Project Gutenberg's Nos Hommes et Notre Histoire, by Rodolphe Lucien Desdunes

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Title: Nos Hommes et Notre Histoire
       Notices biographiques accompagnes de reflexions et de
       souvenirs personnels

Author: Rodolphe Lucien Desdunes

Release Date: February 10, 2007 [EBook #20554]

Language: French

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NOS HOMMES

ET

NOTRE HISTOIRE


Notices biographiques accompagnes de reflexions et de souvenirs
personnels.

Hommage  la population crole, en souvenir des grands hommes qu'elle a
produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.

PAR

R.-L. DESDUNES


     "De quelques superbes distinctions que se flattent les hommes, ils
     sont tous de la mme origine".

     BOSSUET.

[Illustration]

MONTREAL
ARBOUR & DUPONT, IMPRIMEURS-DITEURS
419 et 421, rue Saint-Paul

1911

* * *




=Table des Matires=


                                                                    Page

Avant-propos.                                                          3

CHAPITRE I

Les Croles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
Castra.                                                                5

CHAPITRE II

Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps.                      13

CHAPITRE III

Une ddicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
biographiques.                                                        33

CHAPITRE IV

Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).--Notices
biographiques.                                                        65

CHAPITRE V

Beaumont et la chanson crole.--L'affaire Toucoutou.--Potes
et journalistes.                                                      83

CHAPITRE VI

Le Crole dans les arts et les professions librales--Une
page de notre histoire politique.--Matre d'armes
populaire.--Figure du pass.                                          95

CHAPITRE VII

La musique chez les Croles.--Rivalits d'artistes.--Jusqu'o
va le prjug.                                                       113

CHAPITRE VIII

Nos philanthropes du pass.--Comment le Crole de
couleur sait donner.                                                 123

CHAPITRE IX

Les femmes croles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La
gnrosit de Mme Bernard Couvent.                                   133

CHAPITRE X

L'migration de 1858.--La politique de l'empereur
Faustin Ier, d'Hati.--Deux grandes figures: Emile
Desdunes, le capitaine Octave Rey.                                   147

CHAPITRE XI

La gnration de 1860.--Le hros Andr Cailloux.--Le
prsident Johnson et la question des races.--Nos
luttes politiques: patriotes et aventuriers.                         165

CHAPITRE XII

La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide
Mary et le Comit des Citoyens.--Dans nos derniers
retranchements.--Dfections et dfaites.-- qui
notre dernier merci.                                                 183

* * *




AVANT-PROPOS


J'aime le Crole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue.
Il est alors un peu mon cousin.

Qu'importe la teinte de la peau? Son pre tait venu ici de Marseilles
peut-tre ou de Bordeaux, mes anctres  moi taient partis du Hvre:
Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non,
je ne veux pas, comme le terre  terre Anglo-saxon ou le protestant
troit, prtendre que mon sang latin se soit corrompu en se mlant dans
ses veines au sang de l'Africain. Franais, je retrouve chez lui ma
mentalit et sens vibrer tous mes sentiments  l'unisson des siens;
catholique, je m'incline devant le Noir oeuvre du Crateur, et confesse
que ma part des mrites de la Passion du Christ n'est pas plus large que
la sienne.

J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes 
Appomattox, je n'tais pas n. Ce qui veut dire que je n'ai nullement 
venger sur le noir ou le Crole de couleur des humiliations et des
dfaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de
Sherman....

Je l'aime, mon _cousin_, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il
sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connat pas les larmes: lorsque
se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'chine,
voil tout. Il n'en est pas ainsi du Crole de couleur. J'ai vu des
mres essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort
que font  leurs enfants les lois de sgrgation; j'ai vu des hommes
virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colre, au sentiment
de leur complte impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que
de fait il existe chez eux une _moiti de moi-mme_!

Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de _Nos Hommes et
Notre Histoire_ me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs,
rclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer  la
publicit. Et je ne regrette certes pas d'avoir mme insist jusqu'
l'importunit, puisque j'ai russi  faire prendre au prsent ouvrage la
route de l'imprimerie.

Qu'on lise et qu'on fasse lire _Nos Hommes et Notre Histoire_. C'est le
rcit (tout simple, sans la moindre prtention) des bonnes actions
accomplies par des gens qui nous touchent de prs. C'est aussi le rcit
de leurs souffrances.

Il est vrai que, pour tre ns aux tats-Unis, les personnages dont il
est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du
bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de
coeur et beaucoup d'esprit.

C'est en cela surtout qu'ils taient Franais.

* * *

M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les
portes des collges et des Universits de la Louisiane s'ouvrir devant
lui. Comme les autres Croles de couleur anxieux de se familiariser avec
les beauts de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre
prcepteur. Il a montr l du courage; il en montre plus encore
aujourd'hui qu'il consent  braver la critique--la malveillance
peut-tre--au point de prendre devant le public la responsabilit d'un
travail littraire aussi considrable.

Les difficults qu'il a eu  vaincre se sont encore trouves accentues
du fait qu'il souffre de ccit presque complte: ce qui ajoute  la
beaut et au mrite de son effort.

Rien ne l'a arrt. Il tenait  nous faire connatre les Croles, ses
frres, convaincu que c'tait nous les faire estimer.

L. M.
Nouvelle-Orlans, 1er novembre 1911.




NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE

=Notices biographiques accompagnes de rflexions et de souvenirs
personnels=




CHAPITRE I

=Les Croles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.--Hippolyte
Castra.=

     "Une injustice faite  un seul est une menace faite  tous."

     (MONTESQUIEU.)


On ne peut faire mention de la campagne mmorable de 1814-15, sans se
rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu cte  cte
avec les autres soldats du gnral Jackson.

Il y avait  cette poque trois classes d'hommes de couleur en
Louisiane: les enfants du sol, ceux qui taient originaires de la
Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. tant tous Croles,
ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute
circonstance comme s'ils eussent t du mme endroit et de la mme
famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivs
dans un pays.

Il y avait entre eux communaut d'origine, de langue et de moeurs, mais
par-dessus tout, ayant  subir le mme sort, ils se rencontraient
toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient tre
semblables en tous points.

 l'approche des Anglais, le gnral Jackson fit appel  tous les
habitants indistinctement, mais en mme temps, il ne manqua pas de
s'adresser particulirement  l'orgueil patriotique des hommes de
couleur, qu'il invita  prendre les armes.

Les termes flatteurs dans lesquels cet appel tait formul ne laissaient
aucun doute sur les opinions du gnral en chef. Il tait convaincu que
les hommes de couleur avaient le droit de dfendre le sol attaqu, et
que le gouvernement amricain commettait une grave erreur en refusant de
les recevoir sous les drapeaux.

La dclaration encourageante de l'illustre soldat, accepte de bonne
foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait
qu'elle n'et t faite avec franchise et sincrit. Les patriotes de
couleur rpondirent donc en grand nombre  cet appel. Leurs tats de
services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable
au point de vue de l'intrt et de l'honneur de la nation. Aprs la
bataille, le gnral Jackson les flicita, faisant observer que leur
conduite avait dpass ses esprances. Mais l s'est arrte toute la
rcompense.

Ces hommes dont la fidlit et les services avaient t reconnus si
solennellement ont cependant continu de vivre dans toutes les
conditions dsavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils
n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des
propos mielleux qu'on leur avait prodigus avant l'action et des loges
pompeux mais vides qu'ils reurent aprs la victoire. Plus tard, ces
louanges se changrent mme en lches insinuations, en malicieuses
calomnies. Il tait donc juste que ces hros mconnus se plaignissent de
tant d'ingratitude.

Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit
concession du titre de vtrans et leur accorda une lgre pension; mais
leur tat civil resta le mme: une modification du Code Noir, qui leur
donnait le droit de vivre, de jouir, de possder, de succder.

 cause de son tat de dpendance mme le Crole de couleur ne pouvait
commander le respect; il devenait un objet de haine, de mpris ou
d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite taient
prcaires, ils taient modifiables ou rvocables selon le bon plaisir de
la classe gouvernante. Hippolyte Castra tait du nombre de ces citoyens
mconnus, de ces hros repousss, il partageait avec eux l'amertume des
dceptions prouves.

La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouv tout justement
dans cet homme qu'on pourrait comparer  Roget et Dubois.

Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la
fidlit de cette superbe phalange crole. Il n'a pas oubli de rclamer
pour elle la place d'honneur qu'elle mritait d'occuper au banquet du
triomphe, mais qui lui fut refuse par l'injustice et les prjugs. Nous
devons  Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manire de
nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver
prcieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son
entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:

    LA CAMPAGNE DE 1814-15

    Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,
    Un beau matin, ma mre, en soupirant,
    Me dit: "Enfant, emblme d'innocence,
    Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.
    Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:
    De ton erreur, reviens, mon tendre fils,
    Et crois surtout en ta mre chrie...
    Ici, tu n'es qu'un objet de mpris."

    Dix ans aprs, sur nos vastes frontires,
    On entendit le canon des Anglais,
    Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frres,
    Nous sommes tous ns du sang Louisianais".
     ces doux mots, en embrassant ma mre,
    Je vous suivis en rptant vos cris,
    Ne pensant pas, dans ma course guerrire,
    Que je n'tais qu'un objet de mpris.

    En arrivant sur le champ de bataille,
    Je combattis comme un brave guerrier:
    Ni les boulets non plus que la mitraille,
    Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.
    Je me battais avec cette vaillance
    Dans l'espoir seul de servir mon pays,
    Ne pensant pas que pour ma rcompense,
    Je ne serais qu'un objet de mpris.

    Aprs avoir remport la victoire,
    Dans ce terrible et glorieux combat,
    Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.
    En m'appelant un valeureux soldat.
    Moi, sans regret, avec un coeur sincre,
    Hlas! j'ai bu, vous croyant mes amis,
    Ne pensant pas, dans ma joie phmre,
    Que je n'tais qu'un objet de mpris.

    Mais, aujourd'hui tristement je soupire,
    Car j'aperois en vous un changement;
    Je ne vois plus ce gracieux sourire
    Qui se montrait, autrefois, si souvent,
    Avec clat sur vos mielleuses bouches.
    Devenez-vous pour moi des ennemis?...
    Ah! je le vois dans vos regards farouches
    Je ne suis plus qu'un objet de mpris.

Quelques Croles de bonne foi voudraient attribuer ces vers  la plume
de Nicol Riquet, un de nos potes des _Cenelles_, mais nous n'avons
aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une
composition aussi gravement conue.

M. Riquet nous a laiss le _Rondeau Redoubl_, un morceau farci de
purilits. D'aprs toute apparence, ce pote avait le style enjou,
plus enclin  faire rire qu' faire penser. Il tait lui-mme un de ces
"satisfaits" dont le caractre tait de s'loigner des soucis, pour tre
mieux prpar  jouir des plaisirs de la vie matrielle. Il est donc
invraisemblable de lui attribuer la pice que nous venons de citer.


=HIPPOLYTE CASTRA=

D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris
connaissance de son oeuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui
nous a fait don de cette composition noble et srieuse. Il est vraiment
regrettable que cette dernire n'ait pas trouv sa place dans le cadre
des _Cenelles_. Cette production valait la peine d'tre conserve comme
l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple dsappoint d'une faon
aussi cruelle qu'inattendue.

Il n'y a rien de plus naturel que le dbut par lequel l'auteur rappelle
la prophtie de sa mre: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie".
Nos coeurs sentent bien l'-propos de ces paroles touchantes.

Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime
navet il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes
frres!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en
1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous
sommes tous frres quand le danger nous menace, mais nous devenons des
ennemis au retour de la scurit.

coutez Castra dans le troisime couplet:

    "Je combattis comme un brave guerrier".

On le dit dans toutes les histoires, et malgr le fait constat, il n'y
a pas de rcompense pour les services ni pour le courage du hros de
couleur. Mais ce n'tait pas tout. Le combat tait terrible, et il a
"remport la victoire".

Castra a eu le talent d'tablir ses titres en faisant connatre ses
succs. Mais la reconnaissance du pays s'est borne  lui dire qu'il
tait un "valeureux soldat" et  le faire boire dans les coupes de la
victoire.

Tout--coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperoit d'un
"changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit
devenu un "objet de mpris": c'est la rcompense de ses triomphes et de
ses sacrifices.

Il n'y a pas  douter de la valeur de cette pice.

Castra a chant l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes
pathtiques seront toujours pour nous un sujet palpitant  cause des
grandes circonstances qui les ont dictes,  cause surtout des profondes
amertumes qui les ont inspires. Le sort d'Og et de l'Ouverture attire
plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs
prilleuses entreprises. Il en est de mme de Ption, fondateur de la
Rpublique d'Hati: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a
tonn le monde par sa sagesse, son gnie et ses actions, pour se
rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu' sa mort, lorsqu'il
succomba au chagrin en se voyant incapable de raliser ses esprances 
l'gard de son peuple tout frachement sorti de la rvolution.

Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple
amricain. Bien qu'il ait sauv la nation des prils de la dsunion,
bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la libert  quatre millions
de noirs, tous ces bienfaits runis n'ont pu entourer son nom d'autant
de vnration que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes
Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse  la
vue ou au souvenir de l'infortune:

    La sensibilit dans l'me se retrouve
    Et la fait compatir au malheur qu'on prouve.




CHAPITRE II

=Les "Cenelles".--M. Armand Lanusse et son temps.=


=LES "CENELLES"=

Le volume intitul _Les Cenelles_ est un petit livre de deux-cent-neuf
pages, contenant les posies crites par dix-sept Croles de la
Louisiane. Il a t publi par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi
dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme
littrateurs et gnralement estims par les services signals qu'ils
ont rendus  la cause du progrs, de la justice et de l'humanit: Victor
Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Franais dont le
gnie et les vues librales ont contribu puissamment  la gloire et au
relvement des lettres et de la socit.

Ce petit volume, trs rare aujourd'hui, fait partie de la littrature
franco-louisianaise.

Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collabor  ce recueil
et le titre de leurs pices diverses. De plus, nous citerons
_in-extenso_ une production de chacun des potes, avec l'intention, non
seulement de faire honneur  leur talent, mais encore de livrer leurs
vers  l'apprciation de leurs descendants.

Il ne faut pas oublier que _Les Cenelles_ ont t crites et publies 
l'poque de l'esclavage, que ceux qui y ont collabor ne jouissaient pas
des mmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de
restriction et des prjugs sociaux.

Considr  un point de vue philosophique, l'ouvrage des _Cenelles_
reprsente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de
l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour
s'opposer  l'instruction et au dveloppement de l'intelligence parmi
les masses de couleur.

En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspir nos pres,
cette oeuvre littraire nous vient en ce moment comme un hritage sacr.
Ce nous est un devoir de la plus haute porte que de le conserver et de
perptuer la mmoire de ceux qui nous l'ont lgu. C'est l la pense
qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les
noms de ces dix-sept Croles qui, au prix des plus grands sacrifices, se
sont donn la peine d'crire un livre pour notre gloire, alors qu'ils
taient soumis  toutes sortes de privations civiles, politiques et
sociales, sans mme avoir la libert de se plaindre.

Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collabor aux _Cenelles_ sont les
principaux hommes de lettres sortis de la population crole. En aucun
autre temps, cette dernire n'a produit un aussi grand nombre d'esprits
cultivs, et jamais il n'a exist une entente si parfaite que celle qui
les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'taient
point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le
meilleur moyen  employer pour mettre au jour le fruit de leurs tudes
et de leurs veilles.

Ces penseurs ont t heureux dans le titre qu'ils ont donn  leur
ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubpine: son peu de volume dit la
modestie de nos crivains; et l'aubpine, "arbrisseau pineux aux fleurs
blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficult de
l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu dcidment
peu propice  leurs tendances potiques. Confiants dans la puret de
leurs intentions, dsirant surtout donner _une bonne couleur_ au mauvais
aspect de leur destine, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus
appropri: _Les Cenelles_.

Nous ignorons  qui revient l'honneur d'avoir trouv ce nom. Nous savons
toutefois que c'est  l'instigation de Lanusse que le volume fut publi,
mais ce n'est pas l une raison suffisante pour lui attribuer aussi le
choix du titre. Cet pigraphe, prcdant les vers de A. Mercier, est
peut-tre, sur ce point, significatif:

    Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,
    Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.

Finalement, si l'esprit du livre doit tre dtermin par l'arrangement
des matires, le commencement et la fin, pris ensemble, en reprsentent
une morale significative, presqu'une allgorie.

Nous observons que le premier morceau des CENELLES se nomme _Chant
d'Amour_, et le dernier, _Dsenchantement_. Les deux pices sont du mme
auteur, mais cette circonstance ne dtruit pas la conclusion  tirer de
leur contraste significatif.

Ainsi, dans un passage de la premire improvisation, le pote, plein
d'espoir dans son idal, s'exprime comme suit:

    Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adore,
    Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
    C'est la frache Oasis, c'est la manne sacre,
    C'est la source d'eau pure au milieu des dserts.

Mais plus tard, quand "le rve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant
la vrit", le pote cde  la ralit et ne croit plus au bonheur.
Alors, dans son dsenchantement, il s'crie:

    "Je compte  peine un lustre aprs mes vingt annes,
    Dj, de mon printemps, les fleurs se sont fanes;
    Dj, le scepticisme a dessch mon coeur,
    Dj, je ne crois plus ici-bas au bonheur."

Que le lecteur mdite un moment sur la diffrence qui existe entre les
premires et les dernires impressions de l'auteur. Si notre jugement
n'a pas t tromp par des circonstances plus vraisemblables que vraies,
la morale des _Cenelles_ est sensiblement vidente. Ces hommes de mrite
ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction
quelconque ne pouvaient tre durables dans un lieu o la libert des uns
n'tait pas gale  celle des autres, o l'individu provenant d'une
certaine naissance ne passait que par des joies phmres, pour retomber
ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.

[Illustration: M. DANIEL DESDUNES.

Un des deux patriotes qui ont mis leur libert en jeu dans les luttes
entreprises contre les lois dites de "Jim Crow."]


=ARMAND LANUSSE=

     Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes.

J.-B. Rousseau.

M. Armand Lanusse est n  la Nouvelle-Orlans en 1812, et il est mort
dans la mme ville en 1867,  l'ge de cinquante-cinq ans. Son nom
indique assez qu'il tait de descendance franaise. Ce fameux
Louisianais a reu son ducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu
la France qu' "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empche
qu'il ft un homme instruit. Il l'a prouv par ses diverses productions
en prose et en vers. Il a aussi prononc nombre de discours trs
apprcis. Ses pomes surtout, qui sont d'un got charmant, ont arrt
l'attention de ses compatriotes. Dou d'un temprament studieux, il
aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperoit
en lisant ses posies.

Il affectionnait beaucoup l'tude des difficults que prsente la langue
franaise et ses auteurs favoris sur ces sujets taient: Nol et
Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.

Il a t pote, prcepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est
occup srieusement de toutes les questions concernant le bien-tre de
la population crole. Son zle et son dvouement  cet gard sont au
nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin
d'avoir une ide exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les
mouvements de sa vie intressante et bien remplie.

Avant de passer  l'analyse dtaille de notre sujet, nous voulons dire
un mot des amabilits du professeur Lanusse vis--vis de ses lves de
l'Institution des Orphelins. Ce matre consciencieux et plein de
sollicitude ne perdait aucune occasion qui pt tre tourne au profit de
ses lves. Chaque anne il faisait subir  ces derniers un examen. Les
parents, invits, pouvaient juger eux-mmes des progrs de leurs
enfants. C'tait une vritable fte qui durait plusieurs jours. Les
coliers passaient des exercices d'tude  des rcitations diverses.
Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mmoire, ou par le
dveloppement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les
compliments du prcepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions
extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en dcernant un
prix  l'enfant qui s'tait surtout fait applaudir. Nous avons vivace 
la mmoire le cas de Victoria Lecne, que M. Lanusse couronna. En effet,
cette jeune fille tait vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite
du programme des tudes, le naturel qu'elle mettait dans sa dclamation
de morceaux dtachs et dans l'interprtation des rles  jouer avec
d'autres enfants, tout l'avait recommande  cette rcompense clatante
de la part de son professeur.

M. Lanusse tait trait avec dfrence,  cause de ses tats de service,
de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.

Ce qui prouvait sa grandeur d'me, c'tait cette libralit qu'on
remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgr la
couleur blanche de sa peau, malgr l'influence des moeurs dpravantes de
son poque--poque d'esclavage et de prjugs--il n'a jamais essay de
renier son origine. Il voyait tout le monde du mme oeil. C'est du moins
ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a t permis de
l'observer dans son contact avec les lves de son institution. Nous
n'avons jamais remarqu chez lui la moindre disposition  faire des
distinctions uniquement bases sur le teint du visage, et nous oserons
dire que les enfants levs sous sa direction ont si bien subi
l'influence du matre, que la question de couleur n'a jamais troubl le
calme de leur innocence. Les noirs sans arrire-pense seront d'accord
avec nous sur ce point.

M. Lanusse nous a enseign que

    Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;
    Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.

Il tait sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre
prochain. Son coeur tait encore mieux inspir lorsqu'il plaait la
bienveillance au-dessus du prjug, de la fortune et de l'orgueil.

Sans doute, il pensait qu'aprs tout,

    Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimres;
    Enfants du mme Dieu, tous les mortels sont frres.

Nous devons une reconnaissance clatante  la mmoire de cet homme.

M. Lanusse, dans son introduction aux _Cenelles_, donne  comprendre
clairement que son plus vif dsir tait de vivre dans l'esprit des
gnrations futures comme un homme de bien. Cette ambition tait
lgitime, car, ainsi que l'a dit Fnlon, "il y a de la gloire  faire
le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mriter une
considration toute particulire de la part de ses semblables.

M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait mme alors
irrpressible. Malgr ce dfaut de temprament, jamais, cependant, il ne
se fit le dfenseur de l'arbitraire ou le perscuteur du faible.
L'imptuosit de son caractre n'altrait en aucune faon son amour pour
le juste, sa piti pour le besoin, son dsintressement. Cet aptre du
bien eut donn sa vie pour rsister  un acte d'injustice, comme il eut
donn tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours
d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de
son temprament et le rendait minemment chrissable aux hommes de son
temps.

En rappelant combien il tait bon, courageux et sincre, combien il
tait cout et respect, nous nous surprenons  regretter vivement de
ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un
compatriote aux mmes ides, capable d'exercer la mme force d'influence
sur les esprits. Cette puissante personnalit rendrait notre existence
moins pnible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence
bienfaisante, auraient gard l'empreinte d'un commerce honnte, d'une
cordialit mutuelle. En d'autres temps, les Croles seraient unis par
les sentiments de l'amour, tandis qu' prsent ils sont spars par des
rpugnances ridicules, mme par des antipathies irrconciliables.

Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincid avec la disparition de
l'influence latine chez les Croles. On ne s'occupe plus, de nos jours,
de La Fontaine, de Boileau, de Fnlon, de Racine et de Corneille; mais
du temps d'Armand Lanusse, c'tait par l'tude de ces matres qu'on nous
conduisait vers les hauteurs o brille constamment la vive lumire de la
civilisation.

Telle tait cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec
ddain toutes les tentations de l'gosme. Les jouissances matrielles
n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris  rpter avec
conviction:

    Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

Il semble que ce soit folie que de rver le retour de ces conditions
morales; cependant, le Crole ne peut tre sauv  lui-mme qu'en
s'appliquant srieusement  faire renatre le got des anciennes moeurs.
Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cdant aux tendances du
jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la
nouvelle cole qui soit digne du nom de progrs. La ruse et
l'extravagance tiennent l lieu de vertus. Les exemples rvoltants et
pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces
tres-l qui ont reconnu l'gosme pour loi, et qui ne peuvent servir de
modles qu'aux gens dpourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour
nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner  vivre sans la
connaissance de certains principes indispensables  la formation du
caractre. Nous avons toujours pens que l'homme de couleur ne devrait
tre dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se
sparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des
considrations pcuniaires.

La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces
conditions, il nous semble que l'homme bien n doive s'abstenir. L'homme
de couleur qui, en dpit des restrictions qui lui sont imposes, se
prcipite dans le rayon des activits politiques, sous prtexte
d'exercer ses droits, est un caractre suspect; car il ne peut agir en
tout que de la faon que le lui permettent les influences dominantes.
Nous pensons qu'un pareil rle n'est pas honorable, et que celui qui le
remplit exploite le mauvais ct de sa nature pour satisfaire certains
avantages personnels.

C'est comme prcepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succs.
De 1852  1866, il a profess  l'Institution Bernard Couvent, formant
l'ducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingus,
surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le
commerce. La plupart de ces lves provenaient de familles pauvres.
Peut-tre, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu
l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur
ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait  ces
enfants la mme attention qu'ils eussent reue dans les maisons
d'ducation les plus prtentieuses, ici ou  l'tranger.

L'excellence du systme d'enseignement qui lui tait propre est
dmontre par la facilit avec laquelle ses lves s'assimilaient
ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le
commerce, soit aux fonctions publiques.

Mais ce n'tait pas seulement  la formation de bons disciples que se
bornait la tche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il
dirigeait tait un legs donn par Mme Couvent, il consacrait toutes
ses nergies  en assurer le succs; il s'appliquait  faire respecter
scrupuleusement les volonts de la donatrice.

Les orphelins placs sous sa garde taient surtout traits avec une
profonde sollicitude. Chaque anne, il tait d'usage d'ordonner une
clbration religieuse  la mmoire de Mme Bernard Couvent.

Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait
les petits orphelins  l'glise, pour l'assistance  ces rites
solennels.

En tant lui-mme prsent, il voulait montrer tout le premier qu' cette
insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.

Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manire. Depuis la
mort de M. Lanusse, l'ide du devoir telle que cet homme l'avait
comprise a compltement disparu.

Honnte et loyal jusqu'au fond de l'me, Armand Lanusse ne comptait pas
sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie;
poursuivant l'idal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action
que pour diriger ses forces vers le but marqu par la probit et
l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifi
avec la population qu'il servait, son unique ambition tait de l'honorer
par ses principes et de l'lever par ses oeuvres: le temps a prouv
qu'il a russi dans l'accomplissement de ce devoir.

Sa mort a t une catastrophe pour nous.

Il est disparu au moment o s'effectuait une transformation des
conditions civiles et politiques du pays.

S'il eut vcu, jamais peut-tre les Croles ne se fussent gars; jamais
ils n'eussent eu recours  l'absurdit et  l'indignit dans l'espoir
insens d'chapper  la perscution. Nombreux hlas! sont ceux qui ont
troqu leur dignit pour une tolrance simule, au lieu de prendre
courageusement leur juste part des misres communes!

Ils ont prfr trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'crier avec
Pricls que "le bonheur se trouve dans la libert, et la libert dans
le courage". Mieux encore, en donnant un sens de rsignation pacifique 
la pense du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la
conscience:

    "Nous mourrons ensemble".

Ce serait l le conseil de Lanusse.

D'Alembert avait bien raison. Cet illustre crivain pensait qu'il n'y a
rien de plus hideux que l'opprim qui fuit sans rsistance. Cette
rsistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion,
mais bien une saine dtermination de ne pas accepter la tyrannie,
quoiqu'on soit oblig mme de la subir. Il y a de l'honneur  souffrir
pour ses principes.

Tout le monde connaissait la fermet du loyal Lanusse. Il tait l'ennemi
du prjug; il tait capable de marcher, rue du Canal, appuy sur le
bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne
laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi,
tait un homme honorable.

Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la
socit de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lvres
qu'ils ont de haine dans le coeur.

Certains Croles, de nos jours, sont rduits  ce point de dfaillance
morale qu'ils mconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs
parents mmes.

Ceux-l aussi, loin de songer  des moyens de dlivrance, cdent  leur
faiblesse, sans pouvoir dterminer des principes  suivre ou fixer une
rsolution  prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature  la
soumission absolue ou  l'oubli de leur individualit. Ils vivent dans
un affaissement moral qui semble tre le dernier degr de l'impuissance.

Dans cet tat de dtrioration, ils sont non seulement peu soucieux de
relever leur dignit abaisse, mais ils augmentent la somme de leurs
erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant,
il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est empare
des esprits, quand l'irrsolution a ramolli les coeurs, l'esprance est
bien prs d'avoir perdu ses plus fermes appuis.

Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Croles
eussent conserv leur esprit de solidarit, au lieu de courir 
l'aventure  la recherche d'un destin imaginaire.

Ce vaillant patriote tait dou du double courage physique et moral:
ces qualits dcisives le mettraient  la hauteur des entreprises les
plus difficiles et des rsolutions les plus nobles et les plus
efficaces.

Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien 
retrancher du mrite de ces hommes d'lite, mais la diffrence  tablir
entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intrt
immdiat  la formation du caractre et des moeurs,  la situation
sociale de la population, tandis que les guides du nouveau rgime ne
s'occupaient que de diriger l'action des Croles dans la sphre civile
et politique.

Armand Lanusse faonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient
 former le citoyen. Son oeuvre tait tout--fait morale, celle des
autres tait essentiellement politique. Les temps n'taient pas les
mmes.


=M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.=

L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas  en douter, sur les
dispositions de ses chefs.

Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littrature, la peinture, la
musique, le thtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de
plaisirs imaginables. On s'appliquait  inventer sans cesse des
rcrations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptmes, les
ftes de Premire Communion s'taient si gnralement recommands au
got de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des
occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" tait l'invitable
dans les runions sociales. Personne ne prenait d'intrt  la cause de
l'humanit; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de
l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de
couleur possdaient mme des esclaves. Tout ceci veut dire que les
runions, quoique frquentes et de nature diffrente, n'taient d'aucune
importance pour la socit, sous le rapport du droit et de la libert.

On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le
penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matrielle
dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa
littrature, reflte les vues, les coutumes, les sentiments, les
inclinations de ses contemporains.

Ce patriote, ne voyant que des potes autour de lui, n'a pu faire
autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rvait voir des
potes dans l'avenir et non des politiques.

Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en dplorer
l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les _Cenelles_.
En d'autres termes, il ne pouvait en aucune faon se faire agitateur,
parce qu'il et t le seul  "agiter".

M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable
qu'une plaisanterie de mauvais got.

Un jour, un ami qui connaissait son ct srieux s'tait donn le
plaisir de lui ddier une pice de vers copie d'un livre dont le titre
ne nous est pas parvenu.

Peu de jours aprs, la rponse de Lanusse tait publie dans les
colonnes de la _Tribune_. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes
suivantes:

    Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,
    La preuve abonde autant que le sable en la mer;
    Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste
    Satan, sur d'autres, rgne en despote d'enfer.

On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'tait plus le Lanusse de
1844. L'influence du milieu n'tait plus la mme: l'volution avait
imprim son cachet  notre pote.

En 1865, nous voyons chez lui la force, la dcision, la rflexion, et
cette indpendance dans le style, dcelant l'affranchissement de sa
pense de toute espce de complaisance et d'enjouement.

Lanusse tait d'abord Louisianais,  peu prs dans le mme sens que le
citoyen d'Athnes tait Athnien plutt que Grec, ou, pour mieux dire,
dans le sens que le clbre Calhoun tait Carolinien avant d'tre
Amricain.

On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Amricain. Et
l'instinct crole tait encore plus prononc chez lui que son
attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine.
Toutes ses prdilections, tous ses ressentiments partaient de l.


=L'INSTITUTION COUVENT=

Par testament fait en 1832, Mme Bernard Couvent avait gnreusement
laiss certains biens  tre affects  l'instruction des orphelins
indigents catholiques du 3^{me} district.

La clause du testament de Mme Couvent qui nous intresse ici se lit
comme suit:

"Je veux et ordonne que mon terrain,  l'encoignure des rues Grands
Hommes et de l'Union, soit  perptuit consacr et employ 
l'tablissement d'une cole gratuite pour les orphelins de couleur du
faubourg Marigny. Cette cole s'tablira sous la surveillance du
Rvrend Pre Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera
sous la surveillance de ses successeurs en office; en consquence,
j'entends que les dits terrains et difices ne soient jamais vendus sous
quelque prtexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par
souscription ou autrement, toutes les amliorations ou additions que le
temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."

Par de malheureuses concidences trop longtemps prolonges, ce legs
tait rest inutile, une grande partie en avait mme t dtourne du
but auquel il tait destin.

Barthlemy Rey, Franois Lacroix, Nelson Fouch, Emilien Brul, Adolphe
Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien
et l'abus qu'on en faisait, se mirent  la tte d'un mouvement qui avait
pour objet de contraindre l'excuteur testamentaire  rendre un compte
de sa gestion.

Ce n'tait pas chose facile, car douze annes s'taient coules avant
que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi song  obtenir
justice.

Lanusse, quoique jeune, s'tait joint  cette propagande et dans le
cours du temps, en avait pris la direction militante.

Son nergie, unie  son intelligence, avait imprim au mouvement une
force irrsistible, et cette impulsion n'a pas peu contribu aux
rsultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne oeuvre tait
sauve, rien ne pouvait empcher l'excution des volonts de Mme
Couvent.

Mais ce n'tait pas tout. Ces biens ayant t entams par des procds
irrguliers, il fallait leur restituer leur intgrit et les organiser
de manire  les rendre profitables et durables.

M. Lanusse ici encore se montra  la hauteur de la tche. Il s'entoura
d'hommes de bonne volont, et tous se mirent courageusement  l'oeuvre.
Dans un court espace de temps, on rigea un nouvel difice, qu'on
appela: _Institution Catholique des Orphelins Indigents_.

Les proprits provenant du legs de Mme Couvent ont servi 
l'entretien de l'tablissement, avec quelques autres contributions
particulires et publiques.

Comme consquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nomm Principal de
l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernire commence
avec lui.

C'est lui qui en a cr le programme d'tudes; c'est lui qui a mis ce
programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-matres
ont appris la manire de procder.

Pour le seconder dans son oeuvre, il avait fait choix de Joanni Questy,
Constant Reyns et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mrite
suprieur et d'un dvouement admirable. Sous une telle direction,
l'cole a prospr et est devenue fameuse par les lves qu'elle a
forms. On n'eut plus  aller puiser le savoir aux sources europennes.
La jeunesse pouvait recevoir les lments d'une ducation solide dans
les classes tablies par Lanusse et  des prix placs  la porte de
toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres
n'avaient plus  redouter les dsavantages de l'ignorance.

On a svrement blm M. Lanusse de ce qu'il ait refus de placer le
drapeau de l'Union sur le toit de son cole, conformment  l'ordre du
gnral Butler. C'tait une faute, nous en convenons, mais il agissait
l dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne
peut pas toujours matriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier
que Lanusse avait t conscrit dans la Confdration. Bien qu'il ft
parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forc  prendre
les armes, il prouvait nanmoins une certaine rpugnance  se montrer
sous un jour douteux.

Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses ides
errones et que ds lors, sa loyaut fut entirement acquise  la cause
de l'Union et de la libert. Il est  la connaissance de tous ses amis
qu'il a regrett cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire 
l'exonrer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouv qu'il n'y eut
l qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui
l'ont fait agir en cette occasion.

Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches  lui faire 
ce sujet.

Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur
d'me. Par exemple, son clbre--"Nous n'irons pas?"--exclamation dont
il s'est servi, en 1861, alors que la population menace devait choisir
entre l'exil et le service militaire, sous peine de chtiment. C'est
encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'tait cri:
"Dans l'humble sphre o je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."

Un certain personnage dclarait que le contact de l'homme de couleur lui
inspirait de la rpugnance;  quoi M. Lanusse rpliqua: "Rpugnance et
instinct, chez vous, c'est la mme chose".

On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans
leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutt
que par inclination. Plus tard, vers la mme poque, on le retrouve au
thtre jouant la comdie avec Orso, notre clbre tragdien. Plus tard
encore, on l'aperoit dans la foule, luttant pour la cause des
orphelins, dont il prenait plaisir  prparer les intelligences. On le
voit  l'glise donnant l'exemple pour honorer la mmoire de Mme
Bernard Couvent; on le voit dans l'arme, comme otage plutt que comme
soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme pote et
comme polmiste; on le voit mme exposer sa vie pour faire face 
l'arrogance et la morgue. Il se mle aux entreprises tentes dans
l'intrt de l'ducation, et personnellement il prend la direction de
l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu' la mort, M. Lanusse est
rest le mme, c'est--dire la personnification du plus sublime
dvouement.

Il est juste d'ajouter  son loge qu'il fut un bon et sage poux, un
pre modle. Malheureusement, la mort l'a spar trop tt de sa famille,
dont il tait le soutien et l'espoir.

Quatre fils et une fille avaient bni son union, mais un seul de ses
fils, hlas! lui survit.

[Illustration: M. ARTHUR ESTVES, Philanthrope, prsident du Comit des
Citoyens, prsident du Bureau de Direction de l'Institution Couvent,
etc.]




CHAPITRE III

=Une ddicace.--Les collaborateurs des "Cenelles".--Notices
biographiques.=


=DEDICACE=

M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'crire la Ddicace des _Cenelles_. La
voici:

    AU BEAU SEXE LOUISIANAIS

    Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles
    Que notre coeur vous offre avec sincrit;
    Qu'un seul regard tomb de vos chastes prunelles
    Leur tienne lieu de gloire et d'immortalit.

Les autres pices que nous tenons de ce pote, sont: _Introduction.--Le
Dpit.--pigramme.--Un Frre au Tombeau de son Frre.--La jeune
Agonisante.-- Elora.--Les Amants consols.--La jeune Fille au Bal.--Le
petit Lit que j'aime.--Jalousie.--Le Songe.--Le Prtre et la jeune
Fille.--Le Carnaval.-- Mademoiselle * * *.--Besoin d'crire.--Le
Portrait.--Une Mre Mourante.--Il Est._


=JOANNI QUESTY=

M. Joanni Questy tait natif de la Nouvelle-Orlans. Il y fut aussi
lev et y reut son instruction. Il tait considr comme un des hommes
les plus rudits de son poque.

M. Questy, par son application  l'tude, s'tait rendu matre de
plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en franais.
C'tait un crivain recherch, il avait un style pur et des ides d'un
caractre essentiellement philosophique. Il nous a laiss plusieurs
pices, au nombre desquelles nous pouvons citer _La Vision_, _Causerie_
et _Une Larme sur William Stephens_: ces trois morceaux sont publis
dans _Les Cenelles_ de 1845. Il a aussi crit un roman, _M. Paul_, mais
cet ouvrage est rest indit. Nol Bacchus en avait le manuscrit.

M. Questy a t un collaborateur important de maintes entreprises
littraires de notre cit. Comme professeur, il excellait: il a brill
particulirement dans l'enseignement. Il donnait des leons d'espagnol
et de franais. Il appartenait  la phalange de 1844, dont il est
question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.

M. Questy jouissait d'une grande popularit,  cause de son caractre
aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient _M.
Joanni_,--c'tait son nom populaire.

_Vision_ tait une de ses premires pices. On y trouve le style,
l'expression, l'invention, la richesse, la grce, l'abondance.

Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils,
disait de Lamartine, que sa posie tait "embaume".

    =VISION=

    Viens  moi, jeune fille,
    Viens,  dive des cieux!
    Viens, je suis sans famille,
    Tu fermeras mes yeux.

    Viens, par ton doux sourire,
    Endormir mes douleurs;
    Car le Ciel, en son ire,
    M'abandonne aux malheurs.

    Oh! viens, car  chaque heure
    Sur mon destin latent
    Je pleure, et puis je pleure...
    Nulle me ne m'entend!

    Toi que tout bas je nomme,
    Sylphide  l'oeil d'azur,
    Rayonnant europome
    Qui t'enivres d'air pur!

    Du ciel, vierge expelle,
    Riche d'espoir et d'heur
    Ici-bas exile
    Viens... reste sur mon coeur.

    Dis-moi qui fus ton pre,
    Arienne enfant?
    Quelle ve fut ta mre?
    N'eus-tu jamais d'amant?

    Par-del les nuages,
    Peut-tre est ton palais.
    Habitacle d'orages
    Dans lequel tu te plais.

     goter l'harmonie
    Des cithares des cieux.
    Enfin, ange ou gnie
    Esprit mystrieux.

    Ton sort est un mystre?
    Tu ne me rponds pas?
    Toujours, toujours te taire!
    Parle-moi donc, hlas!

    Peut-tre es-tu l'ondine,
    Reine des flots dors
    Qui, des bras d'une femme,
    Et me sourit aprs.

    Ou gnomide irise,
    Gardienne de trsor...
    De ma chane brise
    N'as-tu pas l'anneau d'or?

    Dis-moi, n'es-tu pas l'me
    De l'ange radieux
    Qui des bras d'une femme,
    S'envola vers les cieux.

    Hier, avant l'aurore?
    Ou bien peut-tre es-tu
    Celle qui vient d'clore...
    Chrubin ou vertu?

    Ton sort est un mystre?
    Tu ne me rponds pas?
    Toujours, toujours te taire
    Parle-moi donc, hlas!

    "Je suis l'me d'une me,
    Le lucide rayon
    D'un beau globe de flamme
    teint  l'horizon.

    "Parfois je fais sourire
    L'enfant dans son sommeil;
    Je lui porte un collyre
    Quand il pleure au rveil.

    "De mes belles parures
    J'ai secou les fleurs,
    Sur les routes obscures
    O marchent les douleurs.

    "Je rvle  qui tombe
    En s'abreuvant de fiel
    Les secrets de la tombe,
    Les mystres du Ciel.

    "Je vais,  ta prire,
    Veiller sur ton chemin:
    Tu seras sur la terre
     l'ombre de ma main.

    "Adieu: prends ma couronne
    Comme un gage d'amour".
    --Mais, divine madone,
    Vous reverrai-je un jour?

M. Questy a crit pour l'_Album Littraire_, et l'on dit que c'est lui
qui composait les "Compliments de l'Anne" pour un certain journal de la
Nouvelle-Orlans.

L'_Almanach pour Rire_ est encore de lui. Dans ses derniers temps, il
tait employ  la _Tribune_, comme chroniqueur.


=VICTOR SEJOUR=

Parmi les crivains de la population crole, on remarque surtout M.
Victor Sjour, n  la Nouvelle-Orlans au commencement du sicle
dernier--c'est--dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa
le reste de sa vie en France.

Victor Sjour, comme tant d'autres, tait oblig de s'loigner du pays
qui l'avait vu natre,  cause des entraves du prjug de race. Son
pre, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de
Chartres. Victor Sjour avait fait ses premires tudes  la
Nouvelle-Orlans. C'tait un excellent crivain, il tait l'auteur de
plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son pome _Le Retour de
Napolon_ a t beaucoup apprci.

M. Sjour a donn la preuve d'un grand mrite, puisqu'il a pu prendre
place au premier rang parmi les crivains de France.

En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la
supriorit. Comme pote, la Louisiane n'a jamais rien produit de
meilleur.

M. Sjour s'tait rapproch de l'empereur Napolon III, qui le tenait en
haute estime. Cette circonstance est  noter, car elle fait l'loge du
barde de couleur; et ce nous est  nous un sujet de lgitime orgueil,
qu'il se soit ainsi rendu digne d'tre l'ami estim de l'empereur des
Franais.

Le gnie de Victor Sjour tait prcoce: ses contemporains en ont eu un
aperu dans une pice de vers qu'il a compose  l'ge de dix-sept ans,
peu avant son dpart pour la France.

Sjour tait membre de la Socit des Artisans. C'est  l'occasion de
l'anniversaire de cette association qu'il a ddi  ses associs le
premier effort de sa pense productrice.

On dit que ce dbut de notre jeune pote fut un coup de matre.

La Socit des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut
dire qu' cette poque il existait de petites prtentions parmi les
Croles. La classe aise, compose des gens de profession, voulant se
distinguer, avait form la _Socit d'Economie_, qui renfermait dans son
cadre tous les Croles aux tendances exclusivistes.

Les ouvriers, les hommes d'art et de mtier, leur rpondirent en formant
une association dont le nom mme dit toute l'ide des fondateurs et des
membres: _les Artisans_.

Sjour s'tait joint  ces derniers. Sans doute, sa premire posie dut
tre une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de
ddaigner leurs semblables, contre les gens de la _Socit d'Economie_.

    =LE RETOUR DE NAPOLON=

    I

    Comme la vaste mer grondant sous le tropique,
    Le peuple se rua sur la place publique,
            En criant: le voil!
    Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme
    Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...
            O douleur! tout est l!

    Quand nagure il rentrait vainqueur dans nos murailles,
    Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.
            Simple dans sa grandeur,
    Ce mme peuple, hlas! press sur son passage,
    Saluait sa venue, exaltant son courage
            Et rayonnait de sa splendeur.

    Oh! c'est alors, alors que la France tait belle!...
    Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,
    Comme les pis mrs sous le souffle du vent.
    Elle allait, elle allait semblable  la tempte,
    Et le monde branl, devenant sa conqute,
        tait derrire, elle devant.

    Plus rien... tout est fini... salut,  Capitaine;
    Salut,  mon consul  la mine hautaine.
    Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;
    Tu dpassas du front Annibal et Pompe,
    L'Europe obissait au poids de ton pe...
    Comment peux-tu tenir dans cet troit tombeau?

    Pleurez, peuple, pleurez... il est l, triste et ple
    Comme le froid linceul de sa couche fatale;
    Pleurez votre Csar, l'intrpide guerrier;
    Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,
    Emport, l'arme au bras par l'ardente mitraille;
        Il est mort prisonnier!

    Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hlne,
    Ses regards se tournaient vers la France lointaine,
        Comme vers une toile d'or;
    Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,
    Il s'criait: "Mon Dieu, je donnerais mon me
        "Pour la revoir encor.

    "Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,
    "Comme un lion captif retient sur cette terre:
        "Noble France, c'est toi;
    "C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,
    "Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;
        "Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"


    II

            Oh! ne le laisse point,  France,
            Attendre en vain sa dlivrance...
            Couvre-toi de ton bouclier;
            Tiens, voici ton cheval de guerre,--
            Rapide comme le tonnerre,
            Va dlivrer le prisonnier.

    Peuple, rveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;
    Soldats, vieux vtrans, couvrez-vous de vos armes.
            Au nom de votre honneur,
    Ne laissons point, Franais, s'endormir notre haine;
    Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hlne:
            La gloire et l'empereur!


    III

    Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,
    La mort a foudroy le gant populaire;
            Il est mort, il est mort!
    Accabl, dlaiss, trahi par sa patrie,
    En murmurant: "Je meurs,  ma France chrie,
            Et malgr moi, je pleure sur ton sort".


    IV

    On nous rend son cercueil!... fltrissante ironie!...
    Ah! notre honneur, Franais, touche  son agonie!
    Nous devrions rougir, car son propre bourreau,
    Aprs avoir creus sous ses pieds un abme,
    Aprs s'tre repu du sang de la victime,
            Nous fait l'aumne du tombeau.

    Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,
    D'oser nous approcher des restes du grand homme,
            L'insulte sur le front;
    D'oser lever les yeux, quand d'une main punique
    On nous rend, d'une part, sa dpouille hroque,
            De l'autre, on nous jette un affront.

    Honte  nous! il fallait le laisser dans son le;
    Loin de nos lchets, il reposait tranquille...
    Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,
    Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,
    Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,
            Le ramener dans nos foyers.

    C'et t digne et beau!... le tambour, la mitraille,
    Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,
            La poudre et le canon,
    La France releve et l'infme Angleterre
    Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:
            C'est ainsi qu'il fallait fter Napolon!

    N'importe, il est ici! Courage,  noble France!
    On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,
            Car sur le marbre du tombeau,
    Ravivant dans nos coeurs notre haine trompe,
    Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre pe
            Ebrche  Waterloo!!!


=CAMILLE THIERRY=

M. Camille Thierry tait regard comme un de nos Louisianais les plus
lettrs. Quoique natif de la Nouvelle-Orlans, il a pass plus de temps
 Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumire et
de civilisation qu'il a reu sa brillante ducation, et qu'il a respir
l'air de la libert.

M. Camille Thierry s'est occup spcialement de posie. Ses pices
publies dans les _Cenelles_ ne sont pas ses seules compositions. Sa
plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans
doute, est rest en France, son pays de prdilection.

Nanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez
sa rputation comme crivain et homme de lettres. Thierry avait de
l'lgance et de la grce dans le style, des tournures naturelles et des
expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a t compos
dans sa jeunesse; il porte, par consquent, l'empreinte des inclinations
du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempre par
les rflexions d'une sagesse qui le tient loign des lans exagrs.

M. Thierry a fait des affaires  la Nouvelle-Orlans, mais le commerce
ne lui plaisait gure et il s'en retira de bonne heure. Il tait ais,
ses biens le mettaient  l'abri de toute privation. Il a pu donc se
livrer tout entier  ses inclinations, sans inquitude. Au physique, M.
Thierry tait de taille moyenne, avec des traits d'une trs grande
distinction.

Nous avons fait choix de _l'Amante du Corsaire_ pour faire voir les
mrites de notre jeune pote.

    L'AMANTE DU CORSAIRE

    ( Madame ***)

    Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
        D'un rivage lointain,
    Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontr sur ta route
        Le svelte brigantin?

    N'as-tu pas, fatigu, sur son grand mt qui penche,
        Dormi quelques instants?
    Jou dans son cordage et dans sa voile blanche
        O murmurent les vents?

    N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chre,
        La voix de mon amant,
    Demander  la brise un parfum de la terre
        Pour calmer son tourment?

    Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,
        Des ailes  mon corps,
    Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage
        Qui passe sur ces bords.

    Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!
        J'irais sur l'Ocan;
    Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce mme
        En un jour d'ouragan!

    Car, vois-tu, mon amour est un amour trange
        Qui n'a rien d'ici-bas;
    Peut-tre me vient-il d'un dmon ou d'un ange...
        Moi-mme ne sais pas!

    Mes frres, sans rougir, disent que je suis folle
        Et s'loignent de moi:
    Mes soeurs ne veulent plus couter ma parole...
        J'y pense avec effroi!

    En vain, je leurs disais: "Je suis votre soeur, grce!"
        Sur leurs mes de fer
    Ma parole passait sans laisser plus de trace
        Que tes ailes dans l'air!...

     qui je confirai le secret de ma flamme,
        Dis-moi, petit oiseau?...
    Ma mre qui m'aimait... dans le ciel a son me,
        Son corps dans le tombeau!

    Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
        D'un rivage lointain.
    Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontr sur ta route
        Le svelte brigantin?

 =Camille Thierry.=

Camille Thierry composa plusieurs autres pices dont voici la liste: _Le
Damn.--Le Pass.--Toi.--Adieu.--Le Rveil.-- Mademoiselle ***.--
Celle que j'aime.--Ides.--L'Ombre d'Eugne B.--Parle Toujours.--Le
Suicide.--Jalousie._

Comme Dalcour, il a donn  la France ses prfrences; c'est dans ce
pays de sa premire affection qu'il a poursuivi sa carrire avec le plus
de zle et qu'il a publi ce petit volume que nous serions heureux de
possder aujourd'hui, mais que la ngligence de ses compatriotes a
malheureusement livr aux ruines de l'abandon.

Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractre indiffrent de son
peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que
sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il
s'exprimait ainsi:

    Je n'ai point entendu, comme une voix de mre,
        Une voix me parler;
    Pour lutter, j'tais seul, quand grondait le tonnerre...
        Seul pour me consoler!


=P. DALCOUR=

Ce pote est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une
autre partie de ce livre.

P. Dalcour est n  la Nouvelle-Orlans, mais il fut lev  Paris, o
il reut son ducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les
siens et partager leur sort; mais l'preuve, dit-on, tait trop
rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, o il
pouvait jouir de la libert et de tous les avantages que la science, la
littrature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les
charmes d'une socit aussi hospitalire devaient ncessairement exercer
une grande influence sur le caractre, le sentiment et les gots d'un
homme accompli comme Pierre Dalcour. Il tait tout naturel qu'il
retournt en France, car quel est l'homme qui, habitu ds l'enfance au
contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes
avilissantes de l'esclavage et du prjug de race?

Ces malheureux exils volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que
songer toujours  leurs mres et s'apitoyer sur le sort de celles qui
leur avaient donn le jour, et cette compassion filiale augmentait
encore les souffrances de leur me constamment bouleverse.

C'est pendant que Dalcour sjournait  la Nouvelle-Orlans qu'il a
compos les pices que nous retrouvons dans les pages des _Cenelles_.
Dalcour avait l'esprit prompt, et cette facult lui rendait facile
l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet
donn au hasard.

Voici ce qui est rapport  la page 103 des _Cenelles_:

[Illustration: M. ALCE LARAT, Patriote crole, membre du Comit des
Citoyens.]

Dans une socit o l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonn  un
jeune homme, pour racheter son gage, de faire une dclaration d'amour
 la dame de son choix. Il s'avana aussitt vers une jeune personne qui
passait pour tre un peu dvote et s'acquitta ainsi de sa tche:

  Mademoiselle,

     Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;
     Vous me rendez la foi qui donne l'esprance;
     Afin de n'tre plus par le doute agit,
     Voulez-vous d'un baiser me faire charit?

Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus thologales, la
Foi, l'Esprance et la Charit, si tendrement chantes par Millevoye.

Nous remarquons aussi que Dalcour tait trait avec beaucoup de
dfrence par ses amis et collgues. Armand Lanusse et Camille Thierry
ont souvent compliment ce pote, en lui adressant des vers et d'autres
gracieusets qui tmoignent de leurs gards particuliers  son endroit.

Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphre des hommes de
lettres, ce qui leur a fourni la suprme satisfaction de voir de prs
les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les
Hugo, les Dumas et autres clbrits qui ont illustr le sicle pass.

P. Dalcour nous a laiss les pices de vers dont les titres
suivent: _Chant d'Amour.--Un An d'Absence.-- une Inconstante.--Le
Songe.--Le Maudit.--Au Bord du Lac.--La Foi, l'Esprance et la
Charit.--Acrostiche.--Les Aveux.--Caractre.--Vers crits sur
l'Album.--Heure de Dsenchantement._

P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les
autres collaborateurs des _Cenelles_, et leurs crits prsentent aussi
plus de valeur littraire (si nous exceptons Sjour et Questy) que
celles de leurs collgues.

Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du
_Chant d'Amour_. C'est un modle de vers mls: imag, vif, tendre et
gracieux, ce morceau, dans ses tours varies, nous fait voir en mme
temps le caractre sensible de notre pote et ses ressources de style et
d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est
coulante, ses expressions ont de la couleur comme de vritables
peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau crivait de
Molire: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".

    =CHANT D'AMOUR=

    Pour chanter la beaut que j'adore,  ma lyre,
        Seconde mes efforts!
    De tes sons les plus doux, sur l'aile du zphyre,
        Porte-lui les accords.

     la vague qui vient mourir sur le rivage,
        Aux oiseaux dans les airs,
     la brise du soir caressant le feuillage,
        Emprunte tes concerts.

    Recueille de la nuit ces mille sons tranges
        Mais doux, harmonieux,
    Qui font que l'me croit our la voix des anges
        Qui chantent dans les cieux.

    Si ma bouche jamais, prs d'elle, n'osa faire
        L'aveu de mon ardeur,
    O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystre,
        Ce secret de mon coeur.

    Puisse de tes accords la suave harmonie
        S'exhaler doucement,
    Comme un concert lointain, comme une symphonie
        Dans un cho mourant!...

* * *

    Qu'une brise lgre,
    Quand aura fui le jour,
    Dans l'ombre du mystre.
     celle qui m'est chre
    Porte ce chant d'amour.

    Quand de la nuit l'ombre avance
    Et, telle qu'un nuage immense,
    Descend sur la terre en silence;
    Quand tout repose sous les cieux.
    Heure de douce rverie,
    Parfois son image chrie
    Semble tre prsente  mes yeux!

    Je vois sa taille de sylphide
    Son front pur, sa grce candide,
    Ses lvres de corail humide
    Ses yeux noirs remplis de langueur;
    Et je sens la vive tincelle
    Qui, s'chappant de sa prunelle,
    Soudain vient embraser mon coeur.

    Je crois aussi, dans mon dlire,
    Entendre sa voix qui soupire,
    Plus suave que le zphyre
    Jouant  travers les rameaux,
    Et plus douce que le murmure
    Du clair ruisseau, dont l'onde pure
    Serpente parmi les roseaux.

    Quand une brise bienfaisante
    Caresse la fleur odorante,
    Et s'lve plus nivrante,
    Le soir, vers la vote des cieux,
    Moi, je crois de ma bien-aime
    Respirer l'haleine embaume
    Dans ces parfums dlicieux.

    Mais, hlas! bientt ce mirage
    Qui rflchissait son image
    S'enfuit comme un lger nuage
    Que chasse un vent imptueux!
    Ou telle, au lever de l'aurore,
    On voit l'ombre qui s'vapore
    Aux premiers rayons lumineux.

        Alors, mais en vain, je m'crie:
        Reviens,  douce rverie,
        Ombre dcevante et chrie,
        Reviens une dernire fois!
        Hlas! quand ma bouche l'appelle,
        Je n'entends que l'cho fidle
        Qui rponde au loin  ma voix!...

    Ranime-toi ma lyre!--Une lampe expirante
    Jette, avant de s'teindre, une vive clart;
    Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,
    Qui dise les tourments de mon coeur agit!

    Soit que l'astre du jour inonde de lumire
        Et la terre et les cieux,
    Soit que sur nous du soir le voile de mystre
        Tombe silencieux;

    Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pense,
        Qui fais battre mon coeur,
    Qui ranimes l'espoir en mon me affaisse
        Sous le faix du malheur.

    C'est toi qui m'apparais,  beaut que j'adore,
        La nuit, dans mon sommeil;
    Quand le jour luit c'est toi que mon oeil cherche encore
         l'heure du rveil.

    Souvent, alors, je crois voir une ombre lgre,
        Qui vole autour de moi;
    Cette ombre que ne peut dissiper la lumire,
        C'est toi, c'est toujours toi!

    Mais,  dception, une ombre vaine, un rve
        Peut-il nous rendre heureux?...
    Pour qui rve au bonheur, quand le songe s'achve
        Le rveil est affreux!

    Viens oh! viens m'arracher  la douleur profonde
        O je suis abm,
    Viens, je n'espre plus qu'un bonheur en ce monde,
        C'est celui d'tre aim.

    Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adore
    Peut consoler le coeur des maux qu'il a soufferts;
    C'est la frache oasis, c'est la manne sacre,
    C'est la source d'eau pure au milieu des dserts!

    =P. Dalcour.=


=B. VALCOUR=

M. B. Valcour est n  la Nouvelle-Orlans. Si nous devons en juger par
la date de ses crits, il serait un des plus anciens parmi les
collaborateurs des _Cenelles_.

M. Valcour a fait ses tudes en France et _sous la direction de bons
matres_, comme il le dclare lui-mme dans son ptre  Constant
Lpouz, pote.

Il savait le latin et le grec. Il nous intresse par la franchise de son
caractre et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers lgants
et polis. Il n'hsite pas  nous annoncer qu'il est pote et qu'il est
familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.

Valcour crit avec assurance: il dit qu'il connat les rgles de l'Art
Potique et soutient ses prtentions en nous donnant des alexandrins des
plus harmonieux et des mieux disposs. Il allgorise un peu dans ses
posies, mais ce dfaut est plutt un caprice qu'un vice.

Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les
vers croiss et les stances rgulires. Il a cependant un ou deux
morceaux de vers mls.

Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux
rgles de l'art potique. Sa versification est facile, et ses rimes,
sans tre riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours
harmonieuses.

Le morceau qui suit, tir des _Cenelles_, a t compos en 1828. Nous
ignorons l'ge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-l. Il devait
tre encore au printemps de la vie lorsqu'il conut cet hommage adress
 son professeur.

    =EPITRE  CONSTANT LEPOUZE,
    En recevant un volume de ses posies.=

    Je n'ai point oubli, malgr mon long silence,
    Que je fus  tes lois, enfant, jadis soumis:
    De toutes tes bonts j'aime la souvenance.
    Dans mon coeur, j'ai gard tes prceptes amis.

    C'est  toi que je dois tous mes gots de pote:
    C'est toi qui m'instruisis aux mtriques accents,
    Ma muse vierge encore et sensible et discrte,
    Fait entendre pour toi le premier de ses chants.

    Dans mon me jamais que le temps ne l'efface!
    Tu me donnas la clef du langage des Dieux;
    Tu me montras du doigt l'ingnieux Horace,
    De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!

    Tu ne fus point pour nous comme ce matre avide
    Qui vend au poids de l'or ses talents aux abois,
    Dont la plume de fer jamais ne se dcide
    Qu' faire un "J'ai reu" quand vient la fin du mois.

    L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean matre d'cole,
    Emprunter ta science  Constant Letellier;
    Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,
    Ne vendis pas le banc et mme l'colier.

    Non, l'on ne te vit point signant dans la gazette
    Un A gonfl d'orgueil ou bien un Z bavard,
    Faire de quelqu'ami la louange indiscrte
    Ou l'loge menteur d'un Mcne btard.

    Artiste, gloire  toi! Sois orgueilleux, pote!
    Emule audacieux de Lavan, de Daru,
    Par toi Louisiana jouit d'un jour de fte,
    Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.

    Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colyse,
    Interroger des yeux les restes de Poestum,
    Parcourir en rvant Ferrare dlaisse,
    Fouiller dans Pomp, puis dans Herculanum?

    Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettre
    Au modeste rhteur le tribut mrit.
    Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Matre;
    Ma bouche te le dit, mais mon coeur l'a dict.

Tout ce que nous pouvons ajouter en matire de rflexion, c'est que les
sentiments exprims dans les vers qui prcdent nous apprennent d'une
faon singulirement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans
l'influence du contact.

Des Lpouzs font des Valcours.

M. Valcour nous a donn plusieurs autres pices, telles que _L'Heureux
Plerin.-- Malvina.-- Hermina.--Le 11 mars 1835.--L'Ouvrier
Louisianais.-- Mon Ami.--Mon Rve.--Son Chapeau et Son Chle.--
Mademoiselle Clina.-- Mademoiselle C_.


=J. BOISE=

    L'AMANT DEDAIGNE

    Perfide amour, divinit rebelle
    Toi qui rgis les mortels et les dieux,
    Pourquoi faut-il que ta flche cruelle
    Frappe le sein d'un mortel ddaigneux?
    Moi qui voulais dans le printemps de l'ge
    Jouir en paix des plaisirs les plus doux,
    Tu me fixas dans ma course volage;
    De mon bonheur ton coeur fut-il jaloux?

    Plus d'attraits, plus de charme,
    Tout est triste  mes yeux,
    Tout m'afflige et m'alarme,
    Le jour m'est odieux.
    Mes membres s'affaiblissent...
    Que vais-je devenir?...
    Mes yeux s'appesantissent,
    Hlas! faut-il mourir!

    Dis-moi, ma douce amie,
    Dis-moi, que t'ai-je fait?
    Sans toi je hais la vie,
    Sans toi tout me dplat.
    Tu ne dis rien encore...
    Que vais-je devenir?
    Vainement je t'implore,
    Hlas! je vais mourir!

    Dis-moi quel est mon crime,
    Ne puis-je le savoir?
    Serais-je la victime
    D'un cruel dsespoir?
    Tu gardes le silence...
    Que vais-je devenir?
    Prononce ma sentence,
    Dis-moi, dois-je mourir?

    C'en est fait, je succombe
     mon sinistre sort
    Sur mon front dj tombe
    Le voile de la mort!...

    Adieu, cruelle amie,
    Mes tourments vont finir;
    Je quitte cette vie,
    Adieu, je vais mourir.


=J. BOISE=

Jean Boise avait la rputation d'tre un excellent crivain, mais sa
raison s'est voile  cette priode de sa vie o il promettait le plus
pour les lettres. Ses amis l'ont beaucoup regrett  cause de son beau
caractre et de ses heureux talents. Sa dmence devint une maladie qui
termina ses jours trop tt pour l'espoir de ses contemporains.

La dernire stance du morceau que nous publions de lui rvle, comme le
dirait Lamartine, une "me triste jusqu' la mort".

* * *

=BOWERS=


    I

    Nagure un orphelin  la plaintive voix
    Exhalait ses douleurs au champ sem de croix;
    Il chantait, et l'oiseau, cach sous le feuillage,
    Semblait, pour l'couter, suspendre son ramage.
    Il chantait, et des vents l'haleine se taisait;
    Le murmure des eaux, triste, s'assoupissait;
    Il chantait, et mon coeur, attendri jusqu'aux larmes,
    Se fondait au rcit de ses longues alarmes;
    Il chantait, et parfois ses funbres accords
    Faisaient glisser soudain un frisson sur mon corps!

    II

    Quand arrive le soir, pensif et solitaire,
    Les regards tristement attachs  la terre,
    Je me prends  pleurer en pensant  celui
    Qui m'avait dit jadis: Je serai ton appui,
    Je serai le soutien de ton sort dplorable;
    Le monde te ddaigne, hlas! es-tu coupable
    Si tu souffres, dis-moi, des malheurs d'ici-bas?
    Si partout l'infortune accompagne tes pas?
    Non, non, tu ne l'es point. Sur ton destin je pleure.
    Enfant, acceptes-tu ma chtive demeure?
    Avec moi veux-tu vivre, infortun plaintif?
    Je serai dsormais ton parent adoptif;
    J'adoucirai ton sort; hlas! il est  plaindre!
    Enfant, dans mon sjour tu n'auras rien  craindre;
    Des orages du temps j'abriterai tes jours;
    Car tu seras mon fils, et le seras toujours.
    J'endormirai tes maux. Dans ma demeure antique,
    Oh! viens te reposer, enfant mlancolique!
    En achevant ceci, me prenant par la main
    Dans son riant sjour il me conduit soudain,
    Il m'appelait son fils, je lui disais: mon pre;
    Enfant, il me montrait un avenir prospre.
    Dj j'tais joyeux; seulement, quelquefois
    Le triste souvenir d'une touchante voix
    De mon hilarit venait rompre les charmes,
    Et soudain me forait  rpandre des larmes.
    Mais quand je le voyais, ce gnreux ami,
    Du sommeil de la mort maintenant endormi,
    J'tanchais aussitt mes larmes  sa vue,
    Et soudain me berais d'une joie imprvue;
    Car il savait toujours des mots consolateurs,
    Des mots qui suspendaient les tourments et les pleurs,
    Des paroles de miel, si douces et si belles
    Qu'elles assoupissaient mes peines trop rebelles!
    Il a donc expir, ce pre gnreux!...
    Sur sa mort j'clatais en sanglots douloureux!
    De son dernier soupir je me souviens encore:
    C'tait au mois de Mars, au lever de l'aurore...
    Je venais de ma soeur visiter le tombeau,
    Quand, tout--coup, j'ouis une voix triste et tendre
    Balbutiant un nom que je ne pus comprendre.
    J'coutai... Cette voix, qui me fit soupirer,
    Murmura: Ton pre est au moment d'expirer,
    Enfant, n'entends-tu pas? C'est sa voix qui t'appelle,
    Viens tendre ta main sur sa couche mortelle,
    Viens prsenter ta lvre  son baiser d'adieu;
    Sur son lit de douleur l'entretenir de Dieu!
    J'coutais plissant, sur le bord de sa couche,
    Ces derniers mots, hlas! chapps de sa bouche:
    C'en est fait,  mon fils, je te quitte  jamais;
    Sur mon tombeau dsert tu priras dsormais!...
    Chaque jour tu viendras, au lever de l'aurore,
    Enfant, pour y gmir, t'agenouiller encore...
    Que je serre ta main! c'en est fait... je me meurs...
    Et sa voix aussitt s'teignit dans les pleurs.
    Hlas! il n'est donc plus! sur son froid mausole
    Je soupire parfois ma tristesse isole.
    Au matin de mes jours tel est, tel est mon sort,
    Banni du monde entier je pleure sur la mort!
    M'garant, dsol, dans ce noir cimetire,
    Je contemple l'abri de ma famille entire;
    Je suis seul, toujours seul dans le champs des tombeaux,
    O le saule plor balance ses rameaux,
    O souvent fatigu, je m'assoupis  l'ombre
    D'un antique cyprs: l, rveur, triste et sombre,
    D'un ange de quinze ans, couronn de jasmins,
    Je crois presser parfois les palpitantes mains.
    Tenir entre mes bras cette vierge timide,
    M'enivrer du regard de sa prunelle humide!
    Puis soudain je m'veille en murmurant ces mots:
    Hlas! ce n'est qu'un rve au milieu des tombeaux!
    Ah! ton seul souvenir, ange  jamais aimable,
    Dans mes malheurs fait natre un charme inexprimable
    Mais bientt, je le sens, j'irai dormir enfin
    De ce sommeil, hlas! qui n'aura pas de fin!
    Alors, Anastasie, en contemplant ma pierre,
    Qu'une larme d'amour arrose ta paupire!
    Puisses-tu t'attendrir  l'aspect de ces mots:
    Il vcut et mourut au milieu des tombeaux.

    III

    L'cho rpercuta sa complainte orpheline;
    Et les deux bras croiss sur sa jeune poitrine,
    Rveur, il s'assoupit en contemplant des cieux
    Le flambeau dont l'clat argentait ses cheveux;
    Et quand l'oiseau chanta le rveil de l'aurore
    Dans la mme attitude il sommeillait encore:
    Oui, mais de ce sommeil dont le lugubre aspect
    Imprime dans nos coeurs un ternel regret!...

Quoique nous n'ayons aucun renseignement sur la vie, le caractre ou le
mrite de M. Bowers, cependant nous croyons juste et sage de publier la
pice qu'il nous a lgue. Le sujet en est loquent, le style, bien
soutenu et la marche des ides, bien suivie.

M. Bowers fut un collaborateur des _Cenelles_, et cette qualit nous le
fait apprcier tout autant que sa posie.

Il avait donc sa place toute trouve dans cet ouvrage.

* * *


=L. BOISE.=

    AU PRINTEMPS

    (=Chanson.=)

    Tendre printemps, viens rendre  la nature
    Et ses trsors et ses puissants attraits.
    Pour le fter, assis sur la verdure,
    Les troubadours chanteront tes bienfaits.

    Sous des berceaux de myrtes et de roses
    Tu m'entendras, charm de ton retour,
     ma Clo dire de douces choses;
    Tu me verras tout rayonnant d'amour.

    Tous les amants, dans leurs chansons nouvelles,
    Te salueront sous des toits frais et verts;
    Sur les bosquets, tous les oiseaux fidles
    S'assembleront pour former leurs concerts.

    Viens donc, accours, la Nature en souffrance
    Du sombre Hiver subit les dures lois!
    Elle soupire, implore ta prsence;
    Elle gmit... n'entends-tu pas sa voix?

Louis Boise tait le frre de Jean Boise.

Nous avons entendu les anciens dire que Louis Boise ne savait pas lire
jusqu' l'ge de vingt ans. Si cela est vrai, il est digne d'tre compt
au nombre de nos prodiges, car un homme d'une intelligence ordinaire ne
pourrait commencer si tard  apprendre les lettres et russir  composer
des vers comme ceux que nous venons de citer. La tche tait norme,
mais la russite fut merveilleuse.

* * *

[Illustration: DR. L. ROUDANEZ,

Patriote crole, fondateur et propritaire de la _Tribune_ de la
Nouvelle-Orlans.]




CHAPITRE IV

=Les collaborateurs des "Cenelles" (Suite).--Notices biographiques.=


=MICHEL ST-PIERRE=

M. St-Pierre tait pote et matre d'armes. Comme pote il tait naturel
et gracieux. Tous ses vers sont construits dans un style coulant et
plein de charme. St-Pierre tait d'un caractre aimant, et ses
compositions refltaient la chaleur de ses affections. Sa bonne nature
n'a jamais t mieux rvle que dans sa pice intitule _Le
Changement_. C'est celle que nous avons choisie pour introduire M.
St-Pierre, tant celle que le pote adressait  l'objet de ses feux, au
moment o il voulait passer du clibat au mariage. Chose curieuse, tous
les enfants apprennent cette romance avec facilit et la chantent avec
plaisir.

Son courage physique et sa fermet le firent surnommer le Bayard crole.
 sa mort, M. Lanusse pronona un discours sur son cercueil, ne manquant
pas de faire allusion  la bravoure remarquable de son ami.

M. St-Pierre tait de la Nouvelle-Orlans et appartenait  une famille
nombreuse et respectable. Ses frres et soeurs ont comme lui reu les
avantages d'une ducation soigne. Tous suivaient avec pit les
principes de l'glise catholique, dans lesquels ils avaient t levs.

Ce sens religieux se manifeste assez souvent dans les crits de notre
pote. St-Pierre,  une certaine heure de sa vie, avait voulu se
suicider; mais sur les conseils d'un ami, il revint  lui, c'est--dire
 ces sentiments de foi que la folie seule pouvait affaiblir.

    =LE CHANGEMENT=

    Dans une douce indiffrence,
    Je vivais paisible et content,
    L'amour me semblait sans puissance,
    Aussi je le bravais souvent;
    Mais ces doux plaisirs de ma vie
    Hlas! n'ont pu durer toujours,
    Puisque vos beaux yeux, Amlie,
    En ont interrompu le cours.

    Cependant, si je puis vous plaire,
    Si vous souriez  mes voeux,
    Je vous en fais l'aveu sincre,
    Vous m'aurez rendu plus qu'heureux;
    Car le bonheur que je respire,
    Quand je me trouve auprs de vous,
    Est une ivresse... un doux dlire
    Dont mille amants seraient jaloux!

    Sur votre figure jolie,
    On voit la bont, la candeur,
    L'innocence et la modestie,
    Et tout ce qui marque un bon coeur.
    Quand, par un regard plein de flamme,
    Parfois j'interroge vos yeux,
    L'espoir semble dire  mon me
    Que vous partagerez mes feux.

Nous tenons encore de M. Michel St-Pierre quelques autres pices dont
voici les titres: _La Jeune Fille Mourante._--_ Une Demoiselle._--_Deux
Ans Aprs._--_Couplets._--_Tu m'as dit: Je t'aime._


=NUMA LANUSSE=

La grce du style, l'lgance des formes et un naturel gai: tels sont
les traits qui distinguent les "Couplets" de Numa Lanusse. Ces vers
prouvent que l'auteur possdait un beau talent potique qui, sans doute,
se serait dvelopp avec l'ge, si la mort n'tait venu le surprendre si
prmaturment. Il avait de nombreux admirateurs.

M. Numa Lanusse est mort  vingt-six ans, des suites d'une chute de
cheval.

* * *


=COUPLETS=

    CHANTES  LA NOCE D'UN AMI

    Air: =J'entends au loin l'archet de la folie=.

    Heureux amants,  vous qui de Cythre,
    Entreprenez le voyage incertain,
    Puisse un doux vent, puisse une mer prospre
    Conduire au but votre amoureux destin.
    Que de vos coeurs de sinistres images
    Ne viennent point troubler le doux transport;
    Voguez, amis, sans craindre les orages,
    Nos voeux ardents vous conduiront au port.

    La nef bondit et les vents sont propices,
    Un doux espoir flatte vos tendres coeurs;
    L'amour vous suit, et d'abord pour prmices,
    Ce Dieu charmant vous couronne de fleurs.
    Pour prvenir temptes et naufrages,
    Nous prions tous, et d'un commun accord.
    Voguez, amis, sans craindre les orages,
    Nos voeux ardents vous conduiront au port.

    Un vent moins pur que le soupon enfante
    De votre marche a retard l'essor;
    Le ciel s'ombrage et la vague cumante
    Va vous couvrir!...--Non, l'espoir luit encor.
    La vrit dissipe les nuages
    Et l'air plus frais vous pousse sans effort.
    Voguez, amis, sans craindre les orages,
    Nos voeux ardents vous conduiront au port.

    Dj la plage  vos yeux se prsente,
    Et jusque l le bonheur vous a lui.
    L'Amour s'en va, et l'Amiti constante
    Est avec vous; ce sera votre appui.
    Votre oeil sourit  de charmants prsages,
    De beaux enfants veillent sur votre sort;
    Voguez, amis, sans craindre les orages,
    Leurs voeux, leurs soins vous conduiront au port.

M. Numa Lanusse a aussi compos une autre pice intitul:
_Justification_. Cette pice fait partie des _Cenelles_ et soutient la
rputation de l'auteur.  ce qu'il parat, il tait accus par une
demoiselle d'avoir produit des couplets contre elle. C'est cette
accusation qui a donn lieu  _Justification_. Nous regrettons ne
pouvoir imprimer la romance dans son entier, faute d'espace, mais nous
croyons devoir en extraire les lignes qui vont suivre et que nous
entendons souvent rpter dans notre population, la plupart des
personnes qui les citent en ignorant peut-tre l'origine:

    "N'coutez pas le dicton populaire,
    Car trop souvent il dtruit le bonheur."

Il y a plus de posie dans ces deux lignes qu'un tranger ne le pourrait
croire, le Crole seul peut bien en apprcier la philosophie.


=DESORMES DAUPHIN=

On verra que la pice qui va suivre est l'expression du dsespoir. Il y
a une chose bien remarquable chez tous nos potes, c'est qu'ils mettent
de l'me dans toutes leurs compositions. Que le sujet soit triste ou
gai, simple ou majestueux, l'expression, la manire dont ils exposent
leurs ides ne manquent jamais d'tre l'effet de l'art rehauss par
l'affirmation du sentiment.

Dans ces lignes de Dauphin, tout est morne et lugubre. Le pote semble
les avoir conues sous l'empire d'une funeste rsolution.

Cependant, pour la clart des penses, pour l'lvation des sentiments,
comme pour la puret du langage, rien, dans le genre choisi, ne peut
surpasser l'excellence des strophes ici reproduites.

    =ADIEUX=

    Objet chri, pourquoi de ma tendresse,
    Avoir si tt suspendu les transports?
    Te souviens-tu des jours o ton ivresse
    Me promettait un bonheur sans remords?
    Adieu, pardonne  mon me attendrie
    De ne pouvoir se dtacher de toi;
    Je vais payer aujourd'hui de ma vie
    Le temps heureux o je reus ta foi.

          Adieu! de la vote cleste,
          Je veillerai sur ton destin;
          L finira le sort funeste
          Qui de mes jours approche ici la fin.

    Quand, tourment d'une peine secrte,
    Ton faible coeur connatra la douleur,
    Viens prier Dieu sur ma tombe discrte,
    Soudain pour toi renatra le bonheur.
    Et, l'Eternel exauant ta prire,
    En souvenir de nos amours passs,
    Pose une fleur au marbre tumulaire
    Qui couvrira mes restes desschs.

          Adieu! de la vote cleste,
          Je veillerai sur ton destin;
          L, finira le sort funeste,
          Qui de mes jours approche ici la fin.


=NELSON DESBROSSES=

LE RETOUR AU VILLAGE AUX PERLES[1].

        =ROMANCE=

        Elle foltre en ces lieux pleins de charmes,
        Tout me le dit, oui, mon coeur le sent bien.
        Sjour joyeux, tu bannis mes alarmes,
        Dieu des amours, quel bonheur est le mien!
        Bosquet fleuri, tmoin de notre flamme,
        Je te revois, ce n'est point une erreur,
        Ruisseau chri, c'est  toi que mon me
        Veut en ce jour confier son bonheur.
        Mais la voil! comme elle est embellie;
        Ah! que d'attraits, que d'aimables appas!
        Elle sourit... combien elle est jolie!
        Charmante Emma, je vole sur tes pas.

        Mars 1828.

        =Nelson Desbrosses.=

[Note 1: Surnom donn par l'auteur de cette romance et par Numa
Lanusse au Chemin du Bayou,  cause du grand nombre de jeunes et jolies
jeunes filles qui demeuraient aux environs de la maison Clarke.]

On voit quel soin nos potes mettaient  chanter les jeunes beauts de
leur poque.

Le Village aux Perles est sans doute le lieu qui a inspir Armand
Lanusse lorsque, dans son Introduction aux _Cenelles_ il a fait allusion
aux "charmantes Louisianaises dont la beaut, les grces et l'amabilit
se conserveront sans doute dans toute leur merveilleuse puret chez
celles qui leur succderont." Desbrosses s'est bien acquitt de sa
tche. Comme ce ravissement est naturel: "La voil! comme elle est
embellie!"

Nous avons encore, de nos jours, bon nombre de ces perles...

M. Nelson Desbrosses tait natif de la Nouvelle-Orlans. C'tait un
homme minemment respectable et sympathique. Comme la plupart de ses
contemporains, il a reu les avantages de l'instruction dans une cole
prive et sous des matres consciencieux. En grandissant, il s'est senti
de son temps, et il a cultiv les Muses. Il s'est rapproch de la
socit des bardes de son poque, et c'est ainsi que nous trouvons ses
vers dans les _Cenelles_.

Nelson Desbrosses a visit Hati, o il a pass plusieurs annes De Sa
vie; nanmoins, c'est en Louisiane qu'il s'est fait une carrire.

Il tait connu non seulement comme pote, mais, plus encore, comme homme
de bien. Dou par la nature de certaines aptitudes particulires, il
prit le parti de les dvelopper srieusement. Dans la poursuite de cette
rsolution, il se fit l'ami du clbre Valmour, qui le prpara et de qui
il reut les conseils ncessaires pour obtenir la puissance qu'il
dsirait acqurir dans "l'imposition des mains et dans la transmission
des messages _spirituels_". Avec le temps, il devint un matre dans cet
art salutaire, ainsi qu'un grand nombre de ses obligs peuvent encore
l'attester.


=M. F. LIOTAU=

    =UNE IMPRESSION=

    Eglise Saint-Louis, vieux temple reliquaire,
    Te voil maintenant dsert et solitaire!
    Ceux qui furent commis ici-bas  tes soins,
    Du tabernacle saint mprisant les besoins,
    Ailleurs ont entran la phalange chrtienne.
    Jusqu' ce que chacun de son erreur revienne,
    Sur tes dalles, hlas! on ne verra donc plus
    S'agenouiller encor les enfants de Jsus,
    Qui, l'oreille attentive et l'me timore,
    Savouraient d'un pasteur la parole sacre?
    Et de ton sanctuaire, espace prcieux,
    L'encens n'enverra plus son parfum vers les cieux!...
    Tes splendides autels, tes images antiques,
    Tes croix, tes ornements et tes saintes reliques,
    Hlas! vont donc rester dans un profond oubli
    Qui les range dj sous son immense pli!...
    O toi, temple divin, toi dernire demeure
    Des hommes bien-aims que le peuple encor pleure,
    Et qui, peut-tre aussi, ressentant tous tes maux,
    Gmissent comme nous du fond de leurs tombeaux;
    Toi qui me vis, enfant, en ton enceinte mme
    Recevoir sur mon front les signes du baptme;
    Hlas! ai-je grandi pour te voir en ce jour
    Dsert, abandonn peut-tre sans retour!...
    Auguste et pur asile o toute me est ravie,
    Lorsque se chante en choeur la sainte liturgie,
    Resteras-tu toujours priv de tout honneur?
    Puisque jamais en vain nous prions le Seigneur,
    Chrtiens, unissons-nous; quand ce Dieu tutlaire
    A vers tout son sang pour nous sur le Calvaire,
    Esprons qu'en ce jour Lui seul, puissant et fort,
    En le priant du coeur, changera notre sort;
    Prions si nous voulons que sa misricorde
    Dtruise parmi nous la haine et la discorde.
    Dj cette esprance, en tarissant nos pleurs,
    N'a-t-elle point vers son baume dans nos coeurs?
    N'avons-nous point revu la foule orlanaise
    Quand vint la noble fte[2], au vieux temple tout aise?
    Alors le vrai bonheur brillait dans tous les yeux,
    Car tout fut oubli dans cet instant heureux!
    Chrtiens, un autre effort penchera la balance
    Sans doute vers la paix, gardons-en l'assurance;
    Et nous verrons encor comme dans le pass,
    Le peuple chaque jour au temple dlaiss!...

    =M. F. Liotau.=

[Note 2: Sainte-Barbe, patronne des artilleurs.]

F. Liotau nous a laiss de trs bonnes pices. Le morceau que nous avons
choisi, _Une Impression_, est une de ses plus heureuses productions.
Dans ses vers, l'auteur exprime son respect pour la Religion catholique
et ses voeux pour l'union des coeurs chrtiens. Liotau soigne son style
dans tout ce qu'il crit, depuis le badin jusqu'au grave. Liotau est
spirituel et fcond: il ne manque jamais de sel dans ces posies, et il
s'arrte  la fin de son oeuvre sans s'puiser. Nous tenons de ce pote:
_Un an aprs._--_Eline._--_Mon Vieux Chapeau._--_ Ida._--_Couplets
chants  une Noce._--_ un Ami qui m'accusait de Plagiat._--_Un
Condamn  Mort._


=AUGUSTE POPULUS=

    REPONSE  MON AMI MICHEL ST-PIERRE

    Quand a cess l'orage et que le ciel plus beau
    De sa robe d'azur se pare de nouveau;
    Quand souriant d'espoir l'astre qui nous claire
    Rejette au loin son voile, et rpand sa lumire;
    Pour fter le retour de ce beau jour naissant,
    Le rossignol joyeux fait entendre son chant:
    Ainsi, puisque ta muse aujourd'hui se rveille,
    Et que des sons charmants ont frapp mon oreille,
    Il m'est doux de penser que du Destin jaloux
    Ton courage a vaincu le funeste courroux.
    Maintenant plus d'ennuis, plus de morne silence;
    Que le plaisir, ami, succde  la souffrance.
    carte de ton coeur ce pass tnbreux
    Que tu sus racheter par des efforts heureux;
    Clbre par tes chants cette grande victoire:
    Ton retour aux vertus te couronne de gloire.

    =A. Populus.=

_ Mon Ami P._--_Acrostiche._--_Rponse  mon Ami M. St-Pierre_: telles
sont les pices signes du nom de ce pote.

M. Auguste Populus tait maon de mtier. Malgr la maladie consumante
dont il tait atteint, son assiduit  l'tude tait remarquable, son
amour pour les exercices de l'esprit lui attirait l'estime et
l'admiration de ses contemporains.

Il est mort jeune,  peine g de 46 ans.

M. Populus tait de la Nouvelle-Orlans.

Lui et St-Pierre taient unis par les liens de la plus troite amiti.
St-Pierre, dans un moment de dsespoir, avait song  se suicider, et ce
fut son ami Populus qui l'en dissuada. Le morceau que nous reproduisons
tait la rponse  l'pitre de St-Pierre, dans laquelle ce dernier
exprimait sa gratitude  notre pote de ce qu'il tait venu le rappeler
ainsi  la raison, ou, comme il le dit, _aux vertus_. Cette circonstance
donne un caractre solennel  la pice, comme aussi elle en fait
ressortir la sublime inspiration.


=NICOL RIQUET=

Nicol Riquet tait cigarier de mtier. L'on dit qu'il improvisait
facilement et qu'il a fait la rputation de plusieurs parasites
littraires de son temps. Riquet n'a jamais quitt la Nouvelle-Orlans.
Il a compos, dit-on, une foule de romances qui n'ont jamais t
imprimes, mais que la jeunesse de son temps aimait  chanter.

Le _Rondeau Redoubl_ de Riquet a la distinction d'tre la seule
composition de ce genre publie dans les _Cenelles_.  ce titre, elle
offre un intrt particulier. C'est une ddicace nave adresse au dieu
Bacchus.


=RONDEAU REDOUBLE=

    AUX FRANCS AMIS

    De francs amis demandent un rondeau.
    Allons, ma muse, il faut faire merveille!
    N'crivons plus dsormais pour de l'eau,
    De bon vin vieux on nous paiera bouteille.

    Pour t'obtenir,  doux jus de la treille!...
    Il faut rimer dans un genre nouveau,
    Il ne faut pas ici que je sommeille:
    De francs amis demandent un rondeau.

    De vin Bacchus nous promet un tonneau:
    De fleurs l'Amour nous offre une corbeille;
    Du dieu du vin j'aime mieux le cadeau.
    Allons, ma muse, il faut faire merveille!

    La nuit, souvent, pour crire, je veille,
    Au jour, mes vers tombent dans l'eau: c'est beau!
    Ds  prsent, muse, je te conseille,
    N'crivons plus dsormais pour de l'eau.

    Je sens sortir du fond de mon cerveau
    Un nouveau vers  rime sans pareille;
    Allons, toujours, nous ferons un tableau;
    De bon vin vieux on nous paiera bouteille.

         la censure hlas! qui nous surveille,
        Vite, en passant tons notre chapeau;
         ses discours ouvrons bien notre oreille,
        Pour n'tre pas nomms potereau...

                     =De francs amis.=


=MANUEL SYLVA=

    =SOUDAIN=

    (Mot donn)

    Air: =J'ai vu partout dans mes voyages.=

    Je renonce  toi, sombre Lyre,
    Puisque tu perds tes doux accents,
    Et ne chantes que le dlire
    Qui s'est empar de mes sens.
    Tes sons attiseraient la flamme
    Que mon coeur alimente en vain.
    Ah! pour le repos de mon me,
    Lyre funeste, fuis =soudain=!

    Si ma Lyre ne la rappelle
     mon esprit passionn,
    Je vois son image fidle
    Dans l'oeillet qu'elle m'a donn.
    Cette fleur, bien qu'elle se fane,
    Est constamment l, sur mon sein...
    Sors de cet asile, profane,
    Oeillet funeste, fuis =soudain=?

    Enfin, pour toujours je l'oublie,
    Je vais jouir d'un doux repos!
    Non, je n'ai plus rien d'Aurelie
    Que le souvenir de mes maux.
    Pleurs verss pour une inconstante,
    Vous ne coulerez plus demain...
    Mais, quand de l'oublier je tente,
    Mon coeur s'y refuse =soudain=!

    Dj cesse ma frnsie,
    Lyre, oeillet, revenez  moi.
    Disparais, sombre jalousie,
    Aurelie a reu ma foi.
    Dans l'Amour tout est indicible,
    Plaisir, malheur, joie et chagrin:
    Pour un mot on est inflexible,
    Un regard dsarme =soudain=!

    =Manuel Sylva.=

Manuel Sylva, dit-on, tait un homme trs modeste mais d'un talent hors
ligne. Il n'a crit pour les _Cenelles_ que deux morceaux, l'un ayant
pour titre _Le Rve_ et l'autre, _Soudain_, que nous avons reproduit.

Sylva tait de descendance espagnole, ainsi qu'il semble l'indiquer dans
son _Essai Littraire_. Voici comment il s'exprime:

    Aux chants de mille oiseaux,  ceux du rossignol,
    J'osai mler ma voix dans un air Espagnol.
    Las! Je chantais Adle et ma mre chrie,
    Et tous les agrments d'une belle patrie.

Le joug pesait lourdement sur la belle nature de Sylva, et il rvait aux
charmes d'un pays qu'il appelait le sien et qui, peut-tre, tait encore
le sjour de ses parents bien-aims.


=V. E. RILLIEUX=

Victor Ernest Rillieux est natif de la Nouvelle-Orlans. Il descend
d'une famille dont plusieurs membres se sont illustrs par des aptitudes
spciales et des services prcieux rendus  notre population.

Comme disait Joanni de William Stephens, "il est mort avant l'ge". En
effet, 53 ans, c'est comparativement un jeune ge pour mourir, surtout
lorsqu'il s'agit d'un homme de la valeur de Rillieux.

Rillieux avait le dsavantage d'tre pauvre. Il a pass des jours bien
tristes, mais jamais sur son visage calme on ne pouvait dcouvrir la
trace de ses souffrances.

Il partageait son temps entre les soins de son petit commerce et
l'improvisation de ses vers.

Rillieux tait d'un esprit fcond: il a plus crit qu'aucun autre
Louisianais. Malheureusement, il ne reste de lui qu'un petit nombre de
pices. Ce sont des chansons, des odes et satires, et des traductions de
l'espagnol dont le mrite est reconnu.

Nous avons fait choix pour la publicit d'une romance de notre pote qui
a t mise en musique par le plus clbre de nos compositeurs, lui aussi
couch maintenant dans la tombe.

Victor Ernest Rillieux est mort inopinment le 5 dcembre 1898. C'tait
un autre Gilbert,  qui il ressemblait par le talent et par les
malheurs.


=LE TIMIDE=

    MUSIQUE DE L. D.

    Chaque jour je la vois, charmante, gracieuse
    Au milieu de ses fleurs, sous l'oranger fleuri;
    Mais quand de son doux chant la note harmonieuse
    Vient raviver des feux de mon coeur attendri,
    Pourquoi, timide, il faut qu'en mon ivresse extrme
    Je ne puisse jamais dire  celle que j'aime:
          Chante toujours,
          O mes amours!
          Chante, chante toujours.

    Ravi, brlant d'amour  ses cts, j'admire
    Ses grces, sa beaut, son regard enchanteur.
    Pourtant, quand de sa lvre un suave sourire
    Comme un reflet du Ciel vient embraser mon coeur,
    Pourquoi, timide et faible, en mon extase mme
    Je n'ose dire, hlas!  la dive que j'aime:
          Souris toujours
          O mes amours!
          Souris, souris toujours.

    Le soir dans son hamac, j'aime  la voir rveuse,
    Oh! quand elle murmure en un souffle amoureux
    Un nom, un tendre aveu qu'en mon me joyeuse
    J'coute avec amour comme un chant des cieux,
    Pourquoi, croyant, doutant,  ce moment suprme,
    Je ne puisse, oh! mon Dieu, dire  l'ange que j'aime:
          Rve toujours,
          O mes amours!
          Rve, rve toujours.




CHAPITRE V

=Beaumont et la chanson crole.--L'affaire Toucoutou.--Potes et
journalistes.=


=BEAUMONT ET LA CHANSON CREOLE=

Joe Beaumont est n  la Nouvelle-Orlans en 1820, et il est mort en
1872 dans la mme ville, sans jamais en tre sorti.

Beaumont tait d'humeur toujours gale, toujours dispose  faire bon
accueil, et cette bienveillance le faisait estimer de tout le monde.

Comme pote, il tait ingnieux et naturel. Dans ses compositions, il
employait des formes agrables, mais il ne blessait jamais la vrit. On
observe ces qualits surtout dans ses chansons croles, qui ont toujours
pour fond une morale ou un fait pris de la vie relle. Il tait le pote
crole par excellence.


=L'AFFAIRE TOUCOUTOU=

Beaumont a montr son talent particulier comme chansonnier crole lors
du procs qui a eu lieu en notre cit, un peu avant la guerre civile
entre deux familles de couleur bien connues. Ce diffrend avait t
provoqu par un change d'pithtes de la part des enfants, qui
s'taient brouills dans une querelle de rue. L'un des enfants avait
trait l'autre de ngre. Il s'en est suivi des dmls de cour qui ont
fait grand bruit dans le temps, et qui se sont termins d'une manire
funeste aux prtentions de la dfense.

La personne attaque en justice cherchait  se justifier en allguant
qu'elle tait de race caucasique, qu'elle tait _une blanche_, comme on
le disait  l'poque. La poursuite ayant prouv qu'elle tait de
descendance africaine, elle fut reconnue comme telle par la Cour Suprme
de l'tat.

Cette contestation judiciaire tait intressante, parce que bon nombre
de personnes d'origine douteuse avaient recours  la loi pour se fixer
un tat civil favorable. Ces personnes, une fois _rgularises_ par les
tribunaux, passaient dans les rangs de la race blanche et jouissaient de
tous les droits et privilges attachs  cette position.

Une dcision adverse, par contre, tait dsastreuse, fatale, car elle
entranait la perte de tout prestige pour la victime, qui ne pouvait
plus alors vivre dans les mmes conditions sociales.

D'un autre ct, la population de couleur tait srieusement divise sur
cette question d'_usurpation ethnologique_. Les uns approuvaient, les
autres dsapprouvaient la conduite des gens de couleur qui voulaient se
glisser dans la socit des blancs.

Les dissidents taient en majorit, et Beaumont, quoique quarteron,
tait en pleine sympathie avec les vues de cette classe. C'est ainsi
qu'il s'est intress  la cause clbre dont nous parlons et qu'il s'en
est constitu le chroniqueur.

Malheureusement, nous n'avons pas toutes les chansons que Beaumont a
composes  cette occasion, mais les quelques morceaux recueillis
suffiront, nous voulons le croire, pour faire connatre le gnie de
notre pote, ainsi que le sentiment du peuple de l'poque  l'gard de
ces folles controverses dont la couleur de l'piderme faisait le sujet.

Le pote explique le commencement de l'affaire comme suit:

    Matre vol comme oun sarcelle,
    Qui sorte dans Bonfouca.
    Li vini port nouvelle,
    Li prend so soeur dans so bra.
    Li dit: "Chre Toucoutou,
    Mo croire nous va vini fou."

=La soeur indigne lui rpond:=

    Quel est donc ce bavardage?
    Est-ce ici, dans mon salon,

    Que tu me tiens ce langage,
    Comme un mauvais vagabon?
    Une blanche! Ah! es-tu fou?...
    Mon nom n'est pas Toucoutou.

Alors, le frre philosophe explique  sa soeur exaspre que les gens de
couleur qui essaient de se faire blancs sont exposs  la proscription
et au mpris de leurs semblables. Le pote lui fait dire:

    Eh bien, chre Anastasie,
    Quand Ngue cherch vini blanc,
    Socit pou y finie:
    Faut to cach dans ferblanc.

Dans une autre occasion, pendant que le procs se poursuit, Anastasie,
croyant voir l'avantage de son ct, prend une mine de ddain et fait
des menaces  son adversaire, qui semble tre en proie  une vive
inquitude et montre un air chagrin:

    Li gard pauvre Eglantine
    Qui la pr mouri chagrin,
    Li dit li: "Ah! ma mutine,
    To va conin moin demin".

Anastasie a perdu son procs et le frre vient lui annoncer la mauvaise
nouvelle. Il dit qu'il tait prsent et qu'il a entendu le jugement de
la Cour de la bouche mme des juges:

    Mo sorti la Cour Suprme,
    Pou voir a y ta pr fait,
    Mo tand juges loyes mme
    Dit nous perdi nou procs.

Mais le chant le plus populaire que le pote ait compos  l'occasion du
procs Toucoutou est celui dans lequel il s'est fait l'interprte de
l'esprit populaire. Dans cette pice remarquable, Beaumont fait entrer
toute l'ironie de sa nature railleuse. Aprs avoir fait voir combien le
Ngre serait malheureux si Anastasie avait russi, il dit le prestige et
les avantages sociaux qu'elle a perdus et finit en souhaitant que la
leon serve d'exemple.

En voici les couplets tels qu'ils nous sont parvenus:

    =TOUCOUTOU=

    Si vous t gagn vous proc
    Oui, ngue c malr.
    Mov dolo qui dans foc
    C pas pou mpris.

    =Refrain:= Ah! Toucoutou, ye conin vous,
    Vous c tin Morico.
    Na pa savon qui tac blanc
    Pou blanchi vous lapo.

    Au Thtre mme quand va prend loge,
    Comme tout blanc comme y fot,
    Ye va f vous prend Jacdloge,
    Na pas pac tantt.

    Ah! Toucoutou..........

    Quand blancs loys va donin bal
    Vous pli capab aller,
    Comment va f, vayante diabal,
    Vous qui laimez danser?

    Ah! Toucoutou..........

    Mo pr fini mo ti chanson
    Pasqui manvi dormi;
    M mo pens que la leson
    Longtemps di va servi.

    Ah! Toucoutou..........

La leon n'a pas servi comme le pote le pensait.

On peut dire que Joe Beaumont tait le Branger de la population crole.


=LOLO MANSION=

Nous avons eu le plaisir et l'honneur de connatre M. Lolo Mansion.
C'tait, en effet, un privilge que d'tre admis dans la socit d'un
tel homme. Ce vieillard vnrable et intressant nous attirait non
seulement par ses belles qualits sociales, mais plus encore par son
talent et par ses sentiments patriotiques.

M. Mansion tait l'ami intime du pote Joanni Questy: il nous l'a dit.
C'taient deux mes sensibles et vertueuses et leur amiti a dur
jusqu' la mort. Ils s'occupaient tous deux de l'art et de l'humanit:
tous deux taient bons et savants. M. Mansion tait un excellent pote
et en mme temps, un patriote dvou. On sait qu'en 1855 la perscution
inaugure contre les Croles tait particulirement rigoureuse. Nous
tenons de source certaine que M. Mansion a gnreusement donn une
partie de sa fortune pour faciliter l'loignement de ses compatriotes.
Nombre d'entre eux ont profit de ce mouvement pour se soustraire aux
rigueurs du prjug. Le Mexique et Hati leur avaient ouvert les portes
de l'hospitalit et, grce aux libralits de M. Mansion, les malheureux
exils ont pu ainsi jouir des avantages de la libert et de la scurit
en pays amis.

C'est une action inoubliable, et nous esprons que les gnrations 
venir se feront un devoir sacr d'en conserver le souvenir.

Lolo Mansion a compos plusieurs pomes. Ses productions sont d'un got
exquis et d'un -propos remarquable. Il s'appliquait  critiquer les
moeurs de son poque. C'tait un peintre des actualits.

C'est trange que le mrite d'un tel crivain ait t si peu apprci,
au point qu'on ne lui ait pas trouv une place dans les _Cenelles_.

Nanmoins, notre pote a eu l'honneur de voir son nom figurer dans
l'_Athne Louisianais_. "La Folle" est le sujet de l'oeuvre qui y fut
couronne. Ce triomphe inattendu a couvert de gloire le nom de M.
Mansion et a donn  notre population un regain de prestige.

Tant que la Louisiane aura une histoire littraire et tant que cette
histoire attirera l'attention des gens de got, la gloire de Lolo
Mansion ne prira pas.

Il est  remarquer que son nom n'a t sauv de l'oubli que grce  la
considration sympathique d'un corps tout--fait tranger  la
population de couleur. Voil la vrit.

Il y en a eu d'autres encore, de ces crivains inspirs dont les
productions en prose ou en vers pourraient tre mises en honneur par une
publicit prvoyante. Ces ouvrages sont perdus ou abandonns  l'oubli.


=PAUL TREVIGNE=

M. Paul Trvigne est n  la Nouvelle-Orlans, en 1825. Son pre tait
un vtran de 1814-15. Le nom de famille de sa mre tait Dcoudreau.

Trvigne, dans sa jeunesse, a reu une ducation solide et soigne. Il
devint instituteur, occupation qu'il a exerce pendant quarante ans,
dans le Troisime District de la Nouvelle-Orlans. Paul Trvigne parlait
et crivait plusieurs langues et il tait l'ami intime de quelques
hommes de haute ducation. Au nombre de ces derniers, on cite Joanni
Questy. Basile Crocker, un des plus clbres matres-d'armes de notre
ville au sicle pass, tait aussi dans son intimit. Bien que Trvigne
ait form de bons lves, aucun d'eux n'a brill dans la littrature.
Cette circonstance est due sans doute  un changement survenu dans les
moeurs de la population. Plusieurs de ses lves ont t officiers dans
l'arme de l'Union, o ils se sont distingus par leur intelligence et
leur bravoure.

Quant  M. Trvigne lui-mme, il fut appel souvent  prendre la plume
pour la dfense des droits de l'homme. Il fut d'abord choisi comme
Rdacteur en chef du journal l'_Union_, publi ici en 1865, poque fort
orageuse. Il n'y a pas de doute qu'il a connu l de graves dangers
personnels. Ayant donn des preuves de son talent comme crivain, il fut
plus tard invit  prendre la rdaction de la _Tribune_, journal
quotidien tabli par le docteur Louis Roudanez. Dans ces nouvelles
fonctions, il dveloppa encore de plus grandes ressources.

M. Trvigne a soutenu  la _Tribune_ une lutte longue et pleine de
prils, il a poursuivi une carrire qui exigeait chez lui un grand
courage, du talent et du patriotisme. Ce n'tait pas qu'il ft toujours
au pouvoir de la Direction de rcompenser ses rdacteurs: la
satisfaction du devoir accompli tait souvent leur seule rtribution.
Cet tat de choses dura des annes. Trvigne, malgr les dangers et le
dnuement, resta  son poste d'honneur jusqu' la suspension du journal.

Dans les colonnes du _Louisianian_, journal de l'ex-gouverneur
Pinchback, a paru sous la plume de M. Trvigne une contribution
littraire sous le titre de _Centennial Tribute_. Cette pice tait
compose  l'occasion du Centenaire de l'indpendance amricaine,
clbr en 1876 par l'Exposition de Philadelphie. Elle traitait des
_oeuvres_ des anciens Croles et tait crite en anglais.

De 1892  1896, le _Crusader_ a su apprcier son intressante
collaboration. C'est M. Trvigne qui conduisait la partie franaise de
ce journal. Il s'est rendu utile surtout dans la traduction des articles
de matires courantes publis chaque jour dans les colonnes du
_Crusader_ et qui portaient sur les sujets les plus importants de
l'poque.

M. Trvigne avait le style correct et la composition facile; ses crits
taient satiriques. Il chtiait en riant. Peut-tre cette manire
enjoue qu'il avait d'exposer ses ides et ses commentaires a-t-elle
servi  lui pargner de dsagrables reprsailles, surtout dans le temps
o les blancs taient peu habitus  accepter les opinions de l'homme de
couleur. Rien n'allumait le feu de l'indignation chez le Dmocrate
autant que la vue de cet homme de couleur prenant sa place dans le
domaine intellectuel. Tout ce que celui-ci pouvait dire, faire ou crire
pour dfendre ses droits, accentuer son progrs ou prouver son mrite
tait par l'autre qualifi d'impertinence, d'agression ou d'audace.
Aussi, la haine contre un homme comme M. Trvigne tait-elle intense et
prte toujours  clater  la plus lgre friction. M. Trvigne est mort
g de 83 ans.

M. Trvigne ayant vcu si longtemps, cette faveur providentielle lui a
permis de traverser les grandes crises de notre pays. Il est n et il a
grandi  l'poque de l'esclavage. Instruit et dou d'une haute
intelligence, il a pu suivre en bon juge les vnements qui se
droulaient devant lui. Il a vu vendre des hommes, des femmes et des
enfants de sa race; il les a vus fouetter, et souvent mme il les a vu
souffrir et mourir dans les chanes.

Plus tard, il a vu poindre la lumire de la libert, et cette transition
a fait natre chez lui le dsir de faire bnficier les siens de
l'exprience de sa vie. Il l'a fait, et la population crole lui doit
pour cela une place parmi ses immortels.

Les hommes de son poque l'ont honor de leur confiance; il a justifi
cette confiance dans la limite de ses moyens.

La tombe ne doit pas faire oublier son mrite: c'est pour cela que nous
avons entrepris de signaler son caractre et ses oeuvres. Il y a
peut-tre dans la population des hommes plus remarquables que M. Paul
Trvigne, mais sa position unique le recommande, lui,  une distinction
qui ne peut tre accorde  aucun autre de ses compatriotes. La vrit
de l'histoire est la mre nourricire de la justice.


=ADOLPHE DUHART=

 la suite des hommes de 1844, il a exist  la Nouvelle-Orlans un
grand nombre de Croles remarquables. Mais la situation ayant chang de
face, ces diffrents esprits ont d suivre des routes diverses.

En premire ligne nous citerons Adolphe Duhart, pote, auteur d'un drame
intitul _Lellia_, qu'il a mis sur la scne au Thtre d'Orlans, vers
l'anne 1867.

M. Duhart a reu son ducation dans les coles de France. Il est devenu
le successeur de M. Questy, comme principal  l'cole des Orphelins
Indigents.

Il est mort il y a environ deux ans.

Duhart a compos de beaux vers qui lui ont valu d'tre regard dans la
population comme un des "favoris des dieux".

Son frre, Armand Duhart, a laiss de bons souvenirs comme homme de
lettres et comme un des plus habiles typographes de son temps. Armand
Duhart a quitt ce monde en 1905, laissant derrire lui le nom d'un
homme d'honneur et de bien. Il tait un des directeurs de l'Institution
Bernard Couvent et membre de l'_Union Louisianaise_, fonde en 1884,
dans le but de venir en aide  l'Institution Couvent et de contribuer
gnralement au progrs intellectuel et moral de la population.




CHAPITRE VI

=Le Crole dans les arts et les professions librales.--Une page de notre
histoire politique.--Matre d'armes populaire.--Figures du pass.=


=EUGENE WARBOURG=

Eugne Warbourg, sculpteur, naquit  la Nouvelle-Orlans vers l'anne
1825. Il mourut  Rome en 1861.

Elev dans sa ville natale, il eut la satisfaction de pouvoir suivre son
penchant naturel pour la sculpture. Il reut ses premires leons d'un
artiste franais du nom de Gabriel, dont l'tablissement tait situ
quelque part, rue Bourbon.

Ce Gabriel devait tre d'une nature bien gnreuse, puisque, malgr les
prjugs, il se donna la peine de former le jeune Warbourg, qui lui doit
ainsi les premiers dveloppements de son gnie artistique.

Sous la direction de cet homme habile et consciencieux, Warbourg fit des
progrs rapides et remarquables.

Ses ouvrages eurent bientt attir l'attention. Aussi, plus tard,
lorsqu'il entreprit de travailler pour son compte, n'prouva-t-il aucune
difficult  se faire une clientle enviable.

Bon nombre de grands personnages de son poque l'ont encourag, en lui
confiant l'excution d'ouvrages des plus dlicats.

On a de lui des bustes de gnraux, de magistrats et d'autres citoyens
notables.

Les vieux cimetires de notre ville sont pleins de monuments qui
reprsentent une partie de son oeuvre et de ses crations. On lui doit,
entre autres pices remarquables, une statue reprsentant deux anges
taills dans un seul bloc de marbre: ils tiennent chacun dans la main
droite un calice reposant sur une mme base. Ce morceau de sculpture
tait si fragile, que dj il avait fait le dsespoir d'un artiste
rput, auquel le mme sujet avait t confi prcdemment et qui,
dit-on, n'avait jamais russi  conduire son travail  bonne fin.

Warbourg, lui, vainquit toutes les difficults. La personne qui lui
avait fait la commande de cette statue ne l'ayant pas ensuite rclame,
il dt toutefois prendre des mesures pour en disposer autrement. On dit
que c'est un nomm Panniston qui est devenu le possesseur de ce
chef-d'oeuvre prcieux.

En dehors de ces travaux particuliers, Warbourg avait accept des
contrats des autorits ecclsiastiques, pour lesquelles il a excut de
magnifiques ouvrages.

La Cathdrale Saint-Louis et les maisons Grunewald et Hermann, 
l'poque, renfermaient des chantillons de son talent artistique.

Ses triomphes, quoique mrits en tous points, avaient cependant excit
la jalousie de ses rivaux, et ces derniers taient devenus ses ennemis
dclars.

[Illustration: MELLE VICTORIA LECENE,
L'une des laurates de l'Institution Bernard Couvent, couronne
publiquement par M. Lanusse (photographie prise en 1867).]

Warbourg tenait son atelier rue Saint-Pierre, entre les rues Bourbon et
Royale. Il s'tait adjoint son frre, Daniel Warbourg, lui-mme un
artiste de mrite, qui lui servait d'ouvrier praticien. Les deux
associs supportrent quelque temps avec patience la campagne hostile
inaugure contre eux par l'envie et par le prjug, mais ne pouvant
esprer voir la situation s'amliorer, Eugne fit ses adieux  la
Nouvelle-Orlans, vers 1852, et partit pour l'Europe. Il alla d'abord 
Paris, o il tudia encore pendant six ans, achevant de se
perfectionner. Il conut alors l'ide de visiter la Belgique, mais son
sjour dans ce royaume fut de courte dure. Il se rendit ensuite en
Angleterre.  Londres, il rencontra la duchesse de S.... qui l'employa 
faire des bas-reliefs d'aprs les illustrations de l'_Uncle Tom's
Cabin_", de Mme Beecher Stowe. Il demeura attach  ce travail
spcial plus d'un an, aprs quoi il se dcida  visiter Florence, avec
l'intention de s'y fixer.

Mais, ayant rencontr dans cette dernire ville des conditions aussi
dsagrables que celles qui l'avaient chass de son pays, il tourna ses
regards vers la cit de Rome, comme vers un lieu plus propice  ses
aspirations. En effet, il se trouva mieux l que partout ailleurs, mais
son bonheur ne dura pas longtemps, car, comme nous l'avons dit, il
mourut environ deux ans aprs son arrive dans la capitale de l'Italie.
Il tait alors g de 36 ans.

 l'tranger, le gnie de Warbourg avait pris son essor. Il dota le
monde artistique de plusieurs productions qui ont fait parler de lui.
Les journaux des deux Continents se sont occups de ses oeuvres, et les
artistes et les savants l'ont accueilli avec des marques de sympathie et
de respectueuse apprciation. Il est  noter que Warbourg et Rillieux
sont, sans contredit, les deux Louisianais les mieux connus en Europe.

Parmi les chefs-d'oeuvres de Warbourg, on cite: _Le Pcheur_ et _Le
Premier Baiser_.


=DANIEL WARBOURG=

Daniel Warbourg, son frre, vit encore et fait honneur au nom qu'il
porte par le mrite remarquable de ses ouvrages de marbrerie.

Daniel Warbourg est graveur.

Daniel fils est un autre membre de la famille favoris de la nature: il
est considr un artiste accompli dans la sculpture du marbre et du
granit. S'il n'tait pas un homme de couleur, depuis longtemps on l'et
plac au rang qui lui est d  cause de ses talents. Il a fait ici des
travaux d'une lgance admirable et d'une valeur incontestable.

Eugne Warbourg tait un homme de couleur libre, enfant de parents
trangers. Son tat de naissance lui avait permis de s'instruire et de
cultiver ses facults, privilge qui n'tait pas accord aux esclaves.

Notons ici, en passant, que certains crivains ne manquent pas de nous
parler longuement des aptitudes chorgraphiques des Ngres; mais le
lecteur cherchera en vain, dans les ouvrages de ces mmes auteurs, une
seule ligne sur le gnie d'hommes tels que Warbourg.


=ALEXANDRE PICKHIL=

Nous avons eu en Louisiane notre Titien, dans la personne d'Alexandre
Pickhil.

Nous savons que Pickhil a excut de magnifiques tableaux, mais il ne
nous a rien laiss, parce que peut-tre le dsenchantement l'en a
dtourn. On affirme qu'il avait fait le portrait en pied d'un haut
personnage ecclsiastique, mais qu'il a lui-mme dtruit cette oeuvre, 
cause d'une injuste critique.

C'est ainsi que Pickhil, quoique peut-tre le meilleur peintre de son
poque, a prfr mourir inconnu, dans la misre mme, plutt que de
manifester son talent au dtriment de son amour-propre. Pickhil est mort
 la Nouvelle-Orlans, vers le milieu du sicle pass, entre 1840 et
1850.

On dit que la dsillusion a fait le malheur de toute sa vie.


=JOSEPH ABEILARD=

Joseph Abeilard tait un des architectes les plus habiles que la
Louisiane ait produits avant la guerre de Scession.

Abeilard tait un artiste parfait. Il pouvait dresser un plan comme un
architecte, apprcier la qualit des matriaux comme un appareilleur,
rdiger et faire observer les stipulations d'un contrat comme un
entrepreneur, et excuter de ses mains les diverses parties d'un ouvrage
comme le meilleur ouvrier pratiquant. Abeilard tait connu pour avoir
travaill en ces diffrentes qualits.

C'tait par son mrite suprieur qu'il s'tait fait une rputation. Il
lui est parfois arriv de perdre de ce prestige qui lui tait d:
c'tait lorsqu'il travaillait en second, sous les ordres d'hommes
tout--fait incapables mais jouissant de la prfrence de race.

On peut citer, comme exemple, la construction du March Bazar et celle
des Purgeries (Sugar Sheds), leves sur le devant de la ville.

C'est le gnie d'Abeilard qui mit ces grands ouvrages sur pied, mais le
contrat n'en avait pas moins t donn  un autre particulier, pour son
bnfice personnel. Cet architecte postiche eut toutefois le bon sens
d'employer Abeilard, qui conduisait tout  bonne fin. Ce qui permit 
l'autre de toucher des honoraires princiers sans peine et sans fatigue.

Nombre de vieux habitants se souviennent d'Abeilard, et nous sommes srs
que leur jugement  l'gard de cet homme sera le mme que celui que nous
portons ici, car pendant plus de quarante ans qu'il a profess et exerc
son art, il a maintes fois donn les meilleures preuves possibles de ses
remarquables aptitudes.

Abeilard est n et il est mort  la Nouvelle-Orlans.

Son frre, Jules Abeilard, tait aussi un artisan de premier ordre. Sans
tre l'gal de Joseph, il possdait un talent vari, et il s'est souvent
distingu dans la prparation et l'excution de travaux importants
entirement confis  ses soins. Jules est mort  Panama, laissant  la
population l'hritage d'une belle et enviable rputation.


=E. J. EDMUNDS=

Nous devons ajouter  la liste d'honneur le nom du professeur E.-J.
Edmunds. Il naquit  la Nouvelle-Orlans. S'il vivait aujourd'hui il
serait encore loin d'tre un vieillard.

M. Edmunds fut un de nos plus habiles mathmaticiens. Aussi,  son
retour de France, les autorits de l'tat ne tardrent-elles pas 
profiter de ses talents.

Vers l'anne 1872, le Bureau des coles Publiques l'invita  occuper la
chaire des Mathmatiques  l'cole Suprieure de la Nouvelle-Orlans,
et l'offre fut par lui accepte immdiatement.

Comme toujours, les journaux l'attaqurent. C'tait une ruse employe
par la presse prvenue pour s'assurer si vraiment l'instructeur
nouvellement choisi tait capable de remplir les dlicates fonctions
qu'il avait assumes. La lutte, ds lors, s'engagea entre les journaux
et le jeune professeur, mais elle fut de courte dure. Pour mettre fin
aux ennuis dont il tait l'objet, le matre lana un dfi  tous ses
dtracteurs, les invitant  venir le rencontrer au tableau noir. Aprs
cela, on le laissa tranquille.

Le professeur Edmunds,  la suite d'une maladie, perdit la raison. Il ne
l'avait pas recouvre  sa mort. Comme M. Nelson Fouch, il avait fait
une tude approfondie des mathmatiques.

Il avait aussi d'excellentes notions d'astronomie.

Il est bien malheureux qu'il soit mort si jeune.


=NORBERT RILLIEUX=

M. Norbert Rillieux tait le plus clbre de nos Croles. Nous avons eu
des hros, des crivains, des musiciens, des peintres, des sculpteurs,
des architectes, mais Rillieux, lui, tait un gnie scientifique.

L'invention de Rillieux, le _Vacuum-Pan_, ou appareil centrifuge, a t
une dcouverte des plus importantes.

Elle a introduit dans la fabrication du sucre un procd qui donne un
meilleur produit et qui, en mme temps, apporte un bnfice beaucoup
plus considrable aux planteurs dans leurs oprations.

On a souvent essay de remplacer cette invention, mais sans succs
dcisif. On raconte,  ce sujet, qu' l'usine de M. Stackhouse un
certain _charlatan_, qui s'tait donn comme ingnieur, prtendit un
jour qu'il pouvait substituer au _vacuum-pan_ un mcanisme plus sr et
plus expditif.

M. Stackhouse, un peu intress sans doute, se laissa sduire par les
audacieuses assurances de l'ingnieur prtentieux et lui donna la
permission de faire selon ses ides.

Il fut toutefois convaincu bientt de son erreur, mais l'exprience lui
cota cher.

Il parat que cet homme incomptent s'tait empress de dmolir, pice
par pice, tout le mcanisme si compliqu de l'appareil Rillieux, pour
enfin dcouvrir qu'il n'tait capable ni de changer les engins, ni de
remettre les choses  leur place.

M. Stackhouse se vit forc de faire venir  la hte un ouvrier habile
qui, avec l'aide de M. Orville Marigny, mcanicien, put enfin refaire la
machine que l'ingnieur prsomptueux avait presque dtruite.

Dans les sciences appliques, M. Norbert Rillieux n'avait pas son gal
en Louisiane. Habitu  la conception comme  la construction, il tait
aussi ingnieux dans l'invention qu'il tait adroit dans l'excution. On
disait que son coup de marteau valait le mme prix que son conseil.
Cependant, malgr le gnie de Rillieux, malgr le mrite de ses services
rendus  la principale industrie de la Louisiane, on n'a jamais manqu
de lui faire sentir le poids de l'humiliation et du prjug de race.

Aprs sa mort, les journaux de la Nouvelle-Orlans ont bien tent de
faire son loge, mais en mme temps, toujours si exacts quand il s'agit
de dnigrer, ils ont eu soin de ne faire pas la moindre allusion  son
origine.

Tout homme intelligent comprend la raison de cette odieuse rticence:
c'est qu'il importait d'enlever aux Croles la gloire qu'ils pourraient
tirer de cette illustre personnalit.

Norbert Rillieux, comme chef de l'cole Centrale,  Paris, a t
apprci. Il a occup l-bas le rang qui convient  un homme de sa
valeur. Nous ajouterons que, quelle que soit ici l'attitude, quelles que
soient les rticences des mchants et des ingrats, sa place dans
l'histoire ne sera jamais efface.

On dit que Rillieux avait soumis  la ville certains plans de
canalisation, mais qu' cause de la question de race ces plans avaient
t rejets par l'Administration. Nous n'avons pas de peine  croire que
ce rapport soit vrai, car le prjug fait faire ces choses stupides dans
notre pays. L'absurde, plus ou moins, accompagne le jugement des esprits
prvenus, comme il a t clairement dmontre dans l'incident Stackhouse.


=ANTOINE DUBUCLET=

L'injustice du prjug n'a jamais t plus manifeste que dans l'attitude
du public louisianais  l'gard de l'honorable Antoine Dubuclet,
trsorier d'tat de 1868  1879.

Pendant toute cette poque orageuse, M. Dubuclet a dirig les finances
de la Louisiane, et aprs ses onze ans de service, il s'est retir sans
laisser derrire lui le moindre vestige de mcontentement ou d'erreur.

Ce que nous avanons ici a t tabli au cours d'une enqute minutieuse
et rigide, institue sous les auspices d'un parti hostile et
souponneux.

Les politiciens les plus minents de la Louisiane s'attendaient 
trouver ses comptes en dsordre. Le Comit Aldiger fut donc cr, ayant
pour mission d'examiner les archives de la Trsorerie. Dtermins  ne
rien ngliger pour arriver au but qu'ils s'taient propos, ces
Messieurs du Comit s'taient assur les services de trois comptables
experts.

L'enqute dura six mois.

Malgr des recherches minutieuses et le dsir non dissimul de
rencontrer des sujets de poursuite, on fut contraint de reconnatre la
probit irrprochable du Trsorier dmissionnaire.

Dans un autre milieu que le ntre, un semblable exemple d'honntet
n'et pas manqu d'intresser le public. Ici, il n'en a rien t, pour
la bonne raison que M. Dubuclet tait un Crole de couleur.

En dpit des dilapidations et des turpitudes qui ont marqu
l'administration des finances de l'tat, depuis l'poque qui nous
occupe, personne n'a eu la loyaut de remonter  ce fonctionnaire modle
pour rendre le plus petit hommage  ses hautes qualits civiques.

"O Athniens, qu'il en cote pour tre lou de vous!"


=OSCAR GUIMBILLOTTE=

Le docteur Guimbillotte tait fils d'un Franais et d'une femme de
couleur. Il avait toute l'apparence d'un blanc et comptait beaucoup
d'amis parmi les personnes de cette race. Il s'est mari avec une
personne de couleur, et il a vcu sans avoir jamais rougi de son
origine.

D'ailleurs, s'occupant srieusement de sa profession, pendant plus de
vingt-cinq ans qu'il l'a exerce, il a prodigu ses soins  tout le
monde indistinctement.

Le docteur Guimbillotte a honor la population crole par son grand
fonds de charit, ainsi que par ses connaissances varies. C'tait un
mdecin consciencieux. Il ne se contentait pas seulement de faire des
visites et d'envoyer son compte, mais il apportait de la sympathie dans
ses relations professionnelles avec ses patients.

Souvent il composait les mdicaments lui-mme, les administrait, et
veillait au chevet du malade pour attendre et vrifier les effets du
traitement. Cette manire d'agir a sauv la vie  nombre de personnes
dont le cas rclamait une attention assidue et la prcieuse surveillance
de l'oeil exerc du mdecin.

Le docteur Guimbillotte a prouv son mrite au sein de nombre de grandes
familles, qui lui en ont gard une ternelle reconnaissance.

On dit qu'il tait herboriseur, et qu'il n'a pas hsit  faire usage de
cette spcialit dans certaines occasions o les combinaisons
pharmaceutiques ordinaires lui refusaient des ressources.

Il tait aussi homme de lettres. Les gens qui l'ont connu disent qu'il
tait dou d'une mmoire prodigieuse et que ses connaissances dans la
littrature taient aussi vastes que ses tudes scientifiques.

La mort du docteur Guimbillotte fut une perte srieuse pour la
population crole dont il descendait. Il avait tudi  Paris.

Le docteur avait un visage agrable et des traits rguliers comme ceux
d'un Europen. Ses grands yeux bleus taient spirituels et
tendres,--vrais indices de ses qualits et de ses sentiments. Il avait
un front large et dcouvert.

Ses cheveux chtains, longs et soyeux, tombaient en mches gnreuses
sur ses larges paules. Sans tre haut de taille, il avait des formes
athltiques.

Tout, chez lui, dnotait la noblesse et la force. Il est mort le 21
janvier 1886,  l'ge de 55 ans.


=ALEXANDRE CHAUMETTE=

Le docteur Alexandre Chaumette tait natif de la Nouvelle-Orlans, mais
il a pass sa jeunesse  Paris, o il a reu son ducation.

M. Chaumette a la distinction d'tre le premier mdecin de couleur qui
soit venu  la Nouvelle-Orlans exercer sa profession. Son arrive dans
notre ville a caus une grande sensation.

Les autres mdecins, par prjug ou par calcul, peut-tre pour les deux
raisons, se sont opposs  son entre dans la carrire professionnelle.
On a dbut, en soumettant Chaumette  un examen humiliant. Comme il
tait muni d'un diplme rgulier de France, on n'tait pas justifiable
de lui imposer cette formalit.

Il fut enfin admis  la pratique, et la population eut le bnfice de sa
science, en mme temps que de ses brillantes qualits de citoyen.

Le docteur Chaumette avait fait des tudes srieuses, et s'il a t
enfin reconnu par la Fraternit mdicale de cette ville, c'est grce aux
preuves qu'il a donnes de ses grandes connaissances. Il avait t
attach au service des hpitaux de Paris, o, en qualit d'interne, il
avait acquis une vaste exprience.

Le prjug ayant renonc  ses perscutions, il ne tarda pas  gagner
ici la confiance des blancs comme des noirs.


=BASILE CROKERE=

Basile Crokre est un personnage remarquable de la population crole.
C'est  la Nouvelle-Orlans qu'il a pris naissance et qu'il a dvelopp
ses talents, particulirement comme matre d'armes, comme artisan et
comme mathmaticien.

M. Basile, comme nombre de ses compatriotes, s'est appliqu  l'tude et
au travail. Avec le temps, grce  son intelligence et  son courage, il
a su vaincre les difficults de son milieu.

Il tait menuisier de mtier, et il est devenu un des plus habiles
constructeurs d'escaliers de sa ville natale. Il n'y en avait qu'un
autre comme lui, c'tait son ami Nol J. Bacchus.

C'est toutefois  ses succs comme matre d'armes et comme mathmaticien
qu'il doit surtout la place honorable qu'il occupe aujourd'hui dans
l'histoire des hommes marquants de la Louisiane.

Comme matre d'armes, il a attir sur lui l'attention du public en
gnral.

Quoique la population comptt un nombre considrable de ces experts de
l'escrime et de bretteurs, Basile Crokre fut proclam leur suprieur 
tous. Mais il est entendu qu'il s'tait fait cette rputation comme
homme de salle, non comme brtailleur.

Il employait son talent  former la jeunesse,  la faire bnficier de
son habilet, et de ses connaissances dans les armes.

M. Basile tait un homme instruit et respectable; il a su se faire
estimer et considrer par son caractre, sa conduite et ses manires
distingues.

Il n'tait donc pas trange qu'un homme possdant ces qualits
recommandables dt jouir d'un certain crdit parmi les gens de la haute
socit, chez qui il se cra une clientle d'lite.

La population crole se flicite d'avoir produit un homme comme Basile
Crokre,--un homme qui, sans sortir du foyer de sa naissance, a pu
acqurir assez de renom pour recevoir des hommages partis de tous les
rangs de la socit.

Basile Crokre enseignait aussi les mathmatiques. On prtend qu'il a
form d'excellents lves. Quant  sa profession des armes, on dit de
lui qu'il pouvait toucher son adversaire presqu'en composant une
ballade, comme le faisait le hros de Rostand.

Il disait souvent que sa poitrine tait un _point sacr_: a en avait
tout l'air, car on nous affirme que jamais le fleuret d'un adversaire ne
l'a touche.

De plus, Crockre eut le bonheur, comme ses compatriotes les plus
estims, d'apprendre avec profit que le travail, mme le travail manuel,
est un trsor.

Il semble tre  propos de noter ici qu'il existait au temps de M.
Crokre d'autres matres d'armes d'une force trs remarquable. Les plus
connus sont Robert Sverin, M. St-Pierre, Joseph Joly, Joseph Auld. Ces
fines lames taient les compagnons du grand matre et ont plus d'une
fois crois le fer avec lui. L'escrime tait en vogue en ce temps-l,
mais ce noble passe-temps, comme tant d'autres, a d disparatre devant
le nouvel ordre de choses introduit dans notre vie sociale par les
vnements de la guerre des Sections de 1861.

Personnellement, M. Basile tait charmant. Sa conversation toujours
correcte et lucide faisait rechercher sa socit. Il tait trs soign
dans son langage.

Basile Crokre a contribu sensiblement au prestige de la population
crole.

Au nombre de ses amis intimes, on comptait les professeurs Trvigne et
Questy, deux compatriotes d'une grande valeur intellectuelle.

L'un tait le rdacteur de la _Tribune_, l'autre, un disciple d'Apollon.

Dans une certaine _Histoire de la Louisiane_, M. Basile Crokre est
donn comme multre. C'est une erreur, il tait quarteron. Le terme
_multre_ est chez nous si malsonnant, que nous prfrons ainsi
prciser.

Dans un certain ordre d'ides, on y attache mme un caractre d'infamie.


=FRANOIS BOISDORE=

M. Franois Boisdor tait un orateur de talent. Il a rendu des services
signals  la cause des rpublicains.

Au dbut de la Reconstruction, en 1868, il a acquis de la distinction en
faisant entendre sa parole loquente dans nos assembles politiques. On
peut dire de M. Boisdor qu'il a fait honneur  la population par son
patriotisme, par l'lvation de son caractre, et par la part active
qu'il a prise aux dbats publics, lorsque la cause du progrs avait
besoin de dfenseurs zls et capables. Nous devons cet loge  sa
mmoire.

M. Boisdor a t pendant longtemps teneur de livres chez M. Pierre
Cazenave, le plus grand entrepreneur de pompes funbres de la
Nouvelle-Orlans, au milieu du sicle pass.

M. Cazenave tait aussi le plus habile embaumeur de son poque.

On dit,  cet gard, que M. Cazenave a emport dans la tombe un secret
particulier qu'il possdait sur la manire de prvenir la corruption des
corps. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a encore dans l'tablissement de
M. Emile Labat une de ces _momies_, prpare par lui et que le temps a
respecte.

L'tablissement Cazenave, o M. Boisdor a fait un si long terme de
service, tait situ angle des rues Bourbon et Saint-Louis. Il ne parat
pas trs ncessaire d'ajouter que M. Boisdor appartenait  l'ancienne
population libre et qu'il avait reu une brillante ducation.

La mort de M. Pierre Cazenave amena un changement dans sa vie, il dut
changer de profession. C'est ainsi qu'il devint matre d'cole, un peu
aprs la guerre civile.

Au physique, on peut l'appeler un bel homme; il avait une physionomie
imposante.

M. Boisdor tait circonspect dans ses expressions. Il disait rarement
des mots pour rire, ayant conserv l'habitude des anciens d'tre presque
toujours srieux dans la communication de sa pense. Par la mort de M.
Boisdor, la population crole a perdu un membre instruit, ferme,
honnte et utile.

M. Boisdor a quitt ce monde il y a environ dix ans.


=FIGURES DU PASSE=

Franois Escoffi, Sverin Lataure et Loni Monthieu taient des
professeurs de renom, trs estims pour les services qu'ils ont rendus 
la population. Ils ont form de bons lves.

Souli, Delassize, Bor, les Rillieux, frres de l'inventeur, les
Hewlett, les St-Amant, les Sincyr, les Barjon, les Fouvergne, les
Beauvers, les Brul, les Castelin et une foule d'autres ont t des
personnages de position et de qualit.

Les uns se sont signals dans le commerce, les autres dans l'industrie,
mais tout ont laiss une rputation de haute distinction. Il est 
propos de les nommer, car ils ont jet de l'clat sur le prestige des
Croles de couleur.

Chacun de ces hommes reprsente une personnalit dont on et parl,
partout ailleurs qu'ici. Malheureusement, le prjug d'une part et
l'insouciance de l'autre semblent s'tre mis d'accord pour riger autour
de certains noms la barrire du silence.

Mais ce silence ne pourra pas durer toujours. L'avenir, probablement,
s'inquitera du pass; il est  supposer que l'homme de demain se
demandera ce qu'tait l'homme d'hier. Dans ce cas, puisse notre modeste
ouvrage servir de guide au patriote dsireux de connatre.


=JOSEPH COLASTIN ROUSSEAU=

M. Joseph Colastin Rousseau tait natif de la Nouvelle-Orlans. Il tait
un des hommes du sicle pass qui s'occupaient de littrature. On a eu
de lui un petit pamphlet intitul _Les Contemporains_. Il y a dpeint
gracieusement son exprience des hommes de sa socit et de son poque.
Il n'a crit qu'en prose. Bien qu'on ne le voie pas figurer au nombre
des collaborateurs des _Cenelles_, il a t en tous points l'gal de ces
hommes d'esprit.

Il partit un peu avant la guerre de 1861 pour Hati, dont il fit son
pays d'adoption. Il y tudia le droit et s'y fit recevoir avocat. Ses
succs au Barreau de la Rpublique noire ont certes t remarquables,
car on en entendit parler jusqu'ici.

M. Colastin Rousseau n'a pas laiss d'hritiers. Il avait pous Melle
Populus, petite-fille du clbre Savary, qui commandait les Hatiens
dans la bataille des plaines de Chalmette contre les Anglais, pendant la
guerre de 1814-15.




CHAPITRE VII

=La musique chez les Croles.--Rivalits d'artistes.--Jusqu'o va le
prjug.=


=LA MUSIQUE CHEZ LES CREOLES=

La population crole de couleur a produit d'excellents musiciens et des
compositeurs d'un mrite suprieur.

Mais ceux dont le talent et les oeuvres ont toutefois command une
attention toute particulire, en Louisiane et mme  l'tranger, ce sont
les Lambert, le pre et ses deux fils. Le pre, dit-on, tait le plus
fameux des trois. Malheureusement, il ne nous a rien laiss parce que la
Louisiane, probablement, tait encore trop _primitive_  son poque pour
encourager son gnie musical.

Mais ses fils ont fait du bruit  Paris, au Portugal et au Brsil.
Lucien, surtout, tait l'auteur de nombreuses compositions, qu'il a mme
ddies aux personnages les plus distingus de ces diffrents pays. Et
on affirme que la noblesse ne ddaignait pas ses ddicaces.

Les Lambert ont longtemps brill en Louisiane, mais comme tant d'autres
ils ont prfr vivre ailleurs, o les conditions de la vie leur
paraissaient plus favorables que celles qu'ils rencontraient au foyer de
leur naissance.

Ils taient pianistes, et ils ont jou de leur instrument au Thtre
d'Orlans.

On rapporte que d'autres artistes de rputation se donnaient le plaisir
de prendre part  leurs concerts, entr'autres le clbre Gottschalk.

Malgr les changements survenus depuis la guerre, celui qui est au
courant de certains dtails intimes n'a pas oubli ce qui se passait
dans ces runions artistiques. Il y a peu de survivants de cette priode
intressante, mais la voix des traditions nous en a apport les chos.
Entre autres choses, on nous a appris qu'il existait une petite rivalit
d'artistes entre Gottschalk et Lambert, et que cette rivalit fut
heureusement rgle par l'intervention ingnieuse d'amis communs, qui
ont donn  l'un et  l'autre de ces deux gnies une part gale de
gloire.

Gottschalk tait reconnu le matre de Lambert comme instrumentiste, et
Lambert, le matre de Gottschalk comme compositeur.

En ce temps-l, en 1843, il n'tait question ici que des mrites
respectifs de ces deux grands musiciens.


=EUGENE MACARTY=

M. Eugne Macarty tait un excellent pianiste. Plus heureux que ses
contemporains, le public s'est occup d'une faon toute particulire de
sa personnalit et de ses compositions. On a mme prtendu qu'il tait
le seul artiste de mrite parmi les Croles. Or, d'aprs les rapports de
gens dignes de foi et d'une comptence indubitable, Eugne Macarty
n'tait pas mme l'gal des Lambert dans la thorie de la musique et
bien moins encore dans l'invention.

Sous ce rapport, les Lambert ont plus et mieux fait que Macarty. Mais
celui-ci tait vari dans ses talents. Cette versatilit tait
remarquable, car elle s'est toujours manifeste avec avantage dans
toutes les occasions. Macarty avait une voix de baryton riche, sonore et
admirablement cultive.

De plus, il tait comdien de nature. Dans le vaudeville, il rivalisait
avec Charles Vque, considr  l'poque un comique de tout premier
ordre. Charles Vque avait depuis longtemps laiss les rangs des
amateurs pour se joindre aux professionnels du thtre.

Aussi, dans toutes les entreprises de la scne organises par la
population crole, Macarty remplissait-il le premier rle, qui lui tait
dcern de consentement commun.

Il tait le successeur logique d'Orso, de Villasseau et de ces autres
artistes dont les triomphes ont laiss dans l'esprit de leurs
contemporains des souvenirs ineffaables.

Macarty tait aussi orateur. Dou d'une forte voix et d'une diction
claire, sa parole tait facile et loquente.

Aux premires heures de la Reconstruction, Macarty s'est fait souvent
entendre devant les assembles du peuple, discutant avec force et avec
intelligence les questions de droit et de libert, et il n'a jamais
manqu, dans ces occasions, de recueillir les plus chaleureux
applaudissements. On peut donc dire que Macarty tait musicien,
chanteur, comdien et politique.


=SAMUEL SNAR=

Samuel Snar tait peut-tre plus savant en musique que Macarty, mais sa
modestie l'a srieusement embarrass. Dans sa profession, il n'a jamais
perc. Bien que le violon fut l'instrument prfr de Snar, c'est
nanmoins un fait qu'il jouait avec talent d'une douzaine d'instruments.

Snar avait une belle voix de tnor, mais il refusait de chanter; il
matrisait l'harmonie, mais ses compositions restaient au fond de sa
malle, o le temps et les insectes leur ont dclar la guerre.

Pour le public, Samuel Snar ne reprsente qu'un instrumentiste trs
ordinaire, mais pour les bons juges qui l'ont connu intimement, il tait
un gnie musical.

Comme Eugne Macarty, Samuel Snar tait natif de la Nouvelle-Orlans.

Il touchait l'orgue trs bien. Il fut longtemps l'organiste de l'glise
Sainte-Marie, rue de Chartres.

Trop timide pour se faire une rclame et trop indolent pour se dgager
par l'migration des entraves de son lieu de naissance, il a fini par
tomber dans le dpit, et l'oubli l'avait couvert de son manteau
longtemps avant sa mort.

Aujourd'hui, dans la population, on parle de Snar comme joueur de dames
et non comme artiste.


=EDMOND DEDE=

Edmond Dd tait un noir, n  la Nouvelle-Orlans vers l'anne 1829,
contemporain de Macarty et de Snar.

On a toujours parl de Dd comme d'un prodige sur le violon. Il a fait
ses premires tudes  la Nouvelle-Orlans, sous la direction de matres
habiles et consciencieux.

Aprs avoir matris tout ce qu'un homme de sa couleur pouvait apprendre
ici, dans son art, il a pris le chemin de l'Europe, sur les conseils
d'amis sympathiques. Il a visit la Belgique d'abord, mais n'ayant pas
rencontr dans ce petit royaume l'objet de ses recherches, il s'est
rendu  Paris, o il a t accueilli avec considration.

Dans cette capitale claire, o l'on est toujours bien dispos 
l'gard de l'infortune et du talent, Edmond Dd a rencontr de la
sympathie et du secours. Dans ce pays  l'hospitalit si large, il a
trouv l'occasion qu'il souhaitait de se perfectionner dans sa vocation,
de s'lever  toute la hauteur de ses aspirations.

Par l'entremise de bons amis, il n'a pas tard  tre admis, comme
auditeur, au Conservatoire de Musique de Paris.

Ses progrs et ses triomphes eurent bientt attir sur lui l'attention
du monde musical. Ds lors, il a joui de toute la considration accorde
au vrai mrite.

Dd, plus tard, est devenu chef d'orchestre au Thtre de Bordeaux, o
pendant plus de vingt-sept ans il a tenu avec honneur le bton de
directeur. Le violon tait son instrument.

Cet artiste a revu la Nouvelle-Orlans en 1893. Il a alors donn ici
plusieurs concerts, o les connaisseurs ont pu apprcier ses hautes
qualits. Le critique musical de l'"Abeille", entr'autres, lui a fait
l'honneur d'assister  une de ses reprsentations. L'ayant vu jouer le
_Trouvre_ sans cahier, l'aimable rdacteur n'a pas hsit  lui
prodiguer, dans les colonnes de son important journal, les apprciations
les plus logieuses.

Le navire sur lequel Dd avait pris passage pour venir de France  la
Nouvelle-Orlans subit les effets d'une rude traverse, au point qu'on
dt le diriger vers un des ports du Texas. Dd eut alors le malheur de
perdre son violon favori, un Crmone; mais ce contretemps ne l'empcha
pas ici, mme dans des salles sans acoustique propice, de charmer et de
captiver son public par les sductions de son coup d'archet, sur un
autre violon qui tait bien loin de possder la mme valeur artistique.

On dit qu'il avait dans la tte toutes les oeuvres des grands matres.
Il nous a laiss deux romances: _Patriotisme_ et _Si j'tais Lui_. Il ne
faudrait pas toutefois juger de ses mrites d'aprs ces compositions. Il
en a fait des milliers de ce genre sans compter les danses et ballets
sems en grand nombre dans toutes les parties de l'Europe qu'il a
visites ou habites.

En Algrie, il a compos le _Serment de l'Arabe_.

Ses travaux sont d'un ordre lev. Il avait mme commenc la composition
d'un grand opra, _Le Sultan d'Ispahan_, qu'il n'a pu achever, pour
cause de maladie.

Edmond Dd est mort  Paris, en 1903.


=BASILE BARRES=

Voici un Crole de couleur qui a certes t fort populaire  la
Nouvelle-Orlans. Franais, il l'tait de coeur et d'esprit. C'tait un
gentilhomme accompli et tous se plaisaient  le reconnatre.

Basile Barrs est n en notre ville. Il tait tout jeune encore
lorsqu'il prit de l'emploi chez M. Perrier, le grand marchand de musique
franais de la rue Royale. Il y apprit le piano et devint bientt un
artiste de tout premier ordre.

M. Perrier lui fit faire plusieurs voyages  Paris, dans l'intrt de sa
maison. Il revenait toujours avec plus que jamais, dans le coeur,
l'amour de la France.

M. Barrs fut accordeur de pianos, professeur de musique et compositeur.
Ses airs de danse ont t trs populaires  la Nouvelle-Orlans.

Lorsque le grand violoniste Dd fit un sjour parmi nous, ce fut Basile
Barrs qu'il choisit pour son accompagnateur.

Tout le monde l'aimait et tout le monde,  sa mort, l'a vivement
regrett. Il a laiss un fils et trois filles, qui vivent aujourd'hui
encore et qui habitent la Nouvelle-Orlans.


=L'EXPERIENCE D'UN MUSICIEN=

Il n'y a pas trs longtemps, il existait  la Nouvelle-Orlans un
compositeur de musique remarquable. Malheureusement, la teinte fatale de
sa peau faisait oublier ses mrites, chaque fois que l'heure du triomphe
venait prs de sonner.

L'on pouvait utiliser son gnie, abuser de sa bont et de son zle, mais
lorsqu'il s'agissait de reconnatre ses services ou d'honorer ses
talents, la voix manquait  ceux qui devaient tre ses juges et qui,
nanmoins, avaient eu des preuves de sa valeur et de son bon vouloir. La
conspiration du silence tait impitoyable. Les gens qui l'employaient,
qui l'invitaient, qui le recherchaient, taient si imprgns du prjug
de race, que pas un mot de louange ou mme de simple reconnaissance ne
trouvait son chemin jusqu' la publicit.

Ce n'est pas toutefois le public qu'il faille blmer de cet tat de
choses, car notre musicien a souvent recueilli les applaudissements des
spectateurs assembls pour entendre ses compositions.

Ceux que nous accusons ici savent qui s'est adress  lui pour
l'orchestration de vaudevilles, d'opras et autres pices
dlicates,--tche que personne autre n'osait entreprendre. Ils se
rappelleront comment ce jeune homme au talent suprieur et  l'me
gnreuse s'est appliqu non seulement  perfectionner l'arrangement des
parties musicales qui lui taient soumises, mais comment encore il a
mme ajout parfois  l'oeuvre principale les gracieuses beauts de sa
propre invention.

Ils ne peuvent pas avoir oubli qu'aux jours des reprsentations, le
jeune matre tait prsent, _sur invitation_, et qu'alors on se
contentait de le remercier en secret pour les services qu'il avait
rendus. Ils savent bien que ce jeune phnomne a mme consenti 
remplacer en certaines occasions tel et tel directeur musical, afin de
mieux assurer le succs d'un concert ou d'une reprsentation. Ce qui
signifiait honneur et profit pour les impressarios, tandis qu'autour de
son nom  lui on gardait un silence obstin.

C'est qu'on ne voulait pas rendre hommage  un homme de couleur, c'et
t porter prjudice aux prtentions de race qui gouvernent notre
socit. Faire connatre cet artiste, c'tait proclamer sa supriorit,
puisqu'il faisait ce que les autres, dans la crainte de faillir ou
d'tre critiqus, n'osaient pas mme entreprendre.

Il tait un des deux saxophonistes qu'il y avait alors  la
Nouvelle-Orlans. C'tait toujours sur lui que l'on comptait surtout,
mais les soli qu'il eut  excuter en diverses occasions ne furent,
semble-t-il, jamais assez bien rendus pour faire oublier la couleur de
sa peau.

Qu'on nous permette de raconter un incident qui dmontre non seulement
l'gosme du prjug, mais aussi la petitesse de certains caractres. Un
musicien bien connu de cette ville, ayant  se rendre  New York pour
affaires ayant trait  son art, demanda  notre jeune homme de se
charger de cette mission. Il s'agissait de soumettre une composition 
un artiste de renom, qui devait en faire la critique. Notre ami accepta
de faire le voyage et fut reu par le Newyorkais avec la plus exquise
courtoisie.

Au cours de la conversation, celui-ci critiqua librement certains points
vulnrables de la pice soumise.

--Cette composition, dit-il, doit tre refondue d'un bout  l'autre
except le ballet, qui est parfait. J'crirai une lettre  mon agent, 
la Nouvelle-Orlans, et lui donnerai toutes les explications
ncessaires; cette prcaution vous vitera la peine de vous surcharger
la mmoire de trop longs dtails.

Le jeune homme fut mis au courant de la teneur de cette lettre, qu'il
vint remettre  son destinataire, auteur suppos de la composition
musicale en question. Ce dernier garda un silence de grimaud, sur le
contenu du message: l'explication en est que le fameux "ballet parfait"
tait bel et bien, la production de notre jeune artiste, et que c'et
t lui faire trop d'honneur que de lui communiquer la dcision de
l'homme de New York.

C'tait contre les principes de la Louisiane, que de faire savoir  un
homme de couleur que son oeuvre tait plus parfaite que celle d'_un
autre_.

Si nous tenons cach le nom de ce musicien, c'est par un sentiment de
respect pour la famille plore, qui dsire ne pas tre trouble dans
une priode de douleur et de deuil.

Ce fils bien-aim, que la nature s'tait plu  combler de ses dons et
qu'un pouvoir invisible avait dvelopp au plus haut degr de
perfectionnement artistique, s'est spar de nous, mais en partant, il a
laiss derrire lui un rayon lumineux que toutes les haines terrestres
ne parviendront jamais  teindre.

La puissance du Ciel est au-dessus de l'obscurantisme de la terre.

Dieu a dit: "Que la lumire soit", la lumire fut; et _la lumire sera_,
selon Sa sainte et souveraine Volont.




CHAPITRE VIII

=Nos philanthropes du pass.--Comment le Crole de couleur sait donner.=


=NOS PHILANTHROPES DU PASSE=

=GEORGES-ALCS=

Voil un homme de coeur, une de ces natures d'lite telles que nous en
avions dans la premire moiti du sicle pass.

 l'poque o parut Alcs, un individu possdant ses qualits tait
chose rare dans notre milieu.

M. Georges-Alcs tait un des plus grands manufacturiers de cigares de
la Nouvelle-Orlans. Son commerce tait trs rpandu. Ce succs tait d
 sa probit,  son nergie et  ses connaissances dans son genre
d'affaires. Cet homme avait  son emploi plus de deux cents ouvriers
d'un bout de l'anne  l'autre, c'taient tous des Croles de couleur de
la ville.

Il leur payait de bons gages et s'occupait de leur bien-tre
gnralement.

M. Alcs avait conu l'ide de faire une famille de ses ouvriers.

Ceux qui travaillaient dans sa fabrique n'avaient qu' faire connatre
leurs besoins, qu'il se donnait aussitt le plaisir de leur fournir les
fonds dsirs, et cela sans compter.

Georges-Alcs tait un pre pour ses compatriotes. Il fut abus et
souvent mme vilipend par certains caractres jaloux, mais comme
Auguste, il avait tout appris et il voulait "tout oublier". Cet tat de
choses dura plusieurs annes.

Il arriva toutefois un moment o il et  souffrir d'un tel excs
d'ingratitude, qu'aucun coeur sensible n'aurait pu rester indiffrent.
La patience avait cess d'tre une vertu, parce que la malveillance
avait dpass les bornes.

M. C.... avait ouvert un atelier et faisait concurrence  M.
Georges-Alcs. Ce nouveau venu, ne trouvant pas sans doute que les
affaires allaient assez vite, rsolut de pousser la rivalit jusqu' la
ruine de son concurrent, comme fabricant. Il ambitionnait le patronage
et le prestige dont jouissait Alcs, et dans son avidit, cartant
toutes convenances, il eut recours aux moyens les plus infmes pour
arriver  ses fins.

Il commena ses oprations en embauchant les employs de son rival. Bon
nombre de ces ouvriers  l'me faible acceptrent les offres qui leur
furent faites et se mirent au service de M. C.....

Ces ingrats s'organisrent en bandes pour prendre part aux
dmonstrations par lesquelles on devait poursuivre cette perscution,
dont l'objectif tait la destruction du commerce de M. Alcs.

Des parades ignobles dfilaient devant la porte de ce dernier, et l,
tous hurlaient comme des btes fauves ou rptaient en choeur des
pithtes aussi vulgaires qu'insultantes, mme des paroles de
maldiction contre lui et les siens.

Inutile d'ajouter que la plupart des manifestants agissaient sous
l'influence de la boisson.

Bien plus, on rapporte qu'ils allrent jusqu' excuter des marches
funbres sous le balcon de M. Georges-Alcs, accentuant ainsi leur dsir
diabolique de faire tout le mal possible  leur bienfaiteur,  cet homme
qui donnait du pain  plus de cinquante familles reprsentes en partie
dans ces affreuses cohortes.

Dans les rangs de ces gens, M. Alcs avait reconnu des figures qui lui
taient familires, des gens qui lui devaient encore des sommes assez
fortes, ou qui taient ses obligs pour des faveurs qu'ils avaient
reues de lui.

Ce spectacle de noire ingratitude le blessa si cruellement que, le coeur
navr, il rsolut de se retirer des affaires pour ne plus tre le tmoin
ni la victime de ces scnes ignominieuses et criminelles.

Quelque temps aprs la guerre civile, il quitta la Nouvelle-Orlans et
alla se fixer  New York.

L'ingratitude a de tous temps inspir la plus vive rpulsion. Si le
maire de La Riole a t condamn aux fltrissures de l'histoire, c'est
parce qu'il a dpos contre ses bienfaiteurs.

Les misrables qui ont trahi, insult et perscut M. Alcs, leur ami,
devraient nous paratre  jamais odieux; et leurs actions ne devraient
tre rappeles  notre mmoire que pour recevoir le chtiment de notre
rprobation.

Parlons toujours de Georges-Alcs comme d'un tre suprieur, d'un "homme
humain", digne des loges d'une postrit reconnaissante.


=THOMY LAFON ET ARISTIDE MARY=

Thomy Lafon et Aristide Mary taient deux philanthropes bien connus et
universellement estims.

Lafon a fait ses grandes charits par testament, mais ceci n'empche pas
qu'il ait fait beaucoup de bien de son vivant.

On doit  sa munificence une grande partie des fonds qui ont permis la
construction de l'Asile Berchmans. L'Asile des Vieillards, rue Tonti, et
l'Asile des Garons, rue Saint-Pierre, proviennent entirement de sa
gnrosit. Le Couvent de la Sainte-Famille a la jouissance de biens
considrables lgus par ce philanthrope.

Thomy Lafon a souvent donn des sommes assez considrables pour la
politique qui avait pour but la dfense de nos droits. Il exigeait une
bonne raison pour justifier ses actions, mais cette prcaution n'tait
pas l'effet de l'avarice, puisqu'il donnait toujours quand il s'tait
assur de la vrit. Thomy Lafon se mettait en garde contre l'abus, mais
il rpondait sans hsitation  l'appel de toutes les bonnes causes,
quand on ne cherchait pas  le pressurer, comme c'tait d'usage en ce
temps-l. Sa philanthropie s'tendait  toutes les classes de la
socit. L'tat, l'Eglise et la Bienfaisance, tous ont reu des
tmoignages de ses libralits, sans gard  la couleur ou  la race, au
sexe ou  l'ge. Bien que Lafon ft catholique, il s'occupait plus du
sort d'un malheureux que de sa religion. Il tait modeste autant qu'il
tait gnreux. Il dsirait toujours le silence sur ses oeuvres. C'tait
un vritable philanthrope.

Thomy Lafon est n  la Nouvelle-Orlans; son pre tait Franais, et sa
mre, Hatienne. Son enfance s'est coule dans la pauvret, mais en
grandissant, il s'est fait une position dans le commerce. Plus tard, il
s'est occup de finance.

Dou d'un grand jugement et d'une sagacit extraordinaire, en peu
d'annes il avait accumul de grands biens. La fortune de Lafon lui
avait donn beaucoup de prestige, de sorte que, s'il a souffert des
prjugs, a n'a t qu' cause de sa nature sensible et sympathique. Il
se mlait toujours avec les siens. Lafon tait si considr dans le
monde des affaires, qu'il avait une chaise  son service dans toutes les
Banques de la ville: c'est beaucoup dire.

Lafon vitait les extravagances sociales, si communes  son poque: 
tel point que, pour bien longtemps, il a pass pour un avare des plus
insensibles.

Cependant, il ne reculait jamais devant les bonnes causes. Lorsqu'il
s'agissait d'une affaire de charit ou de patriotisme, le public pouvait
compter sur ses contributions. Il a plus donn que personne autre dans
les occasions srieuses.

La population a donc appris  le connatre par ses bonnes oeuvres.  sa
mort, on a rendu justice  sa mmoire en perptuant son nom sous une
forme ou sous une autre.

Aristide Mary, bien que moins fortun que Thomy Lafon, semblait tre
plus expansif. Lafon donnait mthodiquement, Mary donnait sans
questionner.

Le premier a plus donn que le second, mais il fallait le convaincre de
l'-propos. Mary, lui, prtait l'oreille  tous les appels; il tendait
la main  tous ceux qui demandaient.

Il a aussi laiss quelques legs de charit par testament.

En-dehors de ses donations particulires, dont il n'est pas possible de
faire l'numration exacte, il n'est pas une grande affaire politique
qui n'ait obtenu son appui pcuniaire, s'il croyait l'entreprise faite
pour la revendication des droits de l'homme en Louisiane. Par exemple,
il tait homme  prendre la responsabilit d'un procs et  en supporter
tous les frais, de la mme faon qu'il venait au secours de toute une
famille en dtresse qui lui faisait connatre ses besoins.

Le monde disait de Mary qu'il avait toujours "la main droite dans la
poche", pour signifier qu'il ne refusait jamais de distribuer son argent
aux ncessiteux, dans la mesure de ses moyens. Il donnait pour la
maladie, pour la mort, pour le malheur, enfin pour toutes les
circonstances qui se prsentaient.

Mary nous a souvent dit qu'il faisait le bien pour l'amour du bien. Et
c'tait vrai. La preuve en est que, malgr les abus et l'ingratitude de
ses obligs, il a continu ses gnreuses prodigalits jusqu' la fin de
sa vie.

Thomy Lafon et Aristide Mary taient deux bienfaiteurs qui mritent
d'tre placs  ct de Mme Bernard Couvent.


=JULIEN DEJOUR=

Le sujet de cet article tait un homme minemment respectable, qui s'est
rendu souverainement utile par ses oeuvres de charit.

Julien Djour tait n aux Cayes, Hati, mais nous le rclamons pour
l'un des ntres, parce qu'il a t lev par une famille louisianaise.

M. Hermogne Raphael est celui qui a amen le jeune Djour  la
Nouvelle-Orlans et qui a pris soin de lui jusqu' l'ge de majorit.

Djour a fait un bon usage des bonts de M. Raphael, de qui il a appris
le mtier de couvreur en ardoise. Il tait excellent ouvrier, nombre de
ses travaux sont encore l pour le dmontrer. Il faisait tout avec
conscience et avec art. Mais c'est surtout pour sa bont d'me que nous
voulons le rappeler au souvenir de nos compatriotes. Par la beaut de
son caractre, Julien Djour s'tait fait estimer et respecter de tout
le monde. Il avait des amis dans toutes les classes de la socit, tant
ses qualits de coeur taient d'un ordre suprieur. Il n'existait pas
d'homme plus sensible au malheur d'autrui.

[Illustration: M. LAURENT AUGUSTE. Philanthrope, ami intime de l'hon.
Thomas J. Durant, fondateur du parti rpublicain en Louisiane.]

Presque tous les jours de sa vie taient marqus de quelque acte de
bienfaisance. Il faisait le bien et gardait le silence, sa main gauche
ignorait ce que tendait la main droite.

Cet homme gnreux s'tait cr une position enviable par son travail,
mais  mesure qu'il gagnait de l'argent, il le donnait aux malheureux
qu'il savait tre dans le besoin.

Les blancs, les noirs, les jaunes, tous taient les mmes  ses yeux, et
tous recevaient de lui des marques de compassion, des secours
considrables.

Un tel homme ne devrait pas tre oubli. Sa mmoire devrait veiller
chez nous un souvenir touchant. Il mrite nos regrets et nos hommages,
parce qu'il a t bon jusqu' l'innocence, humain jusqu'au sacrifice.
Djour est n en 1850, et il a quitt ce monde en l'anne 1900: il avait
donc exactement cinquante ans lorsque "La mort a sur son front fait
tournoyer sa faux".


=ALCE LABAT=

Jamais la population crole de couleur n'a eu un homme plus aimable et
plus sympathique que Alce Labat.

Cette bonne nature partageait tous les malheurs de la famille crole
dans la mortalit et dans la maladie, ainsi que dans les souffrances
morales, si terribles et si multiplies dans notre centre. Sa bourse et
ses services personnels taient toujours  la disposition du public.

Labat a assist bien des pauvres, auxquels il donnait des secours
d'argent tant que ces malheureux se trouvaient dans le besoin; et il le
faisait sans ostentation.

Les particuliers comme les socits ont souvenance de ses bienfaits.
Aussi, le nom d'Alce Labat est-il connu de tout le monde. Chacun rend
justice  son caractre et  la faon gnreuse dont il distribuait ses
bonnes oeuvres.

Alce Labat tait membre du Comit des Citoyens, et ses associs peuvent
tmoigner de son zle et de ses libralits, lorsqu'il s'agissait
d'appuyer la cause commune. Labat s'est signal surtout dans les procs
que le Comit eut  soutenir contre les abus lgislatifs de 1890.

Jusqu' la mort, ce brave homme a conserv l'estime et le respect de ses
concitoyens.

M. Labat a laiss des fils: ces derniers ont bonne raison d'tre fiers
de leur pre, dont les vertus et les services rendus ne devraient tre
jamais oublis.

Les gens qui sont venus en contact avec lui peuvent parler de sa
politesse autant que de sa sensibilit.

Jamais une parole ne sortait de sa bouche pour offenser autrui. Ses
manires taient affables, et sa mine, quoique rserve, n'avait rien de
ddaigneux. Dmarche, physionomie, parole: tout annonait chez Labat le
parfait gentilhomme.

Honnte jusqu'au scrupule, Alce Labat ne laissait jamais de doute sur
la rectitude de ses intentions. Jaloux de son honneur, il mettait tous
ses soins  se faire voir en pleine lumire, dans tous ses rapports avec
ses semblables.

Il tait l'esclave de ses promesses et il remplissait ses engagements
avec la plus exacte fidlit. Dans la transaction de ses affaires, il
apportait un soin mticuleux et une scrupuleuse probit.

Labat tait un des meilleurs soutiens du journal _The Crusader_ publi
ici  la fin du sicle dernier: ses contributions  l'entretien de cette
feuille taient d'une importance  tre fort prise.

Sa mort a caus de profonds regrets: ce que nous comprenons facilement,
car sa prsence parmi les ntres signifiait un appui pour les bonnes
causes, un ami pour l'indigent, un dfenseur pour l'opprim.




CHAPITRE IX

=Les femmes croles.--Dans les sanctuaires catholiques.--La gnrosit de
Mme Bernard Couvent=.


=LES FEMMES CREOLES=

La plupart des femmes de la population crole se recommandaient, par
leur pit et leur amour du bien.

Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non
plus leurs malades  l'hpital. Elles soignaient elles-mmes leurs
parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.

Au commencement du sicle pass, les femmes de couleur ne mnageaient
pas leur aide aux glises. Peu  peu, toutefois, on les ostracisa des
sanctuaires et aujourd'hui, c'est  peine si un seul cur de ce diocse
serait prt  admettre qu'elles ont de fait t, autrefois, de quelque
service  ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point.
Plusieurs de nos femmes ont laiss des biens  l'Eglise, mais ces actes
gnreux sont tombs dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.

N'importe, il y a eu plus d'une Vronique dans la population de
couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants,
parce que les femmes croles nourrissaient les pauvres; en mme temps,
elles faisaient natre dans l'me de leurs protgs un certain degr de
fiert, et elles les affermissaient dans la foi chrtienne,
qu'elles-mmes professaient avec tant de ferveur.

Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et
de l'me de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment  supporter
leur sort avec rsignation. La religion catholique leur avait inculqu
des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes
animaient toutes leurs actions.

L'on peut encore dire,  leur louange, qu'elles soignaient les malades
avec art, et qu' leur vigilance infatigable on a souvent attribu les
rsultats les plus heureux.

Leur exprience tait apprcie et utilise par des milliers de
mdecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent  leur
jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement srieux.

Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent
aujourd'hui dans notre ville, les pidmies taient frquentes; elles
s'attaquaient surtout aux trangers qu'elles dcimaient rapidement.

Ce qui augmentait le malheur de ces affligs, c'est que les hpitaux
n'taient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il
fallait donc dpendre de la bonne volont des personnes charitables.

Ces _femmes traiteuses_, comme on les nommait alors, prenaient charge
des malades, les soignaient jusqu'au rtablissement ou bien jusqu' la
mort: quelquefois elles taient rtribues pour leurs services, mais en
maintes occasions, elles avaient donn leur temps, leurs veilles et leur
secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de rcompense.

La femme crole tait aussi chaste, aussi pure, dans son rduit ou dans
son infortune, que sa soeur plus fortune vivant dans l'talage le plus
extravagant de l'opulence.

Le faste n'tait pas ncessaire pour faire ressortir l'clat de ce
caractre si fortement tremp dans la religion et la vertu.

S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la
mmoire de ces nobles cratures, qu'ils cherchent  ravaler au niveau de
la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de
l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du
mrite et de l'innocence.

Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les
prjugs et les haines du prsent essaient d'ensevelir dans l'oubli.

La femme crole de couleur a su tudier, rflchir, prier; elle a t
gnreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charit et sa constance ne
peuvent tre mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux
ornements.

Nombre de nos filles, autrefois, leves dans les couvents, devenaient
des zlatrices et des Soeurs de Charit.

Les autres faisaient de vertueuses mres de familles, qui ont dot la
Louisiane de cette belle race crole connue par ses talents. Cette race
nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des potes,
des littrateurs, des professeurs, des commerants, des planteurs et des
artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement
suprieure.

Ces excellentes cratures occupent donc une place unique dans nos
traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent
l'ducation morale de leurs enfants.

Au nombre des femmes croles les plus remarquables il faut mentionner
Mademoiselle Henriette Delile.

Cette sainte femme a consacr toute sa vie  l'accomplissement de bonnes
oeuvres.

Pieuse comme Mme Couvent, sa pense visait toujours  soulager le
sort de ses semblables.

 part sa prcieuse coopration  l'tablissement de plusieurs glises
de la Nouvelle-Orlans, Melle Delile tait encore connue par ses actes
de chaque jour comme consolatrice des affligs. Elle fut la fondatrice
de la Socit de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la premire Mre
Suprieure.

Cette socit ayant fait appel  M. Franois Lacroix, ce riche
compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situ dans l'avenue
Saint-Bernard, et sur lequel on leva un superbe difice auquel on a
donn le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la
population avait pour habitude de loger ses veuves laisses sans asile,
ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la
tranquillit et dans l'isolement.

Cette Socit fut, pour ainsi dire le noyau de la _Sainte Famille_
d'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la
mmoire d'Henriette Delile, cratrice du groupe primitif dont l'origine
remonte  1840, ou mme plus haut.

Melle Henriette Delile, Mme Bernard Couvent, Mme Franois Lacroix
taient  la tte d'une propagande toute de charit dont le but tait de
nourrir, de loger et de soigner les ncessiteux de la population crole,
sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pense du
pote franais, et souhaitons que,

    "Les chos n'auront pas oubli _ces_ grands noms".

Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862,  l'ge de
50 ans.


=Mme L. R. LAMOTTE=

La population crole rclame comme une de ses gloires littraires Mme
Louisa Lamotte.

Cette femme, si bien connue par son rudition, par les grands services
qu'elle a rendus  la cause de l'ducation et, notamment, par sa
position comme directrice du Collge de Jeunes Filles d'Abbeville,
France, a reu les Palmes Acadmiques, quelques annes avant sa mort.

Mme Lamotte s'est constamment distingue dans sa longue carrire de
quarante annes passes dans l'enseignement,  Paris et ailleurs.

Le fait qu'elle a t dcore par des socits savantes de l'Europe est
un titre puissant  la considration toute particulire que nous
accordons  sa mmoire.

Dans son cas au moins, on constate que les ttes dirigeantes de la
France n'ont pas t les seules  reconnatre ses mrites.

L'_Abeille_ de la Nouvelle-Orlans,  laquelle Mme Lamotte a
collabor, n'a pas manqu d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la
mort est venue la frapper, en 1907.

Voici les rflexions de ce journal:


=MEMENTO=

"Nous apprenons, non sans en tre profondment attrist, la mort d'une
femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui,
longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois,
tait retenue captive chez elle par une sant chancelante, Madame Louisa
Lamotte.

"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entour la mort de
l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura prouv
aucune terreur  l'approche de la mort, tant tait tranquille et sereine
toujours sa conscience.

"Madame Lamotte est ne  la Nouvelle-Orlans, mais elle avait t
leve en France, o la plus grande partie de son existence s'tait
coule. Elle avait t appele  la Nouvelle-Orlans par ses intrts,
et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succomb 
l'puisement de ses forces.

"Madame Lamotte avait eu  Paris la direction d'une maison d'ducation
de jeunes filles, et avait fond dans la grande Capitale une _Revue_
qu'elle rdigeait avec talent.

"Le Gouvernement reconnut son mrite, et la dcora des Palmes
Acadmiques.

"Jamais, dans ses causeries toujours intressantes, ne faisait-elle
talage de son savoir de son rudition, trop humble, trop modeste
tait-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de
bienveillance.

"Son trs ardent dsir tait de retourner en France, d'y aller reprendre
ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du
seul tre cher qui lui restt, une fille. Elle est morte en plein rve;
et bien doux aura t son rveil dans le Grand Au-del, si le juste y
reoit sa rcompense."


=VIRGINIE GIRODEAU=

On a beaucoup parl de Virginie Girodeau, mais il nous manque des
renseignements prcis  l'gard de cette femme.

Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a jou sur la scne thtrale
 l'poque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la
tragdie.

Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a t instruite dans sa
jeunesse.

L'on prtend que Melle Virginie s'est perfectionne dans son art sous la
direction de M. Perenns, clbre professeur franais du sicle pass.

En tout cas, elle a laiss une grande rputation comme tragdienne. Le
fait est que notre public bien inform lui accorde une place unique dans
l'histoire de notre thtre d'amateurs. Elle a brill surtout au Thtre
de la Renaissance.

 ce titre, elle a droit de voir son nom lgu  la postrit et entour
de tous les gards dus  son mrite reconnu. D'ailleurs, le but de cet
ouvrage tant de faire ressortir les qualits et les vertus par
lesquelles s'est signale notre petite population, surtout dans les
temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranch,
trouve ici sa large place.

C'est pourquoi nous plaons Mme Virginie Girodeau parmi nos
personnalits remarquables dont la gloire est digne d'tre remmore:
faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.


=Mme Veuve BERNARD COUVENT=

Mme Couvent, une femme noire africaine, fut peut-tre esclave dans sa
jeunesse. Elle a vcu  la Nouvelle-Orlans et a laiss un legs qui a
produit de merveilleux rsultats.

La gnrosit de Mme Couvent eut d attirer l'attention; il y a donc
lieu de s'tonner qu'aucun de ses contemporains n'ait mme song  faire
mention de son nom.

Il est un fait indniable: c'est que Mme Couvent a t la premire,
parmi nous,  donner l'exemple d'une charit claire, et pour longtemps
elle tait la seule  jouir de cette distinction. Son attitude sur la
question de l'ducation a t une relle censure des gens riches de son
poque.

Nous avons trs peu de renseignements sur Mme Couvent. Le monde
parlait souvent de cette vieille dame, de sa pit et de son caractre
charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prtend
qu'elle avait vu le jour en Afrique.

Vers l'anne 1832, cette femme chrtienne laissa par testament plusieurs
petites maisons, en vue de la fondation d'un tablissement destin 
l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3^{me} District.

Il parat qu'elle est morte vers l'anne 1836; mais ses dernires
volonts, quant  sa donation aux orphelins, ne furent excutes qu'en
1848, c'est--dire douze ans plus tard.

Une socit s'tait forme  cette poque et avait demand compte de ces
biens  celui qui en avait la gestion.

En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce rglement
qu'est sorti l'tablissement de la premire cole des Orphelins de
Couleur du 3^{me} District de la Nouvelle-Orlans.

Une des proprits ci-dessus mentionnes tait situe  l'angle des rues
Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la
premire fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des
Directeurs organis dans le but de faire respecter les dispositions
testamentaires de Mme Couvent.

Dans le testament, il tait prvu que l'cole devait tre place sous la
surveillance du clerg catholique.

C'est en vertu de cette clause que l'abb Manchaut, directeur spirituel
de Mme Couvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir
de le conserver aux orphelins catholiques.

Ce bon cur, s'tant aperu de la ngligence qu'on mettait  faire
excuter les volonts de la dfunte, se dcida  intervenir.

Son premier soin fut d'intresser M. Franois Lacroix, homme d'un
caractre excentrique mais d'une grandeur d'me admirable. M. Lacroix, 
son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de
ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont
non-seulement aid  assurer les titres des proprits, mais ils ont
encore achet d'autres terrains, qu'ils ont ajouts aux biens donns par
Mme Couvent.

Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait riger un magnifique
difice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande cole, prside par
cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, franaise et
anglaise. Les lves taient des deux sexes et venaient de toutes les
sections de la ville.

La premire institutrice se nommait Flicie Cailloux. C'tait une femme
de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.

Aprs elle, lorsqu'on eut chang l'emplacement de l'cole et commenc 
construire sur une plus grande chelle, on eut successivement comme
instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snar, Questy, Christophe, Reyns,
Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trvigne, Mmes Thzan et
Populus, et quelques autres dont les noms nous chappent.

Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajout aux
biens laisss par Mme Couvent, qui se sont encore augments des
contributions de Franois Lacroix et de ses compagnons.

Pendant quelques annes, avant la guerre de 1861, les directeurs ont
quelquefois obtenu des dons de la Lgislature d'tat et de la
Municipalit de la Nouvelle-Orlans.

L'importance de cette institution vient de ce qu'elle tait la meilleure
cole  frquenter, du temps de l'esclavage.

Tous les matres taient des hommes de couleur, par consquent, ils
faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants
confis  leur charge.

Ces derniers recevaient l la formation intellectuelle, religieuse et
morale.

Mme Couvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'me
sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamns  vivre
sans les avantages de l'ducation, dans un milieu indiffrent, sinon
hostile, au sort d'une classe prouve.

Aide, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans
hsiter affect tous ses biens au profit des infortuns, au soin de
leurs intelligences,  la seule fin de les sauver des dangers de
l'ignorance.

Ses gnreuses donations taient faites aux temps difficiles de
l'esclavage.

a t une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que
d'avoir nglig de nous transmettre des dtails prcis sur l'histoire de
cette gnreuse crature.

Mme Couvent a d tre bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abb
Manchaut s'est impos la tche de la diriger, de la conseiller et de la
faire connatre aux amis de l'ducation de 1848.

C'est grce  la sollicitude inpuisable de ce prtre,  son ministre
dsintress, que Mme Couvent fut enfin connue, que son legs fut
recouvr et affect  sa premire destination.

Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire,
mais encore pour payer un tribut de reconnaissance  la bienveillance, 
la charit de ce saint homme qui fait tant honneur  l'Eglise
catholique.

Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait reste
dans une ignorance complte  l'gard de Mme Couvent, de ce qu'elle
tait, de ce qu'elle avait fait et de la manire qu'elle avait vcu.
L'existence de Mme Couvent a valu  la population une longue suite de
secours intellectuels et moraux qui lui ont t prodigus, plus tard,
sous la direction de matres consciencieux.

Nous ne dirons pas que les crivains du temps de Mme Couvent l'ont
mconnue.  l'poque, il n'tait pas facile d'obtenir l'impression des
manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de
contributions, il peut bien tre arriv  nos compatriotes d'avoir
oubli cette femme de bien, comme 'a t le cas pour d'autres.

Les choses se passaient en petit comit. Les gens de la mme vocation ou
de la mme inclination se runissaient en cercle priv, o les gots de
ce milieu particulier taient seuls considrs.

Parmi les lves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins
Indigents, l'on peut citer des crivains, des potes, des artistes, tous
des gens d'une conduite exemplaire et d'un mrite apprciable, souvent
suprieur.

On dit qu'il faut toujours remonter  la source des choses.

Conformment  ce principe, tout ce que la population crole a tir de
bien de l'cole des Orphelins, elle le doit donc  la gnrosit de
cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.

Avant elle, il existait des coles dans notre ville, mais la classe
pauvre ne pouvait les frquenter.

 l'Institution fonde par les gnreuses dispositions de Mme
Couvent, les enfants taient instruits  un prix trs rduit; les
orphelins l'taient gratuitement.

La contribution mensuelle ne dpassait jamais cinquante sous; et pour
cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant
faisait usage de livres que l'cole lui fournissait, quand les parents
taient dans l'impossibilit de les acheter.

Citons ici un trait digne d'attention:

Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une qute
au bnfice de l'cole. On plaait  la porte du cimetire deux plateaux
destins  recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux taient
gards par des orphelins choisis  cet effet par les directeurs.

Il fut un temps o les sommes recueillies par ce moyen taient
considrables. Elles taient affectes aux diverses dpenses de
l'Institution.

Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de
l'me de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, situe dans le dernier
cimetire de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.

Dans ces dernires annes, on a fait confectionner une plaque
commmorative rappelant la mmoire de Mme Couvent et faisant
connatre son oeuvre. Cette plaque est place  l'cole dont on lui doit
la fondation.

Le devoir de la population crole de couleur serait de lui lever un
monument beaucoup plus digne encore.

Il est de notre temps d'honorer la mmoire des morts en organisant des
socits commmoratives.

Il faut des clbrations clatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs
disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes,
nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et mme groupe.

Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons  nos
prdcesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre poque nous exhorte 
la glorification du bien accompli.

Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary
devraient tre  jamais honors. Ces noms devraient tre gards bien
vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes
d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.

Durant la priode de Reconstruction, les enfants de couleur
frquentaient surtout les coles de l'tat, ouvertes  tous
indistinctement. L'Institution Couvent fut donc nglige et presque
dserte.  tel point que, en 1881, elle se trouvait  deux doigts de la
ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques annes
prcdentes, avait de plus aid  sa dchance.

C'est alors que quelques patriotes se runirent encore et entreprirent
de rendre  cette cole tout son ancien prestige. La tche, certes,
tait ardue, mais ces vaillants Croles s'y dvourent corps et me et
vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et gnreuse phalange
qu'on a vu figurer dans l'oeuvre de la rdification se composait de
douze citoyens dont voici les noms:

Arthur Estves, Eugne Luscy, Nol Bacchus, Nelson Fouch, Armand
Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Druis, Charles
Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.

De ces douze hommes qui ont form le Bureau des Directeurs en 1884, neuf
sont couchs dans le silence de la tombe.

Par leur probit et leur dvouement, ces Croles rallirent la
population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour
l'Institution une re nouvelle de prosprit et d'indpendance.

Il avait t question, pendant un moment, de convertir cette dernire en
couvent. Telle tait la dcision prise par le Clerg catholique, en vue
du fait que l'Institution avait depuis longtemps chang ses conditions
d'enseignement, ne remplissant plus, par consquent, les voeux de Mme
Bernard Couvent. Nanmoins, Sa Grandeur l'archevque LeRay se rendit aux
reprsentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorit.

Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est rorganise, de
nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir
renouvel son attachement.

Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus  apprcier la charit
et la prvoyance de Mme Bernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire
de cette femme extraordinaire qui fut la premire  apporter une
amlioration au sort des orphelins de couleur.




CHAPITRE X

=L'migration de 1858.--La politique de l'empereur Faustin Ier,
d'Hati.--Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.=


=L'EMIGRATION DE 1858=.

Les lois de 1855 taient excessivement svres pour la population de
couleur libre, en dpit du fait que cette population tait
particulirement favorise sous le rapport du sang et des biens, de
l'ducation et de la respectabilit,--comme M. Canonge lui-mme l'a
crit plus tard.

Ds le principe il fut dfendu aux personnes de couleur de chercher 
s'assurer de leur origine, mais cette dfense tait une consquence
naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes
de couleur et celles de race blanche.

Nanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale
et des dictes de l'honneur, contractrent des mariages religieux,
vitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos
anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilit, du
moins, ils portaient le nom de leurs pres et de leurs mres et taient
admis aux sacrements de la religion catholique.

Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens
dans notre tat. Sans la prsence et l'intervention de ces natures
d'lite, la situation pour des hommes sensibles ft devenue une source
de tourments insupportables.

Parmi les mesures projetes contre les gens de couleur, on cite celle
qui avait pour but d'obliger une personne  se faire reprsenter par un
agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et
d'achat, etc.

Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intrts et aux
inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande
portion du public, qui l'appuya chaleureusement.

La presse s'unit aux lgislateurs, et il sembla un moment que le dernier
mot du nouveau despotisme allait tre prononc contre les victimes.
C'est alors qu'on a pu apprcier la grandeur de ces mes gnreuses dont
nous avons parl. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses
forces  cet acte injustifiable, russit  en faire renvoyer la
considration indfiniment.

C'est donc  l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques
amis sincres et rsolus, que les hommes libres de 1855 ont d le
bonheur d'tre sauvs de l'infamie qui menaait d'anantir tous leurs
droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie tait considre
comme simplement ajourne. Les vnements de la guerre sont venus,
toutefois, faire changer le cours des ides, en forant les esprits  ne
s'occuper plus que des hostilits. La condition de notre population
n'tait pas alors bien loigne de celle de l'esclave.

Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues
sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrter ici sans
tre place sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne
pouvait dfendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.

Une parole considre comme sditieuse, le fait de ngliger de quitter
le sol aprs l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur
libre une condamnation  des annes de travaux forcs.

Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu tait
susceptible d'tre arrt, maltrait et incarcr, selon le caprice du
plus dprav des officiers de police, ou sur la dnonciation du plus
mprisable des habitants de la cit.

Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus
frquentes.

Au prjug s'ajoutait la haine, chez la jeune gnration qui, sans
doute, se prparait pour la crise de 1860.

L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions
de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient
enflamm les esprits, et la Nouvelle-Orlans subissait les mmes
influences que le reste du Sud.

C'tait la cupidit qui tait au fond de tout. L'esclavage payait: il
fallait sauver l'esclavage  tout prix.

Il faut observer que les trangers venus de rives lointaines aprs
l'anne 1840 n'taient pas de la mme mentalit que les hommes de cette
noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conserv l'idal.
Ces nouveaux habitants taient, pour la plupart, de simples aventuriers
attirs sur nos bords par l'appt du gain.

Leur but tant de thsauriser, ils s'attachaient  l'exploitation, et
puisque l'esclavage tait la meilleure source de revenus, ils
l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prdilection.

Le commerce, la politique, la religion: tout roulait  l'poque sur le
pivot de l'esclavage. Ces trangers taient devenus puissants par le
nombre et par leur communaut d'intrts. Ils taient possesseurs
d'esclaves ou aspiraient  le devenir.

Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'anne
1852-53, grce  l'appui qui leur tait donn par certains Louisianais,
ils avaient acquis une influence prpondrante dans la communaut.

Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succs, plus l'"institution
divine", comme on dsignait l'esclavage en ce temps-l, devenait
oppressive; plus les prjugs se faisaient sentir contre les personnes
de couleur libres.

Ces parvenus finirent par dominer, et les protgs de 1845 de M. Bernard
de Marigny tant devenue les matres de la situation, il n'y eut plus de
bornes  leur ambition.

Les gens de couleur libres taient souponns de sympathie pour les
esclaves, bien qu'aucun symptme extrieur n'indiqut l'existence de ce
sentiment.

On crut donc qu'il fallait les rduire  l'impuissance, soit par
l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne
suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mmes
esclaves.

Ces nouveaux matres s'taient adresss  la lgislation et ils avaient
obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs dsirs. Bien
que la nature de ces lois semblt menacer la libert et le droit des
hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'taient qu'une
feinte, et que le but rel des perscuteurs tait l'loignement
dfinitif de l'tat des gens de notre race.

C'est ce que nombre de ces derniers ont d comprendre, lorsqu'ils en
vinrent  prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore
possible que certains d'entre eux, sans songer  tout cela, se soient
mis en communication avec leur parents d'Hati dans le but de
s'expatrier dans ce dernier pays.


=EMILE DESDUNES=

Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se prsenta  la
Nouvelle-Orlans comme agent d'migration.

Il tait muni de pices authentiques, l'autorisant  faire tous les
arrangements ncessaires pour dpayser les Croles qui voulussent
migrer.

Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier (Soulouque).

Le fait que les autorits n'ont offert aucune objection  sa mission,
malgr la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette dmarche
devait tre agrable aux esclavagistes.

Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des
renseignements qu'il avait reus, avait dcid d'envoyer Emile Desdunes
 la Nouvelle-Orlans pour s'enqurir de la condition et des
dispositions de toutes les personnes de descendance hatienne.

Emile Desdunes tait un homme instruit, honnte, ayant beaucoup
d'nergie. Comme il tait n  la Nouvelle-Orlans mais qu'il tait
Hatien par l'ducation et les moeurs, l'empereur Soulouque l'avait jug
capable en tous points de mener  bien ses projets.

Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prvisions. Il tait habile,
sincre, et il produisit une excellente impression ds son arriv ici.

Ayant gagn la confiance et l'estime des bonnes familles croles, ses
premires tentatives furent couronnes du plus heureux succs.

Malheureusement, les choses ne continurent pas comme elles avaient
commenc.

La rvolution du gnral Geffrand ayant renvers le gouvernement de
l'empereur Soulouque, le pouvoir tait pass en d'autres mains, et les
nouveaux matres se montrrent moins soucieux du sort des Louisianais.
Aprs la chute du gouvernement imprial, le mouvement d'migration
s'arrta.

Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps aprs sa retraite, il
n'y avait plus de communication entre Hati et la Nouvelle-Orlans. Le
trait d'union tait bris.

Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'anne 1862, et depuis
lors, il n'a plus t question de migration entre la Louisiane et le
pays de Dessalines.

Il est malheureux que la population n'ait pas jug  propos de se garder
une porte ouverte  l'tranger, car il est des moments, dans la vie d'un
peuple qui souffre, o il serait bon pour lui de changer de climat.

L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des ides
de dplacement selon les circonstances qui entourent son existence.
L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver
autant leur place que l'amour de la patrie.


=LE CAPITAINE OCTAVE REY=.

Celui-l tait un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un
des plus considrs.

Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orlans. Il
tait le fils de M. Barthlemy Rey, un des membres de la premire
direction de l'cole des Orphelins Indigents, et le frre des MM.
Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mrite, qui se sont
occups avec zle du sort de leurs semblables.

Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers,
durant la guerre de Scession, et ils se sont en outre fait remarquer
dans plusieurs autres entreprises.

Octave tait le plus jeune des frres Rey. Aprs l'expiration de son
service militaire, il s'est ml aux affaires politiques de son poque
et s'est fait une rputation comme chef ou _leader_ rpublicain.

De proportions herculennes et d'une nergie en harmonie avec sa taille,
il tait aussi imposant au physique, que rsolu et puissant dans
l'action.

Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il
a occup le grade de capitaine dans la Police mtropolitaine, et il
tait considr comme un des officiers les plus habiles de ce corps.

Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent
taient effectues sous des circonstances particulirement prilleuses.
On le voyait toujours, au moment du danger  la tte de ses hommes.

Rey fut capitaine de police de 1868  1877, c'est--dire, depuis
l'administration du gouverneur Warmoth jusqu' l'avnement du gouverneur
Packard, qui renona au pouvoir et fut envoy comme consul  Liverpool.

L'on peut facilement dire que la retraite de Packard tait la fin de la
Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la dbcle.

C'tait alors l'poque sanglante. Le public tait constamment terroris
par des meutes, des assassinats, par mille autres actes de violences
dont la Nouvelle-Orlans, en particulier, tait devenue le thtre.

La presse fulminait, les socits secrtes tramaient, les orateurs
augmentaient le dsordre par leurs harangues passionnes. Et l'Eglise,
le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins 
l'agitation: car c'tait contre l'homme de couleur que la lutte, au
fond, se faisait.

Cette effervescence de l'esprit public ne mnageait personne. Mme les
fonctionnaires nomms par le gouvernement fdral n'taient pas 
l'abri.

C'est ainsi que M. Joseph Soud, homme de couleur, fut assassin sur la
_Leve_. M. Soud avait t le premier homme de la race noire  occuper
un emploi sous l'administration nationale. Il tait inspecteur de
douane. Le crime est rest impuni.

Tuer un noir ou un rpublicain de n'importe quelle couleur tait
considr ici comme une action louable et patriotique.

Cette poque, comme on peut s'en faire une ide, tait pleine de
dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'tat
dans les rangs de la police, avaient toujours  faire face aux
vnements les plus graves.

Des lourdes armes parcouraient les rues en missions hostiles. Ces
malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui
animait les anciens citoyens contre les _nouveaux_, ainsi que contre les
blancs chargs de faire respecter les principes de la Reconstruction.

Cette haine profonde, implacable, tait spcialement dirige contre les
membres de la Police Mtropolitaine, que la portion agressive de la
population accusait d'tre l'appui principal du nouveau rgime, et par
consquent, un obstacle srieux  ses propres vues ambitieuses.

Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres
taient frquents.

Les officiers de faction taient chasss de leurs postes et quelquefois
tus sur place.

C'tait une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au
corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, mme d'une
mort certaine: tant l'assassinat tait  l'ordre du jour.

En outre, les autorits rpublicaines voulaient viter tout conflit avec
la population en furie; elles prfraient avoir recours aux expdients
qui pouvaient apaiser les esprits, plutt que d'essuyer le reproche
d'avoir excit davantage les passions.

La modration tait la politique du parti au pouvoir. Ce n'tait que
dans les occasions d'extrme provocation que ce parti usait de force
pour repousser la force. Le fait est que l'meute du 14 septembre 1874
est la seule occasion o le gouvernement ait tent de maintenir son
autorit par les armes.

Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montre sage
et conciliante, dans le but d'viter la trop grande effusion de sang, et
aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procds
pacifiques.

Mais toutes ces concessions taient en vain. Les gens qui entretenaient
cette crise en avaient fait un problme dont la solution ne devait
s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le
prmditaient.

Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences tait de
dtruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorits constitues.

C'est  cette priode agite de notre histoire, au milieu de ces
soulvements contre les lois tablies, que le capitaine Rey a montr
qu'il tait homme de coeur.

Dou d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage gal  toute
ventualit, il n'a jamais manqu de faire son devoir en dpit des
difficults qui l'environnaient.

Sans tre un homme de grande ducation, il tait juste envers ses
semblables, indpendemment des questions de race ou de parti.

Brave et gnreux, sa conduite tait toujours conforme au devoir et  la
dignit.

C'tait un de ces hommes qui grandissent avec les vnements, et qui
sont  la hauteur des plus dlicates responsabilits.

Il possdait une mmoire prodigieuse des noms et des personnes. Il
pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les
reconnaissait  vue. Cette mmoire, cette facilit qu'il avait de se
rappeller l'tat des lieux, les traits et les moeurs des hommes, en
faisaient un caractre unique dans la communaut.

Toujours sympathique, Rey tait, pour ainsi dire, le confident de la
population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires o
il s'agissait de faire se rconcilier ceux qui avaient le dfaut de se
brouiller pour les moindres contrarits. On avait confiance en son bon
sens, en son impartialit et aussi en ses qualits de gentilhomme dans
toutes les questions soumises  sa dcision.

Octave Rey a eu l'honneur de reprsenter son District comme snateur
d'tat.

Il est mort subitement le 1er octobre 1908.

Sa mort a caus autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez
lui une fin si prochaine.

Les journaux ont parl de lui longuement et en termes trs logieux.

Ses funrailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers
de la ville.

C'tait la meilleure preuve de sa popularit parmi les siens.

La dpouille mortelle du brave capitaine repose au cimetire de la rue
Bienville, dans la tombe de sa famille.

Plusieurs enfants lui survivent--quatre fils et une fille--qui sont trs
estims. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces
hommes exceptionnels dont la personnalit vit dans le souvenir de leurs
semblables.

Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus 
mesure que nous ralisons la perte irrparable occasionne par sa mort.

Assurment, le capitaine Rey tait un homme suprieur--suprieur par
l'intelligence, suprieur par la volont, suprieur par le patriotisme.
Vivant dans un milieu moins prvenu contre la classe de couleur, il
brill au premier rang.

Ce n'tait pas une tche facile que d'avoir  lutter contre une
population gouverne exclusivement par les conseils du prjug. Personne
ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cess
de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vcu,
chrissant son principe de "chances gales pour tous les hommes
indistinctement".

La population crole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne
manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mrite. Priv de cette
libert qui lui eut permis de conduire  bien ses entreprises
patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition.
Son insuccs n'tait pas une preuve de lchet physique ou de faiblesse
morale, car il pouvait dire, comme dans la tragdie de Racine: "Je
crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu
le savent bien.

Nous pourrions le comparer ici  ce clbre Jean Flming, riche habitant
de couleur qui, en 1836, fut charg d'apporter une ptition  l'Orateur
de la Chambre. Nous sommes bien srs que cette ptition, quoique
respectueuse en sa teneur, a d tre nanmoins l'expression de quelques
griefs importants.

Le fait de prsenter ce document au nom des personnes de couleur tait
en lui-mme un coup d'audace susceptible de coter la vie  Flming,
mais celui-ci tait irrpressible.

De mme, le capitaine Rey s'est souvent expos aux plus grands dangers,
en se constituant l'interprte et l'agent de ses compatriotes dans les
circonstances les plus critiques.

Semblable  Jean Flming, il allait droit au but en se disant toujours:
_Advienne que pourra._

Rey tait stoque, et ce stocisme, il le tenait de l'ancienne
population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur,
mais presque du mpris pour toutes les menaces.

Il y a dans sa vie un incident assez intressant pour occuper une place
unique dans cette partie de notre histoire.

L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de
la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.

Le gnral Butler avait lanc une proclamation ordonnant  tous les
citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la
garde.

Or, les armes du rgiment de couleur de la Confdration taient entre
les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet,
en avaient pris soin et s'taient donn la peine de les dposer en
divers lieux srs.

Une partie en tait cache  la Salle d'Economie, une autre partie  la
Salle Claiborne, une autre encore  l'cole des Orphelins.

Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers
dpositaires de ces armes se runit, et l'on dcida de se rendre aux
quartiers du gnral Butler pour lui soumettre les faits et apprendre
ses dsirs  l'gard du dsarmement de la ville.

Le comit charg de cette mission tait compos de quatre hommes: Henri
L. Rey, Edgar Davis, Eugne Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence
l'histoire du Premier Rgiment de couleur. Ces messieurs taient l les
reprsentants de la population crole, et ils furent les premiers 
donner l'exemple de la loyaut  la cause de l'Union.

Il y a d'autres personnes qui rclament cet honneur, mais vu les
conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prtentions
que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'tait pas alors
affranchi de la servitude.

Mais revenons  notre rcit. Le gnral Butler, s'tant sans doute
aperu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la
responsabilit civique et l'ducation, s'entretint avec eux sur une
question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on
disait mme inutiles bien avant qu'ils n'eussent t livrs aux soldats.

Aprs avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:

"Quelles sont les dispositions de votre population  l'gard du
Gouvernement Fdral?"

Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et mditez mrement
sur la rponse que vous devez formuler".

Ces messieurs suivirent le conseil du gnral et allrent  l'cart se
consulter, afin d'tre mieux prpars  prendre la responsabilit de
leurs dclarations.

Henri L. Rey prit la parole et dit au gnral Butler qu'on n'avait tenu
aucune assemble du peuple pour savoir exactement quelle tait son
attitude vis--vis du gouvernement, mais que, d'aprs leur exprience
sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne
pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyaut  la
cause de l'Union. Ses collgues et lui-mme offraient leurs services,
sance tenante, au gnral Butler qui leur faisait l'honneur de les
consulter sur un sujet aussi grave.

"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points
avec mes compatriotes".

"Bien", reprit le gnral, "comme reprsentant du Gouvernement fdral,
j'accepte vos services".

Quinze jours aprs, parut l'ordre de Butler invitant la population de
couleur  s'enrler sous la bannire de la libert.

Nous disons ailleurs comment la population a rpondu  cet appel et
comment le gnral Butler a parl de son zle, de son patriotisme et de
ses hautes qualits distinctives.

De ce comit de quatre, les deux frres Rey sont morts; Edgar Davis et
Eugne Rapp survivent et rsident  la Nouvelle-Orlans.

Nous tenons  dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme
interprte dans le bureau du gnral Butler. M. Sauvinet tait crole.
Il n'y a pas de doute qu'il a contribu en quelque sorte  faciliter
l'entrevue entre le gnral Butler et les compagnons d'Octave Rey.

Nous devons ici relever une erreur qui s'est glisse dans l'histoire de
ce temps-l. Quelques crivains prtendent que les reprsentants de la
population libre n'ont pas rpondu  l'appel du gnral Butler, pas plus
qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.

Les deux rapports sont faux.

On sait que les rsolutions adoptes par les hommes de couleur, le 21
avril 1861, ne reprsentaient qu'une expression de sentiments extorque
par la menace et que, par consquent, elles n'engageaient nullement la
conscience de ceux qui y avaient souscrit.

Il y a toujours exception  la rgle. Quelques-uns de ces malheureux ont
pu se fourvoyer et croire qu'il tait de leur devoir de demeurer fidles
 la Confdration, mais le nombre de ces dupes tait trop faible pour
donner lieu  des reproches srieux.

Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux,
les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Dtige, les Snar, les
Orion, les Paul Pore et beaucoup d'autres (les plus minents de nos
Croles) ont non seulement pris du service, mais ont encore form des
compagnies, sur l'invitation faite par le gnral dans sa proclamation
du 2 aot 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris
part  l'assemble tenue, le 21 avril 1861, dans l'intrt suppos de la
Confdration. Donc, c'est  tort que les historiens s'avisent de dire
que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause
de l'esclavage avaient, plus tard, refus de changer leur attitude.

Les faits, comme nous venons de l'tablir, contredisent victorieusement
ces assertions calomnieuses, et il est trs juste que les amis de la
vrit rpudient ces mensonges qui tendent  discrditer des hommes  la
conduite honorable et digne.

Les Croles de haut rang n'ont pas seulement _rpondu_  l'appel du
gnral Butler, car ce sont eux, en effet, qui ont _pris l'initiative_
et qui ont inspir cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la
population de couleur libre.

Certes, le gnral avait l'ide d'utiliser les "Native Guards", mais il
a procd avec plus de confiance aprs avoir appris les dispositions de
la masse populaire. Le fait est que la population libre tait  cette
poque la seule sur la loyaut de laquelle le gouvernement fdral
pouvait srement compter, en cas d'ventualit.

S'il est besoin de preuves additionnelles pour rtablir la vrit, qu'on
se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se
retrace dans l'esprit la conduite hroque du Premier Rgiment, dans
cette bataille mmorable. Qu'on se demande qui tait le capitaine
Cailloux, et l'cho de ce champ de bataille glorieux rpondra.

Qu'on se demande qui tait-ce que cet Arsne, dont les lambeaux de la
cervelle, en s'parpillant, avaient imprim de larges taches dans les
plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'tait spar que pour "en
rendre compte  Dieu", tel qu'il l'avait promis.

Qu'on se reprsente encore ce mme drapeau, prsentant dix-sept
perforations et tout macul de sang. Le brave gnral Logan s'en
enveloppa de la tte aux pieds en prsence du rgiment qu'il passait en
revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible  ce symbole
vivant du plus sublime dvouement.

Ces faits runis devraient suffire pour claircir les doutes des esprits
sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la
population crole, quant  ce qui a trait  l'appel du gnral Butler,
en 1862. Les Croles auraient eu bien peu d'amour-propre si, aprs les
insultes du gouverneur Moore, ils eussent conserv encore pour la
Confdration le moindre reflet d'un attachement patriotique.

L'on nous dira, peut-tre, que la classe  laquelle Rey appartenait
n'tait pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine
protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois de
_parents privilgis_ et mme parfois d'trangers, n'avait ni la qualit
ni la force ncessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.

C'est prcisment dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir
combien ces appuis taient faibles et incertains.

Cette sympathie chancelante, isole, cdait toujours sous la pression du
prjug.

Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que trs
peu  la protection, et absolument rien  la tolrance. Plac entre deux
gnrations bien diffrentes il a compris sa mission d'intermdiaire, et
il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de
la guerre, et il a particip aux vnements que l'abolition de
l'esclavage avait fait natre.

Ml  tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son
peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses tats
de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.

Nous sommes certains que les gnrations futures rendront justice  sa
mmoire.

[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]




CHAPITRE XI

=La gnration de 1860.--Le hros Andr Cailloux.--Le prsident
Johnson et la question des races.--Nos luttes politiques:
patriotes et aventuriers.=


LA GENERATION DE 1860

Le gnration de 1860 s'est d'abord signale par son service militaire.

En 1862, la population fournit deux rgiments de volontaires aux armes
de l'Union et plusieurs officiers  un troisime rgiment. Le major
Ernest Dumas tait du nombre de ces derniers.

Les deux premiers rgiments taient composs (officiers et soldats) des
hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants
patriotes, dignes descendants des hros de 1815 et de 1845, brlaient du
dsir de prendre les armes pour la libert; au premier appel, ils
s'enrlrent pour une priode de trois ans.

Ils participrent  plusieurs grandes batailles, et l'histoire
impartiale a fait l'loge de leur valeur.

Bien que ces mmes hommes eussent t organiss militairement par la
Confdration, aucune occasion ne s'tait prsente de mettre leur
courage  l'preuve.

Le prsident Lincoln lui-mme avait des doutes srieux sur la fermet et
la loyaut des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait
toutefois rgler cette question: bientt la nation entire dut rendre
hommage  l'hrosme dont ces nouveaux dfenseurs taient capables.

La bravoure et l'intrpidit des troupes croles ont excit l'admiration
du peuple amricain, et mme du monde entier.

La conduite du capitaine Andr Cailloux surtout tait certainement
suffisante pour faire natre la confiance dans les esprits les plus
sceptiques et, en mme temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.

Tous les peuples se sont intresss  la destine de ce Spartacus
amricain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montr plus
d'hrosme que cet officier crole, qui courait s'offrir  la mort avec
le sourire sur les lvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six
fois il s'lana contre les batteries meurtrires de Port Hudson, et 
chaque assaut, il rptait son pressant appel: "Allons, encore une
fois!"

Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il
donne ses derniers ordres  son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!"
Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait 
l'histoire.

Un point important du problme de race tait l rsolu: Andr Cailloux
venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir
pour la patrie.

La population lui a fait ici d'imposantes funrailles, quand l'ennemi
nous eut remit son corps, rest couch dans la plaine pendant deux
mois.

Tous ceux-l que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifis
par sa mort hroque n'ont pas manqu de montrer leur reconnaissance en
cette occasion solennelle.

Jamais auparavant ( une seule exception) la Nouvelle-Orlans n'avait
t le thtre d'une semblable dmonstration.

Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous
suivirent le cercueil du hros jusqu' l'asile des morts o ses restes
mutils et desschs furent dposs.

Il n'y a eu qu'un seul Andr Cailloux: nous demandons  nos compatriotes
de lui riger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.


=LA CONSTITUANTE DE 1868=

Nous sentons que notre ouvrage serait singulirement imparfait si nous
n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la
Constituante de 1868.

Presque tous les Croles qui furent membres de cette fameuse Assemble
sont morts aujourd'hui.

L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-tre pas assez impartiale pour
rendre justice  la mmoire de ces dputs qui travaillrent les
premiers  la reconstitution pacifique de notre tat.

Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient tre confondus avec d'autres
groupes, perdant ainsi le bnfice d'une apprciation particulire.

Il est ncessaire de faire ressortir quelle tait l'importance numrique
des Croles dans cette Convention; il importe plus encore de faire
entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les
circonstances extraordinaires.

Oui, les Croles doivent tre jugs _sparment_, parce qu'ils ont eu de
tout temps une volont qui leur tait propre.

Disons d'abord que nous tions largement reprsents  la Constituante
de 1868, et que si un certain esprit de libralit a marqu les
dlibrations de cette dernire, nous ne pouvons qu'en savoir gr au
temprament gnreux des dlgus de notre race.

Malgr la chaleur des brlantes passions politiques de l'poque, la
conduite et les dcisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte
d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et
l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donne alors  l'tat,
la moindre apparence de reprsailles, le plus lger soupon de rancune
cache, la plus petite trace de lchet.

Cette Constitution, par ses ordonnances modres, est au contraire tout
 l'loge des dlgus croles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils
ont vot pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les
races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans
distinction de couleur ou de condition antrieure. En d'autres termes,
ils ont largi le cadre des privilges civils de toutes les races, au
lieu de le restreindre.

Un coup-d'oeil jet sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira
pour clairer tout esprit honnte et raisonnable dsireux de se
renseigner sur les dispositions des dlgus.

Cet article permettait  tout citoyen de jouir de ses droits du moment
qu'il acceptait le systme de Reconstruction stipul par le Congrs, en
1867.

Certes, aux Croles de couleur ne revient pas le mrite exclusif des
mesures librales qui furent adoptes, mais il est juste de leur savoir
gr de ce qu'ils se soient rangs du ct de la modration lorsqu'il fut
question de dterminer la _position_ des adversaires.

L'avenir n'aura pas de reproche  leur faire, car les preuves crites
qu'ils ont laisses dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs
motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de
magnanime.


=UNE PHASE OUBLIEE=

Le monde oublie si facilement les choses du pass, qu'il est quelquefois
ncessaire de revenir sur des incidents dont le rcit attristant semble
tre pourtant trop dlicat pour tre souvent rpt.

Aprs la malheureuse journe du 30 juillet 1866, qui a cot tant de
sacrifices et de larmes  la population crole, il s'est droul de ces
incidents dont le souvenir n'aurait jamais d s'effacer de notre
mmoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous
l'administration du Prsident Johnson, ainsi que de certains contretemps
que la population a subis dans un temps ou dans un autre.

Nous voulons mettre ici en vidence les qualits de nos Croles qui,
comme toujours, se croyaient appels naturellement  prendre leur part
lgitime aux vnements de leur poque.

Immdiatement aprs la guerre, il tait question de faire rentrer les
tats du Sud dans l'Union. Tout le monde tait d'accord sur le principe
du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans
avait loigns l'une de l'autre.

Parmi les hommes d'tat, il existait de srieuses divergences sur la
question du principe qui devait servir de base  ce rapprochement. Les
uns prconisaient la politique dite de _Restauration_, les autres, le
systme de _Reconstruction_.

Les deux ides tant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.

La mort du prsident Lincoln avait lev le vice-prsident Johnson au
pouvoir suprme.

Le nouveau chef d'tat tait du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il
tait d'une modeste origine, qu'il se sentait humili de son extraction,
et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses
antcdents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse
commune du peuple).

Les reprsentants du Sud taient parfaitement au courant de la
situation: ils connaissaient le ct faible du prsident et les
avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise  excution de
leurs plans de rhabilitation.

Ils taient prts  accorder leur allgeance au prsident, en change du
soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au
pouvoir avec pleine libert de rgler  leur guise la situation et de
mesurer les rsultats de la guerre.

Or, ce que les tats vaincus ne voulaient pas, c'tait de pousser ces
rsultats au-del de l'abolition de l'esclavage. Ils prtendaient que le
fait de loger dans la Constitution fdrale le dcret d'mancipation
aurait d servir entre les deux partis de rglement quitable et
dfinitif de toute contestation pendante.

Cette attitude des chefs du Sud tait en harmonie avec les sentiments du
prsident Johnson lui-mme.

Toutefois, malgr la sympathie de ce dernier, les Sudistes taient
impuissants  repousser le projet d'affranchissement absolu. L'arme
tait encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et
certes, ces glorieux lieutenants du prsident-martyr n'auraient jamais
permis la rpudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amen sous
les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les tats de service pour la
cause de l'Union taient bien connus.

Mais le prsident et ses nouveaux amis faisaient de la _politique_, et
leurs actions  tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et
de l'artifice.

Ce que les reprsentants du Sud voulaient, c'tait le _Local
Self-Government_, c'est--dire l'administration des affaires comme par
le pass et le rtablissement dans chaque localit d'une espce de
_droit de seigneur_, sans autre autorit que la volont du matre. Il
leur fallait pour cela s'opposer  l'affranchissement absolu du noir et
au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus
srement, il tait ncessaire d'empcher l'augmentation du nombre de ces
citoyens dont l'idal tait contraire au leur.

Pour se gagner l'esprit public, ils commencrent par se plaindre de ce
que l'intention du Nord tait de les humilier, en les soumettant 
l'autorit et  la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'tait l
qu'un prtexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger
de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avou plus tard. L'homme de
couleur avait t appel sous les drapeaux pour combattre la
Confdration, et cela,  leurs yeux, constituait un crime.

Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir t conscrit
pour la cause de la libert.

Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez
rconcilis au nouvel tat de choses pour agir de bonne foi ou pour tre
guids dans leurs dcisions par un sentiment d'humanit.

De plus, ils reprsentaient les tats vainqueurs; ils tenaient les rnes
du pouvoir, et ils devaient une rcompense morale  l'homme de couleur
tout frachement revenu du champ de bataille o il avait signal sa
valeur. C'et t un acte de dmence de leur part de faire abandon de
l'avantage politique qui devait dcouler pour eux du suffrage universel.

C'est pour cela que les matres des destins du parti rpublicain
appuyaient l'ide rgnratrice de la Reconstruction.

Ils rsolurent donc de faire des changements  la Constitution fdrale,
et d'touffer les complots qui pourraient embarrasser ou dtourner
l'excution de leurs projets.

Le prsident Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du
ct des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employ tout son pouvoir
officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des
gouvernements dans le Sud, sans gard  l'quit ou aux volonts du
Congrs, qu'il n'avait pas consult.

Il est vident que la pense du prsident tait de livrer au bon plaisir
de ces tats la destine civile et politique de l'homme de couleur.
C'tait ce qu'on appelait la _Restauration_--une faon de rcompenser
les coupables et de punir les innocents.

Cette attitude du prsident compliqua la situation. On pouvait respecter
ses convictions, mais il n'tait pas possible de les approuver. Il
fallait les combattre, non  cause de lui, mais  cause des malheurs qui
s'ensuivraient. On empcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen,
et Dieu seul sait si l'Union elle-mme se ft alors conserve.

Le prsident ayant persist dans son mpris du pouvoir suprme, le
Congrs rsolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procdure
fut de rduire M. Johnson  l'impuissance et de le dpouiller de son
prestige.

La lutte entre lui et ces gants de la Reconstruction tait livre
autant dans l'intrt des noirs que pour le salut du pays: les
vnements l'ont prouv, car peu de temps aprs le triomphe des
_Nordistes_, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme
de couleur.

Il est vident qu'en pareille occurrence la population crole ne pouvait
demeurer dans l'inaction ou dans l'indiffrence, et laisser aux autres
le travail et la peine.

Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat
Thomas J. Durant, organisrent le Club Radical Rpublicain, en 1865, 
la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Rvrend Dostie,
homme intrpide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrtait
devant aucun obstacle.

Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, tait de se
confier entirement  la bonne volont du Congrs de Washington.

Conformment  cette dcision, les membres du Club s'abstinrent de
prendre part  la Convention du 30 juillet 1866.

Dostie, au contraire, avait conu l'ide de tenter un coup hardi et de
prcipiter ainsi les vnements.

Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles tant trop
nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne
laissrent qu'un souvenir de deuil et de regret.

Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honntes
Croles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire mme connatre
le premier mot de leurs aspirations.

Nanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fdrale fut
amende, et de 1865  1870, tous les citoyens indistinctement furent
admis au privilge du vote lectoral. C'tait ce rsultat dcisif
qu'avait espr le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne
fut point trompe.


=LES CHEFS DE PARTI=

Au nombre des chefs de partis de cette poque, nous devons citer: le Dr
Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn,
Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine
Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trvigne, Formidor Desmazilires. Il y en
avait encore d'autres dont les noms nous chappent.

Voil les hommes qui sont entrs en lice pour combattre au nom du droit
et de la justice.

Ces vaillants Croles taient les premiers  s'offrir, en Louisiane,
comme les champions du mouvement qui avait pour but d'tablir dans
l'tat le principe du suffrage universel, nonc plus tard dans les
Amendements.

Ces hommes taient anims du plus pur patriotisme, et leur probit tait
gale  leur dsintressement.

Ils sortaient de tous les rangs de la socit, mais ayant embrass les
mmes principes, la diffrence d'occupations n'influait en aucune
manire sur leurs sentiments et leur attitude.

Ds l'enfance, ils avaient appris  tre respectables et lorsque l'heure
fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualits qui
pouvaient inspirer l'amour et la confiance.

Leur situation de fortune les plaait au-dessus de toutes les
tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les
mettait  l'abri de toute espce de sductions.

Il ne pouvait y avoir qu'une seule faon de diriger des hommes de cette
valeur: c'tait d'en appeler  leur honneur et  leur esprit de devoir,
de leur indiquer le chemin du bien et de prsenter froidement  leur
esprit les raisonnements de la vrit et de la justice.

Il manquait sans doute de l'exprience  ces gnreux serviteurs de la
cause commune, mais ils s'taient adjoint des conseillers clairs dont
les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.

L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libralement pour
faire triompher la _thse_ qu'ils croyaient tre la meilleure. Ils ne
demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent,
comme Gilbert, d'"infortuns convives".

En prsence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir
responsables de ces extravagances qui, depuis, ont dsol la sainte
cause de la libert et de l'galit politique.

Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'quit pour
devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie,
de l'aventure et de la corruption.

Le charlatanisme et la fraude taient ligus contre eux, mais ils
repoussrent ces influences mchantes avec la mme force de volont
qu'ils avaient dploye en combattant les partisans de l'exclusion
absolue.

Il y a eu certainement quelques exceptions  la rgle, mais elles ne
sont pas dignes de notre attention.

Ces patriotes fondrent d'abord l'_Union_, un journal hebdomadaire.

Paul Trvign en tait le rdacteur _responsable_. Parmi les
correspondants, il y avait Nelson Fouch, qui apportait  la cause
toutes les lumires de sa brillante ducation.

Nelson Fouch tait un homme modeste, mais son gnie tait bien connu
ici des hommes de toutes les races. Il nous a laiss un petit volume
intitul: _Nouveau Recueil_.

Ce livre, qui est trs utile, prouve son attachement au progrs. Fouch
s'occupait beaucoup de dessin, d'arpentage, d'arts et de mtiers en
gnral.

Les choses allaient vite. Les fondateurs de l'_Union_ ayant conclu que
cette feuille ne pouvait plus suffire  la tche, fondrent un autre
organe plus important: _La Tribune de la Nouvelle-Orlans_. La _Tribune_
tait une feuille quotidienne, proprit du clbre docteur Roudanez.

M. Dalloz en tait le rdacteur, avec Paul Trvign, pre, comme son
associ.

Ce M. Dalloz tait de la Belgique. Homme instruit, ami des opprims, il
mettait toute son ardeur et tous ses talents au service de la cause
qu'il avait embrasse.

Les principes mis en honneur par le docteur Roudanez et ses associs
taient discuts et recommands dans les colonnes de la _Tribune_.
Remarquables par l'lvation de leur caractre, par la droiture de leurs
intentions, par leur profond savoir et leur vaste exprience, plus
encore mme par leur superbe esprit d'indpendance, ces chefs avaient
acquis un prestige qui les avait rendus aussi puissants  Washington
qu' la Nouvelle-Orlans.

La population, alors, tait unie, parce qu'elle avait confiance en la
probit et au patriotisme de ces hommes d'lite, qui s'taient ainsi
gnreusement chargs des responsabilits de la situation politique.


=LES AVENTURIERS=

Les aventuriers,  cette poque, commenaient  s'imposer dans nos
comices. L'oeil fix sur le pouvoir, ils ne tardrent pas  se grouper
dans un commun effort pour mieux assurer le succs de leurs menes
ambitieuses.

S'tant aperus que les hommes de la _Tribune_ taient les ennemis jurs
de la corruption et de l'oppression, ils se ligurent contre eux et leur
firent une guerre  outrance.

La dsorganisation du Comit Central fut pour eux le premier objectif 
atteindre: toutes leurs ressources furent mises  rquisition pour
assurer une victoire de ce ct.

On comprend facilement pourquoi ces ambitieux ne tenaient
pas  s'associer avec des hommes qui combattaient toute ide
d'assujettissement systmatique et qui refusaient de consentir  leur
propre avilissement. Ils s'taient convaincus qu'il n'y avait de
triomphe possible pour eux que dans la retraite dfinitive des vrais
amis du peuple. Ils rsolurent donc d'intresser  leurs menes les
_nouveaux citoyens_. Ces derniers taient incapables de former une juste
apprciation des hommes et des vnements, et ils se laissrent sduire
par mille promesses cheveles. L'astuce, la corruption, le mensonge, la
violence et mme l'incitation  la haine de classes: tout fut mis 
contribution pour dtruire la phalange patriotique de la _Tribune_.

Le docteur Roudanez et ses associs ne demandaient que justice: ils
n'entendaient nullement inaugurer un rgne de licence, de dsordre. Ils
taient pour l'galit de tous devant la loi.

La dmogogie, elle, avait tous dfigur.

Pour les patriotes de la _Tribune_, il s'agissait de mettre l'homme 
l'abri de toute proscription, de n'accorder  personne de privilges
spciaux pour des raisons de race ou de sa couleur.

Il y avait avec eux des exils de France, de ces vrais amis de la
libert qui trouvaient une occasion de se rendre utiles en tentant de
nouveaux efforts pour l'amlioration des destines de leurs semblables,
dans ce pays que l'illustre Lafayette avait arros de son sang.

Ils voulaient eux aussi faire respecter le citoyen, et non pas
encourager les excs de l'ambition corrompue, de l'ignorance incapable.

Ces rgnrateurs taient trop honorables, trop sincres dans leur haute
conception du devoir pour avoir jamais recours aux stratagmes de la
bassesse et du mensonge. Ils disaient la vrit aux uns et aux autres et
conseillaient certaines lenteurs, ncessaires en prsence de
complications dangereuses et difficiles  analyser.

Si cette politique de patience et de rserve avait t suivie, le
succs, pour tre plus lent  venir, n'en eut pas moins t assur; mais
on voulut peut-tre brusquer les vnements, et alors ce fut la raction
terrible, fatale pour nous tous. Nos grands Croles de l'cole de la
_Tribune_ cessrent alors, de dgot, leur rsistance.

Htons-nous toutefois d'ajouter que le rgne des fourbes et des
aventuriers fut de courte dure: tous, quand vint la crise suprme,
tombrent dans un mme abme d'humiliation.

Les dilapidations et les perfidies mises  leur compte les ont fait
connatre dans l'histoire comme des sujets infmes, bien que toutes les
accusations portes contre eux n'aient pas t prouves.

Quoiqu'il en soit, ne pouvant plus supporter les dpenses de
publication, ne rencontrant que des dsappointements et des trahisons,
la _Tribune_ cessa de paratre, et les champions de nos liberts durent
alors se contenter de murmurer isolment contre l'injustice de
l'oppresseur, et contre les sourdes menes des forces corruptrices
dsormais triomphantes et souveraines dans les conseils du parti.

Cependant, quoique affaiblis, ils n'taient pas tout--fait hors de
combat. Leurs rangs avaient diminu, par suite de quelques dsertions,
mais les dserteurs n'taient que les pygmes. Les gants pouvaient
encore se faire redouter, lorsque le besoin s'en faisait sentir et
qu'ils voulussent se donner la peine d'entrer en lice.

Malheureusement, les adhsions nouvelles finirent aussi par leur
manquer, la jeune gnration s'tant laiss absorber par les influences
du temps: de sorte que, peu  peu, la mort faisant aussi son oeuvre, nos
belles figures de 1860 finirent par disparatre.  l'poque de
transition survenue aprs la dchance de 1877, ils n'taient plus
hlas! qu'une faible poigne.

C'est alors qu'ils tentrent un suprme effort contre les premires
tentations de ce mouvement ractionnaire dont la politique se poursuit
encore jusqu' nos jours, avec les rsultats les plus alarmants.

Sous le gouvernement Nicholls, un des premiers actes de l'administration
fut la _sparation_ des enfants des coles suivant leur couleur. C'tait
un premier coup de canif dans le pacte conclu entre le prsident Hayes
et les chefs dmocrates de l'tat, qui avaient tout promis pour
s'assurer le pouvoir.

Nos patriotes, fidles  leurs principes d'galit, et sur la foi des
promesses, ne voulaient pas accepter la politique nouvelle considre
par eux comme fltrissante.

En consquence, ils se prsentrent au _Bureau des coles publiques_,
pour y soumettre leur projet contre ce rglement arbitraire. Ils
visitrent aussi le gouverneur, qu'on disait sympathique, et lui firent
part des mmes protestations. Malheureusement, ils ne purent russir
dans leurs dmarches. Le gouvernement, obissant  l'esprit de parti,
resta inbranlable.

Il resta dcid que l'on construirait des difices particuliers pour
recevoir les enfants de chaque race, que l'on instruirait sparment.

La majorit des gens de couleur, sduits peut-tre par les apparences,
semblaient prfrer la sgrgation  la communaut, nonobstant la perte
de prestige et d'avantages divers qu'entranerait la politique
d'isolement.

Cette diffrence d'opinion sur une question aussi vitale tait contraire
au bien-tre des enfants, et elle faisait voir l'impossibilit de runir
dans une entente les hommes de la _Tribune_ et les disciples de la
nouvelle cole.

Nos vieux dfenseurs du droit assistrent aux sances de la grande
_Convention Constitutionnelle_, tenue sous la prsidence du
lieutenant-gouverneur Louis A. Wiltz, en 1879.

Plusieurs dlgus de couleur (mais de l'lment amricain) y figuraient
comme membres accrdits.

C'est dans cette Convention que fut adopte une ordonnance tablissant
l'Universit du Sud, pour l'instruction suprieure des enfants de
couleur de l'tat.

Les dlgus noirs acceptrent cette ordonnance qui, dans son principe
mme, venait en contradiction avec tout ce qui avait t prcdemment
tents pour loigner de l'tat les distinctions de race devant la loi.
C'est cette lgislation que M. Mary avait caractrise de _ligue noire
dans la Constitution_.

Les hommes de couleur qui ont eu la lchet de sanctionner le principe
de la sparation des races avaient figur dj dans la Constituante de
1868: pour tre consquents, leur devoir tait de s'abstenir, s'ils ne
pouvaient se soutenir.

Certes, ce n'tait pas le rle qui convenait aux reprsentants des
opprims, que d'avoir l'air de consentir  leur propre abaissement. Mais
telle est la mentalit d'un grand nombre de ces personnages politiques,
qu'ils n'ont jamais pu comprendre le ct srieux de la vie,
c'est--dire le devoir.

Aprs ces vnements, qui firent gmir nos anciens champions, on n'a
plus parl d'eux comme puissance active et dirigeante dans nos dmls
politiques. C'tait la fin. L'homme de couleur avait accept la
subordination lgale, c'est--dire l'ide d'tre trait
_conventionnellement_ et non _constitutionnellement_.

Le vote de ces reprsentants aidait  crer un systme qu'ils savaient
tre un moyen d'enlever aux enfants de couleur les avantages de
l'ducation destine aux autres enfants de l'tat. Ces hommes savaient
que cette dmarcation, une fois tablie, surtout avec leur consentement,
devait servir de base et de prtexte  d'autres mesures contraires aux
intrts et aux droits de nos citoyens. Ils savaient que cette action de
leur part tait un mouvement rtrograde, qu'ils sacrifiaient l tout le
bien que le pass avait consacr et qu'eux-mmes ils avaient travaill 
obtenir.


=DE L'UNIFICATION=

Nous devons maintenant revenir sur nos pas pour parler du mouvement de
l'_Unification_, qui forme un pisode significatif dans la carrire
politique de ces chefs si souvent mal jugs pour avoir t mal compris.

Le lecteur se souviendra sans doute de la rponse que fit Benjamin
Constant  Napolon Bonaparte, lorsque ce dernier demandait  l'auteur
de l'_Acte Additionnel de_ 1815, s'il tait Bonapartiste ou Bourboniste.

"Je suis patriotiste", rpondit froidement ce publiciste  l'empereur.

Nos grands patriotes taient avant tout les amis, les partisans du
principe. Aussi, lorsque les nobles citoyens qui avaient conu le projet
de l'unification les invitrent  se joindre  eux, se rendirent-ils 
leur demande sans la moindre hsitation. Guids par le sentiment du
devoir, ils taient prts  suivre toute lumire qui leur indiqut le
chemin du salut.

Le programme de l'_Unification_ contenait toutes les assurances et
toutes les garanties possibles de libert et de justice, ce qui, dans
l'esprit de nos champions, tait le gage d'un avenir heureux et
prospre.

Comme pour Benjamin Constant, le nom ne comptait pour rien, il
s'agissait de l'oeuvre: l'oeuvre seule intressait leurs motifs ou
dterminait leur conduite.

On nous rapporte que Formidor Desmazilire, un jour, en discutant le
mouvement, fit observer  quelques-uns de ses amis qu'il ne demandait
pas si tel tait rpublicain ou tel autre dmocrate ou libral, que son
seul dsir tait d'tre considr comme un _autre homme_ dans son pays,
dans le pays que son pre a dfendu contre l'invasion trangre.
"Puisque", ajoutait-il, "ces messieurs nous reconnaissent nos droits;
puisqu'ils nous promettent mme la moiti des bnfices chus
naturellement  des associs d'une commune entreprise; puisqu'enfin ils
nous garantissent _libert, galit_ et _fraternit_, nous n'avons rien
de plus  demander. Notre devoir est donc de marcher avec ceux qui nous
apportent ainsi la paix, l'ordre et le progrs, quels que soient leurs
titres ou leurs antcdents".

Le temps est venu prouver la sagesse de ce raisonnement.

Le mouvement a chou, mais nous en gardons la souvenance. S'il n'a pas
russi, c'est qu'il tait prmatur. Le peuple n'tait pas prpar 
renoncer  sa manire de penser: on ne pouvait donc esprer le voir
ratifier une politique destine  renverser les usages tablis.




CHAPITRE XII

=La politique et le sentiment du devoir.--M. Aristide Mary et le Comit
des Citoyens.--Dans nos derniers retranchements.--Dfections et
dfaites.-- qui notre dernier merci!=


=LA POLITIQUE ET LE SENTIMENT DU DEVOIR=

Les hommes de la _Tribune_ qui, en 1872, proposrent la candidature
d'Aristide Mary au poste de gouverneur de l'tat, taient inspirs par
le sentiment du devoir politique.

Nous disons les "hommes de la _Tribune_", parce que nous voulons parler
de ceux qui jamais n'avaient transig, de ceux qui taient demeurs
fidles aux principes de la droiture.

L'ide n'tait pas d'imposer Aristide Mary aux masses rpublicaines,
parce qu'il tait homme de couleur: on voulait tout simplement opposer
une rsistance morale  la funeste doctrine d'exclusion.

En d'autres termes, je dirai que les partisans d'Aristide Mary ont
revendiqu _le droit d'aspirer au poste_ de gouverneur, mais qu'ils
n'ont pas convoit le poste mme.

Mary avait assez de bon sens, de patriotisme et d'exprience pour
apprcier les difficults de la situation. Il savait bien que dans cette
Convention de 1872 l'or avait tabli ses lois, et que les esclaves
achets ne devaient qu'obir, mme au dtriment des principes.

Il tait prpar  la dfaite, mais son nom tait l comme un dfi jet
 la face du prjug de race.

Mary savait que la majorit de cette convention tait compose de
_tripoteurs_, et que parmi ses propres gens, il se trouvait des
tratres.

Mais il ne s'en plaignit pas. Il reprsentait le sentiment du devoir en
politique, il se considrait trs heureux d'avoir conserv assez
d'influence pour faire respecter ses aspirations, ses convictions et ses
principes.

La population a le droit de s'enorgueillir d'un Aristide Mary et de tous
ceux qui, comme lui, n'ont jamais recul devant la vrit. Leurs vertus
nous ont honors et leurs sacrifices nous ont levs. Nous devons leur
en tre reconnaissants.

Mary a vcu assez longtemps pour suggrer la formation du Comit des
Citoyens, lequel tait compos de dix-huit membres. Ce fut le dernier
acte de Mary dans la politique: nous y voyons la preuve qu'en dpit de
ses soixante-dix ans, le sentiment du devoir existait vivace encore chez
lui, et qu'il en respectait les dictes, comme il disait souvent, "cote
que cote".


=M. ARISTIDE MARY ET LE COMITE DES CITOYENS=

C'est en 1890 que le Comit des Citoyens a t form, alors qu'un retour
au fanatisme exagr de l'esprit de caste vint alarmer considrablement
les Croles de couleur.

Il ne s'agissait plus de rencontres de rue: nous tions face  face avec
l'homme d'tat rsolu  dvelopper et  tablir un systme par lequel
une portion de la population devait tre soumise  la volont de
l'autre.

Il fallait rsister  cet tat de choses, mme sans espoir de russite.

L'ide de Mary tait de donner une forme digne  la rsistance, qui
devait se manifester par une longue suite de procdures judiciaires.

Le comit se composait comme suit:

Arthur Estves, _prsident_;
C. Antoine, _vice-prsident_;
Firmin Christophe, _secrtaire_;
G. G. Johnson, _sous-secrtaire_;
Paul Bonseigneur, _trsorier_.

Laurent Auguste,
R. L. Desdunes,
Alce Labat,
Pierre Chevalier,
N. E. Mansion,
A. B. Kennedy,
R. B. Baqui,
A. J. Guiranovich,
L. A. Martinet,
L. J. Joubert,
M. J. Piron,
Eugne Luscy,
E. A. Williams.

L'organisation en fut faite  la Nouvelle-Orlans, le 5 septembre 1891.
Ce comit, dans une adresse publie dans les colonnes du _Crusader_, se
fit connatre au public, expliqua son but et sa dtermination, et
demanda au peuple des secours d'argent pour l'aider dans son entreprise
patriotique.

Il se mit  l'oeuvre immdiatement, et en peu de temps il recueillit une
somme considrable.

Il put alors procder sans obstacle  sa double mission, engageant la
lutte lgale et poursuivant le travail de propagande.

Ds le dbut, il lui vint de fortes et prcieuses adhsions de diverses
parties du pays.

Parmi les hommes minents qui rpandirent  notre appel, nous citons
avec orgueil les Honorables Albion W. Tourge et John M. Harlan, l'un,
un clbre publiciste, l'autre, un des neuf juges de la Cour Suprme des
tats-Unis.

La population ne devrait jamais oublier ces nobles coeurs,
particulirement M. Tourge.

Celui-ci a vers son sang sur le champ de bataille, du ct de
l'_Union_. Aprs la guerre, il a vcu parmi les opprims, dfendant leur
cause au pril de sa vie, comme dans son ouvrage intitul: _The Fool's
Errand_.

Pendant plus de trente ans, il n'a pas soutenu d'autres luttes que celle
qu'il entreprit pour l'ducation des masses malheureuses, leur
dveloppement et leur avancement vers un meilleur destin, sous la
protection des Institutions amricaines.

C'est cet homme qui fut un des premiers  offrir ses services au Comit.
Ce dernier lui montra son apprciation en le retenant comme son
principal conseiller lgal. MM. Walker et Martinet lui taient adjoints.
On ne tarda pas  reconnatre la valeur de cette acquisition.

Mais le ct lgal n'tait pas le seul  recevoir l'attention de M.
Tourge. Comme dfenseur du faible, il remplissait les colonnes de
l'_Inter-Ocean_ de ses articles  la logique inexorable sur les
conditions de notre vie quotidienne.

Nous pouvons dire du juge Harlan qu'il s'est montr toujours ferme et
juste dans toutes les dcisions de cette haute cour dont il a t un
des membres les plus capables pendant plus de 33 ans. Il a toujours vot
contre toute mesure tendant  l'abaissement du citoyen ou au mpris de
la Constitution.

Le Comit des Citoyens avait pour mission de protester un gnral contre
l'adoption et la mise en vigueur des statuts qui tablissaient des
distinctions injustes et humiliantes contre la race de couleur, en
Louisiane. Mais il s'est occup particulirement de l'Acte 111 de 1890.

Cet Acte tait le rsultat d'une politique inaugure en 1877.

Il y tait prvu que dans les convois, il y aurait des places spares
pour les blancs et pour les personnes de couleur. Comme il renfermait
toutefois des clauses qui affectaient les chemins de fer faisant le
trafic entre les tats, on n'prouva aucune difficult  en obtenir
l'annulation.

Il faut dire qu'antrieurement au passage de cette loi, une dlgation
de citoyens de couleur avait visit la capitale de l'tat, pour
prsenter aux membres de l'Assemble Gnrale les objections de la
population.

Ces dmarches n'eurent aucun succs.

Nous avions compt sur l'appui possible d'hommes gnreux tels qu'il en
existait en 1879, et sur le prtendu patriotisme de quelques dputs de
couleur. Mais tout ceci fit dfaut. La loi telle que modifie fut
adopte, en dpit de la prsence de ces reprsentants de couleur
auxquels on prtait de l'influence  cause, disait-on, de leurs rapports
intimes avec la Compagnie de la Loterie de la Louisiane, alors
considre toute-puissante. On a souvent dit, dans le public, que loin
de nous faire du bien, leurs relations avec cette Corporation ont
beaucoup contribu  indisposer les esprits contre les noirs en gnral.

Certes, leur position tait ncessairement embarrassante, et il est
douteux qu'ils fussent assez indpendants pour s'occuper srieusement
des volonts ou des droits du peuple dans la circonstance dont il est
question.

Dans tous les cas, la _Dlgation_ de 1890 n'obtint aucune satisfaction
ni des uns ni des autres.

On rsolut donc de commencer la bataille lgale, et on choisit M. Daniel
Desdunes pour tenter les premiers assauts contre l'Acte 111 de la
Lgislature de la Louisiane.

Conformment aux plans du Comit, M. Desdunes fut arrt par un des
membres de la police secrte, pour avoir pris passage dans un wagon
destin par la loi aux personnes de la race blanche exclusivement. On
lui fit un procs, qui fut de courte dure, le tribunal ayant dcid que
la loi tait inconstitutionnelle, vu son incompatibilit avec la
Constitution fdrale. Elle portait prjudice aux droits du commerce
entre tats. M. Desdunes fut donc acquitt.

La seconde loi prohibait le mlange des races dans les convois voyageant
d'un point  un autre, dans les limites de l'tat.

Pour attaquer ce second rglement, le Comit se fit reprsenter par M.
Homre Plessy. Celui-ci ayant t condamn par la Cour Criminelle de
l'tat, le Comit interjeta appel en dernier ressort. Aprs avoir tenu
l'affaire en suspens pendant plusieurs mois, la Cour Suprme fdrale,
le juge Harlan, dissident, repoussa cet appel, et on dut alors se
soumettre  l'invitable, c'est--dire qu'on paya l'amende impose:
vingt-cinq dollars.

Ainsi se termina le deuxime procs institu au nom du peuple contre la
validit des Actes No 111 et autres. Notre dfaite tait la conscration
de l'odieux principe de _sgrgation des races_.

Nous aurions d avoir dit que l'affaire Plessy avait t plaide en
premire instance devant le juge Ferguson. M. Lionel Adams tait
l'avocat de la poursuite, et M. James Walker reprsentait le Comit.
L'avocat d'tat avait procd sur la thorie du "contact rpugnant" et
soutenu la constitutionalit d'une loi base sur une telle thorie.

Il dit  la cour combien certains passagers taient incommod par des
manations provenant d'une trop grande promiscuit avec certaines
personnes de couleur, et cet argument suffit pour tablir la raison
d'tre de la loi.

M. James Walker parla longuement pour la dfense. Il dit qu'il ne
concevait pas comment l'tat pouvait condamner une partie de ses
citoyens pour apaiser les rpugnances des autres; que Blackstone devrait
tre plac au-dessus des dictionnaires quand il s'agit de la dfinition
des dlits, et que ce matre de la jurisprudence n'a laiss aucun texte
sur lequel on pourrait se baser pour justifier les distinctions faites
entre les races de diverses couleurs. Mais il y avait parti pris, et le
magnifique plaidoyer de M. Walker ne put rien changer de ce qui tait
dj rsolu.

Il n'y avait plus dornavant  attendre des gens au pouvoir que la
continuation de cette politique par laquelle le peuple devait tre
divis en couches suprieures et en couches infrieures, suivant la
couleur et l'origine.

Le Comit ne tenta aucune contestation judiciaire  l'gard de la loi
qui dfend le mariage entre les deux races.

Il s'attaqua nanmoins au ct moral de la loi, et, en temps et lieu, il
fit prsenter  l'Assemble Gnrale de l'tat un mmoire respectueux
mais plein de raison et d'-propos.

Malgr l'hostilit prdominante, il rencontra chez certains membres de
ce corps lgislatif de trs honorables sympathies.

Au nombre de ces amis de la justice, nous citerons les snateurs Tissot
et Caffery, tous deux morts aujourd'hui. Leur travail, comme dfenseurs
de la morale et de la libert, ne sera jamais oubli.

Il y en avait encore d'autres, mais ceux-l ne prirent pas de part
directe  la lutte comme les deux personnages que nous venons de nommer.

Le snateur Caffery tait le prsident du Comit judiciaire ayant charge
du projet de loi; le juge Tissot, lui, porta la parole, longuement mme,
en opposition  cette mesure arbitraire.

L'archevque Janssens s'occupa activement de la question dans une lettre
que l'minent prlat eut la bienveillance d'adresser au snateur
Caffery, il montrait la nouvelle loi comme une violation de la libert
de conscience.

Toutes ces mesures avaient t prises  la sollicitation du Comit des
Citoyens. L'agitation entretenue par ce dernier et par le _Crusader_
produisit ses fruits: le premier projet de loi contre le sacrement du
mariage et la libert individuelle ne fut pas mme mis en dlibration.

Toutefois, cette odieuse mesure inspire par le prjug devait
reparatre bientt.

En 1894, la question tait reprise et, en 1896, la loi, adopte enfin,
tait en pleine vigueur: c'tait la loi Gauthreaux. Disons que M.
Gauthreaux, jusqu' ce moment-l, n'avait pas craint de se tenir du ct
de la justice. En 1894, il n'y eut ni intervention ni intercession. La
population resta abandonne  ses misres,  tel point qu'elle pouvait
regarder la charit chrtienne comme un nouveau paradoxe.

Le Comit avait perdu ses dfenseurs: l'archevque restait inactif, le
snateur Tissot tait mort, et le snateur d'tat Caffery tait pass au
Snat des tats-Unis. La coopration de ces trois hommes formait la clef
de vote de nos esprances; lorsqu'ils nous firent dfaut, nous sommes
rests sans soutien et sans consolation. Les appuis auxiliaires, une
fois libres, mancips des influences principales, changrent
naturellement leur attitude.

Les plus timides de ces inconstants ont cd par crainte des menaces,
les autres ont obi  d'autres motifs, mais tous indistinctement sont
retourns  leurs anciennes alliances.

Malgr ces contretemps, le Comit ne s'est pas laiss vaincre par le
dcouragement.

Il avait encore  son service le _Crusader_, journal quotidien fond par
l'Hon. L. A. Martinet. Ce journal tait une puissance. Il se publiait
sous les auspices d'un Bureau de Direction, mais sous la rdaction et le
contrle immdiat de M. Louis A. Martinet. Celui-ci avait apport  son
oeuvre beaucoup de conscience, d'nergie et de talent, et il s'tait
fait respecter par son courage et sa fidlit aux principes
rpublicains.

Intransigeant dans ses ides, invincible dans sa persvrance, prcis et
vari dans son style, il refltait dans les colonnes de son journal les
aspirations du peuple dans toute leur force et dans toute leur puret.

Mais cet organe, tout utile et tout indpendant qu'il se montrt dans
l'expression de ses vues et dans l'accomplissement de ses mandats, tout
influent qu'il semblt tre dans la communaut, dut comme ses
prdcesseurs succomber, faute d'encouragement et de secours.

Nous ne pouvons attribuer cette chute qu'au dcouragement des uns et 
la pnurie des autres.

Les gens qui ont des moyens et qui auraient pu soutenir le journal se
sont sans doute effrays des difficults croissantes de la situation.

Voyant que les amis de la justice taient ou morts ou indiffrents, ils
ont cru que la continuation de la croisade serait non seulement
infructueuse, mais dcidment dangereuse.

Voyant encore que les oppresseurs n'imposaient pas de bornes  leur
tyrannie, qu'ils mettaient tout leur gnie  multiplier les lois
dgradantes contre la population de couleur, nos gens crurent qu'il
tait mieux de souffrir en silence que d'attirer l'attention sur leur
infortune et sur leur impuissance.

Nous ne partageons pas ces raisonnements. Nous croyons qu'il est plus
noble et plus digne de lutter quand mme, que de se montrer passif et
rsign. La soumission absolue augmente la puissance de l'oppresseur et
fait douter du sentiment de l'opprim.

M. Arthur Estves, le prsident du Comit, tait un patriote sur, actif
et dvou. Il a rempli son devoir jusqu' la fin.

C'tait un homme sur lequel le peuple pouvait compter pour toute espce
d'entreprises. Comme M. Bonseigneur, il tait tout entier  la cause:
aussi a-t-il rendu de grands services, pour lesquels la population doit
lui garder une vive reconnaissance.

M. Estves, avant de se joindre au Comit des Citoyens, s'tait dj
acquis une certaine rputation comme prsident des directeurs de l'cole
des Orphelins Indigents.

C'tait l'homme que la population avait choisi, en 1884, pour relever
cette institution de ses ruines. Par sa probit, son activit et sa
libralit, il a non seulement remis l'cole sur pied, mais il a
matriellement contribu  en augmenter les ressources.

Un homme qui avait obtenu de si bons rsultats se recommandait
facilement  la confiance.  la premire runion du comit, il fut lu 
l'unanimit  la premire place, qu'il occupa avec honneur jusqu' la
fin.

La population peut se fliciter d'avoir eu comme dfenseurs de sa cause
des hommes tels que Bonseigneur, Martinet et Estves.

Pas le moindre soupon n'est venu ternir la puret de leurs actions,
pendant les quatre annes qu'ils ont conduit les luttes du Comit.

Estves tait Louisianais de famille, mais Hatien de naissance. Il est
mort  la Nouvelle-Orlans en 1906,  l'ge de 71 ans.  l'poque de sa
mort, il travaillait  son mtier de voilier.


= QUI NOTRE DERNIER MERCI!=

Quant  M. Bonseigneur, on peut avec raison l'appeler _l'homme de 1890_.
Aprs la formation du Comit des Citoyens, il tait ncessaire d'avoir
une caution.

Le Comit allait traiter avec la justice, par consquent, il lui fallait
tre prpar  remplir les formalits imposes.

Ds le moment que M. Bonseigneur avait dit aux membres du Comit: "Je
suis avec vous", il se mit tout entier  leur disposition. Il assistait
aux runions et entretenait l'animation patriotique parmi les membres;
il se rendait en personne partout o sa prsence, sa caution ou ses
conseils taient requis pour le bien de la cause commune. Enfin, il
tait, comme on dit, la cheville ouvrire des entreprises du Comit,
l'agent indispensable  la marche et au dveloppement de ses desseins et
de ses oprations.

Grce  lui, aucune des dmarches du Comit n'a chou, aucun de ses
plans n'a langui.

Les tribunaux, il est vrai, ont repouss nos prtentions, mais grce aux
bons et loyaux offices de M. Bonseigneur, notre peuple a eu la
satisfaction de pousser au pied du mur le gouvernement amricain
agissant par le ministre de l'une de ses branches constitutives.

Digne fils d'un vtran de 1814-15, ce vaillant citoyen a rsist
jusqu'au bout de ses moyens  cette usurpation inoue inspire par la
haine et le prjug. Les gnrations futures se le rappelleront.





End of the Project Gutenberg EBook of Nos Hommes et Notre Histoire, by 
Rodolphe Lucien Desdunes

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     of receipt of the work.

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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