The Project Gutenberg EBook of Histoire de Napolon et de la Grande-Arme
pendant l'anne 1812, by Gnral Comte de Sgur

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Title: Histoire de Napolon et de la Grande-Arme pendant l'anne 1812
       Tome II

Author: Gnral Comte de Sgur

Release Date: February 2, 2007 [EBook #20507]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Note du transcripteur: l'orthographe de l'original est conserve.]




HISTOIRE DE NAPOLON ET DE LA GRANDE-ARME PENDANT L'ANNE 1812;

                           par

                M. le gnral comte de Sgur.

     Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit
     incipiam.........

                                     Virg.

                      TOME SECOND.

                       BRUXELLES,
            ARNOLD LACROSSE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
               RUE DE LA MONTAGNE, N 1015.
                         1825.

       *       *       *       *       *




LIVRE HUITIME.




CHAPITRE I


ON a vu l'empereur Alexandre, surpris  Wilna au milieu de ses
prparatifs de dfense, fuir avec son arme dsunie, et ne pouvoir la
rallier qu' cent lieues de l, entre Vitepsk et Smolensk. Entran dans
la retrait prcipite de Barclay, ce prince s'tait rfugi  Drissa,
dans un camp mal choisi et retranch  grands frais; point dans
l'espace, sur une frontire si tendue, et qui ne servait qu' indiquer
 l'ennemi quel devait tre le but de ses manoeuvres.

Cependant Alexandre, rassur par la vue de ce camp et de la Dna, avait
pris haleine derrire ce fleuve. Ce fut l seulement qu'il consentit 
recevoir pour la premire fois un agent anglais: tant il attachait
d'importance  paratre, jusqu'au dernier moment, fidle  ses
engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi,
ou bonne foi relle; ce qui est certain, c'est qu' Paris, aprs le
succs, il affirma sur son honneur (au comte Daru) que, malgr les
accusations de Napolon, 'avait t sa premire infraction au trait de
Tilsitt.

En mme temps, il laissait Barclay faire aux soldats franais et  leurs
allis ces adresses corruptrices qui avaient tant mu Napolon 
Kluboko; tentatives que les Franais trouvrent mprisables, et les
Allemands intempestives.

Du reste, l'empereur russe ne s'tait pas montr comme un homme de
guerre aux yeux de ses ennemis; ils le jugrent ainsi, sur ce qu'il
avait nglig la Brzina, seule ligne naturelle de dfense de la
Lithuanie; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de
son arme fuyait vers le midi; enfin, sur son ukase de recrutement, dat
de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs
villes qu'occuprent presque aussitt les Franais. On remarqua aussi
son dpart de l'arme, lorsqu'elle commenait  combattre.

Quant  ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes
provinces, et quant  ses proclamations de Polotsk  son arme, 
Moskou,  sa grande nation, on convenait qu'elles taient singulirement
appropries aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut,
dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'nergie
trs-sensible.

Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit prcipitation, soit calcul,
on avait tout mnag en se retirant, sol, maisons, habitans; rien
n'avait t exig: seulement on avait emmen les seigneurs les plus
puissans; leur dfection et t d'un exemple trop dangereux, et dans la
suite leur retour plus difficile, s'tant plus compromis; c'taient
d'ailleurs des otages.

Dans la Lithuanie plus anciennement runie, o une administration douce,
des faveurs habilement distribues, et une plus longue habitude avaient
fait oublier l'indpendance, on avait entran aprs soi les hommes et
tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir
exiger d'une religion trangre et d'un patriotisme naissant l'incendie
des proprits: un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents
mles, avait t ordonn.

Mais, dans la vieille Russie, o tout concourait avec le pouvoir,
religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait
tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne
pouvait pas suivre avait t dtruit; tout ce qui n'tait pas recrue,
devenait milice ou Cosaques.

L'intrieur de l'empire tant alors menac, c'tait  Moskou  donner
l'exemple. Cette capitale, justement nomme par ses potes _Moskou aux
coupoles dores_, tait un vaste et bizarre assemblage de deux cent
quatre-vingt-quinze glises et de quinze cents chteaux, avec leurs
jardins et leurs dpendances. Ces palais de briques et leurs parcs,
entremls de jolies maisons de bois et mme de chaumires, taient
disperss sur plusieurs lieues carres d'un terrain ingal; ils se
groupaient autour d'une forteresse leve et triangulaire, dont la vaste
et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore,
l'une, plusieurs palais, plusieurs glises et des espaces incultes et
rocailleux; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, o les
richesses des quatre parties du monde brillaient runies.

Ces difices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, taient tous couverts
d'un fer poli et color; les glises, chacune surmonte d'une terrasse
et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le
croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple; c'tait
l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin
le croissant de Mahomet, domin par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait tinceler, cette ville superbe de mille
couleurs varies!  son aspect, le voyageur enchant s'arrtait bloui.
Elle lui rappelait ces prodiges, dont les potes orientaux avaient
amus, son enfance. S'il pntrait dans son enceinte, l'observation
augmentait encore son tonnement; il reconnaissait aux nobles les
usages, les moeurs, les diffrens langages de l'Europe moderne, et la
riche et lgre lgance de ses vtemens. Il regardait avec surprise le
luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands; les costumes grecs du
peuple, et leurs longues barbes. Dans les difices, la mme varit le
frappait; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et
parfois rude, comme il convient  la Moskovie.

Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de
palais, les richesses dont ils taient orns; le luxe des quipages;
cette multitude d'esclaves et de serviteurs empresss, et l'clat de ces
spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces ftes de ces
joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait
transport, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de
souverains, venus avec leurs usages, leurs moeurs et leur suite; de
toutes les parties du monde.

Ce n'taient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans;
des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de
leur runion, d'un lien gnral de parent, contract pendant les sept
sicles de dure de cette capitale. C'taient des seigneurs fiers de
leur existence au milieu de leur vastes possessions; car le territoire
presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y
rgnent sur un million de serfs. Enfin, c'taient des nobles,
s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, sur le berceau et
le tombeau de leur noblesse; car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.

Il semble en effet que ce soit l que les nobles des familles les plus
illustres doivent natre et s'lever; que ce soit de l qu'ils doivent
s'lancer dans la grande carrire des honneurs et de la gloire; et
qu'enfin ce soit encore l que, satisfaits, mcontens ou dsabuss, ils
doivent rapporter leurs dgots, ou leur ressentiment pour l'pancher;
leur rputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune
noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus
rien, leur orgueil trop long-temps courb prs du trne.

L, leur ambition, ou rassasie ou mcontente, au milieu des leurs, et
comme hors de porte de la cour, a pris un langage plus libre; c'est
comme un privilge que le temps a consacr, auquel ils tiennent, et que
respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi
leurs princes reviennent-ils avec rpugnance dans ce vaste dpt de
gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou
disgracis ou dgots, qui chappent  leur pouvoir par leur ge, par
leur rputation, et qu'ils sont obligs de mnager.

La ncessit y ramena Alexandre; il s'y rendit de Polotsk, prcd de
ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y
parut d'abord au milieu de la noblesse runie. L, tout fut grand, la
circonstance, l'assemble, l'orateur et les rsolutions qu'il inspira.
Sa voix tait mue.  peine eut-il cess qu'un seul cri, mais simultan,
unanime, s'lana de tous les coeurs: on entendit de toutes parts:
Sire, demandez tout! nous vous offrons tout! prenez tout!

Puis aussitt, l'un de ces nobles proposa la leve d'une milice, et,
pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix
l'interrompirent en s'criant que la patrie voulait davantage; que
c'tait un serf sur dix, tout arm, quip, et pourvu de trois mois de
vivres, qu'il fallait donner! C'tait offrir, pour le seul gouvernement
de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.

Ce sacrifice fut vot sur-le-champ, sans dlibration; quelques-uns
disent avec enthousiasme, et qu'il fut excut de mme, tant que le
danger fut prsent. D'autres n'ont vu, dans l'adhsion de cette
assemble  une proposition si extrme, que de la soumission, sentiment
qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.

Ils ajoutent qu'au sortir de cette sance, on entendit les principaux
nobles murmurer entre eux contre l'exagration d'une telle mesure. Le
danger tait-il donc si pressant! l'arme russe, qu'on leur disait
encore tre de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus?
Pourquoi donc leur enlever tant de paysans! Le service de ces
miliciens ne serait, disait-on, que temporaire? Mais comment esprer
jamais leur retour! Il faudrait bien plutt le craindre! Ces serfs
rapporteraient-ils des dsordres de la guerre une mme soumission? non
sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et
d'ides nouvelles, dont ils infecteraient les villages: ils y
propageraient un esprit d'indocilit, qui rendrait le commendement
incommode, et gterait la servitude.

Quoi qu'il en soit, la rsolution de cette assemble fut gnreuse et
digne d'une si grande nation. Le dtail importe peu. On sait assez qu'il
est par-tout le mme; que tout, dans le monde, perd  tre vu de trop
prs; qu'enfin, les peuples doivent tre jugs par masses et par
rsultats.

Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brivement: il leur
fit lire cette proclamation, o Napolon tait reprsent comme un
perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le coeur et la loyaut sur les
lvres, venait effacer la Russie de la face du monde.

On dit qu' ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures
mles et fortement colores, auxquelles de longues barbes donnaient  la
fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux tincelaient; une
rage convulsive les saisit; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs
poings ferms, des cris touffs, le grincement de leurs dents, en
exprimaient la violence. L'effet y rpondit. Leur chef, qu'ils lisent
eux-mmes, se montra digne de sa place: il souscrivit le premier pour
cinquante mille roubles. C'tait les deux tiers de sa fortune, et il les
apporta le lendemain.

Ces marchands sont diviss en trois classes: on proposa de fixer 
chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans l dernire
classe, dclara que son patriotisme ne se soumettrait  aucune limite;
et, dans l'instant, il s'imposa lui-mme bien au-del de la fixation
propose; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On
profita de leur premier mouvement. Ils trouvrent sous leur main tout ce
qu'il fallait pour s'engager irrvocablement, quand ils taient encore
ensemble, excits les uns par les autres et par les paroles de leur
empereur.

Ce don patriotique s'leva, dit-on,  deux millions de roubles. Les
autres gouvernemens rptrent, comme autant d'chos, le cri national de
Moskou. L'empereur accepta tout; mais tout ne put tre donn
sur-le-champ: et quand, pour achever son ouvrage, il rclama le reste
des secours promis, il fut forc d'user de contrainte; le pril qui
avait soumis les uns et chauff les autres, s'tant loign.




CHAPITRE II.


CEPENDANT, bientt Smolensk fut envahi, Napolon dans Viazma, l'alarme
dans Moskou. La grande bataille n'tait point encore perdue, et dj
l'on commenait  abandonner cette capitale.

Dans ses proclamations, le gouverneur-gnral comte Rostopschine, disait
aux femmes: qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur,
moins il y aurait de pril; mais, que pour leurs frres et leurs maris,
ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte. Puis il
ajoutait des dtails rassurans sur les forces ennemies: c'taient cent
cinquante mille hommes rduits  se nourrir de cheval. L'empereur
Alexandre allait revenir dans sa fidle capitale; quatre-vingt-trois
mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons
marchaient vers Borodino pour se joindre  Kutusof.

Il finissait en disant: Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai:
Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi! nous rassemblerons cent
mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante
pices de canon, et nous mettrons fin  tout et ensemble.

On a remarqu, comme une singularit toute locale, que la plupart de ces
proclamations taient en style biblique, et en prose rime.

En mme temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on
faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon
monstrueux. La premire destination de cet arostat ail, avait t de
planer sur l'arme franaise, d'y choisir son chef, et de l'craser par
une pluie de fer et de feu: on en fit plusieurs essais qui chourent,
les ressorts des ailes s'tant toujours briss.

Mais Rostopschine, feignant de persvrer, fit, dit-on, achever la
confection d'une multitude de fuses et de matires  incendies. Moskou
elle-mme devait tre la grande machine infernale, dont l'explosion
nocturne et subite dvorerait l'empereur et son arme. Si l'ennemi
chappait  ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de
ressources; et l'horreur d'un si grand dsastre, dont on saurait bien
l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de
Viazma et de Gjatz, soulvrait toute la Russie.

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands
conqurans de l'Asie. Il fut conu sans effort, mri avec soin, excut
sans hsitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe  Paris. C'est un
homme rang, bon poux, excellent pre; son esprit est suprieur et
cultiv, sa socit est douce et pleine d'agrment; mais comme
quelques-uns de ses compatriotes, il joint  la civilisation des temps
modernes une nergie antique.

Dsormais, son nom appartient  l'histoire: toutefois, il n'eut que la
plus grande part  l'honneur de ce grand sacrifice. Il tait dj
commenc ds Smolensk, lui l'acheva. Cette rsolution, comme tout ce qui
est grand et entier, fut admirable; le motif suffisant et justifi par
le succs, le dvouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien
doit s'arrter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler.[1]

[Note 1: On n'ignore pas que le comte Rostopschine a crit qu'il
tait tranger  ce grand vnement, mais on a d suivre l'opinion des
Russes et des Franais, tmoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans
exception, persvrent  attribuer  ce seigneur l'honneur entier de
cette gnreuse rsolution. Plusieurs semblent mme croire que le comte
Rostopschine, toujours anim de ce noble dvouement, qui dsormais
rendra son nom imprissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalit d'une
si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de
la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.]

Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renvers, envisage
son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprcie, et ose,
peut-tre sans mission, faire l'immense part de tous les intrts
publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il dcide du
sort de l'tat, sans l'aveu de son souverain; noble, il prononce la
destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement;
protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule
de riches commerans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe,
il sacrifie ces fortunes, ces tablissemens, cette ville tout entire;
lui-mme, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses
palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces
intrts blesss, dtruits et rvolts.

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si tonnante
assurance? En dcidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut
pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'puiser de vivres cette
grande cit, ni de priver d'abri l'arme franaise, puisqu'il tait
impossible de penser que, sur huit mille maisons et glises, disperses
sur un si vaste terrain, il n'en chapperait pas de quoi caserner cent
cinquante mille nommes.

Il sentit bien encore que par l, il manquait  cette partie si
importante de ce qu'on supposait tre le plan de campagne d'Alexandre,
dont le but devait tre d'attirer et de retenir Napolon, jusqu' ce que
l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans dfense  toute
la nation insurge. Car enfin, sans doute, ces flammes claireraient ce
conqurant; elles teraient  son invasion son but. Elles devaient donc
le forcer  y renoncer, quand il en tait encore temps, et le dcider
enfin  revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver;
dtermination qui prparerait  la Russie une seconde campagne plus
dangereuse que la premire.

Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux prils:
l'un, qui menaait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dicte
dans Moskou, et arrache  son empereur; l'autre tait un danger
politique plus qu'un danger de guerre: dans celui-ci, il craignait les
sductions de l'ennemi plus que ses armes, et une rvolution plus qu'une
conqute.

Ne voulant point de trait, ce gouverneur prvit qu'au milieu de leur
populeuse capitale, que les Russes eux-mmes nomment l'oracle, l'exemple
de tout l'empire, Napolon aurait recours  l'arme rvolutionnaire, la
seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se dcida 
lever une barrire de feu entre ce conqurant et toutes les faiblesses,
de quelque part qu'elles vinssent, soit du trne, soit de ses
compatriotes nobles ou snateurs; et sur-tout entre un peuple serf et
les soldats d'un peuple propritaire et libre; enfin, entre ceux-ci et
cette masse d'artisans et de marchands runis, qui forment dans Moskou
le commencement d'une classe intermdiaire, classe pour laquelle la
rvolution franaise a t faite.

Tout se prpara en silence,  l'insu du peuple, des propritaires de
toutes les classes, et peut-tre de leur empereur. La nation ignora
qu'elle se sacrifiait elle-mme. Cela est si vrai, que lorsque le moment
de l'excution arriva, nous entendmes les habitans rfugis dans les
glises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les
seigneurs les plus riches, tromps comme leurs paysans, nous en
accusrent; ceux enfin qui les avaient ordonnes en rejetrent sur nous
l'horreur, s'tant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et
s'inquitant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils
nous en chargeassent.

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blma cette grande
dtermination. La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un
mystre pour les Russes; ils l'ignorent ou la taisent: effet du
despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.

Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors
l'empereur, n'aurait os se charger d'une si terrible responsabilit.
Depuis, sa conduite dsavoua sans dsapprouver. D'autres croient que ce
ft une des causes de son absence de l'arme, et que, ne voulant
paratre ni ordonner, ni dfendre, il ne voulut pas rester tmoin.

Quant  l'abandon gnral des habitations depuis Smolensk, il tait
forc, l'arme russe les dfendant toujours, les faisant toutes emporter
l'pe  la main, et nous annonant comme des monstres destructeurs.
Cette migration cota peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de
la grande route, gagnaient, par des voies latrales, d'autres villages
de leurs seigneurs, o ils taient recueillis.

L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchs les uns
sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc,
une table et une image forment tout le mobilier, n'tait gure un
sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien  eux, qui ne
s'appartenaient pas  eux-mmes, et dont il fallait bien que par-tout
leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils taient leur proprit, et
qu'ils faisaient tout leur revenu.

D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques
bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant  eux-mmes
pour se loger, se vtir, et pour tout le reste: car ces hommes en sont
toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de
cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du
commerce, ou de la socit.

Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter
tant d'tablissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de
richesses mobilires et immobilires? et cependant, l'abandon total de
Moskou ne cota gure plus  obtenir que celui du moindre village. L,
comme  Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hsitrent
point  se retirer  notre approche: car il semble que pour ceux-l
rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous
crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'et pas
besoin d'ordonner; ce peuple n'avait point encore assez d'ides pour
juger par lui-mme, pour distinguer et tablir des diffrences:
l'exemple des nobles suffit. Quelques trangers, rests dans Moskou,
auraient pu l'clairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.

Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prvoir que profanations, pillage
et dvastation  un peuple encore si spar des autres peuples, et aux
habitans d'une ville tant de fois saccage et brle par les Tartares.
Ds lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et froce que pour le
combattre. Le reste devait viter son approche avec horreur, pour se
sauver dans cette vie et dans l'autre: obissance, honneur, religion,
peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.

Quinze jours avant l'invasion, le dpart des archives, des caisses
publiques, du trsor, et celui des nobles et des principaux marchands,
avec ce qu'ils avaient de plus prcieux, indiqua au reste des habitans
ce qu'ils avaient  faire. Chaque jour le gouverneur, impatient dj de
voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'migration.

Le 3 septembre, une Franaise, au risque d'tre massacre par des
mougiques furieux, se hasarda  sortir de son refuge. Elle errait
depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'tonnait,
quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'tait comme
le chant de mort de cette vaste cit; immobile, elle regarde, et voit
s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes dsols, emportant
leurs biens, leurs saintes images, et tranant leurs enfans aprs eux.
Leurs prtres, tous chargs des signes sacrs de la religion, les
prcdaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous
rptaient en pleurant.

Cette foule d'infortuns parvenus aux portes de la ville, les
dpassrent avec une douloureuse hsitation; leurs regards, se
dtournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu  leur
ville sainte: mais peu  peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se
perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.




CHAPITRE III.


AINSI fuyait en dtail, ou par masses, cette population. Les routes de
Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, taient couvertes, pendant quarante
lieues, de fugitifs  pied, et de plusieurs files, non interrompues, de
voitures de toute espce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour
prvenir le dcouragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de
ces malheureux jusqu'au dernier moment.

 cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranim
l'espoir, la fausse nouvelle d'un succs  Borodino, et pour les moins
riches, l'hsitation naturelle au moment d'abandonner la seule
habitation qu'ils possdaient; enfin l'insuffisance des transports,
malgr leur quantit singulirement considrable en Russie; soit que de
trs-fortes rquisitions, qu'avaient exiges les besoins de l'arme, en
eussent rduit le nombre; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les
voulant trs-lgers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutt
marques que faites.

C'est alors que Kutusof, vaincu  Borodino, crit par-tout qu'il est
vainqueur. Il trompe Moskou, Ptersbourg, et jusqu'aux commandans des
autres armes russes. Alexandre communiqua cette erreur  ses allis. On
le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler
d'honneurs et d'argent l'arme et la famille de son chef, ordonner des
ftes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-marchal pour
cette dfaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossirement
abus par ce rapport infidle. On cherche encore les motifs d'une telle
audace, qui valut  Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne
lui retira pas; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restrent sans
excution.

Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-tre
furent ses ennemis, il parat qu'il eut deux motifs: d'abord de ne point
affaiblir, par une fcheuse nouvelle, le peu de caractre qu'en Russie
on supposait  tort, mais gnralement,  Alexandre. Puis; comme il se
hta, pour que sa dpche arrivt le jour mme de la fte de son
souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les rcompenses dont
ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.

Mais  Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moiti de
son arme y retentit presque aussitt, par cette singulire commotion
des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque
au mme instant  d'normes distances. Toutefois, les discours des
chefs, les seuls qui osassent parler, restrent toujours fiers et
menaans; beaucoup d'habitans y crurent et demeurrent encore; mais,
chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle
anxit. On les voyait presque  la fois transports de fureur, exalts
d'espoir et abattus d'effroi.

Dans un de ces momens o prosterns, soit aux pieds des autels, soit
chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus
d'esprance que dans le ciel, tout--coup des cris d'allgresse
retentirent: on se prcipite aussitt sur les places et dans les rues
pour en apprendre la cause. Le peuple y tait en foule, ivre de joie, et
ses regards attachs sur la croix de la principale glise. Un vautour
venait de s'embarrasser dans les chanes qui la soutenaient, et y
demeurait suspendu. C'tait un prsage assur pour ces hommes, dont une
grande attente augmentait la superstition naturelle: ainsi leur Dieu
allait saisir et leur livrer Napolon.

Rostopschine s'emparat de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou
comprimait, suivant qu'ils lui taient favorables ou contraires. Parmi
les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chtifs, pour les
montrer au peuple, qui s'enhardissait  la vue de leur faiblesse. Et
cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espce, pour nourrir
les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile,
Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux,
et en hiver par le tranage.

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si ncessaire,
sur-tout dans une pareille fuite, quand les dbris du dsastre de
Borodino se prsentrent. Ce long convoi de blesss, leurs gmissemens,
leurs vtemens et leur linge, tout souills d'un sang noir; leurs
seigneurs si puissans, frapps et renverss comme les autres; tout cela
tait un spectacle d'une nouveaut bien effrayante pour une ville depuis
si long-temps loigne des horreurs de la guerre. La police redoubla
d'activit; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus
long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple; il lui dclare: qu'il va
dfendre Moskou jusqu' la dernire goutte de son sang, qu'on se battra
dans les rues; que dj les tribunaux sont ferms, mais qu'il n'importe,
qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procs au sclrat.
Puis il ajoute que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande
qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches  trois dents, le
Franais n'tant pas plus lourd qu'une gerbe de bl. Quant aux blesss,
il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bnir l'eau pour leur
prompte gurison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre 
Kutusof, afin de prendre les dernires mesures pour exterminer les
ennemis. Aprs quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces htes, nous
leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main  l'oeuvre pour
rduire en poudre ces perfides.

En effet, Kutusof n'avait point dsespr du salut de sa patrie. Aprs
s'tre servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les
munitions et relever les blesss, il venait d'en former le troisime
rang de son arme.  Mojask, sa bonne contenance lui avait fait gagner
assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses
blesss, abandonner ceux qui taient incurables, et en embarrasser
l'arme ennemie. Plus loin,  Zelkowo, un chec avait arrt la fougue
de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs
russes.

L, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y
ajouta, tout fit croire que ce gnral s'tait dtermin  sauver la
capitale, ou  prir avec elle. Il hsitait cependant, et, soit
politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou 
toute sa responsabilit.

L'arme russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait
quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq
mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille
hommes prsens  la Moskowa, et vingt mille recrues, armes, moiti de
fusils, et moiti de piques.

L'arme franaise, forte de cent trente mille hommes la veille de la
grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes  Borodino;
restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des rgimens de marche et les
divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre: elle tait donc encore
forte de prs de cent mille hommes en arrivant devant Moskou. Sa marche
tait appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents
voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages: elle n'avait
plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-tre Kutusof
calcula-t-il la disproportion de ses forces relles avec les ntres. Au
reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des
motifs purement militaires  sa retraite.

Ce qui est certain, c'est que ce vieux gnral trompa le gouverneur
jusqu'au dernier moment. Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs
qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou, quand soudain celui-ci
apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans
combat, de cette capitale vient d'tre dcid.

 cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inbranlable se dvoue. Le
temps pressait: on se hte: On ne cherche plus  cacher  Moskou le sort
qu'on lui destine; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine:
il fallait, d'ailleurs, les dcider  fuir pour leur salut.

La nuit, des missaires vont donc frapper  toutes les portes; ils
annoncent l'incendie. Des fuses sont glisses dans toutes les
ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer
du quartier marchand. On enlve les pompes; la dsolation monte  son
comble, et chacun, suivant son caractre, se trouble ou se dcide. La
plupart se groupent sur les places; ils se pressent, ils se questionnent
rciproquement, ils cherchent des conseils; beaucoup errent sans but;
les uns tout effars de terreur, les autres dans un tat effrayant
d'exaspration. Enfin l'arme, le dernier espoir de ce peuple,
l'abandonne; elle commence  traverser la ville, et, dans sa retraite,
elle entrane avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entoure d'une foule de femmes,
d'enfans et de vieillards dsesprs. Les champs en furent couverts; ils
fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers,  travers
champs, sans vivres, et tout chargs de leurs effets, les premiers que,
dans leur trouble, ils avaient trouvs sous leurs mains. On en vit qui,
faute de chevaux, s'taient attels eux-mmes  des chariots, tranant
ainsi leurs enfans en bas ge, ou leur femme malade, ou leur pre
infirme; enfin, ce qu'ils avaient de plus prcieux. Les bois leur
servirent d'abri: ils vcurent de la piti de leurs compatriotes.

Ce jour-l, une scne effrayante termina ce triste drame. Ce dernier
jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir
et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dgotante en sort
tumultueusement. Ces malheureux se prcipitent dans les rues, avec une
joie froce. Deux hommes, Russe et Franais, l'un accus de trahison,
l'autre d'imprudence politique, sont arrachs du milieu de cette horde;
on les trane devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa
trahison.

C'tait le fils d'un marchand: il avait t surpris provoquant le peuple
 la rvolte. Ce qui alarma, c'est qu'on dcouvrit qu'il tait d'une
secte d'illumins allemands, qu'on nomme martinistes, association
d'indpendans superstitieux. Son audace ne s'tait pas dmentie dans les
fers. On crut un instant que l'esprit d'galit avait pntr en Russie.
Toutefois, il n'avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant, son pre seul accourut. On s'attendait  le
voir intercder pour son fils; mais c'est sa mort qu'il demande. Le
gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le
bnir. Moi! bnir un tratre! s'crie le Russe furieux; et dans
l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste
horrible, il le maudit.

Ce fut le signal de l'excution. On abattit d'un coup de sabre mal
assur ce malheureux. Il tomba, mais seulement bless, et peut-tre
l'arrive des Franais l'aurait-elle sauv, si le peuple ne s'tait pas
aperu qu'il vivait encore. Ces furieux forcrent les barrires, se
jetrent sur lui, et le dchirrent en lambeaux.

Cependant, le Franais demeurait glac de terreur, quand Rostopschine se
tournant vers lui: Pour toi, dit-il, comme Franais, tu devrais dsirer
l'arrive des Franais; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la
Russie n'a eu qu'un seul tratre, et qu'il est puni. Alors, s'adressant
aux misrables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et
leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort
le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'arme russe.

Ds lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux
Franais, mais  cette foule impure, dont quelques officiers et soldats
de police dirigrent la fureur. On les organisa; on assigna  chacun son
poste, et ils se dispersrent, pour que le pillage, la dvastation et
l'incendie clatassent par-tout  la fois.




CHAPITRE IV.


CE jour-l mme (le 14 septembre), Napolon, enfin persuad que Kutusof
ne s'tait pas jet sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il
monta  cheval  quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec
prcaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner
le sommet de toutes les hauteurs, pour dcouvrir l'arme ennemie. On
s'attendait  une bataille: le terrain s'y prtait; des ouvrages taient
bauchs, mais tout avait t abandonn, et l'on n'prouvait pas la plus
lgre rsistance.

Enfin une dernire hauteur reste  dpasser; elle touche  Moskou,
qu'elle domine; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de
son sommet,  l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et
se prosternent. Nos claireurs l'eurent bientt couronn. Il tait deux
heures; le soleil faisait tinceler de mille couleurs cette grande cit.
 ce spectacle, frapps d'tonnement, ils s'arrtent; ils crient:
Moskou! Moskou! Chacun alors presse sa marche; on accourt en dsordre,
et l'arme entire, battant des mains, rpte avec transport: Moskou!
Moskou! comme les marins crient: Terre! Terre!  la fin d'une longue
et pnible navigation.

 la vue de cette ville dore, de ce noeud brillant de l'Asie et de
l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, o s'unissaient le luxe, les
usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous
arrtmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire
tait arriv! Comme il allait devenir le plus grand, le plus clatant
souvenir de notre vie entire. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos
actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de
nos moindres mouvemens serait historique.

Sur cet immense et imposant thtre, il nous semblait marcher entours
des acclamations de tous les peuples; fiers d'lever notre sicle
reconnaissant au-dessus de tous les autres sicles, nous le voyions dj
grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.

 notre retour, dj tant dsir, avec quelle considration presque
respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous tre reus au milieu
de nos femmes, de nos compatriotes et mme de nos pres! Nous serions,
le reste de notre vie, des tres  part, qu'ils ne verraient qu'avec
tonnement, qu'ils n'couteraient qu'avec une curieuse admiration! On
accourrait sur notre passage; on recueillerait nos moindres paroles.
Cette miraculeuse conqute nous environnait d'une aurole de gloire:
dsormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de
merveille.

Et quand ces penses orgueilleuses faisaient place  des sentimens plus
modrs, nous nous disions que c'tait l le terme promis  nos travaux;
qu'enfin nous allions nous arrter, puisque nous ne pouvions plus tre
surpasss par nous-mmes, aprs une expdition noble et digne mule de
celle d'gypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses
guerres de l'antiquit.

Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oubli. Pouvait-on
acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie:
J'tais de l'arme de Moskou!

Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui mme, au milieu de notre
abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pense
d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler
encore, et relever firement nos ttes abattues par le malheur!

Napolon lui-mme tait accouru. Il s'arrta transport; une exclamation
de bonheur lui chappa. Depuis la grande bataille, les marchaux
mcontens s'taient loigns de lui; mais  la vue de Moskou
prisonnire,  la nouvelle de l'arrive d'un parlementaire, frapps d'un
si grand rsultat, enivrs de tout l'enthousiasme de la gloire, ils
oublirent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de
l'empereur, rendant hommage  sa fortune, et dj tents d'attribuer 
la prvoyance de son gnie le peu de soin qu'il s'tait donn le 7 pour
complter sa victoire.

Mais chez Napolon, les premiers mouvemens taient courts. Il avait trop
 penser pour se livrer long-temps  ses sensations. Son premier cri
avait t: La voil donc enfin cette ville fameuse! Et le second fut:
Il tait temps!

Dj ses yeux, fixs sur cette capitale, n'exprimaient plus que de
l'impatience: en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs
renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une
gloire immortelle: aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes
ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles; quand en verra-t-il
sortir cette dputation, qui lui soumettra ses richesses, sa population,
son snat et la principale noblesse russe? Ds lors cette entreprise, o
il s'tait si tmrairement engag, termine heureusement et  force
d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera
grandeur; ds lors sa victoire de la Moskowa, si incomplte, deviendra
son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner  sa
perte tournerait  sa gloire; cette journe allait commencer  dcider
s'il tait le plus grand homme du monde, ou le plus tmraire; enfin
s'il s'tait lev un autel ou creus un tombeau.

Cependant, l'inquitude commenait  le saisir. Dj,  sa gauche et 
sa droite, il voyait le prince Eugne et Poniatowski dborder la ville
ennemie; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses claireurs,
l'entre des faubourgs, et pourtant aucune dputation ne se prsentait;
seulement un officier de Miloradowitch tait venu dclarer que ce
gnral mettrait le feu  la ville, si l'on ne donnait pas  son
arrire-garde le loisir de l'vacuer.

Napolon accorda tout. Les premires troupes des deux armes se mlrent
quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques: ceux-ci, familiers
comme des nomades et expressifs comme des mridionaux, se pressent
autour de lui; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils
exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les
montres de ses officiers et les distribua  ces guerriers encore
barbares. L'un d'eux l'appela son _hettman_.

Murat fut un moment tent de croire que, dans ces officiers, il
trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-mme le deviendrait; il pensa
les avoir gagns. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance,
entretint l'espoir de Napolon, tant il avait besoin de se faire
illusion. Il en fut amus pendant deux heures.

Cependant, le jour s'coule et Moskou reste morne, silencieuse et comme
inanime. L'anxit de l'empereur s'accrot; l'impatience des soldats
devient plus difficile  contenir. Quelques officiers ont pntr dans
l'enceinte de la ville; Moskou est dserte!

 cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napolon descend de la
montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de
Dorogomilow. Il s'arrte encore  l'entre de cette barrire, mais
inutilement. Murat le presse. Eh bien, lui rpond-il, entrez donc,
puisqu'ils le veulent! Et il recommande la plus grande discipline; il
espre encore. Peut-tre que ces habitans ne savent pas mme se rendre;
car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.

Mais alors, les rapports se succdent; tous s'accordent. Des Franais,
habitans de Moskou, se hasardent  sortir de l'asile qui, depuis
quelques jours, les drobe  la fureur du peuple: ils confirment la
fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'crie: Moskou dserte!
quel vnement invraisemblable! il faut y pntrer. Allez, et amenez-moi
les boyards. Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralyss
de terreur, restent immobiles sur leurs foyers; et lui, jusque-l
toujours prvenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur
confiance, et va au-devant de leurs prires.

Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples
si brillans, et de riches comptoirs, taient abandonns par leurs
possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser.
Cependant Daru vient d'chouer. Aucun Moskovite ne se prsente; aucune
fume du moindre foyer ne s'lve; on n'entend pas le plus lger bruit
sortir de cette immense et populeuse cit; ses trois cent mille habitans
semblent frapps d'un immobile et muet enchantement: c'est le silence du
dsert!

Mais telle tait la persistance de Napolon, qu'il s'obstina et attendit
encore. Enfin un officier, dcid  plaire, ou persuad que tout ce que
l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de
cinq  six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu' l'empereur,
et s'imagina avoir amen une dputation. Ds la premire rponse de ces
misrables, Napolon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux
journaliers.

Alors seulement, il ne douta plus de l'vacuation entire de Moskou, et
perdit tout l'espoir qu'il avait fond sur elle. Il haussa les paules,
et avec cet air de mpris dont il accablait tout ce qui contrariait son
dsir, il s'cria: Ah! les Russes ne savent pas encore l'effet que
produira sur eux la prise de leur capitale!




CHAPITRE V.


DJ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serre de sa
cavalerie envahissaient Moskou; ils pntraient dans ce corps
gigantesque, encore intact, mais inanim. Frapps d'un long tonnement,
 la vue de cette grande solitude, ils rpondaient  l'imposante
taciturnit de cette Thbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces
guerriers coutaient avec un secret frmissement les pas de leurs
chevaux retentir seuls au milieu de ces palais dserts. Ils s'tonnaient
de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne
songeait  s'arrter ni  piller, soit prudence, soit que les grandes
nations civilises se respectent elles-mmes, dans les capitales
ennemies, en prsence de ces grands centres de civilisation.

Cependant, leur silence observait cette cit puissante, dj si
remarquable s'ils l'eussent rencontre dans un pays riche et populeux,
mais bien plus tonnante dans ces dserts. C'tait comme une riche et
brillante oasis. Ils avaient d'abord t frapps du soudain aspect de
tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils taient
entremls de chaumires; spectacle qui annonait le dfaut de gradation
entre les classes, et que le luxe n'tait point n l, comme ailleurs,
de l'industrie, mais qu'il la prcdait; tandis que, dans l'ordre
naturel, il n'en devait tre que la suite, plus ou moins ncessaire.

L, sur-tout, rgnait l'ingalit; ce malheur de toute socit humaine,
qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption
de tous. Et pourtant un si gnreux abandon prouvait que ce luxe
excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette
noblesse.

On s'avanait ainsi, tantt agit de surprise, tantt de piti, et plus
souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des
grandes conqutes que l'histoire nous a transmises; mais c'tait pour
s'enorgueillir, et non pour prvoir; car on se trouvait trop haut et
hors de toute comparaison: on avait laiss derrire soi tous les
conqurans de l'antiquit. On tait exalt, par ce qu'il y a de mieux
aprs la vertu, par la gloire. Puis venait la mlancolie; soit
puisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement
produit par une lvation sans mesure, et du vague dans lequel nous
errions sur cette sommit, d'o nous apercevions l'immensit, l'infini,
o notre faiblesse se perdait; car plus on s'lve, plus l'horizon
s'agrandit, et plus on s'aperoit de son nant.

Tout--coup, au milieu de ces penses qu'une marche lente favorisait,
des coups de fusil clatent; la colonne s'arrte. Ses derniers chevaux
couvrent encore la campagne; son centre est engag dans une des plus
longues rues de la ville; sa tte touche au Kremlin. Les portes de cette
citadelle paraissent fermes. On entend de froces rugissemens sortir de
son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dgotante et
atroce se montrent tout arms sur ses murs. Ils exhalent une sale
ivresse et d'horribles imprcations. Murat leur fit porter des paroles
de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte  coups de
canon.

On pntra, moiti de gr, moiti de force, au milieu de ces misrables.
L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses
officiers. On crut avoir assez fait de le dsarmer, mais il se jeta de
nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant  l'touffer,
et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la dchirer
avec ses dents. C'taient l les seuls Moskovites qui nous avaient
attendus, et qu'on semblait nous avoir laisss comme un gage barbare et
sauvage de la haine nationale.

Toutefois, on s'aperut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette
rage patriotique. Cinq cents recrues, oublies sur la place du Kremlin,
virent cette scne sans s'mouvoir. Ds la premire sommation, ils se
dispersrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte
jeta aussitt ses armes. Plusieurs milliers de tranards et de
dserteurs ennemis restrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde.
Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-l
 d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restrent libres au
milieu de nous, jusqu' ce que l'incendie et le pillage leur ayant
marqu leur devoir, et les ayant tous rallis dans une mme haine, ils
allrent rejoindre Kutusof.

Murat, que le Kremlin n'avait arrt que quelques instans, disperse
cette foule qu'il mprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en
gypte, aprs neuf cents lieues faites et soixante combats livrs pour
atteindre Moskou, il traverse cette cit superbe sans daigner s'y
arrter, et, s'acharnant sur l'arrire-garde russe, il s'engage
firement et sans hsiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.

Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pices de canon, se
retiraient dans cette direction. L cessait l'armistice. Aussitt Murat,
fatigu par cette paix d'une demi-journe, ordonna de la rompre  coups
de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur
en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires rpugnaient
 renouveler les hostilits. Un nouvel ordre vint, une mme hsitation y
rpondit. Enfin, Murat irrit commanda lui-mme; et ces feux, dont il
semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrter qu'aux
rives de la Seine, recommencrent.




CHAPITRE VI.


NAPOLON n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrta dans une des
premires maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut l qu'il nomma le
marchal Mortier gouverneur de cette capitale. Sur-tout, lui dit-il,
point de pillage! Vous m'en rpondez sur votre tte. Dfendez Moskou
envers et contre tous.

Cette nuit fut triste: des rapports sinistres se succdaient. Il vint
des Franais, habitans de ce pays, et mme un officier de la police
russe, pour dnoncer l'incendie. Il donna tous les dtails de ses
prparatifs. L'empereur mu chercha vainement quelque repos.  chaque
instant il appelait, et se faisait rpter cette fatale nouvelle.
Cependant il se retranchait encore dans son incrdulit, quand vers deux
heures du matin, il apprit que le feu clatait.

C'tait au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche
quartier. Aussitt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu,
lui-mme y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce marchal lui
montre des maisons couvertes de fer; elles sont toutes fermes, encore
intactes, et sans la moindre effraction; cependant une fume noire en
sort dj. Napolon tout pensif entre dans le Kremlin.

 la vue de ce palais,  la fois gothique et moderne des Romanof et des
Rurick, de leur trne encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de
la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les
flammes, encore renfermes dans le bazar, semblent devoir respecter, il
reprend son premier espoir. Son ambition est flatte de cette conqute;
on l'entend s'crier: Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique
palais des czars! dans le Kremlin! Il en examine tous les dtails avec
un orgueil curieux et satisfait.

Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que prsente la
ville; et, dans ce court moment, tout  l'esprance, il crit des
paroles de paix  l'empereur Alexandre. Un officier suprieur ennemi
venait d'tre trouv dans le grand hpital; il fut charg de cette
lettre. Ce fut  la sinistre lueur des flammes du bazar que Napolon
l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce
dsastre  son souverain, dont cet incendie fut la seule rponse.

Le jour favorisa les efforts du duc de Trvise: il se rendit matre du
feu. Les incendiaires se tinrent cachs. On doutait de leur existence.
Enfin, des ordres svres tant donns, l'ordre l'tabli, l'inquitude
suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais
somptueux, pensant y trouver un bien-tre achet par de si longues et de
si excessives privations.

Deux officiers s'taient tablis dans un des btimens du Kremlin. De l,
leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit,
une clart extraordinaire les rveille. Ils regardent, et voient des
flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font
bientt crouler l'lgante et noble architecture. Ils remarquent que le
vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et
s'inquitent pour cette enceinte, o reposaient l'lite de l'arme et
son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, o
nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigus et repus, sont sans doute
ensevelis dans un profond sommeil. Dj des flammches et des dbris
ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord,
tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.

Alors, rassur sur son corps d'arme, l'un de ces officiers se rendormit
en s'criant: C'est  faire aux autres, cela ne nous regarde plus. Car
telle tait l'insouciance qui rsultait de cette multiplicit
d'vnemens et de malheurs sur lesquels on tait comme blas, et tel
l'gosme produit par l'excs de fatigue et de souffrance, qu'ils ne
laissaient  chacun que la mesure de forces et de sentiment
indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.

Cependant, de vives et nouvelles lueurs les rveillent encore; ils
voient d'autres flammes s'lever prcisment dans la nouvelle direction
que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent
l'imprudence et l'indiscipline franaise, qu'ils accusent de ce
dsastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord  l'ouest, et
trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstins, et comme acharns
contre le quartier-imprial, se montrent ardens  saisir cette nouvelle
direction.

 cette vue, un grand soupon s'empare de leur esprit. Les Moskovites,
connaissant notre tmraire et ngligente insouciance, auraient-ils
conu l'espoir de brler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de
fatigue et de sommeil; ou plutt ont-ils os croire qu'ils
enveloperaient Napolon dans cette catastrophe; que la perte de cet
homme valait bien celle de leur capitale; que c'tait un assez grand
rsultat pour y sacrifier Moskou tout entire; que peut-tre le ciel,
pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand
sacrifice; et qu'enfin il fallait  cet immense colosse un aussi immense
bcher.

On ne sait s'ils eurent cette pense, mais il fallut l'toile de
l'empereur pour qu'elle ne se ralist pas. En effet, non-seulement le
Kremlin renfermait,  notre insu, un magasin  poudre, mais, cette
nuit-l mme, les gardes, endormies et places ngligemment, avaient
laiss tout un parc d'artillerie entrer et s'tablir sous les fentres
de Napolon.

C'tait l'instant o ces flammes furieuses taient dardes de toutes
parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin; car le vent, sans
doute attir par cette grande combustion, augmentait  chaque instant
d'imptuosit. L'lite de l'arme et l'empereur taient perdus, si une
seule des flammches qui volaient sur nos ttes s'tait pose sur un
seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des
tincelles qui traversaient les airs, dpendit le sort de l'arme
entire.

Enfin le jour, un jour sombre parut; il vint s'ajouter  cette grande
horreur, la plir, lui ter son clat. Beaucoup d'officiers se
rfugirent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-mme,
vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y
vinrent tomber d'puisement et de dsespoir.

Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait  la plupart que
l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commenc ce dsastre,
et que la tempte l'achevait. Nous nous regardions nous-mmes avec une
espce de dgot. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous
effrayait. On s'abordait les yeux baisss, consterns d'une si
pouvantable catastrophe: elle souillait notre gloire, elle nous en
arrachait le fruit, elle menaait notre existence prsente et  venir;
nous n'tions plus qu'une arme de criminels dont le ciel et le monde
civilis devaient faire justice. On ne sortait de cet abme de penses,
et des accs de fureur qu'on prouvait contre les incendiaires, que par
la recherche avide des nouvelles, qui toutes commenaient  accuser les
Russes seuls de ce dsastre.

En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient.
Ds la premire nuit, celle du 14 au 15, un globe enflamm s'tait
abaiss sur le palais du prince Troubetsko, et l'avait consum; c'tait
un signal. Aussitt le feu avait t mis  la Bourse: on avait aperu
des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnes.
Ici, des obus perfidement placs venaient d'clater dans les poles de
plusieurs maisons, ils avaient bless les militaires qui se pressaient
autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il taient
alls se choisir d'autres asiles; mais, prs d'entrer dans ces maisons
toutes closes et inhabites, ils avaient entendu en sortir une faible
explosion; elle avait t suivie d'une lgre fume, qui aussitt tait
devenue paisse et noire, puis rougetre, enfin couleur de feu, et
bientt l'difice entier s'tait abm dans un gouffre de flammes.

Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et
des femmes furieuses errer dans ces flammes, et complter une
pouvantable image de l'enfer. Ces misrables, enivrs de vin et du
succs de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher; ils parcouraient
triomphalement ces rues embrases; on les surprenait arms de torches,
s'acharnant  propager l'incendie: il fallait leur abattre les mains 
coups de sabre pour leur faire lcher prise. On se disait que ces
bandits avaient t dchans par les chefs russes pour brler Moskou;
et qu'en effet, une si grande, une si extrme rsolution, n'avait pu
tre prise que par le patriotisme, et excute que par le crime.

Aussitt l'ordre fut donn de fusiller sur place tous les incendiaires.
L'arme tait sur pied. La vieille garde, qui tout entire occupait une
partie du Kremlin, avait pris les armes; les bagages, les chevaux tout
chargs, remplissaient les cours; nous tions mornes d'tonnement, de
fatigue, et du dsespoir de voir prir un si riche cantonnement. Matres
de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres  ses portes!

Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'arme
disputait au feu cette proie, Napolon, dont on n'avait pas os troubler
le sommeil pendant la nuit, s'tait veill  la double clart du jour
et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut
commander  cet lment; mais bientt il flchit, et s'arrta devant
l'impossibilit. Surpris, quand il a frapp au coeur d'un empire, d'y
trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur,
il se sent vaincu et surpass en dtermination.

Cette conqute pour laquelle il a tout sacrifi, c'est comme un fantme
qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'vanouir dans les
airs en tourbillons de fume et de flammes. Alors une extrme agitation
s'empare de lui; on le croirait dvor des feux qui l'environnent. 
chaque instant, il se lve, marche et se rassied brusquement. Il
parcourt ses appartemens d'un pas rapide; ses gestes courts et vhmens
dclent un trouble cruel: il quitte, reprend, et quitte encore un
travail press, pour se prcipiter  ses fentres et contempler les
progrs de l'incendie. De brusques et brves exclamations s'chappent de
sa poitrine oppresse. Quel effroyable spectacle! Ce sont eux-mmes!
Tant de palais! Quelle rsolution extraordinaire! Quels hommes! Ce sont
des Scythes!

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement dsert, puis la
Moskowa et ses deux quais: et pourtant les vitres des croises contre
lesquelles il s'appuie sont dj brlantes, et le travail continuel des
balayeurs, placs sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour
carter les nombreux flocons de feu qui cherchent  s'y poser.

En cet instant, le bruit se rpand que le Kremlin est min: des Russes
l'ont dit, des crits l'attestent; quelques domestiques en perdent la
tte d'effroi; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de
l'empereur et leur destin dcideront, et l'empereur ne rpond  cette
alarme que par un sourire d'incrdulit.

Mais il marche encore convulsivement, il s'arrte  chaque croise, et
regarde le terrible lment victorieux dvorer avec fureur sa brillante
conqute; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa
forteresse; le cerner, l'y tenir comme assig; envahir  chaque minute
les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le rduire
enfin  la seule enceinte du Kremlin.

Dj nous ne respirions plus que de la fume et des cendres. La nuit
approchait, et allait ajouter son ombre  nos dangers; le vent
d'quinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit
alors accourir le roi de Naples et le prince Eugne: ils se joignirent
au prince de Neufchtel, pntrrent jusqu' l'empereur, et l, de leurs
prires, de leurs gestes,  genoux, ils le pressent, et veulent
l'arracher de ce lieu de dsolation. Ce fut en vain.

Napolon, matre enfin du palais des czars, s'opinitrait  ne pas cder
cette conqute, mme  l'incendie, quand tout--coup un cri, Le feu est
au Kremlin! passe de bouche en bouche, et nous arrache  la stupeur
contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le
danger. Deux fois le feu venait d'tre mis et teint dans le btiment
sur lequel il se trouvait; mais la tour de l'arsenal brle encore. Un
soldat de police vient d'y tre trouv. On l'amne, et Napolon le fait
interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire: il a
excut sa consigne au signal donn par son chef. Tout est donc vou 
la destruction, mme le Kremlin antique et sacr.

L'empereur fit un geste de mpris et d'humeur; on emmena ce misrable
dans la premire cour, o les grenadiers furieux le firent expirer sous
leurs baonnettes.




CHAPITRE VII.


CET incident avait dcid Napolon. Il descend rapidement cet escalier
du nord, fameux par le massacre des Strlitz, et ordonne qu'on le guide
hors de la ville,  une lieue sur la route de Ptersbourg, vers le
chteau imprial de Ptrowsky.

Mais nous tions assigs par un ocan de flammes; elles bloquaient
toutes les portes de la citadelle, et repoussrent les premires sorties
qui furent tentes. Aprs quelques ttonnemens, on dcouvrit,  travers
les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet
troit passage que Napolon, ses officiers et sa garde, parvinrent 
s'chapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagn  cette sortie? Plus
prs de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment
avancer, comment s'lancer  travers les vagues de cette mer de feu?
Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempte, aveugls
par les cendres, ne pouvaient plus se reconnatre, puisque les rues
disparaissaient dans la fume et sous les dcombres.

Il fallait pourtant se hter.  chaque instant croissait autour de nous
le mugissement des flammes. Une seule rue troite, tortueuse et toute
brlante, s'offrait plutt comme l'entre que comme la sortie de cet
enfer. L'empereur s'lana  pied et sans hsiter dans ce dangereux
passage. Il s'avana au travers du ptillement de ces brasiers, au bruit
du craquement des votes et de la chute des poutres brlantes et des
toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces dbris
embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dvoraient avec un bruissement
imptueux les difices entre lesquels il marchait, dpassant leur fate,
flchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos ttes. Nous
marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux
murailles de feu! Une chaleur pntrante brlait nos yeux; qu'il fallait
cependant tenir ouverts et fixs sur le danger. Un air dvorant, des
cendres tincelantes, des flammes dtaches, embrasaient notre
respiration courte, sche, haletante, et dj presque suffoque par la
fume. Nos mains brlaient en cherchant  garantir notre figure d'une
chaleur insupportable, et en repoussant les flammches qui couvraient 
chaque instant et pntraient nos vtemens.

Dans cette inexprimable dtresse, et quand une course rapide paraissait
notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troubl s'arrta.
L, se serait peut-tre termine notre vie aventureuse, si des pillards
du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces
tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidrent vers les
dcombres fumans d'un quartier rduit en cendres ds le matin.

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmhl. Ce marchal, bless
 la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher
Napolon ou y prir avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport:
l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le pril, ne
le quittait jamais.

Pour chapper  cette vaste rgion de maux, il fallut encore qu'il
dpasst un long convoi de poudre qui dfilait au travers de ces feux.
Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva
avec la nuit  Ptrowsky.

Le lendemain matin, 17 septembre, Napolon tourna ses premiers regards
sur Moskou, esprant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute
sa violence: toute cette cit lui parut une vaste trombe de feu qui
s'levait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.
Absorb par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long
silence que pour s'crier: Ceci nous prsage de grands malheurs!

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait us tous ses
moyens de guerre. Moskou avait t le terme de ses projets, le but de
toutes ses esprances, et Moskou s'vanouissait: quel parti va-t-il
prendre! C'est alors sur-tout que ce gnie si dcisif fut forc
d'hsiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total
d'une descente prpare  si grands frais, et dcider, de
Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anantissement de l'arme autrichienne;
enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu' Munich, telles
qu'elles furent excutes; ce mme homme qui, l'anne d'aprs, dicta de
Paris, avec la mme infaillibilit, tous les mouvemens de son arme
jusqu' Berlin, le jour fixe de son entre dans cette capitale, et la
nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui,  son tour
tonn, reste incertain. Jamais il n'a communiqu ses plus audacieux
projets  ses ministres les plus intimes que par ordre de les excuter;
et le voil contraint de consulter, d'essayer les forces morales et
physiques de ceux qui l'entourent.

Toutefois, c'est en conservant les mmes formes. Il dclare donc qu'il
va marcher sur Ptersbourg. Dj cette conqute est trace sur ses
cartes, jusque-l si prophtiques: l'ordre mme est donn aux diffrens
corps de se tenir prts. Mais sa dcision n'est qu'apparente; c'est
comme une meilleure contenance qu'il cherche  se donner, ou une
distraction  la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier,
Bessires sur-tout, l'eurent-ils bientt convaincu que le temps, les
vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.

En ce moment il apprend que Kutusof, aprs avoir fui vers l'orient, a
tourn subitement vers le midi, et qu'il s'est jet entre Moskou et
Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expdition de Ptersbourg;
c'tait une triple raison de marcher sur cette arme dfaite, pour
l'achever; pour prserver son flanc droit et sa ligne d'opration; pour
s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie;
enfin, pour s'ouvrir une retraite sre, courte, neuve et vierge vers
Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napolon
reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conqute de
Ptersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies
de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fiert, soit politique qui ne
veut pas s'tre trompe, il les repousse.

D'ailleurs, o s'arrterait-il dans une retraite? Il a tant compt sur
une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prts en
Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi dtruire encore de
nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes
quelque chose  perdre, pour les dcider  une paix conservatrice.
Peut-il marcher  une autre bataille,  de nouvelles conqutes, sans
dcouvrir une ligne d'opration toute seme de malades, de traneurs, de
blesss, et de convois de toute espce? Moskou est le point de
ralliement gnral, comment le changer? Quel autre nom attirerait?

Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant
de sacrifices, quand il sait que sa lettre  Alexandre vient de
traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour
recevoir une rponse tant dsire; quand il faut ce temps pour rallier,
refaire son arme, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie
n'a que trop lgitim le pillage, et pour arracher ses soldats  cette
grande cure.

Cependant,  peine le tiers de cette arme et de cette capitale existe
encore. Mais lui et le Kremlin sont rests debout; sa renomme est
encore tout entire; et il se persuade que ces deux grands noms de
Napolon et de Moskou runis suffiront pour tout achever: il se dcide
donc  rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement
prserv.

[Illustration]




CHAPITRE VIII.


LES camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier.
C'taient au milieu des champs, dans une fange paisse et froide, de
vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fentres et des
portes dores. Autour de ces feux, sur une litire de paille humide
qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs
officiers, tout tachs de boue et noircis de fume, assis dans des
fauteuils, ou couchs sur des canaps de soie.  leurs pieds taient
tendus ou amoncels les schalls de cachemires, les plus rares fourrures
de la Sibrie, des toffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans
lesquels ils n'avaient  manger qu'une pte noire, cuite sous la cendre,
et des chairs de cheval  demi grilles et sanglantes. Singulier
assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de salet, de luxe
et de misre!

Entre les camps et la ville, on rencontrait des nues de soldats
tranant leur butin, ou chassant devant eux, comme des btes de somme,
des mougiques courbs sous le poids du pillage de leur capitale; car
l'incendie montra prs de vingt mille habitans, inaperus jusque-l dans
cette immense cit. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes,
paraissaient bien vtus; c'taient des marchands. On les vit venir se
rfugier, avec les dbris de leurs biens, auprs de nos feux. Il y
vcurent ple-mle avec nos soldats, protgs par quelques-uns, et
soufferts ou  peine remarqus par les autres.

Il en fut de mme d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs
jours, ils errrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns mme
encore arms. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosit, sans
songer  les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie,
soit insouciance ou piti, et que, hors du combat, le Franais se plaise
 n'avoir plus d'ennemis. Ils les laissaient partager leurs feux; bien
plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le
dsordre fut moins grand, ou plutt quand les chefs eurent organis
cette maraude comme un fourrage rgulier, alors ce grand nombre de
traneurs russes fut remarqu. On ordonna de les saisir, mais dj sept
 huit mille s'taient chapps. Nous emes bientt  les combattre.

En entrant dans la ville, l'empereur fut frapp d'un spectacle encore
plus trange; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons
parses, restes debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce
colosse abattu, brl et calcin, tait importune. Des monceaux de
cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des
piliers  demi crouls, marquaient seuls la trace des rues.

Les faubourgs taient sems d'hommes et de femmes russes, couverts de
vtemens presque brls. Ils erraient comme des spectres dans ces
dcombres; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour
en arracher quelques lgumes, d'autres disputaient aux corbeaux des
restes d'animaux morts que l'arme avait abandonns. Plus loin, on en
aperut qui se prcipitaient dans la Moskowa: c'tait pour en retirer
des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dvoraient
sans prparation, tout aigris et gts qu'ils taient dj.

Cependant la vue du butin, dans ceux des camps o tout manquait encore,
avait enflamm les soldats que leur service ou des officiers plus
svres retenaient au drapeau. Ils murmurrent. Pourquoi les retenir;
pourquoi les laisser prir de faim et de misre, quand tout tait  leur
porte! Devait-on laisser  ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur
arracher? D'o vient ce respect pour l'incendie? Et ils ajoutaient:
que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonne, mais
encore ayant voulu tout y dtruire, tout ce qu'on pourrait en sauver
serait lgitimement acquis; qu'il en tait des restes de cette cit
comme de ces dbris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux
vainqueurs; les Moskovites s'tant servis de leur capitale comme d'une
grande machine de guerre pour nous anantir.

C'taient les plus probes et les plus disciplins qui parlaient ainsi,
et l'on n'avait rien  leur rpondre. Cependant, un scrupule exagr
empchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le rgler:
alors, pousss par les besoins les plus imprieux, tous se prcipitent,
soldats d'lite, officiers mme. Les chefs sont obligs de fermer les
yeux; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes
indispensables.

L'empereur voit son arme entire disperse dans la ville. Sa marche est
embarrasse par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui
en reviennent; par des rassemblemens tumultueux de soldats groups
autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des
boutiques et des glises, que le feu est prs d'atteindre, et qu'ils
cherchent  enfoncer.

Ses pas sont arrts par des dbris de meubles de toute espce qu'on a
jets par les fentres pour les soustraire  l'incendie; enfin, par un
riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin: car
voil les soldats; ils recommencent sans cesse leur fortune; prenant
tout sans distinction; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient
tout emporter; puis au bout de quelques pas, forcs par la fatigue de
jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.

Les routes en sont obstrues; les places comme les camps sont devenus
des marchs o chacun vient changer le superflu contre le ncessaire.
L, les objets les plus rares, inapprcis par leurs possesseurs, sont
vendus  vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien
au-del de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achte  une perte
immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir.
Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas
de sucre et de caf, au milieu des vins et des liqueurs les plus
exquises, qu'ils voudraient changer contre un morceau de pain.
Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombs prs
des flammes qui les atteignent et les tuent.

Nanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient chapp au
feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut
respect. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le
pillage qui en tait la suite ncessaire. On a reproch  quelques-uns
de nos hommes d'lite de s'tre trop plu  recueillir ce qu'ils purent
drober aux flammes; mais il y en eut si peu qu'ils furent cits. La
guerre, dans ces hommes ardens, tait une passion qui en supposait
d'autres. Ce n'tait point cupidit, car ils n'amassaient point; ils
usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour
donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout pay
par le danger.

Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut gure de distinction 
tablir, si ce n'est dans le motif: les uns prirent  regret, quelques
autres avec joie, tous par ncessit. Au milieu de richesses qui
n'appartenaient plus  personne, prtes  tre consumes, et se perdant
au milieu des cendres, on se trouva plac dans une position toute
nouvelle, o le bien et le mal taient confondus, et pour laquelle il
n'y avait point de rgle trace. Les plus dlicats par leurs sentimens,
ou parce qu'ils taient les plus riches, achetrent aux soldats les
vivres et les vtemens qui leur manquaient; d'autres envoyrent pour eux
 la maraude; les plus ncessiteux furent obligs de se pourvoir de
leurs propres mains.

Quant aux soldats, plusieurs s'tant embarrasss des fruits de leur
pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians; dans le danger ils
calculrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient
ddaign de faire pour se sauver eux-mmes.

Ce fut au travers de ce bouleversement que Napolon rentra dans Moskou.
Il l'abandonna  ce pillage, esprant que son arme rpandue sur ces
ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que
le dsordre s'accroissait; que la vieille garde, elle-mme, tait
entrane; que les paysans russes, enfin attirs avec leurs provisions,
et qu'il faisait payer gnreusement afin d'en attirer d'autres, taient
dpouills de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats
affams; quand il apprit que les diffrens corps, en proie  tous les
besoins, taient prts  se disputer violemment les restes de Moskou;
qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce
pillage irrgulier, alors il donna des ordres svres, il consigna sa
garde. Les glises, o nos cavaliers s'taient abrits, furent rendues
au culte grec. La maraude fut ordonne dans les corps par tour de rle,
comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traneurs
russes.

Mais il tait trop tard. Ces militaires avaient fui; les paysans,
effarouchs, ne revenaient plus: beaucoup de vivres taient gaspills.
L'arme franaise est tombe quelquefois dans cette faute; mais ici
l'incendie l'excuse: il fallut se prcipiter pour devancer la flamme. Il
est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentr
dans l'ordre.

Quelques crivains, et des Franais mmes, ont fouill ces dcombres,
pour y trouver les traces de quelques excs qui purent y tre commis. Il
y en eut peu. La plupart des ntres se montrrent gnreux pour le petit
nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrrent.
Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans
le pillage, cela doit-il tonner d'une arme exaspre par de si grands
besoins, si souffrante, et compose de tant de nations?

Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant cras ces
guerriers, des reproches s'levrent. Eh qui ne sait que de pareils
dsordres ont toujours t le mauvais ct des grandes guerres, la
partie honteuse de la gloire; que la renomme des conqurans porte son
ombre comme toutes les choses de ce monde! Existe-t-il un tre, si petit
qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse clairer  la
fois de tous cts? C'est donc une loi de la nature que les grands corps
aient de grandes ombres.

Au reste, on s'est trop tonn des vertus comme des vices de cette
arme. C'taient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela
mme les unes furent moins louables, et les autres moins blmables, en
ce qu'ils taient, pour ainsi dire, commands par l'exemple et les
circonstances. C'est ainsi que tout est relatif; ce qui n'exclut pas la
fixit de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de dpart
et comme but. Mais il s'agit ici du jugement qu'on a port de cette
arme et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant  leur
place: or comme cette position tait trs-leve, trs-extraordinaire,
fort complique, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser
l'ensemble, et en apprcier tous les rsultats ncessaires.




CHAPITRE IX.


CEPENDANT Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attir Murat vers
Kolomna, jusqu'au point o la Moskowa en coupe la route. Ce fut l qu'
la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller
jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des
Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres
et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancrent  la lueur
sinistre de l'incendie qui dvorait le centre de leur commerce, le
sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pntrs
d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait
seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des
flammes, et les sifflemens de la tempte. Souvent, la lugubre clart
tait interrompue par des clats livides et subits. Alors on voyait la
figure de ces guerriers, contracte par une douleur sauvage, et le feu
de leurs regards sombres et menaans rpondre  ces feux qu'ils
croyaient notre ouvrage: il dcelait dj cette vengeance froce, qui
fermentait dans leurs coeurs, qui se rpandit dans tout l'empire, et
dont tant de Franais furent victimes.

En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme 
son souverain la perte de sa capitale. Il lui dclare que, pour
conserver les provinces nourricires du sud et sa communication avec
Tormasof et Tchitchakof, il vient d'tre forc d'abandonner Moskou, mais
vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'me
d'un empire; que l o est le peuple russe, l est Moskou et tout
l'empire de Russie.

Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient que cette
blessure sera profonde et ineffaable; mais bientt se relevant, il dit
que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le
sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc
de la longue ligne d'opration de l'ennemi, le tenant comme bloqu par
ses dtachemens: l, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les
ressources de l'empire, recomplter son arme; et dj (le 16
septembre) il annonce que Napolon sera forc d'abandonner sa funeste
conqute.

On dit qu' cette nouvelle Alexandre demeura constern. Napolon
esprait dans la faiblesse de son rival, en mme temps que les Russes en
craignaient l'effet. Le czar dmentit cet espoir et cette crainte. Dans
ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse  ses
peuples. Point d'abattement pusillanime, s'crie-t-il; jurons de
redoubler de courage et de persvrance. L'ennemi est dans Moskou
dserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni mme
d'existence. Entr en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays,
sans union, sans lien national ni religieux, la moiti en est dtruite
par le fer, la faim et la dsertion; il n'a dans Moskou que des dbris;
il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est  ses pieds.

Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein
d'une population puissante, environn d'armes qui l'arrtent et
l'attendent. Bientt, pour chapper  la famine, il lui faudra fuir 
travers les rangs serrs de nos soldats intrpides. Reculerons-nous
donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui
d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour tre la premire des
nations dans la cause de la vertu et de la libert. Il terminait par
une invocation au Tout-Puissant.

Les Russes parlent diversement de leur gnral et de leur empereur. Pour
nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les
faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y rpondirent.
Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a t complet, sans
rserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien rclam, mme au
milieu de la capitale ennemie qu'ils ont prserve. Leur renomme en est
reste grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une
civilisation plus avance aura pntr dans tous leurs rangs, ce grand
peuple aura son grand sicle, et tiendra  son tour ce sceptre de
gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se cder
successivement.

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indcision ou par ruse, lui
russit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita
pour tudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait
atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte
Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent
que ce seigneur voulait revoir pour la dernire fois ses foyers, quand
tout--coup l'difice disparut  leurs yeux dans des tourbillons de
fume.

Ils se pressent pour teindre cet incendie, mais c'est Rostopschine
lui-mme qui les repousse. Ils l'aperoivent, au milieu des flammes
qu'il attise, sourire  l'croulement de cette superbe demeure, puis
d'une main ferme, tracer ces mots, que les Franais, en frisonnant de
surprise, lurent sur la porte de fer d'une glise reste debout. J'ai
embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vcu heureux au sein
de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent
vingt, la quittent  votre approche, et moi je mets le feu  ma maison,
pour qu'elle ne soit pas souille par votre prsence. Franais, je vous
ai abandonn mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un
demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.

Ce fut prs de l que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre,
un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4
octobre, prs Winkowo. Mais l Miloradowitch, serr de trop prs, se
retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sbastiani.
Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la
demande d'une suspension d'armes, en annonant  Kutusof un
parlementaire. C'tait Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet
instant l'arrive de Poniatowski nous rendit quelque supriorit, le roi
ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'crire; il combattit
jusqu' la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.

Cependant, l'incendie commenc dans la nuit du 14 au 15 septembre,
suspendu par nos efforts dans la journe du 15, ranim ds la nuit
suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'tait
ralenti le 19. Il avait cess le 20. Ce jour-l mme, Napolon, que les
flammes avaient chass du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y
appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts,
ses traneurs; sr que tous les siens seront rallis par sa victoire,
par l'appt de ce grand butin, par l'tonnant spectacle de Moskou
prisonnire, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand
dbris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un cueil.

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat
furent prs d'arracher Napolon de ce funeste sjour. Elles annonaient
une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, dj crits,
furent brls. Il semblait que pour notre empereur la guerre ft finie,
et qu'il n'attendt plus qu'une rponse de Ptersbourg. Il nourrissait
son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt.  Moskou aurait-il donc
moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps
heureux, ce qu'il dsire, il l'espre.

Son gnie a d'ailleurs cette grande facult, qui consiste  interrompre
sa plus grande proccupation, quand il lui plat, soit pour en changer,
soit mme pour se reposer; car la volont en lui surpasse l'imagination.
En cela, il rgne sur lui-mme autant que sur les autres.

Ainsi, Paris le distrait de Ptersbourg. Ses affaires encore amonceles,
et les courriers qui, dans les premiers jours, se succdent sans
interruption, l'aident  attendre. Mais la promptitude de son travail en
a bientt puis la matire. Bientt mme, ses estafettes, qui d'abord
arrivaient de France en quatorze jours, s'arrtent. Quelques postes
militaires placs dans quatre villes en cendres, et dans quelques
maisons de bois grossirement palissades, ne suffisaient pas pour
garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu
tablir que quelques chelons, toujours trop espacs, sur une si longue
chelle. Cette ligne d'opration, trop alonge, se brisait par-tout o
l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mls  quelques
Cosaques suffisaient.

Cependant la rponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquitude
de Napolon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Dj
l'activit de son gnie, accoutum aux soins de l'Europe entire, n'a
plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore,
l'organisation de son arme est-elle si parfaite, qu' peine est-ce une
occupation; tout y est dtermin. Tous les fils en sont dans sa main. Il
est entour de ministres qui peuvent lui rpondre sur-le-champ, et 
chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir,
isol ou non; qu'il soit au drapeau,  l'hpital, en cong ou par-tout
ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu' Paris; tant la science d'une
administration concentre tait alors perfectionne, les hommes exercs
et bien choisis, et le chef exigeant.

Mais dj onze jours se sont couls, le silence d'Alexandre dure
encore! et Napolon espre toujours vaincre son rival en opinitret;
perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la
dfense contre l'attaque.

Ds lors, et plus qu' Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes
que leur puissant ennemi veut se fixer dans le coeur de leur empire.
Moskou en cendres reoit un intendant et des municipalits. L'ordre est
donn de s'y approvisionner pour l'hiver. Un thtre se forme au milieu
des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mands. Un
chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soires des
Tuileries. Par l, Napolon prtend abuser un gouvernement que
l'habitude de rgner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait
de longue main  toutes ces dceptions.

Lui-mme sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est
dj plus, octobre commence! Alexandre a ddaign de rpondre! c'est un
affront! il s'irrite. Le 3 octobre, aprs une nuit d'inquitude et de
colre, il appelle ses marchaux. Ds qu'il les aperoit, Entrez,
s'crie-t-il, coutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince
Eugne, lisez. (Ils coutent.) Il faut brler les restes de Moskou,
marcher par Twer sur Ptersbourg, o Macdonald viendra les joindre!
Murat et Davoust feront l'arrire-garde! Et l'empereur, tout anim,
fixe ses yeux tincelans sur ses gnraux, dont la figure froide et
silencieuse n'exprime que l'tonnement.

Alors, s'exaltant pour exalter: Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que
cette pense n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre
aurait-il exist. Dsormais cette conqute est seule digne de nous! De
quelle gloire nous serons combls, et que dira le monde entier, quand il
apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales
du Nord.

Mais Davoust, comme Daru, lui oppose la saison, la disette, une route
strile, dserte, factice, celle de Twer  Ptersbourg, qui s'lve sur
cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent
rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord,
aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en tait
dj trop prs; et que deviendraient six mille blesss encore dans
Moskou: on allait donc les livrer  Kutusof! Celui-ci talonnerait
l'arme! Il faudrait  la fois attaquer et se dfendre, et marcher,
comme en fuyant,  une conqute!

Ces chefs ont assur qu'alors ils proposrent diffrens projets; soin
bien inutile avec un prince dont le gnie devanait toutes les autres
imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrt, s'il et
t dcid  marcher sur Ptersbourg. Mais cette ide n'tait en lui
qu'une saillie de colre, une inspiration du dsespoir de se voir
oblig,  la face de l'Europe, de cder, d'abandonner une conqute, et
de reculer.

C'tait sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis,
et pour amener et appuyer une ngociation qu'entamerait Caulincourt. Ce
grand-officier avait plu  Alexandre: il tait le seul, entre tous les
grands de la cour de Napolon, qui et pris quelque ascendant sur son
rival; mais, depuis plusieurs mois, Napolon le repoussait de son
intimit, n'ayant pu lui faire approuver son expdition.

Ce fut pourtant  lui-mme qu'en ce jour il fut forc de recourir et de
montrer son anxit. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hsite. Il
marche long-temps tout agit et l'entrane sur ses pas, sans que sa
fiert puisse se dcider  rompre un si pnible silence: elle va cder
enfin, mais en menaant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il
daignait l'accorder.

Aprs quelques mots  peine articuls, il va, dit-il, marcher sur
Ptersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans
doute son grand-cuyer: alors la Russie se soulvera contre l'empereur
Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on
l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le
regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractre,
ajoute-t-il, convient  nos intrts; aucun autre prince ne pourrait le
remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prvenir cette
catastrophe,  lui envoyer Caulincourt.

Mais le duc de Vicence, plus capable d'opinitret que de flatterie, ne
changea point de langage; il soutint que cette ouverture serait
inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entirement vacu;
Alexandre n'couterait aucune proposition; que la Russie sentait, 
cette poque de l'anne, tout son avantage; que, bien plus, cette
dmarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que
Napolon avait de la paix, et dcouvrirait tout l'embarras de notre
position.

Il ajouta que, plus le choix du ngociateur serait marquant, plus il
marquerait d'inquitude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, chouerait,
et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude. L'empereur
rompit brusquement cet entretien par ces mots: Eh bien, j'enverrai
Lauriston.

Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux prcdentes, et
que, provoqu par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, ds le jour
mme, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napolon, irrit, lui
rpliqua avec amertume: qu'il aimait les plans simples, les routes les
moins dtournes, les grandes routes, celle par laquelle il tait venu,
mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix. Puis, lui montrant,
comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'crire  Alexandre,
il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour
Ptersbourg. Les dernires paroles de l'empereur  Lauriston furent: Je
veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez
seulement l'honneur!

[Illustration]




CHAPITRE X.


CE gnral part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est
aussitt suspendue, l'entrevue accorde; mais Volkonsky, aide-de-camp
d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvrent sans Kutusof. Vilson assure que
les gnraux et les officiers russes, souponnant leur chef et
l'accusant de faiblesse, avaient cri  la trahison, et que celui-ci
n'avait point os sortir de son camp.

Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'
Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermdiaire,
et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une ngociation
qu'il dsapprouvait, il se retira malgr les instances de Volkonsky, et
voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napolon irrit se serait
prcipit sur Kutusof, aurait renvers et dtruit son arme, encore tout
incomplte, et en et arrach la paix. Dans le cas d'un succs moins
dcisif, du moins aurait-il pu se retirer sans dsastre sur ses
renforts.

Malheureusement Beningsen se hta de demander un entretien  Murat.
Lauriston attendit. Le chef d'tat-major russe, plus habile  ngocier
qu' combattre, s'effora d'enchanter ce roi nouveau, par des formes
respectueuses; de le sduire par des loges; de le tromper par de douces
paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de
la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur rsultat, et
regrettant, dit-on, son trne, depuis qu'il n'en esprait plus un
meilleur, se laissa enchanter, sduire et tromper.

Il dcida Lauriston  retourner dans le camp des Russes, o Kutusof
l'attendait  minuit. L'entrevue commena mal. Beningsen et Volkonsky
voulaient en rester les tmoins. Cela choqua le gnral franais: il
exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.

Ds que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son
but, et lui demanda le passage pour Ptersbourg. Le gnral russe
rpondit que cette demande dpassait ses pouvoirs; mais aussitt il
proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napolon pour Alexandre, et
offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna
ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite rptrent tous ses
gnraux.

 les entendre, tous gmissaient de cette continuit de combats. Et
pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient
s'estimer, s'aimer, et tre allis l'un de l'autre. Ils formaient des
voeux ardens pour qu'une prompte paix arrivt de Ptersbourg. Jamais
Volkonsky ne se hterait assez. Et ils s'empressaient autour de
Lauriston, l'attirant  part, lui prenant les mains, et lui prodiguant
ces manires caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.

Ce qui fut bientt prouv, c'est qu'ils s'taient sur-tout entendus pour
tromper Murat et son empereur. Ils y russirent. Ces dtails
transportrent de joie Napolon. Crdule par espoir, par dsespoir
peut-tre, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, press
d'chapper au sentiment intrieur qui l'oppresse, il semble vouloir
s'tourdir en s'abandonnant  une joie expansive. Il appelle tous ses
gnraux, il triomphe en leur annonant une paix toute prochaine!
Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes!  la
rception de sa lettre, on verra Ptersbourg faire des feux de joie.

Cet armistice tait singulier. Pour le rompre, il suffisait de se
prvenir rciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour
le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins
que les Russes l'interprtrent. On ne pouvait amener un convoi, ni
faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait
par-tout, except o elle pouvait nous tre favorable.

Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut  se montrer
aux avant-postes ennemis. L, il jouissait des regards que sa bonne
mine, sa rputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les
chefs russes n'eurent garde de le dgoter, ils le comblrent de toutes
les marques de dfrence propres  entretenir son illusion. Il pouvait
ordonner  leurs vedettes comme aux Franais. Si quelque partie du
terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui
cder.

Des chefs cosaques allrent jusqu' feindre l'enthousiasme, et  dire
qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui rgnait 
Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui.
Il alla plus loin. On entendit Napolon s'crier, en lisant ses lettres:
Murat, roi des Cosaques! Quelle folie! Toutes les ides possibles
venaient  des hommes  qui tout tait arriv.

Quant  l'empereur, qu'on ne trompait gure, il n'eut que quelques
instans d'une joie factice. Il se plaignit bientt de ce qu'une guerre
irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes
ces dmonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rder
sur ses flancs et derrire lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille
garde n'avaient-ils pas t surpris, dfaits, et leur chef pris par eux?
Et c'tait deux jours aprs l'armistice, sur la route de Mojask, sur sa
ligne d'opration, celle par laquelle l'arme communiquait avec ses
magasins, ses renforts, ses dpts, et lui avec l'Europe.

En effet, sur cette mme route, deux convois considrables venaient
encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la ngligence de son
chef, qui se tua de dsespoir; l'autre, par la lchet d'un officier,
qu'on allait punir, quand la retraite commena. La perte de l'arme fit
son salut.

Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers,
allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et
comme les environs de Moskou et de Winkowo se dgarnissaient de plus en
plus, on s'cartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux
revenaient puiss: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de
seigle, chaque trousse de fourrage nous tait dispute. Il fallait les
arracher  l'ennemi. C'taient des surprises, des combats, des pertes
continuelles. Les paysans s'en mlaient. Ils punirent de mort ceux
d'entre eux que l'appt du gain avait attirs dans nos camps avec
quelques vivres. D'autres mettaient le feu  leurs propres villages,
pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils
avaient d'abord appels, et qui nous y tenaient assigs.

Ce furent encore des paysans qui prirent Vria, ville voisine de
Moskou. Un de leurs prtres cont, dit-on, le projet de coup de main,
et l'excuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof,
puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal
d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-mme, se prcipitait sur
nos palissades. Il les dtruisit, pntra dans la ville, et en fit
gorger toute la garnison.

Ainsi la guerre tait par-tout, devant, sur nos flancs, derrire nous;
l'arme s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus
entreprenant. Il en allait tre de cette conqute comme de tant
d'autres, qui se font en masse, et se perdent en dtail.

Murat lui-mme s'inquite enfin. Il a vu dans ses affaires journalires
se fondre la moiti du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans
leur rencontre avec les ntres, les officiers russes soit fatigue,
vanit, ou franchise militaire pousse jusqu' l'indiscrtion, se sont
rcris sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent ces
chevaux d'un aspect encore sauvage,  peine dompts, et dont la longue
crinire balayait la poussire de la plaine. Cela ne nous disait-il pas
qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la ntre
se perdait. Le bruit continuel de dchargs d'armes  feu, dans
l'intrieur de leur ligne, ne nous annonait-il pas qu'une multitude de
recrues s'y exerait  la faveur de l'armistice.

Et rellement, malgr les longs trajets qu'elles eurent  faire, toutes
rejoignirent. On n'ut point besoin, comme dans les autres annes,
d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les
chemins, hors la grande route, eussent rendu leur dsertion impossible.
Aucun ne manquait  l'appel national; la Russie entire se levait; les
mres avaient, disait-on, pleur de joie en apprenant que leurs fils
taient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse
nouvelle, et les ramenaient elles-mmes, pour les voir marqus du signe
des croiss, et les entendre crier: Dieu le veut.

Ces Russes ajoutrent qu'ils s'tonnaient sur-tout de notre scurit 
l'approche de leur puissant hiver; c'tait leur alli naturel et le plus
terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient,
ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'criaient-ils, vos
ongles tomberont, vos armes s'chapperont de vos mains engourdies et 
demi mortes.

On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-l
demandaient aux ntres s'ils n'avaient point chez eux assez de bl,
assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et
mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de
leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol tranger; ils
ajoutaient que c'tait un larcin fait  son pays; que, vif, on se devait
 sa culture,  sa dfense,  son embellissement; que, mort, on lui
devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont  son
tour on devait le nourrir.

L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait,
ne voulant pas se laisser branler. L'inquitude dont il tait ressaisi
se dcelait par des ordres de colre. Ce fut alors qu'il fit dpouiller
les glises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophe  la
grande-arme. Ces objets, vous  la destruction par les Russes
eux-mmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit
donn par la victoire, et sur-tout par l'incendie.

Il fallut de longs efforts pour arracher  la tour du grand Yvan sa
gigantesque croix. L'empereur voulait qu' Paris le dme des Invalides
en ft orn. Le peuple russe attachait le salut de son empire  la
possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule
de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napolon, fatigu
de leurs tristes croassemens, s'cria qu'il semblait que ces nues
d'oiseaux sinistres voulussent la dfendre. On ignore, dans cette
position si critique, quelles taient toutes ses penses, mais on le
savait accessible  tous les pressentimens.

Ses sorties journalires, qu'clairait toujours un soleil brillant, dans
lequel il s'efforait de voir et de montrer son toile, ne le
distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui
des dserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaant
d'Alexandre. Ce n'tait point le faible bruit des pas de nos soldats
errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa
rverie, l'arracher  ses cruels souvenirs et  sa prvoyance plus
cruelle encore.

Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec
le comte Daru, l seulement, il convient du danger de sa position. De
Wilna  Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de
retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et
dsert, o son arme amoindrie reste imperceptible, isole, et comme
gare dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de moeurs et de
religion trangres, il n'a pas conquis un homme; il n'est rellement
matre que du sol que ses pieds touchent  l'instant mme. Celui qu'il
vient de quitter et de laisser derrire lui n'est gure plus  lui que
celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant  ces vastes solitudes,
il se voit comme perdu dans leur espace.

Alors il parcourt les diffrentes rsolutions qui lui restent  prendre.
On croit, dit-il, qu'il n'a qu' marcher, sans songer qu'il faut un
mois  son arme pour se refaire, et  ses hpitaux pour tre vacus;
que s'il abandonne ses blesss, on verra les Cosaques triompher chaque
jour de ses malades, de ses traneurs. Il paratra fuir. L'Europe en
retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se
rallier  lui, et qui croirait l'avoir trouv dans Alexandre.

Apprciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son
infaillibilit, il frmit d'y porter une premire atteinte. Quelle
effrayante suite de guerres prilleuses dateront de son premier pas
rtrograde! Qu'on ne blme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas,
ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est
point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit
gnral, quand j'y suis empereur! Puis il s'crie, qu'en politique il ne
faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de
convenir d'une erreur, que cela dconsidre; que lorsqu'on s'est tromp
il faut persvrer, que cela donne raison.

C'est pourquoi il s'opinitre avec cette tnacit, ailleurs sa premire
qualit, ici son premier dfaut; les vertus politiques tant relatives
comme les qualits physiques, qui sont moins dans les choses elles-mmes
que dans leurs rapports avec les circonstances.

Cependant, sa dtresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur
l'arme prussienne. Un avis d'une main trop sre, adress  Berthier,
lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'arme autrichienne.
Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engag si avant qu'il ne
peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur
et succs: ainsi, tour--tour pouss, retenu par tout ce qui dcide ou
dtourne, il demeure sur ces cendres, n'esprant plus, et dsirant
toujours.

Sa fiert, sa politique, et sa sant peut-tre, lui conseillent le pire
de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le
temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'tonne de ne point
retrouver en lui cette dcision vive, mobile et rapide comme les
circonstances: ils disent que son gnie ne sait plus s'y plier; ils s'en
prennent  sa persistance naturelle, qui fit son lvation, et qui
causera sa chute.

[Illustration]




CHAPITRE XI.


MAIS Napolon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il
recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauv s'il peut encore
vaincre Alexandre en dtermination. Il n'apprcie que trop les moyens
qui lui restent pour branler la constance de son rival: il sait que le
nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui
deviendra chaque jour de plus en plus dsavantageux; mais il compte sur
cette puissance d'illusion que lui donne sa renomme. Jusqu' ce jour,
elle a emprunt de lui une force relle et immanquable; il s'efforce
donc, par des raisonnemens spcieux, de soutenir la confiance des siens,
et peut-tre aussi le faible espoir qui lui reste.

Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit que c'est un malheur
sans doute, mais que ce malheur est bon  quelque chose; qu'autrement il
n'aurait pu tablir l'ordre dans une si grande ville, contenir une
population de trois cent mille mes, et coucher au Kremlin sans y tre
gorg. Ils ne nous ont laiss que des dcombres, mais nous y sommes
tranquilles. Sans doute des millions nous chappent, mais que de
milliards perd la Russie! Voil son commerce ruin pour un sicle. La
nation est retarde de cinquante ans: c'est toujours un grand rsultat!
Quand le premier moment d'ardeur sera pass, la rflexion les
pouvantera. Et il en conclut qu'une si forte secousse branlera le
trne d'Alexandre, et forcera ce prince  lui demander la paix.

S'il passe en revue ses diffrens corps d'arme, comme leurs bataillons
rduits ne lui prsentent plus qu'un front court qu'en un instant il a
parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le
dissimuler  ses ennemis, ou mme aux siens, il dclare que,
jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangs sur trois hommes de
hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que
sur deux rangs.

Bien plus, il veut que l'inflexibilit des tats de situation se plie 
cette illusion. Il en conteste les rsultats. L'opinitret du comte de
Lobau ne peut vaincre la sienne: par l, il veut sans doute faire
comprendre  son aide-de-camp ce qu'il dsire que les autres croient, et
que rien ne pourra branler sa rsolution.

Nanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de dtresse de son
avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napolon appelle l'officier
qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'tonne de ses
regards, l'accable de son incrdulit. Les assertions de l'envoy de
Murat perdent de leur assurance. Napolon se sert de son hsitation pour
soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore
attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion,
qu'il rpandra sans doute, que l'empereur est inbranlable, qu'il a sans
doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun
redouble d'efforts.

Cependant, l'attitude de son arme secondait son dsir. La plupart des
officiers persvraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui
voyant toute leur vie dans le moment prsent, et qui, attendant peu de
l'avenir, ne s'en inquitent gure, conservaient leur insouciance, la
plus prcieuse de leurs qualits.  la vrit, les rcompenses que, dans
des revues journalires, l'empereur leur prodiguait, n'taient plus
reues qu'avec une joie grave, mle de quelque tristesse. Les places
vides qu'on allait remplir taient encore toutes sanglantes. Ces faveurs
menaaient.

D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jet leurs vtemens
d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait dtruit leur
chaussure; le reste de leurs vtemens taient uss par les combats;
mais, malgr tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin
leur dnuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes
clatantes et bien rpares. Dans cette premire cour du palais des
czars,  huit cents lieues de leurs ressources, et aprs tant de combats
et de bivouacs, ils voulaient paratre encore propres, prts et
brillans; car c'est l l'honneur du soldat: ils y attachaient encore
plus de prix  cause de la difficult, pour tonner, et parce que
l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.

L'empereur s'y prtait complaisamment, s'aidant de tout pour esprer,
quand vinrent tout--coup les premires neiges. Avec elles tombrent
toutes les illusions dont il cherchait  s'environner. Ds lors il ne
songe plus qu' la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans
qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit
seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'arme soit en quartier
d'hiver, et il presse le dpart de ses blesss. L, comme ailleurs, sa
fiert ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages
manquent  son artillerie, dsormais trop nombreuse pour une arme aussi
rduite; il n'importe, il s'irrite  la proposition d'en laisser une
partie dans Moskou: Non, l'ennemi s'en ferait un trophe; et il exige
que tout marche avec lui.

Dans ce pays dsert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut
qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol o, chaque
jour, les courses les plus lointaines et les plus prilleuses ne
suffisent pas  la nourriture de la journe. Quelques-uns des siens
s'tonnrent d'entendre des ordres si inexcutables; mais on a dj vu
que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le
plus souvent, pour indiquer aux siens l'tendue des besoins, et les
efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.

Sa dtresse ne pera que par quelques accs d'humeur. C'tait le matin 
son lever. L, au milieu des chefs rassembls, entour de leurs regards
inquiets et qu'il suppose dsapprobateurs, il semble vouloir les
repousser de son attitude svre, et d'une voix brusque, cassante et
concentre.  la pleur de son visage, on voyait que la vrit, qui ne
se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait
oppress longuement de sa prsence, et fatigu de son importune clart.
Quelquefois alors, son coeur, trop surcharg, dborde, et rpand ses
douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de
s'tre soulag de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces
injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite  rparer.

Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'pancha franchement, mais sans
faiblesse: Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'craser ou
l'carter, puis tourner subitement vers Smolensk. Mais alors Daru,
jusque-l de cet avis, lui rpond, qu'il est trop tard; que l'arme
russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oublie! Que ds
que son arme aura le visage tourn vers la France, elle lui chappera
en dtail. Que chaque soldat, charg de butin, prendra les devants
pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'cria
l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp
retranch et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il
en rpond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux
qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux
logemens, si les maisons manquent, les caves y suppleront. Ainsi l'on
attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie arme
viennent nous dgager, s'unir  nous et achever la conqute!

 cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il
rpondit: Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y
ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans
nouvelles de moi? qui peut prvoir l'effet de six mois sans
communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas  mon absence, et
la Prusse et l'Autriche en profiteraient.

Toutefois, Napolon ne se dcide encore ni  rester, ni  partir. Vaincu
dans ce combat d'opinitret, il remet de jour en jour  avouer sa
dfaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'lmens, qui
s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient
passer ses dernires journes  discuter le mrite de quelques vers
nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le rglement de la comdie
franaise de Paris, qu'il met trois soires  achever. Comme ils
connaissent toute son anxit, ils admirent la force de son gnie, et la
facilit avec laquelle il dplace et fixe o il lui plat toute la
puissance de son attention.

On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-l si simples
et si courts. Il cherchait  s'tourdir. Puis, s'appesantissant, ils le
voyaient passer ses longues heures  demi couch, comme engourdi, et
attendant, un roman  la main, le dnouement de sa terrible histoire.
Alors ils rptent entre eux, en voyant ce gnie opinitre et inflexible
lutter contre l'impossibilit, que, parvenu au fate de sa gloire, sans
doute il pressent que de son premier mouvement rtrograde, datera sa
dcroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se
retenant encore quelques instans sur ce sommet.

Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres 
Alexandre montraient son arme au sein de l'abondance; ses recrues
arrivant de toutes parts et s'exerant; ses blesss se rtablissant au
sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les
autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se
glissant mme dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour,
Rostopschine reoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conqute.
S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui
amnent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt
 dtruire l'arme ennemie et  augmenter la sienne. Tout le sert, tout
nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!

Kutusof ne nglige aucun avantage. Il fait retentir l'cho du canon des
Aropyles jusque dans ses camps. Les Franais, dit-il, sont chasss de
Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napolon. Moskou sera
sa prison, son tombeau et celui de sa grande arme. On va prendre la
France en Russie! C'est ainsi que le gnral russe parlait aux siens et
 son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat.  la fois
fier et rus, il savait prparer avec lenteur une guerre tout--coup
imptueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles
mielleuses, le projet le plus funeste.

Enfin, aprs plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un
cosaque achve de le rompre. Ce barbare a tir sur Murat au moment o ce
prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il dclare 
Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse viol, n'existe plus, et que
dsormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-mme.

En mme temps, il fait avertir l'empereur qu' sa gauche un terrain
couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrires;
que sa premire ligne, adosse  un ravin, y peut tre prcipite;
qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un dfil est dangereuse,
et ncessite un mouvement rtrograde. Mais Napolon n'y peut consentir,
quoique d'abord il et indiqu Woronowo comme une position plus sre.
Dans cette guerre, encore  ses yeux plutt politique que militaire, il
craignait sur-tout de paratre flchir. Il prfrait tout risquer.

En mme temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston  Kutusof, soit que,
prs de l'attaquer, il voult augmenter sa scurit; soit plutt
tnacit dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulire
ngligence dans ses prparatifs de dpart. Il y songeait cependant, car
ds ce mme jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow
et Bilo sur Vitepsk. Il en dicte un moment aprs un autre sur
Smolensk. Junot reoit l'ordre de brler, le 21,  Kolotsko, tous les
fusils des blesss, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera
Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu' Moskou, et
pour la premire fois, Berthier pense  faire distribuer des cuirs.

Ce major-gnral suppla peu son chef dans cette circonstance critique.
Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune
prcaution nouvelle, et il attendit que les moindres dtails lui fussent
dicts par son empereur. Ils furent oublis. Cette ngligence, ou cette
imprvoyance, eut des suites funestes. Dans une arme dont chaque partie
tait commande par un marchal, un prince ou mme un roi, on compta
trop peut-tre les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait
rien de lui-mme, il se contentait de rpter fidlement la lettre mme
des volonts de Napolon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou
habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de
ses instructions avec leur partie conjecturale.

Cependant, Napolon rallie ses corps d'arme, les revues qu'il passe
dans le Kremlin sont plus frquentes; il runit en bataillons tous les
cavaliers dmonts, et il prodigue les rcompenses. La division
Claparde, les trophes et tous les blesss transportables partent pour
Mojask; le reste est runi dans le grand hpital des Enfans trouvs; on
y place des chirurgiens franais; les blesss russes, mls aux ntres,
seront leur sauve-garde.

Mais il tait trop tard. Au milieu de ces prparatifs, et dans l'instant
o Napolon passait en revue, dans la premire cour du Kremlin, les
divisions de Ney, tout--coup le bruit se rpand autour de lui que le
canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir;
les uns, par incrdulit ou incertitude, et redoutant un premier
mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hsitant 
provoquer un signal terrible, ou par crainte d'tre envoys pour
vrifier cette assertion, et de s'exposer  une course fatigante.

Enfin Duroc se dtermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il
se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le
jeune Branger, accourt. Il annonce que la premire ligne de Murat a t
surprise et culbute, sa gauche tourne  la faveur des bois, son flanc
attaqu, sa retraite coupe; que douze canons, vingt caissons, trente
fourgons sont pris, deux gnraux tus, trois  quatre mille hommes
perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est bless. Il n'a pu arracher 
l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multiplies
sur les troupes nombreuses qui dj occupaient, derrire lui, le grand
chemin, sa seule retraite.

Cependant l'honneur est sauv. L'attaque de front, conduite par Kutusof,
a t molle; Poniatowski,  la droite, a rsist glorieusement; Murat et
les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrt Bagawout, prs
d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rtabli le combat. Claparde
et Latour-Maubourg ont nettoy le dfil de Spaskaplia, qu'occupait dj
Platof,  deux lieues en arrire de notre ligne. Deux gnraux russes
sont tus, d'autres blesss; la perte des ennemis est considrable, mais
il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin
la victoire.

Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moiti
des restes de sa cavalerie; ce combat l'a acheve; ses dbris, extnus
de faim, pourraient  peine fournir une charge. Et voil la guerre
recommence. C'tait le 18 octobre.

 cette nouvelle, Napolon retrouve le feu de ses premires annes.
Mille ordres d'ensemble et de dtail, tous diffrens, tous d'accord,
tous ncessaires, jaillissent  la fois de son gnie imptueux. La nuit
n'est point encore venue, et dj toute son arme est en mouvement vers
Woronowo; Broussier est dirig sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn.
L'empereur lui-mme, avant que le jour du 19 octobre l'claire, sort de
Moskou; il s'crie: Marchons sur Kalougha, et malheur  ceux qui se
trouveront sur mon passage!

[Illustration]




LIVRE NEUVIME.




CHAPITRE I.


DANS la partie mridionale de Moskou, prs de l'une de ses portes, l'un
de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes
deux vont  Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne;
l'autre est neuve. C'tait sur la premire que Kutusof venait de battre
Murat. Ce fut par cette mme route que Napolon sortit de Moskou le 19
octobre, en annonant  ses officiers qu'il allait regagner les
frontires de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk.
L'un deux, Rapp, observa qu'il tait tard, et que l'hiver pourrait nous
atteindre en chemin. L'empereur rpondit, qu'il avait d laisser aux
soldats le temps de se refaire, et aux blesss rassembls dans Moskou,
Mojask et Kolotsko, celui de s'couler vers Smolensk. Puis, montrant
un ciel toujours pur, il leur demanda si dans ce soleil brillant ils ne
reconnaissaient pas son toile? Mais cet appel  sa fortune et
l'expression sinistre de ses traits, dmentaient la scurit qu'il
affectait.

Napolon, entr dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et
vingt mille malades et blesss, en sortait avec plus de cent mille
combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son sjour, malgr
les pertes journalires, lui avait donc servi  reposer son infanterie,
 complter ses munitions,  augmenter ses forces de dix mille hommes,
et  protger le rtablissement ou la retraite d'une grande partie de
ses blesss. Mais, ds cette premire journe, il put remarquer que sa
cavalerie et son artillerie se tranaient plutt qu'elles ne marchaient.

Un spectacle fcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef.
L'arme, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans
cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille
chevaux de toute espce, cent mille combattans marchant  la tte avec
leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux
mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de
guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion
effrayante, ressemblait  une horde de Tartares, aprs une heureuse
invasion.

C'tait, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mlange,
une confusion de calches, de caissons, de riches voitures et de
chariots de toute espce. Ici, des trophes de drapeaux russes, turcs et
persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: l des paysans russes
avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font
partie: d'autres, tranant  force de bras jusqu' des brouettes,
pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insenss n'atteindront
pas ainsi la fin de la premire journe: mais, devant leur folle
avidit, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.

On remarquait sur-tout dans cette suite d'arme une foule d'hommes de
toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans
toutes les langues, et faisant avancer,  force de cris et de coups, des
voitures lgantes, tranes par des chevaux nains, attels de cordes.
Elles sont pleines du butin arrach  l'incendie, ou de vivres. Elles
portent aussi des femmes franaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes
furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la
haine des Moskovites, que l'invasion a appele sur leurs ttes; l'arme
est leur seul asile.

Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On
croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutt une de ces
armes de l'antiquit, revenant toute charge d'esclaves et de
dpouilles aprs une grande destruction. On ne concevait pas comment la
tte de cette colonne pourrait traner et soutenir, dans une si longue
route, une aussi lourde masse d'quipages.

Malgr la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napolon avait
peine  se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait
sans doute que l'embarras d'un dfil, quelques marches forces, ou une
boutade de Cosaques, pour nous dbarrasser de tout cet attirail; mais le
sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous allger ainsi. Pour
l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ter ni reprocher  ses
soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le
butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances
qu'il leur devait, pouvait-il leur dfendre d'en emporter: enfin les
transports militaires manquant, ces voitures taient, pour les malades
et les blesss, la seule voie de salut.

Napolon se dgagea donc en silence de l'immense attirail qu'il
entranait aprs lui, et s'avana sur la vieille route de Kalougha. Il
poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonant qu'il
allait vaincre Kutusof sur la champ mme de sa victoire. Mais
tout--coup, au milieu du jour,  la hauteur du chteau de Krasnopachra
o il s'arrta, il tourna subitement  droite avec son arme, et gagna
en trois marches, et  travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manoeuvre, la pluie le surprit, gta les chemins de
traverse, et le fora d'y sjourner. Ce fut un grand malheur. On ne
tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.

Toutefois, l'empereur avait masqu son mouvement par le corps de Ney et
les dbris de la cavalerie de Murat, rests derrire la Motscha et 
Woronowo. Kutusof, tromp par ce simulacre, attendit encore la
grande-arme sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transporte
tout entire sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche  faire
pour passer paisiblement  ct de lui, et pour le devancer vers
Kalougha.

Une lettre de Berthier  Kutusof, date du premier jour de cette marche
de flanc, fut  la fois une dernire tentative de paix, et peut-tre une
ruse de guerre. Elle resta sans rponse satisfaisante.

[Illustration]




CHAPITRE II.


LE 23, le quartier-imprial tait  Borowsk. Cette nuit fut douce pour
l'empereur; il apprit qu' six heures du soir, Delzons et sa division
avaient,  quatre lieues devant lui, trouv vide Malo-Iaroslavetz et les
bois qui la dominent: c'tait une position forte,  porte de Kutusof,
et le seul point o il pouvait nous couper la nouvelle route de
Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succs au lieu de l'assurer,
et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en mut
gure, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hter, quand le bruit d'un
combat trs-vif arriva jusqu' lui: alors il s'inquite, il court se
placer sur une hauteur, et il coute. Les Russes l'avaient-ils prvenu?
sa manoeuvre tait-elle manque? n'avait-il point mis assez de rapidit
dans cette marche, o il s'agissait de dpasser le flanc gauche de
Kutusof?.

En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement
qui suit un long repos. Moskou n'est spare de Malo-Iaroslavetz que par
cent dix werstes; quatre journes suffisaient pour les franchir: on en
met six. L'arme, surcharge de vivres et de pillage, tait lourde; les
chemins marcageux. On avait sacrifi tout un jour au passage de la Nara
et de son marais, ainsi qu'au ralliement des diffrens corps. Il est
vrai qu'en dfilant si prs de l'ennemi il fallait marcher serr pour ne
pas lui prter un flanc trop along. Quoi qu'il en soit, on peut dater
tous nos malheurs de ce sjour.

Cependant l'empereur coute encore: le bruit augmente. Est-ce donc une
bataille! s'crie-t-il. Chaque dcharge le dchire, car il ne
s'agissait plus pour lui de conqurir, mais de conserver, et il passe
Davoust qui le suit; mais lui et ce marchal n'arrivrent prs du champ
de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand
tout tait dcid.

Alors seulement un officier envoy par le prince Eugne lui vint tout
expliquer. Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de
Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis
gravir contre une colline escarpe: c'est sur ce penchant rapide,
entrecoup de ressauts  pic, que la ville est btie. Au-del est une
plaine haute, entoure de bois d'o sortent trois routes, l'une en face,
qui vient de Kalougha, et deux  gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp
retranch de Kutusof.

Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir
placer toute sa division dans la ville haute, au-del d'une rivire,
d'un dfil, et sur la crte d'un prcipice dans lequel une surprise
nocturne aurait pu la jeter. Il est donc rest sur cette rive basse de
la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que
par deux bataillons.

La nuit finissait; il tait quatre heures, tout dormait encore dans les
bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout--coup les
Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris
pouvantables. Nos sentinelles sont renverses sur leurs postes, les
postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce
n'tait point un coup de main, car les Russes avaient montr du canon!
Ds le commencement de l'attaque ses clats avaient t,  trois lieues
de l, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat srieux.

Le rapport ajoutait qu'alors le prince tait accouru avec quelques
officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi prcipitamment.
 mesure qu'il s'est approch, un vaste amphithtre tout anim s'est
dploy devant lui: la Louja en marquait le pied, et dj une nue de
tirailleurs russes disputaient ses rives.

Derrire eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde
plongeait ses feux sur Delzons: au-del, sur la plaine haute, toute
l'arme de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par
les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se
retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'o elles
dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: dj
mme elles s'tablissaient en travers de cette vieille route de
Kalougha, libre hier, et que nous tions matres d'occuper et de
parcourir, mais que dsormais Kutusof pourra dfendre pied  pied.

En mme temps, l'artillerie ennemie a profit des hauteurs qui, de son
ct, bordent la rivire; ses feux traversent le fond du repli dans
lequel Delzons et ses troupes sont engags. La position tait intenable,
et toute hsitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte
retraite, ou par une attaque imptueuse; mais c'tait devant nous
qu'tait notre retraite, et le vice-roi a ordonn l'attaque.

Aprs avoir franchi la Louja sur un pont troit, la grande route de
Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui
monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux:
Delzons et ses Franais s'y enfoncent tte baisse; les Russes rompus
sont renverss; ils cdent, et bientt nos baonnettes brillent sur les
hauteurs.

Delzons, se croyant sr de la victoire, l'annona. Il n'avait plus
qu'une enceinte de btimens  envahir, mais ses soldats hsitrent. Lui
s'avana, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple,
quand une balle le frappa au front, et l'tendit par terre. On vit
alors son frre se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer
dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mle; mais une
seconde balle l'atteignit lui-mme, et tous deux expirrent ensemble.

Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot
remplaa Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une glise et
dans son cimetire, dont ils crnelrent les murs. Cette glise, situe
 gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq
fois, dans cette journe, ce poste se trouva dpass par les colonnes
russes qui poursuivaient les ntres, et cinq fois ses coups, mnags et
tirs  propos sur leur flanc et sur leurs derrires, inquitrent et
ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive,
cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succs de nos
attaques.

 peine ce gnral a-t-il fait cette disposition, que des nues de
Russes l'assaillent; il est repouss vers le pont, o le vice-roi se
tenait pour juger des coups, et prparer ses rserves. D'abord les
secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns aprs les autres;
et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand
effort, fut successivement dtruit sans rsultat.

Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et
regagne une troisime fois les hauteurs. Mais, ds que les Franais
dpassent les maisons, ds qu'ils s'loignent du point central d'o ils
sont partis, ds qu'ils paraissent dans la plaine, o ils sont 
dcouvert, o le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors,
crass par les feux de toute une arme, ils s'tonnent et s'branlent;
de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs claircis cdent
et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur dsordre, et
les voil encore qui redescendent prcipitamment en abandonnant tout.

Mais des obus avaient embras, derrire eux, cette ville de bois; en
reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu;
les recrues russes fanatises s'acharnent; nos soldats s'indignent; on
se bat corps  corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de
l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des prcipices et dans
les flammes, sans lcher prise. L, les blesss expirent, ou touffs
par la fume, ou dvors par des charbons ardens. Bientt leurs
squelettes, noircis et calcins, sont d'un aspect hideux, quand l'oeil y
dmle un reste de forme humaine.

Cependant, tous ne firent pas galement bien leur devoir. On remarqua un
chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait  prorer le
temps d'agir. Il retenait prs de lui, dans ce lieu sr, ce qu'il
fallait de troupes pour l'autoriser  y rester lui-mme, laissant le
reste s'exposer en dtail, sans ensemble et au hasard.

La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance
en jetant une brigade  gauche dans le faubourg, et une  droite dans la
ville. C'taient des Italiens, des recrues; c'tait la premire fois
qu'ils combattaient. Ils montrent en poussant des cris, d'enthousiasme,
ignorant le danger ou le mprisant, par cette singulire disposition qui
rend la vie moins chre dans sa fleur qu' son dclin, soit que jeune on
craigne moins la mort, par l'instinct de son loignement, ou qu' cet
ge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les
riches leur fortune.

Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrime fois, et tout
perdu de mme. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se
dgotrent plus tt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons,
qui les soutinrent, et qui furent obligs de les ramener au danger.

Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse
croissant, et par le succs, descendirent par leur droite pour s'emparer
du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugne en tait  sa
dernire rserve; il s'engagea lui-mme avec sa garde.  cette vue, et 
ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment;
elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquime fois, la
guerre est encore reporte sur les hauteurs.

En mme temps le colonel Praldi et les chasseurs italiens culbutaient,
 coups de baonnettes, les Russes qui dj voyaient la gauche du pont;
et sans reprendre haleine, enivrs de la fume et des feux qu'ils ont
traverss, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils
s'emportrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des
canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe
est sillonn, les arrta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent,
la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repousss jusque dans les
jardins du faubourg. L, ils s'arrtent et se resserrent; Franais et
Italiens, tous dfendent avec acharnement les issues hautes de la ville,
et les Russes, enfin rebuts, reculent et se concentrent sur la route de
Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.

C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Franais, ramasss au fond
d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placs au-dessus de leurs
ttes, et seconds par tous les obstacles que peut offrir une ville
btie sur un penchant rapide.

Toutefois, l'arme contemplait avec tristesse ce champ de bataille, o
sept gnraux et quatre mille Franais et Italiens venaient d'tre
blesss ou tus. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle
n'tait pas double de la ntre, et leurs blesss seraient sauvs. On se
rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en
sacrifiant dix Russes contre un Sudois, avait cru, non-seulement ne
faire qu'une perte gale, mais mme gagner  ce terrible march. On
gmissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant et pu tre
pargn.

En effet, des feux qui brillrent sur notre gauche, dans la nuit du 23
au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et
cependant on remarquait qu'on y avait march languissamment; qu'une
division seule, jete  trois lieues de tout secours, y avait t
ngligemment aventure; que les corps d'arme taient rests hors de
porte les uns des autres. Qu'taient devenus ces mouvemens rapides et
dcisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmhl! Pourquoi cette marche molle et
pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et
nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'tait l ce qu'il y avait
de plus vraisemblable.




CHAPITRE III.


QUAND l'empereur couta le rapport de ce combat, il tait  quelques pas
 droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau
et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de
bois, vieille, dlabre, infecte. L, il se trouvait  une demi-lieue de
Malo-Iaroslavetz,  l'entre du repli de la Louja.

Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale,
obscure et partage en deux par une toile, que le sort de l'arme et de
l'Europe allait se dcider.

Les premires heures de la nuit se passrent  recevoir des nouvelles.
Toutes annonaient que l'ennemi se prparait pour le lendemain  une
bataille que tous inclinaient  refuser.  onze heures du soir,
Bessires entra. Ce marchal devait son lvation  de longs services,
et sur-tout  l'affection de l'empereur, qui s'tait attach  lui comme
 sa cration. Il est vrai qu'on ne pouvait tre favori de Napolon
comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui
tre de quelque utilit, car il sacrifiait peu  l'agrable; qu'enfin,
il fallait avoir t plus que le tmoin de tant de victoires; et
l'empereur fatigu s'habituait  regarder par des yeux qu'il croyait
avoir forms.

Il venait d'envoyer ce marchal pour examiner l'attitude des ennemis.
Bessires a obi: il a soigneusement parcouru le front de la position
des Russes: Elle est, dit-il, inattaquable!-- ciel! s'crie l'empereur
en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en
rpondez-vous! Bessires rpte son assertion: il affirme que trois
cents grenadiers suffiraient l pour arrter une arme. On vit alors
Napolon croiser ses bras d'un air constern, baisser la tte, et rester
comme enseveli dans le plus profond abattement. Son arme est
victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupe, sa manoeuvre djoue:
Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prvenu! Et il ne peut accuser son
toile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie!
hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'tait-elle pas libre? sa
fortune ne lui a donc pas manqu, c'est lui qui a manqu  sa fortune.

Perdu dans cet abme de penses dsolantes, il tombe dans une si grande
stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. 
peine,  force d'importunits, parvient-on  obtenir de lui un signe de
tte. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brlante insomnie le
travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relve,
appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa dtresse:
c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son
esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince
d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et
 la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient
entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski
sur sa droite,  Kremensko. Il attendait si peu l'ennemi de ce ct,
qu'il avait nglig de faire clairer son flanc droit. Il mprisa donc
l'avis de son officier d'ordonnance.

Ds que le soleil du 25 se montra  l'horizon, il monta  cheval et
s'avana sur la route de Kalougha, qui n'tait plus pour lui que celle
de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait
qu'il traverst la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la
Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient
l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas
t avertis, se htaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore
atteint. La route tait couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie
et de voitures de luxe: c'tait l'intrieur de l'arme, chacun marchait
sans dfiance.

On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis
de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'levrent: dj
quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant,
n'entendant plus rien, ne rpondant  aucune question, l'air tout
effar, sans voix et sans haleine. En mme temps, la file des voitures
s'arrtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient
continuer, d'autres retourner: elles se croisrent, se culbutrent, ce
fut bientt un tumulte, un dsordre complet.

L'empereur regardait et souriait, s'avanant toujours, et croyant  une
terreur panique. Ses aides-de-camp souponnaient des Cosaques, mais ils
les voyaient marcher si bien pelotonns, qu'ils en doutaient encore; et
si ces misrables n'eussent pas hurl en attaquant, comme ils le font
tous pour s'tourdir sur le danger, peut-tre que Napolon ne leur et
pas chapp. Ce qui augmenta le pril, c'est qu'on prit d'abord ces
clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de vive
l'empereur.

C'tait Platof et six mille Cosaques qui, derrire notre avant-garde
victorieuse, avaient tent de traverser la rivire, la plaine basse et
le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant
mme o l'empereur, tranquille au milieu de son arme et des replis
d'une rivire ravineuse, s'avanait, en ne voulant pas croire  un
projet si audacieux, ils l'excutaient!

Une fois lancs, ils s'approchrent si rapidement, que Rapp n'eut que le
temps de dire  l'empereur: Ce sont eux, retournez! L'empereur, soit
qu'il vt mal, soit rpugnance  fuir, s'obstina, et il allait tre
envelopp, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en
arrire en lui criant: Il le faut! L'empereur n'eut qu'un moment pour
s'chapper, et Rapp pour faire face  ces barbares, dont le premier
enfona si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le
renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde
dgagrent ce gnral.

Au mme moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout,
chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entranant
dans les bois pour les dpouiller; puis dtournant les chevaux attels
aux canons, ils les amenaient  travers champs. Mais ils n'eurent qu'une
victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde
accourut:  cette vue ils lchrent prise, ils s'enfuirent, et ce
torrent s'coula en laissant, il est vrai, de fcheuses traces, mais en
abandonnant tout ce qu'il entranait.

Cependant plusieurs de ces barbares, s'taient montrs audacieux jusqu'
l'insolence. On les avait vus se retirer  travers l'intervalle de nos
escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils
comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'lite et sur la lgret
de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'tait
opre sans dsordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans
attendre, il est vrai, jusqu' la porte du feu, de sorte qu'ils avaient
 peine laiss quelques blesss et pas un prisonnier. Enfin, ils nous
avaient attirs sur des ravins hrisss de broussailles, o leurs
canons, qui les y attendaient, nous avaient arrts. Tout cela faisait
rflchir. Notre arme tait use, et la guerre renaissait toute neuve
et entire.

L'empereur lui-mme, qui avait rtrograd jusqu' son quartier-gnral,
y resta une demi-heure, frapp d'tonnement qu'on et os l'attaquer, et
le lendemain d'une victoire, et qu'il et t oblig de fuir! Il s'en
prit  sa garde, et sortit de ce saisissement par un accs de colre;
puis, jugeant la plaine nettoye, il regagna Malo-Iaroslavetz, o le
vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.

La terre elle-mme en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut
d'une plus terrible loquence! Ses formes prononces, ses ruines toutes
sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu' la
longue trane de morts et de ttes crases par les roues des canons;
des blesss, qu'on apercevait encore sortant des dcombres, et se
tranant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres  demi
consums, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des
tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de
leurs colonels et de leurs gnraux tus; tout attestait le choc le plus
acharn. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'cria que
l'honneur d'une si belle journe appartenait tout entier au prince
Eugne; mais, dj saisi d'une funeste impression, ce spectacle
l'augmenta. Il s'avana ensuite dans la plaine haute.




CHAPITRE IV.


MES compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, o s'arrta la
conqute du monde, o vingt ans de victoires vinrent chouer, o
commena le grand croulement de notre fortune? Vous reprsentez-vous
encore cette ville bouleverse et sanglante, ces profonds ravins, et les
bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos.
D'un ct, les Franais venant du nord qu'ils vitent; de l'autre, 
l'entre des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant  nous
repousser sur leur puissant hiver; Napolon entre ces deux armes; au
milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi  l'ouest,
sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermes.
Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent
prts  lui disputer vingt lieues de dfils; du ct de Medyn, il voit
une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces mmes hordes qui viennent
de pntrer dans le flanc de l'arme, qui l'ont travers de part en
part, et qui en sont ressorties charges de butin, pour se reformer sur
son flanc droit, o des renforts et leur artillerie les ont attendus.
C'est de ce ct que les yeux de l'empereur se sont attachs le plus
long-temps; qu'il a cout ses chefs, et consult ses cartes; puis, tout
charg de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir
lentement dans son quartier-gnral.

Murat, le prince Eugne, Berthier, Davoust et Bessires l'avaient suivi.
Cette chtive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur,
deux rois, trois gnraux d'arme. Ils allaient y dcider de l'Europe et
de l'arme qui l'avait conquise. Smolensk tait le but! Y marchera-t-on
par Kalougha, Medyn ou Mojask? Cependant Napolon est assis devant une
table; sa tte s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans
doute aussi la dtresse qu'ils expriment.

On respectait un silence plein de destines si imminentes, quand Murat,
qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hsitation.
N'coutant que son gnie tout entier dans la chaleur de son sang, il
s'lance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui
lvent ou prcipitent.

Il se lve, il s'crie qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais
qu' la guerre c'est aux circonstances  dcider de tout, et  donner 
chaque chose son nom; que l o il n'y a plus qu' attaquer, la prudence
devient tmrit, et la tmrit prudence; que s'arrter est impossible,
fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude
menaante des Russes, et leurs bois impntrables? il les mprise. Qu'on
lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et
il va s'enfoncer dans leurs forts, dans leurs bataillons, renverser
tout, et rouvrir  l'arme la route de Kalougha.

Ici, Napolon, soulevant sa tte, fit tomber toute cette fougue en
disant que c'tait assez de tmrits; qu'on n'avait que trop fait pour
la gloire; qu'il tait temps de ne plus songer qu' sauver les restes de
l'arme.

Alors Bessires, soit que son orgueil et frmi  l'ide d'obir au roi
de Naples, soit dsir de conserver intacte cette cavalerie de la garde,
qu'il avait forme, dont il rpondait  Napolon, et dans laquelle
consistaient son commandement et son utilit, Bessires, qui se sent
soutenu, ose ajouter que pour de pareils efforts, dans l'arme, dans la
garde mme, l'lan manquerait. Dj l'on y disait que, les transports
tant insuffisans, dsormais le vainqueur atteint, resterait en proie
aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc
suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconnatre la
force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqu le champ de
bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes,  peine
armes et vtues, venaient de s'y faire tuer? Ce marchal finit, en
prononant le mot de _retraite_, que l'empereur approuva de son silence.

Aussitt le prince d'Eckmhl dclara que puisqu'on se dcidait  se
retirer, il demandait que ce ft par Medyn et Smolensk. Mais Murat
interrompt Davoust; et soit inimiti ou dcouragement, suite ordinaire
d'une tmrit repousse, il s'tonne qu'on ose proposer  l'empereur
une si grande imprudence. Davoust a-t-il jur la perte de l'arme?
veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traner sans
guides et incertaine sur une route inconnue,  porte de Kutusof,
offrant son flanc  tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui
la dfendra? Pourquoi, quand derrire nous Borowsk et Kria nous
conduisent sans danger  Mojask, refuser cette voie de salut? L, des
vivres doivent avoir t rassembls, tout nous y est connu, aucun
tratre ne nous garera.

 ces mots, Davoust, tout brlant d'une colre qu'il concentre avec
effort, rpond qu'il propose une retraite  travers un sol fertile, sur
une route vierge, nourricire, grasse, intacte, dans des villages encore
debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve
pas pour nous couper la route de Mojask  Smolensk, celle que dsigne
Murat. Et quelle route! un dsert de sable et de cendres, o des convois
de blesss s'ajouteront  nos embarras, o nous ne trouverons que des
dbris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!

Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il obira 
l'ordre qui lui sera contraire avec le mme zle qu'il excuterait celui
qu'il aurait inspir; mais que l'empereur seul avait le droit de lui
imposer silence, et non Murat, qui n'tait pas son souverain, et qui ne
le serait jamais!

La querelle s'chauffant, Bessires et Berthier s'interposrent. Pour
l'empereur, toujours absorb dans la mme attitude, il paraissait
insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots:
C'est bien, messieurs, je me dciderai.

Il se dcida  se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord
l'loignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un
cruel effort pour qu'il pt s'arracher  lui-mme un ordre de marche si
nouveau pour lui. Cet effort fut si pnible, que, dans ce combat
intrieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont
dit que le rapport d'une autre chauffoure de Cosaques, vers Borowsk, 
quelques lieues derrire l'arme, fut le faible et dernier choc qui
acheva de le dterminer  cette funeste rsolution.

Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord,
au mme moment o Kutusof et ses Russes, tout branls du choc de
Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.




CHAPITRE V.


DANS cette mme nuit une mme anxit avait agit le camp des Russes.
Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne
s'approcher du champ de bataille qu'en ttonnant, s'arrtant  chaque
pas, sondant le terrain, comme s'il et craint de le voir manquer sous
lui, et se faisant arracher successivement les diffrens corps qu'il
envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-mme se placer en
travers du chemin de Napolon, qu' l'heure o les batailles gnrales
ne sont plus  craindre.

Alors Vilson, tout chauff du combat, tait accouru vers lui, Vilson,
cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en gypte, en Espagne, et
par-tout l'ennemi des Franais et de Napolon. Il reprsentait dans
l'arme russe les allis; c'tait, au milieu de la puissance de Kutusof,
un homme indpendant, un observateur, un juge mme, motifs infaillibles
d'aversion: sa prsence tait odieuse au vieillard russe, et la haine ne
manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se dtestaient.

Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule
journe elle venait de leur faire manquer la victoire, comme  Vinkowo;
et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-l Murat
tait perdu si Kutusof et occup fortement le front des Franais par
une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit
insouciance ou lenteur, dfaut de la vieillesse, soit, comme le disent
plusieurs Russes, que Kutusof ft plus envieux de Beningsen qu'ennemi de
Napolon, le vieillard avait attaqu trop mollement, trop tard, et
s'tait arrt trop tt.

Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une
bataille dcisive, et, sur son refus, il s'crie qu'il veut donc ouvrir
un libre passage  Napolon! le laisser s'chapper avec sa victoire!
Quel cri d'indignation s'lvera dans Ptersbourg,  Londres, dans toute
l'Europe! n'entend-il pas dj les murmures des siens!

Mais Kutusof irrit lui rpond que, oui sans doute, il ferait 
l'ennemi un pont d'or plutt que de compromettre son arme, et avec elle
le sort de tout l'empire. Napolon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrter,
le forcer  vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les allis des
Russes, l'hiver est le plus sr; il veut attendre son secours. Pour
l'arme russe, elle est  lui; elle lui obira malgr les clameurs de
Vilson; Alexandre bien inform l'approuvera: que lui importe
l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est
Russe; il veut que la Russie soit dlivre; elle va l'tre sans courir
encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui
importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine.

Ainsi Vilson est repouss, et pourtant Kutusof, enferm avec l'arme
franaise dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forc
d'y montrer l'appareil le plus menaant. Il y dploie, le 25, toutes ses
divisions, et sept cents pices d'artillerie. Dans les deux armes, on
ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arriv; Vilson y croit
lui-mme. Il a remarqu que les lignes russes sont adosses  un ravin
fangeux que traverse un pont mal sr. Cette seule voie de retraite,  la
vue de l'ennemi, lui parat impraticable: il faut enfin que Kutusof
vainque ou prisse; et l'Anglais sourit  l'espoir d'une bataille
dcisive; que son issue soit fatale  Napolon, ou dangereuse pour la
Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.

Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il
jouit en coutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en
voyant tous les gnraux russes se prparer pour un choc terrible:
Beningsen seul en doute encore. Nanmoins l'Anglais, en songeant que la
position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le
jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre gnral de retraite le
rveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof tait dcid  fuir
vers le sud, d'abord  Gonczarewo, puis au-del de Kalougha, et dj,
sur l'Ocka, tout tait prt pour son passage.

C'tait dans ce mme instant que Napolon ordonnait aux siens de se
retirer vers le nord, sur Mojask. Les deux armes se tournrent donc le
dos, en se trompant mutuellement par leurs arrire-gardes.

Du ct de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une droute. On vit
de toutes parts arriver  l'entre du pont, auquel l'arme russe tait
adosse, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. L,
toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre,
se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si norme, si
amoncele qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs
heures  pouvoir dsencombrer et faire dgorger ce passage. Quelques
boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombrent dans cette bagarre.

Napolon n'avait qu' avancer sur cette foule en dsordre. Ce fut
lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, tait fait, et
quand il n'y avait plus qu' marcher, qu'il se retira. Mais voil la
guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. L'ost ignore ce que fait
l'ost. Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps
ennemis; c'est par l qu'ils s'en imposent. Il y a un abme entre deux
armes en prsence!

Au reste, ce fut peut-tre parce que l'empereur avait manqu de prudence
 Moskou, qu'ici il manqua de tmrit: il se fatigua; ces deux
chauffoures de Cosaques l'avaient dgot; ses blesss
l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutrent, et, comme les hommes de
rsolutions extrmes, n'esprant plus de victoire entire, il se rsolut
 une retraite prcipite.

Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de mme qu'en partant de
Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que
commena le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq
mille hommes, resta  l'arrire-garde. Pendant qu'il avanait de
quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la
grande-arme tonne leur tournait le dos. Elle marchait les yeux
baisss, comme honteuse et humilie. Au milieu d'elle, son chef, sombre
et silencieux, paraissait mesurer avec anxit sa ligne de communication
avec les places de la Vistule.

Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux
points d'arrt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de
ces deux villes ses deux grands dpts; d'immenses magasins y sont
runis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc
gauche de la premire, et Tchitchakof, dj  Bresk-Litowsky, le flanc
droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues
et de nouveaux corps qu'il reoit journellement, et de l'affaiblissement
graduel de Saint-Cyr.

Cependant, Napolon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille
hommes de troupes fraches. Ce corps d'arme est  Smolensk depuis les
premiers jours de septembre; il compte sur les dtachemens qu'envoient
les dpts, sur les malades et les blesss rtablis sur les traneurs
rallis et forms  Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront
successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans
les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de
regagner cette position de la Dna et du Borysthne, o il veut qu'on
croie que sa prsence, s'ajoutant  celle de Victor, de Saint-Cyr et de
Macdonald, contiendra Witgenstein, arrtera Kutusof; et menacera
Alexandre jusque dans sa seconde capitale.

C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Dna. Mais ce n'est
point encore sur ce fleuve et sur le Borysthne que sa pense se repose;
il sent que ce n'est pas avec une arme harasse et rduite qu'il pourra
garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces
vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de
profondeur, que l'hiver va tendre sur ces contres, mais que l'hiver
pourra rendre solide: alors tout serait chemin  l'ennemi pour arriver
jusqu' lui, pour pntrer dans les intervalles de ses cantonnemens de
bois, rpandus sur deux cents lieues de frontire, et les brler.

S'il s'y tait d'abord arrt, comme il l'avait annonc  son arrive 
Vitepsk; s'il y avait conserv et rtabli son arme; si Tormasof,
Tchitchakof et Hoertel eussent t chasss de la Volhinie; si, dans ces
riches provinces, il et lev cent mille Cosaques, alors ses quartiers
d'hiver eussent t habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prt, et
non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof,  cent
lieues en arrire de lui, y menacerait encore ses communications avec
l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc  cent lieues plus
loin que Smolensk, dans une position plus resserre, derrire les marais
de la Brzina, c'est  Minsk qu'il lui faut aller chercher des
quartiers d'hiver, dont quarante marches le sparent.

Mais y arrivera-t-il  temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses
Polonais, placs autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour
contenir Hoertel. Quant  Schwartzenberg, ce gnral est victorieux; il
est  la tte de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais,
que Duratte et sa division franaise, accourant de Varsovie, vont porter
 plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le
Styr.

Il est vrai que l'arme russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes
de l'arme de Volhinie, que Tchitchakof, gnral actif et dtermin, a
pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que
l'Autrichien s'est arrt; qu'il s'est mme cru oblig, le 23 septembre,
de reculer derrire le Bug; mais il a d repasser ce fleuve 
Bresk-Litowsky, et Napolon ignore le reste.

Toutefois,  moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prvoir, et
qu'un retour prcipit peut seul prvenir, il se flatte que
Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes
rpartis  Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes
enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins
et lui couper sa retraite.




CHAPITRE VI.


NAPOLON, rduit  de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif 
Vria, quand Mortier se prsenta devant lui. Mais je m'aperois
qu'entran, comme nous l'tions alors, par cette rapide succession de
scnes violentes et d'vnemens mmorables, mon attention s'est
dtourne d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre,  une heure et
demie du matin, l'air avait t branl par une effrayante explosion,
les deux armes s'en tonnrent un instant, quoiqu'on ne s'tonnt plus
gure, s'attendant  tout.

Mortier avait obi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre
avaient t placs dans toutes les salles du palais des czars, et cent
quatre-vingt-trois milliers sous les votes qui les soutenaient. Le
marchal, avec huit mille hommes tait rest sur ce volcan, qu'un obus
russe pouvait faire clater. L, il couvrait la marche de l'arme sur
Kalougha, et la retraite de nos diffrens convois vers Mojask.

Dans ces huit mille hommes, il y en avait  peine deux mille sur
lesquels Mortier pt compter; les autres, cavaliers dmonts, hommes de
rgimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes
pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie,
formaient ensemble bien moins un corps organis qu'un attroupement: ils
ne devaient pas tarder  se disperser.

On regardait ce marchal comme un homme sacrifi. Les autres chefs, ses
vieux compagnons de gloire, l'avaient quitt les larmes aux yeux, et
l'empereur en lui disant qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au
reste,  la guerre, il fallait bien faire une part au feu. Mortier
s'tait rsign sans hsitation. Il avait ordre de dfendre le Kremlin,
puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de
la ville. C'tait du chteau de Krasnopachra, le 21 octobre, que
Napolon lui avait envoy ses derniers ordres. Mortier devait, aprs les
avoir excuts, se diriger sur Vria, et former l'arrire-garde de
l'arme.

Dans cette lettre, Napolon lui recommandait sur-tout de charger sur
les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie  pied, et
sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux
hpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques 
ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trvise en mritera autant
qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses
chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napolon, a
fait  Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure,
qu' peine le convoi aura rejoint l'arme, on trouvera  lui donner les
chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles.
L'empereur espre qu'il aura sa satisfaction  tmoigner au duc de
Trvise pour lui avoir sauv cinq cents hommes. Il doit commencer par
les officiers, ensuite par les sous-officiers, et prfrer les Franais;
qu'il assemble donc tous les gnraux et officiers sous ses ordres, pour
leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils
mriteront de l'empereur, s'ils lui ont sauv cinq cents hommes.

Cependant,  mesure que la grande-arme tait sortie de Moskou, les
Cosaques avaient pntr dans ses faubourgs, et Mortier s'tait retir
vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur,  mesure
que la mort s'empare des extrmits. Ces Cosaques clairaient dix mille
Russes, que commandait Wintzingerode.

Cet tranger, enflamm de haine contre Napolon, exalt du dsir de
reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signal,
s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie
gorgienne, se prcipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre
des avant-postes, les mprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant
pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rle,
agite en l'air son mouchoir, et se dclare parlementaire.

On le conduisit au duc de Trvise. L, il se rclama audacieusement du
droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui
rpondit qu'un gnral en chef qui se prsentait ainsi, pouvait tre
pris pour un soldat tmraire, mais jamais pour un parlementaire, et
qu'il et  rendre sur-le-chmp son pe! Alors n'esprant plus en
imposer, le gnral russe se rsigna, et convint de son imprudence.

Enfin, aprs quatre jours de rsistance, les Franais abandonnent pour
jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blesss;
mais, en se retirant, ils dposent, dans un lieu sr et secret, un
artifice habilement prpar qu'un feu lent dvorait dj; ses progrs
taient calculs: on savait l'heure  laquelle son feu devait atteindre
l'immense amas de poudre renferm dans les fondations de ces palais
condamns.

Mortier se hte de fuir, mais, en mme temps qu'il s'loigne rapidement,
d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirs, dit-on, par la soif du
pillage, accourent, s'approchent; ils coutent, et s'enhardissant du
calme apparent qui rgne dans la forteresse, ils osent y pntrer; ils
montent, et dj leurs mains avides de pillage s'tendaient, quand
tout--coup tous sont dtruits, crass, lancs dans les airs avec ces
murs qu'ils venaient dpouiller, et trente mille fusils qu'on y avait
abandonns; puis, avec tous ses dbris de murailles et ces tronons
d'armes, leurs membres mutils vont au loin retomber en une pluie
effroyable.

La terre trembla sous les pas de Mortier.  dix lieues plus loin, 
Feminsko, l'empereur entendit cette explosion, et lui-mme, avec cet
accent de colre dont il parlait quelquefois  l'Europe, il proclame le
lendemain, en date de Borowsk, que le Kremlin, arsenal, magasins, que
tout est dtruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des
commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont t; que
dsormais Moskou n'est plus qu'un amas de dcombres; qu'un cloaque impur
et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux
mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, dborder
l'aile gauche de ce gnral, le rejeter en arrire, et gagner ensuite
tranquillement les bords de la Dna, o il prendra ses quartiers
d'hiver. Puis, craignant de paratre reculer, il ajoute qu'ainsi il se
sera rapproch de quatre-vingts lieues de Wilna et de Ptersbourg;
double avantage, c'est--dire de vingt marches plus prs des moyens et
du but. Par l, il veut donner  sa retraite l'air d'une marche
offensive.

C'est alors qu'il dclare s'tre refus  donner l'ordre de dtruire
tout le pays qu'il abandonne; il lui rpugne d'aggraver les malheurs de
cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui
font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille
propritaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille
serfs, innocens de toutes ces barbaries.

Il n'tait point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout
avait chang. Aprs s'tre heurt contre Kutusof, il reculait par cette
mme ville de Borowsk, et ds qu'il y eut repass, elle n'exista plus.
C'est ainsi dsormais que tout sera brl derrire lui. En conqurant,
il avait conserv; en se retirant, il dtruira: soit ncessit, pour
ruiner l'ennemi et ralentir sa marche,  la guerre tout tant imprieux,
soit reprsailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord
lgitiment tous les moyens de dfense, ce qui motive ensuite ceux
d'attaque.

Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'tait point
du ct de Napolon. Le 19 octobre, Berthier avait crit  Kutusof pour
l'engager  rgler les hostilits, de manire  ce qu'elles ne
laissassent supporter  l'empire moskovite que les maux indispensables
de l'tat de guerre; la dvastation de la Russie tant aussi nuisible 
cet empire qu'elle affectait douloureusement Napolon. Mais Kutusof
avait rpondu: qu'il lui tait impossible de contenir le patriotisme
russe; ce qui tait avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses
milices, et ce qui autorisait en quelque sorte  la leur rendre.

Les mmes feux consumrent Vreia, o Mortier venait de rejoindre
l'empereur et de lui amener Wintzingerode.  la vue de ce gnral
allemand, toutes les douleurs caches de Napolon prirent feu; son
accablement devint colre, et il dchargea sur cet ennemi tout le
chagrin qui l'oppressait. Qui tes vous? lui cria-t-il en croisant les
bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-mme; qui
tes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours t mon ennemi
personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouv
dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon alli, et vous avez demand
du service  la Russie. Vous avez t l'un des plus ardens fauteurs de
la guerre actuelle. Cependant, vous tes n dans les tats de la
confdration du Rhin; vous tes mon sujet. Vous n'tes point un ennemi
ordinaire, vous tes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger!
Gendarmes d'lite, saisissez cet homme-l! Les gendarmes restrent
immobiles, comme des hommes accoutums  voir se terminer sans effet ces
scnes violentes, et srs d'obir mieux en dsobissant.

L'empereur reprit: Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dvastes, ces
villages en flammes!  qui doit-on reprocher ces dsastres?  cinquante
aventuriers comme vous, soudoys par l'Angleterre, qui les a jets sur
le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont
provoque. Dans six mois je serai  Ptersbourg, et l'on me fera raison
de toutes ces fanfaronnades.

Alors, s'adressant  l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme
lui: Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien  vous reprocher; vous
tes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des
premires familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un
tranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un gnral russe; cet emploi
sera beaucoup plus honorable.

Jusque-l, le gnral Wintzingerode n'avait pu rpondre  ces violentes
paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa rplique. Il
rpondit que l'empereur Alexandre tait son bienfaiteur et celui de sa
famille; que tout ce qu'il possdait, il le tenait de lui, que la
reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il tait au poste que son
bienfaiteur lui avait assign; qu'il avait donc fait son devoir.

Napolon ajouta quelques menaces dj moins violentes, et il s'en tint
aux paroles, soit qu'il n'et voulu qu'en effrayer tous les Allemands
qui seraient tents de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de
lui on apprcia sa violence. Elle dplut; on n'en tint compte, et chacun
s'empresse autour du gnral prisonnier pour le consoler. Ces soins
continurent jusqu'en Lithuanie, o les Cosaques reprirent Wintzingerode
et son aide-de-camp. L'empereur avait affect de traiter avec bont ce
jeune seigneur russe, en mme temps qu'il avait tonn contre son
gnral; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa
colre.




CHAPITRE VII.


LE 28 octobre, nous revmes Mojask. Cette ville tait encore remplie de
blesss; les uns furent emports, les autres runis et abandonns, comme
 Moskou,  la gnrosit des Russes. Napolon dpassa cette ville de
quelques werstes, et l'hiver commena! Ainsi, aprs un combat terrible,
et dix jours de marches et de contre-marches, l'arme, qui n'avait
emport de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'tait
avance dans sa retraite que de trois journes. Elle manquait de vivres;
et l'hiver l'avait atteinte.

Dj quelques hommes succombaient. Ds les premiers jours de la
retraite, le 26 octobre, on avait brl des voitures de vivres, que les
chevaux ne pouvaient plus traner. L'ordre de tout incendier derrire
soi vint alors; on obit en faisant sauter dans les maisons, des
caissons de poudre dont les attelages taient dj puiss. Mais enfin,
l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un
pnible voyage; et Napolon, en revoyant cette route connue, se
rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut
envoy par Davoust.

D'abord il le questionna ngligemment: mais le hasard voulut que ce
Moskovite et quelque ide des routes, des noms et des distances; il
rpondit, que toute l'arme russe marchait par Medyn sur, Viazma.
Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prvenir l,
comme  Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme
celle de Kalougha, l'enfermer dans ce dsert, sans vivres, sans abri, et
au milieu d'une insurrection gnrale? Cependant, son premier mouvement
le porta  mpriser cet avis; car, soit fiert, soit exprience, il
s'tait accoutum  ne pas supposer  ses adversaires l'habilet qu'il
aurait eue  leur place.

Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa scurit n'tait qu'affecte,
car il tait vident que l'arme russe prenait la route de Medyn,
celle-l mme que Davoust avait conseille pour l'arme franaise: et
Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confi  sa
dpche seule cette alarmante nouvelle. Napolon en craignait l'effet
sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mpris; mais en
mme temps, il ordonna que le lendemain sa garde marcht en toute hte,
et tant que durerait le jour, jusqu' Gjatz. Il voulait y donner un
sjour et des vivres  cette troupe d'lite: s'assurer de plus prs de
la marche de Kutusof, et le prvenir sur ce point.

Mais le temps n'avait point t appel  son conseil; il parut s'en
venger. L'hiver tait si prs de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de
vent de quelques minutes pour l'amener pre, mordant, dominateur! On
sentit aussitt qu'en ce pays il tait indigne; et nous, trangers.
Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'arme devint
morne, la marche pnible, la consternation commena.

 quelques lieues de Mojask, il fallut traverser la Kalougha. Ce
n'tait qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et
quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le
dsordre tait tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrt.
On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gu. Il semblait
que chaque corps d'arme marcht pour son compte, qu'il n'y et point
d'tat-major, point d'ordre gnral, point de noeud commun, rien qui
lit tous ces corps ensemble. Et en effet, l'lvation de chacun de
leurs chefs les rendait trop indpendans les uns des autres. L'empereur
lui-mme s'tait tant grandi, qu'il se trouvait  une distance dmesure
des dtails de son arme; et Berthier, plac comme intermdiaire entre
lui et des chefs, tous rois, princes ou marchaux, tait oblig  trop
de mnagemens. Il tait d'ailleurs insuffisant  cette position.

L'empereur, arrt par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta
de faire un geste de mcontentement et de mpris,  quoi Berthier ne
rpondit que par un air de rsignation. Cet ordre de dtail ne lui avait
pas t dict par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car
Berthier n'tait qu'un cho fidle, un miroir, et rien de plus. Toujours
prt, clair et net, la nuit comme le jour, il rflchissait; il rptait
l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napolon oubliait, tait
oubli sans ressource.

Aprs la Kalougha, on marchait absorb, quand plusieurs de nous, levant
les yeux, jetrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour
de soi; on vit une terre toute pitine, nue, dvaste, tous les arbres
coups  quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons crts; le
plus lev paraissait le plus difforme. Il semblait que ce ft un volcan
teint et dtruit. Tout autour, la terre tait couverte de dbris de
casques et de cuirasses, de tambours briss, de tronons d'armes, de
lambeaux d'uniformes, et d'tendards tachs de sang.

Sur ce sol dsol gisaient trente milliers de cadavres  demi dvors.
Quelques squelettes, rests sur l'boulement de l'une de ces collines,
dominaient tout. Il semblait que la mort et tabli l son empire:
c'tait cette terrible redoute, conqute et tombeau de Caulincourt.
Alors le cri, C'est le champ de la grande bataille! forma un long et
triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrta. Le froid,
la faim et l'ennemi pressaient; seulement on dtournait la tte en
marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de
tant de compagnons d'armes, sacrifis inutilement, et qu'il fallait
abandonner.

C'tait l que nous avions trac avec le fer et le sang l'une des plus
grandes pages de notre histoire. Quelques dbris le disaient encore, et
bientt ils allaient tre effacs. Un jour le voyageur passerait avec
indiffrence sur ce champ semblable  tous les autres; cependant, quand
il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur
ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera
les moindres accidens dans sa mmoire avide, et sans doute qu'alors il
s'criera: Quels hommes! quel chef! quelle destine! Ce sont eux qui,
treize ans plus tt dans le midi, sont venus tenter l'orient par
l'gypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis
l'Europe, et les voil qui reviennent, par le nord, se prsenter de
nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a
pousss dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'taient point des
barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes,
des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire,
ils possdaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de dlices, et
ils les ont abandonns pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber,
chaque jour et successivement, ou morts ou mutils. Quelle ncessit les
a pousss? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-l
infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement
commenc! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable
passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme  la
mort, pour chercher l'immortalit.




CHAPITRE VIII.


CEPENDANT, l'arme s'coulait, dans un grave et silencieux
recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette
sanglante journe y fut, dit-on, aperue, vivant encore, et perant
l'air de ses gmissemens. On y courut: c'tait un soldat franais. Ses
deux jambes avaient t brises dans le combat, il tait tomb parmi les
morts; il y fut oubli. Le corps d'un cheval ventr par un obus fut
d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un
ravin o il avait roul, et la chair putrfie des morts, servirent
d'appareil  ses blessures, et de soutien  son tre mourant. Ceux qui
disent l'avoir dcouvert, affirment qu'ils l'ont sauv.

Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hpital de Kolotsko,
spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. 
Borodino, c'tait la mort, mais aussi le repos; l, du moins, le combat
tait fini;  Kolotsko, il durait encore. La mort y semblait poursuivre
ses victimes chappes au combat; elle s'y acharnait, elle pntrait en
eux par tous leurs sens  la fois. Pour la repousser, tout manquait,
except des ordres inexcutables dans ces dserts, et qui d'ailleurs,
donns de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour
tre excuts.

Toutefois; malgr la faim, le froid et le dnuement le plus complet, le
dvouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient
encore un grand nombre de blesss dans ce sjour ftide. Mais, quand ils
virent que l'arme repassait, qu'ils allaient tre abandonns, qu'il n'y
avait plus d'espoir, les moins faibles se tranrent sur le seuil de la
porte; ils bordrent le chemin, et nous tendirent leur mains
suppliantes.

L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle ft,
ret un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme 
Moskou, laisss sous la protection de ceux des officiers russes
prisonniers et blesss que nos soins avaient rtablis. Il s'arrta pour
faire excuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonns
que lui et la plupart des siens se ranimrent. Depuis le matin, une
multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette
espce que dj l'on tait oblig de faire.

Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blesss
venaient d'tre placs sur des charrettes de vivandiers. Ces misrables,
dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reurent qu'en
murmurant ce nouveau poids; on les contraignit  l'accepter: ils se
turent. Mais  peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se
laissrent dpasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de
solitude, ils jetrent dans des fosss tous ces infortuns confis 
leurs soins. Un seul survcut assez pour tre recueilli par les
premires voitures qui passrent: c'tait un gnral. On sut par lui ce
crime. Un frmissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint
jusqu' l'empereur, car les souffrances n'taient pas encore assez vives
et assez universelles pour teindre la piti, et concentrer en soi
toutes les affections.

Le soir de cette longue journe, la colonne impriale approcha de Gjatz,
surprise de trouver sur son passage des Russes tus tout nouvellement.
On remarquait que chacun d'eux avait la tte brise de la mme manire,
et que sa cervelle sanglante tait rpandue prs de lui. On savait que
deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'taient des
Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun,
suivant son caractre, s'indignait, approuvait, ou restait indiffrent.
Autour de l'empereur, ces diffrentes impressions restaient muettes.
Caulincourt clata, il s'cria que c'tait une atroce cruaut. Voil
donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur
l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos
blesss, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer
d'horribles reprsailles?

Napolon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient
cess. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les
enceintes o, pendant la nuit, on les parquait comme des btes. C'tait
sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les changer?
l'ennemi s'y refusait. Les relcher? ils auraient t publier le
dnuement gnral, et, bientt runis  d'autres, ils seraient revenus
s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre  mort, leur donner la vie,
c'et t se sacrifier soi-mme. On fut cruel par ncessit. Le mal
venait de s'tre jet dans une si terrible alternative.

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette premire journe
d'hiver avait t cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de
ces deux hpitaux abandonns, cette multitude de caissons livrs aux
flammes, ces Russes fusills, l'excessive longueur de la route, les
premires atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite
devenait fuite; et c'tait un spectacle bien nouveau que Napolon
contraint de cder et de fuir.

Plusieurs de nos allis en jouissaient, avec cette secrte satisfaction
qu'ont les infrieurs, de voir leurs chefs en fin domins, et forcs de
plier  leur tour. Ils se laissaient aller  cette triste envie
qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas
abus, et qui choque cette galit, premier besoin des hommes. Mais
cette maligne joie s'teignit bientt, et se perdit dans un malheur
universel.

La fiert souffrante de Napolon supposa ces penses. On s'en aperut
dans une halle de ce jour: l, sur les sillons roidis d'un champ gel et
parsem de dbris russes et franais, il voulut, par la puissance de ses
paroles, se dcharger du poids de l'insupportable responsabilit de tant
de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoute, il en dvoua
l'auteur  l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa;
c'tait ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomente. Le
perfide y avait entran Alexandre et lui!

Ces paroles, prononces devant deux de ses gnraux, taient coutes
avec ce silence command par un ancien respect, auquel se joignait dj
celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient
peut-tre, s'irrita; il fit un geste de colre et d'incrdulit, et
rompit, en se retirant brusquement, ce pnible entretien.




CHAPITRE IX.


DE Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y sjourna pour
attendre le prince Eugne et Davoust, et pour observer le chemin de
Medyn et d'Inknow, qui dbouche en cet endroit sur la grande route de
Smolensk; c'tait ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait
amener l'arme russe sur son passage. Mais le 1er novembre, aprs
trente-six heures d'attente, Napolon n'en avait aperu aucun
avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'tait
endormi, et la crainte que le Russe n'et laiss Viazma  sa droite, et
ne ft all lui couper la retraite  deux marches plus loin, vers
Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney  Viazma, pour recueillir le
premier, le quatrime corps, et relever,  l'arrire-garde, Davoust,
qu'il jugeait fatigu.

Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'tre
encore  cinq marches derrire lui, quand il n'aurait d tre attard
que de trois journes: il jugeait le gnie de ce marchal trop
mthodique, pour diriger convenablement une marche si irrgulire.

L'arme entire, et sur-tout le corps du prince Eugne, rptait ces
plaintes: elle disait que, par une suite de son esprit d'ordre et
d'opinitret, Davoust s'tait laiss atteindre ds l'abbaye de
Kolotsko; que l, il avait fait  de misrables Cosaques l'honneur de
se retirer devant eux, pas  pas, et par bataillons carrs, comme s'ils
eussent t des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de
loin sur les masses profondes qu'il lui avait prsentes; qu'alors
seulement le marchal ne leur avait plus oppos que quelques lignes
minces qui s'taient reployes promptement, et quelques pices lgres,
dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manoeuvres, et des
fourrages entrepris rgulirement, avaient fait perdre un temps toujours
prcieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de
laquelle la plus habile manoeuvre tait de passer vite.

 cela, Davoust rpliquait par son horreur naturelle pour toute espce
de dsordre: elle l'avait d'abord port  vouloir rgulariser cette
fuite; il s'tait efforc d'en couvrir les dbris, craignant la honte et
le danger de laisser  l'ennemi ces tmoins de notre dsastre.

Il ajoutait: qu'on ne songeait pas assez  tout ce qu'il avait 
surmonter; c'tait un pays compltement dvast, des maisons, des arbres
brls jusqu' leurs racines; car ce n'tait pas  lui, qui venait le
dernier, qu'on avait laiss l'ordre de tout dtruire; l'incendie le
prcdait. Il semblait qu'on et oubli l'arrire-garde! Et sans doute
qu'on oubliait de mme ce chemin couvert d'un givre battu et miroit par
les pas de tous ceux qui le devanaient; et ces gus dfoncs, ces ponts
rompus, qu'on avait eu garde de rparer; chaque corps, hors des combats,
ne s'occupant que de lui seul.

Ignorait-on encore que toute la foule dsole des traneurs des autres
corps,  cheval,  pieds, en voiture, s'ajoutait  ces embarras, comme
dans un corps malsain tous les maux accourent et se runissent sur la
partie la plus attaque. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et
les Cosaques, poussant les uns et pouss par les autres.

C'tait ainsi qu'aprs Gjatz il avait trouv le bourbier de
Czarewo-Zamicze sans pont et tout encombr d'quipages. Il les avait
arrachs de ce marais  la vue des ennemis, et si prs d'eux que leurs
feux clairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se
mlait  sa voix. Car ce marchal et ses gnraux ne pouvaient encore
se rsoudre  laisser  l'ennemi tant de trophes; ils ne s'y
rsignaient qu'aprs des efforts superflus et  la dernire extrmit,
ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.

En effet, la route tait  chaque instant traverse par des fonds
marcageux. Une pente de verglas y entranait les voitures; elles s'y
enfonaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe
oppose, sur un chemin de glace, o les pieds des chevaux, couverts d'un
fer us et poli, ne pouvaient pas mordre;  tout moment eux et leurs
conducteurs tombaient puiss les uns sur les autres. Aussitt des
soldats affams se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dpeaient;
puis, sur des feux, faits des dbris de leurs voitures, ils grillaient
ces chairs toutes sanglantes, et les dvoraient.

Cependant les artilleurs, troupe d'lite, et leurs officiers, tous
sortis de la premire cole du monde, cartaient ces malheureux, et
couraient dteler leurs propres calches et leurs fourgons, qu'ils
abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux;
ils s'y attelaient eux-mmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce
dsastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pices lgres
portes sur des traneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce
dsordre et l'augmentaient.

Le premier corps avait dj perdu dix mille hommes. Nanmoins,  force
de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmhl taient
arrivs, le 2 novembre,  deux lieues de Viazma. Il est certain que ce
jour-l mme ils eussent pu dpasser cette ville, se runir  Ney et
viter un combat dsastreux. On assure que ce fut l'avis du prince
Eugne, mais que Davoust crut ses troupes trop fatigues, et que le
vice-roi, se sacrifiant  son devoir, s'arrta pour partager un danger
qu'il prvoyait. Les gnraux de Davoust disent au contraire que le
prince Eugne, dj camp, ne put se dcider  ordonner  ses soldats
d'abandonner leurs feux et leurs repas dj commencs, dont les apprts
taient toujours si pnibles.

Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit,
l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, o notre retraite
avait fait cesser la sienne: elle ctoyait les deux corps franais et
celui de Poniatowski, dpassait leurs bivouacs, et disposait ses
colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle
de deux lieues qu'avaient laiss Davoust et Eugne entre eux et Viazma.

Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette
avant-garde. C'tait, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable,
avantageux, imptueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi
remarquable, comme lui, favoris de la fortune. Jamais on ne le vit
bless, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent t tus
autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il mprisait les principes
de la guerre; il mettait mme de l'art  ne pas suivre les rgles de cet
art, prtendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est
prompt  se dcider; il ddaigne de rien prparer, attendant conseil des
lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations
subites. Du reste, gnral sur le champ de bataille seulement, sans
prvoyance d'administration d'aucun genre, ou prive ou publique,
dissipateur cit, et, ce qui est rare, probe et prodigue.

C'tait ce gnral, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait
avoir  combattre.




CHAPITRE X.


LE 3 novembre, le prince Eugne s'acheminait sur Viazma, o ses
quipages et son artillerie le prcdaient, quand les premires lueurs
du jour lui montrrent  la fois sa retraite menace,  sa gauche, par
une arme; derrire lui, son arrire-garde coupe;  sa droite, la
plaine couverte de traneurs et de chariots pars, fuyant sous les
lances ennemies. En mme temps, vers Viazma, il entend le marchal Ney,
qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.

Ce prince n'tait point de ces gnraux ns de la faveur pour qui tout
est imprvu et cause d'tonnement, faute d'exprience. Il envisage
aussitt et le mal et le remde. Il s'arrte, fait volte-face, dploie
ses divisions  droite du grand chemin, et contient dans la plaine les
colonnes russes qui cherchaient  lui faire perdre cette route. Dj
mme leurs premires troupes, en dbordant la droite des Italiens, s'en
taient empares sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney
lana, de Viazma, un de ses rgimens, qui les attaqua par derrire, et
leur fit lcher prise.

En mme temps, Compans, gnral de Davoust, joint sa division 
l'arrire-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, runis au
vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'coule rapidement
derrire eux par le ct gauche du grand chemin, puis, le traversant
aussitt qu'il les a dpasss, il rclame son rang de bataille, prend
l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugne
lui cde ce terrain qu'il a dfendu, et passe de l'autre ct de la
route. Alors l'ennemi commence  s'tendre devant eux, et cherche 
dborder leurs ailes.

Par le succs de cette premire manoeuvre, les deux corps franais et
italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais
seulement la possibilit de la dfendre. Ils comptaient encore trente
mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait
du dsordre. Cette manoeuvre prcipite, cette surprise, tant de misre,
et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers dmonts, sans
armes, et courant a et l, tout gars de frayeur, le dsorganisaient.

Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut  une droute. Son artillerie,
suprieure en nombre, manoeuvrait au galop; elle prenait en charpe et
en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons franais, dj 
Viazma, et qu'on faisait revenir en hte, se tranaient avec peine.
Cependant, Davoust et ses gnraux avaient encore autour d'eux leurs
plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blesss depuis la
Moskowa, l'un le bras en charpe, l'autre la tte enveloppe de linges,
soutenir les meilleurs, retenir les plus branls, s'lancer sur les
batteries ennemies, les faire reculer, se saisir mme de trois de leurs
pices, enfin tonner  la fois les ennemis et leurs fuyards, et
combattre l'exemple du mal par un noble exemple.

Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui chapper, demanda du secours;
et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout o il pouvait le plus
nuire  la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux
marchal se reposant indiffremment avec son arme au bruit du combat.
L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il
ne peut l'mouvoir. Transport d'indignation, il l'appelle tratre; il
lui dclare qu' l'instant mme, un de ses Anglais va courir 
Ptersbourg dnoncer sa trahison  son empereur et  ses allis.

Cette menace n'branla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction;
soit qu'aux glaces de l'ge se fussent jointes celles de l'hiver, et
que, dans son corps tout cass, son esprit se trouvt affaiss sous le
poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse,
on devienne prudent quand on n'a presque plus rien  risquer, et
temporiseur quand on n'a plus de temps  perdre. Il parut encore croire,
comme  Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre
Napolon; que ce gnie, vainqueur des hommes, n'tait pas encore assez
vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette
victoire, et au ciel russe sa vengeance.

Miloradowitch, rduit  lui-mme, s'efforait alors de rompre le corps
de bataille franais; mais ses feux y pouvaient seuls pntrer, ils y
firent d'affreux ravages. Eugne et Davoust s'affaiblissaient; et comme
ils entendaient un autre combat en arrire de leur droite, ils crurent
que c'tait tout le reste de l'arme russe qui arrivait sur Viazma par
le chemin d'Iuknof, dont Ney dfendait le dbouch.

Ce n'tait qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en
arrire de leur bataille, et menaant leur retraite, les inquita. Le
combat durait dj depuis sept heures; les bagages devaient tre
couls, la nuit s'approchait; les gnraux franais commencrent donc 
se retirer.

Ce mouvement rtrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un
mmorable effort des 25e, 57e et 85e rgimens, et la protection
d'un ravin, le corps de Davoust et t enfonc, tourn par sa droite,
et dtruit. Le prince Eugne, moins vivement attaqu, put effectuer plus
rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y
suivirent: ils avaient pntr dans cette ville lorsque Davoust, pouss
par vingt mille hommes et cras par quatre-vingts pices de canon,
voulut y passer  son tour.

La division Morand s'engagea la premire dans la ville: elle marchait
avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient
les sinuosits des rues, tombrent tout--coup sur elle. La surprise fut
complte et le dsordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les
siens, rtablit le combat, et se fit jour.

Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division.
Se sentant serr de trop prs par les plus braves troupes de
Miloradowitch, il se retourna, courut lui-mme sur les plus acharns,
les culbuta, et s'tant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement
sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son rsultat fcheux
pour tous; l'ordre et l'ensemble y manqurent. Il y aurait eu assez de
soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que
vers deux heures que ceux-ci se runirent pour concerter leurs
manoeuvres, encore furent-elles excutes sans accord.

Lorsqu'enfin la rivire, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue
mutuelle, et le marchal Ney, eurent spar de l'ennemi, le pril tant
ajourn, et les bivouacs tablis, on se compta. Plusieurs canons briss,
des bagages et quatre mille morts ou blesss manquaient. Beaucoup de
soldats s'taient disperss. On avait sauv l'honneur; mais il y avait
dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout
rduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque
rgiment formait  peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les
soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs
accoutums.

Cette triste rorganisation se fit  la lueur de l'incendie de Viazma,
et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch,
dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double
obscurit de la nuit et des forts. Plusieurs fois ces restes de braves
soldats se crurent attaqus, et se tranrent  leurs armes. Le
lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'tonnrent de leur
petit nombre.




CHAPITRE XI.


TOUTEFOIS, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout 
Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil
brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui
semblait contredire et dsavouer tous les spectacles de dsespoir et de
mort qui dj nous environnaient.

Mais le 6 novembre, le ciel se dclare. Son azur disparat. L'arme
marche enveloppe de vapeurs froides. Ces vapeurs s'paississent:
bientt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros
flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne  cette
terre et  ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est
confondu et mconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans
savoir o l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle.
Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces
tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, pousss par la
tempte, s'amoncellent et s'arrtent dans toutes les cavits; leur
surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous
nos pas. L, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y
restent ensevelis.

Ceux qui suivent se dtournent, mais la tourmente fouette dans leurs
visages la neige du ciel et celle qu'elle enlve  la terre; elle semble
vouloir avec acharnement s'opposer  leur marche. L'hiver moskovite,
sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pntre au
travers de leurs lgers vtemens et de leur chaussure dchire. Leurs
habits mouills se glent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe
leur respiration; il s'en empare au moment o ils l'exhalent et en forme
des glaons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.

Les malheureux se tranent encore, en grelottant, jusqu' ce que la
neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque
dbris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse
trbucher et tomber. L, ils gmissent en vain; bientt la neige les
couvre; de lgres minences les font reconnatre: voil leur spulture!
La route est toute parseme de ces ondulations, comme un champ
funraire: les plus intrpides ou les plus indiffrens s'affectent; ils
passent rapidement en dtournant leurs regards. Mais devant eux, autour
d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste
uniformit; l'imagination s'tonne: c'est comme un grand linceul dont la
nature enveloppe l'arme! Les seuls objets qui s'en dtachent, ce sont
de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funbre verdure, et
la gigantesque immobilit de leurs noires tiges, et leur grande
tristesse qui complte cet aspect dsol d'un deuil gnral, d'une
nature sauvage, et d'une arme mourante au milieu d'une nature morte.

Tout, jusqu' leurs armes, encore offensives  Malo-Iaroslavetz, mais
depuis seulement dfensives, se tourna alors contre eux-mmes. Elles
parurent  leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes
frquentes qu'ils faisaient, elles s'chappaient de leurs mains, elles
se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'tait
sans elles: car ils ne les jetrent point, la faim et le froid les leur
arrachrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelrent sur le fusil
qu'ils tenaient encore, et qui leur tait le mouvement ncessaire pour y
entretenir un reste de chaleur et de vie.

Bientt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantt
isols, tantt par troupes. Ils n'avaient point dsert lchement leurs
drapeaux, c'tait le froid, l'inanition qui les avait dtachs de leurs
colonnes. Dans cette lutte gnrale et individuelle, ils s'taient
spars les uns des autres, et les voil dsarms, vaincus, sans
dfense, sans chefs, n'obissant qu' l'instinct pressant de leur
conservation.

La plupart, attirs par la vue de quelques sentiers latraux, se
dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri
pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a t
dvast sur une largeur de sept  huit lieues; ils ne rencontrent que
des Cosaques et une population arme qui les entourent, les blessent,
les dpouillent, et les laissent, avec des rires froces, expier tous
nus sur la neige. Ces peuples, soulevs par Alexandre et Kutusof, et qui
ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils
n'avaient pas pu dfendre, ctoient l'arme sur ses deux flancs,  la
faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevs avec leurs piques
et leurs haches, ils les ramnent sur la fatale et dvorante grande
route.

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige
qui couvre tout, on ne sait o s'arrter, o s'asseoir, o se reposer,
o trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour
allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurit, des ordres rpts,
arrtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des
chefs ont maintenus ensemble. On cherche  s'tablir, mais la tempte,
toujours active, disperse les premiers apprts des bivouacs. Les sapins,
tous chargs de frimas, rsistent obstinment aux flammes; leur neige,
celle du ciel, dont les flocons se succdent avec acharnement, celle de
la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des
premiers feux, teignent ces feux, les forces et les courages.

Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'leva, autour d'elle les officiers
et les soldats apprtrent leurs tristes repas: c'taient des lambeaux
maigres et sanglans de chair, arrachs  des chevaux abattus, et, pour
bien peu, quelques cuilleres de farine de seigle, dlaye dans de l'eau
de neige. Le lendemain, des ranges circulaires de soldats tendus
roides morts, marqurent les bivouacs; les alentours taient jonchs des
corps de plusieurs milliers de chevaux.

Depuis ce jour, on commena  moins compter les uns sur les autres. Dans
cette arme vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse
par une civilisation avance, le dsordre se mit vite; le dcouragement
et l'indiscipline se communiqurent promptement, l'imagination allant
sans mesure dans le mal comme dans le bien. Ds lors,  chaque bivouac,
 tous les mauvais passages,  tout instant, il se dtacha des troupes
encore organises quelque portion qui tomba dans le dsordre. Il y en
eut pourtant qui rsistrent  cette grande contagion d'indiscipline et
de dcouragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des
soldats tenaces. Ceux-l furent des hommes extraordinaires: ils
s'encourageaient en rptant le nom de Smolensk, dont il se sentaient
approcher, et o tout leur avait t promis.

Ce fut ainsi que, depuis ce dluge de neige et le redoublement de froid
qu'il annonait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force
d'esprit, suivant son caractre, son ge et son temprament. Celui de
nos chefs que jusque-l on avait vu le plus rigoureux pour le maintien
de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jet
hors de toutes ses ides arrtes de rgularit, d'ordre et de mthode,
il fut saisi de dsespoir  la vue d'un dsordre si gnral, et,
jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-mme prt  tout
abandonner.

De Gjatz  Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il
n'arriva rien de remarquable dans la colonne impriale, si ce n'est
qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dpouilles de Moskou: des
canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand
Yvan y furent noys; trophes, gloire, tous ces biens auxquels nous
avions tout sacrifi, devenaient  charge: il ne s'agissait plus
d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage,
l'arme, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des
temptes, jetait sans hsiter,  cette mer de neige et de glace, tout ce
qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.




CHAPITRE XII.


LE 3 et le 4 novembre, Napolon avait sjourn  Slawkowo. Ce repos et
la honte de paratre fuir enflammrent son imagination. On l'entendit
dicter des ordres, d'aprs lesquels son arrire-garde, paraissant
reculer en dsordre, devait attirer les Russes dans une embuscade o
lui-mme les attendrait; mais ce vain projet s'vanouit avec la
proccupation qui l'avait enfant. Le 5, il avait couch  Dorogobouje.
Il y trouva les moulins  bras commands pour l'expdition; on en fit
une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk
furent alors projets.

Ce fut le lendemain,  la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, 
l'instant o ces nues charges de frimas crevaient sur nos ttes, que
l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former
autour de lui et de l'empereur.

Une estafette, la premire qui depuis dix jours avait pu pntrer
jusqu' nous, venait d'apporter la nouvelle de cette trange conjuration
trame dans Paris mme, par un gnral obscur, et au fond d'une prison.
Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre
destruction, et de faux ordres  quelques troupes, d'arrter le
ministre, le prfet de police et le commandant de Paris. Tout avait
russi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par
l'tonnement gnral; mais aussi, ds le premier bruit qui s'en tait
rpandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec
ses complices ou ses dupes.

L'empereur apprenait  la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de
loin cherchaient  lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y
virent rien. Il se concentra; ses premires et seules paroles  Daru
furent: Eh bien! si nous tions rests  Moskou! Puis il se hta
d'entrer dans une maison palissade qui avait servi de poste de
correspondance.

Ds qu'il fut seul avec ses officiers les plus dvous, toutes ses
motions clatrent  la fois par des exclamations d'tonnement,
d'humiliation et de colre. Quelques instans aprs il fit venir
plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une
si trange nouvelle. Il vit une douleur inquite, de la consternation,
et la confiance dans la stabilit de son gouvernement tout branle. Il
put savoir qu'on s'abordait en gmissant et en rptant, qu'ainsi la
grande rvolution de 1789, qu'on avait crue termine, ne l'tait donc
pas. Dj vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir,
fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la
terrible carrire des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous
atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout  la fois.

Quelques-uns se rjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle
hterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et
qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'tant pas sr du dedans. Le
lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant
 Napolon, toutes ses penses le prcdaient encore dans Paris et il
s'avanait machinalement vers Smolensk, quand lui-mme fut rappel tout
entier au lieu et au moment prsent, par l'arrive d'un aide-de-camp de
Ney.

Depuis Viazma, ce marchal avait commenc  soutenir cette retraite,
mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'
Dorogobouje, elle n'avait t inquite, que par quelques bandes de
Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures
abandonnes, fuyant par-tout, o l'on portait la main, mais fatiguant
par leur retour continuel.

Ce n'tait point le sujet du message de Ney. En approchant de
Dorogobouje, il avait rencontr les traces du dsordre dans lequel
taient tombs les corps qui le prcdaient, il n'avait pu les effacer.
Jusque-l, il s'tait rsign  laisser  l'ennemi des bagages; mais il
avait rougi de honte,  la vue des premiers canons abandonns devant
Dorogobouje.

Ce marchal s'y tait arrt. L, aprs une nuit horrible, o la neige,
le vent et la famine avaient chass des feux la plupart de ses soldats,
l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait
amen la tempte, l'ennemi, et le spectacle d'une dfection presque
gnrale. En vain lui-mme venait de combattre  la tte de ce qui lui
restait de soldats et d'officiers; il se voyait oblig de reculer
prcipitamment, jusque derrire le Dnieper. C'est de quoi il faisait
avertir l'empereur.

Il voulait qu'il st tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac,
devait lui dire que ds Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de
retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais recul, avait
dcontenanc l'arme; que l'affaire de Viazma l'avait branle, et
qu'enfin ce dluge de neige, et le redoublement de froid qu'il
annonait, en achevait la dsorganisation.

Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons,
rgimens, divisions mme, s'ajoutaient aux masses errantes. On les
voyait par troupes de gnraux, de colonels, et d'officiers de tous
grades, mls avec des soldats, et marchant  l'aventure, tantt avec
une colonne, tantt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister
devant le dsordre, cet exemple entranait jusqu' ces vieux cadres de
rgimens, qui avaient travers toute la guerre de la rvolution.

Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander
pourquoi c'tait  eux seuls  combattre pour assurer la fuite des
autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les
cris de dsespoir qui partaient des bois voisins, o les grands convois
de leurs blesss, inutilement trans depuis Moskou, venaient d'tre
abandonns. Voil donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils 
gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'taient des travaux, des
combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs
encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en
repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le
repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protgeait plus;
il tuait.

Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon,
par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus
qu' fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs
qui succomberaient; derrire eux les lches ne dvoreraient plus les
restes de la grande route. Enfin, l'aide-de-camp devait dvoiler 
l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la
responsabilit.

Mais Napolon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les
fuyards le dpassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu' sacrifier
successivement l'arme, partie par partie, en commenant par les
extrmits, pour en sauver la tte. Quand donc l'aide-de-camp voulut
commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: Colonel, je ne
vous demande pas ces dtails! Celui-ci se tut, comprenant que dans ce
dsastre, dsormais irrmdiable, et o il fallait  chacun toute sa
force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir
celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.

Il remarqua l'attitude de Napolon, celle qu'il conserva pendant toute
cette retraite; elle tait grave, silencieuse et rsigne; souffrant
bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et
acceptant son malheur. Il fit dire  Ney de se dfendre assez pour lui
donner quelque sjour  Smolensk, o l'arme mangerait, se reposerait et
se rorganiserait.

Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres
abandonnrent tout pour courir vers ce terme promis  leurs souffrances.
Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il tait dsign; il
se dvoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage:
ds-lors il n'attache plus son honneur  des bagages, ni mme  des
canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthne en
arrte et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les
sacrifie sans hsiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le
fleuve ennemi qui traversait la route  lui servir de dfense.

Toutefois, les Russes s'avanaient  la faveur d'un bois et de nos
voitures abandonnes; de l, ils fusillaient les soldats de Ney: la
moiti de ceux-ci, dont les armes glaces glent les mains engourdies,
se dcourage; ils lchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la
veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient
regard comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une
de leurs armes, et les ramne au feu que lui-mme recommence; exposant
sa vie en soldat, le fusil  la main, comme lorsqu'il n'tait ni poux,
ni pre, ni riche, ni puissant et considr; enfin, comme s'il avait
encore tout  gagner, quand il avait tout  perdre. En mme temps qu'il
redevint soldat il resta gnral: il s'aida du terrain, s'appuya d'une
hauteur, se couvrit d'une maison palissade. Ses gnraux et ses
colonels, parmi lesquels lui-mme remarqua Fezenzac, le secondrent
vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait  poursuivre, recula.

Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de rpit  l'arme; elle
en profita pour s'couler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours
suivans, ce fut un mme hrosme. De Viazma  Smolensk il combattit dix
jours entiers.




CHAPITRE XIII.


LE 13 novembre il touchait  cette ville, o il ne devait entrer que le
lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand
tout--coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se
couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux
se prcipitaient et roulaient jusqu' lui sur la neige glace qu'ils
teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientt au
milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce dsordre. Le marchal
tonn, ayant fait dissiper cette nue d'ennemis, aperut derrire elle
l'arme d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dpouille.

Platof l'avait tenue comme assige depuis Dorogobouje. Le prince Eugne
avait quitt la grande route prs de cette ville, et repris celle qui,
deux mois avant, l'avait amen de Smolensk; mais alors le Wop qu'il
traversa n'tait qu'un ruisseau; on l'avait  peine remarqu: on y
retrouva une rivire. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent
deux rives escarpes. Il fallut trancher ses berges roides et glaces,
et donner l'ordre de dmolir, pendant la nuit, les maisons voisines,
pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y taient abrits s'y
opposrent. Le vice-roi, plus estim que craint, ne fut point obi. Les
pontoniers se rebutrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques,
le pont, deux fois rompu, tait abandonn.

Cinq  six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes
dbands, de malades et de blesss, plus de cent canons, leurs caissons
et une multitude d'quipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une
lieue de terrain. On tenta un gu  travers les glaons que charriait le
torrent. Les premiers canons qui se prsentrent atteignirent l'autre
rive; mais, de moment en moment, l'eau s'levait, en mme temps que le
gu se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un
chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutrent, et tout fut arrt.

Cependant le jour s'avanait; on s'puisait en efforts inutiles; la
faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se
vit enfin rduit  ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses
bagages. Ce fut alors un spectacle de dsolation. Les possesseurs de ces
biens eurent  peine le temps de s'en sparer; pendant qu'ils
choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent
des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les
voitures de luxe qu'ils se prcipitent; ils brisent, ils enfoncent tout,
se vengeant de leur misre sur ces richesses, de leurs privations sur
ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de
loin.

C'tait aux vivres que la plupart en voulaient. Ils cartaient et
rejetaient, pour quelques poignes de farine, les vtemens brods, des
tableaux, des ornemens de toute espce, et des bronzes dors. Le soir,
ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de
Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant
pars et ddaign sur une neige sauvage et dserte.

En mme temps, la plupart des artilleurs dsesprs enclouent leurs
pices, et dispersent leur poudre. D'autres en tablissent une trane
qu'ils poussent jusque sous des caissons arrts au loin en arrire de
nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient
accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharns au
pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu
court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les
obus clatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas dtruits se
dispersent pouvants.

Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division,
furent opposs  ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de
porte jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs,
femmes et enfans, malades et blesss, pousss par les boulets ennemis,
se pressaient sur la rive du torrent. Mais,  la vue de ses eaux
grossies, de leurs glaons massifs et tranchans, et de la ncessit
d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacs, le supplice d'un
froid dj intolrable, tous hsitrent.

Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'lant le premier.
Alors les soldats s'branlrent, et la foule suivit. Il resta les plus
faibles, les moins dtermins, ou les plus avares. Ceux qui ne surent
point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait,
ceux-l furent surpris dans leur hsitation. Le lendemain, on vit de
sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, tre encore avides des
vtemens sales et dchirs de ces malheureux devenus leurs prisonniers;
ils les dpouillrent, et les runirent ensuite en troupeaux, puis ils
les faisaient marcher nus sur la neige,  grands coups du bois de leurs
lances.

L'arme d'Italie, ainsi dmantele, toute pntre des eaux du Wop, sans
vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, prs d'un village, o ses
gnraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assigeaient ces
maisons de bois. Ces malheureux fondaient en dsesprs et par essaims
sur chaque habitation, profitant de l'obscurit qui les empchait de
reconnatre leurs chefs, et d'en tre reconnus. Ils arrachaient tout,
portes, fentres, et jusqu' la charpente des toits, peu touchs de
rduire d'autres, quels qu'ils fussent,  bivouaquer comme eux-mmes.

Leurs gnraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper
sans se plaindre, sans se rvolter, mais sans s'arrter, mme ceux des
gardes royales et impriales: car, dans toute l'arme, c'tait, chaque
nuit, des scnes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et
activement acharns sur ces murs de bois, qu'ils dpeaient de tous les
cts  la fois, et qu'aprs de vains efforts, leurs chefs taient
obligs d'abandonner, de peur qu'ils ne s'croulassent sur eux. C'tait
un singulier mlange de persvrance dans leur dessein, et de respect
pour l'emportement de leurs gnraux.

Les feux bien allums, il passrent la nuit  se scher au bruit des
cris, des imprcations, des gmissemens de ceux qui achevaient de
franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se
perdaient dans ses glaons.

C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce dsastre, et 
la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laisss  une
demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrt pendant
vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidit des
Cosaques de Platof.

Peut-tre l'hettman crut-il avoir assur pour le lendemain la perte du
vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'
l'instant o l'arme d'Italie, aprs une marche inquite et dsordonne,
apercevait Doukhowtchina, ville encore entire, et se htait avec joie
d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques
avec des canons qui l'arrtrent tout--coup. En mme temps, Platof,
avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrire-garde et ses
deux flancs.

Plusieurs tmoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un dsordre
complet; que les hommes dbands, les femmes, les valets se
prcipitrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs:
qu'enfin il y eut un instant o cette malheureuse arme ne fut plus
qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-mme.
On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des
chefs sauvrent tout. Les hommes d'lite se dgagrent, les rangs se
rtablirent. On avana en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi
qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restt,
s'ouvrit et s'carta, s'en tenant  une vaine dmonstration.

On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle
il alla bivouaquer, et prparer de pareilles surprises jusques aux
portes de Smolensk. L, ces hordes s'enhardirent: elles envelopprent la
14e division. Quand le prince Eugne voulut la dgager, les soldats
et leurs officiers, roidis par vingt degrs d'un froid que le vent
rendait dchirant, restrent tendus sur les cendres chaudes de leurs
feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environns, l'ennemi
qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient
dj; ils s'obstinrent  ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient
mieux prir que d'avoir  supporter plus long-temps des maux aussi
cruels. Les vedettes elles-mmes avaient abandonn leurs postes. Le
prince Eugne russit cependant  sauver son arrire-garde.

C'tait en revenant avec elle sur Smolensk que ses traneurs avaient t
culbuts sur les soldats de Ney. Ils leur communiqurent leur effroi,
tous se prcipitrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient  l'entre
du pont sans songer  se dfendre, lorsqu'une charge du 4e rgiment
arrta l'ennemi.

Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes  demi perclus de
froid. L, comme dans tout ce qui est action, on vit la supriorit des
sentimens de l'me sur les sensations du corps; car toute sensation
physique portait  se rebuter et  fuir, la nature le conseillait de ses
cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur
suffirent pour obtenir le dvouement le plus hroque. Les soldats du
4e rgiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne
de neige et de glace dont il tait matre, et contre l'ouragan du nord,
car ils avaient tout contre eux. Ney lui-mme fut oblig de les modrer.

Un reproche de leur colonel avait opr ce changement. Ces simples
soldats se dvouaient pour ne pas se manquer  eux-mmes, par cet
instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour
de la gloire. Mot bien clatant pour une position si obscure! Car
qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui prit sans tmoin, qui n'est
lou, blm ou regrett que par une escouade? mais le cercle de chacun
lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une
grande. Les proportions des corps sont diffrentes; mais ils sont
composs des mmes lmens: c'est la mme vie qui les anime, et les
regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une arme
enflamment un gnral.

[Illustration]




CHAPITRE XIV.


ENFIN, l'arme a revu Smolensk; elle a touch  ce terme tant de fois
offert  ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voil cette
terre promise, o sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur
fatigue le repos; o les bivouacs par dix-neuf degrs de froid vont tre
oublis dans des maisons bien chauffes. L, ils goteront un sommeil
rparateur; ils pourront refaire leur habillement: l, de nouvelles
chaussures et des vtemens propres au climat leur seront distribus!

 cette vue les corps d'lite, quelques soldats et les cadres ont seuls
conserv leurs rangs; le reste a couru et s'est prcipit. Des milliers
d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpes du
Borysthne; ils se sont presss en masse contre les hautes murailles et
les portes de la ville; mais leur foule dsordonne, leurs figures
hves, noircies de terre et de fume, leurs uniformes en lambeaux, les
vtemens bizarres par lesquels ils y ont suppl, enfin leur aspect
trange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont pouvant. On a cru que
si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enrage de faim,
elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont t fermes.

On esprait aussi que, par cette rigueur, on forcerait  se rallier.
Alors, dans les restes de cette malheureuse arme, il s'est tabli une
horrible lutte entre l'ordre et le dsordre. C'est vainement que les uns
ont pri, pleur, conjur, qu'ils ont menac et cherch  branler les
portes, qu'ils sont tombs mourans aux pieds de leurs compagnons
chargs de les repousser; ils les ont trouvs inexorables: il a fallu
qu'ils attendissent l'arrive de la premire troupe, encore commande et
en ordre.

C'tait la vieille et jeune garde. Les hommes dbands n'entrrent qu'
sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14,
arrivrent successivement, crurent qu'on n'avait retard leur entre que
pour donner plus de repos et de vivres  cette garde. Leurs souffrances
les rendirent injustes; ils la maudirent: Seraient-ils donc sans cesse
sacrifis  cette classe privilgie!  cette vaine parure qu'on ne
voyait plus la premire qu'aux revues, aux ftes, et sur-tout aux
distributions! L'arme n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les
obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle ft rassasie? On ne
pouvait leur rpondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre;
qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la
prfrence  celui qui, dans une dernire occasion, pourrait faire un
plus puissant effort.

Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant dsire; ils ont
laiss les rampes du Borysthne jonches des corps mourans des plus
faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont
achevs. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur
faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux
magasins, et l, il en expire encore pendant qu'ils en assigent les
portes; car on les en a repousss: Qui sont-ils? de quel corps? comment
les reconnatre? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils
ne doivent les dlivrer qu' des officiers autoriss, et porteurs de
reus contre lesquels ils changeront les rations qui leur sont
confies; et ceux qui se prsentent n'ont plus d'officiers, ils ne
savent o sont leurs rgimens. Les deux tiers de l'arme sont ainsi.

Ces infortuns se rpandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le
pillage. Mais par-tout des chevaux dissqus jusqu'aux os leur annoncent
la famine: par-tout les portes et les fentres des maisons, brises et
arraches, ont servi  alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point
d'asiles. Point de quartiers d'hiver prpars, point de bois; les
malades, les blesss restent dans les rues, sur les charrettes qui les
ont apports. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route
passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de
trompeuses ruines, plus froides encore que les forts qu'ils viennent de
quitter.

Alors seulement ces hommes dbands cherchent leurs drapeaux; ils les
rejoignent momentanment pour y trouver des vivres; mais tout le pain
qu'on avait pu confectionner venait d'tre distribu: il n'y avait plus
de biscuit, point de viande. On leur dlivra de la farine de seigle, des
lgumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour
empcher les dtachemens des diffrens corps de s'entre-tuer aux portes
des magasins; puis, quand aprs de longues formalits ces misrables
vivres taient dlivrs, les soldats refusaient de les porter  leurs
rgimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres
de farine, et s'allaient cacher pour les dvorer. Il en fut de mme pour
l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de
ces infortuns.

Enfin, cette funeste Smolensk, que l'arme avait crue le terme de ses
souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensit de
douleurs se droulait devant nous; il fallait marcher encore quarante
jours sous ce joug de fer. Les uns, dj surchargs des maux prsens,
s'anantirent et succombrent devant cet effrayant avenir. Quelques
autres se rvoltrent contre leur destine; ils ne comptrent plus que
sur eux-mmes, et rsolurent de vivre  quelque prix que ce ft.

Ds lors, suivant qu'ils se trouvrent les plus forts ou les plus
faibles, ils arrachrent violemment ou drobrent  leurs compagnons
mourans leurs subsistances, leurs vtemens, et mme l'or dont ils
avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misrables, que
le dsespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour
sauver leur infme butin, profitant d'une position commune, d'un nom
obscur, d'un uniforme devenu mconnaissable et de la nuit, enfin de tous
les genres d'obscurits, toutes favorables  la lchet et au crime. Si
des crits, dj publis, n'avaient pas exagr ces horreurs, je me
serais tu sur des dtails si dgotans; car ces atrocits furent rares,
et l'on fit justice des plus coupables.

L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scne de
dsolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et
n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur
quinze jours de vivres et de fourrages pour une arme de cent mille
hommes; il ne s'en trouvait pas la moiti en farine, riz et eau-de-vie.
La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des
hommes chargs de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la
vie qu'en se tranant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napolon.
Peut-tre les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses
supplications.

Quand il arriva, dit-il, les bandes de traneurs qu'en s'avanant
l'arme laissa derrire elle, avaient comme envelopp Smolensk de
terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route.
Lorsqu'un peu d'ordre avait t rtabli, les Juifs seuls s'taient
d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles
motifs avaient ensuite attir les secours de quelques seigneurs
lithuaniens. Enfin la tte des longs convois de vivres, rassembls en
Allemagne, avait paru. C'taient les voitures comtoises; elles seules
avaient travers les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apport
que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de
boeufs allemands et italiens taient aussi arrivs avec elles.

Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les
jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts
tuaient les vivans. Les employs, comme beaucoup de militaires, avaient
t atteints: les uns taient devenus comme imbciles; ils pleuraient,
ou fixaient la terre d'un oeil hagard et opinitre. Il y en avait eu
dont les cheveux s'taient roidis, dresss et tordus en cordes; puis, au
milieu d'un torrent de blasphmes, d'une horrible convulsion, ou d'un
rire encore plus affreux, ils taient tombs morts.

En mme temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre
des boeufs amens d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus
ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncs dans leur orbite, taient
mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent  viter
le coup. D'autres malheurs sont arrivs: plusieurs convois ont t
intercepts, des magasins pris; un parc de huit cents boeufs vient
d'tre enlev  Krasno.

Cet homme ajouta, qu'il fallait aussi avoir gard  la grande quantit
de dtachemens qui avaient pass dans Smolensk, au sjour qu'y avaient
fait le marchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze
mille malades,  la multitude des postes et des maraudeurs, que
l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejets dans la ville.
Tous avaient vcu sur les magasins; il avait fallu dlivrer prs de
soixante mille rations par jour; enfin on avait pouss des vivres et des
troupeaux vers Moskou, jusqu' Mojask, vers Kalougha, jusqu' Elnia.

Plusieurs de ces allgations taient fondes. D'autres magasins taient
encore chelonns depuis Smolensk jusqu' Minsk et Wilna. Ces deux
villes taient, bien plus encore que Smolensk, des centres
d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la premire
ligne. La totalit des vivres distribus dans cette tendue, tait
incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le
rsultat presque nul. Ils taient insuffisans dans cette immensit.

Ainsi, les grandes expditions s'crasent sous leur propre poids. Les
bornes humaines avaient t dpasses: le gnie de Napolon, en voulant
s'lever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'tait comme
perdu dans l'espace; quelque grande que ft sa mesure, il avait t
au-del.

Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'tait point fait illusion
sur ce dnuement. Alexandre seul l'avait tromp. Accoutum  triompher
de tout par la terreur de son nom, et par l'tonnement qu'inspirait son
audace, son arme, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un
premier mouvement d'Alexandre. C'tait toujours le mme homme de
l'gypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'tait Fernand Cortez; c'tait
le Macdonien brlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgr ses
soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'tait enfin Csar,
risquant sur une barque toute sa fortune.




LIVRE DIXIME.




CHAPITRE I.


CEPENDANT, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopine de Kutusof
devant Moskou, n'avait t qu'une tincelle d'un grand incendie. Au mme
jour,  la mme heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan
gnral des Russes s'tait tout--coup dvelopp. L'aspect de la carte
devenait effrayant.

Le 1er octobre,  l'instant mme o le canon de Kutusof avait dtruit
les illusions de gloire et de paix de Napolon, Witgenstein,  cent
lieues derrire sa gauche, s'tait prcipit sur Polotsk; Tchitchakof,
derrire sa droite,  deux cents lieues plus loin, avait profit de sa
supriorit sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord,
l'autre s'levant du sud, s'taient efforcs de se rejoindre vers
Borizof. C'tait le passage le plus difficile de notre retraite, et dj
ces deux armes ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la
famine et la grande arme russe en sparaient encore Napolon.

Dans Smolensk, on ne faisait que souponner le danger de Minsk; mais des
officiers, prsens  la perte de Polotsk, en racontaient les dtails: on
se pressait autour d'eux.

Depuis, le combat du 18 aot, celui qui fit Saint-Cyr marchal, ce
gnral tait rest sur la rive russe de la Dna, matre de Polotsk et
d'un camp retranch en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle
facilit toute l'arme et pu hiverner sur les frontires
lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, taient plus
spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes;
c'taient de beaux villages militaires bien retranchs et  l'abri de
l'hiver comme de l'ennemi.

Depuis deux mois, les deux armes ne s'taient fait qu'une guerre de
partisans. Son but, pour les Franais, tait de s'tendre dans le pays,
pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette
petite guerre avait t tout  l'avantage des Russes, les ntres
ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux o ils
s'aventuraient, enfin tant sans cesse trahis par les habitans et mme
par leurs guides.

Ces checs, la faim et les maladies avaient diminu de moiti les forces
de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doubl celles de
Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'arme russe, sur ce point,
montait  cinquante-deux mille hommes, et la ntre  dix-sept mille.
Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois,
rduits de vingt-deux mille hommes  dix-huit cents, et deux mille
cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des
tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin,
remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et
se faire clairer par eux.

Car Saint-Cyr craignait d'tre tourn  droite par Witgenstein, et 
gauche par Steinheil, qui s'avanait  la tte de deux divisions de
l'arme de Finlande, rcemment arrives  Riga. Il existe une lettre
pressante de ce marchal  Macdonald: il lui demandait de s'opposer  la
marche de ces Russes qui avaient  dfiler devant son arme, et de lui
envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien
dtacher, de venir lui-mme, avec ce secours, prendre son commandement.
Dans cette mme lettre, il soumettait encore  Macdonald toutes ses
combinaisons d'attaque ou de dfense. Mais Macdonald ne crut pas devoir
faire sans ordre un si grand mouvement. Il se dfiait d'Yorck, qu'il
souponnait peut-tre d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de sige.
Il rpondit qu'il devait, avant tout, songer  le dfendre, et demeura
immobile.

Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en
plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent
repousss sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les dbouchs
des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaait d'une bataille qu'il
ne croyait pas qu'on ost accepter.

Le marchal franais, sans instruction de son empereur, s'tait dcid
trop tard  se retrancher. Ses ouvrages n'taient bauchs qu'autant
qu'il le fallait, non pour couvrir leurs dfenseurs, mais pour leur
marquer la place sur laquelle ils devaients opinitrer. Leur gauche,
appuye  la Dna, et dfendue par des batteries places sur la rive
gauche du fleuve, tait la plus forte. Leur droite tait faible. La
Polota, affluent de la Dna, les sparait.

Witgenstein fit menacer le ct le moins accessible par Yacthwil; et
lui-mme, le 18, il se prsenta contre l'autre, d'abord avec quelque
tmrit, car deux escadrons franais, les seuls que Saint-Cyr et
gards, renversrent sa tte de colonne, prirent son artillerie, et le
saisirent, dit-on, lui-mme, mais sans le reconnatre; de sorte qu'ils
abandonnrent ce gnral en chef, comme une prise insignifiante, quand
le nombre les fora de reculer.

Alors les Russes, s'lanant de leurs bois, se dcouvrent tout entiers.
Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Ds les premiers feux, une de
leurs balles atteignit ce marchal. Il n'en resta pas moins au milieu
des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter.
L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept
fois les redoutes que dfendait Maisons furent prises et reprises. Sept
fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le dcouragea.
Legrand et Maisons restrent matres de leurs retranchemens, tous
baigns du sang des Russes.

Mais, pendant qu' droite tout paraissait gagn,  la gauche tout
semblait perdu: C'taient des Suisses et des Croates dont l'emportement
tait cause de ce revers. Leur mulation avait jusque-l manqu
d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-arme, ils
furent tmraires. Placs ngligemment en avant de leur position, pour y
attirer Yacthwil, au lieu de lui cder un terrain prpar pour le
perdre, ils se prcipitrent au-devant de ses masses, et furent crass
par le nombre. Les canonniers franais, ne pouvant tirer sur cette
mle, devinrent inutiles, et nos allis furent culbuts jusque dans
Polotsk.

C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Dna ont dcouvert
l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de
l'arrter, elles ont prcipit sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour
viter nos coups, se sont jets avec plus de violence dans le ravin del
Polota, avec lequel ils allaient pntrer dans la ville, lorsqu'enfin
trois canons, placs en toute hte contre la tte de leur colonne, et un
dernier effort des Suisses, les ont repousss.  cinq heures, tout tait
fini: les Russes s'taient retirs de toutes parts, dans leurs bois, et
quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.

La nuit fut tranquille pour tous, mme pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le
trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait pass la Dna, ni
au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui tait inexact, car
Steinheil et treize mille Russes avaient travers ce fleuve  Drissa, et
ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrire le
marchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Dna et Witgenstein.

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses
forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal.
Toutefois, Saint-Cyr ne se mprit pas  cette apparence; il comprit que
ce n'taient pas ses faibles retranchemens qui arrtaient un ennemi
entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet
de quelque manoeuvre, le signal d'une coopration importante, et qu'elle
ne pouvait avoir lieu que sur ses derrires.

En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive  toute bride
de l'autre ct du fleuve. Il annonce qu'une autre arme ennemie, celle
de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse
la cavalerie franaise. Il demande un prompt secours, sans quoi cette
nouvelle arme va paratre bientt derrire le camp et l'envelopper. En
mme temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de
Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Franais.

La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se
reprsente ces braves gens resserrs par une force triple de la leur,
sur une ville de bois, et acculs contre une grande rivire, n'ayant
pour retraite qu'un pont, dont une autre arme menaait l'issue.

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois rgimens, dont il drobe
la marche  Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrter
Steinheil.  chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de
plus en plus de Polotsk. Dj les batteries qui, de la rive gauche,
protgeaient le camp franais, se retournent et s'apprtent contre ce
nouvel ennemi.  cette vue des cris de joie ont clat sur toute la
ligne de Witgenstein; nanmoins ce Russe est encore rest inactif. Pour
commencer  son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il
a voulu le voir paratre.

Cependant, tous les gnraux de Saint-Cyr, consterns, l'environnent;
ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientt va devenir
impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes
qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrt, n'attendent que
son premier mouvement rtrograde pour s'lancer sur lui, et il demeure
immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et esprant encore
que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil
paraisse.

Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxit n'agita
son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit
consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il et pu hter sa
marche.

Enfin, quand Steinheil n'tait plus qu' une demi-heure de Polotsk,
quand il n'avait plus que quelques faibles efforts  faire pour paratre
dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer 
Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait chapper 
Witgenstein, il s'arrta. Bientt une brume paisse, que les Franais
reurent comme une faveur du ciel, devana la nuit et droba les trois
armes  la vue l'une de l'autre.

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Dj sa nombreuse artillerie
traversait en silence la rivire, ses divisions allaient la suivre et
drober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret
d'abandonner  l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux
autres divisions crurent que c'tait un signal convenu, en un instant
toute la ligne fut embrase.

Cet incendie dnona leur mouvement: aussitt toutes les batteries de
Witgenstein ont clat, ses colonnes se sont prcipites, ses obus ont
mis le feu  la ville; il a fallu en dfendre les flammes pied  pied
comme en plein jour, l'incendie clairant le combat. Toutefois, la
retraite s'est faite en bon ordre: des deux cts elle a t sanglante;
l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, 
trois heures du matin.

Le bonheur voulut que Steinheil dormt paisiblement au bruit de ce
combat, quoiqu'il pt entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes.
Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette
nuit, que celui-ci, pendant le jour prcdent, n'avait second la
sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le
pont de Polotsk tait abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la
rive gauche, y tait aussi fort que Steinheil, que ce gnral commena 
s'branler. Mais de Wrede et six mille Franais le surprirent dans son
premier mouvement, le culbutrent pendant plusieurs lieues dans les bois
dont il voulait dboucher, et lui prirent ou turent deux mille hommes.

[Illustration]




CHAPITRE II.


CES trois journes taient glorieuses. Witgenstein repouss, Steinheil
battu, dix mille Russes et six gnraux tus ou hors de combat. Mais
Saint-Cyr tait bless, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et
l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dnuement dans le
ntre; on reculait. Il fallait un chef  l'arme; de Wrede prtendait
l'tre; mais les gnraux franais refusrent mme de se concerter avec
ce Bavarois, allguant son caractre et croyant tout accord avec lui
impossible; leurs prtentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique
hors de combat, fut donc forc de garder la direction de ces deux corps.

Alors, ce marchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les
routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, rglant l'une
sur l'autre la marche de ces diffrentes colonnes. C'tait un systme de
retraite tout contraire  celui que venait de suivre Napolon.

Le but de Saint-Cyr tait de trouver plus de vivres, de marcher plus
librement, avec plus d'ensemble, enfin d'viter une confusion trop
ordinaire dans les colonnes trop considrables, quand les hommes, les
canons et les bagages sont entasss sur une mme route. Il russit. Dix
mille Franais, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille
Russes, se retirrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser
entamer, et forant Witgenstein et Steinheil  n'avancer, en huit jours,
que de trois journes.

En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route
d'Orcha  Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule
colonne, celle de gauche, reut un chec. C'tait celle de de Wrede et
de ses quinze cents Bavarois, augments d'une brigade de cavalerie
franaise, qu'il gardait malgr les ordres de Saint-Cyr. Il marchait 
volont. Son orgueil bless ne se pliait plus  l'obissance. Il lui en
cota tous ses bagages. Puis, sous prtexte de mieux servir la cause
commune, en couvrant la ligne d'opration de Wilna  Vitepsk, que
l'empereur avait abandonne, il se spara du deuxime corps, se retira
par Kluboko sur Vileka, et se rendit inutile.

Le mcontentement de de Wrede datait du 19 aot. Ce gnral pensait
avoir eu une grande part  la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait
trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en
plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frre
qui, dit-on, servait dans l'arme autrichienne. On ajoute aussi que,
dans les derniers momens de la retraite, le gnral saxon Thielmann
l'entrana dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.

Cette dfection fut  peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq
mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se runissait 
Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant mme o Witgenstein, ignorant
cette jonction, et se fiant  sa supriorit, traversait la Lukolmlia,
s'adossait imprudemment  des dfils et attaquait nos avant-postes. Il
ne fallait qu'un effort simultan des deux corps franais pour le
dtruire. Les soldats, les gnraux du deuxime corps brlaient
d'ardeur. Mais quand la victoire tait dans leurs coeurs, et que, la
croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor
donna celui de la retraite.

On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la
dfiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la premire
fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore prouvs. Il se peut qu'il
n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte et, il est
vrai, entran celle de la grande-arme et de son chef.

Aprs s'tre repli derrire la Lukolmlia et s'y tre dfendu tout le
jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le gnral russe
s'apercevait alors du danger de sa position. Elle tait si critique,
qu'il ne profita de notre mouvement rtrograde et du dcouragement dont
il fut suivi, que pour se retirer.

Les officiers qui nous donnrent ces dtails, ajoutrent que, depuis ce
moment, Witgenstein n'avait plus song qu' reprendre Vitepsk et  se
dfendre. Probablement, il crut trop tmraire de tourner la Brzina
par ses sources, pour se joindre  Tchitchakof; car un bruit sourd, qui
dj se rpandait, nous menaait de la marche de cette arme du midi,
sur Minsk et Borizof, et de la dfection de Schwartzenberg.

Ce fut  Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur o Napolon
venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit
la jonction du deuxime et du neuvime corps et le combat dsavantageux
de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter
sur-le-champ Witgenstein derrire la Dna; que le salut de l'arme en
dpendait. Il ne dissimula pas  ce marchal qu'il arrivait  Smolensk
avec une arme harasse et une cavalerie toute dmonte.

Ainsi, les jours heureux taient passs; de toutes parts arrivaient des
nouvelles dsastreuses. D'un ct, Polotsk, la Dna, Vitepsk perdus, et
Witgenstein dj  quatre journes de Borizof; de l'autre, vers Elnia,
Baraguay-d'Hilliers culbut. Ce gnral s'est laiss enlever la brigade
Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof
peut dsormais nous prvenir  Krasno, comme il l'a fait  Viazma.

En mme temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg
annonait  l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est--dire, qu'il
dcouvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-arme,
et que peut-tre l'empereur d'Autriche livrait son gendre  la Russie.

Dans le mme moment, derrire et au milieu de nous, le prince Eugne
tait vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus
 Smolensk, taient dvors par les soldats; ceux de Mortier enlevs
dans un fourrage; les troupeaux de Krasno pris; d'affreuses maladies se
dclaraient dans l'arme, et dans Paris, le temps des conspirations
paraissait revenu: tout enfin se runissait pour accabler Napolon.

Chaque jour, les tats de situations qu'il reoit de chacun de ces corps
sont comme des bulletins de mourans: il y voit son arme conqurante de
Moskou, rduite de cent quatre-vingt mille hommes  vingt-cinq mille
combattans encore en ordre.  cette foule de malheurs il n'oppose qu'une
rsistance inerte. Sa figure reste la mme: il ne change rien  ses
habitudes, rien  la forme de ses ordres;  les lire, on croirait qu'il
commande encore  plusieurs armes. Il ne hte mme pas sa marche.
Seulement, irrit contre la prudence du marchal Victor, il lui
renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'loigner ce danger qui
menace sa retraite. Quant  Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient
d'accuser, il le fait comparatre, et ce gnral, dpouill de ses
distinctions, part pour Berlin, o il prviendra son jugement en mourant
de dsespoir.

Mais ce qui surprenait davantage, c'tait que l'empereur laisst la
fortune lui arracher tout, plutt que de sacrifier une partie pour
sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brlrent des
bagages et dtruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il
donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arraches: ils
semblait qu'il s'attacht sur-tout  ce que rien de lui n'avout sa
dfaite, soit qu'il crt ainsi faire respecter son malheur, et, par
cette inflexibilit, dicter aux siens un courage inflexible; soit fiert
des hommes long-temps heureux, qui prcipite leur perte.

Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale  l'arme, tait un lieu de
repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accord  leurs souffrances,
ceux-l se demandrent: comment il se pouvait qu' Moskou tout et t
oubli; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats dj
morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargs d'or au
lieu de vivres et de vtemens, et sur-tout si trente-trois journes de
repos n'avaient pas suffi pour prparer aux chevaux de cavalerie, de
l'artillerie et  ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur
marche plus sre et plus rapide?

Alors, nous n'eussions pas perdu l'lite des hommes  Viazma, au Wop,
au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof,
Witgenstein, et peut-tre Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous
prparer de plus funestes journes!

Mais pourquoi,  dfaut d'ordre de Napolon, cette prcaution
n'avait-elle pas t prise par des chefs, tous rois, princes et
marchaux? L'hiver n'avait-il donc pas t prvu en Russie? Napolon,
habitu  l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop
compt sur leur prvoyance? le souvenir de la campagne de Pologne,
pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats,
l'avait-il abus; ainsi qu'un soleil brillant dont la persvrance,
pendant tout le mois d'octobre, avait frapp d'tonnement jusqu'aux
Russes eux-mmes? De quel esprit de vertige l'arme, comme son chef,
a-t-elle donc t frappe? Sur quoi chacun a-t-il compt? car en
supposant qu' Moskou l'espoir de la paix et bloui tout le monde, il
et toujours fallu revenir, et rien n'avait t prpar, mme pour un
retour pacifique!

La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur
propre incurie, et parce que dans les armes, comme dans les tats
despotiques, c'est  un seul  penser pour tous: aussi, celui-l seul
tait-il responsable, et le malheur, qui autorise la dfiance, poussait
chacun  le juger. On remarquait dj que, dans cette faute si grave,
dans cet oubli si invraisemblable pour un gnie actif, pendant un sjour
si long et si dsoeuvr, il y avait quelque chose de cet esprit
d'erreur,

_De la chute des rois funeste avant-coureur_.

Napolon tait dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait
reu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugne celui de
rester deux jours  Doukhowtchina. Ce n'tait donc pas la ncessit
d'attendre l'arme d'Italie qui retenait!  quoi devait-on attribuer
cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois
armes ennemies marchaient autour de nous?

Pendant que nous nous tions enfoncs dans le coeur du colosse russe,
ses bras n'taient-ils pas rests avancs et tendus vers la mer
Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que,
loin de l'avoir frapp mortellement, nous tions frapps nous-mmes?
n'tait-il pas venu le moment fatal o ce colosse allait nous envelopper
de ses bras menaans? croyait-on les lui avoir lis, les avoir
paralyss, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au
nord, c'tait bien plutt les Polonais et les Franais, mls  ces
allis dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.

Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquitude, l'empereur
a-t-il ignor la joie des Russes, quand, trois mois plus tt, il se
heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher,  droite, vers
Elnia, o il et coup l'arme ennemie de sa capitale; aujourd'hui que
la guerre est ramene sur les mmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa
faute dont ils ont profit? se tiendront-ils derrire nous, quand ils
peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?

Rpugne-t-il  Napolon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou
plus audacieuse que ne l'a t la sienne? Augereau et sa brigade enlevs
sur cette route ne l'clairent-ils point? qu'avait-on  faire dans cette
Smolensk brle, dvaste, que d'y prendre des vivres, et de passer
vite?

Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville,
donner  une droute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite!
Voil pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte
de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, tre arrt par ces murailles!
comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si
l'on en pourrait sortir.

Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs
chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail
quelconque d'ouvriers extnus par la faim, par les marches; de
malheureux  qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres,
pour les prparer, dont les forges sont abandonnes ou gtes, et qui
d'ailleurs manquent des matriaux indispensables pour un travail si
considrable.

Mais peut-tre l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en
avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de
soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de rorganiser
l'arme? comme s'il tait possible de faire parvenir un ordre quelconque
 des hommes si pars, ou de les rallier, sans logemens? sans
distributions,  des bivouacs; enfin, de penser  une rorganisation
pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus  rien, que le
moindre attouchement peut dissoudre.

Tels taient, autour de Napolon, les discours de ses officiers, o
plutt leurs rflexions secrtes, car leur dvouement devait se soutenir
tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de
la rvolte gnrale des nations.

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout--fait
infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui
restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers prsens au
passage du Nimen, il ne s'en trouva que huit cents encore  cheval.
Napolon en donna le commandement  Latour-Maubourg. Personne ne
rclama, soit fatigue ou estime.

Quant  Latour-Maubourg, il reut cet honneur ou ce fardeau sans joie et
sans regret. C'tait un tre  part: toujours prt sans tre empress,
calme et actif, d'une svrit de moeurs remarquable, mais naturelle et
sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant
la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le
mme ordre et la mme mesure, au milieu d'un dsordre dmesur; et
pourtant, ce qui fait honneur au sicle, il arriva aussi vite, aussi
haut et aussitt que les autres.

Cette faible rorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le
pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la
destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin
l'expdition de beaucoup d'ordres, furent  peu prs tout le fruit qu'on
retira de ce funeste sjour. Du reste tout le mal prvu arriva. On ne
rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des
mines fit  peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au
dernier jour, qu' chasser hors de la ville les traneurs qu'on n'avait
pas pu mettre en mouvement.

Des hommes dcourags, des femmes, et plusieurs milliers de malades et
de blesss furent abandonns, et  l'instant o le dsastre d'Augereau
prs d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant  son tour, ne
s'attachait pas exclusivement  la grande route; que de Viazma il
marchait directement, par Elnia, sur Krasno; lorsqu'enfin on aurait d
prvoir qu'on allait avoir  se faire jour au travers de l'arme russe,
ce fut le 14 novembre seulement que la grande-arme, ou plutt
trente-six mille combattans, commencrent  s'branler.

La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf  dix mille
baonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit 
neuf mille; Ney et le troisime corps, cinq  six mille; le prince
Eugne et l'arme d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot,
les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la
cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de
cavalerie lgre, et cinq cents cavaliers dmonts que l'on tait
parvenu  runir.

Cette arme tait sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en
vingt-cinq jours, elle tait rduite  trente-six mille hommes. Dj
l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces
faibles restes taient toujours diviss en huit armes, que
surchargeaient soixante mille traneurs sans armes, et une longue
traine de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui
est plus vraisemblable, une fausse scurit, qui conduisit l'empereur 
mettre un jour d'intervalle entre le dpart de chaque marchal. Mais
enfin lui, Eugne, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que
successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait
l'ordre de faire scier les tourillons des pices qu'on abandonnait, de
les faire enterrer, de dtruire leurs munitions, de pousser tous les
traneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la
ville.

Cependant, Kutusof nous attendait  quelques lieues de l, et ces restes
de corps d'arme ainsi distendus et morcels, il allait les faire passer
tour  tour par les armes.




CHAPITRE III.


CE fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne
impriale sortit enfin de Smolensk. Sa marche tait encore dcide, mais
morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et dcolore
au milieu de laquelle elle s'avanait.

Ce silence n'tait interrompu que par le retentissement des coups dont
on accablait les chevaux, et par des imprcations courtes et violentes,
quand les ravins se prsentrent, et que, sur ces pentes de glace, les
hommes, les chevaux et les canons roulrent dans l'obscurit les uns sur
les autres. Cette premire journe fut de cinq lieues. Il fallut 
l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.

Nanmoins, cette premire colonne arriva, sans une grande perte
d'hommes,  Korythnia, que dpassa Junot avec son corps d'arme
westphalien, rduit  sept cents hommes. Une avant-garde avait t
pousse jusqu' Krasno. Des blesss et des hommes dbands taient mme
prs d'atteindre Liady. Korythnia est  cinq lieues de Smolensk;
Krasno,  cinq lieues de Korythnia; Liady,  quatre lieues de Krasno.
De Korythnia  Krasno,  deux lieues,  droite, du grand chemin, coule
le Borysthne.

C'est  la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia 
Krasno, se rapproche du grand chemin. Ce jour-l mme, elle nous
amenait Kutusof: il la couvrait tout entire avec quatre-vingt-dix mille
hommes; il ctoyait, il dpassait Napolon, et, par des chemins qui vont
d'une route  l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre
retraite.

L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en mme temps que
l'empereur vers Korythnia, et fut repousse.

Une seconde vint se poster,  trois lieues en avant de nous, vers
Merlino et Nikoulina, derrire un ravin qui borde le ct gauche de la
grande route; et l, embusque sur le flanc de notre retraite, elle
attendait notre passage, c'tait Miloradowitch avec vingt mille hommes.

Au mme moment, une troisime atteignait Krasno, qu'elle surprit
pendant la nuit, mais dont elle fut chasse par Sbastiani, qui venait
d'y arriver. Enfin, une quatrime, lance encore plus avant, s'interposa
entre Krasno et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs
gnraux et autres militaires qui marchaient isolment.

En mme temps Kutusof, avec le gros de son arme, s'acheminait et
s'tablissait en arrire de ces avant-gardes et  porte de toutes,
s'applaudissant du succs de ses manoeuvres, que sa lenteur lui aurait
fait manquer sans notre imprvoyance; car ce fut un combat de fautes, o
les ntres ayant t plus graves, nous pensmes tous prir. Les choses
ainsi disposes, le gnral russe dut croire que l'arme franaise lui
appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua 
lui-mme au moment de l'action; sa vieillesse excuta  demi et mal ce
qu'elle avait sagement combin.

Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napolon, lui,
tranquille dans une misrable masure, la seule qui restt du village de
Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de
chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas
l'ordre aux trois corps rests  Smolensk de se hter: lui-mme attendit
le jour pour se mettre en mouvement.

Sa colonne s'avana sans prcaution: elle tait prcde par une foule
de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasno, lorsqu' deux
lieues de cette ville, une range de Cosaques, placs depuis les
hauteurs  notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur
apparut. Saisis d'tonnement, nos soldats s'arrtrent: ils ne
s'attendaient  rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette
neige, un destin ennemi avait trac entre eux et l'Europe cette ligne
longue, noire et immobile, comme le terme fatal assign  leurs
esprances.

Quelques-uns, abrutis par la misre, insensibles, les yeux fixs vers
leur patrie, et suivant machinalement et obstinment cette direction,
n'coutrent aucun avertissement, ils allrent se livrer; les autres se
pelotonnrent, et l'on resta de part et d'autre  se considrer. Mais
bientt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces
hommes dbands, et sept  huit tirailleurs qu'ils lancrent, suffirent
pour percer ce rideau si menaant.

Les Franais souriaient de l'audace d'une si vaine dmonstration, quand
tout--coup, des hauteurs  leur gauche, une batterie ennemie clata.
Ses boulets traversaient la route; en mme temps trente escadrons se
montrrent du mme ct, ils menacrent le corps westphalien qui
s'avanait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier bless, inconnu  ces Allemands, et que le hasard
avait amen l, qui, d'une voix indigne, s'empara de leur commandement.
Ils obirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances
de convention disparurent. L'homme rellement suprieur s'tant montr,
servit de ralliement  la foule, qui se groupa autour de lui, et dans
laquelle celui-ci put voir le gnral en chef muet, interdit, recevant
docilement son impulsion, et reconnaissant sa supriorit, qu'aprs le
danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop
souvent,  se venger.

Cet officier bless tait Excelmans! Dans cette action il fut tout,
gnral, officier, soldat, artilleur mme, car il se saisit d'une pice
abandonne, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois
contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette
campagne, sa fin funeste et prmature fit prsumer que dj
d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient
frapp mortellement.

L'ennemi, voyant cette tte de colonne marcher en bon ordre; n'osa
l'attaquer que par ses boulets: ils furent mpriss, et bientt on les
laissa derrire soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde 
passer au travers de ce feu, ils se resserrrent autour de Napolon
comme une forteresse mobile, fiers d'avoir  le protger. Leur musique
exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet
air dont les paroles sont si connues: O peut-on tre mieux qu'au sein
de sa famille! Mais l'empereur, qui ne ngligeait rien, l'interrompit
en s'criant: Dites plutt, Veillons au salut de l'empire! Paroles
plus convenables  sa proccupation et  la position de tous.

En mme temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya
teindre, et deux heures aprs il atteignit Krasno. Le seul aspect de
Sbastiani et des premiers grenadiers qui le devanaient, avait suffi
pour en repousser l'infanterie ennemie. Napolon y entra inquiet,
ignorant  qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible
pour qu'il pt se faire clairer par elle, hors de porte du grand
chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde  une lieue derrire lui,
tendant ainsi de trop loin une main trop faible  son arme, et dcid 
l'attendre.

Le passage de sa colonne n'avait pas t sanglant, mais elle n'avait pu
vaincre le terrain comme les hommes; la route tait montueuse, chaque
minence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on
pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent
tout l'intrieur de l'arme, ses faiblesses, ses difformits, ses
parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec
le plus de soin.

Nanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se ft
content d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde
depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses dbris
que lorsqu'elle se fut coule: mais alors il s'enhardit, resserra ses
forces, et descendant de ses hauteurs, il s'tablit fortement avec vingt
mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il sparait
de l'empereur, Eugne, Davoust et Ney, et fermait  ces trois chefs le
chemin de l'Europe.




CHAPITRE IV.


PENDANT qu'il se prparait ainsi, Eugne s'efforait de runir dans
Smolensk ses troupes disperses: il les arracha avec peine du pillage
des magasins, et ne russit  rallier huit mille hommes que lorsque la
journe du 15 fut avance. Il fallut qu'il leur promt des vivres, et
qu'il leur montrt la Lithuanie, pour les dcider  se remettre en
route. La nuit arrta ce prince  trois lieues de Smolensk; dj la
moiti de ces soldats avaient quitt leurs rangs. Le lendemain, il
continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort
n'avait pas fixs autour de leurs bivouacs.

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cess; la colonne
royale s'avanait pniblement, ajoutant ses dbris  ceux qu'elle
rencontrait.  sa tte, le vice-roi et son chef d'tat-major, abms
dans leurs tristes penses, laissaient leurs chevaux marcher en libert.
Ils se dtachrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de
leur isolement; car la route tait parseme de traneurs et d'hommes
marchant  volont, qu'on avait renonc  maintenir en ordre.

Ils continurent ainsi jusqu' deux lieues de Krasno; mais alors, un
mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards
distraits. Plusieurs des hommes dbands s'taient arrts subitement.
Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres
dj plus avancs reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient;
bientt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de
lui; il s'aperoit qu'il a devanc d'une heure de marche son corps
d'arme, qu'il n'a prs de lui qu'environ quinze cents hommes de tous
grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre,
sans armes prtes ou propres pour un combat, et qu'il est somm de se
rendre.

Cette sommation vient d'tre repousse par une exclamation gnrale
d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est prsent seul, a
insist: Napolon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille
Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des
conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!

 ces mots, Guyon, l'un de ces gnraux dont tous les soldats taient ou
morts ou disperss, s'est lanc de la foule, et d'une voix forte s'est
cri: Retournez promptement d'o vous venez; allez, dites  celui qui
vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt
mille! Et le Russe interdit s'est retir.

Un instant, avait suffi pour cet vnement, et dj des collines 
gauche de la route jaillissaient des clairs et des tourbillons de
fume; une grle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des
ttes de colonnes menaantes montraient leurs baonnettes.

Le vice-roi eut un moment d'hsitation. Il lui rpugnait de quitter
cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef
d'tat-major, il retourna  ses divisions pour les amener au combat,
pour leur faire dpasser l'obstacle avant qu'il devnt insurmontable, ou
pour prir: car ce n'tait pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant
de victoires, qu'on pouvait songer  se rendre.

Cependant, Guilleminot appelle  lui les officiers qui, dans cet
attroupement, se trouvent mls avec les soldats. Plusieurs gnraux,
des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent;
ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en
pelotons tous ces hommes jusque-l confondus en une seule masse, et
qu'il tait impossible de remuer.

Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers suprieurs
allrent se placer firement dans les rangs et redevinrent soldats. Par
une autre fiert, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef
qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons tait
command par un gnral. Jusque-l, ils n'avaient eu que l'empereur pour
colonel; prs de prir, ils soutenaient leur privilge, que rien ne leur
faisait oublier, et qu'on respecta.

Tous ces braves gens, ainsi disposs, continurent leur marche vers
Krasno, et dj ils avaient dpass les batteries de Miloradowitch,
quand celui-ci, lanant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si
prs qu'il les fora de faire volte-face, et de choisir une position
pour se dfendre. Il faut le dire pour l'ternelle gloire de ces
guerriers, ces quinze cents Franais et Italiens, un contre dix, et
n'ayant pour eux qu'une contenance dcide et quelques armes en tat de
faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.

Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une
plus longue rsistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas
les arms se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on
entendait le canon gronder au loin devant et derrire soi. Ainsi toute
l'arme tait attaque  la fois, et de Smolensk  Krasno ce n'tait
qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas 
attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel ct? Vers Krasno
cela tait impossible; on en tait trop loin; tout portait  croire
qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et
ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas
les armes, on en tait trop prs pour oser leur tourner le dos. Il
valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince
Eugne tait de ce ct, se serrer en une seule masse, bien lier tous
ses mouvemens, et, marchant tte baisse, rentrer en Russie au travers
de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir,
renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasno.

 cette proposition de leur chef, on rpondit par un cri d'assentiment
unanime. Aussitt la colonne serre en masse se prcipita au travers de
dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis
d'tonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque
dsarms s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent
leur rsolution, soit admiration ou piti, des deux cts de la route
que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux ntres de s'arrter,
ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur rpond
que par une marche dcide, un silence farouche et la pointe des armes.
Alors tous les feux russes clatent  la fois,  bout portant, et la
moiti de la colonne hroque tombe blesse ou morte.

Le reste continua sans qu'un seul quittt le gros de sa troupe, qu'aucun
Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortuns revirent le vice-roi et
leurs divisions qui s'avanaient. Alors seulement, ils se dsunirent.
Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour
les recevoir et les protger.

Depuis une heure, le canon des Russes les claircissait. En mme temps
qu'une moiti de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait
contraint de rtrograder, Miloradowitch,  la tte de l'autre moiti,
avait arrt le prince Eugne. Sa droite tait appuye  un bois que
protgeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait
 la grande route, mais plus en arrire, timidement, et en se refusant.
Cette disposition avait dict celle d'Eugne. La colonne royale, 
mesure qu'elle tait arrive, s'tait dploye  droite de cette route,
sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi
obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait.
Chacune des deux armes l'occupait par sa gauche.

Les Russes, placs dans une position si offensive, s'y dfendaient;
leurs boulets seuls attaquaient Eugne. Une canonnade, foudroyante de
leur ct, et presque nulle du ntre, tait engage. Eugne, fatigu de
leurs feux, se dcide. Il appelle la 14e division franaise, la
dispose  gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boise o
s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point
dcisif, le noeud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut
l'enlever. Il ne l'esprait pas; mais cet effort fixerait de ce ct
l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route
pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.

Trois cents soldats, forms en trois troupes, furent les seuls qu'on put
dcider  monter  cet assaut. On vit ces hommes dvous s'avancer
rsolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable.
Une batterie de la garde italienne s'avana pour les protger, mais
d'abord les batteries russes la brisrent, et leur cavalerie s'en
empara.

Cependant, les trois cents Franais, que dchire la mitraille,
persvrent, et dj ils atteignaient la position ennemie, quand
soudain, des deux cts du bois, dbouchent au galop deux masses de
cavalerie qui fondent sur eux, les crasent et les massacrent. Tous
prirent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de
courage dans leur division.

Ce fut alors que reparut le gnral Guilleminot. Dans une position si
critique, que le prince Eugne, avec quatre milliers d'hommes,
affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point dsespr,
qu'il ait encore montr une contenance audacieuse, on le conoit de ce
chef; mais que la vue de notre dsastre et l'ardeur du succs n'aient
inspir aux Russes que des efforts indcis, et qu'enfin ils aient laiss
la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le
sujet de notre tonnement. La victoire tait si nouvelle pour eux, que,
la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils
remirent au lendemain pour achever.

Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirs
par ses dmonstrations, s'taient ports  la gauche de la route, et il
attendait que la nuit, cette allie du plus faible, et enchan tous
leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce ct, pour tromper
l'ennemi, il s'en carte, et, tout au travers des champs, il tourne, il
dpasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant
que, trop sr de son succs, ce gnral y rvait  la gloire de
recevoir, le lendemain, l'pe du fils de Napolon.

Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans
l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats,
s'coulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long
de l'arme russe; quand tout pour eux dpendait d'un regard ou d'un cri
d'alarme, tout--coup la lune, sortant brillante d'un nuage pais, vint
clairer leurs mouvemens. En mme temps, une voix russe clate, leur
crie d'arrter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus!
mais Klisky, un Polonais, court  ce Russe, et, lui parlant dans sa
langue, sans se troubler: Tais-toi, malheureux! lui dit-il  voix
basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous
allons en expdition secrte? Le Russe tromp se tut.

Mais des Cosaques accouraient  tous momens, sur les flancs de la
colonne, comme pour la reconnatre. Puis ils retournaient au gros de
leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancrent comme pour
charger; mais ils s'en tinrent toujours l, soit incertitude sur ce
qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on
s'arrta souvent en leur montrant un front dtermin.

Enfin, aprs deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande
route; et le vice-roi tait dj dans Krasno, quand le 17 novembre
Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait
plus sur le champ de bataille que des traneurs qu'aucun effort n'avait
pu dterminer, la veille,  quitter leurs feux.

[Illustration]




CHAPITRE V.


DE son ct, l'empereur, pendant toute la journe prcdente, avait
attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait mu. Un effort
rtrograde pour percer jusqu' lui avait t inutile; et la nuit,
arrivant sans ce prince, avait augment l'inquitude de son pre
adoptif. Eugne et l'arme d'Italie, et ce long jour d'une attente 
tous momens trompe, avaient-ils donc fini  la fois? Un seul espoir
restait  Napolon: c'est que le vice-roi, repouss sur Smolensk, s'y
serait runi  Davoust et  Ney, et que, le lendemain, tous les trois
ensemble tenteraient un effort dcisif.

Dans son anxit, l'empereur rassemble les marchaux qui lui restent.
C'taient Berthier, Bessires, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvs; ils
ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'
continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au
milieu de l'arme russe? non sans doute; et ils se dcident  rentrer
dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.

Cette dtermination prise, Napolon en prpara froidement les
dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne
l'branlrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avanant pour
l'envelopper et le saisir lui-mme dans Krasno. Dj mme, ds la nuit
prcdente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une
avant-garde d'infanterie russe, l'avait dpass, et qu'elle s'tait
tablie  Maliewo, dans un village en arrire de sa gauche.

Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appel Rapp, et
s'tait cri qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de
l'obscurit, courir attaquer cette infanterie  la baonnette; que
c'tait la premire fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il
voulait l'en faire repentir, de manire  ce qu'elle n'ost plus
approcher de si prs de son quartier-gnral. Puis, rappelant aussitt
son aide-de-camp, mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division
marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tu ici; j'aurai
besoin de toi dans Dantzick.

Rapp, en allant porter cet ordre  Roguet, s'tonna de ce que son chef,
entour de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain
avec neuf mille hommes, doutt assez peu de son salut pour songer  ce
qu'il aurait  faire  Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux
autres armes ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le
sparaient.

L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo russit. Roguet jugea de la
position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux
villages lis par un plateau que dfendait un ravin. Ce gnral dispose
sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche
s'approcheront sans bruit et le plus prs possible de l'ennemi; puis, au
signal de charge, que lui-mme va leur donner du centre, elles se
prcipiteront sur les Russes, sans tirer, et  coups de baonnettes.

Aussitt les deux ailes de la jeune garde engagrent le combat. Pendant
que les Russes, surpris et ne sachant o se dfendre, flottaient de leur
droite  leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur
centre et au milieu de leur camp, o il entra ple-mle avec eux.
Ceux-ci, diviss et en dsordre, n'eurent que le temps de jeter la
plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de
mettre le feu  leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les prserver,
ne firent qu'clairer leur destruction.

Ce choc arrta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'arme
russe, il donna  l'empereur la possibilit de sjourner  Krasno, et
au prince Eugne de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napolon
reut ce prince avec une joie vive; mais bientt il retomba dans une
inquitude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.

Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable  ceux
de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprs de la
tente du gnral, les reliques des saints moskovites, environnes d'un
nombre infini de cierges, taient exposes  l'adoration des soldats.
Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux tmoignait sa dvotion par
une suite de signes de croix et de gnuflexions mille fois rptes, des
prtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paratraient
ridicules et barbares  nos peuples civiliss.

Toutefois, malgr la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et
notre faiblesse, pendant qu'Eugne s'tait bris contre Miloradowitch,
Kutusof,  deux lieues de ce combat, tait rest immobile. Dans la unit
suivante, Beningsen, qu'chauffait l'ardent Vilson, excita vainement le
vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des dfauts de son ge, sa
lenteur, son trange circonspection, il les appelait sagesse, humanit,
prudence; voulant finir comme il avait commenc. Car si l'on peut
comparer les petits objets aux grands, sa renomme avait un principe
tout oppos  celle de Napolon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre
ayant fait sa fortune.

Il se vantait de n'avancer qu' petites journes; de faire reposer ses
soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrterait aussitt si
le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant. Puis,
s'applaudissant, il prtendait que depuis Viazma il escortait l'arme
franaise, sa prisonnire; la chtiant ds qu'elle voulait s'arrter ou
s'loigner de la grande route; qu'il tait inutile de se compromettre
avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une arme de
canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement
sous le joug; qu'en cela, Napolon le secondait admirablement. Pourquoi
vouloir acheter  la fortune ce qu'elle donnait si gnreusement! Le
terme de la destine de Napolon n'tait-il pas irrvocablement marqu?
C'tait dans les marais de la Brzina que s'teindrait ce mtore, que
s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et
de lui, en prsence de toutes les armes russes. Lui, le leur aurait
livr affaibli, dsarm, mourant; c'tait assez pour sa gloire.

 ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharn,
ne rpondait qu'en suppliant le feld-marchal de sortir quelques
instans de son quartier-gnral, de s'avancer sur les hauteurs: l, il
verrait que le dernier moment de Napolon tait venu. Lui laissera-t-il
dpasser cette frontire de la vieille Russie, qui rclame cette grande
victime? Il n'y a plus qu' frapper; qu'il ordonne, une charge suffira,
et dans deux heures la face de l'Europe sera change!

Puis, s'chauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'coute, Vilson
le menace pour la troisime fois de l'indignation universelle. Dj,
dans son arme,  la vue de cette colonne tranante, mutile, mourante,
qui lui chappe, on entend les Cosaques s'crier, que c'est une honte de
laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau! Mais Kutusof, que
la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indiffrent, s'irrita
des efforts qu'on faisait pour l'mouvoir, et, par une rponse courte et
violente, il ferma la bouche  l'Anglais indign.

On assure que le rapport d'un espion lui avait dpeint Krasno rempli
d'une masse norme de garde impriale, et que le vieux marchal craignit
de compromettre contre elle sa rputation. Mais le spectacle de notre
dtresse enhardit Beningsen: ce chef d'tat-major dcida Strogonof,
Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent
pices de canon,  oser  la pointe du jour attaquer, malgr Kutusof,
quatorze mille Franais et Italiens affams, affaiblis et  demi gels.

C'tait l le danger dont Napolon comprenait toute l'imminence. Il
pouvait s'y soustraire; le jour n'tait point encore venu. Il tait
libre d'viter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugne et
sa garde, Orcha et Borizof: l, il se rallierait aux trente mille
Franais de Victor et d'Oudinot,  Dombrowski,  Regnier, 
Schwartzenberg,  tous ses dpts, et il pourrait encore, l'anne
suivante, reparatre redoutable.

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et
lui-mme  pied,  la tte de sa vieille garde, il la met en mouvement.
Mais ce n'est point vers la Pologne, son allie, qu'il marche, ni vers
cette France o il se retrouverait encore le chef d'une dynastie
naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son pe:
J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le gnral. Et
c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il
s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les dtourner de
Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie
qui s'tait referme sur eux.

Le jour parut alors, montrant d'un ct les bataillons et les batteries
russes qui, de trois cts, devant,  droite et derrire nous, bordaient
l'horizon, et de l'autre Napolon et ses six mille gardes s'avanant
d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte.
En mme temps Mortier,  quelques pas devant son empereur, dveloppe en
face de toute la grande-arme russe les cinq mille hommes qui lui
restent.

Leur but tait de dfendre le flanc droit de la grande route, depuis
Krasno jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un
bataillon des chasseurs de la vieille garde, plac en carr comme un
fort, auprs du grand chemin, servit d'appui  la gauche de nos jeunes
soldats.  leur droite, dans les plaines de neige qui environnent
Krasno, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les
quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid
lui en avait tu ou dispers cinq cents, tinrent la place des bataillons
et des batteries qui manquaient  l'arme franaise.

Claparde resta dans Krasno; il y dfendit, avec quelques soldats, les
blesss, les bagages et la retraite. Le prince Eugne continua  se
retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne
avaient achev son corps d'arme: ses divisions avaient encore quelque
ensemble, mais pour se traner, pour mourir, et non pour combattre.

Cependant, Roguet avait t rappel de Maliewo sur le champ de bataille.
L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'tendait
de plus en plus au-del de notre droite pour nous environner. La
bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus l pour
l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'clairs,
ni rien de ces grands coups si imprvus par leur hardiesse, qui
ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de
fois dcontenanc, tourdi, cras ses ennemis: tous leurs pas taient
libres, tous les ntres enchans, et ce gnie de l'attaque tait rduit
 se dfendre.

Aussi est-ce l qu'on a bien vu que la renomme n'est point une ombre
vaine, que c'est une force relle et doublement puissante par
l'inflexible fiert qu'elle porte  ses favoris, et par les timides
prcautions qu'elle suggre  ceux qui osent l'attaquer. Les Russes
n'avaient qu' marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux mme; leur
masse suffisait, ils en eussent cras Napolon et sa faible troupe:
mais ils n'osrent l'aborder! L'aspect du conqurant de l'gypte et de
l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une
arme de victoires, semblrent s'lever entre lui et tous ces Russes: on
et pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une
renomme si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la
jugeaient hors de leur porte, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer
et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille
garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit,
comme son chef l'avait appele, les hommes taient impuissans, et que
des canons pouvaient seuls la dmolir.

Ils firent des brches larges et profondes dans les rangs de Roguet et
de la jeune garde, mais ils turent sans vaincre. Ces soldats nouveaux,
dont la moiti n'avait point encore combattu, reurent la mort pendant
trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour
l'viter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant t briss, et
les Russes se tenant hors de porte de leurs fusils.

Mais chaque instant renforait l'ennemi et affaiblissait Napolon. Le
bruit du canon et Claparde l'avertissaient qu'en arrire de lui et de
Krasno, Beningsen se rendait matre de la route de Liady et de sa
retraite. L'est, le sud, l'ouest, tincelaient de feux ennemis; on ne
respirait que d'un seul ct, qui restait encore libre, celui du nord et
du Dnieper, vers une minence, au pied de laquelle taient le grand
chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de
canons. Ils taient l sur la tte de Napolon; ils l'auraient cras 
bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces
seuls mots: Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!
Puis aussitt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention
se retournrent vers le pril de Mortier.

Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il
dissipait en marchant prcipitamment.  la vue de Krasno, les troupes
de ce marchal se dbandrent, et coururent  travers champs, pour
dpasser la droite de la ligne ennemie, par-derrire laquelle elles
arrivaient. Davoust et ses gnraux ne purent les rallier qu' Krasno.

Le premier corps tait sauv, mais on apprenait en mme temps que notre
arrire-garde ne pouvait plus se dfendre dans Krasno; que Ney tait
peut-tre encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer  l'attendre.
Pourtant Napolon hsitait: il ne pouvait se rsoudre  ce grand
sacrifice.

Mais enfin, comme tout allait prir, il se dcide; il appelle Mortier,
et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit qu'il n'a plus un
instant  perdre; que l'ennemi le dborde de toutes parts; que dj
Kutusof peut atteindre Liady, Orcha mme, et le dernier repli du
Borysthne avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille
garde, pour occuper ce passage. Davoust relvera Mortier; mais tous deux
doivent s'efforcer de tenir dans Krasno jusqu' la nuit, aprs quoi ils
viendront le rejoindre. Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du
dsespoir de l'abandonner, il s'loigne lentement du champ de bataille,
traverse Krasno, o il s'arrte encore, et se fait ensuite jour jusqu'
Liady.

Mortier voulut obir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce
moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils dfendaient,
et l'ennemi avait couvert aussitt d'artillerie cette position qu'il
venait de nous enlever. Roguet, se sentant cras de ses feux, crut
pouvoir les teindre. Un rgiment qu'il poussa contre la batterie russe
fut repouss. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au
milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'branlrent point. Il
s'avanait encore, lorsque, tout dchir par la mitraille, une troisime
charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze
officiers.

Ce gnral avait perdu la moiti des siens. Il tait deux heures, et
pourtant il tonnait encore les Russes par une contenance inbranlable,
lorsqu'enfin, s'enhardissant du dpart de l'empereur, ceux-ci devinrent
si pressans, que la jeune garde serre de trop prs, ne put bientt plus
ni tenir, ni reculer.

Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition
d'une autre troupe de ses traneurs, attirrent l'attention des Russes.
Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent,
de se retirer pas  pas devant ces cinquante mille ennemis.
L'entendez-vous, soldats? s'crie le gnral Laborde, le marchal
ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats! Et cette brave et
malheureuse troupe, entranant quelques-uns de ses blesss sous une
grle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de
carnage, comme sur un champ de manoeuvre.




CHAPITRE VI.


QUAND Mortier eut mis Krasno entre lui et Beningsen, il fut sauv.
L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville  Liady que par le feu
de ses batteries, qui bordaient le ct gauche de la grande route.
Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu
de cette marche, un accident bizarre fut remarqu. Un obus entra dans le
corps d'un cheval, il y clata, et le mit en pices sans blesser son
cavalier, qui tomba dbout, et continua.

Cependant, l'empereur s'tait arrt  Lyadi,  quatre lieues du champ
de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrire
lui, l'a dpass. Il s'attriste, s'inquite, le fait venir, et d'une
voix mue, il lui dit que sans doute il s'est battu glorieusement;
qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et
l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il  tre enlev?

Ce marchal avait dpass Napolon sans le savoir. Il s'expliqua; il
rpondit qu'il avait d'abord laiss Davoust dans Krasno, cherchant
encore  rallier ses troupes, et que lui s'tait arrt non loin de l;
mais que le premier corps, renvers sur le sien, l'avait forc de
rtrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succs, et qu'il
semblait ne s'tre prsent sur notre flanc, avec toute son arme, que
pour contempler notre misre et ramasser nos dbris.

Le lendemain on marcha avec hsitation. Les traneurs impatiens prirent
les devants; tous dpassrent Napolon: ils le virent  pied, un bton
 la main, s'avanant pniblement, avec rpugnance, et s'arrtant 
chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher  cette vieille
Russie, dont alors il dpassait la frontire, et o il laissait son
malheureux compagnon d'armes.

Le soir, on fut  Dombrowna, dans une ville de bois, et peuple comme
Liady; spectacle nouveau pour cette arme, qui depuis trois mois ne
voyait que des ruines. On tait enfin hors de la vieille Russie, hors de
ces dserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habit, ami,
et dont on entendait le langage. En mme temps le ciel s'adoucit, le
dgel commena, on reut quelques vivres.

Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et mme pour quelques-uns, les
bivouacs et la famine, tout cessait  la fois; mais il tait trop tard.
L'empereur voyait son arme dtruite;  tout moment le nom de Ney
s'chappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit
sur-tout on l'entendit gmir et s'crier, que la misre de ses pauvres
soldats lui dchirait le coeur, et pourtant qu'il ne pouvait les
secourir sans se fixer en quelque lieu; mais o pouvoir se reposer, sans
munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'tait plus assez
fort pour s'arrter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite
possible.

Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle
que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de
tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y tait entr le 16. Napolon
resta d'abord muet et comme frapp par ce dernier coup; puis, s'levant
en proportion de son danger, il reprit froidement: Eh bien! il ne nous
reste plus qu' nous faire jour avec nos baonnettes.

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait chapp  Schwartzenberg,
ou que Schwartzenberg avait peut-tre laiss passer, car on ignorait
tout, et pour chapper  Kutusof et  Witgenstein, il fallait traverser
la Brzina  Borizof: c'est pourquoi Napolon envoie sur-le-champ (le
19 novembre, de Dombrowna)  Dombrowski, l'ordre de ne plus songer 
combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il crit au duc
de Reggio de marcher rapidement sur ce mme point, et de courir
reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres
donns, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigu de souffrir,
s'affaise.

Le jour tait encore loin de paratre, lorsqu'un bruit singulier le tira
de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord
quelques coups de feu, mais qu'ils taient tirs par les ntres pour
faire sortir des maisons ceux qui s'y taient abrits, et pour prendre
leur place; d'autres prtendent que, par un dsordre trop frquent dans
nos bivouacs, o l'on s'appelait  grands cris, le nom de _Hausanne_,
d'un grenadier, ayant t tout--coup fortement prononc au milieu d'un
profond silence, on crut entendre le cri d'alerte _aux armes_, qui
annonce une surprise et l'ennemi.

Quoi qu'il en soit, tous aussitt virent ou crurent voir les Cosaques,
et un grand bruit de guerre et d'pouvante environna Napolon. Lui, sans
s'mouvoir, dit  Rapp: Allez voir, ce sont sans doute quelques
misrables Cosaques qui en veulent  notre sommeil! Mais bientt ce fut
un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et
qui, se rencontrant dans les tnbres, se prenaient pour ennemis.

Napolon crut un instant  une attaque srieuse. Un cours d'eau encaiss
traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a t
place derrire ce ravin. On lui rpond que ce soin a t nglig: alors
il court au pont, et lui-mme fait passer promptement ses canons
au-del de ce dfil.

Puis il revient  sa vieille garde, et s'arrtant devant chaque
bataillon: Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir t
vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mmes! donnons l'exemple
 l'arme! Parmi vous, plusieurs ont dj abandonn leurs aigles, et
mme leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai
pour arrter ce dsordre, mais  vous seuls! Faites-vous justice entre
vous! C'est  votre honneur que je confie votre discipline!

Il fit haranguer de mme ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent 
ces vieux grenadiers, qui peut-tre n'en avaient pas besoin. Le reste
les reut avec acclamation, mais une heure aprs, quand on se remit en
marche, ils taient oublis. Quant  son arrire-garde, s'en prenant
sur-tout  elle d'une si chaude alarme, il envoya porter  Davoust des
paroles de colre.

 Orcha, on trouva des tablissemens de vivres assez abondans, un
quipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrs, qui furent
tous brls, et trente-six canons attels qui furent distribus entre
Davoust, Eugne et Maubourg.

On revit l, pour la premire fois, des officiers et des gendarmes
chargs d'arrter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des
traneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles,
qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.

Dj, le dsordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui
s'y taient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientt des
misrables crirent: Voil les Cosaques, leur but tait de prcipiter
la marche de ceux qui les prcdaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en
profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui
n'taient pas sur leurs gardes.

Les gendarmes, qui revoyaient cette arme pour la premire fois depuis
son dsastre, tonns  l'aspect de tant de misre, effrays d'une si
grande confusion, se dcouragrent. On pntra en tumulte sur cette rive
allie. Elle et t livre au pillage, sans la garde et quelques
centaines d'hommes qui restaient au prince Eugne.

Napolon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq
mille! Eugne avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux
mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix
mille!

Ce marchal lui-mme avait tout perdu; il tait sans linge et extnu de
faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui
offrit, et le dvora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pt essuyer sa
figure, couverte de frimas. Il s'criait que des hommes de fer
pouvaient seuls supporter de pareilles preuves, qu'il y avait
impossibilit matrielle d'y rsister; que les forces humaines avaient
des bornes, qu'elles taient toutes dpasses.

C'tait lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu' Viazma. On
le voyait encore, suivant son habitude, s'arrter  tous les dfils, et
y rester le dernier de son corps d'arme, renvoyant chacun  son rang,
et luttant toujours contre le dsordre. Il poussait ses soldats 
insulter et  dpouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui
jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les
autres. Nanmoins, on a accus son gnie mthodique et svre, si
dplac au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir t trop
tonn.

L'empereur tenta vainement d'arrter ce dcouragement. Seul, on
l'entendait gmir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors,
sur cela mme, il voulait paratre inflexible. Il fit donc proclamer
que chacun et  rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher
aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.

Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus
insensibles ou dsesprs, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et
craignant moins la mort dont on les menaait que la vie telle qu'on la
leur offrait.

Mais l'assurance de Napolon croissait avec le pril;  ses yeux, et au
milieu de ces dserts de boue et de glace, cette poigne d'hommes tait
toujours la grande-arme, et lui, le conqurant de l'Europe! et il n'y
avait pas d'aveuglement dans cette fermet: on en fut certain, quand,
dans cette ville mme, on le vit brler de ses propres mains tous ceux
de ses effets qui pouvaient servir de trophes  l'ennemi, s'il
succombait.

L, furent malheureusement consums tous les papiers qu'il avait
rassembls pour crire l'histoire de sa vie, car tel avait t son
projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il tait alors
dtermin  s'arrter vainqueur et menaant sur cette Dna et ce
Borysthne, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et dsarm. Alors l'ennui
de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait
son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre Csar y et
dict ses Commentaires.




CHAPITRE VII.


CEPENDANT, tout tait chang: deux armes ennemies lui coupaient sa
retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de
se faire jour; et, comme ces forts lithuaniennes o il allait
s'enfoncer lui taient inconnues, il appela ceux des siens qui les
avaient traverses pour arriver jusqu' lui.

Jomini fut de ce conseil. L'empereur commena par dire que le trop
d'habitude des grands succs prparait souvent de grands revers, mais
qu'il n'tait pas question de rcriminer. Puis il parla de la prise de
Minsk, et convenant de l'habilet des manoeuvres persvrantes de
Kutusof sur son flanc droit, il dclara qu'il voulait abandonner sa
ligne d'opration sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de
Reggio, passer sur le ventre  Witgenstein, et regagner Wilna en
tournant la Brzina par ses sources.

Jomini combattit ce projet. Ce gnral suisse allgua la position de
Witgenstein dans de longs dfils. Sa rsistance y pourrait tre, ou
opinitre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il
ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand dsordre, un
changement de route achverait de perdre l'arme; qu'elle s'garerait
dans ces chemins de traverse, au milieu de forts striles et
marcageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver
quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Brzina taient encore
libres; il suffirait de l'atteindre.

C'est alors qu'il affirma connatre l'existence d'un chemin qui,  la
droite de cette ville, s'lve sur des ponts de bois, au travers des
marais lithuaniens. Selon lui, c'tait le seul chemin qui pouvait
conduire l'arme  Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, 
gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journe, et les
cinquante ponts briss, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui
l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armes ennemies, en les
vitant toutes deux.

L'empereur fut branl; mais, comme il rpugnait  sa fiert d'viter un
combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il
appelle le gnral du gnie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui
crie qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein
vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui
demande si elle est attaquable.

Celui-ci, rpondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait
 toute cette contre bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer  sa vue et 
sa porte, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour
s'lever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque
prterait longuement  leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son
flanc droit; que cette position tait donc inabordable de front, et que,
pour la tourner, il faudrait rtrograder vers Vitepsk, et prendre un
trop long circuit.

Alors Napolon, vaincu dans cette dernire esprance de gloire, se
dcida pour Borizof. Il ordonna au gnral bl d'aller, avec huit
compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la
Brzina, et  Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant
qu'il tait cruel de se retirer sans combattre, de paratre fuir.
Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette
de s'arrter, et de montrer encore  l'Europe qu'il sait toujours
combattre et vaincre.

Toutes ses illusions taient dtruites.  Smolensk, o il tait arriv
et d'o il tait parti le premier, il avait plutt encore appris que vu
son dsastre.  Krasno, o nos misres s'taient droules
successivement sous ses yeux, le pril avait t une distraction; mais 
Orcha, il put contempler  la fois et  loisir toute son infortune.

 Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le
trsor, l'espoir de vivre et de respirer derrire la Brzina, restaient
encore; ici, c'taient  peine dix mille soldats, presque sans vtemens,
sans chaussure, embarrasss dans une foule de mourans, quelques canons
et un trsor pill.

En cinq jours tout s'tait aggrav; la destruction et la dsorganisation
avaient fait des progrs effrayans; Minsk tait pris. Ce n'tait plus le
repos, l'abondance qu'il retrouverait au-del de la Brzina; mais de
nouveaux combats contre une arme nouvelle. Enfin, la dfection de
l'Autriche semblait s'tre dclare, et peut-tre tait-elle un signal
donn  toute l'Europe.

Napolon ignorait mme s'il pourrait atteindre  Borizof le nouveau
danger que les hsitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir
prpar. On a vu qu'une troisime arme russe, celle de Witgenstein,
menaait  sa droite l'intervalle qui le sparait de cette ville; qu'il
lui avait oppos le duc de Bellune, et avait ordonn  ce marchal de
retrouver l'occasion manque le 1er novembre, et de reprendre
l'offensive.

Victor avait obi, et le 14, le jour mme o Napolon tait sorti de
Smolensk, ce marchal et le duc de Reggio avaient fait replier les
premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, prparant par ce combat
une bataille qu'ils taient convenus de livrer le lendemain.

Les Franais taient trente mille contre quarante mille. L, comme 
Viazma, c'tait assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.

Leurs marchaux s'entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l'aile
gauche ennemie, dborder Witgenstein avec les deux corps franais, en
marchant par Botschekowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur
Brsino. Oudinot dsapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce
serait se sparer de la grande-arme, qui nous appelait  son secours.

Ainsi l'un des chefs voulant manoeuvrer, et l'autre attaquer de front,
on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit 
Czria; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut
oblig de la suivre.

Il ne s'arrta qu' une journe de la Lukolm, vers Senno, o Witgenstein
l'inquita peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre dat
de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul
devant le gnral russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnt sa
supriorit, et l'empereur, dans Orcha, o il voit, le 20 novembre, son
arrire-garde perdue, son flanc gauche menac par Kutusof, et sa tte de
colonne arrte  la Brzina par l'arme de Volhinie, apprend que
Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'tre battus et
repousss, sont prts  fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se
hte.

Mais Napolon se dcide lentement  quitter le Borysthne. Il lui semble
que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer
pour toujours  cet intrpide compagnon d'armes. L, comme  Liady et 
Dombrowna,  chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie
demander si l'on n'a rien appris de ce marchal, mais rien de son
existence ne transpire au travers de l'arme russe: voil quatre jours
que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espre toujours.

Enfin, forc le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugne,
Mortier et Davoust, et s'arrte  deux lieues de l, demandant Ney,
l'attendant encore. C'tait une mme douleur dans toute l'arme, dont
alors Orcha contenait les restes. Ds que les soins les plus pressans
laissrent un instant de repos, toutes les penses, tous les regards se
tournrent vers la rive russe. On coutait si quelque bruit de guerre
n'annoncerait pas l'arrive de Ney, ou plutt ses derniers soupirs; mais
l'on ne voyait que des ennemis, qui dj menaaient les ponts du
Borysthne! L'un des trois chefs voulut alors les dtruire; les autres
s'y opposrent: c'et t se sparer encore plus de leur compagnon
d'armes, convenir qu'ils dsespraient de le sauver, et, consterns
d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y rsigner.

Mais, enfin, avec cette, quatrime journe finit l'espoir. La nuit
n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme
s'il et t possible d'attendre plus long-temps le troisime corps dans
les plaines de Krasno, o il et fallu combattre vingt-huit heures de
plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.

Dj, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux
souvenirs. Davoust avait quitt le dernier l'infortun marchal, et
Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient t ses dernires
paroles! Ds les premiers coups de canon tirs le 15 sur Napolon, Ney
avait voulu que sur-le-champ on vacut Smolensk  la suite du vice-roi:
Davoust s'y tait refus, objectant les ordres de l'empereur et
l'obligation de dtruire les remparts de la ville. Ces deux chefs
s'taient irrits, et Davoust persvrant  demeurer jusqu'au lendemain,
Ney, charg de fermer la marche, avait t forc de l'attendre.

Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prvenir de son danger;
mais alors Ney, soit qu'il et chang d'avis, soit irritation contre
Davoust, lui avait fait rpondre que tous les Cosaques de l'univers ne
l'empcheraient pas d'excuter ses instructions.

Ces souvenirs et toutes les conjectures puises, on retombait dans un
plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques
chevaux, puis ce cri de joie: Le marchal Ney est sauv, il reparat,
voici des cavaliers polonais qui l'annoncent! En effet, un de ses
officiers accourait; il apprit que le marchal s'avanait par la rive
droite du Borysthne, et qu'il demandait du secours.

La nuit commenait; Davoust, Eugne et le duc de Trvise n'avaient que
sa courte dure pour ranimer et rchauffer leurs soldats, jusque-l
toujours au bivouac. Pour la premire fois, depuis Moskou, ces
malheureux avaient reu des vivres suffisans: ils allaient les prparer
et se reposer chaudement et  couvert: comment leur faire reprendre
leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos,
dont ils commencent  goter la douceur inexprimable? Qui leur
persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer
dans les tnbres et les glaces russes?

Eugne et Mortier se disputrent ce dvouement. Le premier ne l'emporta
qu'en se rclamant de son rang suprme. Les abris et les distributions
avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traneurs
s'taient rallis. Eugne retrouva quatre mille hommes: au nom du danger
de Ney tous marchrent; mais ce fut leur dernier effort.

Ils s'avancrent dans l'obscurit, par des chemins inconnus, et firent
au hasard deux lieues, s'arrtant  chaque moment pour couter. Dj
l'anxit augmentait. S'tait-on gar! tait-il trop tard! leurs
malheureux compagnons avaient-ils succomb! tait-ce l'arme russe
triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince
Eugne fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur
cette mer de neige des signaux de dtresse; c'taient ceux du troisime
corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, rpondaient au canon du
quatrime par des feux de pelotons.

Les deux corps se dirigrent aussitt l'un sur l'autre. Les premiers qui
s'aperurent furent Ney et Eugne; ils accoururent, Eugne plus
prcipitamment, et se jetrent dans les bras l'un de l'autre. Eugne
pleurait, Ney laissait chapper des accens de colre. L'un heureux,
attendri, exalt de l'hrosme guerrier que son hrosme chevaleresque
venait recueillir: l'autre, encore tout chauff du combat, irrit des
dangers que l'honneur de l'arme avait couru dans sa personne, et s'en
prenant  Davoust qu'il accusait  tort de l'avoir abandonn.

Quelques heures aprs, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put
tirer qu'un regard rude et ces mots: Moi, monsieur le marchal, je ne
vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!

Cependant, ds que les deux corps s'taient reconnus; ils n'avaient plus
gard de rangs. Soldats, officiers, gnraux, tous avaient couru les uns
vers les autres. Ceux d'Eugne serraient les mains  ceux de Ney, ils
les touchaient avec une joie mle d'tonnement et de curiosit, et les
pressaient contre leur sein avec une tendre piti. Les vivres,
l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils
les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers
Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugne d'entendre, ceux de Ney de
raconter.




CHAPITRE VIII.


ILS dirent comment, le 17 novembre, ils taient sortis de Smolensk avec
douze canons, six mille baonnettes et trois cents chevaux, en y
abandonnant cinq mille malades  la discrtion de l'ennemi: et que, sans
le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur marchal
n'et jamais pu arracher aux dcombres de cette ville, sept mille
traneurs sans armes qui s'y taient abrits. Ils racontent quels furent
les soins de leur chef pour les blesss, pour les femmes, pour leurs
enfans, et que cette fois encore, le plus brave a t le plus humain.

Aux portes de la ville une action infame les a frapps d'une horreur qui
dure encore. Une mre a abandonn son fils g de cinq ans: malgr ses
cris et ses pleurs, elle l'a repouss de son traneau trop charg.
Elle-mme criait d'un air gar: qu'il n'avait pas vu la France! qu'il
ne la regretterait-pas! Qu'elle, elle connaissait la France! qu'elle
voulait revoir la France! Deux fois Ney a fait replacer l'infortun dans
les bras de sa mre, deux fois elle l'a rejet sur la neige glace.

Mais ils n'ont point laiss sans punition ce crime solitaire, au milieu
de mille dvouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dnature a t
abandonne sur cette mme neige, d'o l'on a relev sa victime pour la
confier  une autre mre; et ils montraient dans leurs rangs cet
orphelin, que depuis on revit encore  la Brzina, puis  Wilna, mme 
Kowno, et enfin qui chappa  toutes les horreurs de la retraite.

Cependant, les officiers d'Eugne pressent ceux de Ney de leurs
questions, ceux-ci poursuivent: ils se montrent, avec leur marchal,
s'avanant vers Krasno, tout au travers de nos immenses dbris,
tranant aprs eux une foule dsole, et prcds par une autre foule
dont la faim hte les pas.

Ils racontent comment ils ont trouv le fond de chaque ravin rempli de
casques, de schakos, de coffres enfoncs, d'habillemens pars, de
voitures et de canons, les uns renverss, les autres encore attels de
chevaux abattus, expirans et  demi dvors.

Comment vers Korythnia,  la fin de leur premire journe, une violente
dtonation, et sur leurs ttes, le sifflement de plusieurs boulets leur
ont fait croire au commencement d'un combat. Cette dcharge partait
devant et tout prs d'eux, sur la route mme, et pourtant ils
n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancs
pour les dcouvrir; mais ils n'ont trouv, dans un pli de la route, que
deux batteries franaises abandonnes avec leurs munitions, et dans les
champs voisins, une bande de misrables Cosaques, fuyant effrays de
l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils
avaient fait.

Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander  leur tour ce qui s'est
pass? quel est donc le dcouragement universel? et pourquoi l'on a
abandonn  l'ennemi des armes tout entires? N'avait-on pas eu le temps
d'enclouer les pices, ou du moins de gter leurs approvisionnemens?

Jusque-l cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontr que les
traces d'une marche dsastreuse. Mais le lendemain tout a chang, et ils
conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivs a
cette neige rouge de sang, parseme d'armes en pices et de cadavres
mutils. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille:
ils se les sont montrs rciproquement. L, avait t la 14e
division; voil encore, sur les plaques de ses schakos briss, les
numros de ses rgimens. L, fut la garde italienne: voil ses morts,
ils en ont reconnu les uniformes! Mais o sont ses restes vivans? et ce
terrain sanglant, toutes ses formes inanimes, ce silence immobile et
glac du dsert et de la mort, ils les ont interrogs vainement, ils
n'ont pu pntrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui
les attendait eux-mmes.

Ney les a entrans rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se
sont avancs, sans obstacle, jusqu' cet endroit o la route plonge dans
un profond ravin, d'o elle s'lve ensuite sur un large plateau.
C'tait celui de Katova, et ce mme champ de bataill o, trois mois
plutt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowsko, et
salu Napolon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils
ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgr la neige qui le dfigurait.

Alors ceux de Mortier s'crient que c'tait donc aussi cette mme
position o l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en
combattant! Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutt
Miloradowitch, avait pris la place de Napolon, car le vieillard russe
n'avait point encore quitt Dobro.

Dj leurs hommes dbands rtrogradaient en leur montrant ces plaines
de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se dtachant des
siens, a descendu la colline: il s'est prsent seul devant leur
marchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le
malheur de leur chef, ou crainte de son dsespoir, il a envelopp de
termes adulateurs l'injonction de se rendre.

C'est Kutusof qui l'a envoy. Ce feld-marchal n'oserait faire une si
cruelle proposition  un si grand gnral,  un guerrier si renomm,
s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille
Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui
offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.

Le Russe n'avait point achev que tout--coup quarante dcharges de
mitraille, partant de la droite de son arme, viennent, en dchirant
l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole. En mme temps,
un officier franais s'lance sur lui comme sur un tratre, pour le
tuer, et tout  la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au
sien, lui crie: Un marchal ne se rend point; on ne parlemente pas sous
le feu; vous tes mon prisonnier! Et le malheureux officier dsarm,
est rest expos aux coups des siens. Il n'a t relch que deux jours
aprs, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.

En mme temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes
ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont
devenues des volcans en ruption, mais que Ney s'en est exalt; puis,
s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur marchal revient dans
leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de
feu semblait tre dans l'lment qui lui tait propre.

Kutusof ne l'a point tromp. On voit, d'un ct, quatre-vingt mille
hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes
redoubles, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une
position formidable, enfin tout, et la fortune, qui  elle seule tient
lieu de tout. De l'autre ct, cinq mille soldats, une colonne
tranante, morcele, une marche incertaine, languissante, des armes
incompltes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains
affaiblies.

Et cependant le gnral franais n'a song ni  se rendre, ni mme 
mourir, mais  percer,  se faire jour, et cela sans penser qu'il tente
un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout
s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet
orgueil d'un vainqueur,  qui l'habitude des succs invraisemblables a
fait croire tout possible.

Ce qui les tonnait le plus, c'est qu'ils eussent t si dociles; car
tous ont t dignes de lui, et ils ajoutent que c'est l qu'ils ont bien
vu que ce ne sont pas seulement les grandes opinitrets, les grands
desseins, les grandes tmrits qui font le grand homme, mais sur-tout
cette puissance d'y entraner et d'y soutenir les autres.

Ricard et ses quinze cents soldats taient en tte, Ney les lance contre
l'arme ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division
plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe
crase par la premire ligne russe.

Le marchal, sans s'tonner, ni permettre qu'on s'tonne, en rassemble
les restes, les forme en rserve et s'avance  leur place. Il ordonne 
quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'arme ennemie; et
lui-mme avec trois mille hommes, il monte de front  cet assaut. Il n'a
point harangu: il marche, donnant l'exemple, qui, dans un hros, est de
tous les mouvemens oratoires le plus loquent, et de tous les ordres le
plus imprieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abord, enfonc, renvers la
premire ligne russe, et, sans s'arrter, ils se prcipitaient sur la
seconde; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est
venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses gnraux blesss,
la plupart de ses soldats morts; leurs rangs sont vides, leur colonne
dforme tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entrane.

Ney reconnat qu'il a tent l'impossible, et il attend que la fuite des
siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui dsormais est sa seule
ressource: l, sans espoir et sans crainte, il les arrte et les
reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille; il
rpond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte  l
fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.

Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie.  leur
extrme surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outr comme l'imitation,
s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanit, sa prudence, rester sur
ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser
vaincre, et comme tonn de sa supriorit. Il voyait Napolon vaincu
par sa tmrit, et il fuyait ce dfaut jusqu'au vice contraire.

Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des
corps russes pour en finir; mais tous ont craint de faire un mouvement
dcisif: ils sont rests attachs  leur glbe avec une immobilit
d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et
d'nergie que leur obissance. Cette discipline, qui fit leur gloire
dans leur retraite, a fait leur honte dans la ntre.

Ils avaient t long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils
combattaient; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la
rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent,
parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait d
faire.

En mme temps, les Illyriens taient revenus tout en dsordre; ils
avaient eu un trange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avanant sur
le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontr cinq mille
Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle franaise et
plusieurs de nos soldats prisonniers.

Ces deux troupes ennemies, l'une retournant  sa position, l'autre
allant l'attaquer, s'avanaient dans la mme direction et se ctoyaient,
en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles ost commencer le
combat. Elles marchaient si prs l'une de l'autre que, du milieu des
rangs russes, les Franais prisonniers tendaient les mains aux leurs,
en les conjurant de venir les dlivrer. Ceux-ci leur criaient de venir 
eux, qu'ils les recevraient et les dfendraient; mais personne ne fit le
premier pas. Ce fut alors que Ney, culbut, entrana tout.

Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats,
ne cherchait  vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout
le terrain occup par les Franais, que le mme boulet qui renversait un
homme du premier rang, allait tuer, sur les dernires voitures, les
femmes fugitives de Moskou.

Sous cette grle meurtrire, les soldats de Ney tonns, immobiles,
rgardaient leur chef, attendant sa dcision pour se croire perdus,
esprant sans savoir pourquoi, ou plutt, suivant la remarque d'un de
leurs officiers, parce qu'au milieu de ce pril extrme ils voyaient son
ame tranquille et calme comme une chose  sa place. Sa figure tait
devenue silencieuse et recueillie; il observait l'arme ennemie, qui,
dfiante depuis la ruse du prince Eugne, s'tendait au loin sur ses
flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commenait  confondre les objets; l'hiver, en cela seulement
favorable  notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait
attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux
siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu' ces mots ils sont
demeurs glacs d'tonnement. Son aide-de-camp lui-mme n'en a pu croire
ses oreilles; il est rest muet, ne comprenant pas, et fixant son chef
d'un air interdit. Mais le marchal a rpt le mme ordre;  son accent
bref et imprieux, ils ont reconnu une rsolution prise, une ressource
trouve, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque
forte que soit sa position, un esprit qui la domine. Alors ils ont obi,
et, sans hsiter, ils ont tourn le dos  leur arme,  Napolon,  la
France! ils sont rentrs dans cette funeste Russie. Leur marche
rtrograde a dur une heure; ils ont revu le champ de bataille marqu
par les restes de l'arme d'Italie: l, ils se sont arrts, et leur
marchal, rest seul  l'arrire-garde, les a rejoints.

Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire? et, quel
que soit son dessein, o dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays
inconnu? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrt au bord d'un
ravin assez considrable pour qu'un ruisseau en dt marquer le fond. Il
en fait carter la neige et briser la glace: alors, consultant son
cours, il s'crie que c'est un affluent du Dnieper! que voil notre
guide! qu'il faut le suivre! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le
franchirons! notre salut est sur son autre rive! Il marche aussitt
dans cette direction. Toutefois,  peu de distance du grand chemin qu'il
vient d'abandonner, il s'arrte encore dans un village. Son nom, ils
l'ignorent: ils croient que ce fut Fomina, ou plutt Danikowa; l, il a
ralli ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y tablir. Des
Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils
ont envoy avertir Kutusof du lieu o, le lendemain, un marchal
franais lui rendrait ses armes car bientt leur canon, s'est fait
entendre.

Ney a cout: Est-ce enfin Davoust, s'est-il cri, qui se souvient de
moi! et il coute encore. Mais des intervalles gaux sparaient les
coups; c'tait une salve. Alors, persuad que dans le camp des Russes on
triomphe d'avance de sa captivit, il jure de faire mentir leur joie, et
se remet en marche.

En mme temps, ses Polonais fouillaient tout le pays. Un paysan boiteux
fut le seul habitant qu'ils purent dcouvrir; ce fut un bonheur
inespr. Il annona que le Dnieper n'tait qu' une lieue, mais qu'il
n'tait point guable et ne devait pas tre gel. Il le sera, rpond
le marchal; et sur ce qu'on lui objectait le dgel qui commenait, il
ajouta qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que
cette ressource.

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le
mougique boiteux, qui marchait en tte, s'arrta en montrant le fleuve.
Ils supposent que ce fut entre Syrokornie et Gusino. Ney et les
premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve tait pris, il portait:
le cours des glaons que jusque-l il charriait, contrari par un
brusque contour de ses rives, s'tait suspendu; l'hiver avait achev de
le glacer, et c'tait sur ce point seulement; au-dessus et au-dessous,
sa surface tait mobile encore.

Celte observation fit succder au premier mouvement de bonheur, de
l'inquitude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide
apparence. Un officier se dvoua: on le vit arriver difficilement 
l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-tre quelques
chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser,
la glace commenant  se dissoudre par le dgel.

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux,  travers champs, d'une
colonne compose d'hommes affaiblis, de blesss et de femmes avec leurs
enfans, on n'avait pu marcher assez serr pour ne pas se distendre, se
dsunir, et perdre dans l'obscurit la trace les uns des autres. Ney
s'aperut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens: nanmoins, il
pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par l son salut, et
attendre  l'autre rive. L'ide ne lui en vint pas; quelqu'un l'eut pour
lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement; et, sans se
laisser agiter par l'impatience et le pril de l'attente, on le vit
s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les
passer  dormir profondment sur le bord du fleuve: tant il avait ce
temprament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et
cette sant vigoureuse, sans laquelle il n'y a gure de hros.




CHAPITRE IX.


ENFIN, vers minuit, le passage a commenc; mais les premiers qui
s'loignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle
s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientt on
entend ce frle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se
prolongent au loin comme dans une dbcle. Tous s'arrtent consterns.

Ney ordonne de ne passer qu'un  un, et l'on s'avance avec prcaution,
ne sachant quelquefois, dans l'obscurit, si l'on va poser le pied sur
les glaons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits o il
fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace  l'autre, au
risque de tomber entre deux et de disparatre pour jamais. Les premiers
hsitrent, mais on leur cria par derrire de se hter.

Lorsqu'enfin, aprs plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit
l'autre bord et qu'on se crut sauv, un escarpement  pic, tout couvert
de verglas, s'opposa  ce qu'on prt terre. Beaucoup furent rejets sur
la glace; qu'ils brisrent en tombant, ou dont ils furent briss.  les
entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'tre prts
qu' regret, par surprise, et comme forcment  leur salut.

Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'tait le trouble et
l'garement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans
les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs
ressources contre le prsent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant
eux-mmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'puisement et de
douleur sur la rive glace du fleuve; ils frmissaient encore au
souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes pars sur cet abme, du
retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonaient,
et sur-tout des pleurs et du dsespoir des blesss qui, de leurs
chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frle appui, tendaient les mains
 leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.

Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures charges
de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et
s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord
des cris d'angoisses dchirans et prolongs, puis des gmissemens
entrecoups et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.

Ney fixait l'abme d'un regard constern, quand, au travers des ombres,
il crut voir un objet remuer encore; c'tait un de ces infortuns, un
officier nomm Briqueville, qu'une profonde blessure  l'aine empchait
de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulev. Bientt ou
l'aperut distinctement, qui, de glaons en glaons, se tranait sur les
genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-mme le recueillit,
et le sauva.

Depuis la veille, quatre mille traneurs et trois mille soldats taient
ou morts ou gars; les canons et tous les bagages perdus;  peine
restait-il  Ney trois mille combattans et autant d'hommes dbands.
Enfin, quand tous ces sacrifices ont t consomms, et tout ce qui avait
pu passer runi, ils ont march, et le fleuve dompt est devenu leur
alli et leur guide.

On s'avanait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en
tombant, reconnut une route fraye. Elle ne l'tait que trop, car ceux
qui taient en tte, se baissant, et ajoutant  leurs regards leurs
mains, s'arrtrent effrays, s'criant qu'ils voyaient des traces
toutes fraches d'une grande quantit de canons et de chevaux. Ils
n'avaient donc vit une arme ennemie que pour tomber au milieu d'une
autre; lorsqu' peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore
combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant,
et, sans s'mouvoir, il se livra  ces traces menaantes.

Elles le conduisirent  un village, celui de Gusino, o ils entrrent
brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis
Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de
Cosaques, qui se rveillrent prisonniers. Leurs rapports et la
ncessit de se refaire pour continuer, y arrtrent Ney quelques
instans.

Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y
reposait, quand soudain l'on vit les forts environnantes se remplir de
mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre
dans celui de ces deux hameaux qui tait le plus prs du Borysthne, des
milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la
malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.

C'tait Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du
Dnieper. Ils pouvaient brler ce village, mettre la faiblesse de Ney 
dcouvert et l'achever: mais ils sont rests trois heures immobiles,
sans mme tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point
eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef tait hors d'tat d'en donner, et
qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.

La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il
ordonna mme au reste des siens de continuer leurs repas jusqu' la
nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de dcamper sans bruit, de
s'avertir mutuellement et  voix basse, et de marcher serrs. Puis, tous
ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a t comme un
signal pour l'ennemi: toutes ses pices ont fait feu, tous ses escadrons
se sont branls  la fois.

 ce bruit, les traneurs dsarms, encore au nombre de trois  quatre
mille, prirent l'pouvante. Ce troupeau d'hommes errait a et l; leur
foule flottait gare, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats,
qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes,
dont ces hommes inutiles absorbrent les feux. Ainsi, les plus
dcourags servirent  prserver les plus braves.

En mme temps sur son flanc droit le marchal se fait un rempart de ces
malheureux, il a regagn les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc
gauche, et il marche entre deux, s'avanant ainsi de bois en bois, de
plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosits,
des moindres accidens du sol. Mais souvent il est oblig de s'loigner
du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.

C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques
ont voltig sans cesse sur les flancs de leur colonne, rduite  quinze
cents hommes arms, la tenant comme assige, disparaissant devant ses
sorties pour reparatre aussitt, comme les Scythes, leurs anctres;
mais avec cette funeste diffrence, qu'ils maniaient leurs canons monts
sur des traneaux, et lanaient en fuyant leurs boulets, avec la mme
agilit que jadis leurs pres maniaient leurs arcs et lanaient leurs
flches.

La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfona dans les
tnbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrtait un instant
aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blesss, on
perdait la trace les uns des autres. Il y eut l beaucoup de cruels
momens, bien des instans de dsespoir; cependant l'ennemi lcha prise.

La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avanait comme  ttons, dans
un bois pais, quand tout--coup,  quelques pas devant elle, une vive
lueur et plusieurs coups de canon clatent dans la figure des hommes du
premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils
sont coups, que voil leur terme, et ils tombent terrifies; le reste,
derrire eux, se mle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se
prcipite; il fait battre la charge, et comme s'il et prvu cette
attaque, il s'crie: Compagnons, voil l'instant, en avant! Ils sont 
nous!  ces paroles, ses soldats consterns et qui se croyaient
surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils taient, ils se relvent
vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent dj plus, et dont
ils entendent au travers des forts, la fuite prcipite.

On s'coula vite; mais vers dix heures d soir, on rencontra une petite
rivire encaisse dans un profond ravin; il fallut la passer un  un
comme le Dnieper. Les Cosaques, acharns sur ces infortuns, les
piaient encore. Ils profitrent de ce moment; mais Ney et quelques
coups de feu les rpoussrent. On franchit pniblement cet obstacle, et
une heure aprs la faim et l'puisement nous arrtrent pendant deux
heures dans un grand village.

Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu' dix heures du matin, on
marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors
les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant
de la lisire d'une fort. Tant qu'a dur le jour, il a fallu que ses
soldats se rsignassent  voir les boulets ennemis renverser les arbres
qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que
de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques 
une distance suffisante.

La nuit revenue, le marchal a donn le signal et l'on s'est remis en
marche vers Orcha. Dj, pendant le jour prcdent, Pchbendowski et
cinquante chevaux y avaient t envoys pour demander du secours; ils
devaient y tre arrivs, si toutefois l'ennemi n'occupait pas dj cette
ville.

Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur
route, et quoiqu'ils eussent encore rencontr des obstacles cruels, ils
n'taient pas dignes d'tre raconts. Toutefois, ils s'exaltaient
toujours au nom de leur marchal, et faisaient partager leur admiration,
car ses gaux eux-mmes ne songrent pas  en tre jaloux. On l'avait
trop regrett, on avait trop besoin de douces motions pour se livrer 
l'envie; Ney s'tait d'ailleurs mis hors de sa porte. Pour lui, dans
tout cet hrosme, il tait si peu sorti de son naturel, que sans
l'clat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les
acclamations de tous, il ne se serait point aperu qu'il avait fait une
action sublime.

Et ce n'tait pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers
jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugne,
celui du 17 Mortier; mais ds lors tous proclamrent Ney le hros de la
retraite.

Cinq marches sparent  peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet,
que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une
renomme immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes
inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dvouemens
produits de quelques instans, issus d'un seul coeur, et qui doivent
remplir les temps et l'immensit?

Quand,  deux lieues de l, Napolon apprit que Ney venait de
reparatre, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'cria: J'ai
donc sauv mes aigles! J'aurais donn trois cent millions de mon trsor
pour racheter la perte d'un tel homme.




LIVRE ONZIEME.




CHAPITRE I.


AINSI l'arme avait repass pour la troisime et dernire fois le
Dnieper, fleuve  demi russe et  demi lithuanien, mais d'origine
moskovite. Il coule de l'est  l'ouest jusqu' Orcha, o il se prsente
pour pntrer en Pologne; mais l, des hauteurs lithuaniennes s'opposant
 cette invasion, le forcent de se dtourner brusquement vers le sud, et
de servir de frontire aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrtrent devant ce faible
obstacle. Jusque-l, ils avaient t plutt spectateurs qu'auteurs de
notre dsastre. Nous ne les revmes plus; l'arme fut dlivre du
supplice de leur joie.

Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractre de Kutusof
le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser,
son esprit astucieux, sa paresse, son grand ge, agirent d'eux-mmes; il
se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite ds
qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prvenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait pass sur le flanc droit de la route,
pour se joindre  Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce ct.

Le 22, on marcha pniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin
bord d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au
travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyrent:
elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blesss qui, croyant la
gele tablie pour toujours, avaient,  Smolensk, chang leurs voitures
contre des traneaux.

Au milieu de ce dprissement il se passa une action d'une nergie
antique. Deux marins de la garde venaient d'tre coups de leur colonne
par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage
et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il
commettait cette lchet il le tuerait; et en effet, voyant son
compagnon jeter son fusil et tendre les bras  l'ennemi, il l'abattit
d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur
tonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaa les plus
hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du
terrain, et parvint  rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de
la prise de Minsk se rpandit dans l'arme. Alors les chefs eux-mmes
portrent autour d'eux des regards consterns: leur imagination, blesse
par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus
sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs
s'criaient que, comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napolon avait men
son arme se perdre dans Moskou.

Mais d'autres n'attribuaient pas  cette incursion nos malheurs actuels.
Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'tait rsign dans
l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient
que cet espoir avait t fond; qu'en poussant sa ligne d'opration
jusqu' Moskou, Napolon avait donn  cette colonne si alonge, une
base suffisamment large et solide.

Ils montraient, depuis Riga jusqu' Bobruisk, la Dna, le Dnieper,
l'Ula et la Brzina qui en marquaient la trace; ils disaient que
Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient
attendus; c'taient, en y joignant Schwartzenberg, et mme Augereau qui
gardait l'intervalle de l'Elbe au Nimen avec cinquante mille hommes,
plus de trois cent trente mille soldats sur la dfensive, qui, du nord
au midi, avaient appuy l'agression contre l'orient de cent cinquante
mille hommes: et ils concluaient de l que cette pointe sur Moskou,
quelque aventureuse qu'elle part tre, avait t, et suffisamment
prpare, et digne du gnie de Napolon, et que son succs avait t
possible: aussi n'avait-elle manqu que par des fautes de dtail.

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de
Junot  Valoutina, et ils soutenaient que, nanmoins, la Russie et t
tout entire conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y
et profit des premiers succs du marchal Ney.

Mais qu'enfin l'entreprise manque militairement par cette indcision,
et politiquement par l'incendie de Moskou, l'arme en aurait encore pu
revenir saine et sauve. Depuis notre entre dans cette capitale, le
gnral et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laiss, l'un
quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous
retirer?

Dplorant alors la tmraire obstination des jours de Moskou, et la
funeste hsitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs
malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents
canons, trente et une aigles, vingt-sept gnraux, quarante mille
prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille
traneurs sans armes et huit mille combattans.

Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est dtruite, ils demandent
par quelle fatalit ses restes, en se runissant  sa base, qui s'est
vigoureusement maintenue, ne savent plus o s'arrter, o reprendre
haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas mme se concentrer  Minsk et 
Wilna, derrire les marais de la Brzina, y arrter l'ennemi, du moins
pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.

Mais non, tout est perdu par un autre ct et par une faute, celle
d'avoir confi la garde des magasins et de la retraite de toutes ces
braves armes  un Autrichien, et de n'avoir point plac  Wilna ou 
Minsk un chef militaire, et une force qui pt, ou suppler
l'insuffisance de l'arme autrichienne devant les deux armes de
Moldavie et de Volhinie runies, ou prvenir sa trahison.

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la prsence du duc de
Bassano  Wilna; mais, malgr les talens de ce ministre, et la haute
confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'tranger  l'art
de la guerre, et surcharg des soins d'une grande administration et de
toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires
militaires. Au reste, telles taient les plaintes de ceux  qui leurs
souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute et t faite,
il tait impossible d'en douter; mais de dire comment on et pu
l'viter, de peser la valeur des motifs qui y entranrent, dans une si
grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose
dcider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et
gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqu.

Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'tait point aussi vidente,
et pourtant, si l'on en excepte les trois gnraux franais qui se
trouvaient avec cet Autrichien, la grande-arme tout entire l'accusait.
Elle disait que Walpole n'tait  Vienne qu'un agent secret de
l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides
instructions que recevait Schwartzenberg. Voil pourquoi, depuis le 20
septembre, jour o l'arrive de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur
le Styr, terminrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce
marchal a repass le Bug et couvert Varsovie en dcouvrant Minsk,
pourquoi il a persvr dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, aprs
un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de
la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a
perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers
Briansk, Byalistock et Volkowitz.

Il avait donc laiss l'amiral reposer, rallier ses soixante mille
hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moiti, et
partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof,
du magasin, du passage de Napolon et de ses quartiers d'hiver. Alors
seulement, Schwartzenberg s'tait mis  la suite de ce mouvement
hostile, qu'il avait eu l'ordre de prvenir, laissant Regnier devant
Sacken et marchant si lourdement, que, ds les premiers jours, il
s'tait laiss devancer de cinq marches par l'amiral.

Le 14 novembre,  Volkowitz, Sacken  joint Regnier, il l'a spar de
l'Autrichien, et l'a press si vivement, qu'il l'a forc d'appeler
Schwartzenberg  son secours. Aussitt celui-ci, comme s'il s'y fut
attendu, a rtrograd en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dgage
Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que
mme il lui dtruit la moiti de son arme: mais le jour mme de son
succs, le 16 novembre, Minsk a t pris par Tchitchakof, c'est une
double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont
conserves; le nouveau feld-marchal a satisfait aux voeux de son
gouvernement, galement ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un
ct, et de Napolon que de l'autre il leur a livr.

Tel fut le cri de la grande-arme presque entire; son chef garda le
silence, soit qu'il ne s'attendt pas  plus de zle de la part d'un
alli, soit politique, ou qu'il crt que Schwartzenberg avait assez
satisfait  l'honneur, par cette espce d'avertissement que six semaines
plus tt il lui avait fait parvenir  Moskou.

Toutefois, il adressa des reproches au feld-marchal. Mais celui-ci lui
rpondit par une plainte amre, d'abord sur cette double instruction
contradictoire qu'il avait reue, de couvrir  la fois Varsovie et
Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de
Bassano.

Ce ministre lui avait, disait-il, constamment reprsent la
grande-arme se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours
formidable. Pourquoi l'avait-on jou par des bulletins faits pour
tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts
pour se joindre  la grande arme, c'est qu'il avait cru qu'elle se
suffisait  elle-mme.

Il allguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger qu'avec
vingt-huit mille hommes, il en contnt aussi long-temps soixante mille?
Dans cette position, si Tchitchakof lui a drob quelques marches,
doit-on s'en tonner? -t-il alors hsit  le suivre,  se sparer de
la Gallicie, de son point de dpart, de ses magasins, de son dpt? S'il
n'a point continu, c'est que Regnier et Durutte, deux gnraux
franais, l'ont rappel  grands cris  leur secours. Eux et lui ont d
esprer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.




CHAPITRE II.


EN effet, on n'tait gure en droit d'en accuser d'autre de trahison,
lorsqu'on s'tait trahi soi-mme, car tous s'taient manqu au besoin.

 Wilna, on paraissait tre rest sans dfiance, et quand, de la
Brzina  la Vistule, les garnisons, les dpts, les bataillons de
marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans
le secours des Autrichiens, former,  Minsk une arme de trente mille
hommes, un gnral peu connu et trois mille soldats avaient t les
seules forces qui s'y taient trouves pour arrter Tchitchakof. On
savait mme que cette poigne de jeunes soldats avaient t exposs
devant une rivire, o l'amiral les avait prcipits, tandis que cet
obstacle les aurait dfendus quelques instans, s'ils eussent t placs
derrire.

Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entran
les fautes de dtail. Le gouverneur de Minsk avait t choisi
ngligemment. C'tait, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout,
qui rpondent de tout, et qui manquent  tout. Le 16 novembre, il avait
perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des
munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait
cinq jours que le bruit en tait venu  Dombrowna, et l'on allait
apprendre un plus grand malheur.

Ce mme gouverneur s'tait retir sur Borizof. L, il ne sut ni avertir
Oudinot, qui tait  deux marches, de venir  son secours; ni soutenir
Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva,
dans la nuit du 20 au 21  la tte du pont, qu'aprs l'ennemi; pourtant
il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y tablit, et s'y
dfendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, cras par
l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqu par des forces
doubles des siennes, et culbut au-del de la rivire et de la ville
jusque sur le chemin de Moskou.

Napolon ne s'attendait pas  ce dsastre; il croyait l'avoir prvenu
par ses instructions adresses de Moskou  Victor le 6 octobre. Elles
supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles
recommandaient  Victor de se tenir  porte de Polotsk et de Minsk;
d'avoir un officier sage, discret et intelligent prs de Schwartzenberg;
d'entretenir une correspondance rgle avec Minsk, et d'envoyer d'autres
agens sur plusieurs directions.

Mais Witgenstein ayant attaqu avant Tchitchakof, le danger le plus
proche et le plus pressant avait attir toute l'attention: les sages
instructions du 6 octobre n'avaient point t renouveles par Napolon.
Elles parurent oublies par son lieutenant. Enfin, lorsqu' Dombrowna
l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-mme ne jugea pas Borizof dans
un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain  Orcha, il fit
brler tous ses quipages de pont.

D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa
confiance: elle supposait qu'Oudinot serait prs d'arriver le 25 dans
Borizof, tandis que, ds le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de
Tchitchakof.

Ce fut le lendemain de cette fatale journe,  trois marches de Borizof
et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer  Napolon cette
nouvelle dsastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bton, lana
au ciel un regard furieux avec ces mots: Il est donc crit l-haut que
nous ne ferons plus que des fautes.

Cependant, le marchal Oudinot, dj en marche pour Minsk, et ne se
doutant de rien, s'tait arrte le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au
milieu de la nuit le gnral Brownikowski accourut pour lui annoncer sa
dfaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le
suivaient de prs.

Le 22, le marchal marcha  leur rencontre et rallia les restes de
Dombrowski.

Le 23, il se heurta,  trois lieues en avant de Borizof, contre
l'avant-garde russe, qu'il renversa,  laquelle il prit neuf cents
hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena  grands coups de canon,
de sabre et de baonnette jusque sur la Brzina; mais les dbris de
Lambert, en repassant Borizof et cette rivire, en dtruisirent le pont.

Napolon tait alors dans Toloczine; il se faisait dcrire la position
de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Brzina n'est pas
seulement une rivire, mais un lac de glaons mouvans; que son pont a
trois cents toises de longueur; que sa destruction est irrparable, et
le passage dsormais impossible.

Un gnral du gnie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc
de Bellune. Napolon l'interpelle: le gnral dclare qu'il ne voit
plus de salut qu'au travers de l'arme de Witgenstein. L'empereur
rpond qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos 
tout le monde,  Kutusof,  Witgenstein,  Tchitchakof; et il montre du
doigt sur sa carte le cours de la Brzina au-dessous de Borizof: c'est
l qu'il veut traverser cette rivire. Mais le gnral lui objecte la
prsence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur dsigne un
autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisime plus
prs encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des
Cosaques, il s'arrte et s'crie: Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles
XII!

En effet, tout ce que Napolon pouvait prvoir de malheurs tait arriv:
aussi la triste conformit de sa situation avec celle du conqurant
sudois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit,
et mme sa sant, en furent branls plus encore qu' Malo-Iaroslavetz.
Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots:
Voil donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!

Nanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui chapprent,
et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperut de sa
dtresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorrent, qu'ils le
virent inbranlable: ce qui tait vrai, humainement parlant, puisqu'il
restait assez matre de lui pour contenir son anxit, et que la force
de l'homme ne consiste le plus souvent qu' cacher sa faiblesse.

Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette mme nuit,
montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la
supportait. La nuit s'avanait: Napolon tait couch. Duroc et Daru,
encore dans sa chambre, se livraient  voix basse aux plus sinistres
conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les coutait, et le mot
de prisonnier d'tat venant  frapper son oreille, Comment,
s'cria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!

Daru, d'abord surpris, rpondit bientt que si l'on tait forc de se
rendre, il faudrait s'attendre  tout; qu'il ne se fiait pas  la
gnrosit d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se
croyait elle-mme la morale, et ne suivait aucune loi.--Mais la France,
reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua
Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fcheuses;
mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.

Et alors il ajoute que, pour les premiers officiers de l'empereur,
comme pour l'empereur lui-mme, le plus heureux serait, que par les airs
ou autrement, puisque la terre tait ferme, il pt gagner la France,
d'o il les sauverait plus srement qu'en restant au milieu
d'eux!--Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en
souriant.--Oui sire.--Et vous ne voulez pas tre prisonnier
d'tat?--Daru rpondit sur le mme ton, qu'il lui suffirait d'tre
prisonnier de guerre. Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un
profond silence: puis, d'un air plus srieux: Tous les rapports de mes
ministres sont-ils brls?--Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu
permettre.--Eh bien, allez les dtruire; car, il faut en convenir, nous
sommes dans une triste position! Ce fut l le seul aveu qu'elle lui
arracha, et sur cette pense il s'endormit, sachant, quand il le
fallait, tout remettre au lendemain.

On vit dans ses ordres la mme fermet; Oudinot vient de lui annoncer sa
rsolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se
rendre matre d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof.
Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les prparatifs
commencs, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de
penser  s'chapper du milieu de ces trois armes ennemies, il ne songe
plus qu' vaincre Tchitchakof, et  reprendre Minsk.

Il est vrai que huit heures aprs, dans une seconde lettre au duc de
Reggio, il se rsigne  franchir la Brzina vers Veselowo, et  se
retirer directement sur Wilna par Vileka, en vitant l'amiral russe.

Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers
Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de
largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans
un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupe par
l'ennemi.




CHAPITRE III.


L'ESPOIR de passer entre les armes russes tait donc perdu: pouss par
celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Brzina, il fallait
traverser cette rivire, en dpit de l'arme de Tchitchakof qui la
bordait.

Ds le 23, Napolon s'y prpara comme pour une action dsespre. Et
d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brla. Il
rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers dmonts de sa garde,
dont onze cent cinquante-quatre seulement taient arms de fusils et de
carabines.

La cavalerie de l'arme de Moskou tait tellement dtruite, qu'il ne
restait plus  Latour-Maubourg que cent cinquante hommes  cheval.
L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme
encore monts: il appela cette troupe d'environ cinq cents matres, son
escadron sacr. Grouchy et Sbastiani en eurent le commandement; des
gnraux de division y servirent comme capitaines.

Napolon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brles,
qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brle la moiti des
fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux
 l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de
s'emparer de toutes les btes de trait qu'ils trouveront  leur porte,
mme des chevaux de l'empereur, plutt que d'abandonner un canon ou un
caisson.

En mme temps, il s'enfonait prcipitamment dans cette obscure et
immense fort de Minsk, o quelques bourgs et de misrables habitations
se sont fait  peine quelques claircis. Le bruit du canon de
Witgenstein la remplissait de ses clats. Ce Russe accourait sur le
flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous
rapportant l'hiver qui nous avait quitt avec Kutusof; ce bruit si
menaant htait nos pas. Quarante  cinquante mille hommes, femmes et
enfans, s'coulaient au travers de ces bois, aussi prcipitamment que le
permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.

Ces marches forces, commences avant le jour et qui ne finissaient pas
avec lui, dispersrent tout ce qui tait rest ensemble. On se perdit
dans les tnbres de ces grandes forts et de ces longues nuits. Le soir
on s'arrtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurit, au
hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevrent
alors de se dissoudre; tout se mla et se confondit.

Dans ce dernier degr de faiblesse et de confusion, et comme on
approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris.
Quelques-uns y coururent croyant  une attaque. C'tait l'arme de
Victor, que Witgenstein avait pousse mollement jusque sur le ct droit
de notre route. Elle y attendait le passage de Napolon. Tout entire
encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec
ces acclamations d'usage, depuis long-temps oublies.

Elle ignorait nos dsastres: on les avait cachs soigneusement, mme 
ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conqurante de
Moskou, elle n'aperut derrire Napolon qu'une trane de spectres
couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de
sales manteaux roussis et trous par les feux, et dont les pieds taient
envelopps de haillons de toute espce, elle demeura consterne. Elle
regardait avec effroi dfiler ces malheureux soldats dcharns, le
visage terreux et hriss d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte,
marchant confusment, la tte basse, les yeux fixs vers la terre, et
en silence, comme un troupeau de captifs.

Ce qui l'tonnait le plus, c'tait la vue de cette quantit de colonels
et de gnraux pars, isols, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mmes,
ne songeant qu' sauver ou leurs dbris ou leur personne; ils marchaient
ple-mle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils
n'avaient plus rien  commander, de qui ils ne pouvaient plus rien
attendre, tous les liens tant rompus, tous les rangs effacs par la
misre.

Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards.
Leurs officiers, mus de piti, les larmes aux yeux, retenaient ceux de
leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les
secouraient de leurs vivres et de leurs vtemens, puis ils leur
demandaient o taient donc leurs corps d'arme? Et quand ceux-ci les
leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes,
qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils
les cherchaient encore.

L'aspect d'un si grand dsastre branla, ds le premier jour, les
deuxime et neuvime corps. Le dsordre, de tous les maux le plus
contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre
la nature.

Et cependant les dsarms, les mourans mmes, quoiqu'ils n'ignorassent
plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivire et d'un nouvel
ennemi, ne doutrent pas de la victoire.

Ce n'tait plus que l'ombre d'une arme, mais c'tait l'ombre de la
grande-arme. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de
son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle tait accoutume  ne
plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre.
C'tait la premire campagne malheureuse, et il y en avait eu tant
d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait
pu lever si haut ses soldats et les prcipiter ainsi, pourrait seul les
sauver. Il tait donc encore au milieu de son arme comme l'esprance au
milieu du coeur de l'homme.

Aussi, parmi tant d'tres qui pouvaient lui reprocher leur malheur,
marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans
affectation, sr d'tre respect tant qu'on respecterait la gloire.
Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions,
sa renomme tant comme une proprit nationale. On aurait plutt tourn
ses armes contre soi-mme, ce qui arriva  plusieurs, et c'tait un
moindre suicide.

Quelques-uns venaient tomber et mourir  ses pieds, et, quoique dans un
dlire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet,
ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant
que lui! Qui perdait plus  ce dsastre!

S'il y eut des imprcations, ce ne fut point en sa prsence; il semblait
que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui dplaire: tant
la confiance et la soumission taient invtres pour cet homme, qui
leur avait soumis le monde; dont le gnie, jusque-l toujours victorieux
et infaillible, s'tait mis  la place de leur libre arbitre, et qui
pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des
rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire,
non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs gnreux.




CHAPITRE IV.


ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrire avec
quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et dj sur la
Brzina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille
traneurs et une masse norme de bagages et d'artillerie, dont la plus
grande partie appartenait aux deuxime et neuvime corps.

Le 25, comme il allait atteindre la Brzina, on aperut de l'hsitation
dans sa marche. Il s'arrtait  chaque instant sur la grande route,
attendant la nuit pour cacher son arrive  l'ennemi, et donner le temps
au duc de Reggio d'vacuer Borizof.

En entrant le 23 dans cette ville, ce marchal avait vu un pont, de
trois cents toises de longueur, dtruit sur trois points et que la
prsence de l'ennemi rendait impossible  rtablir. Il avait appris qu'
sa gauche, et aprs avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on
trouverait prs d'Oukoholda un gu profond et peu sr; qu' un mille
au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gu, mais peu abordable.
Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka,  deux lieues
au-dessus de Stadhof, tait un troisime point de passage.

Il en devait la connaissance  la brigade Corbineau. C'tait elle que de
Wrede avait enleve au deuxime corps vers Smoliany. Ce gnral bavarois
l'avait garde jusqu' Dokszitzi, d'o il l'avait renvoye au deuxime
corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'arme russe de Tchitchakof
matresse de cette ville. Forc de rtrograder en remontant la Brzina,
de se cacher dans les forts qui la bordent, et ne sachant sur quel
point passer ce fleuve, il avait aperu un paysan lithuanien, dont le
cheval, encore mouill, paraissait en sortir. Il s'tait saisi de cet
homme, s'en tait fait un guide, derrire lequel il avait travers la
rivire  un gu, en face de Studzianka. Ce gnral avait ensuite
rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.

L'intention de Napolon tant de se retirer directement sur Wilna, le
marchal comprit facilement que ce passage tait le plus direct et le
moins dangereux. Il tait d'ailleurs reconnu, et quand bien mme
l'infanterie et l'artillerie, trop presses par Witgenstein et Kutusof,
n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins
serait-on sr, puisqu'il y avait un gu prouv, que l'empereur et la
cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix
et la guerre, comme si Napolon lui-mme restait au pouvoir de l'ennemi.

Aussi, le marchal n'avait-il pas hsit. Ds la nuit du 23 au 24, le
gnral d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un rgiment
d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occup Studzianka.

En mme temps, les deux autres passages avaient t reconnus; tous
avaient t trouvs fortement observs. Il s'agissait donc de tromper et
de dplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse:
c'est pourquoi, ds le 24, trois cents hommes et quelques centaines de
traneurs furent envoys vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser 
grand bruit tous les matriaux ncessaires  la construction d'un pont;
on fit encore dfiler pompeusement de ce ct et en vue de l'ennemi
toute la division des cuirassiers.

On fit plus, le gnral chef d'tat-major Lorenc se fit amener
plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gu et sur
les chemins qui de l conduisaient  Minsk. Puis montrant une grande
satisfaction de leurs rponses, et feignant d'tre convaincu qu'il n'y
avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de
ces tratres, et fit conduire les autres au-del de nos avant-postes.
Mais pour tre plus sr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit
jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de
Brsino infrieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.

Pendant qu'on s'efforait ainsi d'attirer  gauche toute l'attention de
Tchitchakof, on prparait secrtement  Studzianka des moyens de
passage. Ce ne fut que le 25,  cinq heures du soir, qu'bl y arriva,
suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon,
de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de
pontoniers.  Smolensk il avait fait prendre  chaque ouvrier un outil
et quelques clameaux.

Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres
des cabanes polonaises, se trouvrent trop faibles. Il fallut tout
recommencer. Il tait dsormais impossible d'achever le pont pendant la
nuit; on ne pouvait l'tablir que le lendemain 26, pendant le jour, et
sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus  hsiter.

Ds les premires ombres de cette nuit dcisive, Oudinot cde  Napolon
l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son
corps  Studzianka. On marcha dans une profonde obscurit; sans bruit,
et se commandant mutuellement le plus profond silence.

 huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'tablirent sur les
hauteurs dominantes du passage, en mme temps qu'bl en descendait. Ce
gnral se plaa sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un
caisson rempli de fer de roues abandonnes, dont,  tout hasard, il
avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifi pour conserver
cette faible ressource: elle sauva l'arme.

 la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet
dans le lit fangeux de la rivire. Mais pour comble de malheur la crue
des eaux avait fait disparatre le gu. Il fallut des efforts inouis, et
que nos malheureux sapeurs, plongs dans les flots jusqu' la bouche,
combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs prirent de
froid, ou submergs par ces glaons, que poussait un vent violent.

Ils eurent tout  vaincre, except l'ennemi. La rigueur de l'atmosphre
tait au juste degr qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus
difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain
mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance,
l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mmes. Ceux-ci
manqurent  leur saison, qui ne leur manquait pas.

Les Franais travaillrent toute la nuit  la lueur des feux ennemis,
qui tincelaient sur la hauteur de la rive oppose,  la porte du canon
et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter
de notre dessein, en envoya prvenir son gnral en chef.

[Illustration]




CHAPITRE V.


LA prsence d'une division ennemie tait l'espoir d'avoir tromp
l'amiral russe. On s'attendait  chaque moment  entendre clater toute
son artillerie sur nos travailleurs; et quand mme le jour seul
dcouvrirait nos efforts, le travail ne devait pas tre alors assez
avanc; et la rive oppose, basse et marcageuse, tait trop soumise aux
positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force ft possible.

Aussi Napolon, en sortant de Borizof,  dix heures du soir, crut-il
partir pour un choc dsespr. Il s'tablit avec les six mille quatre
cents gardes qui lui restaient  Staro-Borizof, dans un chteau
appartenant au prince Radziwil, situ sur la droite du chemin de Borizof
 Studzianka, et  une gale distance de ces deux points.

Il passa le reste de cette nuit dcisive debout, sortant  tout moment,
ou pour couter, ou pour se rendre au passage o son sort
s'accomplissait. Car la foule de ses anxits remplissait tellement ses
heures, qu' chacune d'elles il croyait la nuit acheve. Plusieurs fois,
ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.

L'obscurit tait  peine dissipe lorsqu'il se runit  Oudinot. La
prsence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais  la vue
des feux russes et de leur position, ses gnraux les plus dtermins,
tels que Rapp, Mortier et Ney, s'crirent, que si l'empereur sortait
de ce pril il faudrait dcidment croire  son toile! Murat lui-mme
pensa qu'il tait temps de ne plus songer qu' sauver Napolon. Des
Polonais le lui proposrent.

L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la
rivire, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat
y pntre; il dclare  son beau-frre, qu'il regarde le passage comme
impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est
encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la
Brzina  quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours
il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dvous, qui connaissent
tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils rpondent de son
salut.

Mais Napolon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme
une lche fuite, s'indignant qu'on est os croire qu'il quitterait son
arme tant qu'elle serait en pril. Toutefois, il n'en voulut point 
Murat, peut-tre parce que ce prince lui avait donn lieu de montrer sa
fermet, ou plutt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de
dvouement, et que la premire qualit, aux yeux des souverains, est
l'attachement  leur personne.

En ce moment, le jour faisait plir et disparatre les feux moskovites.
Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaaient  leurs
pices, les gnraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards
fixs sur la rive oppose, dans ce silence des grandes attentes et
prcurseur des grands dangers.

Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur
ces hauteurs boises, avait d attirer toute l'attention de l'ennemi.
Les premires lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et
son artillerie rangs devant le frle chafaudage qu'bl devait encore
mettre huit heures  construire. Sans doute ils n'avaient attendu le
jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vmes des feux
abandonns, une rive dserte, et, sur les hauteurs, trente pices
d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets et suffi pour
anantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les
deux rives; mais cette artillerie se reployait  mesure que la ntre se
mettait en batterie.

Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'coulait
vers Borizof sans regarder derrire elle; cependant, un rgiment
d'infanterie et douze canons restaient en prsence, mais sans prendre
position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisire des
bois: c'tait l'arrire-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de
six mille hommes, s'loignait ainsi comme pour nous livrer passage.

Les Franais n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de
joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot
entrent prcipitamment chez l'empereur. Sire, lui dirent-ils, l'ennemi
vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas
possible! rpond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment
ce rapport. Alors Napolon s'lance hors de son quartier-gnral: il
regarde, il voit encore les dernires files de la colonne de Tchaplitz
s'loigner et disparatre dans les bois, et, transport, il s'crie:
J'ai tromp l'amiral!

Dans ce premier mouvement, deux pices ennemies reparurent et firent
feu. L'ordre de les loigner  coups de canon fut donn. Une premire
salve suffit; c'tait une imprudence qu'on fit cesser promptement de
peur qu'elle ne rappelt Tchaplitz; car le pont tait -peine commenc:
il tait huit heures, on enfonait encore ses premiers chevalets.

Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la
montre aux plus braves. L'aide-de-camp franais, Jacqueminot, et le
comte lithuanien Predzieczki, se jetrent les premiers dans le fleuve,
et, malgr les glaons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et
les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord oppos. Trente 
quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent
ainsi que deux faibles radeaux, qui transportrent quatre cents hommes
en vingt voyages.

Vers une heure le rivage tait nettoy de Cosaques, et le pont pour
l'infanterie achev; la division Legrand le traversait rapidement avec
ses canons, aux cris de vive l'empereur! et devant ce souverain, qui
aidait lui-mme au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves
soldats de sa voix et de son exemple.

Il s'cria en les voyant enfin matres du bord oppos: Voil donc
encore mon toile! car il croyait  la fatalit, comme tous les
conqurans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus  compter avec la
fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans
puissance intermdiaire entre eux et le ciel, se sentent plus
immdiatement sous sa main.




CHAPITRE VI.


EN ce moment, un seigneur lithuanien, dguis en paysan, arriva de
Wilna, avec la nouvelle de l victoire de Schwartzenberg sur Sacken.
Napolon se plut  publier  haute voix ce succs, y ajoutant, que
Schwartzenberg s'tait aussitt retourn sur la trace de Tchitchakof, et
qu'il venait  notre secours. Conjecture que la disparition de
Tchaplitz rendait vraisemblable.

Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait t fait que
pour l'infanterie. On en commena aussitt un second,  cent toises plus
haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achev qu' quatre
heures du soir. En mme temps, le duc de Reggio avec le reste du
deuxime corps et la division Dombrowski, suivaient le gnral Legrand:
c'taient environ sept mille hommes.

Le premier soin du marchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par
un dtachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers
Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de
Studzianka.

Tchaplitz poussa son obissance  l'amiral jusqu' Stakhowa, village
voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tte aux premires
troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrta des deux cts.
Les Franais se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps,
et le gnral russe attendait des ordres.

Tchitchakof s'tait trouv dans une de ces circonstances difficiles o
la proccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points  la
fois, il suffit qu'elle se soit d'abord dcide et fixe sur un ct
pour qu'aussitt elle se dplace et verse de l'autre.

Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la
grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logosk et de
Zembin, montrait que toute son attention s'tait d'abord dirige sur la
partie de la Brzina suprieure  Borizof. Ds lors, fort sur sa
gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses
inquitudes se transportrent de ce ct.

L'erreur qui l'entrana dans cette fausse direction, eut encore d'autres
fondemens. Les instructions de Kutusof y appelrent sa responsabilit.
Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de
sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir dfendre
cette partie du fleuve; il allgua le danger d'une pizootie, prtexte
inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-mme a
confirm.

Cet amiral ajoute, qu'un avis donn par Witgenstein attira encore son
anxit vers Brsino infrieur, ainsi que la supposition, assez
naturelle, que la prsence de ce gnral sur le flanc droit de la
grande-arme, et au-dessus de Borizof, pousserait Napolon au-dessous de
cette ville.

Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust  Brsino, put
encore tre un de ses motifs. En suivant cette direction, Napolon,
non-seulement viterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se
joindrait  Schwartzenberg. Ceci dut encore tre une considration pour
Tchitchakof, dont Minsk tait la conqute et Schwartzenberg le premier
adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses dmonstrations d'Oudinot vers
Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le dterminrent.

L'amiral, compltement tromp, s'tait donc rsolu, le 25 au soir, 
descendre la Brzina, dans l'instant mme o Napolon s'tait dcid 
la remonter. On et dit que l'empereur franais avait dict au gnral
ennemi sa rsolution, l'heure o il devait la prendre, l'instant prcis
et tous les dtails de son excution. Tous deux taient partis en mme
temps de Borizof: Napolon pour Studzianka, Tchitchakof pour
Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral
rappelant  lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, 
l'exception d'un faible corps d'claireurs, et sans mme faire rompre
les chemins.

Toutefois  Szabaszawiczy, il n'tait qu' cinq ou six lieues du passage
qui s'oprait. Ds le matin du 26, il devait en tre instruit. Le pont
de Borizof n'tait pas  trois heures de marche du point d'attaque. Il
avait laiss quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir
de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz  Stachowa, et ce
jour-l mme attaquer, ou du moins se prparer, et le lendemain 27,
culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et
de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka,
la position que Tchaplitz avait quitte la veille.

Mais les grandes fautes se rparent rarement avec tant de promptitude,
soit qu'on se plaise d'abord  en douter, et qu'on ne se rsigne  en
convenir qu'aprs une entire certitude; soit qu'elles troublent, et que
dans la dfiance o l'on tombe de soi-mme, on hsite et que l'on ait
besoin de s'appuyer des autres.

Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en
consultations, en ttonnemens et en prparatifs. La prsence de Napolon
et de sa grande arme, dont il lui tait difficile de se figurer la
faiblesse, l'blouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, 
cause des simulacres de passage; en face de son centre,  Borizof, parce
qu'en effet toute notre arme, arrivant successivement dans cette ville,
la remplissait de mouvemens; enfin  Studzianka, devant sa gauche, o
l'empereur tait rellement.

Le 27, il tait si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnatre et
attaquer Borizof par des chasseurs, qui passrent sur les poutres du
pont brl, et qui furent repousss par les soldats de la division
Partouneaux.

Le mme jour, et pendant ces ttonnemens, Napolon, avec environ six
mille gardes et le corps de Ney, rduit  six cents hommes, passait la
Brzina, vers deux heures de l'aprs-midi: il se plaait en rserve
d'Oudinot, et assurait contre les efforts  venir de Tchitchakof, le
dbouch des ponts.

Une foule de bagages et de traneurs l'avaient prcd. Beaucoup
traversrent encore le fleuve aprs lui tant que le jour dura. En mme
temps, l'arme de Victor remplaait la garde sur les hauteurs de
Studzianka.

[Illustration]




CHAPITRE VII.


JUSQUE-L tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y
avait laiss Partouneaux et sa division. Ce gnral devait arrter
l'ennemi en arrire de cette ville, chasser devant lui les nombreux
traneurs qui s'y taient abrits, et rejoindre Victor avant la fin du
jour. Partouneaux voyait pour la premire fois le dsordre de la
grande-arme. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite,
en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient.
Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin
d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brl de Borizof, le
retinrent dans cette ville jusqu' la fin du jour.

Il se prparait  en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit.
Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napolon crut sans doute par-l,
fixer toute l'attention des trois gnraux russes sur Borizof, et que
Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps
d'effectuer tout son passage.

Mais Witgenstein avait laiss Platof suivre l'arme franaise sur le
grand chemin; lui, s'tait dirig plus  droite. Il dboucha le mme
soir sur les hauteurs qui bordent la Brzina, entre Borizof et
Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de
tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traneurs, en refluant sur
Partouneaux, lui apprirent qu'il tait spar du reste de l'arme.

Partouneaux n'hsita point. Quoiqu'il n'et avec lui que trois canons et
trois mille cinq cents combattans, il se dcida sur-le-champ  se faire
jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord 
s'avancer sur une route glissante, encombre de bagages et de fuyards;
contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit
obscure et glaciale. Bientt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui
bordaient les hauteurs  sa droite, vint s'ajouter  ces obstacles. Tant
qu'il ne fut attaqu que de ct, il poursuivit; mais bientt ce fut en
face, par des troupes nombreuses, bien postes, et dont les boulets
traversaient de tte en queue sa colonne.

Cette malheureuse division se trouvait alors engage dans un bas-fond;
une longue file de cinq  six cents voitures embarrassait tous ses
mouvemens; sept mille traneurs effars, et hurlant de terreur et de
dsespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient,
faisaient flotter ses pelotons, et entranaient  chaque instant dans
leur dsordre de nouveaux soldats qui se dcourageaient. Il fallut
rtrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en
reculant on rencontra la cavalerie de Platof.

Dj, la moiti de nos combattants avait succomb, et les quinze cents
soldats qui restaient, se sentaient entours par trois armes et un
fleuve.

Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de
cinquante mille hommes, ordonner aux Franais de se rendre. Partouneaux
repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traneurs encore
arms; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de
Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes nagure si braves,
alors dgrads par la misre, brisrent lchement leurs armes.

En mme temps, le gnral de son avant-garde lui annonce que les ponts
de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nomm Rochex, en avait fait
le rapport; il prtendait les avoir vus brler. Partouneaux crut  cette
fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crdule.

Il se jugea abandonn, livr, et comme la nuit, l'encombrement et la
ncessit de faire face de trois cts, sparaient ses faibles brigades,
il fait dire  chacune d'elles de tenter de s'couler,  la faveur des
ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces
brigades, rduite  quatre cents hommes, il s'lve sur les hauteurs
boises et  pic qui sont  sa droite, esprant traverser dans
l'obscurit l'arme de Witgenstein, lui chapper, rejoindre Victor, ou
tourner la Brzina par ses sources.

Mais par-tout o il se prsente il rencontre des feux ennemis, et il se
dtourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des
plaines de neige, au travers d'un ouragan imptueux. Il voit  chaque
pas ses soldats saisis de froid, extnus de faim et de fatigue, tomber
 demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans
relche.

Cet infortun gnral luttait encore contre le ciel, contre les hommes
et contre son propre dsespoir, quand il sentit la terre mme manquer
sous ses pieds. En effet, tromp par la neige, il s'tait engag sur la
glace, encore trop faible, d'un lac prt  l'engloutir: alors seulement
il cde et rend ses armes.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres
brigades, de plus en plus resserres sur la route, y perdaient l'usage
de leurs mouvemens. Elles retardrent leur perte jusqu'au lendemain,
d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles
succombrent  leur tour: une mme infortune les runit  leur gnral.

De toute cette division un seul bataillon chappa. On rapporte que son
commandant se tournant vers les siens, leur dclara qu'ils eussent 
suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre,
il le tuerait. Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque
sur les bords du fleuve, se plie  tous ses contours, et, protg par
le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurit, par les
difficults mmes du terrain, il s'coule en silence, chappe 
l'ennemi, et vient confirmer  Victor la perte de Partouneaux.

Quand Napolon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'cria:
Faut-il donc, lorsque tout semblait sauv comme par miracle, que cette
dfection vienne tout gter! L'expression tait impropre, mais la
douleur la lui arracha, soit qu'il prvt que Victor affaibli ne
pourrait rsister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tnt 
honneur de n'avoir laiss dans toute sa retraite, entre les mains de
l'ennemi, que des traneurs et point de corps arm et organis. En
effet, cette division fut la premire et la seule qui mit bas les
armes.




CHAPITRE VIII.


CE succs encouragea Witgenstein. En mme temps, deux jours de
ttonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de
Borizof par Platof, avaient clair Tchitchakof. Ds lors, les trois
armes russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent runies; leurs
chefs communiqurent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof taient
jaloux l'un de l'autre, mais ils nous dtestaient encore plus; la haine
fut leur lien et non l'amiti. Ces gnraux se trouvrent donc prts 
attaquer  la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.

C'tait le 28 novembre. La grande-arme avait eu deux jours et deux
nuits pour s'couler; il devait tre trop tard pour les Russes. Mais le
dsordre rgnait chez les Franais, et les matriaux avaient manqu aux
deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures
s'tait rompu, et le passage en avait t retard de sept heures: il se
brisa une troisime fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre
ct, les traneurs disperss dans les bois et dans les villages
environnans, n'avaient pas profit de la premire nuit, et le 27, quand
le jour avait reparu, tous s'taient prsents  la fois pour passer les
ponts.

Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se rglaient,
s'branla. Son dpart fut comme un signal: ils accoururent de toutes
parts; ils s'amoncelrent sur la rive. On vit en un instant une masse
profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots,
assiger l'troite entre des ponts qu'elle dbordait. Les premiers,
pousss par ceux qui les suivaient, repousss par les gardes et par les
pontoniers, ou arrts par le fleuve, taient crass, fouls aux pieds,
ou prcipits dans les glaces que charriait la Brzina. Il s'levait de
cette immense et horrible cohue, tantt un bourdonnement sourd, tantt
une grande clameur, mle de gmissemens et d'affreuses imprcations.

Les efforts de Napolon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces
hommes perdus, en rtablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps
inutiles. Le dsordre avait t si grand que vers deux heures, quand
l'empereur s'tait prsent  son tour, il avait fallu employer la force
pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et
Latour-Maubourg, renoncrent, par piti,  se faire jour au travers de
ces misrables.

Le hameau de Zaniwki, situ au milieu des bois et  une lieue de
Studzianka, reut le quartier-imprial. bl venait alors de faire le
dnombrement des bagages, dont la rive tait couverte. Il prvint
l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures
pussent s'couler. Ney tait prsent: il s'cria qu'il les fallait donc
brler sur-le-champ. Mais Berthier, pouss par le mauvais gnie qui
habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on tait loin d'tre rduit 
cette extrmit. L'empereur se plut  le croire par entranement pour
l'avis qui le flattait le plus, et par mnagement pour tant d'hommes,
dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les
vivres et la fortune.

Dans la nuit du 27 au 28, le dsordre cessa par un dsordre contraire.
Les ponts furent abandonns, le village de Studzianka attira tous ces
traneurs; en un instant il fut dpec, il disparut, et fut converti en
une infinit de bivouacs. Le froid et la faim y fixrent tous ces
malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut
encore perdue pour leur passage.

Cependant Victor avec six mille hommes, les dfendait contre
Witgenstein. Mais ds les premires lueurs du 28, quand ils virent ce
marchal se prparer  un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de
Witgenstein tonner sur leur tte, et celui de Tchitchakof gronder en
mme temps sur l'autre rive, alors ils se levrent tous  la fois, ils
descendirent, ils se prcipitrent en tumulte, et revinrent assiger les
ponts.

Leur terreur tait fonde. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux
tait venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'arme
du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que
Victor, rduit  six mille hommes, dfendait. En mme temps, sur la rive
droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'arme du
midi, dbouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci
comptaient  peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient
la vieille et la jeune garde, alors composes de deux mille huit cents
baonnettes et de neuf cents sabres.

Les deux armes russes prtendaient se saisir  la fois des deux issues
des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-del des marais
de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vtus, bien nourris et
compltement arms, en assaillaient dix-huit mille  demi nus, mal
arms, mourant de faim, spars par une rivire, environns de marais,
enfin embarrasss par plus de cinquante mille traneurs, malades ou
blesss, et par une norme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid
et la misre taient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de
ses combattans, et la jeune garde la moiti.

Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent
l'effrayante rduction du corps de Victor, et cependant ce marchal
contint Witgenstein pendant toute cette journe du 28. Pour Tchitchakof,
il fut battu. Le marchal Ney et ses huit mille Franais, Suisses et
Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route,
mais il n'osa point suivre ses boulets, et pntrer par la troue qu'ils
firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la lgion de la
Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et
Albert furent alors blesss; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il
lana tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe,
Doumerc et sa cavalerie, qui la dfoncrent, lui prirent deux mille
hommes, sabrrent le reste, et dcidrent par cette charge vigoureuse,
du combat qui tranait indcis.

Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repouss dans Stakowa. La plupart des
gnraux du deuxime corps furent atteints, car moins ils avaient de
troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit
beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats
blesss.

Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de
Berthier, fut remarque. Une balle le tua, roide. C'tait un de ces
officiers de mrite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit
avoir assez rcompenss en les employant.

Pendant ce combat, Napolon,  la tte de sa garde, resta en rserve 
Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus
prs de celle de Victor. Ce marchal, attaqu dans une position
trs-prilleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de
terrain. Son corps d'arme, mutil par la prise de la division
Partouneaux, avait sa droite appuye au fleuve. Une batterie de
l'empereur, place sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protgeait
son front, sa gauche tait en l'air, sans appui, et comme perdue dans la
plaine haute de Studzianka.

La premire attaque de Witgenstein ne se fit qu' dix heures du matin,
le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Brzina,
qu'il s'efforait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite
franaise l'arrta, et le contint long-temps hors de porte des ponts.
Alors Witgenstein, se dployant, tendit le combat sur tout le front de
Victor, mais sans succs. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser
le ravin: elle fut assaillie et dtruite.

Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperut de sa supriorit: il
dborda l'aile gauche franaise. Tout alors et t perdu sans un effort
de Fournier et le dvouement de Latour-Maubourg. Ce gnral passait les
ponts avec sa cavalerie. Il aperut le danger, revint aussitt sur ses
pas, et l'ennemi fut encore arrt par une charge sanglante. La nuit
vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu
entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce marchal resta matre
des hauteurs de Studzianka, prservant encore les ponts des baonnettes
russes, mais ne pouvant les cacher  l'artillerie de leur aile gauche.




CHAPITRE IX.


PENDANT toute cette journe, la position du neuvime corps fut d'autant
plus critique, qu'un pont frle et troit tait sa seule retraite:
encore les bagages et les traneurs obstruaient-ils ses avenues. 
mesure que le combat s'tait chauff, la terreur de ces misrables
avait augment leur dsordre. D'abord les premiers bruits d'un
engagement srieux causa leur pouvante, puis la vue des blesss qui en
revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les
boulets vinrent frapper leur masse confuse.

Dj tous s'taient prcipits les uns sur les autres, et cette
multitude immense, entasse sur la rive, ple-mle avec les chevaux et
les chariots, y formait un pouvantable encombrement. Ce fut vers le
milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombrent au milieu de
ce chaos: ils furent le signal d'un dsespoir universel.

Alors, comme dans toutes les circonstances extrmes, les coeurs se
montrrent  nu, et l'on vit des actions infames et des actions
sublimes. Suivant leurs diffrens caractres, les uns, dcids et
furieux, s'ouvrirent le sabre  la main un horrible passage. Plusieurs
frayrent  leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les
faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortuns
qu'elles crasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs
compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une
dgotante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'pouvante
achevant d'puiser leurs forces. On en vit, et c'tait sur-tout les
malades et les blesss, renoncer  la vie, s'carter et s'asseoir
rsigns, regardant d'un oeil fixe cette neige qui allait devenir leur
tombeau.

Beaucoup de ceux qui s'taient lancs les premiers dans cette foule de
dsesprs, ayant manqu le pont, voulurent l'escalader par ses cts;
mais la plupart furent repousss dans le fleuve. Ce fut l qu'on aperut
des femmes au milieu des glaons, avec leurs enfans dans leurs bras, les
levant  mesure qu'elles s'enfonaient; dj submerges, leurs bras
roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

Au milieu de cet horrible dsordre, le pont de l'artillerie creva et se
rompit. La colonne engage sur cet troit passage voulut en vain
rtrograder. Le flot d'hommes qui venait derrire, ignorant ce malheur,
n'coutant pas les cris des premiers, poussrent devant eux, et les
jetrent dans le gouffre, o ils furent prcipits  leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons,
de lourdes voitures et de pices d'artillerie y afflurent de toutes
parts. Diriges par leurs conducteurs, et rapidement emportes sur une
pente roide et ingale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyrent
les malheureux qui se trouvrent surpris entre elles; puis,
s'entrechoquant, la plupart, violemment renverses, assommrent dans
leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de
malheureux pousss sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont
crass par des masses d'autres infortuns qui se succdent sans
interruption.

Ces flots de misrables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
mle les hommes fouls et touffs se dbattaient sous les pieds de
leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs
dents. Ceux-ci les repoussaient sans piti, comme des ennemis.

Parmi eux, des femmes, des mres, appelrent en vain d'une voix
dchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait
spares sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplirent
qu'on s'cartt pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportes 
et l par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombrent
sans avoir t seulement remarques. Dans cet pouvantable fracas d'un
ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempte, de
celui des boulets, des explosions des obus, de vocifrations, de
gmissemens, de juremens effroyables, cette foule dsordonne
n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.

Les plus heureux gagnrent le pont, mais en surmontant des monceaux de
blesss, de femmes, d'enfans renverss  demi touffs, et que dans
leurs efforts ils pitinaient encore. Arrivs enfin sur l'troit dfil,
ils se crurent sauvs; mais  chaque moment, un cheval abattu, une
planche brise ou dplace arrtait tout.

Il y avait aussi  l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais o
beaucoup de chevaux et de voitures s'taient enfoncs, ce qui
embarrassait encore et retardait l'coulement. Alors, dans cette colonne
de dsesprs, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il
s'levait une lutte infernale o les plus faibles et les plus mal placs
furent prcipits dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans
dtourner la tte, emports par l'instinct de la conservation,
poussaient vers leur but avec fureur, indiffrens aux imprcations de
rage et de dsespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils
s'taient sacrifis.

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurit ne
droba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui
couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de
chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux
artilleurs ennemis  diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir, il y eut un surcrot de dsolation, quand
Victor commena sa retraite, et que ses divisions se prsentrent et
s'ouvrirent une horrible tranche au milieu de ces malheureux, que
jusque-l elles avaient dfendus. Cependant, une arrire-garde ayant t
laisse  Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop
attache  ses bagages, se refusa  profiter de cette dernire nuit pour
passer sur la rive oppose. On mit inutilement le feu aux voitures pour
en arracher ces infortuns. Le jour seul put les ramener tous  la fois,
et trop tard,  l'entre du pont, qu'ils assigrent de nouveau. Il
tait huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin bl, voyant les
Russes s'approcher, y mit le feu.

Le dsastre tait arriv  son dernier terme. Une multitude de voitures,
trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans
furent abandonns sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes
dsoles sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetrent  la nage,
d'autres se risqurent sur les pices de glace qu'il charriait; il y en
eut qui s'lancrent tte baisse au milieu des flammes du pont, qui
croula sous eux: brls et gels tout  la fois, ils prirent par deux
supplices contraires. Bientt on aperut les corps des uns et des autres
s'amonceler et battre avec les glaons contre les chevalets: le reste
attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure
aprs le dpart d'bl, et sans avoir remport la victoire, il en
recueillit les fruits.




CHAPITRE X.


PENDANT que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la
grande-arme ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe,
qui se droulait confusment, en s'coulant vers Zembin. Tout ce pays
est un plateau bois d'une grande tendue, o les eaux, flottant
incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marcage. L'arme
le traversa sur trois ponts conscutifs de trois cents toises de
longueur, avec un tonnement ml de frayeur et de joie.

Ces ponts magnifiques, faits de sapin rsineux, commenaient  quelques
werstes du passage, Tchaplitz les avait occups pendant plusieurs jours.
Un abatis et des tas de bourres, d'un bois combustible et dj sec,
taient couchs  leur entre, comme pour lui indiquer ce qu'il avait 
en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de
ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le
passage de la Brzina eussent t inutiles. Pris entre ces marais et le
fleuve, dans un espace troit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un
ouragan insupportable, la grande-arme et son empereur eussent t
forcs de se rendre sans combat.

Dans cette position dsespre, o la France entire semblait devoir
tre prise en Russie, o tout tait contre nous et pour les Russes,
ceux-ci ne firent rien qu' demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, 
Kopis, que le jour o Napolon abordait la Brzina. Witgenstein se
laissa contenir pendant le temps ncessaire. Tchitchakof fut dfait; et
sur quatre-vingt mille hommes, Napolon russit  en sauver soixante
mille.

Il tait rest jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, prs des
ruines de Brilowa, sans abri, et  la tte de sa garde, dont la
tourmente avait dtruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et
restait range en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carr autour de
son chef: l, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On
les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuys sur les genoux et la
tte sur leurs mains, sommeillant ainsi replis sur eux-mmes, pour que
leurs membres s'chauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide
de leurs estomacs.

Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napolon au milieu d'eux, le
regard et la pense errant de trois cts  la fois, soutint le deuxime
corps de ses ordres et de sa prsence, protgea le neuvime corps et le
passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'bl pour sauver de
ce naufrage le plus de dbris possible. Lui-mme enfin dirigea ces
restes vers Zembin, o le prince Eugne l'avait prcd.

On remarqua qu'il commandait encore  ses marchaux, demeurs sans
soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent
encore eu des armes sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit
l'observation avec amertume; il commenait le dtail de ses pertes: mais
Napolon, dcid  repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne
dgnrassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots:
Pourquoi donc voulez-vous m'ter mon calme? Et sur ce qu'il
persvrait, il lui ferma la bouche en rptant avec l'accent du
reproche: Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ter mon
calme? Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et
celle qu'il exigea des autres.

Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqu par
une foule de morts. L taient runis des hommes de tous les tats, de
tous les grades, de tous les ges, ministres, gnraux,
administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces
temps bien passs, o rgnait souverainement une grce lgre et
brillante. On voyait cet officier-gnral de soixante ans, assis sur un
tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaiet,
ds que le jour revenait, des dtails de sa toilette: au milieu de cet
ouragan il faisait parer sa tte d'une frisure lgante et poudre avec
soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les lmens
dchans qui l'assigeaient.

Prs de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans
notre sicle, que quelques dcouvertes encouragent  tout expliquer,
ceux-l, au milieu des souffrances aigus que leur apportait le vent du
nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis
son dpart pour le ple antarctique, le soleil, en chauffant
l'hmisphre du sud, y vaporisait toutes les manations, les levait, et
laissait  la surface de cette zone un vide o les vapeurs de la ntre,
plus basses parce qu'elles taient moins rarfies, se prcipitaient. De
proche en proche, et par une mme cause, le ple russe, tout surcharg
des vapeurs qu'il avait manes, reues et refroidies depuis le dernier
printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en dchargeait par
un courant imptueux et glac qui rasait les terres russes, en
roidissant et en tuant tout sur son passage.

Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse
attention la cristallisation rgulire et hexagonale de chacune des
parcelles de neige qui couvraient leurs vtemens.

Le phnomne des parlies ou des apparitions simultanes de plusieurs
images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans
l'atmosphre, rflchirent  leurs yeux, fut encore le sujet de leurs
observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs
souffrances.




CHAPITRE XI.


LE 29, l'empereur quitta les bords de la Brzina, poussant devant lui
la foule des hommes dbands, et marchant avec le neuvime corps dj
dsorganis. La veille, le deuxime, le neuvime corps et la division
Dombrowski, prsentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et dj,
 l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de
division, de brigade et de rgiment.

La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte
des bagages, laisss de l'autre ct du fleuve, l'exemple de tant de
fuyards, celui, bien plus rebutant, des blesss qu'on abandonnait sur
les deux rives, et qui se roulaient de dsespoir sur une neige
ensanglante, tout enfin les avait dsorganiss; ils s'taient perdus
dans la masse des hommes dbands qui arrivaient de Moskou.

C'tait encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous
marchaient ple-mle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Franais et
Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les
voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre
instruction que celle d'avancer autant que possible.

Sur cette chausse, tantt troite, tantt montueuse, on s'crasait 
tous les dfils, pour se disperser ensuite par-tout o l'on esprait
trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napolon arriva
 Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour prcdent, qu'on
parqua. Ces malheureux, aprs avoir dvor jusqu' leurs morts, prirent
presque tous de faim et de froid.

Le 30, il fut  Pleszcznitzy. Le duc de Reggio bless s'y tait retir
la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en
sret, quand tout--coup le russe Landskoy, avec cent cinquante
hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pntra dans ce bourg et
en remplit toutes les rues.

La faible escorte d'Oudinot tait disperse. Le marchal se vit rduit 
se dfendre lui dix-huitime, dans une maison de bois; mais ce fut avec
tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi tonn s'inquita, sortit de
la ville et s'tablit sur une hauteur, d'o il ne l'attaqua plus qu'avec
son canon. La destine trop persvrante de ce brave chef, voulut que,
dans cette chauffoure, il ft encore bless d'un clat de bois.

Deux bataillons westphaliens, qui prcdaient l'empereur, parurent
enfin, et le dgagrent, mais tard, et aprs que ces Allemands et
l'escorte du marchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent
considrs avec une longue incertitude et une vive anxit.

Le 3 dcembre, Napolon arriva dans la matine  Malodeczno. C'tait le
dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prvenir. Quelques
vivres s'y trouvaient, le fourrage y tait abondant, la journe belle,
le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui
manquaient depuis long-temps, y arrivrent tous  la fois. Les Polonais
furent aussitt dirigs sur Varsovie par Olita, et les cavaliers  pied
par Merecz sur le Nimen; le reste dut suivre la grande route qu'on
venait de rejoindre.

Jusque-l, Napolon semblait n'avoir pas conu le projet de quitter son
arme. Mais vers le milieu de ce jour il annona tout--coup  Daru et 
Duroc, sa rsolution de partir incessamment pour Paris.

Daru n'en reconnut pas la ncessit. Il objecta que les communications
taient rouvertes et les grands dangers dpasss; qu' chaque pas
rtrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris
et l'Allemagne. Mais l'empereur rpliqua qu'il ne se sentait plus
assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi
fallait-il qu'il restt  la tte d'une droute. Murt et Eugne
suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.

Qu'il tait indispensable qu'il retournt en France pour la rassurer,
pour l'armer, pour contenir de l tous les Allemands dans leur fidlit;
enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours
des restes de sa grande-arme.

Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traverst seul
quatre cents lieues de terres allies; et, pour le faire sans danger,
que sa rsolution y ft imprvue, son passage ignor, le bruit du
dsastre de sa retraite encore incertain; qu'il en prcdt la nouvelle,
l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les dfections qui
pourraient en rsulter. Il n'avait donc pas de temps  perdre, et le
moment de son dpart tait venu.

Il n'hsita que sur le choix du chef qu'il laisserait  l'arme. C'tait
entre Murat et Eugne qu'il balanait. Il aimait la sagesse et le
dvouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'clat, et il s'agissait
d'imposer. Eugne resterait avec ce monarque; son ge, son rang
infrieur rpondraient de sa soumission, et son caractre de son zle.
Il en donnerait l'exemple aux autres marchaux.

Enfin Berthier, le canal tant accoutum de tous les ordres et de toutes
les rcompenses impriales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait
donc rien de chang dans la forme ni dans l'organisation; et cette
disposition, en annonant son prompt retour, contiendrait  la fois dans
leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire
les plus ardens de ses ennemis.

Tels furent les motifs de Napolon. Caulincourt reut aussitt l'ordre
de prparer en secret ce dpart. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony,
et son poque la nuit du cinq au six.

Quoique Daru ne dt point accompagner Napolon, et qu'on lui laisst la
lourde charge de l'administration de l'arme, il couta en silence,
n'ayant rien  objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut
pas de mme de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize
annes n'avait pas quitt Napolon, se rvolta  l'ide de cette
sparation.

La scne secrte qui en rsulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa
rsistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il
l'avait combl: l'arme, lui dit-il, avait besoin de la rputation qu'il
lui avait faite, et qui n'tait qu'un reflet de la sienne; au reste, il
lui donnait vingt-quatre heures pour se dcider, aprs quoi, s'il
persvrait, il pourrait partir pour ses terres, o il lui ordonnait de
rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa prsence. Le
lendemain 4 dcembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son ge et
sur sa sant affaiblie, lui apporta une triste rsignation.




CHAPITRE XII.


MAIS  l'instant mme o Napolon dcidait son dpart, l'hiver devenait
terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant prs de lui chapper,
et redoubl de rigueur pour l'accabler et nous dtruire. Ce fut au
travers de vingt-six degrs de froid que nous atteignmes, le 4
dcembre, Bienitza.

L'empereur avait laiss le comte de Lobau, et plusieurs centaines
d'hommes de sa vieille garde,  Malodeczno. C'tait l que la route de
Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk  Wilna. Il fallait garder
cet embranchement jusqu' l'arrive de Victor, qui le dfendrait  son
tour jusqu' celle de Ney.

Car c'tait encore  ce marchal et au deuxime corps, command par
Maisons, que l'arrire-garde tait confie. Le soir du 29 novembre, jour
o Napolon quitta les bords de la Brzina, Ney et les deuxime et
troisime corps, rduits  trois mille soldats, avaient pass les longs
ponts qui mnent  Zembin, en laissant,  leur entre, Maisons et
quelques centaines d'hommes pour les dfendre et les brler.

Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement  coups de
fusil, mais  la baonnette; il fut repouss. Maisons faisait en mme
temps charger les longs ponts de ces bourres dont Tchaplitz, quelques
jours plus tt, avait nglig l'emploi. Ds que tout fut prt, l'ennemi
entirement dgot du combat, et la nuit et les bivouacs bien tablis,
il repassa rapidement le dfil et y fit mettre le feu. En peu
d'instans, ces longues chausses tombrent en cendres dans leurs
marais, que la gele n'avait point encore rendus praticables.

Ces fondrires arrtrent l'ennemi et le forcrent  se dtourner. Aussi
pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle
tranquille. Mais le surlendemain, 1er dcembre, comme ils arrivaient
en vue de Pleszcznitzy, voil qu'ils aperoivent toute la cavalerie
ennemie qui accourt et qui pousse  leur droite Doumerc et ses
cuirassiers. En un instant ils sont dbords et attaqus de toutes
parts.

En mme temps, Maisons voit le village par o il doit se retirer tout
rempli de traneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement; mais ces
malheureux, affams, n'coutant, ne voyant rien, refusent de quitter
leurs repas commencs, et bientt Maisons fut repouss sur eux dans
Pleszcznitzy. Alors seulement,  la vue de l'ennemi et au bruit des
obus, tous ces infortuns s'branlent  la fois; ils se prcipitent, ils
affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.

Maisons et sa troupe se trouvrent tout--coup comme perdus au milieu de
cette foule effare qui les pressait, qui les touffait et leur tait
jusqu' l'usage de leurs armes. Ce gnral n'eut d'autre ressource que
de commander aux siens de rester serrs et immobiles, et d'attendre que
le flot se ft coul. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et
s'y embourba; elle n'y put pntrer que lentement et  force de tuer.

Enfin-la cohue s'tant dissipe, dcouvrit aux Russes Maisons et ses
soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule
avait entran dans son dsordre une partie de nos combattans. Maisons,
dans une plaine rase, et avec sept  huit cents hommes devant des
milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut: dj mme il ne
cherchait plus qu' gagner un bois pour y vendre plus chrement sa vie,
quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute frache,
que Ney avait rencontre et qu'il amenait  son secours. Ce renfort
arrta l'ennemi et assura la retraite jusqu' Malodeczno.

Le 4 dcembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperurent ce
bourg, d'o Napolon tait parti le matin mme. Tchaplitz les suivait de
prs. Il ne restait plus  Ney que six cents hommes. La faiblesse de
cette arrire-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri
excitrent l'ardeur du gnral russe; son attaque fut pressante. Ney et
Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route
s'ils se laissaient pousser au-del de ce cantonnement, prfrrent
prir en le dfendant.

Ils s'arrtrent  son entre, et, comme leurs chevaux d'artillerie
taient mourans, ils ne songrent plus  sauver leurs canons, mais  en
craser, pour la dernire fois, l'ennemi: c'est pourquoi ils mirent en
batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La
colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brise; elle s'arrta: Mais
ce gnral, usant de sa supriorit, dtourna une partie de ses forces
vers une autre entre; et dj ses premires troupes avaient franchi les
enclos de Malodeczno, quand, tout--coup, elles y rencontrrent un autre
combat.

Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes
du neuvime corps, occupt encore ce village. L'acharnement y fut
extrme: on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premires
maisons. Des deux cts on combattit moins pour la gloire que pour se
conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut
qu' onze heures du soir que les Russes y renoncrent, et qu' demi
gels, ils en allrent chercher un autre dans les villages environnans.

Le lendemain 5 dcembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune
les remplacerait  l'arrire-garde; mais ils s'aperurent que ce
marchal, suivant ses instructions, s'tait retir, et qu'ils taient
seuls dans Malodeczno avec soixante hommes. Tout le reste avait fui:
leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu
vaincre, l'atrocit du climat les avait vaincus; les armes leur
tombaient des mains, et eux-mmes tombaient  quelques pas de leurs
armes.

Maisons, en qui une grande force d'me s'alliait dans une juste
proportion  une grande force de corps, ne s'tonna point; il continua
sa retraite jusqu' Bienitza, ralliant  chaque pas des hommes qui lui
chappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques
baonnettes, l'arrire-garde. Il n'en fallut pas davantage; car les
Russes, glacs eux-mmes, et forcs de se disperser avant la nuit dans
les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors
ils recommenaient  nous suivre, mais sans attaquer; car,  l'exception
de quelques efforts engourdis, la violence de la temprature ne
permettait de s'arrter, ni pour prparer une attaque ni pour se
dfendre.

Cependant, Ney surpris du dpart de Victor l'avait rejoint; il s'tait
efforc de l'arrter; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se
retirer, s'y tait refus. Ney lui avait alors demand ses troupes,
s'offrant de le remplacer dans son commandement; mais Victor n'avait
voulu ni cder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrire-garde. Dans
cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une
violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'mut gure. Enfin,
un ordre de l'empereur intervint; Victor fut charg de soutenir la
retraite, et Ney appel  Smorgony.




CHAPITRE XIII.


NAPOLON venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dvor de
chagrin, mais ne laissant percer aucune motion  la vue des souffrances
de ces malheureux, qui, de leur ct, ne lui faisaient entendre aucun
murmure. Il est vrai qu'une sdition tait impossible; c'et t un
effort de plus, et toutes les forces de chacun taient employes 
combattre la faim, le froid et la fatigue: il et d'ailleurs fallu de
l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de flaux
sparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-mme.
Bien loin de s'puiser en provocations, en plaintes mme, on marchait
silencieux, rservant tous ses moyens contre une nature ennemie,
distraits de toute autre ide par une action, par une souffrance
continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces
morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant
soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reues dans un
meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire
exalt par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et
combattait encore.

L'autorit des chefs tait d'ailleurs reste entire et respecte, parce
qu'elle avait toujours t toute paternelle, et que les dangers, les
triomphes, les maux avaient toujours t en commun. C'tait une famille
malheureuse dont le chef tait peut-tre le plus  plaindre. Ainsi
l'empereur et la grande-arme gardaient l'un envers l'autre un triste et
noble silence: on tait  la fois trop fier pour se plaindre et trop
expriment pour n'en pas sentir l'inutilit.

Cependant, Napolon entre prcipitamment dans son dernier
quartier-imprial; il y achve ses dernires instructions, ainsi que le
vingt-neuvime et dernier bulletin de son arme expirante. Des
prcautions furent prises dans son appartement intrieur, pour que,
jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirt.

Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous
auraient voulu le suivre. Ils taient affams de revoir la France, de se
retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais
aucun n'osait en tmoigner le dsir: le devoir et l'honneur les
retenaient.

Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils taient loin de goter, la
nuit et l'instant que l'empereur avait dsigns pour dclarer aux chefs
de l'arme sa rsolution, arrivrent. Tous les marchaux furent appels.
 mesure qu'ils entrrent il les prit chacun en particulier, et d'abord
il les gagna  son projet, tantt par ses raisonnemens, tantt par des
panchemens de confiance.

C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui,
et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonn?
Et sur ce que Davoust rpondit qu'il croyait lui dplaire, l'empereur
s'expliqua doucement, accueillit ses rponses, lui confia jusqu'au
chemin qu'il croyait devoir prendre, et reut ses conseils sur ce
dtail.

Il fut caressant pour tous; puis, les ayant runis  sa table, il les
loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne
convint de sa tmrit que par ces seuls mots: Si j'tais n sur le
trne, si j'tais un Bourbon, il m'aurait t facile de ne point faire
de fautes.

Quand le repas fut achev, il leur fit lire par le prince Eugne son
vingt-neuvime bulletin; aprs quoi, dclarant hautement ce qu'il avait
dj confi  chacun d'eux, il leur dit que cette nuit mme il allait
partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa prsence y
tait indispensable pour la France, comme pour les restes de sa
malheureuse arme. C'tait de l seulement qu'il pourrait contenir les
Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hsiteraient  lui
dclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient  la tte de la nation
franaise, et d'une nouvelle arme de douze cent mille hommes.

Il dit encore qu'il envoyait d'avance Ney  Wilna pour y tout
rorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite  Dantzick,
Lauriston  Varsovie, Narbonne  Berlin; que sa maison resterait 
l'arme, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre  Wilna et y arrter
l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres
et des munitions de toute espce, qu'ensuite on prendrait des quartiers
d'hiver derrire le Nimen; qu'il esprait que les Russes ne passeraient
pas la Vistule avant son retour.

Je laisse, ajouta-t-il enfin, le commandement de l'arme au roi de
Naples. J'espre que vous lui obirez comme  moi, et que le plus grand
accord rgnera entre vous.

Alors, il tait dix heures du soir, il se lve, et leur serrant
affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.




LIVRE DOUZIEME.




CHAPITRE I.


COMPAGNONS, je l'avouerai, mon esprit, dcourag, refusait de se plonger
plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le
dpart de Napolon, et je me persuadais qu'enfin ma tche tait remplie.
Je m'tais annonc comme l'historien de cette grande poque o, du faite
de la plus haute des gloires, nous fmes prcipits dans l'abme de la
plus profonde infortune; mais  prsent qu'il ne me reste plus 
retracer que d'effroyables misres, pourquoi ne nous pargnerions-nous
pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mmoire
qui n'a plus  remuer que des cendres,  ne compter que des dsastres,
et qui ne peut plus crire que sur des tombeaux.

Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destine de pousser le malheur
comme le bonheur jusqu' l'invraisemblance, j'essaierai de tenir
jusqu'au bout la parole que je vous ai donne. Aussi bien, quand
l'histoire des grands hommes rapporte mme leur dernier moment, de quel
droit tairais-je le dernier soupir de la grande-arme expirante. Tout
d'elle appartient  la renomme, ce grand gmissement, comme ses cris de
victoire. Tout en elle fut grand; notre sort sera d'tonner les sicles
 force d'clat et de deuil! Triste consolation, mais la seule qui nous
reste; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande,
chute retentira dans cet avenir, o les grandes infortunes
immortalisent autant que les grandes gloires.

Napolon venait de traverser la foule de ses officiers, rangs sur son
passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcs: il
emporta leurs voeux, galement muets, que quelques gestes respectueux
exprimrent. Lui et Caulincourt s'enfermrent dans une voiture: son
Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le sige;
Duroc et Lobau le suivirent dans un traneau.

Des Polonais l'escortrent d'abord. Ce furent ensuite les Napolitains de
la garde royale. Ce corps tait de six  sept cents hommes quand il vint
de Wilna au-devant de l'empereur. Il prit tout-entier dans ce court
trajet: l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-l mme, les Russes
surprirent et abandonnrent Ioupranou, d'autres disent Osmiana, ville
o l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napolon ne
tombt dans cette chauffoure.

Il rencontra le duc de Bassano  Miedniki. Ses premires paroles furent
qu'il n'avait plus d'arme, qu'il marchait depuis quelques jours au
milieu d'une troupe d'hommes dbands, errant  et l pour trouver des
vivres; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des
souliers, des vtemens et des armes; mais que son administration
militaire n'avait rien prvu, et que ses ordres n'avaient point t
excuts. Et sur ce que Maret lui rpondit par l'tat des immenses
magasins renferms dans Wilna, il s'cria qu'il lui rendait la vie!
qu'il le chargeait de transmettre  Murat et  Berthier l'ordre de
s'arrter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'arme, et de lui
rendre assez de coeur et de forces pour continuer moins dplorablement
la retrait.

Le reste du voyage de Napolon s'accomplit sans obstacle. Il tourna
Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, o il changea sa voiture
contre un traneau, s'arrta le 10 dans Varsovie, pour demander aux
Polonais une leve de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques
subsides, et leur promettre son retour prochain  la tte de trois cent
mille hommes. De l, aprs avoir rapidement travers la Silsie, il
revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, o il
apparut soudainement le 19 dcembre, deux jours aprs la publication de
son vingt-neuvime bulletin.

Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu' Smorgony, ce matre de l'Europe n'avait
plus t que le gnral d'une arme mourante et dsorganise. Depuis
Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre
ennemie; au-del du Rhin, il se retrouva tout--coup le matre et le
vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prosprit
enflait encore cette voile.

Cependant,  Smorgony, ses gnraux approuvaient son dpart; et, loin
d'en tre dcourags, ils y mettaient tout leur espoir. L'arme n'avait
plus qu' fuir, la route tait ouverte, la frontire russe peu loigne.
On touchait  un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraches, 
une grande ville,  un magasin immense; Murat et Berthier, rduits 
eux-mmes, crurent donc pouvoir rgler cette fuite. Mais au milieu de ce
dsordre extrme, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il
venait de disparatre. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut 
peine aperu.

Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point,
soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier  une autre
obissance, soit qu'ayant toujours song  tout, prvu et ordonn tout,
il n'ait form que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de
chefs.

Ds la premire nuit, un gnral refusa d'obir. Le marchal qui
commandait l'arrire-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois
mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'tait l
toute la grande-arme, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus
que la tte. Mais  la nouvelle du dpart de Napolon, gts par
l'habitude de n'tre commands que par le conqurant de l'Europe,
n'tant plus soutenus par l'honneur de le servir, et ddaignant d'en
garder un autre, ces vtrans s'branlrent  leur tour, et tombrent
eux-mmes dans le dsordre.

La plupart des colonels de l'arme, qu'on avait admirs jusque-l,
marchant encore, avec quatre  cinq officiers ou soldats, autour de leur
aigle et  leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que
d'eux-mmes; chacun se crut charg de son propre salut. On ne se fia
plus du soin de sa conservation qu' soi seul. Il y eut des hommes qui
firent deux cents lieues sans tourner la tte. Ce fut un sauve-qui-peut
presque gnral.

Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne
furent pas les seules causes de cette dispersion; ce fut sur-tout la
violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrme. Il aggrava tout,
il semblait s'tre mis tout entier entre Wilna et l'arme.

Jusqu' Malodeczno et au 4 dcembre, jour o il s'appesantit sur nous,
la route, quoique difficile, avait t marque par un nombre de cadavres
moins considrable qu'avant la Brzina. On dut ce rpit  la vigueur de
Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi,  la temprature alors plus
supportable,  quelques ressources qu'offrit un sol moins dvast, et
enfin  ce que c'taient les hommes les plus robustes, qui avaient
chapp au passage de la Brzina.

L'espce d'organisation qui s'tait introduite dans le dsordre, s'tait
soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites
associations de huit  dix hommes. Plusieurs de ces bandes possdaient
encore un chevaL charg de leurs vivres, ou qui lui-mme devait en
servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bton taient
l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du
soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volont de combattre d'autres
ennemis que la faim et les frimas; mais il leur restait la persvrance,
la fermet, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit
toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le
parti possible. Enfin, parmi les soldats encore arms, un sobriquet,
dont eux-mmes avaient ridiculis leurs compagnons tombs dans le
dsordre, avait eu quelque influence.

Mais depuis Malodeczno et le dpart de Napolon, quand l'hiver tout
entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces
associations contre le malheur se rompirent; ce ne fut plus qu'une
multitude de luttes isoles et individuelles. Les meilleurs ne se
respectrent plus eux-mmes; rien n'arrta: les regards ne retinrent
plus; le malheur fut sans espoir de secours, ni mme de regret; le
dcouragement n'eut plus de juges, pas mme de tmoins: tous taient
victimes.

Ds lors, plus de fraternit d'armes, plus de socit, aucun lien,
l'excs des maux avait abruti. La faim, la dvorante faim avait rduit
ces malheureux  cet instinct brutal de conservation, seul esprit des
animaux les plus farouches, et qui est prt  se tout sacrifier: une
nature pre et barbare semblait leur avoir communiqu sa fureur. Tels
que des sauvages, les plus forts dpouillaient les plus faibles: ils
accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs
derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une
meute affame, ils l'environnaient, ils le dchiraient par lambeaux,
qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dvorans.

Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour
chercher son salut sans nuire, mais c'tait l le dernier effort de leur
vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait  ct d'eux, ou sous les
roues des canons, c'tait vainement qu'on les appelait  son secours,
qu'on prenait  tmoin une patrie, une religion, une cause commune, on
n'en obtenait pas mme un regard. Toute la froide inflexibilit du
climat tait passe dans leur coeur; sa rigidit avait contract leurs
sentimens comme leurs figures. Tous,  l'exception de quelques chefs,
taient absorbs par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus
de place  la piti.

Ainsi l'gosme qu'on reproche  l'excs de la prosprit, l'excs du
malheur le produisit, mais plus excusable: l'un tant volontaire, et
celui-ci forc; l'un un crime du coeur, et celui-ci une impulsion de
l'instinct, et toute physique; et rellement il y allait de la vie de
s'arrter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main  son
compagnon,  son chef mourant, tait un acte admirable de gnrosit; Le
moindre mouvement d'humanit devenait une action sublime.

Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et l terre; ils
protgrent, ils secoururent les plus faibles; ceux-l furent rares.




CHAPITRE II.


LE 6 dcembre, le jour mme qui suivit le dpart de Napolon, le ciel se
montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molcules
glaces; les oiseaux tombrent roidis et gels. L'atmosphre tait
immobile et muette: il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement
et de vie dans la nature, que le vent mme ft atteint, enchan, et
comme glac par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun
murmure, un morne silence, celui du dsespoir et les larmes qui
l'annoncent.

On s'coulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses.
Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les
faibles gmissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et
lugubre taciturnit. Alors plus de colre ni d'imprcations, rien de ce
qui suppose un reste de chaleur:  peine la force de prier restait-elle;
la plupart tombaient mme sans se plaindre, soit faiblesse ou
rsignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espre attendrir, et
qu'on croit tre plaint.

Ceux de nos soldats jusque-l les plus persvrans se rebutrent. Tantt
la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroite,
ne leur offrant aucun appui, ils glissaient  chaque pas et marchaient
de chute en chute; il semblait que ce sol ennemi refust de les porter,
qu'il s'chappt sous leurs efforts, qu'il leur tendt des embches
comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux
Russes qui les poursuivaient, ou  leur terrible climat.

Et rellement, ds qu'puiss ils s'arrtaient un instant, l'hiver,
appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie.
C'tait vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se
relevaient, et que, dj sans voix, insensibles et plongs dans la
stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates; leur sang se
glaant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux,
alanguissait leur coeur, puis il refluait vers leur tte: alors ces
moribonds chancelaient comme dans un tat d'ivresse. De leurs yeux
rougis et enflamms par l'aspect continuel d'une neige clatante, par la
privation du sommeil, par la fume des bivouacs, il sortait de
vritables larmes de sang; leur poitrine exhalait de profonds soupirs;
ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un oeil constern, fixe et
hagard: c'taient leurs adieux  cette nature barbare qui les torturait,
et leurs reproches peut-tre. Bientt ils se laissaient aller sur les
genoux, ensuite sur les mains; leur tte vaguait encore quelques instans
 droite et  gauche, et leur bouche bante laissait chapper quelques
sons agonisans: enfin elle tombait  son tour sur la neige, qu'elle
rougissait aussitt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient
cess.

Leurs compagnons les dpassaient sans se dranger d'un pas, de peur
d'alonger leur chemin, sans dtourner la tte, car leur barbe, leurs
cheveux taient hrisss de glaons, et chaque mouvement tait une
douleur. Ils ne les plaignaient mme pas: car, enfin, qu'avaient-ils
perdu en succombant? que quittaient-ils? On souffrait tant! on tait
encore si loin de la France! si dpays par les aspects, par le malheur,
que tous les doux souvenirs taient rompus, et l'espoir presque dtruit:
aussi le plus grand nombre tait devenu indiffrent sur la mort, par
ncessit, par habitude de la voir, par ton, l'insultant mme
quelquefois; mais, le plus souvent se contentant de penser,  la vue de
ces infortuns tendus et aussitt roidis, qu'ils n'avaient plus de
besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus! Et en effet,
la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut tre un
vnement toujours trange, un contraste effrayant, une rvolution
terrible; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel
d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait
qu'une transition, un faible changement, un dplacement de plus, et qui
tonnait peu.

Tels furent les derniers jours de la grande-arme. Ses dernires nuits
furent plus affreuses encore; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de
toute habitation, s'arrtrent sur la lisire des bois: l, ils
allumrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits
et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette
chaleur; ils s'en tenaient si proches, que leurs vtemens brlaient,
ainsi que les parties geles de leurs corps que le feu dcomposait.
Alors, une horrible douleur les contraignait  s'tendre, et le
lendemain ils s'efforaient en vain de se relever.

Cependant, ceux que l'hiver avait laisss presque entiers, et qui
conservaient un reste de courage, prparaient leurs tristes repas.
C'taient, comme ds Smolensk, quelques tranches de cheval grilles et
de la farine de seigle dlaye en bouillie dans de l'eau de neige, ou
ptrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient,  dfaut de sel, avec la
poudre de leurs cartouches.

 la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantmes,
que repoussaient les premiers venus. Ces infortuns erraient d'un
bivouac  l'autre, jusqu' ce que, saisis par le froid et le dsespoir,
ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrire le
cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient.
Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins
de la fort, essayrent vainement d'en enflammer le pied; mais bientt
la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.

On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route,
de plus grandes horreurs. Soldats et officiers tous s'y prcipitaient,
s'y entassaient en foule. L, comme des bestiaux, ils se serraient les
uns contre les autres autour de quelques feux; les vivans ne pouvant
carter les morts du foyer, se plaaient sur eux pour y expirer  leur
tour, et servir de lit de mort  de nouvelles victimes. Bientt,
d'autres foules de traneurs se prsentaient encore, et ne pouvant
pntrer dans ces asiles de douleur, ils les assigeaient.

Il arriva souvent qu'ils en dmolirent les murs de bois sec pour en
alimenter leurs feux: d'autres fois, repousss et dcourags, ils se
contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientt les flammes se
communiquaient  ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient,
 demi morts par le froid, y taient achevs par le feu. Ceux de nous
que ces abris sauvrent, trouvrent le lendemain leurs compagnons glacs
et par tas autour de leurs feux teints. Pour sortir de ces catacombes
il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les
monceaux de ces infortuns dont quelques-uns respiraient encore.

 Iouranou, dans ce mme bourg o l'empereur venait d'tre manqu d'une
heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brlrent des maisons
debout et tout entires pour se chauffer quelques instans. La lueur de
ces incendies attira des malheureux, que l'intensit du froid et de la
douleur avait exalts jusqu'au dlire; ils accoururent en furieux, et,
avec ds grincemens de dents et des rires infernaux; ils se
prcipitrent dans ces brasiers, o ils prirent dans d'horribles
convulsions. Les compagnons affams les regardaient sans effroi; il y
en eut mme qui attirrent  eux ces corps dfigurs et grills par les
flammes, et il est trop vrai qu'ils osrent porter  leur bouche cette
rvoltante nourriture!

C'tait l cette arme sortie de la nation la plus civilise de
l'Europe, cette arme nagure si brillante, victorieuse des hommes
jusqu' son dernier moment, et dont le nom rgnait encore dans tant de
capitales conquises. Ses plus mles guerriers, qui venaient de traverser
firement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble
contenance: couverts de lambeaux, les pieds nus et dchirs, appuys sur
des branches de pin, ils se tranaient, et tout ce qu'ils avaient mis
jusque-l de force et de persvrance pour vaincre, ils l'employaient
pour fuir.

Alors, comme les peuples superstitieux, nous emes nos prsages, nous
entendmes parler de prdictions. Quelques-uns prtendirent qu'une
comte avait clair de ses feux sinistres notre passage de la Brzina;
ils ajoutaient, il est vrai, que sans doute ces astres ne prsageaient
pas les grands vnemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien
contribuer  les modifier; si toutefois l'on admettait leur influence
matrielle sur notre globe, et toutes les consquences que cette
influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que
ces esprits sont dpendans de la matire qu'ils animent.

IL y en eut qui citrent d'anciennes prdictions: elles avaient,
disaient-ils, annonc pour cette poque une invasion des Tartares jusque
sur les rives de la Seine. Et les voil en effet libres de passer sur
l'arme franaise abattue, pour les accomplir.

D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait
marqu notre entre sur les terres russes. Alors le ciel avait parl!
Voil le malheur qu'il prdisait! La nature avait fait effort pour
repousser cette catastrophe! Pourquoi notre incrdulit obstine ne
l'avait-elle pas comprise!

Tant cette chute simultane de quatre cent mille hommes, vnement qui,
dans le fait, n'tait pas plus extraordinaire que cette foule
d'pidmies et de rvolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur
paraissait un vnement unique, trange, et qui avait d occuper toutes
les puissances du ciel et de la terre; tant enfin notre esprit est port
 ramener tout  soi: comme si la Providence, protectrice de notre
faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anantt  la vue de l'infini,
avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crt et ft
pour lui-mme le centre de l'immensit.




CHAPITRE III.


L'ARME tait dans ce dernier tat de dtresse physique et morale, quand
ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna! leur magasin, leur
dpt, la premire ville riche et habite que depuis leur entre en
Russie ils eussent rencontre! Son nom seul et sa proximit soutenaient
encore quelques courages.

Le 9 dcembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperut enfin
cette capitale. Aussitt, les uns se tranant, les autres se
prcipitant, tous s'engouffrrent dans son faubourg tte baisse,
poussant obstinment devant eux, et s'y entassant avec une telle
opinitret, que bientt ils n'y formrent plus qu'une masse d'hommes,
de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.

Le dgorgement de cette foule par un troit passage devint presque
impossible. Ceux qui suivaient, guids par un stupide instinct,
s'ajoutaient  cet encombrement, sans songer  pntrer dans la ville
par ses autres issues; car il en existait. Mais tout tait si
dsorganis que, dans toute cette cruelle journe, pas un officier
d'tat-major ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures, et par vingt-sept et mme vingt-huit degrs de
froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvs, tombrent ou
gels ou touffs, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de
la Brzina. Soixante mille hommes avaient travers cette rivire, et
depuis vingt mille recrues s'taient jointes  eux; sur ces quatre-vingt
mille hommes, la moiti venait de prir, et la plupart dans ces quatre
derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.

La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos dsastres, quand
tout--coup quarante mille hommes affams la remplirent de cris et de
gmissemens.  cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchrent, ils
fermrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle dplorable de voir ces
troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres
dsesprs, menaant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des
maisons, celles des magasins, ou se tranant aux hpitaux: et tout les
repoussait; aux magasins, c'taient des formalits bien intempestives,
puisque les corps tant dissous et les soldats mls, toute distribution
rgulire tait impossible.

Il y avait l quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours
de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de
distribuer ces vivres  tous ceux qui se prsenteraient. Les
administrateurs qui les avaient reus, craignirent pour leur
responsabilit; les autres redoutrent les excs auxquels se livrent les
soldats affams, quand ils ont tout  discrtion. Ces administrateurs
ignoraient d'ailleurs combien notre position tait dsespre, et, quand
 peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos
malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de
vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.

Aux casernes, aux hpitaux, ils ne furent pas moins rebuts, mais non
par des vivans, car la mort seule y rgnait. Quelques moribonds y
respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils taient
sans lits, sans paille mme, et presque abandonns. Les cours, les
corridors, et jusqu'aux salles, taient remplis de corps entasss;
c'taient des charniers infects.

Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugne et Davoust, la piti
des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges. Ce
fut alors une chose remarquable que l'tonnement de ces infortuns, en
se retrouvant enfin dans des maisons habites. Combien un pain lev leur
paraissait une nourriture dlicieuse, quelle douceur inexprimable ils
trouvaient  le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible
bataillon encore arm, en ordre, et vtu uniformment, les frappait
d'admiration! Il semblait qu'ils revinssent des extrmits du monde,
tant la violence et la continuit de leurs maux les avaient arrachs et
jets loin de toutes leurs habitudes, tant l'abme d'o ils sortaient
avait t profond.

Mais  peine commenaient-ils  goter cette douceur, que le canon des
Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaans, les cris des
officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une
foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une
nouvelle confusion: c'tait l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz,
commande par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division
Loison, qui couvrait  la fois la ville et la marche d'une colonne de
cavaliers dmonts, dirigs par Newtroky sur Olita.

On essaya d'abord de rsister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi
de joindre l'arme par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils taient
suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileka marchait sur notre
flanc droit, en mme temps que Kutusof et Tchitchakof nous
poursuivaient. Il ne restait pas  de Wrede deux mille hommes. Quant 
Loison,  sa division et  la garnison de Wilna, qui taient venus nous
tendre la main jusqu' Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait
rduits, de quinze mille hommes,  trois mille.

De Wrede dfendit Wilna du ct de Rukoni: il fut forc de plier aprs
un noble effort. De son ct, Loison et sa division, plus rapprochs de
Wilna, continrent l'ennemi. On tait parvenu  faire prendre les armes 
une division napolitaine, on la fit mme sortir de la ville, mais les
fusils s'chapprent des mains de ces hommes transplants d'un sol
brlant dans une rgion de glace. En moins d'une heure, tous rentrrent
dsarms, et la plupart estropis.

En mme temps, la gnrale battait inutilement dans les rues; la vieille
garde elle-mme, rduite  quelques pelotons, restait disperse. Tous
pensaient bien plus  disputer leur vie  la famine et aux frimas qu'aux
ennemis. Mais alors le cri Voil les Cosaques se fit entendre: c'tait
depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obissait,
il retentit aussitt dans toute la ville et la droute recommena.

Murat prit aussi l'pouvante; ne se croyant plus matre de l'arme, il
ne le fut plus de lui-mme. On le vit fendre la presse et fuir seul 
pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son
exemple, et laissant  Ney le soin du reste. Ce prince s'arrta pourtant
 la dernire maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre
le jour et l'arme.

On et pu tenir vingt-quatre heures de plus  Wilna, et beaucoup
d'hommes eussent t sauvs. Cette ville fatale en retint prs de vingt
mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept gnraux. La plupart
taient blesss par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha.
Quelques autres taient encore entiers, du moins en apparence, mais leur
force morale tait  bout. Aprs avoir eu le courage de vaincre tant de
difficults, ils se rebutrent prs du port, et devant quatre journes
de plus. Ils avaient enfin retrouv une ville civilise, et plutt que
de se dterminer  rentre dans le dsert, ils se livrrent  leur
fortune: elle fut cruelle.

 la vrit, les Lithuaniens, que nous abandonnions aprs les avoir tant
compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns; mais les
Juifs, que nous avions protgs, repoussrent les autres. Ils firent
bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidit. Toutefois,
si leur infme avarice, spculant sur nos misres, se ft contente de
vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire ddaignerait de
salir ses pages de ce dtail dgotant: mais qu'ils aient attir nos
malheureux blesss dans leurs demeures pour les dpouiller, et
qu'ensuite,  la vue des Russes, ils aient prcipit par les portes et
par les fentres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que l
ils les aient laisses impitoyablement prir de froid, que mme ces vils
barbares se soient fait un mrite aux yeux des Russes de les y torturer,
des crimes si horribles doivent tre dnoncs aux sicles prsens et 
venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre
indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette
terre; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et
l sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance!

Le 10 dcembre, Ney, qui s'tait encore volontairement charg de
l'arrire-garde, sortit de la ville, et aussitt les Cosaques de Platof
l'inondrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetrent
sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout--coup un
piquet de trente Franais venant du pont de la Vilia, o ils avaient t
oublis.  la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers
russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et
l'assaillent de toutes parts.

Mais l'officier franais avait dj rang ses soldats en cercle. Sans
hsiter, il leur commande le feu, puis la baonnette en avant il marche
au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste matre de
la ville; et, sans plus s'tonner de la lchet des Cosaques que de leur
attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-mme, et
parvient  rejoindre, sans perte, l'arrire-garde.

Elle tait aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforait de
l'arrter; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement 
couvrir, la retenait prs de Wilna.

Dans cette ville, comme  Moskou, Napolon n'avait fait donner aucun
ordre de retraite: il avait voulu que notre droute ft sans
avant-coureur, qu'elle s'annont d'elle-mme, qu'elle surprt nos
allis et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier
tonnement, elle pt traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent
prpars  se joindre aux Russes pour nous accabler.

C'est pourquoi, Lithuaniens, trangers et tous dans Wilna, jusqu' son
ministre lui-mme, avaient t tromps. Ils ne crurent  notre dsastre
qu'en le voyant; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de
l'Europe, dans l'infaillibilit du gnie de Napolon, le servit contre
ses allis. Mais cette mme confiance avait endormi les siens dans une
profonde scurit: dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'tait
prpar  un mouvement quelconque.

Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'arme et de
son trsor, ses vivres, une foule d'normes fourgons chargs des
quipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantit
de blesss. Notre droute tait tombe sur eux comme un orage imprvu. 
ce coup de foudre, l'effroi avait prcipit les uns, la consternation
avait enchan les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les
chariots s'taient croiss et entre-choqus.

Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient pouss hors de la
ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement;
mais  une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effare venait
de rencontrer la hauteur et le dfil de Ponari.

Dans notre marche conqurante, ce coteau bois n'avait paru  nos
hussards qu'un heureux accident de terrain, d'o ils pouvaient dcouvrir
la plaine entire de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa
pente roide, mais courte, avait  peine t remarque. Dans une retraite
rgulire, elle et offert une bonne position pour se retourner et
arrter l'ennemi; mais dans une fuite drgle, o tout ce qui pourrait
servir nuit, o, dans sa prcipitation, dans son dsordre, on tourne
tout contre soi-mme, cette colline et son dfil devinrent un obstacle
insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se
brisrent. Il retint tout, bagages, trsor, blesss. Le mal fut assez
grand pour que, dans cette longue suite de dsastres, il fit poque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout
acheva de s'y perdre. Aprs quinze heures d'efforts inutiles, quand les
conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne
des fuyards les dpasser par les flancs de la montagne; lorsque,
tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui
rapprochait d'eux  chaque instant, ils aperurent Ney lui-mme se
retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la
division Loison; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mmes, ils
virent la montagne toute couverte de chariots et de canons brids ou
culbuts, d'hommes et de chevaux renverss, et expirant les uns sur les
autres, alors ils ne songrent plus  rien sauver, mais  prvenir
l'avidit de leurs ennemis en se pillant eux-mmes.

Un caisson du trsor qui s'ouvrit fut comme un signal: chacun se
prcipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les
plus prcieux. Les soldats de l'arrire-garde, qui passaient devant ce
dsordre, jetrent leurs armes pour se charger de butin; ils s'y
acharnrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de
balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.

On dit mme que ces Cosaques se mlrent  eux sans tre aperus.
Pendant quelques instans, Franais et Tartares, amis et ennemis furent
confondus dans une mme avidit. On vit des Russes et des Franais,
oubliant la guerre, piller ensemble le mme caisson. Dix millions d'or
et d'argent disparurent.

Mais,  ct de ces horreurs, on remarqua de nobles dvouemens. Il y eut
des hommes qui abandonnrent tout pour sauver, sur leurs paules, de
malheureux blesss; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mle
leurs compagnons d'armes  demi gels, prirent en les dfendant des
atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus expose, un officier de l'empereur,
le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgr leurs cris
de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trsor
particulier de Napolon aux gardes qu'il trouva  sa porte. Ces braves
hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dpouilles de
leur chef, parvinrent  les sauver. Long-temps aprs, et quand on fut
hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidlement le dpt qui lui
avait t confi. Pas une pice d'or ne fut perdue.




CHAPITRE IV.


CETTE catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-tait
facile  prvoir, et encore plus facile  viter; car on pouvait tourner
cette colline par ses cts. Nos dbris servirent du moins  arrter les
Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques
centaines de Franais et de Bavarois, soutint la retraite jusqu' v.
Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa mthode de
retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre,
depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.

Chaque jour,  cinq heures du soir, il prenait position, arrtait les
Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait  dix
heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des
traneurs  force de cris, de prires et de coups. Au point du jour,
vers sept heures, il s'arrtait, reprenait position, et se reposait sur
les armes et en garde jusqu' dix heures du matin: alors reparaissait
l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrire
le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre
gnral de la marche, et plus tard suivant les circonstances.

Car, depuis long-temps, cette arrire-garde n'tait que de deux mille
hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante
hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien
chang  ses formes. C'tait toujours  un corps de trente-cinq mille
hommes qu'il s'adressait; il dtaillait imperturbablement dans ses
instructions toutes les diffrentes positions que devaient prendre et
garder jusqu'au lendemain des divisions et des rgimens qui n'existaient
plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait
qu'il allt rveiller le roi pour l'obliger  se remettre en route, il
marquait le mme tonnement.

Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu' quelques
werstes au-del d'Ev. L, suivant son usage, ce marchal avait arrt
les Russes, et donnait au repos les premires heures de la nuit, quand,
vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperurent qu'ils taient
rests seuls. Leurs soldats les avaient quitts, ainsi que leurs armes,
qu'on voyait briller en faisceaux prs de leurs feux abandonns.

Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le dcouragement
des ntres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne.
Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant
eux, sans chercher  les prendre ni  les tuer; soit piti, car on se
fatigue de tout; soit que l'normit de nos misres et pouvant les
Russes eux-mmes, et qu'ils se crussent trop vengs, car beaucoup se
montrrent gnreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasis et appesantis
de butin. Peut-tre encore, dans l'obscurit, ne s'aperurent-ils pas
qu'ils n'avaient affaire qu' des hommes dsarms.

L'hiver, ce terrible alli des Moskovites, leur avait vendu cher son
secours. Leur dsordre poursuivait notre dsordre. Nous revmes des
prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient chapp  leurs mains et 
leurs regards glacs. Ils avaient d'abord march au milieu de leur
colonne tranante, sans en tre remarqus. Il y en eut alors qui,
saisissant un moment favorable, osrent attaquer des soldats russes
isols, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu' leurs
armes, dont ils se couvrirent. Sous ce dguisement ils se mlrent 
leurs vainqueurs; et telle tait la dsorganisation, la stupide
insouciance et l'engourdissement o cette arme tait tombe, que ces
prisonniers marchrent un mois entier au milieu d'elle sans en tre
reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof taient alors rduits 
trente-cinq mille.

Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait  peine quinze
mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de
l'intrieur de la Russie avec toutes les prcautions qu'ils savent
prendre contre l'hiver, il n'en arriva  Wilna que dix-sept cents. Mais
une tte de colonne suffisait contre nos soldats dsarms. Ney chercha
vainement  en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-l avait
command presque seul  la droute, fut oblig de la suivre.

Il arriva avec elle  Kowno. C'tait la dernire ville de l'empire
russe. Enfin, le 13 dcembre, aprs avoir march quarante-six jours sous
un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitt, sans s'arrter,
sans regarder derrire eux, la plupart s'enfoncrent et se dispersrent
dans les forts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus
sur la rive allie, se retournrent. L, jetant un dernier regard sur
cette terre de douleur d'o ils s'chappaient, quand ils se virent 
cette mme place d'o, cinq mois plus tt, leurs innombrables aigles
s'taient lances victorieuses, on dit que des larmes coulrent de
leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.

C'tait donc l cette rive qu'ils avaient hrisse de leurs
baonnettes! cette terre allie, qui, disparaissant, il n'y avait que
cinq mois, sous les pas de leur immense arme runie leur avait alors
paru comme mtamorphose en valles et en collines toutes mouvantes
d'hommes et de chevaux! Voil ces mmes vallons d'o sortirent, aux
rayons d'un soleil brlant, ces trois longues colonnes de dragons et de
cuirassiers, semblables  trois fleuves de fer et d'airain tincelans.
Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil mme, et jusqu' ce
fleuve frontire qu'ils avaient travers pleins d'ardeur et d'espoir,
tout a disparu. Le Nimen n'est plus qu'une longue masse de glaons
surpris et enchans les uns sur les autres par les redoublemens de
l'hiver.  la place de ces trois ponts franais, apports de cinq cents
lieues, et jets avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est
seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs
quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui
s'taient lancs avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des
Russes, ils ne voient sortir de ces dserts ples et glacs qu'un
millier de fantassins et de cavaliers encore arms, neuf canons, et
vingt mille malheureux couverts de haillons, la tte basse, les yeux
teints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hrisse de
frimas; les uns se disputant en silence l'troit passage du pont qui,
malgr leur petit nombre, ne peut suffire  l'empressement de leur
droute; les autres fuyant disperss sur les asprits du fleuve,
s'efforant, se tranant de pointes de glaces en pointes de glaces: et
c'tait l toute la grande-arme! Encore beaucoup de ces fuyards
taient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.

Deux rois, un prince, huit marchaux suivis de quelques officiers, des
gnraux  pied, disperss et sans aucune suite; enfin, quelques
centaines d'hommes de la vieille garde encore arms, taient ses restes:
eux seuls la reprsentaient.

Ou plutt elle respirait encore tout entire dans le marchal Ney.
Compagnons! allis! ennemis! j'invoque ici votre tmoignage: rendons 
la mmoire d'un hros malheureux l'hommage qui lui est d: les faits
suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-mme, traversant Kowno comme
Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier  Tilsitt, et se
dcidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec
ses aides-de-camp, car tout a cd ou succomb autour de lui. Depuis
Viazma, c'est la quatrime arrire-garde qui s'use et qui se fond entre
ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les
ont dtruites. Pour la quatrime fois il est rest seul devant l'ennemi,
et toujours inbranlable, il cherche une cinquime arrire-garde.

Ce marchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents
Allemands qui en formaient la garnison, et le gnral Marchand avec
quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt
la ville pour reconnatre sa position, et rallier encore quelques
forces; il n'y trouve que des malades et des blesss qui s'essaient, en
pleurant,  suivre notre droute. Pour la huitime fois depuis Moskou,
il a fallu les abandonner en masse dans leurs hpitaux, comme on les a
abandonns en dtail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille
et  tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues
environnantes; mais ils y sont tendus roides devant des magasins
d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncs, et o ils ont puis la mort en croyant
y trouver la vie. Voil les seuls secours que lui a laisss Murat: Ney
se voit seul en Russie avec sept cents recrues trangres.  Kowno,
comme aprs les dsastres de Viazma, de Smolensk, de la Brzina et de
Wilna, c'est encore  lui qu'on a confi l'honneur de nos armes et tout
le pril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.

Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une
de leurs colonnes se prsente brusquement par la route de Wilna, une
autre passe le Nimen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied
sur les terres prussiennes, et, toute fire d'avoir la premire franchi
sa frontire, elle marche au pont de Kowno, pour fermer  Ney cette
issue, et lui couper toute retraite.

Les premiers coups se firent entendre  la porte de Wilna; Ney y court,
il veut loigner le canon de Platof avec les siens, mais dj il trouve
ses pices encloues et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'lance,
l'pe haute, sur l'officier qui les commande, et il l'et tu, sans son
aide-de-camp, qui para le coup et protgea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons
qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'taient les trois
cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et
l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet
russe, crtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet
officier tomba, et sans hsiter, se sentant perdu, il prit froidement
ses pistolets et se brla la cervelle devant sa troupe.  ce coup de
dsespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous  la fois ils
jettent leurs armes, et fuient perdus.

Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-mme, ni son poste.
Aprs d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs
armes encore toutes charges, il redevient soldat, et, lui cinquime, il
fait face  des milliers de Russes. Son audace les arrta; elle fit
rougir quelques artilleurs, qui imitrent leur marchal; elle donna 
l'aide de-camp Heyms et au gnral Grard le temps de ramasser trente
soldats, de faire avancer deux  trois pices lgres, et  Marchand,
celui de runir le seul bataillon qui restait.

Mais en ce moment clate, au-del du Nimen et vers le pont de Kowno, la
seconde attaque des Russes; il tait deux heures et demie. Ney envoie
Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce
passage. Pour lui, sans lcher prise, sans s'inquiter davantage de ce
qui se prpare derrire lui, il combat  la tte de trente hommes et se
maintient jusqu' la nuit  la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il
traverse Kowno et le Nimen toujours en combattant, reculant et ne
fuyant pas, marchant aprs tous les autres, soutenant jusqu'au dernier
moment l'honneur de nos armes, et pour la centime fois, depuis quarante
jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa libert pour sauver
quelques Franais de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-arme
de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune
contre les grands courages, et que pour les hros tout tourn en gloire,
mme les plus grands dsastres.

Il tait huit heures du soir quand il parvint sur la rive allie. Alors,
voyant la catastrophe accomplie, Marchand repouss jusqu' l'entre du
pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte
d'ennemis, il se jeta  droite, s'enfona dans les bois, et disparut.




CHAPITRE V.


QUAND Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et
d'apprendre que depuis Kowno, l'arme marchait sans arrire-garde.
Heureusement, la poursuite des Russes aprs qu'ils eurent reconquis leur
territoire, s'tait ralentie. Ils semblrent hsiter, sur la frontire
prussienne, ne sachant s'ils entreraient en allis ou en ennemis. Murat
profita de cette incertitude pour s'arrter plusieurs jours  Gumbinen,
et pour diriger sur les diffrentes villes qui bordent la Vistule les
restes des corps.

Au moment de cette dislocation de l'arme, il en runit les chefs. Je ne
sais quel mauvais gnie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire
que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la prcipitation de sa
fuite, et dpit contre l'empereur qui lui avait laiss cette
responsabilit; ou bien honte de reparatre vaincu au milieu des peuples
les plus opprims par nos victoires: mais comme ses paroles eurent un
bien plus fcheux caractre, et que ses actions ne les ont point
dmenties, comme enfin elles furent le premier symptme de sa dfection,
l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, mont sur le trne par le seul droit de la victoire,
revenait vaincu. Ds ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la
sentir tout entire trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa
tte. Mille fois dans cette campagne, il s'tait expos aux plus grands
dangers; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un
soldat d'avant-garde, ne put supporter l'apprhension de vivre sans
couronne. Le voil donc au milieu des chefs dont son frre lui a confi
la conduite, accusant son ambition, qu'il a partage, pour s'en
absoudre.

Il s'crie qu'il n'est plus possible de servir un insens! qu'il n'y a
plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus
ni  ses paroles, ni  ses traits. Il se dsespre d'avoir rejet les
propositions des Anglais; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un
grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.

Un cri de Davoust l'interrompit: Le roi de Prusse, l'empereur
d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de
Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'tes roi
que par la grace de Napolon et du sang franais. Vous ne pouvez l'tre
que par Napolon et en restant uni  la France. C'est une noire
ingratitude qui vous aveugle! Et aussitt il lui dclare qu'il va le
dnoncer  son empereur; les autres chefs se turent. Ils excusaient
l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu' sa fougue
inconsidre, des expressions que la haine et l'esprit souponneux de
Davoust n'avait que trop bien comprises.

Murat resta dcontenanc; il se sentait coupable. Ainsi fut touffe
cette premire tincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre
la France. L'histoire n'en parle qu' regret, depuis que le repentir et
le malheur ont gal le crime.

Il fallut bientt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La
grande-arme, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les
capitales de l'Europe, reparut pour la premire fois mutile, dsarme,
fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humilies par sa
gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos
blessures, pour valuer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils
pouvaient se promettre d'esprance: il fallut repatre leurs avides
regards de nos misres, subir le joug de leur espoir, et, tranant
notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous
l'insupportable poids d'un malheur ha.

Les faibles restes de la grande-arme ne plirent point sous ce faix.
Son ombre, dj presque dtrne, se montra toujours imposante; elle
conserva son air de souveraine: vaincue par les lmens, elle garda
devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.

De leur ct, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous
accueillirent docilement: leur haine se contint sous les apparences de
la froideur; et, comme ils n'agissent gure d'eux-mmes, pendant qu'ils
attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misres.
Koenigsberg ne put bientt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait
poursuivis, nous y abandonna tout--coup; en une nuit le thermomtre
descendit de vingt degrs.

Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de
gnraux, que la tension de l'atmosphre avait soutenus jusque-l, par
une irritation continuelle, s'affaissrent et tombrent en
dcomposition. bl, l'honneur de l'arme, succomba; Lariboissire,
gnral en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour,  chaque heure,
on tait constern par de nouvelles pertes.

Au milieu de ce deuil gnral, tout--coup une meute et une lettre de
Macdonald vinrent porter le dsespoir dans toutes ces douleurs. Les
malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres; il fallut
que l'ami abandonnt son ami mourant, le frre son frre, ou qu'il
l'entrant expirant vers Elbing. L'meute n'tait alarmante que comme
symptme; elle fut rprime: mais la nouvelle qu'annonait Macdonald
tait dcisive.




CHAPITRE VI.


DU ct de ce marchal, toute cette guerre n'avait t qu'une marche
rapide de Tilsitt  Millau, un dploiement depuis l'embouchure de l'Aa
jusqu' Dnabourg, et enfin une longue dfensive devant Riga. La
composition de cette arme, presque toute prussienne, sa position, et
l'ordre de Napolon, le voulurent ainsi.

C'tait une grande audace  cet empereur d'avoir confi son aile gauche,
comme son aile droite et sa retraite,  des Prussiens et  des
Autrichiens. On a remarqu qu'en mme temps, il avait dispers les
Polonais dans toute l'arme; quelques-uns pensaient qu'il et t mieux
de runir le zle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on
eut besoin des indignes par-tout pour interprtes, claireurs ou
guides, et de leur audacieuse ardeur sur le vritable point d'attaque.
Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne
se seraient pas laiss dissminer.  la gauche, Macdonald et sept mille
Bavarois, Westphaliens et Polonais, mls  vingt-deux mille Prussiens,
parurent suffisans pour rpondre de ceux-ci et des Russes.

Dans la marche en avant, il n'avait d'abord t question, que de chasser
devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite
quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une
affaire assez vive, prirent Eckau sur le gnral russe Lewis, puis l'on
resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce
temps  s'emparer de Dnabourg, et  faire venir  Mittau la grosse
artillerie ncessaire pour assiger Riga.

Au bruit de son approche, le 23 aot, le commandant en chef  Riga en
fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles
durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer
Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisime, forte et
commande par Lewis, dut en mme temps enlever Eckau, culbuter les
Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivire, et s'emparer du parc
d'artillerie, ou le dtruire.

Tout russit jusqu'au-del de l'Aa, o Grawert, enfin soutenu par
Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque
dans Eckau, il l'y dfit entirement. Lewis s'en fut en droute jusqu'
la Dna, qu'il repassa  gu, en laissant un grand nombre de
prisonniers.

Jusque-l Macdonald tait satisfait. On dit mme qu' Smolensk Napolon
pensait  lever Yorck au rang de marchal d'empire, en mme temps qu'il
faisait nommer,  Vienne, Schwartzenberg feld-marchal. Cependant, les
droits n'taient pas gaux entre ces deux chefs.

Des symptmes fcheux se manifestaient  nos deux ailes; chez les
Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur gnral les
contenait dans notre alliance; il nous avertissait mme des mauvaises
dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos
autres allis mls  ses troupes.

C'tait le contraire  notre aile gauche; l'arme prussienne y marchait
sans arrire-pense, quand son gnral conspirait contre nous. Aussi,
dans les combats, voyait-on  l'aile droite le chef entraner ses
troupes en dpit d'elles-mmes, tandis qu' l'aile gauche, les troupes
poussaient leur chef en avant presque malgr lui.

Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-mme, vieux
guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils
combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef:
ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Franais la honte de
leur dsastre de 1806, reconqurir notre estime, vaincre devant leurs
vainqueurs, montrer que leur dfaite ne devait tre attribue qu' leur
gouvernement, et qu'eux eussent t dignes d'un meilleur sort.

Yorck voyait de plus haut. Il tait de cette socit des Amis de la
vertu, dont le principe tait la haine des Franais, et le but, leur
entire expulsion de l'Allemagne. Mais Napolon tait encore victorieux,
et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de
Macdonald, sa douceur et sa rputation militaire, avaient gagn le coeur
de ses troupes. Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'taient
trouvs si heureux que sous le commandement d'un Franais. En effet,
unis aux conqurans, et jouissant avec eux des droits de la conqute,
ces vaincus s'taient laiss sduire  l'attrait tout-puissant d'tre du
parti de la victoire.

Tout y concourait. Leur administration tait conduite par un intendant
et par des agens pris dans leur arme. Ils vivaient dans l'abondance. Ce
fut pourtant de ce ct que commena la querelle de Macdonald et
d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se
rpandre.

D'abord, il s'leva des plaintes dans le pays contre cette
administration. Bientt, un ordonnateur franais arriva, et, soit
rivalit, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le
pays par d'normes rquisitions de bestiaux. Il les envoyait,
disait-on, dans la Prusse, puise par notre passage; l'arme en tait
frustre, bientt la disette s'y ferait sentir. Selon lui, Yorck
n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut  l'accusation, il
renvoya l'accus, confia l'administration  l'accusateur; et Yorck,
plein de dpit, ne songea plus qu' se venger.

Napolon tait alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prvit
avec joie les suites de cette tmrit, il parat mme qu'il cda  la
tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le
gnral russe apprend qu'Yorck a dcouvert Mittau; et soit qu'il ait
reu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de
Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette
ville, qu'il reprend, et se prpare  pousser son avantage. Le grand
parc de sige allait tre enlev; Yorck, s'il faut en croire des
tmoins, l'avait expos, il demeurait immobile, il le livrait.

On dit qu'alors son chef d'tat-major s'est indign de cette trahison;
on assure qu'il a reprsent vivement  son gnral qu'il allait se
perdre, et avec lui l'honneur des armes prussiennes; qu'enfin Yorck,
branl, a laiss Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit.
Mais dans cette occasion, quoiqu'il y et eu une affaire range,  peine
compta-t-on des deux cts quatre cents hommes hors de combat. Cette
petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa premire place.




CHAPITRE VII.


 CETTE nouvelle, Macdonald s'inquite, il s'irrite; il accourt de son
aile droite, o peut-tre il tait rest trop long-temps loin des
Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de
sige, l'obstination d'Yorck  ne pas poursuivre l'ennemi, les dtails
secrets qui lui parviennent de l'intrieur du quartier-gnral d'Yorck,
tout tait alarmant. Mais plus les soupons taient fonds, plus il
fallait feindre; car enfin l'arme prussienne, non complice de son chef,
avait combattu franchement, l'ennemi avait lch prise, les apparences
taient conserves, et la politique et voulu que Macdonald part s'en
contenter.

Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyaut, ne put
dissimuler: il clata en reproches contre le gnral prussien, au moment
o ses troupes, satisfaites de leurs succs, s'attendaient  des loges
et  des rcompenses. Yorck sut habilement faire partager  des soldats
frustrs dans leur attente, le dgot d'une humiliation qui n'tait
rserve qu' lui seul.

On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son
mcontentement. Il crivait  Yorck, qu'il tait honteux que ses postes
fussent continuellement attaqus, sans qu' son tour il et harcel une
seule fois l'ennemi; que depuis qu'il tait en prsence, il n'avait que
repouss des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique
ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volont. Ce qui
tait vrai, car en gnral c'tait un spectacle remarquable, que
l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur tait
trangre, et qui pouvait leur paratre ennemie.

Tous se prcipitaient  l'envi les uns des autres au milieu des dangers,
pour obtenir l'estime de la grande-arme et un loge de Napolon. Leurs
princes prfraient la simple toile d'argent de l'honneur franais, 
leurs plus riches cordons. Alors encore, le gnie de Napolon semblait
avoir tout bloui ou dompt. Aussi magnifique  rcompenser que prompt
et terrible  punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la
nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il
s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de
ce merveilleux qu'ils aiment tant.

Mais leur entranement tenait  la victoire, et dj commenait la
fatale retraite; dj, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance
de la Russie rpondaient  ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et
retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux
grands incendies allums aux deux extrmits de l'Europe, se
rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils
le couvraient d'tincelles que recueillaient des coeurs brlant d'une
haine patriotique, exalte jusqu'au fanatisme par la mysticit.  mesure
que notre droute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'lever
de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et
confus, mais gnral.

Les universitaires, nourris de ces ides d'indpendance, inspirs par
leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilges, pleins
des souvenirs exalts de la gloire antique et chevaleresque de la
Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire trangre, taient rests
nos ennemis. Absolument trangers aux calculs de la politique, ils
n'avaient jamais pli sous notre victoire. Depuis qu'elle plissait, un
mme esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires.
L'association des Amis de la vertu donnait  ce soulvement l'apparence
d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y
avait pas de conjuration c'tait un mouvement spontan, une sensation
commune et universelle.

Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations,
par ses adresses aux Allemands, et en faisant mnager leurs prisonniers.
Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte
qui marchassent  la tte de leurs peuples. Tous les autres, retenus par
la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.

Cette contagion pntra dans la grande-arme; ds le passage de la
Brzina, Napolon en avait t averti. On avait remarqu des
communications entre des gnraux bavarois, saxons et autrichiens.  la
gauche, la mauvaise volont d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de
ses troupes: tous les ennemis de la France se runissaient, et Macdonald
tonn, venait d'avoir  repousser les perfides insinuations d'un
aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait
t si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient t courbs si
puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.

Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes
s'tendait trop loin de Riga, entre lui et la Dna, fit faire de fausses
attaques sur tout leur front, et en poussa une vritable sur le centre
ennemi, qu'il pera rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen.
Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvrent
spars de leur retraite et acculs  la Dna.

Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit
d'abord deux bataillons et un escadron. Il tait pris tout entier s'il
et t serr de plus prs; mais on lui laissa assez de place et de
temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant  ce
gnral pour s'chapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui
commenaient  couvrir le fleuve. Il fit tendre sur elles un lit de
paille et de planches, et, traversant ainsi la Dna sur deux points,
entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant mme
o ses compagnons dsespraient de son salut.

Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napolon sur
Smolensk, mais non la dsorganisation de l'arme. Peu de jours aprs,
des bruits sinistres lui apportrent la nouvelle de la prise de Minsk.
Il s'inquitait, quand le 4 dcembre, une lettre de Maret, enflant la
victoire de la Brzina, lui annona la prise de neuf mille Russes, de
neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, tait rduit 
treize mille hommes.

Le 3 dcembre, les Russes de Riga furent encore repousss par les
Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou
conscience, se contenait. Macdonald s'tait rapproch de lui. Le 19
dcembre, douze jours aprs le dpart de Napolon, huit jours aprs la
prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commena sa retraite,
l'arme prussienne tait encore fidle.




CHAPITRE VIII.


CE fut de Wilna, le 9 dcembre, et par un officier prussien, que l'ordre
de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoy  Macdonald. On ngligea
de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea
point  se servir des Lithuaniens pour un message si important. On
risqua de perdre ainsi la dernire arme, la seule qui restt intacte.
Cet ordre crit  quatre journes de Macdonald, trana en route, il mit
neuf journes  lui parvenir.

Ce marchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et
Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son
arrire-garde, marchrent  une journe de distance de lui, en contact
avec les Russes et livrs  eux-mmes. Quelques-uns en firent un tort 
Macdonald; mais la plupart n'osrent en dcider, allguant que, dans une
position si dlicate, la confiance et la dfiance taient galement
prilleuses.

Ceux-l disent qu'au reste, le marchal franais donna  la prudence
tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions
d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, tait dirige par le
gnral franais Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'arme
prussienne tait spare en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un
semblait devoir lui rpondre de l'autre.

D'abord, tout alla bien, quoique le danger ft par-tout, devant,
derrire et sur le flanc; car la grande-arme de Kutusof avait dj
lanc trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald
rencontra l'une  Kelm, l'autre  Piklupenen, et la troisime  Tilsitt.
Le zle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler.
Les hussards russes d'Ysum furent sabrs et culbuts dans Kelm. Le 27
dcembre,  la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperurent
Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la
chargent, la dbandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain
ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.

Dj, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, date d'Antonowo,
le 14 dcembre, avait annonc  Macdonald qu'il n'y avait plus d'arme,
et qu'il fallait qu'il arrivt promptement sur le Prgel, pour couvrir
Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le marchal
cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-l, le froid et les marches
forces ne leur avaient arrach aucune plainte; aucun signe de
mcontentement ne s'tait fait remarquer parmi ces allis, l'eau-de-vie
et les vivres ne manquaient pas.

Mais le 28, quand le gnral Bachelu s'tendit  droite vers Rgnitz
pour en loigner les Russes, qui de Tilsitt s'y taient rfugis, les
officiers prussiens commencrent  se plaindre de la fatigue de leurs
troupes; leur avant-garde, marchant  contre-coeur et sans prcaution,
se laissa surprendre; elle se mit en droute. Toutefois, Bachelu
rtablit le combat, et entra dans Rgnitz.

Pendant ce temps-l, Macdonald, arriv dans Tilsitt, y attendait Yorck
et le reste de l'arme prussienne; il ne les voyait point arriver. Le
29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplirent
vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxit de
Macdonald redoubla: elle se peint tout entire dans une de ses lettres,
date de ce jour, o il n'ose pourtant pas encore paratre souponner
une dfection. Il crivait qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une
multitude d'officiers et d'missaires portaient  Yorck ses ordres de
le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune rponse. Ainsi, quand
l'ennemi s'avanait sur lui, il tait forc de suspendre sa retraite;
car il ne pouvait se rsoudre  abandonner ce corps,  se retirer sans
Yorck; et pourtant ce retard le perdait.

Cette lettre se terminait ainsi: Je m'puise en conjectures. Se
retirer? que dirait l'empereur! la France! l'arme! l'Europe! Ne
serait-ce pas une tache ineffaable pour le dixime corps, que l'abandon
volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y tre contraint
autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les vnemens,
je me rsigne et me dvoue volontiers pour victime, pourvu que je sois
la seule; et il finit en souhaitant au gnral franais un sommeil que
sa triste situation lui refuse depuis long-temps.

Le mme jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie
prussienne, encore dans Rgnitz. Il tait nuit. Bachelu voulut excuter
cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusrent: ils se couvraient
de diffrens prtextes. Les routes, disaient-ils, taient
impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si
affreux et  une telle heure! ils avaient  rpondre  leur roi de leurs
rgimens. Le gnral franais tonn, leur impose silence, il leur
ordonne d'obir; sa fermet les subjugue, ils obissent, mais lentement.
Un gnral russe s'tait gliss dans leurs rangs, il les pressait de lui
livrer ce Franais seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces
Prussiens, dj prts  abandonner Bachelu, ne pouvaient se rsoudre 
le trahir; enfin ils se mettent en marche.

Dans Rgnitz,  huit heures du soir, ils avaient refus de monter 
cheval; dans Tilsitt, o ils arrivrent  deux heures aprs minuit, ils
refusent d'en descendre. Cependant,  cinq heures du matin, tous taient
rentrs et l'ordre paraissant rtabli, le gnral prit quelque repos.
Mais on avait feint de lui obir: ds que les Prussiens ne se sentent
plus observs ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach 
leur tte, tous s'chappent de Tilsitt en silence et  la faveur de la
nuit. Les premires lueurs du dernier jour de 1812 apprirent  Macdonald
que l'arme prussienne l'avait abandonn.

C'tait Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il
venait de rappeler auprs de lui. Sa dfection, commence le 26
dcembre, venait d'tre consomme. Le 30 dcembre, une convention entre
Yorck et le gnral russe Dibitch, avait t conclue  Taurogen. Les
troupes prussiennes devaient tre cantonnes sur leurs frontires et y
rester neutres pendant deux mois, mme dans le cas o leur gouvernement
dsapprouverait cet armistice. Ce terme expir, les chemins leur
seraient ouverts pour rejoindre les troupes franaises, si leur roi
persistait  le leur ordonner.

Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise 
laquelle ils taient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque
pudeur dans leur dfection. Ils crivirent  ce marchal. Yorck lui
annonait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de
prtextes spcieux. La fatigue, la ncessit, l'y avaient rduit; mais
il ajoutait que, quel que ft le jugement que le monde porterait de sa
conduite, il en tait peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et
la rflexion la plus mre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que
fussent les apparences, il tait guid par les motifs les plus purs.
Massenbach s'excusait d'tre parti furtivement. Il avait voulu
s'pargner une sensation trop pnible  son coeur. Il avait craint que
les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu' la fin
de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empch de faire son devoir.
Macdonald se vit tout--coup rduit, de vingt-neuf mille hommes,  neuf
mille; mais dans l'anxit o il vivait depuis deux jours, c'tait un
soulagement qu'une fin quelconque.




CHAPITRE IX.


AINSI commena la dfection de nos allis. Je ne m'tablirai point juge
de la moralit de cet vnement: la postrit en dcidera. Toutefois,
comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits,
mais aussi l'impression qu'ils ont laisse, telle qu'elle existe encore
dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'arme allie, ou
acteurs, ou victimes.

Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance
force: ce moment tait venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement
ils refusrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le
quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tir de la Russie et qu'il
ne ft en sret. De son ct, quand Macdonald sentit qu'on
l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matrielle, il s'obstina 
rester dans Tilsitt  la merci des Prussiens, plutt que de leur donner,
par une retraite trop prompte, un motif de dfection.

Les Prussiens n'abusrent point de cette noble conduite. Il y eut de
leur part dfection, et non trahison; ce qui, dans ce sicle, et aprs
tant de maux qu'ils avaient endurs, peut paratre encore un mrite; ils
ne se runirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontire,
ils ne purent se rsigner  aider leur vainqueur  dfendre le sol de
leur patrie contre ceux qui se prsentaient comme ses librateurs, et
qui l'ont t; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le rpter,
que lorsque Macdonald, dgag de la Russie et des Russes, avait sa
retraite libre.

Ce marchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses
derrires taient assurs par Mortier et la division Heudelet, dont les
troupes nouvellement arrives occupaient encore Insterburg et
contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction tait opre avec
Mortier, et il couvrait Koenigsberg.

Toutefois, ce fut un bonheur pour la rputation d'Yorck que Macdonald,
si affaibli, et dont sa dfection avait interrompu la retraite, et pu
rejoindre la grande-arme. L'inconcevable lenteur de la marche de
Witgenstein sauva ce marchal: le gnral russe l'atteignit pourtant 
Labiau et  Tente; et l, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade,
sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski,
et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonn,
et t entam ou perdu; Yorck et alors paru l'avoir livr, et
l'histoire l'et, avec raison, fltri du nom de tratre. Six cents
Franais, Bavarois et Polonais restrent morts sur ces deux champs de
bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assur par un
article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.

Le roi de Prusse dsavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le
remplacer, donna ordre  celui-ci d'arrter son ancien chef et de le
faire conduire  Berlin, ainsi que Massenbach, pour y tre jugs. Mais
ces gnraux conservrent leur commandement malgr lui; l'arme
prussienne ne crut pas libre son souverain: c'tait sur la prsence
d'Augereau, et de quelques troupes franaises  Berlin, que se fondait
cette opinion.

Cependant, Frdric n'ignorait pas notre anantissement.  Smorgony,
Narbonne n'avait accept sa mission prs de ce monarque, qu'en exigeant
de Napolon qu'il l'autorist  une franchise sans bornes. Lui, Augereau
et plusieurs autres ont affirm que Frdric ne fut pas seulement
retenu par sa position au milieu des restes de la grande-arme, et par
la crainte de voir Napolon reparatre avec de nouvelles forces, mais
aussi par sa foi jure; car tout est compos dans le monde moral comme
dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien
des motifs diffrens. Mais enfin, sa bonne foi cda  la ncessit, sa
crainte  une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menac d'une
espce de dchance par son peuple et par nos ennemis.

On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entranait son
souverain vers Yorck, n'osa elle-mme se soulever que successivement, en
vue des Russes, et seulement  mesure que nos faibles dbris
abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les
dispositions de ce peuple, et combien, malgr sa haine, il tait courb
sous l'ascendant de nos longues victoires.

Davoust, rappel en France, traversait, lui troisime, X.... Cette ville
attendait les Russes; sa population s'mut  la vue de ces derniers
Franais. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se
succdrent rapidement; bientt les plus furieux environnrent la
voiture du marchal, et dj ils en dtelaient les chevaux, quand
Davoust parat, se prcipite sur le plus insolent de ces insurgs, le
trane derrire sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le
peuple, effray de cette action, s'arrta, saisi d'une immobile
consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le
marchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.




CHAPITRE X.


AINSI tomba brusquement notre aile gauche.  notre aile droite, du ct
des Autrichiens, qu'une alliance bien cimente retenait, nation
phlegmatique, et qu'une aristocratie resserre gouverne despotiquement;
on n'avait rien  craindre de subit. Cette aile se dtachait de nous,
mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique
exigeait.

Le 10 dcembre, Schwartzenberg tait  Slonim, prsentant successivement
des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il tait encore
persuad que les Russes battus fuyaient devant Napolon, quand il apprit
 la fois le dpart de l'empereur et la destruction de la grande-arme,
mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.

Dans son embarras il s'adressa  l'ambassadeur de France,  Varsovie. Ce
ministre l'autorisa par sa rponse  ne pas sacrifier un seul homme de
plus. Le 14 dcembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une
instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y
trouva conforme.

Vers le 21 dcembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilits sur
ce point, et comme les intrts des Russes s'accordaient avec ceux des
Autrichiens, on s'entendit bientt. Un armistice mobile, que Murat
approuva, s'tablit. Le gnral russe et Schwartzenberg devaient
manoeuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien
sur la dfensive, mais sans en venir aux mains.

Le corps de Regnier, rduit  dix mille hommes, n'tait point compris
dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obissant aux
circonstances, persvra dans sa loyaut. Il rendit compte de tout au
chef de l'arme: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front
de la ligne franaise, et la prserva. Ce prince n'eut point de
complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut,
 chaque position qu'il allait cder, s'assurer par ses yeux qu'il ne
l'abandonnait qu' une force suprieure et prte  le combattre. Ce fut
ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur  Ostrolenka, o la
guerre s'arrta.

Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui
ordonna d'abandonner le grand-duch, de sparer sa retraite de celle de
Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obit que lentement
 cette instruction; il rsista aux sollicitations pressantes et aux
manoeuvres menaantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors mme,
il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les
hpitaux et une grande partie des magasins purent tre vacus. Il fit
enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il
n'osaient l'esprer. Il fit plus, quoique cette ville dt tre livre le
5 fvrier, il ne la cda que le 8, et donna ainsi trois journes
d'avance  Regnier sur les Russes.

Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris  Kalisch, mais ce
fut pour s'y tre arrt trop long-temps  protger la fuite de quelques
dpts polonais. Dans le premier dsordre caus par cette attaque
imprvue, une brigade saxonne se trouva spare du corps franais et se
retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui
donna passage, et la rendit  la grande-arme vers Dresde.

Cependant, le premier janvier 1815,  Koenigsberg, o Murat se trouvait
encore, on ignorait la dsertion des Prussiens et ce que tramait
l'Autriche quand tout--coup la dpche de Macdonald et l'meute des
Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une dfection, dont il
tait impossible de prvoir les suites. La consternation fut grande. On
ne rprima d'abord la sdition que par des reprsentations, que Ney
changea bientt en menaces. Murat prcipita son dpart pour Elbing. Dix
mille malades et blesss encombraient Koenigsberg; la plupart furent
abandonns  la gnrosit de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point
 s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'chapprent, assurent que
beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrs et jets par
les fentres au milieu des rues; que mme le feu fut mis  un hpital
qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans
qu'ils ont accuss de ces horreurs.

D'un autre ct,  Wilna, dj plus de seize mille de nos prisonniers
avaient pri. Le couvent de Saint-Basile en avait renferm le plus grand
nombre; ils n'y avaient reu, depuis le 10 jusqu'au 20 dcembre, que
quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau
ne leur avaient t donns. La neige des cours, dj couverte de
cadavres, tancha la soif brlante de ceux qui survivaient. On avait
jet par les fentres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans
les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres
qu'on avait forms dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers
qu'on dcouvrait  chaque instant, taient prcipits dans cet horrible
sjour.

L'arrive de l'empereur Alexandre et de son frre fit seule cesser ces
abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos
vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques
centaines ont chapp, c'est  ces deux princes qu'ils doivent leur
salut. Mais dj, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une
cruelle pidmie tait ne; elle passa des vaincus aux vainqueurs et
nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos
mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas t dtruits; ils
devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre
droute.

Cependant, Witgenstein, dtach contre Macdonald, avait descendu le
Nimen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky
et Insterburg; mais bientt cet amiral fut envoy vers Thorn. Enfin, le
9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivrent sur le Nimen  Merecz. L,
prt  franchir sa frontire, l'empereur russe adressa  ses troupes une
proclamation toute charge d'images, de comparaisons, et sur-tout de
louanges que l'hiver mritait plus encore que son arme.




CHAPITRE XI.


CE ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes
abordrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3
janvier jusqu'au 11, Murat tait rest  Elbing. Dans cette situation
extrme, ce prince flottait  et l, au gr des lmens qui
fermentaient autour de lui; tantt ils portaient son espoir jusqu'au
ciel, tantt ils le prcipitaient dans un abme d'inquitudes.

Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un tat complet de dcouragement,
quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de
Macdonald, dont la runion avec Heudelet et Cavaignac avait doubl les
forces, l'enflrent subitement d'une vaine esprance. Lui, qui la veille
croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commena aussitt:
car il tait de ces esprits qui se dcident  chaque instant. Ce jour
l, il se rsolut  pousser en avant, et le lendemain  fuir jusqu'
Posen.

Au reste, cette dernire dtermination ne fut pas prise sans motif. Le
ralliement de l'arme sur la Vistule avait t illusoire: la vieille
garde comptait tout au plus cinq cents combatans; la jeune garde,
presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents; le second, mille; le
troisime, seize cents; le quatrime, dix-sept cents; encore la plupart
de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils  peine
se servir de leurs armes.

Dans cet tat d'impuissance, les deux ailes de l'arme venant  se
dtacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant  la fois, la Pologne
devenait un pige qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre ct,
Napolon, qui jamais ne consentit  aucune cession, voulait qu'on
dfendt Dantzick: il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore
tenir la campagne.

D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina,  Elbing, de
refaire une arme, et rva mme une victoire, il trouva que la plupart
des chefs eux-mmes taient puiss et rebuts. Le malheur, qui porte 
tout craindre et bientt  croire tout ce qu'on craint, avait pntr
dans leur coeur. Dj, plusieurs s'inquitaient pour leurs rangs, pour
leurs grades, pour les terres dont ils taient devenus possesseurs dans
les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu' repasser le Rhin.

Quant aux recrues qui arrivaient, c'tait un assemblage d'hommes de
plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient
travers les tats prussiens, d'o s'levait l'exhalaison de tant de
haines. En approchant, ils rencontrrent notre dcouragement et notre
longue droute; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrs et
appuys par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous
les flaux pour soutenir une cause abandonne de ceux qui taient le
plus intresss  la faire triompher; aussi la plupart de ces Allemands
se dbandrent-ils au premier bivouac.

 l'aspect du dsastre de l'arme qui rvenait de Moskou, les troupes
prouves de Macdonald furent elles-mmes branles. Cependant, ce corps
d'arme, et la division toute frache d'Heudelet, conservrent leur
ensemble. On se hta de runir tous ces dbris dans Dantzick;
trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations diffrentes, y furent
enferms. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer  se rallier
qu'a Posen et sur l'Oder.

Jusque-l, il n'avait donc gure t possible au roi de Naples de mieux
rgler notre droute; mais, au moment o il traversait Marienwerder pour
se rendre  Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes
ses rsolutions. L'impression en fut violente:  mesure qu'il la lut, la
bile se mla  son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva
quelques instans aprs avec une jaunisse complte.

Il parat qu'un acte de gouvernement que s'tait permis la reine le
blessa dans une de ses plus vives passions. Peu jaloux de cette
princesse, malgr ses, charmes, il l'tait avec fureur de son autorit;
et c'tait de la reine sur-tout, comme soeur de l'empereur, qu'il se
dfiait.

On s'tonne de voir ce prince, qui jusqu' ce jour avait paru tout
sacrifier  la gloire des armes, se laisser tout--coup matriser par
une passion moins noble; mais sans doute que, pour certains caractres,
il en faut toujours une qui domine.

C'tait, au reste, toujours la mme ambition sous des formes
diffrentes, et toujours tout entire dans chacune d'elles, car tels
sont les caractres passionns. En ce moment, sa jalousie pour son
autorit l'emporta sur l'amour de sa gloire: elle l'entranai rapidement
jusqu' Posen o, peu aprs son arrive, il disparut et nous abandonna.

Cette dfection clata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que
Schwartzenberg se dtacht de l'arme franaise, dont le prince Eugne
prit le commandement.

Alexandre arrta la marche de ses troupes  Kalisch L, cette guerre
violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit; elle
ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accs, intermittente,
lente. La force du mal parut puise, mais c'tait seulement celle des
combattans; une plus grande lutte se prparait, et cette halte ne fut
pas un temps qu'on accorda  la paix, mais qui fut donn  la
prmditation du carnage.




CHAPITRE XII.


AINSI l'toile du nord l'emporta sur celle de Napolon. Est-ce donc le
sort du midi d'tre vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter  son
tour? Le succs de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable
rsultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?

Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le
sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses dsirs
et ses pas. On ne remonte pas impunment ce grand cours des hommes:
vouloir leur faire rebrousser chmin, les repousser, les contenir dans
leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y
puisrent. Charlemagne, quoiqu'il s'levt lorsqu'un de ces plus
terribles dbordemens tirait  la fin, ne put que l'arrter quelques
instans; le reste du torrent, repouss  l'est de son empire, pera par
le nord, et acheva l'inondation.

Mille ans se sont couls depuis; il a fallu ce temps aux peuples du
septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acqurir
les connaissances aujourd'hui indispensables  un peuple conqurant.
Dans cet intervalle, les villes ansatiques ne s'opposrent point sans
motifs  l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de
Scandinaves. L'vnement a justifi leurs craintes.  peine la science
de la guerre moderne y a-t-elle pntr, qu'on a vu les armes russes
sur l'Elbe et peu aprs en Italie: elles sont venues la reconnatre, un
jour elles viendront s'y tablir.

Dans le dernier sicle, soit philanthropie, soit vanit, l'Europe
s'empressa de concourir  la civilisation de ces hommes du nord, dont
Pierre avait dj fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en
ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle
barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les tnbres du moyen
ge est possible, la guerre tant devenue si savante que l'esprit y
domine, en sorte que pour y russir, il faut une instruction o les
nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.

Mais en htant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-tre
ht l'poque de leur nouveau dbordement. Car qu'on ne croie point que
leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forc les pourront
retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins
redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dpit d'un climat
barbare, ne peut jamais tre que le privilge de quelques-uns. Les
masses sans cesse accrues par une administration qui s'claire,
resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de
plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommence
par Catherine II, continuera.

Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud  son
terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation
contre la jouissance, l'ternelle guerre du pauvre contre le riche,
celle qui dvore l'intrieur de chaque empire?

Compagnons, quel qu'ait t le motif de notre expdition, voil en quoi
elle importait  l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne  la
Russie, son rsultat et t d'loigner le danger d'un nouvel
envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer
une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succs
d'une si grande entreprise!

Aprs quinze cents ans de victoires, la rvolution du quatrime sicle,
celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'tre vaincue
par la rvolution du dix-neuvime sicle, celle des peuples contre les
grands et les rois. Napolon tait n de cet embrasement, il s'en tait
empar si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion
n'et t que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait  la
rvolution comme s'il et t le gnie de cet lment terrible.  sa
voix elle s'tait soumise. Honteuse de ses excs, elle s'admirait en
lui, et, se prcipitant dans sa gloire, elle avait runi l'Europe sous
son sceptre, et l'Europe docile se levait  son signal pour repousser la
Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu' son tour le nord
allait tre vaincu jusque dans ses glaces.

Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu
dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente
rapide, tant de forces lui ont manqu! Parvenu jusqu' ces rgions
glaces de l'Europe, il en a t prcipit de toute sa hauteur. Et ce
nord, victorieux du midi dans sa guerre dfensive, comme il le fut au
moyen ge dans sa guerre conqurante, se croit inattaquable et
irrsistible.

Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette
nature pre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez
vaincu ses soldats.

Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les
unes et les autres. Sur cet ocan de maux j'ai lev un triste fanal
d'une clart lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi 
ce pnible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos dbris, afin que
ceux qui viendront aprs nous puissent apercevoir le pril et l'viter.

Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est  vous de rendre
tmoignage  la vrit de ce tableau. Ses couleurs paratront ples sans
doute  vos yeux et  vos coeurs, encore tout remplis de ces grands
souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus
loquente que son rcit, et que si les grands historiens naissent, des
grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Napolon et de la
Grande-Arme pendant l'anne 1812, by Gnral Comte de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE NAPOLON ***

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