The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Crignan, by Maurice Sand

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Title: Mademoiselle de Crignan

Author: Maurice Sand

Release Date: February 20, 2007 [EBook #20623]

Language: French

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Un franc le volume

NOUVELLE COLLECTION MICHEL LVY

MAURICE SAND

MADEMOISELLE DE CRIGNAN

NOUVELLE DITION

CALMANN LVY DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.

 LA LIBRAIRIE NOUVELLE

* * *

OUVRAGES

DE

MAURICE SAND

Format in-8

RAOUL DE LA CHASTRE 1 vol.

Format grand in-18

L'AUGUSTA 1--

CALLIRHO 1--

MADEMOISELLE AZOTE 1--

MISS MARY 1--

SIX MILLE LIEUES  TOUTE VAPEUR, 2e dition 1--

* * *

Paris.--Imp. H.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier

3, RUE AUBER, 3

1884

Droits de reproduction et de traduction rservs.

* * *




MADEMOISELLE DE CRIGNAN




I


Je venais de passer avec mon grade de chef de demi-brigade, nous disons
aujourd'hui colonel, dans le 3e rgiment de dragons, lorsque, vers la
fin d'avril 1798 (floral an VI), je reus du gnral Desaix, qui
commandait notre division, l'ordre de quitter la garnison de Florence
pour aller m'embarquer  Civita-Vecchia avec mes hommes. Je bouclai ma
malle et je partis, suivi de mon brosseur, le fidle Guidamour, qui,
comme moi, du 1er chasseurs  cheval, avait permut dans le 3e
dragons. Nous dmes, tout en laissant nos chevaux, emporter nos selles
et nos harnais. L o nous allions, nous trouverions apparemment des
montures suprieures aux ntres.

O allions-nous? En Angleterre, probablement, oprer la descente
projete depuis quelques mois par le gnral Bonaparte, puisque notre
division faisait partie de l'aile gauche de l'arme dite d'Angleterre.

Je retrouvai mon ami Hector Dubertet  bord de la frgate l'Artmise,
qui reut dans ses flancs mon rgiment dmont. Dubertet tait mon plus
ancien camarade; nos familles taient intimement lies; nous tions
entrs au collge le mme jour. C'est avec lui que, le 22 juillet 1792,
je m'tais enrl volontaire sur l'estrade du Pont-Neuf; avec lui que
j'avais fait campagne et pass dans la cavalerie  Cambrai; avec lui
enfin que j'avais enlev la redoute d'Aldenhaven, en Allemagne, et que
j'avais continu la guerre jusqu' la paix de 1795[A].

[Note A: Voyez Andr Beauvray, dans le volume du mme
auteur--Mademoiselle Azote--chez Michel Lvy.]

Depuis ce moment, je l'avais perdu de vue. Ce fut une vritable joie
pour moi de le retrouver frais et dispos, bien que le joyeux camarade,
le beau chanteur de table et le grand conteur de facties qui avait
fait les dlices du rgiment, ft, sous ses habits bourgeois, beaucoup
moins brillant et que sa physionomie et perdu de son clat et de sa
franchise,  tel point que je ne le reconnus pas tout de suite.

--Haudouin! s'cria-t-il en me sautant au cou: j'tais bien sr de te
retrouver au nombre des cavaliers d'lite que le gnral en chef a
choisis pour faire partie de l'expdition.

--Mais toi, lui dis-je, tu as donc quitt l'tat militaire?

-- peu prs; j'ai t mis  la disposition du gnral Bonaparte, qui
m'a attach  la commission des arts, et m'a envoy  Rome prendre le
matriel des imprimeries grecques et arabes de la Propagande, rassembl
par Monge d'aprs l'ordre du gouvernement. Je viens d'embarquer tout
cela, ainsi qu'une troupe d'interprtes et d'ouvriers imprimeurs.

--Mais  quoi nous serviront ces langues orientales avec les Anglais?
Ah! j'y suis, nous allons dans l'Inde secourir le sultan Tipoo-Sab
contre la perfide Albion?

--Nous allons d'abord conqurir l'gypte, au pouvoir des beys mameluks
qui favorisent le commerce anglais, et de l nous irons probablement
dans l'Inde porter  l'Angleterre le coup le plus sensible en ruinant
ses colonies.

--Trs-bien! allons conqurir l'gypte!

Il m'apprit aussi que le gnral en chef emmenait avec lui une centaine
de savants, d'artistes, d'ingnieurs, de gographes, parmi lesquels il
me cita des noms dj illustres, ou qui le devinrent par la suite:
Monge, Berthollet, Fourier, Denon, Geoffroy Saint-Hilaire, les mdecins
Desgenettes, Larrey, Dubois et l'amiral Brueys. Parmi les gnraux qui
avaient voulu s'attacher  la fortune de Bonaparte, il nomma Desaix,
Menou, Reynier, Davoust et Klber, que j'avais vu  Mayence alors que
j'y avais t porter les ordres du gnral Houchard.

Une jeune femme qui brillait plus par la fracheur de sa carnation que
par la rgularit de ses traits, doue d'un lger embonpoint et dans une
toilette des plus exagres, sortit en ce moment de la cabine d'arrire.
Elle vint  nous, et, s'adressant  Dubertet:

--Hector, lui dit-elle, cet embarquement se fait sans aucun ordre. On a
fourr les caisses qui contiennent mes effets  fond de cale. C'est
insupportable! Je ne puis cependant pas garder la toilette que j'ai sur
moi pendant toute la traverse.

--Ma chre Sylvie, calmez-vous, lui rpondit mon ami, je vais donner des
ordres pour que vos chiffons vous soient rendus.

--Bien, dit-elle. Et, reportant les yeux sur moi, elle me toisa de la
tte aux pieds, comme si j'eusse t  l'inspection.

--Pierre Haudouin de Coulanges, mon ami intime, lui dit Dubertet en me
prsentant.

Je la saluai respectueusement. Elle me fit une rvrence assez gauche et
disparut.

--Dubertet, tu ne m'avais pas dit que tu fusses mari?

--Je n'ai pas plus de secret pour toi que tu n'en as pour moi. Je puis
te confier la vrit! Sylvie est ma matresse, mais je la fais passer
pour ma femme afin de pouvoir l'emmener avec moi. C'est une fille bonne
et dvoue, qui serait morte de chagrin si je l'avais laisse. Il y a
deux ans que nous vivons ensemble, et nous nous aimons comme au premier
jour.

--Elle parat un peu impatiente?

--C'est le dplacement, l'ennui du voyage, qui la rendent nerveuse.
Depuis trois mois, nous avons t toujours en l'air.

--C'est  Paris que tu l'as connue?

--Oui, elle tait au thtre de la Montansier, et y jouait de petits
rles. J'ai soupir longtemps, car c'tait une vertu. Son pre est un
commerant de la rue Saint-Denis. Elle a quitt sa famille par amour de
l'art, et, si elle n'a pas pu percer, c'est un peu la faute de sa
sagesse. Tu sais, dans cette carrire-l, une jolie femme ne russit
qu'autant qu'elle sait plaire  tout le monde.

Il me parla encore longtemps de mademoiselle Sylvie avec la loquacit
d'un homme radicalement subjugu.

Le 26 mai,  six heures du soir, notre frgate, prcde des bricks et
des soixante-dix transports du convoi de Civita-Vecchia, allait lever
l'ancre, quand un canot amena de nouveaux passagers. C'tait d'abord un
homme dj mr, avec des ailes de pigeon et une queue  la prussienne,
puis une grande jeune fille, trs-belle, trs-blonde et trs-bien mise,
qui donnait la main  un garon de douze  treize ans.

Le commandant, qui n'attendait plus personne, s'avana vers eux d'un air
interrogateur.

Le monsieur aux ailes de pigeon se nomma.

--De Crignan, dit-il, attach  l'administration des guerres; et,
prsentant ses compagnons: Olympe de Crignan, ma fille, et Louis de
Crignan, mon fils.

Puis il sortit de sa poche une lettre cachete de rouge et la remit au
commandant en disant:

--De la part du citoyen Cambacrs.

Le capitaine lut la lettre, salua respectueusement l'employ du
ministre de la guerre, et lui fit donner une cabine pour lui et ses
enfants.

On prit la mer.

Mademoiselle de Crignan et mademoiselle Sylvie, qu'on appelait madame
Dubertet, furent bien vite le but des hommages de MM. les officiers du
bord. Pendant une traverse, il n'y a rien de mieux  faire que de
roucouler prs du beau sexe, quand on n'est pas malade.

Je ne l'tais pas, et pourtant je m'occupai peu de ces dames. L'ide
d'aller sur les brises de mon ami ne m'tait mme pas venue. J'aurais
bien soupir pour la belle blonde aux manires de duchesse si je n'avais
eu autre chose en tte: apprendre l'arabe.

Ds le lendemain de notre dpart, il signor Fosco, un des imprimeurs de
la Compagnie Dubertet, s'tait fait fort de me l'enseigner. Je l'tudiai
avec acharnement, et, comme il m'tait bien montr, je fis de rapides
progrs pendant les cinq semaines que dura le voyage.

Nous dnions tous  la mme table; je fus  mme d'observer la famille
de Crignan. La fille dissimulait mal son antipathie pour la rpublique
et son mpris pour les rpublicains. Le fils tait un joli enfant blond
et ple, avec des yeux  fleur de tte. Il semblait souffreteux, un peu
ahuri, sinon hbt; aussi son pre et sa soeur ne le laissaient jamais
seul. Il tait trs-craintif, et tremblait devant M. de Crignan comme
s'il et craint d'tre maltrait. M. de Crignan tait cependant
trs-doux pour lui, n'levait jamais la voix et ne le reprenait sur
rien. C'tait un voltairien de l'ancienne cour. S'il regrettait au fond
du coeur la monarchie, il avait la prudence de n'en rien laisser voir.
La seule chose dont il se plaignt, c'tait de n'avoir plus vingt ans.

Nous tions en vue de l'le de Malte le 17 prairial (5 juin), devant
laquelle nous restmes en croisire. Quatre jours aprs, le gnral
Bonaparte vint nous rejoindre. La flotte partie des divers ports de la
Mditerrane, Marseille, Toulon, Gnes, Ajaccio, pouvait s'lever  cinq
cents voiles et emportait quarante-six mille hommes, dont dix mille
marins, sur la terre d'Afrique.

Le but de l'expdition, tenu cach jusque-l, ne fut plus alors un
secret pour personne.

La possession de l'le de Malte, place rpute imprenable, importait
aux succs des desseins de Bonaparte dans la Mditerrane. Il tait
d'ailleurs autoris  mettre au nombre des ennemis de la France les
chevaliers de l'ordre de saint Jean de Jrusalem, qui avaient interdit
l'entre du port de Lavalette  nos vaisseaux, refus de recevoir le
charg d'affaires de la rpublique franaise, et accept le protectorat
de la Russie.--Bonaparte envoya demander au grand-matre Hompesch, un
Bavarois, l'entre de tous ses vaisseaux dans le port. Elle lui fut
refuse.  l'instant mme le dbarquement est effectu sur les ctes du
nord et de l'est. Les chevaliers tentent une sortie, ils sont ramens
plus vite qu'ils n'taient venus et se rfugient derrire leurs
murailles, tandis que le clerg implore la protection de saint Paul,
patron de l'le, et va, bannires dployes, jeter de l'eau bnite sur
les remparts pour les prserver de nos boulets.

L'ordre institu pour protger les plerins qui allaient en terre sainte
et les navires marchands des puissances chrtiennes contre les
infidles, ne possdait maintenant plus de marine. Ses membres, que le
titre de chevalier de Malte n'engageait  rien, vivaient dans l'opulence
et l'oisivet. Ils avaient perdu tout prestige et toute considration.
Pas un seul d'entre eux n'avait fait la guerre aux Barbaresques. Ils
n'avaient depuis longtemps aucune influence sur leurs sujets, et
ceux-ci, jugeant la situation dsespre, gagns d'ailleurs par le
gnral en chef, parlrent de nous ouvrir leurs portes afin de hter le
dnouement. Bonaparte ordonna l'assaut. Ce fut, sur certains points, une
vritable plaisanterie. Mes dragons s'emparrent d'une redoute,
l'espadon au poing, et en chassrent sans effusion de sang les
gardes-ctes chargs de la dfendre.

La ville se rendit; l'ordre fut supprim; le grand-matre reut une
indemnit et quitta l'le avec seize de ses chevaliers. Les
quarante-quatre autres demandrent  servir en qualit de volontaires
sous les drapeaux de la France.

Un soir j'tais mont sur le pont pour fuir la chaleur de la cale et
travailler sans tre distrait par la gaiet trop bruyante de mes
compagnons. Appuy sur l'affut d'une caronade, j'tais tout au moulage
de mes lettres arabes, quand des doigts potels passrent rapidement sur
mon papier et les effacrent. Je me retournai et je vis madame Dubertet
debout derrire moi, me regardant d'un air moqueur.

--Savez-vous, dit-elle, que vous tes peu aimable?

--Je croyais tout le contraire, belle dame!

On disait _belle dame_ dans ce temps-l!

--Les ours aussi se croient beaux et bien faits, reprit-elle.

--Je les trouve gracieux, moi!

--C'est pour cela que vous cherchez  les imiter en vous retirant
toujours dans les petits coins, avec vos grammaires chinoises.

--Pardon, arabes.

--C'est tout comme. Enfin, sauf  mon mari et  votre M. Fosco, un autre
sauvage, vous ne parlez  personne, et pourtant il y a ici des dames qui
valent bien la peine que vous leur adressiez un regard.

--Je les ai regardes, et je les trouve galement belles, chacune dans
son genre.

Elle s'adossa contre le plat-bord en me frlant des plis de sa tunique.

--Je vois, dit-elle en souriant, que vous n'tes qu'un ourson, et, si on
voulait s'en donner la peine, on vous rendrait doux comme un agneau.

--_On?_ parlez-vous de mademoiselle de Crignan?

--Elle vous plat?

--Je la trouve trs-sduisante.

--Et moi, fort mprisante; et puis, une blonde qui a des yeux bleus et
des sourcils noirs, il n'y a pas  s'y fier, je vous en avertis!
Savez-vous qu'elle n'est pas jeune?

--Quel ge peut-elle avoir? vingt ans tout au plus?

--Dites donc au moins une trentaine. Ses soins, son affection, son
dvouement pour ce petit garon sont ceux d'une mre; c'est une prude
qui cache une faute.

--Il faut que vous soyez en rivalit de coquetterie pour l'arranger de
la sorte?

--Ce n'est pas a, ces gens-l sont si cachotiers, que je les souponne
d'tre des espions ou des agents de l'Angleterre. Qu'est-ce qu'ils vont
faire en gypte, je vous le demande!

--Je n'en sais, ma foi, rien; mais je crois vos soupons mal fonds. Le
vieux a de l'esprit et semble un trs brave homme...

--Un drle de brave homme qui me fait la cour!

--Qui donc ne vous la fait pas, ici?

--Vous! dit-elle avec un regard provocant.

Comme je ne suis pas de ceux qui vivent sur le bien d'autrui, je jugeai
prudent de battre en retraite. Je ne rpondis rien; elle me regarda d'un
air tonn, partit d'un grand clat de rire et regagna sa cabine.

Elle se croyait peut-tre remplie d'esprit, mais je la trouvai fort
vulgaire. Si elle n'avait pu percer, comme disait Dubertet, sa retenue
vis--vis des hommes ne devait pas en tre la cause.

Ses soupons et ses doutes sur la famille de Crignan passrent pourtant
dans mon esprit. Cet enfant que son pre et sa soeur, sa mre peut-tre,
ne quittaient pas de l'oeil, comme s'ils eussent craint qu'il ne vnt 
dvoiler quelque secret d'tat; cette recommandation de Cambacrs, qui
n'avait pas la rputation d'tre des plus rpublicains, leur
embarquement par-dessus le bord, l'air profond et mystrieux du
capitaine quand on le questionnait sur ses trois passagers, l'adresse
toute particulire avec laquelle mademoiselle de Crignan savait luder
une question indiscrte ou dtourner la conversation, mille choses me
donnrent  penser que ces gens-l avaient une mission secrte, ou que
la jeune femme cachait sa maternit en se rajeunissant.

La veille de notre dbarquement, je surpris le petit Louis perch dans
le bastingage  l'avant du navire, et regardant le rivage d'Afrique qui
se dessinait dj  l'horizon. Mademoiselle de Crignan lisait au pied
du grand mt.

--Nous voil bientt arrivs, dis-je  l'enfant.

--C'est donc l'gypte ce qu'on voit l-bas tout blanc? dit-il d'un air
triste; je voudrais dj y tre, je m'ennuie tant, ici!

--Je le crois bien! Vos parents vous gardent  vue comme un prisonnier.

--Pourquoi dites-vous a? reprit-il avec un regard inquiet, je suis
parfaitement libre!

Puis il baissa les yeux, se tut, comme s'il en et dj trop dit, et se
sauva dans sa cabine sans tre vu de mademoiselle de Crignan.

Un instant aprs elle passa devant moi.

--Vous cherchez votre fils? lui dis-je, et aussitt, je me mordis la
langue, honteux d'avoir cd  ma proccupation sur son compte.

--Mon fils! dit-elle en me regardant avec stupfaction.

--Excusez-moi, mademoiselle, ma langue a fourch; aprs tout, il est
permis de se tromper; votre tendresse, votre sollicitude pour cet enfant
sont celles d'une mre.

--Moi sa mre! c'est insens! J'ai vingt-deux ans, et il en a treize!
Vous tes donc myope, monsieur de Coulonges?

--Pardon, j'y vois trs clair, dis-je en la regardant en face.

--Et que voyez-vous? reprit-elle en soutenant mon regard sans le
moindre embarras.

--Je vois que vous avez de doux yeux et que vous avez tort de les tenir
si souvent baisss. Votre bouche est un chef-d'oeuvre quand vous souriez
ainsi, avec ces petites fossettes aux joues. Vous avez les plus beaux
cheveux blonds que j'aie jamais vus.

--Vous tes galant, monsieur de Coulanges, dit-elle en souriant.

--Pourquoi m'appelez-vous de Coulanges?

--J'ai ou dire que votre mre tait noble.

--Mais mon pre Haudouin ne l'est pas. Il m'a donn les deux noms; je ne
les spare jamais.

--Vous avez bien peur qu'on vous prenne pour un _ci-devant_! Vous tes
un rpublicain obstin, je sais cela; mais vous n'en tes pas moins un
homme de coeur.

--Vous n'en savez rien encore, mademoiselle de Crignan.

--Pardon, je vous connais beaucoup et depuis longtemps.

--Comment cela?

--Quand vous tiez  Arras, vous avez sauv de la guillotine une parente
 moi[B], mon amie intime, et vous avez failli monter sur l'chafaud 
sa place. Elle m'a parl de vous avec une vive reconnaissance. Ces
choses-l ne s'oublient pas, monsieur de Coulanges, pardon, monsieur
Haudouin! Croyez bien que les familles nobles ne sont pas toutes voues
 l'ingratitude.

[Note B: Voir Andr Beauvray.]

Elle me paraissait trs-mue; mais elle changea aussitt de sujet pour
me demander si Louis m'avait parl. Je lui rapportai les trois mots
qu'il m'avait adresss.

--Mon pauvre frre, dit-elle avec un soupir, et non mon fils, je vous
prie de le croire, s'ennuie partout, cela tient  son tat maladif.
J'espre que le climat de l'gypte lui fera du bien.

--Vous allez en gypte dans ce seul but?

--Sans doute! Devant le dprissement de cet enfant et d'aprs le
conseil des mdecins, mon pre n'a pas hsit  demander  tre adjoint
 l'expdition en qualit d'administrateur.

--Mais vous ne suivrez pas l'arme au milieu des dangers de toutes
sortes qu'elle va affronter? Monsieur votre pre n'est plus d'un ge...

--Vous voulez dire qu'il est vieux? Ah! il s'en plaint assez! mais il
n'est pas ncessaire qu'il s'expose aux coups et aux fatigues, il
restera dans les bureaux.

--Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de bureaux dans le dsert.

--On en fera pour moi, dit-elle en souriant.

Et elle rentra chez elle.

Pendant qu'elle parlait, je l'avais bien regarde, et je lui trouvai un
grand charme et une rare distinction.

Pour tre la mre d'un enfant de treize ans, non! C'tait impossible.
Elle ne paraissait pas avoir plus que l'ge qu'elle se donnait, et elle
avait l'air chaste d'une jeune fille.

La cabotine Sylvie l'avait juge d'aprs elle-mme.




II


Le 30 juin, aux derniers rayons du soleil couchant, nous apermes enfin
la colonne de Pompe, le phare, la tour des Arabes et les grles
minarets d'Alexandrie.

Bonaparte, craignant que la flotte anglaise, qui cherchait la ntre et
qui avait crois l'avant-veille sur la cte, ne vnt le surprendre,
donna sur-le-champ le signal du dbarquement. Malgr une mer furieuse et
l'obscurit de la nuit, trois mille hommes d'infanterie gagnrent la
terre, et, sous la conduite des gnraux Bonaparte, Klber, Bon et
Menou, s'lancrent  l'assaut. Aprs une rsistance de six heures, la
ville se rendit. Notre arme n'avait perdu que quarante hommes.
L'artillerie et la cavalerie  pied ne dbarqurent que le lendemain
avec les trois cents chevaux embarqus  Toulon et destins  former un
escadron prt  tout vnement.

Je fus entirement du en voyant ce qu'tait devenue Alexandrie, le
sige de l'empire des Ptolmes, le centre du commerce de l'Orient et le
rendez-vous des potes et des savants de l'antiquit. O sont ses douze
mille tours et son mur d'enceinte, ses quatre mille palais, ses quatre
mille bains, ses cinq cents thtres et ses douze mille boutiques? Ils
jonchent le sol de leurs dbris. La cit antique est un amas de ruines
sur lesquelles sont groupes des maisons basses, construites avec de
l'argile et de la paille, habites par une misrable population de
fellahs et de juifs. La ville arabe, occupe par les Turcs, les
gyptiens opulents et les commerants francs, est btie sur
l'_Heptastadion_ (c'est--dire les sept stades, en raison de sa
longueur). Cette jete, construite par Ptolme Soter pour sparer les
deux ports et rattacher le phare  la terre ferme, s'est largie peu 
peu par suite des attrissements, et a aujourd'hui un quart de lieue de
large.

Le gnral en chef s'occupa sur-le-champ de faire rparer le mur
d'enceinte des Arabes et ordonna la construction de quelques forts,
pour protger la garnison qui devait rester dans la ville sous le
commandement de Klber; ce gnral avait t bless  la tte en montant
 l'assaut.

Aller prendre de ses nouvelles tait une bonne occasion de renouveler
connaissance avec lui. Je le trouvai, la tte enveloppe de linges, et,
comme je me rjouissais d'apprendre que sa blessure n'tait pas grave:

--Parbleu! c'est Haudouin, s'cria-t-il; touche-l, mon brave! te voil
officier suprieur, trs-bien! je ne te flicite pas, moi, d'tre venu
dans ce pays maudit! c'est un trou  vermine. Si le reste de l'gypte
ressemble  l'chantillon que nous voyons aujourd'hui, il y aura de quoi
crever d'ennui et de faim. On tait mieux  Mayence!

Je trouvai que Klber tait injuste;  peine arriv, il blmait dj
l'expdition. Il faut dire que c'tait un peu l'habitude des gnraux de
l'arme du Rhin de critiquer et de dnigrer ceux de l'arme d'Italie.
Klber surtout, fantasque et frondeur, semblait ne vouloir ni commander,
ni obir. Il obissait pourtant  Bonaparte, mais en murmurant.
Jusque-l, il n'y avait pourtant rien  dire contre les mesures prises
par le gnral en chef, elles taient sages et habiles.

Il avait mand prs de lui le gouverneur de la ville, les chefs arabes
qui n'avaient pas pris la fuite, les imans, les mollahs, le cady, et il
les avait confirms dans leurs emplois et dignits en leur demandant de
prter serment de fidlit  la rpublique franaise; puis, il fit
publier en langue arabe et distribuer aux habitants une proclamation
empreinte de la couleur orientale imprime en pleine mer  bord de
l'_Orient_ et dans laquelle il disait n'tre venu que pour dlivrer
l'gypte de la tyrannie des mameluks. Il leur _prouvait_ que les
Franais taient aussi de vrais musulmans; n'avaient-ils pas dtruit le
pape et les chevaliers de Malte, qui voulaient l'anantissement des
mahomtans? Il se disait l'ami du Grand-Turc et l'ennemi de ses ennemis.
Il terminait en promettant bonheur, fortune et prosprit  ceux qui
seraient avec lui, et menaait de mort ceux qui s'armeraient pour les
mameluks.

Cette proclamation rassura tous les esprits; on admira la clmence du
vainqueur, les fugitifs rentrrent en ville et nous apportrent des
provisions. Quinze des chefs arabes qui,  la tte de leur cavalerie
irrgulire avaient combattu contre nous sous les murs d'Alexandrie,
s'engagrent  nous prter main-forte contre les mameluks.

Je dois dire tout de suite quelle tait la situation de l'gypte quand
nous y arrivmes et par quelles races elle tait habite. Cette
exposition est absolument ncessaire  l'intelligence des aventures dont
j'entreprends le rcit.

Les Cophtes, d'abord au nombre de cent cinquante mille, passent pour les
plus anciens habitants du pays. Ils descendent des familles chrtiennes
pargnes par les kalifes, et vivent pour la plupart dans les clotres.
Ceux qui habitent les villes reprsentent fort mal l'lment chrtien.
Ils exercent les plus vils mtiers, hommes d'affaires et percepteurs des
finances pour le compte des mameluks, pourvoyeurs d'eunuques, etc.

Les Arabes, que l'on doit sparer en trois classes, forment la masse
relle de la population. Ils descendent des compagnons du prophte qui
conquirent l'gypte sur les Cophtes; les scheicks, dont la gnalogie
remonte, selon eux, jusqu' Mahomet, sont les grands propritaires et
les savants; ils runissent  la noblesse les fonctions du culte et de
la magistrature. Dans les Divans, ils reprsentent le pays; dans les
mosques, ils enseignent la religion, la morale du Koran, un peu de
philosophie et de jurisprudence.

Au-dessous des scheiks sont les marchands arabes et les petits
propritaires du sol. Vient ensuite la classe des Arabes _fellahs_, qui
comprend les paysans cultivateurs, les proltaires, ouvriers, ilotes et
mendiants. Puis les Arabes nomades ou Bdouins, fils du dsert, au
nombre de cent cinquante mille, et vivant de rapine et de pillage.

Les Turcs, au nombre de deux cent mille, sont les derniers conqurants
de l'gypte sur les Arabes; mais leur puissance et leur autorit n'ont
plus qu'une existence nominale. Leurs esclaves et mercenaires de race
circassienne appels mameluks, que depuis prs de huit sicles, ils
tirent du Caucase, et dont ils avaient form une milice pour les aider 
maintenir l'gypte sous leur domination, ont, avec le temps, pris la
suprmatie. Ils se sont rendus indpendants de Constantinople et matres
du pays. Ils sont au moins soixante-dix mille, sans compter un corps de
douze mille cavaliers seconds par vingt-quatre mille servants d'armes,
car chaque mameluk est escort de deux fellahs  pied.

Vingt-trois beys, gaux entre eux, ayant chacun de quatre  huit cents
mameluks, rgnent par la terreur sur les Cophtes, Arabes, fellahs,
Turcs, janissaires, spahis, juifs et _Levantins_. Sous ce dernier nom,
on dsigne les Arabes chrtiens, les Syriens, Armniens, Grecs et
commerants europens tablis  Alexandrie.

 notre arrive en gypte, deux beys se partageaient l'autorit.
Ibrahim, riche, astucieux, puissant, s'tait adjug les attributions
civiles; Mourad, intrpide, vaillant, plein d'ardeur, les attributions
militaires.

Une fodalit comme celle du moyen ge, une milice conqurante en
rvolte contre son souverain, et une population abrutie, aux gages du
plus fort, telle tait la situation.

Si nous tonnions les musulmans, ils ne nous surprenaient pas moins.
Tout est opposition entre leur manire de voir et la ntre, tout est
contraste entre eux et nous. Nous portons des habits courts et serrs;
ils ont de longs et amples vtements. Nous laissons pousser nos cheveux
et nous nous rasons la barbe; ils laissent crotre leur barbe et se
rasent le crne. Se dcouvrir la tte est chez nous une marque de
respect; chez eux, il n'y a que les fous qui aillent tte nue. Nous
saluons en nous inclinant; ils saluent sans courber l'chine. Ils
mangent  terre; nous nous asseyons sur des chaises. Nous crivons de
gauche  droite; ils crivent de droite  gauche. Ils s'abordent d'un
air grave et profond, au lieu du sourire que nous affectons souvent.
Notre gaiet leur parat de la folie. S'ils parlent, c'est posment,
sans gestes, sans marquer aucun sentiment, longuement et sans jamais
s'interrompre. Quand l'un a fini, l'autre reprend sur le mme ton
monotone; aussi leurs conversations ne sont ni animes, ni bruyantes;
ils passent volontiers des journes entires sans dire un mot, rvant ou
fumant, les jambes croises, immobiles sur le seuil de leurs maisons ou
de leurs boutiques ouvertes en plein vent.

Cette nonchalance ne tient nullement  l'influence du climat, car les
Grecs et Levantins sont aussi remuants et aussi gais que les Turcs sont
paresseux et graves. Cela tient  la notion du fatalisme, qui arme le
musulman de rsignation devant toutes les ventualits de la vie.

De l une imprvoyance, une incurie absolues. Chez le chrtien, au
contraire, le coeur est ouvert  toutes les aspirations. Dieu n'est pas
inexorable; l'homme pouvant le flchir, doit ragir sur les conditions
de sa propre existence.

Bonaparte voulant s'emparer du Caire, capitale de toute l'gypte, et y
arriver avant l'inondation du Nil, prit ses dispositions pour se mettre
en marche. Aprs quatre jours de repos  Alexandrie, la premire
colonne, compose de l'avant-garde et du corps de bataille, partit par
la route de Damanhour et le dsert. La seconde colonne, dans laquelle
tait comprise la cavalerie, qui, en quatre jours, n'avait
naturellement pas eu le temps de se remonter, et le corps des savants
avec leur matriel, fut embarque sur une flottille.

Dubertet voulut que je fisse le voyage avec lui, en compagnie de sa
femme et de ses imprimeurs. Je montai donc avec Guidamour et une
douzaine de dragons sur la mme djerme, c'est ainsi que l'on nomme ces
gros btiments du Nil. La famille de Crignan, que je n'avais pas revue,
restait  Alexandrie.

Pendant les sept jours que je passai en compagnie de Dubertet et de sa
_moiti_, j'eus tout le temps de voir que celle-ci tait une franche
coquette qui avait pris un ascendant fcheux sur mon pauvre ami. Il ne
voyait que par elle et ne faisait rien sans la consulter. Dplaire 
mademoiselle Sylvie, c'tait dplaire  Dubertet. Je vis le moment o
les scrupules qui m'empchaient de rpondre aux oeillades de sa _belle_
allaient me brouiller avec lui. Lui apprendre qu'il tait dupe et t
fort inutile. Elle n'et pas manqu de lui dire que je la calomniais par
dpit d'avoir t conduit. Je rsolus de les quitter  la premire
occasion, et de ruser jusque-l avec la demoiselle.

--Fait-elle assez ses embarras, cette princesse de thtre! me dit un
matin Guidamour, qui avait son franc-parler avec moi.

--Sois plus respectueux pour la femme de mon ami Dubertet.

--C'est peut-tre sa femme, je ne dis pas; mais son pre tire le cordon.

--C'est un portier?

--Concierge, mon colonel; c'est crit sur la porte de sa niche.

--Tu connais donc les parents de madame Sylvie?

--Si je les connais? ce sont mes cousins. Ils s'appellent Guidamour
comme moi. Nous sommes tous du Cantal. Quand j'tais petit, j'ai souvent
jou avec la cousine Sylvie; mais son pre a quitt le pays et le
_rtamage_ pour aller  Paris. C'est l que je l'ai retrouv concierge
avec une fille qui pinait de la harpe dans la loge. Ah! il tait fier,
oui!

--T'es-tu fait reconnatre de ta cousine?

--Elle n'a pas l'air de se souvenir de moi, et puis je n'ose pas! J'ai
peur de fcher le citoyen Dubertet, mon suprieur.

--Pourquoi se fcherait-il?

--Dame! il est de famille bourgeoise, et nous sommes tous des paysans;
la loi dit: Tous les hommes sont gaux, c'est vrai hors du service; mais
le principe n'est pas encore pass dans l'esprit de tout le monde, et
le gros-major Dubertet ne serait peut-tre pas content d'avoir un cousin
simple dragon et brosseur de son colonel.

Guidamour avait raison. La bourgeoisie aura toujours ses prjugs comme
la noblesse. Je ne devais pas me vanter de connatre mieux que Dubertet
la gnalogie de sa compagne. Je gardai le secret pour moi, et
j'aspirais  fausser compagnie  l'heureux couple ds que nous serions 
Rahmanyeh, o nous devions retrouver le gnral en chef et l'arme. Ni
Bonaparte, ni l'arme ne parurent. Le vent qui soufflait du nord nous
avait fait marcher plus vite que les colonnes franaises, et nous
poussait toujours en avant. Dans la nuit du 13 au 14, un coup de canon,
parti en amont du Nil, nous rveilla en sursaut, puis un second et un
troisime. Un boulet raffla notre pont. Sept chaloupes canonnires de la
flotte turque nous barraient le passage  la hauteur du village de
Chebrrys, tandis que deux corps d'arme les escortant paralllement sur
les deux rives, commenaient un feu bien nourri de mousqueterie. Le
combat s'engage, on se canonne; mais la lutte tait ingale. Nos lgers
btiments n'taient pas  l'preuve des boulets et les imprimeurs de
Dubertet n'taient ni marins, ni soldats. Mes cavaliers eux-mmes ne
valaient pas grand'chose, enferms entre ces planches flottantes.

Pourtant personne ne se laissa intimider. Le corps des savants prit part
 l'action. Parmi eux, je citerai les citoyens Monge et Berthollet, qui
montrrent l'nergie et la prsence d'esprit de vieux soldats aguerris
au feu.

C'est en cette occasion que je fis connaissance avec le jeune Morin,
attach  l'expdition en qualit de dessinateur. Il se battit comme un
lion, et eut un bras cass par une balle. Heureusement, dit-il, c'est le
gauche. a ne m'empchera pas de copier tous les hiroglyphes de
l'gypte.

Les Turcs envahirent trois de nos chaloupes et massacrrent les
quipages. Le commandant Perre me permet l'abordage. Je lance mes
dragons sur le pont d'une djerme qui est bientt dblay. Une autre est
prise par le 22e de chasseurs. En ce moment, l'infanterie turque et
des nues de cavaliers arabes dbouchent en dsordre du village de
Chebrrys. L'arme franaise les pousse, la baonnette dans les reins.

La flotte musulmane vire de bord pour aller embarquer les fuyards. Il y
a des chevaux l-bas, criai-je  mes dragons. Allons les prendre. Nous
abordons; les chasseurs nous suivent, et,  coups de mousqueton, c'est
 qui dmontera un cavalier. Le lendemain, aprs avoir pass la nuit sur
le champ de bataille, l'arme se remit en marche.

Comme j'avais assez de la navigation, et que je ne tenais pas  plaire
davantage  mademoiselle Sylvie, je me joignis  l'infanterie et 
l'artillerie attele, avec 200 de mes dragons maintenant  cheval; les
autres suivaient, dans les djermes prises la veille  l'ennemi.

On marcha sans relche pendant huit jours en suivant la rive gauche du
Nil. Huit jours de privations et de souffrances, car la provision de riz
et de biscuit que chaque homme avait reue en partant d'Alexandrie tait
puise.

Le bl ne manquait pourtant pas, on campait au milieu des meules, mais
on n'avait ni moulin pour broyer le grain, ni four pour le faire cuire.
Nos chevaux seuls en profitaient. Des lentilles, des dattes, des
pastques, tel tait le fond de la nourriture de l'arme, nourriture qui
empche de mourir de faim, mais qui ne satisfait pas les estomacs
franais, habitus au pain. Quant au vin, c'tait chose inconnue.
J'avais appris de longue date  supporter la faim, je restai parfois
vingt-quatre heures sans manger et sans me plaindre: hlas! j'tais du
petit nombre de ceux que le pays des Pharaons intressait, et qui
avaient gard leur belle humeur.

Cette expdition lointaine faisait  nos soldats l'effet d'une
dportation. L'arme tait plutt mcontente que dmoralise. Aprs
s'tre couverte de gloire en Italie, elle trouvait inutile d'en venir
chercher encore et si loin, sous un ciel de feu. Le gnral en chef
l'avait gte par ses louanges; elle l'en remerciait en murmurant contre
lui. Les gnraux et les officiers criaient le plus haut et le plus
fort. Tous regrettaient l'Europe aux campagnes verdoyantes, tous
maudissaient l'Afrique aux sables brlants.

J'en ai entendu qui accusaient les savants attachs  l'expdition
d'tre cause de tout le mal. On ne vient ici, disaient-ils, que pour
servir d'escorte  des gens curieux d'inscriptions incomprhensibles. Le
Caire n'existe pas, c'est une bourgade comme Damanhour ou un puits d'eau
saumtre comme Bedah. J'ai vu des soldats quitter leurs rangs, tomber
sur le sable et se laisser gorger par les Bdouins qui harcelaient
l'arme et venaient nous tirer  vingt-cinq pas. J'en ai vu se brler la
cervelle. Ce n'tait plus les tourments de la soif, nous longions le Nil
et chaque soir on pouvait s'y baigner au risque des crocodiles. C'tait
la dmence occasionne par les insolations; les chapeaux de feutre et
les casques de cuivre ne prservent pas la tte contre un soleil aussi
ardent. J'ai compris alors l'usage du turban chez les Orientaux.

Le 21 juillet (3 thermidor) nous quittmes au milieu de la nuit
Omm-Dynar o nous avions fait halte la veille. Au point du jour, nous
vmes  notre gauche, au del du Nil, les hauts minarets du Caire, dans
les feux du soleil levant, et  notre droite, au loin dans le dsert,
les pyramides de Gizh, gigantesques monuments qui remontent aux
premiers temps d'une grande civilisation dont nous ne pouvons avoir
qu'une faible ide aujourd'hui.  mesure que nous avanons, elles
grandissent et semblent de vritables montagnes.  leurs pieds, dans la
plaine, sur les deux rives du fleuve, fourmille une multitude qui garde
le village d'Embabh. Une ligne de dix mille cavaliers mameluks couverts
de fer et d'acier comme des chevaliers du moyen ge, sont rangs en
bataille sur une seule ligne qui n'en finit pas. Derrire eux leurs
vingt mille servants, puis des bataillons d'infanterie masss dans une
redoute garde par 40 pices de canon; des hordes de Bdouins, au nombre
de vingt ou trente mille, galopent dans la plaine; des milliers de
tentes s'tendent sur la rive du Nil. Sous un grand sycomore, est
dresse celle de Mourad-Bey. Le voil entour de ses _kiachefs_, tous
resplendissants d'or et de pierreries. L-bas, de l'autre ct du Nil
couvert des djermes mamelukes, Ibrahim-Bey campe avec un millier
d'hommes, ses femmes, ses richesses, ses serviteurs et ses esclaves.
C'est presque une autre arme.

Bonaparte commande de faire halte. Il voudrait donner le temps  ses
colonnes de se reposer; mais l'ennemi s'branle. Un dtachement de
mameluks arrive sur nous, ventre  terre. J'tais  l'avant-garde et,
depuis que je voyais ces guerriers bards de fer, je mourais d'envie de
savoir ce qu'ils savaient faire dans le combat. J'allais courir  leur
rencontre quand je reois l'ordre de me replier avec mes dragons, et de
me tenir derrire l'artillerie; j'enrage, mais j'obis. Une vole 
mitraille fora ce dtachement  rtrograder. Ils se replient en bon
ordre sur leur ligne de bataille. Bonaparte  cheval parcourt les rangs,
et, le visage rayonnant d'enthousiasme, s'crie en montrant les
pyramides: Soldats! songez que du haut de ces monuments quarante
sicles vous contemplent! Puis il forme, avec ses cinq divisions, cinq
carrs de six rangs de profondeur. Derrire, les grenadiers en peloton;
l'artillerie aux angles, la cavalerie, les bagages et les gnraux au
centre. Ces carrs sont mouvants, deux cts marchent sur le flanc, pour
tre prts  faire front sur toutes les faces quand le carr sera
charg. C'est ainsi que l'arme entire, semblable  cinq citadelles
hrisses de baonnettes, ayant la facult de se mouvoir dans tous les
sens, s'avance  l'ennemi.

Le gnral en chef, aprs s'tre assur, au moyen d'une lunette, que
l'artillerie musulmane qui dfend le passage du Nil, est monte sur des
affts de sige et ne peut par consquent se dplacer, ordonne un
mouvement sur la droite, hors de la porte du canon, et marche sur
Mourad et ses mameluks. Personne ne se plaignait plus, au contraire.
Comme je flanquais avec mes hommes un des cts du carr, j'entendis un
de mes dragons demander  Guidamour:

--Dis-donc, camarade, est-ce que a a des yeux, un sicle?

--Citoyen Lonidas, rpondit Guidamour, un sicle ne peut avoir des
yeux, puisque c'est une chose inanime, un laps de cent ans. En disant
que quarante fois cent ans, ce qui fait, sauf erreur, quatre mille ans,
nous contemplent, a veut dire que nous devons nous montrer dignes des
hros de l'antiquit, et dlivrer leur pays du joug des oppresseurs,
enfin c'est une mtaphore.

--Une mtaphore? Je ne connais pas a.

Une masse norme de mameluks accourait sur nous. La division fit halte
et forma le carr.

--Assez caus pour le moment, il s'agit de recevoir ce tas de
_faignants_, dit mon rudit brosseur en montrant  son camarade, d'un
air de mpris, la plus belle cavalerie du monde. Ils se prcipitaient
sur nous avec l'imptuosit de l'ouragan. C'tait une charge de huit
mille mameluks  soutenir. Notre division, engage dans les palmiers,
fut un instant branle par ce choc violent. Mais le carr se forme et
ne prsente plus qu'une muraille de baonnettes.

Les mameluks galopent et tourbillonnent autour de cette citadelle
vivante qui vomit la mort. Ils reviennent  la charge, se jettent sur
les baonnettes, veulent les trancher  coups de sabre, dchargent leurs
pistolets  bout portant, hurlent de colre, nous lancent leurs armes 
la tte; quelques-uns des plus intrpides retournent leurs chevaux et
les renversent sur nos grenadiers, qui cdent sous le poids des
cadavres. Une quarantaine d'entre eux s'ouvre ainsi un passage. N'en
dplaise  Guidamour, ce n'tait certes pas l des _faignants_,
c'taient de braves et rudes adversaires. L'occasion de me mesurer avec
eux tait enfin venue. Je m'lanai  leur rencontre avec mes hommes.




III


Je m'attaque au premier venu, et du premier coup, ma latte de dragon se
brise sur sa cotte de mailles. Il lve les bras pour me sabrer; je ne
lui en donne pas le temps, je me jette sur lui, et le tenant au corps,
je roule avec lui dans la poussire. C'tait un gaillard fort et agile,
mais je ne suis pas des plus faibles, ni des plus maladroits: je le
maintins sous moi et le serrai jusqu' l'trangler.

--Otez-vous de l, mon colonel, me criait Guidamour, que je lui fasse
son affaire!

C'tait inutile; le mameluck ne rsistait plus; d'une voix teinte et
les yeux remplis de larmes, il me demanda de lui faire grce.

J'eus piti de sa jeunesse, de sa beaut, et, par gard pour sa
bravoure, je le lchai.

--Jure, lui dis-je dans sa langue, jure par le Koran que tu ne
chercheras pas  t'vader, et je t'accorde la vie.

--Le mameluck, dit-il, observe les lois de l'honneur, il ne manque
jamais  sa parole. Malek se regarde comme ton prisonnier et ne se
sauvera pas.

Il me rendit ses armes et me pria de lui laisser son cheval. J'y
consentis, et je le confiai  deux de mes dragons.

Tous ses compagnons d'armes avaient trouv la mort au milieu du carr.
Le combat continuait; mais bientt les cavaliers de Mourad, pris entre
les feux de trois divisions, tournent bride. On bat la charge, les
carrs se ddoublent en colonnes d'attaque et on marche sur Embabh.

Mourad-Bey fait une dernire tentative pour nous entamer; mais il est
repouss avec perte. Une partie de ses troupes se rfugie dans Embabh,
o elle jette la confusion; l'autre fuit vers les pyramides, en
abandonnant tentes, femmes et bagages.  la vue des mamelucks en
droute, les Turcs chargs de dfendre la redoute abandonnent leurs
positions et courent se jeter en dsordre sur une de nos divisions, qui
les disperse et les balaye  coups de canon.

Je reois l'ordre de charger, et,  la tte de mes hommes, je m'lance
aussitt sur cette fourmilire humaine. Ce n'est plus qu'un massacre
jusqu'au Nil. Ceux qui savent nager se jettent  l'eau et gagnent la
rive oppose, les autres se noient, sont pris ou sabrs. Au milieu du
carnage, une femme, enveloppe de longs voiles noirs, roule sous les
pieds de mon cheval. Elle se relve, perdue de terreur, s'accroche 
l'une de mes jambes et me crie: _Amman! Amman!_ c'est--dire grce,
grce. La pice d'toffe perce de deux trous qui lui cachait le visage
ne me permettait de voir que ses yeux; mais ils taient si grands, si
beaux, si noirs, que j'eus compassion d'elle et l'enlevai sans peine sur
ma selle; car elle n'tait ni bien lourde, ni bien grande. Son vtement
s'accroche  un ardillon de mes fontes, et, en se dchirant, me laisse
voir ses longues tresses noires semes de sequins d'or et parfumes
d'ambre qui s'chappaient de dessous une calotte compose exclusivement
d'meraudes. De son bras nu, orn d'un triple rang de grosses perles
fines, elle se retient  mon cou et se cache la figure dans ma poitrine
comme un petit oiseau qui se rfugie sous l'aile de sa mre.

--La prise est bonne, me dit Guidamour, qui galopait prs de moi; la
petite mamelouke en a pour plus de cent mille francs sur la tte.

--C'est possible, mon garon; tout ce que je sais, c'est qu'elle est
fort gnante pour charger. Si tu la prenais sur ton cheval?

--C'est que, mon colonel, j'ai dj une ngresse en croupe.

Nous tions dans Embabh. La nuit venue, je ralliai mes dragons et pris
possession d'une maison vide d'habitants. La captive de Guidamour, qui,
en tant que ngresse, tait une assez belle fille, courut, ds qu'elle
eut t mise  terre, se jeter en sanglotant, le front dans la
poussire, aux pieds de la jeune mamelouke qui avait tant bien que mal
ramen sur son visage ce masque allong ressemblant un peu  la cagoule
d'un pnitent.

--Ah! sitty Djmil, dit-elle, croyant n'tre comprise que d'elle, te
voil entre les mains des ennemis du Prophte! Quelle plus grande honte
pouvait t'arriver? Ah! chre et douce matresse, heureusement qu'Allah a
fait prendre en mme temps que toi ton esclave Zeyla. Il faut offrir une
ranon  ces chiens; s'ils refusent, jouer la soumission, leur donner
confiance et profiter de leur sommeil pour nous vader.

--Tu fais bien de m'en avertir, dis-je en arabe  la ngresse. J'aurai
l'oeil sur vous.

La foudre aurait clat sur elle qu'elle n'et pas t plus terrifie.
Je priai celle  qui la mauricaude donnait le titre de sitty,
c'est--dire madame, de vouloir bien me montrer son visage.

--Tu me demandes l, dit-elle, une chose qu'une femme n'accorde qu' son
pre,  son poux ou  son matre. Tu es matre de ma vie, je t'obirai
donc, mais pas ici devant tous tes soldats.

Aprs avoir donn des ordres pour que l'on me procurt  souper, et
averti Guidamour des projets d'vasion de sa captive, j'emmenai la sitty
dans l'intrieur de la maison. Ds que nous fmes seuls, elle dfit ce
masque appel _borghot_, et me montra la plus jolie figure que j'eusse
jamais vue. C'tait le type de la Circassienne dans toute sa puret,
avec ses grands yeux de gazelle entours de _koheul_, ses sourcils et
ses cheveux d'un noir profond qui faisaient d'autant plus ressortir le
blanc mat de son teint, son nez droit aux ailes frmissantes, ses lvres
roses comme l'intrieur de la grenade. Elle me rappela ces figures de
danseuses trusques que j'avais vues en Italie.

Les femmes sont toutes sensibles  l'admiration qu'elles inspirent.
Celle-ci, voyant que je ne me lassais pas de la contempler, se
dbarrassa de l'ample vtement de taffetas noir qui l'enveloppait comme
un domino, et, avec un sourire de triomphe, se montra  moi dans toute
sa splendeur. Elle m'apparut alors comme une fe des _Mille et une
Nuits_, toute ruisselante de soie, d'or et de pierreries, et je restai
bloui de tant de jeunesse et de beaut.

--Tu es une des houris du paradis de Mahomet, lui dis-je, et tu n'as
qu' dire ce que tu souhaites pour tre obie; celui  qui tu as donn
ton coeur est le plus heureux des mortels.

--Je n'aime personne, et je ne connais encore de l'amour que ce qu'en
disent les ballades et les chansons.

--Eh bien, laisse-moi t'aimer et te le dire!

--Est-ce que je te plais? dit-elle d'un air naf et curieux.

--En peux-tu douter? Qui t'a vue une fois ne saurait jamais t'oublier.
Ne t'envole pas, petite fe. Reste avec moi.

--Es-tu le sultan de cette arme d'Occident?

--Non. Je suis l'un de ses colonels.

--Comme qui dirait un bey?

--Oui, si tu veux! et toi, qui es-tu?

Elle prit un air de reine pour rpondre.

--Je suis Djmil, la fille de Mourad-Bey, le plus vaillant guerrier de
l'Orient, et de sitty Nefyssh, la plus belle des Gorgiennes. Mon rang
et ma naissance commandent le respect. J'espre que tu ne l'oublieras
pas!

Cette merveilleuse beaut, issue du mariage d'un mameluk et d'une
Circassienne, tait une exception  l'impitoyable loi qui frappait de
mort la postrit des mameluks. Depuis prs de six sicles qu'ils
asservissaient l'gypte, aucun bey n'avait donn de ligne. Tous leurs
enfants prissaient en bas ge ou  l'poque de leur pubert. D'o vient
que cette race venue du Caucase n'a pu se naturaliser sur les bords du
Nil? Probablement par la mme raison que les plantes du Nord refusent de
s'acclimater dans les contres voisines des tropiques. Je regardais
cette jeune fleur des montagnes de Kaf, close au soleil d'Afrique et je
me demandais si elle y pourrait vivre. Quand elle m'eut dit qu'elle
n'avait que treize ans, j'eus peine  la croire, car elle paraissait en
avoir seize.

Il est vrai que les filles de l'Orient sont nubiles de bonne heure.
C'tait pourtant une enfant, et je me sentis pris pour elle d'un
sentiment o l'affection protectrice du pre se mlait  la jalousie du
matre. Je la questionnai sur sa famille, sur son pre Mourad, dont on
racontait tant de choses vraies ou fausses.

Et voici, en rsum, ce qu'elle m'apprit. Mourad, fils d'un petit
cultivateur chrtien des environs d'Erzeroum, avait t enlev  l'ge
de douze ans et vendu comme esclave  Aly-Bey, qui lui avait fait
embrasser l'islamisme. En devenant homme, il se distingua bientt des
autres serviteurs d'Aly par son courage et son habilet. Celui-ci prit
pour femme une jeune et belle Circassienne dont Mourad devint quelques
annes plus tard perdument amoureux. Quand Aly prtendit s'lever
au-dessus des vingt-quatre beys ses gaux et les soumettre  son
autorit, Abou Dahab, l'un de ses kiachefs ou lieutenants, ne voulut
point le reconnatre pour suzerain. Il se mit  la tte des mcontents
et lui dclara la guerre. Mourad, entran par son amour, vint trouver
Abou Dahab et lui offrit de lui livrer son matre,  condition qu'il
aurait son harem en partage. Le march fut conclu. Mourad, sachant
qu'Aly devait passer pendant la nuit dans un bois de palmiers, alla s'y
poster, l'attaqua avec un millier de mamelucks et le tua de sa propre
main. Il eut son harem. Abou Dahab mourut quelques jours aprs, en lui
lguant ses richesses, et c'est ainsi que Mourad devint l'poux de la
belle Gorgienne Nefyssh et l'un des beys les plus renomms. Peu 
peu, par ses armes ou par son ascendant, il soumit ses vingt-quatre
rivaux et partagea l'autorit avec Ibrahim.

Djmil me faisait part des amours et de la trahison de son pre comme
d'une chose toute simple. N'avait-elle aucune conscience du bien et du
mal?

Au bruit que Guidamour et sa ngresse firent en apportant le souper,
Djmil reprit son voile. Je l'invitai  manger avec moi. Elle s'y
refusa et me demanda la permission de se retirer avec son esclave noire
dans la chambre voisine. Je ne voulus pas la contraindre; je lui
demandai seulement sa parole de ne pas chercher  s'chapper, la
prvenant qu'elle serait infailliblement reprise et peut-tre par
quelque autre qui, ne sachant pas sa langue et ne se doutant pas de son
rang, la traiterait en esclave.

--Chrtien, dit-elle, je comprends bien que je ne peux retourner auprs
de mon pre sans que tu y consentes. Tu fixeras ma ranon et j'attendrai
chez toi la rponse. Je te le jure sur le Koran.

Je ne me fiai qu' moiti  sa parole, et afin qu'il ne lui arrivt rien
de fcheux, je donnai des ordres pour qu'elle ne pt s'chapper.

L'arme s'tablit  Embabh et  Gizh, o tait le quartier gnral de
Bonaparte, et trouva de quoi se ddommager des privations et des
fatigues des jours prcdents. Elle avait en abondance des vivres frais,
des fruits, des ptisseries, des raisins succulents.

Cette dernire affaire, qui prit le nom de bataille des Pyramides, nous
avait cot une centaine d'hommes tus ou blesss, tandis que plus de
six cents mameluks avaient t tus; un millier s'tait noy dans le
Nil. Aussi nos soldats passrent-ils les quatre jours de rpit que
Bonaparte leur accorda,  repcher les morts pour les dpouiller. Les
mameluks portent toute leur fortune sur eux. Quelques-uns de mes dragons
recueillirent ainsi des bourses contenant trois et quatre cents pices
d'or. Les chevaux m'intressant plus que les sacs de sequins, je fis
main basse sur tous ceux que je pus attraper, et quand arriva la
flottille reste engrave pendant deux jours sur un banc de sable,
j'avais de quoi monter une partie de mon rgiment.

Aprs deux jours de ngociations, la ville du Caire nous ouvrit ses
portes. Bonaparte y transporta son quartier gnral et y fit son entre
le 25 juillet, avec son tat-major et quelques bataillons de grenadiers
sans armes, afin d'inspirer la confiance aux Carotes: les autres
divisions vinrent occuper la ville pendant la nuit. La mienne reut
l'ordre d'occuper la petite ville de Boulaq, qui n'est, en somme, qu'un
faubourg du Caire, et mon rgiment prit ses quartiers  mi-chemin de la
ville et du village.

Comme  Embabh, je trouvai une maison vide d'habitants. Je sus plus
tard que le propritaire avait t tu aux Pyramides. Elle tait vaste
et divise en deux parties principales, l'une pour le matre du logis,
l'autre pour les femmes et la famille. Elle ne prsentait  l'extrieur
que des murailles nues, perces de rares et troites ouvertures
semblables  des meurtrires. L'intrieur renfermait une cour assez
grande pour tre dispose en parterre de fleurs, avec une fontaine de
marbre dans le milieu. Tous les appartements qu'avaient occups les
hommes s'ouvraient sur cette cour qui, par sa disposition, ses
colonnades et galeries, rappelait l'atrium antique.

 ct, et spare par une porte massive fermant  triple serrure, tait
une autre cour plus petite, sur laquelle donnaient les appartements
destins aux femmes et les salles de bain. C'tait le harem, et ce fut
l que Djmil et son esclave noire s'installrent. Je m'emparai de
l'autre partie. Je n'avais que l'embarras des logements. Enfin j'en
trouvai un  mon got, au rez-de-chausse, car la maison avait deux
tages et j'aurais pu offrir l'hospitalit  tous les officiers de mon
rgiment; c'tait une pice au plafond peint et dor, au pav couvert de
nattes et aux murs recouverts de stuc.

Les meubles ressemblaient peu  ceux que j'avais l'habitude de voir. Il
n'y a pas de lit en Orient, ce serait un meuble trop chaud. On dort tout
habill sur des sofas ou sur des divans, et l'on s'assied  terre pour
manger sur de petites tables d'un pied de haut. Les armoires sont, ou
des niches dans la muraille, ou des coffres de bois peint. Cette chambre
communiquait avec le salon ou divan, o taient reus les trangers. Je
confiai  Guidamour la garde de l'unique porte place  l'extrmit de
la maison. Elle tait peinte en rouge avec des filets blancs et on y
lisait, crite en lettres d'or, cette sentence tire du Koran:

_Les biens de la terre sont passagers. Les trsors du ciel sont plus
prcieux._

Dans les dpendances se trouvaient les curies, et des magasins bien
approvisionns. Le tout au milieu de jardins arross d'eaux vives et
entours de murailles.

Dubertet et sa compagne vinrent louer une maison  ct de la mienne.
Nos jardins communiquaient. C'tait une ide de Sylvie.

En changeant de place un vieux coffre, je remarquai que le dallage avait
t descell et mal remis en place. Je soulevai un des carreaux de
faence et je vis, parmi la poussire, briller quelques pices d'or.
J'en enlevai un second, je vis de l'or; un troisime, c'tait encore de
l'or, toujours de l'or, et cela sur une superficie de quatre pieds
carrs et une profondeur de plus d'un pied.

De par le droit de la guerre, ce trsor devenait ma possession.

La trouvaille tait bonne, car j'avais mang ma solde depuis longtemps.

Je bourrai de sequins et de guines turques mon porte-manteau et ma
valise; aprs quoi, je cherchai  savoir ce que contenait encore la
cachette, et j'en fis un tas au milieu de la chambre.  vue d'oeil,
j'estimai le trsor  prs d'un million.

La sentence crite sur ma porte m'avertissait que les biens terrestres
taient passagers. Je devais donc profiter de ce lieu commun pour
dpenser tout cet argent au plus vite. Je pensai d'abord  mon vieux
pre, qui dsirait depuis longtemps acheter une petite proprit dans le
val de la Loire, puis  plusieurs anciens compagnons d'armes.

J'avais l de quoi faire bien des heureux, mais, en attendant, o serrer
ce monceau d'or? J'avais dj l'embarras des richesses. Je vais d'abord
demain rgaler tout le rgiment, me dis-je. Quel dommage que la femme du
gnral en chef ne nous ait pas suivis! Je lui aurais donn une fte.
Elle qui aime tant la danse, je l'eusse fait sauter toute la nuit; elle
m'aurait recommand  son mari et j'aurais eu de l'avancement.

--De l'avancement!  quoi bon  prsent? est-ce que j'ai besoin d'tre
ambitieux?

Je voulus d'abord mettre de ct trois ou quatre cent mille francs pour
les envoyer  mon pre; mais j'eusse pass la nuit  les compter. Je
rejetai le tout dans la cachette afin d'y venir puiser au fur et 
mesure de mes besoins, de mes caprices ou de mes gnrosits. Quand ce
fut fait, je replaai le carrelage, le vieux coffre par dessus et
j'allai dormir.

Le lendemain j'crivis  mon pre et je m'adressai au payeur gnral,
pour qu'il lui ft passer cent mille francs. Ayant peu de confiance dans
ce mode d'envoi, j'attendis qu'il m'en et t accus rception pour
expdier une nouvelle somme.

Malek le mameluk, fidle  son serment, n'avait pas quitt le rgiment,
et, en sa qualit de kiachef, avait obtenu de manger avec les officiers.
C'tait un trs-beau garon  la peau olivtre, au nez brusqu, et  la
lvre ombrage d'une longue moustache soyeuse.

Ds le lendemain, il vint me trouver et me dit avec l'emphase orientale:

--Chrtien, nul guerrier jusqu' ce jour n'avait vaincu Malek. Il a
dvor sa honte toute la nuit. Ce matin, il a compris qu'Allah avait
voulu le punir de son orgueil, de mme qu'il a puni Mourad en dispersant
ses armes comme les sables du dsert! que sa volont soit faite! Je
t'ai jur de ne pas fuir, je resterai. Je combattrai mme avec toi et je
t'amnerai ce qui reste des trois cents cavaliers que j'avais hier.

J'acceptai son offre, et le laissai partir sur sa parole. Il revint le
lendemain avec une centaine de mameluks qui prtrent tous serment  la
rpublique devant le gnral de division. Malek m'avoua plus tard que
lorsqu'il se vit libre, il eut bien envie de ne plus revenir; mais la
haine mortelle qu'il avait voue  Mourad et son serment l'avaient
ramen. Je le questionnai pour savoir la cause de cette haine. Il y a du
sang entre nous, dit-il; il a tu mon pre. Je dois le tuer.

La dfection de Malek fut bientt imite par le grec Nikolo Papas Oglou,
qui avait jusque-l servi les beys mameluks. Il enrla tous ses
compatriotes, quelques Arabes et Turcs dserteurs et forma une lgion de
1,500 hommes qu'il nous amena. Ce fut le premier noyau de ce rgiment de
mameluks qui suivit l'arme lorsqu'elle retourna en France.

Les indignes, qui nous avaient d'abord regard avec effroi, voyant que,
bien loin de piller, nous achetions tout et payons largement, reprirent
confiance; les fugitifs revinrent, et bientt le bon accord rgna entre
les vainqueurs et les vaincus.




IV


Trois jours aprs mon installation, Dubertet m'envoya chercher pour
djeuner chez lui, et m'invita ensuite  l'accompagner au Caire avec
Sylvie.

Le Caire est plus grand que Paris[C], mais il est fort diffrent
d'aspect, c'est la cit arabe dans toute son originalit. Hormis trois
grandes places de forme irrgulire, c'est un ddale de petites rues
troites, tortueuses et non paves. La plupart ont  chaque extrmit
une grande porte qu'un gardien fermait tous les soirs avant notre
occupation; nos patrouilles ont rendu inutile ce genre de prcaution
contre les voleurs. Comme, au-dessus des rues, les habitants tendent
des toiles ou des nattes pour les prserver du soleil, on marche dans
une demi-obscurit. Le Caire avec ses maisons peintes, ses terrasses,
ses palais blancs au milieu de la verdure, ses constructions sans
rgularit aucune, accoles les unes aux autres ou superposes, ses
mosques barioles de grandes bandes rouges et blanches, ses milliers de
minarets s'lanant dans les airs, ses marchs, ses bazars, ses
boutiques innombrables, me rappelait  chaque pas les descriptions des
_Mille et une Nuits_. La population offrait un gal intrt  ma
curiosit. Ici toutes les races de l'Afrique, l'Arabe  la dmarche
fire, le Cophte au maintien grave, le juif  la mine concentre,
l'humble fellah, le Grec au regard veill, le ngre au rire d'enfant.
Ici, c'est une caravane de chameaux portant des montagnes de ballots;
l, une troupe d'niers criant  vous rompre les oreilles; puis des
femmes, qui, enveloppes dans leurs haks de couleurs sombres, passent
comme des fantmes; des marchands d'esclaves poussant devant eux de
jeunes nubiennes, des porteurs d'eau chargs d'outres pleines. Je
cherchais, dans cette foule bigarre, si je ne rencontrerais pas le
_petit bossu_, le _dormeur veill_ ou les _trois calenders_. J'aurais
prfr tre seul pour savourer le spectacle ferique qui se droulait
devant moi, car mes compagnons de promenade ne remarquaient que le
mauvais ct de l'Orient, la poussire, la chaleur, la malpropret des
rues, les mauvaises odeurs qui s'chappaient des boutiques, les haillons
ou la lpre des passants. Ils furent moins mcontents du quartier des
mameluks, plus ar, mais moins original. C'est l que Bonaparte avait
tabli son quartier gnral dans le palais d'Elfy-Bey.

[Note C: Le narrateur crit dans les premires annes du premier
empire.]

Dubertet avait  parler au gnral Bon, qui occupait la citadelle, nous
y montmes. L'tendue du pays que l'on dcouvre de l est immense. Il y
avait prs d'un mois que j'tais en gypte, et je la vis ce jour-l pour
la premire fois. Sous nos pieds, le Caire, avec ses massifs de
constructions blanches et ses minarets, tout entour de forts de
palmiers.  droite et  gauche, dans une plaine sablonneuse,  l'entre
du dsert, les tombeaux des kalifes. En face, le vieux Caire, et l'le
de Roudah avec d'autres jardins et d'autres maisons blanches; le Nil qui
se droule entre deux lignes de verdure et va se perdre dans les plaines
du Delta;  l'horizon, la masse imposante des pyramides de Gizh,
d'Aboukir et de Sakkarah; puis le dsert aux profondeurs insaisissables.

J'tais tout entier  mon admiration, quand mademoiselle Sylvie, que
Dubertet avait laisse sous ma garde, pour aller remplir sa mission
auprs du gnral, me tira par le bras et me dit:

--Au lieu de tant regarder ce vilain pays, parlez-moi donc un peu!
qu'avez-vous contre moi depuis quelques jours? vous m'en voulez?

--Et pourquoi vous en voudrais-je?

--Vous m'avez trouve trop coquette avec vous?

--Avec moi comme avec tous les autres. C'est votre manire d'tre; mais
cela ne tire pas  consquence.

--Jusqu' prsent, non! Mais qui peut rpondre de son coeur? Dites-moi,
vous n'tes plus amoureux de mademoiselle de Crignan, j'espre?

--Si fait! plus que jamais.

--Vous vous moquez de moi?

--Oh! je n'oserais.

--Vous aimez donc les filles nobles?

Je ne suis jamais tomb amoureux que de celles-l!

--Cela se comprend, puisque vous tes noble vous-mme,  ce qu'on dit.
Moi, j'aimerais bien avoir un amant titr.

--Est-ce que vous n'avez pas eu quelque vidame ou quelque chevalier de
Malte dans votre famille?

--J'ai eu un oncle chanoine ou cur, je ne sais plus.

Je faillis lui clater de rire au nez.

--Mais, reprit-elle en revenant  sa premire ide, si vous tes
amoureux de cette blonde aristocrate, que faites-vous de cette jeune
fille turque ou arabe que vous tenez enferme chez vous? Avouez qu'elle
est votre...

--Non, sur l'honneur! Mais en quoi cela peut-il vous intresser?

--Qui sait? Aveugle que vous tes! dit-elle en minaudant. C'est  cause
de votre ami Dubertet que vous fermez les yeux?

--Parbleu! Je ne suppose pas que ce soit  cause du Grand-Turc, bien
qu'il soit titr.

--Mais vous savez bien qu'Hector n'est pas mon mari?

Le retour de Dubertet la fit taire, et nous reprmes le chemin de
Boulaq. Au moment o j'allais les quitter:

--Je voudrais bien, dit-elle, voir cette petite mameluke que vous tenez
enferme avec tant de prcautions. Est-elle jolie?

--Vous en jugerez par vous-mme quand vous voudrez; mais je vous
prviens qu'elle n'entend pas un mot de franais.

--a ne fait rien, j'irai aprs-demain, si vous le permettez. En mme
temps vous me montrerez votre palais.

Je prvins Djmil de la visite.

--Et comment faire, dit-elle, pour recevoir dignement cette dame
franaise? Quelle ide va-t-elle prendre de moi si je n'ai qu'une seule
esclave pour me servir? J'en voudrais au moins deux pour me tenir
compagnie et me distraire, car je m'ennuie. Zeyla est dvoue, mais elle
ne sait que des chansons ngres. Et puis il m'en faudrait bien trois ou
quatre autres pour me servir.

C'tait une bonne occasion de dpenser mon argent et d'tudier de prs
les moeurs de l'Orient. Je lui demandai si une douzaine lui suffisait.

--Je n'en veux que six, c'est ce que j'avais chez mon pre.

--Je te les promets pour demain.

--Mais toi-mme, tu n'as qu'un _sas_ (palefrenier), pour servir toi et
ton cheval! C'est presque une honte pour un bey. Il te faut d'abord  la
maison un portier, un cuisinier, un porteur d'eau, un _kahwedj bachi_
pour faire ton caf, un _seradj-bachi_ pour tenir ton cheval quand tu
vas  la promenade, un _selikdar_ pour porter tes armes, un porte-pipe,
un trsorier et un secrtaire, sans compter sept ou huit _yamaks_ pour
les servir tous.

Elle ne m'et pas compris si je lui eusse rpondu que je n'avais aucun
besoin de toute cette valetaille paresseuse et inutile dont s'entourent
les riches musulmans; je prtendis avoir tout ce monde-l dans mon
rgiment, et qu'il me suffisait d'aller chercher un cuisinier.

Ds le matin, je me mis en qute d'un marchand d'esclaves: je n'avais
pas fait vingt pas dans les rues de Boulaq, qu'une vieille _fellahine_
vint d'elle-mme m'offrir sa fille en me vantant ses charmes. Je
demandai  la voir, et j'entrai dans une misrable maison o, sur une
natte, se tenait accroupie sur les talons une maigre fillette assez
gentille, de dix  douze ans. Sur l'injonction de sa mre, elle se leva,
et, toute tremblante de frayeur, se mit  pitiner sur place, en
arrondissant les bras, et en se dhanchant. La mre chantait d'une voix
raille et marquait le rhythme sur une calebasse dont un des bouts
tait perc et l'autre recouvert d'un parchemin. Je fis cesser la
musique et la danse, et je dis  la vieille que je ne cherchais pas
d'aventure galante, mais des esclaves pour mon harem.

--Eh bien, donne-moi cent _talari_ et emmne ma fille.

--Je ne t'en donnerai pas mme vingt. Le talari vaut  peu prs cinq
francs, c'tait donc cinq cents francs qu'elle demandait, et je lui en
offrais cent.

--Prends Zabetta pour ce prix, me rpondit-elle. Elle sera toujours plus
heureuse chez toi qu'ici.

Je n'tais pas satisfait de la denre, je refusai.

--Si tu en veux une plus grande et plus forte, reprit la vieille,
attends-moi ici, je vais t'amener a.

--J'en veux six.

--Six! s'cria-t-elle. En ce cas, il faut aller  l'Okel, chez Yacoub,
le marchand d'esclaves. Si tu veux me donner une petite gratification,
je t'y conduirai.

--Soit, passe devant.

--Oui, _sidy_ (seigneur), mais, auparavant, terminons le march. Je te
laisse ma fille pour dix-huit talari.

Je les lui comptai pour en finir et je lui dis d'envoyer chez moi sa
progniture, qui semblait plutt satisfaite que mcontente de la
quitter.

Le march aux esclaves tait dans une ruelle troite et malpropre.
J'entrai de plain-pied dans une vaste cour entoure d'arcades. La
lumire du jour, tamise par les _velums_ tendus d'une muraille 
l'autre, plongeait dans un crpuscule, plus favorable au vendeur qu'
l'acheteur, une vingtaine d'hommes, de femmes et d'enfants plus ou moins
nus, et plus ou moins noirs.

 ma vue, tout ce monde se jeta en dsordre vers le fond de la cour,
mais se rassura bientt en voyant la vieille fellahine aborder comme une
ancienne connaissance Yacoub, le marchand de chair humaine.

Ds que celui-ci connut le motif de ma visite, il s'avana vers moi d'un
air obsquieux, et me demanda quel genre d'esclaves je souhaitais. Je
lui dis de me montrer ce qu'il y avait de mieux pour un harem.

--J'ai ton affaire, dit-il; on m'a livr hier de la marchandise de
premire qualit et je vais te montrer a; mais c'est cher, trs-cher!

Il alla tirer d'un groupe une jeune nubienne, et, comme un maquignon
claque les flancs d'une bte  vendre pour montrer la fermet de sa
chair, il frappa du plat de la main sur les paules de cette fille au
corps de bronze. Puis, il lui ouvrit la bouche pour me montrer ses dents
blanches, en me disant: Tu vois, c'est grand et bien fait, a peut avoir
vingt ans, a se porte bien, c'est fort, c'est assez sobre et a n'a
encore eu qu'un matre. Je te la garantis pour huit jours. Si d'ici l
tu lui trouves quelque infirmit, ramne-la, je te rendrai ton argent
ou tu en choisiras une autre.

--Combien en veux-tu?

--Deux _bourses_ (250 francs).

J'tais surpris qu'une femme, ft-elle noire comme la nuit, cott si
peu. Je la prends, lui dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

Il ignorait le nom de son esclave et le lui demanda. Elle rpondit
Daoura.

Il m'amena ensuite une jeune ngresse aux cheveux natts en mille
petites tresses et enduits de beurre, ainsi que son visage, ses paules
et sa poitrine.

--J'ai assez de noires, lui dis-je.

--On n'a jamais assez de cette espce-l, reprit-il; c'est une
Abyssinienne, et c'est gnralement trs-recherch, quand elles sont
femmes; mais comme celle-ci est encore fille, je te la laisserai pour le
mme prix que l'autre. C'est une occasion.

--C'est possible, mais elle est trop luisante!

--Tu l'enverras au bain et tu lui feras dnouer ses tresses; aprs cela,
elle sera plus jolie que l'autre, tu verras!

Le fait est qu'elle avait les traits fins, la bouche petite et le nez
droit. Je ne parle pas de ses yeux, les filles de sa race ont presque
toujours le regard langoureux. Je pensai que la blancheur de Djmil
ressortirait davantage entre ses trois noires, et je l'achetai aussi.
Elle s'appelait Choho.

--Maintenant montre-moi des blanches, dis-je  Yacoub.

--C'est beaucoup plus cher, je t'en avertis.

--Peu m'importe!

--En ce cas, viens avec moi. C'est de la trop belle marchandise pour la
laisser voir en public.

Je le suivis dans une chambre haute o plusieurs femmes, dans des
costumes assez dlabrs, se tenaient ranges contre le mur.

Il m'en prsenta une  la peau lgrement bistre et aux traits
dlicats.

--Veux-tu, dit-il, cette jolie Arabe du Sas? Seize ans et vierge! Elle
chante et joue du tarabouk. Je la gardais pour le harem du pacha. Aussi
c'est cher, trs-cher! Huit bourses! (mille francs).

--Achte-moi, me dit la jeune esclave, les yeux brillants d'un clat
fbrile, tu ne t'en repentiras pas. Je me nomme Thomadhyr et je suis de
la ville d'Esnh, la patrie des almes!

--Je t'achte, lui dis-je.

Elle vint me baiser la main.

Je fis ensuite l'acquisition d'une chrtienne de Damas, d'une figure
fine, avec des cheveux d'un blond tirant sur le roux. Elle rpondait au
nom de Mriem. La dernire que j'achetai s'appelait Pannychis. Elle
tait de Macri, dans l'Asie-Mineure, avait t enleve par des corsaires
et vendue  un bey mameluk, qui l'avait rpudie. Elle remplissait
toutes les conditions de la beaut comme l'entendent les Orientaux.
Pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle est grasse,
elle est admirable. On pouvait lui appliquer cette comparaison arabe:
Son visage est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des
coussins.

Aussi, c'tait cher, trs-cher!

J'avais sur moi assez d'argent pour payer Yacoub; mais, ne voulant pas
me promener dans Boulaq avec ce troupeau fminin, je chargeai la vieille
fellahine de le conduire chez moi. Une heure aprs, elle venait me
livrer mon btail, y compris sa fille, et se retirait fort satisfaite de
son _bakchis_, c'est--dire de son pourboire.

Djmil, enchante de ses six nouvelles esclaves, vint me remercier en
me baisant le pouce.

Mais ce n'tait pas tout d'avoir achet six femmes, il fallut les
attifer, car Yacoub me les avait livres avec aussi peu de vtements que
possible. Les pauvres filles n'taient pas honteuses de leur nudit,
elles l'taient de leurs haillons. Heureusement, les odalisques qui
avaient habit la maison n'avaient pu, dans leur fuite, emporter toute
leur garde-robe. Je la leur livrai en attendant mieux. Ce fut bientt,
du haut en bas de ma rsidence, un va-et-vient, des rires et un
bavardage qui se prolongrent fort avant dans la nuit.

Sylvie arriva le lendemain dans une toilette bouriffante. De son ct,
Djmil avait mis toutes ses femmes sous les armes, s'tait pare de
tous ses bijoux et y avait ajout ceux qu'elle avait passs la matine 
choisir, car j'avais fait venir toute une friperie et toute une
joaillerie pour quiper les compagnes de la fille de Mourad.

L'entrevue fut des plus comiques. Ds que l'Europenne parut sur le
seuil du divan o j'avais rassembl le harem, Djmil se leva, et,
suivie de ses esclaves, courut au-devant d'elle, posa la main  son
front,  sa poitrine, lui prit les pouces et y posa ses lvres. Elle
s'attendait  ce que Sylvie lui rendt les mmes hommages. Il n'en fut
rien. L'ex-comdienne n'avait aucune ide des usages de l'Orient. La
jeune mamelucke se redressa alors avec fiert, lui tourna le dos et
revint sur son sofa. Puis, s'adressant  moi: Dis-lui de s'asseoir si
elle le veut. Offre-lui un narghil et du caf.

Je traduisis mot  mot.

--Est-elle drle, cette petite? dit Sylvie, mais je ne veux ni de son
caf ni de sa pipe.

Quand j'eus report ces paroles  Djmil.

--Ton pouse est bien mal apprise, dit-elle.

--Elle n'est pas ma femme.

--Alors, que vient-elle faire chez toi et  visage dcouvert? C'est donc
une alme ou quelque chose de pis?

--Que dit-elle? demanda Sylvie. Elle me fait des yeux comme si elle
voulait me manger.

--La trouvez-vous jolie?

--Sans doute; mais Dieu sait comme c'est fagot!

Je dis  la mameluke que Sylvie la trouvait belle.

--Moi, je la trouve laide, tu peux le lui dire de ma part. Fais-la donc
fumer, a la rendra malade et je serai contente.

Thomadhyr, sur un signe de sa matresse, offrit  la visiteuse une pipe,
tandis que Daoura lui versait du caf.

--Mais je ne veux rien, dit-elle.

--Il n'est pas empoisonn, lui dit Tomadhyr, offense.

J'engageai Sylvie  accepter. Sur mon insistance, elle tira trois
bouffes, toussa, se mit de la fume dans les yeux, et pour se
remettre, avala bouillant le caf prpar  la turque, encore tout
bourbeux, ce qui lui fit faire une grimace pouvantable.

--Qu'elle est sotte! s'cria Djmil en battant des mains et en riant
d'une joie d'enfant. Toutes les autres l'imitrent, autant pour lui
complaire que par jalousie instinctive contre la Franaise.

--Qu'est-ce qu'elles ont donc tant  rire, toutes vos _grues_? s'cria
Sylvie.

--Elles rient de ce que vous n'avez pas donn le temps  votre caf de
dposer au fond de la tasse.

--Ce n'est pas si drle que a, je me suis brle affreusement avec leur
_chicore_. Faites-les donc taire! elles sont agaantes avec leurs cris.

Je leur observai qu'il tait fort grossier dans tous les pays du monde
de se moquer de ses htes. Elles se turent. Djmil reprit son srieux;
mais, au bout d'un instant, elle eut le malheur de lever de nouveau les
yeux vers Sylvie, qui s'essuyait la langue avec son mouchoir. Ds lors,
adieu toute gravit. Elle fut prise d'un rire inextinguible. Elle en
avait les larmes aux yeux. Il va sans dire que les autres clatrent.

Je parvins  obtenir un peu de calme, mais non sans peine, car moi aussi
je riais.

--Je ne sais trop, reprit Sylvie, quel plaisir vous pouvez trouver dans
la compagnie de ces sauvagesses. Il est vrai qu'en voil trois fort
jolies. D'abord cette grosse-l, qui ressemble  une Junon de M. David!

Elle dsigna la Grecque Pannychis.--Et puis, cette mince, reprit-elle en
me montrant Tomadhyr; elle a des yeux impossibles, mon cher, ce sont des
charbons ardents. Et puis, votre favorite, mais je prfre la belle aux
yeux de feu.

--Que dit-elle donc? me demanda Djmil. Elle se moque de moi?

--Pas le moins du monde; elle parle de Tomadhyr qu'elle trouve jolie.

Celle-ci, pour la remercier, s'approcha de Sylvie qui la repoussa en
disant: Ah! ma chre, je n'aime pas  tre embrasse par les femmes.

Tomadhyr alla reprendre sa place en riant sous cape. Sylvie de leva.
Djmil en fit autant et l'engagea  revenir, autant pour prendre des
leons de politesse que pour l'amuser encore.

Je me gardai bien de traduire textuellement une si aimable invitation.
La comdienne lui fit une rvrence, et comme elle se dirigeait vers la
porte, je lui vis un vieux plumail que Tomadhyr, sous prtexte de
l'embrasser, lui avait attach en guise de croupire. Ce fut pour le
coup qu'il y eut une explosion de rires et de cris de joie. Je dtachai
l'aile de volaille sans que madame Dubertet s'en aperut et je la jetai
au nez de l'esclave espigle.

Au moment de sortir, Sylvie fit une nouvelle rvrence  Djmil qui,
pour la congdier selon les usages, lui dit:

--Le ciel vous accorde une nombreuse postrit et conserve vos enfants!




V


Quelques jours aprs, Sylvie, voulant prendre sa revanche, car elle
n'tait pas assez simple pour n'avoir pas vu qu'on s'tait moqu d'elle,
me pria de lui amener Djmil  dner.

Je tirais vanit de la beaut de cette jeune fille, et j'tais content
de la montrer  Dubertet et aux autres. J'eus beaucoup de peine 
obtenir son consentement.

--Enfin, me dit-elle, puisque tu le veux, j'irai, mais ce sera une
grande honte pour moi. Je ne connais pas plus vos usages que vous ne
connaissez les ntres, et elles vont se moquer de moi  leur tour.
Apprends-moi comment je dois me conduire.

Elle avait beaucoup d'amour-propre. Je la mis au fait tant bien que mal
de ce qui se passait avant, pendant et aprs le dner. Quand elle sut
que Dubertet serait prsent, elle fut sur le point de se rtracter, ne
voulant point paratre  visage dcouvert devant lui.

--Ma chre enfant, lui dis-je, chez nous les femmes vont partout sans
voiles, cela ne leur attire le blme de personne. Il n'y a que les
laiderons qui se cachent la figure.

--Eh bien, soit! j'terai mon voile; d'ailleurs, les chrtiens ne sont
pas des hommes pour moi.

--En ce cas, tu me considres comme un chien?

Elle rougit jusqu'au blanc des yeux et me dit:

--Toi, tu n'es pas chrtien!

--Bah! et que suis-je donc?

--Tu parles arabe, tu respectes Allah et son prophte, et tu es doux
pour ta captive Djmil. Aussi j'ai une grande amiti pour toi et je
suis heureuse ici.

Elle n'tait pas difficile  contenter, car l'existence qu'elle menait
m'et ennuy  mourir. Ne sachant ni lire, ni crire, ni broder au
tambour, ni mme jouer d'un instrument quelconque, elle passait son
temps  s'attifer,  prendre des bains,  boire du caf, fumer et
biller. Elle ne s'occupait mme pas des soins de la maison; elle en
avait charg les ngresses. Sauf Tomadhyr, qui tait belle conteuse,
bonne joueuse de tarabouk, et qui avait une lgre teinture
d'instruction, les autres ne savaient pas compter jusqu' cent.  quoi
leur et servi d'apprendre? On ne leur avait jamais demand que d'tre
jolies.

Elles vivaient en bonne intelligence et se montraient toutes soumises
aux volonts et aux caprices de la _Khanoune_, c'est--dire de la
matresse de la maison. Celle-ci avait son appartement spar, chambre,
antichambre et cabinet de toilette, qui donnaient sur la principale
pice du harem; c'tait le salon commun, entour de divans, avec de
petites tables incrustes d'caille et des enfoncements dcoups en
ogive  et l dans la muraille, servant  serrer les naghls, les vases
de fleurs et les tasses  caf.

Quant aux esclaves ou _odaleuk_, elles dormaient tout habilles sur les
sofas des petites chambres qui entouraient le salon, sur les nattes ou
les divans des grandes salles sans avoir de place fixe, et parfois sur
les galeries en plein air; car, comme je l'ai dj dit, il n'y avait pas
un seul lit dans toute la maison.

Cette cohabitation avec huit femmes, toutes jeunes et plus ou moins
belles chacune dans son genre, peut d'abord paratre singulire  un
Europen. Je me figurais aussi que les Turcs, ayant plusieurs pouses et
une quantit d'esclaves, se retiraient chaque soir avec deux ou trois
d'entre elles. Je me trompais trangement. J'appris bientt que le
musulman ne vivait en ralit qu'avec une seule. Si la loi lui permet
d'en prendre quatre, il n'y a que les gens excessivement riches qui
puissent se passer ce luxe. Ordinairement il se borne  prendre une
seule femme lgitime. Les filles de bonne maison en font presque
toujours une condition avant le mariage. Quant aux esclaves, il en peut
avoir autant qu'il en peut nourrir. Mais, dans ce cas, il fait bien de
les loger ailleurs que chez son pouse; celles qu'il lui a donnes sont
devenues sa proprit, et, s'il veut avoir la paix chez lui, il se garde
bien de s'occuper d'elles. Du reste, les maisons spares en deux
parties deviennent, par le fait, deux maisons distinctes dont les
intrts et la vie intimes sont diffrents. Dans le cas o les femmes
sont nombreuses, le harem est une sorte de couvent, o chaque cadine vit
sparment avec ses esclaves. Le mari n'y va rendre visite qu'avec
crmonie, et, comme il ne mange jamais en leur compagnie, il y passe
son temps  fumer et  prendre du caf ou des sorbets; et encore, s'il
trouve des babouches  la porte du harem, il se retire discrtement, de
crainte de gner et de voir les nobles visiteuses ou amies de sa femme.

C'tait encore une erreur de ma part de croire que les musulmanes
taient des prisonnires que l'on gardait  vue. Les _cadines_,
c'est--dire les dames, sont parfaitement libres de sortir,
accompagnes, il est vrai, par leurs esclaves ou par leurs eunuques,
d'aller aux bains, de rendre et de recevoir des visites. Si elles n'ont
pas le droit de tmoigner en justice et de se mler aux fidles dans les
mosques, elles peuvent nanmoins hriter et possder comme partout,
mme en dehors de l'autorit du mari. Elles peuvent mme demander 
divorcer; mais il leur faut donner de fortes raisons, tandis que le mari
n'a qu' dire devant trois tmoins: Tu es divorce, pour que cela ait
force de loi.

Le jour du dner arriv, j'allai chez Djmil. Je la trouvai pare de
ses plus beaux atours et riant aux clats en imitant les rvrences de
Sylvie. Tomadhyr lui rendait ses saluts en arrondissant les bras et en
prenant des airs penchs.

En m'apercevant, toutes s'envolrent--comme une compagnie de perdrix.

Je les rassurai, et j'emmenai Djmil.

Dans le jardin, je lui offris mon bras et je sentis qu'elle tremblait.

--Si tu as peur, lui dis-je, reste ici. Je dirai que tu es malade. Je ne
veux pas te contraindre.

--Non, ce n'est pas la peur, c'est... je ne sais pas!... C'est si
trange que tu me tiennes ainsi pour marcher!

Dubertet ou plutt Sylvie avait invit plusieurs personnes, entre autres
le colonel Sabardin, qui tait de mes amis, Morin dont le bras tait
guri, et il signor Fosco. Quand Djmil se trouva devant tous ces
hommes, elle fut dcontenance. Mais, se remettant vite, elle alla droit
 Sylvie comme on marche au feu, et lui fit une des rvrences qu'elle
venait de rpter dans le harem. Elle s'en acquitta assez bien.

--Est-ce que cette jeune dame, dit Sabardin, va garder son mouchoir sur
le visage pour dner? ce sera bien gnant.

Je priai Djmil de quitter son voile, ce qu'elle fit en rougissant, et
elle se tint les yeux baisss.

--On lui terait ses cottes, observa Sylvie, qu'elle ne serait pas plus
honteuse. La pudeur est dcidment une affaire de convention!

--Comment! s'cria Morin, c'est l l'enfant que vous avez recueillie
aux Pyramides? mais c'est un chef-d'oeuvre! quelle finesse de traits,
quel regard! Colonel, il faudra que vous me permettiez de faire son
portrait.

--De grand coeur, rpondis-je, et je fis part de sa proposition 
Djmil.

--Je ne veux pas, dit-elle; pour qu'il m'emporte et me fasse arriver
malheur? non! non, jamais!

Dubertet lui offrit le bras pour passer dans la salle  manger. Djmil
hsitait; et, comme je lui faisais signe d'accepter, elle me dit d'un
ton de reproche:--Tu n'es donc pas jaloux, pour me laisser emmener par
un autre homme?

Je lui expliquai en deux mots que Dubertet n'agissait ainsi que pour lui
tmoigner son respect. Il la plaa  ct de lui  table et s'occupa
exclusivement d'elle. Il avait appris trois mots d'arabe et il les
rptait  tort et  travers, ce qui la faisait beaucoup rire.

Sylvie, qui ne comprenait pas mme ces trois mots, crut ou feignit de
croire qu'il lui disait des fadeurs. C'tait un bon prtexte pour lui
rendre la pareille. Elle s'attaqua  Sabardin, mais celui-ci tait tout
 ce qu'il mangeait. Alors elle se retourna vers moi, et je devins le
but de ses agaceries.

Djmil avait un coup d'oeil d'aigle, et rien ne lui chappa: on
apporta du vin de Champagne et Dubertet lui persuada d'en boire, en lui
disant que ce n'tait pas du vin. Elle en but fort peu, mais cela suffit
pour lui monter la tte. Dubertet tait gai et redoublait de
prvenances, Djmil comprenait bien, et, en vraie coquette, acceptait
ses hommages avec une certaine satisfaction. J'en eus du dpit contre
elle, et j'en voulus  mon ami de chercher  me _souffler_ cette jeune
fille, qu'il croyait tre ma matresse. Je me reprochai d'avoir t si
scrupuleux en repoussant les avances de la sienne. Je ne sais si cette
diablesse de Sylvie lut dans ma pense; mais, en se levant de table,
elle me dit tout bas:

--Je serai ce soir,  onze heures, dans votre jardin, sous le grand
caroubier; j'ai  vous parler.

J'en voulais tant  Dubertet que je promis d'tre exact au rendez-vous.

Quand le caf fut pris, elle se donna le luxe d'une scne de jalousie 
son amant, et j'en profitai pour m'esquiver avec Djmil qui m'avait
dj demand trois fois  s'en aller.

J'tais de mauvaise humeur, elle s'en aperut, m'en demanda la cause. Ne
voulant point la lui apprendre, je lui dis que j'avais mal  la tte.

--Oh! ce n'est pas cela, dit-elle.

--Qu'est-ce donc?

--Tu veux que je te le dise?

--Oui, parle.

--Eh bien, quoique je ne comprenne pas votre langage, j'ai devin bien
des choses.

--Et qu'as-tu devin?

--D'abord que ton ami voulait me plaire et que cela t'a fch: puis, que
sa femme a de l'amour pour toi.

--Et quand cela serait, que t'importe! lui dis-je un peu durement.

--Tu as le droit de l'acheter  ton ami et de l'amener dans ton harem;
mais j'en aurai beaucoup de chagrin. Ce n'est pas l ce que tu m'avais
promis!

--Et que t'avais-je promis?

--Que je serais seule matresse au logis.

Et elle fondit en larmes.

J'eus beau dire qu'elle seule rgnerait chez moi, que je ne pouvais pas
acheter la Franaise, qu'elle ne viendrait jamais, rien n'y fit. Elle
pleurait toujours. Le vin de Champagne lui avait port sur les nerfs.

Onze heures sonnrent, c'est--dire que le muezzin cria l'heure, du haut
d'un minaret voisin. Sylvie devait m'attendre; mais je ne pouvais
laisser cette enfant, excite comme elle l'tait; et puis, elle tait
si jolie que j'aurais sacrifi tous les rendez-vous de la terre pour
elle.

Je ne trouvai rien de mieux pour la consoler que de lui faire des
compliments. Elle essuya ses larmes, me dit qu'elle avait t bien
sotte, et m'avoua en rougissant qu'elle tait jalouse de moi.

--Si tu es jalouse, c'est donc que tu m'aimes, petite Djmil? dis-je en
la serrant sur mon coeur.

--Eh bien, oui! rpondit-elle en se jetant  mon cou. Je t'aime et je
t'aimerai toute ma vie.

Ma bouche rencontra la sienne. Elle trembla et bondit sous ce premier
baiser, en s'chappant de mes bras.

Son esclave Tomadhyr entra en ce moment.

--Que veux-tu? lui demandai-je impatient de sa prsence.

--Je venais savoir si la sultane tait rentre, afin de l'aider  se
dshabiller.

--Va-t'en! et ne viens jamais sans tre appele, lui rpondit sa
matresse avec colre. Quand elle fut partie, Djmil vint  moi, et,
d'un air srieux, me dit:--Je serais mprisable  mes propres yeux, si
je me donnais  toi avant d'tre ta femme. Demande-moi  mon pre.

--Et o le prendre?

--Il doit tre dans le Fayoum.

--Mais, chre enfant, quand mme je pourrais y aller maintenant, ce
serait en pure perte. Ne suis-je pas l'un de ses ennemis?

--Et pourquoi ne deviendrais-tu pas son ami?

--Parce que ce serait dserter mon drapeau et trahir l'arme.

--Alors, tu veux donc que je sois avilie si je te cde, ou malheureuse
si je te rsiste?

--Ta fiert et la pudeur te grandissent dans mon estime. Reste pure. Je
ne t'en aime que davantage. Nous reparlerons mariage plus tard.

--Oui, plus tard, dit-elle en se retirant.

L'heure de mon rendez-vous tait envole depuis longtemps; mais j'tais
loin de regretter d'y avoir manqu. Djmil m'avait prserv d'une
sottise, et je m'endormis en me promettant de brler un cierge  ma
petite vierge musulmane. Sylvie dut m'en vouloir, mais je m'en inquitai
peu.

Parmi les cavaliers que Malek nous avait amens, il s'en trouvait un que
j'avais vu,  deux reprises, rder dans mon jardin sans y tre appel.

Je le souponnais d'abord d'avoir connaissance du trsor et de vouloir
s'introduire dans la maison. M'tant inform de lui prs de Malek,
j'appris qu'il se nommait Souleyman el Haleby et qu'il tait natif
d'Alep. Je lui fis dfendre l'entre du jardin. Il n'y revint plus,
mais il passait des journes, assis, les jambes croises, devant la
porte,  gratter d'une mandoline  trois cordes et  psalmodier des
ballades et des chants d'amour.

 laquelle de mes esclaves adressait-il ses srnades? Je le sus
bientt. Un jour qu'il me croyait bien loin, il franchit le jardin, et
pntra dans la maison jusque sous le moucharaby de la chambre de
Djmil.

Le Lindor musulman commena par vanter sa noblesse, sa bravoure, son
cheval, ses exploits, les coups de sabre qu'il avait donns, numra les
ttes qu'il avait tranches; puis il chanta les louanges de Mourad Bey,
la gloire de Mahomet, la puissance d'Allah qui prparait ses foudres
pour nous anantir. Il se plaignit ensuite des rigueurs de Djmil, lui
exprimant son amour sur tous les tons, avec des hyperboles et des
mtaphores orientales, lui reprochant de ne pas descendre dans la cour,
lui offrant de la ramener  sa famille, et finalement il lui proposa de
se sauver dans le dsert avec lui, cette nuit mme, tandis que j'tais
absent.

Je tremblais d'entendre ma captive accepter ses propositions.

--Souleyman, lui rpondit-elle, cesse de me poursuivre de ton amour. Tu
n'as jamais vu mon visage et tu ignores si je suis belle ou laide. Ce
que tu recherches en moi, c'est l'alliance de mon pre. Apprends d'abord
que je suis laide  faire peur. Demande-le plutt au chef franais qui a
os soulever mon voile! Mais Allah l'a puni de sa curiosit, il s'est
retir pouvant; ensuite j'ai jur par le Koran, de ne pas m'enfuir. La
fille de Mourad est fire, elle ne saurait manquer  son serment, mme
vis--vis d'un chrtien. Si tu veux retourner vers mon pre, dis-lui o
je suis. Il sait bien la ranon qu'il doit offrir au chef franais en
change de sa fille. Va t'en et qu'Allah te protge.

J'entendis la fentre se refermer et Souleyman s'loigner.

Rassur sur la loyaut de Djmil, j'avais une autre inquitude; je ne
voulais pas que son pre vnt me la reprendre, ft-ce en payant une
ranon de roi. Je prenais plaisir  la regarder. J'en tais jaloux comme
un avare l'est du trsor auquel il ne touche pas.

Je fis appeler Malek et lui donnai des ordres pour qu'il surveillt de
prs son Arabe, aprs quoi je le fis venir lui-mme. Quand il fut devant
moi:

--Tu veux fuir, lui dis-je sans prambule, et cela au mpris du serment
que tu as prt entre les mains du gnral. Comme je suis le matre de
ton matre, je t'avertis qu' la moindre tentative, je te ferai trancher
la tte: c'est tout ce que j'avais  te dire, va t'en.

--Les chrtiens ne coupent pas les ttes, dit-il en me jetant un regard
ddaigneux.

--Vous nous avez donn l'exemple, vous autres musulmans, et c'est la
meilleure manire de vous empcher d'aller jouir des dlices du paradis
de Mahomet.

Souleyman poussa un grognement sourd et sortit.




VI


Dans les premiers jours du mois d'aot, l'ordre m'arriva de monter 
cheval et d'aller rejoindre sur la route de Belbys, avec mon rgiment,
la division commande par Bonaparte. J'allai prvenir Djmil de mon
dpart.

Elle parut d'abord ne pas comprendre ce que je lui disais, tant elle fut
surprise, puis elle s'lana vers moi.

--Comment, dit-elle, tu vas me quitter? Pour combien de temps?  jamais,
peut-tre!

--Je ne crois pas que l'expdition soit de longue dure. Nous allons
protger contre les Bdouins la caravane des plerins de la Mecque qui
revient au Caire.

--C'est une oeuvre pieuse, va, et qu'Allah te protge! Mais je vais bien
m'ennuyer ici!

--Pas plus que tu ne t'ennuies tous les jours.

--Mais j'aurai peur!

--Je serai bientt revenu. En mon absence, ne sors pas du harem et
veille  ce que tes esclaves ne prennent pas la clef des champs.

--Laisses-tu quelqu'un pour nous garder?

--Oui, un escadron tout entier.

--Dans la maison? s'cria-t-elle avec effroi.

--Non, dans la maison il n'y aura que Guidamour.

Elle m'apporta son front. Je l'embrassai et la quittai, aprs avoir
donn des ordres  celui qui devait veiller sur mon troupeau; je me
rendis au quartier o le rgiment n'attendait plus que moi pour partir.

N'apercevant pas Souleyman parmi les cavaliers de Malek, je lui demandai
ce qu'il en avait fait.

--Il est parti depuis huit jours.

--Et tu l'as laiss rejoindre Mourad, ton ennemi personnel?

--Je ne suis pas l'ami de Souleyman, pour qu'il me fasse part de ses
projets! Peut-tre lui est-il arriv malheur, car il a laiss son cheval
et ses armes, comme s'il devait revenir.

--S'il revient, dis-je  l'officier charg de garder Boulaq et de
protger ma maison, fusillez-le comme dserteur.

--Soyez tranquille, ce sera fait!

Nous entrmes dans le dsert tout de suite en sortant du Caire, au seuil
de la porte de la Victoire. Nous traversmes El-Khankah et Abou-Zabel,
cits jadis florissantes qui maintenant tombent en ruines. Prs de
Belbys, nous rencontrons une partie des plerins de la Mecque, que les
Bdouins emmenaient prisonniers aprs les avoir pills. Le fait de
dlivrer les plerins, de rattraper leurs richesses et de donner la
chasse aux Bdouins ne fut ni long ni difficile. Bonaparte les traita
fort bien, ces plerins, et leur fournit une bonne escorte jusqu'au
Caire. Je pensais que la campagne tait termine et je me rjouissais
dj  l'ide de revoir ma petite cadine. Point! Ibrahim-Bey avait
tabli son quartier gnral  Belbys et y avait convoqu les autres
beys mameluks, afin de reprendre l'offensive;  la nouvelle de notre
arrive, il se retire; nous le suivons jusqu' Salahyeh. L, il y eut un
combat de cavalerie qui faillit coter la vie au gnral en chef.
Ibrahim venait de lever son camp, lorsque Bonaparte arriva, suivi d'une
escorte de 300 hussards. Ceux-ci se jetrent sur les 500 mameluks qui
protgeaient la retraite des femmes et des bagages. Ils s'ouvrent un
passage dans leurs rangs, mais ils sont bientt envelopps. Bonaparte,
avec ses guides et son tat-major, vole  leur secours et la mle
devient gnrale. Le colonel du 7e de hussards, Dtrs, est tu,
l'aide de camp Shulkowsky reoit huit blessures. Bonaparte lui-mme met
le sabre  la main.

Je ne sais trop comment cela et fini, si mon rgiment ne ft venu 
leur secours en fournissant l'une de ces belles charges  fond de train,
auxquelles rien ne rsiste. Non-seulement nous mmes en droute la
cavalerie mameluke, mais encore nous lui enlevmes deux pices de canon
et cinquante chameaux chargs de bagages. Ce jour-l 11 aot, le 3e
dragons fut mis  l'ordre du jour de l'arme, et le colonel fut invit 
souper sous la tente du gnral en chef. Je n'avais jamais vu Bonaparte
de si prs et je n'avais jamais caus avec lui.

Je ne fus pas surpris de la beaut des lignes de sa figure, j'avais
assez vcu en Italie pour savoir que ce type sculptural y est encore
trs-rpandu; mais la douceur pntrante de son regard n'appartenait
qu' lui. Dans la colre, ce regard ne devenait pas terrible comme on
l'a dit, il tait celui de tout autre homme dans la mme situation
morale. Sa vritable particularit c'tait d'tre persuasif  un degr
qui pouvait le rendre irrsistible.

Un des gnraux qu'il avait invits blma tout haut l'imprudence qu'il
avait commise en se jetant au milieu des mameluks. Vous pouviez,
ajouta-t-il, tre fait prisonnier ou tre tu.

--Eh bien, je serais mort, dit en souriant le gnral en chef, et mes
officiers eussent t libres de quitter cette terre d'gypte qui leur
dplat tant. Mais il est crit l-haut, comme disent les croyants, que
je ne dois pas tre pris par les mameluks. Puis, se tournant vers moi
avec un sourire aimable: Colonel, je ne vous en remercie pas moins
d'tre venu  temps. Voulez-vous entrer dans mon rgiment des guides?

--Gnral, je n'ai fait que mon devoir et je vous sais gr de votre
offre, mais je suis habitu  mes dragons. Permettez-moi de rester 
leur tte.

--Alors que voulez-vous? reprit-il d'un ton brusque.

--Rien pour le moment, gnral.

--Vous tes encore un mcontent, vous!

--Mcontent de quoi?

--Mcontent de l'expdition!

--Non, ma foi, j'en suis enchant, moi!

--Bah! fit-il. Et que pensez-vous de l'gypte?

--C'est un pays unique dans la nature et dans les fastes de l'histoire,
c'est le berceau de la civilisation grecque et romaine, de la ntre par
consquent. Tout y est intressant, les moeurs, les croyances, les
monuments de tous les ges, depuis les pyramides jusqu'aux tombeaux
mameluks. Cette valle du Nil si fertile et ces dserts arides, tout est
contraste, et je serais bien fch de ne pas avoir vu tout cela.

--Vous tes du petit nombre de ceux qui s'y plaisent!

--Parbleu! dit mon gnral de division Reynier, Haudouin est aux trois
quarts mameluk!

--Comment cela, gnral?

--Il parle l'arabe comme feu Mahomet, il a un escadron de cavaliers du
dsert sous ses ordres, une douzaine d'odalisques dans son srail, et sa
favorite est ni plus ni moins que la fille de Mourad-Bey.

--Mais, colonel, dit Bonaparte en me frappant sur l'paule d'un air
enjou, tu es un homme prcieux, tu me faciliteras les moyens d'entrer
en relations avec ton beau-pre.

--Quand vous voudrez, mon gnral, lui rpondis-je sur le mme ton.

--En attendant, tu me feras bien l'amiti d'accepter un sabre
d'honneur?

--Avec plaisir, pourvu que la lame soit bonne.

En ce moment on annona l'arrive d'un aide de camp de Klber. Bonaparte
le fit venir, et, lui voyant la figure bouleverse, lui dit:--Est-ce que
les mameluks sont  vos trousses?

--Pire que cela, gnral. Prenez connaissance de ce rapport, et vous
verrez s'il y a matire  se rjouir.

Nous nous loignmes avec l'aide de camp, et voici ce qu'il nous apprit.

L'amiral Brueys, au lieu de suivre les instructions de Bonaparte en
mettant la flotte  l'abri, tait rest dans la rade d'Aboukir, soit
qu'il craignt de rencontrer l'escadre anglaise en pleine mer, soit
qu'il voult associer la marine franaise  la gloire de l'expdition en
livrant combat. Quoi qu'il en soit, Nelson tait arriv en vue
d'Alexandrie le 1er aot,  cinq heures du soir. Brueys croyait si
peu engager le combat sur-le-champ, qu'il attendait sans trop
d'impatience une partie des quipages dbarqus: Nelson s'embossa entre
le rivage et nos vaisseaux de manire  couper toute communication avec
la terre.  sept heures du soir, il attaqua notre ligne compose de
treize vaisseaux de haut-bord et de quatre frgates avec des forces 
peu prs gales. Le combat dura seize heures et Brueys fut tu par un
boulet  bord de l'_Orient_.

 dix heures du soir, le vaisseau amiral avait saut en l'air. Trois
autres navires avaient t pris  l'abordage. Tous s'taient jets  la
cte, enfin trois autres encore avaient t brls par les Anglais.
Pendant tout ce temps, le contre amiral Villeneuve qui commandait
l'arrire-garde de la flotte n'avait pas boug: il avait attendu les
ordres de Brueys jusqu' la fin du combat. Voyant tout perdu par son
manque de rsolution, il prit le large avec deux gros vaisseaux et deux
frgates, sans avoir tir un seul coup de canon. L'ennemi, trop
endommag pour le suivre, l'avait laiss gagner le large. Sur huit mille
hommes d'quipages,  peine trois mille avaient pu regagner la cte.

 cette nouvelle, tous les assistants restrent atterrs. Pour
quelques-uns des gnraux qui, dj mcontents en mettant le pied en
gypte, pensaient srieusement  retourner en France, tout espoir tait
perdu. Murat, Lannes, Berthier, Bessires, jurrent  qui mieux mieux et
manifestrent tout haut leur regret d'avoir suivi Bonaparte. L'un d'eux
m'adressa mme quelques mots amers pour avoir vant l'gypte un instant
auparavant. Je ne lui rpondis mme pas. Je dplorais la perte de nos
vaisseaux, mais je n'en pouvais accuser l'Orient et son soleil.

Bonaparte s'avana vers nous. Quoiqu'il ft vivement mu au fond, il
nous dit d'une voix calme: Nous n'avons plus de flotte. Eh bien, il faut
mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens!

Nous reprmes le chemin du Caire. Nous y arrivmes le 17 aot dans la
soire. Je courus chez moi. J'avais eu le temps de rflchir  la
conduite que je voulais tenir vis--vis de Djmil. La demander en
mariage  son pre, tait impossible, insens. En faire ma matresse,
elle s'y refusait, et je ne voulais pas la traiter en esclave. Je
m'tais donc promis de la considrer comme une enfant, et d'attendre
tout de sa volont ou de son caprice.

Je fus d'abord dsagrablement surpris de ne pas trouver Guidamour  son
poste. Un de ses camarades qui le remplaait m'apprit qu'il tait
malade,  l'hpital. Il me tardait tant de revoir Djmil que je me
rendis sur-le-champ dans le harem sans faire d'autres questions.

Ne la voyant pas venir  ma rencontre, j'en fus d'abord un peu bless.
Je l'appelai sans obtenir de rponse. J'entrai, la chambre tait vide.
Sur un coffret taient rang avec soin son tarbouch d'meraudes et ses
bijoux; sur le sofa, ses voiles et ses vtements, comme si, depuis
longtemps, elle n'et pas couch l. Je pressentais un malheur. L'une
de ses femmes sa prsenta; c'tait Mriem la chrtienne.

--Qu'est devenu Djmil? lui dis-je.

--Au lieu de me rpondre, elle fondit en larmes.

--Est-elle morte? Voyons, parle!

--Non, elle est partie. Son pre est venu la chercher, il y a cinq
jours.

--Mourad a os s'aventurer jusqu'ici pour reprendre sa fille? C'est
invraisemblable!

--Cela est, je te le jure sur le Christ, la ngresse Zeyla et moi avions
suivi notre jeune matresse dans le jardin, o tu nous as permis de nous
promener. C'tait le soir. Nous tions toutes trois assises sous le
grand caroubier et nous respirions la fracheur de la nuit, quand
Mourad-Bey, suivi du mameluk Souleyman, s'est prsent  nous. Ils
taient dguiss tous deux en marchands. Mourad s'est fait reconnatre
de sa fille et lui a enjoint de le suivre. Je crois qu'elle avait
connaissance de ce projet d'enlvement et qu'elle y consentait, car elle
ne fit aucune rsistance et rpondit  son pre qu'elle tait prte 
lui obir. Zeyla demanda comme une grce de ne pas quitter sa matresse,
et Mourad les emmena toutes deux sans leur donner seulement le temps
d'aller prendre d'autres vtements.

--Il faut que tu sois bien sotte pour n'avoir ni cri, ni appel avant
qu'ils fussent trop loin pour tre rejoints.

--Souleyman m'avait billonne et attache.

--N'tais-tu pas d'accord avec eux?

--Peux-tu me souponner d'une telle trahison? moi qui ai jet l'alarme
aussitt que je l'ai pu! mais il tait trop tard!

Ce misrable Souleyman ne s'tait enfui que pour aller apprendre au bey
o tait sa fille, la lui demander en mariage et l'obtenir selon toute
probabilit. J'enrageais de chagrin de me voir enlever cette enfant qui
me tenait si fort au coeur, et de colre en pensant qu'elle allait
appartenir  un autre.

Mriem chercha  calmer ma douleur en me parlant de la volont du ciel,
de la sainte Vierge et des saints. Sa religion ressemblait plus 
l'idoltrie qu'au christianisme. Je la remerciai de la bonne intention
qui lui faisait dire tant de sottises, et je sortis.

Je questionnai le remplaant de Guidamour et lui demandai pourquoi il
avait manqu  sa consigne en laissant sortir les femmes.

--Mon colonel, rpondit-il en tournant son bonnet de police dans ses
mains, je n'avais pas compris qu'elles taient prisonnires.

--Tu ne t'es donc pas aperu de la disparition de la cadine?

--Si fait, mon colonel, le lendemain!

--O tais-tu et que faisais-tu ce soir-l?

--Je... je... causais ici dans la cour avec la petite fellahine, dit-il
en rougissant.

--Tu te permets d'en conter  une si jeune enfant? Tu me feras quinze
jours de salle de police pour te calmer, et quinze autre jours pour
t'apprendre  tre plus vigilant.

--Oui, mon colonel!

Je fis ensuite appeler l'officier que j'avais charg de veiller sur ma
maison et je le consignai pour huit jours. Puis j'allai savoir ce que
Guidamour pouvait bien avoir.

--C'est ma ngresse, dit-il, qui m'a fait avaler une drogue dont j'ai
failli crever. Cette fille tait de mche avec le pre Mourad, bien sr,
et ma surveillance la gnait. Une autre fois, mon colonel, j'aimerais
bien mieux vous suivre que de rpondre de sept femelles qui n'ont qu'une
ide, celle de dtaler.

--Je t'excuse, mais tu aurais pu, au moins, te faire relever de ton
poste par un camarade moins bte.

--Mon colonel, il n'est pas trop coupable, allez! j'tais si malade que
j'ai bien pu lui transmettre la consigne de travers; a me menait roide,
sans le citoyen Larrey, j'tais flamb.

Je fis subir ensuite un interrogatoire  la petite fellahine. Elle me
jura, avec les serments les plus terribles et les plus tranges, qu'elle
n'avait jamais t du complot et que si, le soir de l'enlvement, elle
avait donn des distractions au gardien de la maison, c'tait sans
aucune intention malhonnte, mais pour se moquer de lui; il tait si
sot!

Celle-ci me parut sincre et elle l'tait.

Je songeai  courir aprs Djmil. Mais o la retrouver, dans cet ocan
de sable?

Quoi qu'il pt en rsulter, j'allai demander au gnral Reynier de me
permettre des recherches.

--Je suis dsol de vous refuser, dit-il, mais je ne veux pas perdre un
rgiment de dragons pour les beaux yeux d'une fillette. J'ai besoin de
toute ma cavalerie. Restez donc! un soldat se doit  son drapeau,  son
pays plus qu' sa matresse. Vous ne devriez pas vous le faire dire.

Il avait raison:  sa place j'eusse parl comme lui. Je baissai la tte
sous la discipline militaire, et je m'en revins triste et abattu.

Pendant quelques jours je ne dormis ni ne mangeai. J'tais comme une me
en peine, je regardais toutes les femmes voiles qui passaient, comme
si l'une d'elles et pu tre Djmil.

Si j'eusse t en Europe, j'aurais plus vite pris le dessus; mais, dans
ce milieu arabe, tout me rappelait celle que j'avais perdue. Ce n'est
pas que le gnral en chef ne ft son possible pour enlever  la ville
son caractre oriental. On levait des forts, on construisait des
hpitaux, des casernes, des entrepts, des greniers  bl; on btissait
un thtre. Les rues taient balayes, claires. Un jardin,  l'instar
du Tivoli de Paris, fut ouvert au public. J'y allai promener mon ennui
et demander des nouvelles de la division Desaix qui poursuivait Mourad.

C'tait demander des nouvelles de Djmil. J'appris bientt qu'aprs un
combat acharn  Sdyman, Mourad avait t battu par Desaix et qu'il
gagnait la haute gypte. Ceci m'enlevait tout espoir de revoir jamais la
jeune mameluke, et je devins, sans m'en apercevoir, d'une humeur
massacrante. Guidamour, rtabli de son empoisonnement, m'en avertit un
jour avec sa franchise habituelle:

--Pourquoi, me dit-il, vous casser la tte pour une petite fille qui ne
tenait gure  vous, puisqu'elle a fil! Oubliez-la, consolez-vous avec
d'autres, et, si elle tait jolie comme quatre, prenez les cinq qui sont
chez vous pour la remplacer. Ajoutez-y la petite fellahine pour faire
la bonne mesure.

--Comme tu y vas, toi! Tu trouves qu'une seule femme ne suffit pas pour
nous faire endiabler, tu me conseilles d'en avoir six! Je tiens si peu 
elles que je vais leur donner la libert.

--Ce sera un mauvais service que vous leur rendrez l! Elles mourront de
faim au coin d'une borne, ou bien elles seront la proie des passants, ce
serait dommage! Et puis, vous avez besoin de domestiques, noires ou
blanches.

--Alors, je dois les garder. Mais cela va me faire une singulire
rputation dans l'arme. Tant que j'avais Djmil, il tait tout simple
qu'elle et des esclaves pour son service. Maintenant, que dira-t-on?

--On dira que vous avez une Syrienne pour repasser votre linge, une
Grecque pour astiquer votre fourniment, une Arabe pour panser votre
cheval, deux ngresses pour cirer vos bottes, et une fellahine pour
faire les courses.

Sa bonne humeur me gagna et je finis par rire. Je fis un retour sur
moi-mme et me trouvai ridicule.




VII


Au bout du compte, Djmil n'tait pas la seule jolie fille qu'il y et
au monde. J'en avais dans ma maison qui eussent attir l'attention de
tout homme moins prvenu que moi. Je ne parle ni des ngresses, bonnes
btes de somme, ni de la petite Zabetta, un manche  balai; ni de la
chrtienne de Syrie, qui, avec son faux air de dvote et sa taille
penche, me faisait l'effet d'un saule pleureur. Et puis les chrtiens
de Syrie passent en gnral pour tre fourbes, menteurs, vils dans
l'abaissement, insolents dans la fortune. Elle devait tenir de ses
coreligionnaires et ne m'inspirait que de la mfiance. Quant  la
Grecque, Pannychis, elle tait splendide de fracheur et d'embonpoint.
Ses traits rappelaient ceux des statues de Phidias; mais c'tait la
nonchalance personnifie: elle fumait du matin au soir, assise sur son
sofa, et n'en bougeait que lorsqu'elle ne pouvait pas faire autrement;
alors, elle s'en allait  petit pas en tranant ses babouches. Elle me
faisait bouillir le sang.

Si Tomadhyr n'tait ni aussi grande, ni aussi belle, elle tait  coup
sr plus agrable. Ses traits fins, ses yeux pleins de feu, sa
physionomie expressive, sa dmarche gracieuse, son talent de musicienne,
la plaaient beaucoup au-dessus des autres. Le proverbe oriental dit:
Prends une blanche pour les yeux, mais pour le plaisir prends une
gyptienne. Et Tomadhyr tait tout ce qu'il y avait de plus gyptien.

Ordinairement vive et enjoue, elle avait pourtant des moments de
torpeur pires que ceux de Pannychis. Elle restait absorbe, sombre, le
regard fixe, les dents serres, et comme insensible. Elle avait honte de
cet tat maladif et allait se cacher ds qu'elle sentait venir un de ces
accs. Ses compagnes disaient tout bas qu'elle voyait les _afrites_,
c'est--dire les mauvais esprits, et, pour les conjurer, elles la
chargeaient d'amulettes et de talismans. Je la surpris un jour chez moi,
dans le divan, ce qui tait une grave infraction aux convenances et au
respect qu'elle me devait.

Elle tait tendue dans l'embrasure de mon moucharaby, le menton dans
les mains, et regardant avec attention dans un plat, une liqueur noire
qui me fit l'effet d'tre de l'encre.

Elle tait tellement absorbe que je m'approchai sans qu'elle
m'entendt.

--Que fais-tu l? lui demandai-je.

--Je regarde Djmil, me rpondit-elle sans lever les yeux.

--Djmil, o a?

--L dedans.

J'eus la navet de regarder, mais je ne vis absolument rien que le
visage de Tomadhyr, rflchi comme dans un miroir.

--La voil! reprit-elle, elle est avec son pre et sa mre... Il y a des
tentes, des chameaux; ils vont partir; oh! que c'est joli! Plus de deux
mille mameluks  cheval... Tout s'efface... Il n'y a plus que le
dsert!... des palmiers... rien!

--Quelle est cette plaisanterie?

--C'est trs-srieux, dit-elle gravement. Tu ne sais donc pas que je
suis magicienne? Ne le dis pas aux autres, elles me feraient du mal.

--Ah! bravo! rpondis-je en riant, me voil en plein dans les _Mille et
une Nuits_.

--Qu'est-ce que tu dis? tu ne me crois pas? Assieds-toi et donne-moi ta
main. Je t'apprendrai ce que tu veux savoir.

--Je t'en dfie.

--Vrai? dit-elle en me regardant dans les yeux. J'accepte.

Je feignis d'ajouter foi  sa sorcellerie. Elle me prit la main, y versa
une goutte de son liquide noir, s'agenouilla devant moi, et, s'accoudant
familirement sur mon genou, elle resta les yeux fixs sur ce pt
d'encre.

--Eh bien, y sommes-nous? lui dis-je.

--Oui, pense  une personne.

Je pensai  cette singulire fille qui se prtendait ou se croyait doue
de seconde vue.

--Tu penses  moi, dit-elle.

--C'est vrai:  quoi reconnais-tu cela?

--Je me suis vue passer l.

--Et maintenant  qui est-ce que je pense?

-- une femme blonde, trs-jolie, elle se promne avec un petit garon,
trs-joli aussi. Elle est habille  la franaise, l'enfant aussi.

Je restai stupfait. Pour la drouter, j'avais report ma pense sur
mademoiselle de Crignan et le jeune Louis.

--Et peux-tu me dire o est cette dame?

--Dans un jardin prs d'un bassin rempli d'eau; voil un vieux monsieur,
un Franais avec des cheveux blancs, qui vient les chercher... Ils s'en
vont... ils entrent dans une maison... Je ne vois plus que le sable de
l'alle et des fleurs bleues.

Je lui demandai si je ne pourrais pas voir aussi.

--Non, dit-elle. Je ne peux dvoiler mon secret.

--Et peux-tu prdire l'avenir?

--Non!

--Tant pis! j'aurais voulu savoir...

--Si tu retrouveras Djmil? Toutes tes ides sont tournes vers elle?

--Tu voudrais qu'elles le fussent vers une autre?

--Vers moi, oui! Fais-moi cadeau d'un collier d'or!

--Regarde dans ma main si je te le donnerai.

--Oui, tu me le donneras!

Je le lui donnai en effet.

Ce collier jeta la perturbation dans le harem, les autres lui portrent
envie et lui cherchrent querelle: pour les apaiser, je dus leur faire 
chacune un cadeau, et tout rentra dans le calme.

La splendide Pannychis en prit pourtant de l'ombrage, comme si elle et
eu le droit d'tre jalouse de moi. Elle me fit prier par l'Abyssinienne
de me rendre dans le harem, et, aprs avoir signifi d'un ton
d'autorit aux autres odalisques de s'loigner, elle me parla ainsi:

--Sidi, depuis la fuite de ton pouse lgitime, qui quivaut  un
divorce, tu n'as encore jet les yeux sur aucune de nous, si ce n'est
sur Tomadhyr l'gyptienne. Il faut que nous sachions si tu l'as choisie
pour ta femme, afin que nous ayons  lui obir, ou si elle n'est pour
toi qu'une esclave que tu gardes pour ton plaisir et  qui nous ne
devons aucun respect.

Je rpondis la vrit, Tomadhyr n'tait ni ma femme ni ma matresse.

--Je suis satisfaite. En ce cas, il est temps que tu dsignes celle qui
doit succder  Djmil. Regarde-moi. Je suis belle, j'ai dix-neuf ans,
je n'ai t marie qu'une fois, je suis une cadine et non une _odaleuk_.
Je sais trs-bien gouverner un harem et je mrite la prfrence. Si tu
tiens  avoir deux femmes, je consens  ce que tu prennes Tomadhyr; mais
elle n'aura que le titre de perroquet, tandis que je serai la
_Khanoune_.

--Qu'entends-tu par _perroquet_?

--La _durrah_ (perroquet), c'est la seconde femme.

--Je ne veux ni de dame matresse ni de perroquet. Odalisque je t'ai
achete, odalisque tu resteras. Que ferais-tu de plus si je te mettais 
la tte de ma maison? tu ne sais absolument rien. Continue donc  tre
belle et  engraisser. Te manque-t-il quelque chose? Parle.

--Tu m'as fort bien traite jusqu' prsent et je ne me plains pas de
toi; mais mon rang exige que je ne sois pas plus longtemps confondue
avec tes odalisques. Laisse-moi vivre comme une cadine et commander aux
ngresses.

--Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est
que tu viendras djeuner ou dner avec moi chaque fois que je te le
ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

--Et si tu as des amis, devrai-je me montrer  eux le visage dcouvert?
dit-elle d'un air effray.

--Oui, tu claireras de ta beaut les sauces que nous dgusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort
satisfaite et me rpondit avec majest:

--Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et ds ce soir si cela
te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te
manque de respect.

--Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Ds le soir mme, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et
Choho, et je la fis manger  ma table, ce qui leur parut de la dernire
inconvenance. Ds le lendemain, Mriem rclama: elle prtendit tre une
cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la
servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si
humbles, que j'y consentis  la mme condition. Elle accepta sans
commentaires. Il est vrai qu'elle tait chrtienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle tait aussi une cadine et
combien elle voulait d'esclaves.

--Je n'ai pas besoin d'odalisques, rpondit-elle, je suis mieux qu'une
dame, je suis une alme. Le sort m'a prive de ma libert; mais je ne me
plains pas, puisqu'il m'a donn un matre tel que toi. Je ne dsire rien
que de te servir.

C'tait la seule dsintresse. Je la questionnai. J'appris qu'elle
tait fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du dsert lybique.
De huit enfants, elle seule avait survcu.  l'ge de six ans, elle
avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son pre tait mort fou,
une alme d'Esnh l'avait recueillie, leve, instruite, puis vendue un
trs-gros prix  la femme d'un bey.

Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari,
s'tait vivement dfaite d'elle et Yacoub l'avait achete. C'tait l
toute son histoire.

Je l'autorisai  venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son
matre, puisqu'elle me considrait comme tel. Elle eut la discrtion de
n'en pas abuser, et je m'amusai parfois  la consulter; mais elle
n'tait pas toujours voyante. C'tait une fille intelligente, adroite et
prvenante. Je ne l'avais pas paye sa valeur. Je ne pouvais pourtant
pas tre amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux
souvent gars.

J'obtins bientt que Pannychis et Mriem mangeassent ensemble avec moi,
et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit  boire du
vin. Tomadhyr, en sa qualit de fille de chambre, les ngresses et la
petite fellahine servaient  table, chacune leur matre ou leur
matresse. J'avais pris un cuisinier franais, et la gaiet tait
revenue au logis.

J'ai dit que Malek tait beau garon, mais il tait grave et solennel,
ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein
d'amour-propre et trs-susceptible, mais cachant ses impressions comme
s'il et eu peur qu'on les lui volt. Je l'invitai un jour  dner avec
les deux odalisques, ce qui le flatta normment, bien qu'il et l'air
de trouver cela tout simple. Il fut pourtant trs-scandalis au fond,
quand il vit Pannychis s'asseoir prs de lui; ce jour-l, elle n'osa
pas boire de vin; mais la chrtienne ne s'en priva pas assez. Quand elle
eut la langue dlie, elle attaqua le mameluk, n dans le rite grec et
converti forcment  l'islamisme. Elle lui reprocha sa temprance, le
poussa  boire, et finalement le traita de rengat. Malek resta
impassible et la regarda avec mpris. Elle se piqua  ce jeu-l et
chercha alors  porter le trouble dans le coeur de cet homme de marbre.
Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul
que les femmes puissent parler en public, voiles comme elles le sont et
ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les
filles, tant musulmanes que chrtiennes ou cophtes, savent-elles tout
dire sans ouvrir la bouche.

Malek n'tait pas si bien cuirass qu'il voulait le paratre, mais il ne
bougea pas. Mriem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis.
Malek me quitta quelques moments aprs, sans me faire aucune observation
sur le singulier repas que je lui avais donn. J'allais me coucher quand
Tomadhyr vint me dire que Mriem, rien qu'avec le langage des yeux,
avait assign un rendez-vous  Malek et qu'elle s'apprtait  sortir.

Je n'tais pas le moins du monde jaloux, je ne m'tais arrog aucun
droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis--vis de mon
mameluk le rle d'un matre tromp. Je me tins prt et je suivis
l'esclave coupable. Elle s'arrta dans le jardin, prs de la porte qui
donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir
Malek.

Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu
sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la
vrit. Je comprends bien ce que tu dsires de moi. Cela ne sera pas,
d'abord parce que tu appartiens  un homme que j'estime et que je ne
veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas!
qu'Allah te ramne  la raison, je m'en vais!

Et il s'en retourna en laissant Mriem stupfaite.

J'attendis qu'elle ft rentre pour sortir de mon bosquet. Je ne lui
adressai aucun reproche. Elle tait assez mortifie. J'admirai la sage
conduite de Malek.  sa place je n'eusse peut-tre pas t si vertueux.

Quelques jours aprs, me trouvant seul avec Mriem, je fis allusion, je
ne sais plus  propos de quoi,  sa fantaisie pour Malek.

--Je suis une grande pcheresse, dit-elle; mais heureusement pour moi,
j'ai un matre indulgent. Tu es doux et bon et je te suis toute
dvoue.

--Tu me fais trop de compliments, Mriem! tu veux quelque chose.

--Je n'ose le dire, tu me refuserais, dit-elle en baissant les yeux.

--Allons, parle!

--Tu es chrtien, et tu connais les monastres.

--Fort peu.

--Enfin, tu sais qu'il y a des vierges qui se vouent au Christ.

--Oui, des nonnes, des religieuses; aprs?

--Je suis une de ces religieuses, et j'tais dans un couvent prs de
Bethlem.

--Toi? dis-je en clatant de rire; en ce cas tu fais bon march de tes
voeux!

--Pour mes pchs, reprit-elle en rougissant, j'ai t enleve par une
tribu de Bdouins, vendue comme esclave et amene  Boulaq o tu m'as
achete. Veux-tu me rendre ma libert moyennant le prix que tu m'as
paye? Je retournerais prs de mes soeurs en Christ.

--Comment as-tu de l'argent? les esclaves n'en ont pas.

--C'est Mourad qui le lui a donn, s'cria tout  coup Tomadhyr, qui
s'tait glisse sans bruit prs de nous.

--Tu mens, s'cria Mriem.

--Je te dis que c'est Mourad, reprit l'autre, pour l'aider  enlever
Djmil.

--Tu m'accuses faussement, rpondit la chrtienne outre de colre,
parce que tu es jalouse et amoureuse du matre!

--Si je l'aime, je saurai bien le lui apprendre moi-mme, rpondit la
jeune Arabe en lui sautant au visage et en l'gratignant.

Mriem riposta en la prenant aux cheveux. Je les sparai et je fis subir
un interrogatoire svre  Mriem. Devant les assertions de Tomadhyr,
elle resta confondue et avoua la vrit; elle chercha  mettre sa
trahison sur le compte de la jalousie, et, comme preuve, elle m'offrit
de m'en remettre le prix.

--Garde ton argent, lui dis-je, et va-t-en ds demain, tu es libre!

--Tu es irrit contre moi?

--Tu me le demandes, lche, idiote? Tiens, va-t-en tout de suite!

Et je lui tournai le dos.




VIII


 l'occasion du 1er vendmiaire de l'an VII, le 22 septembre 1798,
fte qui avait remplac celle du 1er de l'an, Bonaparte passa l'arme
en revue dans un cirque immense qu'il avait fait construire ad hoc. Il
profita de cette solennit pour distribuer des armes d'honneur. Aprs
s'tre plac sur une estrade avec son cortge de gnraux, il fit
appeler ceux qui taient dsigns pour recevoir les rcompenses
nationales. Je me prsentai  mon tour et je reus de ses mains un
espadon d'honneur.

--Haudouin, me dit-il en souriant, tu m'as recommand que la lame ft
bonne, je l'ai recommande moi-mme.

Comme un enfant press de voir son jouet, je la sortis sur-le-champ de
son fourreau; c'tait un damas droit  double gorge, pointu comme un
damas et coupant comme un rasoir. La coquille dore garantissait la
main, comme celle d'une claymore. C'tait une arme excellente.

--Merci, mon gnral, lui dis-je. Soyez tranquille, j'en ferai bon
usage.

La distribution termine, Bonaparte donna un repas de deux cents
couverts aux principaux officiers de l'arme, aux rcompenss et aux
autorits musulmanes. Puis il y eut courses, illuminations, ascension
d'un ballon, spectacle nouveau pour les orientaux, et feu d'artifice. La
fte se termina par un bal dans le palais et les jardins du quartier
gnral,  la place d'Esbekieh.

Je retrouvai l M. de Crignan et sa fille, et je me retrouvai, moi, aux
trois quarts amoureux de la belle Olympe; j'allai l'inviter  danser.
Elle en parut surprise et accepta. En valsant, je la serrai peut-tre un
peu plus que les convenances ne le permettaient. Sa main glace
tremblait dans la mienne comme si je lui eusse fait peur ou inspir du
dgot. Voulant la faire revenir  de meilleurs sentiments sur mon
compte, je lui proposai de faire un tour dans le bal et je lui offris
mon bras. Elle accepta avec un empressement qui me prouva que je
m'tais tromp.

En traversant les groupes: Voyez, me dit-elle, tous ces mahomtans avec
le maintien impassible; ils sont encore plus scandaliss que surpris de
nous voir nous promener bras dessus, bras dessous. Il se passera du
temps avant que ces gens-l acceptent notre civilisation. Cette gypte
serait pourtant une magnifique possession. Malheureusement le Franais
ne sait pas coloniser. Il se dmoralise loin de ses foyers, et, au lieu
d'imposer ses vertus aux peuples conquis, il ne sait que prendre leurs
vices. Y a-t-il rien de plus ridicule, pour ne pas dire immoral, que
l'exemple donn dernirement par le gnral Menou, qui a pris le turban,
se fait appeler Abdallah-Menou, et se permet d'avoir un srail?
S'imagine-t-il tre estim davantage des infidles, pour avoir reni le
Christ? Non! Ils ne croient pas plus  sa sincrit qu' celle de
Bonaparte, qui se prtend l'ami du sultan de Constantinople, ce qui ne
l'empche pas de s'emparer de son pays, d'y introduire les lois
franaises et de lever des impts pour le compte de la rpublique.
Tenez! votre Bonaparte est un sceptique, qui traite par trop
cavalirement les opinions religieuses, et qui mprise tout ce qui n'est
pas lui. C'est un homme qui cherche sa voie. Il ttonne en ce moment,
et s'il ne russit pas  fonder une nouvelle dynastie de Pharaons en
gypte, il abandonnera cette entreprise, retournera en Europe et, aprs
s'tre dit plus musulman que le Grand-Turc, il se dira plus catholique
que le pape, s'emparera du pouvoir et se fera sacrer  Reims, qui sait?

Sans croire  ses prdictions, j'admirais l'esprit srieux de cette
belle jeune fille. Elle me surprenait et me charmait tout  la fois.

--Savez-vous, lui dis-je, que vous raisonnez comme un homme? Je ne
partage pas vos sentiments, mais j'admire votre intelligence. Vous tes
une personne suprieure, et si vous m'avez plu ds l'abord, aujourd'hui
j'prouve pour vous un sentiment plus vif et plus profond.

--Vous ne m'aimez pas, et vous ne pouvez m'aimer, dit-elle d'un air
srieux en s'arrtant dans l'embrasure d'une fentre. Cessez ce jeu
cruel!

--Vous tes la premire femme que le mot d'amour effarouche  ce point;
il n'y a rien d'offensant dans l'hommage qu'un honnte homme rend  la
beaut d'une fille telle que vous.

--Vous ne m'offensez pas, vous me faites souffrir. Taisez-vous, je ne
dois pas vous couter davantage.

--Je ne vous comprends pas.

--Je ne me comprends pas moi-mme, dit-elle en passant la main sur son
front; puis me prenant par le bras: Venez me faire valser encore. Elle
fit trois pas et s'arrta. Non! reconduisez-moi  ma place, et
laissez-moi, je vous en prie! mon pre peut blmer ma conduite.

Elle tait si ple que je crus qu'elle allait se trouver mal. Je voulus
l'emmener dans le jardin, respirer l'air. Elle refusa. Au moment de la
quitter, je lui demandai la permission d'aller lui rendre visite.

--Non! dit-elle, nous ne devons pas nous revoir.

--Je vous fais donc horreur?

Elle leva vers moi ses grands yeux, se troubla en rencontrant les miens,
et me dit: Non! croyez-le bien! mais je ne suis pas libre!

--Vous tes marie?

--Je me suis donne  Dieu!

tait-elle religieuse? Je voulais le savoir; mais son pre vint couper
court  toute information. Je l'invitai de nouveau. Elle me donna la
trois cent soixante-cinquime contredanse; c'tait me renvoyer  Nol ou
 la Trinit. Je ne la perdis pas de vue de toute la soire. Quand elle
sortit au bras de son pre, je la suivis de loin, afin de savoir o
elle demeurait.

C'tait dans une des dernires maisons du quartier franc. L'habitation
tait prcde d'un jardin enclos d'une muraille peu leve, formant
terrasse, avec une tonnelle sur la rue. Il n'tait pas difficile
d'entrer par l; mais je ne voulais pas agir aussi brusquement avec
elle. Ds le lendemain, sous prtexte de promener un cheval arabe que
j'avais achet tout rcemment, j'allai rder dans la rue, esprant
apercevoir mademoiselle de Crignan  sa fentre ou sur sa terrasse.

Je ne l'aperus pas, j'y revins huit jours de suite. Un dimanche, je vis
dans le jardin le petit Louis qui, auprs d'un bassin entour de fleurs
bleues, comme dans la vision de Tomadhyr, jetait des cailloux dans l'eau
et s'amusait  faire sombrer toute une flotte en papier.

--Voil pour l'amiral Nelson! disait-il, vive le brave Brueys!

--Oui, vive la Rpublique! lui criai-je par-dessus le mur.

L'enfant cessa son jeu, et tourna son visage effar de mon ct.

--Pourquoi, dit-il, voulez-vous donc me faire peur? Vous n'avez pourtant
pas l'air mchant.

--Ce n'est pas pour t'effrayer, mon petit ami.

--Ah! je suis votre petit ami, dit-il avec un sourire triste et--venant
sur la terrasse--il reprit:

--Vous voudriez bien tre celui de ma soeur, n'est-ce pas?

--Tu as devin cela tout seul? Est-elle chez-elle? Ne pourrais-je lui
prsenter mes hommages?

--Elle vous voit bien passer; mais elle ne veut pas vous revoir... Voil
M. de Crignan! allez-vous-en!

J'eus peur d'tre surpris en faute et je piquai des deux.

Je revins le lendemain et je demandai  tre reu. On me rpondit qu'il
n'y avait personne  la maison.

Je fus bless de ce refus, et de retour chez moi, j'crivis une
dclaration  mademoiselle Olympe. Je la lui fis parvenir par Louis, que
je revis un matin dans le jardin, mais avec lequel je n'eus pas le temps
de causer. Je ne reus pas de rponse. Je ne me tins pas pour battu.
J'esprais avoir mes entres par son pre. J'invitai celui-ci avec ses
enfants  un grand dner que je voulais rendre  mon gnral. Il refusa.
Le dner n'en tint pas moins. J'envoyai mes invitations d'abord aux
gnraux Roize et Reynier,  Sabardin,  Dubertet et  sa moiti, 
Morin,  quelques notables indignes,  Malek et  tous les officiers de
mon rgiment. Je passai deux jours  styler mes esclaves qui devaient
servir  table sous les ordres de Guidamour. Tomadhyr et la petite
fellahine promettaient seules de s'en tirer avec intelligence; les
ngresses taient de vritables brutes.

Le dner tait des plus somptueux pour l'gypte. Si mon cuisinier
franais n'avait pu varier le fond de la nourriture, il avait, en
revanche, voulu se surpasser par la varit des assaisonnements et les
dguisements qu'il avait fait subir aux victuailles. Les poissons du Nil
furent censs des carpes du Rhin. Les coqs de bruyres, les poules,
pigeons et canards avaient pris des noms nouveaux. Jusqu'au mouton, qui
fut baptis chevreuil des pyramides. Les ptisseries et les fruits
taient suprieurs  ceux d'Europe. Les vins, qui venaient de France et
de Grce, taient des meilleurs clos. Mon luxe n'tonna personne; on
pensa que j'avais fait de bonnes prises sur le champ de bataille.
J'avais convoqu la fanfare de mon rgiment, et, entre chaque service,
la salle retentissait de nos airs nationaux: la _Marseillaise_, le
_Chant du Dpart_, etc.

Au dessert, toutes les langues taient dlies, et la sitty Pannychis,
qui tenait la place de matresse de maison, tait le but des hommages
de ses voisins Dubertet et Morin.

--Vous devez bien m'en vouloir, me dit Sylvie, qu'en sa qualit de seule
femme europenne, j'avais place  ct de moi.

--De quoi donc, ma belle dame?

--D'avoir manqu au rendez-vous que je vous avais donn sous le grand
caroubier, il y a plus d'un mois. Vous m'avez attendue et maudite cent
fois, j'en suis sre! Mais il n'y a pas eu de ma faute. Hector a refus
de me laisser seule et je n'ai pu m'chapper.

L'amour-propre bless lui suggrait-il ce mensonge?

--Mais cela se retrouvera! ajouta-t-elle; voyez Hector, comme il regarde
votre femme!

Il tait en effet pm devant la belle tte de Pannychis.

--Je ne tiens pas  cette fille, lui dis-je, et si Dubertet la trouve 
son gr, je la lui cderai volontiers.

--Merci! je m'oppose  ce qu'il prenne vos moeurs orientales. Vous ne
feriez pas une offre semblable s'il s'agissait de votre favorite; mais
je ne la vois pas; vous la tenez donc sous clef, celle-l?

--Je ne l'ai plus, dis-je, en affectant une indiffrence que j'tais
loin d'prouver.

--Vous l'avez renvoye?

--Parfaitement.

--Elle ne vous plaisait plus?

--Oui, c'est a.

--Et c'est la Junon qui l'a remplace dans votre coeur? Moi, mon cher,
j'aurais prfr cette fille aux yeux de feu, qui vous sert avec tant
d'attention.

--L'une n'empche pas l'autre, dis-je en riant.

--Quel pacha vous faites!

Le divertissement le plus en faveur en Orient est celui des danseuses
_ghaziyh_, que l'on appelle plutt _ghawasies_, du nom de la tribu 
laquelle elles appartiennent. On les confond souvent avec les almes,
qui sont spcialement chanteuses et improvisatrices. Elles n'ont de
commun que d'tre appeles dans l'intrieur des harems et des maisons
pour y faire montre de leurs talents. Les ghawasies ne jouissent pas
d'une trs-bonne rputation, tandis que les almes sont parfois des
filles d'un grand mrite.

Pour que ma petite fte ft aussi complte que possible, j'avais donc
fait dire  plusieurs de ces danseuses de venir nous rcrer dans la
soire, aprs le caf et les narghils, car nous avions dj pris
l'habitude de fumer _comme des Turcs_. Elles arrivrent suivies de
musiciens arabes et de quelques indignes, toujours curieux de ce genre
de spectacle. Les _ghawasies_ dansrent avec assez de grce, et comme je
les applaudissais devant Tomadhyr:

--Je danse mieux que ces ghawasies, me dit-elle, veux-tu me permettre de
prendre place sur le _dourkah_?

Le _dourkah_ est le tapis plac au milieu de la salle et que la danseuse
ne doit pas quitter pendant qu'elle se livre  ses trpidations.

Tomadhyr s'y lana, et agitant au-dessus de sa tte de petites cymbales
de cuivre, elle se livra sur place  une danse effrne, ralentissant ou
acclrant avec une audacieuse nergie les mouvements de ses hanches et
de ses reins assouplis  ce genre d'exercice, suivant les diverses
phases du sentiment lascif qui semblait l'animer, jusqu' ce qu'elle
tombt haletante, puise sur le dourkah. Elle obtint les
applaudissements des spectateurs et se retira couverte de gloire.

Pannychis s'tait place auprs de Dubertet. Au milieu du tumulte, je
vis celui-ci lui serrer furtivement la main, et elle, lui rpondre par
un sourire d'intelligence. D'un autre ct, Malek, dont j'avais dj
remarqu les oeillades de tigre amoureux,  l'adresse de Sylvie,
s'approcha d'elle, et dans son mlange d'italien, de franais et
d'arabe, l'invita  briller aussi sur le dourkah, ce qui la fit beaucoup
rire, mais lui suggra l'ide de danser. Elle me pria de faire jouer
quelques valses, et, sur mon ordre, la musique arabe dut cder la place
 la fanfare du 3e dragons. Les danseuses europennes manquant, mes
officiers s'emparrent des ghawasies, de mes odalisques, de mes
ngresses, et, bon gr mal gr, les firent sauter. Je n'ai jamais rien
vu de plus comique, cela ressemblait  une mle, o circulaient les
bols de punch, les sorbets, les sucreries et les petits verres
d'_aragui_, sorte d'anisette que les musulmanes avalaient sans
sourciller. Cette petite fte dura jusqu' cinq heures du matin.

Le lendemain, ne voyant pas paratre Pannychis  l'heure du dner, je
demandai  Tomadhyr si c'tait jour de jene ou si elle tait malade.

Elle a quitt la danse hier avec ton ami, celui qui demeure de l'autre
ct du jardin.

--Qui? Dubertet?

--Oui, _Touberti_ (c'est ainsi qu'elle prononait son nom), et elle
n'est pas rentre.

--Et elle a bien fait, si cela lui a plu; mais si elle revient, tu lui
diras de ma part qu'elle y retourne. Je ne veux plus d'elle chez moi.

--Oh! je le lui dirai bien, sois tranquille! Elle n'avait pas le droit
de te quitter ainsi. Elle aurait d, au moins, demander  divorcer.

-- quoi bon? je ne l'ai pas pouse plus que toi.

--Tu ne tiens donc pas  tes femmes, que tu te montres si indiffrent 
leur dpart?

--Je ne tiens pas aux gens qui ne tiennent pas  moi.

--En ce cas, si je te demandais de me permettre de revoir mon pays, ne
ft-ce que l'espace d'une lune, tu croirais que je n'ai pas d'affection
pour toi?

Je croirais que tu veux t'en aller.

Elle me regarda tristement et dit en soupirant: Le soleil du Sas est si
chaud! Ici, j'ai froid! Je me sens malade et j'ai peur de mourir.

--Je ne voulais pas lui rendre sa libert, et je fis la sourde oreille.
Pour changer le cours de ses ides, je lui dis:

--Maintenant que Mriem et Pannychis sont parties, prends leur place
dans le harem. Je te donne toutes les odalisques et je te fais khanoune.

--Ma vie est  toi! dit-elle avec un soupir, et si tu veux la conserver,
envoie-moi me rchauffer au soleil du dsert. Je jure, par l'affection
que je te porte, de revenir ds que je serai en bonne sant.

J'hsitai quelques jours. Sans tre pris d'elle, j'prouvais une sorte
d'affection base sur l'estime d'un caractre de femme suprieur aux
autres.

Mais elle tomba tout  fait malade et ne parla plus que de son pays.
Effray de sa nostalgie, je pourvus  ses besoins, et quand je
l'embarquai pour la Haute-gypte, l'esprance, le bonheur de revoir le
dsert l'avait dj  moiti gurie.

De huit femmes qui peuplaient ma maison, quelques jours auparavant, il
ne me restait plus que les deux ngresses et la petite fellahine. Encore
pouvaient-elles vouloir dcamper d'un jour  l'autre. Je leur demandai
quelles taient leurs intentions. Les ngresses, qui n'avaient aucune
volont pour leur propre compte, ne comprirent mme pas ce que je
voulais leur dire. La libert pour elles, c'tait la honte et la misre.
Quant  la petite fellahine, elle me rpondit avec une emphase comique:

--Je ne yeux pas retourner avec ma mre pour ne manger que de la
pastque, et recevoir des coups de bton. Tu m'as achete trois fois
plus cher que je ne valais, je suis  toi. Garde-moi, je t'en prie; je
te servirai de mon mieux, je le jure par Cham!

--Quel est ce saint-l?

--La grande idole de Medinet-Abou.

Elle jurait par l'une des statues de Memnon  Thbes, comme dans
l'antiquit, on prenait  tmoin de ses serments les roches de l'le de
Phile. Cette fille avait-elle conserv quelque tradition de l'ancienne
religion gyptienne?

Je la questionnai  ce sujet. Ses croyances taient un mlange
d'idoltrie et de paganisme ents sur l'islamisme.

Je restai donc avec mes trois esclaves, et la maison n'en marcha pas
plus mal, au contraire; les ngresses taient soumises comme des animaux
domestiques, et Zabetta se montrait alerte et adroite dans ses fonctions
de servante par intrim.




IX


Quelques jours aprs, je vis entrer chez moi Dubertet, la figure
bouleverse.

--Mon cher, dit-il, j'ai fait une sottise et j'ai agi comme un enfant.
J'ai d'abord des excuses  te faire pour t'avoir enlev Pannychis, et je
suis prt  te rembourser le prix qu'elle t'a cot.

--Si cette fille te plat, lui rpondis-je, je t'en fais cadeau et je te
pardonne; tu tais ivre l'autre jour.

--C'est la vrit: Sylvie aurait d le comprendre et se montrer plus
indulgente, au lieu de me planter l.

--Vous tes brouills?

-- mort! Elle a surpris cette fille chez moi, et elle est partie sans
me dire un mot, sans mme emporter ses chiffons.

--Elle a peut-tre t se jeter dans le Nil? La jalousie, la colre et
l'amour-propre bless sont de mauvais conseillers.

--Oh! elle ne se tuera pas, dit-il avec calme, je la connais! Du reste,
a ne battait plus que d'une aile chez nous, depuis notre dpart de
Civita-Vecchia, et ce qui est arriv hier serait arriv dans huit jours.
En attendant, je me trouve trs-embarrass sans une matresse de maison.
Pannychis a pourtant la prtention de l'tre au suprme degr; mais elle
ne sait ni recevoir, ni causer. Elle comprend seulement quelques mots de
franais.

--Donne-lui des matres, faonne-la  ton ide; elle est assez belle
pour te faire honneur, et elle te donnera de beaux enfants.

--Oui, tu as raison, j'ai t assez longtemps l'esclave avec Sylvie, il
est temps que je sois le matre chez moi. Voyons, dis-moi ce qu'elle t'a
cot.

Comme il me rpugnait de revendre cette grosse personne qui avait mang
si souvent  ma table, je ne voulus point recevoir d'argent. Hector se
fcha presque, il me dit qu'il en tait srieusement amoureux et qu'il
la voulait toute  lui. Je fus oblig de lui dire le prix que je l'avais
paye: mille francs.

--C'est moins cher que Sylvie, dit-il, les voici.

--Veux-tu un reu, un contrat de vente?

--Tu plaisantes!

--Cependant, pour le montrer  ta future pouse quand elle voudra
empiter sur tes droits?

--Tu te moques de moi?

--Je l'avoue.

--Eh bien, a m'est gal!

Nous nous quittmes bons amis.

En traversant la cour, je vis la petite fellahine occupe  faire
reluire mes bottes; l'or de Dubertet me brlait les doigts.

--Tiens, lui dis-je, je te fais cadeau de cette bourse; achte-toi de
belles robes et des parures.

--Tu me donnes tout a? s'cria-t-elle en lchant mes bottes et en
sautant sur les sequins.

--Oui.

--Oh! je m'en vais acheter un borghot blanc et un habbarah de taffetas
noir! et des bottes jaunes! Quand j'irai aux bains, on me prendra pour
une cadine: et puis j'achterai un corsage d'or et un tarbouch brod!...

Je la laissai  sa joie d'enfant.

Le lendemain, je la trouvai dans une toilette fort riche, sinon du
meilleur got. N'ayant pu dpenser qu'une faible partie de son trsor,
elle avait imagin de percer tout ce qui lui restait de sequins et d'en
faire un quintuple rang de colliers, qui lui couvrait la poitrine comme
une cuirasse d'or. C'est ainsi qu'elle cirait mes bottes tous les
matins.

Quelques jours aprs, j'avais t au vieux Caire pour jouir, au soleil
couchant, de la vue grandiose du dbordement du Nil, et je me promenais
seul le long de la berge, quand,  la petite fentre d'un palais arabe,
de l'autre ct du mur d'un jardin, je vis agiter un mouchoir. tait-ce
 moi que ce signal s'adressait? Je m'arrtai, le mouchoir disparut, et
une femme voile montra sa tte. Elle tait trop loin pour entendre ma
voix. Par signes, je lui demandai si c'tait  moi qu'elle en voulait.
Comme la fentre tait trop troite pour lui permettre d'y passer la
tte en mme temps que le bras, elle se retira et agita de nouveau son
mouchoir. Je recommenai  tlgraphier pour lui demander par o je
devais passer. Elle me fit signe de prendre  droite, et je m'engageai
dans une ruelle.

Par une porte entre-bille, j'entendis une voix me crier en arabe: Par
ici!

J'entrai, la porte se referma derrire moi, et je me trouvai dans un
jardin, en face de Mriem. J'avais oubli ma colre contre elle et je
lui demandai ce que signifiaient ses signaux.

--Suis-moi, dit-elle, et tu le sauras.

--C'est inutile, repris-je en riant, je ne veux pas d'aventure galante
avec une fille sainte; n'es-tu pas religieuse?

--J'ai renonc au couvent dit-elle en baissant les yeux, et d'ailleurs
il ne s'agit pas de moi en ce moment, mais de la plus belle des
sultanes.

Une ide folle, l'espoir de retrouver Djmil, m'avait fait accepter
l'aventure. Sans me vanter de ma ridicule esprance, je voulus en avoir
le coeur net, et je suivis Mriem.

La nuit venait et l'intrieur de la maison tait dj plong dans
l'obscurit. L'ex-nonne me poussa dans une pice mal claire, me dit
que sa matresse tait l et se retira aprs avoir laiss retomber
derrire moi le tapis qui servait de porte.  la lueur d'une lampe
brlant dans un globe de verre bleutre, je distinguai, sur un sofa, la
dame assise  l'orientale, enveloppe de draperies blanches et voile
jusqu'aux yeux: ce n'tait pas ceux de Djmil.

Elle me fit signe de m'asseoir  ses pieds. Je lui obis et lui adressai
quelques compliments auxquels elle ne rpondit que par monosyllabes
inintelligibles, d'une voix gutturale qui semblait une affectation. Je
regardai sa main qu'elle avait blanche et potele, et je vis tout de
suite que ce n'tait ni celle d'une juive, ni celle d'une cophte, mais
bien celle de mademoiselle Sylvie Guidamour. Je me gardai bien de lui
dire que je la reconnaissais. Je voulais voir jusqu'o irait la comdie.
Je lui parlai arabe si longtemps et si froidement qu'elle s'impatienta
et ta son voile, en me disant qu'elle ne m'avait pas appel pour
m'entendre rciter le Koran.

--Quoi! fis-je en jouant l'tonnement, c'est vous, Sylvie! Je suis
heureux de vous avoir enfin retrouve: je vous cherche depuis huit
jours.

--Bah! vous me cherchez! Pour vous moquer encore de moi?

--Non, vous tes partie avec une telle prcipitation de chez Dubertet,
que vous n'avez rien emport, pas mme vos bijoux.

--Je les ai envoy chercher depuis.

--Ah, trs-bien! Mais vous pouvez avoir besoin d'argent...

--Certainement que j'en ai besoin! tout est hors de prix, et ces chiens
de Turcs nous exploitent tant qu'ils peuvent. Si j'avais seulement une
douzaine de mille francs, je me tirerais d'affaire.

--a se trouve bien, j'ai justement un ami qui veut placer douze mille
francs.

-- fonds perdus? dit-elle en riant.

--Parbleu!

--Et cet ami, c'est vous?

--Non, c'est Jean Guidamour.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Un brave et digne militaire qui se dit votre cousin.

--Il est officier?

--Non, c'est mon brosseur.

--Connais pas.

--Alors, je lui dirai de ne rien vous offrir, vous n'accepteriez pas.

--Voyons, ne plaisantez pas. Dites-moi que vous viendrez  mon secours.

--Dites-moi d'abord ce que vous faites ici sous ces vtements
d'odalisque: avez-vous pous un musulman?

--Mon cher, c'est toute une histoire. Il faut que je vous raconte a.
J'aurais d rester chez Dubertet et mettre l'odalisque  la porte; mais
j'avais la tte monte, et je suis partie pour aller droit chez vous; et
puis j'ai pens que vous ou vos trente-six esclaves ne me recevriez pas,
et, de colre contre Dubertet, de dpit contre vous, j'ai t comme une
sotte pour me flanquer  l'eau.

--Mais vous ne l'avez pas fait?...

--Mais si, je l'ai fait! Heureusement que c'tait dans le petit bras du
Nil, en face l'le du Lazaret. Quand je me suis sentie de l'eau jusqu'au
creux de l'estomac, j'ai cri. Il tait plus de minuit, et  cette heure
il ne passe gure que des chats; alors j'ai cri plus fort. Je voulais
tre sauve par quelqu'un et faire un esclandre qui aurait compromis
Dubertet. Enfin, un homme est venu qui m'a tire de l. Vous ne
devineriez jamais qui?

--Le gnral Bonaparte, peut-tre?

--Non, Malek, le beau mameluk!

--Ah! ah! et qu'a-t-il fait de vous?

--J'tais vanouie....

--Ce qui ne vous empchait pas de crier.

--Vous riez toujours! vous n'tes donc pas un homme srieux?

--Si fait! je comprends qu'il vous a emporte.

--Et dpose ici.

--Cette maison est donc  lui?

--Non, elle appartient  votre ancienne odalisque, Mriem, la
chrtienne, qui l'a achete avec ses conomies et avec l'argent que lui
avait donn Mourad-bey pour livrer votre belle mameluke. Vous ne vous
tiez pas vant de sa fuite!

--Mais comment Malek, qui mprisait cette Mriem, vous a-t-il amene
chez elle?

--Il ne la mprise pas tant que a, bien qu'il prtende tre amoureux de
moi. Ces musulmans sont si russ! moi, je ne les estime pas. Ce Malek
est beau comme l'Apollon du Belvdre, mais il n'est ni gai ni
spirituel, avec son baragouin arabico-franais. Et puis il m'enferme
comme un jaloux, sans en avoir le droit. Il s'entend avec la Mriem, et
je commence  avoir assez de leur compagnie. Tirez-moi de leurs griffes,
colonel, ou je ne rponds pas de moi.

--Vous mriteriez de rester l, pour avoir t prendre un bain dans le
Nil et avoir fait des coquetteries  un Arabe: mais je parlerai  Malek
ds demain et je lui signifierai de vous laisser libre et tranquille.

--C'est convenu, vous tes gentil comme tout! Voulez-vous me faire la
grce de rester souper?

Je la remerciai, prtextant un travail press, et je la quittai.

Le lendemain, je lui fis porter par Guidamour la somme qu'elle dsirait.
Comme elle reut son cousin la figure voile, il ne la reconnut pas.

Je n'eus pas besoin de mander Malek. Il vint de lui-mme. Mriem n'avait
pas manqu de lui apprendre que j'avais vu sa belle et que je lui avais
envoy de l'argent. Ce fut assez pour rendre le mameluk furieux de
jalousie.

Il prit un air sombre et c'est lui qui me soumit  une espce
d'interrogatoire. Je n'avais rien  me reprocher. Je lui appris toute la
vrit.

--Je te crois, dit-il, mais que la Franaise me trompe de fait ou
d'intention, c'est la mme chose pour moi. Je la punirai comme elle le
mrite.

--Garde-toi bien de toucher  un cheveu de sa tte: c'est une femme
libre et non une esclave. Estime-toi heureux et content si elle a daign
jeter les yeux sur toi. Tu n'as pas le droit de la retenir prisonnire
et je t'avertis que la contrainte irrite les Europennes et ne les
soumet pas.

--Je la soumettrai en la tuant!

--Tu ne la tueras point et tu vas la laisser partir.

--Oui, dit-il avec un sourire amer, je la laisserai partir, mais aprs
lui avoir coup les pieds.

--Malek! tu me forces de prendre la dfense de cette femme dont, pour
mon compte, je ne me soucie en aucune faon: mais j'ai des devoirs de
compatriote  remplir et je les remplirai. Tu vas te rendre  la
citadelle afin d'y prendre le temps de rflchir, et cela dans ton
intrt; car la moindre tentative sur la personne d'une Franaise
entranerait ta mort.

--Si je n'avais  accomplir une vengeance plus srieuse en tuant Mourad,
je n'accepterais aucune condition. Que la Franaise fasse ce qu'elle
voudra, tu peux le lui apprendre!

--Je n'ai rien  lui dire: je ne la vois pas; c'est  toi d'tre doux
avec elle, si tu veux la garder.

--Les femmes de votre pays sont donc vos matres?

--En amour, oui, certainement.

Quand il fut sorti, comme je ne me fiais qu' demi  sa promesse,
j'allai trouver le gnral, afin qu'il l'expdit avec ses mameluks 
Desaix. Il pouvait lui tre utile pour s'emparer de Mourad.

Trois jours aprs, Malek recevait l'ordre de partir pour Beny-Soueyf, o
tait la division Desaix.

Le lendemain du dpart de Malek, le 22 octobre, je rdais  cheval avec
Guidamour autour de la maison de mademoiselle de Crignan, esprant lui
fournir l'occasion de revenir de ses rigueurs, quand, grce  ma
connaissance de la langue du pays, j'entendis que les groupes auprs
desquels nous passions nous qualifiaient gracieusement de _fils de
truie_. Je mprisai l'injure, mais elle me donna  rflchir sur les
protestations d'amiti dont les musulmans nous accablaient.

 quelques pas de l, la voix du muezzin cria dans les airs, du haut
d'une mosque voisine, une prire qui me parut apocryphe. Je m'arrtai
pour couter, et je saisis clairement les paroles suivantes:

L'heure est venue d'craser les impurs chrtiens. Le peuple franais
(Dieu veuille dtruire son pays de fond en comble et couvrir d'ignominie
ses drapeaux) est une nation de sclrats sans frein.

O vous, dfenseurs de la foi,  vous adorateurs d'un seul Dieu, qui
croyez  la mission de Mahomet, runissez-vous et marchez au combat sous
la protection du Trs-Haut.

Comme la poussire que le vent disperse, il ne restera bientt plus
aucun vestige de ces infidles. Debout! debout! armez-vous, frappez, et
que les mchants prissent!

Une immense clameur, suivie de coups de feu et de cris de dtresse,
rpondit  cette proclamation de rvolte. Un flot de peuple en armes se
rua de notre ct, des balles sifflrent  nos oreilles. Mon cheval
s'abattit. Je mis l'pe au poing en criant  Guidamour: Je me rfugie
chez M. de Crignan, amne-moi un escadron et file vite. Il partit
ventre--terre. Je courus  la maison d'Olympe. Une autre bande
d'insurgs dbouchait par le haut de la rue. La porte tait ferme. Je
grimpai sur le mur. Plusieurs balles passrent sur ma tte. Je me jetai
dans le jardin. M. de Crignan, suivi de deux domestiques arms de
carabines, s'lana  ma rencontre.

--Ne tirez pas! lui dis-je, gardez votre poudre, vous en aurez besoin
tout  l'heure.

--Ah! , me dit-il, ce n'est donc pas  vous seul qu'en veut cette
canaille?

--C'est  tous les Franais, monsieur, il s'agit de se dfendre.

--Oui, oui, barricadons-nous!

Quand ses gens eurent plac deux gros madriers en travers de la porte de
la maison, nous nous prparmes  en soutenir le sige, en attendant
l'arrive de mes dragons.

Mademoiselle Olympe, en nglig du matin, et les cheveux dnous,
accourut en tenant le petit Louis par la main. Elle se troubla en me
voyant et me demanda si j'tais la cause de ce tumulte.

--C'est une rvolution, lui dit son pre avec sa lgret habituelle,
mme au milieu du danger; c'est pire qu' Paris, car ici on ne
guillotine pas, on empale. Ces gens-l font tout  l'envers!

--Monsieur de Coulanges, s'cria Olympe en joignant les mains,
protgez-nous! Mais avant tout, sauvez cet enfant.

La porte de la rue cda sous les efforts des assaillants et le jardin
fut envahi.

M. de Crignan me donna un fusil de chasse fleurdelys, des balles, et
je me postai  un des deux croisillons qui donnaient au-dessus de
l'entre, tandis qu'il courait  l'autre.

Les rvolts dirigrent leurs efforts sur la porte de la maison et
l'attaqurent  coups de hache; je voulus parlementer, je reus une
vole de coups de fusil. Alors, je ripostai  coups de carabine. Nous
tions quatre contre cinq ou six cents. Nous tirions sans relche.
L'odeur de la poudre avait tellement enivr le vieux Crignan qu'il
parlait de faire une sortie.

 chaque coup de hache qui rsonnait dans la porte comme un coup de
canon, j'entendais mademoiselle de Crignan invoquer le ciel, non pour
elle mais pour Louis. Malgr ma proccupation, je fus frapp de l'espce
de culte qu'elle lui rendait. Pourtant nos munitions s'puisaient et
mes dragons n'arrivaient pas. taient-ils, de leur ct, aux prises avec
l'ennemi?

--Il n'y a plus de poudre! cria M. de Crignan; jetons-leur les meubles
sur la tte.

Mais les croisillons et l'escalier taient trop troits pour livrer
passage au moindre coffre.

La porte cdait.

--Vite, vite! criai-je, empilons les meubles dans le couloir; une
barricade!

On s'empressa d'apporter tout ce qui tomba sous la main. Olympe,
surmontant sa frayeur, nous aida bravement.

Louis s'tait rfugi en haut de l'escalier et, d'un air hbt par la
peur, il nous regardait travailler.

Pour rsister  une troupe de forcens, il et fallu autre choses que
des malles et des coussins. Tout notre chafaudage fut vite renvers. Le
vieux royaliste tait vraiment brave, mais inexpriment en pareille
matire. Il s'lana sans prcaution sur le premier qui se prsenta et
tomba, la tte fendue d'un coup de hache. Un des domestiques fut cras
sous les pieds, l'autre s'enfuit. Je m'emparai de mademoiselle de
Crignan; elle s'accrochait  moi avec dsespoir. Je lui fis vivement
grimper l'escalier du premier tage, je ramassai Louis qui ne bougeait
pas et je continuai  monter.

Aucune chambre, selon la coutume orientale, ne fermait autrement que par
des portires.

--Montrez-moi le chemin de la terrasse, dis-je  Olympe, de l nous
pourrons peut-tre gagner quelque maison voisine.

Ds que nous fmes sur le toit, je rabattis la trappe derrire nous. Des
balles de coton se trouvaient l.  quoi taient-elles destines? C'est
ce dont je n'avais pas le temps de m'inquiter. Je les amoncelai sur la
trappe  l'aide de ma compagne qui commenait  reprendre courage.

Il n'y avait pas moyen de gagner la maison voisine, elle tait  une
distance de quinze pieds. Du reste  l'abri des balles derrire le mur
d'appui qui tenait lieu de balustrade, nous pouvions encore braver la
fureur des rvolts.

Ils pillrent la maison, cassrent ce qu'ils ne pouvaient emporter, et
plantrent  la porte du jardin la tte du vieux Crignan et celle de
son domestique.

 la vue de ce hideux spectacle, Olympe tomba comme foudroye. Soit que
Louis ne comprt pas, soit qu'il ft peu sensible, il montra peu
d'motion.

Le tambour battait dans les rues du Caire, les feux de mousqueterie
crpitaient, le canon tonnait. Un nuage de fume s'levait de la ville.

Aprs avoir attendu l une grande heure, je vis enfin tinceler au
soleil les casques de mes dragons. La cause de leur retard venait de ce
que les habitants de Boulaq avaient galement tent de se rvolter et
qu'il avait fallu les maintenir.

Un instant aprs, un escadron pntrait dans la ruelle, en chassant
devant lui la populace en dsordre.

Je criai au commandant de venir nous dlivrer. Les dragons furent
bientt dans le jardin et massacrrent tous ceux qui leur tombrent sous
la main.

Nous dmes marcher sur les cadavres et dans le sang pour gagner la rue.

Avec la nuit, le combat avait cess. Les musulmans croiraient commettre
un pch en se battant ou en traitant une affaire quelconque aprs le
coucher du soleil.

Un rgiment de grenadiers vint prendre position et bivaquer dans
l'enclos mme. Mademoiselle de Crignan et Louis ne pouvaient rester l.
Je les emmenai. Quand nous arrivmes  Boulaq, un officier d'ordonnance
vint m'avertir de me tenir prt  marcher au premier signal.

Olympe tait tellement brise de douleur et de fatigue, que je la
portai dans le divan sans qu'elle s'en apert. Elle faisait peine 
voir.

Je la laissai aux soins de Daoura et de la petite fellahine.




X


En traversant la cour, je vis Louis accoud sur le bassin du marbre et
regardant les poissons rouges, sans donner aucune marque de regret pour
son pre ou d'inquitude pour sa soeur.

Je lui reprochai son insensibilit devant le malheur qui venait de le
frapper dans la personne de M. de Crignan.

--Il n'tait pas mon pre, dit-il.

--Mademoiselle de Crignan n'est-elle pas ta soeur?

--Non! je suis orphelin. Mon pre et ma mre ont t guillotins; et,
sans des amis que je ne connais pas, on m'aurait bien laiss mourir au
Temple.

--Qu'est-ce que tu chantes-l?

--Je ne chante pas, dit-il en me regardant d'un air doux, et un jour,
quand je serai roi, je me rappellerai que sans vous les Arabes
m'auraient coup la tte comme  mon pauvre menin!

Le Temple, le roi, sa gouvernante, son menin... qu'est-ce qu'il voulait
dire? ce pauvre enfant avait-il perdu la raison au milieu d'motions
trop fortes pour son ge?

--Il faut, lui dis-je, te coucher, dormir, oublier tout a.

--Oui, oui, oublier... il faut oublier, dit-il d'un air singulier; mais
en attendant j'ai bien faim!

--En ce cas, viens souper.

Je lui donnai ce que je trouvai. Moi-mme,  jeun depuis le matin, je
soupai quatre  quatre, car j'attendais  chaque instant l'ordre de
monter  cheval. J'tais seul avec l'enfant. Il ne donnait aucun signe
de dmence et mangeait de fort bel apptit.

--Comment t'appelles-tu? lui dis-je.

--Je te le dirai si tu me promets le secret vis--vis de tout le monde.

--Mme vis--vis de ta soeur?

--Oh! ma gouvernante le connat bien, mon nom! Cela m'tonne qu'elle ne
te l'ait pas confi.

--Pourquoi?

--Parce que tu es son bon ami.

--Cela n'est pas, mon petit garon. Mais qui es-tu? parle. Je ne le
dirai  personne.

--Je suis le Dauphin.

--Quel Dauphin?

--Le Dauphin de France, donc!

--Tu prtends tre le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette?

--Oui.

--Pour le coup tu me la bailles belle! Si tu n'es pas fou, tu es un
imposteur ou un mauvais plaisant. Louis Capet est mort au Temple, il y a
trois ans.

--C'est celui qui a pris ma place qui est mort. Moi, je me porte bien.
Veux-tu boire  ma sant? ajouta-t-il en approchant son verre du mien
avec un charmant sourire.

-- la sant du petit Louis, de tout mon coeur! mais pas  celle du roi
Louis XVII.

--Soit! dit-il en trinquant, je ne demande pas  tre roi. On vous met
en prison, on vous tue... Ne dis  personne qui je suis!

Je regardais cet enfant et je lui trouvais en effet une frappante
ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette. Son ge tait celui
qu'aurait eu le Dauphin. Il ne m'tait pas prouv que celui-ci ft
mort, car j'avais souvent ou dire que le petit prisonnier mort au
Temple n'tait pas Louis de France. Le docteur Desault, charg de
constater son identit, l'avait parfaitement dit: il l'avait mme dit
trop haut, car on prtendait que sa propre mort tait le rsultat du
poison. On ne voulait pas qu'il divulgut un secret d'tat, qui, un jour
ou l'autre, pouvait rallumer la guerre civile. Un mystre planait sur
cette fin du savant, si rapproche de celle non moins mystrieuse du
prince, et si, en France, on n'y songeait dj plus, en gypte, nos
esprits inclins au merveilleux se reportaient aux lgendes de la
Terreur et ne rejetaient pas l'hypothse de mainte aventure plus ou
moins admissible.

En coutant les rvlations de Louis, je songeais aux soins que ses
prtendus parents prenaient pour qu'il ne parlt  personne. Je
l'examinai avec curiosit. Peut-tre que sa folie me gagnait.

--Voyons, mon prince, lui dis-je en abondant dans son sens, pourquoi me
faites-vous l'honneur de me confier un secret qui peut me faire fusiller
un jour ou l'autre? car vous tes fort compromettant, et bien des gens
ont intrt  se dbarrasser de vous et de vos confidents.

--Je me fie  toi, dit-il, d'abord parce que tu m'as sauv la vie, et
puis... je ne sais pas, tu me plais, et j'ai besoin de parler, de me
confier  un ami; tu feras enrager ma gouvernante en lui disant que tu
connais son secret.

--Vous n'avez pas l'air de l'aimer beaucoup?

--Oh! elle m'ennuie tant avec sa dvotion.

--Est-ce une religieuse dfroque, comme elle me l'a dit?

--Elle t'a dit a pour se moquer de toi.

--Est-ce qu'elle tait au Temple avec vous?

--Oh non! quand je suis sorti de dessous les paquets de linge de la
citoyenne Simon, o on m'avait cach, pour monter en chaise de poste, je
l'ai trouve l avec son pre.

J'allais lui demander des dtails sur son vasion du Temple quand les
trompettes sonnrent le boute-selle. Je lui montrai sa chambre et je le
quittai.

Les nouvelles du grand Caire taient dsastreuses. Les insurgs,
auxquels s'taient joints des bandes d'Arabes du dsert et des mameluks,
taient matres de la ville. Le gnral Dupuy, commandant la place,
Shulkowsky, aide de camp de Bonaparte, deux officiers appartenant  la
commission des arts, avaient t tus. La plupart des maisons habites
par les chrtiens avaient eu le sort de celle des Crignan.

C'en tait fait de tous les Franais, si Bonaparte n'et dompt la
rvolte, qui avait pris des proportions formidables. Pendant la nuit, il
couvrit de canons et de mortiers les hauteurs du Mokattam.  la pointe
du jour, il lance ses colonnes d'infanterie sur la ville. Les murailles
sont franchies, les insurgs combattent avec nergie. Mais rien ne
rsiste  l'attaque furieuse des Franais. Pourchasss de rue en rue, de
maison en maison, les rvolts courent se retrancher dans la grande
mosque d'El-Azhar. Bonaparte eut piti d'eux, et, comme je me tenais
prt  charger:

--Colonel! me cria-t-il, vous qui parlez l'arabe, allez, de ma part,
offrir le pardon  ces malheureux.

Je me dtachai en parlementaire avec un trompette. Un mameluk,
accompagn d'une dizaine d'insurgs, s'avana au-devant de moi; c'tait
Souleyman. Ma premire pense fut de lui demander ce qu'il avait fait de
Djmil.

--Elle est sous la tente de son pre, dit-il, et elle sera ma femme
quand j'aurai remis  Mourad la tte de celui qui a enlev sa fille.

--Chien maudit, lui rpondis-je, la tienne ne tient qu' un fil, et ce
fil, c'est moi qui le trancherai. Si tu as tant soit peu de courage, tu
viendras te mesurer avec moi aprs que les tiens se seront soumis au
gnral.

--Je refuse le combat, et les miens ne veulent pas se soumettre.

Je m'adressai aux autres en leur disant que le gnral en chef leur
offrait le pardon.

--Nous n'en voulons pas, dit l'un d'eux avec emphase. Les troupes aussi
redoutables que nombreuses du chef des croyants s'avancent par terre, en
mme temps que ses navires, hauts comme des montagnes, touchent dj les
rivages de l'gypte. Vous n'avez plus de flotte, vous ne pouvez fuir, et
nos sabres sont tranchants, nos flches aigus, nos lances perantes. Ce
pays sera votre tombeau!

--Est-ce toute la rponse que je dois reporter au gnral?

--C'est toute la rponse! dirent en choeur les musulmans.

J'allai reporter ces paroles  Bonaparte. Il frona le sourcil, pina
les lvres, et commanda qu'on ft jouer l'artillerie.

Les canons vomissent la mitraille, les obus pleuvent, les maisons
croulent, et, comme s'il et voulu se mettre de la partie, le ciel,
ordinairement si pur, s'obscurcit, le tonnerre gronde, la foudre clate
et rpond au fracas de l'artillerie. Les rvolts, saisis de terreur,
croient que les lments se dclarent en faveur du sultan El-Kebir (le
sultan du feu), c'est ainsi que les Musulmans appelaient Bonaparte. Ils
le supplient maintenant de faire grce: L'heure de la clmence est
passe, rpond Bonaparte; vous avez commenc, c'est  moi de finir.

Le canon foudroie la mosque, les portes sont enfonces  coups de
hache, et cavaliers, fantassins, gnraux, soldats s'y prcipitent
ple-mle. Tous frappent sans trve ni merci. Au milieu du carnage, je
cherchai Souleyman pour le tuer; mais il avait pri ou pris la fuite. Le
massacre de la grande mosque dcida du sort de la journe. Dans le
quartier de Hussein, pourtant, les Carotes soutinrent encore notre feu
jusqu'au milieu de la nuit.

Le lendemain on compta quatre mille morts parmi les rvolts et environ
trois chefs dans l'arme.

En rentrant, je trouvai Morin et mademoiselle Sylvie qui taient venus
chercher un refuge chez moi. Je dis  Morin de regarder ma maison comme
sienne et de choisir la chambre qui lui plairait.

--Eh bien, et moi? dit Sylvie; m'enverrez-vous dormir dans la rue,
blesse comme je le suis?

--Blesse?

--Oui, voyez comme votre Malek m'a arrange.

Elle ouvrit ses voiles, car elle tait encore vtue en odalisque, et
nous montra, sans vaine pudeur, sa poitrine sillonne d'une gratignure
peu profonde.

--O en serais-je, s'cria-t-elle, si j'avais manqu de prsence
d'esprit! Il m'et poignarde, ce tigre! mais je me suis esquive 
temps, et c'est bien  temps aussi que la rvolte est venue me dlivrer
de lui. Je la bnis, moi, la rvolte!

Je m'abstins de lui rpondre qu'elle nous cotait un sang plus prcieux
que le sien, mais j'hsitai  lui accorder l'hospitalit.

--Pour le coup, reprit-elle, je ne vous reconnais plus. Vous, le plus
gnreux, le plus aimable colonel de l'arme, le plus riche en mme
temps que le plus beau...

Je savais que ma richesse m'embellissait beaucoup, et Sylvie prit mon
sourire d'ironie pour un tmoignage de gratitude.

--Je reste! s'cria-t-elle.

--Non, repris-je, vous reviendrez plus tard, si vous voulez; mais il y
a ici une personne que vous n'apprciez pas autant qu'elle le mrite, et
 qui j'ai d offrir un asile avant que vous me fissiez l'honneur de me
demander le mme service.

--Mademoiselle de Crignan? Je ne lui en veux pas, moi! Elle n'est pas
coquette, elle ne se soucie pas de vous, elle ne sera pas jalouse de
moi.

En ce moment, Louis entrait en sautillant. Je le pris  part pour lui
demander des nouvelles d'Olympe.

--Elle va mieux, dit-il, et elle veut s'en aller. Fais-la donc rester.
Nous n'avons plus de maison, pas d'argent, et je me plais bien ici. Ta
petite esclave est si drle, avec tous ses colliers! Elle ressemble  la
chsse de Sainte-Genevive, et je ris, rien qu' la regarder. Et puis,
madame Sylvie est bien aimable, elle m'a bourr de confitures. Et le
peintre Morin sait un tas de drleries. Je m'amuserai bien mieux avec
vous tous qu'avec ma gouvernante toute seule.

--Va la prier de me recevoir, et je lui ferai part de tes dsirs.

Olympe tait encore trs-ple, mais moins abattue.

Je commenai par lui dire que sa maison ayant t effondre par les
boulets, ce qui tait la vrit, et la ville n'tant pas encore bien
apaise, il y aurait imprudence de sa part  vouloir chercher une autre
demeure que la mienne.

--Vous n'y songez pas, colonel! Je ne suis ni votre soeur, ni votre
parente pour braver les commentaires que l'on ferait sur notre intimit,
et, d'ailleurs, cela pourrait paratre trange  mademoiselle Sylvie qui
va tre, m'a-t-elle dit, la matresse de la maison.

--Elle en a menti! Je vais lui signifier de s'en aller sur-le-champ, si
vous le dsirez.

-- quoi bon? De toutes faons je ne dois pas rester ici, quand ce ne
serait que pour mon frre.

--tes-vous bien sre que Louis soit votre frre?

--Parfaitement sre.

--Vous l'avez vu natre?

--Voyons! Est-ce que vous persistez  le croire mon fils?

--Non, certes, oubliez ma sottise.

--Le service que vous m'avez rendu en secourant mon pauvre pre et en
sauvant cet enfant, efface le souvenir de votre injure.

--Eh bien, coutez, ma chre demoiselle; puisque j'ai sauv cet enfant
si prcieux et que vous voil orpheline, sans autre protecteur que moi,
confiez-moi la vrit. Je vous aiderai  cacher ce redoutable secret de
la naissance de Louis. Sachez qu'il me l'a dj dit; mais, moi, je ne
sais pas s'il rve qu'il est le Dauphin. Si cela est je ne m'engage pas
 servir sa cause. Au contraire, je la combattrai jusqu' la mort; mais
je protgerai sa vie. Je ne suis pas de ceux qui font la guerre aux
enfants et aux femmes, vous le savez bien.

Mademoiselle de Crignan tait redevenue ple, et il me sembla lire dans
ses yeux un moment d'hsitation; mais, tout aussitt, elle reprit son
air froid et accabl.

--Le vritable secret, rpondit-elle, et le plus douloureux, c'est que
mon pauvre frre est frapp d'alination mentale. Il est si jeune, il
pourra gurir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de
famille. Un homme atteint de folie, ne ft-ce que dans son enfance,
n'inspire jamais la confiance et le respect. Tout l'avenir de mon frre
est perdu si je ne parviens, tout en le gurissant,  cacher le
malheureux tat de son cerveau. Voyez d'ailleurs  quel prix nous
exposeraient ses fausses rvlations, si on venait  les prendre au
srieux! Vous-mme vous avez failli en tre dupe. Aidez-moi donc  me
cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, o l'hospitalit vous
fait un devoir d'accueillir vos nombreux amis.

--Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.

--Non, votre caractre ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon
gosme.

--Vous craignez de contracter envers moi une dette d'affection?

--Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermet. Je ne m'appartiens
pas, je vous l'ai dj dit. Je serais forcment ingrate, et j'en
souffrirais trop. Laissez-moi partir.

Je dus cder. Je lui demandai s'il tait vrai qu'elle ft sans
ressources, comme Louis me l'avait racont.

Elle rpondit que c'tait encore une des chimres du pauvre enfant,
qu'elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur
gnral, enfin, qu'elle n'avait besoin de rien.

Elle consentit seulement  ce que je me misse en qute pour elle d'une
autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil,
au vieux Caire, et je l'y installai le soir mme. Je la quittai le coeur
gros. Son isolement, sa fiert, son courage, imposaient le respect. Me
trompait-elle? tait-elle la victime d'un malheur de famille noblement
accept, ou me refusait-elle sa confiance pour mener  bien une intrigue
politique? L'amour-propre me portait  croire  la folie du prtendu
Dauphin et  la sincrit d'Olympe. Elle ne s'expliqua pas sur ses
projets ultrieurs, me promit de m'appeler si elle avait besoin de moi,
et me laissa entre le doute et l'esprance, content de moi, en somme,
car, dans le dsastre commun, j'avais song beaucoup aux autres, fort
peu  moi-mme.

Il devenait pourtant urgent d'y songer un peu, car Sylvie me menaait
d'un envahissement qui ne me souriait en aucune faon.

Ds le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette nave
personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en
ville. Mais elle ne tenait pas  s'en aller et elle sut si bien gagner
mon brosseur en daignant enfin le reconnatre pour son cousin, qu'il ne
trouvait pas pour sa cousine d'habitation plus convenable que la mienne.
Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir dguerpie. Il n'en
tait rien et il me fallut prendre le parti d'en rire. J'avoue que
j'tais un peu faible  l'endroit des femmes, mme quand l'amour n'y
entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l'Orient, je m'tais
habitu  les regarder toutes comme des enfants, mme celles de ma
race. Mademoiselle de Crignan tait la seule qui et le droit d'tre
prise au srieux. Sylvie arriva donc  m'amuser avec ses extravagances
et ses gots de luxe. Je ne pouvais rencontrer une htesse mieux
dispose  dpenser follement mon argent. J'eus tous les jours quatorze
ou quinze personnes  dner, avec bal ou soire. Elle y paraissait dans
des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard
tout chamarr d'or avec une tunique prtendue grecque et une sorte de
turban  aigrette, qui fit rire Morin jusqu'aux larmes. Elle prenait des
poses au milieu du salon, pinait de la harpe, assez mal, je dois le
dire, tenait le haut de la conversation, tranchait  tort et  travers,
dbitait des bourdes de l'autre monde; enfin elle tait d'un ridicule
achev. Elle tourna pourtant la tte  deux gnraux, trois colonels,
quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se
montra invulnrable. Ne pouvant s'emparer de moi et, sachant qu'aprs
moi, le plus riche et le plus prodigue tait Dubertet, elle ne songeait
qu' reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne
voulant pas tre brouill avec mon plus ancien ami, je me gardais bien
de rendre la rconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je
ne le pensais, car il y vint de lui-mme. Elle le reut comme un
transfuge et l'engagea, d'un ton protecteur,  lui prsenter sa
_Grecque_. Elle manoeuvra si bien qu'il amena Pannychis, et qu'elle
l'crasa de sa supriorit, ce qui ne fut pas bien difficile. Ds le
lendemain, elle me dclara que je n'avais pas besoin de m'occuper
davantage de lui chercher un logement, vu qu'elle rintgrait le
_domicile conjugal_. Je lui souhaitai de faire bon mnage, tout en
blmant l'incorrigible faiblesse de mon ami.

Mais l'aventure eut des consquences inattendues. Il n'y avait pas une
heure que Sylvie tait partie et je djeunais avec Morin, quand je vis
arriver Pannychis.

--Et que viens-tu faire ici? lui dis-je.

Elle me rpondit sans marquer ni honte, ni repentir, ni chagrin:

--Le Franais m'a rpudie et, comme j'ai conserv une bonne amiti pour
toi, je reviens  la maison. Fais-moi manger.

--Assieds-toi l et mange! Quant  te reprendre chez moi, tu dois bien
comprendre que cela ne se peut pas. Tu ne m'as mme pas demand la
permission d'en sortir.

--Oui, j'ai eu tort; mais le Franais m'avait fait perdre la tte, et
puis, je croyais revenir le soir mme.

--Comment trouvez-vous l'aplomb de ces femmes-l? dis-je  Morin.

--Grand comme les pyramides! rpondit-il, tout est grand en ce pays-ci.
Mais c'est une beaut splendide, reprenez-la, colonel! Elle fait si bien
 table! Voyez! son apptit est  la hauteur de sa confiance. Je
voudrais bien faire une tude d'aprs elle.

--Faites son portrait tant que vous voudrez, mon cher Morin, et gardez
l'original avec la copie, si vous voulez,  condition de la loger, de la
nourrir, de lui donner deux esclaves pour la servir, car elle se prtend
de bonne famille, de lui fournir deux vtements complets par an, sans
compter les cadeaux.

--C'est trop de choses, c'est au-dessus de mes moyens. Gardez-la.

Elle me portait sur les nerfs, mais je ne pouvais la jeter dehors.

--Puisque tu veux rester, lui dis-je, reste; mais  condition que tu ne
prendras pour te servir que Daoura la ngresse, et que tu n'iras plus
passer des mois entiers chez mes amis.

--pouse-moi, tu seras bien plus sr de ma fidlit!

--Madame est bien bonne, rpondis-je en la saluant jusqu' terre.

Les jours suivants se passrent  rechercher les instigateurs de la
rvolte. Douze scheyks, un grand nombre d'agents subalternes et de
pillards furent arrts et enferms  la citadelle. Chaque nuit on en
fusillait une vingtaine. Le Divan fut dissous et remplac par une
commission militaire. Puis, quand les excutions eurent suffisamment
jet parmi les habitants ce qu'on appelle une terreur _salutaire_,
Bonaparte proclama une amnistie gnrale. Les scheyks envoyrent dans le
Delta et les provinces rvoltes un manifeste pour les inviter  dposer
les armes et  payer l'impt, en accusant de mensonge et d'imposture les
beys Ibrahim et Mourad qui se disaient les amis du sultan dans le seul
but de rallumer la guerre et de remettre le pays sous leur joug.

Le Caire reprit son aspect prcdent, on oublia les massacres des 22 et
23 octobre, les relations amicales se rtablirent entre les soldats et
les habitants.

Il y avait un mois que mademoiselle de Crignan habitait sa nouvelle
maison, quand le juif qui la lui avait loue et qui cumulait auprs
d'elle les fonctions de propritaire, de fournisseur et domestique, se
prsenta chez moi pour me demander de lui payer son loyer, ainsi que les
dbourss pour les frais de nourriture; car, disait-il, je n'ai pas
encore vu la couleur de l'argent de ces Franais-l.

Mademoiselle de Crignan m'avait donc tromp en prtendant avoir de quoi
pourvoir  ses besoins? Je payai le loyer et les dpenses, et je
rpondis de celles  venir.

Le juif revint, huit jours aprs, me rapporter mon argent, en me disant
que la jeune dame ne voulait pas de mes dons et qu'elle l'avait pay.

--Et o a-t-elle trouv des fonds?

--Ah! voil! fit-il d'un air malicieux.

--Garde cette bourse que tu me rapportais, et apprends-le moi.

--Comment ne te dirais-je pas la vrit? s'cria-t-il, les yeux
brillants de cupidit; je te dirai tout comme  Jhovah! mais 
condition que tu me garderas le secret.

--Oui, parle!

--Eh bien, hier,  la nuit, un homme que je crois tre un mylord
anglais, est arriv en bateau. Il m'a demand si la dame franaise tait
seule, et sur ma rponse affirmative, il est entr chez elle, est rest
un quart d'heure, puis il est remont en barque.

--Comment s'appelle cet Anglais?

--Il ne m'a pas dit son nom; c'est un homme grand, un peu fort, blond
et sans barbe, d'une quarantaine d'annes.

--Peux-tu savoir d'avance quand il reviendra et venir m'avertir? Tu
seras content de ma gnrosit.

--Je ferai de mon mieux, seigneur, dit-il en empochant la gratification.

Quel tait cet Anglais mystrieux? j'aurais donn n'importe quoi pour le
savoir, car je me sentais vritablement jaloux de mademoiselle de
Crignan. Je me pris  rflchir autant que me le permettaient
l'agitation et le dcousu de mon existence. Si je suis jaloux  ce
point, pensais-je, c'est que je suis trs-amoureux. Eh bien, il ne faut
pas que cela soit. Olympe a peut-tre eu envie de m'aimer, mais elle a
eu la force de s'en dfendre. Elle l'a dit, elle ne s'appartient pas.
C'est  moi de respecter ses liens, quels qu'ils soient, et de
l'oublier.




XI


Dans les premiers jours de Dcembre, j'appris que le gnral Davoust
tait venu au Caire pour demander des renforts qu'il devait conduire 
Desaix, toujours  la poursuite de Mourad.

Je demandai  faire partie de l'expdition avec mon rgiment, ce que
j'obtins comme une faveur.

Dieu savait seul si je reviendrais jamais. J'avais besoin de faire
campagne. Je m'tais remis  penser  Djmil. Je dposai  la caisse du
payeur gnral l'argent qui me restait, avec ordre de faire passer le
tout  mon pre si je ne revenais pas.

Puis, laissant la maison sous la garde de Pannychis, des ngresses et de
la petite fellahine, je partis avec Guidamour et Morin, qui voulait
dessiner les antiquits semes sur les deux rives du Nil et copier les
inscriptions.

La colonne sous les ordres de Davoust se composait de 1,200 cavaliers,
de 300 hommes d'infanterie et de six pices d'artillerie qui furent
embarqus sur une flottille.

Le voyage du Caire  Beny-Soueyf, o tait la division Desaix, ne
m'offrit qu'un mdiocre intrt.

Morin ne voulut pas passer devant les ruines de Memphis, rcemment
retrouves par le gnral Dugua, sans les visiter. Je le suivis. Deux
pauvres villages, quelques monceaux informes de dcombres au milieu des
monticules et quelques colonnes brises, c'est l tout ce qui reste de
la ville de Mens. Morin me montra une statue renverse et 
demi-enfouie dans le sable, qui avait plus de cinquante pieds de long.
Aprs avoir lu les hiroglyphes gravs sur le colosse, il m'apprit que
c'tait l'image du grand conqurant Ramss-Meiamoun, que nous appelons
Ssostris.

Le 10 Dcembre, nous tions  Beny-Soueyf, ville assez considrable
dfendue par une redoute que Desaix avait fait construire. Malek avait
su se rendre utile. Il tenait le gnral au courant des mouvements de
Mourad. Celui-ci avait ralli  lui toutes les tribus arabes du dsert
et de Yambo, sur la cte d'Arabie, et celles de la Mecque sans compter
une foule de Nubiens et d'thiopiens.

Ds qu'il apprit l'arrive du renfort, il quitta la rive gauche du canal
de Yousef o il avait camp, pour se porter sur les bords du Nil.

Le 17 dcembre, nous marchons sur Fechn o taient les postes avancs
des mameluks. Leur corps d'arme est, dit-on,  Saste-el-Sayen.

Nous y courons. Il n'a fait que passer et gagne Syout par la rive gauche
du canal de Yousef. Nous marchons sur Syout. Mourad se rabat sur Girgh
(l'antique Abydos). Il n'y est dj plus quand nous y arrivons. Veut-il
viter la bataille ou nous attirer dans un pige? L'espoir de
l'atteindre nous avait donn des ailes. Soixante-quinze lieues en treize
jours et dans le sable, c'tait gentil! On fit halte  Girgh pour
attendre la flottille partie de Beny-Soueyf en mme temps que nous. Elle
portait les vivres, les munitions et le matriel de campagne.

La baisse des eaux du Nil lui rendait la navigation lente et difficile.
Desaix, inquiet de ne pas la voir arriver et craignant qu'elle ne ft
arrte en route par les Arabes et la population souleve, envoya le
1er janvier 1799 le gnral Davoust avec une partie de la cavalerie.
J'esprais prendre un peu de repos, visiter avec Morin les ruines de
l'antique Abydos, m'enqurir de Djmil. Point! Il me fallut prendre le
commandement de mes escadrons et donner la chasse aux Arabes et aux
fellahs. Il y eut un engagement srieux  Tabtha contre 2,000 Arabes et
5  6,000 bandits  pied. Selon leur habitude, les Bdouins prirent la
fuite et abandonnrent leurs compagnons qui furent hachs. Nous
trouvmes la flotille  la hauteur de Syout, et nous revnmes avec elle
le 19 janvier  Girgh.

Mourad, qui ne savait pas la cause de l'arrt forc de l'arme  Girgh
pendant une vingtaine de jours, crut probablement qu'elle se trouvait
dans une position difficile puisqu'elle ne le poursuivait plus. Il se
dtermina  nous attaquer. Le 22 janvier, Desaix donne l'ordre de
marcher  l'ennemi. Le 23 nous rencontrons l'arme mameluke auprs du
village de Samanhoud.

L'action se passa comme aux Pyramides, les mameluks attaqurent nos
carrs de tous cts  la fois, criant, hurlant, se jetant sur les
baonnettes, se faisant tuer comme des mouches. Le village fut bientt
pris, mais l'ennemi revint  la charge et peut s'en fallut qu'il ne nous
dloget tant il y mit de vigueur. Mais l'artillerie lgre fit
merveille et le fora de rtrograder. Desaix attendait ce moment pour
lcher sa cavalerie sur les mameluks. Dragons, hussards, chasseurs
chargrent  la fois. Mourad tait l, je voyais de loin son turban 
aigrette blanche. Je me disais: si je peux m'emparer de lui, je le
forcerai bien  me rendre Djmil! Elle devait tre aux alentours.
Allais-je enfin la retrouver?

Fol espoir! Les mameluks, en voyant arriver cette terrible charge,
n'osrent la soutenir. Ils tournrent bride en entranant leur chef, qui
brandissait son cimeterre comme s'il et voulu les ramener au combat.
Leur fuite entrana celle du reste de l'arme musulmane. Nous les
poursuivmes pendant quatre heures jusqu' Farchout.

Desaix, ne voulant pas les laisser respirer, reprit ds le lendemain sa
poursuite acharne. Le 29 janvier nous tions  Esnh, le 2 fvrier 
Assouan (la Syne des Romains), toujours poussant Mourad devant nous. Le
lendemain nous avanons au del de la premire Cataracte. Voici l'le
sainte de Phile,  la luxuriante vgtation et aux curieuses
antiquits. Quinze lieues plus loin, nous sommes sous le tropique; c'est
la limite que Desaix donne  notre conqute, comme autrefois les Romains
l'avaient donne  leur empire.

Les mameluks semblaient insaisissables. Desaix renona  les atteindre
et revint  Esnh.

Il tait impossible que Djmil et suivi son pre dans cette course
furieuse.

Des prisonniers m'apprirent que Mourad n'avait en effet avec lui ni ses
femmes, ni ses richesses, mais ils ne surent ou ne voulurent pas me dire
o elles taient. J'appris aussi que Souleyman avait chapp au massacre
du Caire et se trouvait au nombre des kiachefs qui suivaient le bey.

Cependant tous les mameluks n'avaient pas dpass les Cataractes.

Les mois de fvrier et de mars furent employs  empcher les beys de se
runir et  leur donner la chasse. Abou-Manah, Benoutah, Bir-el-Bar,
Bardys, Temeh, Beny-Adyn, Abou-Girgh, Qosseyr, autant de villes ou de
villages tmoins de nos faits d'armes. Le soldat devenait froce dans
cette guerre d'extermination, et tout ce qui ne rampait pas devant lui
tait fusill, sabr ou perc de coups de baonnettes. Mes dragons
avaient pris des mameluks de Malek la louable habitude de dcapiter
leurs ennemis, donnant pour raison que ceux-l ne reviendraient pas, le
lendemain, les attaquer par derrire.

Il est vrai que faire grce aux musulmans, c'tait avoir l'air de les
craindre. Les relcher sur parole, nous savions tous  quoi nous en
tenir: c'est un acte de foi chez eux de tromper le chrtien. Nous
n'avions un peu d'gards que pour les cophtes qui nous accueillaient
toujours comme des coreligionnaires et des sauveurs. Sans eux et sans
les juifs, race beaucoup trop mprise en ce pays, nous eussions souvent
manqu de tout.

Mon rgiment prit en avril ses quartiers d'hiver  Esnh avec la 21e
demi-brigade, aprs en avoir chass le schrif Hassan. Btie sur les
bords du Nil, Esnh, autrefois Latopolis, est une des places importantes
de la Haute-gypte, par son commerce de poteries, de toiles de coton
bleu et ses manufactures de couvertures appeles _mlayeh_, qui, en
voyage, peuvent servir alternativement de lit ou de tente.

C'est l que les caravanes du Sennaar viennent livrer leurs denres, qui
consistent en gomme arabique, plumes d'autruche et dents d'lphant.

La grande place o se trouve la principale mosque est entoure de
maisons assez rgulires, construites en briques de diffrentes couleurs
qui forment des dessins capricieux et qui paraissent d'autant plus
sombres qu'elles sont surmontes de colombiers en forme de pyramides
tronques, blanchies  la chaux. La vgtation est belle et vigoureuse
dans la partie septentrionale, tandis qu'au sud, le quartier, habit par
les fellahs, est misrable et  moiti dmoli.

Les habitants, dont la plupart taient cophtes, nous virent avec plaisir
fonder quelques tablissements de commerce. J'allai prendre gte dans le
beau quartier chez un cophte poux d'une jeune femme qu'il s'empressa de
mettre  mon service pour tout faire. Ce chrtien d'Orient me fit mme
l'offre singulire de me la cder par bail de trois, six, neuf ans,
moyennant une rente, conformment aux droits et coutumes de sa race.

Elle avait les yeux fendus en amande, une croix bleue en tatouage sur
chaque joue, et des lvres rouges comme la chair d'une pastque; mais je
me gardai bien de l'employer  quoi que ce soit, dans la crainte de
dranger la nombreuse tribu qui avait lu domicile dans son paisse
crinire.

C'tait  Esnh que j'avais envoy Thomadhyr; je m'enquis d'elle, ds
mon arrive; mais ce fut en vain. Les musulmans sont d'une discrtion
dsesprante quand il s'agit d'une femme. Ils ont l'air d'tre jaloux,
mmes des vtres.

J'accompagnai souvent dans ses tournes archologiques mon ami Morin et
parfois le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, avec lequel j'allais
ramasser des insectes, tirer des oiseaux et des chauve-souris ou pcher
dans le Nil.

L'accoutrement de ces messieurs tait des plus bizarres: c'tait un
mlange des modes orientales et occidentales; l'un portait un de ces
vastes pantalons mameluks avec une petite veste de toile blanche, un
chapeau de paille  larges bords, un sabre turc au flanc; l'autre avait
pris le pantalon de coutil ray de nos grenadiers avec le caftan lger
des cophtes, la casquette  visire dmesure des voyageurs anglais et
le fusil en bandoulire. Ils se faisaient suivre de trois ou quatre
fellahs et d'autant d'nes pour porter leurs instruments, leurs rcoltes
et leurs provisions. C'est en leur compagnie et au milieu des ruines de
Thbes, au pied des statues de Memnon, que j'appris en mme temps la
dclaration de guerre de la Sublime-Porte et l'expdition de Bonaparte
en Syrie. Marcher sur Constantinople en s'emparant de l'Asie Mineure
tait la meilleure rponse  rendre au sultan.

J'tais transport d'admiration pour Bonaparte, et dans mon
enthousiasme, je me tournai vers les blocs de soixante pieds de haut, en
leur disant:

--Colosses de granit, images de grands rois qui ne sont plus, vous qui
courriez  la conqute des peuples d'Asie et d'thiopie avec des
millions d'hommes, des milliers de chariots monts par des milliers de
guerriers, et des engins de guerre qui couvraient des lieues de terrain,
vous tes bien petits auprs de ce gnral d'Occident qui, avec une
poigne de soldats, a dlivr votre pays de l'esclavage et va porter la
lumire et la libert aux peuples de l'Asie.

Deux ngres que Morin avait pris  Esnh pour conduire son ne et porter
son bagage, me regardrent avec pouvante, et l'un dit  son compagnon:

--Le franais parle avec les idoles!

--Oui, repris-je, et je somme Cham de me rpondre, puisqu'il parle, lui
aussi, quand le soleil se lve.

Ils prirent la fuite en se bouchant les oreilles et sans regarder
derrire eux.

Nous apprmes bientt que Mourad, aprs avoir tromp la vigilance du
gnral Belliard, laiss  Syne pour le maintenir en Nubie, tait
rentr en gypte. Un jour, on le disait dans la grande oasis, le
lendemain  Syout. Il tait beaucoup plus prs que nous ne le pensions.

Un matin, on vint avertir le gnral Davoust qu'il tait aux environs de
Thbes, o il attendait le sherif Hassan-Bey, qui lui amenait un
contingent d'Yambos et d'Arabes de la Mecque.

Les mameluks de Malek et mon rgiment furent envoys pour empcher la
runion des forces ennemies. En arrivant prs des ruines de
Medinet-Abou, nous vmes dfiler au loin les convois et la cavalerie de
Mourad.

Ds qu'il nous aperut, il fit enfoncer ses chameaux dans le dsert et
lana ses mameluks sur nous. Nous n'tions pas de l'infanterie pour nous
former en carr et les recevoir sur nos baonnettes. Nous les
chargemes, mais la cavalerie franaise n'a jamais pu soutenir seule le
choc de ces intrpides adversaires. Ce n'est pas que le courage ne ft
gal de part et d'autre, mais les mameluks, habitus ds l'enfance au
maniement des armes, montrrent, en cette circonstance surtout, une
supriorit incontestable. Ce fut un combat corps  corps. Combien des
miens je vis tomber sans pouvoir leur porter secours! J'avais trop 
faire pour mon propre compte.

Souleyman tait l, et je poussai  lui en lui criant de se dfendre. Au
lieu de s'attaquer  moi, il m'vita, fit faire un cart  son coursier,
et se couchant sur sa selle, il coupa d'un coup de cimeterre le jarret
de mon cheval. Je roulai dans la poussire; mais, aussitt debout, je
courus  lui. Un flot de cavaliers m'empcha de le rejoindre. L'un d'eux
faillit m'craser sous les pieds de son cheval.  son aigrette blanche
et  son maintien superbe, je reconnus Mourad. Je sautai sur lui, et en
le saisissant  la ceinture, je cherchai  le dsaronner, en criant:

--Rends-moi Djmil, et je te laisse la vie!

Pour toute rponse, je reus un coup de sabre qui fendit mon casque et
une ruade de son cheval dans la poitrine. J'allai tomber  dix pieds de
l,  demi-suffoqu. Un de ses mameluks se jeta sur moi et me saisit par
les cheveux. Il levait dj le bras pour me trancher la tte, quand
Malek lui brisa les reins d'un coup de pistolet, puis il me transporta
hors de la mle.

Mourad abandonna le champ de bataille et rejoignit ses chameaux, sans
tre inquit davantage. Quand je pus parler, j'appelai Malek et lui
dis: Si je t'ai laiss la vie aux Pyramides, tu viens de sauver la
mienne. Ce n'est pas par des paroles que je veux te prouver ma
reconnaissance, mais par des faits. Si tu souhaites quoi que ce soit,
parle! je suis prt  te satisfaire, je le jure!

--En ce moment, je ne veux rien; mais rappelle-toi la parole que tu me
donnes. Un jour, nous verrons si tu sais la tenir comme Malek a tenu la
sienne.

Nous tions trop mal arrangs pour poursuivre Mourad. Le sol tait
jonch de morts et de blesss. Nous revnmes  Esnh, l'oreille basse.

La ruade que j'avais reue dans la poitrine ne m'avait heureusement
rompu aucune cte; mais je crachai le sang pendant prs de quinze jours,
et je gardai le lit plus d'un mois.

Je dois rendre justice  la jeune cophte chez qui je logeais. Si elle
ngligeait beaucoup sa personne elle veilla du moins avec dvouement sur
la mienne. Ds que je pus me tenir sur mes jambes, j'allai me jeter dans
le Nil, et, comme je m'en trouvai fort bien, je lui conseillai d'en
faire autant. Elle refusa, disant avec fiert qu'elle n'tait pas une
infidle pour faire des ablutions.

Quelques jours aprs, je fus invit par le colonel Sabardin  venir
dner chez lui en compagnie du gnral en chef et de nombreux convives
tant Franais que musulmans. Il me promettait une soire dans le genre
de celle que je lui avais donne au Caire; une des plus brillantes
almes du Sas devait y venir danser et chanter. Je m'y rendis. Le repas
fut bruyant. Au dessert, la clbrit se prsenta, accompagne de
plusieurs autres almes, d'une troupe de musiciens, de danseuses et de
psylles, c'est--dire d'escamoteurs, de jongleurs et charmeurs de
serpents. Cette toile, c'tait Tomadhyr, frache, pimpante et en
parfaite sant. Elle me reconnut sur-le-champ; mais alla d'abord saluer
le matre de la maison, puis vint  moi et me baisa le bout des doigts.
Je lui rendis son salut oriental.

On passa dans la salle, o nous attendaient les pipes et le caf.

Tomadhyr, aprs avoir gazouill des chants d'amour et de guerre tirs
des aventures d'Antar, se livra  la danse. Elle fut couverte
d'applaudissements, et quelques notables indignes, pour lui tmoigner
leur satisfaction d'une manire galante, lui appliqurent au front, sur
la gorge et les bras, de petites pices d'or, humectes du bout de la
langue.

Quand elle passa devant moi, j'imitai la galanterie arabe.

Tandis que les danseuses et les psylles paraissaient alternativement sur
le dourkah, elle vint  moi, me pria de lui faire une place sur mon
divan, s'y installa familirement, but sans faon mon caf et me prit ma
pipe, ce qui, en public, tait le signe de la grande intimit. J'en fus
un peu surpris, mais, avant de lui demander la cause de cette
affectation, je voulus savoir pourquoi, depuis deux mois que j'tais
dans son pays, elle ne m'avait pas donn signe de vie.

--J'ai couru, rpondit-elle, le Sas et la Nubie avec toute cette bande
de psylles qui dpend de moi; aussi j'ai gagn beaucoup d'or, et comme
tu es mon matre, tout cela est  toi. Tu sais que les esclaves ne
peuvent rien possder, et, d'ailleurs, je serais libre, que tu pourrais
bien prendre tout ce que j'ai, j'en serais heureuse.

Le dsintressement de cette fille tait chose si rare chez les
individus de sa race, que je n'y crus pas. Je ne l'en remerciai pas
moins, et je lui offris de lui rendre sa libert.

-- quoi bon? dit-elle. Je ne serais pas ton esclave de fait et de
droit, que je te demanderais  l'tre. C'est un peu un calcul de ma
part.

--Et comment?

--Comme alme et danseuse, je me montre librement  visage dcouvert
dans les ftes. Je ne suis pas laide, et ma profession autorise les
hommes  me le dire et  me proposer de fumer  leurs narghils, tu
comprends! J'ai donc une excuse toujours prte pour les refuser sans les
blesser, en leur disant: Je ne le puis, seigneur, je suis l'odaleuk d'un
bey, je ne m'appartiens pas. C'est ainsi que je te reste fidle.

--Voyons, est-ce que tu veux m'ensorceler de toi!

--Tu sais bien que je suis magicienne, dit-elle avec un charmant
sourire.

--Je ne l'ai pas oubli, et tu m'as bien manqu. J'aurais voulu savoir
tant de choses!

--Je t'apprendrai tout ce que tu voudras; j'y vois mieux que je ne
voyais avant d'tre malade. Si tu ne m'avais pas envoye dans ce pays,
j'tais morte; aussi je t'en garde une grande reconnaissance.

Je voulus rendre une fte  Sabardin.

La maison du cophte tait grande et donnait sur les jardins qui avaient
appartenu au bey Hassan et que la 21e demi brigade avait convertis en
promenade publique. J'y donnai plusieurs soires dans lesquelles
Tomadhyr excuta mainte fois la danse de l'_abeille_. Elle avait fait
des progrs, et dansait admirablement. J'avoue qu'elle me devenait
chre; mais l'espoir de retrouver Djmil me proccupait sans cesse.
C'tait comme une ide fixe dont je ne me dbarrassais que pour la
retrouver plus intense.

Nous tions dans les premiers jours de juin, quand Malek se prsenta un
matin devant moi:

--Veux-tu t'emparer de Mourad? me dit-il sans prambule.

--Tu sais o il est.

-- Khardjh, dans la grande oasis.

--Djmil y est-elle?

--Djmil y est.

--Allons-y; je vais faire prvenir le gnral Desaix, qui prendra le
commandement de la colonne d'expdition.

Malek sourit d'un air de piti.

--Mourad a des espions partout, et avant que l'arme franaise se mette
en mouvement, il sera averti et aura dcamp, selon son habitude. Ce
n'est pas avec quatre mille hommes qu'il faut aller trouver le bey,
c'est avec trois ou quatre de mes mameluks et Tomadhyr.

--Tu es fou!

--Je sais ce que je dis.

--Nous n'allons pas nous embarrasser d'une alme?

--Sans Tomadhyr, il n'y a rien  faire l-bas.

--Mais elle ne voudra pas nous suivre, et c'est la mener  la mort.

--Elle est magicienne, elle ne mourra pas. D'ailleurs, c'est nous qui la
suivrons, puisqu'elle va se rendre avec sa bande d'almes et de psylles
dans l'oasis, pour les ftes du mariage de Djmil avec le sherif
Hassan.

--Que me dis-tu l? N'tait-elle pas promise  Souleyman?

--Souleyman t'a menti; c'est un trop petit seigneur pour la fille de
Mourad.

--Combien de jours nous faut-il pour aller l-bas, enlever Djmil et
revenir?

--Huit jours, ou l'ternit.

--Je vais demander un cong de quinze jours au gnral.

--Ne lui dis pas o tu vas, ni ce que tu veux faire.

--Soit. Quand partons-nous?

--Demain dans la nuit, avec Tomadhyr.

--Lui en as-tu parl?

--Elle hsite  nous laisser venir avec elle. Dis-lui que tu le veux;
elle le voudra.

--La crois-tu donc si obissante?

--Elle est ton esclave. Tu prendras les vtements et les armes de l'un
de mes mameluks. Tu parles assez bien l'arabe  prsent pour tromper
l'oreille la plus souponneuse. Nous nous joindrons aux psylles et aux
almes. Nous avons trois jours de marche dans le dsert. Arrivs l-bas,
nous nous ferons passer pour des mameluks d'Hassan. Allah seul sait le
reste.

--Avant tout, je dois parler  Tomadhyr.

--Parle-lui.

--Je la mandai sur-le-champ et lui reprochai de ne m'avoir rien dit de
son prochain dpart.

--Tu dois bien comprendre, dit-elle, que je ne suis pas assez folle pour
croire que, lorsque tu auras revu Djmil, tu voudras encore me
regarder. Je sais bien qu'elle tait dans la maison avant moi et qu'elle
est ta khanoune, tandis que je ne suis que ton odaleuk; mais je t'aime
plus qu'elle ne t'aime!

--Puisqu'elle est ma khanoune, je ne puis la laisser marier avec un
autre, il faut que j'aille la rclamer.

--C'est ton droit et ton devoir, je le sais. Tu ne serais pas un homme
si tu te la laissais enlever, et,  prsent que tu sais o elle est, je
n'ai rien  dire; mais je serai jalouse d'elle, je ne te le cache pas.
Tu veux que je t'aide dans ton entreprise. Viens! Mais c'est la plus
grande preuve de reconnaissance que je puisse te donner. Aprs cela, ne
me demande plus rien.

J'obtins de mon gnral la permission de m'absenter pendant une
quinzaine, donnant pour prtexte une tourne scientifique avec Morin.
Comme il fallait tout prvoir, dans le cas o je serais retenu
prisonnier, je confiai sous le sceau du secret  mon ami le dessinateur
le but de mon voyage. Je lui confiai aussi mon testament et une lettre
d'adieux  mon pre, dans le cas o j'aurais la tte tranche.

Puis, aprs avoir fait le sacrifice de ma chevelure, j'endossai les
vtements et l'armure d'un Circassien: cotte de mailles, casque,
rondache, sabre de Damas, pistolets, rien n'y manquait. Je me trouvai
plus  l'aise sous cet attirail que je ne l'aurais cru. Malek prtendait
que j'tais beaucoup mieux ainsi que sous mon uniforme.

La nuit venue, nous prmes avec nous quatre mameluks et six fellahs,
tous  cheval, et nous allmes rejoindre Tomadhyr qui nous attendait
avec sa caravane de bateleurs  la porte de la ville.

J'aurais bien voulu cder aux prires de mon brave Guidamour qui voulait
m'accompagner; mais, bien qu'il et appris passablement l'arabe, son
accent franais nous et trahis.

Tomadhyr ne me dit pas un mot, ni l, ni durant le voyage. Elle tait
triste et rsolue. Je pensai alors que c'tait un malheur pour elle de
m'avoir aim sincrement, et peut-tre une faute de ma part de n'avoir
pas t insensible  sa grce et  son affection. Tant que je m'tais
prserv d'y rpondre, elle avait t dvoue et soumise  Djmil;
n'allait-elle pas la prendre en haine? Je comptai sur l'ascendant que
j'exerais sur mon alme; je n'tais pourtant pas sans inquitude, et
je n'osais ni la flatter, dans la crainte d'exalter sa passion, ni avoir
l'air de douter d'elle.

Aprs avoir franchi la chane lybique, nous nous engagemes dans le
dsert. Il ne faudrait pas croire comme je me l'imaginais moi-mme, que
ces plaines et ces valles qui se succdent pendant des journes
entires soient compltement dpourvues de vgtation. On y trouve,
trs-dissmins il est vrai, des bouquets de palmiers nains et parfois
des dattiers. Le sol est recouvert, en certaines parties, de touffes
d'absinthe, d'hysope, de camomille et de beaucoup d'autres plantes qui
forment de grandes plaques d'un vert cru au milieu de la blancheur
clatante des sables.

Nous suivmes le chemin des caravanes, reconnaissable aux ossements de
chevaux et de dromadaires dont il est sem. Le sable, soulev par le
vent, et la rverbration du soleil me fatiguaient terriblement les
yeux. La chaleur tait accablante, et je priai Malek de ne voyager que
la nuit.

Le quatrime jour au matin, nous sortmes des solitudes sablonneuses
pour entrer  Dakakyn, village plac  la limite de l'oasis. De l nous
prmes, vers le nord, le chemin de Khardjh.

L'oasis, dans son ensemble, est une grande valle qui s'tend du nord
au sud sur une longueur de 40 lieues et une largeur de cinq  six de
chaque ct du chemin. Partout o suintaient des eaux de source, ce
n'taient que champs de bl, rizires, plantations de coton, bouquets de
dattiers, villages entours d'arbres fruitiers. Je remarquai en passant
plusieurs temples ruins que, bien entendu, je ne m'amusai pas 
visiter.

Nous arrivmes  Khardjh  nuit close, et nous allmes nous loger dans
un caravansrail, auberge ouverte  tout venant, o l'on ne trouve ni
matre, ni valet, ni provisions.

Ds le matin, Malek et moi, nous allmes chacun de notre ct aux
informations.

La boutique du barbier est, en Orient, le rendez-vous des flneurs et
des beaux esprits; c'est de l que partent les nouvelles politiques;
c'est l que se forgent les histoires vraies ou fausses, l que l'on
mdit de son voisin.

Sous prtexte de me faire raser, j'entrai chez celui dont la devanture
ouverte en plein vent me parut la plus achalande. J'appris d'abord
qu'un homme du dsert de Derne, se disant l'ange El Mahdy, c'est--dire
le Messie annonc par le Koran, venait de partir pour le Delta aprs
s'tre entendu avec Mourad-Bey, suivi d'une bande de fanatiques. Il
allait prcher la guerre sainte dans toutes les villes de la basse
gypte. Ces bons musulmans faisaient des voeux pour qu'il nous chasst
tous et ne manquaient pas de nous charger d'imprcations. Puis on passa
 la chronique du jour. Les noces du sherif Hassan et de Djmil
devaient tre splendides. Tous les gros turbans de l'oasis taient
invits et les crmonies taient fixes  trois jours de l.

Il n'y avait pas de temps  perdre pour enlever Djmil; mais comment
pntrer auprs d'elle? Pourrait-elle fuir? Le voudrait-elle seulement?

J'allai me promener autour du palais de Mourad. C'tait une construction
massive, perce de petites ouvertures grilles comme celles d'une
prison, et entoure, du ct des jardins, d'une haute muraille flanque
de tours carres.

Je cherchais avec prcaution le moyen de me glisser dans cette
forteresse, quand j'entendis un chant d'amour avec accompagnement de
_gouzla_, espce de mandoline. L'endroit tait dsert. Sous les murs du
palais, en face des champs de bl, le chanteur tait assis, les jambes
croises,  l'ombre d'un caroubier. Il me tournait le dos. Je m'arrtai
pour couter:  ses plaintes,  ses propositions de fuite, je reconnus
Souleyman.

Je me dissimulai dans un fourr de lentisques.

Un fellah, poussant un ne charg de paniers de grains, passa sur le
sentier. Souleyman se tut. Quand il jugea ne pouvoir plus tre entendu,
il reprit son chant monotone.

Cette psalmodie finit par me porter sur les nerfs, et je m'avanai vers
lui en lui demandant  qui s'adressaient ses soupirs. Il crut sans doute
avoir affaire  un gardien du palais, car il se sauva comme un voleur
pris sur le fait.

Je revins au caravansrail avec peu d'espoir. Malek et Tomadhyr
causaient  l'cart avec beaucoup d'animation. En me voyant, le mameluk
m'appela.

--Voil Tomadhyr, dit-il, qui est entre dans le palais; elle a parl 
Djmil. Elle connat sa pense. Elle sait que fuir Hassan est le plus
ardent dsir de la fille de Mourad, et elle ne veut pas nous aider 
l'enlever,  moins que tu ne t'engages  la prendre pour ta seconde
femme.

--Malek, je ne puis m'engager  cela; j'ai jur  Djmil de n'avoir pas
d'autre femme qu'elle, et je ne veux pas que Tomadhyr me prouve
davantage sa reconnaissance. Il est plus simple que j'aille demain
demander ouvertement  Mourad la main de sa fille.

--Il est trop tard. Mourad s'est engag, et d'ailleurs jamais il ne
donnera sa fille  un chrtien et  un Franais.

--Tout cela est vrai, me dit Tomadhyr, et il n'y a que moi qui puisse
t'aider. Eh bien, je t'aiderai. Je ne te fais pas de conditions. Je te
demande seulement, en retour de ce que je vais faire pour toi, de me
conserver une place dans ton coeur.

Le lendemain elle partit avec sa bande de jongleurs en me disant de
rester dans le caravansrail et d'attendre qu'elle et trouv un moyen.
Malek alla rder par la ville et ne revint pas de la journe. J'allais
envoyer  sa recherche, quand Tomadhyr arriva avec sa troupe.

--Tout va bien, me dit-elle  voix basse; tu vois ce vieux temple paen,
l-bas, sur la pente de la colline,  une heure de marche d'ici. Malek
nous y attend, et tu vas t'y rendre de ton ct, sitt la nuit venue;
moi, je pars en avant.

--Une heure aprs, je me dirigeai vers les ruines. Une srie de pilnes
ou portes monumentales me conduisit  l'difice entour d'une muraille
ruine en plusieurs endroits. Aprs avoir franchi plusieurs degrs, je
me trouvai dans l'enceinte. J'appelai en vain Tomadhyr  plusieurs
reprises et je la cherchais  travers les dcombres, quand je la vis
sortir de dessous terre,  quelques pas de moi. Elle me prit par la main
pour me guider dans l'obscurit et m'entrana sur une pente rapide en
suivant un long couloir. Parvenue au bout, elle descendit une vingtaine
de marches, ramassa une lampe dont elle raviva la flamme et me montra un
puits d'une quinzaine de pieds.

--C'est l ta cachette? lui dis-je; comment descendre dans ce trou?

--Il ne s'agit que de prendre cette corde  noeuds et de se laisser
glisser au fond. Il n'y a pas d'eau. Je l'ai fait, tu peux le faire!

Et, me donnant l'exemple, elle disparut. Quand je l'eus rejointe, nous
nous engagemes dans un nouveau couloir, qui aboutissait  une chambre
taille dans le roc.

Quelques marches et une porte tellement enfouie qu'il fallut nous
baisser jusqu' terre pour y passer, nous donnrent accs dans une
seconde chambre assez vaste, que je reconnus pour tre un hypoge.

Les murailles, le plafond couverts d'hiroglyphes et de sculptures
reprsentaient probablement les faits et gestes du mort dont le
sarcophage de basalte occupait le milieu de la salle. Le couvercle tait
bris et la bote de bois qui avait contenu la momie gisait entr'ouverte
et vide dans un coin. Quelques statuettes et des fragments d'ustensiles
dont je ne compris pas l'usage entouraient le mausole. Mon imagination
vivement frappe me reportait  l'poque des Pharaons, quand Malek, que
je n'avais pas encore aperu, me rappela au prsent.

--Tomadhyr, dit-il, a consult le destin: nous russirons, c'est une
bonne sorcire!

--Oui, rpondit-elle, je suis bonne sorcire, et j'ai pens  tout.
Voici des provisions, de l'huile, du caf et du tabac. Nous allons
souper et causer.

Quand elle eut tout prpar: Le seul moyen, dit-elle, que nous ayons
trouv, Djmil et moi, c'est que je prenne sa place quand elle se
rendra voile dans la salle o son pre doit la livrer au sherif Hassan.
Comme l'poux ne peut enlever le voile de sa fiance que lorsqu'il sera
seul avec elle, et qu'il n'a jamais vu le visage de Djmil (s'il le
connaissait, ce serait une profanation que Mourad et puni de mort), il
ne peut s'apercevoir de la substitution. Au moment de la crmonie
nuptiale, tous les invits, danseurs, psylles et almes quitteront le
palais. Elle sortira avec eux et te suivra.

--Alors, tu te rsignes  pouser Hassan?

--Oui, puisqu'il le faut.

--Tomadhyr, je n'accepte pas ce sacrifice!

--Et qui te dit que c'en soit un? Hassan est un vaillant guerrier; et
d'ailleurs, ne suis-je pas sorcire? Je le charmerai et ne lui
appartiendrai que si je veux.

En parlant ainsi, elle me regardait fixement pour voir si je devenais
jaloux. Certes, malgr moi, je l'tais; mais c'est l un sentiment dont
il ne faut pas abuser en Orient, vu que les femmes en abusent encore
plus  nos dpens. Tomadhyr tait assez sduisante pour charmer en effet
le sherif. Devenir sa premire ou seulement sa seconde femme tait pour
elle une meilleure situation que de s'attacher  ma fortune errante.
J'affectai un grand calme en lui donnant ce conseil qu'elle parut
accepter.

--Maintenant, dit Malek, voil qui est rsolu, et j'approuve. Mais
coute: je ne t'ai pas amen ici seulement pour t'aider  enlever une
femme. Je suis venu pour en finir avec Mourad; il est temps que tu le
saches.

--Tu veux tuer le bey?

--J'y suis rsolu et tu vas m'aider.

--Mais il est le pre de celle qui doit tre ma compagne.

--Souviens-toi de la promesse que tu m'as faite quand je t'ai sauv la
vie  Medinet-Abou. Tu tais encore tourdi du coup de sabre que
t'avait port celui que tu voudrais respecter aujourd'hui; mais
aujourd'hui, moi, je te somme de tenir ta parole.

--Et comment approcher de Mourad au milieu de ses gardes!

--Je puis bien dire tout haut devant cette sorcire ce qu'elle lit dans
ma pense. J'espre qu'elle sera muette comme ce tombeau. coute: Demain
quand Mourad et Hassan se rendront  la mosque, nous nous mlerons au
cortge, tu frapperas le sherif en mme temps que je casserai la tte du
bey des beys, d'un coup de pistolet. Il mourra de la mort qu'il a donne
 mon pre Aly pour lui voler Sitty-Nefyssh, ma mre.

--Quoi! m'criai-je, tu es le fils de Sitty-Nefyssh, le frre de
Djmil par consquent? Pourquoi ni elle, ni toi ne m'en avez-vous
jamais rien dit? Et toi, Tomadhyr, le savais-tu?

--Je l'ignorais, rpondit-elle.

Malek reprit:

--Djmil ne me connat pas. J'avais dix ans et j'tais exil depuis
longtemps quand elle est ne. Pour moi, je ne considre pas comme ma
soeur la fille de l'assassin de mon pre.

--Ta haine ne peut anantir les liens du sang. Ta mre te maudira!

--Ma mre aurait d assassiner Mourad. Si elle me maudit, je la maudirai
aussi.

J'eus beau chercher  branler sa rsolution, j'y usai mon loquence.
J'en eus probablement fort peu, je ne pouvais me dfendre d'admirer cet
Hamlet oriental qui avait peut-tre, lui aussi, la vision de son pre
devant les yeux, car, aprs tre entr dans une grande colre contre
moi, il s'apaisa tout  coup; son regard devint fixe et comme extatique.
Sa parole s'embarrassa et ses paupires s'appesantirent comme s'il et
t surpris par l'ivresse. Tout  coup il me tourna le dos, se roula
dans son _mlayeh_ et s'endormit profondment. Tomadhyr, qui l'avait
observ  la drobe, me dit en se rapprochant de moi:

--J'avais dj tent de le dtourner de son dessein. Il m'a dit que sa
volont tait plus forte que celle d'une sorcire. J'ai voulu lui
prouver qu'il se trompait. Je lui ai fait boire un philtre dans son
caf. Quand il se rveillera, tu seras dj bien loin avec Djmil.

Y songes-tu? Il est mon ami; je ne veux pas l'abandonner.

--Ne crains rien. J'ai pris toutes mes mesures. Demain matin, ses hommes
le couvriront de son _mlayeh_, comme s'il tait mort. Ils le
chargeront sur un chameau et regagneront Esnh. Je lui ai vers du
sommeil pour plus de vingt-quatre heures et je lui sauve la vie, car son
entreprise ne pouvait pas russir, les astres me l'avaient dit. 
prsent, coute-moi bien. Demain soir, le sherif Hassan dormira plus
profondment que Malek; il dormira pour ne plus s'veiller.

--Les astres te l'ont dit?

--Non, c'est ma volont qui m'a parl. J'irai, avec mes psylles, vous
rejoindre, toi et Djmil,  Dakakyn. Nous rencontrerons l Malek
endormi et tes cavaliers, et nous regagnerons Esnh tous ensemble. Tu
m'as promis une place dans ton coeur, je ne te quitte plus.

--Est-ce que tu veux donner du poison au sherif?

Elle ne rpondit pas. Tomadhyr, capable de tout, m'effrayait pour
l'avenir de Djmil. Mais quel tait cet avenir? Pouvais-je esprer
accomplir sa dlivrance? Cette alme qui se disait voyante et que
j'avais peut-tre trop facilement crue sur parole, ne se moquait-elle
pas de moi? Je me demandai si le soleil d'gypte ne m'avait pas tap sur
la tte ainsi qu' tant d'autres, et si mon dsir d'enlever la fille de
Mourad n'tait pas une vaine fantaisie peut-tre irralisable: mais je
m'tais engag trop avant pour reculer, et je me serais cru poltron, si
la prudence l'et emport sur ma soif d'aventures. La bizarrerie de ma
situation me plaisait. Je m'endormis au fond de l'hypoge, entre mon
Hamlet et ma sorcire.




XIII


Il faisait grand jour quand Tomadhyr m'veilla.

--Il est temps, me dit-elle. Je passe devant pour avertir deux des
cavaliers de Malek de venir chercher ce beau dormeur. Ne me suis pas;
rends-toi au palais de Mourad. Promne-toi en regardant toutes les
femmes qui en sortiront. Djmil aura mon habbarah et mon masque de crin
noir. Tu le reconnatras bien? Il a un croissant de corail au front.
N'aborde pas la fille du bey dans la rue. Passe devant et amne-la ici.
Tu y trouveras un des cavaliers de Malek avec des chevaux. Attends la
nuit, et pars!

Une heure aprs, ml  la population, j'tais devant les hautes tours
du palais.

Des almes dansaient dans l'intrieur, aux sons d'un orchestre plus
bruyant qu'harmonieux. La journe s'avanait.

Je me hasardai jusqu' la porte, mais les _schaouss_ m'en interdirent
l'entre. Une heure aprs, les musiciens, psylles, almes et ceux des
invits qui n'taient pas de la famille, se retiraient. Mourad allait,
disait-on, se rendre  la mosque.

Je cherchai vainement  reconnatre Djmil parmi toutes ces femmes
masques qui sortaient. Aucune n'avait de croissant de corail au front.
On ferma les portes. Un silence de mort rgnait dans le palais. Que se
passait-il?

Le soleil venait de descendre derrire l'horizon, et je longeais les
murailles de cette forteresse lorsque, sur le haut d'une tour, la
silhouette d'une femme se dessina au milieu du ciel dj parsem
d'toiles. Elle assujettit promptement une corde  un crneau, et, avec
une hardiesse dont Thomadhyr seule tait capable, elle se risqua dans
l'espace et se laissa glisser. Il s'en fallait de plus de dix pieds que
la corde ft assez longue pour atteindre le sol. La fugitive n'hsita
pas  sauter. J'arrivai  temps pour amortir la chute. Elle jeta un cri,
se dgagea vivement, et s'enfuit  travers les bls.

Je fus bientt prs d'elle.

--Thomadhyr! lui dis-je, ne crains rien, c'est ton matre.

Elle s'arrta et revint en courant se jeter dans mes bras.

Ce n'tait pas Thomadhyr, c'tait Djmil!

--Ah! chre fille! m'criai-je en la serrant sur mon coeur, je te tiens
donc enfin!

--Emporte-moi, cache-moi, sauve-moi! reprit-elle. On doit tre dj  ma
recherche.

En effet, l'veil tait donn. Des cavaliers passrent au galop sur le
chemin prs des bls o nous tions. Du ct de la ville, les habitants
munis de falots allaient, venaient, se croisaient. De loin on et dit
d'une vole de lucioles. Les muezzins hurlaient du haut de la grande
mosque.

Il fallait nous rfugier au plus vite dans l'hypoge. Je ne connaissais
pas le pays, je me trompai et je fis beaucoup plus de chemin qu'il
n'tait ncessaire.

Je retrouvai enfin le temple gyptien. Les cavaliers qui devaient
m'attendre n'y taient pas. Nous nous engagemes dans le passage qui
menait aux souterrains. Pour Djmil, qui venait de descendre du haut
d'une tour, ce n'tait rien que de gagner le fond du puits, au moyen
d'une chelle laisse par les cavaliers de Malek lorsqu'ils avaient d
emporter leur matre endormi.

Je retirai l'chelle, et nous gagnmes l'hypoge, o, en effet, Malek ne
se trouvait plus.

Je pus seulement alors contempler ma chre Djmil. C'tait bien
toujours la mme mignonne enfant, avec ses doux sourires, ses grands
yeux de gazelle et sa jolie bouche; mais, si ses traits avaient peu
chang, sa taille avait pris un rapide dveloppement. C'tait
vritablement une belle jeune fille. On ne pouvait plus hsiter entre
l'amour et le sentiment paternel.

Il restait des provisions, et, tout en soupant, elle me raconta comment
son pre, aprs l'avoir enleve de chez moi, l'avait emmene d'abord
dans le Fayoum, puis dans la haute gypte et enfin dans l'oasis.

--Mon mariage avec Hassan, dit-elle, fut dcid sans que je fusse
seulement consulte. Je me rsignai; mais je n'avais qu'une ide, me
sauver! Aussi quand, avant-hier, je reconnus Tomadhyr, je compris tout
de suite qu'elle venait de ta part. Je la fis appeler prs de moi. Nous
convnmes de tout, et aujourd'hui,  l'insu de l'eunuque charg de
garder ma porte, j'changeai ma riche toilette de fiance contre les
vtements de l'alme. Nous sommes  prsent de la mme taille. Je me
voilai le visage, je m'enveloppai de son habbarah et je la laissai  ma
place. Il n'y avait rien  craindre, nous tions convenues de nous
retrouver demain  Dakakyn. J'allai sous la galerie en attendant le
moment de me glisser parmi les femmes des beys invites  mes noces. Je
ne pus parvenir jusqu' elles. Les eunuques redoublaient de vigilance,
comme s'il eussent eu connaissance de mon projet. Tomadhyr, dguise et
voile, fut amene au milieu de la salle et, place entre mon pre et ma
mre, elle assista aux danses. Dans la soire, tous ceux qui n'taient
ni parents, ni allis de ma famille, se retirrent. C'tait le moment de
fuir, et j'allais descendre quand un eunuque me signifia de regagner le
harem et d'attendre, avec les almes, que Mourad et permis au sherif de
voir le visage de sa future pouse, aprs quoi la fte recommencerait.
Ni Tomadhyr ni moi n'avions pu prvoir cette infraction aux coutumes.
Tout tait perdu! J'entendis mon pre s'crier: Ce n'est pas l ma
fille! Puis Hassan dire: Que cette chienne soit punie comme elle le
mrite! Tomadhyr jeta un cri dchirant qui me glaa d'pouvante. Toutes
les femmes et les eunuques coururent sur la galerie, et moi, je me
prcipitai dans un escalier drob qui menait au jardin. Je gagnai la
porte, elle tait ferme. En voyant un paquet de cordes auprs de la
citerne, je pensai sur-le-champ  fuir par dessus la muraille. Je
m'emparai de ces cordes, je courus  une des tours...

--Je sais le reste; mais parle-moi de la pauvre Tomadhyr! Crois-tu
qu'elle ait t tue?

Djmil allait me rpondre, lorsque le nom de Tomadhyr vibra sous le
plafond de l'hypoge, comme s'il et t prononc par un cho
mystrieux. Djmil devint ple. Je me levai, je fis quelques pas et je
reconnus, avec une inexprimable surprise, la voix de Malek qui appelait
Tomadhyr avec angoisse et colre. Je courus vers le puits:

--Maudite sorcire, disait-il, rends-moi l'chelle, je suis bless,
poursuivi...

Je me htai de le faire descendre.

--Ah! c'est toi? dit-il; o est l'empoisonneuse qui prive les gens de
leur volont?

--Hlas! je crois que Tomadhyr a pay de sa vie son dvouement pour moi!

--Elle tait mauvaise sorcire si elle s'est laisse tuer, dit-il
schement. Allons, retire l'chelle, moi je ne puis t'aider.

--Es-tu bless?

--Oui,  la main.

Nous gagnmes l'hypoge.

--Tu as ta femme? me dit-il en voyant Djmil; je resterai de l'autre
ct de la porte.

--Comme tu voudras.

Quand il se fut install dans la premire chambre, je lui demandai ce
qui lui tait arriv.

--Je me suis rveill, dit-il,  mi-chemin de Dakakyn. J'ai saut sur
mon cheval et je revenais, d'abord pour punir Tomadhyr de m'avoir donn
un philtre, ensuite pour accomplir mon dessein, lorsque,  une heure
d'ici, j'ai rencontr Mourad et Hassan escorts seulement de cinq
cavaliers et de quelques esclaves portant des falots. Je ne sais pas ce
qu'ils cherchaient, mais l'occasion tait trop belle pour la laisser
chapper.

J'ai march droit  mon ennemi et de mes deux pistolets j'ai fait feu 
trois pas. Il s'est affaiss sur le cou de son cheval et je le crois
mort. Hassan m'a charg et m'a coup d'un coup de sabre ces deux doigts
de la main gauche. Tiens, regarde. Je ne saigne plus et je ne sens rien.
D'ailleurs la vie de Mourad valait bien la perte de la main tout
entire. Des mameluks sont accourus au bruit du combat. On s'est battu
dans l'obscurit. Deux de mes cavaliers ont t tus et je suis venu
chercher un refuge ici.

--Es-tu suivi?

--On a perdu ma trace.--Maintenant que nous n'avons plus rien  faire
dans l'oasis, nous pourrons repartir pour Esnh demain ou cette nuit
mme, car, pour rester longtemps dans ce tombeau  respirer la poussire
des morts et  mourir de faim, je ne le veux pas.

--Je n'y tiens pas non plus, lui dis-je; mais, cette nuit, toute l'oasis
doit tre sur pied.

--Qu'importe! le dsert est  une porte de pistolet, nos chevaux sont
l-haut cachs dans l'intrieur du temple. Crois-moi, partons
sur-le-champ. Nous couperons tout droit  travers les sables.

--Une traverse de trois jours sans eau, sans provisions, c'est
impossible, et Djmil ne peut faire le trajet  cheval.

--Alors, attendons la nuit prochaine. Je vais dormir comme je n'ai pas
encore dormi depuis la mort de mon pre. J'ai le coeur lger. Mourad est
mort...

--Ne le dis pas  Djmil, elle l'apprendra assez tt.

--Ne crains rien, je ne lui en parlerai jamais; mais elle ne peut avoir
beaucoup de larmes pour celui qui la forait  pouser Hassan.

Djmil dormait dans l'hypoge, je m'tendis en travers de sa porte, 
deux pas de Malek.

Si la satisfaction d'avoir assouvi sa vengeance lui procura un profond
sommeil, la mort de Tomadhyr et le danger que courait Djmil me tinrent
veill. Et puis, j'touffais dans cette tombe. Je montai respirer l'air
plusieurs fois et m'assurai que l'ennemi n'tait pas sur nos traces.

Le jour venu, il fallait agir prudemment pour ne pas attirer l'attention
sur nous. Je craignais que Malek ne commt quelque imprudence; j'obtins
de lui qu'il resterait pour veiller sur Djmil. Je me mis en qute des
dromadaires qui avaient amen Tomadhyr; j'envoyai les fellahs faire de
l'eau au puits le plus voisin et j'allai aux provisions avec deux
cavaliers.

La ville tait en moi. On criait fort autour de la boutique du barbier,
j'y entrai hardiment et je criai aussi fort que les autres, afin de
savoir ce qui se passait. Mourad tait vivant. Il n'avait t bless que
fort lgrement  l'paule, et on disait que le meurtrier n'tait autre
que Souleyman, furieux de n'avoir pas obtenu la main de Djmil.

Quelques-uns prtendaient que la fille du bey n'avait pas quitt le
palais et qu'une esclave seule avait pris la fuite. D'autres soutenaient
que son pre l'avait tue pour avoir outrag d'avance son poux. Quant
 l'attaque nocturne de Malek, on la mettait sur le compte d'une
incursion de pillards bdouins dans l'oasis, et c'tait ce qui
proccupait le moins. La grande nouvelle tait le retour du sultan Kbir
(Bonaparte) au Caire, aprs avoir chou dans son expdition de Syrie,
et l'on se disait tout bas que Mourad et Hassan allaient marcher de
concert, l'un sur Minieh, l'autre sur Medineh, avec cinq ou six mille
mameluks, bdouins, magrebins, darfouriens, et chasser les Franais de
la moyenne gypte. L'intrt politique l'emportait sur les intrts
privs.

J'avais une envie dmesure d'aller trouver Mourad et de juger par
moi-mme de ce caractre indomptable et de cette infatigable activit.
J'admirais cet homme qui, presque  bout de ressources, avait su
conserver tant d'autorit, tant de prestige sur ceux qui lui avaient
longtemps disput le pouvoir. Mais le salut de Djmil m'imposait la
prudence, et puis Hassan, ce lion des dserts de l'Arabie, qui sait s'il
ne tuerait pas sa fiance fugitive comme il avait sans doute tu ma
pauvre alme? Il la faisait chercher; on fouillait les maisons des
fellahs et on questionnait les propritaires. Une forte rcompense tait
promise  celui qui livrerait Djmil, ou dirait seulement o elle tait
cache.

Il fallait fuir au plus tt. Nos outres pleines et nos provisions
faites, je revins prs de mes compagnons leur donner des nouvelles; mais
je me gardai bien de dire  Malek que Mourad tait vivant, il et risqu
une nouvelle tentative.

Nous nous mmes en route vers le milieu de la nuit,  l'heure o l'oasis
tout entire dormait. Au jour, nous en tions dj bien loin. Nous
marchmes jusqu' ce que nos montures fussent puises; nous dressmes
nos tentes dans un repli de terrain, auprs d'un fourr de lentisques et
de palmiers nains. Nous achevions de prendre notre repas quand un des
fellahs, plac en observation, signala une troupe  cheval.

Malek et moi, gravmes la petite minence de sable qui protgeait notre
campement. Un nuage de poussire s'levait de l'horizon.

--C'est la cavalerie de Mourad! dit Malek, nous ne pouvons fuir, nos
btes sont trop fatigues. Il faut abattre les tentes, cacher la femme,
les fellahs et les btes dans le fourr. Nous et les deux cavaliers,
nous monterons  cheval et agirons de ruse.

En un instant ses ordres furent excuts. Je rassurai du mieux que je
pus Djmil, qui tait ple, mais ne tremblait pas, et j'allai rejoindre
Malek et ses deux cavaliers.

--Attirons-les loin d'ici, me dit-il, et laisse-moi porter la parole; il
sera toujours temps de se battre.

Nous fmes un quart de lieu au galop,  l'abri derrire le repli de
terrain, et nous nous arrtmes sur une butte de sable bien en vue.

L'ennemi nous vit et se dirigea de notre ct.

--Ils sont plus de vingt, me dit Malek, et nous ne sommes que quatre;
mais ce sont des bdouins et des yambos. Ils sont vtus de laine, tandis
que nous sommes maills de fer; on peut en venir  bout si Allah le
permet! Allons au-devant d'eux.

Quelques instants aprs nous tions  porte de la voix. Ils avaient
fait halte en nous voyant accourir.

--C'est Hassan-Bey, en personne, me dit tout bas Malek en arrtant son
cheval. S'il ne se contente pas de mes paroles, il faudra le tuer.

--Je m'en charge, rpondis-je.

Malek s'adressant alors directement  lui:

--Ya Sidi Sherif, tu as t tromp comme nous aux pistes de cette
caravane.

--Que veux-tu dire? rpondit Hassan.

--Ne cherches-tu pas comme nous celle que Mourad appelle sa fille?

--Si tu le sais, pourquoi le demandes-tu?

--J'aurais pu te donner un renseignement, mais puisque tu n'en veux
pas...

--Parle, o est ma fiance?

--Dans l'oasis,  Dakakyn.

--Tu mens, j'en arrive!

--O Sherif, dit  Hassan un de ses cavaliers, que je reconnus pour tre
Souleyman, cet homme te trompe en effet. C'est Malek-Ben-Aly, c'est lui
qui a enlev Djmil, pour le compte du colonel franais.

Malek rpliqua en lui tirant un coup de pistolet qui le fit rouler 
terre; puis, mettant le sabre  la main, il fondit sur le gros de la
troupe. Je courus au sherif, et le combat s'engagea. Hassan tait un
homme vigoureux, expriment dans le maniement des armes, ce qui ne
l'empcha pas de recevoir une blessure au bras qui lui fit lcher son
sabre, et j'allais en dbarrasser Djmil sur l'heure, car il tait hors
d'haleine, si ses Arabes ne fussent venus  son secours. J'en tuai un,
mais en pure perte. Je fus renvers de cheval et maintenu  terre par
quatre bdouins qui, sur l'ordre d'Hassan, me lirent les jambes et les
bras.

Malek et l'un des cavaliers taient galement pris, l'autre tait mort.
 nous quatre, nous leur avions tu cinq hommes, nous en avions mis
quatre hors de combat sans compter Hassan et Souleyman blesss.

En voyant que sur vingt il n'en restait que neuf, je ne perdis pas
l'espoir d'en venir  bout, quoique Malek et moi fussions lis de
cordes.

Nous fmes amens devant Hassan qui avait mis pied  terre pour panser
sa blessure.

--Voil trois rudes compagnons, dit-il, et les houris seront bien
dsoles de les voir arriver en paradis sans leur tte.

--Tu plaisantes agrablement, rpondis-je; mais ne crois pas m'effrayer;
je te sais plus cupide que mchant et tu prfreras notre ranon  notre
mort.

--Pourquoi ton kiachef ne parle-t-il pas lui-mme?

Et se tournant vers Malek:

--Dis-moi d'abord s'il est vrai que tu conduisais la fugitive  ton chef
franais?

--Je ne connais pas celle dont tu veux parler, rpondit Malek, et il y a
longtemps que le Franais ne pense plus  elle.

--Alors, que venais-tu faire  Khardjh?

--Je venais me joindre aux cavaliers de Mourad avec ces deux bons
musulmans, qui, comme moi, ont dsert le drapeau de nos oppresseurs.

--Tu me crois bien sot pour me donner  boire de telles impostures. Ta
langue a assez menti. Je vais te la faire couper.

Je crus qu'il plaisantait; mais je fus bien vite dtromp en voyant deux
de ses bourreaux renverser mon compagnon et lui ouvrir la bouche avec
leurs sabres. Ce fut en vain que j'implorai sa grce, que j'offris des
monceaux d'or et que je dis qu'il tait le frre de Djmil: le
malheureux Malek fut mutil sous mes yeux.

Vaincu par la souffrance, il s'vanouit.

Hassan s'adressa ensuite  moi:

-- ton tour, dit-il; veux-tu avouer la vrit?

Un frisson glacial me passa dans les veines. J'avais vu la mort souvent
en face; mais j'avoue que l'ide d'tre mutil comme cet infortun
paralysait toutes mes facults. Je n'avais qu'une ide, celle de fuir,
et je faisais des efforts surhumains pour rompre mes liens. Tout  coup
je sentis qu'une des cordes qui me retenait les coudes l'un contre
l'autre cdait. L'espoir et la prsence d'esprit me ranimrent.

--Oui, je veux bien parler, dis-je avec aplomb: que veux-tu savoir?

--Tu n'es ni Arabe, ni mameluk.

--C'est vrai.

--Qui es-tu?

--Le chef franais lui-mme.

--Toi!... fit-il en s'approchant.

--Oui! et je suis venu chercher ma femme.

--Qui, Djmil?

--Elle est marie avec moi depuis longtemps.

--Et tu l'as emmene?

--Oui.

--O est-elle?

--Pas loin d'ici!

En ce moment, ma corde se desserra tout  fait, mais je restai immobile.

--Tu consens  me la rendre?

--Puis-je faire autrement? Fais moi dlier les pieds, et je te conduirai
prs d'elle.

Comme un sot, il en donna l'ordre.

Ds que j'eus les jambes libres, et, pendant que son esclave tait
encore agenouill devant moi, je rompis mes liens, et, avec la
promptitude de l'clair, j'arrachai le yatagan que celui-ci portait sur
l'paule comme un carquois; je me jetai sur Hassan qui tait  trois pas
de moi, et lui plantai la lame tout entire dans la poitrine. Ce fut si
vite fait que j'eus encore le temps de couper la corde qui retenait les
mains du mameluk prisonnier avant que les bdouins fussent revenus de
leur stupeur.

Pendant qu'ils s'empressent autour de leur sherif, le mameluk et moi
nous leur tombons sur le dos  notre tour. J'en abattis un pour mon
compte, lui deux; nous tions devenus enrags. Souleyman prit la fuite
avec ceux qui restaient. Mon mameluk songea d'abord  les poursuivre;
mais je le rappelai pour qu'il allt chercher quelques-uns de nos
fellahs, et un dromadaire afin d'emporter Malek, qui semblait mort. Il
obit, mais il ne voulut pas partir avant d'avoir tranch sans piti les
ttes des trois bdouins qui respiraient encore. Hassan se tordait sur
le sable, en rugissant de douleur et m'accablant d'imprcations. Je lui
brlai la cervelle pour en finir.

Quelques instants aprs, Malek hiss sur le dromadaire, et mes fellahs
ayant dvalis et dcapit les morts, y compris le sherif, je repris le
chemin du bois de lentisques en emmenant les chevaux. Djmil accourut
au-devant de moi et, sans prononcer une parole, me prit la main et y
colla ses lvres.

Ne voulant pas attendre que Mourad, averti par Souleyman, pt venir nous
rejoindre avec une arme tout entire, je donnai l'ordre de repartir
sur-le-champ, afin de prendre de l'avance. Les chevaux taient fatigus,
il est vrai, mais les dromadaires pouvaient encore fournir une longue
marche.

Nous avions d'ailleurs plus de chevaux qu'il n'en fallait pour monter
tout le monde. Nous partmes au soleil couchant. Le khamzine s'leva.
C'est un vent du sud-ouest qui, charg de l'atmosphre embrase du
dsert, vous nerve et vous dessche les poumons. Dans sa furie, il
soulve des tourbillons de sable et ensevelit parfois les caravanes qui
se laissent surprendre. Il souffla toute la nuit et il nous sembla
respirer l'air qui sortirait d'une fournaise. Malgr les haltes
frquentes pour rafrachir les hommes et abreuver les btes, dix de mes
chevaux tombrent fourbus et deux fellahs moururent suffoqus. Avec le
retour du jour, le khamzine redoubla de violence. Le soleil tait
tellement voil par les nuages de sable qu'il semblait un boulet rouge.
Les dromadaires se couchrent. Il fallut s'arrter. Grce  la
prcaution que nous avions prise, Djmil et moi, de garder constamment
une ponge imbibe d'eau sur la bouche, nous supportmes ce vent
desschant. Je fis porter sous ma tente le malheureux Malek, dont la
soif exasprait encore la douleur et je cherchai  lui donner courage.

Djmil,  laquelle j'avais appris qu'il tait son frre, sut lui parler
beaucoup mieux que moi dans le sens du fatalisme musulman. Aprs l'avoir
coute d'un air sombre, il parut se soumettre  son sort. Tout  coup
il se leva, prit la main de Djmil et la porta  son front et  sa
poitrine, voulant dire par l qu'il la reconnaissait pour sa soeur. Puis
il me fit comprendre que j'eusse  lui donner ses armes. Je les lui
remis, pensant qu'une ide de combat traversait son esprit et en
rveillait l'indomptable nergie. Il prit ses pistolets, en fit jouer
les batteries, les chargea, et les rejeta loin de lui d'un air
mcontent. Puis il tira son sabre, en examina la pointe affile, le
remit au fourreau, et sortit de la tente en me faisant signe de le
suivre. Il fit trois pas, s'arrta, me fit voir avec un geste de
dsespoir sa bouche mutile, sa main estropie; puis, levant au ciel un
regard rsign, il me serra la main et s'loigna. Je crus qu'il voulait
me quitter et j'allai vers lui; mais avant que je l'eusse rejoint, il
avait tir son sabre, et,  deux mains, se l'enfona dans la poitrine.

En me voyant prs de lui, il sourit tristement, ferma les yeux et
retomba mort. Ses hommes vinrent le relever.

--Ce qu'il a fait l, dit l'un d'eux, est d'un lche sans foi ni
religion. Il faut savoir supporter ce qui doit arriver. Il a eu tort.

Dans la situation de Malek, un vrai musulman se ft dit en effet, que
c'tait crit. Mais, comme la plupart des mameluks ns dans le rite
grec et convertis ensuite  l'islamisme, Malek ne croyait pas  la
fatalit. Il avait compt sur la mansutude divine et s'tait soustrait
par la mort  la honte de vivre mutil.

Les fellahs refusrent de lui donner la spulture et je dus, avec l'aide
des mameluks, lui creuser une fosse et l'ensevelir. La douleur de
Djmil ne pouvait tre bien grande, elle ne connaissait ce frre que
depuis quelques heures, et le sentiment de la famille est peu dvelopp
chez les Orientaux.

Il fallait songer  se remettre en route. Je donnai l'ordre de plier les
tentes et de recharger les outres. Les deux dromadaires et trois chevaux
furent seuls en tat de repartir. Le vent soufflait toujours. La soif se
fit bientt sentir et les fellahs absorbrent ce qui restait d'eau. Nous
avancions lentement.  chaque instant c'tait un homme ou un cheval qui
restait en chemin. Vers minuit, mon cheval refusa d'aller plus loin. Il
n'y en avait pas d'autre. Je grimpai sur le dromadaire qui portait
Djmil. Trois heures aprs, nous tions seuls. Notre monture refusa de
marcher et se coucha. Nous dmes rester l sous des tourbillons de sable
qui menaaient de nous ensevelir. La soif, l'ardente soif, me brlait la
gorge. J'avais puis les quelques gouttes d'eau qui me restaient. Les
provisions taient restes sur l'autre dromadaire. Ma compagne souffrait
de la faim; elle tait crase par le manque d'air et la fatigue. Je
cherchais  la rconforter en lui disant que nous ne pouvions pas tre
loin d'Esnh, qu'il fallait attendre que notre dromadaire et pris un
peu de repos. Je voulus le faire lever, mais le maudit animal ne
bougeait pas plus qu'une borne. Il ruminait paisiblement, le cou allong
sur le sable. Que cette nuit fut longue et cruelle! Au matin, Djmil
tait glace. Son regard tait voil. Allait-elle mourir?

--coute, lui dis-je, je donnerai ma vie pour sauver la tienne. Veux-tu
boire mon sang?

--C'est horrible! rpondit-elle d'une voix teinte.

--C'est ncessaire, je veux que tu vives!

Je me fis une entaille au bras. Elle but.

Le ciel tait moins charg de nuages de poussire du ct de l'Orient,
le vent faiblissait. Je vins  bout de mettre le dromadaire sur pied et
nous repartmes.

Enfin nous vmes les minarets d'Esnh, et le mme jour, ma chre
compagne tait sous la protection de la France. Nous avions d au vent
du dsert de n'avoir pas t rattraps par Mourad. Cette expdition
avait dur dix jours, et, sur treize personnes, je revenais seul.

 la suite des privations que nous avions endures, Djmil fut malade
assez longtemps; moi mme je m'en ressentis plus de quinze jours.




XIV


Aussitt que Djmil eut recouvr ses forces, elle me tmoigna une
affection dont je fus vivement touch.

--Dis-moi donc que tu m'aimes, me disait-elle, il me semble que tu ne me
l'as pas encore dit.

--C'est vrai. Je ne te l'ai pas dit comme je le sens. Je ne saurais pas
le dire.

--Mais tu me l'as prouv; c'est pourquoi Djmil aime par-dessus tout
celui qui lui a sauv deux fois la vie et qui l'a dlivre, par son
courage, d'un matre odieux. Aussi, pour toi, j'ai fui ma famille; pour
toi, je renoncerai  ma religion si tu le veux. Je t'obirai
aveuglment. Je ne te demande qu'une chose, c'est de souffrir prs de
toi ton esclave Djmil.

--Chre enfant adore, lui dis-je en la serrant sur mon coeur, ce que je
t'ai dit, il y a un an, alors que je te vis pour la premire fois, je te
le rpte ici: c'est moi qui suis ton esclave.

--Non, il faut tre mon matre, me commander, m'instruire. Je ne sais
rien et je veux tout apprendre. Avec ton sang, j'ai bu tes penses, tes
dsirs; aujourd'hui, j'ai encore soif, mais c'est ton me tout entire
que je veux boire.

Quel homme n'et t enivr par cette enchanteresse, et comment
aurais-je pu douter d'elle?

J'avais racont mon expdition dans l'oasis au gnral Desaix. Il me
blma de ne pas lui en avoir parl avant de partir. Je vous eusse donn,
dit-il, le moyen de parler  Mourad; j'estime sa bravoure, et peut-tre
et-il t sensible  des propositions de ma part. Mais c'est partie
remise. Vous avez sa fille, gardez-la bien.

Il n'tait pas ncessaire de me faire cette recommandation, je ne la
perdais pas de vue. J'en tais devenu jaloux comme un tigre.

Le noble caractre et la sage administration de Desaix lui avaient valu,
de la part des habitants de la haute gypte, le surnom de _Sultan
juste_; il se vit  regret forc d'abandonner la garde du pays aux
troupes indignes et d'aller rejoindre Bonaparte  son quartier gnral
de Gizh.

Mourad marchait sur le Caire, en mme temps qu'une flotte anglo-turque
s'avanait vers Alexandrie.

Nos prparatifs furent bientt faits. Je m'embarquai avec Djmil.

Morin se joignit  nous avec ses cartons, et, durant le voyage, il se
montra si aimable auprs de ma compagne, qu'il obtint de faire un dessin
d'aprs elle. Dcidment ce garon faisait une collection de portraits
de femmes. Comme il me montrait la srie de ceux de Sylvie, de
Pannychis, de Daoura, de mon htesse cophte  Esnh, et de Tomadhyr, je
le priai de me faire une copie de celui-ci. Je voulais garder l'image de
cette pauvre fille; mais Djmil en parut contrarie et j'y renonai.
Nous tions ingrats tous les deux. L'alme avait pay notre bonheur de
sa vie, puisqu'elle n'avait pas reparu!

Le 10 juillet, la division Desaix tait de retour  Gizh, et mon
rgiment, en attendant de nouveaux ordres, revenait prendre ses
quartiers  Boulaq.

Ma maison tait toujours  la mme place, mais Pannychis en avait
dcamp quelques jours aprs mon dpart. J'en fus fort aise. Elle avait
pass avec armes et bagages, c'est--dire, avec ses chiffons et ses
bijoux, dans les bras d'un _Riz-pain-sel_. C'est ainsi que nous
appelions ces munitionnaires qui faisaient souvent, aux dpens du pauvre
soldat, de si rapides fortunes.

Il ne me restait que Daoura, Choho et Zabetta pour recevoir Djmil.
Elles l'accueillirent par des cris, des pleurs, des rires  n'en plus
finir. Daoura sautait autour d'elle absolument comme un chien qui
retrouve son matre.

Je courus embrasser Dubertet qui me dit, en me parlant de Sylvie: J'ai
eu envers elle bien des torts qu'elle m'a pardonns. La fidlit de
cette femme est inimaginable, mon cher! Elle a ddaign de se venger
alors qu'elle pouvait le faire impunment.

Malek n'tait plus l pour dire le contraire, et je n'tais pas charg
de dtromper Dubertet. L'amour vit d'illusions, et mon ami se trouvait
heureux.

En le quittant, je m'occupai de trouver un professeur pour Djmil.

Elle voulait apprendre  lire,  crire et  parler le franais qu'elle
commenait  bgayer. Je ne pouvais m'adresser  un meilleur matre qu'
Fosco qui m'avait montr l'arabe, et j'obtins qu'il lui donnt des
leons. J'eus le loisir de surveiller les progrs de l'lve, car
j'tais charg de garder le Caire avec mes dragons. Je ne pus donc, 
mon grand regret, assister le 22 juillet  la glorieuse bataille
d'Aboukir o Murat fit une si belle charge pour couper l'arme turque et
la pousser jusque dans la mer.

Bonaparte quitta le Caire le 18 aot 1799 avec plusieurs de ses gnraux
et quelques savants. Croyant qu'il allait en tourne scientifique,
personne ne s'en inquita: aussi le dsappointement fut grand lorsque
nous smes qu'il s'tait embarqu  Alexandrie le 22 et faisait voile
pour la France. Il laissait le commandement  Klber qui vint au Caire
et fut reconnu gnral en chef le 1er septembre, aux acclamations de
l'arme et de la population.

Celui-ci montra d'abord les dispositions les plus pacifiques et ne
songea qu' s'attirer la confiance des habitants. Les mois de septembre
et d'octobre se passrent en ftes. Djmil aimait  paratre, je la
conduisis partout. Sa jeunesse et sa beaut furent trs-remarques. Elle
eut les hommages des hommes et l'envie des femmes.

En novembre l'infatigable Mourad reparut dans le Fayoum et Desaix marcha
contre lui avec deux colonnes mobiles composes de cavalerie,
d'artillerie et d'infanterie monte sur des dromadaires. Dans la crainte
qu'il ne vnt encore me ravir sa fille, je fis faire bonne garde autour
de ma maison.

Je n'avais pas revu mademoiselle de Crignan, je n'en avais mme pas de
nouvelles par son propritaire juif, quand, un matin, j'aperus Louis
rdant autour de ma maison. Il avait beaucoup grandi et semblait mieux
portant.

--O vas-tu ainsi tout seul, petit Louis?

--Je venais chez toi, dit-il en accourant se jeter dans mes bras; il y a
plus de huit mois que je ne t'ai vu! Veux-tu que je djeune avec toi?

--Avec plaisir; mais tu seras raisonnable?

--Est-ce que je ne le suis pas toujours?

--Ce n'est pas ce que dit ta soeur.

--Elle prtend me faire passer pour alin, dit-il en haussant les
paules. Je lui pardonne ce mensonge. C'est  bonne intention, pour ne
pas donner l'veil sur mon secret; mais,  force de prudence et de
soins, elle en est arrive  me devenir insupportable. Elle m'ennuie!

--Ce que tu dis l serait odieux si tu en sentais la porte. Ta soeur...

--Ne l'appelle donc pas ma soeur. Cela me rappelle madame Royale et me
fait de la peine!

--Voil ta folie qui te reprend? Allons viens djeuner; mais que votre
_majest_ daigne au moins garder l'incognito.

--Oh! sois tranquille, je suis prudent, dit-il d'un air grave.

Je l'emmenai dans la salle  manger o Djmil m'attendait. Ce jour-l
elle tait vtue d'or et de soie, elle avait son tarbouch d'meraudes et
ses colliers de perles. Elle savait dj assez de franais pour se faire
comprendre.

Quand je lui eus prsent Louis comme le fils de l'un de mes amis, elle
le fit asseoir prs d'elle et lui demanda quel ge il avait. Puis elle
me dit qu'il tait joli et qu'il ressemblait  une fille. Lui ouvrait de
grands yeux et la regardait avec admiration. Puis il toucha du bout du
doigt, et d'un air craintif, ses vtements, ses colliers, ses cheveux et
ses mains.

--C'est une fe! lui dis-je en riant; prends garde de la faire envoler.

--J'en serais bien fch, dit-il; et s'adressant  Djmil: Voulez-vous
que je vous embrasse, madame la fe? Elle y consentit sans faons.

Pendant le djeuner, cet enfant se montra trs-sens; s'il n'tait ni
trs-instruit ni trs-intelligent, il tait au moins affectueux et plein
de bons sentiments. En sortant de table, qu'il ft fils de roi ou non,
il avait gagn mon affection.

Pour venir me voir, il avait profit d'une visite que mademoiselle de
Crignan tait alle rendre, et, quand je lui parlai de le reconduire,
il me dit:

--Laisse-moi passer avec toi tout le temps que je pourrai. Si la
Crignan est inquite de moi, elle viendra bien me chercher ici. J'ai
dit au juif o j'allais.

Je le laissai libre de faire ce qui lui plairait. Djmil lui proposa de
jouer au _mangallah_, espce de jeu de trictrac trs  la mode en
Orient.

Aprs un quart d'heure, il billa et me demanda  voir mes chevaux;
quand ce fut fait, il voulut aller se promener dans la caserne. En
voyant mes dragons, il me manifesta son dsir d'tre soldat un jour. De
retour  la maison il demanda  Guidamour de lui apprendre  faire
l'exercice; puis il alla taquiner la petite fellahine en lui drangeant
ses chafaudages de ptisserie et il se pmait de rire devant les
impatiences de cette fille. Djmil, qui n'tait gure moins enfant que
lui, s'en mla et la maison fut bientt sens dessus dessous. Elle finit
par en faire sa poupe et l'habilla en odalisque.

On annona en ce moment mademoiselle de Crignan. Louis, pris de
terreur, demanda  Djmil de le cacher, et ils s'enfuirent dans le
harem.

J'allai au-devant d'Olympe, qui me demanda avec inquitude si son frre
tait chez moi.

--Tranquillisez-vous, lui dis-je, il est ici.

--Ah! quel enfant terrible! comme il m'a fait peur!

--Vous craignez qu'on ne vous l'enlve?

--Sans doute! dit-elle imprudemment; puis se reprenant: un enfant qui ne
sait ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit, peut suivre le premier venu.

Aprs l'avoir prie de s'asseoir:

--Voyons, mademoiselle de Crignan, cessez de feindre avec moi. Louis
n'est pas plus fou qu'il n'est votre frre. Je ne sais s'il est
rellement le Dauphin; mais c'est un enfant aimable et bon que vous
tenez trop svrement et que vous ennuyez. Tant pis, le mot est lch!

--Il vous a dit que je l'ennuyais? dit-elle en se redressant.

--Parfaitement!

Elle tait profondment blesse.

--Je l'ennuie! Ah! voil bien l'ingratitude des princes! Dvouez-vous
donc pour eux, sacrifiez-leur toutes vos affections, rsignez-vous 
vivre loin du monde, pour ainsi dire clotre; brisez-vous le coeur: ils
vous en savent gr en vous faisant dire: _Vous m'ennuyez_!

--C'est donc dcidment un prince?

Elle se tut, rougit et baissa les yeux, puis elle me regarda hardiment
et me dit avec l'accent de la vrit:

--Je vous ai tromp jusqu' ce jour. Je le devais! Puisque cet enfant,
par ses rvlations, me force  vous confier son sort, sachez qu'il est
bien le fils de Louis XVI. Vous l'avez sauv de la mort,  prsent
protgez sa vie! Un jour, quand il remontera sur le trne de ses aeux,
il vous en saura peut-tre gr, si jusque-l vous avez le talent de ne
pas l'ennuyer. Moi, j'ai chou, c'est  votre tour d'tre dvou et de
lui sacrifier tout:  vous le devoir et l'honneur de garder l'hritier
de trente-six rois et de l'amuser, ce qui est malais, je vous en
avertis!

Et elle sourit avec amertume.

--Mademoiselle Olympe, en admettant que vous disiez la vrit, je ne
veux rien de tout cela; d'abord parce que je ne suis pas ambitieux,
ensuite parce que je suis de ceux qui ne veulent pas le retour du pass.

--Alors, vous allez dnoncer le roi?

--Je ne suis pas convaincu qu'il soit ce que vous dites, non que je
doute de votre sincrit, mais vous pouvez avoir t trompe. Quant 
dnoncer qui que ce soit, cette sorte de patriotisme n'est pas de mon
got. Je suis pein de voir que vous m'estimez si peu!

--Excusez-moi, monsieur de Coulanges, j'ai pour vous une grande estime,
au contraire! mais j'ai eu tant de dceptions et je suis tellement
dgote de la vie que je suis injuste.

--Oui, vous tes injuste!

--Accablez-moi, je le mrite; mais croyez  ma sincrit,  mon
affection...

Elle tait si mue que je crus voir un aveu s'chapper avec ses larmes.
Que j'eusse t heureux si elle et t sincre en temps utile! mais il
tait trop tard!

--Voici votre protg, lui dis-je en voyant entrer Djmil et l'enfant,
qui avait repris ses vtements masculins.

 la vue de Djmil, mademoiselle de Crignan resta atterre. Elle la
regarda en plissant, puis reportant les yeux sur moi, elle voulut
parler. La parole expira sur ses lvres. Elle gagna la porte, repoussa
Louis qui l'avait suivie par habitude, et lui dit d'une voix tremblante
de colre:

--Vous pouvez rester avec vos nouveaux amis, moi je n'ai pas le talent
de vous amuser.

Et elle partit sans rien couter et sans se retourner.

Louis se prit  pleurer, mais en montrant plus d'effroi de se voir
abandonn que de tendresse pour la pauvre Olympe. Djmil l'embrassa,
lui essuya les yeux et l'emmena jouer.

Je n'tais nullement satisfait d'avoir en garde ce prtendu rejeton
royal. Mais que faire? Je ne pouvais le mettre sur le pav. Je lui
accordai l'hospitalit pour la nuit. Le lendemain, jugeant que la colre
de mademoiselle de Crignan devait tre tombe, je me rendis chez elle,
mais je ne trouvai que le vieux petit juif. Il m'apprit qu'elle avait
quitt le Caire.

--Est-ce pour longtemps?

--Qui sait! Peut-tre pour toujours.

--Si tu sais quelque chose, parle!

--Je sais qu'elle a vers beaucoup de larmes depuis hier, et qu'elle
s'est embarque ce matin.

--Et o va-t-elle?

--Je l'ignore; mais elle a d aller rejoindre le lord anglais.

--Qu'est-ce qui te le fait supposer?

--Il y a quelque temps, un soir, il a frapp  la porte de chez moi. Je
ne voulais pas lui ouvrir avant qu'il ne m'et dit son nom, afin de vous
l'apprendre  votre retour.

--Et qu'a-t-il rpondu?

--Qu'il venait de la part du prince.

--Quel prince? il y en a beaucoup!

--Je n'ai pu en savoir plus long. Je devinais bien qu'il apportait de
l'argent. Je craignais de n'tre pas pay, car vous tiez parti, et je
l'ai introduit chez la dame franaise. Alors je suis mont sur ma
terrasse, d'o je pouvais entendre leur conversation. Je sais assez de
franais pour comprendre.

--Trs-bien, et qu'as-tu entendu?

--Oh! bien des choses, car il est rest ce jour-l plus d'une heure. Le
petit garon avait t envoy au lit tout de suite aprs souper. Le
mylord n'tait donc pas gn par sa prsence. Il a d'abord dit  la dame
qu'elle demandait trop souvent de l'argent  la famille, et que celui
qu'il apportait tait tout ce dont on avait pu disposer. Elle se rcria
sur l'exigut de la somme;  quoi l'Anglais rpondit qu'il tait prt 
lui donner tout ce qu'elle demanderait si elle consentait  le suivre.
Enfin, il lui proposa de l'acheter comme on achte une esclave au bazar;
mais il voulait le petit garon par-dessus le march.

--Et qu'a rpondu la Franaise?

--Elle s'est fche trs-fort, lui a dit qu'il tait l'ennemi de son
pays, que jamais elle ne vendrait l'enfant qui lui tait confi, et
qu'il tait un misrable et un insolent. Alors l'Anglais lui a parl
plus poliment; il lui a propos d'tre son mari.

--A-t-elle accept?

--Elle n'a dit ni oui ni non. Elle a fait une de ces rponses comme les
femmes en font quand elles ont besoin des gens qu'elles n'aiment pas.
Enfin, il est parti en disant qu'il reviendrait; mais il n'est pas
revenu, et la dame franaise n'a plus reu d'argent. Je crois qu'elle
n'a plus rien.

Je payai largement ce rapport et je me retirai, cherchant  pntrer les
motifs de la fuite d'Olympe. Sans doute elle tait  bout de ressources,
et, ne voulant pas en accepter de moi pour son compte, elle me confiait
le prince, sachant qu'il tait en sret sous la garde de mon honneur et
qu'il ne manquerait de rien chez moi. Il n'tait pas probable qu'une
personne si dvoue ne ft pas partie avec l'intention de lui chercher
des protecteurs plus  mme que moi de l'lever. Pourquoi ne
m'avait-elle pas dit franchement les choses, au lieu de feindre une
colre qui ne pouvait pas tre dans son coeur?




XV


Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il tait
peu ferr sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l'arabe, je
l'associai aux leons que Fosco donnait  Djmil. Elle commenait 
parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe
trs-prononc. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait
aux leons, apprit sans y songer, et parla bientt plus purement
qu'elle; mais il n'et fallu lui demander ni de lire ni d'crire. Louis
tait doux, nonchalant et distrait. Il prfrait  l'tude, des
exercices corporels, l'quitation, l'escrime, la natation. Sa sant s'en
trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli
garon, un lger duvet blond teintait dj sa lvre suprieure. Ce
n'tait plus un enfant et ce n'tait pas encore un jeune homme. Il avait
quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princire il ne se confiait qu' moi.
Sa rserve vis--vis de tous les autres n'indiquait pas un tat de
dmence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me
parlait de ses droits  la couronne, je rabattais ses esprances en lui
disant qu'il fallait tre avant tout un citoyen, savoir se rendre utile
 son pays, et ne pas songer  le dominer. Je ne sais si je
l'_ennuyais_, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j'entendis chuchoter dans la chambre du
rez-de-chausse, o couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la
fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal
tourne, je voulus savoir s'il ne l'avait pas attire l dans un but
moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m'approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de
Louis XV causait, n'tait autre que Djmil. Je prtai l'oreille.

--Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intrt.

--Parce que vous m'avez fait de la peine.

--Moi? je ne vous ai jamais grond!

--Oui, c'est vrai, vous tes bonne pour moi, petite fe, trs-bonne!
mais vous tes mchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

--Qu'ai-je donc fait?

--Vous ne m'avez pas embrass en me disant bonsoir.

--C'est que vous devenez trop grand. Vous voil bientt un homme, et moi
qui ne suis gure plus ge que vous, je ne dois plus vous traiter comme
un enfant.

--En ce cas, vous ne m'aimez plus, petite Djmil de mon coeur?

--Si fait, mais je ne puis avoir d'amour pour vous.

--Je comprends bien ce que vous dites; mais j'en ai bien du chagrin! Je
voudrais tre encore petit! Vous parlez d'amour: qu'est-ce que c'est
donc, au juste?

--C'est de livrer son coeur tout entier, c'est d'tre prt  verser son
sang et  faire le sacrifice de sa vie pour la personne que l'on aime.

--En ce cas, je suis amoureux de vous, car je donnerais tout cela pour
vous et davantage. Je vous ferais reine dans mon pays.

--Vous parlez comme un enfant.

--Alors, si je suis un enfant, embrassez-moi comme par le pass.

Et elle l'embrassa en lui disant: C'est pour la dernire fois.

Je jugeai  propos d'intervenir et je me montrai en disant  Louis:

--Si tu tiens tant  tre embrass, va trouver mes ngresses.

Il resta tout penaud. Djmil clata de rire.

Quand j'eus remmen ma compagne, je lui dis qu'il n'y avait l rien de
si risible, et je lui demandai ce qu'elle avait t faire chez Louis.

--Je l'ai trouv, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l'ai
questionn, ce qui a augment son chagrin et l'a fait fuir. Voulant
savoir s'il n'tait pas malade, je l'ai suivi dans sa chambre, o il m'a
enfin rpondu.

--En es-tu plus avance, maintenant que tu connais son amour pour toi?

--Bah! ce n'est pas de l'amour. Crois-tu que je prenne cela au srieux?

J'avais confiance dans ma compagne; mais elle tait fille de l'Orient,
c'est--dire facile  mouvoir, et, devant les promesses extravagantes
d'un garon tout bouillant d'ardeur juvnile, elle pouvait faiblir. Il
valait mieux ne pas l'exposer au danger.

Il fallait donc loigner Louis. Il savait assez monter  cheval et
suffisamment manier le sabre pour devenir l'ordonnance, voire l'aide de
camp d'un gnral. Je commenai par lui faire endosser un uniforme et
porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que
donnait Klber, je le lui prsentai comme un mien cousin et lui demandai
de le prendre dans son tat-major. Klber l'accepta, et ds le
lendemain, aprs avoir recommand  Louis de ne jamais confier 
personne le secret de sa naissance s'il ne voulait tre fusill, je le
conduisis au quartier gnral; aprs quoi je dfendis  Guidamour de le
recevoir jamais chez moi quand je n'y serais pas.

En quittant l'gypte, Bonaparte avait promis  Klber de lui envoyer des
secours: non-seulement les secours n'arrivaient pas, mais encore nous
tions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais
durant la traverse, les autres disaient qu'il abandonnait l'arme, et
parlaient tout haut d'vacuer l'gypte. Il y eut mme des tentatives de
rvolte dans l'arme. Cette irritation des esprits, jointe  un nouveau
dbarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, dcida le
gnral en chef  entrer en ngociations avec le grand visir et sir
Sidney Smith, dont l'intervention tait indispensable.

Les Anglais, matres de la mer, nous eussent empchs de passer. Aprs
bien des pourparlers la convention fut signe  El-Aryeh, avec le grand
visir, le 28 janvier 1800.

Les gnraux Desaix, Davoust et Rapp, contraires  l'abandon de notre
conqute, se brouillrent avec Klber et partirent sur-le-champ pour la
France.

Le gnral en chef donna l'ordre du dpart  la satisfaction de l'arme.
La nouvelle du changement de gouvernement qui venait de s'oprer en
France et l'_avnement_ de Bonaparte au consulat remplissaient le coeur
des soldats d'esprance et de joie. Je n'tais pas moins dsireux de
revoir mon pays, mon pre et mes amis, aprs cinq ans d'exil tant en
Italie qu'en gypte.

Si Djmil tait enchante  l'ide de voyager sur mer et de voir la
France, ses deux ngresses se croyaient dj la proie des requins. Je
vis bien qu'il valait mieux les laisser sur leur terre d'Afrique, et,
aprs leur avoir assur  chacune une petite fortune qui les
affranchissait  jamais de l'esclavage, je les congdiai. Elles
partirent aprs avoir vers beaucoup de larmes et en me couvrant de
bndictions. La petite fellahine refusa de nous quitter.

Nous tions  la fin de fvrier. Plusieurs rgiments taient dj prts
 s'embarquer  Alexandrie; quelques places fortes du littoral avaient
t remises fidlement, selon les clauses du trait d'El-Arych, 
l'arme turque, quand un officier Anglais, du nom de Humphrey, envoy
par l'amiral Keith, informa Klber que le gouvernement britannique ne
consentirait point  ce que nous sortissions d'gypte sans mettre bas
les armes, en abandonnant nos munitions et nos vaisseaux.

Si Klber, dgot du sjour de l'gypte, avait faibli un instant en
consentant  livrer notre colonie aux Turcs et aux Anglais, il se releva
avec fiert devant tant d'insolence. Il convoqua tous les officiers
gnraux en conseil de guerre, et, leur mettant la lettre de Keith sous
les yeux:

--Messieurs, dit-il, que devons-nous faire? J'attends votre dcision.

--Nous devons nous battre! rpondirent-ils tous.

--C'est aussi mon avis, dit Klber; on ne rpond  de telles insolences
que par des victoires. Prparons-nous donc!

Klber contremanda sur-le-champ les ordres de dpart et rassembla ses
divisions sur le Caire.

Il me fit appeler.

--Haudouin, me dit-il, Desaix m'a appris que tu avais pour matresse la
fille de Mourad. L'as-tu toujours?

--Oui, gnral. J'ai eu assez de peine  la ravoir.

Sur sa demande, je lui racontai brivement comment je l'avais trouve
aux Pyramides, comment son pre tait venu me l'enlever en mon absence,
et ce que j'avais fait pour la lui reprendre  mon tour.

--Bien! dit Klber, Mourad est un hros de lgende, sa fille une hrone
de roman, et toi, un enrag troupier. Je voudrais la voir, ta sultane,
parle-t-elle franais?

--Oui, gnral.

--En ce cas, je dsire m'entretenir avec elle d'un projet qui, s'il
russit, doit avoir une grande importance pour l'arme. Elle peut me
rendre un service signal dans les circonstances prsentes. J'irai avec
mon secrtaire Poussielgue te demander  dner demain, sans faon, en
famille.

--Ne puis-je savoir de quoi il est question?

--Je te le dirai demain. D'ici-l, tu contrecarrerais peut-tre mes
plans.

Je m'en retournai assez inquiet et je prvins Djmil de la visite du
gnral en chef. Elle en fut trs-fire. Le sultan des Franais
n'allait pas dner chez tout le monde et c'tait un grand honneur,
disait-elle.

Je recommandai qu'on soignt le dner, car le gnral aimait la bonne
chre, et je l'attendis avec impatience.

Il arriva  l'heure dite avec Poussielgue, baisa galamment la main de la
matresse de la maison, lui adressa sur sa beaut un compliment qui la
fit rougir de satisfaction, et lui offrit le bras pour se rendre 
table. Il avait dj conquis ses bonnes grces.

Au dessert, quand j'eus renvoy Guidamour et la petite fellahine qui
s'acquittaient du service, j'engageai Klber  me faire part de ses
projets.

--Parfaitement, dit-il.

Et, se tournant vers Djmil:

--Belle dame, il s'agit d'une mission que je veux vous confier, mission
dlicate  remplir; mais je m'en rapporte  votre intelligence et 
votre coeur pour vous en acquitter mieux que personne. Il s'agit d'aller
trouver votre pre, en ce moment du ct de Suez.

--Vous voulez qu'elle retourne dans le dsert? m'criai-je en voyant
plir Djmil. Elle en a assez, du dsert, je vous en avertis!

--Et moi aussi, rpondit-il, j'en ai assez, ainsi que de la valle du
Nil, de la ville du Caire et de ses environs. J'y reste pourtant; mais
ce n'est pas  toi que je m'adresse. Ne dgote pas d'avance madame d'un
rle glorieux pour elle. Nous allons avoir fort  faire avec les Anglais
et les Turcs runis. Nous les battrons; mais nous n'y gagnerons rien si
nous n'avons la sympathie de la population et si nous ne faisons
alliance avec de vaillants guerriers comme Mourad. Voyons, chre enfant,
portez-lui de ma part des propositions de paix. Vous n'aurez rien 
redouter. Poussielgue vous accompagnera, et je vous donnerai un rgiment
si vous le souhaitez. Offrez en mon nom  votre pre le gouvernement de
la Haute-gypte. Je ne lui demande en change que son amiti, et de
prter serment  la Rpublique Franaise, car nous sommes toujours la
rpublique, bien qu'on l'ait coiffe d'un consul.

Djmil l'avait cout avec un calme apparent; au fond, sa vanit tait
extrmement flatte. Comme elle se taisait, je pensais qu'elle
refuserait.

--C'est  la mort que vous voulez l'envoyer, dis-je  Klber. Son pre
est capable, dans un premier moment de fureur, de la tuer sans vouloir
l'entendre.

Elle m'imposa silence, et en relevant le front:

--J'accepte la mission, dit-elle. Je saurai bien parler  mon pre. Si
je suis coupable envers lui, je n'en suis pas moins sa fille, et je lui
apporte, avec l'amiti du plus grand guerrier de l'Occident, la couronne
de la Haute-gypte. Peut-tre me pardonnera-t-il? En tout cas, je
n'aurai pas pass dans la vie sans avoir tent de faire une action
courageuse. Si j'choue et si je meurs, on me plaindra, mais on parlera
de moi. Si je russis, j'aurai la gloire d'avoir assur la paix de
l'gypte.

--Vous tes une brave fille! s'cria Klber. Vous russirez. Il n'y a
que les imbciles qui chouent, et vous tes une femme d'esprit!

--Dans tout ceci, dis-je avec dpit, on me laisse un peu de ct.
Aurai-je au moins le droit d'accompagner madame?

--Je n'y vois pas d'empchement, dit Klber, si tu peux tre revenu 
temps pour rentrer en campagne.

--Il vaut mieux que tu ne viennes pas, me dit Djmil; tu as amass trop
de colre sur ta tte; et puis, tu brusquerais mon pre.

J'allais rpondre que je la suivrais malgr elle, mais c'et t entamer
une querelle d'intrieur devant le gnral; je me tus.

Il fut convenu qu'elle partirait ds le lendemain avec Poussielgue, muni
des pouvoirs du gnral pour traiter, et avec un dtachement du rgiment
des dromadaires. Auprs de ma matresse comme  la bataille, Klber
l'emportait sur toute la ligne.

Ds que je fus seul avec Djmil:

--Alors, lui dis-je, tu veux me quitter?

--Te quitter, toi? rpondit-elle en venant se jeter dans mes bras. Non,
jamais!

--En attendant, tu vas partir sans moi. Tu prends des dcisions sans
mme me consulter. Tu as la tte monte par cette folle entreprise et
pour le gnral lui-mme. Je le vois bien. Mais est-ce l ce que tu
m'avais promis? N'avais-tu pas jur de m'obir aveuglment?

--Tu ne m'as pas dfendu d'aller porter la paix  mon pre, et tu ne
peux vouloir me le dfendre. Je veux rendre service  l'arme franaise.
Est-ce que tu ne m'en aimes pas davantage?

--Je ne puis t'aimer davantage tu le sais bien. C'est pour cela que je
ne veux pas te laisser aller l-bas sans moi.

--Je le dsire aussi, mais cela peut rendre les choses plus difficiles.

--Pourquoi cela? Ne m'as-tu pas dit jadis que je devais aller demander
ta main  ton pre? J'irai dans ce but.

--C'est bien inutile.

--Tu ne veux plus tre ma femme?

--C'est au contraire le plus ardent de mes dsirs; mais il n'est pas
ncessaire que tu t'exposes pour cela. Je dirai  mon pre et  ma mre
que nous sommes maris. Ne le sommes-nous pas, de fait: N'ai-je pas bu
ton sang? N'as-tu pas donn ta vie pour moi? Quel plus beau contrat?

--Bien. En attendant je pars demain avec toi.

--Viens donc! dit-elle d'un ton dpit qui m'irrita davantage et me
dcida d'autant plus  ne pas la perdre de vue.

Je ne savais pas Djmil si vaillante. Je l'avais aime avec toutes les
ides de domination que les femmes d'Orient autorisent par leur
soumission passive ou leur nullit absolue. Elle me faisait voir que
cette nullit n'existait pas chez elle et que sa soumission tait toute
volontaire. Elle me devenait d'autant plus chre et plus prcieuse; mais
l'amour est inconsquent et tyrannique. J'tais furieux contre elle,
j'avais cru rgner sans contrle; le devoir du citoyen et du soldat me
mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.




XVI


Ds trois heures du matin, Poussielgue tait devant chez moi avec son
escorte de cavaliers  dromadaires. Le fond de pouvoir montait un de
ces animaux. Djmil s'installa sur un autre et moi sur un troisime.
Nous avions vingt lieues  faire tout d'une traite et nos chevaux
n'eussent pu fournir une pareille tape. Le voyage pour se rendre au lac
Temsah, o nous devions trouver Mourad, n'offre rien d'intressant. Le
dsert s'y montre dans toute son aridit. C'est une surface plate,
sablonneuse, d'un gris noirtre, sillonne par des lits de torrents
desschs. Une strilit et un silence de mort, un soleil impitoyable.
De temps  autre, un coup de vent qui soulve le sable et nous couvre
de poussire. Le mirage tait le seul vnement qui vnt rompre la
monotonie du trajet. C'tait des lacs, des montagnes, des forts de
palmiers, des villes. En ralit, il n'y avait rien sur cette immense
tendue: tout au plus un bouquet d'alfa sur les rares renflements du
sol.

Djmil tait trs-proccupe et ne disait rien.

Nous arrivmes dans la soire en vue du campement de Mourad. Bien que
brise de fatigue, Djmil rsolut de se prsenter sur-le-champ devant
sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir  quoi s'en tenir
tout de suite que de passer une nuit dans l'incertitude. Il me sembla
qu'elle tait impatiente de revoir ses parents. C'tait assez naturel,
mais je lui en fis un crime. Je dus cder pourtant. Remettre l'entrevue
au lendemain nous et exposs  des dsagrments avec les Bdouins qui
taient dj venus galoper et hurler autour de nous. Nous avanmes donc
jusqu' ce qu'un dtachement de mameluks accourt  notre rencontre.
L'un d'eux demanda ce que nous voulions.

Djmil porta la parole et demanda,  son tour, dans des termes assez
humbles, que Sitty Nefyssh voult bien accorder l'hospitalit  une
personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des
nouvelles de sa fille.

Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d'un air
insolent et partit au galop du ct des tentes. C'tait Souleyman le
dserteur.

--Monsieur, dit Djmil  Poussielgue, avez-vous pens, avant de partir,
que vous pouviez laisser votre tte ici?

--Pas le moins du monde. La personne d'un parlementaire est inviolable.

--Pour des Europens peut-tre, reprit-elle, mais pour des gens qui ont
une insulte  venger, non!

--Vous n'tes pas rassurante, belle dame! Je vous avoue que je
n'aimerais pas laisser ici ma tte.

Il me sembla que Djmil, en mettant le pied sur les domaines de son
pre, prenait une attitude fire et un ton presque menaant.

--Vous allez savoir votre sort, dit-elle en nous regardant, comme pour
interroger notre courage.

Souleyman revenait transmettre l'ordre que nous eussions  entrer dans
le camp.  trente pas de la tente de Mourad, il nous signifia de nous
arrter, nous dit que nous pouvions nous installer l, et pria Djmil
de le suivre.

--Reste, me dit-elle, tu peux m'entendre d'ici. Si je crie, viens  mon
secours avec tous tes soldats.

Je ne tins compte ni de son ordre ni de la dfense de son guide d'aller
plus loin.

--Prenez vos pistolets, dis-je  mon compagnon, et brlez la figure du
premier qui vous empchera de passer. En mme temps je tirai les miens
de ma ceinture et j'en fis jouer les batteries en regardant Souleyman.
Il doubla le pas et n'osa nous empcher d'escorter Djmil jusqu'
l'entre de la tente.

--Attendez ici, nous dit-elle, et elle ajouta pour moi seul: J'ai bien
peur, adieu!

Je prtai l'oreille:

--Noble voyageuse, dit une voix de femme qui ressemblait
extraordinairement  celle de Djmil, sois la bienvenue puisque tu
m'apportes des paroles de paix, mais de la part de qui?

--De la part du sultan des Franais.

--Alors, il faut appeler Mourad.

--Non, pas encore. Je viens aussi te donner des nouvelles de ta fille.

--De ma fille! mais... c'est toi-mme. C'est toi! enlve ton voile,
Djmil?

--Ah! ma mre, ma mre... Oubliez ma faute, pardonnez-moi!

--Oui, va, je te pardonne, je suis si heureuse de te retrouver! Viens
m'embrasser.

Voyant que les choses prenaient si bonne tournure, je fis signe 
Poussielgue, et nous nous retirmes par discrtion. Une heure aprs,
Mourad fit mander Poussielgue prs de lui. Il y resta si longtemps que
je crus qu'il y coucherait. Je fus appel  mon tour et introduit auprs
d'une femme d'un certain ge, encore trs-belle. En la voyant, il me
sembla voir ce que serait Djmil dans une vingtaine d'annes: c'tait
la mme taille, le mme genre de beaut, le mme regard et la mme voix.

--Tu ne peux tre que la mre de celle que j'aime, lui dis-je.

--Oui, rpondit-elle, je suis Nefyssh; je suis ta mre aussi, car je te
pardonne et te regarde comme mon fils.

Aprs l'avoir salue avec les crmonies orientales, je l'assurai de mon
respect.

--Il faut, dit-elle, que tu aies ensorcel ma fille pour lui avoir fait
quitter sa famille. Du reste, tu es beau, jeune et vaillant, cela suffit
pour mouvoir le coeur des femmes. Ce que tu as fait pour la venir
enlever jusque dans l'oasis est d'un brave, et Mourad apprcie le
courage; nous sommes allis maintenant. Djmil a transmis  son pre
les propositions du sultan des Franais. Mourad ne veut s'engager  rien
avant d'avoir rflchi. Seulement je peux te dire tout de suite qu'il
restera neutre tant que les hostilits avec la Turquie n'auront pas t
reprises. Aprs la premire bataille livre, il se prononcera. Djmil
restera avec nous jusque-l. Tu viendras faire ta demande selon les
usages, et il t'accordera sa main. Tu te feras musulman. C'est, avec sa
succession la souverainet de l'gypte, car les Franais la quitteront
un jour ou l'autre, chasss, non par la force, mais par l'ennui et la
lassitude, et l'ambassadeur a promis d'en faciliter l'entire possession
 Mourad.

Quelques jours auparavant, un prtendant au trne de France m'avait
offert d'tre son conseiller et son ministre; aujourd'hui la femme du
futur sultan d'gypte m'offrait le sceptre des Pharaons. Dcidment, je
montais en grade; mais la condition de me mahomtiser ne m'allait pas
plus que celle de laisser Djmil.

En ce moment une portire  laquelle je n'avais pas pris garde se
souleva au fond de la tente pour donner accs  Mourad et  Djmil.

Mourad s'avana vers moi d'un air majestueux et me dit avec un accent de
colre mal dissimul:

--Sitty Nefyssh t'a-t-elle fait part de ma volont relativement  toi?

--Oui.

--Et tu acceptes?

Je fus sur le point de lui rompre en visire et de refuser net; mais
c'tait perdre Djmil.

Je cherchai  tourner la difficult.

--Si je t'coute, lui dis-je, ce sera  une condition, celle de remmener
Djmil, comme otage, jusqu' ce que tu aies ratifi le trait avec
Klber.

--Je refuse cela! dit Mourad d'un ton sec.

--N'insiste pas, me dit Djmil, aie confiance dans la parole de mon
pre et nous nous reverrons bientt.

--Si tu dsires rester, soit, lui rpondis-je; et je sortis de la tente
aprs avoir salu la famille aussi respectueusement que ma colre me le
permettait.

La nuit tait fort avance lorsque je rejoignis mon compagnon. Il
dormait et se rveilla en m'entendant entrer.

--Ah! c'est vous, enfin, colonel? je vous croyais  tout le moins
empal.

--Et vous ne vous drangiez pas plus que cela pour venir me dbrocher?

--Que voulez-vous? je suis fatigu... Je suis bris, je tombe de
sommeil. Maudit dromadaire, va! Quand je pense qu'il faudra recommencer
demain! C'est gal, nous avons enlev la chose. Votre matresse est une
femme d'esprit. Vous tes-vous arrang de votre ct avec M. votre
beau-pre?

--Tout va selon mes souhaits, cher monsieur. Dormez en paix.

Il me rpondit par un ronflement.

Je me dbarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute
d'autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de
camp, et je m'tendis sur ma couche, mon sabre d'honneur et mes
pistolets  porte de la main, car je me mfiais de quelque trahison. Je
voulais me tenir veill, mais la fatigue l'emporta et je m'endormis.

Je fus rveill par des cris touffs et par la lutte de deux hommes
dans l'obscurit. Je lchai un coup de pistolet en l'air, un homme
s'chappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par
enchantement. Je revins vers l'envoy de Klber qui criait:  moi! je
suis assassin. Mon coup de feu avait jet l'alarme. Quelques cavaliers
de notre escorte entrrent avec un fallot, et je vis mon compagnon
baign dans son sang. Il avait une lgre entaille au cou, comme si on
et voulu lui trancher la tte. Je ne pouvais souponner Mourad de cet
attentat.  quoi cela lui et-il servi? C'tait plutt l'oeuvre de
Souleyman. Dans l'obscurit, et tromp sans doute par la prsence de mon
uniforme prs de mon compagnon, il l'avait frapp, croyant s'adresser 
moi.

Une espce de chirurgien arabe vint donner des soins au bless et dit
que ce ne serait rien.

Au jour, je portai plainte  Mourad et j'accusai Souleyman en demandant
qu'on me le livrt. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu'on
ne mit pas beaucoup d'ardeur  le chercher.

Dans la soire, Poussielgue se sentant en tat de se remettre en route,
et moi n'ayant plus rien  faire l, nous prmes cong de Mourad, qui
nous rpta ce qu'il nous avait dj dit la veille, et nous partmes en
lui laissant Djmil.

C'tait bien la peine d'tre descendue du haut d'une tour au risque de
se rompre le cou, d'avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d'avoir t
cause de la mort de son frre Malek, d'avoir failli mourir de soif dans
le dsert, enfin d'avoir tant de fois expos sa vie et la mienne pour
m'abandonner ainsi!

J'tais en proie au dsespoir, et je me trouvai stupide de l'aimer; mais
je l'aimais follement et je n'tais pas au bout de mes chagrins.

Le soir, nous tions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa
mission au gnral et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je
rudoyai la petite fellahine qui, ne m'attendant pas sitt, n'avait rien
prpar. Elle se mettait en quatre pour rparer sa faute; moi, pour l'en
punir, je refusai d'attendre et je me couchai sans souper, comme un
enfant qui s'en prend  lui-mme pour faire enrager les autres. Aussi la
faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du
moins, m'et fait dormir et oublier.




XVII


Pendant que je m'affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la
situation de l'arme devenait des plus graves. Nous avions livr les
postes les plus importants, et le visir s'avanait  grandes journes
pour occuper le Caire, qui devait lui tre remis selon les clauses du
trait d'El-Arych. La population tait agite. Celle de la ville,
sachant l'arme turque si prs d'elle, n'attendait que le signal pour se
rvolter. Klber intima au visir l'ordre de rebrousser chemin jusqu' la
frontire. Celui-ci invoqua les traits et continua d'avancer.

Il n'y avait plus qu' combattre.

Le 20 mars 1800, l'arme franaise, au nombre de dix mille hommes tout
au plus, sous le commandement de Klber, sortit du Caire avant la
pointe du jour, et alla se dployer dans les plaines d'Hliopolis.

Les forces de l'arme turque s'levaient  prs de quatre-vingt mille
hommes.

L'affaire s'engagea par un combat de cavalerie et la prise du village
d'El-Mattarieh, dfendu par les janissaires.

On ne s'amusa pas  ramasser le butin laiss par eux; on se porta en
avant. Au del d'Hliopolis, nous aperumes un nuage de poussire qui
s'levait  l'horizon sur la largeur de plus d'une lieue et s'avanait
sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir
l'arme turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu
d'un groupe de cavaliers aux armures tincelantes, se pavanait devant le
front de bandire. Quelques obus envoys  son adresse le firent
promptement rentrer dans la masse confuse de son arme.

Il nous rpondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous
passaient par-dessus la tte, ce qui excita l'hilarit de nos soldats.
Ses pices furent bientt dmontes par les ntres; alors cette masse
d'hommes et de chevaux s'branle et vient fondre sur nous. On les reoit
sur les baonnettes, on les mitraille. La fume, la poussire nous
empchent de voir ce qui se passe. Aprs plusieurs tentatives
infructueuses et des pertes considrables, l'ennemi renonce  nous
entamer. La fume se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue
peut s'tendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du
ct du lac des Plerins, Mourad-bey qui,  la tte de sept  huit cents
cavaliers mameluks, est rest froid spectateur du combat.

En voyant le grand visir se retirer en dsordre sur El-Khankah, il prend
une direction tout oppose et disparat dans le dsert. Il avait tenu
parole  Klber. Il tait rest neutre.

On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses
vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on djeuna, dna et soupa
tout  la fois, car nous n'avions eu, pour nous soutenir depuis
vingt-quatre heures, que des rations d'eau-de-vie.

Nous clbrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le
canon se fit entendre du ct du Caire. Klber pressentit tout de suite
que les corps qui avaient tourn sa gauche taient alls soulever la
ville. Il avait laiss  peine deux mille hommes pour garder la
citadelle et les forts. Il donna l'ordre  quatre bataillons de leur
porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me
faisait trembler pour la vie de ceux que j'avais laisss au Caire. Je
savais par exprience que les rvolts n'pargnaient personne.

Nous poursuivmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le
temps de souffler. Le visir s'enfuit  travers les dserts de Syrie avec
500 hommes seulement. Son dpart fut, dans son arme, le signal de la
droute la plus complte.

Les Turcs, saisis d'pouvante, se dbandrent, abandonnant tout, camp,
artillerie, bagage, et se jetrent sans vivres et sans munitions dans le
dsert.

Les bdouins, qui suivaient les deux armes comme des nues de vautours
pour profiter des dpouilles du vaincu, se mirent  leur poursuite et
les massacrrent tous sans piti.

C'tait le sort qui nous tait rserv, si nous eussions t mis en
droute. Nous trouvmes dans le camp abandonn, sur une superficie d'une
lieue carre, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur
quelques-uns desquels tait grave la devise anglaise: _Honni soit qui
mal y pense_. Une grande quantit de selles et de harnais, 40,000 fers
de chevaux, des vivres  profusion, des coffres pleins d'or, de
vtements, d'toffes, de soie, de flacons d'essences, de parfums et
d'autres objets de luxe.  ct de douze litires en bois sculpt et
dor, se trouvait une voiture suspendue  l'europenne et de fabrique
anglaise. Quelques-uns de nos officiers s'amusrent  l'atteler et  se
faire promener dedans; d'autres prirent des vtements orientaux, se
coiffrent de turbans et se livrrent aux danses les plus folles, avec
accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer,
on ne songeait qu' rire et  s'amuser. S'il y avait eu quelques
sultanes parmi le butin, ce bal improvis et t complet.

Klber, aprs avoir charg les gnraux Lanusse et Rampon de parcourir
le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes
et villages du littoral, laissa  Salahyeh la division Reynier pour
surveiller la frontire, et partit pour le Caire avec une demi-brigade
d'infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.

Nous arrivmes le 27. La ville tait en pleine insurrection. Les Turcs
de Nassyf-pacha, les mameluks d'Ibrahim-bey, la population souleve,
avaient commis des atrocits. Une partie de la garnison franaise tait
enferme dans la citadelle, l'autre retranche sur la place d'Esbekieh
avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoye  leur
secours campait dans les jardins du quartier gnral. Si beaucoup de
Franais et de chrtiens avaient pu y trouver un asile, combien d'autres
avaient t massacrs! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de
Gizh s'taient galement rvolts et avaient pill les maisons des
chrtiens, la mienne, par consquent. Au milieu de cette tourmente,
qu'taient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?

Je les retrouvai tous au quartier gnral. Mourad, en apprenant le
retour de Klber, vint tablir son camp  Torrah, sur la rive droite du
Nil,  deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille.
Aprs avoir ratifi ses conventions avec Klber, et, comme preuve de sa
bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Carotes
dans le devoir. Ses ngociations restrent sans succs; alors il ne
trouva pas d'autre expdient que celui d'incendier la ville. Klber
refusa, voulant mnager la capitale du pays o nous devions rester et
dont nous avions besoin pour vivre. Cette considration l'avait dj
empch de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats 
travers des rues dfendues par des barricades, et prendre un  un tous
les quartiers, tait s'exposer  perdre plus d'hommes que n'en eussent
cot dix batailles. Il rsolut de gagner du temps et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-mme. Il fit bloquer toutes les issues
en attendant le retour de la division Reynier.

Les pourparlers, les ngociations, les oprations pour reprendre la
ville menaaient de durer longtemps. Sylvie m'offrit gracieusement de
partager la tente de Dubertet. Il l'y autorisait, tant il comptait sur
elle. S'il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.

J'allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s'attachait 
moi comme une me en peine. La crainte et la pudeur lui tant venues
avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches
qui me servait d'abri et n'osa plus en bouger. Le fait est qu'elle
aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entasss
dans les jardins. Avec moi elle pouvait tre fort tranquille. Ce n'en
tait pas moins une singulire installation. Mon logement se composait
de deux pices, la premire de six pieds carrs, dont un lit de camp
occupait la moiti; la seconde n'avait pas deux pieds de large, c'tait
l que nichait Zabetta, spare de moi par une barre de bois.  force de
passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans
ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roule
dans sa couverture  mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait,
je la souffris dans cette intimit.

Ds que la division Reynier fut arrive, le vieux Caire et Gizh furent
promptement rduits. Boulaq fut bombard, car il fallut en venir l pour
soumettre les Osmanlis, qui s'en taient empars. Enfin la ville se
rendit, et les troupes turques se retirrent le 25 avril. Tout cela
avait demand un mois.

Klber sentait qu'il avait commis une grande faute en se htant
d'abandonner la colonie, aussi la rpara-t-il glorieusement.

En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute
l'gypte sur les Turcs, les mameluks d'Ibrahim et la population
souleve.

Il ne se montra pas moins humain qu'habile aprs la victoire. Il
pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes
insurges. Il s'occupa ensuite de l'administration et de l'organisation
de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l'arme des gyptiens,
des Cophtes, des Syriens, des Turcs dserteurs. Les caravanes d'thiopie
amenaient une grande quantit d'esclaves noirs, il les fit tous acheter,
et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complte
par des ngres qui, trangers  tous les prjugs des musulmans, prirent
bien vite les habitudes et se montrrent jaloux d'galer la bravoure du
soldat franais. Ils taient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se
croyant d'abord que nos esclaves.

J'tais retourn avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison
qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les
meubles avaient t briss ou enlevs, mais les pertes matrielles
n'taient pas bien graves et j'avais chez le payeur gnral de quoi les
rparer.

Mourad, investi de son commandement, fit ses prparatifs de dpart pour
aller chasser de la Haute-gypte les dtachements de l'arme turque,
venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de
sa fille dans son expdition, il les mit sous la protection de Klber.
Elles s'installrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le
palais qu'elles avaient  Gizh avant notre occupation, et que le
gnral leur fit restituer.

Ce fut l que je revis enfin Djmil, mais sous les yeux de sa mre,
contrainte qui parut lui tre beaucoup moins pnible qu' moi. Sitty
Nefyssh me dclara encore qu'elle me considrait comme son gendre, vu
que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa
fille ne retournt chez moi que bien et dment marie selon la loi de
mon pays. Notre intimit la plaait au rang des esclaves, disait-elle,
et je devais trouver bon qu'une personne de sa qualit reprt le rang
qui lui tait d.

Je n'avais rien  dire, d'autant plus que Djmil, redevenue princesse
dans ses habitudes et dans ses ides, n'et pas compris ma rsistance.
Il me fallut donc, pour remplir les formalits devant le commissaire des
guerres, attendre que mon pre m'et envoy son consentement, ce qui
exigeait au moins quatre mois. Je lui crivis, non sans apprhension
d'un refus: mon pre tait excellent, mais notaire et positif. Ma future
position de successeur au gouvernement de la Haute-gypte pouvait fort
bien ne pas le sduire. Il se pouvait aussi qu'une bru mameluke lui ft
l'effet d'une sauvage ou d'une sorcire.




XVIII


On ne songeait plus  vacuer l'gypte. Bonaparte,  la tte du
gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de
semaine sans qu'il arrivt quelques btiments qui apportaient des
munitions, des denres d'Europe, des journaux, la correspondance. La
solde tait paye rgulirement en argent. Notre arme tait encore de
vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues.
Le commerce avec l'Arabie, la Grce et l'intrieur de l'Afrique prenait
chaque jour plus d'extension. Les officiers, voyant l'occupation
rsolue, s'taient arrangs pour vivre le moins tristement possible.
Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l'Orient, soit comme
esclaves, soit comme matresses. Enfin la tristesse tait bannie et la
colonie florissante.

Souleyman reparut sur l'horizon.

Djmil m'avertit, un jour que j'avais t la voir, qu'il tait revenu
chanter sous son moucharaby, et qu'il l'avait menace de l'enlever si
elle ne lui accordait pas un rendez-vous.

--Et tu ne lui as pas rpondu?

--Non, mais je n'ose plus sortir.

--Il faut se dbarrasser de ce chanteur-l; mais c'est difficile. Il a
le don de disparatre, et puis il est dfendu expressment  tout
Franais de porter la main sur un musulman, et, si je le btonnais dans
la rue, j'encourrais les peines les plus svres: tout ce que je peux
faire, c'est de le dnoncer comme dserteur  la police arabe; mais
c'est parfaitement inutile.

--Si je m'en plaignais au gnral Klber lui-mme? Il doit venir causer
demain avec ma mre.

--Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Klber vient souvent voir
Sitty Nefyssh?

--Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.

--Seul, ou avec Louis?

--Une fois avec Louis.

--Pourquoi rougis-tu?

--Je ne sais, tu me questionnes comme si tu me souponnais!

--Ce n'est pas toi que je souponne! Ta mre est encore fort belle...

--Que tu es fou! dit-elle en riant, ils ne s'entretiennent que de
politique!

--En ce cas, parle  Klber  propos de Souleyman, et ne bouge pas de
chez toi. De mon ct, je vais me mettre  sa recherche.

Huit jours aprs, j'appris qu'il avait t arrt et conduit devant
Klber, qui l'avait interrog. Souleyman ne se vanta ni d'avoir failli
assassiner Poussielgue en croyant s'adresser  moi, ni d'avoir t
chercher un refuge dans l'arme turque aprs sa mprise. Je n'tais
malheureusement pas prsent  son interrogatoire. Il prtendit que
Mourad lui avait promis la main de sa fille et qu'il usait de son droit
d'amant en chantant sous son moucharaby. Klber, sachant fort bien qu'il
n'en tait rien, lui signifia qu'il et  quitter l'gypte, et, comme
Souleyman lui rpliqua insolemment, il lui fit donner vingt-cinq coups
de bton, aprs quoi il ordonna sa dportation.

Je croyais mademoiselle de Crignan bien loin, quand je reus d'elle le
billet suivant:

Colonel, je suis de retour au Caire depuis quinze jours. J'ai revu
Louis, que vous avez plac en qualit d'ordonnance auprs du gnral en
chef. Je ne sais si vous avez bien fait. En tout cas, j'ai  vous parler
de lui, en sa prsence et devant son gnral. Veuillez donc bien venir
dner chez moi, demain 14 juin,  quatre heures. J'habite en ce moment
l'ancien palais d'Osman-bey, dans l'le de Roudah. Venez, vous ferez
grand plaisir  celle qui se dit votre servante.

OLYMPE DE C....

Que signifiait ce dner en petit comit, avec le gnral en chef? Que
pouvait-elle vouloir de moi? Qu'tait-elle devenue depuis six mois?
L'ambition lui faisait-elle tenter auprs de Klber quelque dmarche en
faveur de Louis? Elle l'avait donc revu et lui avait pardonn? J'tais
fort intrigu. Je pouvais savoir d'avance quelque chose par Louis, et
j'allai le relancer au quartier gnral. Il avait suivi Klber 
Abou-Zabel, et ils ne devaient rentrer qu' la nuit.

Le lendemain, ds trois heures, j'tais chez mademoiselle de Crignan.
Il n'y avait encore personne, et elle s'habillait. Je l'attendis trois
quarts d'heure. Enfin, elle apparut dans une toilette  la grecque qui,
pour une personne si austre, tait une vritable transformation. Robe
et tunique de gaze lame d'argent; plusieurs rangs de cames lui
ceignaient la taille, le cou et les bras, qu'elle avait nus jusqu'
l'paule, et qui, par parenthse, taient les plus beaux que j'eusse vus
de ma vie; des perles taient mles  son abondante et souple chevelure
blonde. Je l'avais toujours rencontre en costume de voyage, ou si
enveloppe que je ne souponnais pas sa beaut. J'en fus bloui et
inquiet en mme temps. Je l'avais laisse dnue de tout, je la
retrouvais dans un palais, entoure de serviteurs, couverte de bijoux.
D'o venait tout ce luxe, sinon du _milord anglais_, comme l'appelait le
petit juif?

Cette pense m'apportait une grande dception: je le lui donnai 
entendre.

--Fort bien, dit-elle avec un sourire amer, vous me croyez _entretenue_!
Oh! dites le mot. Nous sommes dans un milieu et dans un pays o il faut
s'habituer  tout. Eh bien, quand cela serait? Je ne sache pas avoir de
comptes  vous rendre. Mais je veux bien vous dire que tout ce que vous
voyez ici est  moi et me vient de bonne source. J'ai converti ce qui me
restait de biens-fonds pour vivre libre et  ma guise; car, depuis que
je ne vous ai vu, j'ai t en France.

--Avec l'Anglais?

--Quelle est cette nouvelle folie?

--Vous ne pouvez nier l'existence d'un Anglais mystrieux qui venait
vous voir en cachette.

--Je ne suis pas sa matresse! dit-elle en relevant la tte.

--Sa femme, peut tre?

--Pas davantage.

--Comment s'appelle-t-il?

--Que vous importe!

--Il m'importe de savoir quel est l'homme auquel vous avez recours
plutt qu' moi pour vous obliger. D'ailleurs, je le saurai un jour ou
l'autre:  quoi bon me le cacher?

--Eh bien, c'est lord Humphrey. En tes-vous plus avanc?

--Humphrey? c'est le nom de l'officier qui est venu de la part de lord
Keith apporter  Klber des conditions si insolentes! Et c'est cet
homme-l que vous aimez? Non, c'est impossible! Je vous estime trop pour
le croire, et pourtant vous le recevez en secret.

--Ah a, vous me faites donc espionner? c'est beaucoup d'honneur pour
moi. Cela prouve que vous pensez  moi.

--Oui, je pense  vous, ou du moins j'y ai pens beaucoup trop.

--En vrit? dit-elle en me regardant d'un air tonn. Mais alors,
comment arrangez-vous cela avec votre mariage? car vous aimez la fille
de Mourad-Bey au point de vouloir l'pouser.

--Oui, et d'ailleurs je me suis engag vis--vis de sa famille.

--Ce n'est pas la possession de cette fille que vous ambitionnez, c'est
la couronne d'gypte dont vous voulez parer un jour votre front de
colonel. Comme Bonaparte, tous ses officiers se croient appels 
renouveler les aventures et conqutes des Croiss. Ils sont ridicules
d'ambition, ces beaux rpublicains. Ils ne se contentent plus de
couronnes civiques.

--Vos railleries ne m'atteignent pas, mademoiselle de Crignan; je suis
plus srieux que cela.

--Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey
mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensment. Que cette
Djmil vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant 
son esprit, ce n'est pas le ct par o elle brille; ignorante et
superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries.
Dans le monde franais du Caire, o vous la montriez comme une des sept
merveilles du monde, ses navets ont prt  rire. Vous avez voulu lui
donner des matres, lui apprendre le franais et les bonnes manires:
elle n'a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d'odalisque; mais
elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanit des
courtisanes. C'est un produit mtis, qui n'est ni turc ni franais, et
vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalit. Quand vous
prsenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement:
Voil une charmante crature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche,
si vous ne voulez qu'on dise aussi: Mon Dieu! qu'elle est sotte! Non,
non, si vous voulez vous marier, ce n'est pas la fille d'un mameluk
qu'il vous faut, ce n'est pas la fille d'un homme dont le pre tait un
simple paysan, grossier et farouche, d'un aventurier qui a t d'abord
l'esclave, puis le favori, et enfin l'assassin de son matre. Je ne
parle pas de votre future belle-mre, une femme qui n'a pas hsit  se
donner au meurtrier de son poux et qui a laiss exiler son fils! Et ce
fils lui-mme, qui n'avait d'autre but dans la vie que de boire le sang
de son beau-pre! Ce sont l les moeurs orientales, me direz-vous! Oui,
c'est possible; mais vous tes un Franais, un tre civilis,
intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaiet de coeur dans
la barbarie et l'ignorance!

Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et
d'esclaves. Vous ferez donner des coups de bton  ceux qui refuseront
l'impt  votre beau-pre, car sa cause et ses intrts seront les
vtres. Vous lui succderez mme, c'est possible; alors vous renierez
forcment le christianisme pour conserver votre influence sur vos
scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre  votre pays, car
vos intrts seront diamtralement opposs aux siens.

Aprs avoir t ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une
petite fille de quinze ans qui n'est ni plus jolie, ni plus distingue,
ni plus intelligente que l'une de nos grisettes, et qui ne vous en saura
pas le moindre gr, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle
s'est donne  vous, me direz-vous; le beau mrite chez une femme qui,
par ducation et par principe, croit devoir subir avec rsignation le
droit du vainqueur!

Vous pensez lui devoir la rparation du mariage? C'est trop naf! Alors
pourquoi ne pas pouser toutes celles  qui vous avez fait la cour, moi
entre autres? J'ai encore votre furieuse dclaration d'amour, et, si je
n'avais pas t enchane  la garde du Dauphin et que je vous eusse
rpondu, vous m'offriez donc votre main? Non, n'est-ce pas! Eh bien,
sans fatuit, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je
ne suis pas aussi jolie qu'elle, c'est vrai; je n'ai plus quinze ans,
c'est encore vrai, mais  vingt-quatre, je peux encore prtendre 
plaire, non pas  vous, je le sais, et je n'y tiens pas; d'ailleurs, je
ne veux pas faire assaut de coquetteries et de sductions avec votre
matresse; non! Gardez-la. Emmenez-la  Paris, achetez-lui un fonds de
magasin et qu'elle mette pour enseigne: _ la Belle Mameluke_. Je n'y
vois pas d'inconvnients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidle tant que
vous voudrez, je souhaite qu'elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui
chercherai  porter le trouble dans votre mnage; mais ne l'pousez pas.
Croyez-moi, rflchissez-y vous-mme, et soyez assez sincre pour
m'avouer que j'ai raison. C'est dans votre intrt que je vous donne ce
conseil. Tout  l'heure vous m'avez dit que vous m'estimiez trop pour me
croire la matresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour
vouloir vous dissuader d'un mariage qui vous deviendra funeste.

Mademoiselle de Crignan avait raison. J'tais un Franais et non un
Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s'taient dtendues
dans la mollesse de la vie orientale.

Si j'tais violemment pris de la jeunesse, de la beaut et de
l'originalit de la jeune Mameluke, je n'avais pas cess d'tre amoureux
de la distinction et de l'esprit de la charmante Franaise. Avec elle,
je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles
qui, chez Djmil, m'interdisaient l'accs de son intelligence. Il n'y
avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empcher l'change de
nos sentiments, de nos impressions, de nos ides. Enfin, c'tait ma
pareille et Djmil n'tait pas l'gale de mademoiselle de Crignan. Je
le sentais bien, je n'y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien
 rpondre.

Olympe me tira de mes rflexions en me disant:

--Il est six heures, Klber ne viendra plus.

--Devait-il venir? lui dis-je en souriant.

--Ah a, reprit-elle, vous devenez trs-fat avec vos succs mameluks;
vous croyez que je me mnageais un tte--tte avec vous?

--O serait le mal? nous avons tant de choses  nous dire!

--C'est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dner ne peut
attendre davantage, offrez-moi le bras.

Nous passmes dans la salle  manger aux murailles mailles
d'arabesques. Olympe me fit asseoir en face d'elle en donnant l'ordre
d'enlever les couverts de Klber et de Louis. En prsence de ses gens,
je ne pouvais l'entretenir que de choses sans intrt direct. Le thtre
du Caire, achev et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie
avait organis une troupe d'amateurs, compose de jeunes officiers.
Dubertet, sur l'instigation de sa matresse, en avait pris la direction
et faisait jouer des pices franaises.

Je racontai  Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des
dtails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l'art,
mais en ralit pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son
cortge d'adorateurs, avait tout combin, tout arrang et mis un bandeau
sur les yeux de Dubertet.

Au dessert, quand ses gens se furent retirs, Mademoiselle de Crignan
m'adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu'o
avaient t mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c'tait, si
je l'avais aime; enfin elle se montrait jalouse avec plus de navet
que je ne l'eusse espr d'une personne si indpendante et si fire.

--Il m'est trs-facile de vous rpondre, lui dis-je. Je ne suis
nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des
Franais qui ont le moins abus des faciles volupts de l'Orient. J'ai
assez de raison pour n'tre infatu de rien, et de mademoiselle Sylvie
moins que de toute autre. Je n'ai fait  Dubertet aucun sacrifice en ne
lui disputant pas cette conqute; mais vous paraissez curieuse
d'entendre ma confession, la voulez-vous?

--Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais
aussi bien de me boucher les oreilles.

--N'en bouchez qu'une. J'ai d'abord t vivement pris de vous, le jour
o je vous ai rencontre sur la frgate; mais vous tes reste 
Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J'ai ramass sur le champ de
bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux.
Je vous ai retrouve au Caire, et vous savez bien que j'tais sincre en
vous disant que je vous aimais. Vous m'avez rebut par vos ddains, et
puis j'ai t jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore
aujourd'hui. J'en ai pris du dpit. Je suis parti pour ne plus vous
voir, pour vous oublier.

--Vraiment, vous avez une manire d'entendre l'amour qui n'appartient
qu' vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une
cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon pre, vous
m'crivez que vous m'aimez, vous passez tous les jours sous mes
fentres, vous me sauvez d'un danger effroyable au pril de votre vie,
vous m'entourez de soins et d'affection, enfin vous faites tout votre
possible pour me brler le coeur; et puis, tout  coup, vous partez sans
m'en avertir. J'apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous.
J'avais les droits de l'amiti et de la reconnaissance; si je m'en tais
arrog d'autres, que n'aurais-je pas souffert en me trouvant en prsence
de votre matresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me
concerne, ait t celle d'un galant homme? Aujourd'hui mon ressentiment
est dissip; je puis vous parler avec calme, et vous dire...

Elle fut force de s'interrompre. Elle feignit de tousser, mais je vis
une larme briller  travers ses longs cils.

Je me jetai  ses pieds.

--Non, relevez-vous, monsieur de Coulanges, dit-elle avec un regard
suppliant; ne cherchez pas  me rendre plus malheureuse que je ne le
suis. Je sais bien que je vous ai plu, mais je veux tre aime; c'est
bien diffrent du sentiment que je vous inspire.

--Je vous comprends! aimez-moi, et il me sera facile de me dgager de
tout autre lien. Djmil ne m'aime pas ou ne m'aime plus. Sa famille me
trompe en feignant de consentir  notre union, Moi-mme j'ai senti le
vide de cet amour des sens qu'une femme de sa race inspire et partage,
sans croire son coeur ou sa conscience engags. Dites un mot, je
reprends possession de moi-mme.

Olympe rflchit: Je sais, dit-elle, que vous ne doutez de rien et que
vous me ferez les plus belles promesses du monde; mais si je vous
demandais votre fortune?

--Je vous la donnerais.

--Votre vie?

--J'en ferais le sacrifice.

--coutez-moi. J'ai quitt le Caire, o je ne pouvais plus tre utile 
Louis, puisqu'il tait en rvolte contre moi, pour aller savoir quel
avenir lui rservait la France. Depuis la mort de mon pauvre pre,
j'avais form ce dessein. Le dpit que m'a caus votre conduite a
prcipit ma rsolution. Je pouvais revoir la France, les migrs
rentrent tous. J'ai vu ce qui se passait, j'ai tudi l'tat des
esprits: il est temps que le Dauphin se fasse connatre; si ce n'est pas
l'avis de quelques membres de sa famille qui ont tout intrt  le
laisser croire mort, c'est celui de ses vritables amis et le mien.

--Il s'agit, alors, d'une conspiration contre le repos de la France?

--Appelez-vous repos, l'ordre de choses actuel? aprs une rvolution
sanglante, une raction terrible; la peur, la famine, l'chafaud, les
massacres, les noyades, les dportations, les dnonciations, la lutte de
tous les partis, que sais-je? Il faut sauver la France de ses propres
fureurs, et le gnral Bonaparte le peut seul aujourd'hui.

--C'est mon avis.

--Sa valeur, ses triomphes ne la sauveront pourtant pas s'il ne rtablit
la fixit et cette fixit ne peut se trouver que dans le retour de la
monarchie. Voil ce dont je voulais m'entretenir ce soir avec vous et
avec Klber.

--Klber est un rpublicain sincre qui ne peut vouloir retourner 
l'ancien rgime.

--Je ne nie pas les _vertus civiques_ de M. Klber! Mais l'esprit des
gnraux de l'arme du Rhin est royaliste. Parmi ceux qui portent envie
au vainqueur de Lodi et de Castiglione, le hros d'Hliopolis s'est
toujours montr le plus frondeur. Bonaparte voulait conserver la colonie
gyptienne, c'tait une raison pour que Klber voult l'abandonner.

--Il a voulu quitter l'gypte par ennui, par lassitude.

--Qu'importe le motif? Il allait partir sans la nomination de Bonaparte
au titre de premier consul et son refus d'acquiescer aux conventions du
trait d'El-Arych. Il emmenait Louis, et  l'heure qu'il est, nous
serions tous  Paris.

--Et aux Tuileries, n'est-ce pas? dis-je en riant.

--Qui sait? la chose n'est que diffre. En attendant, si vous m'aimez,
vous allez vous charger du Dauphin et le conduire en France, avec moi.
Klber doit vous envoyer porter aux consuls les drapeaux enlevs  la
bataille d'Hliopolis.

--La mission est honorable, et je suis prt  la remplir. Seulement, je
voudrais savoir d'avance  quoi je m'engage en ramenant en France un
brandon de discorde tel que Louis.

--Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation.
Oui, cela aurait pu tre l'anne dernire encore, mais aujourd'hui,
c'est bien diffrent.

--Je ne comprends plus.

--Je vais me faire comprendre. Aprs huit ans de guerre et de troubles
civils, la population tout entire dsire la paix avec l'Europe, et la
majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L'intrt du
conqurant de l'Italie et de l'gypte exige donc qu'il s'unisse au roi
s'il veut rpondre aux voeux de tous. Il ne peut prfrer  la gloire
de remettre la couronne au front de l'hritier lgitime, une vaine
clbrit et la fantaisie d'usurper une place o il ne saurait se
maintenir; tandis qu'assis sur les premires marches du trne relev par
lui, il serait l'objet de la reconnaissance du monarque, de l'admiration
et de l'estime de toute la France.

--C'est parfait! et vous croyez qu'il acceptera?

--Nous devons tenter cette dmarche et aller  Paris. Vous vous
chargerez du dauphin que vous prsenterez au premier consul en temps
opportun, tandis que je demanderai  faire partie des filles d'honneur
de Josphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre
monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L'influence que
j'aurais bientt prise sur elle et son intervention auprs de son mari
seraient d'un grand poids pour que Bonaparte remt le pouvoir aux mains
du roi. Personne ne peux mieux l'en convaincre que celle dont le sort
est li au sien.

--Bonaparte, lieutenant-gnral du roi Louis XVII, lui, le fils de la
Rvolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu'il a pris la place
de quelqu'un, d'ailleurs? Ses victoires, son gnie et le voeu de la
nation lui donnent bien le droit d'tre  la tte de la Rpublique.
Quant  Josphine, dtrompez-vous, elle n'a pas l'influence que vous
lui supposez. Personne n'en a sur le premier consul. C'est un boulet de
bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez
donc pas  entraner Josphine dans une trame royaliste, vous seriez
balayes toutes deux. Vous tes aveugle, comme tous les migrs qui ont
vcu dans l'exil. Quand vous ferez part de vos projets  Klber, il vous
rira au nez; quant  moi je refuse positivement d'entrer dans votre
conspiration. C'est renoncer  vous, je le sais, et ce n'est pas un
mince sacrifice! Mais il ne s'agit plus ici de ma fortune et de ma vie,
il s'agit de celles de milliers de Franais qui se feraient tuer avant
d'accepter l'abandon de nos conqutes rvolutionnaires.

Elle allait me rpondre, quand nous entendmes battre la gnrale et
tirer le canon d'alarme.

--Que se passe-t-il donc? s'cria-t-elle, en me regardant avec effroi.
Encore une rvolte! Ne me laissez pas seule...




XIX


Louis entra, ple et dfait, comme gar; et, se laissant tomber sur un
sige, il nous dit:

--Klber est mort!

Nous l'accablmes de questions, et quand il eut repris ses esprits:

--Il a t assassin ce soir, nous dit-il, dans le jardin du quartier
gnral, comme il parlait  l'architecte Protain. Un musulman s'est
lanc sur lui et l'a frapp d'un coup de poignard au coeur. Le gnral
est tomb en criant: Je suis assassin! Protain s'est jet sur
l'assassin, qui l'a renverse, bless, et, revenant  Klber tendu, l'a
frapp encore par trois fois. Aux cris de l'architecte, nous sommes
accourus. Le gnral tait mort. On s'est empar de l'assassin cach
dans des dcombres. C'est un fou, un fanatique, dit-on, qui s'appelle
Souleyman.

--Souleyman el Haleby? celui qui tait parmi les mameluks de Malek?

--Peut-tre bien, je crois que oui, mais on aura beau le tuer, cela ne
me rendra pas mon gnral.

Et le pauvre garon fondit en larmes.

Il perdait son protecteur et il ne pouvait plus tre question pour lui
ni de retour en France, ni de royaut. La consternation de mademoiselle
de Crignan me disait assez qu'elle le comprenait bien. Elle lui offrit
de le garder avec elle. Il accepta et je les quittai. J'avais la mort
dans l'me, je ne songeais plus qu' Klber.

Une commission militaire fut charge de juger l'assassin. C'tait bien
Souleyman, mon ennemi personnel. Il raconta, avec un cynisme farouche,
qu'aprs la bastonnade que lui avait fait donner Klber, il avait jur 
Dieu de tuer le sultan des Franais. C'tait accomplir une oeuvre
sainte. Il avait fait part de sa rsolution  quatre prtres de la
grande mosque, o il avait trouv un refuge. Ceux-ci avaient eu peur,
mais ne l'avaient pas dissuad. Il avait suivi Klber pendant plusieurs
jours sans pouvoir l'approcher. Il avait enfin trouv moyen de pntrer
dans le jardin du quartier gnral et de s'y cacher dans une citerne
abandonne, jusqu'au moment o il avait pu commettre le crime.

Il fut condamn, suivant les lois du pays,  avoir la main droite brle
et  tre empal. Quant  ses quatre confidents, ils eurent la tte
tranche.

Klber fut regrett de tous, mme des musulmans. Djmil montra un
vritable chagrin; car elle tait en partie cause de sa mort. Combien je
me repentis de n'avoir pas fait des recherches plus actives pour mettre
la main sur cette bte venimeuse qui faisait perdre  l'arme le
meilleur de ses gnraux,  l'gypte un fondateur, et  la France une
belle colonie!

Un seul homme pouvait le remplacer dans le gouvernement de l'gypte,
c'tait Desaix; mais, embarqu depuis trois mois pour se rendre en
Italie, Desaix tombait, le mme jour, sur le champ de bataille de
Marengo.

Les gnraux crurent devoir offrir le commandement en chef au gnral
Menou, comme au plus g, bien qu'il n'et jamais donn une haute
opinion de ses talents militaires. Ce fut une grande faute de la part de
ses collgues et une plus grande encore de la part du premier consul,
qui ratifia sa nomination. Ce n'est pas qu'il ne ft un assez bon
administrateur et un bouillant partisan de la colonisation,  preuve
qu'il avait pris le turban, se faisait appeler Abdallah-Menou et avait
pous une femme turque. Je n'avais pas le droit de le trouver ridicule,
moi qui avais voulu en faire autant; mais il tait irrsolu, sans
exprience et tracassier. Au physique, c'tait un petit myope,  gros
ventre, qui roulait sur sa selle comme un sac. Quelle diffrence avec la
mle figure, la noble prestance et l'imposante stature de Klber!

Quand on voyait paratre sa triomphante chevelure sur les champs de
bataille, la victoire tait assure. Il faut parler aux yeux des
soldats. Menou n'tait donc pas le chef qu'il nous fallait,  nous
autres alertes et hardis troupiers. Le gnral Reynier et bien mieux
valu; mais il avait d'abord refus le commandement pour le regretter
quand il n'tait plus temps.

On s'attendait  un soulvement gnral aprs la mort de Klber, et
pourtant tout resta calme.

Au bout de huit jours, Louis revint de chez mademoiselle de Crignan, en
me disant qu'il s'tait brouill avec elle. Il me retombait sur les
bras. Je le questionnai, et il m'avoua que mademoiselle de Crignan
tant revenue de France avec l'intention de l'y amener, il avait refus
net.

--Qu'est-ce que tu veux! dit-il; je me plais en gypte et je ne tiens
pas  tre jamais roi, pour tre guillotin comme mon pauvre pre.

--Klber savait-il qui tu es ou prtends tre?

--Tu m'avais recommand de ne pas le lui apprendre et je ne le lui ai
jamais dit.

--Mais mademoiselle Olympe le lui avait-elle appris?

--Je ne crois pas; cependant je n'en jurerais pas, car elle est venue au
quartier gnral trois fois en quinze jours, et j'ai bien vu qu'elle
plaisait beaucoup  Klber. C'est qu'elle est trs-jolie, ma
gouvernante! c'est dommage qu'elle soit si prude!

--Est-ce l ce qui t'a mis en rvolte contre elle?

--Bah! ne parlons pas de a!

J'insistai:--Je parie que tu lui auras cont fleurette!

--Pas prcisment...

--Voyons, raconte-moi donc...

--Eh bien, avant-hier, en dnant seul avec elle, j'avais cru remarquer
qu'elle me regardait avec une certaine attention. J'en tais tout
honteux, et puis je me suis trouv bien sot!

--Et tu lui as demand  l'embrasser? Tu aimes les baisers, toi!

--Oui, mais elle m'a fait une belle morale, un vrai sermon! Elle m'a
dit que je prenais exemple sur toi, pour manquer de respect aux femmes,
que sais-je encore? si bien que je me suis en all l'oreille basse. J'en
ai pris de la colre et je suis parti.

Si mademoiselle de Crignan lui avait fait un sermon, je lui en fis un
aussi, car je le trouvais furieusement avanc pour son ge.  quinze
ans, une femme me faisait peur,  moi, et je n'eusse jamais os me
hasarder  parler le premier. Croyait-il, en vritable rejeton de Louis
XV, faire honneur aux dames en cherchant  se les approprier?

Je voyais rarement Djmil. Peu de jours aprs la rinstallation de
Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si
froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.

Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir o il allait, et,
les jours suivants, il disparut de mme sans me dire l'emploi de ses
heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu dispos 
subir une autorit quelconque. Il tait doux, aimable, craintif mme
devant une explication; mais il ne faisait qu' sa tte et fuyait toute
contrainte plutt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le
questionner; mais, rsolu  savoir ce qui m'intressait personnellement,
je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizh. Il s'arrta
au vieux Caire et entra dans la maison que Mriem avait jadis loue 
Malek pour y tenir Sylvie enferme. Aprs m'tre inform auprs des
voisins, j'appris que la matresse de Dubertet y venait parfois en
cachette. Elle tait assez jolie pour plaire, et Mriem assez peu
scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus
long.

Je plaisantai mme Louis  propos de sa bonne fortune; il rougit
beaucoup, se troubla, mais ne s'en dfendit pas, ce qui m'enleva tout
soupon.

Quelque temps aprs j'allai voir Djmil, et, comme elle tait d'humeur
maussade, pour la drider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle
plit, comme si elle et t jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.

--Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais
bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais tre
sre que tu m'aimes autant que je t'aime!

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait,  toi, qu'il
soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?

--Je ne l'ai jamais t. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez
toi.

--Ah! fit-elle en rougissant de colre, tu me souponnes? tu crois que
je fais semblant de t'aimer?

--Tu serais mprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore
libre.

--Alors tu me mprises, car tu penses...

--Je pense surtout que tu cherches une querelle.

--Je n'ai donc pas le droit de me plaindre de ne pas tre aime comme tu
me l'avais promis?

--Il me semble que les preuves d'amour et de dvouement de ma part ne
t'ont pas manqu jusqu' prsent.

--Je ne le nie pas; mais aujourd'hui tu me trompes.

--Voil du nouveau! Et avec qui? Tu serais bien embarrasse de me
l'apprendre.

--Que vas-tu faire chez la Crignan? Elle est ta matresse, je le sais!

--On t'a trompe, cela n'est pas.

--Et Tomadhyr? Pourquoi as-tu son portrait dans ta chambre? Tu l'aimais
donc? elle avait pris ma place ici, je le sais. C'est un bien qu'elle
soit morte!

--C'est ainsi que tu lui sais gr de s'tre sacrifie pour toi?

--Son dvouement n'tait pas dsintress. Elle esprait que tu l'en
rcompenserais. Si elle et vcu, tu l'aurais prise pour seconde femme.
Cela ne m'et point convenu. Je veux tre ta seule femme lgitime, j'en
fais une condition de notre mariage.

--Mais, c'est convenu, tu le sais bien!

--Je sais bien aussi que ni madame Sylvie, ni Pannychis ne mettront les
pieds dans ma maison. Elles ont mang une partie du douaire auquel j'ai
droit.

--Il y en a encore assez pour toi.

--Et la petite fellahine? tu ne peux nier qu'elle ait dormi sous ta
tente pendant un mois?

--Te voil jalouse de Zabetta aussi? permets-moi de rire.

--Oh! ce n'est pas risible. Elle est jolie et il y a longtemps qu'elle
n'est plus une enfant.

--Qui donc t'a si bien mise au courant de mes faits et gestes?

--Qui? tout le monde. Tu ne te caches pas pour me trahir. Et si je te
trahissais  mon tour?

--Je te tuerais!

Elle me regarda avec effroi, puis vint se jeter dans mes bras, en
disant: Je vois bien que tu n'aimes que moi. Pardonne ce que j'ai dit,
c'tait pour t'prouver.

La paix fut bientt faite et je la quittai plus amoureux d'elle que
jamais. J'avais failli gurir de cette maladie. Olympe et pu tre le
mdecin, mais son complot politique m'avait dsenchant. Il me semblait
qu'elle avait voulu me tourner la tte pour m'employer  son but.

Je ne revis plus Djmil de la semaine et j'allai chez elle sans la
trouver. Sa mre me dit qu'elle avait t rendre visite  l'une de ses
amies.

Je ne connaissais pas d'amies  Djmil, et, comme je marquai mon
mcontentement, Sitty Nefyssh me fit quelques observations qui me
donnrent  penser.

Elle me demanda si j'avais bien rflchi  ce que j'allais faire, si
j'tais assez sr d'aimer Djmil pour lui sacrifier mes devoirs envers
la France; si j'tais bien rsolu  embrasser l'islamisme, condition
dont son poux m'avait dispens et sur laquelle elle revenait de son
chef. Elle se plaignit hautement de ce que la rponse de mon pre
n'arrivait pas, comme si c'et t ma faute; enfin, elle me menaa de
rejoindre son poux avec sa fille.

J'aurais d les laisser partir. Le chagrin, l'ennui, l'indcision, la
crainte d'un refus de la part de mon pre, le mcontentement de Djmil,
me causrent un mal moral qui se traduisit en vritable maladie. La
fivre me prit et me cloua au lit pendant quinze jours.

J'avais des visions tranges: tantt c'tait Djmil, toute ruisselante
d'or et de pierreries, qui se promenait dans les jardins de Versailles,
bras dessus, bras dessous avec Louis, le visage souriant, le manteau
fleurdelis sur les paules et la couronne en tte. Tantt c'tait
mademoiselle de Crignan, au bras d'un Anglais, qui me tournait
obstinment le dos. Je voyais encore l'infortun Maleck que sa langue
coupe n'empchait pas de parler, et cela ne me surprenait pas beaucoup.
Puis, je voyageais dans le dsert, j'tais touff sous des montagnes de
sable et je m'ouvrais la poitrine pour tancher la soif de Djmil
mourante. Le sherif Hassan m'apparaissait aussi; il me tranchait la
langue, et la pauvre Tomadhyr, le front fendu d'un coup de sabre, me
donnait un breuvage noir comme de l'encre o scintillaient des toiles.
Ce rve tait le plus persistant, mais je ne m'en tonnais pas plus que
des autres.




XX


Dans mes derniers accs, Thomadhyr prit un caractre de ralit qui me
fit peur. Il me semblait la voir aller et venir par la chambre comme si
elle et exist rellement. Un matin que ma fivre tait tombe, je la
vis distinctement tendue au soleil, dans l'embrasure de la porte, et
consultant son miroir magique. Au cri que je jetai, elle se leva et vint
 moi en me demandant si je me sentais plus mal.

--As-tu donc le pouvoir de sortir de la tombe? m'criai-je.

--Non, dit-elle, je suis bien vivante.

Je la touchai pour m'en assurer. Elle avait, comme dans ma vision, une
balafre qui partait du front et allait se perdre dans les flots de son
abondante chevelure. Cette cicatrice ne l'empchait pas d'tre jolie.
Comme je la regardais avec stupeur:

--Je suis bien Tomadhyr, me dit-elle, et non son spectre. Le sabre
d'Hassan ne m'a pas t la vie. Il m'a crue morte pourtant, puisque,
aprs m'avoir frappe, il m'a fait jeter aux chiens; mais un moine
cophte compatissant m'a emporte pour m'ensevelir. Je suis revenue  moi
dans le monastre. J'y suis reste malade bien longtemps. Quand j'ai t
gurie, les moines m'ont propos de me faire chrtienne; j'ai refus.
Alors ils m'ont renvoye. Je ne crains plus Hassan; mais Mourad peut me
faire mourir; aussi je suis venue avec de grandes prcautions.
Maintenant je ne crains plus rien prs de toi. Je suis ici depuis huit
jours; c'est moi qui t'ai soign.

--Tu es une brave fille, et je suis content de te revoir. Reste avec
moi, j'ai bien des choses  te demander.

--Ne parle plus, la fivre peut revenir. Si tu as besoin de moi, je suis
l.

Je me rendormis, et, quand je m'veillai, je n'tais pas bien sr de
n'avoir pas rv que Tomadhyr tait vivante. Je l'appelai pour m'en
convaincre.

Elle tait l.

Elle me soignait avec un zle qui m'attacha davantage  cette singulire
crature doue d'un sixime sens, que les mdecins expliquaient  leur
manire en l'appelant magntisme, somnambulisme, ce qui n'expliquait
rien.

Djmil ne vint me voir que deux fois pendant le cours de ma maladie;
mais elle ne rencontra pas Tomadhyr, qui, ds qu'elle entendait venir
une visite, se rfugiait dans le harem avec Zabetta.

J'tais mcontent du peu d'empressement de ma future pouse, et, comme
j'entrais en convalescence, je m'en plaignis tout haut devant mon
esclave.

--coute, me dit-elle, tu sais si je te suis dvoue et si je prends
part  tout ce qui te fait peine ou plaisir. Eh bien, n'pouse pas
Djmil de manire  ne pouvoir jamais divorcer, tu n'en auras que du
chagrin.

--Je ne peux plus me ddire.

--Tant pis! En ce cas, promets-moi de me garder toujours auprs de toi,
quand mme ta khanoune le trouverait mauvais.

--Tu me demandes tout simplement de me brouiller avec elle.

--Pourquoi? est-ce que je ne la servais pas bien? N'ai-je pas donn ma
vie pour elle? Ne saurait-elle m'en marquer un peu de reconnaissance en
me souffrant dans sa maison? D'ailleurs, est-il besoin de son bon
plaisir? N'es-tu pas le matre? Qu'est-ce que Djmil, au bout du
compte? une fille d'esclave, tandis que mon pre et mon grand-pre et
tous les hommes de ma famille ont toujours t libres et indpendants
comme le vent du dsert! Je t'ai toujours t fidle, moi, et je mrite
autant qu'elle et davantage d'tre ta seconde femme.

--Tomadhyr, j'estime ton caractre et j'ai beaucoup d'amiti pour toi,
tu le sais bien. Je te garderai tant qu'il te plaira. Puis-je mieux
dire?

--C'est bien; aussi Tomadhyr t'aime plus que sa vie! Elle te le
prouvera.

Le lendemain, je venais de sortir pour la premire fois, quand la petite
fellahine se prsenta tout effraye devant moi.

--Qu'as-tu donc, Zabetta?

--Moi, je n'ai rien. C'est Tomadhyr qui est l-haut sur la galerie. Elle
dit des mots sans suite et elle pleure. Je crois bien qu'elle voit
l'ange noir. Va donc le conjurer, toi qui sais des paroles magiques pour
le chasser.

Je montai prs de Tomadhyr. Elle avait le regard brillant de la fivre
ou de la folie.

--Ah! te voil, s'cria-t-elle en me voyant. Viens vite! Je souffre!...
Prends-moi le front dans tes mains. Je verrai mieux!

Quand j'eus fait ce qu'elle demandait.

--Impose-moi donc ta volont, reprit-elle. Ne suis-je pas toujours ton
esclave?

--Eh bien! regarde et vois, je le veux!

--Oui, je vois Djmil, elle est l... Elle parle!

--Avec qui?

--Avec un jeune homme blond... que j'ai dj vu en songe...

--Que dit-elle?

--Je ne l'entends pas... Elle remue les lvres, mais je suis sourde. Ah!
que je souffre! Je voudrais entendre pourtant!

--O sont-ils?

--Dans une maison, au vieux Caire, chez Mriem!

--C'est impossible, tu te trompes!

--Je dis vrai. Mriem s'en va. Elle les laisse seuls. Ils s'embrassent.

--Tais-toi! tais-toi! tu me rendrais fou de colre si je te croyais.

--Tu refuses de me croire? Va donc t'en assurer, tu peux entrer dans la
maison, la porte n'est pas ferme et Mriem est loin... Ah! je ne vois
plus!...

Et Tomadhyr tomba dans mes bras en s'criant: Ne l'pouse pas! elle ne
t'aime pas! elle te trahit... Moi seule je t'aime!

Puis elle fondit en sanglots et eut une attaque de nerfs.

Je la laissai aux soins de Zabetta, j'allai prendre mon cheval. Je ne
savais trop ce que je faisais, j'agissais comme dans un rve. Je
connaissais la maison de Mriem et je partis au galop. Cette course me
calma un peu. Je me trouvai bien fou d'ajouter foi aux hallucinations
d'une extatique, et je fus sur le point de rebrousser chemin. Je n'en
fis pourtant rien et je me trouvai en face de la porte de Mriem. Elle
tait entre-bille, comme me l'avait dit Tomadhyr. Je sautai  terre et
j'entrai sans bruit. On chuchotait derrire la tapisserie de la chambre
o j'avais jadis retrouv Sylvie.

Qui me disait que ce fussent Louis et Djmil? J'coutai.

Pour douter davantage de la trahison, il et fallu tre sourd. Tomadhyr
n'avait pas menti.

Le sang me bourdonnait dans la tte; j'avais des blouissements.
Heureusement pour eux, je n'avais pas d'armes.

En me voyant, Louis alla s'adosser  la muraille pour ne pas tomber,
tant il tremblait. Djmil resta impassible.

--Tu me montreras demain, dis-je  Louis, ce que tu sais faire l'pe 
la main.

--Vous voulez me tuer? s'cria-t-il effar.

--Oui, monseigneur, et je rendrai peut-tre un grand service  mon pays.

Et m'adressant  Djmil:

--Quant  toi, tu sais que la loi musulmane me donne le droit de te
coudre dans un sac et de te jeter  l'eau.

--Si j'tais ta femme, tu le pourrais, rpondit-elle avec un aplomb qui
me dconcerta; mais je suis encore libre et je peux aimer qui je veux.

--C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni
coeur ni mmoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le
mrites. Si je t'ai sauv la vie dans le dsert, ce n'est pas pour te
l'ter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y
a plus rien de commun entre nous. Je te mprise.

--C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui
m'pousera, lui! Il me l'a jur. Je serai reine de France.

--Louis veut t'pouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de dbarrasser
la Rpublique de ce prtendant. Quant  la couronne de France, n'y
compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tte celle de la
Haute-gypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?

--Vous consentiriez  mon mariage avec Djmil? dit-il en me regardant
d'un air incrdule.

--Oui! va la demander  sa mre, arrange-toi avec Mourad, et que je ne
te revoie plus jamais. Adieu.

Le coup qui me frappait tait tellement imprvu et si violent, que j'en
tais comme cras. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur
 quelqu'un, et mademoiselle de Crignan tait la seule personne qui pt
s'intresser  ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'le de
Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moqut de moi, les amants
tromps prtent toujours  rire. Je ne voulus pas lui donner la
satisfaction du triomphe. Elle m'avait prdit ce qui m'arrivait! Je
rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui,
me voyant la figure bouleverse, m'en demanda la cause. Faute d'autre
confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:

--Bah! fit-il, ce n'est que a? ta matresse te trompe? Prends-en une
autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens
dner avec moi et oublie.

J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la
rsolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne russis qu' me rendre
fou, c'tait toujours quelque chose.

Sabardin, ne voulant pas rester en arrire, s'enivra aussi; aprs quoi
il fit venir deux danseuses. Elles taient grandes et bien faites, elles
avaient le regard effront, les yeux entours de koheul, les sourcils
peints et les joues fardes. Leur peau brune apparaissait entre la veste
et la ceinture lche tombant au-dessous des hanches. Leur danse tait
des plus lascives; mais, en les regardant de plus prs, nous dcouvrmes
que nos ghawaises n'taient autres que des _khewals_, c'est--dire des
almes mles. Je n'avais pas encore vu de prs ce genre d'tres douteux
dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient
si trangement la femme. Aprs avoir bien regard ces tranges animaux,
nous les mmes dehors, comme de juste,  grands coups de bottes.

Nous allmes achever la soire au thtre. Notre conduite ne fut pas
celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous
jetmes des fleurs et des friandises  toutes les femmes belles ou
laides que nous vmes dans la salle. Morin se laissa entraner et fit
mille folies de sang-froid, ou plutt il se grisa de notre ivresse. Il
vit Pannychis dans la loge du gnral en chef, en compagnie de la femme
turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'ide lui vint de
les inviter  souper avec nous. Pannychis accepta d'emble. La sultane
me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait t
chercher fortune dans les coulisses. La reprsentation finie, il ramena
Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricits pour
laisser chapper l'occasion. En apprenant que j'avais chou auprs de
la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous
donnant rendez-vous chez elle.

En attendant, nous emmenmes Pannychis dans un caf que nous fmes
ouvrir, malgr les mesures de police, et pour se mettre  notre
diapason, Morin et sa belle s'abreuvrent de Champagne. Aprs quoi, nous
nous rendmes chez Dubertet, qui tait absent depuis huit jours.

Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc  la vertu des
femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de
vaisselle et on mena grand bruit.

 trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous
allmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafrachir. La sultane
fut touche par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit
beaucoup. Nous revnmes chez Sylvie boire du punch pour nous rchauffer.
Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur
les nattes.

Pour cette belle quipe, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et
reut un bon coup d'pe. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au
bout de la semaine, elle lui avait persuad d'aller faire des excuses 
Sabardin pour avoir t trop prompt  le souponner.

Pannychis, aprs avoir t mise  la porte par son _riz-pain-sel_, avait
t s'implanter chez Morin.

Quant  moi, je fus consign pour un mois  la citadelle, de par l'ordre
d'Abdallah-Menou, sous prtexte de tapage nocturne.




XXI


En me mettant aux arrts, Menou me rendit service. J'eus tout le temps
de rflchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de
Djmil, depuis le jour o je l'avais ramasse sur le champ de bataille
des pyramides. Elle n'tait reste chez moi que parce qu'il ne pouvait
en tre autrement. Du jour o son pre tait venu la chercher, elle
n'avait pas hsit  le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c'tait
bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanit
tait le fond de son caractre. Du moment o Klber lui avait donn un
rle  jouer, j'tais devenu un bien pauvre sire auprs du sultan des
Franais. S'il et vcu, il et pu me supplanter. Mais, quand elle eut
obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France
tait un meilleur parti qu'un colonel de dragons. Elle m'avait sacrifi,
tromp et bafou indignement. Elle aurait pu s'pargner la honte d'tre
prise sur le fait, en rompant plus tt avec moi. De mon ct, j'aurais
d comprendre les rticences de sa mre, qui,  coup sr, tait sa
confidente; mais j'tais aveugle. Aussi, quel diable d'amour  demi
paternel,  demi sauvage, avais-je t me mettre au coeur pour une fille
de quinze ans? Elle m'avait trait en Cassandre.

Quant  Louis, c'tait aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-tre
trop souffert pour que son sens moral ne se ft pas oblitr jusqu' un
certain point. Il n'avait eu ni assez de conscience ni assez de volont
pour respecter l'hospitalit que je lui accordais. Et cela, c'tait un
peu ma faute; j'avais eu tort de le laisser des journes entires dans
l'intimit d'une fille aussi sduisante que Djmil. Avais-je mieux agi
en le mettant chez Klber pour m'en dbarrasser? Klber, comme beaucoup
de hros, tait aussi licencieux dans ses moeurs que dans son langage.
Cet enfant n'avait profit que des mauvais exemples. C'tait un peu mon
ouvrage, mais la punition tait bien dure.

Ce n'est pas le premier ni le second jour que je pus raisonner de tout
cela froidement; mais,  mesure que le temps marchait, le calme revenait
avec l'oubli de l'outrage.

Je m'ennuyais largement dans mon troite casemate, je ne voyais
personne, si ce n'est Guidamour qui, tous les matins, venait cirer mes
bottes, me donner des nouvelles et repartait une heure aprs.

--Mon colonel, me dit-il un jour, je dois vous faire savoir que le
citoyen Louis n'est pas rentr une seule fois  la maison depuis la
_petite noce_ que vous avez faite avec la cousine Sylvie et les autres.
Thomadhyr m'a dit qu'il tait parti avec votre odalisque et sa mre pour
Esnh.

--Il est parti? Bon voyage!

--C'est drle tout de mme.

--Je l'y ai autoris. J'ai rompu avec l'_odalisque_.

--Et vous avez aussi bien fait de ne pas vous fourrer dans cette famille
de _mamamouchis_! La vieille est une madre qui entend le franais aussi
bien que vous et moi. Je ne sais pas si elle croit que le citoyen Louis
est le Messie que les Turcs esprent toujours voir tomber du ciel; mais
elle _manigance_ un mariage entre sa fille et lui.

Guidamour ne m'apprenait rien.

Je lui demandai s'il avait des nouvelles de mademoiselle de Crignan.

--Elle est venue chez vous pour vous parler. Ah! elle n'avait pas l'air
content: Elle m'a dit qu'elle reviendrait ds que vous seriez libre.
C'est une belle femme et qui parle bien. Il vous faudrait une fille
comme elle dans le harem. Aprs a, il y a Tomadhyr que a pourrait
contrarier.

--Je n'ai pas besoin de tes commentaires.

--Suffit, mon colonel!

La rponse de mon pre m'arriva comme j'tais sous les verroux. Sa
lettre tait pleine de bonnes raisons pour me faire abandonner mon ide
de mariage avec une mameluke.

En rsum, il me refusait son consentement. Je lui rpondis sur-le-champ
que tout tait rompu.

Abdallah-Menou ne me fit grce ni d'un jour ni d'une heure de prison. Je
crois mme qu'il me vola de plusieurs minutes. Je retournai enfin chez
moi. Ds le lendemain, je vis arriver mademoiselle de Crignan. Elle
m'aborda en me disant:

--Vous tes dcidment fou, mon pauvre colonel! Comment, vous envoyez le
Dauphin demander la main de votre matresse? Il va pouser la fille d'un
mameluk,  quinze ans et demi!

--Louis est maintenant un homme, et

    Dans les mes bien nes...

--J'avoue que je ne m'attendais gure  ce dnoment! Je vous ferais
mme mes compliments sincres d'avoir rompu votre extravagant mariage,
si vous n'aviez mis le Dauphin dans la situation ridicule o vous tiez
il y a un mois. Il faut le tirer de cette fcheuse affaire, le
dbarrasser de ces femmes qui veulent exploiter sa position. Il ne peut
rester entre les mains des mameluks.

--Pourquoi pas? Il y sera choy, ft...

--Si vous prenez votre parti du mal que vous avez fait, moi, je veux le
rparer. Je ne me rsigne pas si aisment  abandonner le Dauphin. On me
l'a confi, je rponds de lui...

--On vous l'a confi, dites-vous: alors pourquoi me l'avez-vous renvoy
aprs la mort de Klber?

--Colonel, Louis n'est plus un enfant, vous le dites vous-mme, et je ne
suis pas une vieille femme.

--Oui, je le sais! Il vous a trouve belle; il n'est pas aveugle.

--Il s'en est vant  vous? dit-elle en rougissant. C'est bien sot! Mais
qu'importe! Je suis prte  le reprendre si vous me le ramenez. Au bout
du compte, il vous a rendu service en vous ouvrant les yeux; il vous a
dbarrass d'une fille qui vous serait devenue funeste; aidez-moi  le
ramener.

--Oh! quant  cela, non! qu'il devienne ce qu'il pourra!

--J'agirai donc seule.

--Et que ferez-vous?

--J'irai le chercher, l'enlever mme, car je m'attends  sa rsistance.

--Vous y risquez gros! Allez-vous courir aprs lui dans la Haute-gypte?
Que ferez-vous dans ce milieu arabe, vous femme europenne, et par
consquent fort peu considre? Et Mourad? vous l'oubliez. Il ne vous
rendra jamais un gendre si haut plac. Vous chouerez, et vous y perdrez
sinon la vie, du moins votre libert ou votre honneur.

--Ah! s'cria-t-elle en s'abandonnant  sa douleur, je ne savais pas 
quoi je m'engageais en me chargeant de cet enfant! Si vous ne me venez
en aide, je mourrai  la peine.

--Je ne veux pas que vous mourriez: mais je ne vois pas ce que je puis
faire pour votre prince.

--Vous pouvez me faciliter les moyens de le soustraire  ce mariage
insens.

--Et comment?

--Je n'ai plus assez de fortune pour parer aux frais de la guerre.

--Vous voulez de l'argent? Est-ce que mylord n'est plus de ce monde, ou
vous abandonne-t-il?

--Ah! encore? Vous tenez  ce qu'il soit mon protecteur? Comme vous
voudrez! En tout cas, je ne veux pas lui devoir ce service. J'aime mieux
m'adresser  vous.

--Je suis flatt de la prfrence.

--Vous ne pouvez pas m'aider? N'en parlons plus.

--Si fait! combien vous faut-il?

--Trois cent mille francs!

Aprs les envois que j'avais faits  mon pre, les cadeaux, les dpenses
folles, c'tait  peu prs ce qui devait me rester.

Je n'hsitai pas  le lui offrir. Il y avait assez longtemps que nous
tions en dlicatesse tous les deux. Il fallait que cela et une
solution, et le service que j'allais lui rendre valait bien un peu de
reconnaissance.

--Quand vous faut-il cette somme? lui dis-je.

--Le plus tt possible; ds demain.

--Je vous la porterai moi-mme si vous voulez me recevoir.

Aprs un moment d'hsitation:

--Pourquoi ne vous recevrais-je pas? dit-elle avec un sourire charmant;
ne sommes-nous pas de vieux amis? Venez, et merci d'avance.

Elle s'enveloppa le visage avec soin. Je lui demandai ce qu'elle
craignait pour se cacher ainsi.

--Je me mfie des _bravi_ de Sitty Nefyssh qui a menac de se
dbarrasser de moi, si je cherchais  loigner le Dauphin de sa fille.

--Laissez-moi vous reconduire.

--Oui, donnez-moi le bras.

Tout en marchant, je l'interrogeai de nouveau. Son projet d'aller
chercher Louis et de l'loigner de l'gypte tait bien arrt; mais elle
n'tait pas encore fixe sur les moyens  employer. Le devoir ou
l'ambition lui faisaient entreprendre une lutte o elle pouvait
succomber. Sa rsolution tait prise. Je la quittai  sa porte. Le
lendemain, je lui portai la somme dsire. Comme elle voulait m'en
donner un reu:

-- quoi bon? lui dis-je. Je puis perdre ce chiffon de papier, et j'ai
confiance en vous.

--Mais, je ne veux pas de vos dons, rpondit-elle d'un air fier.
Croyez-vous que je vous emprunte cette somme pour ne pas vous la rendre?

Elle fit un reu. Je le pris et le dchirai en disant: Laissez-moi vous
obliger sans arrire-pense. Elle me regarda avec curiosit et parut
rflchir, puis elle se leva, fit le tour de la chambre, s'arrta devant
moi, et me demanda brusquement:

--M'pouseriez-vous?

Je gardai le silence.

--Non? reprit-elle, vous me trouvez trop vieille, car je suis presque de
votre ge.

--Ce n'est pas l la raison. Vos opinions, vos croyances sont trop
diffrentes des miennes, nous ferions mauvais mnage.

Elle recommena sa promenade et revint  moi.

--Voulez-vous retourner avec moi en France?

--Oh a! oui, de grand coeur, mais avec vous seule, pas de Dauphin!

--Bien! c'est convenu.

Et, se penchant vers moi, elle me baisa le front, puis me repoussa
doucement: Allez-vous-en, reprit-elle, et attendez, pour revenir, que je
vous appelle. Ce sera bientt, j'espre!

J'hsitais: Obissez, reprit-elle. Prouvez-moi votre respect si vous
voulez compter sur ma confiance.




XXII


Quinze jours se passrent sans m'apporter aucune nouvelle d'Olympe. La
perspective de retourner bientt en France avec elle tait devenue une
ide fixe chez moi. Je tenais d'autant moins  rester au Caire que la
peste, apporte par les caravanes de la Mecque, commenait  svir dans
l'arme et dans la population.

J'allai  l'le de Roudah pour savoir o en tait le projet de dpart.
Mademoiselle de Crignan tait  Alexandrie.

Un mois aprs, le petit juif demanda  me parler. Je le fis venir
sur-le-champ. Aprs s'tre assur que personne ne pouvait l'entendre:

--La dame franaise est de retour, me dit-il.

--Depuis quand?

--Depuis quinze jours.

--En es-tu bien sr?

--Oui, elle se tient cache  l'le de Roudah. Elle est revenue
d'Alexandrie avec le mylord, qui est reparti. Ce que je t'apprends l
vaut bien quelque chose.

Je lui donnai une bourse et je le renvoyai.

Olympe n'tait-elle qu'une adroite aventurire, qui m'avait pris pour
dupe?

Je fis seller mon cheval, et, suivi de Guidamour, je me rendis chez
elle.

Il me fut rpondu qu'elle tait en voyage. Je savais le contraire et je
rsolus de forcer la consigne en passant par les derrires de la maison.
Elle tait situe au bord du Nil, au milieu de bosquets et de jardins
enclos de hautes murailles. Une petit porte donnait sur un escalier qui
descendait au fleuve. Je pouvais entrer par l et me cacher, en
attendant que la nuit ft close, dans une construction basse que je
remarquai sous mes pieds. J'allais y descendre quand j'entendis derrire
moi un bruit de rames. Une djerme se dirigeait vers l'escalier.

Je me cachai vivement sous un saule pleureur qui trempait sa chevelure
dans l'eau. Le bateau aborda  dix pas de moi. Plusieurs hommes
descendirent  terre. Parmi eux je reconnus Louis. Ramenait-il Djmil
dans cette barque, ou, comme l'avait projet Olympe, l'enlevait-on
lui-mme?

Les autres s'entretenaient en anglais. N'en sachant pas un tratre mot,
je ne compris rien  leur conversation, si ce n'est que l'un d'eux tait
qualifi de mylord.

Il tait grand et fort. Son visage, autant que je pouvais en juger de
loin aux dernires lueurs du jour, rpondait au signalement que m'avait
donn le juif. C'tait lord Humphrey!

Au moment o Louis s'engageait sur l'escalier, je m'lanai vers lui.

L'Anglais fit un _ah_ de surprise et arma un pistolet.

--C'est inutile, lui dis-je; je suis l'ami de ce jeune homme.

--Oui, oui, c'est mon ami! rpta Louis avec un peu d'effort.

Le lord abaissa son arme et retourna s'entretenir  voix basse avec ses
hommes.

--Qu'as-tu fait de Djmil? dis-je  Louis.

--Il m'a fallu la quitter, mylord m'a emmen de vive force et  l'insu
de Mourad.

--L'avais-tu pouse?

--Non, mais le mariage allait se faire.

--Tu es prisonnier des Anglais?

--Oui, et si je sais pourquoi?

--Parce qu'on veut faire de toi une arme contre la Rpublique, en tant
que tu sois rellement l'hritier de Louis XVI.

--Je ne suis que trop rellement fils de roi. Si j'tais un simple
citoyen, on me laisserait vivre  ma guise, on ne m'empcherait pas de
me marier avec Djmil!

--Tu souhaites retourner prs d'elle?

--Oui! et, puisque tu m'as dj montr tant de bont, aide-moi  me
sauver.

Il faut croire que notre conversation ne fut pas du got de Lord
Humphrey. Il s'avana vers Louis, et, le chapeau  la main, lui dit en
mauvais franais:

--Monseigneur, je vous attends.

Louis, croyant que j'tais en visite chez mademoiselle de Crignan, me
demanda si elle tait prte  partir avec lui, et si je rentrais avec
lui chez elle.

--Oui, je te suis.

Quand il fut entr dans le jardin, le lord passa devant moi comme un mal
appris, me barra le passage, et, me mettant le canon de son pistolet
dans la figure:

--Vous n'irez pas plus loin, dit-il. Vous en savez beaucoup trop! J'ai
une mission grave  remplir, vous tes un obstacle: je briserai cet
obstacle.

D'un revers de main, je fis sauter son arme et je le pris au collet.

Au mme instant, quatre de ses acolytes, qui s'taient glisss sans
bruit derrire moi, me jetrent un manteau sur la tte pour m'empcher
d'appeler  l'aide, et, malgr ma rsistance, m'emportrent li de
cordes, je ne sais o.

Quand je fus parvenu  me dbarrasser, je vis que j'tais enferm dans
une espce de cave au bord du Nil. Le croissant de la lune se mirait
dans le fleuve et les premires lueurs du jour blanchissaient dj les
hauts minarets du Caire: je sortis de mon antre et je me trouvai auprs
du jardin de mademoiselle de Crignan. La djerme tait repartie: je
courus  la maison, elle tait vide! Olympe avait suivi Louis et lord
Humphrey. Je pensai  frter une embarcation et  les poursuivre; mais
ils avaient une avance de douze heures au moins, et puis, de quel droit
et sous quel prtexte me fuss-je oppos au dpart des fugitifs?
Mademoiselle de Crignan m'avait peut-tre tromp, mais peut-tre aussi
l'avait-on enleve malgr elle; en tout cas, pour la dlivrer, il m'et
fallu livrer  l'autorit militaire son secret et sa personne.

Je rentrai chez moi, j'en avais gros sur le coeur contre lord Humphrey.
Je le dpeignis avec soin  Tomadhyr et lui demandai de me dire o il
tait; mais ses visions taient indpendantes de sa volont. Elle ne sut
rien rpondre.

Je vivais paisiblement et modestement, car mon trsor tait puis, et
ma solde m'interdisait les prodigalits, quand, un soir, Guidamour vint
me dire qu'une femme voile demandait  me parler. Je pensai tout de
suite que c'tait mademoiselle de Crignan.

--Qu'elle vienne! m'criai-je.

Elle entra voile de noir jusqu'aux yeux. J'tais vivement irrit contre
elle, et, comme il faisait trs-sombre dans la chambre, je ravivai la
lumire de la lampe, en invitant d'un ton brusque, la visiteuse  se
faire connatre.

--Elle obit en silence, et, au lieu des cheveux blonds et des yeux
bleus de mademoiselle de Crignan, je reconnus la brune chevelure et le
regard inquiet de la perfide Djmil.

--Toi ici? lui dis-je, et qu'y viens-tu faire?

--Obtenir ton pardon, dit elle en se jetant  mes pieds; car je t'ai
offens, outrag cruellement, toi qui m'aimais tant! J'ai t bien
coupable, bien lche, bien folle, de croire  la parole de ce jeune
garon, qui m'a lchement abandonne. J'aurais d te prvenir qu'il me
poursuivait de son amour depuis longtemps; j'aurais d te prier de
l'loigner. Je n'en ai pas eu le courage. J'ai prfr employer la ruse
et le mensonge vis--vis de toi, si doux, si confiant, si bon. Je t'ai
vol ton bien en disposant de moi sans ta permission, car j'tais ta
proprit, tu m'avais bien gagne. Je viens me rendre  toi. Punis-moi,
comme je le mrite; frappe-moi si tu veux, je ne t'en aimerai pas moins;
car si j'ai eu pour Louis un moment d'abandon, je ne l'ai jamais aim
comme je t'aime.

--Voyons, voyons! pas tant de paroles et assez de mensonges. Tu viens me
demander o est Louis, avoue-le franchement.

--Non, je le jure sur le Koran, je ne reviens ici que pour obtenir grce
devant toi. Louis est un imposteur; le jeune roi de France est mort
depuis longtemps.

--Et tu crois que je vais te reprendre dans ma maison? Tu vas peut-tre
me demander de t'pouser, maintenant, comme Pannychis?

--Non, je comprends que j'ai mrit ton mpris, mais sois assez gnreux
pour oublier le pass. Songe que je suis seule au monde maintenant, et
que, si tu n'as piti de moi, il faudra que j'aille me vendre comme une
esclave.

--Tu dis que tu es seule au monde? qu'est donc devenu Mourad? a-t-il t
tu?

--Il est mort de la peste, il y a quinze jours. Osman-bey lui a succd;
il m'a offert de me prendre dans son harem; j'ai refus. Un musulman ne
saurait me plaire, et mon coeur endolori, mon me repentante taient
prs de toi.

--Et Sitty Nefyssh, est-elle morte aussi?

--Oui, avant mon pre, dit-elle en pleurant.

--Puisque tu es sans famille et sans asile, j'ai piti de toi. Je
pardonne; mais, comme j'ai appris  te connatre, je ne te considrerai
 l'avenir que comme une jolie esclave que je surveillerai de prs.
Quant  ton repentir, ce sera  toi de me le prouver. Je dois te
dclarer aussi que le trsor est vide; que par consquent, je ne pourrai
plus satisfaire tes fantaisies.

--Je n'aurai d'autres fantaisies que les tiennes, et si tu veux mes
bijoux, les voici!

Elle retira ses colliers, ses bracelets et son tarbouch d'meraudes
qu'elle posa sur la table.

--Garde tes parures, ta vanit souffrirait trop de ne pouvoir plus
briller, ne ft-ce que devant moi.

--Je n'ai plus besoin de paratre, mon orgueil a t bris, ma vanit
touffe. Je n'ai plus que l'amour-propre de vouloir me garder pour
celui qui m'a donn  boire son sang. Ah! tu n'aurais jamais d m'amener
ici et m'apprendre le franais! Tout le mal que je t'ai fait ne serait
jamais arriv.

Elle avait raison, c'tait encore ma faute!

Le lendemain, Tomadhyr me demanda sur un ton farouche si elle allait
redevenir l'esclave de Djmil.

--Non, lui dis-je, elle n'est pas plus que toi dans la maison, elle le
sait. Rends-lui ton amiti.

--Je n'ai pas le droit d'tre plus jalouse que toi de ton honneur. Je ne
lui dirai rien.

--Ce sera bien gai pour moi!

--Tu le veux? Je serai de bonne humeur...

C'tait une singulire bonne humeur que de rester des journes accroupie
dans un coin,  consulter son miroir magique,  se plaindre de violentes
douleurs d'estomac,  tomber dans des spasmes nerveux, et  dire
rgulirement tous les soirs en se retirant:

--Je n'ai pas longtemps  vivre, je te dis adieu, parce que demain matin
je serai morte!

Djmil tait plus gaie et plus aimable. Il est vrai qu'elle avait
beaucoup  se faire pardonner.

Bien qu'elle m'et promis de n'avoir d'autres fantaisies que les
miennes, elle eut bientt envie de mille colifichets et mit en gage sa
coiffure d'meraudes et ses perles pour se procurer de l'argent. Se
figurait-elle que je retrouverais un nouveau trsor pour les dgager?

Un soir, elle me dit:

--Je ne sais si Tomadhyr m'a ensorcele. Comme elle, je sens une grande
douleur  la poitrine; seulement je ne vois rien que des brouillards
rouges qui passent, et j'ai une envie de dormir insurmontable.

--Depuis quand souffres-tu?

--Depuis ce matin.

J'envoyai chercher le mdecin qui, aprs tre rest un quart d'heure
auprs d'elle, revint me dire:

--Si vous tenez  cette fille, armez-vous de courage: elle a la peste!
On n'en meurt pas toujours; mais enfin..., elle est fort malade.
Faites-la porter  l'hpital; c'est plus prudent pour vous!...

--Non, docteur; j'ai eu beaucoup d'affection pour elle, et je ne dois
pas l'abandonner.

--Comme vous voudrez. Je reviendrai demain.

Il prescrivit une potion et sortit.

J'allai prs de Djmil. Elle dormait, mais elle avait la pleur de la
mort sur le visage. Le dlire la prit dans la nuit.

Elle se croyait dans le dsert, disait qu'elle mourait de soif et me
demandait sans cesse  boire; mais elle refusait constamment la potion
que je lui offrais.

--Non, disait-elle, cela ne sent rien. J'ai du feu dans la poitrine et
ton sang peut seul l'teindre. Me laisseras-tu mourir? Ne veux-tu pas
m'en donner?

Et elle cherchait  me mordre comme si elle ft devenue enrage. Ce fut
la seule crise violente.

Au matin, elle tomba dans un tat de stupeur qui n'tait ni la vie ni la
mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux
et m'appela:

--Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je
sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonn et je mourrai sans
crainte; mais je te demande une dernire grce. Ne me laisse pas
enterrer avec les musulmans. lve-moi un tombeau sur lequel tu feras
inscrire mon nom et le service que j'ai rendu  Klber. J'aurai du
plaisir  venir le regarder aprs ma mort. Je viendrai te voir aussi, le
veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?

Pauvre fille qui croyait conserver, au del de la vie, l'usage de ses
sens.

--Je ferai ce que tu dsires, lui dis-je, et je serai content que ton
spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.

Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier
baiser. Elle tait dj roide et glace. Puis, elle s'endormit en tenant
ma main dans la sienne. Elle ne se rveilla plus.

Je la fis enterrer sans aucune crmonie religieuse, dans mon jardin,
sous le grand caroubier o elle avait coutume de venir respirer la
fracheur de la nuit.

Pour satisfaire sa dernire vanit, je lui levai un mausole sur lequel
je fis graver en franais et en arabe: Ici repose Djmil, fille de
Mourad-bey, morte  l'ge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle
et aime. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue,
ainsi que l'estime des Franais et des mameluks qui lui doivent la paix
conclue entre Mourad et Klber.

La mort de Djmil sembla rendre la vie  Tomadhyr. Elle pleura pour la
forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.

Nous tions dans les premiers jours de fvrier quand, un matin, elle
entra chez moi et me rveilla en sursaut en criant:

--Voil les habits rouges!

Je reconnus bien vite qu'elle tait en tat de somnambulisme.

--Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que
de monde!

--O sont-ils?

--Dans une le o il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts
tout ruins, avec des croix de pierre sur les portes. Le gnral donne
des ordres. Auprs de lui se tient un jeune homme vtu de bleu. Je le
reconnais!--C'est l'amant de Djmil. Cette dame blonde, je l'ai dj
vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre  l'Anglais.
Elle salue, elle s'en retourne....

--O va-t-elle?

--O elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames
vieilles... Elle les quitte.

--Suis-la!

--Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!...
Je ne vois plus!

Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des
mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber  terre, en proie
 ses convulsions accoutumes.

Ce qu'elle avait vu dans le dlire n'tait que trop rel. Les Anglais,
sous le commandement du gnral Abercromby, concentraient leurs forces
 Rhodes et  Macri, sur la cte de l'Asie-Mineure, sous prtexte de
s'emparer de l'archipel, mais, en ralit, pour oprer d'accord avec
Constantinople une nouvelle descente en gypte. J'avertis
Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des
ordres ncessaires pour dfendre la cte en cas d'attaque. Il avait
entass l'arme au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de
rformes administratives.

La scurit tait donc complte, et moi-mme je doutais de la lucidit
de Tomadhyr, quand on apprit l'apparition de la flotte anglaise devant
Alexandrie et le dbarquement de vingt mille hommes. D'un autre ct,
une arme de trente mille Turcs s'avanait  travers les dserts de
Syrie, en mme temps qu'une autre arme anglaise, compose de sept 
huit mille cipayes, arrivait par la mer Rouge. Nous tions pris en tte,
en flanc et en queue, et nous tions dix-huit mille hommes valides pour
faire face  tant d'ennemis. La partie n'et pourtant pas t perdue si
nous eussions t bien commands et si nos gnraux se fussent entendus
au lieu de tirer chacun de son ct.

Je reus l'ordre d'tre prt  partir le 11 mars. Quand j'en fis part 
Tomadhyr, elle fondit en larmes, se roula par terre, s'arracha les
cheveux et eut une crise terrible; tout  coup elle se dressa devant
moi et, les yeux gars, la voix brve:

--Nous ne nous reverrons plus, dit-elle, car tu ne reviendras pas! Tu
seras tu par les Anglais, et moi je vais mourir. Me voil morte ici,
dans tes bras, et toi-mme tu n'es plus qu'un cadavre. Regarde, voici
Djmil qui vient te chercher!

La promesse que la fille de Mourad m'avait faite  son lit de mort me
revint en mmoire, et j'en eus le frisson comme si son spectre tait l
rellement. Il y tait peut-tre, qui sait!

--Elle parle! reprit l'hallucine, l'entends-tu? Elle te dit qu'elle
n'est pas morte de la peste. Eh bien, non!

Et s'adressant  cet tre imaginaire:

--Je t'ai fait mourir, dis-tu? je l'avoue. Si, dans l'oasis, j'ai
consenti  t'aider  fuir avec ton matre, ce n'tait pas pour
t'obliger. Je t'ai hae ds le premier jour; c'tait pour lui plaire, 
lui. Je voulais qu'il st jusqu'o allait mon amour. Je voulais tre
aime plus que toi, qui n'avais jamais rien fait pour lui! Tu l'as
trahi, outrag, et moi je t'ai fait boire du poison. Va-t'en! il ne
t'aime plus! C'est moi seule qui serai sa compagne dans la mort!

Puis, avec une force surhumaine, elle m'enlaa de ses bras, colla ses
lvres froides sur les miennes et retomba anantie.

Je la portai sur un sofa. La croyant en catalepsie, comme je l'y avais
dj vue si souvent, je ne m'en inquitai pas. En rentrant le soir, je
la retrouvai dans la mme position.

Elle tait morte.

Mon dpart tait fix au lendemain matin, quand la petite fellahine me
dit:

--Ya Sidy, on dirait que tu ne veux plus revenir dans ta maison?

--Il est probable, en effet, que je n'y reviendrai pas, et peu
m'importe. Je n'y laisse rien: femmes, matresses, esclaves, trsor,
tout est envol.

--Mais la maison reste, et moi dedans.

--Eh bien? ma pauvre enfant, je t'en fais cadeau.

--Tu me donnerais tout cela,  moi pauvre fellahine?

--Oui; viens avec moi chez le cady afin de remplir toutes les formalits
voulues par la loi musulmane.

--Mais que ferai-je d'un si grand palais?

--En cherchant bien, tu y trouveras peut-tre un autre trsor, et tu
m'offriras l'hospitalit si je reviens.

--Comme cela, oui, j'accepte; mais, si tu pars pour ton pays, j'aimerais
mieux te suivre.

--Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons
chez le cady.

L'affaire fut bientt faite. L'ex-propritaire n'avait pas d'hritiers.
Je donnai quittance d'une somme que je fus cens avoir reue, et Zabetta
fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et
ses oreilles.

J'tais bien aise de faire quelque chose pour cette dernire fleur de
mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni tromp, elle m'tait
toujours reste attache; elle ne s'tait jamais pose en sultane.
Contente de peu, elle ne m'avait ennuy ni de son amour, ni de sa
jalousie et n'avait donn la mort  personne. C'tait le seul souvenir
parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait t
si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne
m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernires paroles
avaient t l'aveu d'un crime.




XXIII


Nous arrivmes avec le gnral en chef  Rahmanyeh, le 13 mars au soir;
nous y perdmes toute la journe du lendemain. Le 16, on coucha 
Damanhour, et on se prlassa encore le jour suivant. Il faut croire que
rien ne pressait, ou que le gnral en chef avait peur de fatiguer les
jambes de nos chevaux. Nous arrivmes le 19 sous les murs d'Alexandrie
au camp du gnral Lanusse, en face des Anglais commands par lord
Abercromby. Ils s'taient retranchs en avant de Canope, sur le banc de
sable d'une lieue de large qui se termine par le fort d'Aboukir. La mer
et le lac Marotis taient couverts de leurs chaloupes canonnires. Le
21 mars 1801 avant le jour, l'arme franaise s'branla; il s'agissait
d'enlever au pas de charge toute la ligne d'ouvrages dfendus par de
l'artillerie, afin d'attaquer le gros de l'arme anglaise en bataille
sur deux lignes au del des retranchements. Le rgiment des dromadaires
commence le branle. Il enlve les redoutes sur la droite et tourne les
pices contre l'ennemi, pendant que la division Lanusse emporte celles
de gauche. Au plus fort de la bataille un boulet parti des chaloupes
anglaises frappe mortellement le gnral Lanusse, ce qui met le dsordre
dans sa division. En ce moment, Menou qui allait de droite et de gauche
sur le champ de bataille, sans rien ordonner, arrive devant notre
cavalerie commande par le gnral Roize et lui ordonne de charger.

--Charger quoi? demande Roize.

--Mais, le gros de l'arme anglaise!

--Ses lignes ne sont pas mme branles, le moment est mal choisi.

--Chargez  fond, vous dis-je!

Roize se tourna vers nous et enfonant avec force son casque sur sa
tte:

-- moi! mes amis, s'crie-t-il, on nous envoie  la gloire,  la mort.
En avant!

Les trompettes sonnent, nous partons, nous traversons au galop le dfil
form de droite et de gauche par les redoutes qui nous mitraillent; un
vritable coupe-gorge.

Aprs avoir franchi un foss, nous tombons sur les Anglais avec fureur.
Ils sont renverss, culbuts, sabrs; ils reculent. Nous pntrons
jusque dans leur camp; mais ils avaient creus des puits, sem des
chausses-trappes et crois les cordes des tentes. Ces obstacles nous
firent perdre tout le fruit d'une si belle charge: les chevaux
s'abattaient ou refusaient d'aller plus loin, les cavaliers  terre
taient cribls de coups de baonnettes par les Anglais furieux. Le
gnral Roize combattit jusqu' ce qu'il fut tu sous mes yeux. Ce fut
le signal de la retraite. Je venais de reconnatre, auprs de la tente
du gnral en chef, lord Humphrey sous l'uniforme de major.

Je crus que j'aurais le temps d'aller lui payer ma dette avant de
rejoindre mes dragons qui tournaient bride. Je courus sur lui  fond de
train, et,  la manire des mameluks, j'arrtai brusquement mon cheval
sur les jarrets en portant au major un coup de pointe dans les ctes. Il
riposta par un coup de pistolet qui abattit ma monture. Je sautai
lestement  terre, il recula sous la tente. Le gnral Abercromby mit
l'pe  la main pour lui porter secours. Il eut grand tort de
m'attaquer. L'espadon d'honneur que m'avait donn Bonaparte tait une
fire lame; je la passai  travers le corps de l'Anglais. Il tomba  la
renverse sur sa table et roula  terre avec ses cartes et ses plans. Le
major Humphrey se jeta sur moi comme un furieux, en criant  l'aide. Il
me blessa  l'paule. Je n'en fus que plus acharn. Je le clouai sur le
corps de son gnral. Au mme instant, quelques soldats cossais
pntrrent sous la tente, la baonnette croise. C'tait le moment de
jouer le tout pour le tout.

--Voil les Franais! leur criai-je.

Ils se retournrent comme des niais. Je fendis d'un coup de sabre la
toile de la tente et je filai par l; mais je tombai de Charybde en
Scylla. Les cossais, revenus de leur surprise, passrent par la brche
que j'avais ouverte, me lchrent quelques coups de fusil sans
m'atteindre. D'autres vinrent  leur aide, me barrrent le chemin. J'en
ruai deux par terre, mais je rompis mon pe et je fus abattu d'un coup
de crosse sur la tte. Heureusement, j'avais mon casque. Je fis le mort.

J'en tais quitte  bon march; mais je ne pouvais plus rejoindre les
dbris de mon rgiment, qui s'taient replis sur le centre. J'attendis,
couch sur le sable. Tomadhyr s'tait trompe en me prdisant que je
serais tu par les Anglais.

La bataille n'avait l'air d'tre ni gagne ni perdue pour nous. L'ennemi
ne faisait aucun pas en avant, et les Franais avaient repris leurs
positions du matin. J'tais  vingt pas de la tente d'Abercromby. Les
officiers y entraient tour  tour et en sortaient avec des figures
longues. Tout  coup je vis au milieu d'un groupe d'officiers un jeune
homme en uniforme bleu-ciel, la brette au ct. Je reconnus Louis.

Il passa  trois pas de moi.

--Monsieur, lui dis-je, si vous tes Franais, voici le moment de sauver
un de vos compatriotes.

--Comment, dit-il en s'cartant du groupe et en venant  moi, c'est toi,
de Coulanges? tu faisais partie de cette charge brillante et tu es
bless?

--Oui, monsieur, vous le voyez bien.

--Pourquoi m'appelles-tu monsieur?

--Pourquoi? la question est jolie. Vous demandez de vous aider  fuir,
et vous me laissez maltraiter et emprisonner derrire vous!

--Emprisonner? derrire-moi? o a? quand?

--Parbleu!  l'le de Roudah, deux minutes aprs m'avoir parl.

--Ils t'ont maltrait? Oh! c'est bien mal, bien mal! Je croyais que tu
tais retourn au Caire; mylord Humphrey me l'avait assur, ainsi qu'
mademoiselle de Crignan.

--Eh bien! ton mylord, je lui ai pay ma dette aujourd'hui, et, par la
mme occasion, j'ai tu son gnral en chef.

--C'est toi qui as tu lord Abercromby?

--Mais oui; je m'en vante.

--Ne le dis pas si haut devant ses officiers. Beaucoup comprennent le
franais, et je ne pourrais peut-tre pas te sauver. Tu ne peux rester
l. Je vais te faire porter sous ma tente.

--C'est inutile, je peux marcher, je ne suis bless qu' l'paule.

Et je me levai, alerte et dispos.

--Est-ce que ta premire dame d'honneur est l? lui dis-je en me
dirigeant vers son campement.

--De qui veux-tu parler?

--De mademoiselle de Crignan!

--Mais non, elle est  Rhodes.

--Comme elle sera contrarie en apprenant la mort de son amant!

--Lord Humphrey n'tait pas son amant.

--Son mari, peut-tre?

--Elle n'a jamais t marie.

Nous entrmes sous sa tente. Il fit demander un chirurgien qui pansa ma
blessure, et je soupai avec lui de bon apptit. Il me demanda, en
hsitant, des nouvelles de Djmil.

--Elle est revenue chez moi, lui dis-je, et je lui ai pardonn.

Il devint rouge, essaya de sourire et se mordit la lvre.

--Ds lors, lui dis-je, tu ne l'aimes plus?

Il s'effora de montrer un air dgag pour me rpondre qu'il ne l'avait
jamais prise au srieux. Je ne crus pas ncessaire de lui faire savoir
qu'elle tait morte. Le lendemain, Louis m'apprit que le gnral
Hutchinson avait succd, dans le commandement de l'arme anglaise, 
Abercromby, et qu'il voulait me voir.

Je me rendis prs de lui. Il me reut trs-poliment et me pria de lui
rendre mon pe.

--Je n'en ai plus, gnral, lui dis-je, je l'ai brise sur le dos de vos
soldats.

--En ce cas, colonel, veuillez vous constituer prisonnier de guerre.

--Vous tes bien bon de me le demander.

--Je rends hommage  votre bravoure, et je compte sur votre honneur. Je
ne vous demande que la promesse de ne pas chercher  vous vader et de
ne jamais plus porter les armes contre l'Angleterre.

--Je vous promets tout le contraire. Je m'vaderai ds que je le
pourrai, et je vous jure une haine mortelle.

--En ce cas, colonel, je me vois dans l'obligation de vous faire
fusiller sur-le-champ. C'est une satisfaction que je dois  l'arme en
expiation de la mort du gnral Abercromby.

--Il n'tait pas besoin de faire tant de manires.

Il me salua, je ne lui rendis pas son salut, et, entre quatre soldats,
je fus conduit au bord de la mer.

Un peloton m'attendait, l'arme au pied. On me lia les bras, et je fus
plac  quinze pas.

Un sous-officier vint pour me bander les yeux; je refusai. Les Anglais
chargrent leurs armes. Je ne m'tais pas encore trouv dans une
position aussi critique, et la prdiction de Thomadhyr me revint  la
mmoire. J'en pris mon parti. Je voulais montrer  l'ennemi comment un
Franais sait mourir.

--Attention! leur criai-je; j'ai bien le droit de commander le feu.

L'officier fit un signe d'adhsion.

--Apprtez armes! En joue!

Les armes s'abaissrent. Je regardai sans crainte les gueules de ces
vingt-quatre fusils, et j'allais crier: Feu! quand Louis,  cheval et
suivi d'un colonel anglais, se prsenta et se plaa au-devant de moi, au
risque de recevoir la dcharge en plein corps, ce qui n'tait pas d'un
lche!

Il prsenta un papier  l'officier, les soldats remirent l'arme au bras
et me dlirent.

--Il tait temps, me dit Louis. J'ai obtenu ta grce, mais non ta
libert. Tu vas tre embarqu avec d'autres prisonniers.

--Tu as fait ce que tu as pu, lui dis-je, et je t'en remercie. Tu n'es
pas un ingrat, et tu sais te faire pardonner. Je te rends mon amiti.

Il me sauta au cou, et, les larmes aux yeux, m'embrassa sur les deux
joues.

C'tait une bonne nature au fond, et je regrettai qu'il ft le Dauphin,
ou qu'il crt l'tre! Mais je ne regrettai pas de lui avoir fait cadeau
de trois cent mille francs; selon moi, ce n'tait pas payer ma vie trop
cher.

L'officier me demanda si j'tais prt  le suivre. Je dis adieu  mon
sauveur, et, aprs lui avoir conseill de ne pas rester avec les
Anglais, au moins tant qu'ils nous feraient la guerre, je me remis entre
les mains du peloton qui me conduisit vers une embarcation.

Au moment de me quitter, l'officier anglais m'offrit cordialement la
main. Je ne crus pas devoir lui refuser la mienne, et je montai  bord
du _Swiftsure_. Je fus mis  fond de cale en compagnie de quelques
officiers de chasseurs  cheval et de plusieurs de mes dragons, parmi
lesquels je retrouvai Guidamour intact. Il pleura de joie en me voyant;
il m'avait cru mort, et s'tait fait prendre en me cherchant.

Nous restmes  l'ancre pendant plus de quinze jours. Tous les soirs on
nous faisait monter sur le pont, deux par deux, et alternativement, pour
respirer l'air.

Si on ne nous gorgea pas de nourriture, on ne nous laissa pas tout 
fait mourir de faim. Les officiers du bord eurent mme la bienveillance
de nous apprendre que, chaque jour, notre arme perdait du terrain en
gypte, et quand nous partmes, ils daignrent nous dire que nous
allions en Angleterre. On nous rservait pour les pontons de Plymouth.
Mais ces messieurs comptaient sans la flotte franaise. Ils se croyaient
seuls matres de la mer.

En traversant le canal de Candie, le _Swiftsure_ rencontra les vaisseaux
de l'amiral Gantheaume, fut canonn, envelopp et pris. Ce fut au tour
des Anglais d'aller  fond de cale, et  nous de monter prendre leurs
places.

Gantheaume, aprs avoir tent de dbarquer sur la cte d'Afrique les
renforts qu'il amenait de Brest, reprenait la route de France. Il n'est
pas besoin de dire combien nous fmes fts  bord et questionns par
nos compatriotes.

Au mois de juillet, nous tions en vue des montagnes grises de la
Provence!




XXIV


La paix entre la France et les autres puissances de l'Europe qui
reconnaissaient nos conqutes sur le Rhin et en Italie venait d'tre
conclue. Bonaparte organisait une garde consulaire compose
d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie. Nous autres
_gyptiens_--c'est ainsi qu'on appela par la suite ceux qui avaient fait
partie de l'expdition d'Orient--nous n'emes qu' nous prsenter pour
tre admis dans les rangs de ce corps d'lite.

Je passai dans les chasseurs  cheval de la garde avec mon grade de
colonel. Je dposai le casque et l'habit de dragon pour prendre le
colback et le dolman galonn d'or. Mon rgiment tait compos des plus
beaux et des plus vaillants soldats de l'arme, et leur colonel,
modestie  part, n'tait ni le plus laid ni le plus mal bti. J'avais
alors vingt-sept ans, et aprs neuf ans de campagne, sauf quelques
cicatrices, j'tais au complet. Aussi fus-je grandement admir et ft
dans ma ville natale de Beaugency, quand j'y allai voir mon pre.

Il s'tait install avec ma vieille bonne Gertrude dans un joli chteau
du val de la Loire et avait converti en vigne, en prairies, les deux
cent mille francs que je lui avais envoys. Mais, ce qui ne laissa pas
que de me surprendre, c'est qu'il me demanda mon avis pour placer une
somme de trois cent mille francs qu'une personne inconnue lui avait fait
passer, pour moi,  titre de restitution.

Je ne pouvais plus accuser mademoiselle de Crignan d'tre une
aventurire. Je lui aurais bien crit pour lui demander pardon de mes
grossiers soupons, si j'avais su o lui adresser ma lettre.

Aprs quinze jours de villgiature, je retournai  Paris reprendre mon
service. Deux mois aprs, le gnral Menou, oblig de se rendre,
vacuait l'gypte et ramenait en France huit mille hommes. C'est tout ce
qui restait des quarante-six mille emmens par Bonaparte trois ans
auparavant. Je retrouvai encore quelques-unes de mes connaissances,
Sabardin, revenu avec le grade de gnral, et Dubertet.... bien et
dment mari avec Sylvie!

Un matin, je vis entrer chez moi mon brave Guidamour suivi d'une jeune
fille trs-brune, bien tourne, vtue en grisette, et que je n'eusse pas
reconnue tout de suite, si elle ne se ft prosterne devant moi  la
manire orientale. C'tait Zabetta, la fellahine; elle parlait trs-bien
franais.

--Vous m'avez permis de venir vous rejoindre, dit-elle, et je suis
venue.

Puis, me prsentant un objet empaquet avec soin:

--J'ai pens, reprit-elle en arabe, que tu serais content de conserver
le _tarbouch_ d'meraudes de la pauvre Djmil.

--C'est un doux et triste souvenir. Je l'accepte avec reconnaissance.
Comment donc t'es-tu procur ce bijou?

--J'ai vendu la maison de Boulaq pour le dgager de chez un juif et te
l'apporter.

--Combien en veux-tu?

--Je ne veux rien. Je te le donne.

--Mais cela vaut au moins cinquante ou soixante mille francs; et, si tu
as vendu tout ce que tu avais pour le ravoir, il est juste que je t'en
ddommage.

--Reprends-moi  ton service, et je serai assez paye.

--Tu es une brave fille! Viens m'embrasser.

Elle le fit avec une effusion de coeur qui me toucha.

J'tais toujours  gronder ma femme de mnage. Je lui donnai cong le
soir mme, et je mis la petite fellahine  la tte de mon linge, en
l'avertissant qu'en mettant le pied en France elle tait libre.

Pour ses appointements, je ne fis pas de prix; j'crivis  mon pre que
j'avais un placement de 50,000 francs  faire, et, quand j'eus reu la
somme, je la donnai  Zabetta en lui disant que c'tait sa dot, 
condition qu'elle pouserait Guidamour, s'il ne lui dplaisait pas. Elle
me rpondit qu'un homme que j'aimais ne pouvait lui dplaire.

J'avais dj remarqu que le brave garon ne pouvait lui adresser la
parole sans pousser des soupirs  renverser des cathdrales.

Il quitta le service et employa la dot de sa femme  l'acquisition d'un
magasin de lingerie, sur lequel Zabetta fit peindre par Morin une
enseigne qui me reprsentait en uniforme de dragon,  cheval, avec cette
pigraphe: _ l'gyptien_.

Morin avait rapport une montagne de croquis, de dessins d'aprs nature
et de portraits. Il en copia pour moi un bon nombre, et je dcorai
bientt les murailles de mon appartement d'une suite de jolies esquisses
d'aprs Djmil, Tomadhyr, Louis, Malek, Klber, la petite fellahine
avec tous ses colliers de sequins, Pannychis en desse de l'Olympe,
enfin de plusieurs vues du Caire, d'Esnh, des bords du Nil, des
Pyramides et de l'intrieur de ma maison de Boulaq. C'tait autant de
souvenirs qui ravivaient en moi les motions du pass. Cette terre
d'gypte n'tait plus qu'un rve pour moi. J'y avais men l'existence la
plus mouvante et la plus invraisemblable; j'y avais dpens follement
plus de cinq cent mille francs, sans compter trois ans de paye.
J'oubliais les chagrins que j'y avais prouvs, les dangers que j'y
avais courus, pour ne me rappeler que les charmes de cette vie
aventureuse et les splendeurs de ce pays unique au monde. J'tais
parfois tent d'y retourner, mais qu'y aurais-je retrouv! les tombes de
Djmil et de Tomadhyr, ces fleurs de l'Orient fltries  l'ge o
celles de nos climats du Nord commencent  peine  clore. Non! le pass
tait mort, et, si une apparition charmante voltigeait encore dans mes
rves, c'tait celle d'Olympe de Crignan.

Cet hiver de 1801  1802 fut extrmement brillant. La paix gnrale avec
l'Europe avait amen beaucoup d'trangers et de hauts personnages  la
cour de Bonaparte: car c'tait dj une cour. Des Anglais eux-mmes, qui
avaient pass de la haine  l'enthousiasme pour le pacificateur de
l'Europe, vinrent en foule l'admirer. Au milieu de l'clat et du
tourbillon des ftes, j'aperus un jour,  un bal des Tuileries,
mademoiselle de Crignan assise au milieu d'un groupe de ladies.

Je courus  elle et l'enlevai, un peu contre son gr,  son milieu
anglais. Aprs avoir russi  l'loigner de la foule, je lui exprimai
toute ma joie de la revoir; je lui demandai ce qu'elle tait devenue
depuis le jour o elle m'avait propos de partir avec elle.

--J'ai d'abord t  Alexandrie, puis  Rhodes, rpondit-elle. J'allais
demander le concours de lord Humphrey, afin qu'il m'aidt  arracher le
Dauphin des mains de Mourad: vous refusiez de m'aider!

--Mais vous tes revenue au Caire, vous y avez pass quinze jours...

-- attendre le rsultat de l'expdition et le retour de Louis.

--Quinze jours pendant lesquels, aprs m'avoir donn d'enivrantes
esprances, vous avez refus de me recevoir.

--Alors, vous m'avez prise pour une coquette! coutez, colonel, il y a
entre nous une barrire infranchissable, l'opinion, ou, si vous voulez,
l'honneur politique. Nous avons travaill pour des causes opposes, mais
vous aviez pris trop d'empire sur moi; votre brusque franchise vous sert
 tre pntrant, vous m'eussiez arrach le secret des moyens de cette
dlivrance, que vous tiez, je l'ai craint, dispos  faire chouer. Je
ne devais donc pas vous revoir avant qu'elle et russi. Si nous avons
de la sympathie l'un pour l'autre, si, en dpit de nos mutuels griefs,
nous nous estimons beaucoup, c'est parce que nous ne nous sommes pas
fait de concessions de principes. En refusant de vous revoir  ce
moment-l, j'tais dans la raison, dans l'abngation qu'impose le
devoir. J'en ai probablement souffert plus que vous.

--Je crois, au contraire, que c'est moi... Mais aprs? Pourquoi ne
m'avoir pas tenu parole?

--Aprs?... Je suis retourn  Rhodes, d'o je vous ai crit de venir me
rejoindre.

--Je n'ai rien reu.

--Ma lettre aura t intercepte. Quand le jeune prince m'eut appris
vos prodiges de valeur  Alexandrie, votre condamnation  mort et ce
qu'il avait fait pour vous sauver, vous tiez dj embarqu comme
prisonnier sur la _Swiftsure_. Si j'ai suivi alors le Dauphin en
Angleterre, c'est dans l'espoir de vous y retrouver et de vous faire
rendre la libert. C'est l que j'ai appris votre dlivrance en mer, et
que Louis est rest cach sous un nom anglais: ne me demandez pas
lequel.

--J'aime autant l'ignorer; mais ce que je voudrais savoir, c'est quelles
taient vos relations avec lord Humphrey.

--Il tait le correspondant, le banquier, si je puis m'exprimer ainsi,
du Dauphin, c'est lui qui tait charg de nous faire passer des fonds.

--Et ces fonds, d'o venaient-ils?

--Ah! vous m'en demandez trop. Je ne veux ni dnoncer, ni compromettre
personne.

--C'est juste! Mais lord Humphrey pouvait tre tout  la fois votre
banquier et votre...

--Mon amant, dites le mot allez! Eh bien non, je vous le jure. Je dois
avouer pourtant qu'il m'avait offert sa main.

--Vous l'aviez accepte?

--J'avais demand  rflchir, pour ne pas le dtacher de la cause du
Dauphin.

--En ce cas, vous devez m'en vouloir de vous avoir prive d'un futur
poux?

--Je ne l'aimais pas; Je ne l'ai jamais aim.

--Et maintenant, vous abandonnez donc le Dauphin?

--Il n'a plus besoin de moi, il a des protecteurs riches et puissants,
et j'ai rompu les liens qui m'enchanaient  lui. Me voil dbarrasse
de cette lourde responsabilit; je suis libre et je respire  pleins
poumons. Ah! mon ami, quelle rude tche mon dvouement m'avait impose!
Quel rle j'ai d jouer  vos yeux! celui d'une intrigante, d'une
ambitieuse ou d'une aventurire! Vous avez d me souponner d'tre tout
cela. Hlas! je suis une pauvre migre, qui a mang dans l'exil et au
service de la famille royale le peu de fortune qu'elle possdait; 
propos, le prince vous a-t-il restitu l'argent que je vous avais
emprunt pour lui?

--Oui, et je le tiens toujours  votre disposition.

--Je n'en veux pas, merci!

--Louis vous a ddommage amplement?

--Je n'ai rien voulu recevoir. Sa fortune n'et pas suffi  me
ddommager de tout ce que j'ai fait pour lui. J'aime mieux qu'il reste
mon oblig, le pauvre enfant!

--Olympe, il y a du dpit au fond de votre coeur. Avouez-le, vous avez
perdu tout espoir de voir rgner Louis XVII, vous venez vous rallier 
la fortune du premier consul et vous ambitionnez comme autrefois une
place de dame d'honneur auprs de Josphine?

--Vous vous trompez, je suis plus fire que cela. J'aurais recherch
cette situation pour servir le prince.  prsent, je la refuserais. Je
viens en France  la suite de lady Fox en qualit de dame de compagnie.
N'est-ce pas une belle position pour la comtesse de Crignan? J'ai t
heureuse de revoir mon pays; j'y resterai peut-tre, car l'Angleterre et
les Anglais ne m'ont jamais t sympathiques.

--Et que ferez-vous, puisque vous n'avez plus de fortune?

--Je ne sais, je travaillerai pour vivre, je donnerai des leons de
musique ou de franais. Bah! je ne suis pas en peine. Je serai libre!
n'est-ce pas tout? Mais c'est assez parler de moi. Dites-moi,  votre
tour, ce que vous tes devenu. Je suis heureuse de vous retrouver si
beau, si pimpant. Que de victimes vous devez faire au milieu de cet
essaim de frtillantes dames d'honneur!

--Je vous jure qu'aucune de ces femmes n'a fait battre mon coeur. Il est
 vous, Olympe,  vous seule, et...

--Reconduisez-moi auprs de lady Fox, dit-elle en se levant.

--Non, je vous tiens, je ne vous lche plus: vous tes plus belle que
jamais et je n'ai fait que penser  vous depuis...

--Depuis que nous causons ensemble, c'est--dire depuis une demi-heure.

--Je ne ris pas, Olympe, vous savez bien que je vous aime.

--Je n'en sais rien, mais il ne peut plus tre question d'amour entre
nous.

--De mariage, en ce cas?

--Encore moins: si je viens de quitter un matre, ce n'est pas pour en
reprendre un autre. D'ailleurs je suis trop ge pour vous.
Regardez-moi, j'ai des rides et des cheveux blancs.

Ce n'tait pas vrai du tout.

--Je vous accepte telle que vous tes.

--En ce cas, c'est vous qui tes trop jeune pour moi, trop lanc dans
cette nouvelle cour. Si j'tais votre femme, mes opinions nuiraient 
votre avancement, vous le savez bien. Vous m'en voudriez, et vous me
tromperiez.

--Vous ne seriez pas embarrasse pour me le rendre et j'en mourrais de
jalousie. Mais, puisque vous voulez rester libre, ne pouvons-nous pas
nous aimer franchement et sans restriction? Et en riant, j'ajoutai:
Passons un contrat  la cophte, pour trois, six, neuf...

--Trois ans! ce serait trop pour vous!

--Et si je vous en demandais neuf?

--Alors, pourquoi pas toute la vie? Vous me faites peur! Il y a
longtemps que je vous aime, moi! J'ai beaucoup lutt, beaucoup souffert,
j'ai droit  un peu de bonheur. Il faut que je vous oublie ou que vous
m'aimiez rellement. Prenez-y garde, je ne suis pas une enfant, je ne
suis pas une sotte, je ne suis pas une odalisque. L'amour vulgaire ne me
tromperait pas. Je mrite mieux, j'ai cette prtention, du moins.

--Vous avez le droit d'tre aime passionnment et srieusement, et moi,
je me crois capable d'aimer ainsi. Mettez-moi  l'preuve.

--Venez me faire danser, rpondit-elle, car on remarque notre
tte--tte.

--Il faut pourtant me rpondre.

--Eh bien, venez me voir demain; c'est  vous de me persuader, de me
donner confiance.

--Je sais que ce n'est pas facile; mais, moi, j'espre en vous; j'ai ce
qu'il faut pour persuader, j'ai la foi!

* * *

Un soir que nous avions t faire une promenade  la campagne, je me
permis de dire  ma chre Olympe:  prsent que je peux me flatter
d'avoir obtenu votre confiance,--au moins en fait de
politique!--dites-moi donc si vous tes toujours aussi persuade que
Louis soit le Dauphin de France?

--Si je n'en eusse t persuade, rpondit-elle, vous savez bien que je
ne me fusse pas dvoue  sa personne et  sa cause.

--Cela n'a jamais fait de doute pour moi; mais depuis? ne vous est-il
jamais venu de doute  vous-mme?

--Il m'en est venu, je mentirais si je ne l'avouais pas.

--Il vous en est venu tellement que vous n'avez plus voulu servir cette
cause au prix d'une imposture?

--Non! mes doutes sont faibles et ma croyance est encore assez vive.
J'en suis  ce point o l'on se rjouit de pouvoir s'abstenir, sans
pourtant regretter d'avoir agi. Si mon pre et ses amis ont t pris
pour dupes, ils l'ont t trs-habilement, et leur erreur a t
complte. Quant  moi, ce qui m'a rattache le plus  leur croyance,
c'est la persistance des souvenirs de cet enfant, leur ingnuit, leur
caractre de vrit spontane. Peut-on admettre qu' l'ge o il nous
fut confi, on soit un imposteur assez habile, et assez bien styl pour
jouer un pareil rle sans contradiction et sans lassitude durant
plusieurs annes?

--J'avoue que toutes les autres affirmations me trouvent incrdule; mais
celles de l'enfant lui-mme, un enfant craintif... quelquefois dissimul
pourtant!

--Il n'y a pas de pusillanimit sans un peu de perfidie, et Louis, pour
cacher ses convoitises ou ses terreurs, est capable de ruse, je vous
l'accorde. Mais une feinte de longue dure lui est impossible; pour
cela, il faut une force de volont qu'il n'aura jamais.

--C'est vrai; donc il se peut trs-bien qu'il soit le Dauphin! Mais
alors, quel sera donc son avenir? Croyez-vous toujours qu'il rgnera?

--Je vois bien que Bonaparte rgne  sa place!

--Et vous ne lui pardonnez pas cette usurpation.

--Je la lui pardonne en songeant qu'il rend service  mon pauvre Louis.
Ce jeune homme est incapable de soutenir l'honneur et l'indpendance de
la France, et, si vous voulez tout savoir, c'est son moindre dsir et sa
plus grande crainte.

--Il m'a parl souvent dans ce sens; tait-il sincre?

--Il tait plus que sincre, il tait naf.

--Alors il ne sera jamais rien, pas mme un drapeau dans les mains de
son parti et de sa famille?

--Son parti ignore qu'il existe et sa famille n'y veut pas croire. Ses
oncles sont des hommes, et il ne sera jamais qu'un enfant.

--Un enfant qui mourra dans l'exil peut-tre?

--Ou dans quelque prison d'tat.

--Pauvre Louis! Puisque vous avouez qu'il n'est plus  craindre pour mon
pays, je peux vous avouer que, malgr ses torts envers moi, je l'aime
beaucoup.

--Je l'ai bien vu! Sans cela je ne vous l'eusse pas confi. Tous tes
bon et vous lui avez tout pardonn avant mme qu'il et rpar ses
torts. Moi, j'ai eu plus de peine  oublier son ingratitude et l'injure
qu'il m'a faite de croire que je consentirais  tre sa matresse.

--Je ne vous reproche pas cette rancune! Je serais jaloux de lui si
vous tiez plus misricordieuse; mais quelle trange destine que la
sienne, s'il doit passer dans le monde  l'tat de _roi mconnu_!

--Ce que je lui souhaite, moi, tel que je le connais, c'est l'tat de
_roi inconnu_!


FIN


Paris.--Imp. N H.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier





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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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