pu y parvenir. Corinne et l'Italie m'ont paru
se reflter heureusement l'une dans l'autre. Corinne est l'Italie mme
ou l'idal de l'Italie; parler de l'une, c'est parler de l'autre; et
lorsque Corinne clbre son pays, elle achve de se peindre elle-mme.
La passion et l'action vont leur train, s'il est permis de parler ainsi,
 travers ces descriptions si vives et ces discussions animes, qui
mettent si bien en relief le caractre et l'esprit des deux
interlocuteurs, et l'Italie ne fait jamais oublier Corinne. Je pourrais
mme faire remarquer, si un examen aussi dtaill m'tait permis, avec
quel art, tout ensemble ingnieux et ingnu, l'auteur a su rattacher
l'intrt romanesque  l'intrt descriptif, le roman  l'tude, la
peinture du coeur humain  celle des lieux et des moeurs. Je crois, au
reste, que c'est en France surtout que cette combinaison a rencontr le
moins d'approbation; les trangers l'ont plutt admire.

Avant l'excution, l'ide aurait pu tre condamne par des esprits
judicieux; mais, on a beau dire, il y a des choses dont il faut juger
par l'vnement, et quelque confiance qu'il puisse avoir aux bons
conseils, un crivain doit surtout en croire son gnie.

Je pourrais, par un seul exemple, montrer, ou du moins faire comprendre,
comment le voyage et le roman s'entr'aident, et comment,  mesure que
les sujets se succdent, Corinne reste le sujet principal. Cet exemple,
c'est la seconde improvisation de Corinne, amene d'une manire si
touchante, et qui, destine immdiatement  rassembler les souvenirs
d'un lieu clbre, n'en est pas moins un des endroits les plus
pathtiques du roman:

     Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes rclament
     aussi vos pleurs. C'est  Misne, dans le lieu mme o nous sommes,
     que la veuve de Pompe, Cornlie, conserva jusqu' la mort son
     noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords.
     Un jour, le mme assassin qui lui ravit son poux la trouva digne
     de le suivre. L'le de Nisida fut tmoin des adieux de Brutus et de
     Porcie.

     Ainsi, les femmes amies des hros ont vu prir l'objet qu'elles
     avaient ador. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent
     ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne
     la mort; Cornlie presse contre son sein l'urne sacre qui ne
     rpond plus  ses cris; Agrippine, pendant plusieurs annes, irrite
     en vain le meurtrier de son poux: et ces cratures infortunes,
     errant comme des ombres sur les plages dvastes du fleuve ternel,
     soupirent pour aborder  l'autre rive; dans leur longue solitude,
     elles interrogent le silence, et demandent  la nature entire, 
     ce ciel toil, comme  cette mer profonde, un son d'une voix
     chrie, un accent qu'elles n'entendront plus.

     Amour, suprme puissance du coeur, mystrieux enthousiasme qui
     renferme en lui-mme la posie, l'hrosme et la religion!
     qu'arrive-t-il quand la destine nous spare de celui qui avait le
     secret de notre me, et nous avait donn la vie du coeur, la vie
     cleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isolent une
     femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces
     rochers qui nous entourent, n'ont-ils pas offert leur froid soutien
      ces veuves dlaisses, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un
     ami, sur le bras d'un hros[152]!

Qu'est-ce que tous ces souvenirs sinon un douloureux gmissement de
Corinne elle-mme, qui pleure d'avance le malheur dont elle porte le
pressentiment dans son coeur, et que tant de prsages lui annoncent?

Je ne serai gure que rapporteur, Messieurs, en ajoutant que, dans ce
voyage ou dans ce roman de _Corinne_, la littrature est mieux juge que
les arts, les moeurs que la littrature, et la socit mieux sentie ou
mieux dcrite que la nature. C'est ici le moment de le dire: le gnie de
Madame de Stal n'tait pas minemment _plastique_, sensible  la forme,
attir par les dehors ou l'apparence extrieure des choses. Tout cela
n'est pour elle qu'un accessoire plus ou moins indiffrent. S'il lui
arrive de remarquer les objets extrieurs (je dis  dessein remarquer et
non pas observer), c'est d'un regard prompt et sommaire qui ne prend de
chaque objet que son caractre gnral et son rapport avec le coeur
humain. Peut-tre Madame de Stal avait-elle une sensibilit trop
profonde, une me trop mue, pour tre artiste autant qu'un crivain
peut l'tre. Elle gotait trop la socit, elle en faisait dpendre une
trop grande partie de son bonheur, pour que le sentiment des objets
extrieurs de la nature n'y perdt pas quelque chose. Il semble qu'elle
ait parl sans le vouloir d'elle-mme dans ce passage o il est question
d'Oswald:

     Son got pour les arts ne s'tait point encore dvelopp; il
     n'avait vcu qu'en France, o la socit est tout, et  Londres, o
     les intrts politiques absorbent presque tous les autres: son
     imagination, concentre dans ses peines, ne se complaisait point
     encore aux merveilles de la nature, ni aux chefs-d'oeuvre des
     arts[153].

Un mot, au commencement du livre, pourrait nous avertir de ce qui nous
manque dans ce voyage en Italie: Voyager, dit l'auteur, est, quoi qu'on
en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie[154].

C'tait enchrir sur ce mot bien connu d'un homme du monde: Voyager est
le premier des plaisirs insipides.

Pour Madame de Stal, voyager n'tait pas le premier, mme de ces
plaisirs-l. Qui parle ainsi des voyages, n'a point d'yeux, ou les a
tourns en dedans. Ceux de Madame de Stal taient tourns ainsi.

Quoique l'amour de la nature ait t, pour certaines mes, une passion
dans toute la force du terme, c'est--dire une souffrance, on peut dire
en gnral qu'il faut du calme pour jouir de la nature. L'me agite par
la passion se nourrit d'elle seule, en se dvorant. C'est quand le calme
renat, qu'on regarde autour de soi, et qu'on se nourrit par les yeux
des beauts harmonieuses de la nature et de l'art. Madame de Stal en
est elle-mme un exemple. Dans son livre _de l'Allemagne_, elle parle de
la nature comme une personne qui l'a regarde; toujours pathtique, son
style devient pittoresque; on sent que cette me a trouv du loisir: du
loisir! mot heureux et doux, qui mle ensemble dans notre esprit l'ide
de repos et celle de libert!

Madame de Stal et M. de Chateaubriand ont tous les deux vcu  Rome,
ont tous les deux parl de Rome. Il serait curieux de les comparer sur
ce sujet. L'ide m'en est venue  propos d'un passage de _Corinne_ qui
trahit quelque rminiscence de la lettre  M. de Fontanes: on ne peut
gure, en effet, lire impunment ces magnifiques pages. Ecoutons parler
Corinne:

     L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
     singulirement remarquable: sans doute c'est un dsert, car il n'a
     point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de
     plantes naturelles, que l'nergie de la vgtation renouvelle sans
     cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux,
     dcorent les ruines, et semblent l seulement pour honorer les
     morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repouss tous les
     travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus
     la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au
     hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse.
     Ces plaines incultes doivent dplaire aux agriculteurs, aux
     administrateurs,  tous ceux qui spculent sur la terre, et veulent
     l'exploiter pour les besoins de l'homme: mais les mes rveuses,
     que la mort occupe autant que la vie, se plaisent  contempler
     cette campagne de Rome, o le temps prsent n'a imprim aucune
     trace; cette terre qui chrit ses morts, et les couvre avec amour
     des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se tranent sur le
     sol, et ne s'lvent jamais assez pour se sparer des cendres
     qu'elles ont l'air de caresser[155].

Voici maintenant une partie de ce que dit M. de Chateaubriand sur cette
mme campagne de Rome:

     Figurez-vous quelque chose de la dsolation de Tyr et de Babylone
     dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que
     le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce
     sol. On croit y entendre retentir cette maldiction du prophte;
     _Venient tibi duo hc subito in die una, sterilitas et viduitas_.
     Vous apercevez  et l quelques bouts de voies romaines, dans des
     lieux o il ne passe plus personne, quelques traces dessches des
     torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mmes l'air
     de grands chemins battus et frquents, et elles ne sont que le lit
     dsert d'une onde orageuse qui s'est coule comme le peuple
     romain.  peine dcouvrez-vous quelques arbres, mais partout
     s'lvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent
     tre les forts et les plantes indignes d'une terre compose de la
     poussire des morts et des dbris des empires. Souvent, dans une
     grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en
     approchais; des herbes fltries avaient tromp mon oeil. Parfois
     sous ces moissons striles vous distinguez les traces d'une
     ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de
     mouvements champtres, point de mugissements de troupeaux, point de
     villages. Un petit nombre de fermes dlabres se montrent sur la
     nudit des champs; les fentres et les portes en sont fermes; il
     n'en sort ni fume, ni bruit, ni habitants. Une espce de sauvage,
     presque nu, ple et min par la fivre, garde ces tristes
     chaumires, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques,
     dfendent l'entre des chteaux abandonns. Enfin l'on dirait
     qu'aucune nation n'a os succder aux matres du monde dans leur
     terre natale, et que ces champs sont tels que les a laisss le soc
     de Cincinnatus, ou la dernire charrue romaine.

     ... Vous croirez, peut-tre, mon cher ami, d'aprs cette
     description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes
     romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable
     grandeur; on est toujours prt, en les regardant,  s'crier avec
     Virgile:

          Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,
          Magna virum!

     Si vous les voyez en conomiste, elles vous dsoleront; si vous
     les contemplez en artiste, en pote, et mme en philosophe, vous ne
     voudriez peut-tre pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un
     champ de bl ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi
     fortes motions que la vue de cette terre dont la culture moderne
     n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeure antique comme les
     ruines qui la couvrent[156].

Il faut en venir  cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un
coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionn.
Et mme en rendant toute justice  une composition pleine d'art,  un
style dont la puret gale presque l'clat, en plaant _Corinne_, sous
ces rapports dj, au nombre des monuments de la langue franaise, il
faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre
nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matire
qu'il fournit  la mditation morale.  ne s'en tenir qu' la donne
principale,  l'ide mre de l'ouvrage,  cette opposition fatale entre
la gloire et le bonheur dans la destine d'une femme, entre la libre
impulsion de son gnie et les lois immuables de la socit, mais surtout
(et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqu) entre
le principe esthtique reprsent par Corinne et le principe moral
reprsent par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter  la fois des
rflexions plus srieuses et des rveries plus touchantes? Et combien
d'ides fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines
et piquantes, jaillissent de toutes parts, se rpandent sur tous les
sujets, grce  l'opulence de son esprit dont l'motion renouvelle
incessamment les trsors. Que de mots d'une vrit saisissante, d'une
navet profonde, dans les scnes de passion! La nature prise sur le
fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait tre plus vraie.
Ce mot de Corinne  Oswald: Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez,
il ne s'agit dj plus du vtre[158], n'est-il pas un de ceux qu'on ne
peut trouver sans beaucoup d'me unie  beaucoup d'esprit? Et combien
d'autres je pourrais citer!

On a blm comme une extrme inconvenance la scne thtrale o Corinne,
dj mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille
vtue de blanc et couronne de fleurs, tandis qu'elle-mme, assise dans
un coin de la salle, recueille ses dernires forces pour goter ce
dernier triomphe. Il y a de trs bonnes raisons de l'en blmer, et
personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi cong de la vie.
Mais quand on a accept l'ensemble de ce caractre, et tant de
situations qui n'en sont que le dveloppement, on peut encore accepter
cette dernire scne, et ce qui serait intolrable, si l'on nous donnait
Corinne pour chrtienne, ne l'est pas dans le caractre et dans les
sentiments qu'on lui prte. La douleur mme, dans cette nature toute
potique, prend la forme de la posie. La mort, cette dernire action de
la vie, aura chez elle le caractre de la vie entire. Madame de Stal a
fait de son hrone ce que l'antiquit avait fait du cygne:

     Les anciens ne s'taient pas contents de faire du cygne un
     chantre mlodieux: seul entre tous les tres, qui frmissent 
     l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son
     agonie, et prludait par des chants harmonieux  son dernier
     soupir. C'tait, disaient-ils, prs d'expirer, et faisant  la vie
     un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux
     et si touchants, et qui, pareils  un lger et douloureux murmure,
     d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant
     funbre[159].

Il est vrai que la dernire composition de Corinne n'est pas un lger et
douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien
touchants; leur charme peut m'avoir sduit; il en a sduit bien
d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit
pas les atteindre. Corinne,  ce moment suprme, ne se donne pas en
spectacle  l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour tre
potique, ne lui en est pas moins naturel.

Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'pisode des premires
amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du
monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le
roman dteint sur le pome; et cet attachement frivole, o il n'y a ni
puret ni enthousiasme, fait plus de tort  lord Nelvil, au moins
potiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.

Encore cette fois, j'ai peine  me sparer de mon sujet; il me semble
que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces penses
fortes et de ces traits lumineux, perants, qu'on rencontre  toutes les
pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu
_Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Nanmoins ce qui porte si souvent
chez Madame de Stal le caractre d'une rvlation intrieure ou
d'apparition de la vrit, mrite au moins qu'on l'indique. _Corinne_
est toute brillante de cette sorte d'clairs, et je n'en connais pas
d'exemple plus digne d'tre cit que ces paroles d'Oswald:

     Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus
     que personne, de croire  son efficacit; mais le repentir qui se
     rpte fatigue l'me; ce sentiment ne rgnre qu'une fois. C'est
     la rdemption qui s'accomplit au fond de notre me: et ce grand
     sacrifice ne peut se renouveler[160].

Les moralistes les plus clbres n'ont rien dit peut-tre de plus
profond; et si Madame de Stal n'tait pas chrtienne  l'poque o elle
crivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.




CHAPITRE SEPTIME

Du caractre de M. Necker et de sa vie prive. De l'Allemagne.


Le morceau intitul: _Du caractre de M. Necker et de sa vie prive_,
parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laiss
en arrire; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. 
l'poque o il parut, bien des lecteurs furent peut-tre plus frapps de
l'exagration de l'loge, que des beauts de l'ouvrage; le compte qu'il
fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil rcent, ne les
empcha pas de se rcrier sur bien des passages et sur le ton gnral de
cet crit. Ils ne pardonnaient pas  Madame de Stal d'avoir dit que
les facults de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses
vertus, et que son souvenir fera dans le dernier sicle une trace
lumineuse, thre, une trace qui part de la terre et se continue dans
le ciel, ni surtout de s'tre crie, en parlant de la jeunesse de son
pre: Ce temps o je me le reprsentais si jeune, si aimable, si seul!
ce temps o nos destines auraient pu s'unir pour toujours, si le sort
nous avait crs contemporains[161]; observation, en effet, plus
singulire qu'agrable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu
faire supprimer. Mais les censeurs,  qui quelques phrases de ce genre
fermaient les yeux sur ce que cet crit a de touchant et de noble,
taient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les
beauts, et il y a plus de risque  les suivre qu'a souscrire  ce
jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:

     Je viens de relire l'introduction qu'elle a place  la tte des
     manuscrits de son pre. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages
     me semblent plus propres  la faire apprcier,  la faire chrir de
     ceux mmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publi de
     plus loquent, de plus entranant sur d'autres sujets; son me et
     son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperus,
     l'tonnante varit de ses impressions, la chaleur de son
     loquence, la force de sa raison, la vrit de son enthousiasme,
     son amour pour la libert et pour la justice, sa sensibilit
     passionne, la mlancolie qui souvent la distinguait, mme dans ses
     productions purement littraires, tout ici est consacr  porter la
     lumire sur un seul foyer,  exprimer un seul sentiment,  faire
     partager une pense unique. C'est la seule fois qu'elle ait trait
     un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la
     profondeur de son me, et sans tre distraite par quelque ide
     trangre. Cet ouvrage, peut-tre, n'a pas encore t considr
     sous ce point de vue: trop de diffrences d'opinions s'y opposaient
     pendant la vie de Madame de Stal. La vie est une puissance contre
     laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalits
     et les intrts; mais quand cette puissance est brise, tout ne
     doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime  le
     penser, la femme qui a mrit tant de gloire et fait tant de bien
     est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une
     bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent,
     respectent l'lvation, admirent le gnie et chrissent la bont, 
     relire aujourd'hui cet hommage trac sur le tombeau d'un pre par
     celle que ce tombeau renferme maintenant[162].

Nous ne raconterons pas aprs Madame de Stal la piquante histoire du
livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire;
leurs aventures (_fata_)  dater de leur publication n'ont pas plus
d'intrt, en ont moins peut-tre, que les faits qui ont prcd et
prpar leur apparition. Comment est venue  l'auteur la premire ide
de son oeuvre, et comment cette oeuvre s'est forme dans son esprit et
sous sa main, c'est l ce que nous voudrions savoir, et ce que
l'crivain ne nous dira point, car il faudrait,  l'ordinaire, le lui
apprendre  lui-mme. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont
nous parlons tait une entreprise de raction contre le triple
despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une
tradition en littrature. C'tait un de ces bateaux de sauvetage qu'au
fort de la tempte on emploie courageusement au salut d'un quipage en
dtresse. Cet quipage, c'tait la France, dont toutes les liberts,
dans l'opinion de Madame de Stal, prissaient  la fois. Persuade que
les nations sont appeles  se guider alternativement, elle allait,
cette fois, demander  l'Allemagne,  l'Allemagne humilie et vaincue,
le salut de la France. Cette oeuvre, o il y avait plus de patriotisme
que d'amour-propre national, reut de la police de Bonaparte un
caractre qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du gnral Savary la
frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810
devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Stal se trouva jete,
contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil
triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, 
chercher des modles chez l'tranger, l'orgueil bless tait moins
dispos encore  demander des exemples au vainqueur. Quelque chose,
nanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement
gnral de la pense, mnageait des succs certains, non seulement au
livre, mais  l'entreprise de Madame de Stal. En compensation de
l'-propos que le pilon avait effac, il y en avait un autre, et, en
dpit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient tre populaires.
Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entirement que ce
pangyrique de l'Allemagne avait d faire retentir en Allemagne et dans
toute l'Europe un appel  la rsistance. La police de Bonaparte l'avait
mieux compris, lorsque, aprs avoir exerc sur cet ouvrage la
pntration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le
dtruire.

Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un
crivain distingu adresse  sa propre nation. Madame de Stal disait
beaucoup de mal des Franais dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les
reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la
terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en
est pas prvalue  la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a trait fort
svrement la nation qu'au fond du coeur elle aimait passionnment. En
revanche, elle relevait, tout ce que le caractre allemand a de qualits
solides et de mrite essentiel; mais les critiques qui tempraient ces
loges, taient de celles dont la vanit nationale ne prend pas aisment
son parti; et chaque nation, mme l'allemande, a sa vanit. J'ai quelque
raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre ct du
Rhin, des jugements comme ceux-ci:

     On a beaucoup de peine  s'accoutumer, en sortant de France,  la
     lenteur et  l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais,
     il trouve des obstacles  tout; vous entendez dire en Allemagne
     _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est
     question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les
     difficults[163].

     Les Allemands,  quelques exceptions prs, sont peu capables de
     russir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habilet: tout
     les inquite, tout les embarrasse[164].

     Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilit[165].

     On est plus irrit contre les Allemands, quand on les voit manquer
     d'nergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a
     depuis plusieurs sicles affaibli le caractre. Les Italiens
     conservent toute leur vie, par leur grce et leur imagination, des
     droits prolongs  l'enfance; mais les physionomies et les manires
     rudes des Germains semblent annoncer une me ferme, et l'on est
     dsagrablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la
     faiblesse du caractre se pardonne quand elle est avoue, et, dans
     ce genre, les Italiens ont une franchise singulire qui inspire une
     sorte d'intrt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette
     faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec nergie et
     vigoureusement soumis[166].

Telle est la part du blme dans le jugement que porte Madame de Stal
sur la nation allemande; les reproches sont srieux et durent tre
sentis; mais, aprs tout, c'est une question de savoir si quelques
Allemands n'eurent pas plus de peine  lui pardonner ses loges que ses
critiques.

 travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se
croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but,
au moins en ce qui concerne la littrature et les doctrines littraires.
Il concourut nergiquement avec le mouvement qui dj commenait 
entraner les esprits. Il inaugura, en littrature, une re nouvelle. Le
livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les
jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez
d'un nouveau rivage pour en recueillir les manations enivrantes et les
armes inconnus. Cette littrature, quoique trangre, quoique
tonnante, semblait veiller d'anciens souvenirs, et ranimer des
impressions effaces. Cette Allemagne tait une soeur oublie, par qui
des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient t conserves. Et
puis, elle semblait apporter la libert dans l'art, en largir
l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle gnration,
fatigue d'un classicisme qui n'tait plus que l'cho d'un cho,
s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la libert,
avoir tout retrouv. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame
de Stal fut capitale. Il mit fin  l'isolement de deux grandes nations
voisines; il rvla, pour la premire fois, l'Allemagne  la France.
Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que
Goethe a crit dans sa vieillesse:

     Ce livre doit tre considr comme une puissante artillerie qui
     pratiqua dans cette espce de muraille de la Chine que des prjugs
     suranns avaient leve entre les deux peuples, une large brche,
     si bien qu'au del du Rhin, et bientt au del du canal, on
     s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de
     nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.

Nous l'avons vu, Madame de Stal voulait emprunter  l'Allemagne pour
enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait  greffer sur
l'arbre de la civilisation franaise, n'tait autre chose que
l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe tait mort dans les
coeurs franais. Mais elle excuta ce dessein en femme d'esprit, sans
l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaner sa pense. Traitant sa
nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le
premier remde, elle fit faire  l'esprit franais le voyage
d'Allemagne. Comme un guide plein de zle, dont la propre curiosit est
 peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixe sur tous
les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'tudiait
encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent
dj fortement dessins dans sa pense. L'ouvrage n'a rien de polmique
ni d'agressif, rien mme qui sente le parti pris et l'intention arrte;
on n'y sent partout qu'une tude calme et dsintresse. Ceci n'est
point un artifice. Madame de Stal n'a ni plus ni moins de proccupation
qu'elle n'en montre. Elle ne prche pas l'enthousiasme allemand, elle ne
prche pas l'Allemagne, elle ne prche rien. Sa candeur et son
impartialit sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connatre
l'Allemagne  la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce
qui est bon  laisser comme dans ce qui est bon  prendre; et il faut
bien le dire, Madame de Stal a trop d'esprit pour donner dans
l'admiration niaise, est trop franaise aussi pour que tout lui plaise
chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits
pour se guider mutuellement, que chacun possde quelque avantage qui lui
est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose 
donner  la France; mais si des relations plus suivies entre les deux
peuples lui paraissent dsirables, dsirables surtout pour son pays,
elle croit ncessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un
l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus  coeur, et aussi, dans ce
portrait de l'Allemagne, est-elle sincre sans le moindre effort.

Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jug l'Allemagne?
Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la
plus gnrale; j'ai, pour ma part, rencontr plus de gens disposs  la
contredire qu'empresss  la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs
va jusqu' savoir peu de gr  Madame de Stal de son intention mme.
Elle a lou, disent-ils, ce qu'il et fallu blmer; elle a blm ce
qu'il fallait louer. Je m'tonnerais que son dessein et t mieux
accueilli. L'orgueil national, parfaitement gal  lui-mme d'un pays 
l'autre, et ne prsentant de diffrences que celles de la forme ou de
l'accent, empreint de fatuit en France, de ddain en Angleterre, en
Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment rcus les
jugements de l'tranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable
qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'tre exigeant que
pour le compte d'autrui. Je le rcuse  mon tour, et je crois bien
faire. Aprs quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir,
ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas 
me rcuser moi-mme. Mais ne puis-je,  dfaut d'un jugement en forme
que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?

Je ne reproche pas  Madame de Stal de n'avoir pas procd par analyse.
Cette mthode, qui parat excellente parce qu'elle ne permet pas de rien
omettre, a souvent le dsavantage, en disant tout, de ne rien dire;
j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualit,
personnelle et mme nationale, reste en dehors de toutes les analyses,
et ce n'est pas non plus la mthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son
unique mthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble
beaucoup plus  la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de
Stal ne la sert gure moins bien. Il ne serait pas toujours facile de
dire pourquoi tel sujet succde  tel autre; mais, quand on arrive  la
fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une
personnalit distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu' soi,
et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune pithte ne dsignerait  notre
gr. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, o donc un
objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualit,
cette physionomie si personnelle, o l'on sent,  ne pouvoir s'y
tromper, que tout est homogne, que tout se tient, que tout s'enchane?
Un pote du dix-huitime sicle a dit des crivains de Port-Royal:

     Ils ont eu l'art de bien connatre L'homme qu'ils ont imagin[167].

Madame de Stal,  son tour, aurait-elle eu l'trange secret de bien
connatre une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet
air-l? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour
autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de
Stal l'a bien connue, l'a bien exprime; mais nous ne croyons pas
qu'elle l'ait approfondie.

L'poque o elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui
manifester tout entire. Bien des germes, qui s'veillrent plus tard,
sommeillaient. On peut dire, en un sens figur, que Madame de Stal
visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige paisse couvrait et
rchauffait le sol. Madame de Stal n'avait pas pu non plus pntrer
jusqu'au fond de la socit; en tout pays, et peut-tre en Allemagne
plus qu'ailleurs, les hautes classes ne reprsentent qu'imparfaitement
l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois
d'tranger dans leur propre pays qui vous dsappointe et vous
dconcerte. Et au reste, ni la socit vue  ses divers tages, ni la
littrature contemporaine, ni les ides dominantes ne rvlent tout le
secret de l'individualit nationale. Aucun peuple ne montre  la fois
tout ce qu'il est; chaque moment ne rvle de lui qu'une partie.
L'histoire du peuple, l'tude de sa langue sont, en tout temps, un
complment d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui
est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un
individu, est dou de l'identit personnelle, et que ses diffrents
tats, en se succdant, se rattachent  un moi constant et inaltrable.
Il est vrai que je crois  cette identit, quoique je ne puisse
mconnatre avec quelle rapidit le type moral d'une nationalit
s'altre chez les individus expatris, ou du moins chez leurs premiers
descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions diffrentes,
l'identit morale d'une nation est aussi relle que celle d'un individu;
la vritable unit de son histoire est l'unit de son caractre, et sa
langue, forme en mme temps et d'un mme effort que son caractre, en
est  la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en
interrogeant ces deux tmoins que Madame de Stal aurait sond le
caractre et discern la vocation de la race allemande; et des traits
qui lui ont chapp auraient vivement attir son attention. Je suis peu
dispos  en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains
crivains allemands, au dire desquels la nation aurait invent tous les
sentiments nobles et dlicats dont s'honore et s'embellit la
civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans faon au
_germanisme_, religion de leur faon, tous les bienfaits dont l'Europe
entire, cis et transatlantique, s'accorde  faire honneur au
christianisme? Mais il n'est gure possible de mconnatre l'importance
morale d'une race dont le mlange avec la race celtique et la race
romaine a dcidment, sous les auspices du christianisme, cr le moyen
ge et les nationalits modernes. Si l'lment latin est partout,
l'lment teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en
Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de
vanter, avec Madame de Stal, cette loyaut de caractre, qui rpond,
chez l'Allemand,  la gnrosit du Franais,  la dignit de l'Anglais;
il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne
peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne
sais quoi de gnralement humain (_allgemein menschlich_) dans le
caractre et surtout dans l'esprit, qui permet  l'Allemand de tout
comprendre, qui l'autorise  dire avec le pote: _Homo sum et nihil
humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dpayser plus facilement
que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement  l'indigne du pays
o il est transplant. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les diffrents
peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut,
sans aucune mauvaise allusion, tre considre en Europe comme _l'Empire
du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue
gographique.

Je ne relve qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais
faire entendre seulement que l'tude de Madame de Stal n'a pas tout
approfondi, ni mme tout embrass. Mais si son analyse du caractre
allemand laisse  dsirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier
bonheur la physionomie de cette nation, par o je n'entends pas
seulement les dehors de la vie allemande, mais ses prjugs, ses
habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pense. Quoiqu'elle ne
mnage pas la vrit  ce peuple, on sent qu'elle le traite avec
affection: la louange est srieuse; le blme tempr, autant qu'il se
peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les
Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit  leur honneur, la
supportent mal, quand ils l'ont comprise.

Les conseils ressemblent trop aux censures pour tre beaucoup mieux
reus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas 
l'adresse des Franais; plusieurs, et des meilleurs, sont adresss aux
Allemands eux-mmes. Madame de Stal avait  coeur de voir cette grande
nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence
ncessaire au salut de l'Europe entire. Il serait difficile de
mconnatre cette pense dans les passages suivants, o le conseil, en
prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrtion,
sans avoir moins de force:

     L'imagination, qui est la qualit dominante de l'Allemagne artiste
     et littraire, inspire la crainte du pril, si l'on ne combat pas
     ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation
     de l'honneur. En France, dj mme autrefois, le got de la guerre
     tait universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur
     vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids.
     C'est une grande question de savoir si les affections domestiques,
     l'habitude de la rflexion, la douceur mme de l'me, ne portent
     pas  redouter la mort; mais si toute la force d'un tat consiste
     dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les
     causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois
     mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat:
     l'amour de la patrie et de la libert, l'amour de la gloire, et le
     fanatisme de la religion[168].

Ces trois mobiles, selon Madame de Stal, ont perdu leur force en
Allemagne, et n'en ont plus assez pour dterminer,  eux seuls du moins,
la rsolution qu'elle appelait de tous ses voeux, disons la chose comme
elle est, l'nergique rsistance  la France, dont l'auteur osait donner
le signal, elle Franaise, dans un livre imprim en France. Je ne veux
pas supprimer la fin du chapitre:

     Les institutions politiques peuvent seules former le caractre
     d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne tait
     presque en opposition avec les lumires philosophiques des
     Allemands. De l vient qu'ils runissent la plus grande audace de
     pense au caractre le plus obissant. La prminence de l'tat
     militaire et les distinctions de rang les ont accoutums  la
     soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce
     n'est pas servilit, c'est rgularit chez eux que l'obissance;
     ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils
     reoivent, comme si tout ordre tait un devoir. Les hommes clairs
     de l'Allemagne se disputent avec vivacit le domaine des
     spculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais
     ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le
     rel de la vie. Ce rel, si ddaign par eux, trouve pourtant des
     acqureurs qui portent ensuite le trouble et la gne dans l'empire
     mme de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractre
     paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut
     souffrir de bornes, l'autre se soumet  tous les jougs; l'un est
     trs entreprenant, l'autre trs timide; enfin, les lumires de l'un
     donnent rarement de la force  l'autre, et cela s'explique
     facilement. L'tendue des connaissances dans les temps modernes ne
     fait qu'affaiblir le caractre, quand il n'est pas fortifi par
     l'habitude des affaires et l'exercice de la volont. Tout voir et
     tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'nergie
     de l'action ne se dveloppe que dans ces contres libres et
     puissantes, o les sentiments patriotiques sont dans l'me comme le
     sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].

Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:

     L'esprit de chevalerie rgne encore chez les Allemands, pour ainsi
     dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyaut
     se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette nergie
     svre, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes
     tant de vertus, et faisait de la vie entire une oeuvre sainte o
     dominait toujours la mme pense, cette nergie chevaleresque des
     temps jadis n'a laiss dans l'Allemagne qu'une empreinte efface.
     Rien de grand ne s'y fera dsormais que par l'impulsion librale
     qui a succd dans l'Europe  la chevalerie[170].

Il ne tient plus qu' l'Autriche de prendre pour un conseil le passage
suivant:

     Il y a deux routes  prendre en toutes choses: retrancher ce qui
     est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y rsister. Le
     second moyen est le seul qui convienne  l'poque o nous vivons;
     car l'innocence ne pouvant tre de nos jours la compagne de
     l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont t
     dites, tant de sophismes rpts, qu'il faut beaucoup savoir pour
     bien juger, et les temps sont passs o l'on s'en tenait en fait
     d'ides au patrimoine de ses pres. On doit donc songer, non 
     repousser les lumires, mais  les rendre compltes, pour que leurs
     rayons briss ne prsentent point de fausses lueurs. Un
     gouvernement ne saurait prtendre  drober  une grande nation la
     connaissance de l'esprit qui rgne dans son sicle; cet esprit
     renferme des lments de force et de grandeur, dont on peut user
     avec succs quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les
     questions: on trouve alors dans les vrits ternelles des
     ressources contre les erreurs passagres, et dans la libert mme
     le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].

Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce
livre, le plus caractristique et le plus spirituellement donn est
celui que dveloppe le chapitre intitul: _Des trangers qui veulent
imiter l'esprit franais_. Etre soi-mme tait aux yeux de Madame de
Stal la premire condition de la force; tre un autre que soi-mme lui
paraissait  bon droit un principe de faiblesse. Le travers de
l'imitation, la recherche des qualits trangres et des grces qui
n'ont de la grce qu' condition d'tre naturelles, c'tait,  son avis,
un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue
et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques
passages:

     Les trangers, quand ils veulent imiter les Franais, affectent
     plus d'immoralit, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le
     srieux ne manque de grce, et que les sentiments ou les penses
     n'aient pas l'accent parisien.

     L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec
     cette frivolit calcule;... il a besoin d'approfondir pour
     comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient
     beau, ce qui certes serait dommage, se dsabuser des qualits et
     des sentiments dont ils sont dous, que la perte du fond ne les
     rendrait pas plus lgers dans les formes, et qu'ils seraient plutt
     des Allemands sans mrite que des Franais aimables.

     L'Ascendant des manires des Franais a prpar peut-tre les
     trangers  les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de
     rsister  cet ascendant: ce sont des habitudes et des moeurs
     nationales trs dcides. Ds qu'on cherche  ressembler aux
     Franais, ils l'emportent en tout sur tous.

     L'imitation des trangers, sous quelque rapport que ce soit, est
     un dfaut de patriotisme[172].

Elle retourne contre lui-mme, d'une manire piquante, le travers
qu'elle veut dtruire. Les Franais peuvent tre flatts qu'on les
imite; mais l'imitation en elle-mme leur dplat; ce qu'ils demandent 
l'tranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des moeurs originales
et vraiment trangres  leur gard:

     Les Franais, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point
      rencontrer, parmi les trangers, l'esprit franais, et
     recherchent surtout les hommes qui runissent l'originalit
     nationale  l'originalit individuelle.

Et elle ajoute:

     Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on
     pourrait appliquer, en gnral,  tous ces esprits,  tous ces
     ouvrages imits du franais, l'loge que Roland, dans l'Arioste,
     fait de sa jument qu'il trane aprs lui: _Elle runit_, dit-il,
     _toutes les qualits imaginables, mais elle a pourtant un dfaut,
     c'est qu'elle est morte_[173].

Rien n'tait mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destin tout
entier  prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu' se
ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre  changer, au cas qu'un
tel change soit possible, leurs qualits contre celles de toute autre
nation. La majeure partie du livre aboutit  cette dmonstration. Mais
c'est surtout dans la littrature et dans la philosophie que Madame de
Stal voit se manifester la supriorit de l'Allemagne. Ces deux parties
de l'ouvrage n'ont pourtant pas t les mieux accueillies dans le pays 
l'honneur duquel elles paraissent consacres. Je suis bien loin de
penser qu'elles ne laissent rien  dsirer. On cherche dans la premire
des ides gnrales mieux circonscrites, mieux arrtes. Ce que dit
l'auteur de la posie en gnral, du romantisme en particulier, a pu
sembler trs fort  l'poque o le livre parut, et doit paratre
aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop
prcises  certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le
raisonnement combin avec l'loquence n'est point encore de la
posie[174], souscrire  ce principe de l'esthtique allemande qui ne
veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idal,
le principal objet de l'art[175], c'tait,  l'gard de la France,
professer des nouveauts hardies, et jeter dans le sol de la littrature
des germes fconds. Les apprciations des auteurs et des ouvrages sont
spirituelles, dlicates, et font preuve souvent d'une rare pntration;
les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cits
sont traduits avec un grand talent; le respect du gnie, le naf
sentiment du beau, clairent tous les pas de l'crivain, et nulle part
le prjug franais ne lui fait mconnatre des beauts vritables, ni
l'engouement, la mprise de la nouveaut ou une docilit de nophyte ne
lui fait prendre, comme  tant d'autres, quelque idole difforme pour une
divinit. Aprs cela, il ne cote rien d'avouer que tout le monde, dans
un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Stal n'en
pouvait savoir alors. Nous en savons mme un peu trop pour notre
plaisir; et nous aurions raison d'envier  la gnration que
reprsentait Madame de Stal, la fracheur de ses impressions. Quoi
qu'il en soit, ce qu'elle crivit il y a trente ans tait neuf alors; il
y avait du mrite  le penser, et si les paradoxes de 1810 sont
aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas l, ce me semble, la matire d'une
critique.

Il n'y a pas de justice non plus  reprocher  celui qui, le premier,
met une ide en circulation, de ne lui avoir pas donn l'expression la
plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si
commun qu'il ne faille faire grce de quelque chose aux inventeurs. Je
sais qu'on n'y est pas trop dispos, et qu'il faudrait, pour contenter
certaines gens, avoir tout vu, tout prvu, n'avoir failli en rien. Je
sais aussi que cette injustice finit par tre utile, et que les ennemis
d'une ide nouvelle sont ceux qui ont mission de la mrir et de la
perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver  la
vrit par l'injustice. Toutefois, il est trs vrai que les critiques
passionnes, amres, troites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut
l'objet en France et en Allemagne, ont t, pour les doctrines de ce
livre, autant de filtres o elles se sont pures. Nous sommes tous,
aujourd'hui, bien au del de ces doctrines; aux moins hardis elles
paraissent timides; la critique, l'esthtique ont obtenu de nouvelles
bases, et si l'ouvrage de Madame de Stal ne les a pas fournies, ne les
a pas indiques, il a certainement oblig cette science et cet art  se
constituer sur des principes nouveaux.

Ne dirons-nous rien de l'amnit charmante de Madame de Stal dans la
critique? Certes, si dans ce prilleux mtier la forme pouvait jamais
emporter le fond, tant d'quit, tant de mnagement aurait d faire tout
passer. On dit que la brutalit vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'
la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans
misricorde pour le charlatanisme avr, rien de mieux: mais je ne
croirai jamais qu'il soit ncessaire de traiter le gnie sans respect et
sans mnagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel,
accoutum  entendre  demi-mot, que la brutalit serait inexcusable.
Louer Madame de Stal de s'en tre abstenue, ce serait lui faire injure;
mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su runir  la plus
parfaite sincrit la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter
in re_. Vous rappelez-vous de quelle manire elle critique l'pisode de
Cidli et Semida dans le pome du _Messie_?

     Il faut l'avouer, dit-elle, il rsulte un peu de monotonie d'un
     sujet continuellement exalt; l'me se fatigue par trop de
     contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir
     affaire  des lecteurs dj ressuscits, comme Cidli et
     Semida[176].

Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjous: mais dans le
ton le plus srieux, elle ne met jamais ni duret, ni sarcasme. Il
fallait bien que le reproche d'obscurit que Madame de Stal, en bonne
Franaise, ne pouvait s'empcher de faire aux crivains allemands,
trouvt sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre  la fois plus
de modration et de franchise que dans les passages suivants:

     Les lecteurs allemands considrent un moindre degr d'obscurit
     comme la clart mme, et les crivains ne donnent pas toujours aux
     ouvrages de l'art cette lucidit frappante qui leur est si
     ncessaire[177].

     Les Allemands de la nouvelle cole pntrent avec le flambeau du
     gnie dans l'intrieur de l'me. Mais quand il s'agit de faire
     entrer leurs ides dans la tte des autres, ils en connaissent mal
     les moyens; ils se mettent  ddaigner, parce qu'ils ignorent, non
     la vrit, mais la manire de la dire. Le ddain, except pour le
     vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec
     plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, mme des
     esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essay de bonne
     foi[178]... Quand il s'agit de la mtaphysique transcendante, aucun
     aperu, quelque vague qu'il soit, n'est  ddaigner, tous les
     pressentiments peuvent guider, tous les -peu-prs sont encore
     beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est
     possible de les savoir, il faut donc les prsenter avec clart.
     L'obscurit dans le style, lorsqu'on traite des penses sans
     bornes, est quelquefois l'indice de l'tendue mme de l'esprit:
     mais l'obscurit dans l'analyse des choses de la vie prouve
     seulement qu'on ne les comprend pas[179].

     Les Allemands se plaisent dans les tnbres; souvent ils remettent
     dans la nuit ce qui tait au jour, plutt que de suivre la route
     battue; ils ont un tel dgot pour les ides communes, que,
     lorsqu'ils se trouvent dans la ncessit de les retracer, ils les
     environnent d'une mtaphysique abstraite qui peut les faire croire
     nouvelles jusqu' ce qu'on les ait reconnues. Les crivains
     allemands ne se gnent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages
     tant reus et comments comme des oracles, ils peuvent les
     entourer d'autant de nuages qu'il leur plat; la patience ne
     manquera point pour carter ces nuages; mais il faut qu' la fin on
     aperoive une divinit; car ce que les Allemands tolrent le moins,
     c'est l'attente trompe; leurs efforts mmes et leur persvrance
     leur rendent les grands rsultats ncessaires. Ds qu'il n'y a pas
     dans un livre des penses fortes et nouvelles, il est bien vite
     ddaign; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprcie
     gure les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y
     suppler[180].

 la lecture des pages o l'auteur rend compte  ses compatriotes de la
philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en
souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Stal n'est point l'auteur
de ces pages; et on les attribuait  des plumes trs habiles et trs
comptentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit 
dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut
mieux connatre et que rellement on connut mieux la philosophie
allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur,
 la suite de son analyse de Kant:

     Je ne me flatte assurment pas d'avoir pu rendre compte, en
     quelques pages, d'un systme qui occupe, depuis vingt ans, toutes
     les ttes puissantes de l'Allemagne; mais j'espre en avoir dit
     assez pour indiquer l'esprit gnral de la philosophie de Kant, et
     pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence
     qu'elle a exerce sur la littrature, les sciences et la
     morale[181].

Ailleurs elle dit encore:

     En lisant le compte que je viens de rendre des ides principales
     de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec
     raison que j'ai indiqu bien superficiellement des recherches trs
     importantes[182].

On voit o se rduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au
portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle tait la
philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littrature est
l'expression de la socit, pourquoi ne le dirait-on pas de la
philosophie, soit qu'on la considre comme une partie intgrante ou
comme le rsum abstrait de la littrature? Pour atteindre ce but, ce
qu'a fait l'auteur suffisait: elle tait tenue de ne point dfigurer les
systmes dont elle rendait compte; mais il y et eu, ce me semble, de la
pdanterie  exiger davantage. Si l'on se reporte  la date de 1810, si
l'on se rappelle qu' cette poque la philosophie de Kant, et celle-l
seulement, n'tait gure connue en France que de nom, et que Charles
Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De
l'Allemagne_, dans un expos de la philosophie de Kant publi en 1801,
on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Stal, que
l'on ne sera frapp de ses lacunes et de ses imperfections.

Il serait injuste de reprocher  l'auteur de n'avoir jamais vu dans la
philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les
effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute
elle l'et dit aussi de tout autre systme: Cette philosophie doit sans
doute tre considre autant comme l'effet que comme la cause de la
disposition actuelle des esprits[183]; mais il n'est pas injuste de
dire qu'elle a beaucoup plus insist sur le second de ces points de vue
que sur le premier.

     Le systme philosophique adopt dans un pays exerce une grande
     influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel
     dans lequel se jettent toutes les penses; ceux mme qui n'ont
     point tudi ce systme se conforment sans le savoir  la
     disposition gnrale qu'il inspire[184].

Cette phrase est le thme, ou l'ide fondamentale, de toute la partie du
livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractre de toute cette
philosophie, aux yeux de Madame de Stal, tait le spiritualisme; ce
n'est pas encore le moment de voir si, mme alors, cela tait exactement
vrai; et quant aux intentions, ou plutt au plan qu'elle attribue au
fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste
entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit
spiritualiste, il importe, d'un ct, de ne pas s'exagrer les
consquences pratiques, les rsultats sociaux de cette doctrine, et d'un
autre ct, d'en expliquer la gense, de faire comprendre quelles causes
ont amen ou dtermin le triomphe de cette thorie. Sous ces deux
rapports, la troisime partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner
prise  des critiques fondes. Il tait digne de l'auteur, et peut-tre
tait-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et
d'en mieux raconter la naissance ou l'avnement.

On pourrait reprocher aussi  Madame de Stal d'avoir parl d'une
philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce
fleuve jaillissait tout entier d'une mme source et roulait la mme eau
jusqu' son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en taient
pas les adversaires plutt que les continuateurs. Il y a bien quelque
chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas
pour faire affirmer l'unit d'une philosophie, o rien, au contraire, ne
frappe autant que le nombre et l'immensit des divergences. Madame de
Stal elle-mme n'est-elle pas oblige de nous signaler entre tel ou tel
de ces systmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unit
qu'on aperoive entre tous,  partir de celui de Kant, n'est-ce pas
l'audace titanesque de la spculation ou la froide intrpidit de la
dialectique?

     Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.

Mais s'galer les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en
grandeur, aspirer tous ensemble  l'absolu,  l'infini, est-ce avoir une
mme philosophie? Madame de Stal, il est vrai, a cru dmler, entre
tous les systmes dont l'Allemagne se proccupait alors, un trait
d'unit moins vague et moins illusoire:

     Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait,
     comme le fait primitif de l'me, et la raison philosophique comme
     destine seulement  rechercher la signification de ce fait[186].

Les philosophies de l'Allemagne taient-elles, en effet, si bien
d'accord l-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette rserve?
Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutt que ce qui les
caractrise toutes ensemble, c'est de ne rien rserver.

Madame de Stal n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle
les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, ds lors, emports
bien loin par del les questions qui s'agitent entre les sectateurs de
Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec
quelque ddain,  ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque
essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie
allemande, ni  tre spiritualiste, ni  ne l'tre pas: l'idalisme est
autre chose que le spiritualisme, et,  bien y regarder, ce qui porte ce
dernier nom n'est pas moins compromis par l'idalisme que par le
matrialisme, par Hegel que par Condillac. Les Franais pouvaient
trouver leur compte  changer le matrialisme contre une doctrine plus
leve; mais quel avantage esprer d'un change entre Condillac et les
nouveaux systmes allemands, entre le matrialisme et le panthisme,
c'est--dire entre deux ngations galement absolues, galement
funestes?

Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir,
deviendra-t-elle jamais la philosophie franaise? La philosophie, au
moins dans la direction et dans la porte que lui ont donnes les
nouveaux systmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les
mathmatiques, comme les inventions des arts, comme la vrit? Quelques
personnes ont os se faire cette question, et j'ose la faire aprs
elles.

 dfaut de sa philosophie, demanderons-nous  l'Allemagne cet
enthousiasme dont Madame de Stal semble faire l'apanage, la prrogative
de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet
enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie
semble nous dire aujourd'hui:

... Latet arbore opaca
     Aureus et foliis et lento vimine ramus...
     Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum
     Carpe manu[187].

Je vous prviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de
Madame de Stal. Je ne serais pas embarrass de trouver dans son livre
tous les lments de l'opinion que je dfends. Ces lments, je voudrais
les voir rassembls, et certaines distinctions plus vivement accuses.

     L'enthousiasme, dit Madame de Stal, prte de la vie  ce qui est
     invisible, et de l'intrt  ce qui n'a point d'action immdiate
     sur notre bien-tre dans ce monde[188].

La phrase que nous venons de lire peut passer pour une trs bonne
dfinition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre
vie  une pense,  une poursuite dont l'objet ne promet rien  notre
gosme, rien  nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.

Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions;
et de mme que nous donnons le nom commun de religion  des cultes trs
diffrents dans leur objet, trs opposs dans leur tendance, nous
donnerons le nom d'enthousiasme  _toute passion purement
contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction.
Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme.
L'enthousiasme correspond  l'infini; mais tantt il s'adresse
rellement  l'infini, tantt il trompe son propre besoin, il donne le
change  son propre principe, en prtant aux objets finis le caractre
et les privilges de l'infini. L'gypte difiait un boeuf ou les lgumes
de ses jardins;  notre manire, nous faisons de mme.

L'enthousiasme gar  ce point peut-il encore mriter quelque estime?
Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de
nous_? Une me qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire
diffre-t-elle essentiellement d'une me vulgaire? C'est une question.
Je me sens dispos  la rsoudre affirmativement. Je dplore de
dplorables aberrations, une prodigalit si peu raisonnable; mais je ne
puis, en thse gnrale, refuser toute espce de valeur  une passion
qui n'a rien d'goste, rien au moins de grossirement goste.

Mais on me permettra de prfrer l'enthousiasme qui ne s'gare point 
l'enthousiasme qui s'gare, l'enthousiasme qui s'lve  celui qui
s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre rvlent la
prsence, dans l'me, du mme besoin, du mme principe, je ne puis
m'empcher d'attribuer plus de valeur  l'me capable du premier de ces
enthousiasmes qu' l'me susceptible du second seulement,  l'tre moral
qui s'lance vers le vritable infini qu' celui qui se prcipite vers
le fini dguis en infini,  celui qui aspire  la vrit absolue qu'
celui qui s'prend de la vrit relative,  l'homme qui s'enflamme pour
le bon qu' celui que consume l'amour du beau,  l'homme qui met le
devoir au-dessus de la spculation qu' celui qui met la spculation ou
la pense au-dessus de la matire. Je reconnais, aprs Pascal, trois
ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matrielle et je mesure
entre la premire et la seconde une distance infiniment plus grande
qu'entre la seconde et la dernire.

Quelle diffrence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la
pdanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin
d'carter les lments qui, en se mlant  l'enthousiasme, le
transformeraient en fanatisme.

Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus
leve de ce mot, je le crois, et elle l'a prouv. Que cet enthousiasme
moral soit mme un des traits distinctifs du caractre allemand, je ne
prtends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se
distingue entre les nations par cet enthousiasme spculatif, cette
ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Stal le
magnifique nom de _patrie de la pense_[190]. C'est mme, si j'ai bien
lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutt que de tout autre que
Madame de Stal fait honneur  l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme
qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-mme,
sans le vouloir,  valuer ce trait de caractre ou cette disposition de
l'esprit.

Je l'ai dj dit, quand je compare cette proccupation avec celles qui
ont pour objet la matire et pour principe l'gosme, j'honore ceux qui
en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme
intellectuel entrane-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il
ncessairement, a-t-il avec cette excellente proccupation quelque
affinit naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette
passion de la pense lve-t-elle une barrire entre notre me et
l'gosme, je dis au moins l'gosme le plus grossier?

Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la
position du spculatif est plus leve que celle du matrialiste
pratique, l'atmosphre o il respire, plus pure, et qu'un peuple de
penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne prsenterait pas
un aspect aussi affligeant, ne lguerait pas  l'histoire d'aussi
sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus
exclusivement proccup de ce qu'on appelle les ralits de la vie. Mais
n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondment
distinct.

Entre la vrit spculative et la vie morale il n'y a pas la continuit
que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la premire:
elles resteraient ternellement spares sans la mdiation du sens
moral, et le sens moral lui-mme a besoin d'tre restaur.

Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pense, de se
dproccuper de tout, except des intrts moraux. Faire abstraction des
intrts matriels, c'est simplifier la question sans la dnaturer;
c'est l'purer en quelque sorte. Mais se dsintresser mme du bien dans
la recherche du vrai, c'est renoncer  trouver le vrai, puisque le vrai
est insparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien
est la premire vrit, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout
autre dsintressement nous enrichit de ce qu'il nous enlve, nous fait
pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui
affecte de ne pas voir dans le bien un intrt et le suprme intrt,
celui-ci est un suicide.

Dans un crit tout rcent, _Notice sur la vie et les crits de Madame
Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes
admirables, que je ne puis m'empcher de vous citer:

     Non, la soif de la vrit n'est pas cette recherche insolente qui
     se dpouille de tout intrt humain! peut-tre mme n'y a-t-il
     d'autre guide pour trouver la vrit que le dsir et le besoin de
     s'y soumettre. Si l'me n'est point inquite du rsultat,
     l'intelligence ne procde point avec rigueur: celui-l travaille ou
     trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi;
     aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les
     thories purement spculatives sur la destination de l'homme et sur
     les problmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pense n'a
     point de centre, et rien n'est rgulirement ordonn; on erre sur
     la foi d'une mtaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de
     touche de la vrit est dans les profondeurs d'une volont droite:
     sans les lumires de l'esprit cette volont peut errer, mais sans
     cette volont l'esprit s'gare dans les questions en apparence les
     plus loignes de la morale pratique. La rsolution de vivre selon
     la rgle et de se conformer aux lois divines prpare  les
     dcouvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport
     l'indiffrence pour le dtachement: par le dtachement on devient
     une pice intelligente de l'ordre gnral; la curiosit frivole, au
     contraire, sous prtexte de dsintressement, erre  l'aventure sur
     une mer infinie, et c'est alors qu'il apparat clairement que, pour
     trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].

L'habitude de nous livrer  nos gots sensuels, la recherche exclusive
des jouissances matrielles nous nerve et nous abrutit; c'est une
abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas
permis de dire que l'abstraction qui fait taire les proccupations de
l'me au profit de celles de l'esprit, nerve aussi  sa manire, et,
dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matire est mprisable, l'homme
tout esprit est effrayant.

Quand la libert prtend tre plus qu'un moyen, tout est perdu en
politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en
littrature: en morale pareillement, quand la pense ne veut reconnatre
la vie morale ni pour son point de dpart, ni pour son terme. La
doctrine de l'ide pour l'ide est plus fausse, s'il est possible, que
celle de l'art pour l'art.

Il faut tre proccup. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas
d'tre dproccup, mais d'tre proccup. L'Allemagne en 1813 tait
proccupe; elle se permettait ce qu'on a appel plus tard des
prsuppositions; elle s'levait au-dessus de cette batitude
philosophique, ou de ce quitisme intellectuel, qu'on a appel
_Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait
une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par
l. Ou par de grandes penses? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que
les grandes penses viennent du coeur[192]. Il reste, d'ailleurs, 
prouver que l'abstraction pure l'me  proportion qu'elle fait autour
de l'esprit un vide parfait; il reste  prouver que ces spculatifs, si
dproccups des intrts moraux, sont dproccups galement de tout le
reste, et qu'il ne reste dans leur me aucune place pour les passions
basses.

Si la pense avait ses dbauches, je dirais que l'Allemagne a fait
dbauche de la pense, et que souvent,  force de penser, elle a oubli
de vivre. Elle s'est fait illusion  elle-mme; elle s'est crue d'autant
plus srieuse qu'elle pensait plus profondment; le vrai srieux n'est
pas l; il peut y avoir beaucoup de frivolit dans l'abstraction; la
frivolit, pour tre triste ou pesante, n'en est pas plus srieuse; et
une mtaphysique creuse est une admirable enveloppe des penses
triviales et des sentiments vulgaires.

Les Franais ont eu le malheur de nier l'immatriel; ils en sont venus 
traiter de mtaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que
la morale et le devoir, pris  leur principe, sont choses mtaphysiques;
ce qui n'autorise ni  les nier, ni  les mpriser. Mais je dirai
nanmoins que les Franais,  qui Madame de Stal prtendait inoculer
l'enthousiasme, en avaient plus montr au dix-huitime sicle, je dis
mme au fort du dvergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la
ralisation de la vrit dans le gouvernement et dans la civilisation,
que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au del de
tous les cercles de la pense humaine le fantme de l'absolu. Conclure,
raliser, n'est point contradictoire  l'enthousiasme; le tout est de
bien conclure et de raliser le vrai.

Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je
ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne
saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de
l'objectivisme outr, un trait fondamental et ineffaable de son
caractre. Mais elle a violemment driv dans ce sens, et cette tendance
lui a port prjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus
significative que l'excessive admiration que Goethe a excite,
prcisment  titre de gnie indiffrentiste ou objectif, et
l'emportement avec lequel dans un temps on a renvers Schiller aux pieds
de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien
aim ni rien ha, et qu'on veuille reconnatre le sceau du gnie dans le
scepticisme et l'impassibilit. Il y a une contradiction plus que
bizarre  s'enthousiasmer pour l'absence mme de l'enthousiasme.
Aristote s'tonnait qu'on pt parler d'aimer Jupiter, et je m'tonne 
mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pense et de l'art. Sans le
har, je puis comprendre qu'on le hasse, aujourd'hui surtout; car
beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye,
drivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.

Avoir dml dans la posie de Goethe, comme l'a fait Madame de Stal,
les germes du scepticisme et de l'indiffrence qui devaient, plus tard,
sous les auspices de ce grand pote, passer pour de la supriorit
d'esprit, ce n'tait peut-tre pas vers 1806, et de la part d'un
crivain tranger, un petit mrite. Madame de Stal y met toute la
rserve de l'amiti et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible,
ni frapper  ct, que de s'exprimer ainsi:

     Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage
     (_les Affinits de choix_) est moral, c'est--dire, si l'impression
     qu'on en reoit est favorable au perfectionnement de l'me; les
     vnements ne sont de rien  cet gard dans une fiction; on sait si
     bien qu'ils dpendent de la volont de l'auteur, qu'ils ne peuvent
     rveiller la conscience de personne: la moralit d'un roman
     consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier
     qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du
     coeur humain, mais une connaissance dcourageante; la vie y est
     reprsente comme une chose assez indiffrente, de quelque manire
     qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agrable quand
     on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut gurir si
     l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut gurir.--Les
     passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui
     assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a
     d'autres qui prtendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez,
     semble dire l'crivain qui raconte, avec impartialit, les
     arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manire de
     voir.

     On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit
     inspir par la tendance matrialiste du dix-huitime sicle; les
     opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne
     donnent pas plus de consolations  l'me. On aperoit dans ses
     crits une philosophie ddaigneuse, qui dit au bien comme au mal:
     Cela doit tre, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine
     toutes les autres facults, et se lasse du talent mme, comme ayant
     quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce
     qui manque surtout  ce roman, c'est un sentiment religieux ferme
     et positif: les principaux personnages sont plus accessibles  la
     superstition qu' la croyance; et l'on sent que dans leur coeur, la
     religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et
     pourrait varier avec elles.

     Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain;
     les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne
     laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir,
     beaucoup penser conduit quelquefois  tout branler dans le fond de
     soi-mme; mais un homme de gnie tel que Goethe doit servir de
     guide  ses admirateurs dans une route assure. Il n'est plus temps
     de douter, il n'est plus temps de mettre,  propos de toutes
     choses, des ides ingnieuses dans les deux cts de la balance; il
     faut se livrer  la confiance,  l'enthousiasme,  l'admiration que
     la jeunesse immortelle de l'me peut toujours entretenir en
     nous-mmes; cette jeunesse renat des cendres mmes des passions:
     c'est le rameau d'or qui ne peut se fltrir, et qui donne  la
     Sibylle l'entre dans les champs lysens[193].

Le compte que nous rend Madame de Stal des opinions d'autrui ne saurait
tre plus intressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et
mme dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans
tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose  peu
prs toute la quatrime partie, annonce sous ce titre: _De la Religion
et de l'Enthousiasme_.

Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent  dire que le livre
_De l'Allemagne_ marque le point de maturit et de la pense et du
talent de Madame de Stal. Le progrs a eu lieu sur tous les points, et
jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans
_Corinne_ mme; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales
qu'un plus grand intervalle spare Madame de Stal d'elle-mme. Nous
croyons avoir dit, en abordant l'tude de ses ouvrages, qu'on peut la
voir, de l'un  l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part
la puissance qui l'attire vers ce centre de lumire, ne parait plus
imprieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a dj l'intelligence
de la vrit chrtienne, et l'on serait tent de dire les consquences
avant le principe, dans bien des passages de cette dernire partie. Ce
que Madame de Stal connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme
chrtien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme
chrtien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement
profess par Madame de Stal, lorsqu'elle nonce des maximes,
lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la
sanction, mais la base ncessaire et unique. En christianisme, vous le
savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme.
Les dogmes sont des faits surnaturels, o s'exprime, se prononce une
pense morale; en sorte que, d'un bout  l'autre de la religion, tout
est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Stal
ne l'a cru peut-tre, du dogme, du christianisme, dans la dernire
partie de son ouvrage; il y en a mme plus que dans tel crit
entirement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage
l-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse
diffrence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame
de Stal, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'loquente
expression.

Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les
vertus religieuses. Aujourd'hui elle dclare que toutes les qualits de
ce monde disparaissent  ct des vertus vraiment religieuses; elle va
plus loin:

     Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir 
     reconnatre que la religion est le vritable fondement de la
     morale; c'est l'objet sensible et rel au dedans de nous, qui peut
     seul dtourner nos regards des objets extrieurs. Si la pit ne
     causait pas des motions sublimes, qui sacrifierait mme des
     plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent,  la froide dignit de
     la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la
     religion ou par l sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou
     l'autre. La morale fonde sur l'intrt personnel serait aussi
     vidente qu'une vrit mathmatique, qu'elle n'en exercerait pas
     plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les
     calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un
     sentiment, la nature violente ne saurait tre domine que par la
     nature exalte. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au
     matre d'cole de La Fontaine; personne ne l'coute, et tout le
     monde crie au secours[194].

Elle n'oppose plus la religion  la philosophie:

     Les ouvrages composs dans le dix-septime sicle sont plus
     philosophiques,  beaucoup d'gards, que ceux qui ont t publis
     depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'tude et la
     connaissance de notre tre intellectuel. Les philosophes du
     dix-huitime sicle se sont plus occups de la politique sociale
     que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du
     dix-septime, par cela seul qu'ils taient religieux, en savaient
     plus sur le fond du coeur[195].

Elle ne fait plus de la religion une spcialit propre  certains
caractres ou  certaines circonstances:

     Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect
     pour la religion, c'est de l'avoir mise  part de toutes les
     sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce
     qui est estim dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer
      la religion: une vnration drisoire l'carte de tous les
     intrts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du
     cercle de l'esprit humain  force de rvrences. Dans tous les pays
     o rgne une croyance religieuse, elle est le centre des ides, et
     la philosophie consiste  trouver l'interprtation raisonne des
     vrits divines[196].

Vous vous rappelez quelle autorit, en morale, elle accordait au
sentiment, ou  ce qu'elle appelait la vritable volont de l'me. Voici
comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:

     Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et
     d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions
     de la morale  des prceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi,
     proclame qu'il faut tout abandonner  la dcision du sentiment, le
     christianisme semble indiquer le point merveilleux o la loi
     positive n'exclut pas l'inspiration du coeur, ni cette inspiration
     la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans
     la puret de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on
     doit s'en remettre entirement  ce que le mouvement de l'me peut
     nous conseiller; la scheresse de quelques crivains intolrants,
     qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de
     quelques prceptes, a jet Jacobi dans l'excs contraire[197].

Mais vous verrez qu'elle fait une part quitable  chacun des lments
de la vrit:

     Il y a mille moyens d'tre un trs mauvais homme, sans blesser
     aucune loi reue, comme on peut faire une dtestable tragdie, en
     observant toutes les rgles et toutes les convenances thtrales.
     Quand l'me n'a pas d'lan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on
     doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin
     d'tre quitte envers elle-mme et envers les autres, en se
     soumettant  ce qui est ordonn. La loi, cependant, ne peut
     apprendre en morale, comme en posie, que ce qu'il ne faut pas
     faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est
     rvl que par la divinit de notre coeur[198].

Vous savez qu'elle a parl avec dsespoir des maux invitables de la
vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez
qu'elle s'est emporte plus d'une fois  justifier le suicide.
coutez-la maintenant parler de la rsignation:

     Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses
     importantes pour le bonheur, la puret de l'intention et la
     rsignation  l'vnement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dpend
     plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront
     encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec
     le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les
     sentiments les plus amers; et la colre de Satan n'est autre chose
     que la libert aux prises avec la ncessit, et ne pouvant ni la
     dompter, ni s'y soumettre[199].

Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprmes consolations  la
philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez dclarer:

     Si l'on tait parvenu  tarir la source de la religion sur la
     terre, que dirait-on  ceux qui voient tomber la plus pure des
     victimes? que dirait-on  ceux qui l'ont aime? et de quel
     dsespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'me
     ne serait-elle pas remplie!

      Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure,
     foudroierait la pense, s'il n'y avait rien en nous qui nous
     affranchit du hasard. N'a-t-on pas vcu dans un cachot obscur, o
     chaque minute tait une douleur, o l'on n'avait d'air que ce qu'il
     en fallait pour recommencer  souffrir? La mort, selon les
     incrdules, doit dlivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est?
     savent-ils si cette mort est le nant? et dans quel labyrinthe de
     terreur la rflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraner?

      Si un homme honnte (et les circonstances d'une vie passionne
     peuvent amener ce malheur), si un homme honnte, dis-je, avait fait
     un mal irrparable  un tre innocent, comment, sans le secours de
     l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la
     victime est l, dans le cercueil,  qui s'adresser s'il n'y a pas
     de communication avec elle, si Dieu lui-mme ne fait pas entendre
     aux morts les pleurs des vivants, si le souverain mdiateur des
     hommes ne dit pas  la douleur:--C'en est assez;--au
     repentir:--Vous tes pardonn?--On croit que le principal avantage
     de la religion est de rveiller les remords; mais c'est aussi bien
     souvent  les apaiser qu'elle sert. Il est des mes dans lesquelles
     rgne le pass; il en est que les regrets dchirent comme une
     active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un
     vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du
     remords.

      Une ide, toujours la mme, et revtant cependant mille formes
     diverses, fatigue tout  la fois par son agitation et par sa
     monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de
     l'imagination, accroissent avec elle la vivacit de la douleur. La
     nature elle-mme importune, quand l'me n'est plus en harmonie avec
     elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indiffrence;
     les merveilles de l'univers s'obscurcissent  nos regards; tout
     semble apparition, mme au milieu de l'clat du jour. La nuit
     inquite, comme si l'obscurit recelait quelque secret de nos maux,
     et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du coeur. O
     fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxit du
     malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le
     dsespoir est pour les athes mme comme une rvlation tnbreuse
     de l'ternit des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous,
      mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein
     paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre pre, en savait
     plus sur le coeur humain que les plus profonds penseurs du
     sicle[200].

 mesure que son esprit se remplit de la vrit, il se vide de l'erreur:
les illusions vulgaires, les opinions convenues font place  des
convictions plus rflchies et plus originales.  mesure qu'elle espre
en Dieu, elle dsespre de tout le reste; et la nature elle-mme, cette
oeuvre de Dieu, ne suffit plus  la rassurer:

     Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque
     chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils
     paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme
     une vie mchante qui s'empare tout  coup de la vie paisible. Les
     affections du coeur nous font sentir la barbarie de cette nature
     qu'on veut nous reprsenter comme si douce. Que de dangers menacent
     une tte chrie! Sous combien de mtamorphoses la mort ne se
     dguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne
     puisse recler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent
     tre empoisonns, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter
     avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante
     jalouse prte  percer le sein de l'homme, au moment mme o il
     s'enivre de ses dons.

     Comment comprendre le but de tous ces phnomnes, si l'on tient 
     l'enchanement ordinaire de nos manires de juger? Comment peut-on
     considrer les animaux, sans se plonger dans l'tonnement que fait
     natre leur mystrieuse existence? Un pote les a nomms _les rves
     de la nature, dont l'homme est le rveil_. Dans quel but ont-ils
     t crs? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un
     nuage obscur, derrire lequel une ide voudrait se faire jour?
     Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont
     ils jouissent? Un oiseau survit  l'homme de gnie, et je ne sais
     quel bizarre dsespoir saisit le coeur, quand on a perdu ce qu'on
     aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un
     insecte, qui se meut sur la terre, d'o le plus noble objet a
     disparu.

     La contemplation de la nature accable la pense; on se sent avec
     elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut
     nous faire; mais son me visible vient chercher la ntre dans notre
     sein, et s'entretient avec nous. Quand les tnbres nous
     pouvantent, ce ne sont pas toujours les prils auxquels ils nous
     exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit
     avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes
     pntrs. Le soleil, au contraire, est comme une manation de la
     Divinit, comme le messager clatant d'une prire exauce; ses
     rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les
     travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour  la nature.

     Les fleurs se tournent vers la lumire, afin de l'accueillir;
     elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles
     semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on
     lve ces fleurs dans l'obscurit, ples, elles ne revtent plus
     leurs couleurs accoutumes; mais quand on les rend au jour, le
     soleil rflchit en elles ses rayons varis comme dans
     l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la
     beaut dont il les a pares. Le sommeil des vgtaux, pendant de
     certaines heures et de certaines saisons de l'anne, est d'accord
     avec le mouvement de la terre; elle entrane dans les rgions
     qu'elle parcourt la moiti des plantes, des animaux et des hommes
     endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le
     monde, se laissent bercer dans le cercle que dcrit leur voyageuse
     demeure.

     La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien
     secret runit, sont les premires lois de la nature; et, soit
     qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unit sublime qui la
     caractrise se fait toujours reconnatre. La flamme se prcipite en
     vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs
     prennent quelquefois la forme des montagnes et des valles, et
     semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans
     la Gense _que le Tout-Puissant spara les eaux de la terre des
     eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet
     un noble alli de l'Ocan; l'azur du firmament se fait voir dans
     les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois,
     quand l'orage se prpare dans l'atmosphre, la mer frmit au loin,
     et l'on dirait qu'elle rpond, par le trouble de ses flots, au
     mystrieux signal qu'elle a reu de la tempte[201].

J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la
douleur_[202]; j'aurais pris plaisir  vous citer au moins cette double
allocution, d'un philosophe et d'un chrtien,  J.-J. Rousseau; jamais
la raison n'eut plus de grce, et cela est, comme style, du premier
mrite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu?
Dans le reste de l'ouvrage, o tout est remarquable, certains chapitres
sont plus souvent rappels. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203]
est clbre. Le chapitre sur _Les Universits allemandes_[204] est un
recueil des vues les plus saines et les plus indpendantes sur
l'ducation.

On a peine  croire que la discussion brillante que renferme le chapitre
de _L'intrt personnel_[205], n'ait pas t le jugement en dernire
instance d'une insoutenable erreur. La _fte d'Interlaken_[206] pisode
touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prtendre, et
empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres
ornements de cet ouvrage clbre.

Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus color, plus
chaud que celui des autres crits de Madame de Stal.  travers une
parfaite puret grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer
je ne sais quel germanisme, fort indpendant de la syntaxe et du choix
des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-tre  la nature
des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement termin et
d'acr, pour ainsi dire, qui caractrise l'expression franaise.




CHAPITRE HUITIME

Dix annes d'exil. Considrations sur les principaux vnements de la
Rvolution.


Le livre intitul _Dix annes d'exil_ nous indique assez son sujet par
son titre. Il comprend, ou plutt il devait comprendre, dix annes en
deux priodes spares.

     Le rcit, dit M. Auguste de Stal, commence en 1800, c'est--dire
     deux ans avant le premier exil de ma mre, et s'arrte en 1804,
     aprs la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et
     s'arrte brusquement  l'arrive de ma mre en Sude, dans
     l'automne de 1812.

Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-tre, au
moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on
sent pourtant que Madame de Stal pouvait faire mieux encore que de nous
parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, 
certains gards, bien pntr; mais sa gnreuse haine pour celui qui
tait,  ses yeux, l'assassin de la libert, lui a dict des jugements
que l'histoire ne recueillera pas. Elle-mme, aprs la chute de
Napolon, n'et pas crit, et, si elle en et eu le loisir, elle et
effac de son livre les passages suivants:

     Le genre de supriorit de Bonaparte provient bien plus de
     l'habilet dans le mal que de la hauteur des penses dans le
     bien[207].

     Ce qu'il y avait d'vident  distance, c'tait l'amlioration des
     finances, et l'ordre rtabli dans plusieurs branches
     d'administration. Napolon tait oblig de passer par le bien pour
     arriver au mal[208].

     Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir mme, ce qui
     serait arriv s'il et pri; quelques-uns disaient que Moreau
     l'aurait remplac; Bonaparte prtendait que c'et t le gnral
     Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait prsent au peuple
     mu la robe sanglante de Csar_. Je ne sais s'il croyait en effet
     que la France et alors appel le gnral Bernadotte  la tte des
     affaires; mais ce qui est bien sr au moins, c'est qu'il ne le
     disait que pour exciter l'envie contre ce gnral[209].

Madame de Stal, qui ne refuse pas du gnie  Bonaparte, aurait d se
rappeler qu'elle avait plus d'une fois signal un rapport, une parent
entre le gnie et la bont. Elle aurait d se demander, et d'avance on
et pu prvoir la rponse, si jamais homme a fait, de grandes choses
sans avoir quelque enthousiasme. Une complte vulgarit morale n'a
jamais abouti au grand.

La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraite que Bonaparte.
C'tait se prendre  forte partie; mais les nations, sur ce point, sont
clmentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise
grce  louer son pays, car ce n'est pas tout  fait se louer soi-mme;
on a encore meilleure grce  le censurer: cela donne un air modeste. La
France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient,
lui dire largement son fait. Madame de Stal le lui aurait dit dans tous
les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que
celui qui chtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de
douter qu'elle n'aimt tendrement la France:

     En France, tout ce qu'on dsire, c'est d'avoir une phrase  dire,
     avec laquelle on puisse donner  son intrt l'apparence de la
     conviction[210].

     On ne saurait trop le rpter, ce que les Franais aiment en
     toutes choses, c'est le succs, et la puissance russit aisment
     dans ce pays  rendre le malheur ridicule[211].

     Les besoins de l'amour-propre, chez les Franais, l'emportent de
     beaucoup sur ceux du caractre[212].

Mais voici qui est plus fort. Le prfet de Genve, M. d'Eymar, ancienne
connaissance de Madame de Stal, lui faisait parvenir,  Coppet, les
bonnes nouvelles qu'il recevait de l'arme:

     Il m'et t difficile, dit-elle  ce propos, de faire concevoir 
     M. d'Eymar, homme fort intressant d'ailleurs, que le bien de la
     France exigeait qu'elle et alors des revers[213].

Vous n'aurez pas de peine  croire, Messieurs, qu'en effet cela et t
difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour
ce pauvre M. d'Eymar. Entre les prjugs du patriotisme, l'un des plus
enracins est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers  son
pays; et telle est la force de ce prjug qu'il n'y a pas de _voyage 
Gand_ qui et pu coter aussi cher  Madame de Stal qu'une telle
manire d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle et t
homme au lieu de femme, et surtout homme d'tat. Et pourtant, avait-elle
tort?

Les _Dix annes d'exil_ sont racontes avec une vivacit, un naturel
charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont
jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pav autant
d'tincelles qu'il chappe de traits lumineux et de piquantes pigrammes
 cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de
Svign, la bride sur le cou. Ce style si ais n'est point nglig,
point incorrect. Tout est lumire et mouvement, et l'on n'aurait, au
terme de la course, rien  regretter que de la voir interrompue, si cet
_exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractre.
Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus
agrables chapitres sont ceux o elle s'arrte  dcrire. Tout le monde
se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le
Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, tait en
France, et la pnitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de
si peu dpass ses limites et tondu de ce pr la largeur de sa
langue[214]. On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre
sur Moscou[215].

       * * * * *

L'ami que j'ai l'honneur de suppler dans cette chaire a beaucoup
facilit ma tche en se rservant, dans l'tude de la littrature
contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-tre  ce compte suis-je
dispens de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Stal, publi
peu de temps aprs sa mort: les _Considrations sur les principaux
vnements de la Rvolution franaise_; mais comme nous avons en vue,
outre la connaissance des ouvrages, celle des crivains, comme c'est 
leur individualit intellectuelle et morale que nous dsirons arriver 
travers leurs crits, nous ne pouvons gure, dans cette tude, garder un
silence complet sur l'un des documents qui nous rvlent le mieux le
gnie propre et l'me de Madame de Stal.

Gagne de vitesse par la mort, Madame de Stal ne put mettre la dernire
main  ses _Considrations_. Elle a dcrit tout le cercle qu'elle
voulait dcrire; mais elle n'a donn tous ses soins, comme crivain,
qu'aux deux premires parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu
exercs ont  peine besoin qu'on leur indique le moment o ce travail
d'artiste a t subitement interrompu.--Comme oeuvre d'art, et peut-tre
aussi comme oeuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de
deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher
 l'auteur, dborde l'autre de beaucoup.

C'tait d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Stal voulait
crire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnat
aisment; puis la Rvolution elle-mme, avec ses caractres principaux,
ses consquences probables, son avenir, vint largir et pour ainsi dire
forcer le cadre o elle avait compt se renfermer, et le rsultat de ces
ceux desseins superposs, c'est un livre sur la Rvolution o un
personnage, minent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne
lui appartient. Au reste, quand la seconde pense de Madame de Stal
aurait t la premire, la disproportion qui nous frappe serait
peut-tre la mme. Il aurait fallu, pour l'viter, qu'elle oublit que
M. Necker tait son pre, et une telle abstraction n'tait pas  l'usage
de Madame de Stal.

Ce livre, fort bien dfini par son titre, n'est pas prcisment une
histoire: c'est une suite de rflexions sur les principaux vnements,
et de jugements sur les principaux personnages de la Rvolution
franaise, o s'entremlent des dtails curieux dans le genre des
mmoires, et que termine une partie spculative ou de raisonnement sur
l'tat prsent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un
parallle avec l'Angleterre, dont Madame de Stal aurait voulu
transporter dans son propre pays les institutions, les moeurs, et sans
doute aussi les croyances.

Le livre des _Considrations_ devait dplaire aux partis extrmes. Il
dsavouait les excs, dogmatiques ou autres, de la Rvolution, il en
avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un
peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposs rendaient
responsable de leurs propres torts, et dont la destine a prouv que le
juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que
le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion
courageuse. _L'examen des Considrations_ par M. Bailleul est la plus
considrable,  tous gards, des critiques que ce livre a provoques. Il
n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprcier l'esprit et
l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron,
et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardes pour le moins que
celles dont il reproche  Madame de Stal l'excessive tmrit; cet
_Examen_ toutefois renferme des observations fondes et des
renseignements instructifs; mais, aprs tout, rien dans tout son livre,
n'est meilleur que son pigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en
effet, les _Considrations_ sont un livre d'homme crit par une femme,
un livre qui est  la fois homme par les penses, fminin par les
sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_,
n'a pas t invent par une femme. Les affections gnrales, abstraites
pour ainsi dire, sont moins  leur usage qu'au ntre; leur vie, leur
grce, leur force mme est dans les affections particulires. Le livre
de Madame de Stal en porte la vive empreinte; l'amiti, la
reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi,
surpris la religion de son excellent esprit; et mme en faisant de ce
qui concerne M. Necker un cas rserv, la manire dont elle parle de
l'Angleterre trahit beaucoup de proccupation. Les plus candides,
aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de
Grandissons, ni de sa politique une espce de morale en exemples; avec
autant d'esprit qu'en avait Madame de Stal, il fallait tre femme pour
entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a
pas tout  fait tort quand il prtend que:

     Madame de Stal gnralise quelquefois des ides qu'on pourrait
     prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent
     plus exactes, mme en les rduisant  des cas particuliers. Il me
     semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de
     conversation dans un ouvrage o tout devrait tre profondment
     mri[217].

Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considrations_ ressemblent
quelquefois un peu trop  des conversations. On ne peut nier que le
livre ne soit bien crit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est
bien parl. La conversation admet, tolre pour le moins, les
exagrations, et l'erreur est plus vnielle quand l'criture n'est pas
encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on crit,
ou plutt, comme Madame de Stal, qu'on grave dans un bronze immortel,
tout prend un autre caractre, et tout doit tre pes, j'entends les
opinions et les jugements,  la balance du sanctuaire. Je ne citerai
qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de
Mirabeau: La petite morale tue la grande, et l'on s'indigne. Mais qui
transportera, comme fait Madame de Stal, cette maxime dans un livre,
sera tenu de revoir le procs; et peut-tre arrivera-t-il  purger cette
phrase malencontreuse du machiavlisme qu'il est convenu d'y trouver.
Madame de Stal qui la cite dans le sens convenu[218], aurait t, je
n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que
ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: La charit gnrale, doit
l'emporter sur la charit particulire.

Aprs quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a rpandu
dans le livre de Madame de Stal mille traits d'une grce originale
qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais
de charmants propos, que les mots suivants:

     L'-propos est la nymphe grie des hommes d'tat[219].

     La royaut ne peut-tre conduite comme la reprsentation de
     certains spectacles, o l'un des acteurs fait les gestes pendant
     que l'autre prononce les paroles[220].

     On dirait que la constitution anglaise, ou plutt la raison, en
     France, est comme la belle Anglique dans la comdie du _Joueur_:
     il l'invoque dans sa dtresse et la nglige quand il est
     heureux[221].

     Une manire de vanit presque littraire inspirait aux Franais le
     besoin d'innover  cet gard (de la constitution). Ils craignaient,
     comme un auteur, d'emprunter les caractres ou les situations d'un
     ouvrage dj existant[222].

     Nulle question insignifiante, nul embarras rciproque, ne
     condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre)  ces
     propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui
     ressemblent plutt  des rvrences qu' des paroles[223].

     C'tait un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement domin
     par son amour-propre, qu'il s'tonnait de lui-mme, au lieu de
     travailler  se perfectionner[224].

J'ai peut-tre tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des
traits plus spirituels que graves. Une gravit aise et naturelle est
pourtant le caractre des _Considrations sur la Rvolution franaise_.
 part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de
l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignit de l'histoire, et
les pages narratives font regretter, par leur clart anime et la
rapidit du mouvement, que l'auteur n'ait pas racont davantage. Le
chapitre sur le 10 aot[225], et un autre intitul _Anecdotes
particulires_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est
aussi piquant que peut l'tre un livre srieux, et il l'est d'autant
plus qu'il ne vise point  l'tre. L'apparence d'affectation que
pouvaient offrir aux contemporains les nouveauts du style de l'auteur,
est tout  fait trangre  ce dernier ouvrage, remarquable par le plus
beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres crits sur le mme
sujet ait donn de la Rvolution franaise, considre dans ses causes,
dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complte,
une ide  la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans
l'approuver, le ton et les formes de la causerie  l'crivain dont cette
libert d'allure a si peu compromis et diminu la solidit.

Il est probable que, dans un livre plus crit, plus grave de forme,
certains jugements sur la France, les plus pigrammatiques du moins,
auraient en vain rclam une place. Nous avons dj vu comment Madame de
Stal traitait, mme en public, cette aimable et gnreuse France,
cette terre de gloire et d'amour, et M. Bailleul a eu quelque raison
de dire: Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Stal nous
corrompe et nous gte par ses flatteries[227]. Les citations suivantes,
Messieurs, vous permettront d'en juger:

     Il n'y a rien de si violent en France que la colre qu'on a contre
     ceux qui s'avisent de rsister sans tre les plus forts[228].

     Les Franais n'apprennent, en politique, la raison que par la
     force[229].

     Il faudrait, en France, tre toujours l'ami du parti battu, quel
     qu'il soit; car la puissance dprave les Franais plus que les
     autres hommes[230].

     Les Franais sont bien aises d'tre mus, et de rire de ce qu'ils
     sont mus; le charlatanisme leur plat; ils aident volontiers  se
     tromper eux-mmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se
     conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que
     pourtant ils ne le sont pas[231].

Il y aurait un peu de simplicit  conclure de ces pigrammes que Madame
de Stal n'aimait pas la France; l'amour dpit parle souvent le mme
langage que l'aversion; tout amour passionn a des accs de haine,
l'invective est de son ressort; le blasphme est tout prs de
l'adoration: _hc omnia in amore insunt_; mais ses injures brlent,
dvorent, et aucune ne fltrit. La France tait pour l'auteur ce que
Climne est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Stal et son
amour pour la France dans ces charmants vers?

     Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve
     Ne ferme point mes yeux aux dfauts qu'on lui treuve;
     Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,
     Le premier  les voir, comme  les condamner.
     Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire,
     Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire:
     J'ai beau voir ses dfauts, et j'ai beau l'en blmer,
     En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer;
     Sa grce est la plus forte[232].

Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde
entier? La France n'est-elle pas la Climne de tous les peuples?

     En dpit qu'on en ait, elle se fait aimer;
     Sa grce est la plus forte.

Sans entrer dans des dtails que nous devions nous interdire, nous avons
fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Stal;
ce serait faire bien mince te part de l'loge que de dsigner les
_Considrations sur la Rvolution franaise_ comme le livre o Madame de
Stal a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel
que piquant, toujours doubl de bon sens, srieux et moral jusque dans
sa plus vive causticit. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet
ouvrage, c'est, malgr quelques injustices involontaires, la gnreuse
quit des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'lvation et
la sagesse des ides politiques, l'amour de la libert et des
institutions librales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon
sens. On a, dans ces derniers temps, cherch l'intrt des compositions
historiques dans la subordination de tous les vnements  quelque ide
politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si
l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle
a pris, de nos jours, un caractre dogmatique ou systmatique qu'elle
n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus
pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses,
comme Voltaire par exemple, mais une seule vrit, proprement dtache
de toutes les autres. Madame de Stal n'a d'autre point de vue que la
morale: celui-l en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le
plus intressant et le plus littraire. C'est  ce point de vue qu'elle
est redevable de la plupart des belles penses dont elle a orn son
livre. La supriorit de la morale sur le calcul au point de vue mme du
calcul, voil l'ide qui revient sans cesse, dans une grande varit de
formes et d'applications.

Combien de phrases de ce livre mritent de devenir les proverbes des
gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il
se munisse, contre les miasmes dltres d'un climat naturellement
malsain, ou contre les enchantements dont cette rgion est seme, d'un
fbrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:

     Il y a des circonstances, on doit en convenir, o les hommes les
     plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il
     n'en existe aucune qui puisse obliger  rien faire de contraire 
     sa conscience[233].

Ou comme celle-ci:

     Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances taient
     dfavorables  ce qu'on croyait la raison? Rsister, toujours
     rsister, et prendre son point d'appui en soi-mme. C'est aussi une
     circonstance que le courage d'un honnte homme, et personne ne
     saurait prvoir ce qu'elle peut entraner[234].




CHAPITRE NEUVIME

Conclusion.


Aprs avoir tent d'apprcier chacun des ouvrages de Madame de Stal, il
nous reste  prendre nos conclusions sur l'oeuvre entire, sur le talent,
sur l'influence de cette femme clbre.

On peut le dire sans exagrer: chacun des ouvrages de Madame de Stal
fut un grand vnement littraire, et nul crivain de la mme poque,
except M. de Chateaubriand, n'a si vivement proccup, si profondment
remu le public franais, ou, pour mieux dire, le public europen.
L'crivain qui, dans une carrire trop courte (car Madame de Stal est
morte  cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littrature_,
_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considrations sur la
Rvolution franaise_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilit
dans l'esprit. Il est inutile, peut-tre mme ridicule de se demander si
ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la premire fois, produiraient
la mme sensation qu' l'poque o ils virent le jour: quel est le
chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose  cette transposition, ou
plutt quel chef-d'oeuvre d'une autre poque serait possible aujourd'hui
dans tous ses caractres essentiels et dans tous les dtails de sa
forme! Ce que Napolon a dit de Csar s'applique  tous les grands
esprits: Csar et t, en tout temps, le premier capitaine de ce
temps-l, Dante le plus grand pote, Linn le plus grand naturaliste.
Ils auraient eu le mme gnie, et ils auraient t de leur temps. Je ne
nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se
conviennent quelquefois plus particulirement qu'une autre poque et le
mme talent; Napolon lui-mme, quarante ans plus tt, venait trop tt
pour sa gloire: en tait-il moins Napolon? Il faut poser en principe
qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a t permis d'en
dployer; mais que toutes les forces qu'il dploie sont pourtant bien 
lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le
gnie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,
compter  Madame de Stal tout ce qu'elle a t; il faudrait mme lui
compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu tre. Bien des
statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plat pas au divin
sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, 
moiti, aux trois quarts tailles, demeurent engages dans le marbre par
quelqu'une de leurs extrmits ou par quelqu'un de leurs cts, et il
est peut-tre permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de
l'aptre: Ce que nous serons n'a pas encore t manifest[235]. Mais
si vous comptez au mchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au
juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au
gnie toute l'ampleur et la rapidit de l'essor qu'il et pris dans un
espace o il aurait pu dployer l'envergure entire de ses ailes.

Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de
Stal ne seront rduits  cette valeur en quelque sorte historique, o
les crits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes
milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la
littrature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme
tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la mme vie
accorde  des crits moins considrables,  de simples fragments, o
l'me immortelle a mis son immortalit:

     Spirat adhuc amor,
     Vivuntque commissi calores,
     oli fidibus puell[236].

La forme la plus exquise, s'il tait possible de la donner  une
substance vile, grossire et sans consistance, et si le style n'tait
pas de la pense encore, la forme la plus exquise ne prserve pas,
n'ternise pas les crits: la vrit seule nat viable, la vrit seule
ne prit pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vrit que
vivront les crits de Madame de Stal. Comme crivains, comme artistes,
d'autres auteurs, mme de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son
sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu mme lui sont
comparables, sous le rapport de l'lvation des sentiments, de la
justesse et de la beaut des penses; et  peine pourrait-on en citer un
seul qui, dans la mme droiture de jugement, ait donn l'exemple d'un
courant de penses aussi abondant, aussi facile, aussi continu.

La sensibilit et le bon sens sont peut-tre ce qu'il y a de plus
fondamental dans le talent de Madame de Stal. Ceci n'est pas une
antinomie, ce n'est pas une antithse. La sensibilit est bien plutt un
lment ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le
_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un
sentiment juste de la ralit. Et sans le confondre avec la sensibilit,
ne peut-on pas trouver trange la maxime qui veut qu'on ait l'me froide
afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,
pour bien juger des objets extrieurs, il faut avoir l'oreille pesante,
la vue basse et la main gante? La passion blouit, la sensibilit
claire; le coeur est une lumire. La prompte intelligence de Madame de
Stal, ce don d'intuition qui ne m'a frapp chez aucun crivain d'une
manire aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et
soudaines, tiennent autant pour le moins  la sensibilit qu'au talent,
 supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilit exquise.
Quant au bon sens, nous avons relev assez d'erreurs graves dans les
crits de Madame de Stal pour que cet loge surprenne. Mais qu'on y
rflchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent
expliquer de graves erreurs, spculatives et pratiques. Selon les
critures chrtiennes, nous sommes tous insenss, tous hors de sens, au
moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manires, et
nanmoins ce monde tout compos d'hommes privs de sens se divise en
hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce 
dire? Qu'il faut distinguer les sphres. Il en est une o, sans manquer
de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde draisonne; et
souvent, plus que d'autres, les esprits suprieurs, parce qu'ils
abordent plus de questions et que le prjug, cette cantilne avec
laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce
sentiment juste, ce tact de la ralit, ramne les esprits suprieurs et
ne ramnerait pas les autres. L'ge, l'ducation, les circonstances
gnrales, l'tat des esprits, expliquent la plupart des erreurs de
Madame de Stal; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu
moins que tout le monde. Mais son admirable sincrit devait peu  peu
venir en aide  son bon sens, et purer son jugement. Rien n'est plus
doux  contempler que le dveloppement de sa pense morale et la
maturit progressive de toutes ses facults. Rien de plus beau que cette
concidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.
La vrit rvle est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vrit
est ncessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir
combien, le christianisme tant donn, le bon sens, en toutes choses,
s'en accommode et s'y complat.

J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce dveloppement logique, sur
ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage  l'autre des
ouvrages de Madame de Stal, fait de l'histoire de ses crits l'histoire
d'une me. Ce caractre est trs important.

Toute vie bien ordonne est un acte logique, o chaque fait est la
conclusion d'un raisonnement et la prmisse d'un autre. Les actions,
dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou
d'crivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais
s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrs consiste  se
renouveler. Tout esprit qui s'arrte dans sa victoire n'a vaincu que
pour les autres et non pour soi. Il n'a pas mme vaincu pour les autres.
Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrs,
qu'il n'y a pas vie, l o il n'y a pas renouvellement... L'lite des
connaisseurs sent l'immobilit et dmle un principe de mort dans une
suite de succs trop semblables les uns aux autres.

Il est des poques o l'on dirait que le talent nat vieux; car aprs
quelques lans, il s'arrte, et se met  tourner sur lui-mme. Peut-tre
ce phnomne n'a-t-il jamais t aussi commun qu'il l'est  prsent;
peut-tre aucun ge n'a-t-il prsent autant de ces talents chous,
engravs, que la vague vient priodiquement battre et soulever  moiti,
sans pouvoir les remettre  flot.

Comptez que, quand on est toujours le mme, on n'est pas vrai; car le
vrai est flexible et fcond; le vrai, c'est cette route royale qui rend
matre de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une
impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,
notez-le bien, l'indiffrence pour la vrit est une espce et le
principe du faux; le vrai, dans une me, c'est la foi au vrai; c'est
l'assentiment vif et spontan aux grandes vrits morales.

Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les
faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le
monde a entendu parler de cet infortun qui, dans un calcul d'o
dpendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font
un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruin, dshonor, et perdit
l'esprit. Eh bien! son rve est notre histoire. Dans un grand nombre des
vies littraires de notre poque, _un et un font un_. Qu'on se
reprsente, aprs cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire
dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de
chefs-d'oeuvre[237]!

On peut dire la mme chose de Madame de Stal. Ses ouvrages, rangs dans
l'ordre des temps, forment bien une srie logique, une histoire; son
talent s'est conserv, il a grandi, parce que son esprit et son me ne
sont pas enchans  leur point de dpart.

L'esprit de Madame de Stal avait, dans un degr suprieur, une des
grces de l'esprit fminin: l'intuition immdiate. Tout, chez elle,
semble saisi, enlev de premire vue. Elle affirme plus qu'elle ne
dmontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontan,
fcond, rapide, n'est pas fait pour la voie sre, mais lente, de la
dduction; il a ses procds, qu'il ne peut gure changer contre
d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutt que de le
tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont trangers.
Sa mcanique en est reste, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines
les plus primitives, les plus lmentaires, mais elle y applique une
main habile et puissante.

Il me semble que peu d'crivains ont eu l'honneur de voir autant de
leurs ides passer du rang de paradoxes  la dignit d'axiomes. Il en
est d'un grand nombre de ses penses comme des comparaisons d'Homre, si
belles en elles-mmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.
C'est ainsi que nous sommes injustes malgr nous. Il est bon pourtant
qu'on se rappelle que ces lieux communs ont t des nouveauts, des
nouveauts hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalits.
Cela n'arrive sans doute pas aux ides qui sont tout ensemble nouvelles
et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;
elles pourrissent, elles ne mrissent pas. On est tonn, aprs quelques
annes, en relisant ces crits, o l'on avait cru sentir tant de sve,
de n'y trouver plus

     Qu'un got plat et qu'un dboire affreux.

Madame de Stal tait faite pour trouver la vrit; car elle la
cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou
pour enchaner son esprit  un systme. On peut dire, en toute vrit,
qu'elle n'et de systme sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son
dernier ouvrage est vrai de tous; son ide fixe, son parti pris, en
tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son pre, que la morale
tait dans la nature des choses[238]. Elle croyait  un ordre moral,
plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du
monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un
systme parfait, dont le triomphe tait sa proccupation habituelle, et
quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on
pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,
ce besoin de rectitude dans une me passionne, souvent aussi l'anxit
d'un esprit  qui, presque en mme temps, la vrit se rvle et se
drobe, ont laiss leur empreinte sur le style de Madame de Stal. Je
m'en suis expliqu ailleurs:

On a reproch  Madame de Stal de la recherche et de l'effort; mais en
a-t-on dml le principe secret? a-t-on remarqu que cette _recherche_
est celle d'une intelligence altre de vrit, avide de convaincre et
d'tre convaincue, et qui voudrait puiser chaque ide? a-t-on vu que
cet _effort_ est un effort de l'me? Madame de Stal crivait trop avec
toute son me, et avec une me remplie de trop de srieux besoins, pour
tre parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du
terme, qu'au prix d'un dsintressement trop grand peut-tre pour que la
conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'me ou son
indiffrence qui fait l'artiste complet; et si Fnelon, par exemple, a
pleinement joui de ce privilge, ce n'est pas seulement en vertu de son
heureux gnie, mais parce que ds l'entre de sa carrire, le divin
Donateur l'avait dispens de _chercher_. D'autres sont artistes 
d'autres conditions;  la condition de vouloir l'tre, de vouloir l'tre
toujours, et de ne vouloir rien tre de plus. Ils disposent de leurs
ides, leurs ides ne disposent pas d'eux[239].

Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Stal, que peu
d'crivains ont gale en esprit, en pntration, en philosophie
instinctive, en sensibilit profonde et nave, a t surpasse par
plusieurs, et mme par des crivains de son sexe, pour ce qui tient  la
flexibilit,  la richesse,  l'lgance potique du style, et mme en
ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a
tendu un pige. On a dit avec raison que celui qui parle comme il crit,
crivt-il  merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'crire
comme on parle, parlt-on le mieux du monde, ce n'est pas bien crire.
Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur  Madame de
Stal; mais il est certain que, pour elle, crire c'est causer la plume
 la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations
infiniment spirituelles. Madame de Stal ne savait pas faire un livre,
et _l'Allemagne_ mme ne fait pas exception. J'aime  recueillir ici,
quoique trop avare d'loges, le jugement qu'a port occasionnellement
sur ce livre, en le considrant sous le rapport de la forme, feu M.
Jouffroy, dans son _Cours d'Esthtique_:

     Opposez  ce livre (_Tlmaque_) quelque ouvrage o l'auteur
     court, selon les caprices de l'intelligence,  travers mille ides
     diffrentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes
     vous plaisent, vous aurez l'ide d'un livre qui exprime, qui
     traduit au dehors l'tat passionn appliqu aux travaux de
     l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Stal, c'est un
     livre agrable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais
     d'un chapitre  l'autre on change de sentiment. Une inspiration
     produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.
     Cette varit plat; mais cette varit n'est qu'agrable; c'est
     l'image de la sensibilit ou de la passion inspirant l'esprit ou le
     faisant parler. Le _Tlmaque_ au contraire est l'image de la
     raison ou de la dtermination libre, dirigeant l'esprit vers un but
     unique par des moyens ordonns et proportionns... Il y a plus de
     plaisir  lire _l'Allemagne_ que le _Tlmaque_. Mais l'impression
     de ces ouvrages est diffrente; et la raison ne dit rien des
     ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que
     ces conversations et ces ouvrages sont agrables. La raison dit des
     autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations
     sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnat la
     volont libre et un projet conu avec libert[240].

Madame de Stal tait prvenue pour la conversation; et c'est le seul
point, heureusement peu important, o je trouve quelque intolrance
dans, ce gnie essentiellement tolrant. On a beau dire, a-t-elle crit
quelque part, l'esprit doit savoir causer[241]. Mais si c'tait 
condition de ne savoir pas crire? Nous n'irons pas jusque-l; ce serait
tre encore plus absolu qu'elle-mme. Bien causer n'empche pas de bien
crire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je
crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche
habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.
Ajoutons, et Madame de Stal en est la preuve, qu'un trs grand talent
de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne prparent pas
 bien crire. Les deux talents ont t souvent runis, ils sont
quelquefois spars.

_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Stal, me parat une
oeuvre d'artiste. J'en ai parl dans ce point de vue; et je m'explique ce
mrite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la
composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame
de Stal; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble
et le repos; elle a cess de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise
point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indiffrence,
elle s'arrte dans la contemplation, dans la contemplation mue, si l'on
peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable  la
composition d'une oeuvre d'art,  toutes les conditions de la
littrature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,
c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la
dernire partie de cet ouvrage, que Madame de Stal se montre surtout
pote. On dirait, et vritablement je le crois, qu'en s'approchant des
rgions de la vrit suprme, et par consquent du repos, elle a senti
commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilit et de
l'imagination, qui est proprement la posie. Sans faire usage, comme
dans _Corinne_, de la prose potique, sans sortir du mouvement de la
prose, elle chante et c'est peut-tre pour la premire fois. Lorsqu'on
demandait  Schiller mourant (et c'est Madame de Stal qui nous l'a
appris) comment il se trouvait: Toujours plus tranquille,
rpondit-il[242]. C'est la devise des dernires annes et des derniers
crits de Madame de Stal: toujours plus tranquille; et si toujours plus
de tranquillit ne signifie pas toujours plus de posie, il est certain
du moins que, sans une certaine tranquillit d'esprit, il n'y a point de
posie. Il est plus facile  la passion,  la douleur, d'arracher les
cordes de la lyre que de les faire vibrer.

En somme, malgr tant d'clat, d'esprit, de mouvement dans le style, et
j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prtendue
affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme crivain que
Madame de Stal occupe dans la littrature une place si minente; ce
n'est pas non plus comme pote, malgr tout ce qu'exhalent de parfum
potique certaines pages de ses derniers crits; ce n'est pas mme comme
philosophe, malgr la justesse profonde et la grande porte d'un grand
nombre de ses penses; c'est plutt, c'est surtout comme loquent
moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce
rapport que peu d'crivains qu'on puisse mettre  ct d'elle; et
quoiqu'elle ait dit elle-mme que jamais femme n'crivit ni n'crira un
ouvrage vraiment suprieur[243], nous osons lui rpondre: Il est vrai,
ce n'est pas une femme qui a compos l'_Iliade_, ce n'est pas une femme
qui a crit le _Discours sur les Rvolutions du globe_; mais c'est une
femme qui a crit _Corinne_.




DEUXIME PARTIE

CHATEAUBRIAND




CHAPITRE PREMIER

L'Essai sur les Rvolutions.


Nous avons maintenant  voquer un autre grand nom; heureusement ce
n'est pas des ombres du tombeau. Entr dans la vie bien peu d'annes
avant Madame de Stal, M. de Chateaubriand lui survit encore, et ne se
survit point  lui-mme.

Le nom de Chateaubriand[244] se lie, dans l'esprit des hommes de mon
ge,  des impressions qui, reues dans la jeunesse, ne se peuvent plus
effacer. Et combien d'autres, avec moi, ne contemplent pas dans leur
mmoire,  travers vingt des plus grandes annes qu'un homme ait pu
vivre, ce gnie solitaire, imprvu et mlancolique, arrivant  nous de
l'exil et du dsert, et lavant dans les larmes chrtiennes la poussire
d'anciennes erreurs; ce fils qui, converti par la vie et la mort d'une
mre, disait  la foule tonne: _J'ai pleur et j'ai cru_; dtachant
des saules la harpe de Sion, et charmant les bords de l'Euphrate du doux
nom de Jrusalem; attendrissant, dans une prose gale aux plus beaux
vers, une langue devenue pre et dure sous l'influence des factions et
de l'impit, et voyant refleurir sous sa douleur le vieil arbre de la
foi nationale? Il y a des choses qu'on se reprsente difficilement.
Faites revivre, si vous le pouvez, la littrature de 1802; ressuscitez
la mort; montrez-nous, aprs l'orage rvolutionnaire, les talents
sortant timidement de l'arche sous l'arc-en-ciel du 18 brumaire, les
traditions de la fin du dix-huitime sicle se rveillant peu  peu, la
civilisation nouvelle cherchant  se rattacher aux derniers anneaux
d'une civilisation puise; l'lgance et la politesse du sicle de
Louis XV reprsentes et remises en honneur par quelques vieillards
ingnieux et quelques jeunes hommes, leurs respectueux disciples, dont
plusieurs, par un plus gnreux lan, se reportent jusqu'au sicle de
Louis XIV comme au berceau de toutes les saines doctrines; le pouvoir
nouveau souriant  une raction qui pouvait ramener, avec la littrature
du grand sicle, tout l'ensemble de ses ides et peut-tre de ses
institutions; de beaux talents enfin, mais les talents d'un autre ge,
et point de gnie suffisant  l'poque. C'est alors qu'apparaissent, 
deux points de l'horizon, l'ouvrage de Madame de Stal sur _la
Littrature_ et le _Gnie du Christianisme_.

Nous avons parl du premier de ces deux ouvrages, si remarquable, si
riche d'aperus, mais fond sur un thorme trs contestable, assez mal
dfini, sur des renseignements incomplets, rattachant les esprances de
l'avenir aux doctrines d'une philosophie dcrpite, et pour ainsi dire
la vie  la mort. Sous plusieurs rapports, M. de Chateaubriand fut
mieux inspir, et son talent en fut plus  l'aise. Aprs tant de
dissertations et d'analyses, il sentit qu'il fallait chanter, et il
chanta. Un monde nouveau ne peut s'ouvrir qu'au son de la lyre. La
sienne chantait des beauts qui ne vieillissent pas, et qu'un long
oubli, et tout rcemment le martyre, avaient rajeunies. Dans sa
religion, peu exacte sans doute, M. de Chateaubriand versait tous les
trsors de ses souvenirs et de son individualit.  ces lecteurs avides
auxquels il apportait un nouveau monde, lui-mme apparaissait comme un
monde. Dans le pome on cherchait le pote; on l'y trouvait, identifi
par l'amour avec son magnifique sujet; on l'y trouvait tout ruisselant
de la posie de l'antiquit, du moyen ge, de la nature vierge, des
vastes solitudes et des mlancoliques souvenirs. Tous ces lments
taient lis dans l'unit de l'ide chrtienne, qui semblait, dans son
livre, se soumettre et s'approprier toutes les parties du monde, de
l'histoire et de la vie. Mme des impressions trop tendres, trop
passionnes pour s'accorder avec la svrit vanglique, semblaient,
par les pointes douloureuses dont l'auteur les avait armes, des
aiguillons cachs sous le cilice, les ptiments intrieurs d'une me qui
s'tait donne  Dieu toute palpitante de jeunesse et de vie. Dans tous
les crits publis alors par M. de Chateaubriand, on retrouvait l'auteur
du _Gnie du Christianisme_; et partout les pices de ce gnie, comme
d'une armure bien jointe, le recouvraient tout entier; nulle existence
plus une, plus compacte et plus consquente; et si, tout pris des
traditions de la monarchie chrtienne, champion des thories
patriarcales de M. de Bonald, profligateur des sciences physiques, dont
le rapide essor, encourag par le despotisme, le menaait en secret, si
M. de Chateaubriand laissait entrevoir ds lors tout son mpris pour le
pouvoir absolu, ces manifestations ne l'accusaient point
d'inconsquence: il voulait la monarchie, mais gnreuse; et quel esprit
lev a pu jamais sympathiser avec un autre absolutisme que celui de
Dieu!

Ainsi s'levait alors, imparfaite, il est vrai, factice, je le veux
encore, mais trouvant son lien dans une me de pote, la grande unit
intellectuelle de M. de Chateaubriand. Elle ne fut pas pour peu de chose
dans l'impression que produisirent ses premiers ouvrages. On s'attacha 
une existence toute d'une pice et toute d'une teneur; toujours
l'individualit apparatra comme une puissance; le scepticisme mme et
le dsespoir ont besoin, pour nous intresser, d'un caractre ou d'une
ide qui les individualise. C'est par l que M. de Chateaubriand devint
cher au coeur de tant de personnes en tout pays, et mme de celles qui ne
se faisaient aucune illusion sur la faiblesse de sa thologie et sur les
carts de son imagination. Je le rpte, ces temps sont loin; mais
lorsque _le premier frimaire an IX_ (1801), M. de Fontanes insrait dans
le _Mercure_ la _Prire des nautonniers  Notre-Dame de Bon-Secours_,
premires lignes qui rvlaient au public l'existence de M. de
Chateaubriand, se figure-t-on bien quelle secousse durent prouver les
esprits destins  comprendre cette nouvelle posie, et avec quelle
avidit, un an plus tard, ils s'empressrent vers l'oasis fertile que
leur ouvrait le pome d'_Atala_?

J'ai rappel et j'ai essay de retracer l'impression que firent en
France quelques notes mlodieuses de cette lyre encore inconnue qui
devait veiller toutes les lyres; car l'auteur du _Gnie du
Christianisme_, de l'_Itinraire_ et des _tudes historiques_ s'annona
d'abord par des chants. J'ai mis un soin jaloux  signaler le premier
fragment, les premiers mots qui rvlrent M. de Chateaubriand au public
franais. Il faut maintenant ajouter qu'on se trompait. Cet auteur
n'tait point un nouveau venu; ces quelques feuillets, arrachs  une
grande composition, n'taient point les prmices de son talent; en sorte
que M. de Chateaubriand aurait pu dire  ceux qui le saluaient comme un
tranger:

     Et j'tais venu, je vous jure,
     Avant que je fusse arriv.

Il tait venu, en effet, trois ou quatre ans auparavant, escort de deux
volumes in-octavo; mais personne ne s'en souvenait; personne n'avait ou
parler de l'_Essai historique, politique et moral sur les Rvolutions
anciennes et modernes, considres dans leurs rapports avec la
Rvolution franaise_, imprim en 1797  Londres, o l'migration avait
jet M. de Chateaubriand, et o le retenait sa mauvaise fortune.
Lui-mme ne se prvalut point du succs d'_Atala_ et du _Gnie du
Christianisme_ pour faire revivre le souvenir de l'_Essai_; s'il et
parl de cet ouvrage, c'et t pour le dsavouer; il aima mieux,
puisque cette production n'avait point t remarque, l'abandonner  sa
destine. Il en avait bien le droit; ses ennemis politiques avaient-ils
celui d'exhumer cet ouvrage, et d'en faire  la fois une fin de
non-recevoir contre ses nouvelles opinions et un argument contre sa
sincrit? Assurment non. Mais si le procd n'tait pas bon, le calcul
n'tait pas mauvais; cette tactique ne manque jamais de russir,
momentanment du moins; et c'est toujours autant; il ne sied pas 
l'injustice de faire la dgote; il est bien clair que l'ternit ne
lui est pas assure; le moment seul lui appartient, et le moment c'est
dj beaucoup. Un moment lui fut donc accord; mais il est dj loin de
nous; et toute apologie, au sujet de l'_Essai_, est dsormais superflue.

Mais il n'est pas superflu de parler de l'_Essai_; et puisque des
attaques injustes ont oblig M. de Chateaubriand  rimprimer cet
ouvrage dans toute la puret du texte primitif, nous avons, ainsi qu'il
arrive assez souvent, quelque obligation  l'injustice; car l'histoire
intellectuelle et littraire du plus grand crivain de nos jours serait
incomplte et obscure dans l'absence de ce document. Je dis plus: M. de
Chateaubriand n'a point  rougir de cet ouvrage, que, dans les notes de
l'dition de 1826, ses mains paternelles ont si cruellement flagell;
et, s'il faut dire tout ce que je pense, je trouve dans cette production
si imparfaite, si infrieure, littrairement,  tout ce que l'auteur a
publi depuis, j'y trouve un caractre, un mrite qui se laissent
dsirer, au moins c'est ainsi que j'en juge, dans ses productions
subsquentes. Je m'en expliquerai plus tard.

Avant d'aller plus loin, partageons en quatre priodes le demi-sicle
que la carrire littraire de M. de Chateaubriand tient enferm entre
ses deux limites.  la premire appartient uniquement l'_Essai
historique_; la seconde, qui commence avec le Consulat et qui finit avec
l'Empire, est toute littraire, et comprend le _Gnie du Christianisme_,
les _Martyrs_, l'_Itinraire_, _Atala_, _Ren_, le _dernier
Abencerage_[245]; la troisime, qui concide avec la Restauration, est
remplie par la politique et ne nous montre presque plus qu' la tribune
et dans les journaux le potique auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_; la
quatrime date de 1830, et ne finira sans doute qu'avec la vie de M. de
Chateaubriand; le moment n'est pas venu de lui donner un nom; mais les
travaux historiques y tiennent jusqu'ici la plus grande place.  les
prendre toutes ensemble, l'auteur reste bien pour l'histoire littraire
ce qu'il est pour le public, pour le monde, un grand pote, un grand
crivain; peu importe, d'ailleurs, ce qu'il a cru tre, ce qu'il a voulu
tre: mais on ne peut s'empcher de remarquer qu'il semble n'avoir t
exclusivement crivain et pote que lorsqu'il n'a pu faire autrement, et
que ses ouvrages les plus purement littraires semblent n'avoir t pour
lui, malgr la gravit des sujets, que l'occupation d'un loisir importun
et l'amusement d'une halte force.

M. de Chateaubriand appartient  une poque o presque tous les hommes
dous de grandes facults ne pensent pas leur avoir donn un assez digne
emploi, jusqu' ce qu'ils aient pu les mettre au service de l'tat ou
aux gages de l'ambition. Il y a encore des hommes de lettres, il y en
aura toujours; mais le pouvoir sera de plus en plus prfr  la gloire,
ou, si mieux on l'aime, la gloire politique aux honneurs littraires.

Vous raconter M. de Chateaubriand tout entier, _ire per totum heroa_, ce
n'est pas mon dessein, ce n'est pas non plus ma mission. En tout cas, je
ne suis point appel  dpasser, dans mon tude, l'poque de la
Restauration, et dans celle-l mme, M. de Chateaubriand n'appellera
probablement pas mes premiers regards. Ce qui m'est immdiatement
dvolu, et je m'en rjouis, c'est la priode littraire et potique de
cette remarquable vie; mais je ne puis, je ne voudrais mme pas viter
l'_Essai historique_; ce livre est, dans l'apprciation gnrale de cet
homme illustre, une lumire, une clef dont nous sentirons tout le prix.

Le point de dpart de M. de Chateaubriand, sa vie intrieure, l'tat de
son me et de son esprit, avant l'poque o sa clbrit a commenc,
nous seraient tout  fait inconnus sans l'_Essai historique_. Ce n'est
pas que cet homme, qui a une si grande horreur du _moi_[246], ne nous
ait beaucoup parl de lui; mais on a beau tre sincre, on ne peut
s'empcher de teindre son pass des couleurs d'un prsent glorieux; les
proccupations actuelles ont un effet rtroactif; on aime (et, si c'est
une faiblesse, M. de Chateaubriand lui a pay un large tribut), on aime
 persuader aux autres, et d'abord  soi-mme, que ce qu'on est
aujourd'hui, on l'a toujours t, que ce qu'on pense, on l'a pens
toujours.  travers les invitables dsaveux dont M. de Chateaubriand a
fltri l'_Essai historique_, ouvrage posthume en quelque sorte, mis en
lumire fort longtemps aprs la mort morale du vritable auteur, on sent
la prtention d'avoir t, sous les rapports essentiels, le mme
toujours. Les critiques et l'crivain sont bien loin de compte: ceux-l
seraient tents d'crire une _histoire des variations_ de M. de
Chateaubriand; celui-ci a crit rellement, en se rpandant abondamment
dans ses crits et surtout dans ses prfaces, _un trait de la
perptuit de sa foi_. Vingt-cinq ans aprs la publication du _Gnie du
Christianisme_, vous l'entendez dclarer qu'il ne dment pas une
syllabe de ce qu'il a crit dans cet ouvrage[247]. Pas une syllabe!
l'entendez-vous bien? et ce n'est pas un Dieu qui parle, c'est un pauvre
mortel. Il tait impossible d'en dire autant de l'_Essai_,
diamtralement oppos dans ses doctrines au _Gnie du Christianisme_:
mais l'auteur croit du moins pouvoir affirmer que, si les erreurs
religieuses et morales sont malheureusement trop nombreuses dans
l'_Essai_, il n'y aperoit pas, en politique, un seul principe qui
dvie de ceux qu'il professe aujourd'hui[248]; c'est--dire, aprs sa
sortie du ministre: l'auteur a raison de ne pas dire: pas un seul
principe diffrent de ceux qu'il professait hier. Accordons tout, et
ajoutons que, lorsque les principes politiques professs dans l'_Essai_
seraient moins purs, c'est--dire moins conservateurs, nous n'en ferions
pas un crime  l'auteur, quelle que soit notre opinion, et nous n'en
sentirions diminue en rien l'estime que nous avons pour lui. Un homme
de vingt-cinq ans, en 1797, pouvait bien n'tre pas aussi mr qu'on
l'est de nos jours au mme ge; et certes, n'avoir  cet ge et  cette
poque, aprs une vie tumultueuse et dans une situation dsespre, rien
que des opinions arrtes, rien que des opinions saines, c'et t
presque un miracle; le miracle ne se prsume jamais, et rien, dans les
antcdents de ce jeune migr, ne donnait lieu de l'attendre: il se fit
plus tard.

Vous attachez au nom de Chateaubriand des ides que vous n'en voulez
sparer  aucune poque de sa vie. Ce romantisme potique et religieux,
dont il est le plus ancien comme le plus illustre reprsentant, et dont
il a l'air d'avoir t l'inventeur, vous voudriez le trouver dans
l'imagination et dans les crits de M. de Chateaubriand avant l'poque
de la Rvolution; mais avant la Rvolution, ce romantisme n'existait
pas, et c'est la Rvolution elle-mme qui lui a donn naissance. Il
tait bien tranger au dix-huitime sicle, malgr les tentatives de
quelques crivains, de Voltaire en particulier, pour consacrer
littrairement les souvenirs nationaux. _Zare_, _Adlade Du Guesclin_,
le _Sige de Calais_, oeuvres romantiques en un certain sens, trs
classiques dans un autre, n'avaient pu prvaloir contre des influences
fort diffrentes, que subissaient et que propageaient les auteurs mmes
de ces productions nationales. Tout ce qu'il y avait d'intelligent dans
la noblesse franaise tait proccup de Voltaire et de Rousseau. Pour
ne pas parler du catholicisme, dsert alors et mpris par les classes
suprieures plus qu'il ne le fut jamais, peu de prestige s'attachait aux
institutions et aux pouvoirs politiques, pour qui surtout les voyait de
prs. Si un ouvrage comme le _Gnie du Christianisme_ et t possible
alors, et je crois pouvoir le nier, il aurait t dchir  belles dents
par ceux-l mmes qui, plus tard, en furent les preneurs intresss, et
mme par plusieurs de ceux qui en furent les admirateurs sincres. Mais
ce qui est plus certain, c'est que les lments de cette inspiration
nouvelle n'existaient point encore, et moins peut-tre dans l'esprit du
jeune chevalier de Chateaubriand, malgr son nom fodal et l'honneur
qu'il avait de monter dans les carrosses du roi[249], que dans
l'imagination de quelque crivain roturier, solitaire, ruminant avec un
amour tout dsintress la navet des vieilles traditions et la posie
du moyen ge. Le jeune Chateaubriand n'y songeait gure plus que cet
autre gentilhomme, ce descendant de l'illustre famille de Chastellux,
qui, dans son livre _de la Flicit publique_, fltrissait sans rserve
tout un pass o son me gnreuse avait vu le malheur de ses semblables
bien plus que la gloire de ses aeux. Quiconque se croyait de l'esprit,
et c'tait  peu prs tout le monde, tait philosophe, et philosophe
n'est pas synonyme de romantique. L'impatience du mal, ou seulement du
gothique et du surann, avait donn  Voltaire la foule; le dsir, si ce
n'est l'esprance du bien, avait group autour de J.-J. Rousseau des
sectaires enthousiastes. M. de Chateaubriand tait du nombre de ces
derniers.

Les calamits de la Rvolution, en atteignant sa famille et lui-mme,
n'avaient point revtu,  ses yeux, d'un charme potique les antiquits
nationales; esclave de l'honneur, comme il le fut toujours, il avait
migr; mais il n'avait pas toutes les opinions de son parti, il en
avait moins encore l'enthousiasme et les passions, ou plutt il n'tait
point de son parti, si ce n'est pour en partager la destine et les
prils. En 1797, M. de Chateaubriand en tait encore  Rousseau; et,
chose remarquable, il avait vu les sauvages impunment, il croyait
encore aux sauvages. Du reste, s'il tait all en Amrique avec
l'ambition des dcouvertes, il en avait fait plus d'une,  dfaut de
celles qu'il esprait; il avait dcouvert sur ce sol tranger une
nouvelle nature, toute pleine de sauvages attraits, et en lui-mme le
talent de peindre la nature. Enchant par une magie dont son matre
Rousseau et t heureux de subir l'empire, il revenait du dsert
amricain avec le secret d'enchantements nouveaux, avec un philtre
puissant dont lui-mme ne connaissait pas encore toute l'nergie. Mais
philosophe il tait parti, philosophe il revint. Sceptique en religion,
il ne l'tait gure moins en politique. Plusieurs de la mme caste que
lui avaient, en 1789, salu de leurs acclamations la rforme sociale
dont le Luther tait un peuple tout entier; d'autres s'en taient
spars ds l'entre; il semble que M. de Chateaubriand ait eu alors
d'autres proccupations; 1791 est si prs de 1793, que nous ne
comprenons point, nous qui alors ne vivions pas, qu'on en ft encore 
l'esprance ou du moins  la scurit, et qu'en 1791[250] un gentilhomme
franais, un parent presque de Malesherbes, s'en allt, quand sa patrie
cherchait,  travers le feu, un passage du prsent vers l'avenir, s'en
allt, disons-nous, chercher,  travers les glaces, le passage de la mer
du Sud  l'Ocan Atlantique. Curiosit intempestive, direz-vous
peut-tre; mais comme alors nul n'en jugea ainsi, c'est l'imprvoyance
de l'poque qu'il faut admirer plutt que celle de M. de Chateaubriand:
on peut quelquefois, sans tre hypocrite, ne pas discerner le temps o
l'on vit.

Il est certain qu'un enthousiasme quelconque, celui de la libert ou
celui du royalisme, le lui aurait fait discerner; et l'ayant discern,
il ne serait point parti. Mais le scepticisme exclut l'enthousiasme et
je l'ai dit, M. de Chateaubriand n'avait pas, en politique, des
convictions fortes. Ce demi-scepticisme durait encore en 1797; les
malheurs de son parti ne le lui avaient pas plus rendu cher qu'ils ne
l'en avaient dtach, et ses infortunes personnelles l'avaient aigri,
c'est  son honneur qu'il faut le dire, contre l'humanit plutt que
contre ses propres ennemis. Il y a, d'ailleurs, tout lieu de croire que
ses relations particulires, avant de quitter la France, avaient t
surtout avec des littrateurs, ainsi donc en pleine roture, et que le
jeune homme lev aux pieds de Malesherbes ne pouvait pas tre un migr
bien fervent et bien pur. Quant  la littrature, pour s'assurer que M.
de Chateaubriand tait  cent lieues de la prtention d'en inventer une
nouvelle, il n'y a qu' voir dans l'_Essai_ mme quelles taient ses
admirations littraires.

Mais, sans le jeter dans l'exaltation d'aucun parti, la contemplation
des grands vnements contemporains tourna ses penses vers la
politique. L'occasion fut le motif; la position dtermina la pente; car
d'ailleurs tous les sujets l'attiraient  la fois. Que n'aimais-je
point alors? s'crie-t-il quelque part dans l'_Essai_[251]. 
l'entendre, on croirait que, sans les vnements, dont l'influence fut
imprieuse, les mathmatiques ou les finances auraient rclam et retenu
tout entier le chantre des solitudes amricaines[252]. Il chut en
partage  la politique: alors, avec cette ardeur et cette capacit de
travail qui l'ont toujours caractris, il se plongea dans l'tude de
l'histoire, et, oblig de donner ses jours  des travaux mercenaires, il
disputa ses nuits au sommeil pour puiser le vaste sujet dont le titre
de son ouvrage fait apprcier l'tendue aussi bien que la porte.
L'ouvrage devait tre compos de six livres; un seul a t publi, un
seul peut-tre fut crit, et ce seul livre occupe deux grands volumes.

Quel tait son dessein? Plac, par ses opinions, entre les royalistes et
les rpublicains, et jugeant que ni les uns ni les autres ne sont de
leur sicle, il veut les y ramener, comme dans le courant d'un fleuve

     qui nous entrane, dit-il, selon le penchant des destines, quand
     nous nous y abandonnons. Il me semble, ajoute-t-il, que nous sommes
     tous hors de son cours. Les uns (les rpublicains) l'ont travers
     avec imptuosit, et se sont lancs sur le bord oppos. Les autres
     sont demeurs de ce ct-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux
     partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou
     l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous
     dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre
     ge; les seconds nous retiennent en arrire, refusent de
     s'clairer, et veulent rester les hommes du quatorzime sicle dans
     l'anne 1796[253].

Trente ans plus tard, l'auteur crit  la marge:

Dis-je aujourd'hui autre chose que cela? Et il triomphe l-dessus. Il
triompherait peut-tre moins sur cette autre question: Avez-vous, _dans
l'intervalle_, toujours parl, toujours pens de mme?

Mais enfin, pour ramener ses lecteurs dans le courant des temps, qui
est, en politique, le courant de la vrit, il le remonte laborieusement
le long de ses rives; il retourne, par l'tude, au point de dpart de
toutes les histoires, pour s'embarquer l, et redescendre le cours du
fleuve. Il est impossible, selon lui, de se faire une destine
indpendante des destines gnrales; le courant gnral devenu plus
large et plus fort, c'est--dire les intrts collectifs, les ambitions
gnrales, entrane tout et nous brisera contre les cueils de son lit,
si nous ne le connaissons pas. Aprs tout, nous ne sommes jamais
certains d'viter le naufrage; mais, dit l'auteur,

     il faut tudier la carte, afin qu'en cas de naufrage, on se sauve
     sur quelque le o la tempte ne puisse nous atteindre. Cette
     le-l est une conscience sans reproche[254].

Ce n'est pas trop d'une si grande esprance pour entreprendre l'immense
voyage que l'auteur va nous faire faire  travers l'histoire
universelle. Mais  quoi bon le voyage, la carte et mme le pilote, si
le fleuve n'est pas navigable, en d'autres termes, si la socit est
impossible ou n'est qu'une dception, si, comme l'auteur se complat 
le rpter, _il importe peu qui nous gouverne_[255], si le monde _n'est
qu'un grand bois o les hommes s'entr'attendent pour se dvaliser, si le
plus grand malheur des hommes c'est d'avoir des lois et un
gouvernement_, et si nous sommes forcs de conclure avec l'auteur:

     Mais il n'y a donc point de gouvernement, point de libert? De
     libert? Si: une dlicieuse! une cleste! celle de la Nature. Et
     quelle est-elle, cette libert que vous vantez comme le suprme
     bonheur? Il me serait impossible de la dpeindre; tout ce que je
     puis faire est de montrer comment elle agit sur nous. Qu'on vienne
     passer une nuit avec moi chez les sauvages, du Canada, peut-tre
     alors parviendrai-je  donner quelque ide de cette espce de
     libert[256].

C'est une grande chute; mais l'auteur, en tombant, a, comme l'ancien
Brutus, embrass sa mre; je veux dire que, s'il n'a pas trouv ce qu'il
cherchait, il a trouv ce qu'il ne cherchait pas, son talent, son
inspiration, sa muse. Cette scne chez les sauvages en fournit la
preuve, que nous relverons plus tard.

Il y a, du reste, bien d'autres contradictions, bien, d'autres
disparates dans l'_Essai historique_; mais elles ne sont pas sans
quelque charme, je l'avoue. Vous rappelez-vous, Messieurs, l'pigramme
o un bibliomane s'applaudit d'avoir trouv la bonne dition d'un livre,
attendu que son exemplaire prsente deux ou trois fautes d'impression
qui ne sont pas dans la mauvaise? C'est ainsi  quelques fautes
d'impression que se reconnat assez souvent la bonne dition d'un homme.
Le soin minutieux qui les fait disparatre, la correction parfaite, se
paye quelquefois bien cher; la rgularit s'achte quelquefois au prix
de la vrit, et un peu d'incohrence vaut mieux qu'une unit factice.
Mais elle ne vaut pas mieux, assurment, que l'unit vraie et naturelle;
c'est  celle-l qu'il faut tendre, et les boutades amres de l'auteur
de l'_Essai_ l'en ont loign trop souvent.

On lui pardonnera moins facilement, quoiqu'il faille la lui pardonner
aussi, la manie des rapprochements. Que l'homme soit toujours l'homme,
que les mmes causes produisent ncessairement les mmes effets, et que
par consquent il n'y ait, dans un sens, rien de nouveau sous le soleil,
aucune vrit n'est plus vraie, et peu sont aussi importantes: les
leons de l'exprience et la philosophie de l'histoire n'ont d'autre
fondement que cet axiome. Mais l'exagration de cette vrit n'est pas
moins prjudiciable que son oubli. Il est impossible que tout se rpte,
et le cours des temps, la Providence elle-mme ou la libert divine,
introduisent dans les questions gnrales des lments qu'il faut savoir
discerner, sans quoi l'tude de l'histoire ne serait qu'un pige; et
c'est mme la promptitude intuitive et la sret de ce discernement qui
a fait, en tout temps, la diffrence caractristique entre les hommes
d'tat et les historiens. Le sens historique et le tact politique, qui
semblent avoir tant de rapport entre eux, sont plus diffrents qu'on ne
pense, et les affaires entrent pour une plus grande part que l'histoire
dans la formation des grands hommes politiques. Il n'y a de constant et
de parfaitement gal  soi-mme que la morale, parce qu'il faut bien que
l'immuable soit quelque part.  en croire l'_Essai historique_, chaque
personnage, chaque vnement mme, que dis-je? chaque incident, aurait
son Mnechme ou son Sosie dans l'histoire; il n'y aurait d'une
rvolution  l'autre que les noms de changs; la Providence, pareille 
un crivain sans fcondit, sans invention, n'aurait jamais su que se
copier elle-mme; l'individualit serait uniquement le produit des
vnements, et par consquent la libert en serait la proie; chaque
rvolution aurait, d'une ncessit invitable, son Louis XVI, son
Lafayette et son Dumourier, son Robespierre et son Tallien, et celle de
France aurait d,  son terme, avoir son Simonide dans la personne de M.
de Fontanes. Vous comprenez, sans que je le dise, que l'auteur n'rige
pas ces jeux d'esprit en thorie; mais cette thorie rsulte
ncessairement de son livre. Le systme de perfectibilit, qu'il a tant
raill depuis, n'est pas plus propre que le sien  obscurcir les
enseignements de l'histoire. Au reste, il faut en convenir, M. de
Chateaubriand a fait,  cet gard, si bonne justice de lui-mme qu'il
n'a rien laiss  faire  ses plus zls dtracteurs. Comme je ne suis
pas du nombre, j'ai hte d'en finir sur ce point et de vous renvoyer aux
corrections fraternelles que l'auteur s'est infliges  lui-mme dans
les notes de son _Essai_.

Sous le rapport de la composition, l'_Essai_ est une oeuvre bizarre. Les
digressions, les hors-d'oeuvre y abondent: les souvenirs personnels les
plus trangers au sujet s'y dveloppent et s'y prlassent en toute
libert. Entres autres prtentions (car le livre en trahit de plus d'une
espce), l'auteur avait celle de la mthode et de la symtrie; il est
curieux, aprs cela, de le voir s'carter sans raison apparente, presque
sans prtexte, pour nous raconter, fort agrablement sans doute, de
longs pisodes de ses voyages, et jeter, au beau milieu de ses
parallles historiques, des conseils plus ou moins judicieux, et plus ou
moins intelligibles, _aux infortuns_[257]. Il s'admoneste l-dessus
fort svrement dans ses notes, sans avoir l'air de se douter que, sur
cet article, il est relaps autant qu'on peut l'tre. Mais cette
irrgularit n'est point sans charmes, croyez-le bien. L'ouvrage
perdrait peut-tre plus qu'il ne gagnerait  tre moins subjectif, moins
individuel. On sent que la svrit du dessein et du plan de l'crivain
comprimait un flot d'impressions et d'images, qui formaient, sans qu'il
s'en doutt, la veine la plus abondante de son gnie.  toute force, il
voulait tre philosophe lorsqu'il tait pote; mais le pote, de temps
en temps, reprenait ses droits, et ce n'tait pas toujours sans la grce
de l'-propos. J'en citerai pour exemple le chapitre sur Pisistrate:

     Aprs avoir err sur le globe, l'homme, par un instinct touchant,
     aime  revenir mourir aux lieux qui l'ont vu natre, et  s'asseoir
     un moment au bord de sa tombe, sous les mmes arbres qui
     ombragrent son berceau. La vue de ces objets, changs sans doute,
     qui lui rappelle,  la fois, les jours heureux de son innocence,
     les malheurs dont ils furent suivis, les vicissitudes et la
     rapidit de la vie, raniment dans son coeur ce mlange de tendresse
     et de mlancolie, qu'on nomme l'amour de son pays.

     Quelle doit tre sa tristesse profonde, s'il a quitt sa patrie
     florissante, et qu'il la retrouve dserte, ou livre aux
     convulsions politiques! Ceux qui vivent au milieu des factions,
     vieillissant pour ainsi dire avec elles, s'aperoivent  peine de
     la diffrence du pass au prsent; mais le voyageur qui retourne
     aux champs paternels bouleverss pendant son absence, est tout 
     coup frapp des changements qui l'environnent: ses yeux parcourent
     amrement l'enclos dsol, de mme qu'en revoyant un ami malheureux
     aprs de longues annes, on remarque avec douleur sur son visage
     les ravages du chagrin et du temps. Telles furent sans doute les
     sensations du sage Athnien, lorsqu'aprs les premires joies du
     retour, il vint  jeter les regards sur sa patrie[258].

Quand l'_Essai historique_ serait, sous le rapport de l'art, un tout 
fait mauvais livre, il faut avouer que peu de gens taient capables, en
France et ailleurs, de faire un mauvais livre comme celui-l. Le travail
de recherches qu'il suppose est considrable: l'rudition en est souvent
curieuse; les jugements qu'il exprime, les vues qu'il expose, sont trs
souvent dignes d'un historien; et le style, dans ces moments-l, est
digne de la pense. L'imagination, dans ces pages vraiment historiques,
colore modrment les objets, sans en dnaturer l'aspect: le style
positif, sobre et srieux, le style de la vie et de l'action parat
naturel  l'crivain. Le genre svre de l'histoire ne rpudierait, je
le crois, aucun des passages que je vais citer:

     Ainsi les Athniens s'habiturent par degrs au gouvernement
     populaire. Ils passrent lentement de la monarchie  la rpublique.
     Le statut nouveau tait toujours form en partie du statut antique.
     Par ce moyen on vitait ces transitions brusques, si dangereuses
     dans les tats, et les moeurs avaient le temps de sympathiser avec
     la politique. Mais il en rsulta aussi que les lois ne furent
     jamais trs pures, et que le plan de la constitution offrit un
     mlange continuel de vrits et d'erreurs, comme ces tableaux, o
     le peintre a pass par une gradation insensible des tnbres  la
     clart; chaque nuance s'y succde doucement; mais elle se compose
     sans cesse de l'ombre qui la prcde, et de la lumire qui la
     suit[259].

     La Rvolution franaise ne vient point de tel ou tel homme, de tel
     ou tel livre; elle vient des choses. Elle tait invitable; c'est
     ce que mille gens ne veulent pas se persuader. Elle provient
     surtout du progrs de la socit  la fois vers la lumire et vers
     la corruption; c'est pourquoi on remarque dans la Rvolution
     franaise tant d'excellents principes et de consquences funestes.
     Les premiers drivent d'une thorie claire, les secondes de la
     corruption des moeurs. Voil le vritable motif de ce mlange
     incomprhensible des crimes ents sur un tronc philosophique; voil
     ce que j'ai cherch  dmontrer dans tout le cours de cet
     _Essai_[260].

     Ainsi, au moment que le peuple commena  lire, il ouvrit les yeux
     sur des crits qui ne prchaient que politique et religion: l'effet
     en fut prodigieux. Tandis qu'il perdait rapidement ses moeurs et son
     ignorance, la cour, sourde au bruit d'une vaste monarchie qui
     commenait  rouler en bas vers l'abme o nous venons de la voir
     disparatre, se plongeait plus que jamais dans les vices et le
     despotisme. Au lieu d'largir ses plans, d'lever ses penses,
     d'purer sa morale, en progression relative  l'accroissement des
     lumires, elle rtrcissait ses petits prjugs, ne savait ni se
     soumettre  la force des choses, ni s'y opposer avec vigueur. Cette
     misrable politique, qui fait qu'un gouvernement se resserre quand
     l'esprit public s'tend, est remarquable dans toutes les
     rvolutions: c'est vouloir inscrire un grand cercle dans une petite
     circonfrence; le rsultat en est certain. La tolrance s'accrot,
     et les prtres font juger  mort un jeune homme qui, dans une orgie
     avait insult un crucifix; le peuple se montre inclin  la
     rsistance, et tantt on lui cde mal  propos, tantt on le
     contraint imprudemment; l'esprit de libert commence  paratre, et
     on multiplie les lettres de cachet. Je sais que ces lettres ont
     fait plus de bruit que de mal; mais, aprs tout, une pareille
     institution dtruit radicalement les principes. Ce qui n'est pas
     loi, est hors de l'essence du gouvernement, est criminel. Qui
     voudrait se tenir sous un glaive suspendu par un cheveu sur sa
     tte, sous prtexte qu'il ne tombera pas?  voir ainsi le monarque
     endormi dans la volupt, des courtisans corrompus, des ministres
     mchants ou imbciles, le peuple perdant ses moeurs; les
     philosophes, les uns sapant la religion, les autres l'tat; des
     nobles ou ignorants, ou atteints des vices du jour; des
     ecclsiastiques,  Paris la honte de leur ordre, dans les provinces
     pleins de prjugs, on et dit d'une foule de manoeuvres
     s'empressant  l'envi  dmolir un grand difice[261].

Ces citations nous rapprochent de la question que nous avons pose en
commenant, et  laquelle nous n'avons fait qu'une rponse provisoire en
disant que l'auteur de l'_Essai_ est presque galement sceptique en
politique et en religion. Je ne prtends pas qu'il le soit aussi
absolument sur le premier point que sur le second; il incline vers la
monarchie, tout en rendant hommage au principe de la Rvolution; mais il
est trop peu convaincu pour avoir beaucoup de zle, et il faut bien le
dire, il n'y a pas dans tout l'_Essai_ la moindre trace d'enthousiasme
monarchique, ni d'une foi politique d'aucune sorte. Il soulve d'une
main incertaine les thories et les laisse retomber. C'est ainsi que,
dans le second volume, il nous dit:

     Pour moi, qui, simple d'esprit et de coeur, tire tout mon gnie de
     ma conscience, j'avoue que je crois en thorie au principe de la
     souverainet du peuple; mais j'ajoute aussi que si on le met
     rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
     humain redevenir sauvage, et s'enfuir tout nu dans les bois[262].

Peut-tre faut-il chercher le dernier mot de l'_Essai_, pour ce qui
concerne la politique, dans les passages suivants:

     Les gouvernements mixtes sont vraisemblablement les meilleurs,
     parce que l'homme de la socit est lui-mme un tre complexe, et
     qu' la multitude de ses passions, il faut donner une multitude
     d'entraves[263].

     Il n'est point de rvolution l o elle n'est pas opre dans le
     coeur: on peut dtourner un moment par force le cours des ides;
     mais si la source dont elles dcoulent n'est change, elles
     reprendront bientt leur pente ordinaire[264].

     Et moi aussi je voudrais passer mes jours sous une dmocratie
     telle que je l'ai souvent rve, comme le plus sublime des
     gouvernements en thorie; et moi aussi j'ai vcu citoyen de
     l'Italie et de la Grce; _peut-tre mes opinions actuelles ne
     sont-elles que le triomphe de ma raison sur mon penchant_. Mais
     prtendre former des rpubliques partout, et en dpit de tous les
     obstacles, c'est une absurdit dans la bouche de plusieurs, et une
     mchancet dans celle de quelques-uns[265].

Le passage suivant, s'il n'est pas une preuve du scepticisme politique
de l'auteur, atteste du moins qu' cette poque M. de Chateaubriand
jugeait avec sa raison plutt qu'avec ses passions les vnements et
tout l'ensemble de la Rvolution franaise:

     Tout ce qui fait vnement plat  la multitude. On aime  tre
     remu,  s'empresser,  faire foule; et tel honnte homme qui
     plaint son souverain lgitime massacr par une faction, serait
     cependant bien fch de manquer sa part du spectacle, peut-tre
     mme tromp s'il n'allait pas avoir lieu. Voil la raison pour
     laquelle les rvolutions o il a pri des rois blouissent tant les
     hommes, et pour laquelle les gnrations suivantes sont si fort
     tentes de les imiter: lorsqu'on mne des enfants  une tragdie,
     ils ne peuvent dormir  leur retour, si l'on ne couche auprs d'eux
     l'pe ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs
     il y a toujours quelque chose de bon dans une rvolution, et ce
     quelque chose survit  la rvolution mme. Ceux qui sont placs
     prs d'un vnement tragique sont beaucoup plus frapps des maux
     que des avantages qui en rsultent: mais pour ceux qui s'en
     trouvent  une grande distance, l'effet est prcisment inverse;
     pour les premiers, le dnoment est en action, pour les seconds en
     rcit. Voil pourquoi la rvolution de Cromwell n'eut presque point
     d'influence sur son sicle, et pourquoi aussi elle a t copie
     avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de mme de la
     Rvolution franaise, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet
     trs considrable sur les gnrations contemporaines, et peut-tre
     bouleversera l'Europe future[266].

C'en est assez pour juger que le jeune crivain tait bien loin de
l'enthousiasme, et peut-tre mme de la conviction en matire
politique[267]. Quant  la religion, le scepticisme de l'auteur est
vident; la croyance se rduit  ce qu'il y a de plus lmentaire dans
le disme,  un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en
jugera par ce passage:

     Pardonne  ma faiblesse, Pre des misricordes! Non, je ne doute
     point de ton existence; et soit que tu m'aies destin une carrire
     immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore
     tes dcrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinit[268].

Il est sceptique, mais il n'est pas irrligieux; une religion sincre et
cordiale est  ses yeux l'unique consolation des misres humaines, et
les gnies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de
l'humanit:

     pimnide ne traitait point de superstition ce qui tend  diminuer
     le nombre de nos misres; il savait que la statue populaire, que le
     pnate obscur qui console le malheureux, est plus utile 
     l'humanit que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une
     larme[269].

Ainsi que Rousseau son matre,

     la majest des critures l'tonne, la saintet de l'vangile parle
      son coeur.

Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il
s'incline devant

     le divin Auteur des vangiles, qui ne s'arrte point, dit-il, 
     prcher vainement les infortuns, qui fait plus, qui bnit leurs
     larmes, et boit avec eux le calice jusqu' la lie[270].

Mais il ne croit point  la vrit du christianisme; il l'attaque par
tous les cts, il rpte avec complaisance toutes les objections du
dix-huitime sicle, tout en disant:

     Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres,
     sans les admettre; il est ncessaire de faire connatre les causes
     qui nous ont plongs dans la rvolution actuelle; or, celles-ci
     sont d'entre les plus considrables[271].

Et aprs vingt pages d'une polmique que son sujet ne lui demandait pas,

     il est bien fch, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de
     rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie,
     les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs
     antagonistes[272].

C'est--dire qu'il se croit oblig en conscience de propager l'erreur,
son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en
faveur de la vrit. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme
qui regarde comme _victorieuses_ les rponses des apologistes de la foi
chrtienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:

     Moi, qui suis trs-peu vers dans ces matires, je rpterai
     seulement aux incrdules, en ne me servant que de ma faible raison,
     ce que je leur ai dj dit: Vous renversez la religion de votre
     pays, vous plongez le peuple dans l'impit, et vous ne proposez
     aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle
     philosophie; ne ravissez point  l'infortun sa dernire esprance:
     qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage
     d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les
     longues nuits  son chevet solitaire et tremp de larmes; si enfin
     elle lui rend le dernier service de l'amiti, en fermant elle-mme
     sa paupire, lorsque, seul et abandonn sur la couche du misrable,
     il s'vanouit dans la mort[273].

Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas  la religion, il croit encore
bien moins aux prtres; peut-tre mme sont-ce les prtres qui
l'empchent de croire  la religion. Vous pourrez voir, par la citation
suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune
migr:

     Les prtres des Grecs avaient un pouvoir considrable sur la masse
     du peuple; mais ils n'en exeraient aucun sur les particuliers: les
     ntres, au contraire, nous environnaient, nous assigeaient. Ils
     nous prenaient au sortir du sein de nos mres, et ne nous
     quittaient plus qu'aprs nous avoir dposs dans la tombe. Il y a
     des hommes qui font le mtier de vampires, qui vous sucent de
     l'argent, le sang et jusqu' la pense[274].

Ce dernier mot a certainement de la puissance.

Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il
s'en vante trente ans aprs l'avoir publi, o donc est cette prtendue
solidarit entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun
s'en va de son ct, emportant un lambeau ou plutt toute la vie de
l'autre. Je parle ainsi en me plaant au point de vue du _Gnie du
Christianisme_, et de tant d'autres crits de M. de Chateaubriand, o
l'on voit le trne et l'autel adosss l'un  l'autre, se servant l'un 
l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur
n'est point persuad de la ncessit de cette alliance, ou il s'en
soucie assez peu. Il croit un peu  la monarchie, il ne croit point au
catholicisme, et il confesse avec un gal abandon sa foi et son
incrdulit, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la
vrit. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache  ce livre, et
ce qui me le fait prfrer, sous un rapport,  tous les autres ouvrages
du mme crivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du
livre, et non du style, qui ne l'est peut-tre pas toujours. Remarquez
encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincre_, parce que je ne
refuse  aucun des crits du noble crivain le mrite de la sincrit,
tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.

L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien  voir dans
la formation des convictions; les convictions relvent uniquement de la
science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux,
l'imagination, la posie paraissent avoir eu leur part dans le systme
dont M. de Chateaubriand est devenu le reprsentant. Son christianisme
(je veux dire celui de ses livres) est littraire, sa politique est
littraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est
littraire aussi. Tout cela, fort sincre, je le crois, est une oeuvre
d'artiste. Sa vie mme, sa personnalit, porte le mme caractre; il l'a
compose en pote, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur.
Mettre en question la sincrit, ne serait pas seulement injuste, mais
draisonnable; ce pome vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est
si parfait que parce qu'il est sincre. M. de Chateaubriand n'a point
d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom veille a quelque chose
d'affectueux, et il est une des rares exceptions  la rgle fatale qui
veut que ce qui s'ajoute  l'admiration soit retranch de l'affection,
parce que l'admiration cre une distance, et que l'affection n'en
connat point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est
entour, sinon qu'on le croit sincre? Il l'est, je crois, autant qu'un
homme peut l'tre; mais il n'en est pas moins, comme crivain, comme
homme, comme politique, l'oeuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au
moins, o la nature et l'art forment une antinomie, o l'art ne vaut pas
la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne
doivent tre une oeuvre d'art. Un homme ne doit pas tre un systme, tout
le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un
pome. Vous comprendrez peut-tre, d'aprs cela, ma prdilection pour
l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas mme
naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et
jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son matre chri; et quel
est le jeune crivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas,  son
dbut dans la carrire, subi  la rigueur l'empire d'un modle? La
_Thbade_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_
est la _Thbade_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit
que la _Thbade_ possdt en propre quelque mrite que les
chefs-d'oeuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et
c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.

Il est unique dans la carrire de M. de Chateaubriand, au moins sous un
rapport; il caractrise  lui seul toute une poque de sa vie; il est,
entre toutes les oeuvres qui ont illustr le nom de son auteur, une oeuvre
de solitude, et j'ajouterais d'indpendance, si je n'avais peur d'tre
mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste
et qui complte ma pense, que de donner lieu de douter de mon respect
pour le plus noble caractre. C'est l'oeuvre d'un solitaire, qui ne se
sent engag ni envers son pass, ni envers aucune opinion, et qui dit sa
pense, advienne que pourra. Dans d'autres crits, il sera beaucoup
moins lui-mme qu'il ne croit l'tre, dans celui-ci il est lui-mme plus
qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un
parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement;
coutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; coutez le Chateaubriand
de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois
un plerinage pieux vers cette poque oublie, o rien d'tranger, rien
de factice, ne s'tait encore ajout  la pense,  la nature mme de ce
beau gnie.

Le style de l'_Essai historique_ est dfectueux  plusieurs gards; mais
c'est dj un style distingu. L'auteur qui,  propos de quelques
nologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons
coups de frule, convient qu'il n'crirait pas mieux aujourd'hui
certaines pages de ce livre[275]. La vrit est que non seulement le
fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile,
mme avec du talent, d'en reproduire les beauts que d'en viter les
dfauts. Les dfauts du style de l'_Essai_ sont de l'espce de ceux qui
s'enlvent aisment parce qu'ils sont  la surface; pour les faire
disparatre, un souffle souvent suffirait; les beauts sont engages
beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est anime.
Quant  ce qu'on pourrait appeler la _manire_ de M. de Chateaubriand,
ce je ne sais quoi qui ne se dfinit pas, mais qu'au premier coup d'oeil
on reconnat, elle tient  tout un ensemble d'ides qui ne devaient
qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion
n'tait pas consomme, et mme plusieurs ingrdients se faisaient encore
attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre
si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie prtablie_, et
qu'on est tent de se demander si, sous l'empire d'une autre
combinaison, plus naturelle peut-tre, le talent de M. de Chateaubriand
aurait jamais t aussi complet, aussi libre. Cette question se
prsentera un peu plus tard, et nous chercherons  nous rendre compte de
cette chimie toute potique, toute merveilleuse, d'o l'on a vu sortir
une individualit factice  la fois et naturelle, dont l'lment
potique est la vritable unit. Ici, remarquons seulement que si
l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractres nouveaux les opinions
qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait
presque galement ce qu'il possdait dj, ce que la nature et les
vnements avaient dj dpos dans le creuset mystrieux o devait se
constituer son avenir littraire. Il est certainement curieux de le
voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer  ct
d'elle sans la reconnatre et sans la saluer. Il rpond cependant plus
d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux
airs qu'il chantera plus tard; il parle dj un langage dans lequel, en
le dgageant de quelques mots disparates, il est ais de reconnatre ce
langage sans pareil qui va changer le ntre; et cela est si vrai que
quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu tre transports presque sans
changement dans le _Gnie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce dbut
du chapitre intitul: _Spectacle gnral de l'Univers_?

     Il est un Dieu; les herbes de la valle et les cdres de la
     montagne le bnissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'lphant
     le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la
     foudre fait clater sa puissance, et l'Ocan dclare son immensit.
     L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.

     Il n'a donc jamais celui-l, dans ses infortunes, lev les yeux
     vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaiss ses regards vers la
     terre[276]?

Le chapitre de l'_Essai_, intitul _Histoire du polythisme_, commenait
en ces termes:

     Il est un Dieu. Les herbes de la valle et les cdres du Liban le
     bnissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'lphant le salue au
     lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent
     le murmure dans les forts, la foudre tonne sa puissance, et
     l'Ocan dclare son immensit: l'homme seul a dit: _Il n'y a point
     de Dieu_.

     Il n'a donc jamais celui-l, dans ses infortunes, lev les yeux
     vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais err dans ces rgions
     toiles, o les mondes furent sems comme des sables[277].

Ici, l'auteur cesse de se servir d'original  lui-mme. Les lignes qui
suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du
_Gnie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre,
mais avec de grandes diffrences. Les voici, selon l'_Essai_:

     Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu
     aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La
     lune,  l'horizon oppos, montait comme une lampe d'argent dans
     l'Orient d'azur. Les deux astres mlaient au znith leurs teintes
     de cruse et de carmin. La mer multipliait la scne orientale en
     girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues
     de roses. Les flots calms, mollement enchans l'un  l'autre,
     expiraient tour  tour  mes pieds sur la rive, et les premiers
     silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur
     les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les
     valles[278].

L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'ide
actuelle ne comportait pas tout ce dtail, que tout ce dtail tait trop
curieux, et faisait hors-d'oeuvre. Il le transporta autre part, sauf la
cruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas
manqu de reprendre plus tard, attendu que des dfauts brillants sont
plus faciles  imiter que des beauts solides.

Mais l mme o l'auteur semble se copier, que de changements et quels
judicieux changements?

Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amrique_, qui, dans l'_Essai
historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il
plat  l'auteur d'appeler l'tat de nature, cette nuit, avec
l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Gnie
du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement.
Cette fois je commence par la premire version, et sans doute par la
moins correcte:

     La lune tait au plus haut point du ciel: on voyait  et l, dans
     de grands intervalles purs, scintiller mille toiles. Tantt la
     lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait  la cime de
     hautes montagnes couronnes de neige; peu  peu ces nues
     s'allongeaient, se droulaient en zones diaphanes et onduleuses de
     satin blanc, ou se transformaient en lgers flocons d'cume, en
     innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du
     firmament. Une autre fois, la vote arienne paraissait change en
     une grve o l'on distinguait les couches horizontales, les rides
     parallles traces comme par le flux et le reflux rgulier de la
     mer: une bouffe de vent venait encore dchirer le voile, et
     partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate
     blouissante de blancheur, si doux  l'oeil, qu'on croyait ressentir
     leur mollesse et leur lasticit. La scne sur la terre n'tait pas
     moins ravissante: le jour crusen et velout de la lune flottait
     silencieusement sur la cime des forts, et, descendant dans les
     intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumire jusque dans
     l'paisseur des plus profondes tnbres. L'troit ruisseau qui
     coulait  mes pieds, s'enfonant tour  tour sous des fourrs de
     chnes-saules et d'arbres  sucre, et reparaissant un peu plus loin
     dans des clairires tout brillant des constellations de la nuit,
     ressemblait  un ruban de moire et d'azur, sem de crachats de
     diamants, et coup transversalement de bandes noires. De l'autre
     ct de la rivire, dans une vaste prairie naturelle, la clart de
     la lune dormait sans mouvement sur les gazons o elle tait tendue
     comme des toiles. Des bouleaux disperss  et l dans la savane,
     tantt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol,
     en s'enveloppant de gazes ples, tantt se dtachaient du fond de
     craie en se couvrant d'obscurit, et formant comme des les
     d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumire. Auprs, tout
     tait silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le
     passage brusque d'un vent subit, les gmissements rares et
     interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on
     entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui,
     dans le calme de la nuit, se prolongeaient de dsert en dsert, et
     expiraient  travers les forts solitaires.

     La grandeur, l'tonnante mlancolie de ce tableau, ne sauraient
     s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
     Europe ne peuvent en donner une ide. Au milieu de nos champs
     cultivs, en vain l'imagination cherche  s'tendre, elle rencontre
     de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays
     dserts, l'me se plat  s'enfoncer,  se perdre dans un ocan
     d'ternelles forts; elle aime  errer,  la clart des toiles,
     aux bords des lacs immenses,  planer sur le gouffre mugissant des
     terribles cataractes,  tomber avec la masse des ondes, et pour
     ainsi dire  se mler,  se fondre avec toute une nature sauvage et
     sublime[279].

Voici la mme scne dans le _Gnie du Christianisme_. Comme aucun
changement n'tait command par l'intention du morceau, ni par la place
qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement
littraires, et de simple bon got, toutes les corrections que l'auteur
a faites:

     Un soir je m'tais gar dans une fort,  quelque distance de la
     cataracte de Niagara; bientt je vis le jour s'teindre autour de
     moi, et je gotai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une
     nuit dans les dserts du Nouveau-Monde.

     Une heure aprs le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus
     des arbres,  l'horizon oppos. Une brise embaume, que cette reine
     des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la prcder dans
     les forts comme sa frache haleine. L'astre solitaire monta peu 
     peu dans le ciel: tantt il suivait paisiblement sa course azure;
     tantt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient  la
     cime de hautes montagnes couronnes de neige. Ces nues, ployant et
     dployant leurs voiles, se droulaient en zones diaphanes de satin
     blanc, se dispersaient en lgers flocons d'cume, ou formaient dans
     les cieux des bancs d'une ouate blouissante, si doux  l'oeil,
     qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur lasticit.

     La scne sur la terre n'tait pas moins ravissante: le jour
     bleutre et velout de la lune descendait dans les intervalles des
     arbres, et poussait des gerbes de lumire jusque dans l'paisseur
     des plus profondes tnbres. La rivire qui coulait  mes pieds,
     tour  tour se perdait dans le bois, tour  tour reparaissait
     brillante des constellations de la nuit, qu'elle rptait dans son
     sein. Dans une savane, de l'autre ct de la rivire, la clart de
     la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agits
     par les brises, et disperss  et l, formaient des les d'ombres
     flottantes sur cette mer immobile de lumire. Auprs, tout aurait
     t silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le
     passage d'un vent subit, le gmissement de la hulotte; au loin par
     intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte
     de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de
     dsert en dsert, et expiraient  travers les forts solitaires.

     La grandeur, l'tonnante mlancolie de ce tableau, ne sauraient
     s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en
     Europe ne peuvent en donner une ide. En vain, dans nos champs
     cultivs, l'imagination cherche  s'tendre; elle rencontre de
     toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces rgions
     sauvages, l'me se plat  s'enfoncer dans un ocan de forts, 
     planer sur le gouffre des cataractes,  mditer au bord des lacs et
     des fleuves, et, pour ainsi dire,  se trouver seule devant
     Dieu[280].

Qu'on tudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce
ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais t mieux pratiqu[281].

Ces seuls morceaux auraient d, ce me semble, faire remarquer l'_Essai
historique_. Aprs Rousseau, mme aprs Bernardin de Saint-Pierre, cela
tait nouveau, inattendu. Tous trois, ils taient du nombre de ces
mcontents sublimes qui semblent dire  la foule de ceux qui sont
contents, ou qui prennent le monde comme il est, sans s'embarrasser de
ce qu'il pourrait tre: Ah! si vous saviez d'o je viens! si vous saviez
ce que j'ai vu! Ils viennent, hlas! d'o nous venons tous, ils n'ont
rien vu que ce que nous voyons; et toutefois, un immense regret, comme
d'une richesse perdue, bien qu'ils aient toujours t pauvres, enivre
leur me de douleur et de posie. Des deux premiers de ces crivains, je
puis l'affirmer sans preuve. Faut-il le prouver au sujet de M. de
Chateaubriand? Il n'est pas de carrire plus brillante  la fois et plus
mlancolique. L'auteur de l'_Essai_ est n dsabus. Ce qu'il se montre
dans ce premier ouvrage, il l'a toujours t; et le mot qu'il a laiss
tomber dans la prface de ses _tudes historiques_: Je mprise
aujourd'hui la vie que je ddaignais dans ma jeunesse[282], est aussi
vrai qu'il est sincre. Quoique M. de Chateaubriand ait beaucoup parl
de mlancolie, c'est rellement un gnie mlancolique, de cette
mlancolie qui intresse et qui touche parce qu'elle est virile, et
qu'elle n'affaiblit en rien le ressort de l'activit. Ce trait, chez le
grand pote que nous tudions, est plus profond, plus primitif que tous
les autres. Parmi les potes, ce sont ceux-l surtout qui aiment et qui
sentent la nature, comme ce sont aussi les poques fatigues et
sceptiques qui se retournent vers elle avec amour et se rejettent en
pleurant sur son sein maternel. Mais Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre se consolent en lui contant leurs peines et en recevant
d'elle comme une rponse de paix et de l'assurance. M. de Chateaubriand
n'en aime pas plus la magnificence et la mlancolie; il l'aime parce
qu'au milieu de ses enchantements, elle a de mystrieuses tristesses et
d'ineffables soupirs. D'autres ont aim la campagne, il aime le dsert:
Ce qui lui plat de la nature, c'est la solitude, l'immensit, les
aspects sauvages. Par la raison, je veux dire par une certaine force
d'abstraction, il est capable de juger le pass, de croire  l'avenir;
mais les ruines le touchent plus que les fondations nouvelles, et il est
l'homme des souvenirs bien plus que des esprances. Des opinions
nouvelles, une position prise ont d donner  tout cela une teinte
particulire, et M. de Chateaubriand a bien pu,  certains gards,
prendre son imagination pour son coeur:  combien d'autres cela n'est-il
pas arriv? Mais au-dessous des opinions un peu factices, au-dessous,
dirai-je, de cette _reprsentation_, si vous cherchez l'homme, vous le
trouverez tel que j'ai dit: dsabus en tout temps, triste au fond, amer
quelquefois, pote plutt qu'enthousiaste, mais gnreux, courtois,
chevaleresque, par nature et sans nul effort. Si la chevalerie n'et pas
exist, il l'aurait invente; et vritablement, elle s'est surpasse en
lui.

Tout cela se laisse pour le moins entrevoir dans l'_Essai_. M. de
Chateaubriand voudrait bien qu'on y entrevt aussi le catholique; mais
cela lui parat impossible, et il en fait son deuil. Pour moi, s'il
n'tait pas bizarre de prtendre mieux voir que l'auteur dans son oeuvre,
je dirais qu'il n'y a pas si loin de l'incrdule de l'_Essai_ au croyant
du _Gnie du Christianisme_; car cet incrdule a des paroles de
sympathie pour la foi sincre, et ce croyant a l'imagination plus
religieuse que l'esprit. Quoi qu'il en soit, il y a entre l'_Essai_ et
le _Gnie du Christianisme_, un fait qu'on appelle communment
conversion.




CHAPITRE DEUXIME

Atala.


Je ne raconte pas la vie de M. de Chateaubriand; je n'en rappelle que ce
qui est ncessaire  mon dessein. Sa mre, femme pieuse, tait morte
avec le regret d'avoir vu son fils, par la publication de l'_Essai
historique_, donner des gages aux ennemis du catholicisme. Il sut, par
une soeur galement pieuse, et qu'il devait perdre bientt aprs, quelles
avaient t les dernires angoisses et les prires suprmes d'une mre
qu'il vnrait profondment. Quelque ide que je me fasse de la
dogmatique de M. de Chateaubriand, je dclare que je ne suis pas de la
force de ceux qui ont pu trouver ridicule le changement soudain de ses
opinions  la nouvelle de cette mort, prcde, si on peut s'exprimer
ainsi, d'une double agonie; je crois pieusement  ce qu'il nous raconte,
oui, pieusement, parce que ce serait tre non seulement injuste envers
lui, mais impie envers l'humanit, que de ne pas le croire; et non
seulement je ne suis pas tonn, mais je suis profondment touch
lorsque, dans la prface du _Gnie du Christianisme_, je l'entends dire,
avec ce ton simple qui est celui de la vrit:

     Mes sentiments religieux n'ont pas toujours t ce qu'ils sont
     aujourd'hui. Tout en avouant la ncessit d'une religion, et en
     admirant le christianisme, j'en ai cependant mconnu plusieurs
     rapports. Frapp des abus de quelques institutions et des vices de
     quelques hommes, je suis tomb jadis dans les dclamations et les
     sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le
     dlire des temps, sur les socits que je frquentais; mais j'aime
     mieux me condamner: je ne sais point excuser ce qui n'est point
     excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est
     servie pour me rappeler  mes devoirs.

     Ma mre, aprs avoir t jete  soixante-douze ans dans des
     cachots o elle vit prir une partie de ses enfants, expira sur un
     grabat, o ses malheurs l'avaient relgue. Le souvenir de mes
     garements rpandit sur ses derniers jours une grande amertume:
     elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler  cette
     religion dans laquelle j'avais t lev. Ma soeur me manda le
     dernier voeu de ma mre: quand la lettre me parvint au del des
     mers, ma soeur elle-mme n'existait plus; elle tait morte aussi des
     suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau,
     cette mort qui servait d'interprte  la mort, m'ont frapp. Je
     suis devenu chrtien. Je n'ai point cd, j'en conviens,  de
     grandes lumires surnaturelles; ma conviction est sortie du coeur:
     j'ai pleur, et j'ai cru[283].

C'tait en 1798, un an aprs la publication de l'_Essai_. Il est
impossible de ne pas croire que, ds ce moment, M. de Chateaubriand
conut le dessein de son grand ouvrage et mit la main  l'oeuvre. J'ose
dire que cela est touchant, et d'autant plus que rien ne prsageait que
l'apparition de cet ouvrage dt concider avec le rtablissement des
cultes chrtiens en France. Le christianisme, en 1798, tait encore
proscrit, et, selon les apparences, avait encore pour longtemps 
l'tre. Le dessein de M. de Chateaubriand tait donc, il faut le dire,
un dessein gnreux, et son oeuvre, qu'on a appele une oeuvre de
circonstance, l'tait en effet, mais dans le plus noble sens de ce mot.
Lorsque les promesses du 18 brumaire et les sollicitations d'anciens
amis, au nombre desquels tait La Harpe, rappelrent en France M. de
Chateaubriand, son travail tait dj avanc; mais l'pisode d'_Atala_
tait seul en tat de paratre. Or, cet pisode d'_Atala_, si l'on
considre l'poque o il parut, et les ides dont il est plein, tait le
_Gnie du Christianisme_ en raccourci; le culte n'tait pas encore
rtabli, puisque dans la premire dition de ce petit ouvrage, l'auteur
rend hommage  un gouvernement, qui ne proscrit, dit-il, aucune opinion
paisible, et sous lequel il est permis de prendre la dfense du
christianisme[284]. Je ne dirai pas qu'il y avait du courage  dfendre
la cause de la religion (je crois qu'il y en avait); je ne tiens qu'
tablir une chose, c'est qu'aucune esprance personnelle, aucun calcul
intress, ne pouvaient se rattacher  la publication d'_Atala_ et du
_Gnie du Christianisme_. On ne le nie pas, je crois, mais on n'y pense
pas assez; et tout le monde doit tre bien aise que M. de Chateaubriand
ait fait  la fois un beau livre et une action honorable.

Toutefois, l'vnement se prparait et se laissait pressentir. Ce
peuple,  qui la soif de l'ordre et du repos venait de faire accepter
avec enthousiasme tous les prliminaires de la monarchie, et qui, quoi
qu'on en dise, ne s'y trompait pas, associait par habitude  l'ide de
l'ordre rtabli celle des autels relevs. Le pouvoir et le culte,
l'autorit politique et l'autorit religieuse, formaient un tout dans
son esprit; et comme pour confirmer la justesse de cette association
d'ides, ces deux autorits formaient aussi un tout dans la pense des
rvolutionnaires obstins, qui ne voulaient pas plus de concordat que de
18 brumaire. Ils avaient cru faire la Rvolution contre ce culte
prcisment qu'il s'agissait de restaurer, et l'on sait la rponse du
gnral Dumas  Bonaparte, qui lui demandait, lors des ftes du
Concordat, comment il trouvait tout cela: Admirable; il n'y manque que
trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous
relevez. On peut croire que cette objection toucha peu le Premier
Consul, dj empereur dans l'me, et qui songeait d'avance  se rendre
ancien en s'entourant de tout ce qui l'tait. Il n'avait garde d'oublier
le principal, et la religion ne fut pas seulement rendue  la libert,
mais livre aux prils d'une position officielle. Cromwell eut, en
apparence, cet embarras de moins; mais le culte piscopal, dont les
souvenirs taient des prtentions, contribua sans doute  renverser la
dynastie nouvelle, et fut pour beaucoup dans la restauration des Stuart.
Au reste Cromwell, quand il et voulu choisir entre les deux cultes,
n'en tait pas le matre; je ne sais si,  la longue, Bonaparte l'et
t davantage; mais il me semble qu'il calcula bien en rtablissant
l'ancien culte et en se donnant, dans cette affaire, le mrite de
l'initiative.

_Atala_, cependant, prcda d'une anne environ, la restauration de
l'ancien culte.--M. de Chateaubriand avait des amis chauds; on annonait
le nouvel crivain; on l'levait sur le pavois, avant mme qu'il ft
connu; on solennisa son avnement; vous savez tous, Messieurs, avec quel
empressement M. de Fontanes faisait les honneurs du monde littraire 
ce nophyte de la gloire. Toutefois le petit livre et pu se suffire 
lui-mme, et de fait,

     Il ne dut qu' lui seul toute sa renomme.

L'acclamation fut immense, les rclamations vives  proportion. Le parti
philosophique, classique en littrature, incrdule en religion,
rvolutionnaire en politique, se sentait menac dans tous ses intrts 
la fois, et les applaudissements qui accueillaient _Atala_ lui disaient
assez l'imminence d'un danger qui, assurment, n'tait pas tout entier
dans les pages de cette nouvelle. Mais le nombre des critiques et la
violence de quelques-unes ne firent gure que constater l'immensit du
succs.

Ce succs ne peut nous prvenir ni pour ni contre _Atala_. Nous ne
sommes plus sous le charme. Essayons de juger ces prmices d'une
nouvelle littrature, ce ballon d'essai au moyen duquel l'auteur du
_Gnie du Christianisme_ interrogeait en quelque sorte l'tat de
l'atmosphre et la direction des vents.

Il serait facile encore aujourd'hui de faire la satire d'_Atala_,
quoique l'auteur en ait fait disparatre les plus fortes taches. Ce
petit pome tait dj  peu prs dans l'tat o nous le voyons, lorsque
Chnier le critiqua. Chnier qui, dans son rapport, garde le plus
inconcevable silence sur le _Gnie du Christianisme_, se fait de loisir
pour parler d'_Atala_, et sort, pour en parler, de la gravit officielle
de son rle de rapporteur dans l'affaire des prix dcennaux. Il y a,
dans cette tude malveillante d'un ouvrage d'imagination, beaucoup trop
de cette critique verbale ou extrieure dont la facile et dloyale
industrie aurait bon march du sublime, et mme surtout du sublime,
puisqu'elle n'est qu'un appel  cet instinct de moquerie cynique dont
nous portons tous peut-tre le principe au dedans de nous[285]. On est 
peu prs sr d'avoir pour soi les rieurs lorsqu'on a dit que le Pre
Aubry est _le chef de la Prire_, qu'il est aussi _l'homme des anciens
jours_, qu'il est de plus _le vieux gnie de la montagne_, qu'il est
encore _le serviteur du grand Esprit_, et qu'il n'en est pas moins
_l'homme du rocher_[286]. On a fait rire, mais qu'a-t-on prouv? Ce
n'est pas que l'analyse de Chnier n'ait des parties judicieuses que
nous adoptons; mais ce que nous n'adoptons pas, c'est l'esprit de cette
analyse; nous nous rangeons plutt, en matire de critique, du ct de
M. de Chateaubriand, qui nous parat avoir profess les bons principes
dans une page charmante que voici:

     Il tait utile, sans doute, au sortir du sicle de la fausse
     philosophie, de traiter rigoureusement des livres et des hommes qui
     nous ont fait tant de mal, de rduire  leur juste valeur tant de
     rputations usurpes, de faire descendre de leur pidestal tant
     d'idoles qui reurent notre encens en attendant nos pleurs. Mais ne
     serait-il pas  craindre que cette svrit continuelle de nos
     jugements ne nous ft contracter une habitude d'humeur dont il
     deviendrait malais de nous dpouiller ensuite? Le seul moyen
     d'empcher que cette humeur prenne sur nous trop d'empire, serait
     peut-tre d'abandonner la petite et facile critique des _dfauts_,
     pour la grande et difficile critique des _beauts_. Les anciens,
     nos matres, nous offrent, en cela comme en tout, leur exemple 
     suivre. Aristote a consacr le XXIVe chapitre de sa _Potique_ 
     chercher comment on peut excuser certaines fautes d'Homre, et il
     trouve douze rponses, ni plus ni moins,  faire aux censeurs;
     navet charmante dans un aussi grand homme. Horace, dont le got
     tait si dlicat, ne veut pas s'offenser de quelques taches: _Non
     ego paucis offendar maculis_. Quintilien trouve  louer jusque dans
     les crivains qu'il condamne; et s'il blme dans Lucain l'art du
     pote, il lui reconnat le mrite de l'orateur: _Magis oratoribus
     quam poetis annumerandus_[287].

Cependant je serai svre et dtaill prcisment pour qu'il soit bien
prouv que la perfection ngative n'est  peu prs de rien dans le
succs d'une oeuvre d'imagination, et pour faire connatre jusqu'o va le
prestige du talent.

       * * * * *

Pour ne pas juger trop svrement le sujet d'_Atala_, il est bon
d'oublier que ce roman fait partie du _Gnie du Christianisme_, et qu'il
est destin  rsumer ce grand ouvrage. La fable n'en est point assez
grave pour cela, et je serai compris sans m'expliquer davantage. Prenons
donc _Atala_ pour un roman comme un autre, et disons que le sujet n'en
est pas sans intrt; mais combien l'est-il moins que celui de _Paul et
Virginie_, dont le souvenir a certainement proccup l'auteur! _Atala_
est l'exagration, je n'ose pas dire la charge de _Paul et Virginie_.
Ici la sainte, l'ternelle loi de la pudeur, l le respect d'un voeu
prononc par un autre; ici la mort prfre  l'ombre du mal, l le
suicide, c'est--dire un crime rel prvenant un crime imaginaire: j'ai
le droit de parler ainsi, puisque c'est au voeu coupable de sa mre, et
non au devoir imprescriptible de la chastet, que la jeune Indienne
offre sa vie en sacrifice.  la lettre il est vrai qu'Atala elle-mme a
fait un voeu, mais ce voeu lui a t arrach par la violence. L'intrt du
dnoment est prpar dans _Paul et Virginie_ par l'aimable histoire de
leur enfance et de leurs amours; on les connat l'un et l'autre; on a
vcu avec eux; chacun d'eux a un caractre, une physionomie morale.
Chactas et Atala n'en ont point, non pas mme celle de leur patrie;
s'ils sont trop sauvages pour des proslytes de la civilisation, ils
sont trop civiliss pour des sauvages; leur langage mle constamment et
sans aucune mesure la navet des races primitives aux ides abstraites
et gnrales des Europens du dix-neuvime sicle. Cette mme Atala qui
dit, en parlant de sa mre:

     Ensuite le chagrin d'amour vint la chercher, et elle descendit
     dans la petite cave garnie de peaux d'o l'on ne sort jamais[288],

elle dira plus tard:

     Sentant une divinit qui m'arrtait dans mes horribles transports,
     j'aurais dsir que cette divinit se ft anantie, pourvu que,
     serre dans tes bras, j'eusse roul d'abme en abme avec _les
     dbris de Dieu et du monde_[289].

Chactas dit quelque part

     qu'il avait dsir de dire les choses du mystre  celle qu'il
     aimait dj comme le soleil[290], et que le gnie des airs
     secouait sa chevelure bleue, embaume de la senteur des pins[291];

 la bonne heure, quoiqu'il soit trange que l'homme qui a convers avec
Fnelon et qui reproduit si fidlement le langage du Pre Aubry, puisse
encore s'exprimer ainsi: qu'il soit donc sauvage tant qu'il lui plaira;
mais qu'aprs avoir parl de la chevelure bleue du gnie des airs il
ne vienne pas nous dire, en parlant d'Atala

     qu'on remarquait sur son visage je ne sais quoi de vertueux et de
     passionn, dont l'attrait tait irrsistible; qu'elle joignait 
     cela des grces plus tendres, et qu'une extrme sensibilit, unie 
     une mlancolie profonde, respirait dans ses regards[292];

surtout qu'il se garde bien de dire au missionnaire:

     Prisse le Dieu qui contrarie la nature[293]!

Les hommes de la nature, comme on les appelle, ne parlent gure de la
nature; ce mot mme n'existe pas pour eux; c'est  peine s'il existait
pour les Franais du sicle de Louis XIV dans le sens que lui donne
Chactas.

Aprs tout, la situation des deux amants, leur jeunesse, la nouveaut
mme de leur langage, font regretter un peu moins l'intrt qui
rsulterait de caractres bien dessins. Il est presque dommage que
l'auteur ait essay de combler cette lacune, au moins pour ce qui
concerne Atala, dont il a voulu, d'une faon quelconque, marquer
l'origine et la nature europennes[294]. Au lieu de peindre ce
caractre, il le dfinit, et rien dans ses rcits ne vient  l'appui de
cette dfinition. C'est ainsi qu'il nous parle de l'lvation de son
me dans les grandes choses, et de sa susceptibilit dans les
petites[295]; c'est ainsi qu'Atala mourante s'accuse, bien injustement
pour ce que nous en pouvons connatre, d'avoir beaucoup tourment
Chactas par son orgueil et par ses caprices[296]. O donc l'auteur
a-t-il pris cela? Je dclare, moi, qu'Atala me parat la plus douce et
la meilleure fille du monde; tout le rcit en fait foi; et quand elle
serait moins bonne enfant, qu'est-ce que cela nous fait si nous ne le
voyons pas? En matire de posie ou de roman, que les auteurs en soient
bien avertis, le lecteur ne croit et ne sait que ce qu'il voit.

Il est presque inutile de remarquer que l o les caractres et les
passions mmes font dfaut, il ne peut y avoir une vritable action. Ce
dfaut, dans _Atala_, est habilement dissimul; mais une exacte analyse
du roman, si nous osions nous la permettre ici, le mettrait  nu.
L'aventure, outre ce qu'elle a de vulgaire au fond, est par trop
sommaire, et peut-tre n'y en a-t-il pas de meilleure critique que
l'pisode de _Vellda_ dans les _Martyrs_[297]. Je ne l'envisage que
sous le rapport de l'art; mais, sous ce rapport, quelle diffrence, et
que _Vellda_ est  la fois plus pathtique et plus raisonnable
qu'_Atala_!

Le livre a une prtention dogmatique; on ne lui en faisait pas une loi;
mais sitt qu'il l'annonce, on lui en demande compte. Eh bien!
qu'enseigne-t-il par la bouche du Pre Aubry, qui reprsente le
vieillard de _Paul et Virginie_? Il nous enseigne d'abord qu'Atala
pouvait tre releve de son voeu; elle l'a su trop tard; mais, hlas!
dans le cas contraire elle l'aurait su trop tt; en sorte que si
l'ignorance a t funeste, la connaissance, d'une autre manire, l'et
t aussi: seulement, dans le second cas, elle ne serait pas morte.
Voil le premier chapitre de la sagesse du Pre Aubry. Le second est un
discours de consolation pour Atala qui se meurt. Ce que j'y vois de plus
clair, c'est que la vie ne vaut pas la peine qu'on la regrette, que les
plus heureux sont  plaindre, que les reines ont t vues pleurant
comme de simples femmes, que la dception est au fond de tout et mme
des affections les plus tendres, attendu qu'il y a toujours quelques
points par o deux coeurs ne se touchent pas, et que ces points suffisent
 la longue pour rendre la vie insupportable, et que si Atala savait ce
que c'est que le mariage, elle aimerait mieux, pour peu qu'elle et de
jugement, mourir que de se marier[298]. On lui dit de plus quelques mots
de la robe clatante des vierges qu'elle va revtir dans le sjour des
lus. Ce qu'elle a fait pour cela, ce qui lui donne droit au bonheur
cleste, il est difficile de le voir; son suicide apparemment ne sera
pas un titre: qu'y a-t-il donc pour elle entre son crime et le ciel? la
communion, l'extrme-onction, quelques formalits qu'elle accomplit ou
plutt qu'elle subit; il m'est impossible de voir autre chose. Quant aux
ides, aux sentiments, aux actes moraux, dont ces actes extrieurs ne
peuvent tre que l'emblme, ou du moins qui seuls peuvent communiquer
aux emblmes une grce, une vertu, on n'en dit mot. Tout cela sans doute
est sous-entendu; mais,  l'poque o crivait M. de Chateaubriand,
tait-il encore ou tait-il dj temps de sous-entendre? Non, il fallait
s'expliquer. Il est vrai qu'alors on aurait eu un catchisme au bout
d'un roman, et l'auteur avait trop de got pour terminer un roman par un
catchisme. Quelque chose de positif, cependant, ressort de cette
histoire, et c'est l'ermite qui prend la peine de nous l'apprendre:

     Vous offrez tous trois, dit-il (la mre d'Atala, Atala elle-mme
     et l'imprudent missionnaire qui dirigeait sa mre), un terrible
     exemple des dangers de l'enthousiasme et du dfaut de lumire en
     matire de religion[299].

La leon sur l'enthousiasme sera dans tous les temps bien reue; mais
tait-ce bien de celle-l que l'poque avait le plus pressant besoin?

On ne s'tonne gure que Chactas, ainsi catchis, ait diffr pendant
plus de cinquante ans la promesse qu'il a faite  son amante et au Pre
Aubry, de devenir chrtien; mais on s'tonne pourtant qu'il ne soit pas
chrtien, parlant du christianisme comme il en parle. Est-ce peut-tre
que M. de Chateaubriand, voulant, pour l'agrment du lecteur, faire
parler Chactas en sauvage, a, de son autorit prive, diffr la
conversion de cet idoltre? Comment n'est-il pas chrtien, comment, du
moins, est-il encore idoltre, celui qui parle ainsi:

     C'est de ce moment,  Ren, que j'ai conu une merveilleuse ide
     de cette religion qui, dans les forts, au milieu de toutes les
     privations de la vie, peut remplir de mille dons les infortuns; de
     cette religion qui, opposant sa puissance au torrent des passions,
     suffit seule pour les vaincre, lorsque tout les favorise, et le
     secret des bois, et l'absence des hommes, et la fidlit des
     ombres[300].

Et ailleurs:

     Aussitt le prtre divin revt une tunique blanche d'corce de
     mrier; les vases sacrs sont tirs d'un tabernacle au pied de la
     croix, l'autel se prpare sur un quartier de roche, l'eau se puise
     dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le
     vin du sacrifice. Nous nous mettons tous  genoux dans les hautes
     herbes; le mystre commence.

     L'aurore paraissant derrire les montagnes, enflammait l'Orient.
     Tout tait d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annonc par
     tant de splendeur sortit enfin d'un abme de lumire, et son
     premier rayon rencontra l'hostie consacre, que le prtre, en ce
     moment mme, levait dans les airs.  charme de la religion! 
     magnificence du culte chrtien! Pour sacrificateur un vieil ermite,
     pour autel un rocher, pour glise le dsert, pour assistance
     d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment o nous
     nous prosternmes, le grand mystre ne s'accomplt, et que Dieu ne
     descendt sur la terre, car je le sentis descendre dans mon
     coeur[301].

     Elle triomphait cette religion divine[302],

s'crie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala
une sainte[303]. Aprs la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui
dit: c'est la volont de Dieu:

     Je n'aurais jamais cru qu'il y et tant de consolation dans ce peu
     de mots du chrtien rsign, si je ne l'avais prouv
     moi-mme[304].

Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prche autant et mieux que le Pre
Aubry, n'est pas encore chrtien cinquante ans aprs une aventure qui
lui est aussi vivement prsente que les scnes de la veille. Il s'en
tonne lui-mme, et il a de quoi:

     Comment Chactas, s'crie-t-il, n'est-il point encore chrtien?
     Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'
     prsent retenu _dans les erreurs de ses pres_? Non, je ne veux pas
     tarder plus longtemps[305].

Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens
qui ont aussi des raisons de politique et de patrie se croient obligs
de se hter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilit peut-il y avoir
 nous reprsenter un homme qui a got la sublimit du dogme et de la
morale chrtienne, et qui reste encore engag dans les grossires
superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrtien,
cela se conoit encore; mais qu'il soit rest idoltre, qui peut le
comprendre?

Le mme caractre hybride, incohrent, se montre partout, mais surtout
dans la couleur du style, ou plutt dans la promiscuit de plusieurs
couleurs qui s'entremlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le
prsent et le pass, la navet du sauvage et la subtilit maladive de
l'homme civilis, ont jet ple-mle dans le discours des principaux
personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas
naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte.
Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mlodieux, si
suave! Il y a tant de fracheur et d'clat dans ces couleurs qui se
heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide,
si riche! L'auteur semble s'tre mont, en toutes choses, au ton de
cette nature transatlantique o tout ce qui est grand est norme, o
tout ce qui claire blouit, o tout ce qui impose pouvante, o tout ce
qui meut enivre. La nature morale elle-mme, les penses des
personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de
l'inou et du dmesur des dserts o le drame s'accomplit. Il semble
que toutes les barrires soient tombes  la fois, et qu'une langue qui
ne ressemble  aucune parce qu'elle ressemble  toutes, soit la langue
naturelle d'un sujet et d'une scne o tout dconcerte nos ides
ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette
confusion; les disparates sont habilement sauves; ce ple-mle
s'organise, et une unit trs artificielle finit par paratre un tout
naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'me de l'auteur; c'est
qu'en lui l'impossible fusion s'est rellement opre; voil ce qui, en
dpit de la rflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas
s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est
absolument faux.

Sur ce pied, bien des penses, bien des dtails de style, auxquels leur
nouveaut donna un moment de succs, sont sans charme aujourd'hui. Rien
n'est si voisin du prcieux que la navet tudie, et l'auteur
d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refus constamment 
la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne
voyons plus dans _Atala_ corrige, le _nez du Pre Aubry aspirer
naturellement vers la tombe_, nous voyons d'dition en dition
reparatre la fameuse phrase: Orage du coeur, est-ce une goutte de votre
pluie[306]? La mre de la mre d'Atala la contraint encore d'pouser
le magnanime Simaghan, tout semblable  un roi, et honor des peuples
comme un Gnie[307]. Atala mourante dit encore  son jeune ami:
Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au dsert, sur ma
tombe[308]. Le Pre Aubry veut encore que l'on s'tonne de la quantit
de larmes que contiennent les yeux des rois[309], et Ren voit encore
aujourd'hui des larmes au fond d'une histoire[310].

L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait d s'apercevoir qu'il sortait
de son rle, ou plutt qu'il entrait dans le rle d'autrui, lorsque, en
son propre nom, il dit  la fin d'_Atala_:

     Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort
     instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du
     dsert, la grce de la cabane, et une simplicit  conter la
     douleur que je ne me flatte pas d'avoir conserves[311].

Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme franais,  la fin du
dix-huitime sicle, a pu parler  des lecteurs franais. Mais c'est
avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conserv cette simplicit
 conter la douleur que le Siminole avait mise dans son rcit. C'est l
sans doute qu'il fallait tre simple, et c'est l peut-tre qu'il l'est
le moins. Il ne faut pas s'tonner que le style d'un sauvage soit figur
mme dans la douleur; la mtaphore est sa langue naturelle; mais un
sauvage mu dira-t-il:

     Je rpandis la terre antique sur un front de dix-huit
     printemps[312].

Fallait-il lui prter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre
de l'abb Prvost, on voit aussi un amant enterrer sa matresse; mais il
n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: J'ouvris une
large fosse, et j'y plaai l'idole de mon coeur... Mais je ne veux pas
toucher  ce morceau pathtique, ne pouvant vous le lire tout entier.
Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connatra quelle
est la force de la simplicit.

M. de Chateaubriand a t parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle
aujourd'hui _la couleur locale_. En dpit de l'abus qu'on a fait du vrai
accidentel ou historique aux dpens du vrai universel ou humain, nous
lui en devons de la reconnaissance. Il faut mme pardonner  l'inventeur
d'avoir fait un peu talage de cette nouveaut, et d'avoir cru que des
noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicou_, taient
essentiels  la couleur locale. On ne peut s'empcher pourtant de
remarquer combien, dans ce mme genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a
plus de mesure et de got. Lui-mme, avec une humilit feinte et
malicieuse, n'a que trop bien critiqu son illustre mule. Un jour que,
devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit
en souriant: Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de
Chateaubriand a une brosse. On prfrera peut-tre  ce mot, qui n'est
pas prcisment aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour  un de
nos compatriotes qui avait su mriter sa bienveillance[313]: M. de
Chateaubriand a l'imagination trop forte, ce qui peut signifier: trop
peu de nuances, un coloris trop peu mnag. Il est sr que Bernardin de
Saint-Pierre tout mu qu'il tait de cette luxuriante et, pour ainsi
dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir,
et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs.
Il est moins somptueux, sans paratre beaucoup moins riche, et les
mornes de l'le de France ne sont pas, aprs que nous l'avons lu, moins
distinctement empreints dans notre souvenir que les forts vierges
d'Amrique, aprs la lecture d'_Atala_.

C'est, je crois, assez de critique. Aprs tout, si Atala subsiste, si
elle a inspir les peintres et les potes, si elle est une figure de
plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le gnie a compos
un monde aussi vivant que le monde rel, il doit y avoir, de cela,
quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures,
peut-tre, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau
analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_
dont Montesquieu, dans son petit trait du got, a fait le complment et
peut-tre la couronne du talent; Atala, Chactas, le Pre Aubry, sont des
tres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu
sa ralit dans le coeur du pote; ces tres, ces scnes, ces discours ne
sont pas sortis des limbes glacs de l'abstraction; tout cela a vcu,
tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un
enchanement d'arabesques, un ingnieux caprice; il y a un souffle, une
me dans ce pome, et les tres qu'il voque ne sont pas de vaines
ombres. Le critique le plus froid se sent lui-mme entran, et il est
dj enivr, dj hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout tait
vrai dans les premires critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien 
ajouter  ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et
qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagre d'un beau
gnie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer  une combinaison factice le
caractre de la vrit et une partie du charme de la nature, ce
dangereux talent n'est-il pas un talent immense?

Tout, d'ailleurs, ne se rduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais
quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de
Chateaubriand trouverait  peine son gal et ne trouverait pas son
pareil. Sa manire est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de
la nature n'a rien du panthisme, et n'y conduit pas; et par l il se
distingue nettement d'une cole moderne, qui ne serait pas fche de se
rclamer de lui; l'me du contemplateur reste matresse d'elle-mme;
elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascine par la
nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une me, une vie
dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque
chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont
pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable
entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi,
vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les
impressions, et mettait partout une fable ingnieuse  la place d'un
mystre touchant. Il n'y a ni panthisme ni mythologie dans ce passage
bien connu, et il n'en est pas moins beau:

     Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle
     harmonie lointaine qui rgnait dans la profondeur des bois: on et
     dit que l'me de la solitude soupirait dans toute l'tendue du
     dsert[314].

Ceci tait nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle
hsita un peu davantage  s'approprier l'image que voici:

     Le dsert droulait maintenant devant nous ses solitudes
     dmesures[315].

_Dmesures_ a pu sembler hasardeux; mais _drouler ses solitudes_ nous
parat aussi beau que hardi.

Non comme preuve, assurment, mais comme ornement de ce discours
critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et
grav dans toutes les mmoires, un des plus beaux tableaux que renferme
cette composition, qui n'est tout entire elle-mme qu'un magnifique
tableau de la nature. C'est l'orage dans la fort:

     Cependant l'obscurit redouble: les nuages abaisss entrent sous
     l'ombrage des bois. La nue se dchire, et l'clair trace un rapide
     losange de feu. Un vent imptueux sorti du couchant, roule les
     nuages sur les nuages; les forts plient, le ciel s'ouvre coup sur
     coup, et  travers ses crevasses, on aperoit de nouveaux cieux et
     des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La
     foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'tend comme une
     chevelure de flammes; des colonnes d'tincelles et de fume
     assigent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste
     embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'paisses
     tnbres; du milieu de ce vaste chaos s'lve un mugissement confus
     form par le fracas des vents, le gmissement des arbres, le
     hurlement des btes froces, le bourdonnement de l'incendie, et la
     chute rpte du tonnerre qui siffle en s'teignant dans les
     eaux[316].

Aprs Virgile, aprs Thompson, aprs tout le monde, ceci tait nouveau.
D'autres citations que je ne puis me permettre, achveraient une preuve
que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre
que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial,
et fort mconnu, comme beaucoup d'autres trivialits. Un seul exemple,
et fort court, au moins pour me faire comprendre:

     Cependant une barre d'or se forma  l'Orient. Les perviers
     erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux
     des ormes: c'tait le signal du convoi d'Atala[317].

Des dtails comme ceux-l sont l'enseigne et le sceau de la ralit. La
posie de la nature ou, plus gnralement, la posie du phnomne a
reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation potique est autre
chose que l'observation scientifique; mais  sa manire le vrai pote
observe, et l'on peut dire que c'est un des cts par o M. de
Chateaubriand, si moderne  beaucoup d'gards, est un crivain antique.

Un des cts, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intressante,
de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si
l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquit se rvle chez
l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter  Homre,  Virgile, au moins 
Milton, pour retrouver le modle ou l'inspiration de beauts comme
celles-ci:

     La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degr; les
     feux ne jettent plus que des lueurs rougetres, devant lesquelles
     on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout
     s'endort;  mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du
     dsert augmente, et au tumulte des voix succdent les plaintes du
     vent dans la fort.

     C'tait l'heure o une jeune Indienne qui vient d'tre mre se
     rveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre
     les cris de son premier-n, qui lui demande la douce nourriture.
     Les yeux attachs au ciel, o le croissant de la lune errait dans
     les nuages, je rflchissais sur ma destine[318].

Cette jeune Indienne et son nouveau-n, dans cette situation, au milieu
de cette scne, c'est l'antiquit mme, sous les chauds reflets du
dix-neuvime sicle.

Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouv ou rveill l'antiquit dans
les savanes ou sous les ombrages de l'Amrique. Non qu'elle soit l
plutt qu'ailleurs; mais c'est l qu'elle lui a donn rendez-vous.
J'appelle antiquit cette ingnuit des premiers ges, cette enfance du
genre humain, dont les anciens potes ont trouv autour d'eux des
restes, que d'autres ont rve, et vers laquelle tout gnie vraiment
potique se reporte avec amour, parce que la navet ressemble  la
candeur.  ct de beaucoup de navet factice et de simplicit
affecte, il y a de l'antiquit dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes
au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre poque ait vu
clore. Voil le mot lch; mais pour ne me faire de querelle avec
personne, je me hte de le rappeler, et je me borne  dire que si
l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez
romanesque[319], il a donn avec infiniment de bonheur un corps et une
vie  une ide que nous aimons tous,  cette simplicit noble et  cette
grce ingnue dont nous faisons l'attribut des peuplades recules que la
civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons
bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point,
disciples de J.-J. Rousseau, aprs l'avoir rfut; il nous faut l'ge
d'or quelque part, et aprs l'avoir longtemps plac au bord de
l'Illissus et sur les rives du Taygte, nous l'abritons par la pense
sous les ombrages amricains jusqu' ce que la hache du colon, en les
abattant, ait fait envoler tous nos rves avec les oiseaux de ces
solitudes violes. Prolongez,  potes, multipliez vos innocentes
impostures; vous tes, pour longtemps encore, srs d'tre couts:
Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons gure. Redites-nous donc,
vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la
chanson d'Atala fugitive dans le dsert.

     Le fleuve qui nous entranait, coulait entre de hautes falaises,
     au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes
     solitudes n'taient point troubles par la prsence de l'homme.

     Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette
     scne. Tout  coup la fille de l'exil fit clater dans les airs une
     voix pleine d'motion et de mlancolie; elle chantait la patrie
     absente:

     Heureux ceux qui n'ont point vu la fume des ftes de l'tranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pres!

     Si le geai bleu du Meschaceb disait  la nonpareille des
     Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous
     pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de
     ptures comme dans vos forts?--Oui, rpondrait la nonpareille
     fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et
     le soleil de ma savane, l'avez-vous?

     Heureux ceux qui n'ont point vu la fume des ftes de l'tranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pres!

     Aprs les heures d'une marche pnible, le voyageur s'assied
     tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le
     voyageur n'a pas un lieu o reposer sa tte. Le voyageur frappe 
     la cabane, il met son arc derrire la porte, il demande
     l'hospitalit; le matre fait un geste de la main; le voyageur
     reprend son arc et retourne au dsert!

     Heureux ceux qui n'ont point vu la fume des ftes de l'tranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pres!

     Merveilleuses histoires racontes autour du foyer, tendres
     panchements du coeur, longues habitudes d'aimer si ncessaires  la
     vie, vous avez rempli les journes de ceux qui n'ont point quitt
     leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le
     soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la
     religion.

     Heureux ceux qui n'ont point vu la fume des ftes de l'tranger,
     et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pres[320]!

L'_pilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beauts; il
est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-tre en
est-il, aprs tout, la plus belle partie. C'est l que se trouve
l'pisode si connu de la jeune mre indienne qui vient de perdre son
fils:

     Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel
     elle pt exposer son enfant. Elle choisit un rable  fleurs
     rouges, festonn de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums
     les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux infrieurs,
     de l'autre elle y plaa le corps; laissant alors chapper la
     branche, la branche retourna  sa position naturelle, emportant la
     dpouille de l'innocence, cache dans un feuillage odorant. Oh! que
     cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos
     campagnes dsoles, pompeux monuments des Crassus et des Csars, et
     je vous prfre encore ces tombeaux ariens du sauvage, ces
     mausoles de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que
     balance le zphir, et o le rossignol btit son nid et fait
     entendre sa plaintive mlodie[321].

Le chant mme du rossignol peut-il tre plus doux que celui du pote, et
la langue franaise, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais
plus mlodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vrit dure: On
ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322]. Ceux-l, en
effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur
lui-mme se plat  une expressive mlodie, et nous ne nous sentons pas
le courage de reprocher  M. de Chateaubriand d'tre le plus harmonieux
des crivains de notre langue, alors mme qu'on nous prouverait qu'il a
fray la voie au charlatanisme d'une verbosit sonore. Il est certain
que rien ne ressemble plus  la musique que la prose de M. de
Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'coute comme de la
musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas  le redire plus
tard, c'est que la prose potique date du roman d'_Atala_. C'est bien le
cas, ou jamais, de se dire  soi-mme, comme ce personnage de Molire:

     Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323].

Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut
rsister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien
des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose potique reste 
M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est rversible  personne et qui
s'teint aprs lui. Le rveil de la posie a tranch la question.
Branger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose potique. Elle n'est
plus. Ils ont rduit la prose  la prose en la dchargeant de l'espce
de vice-royaut dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de
chercher querelle  l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est
sa prose qui a rveill la posie; il a sans doute inspir les
prosateurs, mais ses vrais disciples sont des potes; les plus illustres
procdent ou relvent de lui. La cause est juge  la satisfaction de
toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.

Je ne puis m'empcher de finir par une rflexion plus srieuse. La
veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au
culte de ses pres, un grand ouvrage est annonc, qui doit exposer les
titres de cette religion au respect et  l'amour des humains. Pour
donner d'avance une ide de cet ouvrage, pour essayer le got du public,
un pisode est dtach du livre. Le _gnie_ ou l'esprit du christianisme
doit s'y rsumer, s'y rflchir du moins. Ce sera ncessairement une
production chrtienne. Que ce fragment soit un pome, on s'en tonne,
mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel
est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel
est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. trange
prologue, il faut l'avouer, d'un rveil religieux! surtout quand on
considre qu' part la rapide esquisse d'une civilisation naissant 
l'ombre du christianisme, rien dans le pome n'est fait, je ne dirai pas
pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel
est le peuple  qui l'on est rduit  parler religion de cette
manire-l? Quelle sera la gravit de l'oeuvre apologtique dont _Atala_
est le spcimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut,
pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la premire,
que rien ne prouve que le caractre ou la disposition du peuple ait
dtermin le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de
l'auteur d'_Atala_ a pu tre plus srieuse que son ouvrage, qu'il y a
d'ailleurs, on le sait, des inconsquences heureuses, et qu'il se
pourrait bien, aprs tout, que le livre ft plus grave que l'pisode et
plus concluant.




CHAPITRE TROISIME

Le Gnie du Christianisme.


Le rtablissement des cultes chrtiens dans toute l'tendue de la
Rpublique franaise date du 15 septembre 1801, jour o le Concordat fut
promulgu. Cet vnement sans exemple tait issu d'un fait galement
inou: la proscription de toute espce de culte par une socit
politique, et l'athisme lev au rang de religion d'tat. Le seul pays
au sein duquel, de nos jours encore, on puisse voir un temple sans Dieu,
ou, ce qui revient au mme, un temple  tous les dieux, avait, dans un
moment d'effroyable dlire, mais d'un dlire plus logique qu'on ne le
pense, rig insolemment en crime ce que les rois avaient, non moins
insolemment, rig en devoir. Cette apostasie solennelle, dcrte par
quelques-uns, n'en tait pas moins imputable  tous, selon le sens
profond de cette parole de l'criture: L'ternel chtia le peuple pour
avoir fait le veau d'or qu'Aaron leur avait fait[324]. Dans le mme
sens, il faut lui imputer la rparation offerte plus tard  Dieu et au
genre humain par le chef de la Rpublique. L'acclamation fut
universelle, et dans la joie unanime de tous les hommes religieux on vit
disparatre, pour un moment, toutes les diffrences de secte. Ce n'tait
point de telle ou telle religion, c'tait de la religion qu'on saluait
le rtablissement, et de trs bons protestants se rjouissaient de voir
clbrer de nouveau la messe dans les temples qu'avaient profans les
ftes de la Terreur et le culte de la Raison[325].

On peut supposer, sans faire injure  Bonaparte, que ses intentions
n'taient pas celles d'un aptre. Le Concordat, que le pouvoir lui-mme,
dans ses proclamations, prsentait comme un complment du 18 brumaire,
tait sans doute une oeuvre politique. Les autels relevs remettaient la
France dans la communion des peuples, o la seule promulgation de la
libert des cultes et d'ailleurs suffi pour la replacer. Les croyances
religieuses se recommandaient, de l'aveu mme des orateurs du pouvoir,
comme une police des consciences, et l'on peut juger quelle petite part
on y faisait au principe, si religieux pourtant, de la spontanit,
lorsqu'on entend Portalis s'crier: La multitude est plus frappe de ce
qu'on lui ordonne que de ce qu'on lui prouve[326]. Le mme orateur, en
montrant le christianisme uni  toutes les destines de l'Empire
franais, entrait dans la pense du nouveau pouvoir, qui cherchait, en
quelque sorte,  se vieillir en se rattachant au pass, et qui
n'ignorait pas que l'association des ides et des souvenirs est la vraie
logique de la multitude. Toutes choses qui s'en sont alles ensemble
peuvent revenir ensemble; il n'y avait pas loin de _Domine salvos fac
consules_ au _Domine salvum fac regem_. Le Concordat clbrait les
fianailles d'un mariage de raison entre la Rvolution, dont la jeunesse
commenait  se passer, et l'antique France reprsente par son antique
religion.

Plus pure que l'intention du Premier Consul, l'intention de M. de
Chateaubriand n'tait pas parfaitement simple. Il entendait bien aussi
(car il l'a dit lui-mme) ramener la France vers la monarchie par la
porte du sanctuaire; mais loin de moi de supposer qu'il n'ait vu alors
dans la restauration religieuse que le moyen d'une restauration
politique. Il avait certainement de plus nobles penses. Le triomphe du
sentiment religieux tait le vrai but de ses efforts. Il jugea que les
circonstances taient favorables  une apologie du christianisme, et
sans doute il ne se trompait pas. Entre deux gnrations successives, la
perscution avait jet des sicles; Louis XVI, Madame lisabeth, une
lgion de martyrs, sparaient l'poque consulaire de l'poque des abbs
de cour; les derniers souvenirs du christianisme taient hroques. Sous
la protection de ces souvenirs, on pouvait tre cout. Le moment, il
est vrai, n'tait pas encore venu de rclamer la foi; mais ne pouvait-on
pas du moins rclamer la justice, la sympathie et l'admiration? ne
pouvait-on pas parler de la beaut du christianisme  ceux qui ne
voulaient point encore entendre parler de sa vrit?

M. de Chateaubriand a dit souvent, depuis lors, qu'une apologtique
comme le _Gnie du Christianisme_ tait celle que demandait l'poque et
la seule qu'elle pt accepter.

Je pense qu'on ne peut pas plus le dire de cette poque que de toute
autre o le besoin d'une apologtique a pu se faire sentir. Il n'en est
aucune o l'on n'ait pu trouver de bonnes raisons pour se rduire, en
fait d'apologtique,  un taux infrieur, et en consquence pour
commencer par les accessoires. En tout temps l'homme demande quelque
chose de moins que la vrit, en reste volontiers aux prliminaires, et
s'amuse, comme on dit, aux bagatelles de la porte.

Toutes les poques se valent quant  leur rpugnance pour certaines
doctrines, et toutes, par l mme, sont galement propres  les entendre
et  les recevoir. Entre le paganisme et la religion de Jsus-Christ il
y avait un abme, et l'on peut dire aussi qu'il y avait un abme entre
Lon X et Luther. Ni les aptres, ni les rformateurs ne se sont amuss
 combler avec des fleurs un abme que rien ne comble: ils l'ont franchi
d'un lan; c'tait la seule manire de le franchir.

S'il y avait une diffrence entre les poques, elle serait toute en
faveur de celle qui vient  la suite d'une interruption absolue de tout
culte religieux, lorsque d'ailleurs cette interruption n'a pas t assez
longue pour ensevelir toute la gnration qui fut leve dans le culte
aboli. Et suppos que cette gnration ait disparu, suppos mme, ce qui
est impossible, qu'elle ait emport avec elle tous les souvenirs et le
sens de tous les monuments, le besoin religieux, qui n'a rien pour se
satisfaire et auquel rien ne peut donner compltement le change, promet
alors, humainement, un heureux succs  ceux qui se prsenteront pour le
satisfaire: la timidit et les rticences leur siraient plus mal que
jamais.

On ne saurait songer  se prvaloir de ces mots de saint Paul: Je vous
ai donn du lait au lieu de viande, que vous n'tiez pas en tat de
supporter[327]; car le lait dont parle saint Paul contenait dj tous
les lments essentiels de la doctrine chrtienne, et l'aptre n'et
jamais dsign sous ce nom un trait d'esthtique religieuse ou un essai
de christianisme littraire.

Mais, pour n'tre pas la seule chose  faire, ce qu'a fait M. de
Chateaubriand ne pouvait-il pas se faire? Les philosophes et les dvots,
Voltaire et les juges de Calas s'taient donn le mot pour affubler la
religion d'un costume ridicule et d'un masque odieux. On en tait venu 
croire la religion barbare, ennemie des lettres, de la culture et des
lumires. N'tait-il pas  propos de montrer le contraire? de le montrer
par un fait, je veux dire en tirant du sein de ce culte mconnu les
lments d'une belle oeuvre d'art ou de littrature? Faire ce que fit M.
de Chateaubriand, n'tait-ce pas, en quelque sorte, arer, parfumer une
enceinte infecte? n'tait-ce pas, pour le moins, rpondre  ce noble
voeu que Madame de Stal faisait entendre  la mme poque: Rendez-nous
le plaisir de l'admiration[328]? Oui, je crois qu'on le pouvait; mais 
condition de ne pas mler et confondre deux buts diffrents,  condition
de ne pas riger l'accessoire en principal, de n'attribuer au
christianisme que ce qui lui appartient, de n'en pas dnaturer, de n'en
pas dissimuler l'ide; car il ne saurait en tre de la vrit comme de
ces mtaux prcieux que l'alliage seul, espce de msalliance, rend
propres aux usages des arts. Il fallait au bon but joindre les bons
moyens; une bonne cause risque moins peut-tre  manquer de dfenseurs
qu' se voir mal dfendue.  dfaut des hommes, en effet, les choses
viennent en aide  la vrit;  la longue, tout s'arme pour elle, et
elle a moins  redouter, ce me semble, ce qui la nie que ce qui la
compromet.

De fait, l'ouvrage de M. de Chateaubriand a-t-il t utile au sentiment
religieux? A-t-il excit, dvelopp les sentiments religieux? Il serait
injuste de n'accepter, sur une telle question, que la rponse des faits;
il pourrait y en avoir un grand nombre sans que leur rapport avec la
cause qui les a produits ft assez manifeste pour permettre de les
allguer. Il suffit de pouvoir rpondre  cette autre question:
l'ouvrage a-t-il d ou n'a-t-il pas d produire les effets dont on
parle? car il est mille occasions o il faut dire: Cette chose a t
utile parce qu'elle tait bonne, et non pas: Elle tait bonne, car elle
a t utile. Si cette rponse ne suffisait jamais, l'ordre moral,
l'unit de la cration, seraient de pures chimres.

Or, la question tant ainsi pose, on peut rpondre, je crois, que ce
qui, dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, se rapporte  la religion
naturelle, et particulirement  la tlologie (doctrine des causes
finales), l'exposition des bienfaits sociaux du christianisme, et une
partie de ce que l'auteur lui-mme appelle _la potique chrtienne_, a
pu tre utile en claircissant le double nuage de l'ignorance et du
prjug. Reste  savoir si les dfauts du livre n'ont pas de nouveau
paissi ce nuage. Ce livre de religion et bien mieux valu s'il et
renferm un peu plus de religion et beaucoup moins de thologie.

Toujours est-il que la mthode prfre par l'auteur du _Gnie du
Christianisme_ n'tait ni la seule ni la meilleure. Dans un sens, quoi
qu'en ait dit Fontenelle, c'est par le gros bout que la vrit entre le
mieux, ou plutt qu'elle entre. Cela ne nous empchera pas de rendre
justice  la pense de M. de Chateaubriand; et si nous trouvons, 
l'examen, qu'il en a trop fait pour une simple potique, et trop peu
pour une apologtique, nous devons plutt lui savoir bon gr d'avoir
dpass son vritable dessein, que mauvais gr d'avoir manqu l'autre.

Je l'avouerai pourtant: il et mieux valu s'en tenir au premier, ne le
point dpasser, _rsonner comme une lyre_, et ne point mler aux sons de
l'instrument divin le bruit de la lime et du marteau. Un pome, ainsi
qu'une action, ainsi qu'une vie, ne se rfute pas. Chacun peut, en
fermant les yeux, viter la lumire; mais on ne saurait courber un rayon
du soleil. _Virtutem videant_, s'crie un pote: la vrit, la beaut,
cette autre vrit, ne forment pas un voeu diffrent. Sans doute, M. de
Chateaubriand a suivi ce conseil; l'exemple, dans son livre, est  ct
et tout autour de la leon; mais la leon a gt l'exemple;
l'apologtique proprement dite a nui trop souvent  la potique. Elles
se seraient entr'aides, si l'auteur et pntr, comme Milton, jusqu'au
coeur de cette religion qu'il voulait faire aimer.

Un dfaut principal du _Gnie du Christianisme_, c'est l'oscillation
perptuelle de l'auteur entre deux desseins, dont il n'avoue qu'un seul.
Le thologien et le peintre s'embarrassent mutuellement; ils changent
et confondent leurs arguments; on ne sait jamais trs bien, et l'auteur
lui-mme a l'air de ne pas bien savoir s'il s'agit de la vrit du
christianisme ou seulement de sa beaut: on dirait, quand la preuve fait
dfaut, que l'image est l pour faire le compte. Trop souvent, en se
prolongeant, la ligne flchit et dvie, et ce qui fut commenc dans une
intention s'achve dans une autre. C'est ainsi qu'ayant didactiquement
expos le plus sublime  la fois et le plus touchant des mystres,
l'auteur s'crie:

     Si ce parfait modle du bon fils, cet exemple des amis fidles, si
     cette retraite au mont des Oliviers, ce calice amer, cette sueur de
     sang, cette douceur d'me, cette sublimit d'esprit, cette croix,
     ce voile dchir, ce rocher fendu, ces tnbres de la nature, si ce
     Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre coeur,
     ni enflammer nos penses, il est  craindre qu'on ne trouve jamais
     dans nos ouvrages, comme dans ceux du Pote, des _miracles
     clatants, speciosa miracula_[329].

Si le sujet ou le but de l'ouvrage s'tend et se resserre tour  tour,
on peut en dire autant de son objet, dsign dans le titre sous le nom
de _christianisme_. Ce mot se trouve tantt plus large, tantt plus
troit que l'objet auquel on l'applique. Plus troit, puisque,  la
distance de quelques pages, l'auteur nous entretient de
_l'Extrme-onction_[330] et des _Migrations des oiseaux_[331]; plus
large, puisque, sous le nom de christianisme, il n'est question que du
catholicisme, et non pas mme du catholicisme officiel, solennellement
pur, mais du catholicisme sous une forme particulire, celle du moyen
ge. Et mme, en y regardant bien, vous douterez si ce n'est pas du
moyen ge plutt que du catholicisme que l'crivain expose le gnie.
Tout ce qui, dans un certain temps, a exist avec le catholicisme, tout
ce qui, de prs ou de loin, en a subi l'influence, en a reu les
reflets, appartient de droit au sujet de son livre. Preuve en soient les
pages charmantes et assez nombreuses qu'il a consacres aux ftes et aux
crmonies de la chevalerie:

     L'ducation du chevalier commenait  l'ge de sept ans. Du
     Guesclin, encore enfant, s'amusait, dans les avenues du chteau de
     son pre,  reprsenter des siges et des combats avec de petits
     paysans de son ge. On le voyait courir dans les bois, lutter
     contre les vents, sauter de larges fosss, escalader les ormes et
     les chnes, et dj montrer dans les landes de la Bretagne, le
     hros qui devait sauver la France.

     Bientt on passait  l'office de page ou de _damoiseau_, dans le
     chteau de quelque baron. C'tait l qu'on prenait les premires
     leons sur la foi garde  Dieu et aux dames. Souvent le jeune page
     y commenait, pour la fille du seigneur, une de ces durables
     tendresses que des miracles de vaillance devaient immortaliser. De
     vastes architectures gothiques, de vieilles forts, de grands
     tangs solitaires, nourrissaient, par leur aspect romanesque, ces
     passions que rien ne pouvait dtruire, et qui devenaient des
     espces de sort ou d'enchantement.

     Excit par l'amour au courage, le page poursuivait les mles
     exercices qui lui ouvraient la route de l'honneur. Sur un coursier
     indompt, il lanait, dans l'paisseur des bois, les btes
     sauvages, ou, rappelant le faucon du haut des cieux, il forait le
     tyran des airs  venir, timide et soumis, se poser sur sa main
     assure. Tantt comme Achille enfant, il faisait voler des chevaux
     sur la plaine, s'lanant de l'un  l'autre, d'un saut franchissant
     leur croupe, ou s'asseyant sur leur dos; tantt il montait tout
     arm jusqu'au haut d'une tremblante chelle, et se croyait dj sur
     la brche, criant: _Montjoye et Saint Denis!_ Dans la cour de son
     baron, il recevait les instructions et les exemples propres 
     former sa vie. L se rendaient sans cesse des chevaliers connus ou
     inconnus, qui s'taient vous  des aventures prilleuses, qui
     revenaient seuls des royaumes du Cathay, des confins de l'Asie, et
     de tous ces lieux incroyables o ils redressaient les torts et
     combattaient les Infidles.

     ...  peine le nouveau chevalier jouissait-il de toutes ses armes,
     qu'il brlait de se distinguer par quelques faits clatants. Il
     allait par _monts_ et par _vaux_, cherchant prils et aventures; il
     traversait d'antiques forts, de vastes bruyres, de profondes
     solitudes. Vers le soir il s'approchait d'un chteau dont il
     apercevait les tours solitaires; il esprait achever dans ce lieu
     quelque terrible fait d'armes. Dj il baissait sa visire, et se
     recommandait  la dame de ses penses, lorsque le son d'un cor se
     faisait entendre. Sur les fates du chteau s'levait un _heaume_,
     enseigne clatante de la demeure d'un chevalier hospitalier. Les
     ponts-levis s'abaissaient, et l'aventureux voyageur entrait dans ce
     manoir cart. S'il voulait rester inconnu, il couvrait son cu
     d'une _housse_, ou d'un _voile vert_, ou d'une _guimpe plus fine
     que fleur-de-lys_. Les dames et les damoiselles s'empressaient de
     le dsarmer, de lui donner de riches habits, de lui servir des vins
     prcieux dans des vases de cristal. Quelquefois il trouvait son
     hte dans la joie: Le seigneur Amanieu des Escas, au sortir de
     table, tant l'hiver auprs d'un bon feu, dans la salle bien
     jonche ou tapisse de nattes, ayant autour de lui ses cuyers,
     s'entretenait avec eux d'armes et d'amour, car tout dans sa maison,
     jusqu'aux derniers _varlets_, se mlait d'aimer.

     Ces ftes des chteaux avaient toujours quelque chose
     d'nigmatique; c'tait le festin de _la licorne_, le _voeu du paon_,
     ou _du faisan_. On y voyait des convives non moins mystrieux, les
     chevaliers du Cygne, de l'cu-Blanc, de la Lance-d'Or, du Silence;
     guerriers qui n'taient connus que par les devises de leurs
     boucliers, et par les pnitences auxquelles ils s'taient soumis.

     ... Les entreprises solitaires servaient au chevalier comme
     d'chelons pour arriver au plus haut degr de gloire. Averti par
     les mnestriers, des tournois qui se prparaient au gentil pays de
     France, il se rendait aussitt au rendez-vous des braves. Dj les
     lices sont prpares; dj les dames, places sur des chafauds
     levs en forme de tours, cherchent des yeux les guerriers pars de
     leurs couleurs. Des Troubadours vont chantant:

          Servants d'amour, regardez doulcement
          Aux eschafaux anges de paradis,
          Lors jousterez fort et joyeusement,
          Et vous serez honorez et chris.

     Tout  coup un cri s'lve: _Honneur aux fils des Preux!_ Les
     fanfares sonnent, les barrires s'abaissent. Cent chevaliers
     s'lancent des deux extrmits de la lice, et se rencontrent au
     milieu. Les lances volent en clats; front contre front, les
     chevaux se heurtent, et tombent. Heureux le hros qui, mnageant
     ses coups, et ne frappant en loyal chevalier que de la ceinture 
     l'paule, a renvers, sans le blesser, son adversaire! Tous les
     coeurs sont  lui, toutes les dames veulent lui envoyer de nouvelles
     faveurs, pour orner ses armes. Cependant des hrauts crient au
     chevalier: _Souviens-toi de qui tu es le fils, et ne forligne pas!_
     Joutes, castilles, pas-d'armes, combats  la foule, font tour 
     tour briller la vaillance, la force et l'adresse des combattants.
     Mille cris, mls au fracas des armes, montent jusqu'aux cieux.
     Chaque dame encourage son chevalier, et lui jette un bracelet, une
     boucle de cheveux, une charpe. Un Sargine, jusqu'alors loign du
     champ de la gloire, mais transform en hros par l'amour, un brave
     inconnu, qui a combattu sans armes et sans vtements, et qu'on
     distingue  _sa camise sanglante_, sont proclams vainqueurs de la
     joute; ils reoivent un baiser de leur dame, et l'on crie: _L'amour
     des dames, la mort des hraux, louenge et priz aux
     chevaliers_[332].

Est-ce que bien srieusement, en nous faisant contempler avec lui

     Aux eschafaux anges du paradis,

l'auteur a cru nous expliquer le vrai gnie de la religion  laquelle
Paul a donn son sang, Augustin ses veilles, et Pascal son loquence?

Les exemples ne nous coteraient que la peine de choisir; mais pour
montrer que le christianisme de ce livre embrasse trop indiffremment la
religion de la Bible et celle des lgendes, il nous suffira de citer le
passage suivant:

Qui ne connat _Notre-Dame des Bois_, cette habitante du tronc de la
vieille pine, ou du creux moussu de la fontaine? Elle est clbre dans
le hameau par ses miracles. Maintes matrones vous diront que leurs
douleurs dans l'enfantement ont t moins grandes depuis qu'elles ont
invoqu la _bonne Marie des Bois_. Les filles qui ont perdu leurs
fiancs, ont souvent, au clair de la lune, aperu les mes de ces jeunes
hommes dans ce lieu solitaire; elles ont reconnu leur voix dans les
soupirs de la fontaine. Les colombes qui boivent de ses eaux, ont
toujours des oeufs dans leur nid, et les fleurs qui croissent sur ses
bords, toujours des boutons sur leur tige. Il tait convenable que la
sainte des forts ft des miracles doux comme les mousses qu'elle
habite, charmants comme les eaux qui la voilent[333].

Est-ce l le christianisme, ou n'est-ce pas plutt la mythologie qui a
germ sur cette religion divine comme l'agaric sur le tronc dcompos
d'un vieux chne?

Accueillir tant d'lments htrognes ou disparates, embrasser dans un
mme dessein les dogmes lmentaires du thisme et l'ensemble confus des
superstitions catholiques, runir, en les confondant trop souvent, le
point de vue du beau et celui du vrai, c'tait un moyen sr d'enrichir
son sujet, mais non pas d'y porter l'ordre et la clart. Le plan du
livre, malgr sa symtrie tudie, trahit trop bien l'embarras, et l'on
n'est pas tonn d'apprendre de l'auteur lui-mme, qu'il a trois fois
recommenc son ouvrage[334]. Un coup d'oeil sur le plan accuse
l'incertitude du dessein et le vice de la conception premire.

L'auteur divise son ouvrage en quatre parties, qu'il faut rduire 
trois. Dans la premire, il expose et cherche  dmontrer le dogme
chrtien; dans la seconde, il dveloppe le gnie potique et littraire
du christianisme; dans la troisime, il traite du culte, c'est--dire,
dans le sens qu'il donne  ce mot, de toutes les institutions et de
toutes les oeuvres qui sont nes du christianisme.

La premire partie porte successivement nos regards sur les mystres et
les sacrements, sur la morale, sur les vrits (ou plutt sur la vrit)
des critures, sur l'existence de Dieu et sur l'immortalit de l'me. Le
principe qui a dtermin cet ordre de matires m'chappe tout  fait, et
je ne saisis pas davantage le principe en vertu duquel le livre des
_tudes de la nature_ se rpte, en s'abrgeant, dans un livre sur le
_Gnie du Christianisme_.

La seconde partie, que l'auteur divise en deux, l'une sous le titre de
_Potique du Christianisme_, l'autre sous celui de _Beaux-Arts et
Littrature_, embrasse, comme on le voit, toute l'esthtique de la
religion chrtienne. Disputer ici sur les mots, et particulirement sur
l'acception toute nouvelle de celui de _littrature_, serait assez peu
utile. Dans la _Potique du Christianisme_, il est question d'abord des
popes, puis des caractres et des passions, ou de la posie dans la
sphre purement humaine; aprs quoi, l'auteur, considrant la posie
dans ses rapports avec les tres surnaturels, entreprend le parallle du
merveilleux chrtien avec le merveilleux mythologique. Un autre
parallle, entre la Bible et Homre, termine cette partie de l'ouvrage.

Dans celle que l'auteur appelle la quatrime, et que j'appelle la
troisime, M. de Chateaubriand tudie le culte chrtien, c'est--dire
selon l'acception galement nouvelle qu'il donne  ce mot, tout ce qu'il
reste  envisager dans une religion quand on n'a plus  parler de ses
doctrines ni de son esthtique. Depuis les _cloches_, par lesquelles il
entre en matire, jusqu' la politique chrtienne, par laquelle il
finit, on peut comprendre combien d'objets divers s'offrent
successivement  sa pense. Les rites sacrs et spcialement ceux des
funrailles, le clerg sculier et les ordres monastiques, l'oeuvre des
missions, et plus gnralement toutes les oeuvres de misricorde
chrtienne, enfin l'influence du christianisme sur les lois et les
institutions, voil, en peu de mots, la carrire parcourue par l'auteur
dans cette dernire partie.

Tel est le cadre, plutt que le plan, au moyen duquel M. de
Chateaubriand fait, pour ainsi dire, tenir ensemble une multitude
d'opuscules assez peu lis entre eux, une collection de tableaux d'un
grand prix, tous plus ou moins relatifs  un mme sujet.

Il faut, quand on lit le _Gnie du Christianisme_, faire abstraction du
plan et de l'ensemble, et prendre chaque partie, et mme chaque chapitre
sparment. tudi de la sorte, l'ouvrage ne donne encore que trop de
prise  la critique; mais qu'elles sont belles, qu'elles sont pures bien
souvent, les perles que runit comme en un collier, un fil si mince et
si fragile!

Les premires de ces perles ne sont pas les plus brillantes ni les plus
pures. Le livre (sur les mystres et les sacrements) par lequel l'auteur
entre en matire, n'a gure d'autre valeur que celle que peut lui donner
le talent de l'crivain. Le livre suivant, qui traite de la morale du
christianisme, est le plus faible de tout l'ouvrage: il en devait tre
le plus fort. Les deux ou trois chapitres dont il se compose sont
absolument au-dessous du sujet.

On ne trouvera pas plus dignes du leur les livres o l'auteur cherche 
tablir la vrit de la cosmogonie de Mose et du rcit qu'il nous a
conserv de la premire transgression. Le vrai sujet, le dessein avou
de l'auteur, disparat sous les ornements; on dirait qu'il cherche  le
faire oublier. Ces disgressions, au reste, sont charmantes. Si
l'histoire du serpent canadien, vaincu par la douceur de la musique, ne
prouve absolument rien, si mme elle est frivole en un lieu pareil, elle
donne tant de plaisir qu'on la tient quitte du reste. Il en est de mme
du morceau sur le globe, jeune  la fois et vieux  sa naissance.

Il se peut qu'on ne le trouve point assez srieux; mais que ne
pardonne-t-on pas  des beauts comme celles que je vais reproduire:

     Il est vraisemblable que l'auteur de la nature planta d'abord de
     vieilles forts et de jeunes taillis; que les animaux naquirent,
     les uns remplis de jours, les autres pars des grces de l'enfance.
     Les chnes, en perant le sol fcond, portrent sans doute  la
     fois les vieux nids des corbeaux et la nouvelle postrit des
     colombes. Ver, chrysalide et papillon, l'insecte rampa sur l'herbe,
     suspendit son oeuf d'or aux forts, ou trembla dans le vague des
     airs. L'abeille, qui pourtant n'avait vcu qu'un matin, comptait
     dj son ambroisie par gnrations de fleurs. Il faut croire que la
     brebis n'tait pas sans son agneau, la fauvette sans ses petits;
     que les buissons cachaient des rossignols tonns de chanter leurs
     premiers airs, en chauffant les fragiles esprances de leurs
     premires volupts.

     Si le monde n'et t  la fois jeune et vieux, le grand, le
     srieux, le moral disparaissaient de la nature, car ces sentiments
     tiennent par essence aux choses antiques. Chaque site et perdu ses
     merveilles. Le rocher en ruine n'et plus pendu sur l'abme avec
     ses longues gramines; les bois, dpouills de leurs accidents,
     n'auraient point montr ce touchant dsordre d'arbres inclins sur
     leurs tiges, de troncs penchs sur le cours des fleuves. Les
     penses inspires, les bruits vnrables, les voix magiques, la
     sainte horreur des forts, se fussent vanouis avec les votes qui
     leur servent de retraites, et les solitudes de la terre et du ciel
     seraient demeures nues et dsenchantes, en perdant ces colonnes
     de chnes qui les unissent. Le jour mme o l'Ocan pandit ses
     premires vagues sur ses rives, il baigna, n'en doutons point, des
     cueils dj rongs par les flots, des grves semes de dbris de
     coquillages, et des caps dcharns qui soutenaient, contre les
     eaux, les rivages croulants de la terre.

     Sans cette vieillesse originaire, il n'y aurait eu ni pompe, ni
     majest dans l'ouvrage de l'ternel; et, ce qui ne saurait tre, la
     nature, dans son innocence, et t moins belle qu'elle ne l'est
     aujourd'hui dans sa corruption. Une insipide enfance de plantes,
     d'animaux, d'lments et couronn une terre sans posie. Mais Dieu
     ne fut pas un si mchant dessinateur des bocages d'den, que les
     incrdules le prtendent. L'homme-roi naquit lui-mme  trente
     annes, afin de s'accorder par sa majest avec les antiques
     grandeurs de son nouvel empire, de mme que sa compagne compta sans
     doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vcus, pour
     tre en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les
     amours, et toute la jeune partie de l'univers[335].

Si l'auteur, dans le cinquime livre (sur l'existence de Dieu) sort
videmment de son sujet, il faut avouer qu'il entre dans le vrai domaine
de son talent. Si ces tableaux de la nature ne forment pas un ensemble,
pas mme une suite, chacun d'eux est la perfection du genre. L'auteur se
souvient utilement de Bernardin de Saint-Pierre; mais jamais imitation,
s'il y a imitation, ne fut plus originale. Ce sont deux talents dont
chacun ne peut tre compar qu' lui-mme. Chacun d'eux a prouv  sa
manire tout ce que peuvent ajouter d'intrt  la peinture des beauts
de la cration, l'observation exacte des dtails et la prsence de
l'ide religieuse.

Je ne sais pourtant si l'loquence de Bernardin de Saint-Pierre n'est
pas, dans ces sujets-l, encore plus vraie et plus pntrante, si des
combinaisons plus simples ne sont pas aussi plus puissantes, s'il n'y a
pas dans cette simplicit plus grande un plus grand savoir. Dans un
parallle entre ces deux talents descriptifs, Bernardin n'aurait, je le
crois, rien  craindre du premier coup d'oeil, et tout  esprer du
second.

Le livre sur l'immortalit de l'me renferme de belles ides, des
arguments ingnieux, solides mme, avec d'autres qui sont d'une logique
trs relche. Je ne sais ni quelles considrations avaient dict 
l'auteur, ni quelles considrations, un peu plus tard, lui firent
supprimer la page au moins singulire o il fait honneur des exploits
des armes rpublicaines au sentiment religieux[336]. Quoique ce morceau
ait disparu, on ne peut s'empcher d'en rveiller le souvenir, comme
d'une des preuves les plus sensibles du caractre trop peu srieux de
l'ouvrage. Croira-t-on que M. de Chateaubriand ait pu mconnatre que
l'enthousiasme politique est une religion, et en tient lieu
momentanment  des individus et  des peuples entiers? A-t-il pu se
mprendre sur l'tat religieux et sur l'inspiration des soldats de la
Rpublique? Et n'a-t-il pas craint de porter un dfi trop rude  la
conviction morale de ses lecteurs en leur demandant  plusieurs
reprises: taient-ils des athes, ces hros, etc.? La question tait
bien mal pose; car il ne s'agissait point de savoir si ces hommes
croyaient ou ne croyaient pas en Dieu; mais surtout elle tait bien
imprudente, et l'auteur, pour s'en convaincre, n'avait rien de mieux 
faire que de se l'adresser  lui-mme. Une rhtorique de cette espce
touche la multitude des hommes  la fois cultivs et irrflchis, et
l'on est forc d'avouer que le _Gnie du Christianisme_ parat trop
souvent avoir t crit pour cette multitude.

Dans ce mme chapitre, intitul: _Danger et inutilit de l'Athisme_, on
a fort admir _la mort de la femme athe_:

     Le jour vengeur approche; le Temps arrive, menant la Vieillesse
     par la main. Le spectre aux cheveux blancs, aux paules votes,
     aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme
     incrdule; elle l'aperoit et pousse un cri. Mais qui peut entendre
     sa voix? Est-ce un poux? il n'y en a plus pour elle: depuis
     longtemps il s'est loign du thtre de son dshonneur. Sont-ce
     des enfants? perdus par une ducation impie et par l'exemple
     maternel, se soucient-ils de leur mre? Si elle regarde dans le
     pass, elle n'aperoit qu'un dsert o ses vertus n'ont point
     laiss de traces. Pour la premire fois, sa triste pense se tourne
     vers le ciel; elle commence  croire qu'il et t plus doux
     d'avoir une religion. Regret inutile! la dernire punition de
     l'athisme dans ce monde est de dsirer la foi sans pouvoir
     l'obtenir. Quand, au bout de sa carrire, on reconnat les
     mensonges d'une fausse philosophie; quand le nant, comme un astre
     funeste, commence  se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait
     revenir  Dieu, et il n'est plus temps: l'esprit abruti par
     l'incrdulit rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude
     est profonde, lorsque la Divinit et les hommes se retirent  la
     fois! Elle meurt cette femme, elle expire entre les bras d'une
     garde paye, ou d'un homme dgot par ses souffrances, qui trouve
     quelle a rsist au mal bien des jours. Un chtif cercueil renferme
     toute l'infortune: on ne voit  ses funrailles ni une fille
     chevele, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne
     cortge qui, avec la bndiction du peuple et le chant des prtres,
     accompagne au tombeau la mre de famille. Peut-tre seulement un
     fils inconnu, qui ignore le honteux secret de sa naissance,
     rencontre par hasard le convoi; il s'tonne de l'abandon de cette
     bire, et demande le nom du mort  ceux qui vont jeter aux vers le
     cadavre qui leur fut promis par la femme athe[337].

Cela est loquent, cela est grand et terrible. On pourrait demander
toutefois si ce n'est pas l l'histoire de la femme sans pudeur et sans
moeurs plutt que celle de la femme athe. Toutes les femmes de cette
espce sont athes, je le veux, mais dans le mme sens que tous les
hommes vicieux, Dieu, pour les uns et pour les autres, tant comme s'il
n'tait pas; mais l'auteur assurment ne l'a point entendu ainsi; il
parle de la femme qui a russi  se persuader qu'il n'y a point de Dieu,
et qui arrange sa vie en consquence; mais cette femme n'est qu'une
exception infiniment rare, une monstruosit, et il n'y avait que peu
d'intrt, peu d'utilit, dans le sujet que traitait l'auteur, 
s'arrter  cette exception. Si ce morceau a de l'effet, c'est qu'on
oublie la femme athe pour ne penser qu' la femme libertine. Mais la
femme athe sonnait mieux au titre et dans le cours de ce morceau;
c'tait une alliance de mots effroyable; l'auteur l'a donc prfr; l
comme ailleurs il a cherch l'clat aux dpens du vrai. J'en citerai un
autre exemple: c'est celui de la mort du juste, peinture de fantaisie,
ou plutt peinture de convention, qui fait trop bien voir que l'auteur
parlait de ce qu'il ne connaissait pas. C'est encore et toujours de la
mythologie:

     Enfin le moment suprme est arriv; un sacrement a ouvert  ce
     juste les portes du monde, un sacrement va les clore; la religion
     le balana dans le berceau de la vie; ses beaux chants et sa main
     maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle
     prpare le baptme de cette seconde naissance; mais ce n'est plus
     l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblme de l'incorruptibilit
     cleste. Le sacrement librateur rompt peu  peu les attaches du
     fidle; son me,  moiti chappe de son corps, devient presque
     visible sur son visage. Dj il entend les concerts des sraphins;
     dj il est prt  s'envoler vers les rgions o l'invite cette
     Esprance divine, fille de la Vertu et de la Mort. Cependant l'Ange
     de la paix, descendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or
     ses yeux, fatigus, et les ferme dlicieusement  la lumire. Il
     meurt, et l'on n'a point entendu son dernier soupir; il meurt, et
     longtemps aprs qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de
     sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore: tant ce chrtien
     a pass avec douceur[338]!

Il est curieux de comparer ce tableau d'une sainte mort, trac par un
artiste, au mme tableau trac par un homme du mtier, si je puis dire,
ainsi, par un homme accoutum  voir mourir. C'est Massillon que je vais
citer. Massillon lui-mme, sur ce sujet, et pu tre plus sobre, plus
vrai; mais enfin combien, en le lisant, l'exprience du prtre ne vous
paratra-t-elle pas au-dessus de l'imagination du pote!

     Ah! aussi quand les ministres de l'glise viennent enfin annoncer
      cette me que son heure est venue, et que l'ternit approche;
     quand ils viennent lui dire au nom de l'glise qui les envoie:
     _Partez, me chrtienne; Proficiscere, anima christiana_: sortez
     enfin de cette terre o vous avez t si longtemps trangre et
     captive: le temps des preuves et des tribulations est fini: voici
     enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalit:
     retournez dans le sein de Dieu, d'o vous tiez sortie; quittez
     enfin un monde qui n'tait pas digne de vous!... Quel bonheur pour
     vous d'tre enfin quitte de toutes les misres qui nous affligent
     encore; de n'tre plus expose, comme vos frres,  perdre le Dieu
     que vous allez possder; de fermer enfin les yeux  tous les
     scandales qui nous contristent,  la vanit qui nous sduit, aux
     exemples qui nous entranent, aux attachements qui nous partagent,
     aux agitations qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin
     d'un lieu o tout nous lasse et tout nous souille, o nous nous
     sommes  charge  nous-mmes, o nous ne vivons que pour nous
     rendre malheureux; et d'aller dans un sjour de paix, de joie, de
     srnit, o l'on n'a plus d'autre occupation que de jouir du Dieu
     que l'on aime! _Proficiscere, anima christiana_.

     Quelle nouvelle de joie et d'immortalit alors pour cette me
     juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix, quelle confiance,
     quelle action de grces l'accepte-t-elle? Elle lve au ciel, comme
     le vieillard Simon, ses yeux mourants, et regardant son Seigneur
     qui vient  elle: Brisez,  mon Dieu, quand il vous plaira, lui
     dit-elle en secret, ces restes de mortalit, ces faibles liens qui
     me retiennent encore: j'attends dans la paix et dans l'esprance
     l'effet de vos promesses ternelles. Ainsi purifie par les
     expiations d'une vie sainte et chrtienne, fortifie par les
     derniers remdes de l'glise, lave dans le sang de l'Agneau,
     soutenue de l'esprance des promesses, console par l'onction
     secrte de l'Esprit qui habite en elle, mre pour l'ternit, elle
     ferme les yeux avec une joie sainte  toutes les cratures; elle
     s'endort tranquillement dans le Seigneur, et s'en retourne dans le
     sein de Dieu d'o elle tait sortie[339].

La seconde partie nous introduit dans le vrai sujet du livre et dans ce
qu'on peut appeler le systme de l'auteur.

Il tait intressant autant que lgitime de montrer que le christianisme
n'a pas abruti l'espce humaine, que mme, en tant que le beau moral est
un des lments de la beaut d'une oeuvre d'art, la religion chrtienne a
enrichi la littrature et les arts de beauts nouvelles, qui lui sont
exclusivement propres.

M. de Chateaubriand a tent davantage; il ne s'en est pas tenu aux
beauts morales; tous les genres de supriorit lui ont paru devoir tre
propres  la littrature chrtienne, et il a fait de cette supriorit
gnrale une marque, un tmoignage de la vrit de la religion.

Ce parallle rclamait quelques prcautions, quelques distinctions; car,
d'une part, si l'on peut dire de tous les crivains, de tous les
artistes qui ont vcu avant Jsus-Christ, ou qui ne l'ont pas connu,
qu'ils n'ont pas t chrtiens, on ne peut pas, d'emble, qualifier de
chrtiens tous les grands talents qui, depuis Jsus-Christ et dans le
monde chrtien, ont cultiv la littrature et les arts. D'une autre
part, il n'est pas trs facile de dmler, parmi les lments de
supriorit d'un crivain ou d'un artiste, ce qu'il doit  ses
croyances, aux opinions chrtiennes qui sont l'atmosphre o il est
plong. Enfin, tout ce qui sort du domaine de la beaut morale est sujet
 une grande diversit d'apprciations. Plusieurs fois dj la passion
de l'antiquit a jet les littrateurs dans un systme directement
oppose celui de M. de Chateaubriand, et la littrature, par un effet de
cet enthousiasme, est devenue paenne autant qu'elle pouvait l'tre.
C'est pourquoi, prise dans son caractre absolu, la thse de M. de
Chateaubriand est plus ou moins  la merci du got individuel, et ne
saurait devenir l'objet d'une conviction gnrale. Dans ce cas, il est
prilleux de faire de la supriorit esthtique ou littraire du
christianisme un argument en faveur de sa vrit,  moins qu'on ne soit
parvenu d'abord  faire prfrer  toutes les autres les beauts dont il
est la source.

La pdanterie de ce travail prliminaire tait peu d'accord sans doute
avec le vritable but de l'auteur, qui voulait parler surtout 
l'imagination et au coeur. Mais l'inconvnient de cette mthode, ou de
cette absence de mthode, se fait trop sentir dans les dtails. Quel
systme que celui qui oblige M. de Chateaubriand  faire un historien
chrtien de Philippe de Comines[340], plus paen que tous les paens
ensemble, d'expliquer par le christianisme l'ordre et la clart du style
de Buffon[341], d'allguer Versailles dans le chapitre de l'architecture
chrtienne[342], et de nous prouver, en nous citant l'_Armide_ du Tasse,
que la posie de la volupt ne nous manque pas plus que toutes les
autres[343]?  quelle ncessit ne le rduit pas sa thorie, s'il faut
absolument que tout ce qui nous plat ou nous amuse dans les productions
de l'antiquit trouve son pendant ou son quivalent dans nos moeurs, en
sorte que nous ayons aussi notre mythologie, plus charmante que celle
des Grecs? La droiture de sens et la loyaut de M. de Chateaubriand lui
multiplient les embarras. Nul n'aime davantage et ne sent mieux
l'antiquit; il y a d'ailleurs des faits trop vidents pour tre
contests, ou mme seulement dissimuls. Ainsi les publicistes de
l'antiquit sont tous religieux; les ntres ne le sont pas: d'o vient
cela? Cela s'explique trs bien, et  la dcharge du christianisme, hors
du systme de l'auteur; mais dans son systme, c'est un fait cruellement
importun.

C'en est un encore assez incommode que la barbarie et le mauvais got
des ges qui ont prcd la Renaissance, et que cette Renaissance
elle-mme due  l'exhumation des littratures antiques. L'hypothse de
M. de Chateaubriand est trop troite pour accueillir ce fait et pour
absorber la difficult qui en ressort.

En rsum, la dmonstration qu'a tente M. de Chateaubriand n'est qu'un
tour de force ingnieux et pnible, qui donne lieu  l'auteur de
dvelopper un esprit fertile, une imagination brillante, mais qui tourne
plus  sa gloire qu' celle du christianisme. Encore est-il permis de
croire que le _Gnie du Christianisme_ a d son clatante rputation 
des vrits dveloppes avec talent bien plus qu' des erreurs dfendues
avec habilet.

L'entreprise tait, en elle-mme, peu digne de la religion.

     _Si la divinit de la religion tenait  ses beauts potiques, a
     dit M. Daru, ce serait douter de la religion que de nier son
     affinit avec la posie. Mais, de bonne foi, pourrait-on se former
     srieusement un semblable scrupule? et lorsqu'on lve sa pense 
     ces mditations par lesquelles il a t permis  l'homme d'arriver
     jusqu'aux pieds de son Crateur, peut-on faire dpendre sa foi de
     quelques circonstances futiles? peut-on, en recevant les lois
     ternelles, compter pour quelque chose les avantages qu'elles
     prtent  un art cr pour notre vanit, pour le plaisir d'un
     instant et la gloire d'un jour? Je ne sais si ceux  qui leurs
     lumires permettent de dfendre une cause aussi grave avec des
     armes dignes d'elle, ont pens que c'tait servir la religion avec
     tout le respect qui lui est d, que de la prsenter sous des
     rapports purement humains et mme frivoles [344]._

Ainsi pensait M. Daru de l'entreprise en gnral. Nous aurions  peine
os tre aussi svre. Les hommes religieux de l'poque trouvrent
srement que ce langage rpondait  leurs impressions. Ils furent
blesss surtout de voir prendre sur le pied d'une oeuvre littraire, et
juger comme tel, le livre des rvlations chrtiennes. Tous ne se
plaignirent pas. Un calcul assez peu juste leur persuada qu'il fallait
accepter sans rserves expresses ce dfenseur inespr de l'ancien
culte. Un homme qui ne calculait pas, et qui, n'ayant pas craint de
souhaiter la bienvenue, quoique protestant,  une apologie conue au
point de vue du catholicisme, ne devait pas craindre non plus de faire
des rserves: notre excellent Gonthier rclama, dans le journal qu'il
rdigeait alors, contre cet hommage trop peu respectueux:

     Quel que soit, dit-il, le triomphe des critures dans cette
     comparaison profane, elle nous parat indigne de la religion de
     vrit; elle nous semblerait l'avilir, si elle pouvait tre avilie,
     et nous croyons que cette doctrine sainte n'est pas descendue des
     cieux pleine de majest et de puret, pour entrer en lice avec les
     imaginations bizarres et corrompues des hommes[345].

J'oserai aller plus loin. Le systme de l'ouvrage que nous examinons est
 contre-sens du dessein mme de la religion, qui s'est bien garde
d'affecter cette supriorit, et qui a nettement spar sa cause de
celle de l'art, pour ne pas donner  ses enseignements un attrait
mondain. Elle n'a pas affect le contraire non plus; la vrit n'affecte
rien; mais elle n'a pas voulu flatter une faiblesse trop commune, donner
le change aux esprits, et distraire du vrai par le beau. Elle a choisi
des moyens, des formes, un langage, non pas prcisment o le vrai part
seul, puisque sous un certain rapport le vrai entrane le beau, mais o
le beau ne part que comme entran par le vrai. Elle ne pouvait
s'empcher d'tre sublime; mais elle ne s'est rien permis au del, et
elle a eu si peu d'gard aux exigences littraires, qu'on pourrait
croire souvent qu'elle les a volontairement braves. Proccupe du fond,
elle n'a pas voulu se proccuper de la forme au del de ce que le fond
exigeait imprieusement, et elle semble avoir dit, comme saint Paul: Je
n'ai pas soin de la chair pour satisfaire ses convoitises; je traite
durement mon corps et je le tiens assujetti[346].

Ici, je viens heurter contre la thorie qui suppose solidaires et mme
consubstantiels le _bon_, qui est la vrit en morale, et le _beau_, qui
est la vrit en esthtique. Cette thorie, examinons-la rapidement.

Nous tombons tour  tour en deux erreurs opposes. Nous passons notre
temps  sparer ce qui est uni, et puis  unir ce qui est spar. Ne
parlons ici que du second de ces travers. Sous prtexte que l'homme est
_un_, nous voulons unir toutes choses en lui, et dans une proportion
exacte. Nous disons: Cela irait si bien et nous avons raison; mais ce
n'est point un argument, et les substances htrognes, restant
htrognes, refusent de s'unir.

Le bon, qui est la vrit morale, a quelque chose de commun avec le
beau, c'est d'tre vrai. Mais il en est de la vrit prise dans sa
totalit comme de la lumire. Une au sein de Dieu, qui est le soleil
dont elle mane, elle se brise dans l'humanit comme sur un prisme; elle
se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumire, n'est
perceptible que par la lumire, mais dont aucune n'est la lumire. Il y
a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthtique ou le beau.
Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et
indpendants. Le sens par lequel chacun d'eux se peroit et se ralise
est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On
veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande
rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le
vrai moral conduise au vrai esthtique, et surtout qu'il y conduise
seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthtique soit plus
dlicat et plus dvelopp chez des hommes  qui le vrai moral est,
comparativement, tranger? Le sentiment, le talent du beau est une des
grces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre  Dieu de laisser
ce soleil, de mme que l'autre, se lever sur les mchants comme sur les
bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du mme
droit dont on fait chaque espce de vrit solidaire de toutes les
autres, on pourrait exiger que, ds ici-bas, le bonheur extrieur ft
insparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que
tous les tres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrtiens
fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrterait en si
beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions,
et non plus par la foi.

Il est trs vrai qu'arrive  un certain degr, la corruption des moeurs
entrane celle du got, je ne dis pas chez les individus, mais
certainement dans les socits; jamais la restauration du got ne sera
celle des moeurs, alors mme qu'il serait possible, lorsque le got est
perdu, de travailler  sa restauration avant d'avoir restaur les moeurs.

Il est trs vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unit; un
instinct secret nous avertit que la vrit est une; mais ceux qui
parlent et agissent dans la supposition de l'unit absolue,
mconnaissent ou ignorent le mystre de la chute, qui a dtruit l'unit
intrieure de l'homme sur tous les points  la fois. Pourquoi
distinguons-nous le droit et la morale, le dlit et le pch, le croyant
et le citoyen, et, pour nous lever encore plus haut, la libert de
l'homme et la souverainet de Dieu? La chute seule explique ces
dualits.

Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons
pas l'un avec l'autre, et ne prtendons pas arriver  l'un par l'autre.

L'examen de ces questions et d, mentalement du moins, prcder le
travail de M. de Chateaubriand et dterminer le caractre de son livre.

Du reste, en dehors du systme, ou, si l'on veut, dans ce que le systme
a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontres! Il
a t le premier peut-tre  faire sentir ce que la posie et les arts
modernes doivent au christianisme en fait de beauts de l'ordre moral.
Il a dml, signal cet lment chrtien qui semblait avoir, ou peu
s'en faut, chapp jusqu'alors  tous les regards.  l'exemple de
Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la mme inspiration, il a rattach la
critique littraire  ce qu'il y a dans l'me humaine de plus profond et
de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jug
Racine et Virgile. Une esthtique judicieuse est sortie, par les soins
de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'tait moins. Le _Gnie du
Christianisme_ a renouvel  la fois la critique et la posie.

En dpit du systme, qui d'ailleurs ne parat que de loin en loin, et
qui laisse leur vrit entire  presque tous les jugements pris au
point de vue absolu, je veux dire tout parallle mis  part, quelle
n'est pas la valeur d'un volume presque entirement compos de pages
comme celles que je vais citer? La premire fait partie du parallle
entre Zare et Iphignie:

     Le Pre Brumoy a remarqu qu'Euripide, en donnant  Iphignie la
     frayeur de la mort et le dsir de se sauver, a mieux parl, selon
     la nature, que Racine, dont l'Iphignie semble trop rsigne.
     L'observation est bonne en soi; mais ce que le Pre Brumoy n'a pas
     vu, c'est que l'Iphignie moderne est la _fille chrtienne_. Son
     pre et le Ciel ont parl, il ne reste plus qu' obir. Racine n'a
     donn ce courage  son hrone que par l'impulsion secrte d'une
     institution religieuse qui a chang le fond des ides et de la
     morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par
     consquent est plus d'accord avec la belle posie, qui agrandit les
     objets et aime un peu l'exagration. La fille d'Agamemnon,
     touffant sa passion et l'amour de la vie, intresse bien davantage
     qu'Iphignie pleurant son trpas. Ce ne sont pas toujours les
     choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre
     la mort, et cependant une victime qui se lamente sche les pleurs
     qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il
     veut surtout admirer: il a en soi-mme un lan vers une beaut
     inconnue, pour laquelle il fut cr dans son origine[347].

Les observations suivantes sur Andromaque vous paratront-elles moins
exquises?

     Lorsque la veuve d'Hector dit  Cphise, dans Racine:

          Qu'il ait de ses aeux un souvenir modeste;
          Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:

     qui ne reconnat la chrtienne? C'est le _Deposuit potentes de
     sede_. L'antiquit ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que
     les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprims dans ces
     vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils
     contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille
     point  son fils d'avoir _de ses aeux un souvenir modeste_; en
     levant Astyanax vers le Ciel, il s'crie:

      Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils rgne,
     comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les
     guerriers; qu'en le voyant revenir charg des dpouilles de
     l'ennemi, on s'crie: Celui-ci est encore plus vaillant que son
     pre!

     ne dit  Ascagne:

... Et te, animo repetentem exempla tuorum,
          Et pater neas, et avunculus excitet Hector[348].

 la vrit, l'Andromaque moderne s'exprime  peu prs comme Virgile sur
les aeux d'Astyanax. Mais aprs ce vers:

     Dis-lui par quels exploits leurs noms ont clat,

elle ajoute:

     Plutt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont t.

     Or, de tels prceptes sont directement opposs au cri de
     l'orgueil: on y voit la nature corrige, la nature plus belle, la
     nature vanglique. Cette humilit que le christianisme a rpandue
     dans les sentiments, et qui a chang pour nous le rapport des
     passions, comme nous le dirons bientt, perce  travers tout le
     rle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans
     l'Iliade, se reprsente la destine qui attend son fils, la
     peinture qu'elle fait de la future misre d'Astyanax a quelque
     chose de bas et de honteux; l'humilit, dans notre religion, est
     bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle
     est touchante. Le chrtien se soumet aux conditions les plus dures
     de la vie: mais on sent qu'il ne cde que par un principe de vertu;
     qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des
     hommes; il conserve sa dignit dans les fers: fidle  son matre
     sans lchet, il mprise des chanes qu'il ne doit porter qu'un
     moment, et dont la mort viendra bientt le dlivrer; il n'estime
     les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition
     sans se plaindre, parce que la libert et la servitude, la
     prosprit et le malheur, le diadme et le bonnet de l'esclave,
     sont peu diffrents  ses yeux[349].

Je ne puis m'empcher de remarquer que les beauts signales dans ces
deux tragdies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que
littraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour
le got, on peut les rencontrer, hors de la scne et des livres, aussi
touchantes pour le moins.

Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empch de reconnatre, en plus
d'une occasion, la supriorit des anciens sur les modernes. Que ne
l'a-t-il explique! Mais enfin, le littrateur le plus dvot 
l'antiquit n'et pu louer plus dignement, n'et pu lever plus haut
Virgile, Sophocle et Homre. Quel commentaire que celui qui accompagne
la traduction de la prire du roi Priam au meurtrier de son fils[350]!
Puisque l'tendue de ce morceau m'empche de le citer, laissez-moi vous
lire ce parallle entre Virgile et Racine; l'auteur de _Ren_ nous
laisse bien voir o penchait son coeur:

     Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrtes
     de la vie. Racine est peut-tre au-dessus du pote latin, parce
     qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue
     plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre;
     le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage 
     tous les rangs de la socit. En parcourant les tableaux des
     vicissitudes humaines, tracs par Racine, on croit errer dans les
     parcs abandonns de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais 
     travers leur solitude, on distingue la main rgulire des arts, et
     les vestiges des grandeurs:

     Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint
     de sang, des campagnes dsertes.

     Les tableaux de Virgile, sans tre moins nobles, ne sont pas
     borns  de certaines perspectives de la vie; ils reprsentent
     toute la nature: ce sont les profondeurs des forts, l'aspect des
     montagnes, les rivages de la mer, o des femmes exiles _regardent,
     en pleurant, l'immensit des flots:_

          Cunctque profundum
          Pontum adspectabant flentes[351].

Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie
du _Gnie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle
renferme d'apprciations justes et dlicates, d'ides saines,
d'excellente littrature. Je me bornerai  ce passage sur Tacite:

     Nanmoins Tacite doit tre choisi pour modle avec prcaution; il
     y a moins d'inconvnients  s'attacher  Tite-Live. L'loquence du
     premier lui est trop particulire, pour tre tente par quiconque
     n'a pas son gnie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont form une
     cole dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases
     sches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brivet,
     touchent  l'obscur et au mauvais got.

     Laissons donc ce style  ces gnies immortels qui, par diverses
     causes, se sont cr un genre  part; genre qu'eux seuls pouvaient
     soutenir, et qu'il est prilleux d'imiter. Rappelons-nous que les
     crivains des beaux sicles littraires ont ignor cette concision
     affecte d'ides et de langage. Les penses des Tite-Live et des
     Bossuet sont abondantes et enchanes les unes aux autres; chaque
     mot, chez eux, nat du mot qui l'a prcd, et devient le germe du
     mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et
     en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons
     employer cette image): ils amnent longuement de leur source un
     flot qui grossit sans cesse; leurs dtours sont larges dans les
     plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cits et les
     forts, et portent  l'Ocan agrandi des eaux capables de combler
     ses gouffres[352].

Le beau considr dans les arts ramne naturellement l'auteur sur le
thtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux,
le grand peintre, reparat avec toute sa puissance dans les charmants
tableaux que nous allons suspendre devant vous:

     Les ruines ont ensuite des harmonies particulires avec leurs
     dserts, selon le style de leur architecture.  Palmyre, le dattier
     fend les _ttes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux
     du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la
     colonne tombe, et le pcher que les anciens consacraient 
     Harpocrate, s'lve dans la demeure du silence. On y voit encore
     une espce d'arbre, dont le feuillage chevel et les fruits en
     cristaux, forment, avec les dbris pendants, de beaux accords de
     tristesse. Quelquefois une caravane, arrte dans ces dserts, y
     multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien
     sa noblesse  la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent
     en accrotre les dimensions, lorsque, couchs entre les fragments
     de maonnerie, ils ne laissent voir que leurs ttes fauves et leurs
     dos bossus.

     Les ruines changent de caractre en gypte; souvent elles offrent
     dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de
     souvenirs. Les colonnes du vieux style gyptien s'lvent auprs de
     la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit  une
     tour arabe, un monument du peuple pasteur  un monument des
     Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brises, des
     oblisques rompus, sont rouls dans le Nil, enterrs dans le sol,
     cachs dans des rizires, des champs de fves et des plaines de
     trfles. Quelquefois, dans les dbordements du fleuve, ces ruines
     ressemblent sur les eaux  une grande flotte; quelquefois des
     nuages, jets en onde sur les flancs des pyramides, les partagent
     en deux moitis. Le chacal, mont sur un pidestal vide, allonge
     son museau de loup derrire le buste d'un Pan  tte de blier; la
     gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les
     dcombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur
     quelques dbris, comme un oiseau hiroglyphique de granit et de
     porphyre.

     La valle de Temp, les bois de l'Olympe, les ctes de l'Attique
     et du Ploponnse, talent les ruines de la Grce. L, commencent 
     paratre les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs
     saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vnus,
     comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche
     descend du menton d'une Hb: le pavot crot sur les feuilles du
     livre de Mnmosyne: symbole de la renomme passe, et de l'oubli
     prsent de ces lieux. Les flots de l'ge, qui viennent expirer
     sous de croulants portiques, Philomle qui se plaint, Alcyon qui
     gmit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui
     fait son nid dans le sein de quelque Lda, mille accidents,
     produits comme par les Grces, enchantent ces potiques dbris; on
     dirait qu'un souffle divin anime encore la poussire des temples
     d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baign par la mer,
     ressemble  un tableau d'Apelles, consacr  Neptune et suspendu 
     ses rivages[353].

Mais ce qu'on a le plus remarqu, et ce qui mritait aussi le plus
d'attention dans cette partie du _Gnie du Christianisme_, ce sont les
chapitres sur la posie descriptive, dont la cration appartient, selon
l'auteur,  la religion chrtienne. Voici quelques fragments de cet
ingnieux mmoire:

     Le plus grand et le premier vice de la mythologie tait d'abord de
     rapetisser la nature et d'en bannir la vrit. Une preuve
     incontestable de ce fait, c'est que la posie que nous appelons
     _descriptive_ a t inconnue de l'antiquit; les potes mme qui
     ont chant la nature, comme Hsiode, Thocrite et Virgile, n'en ont
     point fait de _description_, dans le sens que nous attachons  ce
     mot. Ils nous ont sans doute laiss d'admirables peintures des
     travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant 
     ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui
     ont enrichi la muse moderne, on en trouve  peine quelques traits
     dans leurs crits.

     Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de
     leurs ouvrages. Quand Homre a dcrit la grotte du Cyclope, il ne
     l'a pas tapisse de _lilas_ et de _roses_; il y a plant comme
     Thocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins
     d'Alcinos, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres
     utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et
     couverte de figuiers_, et il reprsente la fume des palais de
     Circ s'levant au-dessus d'une fort de chnes.

     Virgile a mis la mme vrit dans ses peintures. Il donne au pin
     l'pithte d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de
     doux gmissement quand il est faiblement agit; les nuages, dans
     les Gorgiques, sont compars  des flocons de laine rouls par les
     vents, et les hirondelles, dans l'nide, gazouillent sous le
     chaume du roi vandre, ou rasent les portiques des palais. Horace,
     Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonn quelques vues de la
     nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favoris de Morphe, un
     vallon o Cythre doit descendre, une fontaine o Bacchus repose
     dans le sein des Naades.

     L'ge philosophique de l'antiquit ne changea rien  cette
     manire. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se rfugia chez les
     potes, qui protgrent  leur tour les dieux qui les avaient
     protgs. Stace et Silius Italicus n'ont pas t plus loin
     qu'Homre et Virgile en posie descriptive; Lucain seul avait fait
     quelque progrs dans cette carrire, et l'on trouve dans la
     Pharsale la peinture d'une fort et d'un dsert qui rappelle les
     couleurs modernes.

     ... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et
     aux Romains les motions qu'il porte  notre me. Au lieu de ce
     soleil couchant, dont le rayon allong, tantt illumine une fort,
     tantt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu
     de ces accidents de lumire, qui nous retracent chaque matin le
     miracle de la cration, les anciens ne voyaient partout qu'une
     uniforme machine d'opra.

     Si le pote s'garait dans les valles du Taygte, au bord du
     Sperchius, sur le Mnale aim d'Orphe, ou dans les campagnes
     d'lore, malgr la douceur de ces dnominations, il ne rencontrait
     que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape tait l sur
     un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zphirs menait des danses
     ternelles. Des Sylvains et des Naades peuvent frapper
     agrablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse
     reproduits; nous ne voulons, point

... Chasser les Tritons de l'empire des eaux,
          ter  Pan sa flte, aux Parques leurs ciseaux...

     Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'me? qu'en
     rsulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pense? Oh!
     que le pote chrtien est plus favoris dans la solitude o Dieu se
     promne avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les
     bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinit
     immense. Le don de prophtie et de sagesse, le mystre et la
     religion semblent rsider ternellement dans leurs profondeurs
     sacres.

     ... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les
     scnes de la nature. Eh! qui n'a pass des heures entires, assis
     sur le rivage d'un fleuve,  voir s'couler les ondes! Qui ne s'est
     plu, au bord de la mer,  regarder blanchir l'cueil loign! Il
     faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouv dans l'Ocan que le
     palais de Neptune et la grotte de Prote; il tait dur de ne voir
     que les aventures des Tritons et des Nrides dans cette immensit
     des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur
     de notre me, dans cette immensit qui fait natre en nous un vague
     dsir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre
     avec son Auteur[354].

Il est difficile de ne pas accorder  l'auteur qu'une certaine posie
descriptive tait impossible sous le paganisme, et que la chute des
divinits de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et 
l'me humaine: il y avait l, sans contredit, les conditions d'une
posie nouvelle. Mais on est forc d'avouer que cette posie a montr
peu d'empressement  s'emparer de l'espace qui lui tait ouvert. Telle
que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrtien;
et il est remarquable que la grande littrature du grand sicle ne l'a
pas mme souponne, si mme elle ne l'a pas volontairement rpudie. Il
semble donc que l'influence du christianisme ait t surtout ngative,
et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le dveloppement moderne
d'une posie, trangre, on peut le penser, au gnie grec et latin.
videmment, elle est trop moderne dans son entier dveloppement pour
qu'on puisse la croire ne du christianisme sans le concours de quelque
autre lment. Je ne sais si, en la rduisant  son principe, il ne faut
pas la compter au nombre des attributs du gnie septentrional, ou, si
l'on veut, du gnie romantique, ce qui est peut-tre la mme chose. Mais
ce qui parat moins douteux, c'est qu'elle ne se dveloppe que dans
certaines circonstances, dont le concours a pu tre tardif.

     Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et
     peut-tre mieux que nous, le charme auguste et la majest de la
     cration, il faut bien reconnatre qu'une certaine manire de
     sentir la nature est propre aux poques d'une excessive maturit.
     Un sicle civilis jusqu' en tre malade se dtourne volontiers de
     la vue de lui-mme vers le spectacle du monde extrieur. Ses
     souffrances intimes lui font goter dans cette contemplation une
     saveur particulire, que l'homme inculte ne connat pas.
     L'impression des beauts naturelles n'est point aussi simple qu'on
     se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en tat de
     sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le rsultat d'un
     rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce
     contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que
     nous recevons de la nature est pntrante et intime.

     Je prie le lecteur sensible aux beauts de la cration d'analyser
     ce qu'il prouve dans la muette profondeur d'une antique fort, ou
     mme seulement au coin de la chemine d'un vieux chteau, lorsque
     le vent gmit dans les combles, comme une voix plaintive du pass;
     je le prie de se rendre compte des lments dont se compose son
     plaisir  la vue de cette cime lointaine derrire laquelle s'est
     drob le soleil, et o de hauts sapins, comme une chevelure
     hrisse, se dessinent fantastiquement dans cette lumire dore et
     pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier
     reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut,  la vue du lac
     paisible et ombrag de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce
     diamant du dsert, vritable hros d'un des romans de Fnimore
     Cooper;... je demande au contemplateur de se dpouiller de tout ce
     qu'il a apport du monde social, en souvenirs, en regrets, en rves
     et en esprances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste.
     Plus on a cultiv son me dans les commerces de la socit, et
     surtout plus on en a souffert, plus enfin la socit elle-mme est
     souffrante et angoisse, plus la nature est riche, profonde,
     mystrieusement loquente pour celui qui vient  elle du milieu
     ardent et tumultueux de la civilisation[355].




CHAPITRE QUATRIME

Ren.


C'est dans cette mme seconde partie,  la suite d'un livre sur le
christianisme considr dans ses rapports avec les passions du coeur
humain, que l'auteur a plac l'histoire de _Ren_.

Que fait une histoire comme celle de _Ren_ dans un livre intitul le
_Gnie du Christianisme_? La question serait trop nave. Que font, dans
le mme ouvrage, tant d'autres morceaux que je pourrais citer? Que font,
dans un livre d'apologtique, les amours, trs peu romanesques
d'ailleurs, de deux sauvages dans le dsert? En sommes-nous encore 
nous tonner? Ne savez-vous pas que M. de Chateaubriand, proccup de la
pense d'emmieller les bords du vase, est all, dans son zle, un peu
plus loin que les bords?

Il faut couter l'auteur lui-mme sur son dessein:

     Il est tonnant que les crivains modernes n'aient pas encore
     song  peindre cette singulire position de l'me. Puisque nous
     manquons d'exemples, nous serait-il permis de donner aux lecteurs
     un pisode extrait, comme _Atala_, de nos anciens _Natchez_? C'est
     la vie de ce jeune Ren,  qui Chactas a racont son histoire. Ce
     n'est, pour ainsi dire, qu'une pense, c'est la peinture du vague
     des passions, sans aucun mlange d'aventures, hors un malheur
     envoy pour punir Ren, et pour effrayer les hommes qui, livrs 
     d'inutiles rveries, se drobent aux charges de la socit. Cet
     pisode sert encore  prouver la ncessit des abris du clotre
     pour certaines calamits de la vie, auxquelles il ne resterait que
     le dsespoir et la mort si elles taient prives des retraites de
     la religion. Ainsi le double but de notre ouvrage, qui est de faire
     voir comment le christianisme a modifi les arts, la morale,
     l'esprit, le caractre, et les passions mme des peuples modernes,
     et de montrer quelle sagesse a dirig les institutions chrtiennes,
     ce double but, disons-nous, se trouve galement rempli dans
     l'histoire de Ren[356].

Il est douteux que l'auteur ait pens  tout cela en crivant l'pisode
de _Ren_ pour en embellir le pome des _Natchez_; mais puisque cet
pisode s'est trouv propre  dvelopper une ide morale et littraire 
la fois, que l'auteur du _Gnie du Christianisme_ devait rencontrer sur
son chemin, c'est assurment tant mieux. Pourtant, s'il faut le dire,
j'aimerais mieux le livre avec la prface de moins. Le pote avait
admirablement senti son sujet; le philosophe, ce me semble, est moins
heureux  l'expliquer. Cette expression nouvelle: _le vague des
passions_, n'est-elle pas elle-mme un peu vague? et l'auteur fait-il
assez bien comprendre la part du christianisme dans la production d'un
tat moral sans nom dans l'antiquit? surtout montre-t-il bien les
ressources du christianisme contre un mal qui n'est probablement que le
symptme ou l'aveu d'un mal plus profond? Il et fallu, sur ces deux
points, entendre Pascal, qui a rpandu dans ses _Penses_, sous une
assez grande varit de formes, tous les lments dont se compose
_Ren_. Ce n'est pas lui qui a suggr  M. de Chateaubriand le remde
hroque de la solitude claustrale, remde dont la ncessit, si elle
tait avre, relverait assez peu l'ide de la puissance intrinsque du
christianisme. L'auteur, du reste, ne tient pas trop  ce remde; car le
Pre Soul, l'organe avou de la vrit chrtienne dans ce roman, n'en
dit absolument rien. Il donne  Ren d'autres conseils, il lui prche
d'autres maximes, plus philosophiques, ce me semble, que chrtiennes.
Tout ce qu'il dit est fort sens, mais peu propre  nous faire
comprendre quel est, en cette matire de thrapeutique morale, le vrai
gnie du christianisme. Un homme du monde n'et gure parl
autrement[357]. La valeur pratique de cet ouvrage me parat donc peu
considrable, s'il faut la chercher tout entire dans ce discours du
vieux prtre. Mais, ce discours ft-il beaucoup meilleur, qu'est-ce
qu'un discours? et quand est-ce qu'un discours a constitu la valeur
morale d'un rcit? Quand le discours est ncessaire, c'est preuve que le
narrateur n'a pas su son mtier. L'instruction doit ressortir des faits.
Or, dans _Ren_, les faits ne prouvent rien. Le Pre Soul a beau dire
que la malheureuse passion et la mort d'Amlie sont le juste chtiment
de la vie errante et inutile de Ren: cette observation peut tre fort
bonne au point de vue chrtien, au point de vue de la foi; mais tels que
nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le
pcheur puni par son pch. Dieu lui-mme a voulu qu'il en ft ainsi; il
a laiss volontairement  nos mauvaises oeuvres la plus grande part dans
l'excution de la sentence prononce contre elles; et rien ne nous
empche de croire ou plutt tout nous entrane  penser que la peine du
mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entire tire du mal lui-mme, en
sorte que le dessein de misricorde que Dieu a conu en notre faveur se
trouve accompli tout entier dans notre rgnration ou dans notre
dlivrance intrieure, qui, elle-mme, a pour principe la bonne nouvelle
du pardon. Dieu, qui nous connat et qui sait ce qui nous est
ncessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le malheur
ft constante, et qu'elle ne pt point nous chapper, et sous mille
formes,  mille diffrentes reprises, sa Parole a proclam  l'homme la
dispensation que le passage suivant formule avec tant d'nergie: Ta
malice te chtiera, et tes iniquits te reprendront, afin que tu saches
et que tu voies, que c'est une chose mauvaise et amre que tu aies
abandonn l'ternel ton Dieu[358].

Cette providence de Dieu doit servir de modle et de rgle  la
providence, si j'ose la nommer ainsi, qu'exerce le pote dans le petit
monde de sa cration. L aussi, pour entrer dans les vues de Dieu et
pour nous satisfaire, il faut que la malice fasse mourir le
mchant[359], ou, en d'autres termes, que les vnements naissent des
caractres; et je ne sais si l'on est assez frapp de la concidence de
ce prcepte littraire, si gnralement, si constamment profess par les
matres, avec le principe de thodice que nous venons de rappeler. Eh
bien! je n'invoque ici que la vrit littraire, et je rclame, en
m'appuyant sur elle, contre la catastrophe de _Ren_, qui n'a aucune
relation naturelle avec les torts du hros. C'est du milieu du nuage, et
non des rgions sereines du ciel, que la foudre devait partir. Est-ce 
dire que, dans une narration fictive, il n'y ait place que pour le
_ncessaire_ (selon le langage d'Aristote) et que le _vraisemblable_ ne
doive jamais suffire? Les accidents de fortune indpendants de notre
caractre, les malheurs indpendants de notre volont, n'y peuvent-ils
prendre aucune place? Oui, sans doute, ils le peuvent; mais c'est 
condition qu'ils aident au dveloppement des caractres ou  celui de
l'ide  laquelle le pome est destin  donner un corps. La catastrophe
de _Ren_ n'a aucun de ces avantages. Elle ne lui apprend pas que
jusqu'alors il a t heureux et ingrat; elle ne le fait pas rougir de
son injuste tristesse; elle ne le jette ni aux pieds de son matre ni
sur le sein de son pre; elle ne fait que changer sa mlancolie sombre
en un morne dsespoir; et l'invitable, la seule conclusion de cette
histoire, c'est qu'il est des infortunes pour lesquelles Dieu lui-mme
ne peut rien. Il est trange d'avoir fait d'une histoire qui conclut
ainsi, un pisode, un ornement du _Gnie du Christianisme_; du
christianisme qui nous dfend de croire qu'il y ait aucun abme sans
fond, aucunes tnbres que le rayon divin ne puisse percer, aucun vide
que Dieu ne puisse combler, aucun tombeau qu'il ne puisse ouvrir. Le
coeur humain est en rvolte ouverte, ternelle, contre l'irrparable,
qui,  le bien nommer, est la douleur des douleurs: l'vangile seul ne
connat rien d'irrparable, et seul il a os porter un dmenti  cette
parole terrible:

     (Jupiter) diffinget, infectumque reddet,
     Quod fugiens semel hora vixit[360].

Ce que la misricorde anantit n'a jamais t. Dieu, dans l'ineffable
puissance de son esprit, nous fait dater d'o il lui plat. Il spare de
nous ce qui fut nous-mmes. Il cre un nouvel homme  qui l'ancien est
tranger. Il n'est pour lui ni crime ineffaable, ni restitution
impossible, ni temps envol sans retour, ni destruction, ni mort
d'aucune espce; le pass n'engloutit rien: tout ce que Dieu prend sous
sa garde est ternel comme lui; et notre soif ne saurait, en y puisant
toujours, tarir son intarissable richesse: nous ne prirons que faute
d'y puiser, et nous ne manquerons  y puiser que faute d'y croire. Ren
n'y croit point; c'est le tort de bien d'autres; ce peut avoir t le
sien; mais tait-ce l ce qu'il fallait nous montrer? est-ce l ce qu'on
nous avait promis?

Il faut remettre  sa place l'histoire de _Ren_; il faut la rattacher
au pome des _Natchez_ dont primitivement elle faisait partie. Ce n'est
plus ds lors qu'une admirable peinture d'un tat moral d'autant plus
digne d'tre observ, que c'est dans un degr plus intense, avec un
caractre plus aigu et sous une forme plus distincte, l'tat de toute la
socit actuelle. Jamais le monde ne se remua davantage, ne parut
emport par de si grandes esprances, et jamais ennui plus profond ne
fut aussi plus universel. Ren, Obermann, c'est le sicle; silencieux ou
bruyant, le dsespoir est partout.

L'homme, depuis sa dchance, a deux barrires contre cet abme; la foi
d'abord, et le prjug, qui est une espce de foi. Mais quel doit tre
ce dsespoir d'une gnration qui est au-dessus des prjugs, car elle
comprend tout, et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et
comment ceux qui ont le moins de prjugs, le moins de foi, avec une
imagination trs ardente et une pense trs active, ne seraient-ils pas
les reprsentants et les victimes privilgies de cet ennui profond qui
n'est qu'une forme ou un prlude du dsespoir et dont la conclusion
logique est le suicide?

Quand cette disposition se complique d'orgueil, et c'est le cas presque
toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente.

Cet tat est potique, lorsque l'me est reste capable d'affection,
lorsqu'elle s'unit  quelque chose dans l'univers, lorsque, sans espoir
de rien atteindre, elle embrasse tout, lorsque cette vieillesse de la
pense s'allie  quelque jeunesse de l'me. Il rsulte autant de posie
que de douleur de ce contraste entre deux ges dans le mme individu.

Ainsi que toutes les crations potiques, Ren ne se dfinit pas. On
saisit, on peut nommer quelques traits gnraux; mais Ren seul, en se
montrant, se nomme tout entier. Le charme de cette personnalit tout
idale tient prcisment  ce que l'analyse cherche en vain cette
dernire division des jointures et des moelles[361], dont l'obscurit
impntrable est le caractre de toute vraie personnalit. Je ne
prtends donc pas vous donner une ide complte de Ren en vous disant
que c'est une me qui demande tout  l'univers, tout aux autres et rien
 soi-mme; que toutes les limites importunent et pour qui la pense
mme est une limite; qui vit d'impressions, et n'accepte la vie que
comme une sorte de musique vague et mystrieuse; dont toute l'activit
intrieure n'est qu'un rve mlodieux, magnifique et triste; dont le
malheur, arrang avec un talent d'artiste, quoique sans prmditation,
est de la posie pure; un tre qui rsonne  tous les souffles, comme
une harpe; qui n'en souffre pas moins; dont l'infortune est  la fois
relle et imaginaire, et qui se tuera peut-tre, mais en rvant, comme
il fait tout le reste. De systme, d'opinion, il n'en a point; de
passion, moins encore; une passion le sauverait. L'auteur appelle la
situation de Ren _le vague des passions_; on peut l'appeler ainsi, mais
c'est plutt _la passion du vague_. Faute d'attacher son coeur  quelque
chose de ce qui est ou de ce qui peut tre, ou, si l'on veut, en
aspirant  tout sans rien choisir, sans rien saisir, Ren se dissout
pour ainsi dire; il prit, accabl sous la multitude confuse de ses
dsirs; il meurt, tout  la fois, de trop et de trop peu de vie. C'est
une victime de la posie, non de la posie exerce comme art, mais de la
posie reste  l'tat d'instinct et ne laissant une place  rien de ce
qui n'est pas elle.

C'est une situation dont Ren ne se rend compte nulle part; car du
moment qu'il s'en rendrait compte, elle ne serait plus la mme. Il la
dcrit ou plutt il la rvle involontairement en racontant ses
impressions, qui ne sont jamais que des impressions, germes obscurs,
d'o la pense, soigneusement captive, n'clot jamais. Mais on connat
le personnage, on l'a pntr, on a vcu avec lui quand on a lu son
histoire, presque toute compose de passages comme ceux-ci:

     Les dimanches et les jours de fte, j'ai souvent entendu, dans le
     grand bois,  travers les arbres, les sons de la cloche lointaine
     qui appelait au temple l'homme des champs. Appuy contre le tronc
     d'un ormeau, j'coutais en silence le pieux murmure. Chaque
     frmissement de l'airain portait  mon me nave l'innocence des
     moeurs champtres, le calme de la solitude, le charme de la
     religion, et la dlectable mlancolie des souvenirs de ma premire
     enfance. Oh! quel coeur si mal fait n'a tressailli au bruit des
     cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frmirent de joie sur
     son berceau, qui annoncrent son avnement  la vie, qui marqurent
     le premier battement de son coeur, qui publirent dans tous les
     lieux d'alentour la sainte allgresse de son pre, les douleurs et
     les joies encore plus ineffables de sa mre! Tout se trouve dans
     les rveries enchantes o nous plonge le bruit de la cloche
     natale: religion, famille, patrie, et le berceau et la tombe, et le
     pass et l'avenir.

     Il est vrai qu'Amlie et moi nous jouissions plus que personne de
     ces ides graves et tendres, car nous avions tous les deux un peu
     de tristesse au fond du coeur: nous tenions cela de Dieu ou de notre
     mre[362].

     Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, o je ne remuais
     trop souvent qu'une poussire criminelle. Je voulus voir si les
     races vivantes m'offriraient plus de vertus, ou moins de malheurs
     que les races vanouies. Comme je me promenais un jour dans une
     grande cit, en passant derrire un palais, dans une cour retire
     et dserte, j'aperus une statue qui indiquait du doigt un lieu
     fameux par un sacrifice. Je fus frapp du silence de ces lieux; le
     vent seul gmissait autour du marbre tragique. Des manoeuvres
     taient couchs avec indiffrence au pied de la statue, ou
     taillaient des pierres en sifflant. Je leur demandai ce que
     signifiait ce monument: les uns purent  peine me le dire, les
     autres ignoraient la catastrophe qu'il retraait. Rien ne m'a plus
     donn la juste mesure des vnements de la vie, et du peu que nous
     sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent tant de bruit?
     Le temps a fait un pas, et la face de la terre a t
     renouvele[363].

     Un jour j'tais mont au sommet de l'Etna, volcan qui brle au
     milieu d'une le. Je vis le soleil se lever dans l'immensit de
     l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserre comme un point 
     mes pieds, et la mer droule au loin dans les espaces. Dans cette
     vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient plus
     que des lignes gographiques traces sur une carte; mais tandis que
     d'un ct mon oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait
     dans le cratre de l'Etna, dont je dcouvrais les entrailles
     brlantes entre les bouffes d'une noire vapeur.

     Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan,
     et pleurant sur les mortels dont  peine il voyait  ses pieds les
     demeures, n'est sans doute,  vieillards, qu'un objet digne de
     votre piti; mais quoi que vous puissiez penser de Ren, ce tableau
     vous offre l'image de son caractre et de son existence: c'est
     ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une cration  la
     fois immense et imperceptible, et un abme ouvert  mes
     cts[364].

     Je me trouvai bientt plus isol dans ma patrie que je ne l'avais
     t sur une terre trangre. Je voulus me jeter pendant quelque
     temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m'entendait
     pas. Mon me, qu'aucune passion n'avait encore use, cherchait un
     objet qui pt l'attacher; mais je m'aperus que je donnais plus que
     je ne recevais. Ce n'tait ni un langage lev, ni un sentiment
     profond qu'on demandait de moi. Je n'tais occup qu' rapetisser
     ma vie, pour la mettre au niveau de la socit. Trait partout
     d'esprit romanesque, honteux du rle que je jouais, dgot de plus
     en plus des choses et des hommes, je pris le parti de me retirer
     dans un faubourg pour y vivre totalement ignor[365].

     Hlas! j'tais seul, seul sur la terre! Une langueur secrte
     s'emparait de mon corps. Ce dgot de la vie que j'avais pressenti
     ds mon enfance revenait avec une force nouvelle. Bientt mon coeur
     ne fournit plus d'aliment  ma pense, et je ne m'apercevais de mon
     existence que par un profond sentiment d'ennui.

     Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indiffrence et
     sans avoir la ferme rsolution de le vaincre. Enfin, ne pouvant
     trouver de remde  cette trange blessure de mon coeur qui n'tait
     nulle part et qui tait partout, je rsolus de quitter la
     vie[366].

Il se pourrait qu'aprs la lecture de ces morceaux, on prouvt pour
Ren plus de sympathie que de piti. Il y a sans doute un charme
dcevant, mais un charme bien puissant dans la peinture de cette
situation. Le vague a toujours eu un faux air d'infini, et sous plus
d'un rapport les limites nous font peur. Nous dsirons tout ensemble et
nous craignons de connatre, parce que si, dans un sens, la connaissance
nous tend, dans un autre elle nous resserre. Le dernier mot, quel qu'il
soit, nous fait peur, comme tant le dernier. Il nous semble, pour le
moins, que la certitude fera disparatre la posie, qui n'est autre
chose que la spontanit et la libert de l'esprit humain; sous les
notes de cette musique rveuse, nous ne voulons lire aucunes paroles;
que dis-je? il nous semble que le christianisme, avec ses lumineuses
solutions, est venu inscrire notre vie dans un horizon clair, dur et
froid, et nous lui en voulons, esprits nervs que nous sommes, d'avoir
uni la prcision  la grandeur. Il est peut-tre digne de remarque que
la mme poque o le besoin de prcision se prononce si vivement dans
toutes les sphres de la science, ait vu clore une posie, prcise
aussi, je le veux, dans sa partie technique, mais toute pntre, au
fond, de l'esprit de _Ren_. Elle se donne l'air d'aspirer  la
certitude; mais, en cela, elle se ment  elle-mme; elle feint une
impatience qu'elle n'a pas; si le doute est une souffrance, elle aime
cette souffrance, et l'tat dont elle se plaint est si potique qu'elle
ne voudrait pas n'avoir plus  se plaindre.

J'insisterais moins sur le pril, si je sentais moins le charme. Ce
charme est bien puissant. Il le serait beaucoup moins si l'auteur avait
eu rellement l'intention qu'aprs coup il a impose  son oeuvre. Rien
de plus spontan et, pour ainsi dire, de plus involontaire que _Ren_;
c'est un moment dans la vie de l'crivain; ou, ce qui revient au mme
peut-tre, c'est un de ses rves. Il n'invente pas une situation, il la
subit. Rien n'a t conu _a priori_, logiquement construit, rien ne
sort de l'esprit, tout dcoule de l'me. Ce que le contingent ou
l'individuel a de saisissant ajoute ici son intrt  celui du
ncessaire et de l'universel; en un mot, Ren n'est pas tel ou tel
caractre connu et class, c'est Ren; son nom peut seul le dfinir.
Joignez-y la noble aisance du langage, ce mouvement flexible et ressenti
(c'est ainsi que Buffon caractrise celui du cygne sur les eaux), la
mlodie des sons, et ce qu'on a heureusement appel la mlodie des
couleurs, l'extrme simplicit de la fable, enfin le pathtique terrible
et douloureux du dnoment, vous comprendrez sans peine que les quelques
pages de _Ren_, quand M. de Chateaubriand n'en aurait point crit
d'autres, suffisent pour dfendre son nom contre l'oubli. On peut avoir
beaucoup vieilli, par les annes et par le coeur; mais on aurait dpass
la vieillesse mme, quand on pourrait relire sans motion les paroles de
Saint-Preux  Meillerie: Julie, ternel charme de ma vie... et cette
page de _Ren_:

     Je ne sais ce que le ciel me rserve, et s'il a voulu m'avertir
     que les orages accompagneraient partout mes pas. L'ordre tait
     donn pour le dpart de la flotte; dj plusieurs vaisseaux avaient
     appareill au baisser du soleil; je m'tais arrang pour passer la
     dernire nuit  terre, afin d'crire ma lettre d'adieux  Amlie.
     Vers minuit, tandis que je m'occupe de ce soin, et que je mouille
     mon papier de mes larmes, le bruit des vents vient frapper mon
     oreille. J'coute; et au milieu de la tempte, je distingue les
     coups de canon d'alarme, mls au glas de la cloche monastique. Je
     vole sur le rivage o tout tait dsert, et o l'on n'entendait que
     le rugissement des flots. Je m'assieds sur un rocher. D'un ct
     s'tendent les vagues tincelantes, de l'autre les murs sombres du
     monastre se perdent confusment dans les cieux. Une petite lumire
     paraissait  la fentre grille. tait-ce toi,  mon Amlie, qui,
     prosterne au pied du crucifix, priais le Dieu des orages
     d'pargner ton malheureux frre! La tempte sur les flots, le calme
     dans ta retraite; des hommes briss sur des cueils, au pied de
     l'asile que rien ne peut troubler; l'infini de l'autre ct du mur
     d'une cellule; les fanaux agits des vaisseaux, le phare immobile
     du couvent; l'incertitude des destines du navigateur, la vestale
     connaissant dans un seul jour tous les jours futurs de sa vie;
     d'une autre part, une me telle que la tienne,  Amlie, orageuse
     comme l'Ocan; un naufrage plus affreux que celui du marinier: tout
     ce tableau est encore profondment grav dans ma mmoire. Soleil de
     ce ciel nouveau, maintenant tmoin de mes larmes, chos du rivage
     amricain qui rptez les accents de Ren, ce fut le lendemain de
     cette nuit terrible qu'appuy sur le gaillard de mon vaisseau, je
     vis s'loigner pour jamais ma terre natale! Je contemplai longtemps
     sur la cte les derniers balancements des arbres de la patrie, et
     les fates du monastre qui s'abaissaient  l'horizon[367].

L'attendrissement qu'on prouve  la lecture de ce passage et de _Ren_
tout entier, est-il bon? est-il salutaire? est-ce cette piti pure,
spiritualise, la seule que permet Aristote, d'accord, sans s'en douter,
avec une plus haute sagesse? Il n'est pas besoin, Messieurs, que je
rponde  votre place. Vous tes tous, j'en suis sr, de l'avis du Pre
Soul, et vous sauriez bien tourner contre le pote les reproches qu'il
fait adresser  son hros. Il y a une mlancolie goste et vaniteuse,
une tristesse selon le monde, qui conduit  la mort; l'auteur de _Ren_
ne la rend-il pas intressante, ne la fait-il pas aimer? C'est toute la
question; je ne veux que l'avoir pose.

Ren, dit-on, a plusieurs frres dans le monde des crations
littraires: Werther est son an, Obermann et Adolphe ses cadets. Ils
sont tous, je le crois, de la mme famille; Obermann et Ren sont seuls
de la mme branche.

Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature trs
gnrale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de coeur_, qui peut se
joindre  une grande activit de l'esprit et du corps, et qu'on a raison
de considrer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils
n'ont ni la foi, qui lie  Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le
prjug, qui nous lie  nous-mmes.

Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois,
amoureux d'une Julie  peu prs irrprochable, et qui se tue aprs avoir
dcouvert que cette femme qui ne peut tre  lui, rpond  son amour.

Werther a t dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout
cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se
tue plus par amour. C'est  d'autres passions qu'appartient dsormais ce
dplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que
l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans
intrt.

Werther est d'une vrit parfaite, mais un peu commune. La piti qu'il
inspire est mle de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un
caractre simple, une me bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de
ses penses sans tre douloureusement mu. Son malheur est de n'avoir
pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison,
il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire
tout entire pour cette seule phrase sortie de sa bouche:

     Si nous avions le coeur ouvert  jouir chaque jour du bien que
     chaque jour nous apporte, nous serions par l-mme en tat de
     supporter notre mal  mesure qu'il nous est envoy.

_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait crits. Cet
esprit est celui de notre poque. Les grands hommes du grand sicle n'en
avaient pas tant. Ils taient plus profonds et plus riches que nous,
quoique nous ayons un faux air de l'tre davantage; mais dcidment
notre sicle a plus d'esprit monnay, plus de cet esprit qui nat de la
dcomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putrfiant
certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de dcomposition
qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces
penses simples, qu'on appelait alors de l'esprit et mme du bel esprit?

L'esprit d'Adolphe est arriv  l'autre ct de tout: beaucoup des plus
sardoniques et des plus dsabuss se trouveraient nafs  ct de lui.
On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux
au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit
comme celui-l, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme
dans _Ren_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. Ren nous
gagne  sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme
personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni
enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sche et d'une
vrit dure qui font mal  l'me. Corinne, dont Adolphe est une
variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous
dchire. Quelque chose, aprs la lecture de _Corinne_, reste encore
debout dans notre me; aprs _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de
Dante pourrait servir d'pigraphe  cette histoire. C'est un terrible
signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos vritables
tragdies. Celles dont on nous affligeait jadis exeraient notre piti;
 la lecture de celles-ci, c'est nous-mmes que nous prenons en piti,
et, ce qui est pire, en dgot; ce n'est plus sympathie, mais souffrance
personnelle; toute espce de foi ou d'esprance est morte; et
l'impitoyable attention que l'crivain a mise  carter tout idal, est
une aggravation de peine  laquelle on ne se rsout pas.

Au fait, si c'tait un livre moral que celui qui ne laisse aucune place
 l'esprance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'tait pas la
premire fois qu'on reprsentait cette alliance d'gosme et de
sensibilit qui caractrise le hros de ce livre; cette combinaison se
trouve implique dans une foule de crations potiques ou romanesques;
cette combinaison est le fond mme des caractres passionns: mais elle
est  la base mme du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'ide mre,
du moins un lment principal; la rencontre d'un tel caractre avec une
situation comme celle d'Ellnore doit produire les rsultats que le
livre a retracs; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellnore
doit dvelopper dans un homme comme Adolphe ce caractre complexe qui
est celui de tant d'hommes, mais plus particulirement le sien. C'tait
dj, si ma mmoire ne m'est pas trop infidle, l'ide de
_Caliste_[368]: c'est aussi, avec des diffrences considrables, l'ide
de _Corinne_: du ct de l'homme, la passion sans dvouement; du ct de
la femme, l'abandon d'un dvouement absolu, ou sans la barrire du
respect. Cette conception tant vraie serait morale, si l'on pouvait
appeler moral ce qui a pour conclusion le dsespoir, j'entends le
dsespoir moral.

Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est--dire l'homme sensible, mais
goste, faible et sans principes, Adolphe n'est point Ren. C'est
Obermann qui est Ren, mais Ren en prose. Le sermon du Pre Soul leur
conviendrait  tous les deux; seulement Obermann ne l'couterait pas.
Ren discute peu, Obermann discute sans cesse. Ren est mlancolique,
Obermann est spculatif. Ren a des impressions, Obermann a des
opinions. L'un est emport par la passion du vague, l'autre par
l'indpendance de la pense; il ne veut pas mme tre li  sa pense;
il rclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que
les hommes sans sincrit qui ne se contredisent jamais. Dans le vague,
ce qu'aime Ren, c'est l'immensit; ce que cherche Obermann, c'est la
libert. Tous deux sont pris de la nature, car elle captive les
imaginations qu'aucun intrt n'a fixes, ni contenues; mais Obermann
cherche  s'agrandir avec la nature, Ren s'en laisse enivrer;
l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus
tendre. Obermann jouit, Ren est subjugu. Ren cherche une me
sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura
naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom.
Obermann est ennuy sans tre triste; la tristesse, chez Ren, domine
l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis
qu'on n'prouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne
lui en est d aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est
qu'une suite de pages remarquables, _Ren_ est un livre. Il y a de l'art
dans l'un, l'autre est une oeuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer
numriquement plus de penses, plus de vues; mais _Obermann_ est l'oeuvre
d'un homme d'esprit, et _Ren_ celle d'un talent consomm. L'un est une
cration immortelle, il n'y a nulle cration dans l'autre.

Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est
le plus dangereux? On a pu hsiter avant de rpondre. Ceux qui auront la
force de _traverser Obermann_ arriveront peut-tre  des convictions
mieux fondes, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le
traverseront pas, et pour ceux-l il sera funeste. _Ren_, avec ce divin
baume de posie dont il ruisselle, gurira peut-tre quelques-unes des
plaies qu'il aura ouvertes. La rverie,  tout prendre, vaut mieux
encore que la scheresse d'un scepticisme ergoteur.

_Obermann_ devait tre long, prcisment parce que ce n'est pas un
livre; toutefois j'ai peine  lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas
qu'un livre sur l'ennui ne puisse tre trs amusant, miss Edgeworth l'a
prouv; mais tout l'esprit du monde ne saurait empcher que la
description prolonge d'un ennui peint d'aprs nature ne soit une chose
ennuyeuse. Je me rappelle  ce propos quelques vers assez peu connus sur
Young, l'auteur des _Nuits_:

     Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse,
     La majest des cieux abaisse la hauteur,
     J'en conviens; mais il faut tre Anglais et docteur
     Pour pleurer l-dessus deux volumes in-douze.

Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais biller deux volumes
in-octavo, en vrit c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout
l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu
de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais
entrer pour rien dans cet invitable effet l'affreuse saveur d'athisme
dont tout ce livre est satur; mais c'est pourtant encore un grand
dfaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime  qui que ce soit de
n'tre pas chrtien; mais l'irrligion absolue, l'impit est un odieux
travers. L'athisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et
par consquent rien n'est moins littraire. Encore peut-il se trouver de
la posie dans une impit dsespre, furieuse; mais les ngations
froides et mprisantes de M. de Snancour sont au-dessous de la prose
elle-mme.

On doit savoir gr d'une chose  l'auteur, c'est que, digne de peu de
sympathie, il n'en rclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas
pris au mot. On lui a accord ce qu'il ne demandait point, on est all
jusqu' l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous
cela? Mais il est de fait que l'gosme (ou l'gotisme si l'on veut),
soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est  peu prs sr
de nous plaire,  nous qui, dans la socit, nous loignons avec dgot
de ces parleurs dont l'gosme arrogant ne laisse jamais la parole au
ntre. Qu'au lieu de parler, ils crivent, ils impriment; qu'ils lvent
leur bavardage  la dignit du volume; qu'ils rpandent sur l'insipidit
de leurs communications le sel de leur imagination, l'intrt de la
vrit, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu' l'histoire
de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre gosme mme nous
attache  la peinture du leur.

J'ai eu tort peut-tre de pousser si loin le parallle entre deux livres
si ingaux. Je n'ajouterai pas  ce tort celui de vous parler de leurs
imitateurs. Triste et nombreuse postrit! Que d'infortuns, que
d'ennuys sont venus,  l'instar d'Obermann et de Ren, faire appel 
notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit
juger par l'ennui qu'ils rpandent de celui qu'ils ont prouv, ils
avaient droit  notre piti.

Parlons plutt d'un livre qui n'est gure moins admirable que _Ren_ et
qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_
naturel. M. de Maistre, en crivant _le Lpreux_, a d'autant mieux
rfut _Ren_ qu'il n'y songeait pas, et que cette rfutation est une
histoire, un tableau. Ren est un heureux qui cherche un malheur, et qui
finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lpreux est un infortun 
qui tout manque, mme un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a
t refus sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le
cumul de toutes les flicits est absolument impossible, la runion de
toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lpreux, ainsi que Ren, a une
soeur, mais malheureuse du mme malheur que lui; et pour qu'ils puissent
sentir l'excs de leur disgrce, ils sont privs de la vue et des
consolations l'un de l'autre. Le Lpreux,  force de malheur, arrive,
comme Ren,  force d'ennui,  la tentation du suicide. Ici
rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Pre Soul  Ren: S'il
faut dire ici ma pense, je crains que, par une pouvantable justice, un
aveu sorti du sein de la tombe n'ait troubl votre me  son tour.
C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa soeur morte, qui porte la
consolation et fait natre la paix dans l'me du Lpreux. Et comment? En
le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne
connat pas, qui nie hautement _l'irrparable_, et qui offre  l'homme
dpouill de tous les biens  la fois, la sant, la jeunesse, la beaut,
la libert, l'ternit de l'amour. Ces deux chefs-d'oeuvre, _Ren_ et _le
Lpreux_ sont insparables dans ma pense; _Ren_ a pris dans le _Gnie
du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lpreux_, et il est
pnible d'ajouter qu'on serait tonn, dans plus d'un sens, d'y
rencontrer _le Lpreux_.




CHAPITRE CINQUIME

Le Gnie du Christianisme. II.


La dernire partie du _Gnie du Christianisme_, intitule _Culte_,
traite, sous ce titre beaucoup trop troit, de toutes les manifestations
et de toutes les oeuvres de la religion chrtienne, en dehors du domaine
de la littrature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des dfauts
graves qui dparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du
christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au
compte de la religion chrtienne ce que les communions dissidentes ont
produit de grand et de pur. Il avait rclam Milton: il n'a garde de
rclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille
accessoires de hasard le trsor du catholicisme. Toute la couche de
superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir
le dogme catholique, lui est ajoute sans discernement, sans hsitation;
et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme
lui-mme, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:

     Miraturque novas frondes et non sua poma[369].

Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernire partie, peu de
thologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est trs
superficiel et trs hasard. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du
sacrifice et sur quelle trange ptition de principe il se fonde pour
affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:

     Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des
     crmonies de la messe, que l'on ne conoit pas comment il est
     chapp aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants.
     Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque?
     C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a
     pas de culte proprement dit. Cette vrit est incontestable,
     puisque chez les divers peuples de la terre les crmonies
     religieuses sont nes du sacrifice, et que ce n'est pas le
     sacrifice qui est sorti des crmonies religieuses. D'o il faut
     conclure que le seul peuple chrtien qui ait un culte est celui qui
     conserve une immolation[370].

Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de
l'auteur, ft chapp (ou plutt et chapp)  tous les controversistes
catholiques, lui seul except. Peut-tre qu'en effet il ne leur a point
chapp, mais qu'ils ne l'ont pas trouv si simple et si naturel. Ils
ont pu affirmer la perptuit de l'immolation; mais probablement ils
auraient jug imprudent de prtendre qu'un culte o le sacrifice
personnel de Jsus-Christ est remplac et continu par le sacrifice
intrieur des mes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractre
et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre pote ce
qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pens
qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans
l'unanimit de leurs applaudissements[371].

Peut-tre, en revanche, ne trouvrent-ils rien de tmraire dans
l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence
extrieure de leur culte, dans son habilet  suppler la conviction
srieuse et l'motion du coeur par l'blouissement, dans cette
perptuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mmes un trop bon parti
pour reprocher  M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant 
nous, en rendant justice  tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de
srieux, de fortement ou de finement pens dans cette dernire partie de
l'ouvrage, nous accusons franchement l'crivain d'y avoir multipli les
prestiges, d'avoir parl  l'imagination beaucoup plus qu' la raison,
d'avoir fait bien moins ressortir la beaut morale que la beaut
potique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'loge. Aprs
quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages
loquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour
s'pargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc
pas comme seuls dignes d'tre distingus, mais comme nous ayant plus
vivement frapp et se prsentant le plus souvent  notre mmoire, que
nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrtiens_[372], le morceau
sur les spultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des
_Missions_[374] et notamment le chapitre plus sduisant que sincre sur
les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le
Saint-Bernard, crite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans
son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:

     Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La
     nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, gar, il fait
     quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est
     venue: arrt au bord d'un prcipice, il n'ose ni avancer, ni
     retourner en arrire. Bientt le froid le pntre, ses membres
     s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernires
     penses sont pour ses enfants et son pouse! Mais n'est-ce pas le
     son d'une cloche qui frappe son oreille  travers le murmure de la
     tempte, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination
     effraye croit our au milieu des vents? Non: ce sont des sons
     rels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent
     maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un
     chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de
     joie: un solitaire le suit.

     Ce n'tait donc pas assez d'avoir mille fois expos sa vie pour
     sauver des hommes et de s'tre tablis pour jamais au fond des plus
     affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux mme
     apprissent  devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils
     s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charit de leurs
     matres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent
     aux chos les miracles de notre religion[376].

Avec tous ses dfauts, le _Gnie du Christianisme_, dont la publication
est le plus grand vnement littraire du demi sicle qui vient de
s'couler, est une oeuvre littraire d'une haute valeur. Elle restera
pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de
l'individualit. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de
_magie_ est le seul qui exprime bien la manire dont M. de Chateaubriand
agit sur ses lecteurs. Le mot mme de _charme_ dont le sens primitif est
exactement le mme, est insuffisant. Lorsque, en dpit de la raison qui
proteste, et du got qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux
imaginations de l'crivain, lorsque, se sentant sduit, on sent aussi
qu'on veut l'tre, ou que du moins on diffre la rsistance et l'on
ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en
souriant, car on est bien aise de l'tre, il y a _magie_ sans doute, et
la vritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez
pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse
tre enchanteur  moins, d'abord, d'avoir t enchant. Il n'est tel,
pour tromper, qu'un honnte trompeur. Tel est, si vous me permettez de
le dire, l'incomparable magicien que nous tudions. Honnte, qui l'est
plus que l'auteur du _Gnie du Christianisme_? O faut-il chercher, si
ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des
couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son
esprit pour son coeur, mler incessamment la question du vrai et celle du
beau, s'enivrer de la posie qu'exhalent les grands souvenirs et les
grands spectacles, sans trop s'inquiter des remontrances d'une raison
trs saine, au fond, et aussi solide qu'leve, c'est ce que fait
constamment l'auteur du _Gnie du Christianisme_, et ce que les lecteurs
les plus favorables ne peuvent s'empcher de remarquer. M. de
Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la
Restauration; il les a dots l'un et l'autre d'une posie; mais la
Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y
gagnait tout: et heureuse et-elle t si, belle des charmes que lui
prtait le splendide talent de son pote, elle et voulu aussi tre
forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il
pouvait la conseiller aprs l'avoir enivre? Quant  la religion, elle y
gagnait moins; et sans prtendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien
dire qu'elle avait moins  gagner qu' perdre  cette noble et
magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Gnie du
Christianisme_. La vrit simple et touchante de quelques parties de ce
grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le
faux qui,  notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves;
mais dans son ensemble, il manque de gravit. Il a mille beauts, il n'a
pas, en gnral, celle qui lui est propre: et le jugement que nous
portons ici est tout littraire; car il ne s'agit point de dcider si le
christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme,
tel que chacun peut le connatre, et la manire dont M. de Chateaubriand
en a trac l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les
lecteurs, et trs indpendant de leurs convictions en matire de
religion.

Mais enfin, vrit ou magie, conviction ou systme, prose ou posie,
n'importe, le _Gnie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un
tout bien li, un tout compact, dont l'auteur lui-mme est la vivante
unit. Quelle que puisse tre l'incohrence des lments du systme, ils
se sont unis, fondus, ou plutt merveilleusement organiss dans l'me
potique de l'auteur. Ce qui, comme systme, et t discordant, est un,
est harmonieux comme pome: le _Gnie du Christianisme_ est un pome; et
c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualit dont je
parlais il y a quelques moments. Un systme, encore qu'il ait t conu,
construit par un seul homme, appartient dans un sens  tout le monde;
car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel;
mais cette sorte de systme qu'on appelle un _pome_, n'appartient, ne
peut appartenir qu' une personne unique. C'est l que l'individualit
doit triompher; d'elle seule dpend l'unit de l'oeuvre: plus
l'individualit est puissante, plus l'unit intrieure est forte, et
cette unit intrieure est, au point de vue littraire, la vrit mme.
Tout ce qui est assembl du dehors, tout ce qui n'a pas t attir du
dedans par une sorte d'aimant moral, puis runi, rsum par cette force
vivante; tout ce qui, au lieu de crotre comme une plante, a t
construit comme un difice, ne peut avoir, potiquement, aucune vrit.
Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe clatant de la personnalit
humaine!) des lments que la raison ne rapprochait pas, et dont la
runion manque de vrit objective, obtiennent une sorte d'unit et une
sorte de vrit dans l'me du pote, qui les lie les uns aux autres par
des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des
formes et sous des noms trs divers, que des pomes, parmi lesquels les
plus involontaires ne sont peut-tre pas les moins parfaits; et quoique
jamais,  l'en croire, il n'ait t pote qu'en attendant mieux, jamais,
en devenant quelque chose de mieux, il n'a cess d'tre pote. La
posie, dont il s'est bien gard d'introduire indiscrtement le langage
dans les affaires, l'a accompagn partout, a travers avec lui toutes
les situations: et sur ce rivage solitaire o l'a laiss, en se
retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle,
seul, disons-nous,  moins qu'une foi mrie par les annes et
l'adversit ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous
promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la
carrire qu'ouvrit, il y a quarante annes, l'histoire de Chactas et
d'Atala. Qu'il s'en dfende ou non, M. de Chateaubriand est surtout
pote, le pote qu'attendait le dix-neuvime sicle, le pre de toute la
posie que notre sicle a vu clore, celui dont le nom ne convient pas
moins que celui d'Homre dans ces beaux vers de Rousseau:

      la source d'Hippocrne Homre ouvrant ses rameaux, S'lve comme
     un vieux chne Entre de jeunes ormeaux[378].

Je m'abstiens de rechercher jusqu' quel point et dans quel sens le
livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions
philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins
hasardeux d'apprcier l'influence littraire de ce livre fameux. Avant
tout, il a t, pour les potes, pour les artistes, une riche palette,
o les plus habiles n'ont pas t les moins empresss  venir tremper
leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succs,
donn l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que
l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a report avec
empire les esprits aux sources du romantisme et de la posie classique,
vers le moyen ge et vers l'antiquit grecque; il a rveill le got des
tudes historiques, en faisant entrevoir de combien de posie, de
combien d'motions et de jouissances nous privaient nos prjugs en
histoire: non pas qu'il soit lui-mme exempt de prjugs, non pas que sa
couleur soit toujours vraie; son moyen ge est de fantaisie; sa
prdilection pour le pass n'est gure qu'une hallucination potique,
dont, sans se rtracter formellement, il a fait justice plus tard[379];
mais il a rveill des souvenirs teints, il a piqu la curiosit par la
sduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses
pas, remont le courant des ges; la nation s'est informe de ses
origines: ce pote a produit des historiens. Enfin, le _Gnie du
Christianisme_ a modifi la langue elle-mme; il l'a enrichie de mots et
de formes, dont plusieurs tonnrent  leur apparition, et furent
ensuite couramment employs par ceux qu'ils avaient le plus tonns. La
langue littraire de nos jours est tout tincelante des pithtes, des
mtaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a
dote. Dans le style, il a rpandu des teintes plus vives, et introduit,
si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outr le mouvement;
on a prodigu la couleur. La sobrit de l'ancien style franais a
disparu sans retour; mais le _Gnie du Christianisme_ a maintenu la
grce de ses mouvements, la fermet de son attitude, la noble simplicit
de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention
musicale un peu trop marque, un rythme quelquefois trop prononc, est
pourtant bien la phrase franaise, nette, prompte, lastique. Mais, au
total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septime
sicle, mais de la simplicit de diction du dix-huitime. Le _Gnie du
Christianisme_ a cr une nouvelle tradition. L'esprit franais saura
bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se rprimer; mais tout
nous entrane vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de
notre poque ressemblait  celle du grand sicle, elle ne ressemblerait
pas au ntre. La France du dix-neuvime sicle est bien toujours la
France; mais c'est la France du dix-neuvime sicle que le pote semble
avoir caractrise d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de
Phaton:

     Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras
     Ignot regionis eunt[380].

La transformation, le dveloppement du talent de M. de Chateaubriand,
entre l'_Essai historique_ et le _Gnie du Christianisme_, sont si
extraordinaires qu'il n'y en a peut-tre pas d'autre exemple. C'est
presque une cration, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la
dcouverte inopine d'un monde inconnu. Ce phnomne, qui n'est pas
commun  toutes les destines littraires, ne doit-il pas tre
accompagn d'une motion indicible, telle qu'est l'motion du penseur
lorsqu'une grande vrit se rvle  lui dans toute la splendeur de son
vidence, ou telle que Milton nous a reprsent l'motion de la mre des
humains, lorsque, pour la premire fois, elle se voit dans le miroir des
eaux, sans s'y reconnatre encore:

     As I bent down to look, just opposite
     A shape within the watery gleam appear'd,
     Bending to look on me; I started back,
     It started back; but pleased I soon return'd,
     Pleased it return'd as soon with answering looks
     Of sympathy and love: there I had fix'd
     Mine eyes till now, and pin'd with vain desire,
     Had not a voice thus warn'd me: What thou seest,
     What there thou seest, fair creature, is thyself.

     Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide.
     Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide
     Dans l'onde o tout  coup une forme apparat
     Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet,
     Mon coeur a tressailli; je recule; elle-mme
     Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime
     Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi
     La ramne  son tour; car ce n'est pas l'effroi,
     C'est l'intrt, l'amour, que son regard exprime.
     Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime
      cet objet, vers qui s'lancent tous mes voeux,
     En ce moment encore attacherait mes yeux,
     Si bientt une voix:  belle crature!
     Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure,
     C'est toi-mme[381].

     (_Paradis Perdu_, livre IV.)




CHAPITRE SIXIME

Les Martyrs.


Du _Gnie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un pome  un autre pome,
il ne faut pas attendre le mme prodige, quoique dans cet intervalle,
assurment, la pense de l'auteur ne soit pas demeure immobile. Il m'en
cote de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-mme avec
un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussire de diamant que
M. de Chateaubriand a seme sur sa route. Je me condamne  passer sous
silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu' ce
fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale
suppression du journal. C'est le pendant et c'tait le prsage du pilon
o prit pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que
Napolon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les
manires et les procds d'un homme bien lev. Comment n'avait-il pas
peur de se trahir ou de se calomnier lui-mme en frappant d'interdit des
passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_
de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du
dlit):

     La muse a souvent retrac les crimes des hommes; mais il y a
     quelque chose de si beau dans le langage du pote, que les crimes
     mme en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans
     en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection,
     l'on n'entend plus retentir que la chane de l'esclave et la voix
     du dlateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est
     aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mriter sa disgrce,
     l'historien parat, charg de la vengeance des peuples. C'est en
     vain que Nron prospre, Tacite est dj n dans l'Empire; il crot
     inconnu auprs des cendres de Germanicus, et dj l'intgre
     Providence a livr  un enfant obscur la gloire du matre du monde.
     Bientt toutes les fausses vertus seront dmasques par l'auteur
     des _Annales_; bientt il ne fera voir, dans le tyran, difi, que
     l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable  ces premiers
     chrtiens d'gypte, qui, au pril de leurs jours, pntraient dans
     les temples de l'idoltrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire
     tnbreux la divinit que le Crime offrait  l'encens de la Peur et
     tranaient  la lumire du soleil, au lieu d'un dieu, quelque
     monstre horrible[382].

Mais pourrais-je m'empcher de mentionner au moins la _Lettre crite de
Rome  M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien
crit de plus parfait, et ce serait une tude galement curieuse et
profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une
dition  l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le
tmoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'tre difficile
avec lui-mme et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est
que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la libert
des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mmes de _Ren_
n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mlancolie plus
pntrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre,
on la sait par coeur. Combien de lecteurs se rappellent  peu prs mot
pour mot cette description du coucher du soleil  l'horizon romain:

     J'ai souvent aussi remont le Tibre  Ponte-Mole, pour jouir de
     cette grande scne de la fin du jour. Les sommets des montagnes de
     la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or ple, tandis
     que leurs bases et leurs flancs sont noys dans une vapeur d'une
     teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des
     chars lgers ports, sur le vent du soir avec une grce inimitable,
     font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel
     mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir tendu dans
     l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Csars, sous
     les derniers pas du dieu du jour[383].

Voici, dans un cadre plus resserr, dans l'enceinte d'une ruine, un
tableau non moins exquis:

     Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me rfugiai dans
     les salles des Thermes voisins du Poecile, sous un figuier qui avait
     renvers le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon
     octogone, une vigne vierge perait la vote de l'difice, et son
     gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un
     serpent. Tout autour de moi,  travers les arcades des ruines,
     s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons
     de sureau remplissaient les salles dsertes o venaient se rfugier
     quelques merles. Les fragments de maonnerie taient tapisss de
     feuilles de scolopendre, dont la verdure satine se dessinait comme
     un travail en mosaque sur la blancheur des marbres.  et l de
     hauts cyprs remplaaient les colonnes tombes dans ces palais de
     la mort; l'acanthe sauvage rampait  leurs pieds, sur des dbris,
     comme si la nature s'tait plu  reproduire sur les chefs-d'oeuvre
     mutils de l'architecture, l'ornement de leur beaut passe. Les
     salles diverses et les sommits des ruines ressemblaient  des
     corbeilles et  des bouquets de verdure: le vent agitait les
     guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la
     pluie du ciel[384].

Ce sjour de Rome devait profiter  une grande composition dont M. de
Chateaubriand portait dj peut-tre la pense dans son esprit: je parle
des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrt le plan vers
1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grce, l'Asie Mineure et la
Palestine. L'ouvrage qui a rclam tant de travaux et de fatigues parut
en 1809.

La critique des _Martyrs_ est facile. Il est mme facile, sans exagrer
aucune critique et ne blmant que ce qui est blmable, de donner de cet
ouvrage une ide trs fausse. Cela n'est pas seulement ais, cela est
invitable. Il faudrait une habilet peu commune pour faire, au moyen
d'une analyse, valoir les beauts d'un livre autant que cette analyse en
a fait valoir les dfauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai
 parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.

coutons d'abord l'auteur sur son dessein:

     J'ai avanc, dans un premier ouvrage, que la Religion chrtienne
     me paraissait plus favorable que le Paganisme au dveloppement des
     caractres, et au jeu des passions dans l'pope; j'ai dit encore
     que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-tre lutter
     contre le _merveilleux_ emprunt de la Mythologie: ce sont ces
     opinions, plus ou moins combattues, que je cherche  appuyer par un
     exemple.

     Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procs
     littraire, il m'a sembl qu'il fallait chercher un sujet qui
     renfermt dans un mme cadre le tableau des deux religions, la
     morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet o le
     langage de la Gense pt se faire entendre auprs de celui de
     l'Odysse; o le Jupiter d'Homre vnt se placer  ct du Jhova
     de Milton sans blesser la pit, le got et la vraisemblance des
     moeurs.

     Cette ide conue, j'ai trouv facilement l'poque historique de
     l'alliance des deux religions[385].

Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe
de la religion chrtienne, taient destins  la faire triompher dans la
littrature comme elle a triomph dans le monde.

Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet,
ou plutt voyons si le choix du sujet, si l'ide mre de la composition
est convenable au dessein de l'auteur.

Il s'agit du _Triomphe de la religion chrtienne_[386], non dans
l'avenir, mais dans le pass. Il y a dix-huit sicles que le
christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit sicles que le pote va
nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu,
le christianisme triomphe  des moments et en des lieux dtermins,
chaque fois que le repentir d'un pcheur donne sujet aux anges de se
rjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de
l'incrdulit et du pch tant mis en balance avec ceux de la foi et de
la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de
ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutt qui ne se
comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que
soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a dcouvert
qu' une certaine poque, savoir vers l'an 320 de notre re, le
christianisme a remport une victoire dfinitive, ncessaire  son
existence au mme titre que peut l'tre, dans la lutte d'un peuple avec
un autre, une bataille gagne; il s'agit d'une victoire sans laquelle
l'avenir du christianisme sur la terre n'tait pas assur, et qui met
fin premptoirement  toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette
victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par
Constantin, nouveau Cyrus qui mettra le trne des Csars  l'ombre des
saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de tnbres,
et ne permettra plus aux faux dieux d'lever leurs temples auprs des
autels du Fils de l'homme; c'est la disparition de l'idoltrie; car,
dit le Pre ternel  son fils dans le pome qui nous occupe, le moment,
qui doit faire triompher votre croix, est arriv[387].

Le grand coup d'tat qu'on attribue  Constantin, la promotion
officielle du christianisme au rang de religion d'tat, c'est ce que M.
de Chateaubriand en 1809, et en qualit de pote, appelait _le triomphe
de la religion chrtienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son
langage a plus de rserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir
et la loi deviennent chrtiens; que les dissentiments religieux, qui
n'avaient gure t parmi les fidles que des dmls domestiques
mpriss ou contenus par l'autorit, se changrent en querelles
publiques; que, quand les perscutions du paganisme finirent, celles des
hrsies commencrent, et qu'avec Constantin se forme _l'glise_
proprement dite, c'est--dire une monarchie religieuse, au moyen de
laquelle les vques s'empareront des principaux actes de la vie civile,
et deviendront les lgislateurs et les conducteurs des nations[388].
Ceci n'est pas tout  fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel,
d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffrent entre eux. Je ne dis pas, et M.
de Chateaubriand lui-mme ne dirait pas, que le pote et l'historien, 
une mme date, ont droit de diffrer entre eux; cela ressemblerait trop
au mot du bon Pre dans les _Provinciales_: Je ne parlais pas en cela
selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Pre Bauny[389].

Chacun, du reste, en jugera selon ses lumires ou ses prjugs; mais je
crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en
supposant mme que le systme politique adopt par Constantin a t _le
triomphe de la religion chrtienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la
forme d'un secours prt  la vrit par la force temporelle et par la
politique, peut bien tre un sujet de mditation pour l'historien et de
contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas minemment
propre  la posie, qui cherchera plutt ses sujets dans les catacombes
que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de
l'ignorer; aussi, tout en maintenant  l'vnement que nous venons de
rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet vnement
qu'il raconte, mais le gnreux dvouement de deux simples chrtiens
dont la posie lui a dcouvert les noms inconnus, ainsi que la part
dcisive qu'ils ont eue  cette grande rvolution. Par cela mme, le
pote s'est rapproch de la vrit morale, mais malheureusement c'est
pour s'en loigner bientt.

Que la muse lui ait dit  l'oreille ce que tous les historiens ont
ignor, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et,  vrai dire, le
secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une
inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du
christianisme sous Constantin, la mtamorphose d'un culte perscut en
une religion d'tat, avait pour condition et eut pour secrte cause le
martyre d'un chrtien et d'une chrtienne, fiancs l'un  l'autre, et
dont l'hymen a t solennis dans l'arne des gladiateurs et sous
l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mmes ne savent point ce que
vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux
qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces
renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je
veux dire de l'ide mme qui se trouve  la base de cette invention.

Eudore et Cymodoce sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les
portes de l'enfer auraient prvalu contre l'glise, si l'glise, dans
son propre sein, n'avait pas trouv des martyrs. Mais ces martyrs
eux-mmes (et ici je ne parle pas en chrtien, je me place au point de
vue de la philosophie), ces martyrs eux-mmes sont un fruit, un produit
du christianisme; ils tmoignent encore plus de sa force que de la leur;
leur force lui est emprunte; ils triomphent par lui plutt que par eux;
s'ils sont ncessaires au christianisme, ils le sont au mme titre, de
la mme manire, que l'est  un agent libre l'instrument qu'il vient de
crer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'glise le moyen de
tout et ne sont la cause de rien.

Et s'ils taient les sauveurs du christianisme qui les a sauvs,
c'est--dire les rdempteurs de l'humanit, ce serait tous ensemble, le
martyre plutt que les martyrs. Tous les martyrs sont gaux en face de
l'oeuvre suppose; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre
importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les
limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains
individus propres  cette oeuvre, tandis que tous les autres ne le
seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes?
Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le
mrite du sacrifice? Mais comment le mrite serait-il ingal? Et de
fait, en quoi Eudore et Cymodoce l'emportent-ils sur tant d'autres
martyrs? Et pourquoi donc est-ce  leur dernier soupir

     que l'on aperoit au milieu des airs une croix de lumire,
     semblable  ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre
     gronde sur le Vatican, colline alors dserte, mais souvent visite
     par un Esprit inconnu; que l'amphithtre est branl jusque dans
     ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que
     l'on entend, comme autrefois  Jrusalem, une voix qui dit: les
     dieux s'en vont[390]!

Certes, il n'en fallait pas tant pour faire rflchir les spectateurs;
mais il ne parat pas que ces signes extraordinaires aient chang en
rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le
dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre
d'Eudore et de Cymodoce a d avoir, plus que tout autre, la vertu
d'branler l'amphithtre, d'voquer la foudre, et de peindre, en traits
de lumire, le Labarum dans l'azur du ciel.

Le fils de Lasthns et la fille de Dmodocus prissent gnreusement
pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard,
tant d'autres chrtiens; rien, dans leur caractre, dans leur dignit
personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la diffrence tranche
que fait le pote, quant aux rsultats, entre eux et le commun des
martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire,
puriles[391].

Et maintenant admettons toutes les diffrences que l'on voudra; le
sacrifice d'Eudore et de Cymodoce ne peut avoir jamais qu'une valeur
humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et
l'autre de l'humanit. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je
veux dire une valeur intrinsque, une puissance immdiate que l'auteur
attribue  leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement branler
l'incrdulit par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils
ne vont pas seulement encourager leurs frres au mme dvouement; ils ne
vont pas seulement prter  l'ternel qui le leur rendra. Ils sont, eux
et non pas d'autres, eux,  l'exclusion de tous autres, _l'holocauste
demand_, _l'hostie_ entire dont Dieu a besoin, la victime dont
l'immolation dsarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur,
cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et
des mrites du sang de Jsus-Christ_[392]; mais cette prcaution
oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que
Jsus-Christ a t, qu'ils ont des mrites  communiquer, qu'ils peuvent
acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont
mdiateurs, tous peuvent l'tre, que tous les martyrs sont des hosties,
et que Jsus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.

Or, toute proccupation orthodoxe mise de ct, et ne prenant les
_Martyrs_ que sur le pied d'une oeuvre littraire, ne pouvons-nous pas
dire que le pome pche contre la vrit relative, qui est en
littrature comme en politique, la vrit absolue? Que l'on croie au
christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il
est, et une altration aussi grave n'offense gure moins les incrdules
que les croyants.

La beaut d'ailleurs, je dis simplement la beaut, d'un pome fond sur
les mystres du christianisme, tiendra toujours  la conservation
intacte, svre des bases de cette religion. En posie, tout le monde
est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrtienne, ni les
ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les
inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.

Il rsulte encore de la donne sur laquelle tout le pome repose, qu'il
n'y a pas de vritable dnoment. Le pote peut bien s'crier en
finissant: Les dieux s'en vont[393]; on n'en voit rien. La liaison
entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin chappe tout 
fait: on n'y croit que d'autorit, ce qui en posie ne suffit pas; et
quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la
conversion mme de Constantin, ou la conversion de l'tat romain, n'est
pas non plus aux yeux de tout le monde un _dnoment_. Ceci soit dit
indpendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilit
religieuse de cette rvolution.

Il me semble qu'on peut dj pressentir que le style souffrira de la
nature mme du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux
personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans
l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera
ncessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne
ralise que trop un tel pressentiment.

Le sujet admis, il faut reconnatre que l'action plat par la clart,
par une ordonnance heureuse et par une simplicit que l'auteur a su
concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de
varit. Il lui en a cot, je l'avoue, quelques invraisemblances et des
anachronismes trop flagrants, pour runir dans sa fable tant de
personnages et tant de souvenirs; mais,  une ou deux prs, ces licences
me paraissent vnielles, et l'important c'est que l'action n'est point
embarrasse par toute cette diversit. Au mrite que je viens de
reconnatre, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de
l'intrt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-mme
propose  notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle
des caractres, celle des moeurs; car c'est de tout cela que se compose
ou que dpend l'intrt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces
lments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action mme
dcompose et rduite  ses caractres extrieurs: or, qui ne comprend
que l'intrt des situations rsulte, en grande partie, des caractres,
des passions, des moeurs, mme du merveilleux s'il y en a dans le sujet,
du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le pome
des _Martyrs_ prsente des situations fortes, dploie des scnes, qui,
en tout tat de cause, seraient pathtiques. On peut citer, comme
exemples, le sjour de Cymodoce chez Hirocls, mais surtout la scne
vraiment terrible, o Eudore, tout prs du moment de rendre tmoignage,
est tent d'abjurer. Voici cette scne:

     Ces hommes (des chrtiens condamns aux supplices de
     l'amphithtre) ces hommes, qui devaient bientt abandonner la vie,
     continuaient  tenir entre eux des discours pleins d'onction et de
     charit: lorsque de lgres hirondelles se prparent  quitter nos
     climats, on les voit se runir au bord d'un tang solitaire, ou sur
     la tour d'une glise champtre; tout retentit des doux chants du
     dpart; aussitt que l'aquilon se lve, elles prennent leur vol
     vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus
     heureuse.

     Au milieu de cette scne touchante, on voit accourir un esclave:
     il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la
     part du juge. Eudore droule la lettre; elle tait conue en ces
     mots:

     --Festus juge,  Eudore chrtien, salut:

     Cymodoce est condamne aux lieux infmes. Hirocls l'y attend.
     Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspire, sacrifie aux
     dieux; viens redemander ton pouse: je jure de te la faire rendre
     pure et digne de toi.--

     Eudore s'vanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui
     l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la rclame; un
     tribun en fait lecture  haute voix; les vques restent muets et
     consterns; l'assemble s'agite en tumulte. Eudore revient  la
     lumire; les soldats taient  ses genoux, et lui disaient:

     Compagnon, sacrifiez! Voil nos aigles au dfaut d'autels.

     Et ils lui prsentaient une coupe pleine de vin pour la libation.
     Une tentation horrible s'empare du coeur d'Eudore. Cymodoce aux
     lieux infmes! Cymodoce dans les bras d'Hirocls! La poitrine du
     martyr se soulve; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang
     coule en abondance. Le peuple, saisi de piti, tombe lui-mme 
     genoux, et rpte avec les soldats:

     Sacrifiez! Sacrifiez!

     Alors Eudore d'une voix sourde:

     O sont les aigles?

     Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se
     htent d'apporter les enseignes. Eudore se lve; les centurions le
     soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence rgne parmi
     la foule; Eudore prend la coupe; les vques se voilent la tte de
     leurs robes, et les confesseurs poussent un cri:  ce cri la coupe
     tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant
     vers les martyrs, il dit: Je suis chrtien[394]!

Enqurons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intrt des situations,
et de ce qui constitue presque entirement l'intrt gnral de
l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au
sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit  parler des moeurs. Ces
deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'ides,
la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intrt
spculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend,
dans certains cas, la forme du merveilleux.

Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prtendu qu'on ne chercht
que dans son ouvrage l'idal de l'antiquit mythologique. Si donc il
nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relev les
avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homre, Virgile, Ovide
sont toujours l. Mais nous ne serons pas tents d'en appeler dans le
cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pense de faire valoir
cette antiquit plus qu'elle ne vaut, et si, dans son pome, la
mythologie grecque nous parat sduisante, ce sera sans doute parce
qu'elle l'est en effet; si mme, par impossible, elle nous paraissait
suprieure au _merveilleux_ chrtien, il faudrait en conclure ou qu'elle
l'est en effet, ou que l'auteur ne connat pas bien le _merveilleux_
qu'il veut nous faire goter. Or, ce qui paraissait impossible est
arriv: M. de Chateaubriand a plaid la cause du merveilleux chrtien,
et a gagn celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je
serais bien tromp si, aprs la lecture des _Martyrs_, ce n'tait pas
aussi le vtre.

Faut-il s'en tonner? Ds qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut
mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et
la chose signifie, entre l'ide et le symbole. La comparaison de l'ide
paenne avec le symbole paen ne fait jamais natre dans l'esprit la
pense de l'insuffisance et de la vanit de ce dernier. La mtaphysique
et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop
aisment  leur niveau. Le sublime mme, dans cette religion, est _
hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la ntre, il est
absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre
religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins,
inventer un merveilleux aprs le sien qui est de l'histoire. Les
miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intgrante, un
moyen, une force. Les images employes dans les Prophtes et dans
l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractre littraire; elles sont
sublimes plutt que potiques; faut-il le dire? leur bizarrerie
volontaire semble destine  les exclure du domaine de la posie, et 
les prserver ainsi de toute profanation.

En dpit de tous les chefs-d'oeuvre, et mme de celui de Milton, la
sentence de Boileau demeure vraie  nos yeux:

     De la foi d'un chrtien les mystres terribles
     D'ornements gays ne sont point susceptibles[395].

Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vnrables_; au lieu
d'_gays_, mettez _potiques_ ou _brillants_; la pense, plus
intelligible pour nous, sera reste la mme, et plus vous y rflchirez,
plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de
Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrtien, des
_machines potiques_ du christianisme; la nature des choses est plus
forte que toutes les suppositions. La beaut du dogme chrtien est tout
intrieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne
se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit
susceptible, c'est le mysticisme.

Mais quand ces questions resteraient indcises, ce qui ne l'est pas, ce
qui demeure constant, c'est que dans l'pope des _Martyrs_, tout ce qui
fait allusion  la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque
tout ce qui tient au merveilleux chrtien, est mauvais. Admettez qu'il y
a un merveilleux chrtien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait
tre le vritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article
d'un autre avis que les croyants.

J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la
description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace
pas la majest. Dcrire les batitudes et la gloire du ciel, c'est
donner des bornes  ce qui n'en a point, et chaque lan est une chute.
Les paroles grossires que la Muse est force d'employer, nous
trompent[396], dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper,
elles nous choquent, elles nous blessent; l'ide de profanation et de
parodie revient sans cesse  l'esprit et serre le coeur. Il y a, en
outre, une confusion de la matire et de l'esprit, du sens propre et du
sens figur, qui nous dconcerte et nous fatigue. L'impression gnrale
est froide, triste; on en veut  l'auteur d'avoir tent l'impossible, et
loin de chercher  se souvenir, on voudrait presque oublier.

Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins
les passages suivants:

     Des jardins dlicieux s'tendent autour de la radieuse Jrusalem.
     Un fleuve dcoule du trne du Tout-Puissant; il arrose le cleste
     den, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu.
     L'onde mystrieuse se partage en divers canaux qui s'enchanent, se
     divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font crotre, avec
     la vigne immortelle, le lis semblable  l'pouse, et les fleurs qui
     parfument la couche de l'poux. L'Arbre de vie s'lve sur la
     Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science tend de
     toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il
     porte, cachs sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinit,
     les lois occultes de la nature, les ralits morales et
     intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.

     ... Ce sont eux (les choeurs des anges) qui soupirent dans les
     antiques forts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui
     versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les
     vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'loh; les autres
     veillent au carquois du Seigneur,  ses foudres invitables,  ses
     coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et
     la mort. Un million de ces Gnies ardents rglent les mouvements
     des astres, et se relvent tour  tour, dans ces emplois
     magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande arme.

     ... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces
     transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre
     tristesse, que les lus rptent ce cri de trois fois Saint, qui
     ravit ternellement les cieux. Le Roi prophte rgle la mlodie
     divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les
     instruments anims par le souffle; et les fils de Cor gouvernent
     les harpes, les lyres et les psaltrions qui frmissent sous la
     main des Anges. Les six jours de la cration, le repos du Seigneur,
     les ftes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont clbrs tour 
     tour dans les royaumes incorruptibles.

     ... L surtout s'accomplit, loin de l'oeil des Anges, le mystre de
     la Trinit. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au
     Pre, et du Pre au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs
     impntrables.

     Les Essences primitives se sparent, le triangle de feu disparat:
     l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperoit les Trois Puissances. Port
     sur un trne de nues, le Pre tient un compas  la main; un cercle
     est sous ses pieds; le Fils, arm de la foudre, est assis  sa
     droite; l'Esprit s'lve  sa gauche, comme une colonne de lumire.
     Jhova fait un signe: et les temps rassurs reprennent leur
     cours[397].

En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus
que des images, ou ces images ont une telle gravit, elles accusent une
si haute indiffrence pour l'effet littraire, il est si clair qu'elles
n'aspirent pas  peindre, mais seulement  signifier, que l'ide ne
vient pas mme de les mesurer  leur objet. En vain encore on nous
rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en
est fait pardonner l'audace par le caractre moral, pathtique,
profondment srieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de
ce grand pote, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.

Fnelon seul a parl des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il
peut tre donn  l'homme d'en parler. Encore a-t-il dguis sous le nom
d'lyse le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystre de la
divine essence; il se borne  peindre le bonheur des cratures
glorifies, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'me: il se
contente d'tre sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a
suivi ses traces; mais si haut qu'il s'lve alors, il reste au-dessous
de son modle. On ne peut refuser de l'admiration  ce passage o le
pote cherche  se faire une ide de la batitude des justes:

     Les lus sont incessamment dans l'tat dlicieux d'un mortel qui
     vient de faire une action vertueuse ou hroque, d'un gnie sublime
     qui enfante une grande pense, d'un homme qui sent les transports
     d'un amour lgitime, ou les charmes d'une amiti longtemps prouve
     par le malheur[398].

Fnelon avait dit:

     Ils sont, sans interruption,  chaque moment, dans le mme
     saisissement de coeur o est une mre qui revoit son cher fils
     qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui chappe bientt  la
     mre, ne s'enfuit jamais du coeur de ces hommes[399].

Il me semble que M. Villemain a bien jug les conceptions de Fnelon et
celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit,  propos du premier:

     Mais lorsque, dlivr de ces affreuses peintures (les supplices du
     Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur
     la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine
     n'a jamais gals, et quelque chose de cleste s'chappe de son me
     enivre de la joie qu'elle dcrit. Ces ides-l sont absolument
     trangres au gnie antique; c'est l'extase de la charit
     chrtienne; c'est une religion toute d'amour, interprte par l'me
     douce et tendre de Fnelon; c'est le _pur amour_ donn pour
     rcompense aux justes, dans l'lyse mythologique. Aussi, lorsque
     de nos jours un crivain clbre a voulu retracer le paradis
     chrtien, il a d sentir plus d'une fois qu'il tait devanc par
     l'anachronisme de Fnelon; et, malgr les efforts d'une riche
     imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des ides
     chrtiennes, il a t oblig de se rejeter sur des images moins
     heureuses, et il n'a mrit que le second rang[400].

Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages
qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose 
l'ensemble du merveilleux chrtien tel que nous l'tale ce pome, le
choix, mme pour des chrtiens, ou plutt pour des chrtiens surtout, ne
saurait tre un seul moment incertain. On prfrera la mythologie,
pastiche  la vrit, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en
suis sr,  regretter les enchantements de la fable; on cartera avec
aversion la tristesse rude du moyen ge et ses superstitions presque
toutes funbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions
ingnieuses et riantes d'une poque et d'un peuple  qui la posie
tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la posie soupirer ces
regrets de Monime, exile comme elle:

     Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer
     Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grce,
     Dans ce climat barbare, on trana ta matresse[402].

Ce ne sont pas l de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu
renferme une critique, sinon du pome des _Martyrs_, du moins de toute
la partie de ce livre consacre au dveloppement du merveilleux
chrtien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont
ses moeurs; et  ce dernier gard, les _Martyrs_ ont droit  des loges,
puisqu'ils font ressortir la supriorit des moeurs chrtiennes sur
celles du paganisme. Ceci me conduit  envisager l'ouvrage de M. de
Chateaubriand sous le rapport de la peinture des moeurs.

Les moeurs, au point de vue de la composition potique, se composent des
croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des
_Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas
de peindre deux peuples, mais deux religions.

Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est
glorieux  l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions,
la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans
les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en tait avis jusqu'
lui. Quel qu'ait pu tre le succs, cet honneur lui reste. Mais
l'excution est-elle heureuse? est-elle avoue par l'histoire, par le
got, par la religion?

On a reproch aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants.
Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de
jeunesse Augustin n en 354, Jrme n en 331, et pour adversaire
Symmaque, n en 350,  qui l'on fait dbiter devant le trne de
Diocltien le plaidoyer qu'il pronona en 389 devant Thodose, en faveur
du culte de la Victoire, c'est--dire lorsque le christianisme avait
franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Thodose, les trois
degrs qui le sparaient du trne. On avance de plus d'un sicle
l'apparition de Pharamond, de Mrove, et l'invasion de la Gaule. Mais
qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux sicles
auprs d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits
spars par trois mille annes, rend contemporains, en quelque faon,
Homre et Bossuet?

M. de Chateaubriand fait le polythisme, sous Diocltien, de plusieurs
sicles trop jeune, et le christianisme de plusieurs sicles trop vieux.

Ce que nous disons du christianisme, ou plutt du catholicisme des
_Martyrs_, est vident pour quiconque n'est pas entirement tranger 
l'histoire de l'glise. Un grand nombre des choses que l'auteur fait
croire et pratiquer  ses hros, on ne les a crues et pratiques que
plus tard. Je ne m'arrterai pas  le prouver. Quant au paganisme, je
doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il
ait prsent l'aspect d'unit, dont il plat  l'auteur de le dcorer
sous Diocltien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des
deux religions, du mlange et du commerce invitable de leurs
sectateurs, de l'influence qu'ils exeraient les uns sur les autres. Des
documents circonstancis nous manquent sur tous ces faits; mais cette
absence de renseignements peut-elle donner au pote la libert
d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui
enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce
qui ne put pas tre? et ne nous suffit-il pas  nous-mmes pour dclarer
que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est
fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux
religions?

M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagn quelque chose  n'tre pas
vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas
mieux valoir que le vrai. Mais coutons sur ce point un critique aussi
bien inform qu'il tait possible de l'tre. C'est Benjamin Constant,
dans un article du _Mercure_:

     Cette lutte du thisme, non pas contre le polythisme, car le
     polythisme n'existait plus en ralit, mais contre des formes
     vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorit,
     bien qu'elle et pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre
      mnager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont
     rien encore,  ma connaissance, ne donne l'ide.

     J'ai toujours t surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne
     l'et pas conue. Si, au lieu de revtir de couleurs potiques ce
     qui n'tait pas, il et appliqu son beau talent  peindre ce qui
     tait, il et tir de son sujet un bien autre parti, mme sous le
     rapport de la posie. Il ne fallait pas opposer la religion
     d'Homre, religion qui avait disparu depuis bien des sicles, au
     catholicisme de Bossuet; c'tait commettre un anachronisme de
     quatre mille ans, et prsenter comme simultanes deux choses, dont
     l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.

     Ce polythisme dgnr, plus diffrent de la religion des beaux
     temps d'Athnes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait
     pas offert au peintre habile que j'ai indiqu, des sujets de
     tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les
     autres, l'avantage de la nouveaut.

     Aux gracieuses processions des canphores avaient succd les
     courses tumultueuses des prtres isiaques, derniers auxiliaires et
     allis suspects d'un culte expirant, tour  tour repousss et
     rappels par ses ministres dsesprant de leur cause. Les
     crmonies ordinaires, qui ne suffisaient plus  la superstition
     devenue barbare, taient remplaces par le hideux taurobole, o le
     suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts
     pntraient dans les temples, malgr les efforts des magistrats,
     les rites rvoltants des peuplades les plus ddaignes. Les
     sacrifices humains se rintroduisaient dans ce polythisme, et
     dshonoraient sa chute, comme ils avaient souill sa naissance. Les
     dieux changeaient leurs formes lgantes contre d'effroyables
     difformits. Ces dieux, emprunts de partout, runis, entasss,
     confondus, taient d'autant mieux accueillis que leurs dehors
     taient plus bizarres. C'tait leur foule que l'on invoquait;
     c'tait de leur foule que l'imagination voulait se repatre. Elle
     avait soif de repeupler, n'importe de quels tres, ce ciel qu'elle
     s'pouvantait de voir muet et dsert[403].

Aprs cela, certes, on peut s'tonner de voir le paganisme hellnique
reparatre, dans le pome des _Martyrs_, avec toute cette verte et
riante fracheur qu'il n'eut peut-tre jamais que dans les chants des
potes.

Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de
suspendre devant vous, lisez cette description des ftes de Dlos:

     Tandis que nous mditions sur les rvolutions des empires, nous
     vmes tout  coup sortir une Thorie du milieu de ces dbris. 
     riant gnie de la Grce qu'aucun malheur ne peut touffer, ni
     peut-tre aucune leon instruire! C'tait une dputation des
     Athniens aux ftes de Dlos. Le vaisseau Dliaque, couverts de
     fleurs et de bandelettes, tait orn des statues des dieux; les
     voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore,
     s'enflaient aux haleines des zphirs, et les rames dores fendaient
     le cristal des mers. Des Thores penchs sur les flots rpandaient
     des parfums et des libations; des vierges excutaient sur la proue
     du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des
     adolescents chantaient en choeur les vers de Pindare et de Simonide.
     Mon imagination fut enchante par ce spectacle qui fuyait comme un
     nuage du matin, ou comme le char d'une divinit sur les ailes des
     vents[404].

Voyez encore ces dtails, qui semblent emprunts au quatrime livre de
l'Odysse:

     Le noble Ance, descendant d'Agapnor qui commandait les Arcadiens
     au sige de Troie, donna l'hospitalit  Dmodocus. Les fils
     d'Ance dtachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs
     poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe
     tendre, coupe sur le bord de la Nda. Cymodoce est conduite au
     bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la libert; l'hte de
     Dmodocus le revt d'une fine tunique et d'un manteau prcieux; le
     prince de la jeunesse, l'an des fils d'Ance, couronn d'une
     branche, immole  Hercule un sanglier nourri dans les bois
     d'Erymanthe; les parties de la victime destines  l'offrande sont
     recouvertes de graisse, et consumes avec des libations sur des
     charbons embrass. Un long fer  cinq rangs prsente  la flamme
     bruyante le reste des viandes sacres; le dos succulent de la
     victime, et les morceaux les plus dlicats sont servis aux
     voyageurs[405].

coutez ce discours d'Eurymduse, nourrice de Cymodoce:

      ma fille, s'crie-t-elle, quelle douleur tu m'as cause! J'ai
     rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enleve. Ce
     dieu dangereux est toujours errant dans les forts; et, quand il a
     dans avec le vieux Silne, rien ne peut galer son audace. Comment
     aurais-je pu reparatre sans toi devant mon cher matre! Hlas!
     j'tais encore dans ma premire jeunesse, lorsque me jouant sur le
     rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout  coup enleve par une
     troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Tthys  main
     arme, et qui font un riche butin! Ils me vendirent  un port de
     Crte, loign de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en
     marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisime veille et
     le milieu du jour. Ton pre tait venu  Lbne pour changer des
     bls de Thodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains
     des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore
     trac les sillons de Crs. Dans la suite, ayant reconnu ma
     fidlit, il me plaa aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque
     les cruelles Ilithyes eurent ferm les yeux d'picharis, Dmodocus
     te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mre. Que de
     peines ne m'as-tu pas causes dans ton enfance! Je passais les
     nuits auprs de ton berceau, je te balanais sur mes genoux; tu ne
     voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te
     quittais un instant, tu poussais des cris[406].

C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de
l'hroque bavardage des guerriers d'Homre; mais si vous le prenez au
srieux, qu'est-ce autre chose qu'un agrable pastiche et un norme
anachronisme?

Il faudrait transcrire tout le personnage de Dmodocus, ses actions
aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a gure que trente-sept
ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait  son gr un
vieillard, a pass sa vie  rver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne
connat d'autre monde que celui d'Homre. Certes, si le paganisme avait
jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici
comme, vers le milieu du quatrime sicle de l're chrtienne, s'exprime
ce prtre d'Homre:

     Demain, aussitt que Dic, Irne et Eunomie, aimables Heures,
     auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un
     char[407]...

     Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille,
     que les Faunes avaient gare dans les bois[408].

Encore si c'tait un laque qui parlt! mais c'est un prtre. Du temps
de Cicron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce
que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prtres?
Cela serait merveilleux.

Je laisse les allusions mythologiques: que Dmodocus ait conserv la
religion de ses anctres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions,
tout leur langage; et d'o sort-il donc pour parler constamment d'un ton
qui appartient videmment  l'enfance du monde?

     Nous cherchons le riche Lasthns, que ses grands biens font
     passer pour un homme trs heureux[409].

     J'aurais d reconnatre Eudore  sa taille de hros, moins haute
     cependant que celle de Lasthns, car les enfants n'ont plus la
     force de leurs pres[410].

Je veux que Dmodocus soit proccup; il ne l'est pas au point d'ignorer
la nouvelle secte dont le culte a rendu dsert le temple des dieux
mythologiques. Ses tonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer,
et je ne puis supporter que, chez Lasthns, qu'il sait chrtien, il
saisisse une coupe au commencement du repas et se dispose  faire une
libation aux Pnates de Lasthns[411].

Je ne souffre gure avec plus de patience le passage suivant:

     Dmodocus n'avait presque rien compris au rcit d'Eudore; il ne
     trouvait l ni Polyphme, ni Circ; et dans cette harmonie
     nouvelle, il avait  peine reconnu quelques sons de la lyre
     d'Homre[412].

Les potes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphme et
Circ; mais on n'en tait plus  s'tonner de ne les pas rencontrer
partout. On ne croirait pas qu'aucune parole vanglique, aucune
allusion aux dogmes nouveaux ne ft jamais parvenue aux oreilles de
Dmodocus.

Mais c'est peut-tre dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodoce que la
donne de l'auteur pche [le plus] par son manque de vrit historique,
ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce
morceau:

      ces cris, le chien aboie, le chasseur se rveille. Surpris de
     voir cette jeune fille  genoux, il se lve prcipitamment.

     --Comment! dit Cymodoce confuse et toujours  genoux, est-ce que
     tu n'es pas le chasseur Endymion?

     --Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous
     n'tes pas un Ange?

     --Un Ange! reprit la fille de Dmodocus.

     Alors l'tranger, plein de trouble:

     --Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.

     Aprs un moment de silence, la prtresse des Muses dit au
     chasseur:

     --Si tu n'es pas un dieu cach sous la forme d'un mortel, tu es
     sans doute un tranger que les Satyres ont gar comme moi dans les
     bois. Dans quel port est entr ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si
     clbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante
     Corinthe o tes htes t'auront fait de riches prsents? Es-tu de
     ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule?
     Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutt n'es-tu pas le
     fils d'un de ces mortels jadis dcors du sceptre, qui rgnaient
     sur un pays fertile en troupeaux, et chri des dieux?

     L'tranger rpondit:

     --Il n'y a qu'un Dieu, matre de l'univers; et je ne suis qu'un
     homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je
     suis fils de Lasthns. Je revenais de Thalames, je retournais chez
     mon pre; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette
     fontaine. Mais vous, comment tes-vous seule ici? Que le ciel vous
     conserve la pudeur, la plus belle des craintes aprs celle de Dieu!

     Le langage de cet homme confondait Cymodoce. Elle sentait devant
     lui un mlange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur.
     La gravit de sa parole et la grce de sa personne formaient  ses
     yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une
     nouvelle espce d'hommes, plus, noble et plus srieuse que celle
     qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intrt
     qu'Eudore paraissait prendre  son malheur, elle lui dit:

     --Je suis fille d'Homre aux chants immortels.

     L'tranger se contenta de rpliquer:

     --Je connais un plus beau livre que le sien.

     Dconcerte par la brivet de cette rponse, Cymodoce dit en
     elle-mme:

     --Ce jeune homme est de Sparte[413].

Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scne, si bien
conue d'ailleurs, si potiquement ordonne, prsente de forc et de
faux. Ce n'est pas cette seule fois que le got du contraste a gar
l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il
fait dire  Cymodoce,  la suite du rcit d'Eudore: Mon pre, je
pleure comme si j'tais chrtienne[414].  la rencontre d'un trait
pareil, on est tent de demander  Cymodoce:

     Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rle?

Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard
elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, o nous
voyons tout  la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et
Cymodoce se souvenir trop du sien:

     Quoi, Cymodoce, vous voudriez devenir chrtienne, _je donnerais
     un pareil ange au ciel_, une pareille compagne  mes jours!

Cymodoce baissa la tte et rpondit:

     Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achev de m'enseigner la
     pudeur[415]

Si le vieux Dmodocus tait prsent, je m'imagine qu'il dirait encore
une fois  Cymodoce:

      fille d'picharis, craignons l'exagration qui dtruit le bons
     sens[416]!

et peut-tre trouverait-il trange que sa fille, leve par lui dans le
culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des
leons de pudeur  ce jeune soldat qu'elle connat de la veille. Ici
encore, c'est le rle que nous rencontrons, le personnage, plutt que la
nature, et cette substitution n'est que trop frquente dans les
_Martyrs_. L'auteur a donn de grands, de beaux traits,  ses
personnages chrtiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases
et de scnes  effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas
un moment, pas un mot n'est perdu pour la reprsentation. Il n'y a
qu'une seule chose qu'ils ne reprsentent presque jamais: c'est la
simplicit, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrtiens de l'ge
apostolique. Cet ge,  la vrit, tait dj loin; mais en fait
d'anachronisme, nous eussions prfr celui-ci  tout autre; et
d'ailleurs, croit-on que les moeurs chrtiennes,  l'poque de
Diocltien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui
pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en reprsentant toujours;
convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes
roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser,
controverser toujours; tre, en un mot, sublime sans relche? Je dis
mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel,
et il n'a manqu peut-tre  l'auteur, pour faire descendre ses hros de
cette hauteur conventionnelle, que d'avoir lev sa propre pense 
toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.

M. de Chateaubriand a mieux russi dans la peinture des moeurs purement
nationales que dans celle des moeurs religieuses ou rsultant des
croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de
Mrove, mrite ou plutt inspire une admiration sans rserve. Il est
impossible de n'tre pas ravi de cette posie galement franche et
idale, o la libert des mouvements s'allie  la magnificence des
couleurs, o chaque ligne vous lve, vous entrane, ou pas un mot
n'offense le got, ne sort du naturel. Mais je renonce  expliquer, et
mme  exprimer toute mon admiration pour ces pages clbres, qui sont
peut-tre ce que M. de Chateaubriand a crit de plus vrai dans le genre
lev. J'aime mieux rappeler qu'elles ont dcid la vocation, ou du
moins veill les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler
lui-mme:

     En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au
     collge de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apport du
     dehors, circula dans le collge. Ce fut un grand vnement pour
     ceux d'entre nous qui ressentaient dj le got du beau et
     l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut
     convenu que chacun l'aurait  son tour, et le mien vint un jour de
     cong,  l'heure de la promenade. Ce jour-l, je feignis de m'tre
     fait mal au pied, et je restai seul  la maison. Je lisais, ou
     plutt je dvorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une
     salle vote qui tait notre salle d'tudes, et dont l'aspect me
     semblait alors grandiose et imposant. J'prouvai d'abord un charme
     vague, et comme un blouissement d'imagination; mais quand vint le
     rcit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire  son dclin, je
     ne sais quel intrt plus actif et plus ml de rflexion m'attacha
     au tableau de la ville ternelle, de la cour d'un empereur romain,
     de la marche d'une arme romaine dans les fanges de la Batavie, et
     de sa rencontre avec une arme de Franks.

     J'avais lu dans l'Histoire de France  l'usage des lves de
     l'cole militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Franais,
     dj matres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'taient tendus
     jusqu' la Somme... Clovis, fils du roi Childric, monta sur le
     trne en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la
     monarchie franaise_. Toute mon archologie du moyen ge consistait
     dans ces phrases et quelques autres de mme force que j'avais
     apprises par coeur. _Franais_, _trne_, _monarchie_, taient pour
     moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre
     histoire nationale. Rien ne m'avait donn l'ide de ces terribles
     Franks de M. de Chateaubriand _pars de la dpouille des ours, des
     veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranch
     avec des bateaux de cuir et des chariots attels de grands boeufs_,
     de cette arme range en triangle o _l'on ne distinguait qu'une
     fort de frames, des peaux de btes et des corps demi-nus_. 
     mesure que se droulait  mes yeux le contraste si dramatique du
     guerrier sauvage et du soldat civilis, j'tais saisi, de plus en
     plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des
     Franks eut quelque chose d'lectrique. Je quittai la place o
     j'tais assis, et, marchant d'un bout  l'autre de la salle, je
     rptai  haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pav:

     --Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'pe.

     Nous avons lanc la francisque  deux tranchants; la sueur tombait
     du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les
     aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie;
     le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Ocan n'tait
     qu'une plaie: les vierges ont pleur longtemps.

     Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'pe.

     Nos pres sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont
     gmi: nos pres les rassasiaient de carnage! Choisissons des
     pouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le
     coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achev, les heures de la
     vie s'coulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--

     Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers
     haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et 
     chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine
     couverte de fer[417].

     Ce moment d'enthousiasme fut peut-tre dcisif pour ma vocation 
     venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se
     passer en moi; mon attention ne s'y arrta pas; je l'oubliai mme
     durant plusieurs annes; mais, lorsque, aprs d'invitables
     ttonnements pour le choix d'une carrire, je me fus livr tout
     entier  l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses
     moindres circonstances avec une singulire prcision. Aujourd'hui,
     si je me fais lire la page qui m'a tant frapp, je retrouve mes
     motions d'il y a trente ans. Voil ma dette envers l'crivain de
     gnie qui a ouvert et qui domine le nouveau sicle littraire. Tous
     ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce sicle,
     l'ont rencontr de mme  la source de leurs tudes,  leur
     premire inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire
     comme Dante  Virgile

          Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].

L'action d'un pome tire son plus vif intrt des _caractres_ et des
_passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa
potique chrtienne que les caractres (il entend par l l'empreinte
diverse que reoit l'me humaine des diverses relations que l'homme peut
former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de
profondeur et d'lvation[419]; avec une gale raison, il a soutenu que
le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une rgle
divine[420], en crant mme ce qu'on pourrait appeler une passion
divine[421], a multipli, dans la peinture des sentiments du coeur, les
contrastes et les nuances, prpar des spectacles intressants dont
l'antiquit n'avait pas pu avoir l'ide, et rendu le tableau de la vie
humaine  la fois plus vari, plus dramatique et plus moral. Cette
partie de son livre en est la plus belle peut-tre, et sans aucun doute
la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas content des preuves
qu'il avait donnes dans le _Gnie du Christianisme_; il a voulu, dans
les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant
prouver le mouvement.

Au fait, ce qu'il appelle les _caractres_, c'est ce que, dans la
plupart des potiques, on a coutume d'appeler les moeurs; sujet que nous
avons abord en examinant la manire dont il a mis en parallle les deux
religions. Le caractre chrtien et le caractre paen sont les
caractres gnraux que l'auteur tudie; tous les autres n'en sont que
des subdivisions. Je n'ai point  parler du caractre paen, dont il a
rattach la peinture  une conception fantastique et arbitraire du
paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacs, noys dans une
vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractre, si
c'en est un, est purement ngatif. Aucun personnage, dans le pome, si
ce n'est la foule, ne reprsente cette rsistance tenace du polythisme
 la religion nouvelle, ni ces efforts dsesprs pour galvaniser un
cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque ide dans le
passage que j'ai cit. Au moins ne trouvons-nous pas cette
personnification dans le trs dbonnaire et beaucoup trop tolrant
Dmodocus. L'auteur, mme avec beaucoup moins de talent, ne pouvait
manquer absolument l'autre caractre, le caractre chrtien. Mais il y
a, dans la peinture qu'il en fait, tantt quelque chose de tendre et de
thtral, tantt une simplicit tudie, que personne ne peut prendre
pour le beau idal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie
des ges hroques du christianisme.

Ce que l'auteur, dans sa thorie, appelle les _caractres naturels_
(pre, fils, poux), est assez faiblement dessin; les _caractres
sociaux_ sont accuss avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble
pas que M. de Chateaubriand ait appliqu  la peinture des caractres
toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne
parle point de ce qu'on appelle communment des _caractres_,
c'est--dire des _caractres individuels_; les personnages principaux du
pome ont peu d'individualit; il est peu de figures qui restent dans
l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me
souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais
oblig de confesser que c'est celle de Dmodocus dans la simplicit de
sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius,
drob  la gloire de son nom par le nom chrtien de Zacharie et par la
condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se prsente 
nous dans la sublime simplicit de son gnie.

Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en
effet toutes celles dont la posie peut tirer parti, s'y dploient, s'y
entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les
compliquant toutes. La mise en scne est excellente. Le jeu des acteurs
n'y rpond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicit de
formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon
nous, que dans l'pisode de Vellda[422], o peut-tre il ne l'est que
trop. La prtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrtien
par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obissance, ne ralise pas
sans quelque bonheur l'ide de cette lutte entre la chair et l'esprit,
dont la lutte entre les deux cultes n'tait que la forme doctrinale ou
symbolique. On sent pourtant, mme au sujet d'Eudore, que la posie
intrieure du christianisme est moins familire  l'auteur que la posie
extrieure. Pour pntrer dans cette sphre, il et fallu quelque chose
de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodoce
et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le dveloppement et
la profondeur se laissent trop dsirer. Cymodoce ne devait tre, ce
nous semble, ni une Rbecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de
cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de
Cymodoce est rellement trop prompte. Elle se convertit  Eudore bien
plutt qu' l'vangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais
le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans
l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodoce, il peut bien
tre touch du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reoit pas
l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodoce avec
Pauline. La conversion de cette dernire, toute soudaine qu'elle est,
n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en
sommes d'autant plus touchs que les prfrences de son coeur, nous le
savons, n'taient pas pour Polyeucte; aussi notre motion est pure et
noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit  son pre:

     Mon poux en mourant m'a laiss ses lumires;
     Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
     M'a dessill les jeux, et me les vient d'ouvrir.
     Je vois, je sais, je crois, je suis dsabuse;
     De ce bienheureux sang tu me vois baptise;
     Je suis chrtienne enfin[423].

Il tait difficile de peindre la passion chez Hirocls sans se hasarder
bien prs du domaine de l'horrible. L'auteur a respect des limites
sacres; il a t nergique sans tre repoussant. Je ne relve, comme
exception, qu'un seul trait, dtach d'une scne dont j'ai dj cit un
fragment. Hirocls triomphe lorsqu'il voit Cymodoce en son pouvoir.
La rprobation, dit l'auteur, parut tout entire sur le visage de
Hirocls. Un sourire contracte ses lvres, et _des gouttes de sang
tombent de ses yeux_[424]. Quand ce dernier trait serait
physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai
bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.

Que dirons-nous du style, dernier lment, si l'on veut, mais lment
ncessaire de l'intrt dans une fiction potique? Il n'est pas de style
plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce
pome, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la
pense et son expression suivent la mme fortune. O la pense n'est pas
vraie, le style ne saurait l'tre; le style n'est-il pas la pense
elle-mme? Une vrit de convention appelle un style de convention.
C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des
crivains du dix-septime sicle n'est plus sans doute  l'usage des
ntres, et ce n'est gure que par voie de contraste que M. de
Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en veille le
souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses crits plus vivement
marqu que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions
historiques, ou mme purement didactiques, que dans l'ensemble de ce
pome. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la rflexion
fait dire  tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux;
cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et
la posie, aspirant tour  tour  descendre vers l'une,  monter vers
l'autre, n'tait peut-tre pas du meilleur exemple; et l'on comprend
qu' une poque o il n'y avait que deux sortes d'vnements, les
batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre
des _Martyrs_ ait vivement mu les esprits. La critique tout entire se
trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mmorable sur le
_Gnie du Christianisme_, avait dit gaiement: En fait de pome en
prose, je suis oblig de confesser mon incrdulit, mon impit[425].
Tout le monde ne fut pas si gai. L'air srieux est aussi un air bon 
prendre. M. Daru parlait de son incrdulit; les autres parlrent, ou
peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du
haut d'un Vatican littraire, une bulle d'excommunication contre
l'auteur des _Martyrs_, hrsiarque en littrature. Sauf la solennit
quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort,
ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis;
mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal 
propos de l'autorit du _Tlmaque_, le genre n'tait pas bon. La forme
des vers et mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression,
mais peut-tre aussi de la pense. Le public, en France du moins, se
pique d'attacher aux questions de forme et d'art la mme importance que
la critique; il les voque, il les discute; mais en dfinitive, le
public juge par ses impressions plutt que par ses systmes; des
ditions nombreuses ont multipli et perptu plus d'une oeuvre dont tout
le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immol a
pu dire  ses critiques:

     Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].

Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas trs mal; ils vivent sans
doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent
pas mme aujourd'hui dans l'opinion le mme rang que le _Gnie du
Christianisme_; et le public n'a pu s'empcher d'applaudir, mais n'a pas
souscrit sans rserve  ces belles strophes de M. de Fontanes:

     Chateaubriand, le sort du Tasse
     Doit t'instruire et te consoler;
     Trop heureux qui, suivant sa trace,
     Au prix de la mme disgrce,
     Dans l'avenir peut l'galer!

     Contre toi, du peuple critique
     Que peut l'injuste opinion?
     Tu retrouvas la Muse antique
     Sous la poussire potique
     Et de Solime et d'Ilion.

     Du grand peintre de l'Odysse
     Tous les trsors te sont ouverts;
     Et dans ta prose cadence,
     Les soupirs de Cymodoce
     Ont la douceur des plus beaux vers.

     Aux regrets d'Eudore coupable,
     Je trouve un charme diffrent;
     Et tu joins, dans la mme fable,
     Ce qu'Athne a de plus aimable,
     Ce que Sion a de plus grand[427].

En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renferm dans
les termes de la critique littraire. Mais il est impossible, et, de nos
jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir  ce point de vue.
Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une oeuvre
d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les crits dans
le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai
donc, en finissant, et toute question littraire carte, m'expliquer
sur la place qui me parat appartenir aux _Martyrs_ dans la littrature
religieuse.

Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui
ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le
caractre d'hrosme et d'abngation de ceux qui ont t ses
reprsentants et ses dfenseurs aux poques de perscution, la puret
morale dont il a donn, dans l'universelle corruption des moeurs,
l'exemple le plus clatant, tout cela revit dans le pome de M. de
Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois
mme dans sa simplicit. Une ide encore plus caractristique, celle de
la pnitence chrtienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que
d'apparatre fugitivement  la pense de l'auteur, puisqu'elle lui 
fourni le sujet mme de son ouvrage. Il a pu ainsi rveiller en faveur
du christianisme, dans un certain nombre d'mes, un sentiment
d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher 
l'ide de la foi chrtienne des ides qui en taient depuis longtemps
spares, repousser loin d'elle le ridicule et le mpris, la rendre
imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voil les
impressions que le pome des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du
monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont
jug que l'auteur tait demeur sur la porte du sanctuaire, o quelques
accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu' lui, mais
qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux dcrit certains
phnomnes qu'il n'en avait pntr le principe; que les mystres de la
vie spirituelle lui avaient trop souvent chapp; surtout, qu'il avait
pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe
pour la chose signifie, l'clat extrieur pour la force intime, la
pompe pour la majest, trop accrdit une religion d'images et de
prestiges, en un mot, rduit le christianisme  n'tre qu'une posie,
j'ai dit presque une mythologie.

Reprsentez-vous cette admirable mythologie de la Grce, dans laquelle,
 l'inverse du panthisme oriental, la divinit, subdivise sans fin,
tait incorpore, enchane dans la multiplicit varie des tres crs,
et o soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de
l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la
pense loin, bien loin de la sphre mystrieuse o nous devons aspirer
sans cesse. La Grce avait vid le ciel et l'ternit, pour peupler
d'habitants divins ses monts, ses valles et ses forts; elle avait
rapetiss l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements;
tout, dans ses conceptions, tait devenu purement humain, mais avec
toute la beaut dont l'humanit pure est susceptible; c'tait comme
l'apothose de l'humanit par l'humanisation du divin. La pense tait
cerne de toutes parts; toutes les issues par o elle et pu s'chapper
vers la Divinit taient gardes par une divinit; toute cette religion
tait calcule contre la religion; la religion tait supplante par la
posie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent,
entourait l'existence humaine; le srieux de la vie se perdait dans une
distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du
srieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans
cette brillante lumire; il s'y trouvait de tout et mme de la religion;
oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais
humaine encore, sans vritable gravit, sans infini; jamais, en un mot,
depuis que le monde existe, l'humanit n'avait si habilement donn le
change  ses besoins les plus profonds; notre polythisme moderne est
grossier en comparaison. Tout ce potique systme, qui se rduisait 
l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses gnrations
d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mmes des Grecs,
faisait oublier la patrie.

Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mmes
de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'me de ses
plus chers intrts par la peinture de ces intrts eux-mmes! endormir
la religion dans des cantiques! carter le srieux par sa propre image!
absorber la vie dans la posie[428]! terrible puissance! funeste magie!
les _Martyrs_, le _Gnie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de
semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole;
mais ces oeuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention
gnreuse, ils sont l; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez
et jugez.




CHAPITRE SEPTIME

Itinraire de Paris  Jrusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les
Natchez. crits politiques et tudes historiques. Conclusion.


Aucun des sujets traits jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait
mis ou ne l'avait trouv dans une position aussi simple, aussi dgage
de tout lment conventionnel, que celle qu'il prend dans
l'_Itinraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs,
mais o il n'y a point de dfauts, a pour sujet son auteur lui-mme, et
c'en est peut-tre le principal attrait. Quelques beaux pomes qu'ait pu
faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du
lecteur, valoir le pome de sa vie, et quelques hros qu'il invente,
aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses ides sont
grandes fort souvent; mais ses impressions nous intressent plus que ses
ides; et les impressions d'un homme, c'est lui-mme. Je ne parle donc
point de cette carrire noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois
raconte, et qui garde encore pour nous, aprs tous ces rcits, quelque
chose du charme attach au mystre. Je ne veux voir que les sentiments
de cet homme, ses motions, sa physionomie morale, cet amour du grand,
du noble et du beau, qui, chez lui, se mle  tout et domine tout, cet
trange et agrable compos du gentilhomme, du rveur et de l'rudit, du
champion de la lgitimit et du chevalier de la libert. Je vois un
homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqu dans les
affaires de ce monde, et nanmoins solitaire, et pour achever par ce
trait, un homme dont l'illustre pauvret s'est accoutume  demander 
son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait
qu'inspire cette personnalit si neuve, si accentue, est peut-tre ce
qui nous attache le plus  la lecture de l'_Itinraire_, o elle se
dveloppe librement. Aucun dcorum d'aucune espce ne la restreint ni ne
la dissimule. Le langage toujours noble, souvent potique, se permet
cette fois l'lgante familiarit, le fin sourire, et ce que dans le
monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte
officielle du _Gnie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinraire_ 
une simplicit pleine de distinction:

     Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].

L'crivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-tre l'est-il
davantage; il n'est rien de tel, pour tre sublime, que de l'tre  son
corps dfendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble plerinage, se
voyait en prsence des deux spectacles d'o jaillissait pour lui la plus
abondante posie: celui de la nature et celui du pass, les sites et les
ruines: c'est dire assez de quelles beauts l'_Itinraire_ est sem. Je
dis sem, parce que l'_Itinraire_ n'est point un voyage sentimental, un
recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une
_relation_, et que l'rudition, la discussion mme y tiennent une grande
place. Ce mlange, de trs bon got parce qu'il est naturel, est un des
charmes de cette lecture, o l'conomie de la richesse n'est pas moins
remarquable que la richesse elle-mme. Tout est mnag, vari, fondu
avec un bonheur qui s'expliquerait par un art trs dlicat, s'il ne
s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si
les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinraire_, nous n'avons gure de plus
grande obligation  cette brillante pope.

L'_Itinraire_ tout entier est intressant; mais il est permis, je
crois, de prfrer au voyage de la Palestine celui de la Grce. Si l'on
dtachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois,
n'hsiterait  reconnatre que l'auteur a mieux parl des ruines de
Sparte et d'Athnes que de cette Palestine, dernier but de son
plerinage.

Nous lui devons peut-tre aussi le diamant de la plus belle eau parmi
tous ceux qui font tinceler le diadme potique de M. de Chateaubriand;
car c'est  son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts
de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les
inspirations d'o naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier
Abencerage_. _Ren_, oeuvre plus spontane, _Ren_, qui n'est qu'un
soupir, mais le soupir de tout un sicle, et dont l'extrme simplicit
est une merveille de plus, mrite peut-tre le premier rang parmi ces
quatre pisodes o l'auteur a rsum son gnie. Mais entre tous les
crits de M. de Chateaubriand rien ne fait natre l'ide d'une plus
grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il
n'appartenait peut-tre qu' un seul homme de peindre avec une idalit
aussi ravissante ce moyen ge qui eut sans doute aussi sa posie. Les
potes en savent l-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus
que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vrit des choses,
ont besoin de la posie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen
ge, et surtout du moyen ge espagnol, est lev dans les _Aventures du
dernier Abencerage_  sa plus haute,  sa plus parfaite expression. Il y
a l un cho du _Cid_, plutt modifi qu'affaibli. Si Corneille a des
accents qui n'appartiennent qu' lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a
que Corneille lui-mme et pu lui envier. Ces deux religions, ces deux
chevaleries, ces deux civilisations en prsence, l'une en deuil de sa
gloire, l'autre enivre de son triomphe, tant d'estime mle  tant de
haine, l'amour jet par un hasard funeste entre ces passions farouches,
l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalit condamnant  un
veuvage ternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion spare,
cette hroque douleur, capable d'arracher  sa victime la vie plutt
qu'un soupir, ce mot dchirant et sublime: Retourne au dsert[430]!
dnoment prvu et presque dsir de cette noble tragdie, tout cela
inond, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumire d'un ciel
mridional, tout cela est d'une beaut  la fois tendre et svre, 
laquelle on ne rsiste point. La lecture est acheve; l'me rve
longtemps encore; elle s'unit par la pense  cette solitude,  ce deuil
immortel des deux amants; mais elle porte presque envie  de si nobles
douleurs, et peut-tre a-t-elle compris que le sacrifice est la suprme,
l'unique beaut de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style.
Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontane et si
savante  la fois, la puret gale l'clat, et qu' cet gard _le
dernier Abencerage_ marque le moment o, selon l'expression de Boileau,
l'auteur est _mont au comble de son art_. Tous les brillants dfauts du
style de M. de Chateaubriand appartiennent  une poque antrieure; ce
potique roman n'en offre aucun vestige.

Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas
moins  la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _Ren_ taient,
dans l'origine, deux pisodes de la composition aussi vaste
qu'irrgulire o M. de Chateaubriand, une premire fois, avait tent le
pome en prose. L'oubli n'tait point fait pour cette oeuvre dans
laquelle on ne saurait mconnatre la richesse ni mme la puissance.
L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, ml  des
vnements trop modernes et  des noms trop connus, est une des choses
qui nuisent le plus  l'intrt de ce pome, o l'on admire des
caractres bien conus, de beaux contrastes de moeurs et des scnes
vraiment pathtiques.

Le _Gnie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinraire_, le _dernier
Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connatre M. de
Chateaubriand tout entier. Le despotisme imprial l'avait donn  la
littrature, la Restauration devait le rendre  des tudes plus
austres. Lui-mme, au milieu de ses veilles potiques, s'tait prescrit
d'autres labeurs et une autre gloire:

      Muse, s'criait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai
     point tes leons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des rgions
     leves o tu l'as plac. Les talents de l'esprit que tu dispenses
     s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fracheur,
     les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que
     tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu.
     Fidle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi
     l'indpendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austres,
     qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Posie, et
     m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacr l'ge des illusions
      la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'ge des regrets au
     tableau svre de la vrit[431].

Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplt, qu'une antique
dynastie et, pour la seconde fois, fatigu la fortune. Durant toute la
Restauration, l'histoire,  laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait
avoir vou sans rserve la maturit de son ge, n'obtint de lui qu'un 
compte. Les _Quatre Stuarts_, o la manire de Voltaire se marie  celle
qui ne peut tre dsigne que par le nom de Chateaubriand, sont un
morceau brillant et impartial, o l'imagination ne parat gure que pour
embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette priode d'une vie
trs active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de
Chateaubriand dans cette nouvelle carrire n'en fut peut-tre pas le
plus heureux. L'auteur lui-mme a condamn plus tard la violence de ce
pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entranante et
l'clat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore
exils[432]. On n'a pas non plus oubli ce _Rapport fait au Roi_
pendant les Cent-Jours, o les plus indiffrents ne lurent pas sans
motion ces paroles d'une magnifique loquence:

     Dieu a ses voies impntrables et ses jugements imprvus. Il a
     voulu suspendre un moment le cours des bndictions que Votre
     Majest rpandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient
     ramen le bonheur dans notre patrie dsole, il ne reste plus en
     France que les cendres de Louis XVI! Elles rgnent, Sire, en votre
     absence; elles vous rendront votre trne comme vous leur avez rendu
     un tombeau[433].

Les _Rflexions politiques_ empruntrent, pour accabler les anciens
juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes
de l'loquence antique. On put dmler dans _la Monarchie selon la
Charte_ l'originalit politique de l'auteur, que son affection
littraire pour le pass n'empchait pas de comprendre l'avenir, et qui
chercha vainement  le faire comprendre  ses augustes et aveugles
protgs.

Partout o un loyalisme de convention n'entrane pas l'illustre
pamphltaire  prendre des images pour des raisons, il est remarquable
par la droiture du jugement, par la simplicit de la logique et la
nettet populaire de la parole. Toujours distingu, toujours noble, il
possde le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-mme a
dit quelque part:

     Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une
     combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un
     sujet d'conomie sociale, rejeter les images, teindre les
     couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon
     esprit se refuse  mler les genres, et que les mots de la posie
     ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].

Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et
plus encore ses dpches lorsqu'il fut ministre, offrent,  peu de
rserves prs, d'admirables modles du style politique, tel que le
veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen ge
est en mme temps un homme moderne; il a toutes les penses de son
sicle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a
crit les _Mmoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il
avait rv l'alliance de la lgitimit et de la libert, et ne croyait
mme la seconde en sret qu' l'ombre de la premire. Il sut trop tard
comment l'entendait la lgitimit.

Une disgrce clatante contribua peut-tre  le remettre dans le vrai.
Toujours fidle, il fit de l'opposition par fidlit, et crut dfendre
la monarchie en dfendant les liberts publiques; 1827 le vit  la
brche dans la lutte engage entre la presse et la censure; malgr lui
pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827,
rvait 1830, et qui, le jour mme de la bataille, porta en triomphe dans
les rues de Paris l'ami dsol de la dynastie qui succombait. Vers la
mme poque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grce avaient
accoutum  voir en lui l'homme de la libert; car la libert est
solidaire d'elle-mme, et on ne la dfend pas, on ne la sauve pas sur un
point sans la dfendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrire
politique, toujours quitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais
rien  des ressentiments lgitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la
posie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage?
Messieurs, il n'est question entre nous que de littrature, et je me
borne  signaler l'excellence littraire des crits politiques par
lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans
de son existence couls sous la Restauration.

Plus tard, vous le verrez, aprs quelques luttes avec la nouvelle
monarchie, aprs un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets
virulents, remplir enfin, mais  l'ordre de la mauvaise fortune, la
promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite  la
Muse de l'Histoire. Les _tudes historiques_ nous rvlrent, en 1830,
que de longs, de srieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures
qu'on et pu croire livres sans rserve aux proccupations et aux
luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les prventions du
_Gnie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique
n'est pas bien loin, mais on retrouve le pote et l'on salue
l'historien. Monument d'ailleurs inachev, tronqu, o rien, si ce n'est
le style, n'a reu les derniers soins de l'ouvrier, o le porphyre
massif merge du milieu des gravois, o des colonnes hautaines attendent
en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles
circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le
traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidlit
est touchante  nos yeux, moins pourtant que la ncessit d'un pareil
travail au terme de cette brillante carrire: la cit moderne a lev
des Panthons, elle n'a pas encore fond des Prytanes. Le livre sur le
_Congrs de Vrone_, o tant de choses font sourire, o tant d'autres
meuvent la pense, ravissent l'imagination, ce pome involontaire 
l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez prs la potique
version de l'Homre anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et
ne pas attendre longtemps la _Vie de Ranc_, ce Ren chrtien qui nous
est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte 
notre gr, des productions de M. de Chateaubriand!

       * * * * *

Pour nous rsumer sur cet illustre crivain, pour saisir et nommer cette
combinaison mystrieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui
constitue l'individualit, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du
duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve
en ce qui regarde la vie intellectuelle et littraire. L'individualit
se sent, elle peut se peindre, elle ne se dfinit point, et les
oprations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique
ne se drobent pas plus obstinment  nos analyses. Comme la dfinition
ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-mme au procd
que le sujet rclame, je me bornerai  constater les jugements ports
sur ce grand personnage littraire par des autorits plus comptentes
que la mienne.

Il me semble qu'on reconnat chez M. de Chateaubriand un esprit tendu,
mais plus juste cependant et plus solide qu'tendu. Ceux qui lui ont
refus la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement
tiennent bien moins  un travers de l'esprit qu' l'incomplet de ses
systmes et  la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour
ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacit de
son bon sens. Il possde une rare intelligence, qui n'a peut-tre
d'autres bornes que ses rpugnances; mais cette intelligence n'est pas
du gnie; M. de Chateaubriand n'est pas crateur en fait de pense; et
il ne parat pas probable qu'aucune de ces grandes ides sur lesquelles,
de sicle en sicle, vivent les socits humaines, doive porter sa
marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutt que
puissante et fconde. Elle se plat aux vastes perspectives, soit dans
le temps, soit dans l'espace: mais elle est prcise dans la grandeur;
elle s'applique aux faits particuliers, au concret,  l'histoire, dans
tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de ralit.

Madame de Stal a peut-tre plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais
elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'rudition de M.
de Chateaubriand lui aide  porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a
une forme arrte et vit par le dtail; il n'en est pas ainsi de Madame
de Stal, qui ne connat  fond que l'me et les relations sociales.
Madame de Stal enlve d'un regard les contours de chaque fait, M. de
Chateaubriand le dtache soigneusement du sol; elle mdite, il tudie;
il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose.
Ce ddain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi
l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des
_Martyrs_; mais si elle a moins enchant l'imagination, elle a exerc
sur les esprits une action plus profonde et plus dcisive. Elle a sem
plus d'ides; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos
yeux, une part plus grande  rclamer. La vie humaine les a tous deux
tonns, comme elle tonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais
l'tonnement de Madame de Stal a t plus profond, plus srieux; son
regard a pntr plus avant, et par l mme, chose tonnante, la femme
philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on
pourrait appeler le dfenseur en titre et le laurat du christianisme.

Tous deux, en littrature, ont pouss leurs contemporains dans des voies
nouvelles, mais elle dans un sens plus gnral, M. de Chateaubriand dans
une direction plus nationale, plus franaise; l'une est plus allemande,
l'autre est plus latin; l'une est trop trangre au sentiment de
l'antiquit, l'autre parmi les crivains de son temps est le plus touch
et le plus intelligent de la beaut antique; Madame de Stal enfin est
trop domine par sa sensibilit et met trop en toutes choses toute son
me pour tre librement artiste; M. de Chateaubriand, dou de plus
d'imagination que de sensibilit, est pourvu de l'un et de l'autre dans
des proportions singulirement favorables aux exigences de l'art.

Tout deux ont innov en fait de langage; leurs ouvrages sont les
origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous
comme une jeune antiquit: mais les innovations de Madame de Stal
rpondent mieux aux besoins de la pense et du sentiment, celles de M.
de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Stal
n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand,
avec un plus grand air de simplicit, a quelque chose de plus factice et
de plus prmdit; sa parole est arrange avec un art infini, mais elle
est arrange; et toutefois elle ne manque pas de vrit subjective,
l'auteur tant un ou s'tant fait un avec son langage. Il a rveill,
vivifi les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons
imprvues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de posie: il a
consacr la simplicit des tours, l'aisance et le naturel des
mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul
n'en a de plus beaux; et souvent une familiarit de bon got relve 
propos le grandiose et la fiert des images. J'ai parl ailleurs de
chevalerie; cette langue qu'il a trouve est, par excellence, la langue
de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle sirait dans la bouche des
preux.

 considrer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de
Chateaubriand, c'est une mlodie un peu vague, mais ravissante, dont il
semble avoir recueilli les modulations principales au bord mlancolique
des mers et dans les clairires des vieilles forts. La prose, ni
peut-tre les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressembl  la
musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie,
et certains effets pouvaient passer pour entirement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait d
peut-tre, qu'elle est quelquefois un peu trop marque; on a moins
pargn le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que
l'auteur les ait ds lors supprimes ou maintenues, sont encore
aujourd'hui cites comme de vraies normits; mais il est bon de dire
qu'elles sont toutes empruntes  ses premiers ouvrages et qu'il a port
aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce
soin du dtail, qui le distinguent noblement  une poque de fcondit
ngligente et de littrature facile.




CONCLUSION

La littrature de la Restauration.


L'tude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _Ren_
ne devait tre que l'introduction du cours qui vous tait promis;
l'histoire littraire de la Restauration en tait le vritable sujet.
L'introduction s'est prolonge jusqu' ne laisser que quelques moments,
les derniers du semestre,  ce qui et d le remplir presque tout
entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le
seuil.

La priode de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois
priodes suffisamment distinctes; la littrature, dans ces quinze
annes, a travers plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup
d'oeil, songer  les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractres les
plus gnraux de cette poque importante.

Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la
littrature qui lui doit son nom ne remonte pas tout  fait si haut. On
peut dire que cet ge littraire ne commence rellement que vers 1820.

La France, en 1814, se vit appele  faire  la fois trois expriences:
celle de la paix, aprs vingt ans de guerre; celle du rgime
constitutionnel, aprs douze ans de despotisme, prcds de dix annes
de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec
l'tranger, lorsque les barrires qu'avaient leves la guerre, la
politique et le prjug, tombrent avec le pouvoir imprial, qui ne les
avait pas toutes leves, mais qui les avait maintenues.

Les loisirs de la paix sont fconds pour l'esprit humain. Aprs une
longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrte le dveloppement de
tous les germes, la paix est un printemps. Les premires annes de la
Restauration franaise ont laiss cette impression dans l'esprit de tous
les contemporains, et ce rveil de tant de forces caches pouvait
adoucir  la nation le sentiment d'un dsastre immense et d'une
humiliation profonde. L'esprit humain n'en tait pas  ne savoir que
faire. Un si vaste terrain tait rest en friche! Les sciences qui ont
pour objet les phnomnes du monde matriel et l'apprciation de leurs
forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir
sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme ent sur la
gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences
physiques enlvent l'homme  la contemplation de lui-mme, et le langage
des arts est une parole inarticule, moins redoutable par l mme que la
parole des livres.

La littrature et les sciences morales avaient  rclamer leur part des
bnfices de la paix. Ce n'tait pas la libert seule qui leur avait
manqu, c'tait le loisir, autre libert. Sous l'Empire, les grands
spectacles de la vie extrieure dtournaient l'attention des spectacles
dont l'me est le vrai tmoin. Rassasie de gloire militaire, la grande
nation n'avait point encore  demander de nobles consolations au
dveloppement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la
paix devaient la rendre  ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra
avec ardeur, et, dans une voie encore mal claire, elle marcha d'abord
 ttons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.

En mme temps que d'un tat de tranquillit, si nouveau pour elle, la
France faisait l'essai du rgime constitutionnel, la libert lui venait
avec la paix: c'tait de quoi regretter moins la gloire! La libert
politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses
propres destines, fut rellement pour la France la compensation, on
peut mme dire le fruit de ses infortunes rcentes. Cette charte
octroye tait moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient,
une vraie libralit qu'un fruit de l'avarice[435], pour nous servir
d'une expression de l'criture; mais le principe du moins tait pos, et
la gloire n'tait plus l pour lui nier ses consquences. Les formes
reprsentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, tre absolument
drisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserre dans de
certaines limites, venir en aide  la puissance du droit. Il y avait une
tribune, il y avait une presse libre, c'est--dire, tout au moins,
l'avenir de la libert. Cet avenir sans doute tait au prix du courage
et de la constance; le courage et la constance ne manqurent point; le
talent surgit de toutes parts; et des voix loquentes, dans tous les
partis  la fois, veillrent des chos depuis longtemps endormis. La
ncessit mme pour les adversaires de la libert, de descendre sur le
terrain de la discussion publique et d'en appeler  l'opinion,
renfermait en germe tout ce qu'on persistait  nier, tout ce qu'on
s'obstinait  refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous
concouraient  consacrer le nouveau systme; et peut-tre que les checs
de la libert assuraient son triomphe en le retardant.

Lain et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnrent, sous les
nuances les plus diverses, de beaux exemples d'loquence parlementaire.
S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicron a conu
l'ide et que la Rvolution franaise avait plus d'une fois ralis,
l'intrt dramatique, la vhmence, la gravit ne manqurent pas  ces
illustres dbats, qui, pour l'imagination de l'Europe entire,
succdaient sans dsavantage aux grandes batailles de l'Empire. En
dehors du parlement, une polmique opinitre affilait cette arme de la
parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacit des
luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'taient
leves, o l'esprit franais, oblig de tourner bien des difficults,
dployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les
ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la
richesse cache est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de
la fortune, le royalisme fut appel  faire de l'opposition. Tel fut le
caractre du _Conservateur_  son origine; tel fut toujours celui du
_Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide
et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur 
l'auteur des _Provinciales_, dans une sphre bien diffrente et avec une
moindre vrit d'accent. Contre un pouvoir qu'elle souponnait de tout,
qu'elle accusait de tout, l'opposition librale prenait toutes les
formes. On allait chercher, en plein dix-huitime sicle, Voltaire,
Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent  dire son fait  la
contre-rvolution. On donnait une vogue factice  des crits qui ne
correspondaient  l'poque que par leur vieille opposition  tout ce que
le parti du pass essayait de ressusciter. C'est l'poque, aujourd'hui
presque fabuleuse pour nous, de ces rimpressions volumineuses et
indigestes des crivains du sicle dernier.

 peine avait-il t question de religion sous Bonaparte, qui, en
relevant de sa main consulaire les autels dmolis, n'avait pas relev le
sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'glise pour que l'glise
pt  son tour beaucoup obtenir de la nation. L'migration, devenue
dvote en vieillissant et  qui la doctrine du droit divin rendait le
catholicisme prcieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple
franais, qu'elle crut aussi affam d'avoir un Dieu que Paris, sous
Mayenne, l'avait t de voir un roi. Le trne et l'autel devant se
prter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constitue, une ancienne
milice sortit de dessous terre; la prdication mla effrontment la
religion ternelle  la politique du jour; le gnie de l'Inquisition
secoua ses torches mal teintes, et la libert religieuse fut
ouvertement menace. Cette nouvelle tendance devait avoir sa
littrature. Elle et aim  se parer du nom de Chateaubriand, mais
l'esprit pacifique et bienveillant du _Gnie du Christianisme_ lui
convenait peu. Un bonheur inou lui donna Joseph de Maistre et l'abb de
Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempe de fiel faisait de
la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intrt
de la foi, de la dmagogie pour le compte du pouvoir absolu, et
traversait  grands pas la vrit pour arriver  l'erreur. Tandis qu'une
telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, ne
indiffrente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que
des ngations striles ou un rationalisme glac. Le grand ouvrage de
Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait  un juste mpris les
contempteurs du sentiment religieux, mais refusait  ce sentiment toute
forme absolue, immuable, c'est--dire divine. Le protestantisme se
ranimait; menac par le proslytisme romain, il faisait acte de
proslytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il
est vrai, n'taient pas des livres; mais par ses soins le livre par
excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait
alors, grotesque et potique, avec ses penses d'organisation, son
mysticisme matrialiste et sa hirarchie, comme pour attester  la fois
notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance  nous en
donner une, et la vanit d'une thocratie dont Dieu n'est pas le
fondateur.

On pourrait se mprendre cependant sur le caractre de l'opposition
pendant cette mmorable priode, et quelques remarques paraissent ici
ncessaires.

Un caractre aride et ngatif fut trop videmment l'esprit de cette
opposition chez la masse de ceux que les ides nouvelles avaient
entrans dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit
_philistin_, esprit qui se compose de prventions aveugles, d'imbciles
ddains, de crdulit haineuse, d'ignorance pdantesque, de sottise
sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de
ridicule une cause embrasse et dfendue par les plus nobles esprits. La
dfiance exaltait la dfiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les
prjugs bourgeois luttaient d'troitesse et d'gosme avec les prjugs
aristocratiques. Nier, toujours nier, tait le systme et la tactique de
ces hommes pour qui la suprme sagesse est tout entire enferme dans
les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait nanmoins, comme je
l'ai dit ailleurs, calomnier une poque glorieuse que de lui refuser
l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des
esprances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se
rattachrent  des oeuvres dont le principe tait respectable; ces oeuvres
doivent tre juges par leur principe, et n'y voir que des espces de
barricades morales, ce serait mconnatre la nature humaine, et
condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous
devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succomb en
1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidlit,
n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti oppos, les nobles partisans
de la libert dans l'ordre, du progrs dans le calme, et du
perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il
y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un ct philanthropique et
gnreux, toute une activit trangre  la politique, qu'il faut se
garder de mconnatre. La religion seule, j'en conviens, y avait trop
peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut l, mme
politiquement, un vritable malheur.

On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du
pouvoir contre la libert. Vraie ou suppose, elle en suscita mille
autres. Plusieurs d'entre elles ont laiss sur l'chafaud et sur le pav
des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entire conspirait; la
Rvolution, se croyant menace dans son principe et dans ses rsultats,
s'tait dclare en permanence; on ne parvint jamais  lui persuader
qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre
des fantmes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes
combattus, les rsultats menacs; elle n'en tait dj plus  se dfier;
retranche derrire la Charte, elle attendait rsolument le jour du
combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive  tous les
partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-l mme acclrrent le
dnoment en donnant  la contre-rvolution des prtextes pour se hter
et le courage de tout oser.

L'intrt si vif de cette lutte laissait nanmoins une large place aux
proccupations littraires; toute une littrature se rattachait aux
craintes et aux esprances de la nation, aux passions mmes et aux
prjugs des partis. M. de Chateaubriand, comme pote des vieux ges
nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de mchants
copistes, dont la main dbile agitait assez inutilement aux yeux de la
multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus prs de
lui une posie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire tait dj
antique; sa gloire, ne de la Rvolution, appartenait tout entire  la
gnration nouvelle: l'ancienne n'avait rien  en revendiquer, ni,
pensait-on, rien  lui opposer. Bonaparte, nouveau Promthe, n'tait
pas encore l'homme de l'histoire, qu'il tait dj celui de la posie.
Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir ha; et les pres, dont son
ambition avait dvor la postrit, se glorifiaient, en pleurant,
d'avoir donn leurs enfants  l'immortel capitaine qui, dsormais, aux
yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration,
rvolution  rebours, avait eu aussi ses proscrits, son migration;
plusieurs des hommes de la Rpublique et de l'Empire se consumaient dans
l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des rvolutions
d'acclrer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquit
sur de modernes souvenirs; or toute antiquit est de la posie. De
grandes vicissitudes quivalent  de grandes distances dans l'espace et
dans la dure; et tous les lointains parlent  l'imagination. C'est par
l sans doute, mais bien plus encore par la persvrance de son
hrosme, que la Grce branla si puissamment les mes, et sduisit  sa
cause, c'est--dire  celle de la libert, les adversaires mmes de
toute rvolution. Ce fut un grand coup port  leur cause, en mme temps
qu'une abondante source d'motions potiques ouverte pour le monde
entier. Cette lutte presque sans exemple forait les uns  croire  la
libert, les autres  l'hrosme, plusieurs  la Providence, tous 
quelque autre chose qu' la matire et  la force; cette espce de foi
est mieux que de la posie, mais c'est aussi de la posie.

Un peu d'enthousiasme tait bien ncessaire  une poque o la
profanation des choses saintes avait aboli le respect, et o les succs
flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme  l'ordinaire, surabonder
l'impit. Ceux qui ont pu observer cette poque malheureuse, attestent
que la soif du gain et des jouissances matrielles avait fait en peu
d'annes d'effrayants progrs, tant il est vrai qu'en mal comme en bien
le pouvoir fait toujours l'ducation des peuples. Mais gardons-nous
d'oublier que des esprits minents et de nobles coeurs s'appliquaient 
entretenir le feu sacr. La littrature de la Restauration rendit sous
ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrdita des
tendances trs leves. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M.
Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire
acadmique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement
une tribune, popularisait tour  tour une science grave, une critique
librale, une spculation troitement lie aux plus grands intrts de
la nature humaine. C'est alors que le pouvoir perscutait, sans s'en
douter, ses hritiers prsomptifs dans la personne de trois simples
professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard
s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les
principales notabilits littraires, avaient ouvert une re toute
nouvelle dans l'histoire de la littrature priodique. L aussi les
doctrines religieuses, qui consacrent la libert au service du devoir,
avaient trouv de fidles organes; l s'laboraient de nouvelles
thories littraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et
Sainte-Beuve; l se laissaient deviner le nom dj clbre de M. Guizot,
le nom sans tache et dj vnr de M. de Broglie: la gravit, la mesure
ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la
force des convictions et d'une imperturbable esprance. Les innovations
littraires s'y discutaient, s'y prparaient, s'y consommaient en
quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur
tout autre on tait plus calme; on l'tait, ce semble, davantage 
mesure qu'approchait le dnoment, et la _Revue franaise_, qui continua
le _Globe_ avec les mmes tendances et les mmes lments de succs, put
prendre pour pigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.

La libert entire des communications avec l'tranger est la troisime
exprience que fit la France dans les annes de la Restauration.
Longtemps avant que les tudes de Madame de Stal eussent fait faire 
l'esprit franais le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait
fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'puisement
manifeste de la littrature classique, le besoin, si l'on peut dire
ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais mdiateurs. C'est le lieu de
rappeler le _Cours de littrature dramatique_ de Schlegel, traduit en
franais par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur
les littratures du Midi, celui de Ginguen sur la littrature
italienne, les travaux de M. Fauriel sur les posies de la Grce
moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothque universelle_. Ce
n'tait pas assez de l'Occident: l'Inde mme et la Chine taient
explores. De nombreuses traductions, celle, particulirement, des
thtres trangers, suffisaient  peine  cette avidit d'impressions
nouvelles. L'influence de deux crivains, tous deux appartenant  cette
nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des
champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercrent sur la
littrature franaise une influence incalculable. La posie tout
objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans
l'imitation minutieuse des moeurs et dans la purilit du costume, les
autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveauts qui faisaient
horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque
manire, c'tait aussi une littrature trangre que cette littrature
antique de la France, vers laquelle nous reportrent les travaux savants
et systmatiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M.
Sainte-Beuve dans notre Pompi littraire, l'ge dcri de Ronsard.

La nouvelle cole s'attaquait surtout au thtre, ou, pour mieux dire,
au drame tragique: elle avait rsolu d'en finir, non seulement avec
Legouv et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant  la comdie, qui
dut alors de bons ou de brillants ouvrages  Picard,  Casimir
Delavigne, et une _faon_ nouvelle  l'industrieux talent de M. Scribe,
on sait qu'elle suit les rvolutions des moeurs plutt que celles des
systmes littraires. La tragdie classique tint bon pourtant quelque
temps encore. On et dit que tandis que les novateurs rptaient leur
rle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus
encore que l'on n'agit; on procdait par systmes; on dlibrait une
posie comme on dlibre une loi nouvelle, une construction, un emprunt:
les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas trs bien que
faire de leur victoire. De belles oeuvres, lgantes de forme, lgrement
mancipes, honoraient, dans sa dfaite, le systme expirant. Tous les
partis applaudissaient _les Vpres siciliennes_, _le Paria_,
_Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore  raliser les
thories que Benjamin Constant avaient dveloppes dans la prface de
_Wallenstein_; mais trois ans avant la clture de cette priode devait
paratre la prface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de prs.

Hors du thtre, la jeune secte se donnait carrire. On composait, pour
la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et o
la posie n'tait pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement
l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mrime, l'homme de la
vrit inexorable, esprit  la fois exquis et dur, ne se donnait pas le
souci d'accommoder aux exigences de la scne les drames saisissants ou
amrement comiques qu'il empruntait tour  tour au seizime sicle et
aux plus rcents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare,
venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scne  son
quivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.

Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la
Restauration. L'ancienne littrature et la vieille dynastie puisaient
ensemble leur fortune, et si la premire succomba plus tt, elle jouit
nanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la
fermentation de la nouvelle sve date des premiers temps. Un vnement
littraire d'une grande porte, dans le sens de la renaissance, fut la
publication des _Posies_ d'Andr Chnier. Antique pour la forme et
paen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son
apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue
potique tait nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en
versification, des sentiers inconnus; sa posie retrempe avec amour aux
sources hellniques, tait unique alors de sve et de fracheur. On ne
copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses
secrets de diction; on se proccupa des curiosits de la forme; on
revint, par un dtour,  cette menue esthtique,  ce got du dtail,
qu'on avait tant condamns; l'art eut ses mystres, ses adeptes, ses
initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cnacle:
c'est l'poque de la dvotion en littrature, et des engouements
d'cole. Tout cela,  coup sr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient
taient artistes, et la proccupation excessive de la manire n'teignit
pas l'inspiration.

Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'poque demeurrent
trangers  ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour
prendre un parti. Branger, avec sa potique concision, ses drames
concentrs dont les actes sont des couplets, son pathtique contenu et
puissant, sa touche  la fois picurienne et stoque, son vers lentement
pur, d'o s'chappent tour  tour l'clair foudroyant de l'loquence
et la flche aigu de la satire, Branger n'tait d'aucune cole; aucune
aussi ne le reconnat pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la
_Sainte Alliance des peuples_, des _Bohmiens_ et du _Juif errant_ reste
encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'tait en commenant;
seul aussi, ou presque seul, il a t adopt par le peuple.

Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchrent de la
popularit; mais,  l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du
peuple ne lui servit gure d'cho. Classique avec intelligence, dernier
reprsentant de cette lgance ingnieuse et potique  laquelle taient
rserves de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent,
d'un clat pur et charmant, est au moins aussi sr de la postrit que
beaucoup d'autres plus fts, avait prcd de quelques pas et suivait
alors d'un peu loin le mouvement novateur; et,  cet gard, son souvenir
veille peut-tre assez naturellement celui de M. Villemain, dont les
crits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins
affectueuse admiration.

Un autre, plus clbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient
averti le talent, ne devait rien non plus  l'cole nouvelle, rien 
aucune cole, mais tout  la seule et incomparable flicit de son
gnie. Je chantais, a-t-il dit lui-mme,

     Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
     Comme l'oiseau gmit, comme le vent soupire,
     Comme l'eau murmure en coulant[436].

Rien jusqu'alors n'avait donn l'ide de tant de facilit, d'un flot si
large et si doucement entran; et cette noble mlancolie, cette mlodie
suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand,  l'aurore du sicle
nouveau, avait dot la prose franaise, M. de Lamartine tait le premier
 les transporter dans les vers. En posie, l'amour ne connaissait pas
encore d'Elvire; l'lgie, plus passionne qu'enthousiaste, n'avait
chant que des lonores. On connut par les _Mditations_ le charme de
cet amour en deuil, de cet amour mystique, idal, ml  la religion,
trop voisin peut-tre de l'adoration religieuse. Lamartine tait
lyrique, il ne devait jamais tre que lyrique; mais il l'tait comme nul
encore ne l'avait t, il l'tait avec une individualit pntrante et
douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes,
peut l'tre d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et
d'admiration lorsque, pareilles  un vol d'oiseaux  l'aile d'opale et
d'azur, les premires notes de cette voix inconnue se rpandirent dans
les airs, lorsqu'on recueillit,  peine tombs d'une bouche d'or, des
vers comme ceux-ci:

      lac! rochers muets! grottes! fort obscure!
     Vous, que le temps pargne ou qu'il peut rajeunir,
     Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
          Au moins le souvenir!

     Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
     Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
     Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
              Qui pendent sur tes eaux.

     Qu'il soit dans le zphir qui frmit et qui passe,
     Dans les bruits de tes bords par tes bords rpts,
     Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
              De ses molles clarts.

     Que le vent qui gmit, le roseau qui soupire,
     Que les parfums lgers de ton air embaum,
     Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
              Tout dise: Ils ont aim[437].

Les vers suivants, d'un caractre diffrent, n'taient pas moins
nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:

     Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
     Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs,
     Ou si, du sein profond des ombres ternelles,
     Comme un ange tomb tu secouais tes ailes,
     Et prenant vers le jour un lumineux essor,
     Parmi les choeurs sacrs tu t'asseyais encor,
     Jamais, jamais l'cho de la cleste vote,
     Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-mme coute,
     Jamais des sraphins les choeurs mlodieux
     De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!...
     Roi des chants immortels reconnais-toi toi-mme!
     Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphme;
     Ddaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas,
     La gloire ne peut tre o la vertu n'est pas.
     Viens reprendre ton rang dans ta splendeur premire,
     Parmi ces purs enfants de gloire et de lumire,
     Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer,
     Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].

Ce n'est pourtant pas par la sduction d'un exemple heureux, mais par
des causes plus profondes et plus gnrales qu'il faut expliquer
l'abondance, je pourrais dire le dbordement du lyrisme, dans la
littrature potique de la Restauration. La posie lyrique, et, pour
mettre mon langage encore plus prs de la vrit, la posie goste,
sous le nom flatteur de posie intime, a conquis ds lors un espace
dmesur. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est
incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prtendrions-nous exclure
ou dprcier la posie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au
fond de toute posie; elle est, dans un sens, la posie  son tat le
plus lmentaire. Mais la valeur, la vocation potiques d'une poque o
le lyrisme pntre partout et remplace toute autre posie, nous
semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne
dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la
vie, dans l'ensemble et la varit de ses manifestations, ne parle plus
 l'me; et il ne faudrait pas trop s'tonner si cette poque se
rencontrait avec celle o la philosophie nie l'individualit, nie en
quelque sorte les tres, et ne reconnat dans l'univers d'autre ralit
que celle des ides. Au reste, nous avons ici  constater le fait, et
non  l'expliquer.

Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient 
l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un
talent vigoureux, obstin, laborieux, les engageait dans cette voie. Il
est vrai que son matrialisme potique s'unissait en lui fort souvent 
des motions d'une vrit nave et saisissante. Ce n'tait pas l ce que
le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachrent donc 
sa forme et la parodirent. Il sut les passionner, et bien d'autres
encore, pour une maxime qu'aucun des grands ges littraires n'a
professe: l'art pour l'art; maxime qui ferait prir l'art si l'art
pouvait prir. Mais si la posie elle-mme y gagnait peu, son instrument
s'y perfectionna, la langue potique en ressortit plus riche, plus
industrieuse et plus hardie.

On approchait du moment o l'axiome d'un rvolutionnaire fameux: De
l'audace, de l'audace, et encore de l'audace! allait devenir toute la
potique des talents de second ordre. Une rvolution politique devait
donner le signal  l'meute littraire. Mais jusqu'en 1830, certaines
limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectes.
C'tait sans doute, mme au point de vue littraire, un grand malheur
que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de
prjugs les remplaaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que
ces prjugs mmes s'vanouirent et que toute unit disparut. La
Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens
moral, maintenues jusqu' un certain point dans cette littrature, lui
donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littrature de
l'poque suivante ne s'est que trop dpouille. On ne se croyait pas
encore oblig, pour intresser des hommes, de cesser d'tre homme. Une
commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brche 
la cohue de toutes les fantaisies, au ple-mle de tous les dlires.

Quoi qu'il en soit, en de de 1830 la littrature potique n'a pas 
rougir d'elle-mme puisqu'elle a vu, dans tout leur clat ou dans tout
leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_cole des
Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de
Branger; puisque cette poque a entendu les premiers et les plus beaux
sons de la lyre de Lamartine, et l'clatante harmonie des Odes de Victor
Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents purs de l'auteur d'_loa_,
et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu
natre ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les
mmoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grce_, si plein d'une
vive fracheur, les colres potiques de _Nmsis_, enfin les vers
belliqueux, et sonores comme une armure, du pome de _Napolon en
gypte_, appartiennent aussi  l'poque de la Restauration.

La Restauration eut donc des potes, et mme quelques grands potes. Les
habiles prosateurs ne lui manqurent pas. Et pour ne parler d'abord que
des genres les moins svres, nous n'oublierons pas que cette mme
priode revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lpreux_
de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les
charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet crivain artiste, qui a
orn de tant de moulures dlicates une langue dj si parfaite, ce
dfenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricits du
romantisme.

J'ai dj nomm des crivains plus graves, par le ton du moins et par la
nature des sujets qu'ils ont traits. Nous avons vu le gnie colrique
et imprieux de Joseph de Maistre clater dans les premires annes de
cette priode, par les fameuses _Soires de Saint-Ptersbourg_;
l'loquence moins onctueuse que passionne, plus sacerdotale
qu'vanglique, mais admirable en tout cas, de l'abb de Lamennais, se
mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indiffrence_;
et l'esprit gnralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant
dvelopper ses ressources au profit du spiritualisme et aux dpens des
croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._

Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur
les Institutions sociales_, le potique et onctueux Ballanche, religieux
en politique, idaliste en religion, mais avec ces proccupations
sociales dont l'idalisme franais ne consent point  se sparer. En
redescendant vers les rgions littraires, nous trouvons M. Villemain,
plus littraire que son sicle, se hasardant nanmoins avec bonheur au
del de cette rgion natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il
aille, l'exquise puret d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la
traduction de Platon doivent tre compts aussi parmi les richesses
vraiment littraires de cette poque; et la science elle-mme les a
augmentes de plusieurs beaux crits, parmi lesquels le premier rang
appartient sans doute  ceux de Georges Cuvier.

Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration.
De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-tre n'tait
plus sre, et, indpendamment de toute intention polmique, l'heure
tait venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait
indiqu la voie, elle n'avait t que peu frquente. Elle devait l'tre
alors; la libert de penser tait acquise; les circonstances prtaient
aux tudes historiques un intrt puissant; les vnements avaient
renouvel, multipli les points de vue; aprs l'histoire convenue, on
voulait enfin l'histoire srieuse; tout, dans ce genre, tait ou
semblait  refaire. Le tableau anim, rapide et spirituel qu'avait trac
Lacretelle du dix-huitime sicle et de la Rvolution, le grand et beau
rcit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, mme sous
l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grce  eux, la
tradition n'avait pas t interrompue: mais que de sujets, que de
questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes
loquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est
encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si
agrablement, quelquefois si vivement narre des _Guerres de religion au
seizime sicle_, et Lmontey, avec ses recherches neuves et piquantes
sur l'_tablissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son
instructive et spirituelle _Histoire de la rgence_ du duc d'Orlans. M.
de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de
Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se
raconter eux-mmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent
dire. M. Guizot, appliquant son attention svre et sa raison rigide 
l'examen des grands faits sociaux, crit, aprs Voltaire, mais avec un
savoir plus pur et dans une direction plus humaine, l'histoire de
l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier,
retrace les destines des races, et cre dans le domaine de l'histoire
un intrt nouveau, que fait valoir son style srieux, mu, navement
loquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et trs divers,
tout en rendant hommage au principe de la Rvolution, appliquent  son
histoire la doctrine de la ncessit, et mlent d'une manire trange le
fatalisme et l'enthousiasme. Moins crivain que publiciste, M. de
Sismondi poursuit sous une inspiration librale son immense et prcieux
travail sur l'_Histoire des Franais_. crivain surtout, mais digne de
sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littrature  l'histoire,
en retraant avec une lgance grave et une spirituelle prcision les
destines de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des proccupations de
la science et de la politique, M. de Sgur crit ou chante l'_Histoire
de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de
l'Ocan; Napolon,  son tour, raconte sa vie et son rgne; il
s'interprte lui-mme, et, pote  sa manire, lve jusqu' l'idal ses
desseins et son caractre. Bien d'autres travaux sans doute mriteraient
de n'tre pas oublis.

Tout prs de l'histoire, nous trouvons ces _Mmoires_ si souvent relus,
o la simplicit sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint
quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napolon, dans le
roman d'_Alonzo_, o plus d'une fois la touche brillante et noble de M.
de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Gnie du Christianisme_;
enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commence avant, finie aprs
1830, par un crivain plus fidle que tout autre aux traditions de cette
lgance naturelle et facile, de cette puret de langue et de got dont
le dix-huitime sicle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'tait pas
dparti.

En rsum, ces annes ont t laborieuses et fcondes. Elles ont largi,
et mme, de quelques cts, elles ont rouvert le champ de la discussion
en politique, de l'investigation en mtaphysique, en morale et en
religion. Elles ont pouss dans ces diffrentes arnes des esprits
srieux, des esprits ardents et, si elles ont plutt signal des points
de vue nouveaux qu'elles n'ont tabli quelque vrit nouvelle ou
consolid quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu
hommage  la dignit de la nature humaine par la gravit des questions
qu'elles ont souleves. Rintgre de la veille, l'histoire a tonn par
la fermet de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche varit de
ses travaux et de ses mthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits
et diserts, quelques hommes vritablement loquents, ont honor la
nouvelle tribune. La controverse politique a cr un nouveau genre de
littrature et enrichi la langue dans le sens de son vrai gnie. C'est
dans le mme sens que, sous la plume de quelques excellents potes,
cette langue a exerc sa souplesse et constat sa fcondit. Avec plus
de prmditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour
ainsi dire multipli les plis et adouci l'apprt. Ils se sont piqus
d'tre plus nafs, plus immdiats, plus intimes surtout, que leurs
prdcesseurs; ils l'ont t quelquefois; mais,  tout prendre, la
littrature qu'ils ont cre ne l'a pas emport par le naturel sur celle
qu'ils aspiraient  remplacer: plus rels peut-tre, ils n'ont pas
toujours t plus vrais. Depuis longtemps on rclamait pour la
littrature un caractre plus national; elle ne l'a pas reu alors; elle
a t,  certains gards, moins franaise ou plus _hybride_ que jamais.
La proccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette priode,
recouvert d'une crote de pdanterie quelques-uns des plus beaux
talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux potes de la Restauration,
c'est d'avoir, en plus d'un sens, mancip la posie, et d'avoir remu,
souvent avec bonheur, une trs grande varit de souvenirs, de sujets,
d'ides et de formes.

L'vnement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant
au scepticisme dans toutes les mes, a modifi d'une manire grave
l'tat de la littrature. Il l'a, ou prcipite dans des voies toutes
nouvelles, ou engage plus avant que personne n'osait le prvoir dans la
carrire des aventures. Il n'y a l, je suis port  le croire, ni halte
ni progrs, mais plutt cart et tumulte. Tout excs provoque une
raction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent
jusqu' un certain point: cet esprit de mesure, dont,  dfaut de bon
sens, le got, cet autre bon sens, prend quelquefois la dfense, a
trouv des reprsentants, ou plutt il n'en a jamais manqu; mais les
cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on
s'interroge; mais o est la base de toute vrit littraire? o est le
bon sens moral? o est la fracheur et l'intgrit des convictions? o
est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi
simple aux lments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la
littrature du grand sicle, et qui, au fort de leurs garements, ne
manqua pas entirement aux crivains de l'poque suivante? C'est ce que
je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. 
ne l'envisager qu'au point de vue de la littrature et de l'art, cette
question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire
que vous la considrez de plus haut, et que la dignit, l'avenir, les
intrts ternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien
plus que la littrature.

J'ai fini, Messieurs, ou plutt je m'arrte; car je n'ai point fini.
_Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous sparer est arriv.
Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit
combien, dans l'accomplissement d'une tche qui m'a paru de jour en jour
plus difficile, j'ai t soutenu, encourag par votre attention, dans
laquelle il me serait impossible, sans une trop grande prsomption, de
ne pas reconnatre quelque amiti pour moi. C'est un souvenir fort doux
 joindre  l'agrable sentiment d'avoir t appel  suppler auprs de
vous mon honorable et prcieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me
trouv-je, et presque fier, d'avoir concouru  mnager d'utiles loisirs
 celui dont la persvrance et le talent prparent un historien  notre
patrie et un monument  notre littrature nationale.




II

CHATEAUBRIAND

TUDES HISTORIQUES ET LITTRAIRES


Vinet n'tait pas appel par le sujet du Cours qui prcde  dpasser
l'poque de la Restauration. Aussi s'est-il  peu prs born  dsigner
par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postrieurs  1830.
L'apprciation qu'il a faite, comme critique, des crits qui
appartiennent  la dernire des quatre priodes dans lesquelles il a
partag cette vaste carrire littraire, est donc le complment
ncessaire des tudes sur Chateaubriand.--_diteurs_.




I

Essai sur la littrature anglaise et Considrations sur le gnie des
hommes, des temps et des rvolutions.

2 volumes in-8.--1836.




PREMIER ARTICLE[439]


L'_Essai sur la Littrature anglaise_ a rempli tout  la fois et tromp
notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompe. Nous
comptions sur un ouvrage entirement nouveau de M. de Chateaubriand; et
il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise
textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre crivain. Il se
fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _tudes
historiques_, et mme au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il
recoud ngligemment  son oeuvre nouvelle. Dj dans les _tudes
historiques_ nous avions retrouv des passages de ses prcdents crits.
Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce
plaisir mme accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que
l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'tait pas assez
d'emprunter au pass, il emprunte  l'avenir; il s'est rserv, pour en
enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mmoires qui doivent
paratre aprs sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car
personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acqureur prsomptif
des _Mmoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa
tombe en de du mausole qui attend (et puisse-t-il l'attendre
longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _Ren_ et des _Martyrs_?

     Qui de nous des clarts de la vote azure
     Doit jouir le dernier?

Quant  ceux qui, sur les cendres du pote et peut-tre sur les ntres,
liront ces mmoires si dsirs[440], ce sera leur affaire de se
plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothque deux fois les
mmes choses sous des titres diffrents; pour nous, jouissons de ce
qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce
qui fut promis et n'a pas t donn. C'est  l'auteur lui-mme 
consulter sur sa mthode la conscience qu'il met  tout[441]; mais
cette mthode est susceptible d'tre juge sous un autre point de vue,
qui est du ressort de la critique littraire.

Le propritaire d'un chteau, pris au dpourvu, dtache de toutes les
salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en
cristaux, en peintures, pour en orner  la hte l'appartement d'un hte
royal. C'est ainsi qu'on improvise une fte: est-ce ainsi que l'on fait
un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pices de rapport, de
fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au gnie? Elle ne
remplace pas mme le travail. Elle ne saurait donner  une composition
historique ni l'unit, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette
plnitude et cette continuit de vie, qui sont le caractre des oeuvres
auxquelles la patience a prsid. La patience, quoi qu'en ait dit
Buffon, n'est pas le gnie; mais le gnie, priv du secours de la
patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire
littraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne
s'agit pas d'tendue matrielle: _Ren_, dtach de son cadre, fait son
chemin vers la postrit. On ne demande pas non plus une rgularit
pdantesque: on sait bien que le gnie a ses allures, et l'individualit
est en proportion de l'intelligence. Peu importe mme l'unit extrieure
et la symtrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unit
substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonn, une
oeuvre s'ajoutant  une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se
donnant rendez-vous dans un mme sujet, des parties traites avec amour,
d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beaut des
parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand tait
probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la dure mme
entretenait son inspiration, il nous donnait le _Gnie du Christianisme_
et les _Martyrs_.

Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient 
une histoire complte ou  un examen systmatique de la littrature
anglaise, verront leur attente frustre, d'une part, et dpasse de
l'autre. Bien hardi qui voudra, aprs M. de Chateaubriand, parler encore
de Shakespeare et de Milton; le concours est ferm; le Gnie de la
critique ne reoit plus de nouveaux mmoires sur ces deux potes; il
peut dire, lui aussi, que _son sige est fait_. Mais le silence de M. de
Chateaubriand est-il une conscration comme sa parole? et lui, dont un
mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse
de la gloire, relve gnreusement des plerins extnus et les fait
asseoir auprs de lui sur son char, aura-t-il le mme pouvoir contre la
renomme qu'en faveur de l'obscurit? Cette histoire donc reste
incomplte, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence
de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces
noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention
ngligente, enfin des faits plus tendus, plus collectifs, et qui font
masse dans l'histoire galement passs sous silence, toutes ces choses
ne sont pas remplaces au profit du sujet par la biographie de
Luther[442] et par le sjour de M. de Chateaubriand  la prfecture de
police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.

Parlons maintenant d'un autre dsappointement qui, je l'avoue, pouvait
tre vit, puisqu'il pouvait tre prvu[444]... Ce M. de Chateaubriand
que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement,
mais lui-mme; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date,
je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son
frre; c'est dans tous les cas son gal; et si vous ajoutez son
vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me parat pas
certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le mme
tre, mais disjoint, inconsistant, spar de sa jeunesse comme on l'est
d'une illusion, renfermant mme  cette heure deux hommes en soi, qui ne
s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de
l'autre; l'indpendance du premier embarrasse de la fidlit du second;
l'homme du prsent et l'homme du pass; en un mot, on dirait le mme
homme, mais _dconcert_. C'est aux amis du premier Chateaubriand 
demander au second ce qu'il a fait de son frre; c'est au moraliste 
nous rendre compte du phnomne; c'est aux hommes de l'art  nous dire
ce que la littrature a gagn ou perdu  cette transformation.

Ce qui a persist  travers ces vicissitudes de la pense et de la
forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le pote.
Voil la vritable unit de ce gnie bris; voil, pour employer une de
ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas flchi dans sa vie. C'est
 la fois la beaut et le dfaut de cette existence si remarquable. Le
pote s'est presque toujours mis  la place de l'homme. En d'autres
grands crivains on peut discerner l'homme et le pote comme deux tres
indpendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
Chateaubriand, on dirait que le pote a drob tout l'homme, que la vie,
mme intrieure, est un pur pome; que cette existence entire est un
chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note
dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au
caractre lev de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons srieusement
que dans cette nature potique tous les sentiments, comme tous les
principes et tous les intrts, se tournent trop tt en posie et se
htent trop de sortir de la retraite o ils auraient d se consolider et
mrir, pour aller s'panouir dans l'atmosphre de l'imagination; nous
croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a t dans sa carrire, il
l'a t en pote, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer
ainsi, la plus sincre des fictions. La plus parfaite des compositions
de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni
s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas pote seulement, il est un pome
entier; la biographie de son me formerait une pope. N'y a-t-il pas
une race de gnies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les
ides des choses; qui, de mme que le dialecticien se nourrit des
notions des tres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont
rv qu'ils vivaient plutt qu'ils n'ont vcu[445]? Cette manire
d'exister enlve un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui
songerait  en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se
demande si elle constitue une vie profonde, vraiment srieuse, vraiment
humaine? La posie elle-mme ne perd-elle rien  se dtacher si
entirement de la ralit dont elle procde, et  se poser ainsi
solitaire dans des hauteurs ariennes? La main divine qui, dans le
principe, a coordonn la posie et la vie, a-t-elle permis qu'on pt
tre si purement pote sans aucun dommage pour la posie elle-mme? Sans
contredit, la posie est le plus haut dsintressement de la pense;
mais serait-il vrai que l'on est pote  proportion que l'on vit avec
moins d'intensit, moins de ralit? et l'idal du gnie potique
serait-il la transformation de l'homme en ide? Ces questions, ce nous
semble, devraient une fois tre examines[446].




DEUXIME ARTICLE[447]


 prsent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de
composition adopt par l'auteur, il peut m'tre permis de parler de
l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-tre ne forment
pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus vari des
_albums_. En cherchant  me rendre compte de mon plaisir, je trouve
parmi les lments dont il se compose, la joie de l'tranger, qui, au
milieu d'une foule pare et bruyante o tous les visages lui sont
inconnus, et dans l'espce de serrement de coeur qui a d le saisir au
milieu de ce vaste dsert d'hommes, tout  coup rencontre une figure
familire, un compatriote, un ami, et,  cet aspect inespr, soulageant
par un soupir sa poitrine oppresse, court au-devant de cet ami,
s'attache  son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec
une sorte de fiert, parmi ces groupes anims, qui tous nagure taient
morts pour lui. Cette foule, c'est la littrature du jour, se rattachant
presque toute  des sentiments que je ne comprends pas,  des penses
dont la prilleuse excentricit m'effraye,  tout un ordre d'ides
factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je
quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de
l'illustre pote, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le
terrain du bon sens et de la nature.  bords connus et bnis, rgion
lumineuse et accessible, o les plus larges et les plus srs chemins ont
t forms par les pas des plus illustres gnies de tous les temps;
rgion d'Homre, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences
et des simples d'esprit, domaine inalinable de l'humanit, qu'avec
ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grces au pote
qui m'en a rappris le chemin!

Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de
vertige, au milieu de la posie et des romans du jour, avez dsappris
l'ancienne nature sans pouvoir entirement vous faire  la nouvelle.
Voici un pote, et le premier de ceux que nous possdons, que la vigueur
de son gnie et l'habitude de la souverainet ont prserv des
entranements de la multitude. Qu'il ait,  quelques gards, pay le
tribut  son poque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves
il professe de graves erreurs, j'en conviens  regret; mais avec lui du
moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature,  lui, c'est la
nature o s'abreuvaient, o s'inspiraient les matres des matres, les
crivains ternels, les modles de tous les sicles; ses erreurs mmes
ont de la vrit, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs
du jour n'ont pas mme ce mrite! Vous pourrez arriver  d'autres
conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'tre diviss sur les
croyances lmentaires; il est rest d'accord, lui, avec l'humanit; il
est, en dpit, ou plutt  cause mme de sa haute individualit, 
l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du gnie, et
souvent le gnie du bon sens; et dans les hauteurs o nous entrane sa
belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumire; votre me
potique n'est pas oblige, pour le suivre, de laisser en arrire votre
vraie me, votre me d'homme; la substance de ses crations est humaine,
intelligible, relle; il ne demande pas, pour tre compris et got, une
autre nature, une autre me, que celle dont l'homme a t pourvu dans
tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idalisme transcendant,
l'gosme humanitaire de notre ge, ne nous serviraient de rien pour
entrer dans sa pense.

Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas  cette effusion de
reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer;
et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'ide de nier tant de
grands talents, par consquent tant de portions de vrit, que renferme
la littrature de notre poque. Ce qu'ils ont de vrit, je dis de
vrit paenne (car je ne prtends point parler ici de la vrit
suprme), ce qu'ils ont de vrit les sauvera; mais il n'y a pas moyen
de supposer que la postrit adopte, sur la recommandation du style, ce
qui n'aboutit par aucun point  la nature humaine; cette nature dchue
n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle
peut rattacher  son propre fonds,  ses inaltrables donnes.

Avant d'aller au fond mme des ides, nous trouvons dans le style de
l'_Essai_ ce caractre de vrit que nous regrettons chez tant
d'crivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne
puisse revtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins
sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent  des
vrits; elles ne sont probablement que des vrits dplaces. La vrit
a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose,
le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse
dfaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vtement que rien
ne supporte; on ne saurait donner une expression juste  ce qui ne
signifie rien; ce sont les formes de l'ide qui dterminent celles du
langage. Ce qui ne peut pas tre ne peut se penser; et ce qui ne peut se
penser ne saurait se dire. La langue n'a rien prpar pour des usages
qu'elle n'a pas d prvoir; et ce n'est qu' force de se dfigurer et de
se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'tre  ce qui
n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir  vtir une ralit
intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit
d'tre dsign; ou, si elle est prise au dpourvu par quelque ide
nouvelle, elle a bientt trouv dans son propre fonds le nouveau signe
qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins rels, elle ne tardera
gures. C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la
pense de M. de Chateaubriand: pense humaine, c'est ce qu'il lui faut;
trs individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se
sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand
est bien  lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne
peuvent appartenir qu' lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom.
Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: De
tels gnies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang;
leur immensit, leur varit, leur fcondit, leur originalit, les font
reconnatre tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des
diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont
les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde
d'insulter aux dsordres dans lesquels tombent quelquefois ces tres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons nu et endormi,  l'ombre de l'arche choue sur les
montagnes d'Armnie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abme[448].

Mais avec quelle facilit retentit dans notre esprit ce magnifique
langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur
place toute prte! que l'esprit o elles ont pris naissance est bien,
malgr sa grande supriorit, proche parent du ntre! On ne peut
cependant dissimuler que cette vrit de style ne s'lve pas jusqu' la
candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche
au del de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de
Chateaubriand ne serait pas de son sicle si, outre la _vrit_ qui le
distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans
la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les crivains du sicle
de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour
ainsi dire, entranaient les mots, et l'ensemble dominait les dtails.
La phrase tait subordonne au paragraphe, le mot  la phrase; on ne
dtachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutt le niveau.
Les accents n'taient pas multiplis sur les penses. Que si quelque
image extraordinaire survenait, elle tait ne du fond mme du sentiment
et de l'ide, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le
niveau du discours, et puis le laissait se rtablir doucement[449].
Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble
qu'alors ils taient plus sentis que remarqus: ils entraient pour leur
part dans l'effet gnral de la composition, le rendaient plus sensible
 certains endroits, en rsumaient la force: on leur savait gr d'tre
venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait
tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent
alors; mais ils avaient peu d'autorit dans la haute littrature, et les
curiosits de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas
les mmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passrent
comme inaperus jusqu' nous, qui les avons en quelque sorte dcouverts.

Mais cette simplicit, cette innocence du gnie n'est pas le seul trait
qui caractrise nos illustres devanciers. En toute manire, leur style
tait temprant et chaste. Ils restaient volontiers en de de
l'expression qui et puis leur pense. Ils laissaient quelque chose 
faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens
d'expression. Je ne dirai pas que leur style tait _contenu_; cela
supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un
admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beaut est
incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la
force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie
l'ouvrage de celui qui la reoit; de l l'effet remarquable de leurs
crits: nous nous sentons associs  l'auteur, qui veut bien nous
admettre  complter sa pense; notre rle est en partie actif, et cette
action mme prvient la fatigue, rsultat invitable d'impressions
continuelles, contre lesquelles on ne peut ragir. On sent bien que je
ne parle pas ici de ce style de rticences, autre ambition d'effets,
autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrtion
dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style
de Lesage, dans _Gil Blas_, modle de mesure, de calme et d'une rserve
du meilleur got. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style
prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant.
Qu'on lise Buffon, trop lgrement accus d'emphase, pour quelques
passages o la solennit est bien  sa place: que d'endroits, dans cet
auteur, o je me dis: Quoi! pas plus de dpense! une expression si
tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout
seul en amne! Il n'y a rien, ce semble, au del de la justesse et de la
clart; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et
que l'imagination a reu de cette peinture si modeste, de cette espce
de camaeu, un branlement aussi puissant que du tableau le plus
chaudement color. Il est certain que l'effort ne doit pas tre confondu
avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'crivain, il
accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la prfrence
donne  la vigueur des couleurs sur la puret des formes annonce que
l'humanit ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.

Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicit dans cette
tendance, je conseille pourtant  nos hros de la mtaphore et du
nologisme d'observer avec quelle rsignation l'illustre auteur des
_Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grces il en
obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus
svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicit. Je
m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vrit, si l'art est dans
le systme oppos, il faut avouer qu'il rcompense bien mal ses adeptes!
Mais, au fait, c'est que l'art est aussi prs que possible de l'instinct
et du bon sens. Il en est l'application rflchie  tout ce qui fait la
matire de la posie et de l'loquence.  la longue il ne nous laisse
plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la dlicatesse, tourne en
habitude, n'exige plus ni calcul ni rflexion; c'est une noble attitude,
un port lgant, qui ne cote et ne trahit pas plus de calcul et
d'effort que la contenance grossire et lourde de l'homme du vulgaire.
Un tel art ne fut point tranger  l'loquence nave d'un Bossuet, aux
effusions tendres d'un Fnelon. Je crains qu'on ait de nos jours
remplac ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours
de force, des sauts prilleux: il n'y avait rien de prilleux dans l'art
des hommes du grand sicle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu
 dire et  dmontrer qu'_crire est un art_. C'est le temps de le
rappeler  tant d'artisans qui se croient artistes.

En gnral, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines
littraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des loges que
nous en pourrions faire. L se retrouve encore ce caractre de vrit
auquel nous avons applaudi. Partout on sent le matre, l'homme qui,
s'tant peu  peu dsabus de toutes les fausses beauts, conserve pour
les vritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur
l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination puise,
mais qui, tout jeune encore par le gnie, et dans la plnitude de sa
force, a droit de se faire couter des jeunes et des forts.

On nous saura gr de quelques citations, que nous regrettons de ne
pouvoir multiplier:

     Persuadons-nous qu'crire est un art; que cet art a des genres;
     que chaque genre a des rgles. Les genres et les rgles ne sont
     point arbitraires; ils sont ns de la nature mme: l'art a
     seulement spar ce que la nature a confondu; il a choisi les plus
     beaux traits sans s'carter de la ressemblance du modle. La
     perfection ne dtruit point la vrit; Racine dans toute
     l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare,
     comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinit_, a plus les formes
     _humaines_ qu'un colosse gyptien.

     La libert qu'on se donne de tout dire et de tout reprsenter, le
     fracas de la scne, la multitude des personnages, imposent, mais
     ont au fond peu de valeur; ce sont libert et jeux d'enfants. Rien
     de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un
     conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus
     habiles. Croyez-vous qu'il n'et pas t ais  Racine de rduire
     en actions les choses que son got lui a fait rejeter en rcit?...
     Il n'a retranch de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits
     ordinaires y auraient pu mettre. Le plus mchant drame peut faire
     pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragdie. Les
     vraies larmes sont celles que fait couler une belle posie, les
     larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphe; il faut qu'il s'y
     mle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux
     Furies mmes un beau visage, parce qu'il y a une beaut morale dans
     le remords[450].

     Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idal; qu'il
     ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi
     beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans
     ceux-ci, une dpravation du got dans ceux-l, un sophisme de la
     paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].

     La vrit du thtre et l'exactitude du costume sont beaucoup
     moins ncessaires  l'art qu'on ne le suppose. Le gnie de Racine
     n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de
     Raphal, les fonds sont ngligs et les costumes inexacts...
     L'exactitude dans la reprsentation de l'objet inanim est l'esprit
     de la littrature et des arts de notre temps: elle annonce la
     dcadence de la haute posie et du vrai drame: on se contente des
     petites beauts, quand on est impuissant aux grandes; on imite, 
     tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus
     peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces
     fauteuils. Cependant une fois descendu  cette vrit de la forme
     matrielle, on se trouve forc de la reproduire; car le public,
     matrialis lui-mme, l'exige[452].

     Pleine et entire justice tant rendue  des suavits de pinceau
     et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l're romantique
     gagnent beaucoup  tre cits par extraits: quelques pages fcondes
     sont prcdes de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare
     jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais
     pnible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de
     Dante sont une chronique rime dont la diction ne rachte pas
     toujours l'ennui. Le mrite des monuments des sicles classiques
     est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de
     l'ensemble et la juste proportion des parties[453].

     Le Gnie enfante, le Got conserve. Le Got est le bon sens du
     Gnie... Ce toucher sr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle
     doit rendre, est encore plus rare que la facult qui cre. L'Esprit
     et le Gnie diversement rpartis, enfouis, latents, inconnus,
     _passent souvent parmi nous sans dballer_, comme dit Montesquieu:
     ils existent en mme proportion dans tous les ges; mais, dans le
     cours de ces ges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations
     qu'un certain moment o le Got se montre dans sa puret; avant ce
     moment, aprs ce moment, tout pche par dfaut ou par excs. Voil
     pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils
     soient produits aux heureux jours de l'union du Got et du Gnie.
     Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble
     n'arriver qu'aprs la rvolution de plusieurs sicles, et ne durer
     qu'un instant[454].

Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de
Chateaubriand sur la littrature anglaise. Je les crois justes en
gnral, et le plus souvent empreints de cette impartialit suprieure
qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de
s'identifier avec l'esprit de l'tranger suppose une puissance de
gnralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout.
Bien qu'minemment Franais, M. de Chateaubriand, avec son gnie
largement humain, a d pntrer et sentir le gnie anglais. Je ne sais
pourtant si quelques traits ne lui en ont pas chapp. A-t-il compris,
a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a
communiqu de spcial  la posie anglaise? A-t-il bien vu que la
religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a d donner
 la posie, qui est son cho, des caractres analogues  ceux du culte,
qui est son expression immdiate? La posie du dedans, je veux dire du
coeur et de la maison, cette posie recueillie,  la fois intime et
prcise, familire et srieuse, qui ne s'lve au-dessus du niveau de la
vie qu'autant qu'il faut pour n'tre pas confondue avec la vie, cette
posie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a
produit sous le ciel voil de la Grande-Bretagne des richesses dont il
et t intressant de mesurer l'tendue et de faire connatre le
caractre.

Si M. de Chateaubriand est vrai en littrature, il l'est encore sous le
rapport plus important de la morale. La vrit morale n'a chez lui
d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce
qu'on peut, dans l'horizon de la lumire naturelle, reconnatre et
professer de vrai, il le reconnat et le professe. Nul n'a plus que lui
ce bon sens du coeur qui rsiste  toutes les subtilits de l'esprit de
systme. Plusieurs de celles dont notre sicle malade avorte tous les
jours, il les signale, il les arrte, et, vaines ombres, les chasse avec
son caduce dans l'empire des tnbres. D'un mot il termine ces procs
d'ides que notre puisement moral a pu seul faire traner en longueur.
Voici un exemple de ces justices sommaires:

     Le caractre de notre sicle est de systmatiser tout, sottise,
     lchet, crime: on fait honneur  la _pense_ de bassesses ou de
     forfaits auxquels elle n'a pas song, et qui n'ont t produits que
     par un instinct vil ou un drglement brutal: on prtend trouver du
     gnie dans l'apptit d'un tigre. De l ces phrases d'apparat, ces
     maximes d'chafaud, qui veulent tre profondes, qui, passant de
     l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le
     commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale
     d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].

O M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'tre vrai, c'est dans
l'apprciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de
vrits, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un
sans possder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur,
qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matires, n'est pas  la
hauteur des questions religieuses. La simplicit du coeur y voit plus
clair que le gnie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vrit
paenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la gotons, toute
paenne qu'elle est, puisqu'elle est vrit; mais, de mme qu'un
flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble
jeter que de la fume, cette vrit devient tnbres  ct de la vrit
chrtienne. Je ressens de la peine  faire l'application de ces ides 
l'auteur du _Gnie du Christianisme_; mais ma rpugnance n'est rien
contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas
dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se
trouvent comme enchsses dans des assertions contre le protestantisme,
o je suis n et o je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes
sont avant tout anti-chrtiennes; et si on voulait bien me supposer, sur
le fait du protestantisme, la moiti seulement de la dproccupation que
j'ai rellement, j'esprerais me faire couter et croire en tablissant
que le mauvais vouloir dont cette communion chrtienne est aujourd'hui
l'objet, tient prcisment  ce qu'elle manifeste prsentement de
substance chrtienne, de mme que la faveur dont le protestantisme a
joui, ou plutt dont il a t fltri, sous la Restauration, tenait aux
lments paens qui s'taient mls  lui et dont on le croyait
entirement compos.

C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres
une religion; c'est qu'il est  la fois paen et chrtien; c'est qu'il
n'est,  proprement parler, qu'un espace mnag  la libert de
conscience, et o peuvent s'abriter galement la foi et l'incrdulit.
Mais dans les consciences dlicates, une grande libert emporte une
grande responsabilit; le sentiment de cette responsabilit cre en
elles une vie religieuse plus spontane, plus individuelle, plus intense
que dans aucun autre systme. La libert est la patrie des croyances
srieuses, fortes et consquentes. L, le christianisme est l'affaire de
chacun; l, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des
formes et le prestige de l'autorit; mais l'homme y est incessamment
averti de l'insuffisance de l'autorit et des formes; elles lui refusent
l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent
incessamment vers sa conscience et vers l'vangile.  ct de ce que le
rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce
que la foi positive a de plus savoureux et le zle le plus actif. Le
catholique, s'il veut, donne charge  l'glise de croire pour lui; le
protestant, sujet  la mme tentation, est continuellement rappel 
l'usage de sa propre libert par l'usage qu'il en voit faire dans sa
communion. Mille questions se lvent et se posent devant lui; il ne peut
ni les ignorer, ni en renvoyer la solution  une autorit qui n'existe
pas, ou que nul n'est tenu de reconnatre. La libert, pour lui, est
bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des ides
vulgaires! Ide qui rveille sans cesse les consciences, qui combat la
pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'glise protestante un
long engourdissement, ni une dcadence irrmdiable, et, dans nos temps
en particulier, y produit des effets qui commencent, mme au dehors, 
devenir sensibles.

En ce mme temps, un certain got de catholicisme s'est veill en
France, et l'une des causes de ce rveil est prcisment la peur que
fait le christianisme srieux qu'on voit s'avancer sous les livres de
la Rforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les paens
modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne
croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui
s'approche; ils voquent la posie des souvenirs contre la ralit d'une
puissante esprance; ils insultent le protestantisme, leur alli de la
veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils
dfigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent
d'avilir ses hros. C'est une preuve que les lments chrtiens auxquels
le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et
sont reconnus.

La prdilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une
date plus ancienne et d'une meilleure espce; nanmoins ses jugements
sur la Rforme ont souvent pour principe une vue incomplte ou errone
des principes de la religion chrtienne. Je n'en donnerai pas pour
exemples des assertions comme celle-ci: que le pasteur protestant
abandonne le ncessiteux sur son lit de mort[456]. Quelque normes que
soient de pareilles erreurs, une prvention purement catholique a pu les
dicter. Encore moins voudrais-je rapporter  un manque de connaissance
chrtienne la manire peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi
les beaux temps de la littrature anglaise sont postrieurs  ceux de la
Rforme, vritable anomalie dans son systme[457]; mais les opinions que
je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les prjugs du
catholique de naissance.

L'auteur des _tudes historiques_ avait trait Luther de _moine envieux
et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le
grand homme qu'il avait heurt dans les tnbres; le noble coeur de M. de
Chateaubriand s'est mu de sympathie  la rencontre de son pareil; il a
effac ces pithtes injurieuses; il n'a pas rsist  l'attrait que lui
inspirait Luther, orateur, pote, pre de famille, tendre ami, et _bon
homme_  la faon des grands hommes; il ne peut s'empcher, tout en le
jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait
tent d'aimer; et cependant il ne connat encore de Luther que ce que M.
Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la
personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage  M. de
Chateaubriand, qui, mieux inform, sera un jour plus compltement juste.
Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je rclame contre les
jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther 
Rome:

     Le pape, en se faisant prince  la manire des autres princes...
     avait renonc  ce terrible Tribunat des peuples, dont il tait
     auparavant investi par l'lection populaire. Luther ne vit pas
     cela; il ne saisit que le petit ct des choses: il revint en
     Allemagne, frapp seulement du scandale de l'athisme et des moeurs
     de la cour de Rome[459].

Rien de plus svre en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit
de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en
chrtien, et par leur ct spirituel. Il les vit donc comme Jsus-Christ
les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutt, il ne voulut pas voir des
intrts de hirarchie, des questions d'institutions, mais l'vangile,
vie et condition de toute institution chrtienne. Il donna moins
d'attention aux socits passagres des hommes qu' l'homme lui-mme et
 ses intrts ternels. Il savait apparemment que la vrit dans les
institutions ne manque pas quand une fois on a la vrit dans les ides;
c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter
remde. La vue la plus chrtienne tait aussi la vue la plus
philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est
l'unique philosophie. C'est donc au _grand ct des choses_ que
s'attacha ce grand coeur. En s'attachant  l'autre, il aurait laiss tout
au plus la rputation d'un politique; il ne voulut tre que chrtien: sa
rputation et son influence y ont-elles gagn ou perdu? Quoi qu'il en
soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce
reproche est une apologie sans rplique des intentions et de l'oeuvre de
Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Gnie du
Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme
tient pour petites, et quelles il appelle grandes?

Nous lisons ailleurs:

     Luther ne voulut rien cder  Zwingli,  Bucer et  OEcolampade qui
     le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donn la
     Suisse et les bords du Rhin... Un homme  grandes conceptions,
     dsirant changer la face du monde, se serait lev au-dessus de ses
     propres opinions; il n'aurait pas arrt les esprits qui
     cherchaient la destruction de ce que lui-mme prtendait dtruire.
     Luther fut le premier obstacle  la rformation de Luther[460].

Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se
pourrait dire  meilleur titre de notre Seigneur Jsus-Christ. Si
s'lever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions,
Jsus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutt que de se mettre
au-dessus de ses opinions, c'est--dire de la vrit dont il tait
dpositaire et dont l'abandon lui et valu des hommages et une
popularit immense, Jsus-Christ aima mieux mourir. Il parat, ou que
Jsus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jug
petites celles qui paraissent grandes  M. de Chateaubriand. N'est-il
pas possible que Jsus-Christ, et Luther  son exemple, aient estim que
la plus grande des conceptions est de prfrer la vrit  toutes
choses? Je dis la vrit, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou
notre conviction est la vrit. Ce principe de conduite est la gloire
distinctive des ges chrtiens. L'histoire moderne lui doit ses
principaux caractres et son plus grand intrt, et depuis longtemps la
conscience gnrale rend hommage  ce dsintressement qui met une
pense  plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les
grandes conceptions fussent d'un ct et le dsintressement de l'autre,
que ce qui fait la force de l'me ft la faiblesse de l'esprit, et que
ce qui est gnreux ft insens? Comment supposer que le divorce du vrai
et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu,
et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une mme sagesse et les
dons d'une mme main? M. de Chateaubriand abjurait-il son gnie
lorsqu'il refusait la fortune plutt que de la devoir  l'assassin du
dernier Cond? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus
grande conception. Non, la vrit et le bien ne sont pas spars.
L'vangile n'est pas un astre sinistre pour la socit; et Luther, en
renonant au protectorat de l'Europe plutt qu' une seule de ses
convictions, a fait oeuvre de bonne politique en mme temps que
d'abngation. Le bien social rsulte de nos sentiments plutt que de nos
spculations; et il est assez prouv qu'en politique aussi bien qu'en
littrature les grandes penses viennent du coeur[461].

Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que
Luther arrta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que
lui-mme prtendait dtruire, l'assertion est gratuite et en
contradiction avec ce qui prcde. De quel droit imputer  Luther de
n'avoir dtruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il
permis de le supposer, aprs qu'on a dit qu'il ne sut pas s'lever
au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se dtruisent
mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour tudier
l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il tmoigne trop
de mpris, il verra que l'lment ngatif, mis en saillie par les
rationalistes, n'est point le caractre des rformateurs ni l'esprit de
leur oeuvre. La religion de Luther est trs positive, nullement
rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hrisse de
mystres, elle rclame l'infini en morale, et peut-tre elle est plus
effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-mme.

     La Rformation, dit l'auteur, clata au sujet de quelques aumnes
     destines  lever au monde chrtien la basilique de Saint-Pierre.
     Les Grecs auraient-ils refus les secours demands  leur pit,
     pour btir un temple  Minerve[462]?

Les hommes du seizime sicle qui refusaient l'aumne  Lon X n'taient
pas des Grecs; c'taient des chrtiens; ils avaient puis leurs
principes dans la Bible et non dans Hsiode. Mais je dis plus, les Grecs
auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner 
la honte de cette desse. Je veux que Jsus-Christ et besoin de la
basilique de Saint-Pierre: l'et-il voulue, l'et-il accepte au prix
qu'elle a cot? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic
des indulgences le dshonorait? Lon X, en btissant Saint-Pierre,
dmolissait l'vangile, temple spirituel de la chrtient, que ne
sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre
Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hrsies, que s'leva
la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait
support: il ne put souffrir qu'on voult vendre le ciel. C'est l'esprit
du christianisme qui parat dans la _protestation_ dont il fut l'organe:
quel esprit parat donc dans ceux qui la lui reprochent?

Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions
catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que
nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos
principes et de notre caractre comme l'exclusivisme de secte,  moins
qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du
christianisme, reus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes srieux et
croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des
erreurs dans un crivain qui nous inspire autant d'intrt que
d'admiration; nous en prouvons au contraire un vif dplaisir. Nous
voudrions voir ce talent sans gal, ce roi des talents de notre ge,
montrer  la gnration qui l'admire le chemin de toutes les vrits. Ce
chemin serait celui de l'avenir.

L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble
vieillard attache ses regards vers cet Orient o chaque jour voit
s'lever de nouveaux groupes d'toiles! Aucun de ces astres n'est le
soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le
sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir  lui,
comme sa rsignation amre se plat  le rpter, c'est la tombe et
l'oubli. Cette pense inonde son livre, mle l'auteur  tous ses sujets,
perce jusque dans son lgant et spirituel badinage, s'chappe en jets
subits de ses plus calmes spculations. Il semble, pour ce qui le
concerne, avoir abdiqu l'esprance; il n'espre plus que pour
l'humanit, mais de cette esprance, dit-il, incorruptible au malheur,
plus forte et plus longue que le temps, et que le chrtien seul
possde[463].

Les regards du chrtien se portent, comme tous les regards, vers ce
dsert qui nous spare de la terre promise; il frmit d'espoir et de
terreur  la vue de ces brlantes solitudes, o la nue, et lumineuse
et sombre, n'a pas encore distinctement paru. Cette poque veille son
attention au plus haut degr, car dans l'histoire du monde il n'en est
point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse,
ne s'empara d'aucun sicle. Jamais la pense de l'avenir ne fut
tellement prsente  tous les esprits, mme aux plus vulgaires, mme aux
plus lgers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus
redoutables une plus prilleuse navigation. Le souffle se tait dans les
airs; l'me du monde moral semble retenir son haleine; le navire parat
appel  labourer  force de rames une mer de plomb; les croyances ont
t laisses sur le rivage; l'humanit a dit  la matire: Fais-nous
des dieux qui marchent devant nous[464]; et ces dieux, comme ceux des
peuples antiques, sont de bois, de mtal, d'eau et de feu. Mais le
chrtien a bonne esprance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la
condition de l'avenir, le procd de la rnovation; la matire prpare 
l'esprit un nouveau monde,  la vrit un nouveau sol,  l'vangile une
nouvelle scne, o il dploiera, dans l'immutabilit de ses principes,
la fconde varit de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au
chrtien ni de se rjouir sans trembler, ni de trembler sans se rjouir.

Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut
justifier, ce qui peut nourrir son esprance. Je le cherche, et, s'il
faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir bris contre
les vnements et les opinions des trente dernires annes, toutes les
saillies, tous les contours prcis qui font la puissance d'une religion
positive.  force de contact avec les thories sociales, elle a fini par
devenir une de ces thories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur
la terre, il confond le rsultat avec le but, et quelques applications
terrestres de la vrit avec la vrit mme. Et si l'on observe quels
sont les rsultats et les applications qu'il espre de l'avenir, leur
nature mme donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le ct
organisateur et social de l'vangile. La dmocratie chrtienne, voil
pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le
nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la socit
civile, c'est dans l'esprit de la famille chrtienne que la socit doit
tre reconstitue; or la famille n'est pas une dmocratie. La
dmocratie, regarde aujourd'hui comme l'tat dfinitif et normal de la
socit, n'est peut-tre qu'une crise importante, un tat transitoire
que la socit doit subir. L'pithte de _chrtienne_ n'y fait rien;
dans une pareille alliance de mot, le substantif dvore son adjectif.

Quoi qu'il en soit de ces ides, et quoi qu'on veuille penser de la
_dmocratie chrtienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut,
que doit se porter, d'un premier essor, l'esprance du chrtien; et ce
n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les
imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher
l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et ternel:
le reste viendra de soi-mme.  qui cherche le rgne de Dieu et sa
justice, toutes choses seront donnes par-dessus[465]. On ne prendra
pas ceci, nous l'esprons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas
comme telle que nous la recommandons  l'illustre crivain; car pour
l'accepter, il ne faut qu'tre catholique, et c'est tout ce que nous
demandons de lui.



II

Le Paradis Perdu de Milton.

_Traduction nouvelle._

2 volumes in-8--1836.




PREMIER ARTICLE[466]


C'est de la traduction de Milton que j'ai  rendre compte; mais je ne
crois manquer ni  mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de
Milton mme et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goter
 longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espre,
remercier  son gr celui  qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce
que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas
manqu, que son oeuvre a port coup, qu'il a remis un grand homme en
possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en
possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que
son culte a des proslytes. Oh! du ct de M. de Chateaubriand, je ne
suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout
cas,  me dtourner de mon dessein. Comment sortir de la socit de
Milton, et d'une socit que son traducteur a su nous rendre si intime,
et ne parler point de Milton lui-mme? Comment avoir lu le _Paradis
Perdu_, et ne parler que de l'oeuvre du traducteur? C'est un vnement
qu'une telle lecture; c'est une poque qu'une telle publication; et
quand on attache  un livre de grandes esprances littraires, et
morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans
l'expliquer.

Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'tait pas connu parmi nous, du
moins en franais? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a t
plus heureux en traducteurs que beaucoup de pomes trangers: le travail
de Dupr de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont
dignes d'estime et de mmoire. Mais, malgr cela, qui est-ce qui lisait
Milton? Bien peu de personnes sans doute.  diffrentes poques, aprs
avoir un moment occup la scne, il est rentr dans une ombre
majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a clbr,
repliant ses trsors et les cachant  qui ne sait point les admirer.
Toute poque, tout tat social ne sont pas propres  apprcier et sentir
Milton; les loges les mieux motivs des meilleurs critiques ne crent
pas un sens de plus dans les mes, et vous avez beau, hommes de coeur et
d'art, dire et crier votre secret, malgr vous il est en sret; car on
ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une
trentaine d'annes, pour l'honneur de Milton et de la posie, un des
plus excellents critiques et des plus oublis, peut-tre, qu'ait eus
notre presse priodique, M. Delalot, littrateur savant, grand crivain,
mais qui, de mme que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son
temps. Cet homme, d'un got exquis, dont la critique tait  la fois de
la philosophie et du sentiment, passionn avec intelligence pour le beau
antique et pour le beau chrtien, d'une svrit courageuse parce que
l'intention en tait pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de
contradiction, et ne sachant point pour tout secret

     De la gloire des morts accabler les vivants,

M. Delalot tait tomb on ne peut plus  propos ou moins  propos tout
au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui,
on l'couterait comme le _virum quem_ de l'nide: alors on ne le
comprit pas mme; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne
purent faire mesurer la distance qui sparait le vrai Milton du Milton
de l'abb Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais pass
pour fidle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs
franais connaissent le _Paradis Perdu_.  cette version, qu'il faut
tenir pour non avenue, autant du moins que de trs beaux vers peuvent
passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succder sa traduction
 lui, moins flatteuse, moins pare,

     Mais fidle, mais fire, et mme un peu farouche[468].

C'est un grand vnement en littrature, parce que les temps ont chang,
parce que le _sens_ qui manquait  toutes les poques o on a tent de
naturaliser Milton en France s'est dvelopp dans bon nombre de natures;
enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans
l'vnement. N'et-il donn  cette oeuvre que son nom, c'tait dj
beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protg, il faudra bien que
Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas,
pour l'poque prsente,  quelque esprance?

Une des ambitions de la posie de notre sicle est de remonter au
primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont
trop vieux pour cette oeuvre; ils ne sentent pas les soixante sicles qui
psent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de
Milton; il n'a vcu tous ces sicles que pour s'en approprier
l'exprience; ces sicles ne psent pas sur lui, ils le soutiennent; ils
ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des ges, il
arrive  la source d'o ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il
est primitif; le chantre d'Adam est lui-mme l'Adam de la posie; il
s'assied au berceau du monde, se pntre des impressions les plus neuves
de l'homme naissant, s'approprie la simplicit de sa pense et de ses
sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir 
travers les lignes superposes et entrelaces de l'humanit actuelle,
les lignes grandes et profondes de l'humanit originelle, s'inspire,
homme des derniers temps, de toutes les impressions d'den,

     Et sur sa lyre virginale
     Chante au monde vieilli ce jour, pre des jours[469].

Je ne saurais assez dire combien ce mrite, ou ce bonheur, me parat
immense. Il a toujours assign le premier rang, la royaut, parmi les
potes,  ceux qui l'ont possd. Un coup d'oeil superficiel pourrait
faire priser plus haut ces traits dlicats, ces ombres multiplies, dont
s'est charge peu  peu la surface de l'me; on y croit sentir plus de
pntration, plus de finesse. Mais,  quelque haut prix qu'il faille
mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer  cette
divination qui retrouve les premires bases de tout ce que nous
prouvons,  cette puissance qui, nous sparant de tous les sicles que
nous avons vcus, nous reporte d'un lan jusqu' notre point de dpart,
 cette loquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de
notre nature, l'accent majestueux et ingnu de l'homme, alors que pour
la premire fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-mme dans
sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homre lui-mme est moderne
auprs de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres
n'ont t grands, chacun dans sa mesure, qu' proportion qu'ils se sont
rapprochs du type originaire de l'humanit; c'est ce type qui doit tre
ou vu ou poursuivi par tout pote; c'est dans ce limpide cristal qu'il
doit se contempler pour se peindre, puisque le pote n'est, en ralit,
que le peintre de soi-mme; ce sont de telles images qu'il faut
prsenter au sicle qu'on veut rgnrer dans l'art; c'est Milton que
doivent lire ces esprits chauffs, _adustes_, que des modles moins
purs, et la vie relle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne
garde, ce n'est pas pour apprendre  _faire du primitif_, ce qui est la
chose du monde la moins primitive, mais pour tre profond et vrai, dans
le sens et dans le point de vue que le sicle a dtermin. Rien de plus
touchant qu'une posie qui runit l'intelligence de son temps avec le
sentiment de la simplicit premire de la vie humaine. Ce contraste fait
le charme des plus aimables productions de la littrature moderne.

Les caractres principaux de la nature humaine, les situations les plus
fondamentales de la vie ont t reprsents dans leur simplicit native
par quelques-uns des grands potes de tous les temps; mais on ose dire
que, compars  Milton, ils n'ont attaqu leur sujet qu'obliquement et
par des faces plus ou moins troites. Des traits nergiques et purs
dessinent chez eux, par quelque ct important, le sexe et l'ge, la
grandeur et la misre, la joie et la douleur, quelquefois mme l'homme,
spar de toutes ces circonstances, et considr dans sa seule
opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveugl si
l'Homre biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas t le plus
heureux  extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la
racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez
lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande
largeur que chacune est sculpte  nos regards. Les types sont complets,
accessibles, clairs de toutes parts; les lignes non interrompues se
rejoignent par leurs extrmits; l'image est aussi pleine qu'elle est
ingnue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, lmentaire, est
retrouv; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous
plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanit. Qu'on arrte son
attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la
femme surtout, image ncessairement plus saillante, parce qu'elle est
une varit de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison,
tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on tudie
cet Adam et cette ve, et qu'on dise s'il y manque une seule des donnes
dont se compose invariablement le caractre des deux sexes dans tous les
ges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots
qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune
de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout
le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire
anticipe de tout ce sexe; si toutes ces expressions runies ne sont pas
l'histoire prophtique et perptuelle de toute la socit! C'est ici
vritablement qu'Addison a pu s'crier;

     Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]!

Ne laissons pas d'ailleurs garer notre hommage; n'hsitons pas 
admirer, derrire Milton, un plus grand pote que tous les Romains et
tous les Grecs, et que Milton lui-mme. Jamais, sans les premiers
chapitres de la Gense, un si prodigieux mrite n'aurait honor une
production humaine, de mme, hlas! que, si Milton n'et pas exist,
jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait exist. Du moins,  partir du moment
o nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'crirait jamais plus!

Ce sujet, il est vrai, pourrait tenter encore bien des esprits et des
esprits de plus d'une espce; mais il n'appartient ni au mysticisme, ni
au rationalisme, ni mme  l'orthodoxie, dans les conditions o notre
ge la retient, d'entrer dans ce sujet par la plus large porte, comme
Milton y est entr. Cette entreprise rclame un courage potique que je
ne vois nulle part, et qui peut-tre est teint pour jamais.
Consolons-nous par admirer ce que nous ne pouvons plus rpter ni
reproduire. Un pote de nos jours, soit pieux, soit incrdule, abordant
le mme sujet, nous reprsenterait, je crois, sous les noms d'Adam et
d've, un homme et une femme, ou peut-tre l'homme et la femme, mais non
pas Adam et ve. En faire  la fois la plus vive individualit et la
plus haute gnralisation, c'est aujourd'hui un problme insoluble aux
plus habiles. Je le rpte: le courage potique, ou, si vous l'aimez
mieux, l'ingnuit potique, manque pour cette oeuvre. La peur de
l'inconsquence, de l'anachronisme, de l'anticipation, cette logique
superficielle qui est devenue la forme de tous les esprits, s'y oppose
dsormais invinciblement. Le temps de ces crations est pass. Il
n'appartient  aucun gnie individuel de s'insurger en plein contre le
gnie universel. La direction de l'esprit et peut-tre de la posie
moderne, est prcisment inverse de celui qui inspira le _Paradis
Perdu_. Le vent qui partait de l'Orient souffle aujourd'hui de
l'Occident. Dans la posie d'autrefois, l'me cherchait  se faire jour
par des images; l'invisible,  leur aide, se rendait visible, l'abstrait
palpable, et, sur les traces du langage humain, qui n'est tout entier
qu'un vaste pome dans ce mme sens, la posie matrialisait tout dans
le seul dessein de rendre tout sensible, de mme que, dans une sphre
infiniment plus haute, la religion s'tait faite anthropomorphiste pour
tre humaine, et la Divinit mme s'incarnait afin de nous sauver.
Aujourd'hui tout devient forme abstraite, ombre, fantme; des corps et
des substances il ne reste que les contours; l'individualit s'absorbe
dans l'ide, le concret dans l'abstrait, l'tre dans sa notion. C'est
l'esprit de la posie du dix-neuvime sicle; et s'il faut apporter un
exemple (que M. Quinet nous permette de le citer  propos de Milton),
c'est l'esprit d'_Ahasvrus_ et de _Napolon_. Je ne saurais indiquer de
meilleur type de cette nouvelle tendance. Vous y verrez les ralits
compactes se rsoudre en brouillard permable, les existences en rves,
et les ides s'emparer de la place des choses. C'est la posie prise 
l'envers, je ne veux pas dire  rebours. J'apprcie ces conceptions,
j'prouve quelques tressaillements potiques au sein de cet univers
dsol; mais je rentre avec bonheur de cette nuit sublime dans la
lumire sublime de Milton, ainsi que du sein du panthisme dans la
religion de Jsus-Christ. Je n'ai pas besoin de dire qu'il y a dans ce
rapprochement quelque chose de plus qu'une figure de rhtorique.
_Ahasvrus_ et _Jocelyn_ sont dans leur sphre ce que le _Paradis_ est
dans la sienne. Le panthisme donc a deux Milton pour un. C'est bien
diffrent. Mais bon nombre de lecteurs sont gens  prfrer Adam 
Jocelyn, quoique le chef de l'humanit ne sache pas mme peler le mot
d'_humanitarisme_, et ve  tous les personnages d'_Ahasvrus_,
quoiqu'elle ne pleure pas des larmes de granit.

Je n'espre pas que la lecture de Milton change tout d'un coup la
direction des esprits et fasse brusquement rebrousser la posie vers ses
antiques voies:

     Je penserais plutt que les ruisseaux
     Feraient aller  contremont leurs eaux.

Mais l'art a quelques conditions immuables, parce qu'il y a dans l'homme
lui-mme, vrai moule de l'art, des caractres galement immuables.
Toujours l'homme apprciera ce qui donne de la saillie et du relief aux
choses qui en sont naturellement prives; toujours le pote sera tenu
d'tre peintre, aussi bien qu'il est oblig d'tre musicien. La posie
aura toujours  rsoudre dans sa sphre le mme problme que la foi,
rendre l'absent prsent et l'invisible visible. Des contours prcis,
fermes, arrts, seront toujours demands aux figures que le pote
voquera du sein de sa fantaisie. Ce sera toujours sa tche et son
triomphe d'animer, et de transfigurer dans une lumire vive, les tres
dont il emprunte l'ide au monde rel. Sous ce rapport, et autant que
chose pareille peut tre l'objet d'une tude, quelle tude que celle de
Milton! Quand il n'aurait eu d'autre objet que de rsoudre une question
littraire, et-il pu jamais mieux s'y prendre? Chercher son sujet, ses
personnages, son action, dans la rgion du mystre, sur les bords de
l'infini, au sein mme de l'infini; s'enfoncer dans la rgion de
l'absolu, isole des souvenirs et de tout caractre local, historique ou
conventionnel, ne disposer sur la terre que de deux tres humains et
puiser le reste de son _personnel_ (si l'on ose ainsi parler) dans le
sanctuaire de la Divinit et dans le fond de l'abme infernal; faire
tourner tout son pome sur un dogme, et sur le plus obscur comme sur le
plus redoutable des dogmes de la religion; et de ces lments, dont un
pote moderne n'aurait extrait qu'un trait de thologie ou une lgie
mtaphysique, tirer une pope plus vivante, plus riche en vraies
individualits que toutes les popes, un drame plus rempli de mouvement
que tous les drames, en un mot le pome  la fois le plus _plastique_
(comme on aime  dire) et le plus intime: c'est le fait du gnie le plus
extraordinaire qui se soit jamais appliqu  la posie. De timides
observances n'ont pas retenu Milton; il n'a pas craint ou il a brav les
tonnements du rationalisme littraire, que son sicle,  la vrit, lui
permettait de redouter moins; un esprit semblable  celui qui nous a
valu,  la mme poque, le _Plerinage du Chrtien_, levait Milton
au-dessus de ces petites considrations. Comme Bunyan n'a pas eu peur de
quelques rudesses ou incohrences allgoriques, Milton, voulant donner 
son pome de la couleur et de la substance, et  ses ides une
physionomie saisissable, ne s'est pas fait faute de mettre 
contribution tous les sicles au profit du grand jour o naquirent les
jours; de faire refluer  la source des temps tout ce que les temps ont
enfant dans leur cours; d'animer les ides de ce premier jour par des
allusions logiquement impossibles; d'emprunter des images  la
mythologie mme, plutt que de demeurer abstrait et incorporel. Toute
rserve de droit tant faite  la critique,  laquelle j'abandonne, sans
y regarder, mille choses dans le _Paradis Perdu_, je dis seulement qu'il
s'agissait pour le pome _d'tre ou de ne pas tre_, et que, sans les
anachronismes et les anticipations dont je parlais plus haut, le
_Paradis Perdu_ ne pouvait pas tre. Ce ne sont pourtant pas ces dfauts
qui font ses beauts; ils ont seulement ouvert une place  ces beauts;
ils ont mis le pote au large, et lui ont permis de faire clater, dans
les diffrentes parties de sa composition, ce gnie vraiment potique,
cet esprit de cration et de vie qui le distingue si minemment.
Envisageons sous ce rapport les descriptions, les caractres et les
discours du _Paradis Perdu_.

Tout l'art du style est compris sous ces trois chefs; sur quoi on peut
observer en passant que Milton est le plus complet des crivains. Il
serait mme difficile de dire dans lequel de ces talents il excelle
davantage; il suffit de savoir qu'il est  la hauteur du plus grand
comme du moindre des trois. Le moindre, on voudra bien en convenir,
c'est la description des objets physiques, des scnes de la nature
visible. Mais tel est le degr o Milton a port ce talent, que, n'en
et-il possd aucun autre, sa place serait marque parmi les matres.
Quelle nettet, quel ordre dans la composition de ses tableaux, quelle
prcision sans duret dans son dessin, quelle individualit dans chacun
de ses tableaux! Bien loin d'tre du lieu commun, c'est presque de
l'anecdote; que d'air circule entre ses figures! quelle lumire les
enveloppe! lumire potique toutefois, qui embrasse doucement les
formes, qui les caresse sans les treindre, qui ne les claire pas
seulement, mais les colore et les glorifie, et qui partout les imprime
si fortement dans l'imagination du lecteur, que le souvenir de la
ralit serait  peine plus vif que celui de l'image. Comme si cette
lumire lui tait attache  lui-mme, il la porte l-mme o toute
lumire semble trangre et impossible, et c'est bien de lui qu'on peut
dire, en lui empruntant son nergique langage: qu'il rend les tnbres
visibles[471]; ce qu'un sens percevrait moins bien, un autre le
recueille; ce qui se refuse  l'impression des sens, il l'offre au
regard de l'me; plus rarement, nanmoins; tant il est habile  parler 
l'imagination, tant il rpugne  des traits vagues, tant il lui suffit
peu de remplacer la figure des objets par leur physionomie! C'est dans
la peinture des tres anims et moraux que la physionomie l'emporte
dcidment sur la figure: Adam et ve, Satan, ses pairs et les
archanges, sont plutt exposs  l'me qu'aux yeux, et encore en ceci
Milton se montre digne de son art. Lorsqu'il vous entrane avec lui dans
des lieux ou dans des situations dont la nature actuelle et la vie
humaine ne peuvent nous donner l'ide, il rapproche de nous ces objets
par d'heureuses allusions aux objets qui nous sont connus, par des
comparaisons prises dans la sphre de nos connaissances ou de nos
souvenirs. De mystrieuses horreurs, des combinaisons inoues, mais
essentielles  son sujet, se trouvent soudainement claires par le
reflet de quelque image terrestre et humaine. Et l'art le plus fin, ou
plutt le got le plus exquis, lui enseigne alors des contrastes
inattendus et magiques. Trs ordinairement les scnes orageuses de
l'enfer ont pour terme de comparaison, au moins sur une de leurs faces,
une des paisibles merveilles de la nature, ou quelque agrable tradition
de l'histoire des hommes. Comme aussi bien ce serait une impossibilit 
la fois et un contre sens d'appareiller les horreurs de la terre 
celles de l'enfer, Milton ne le tente point; mais il cherche au-dessus
des ombres du Tartare, sous la vote de notre ciel, quelque objet qui
soit propre, en mme temps,  clairer,  humaniser, pour ainsi dire,
l'objet infernal, et  procurer  l'me pouvante une douce diversion:

     Ainsi se terminrent les sombres et douteuses dlibrations des
     Dmons se rjouissant dans leur chef incomparable. Comme quand du
     sommet des montagnes, les nues tnbreuses, se rpandant tandis que
     l'aquilon dort, couvrent la face riante du ciel; l'lment sombre
     verse sur le paysage obscurci la neige ou la pluie: si par hasard
     le brillant soleil, dans un doux adieu, allonge son rayon du soir,
     les campagnes revivent, les oiseaux renouvellent leurs chants, et
     les brebis blantes tmoignent leur joie qui fait retentir les
     collines et les valles[472].

N'attendez pas de Milton l'inconcevable confusion du propre et du
figur, de l'image et de l'ide, du mystique et du matriel, dans les
allgories religieuses. Il pourra, en de telles fictions, vous paratre
bizarre, sauvage, rvoltant, mais il ne veut pas scinder vos
impressions, dconcerter vos facults; terrible et gracieux, il sera
toujours aussi net, aussi dcid, que peut le comporter un sujet tel que
le sien: vous pourrez, tour  tour, vous attacher tout entiers 
l'image, ou tout entiers  l'ide; mais vous ne serez pas au mme
instant disputs et tiraills par toutes les deux, et obligs de
complter l'impression de l'une par l'impression de l'autre. Bien loin
d'en excepter la terrible allgorie de la Mort et du Pch[473], je la
citerais bien plutt en preuve; elle affronte le problme avec la
dernire audace et le rsout avec la dernire puissance. Depuis le jour
o Homre composa d'un triple carreau la foudre de Jupiter, jamais
l'allgorie religieuse n'avait rien tent de si grand, ni rien excut
de si parfait.

Il est presque inutile de parler des caractres. La difficult semblait
immense, la puissance a paru plus grande encore que la difficult. Plus
les personnages taient au-dessus ou en dehors des conditions communes
des hros d'pope, et plus leur nature et leur position les loignaient
du lecteur, plus Milton les en a rapprochs. Non seulement Adam et ve,
mais chacun des Anges dchus, chacun des Anges fidles, sont plus
humains (dans le sens o ils devaient tre humains) qu'aucun des
personnages de l'_Iliade_ et de la _Jrusalem_. Aucun n'est uniquement
le nom propre d'un caractre ou d'une passion; chacun est personnel et
vivant. La logique qui dtermine leurs actes et leurs paroles n'est pas
celle de leur fonction gnrale dans le drame, mais de leur situation;
elle n'appartient pas  l'auteur, mais  chacun d'eux et  chacun de
leurs moments. Ils font ce qu'ils doivent faire, ils disent ce qu'ils
doivent dire, mais toujours autrement et mieux que vous n'eussiez prvu;
tout est dramatique, tout respire la ralit; en mme temps qu'ils sont
logiquement ncessaires, ils sont contingents, historiques; leur
existence individuelle est un fait qui prend place dans votre mmoire.
Ainsi,  l'intrt philosophique et religieux, le seul que vous
demandiez d'avance  cet immortel pome, se joint incessamment l'intrt
dramatique le plus vif. Les personnes qui ont lu le _Paradis Perdu_
savent de combien d'exemples je pourrais appuyer cet loge; mais des
citations ne sont pas essentielles  mon but.

Pour donner  ces personnages tant de saillie, il fallait ncessairement
les faire parler. Le vieil adage: Parle que je te voie, est pleinement
applicable aux compositions potiques; et non seulement le lecteur, mais
le pote lui-mme, a besoin d'entendre ses personnages pour les voir.
C'est dans leurs discours qu'ils se rvlent au pote, qu'ils se
rvlent  eux-mmes. Toute pope o le pote ne cde pas trs souvent
la parole aux cratures de sa fantaisie, n'est point pique, par cela
seul qu'elle n'est point dramatique. La parole seule, depuis la
naissance des choses, a mis en vidence le monde intrieur et prononc
au dehors les traits de l'humanit. Les historiens antiques le savaient
bien; et ce n'est pas pour faire de la rhtorique, mais pour faire
entrer leurs lecteurs et entrer eux-mmes dans les passions de leurs
personnages, qu'ils les font discourir aussi souvent que l'occasion le
comporte. Mzeray n'est nulle part si intelligent historien que dans ses
harangues fictives. Alors, sous le nom d'loquence, c'est faire oeuvre de
posie; car l'loquence, ainsi transpose, n'est plus seulement de
l'loquence; tre loquent pour le compte d'autrui c'est tre pote. Il
en est de l'loquence et de la posie, se substituant ainsi l'une 
l'autre, comme d'un seul et mme arbre, dont les racines leves en
l'air s'panouiraient en rameaux, et dont les branches enfonces dans le
sol deviendraient  leur tour les racines de l'arbre. C'est le caractre
d'un gnie sincrement potique, ayant foi en son oeuvre, que de faire
souvent parler les personnages qu'il a invents; c'est au contraire, en
posie, une preuve de petite foi que de remplacer ces discours directs
par des rsums en forme oblique, et, ce qui est pis encore, par des
dfinitions et des analyses. Milton, pote positif, n'a eu garde
d'entrer dans une si fausse voie. Aussi, quelle vie, quelle agitation,
quel remuement dans cette vaste composition! Mais ne vous contentez pas
de ce coup d'oeil gnral: voyez chacun de ses discours.

Milton est bien grand quand il parle en son propre nom; mais combien
davantage lorsqu'il cde la parole  ses hros! J'ai lu tous ces
discours, je les ai tudis: l'intrt en est ingal, selon la situation
et selon la personne de l'_orateur_; mais la perfection est gale dans
tous. Ce pote, qui a ses dfauts, mais qui,  la diffrence d'Homre,
ne sommeille jamais, a, jusqu' la fin de son pome, fait parler ses
personnages avec une suprme convenance; et, dans le moindre de leurs
discours, il a mis ce qui constitue essentiellement l'loquence, et ce
qui fait la premire vertu du style, _le mouvement_.

Pour apprcier l'importance relative de cette qualit du style,
remarquons seulement qu'elle ressortit directement  l'me, et  l'me
seule. D'autres beauts peuvent tre le fait de l'imagination et de
l'esprit: l'me seule communique au style le mouvement, qui est toute
l'loquence. L'me elle-mme est un mouvement; un corps immobile ne
cesse pas d'tre un corps: l'me, sans action, ne se conoit pas, n'est
rien: comment donc, dans le style, aurait-elle une meilleure expression
que le mouvement? Aussi est-ce par la prsence et par le degr de cette
prcieuse qualit, que vous pouvez, dans un auteur, dans toute une
littrature, constater et mesurer la part de l'me dans la cration
littraire. Horace n'avait-il pas le sentiment de cette vrit,
lorsqu'il disait dans son _Art potique_:

     Ordinis hc virtus erit et venus, aut ego fallor,
     Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici.

Cette maxime est susceptible d'un sens vulgaire et d'un sens beaucoup
plus lev. L'art de faire venir chaque ide en son lieu logique, afin
que la pense du lecteur arrive sans encombre au terme de l'ouvrage,
c'est le ncessaire de l'art: ce n'est pas le fait du gnie. Dire 
prsent ce qu' prsent il faut dire, c'est tour  tour acclrer ou
ralentir son cours, c'est resserrer et relcher  propos le tissu de la
parole, c'est marcher ou par une pente insensible ou par de brusques
lans; c'est frayer sa route par de doux mandres ou par d'anguleux
dtours; mais quoi? par pur caprice, et pour l'amour de la varit? non,
certes, mais pour reproduire ce qui se passe dans l'me sous
l'impression d'un intrt puissant, d'une vive passion ou de
l'enthousiasme. C'est l, selon nous, la beaut royale du style[474].
Effacez toutes ces mtaphores, moussez tous ces traits d'esprit,
aplanissez, jusqu' l'aplatir, cette diction saillante; si le mouvement
reste, vous avez conserv l'me de votre discours. Ce n'est pas  dire
que le mouvement soit au prix du sacrifice de toutes ces choses: il les
produit de lui-mme, elles ne sauraient le produire; de mme qu'un
fleuve fconde des rives et les couvre de verdure et de fleurs, tandis
que ces fleurs et cette verdure ne peuvent rien sur son cours. Qu'il me
soit permis de ne pas quitter sitt une image dont la ralit est tout
prs de moi et m'a donn souvent  penser. Aux lieux o j'cris ces
lignes, presque sous mes yeux, un fleuve illustre change tout d'un coup
la direction de son cours[475]; aprs avoir longtemps coul de l'Est 
l'Occident, il courbe soudainement vers le Nord la masse entire de ses
eaux; verra-t-il de plus beaux rivages? il l'ignore, et que lui importe?
qu'importe de laver les pieds de marbre de quelque villa ou les racines
de quelque tertre fleuri, au fleuve puissant qui, par la seule inflexion
de son cours, va imposer aux sicles sa loi, dterminer l'histoire d'un
monde, crer des nationalits distinctes, et tracer entre des peuples
une barrire morale et politique bien plus profonde que ses eaux? Or,
c'est ici, c'est  mes pieds, que s'opre la critique inflexion de ce
fleuve tout historique, dont le nom seul voque mille souvenirs; cette
pense, o je m'enfonce, et toutes les penses qu'elle suscite, ne
sont-elles pas faites pour absorber les impressions que tenterait sur
mes sens l'aspect de ces bords heureux et fleuris?

Le mouvement dans le style est un des principaux caractres des
littratures d'o l'me n'a pas encore fait retraite. On peut, 
d'autres poques, imiter  grands frais le mouvement, l'exagrer dans
mille morceaux d'une rhtorique convulsive, qui ne ressemblent pas plus
 l'loquence que les secousses du galvanisme ne reproduisent le
mouvement flexible et ressenti de la vie. Des traits, des images et des
soubresauts, ce n'est pas encore du style, et le teint ardent et
apoplectique d'une posie matrialiste est bien diffrent des couleurs
d'une vie saine. Quel dlice de quitter cette loquence au milieu de
laquelle l'me s'agite et ne marche pas, et de retourner vers Montaigne,
Svign, Racine et Milton; noms bien divers, gnies bien diffrents,
mais qui ont crit avec leur me, et dont l'me, si je puis dire ainsi,
coule et circule dans leurs crits! Les lire, c'est vivre avec eux;
malheur  l'crivain avec qui ses lecteurs ne vivent pas! Certes, Milton
est beau de bien des manires; son expression est tour  tour
majestueuse, profonde, gracieuse, nave, mais ses paroles ne sont pas
plus belles que les intervalles de ses paroles; ce n'est pas dans ses
phrases seulement, c'est entre ses phrases que je l'admire; et la plus
sublime de ses images n'est pas plus sublime que tel passage, telle
transition, tel dtour de sa parole dans les discours dont il a sem son
pome.

L'excellence particulire de la posie de Milton, celui de ses
caractres que j'ai surtout voulu mettre en saillie, c'est d'tre une
posie _positive_. Je l'appelle ainsi par opposition  cette posie
d'abstraction, de ngation ou d'exception, qui n'est que trop
gnralement la posie de notre poque. La posie de Milton affirme;
elle exprime des tres; elle individualise, elle incarne ses ides; elle
est pleine de courage, elle a foi en elle-mme. Serait-il inutile de
prsenter un tel modle aux potes contemporains? sont-ils trop
au-dessous d'une telle posie, ou peut-tre se jugent-ils trop au-dessus
d'elle? S'ils en reconnaissent la prodigieuse supriorit, s'ils la
saluent de leurs acclamations, rien n'est perdu; et nous pouvons
regarder l'pope de Milton comme la piscine de la posie nouvelle. Dans
tous les cas, il ne faut pas se lasser d'lever l'enseigne du vrai et du
beau, ne ft-ce que pour avertir et consoler, dans quelque endroit de la
confuse mle, quelque fidle perdu et dcourag; et quant aux
autres...

          Virtutem videant[476]...

Dans un prochain article, o je me propose d'envisager le _Paradis
perdu_ sous le point de vue religieux, j'aurai l'occasion de montrer ce
qu'a donn de positif  cette posie le Christianisme positif de
l'auteur. Ceci nous mnerait aujourd'hui trop loin. Je me contente
d'avoir fait[477] ressortir quelques-uns des caractres gnraux qui
m'ont le plus frapp dans ce chef-d'oeuvre. Je ne me suis que trop tendu
sur ces sujets, qui ne constituent nanmoins qu'une faible partie du
tribut de louange que nous devons  Milton. Mais comment se dtacher
sans regret d'une telle contemplation? Comment enfermer ses admirations
dans de justes limites? L'impression que fait une telle lecture est trs
semblable  celle que nous recevons des grands spectacles de la nature;
l'oeil ne se dtache qu'avec peine des sublimes tableaux de l'ocan,
lorsque la tempte y creuse des valles, et qu' ses tonnerres profonds
rpondent les tonnerres du ciel. Dans ces aspects majestueux, dans ces
signes visibles de la puissance, l'me s'obstine  chercher l'invisible.
Ainsi mon regard restait fix sur cet ocan de posie dont une main plus
qu'humaine semblait agiter les flots. Ce n'tait plus Milton que
j'entendais dans les rugissements de l'abme et dans les hymnes des
Sraphins; il n'tait plus lui-mme qu'un phnomne comme ceux qu'il
retrace, qu'une merveille comme celles qu'il a chantes; et au sujet du
pote, je m'criais avec le pote lui-mme: Puissant Crateur, je
t'admire dans tes ouvrages et dans les ouvrages de tes ouvrages[478]!




DEUXIME ARTICLE[479]


On n'a jamais mis en doute que le dessein de l'auteur du _Paradis Perdu_
n'ait t profondment srieux. Il a song moins  orner son sujet de
posie, qu' honorer la posie en l'appliquant  son sujet, il a voulu
ramener l'art  son origine,  son premier emploi, et pour ainsi dire
sur son terrain natal. Il n'a pas envisag la posie comme un simple
accessoire, un palliatif de son dessein. Elle n'a pas t pour lui,
comme pour le Tasse, le miel dont on enduit les bords d'une coupe amre;
pour lui, la posie fait partie de la boisson mme; elle est
l'expression naturelle et intime de la vrit qu'il veut raconter; elle
ne s'y ajoute pas, elle en ressort, elle en mane; soeur de la foi, de
l'esprance et de l'amour, elle n'est pas une grce, elle est une vertu;
elle s'abreuve du moins aux mmes sources que la vertu; et le pote,
comme pote, a pu invoquer l'Esprit saint.  ce point de vue, on n'a pas
 craindre de voir ou le dessein subordonn  la forme, ou la forme
sacrifie au dessein; l'art et la foi sont ici troitement unis; le
pote et le chrtien s'inspirent mutuellement; et les proccupations
morales ou philosophiques qui ont perdu tant d'oeuvres d'art, et les vues
d'art qui ont aminci et profan tant de hauts desseins, se donnent la
main dans la plus parfaite intelligence. Aucune pope, aucun drame, ne
prsente au mme degr cet imposant caractre.

Mais il faut le dire aussi, jamais l'accord ne fut plus naturel entre la
posie et la foi. Milton,  la vrit, pouvait seul tirer le _Paradis
Perdu_ des premiers chapitres de la Gense; mais il l'en a tir tout
entier; il n'y a dans son pome ni une donne, ni un fait important, ni
un caractre principal, dont l'indication premire n'appartienne 
l'auguste tradition que Mose a recueillie; en sorte que, dans un sens,
peu de potes ont eu moins  inventer; et nanmoins, ou plutt  cause
de cela mme, peu de potes ont paru plus originaux. Milton ne le parat
pas seulement: il l'est sans doute; mais il l'est surtout pour avoir su
se donner sans rserve  son sujet, pour s'tre nergiquement associ 
cette originalit divine, pour en avoir accept toutes les conditions et
toutes les consquences, avec la soumission exacte de l'orthodoxe,
anime par la libert cratrice du pote. Toutes les principales
conceptions du _Paradis Perdu_ paraissent le simple prolongement des
grandes lignes commences dans la Bible; prolongement dirig par cette
haute logique du gnie toujours sanctionne et jamais prvue par le bon
sens. Et c'est parce qu'il ne change rien  ces prmisses qu'il est
original. Tout ce qu'il en retrancherait, tout ce qu'il y ajouterait de
son propre fonds le jetterait dans le vague et dans le lieu commun.
Quiconque a mdit les premiers chapitres de la Gense a d se
convaincre qu'on n'en pouvait tirer un chef-d'oeuvre pique qu' la
condition, accepte par Milton, de s'identifier toute la substance de ce
grand rcit, d'en aspirer tout l'esprit, d'y croire pieusement, d'en
faire la base de sa vie.  ce prix seulement, tous les lments de
posie qui y sont engags sortent de l'ombre et se rvlent.

En dehors de ce systme de fidlit biblique, il n'y avait pour le pote
qu'un abme, o se perdait toute figure dcide, tout caractre
historique, toute personnalit. Le sujet serait devenu mtaphysique
entre les mains des sages, extravagant sous les plumes audacieuses; car,
en sortant de la sphre des abstractions, que mettre  la place de ces
grandes scnes, sinon des extravagances? Pour voir ce qu'en cette
matire le pote a d au chrtien, cherchez quelle est, de l'difice
biblique o s'est abrit son gnie, la pierre qu'on peut dtacher sans
que tout le pome croule, ou du moins sans qu'une de ses masses s'en
dtache et le laisse mutil? Rpugnez-vous aux manifestations
personnelles de la Divinit? il n'y a plus de pome. Prfrez-vous 
Satan et  ses cohortes les erreurs et les passions funestes  notre
fragilit? vous enlevez tout un drame, un drame immense, o ces passions
mmes que vous voudriez mettre en scne trouvent l'expression la plus
vive dont elles soient susceptibles et que l'art leur ait jamais donne.
Refusez-vous l'histoire de la cration de la femme? au lieu de donner de
sa position, de ses rapports avec l'homme, une raison  la fois
religieuse et potique, vous vous rduisez  la force des choses,  la
constitution respective des deux sexes,  l'intrt de la famille et de
la socit, en un mot  copier avec plus ou moins d'lgance l'ouvrage
du docteur Roussel[480]. Arrachez-vous du pome l'arbre de science qui
donne la mort? que mettrez-vous  la place? et, quoi qu'il vous plaise
d'y mettre, comment faire cadrer votre invention avec le caractre de
tous les autres faits, si vous les avez conservs? Que voulez-vous
substituer au surnaturel et au rvl, sinon l'absurde, l'incohrent et
le bizarre? S'il est possible que vous vitiez ces cueils, il est
encore plus sr que vous aurez vit la posie.

Comme ces plantes qui, plongeant leurs racines en pleine terre, prennent
du sol maternel tout l'espace qu'elles veulent, le pome de Milton est
plant en plein christianisme; il est le dveloppement d'une religion
tout  fait positive[481].  l'avis mme de quelques personnes, le pote
a trop hardiment dvelopp l'anthropomorphisme biblique; il a abus de
quelques donnes, dont il ne fallait s'autoriser qu'avec discrtion; on
lui oppose Klopstock, qui, dans un sujet pris  la mme rgion, est
demeur aussi spiritualiste que le comportaient la posie, qui veut des
images, et le langage humain qui, dans son application aux choses de
l'esprit, n'est qu'une image perptuelle. On fait observer que l'auteur
du _Messie_ se garde bien de prodiguer les discours du Trs-Haut, qu'il
en est au contraire saintement avare; que, pour les pargner, sans
refuser toutefois un organe  la pense divine, il a plac au-dessus de
tous les anges, et le plus prs possible de l'essence incre, un tre
nomm loa, qui, dans les occasions o un certain dveloppement de
discours est ncessaire, devient l'interprte et la voix de l'ternel;
on observe enfin que lorsque Dieu lui-mme se fait entendre, c'est en un
petit nombre de paroles solennelles, que prparent et annoncent un
appareil de circonstances galement solennelles, et dont l'impression,
ressentie dans toute l'tendue des cieux, fait tressaillir tous les
mondes.

Attentif  cette objection, j'ai, pour en apprcier la force, consult
l'impression qui me reste de quelques passages correspondants de Milton
et de Klopstock; et j'ai trouv, chose paradoxale au premier regard, que
le spiritualisme de l'un produisait sur mon me un effet moins
religieux, moins conforme  l'intention du pote, que
l'anthropomorphisme de l'autre. J'ai senti ce qu'un spiritualisme trop
raffin, trop exigeant, peut avoir de commun avec le rationalisme. J'ai
prsum que, sous le voile du respect, Klopstock s'tait cach 
lui-mme le besoin de rpondre aux tendances d'une poque prvenue
contre toute la partie historique et sensible qui distingue la religion
positive du disme pur. En y rflchissant davantage, je suis venu 
penser qu'il y a plus d'une manire de dgrader, en les humanisant, les
choses divines; qu'on peut faire Dieu homme par la pense comme par la
parole et par l'action; et qu'aussitt que la posie le sort de son
silence et de son repos, elle le fait devenir comme l'un de nous[482];
qu'il n'y a donc de choix qu'entre deux genres d'anthropomorphisme, ou,
si l'on veut, de profanation; et que la profanation, le danger sont
moindres  prter  la Divinit l'action humaine qu' lui attribuer la
pense humaine. Les franches et hardies reprsentations de la Bible
m'ont sembl moins aventureuses, puisqu'il est impossible d'y voir autre
chose que de simples formes, que cet effort ncessairement impuissant,
mais qui n'en convient pas et qui veut tre pris au srieux, cet effort,
dis-je, de l'me humaine pour comprendre et exprimer l'me divine. La
distance me paraissait d'autant plus grande qu'elle aspirait 
disparatre; la reprsentation d'autant moins rationnelle qu'elle
prtendait  l'tre davantage. Il y a mme plus: pouss dans cette voie
par le pote, on enchrit involontairement sur lui; on veut faire
quelques pas de plus dans l'infini; on s'puise en infructueux, lans,
dont le premier effet est d'oppresser l'me, de fatiguer l'esprit, et le
second d'loigner de nous la perception de la Divinit. Il en est d'un
semblable procd comme d'une srie de chiffres qu'on prolongerait
indfiniment; aprs un certain nombre, l'esprit,  qui toute mesure,
tout moyen de comparaison chappe, cesse d'y rien connatre; il se voit
toujours  la mme distance de l'infini; et dans ce sens il n'a pas fait
un seul pas; mais il s'est loign,  perte de vue, de toute mesure
apprciable, de toute ide distincte.

Aprs cela, je m'empresserai de reconnatre que le gnie contemplatif du
pote allemand atteint dans le sens de la profondeur aussi loin que
celui du pote anglais dans le sens de la hauteur. Je dirais, si le mot
s'y prtait, qu'il a au plus haut degr l'imagination des choses
intrieures. Klopstock, c'est Milton retourn en dedans, et creusant
autour des racines de ce mme arbre dont le chantre du _Paradis_ se
plat  taler le magnifique feuillage. Il n'a peut-tre t donn 
personne de dire, sur le monde intrieur, d'aussi grandes choses que
Klopstock; et l'on croit,  l'entendre, qu'il a eu pour guide et pour
matre ce mme loa, cet tre sublime dont chaque pense est belle
comme l'me entire de l'homme alors qu'il s'abme dans des penses
dignes de son immortalit[483]. Mais si la profondeur des penses de
Klopstock ne peut s'expliquer que par le caractre individuel de son
gnie et par une pit qui avait pass de son coeur dans son esprit, il
n'en est pas moins vrai,  nos yeux du moins, que sa tendance  tout
spiritualiser lui tait commande par son sicle, qui n'tait plus assez
navement croyant pour se prter aux formes des fictions miltoniennes;
d'ailleurs, en de pareils sujets, c'est toujours en creux plutt qu'en
relief que le gnie allemand aime  graver ses ides.

Pour moi, la question revient toujours  savoir s'il convient, s'il est
permis de traduire en pope les histoires toutes saintes dont Dieu
lui-mme est l'crivain et le sujet; et comme je ne veux point traiter
cette question, il ne me resterait, aprs avoir dclar ma prfrence
pour le systme de Milton, qu' examiner si l'excution est aussi
respectueuse, aussi difiante, que le dessein pouvait le comporter.
J'ose rpondre affirmativement. Une fois qu'on aura concd au pote, au
moins par hypothse, le droit de faire parler le Trs-Haut, on
reconnatra qu'il tait impossible de mettre plus de rserve dans cette
hardiesse, plus de rvrence dans cette libert. Puisqu'il faut le dire,
Dieu, dans la splendeur des cieux que Milton a os nous ouvrir, enseigne
formellement la thologie; mais c'est la thologie de Dieu. Ses discours
sont le pur extrait des critures divines. La forme peut sembler plus
moderne, l'exposition du dogme plus systmatique qu'elles n'apparaissent
dans la Bible; mais le fond est biblique au dernier degr. Rien
d'anxieux d'ailleurs, rien de pniblement littral dans cette orthodoxie
chrtienne professe de si haut; l'expression, toujours large, pleine,
libre, respire la souverainet de Celui dont la pense est la substance
mme de la vrit, et dont la parole est vraie par cela seul qu'elle est
sa parole. On sentira, je crois, ces caractres dans le passage suivant,
que j'abrge  regret:

      mon FILS! en qui mon me a ses principales dlices, FILS de mon
     sein, FILS qui est seul mon VERBE, ma Sagesse et mon effectuelle
     Puissance, toutes tes paroles ont t comme sont mes Penses,
     toutes, comme ce que mon ternel dessein a dcrt: l'Homme ne
     prira pas tout entier, mais se sauvera qui voudra; non cependant
     par une volont de lui-mme, mais par une grce de moi, librement
     accorde. Une fois encore je renouvellerai les pouvoirs expirs de
     l'Homme, quoique forfaits et assujettis par le pch  d'impurs et
     exorbitants dsirs. Relev par MOI, l'Homme se tiendra debout une
     fois encore, sur le mme terrain que son mortel Ennemi; l'homme
     sera par MOI relev, afin qu'il sache combien est dbile sa
     condition dgrade, afin qu'il ne rapporte qu' MOI sa dlivrance,
     et  nul autre qu' MOI.

     J'en ai choisi quelques-uns, par une grce particulire lus
     au-dessus des autres: telle est ma Volont. Les autres entendront
     mon appel; ils seront souvent avertis de songer  leur tat
     criminel, et d'apaiser au plus tt la Divinit irrite, tandis que
     la grce offerte les y invite. Car j'clairerai leurs sens
     tnbreux d'une manire suffisante, et j'amollirai leur coeur de
     pierre, afin qu'ils puissent prier, se repentir, et me rendre
     l'obissance due:  la prire, au repentir,  l'obissance due
     (quand elle ne serait que cherche avec une intention sincre), mon
     oreille ne sera point sourde, mon oeil ferm. Je mettrai dans eux,
     comme un guide, mon Arbitre, la CONSCIENCE: s'ils veulent
     l'couter, ils atteindront lumire aprs lumire; celle-ci bien
     employe, et eux persvrant jusqu' la fin, ils arriveront en
     sret.

     Ma longue tolrance et mon Jour de Grce, ceux qui les ngligeront
     et les mpriseront ne les goteront jamais; mais l'Endurci sera
     plus endurci, l'Aveugle plus aveugl, afin qu'ils trbuchent et
     tombent plus bas. Et nuls que ceux-ci je n'exclus de la
     misricorde[484].

La ralisation potique d'une autre personne, du Fils ternel, ne
poussait pas le pote contre le mme cueil, mais contre des difficults
plus grandes peut-tre en leur espce. Le plus habile des potes, le
plus haut des gnies doit se rsigner d'avance  ne point reprsenter en
effet Celui qui nous en a lui-mme dfis dans ces mmorables paroles:
 qui feriez-vous ressembler le Dieu fort, et quelle ressemblance lui
donnerez-vous[485]? Ici le sentiment d'une impuissance absolue et la
certitude qu'elle sera universellement reconnue, procurent au pote une
sorte de repos d'esprit; mais ce repos, cette rsignation lui font
dfaut lorsqu'il s'agit de produire  l'imagination le Dieu-homme, Celui
dont l'ineffable beaut demande pourtant  tre figure,  devenir
sensible; Celui en qui notre esprance veut voir, mme au sein de la
gloire cleste, avant l'accomplissement des temps, avant la naissance de
l'univers, un frre en mme temps qu'un Dieu; Celui-l, en un mot, qu'il
faut faire parler tout  la fois en Dieu et en homme. C'est l, ou je me
trompe fort, que la divination potique rencontre sa limite; c'est l
que le pote doit rejeter sa lyre et croiser en silence ses mains sur sa
poitrine,  moins que son ouvrage, ainsi que Milton l'affirme du sien,
ne soit celui de la Divinit qui chaque nuit l'apporte  son oreille.
Et vritablement, ont-elles pu tomber de moins haut, des paroles comme
celles-ci, qu'on ne peut lire, si l'on a un coeur, qu'on ne peut mme
transcrire, sans un indicible saisissement? C'est la rponse du Fils
ternel  l'appel que son Pre vient d'adresser  tous les cieux en
faveur de l'homme tomb:

     Mon PRE, ta parole est prononce: L'HOMME TROUVERA GRCE. La
     Grce ne trouvera-t-elle pas quelque moyen de salut, elle qui, le
     plus rapide de tes messagers ails, trouve un passage pour visiter
     tes cratures, et venir  toutes, sans tre prvue, sans tre
     implore, sans tre cherche? Heureux l'Homme si elle le prvient
     ainsi! Il ne l'appellera jamais  son aide, une fois perdu et mort
     dans le pch: endett et ruin, il ne peut fournir pour lui ni
     expiation, ni offrande.

     Me voici donc, MOI pour lui, vie pour vie; je m'offre: sur MOI
     laisse tomber ta colre; compte-MOI pour HOMME. Pour l'amour de
     lui, je quitterai ton sein, et je me dpouillerai volontairement de
     cette gloire que je partage avec TOI; pour lui je mourrai
     satisfait. Que la MORT exerce sur MOI toute sa fureur; sous son
     pouvoir tnbreux je ne demeurerai pas longtemps vaincu. Tu m'as
     donn de possder la vie en moi-mme  jamais; par TOI je vis,
     quoiqu' prsent je cde  la MORT; je suis son d en tout ce qui
     peut mourir en moi...

     Ici, ses paroles cessrent, mais son tendre aspect silencieux
     parlait encore, et respirait un immortel amour pour les hommes
     mortels, au-dessus duquel brillait seulement l'obissance filiale.
     Content de s'offrir en sacrifice, il attend la volont de son
     PRE[486].

Tout ce qui est dit ailleurs du Messie, et tout ce qu'il dit, respire
cette mme sublime tendresse. La contempler, la dpeindre semble tre le
dlice du pote, l'objet de son travail, le prix de ses peines. La
parole manquerait plutt sur ses lvres que la plus suave onction  sa
parole, pour exprimer cette charit par qui le monde est sauv, par qui
la vie retrouve un sens, par qui tout est accompli.

     Ainsi jugea l'homme Celui qui fut envoy  la fois Juge et
     Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annonc pour
     ce jour-l: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus
     devant lui, exposs  l'air qui maintenant allait souffrir de
     grandes altrations, il ne ddaigna pas de commencer  prendre la
     forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses
     serviteurs; de mme  prsent comme un pre de famille, il couvrit
     leur nudit de peaux de btes, ou tues, ou qui, de mme que le
     serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne rflchit pas longtemps
     pour vtir ses ennemis; non seulement il couvrit leur nudit
     extrieure de peaux de btes, mais leur nudit intrieure, beaucoup
     plus ignominieuse, il l'enveloppa de sa robe de justice et la
     droba aux regards de son PRE[487].

Descendons maintenant sur la terre avec le pote; ou mme descendons
plus bas que la terre; car ces tres mystrieux, ces anges tombs qui se
vengent sur l'homme de leur propre infidlit, ne peuvent tre dans le
pome que les diverses images de l'humanit pcheresse, se glorifiant
dans sa chute, se faisant un empire de son pch; ce serait mme, si un
tel sujet ne se refusait galement  l'art et  la pense, ce serait
l'homme dans la perfection du pch. Mais cette effroyable perfection
que la pense peut concevoir d'une manire abstraite et que
l'imagination ne saurait se reprsenter, l'art la rpudie; l'absolu, en
aucun genre, n'est de son domaine; il ne peint que le relatif, le
limit, le compos; du moins c'est uniquement  des objets de cette
nature qu'il peut demander la matire d'une composition suivie et
gradue. Milton n'a pu faire de ses dmons que des hommes; chacun d'eux
est un vice humain, mais lev  son idal. Ne pouvant prsenter dans la
personne de nos premiers parents que le pch dans son germe et  son
dbut, il a rserv les anges de l'abme pour la peinture d'une
dpravation accomplie, qui en est venue  s'avouer  elle-mme, qui
s'applaudit de ce qu'elle est, qui, surabondante, rpand de son
superflu, se fait la providence de tout mal, et exerce au milieu des
cratures intelligentes l'pouvantable royaut du pch. Au fond le mal
qui clate dans les anges pervers n'est pas d'une autre nature que celui
qui se manifeste en nous, et n'a pas un autre principe; il n'tait pas
possible  Milton d'attacher deux notions  l'ide du pch, qui, dans
tous les tres o il rgne, n'est qu'une tentative de se faire Dieu  la
place de Dieu mme; il ne pouvait chapper  la ncessit de donner au
pch dans les dmons les mmes caractres et les mmes consquences
qu'au pch dans la vie humaine; ainsi ce mot profond: mchant, et par
consquent faible[488], qu'il applique  Satan, est emprunt  la
connaissance de notre nature; mais Satan et ses pairs nous reprsentent
ce que serait le pch dans un monde de pch, o nul exemple, nulle
influence d'un genre oppos, n'en rprimeraient l'expansion illimite;
on y voit ce que devient le mal dans l'atmosphre du mal, ne respirant
de tous cts que ce qui est identique  sa propre substance; atmosphre
o le pcheur, selon l'nergique expression du pote, finit par
ressembler parfaitement  son pch[489].

Tels sont, chez Milton, les princes de l'abme; mais comment ne pas
remarquer que celui qu'ils ont mis  leur tte et qui dirige tous leurs
mouvements, Satan, est le seul qui laisse entrevoir quelque autre
motion que celle du pch, quelque autre joie que celle du mal? Il ne
suffit pas, pour expliquer cette anomalie, de remarquer que la posie du
personnage et le drame de son caractre tiennent presque tout entiers 
ce conflit intrieur: Milton lui-mme n'accepterait pas cette apologie;
il y a de ce contraste une raison plus profonde; et le gnie de Milton
veut ici un loge, non des excuses. C'est parce qu'il reste dans l'me
de Satan un recoin lumineux, une place pour le remords et mme pour la
piti, qu'il est digne du poste qu'il occupe. Quelque chose en lui se
rvolte contre sa dchance; il a un profond souvenir, un regret amer du
ciel; ce regret se tourne en rage; et cette rage est son titre dans le
royaume des dmons. Il y a des dmons plus dgrads, plus vils, mais nul
n'est capable de har comme lui; et cette haine le relve; car il y a
quelque chose encore au-dessous de la haine: c'est l'gosme; la haine
est du moins un sentiment, l'gosme est l'absence de tous les
sentiments, l'gosme est la mort vivante; il est, quand l'occasion s'en
prsente, plus impitoyable, plus froce que la haine; il est l'enfer
dans l'enfer; mais quand l'gosme et la haine sont en concurrence pour
le gouvernement de l'enfer, c'est la haine qui doit l'emporter. Or,
Satan hait parce qu'il est encore capable de quelque sentiment; Satan
hait parce qu'il est encore capable de lumire; par la haine il achve
et consacre son ternelle perdition; en creusant l'abme de la race
humaine, il approfondit le sien d'autant; et son effroyable voeu: Plutt
tre le premier dans l'enfer que d'obir dans le ciel[490], il le verra
accompli, mais dans un sens mille fois plus terrible qu'il ne l'a conu.

Le croira-t-on? un seul trait, dans le _Paradis Perdu_, demeure
exclusivement aux dmons: ils s'acharnent, dans les loisirs de l'enfer,
 sonder les mystres de l'existence et les secrets incommunicables de
la Divinit.

     En discours plus doux encore (car l'loquence charme l'me, la
     musique les sens), d'autres assis  l'cart sur une montagne
     solitaire, s'entretiennent de penses plus leves, raisonnent
     hautement sur la Providence, la Prescience, la Volont et le
     Destin: Destin fix, Volont libre, Prescience absolue; ils ne
     trouvent point d'issue, perdus qu'ils sont dans ces tortueux
     labyrinthes. Ils argumentent beaucoup du mal et du bien, de la
     flicit et de la misre finale, de la passion et de l'apathie, de
     la gloire et de la honte: vaine sagesse! fausse philosophie!
     laquelle cependant peut, par un agrable prestige, charmer un
     moment leur douleur ou leur angoisse, exciter leur fallacieuse
     esprance, ou armer leur coeur endurci d'une patience opinitre
     comme d'un triple acier[491].

Il n'y a rien  ajouter  ce passage, o Milton a fait des spculations
d'une philosophie aride et tmraire l'amusement de l'enfer et un moyen
d'endurcissement pour les dmons eux-mmes.

Au reste, c'est dans le pome seulement que ce trait demeure propre aux
dmons: nous aussi, au risque d'tre foudroys, nous nous livrons au
mme dsir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les
caractriser entre tous les tres en leur donnant un invincible besoin
de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce
proslytisme du pch se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le
bien, est expansif; cela tient  son essence mme. Il y a des exceptions
dans le dtail; mais dans l'ensemble la rgle se retrouve; il y a
gnralement, de la part des pcheurs, un effort constant de convertir
le monde  leur pch et  leur misre; et je me demande, dans la
supposition qu'il existt au-dessous de l'humanit une autre classe
d'tres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les dmons de
cette autre humanit.

Il rsulte de toutes ces observations que ce n'est qu' force de gnie
que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur
appartienne en propre; l'impression toute spciale que nous en recevons
n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des dmons et nous avons vu
des hommes. Il aurait fallu plus que du gnie pour imprimer  ces tres
un caractre qui leur ft intrinsque et exclusivement propre. Ce
caractre existe, puisque la Bible ne nous reprsente nulle part les
dmons comme susceptibles de rconciliation et de salut; une destine
qui n'est qu' eux nous fait conclure, sans nous la rvler, une
condition, une nature, qui n'est aussi qu' eux. Nous n'en savons
ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter;
car, dans ce genre, les conjectures les plus spcieuses seraient des
suppositions tmraires.

C'est bien assez des mystres de notre propre destine! Le plus sombre,
le plus redoutable ne sera point clairci pour nous, du moins aussi
longtemps que nous serons dtenus dans les liens de cette chair
corruptible. Nous sommes tombs; tout le tmoigne, et mme la conduite
et les tendances de ceux que cette doctrine exaspre; mais pourquoi,
mais comment sommes-nous tombs? Ici la lumire lutte sans fin avec les
tnbres. Le dernier mot nous chappe toujours; mais tous ceux qui le
prcdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du
_Paradis Perdu_. Personne n'a ramen le problme de notre dchance 
des termes plus simples et plus grands, ni trac d'une main plus sre la
limite entre l'usage innocent de la libert humaine et son premier abus.
Observez que, dans la forme d'une exposition systmatique, la tche
tait comparativement aise. Le philosophe, en se rcusant aussi bien
que le pote sur le ct de la question qui reste ternellement voil,
pouvait sans trop de peine nous montrer dans la cration d'un _moi_
distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de dpart du pch. Il
pouvait nous dire qu'un tre pourvu du sentiment du _moi_ est par l
mme complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes  la fois,
lesquels, tant en Dieu, ne s'additionnent point  lui, tandis que Dieu
et l'homme, ou plutt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.

Or, se servir du _moi_ pour faire avec mrite ce que l'univers fait sans
mrite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et
s'absorber en lui, l taient la tche et le danger, l tait le
triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un ct, sans l'existence du
_moi_ cr en face du _moi_ incr, point d'harmonie dans l'tre des
choses, point de rel accord, puisqu'accord suppose dualit; et Dieu,
s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la
lumire sans le regard, comme l'espace sans la matire, comme une
quation  terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'tre
mal compris, que le second _moi_ tait une condition constitutive du
premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En
aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'ternelle harmonie ne
pouvait tre trouble  son centre; le pch mme ne l'a point
compromise dans ce sens; l'ordre est irrvocablement garanti; et mme
aux yeux des cratures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa
promesse, runi toutes choses en Christ[492]. Mais la circonfrence
pouvait tre agite d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre
dans lequel tous les rayons arrivent rectifis. Si, en Dieu mme, la
gloire et la paix ne sont jamais altres, parce que, par rapport  lui,
tout dsordre est rpar en mme temps que commis, ou que tout dsordre
devient ordre  ce point de vue suprme, le dsordre n'en est pas moins
rel, intrinsque,  l'endroit o il a lieu, et ce dsordre, quelle que
soit la varit de ses formes, revient toujours  ceci: le _moi_ relatif
se faisant absolu.

Tout pch est une expression, une forme de cette ide. Telle est, au
point de vue mtaphysique, la formule du problme. Il s'en dduit deux
vrits, que le christianisme oppose, l'une au panthisme, l'autre au
matrialisme. L'une de ces vrits dfend l'individu contre le
panthisme; car l'individu se compte avec Dieu mme, et, n'y et-il pour
toute crature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait
le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer,  notre
avis  tous, l'ensemble du monde actuel; d'o il rsulte que chaque
homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre
part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il
se reconnat pour tel, il n'en a plus ds qu'il se fait absolu, et perd,
par l'irrligion qui est l'gosme radical, toute espce de
signification; non seulement l'athisme, mais l'athe lui-mme est un
non-sens, une non-valeur.

Telle est la thologie morale de Milton, et la thorie qu'exprime, ou
plutt que fait vivre sa narration du premier pch. C'est en pote
qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction
philosophique de la pense de Milton frappe  toutes les pages de son
pome; c'en est mme un des caractres distinctifs; mais par philosophie
mme, il s'est abstenu ici de toute abstraction mtaphysique; et avec
quel bonheur de posie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits,
ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction
vivante et la substance palpable des thories que nous venons de
rappeler. Quelle admirable union de la vrit gnrique avec la vrit
individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux
pcheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pcheurs
qui se sont succds sur la terre; c'est Adam, c'est ve, comme vous
tes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en mme temps l'homme, dans
toute la gnralit de son tre, dans toute la suite de ses gnrations,
dans toute la majest de sa collective infortune.

Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du pome, la plus
importante cependant et la plus digne d'intrt. Mais je prie le lecteur
de s'y arrter avec une attention srieuse, pour y tudier sa propre
histoire, pour s'y retrouver lui-mme. La complication que la vie
sociale et la civilisation ont apporte dans notre existence morale,
loigne la plupart des hommes, mme les plus srieux, de toute
mditation sur les premiers lments de leur vie intrieure; leur
attention s'arrte, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des
rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation
donne, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une ide plus
simple; on remonte plus rarement  ce point o l'homme, isol de toute
relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'ide
morale dans toute sa gnralit, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans
Milton que peut aller se chercher, dans la simplicit de son existence,
celui qui ne s'est pas encore trouv dans la Bible, dont Milton n'a fait
que dvelopper les donnes. L'homme avant la chute, l'homme aprs la
chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme envelopp par son pch de
la plus terrible des lumires; la vertu naissant avec le pch; la lutte
succdant  la paix; la tranquille possession du royaume faisant place 
ce nouvel ordre o la possession, selon la parole vanglique, n'est
promise qu' la violence,  la violence des soupirs, des prires et des
sacrifices; enfin la bnigne chaleur de la misricorde fcondant au sein
de notre nature la semence amre du repentir, et l'homme, humble
conqurant de son hritage, d'un meilleur den que celui qu'il a perdu;
le tableau sommaire de l'humanit, de la socit, telles que le pch
les a faites, et telles que la vrit les remue et les modifie: voil
les vrits que dveloppe et qu'anime, profond tour  tour, sublime et
dlicat, mais vrai et srieux toujours, le biblique gnie de notre grand
pote. Toute l'humanit revit et se rend compte d'elle-mme dans les
entretiens du couple malheureux et bni; en frmissant de leurs dangers,
en s'effrayant de leur chute, en s'associant  leur indicible dsespoir,
on oublie et on se rappelle tour  tour que c'est sur soi-mme que l'on
s'pouvante et s'attendrit; et mme, s'oublit-on entirement dans
l'intrt qu'inspirent ces deux tres en qui nous sommes renferms, on
fait involontairement, de la pense et du coeur, tout le chemin qu'on
leur a vu faire; leur repentir, leur esprance, leur consolation
deviennent les ntres; et c'est les yeux humides et tourns vers le mme
asile invoqu par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on
voudrait faire sa propre histoire:

     Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu o il
     nous a jugs, de tomber prosterns rvrencieusement devant lui, l
     de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon,
     baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs
     pousss par des coeurs contrits en signe d'une douleur sincre et
     d'une humiliation profonde[493]?

Si l'espace, dont j'ai t prodigue, me permettait d'autres dtails, je
relverais encore comme une partie essentielle du systme religieux
expos par le pote, les grands traits dont il a dessin la vie humaine
et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fonde. Il
ne serait pas inutile d'opposer cette pure image  toutes les ides dont
le scepticisme moderne a dfigur, et, si j'osais le dire, barbouill la
face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces
grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de
l'humanit, reparaissent ici dans leurs vritables conditions, dans la
candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafrachit, l'me se
retrempe  l'aspect de ces vrits graves et douces, qu'on ne peut
s'empcher, ds la premire vue, de reconnatre et de saluer. Le sicle,
qui a compliqu les choses les plus simples et reni les instincts les
plus puissants, a besoin de remonter vers den, et de retrouver dans les
leons du pote le vrai type de tant d'institutions altres, de tant de
rapports fausss, de tant de vrits obscurcies. Je ne veux indiquer
qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et
dfinitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports
et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout
cet idal de la femme si dfigur dans nos moeurs. La singulire
combinaison d'idoltrie et de mpris que nous appelons galanterie,
pourra faire juger austre, sauvage mme, la manire dont Milton a
dtermin le rle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra
dgager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnatra la
vrit, c'est--dire l'intention divine, dans ce tableau tout  la fois
svre et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive tre
reconstitue  l'image de cette premire socit, dont Milton nous a
fait voir, sous les berceaux d'den, la constitution primitive et la
religieuse flicit.

Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer),
quelle est l'impression finale que laisse dans l'me la lecture du
_Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes diffrentes de
lecteurs, deux rponses directement opposes. C'est un pome triste, sur
un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despraux
qui n'a su voir dans le pome de Milton

     Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],

quoique l'invocation  la lumire et l'hymne  l'amour conjugal ne
ressemblent gure  des hurlements.

D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont
veill dans leur me des chants d'esprance et l'ont enveloppe de
lumire et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, 
quelques parties riantes,  quelques recoins clairs de cet immense
tableau. Cette impression accidentelle, isole, aurait t bientt
efface par d'autres impressions; et mme elle ne serait propre qu'
rehausser l'amre saveur du dnoment, puisqu'enfin cette gloire et
cette paix ne se montrent que pour disparatre et que le sujet total du
pome est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis
_perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beaut, de pieuse
joie, concert de toutes les cratures et de toutes les forces en toute
crature! vous n'appartenez plus  la terre, qui voit des pines crotre
sous une rose de sang  la place des fleurs immortelles que cultivaient
les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'me la
lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractre:
cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de
pch, fut-elle jamais autre chose?

Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'tre consol,
Milton est triste sans doute. Il est tout clatant de joie, pour qui
porte dans son me un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.

Malheureux qui ne l'a jamais prouv! Malheureux qui se croit heureux!
qui sans s'en apercevoir ni s'en dsoler, vit loin du seul principe de
la vritable vie! qui consent  une vie sans signification et sans but!
qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-mme! qui vit pour vivre et non
pour mourir!

Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces treintes de la
douleur qui tt ou tard arrte au passage toute destine et la presse
cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il
n'y a force, ni temprament stoque, ni armure de doctrine qui ne se
sente faible, et qui tt ou tard ne demande quartier; toute force a sa
limite, laquelle dpasse, la chute est d'autant plus dure qu'elle a t
plus retarde, et l'abattement d'autant plus grave qu'il tait moins
prvu. Il n'a t donn  personne de s'appuyer ternellement sur soi
seul, et le dsespoir est le dernier asile des forts.

Je parle du malheur qui a engendr tous les autres, et qui,  peine
sont-ils ns, les arme chacun, contre l'me humaine, de leurs pointes
les plus cruelles. Je parle du pch!

Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il
svit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et
des peuples, poison des institutions et des arts, lpre de la terre,
hritage des sicles, maladie dans la socit, infortune dans le
bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il
parvient  nier ses fruits. C'est  quoi, par mille moyens, il tend sans
cesse et ne russit que trop. L'homme, qui dans le dtail se plaint si
volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se
roidit contre la pense d'un malheur radical, dont il porte en lui le
principe et non le remde, dont il est  la fois l'auteur et la victime.
Il ne veut pas tre tomb; il se croit debout; il s'en rjouit. Ainsi
pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler
de sa chute, a d tout premirement le supposer vaincu ou tomb?

Pour des lecteurs ainsi disposs, Milton est triste sans doute. Il offre
la consolation  ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point
d'autre joie que celle de la dlivrance, de la gurison, du salut, et
tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes
images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les
autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bnir,
n'en ait tir pour eux que des anathmes.

Mais celui qui a bien voulu reconnatre de quoi l'homme est fait, de
quoi la vie se compose, celui-l n'a garde d'en juger ainsi, et le
chef-d'oeuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout diffremment. Celui qui
trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donn  sa
vie, une lumire verse dans ses tnbres et dans les tnbres du genre
humain, celui qui, s'estimant dchu, se sent glorieusement relev,
celui-l ressent  la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et
sainte, mais dlicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis
retrouv.

On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est--dire
l'orthodoxie chrtienne de Milton, a rpandues sur son pome. Veut-on
dire par l que la posie et la littrature mondaines soient
naturellement plus gaies que la posie et la littrature chrtiennes?
Entend-on que le monde respire la joie, et l'vangile la tristesse?
Chrtien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la
critique que j'ai rapporte renferme bien tout cela. Quant  moi, je
dclare que, depuis que je suis en tat d'observer, rien ne m'a autant
frapp dans la socit que la distribution de la joie et de la
tristesse. J'ai vu, en gnral, l'abattement, les ides noires, l'humeur
morose, la misanthropie, du ct o l'vangile n'est pas; c'est 
l'autre bord que j'ai trouv la srnit, le contentement et la
paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la
question: o s'applique-t-on mieux  conjurer l'ennui,  organiser des
ligues contre la tristesse,  tourdir la douleur,  sortir l'me
d'elle-mme? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il tait un
monde o l'on n'et pas besoin de tout cela, un monde o le bonheur ft
tellement indigne et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour
l'appeler ne ft propre, l, qu' le bannir et  le dtruire, un monde
o ces amusements auraient pour effet de distraire l'me, non de ses
chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous
prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde o l'on
_s'amuse_ le plus est ncessairement le plus triste; et puisque la
littrature n'est que le monde crit, la littrature chrtienne doit
tre moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'aprs un
vers mal compris de Boileau, c'est  la premire  _gayer_ la
seconde[496]. Or, quel est le caractre de cette seconde littrature?
Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour  tour srieuse et plaisante.
Je dis que, la plupart du temps, un caractre commun de tristesse
enveloppe et confond ces deux caractres. Que la littrature srieuse
tourne facilement  la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans
peine, lui qui ne voit dans le srieux qu'un synonyme adouci de la
tristesse, et comme un crpuscule de cette nuit morale. Pnible et
important aveu! puisque le srieux consiste  voir les choses comme
elles sont et  les apprcier selon leur nature intime. Le chrtien, qui
ne le dfinit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la
tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en dfinitive que des
sujets de joie  voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du
monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaiet et sa paix prcaire (trve
prolonge  tout prix mais non _trve de Dieu!_), l'homme du monde
rpugne au srieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous
avertit charitablement d'viter les penses trop srieuses, trop noires;
ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique
exclusivement aux calculs de l'intrt ou aux travaux de la science; et,
sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.

Mais il y a, dit-on, une littrature gaie. Gaie! est-ce de cette gaiet
qui nat sans effort d'un coeur content, et qui est comme le timbre
naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaiet qui n'tourdit, ne
trouble, ni n'gare? Ah! rpandez-la autour de vous, cette bonne gaiet,
et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'cho bizarre de nos
discordances intrieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos
travers, si elle a pour principe cach la haine et le mpris,
convenez-en, quoique le coeur le plus honnte et l'me la plus heureuse
s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule 
l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et mme innocent;
convenez-en, cette gaiet n'est pas fort gaie  son principe, et j'en
appelle  ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au
sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc,
aprs avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut trs bien ne point
lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus
content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les
auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les
personnages de leurs fictions ne nous gayent souvent que de leurs
terreurs, de leurs angoisses et de leurs colres.

Entre ces deux caractres de srieux et de gaiet, c'est--dire bien
souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littrature des
scnes, des tableaux, des fictions intermdiaires, qui rafrachissent
l'me; mais, encore une fois, si la littrature est l'expression de la
socit, comment serait-elle plus joyeuse que la socit qui ne l'est
pas, et dont toute l'activit, tout le dveloppement, les esprances
mmes, sont marqus au coin du malaise et de l'anxit? S'il y a des
lectures d'un caractre diffrent, s'il y a une littrature  la fois
srieuse et sereine, anime et calme, c'est celle au milieu de laquelle
brille le chef-d'oeuvre de Milton. Ce pome, fond sur la pense
chrtienne que la joie ne peut natre pour l'homme que du sein des
larmes, nous prsente le bonheur aux seules conditions possibles; et
s'il nous dfie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramne 
de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrtienne en
la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des
faits, des ralits, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des
faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont
les consquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur
poids les hommes du monde jusqu' ce que la main qui a soulev de dessus
tant d'mes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en
dlivrer.




TROISIME ARTICLE[497]


Il y aurait de la prsomption  demander pardon du retard de cet
article, auquel peut-tre personne, except nous, ne songeait plus.
Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus
mritoire qu'on nous en saura moins de gr. Cette satisfaction, du
reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore
une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du
_Paradis_; quelques moments en la socit de Milton et de M. de
Chateaubriand sont doux  passer, quels que soient l'occasion de la
rencontre et le sujet de l'entretien.

Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'veille pas des
ides bien fraches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen
d'une traduction sinon une critique toute de dtails, l'oeuvre monotone
du vanneur qui, en nettoyant son bl, s'environne de poussire? Mais le
secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualits si
leves de l'me, des procds si dlicats de l'esprit, il y a, dans
certains cas, si peu de diffrence entre traduire et produire, qu'un
intrt srieux et vif peut s'attacher  la critique d'un ouvrage de ce
genre.

La thorie de la traduction embrasse d'autres thories; il y a un gnie
de la traduction comme il y a un gnie de la posie, de la philosophie
et de la science. La connaissance intime de deux langues  la fois et de
leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonne qu'on le
pense; soumettre l'une  tout ce que l'autre a cr dans son
indpendance, et donner  cette servitude toutes les grces de la
libert, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le gnie
qu'il s'agit de traverser d'une rive  l'autre; enfin une pleine et
intelligente fidlit est ncessairement au prix d'une foule de
connaissances prcises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait,
s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-tre le temps
viendra o tout prtendant  la gloire littraire fera ses premires
armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher  une lutte
obstine les secrets de sa propre langue, pour se gurir  l'avance
d'une trompeuse facilit, pour voir son idiome natal, trop connu, et
comme fltri par une longue familiarit, reverdir entre ses mains, et
lui donner l'utile plaisir de l'tonnement.

Tout crivain qui a dbut par cet exercice, lui a srement d beaucoup,
et la langue, de son ct, a de grandes obligations aux excellents
traducteurs. Mme la divergence et la contrarit des systmes sur la
traduction (et nul art n'a enfant autant de systmes) a profit  la
littrature, soit par leur discussion, soit par leur application. Dj
l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de
substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits minents.
Traduire ne saurait tre une chose petite si elle tient de fort prs 
de grandes choses et si elle intresse de grands esprits. Et qui ne
sentirait pour cette oeuvre un respect indpendant de toute rflexion,
lorsqu'il voit l'auteur du _Gnie du Christianisme_ en occuper ses
annes les plus mres et en honorer son talent!

M. de Chateaubriand a aussi son systme sur la traduction; systme dont
l'ide premire et gnrale se recommande au premier abord. Ce systme
est celui de la littralit. En jugeant la littralit sur son but, nous
la trouvons fidle au voeu de la nature, qui a marqu tous les tres du
sceau de l'individualit, et en a fait la condition de toute grce et de
toute puissance. Le respect pour l'individualit est devenu, jusqu'
l'excs mme, la religion de l'art,  la mme poque (chose bien
singulire!) o l'individualit se voit proscrite par la politique et
par la philosophie. Comme tous les caractres d'une mme poque tendent
 s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble
aspire  former un tout, il y a sans doute une secrte harmonie entre
ces deux faits, et l'historien de notre poque sera tenu d'en rendre
raison. Bornons-nous  constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur
la scne, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction.
L'ancienne manire de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout
l'individualit, de ramener tous les tres du mme genre  la simple
communaut de leur genre, et de les rduire comme on fait des fractions
en arithmtique,  un mme dnominateur. Ainsi se dpeuplait,
s'appauvrissait ce monde si vari; ainsi s'aplanissait le terrain si
richement accident de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui
bien autrement; mais si le but est lgitime, et nettement aperu, on
erre quelquefois sur les moyens.

Pour nous en tenir  la traduction, la littralit, c'est--dire le
respect de la lettre, a pour base une simple mprise. La _lettre_ de
l'crivain original n'a pas ncessairement ou plutt n'a jamais sa
pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne
peut qu'admirer, en gnral, l'tonnante correspondance qui rgne entre
les langues les plus diverses, quant  la dissection des ides, et mme
quant aux moyens de les dsigner. L'unit de l'esprit humain a bien de
quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue  l'autre,
partager le champ de la pense en compartiments gaux et correspondants,
et surtout, inventer partout, pour l'expression des ides morales et
intellectuelles, des mtaphores analogues. On n'a peut-tre ni assez
remarqu, ni assez tudi ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est
mme tacitement exagr, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_
d'un crivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages
dans leur systme de dcomposition de la pense, aucune langue pourtant,
superpose  une autre, n'y concide parfaitement; les compartiments ne
recouvrent pas toujours, d'un idiome  l'autre, exactement la mme
tendue; tel mot en dborde un autre, tel autre est dbord; et mme les
faits mtaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues
rencontr des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes
et voisines, un mot matriellement identique, prend, d'un ct  l'autre
du dtroit ou du fleuve, deux valeurs assez diffrentes pour pouvoir,
dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu
diffrentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette
ressemblance dcevante  rendre le mot par son pareil. Tous ces faits
rclament contre le systme de la traduction littrale, et la condamnent
d'avance  tre de toutes les traductions la plus infidle.

Je parle du littralisme absolu; car il y a, entre deux langues, 
quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports
suffisante pour nous autoriser, nous obliger mme,  essayer d'abord de
la littralit; toutes les fois qu'elle est possible, elle est
ncessaire; mais  quelle condition est-elle possible, si ce n'est  la
condition de rendre, avec la pense de l'crivain, l'crivain lui-mme,
je veux dire son intention, son me, ce qu'il a mis de soi dans sa
parole, et ensuite de satisfaire par la puret du langage, sinon les
mticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exerce et d'un
got dlicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de
Chateaubriand: Une traduction interlinaire serait la perfection du
genre, si on lui pouvait ter ce qu'elle a de sauvage[498],
c'est--dire qu'elle serait la meilleure si elle tait possible. Elle ne
l'est donc pas? pourquoi, sinon  cause de son excessive littralit? La
mme impossibilit s'tend  toutes les traductions qui, sans tre
interlinaires, prsentent plus ou moins le mme caractre.  ce titre
la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_;
le systme avou par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et
d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de
passages de ce remarquable travail.

Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir dclarer que je
prfre ce systme, tout _impossible_ qu'il est,  celui que nous avons
vu en faveur il y a peu d'annes encore, systme de corrections et
d'amendements, de suppressions mme, en un mot d'aplanissement de tout
ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'crivain, bien
rellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe
des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les diteurs savants
d'une _Jrusalem dlivre_ en vers franais professaient qu'un
traducteur ne doit tre fidle qu'aux beauts de son original, et
louaient leur patron d'avoir fait disparatre des strophes entires du
Tasse, et rduit  un sommaire succinct le long discours de l'un des
hros du pome[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidle
aux dfauts mmes de son original, quand ces dfauts font partie de son
caractre; qu'elle soit bizarre o il est bizarre, et qu'elle ne se
pique pas d'tre claire o lui-mme a voulu tre obscur. Si le
traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente  son aise et
franchement, qu'il soit pote et non traducteur; comme traducteur, son
sujet, son idal, _sa vrit_ c'est l'crivain mme qu'il reproduit; il
travaille sur ce fonds comme son modle a travaill sur la nature; il
s'enferme dans les limites de ce gnie individuel; il ne voit rien au
del; son mrite n'est pas de paratre  travers son modle, mais de
s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, le meilleur des hommes
qui furent ses fils, ve, la plus belle des femmes qui naquirent ses
filles[500], il dit deux fois une singulire chose, qu'il serait bien
ais de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni
bonne; rptez-la nanmoins aprs lui; quoique chaque locution
irrgulire ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par
leur caractre, ou par leur frquence, appartiennent au portrait de son
gnie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?

Mais M. de Chateaubriand est all plus loin. Il faut le dire: il a remis
en question toute la langue franaise, cette langue  laquelle il devait
se sentir li par tant d'obligations mutuelles; il l'a livre  Milton;
il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une libert sans
exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crdit assez
tendu, et mme lui savoir gr de quelques nologismes, et de quelques
tours inusits: il y en a de trs heureux dans sa traduction, et la
pdanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu
tre anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce
n'tait pas la langue de Milton, c'tait Milton moins sa langue qu'on
lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites
que Milton a recherchs  bon escient parce qu'ils taient insolites;
qu'il ait eu tort ou raison de les crer, son interprte a eu raison de
les reproduire; je ne parle que des faons de parler que la langue
anglaise imposait  Milton, et qu'elle n'imposait point  son
traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue
aucune grce nouvelle. C'est faire tort  la fois aux deux idiomes: car
les mmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en franais
des contorsions pnibles du style, qu'on met sur le compte du pote
original sans en dcharger celui de son interprte. Je ne saurais voir,
je l'avoue, aucune grce, aucune nergie particulire, par consquent
aucune ncessit, dans des phrases comme celles-ci: Leurs menaants
bras (I, 431); il leur en dit la cause suggre (I, 383); dans leur
mauvaise demeure prpare (I, 469); de rgner il est le plus digne
(I, 481); une compagnie je ne t'ai pas destine (II, 105); mes yeux
il ferma (II, 105); une action hardie tu as tente (II, 209). Je n'ai
pu mme me laisser gagner  la satisfaction que parat trouver M. de
Chateaubriand  avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de
l'inversion par laquelle dbute Milton: La premire dsobissance de
l'homme... chante, Muse cleste! (I, 7.) Cette transposition du rgime
direct est une des formes dont le gnie de notre langue s'loigne avec
le plus de rpugnance! et de telles rpugnances sont des raisons contre
lesquelles il n'y a point de raison. Clart, euphonie, noblesse ou
nergie du tour dans un cas donn, rien ne prvaut contre cette
antipathie.

S'il y a, du reste, une superstition qui se conoive de la part de M. de
Chateaubriand, c'est la superstition de la fidlit; d'ailleurs de
pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au
sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins
le mrite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce
qu'elle nous reprsente, de tout ce monde dont elle est l'expression.
Mais ce qu'on a peine  concevoir, c'est que presque partout o le
normand perce  travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout o un
mot franais se prsente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre,
et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce
mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors mme que ce
mot, jadis franais, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et,
ce qui est plus fcheux et plus frquent, alors mme qu'il n'a point
conserv en Angleterre la mme nuance de signification que parmi nous.
C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam,
au lieu d'tre _ple_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est
_blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des
actes de zle records_; quoique le traducteur st fort bien, mme sans
en tre averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrs_,
chose bien diffrente du fait tout intrieur que dsigne en franais le
mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inoppos_, transporte au
sujet une pithte qui ne convient qu' l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut
sans improprit se traduire par _apte_ devant les mots _ s'garer_. On
ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de
la mer, ait eu l'ide qui s'exprime en franais par _semoncer_.
Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqu
 ses lecteurs anglais, l'ide (si c'est une ide) que prsentent les
mots _vnements pervers_? Est-ce bien  Milton qu'il faut imputer
d'avoir appel ve _impratrice de ce monde beau_? et ne l'et-il pas
nomme, s'il et crit en franais, _souveraine de ce bel univers
(Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte
franchement dans notre langue, qui en sera tonne, le mot _co-partner_,
fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est
transcrire. Dirai-je que, par simple gard  la ressemblance des sons,
_compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par
_compres_? Je doute cependant que les deux mots aient la mme couleur
dans les deux langues.

La littralit affecte la traduction d'une manire bien plus profonde et
plus gnrale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des
lments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase
ne se compose pas seulement de mots rangs dans un certain ordre; elle
enferme d'autres lments plus subtils, plus intimes, non distribus par
blocs, mais rpandus dans la substance du discours comme les sucs dans
la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le
mouvement de la phrase, le caractre de l'expression sont des choses qui
dpendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que
possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet mme est souvent
plus essentiel que l'ide proprement dite; ou plutt l'ide, l'intention
de l'crivain ne se trouve entire que dans ces accessoires. Combien de
vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la
phrase, ont fait vivre dans toutes les mmoires! vers d'inspiration et
de gnie, chos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir,
 en juger par une traduction littrale, ni le charme natif ni la
clbrit! En posie, le simple son est une ide, souvent toute l'ide
du pote; et ces ides vivent et se perptuent comme vit dans le
souvenir des peuples une touchante mlodie sans accompagnement de mots
et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer  traduire de
semblables vers, puisque des ides ne sauraient traduire des sons, ou
bien il faut recourir  un autre systme de traduction que le
littralisme.  vrai dire, je penche pour la premire opinion; car enfin
ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.

Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au
del des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de
la musique; ce sont des ides, c'est l'me de l'crivain, c'est sa vie;
faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-mme; or,
comment esprer que deux langues correspondront si merveilleusement
l'une  l'autre, qu'une version littrale transportera dans l'une tous
les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un
prodige. Jusqu' un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct
mystrieux a appris au peuple, dans toutes les langues,  revtir d'un
caractre imitatif les noms des objets qui parlent  l'imagination; et
ceux dont elle est semblablement frappe par tout pays ont en gnral
des dsignations semblables. Le gnie de l'onomatope fait correspondre
sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prte 
certains tours qu'on peut appeler onomatopes de syntaxe; un mme
instinct conduit  de mmes effets. Dans ces cas, la traduction
littrale satisfaisant  tout doit tre prfre  toute autre. Mais
combien de fois la rencontre n'a pas lieu!

M. de Chateaubriand parat croire, au contraire, que la fidlit verbale
est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase
grammaticale on dtache ncessairement du sol la phrase oratoire ou
potique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre
crivain s'offre  nous fournir ce genre de preuve... En citant (dans
l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis lgrement
loign du texte: eh bien! qu'on lise les mmes passages dans la
traduction _littrale_ du pome, et l'on verra, ce me semble, qu'ils
sont beaucoup mieux rendus, mme pour l'harmonie[501]. Mais nous osons
croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique  l'ensemble de son
travail ce qui est vrai de certains morceaux o la sublimit de la
pense jointe  l'extrme simplicit de l'expression assurait  une
version littrale tous les avantages dont la traduction est susceptible.
Il y a, en effet, chez les potes de premier ordre, et particulirement
chez Milton, des passages o la posie est tellement dans la pense,
dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet
potique, et que le mot, aprs avoir apport l'ide, se retire
humblement de la scne. L, on ne regrette ni la langue de l'original,
ft-elle de beaucoup suprieure  celle du traducteur, ni ses vers, si
le traducteur a crit en prose; un sens net est tout ce que l'on
demande; de mme que la clart, selon Vauvenargues, orne les penses
profondes, la simplicit orne les penses sublimes. Mais ces endroits,
en tout pome, sont rares; et presque partout l'expression a plus
d'importance, et contribue au dessein du pote dans une proportion plus
forte et d'une manire plus intime. Alors, sans doute, il faut la
reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette ncessit est
incompatible avec le systme littral. S'il n'en tait pas ainsi,
pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de
phrases o l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe
naturelle, une forme dtermine, toutes choses qui ne paraissent pas
avoir manqu  Milton dans les passages correspondants? pourquoi si
souvent les tons semblent-ils heurts, les lments de la phrase
incohrents et disloqus, la phrase entire laborieusement assemble? Je
ne rclame point cette facilit molle, ce coulant de diction, cette
rondeur de contours dont on a tant abus; une duret nergique vaut
mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la
dconcerter quelquefois; et je ne mconnais point que la prose du
traducteur prsente souvent, sous cette forme abrupte, des fierts de
style du plus grand effet.

Je n'ai parl jusqu'ici que des inconvnients directs de la littralit.
Ses inconvnients indirects sont bien plus considrables. J'entends par
l ceux qui rsultent de la disposition d'esprit o ce systme place
ncessairement le traducteur. Quel systme que celui qui, rduisant
l'art d'crire  sa partie en quelque sorte mcanique, vous isole de
votre talent, et vous oblige  transporter d'une langue  l'autre le
gnie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend
bien, des missions qu'on ne saurait accomplir  moins d'en avoir le
secret, d'en possder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque
capable qu'on soit de le pntrer, on finit, dans le systme du
littralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on prouve
ncessairement  remuer cette glbe des mots, convertit en mcanisme
involontaire une oeuvre qui devrait tre tout intellectuelle; on cesse de
vivre avec son modle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le
sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots
eux-mmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_,
refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'tre averti par cette
intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prte 
l'crivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu' des contre-sens.
Le traducteur libral associ par la sympathie  son original, uni tout
 la fois  sa pense et aux signes de sa pense, ressemble  cet
officier sudois qui, charg d'un ordre pour un corps d'arme, et
remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui
de changer l'ordre dont il tait porteur, et, au lieu d'une dfaite
qu'il et commande  ses compagnons, leur apporta la victoire.
L'interprte littral n'aperoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en
tient  son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les dfaites
d'un traducteur.

Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est rduit dans la traduction
 l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maon,
personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit
vrai. Mais si la vivacit, la fracheur de son gnie l'ont prserv en
gnral de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un
commerce de coeur  coeur entre Milton et lui, cette mme vie qui le
distingue si minemment lui a rendu plus pnible, plus oppressive qu'
tout autre, l'obligation qu'il s'tait impose.

     Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].

Tantt de ses bras garrotts, il atteint et enserre Milton, et se ranime
dans cet embrassement; mais tantt aussi, las et rebut, on voit que sa
pense l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs,
vers quelles crations s'garait ce brillant esprit, tandis que sa plume
repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans
les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paratra quelque
nouvel _Abencerage_, quelque autre _Vellda_, savoir la date prcise de
ces fictions et des images dont elles seront dcores; il serait piquant
de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, clore d'entre deux
lignes de la traduction de Milton, et peut-tre nous montrer leur
berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprtation, dans
un nuage tendu par le traducteur sur la clart de son modle.

Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des
inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances
pour les apercevoir et point de talent pour les viter. C'est par pure
distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le
mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en
question (I, 254), ne peut mme pas signifier autre chose. Il savait
bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie
_brillantes_ plutt qu'_lgantes_. Il n'a pu voir aucune raison de
traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _ ma tte
se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en franais qu'elle se
dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans
notre langue son quivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai dlice
peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un
dlice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle
socit peut s'assortir, quel vrai dlice_ (peut-il y avoir)? _From her
seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses
fondements_; le mot et l'ide le veulent galement. _Arracher_, donn en
traduction de _pluck_ (I, 349), est galement repouss par le
dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that
always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits:
_l'enfer qui brle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage
de la langue et le besoin de l'ide rclament au lieu de _demi-ciel_ le
_milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage
du livre II:

     Quoi! glorifier son trne en murmurant des hymnes, chanter  sa
     divinit des alllua forcs!... Telle sera notre tche dans le
     ciel, telles seront nos dlices! Oh! combien ennuyeuse une ternit
     ainsi consume en adorations offertes  celui qu'on hait[503].

Pour nous rsumer (et sans doute il en est temps), le systme de
fidlit verbale est bon et vrai sauf l'excs. Tout les faits bien
examins, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de
l'original comme de l'hypothse la plus vraisemblable; ainsi procde
celui qui cherche  se rendre compte des phnomnes naturels; et il en
est d'une hypothse qui explique toutes les parties d'un fait, comme
d'une forme qui conserve toutes les parties de la pense et toutes les
intentions de l'crivain; cette hypothse et cette forme se vrifient 
cette preuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de
Milton ait exagr un principe vrai; mais on se tromperait si l'on
prtait d'avance  l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu
trange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cits. Si
plusieurs fois dans chaque page la diction tonne, effraye mme par son
pret, si quelques passages sont pnibles  lire, si le rythme est trop
souvent nglig et l'euphonie trop souvent brave, l'impression gnrale
qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son
systme. Car, de fait, les beauts, la vie de ce Milton franais, je les
impute  M. de Chateaubriand plutt qu' sa mthode. C'est moins
peut-tre pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonne  propos,
qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la posie de Milton. Et du
reste, qui pouvait mieux que lui arracher  cette mthode tout ce
qu'elle ne donne qu' regret, tout ce qu' d'autres traducteurs elle
aurait absolument refus? Ce qui est sr, quant  nous du moins, c'est
qu' travers ce langage hriss de barbarismes volontaires, on a eu
commerce avec le gnie de Milton, on a prouv de fort prs sa prsence,
on croit l'avoir vu, non  travers le voile d'une traduction, mais 
travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce
pome ne nous avait donn une aussi vive conscience d'avoir lu Milton
lui-mme; aucune n'avait assur  ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir
sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait
paru si grand!

Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet
effet, dont, pour notre part, nous avons  coeur de rendre tmoignage, et
quand il aurait touff le feu de son pote, nous ne laisserions pas de
clbrer, mme dans son erreur, cette dvotion du gnie au gnie. Nous
ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient
par des fibres secrtes  la racine de toute religion. Nous aimerions 
signaler dans le talent, qui est une royaut, cette abdication d'un
nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obissance, et
qui, dans une servitude gnrale, se cre encore, comme  plaisir, une
seconde servitude. Tant de journes consumes dans le plus rude labeur,
qui mrite et ne se promet pas la gloire, sont une leon pour tant
d'hommes qui crivent et qui ne travaillent pas. On parle de
l'enthousiasme de la jeunesse: mais o est, parmi nos jeunes gens, un
tel enthousiasme, une telle abngation? N'et-il fait que leur en donner
l'exemple, et dt cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant
d'autres (et certes elle restera), la littrature, la posie, la
religion auraient de grandes obligations  M. de Chateaubriand. C'est
pour nous un besoin de les reconnatre; et une douceur de penser que
nous exprimons la pense de mille autres, qui se sont abreuvs en
silence  la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le
remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent 
son courageux travail.




III

Congrs de Vrone. Guerre d'Espagne. Ngociations. Colonies espagnoles.

2 volumes in-8.--1838[504].


Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il ft, de la
guerre de 1823, en viendrait rclamer l'honneur. C'tait bien assez de
l'absoudre, et peu de gens peut-tre y taient disposs. M. de
Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet vnement _lui
appartient_[505]; il s'en glorifie; il parat compter sur l'approbation
gnrale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_
de ses juges, il les met en tat, en leur communiquant sans rserve
toutes les pices du procs, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-tre
pas un modle d'humilit que cet ouvrage, mais c'est un modle de
loyaut. Sous ce rapport, nous ne devons  l'auteur que des loges, et
des remerciements pour l'exemple qu'il donne.

Quant aux loges que l'auteur rclame ouvertement pour ce grand acte de
sa vie politique[506], nous hsiterions davantage  les lui dcerner,
s'il pouvait nous appartenir d'noncer une opinion et mme d'en avoir
une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous
ferions cortge  Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux;
mais notre indcision nous retient en bas, heureux pourtant si nous
voyons la foule accompagner Scipion. Aprs cet aveu, nous sommes au
moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit
rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822  1838,
essentiellement chang de principes, ni vari dans ses jugements sur les
hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de
plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mmoires sur
le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y
a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'poque de ces
_Mmoires_  celles du congrs de Vrone, les opinions de l'auteur
taient dj devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si ds 1822,
l'auteur et pu crire ces lignes, aussi admirables de pense que
d'expression:

     Dure de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne
     serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les
     enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas
      leurs autels, prires prosternes, humbles voeux, abaissements
     profonds, est impit. Leur propre malheur ne leur apprend rien;
     l'adversit n'est qu'une plbienne grossire qui leur manque de
     respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.
     Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont
     cess d'tre des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments,
     des pyramides, de fameux tombeaux[507].

Je le rpte, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment
a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que
son succs armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour
aveugle contre les liberts publiques, et que c'tait la Rvolution
franaise, je dis dans ses rsultats lgitimes et consacrs, que c'tait
la Charte, en un mot, qu'il allait touffer dans la Pninsule?

S'il tait vrai, comme le lui crivait M. de Villle, en opposition
avec les dclamations soldes de quelques journaux, que cette guerre ft
repousse par l'opinion la plus saine et la plus gnrale[508], ce fait
mme ne devenait-il pas une objection? et puisque cette dsapprobation
anticipe de la nation ne tenait pas  la dfiance du succs, l'espoir
du succs donnait-il l'espoir de rconcilier l'opinion, sans laquelle,
aprs tout, on ne peut rien dans un tat libre?

Il est d'ailleurs des succs dangereux et des victoires qui
embarrassent. C'est bien coup, disait  Henri III sa mre Catherine; 
prsent il faut coudre. Avait-on pourvu  cette _couture_ si
importante? en avait-on prvu l'norme difficult? S'il y avait en
Espagne, pour l'tablissement d'un ordre nouveau, des lments
convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils
n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrire sans issue? Quel a
t pour l'Espagne le rsultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le
sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde et pu le
prvoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: En fait de
_prvision_ et de conception indpendante, personne ne peut nous en
remontrer[509].

Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a t _chass_ du
ministre au moment d'assurer les rsultats de l'entreprise. Seul on et
pu achever ce qu'on avait seul conu et entrepris. Mais ceux qui jugent
que l'oeuvre tait essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je
crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la
rendre bonne.

L'loquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus
loquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une
conviction qui s'y est enracine: c'est que, s'il est vrai que le
mauvais succs de cette guerre et immdiatement perdu ses auteurs, le
bon succs de cette expdition ne devait pas,  la longue, leur tre
moins fatal. Les Bourbons devaient prir par la prosprit comme par
l'adversit; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce
ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadro
a prpar la chute, Alger l'a consomme.

C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors.
Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les
deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510],
n'et pas tellement surveill le pote que celui-ci n'et sduit l'homme
d'tat; et nous savons quelle est la sduction d'une telle posie! Nous
l'avons dit ailleurs: le pote est le vrai _moi_ de M. de
Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est trs vrai que la
communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est--dire si le style
du pote n'a jamais pass dans les dpches du ministre, si ces
documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions
littraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une posie
de conception, d'esprance, de conduite, qui peut pntrer dans les
entreprises, et leur imprimer son caractre, sans l'accompagnement
littraire du rythme et des mtaphores.

Il faudrait pourtant rendre grces  la posie si l'on devait  son
intervention, mme illgale, quelques-uns des caractres qui ont signal
cet acte mmorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas
 elle, c'est  une source plus leve, que nous devons rapporter et les
intentions de M. de Chateaubriand en commenant la guerre, et ses nobles
quoique inutiles efforts pour pargner  l'Espagne des ractions
sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins pargner  la dynastie
qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions
qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes
caches!  des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale
que le sang.

Le plaidoyer de l'illustre crivain n'a donc pas port dans notre esprit
une pleine conviction; nous ne sommes pas sr que le grand acte dont il
se glorifie n'ait pas t une grande erreur. Mais nous nous ferions tort
 nous-mme en ne convenant pas que ce mme livre, et notamment dans sa
partie diplomatique, donne une haute ide de M. de Chateaubriand comme
homme d'intelligence et mme comme homme d'action. tait-il fait pour
tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un tat? son gnie
et-il suffi  quelqu'un de ces moments capitaux o le pilote, en pesant
sur sa barre, imprime un nouveau cours  toutes les affaires humaines,
et attache un avenir sculaire  la destine d'une race ou d'une
institution? Est-il, en un mot, un gnie en politique, ou seulement un
trs grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un trs grand
esprit. Ce livre nous parat plein de jugements vrais, de vues saines et
grandes. Et rien n'empcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous
les lments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient
jamais former, par leur runion, cet empirisme sublime qui est le gnie
mme, et qui ne semble pouvoir tre ni compos ni dcompos. C'est dans
les actes mmes et dans leurs rsultats que se constate le gnie
politique, gnie si diffrent de celui de l'historien, que le plus grand
homme d'tat peut fort bien tre historien mdiocre, et le plus grand
historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand
n'ait raison de s'lever contre le prjug qui tend  loigner des
affaires les hommes de pense; la pense ne rend pas impropre 
l'action; toutefois le gnie de l'action reste un gnie  part.

En politique pas plus qu'en morale, le succs n'est le vrai juge des
actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent
fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires
humaines, et, pour l'exercer  coup sr, se tient hors de l'atteinte de
toute prvision humaine, de celles mmes du gnie. Le gnie n'est pas
toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de
Chateaubriand, les faits ont leur iniquit! Pourquoi le gnie, qui est
la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunit refuse  la
vertu, qui est le gnie de la conscience? Malheureusement l'iniquit des
hommes est encore plus grande que celle des faits; ils rvrent des
succs immrits, et presque toujours,  leurs yeux, les revers sont
justes; il faut, pour tre rput gnie, tre heureux, et commencer par
l'tre. Qu'un homme, n ministre, arrive aux affaires en un moment
fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier
coup soit un _va-tout_, un revers l'arrte au dbut, le rejette dans
l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la
postrit, il faut qu'il soit n confiant!

       * * * * *

Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de
politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins
d'honneur  M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas  son
talent d'crivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
il ait rpandu plus de beauts, ni des beauts plus vraies et plus
diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux
dpens l'une de l'autre; toutes les deux sont  la fois portes au plus
haut degr, et semblent driver l'une de l'autre. Le style propre  M.
de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette
dernire production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a
plusieurs, et dans chacun il est presque galement parfait. L'homme
d'tat dans ses loquentes dpches, l'historien-pote dans ses vivants
tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers,
se disputent le prix et nous laissent indcis dans l'admiration. Dans le
dernier genre pourtant, l'auteur, de loin  loin, glisse vers des tons
moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas  tout le monde:

     Le comte de Bernstorff tait ministre des affaires trangres 
     Berlin lorsque nous tions ministre plnipotentiaire de France
     auprs de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette
     ambassadrice de Danemark auprs d'Anne d'Autriche... Le comte de
     Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui  Vrone
     que la goutte, voyait dj la France rendue  son nergie militaire
     et songeait que cette France tait frontire de la Prusse[512].

La grande rputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher  ses
premires productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et
des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent
n'a cess, depuis lors, d'tre en voie de progrs;  l'ge de
soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et
aussi rapidement qu' l'poque de sa plus verte nouveaut. Ce n'est
plus cette imagination s'enivrant d'elle-mme, se berant dans ses
propres crations, enchante autant qu'enchanteresse, satisfaite de son
travail pourvu qu'elle et tir de toutes choses, et mme de la douleur,
des images et des accords. Ce talent,  mesure que la pense et la
passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
vie et le travail l'ont affermi et complt; sans rien perdre de sa
suavit et de sa magnificence, le style s'est entrelac, comme la soie
d'une riche tenture,  un canevas plus serr, et ses couleurs en ont
paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu' la forme
de la phrase, est devenu plus prcis, moins flottant; le mouvement du
discours a gagn en souplesse et en varit; une tude dlicate de notre
langue, qu'on dsirait flchir et jamais froisser, a fait trouver des
tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres.
Le prisme a dcompos le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
qui en rejaillissent clairent comme la lumire. Aucune de ces vertus et
de ces grces de style ne manque aux passages suivants:

     Sous la Restauration... la lgitimit constitutionnelle ne
     paraissait  aucun esprit mu le dernier mot de la rpublique ou de
     la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des
     armes ou des rvolutions qui venaient s'offrir pour des destines
     extraordinaires. M. de Villle tait clair sur ce mouvement; il
     voyait crotre les ailes qui, poussant  la nation, l'allaient
     rendre  son lment,  l'air,  l'espace, immense et lgre
     qu'elle est. M. de Villle voulait retenir cette nation sur le sol,
     l'attacher en bas; nous doutons qu'il en et la force. Nous
     voulions, nous, occuper les Franais  la gloire; essayer de les
     mener  la ralit par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].

     Si la Lgitimit a disparu glorieusement, la personne lgitime
     s'est-elle retire gale en gloire  la Lgitimit? Tomb tout arm
     dans un fleuve aprs la bataille de Pescare, dj recouvert par les
     flots, Sforze leva deux fois son gantelet de fer au-dessus des
     vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montr  la
     surface de l'abme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?

Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers crits
de M. de Chateaubriand, rien de ce qui cra,  l'aurore de ce sicle,
son individualit littraire, ne s'est perdu  travers les phases
diverses de son me et de sa destine. Il n'a pas cess d'tre en
commerce avec la nature et la solitude; il a mis, comme il le dit
lui-mme, sa main dans le sicle, son intelligence au dsert[515];
parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va dcider du
sort de l'Europe et de sa propre destine, il a des oreilles pour le son
d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans
disparate il mle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napolon;
et s'agit-il de raconter son expulsion du ministre, il dbute ainsi:

     Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
     petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendmes l'aurore
     se lever; une hirondelle tomba par notre chemine dans notre
     chambre; nous lui ouvrmes la fentre: si nous avions pu nous
     envoler avec elle[516]!

Ces alliances ne semblent permises qu' M. de Chateaubriand; au fond,
elles le sont  tout le monde; il est permis  tout le monde d'tre
soi-mme, d'tre vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce
qu'elles existaient d'abord dans son me, o se rencontrent et
s'entrebaisent les gots du solitaire et les proccupations de l'homme
social; supposez avec l'intention du mme style une me diffrente, et
vous aurez une composition o les couleurs se heurtent au lieu de se
fondre:

     Chacun, pris dans son air, est agrable en soi; Ce n'est que l'air
     d'autrui qui peut dplaire en moi[517].

 tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manire de M. de
Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littrature actuelle.
L'effet, et mme le prestige, sont cherchs jusque dans les crits les
plus simples; cette recherche est avoue, et c'est la seule ingnuit
qui nous reste. Il y avait, chez les crivains du grand sicle, plus
d'art que chez les ntres, et moins d'artifice. Les plus grandes beauts
de nos crits sont plus ou moins des beauts _faites_; et puisque
nanmoins, je les appelle _beauts_, j'entends bien que la nature y a sa
part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela
tait invitable, nous sommes ds longtemps, sous le rapport du style,
sortis de l'ge d'innocence; et la simplicit d'intention n'est plus de
notre temps. Heureux et rare est l'crivain qui peut faire encore
quelque illusion l-dessus; il faut croire qu'il a commenc par se la
faire  soi-mme. Si, dans son beau morceau sur Charles X  Prague, M.
de Chateaubriand, homme, s'tait retourn, je crois bien qu'il aurait
aperu derrire lui l'crivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais
srement l'_homme_ croyait bien tre seul lorsqu'il crivait ces lignes
touchantes:

     La dernire fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'tait
      Buschtirad, en Bohme. Charles X tait couch; il avait la
     fivre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe
     brlait sur la chemine: Je n'entendais dans le silence des
     tnbres que la respiration leve du trente-cinquime successeur
     de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil tait pnible; le
     temps et l'adversit, lourds cauchemars, taient assis sur votre
     poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille
     avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un
     pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'tais pas un
     mauvais songe comme celui qui vous rveilla pour aller voir expirer
     votre fils! Je vous adressais intrieurement ces paroles que je
     n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: Le ciel
     vous garde de tout mal  venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant
     votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont t celles
     de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa duret en attendant la
     visite de Dieu! Lui seul peut rendre lgre  vos os la terre
     trangre.[518]

Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beauts que
nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide,
semblable  la flche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de
la prcision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, 
la beaut de l'ensemble. Il y a trop d'tincelles, trop de chocs; les
ides se heurtent contre les ides, plutt qu'elles ne se suivent et
s'enchanent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pense se pose
firement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se
contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:

     Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hironymites
     (l'Escurial), pour essayer de l une sortie sur la socit; mais
     cach parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point
     la hauteur, la mine, la svrit, la taciturne exprience, la
     croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres
     sacrs: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs
     ttes. Il ne pouvait, lui mort ressuscit, tendre, assis dans son
     cercueil, ses bras de poussire  rencontre de l'avenir[519].

Cela est-il assez simple pour tre vraiment beau?

     Il loigne son directeur, Don Victor Saez. Saez tait habile, mais
     il avait parl bas  la grille du tribunal de la Pnitence,
     oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des
     nations[520].

Cela est-il assez clair pour tre vraiment beau?

     La foule court chez les opposants, dans le dessein de les
     massacrer; Morillo dissipe la foule, et la premire lgislature des
     Corts finit. Cette terre de misre avait _pourtant_ t foule par
     Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donn
     naissance  Trajan[521].

Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la dception. Derrire
cette antithse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empche
qu'une terre _foule_ par un conqurant, _tmoin_, dans les temps
anciens, de l'action gnreuse d'un tranger, qu'une terre, enfin, qui a
donn un grand homme au premier des trnes, ne devienne plus tard, et
n'ait t mme alors, _une terre de misre_! Il n'y a que M. de
Chateaubriand  qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble
lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Cond ce commis aux
barrires: Monseigneur, les lauriers ne payent point. Elle s'aperoit
bien que le hros passe de la contrebande, que le grand homme se joue;
mais ce sont jeux de prince; on en sourit et l'on se tait.

     La session s'ouvrait  Madrid, le 1er mars 1822, alors
     qu'ambassadeur, nous assistions aux sances du parlement
     britannique, ou que nous racontions dans la premire partie de nos
     _Mmoires_ nos courses chez les sauvages[522].

Ici encore, il faut sourire et se taire.

Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas gar la plume de l'auteur lorsqu'il a
crit ces lignes,  mon avis peu dignes de lui:

     Goiffieux, particulirement dsign, quitta Madrid. Bientt
     arrt, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il
     rpondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il
     _ddaigna_ de se sauver par un mensonge: _il tait franais_[523].

Est-ce que, par hasard, un Franais ne ment jamais? est-ce que, chez
d'autres nations, on a moins de ddain pour le mensonge? En bonne foi,
quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci,
rencontres chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:

     Il ddaigna de se sauver par un mensonge: il tait allemand.
     Il ddaigna de se sauver par un mensonge: il tait anglais.
     Il ddaigna de se sauver par un mensonge: il tait hongrois,
        valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?

Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi lgitime et aussi
risible qu'en franais? et quand c'est  un grand homme qu'elle chappe,
quand il en fait la _finale_ triomphante d'un rcit, qui peut souffrir
de voir le gnie devenu peuple, et le pote abandonnant sa lyre pour la
_grosse caisse_ d'une musique de rgiment[524]?

Mais ne laissons pas enlever par cette tude littraire toute notre
attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets.
Ce livre a un caractre moral, et peut tre jug comme une action. C'est
par ce jugement que nous voulons finir.

Il serait ridicule de prtendre qu'un ouvrage tout apologtique n'et
pas pour sujet principal l'homme qui l'a crit pour sa propre dfense.
Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de
Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages o il y a
place pour lui, et de parler abondamment de soi-mme, est prise par le
public en trs bonne part, et que l'_gotisme_ de Montaigne lui-mme
n'est pas plus agrable ni plus agr. Faut-il faire, pour ma part, ma
confession entire? Rien, dans les crits de M. de Chateaubriand,
n'intresse mon imagination autant que lui-mme. Il est personnellement
la plus potique de ses crations; sans artifice et sans dguisement, il
s'est peu  peu idalis; son existence est une oeuvre d'art, au mme
sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du gnie le plus
sincre; en un mot, le pote est devenu pome; le nom de Chateaubriand
remue, dans le sein de la gnration actuelle, au moins autant de posie
que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinraire_ en contient au moins
autant que _les Martyrs_ et _Atala_.

Il reste pourtant  se demander si ce plaisir est sans danger, je ne
dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le
reoivent. On aime  approuver, de confiance, les motifs qui font
surabonder le moi dans les crits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le
_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inlgance de
plus); mais que ce moi prolong et retentissant soit de bon exemple,
ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de
soi-mme, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plnitude et ceux qui
l'avouent il n'y a que la diffrence de la franchise,  l'avantage des
derniers. Jamais la vrit, si c'est l une vrit, n'aurait t plus
accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait
brche aux biensances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal,
que la civilit humaine cache et supprime le _moi_ humain[525]; cette
suppression ferait partie de la politesse, et,  notre avis, non
seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait,
d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que la charit
chrtienne ait, suivant l'expression du mme Pascal, _ananti_ le
_moi_ humain[526], la morale naturelle conseille de le _rprimer_. Il
n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son
expression rpte, et que les effusions quotidiennes de l'gosme et de
la vanit ne fortifient ces passions,  peu prs comme un exercice
frquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anantir_ le
_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par
le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et
religion  part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi
perptuel a de la grce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et
cette grce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la posie
chez l'autre, enveloppent la disgrce naturelle de l'_gotisme_; tez ce
prestige, rduisez la chose  ce qu'elle est chez tout le monde et en
soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude dsagrable  tous, et contre
laquelle tous sont secrtement ligus? Croyez-vous que ces grands
crivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu' coup sr, et avec la
certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scne; car ils n'ignoraient
pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pse  un
autre _moi_. Encore n'est-on pas sr, avec toute la grce possible, d'en
conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortun; les plus
heureux y ont quelquefois chou; le plaisir de parler de soi, l'un des
plus entranants, emporte au del des limites les mieux connues: lisez
le _Congrs de Vrone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y
dborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi dlicate que
celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: Il nous tait impossible
de mettre aussi entirement de ct ce que nous pouvions valoir,
d'oublier tout  fait que nous tions _le restaurateur de la religion_
et l'auteur du _Gnie du Christianisme_[527]. Une simple et grave
considration rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que
jamais il n'appartint  un homme de se dire _le restaurateur de la
religion_, ni peut-tre  personne de lui donner ce titre. De la part
d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothose; et de
l'autre part, que serait-ce donc?

Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M.
de Chateaubriand, tout le premier, s'en ft dispens, son _moi_ est trs
immatriel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en
croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure.
Hlas!  la vue des moeurs littraires de notre poque, on se laisse
tenter  quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y
avait, relativement, du bon dans cette prtention de nos anciens auteurs
 l'immortalit. C'tait, en soi, quelque chose de plus lev que le
gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent;
c'tait une manire de lier les sicles aux sicles; c'tait enfin un
gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent
semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son
potique ddain pour une terre o tout passe, M. de Chateaubriand vit
beaucoup dans la postrit, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et
nous lui devons cette justice: l'honneur est plac dans son estime plus
haut que la gloire. Mais cet honneur lui-mme est-il donc le tout de
l'homme et pardonnera-t-on aisment  un illustre vieillard, dont
l'autorit pse du double poids de l'ge et de la gloire,
pardonnera-t-on  un Franais s'adressant  des Franais, de substituer
l'honneur, leur dangereuse idole,  la vertu, qui, seule honorable
devant Dieu, constitue elle seule le vritable honneur? Dans un sens
relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien  l'homme qui
maintient des traditions chevaleresques dans un sicle cupide. Mais
quelle proportion de cette chevalerie du caractre et des moeurs avec
l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pntre
superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les
rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et
passagres! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau
mme, et montre le ple partout! Quelle morale que celle qui prescrit,
selon les temps, les conduites les plus opposes, et dont la moindre
variation des moeurs dplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle
qui exclut l'humilit, et qui, dans la profession mme du christianisme,
cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand dclare qu'il a la
_petitesse d'tre chrtien_[529]; il se flicite d'avoir rendu hommage
au seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].
Pourquoi prendre la religion par cet unique ct, et faire du
christianisme la consolation et l'indemnit de l'orgueil? Mais c'est peu
de chose auprs de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute
vie a ses inconsquences, et qu' l'oeuvre tout systme faillit plus ou
moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule
religion du ministre qui nous dclare qu'en cas de non succs il se
serait jet dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu crire ces mots:

     Il serait mieux d'tre plus humble, plus prostern, plus chrtien.
     Malheureusement nous sommes sujet  faillir; nous n'avons point la
     perfection vanglique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous
     ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il tait sujet, nous
     aurions sa vie ou il aurait la ntre; s'il tait roi[532]...

Tout ne dplat pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise;
mais cette franchise, que nous apprend-elle?

L'honneur n'avait-il donc pas rpandu assez de sang, sem assez de
ruines, corrompu assez d'ides, dracin assez de principes? N'avait-il
pas compromis assez profondment le caractre national? N'avait-il pas,
tout au moins, assez montr en morale sa vacuit, son troitesse et son
impuissance? En qualit d'historien, de politique et d'homme, M. de
Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien
connatre cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de
sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait
dsabuser? Quel ministre il vient de se confrer, et de quelle
responsabilit il charge sa noble tte! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ 
ceux qui ne l'couteront pas alors avec moins d'avidit que nous? Je
l'ignore; mais, en de de la tombe, averti par ses cheveux blancs, et
n'tant pas plus que Bossuet rduit au silence par une voix qui tombe,
et par une ardeur qui s'teint[533], il nous doit d'autres
renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son
ge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais  l'encontre de ce
torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser
vers les tmoignages de l'ternel. Qu'il ne joigne pas  l'tonnante
jeunesse de son talent la jeunesse plus tonnante des sentiments et des
opinions; mais qu'aprs avoir reconnu la vanit de tant de choses, il
reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernire vanit. Eh! quelle
vnration pourrait entourer son tombeau et s'attacher  sa mmoire, si
le chant du cygne avait t un hymne idoltre, et si ses derniers
accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses
bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de
l'honneur  la vertu, cette quivoque perfide, le mal du peuple franais
depuis des sicles, esprons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles
suprmes du plus illustre de nos crivains, une conscration solennelle
et des gages de perptuit.




IV

Vie de Ranc.

1 vol. in-8.--1844.




PREMIER ARTICLE[534]


Qui de nous, ayant gard quelque chose de son jeune amour pour les
grces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son
coeur battre un peu plus vite  l'annonce,  l'apparition d'un nouvel
ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il tait
question d'une _Vie de Ranc_ ne l'a pas d'avance crite en son esprit
telle qu'il lui semblait que devait l'crire l'auteur de _Ren_, le
chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du rformateur de la Trappe,
la voici. Prenez, et dvorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous
parle, moi qui m'tais annonc  moi-mme, sous ce titre de _Vie de
Ranc_, l'histoire d'un Ren chrtien, que le premier Ren ne rendait
que trop ncessaire. Je n'ai rien saut, je vous en rponds, heureux si
j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu
que le livre tait plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu,
et je me trouve  cette heure tout triste et tout tonn d'avoir dj
fini. C'est vous dire que la jouissance a t vive, c'est sans doute
vous raconter ce qui vous est arriv  vous-mme si vous avez lu
_Ranc_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord
l'histoire du livre. Le Pre Sguin, de Carcassonne,  la mmoire de qui
il est ddi par son trs humble et trs obissant serviteur
Chateaubriand, dont il dirigeait la conscience, le Pre Sguin, mort
l'an dernier  quatre-vingt-quinze ans, a demand, a impos ce travail 
son illustre pnitent. Par pure obissance, non par got, le grand
crivain a repris sa plume, et trac la vie du dernier des moines
clbres: le tour du Pre Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est
rsult le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque
fort de vous parler trop tard, si vous tes aussi avide que moi de lire
tout ce qui tombe de cette plume d'or.

Le sujet, la circonstance, faisaient prvoir, je vous l'avoue, un livre
plus compltement grave. Le Pre Sguin serait peut-tre un peu surpris
de la manire dont ses ordres ont t remplis. Il ne se doutait
peut-tre pas que toute la chronique galante du rgne de Louis XIII dt
y passer, et qu'on ne pt arriver  la cellule de l'abb de la Trappe
sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre 
coucher du duc de Montbazon. Ranc, dans sa jeunesse, tait de ce
monde-l, et cette jeunesse, passionnment folle, devait sans doute tre
raconte; mais je m'imagine qu' la lecture de tant de dtails piquants,
o Ranc n'est pour rien, le Pre Sguin et remerci M. de
Chateaubriand de l'excs de son zle et l'et pri de se mnager. Tout
le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon
religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que
sans doute il et aim le moins. Il faut bien en convenir, cela est
admirablement dbit; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant,
rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Socit franaise 
l'avant-scne du rgne de Louis XIV. Mais la suite tant trs grave,
grave mme de ton, j'aime  le reconnatre, ce commencement fait
disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutt
se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de pristyle  un
temple. Que vous semble des lignes suivantes,  les rencontrer dans
l'introduction d'un livre command par un prtre sur la vie d'un
anachorte?

     On n'aimait pas,  l'htel de Rambouillet, les bonnets de coton.
     Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considration de ses
     vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les
     chtelaines du quatorzime sicle; les mouchoirs de poche taient
     garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes
     blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].

     Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul tait un
     _vaisseau d'lection_, croyait que le saint voyageait dans un grand
     navire nomm _lection_, et il disait  la reine: Madame,
     laissez-moi aller; ma femme m'attend. Ds qu'elle entend un cheval,
     elle croit que c'est moi[536].

Il y a d'autres passages plus tonnants, que le respect du sujet aurait
pu faire carter. L'auteur le devait  son hros, peut-tre  lui-mme.
Un vieillard est un anachorte, j'ai dit presque un prtre. On peut le
remercier de joindre  la gravit beaucoup de grce; mais, du sanctuaire
o sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas  voir sortir de
prilleuses gaits[537].

Une fois le genre admis, le langage y peut rpondre; ce n'est pas une
faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots,
mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur
est donc bien le matre d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand
hurluberlu_[538], de dclarer que le duc de Saint-Simon _crit  la
diable pour l'immortalit_[539], et de dire du laid Plisson, aim par
une laide qui lui demandait le secret: que Plisson avait trop de got
_pour parler de _[540]. Ce style n'est pas prcisment grave; et comme
la gravit ne va point sans la simplicit, il n'y a point non plus de
gravit dans des phrases comme celles-ci, qui sont  la vritable
loquence de la diction ce que le parfum de la tubreuse est  celui de
la rose:

     Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa
     conscience[541]. (Il s'agit de la matresse de M. de Montbazon,
     que ce vieux duc essaya de jeter par la fentre.)

     On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Ranc,
      ses risques et prils, les allait recueillir; il rapportait dans
     un pan de sa robe des cendres brlantes, qu'il semait sur des
     friches, pour engraisser les dserts avec des dbris de
     passions[542].--On largissait dans la bourse du peuple la
     dchirure par o devait passer la France[543].--Voltaire
     naissait; cette _dsastreuse mmoire_ avait pris naissance dans un
     temps qui ne devait point passer[544].

Le sujet ne rclamait point de telles beauts; peut-tre mme qu'elles
n'taient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montr, dans ce mme
livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septime sicle, qui
mettait  la disposition de l'crivain (c'est l'auteur lui-mme qui le
dit) la force, la prcision et la clart, en laissant  l'crivain la
libert du tour et le caractre de son gnie[545]. La moiti de
l'ouvrage est crite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne
l'a-t-il pas exclusivement prfre? pourquoi ces dissonances? pourquoi
ces disparates tranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au
moins de bon got?

Que l'auteur,  l'occasion de la vie de Ranc, ait racont d'autres
vies, retrac d'autres caractres, remu la cendre de tout un sicle,
nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous
manquerait pour supprimer ces dlicieuses pages sur Marcelle de
Castellane[546], et ces pages non moins dlicieuses sur les longues
correspondances, transportes d'un prcdent ouvrage de M. de
Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et
d'une svrit si juste sur le cardinal de Retz[548], et mme cette
excursion  Belgrave-Square[549],  propos de Chambord, qui lui-mme est
cit  propos d'un prieur que Ranc possdait  quelque distance de ce
chteau royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son
cadre, et que placer tour  tour cette grande figure de Ranc au point
de vue de son sicle et du ntre, c'est donner  une peinture l'nergie
d'un relief. On se plat, d'ailleurs, dans ces pisodes,  voir ce froid
bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout franais, se mler 
l'clat d'une fantaisie ternellement jeune. Nul n'est plus svre
envers les vieux ges que l'enchanteur qui en a ressuscit, avec tant de
bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en cote rien de faire main
basse sur nos admirations les plus chres: Voltaire est moins dsabus.
Combien de rputations rduites, chemin faisant,  leur portion congrue!
Combien de jugements de convention rforms en passant! Grand justicier,
qui vous permtes jadis tant de rves, n'aurez-vous donc nulle piti des
ntres? Faut-il absolument que nous crivions avec vous, au bas du
portrait de Madame de Svign: Lgre d'esprit, inimitable de talent,
positive de conduite, calcule dans ses affaires, ne perdant de vue
aucun intrt[550]? En vrit, c'est une pitaphe; l'pitaphe de notre
amour: l'admiration seule nous reste.

On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est
naturel  M. de Chateaubriand. S'il s'est tromp souvent, si d'autres,
non moins senss, ont err comme lui, c'est que le bon sens, ncessaire
en tout, ne suffit pas  tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute
de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les
personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de
mieux  faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a
quelque chose de mieux  faire. M. de Chateaubriand, htons-nous de le
dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon
sens une nue proprit. Choses et gens sont mis  leur place avec une
grande sret de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frapp, je
ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'dit de Nantes  propos
de sa rvocation, et ce mot le voici: Cet dit tablissait l'unit dans
l'tat[551]. Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Rvocation
ce que M. de Chateaubriand affirme de l'dit. Si l'on pense aux
prventions de l'illustre crivain contre la Rforme, qu'il ne connat
pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a
dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet lan de bon sens, si
j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des prventions
des catholiques et des rforms eux-mmes; car les rforms, quelque
besoin qu'ils aient eu de cette vrit, ne lui sont gure plus
favorables que les catholiques. Qu'ils mditent, les uns et les autres,
le mot qui vient de tomber de si haut.

La libert que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et
prtexte de tout, nuit assez  son livre comme livre, pour que nous
relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour
l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnits que
ces jugements d'une si vive, d'une si clatante justesse, sur les choses
et les hommes de notre temps. La littrature actuelle est
irrvocablement juge dans ces quelques mots: Ce sont, dit-il en
parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, ce sont l d'autres ressorts
que les inventions forcenes et les ides difformes qui font maintenant
des contorsions dans les tnbres[552]. On ne trouvera pas que
l'admiration et l'amiti aient suborn le juge dans ce passage sur M. de
Lamennais:

     Ranc obtint une audience de cong du saint Pre. Pourvu d'une
     bndiction, il partit au mois d'avril, et il tait accompagn du
     jugement du pontife qui condamnait l'troite observance. Ainsi il
     en est arriv de nos jours  l'auteur de l'_Indiffrence en matire
     de religion_: caress  son dpart du Vatican, il tait suivi du
     rescrit qui le jetait hors de l'glise. Mais l'abb de Lamennais,
     repouss par la rforme, a continu de croire qu'elle
     s'accomplirait; une voix, est-il persuad, partira on ne sait d'o;
     l'Esprit de saintet, d'amour, de vrit, remplira de nouveau la
     terre rgnre.

     Voil ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en
     larmes amres tout ce qui pourrait nous sparer sur le dernier
     rivage. Ranc, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abb
     de Lamennais s'est inclin sur l'homme: russira-t-il? L'homme est
     fragile et le gnie pse. Le roseau, en se brisant, peut percer la
     main qui l'avait pris pour appui[553].

 propos des femmes qui cultivrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur
rapproche notre poque de celle-l, dont nous n'avons, dit-il, rien 
regretter[554]. Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous  opposer 
l'auteur de _Zade_ que l'auteur de _Corinne_. Mais Ren, nous le savons
de reste, a toujours t assez peu proccup de Corinne sa soeur. M. de
Chateaubriand n'a jamais t injuste envers Madame de Stal, mais jamais
juste non plus. En vain le sicle entier a mari ces deux gloires; l'une
des deux a mconnu l'autre.  travers des loges sincres, on sent
l'loignement ou tout au moins le dfaut de sympathie. Un autre nom
rsume pour l'auteur le triomphe littraire des femmes de notre poque.
Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts,
a laiss dans l'me de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne
veut pas rveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu

     La voix du genre humain qui les rconcilie[555].

Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blme. Aprs tout,
si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il et d prononcer, il
attache  celui qu'il prononce un jugement o l'admiration n'exclut pas
la svrit:

     Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencrent la
     gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de
     _Llia_. L'insulte  la rectitude de la vie ne saurait aller plus
     loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abme son
     talent, comme j'ai vu la rose tomber sur la mer Morte. Laissons-la
     faire provision de gloire pour le temps o il y aura disette de
     plaisirs. Les femmes sont sduites et enleves par leurs jeunes
     annes; plus tard elles ajoutent  leur lyre la corde grave et
     plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La
     vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cache; elle
     ne dcouvre plus que le ciel[556].

Voil qui est grave et affectueux. Dire que l'insulte  la rectitude de
la vie ne saurait aller plus loin que dans les crits de Madame Sand,
c'est avoir tout dit; c'est avoir pay en bon argent le droit d'adresser
 cette femme clbre les paroles tendres et consolantes que nous venons
de lire; mais qu'est-ce que cette provision de gloire qu'il faut faire
pour le temps o il y aura disette de plaisirs? Oh! le cruel faux ton
dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard
et trompeur de la gloire cette nuit sublime o l'on ne voit que le ciel?
Pourquoi ramener du firmament vers la poussire ce regard auquel vous
donniez pour unique champ la vote constelle? Provision de gloire! Donc
provision de fume et de vanit. Quelles pargnes pour la saison de la
disette!

Celui qui crit ces lignes est sensible, trop sensible peut-tre au
charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui
procurent, aux dpens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies
de l'intelligence, les plus grandes aprs celles de la charit. Le gnie
est comme l'enfant bien aim de toute l'humanit, qui se sent rajeunir
et renatre en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grces, veut 
son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent
pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un pre, et
tout pre frappe  ct. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup
pardonner  un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme
qui a fait _Llia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas
dsavous. Il y a l quelque chose qui pouvante, et l'pouvante fltrit
le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour
l'homme de talent, qui dans ses crits, a pouss aussi loin qu'il se
peut l'insulte  la rectitude de la vie; la femme qui a multipli cette
insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle
mrite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment mme
commande,  son gard, un langage plus triste et plus svre que ne
l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Ranc.

Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand
s'amuse autour du sien. Ou plutt, car il faut tre juste mme envers
soi, je me dfais peu  peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour
m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Ranc_.
Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de
l'auteur d'_Atala_ est pleine de grce, de magnificence et
d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son t n'est
pas mme un hiver des tropiques: c'est un t de nos climats, avec ces
teintes chaudes et mres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parl
du style et j'y reviendrai; il n'est point irrprochable; la svrit du
got ne s'alarme gure moins de certaines hardiesses que la gravit du
sujet. Encore l'auteur sait-il bien  quel point, l'excs tant admis,
il faut s'arrter dans l'excs: ses nologismes sont le plus souvent
heureux; on pardonnerait, mme  d'autres qu' lui, les _effluences_,
les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clarts allenties
du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera mme,
je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: Jadis j'ai pu
_m'imaginer_ l'histoire d'Amlie[557]; mais voyez-vous d'ici les
imitateurs? entendez-vous les nologismes baroques succdant aux
nologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-tre qu'il n'y
avait plus rien  mnager, et que, pour si peu, on ne crierait pas  la
barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah!
soyons tous barbares comme lui.




DEUXIME ARTICLE [558]


Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas tre
jug comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre
amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant
d'anciens amis? La causerie mme, surtout quand elle s'crit, reconnat
certaines rgles, que l'incomparable causeur et pu observer mieux; mais
je ne me sens pas le courage d'appliquer  cette causerie, par cela seul
qu'elle forme un volume, les rgles de ce genre plus ou moins officiel
qu'on appelle un livre.  ce point de vue, o je ne veux point me
placer, il y aurait beaucoup  dire sur le dcousu, la marche
entrecoupe et bondissante, les mille et mille boutades de ce style
irrgulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore
accoutums. Je m'en tiens  mes prcdentes observations, et je ne
cherche plus dans cette _Vie de Ranc_ que la vie mme de Ranc.

 travers la foule des personnages pisodiques, combien de fois
l'avons-nous perdu de vue! Le voil sorti enfin de cette brillante
mle; voil que la mmoire de l'auteur s'apaise; ces figures, voques
coup sur coup, se retirent l'une aprs l'autre; il se fait une solitude
autour de celui qui sera bientt le hros de la solitude et autour de
l'auteur lui-mme, que nous avons vu jusqu' ce moment obir  toutes
les rencontres et voler  tout sujet. Le charmant dsordre, qui
pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a dcidment
cess; la Trappe, dj en vue, recueille les penses de l'auteur: le
style, avec tout le reste, va s'en ressentir.

Au fait, le vritable intrt de cette histoire date de ce moment.
Ranc, unique dans sa pnitence, est semblable  mille et mille autres
dans sa dissipation. Sa mondanit eut-elle peut-tre un caractre
propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles
passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impnitence
encore plus effroyable la complice de ses garements, ne fut-il pas
suffisant, je ne dis pas  la conversion, mais au changement de Ranc?
Faut-il y joindre les regrets, les dsespoirs d'un incurable amour? Pour
ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices ncessaires
pour lever la passion de Ranc au-dessus des attachements vulgaires,
nous ont t refuss par son silence. M. de Chateaubriand est effray de
ce silence. Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-mme fait peur.
Ranc ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut
trembler devant un tel homme[559]. Mais peut-tre n'avait-il rien 
dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-tre aussi un mot de
Ranc, relatif  l'poque de ses garements, donne la clef de ce
silence: Tout ce que je lisais et entendais du pch ne servait,
dit-il, qu' me rendre plus coupable[560]. Le rcit de nos fautes est
un dangereux discours. La personnalit, au moins, y trouve beaucoup trop
son compte. Le silence absolu de Ranc, plus sublime  nos yeux
qu'effrayant, est tout  fait dans l'esprit de la pnitence, telle que
devait la concevoir et se la prescrire un caractre tel que le sien. Si
Ranc avait parl, Ranc probablement n'et pas t l'homme que nous
savons, le rformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'et pas
racont sa vie.

M. de Chateaubriand insiste.

     Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce
     n'tait admirable_, c'est la barrire infranchissable qu'il a
     place entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne
     parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il
     arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la
     crature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il
     renferme en lui-mme son histoire, qui lui retombe sur le
     coeur[561].

Il n'y a pas dans le silence de Ranc le ddain que l'auteur suppose; se
confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point
voir ici le pch qui se cache, mais la personnalit qui s'efface. Elle
peut se montrer d'une manire touchante: voyez saint Paul; elle peut se
voiler d'une manire sublime: voyez saint Jean. Ranc, crivant, n'est
plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanit et
de l'ternit.

Ce qui me parat plus regrettable que les confessions de Ranc, c'est
l'histoire des penses qui le jetrent si avant dans les voies de la
mortification. Mais, l-dessus, mme silence, ou peu s'en faut. On croit
sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins
de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mle,
on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur
domine. Ce lac de feu au milieu duquel il voit, dans une vision
terrible, s'lever  demi-corps une femme dvore par les
flammes[562], ce qu'il dit lui-mme des premiers temps de son rveil,
o il vit,  la naissance du jour (du jour de la grce probablement) le
monstre infernal avec lequel il avait vcu[563]; la frayeur
prodigieuse dont il dit qu'il fut saisi  cette terrible vue, et dont
il ne croit pas qu'il revienne de sa vie[564], tout cela laisse,  ce
qu'il me semble, peu de part  la tendresse humaine dans le changement
de vie de l'abb de Ranc; le hros de roman, le personnage lgiaque,
chappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-tre
pour lui et pour nous, que le pcheur constern, s'efforant d'anticiper
par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que
possible  la mort, sur la justice du Juge ternel.

M. de Chateaubriand a grande envie de croire  la fameuse histoire de la
tte de mort; mais il y russit  peine; encore moins parvient-il  nous
y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette
tte de Madame de Montbazon dans sa cellule, Ranc n'est plus le Ranc
que nous connaissons. Le fait, s'il tait vrai, supposerait chez lui
quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de
pnitent et de rformateur, contredit hautement; et-il voulu d'ailleurs
exproprier le tombeau, disputer  la mort quelque chose de ses droits,
et conserver la tte de sa matresse lorsqu'il se dpouillait de ses
lettres et de son portrait? Le personnage de Ranc manque-t-il pour cela
de posie? Non assurment; rien de ce qui est grand n'en peut manquer;
mais c'est une autre posie que celle des _Hrodes_ de Colardeau.

J'ai parl de grandeur, et non de vrit. Le christianisme de Ranc ne
reprsente qu'un ct de la vrit; mais l'erreur, parce qu'elle est
toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute,
comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que
de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jet 
la voirie, et ce furieux mpris de la matire est, en religion, un
malentendu galement grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce
n'est pas petit. Eh bien! ce moine rsumait, sous une forme brutale,
horrible, toute la pense et toute l'oeuvre de Ranc. C'est jusqu'au
suicide, exclusivement, qu'il a pouss la haine de la matire et de la
vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie
chrtienne. Je n'ai garde de m'en tonner. Ce qui m'tonne, ce que je ne
puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas t le premier et
le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes
les philosophies n'avaient su que maudire la matire ou la diviniser. Au
milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'asctisme
outr semblait command  la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher
ses moyens de succs dans l'extrme licence (le polythisme d'ailleurs
ne lui laissait rien  faire dans ce genre), elle devait les chercher
dans l'extrme rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a os,
d'un mme coup, d'un mme mot, dompter et rhabiliter la chair. Que
d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa
modration qui me parat miraculeuse; c'est sa modration qui me rvle
sa force et m'atteste sa divinit. Ce point de vue a peu occup
l'apologtique: il le mritait pourtant, et il est grand temps qu'il
l'obtienne.

Au reste, c'est dans l'emportement contraire  cette modration qu'il
faut chercher Ranc: il y est tout entier. Rien de plus simple,  partir
de l, que cette existence, cette pense, cette oeuvre:

     Ranc, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup crit; ce qui domine
     chez lui est une haine passionne de la vie... Il enseigne aux
     hommes une brutalit de conduite  garder envers les hommes; nulle
     piti de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous tes faits pour les
     croix, vous y tes attachs, vous n'en descendrez pas; allez  la
     mort, tchez seulement que votre patience vous fasse trouver
     quelque grce aux yeux de l'ternel... Cette doctrine... n'est
     attendrie que par quelques accents de misricorde qui s'chappent
     de la religion chrtienne. On sent comment Ranc vit mourir tant de
     ses frres sans tre mu, comment il regardait le moindre
     soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et
     presque comme un crime. Un vque avait crit  Ranc sur une
     abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abb lui rpond:

     Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les
     autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous
     faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point
     referme. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au
     monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirs, le
     monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La
     mort s'avance, et l'on touche  l'ternit dans tous les instants
     de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous
     donne la jouissance de la lumire, est de nous en priver. On ne
     meurt qu'une fois, on ne rpare point par une seconde vie les
     garements de la premire: ce que l'on est  l'instant de la mort,
     on l'est pour toujours.

     Dans toutes ces penses, extraites de ses diffrentes oeuvres et
     recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la
     mme ide; c'est toujours dur, mais admirablement exprim[565].

On comprend que Ranc, penchant par caractre o nous venons de voir
qu'il penchait, n'ait vu point d'autre porte  laquelle il pt frapper
pour retourner  Dieu que celle du clotre[566]; c'est lui-mme qui le
dit. Cette ide, d'ailleurs, tait une des ides, et, si l'on en croit
M. de Chateaubriand, une des bndictions de l'poque. La vivacit des
esprits, attise par la Fronde, alla se dpenser dans l'arme et dans
les monastres; la gloire et la religion furent les drivatifs de la
libert:  l'abri derrire ses guerriers et ses anachortes, la France
respira[567]. Mais cette porte ou ce port de la vie cnobitique, Ranc
fut quelque temps avant de pouvoir y pntrer. Il trouva d'abord, on
peut le croire aisment, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut
chez ses amis, chez les directeurs mmes de sa vie. Il faut lire dans
l'auteur ces dlibrations et ces combats. Nous disons volontiers avec
lui:

     Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime  assister
     aux conversations de l'abb de Ranc sur la lgitimit des biens
     qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de
     garder, sur ce qu'on est oblig de rendre, sur le compte de ses
     richesses que l'on doit  Dieu. Ces scrupules de conscience taient
     alors les affaires principales; nous n'allons pas  la cheville du
     pied de ces gens-l[568].

Je dis  mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On
aime  se rappeler encore celui-ci:

     Le repentir vous isole de la socit et n'est pas estim  son
     prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui
     voudrait aujourd'hui tre immense sans tre vu[569]?

En voulant se rduire  la pauvret, Ranc, dit l'auteur, prouvait les
difficults qu'on rencontre  s'enrichir[570]. Il les surmonta.
Dbarrass de ses biens, il alla prendre possession de la pauvret, en
prenant possession de la Trappe, dont il tait, depuis son enfance, abb
commendataire. La maison et la rgle, tout n'tait que dbris; les
moines eux-mmes, dit l'auteur, n'taient que des ruines de
religieux[571]. Hommes et choses, il fallait tout rebtir. Tout fut
rebti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne  la Maison-Dieu; et
c'est alors seulement que Ranc, sortant de ses incertitudes, conut le
dessein de devenir abb rgulier, d'abb commendataire qu'il tait.
C'tait tout simplement mettre la vrit  la place de la fiction.
Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des rsistances? Louis
XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bnfices
en commende: cette manire de se faire libral du bien d'autrui
accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire  Ranc: Soyez en
effet ce dont vous portez le nom, l'tat, l'poux de l'glise, lui dit:
Ne soyez point ce que vous devez tre; et l'on dfendit comme un
principe le mpris de tous les principes. Il fut enfin permis  Ranc de
remplir son devoir, mais sans que cela pt tirer  consquence, et il
fut rserv qu'aprs lui l'abbaye retournerait en commende.

Aprs un roi qui ne veut pas qu'un abb remplisse les devoirs de sa
charge, vient un pape qui s'oppose  la rforme d'un couvent. Entre la
_commune_ et l'_troite_ observance, le pontife dcide en faveur de la
premire, et fait une rgle du relchement de la rgle. Deux voyages de
Ranc  Rome pour rclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la
misre[572], furent inutiles. La fureur d'tre pauvre et de
disparatre semblait  Rome les Petites-Maisons ouvertes[573]. C'tait
peu d'tre tout simplement conduit, Ranc fut jou. Pourvu d'une
bndiction, il partit au mois d'avril, et il tait accompagn du
jugement du pontife qui condamnait l'troite observance[574]. Il se
trouva matre cependant, la suite le prouve, de rgler la Maison-Dieu
selon l'esprit de ces mots nergiques dont il a fait le prambule des
constitutions de son abbaye: Quiconque voudra y demeurer n'y doit
apporter que son me: la chair n'a que faire l-dedans[575].

Le rcit de ces deux sjours  Rome est  la fois un excellent morceau
d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La posie s'y mle, en dpit
du hros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux
merveilles de l'antique mtropole du monde. Ranc ne voit rien, mais son
historien regarde pour lui. L'crivain, selon sa coutume, se fait une
place dans son livre:

      Rome, te voil donc encore! Est-ce ta dernire apparition?
     Malheur  l'ge pour qui la nature a perdu ses flicits! Des pays
     enchants o rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables
     ombres verrais-je dans les temps  venir? Fi! des nuages qui volent
     sur une tte blanchie[576].

Au reste, que Ranc ne voie rien de la posie de Rome, et qu'il n'en ait
point rapport, nous voyons, nous, celle qu'il y a porte. Son
indiffrence pour Rome, sa seule prsence  Rome, ne sont-elles pas de
la posie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'crier: Il n'y a
peut-tre rien de plus considrable dans l'histoire des chrtiens que
Ranc priant  la lumire des toiles, appuy contre les aqueducs, des
Csars,  la porte des catacombes[577]?

Si Ranc et t un barbare, il et t inutile de signaler son
indiffrence. Mais Ranc tait un trs bel esprit. Son style n'est pas
seulement un des plus beaux du dix-septime sicle, c'est le style d'un
homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages
transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193  199 de son livre, et que
nous voudrions bien transcrire  notre tour. Quand l'art se prsenta 
Ranc sous le nom de religion, il n'eut garde de l'conduire. Dans
l'glise de son monastre, il remplaa, et il eut tort, dit M. de
Chateaubriand, il remplaa par un beau groupe cette Vierge de peu de
prix qui, sur la cime des Alpes, rassrne les lieux battus des
temptes[578]. Ranc put renoncer  toutes les lgances de la vie;
convoqu  l'assemble gnrale de son ordre,  Paris, il put se rendre
au lieu de la runion dans une charrette comme un mendiant; affectation,
dit M. de Chateaubriand, dont il ne put dbarrasser sa vie[579]; mais
on ne se dfait pas  volont des lgances de l'esprit, autre luxe de
la vie; on ne se spare pas plus aisment de celles des moeurs, et je ne
connais aucune chose plus agrable ni beaucoup d'aussi touchantes que la
parfaite distinction des manires dans une sainte grossiret de
l'existence matrielle. Ce trait n'a point chapp  l'auteur:

     L'abb de Prires voulut parler  Ranc; celui-ci alla le trouver
      quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le
     charma; car l'abb Le Bouthillier (Ranc) avait des biensances
     difficiles  distinguer de la vritable humilit: un clair de la
     vie passe de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la
     Foi[580].

Quoi qu'il en soit, cette barbarie prmdite alla, chez l'abb de
Ranc, aussi loin que la volont pouvait la mener. On ne peut gure
s'empcher d'tre ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un
temps, on peut s'empcher de le faire. Ranc, commentateur d'Anacron 
douze ans, tte puissante  qui tous les travaux de l'intelligence
taient un jeu, se dfendit  lui-mme et proscrivit dans sa communaut
toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait
d'rudition pour prouver, contre Mabillon, que l'rudition ne convenait
pas aux moines. C'est un charmant pisode que l'histoire de cette
polmique de Ranc avec le bon et vnrable bndictin, crivant, pour
les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des tudes qui ont tant
honor leur communaut. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte;
Mabillon avait bien de la raison, Ranc bien de l'esprit; mais je crois
que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques
motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'et repris Ranc par
aucun autre endroit, et pu le reprendre par l, et je dirais, si je
l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les har mdiocrement.
Voici,  deux pas de l'pisode, quelques mots bons  recueillir:

     Il se laissa entraner...  rassembler ces discours. Ainsi se
     trouva form peu  peu le trait qu'il intitula: _De la saintet et
     des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les
     mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage ft rendu public. Ranc
     avait jet l'ouvrage au feu, et on en avait retir des cahiers 
     demi brls. Par une de ces lchets communes aux auteurs, Ranc
     avait repris les dbris de l'incendie, et les avait retouchs; une
     de ces copies postflammes tait parvenue  Bossuet[581].

Ah! si Ranc, dans toute la maturit de son christianisme, succomba
pourtant  l'une de ces _lchets_ communes aux auteurs, ou au commun
des auteurs, ne vous tonnez pas qu'il ait rduit ses moines aux plus
grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus
terribles dmons.

Je n'entre pas dans le dtail des rformes consommes  la Trappe par
l'abb de Ranc. On les connat, et l'auteur est l pour les rciter 
merveille  qui ne les connat pas. Bornons-nous  dire que tout, dans
le systme de Ranc, revient  retrancher de la vie physique et
intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la dtruire. Ce
qu'il faisait comme abb dans son couvent, il le faisait dans d'autres
communauts  titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une
de ces consultations, et pour elle-mme et pour les rflexions dont
l'auteur l'accompagne:

     L'abbesse d'une clbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la
     saintet et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus
     consentir qu'on introduist la musique dans son couvent: elle en
     crivit  Ranc; l'abb rpondit: La musique ne convient point 
     une rgle aussi sainte et aussi pure que la vtre; est-il possible
     que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperoivent pas
     qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier
     loignement!

     Ranc tait de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent 
     l'amende Terpandre pour avoir ajout deux cordes  sa lyre. Les
     nonnes persistrent; le monde rit de ces discordes qui pensrent
     renverser une grande communaut. Le ciel mit fin aux divisions,
     comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles:
     un peu de poussire jete en l'air fit cesser la mle. Il survint
     aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles
     reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Ranc,
     du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature
     matrielle et la nature intellectuelle; elle peut dpouiller
     l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps  l'ange:
     selon les dispositions de celui qui les coute, ses mlodies sont
     des penses ou des caresses[582].

Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La rputation que Ranc s'tait
faite par sa rforme et par ses nombreux crits, le rpandait dans le
monde et presque dans le sicle, tout clotr qu'il tait. L'homme qui
crit ne peut jamais dire:

     Sine me, liber, ibis in Urbem[583].

Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a prcd par la pense.
crire pour le public, c'est dj sortir de chez soi. On n'est pas libre
non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorit, de rester
neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en leva, du temps de
Ranc, o chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent trs
fort ou trs menac, ne se contente pas du silence. Ranc dut s'excuser
de n'avoir pas parl contre les jansnistes; qui ne les attaquait pas
les aimait, et Ranc, en effet, se sentait du got pour eux. Il se
renfermait d'ailleurs,  leur gard, dans un systme de tolrance auquel
Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages,
recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se dfendait de les
juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier,
jet la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter  son tour.

On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvret, mortifier sa
chair, mais tout cela rompt la clture.  l'poque singulire dont nous
parlons, les couvents taient dans le monde. La religion tait affaire
d'tat plus que toute autre chose, et la clture souvent, au lieu de
vous cacher, vous mettait en vue. Que n'tait-ce point de la Trappe et
de son nouveau fondateur? Le monde, dit l'historien de Ranc, accourait
 la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou
pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prtres,
pour s'instruire aux leons de la pnitence[584]. Je ne rpterai pas
tous les noms que je trouve cits; celui d'un M. Thiers, personnage
rudit et plaisant, qui se moquait de tout, mme lorsqu'il tait
srieux, et dont le choix et t bientt fait si on lui et propos
d'tre Rabelais ou roi de France[585], importe assez peu ici, quoiqu'il
ait crit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on
n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de plerinage pour deux
majests, l'une debout, l'autre tombe, Bossuet et Jacques II.
Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mmoire, htait la conclusion d'une
affaire d'honneur, c'est--dire se dpchait de se battre pour aller
s'difier auprs de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des
htes les moins mmorables de ce chteau-fort de la pnitence.
L'extravagant et ingnieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur,
 peu de distance du monastre. Une seconde galerie de portraits fait
pendant  celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la
figure de Ranc domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude
incessamment viole, ce silence devenu une rumeur, une clameur,
l'affligent et l'effrayent.

     Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi?
     Ce serait une chose bien douce d'tre tellement dans l'oubli que
     l'on ne vct plus que dans la mmoire de ses amis,--cris de
     tendresse, dit l'auteur, qui rarement chappent  l'me ferme de
     Ranc[586].

Quand il meurt, accabl de travail plutt que _vaincu du temps_, on
prouve un double soulagement, car il y a une double dlivrance: la mort
l'affranchit  la fois du monde et de la solitude.

L'auteur, lui, n'est pas soulag. Son esprit oscille, d'une ligne 
l'autre, entre l'admiration et la piti: il y a dans cette destine de
main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:

     Ranc habita trente-quatre ans le dsert, ne fut rien, ne voulut
     rien tre, ne se relcha pas un moment du chtiment qu'il
     s'infligeait. Aprs cela put-il se dbarrasser entirement de sa
     nature? ne se retrouvait-il pas  chaque instant comme Dieu l'avait
     fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il
     avait compos de toutes ses faiblesses punies un faisceau de
     vertus[587]...

Et plus loin:

     Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubpine a
     t brise lorsque ses bouquets commenaient  paratre. Ranc
     s'tait propos de courir le monde pour chercher des aventures.
     Qu'et-il trouv[588]?...

     Les hommes qui ont vieilli dans le dsordre pensent que, quand
     l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes
     grces  leur destine_ comme on renvoie des esclaves. C'est une
     erreur; on ne se dgage pas  volont des songes; on se dbat
     douloureusement contre un chaos o le ciel et l'enfer, la haine et
     l'amour, l'indiffrence et la passion se mlent dans une confusion
     effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin,
     Ranc et compt les toiles en ne se fiant  aucune, attendant
     l'aurore qui ne lui et apport que l'ennui du coeur et la disgrce
     des annes. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les
     chimres d'une existence active sont aussi dmontres que les
     chimres d'une existence dsoccupe... Pour un homme comme Ranc,
     il n'y avait que le froc; le froc reoit les confidences et les
     garde; l'orgueil des annes dfend ensuite de trahir le secret, et
     la tombe le continue[589].

Il y aurait bien des rflexions  faire sur ce peu de lignes. Que de
vrits! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi se dbat
douloureusement contre un chaos? Ce livre est bien de notre temps, car
il ne conclut pas. Il est bien d'une poque o, comme il le dit
lui-mme, l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].
Pourtant un instinct lev, ou plutt une lumire plus leve que tous
les instincts, dicte  l'crivain quelques jugements fermes, hardis,
dignes d'un autre ge. Il y a de l'indpendance, et mieux que de
l'indpendance, dans ce remarquable passage:

     Qu'un homme soit rdim au prix des plus grands malheurs, son
     rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une rvolution renverse
     un tat ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des
     destines du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-tre
     le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le
     prix d'une me chrtienne[591].

Comment l'homme qui a crit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du
froc qui reoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?

Nous croyons que, dans sa manire de comprendre la religion et la vie,
Ranc erra grandement, et nous ne prtendons pas le justifier en
ajoutant qu'il erra avec toute une glise, avec un sicle tout entier;
mais nous aimons un esprit qui avait la force de se tenir debout. Nous
lui envions sa dcision, sa consquence et sa foi. Un mot de Ranc, cit
deux fois dans ce livre, nous a vivement frapp et s'enfonce dans notre
mmoire:

     La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les ges
     suprieurs, on s'tait conduit par cette considration qu'il n'y a
     rien qui ne soit sujet  la dcadence, o en serait aujourd'hui le
     champ de Jsus-Christ[593]?

Tout l'homme ne se rvle-t-il pas  vous dans cette seule phrase? N'y
a-t-il pas l toute une philosophie? Ce n'est pas assurment celle de
notre temps. Qui ne calcule en effet sur la dcadence? Qui ose dire: La
Trappe durera ce qu'elle doit durer? Qui, d'un coeur tranquille, oppose
la libert  la ncessit? Qui va en avant, les yeux ferms, sur la foi
de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au
livre de M. de Chateaubriand.

L'histoire de Ranc est l'histoire d'un moine, d'un moine dont
l'impitoyable logique a pouss l'ide claustrale  ses dernires
consquences. Ne fut-il rien de plus? Ses crits (nous avons la
confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que
cela? Nous avons peine  le croire, et nous voudrions les voir analyss.
Ranc, nous l'esprons, y gagnerait. Il est dj bien grand dans sa
biographie, grand de caractre et d'esprit, et prsentant, jusque dans
les erreurs de son zle, un type suprme de cette loi de justice et de
ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se
manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde
remerciera M. de Chateaubriand de l'obissance pieuse qui lui a fait
ajouter quelques pages admirables  toutes les admirables pages que nous
lui devons dj; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont
cet ouvrage est pntr, tristesse sans larmes, dsenchantement amer,
qui ne daigne demander  la terre ni consolation ni piti, mais qui,
nous aimons  le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde
enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait
pas donn  son ouvrage le mrite de l'unit de ton. Il l'et facilement
obtenu en imposant une rgle  la richesse de sa mmoire, en vitant ou
en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges
que d'immunits; toutes les penses, tous les sujets, ne sont pas
galement dignes d'une plume loquente; les grces de la parole sont
pudiques et fires; elles craignent les msalliances; et quand je
rencontre dans cette _Vie de Ranc_, certains traits, certaines
anecdotes, je ne puis m'empcher de dire, avec un anachorte cit par
l'auteur lui-mme: Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le
long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.

Il est impossible de le taire; cette vie de Ranc n'est pas celle que
nous attendions et celle dont, par avance, nous nous tions rjouis.
Nous ne demandions pas  l'crivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous
demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas
encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous
avions cru de son choix, les faisait esprer; il nous les devait. Il y a
des paroles srieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas srieux, et
ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un
sceau peut-tre est pos pour jamais sur ces lvres d'or; s'il en est
ainsi,  la bonne heure;  dfaut des paroles que nous n'entendrons
plus, puisse le silence tre bni!




V

Vie de Ranc.

Deuxime dition, revue, corrige et augmente.

1 vol. in-8. Paris, 1844[594].


Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout  l'autre les deux
ditions de la _Vie de Ranc_ nous a donn la preuve de l'attention
accorde par l'illustre auteur aux voeux de la critique. On ne pouvait
entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la
principale observation  laquelle a donn lieu la _Vie de Ranc_.
Dfrence respectable et touchante! Il est peut-tre encore plus beau de
se rformer ainsi que de n'avoir pas eu  se rformer. Cette envie,
pour nous servir ici des expressions d'un hros, ne prend gure aux
victorieux et aux barbes grises; mais elle est naturelle  un noble
esprit.

Des pages entires de la premire dition ont disparu dans la seconde;
mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores
inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire
qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abb de la Trappe,
comme une relique assez puissante pour conjurer les temptes. Comment
ces images n'auraient-elles pas entran encore une fois sur les plaines
de l'Ocan et vers le pays du soleil l'antique plerin de la Syrie,
l'aventureux compagnon des courses dsoles de Ren? Tout un vol de
souvenirs et de rves s'chappe avec une harmonieuse confusion du sein
de cette imagination toujours jeune et toujours mue, de mme qu'au
lever du jour mille oiseaux  l'aile dore s'envolent du milieu d'une
feuille murmurante:

     Ainsi les mers et les naufrages entrent  la Trappe, comme le
     sicle de Louis XIV y tait entr par des bois o l'on entend 
     peine un son. La manire dont les hommes de ce temps voyaient le
     monde ne ressemblait pas  celle dont nous l'apercevons
     aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mmes;
     c'tait toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Ranc
     envoyait aux ocans par un missionnaire se rattachaient  son
     _arrire-vie_, lorsqu'il avait song  cacher ses blessures parmi
     les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour
     pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces
     rizires abandonnes quand l'homme qui les sema est pass depuis
     longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent
     sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouv tout
     ce qu'il et aim dans son jeune ge, la gloire des palmiers, leur
     feuillage et leurs fruits; il se serait associ  cet Indien qui
     appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend
     la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer
     Pacifique[595].

Quels tableaux vis--vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu!
Versailles  peine est plus diffrent.

Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-mme dans l'ouvrage et de
dcouvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une
verdure si vive. Bornons-nous  remarquer encore que la _Vie de Ranc_,
qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, parat mieux
divise, et qu'en plusieurs endroits la matire est distribue avec plus
de soin. Le caractre gnral du style est demeur le mme;  certains
gards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plat
mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs  des
beauts qui, la premire fois, nous avaient presque chapp. Ce sont de
belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Ranc;
l'auteur savait bien que la simplicit est l'ornement de la grandeur; et
quand il a ml ses penses au rcit de cette scne auguste, elles ont
t dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase
assurment bien hardie: Il n'y avait personne pour porter la main sur
le coeur de ce christ; mais qui n'aimerait la rflexion suivante:

     Cette famille de la religion autour de Ranc avait la tendresse de
     la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle
     allait perdre tait l'enfant qu'elle allait retrouver; elle
     ignorait ce dsespoir qui finit par s'teindre devant
     l'irrparabilit de la perte. La foi empche l'amiti de mourir:
     chacun en pleurant aspire au bonheur du chrtien appel; on voit
     clater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de
     l'envie, sans en avoir le tourment[596].

[1: Ces matriaux sont 1 pour le _cours_ une _autographie_ prpare et
revue par Vinet, 2 pour les articles, le journal o ceux-ci ont paru:
_Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette dition l'exemplaire du
cours autographi qui appartenait  Vinet, et qui est aujourd'hui  la
bibliothque de la Facult de thologie de l'glise libre du canton de
Vaud.]

[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--tudes historiques
et littraires". Nous avons aussi complt un court article de Vinet sur
la deuxime dition de _Ranc_. Il en sera question plus loin.]

[3: Il avait t install en mme temps que Sainte-Beuve, qui
professa, comme on sait, une anne  Lausanne. Il y donna son _Port
Royal_.]

[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e dition Tome II, 194.]

[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]

[6: Indit.]

[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de
la journe. Il y notait aussi parfois ses rflexions sur divers sujets.]

[8: Il s'agit des exercices homiltiques, dirigs par le professeur.]

[9: Thophile Passavant, ancien pasteur,  Ble.]

[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]

[11: Auguste Jaquet, conseiller d'tat du canton de Vaud.]

[12: Indit.]

[13: Vinet tait absent ce jour-l; il tait au Chtelard, sur Clarens,
depuis le 4 avril; il rentra  Lausanne le 16.]

[14: Mme Juste Olivier, femme du pote.]

[15: Libraire  Paris.]

[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]

[17: Indit.]

[18: Indit.]

[19: Indit.]

[20: Indit.]

[21: _Alexandre Vinet_. 3e dition. Tome II, 210.]

[22: Samuel Chappuis, professeur  la facult de thologie de l'acadmie
de Lausanne.]

[23: Rambert, _ouv. cit_, II, 211.]

[24: Cit par Rambert, _ouv. cit_, II, 211.]

[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]

[26: Adle, ne Vernet, veuve du baron Auguste de Stal, qui tait fils
de Mme de Stal.]

[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]

[28: _Ibid_, II, 236.]

[29: Il s'agit d'un cours sur les potes. Nous en reparlerons.]

[30: Indit.]

[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les
rvolutions", un passage sur la mlancolie de Chateaubriand qui n'est
pas trs clair.]

[32: Sainte-Beuve:  partir de 1811, en regardant au fond de la pense
de Madame de Stal nous y dcouvrirons par degrs le recueillement que
la religion procure, la douleur qui mrit, la force qui se contient, et
cette me jusque-l violente comme un Ocan, soumise aussi comme lui, et
rentrant avec effort et mrite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au
bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement
pieuses... nous verrons une croix... _Portraits de femmes_. (L'article
est de mai 1835.)]

[33: Rambert, _ouv. cit_, I, 264.]

[34: Charles Scholl, pasteur  Lausanne.]

[35: Rambert, _ouv. cit_, I, 264.]

[35: _Ibid_, I, 329.]

[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]

[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]

[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_
du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:

_ Monsieur le Rdacteur du Semeur,_

Le terme de _vrit paenne_ dont j'ai fait usage en rendant compte de
quelques-unes des ides de l'_Essai_ de M. de Chateaubriand _sur la
littrature anglaise_, a pu tre pris par quelques personnes dans un
sens bien loign de mon intention. J'appelle _vrit paenne_ ce que
l'homme peut mettre de vrit dans ses penses et dans ses crits sans
le secours du christianisme, ce que la nature enseigne  l'humanit, et
la mditation aux Socrate et aux Platon. En tous cas cette vrit c'est
la vrit; il n'y en a pas deux, l'une vraie et l'autre fausse; et il ne
saurait y avoir d'opposition entre elles non plus qu'entre le soleil et
l'aurore. Seulement la vrit paenne est borne;  une certaine
distance de son foyer ses rayons plissent et meurent. J'ai regrett que
l'auteur de _l'Essai_ appliqut cette lumire trop courte  des
questions dont une autre lumire (la lumire de la Parole divine) peut
seule clairer les profondeurs. Mais en parlant d'une vrit _paenne_,
je n'ai garde de transporter cette pithte  l'auteur lui-mme; je le
crois catholique sincre, fort loign de toute intention paenne, et
prt  toutes sortes de sacrifices pour le culte que son gnie a protg
dans les mauvais jours.--Je donne cette explication dans mon propre
intrt, afin qu'un mot mal compris ne fasse pas mal comprendre mon
intention, pleine de respect, et j'oserai ajouter d'affection.

Agrez, etc...

J'ai pens qu'il tait utile de reproduire cette page de Vinet, sinon
dans le corps du volume, du moins dans la prface. Je dois ajouter que
c'est M. Philippe Bridel qui me l'a signale, et je profite de cette
occasion pour ajouter que c'est galement  l'inpuisable et prvenante
obligeance de M. Philippe Bridel que je dois de connatre la plupart des
documents que j'ai utiliss dans cette prface.]

[39: Indit.]

[40: _Lettres de Vinet_, II, 240 (texte rtabli d'aprs une meilleure
copie). Cette lettre est du 16 et non du 10 juin 1844.]

[41: Il y a peut-tre quelque exagration dans tout ceci. Je doute fort
de la simplicit de Chateaubriand. J'en doute d'autant plus que j'ai
sous les yeux une lettre de Chateaubriand  son diteur, que le _Journal
de Genve_ vient de reproduire, et qui montre bien que l'auteur de Ranc
n'tait pas si simple que cela. La voici:

Nous voil en vente, mon cher Monsieur, et jusqu' prsent l'_affaire_
se prsente bien. Si vous n'avez pas trop tir, il y aurait de
l'avantage  pouvoir faire, le plus tt possible, une seconde dition.
Je suis  mme de faire entrer dans cette seconde dition des morceaux
que j'avais retirs de la premire et qui font des vides assez
remarquables pour les hommes accoutums  lire. Veuillez donc me dire o
vous en tes, et s'il serait bon d'annoncer bientt une seconde dition.
Si la premire n'a pas t _tire  un trop grand nombre_, on pourrait
arrter le tirage et annoncer une seconde dition  laquelle j'ai une
douzaine de pages  ajouter. Un mot de rponse  tout cela, s'il vous
plat. Vous savez l'ancien adage: _Il faut battre le fer pendant qu'il
est chaud_. On dit chez vous qu'on ne sait pas encore quand vous
revenez, mais j'ai toujours grande envie de vous voir.

 vous,  vous.

CHATEAUBRIAND.

Cette lettre adresse par Chateaubriand  l'diteur Delloye au sujet de
l'apparition de la Vie de Ranc est date de Paris, 9 mai 1844.]

[42: Indit.]

[43: Ami Bost, pasteur, n  Genve.]

[44: Un autre article sur Chateaubriand (_Des derniers crits politiques
de M. de Chateaubriand_) qui a paru dans le _Semeur_, du 23 janvier
1833, et qu'on serait aussi tent d'attribuer  Vinet,--mais moins,--est
de Guillaume de Flice, pasteur  Bolbec, plus tard professeur  la
Facult de thologie de Montauban.]

[45: M. Lutteroth  M. Ch. Secrtan.]

[46: M. Monnard, professeur ordinaire de littrature franaise 
l'Acadmie de Lausanne, absent pendant le semestre d'hiver 1844, et dont
M. Vinet s'tait charg de continuer le cours.]

[47: Passage supprim dans les deux ditions antrieures. Voir la
Prface.]

[48: _De l'Influence des Passions_, section III, chapitre IV, _De la
Bienfaisance_.]

[49: Passage supprim dans les deux ditions antrieures. Voir la
Prface.]

[50: _Lettres sur les crits et le caractre de J.-J. Rousseau_. Lettre
III.]

[51: _Delphine_, Ve partie, lettre XVII.]

[52: _Introduction aux manuscrits de M. Necker_.]

[53: _Ibid_.]

[54: Passage supprim dans les deux ditions antrieures. Voir Prface.]

[55: Mot supprim dans les ditions antrieures.]

[56: Passage supprim dans les ditions antrieures. Voir Prface.]

[57: _De l'Allemagne_, IIIe partie, chap. XIX. Le titre de ce chapitre
est: _De l'amour dans le mariage_.]

[58: _Lettres sur les crits et sur le caractre de J.-J. Rousseau_.
Lettre VI.]

[59: Mot supprim dans les ditions antrieures.]

[60: _Introduction aux manuscrits de M. Necker._]

[61: _De la Littrature_, IIe partie, chap. IV.]

[62: _Lettres sur les crits et le caractre de J.-J. Rousseau_. Lettre
IV.]

[63: Prface de _Mirza_.]

[64: Sur ce passage voir la Prface du prsent volume.]

[65: _Mlanges de littrature et de politique._]

[66: _Lettres sur les crits et le caractre de J.-J. Rousseau_. Lettre
Ire.]

[67: Lettre II.]

[68: Ire Partie, chap. Ier.]

[69: _Ibid_.]

[70: IIe Partie, chap. II]

[71: Les passages entre crochets ont t supprims dans les ditions
antrieures. Voir Prface.]

[72: Introduction.]

[73: Section III, chap. Ier]

[74: Introduction.]

[75: Section III, chap. IV.]

[76: Section Ire, chap. III, vers la fin.]

[77: Section Ire, chap. VII.]

[78: Section Ire, chap. VIII.]

[79: Conclusion.]

[80: _Ibid_.]

[81: Section II, chap. II.]

[82: Section II, chap. IV.]

[83: Section III, chap. II.]

[84: Conclusion, dernier paragraphe.]

[85: Section II, chap. III.]

[86: Section Ire, chap. IV.]

[87: Section Ire, chap. VIII.]

[88: Section III.]

[89: Vinet se cite ici lui-mme. Voir _Semeur_, tome V, page 260.]

[90: IIe Partie, chap. V.]

[91: _Ibid_.]

[92: IIe Partie, chap. Ier.]

[93: _Ibid_.]

[94: IIe Partie, conclusion.]

[95: _Ibid_.]

[96: IIe Partie, chap. 1er.]

[97: Discours prliminaire.]

[98: Ire Partie, chap. I.]

[99: Section Ire, chap. Ier.]

[100: _Essai sur les Rvolutions_, Ire partie, chap. XIV. dition des
OEuvres compltes. Tome Ier, page 89, note _a_ (1826). Voici la mme
affirmation dans le texte de 1797: Le vice et la vertu, d'aprs
l'histoire, paraissent une somme donne qui n'augmente ni ne diminue;
les sciences, au contraire, des inconnues qui se dgagent sans cesse.
Que devient le systme de perfection? IIe Partie, chap. LVI.]

[101: Les ditions antrieures et le manuscrit de Vinet portent
_invisiblement_. La correction _visiblement_ s'impose.]

[102: Ire Partie, chap. XI.]

[103: Ire Partie, chap. X.]

[104: Ire Partie, chap. XI.]

[105: IIe Partie, chap. V.]

[106: Ire Partie, chap. XV.]

[107: Ire Partie, chap. XI.]

[108: Ire Partie, chap. VII.]

[109: IIe Partie, chap. Ier.]

[110: IIe Partie, chap. V.]

[111: _Ibid_.]

[112: _Ibid_.]

[113: _Ibid_.]

[114: _Ibid_.]

[115: IIe Partie, chap. VIII.]

[116: _Ibid_.]

[117: _Ibid_.]

[118: IIe Partie, chap. VI.]

[119: IIe Partie, chap. IX.]

[120: _Semeur_, tome V, page 260.]

[121: _Lettre  M. de Fontanes, sur la deuxime dition de l'ouvrage de
Madame de Stal_. (OEuvres compltes de Chateaubriand, tome XIV.)]

[122: Articles insrs dans le _Mercure de France_ en 1800, et
rimprims dans les _OEuvres de M. de Fontanes_, tome II.]

[123: IIe partie, chap. IX. Conclusion.]

[124: _Tableau de la Littrature au dix-huitime sicle_. LXe Leon.
(Tome IV, page 382.)]

[125: M. Quinet, parlant d'_Ahasvrus_. Il a dit: _et de mon dsespoir_.
(_Ed. antr._)]

[126: Tableau de la Littrature franaise, chap. VI.]

[127: Ire Partie, lettre XXX.]

[128: IIe Partie, lettre XXVII.]

[129:
     Le malheur de Rufin a dessill mes yeux;
     Son chtiment absout les dieux.
]

[130: IIe Partie, lettre XLII.]

[131: Ire Partie, lettre XXX.]

[132: Dernier paragraphe.]

[133: La Fontaine.]

[134: IIIe Partie, lettre XLIX.]

[135: IIIe Partie, lettres VII, Ire et XXIX.]

[136: IIIe Partie, lettre XIV.]

[137: Ire Partie, lettre X.]

[138: Ire Partie, lettre XVI.]

[139: Annales littraires, tome III, pages 166-169.]

[140: _Andromaque_. Acte IV, scne V.]

[141: Livre Ier, chap. Ier.]

[142: _Andromaque_. Acte V, scne III.]

[143: Livre II, chap. Ier et IV.]

[144: Livre XIII, chap. IV.]

[145: _Ibid_.]

[146: _Deuxime ptre aux Corinthiens_, chap. XII, v. 15.]

[147: Livre II, chap. Ier.]

[148: Livre II, chap. II.]

[149: Livre II, chap. III.]

[150: _Ibid_.]

[151: _Ibid_.]

[152: Livre XIII, chap. IV.]

[153: Livre Ier, chap. V.]

[154: Livre Ier, chap. II.]

[155: Livre V, chap. Ier.]

[156: OEuvres compltes, tome VII. _Voyage en Italie_. Lettre  M. de
Fontanes. (Rome, le 10 janvier 1804.)]

[157: Voyez Livre IV, chap. IV,  la fin, o cette opposition clate
d'une manire dramatique:L'loquence de Corinne excitait l'admiration
d'Oswald, sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral,
et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne
se rappela que, dans cette mme arne, les chrtiens perscuts taient
morts victimes de leur persvrance; et montrant  lord Nelvil les
autels levs en l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix
que suivent les pnitents, au pied des plus magnifiques dbris de la
grandeur mondaine, elle lui demanda si cette poussire des martyrs ne
disait rien  son coeur.--Oui, s'cria-t-il, j'admire profondment cette
puissance de l'me et de la volont contre les douleurs et la mort: un
sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile, que tous les
lans de l'me et de la pense. L'imagination exalte peut produire les
miracles du gnie; mais ce n'est qu'en se dvouant  son opinion, ou 
ses sentiments, qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement
qu'une puissance cleste subjugue en nous l'homme mortel.--Ces paroles
nobles et pures troublrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil,
puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prt sa main et la
serrt contre son coeur, elle frmit de l'ide qu'un tel homme pouvait
immoler les autres et lui-mme au culte des opinions, des principes, ou
des devoirs dont il aurait fait choix.]

[158: Livre XV, chap. Ier, vers la fin.]

[159: Buffon.]

[160: Livre X, chap. V.]

[161: _OEuvres compltes de Madame de Stal._ Tome XVII, pages 4, 5 et
7.]

[162: _Mlanges de littrature et de politique_, par Benjamin Constant.
Pages 171-172.]

[163: Ire Partie, chap. II.]

[164: IIe Partie, chap. II.]

[165: Ire Partie, chap. IV.]

[166: IIIe Partie, chap. XI.]

[167: Saint-Lambert.]

[168: Ire Partie, chap. II.]

[171: Ire Partie, chap. II. Madame de Stal ajoute en note: Je n'ai pas
besoin de dire que c'tait l'Angleterre que je voulais dsigner par ces
paroles.]

[170: Ire Partie, chap. IV.]

[171: Ire Partie, chap. VI.]

[172: Ire Partie, chap. IX.]

[173: _Ibid_.]

[174: IIe Partie, chap. II.]

[175: IIe Partie, chap. IX.]

[176: IIe Partie, chap. XII.]

[177: IIIe Partie, chap. IX.]

[178: IIIe Partie, chap. VIII.]

[179: IIIe Partie, chap. XI.]

[180: Ire Partie, chap. Ier.]

[181: IIIe Partie, chap. VI.]

[182: IIe Partie, chap. VII.]

[183: IIIe Partie, chap. IV.]

[184: _Ibid_.]

[185: La philosophie matrialiste livrait l'entendement humain 
l'empire des objets extrieurs, la morale  l'intrt personnel, et
rduisait le beau  n'tre que l'agrable. Kant voulut rtablir les
vrits primitives et l'activit spontane dans l'me, la conscience
dans la morale, et l'idal dans les arts. (IIIe Partie, chap. VI.)]

[186: IIIe Partie, chap. Ier]

[187:
     Sous le feuillage pais se cache un rameau d'or,
     Dans cette obscurit cherchez, cherchez encor,
     Et cueillez hardiment.

          (_nide_, liv. VI.)
]

[189: IVe Partie, chap. XI.]

[190: Observations gnrales.]

[191: _Notice sur la vie et les crits de Madame Necker de Saussure_, en
tte de l'dition in-12 de l'_ducation progressive_, publie par M.
Paulin. Paris, 1844, page XI.]

[192: Vauvenargues.]

[193: IIe Partie, chap. XXVIII.]

[194: IIIe Partie, chap. XIV.]

[195: IIIe Partie, chap. III.]

[196: _Ibid_.]

[197: IIIe Partie, chap. XVI.]

[198: _Ibid_.]

[199: IVe Partie, chap. V.]

[200: IVe Partie, chap. VI.]

[201: IVe Partie, chap. IX.]

[202: IVe Partie, chap. VI.]

[203: Ire Partie, chap. XI.]

[204: Ire Partie, chap. XVIII.]

[205: IIIe Partie, chap. XII.]

[206: Ire Partie, chap. XX.]

[207: Ire Partie, chap. IV.]

[208: Ire Partie, chap. V.]

[209: _Ibid_.--Je lis encore dans les _Considrations sur la Rvolution
franaise_ une phrase trop semblable  celles que je viens de citer: On
a pu quelquefois agir en conversation sur Bonaparte contre son intrt
mme, il y en a des exemples; mais c'est un des hasards de son caractre
sur lequel on ne saurait compter. (Ve Partie, chapitre IV.)]

[210: Ire Partie, chap. VII.]

[211: Ire Partie, chap. X.]

[212: Ire Partie, chap. XVIII.]

[213: Ire Partie, chap. IV.]

[214: IIe Partie, chap. III.]

[215: IIe Partie, chap. XIV.]

[216: Ovide.]

[217: _Examen critique des Considrations de Madame de Stal sur les
principaux vnements de la Rvolution franaise_; 2 vol. in-8. Paris,
1822. Tome Ier, page 300. (C'est la deuxime dition; la premire est de
1818.)]

[218: IIe Partie, chap. Ier.]

[219: Ire Partie, chap. XX.]

[220: Ire Partie, chap. XIX.]

[221: Ire Partie, chap. XX.]

[222: IIe Partie, chap. II.]

[223: Ve Partie, chap. IV.]

[224: IIIe Partie, chap. XXV.]

[225: IIIe Partie, chap. IX.]

[226: IIIe Partie, chap. XXV.]

[227: _Examen critique des Considrations de Madame de Stal sur les
principaux vnements de la Rvolution franaise_.]

[228: IIe Partie, chap. XI.]

[229: IIe Partie, chap. XXI.]

[230: IIe Partie, chap. II.]

[231: IVe Partie, chap. Ier.]

[232: _Le Misanthrope_. Acte Ier, scne Ire.]

[233: Ve Partie, chap. V.]

[234: IIe Partie, chap. XXII.]

[235: 1 Jean III, 2.]

[236: Horace. _Odes_, livre IV, ode IX. (_L'amour respire encore avec
tous ses feux dans les tendres sons du luth de Sapho_.)]

[237: Vinet se cite lui-mme. Voir _Semeur_, tome VIII, pages 89-91.
(_Edit_.)]

[238: _Considrations sur la Rvolution franaise_, IIe partie, chap.
XX.]

[239: _Semeur_, tome VI, page 177.]

[240: _Cours d'Esthtique_, XXXVIIIe Leon.]

[241: _De l'Allemagne_, IIe Partie, chap. VII.]

[242: _Ibid_.]

[243: _De la littrature_, Ire Partie, chap. VIII.]

[244: Voir le _Semeur_, Tome V, page 260.--Je me permets de me citer
moi-mme, n'ayant rien  changer, quant au fond,  ce que je disais
alors. (1836.)]

[245: Cette nouvelle a t compose sous l'Empire.]

[246: Voir la _Notice_ en tte de l'_Essai_: Je n'en ignore pas les
dfauts; le _moi_ y revient souvent...--Voir aussi, dans la nouvelle
dition, la premire _Note critique_: Le moi que l'on retrouve partout
dans l'_Essai_ m'est d'autant plus odieux aujourd'hui que rien n'est
plus antipathique  mon esprit.--C'est sans doute ce qui a tant
multipli le _nous_ dans les ouvrages de M. de Chateaubriand.]

[247: Prface de la nouvelle dition de l'_Essai_, dans les OEuvres
compltes, tome Ier, page XLIII.]

[248: Nouvelle dition de l'_Essai_, tome II, page 203, note _a_.]

[249: Prface de l'_Essai_ dans les OEuvres compltes, page IV, note
_b_.]

[250: Selon les biographes qui font natre M. de Chateaubriand en 1772,
il n'aurait eu que dix-neuf ans  son dpart pour l'Amrique; cela seul
me ramnerait  l'opinion commune, qui le fait natre la mme anne que
Bonaparte, Canning et Cuvier, c'est--dire en 1769.  ce compte, il
avait vingt-huit ans, et non vingt-cinq, lorsqu'il crivit l'_Essai_; ce
qui me parat aussi plus probable en soi.]

[251: IIe Partie, chap. XXII. (OEuvres compltes, tome II, page 228, note
_a_.)]

[252: Voir dans l'dition des OEuvres compltes, tome Ier, pages 172,
201, 218, et tome II, pages 132, 221 et 247.]

[253: Ire Partie. Introduction.]

[254: Ire Partie. Exposition (dans l'Introd.).]

[255: IIe partie, chap. IX.]

[256: IIe Partie, chap. LVI.]

[257: IIe Partie, chap. XIII: _Aux infortuns_. (C'est le titre du
chapitre.)]

[258: Ire Partie, chap. IX.]

[259: Ire Partie, chap. V.]

[260: IIe Partie, chap. XXV, en note.]

[261: IIe Partie, chap. XLIII.]

[262: IIe Partie, chap. III.]

[263: Ire Partie, chap. VI.]

[264: Ire Partie, chap. XIX.]

[265: Ire Partie, chap. LXX.]

[266: IIe Partie, chap. XIX.]

[267: Peut-tre la vraie sagesse consiste-t-elle  tre, non pas sans
principes, mais sans opinions dtermines. (Introduction, en note.)]

[268: IIe Partie, chap. XXXI.]

[269: Ire Partie, chap. V.]

[270: IIe Partie, chap. XIII.]

[271: IIe Partie, chap. XLIII.]

[272: IIe Partie, chap. XLVII.]

[273: _Ibid_.]

[274: IIe Partie, chap. XLVIII.]

[275: dition des OEuvres compltes. Prface, page XLIX. Voir aussi, tome
Ier, pages 86, 197, 286, 300, et tome II, pages 33, 49, 83, 170, 213,
249, 255, 303 et 334, les notes critiques.]

[276: _Gnie du Christianisme_, Ire Partie, livre V, chap. II.]

[277: _Essai historique_, IIe Partie, chap. XXXI.]

[278: IIe Partie, chap. XXXI.]

[279: _Essai historique_, IIe Partie, chap. LVII et dernier.]

[280: _Gnie du Christianisme_. Ire Partie, livre V, chap. XII.]

[281: Horace, _podes_. Ode II.--Le fond de la fameuse description du
Niagara se trouve dans une note de l'_Essai_. (IIe Partie, chap.
XXIII.)]

[282: _tudes historiques_. Avant-propos.]

[283: Il y a plusieurs prfaces du _Gnie du Christianisme_; ce morceau
se trouve dans la premire, recueillie, avec les autres, dans le tome XV
des OEuvres compltes; M. de Chateaubriand le cite lui-mme dans la
prface de la nouvelle dition de l'_Essai historique_. (_Ed_.)]

[284: Voir la premire prface d'_Atala_ dans les OEuvres compltes, t.
XV.]

[285:
     Es liebt die Welt das Glnzende zu schwrzen,
     Und das Erhab'ne in den Staub zu zieh'n.

          Schiller.
]

[286: _Tableau historique de l'tat des progrs de la littrature
franaise depuis 1789_, par M.-J. de Chnier. Paris, 1818. Page 220. Cet
ouvrage est le rapport demand par Napolon et compos par Chnier pour
la classe de l'Institut  laquelle il appartenait. La premire dition
n'a t tire qu' peu d'exemplaires pour les membres de l'Acadmie
franaise. Elle est moins complte que les suivantes. (Imprimerie
Impriale, in-4.) Ces dtails sont ncessaires pour justifier le renvoi
 l'ouvrage cit (_Ed_.)]

[287: OEuvres compltes. Tome XXI, page 342, dans un morceau _sur les
Annales littraires_, de M. Dussault.]

[288: OEuvres compltes, tome XVI, page 70.]

[289: _Ibid_. Page 97.]

[290: _Ibid_. Page 35.]

[291: _Ibid_. Page 40.]

[292: _Ibid_, page 33.]

[293: _Ibid_, Page 94.]

[294: Atala est fille d'un Espagnol.]

[295: OEuvres compltes, tome XVI, Page 62.]

[296: _Ibid_, Page 110.]

[297: _Les Martyrs_. Livres IX et X.]

[298: Pages 103-108. Le discours du vieillard  Paul, dans _Paul et
Virginie_, quoique plus beau que celui du Pre Aubry, n'est gure plus
restaurant; on y trouve mme des insinuations qui manquent de
dlicatesse. Les deux vieillards sont donc, je l'avoue, des consolateurs
fcheux; mais au moins le vieillard diste donne ses consolations pour
ce qu'elles valent (et il se rend justice, car Paul n'est point
consol), tandis que le vieillard catholique surfait prodigieusement, et
s'il ne convertit pas Chactas, il le console.]

[299: OEuvres compltes, tome XVI, Page 103.]

[300: _Ibid_, Page 44.]

[301: _Ibid_, Page 84.]

[302: _Ibid_, Page 110.]

[303: _Ibid_, Page 113.]

[304: _Ibid_, Page 115.]

[305: _Ibid_, Page 114.]

[306: _Ibid_, Page 69.]

[307: _Ibid_.]

[308: _Ibid_, Page 102.]

[309: _Ibid_, Page 104.]

[310: _Ibid_, Page 128.]

[311: _Ibid_, Page 125.]

[312: Page 121. On lit dans les ditions plus modernes, _la terre du
sommeil_; en sorte qu'il n'y a plus d'antithse. C'est toujours autant
de gagn; mais ce n'est pas encore simple.]

[313: M. Piguet, _Mlanges de Littrature_. Lausanne, 1816. Page 288.]

[314: OEuvres compltes, tome XVI, Page 41.]

[315: _Ibid_, Page 57.]

[316: _Ibid_, Page 67.]

[317: _Ibid_, Page 119.]

[318: _Ibid_, Page 54.]

[319: Voyez, entre autres, le vote philanthropique des matrones dans le
conseil des chefs. (Page 49.) Cooper, je crois, a mieux connu les
sauvages et les a peints non moins potiquement dans les _Puritains
d'Amrique_.]

[320: OEuvres compltes, tome XVI, Page 62.]

[321: _Ibid_.]

[322: _Penses_, II, XVII, 115.]

[323: _Le Tartufe_, acte IV, scne III.]

[324: Exode XXXII, 35.]

[325: On se fera une ide juste et vive de l'impression qu'avait
produite cet vnement sur les hommes religieux de toutes les
communions, en parcourant les trois petits volumes de la _Voix de la
Religion au XIXe sicle_, journal publi  Lausanne, en 1802 et 1803,
par M. Gonthier et quelques-uns de ses amis.]

[326: Discours de Portalis sur l'organisation des cultes. (15 germinal,
an X.)]

[327: _Premire ptre aux Corinthiens_, chap. III, verset 2.]

[328: _Rflexions sur la paix intrieure._ IIe Partie, chap. II.]

[329: Ire Partie, livre Ier, chap. IV.]

[330: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]

[331: Ire Partie, livre V, chap. VII.]

[332: IVe Partie, livre V, chap. IV.]

[333: IIIe Partie, livre V, chap. VI.]

[334: Voir la premire prface, dans les OEuvres compltes, tome XV, page
XVI.]

[335: Ire Partie, livre IV, chap. V.]

[336: Enfin de nos jours mme et sous nos propres yeux, est-ce des
athes qui ont abaiss la cime des Pyrnes et des Alpes, effray le
Rhin et le Danube, subjugu le Nil, fait trembler le Bosphore, qui ont
vaincu aux champs de Fleurus et d'Arcole, aux lignes de Weissenbourg et
au pied des Pyramides, dans les valles de Pampelune et dans les plaines
de la Bavire, qui ont mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le
Brabant et la Suisse, les les de la Batavie et celles de la Grce,
Munich et Rome, Amsterdam et Malte, Mayence et le Caire? Est-ce des
athes qui ont gagn plus de soixante batailles ranges, et pris plus de
cent forteresses, qui ont rendu vaine la coalition de huit grands
empires, et fait trembler les souverains des Indes derrire toutes les
solitudes de l'Asie? Est-ce des athes qui ont accompli tant de
prodiges? ou bien est-ce les paysans chrtiens, de braves officiers qui
avaient pratiqu toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit
pas que ces grands esprits qui ne pouvaient s'abaisser jusqu' croire en
Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il et t beau
pourtant de voir une arme d'incrdules aux prises avec ces Cosaques qui
pensent monter au ciel en mourant sur le champ de bataille!]

[337: Ire Partie, livre VI, chap. V.]

[338: Ire Partie, livre Ier, chap. XI.]

[339: _La mort du pcheur et la mort du juste. (Sermon pour le jour des
morts.)_ Deuxime partie.]

[340: IIIe Partie, livre III, chap. VII.]

[341: IIIe Partie, livre IV, chap. V.]

[342: IIIe Partie, livre 1er, chap. VII.]

[343: IIe Partie, livre 1er, chap. II.]

[344: Rapport sur le _Gnie du Christianisme_, fait par ordre de la
classe de la langue et de la littrature franaise, par M. le comte
Daru. (Sance du 30 janvier 1811.)]

[345: _La Voix de la Religion au XIXe sicle_. Lausanne, 1802. Tome III,
page 117.]

[346: _Premire ptre aux Corinthiens_, chap. IX, verset 27.]

[347: IIe Partie, livre II, chap. VIII.]

[348: _Que le souvenir des exemples donns par les aeux enflamme le
fils d'ne et le neveu d'Hector_.]

[349: IIe Partie, livre II, chap. VI.]

[350: IIe Partie, livre II, chap. IV.]

[351: IIe Partie, livre II, chap. X.]

[352: IIIe Partie, livre III, chap. III.]

[353: IIIe Partie, livre V, chap. IV.]

[354: IIe Partie, livre IV, chap. Ier.]

[355: M. Vinet se cite ici lui-mme. Voir _Semeur_, tome XI, page 335.
(_Ed_.)]

[356: _Gnie du Christianisme_. IIe Partie, livre III, chap. IX, dans
les anciennes ditions seulement.]

[357: Rien, dit-il au frre d'Amlie, rien ne mrite, dans cette
histoire, la piti qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entt
de chimres,  qui tout dplat, et qui s'est soustrait aux charges de
la socit pour se livrer  d'inutiles rveries. On n'est point,
monsieur, un homme suprieur, parce qu'on aperoit le monde sous un jour
odieux. On ne hait les hommes et la vie, que faute de voir assez loin.
tendez un peu plus votre regard, et vous serez bientt convaincu que
tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs nants. Mais quelle
honte de ne pouvoir songer au seul malheur rel de votre vie, sans tre
forc de rougir! Toute la puret, toute la vertu, toute la religion,
toutes les couronnes d'une sainte rendent  peine tolrable la seule
ide de vos chagrins. Votre soeur a expi sa faute; mais, s'il faut ici
dire ma pense, je crains que, par une pouvantable justice, un aveu
sorti du sein de la tombe n'ait troubl votre me  son tour. Que
faites-vous seul au fond des forts o vous consumez vos jours,
ngligeant tous vos devoirs? Des saints, me direz-vous, se sont
ensevelis dans les dserts? Ils y taient avec leurs larmes, et
employaient  teindre leurs passions le temps que vous perdez peut-tre
 allumer les vtres. Jeune prsomptueux qui avez cru que l'homme se
peut suffire  lui-mme! La solitude est mauvaise  celui qui n'y vit
pas avec Dieu; elle redouble les puissances de l'me, en mme temps
qu'elle leur te tout sujet pour s'exercer. Quiconque a reu des forces
doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse
inutiles, il en est d'abord puni par une secrte misre, et tt ou tard
le ciel lui envoie un chtiment effroyable. (OEuvres compltes, tome
XVI, page 189.)]

[358: Jrmie II, 19.]

[359: Psaume XXXIV, 22.]

[360:

     Dfendre  ce qui fut d'avoir jamais t
     Est au-dessus de la Divinit.

          Horace. _Odes_, livre III, ode XXIX.
]

[361: Hbreux IV, 12.]

[362: OEuvres compltes, tome XVI, page 144.]

[363: _Ibid_, Page 149.]

[364: _Ibid_, Page 152.]

[365: _Ibid_, Page 156.]

[366: _Ibid_, Page 164.]

[367: _Ibid_, Page 186.]

[368: Roman de Madame de Charrire.]

[369: _Gorgiques_. Livre II; 83: Il voit avec tonnement ce feuillage
nouveau pour lui et ces fruits qui ne sont pas les siens. [P. S.]]

[370: IVe Partie, livre Ier, chap. V.]

[371: Cette unanimit n'est pourtant pas absolue. M. de Boulogne, ancien
prlat, fit bien entendre, en louant le _Gnie du Christianisme_, qu'il
ne le jugeait pas exempt d'inadvertances fcheuses ni de graves erreurs.
(_Annales littraires et morales_, an XI. Premier cahier. Le morceau de
M. l'abb de Boulogne sur le _Gnie du Christianisme_ a t recueilli,
parmi les _Remarques critiques_ auxquelles celui-ci a donn lieu, dans
le tome XV des OEuvres compltes de Chateaubriand.)]

[372: IVe Partie, livre II, chap. VI.]

[373: IVe Partie, livre II, chap. IX.]

[374: IVe Partie, livre IV.]

[375: IVe Partie, livre IV, chap. IV.]

[376: IVe Partie, livre III, chap. V.]

[377: La _Vie de Ranc_.]

[378: _Odes_, Livre III, ode VI.]

[379: Voyez, par exemple, quelques pages au commencement du _Voyage en
Amrique_.]

[380: Ovide, _Mtamorphoses_. II, 202: Les coursiers s'cartent de leur
route, et comme personne ne les retient, ils s'lancent dans des rgions
inconnues. [P. S.]]

[381: Henri Lecoultre fait remarquer que ces vers ne se trouvent pas,
comme on pourrait le supposer, dans la traduction du _Paradis perdu_ de
Delille; il les attribue, avec beaucoup de vraisemblance,  Vinet
lui-mme. (P. S.)]

[382: OEuvres compltes, tome XXI, page 306. (Juillet 1807.)]

[383: OEuvres compltes, tome VII, page 239.]

[384: _Ibid_, page 248.]

[385: Prface de la premire et de la seconde dition des _Martyrs_.]

[386: C'est le second titre des _Martyrs_. (_Ed._)]

[387: _Les Martyrs_, livre III.]

[388: _tudes historiques_. tude seconde. Ire Partie. Il faut lire ces
lignes afin d'avoir toute la pense de l'auteur.]

[389: Cinquime Provinciale.]

[390: Livre XXIV.]

[391: Par surcrot, l'auteur les met dans la bouche de Dieu mme. Liv.
III.]

[392: Livre III.]

[393: Livre XXIV.]

[394: Livre XXII.]

[395: _Art potique_. Chant III.]

[396: Livre III.]

[397: _Ibid_.]

[398: _Ibid_.]

[399: _Tlmaque_, livre XIX.]

[400: _Notice sur Fnelon_, dans les _Discours et Mlanges littraires_,
p. 406.]

[401: Rejecit se in eum quam familiariter. (_Andria_, actus I, scena
I.)]

[402: _Mithridate_, acte V, scne II.]

[403: _Mercure de France_, du 31 mai 1817.--Voir sur le mme sujet, dans
les _Mmoires de l'Acadmie des sciences morales et politiques_ (Tome
Ier, savants trangers, 1841, page 769), le _Mmoire de M. Filon sur
l'tat religieux et moral de la socit romaine  l'poque de
l'apparition du christianisme_.]

[404: Livre IV.]

[405: Livre II.]

[406: Livre Ier.]

[407: _Ibid_.]

[408: Livre II.]

[409: _Ibid_.]

[410: _Ibid_.]

[411: _Ibid_.]

[412: Livre V.]

[413: Livre Ier.]

[414: Livre V.]

[415: Livre XII.]

[416: Livre Ier.]

[417: Livre VI.]

[418: _Rcits des temps mrovingiens_. Prface.]

[419: _Gnie du Christianisme_, IIe Partie, livre II, chap. Ier.]

[420: IIe Partie, livre III, chap. Ier.]

[421: IIe Partie, livre III, chap. VIII.]

[422: Livres IX et X.]

[423: Polyeucte, acte V, scne V.]

[424: Livre XX.]

[425: _Rapport fait  l'Institut par M. le comte Daru_. (OEuvres
compltes, tome XV, page 296.)]

[426: _Le Menteur_, acte IV, scne II.]

[427: _Stances adresses  M. de Chateaubriand, aprs les Martyrs_.
1810. (OEuvres de M. de Fontanes, tome Ier, page 92.)]

[428: M. Vinet se cite lui-mme. Voir _Semeur_, tome V, page 261.
(_Ed._)]

[429: Horace, _Art Potique: Elle rejette les phrases ampoules et
l'orgueil des grands mots. (P. S.)_]

[430: OEuvres compltes, tome XVI, page 268.]

[431: _Les Martyrs_, livre XXIV.]

[432: OEuvres compltes. Tome XXIV. Prface des _Mlanges politiques_.
Page XI.]

[433: OEuvres compltes. Tome XXIV, page 301.]

[434: Prface des Ouvrages politiques. OEuvres compltes. Tome XXIII,
page IX.]

[435: II Corinthiens IX, 5.]

[436: _Nouvelles Mditations Potiques_. Mditation cinquime: Le Pote
mourant.]

[437: _Mditations Potiques_. Mditation treizime: Le Lac.]

[438: _Mditations Potiques_. Mditation seconde: L'Homme.  Lord
Byron.]

[439: _Semeur_, 17 aot 1836 (Tome V, pages 259 et suiv.).]

[440: Cette prvision s'est ralise pour l'auteur lui-mme: Vinet est
mort le 4 mai 1847; Chateaubriand, le 4 juillet 1848. (_Ed._).]

[441: _Remarques_ en tte du _Paradis perdu_, page VII.]

[442: Tome Ier, pages 161-198.]

[443: Tome II, page 205.]

[444: Ici nous supprimons, comme l'ont fait les prcdents diteurs,
tout un dveloppement que Vinet a reproduit textuellement, mais en le
divisant en quatre morceaux, dans son cours. Voici l'ordre dans lequel
il faut lire ces quatre morceaux, si l'on veut reconstituer l'ensemble:
1 _Le nom de Chateaubriand_. 2 _Ainsi donc, presque  la mme poque_.
3 _Quoique le livre de Madame de Stal_. 4 _M. de Chateaubriand fut
mieux inspir_. (P. S.)]

[445: Ces chantres sont de race divine; ils possdent le seul talent
incontestable dont le ciel ait fait prsent  la terre. Leur vie est 
la fois nave et sublime; ils clbrent les dieux avec une bouche d'or;
et sont les plus simples des hommes; ils causent comme des immortels ou
comme de petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers et ne
peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la vie; ils ont
des ides merveilleuses de la mort, et meurent sans s'en apercevoir,
comme des nouveaux-ns. (_Ren_.)]

[446: Ici encore se trouvait, dans l'article de Vinet, un dveloppement
qui est reproduit dans le cours,  l'exception: 1 des deux lignes
suivantes (au commencement): Sans chercher  les rsoudre (ces
questions), nous revenons au grand crivain qui nous en a fourni
l'occasion, et nous essayons de dire quelle impression gnrale nous
reste au sortir de ses crits. Reprsentez-vous cette admirable
mythologie, etc.; 2 du passage suivant ( la fin): Absorber la vie
dans la posie comme une mythologie de l'me! terrible puissance que
subit d'abord celui qui en dispose! Ne serait-ce point celle qu'a
exerce le gnie de M. de Chateaubriand? N'a-t-il pas distrait, et, si
j'osais le dire, amus les mes? Son srieux n'est-il pas trop souvent,
avec toute la sincrit qu'on ne peut lui refuser, un srieux de pote?
N'a-t-il point t pote trop exclusivement? Comme pote, il a rendu des
oracles que l'humanit rptera en choeur; mais n'a-t-il pas tenu
l'humanit  distance d'oracles plus srs? Ne l'a-t-il pas trop souvent
retenue dans l'image des choses? Je ne lis jamais philosophe, historien,
dogmatiste politique, sans m'adresser ces questions. Je les adresse 
mes lecteurs. (P. S).]

[447: _Semeur_, 26 octobre 1836 (Tome V, pages 336 et suiv.).]

[448: Tome Ier, page 324.]

[449:  ces bonnes gens il ne fallait d'aigu et subtile rencontre:
leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et
constante; ils sont tout pigramme; non la queue seulement, mais la
teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'efforc, rien de
traisnant; tout y marche d'une pareille teneur. (Montaigne, _Essais_,
livre III, chap. V.)]

[450: Tome Ier, page 266.]

[451: Tome II, page 253.]

[452: Tome Ier, page 256.]

[453: Tome Ier, page 285.]

[454: Tome Ier, page 291.]

[455: Tome Ier, page 195.]

[456: Tome Ier, page 201.]

[457: Tome Ier, page 203.]

[458: OEuvres compltes, tome V _ter_, page 265.]

[459: Tome Ier, page 163.]

[460: Tome Ier, page 185.]

[461: Vauvenargues.]

[462: Tome Ier, page 202.]

[463: Tome II, page 397.]

[464: Exode XXXII, 1.]

[465: _vangile selon saint Matthieu_ VI, 33.]

[466: _Semeur_, 30 novembre 1836. (Tome V, n 48.)]

[467: Il s'agit sans doute ici des articles signs Ch. D. (_Charles
Delalot_), publis en 1804 dans le _Mercure de France_, sur une nouvelle
dition du _Paradise Lost_, et en 1805 sur la traduction de Delille. 
la mme poque, cinq articles remarquables et svres sur cette
traduction, signs de la lettre S, parurent dans le _Journal des
Dbats_, Nos des 21, 22, 24, 27 dcembre 1804, et 6 janvier 1805. Le
critique s'arrte au chant VIII; il promettait une suite qu'il n'a pas
donne. La signature S a t celle de Guairard et de Lasalle. (_Ed_.)]

[468: _Phdre_. Acte II, scne V.]

[469: _Mditations Potiques_. Mditation troisime: La Posie sacre.]

[470: Properce. Livre II, lgie XXXIV. Ce vers sert d'pigraphe au
premier des articles d'Addison sur le _Paradis Perdu_ dans le
_Spectateur_. (N 267, 5 janvier 1712.) (_Ed_.)]

[471: Darkness visible. Livre I, vers 63. (_Ed_.)]

[472: Livre II, Tome Ier, page 115.]

[473: Livre II, Tome Ier, page 129.]

[474: D'o nat, sinon de la magie du mouvement, le dlicieux frisson
qu'on prouve quand on arrive  ces passages clbres: Julie, ternel
charme de ma vie...--Soleil de ce monde nouveau, tant de fois tmoin
de mes larmes?... Cependant il ne faut pas confondre le mouvement
continu du style avec les mouvements dont le niveau du style peut-tre
accident. Les _mouvements_ ne sont pas mme toujours des formes du
_mouvement_, mais un simple changement dans l'allure de la phrase. Leur
multiplicit puise le style, dont le mouvement est la vie. Mais ils ont
aussi leur _virtus_ et leur _venus_, surtout dans la langue oratoire.
Rien n'est plus heureux que d'avoir tourn le rcit en exhortation dans
cette phrase si connue: Avez-vous un secret important, versez-le
hardiment dans ce noble coeur, etc, Il n'y a pas de _figure_ plus
belle.]

[475: Le Rhin.--Vinet a crit ces pages  Ble. (_d_.)]

[476: Perse. Satire III, vers 38.]

[477: Les diteurs, qui ne marquaient pas la division de cette tude en
deux articles, ont remplac la phrase ci-dessus (de: Dans un prochain
article...  Je me contente d'avoir fait), par ces mots: Je me suis
born jusqu'ici  faire. P. S.]

[478: Livre Ier. (Tome Ier, page 169.)]

[479: _Semeur_, 25 janvier 1837. (Tome VI, n 4.) Dans un premier
article on a tudi le _Paradis perdu_ comme ouvrage littraire; ici
c'est sous le point de vue religieux qu'on se propose de le considrer.]

[480: Pierre Roussel, mdecin de la Facult de Montpellier, philosophe,
associ de l'Institut, n en 1742, mort en 1802. Vinet fait allusion 
son _Systme physique et moral de la femme_, 7e dition 1820. P. S.]

[481: Quelques-uns demanderont si le christianisme du _Paradis Perdu_
est aussi exact qu'on pourrait le supposer. On reproche  Milton son
silence sur la troisime personne de la Trinit; et il est trs vrai
qu'au livre III,  l'endroit o le PRE et le FILS sont successivement
adors, l'_Esprit_ n'est pas mme mentionn. La lacune est sensible et
peut paratre significative. Observons toutefois que l'Esprit est nomm
et invoqu au dbut mme de l'ouvrage; que la seule mention qui soit
faite de l'Esprit de Dieu dans le premier chapitre de la Gense a t
fidlement reproduite par le pote (livre VII, pages 17 et 21); que son
_action_ est dans le cours du pome cent fois reconnue, rappele,
invoque; qu'enfin, au livre XII, on lit ces paroles: Du ciel il
enverra aux siens un _Consolateur_, la Promesse du Pre, son _Esprit_
qui habitera en eux, et crira la loi de la foi dans leur coeur, oprant
par l'amour pour les guider en toute vrit.

On dit encore que la divinit du Fils, la coternit de la Parole avec
Dieu n'est pas explicitement dclare dans le _Paradis Perdu_; que, tout
au contraire, le pote assigne une date, un jour parmi les jours  la
naissance ou  la procession du Fils ternel. Ce jour, dit le Pre
infini (livre V, page 375), ce jour, j'ai engendr celui que je dclare
mon Fils unique, et sur cette sainte montagne, j'ai sacr celui que vous
voyez maintenant  ma droite.

D'une autre part nous lisons (livre V, page 395): Penses-tu que toi et
toutes les cratures angliques runies en une seule galent son Fils
engendr? _Par lui_, comme par sa Parole, le Pre Tout-Puissant a fait
_toutes choses_, mme toi et tous les esprits du ciel... Et, au mme
livre, page 399: Alors tu apprendras, en gmissant,  connatre _celui
qui t'a cr_, quand tu connatras celui qui peut t'anantir.

Par une ncessit dont chacun peut se rendre compte, et qui me parat
invincible, le Fils de Dieu, encore dans le ciel, est dj le Fils de
l'homme. Nous sommes transports de la rgion de l'ternit dans le
domaine du temps; et dj dans notre pense, l'incarnation a eu lieu.
Aussitt qu'on veut l'accommoder  l'pope des faits ternels, ces
faits prennent un caractre de successivit, et les mots qui les
expriment impliquent cette notion. La Bible elle-mme, crite dans le
langage des hommes, c'est--dire du temps, n'a point chapp  cette
ncessit. Le mot de _Parole_ s'y soustrait, mais il loigne l'ide de
personnalit: le nom de _Fils_ la fait reparatre, mais il emporte
l'ide de naissance; celui de _procession_ renferme, en la dissimulant
la mme notion; quoi qu'il en soit, la Bible, s'exposant de front 
l'objection, a dit ouvertement: Tu es mon Fils, je t'ai engendr
aujourd'hui. (Ps. II, 7; Hbr. I, 10.) Milton seulement a multipli la
difficult, en crivant un pome tout entier sur une ide pour laquelle
il est difficile de trouver une seule phrase correcte. Mais sans
examiner s'il n'tait pas trop hardi de tailler ce sujet en pope, et
sans rechercher si le pote a fait tout ce qu'il pouvait pour rendre
irrcusables tous les attributs de Celui qu'il appelle la Divinit
filiale, empressons-nous d'affirmer que le pome entier respire
l'adoration du Fils.]

[482: Gense III, 22.]

[483: _Messie_, I, 293.]

[484: Livre III. (Tome Ier, pages 179-181.)]

[485: Esae XL, 18.]

[486: Livre III. (Tome Ier, pages 183-187.)]

[487: Livre X. (Tome II, pages 255-257.)]

[488: Livre IV. (Tome Ier, page 303.)]

[489: Livre IV. (Tome Ier, page 301.)]

[490: Livre Ier. (Tome Ier, page. 27.)]

[491: Livre II. (Tome Ier, pages. 121-123.)]

[492: _ptre aux phsiens_, chap. I, verset 10.]

[493: Livre X. (Tome II, pages 331-333.)]

[494: _Art Potique_, Chant III.]

[495: Bien entendu chez les chrtiens de coeur, renouvels dans la
charit. Le christianisme de spculation, qui n'est pas devenu une vie
de l'me, le christianisme de secte et de parti, le fantme en un mot du
christianisme, n'gaye pas, il rend triste plutt. Dans le divin systme
de l'vangile, l'amour nat de la joie, et l'amour  son tour enfante la
joie. Il n'y a de bonheur que dans un coeur qui aime.]

[496:

     Et si Renaud, Argant, Tancrde et sa matresse
     N'eussent de son sujet gay la tristesse.

C'est--dire _vari l'uniformit_. _Tristesse_ se prenait souvent dans
cette acception au dix-septime sicle. Bossuet a dit que la manire
d'crire de Calvin est plus _triste_ que celle de Luther; cela signifie
_uniforme, nue, austre_. Dans ce sens, un sujet religieux d'o l'on
exclurait les figures humaines et les scnes de la nature, serait
_triste_ assurment.]

[497: _Semeur_, 15 avril 1837.]

[498: _Essai sur la littrature anglaise_. Avertissement. (Tome Ier,
page 8.)]

[499: _La Jrusalem dlivre_, traduite en vers franais par M.
Baour-Lormian. dition publie par Didot le jeune, avec une notice par
M. J.-A. Buchon. Paris, 1819.--Voir les _notes_.]

[500: Livre IV. (Tome Ier, page 255.)]

[501: _Remarques_.--Il nous sera pourtant permis de ne pas prfrer 
cette phrase: Ce sont des soupirs et des prires; je vous les prsente,
moi qui suis votre prtre, celle-ci: ces soupirs et ces prires que,
mls  l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prtre, _j'apporte
devant_. (Livre XI, tome II, page 339.--_Essai_, tome II, page 148.)]

[502: Alfieri.--_Nous sommes des esclaves, c'est vrai, mais des esclaves
frmissants_. (P. S.)]

[503: Livre II. (Tome Ier, page 95.)]

[504: _Semeur_, 18 juillet 1838. (Tome VII, pages 225 et suiv.)]

[505: Tome Ier, page 73.]

[506: Nous ne craignons pas d'assurer que les esprits politiques nous
en feront un mrite, comme homme d'tat, dans l'avenir. (Tome Ier, page
73.)]

[507: Tome II, page 440.]

[508: Tome Ier, page 165.]

[509: Tome Ier, page 271.]

[510: Tome II, page 412.]

[511: Voir le 2e article sur "Le paradis perdu de Milton".]

[512: Tome Ier, page 117.]

[513: Tome II, page 415.]

[514: Tome II, page 439.]

[515: Tome II, page 449.]

[516: Tome II, page 389.]

[517: Boileau. ptre IX. _loge du vrai_.]

[518: Tome II, page 440.]

[519: Tome Ier, page 37.]

[520: Tome Ier, page 38.]

[521: Tome Ier, page 52.]

[522: Tome Ier, page 55.]

[523: Tome Ier, page 63.]

[524: Ce trait pourrait donner lieu  une remarque plus srieuse.
_Ddaigner_ de mentir parce qu'on est _franais_, c'est respecter en soi
la famille politique dont on fait partie, et je n'y vois pas de mal,
bien au contraire. Mais si l'on ne s'interdit le mensonge que par
_ddain_ et parce qu'on est _franais_, je trouve les intrts de la
vrit fort mal garantis. Il serait donc bon de donner  la vracit une
base plus morale et plus large. Le vice n'est pas une chose qu'il
suffise de _ddaigner_, et le _ddain_ ne nous viendra pas toujours en
aide. Le sentiment que nous devons au mal c'est la haine, et il faut que
cette haine soit le contrecoup de l'amour, j'entends de l'amour pour le
bien et pour Dieu. Pour tout commentaire  cette pense, voici une
anecdote que j'emprunte aux Lettres de La Beaumelle: Brousson (ministre
huguenot) passa dans le Barn, et, le 19 septembre 1698, fut rencontr 
Oleron par des soldats, qui le relchrent sur ce qu'il leur protesta
qu'il n'tait point celui qu'ils cherchaient.  peine eut-il fait vingt
pas, que, touch de repentir, il retourna vers eux, et leur dit: _Mes
amis, il n'est pas permis de mentir pour sauver sa vie: je suis Claude
Brousson, ministre de l'vangile de vrit_. Il fut conduit  Pau... et
subit le supplice de la roue.]

[525: _Penses_, II, XVII, 81.]

[526: _Ibid._]

[527: Tome II, page 414.]

[528: Tome Ier, pages II, 397, etc.]

[529: Tome II, page 430.]

[530: Tome II, page 451.]

[531: Tome II, page 188.]

[532: Tome II, page 415.]

[533: Bossuet, _Oraison funbre du Prince de Cond_.]

[534: _Semeur_, 22 mai 1844. (Tome XIII, pages 163 et suiv.)]

[535: Livre Ier, page 13.]

[536: Livre Ier, page 46.]

[537: Voir,  la fin de ce volume, l'article sur la deuxime dition de
_Ranc_. (P. S.)]

[538: Livre III, page 167.]

[539: Livre III, page 170.]

[540: Livre III, page 172.]

[541: Livre Ier, page 38.]

[542: Livre III, page 191.]

[543: Livre III, page 264.]

[544: Livre III, page 278.]

[545: Livre III, page 217.]

[546: Livre Ier, page 50.]

[547: Livre III, page 220. Ce morceau se trouve dj dans l'_Essai sur
la littrature anglaise_, tome II, pages 324-328.]

[548: Livre II, pages 120-129.]

[549: Livre II, page 76.]

[550: Livre II, page 125.]

[551: Livre III, page 213.]

[552: Livre II, page 65.]

[553: Livre II, page 135.]

[554: Livre Ier, page 16.]

[555: M.-J. Chnier. _ptre  Voltaire_.]

[556: Livre Ier, page 16.]

[557: Avertissement, page VIII.]

[558: _Semeur_, 29 mai 1844. (Tome XIII, pages 170 et suiv.)]

[559: Livre II, page 62.]

[560: Livre II, page 69.]

[561: Livre III, page 216.]

[562: Livre II, page 68.]

[563: Livre II, page 69.]

[564: _Ibid._]

[565: Livre III, pages 216-219.]

[566: Livre II, page 101.]

[567: Livre II, page 90.]

[568: Livre II, page 83.]

[569: Livre III, page 275.]

[570: Livre II, page 86.]

[571: Livre II, page 98.]

[572: Livre II, page 112.]

[573: Livre II, page 116.]

[574: Livre II, page 135.]

[575: Livre II, page 141.]

[576: Livre II, page 114.]

[577: Livre II, page 133.]

[578: Livre II, page 140.]

[579: Livre II, page 111.]

[580: Livre II, page 107.]

[581: Livre III, page 192.]

[582: Livre III, page 229.]

[583: Ovide. _Tristes_, livre Ier, lgie Ire.--_Mon livre, tu iras 
Rome sans moi_. (P. S.)]

[584: Livre III, page 256.]

[585: Livre III, pages 256-258.]

[586: Livre III, page 252.]

[587: Livre III, page 231.]

[588: Livre III, page 269.]

[589: Livre III, page 270.]

[590: Livre III, page 187.]

[591: Livre III, page 267.]

[592: Livre III, page 270.]

[593: Livre III, pages 239 et 245.]

[594: _Semeur_, 28 Aot 1844. (Tome XIII, page 276.)]

[595: _Vie de Ranc_, deuxime dition, page 218.]

[596: _Vie de Ranc_, deuxime dition, page 280.]





End of the Project Gutenberg EBook of Etudes sur la Littrature Franaise 
u XIXe sicle, by Alexandre Vinet

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