The Project Gutenberg EBook of Le Voluptueux Voyage, by 
Marie-Aimery de Cominges (AKA Ginko et Biloba)

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Title: Le Voluptueux Voyage

Author: Marie-Aimery de Cominges (AKA Ginko et Biloba)

Release Date: January 1, 2007 [EBook #20244]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLUPTUEUX VOYAGE ***




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                     GINKO et BILOBA

                   Le Voluptueux Voyage
                          ou
                 Les Plerines de Venise

                       --ROMAN--

                         PARIS
              SOCIT DU MERCURE DE FRANCE
                XXVI, RUE DE COND, XXVI
                         MCMVI
             JUSTIFICATION DU TIRAGE: 716
Droits de traduction et de reproduction rservs pour tous pays.

                   *       *       *




CHAPITRE PREMIER


--Avertie, il vous faut voyager.

Ceci s'adressait  une grande jeune femme mince, vtue de blanc et qui
semblait un long boa souple dpos dans un fauteuil.

--Vous croyez? fit-elle, surprise; et elle tendit ses bras en avant, les
tira et les passa sous sa nuque lisse.--Vraiment, Bien-Aim, vous me
faites tort; je suis seulement un peu fatigue depuis quelque temps.

--Oui, oui, nous savons: les domestiques, la nouvelle cuisinire, les
toiles d'araignes... sans compter vos trottes insenses sur les routes,
sous prtexte d'abattre vos nerfs... mais je les aime moi, vos nerfs,
quelquefois!... seulement...

--Seulement?

Avertie glissa un oeil inquiet vers le beau garon qui venait de parler.
Comme elle l'aimait! Comme il rpondait  tous ses gots! Elle avait
toujours peur de lui dplaire et elle sentait pourtant qu'il lui serait
tout  fait impossible, ce jour-l, de simuler un tat d'me.

--Oui, oui, reprit-il, il vous faut voyager.

S'agenouillant  ses pieds, il glissa ses bras autour de son grand corps
flexible et la regarda ardemment.

--Vos yeux sont paisibles, votre bouche sans dsirs. Bientt vous serez
la petite chose inerte et je ne vous aimerai plus!

La vanit de cette menace la fit rire franchement; elle l'embrassa sur
le front.

Il tait tard. Avertie monta dans sa chambre et peu aprs vint prendre
place aux cts du Bien-Aim, dans le grand lit  colonnes torses,
encadr de rideaux cramoisis. Alors, elle jeta un regard circulaire sur
la vaste pice qu'elle avait arrange avec tant de soins et un got si
prcis. Sa pense trana et s'alanguit devant un panneau d'Hubert Robert
reprsentant des jardins d'Italie; puis son oeil glissa sur deux petits
_Canaletto_ o Venise en fte, toute dore, offrait ses charmes, et sur
le beau garon qu'elle avait prs d'elle.

Elle le regarda comme elle venait de regarder ses tableaux, avec la mme
complaisance. Son eurythmie l'enchanta. Il lui plaisait  l'gal d'un
beau paysage; c'tait l'expression absolue de son type. Et pourtant elle
se sentit la petite chose inerte!

--Oui. B.-A. Vous avez raison; j'ai besoin de voyager. Et... j'irai en
Italie.

--Ah! oui, en Italie! vous recharger d'amour, de dsirs, de sensualits,
petite dynamo fatigue par l'usage!

--Sans doute! mais vous m'accompagnerez.

--Vous accompagner! Moi, vous accompagner?

--L'Italie est dangereuse, capiteuse... vous le savez bien, puisque vous
m'y envoyez exprs. Or il est dit dans l'criture: Celui qui aime le
danger prira dans le danger... Celle qu'on envoie chercher l'amour
pourrait bien le rencontrer et ne plus revenir!

Il fit: Peuh!, l'embrassa sur les lvres et ajouta, heureux et un peu
fat:

--Mais non, mais non, nous deux c'est pour toujours!

Et elle, rayonnante:--C'est pourtant vrai!

       *       *       *

Ce n'tait pas la premire fois que le B.-A. usait de ce stratagme.
Quand Avertie commenait  s'alanguir et, distraite,  rver, il
s'inquitait, parlait de voyage.

Leur amour tait si particulier, si unique... ne fallait-il pas lui
donner les soins exceptionnels dus  une plante rare?

Mais le B.-A. restait esclave de ses aises, de ses habitudes. Les
dplacements lui faisaient horreur.

Les htels, les chemins de fer, la vie vagabonde et  la vapeur des
tournes  l'tranger lui taient le plaisir et le charme qu'il pouvait
y goter, pourtant, avec son intelligence ouverte et son sens
esthtique. Depuis longtemps il avait refus d'accompagner Avertie,
malgr le chagrin que lui causait une sparation, mme trs courte. Car
il avait besoin de sa prsence comme de pain quotidien, un petit pain
blond et chaud, de gruau, dont on ne se lasse jamais, qui vous appte,
au contraire, tous les jours davantage.

Le B.-A. tait un sensuel sentimental; il savait qu'Avertie adorait les
voyages et revenait toujours plus mue, aimante, ingnieuse; l'ide du
bloc entier des dsirs et des ardeurs de la jeune femme le payaient
assez bien du sacrifice trs grand qu'il faisait en la laissant partir.

Avertie avait une amie charmante, bonne, molle, un peu godiche, mais
intelligente, agrable, de commerce facile et qu'on appelait la comtesse
Floche.

La comtesse Floche aimait surtout son propre corps, ses aises, son
bien-tre quotidien et sa bourse. Ce fut  elle, cependant, qu'Avertie
demanda de l'accompagner.

--Comment, chre Avertie, s'cria Floche pressentie, vous voulez
m'emmener en voyage? Mais vous ne savez pas quel paquet je suis! Une
vraie empote, et si avare avec cela... Et, ma malle, comment la
faut-il? En ai-je seulement une de convenable? Et puis, vous serez
oblige de me faire une liste des choses  emporter. Je n'ai jamais
voyag, vous savez!

--En effet, vous n'en avez pas l'air! rpondit Avertie, en riant.

Pendant que celle-ci roulait dans son fiacre, en pensant au colis
supplmentaire qu'en la personne de Floche elle s'tait
impos--volontairement,--l'autre, dans son entresol lgant, 1, rue
Gauthier-Villars, se reposait, mollement tendue sur son divan, dans la
soie des coussins amoncels. Une cigarette blonde au bout de ses doigts
gothiques et soigns, elle restait inquite et un peu tremblante.

Malgr le vif plaisir qu'elle se promettait de ce voyage, elle avait
peur aussi de la compagnie d'Avertie. Sa famille, un peu verjus, la lui
avait souvent dpeinte autoritaire, despote, intransigeante et d'une
sant intrpide! La crainte de ne pouvoir se reposer  son aise, de
temps en temps, la tourmentait et, par-dessus tout, celle de tant
d'argent qu'il lui faudrait dpenser. Mais le plaisir et la vanit de ce
qu'Avertie, cette amie si particulire, l'et choisie comme compagne de
voyage, elle, entre tant d'autres, chassa vite ses apprhensions.

Elle fit une liste de tout ce qu'elle avait  lui demander, alla mettre
son chapeau et courut la rejoindre pour parler de leur projet.

--Ah! vous tes chez vous! quelle chance! j'ai tant  causer pour ce
voyage! D'abord, j'ai trouv une malle.  prsent, que faut-il mettre
dedans?

--Le moins possible, rpondit Avertie. Le ncessaire, tout juste: une
robe du soir, un bouquet pour vos seins, vos perles, un peu de linge,
une boule d'eau chaude en caoutchouc, et de bonnes chaussures...

--Et ma pharmacie?

--Comment, votre pharmacie?

--Ah! ma chre, voil que dj vous faites une tte svre, mais vous ne
savez pas ce qu'il faut pour un vieux corps comme le mien! Mes sachets,
mes bains de bouche, mon Eau mre...

Avertie, qui a prt une oreille distraite:

--Tout a c'est des btises. Que votre bagage soit ordinaire, solide et
fermant bien. Puis, ayez une bonne valise dans laquelle vous mettrez vos
objets de toilette les plus simples, en toc... en cellulod, c'est plus
lger--et surtout pas d'talage d'argenterie, de ncessaire, comme vous
m'en encombrez dans vos dplacements  la campagne. Ces lgances sont
bonnes pour les voyages de noces quand le mari, tout frais, les porte ou
le valet de pied!

--Mais... vous me parlez de valise, comme si j'en avais!

--Et les boutiques pourquoi sont-elles faites?

--Oh! c'est trs cher, une valise!... Mon fils Melchior pourrait me
prter la sienne,... c'est une sorte de vieux panier pique-nique dont
j'te l'intrieur quand il va chez ses petits amis Grandaim...

--Non, voyons! ce n'est vraiment pas convenable pour une comtesse si
raffine! Faites donc le sacrifice d'une bonne valise. Venez, je vous
emmne retenir les billets du sleeping et acheter le _bag_.

Dans la voiture de Floche, qui les conduisait vers le centre de Paris,
celle-ci gardait le silence et Avertie combinait le voyage sur un
carnet.

--Croyez-vous vraiment indispensable de passer la nuit en
sleeping? demanda timidement Floche. J'ai une ide... peut-tre
l'approuverez-vous? Je voudrais renoncer au sleeping; a cote bien un
supplment d'une quarantaine de francs, cette affaire-l? Eh bien,
j'aime mieux les mettre  l'achat de ma valise. Si vous saviez combien
facilement je me passe de sommeil! Dormir? mais, pour une nuit, on peut
aussi bien ne pas dormir!... J'en ai vu bien d'autres du temps de mon
pauvre mari! Une nuit, c'est si vite pass, surtout en chemin de fer et
mal couche... Tandis que la valise, c'est une bonne affaire de faite
pour toute la vie...

Avertie la laissait parler d'abondance, la sentant humble et craintive,
malgr son verbiage; elle la regardait goguenarde. En effet,
pensait-elle, elle peut supporter une nuit de noyaux de pches en
2e classe!

Floche, qui prtendait descendre de Louis le Gros par les femmes, tait
mince de taille, mais replte, avec une gorge haute et abondante, des
hanches contraintes dans le corset de la Doctoresse..., bref d'un
ensemble rempli de grce potele, et de race tout de mme.

Chez Cook, on se fit dlivrer les billets et organiser
l'itinraire--aller et retour Venise, Milan, le Gothard, etc... Elles
attendirent longtemps, dj un peu en voyage, entoures d'un monde
htroclite et polyglotte, debout comme dans un bar.

--Savez-vous o nous descendrons  Venise? demanda Floche. Vos amis
amricains qui y habitent vous recevront-ils? Ce serait une fameuse
conomie!

--Certainement non! Eux-mmes, chre amie, rpondit Avertie, n'y sont
que pour quelques mois et au 2e tage d'un palais majestueux, c'est
vrai, mais dlabr et  peine meubl. Seulement, Maud est trs pratique
et je lui ai dj crit de nous trouver de bonnes chambres dans un
confortable htel.

--Pourvu que ce soit le meilleur, le plus lgant avec vue sur le Grand
Canal, le Lido, l'Adriatique, le tout Venise, enfin! J'y tiens
absolument! Ah! comme je me rjouis dj de me coiffer, le matin, devant
toutes ces splendeurs!... Et puis, si je rencontrais des amis? Altmar
m'a dit qu'il y serait sans doute avec son fils, vous savez, ce grand
garon pris d'une ravissante fille sans le sou? Son pre le fait
voyager pour lui changer les ides. Cet Altmar! qu'il est dlicieux, ma
chre! J'espre que nous le verrons. Il sera fou de vous tout de suite
et moi (soupirant) je vous accompagnerai... Ah non, zut! Il est trop
charmant, bien qu'un peu rasta, et d'ailleurs il ne se tiendrait pas de
bonheur d'tre le futur amant d'une _genuine_ comtesse comme moi!...
S'il est gentil, je suis capable de rester  Venise et de vous laisser
filer... (Elle rve.)

--Ah! vous comptez?...

--Peut-tre, est-ce qu'on sait jamais!

--Bien, bien...

       *       *       *

Le lendemain, quand Floche revit Avertie, un peu inquite, elle
demanda:

--Avez-vous dj reu une rponse de votre amie Maud... nos chambres,
vous savez?

--Non.

--C'est que... j'ai rflchi toute la nuit  ce problme. Nous ferions
tout aussi bien de descendre dans un petit htel de famille, une pension
suisse, bien simple, bon march. Car, en somme, le luxe, la vue (on sort
pour la voir, on n'a que a  faire), et la grande vie d'htel quand on
est rentr chez soi, qu'est-ce qu'il en reste? J'aime bien mieux rogner
l-dessus et m'acheter un joli pot--j'ai la passion des pots, comme vous
savez--ou quelque bibelot sympathique qu'on garde pour toujours.

--Mais, alors, vos amours? insinua Avertie.

--Oh! je m'en fiche bien de mes amours... C'est ce que je me disais
cette nuit. L'ordre et l'conomie avant tout!... Je voulais vous
demander aussi... mais vous n'allez pas vouloir... vous allez vous
ficher de moi?

--Quoi donc, ma pauvre Floche?

--Eh bien, vous connaissez mon petit sac jaune, le gros, celui que vous
appelez _le Carlin_ parce qu'il claque dans sa peau... J'y ai mis toutes
mes lettres d'amour et je voudrais les emporter.

Avertie clata, comme le Carlin.

--Emporter le Carlin, bourr de lettres d'amour, pour faire un tour en
Italie! Quand vous aurez  peine le temps de lire votre correspondance!
Mais c'est de l'enfantillage!

--C'est que... Je ne m'en suis encore jamais spare...

--Eh bien, il faudra commencer, voil tout! C'est de l'esclavage cela!
Quand nous rognons sur une paire de bottines, pour ne pas nous
encombrer, nous n'allons pas nous charger du Carlin, qui pse 10 kilos
au moins!--Ah! je le connais!--et que vous pourriez garer dans une
gare, ce qui vous compromettrait irr-m-di-able-ment!

Elle avait dit compromettrait irrmdiablement pour faire peur 
Floche, car rien n'tait plus banal que ce fardeau sentimental dont elle
ne se sparait jamais, pauvres lettres, d'une navrante insignifiance,
sur gros papier cuir, chiffr en Angleterre, et sur lequel les hommes
lgants acceptent ou refusent, d'ordinaire, les invitations  dner.

On finit cependant par leur remettre leurs tickets; elles se sparrent,
emportant dans leurs porte-cartes, sous les espces d'un petit carnet
estampill _Cook and C_, une provision de joies et de plaisirs.

Quand, le soir, runies de nouveau sous la lampe d'Avertie, elles
talrent leurs dernires emplettes, voiles, gants, cahiers de notes,
sacs  ponges neufs, Floche reparla de sa valise--la grosse dpense:

--Je l'ai finalement achete chez Dewy. J'tais d'abord alle dans tous
les magasins pour me rendre compte des prix. Oh! j'ai bien dpens six
francs de fiacre et c'est chez ce sale juif que je l'ai trouve! C'est
une chose magnifique, ma valise! De 95 fr. je l'ai fait baisser  60,
parce qu'elle avait fait vitrine. Elle n'est pas en peau de cochon,
mais en vache et couleur arc-en-ciel.




CHAPITRE II


Le soir du dpart tait arriv. Avertie, aprs avoir install son sac en
premire classe, parcourait le long couloir du train  la recherche de
son amie, quand elle avisa dans un compartiment, sorte d'antre noir,
tous rideaux tirs, une forme vague, immobile et entoure de nombreux
paquets. C'tait Floche.

--Ah! vous voil, enfin! dit celle-ci  voix basse, en parlant du nez
pour ajouter au mystre. Vous voyez, j'ai tout retenu et teint. Comme
a, les gens ont peur; ils ne comprennent pas ce qui se passe; ils
prennent les paquets pour un malade et ne montent pas dans votre
compartiment.

--Fort bien, mais vous tes en seconde.

--Oui, je sais. Aprs vous avoir quitte chez Cook, l'autre jour, j'ai
beaucoup rflchi et fait dclasser mon billet. C'tait trop absurde de
dpenser, pour les coussins de velours, presque le double du prix des
mmes coussins en reps! Alors, j'ai pris le reps.

--Bien. Et moi, vous m'avez laisse pour compte au velours! Parfait, ce
voyage prvu  deux, qu'on dcide ensuite de faire sparment!

--Non, non, j'ai pens  tout. Je sais bien qu'aprs votre premier
moment de rage, de fureur, vous serez enchante de faire comme moi.
Aprs tout, c'tait une folie que ces 1re classe! Vous n'allez pas me
faire croire que vous tes btie autrement que moi et que vous ne
supporterez pas deux jours en seconde, y compris la premire nuit?... Et
ce sera moi, encore, qui vous aurai mis cent francs dans votre poche!

Avertie abasourdie (Quel toupet! marmottait-elle) ne se prononait
pas. Mais le hasard donna raison  Floche; les premires se trouvrent
bondes et les secondes  peu prs vides. Le transbordement se fit
rapidement et Floche triompha.

Capuchon d'auto sur la tte, coussin  vent dans le dos, droite comme
une idole, la Comtesse Floche s'endormit. Avertie, grce  de nombreux
oreillers, en fit autant.

       *       *       *

_Ble_. 6 heures du matin.

--_Trger, Gepck?_

--_Ja wohl._

--Buffet?

--_Ja wohl._

D'un pas alerte, toutes deux descendent et se prcipitent vers le
djeuner. Mais le n 18 ne suit pas.  ct des valises, la courroie
rejete sur sa blouse bleue, il a l'air d'un pot de faence de Delft ou
d'un vieux hibou.

--Eh bien! qu'attendez-vous? lui crie Avertie. _Schnell!!! Schnell!!!_

--_Nein._

--Quoi, _Nein?_

--_Kann nicht das tragen, zu viel!_ dit-il avec placidit, en montrant
d'un signe de tte le tas des sacs jaunes.

--Appelez un camarade.

--_Nein, zu viel_.

Avertie commence  s'chauffer. Le vieux hibou videmment ne veut rien
savoir. Pourquoi aussi l'a-t-elle choisi tass, et hors d'ge pour
porter leurs valises? Dcidment, c'est comme pour les fiacres, elle n'a
pas l'oeil.

Mais Floche s'en va djeuner, tandis qu'Avertie essaye de rveiller
l'nergie du vieux hibou, en promettant des sommes folles pour lui
mettre un peu de coeur au ventre.  la fin, elle le menace mme de ne
rien donner du tout... Le vieux la plante l et s'en va.

--a, pour le coup, a ne s'est jamais vu! s'crie Avertie.

Le temps presse, cependant. Elle n'a plus que six minutes pour
transborder les sacs. Sans se dcourager, forte de son droit, elle
demande  droite et  gauche; malheureusement, ds que les hommes
d'quipe aperoivent les nombreuses peaux de truie, c'est comme un
sort, ils hochent la tte et s'en vont d'un air mystrieux.

Il faut pourtant en finir; la sueur lui perlant au front, aprs des
dmarches d'une politesse toute XVIIIe auprs du chef de gare,
Avertie apprend qu'un arrt, dat du matin mme, dfend  tout porteur
de se charger des valises, colis et autres bagages  main dpassant
0,80 x 0,50, sous peine d'tre mis  pied!

Tandis que Floche, au buffet, trouvait les petits djeuners suisses bons
mais chers, on annona le dpart du train. Soudain Avertie, en bombe,
tomba sur la dernire bouche de Floche qu'elle insulta, bouscula, mais
sans lui conter rien de sa dconvenue si dshonorante pour une jeune
vaniteuse de son exprience des voyages. Elle la poussa enfin jusqu'aux
colis, lui mit dans une main un des sacs, dans l'autre la poigne de la
trop clbre valise et  elles deux,  bras tendus et jarrets
vacillants, elles enlevrent leurs bagages devant les voyageurs, le chef
de gare et les _Trger_ ahuris.

Floche, sous le joug, se lamentait  tue tte.

--Dieu! les voyages! Ma chre, comme j'avais raison, quel martyre! Et
comme je serais plus confortablement, 1, rue Gauthier-Villars!... Mais,
tout de mme, vous faites des progrs. Je n'eusse jamais os vous prier
d'conomiser le _Trinkgeld_ du _Trger!_

Une fois affale dans le train, retrouvant, sans doute, une petite
crote parfume aux coins de ses gencives, elle ajouta avec conviction:

--Ce petit djeuner suisse m'a fait du bien. Cela repose aprs une nuit
de chemin de fer. Et puis, c'tait du th de Ceylan, heureusement... moi
qui ne peux supporter le th de Chine!... le beurre, pas mauvais... J'ai
mang trois pains noirs avec des petites crottes dessus.

S'tait-elle seulement aperue, cette bonne Floche, qu'elle s'adressait
 l'estomac creux d'Avertie?...

Changement de train pour le rapide Lucerne-Saint-Gothard. Avertie tombe
avec son amie dans le compartiment des fumeurs: velours rouge, bagages,
gentlemen anglais.

--Cette Suisse, comme elle m'ennuie, se dit Avertie. Heureusement que le
printemps l'arrange un peu avec ce jaune ple aux aiguilles des mlzes
et l'panouissement des arbres fruitiers sur les versants. Mais qu'elle
est grise et dure... comme une poire froide d'hiver!

Floche, qui se tenait dans le couloir, l'appela:

--Aimez-vous la Suisse? je ne l'aime pas, moi. C'est trop ratiss.

--Oh! je sais, rpondit Avertie, que vous avez un faible pour les lieux
communs.

--Des lieux communs? mais, chre amie, vous ne comprenez pas; je vous
dis, au contraire, que je n'aime pas la Suisse.

--J'ai bien entendu, affirma en souriant Avertie.

--J'ai donc dit une btise?

--Non. Moi, c'est son ciel qui me dplat... une calotte... une
calotte...

--De Suisse!

--Charmant! incomparable!

Dcidment, Floche aimait les lieux communs.

Dans le wagon des fumeurs, on se serait cru en Angleterre. Avertie en
prouvait du plaisir. Elle avait toujours eu un got pour ces indignes
naturellement distingus. Quand elle mettait de tels jugements, elle ne
pensait jamais qu'aux hommes, bien entendu. Pourtant, son affreux voisin
devait tre Berlinois;  sa tte de courtier en fromages, elle avait
reconnu cela de suite. Bavarde, elle lui adressa la parole en allemand.

Lui, rpondit en franais. Ainsi furent-ils fixs tous les deux.

Mais plus loin, _le Homespun_ et _le Heather Mixture_ triomphaient sur
les banquettes, mlangs  cette odeur de tabac opiac qui grisait
toujours un peu la jeune femme.

Un vieux, propret, plein de sant, rouge et luisant comme les premires
cerises et qu'Avertie,  vue, couronna _Baronnet_, tenait, dans sa
petite bouche vierge et un peu ridicule, une courte pipe de bruyre. Le
visage encadr de fins favoris, blancs comme du sucre, et tondus en
bordure de buis bien nette, une rose rouge  la boutonnire, il avait
l'air d'tre chez soi,  l'aise.  ct de lui, un grand garon, son
fils; mme corps, mais trente ans de moins... et quel teint! quelles
dents! Ah! qu'Avertie se reconnut bien! De suite, elle pensa au baiser
que lui donnerait cette bouche ferme et un peu paisse, dessine en arc
pur, comme celle du David de Michel-Ange. Elle sentit presque, par
autosuggestion, l'appui de ces lvres sur sa bouche mince et elle
prouva une sorte d'moi.

Son regard descendit le long des jambes du jeune homme; elles taient
fortes, muscles, sches sous la mince toffe.

Il est beau, songea-t-elle, et combien peu il s'en doute! Son gilet
cossais l'occupe uniquement et, dans le geste las qu'il vient de faire,
n'a-t-il pas prcis ainsi la pose du Mars de Botticelli?

L'Anglais s'tait aperu qu'on l'observait. Sous son arcade
naturellement tragique, sortait un regard long, direct, appuy. Avertie,
satisfaite d'tre remarque, le soutint, beaucoup moins par coquetterie
que par admiration.

--Ce regard! c'est un vnement, se dit-elle, et ce corps! Il doit tre
beau, nu, dans cette pose de magnifique flemme sensuelle!

Elle pensa aux recommandations du B.-A, sourit d'accumuler dj ds le
dpart, avant mme l'Italie, et se parlant  elle-mme:--Dcidment, on
ne s'ennuie pas en voyage quand on a des sens...

Le paysage se droulait. Petits sapins, et volets verts,
chantonna-t-elle, savez-vous o je vous prfre? Dans les bergeries des
arbres de Nol, en mousse de bois peinturlure! Elle conclut dans un
soupir: Dsirer, dsirer, c'est le seul condiment  la fadeur de la
vie, et puis, aussi, un soleil nouveau quand il sort des nuages.

       *       *       *

 Lucerne, Dick Strathmore--elle avait lu ce nom sur sa
valise--descendit avec sa famille. Il prit cong d'Avertie dans une
bouffe de pipe qui voila son intense regard. Elle en fut soudain
abattue comme lorsque le soleil disparat alors qu'on compte sur lui
pour le reste de la journe.

Vraiment, j'avais dj du got pour ce jeune mle, se dit-elle. Sa
bouche semblait un vrai canap. Est-il assez bien mis! Et quelle allure
dans ses foules! Au revoir, Dick!

Par la portire, elle s'tait penche pour le suivre plus longtemps.
Entendit-il son au revoir? Sur le quai, il se retourna, leva les yeux
vers Avertie, la regarda, puis referma lentement les paupires comme
devant une lueur trop clatante.

Ce geste l'mut. Signifiait-il quelque chose, aprs tout? La fume de
sa pipe? La poussire de charbon? L'avait-il vue seulement?

Mais, au fond, elle savait bien que ses yeux s'taient ferms sur la
belle image, involontaire hommage  sa beaut, peut-tre.

Floche la tira de sa rverie--le train filait au bord de l'eau.

--Est-ce beau, ce lac, _Luzerna! Luzerna! Italia!_ chantonnait-elle sur
l'air de _Sorrente_ de Boccace. J'aimerais bien avoir des cartes
postales pour les enfants. Ne pourriez-vous en acheter au prochain
arrt?

Avertie, complaisante et qui collectionnait pour elle-mme, descendit 
la premire station, fit un choix, paya, apporta.

--Mais que c'est cher! l'accueillit Floche. Et pour des endroits qu'on a
si mal vus, en passant, dont on n'a mme pas pu lire les noms:
_Ksachak_! qu'est-ce que cela, _Ksachak_? Pour une station, c'est
ridicule! Ces noms suisses m'ahurissent, et puis c'est trop coteux les
voyages... mon avarice me reprend... Oh! que je souffre!

Ces exagrations amusaient Avertie. Elle demanda:

--Irez-vous djeuner?

--Moi? mais je n'ai pas faim du tout!

--Pardon... est-ce l'enchanement de vos ides qui vous amne  ne pas
djeuner?

--Vous dites? Enchanement de mes ides? Ah! je comprends! Mon avarice?
Au reste, je n'ai pas honte de vous l'avouer, maigrir et tondre sur un
oeuf sont deux proccupations qui ne me quittent jamais.

--Enchante de l'apprendre; vous ferez dornavant les commissions.

--Vous n'y pensez pas! Et mon petit sac que je ne peux quitter!

--Quoi! un sac? quel sac? (elle cherche le Carlin de l'oeil).

--Oui, celui-ci, ce tout petit! Ne me grondez pas... j'y ai mis mon
argent, et seulement les deux lettres que je possde d'Altmar.

--Vous m'agacez. Vous n'tes qu'une folle!

--Pas tant que cela, pas tant que cela! Croyez-vous que je ne sais pas
qu'Altmar est riche? Je le cultive surtout pour ses cadeaux, ses
automobiles, ses loges, ses billets de thtre et de courses. Car, pour
ce qui est des mlanges de salive... voyez-vous, j'en ai soup!

Et Floche regarda tristement le Seeligberg et le lac des Quatre-Cantons,
comme quelqu'un qui n'aura plus jamais de soupe. Ensuite, elle finit par
se pmer avec l'exagration qu'elle apportait  tout,  propos de l'eau,
des reflets, des tons, du monument de Schiller... et s'adressant au
pseudo-Berlinois:

--Monsieur, savez-vous si c'est le tombeau de Schiller?

--Non, Madame, c'est seulement son coeur qui est l.

--Ah! son coeur qui est l! Le coeur d'un si grand homme, d'un tel
pote!... Ils l'ont arrach, son coeur, de son corps mort, les cruels!
Et ils l'ont fourr l, dans cette norme pierre froide au bord du lac.
Ce pauvre coeur! Quelle potique invention, Monsieur! Il n'y a que les
Allemands pour avoir une telle sensibilit. Ah! l'amour, l'amour!
Certainement, Altmar me lchera... je suis d'une nature si peu
attachante. Je suis joliment malheureuse, allez.

--Ce pauvre Altmar, reprit Avertie, vous lui faites du tort puisqu'il
n'a pas encore eu l'ide de vous aimer.

--Mais rien que a, c'est affreux, et a suffit pour empoisonner mon
voyage!

Le lac tait froid, gris et sec de ton  cette heure matinale, dans une
petite brume commune.

Avertie attendait, comme au thtre, l'apothose finale, les beauts du
Gothard qu'elle escomptait pour la remettre de bonne humeur; mais quand
elle les eut, l, sous les yeux, dans leur svrit verte, crue et
pierreuse, troites et profondes, telles les mes de Port-Royal--sauf
toutefois la couleur verte--elle ne put les aimer. Cela l'ennuyait,
l'ennuyait prodigieusement, autant que de la mauvaise peinture.

--Etes-vous assez dnigrante, ma chre! disait Floche d'un ton de
reproche. Ces neiges ternelles, ces pics grandioses, cette nature
bouleverse, cette prodigieuse cration de voie ferre, ces sept
rvolutions du trac, cela ne vous chambarde donc pas?... Et quand on
pense que c'est nous, les humains, qui avons trouv le truc pour
terrasser ces monstres, les rendre utiles... l'histoire de la souris qui
creuse un fromage, quoi! C'est splendide! Et ces gorges...

--Oh! ces gorges... Quand on pense aux beaux seins des femmes et qu'on
compare!

--Vous dites? Et ces cascades?

--Ouatt! les cascades? des pissevaches tout le temps.

--Des pisse... quoi?

--Je dis des pissevaches. En Suisse, vous savez bien, toutes les
cascades sont des pissevaches.

--Non, je ne comprends pas bien, mais vous avez de l'esprit d'
propos... En effet, ce sont tout  fait des vaches vues par derrire,
mes pauvres cascades... ces bonnes vaches qui donnent de si bon lait, du
si bon beurre, du si bon miel!

--Oh! du miel surtout, Floche!




CHAPITRE III


Le djeuner que Floche avait, par conomie, refus de manger se servait
pendant la monte serpentine du Gothard, tandis que, bats, les
touristes pataient leurs nez contre les vitres sales.

Seuls, Avertie et un couple amoureux se dsintressaient du paysage. Le
couple, comme tous ceux du mme genre, s'entre-mangeait des yeux
au-dessus de l'omelette aux fines herbes et du veau marengo. La femme,
amricaine, trs frache sans tre trs jeune, avait la poitrine libre
sous une toffe lgre. Quand elle faisait effort pour rompre son pain
trop cuit, ses seins en cloches remuaient.

Voil bien _ce_ qu'ils prfrent, les hommes! soupira Avertie en
caressant du plat de la main sa petite poitrine de Fellah. Dieu! que
tout ce monde-l mange de faon commune et mme ce gentil gosse de 13
ans! pensa-t-elle encore!

Elle et souhait  l'enfant une vilaine figure, tant ses vilaines
manires offensaient sa beaut. Quand elle se leva, tandis qu'il
s'empressait poliment pour l'aider  remettre son manteau, elle dit 
demi voix:--Merci beaucoup, mon petit monsieur, et, puisque vous tes si
poli, coutez une vieille dame: lorsqu'on a, comme vous, une jolie
figure, il faut avoir les ongles propres et ne pas manger avec ses
doigts. Et elle partit.

Dans le compartiment, Floche attendait _Gschenen_, la station du
tunnel. On y arrivait.

--Quoi! s'cria-t-elle _Gschenen_! Le tunnel dj! Et mme pas cinq
minutes d'arrt pour se prparer  passer sous ce terrible amas de
rochers et de glace!... Mes sels! o sont mes sels de lavande?

Elle fouilla nerveusement le sac jaune.--Aurai-je le temps seulement de
les sortir?... J'ai peut-tre le coeur malade, qu'est-ce qu'on sait,
aprs tous les malheurs que j'ai eus! J'ai lu dans un journal que l'air
de ce tunnel tait si lourd, si oppressant, si mphitique... Ah! mon
Dieu! nous voil dj dans le trou et je ne trouve pas mes sels, quelle
fatalit! Ah si... enfin!

Et au moment o elle les portait  son nez, le jour rapparaissait.

Un soleil printanier clatait, enflammant les glaciers du versant
italien; il rpandait de l'argent liquide sur les pics froids, assis en
rond comme des juges.

Ils taient beaux et peu sympathiques. Avertie, intimide, dtourna les
yeux; elle finissait par se croire coupable.

Mais le train,  toute vitesse, l'emporta loin de ces monstres.
Lointains, couronns de lgers nuages, ils lui parurent plus
accessibles. Floche, elle, prenait activement des notes:--Je dis:
Versant franais--ct ingnieurs. Versant italien: nature et posie!!

Et quand, par-dessus son paule, Avertie lut ces lignes: Nature et
posie, elle se trouva une toute petite chose  ct de la simple
Floche. Ces mots roulrent plusieurs fois dans sa bouche avec la saveur
d'un bonbon acidul. Nature et posie! que dire de plus? Rien que ce
nom _Bellinzona_, n'est-ce pas dj une romance? Et cette langue si
sensuelle, faite surtout de consonnes pour tre plus douce dans la
bouche et aux oreilles! Et ce temps de printemps tourdissant, quelle
bndiction! C'tait donc tout cela l'Italie?

Dj des ross aux murs des villages. Avertie ajusta son face--main. De
quelle espce? _Multiflora_! Maniaque, elle ne pouvait voir une plante
sans l'affubler d'une dsignation classique de catalogue. Sa passion
pour la nature et la botanique l'obsdait; elle crasait ses amies de
son savoir en citant les titres ronflants, colors, barbares, latins,
dont elle affublait les plantes. Elle plaignait tout le monde, et Floche
aujourd'hui, de ne pas goter l'intimit des herbes qu'on appelle par
leurs noms.

 _Chiasso_, le bruit se rpandit que le train allait stopper. C'tait
la frontire, la douane italienne et la grve des _Ferrovieri_. Quelques
militaires tranaient dj dans la gare pour en tmoigner. Floche se
lamentait. Les douaniers, moustachus, clamrent en sonores paroles la
visite des bagages. Clefs en mains, Avertie descendait, lorsqu'elle
s'entendit appeler doucement par son nom de jeune fille... trange
sensation qui lui donna, en un instant, dix ans de moins. Elle se
retourna et se trouva en prsence de deux jeunes femmes  l'air affable
et tranger.

--Mais oui, Josepha, c'est elle! et les voix s'teignirent dans des
embrassades.

--Comment, Altesses! par quel curieux hasard nous retrouvons-nous 
Chiasso?

Les princesses expliqurent leur voyage vers un oncle mourant. Elles
parlaient d'Edouard, de Guillaume, d'Humbert et de Franois-Joseph, tous
ttes couronnes, comme Avertie et parl de ses frres et cousins;
c'tait trange, cette familiarit dynastique et prnominale sur le quai
de Chiasso.

Jamais ces trois jeunes femmes ne s'taient revues depuis le couvent, o
Avertie avait t leur respectueuse et assez flatte petite amie.

Elle se rappelait les dimanches passs chez la Reine exile,  Passy, o
les Princesses montraient avec orgueil, dans le pavillon isol du roi
leur pre, les drapeaux nombreux jadis enlevs aux rgiments de
l'usurpateur, fans, salis, trous de balles, tachs de sang, mme.
Avertie en avait la chair de poule tant elle se croyait dans le
merveilleux pique. Puis c'tait encore une suite de cadres o, sous
verre, s'alignaient des pices de monnaies de toutes grandeurs et
perces galement au milieu d'un coup de pistolet. Le Roi, tireur
mrite, avait collectionn ces petites gloires  ct des grandes. Son
immense portrait, qui centrait la salle, le reprsentait en uniforme de
gnral, don Juan belltre, et un peu pais. Avertie, enfant, l'et
souhait plus mince, plus thtral encore, plus Prince de Lgende. Mais
l'uniforme brillant, les trophes ensanglants, les damas somptueux
tendus aux murs en faisaient, pour son imagination de neuf ans, un hros
tout de mme assez fabuleux.

Dans ces temps-l, les journes de cong, passes  Passy, commenaient
toujours par des parties de cache-cache. Puis on allait dans la chambre
des Princesses, grande pice blanche et nue, dont l'odeur acre et fade
de renferm, si particulire aux chambres d'enfants, soulevait parfois
le coeur d'Avertie. Trois petits lits en fer, laqus blanc, s'alignaient
le long du mur et une grosse couronne royale aux fleurs de lys d'or
leur servait de baldaquin.

Rien qu'en regardant ses anciennes compagnes, tous ses souvenirs se
prcisrent nettement. Doa Josepha, dans l'amabilit du sourire,
faisait renatre ses enfantines fossettes, tandis que Doa Alicia
s'intressait avec grce  la vie d'Avertie. Leurs dlicieuses manires
taient comparables  une oeuvre d'art; on y gotait un plaisir de
beaut et d'harmonie. Ces infantes, pourtant, taient simples, gaies, un
peu naves comme presque toutes les Princesses; et Avertie pensa  ces
beaux fruits qu'on empche de mrir librement dans les serres, en de
petits sacs troits et bien clos. C'est ainsi que l'tiquette avait d
contraindre ces femmes.

Cependant l'homme des douanes, fonctionnaire assagi par le protocole,
s'approcha avec dfrence du groupe princier, et, englobant Avertie dans
la suite, prit le numro de ses bagages, de ceux de Floche et, aprs
avoir bais les mains de tout le monde, annona qu'on n'ouvrirait point
les colis.

Le temps pressait. Avertie s'inclina, respectueusement elle aussi, vers
les mains supra-patriciennes couvertes de grosses pierres prcieuses et
rentra dans son wagon.

Floche, qui, derrire sa vitre, avait tout surveill, ne revenait pas de
cette aventure.

--Que vous avez de belles connaissances, ma chre! Moi qui les avais
prises pour de bonnes Allemandes. Ah! on est honore de voyager avec
vous! D'ailleurs, de ces trois femmes, c'est vous seule qui sembliez
l'Altesse!

Avertie mprisa un peu son amie pour cette flagornerie, mais... elle se
regarda dans la glace.

Tout s'arrange, dit le sage. Le train partit, malgr la grve, et les
deux amies, heureuses d'avoir chapp  un gros ennui, longrent le bleu
_lac de Cme_ bras dessus, bras dessous, le nez  la vitre du couloir.

--Il est vraiment italien, _mon Como_! affirmait Floche, dont quelques
ts s'taient passs jadis au bord de ce lac. Mais que l'ingniosit
utilitaire des hommes l'a donc dpotis! Voyez-moi ces btisses
crayeuses,  l'infini... et pourquoi y fiche, je vous le demande? Y
manger, y dormir, y faire des salets! Comme si, au milieu d'une si
belle nature, il ne vaudrait pas mille fois mieux tre nus ainsi qu'Adam
et ve, pour vivre d'amour, de racines et d'oeufs  la coque!...
(Avertie se mit  rire.)--Vous! vous n'tes ni srieuse ni potique...
et cela m'tonne beaucoup de votre part, car vous tes trs sympathique!

Avertie fut heureuse de se savoir sympathique, mais surtout de rester si
distante malgr une telle intimit!

Elles approchaient de Milan et leur impatience d'arriver rendait ces
dernires heures monotones et pnibles. D'ailleurs, la Lombardie
qu'elles traversaient, couverte de vignes uniformment vertes--et verts
aussi les mriers trapus--ajoutait au soporifisme. Pourtant
l'enthousiasme classique de Floche fora l'attention de son amie. Par
complaisance, celle-ci regarda, se leva, se rassit, se releva pour
regarder encore, tant de fois qu'elle en prit une mine fatigue.

--Vous tes malade, chre amie? Dieu! que je suis contente. Je vous aime
tellement plus  vous voir des dfaillances. Ils m'avaient tant dit
que vous seriez un turc, que vous me feriez trotter en cercle, que vous
seriez de fer, inexorable ds sept heures du matin! Et voil que c'est
moi le turc, moi la vaillante inexorable! Ah! vous m'tes charmante et
bien sympathique, dcidment! Tenez, voici mon coussin, mon chle et mes
sels de lavande...

Au rythme assourdissant du _tarara-bomn di--..._ des plates-formes, le
train entra en gare.

Les Plerines taient  _Milan_.

Comme elles donnaient leurs tickets, elles aperurent un costume beige,
un chapeau Panama, un nez pointu sous l'ombre de la visire.

--Le Peintre! le Peintre  Milan, ma chrie, quelle joie!

Floche gloussait comme un naufrag qui aperoit une boue. C'tait en
effet le Peintre.

--Nous vous emmenons! lui dirent-elles... Mais quel hasard?...

--Je savais que vous partiez et je suis venu. Renvoyez-moi si vous
n'avez pas de coeur.

--Vous renvoyer! Mais puisqu'on vous dit qu'on vous emmne au contraire!
Prenez nos paquets, _bags, hold all_, couvertures!

Ds lors, elles aussi, voyagrent les mains vides, en Altesses. Avertie
trouva un repos dlicieux  se sentir libre de tout souci matriel et
 se garder entire pour les joies qu'elle s'tait promises. Le Peintre
servirait de fourrier et de chasseur.




CHAPITRE IV


_Milan, Htel de la Ville._

--Mesdames, un bel appartement,  deux lits, 12 francs... nous n'avons
que cela delibre... pas de chambre communiquante pour Monsieur... et
le grant indique le Peintre.

--Mssieu? mais qu'est-ce qu'il peut bien nous faire! reprend Avertie,
indigne.

--Alors, montons, Mesdames.

Il est trois heures, un sommelier--les prenait-on pour des
barriques?--les prcde; il marche comme un prtentieux tragopan. Tout
en circulant dans les longs couloirs, Avertie lit les numros des
chambres, puis sur des tiquettes: _Bains... Jardin..._

--Jardin? Comment, garon, sont-ce les jardins de l'htel qui se
trouvent l?

--Oh! que non, _Signora!_ Il y en a  tous les tages--et sa bouche
voulait tre spirituelle--ce sont tout simplement les lieux d'aisances.

--Ah! parfaitement.

Et elle aima davantage l'Italie d'appeler les cabinets Jardins.

Arrives dans leur chambre, Floche jette ple-mle ses paquets, gants et
chapeau sur les lits. Puis sans mme regarder:

--a! un bel appartement, pour 12 francs, avec vue sur les derrires!
tre venue de Paris  Milan pour voir frire des soles dans la cour d'un
htel.... J'en mourrai!

--Oh! Attendez quelques jours encore avant de vous dtruire,
voulez-vous? Et choisissez vite votre lit! lui rpond Avertie.

--Hum, dans une table pareille, que m'importe le choix d'une litire!

Et elle s'approprie le plus confortable.

Elles avaient dj commenc  ranger leurs menus objets, lorsque Avertie
jeta un regard circulaire, se demandant pourquoi la chambre lui
paraissait si exigu. Partout Floche avait marqu sa prsence,
parpillant sur tous les meubles ponges, chapeaux, brosses et
couvertures.

--Activez donc, chre amie, disait Floche dans sa hte de sortir, tout
cela c'est du temps perdu, du temps prcieux, du temps qui nous cote
deux francs neuf centimes l'heure. J'en ai fait le calcul.

Vite, elles se donnrent le petit retapage, grain de poudre, rouge aux
lvres, coup de brosse; et, dans leur crasse de voyage, pimpantes comme
aux Champs-Elyses, elles descendirent le grand escalier du sympathique
_Htel de la Ville_.

Le Peintre les attendait dj; il leur avait retenu un fiacre et
improvis un circulaire de la premire heure.

Ds la sortie de l'troit et populeux _Corso Emmanuel_, le _Dme_ se
dressa devant elles.

--Cachez-moi a! Cachez-moi a! hurla Floche en agitant--classique geste
de l'horreur--les mains devant ses yeux.

Elle savait qu'il tait de bon ton de dnigrer l'oeuvre moderne.
Avertie, au contraire, sans parti pris, regarda; l'ensemble lui parut
beau, malgr quelques dtails choquants, et la place, un joli plateau
pour ce gteau de noces.

Par les rues ddaignes, ils allrent voir quelques vieilles maisons
aux loggias de pierres denteles et dcoupes en guipure, puis quelques
glises o, pour les prochaines ftes, pendaient aux piliers de grandes
draperies de damas rouge. Les nefs en prenaient des allures intimes
d'alcve dans une lueur pourpre douce et tide.

--J'ai faim, dit Floche tout  coup.

--Parfait, dit le Peintre.--Cocher, _Caf Baldi!_

Avertie s'y crut  Vienne (Autriche): mmes lgances un peu tapageuses
de province riche; aucun de ces raffinements des _Colombins_ et autres
_tea-rooms_ parisiens. Sur les tables de marbre sombre s'accoudaient des
femmes empanaches d'autruche et de paradis.

Floche, aux yeux d'enfant plus grands que le ventre, commanda une orgie
de th, de glaces, de gteaux.... Mais, une fois repue, elle trembla,
puis plit. N'avait-elle pas oubli ses deux principes: conomie et
sobrit?

Ce fut le Peintre qui paya: deux francs vingt.

--Vous dites 2 fr. 20 pour nous tous! 2 fr. 20? Il s'est tromp, le
brave homme! C'est impossible... c'est de la folie! On n'a jamais mang
12 gteaux, 3 glaces, 2 ths, de la bire pour 2 fr. 20! Mes amis, je
suis parfaitement heureuse! Notre voyage ne nous cotera pas un sou!

Ils se levrent sur un Allons, en route! d'Avertie.

--Oui, oui, en route et un peu vite, reprit Floche. Il faut digrer tout
cela, maintenant.

Et le Peintre dit au cocher:--Htel _Modrone_.

Le long du _naviglio_ sordide, o baignait le derrire des maisons, les
pampres d'avril pntraient le dsordre des arrire-offices et
balanaient leurs longs serpents verts sur les oripeaux clatants des
lessives suspendues. Plus loin, Avertie, dpassant ces choses du regard,
s'cria saisie:

--Ah! que c'est beau, Peintre! Qu'est-ce donc que ce balcon? Serait-ce
dj l'htel _Modrone_?

Sur le petit canal, une rampe de forte pierre avanait en rinceaux
compliqus et un peu lourds. Entre de gros arbres pleureurs, les ttes
renaissance et les arabesques sculptes se couronnaient de pousses
tendres. Deux amours sigaient, en motif mdian, sur des coussins de
marbre. Ils embrassaient des cornes d'abondance aux fruits crolants et
dont ils inclinaient lgrement la chute au-dessus de leurs ttes
boucles. Sur la terrasse, un jet d'eau oubli animait la solitude. Le
fond se perdait dans un dcor  doubles ranges de colonnes sveltes et
claires, o les plantes folles et les rosiers exasprs s'crasaient
contre la pierre. Les volets mi-ferms emprisonnaient des vitraux jaunes
et bleus que le soleil piquait ardemment.

La vie s'tait arrte  l'htel _Modrone_ depuis l'poque luxueuse. Et
les deux vieux arbres qui assombrissaient la terrasse de leur masse
pleureuse tmoignaient seuls de la fidlit du printemps aux deux amours
assis sur leur coussin de marbre.

Les Plerines taient pntres. Elles refusrent de s'parpiller en
d'autres plaisirs--mme d'art--et rentrrent  l'htel.

Le soir on s'en fut dner au _Gambrinus_. L, les trois amis retombrent
dans le brouhaha bourdonnant du restaurant universel: dames viennoises
sur estrade dominant les consomms et les macaronis. Ceintures de rose
fan, l'air absent, fardes, ces filles tristes jouaient _Coppelia_.

Ils mangrent  l'italienne. Sur le menu, soupe  la Corneille,
_ravioli, macaroni, rizotto_ et _poletto_.

--Que le beurre est donc bon ici! s'cria Floche, qui en faisait fondre
un petit morceau dans la chaleur de ses coins de lvres; notre cher
Rumpelmeyer a tant hsit  venir habiter Paris, parce qu'il ne pouvait
faire ses tartes qu'avec le beurre de Milan. C'est bien connu, du reste.
Mais il y a encore autre chose de connu  Milan! Ah! oui, les mouches!
Les mouches de Milan! Seigneur! c'est donc vrai... Heureusement que ce
n'est pas encore la saison!

Et ainsi s'agrmentait le dner, pendant que le Peintre sifflotait,
entre les _i_ terminaux et le filandreux rel des mets italiens, les
airs jous par les dames viennoises.

Le _Gambrinus_ tait situ sous l'immense galerie de verre, d'un got
douteux, mais si prise par les Milanais et qu'ils encombrent aux heures
de loisir.

Avertie, en sortant du restaurant, bouscula une petite table macule de
bire et de limonade. Elle mit le dsordre dans un groupe qui, drang,
dcouvrit  la jeune femme un buveur solitaire, dont les yeux perdus
dans l'espace semblaient suivre la fume de sa petite pipe de bruyre.
C'tait Dick! Comment avait-elle pu si totalement l'oublier?

Avec la mme nonchalance botticcellienne, le mme complet _home-spun_,
et sa cravate oeil de truite, on et dit qu'il attendait le plaisir de
biller. Sa main et son poignet, mince dans une manchette ridiculement
vase, plissaient sous la lueur des becs Auer. Ces dtails frapprent
involontairement Avertie. Un peu trouble, elle voulait avancer, se
montrer, lui faire comprendre au moins qu'elle tait l et que, par un
hasard inou, elle l'avait vu. Elle n'eut pas le temps d'agir; dj, ses
deux co-plerins l'entranaient, perdue dans ses penses,  travers la
fourmilire humaine.

Une ruelle sombre, au bout une lueur clatante et le Dme, gteau de
noce dcoup, crayeux, sur un ciel de flamant-rose. Il tait, vu de
cette ruelle sordide,  la fois mystrieux et fantastique. Tous trois
se regardrent avec enthousiasme.

 ce moment, prs d'eux, sur le mme ciel rose, dans sa dmarche longue
et alerte, la silhouette de Dick se profila aussi. Avertie ne douta plus
alors qu'il ne l'et reconnue et suivie; elle mit instinctivement la
main sur son coeur et, la tte dans le ciel et les pieds sur la terre,
elle heurta violemment une masse sombre.

--Oh! mais! s'cria Floche indigne, faites donc attention! Qu'avez-vous
bouscul l? C'est noir... C'est mou... un enfant! Mes amis, c'est le
petit Italien, le pauv' petit Italien qu'on rencontre toujours 
Paris!... a-t-il sa marmotte?

Et elle lui jeta deux sous, dj loin.

       *       *       *

Cette nuit-l, Avertie rva de Dick. Dans une pose de dieu antique, il
l'avait embrasse, enlace. Elle sentait presque encore, au rveil, le
toucher des doigts longs, spatuls un peu, qui, pour attirer sa bouche,
lui avaient soulev le menton. Et son regard! O avait-elle dj vu
cette intensit, cette expression de tristesse et de volupt si
complte? Ce regard qui contenait toute la guerre de Troie!

Floche la tira de ces souvenirs. Elle sortait son nez des couvertures:

--Avez-vous bien dormi? Moi, excellemment. Je vous aime, chre amie--et
elle dploya son mouchoir--parce que vous tes dcidment ado... Oh! l
l! une puce! Avertie, une puce! (Floche sauta  bas du lit)... une
grosse, une norme, marron avec des cuisses longues! Quand je vous le
disais! La sale Italie! Etre venue ici pour se faire mordre par des
puces, vraiment a n'a pas le sens commun! Je suis dgote de tout, 
prsent... Je m'tais rveille si heureuse prs de vous, dans cette
chambre d'htel! Et n'est-ce pas, quand on pense que ces sales btes
vous sucent l'un aprs l'autre, ce n'est pas rjouissant. Si encore
chacun avait sa puce qui vous pique et meure! Et vigoureuse, cette
grosse fauve! D'ailleurs, c'est ainsi qu'on attrape toutes les maladies,
c'est bien connu. Pour comble, ces Italiens, a a le pompon pour vous
les donner, jamais ils ne se lavent!

--Calmez-vous, dit Avertie, les seules puces dangereuses sont celles qui
nous mordent  l'oreille.

--C'est vrai, a? Vous tes charmante! ma chre, vous m'patez... Ce que
vous savez de choses!

Avertie rit:--J'observe, simplement.

--Oh! ce n'est pas votre intelligence seule que j'admire. Ce qui, aussi,
est charmant en vous, c'est que vous avez mes ides, mes manies, comme
d'ouvrir les fentres le matin pour avoir de l'air, se dsinfecter.
(Elle jette un regard circulaire.) Moi aussi, j'observe avec mon petit
cerveau. Ainsi, voyez-vous, a, c'est un fronton du temps de Napolon.
J'imagine qu'il a d descendre dans cette chambre.

--Sans doute, et le numro 13 lui aura port bonheur! 12 fr. par jour,
srement, il y est descendu.

Et ainsi, elles devisrent jusqu'au petit djeuner, qu'elles dvorrent
au lit, en mme temps que leur correspondance.

 dix heures, fraches comme deux sources, elles retrouvrent le Peintre
au muse du _Brra_.

Devant les fresques importantes, Avertie fut empoigne tout de suite.
Concentre et silencieuse, elle s'carta de ses compagnons et s'en fut,
seule,  travers les galeries, essayant de croquer sur son calepin un
mouvement souple, une expression suggestive.  quoi son inhabilet
d'artiste amateur pouvait-elle donc prtendre en face de ces beaux
visages du XVe, o les paupires alourdies et les bouches aux coins
dubitatifs annonaient dj, la venue du Vinci? Le _Saint Roch_ du
Borgognone,  la bouche rassemble et si pure, n'avait-il pas des lvres
d'amante dlaisse, lvres encore gonfles du dernier baiser?

Ah! pauvre Avertie! Devant _Apollon et Daphn_, obsde par le souvenir,
ne fut-ce pas le corps de Dick qu'elle se figura dans celui du jeune
Dieu? L'Apollon, allong, ses belles jambes nues sous une courte
tunique, le cou dcouvert, appuyait, au creux de sa main languide, une
tte charmante. Avertie regarda avidement cette bouche, dont les coins
ironiques, lgrement remonts, corrigeaient la tristesse du regard fix
sur le corps de Daphn. La desse, tandis que ses jambes dj se
nouaient en ormeau, offrait ses seins tendus aux lvres de son amant,
et Avertie l'entendait murmurer, l'amant:--Je sais encore d'autres
baisers!

Eh! oui, pauvre, pauvre Avertie, de par le monde naissent d'autres
baisers, trop tard pour pouvoir y goter. Et Dick ne lui dirait-il pas
aussi: Je sais d'autres baisers?

Avertie soupira.--Le tout, se dit-elle enfin, est de conserver de
jolies guibolles. Ah! Dieux de l'Olympe! Ne me jouez pas au bon moment
le mme tour qu' Daphne. a doit tre trs dur d'tre plante l--comme
un chou--par un Dieu et mme par un homme.

Nanmoins, ces penses alanguissantes attristrent la Plerine. Le coeur
lourd, elle continua  parcourir le muse, attire davantage encore par
la volupt des regards et des corps.

Devant la _Sposalizio_ de la Vierge et de Saint-Joseph, par Luini, elle
retrouva ses compagnons. Ils s'gayaient bassement devant ce
chef-d'oeuvre si vif et si moderne. Saint Joseph, disaient-ils, prenait
la Vierge par la main, comme un bon charpentier qui aurait oubli de se
faire couper les cheveux. Il semblait lui dire en douceur: Viens-tu 
la campagne? en lui coulant un oeil de biais. Et les Saints Anges,
derrire, y allaient d'un pas gaillard,  la campagne! Avertie trouva
cette fresque particulirement douce et attrayante. Comme Luini et t
tonn de les revoir si blanches et si diaphanes, ces cratures sorties
robustes de sa palette, mais plies par les sicles au point qu'Avertie
croyait leurs tons drobs aux chairs nacres et laiteuses d'Anglaises,
ou encore aux dlicatesses des ptales d'azales.

Floche, en bonne humeur par les oeuvres d'art qu'elle avait pntres
jusqu'en leurs molles d'huile--du moins l'affirmait-elle ainsi, voulut
finir la matine chez un brocanteur.

--C'est, parfois, des imbciles comme nous qui ont trouv la perle,
vous savez, un Luini, un Vinci, un Bellini inconnus! Qui vous dit que,
dans un coin de boutique, il ne trane pas une Pita ou un Ex-homme!
(elle voulait dire _Pita_ et _Ecce homo_). Et pourquoi ne mettrais-je
pas le doigt dessus?... On a bien vu des cantinires gagner le gros lot!

Ils entrrent au bric--brac le plus proche. Le combat entre l'avarice
et l'amour du lucre se refltait dans l'oeil indcis ou avide de Floche.
La passion d'acqurir n'importe quoi, mais  marchand-vol, prvalut.
D'une main crochue et fivreuse, elle touchait  tout, jetant ple-mle
les dentelles sur les poteries, les cadres, les brimborions dans les
toffes et les franges. En un instant, la boutique fut  sac. Avertie et
le Peintre, gns, regardaient d'un air inquiet la tte du marchand,
qui, lui, dans l'espoir de la forte journe, offrait obsquieusement sa
marchandise  pleines mains. Aprs de longues et infructueuses
recherches, Floche, dcourage, brandit un objet informe, quelque chose
comme un tambour  dentelle, recouvert de soie verte, cercl de
marqueterie, et que l'homme appelait sa Majoline.

Il en voulait quinze francs.

--Quinze francs! s'cria Floche, mais vous tes fou, mon brave homme!
Croyez-vous que j'aurais drang votre boutique, perdu une heure
prcieuse, au lieu de voir les chefs-d'oeuvre de Milan, pour payer cette
salet quinze francs? Je vous en offre cent sous.

--Mais, Madame, je ne peux pas; il faut que je mange. J'ai cinq petits
enfants. Vous ne savez pas le mal que j'ai moi-mme  trouver du
bibelot... Et ma Majoline est trs belle...

--Non, non! Cent sous, vous dis-je! a fait dix-huit sous  donner 
chacun de vos chrubins, dix-huit sous, vous m'entendez? Quant aux
bibelots, il ne faut pas me coller de blagues. En Italie, ils sont pour
rien, comme les marrons! Tout le monde sait a.

Et mettant la majoline sous son bras, elle fit le geste de sortir.

--Pardon, Madame, excusez-moi. Je ne puis vous laisser ma bote si bon
march. Donnez-moi, au moins, quelques sous de plus... pour m'acheter du
tabac!

--Hum! (et Floche se tourna vers Avertie). Qu'en pensez-vous, chre
amie? Cette affaire crasseuse vaut-elle un supplment? Le tiroir est-il
intact? Regardez, vous qui avez l'oeil... et le bouton? de l'poque?

--Le bouton? Il est charmant, tout cisel, il vaut bien  lui seul les
cinq francs.

--Bravo, bravo!

Alors, s'adressant au marchand:--Eh! bien, mon ami, votre bote me
plat, je consens au supplment de tabac; emballez-la-moi et vous,
Peintre... donnez quelques cigarettes  Mssieu.

Le peintre offrit un paquet et Floche, pendant que tous lui tournaient
le dos, s'adjugea subrepticement un bout de galon qu'elle dissimula dans
l'ouverture de son gant.

Rentrs  l'htel, il leur fallut refaire paquets et valises.

--Jamais, jamais, pleurnichait Floche, je ne viendrai  bout de ma
pharmacie. Je vous le disais bien, on ne peut pas se passer de femme de
chambre en voyage. Baptistine m'avait arrang tout cela trop bien... une
vraie mosaque. Que voulez-vous que je devienne  prsent? Je suis
tellement empote. Si, au moins, vous vouliez m'aider. Mais vous tes
une pure goste; comme toutes les femmes heureuses, vous ne pensez qu'
vous-mme! Si vous ne m'aidez pas, je serai oblige d'emporter tout a
dans les mains.

--Dans les mains! Vous en avez donc une au bout de chaque doigt?
Allons, un peu d'nergie. Faites appel  votre vieux sang de Louis le
Gros, et recommencez-moi votre valise.

--Oh, ma chrie, ne me bousculez pas! Ne prenez pas ce genre. Quand on
me choque, je fais comme le hrisson, je me mets en boule, la tte entre
les jambes et on ne peut plus rien tirer de moi.

--Alors, sonnez le garon.

--Ah! Quelle trouvaille!... Garon!

Un grand dadais se prsenta, les mains flasques. Il empila, bourra et
ferma magistralement la valise... un chef-d'oeuvre.

--Ma chre, ce blanc de poulet a fort bien travaill. C'est comme pour
les accouchements: un coup de pouce intelligent et Pouf! l'enfant
sort... Sauf qu'ici, il fallait le faire rentrer.

Prtes avant l'heure, dsoeuvres, elles attendaient toutes deux dans le
hall. Avertie demanda  Floche:

--Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous emportez toute cette pharmacie
pour dix jours? C'est un peu niquedouille.

--Vous parlez toujours sans savoir. D'abord, j'ai d emporter des
bouteilles de dsinfectant, et le bain de bouche, l'Eau-mre, le ptrole
Rinaldo, l'alcool  brler...

--Qu'est-ce que c'est que a, le bain de bouche et l'Eau-mre?

--Le bain de bouche? Mais c'est pour mon chicot. Tenez, cette dent-l,
elle est superbe, n'est-ce pas? Eh bien, elle descend tous les jours...
L, sur le devant. Je dois lui donner continuellement des lotions
astringentes; sans cela, elle tomberait dans mon potage, dans le
tlphone, ou dans mon estomac, et de l dans l'intestin, qu'elle
perforerait. Et je n'ai pas de quoi me payer Berger, moi.

--Et l'Eau-mre?

--a, ma chrie, c'est un coup de gnie que j'ai eu  Biarritz cet t.
J'ai soustrait dans les baignoires des Salins, petit  petit, 25 litres
d'eau du Briscous. Vous riez? vous n'tes qu'une bte. C'est merveilleux
pour la peau et les rides... on en met une cuiller  caf dans sa
cuvette et on se lotionne les chairs. Mistress Tff, cette splendeur
amricaine, ne se lave jamais autrement depuis vingt ans. Et, moi-mme,
depuis un mois, je me trouve tellement plus raffermie. (Elle tape sur
ses seins qui tremblent.) Vous ne remarquez pas?

Avertie examina sincrement.--N...on..., avoua-t-elle.

 ce moment, le Peintre fit irruption. L'omnibus tait l, tout charg.

--La note! cria Floche. Avez-vous vrifi la note? Vous savez, c'est
tous des filous en Italie. Regardez de prs et sacquez-moi tous ces
voleurs.

De nouveau, aprs la bousculade de la gare, ils se trouvrent assis dans
un compartiment bond.

Tout  coup, Floche cria au Peintre:

--Espce d'tourneau, je suis sre que vous avez oubli mon argent au
bureau de l'htel! Et vous prtendez avoir du bon sens! a n'a pas de
nom! Et c'est le magot! Qu'allons-nous devenir sans argent jusqu'
Venise? J'ai juste vingt centimes pour descendre dans une gare. Allez,
ouste! Allez chercher l'argent et vous nous rejoindrez par un train de
nuit.

Mais Avertie lui fit signe de n'en rien faire; elle dboutonna sa veste,
et plongea la main dans son corset, qui laissa chapper deux petits
rubans roses.

--Mes amis, leur dit-elle, j'ai, moi aussi, un petit magot; il est
pingl  mon corset... Grce  moi, tout s'arrange, voyez-vous. C'est
ma nourrice qui m'a donn cette habitude. Elle mettait ses conomies
dans un petit, sac en taffetas gomm recouvert d'une perse  rideaux. Et
Avertie sortit une enveloppe minuscule  rayures bleu de ciel, borde
d'un ruban amarante. On et dit d'un petit sachet XVIIIe sicle.
Seulement, le gros bouton de corozo venait du Bon March.--Si vous
voulez mes subsides? Ses doigts taient encore dans son corset.

--Oh! la chrie, cria Floche, voyez-la toute prte  nous donner 
tter.

Dans leur compartiment, on les prit pour des comdiens en tourne. Aussi
fut-on plutt familier,  la grande joie d'Avertie, qui fit parler son
voisin. En passant devant une ville, cet homme pronona _Brescia_ comme
s'il et bais ce nom.  cette caresse inattendue, Avertie sentit des
petites fourmis de plaisir lui grimper sur la nuque. Par une ingniosit
trs fminine, elle arriva  lui faire rpter plusieurs fois ce nom
magique, pour en prouver de la jouissance. Les fourmis gagnrent son
cerveau. Elle ferma les yeux. Les fresques du _Brra_ dansrent devant
elle: Saint Roch avec sa plaie chaude et sa bouche mre, Apollon avec la
nudit de ses paules et Dick se dtachant sur le ciel rose,  ct du
Dme... Le reverrait-elle jamais, ce Dick? Se parleraient-ils un jour?
Dans quel Olympe, si ce n'tait ici-bas, l'entretiendrait-elle du got
extraordinaire qu'elle avait pour lui? Un got! Faut-il qu'il se perde 
jamais et que l'autre en ignore jusqu' l'existence?

Devant son impuissance  forcer l'avenir, Avertie se dcouragea vite et
devint nerveuse. Les fourmis descendirent dans ses jambes, o elles sont
suprmement agaantes, comme chacun sait.

--Il faut aller au wagon-restaurant prendre nourriture, dcida
Floche.

L, monde fou, fume paisse et stagnante au-dessus des bouteilles.

Avertie s'nervait  ces repas en aquarium dessch, o les convives,
colls les uns aux autres, ne pouvaient porter la main  leur bouche
sans sentir le contact chaud d'un voisin. Le garon, de sa grce
quivoque d'quilibriste aux ongles noirs, jetait distraitement sur les
assiettes la nourriture claboussante et flasque. Puis il s'vadait, la
serviette voltigeante au bras, dans sa livre rpugnante de maculatures,
mais si ajuste qu'elle avait l'air d'tre cousue sur sa peau.

Quand Floche eut bien frott son couvert et son verre, elle montra
triomphalement sa serviette noircie et dclara qu'elle serait bien
heureuse tout  l'heure de ne pas avoir tout cela dans le ventre.

--Garon! de l'eau minrale, je vous prie! merci. _Cicina_, eau
gazeuse... vente! affirma-t-elle encore. Puis elle lut  haute voix:
Une bouteille par jour... Catarrhe de la vessie, reins flottants,
retour d'ge!... C'est excellent, pour moi, tout cela. Versez, Peintre,
versez-m'en tant que vous pourrez!




CHAPITRE V


--_Verona! Verona!_ Le chef de train s'gosille. Dix heures du soir.
Nuit profonde. Floche se lve, regarde  travers les vitres.

-- Posie!  tombeau de _Romo et Julietta!_ Voyons un peu. Elle ouvre
la fentre.--Quoi? Vrone, cela? Mais, Seigneur! Que c'est laid! C'est
tout noir, c'est tout plat; on ne voit rien, pas une glise... c'est
infect!

Elle dit et se rasseoit.

Onze heures; mme nuit noire.--_Venezia! Vene-zia!_

--Ah! mes chers amis, nous y voil donc, dans le Paradis!

Et Floche se pencha  la portire.

--Je m'y reconnais, je m'y reconnais!!! Elle rassembla les Plerins et
d'une voix de guide qui explique:

--a, voyez-vous, c'est la digue; l, par terre, la lagune,  gauche, la
mer; en haut, le ciel... et en bas, la lune qui se reflte dans l'eau.
Ah! Venezia! Venezia! chantonna-t-elle, les bras en l'air.

Le calme inhrent  la ville qui les entoura sur le quai ds la sortie
de la gare, cette absence de tout bruit urbain, cette sorte de subite
intimit, aprs le vacarme du train et la bousculade vers les issues
trop rares, envahirent Avertie agrablement. Aussitt qu'elle eut mis le
pied dans une gondole et qu'elle se fut assise sur les excellents et
profonds coussins de cuir noir, elle se sentit tout  fait heureuse.

O tait l'impatience fbrile qu'on met gnralement  retirer ses
bagages pour rentrer au plus vite chez soi? Ici on jouait dj la
Romance, on se laissait vivre et on n'avait,  dire vrai, que cela 
faire. La ferie commenait.

Tout alentour, dans les gondoles voisines, d'autres couples attendaient,
eux aussi. Subitement silencieux, calms, pntrs par le charme de la
cit, des eaux douces qui clapotaient le long du bordage, ils semblaient
tous des amoureux en bonne fortune: Venise voulait cela.

Le Peintre et Floche, causant  demi voix, s'taient mis  fumer.

--Que c'est donc bon d'en griller une en gondole! disait Floche.

Avertie se retourna, dgote; fumer  Venise, la nuit, en gondole,
comme au caf! Ah! qu'ils avaient bien un cerveau-Armnonville! Elle les
entendait dbiter mille lieux communs sur les arrives classiques, la
nuit, sous la lune et les toiles. Elle se rappela que, lors d'une
exposition de peinture  Bruges, plusieurs de ses petites amies, se
piquant de bas-bleuisme, lui avaient,  son retour, pos cette seule
question: Tu as t  Bruges? As-tu vu la lune? Non, elle n'avait mme
pas pens  regarder la lune, elle y allait pour voir des tableaux. Mais
l'insistance spcialise de ses amies l'avait intrigue; elle s'accusait
d'avoir, peut-tre, manqu une clipse. Un jour qu'elle parcourait le
trottoir roulant d'un journal quelconque, elle retrouvait, dans une
tartine sur Bruges (_la morte_, naturellement), toute la lune de ses
petites amies. Ah! mon Dieu! Elle l'avait manque, elle, Avertie, dans
le ciel de Bruges, sans doute point sur l'I au clocher du Saint-Sang.
Que l'imprim jouait donc un fort rle dans la vie artistique de ses
petites amies et des grandes!

--Tiens, une glise! dit soudain Floche, dont les yeux s'habituaient 
l'obscurit. Savez-vous son nom, Avertie?

--L'glise de la Gare, rpondit celle-ci sur un son dtach, comme si
elle et parl d'une auberge.

--Oh! trs joli, trs joli! Madame est maussade. Sans doute parce que
nous attendons encore nos bagages. Tra l l l! Mon cher, cette femme
n'a aucune posie dans l'me. C'est dommage. Tirez-moi donc les Petits
beurres du sac jaune. J'ai une faim de loup; c'est dj l'air de
l'Adriatique qui m'appte.

--Quel franais, par-dessus le march! murmura Avertie.

Quand les bagages furent proprement arrangs  l'arrire, le gondolier
demanda:

_Due o solo gondoliere, Signora_[1]?

[Note 1: Deux ou un seul gondolier, Madame?]

La voix caressait; elle passa sur la peau d'Avertie avec un frlement
de grosse mouche en velours.

Ce pays est doux; ce pays arrondit les angles des mots, il n'est que
volupt! et Avertie se retourna pour regarder la tte d'o cette voix
d'or tait sortie! un Bellini  cheveux longs et soyeux, au masque
svre,  la bouche jeune et joyeuse; il poussa le cri rauque dj
oriental, avec lequel les gondoliers se croisent: _A-o-!_ et son
grand corps s'inclina sur la rame dont l'effort silencieux branla la
gondole.

Le long des petits canaux, la voix d'amour retentissait encore avec son
cri sauvage, ou bien, joyeusement, elle saluait la gondole rencontre,
souhaitant la _buona notte_.

--_Addio, addio, Carlo!_ rpondait-on.

Puis, Carlo s'essaya  chanter, mais sa voix tait sourde. Il toussa,
racla sa gorge et cracha pais dans la lagune.

--Ah! tant pis! dit Avertie tout haut.

--Vous dites? demanda Floche.

--Je dis, tant pis, parce qu'il a crach.

--Qui a crach? Carlo? Qu'est-ce que cela vous fait? D'abord, c'est plus
sain pour lui, et puis il y a dj tant de cochonneries dans la lagune!

Avertie le savait bien, mais son Bellini s'tait dpotis par trop
subitement.

Bientt, l'eau sur laquelle voguait la gondole parut lourde et plus
grasse. Les palais et les maisons se dressaient, vastes ossuaires sous
cette lune froide, vade par instant des nuages. Mais Carlo, de sa
belle voix maintenant harmonieuse et qui s'parpillait le long des hauts
murs en ondes dcroissantes, expliquait le chemin parcouru, le petit
canal, le raccourci, le thtre qu'ils dpassaient en faisant monter
l'eau clapotante, sur ses marches de marbre.

Dans les canaux plus intimes, tout devint sonore; les gouttes d'eau,
elles-mmes, qui tombaient de la rame, trouvaient leur cho; la gondole
rasait les murs; jouant au voleur ou au Borgia, les Plerins parlaient 
voix basse.

Ils dbouchrent enfin sur le grand Canal. La lune y pousait la
lagune, tandis que la perspective s'offrait aux voyageurs thtrale,
orne de la parure de tous ses palais, d'une beaut d'Orient dans la
nuit. Au fond, vers la haute mer, semblables  des fts de fort brle,
se dressaient les mts de la _Giudecca_. Enfin, derrire eux, devant
les vulgaires becs de gaz, mergea l'_Htel Britannia_.

Dans le hall, sur les fauteuils et les banquettes, des voyageurs
somnolaient, chle au bras, sacs en main.

--Nous n'avons plus un lit de disponible. Ces dames ont-elles retenu
leurs chambres? s'informa le grant, debout sur le ponton et prt  en
barrer l'accs.

--Oui, dirent ces dames.

--Non, avoua le Peintre.

Le grant le renvoya avec un geste d'homme repu.

--Monsieur, intervint Floche, il est impossible que vous expulsiez ce
jeune homme. Un lit, un simple matelas, et voil de quoi le coucher! O
voulez-vous qu'il aille, ce pauvre garon? Faites-lui mettre n'importe
quoi par terre. Ma chre Avertie, nous ne pouvons l'abandonner ainsi.
Nous le prendrons plutt dans notre chambre.

Elle gesticulait, excite, parlant trs fort. Quelques endormis du hall
soulevrent des paupires vindicatives. L'un d'eux jura. Avertie
dtestait l'esclandre. Elle se sentit subitement un coeur trs dur.

--Taisez-vous donc. Vous faites scandale, vous dites des choses
absurdes. Que le Peintre se dbrouille.

Le pauvre Peintre, pouss au derrire par la dcision d'Avertie, regagna
sa gondole et, _A-o-!_, disparut dans la nuit.

Avertie eut un sursaut de rpulsion en entrant dans les chambres,
offensantes par leur papier sombre, leur plafond de guinguette 
liserons peints, leurs meubles chocolat et leurs marbres poisseux de
crasse humide.

--Heureusement, dit Floche en soupirant, nous aurons toujours la vue du
Canal! et elle s'approcha de la fentre qu'elle ouvrit: horreur! Relents
de cuisine, de friture froide, de marc de caf! Sur le toit voisin, 
hauteur de l'oeil, pelures d'oranges et vieux citrons. Et en face,  le
toucher, un mur cru barrant l'horizon.

--Pouah! fit-elle, pour le coup, c'est trop fort! Mais o est donc le
Canal?

Elle se dirigeait dj vers la chambre d'Avertie pour proposer
l'change. Le grant l'arrta et, d'une voix plutt hostile:

--Pour le prix des chambres, Madame, il n'y a pas de vue sur le Canal.

--Eh bien, je vous en fais mon compliment, Mssieu! C'est complet! Dans
votre htel Britannia (et elle fit vibrer les n avec impertinence), on
se croirait vraiment chez des pauvres,  Grenelle!

Le grant se retira...  reculons.

--Vos amis amricains sont des brutes. N'auraient-ils pas d surveiller
votre commande et se mettre en quatre pour vous, puisqu'ils _vous aiment
tant!_ Vous ne me ferez jamais croire qu'il n'y ait pas d'autres
chambres,  Venise!

--Ah! que vous tes fatigante, ma pauvre Floche! Ne pourriez-vous vous
taire? Quand je pense  tous ces gens qui sont en bas, sans lit, au
peintre qui vogue encore peut-tre, je crois que nous devrions nous
estimer bien heureuses que ces _brutes d'Amricains_ nous aient trouv
ces deux turnes!

--Turnes, vous l'avez dit. Vous tes intelligente, au moins, si vous
avez un sale caractre. Des turnes, oui! On ne vient pas  Venise tout
de mme pour s'enfermer dans des gogues et respirer les eaux grasses!

--Oui, bien sr! Vous voudriez, pour cinq francs par jour, un premier
tage avec salon, billard, bain prpar au lait d'iris... et la vue sur
tout Venise illumin, par-dessus le march, hein?

--Adorable! fichez-vous tant que vous voudrez, nous n'en sommes pas
moins des dupes.... Tiens, le lit est propre... oh! mais il a l'air
parfait. Nous allons dormir comme des plombs!

Au petit rveil, devant le mur cru, les toits, les pelures d'orange et
de citron, elles se rveillrent reposes et d'humeur charmante. Une
lettre de Maud, impatiente de revoir une amie aprs dix ans de
sparation et son mariage avec un Italien, annonait  Avertie sa visite
 l'heure la plus proche.

Cette dernire tait encore  sa toilette--quand Maud entra. Joie
d'Avertie malgr l'encombrement ds patron-minette d'une chambre trop
petite. Aprs les premires effusions, l'ide d'une exploration en
groupe nombreux la navra.  l'avance, elle sentit son me indpendante
comprime en cette msaventure comme un pied en des bottines neuves et
vernies. Elle se fit belle pourtant afin de plaire  Maud qui, en
Amricaine de race, aimait les lgances. Grands dieux de l'Italie!
une robe  trane et un toquet  plumes pour tournailler dans Venise par
une journe de sirocco! Aussi, ds la sortie de l'htel, Avertie fut la
proie de ses nerfs exasprs par la processionnelle ballade.

Il fallut se rendre sans perdre un instant  la _Piazzetta_, o les
attendait le mari de Maud... et aussi Saint-Marc, heureusement. Par des
ruelles amusantes, si troites qu'une ombrelle ouverte en frlait les
murs, ils arrivrent  _San Mose_, la petite glise paroissiale du
quartier.

Avertie, qui n'allait pas  un rendez-vous d'amour, regardait
curieusement les alentours, quand, en levant le nez, elle se crut
dmente.... Quoi! de la neige sur cette glise? Elle se tta, vit le
ciel bleu, le soleil clatant, et ajustant son face--main, elle
constata avec ddain que ce qu'elle avait pris pour de la neige tait
l'amas des fientes de pigeon, agglomres sur les corniches et les
toits. Tout de suite, elle fut mieux dispose et trouva la ville d'une
grande sduction. En passant devant la poste, pourvoyeuse des chres
lettres du B.-A. (car le B.-A. restait encore le Bien-Aim), elle
fredonna, avec son dgot particulier des choses communes, les vers du
bourgeois et subtil Nadaud:

    Celle qui frappe  ma porte
    Et dont je suis tant pris,
    C'est la dugne qui m'apporte
    Les billets que tu m'cris....

Mais sous le sirocco soufflant par les arceaux de la _Piazzetta_, il lui
fallut maintenir ses jupes et son toquet branlant, et marcher ainsi sur
les dalles de la place admirable, sans rien voir, au milieu des pigeons
et du soleil, pour rejoindre Stno, le mari de Maud.

Stno proposa de suite de faire un tour. Avertie, sans dsir, souple
et prte  tout, rsigne  ne rien voir,  ne ressentir aucune motion,
suivit, docile, le troupeau qui, bientt, s'augmenta du Peintre. Ils
s'en furent donc, en bande Cook, au pont des Soupirs o Maud les
photographia gravissant les marches, en souvenir de cette charmante
matine.

Avertie caressa de la main le marbre blanc et poli des pommes de pin
chelonnes sur la balustrade. Elle les aima d'avoir une forme sobre, un
dessin ingnieux, divers et charmant.

Plus tard, elle se rappela qu'on l'avait trane dans la cour des Doges,
au bord d'un puits, au fond duquel elle avait machinalement regard,
sans y voir la Vrit dont, naturellement, chacun avait parl; qu'on
s'tait extasi aussi devant l've nue de _Rizzio_, ronde, faussement
pudique en son geste gauche, le ventre dform par la gestation de Can
et d'Abel, les seins flasques, mais femme de grande noblesse et d'une
dignit Louis XIV! Et qu'enfin, comme on se quittait, elle tait tombe
en arrt devant le _Lion della Carta_.

Camp en fronton au-dessus de la porte du palais ducal, une patte sur
l'vangile, les ailes dployes, la queue fire (pas jusqu' la
trompette cependant!), la gueule entr'ouverte, amre, il surveillait les
entres. Son oeil tait sombre, tragique, presque dur et mortellement
triste. Et c'tait encore le regard de Dick! Avertie dfaillit presque,
comme si elle se ft trouve en rel face  face avec le jeune Anglais.
Cloue devant cette image, oubliant l'ambiance Cook, elle lui vouait,
inconsciente, ses dsirs accumuls. Cette fourrure de pierre, elle la
sentait contre sa poitrine; ces flancs, elle en comptait les battements
sur sa peau, et ses seins  elle s'embrouillaient dans la toison fauve;
ses bras frles et ronds, colonnes roses de Venise, encadraient le
mufle bysantin, ses mains s'enfonaient dans la gueule baveuse.... Et
elle et presque t reconnaissante d'une morsure.

Midi sonna. L'habitude de se ployer aux usages journaliers, aux petites
choses de la vie, la tira de ses divagations. Elle s'achemina vers les
arcades et, avisant un marchand de photographies, elle acheta l'image de
ce lion, si suggestif de l'tre dsir. Puis, la cachant sur sa poitrine
 ct du petit sachet de soie bleue, elle s'en fut au _Vapore_
rejoindre ses amis.

       *       *       *

La _Vapore_ est un restaurant indigne, assez vulgaire, mais typique,
o gens du pays et Allemands de classe moyenne ont leurs habitudes.
Pendant les repas, un vieux chasseur gras,  terribles moustaches, naf
sosie de Garibaldi, sangl dans un multi-boutonn spencer de groom, leur
offre d'un air paternel et farceur des hors-d'oeuvre bizarres et
compliqus. Silencieux et engageant, il fourre tout  coup sous le nez
des convives son plateau garni de crabes farcis, de moules, de homards,
d'hutres, de crevettes, de _canocci_, tous fruits de la lagune.

Ah! ces rpugnants _canocci_, ils fascinaient Avertie comme les noys 
la Morgue hypnotisent les femmes du peuple. La mchancet de leurs
petits yeux noirs et durs subsistait malgr le gonflement de leurs corps
de gras scorpions et rose mal cuit. Que ne vendait-on leur photographie,
Avertie l'et achete sur-le-champ.

Le djeuner propre, confortable, le caf excellent, l'humoristique du
lieu, l'amabilit du patron reposrent les trois amis et c'est fort bien
disposs qu'ils repartirent pour l'Acadmie des Beaux-Arts.

Tous trois, certes, avaient la passion, la religion de la peinture; ils
s'entendaient  merveille sur ce sujet et comptaient parmi les
meilleures les heures passes aux Muses. Consciencieux, ils
regardaient, notaient, apprciaient les Italiens jouisseurs, jongleurs
d'art, aux mes un peu superficielles. Mais la beaut ils l'avaient
sentie aussi et rendue d'une faon si instructive, si intense et joyeuse
que le critique sans peine pouvait donner _quitus_  leur gnie de tout
ce qui lui avait manqu.

Les tableaux du Carpaccio, surtout, ravirent les plerins. C'est dans
leur vrai pays qu'il faut voir ses personnages spars par un mur
seulement de ce grand Canal dont ils taient, quelques sicles
auparavant, l'me et la vie.

L'histoire de sainte Ursule parut  Avertie vivante, gaie; elle en fut
si pntre qu'elle s'identifia  la Sainte. C'tait elle qui circulait
 la cour d'un Roy de la Grande-Bretagne, accueillait son fianc avec
amnit et tristesse  cause de son voeu, puis s'enfuyait en barque.
Elle dormait dans un grand lit  colonnes, recevait la visite de l'Ange
du Seigneur et enfin se laissait massacrer, sans regrets, sans frayeur,
tout naturellement, au milieu de la chaude coloration du tableau et des
jambes adorablement minces des personnages.

Aussi fut-elle un peu tonne quand elle entendit Floche ainsi
interpeller le Peintre:

--Vous voyez sainte Ursule dans son lit? Eh bien, Peintre, c'est tout 
fait Avertie le matin quand elle se rveille au milieu de ses cheveux
roses... toujours frache, elle. Et l'Ange qui touche deux mots  la
Sainte, c'est moi, sauf que je suis fane comme une patte de tortue ou
une cuisse d'lphant adulte, trs adulte mme!

--Pardon, Floche! Vous tes bien l'ange qui touche deux mots le matin 
sainte Ursule, mais c'est pour lui faire et sonner la femme de chambre
et veiller  l'eau chaude et ouvrir la fentre et travailler au petit
fourbi! riposta sainte Ursule en riant.

Il fallut partir, le muse fermait. Avertie eut le soupir de regret avec
lequel on quitte ceux qu'on aime.  la sortie, ils retrouvrent Maud et
le sirocco.

Ah! l'oeil que fit Avertie, harasse, lorsque Floche demanda  faire un
tour  pied dans quelque quartier peu frquent! Maud les conduisit 
_San Trovaso_, o la clbre choppe d'Opra-Comique talait sa gloire
printanire en un balcon rutilant de glycines trop lourdes.

--_Oh! bella, bella glycina della Punta lungo!_ s'cria Floche. Et puis,
ce qu'on est heureux de retrouver en chair et en os ce qui vous
bassine aux vitrines, sur les cartes postales et les poncives
aquarelles! Au moins, ici, on est sr de ne pas tre vol! Voil qui
n'est pas du chiqu!

Ils continurent vers _San Sebastiano_. L'absence des touristes, la
blancheur, la sduction de ce quartier, avec ses petites loqueteuses
dans les haillons desquelles tranait toujours un bout de chiffon vif,
charmrent les visiteurs. Ils furent vite entours d'un essaim
d'enfants, familiers, collants comme des mouches d'orage.

Tout le long du quai de la _Maritima_, les maisons s'offraient  la
rivire et les petits canaux se succdaient, troits, mystrieux,
pittoresques. En face, c'tait la _Giudecca_, ses bateaux, ses navires,
et ses barques... et partout, tout autour des plerins, l'horrible
sirocco. Il tordait les plumes de leurs chapeaux, gonflait leurs jupes
et leurs joues presque.

Fatigue par la lutte, Avertie refusa d'entrer dans l'glise de _San
Sebastiano_. Elle s'abattit sur la borne du seuil. Les enfants qui
l'avaient suivie, opinitres, les femmes en chles, aux regards hardis,
dvisageaient cette lgante  plumes, assise sur une pierre.

Elle gotait ces choses avec tranquillit, hante par ses souvenirs.
Elle pensait que, dans tant de pays dj parcourus elle avait presque
toujours trouv un quartier analogue  celui-ci et des femmes de ce mme
type particulier  la race gitane. Ces femmes taient encore plus
intressantes ici,  cette heure, dans le dcor de ces ponts
Renaissance, avec le dsordre de leur chevelure, la nudit de leurs
pieds tranant dans des socques, et le geste courbe de leurs bras pendus
 la chane de ces puits inous de recherche d'art.

Mais bientt elle entendit ses compagnons ouvrir brusquement la porte
lourde de l'glise.

--Ma chre, dit Floche en sortant, vous tes une folle de ne pas tre
entre. Vous n'avez donc aucune sant, aucune rsistance? Venir jusqu'
la porte de l'glise de Vronse et s'asseoir sur une borne quand on a
derrire son dos pour plus de cent millions de peinture!... Ma parole,
je ne vous comprends pas! Vous ne savez pas voyager.... Moi, j'ai vu
tout cela de plus que vous--et elle fit couler sous son pouce les
feuillets de son cahier de notes--j'en aurai, au moins, pour mon argent.
Avez-vous seulement regard cet amour de garon en beurre frais, l
juste au-dessus de votre tte? C'est saint Sbastien, ma chre! Je vois
tous ses trous... ah! une merveille encore et quelles jambes!

 ces mots, Avertie retrouva sa vigueur pour se repatre de la vue des
jambes longues, minces, muscles dans leur pose lasse, et des mains et
des bras, langoureux de cette trop facile sensualit italienne. La
patine burne, ce que Floche appelait le beurre frais, en faisait le
plus grand charme. nerve, elle billa.

Floche s'enquit:--Vous avez faim, ma chre? ou vous vous ennuyez?

--M'ennuyer, vous rvez? Mais quelle heure est-il donc?

--L'heure du _tea_! dit le Peintre d'une voix de sacrificateur de petits
enfants.

Alors Maud proposa d'aller se reposer au _tea room_, tablissement
_extra-dry_ et o on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees.

On sauta sur l'ide, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce
jour-l, de vibrations d'art.

Le _tea room_ tait bond; cela sentait un mdiocre mlange de caf, de
th et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon,
feutrait le bruit des cuillers et des tasses.

Avertie s'assit prs d'un bow-window, sous un bouquet de lilas norme,
de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache
blouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'taient
largement panouies, perles de sueur embaume. Il y avait tout un frais
pome dans ce paquet de printemps.

Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'tait l'Amrique _for ever_.
Types rellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il et t
difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes taient belles, aucune
n'avait de sduction.

Tout  coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffe de tabac blond
mlang d'arme de vtiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce
n'tait pas cela. O donc avait-elle dj senti pareille effluve douce?
Elle revit dans un clair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne,
le wagon... son oeil dansa dans la pice.

Au fond, du _tea-room_, sous les arcades qui, formant boudoir turc,
cachaient  demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse
venter d'un immense foulard indien un visage inaperu.

Dick, attabl avec la plus somptueuse amricaine du lieu, tait assis
nonchalant, presque tendu, dans sa pose affectionne. Sa compagne avait
une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop
luxuriants, des yeux trop gros, et une lgance provocatrice. Tous deux
s'ennuyaient sans vergogne.

Avertie les fixa avec effronterie.

Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il
s'ingniait  faire sortir des anneaux de fume bleue. Il y apportait
toute son attention. Ses lvres, courtes et paisses, se fermaient 
intervalles rguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme
des amandes fraches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y
goter.

Quand la pipe fut finie, il la rangea dans son tui et posment la mit
dans sa poche, puis il prit un crayon, griffonna quelque chose sur un
programme qui tranait sur la table, plia le papier en quatre, en huit,
en fit une cocotte, s'amusa  la faire sauter de l'ongle et finalement
la garda dans la main.

La belle Amricaine billa en montrant une gueule saine de jeune fauve
et, se levant, donna le signal du dpart. Pour sortir, Dick devait
passer prs d'Avertie. Il s'attarda un peu  payer, se leva enfin, fixa
Avertie qui sentit son me _lui tomber du corps_...[2].

[Note 2: Se le cayo el alma del cuerpo.]

Ngligemment le jeune homme s'approcha d'elle, et sur la table glissa la
cocotte en papier. Avec une dextrit qui la surprit elle-mme, sans
regarder si quelqu'un l'observait, Avertie l'escamota. Son entourage
n'avait rien vu. D'ailleurs, tout ne s'tait-il pas pass avec un
naturel et un flegme admirables? Mais cette cocotte, que
signifiait-elle aprs tout? Une allusion impertinente, peut-tre?...
Qu'en savait-elle?

Cependant son coeur continua de battre; elle et voulu quitter le
_tea-room_ et rentrer  l'htel pour dplier au plus vite le papier. Les
autres, heureux de se reposer, s'ternisaient en oiseux et amusants
propos. Alors Avertie, pour tromper le temps, s'intressa  classer les
gens qu'elle voyait, d'aprs les peintres qui les eussent le plus
volontiers pris comme modles.

Plus tard, enfin, rentre dans sa chambre, elle sortit de son carnet de
notes la petite cocotte en papier. Elle la dplia fivreusement et, dans
un de ses angles, elle lut:

_Demain, dix heures matin, aux Armniens._

DICK STRATHMORE B^{RNT}
GRAND HOTEL

       *       *       *

Au matin, 6 heures, htel du Lido.

Les Plerins ont dmnag. Avertie, fatigue, dort profondment. Floche
s'est dj leve, a ouvert la fentre et s'est recouche. Bientt,
irrespectueuse du sommeil de sainte Ursule, elle rveille sa compagne.

--J'ai sonn la bonne. Pstt! H! Avertie! Vous avez le sommeil lourd,
mon amie, comme une nave paysanne! Et vous avez ferm la porte  clef
hier soir! Quelle sotte manie! Pour les voleurs qu'il y a ici... Et
aprs, le matin, il faut se lever pour aller ouvrir, c'est esquintant.
Allons! Ouste! un peu de nerfs! Vous allez, n'est-ce pas? Trs bien!
Puisque vous tes debout, passez-moi mon crayon, mes notes, mon
pet-en-l'air... Pas celui-l! Quelle empote vous faites... L'autre, le
sale! Ah! que c'est fatigant tout cela! Et cette matine, quand j'y
pense, quel calvaire! Voyez-vous, pour voyager, vous aurez beau dire, il
faut tre jeune, car lorsqu'on a tous ces soins  donner  un vieux
chicot,  un vieux corps, c'est infernal! (La bonne apporte l'eau
chaude.) H! Mademoiselle, ne vous sauvez pas ainsi! Elles ont toutes le
feu au derrire, ces Italiennes! Apportez de l'eau chaude, cinq ou six
brocs, et un peu vite, s'il vous plat!

Elle se lve, lave la cuvette, le verre  dents, le bidet, fourbit,
astique, en parlant de microbes, de la contagion et s'ablutionne ensuite
 grande eau. Maladroite et cosaque, elle s'enduit d'une paisse couche
de savon qui mousse, mousse et gonfle et coule de ses membres tout
autour d'elle comme de la pte  frire. On dirait _Max und Moritz_
sortis du ptrin de M. Boeck! La mousse de savon gicle et crpite sur
tous les objets de toilette. Par terre, ce sont des lagunes, des rigoles
fines; les serviettes tranent  et l sur les meubles, dans les
flaques, partout, toutes commences... Cependant la comtesse Floche ne
s'est pas lav les pieds depuis Paris! Quand Avertie s'en tonne,
abasourdie:

--Oh! ma chre, qu'est-ce que cela signifie de se laver les pieds quand
on a la peau sche? Et je vous prie de croire que je l'ai sche, moi!
Cela donne des cors de se laver les pieds, a tendrit la peau... Les
fantassins ne se les lavent jamais, eux! c'est dfendu.

Sa chemise passe, elle noue, en petite nonnette ronde, glace de sucre
ros, les rubans de satin entre ses seins un peu mrs. Puis,
soigneusement, elle s'enduit la figure de pommade.

--Ma pauvre amie, pouvez-vous me passer votre glace? J'ai la tte si
grosse qu'elle ne tient pas dans la mienne.

Elle se coiffe avec soin, se fait une aurole bouffante de cheveux d'or
autour de son masque gouach et commence  s'habiller.

--Pouvez-vous me sangler, Avertie? Savez-vous?... Vous tes la
complaisance mme et la vie avec vous doit tre adorable. Je sens que je
ne pourrai plus me passer de vous aprs le voyage. Baptistine,  ct de
vous, sera de la crotte de lapin! Ce que je souffrirai, n'y pensons pas!
Sanglez! allez, encore! jusqu' la petite marque de crasse sur le lacet
rose; c'est le cran. Ouf! il me faut absolument maigrir, Altmar n'aime
que les joncs!

Le masque blanc se retourne vers son arrire-train pour voir si tout est
bien correct et s'chappe sans remercier Avertie.

Celle-ci consulte sa montre: 9 heures, et tant de choses  faire encore!
Par quel miracle avait-elle pu finir sa toilette et s'habiller  son
tour? Elle prend la glace, regarde sa nuque, y passe une main remplie
de bergamotte, s'en inonde le cou et les paules, endosse une blouse
lgre, un costume court, pose son canotier sur ses cheveux couleur
d'ambre, prend ses gants, un chle, une ombrelle.

--Quoi! vous partez? lui demande Floche interloque. Qu'allez-vous faire
 cette heure? Un Vendredi Saint! Ah! oui, vous confesser...

La voix de Floche rsonnait encore dans la chambre qu'Avertie descendait
l'escalier.

Sur le mica scintillant de la lagune, frache comme une opale en son
noir crin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixs sur le
couvent des Armniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants
de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux...
Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait
l'attente dlicieuse de la minute o elle retrouverait Dick. Elle ne
regardait ni les jolies voiles latines inclines l-bas sur l'horizon
bomb, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier pench sur le
mouvement rgulier de la longue rame...

Enfin les cyprs se dtachrent tout autour de l'lot, semblables  ces
minces chandelles de fte entourant les gteaux de son enfance. Puis ce
furent la petite maison blanche gaye par la floraison des arbres
fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge
pompen et l'image rflchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse.

Sous le porche dsert la gondole accosta mystrieusement.

Avertie perut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout
disparut: Dick, flegmatique et beau, la reut dans ses bras.




CHAPITRE VI


Silencieux, cte  cte, ils entrrent dans le couvent. Des arceaux
lgers formaient un clotre arrondi autour d'un jardin. Alourdies de
maturit, des roses pendaient parmi les boutons prsomptueux, mls aux
jasmins jaunes et aux chvrefeuilles dsordonns qui s'accrochaient aux
arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafrachie par
le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauch, des tulipes et des
anmones, par paquets disposs  et l, semblaient les bouquets peints
d'une dlicate toffe indienne. Au fond un vieux cdre clatait de sve
au bout de ses branches molles; et un magnolia  feuilles claires et
vernisses marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Prs du
jet d'eau, un chat blanc se chauffait au soleil. Derrire de grands
arbres, un banc rustique invitait.

Dick et Avertie, sous le clotre, regardaient ensemble ces choses
charmantes et quites. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha
doucement la manche d'Avertie pour l'carter du puits dont la chane
tait encore humide.  leurs pieds, de chaque ct de ce puits, sur deux
tagres de bois symtriques, des cinraires varis closaient au
soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les
bleus tristes et ples jusqu' l'azur dlicat et mouchet, jusqu'aux
indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetire et de serre
taient clatantes de beaut saine.

Comme Avertie baissait la tte, blouie par trop de lumire, Dick la
prit par la main et l'entrana doucement vers le banc rustique o ils
s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les runit toutes deux
contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son
ineffable et grave regard la pntrait. Elle sentit ce regard descendre
jusqu' son coeur et s'y reposer.

--Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupires d'Avertie
battirent lgrement). Et puis vous tes si jolie, _darling_... Comment
vous oublier quand une fois on vous a regarde? Vos yeux ressemblent 
des oiseaux bleus, ou  ces fleurs que nous venons de voir. Et vos
cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre fil, comme j'en ai vu de
semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en
Angleterre _A rose bud_, oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous
trs fche, vraiment, si je vous embrassais?

Il parlait d'une voix basse, confidentielle, ardente,  laquelle donnait
plus de poids son accent tranger.

Avertie ne le quittait pas des yeux; elle avait un plaisir
extraordinaire  se sentir si prs de lui, si prs que lorsqu'elle le
voudrait elle serait dans ses bras, contre sa poitrine. Quelquefois,
dans ses promenades d'art, aux muses, sous les vitrines, elle avait eu
la mme convoitise de vouloir saisir, palper dans ses paumes les objets
admirs. Les cheveux de Dick, fins et bien peigns, faisaient ressortir
la petitesse de sa tte. Ses vtements taient tout  fait dans le got
britannique, de teintes mlanges comme les landes d'cosse et les
champs marachers (en tout autre moment Avertie les et nots, chins,
jaune et rose sur fond verdtre). La recherche de son linge, l'odeur
mme de tout son tre (vtiver et _gem of gem_), se mlait  celle du
jardin, tout cela concourait  faire ressortir la lgret harmonieuse
de son corps, sa grce souple de Mars botticellien et l'intense
expression qui lui tait si particulire... Avertie perut soudain
qu'elle l'aimait!

L'me flottante, elle fut sans rsistance. D'un geste doux et imprieux,
Dick l'attira contre lui et l'embrassa longuement. Puis il s'en dtacha
un peu, pour la regarder...

--Que vous me plaisez, _darling_! Je n'ai jamais rencontr quelque chose
d'aussi sduisant que vous, si ce n'est parmi les fleurs... Depuis
Lucerne--dans le wagon, vous vous souvenez?--j'ai toujours pens  vous.
Je vous ai suivie; je vous ai trouve. _Dearest_ (et sa voix se fit
douce comme un souffle qui expire), embrassez-moi...

Avertie hsita, puis avana les lvres; et lui, violent, convuls tout 
coup, se jeta sur sa bouche comme sur une proie. Sa figure crispe
devint presque brutale. La jeune femme, surprise, se dgagea
brusquement.

--Oh! Chre, murmura-t-il, obstin et insinuant. _Don't_... c'est
seulement parce que, ce moment, je l'attendais depuis trop longtemps! Et
puis, vous tes... capiteuse, _darling_. Voyez, je serai docile. L...
revenez sur mon coeur...

Et il ferma les yeux.

Avertie le regarda: sa figure avait, dans ses lvres entr'ouvertes et le
pli de son front, une expression de bonheur et de souffrance. Mais comme
elle s'inclinait pour lui donner un baiser d'oiseau, elle sentit la
bouche puissante enserrer ses lvres fraches et minces.

La cloche du couvent sonna l'anglus. Ils se dsunirent.

Sous le porche, cachs par la verdure du jardin, les deux jeunes gens
virent dfiler les novices armniens assombris de longues soutanes de
drap dur; elles clapotaient sur leurs rustiques et larges brodequins.
Ces jeunes Orientaux avaient des ttes brunes, exotiques,
inconfortables, presque simiesques. Leurs faces, trs jeunes, taient
salies de poils follets. Les yeux baisss exagrment, les mains
jointes, ils sortaient de la chapelle pour gravir, au fond du clotre,
un large escalier de pierre. Quelques-uns s'appuyaient  la rampe de
marbre ros, toute luisante au soleil de la polissure des sicles.
Avertie regarda ces mains calleuses, voues, par la chastet,  la seule
caresse des rampes d'escalier! Elle les compara aussitt aux mains de
Dick, longues, exsangues, blanches, et qui gardaient un aspect de
concupiscence et de volupt. Elle soupira. Comme ces contrastes taient
sduisants et dangereux!...

L'heure avanait. Il allait falloir se sparer. Elle se leva et toute
son attitude fit comprendre  Dick qu'elle ne cderait pas, s'il tentait
de la retenir. Mais elle regarda une fois encore cette bouche
tentatrice; comme pour la sceller, elle y posa son doigt. Puis elle
s'vada  travers les bosquets.

Sous le clotre, aux abords de la chapelle, un moine qui rangeait les
livres de cantiques, ds qu'il l'aperut, s'informa des dsirs de la
_signora_. Elle demanda  visiter la chapelle et les collections du
couvent.

Un peu ivre encore, elle gravit le mme escalier par o, tout  l'heure,
taient passs les novices. Elle posa sa belle main libre sur la rampe
rose, douce au toucher comme une peau glace et, sur le premier palier,
par la baie ouverte vers le jardin, elle chercha le banc rustique. Dick,
qui l'avait suivie des yeux  travers l'ajourage des pierres, se leva
ds qu'il l'aperut et, par un geste indfinissable--menace ou baiser--,
il eut l'air de lui envoyer son coeur.

Avertie quitta aussitt l'embrasure pour suivre le moine dont le
trousseau de clefs sonnait  la ceinture de cuir. Il s'occupait,
raconta-t-il, de philologie et de littrature. Il parlait sept langues,
avait lu Barrs, Byron et les Bibles hbraques dans le texte. Sa
figure jeune tait douce et ple, un peu crole, encadre d'une barbe
rare et trop fine. Ils causrent de France et d'Armnie, et des
passionnantes tudes de son Ordre. Puis il la conduisit  la salle des
collections. Il lui montra avec fiert,  ct de l'encrier de Lord
Byron,--celui dont il s'tait servi pour crire _Don Juan_,--des oeufs
d'autruche, des cheveux du comte de Chambord, des poupes indiennes en
terre cuite et quelques autres chantillons de semblable valeur, o le
moine gotait videmment du mystre, du merveilleux, du surnaturel.
Avertie, fatigue et distraite, dcida d'arrter l sa visite
domiciliaire; elle s'en excusa auprs du prtre qui, poliment, lui
offrit de la reconduire  sa gondole. Et ainsi, prs de la robe noire du
saint homme, elle traversa le soleil et les odeurs capiteuses, qui
montaient de toutes les plantes de ce jardin dont la dilection divine
s'tait mue pour elle en volupt.

Dick tait parti; seul le chat blanc se chauffait encore au soleil, en
rond, prs de la vasque. Entendant les pas proches, il eut peur et se
sauva. Fini, pensa Avertie, tout est fini!

Elle longea des corridors svres et passa devant le rfectoire. Une
doucetre odeur conventuelle se mlait aux relents d'huile chaude. Et le
dgot la prit de cette vie close, touffe et compressive. Elle eut
piti des moines. Puis, l'instant d'aprs, elle les envia. Ils ne
souffraient pas, eux! Et elle allait souffrir, peut-tre? Bah! Vivre!
Vivre la vie, elle voulait vivre avidement,... et, s'il fallait payer...
eh bien! elle paierait!

Trouble, cependant, fatigue en son coeur, elle remonta  regret dans
sa gondole. Sur les coussins, prs de son chle, tait piqu un petit
papier; elle lut: Vous tes mon ibis rose... je vous reverrai.

La certitude d'inspirer  cet tranger un amour subtil et assez
singulier pour tre compare  un chassier la remonta et aussi
l'orgueil d'avoir subjugu, jusqu'au respect, ce beau garon. Une gaiet
douce lui vint--l'ibis, l'ibis rose!--et elle se sentit moins
trouble, ds que la gondole eut repris le chemin de Venise.

Le soleil chauffait derrire des bues d'orage; les petits lots de
sable et d'algues amoncels issaient de la mare basse, s'efforant 
devenir des terres stables. Bientt, Avertie s'intressa tout  fait 
la contemplation du paysage. C'tait, dans la nacre rose et rpandue
sur toutes choses, le mirage du dsert.

En retrouvant ses amis, elle rcupra, au mme moment, son quilibre.
Vraiment, elle venait de rver une belle aventure, et, quand Floche lui
demanda si elle s'tait bien confesse, ce fut avec certitude qu'elle
rpondit:--Excellemment! J'ai eu affaire  un Pre trs agrable.

Puis elle s'occupa de suite des projets de la journe; avaient-ils
retenu Carlo pour la visite des petites glises?

--Oui, oui, tout est organis, rpondit la comtesse Floche. Carlo nous
attend au ponton. Ah! ma chre! Il est sympathique en diable, notre
Carlo! Je le regardais encore dans la gondole, ce matin, en vous
attendant. Il avait l'air d'un grand singe, hideux, sale, dgotant! Je
l'adore!




CHAPITRE VII


Les femmes commodment installes sur les gros coussins de la gondole,
le Peintre assis par terre  leurs pieds (le derrire un peu mouill),
tous taient heureux et retrouvaient l'impression de l'arrive, la
simple satisfaction, le bien-tre de se laisser glisser sur l'eau, 
travers la Ville Incomparable.

Avertie, le bras allong, tenait une des petites mains de cuivre qui, de
chaque ct du bateau, maintiennent la cordelire en laine noire  gros
pompons.

--Floche, avez-vous regard ces mains? dit-elle. Sont-elles assez
vivantes et fermes d'expression? Et ce pouce aplati vers l'ongle, il a
toute une physionomie! J'en ai connu un semblable: c'tait celui de
James Two. Il synthtisait plus sa personne que sa figure... il
synthtisait sa nature d'me. Comme il m'aimait, si je le lui avais
demand, James l'et coup pour me le donner...

--Vous donner son pouce! Quoi? Celui en viande, le vrai dont il se sert
tout le temps? Vous croyez cela, vous, une femme suprieure, qu'un homme
vous aime assez pour se couper un doigt? Ah! laissez-moi rire, Avertie.
Vous en avez quelquefois de bonnes, ma pauvre amie! Quelle jeunesse! Et
faut-il que vous ayez peu souffert!... Moi, je sais bien que c'est tout
au plus les ongles que les hommes se coupent, par amour de vous!

Avertie sourit de la tirade et pria Carlo de lui vendre les mains de
cuivre. Tout de suite, le Peintre voulut lui en faire hommage; elle s'en
ferait monter un manche d'ombrelle.

Mais Carlo refusa; il aimait sa gondole. Pourquoi l'aurait-il
dpouille, lui qui la soignait comme une belle femme? Car ces objets
taient anciens et le modle introuvable... Le Peintre insista, monta
les prix, sortit une pice d'or. Quel pauvre gondolier et pu rsister?
Sance tenante, Carlo dvissa les mains et les remit au plerin. La
cordelire pendit, les pompons noirs tranrent sur les banquettes...
quelque chose de dsordonn, d'inharmonieux, entra dans la gondole; elle
fut comme dflore.

Avertie eut le sentiment trs net qu'elle agissait en bourgeoise, en
barbare. Cette main de gondole! Avoir attendu quelques sicles pour
devenir le manche d'ombrelle d'une Parisienne! Ainsi, elle dplaait un
point de beaut, elle dparait une belle chose! Elle compara son me 
celle d'une Amricaine et pensa avec dgot que l'amie de Dick et agi
pareillement. Pourquoi ne pas renoncer  cet enfantillage, remettre le
cuivre en place, pour l'harmonie des choses universelles?

Un vieux hanneton en souquenille tte de ngre, qui happa la gondole de
son crochet,  _San Giovanni e Paolo_, coupa court  ces rflexions.

--L'glise des tombeaux des Doges, annona le Peintre d'une voix
sentencieuse.

--Dieu! qu'ils m'ennuient, ces Doges! s'cria Avertie, et elle regarda
le porche d'un oeil maussade.

Pourtant, de dlicates, colonnes de marbre rose, torcines en gros
cble de navire, encadraient les sculptures des montants. Avertie releva
ses jupes et regarda ses jambes pour voir si,--torcinage  part,--elles
n'taient point de la mme sveltesse. Puis, toujours hostile  l'glise,
elle s'en fut vers deux lions, en bas-relief contre les murs de
l'hpital voisin. L, elle tait  son affaire; leurs regards tristes et
ddaigneux l'attiraient invinciblement.

--Floche, venez voir avec moi ces beaux lions de Lombardo.... Ils valent
tous les doges et leurs tombeaux tarabiscots. Voyez-moi cette queue
qu'ils ramnent devant eux en trane d'impratrice!

Floche, gouailleuse un peu:--Eh, chre amie, vous n'avez pas vu cette
touffe poilue du bout...? On dirait une main de singe! C'est trs
curieux, en vrit!

--Mais c'est magistral, simplement. Quelles notes prenez-vous donc?
Laissez-moi lire: Noble attente de ces portiers de pierres..., yeux
tristes  la vue des malades de l'hpital... Fauves mats sous le ciseau
du gnie...

--Mtin! vous allez bien! Quant  moi je veux vous confier que depuis
quelques jours je suis amoureuse, oui, amoureuse de tous les lions de
Venise. Concevez-vous cela?

--Vous tes une folle... Mais vous me fascinez. Je vous trouve trs bte
et trs intelligente... Je ne peux pas vous suivre dans tout ce que vous
dites. Vous me troublez, vous m'ahurissez... car, enfin, j'ai du sens
commun, moi!

Il fallut pourtant entrer  l'glise. Avertie laissa ses amis circuler.
Elle s'assit  ct d'un autel en pierre jaune que le guide ne
mentionnait pas et qu'elle n'aurait certes pas remarqu si elle ne
s'tait arrte auprs. Deux sphinges tranges le soutenaient. Elles
avaient des ttes et des seins de femme, des griffes de lion et des
queues de dauphin. Sur le marbre poli de leur poitrine et de leurs
paules, l'ocre doux s'teignait dans du jaune plus ple et crmeux;
leurs ttes douloureuses semblaient excdes du poids de la table
sacre. Il y avait de l'obstination et de la douleur dans leurs regards,
leurs bouches et leurs fronts ttus, dans leurs queues trop enroules,
et leurs ongles crisps de rage concentre d'tre l pour toujours!...
Les passions aussi, ne vous crasent-elles pas toute la vie? Elle
l'avait entendu dire par des gens  grands fracas, des passionns, des
agits,--mais tait-ce bien vrai?--qu'on ne peut jamais s'affranchir.

S'affranchir, la belle affaire! Mme devant les Sphinges de San
Giovanni, elle trouvait, au contraire, qu'il fallait une vie de lutte et
d'nergie pour, seulement, conserver.

Nanmoins, elle aima la douleur inquite des marbres symboliques. Ces
Sphinges taient belles. Elle sympathisa avec leur impatience rsigne
et, finalement, guide par son constant instinct de volupt, elle
s'approcha de l'autel, ta ses gants et passa le long de ces corps polis
une main caressante et douce.

Mais Floche, dj de retour, s'cria:

--Vous avez eu bien tort, chre amie, de ne pas nous avoir suivis. Nous
avons vu, avec dix sous de pourboire seulement, une srie de Vronse en
rparation, accrochs  des chafaudages de pltriers, salis, tout
trous, tout noircis, magnifiques! Et aussi, un immense chandelier,
superbe! On aurait dit du vieux plomb au rebut, une belle patine!

Avertie s'amusait toujours de l'imprvu des discours de sa compagne. Son
pied glissa avec indulgence sur les dalles roses en marbre de Vrone et
son coup d'oeil essuya au passage la poussire des stalles chapitrales,
en buis lisse, aux teintes luisantes de caramel.

--En voil assez, pour les petites glises! proposa Floche. Allons voir
_Santa Barbara!_

Le vieux hanneton en haillons, pour ranger  quai la gondole, la happa
de nouveau comme un beau chiffon saisi au fil de l'eau. Ils embarqurent
et bientt Carlo les accosta  _Maria Formosa_.

Mais, la _Santa Barbara_, la perle de Venise, tait, sous son voile
violet, invisible aux visiteurs. Le peintre et Floche, dus, s'en
rongeaient les poings.

--C'est un peu fort, disait-elle! Cette _Barbara_,  qui la
montrerait-on, donc, si ce n'est  nous?  tous ces vieux derrires qui
trament dans l'glise, peut-tre? (Et elle dsignait du doigt quelques
dvotes prosternes sur les dalles.) C'est stupide de voyager dans ces
conditions! Misrable Peintre! C'est vous qui nous avez conduites ici.
Vous tes un nigaud, un maladroit.... Vous ne savez jamais vous
dbrouiller. Vous n'tes bon  rien!

Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne
et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre:
_Barbara_ apparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel,
froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin
d'oeil.

Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste
brutal, au risque de dchirer le rideau sacr, il saisit le Peintre par
les poignets, lui arracha la canne sacrilge et la brandit au-dessus de
sa tte avec un beau mouvement d'Italien de comdie. Puis il se mit 
vituprer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement.
Pour le calmer, le Peintre dgagea une de ses mains et saisit dans son
gilet une pice d'argent que le forcen, du bout de son coude, envoya
rouler au fond de l'glise, en roulant, lui aussi des yeux blancs et
ronds. Puis il lcha tout, remit poliment la canne dans la main du
Peintre et,  pas compts et srs, il alla rejoindre la pice d'argent
qu'il empocha.

--Ah! _Santa Barbara!_ Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'tre
assassine, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous!
Nous l'avons chapp belle!... Comment l'avez-vous trouve cette Barbe,
patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre  l'aise, je vous dirai
que je ne la trouve pas. a a beau s'intituler la Perle de Venise,
ce que je ne gote pas, je le dis sans honte!

--Il parat qu'il faut la contempler des heures pour en tre pntr....

--Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche.

Ils firent le tour de l'glise; il y tranait une odeur d'encens, tide
encore; quelques vieux dos vots par la prire se tassaient derrire
les piliers; des chles typiques et gracieux circulaient dans la nef.

Prs de la sortie, les visiteurs aperurent un groupe qui tenait
conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gne de
buveurs autour d'une table d'auberge. Une mre, dans un mouvement de
tendresse charmante, avait appuy sa figure contre celle de son petit
pos sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protgeait de son chle 
la faon du Carpaccio. Tout ce monde tait  son aise, naturel et
harmonieux. L'me de Venise flottait autour de ce vivant tableau,
qu'Avertie pressentit tre un bien plus grand trsor pour la Cit que
cette Perle  peine entrevue derrire ses voiles de damas.

Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se
lamenta:--Aller en fiacre, une fois rentrs  Paris, ce sera affreux
aprs Venise et le gondolage! Toujours un gros derrire devant votre
nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au
moins, en gondole, on respire  plein poumons l'odeur des immondices de
la seule lagune!

--Soyez patiente, Floche. Carpaccio,  _St Giovanni degli Schiavoni_,
nous ddommagera.

Carlo les dbarqua  l'entre d'une ruelle loqueteuse o schait le
linge plus soigneusement lessiv en vue des rjouissances pascales. Les
draps pendaient en drapeaux de fte bourbonnienne; les chemises et les
jupons, gonfls par le vent, jouaient les grotesques en baudruche....

_T-t t-t!_ La corne joyeuse du marchand de journaux appela de la rue
les clients haut-logs. Aussitt, des fentres descendirent des petits
paniers, maintenus par de longues ficelles, grosses araignes
dgringolant par saccades; puis, le journal reu, les araignes
ravalaient leur fil, pour remonter avec leur proie. _T-t, t-t_, le
son aigrelet retentissait plus loin.

--Les corbillons! Les corbillons! Qu'y met-on? s'cria la comtesse
Floche, qui avait du Grand Sicle. Mais voyez-moi a! C'est indit,
divin, c'est  mettre dans tous les journaux... et puis, c'est gracieux,
mystrieux, cette chute rapide et silencieuse d'osier blanc m par
d'invisibles mains! Je suis bien sre que l'histoire de saint Georges ne
nous plaira pas autant, tout  l'heure!

Mais, justement, le bedeau tait  djeuner et ne se pressait pas de
venir ouvrir son glise. Au bout de quelques minutes, Avertie proposa 
ses amis de planter l saint Georges et son bedeau. Ils se jetrent sur
cette ide avec d'autant plus d'enthousiasme que sonnait dj l'heure
creuse du djeuner.

Sur les canaux, tachets de pelures d'oranges, une odeur nausabonde
tranait; un bateau charg des boues de la ville les croisa.

--Floche? C'est le moment de respirer  pleins poumons! cria Avertie.

--Ah! Grands Dieux, ma pauvre amie, est-ce assez sale cette Venise! Et
faut-il que ce soit tout de mme beau pour qu'on supporte toutes ces
cochonneries!

Enfin, ils arrivrent au _Vapore_, heureux de humer des odeurs fraches,
fussent-elles de cuisine, et de pouvoir se reposer, assis autour d'une
table sympathique.

       *       *       *

Un gros nuage venait de rabattre les Plerins sous le pristyle de
Saint-Marc. La masse des pigeons chasss par l'averse s'y tait
rfugie aussi. nervs, excits par l'lectricit ambiante, hrisss,
la queue en ventail, battant des ailes, ils se becquetaient sur les
chapiteaux des colonnes, puis, satisfaits, lchaient leurs petites
ordures.

Avertie voyait l'ombre de leurs gestes se profiler sur les mosaques
d'or,  ct de l'histoire de No, histoire sans pudeur, elle aussi, et
trace avec la navet des mes simples.

--Regardez donc, Floche! demanda-t-elle. Avez-vous jamais vu No nu? Le
voil tendu sur son lit, ivre, des poils partout... et en mosaque
encore! Sem et Cham en sont honteux.

-- quoi voyez-vous a?

--Au bout de leur nez... Ils viennent recouvrir leur pre. Voyez le
grand manteau qu'ils apportent. Quant  Japhet, il est rest dans un
coin, avec la bombance,  dire des salets.

--Et aprs... Cette histoire est passionnante. D'o la tenez-vous?

--D'o je la tiens? Elle est bien bonne! Et l'Histoire Sainte alors!

--Ah! ma chre, rpliqua Floche offusque, j'ai eu tous mes brevets--il
y a bien longtemps, c'est vrai,--mais dans l'histoire Sainte, il n'est
question ni de poils, ni d'hommes nus en mosaque, ni de lits o ils
sont couchs....

--Chre Floche, vous tes un ange et je vous aime. J'ai d lire, moi,
des Bibles non expurges, voyez-vous!

Et elle leva le nez vers la coupole:--Tiens, le dluge? Dsirez-vous que
je vous en raconte aussi l'histoire? Trois petits hommes dans une grande
barque voulaient rentrer chez eux... Mais regardez donc les mosaques,
Floche, ou je ne raconte pas. Donc ils voguent sur de l'eau d'or et un
gros pigeon vole sur leurs ttes...

--Allons, Mesdames, il faut entrer dans la basilique, vint dire le
Peintre. Si nous nous attardons ainsi aux bagatelles de la porte....

--Ah! s'cria Floche dcourage. Voil maintenant que cet autre appelle
le Dluge une bagatelle!

Et la figure dsole, poussant un soupir, elle rattrapa son amie qui
dj entrait  l'glise.

La sduction de l'ensemble, l'atmosphre gnrale de Saint-Marc
subjugurent de suite Avertie. Elle ne se demanda pas si c'tait une
glise, un temple, une synagogue, mais elle sentit qu'une magnificence,
un merveilleux la transportaient dans un monde inconnu dont la magie
l'tourdissait. Quand elle eut peru que Saint-Marc avait gard la
saveur originelle de ses splendeurs anciennes, l'arme puissant de sa
paenne ambiance, Avertie se prlassa dans un sentiment de plaisir
absolu. Elle eut une rvlation de choses insouponnes, dans la vision
reposante d'une harmonie ferique. Et ces vers chantrent dans sa tte:

    L tout n'est qu'ordre et beaut,
    Luxe, calme et volupt...

Puis ses regards se posrent sur les dtails et s'y complurent; elle
subjectiva son admiration. Elle et voulu--Impratrice ou Dogaresse--se
promener, s'asseoir, trner au milieu des mosaques... elle et voulu
tre Celle pour qui toutes ces splendeurs eussent t faites et se
sentir, surtout, le point culminant de beaut ncessaire  l'harmonie de
l'ensemble.

Partout, dans la basilique, on nettoyait, on rcurait pour les ftes de
Pques.... Et soudain, par une lubie amusante, les dtails de cette
glise, Avertie les rabaissa  des ouvrages de dames, points de
Hongrie, crochet tunisien, tapisseries  l'aiguille et, mme, pantoufles
pour vieux messieurs. Par terre, c'taient des carreaux qu'elle avait
vus dans l'album D. M. C.... et son esprit, agac, se dbattait contre
cette obsession nerveuse. Elle tait navre. Que s'tait-il donc pass
dans son cerveau? Une fatigue subite, sans doute, d'avoir trop admir?
N'importe, venir voir Saint-Marc, y entrer comme une folle, s'y croire
une impratrice et tout  coup se constater l'me de Jenny l'ouvrire,
juger ces choses sublimes  travers un dballage de mercerie.... Ah! il
n'y avait pas de quoi tre fire!

Elle s'assit et s'effora de ne plus penser. Peu  peu son cerveau se
dgagea; les marbres aux murs devinrent de belles toffes flammes, de
glorieux tapis d'Orient revtant les colonnes. La basilique entire lui
parut tendue de couleurs chaudes.

Les paons de l'ambon adoucissaient leur marbre jusqu'au vieil ivoire;
l'aigle de cuivre poli du lutrin resplendissait au milieu de ce choeur
merveilleux de toutes les richesses des sicles. Les immenses
candlabres des chapelles,  eux seuls, taient un univers de recherche
d'art; la diversit et la complexit de leurs dtails se rsumaient en
une telle harmonie, une telle puret de lignes, qu'on les et crus, de
loin,  peine models dans des formes larges et grasses. En marbre vert
antique, ou en porphyre ros, les mosaques du sol attendaient les pieds
crmeux des desses. Avertie eut mal au coeur de les pitiner avec des
souliers  fortes semelles... Parfois, sous l'usure, le vert se fonait,
devenait l'meraude brute des profondeurs de la mer o, l seulement,
les algues, et aussi les culs de bouteille, prennent une telle couleur.

Avertie rejoignit ses amis dans la sacristie. Une sorte d'intimit
calmante l'y accueillit. Ainsi, sur les panneaux, au-dessus des stalles,
d'tranges tableautins en marqueterie avaient pris au cours des sicles
une telle chaleur de tons et prsentaient dans leur composition un tel
souci du dtail qu'on et jur y voir une oeuvre hollandaise. Avec leurs
canaux et leurs antiques maisons, c'taient bien plus des intimits de
Peter de Hoog que des vues de l'orientale Venise.

Avertie, tout  fait dgrise, s'assit prs de la chaire. Soudain, elle
vit le Peintre s'approcher d'elle, lui saisir le bras avec violence, et
lui dire dans la figure:

--J'ai un dsir fou de vous possder, l, dans cette glise!

L'intonation pouvait laisser croire  une plaisanterie. Avertie en fut
cependant toute interloque, car rien ne ressemblait moins 
l'inconvenance de cette sortie que la rserve habituelle et la froideur
du jeune homme.

--Encore un que le dmon de la Basilique vient de possder...
Heureusement que a n'a pas t en mme temps que moi! pensa-t-elle, et
elle se mit  rire.

Floche, qui avait vu le geste insolite, s'approcha.

--Quoi? Que dit-il? Il a les veux hors de la tte!

--Il dit simplement, rpondit Avertie, qu'il a envie de me possder dans
Saint-Marc... Mais a n'a aucune importance.

--De vous... quoi?... de vous possder? Comme vous dites cela! Quelle
nature avez-vous donc pour parler de possession avec autant de calme?
C'est horrible, tout bonnement pouvantable... dans cette splendide
mosque! Un sacrilge, vous savez!--Et se tournant vers le
Peintre:--Vous tes bien jeune, mon ami, pour penser  de pareilles
choses. Comment, vous un satyre? Vous, le satyre des Mosaques! Ah! ce
n'est pas comme moi. Je suis une ahurie dans la vie; je n'ai plus de
dsir, aucun.--(Elle se lve, distraite.) D'ailleurs, assez de s'asseoir
ainsi sur la pierre froide. C'est trs malsain... a donne des boutons.

Comme ils s'en allaient, une dame en grand deuil, trs lgante,
reconnaissant des Franais, s'approcha d'eux et s'adressant  Avertie:

--Madame, pourriez-vous me renseigner, puisque je vois que vous tes
Franaise? Quel maigre doit-on faire le Vendredi-Saint,  Venise?

--Ah! Madame, vous me prenez au dpourvu, je suis Isralite!

Ds qu'ils se retrouvrent sur la Piazzetta, Floche se retourna et,
envoyant un baiser  Saint-Marc:

--Voyez-vous, mes amis, dit-elle, ce que j'adore dans cette glise,
c'est qu'elle a un dsordre norme!--Et, d'un ton docte, elle
ajouta:--Car, aprs avoir vu le dtail des choses, il faut toujours en
embrasser l'ensemble.

--Et c'est pourquoi vous lui envoyez un baiser? et Avertie pirouetta
dans la direction des arcades.

Un grand goter avait t command au Caf Florian par les soins de
Maud. Elle voulait prsenter ses amis  une dame italienne qui adorait
les Franais et se piquait de connatre les finesses de leur langue...
Quinze ans auparavant, Avertie, petite fille, tait venue s'asseoir  ce
mme caf. Venise l'avait blouie alors autant qu'aujourd'hui; mais,
tout de mme, son plus vieux souvenir restait du sirop de groseille  la
glace qu'on lui avait servi dans un trs grand verre avec une longue,
longue cuiller. Rien de chang dans le caf; mmes banquettes, mme
stucage gnral et prtentieux. Seules, les consommations taient
devenues plus modernes et, quand elle demanda du sirop de groseille, on
lui rpondit, avec un peu de mpris, qu'on n'en servait pas ici.

La dame Italienne arriva enfin, lgante, mince, agrable, avec une
figure de chvre ardente, des yeux fivreux  la Ricard, une bouche
tentaculaire, du rouge aux lvres, un peu de noir aux dents, un pied
cambr comme un embauchoir de buis et chauss de daim blanc. Trs
aimable, sa tte seule se mouvait, et ses yeux surtout. Son corps
restait raide au bord de la banquette de velours. Cette attitude
s'adaptait mal avec l'ensemble, plutt chiffonn, de la personne. Et
Avertie crut en dchiffrer l'nigme lorsqu'elle remarqua la
proccupation constante de l'Italienne  raidir une forte poitrine qui
se tenait insuffisamment sur une taille sans corset. Ce geste rendait
une jeunesse factice  des fruits penchants et trop lourds. Intelligente
et spirituelle d'ailleurs, elle savait parler de la Venise connue et
inconnue, visible et cache.

Voulant lui faire plaisir, les Plerins la complimentaient sur sa
manire de parler le franais.

--Oh! rpondit-elle, c'est une langue si facile pour nous autres
Italiens: on n'a gure qu' changer ou ajouter quelques petites syllabes
et on se fait comprendre.

Comme ils avaient manifest le dsir de visiter certain palais, elle
leur demanda s'il leur plairait de voir le sien. Il se trouvait  deux
pas, et du bout de son ombrelle, elle pointa de hautes chemines en
calice. Subitement, son oeil norme s'agrandit encore.

--Voyez, voyez le _caton_ qui se promne sur mes _tettons_[3]!

[Note 3: _Vedete i gatti che passeggiano sui miei tetti_.]

Ils virent le _caton_ et les _tettons_ et s'en amusrent presque trop au
gr de la dame intrigue.

--Comme vous tes gais, vous autres Franais, leur dit-elle. Allons,
venez voir mon palais.

Il ne resta aux Plerins qu'un souvenir agrable de cette visite 
travers de grandes pices nues, d'o les objets d'art avaient t depuis
longtemps enlevs, ce fut celui de la phrase avec laquelle l'aimable
Italienne remercia le Peintre de lui avoir offert son bras pour monter
les escaliers:--Mille grces, Monsieur, de votre assistance. Mon
escalier est si pnible que j'ai beaucoup souffert en le salissant avec
vous[4]; mais je me suis bien soulage contre votre bras.

[Note 4: _Ho molto sofferto salendo le scale con voi_.]

L'ide leur vint ensuite de circuler  pied par la ville. Accompagns de
la fin du jour doux et beau, ils parcoururent la _Merceria_ et les
_Calle_ animes qui entourent la Piazzetta.

Les boutiques regorgeaient de verroteries, de pierres fausses, de
coraux, de broches en mosaque, et autres camelotes, cadres, gondoles
lilliputiennes, couvertures et chles aux couleurs heurtes. Avertie,
badaude, entrait dans les boutiques pour marchander, toucher le
clinquant, se parer de colliers de perles et de corail. Ensuite, elle
sortait, dgote, oblige, tout de mme, d'acheter un peu de ce qui
venait de lui faire tant de plaisir. Puis, par les ruelles, ils
tombrent sur les talages de fruitires o foisonnaient le frais corail
des tomates, l'amthyste sombre des aubergines, la chrysoprase et
l'opale des concombres quivoques, le grenat des gros raisins et le
rubis sanglant des cerises. Ah! l'odeur des premires ross pourpres et
des jasmins qui se mlait, l encore et toujours, aux fritures des
choppes voisines!

Ils escaladrent les ponts de pierre, gravirent le _Rialto_ au milieu de
l'animation des boutiques, fouillant d'un oeil de homard, d'un oeil
presque tactile, tous les recoins, dans l'espoir d'y dcouvrir quelque
indienne criarde ou quelque motif d'motion neuve. Ils descendirent
jusqu'aux quartiers plus communs, plus perdus, o la population
circulait tranquille, vaquant  ses petites affaires, achetant ses
provisions, prenant l'air...

Les femmes, souvent deux par deux, se penchaient tendrement l'une sur
l'autre, troitement unies dans leurs chles draps dont les franges
s'alourdissaient des crasses ramasses. Souvent les Plerins stoppaient
sur les petits _Campo_ nus et clairs, comme blanchis  la chaux.
Encombrs de marchands en plein vent, bouquinistes et potiers, chez qui
les chefs-d'oeuvre de Venise en photos jaunies et de rebut ctoyaient
les poles  frire. Quelquefois, un coup de vent arrivait, preste, par
les toits, des ciels roses de l'Adriatique; il tourbillonnait en
spirale sur la petite place, entranant avec lui les jupes et les chles
et aussi les feuillets d'images qui, malgr leurs cales de grosses
terres, s'chappaient, telle une envole de pigeons blancs.

La bande des gosses, srieuse  cette heure, entourait les choppes des
marchands de sorbet et de _polenta_; dans un gros polon, cette pte se
coupait en tranches fines ou paisses selon la fortune du jeune client,
qui,  coups de dents, s'amusait  faire des dessins dans le noir brl
de la crote. Les sorbets au citron ou  l'orange circulaient pour un
sou, dans de petits verres de poupes. Avertie et bien volontiers
achet les jolis et minuscules tablis de couleur verte ou bleue, orns
de grosses fleurs paysannes et flanqus de deux sorbetires. Elle
s'amusait  jouer au bon riche et distribuait les petits verres, remplis
d'un coup de batte. Les gamins devenaient terribles, leurs yeux
lanaient du feu et leurs mains tendues semblaient se multiplier comme
par enchantement. Puis elle les voyait, servis, avancer leurs lvres
savoureuses, les retirer brles par le froid de la glace... et laisser
partir leur bienfaitrice sans mme la regarder, sauf pour se moquer de
son chapeau.

Les Plerins gotaient abondamment ces choses, heureux de l'indiffrence
de tout ce peuple  l'gard de l'tranger, de l'espion, venu l pour se
mler  leur intimit, et se donner la fugitive et illusoire motion
d'tre une parcelle de l'me de Venise...

       *       *       *

Le restaurant du _Vapore_ servait aux Plerins de _home_, en quelque
sorte. Le patron, pour le rendre agrable, leur avait rserv une grande
pice o ils mangeaient, fumaient, crivaient. Cette salle rappelait les
_house boats_ des bords de la Tamise, avec ses bons fauteuils, ses
rocking-chairs, ses tables, divans, et vases de fleurs. Ils y tenaient
salon aprs les repas, s'y reposaient, prparaient les itinraires du
lendemain, tandis qu'ils inventoriaient et emballaient leurs achats.

Floche, surtout, tait sensible au charme de ces heures de _farniente_
o elle retrouvait les dlices du divan de la rue Gauthier-Villars.
Elle pouvait  son aise en griller une.

Ce soir-l ils mangrent un trs bon dner dont un succulent
boeuf-mode et un sambayou mouss par le patron lui-mme et qui, sous
ses doigts, avait atteint une lgret extraordinaire. On lui en fit les
plus grands compliments; dans son trouble, il oublia, en desservant, la
terrine de boeuf sur le divan.

--Quelle ngligence, c'est assommant! dit Floche peu aprs, d'un air
langoureux, en se dirigeant vers ce meuble, o elle voulut s'tendre.

--Allons, Peintre,  quoi pensez-vous? lui cria Avertie. tez donc ce
boeuf! Ne voyez-vous pas que Floche veut aussi faire la Vache-mode!

Floche s'tala, amollie, voluptueuse au milieu des bures de sa robe et
de la fume de sa cigarette. Il fallut la rveiller pour partir. Le
Peintre mit  ce soin des dlicatesses de cadmium, et Avertie, qui,
jusque-l, se croyait l'lue, reconnut son erreur.

--Ah! pensa-t-elle, je me suis mis le pinceau dans l'oeil!

Mais l'heure qu'affectionnait le plus Avertie tait celle o, regagnant
le Lido en _vaporetto_, elle voyait Venise, sans parade, s'assoupir pour
la nuit sur sa lagune amoureuse. Les feux de la _Giudecca_ s'allumaient
doucement et la fort brle des mts s'allongeait comme aspire par le
ciel clair.

Les deux femmes aimaient leur htel solitaire, neuf, sympathique. Elles
lui pardonnaient ses lits froids et humides. Tandis qu'Avertie
s'enveloppait la nuit de son tartan d'cosse, la comtesse Floche, ds le
premier jour, avait dclar:

--Avec mon pet en l'air des Pyrnes, moi, je me fiche de tout!

L'lectricit teinte, la srnit de sainte Ursule entrait dans leurs
coeurs et elles dormaient comme des Bienheureuses jusqu'au lendemain
matin.




CHAPITRE VIII


Le petit campanile de _San Giorgio_, dress dans l'azur de l'aube, sonna
six heures.  l'htel, le calme tait si profond que les voyageurs
eussent pu se croire  bord.

Avertie sauta du lit et alla s'accouder  la fentre ouverte. L'air pur
et vierge de la brise de mer emplit sa poitrine, que le bonheur de vivre
dilata soudain.

Venise s'veillait, heureuse, elle aussi, du temps radieux dont elle
allait se parer. Elle s'offrait au matin, voile de ses bues, chaste 
cette heure et coiffe du turban doux de ses Alpes.

Avertie ne put retenir son enthousiasme:

-- chre ville, ma chre Venise! murmurait-elle, et elle serrait ses
bras contre sa poitrine comme si elle et treint la Cit sur son
coeur.

Soudain, dans le brouillard matinal, apparut la tache en grisaille du
couvent des Armniens... Dick! En ces deux jours de courses folles et
vagabondes, avait-elle seulement song  Dick? Oui, certes, mais pour en
carter le souvenir, le chasser avec rage, presque, ne trouvant jamais
l'heure assez propice, le moment assez recueilli, pour permettre
l'vocation et laisser les souvenirs, si douloureusement pres encore,
prendre une forme plus nette. Dick! Elle ne l'avait aperu nulle part,
pendant ces deux jours; et pourtant, il tait  Venise, l'piant
peut-tre... il l'avait dit. Ou bien, rebut, tait-il parti  la suite
de son Amricaine? Elle sentit  son coeur une petite piqre.

--C'est le serpent! se dit-elle. Oh! un petit aspic, esprons! a cuit
dj assez fort.

Brusquement, elle tourna le dos au paysage merveilleux qui venait de
tant l'mouvoir, et s'assit  sa table, en chemise, dpeigne, ses seins
roses transparaissant sous sa chemise, ses pieds minces dans des mules
de paille. Elle crivit:

Cher Dick,

Vous me manquez trangement. Vous avoir revu l'autre jour, dans ce beau
petit jardin, me dgote du monde entier. (Elle mentait.)

Comme je me croyais forte en vous quittant! Parce qu'il y avait du
soleil et des fleurs, je m'tais imagine que vous tiendriez la mme
place qu'eux dans ma vie... Mais voil que, dans cette Venise, tout me
porte vers vous. L'motion qu'elle me donne, j'ai envie de la mettre
dans vos bras.

C'est un dsir ardent de vous revoir, cher, de vous toucher. Plus les
jours s'loignent de celui o j'ai embrass votre bouche, plus mon corps
est en moi; mes mains, mes bras sont lourds de langueur, mon coeur bat
 tout ce qui est beau et qui vous rappelle  moi.

J'ai besoin du rayonnement de votre prsence comme du soleil, de la
chaleur de votre regard comme d'un manteau. J'ai besoin de la rsistance
de vos dents...

Et aussi, Dick, j'ai peur... J'ai peur, et pourtant je rve malgr tout
de vous donner une motion si intense que vous ne la retrouveriez
jamais.

Je rve  l'admirable paysage de votre figure extasie; je rve que, si
vos yeux se fermaient de bonheur sur ma poitrine, ce serait comme le
coucher du soleil qui, derrire votre ineffable regard, rpandrait son
ton ros sur votre visage apais et triomphant.

Mais peut-on dire: je raliserai mes rves? Et, en voudrez-vous, cher,
 votre pauvre Darling qui, craignant mourir de joie, sera reste  la
porte du paradis entrevu sur vos lvres adores...

       *       *       *

Ce matin-l, quand Floche, sur son trente et un, descendit en gondole,
elle murmura, les sourcils froncs:

--Je suis d'une humeur de doge! de doge!! de doge!!!

--De dogue, vous vous trompez, Floche.

--Pourquoi de dogue, si je veux dire doge? rpondit Floche en colre.
Qui vous dit que c'est moi qui aie tort et vous qui ayez raison? J'ai
toujours vu les dogues de trs bonne humeur, ces bonnes btes, ces bons
toutous... tandis que les doges, c'taient des hommes et par consquent
des sales crapules, des pas grand'chose. Je maintiens mon dire...

-- votre service, ajouta le Peintre, qui lui baisa la main pour se
faire pardonner de n'tre pas un bon toutou.

Avertie, campe sur l'avant de la gondole, son chle au bras, le poing
sur la hanche, retroussa les ailes de son nez et, un peu ptre:

--Allons, amis! Et maintenant au palais des dogues!

Avertie vivait en Dick. Elle pensait  la sincrit brutale de sa
lettre. Aussi presque distraite, parcourut-elle les salles du palais
ducal d'un pas aussi lastique que celui du jeune homme.

L'attention requise pour l'admiration du copieux Vronse lui manqua.
Elle n'eut de plaisir rel qu' la vue des ors somptueux, des couleurs
riches, trs emphatiques, mais achevant bien la parure de ces pices
thtrales. Certains plafonds tarabiscots lui plurent autant que le
beau tableau de la bataille de Lpante, tant la facilit des matres
italiens commenait  l'agacer. Il entrait dans son sentiment de la
jalousie et du mpris: les gens trop dous pensent-ils profondment? En
ont-ils le temps? Et ne doit-on pas craindre d'tre un peu mystifi par
leur adresse?

Nanmoins, elle aima le Tintoret. Son me de Parisienne lui trouva
quelque chose de chaud et sa peau fine en ressentit le rayonnement
devant _Ariane et Bacchus_. Les pampres et les chairs, les lvres et les
seins, les corps resplendissants, les doux fonds o le ciel et la mer
s'unissent en des blancs de perle, tout cela tait d'une insolente
lascivit.

Dans la salle des bronzes, elle convoita, pour la longueur de ses jambes
et ses proportions charmantes, un Mercure assis, de la taille d'un
bibelot d'tagre. Le ventre plat, le dos doucement pench sur les
hanches, les larges paules de la statuette lui rappelrent intensment
le jeune Anglais. Elle l'imagina nu, ainsi; un frisson lui courut sur
l'pine dorsale et sa peau devint sche comme celle d'un lzard
empaill.

Un peu honteuse d'tre ainsi l'esclave de ses dsirs elle alla au
hasard regarder, parmi les vitrines, deux petits taureaux en bronze. Ils
n'avaient pour eux que leur facture noble, lisse et antique, une patine
d'agathe polie et des cols dmesurment longs. Aussitt, Avertie,
incorrigible, rva de ces cous longs et muscls pour le vide de ses
bras, si dsireux d'enlacer...

Une sirne gmit, qui la fit tressaillir. Par la fentre, elle regarda.
tait-ce un appel? La lagune scintillante sous le soleil tait dserte,
nue, dcevante, d'un nacr insupportable.

Dieu! qu'elle avait soif, et chaud  la tte! Personne n'aurait donc
piti d'elle? Comme dans les contes de fes, pourquoi ne pouvait-elle
pas faire un souhait, fermer les yeux et, par les soins de vingt
esclaves tortilles de gaze, tre emporte sur un gros nuage couleur de
perle, dans un paradis o Dick, couronn de pampres, les lvres et les
mains tendues, la recevrait sur son coeur? Elle divaguait.

--Ah, bien! je n'ai jamais rien vu de pareil! C'est plus fort que
tout... Avertie? Que faites-vous, Avertie!

Floche, dans un coin de la salle, fixait, les yeux hors de tte, un
marbre antique: Lda debout, la jambe complaisante et releve, se
laissait assez tranquillement aimer par un cygne. Le groupe tait, dans
sa petite taille, d'une grande beaut et d'une grande libert. Lda, la
poitrine enfouie au chaud duvet de l'oiseau, repoussait doucement de son
bras tendu le col sinueux dont le bec dur se jetait sur ses lvres
entr'ouvertes. Le manteau blanc des larges ailes enveloppait le groupe
d'une ligne forte et dlicieuse.

--Si nous nous en allions? proposa Avertie, un peu ple.

--Nous en aller! Pourquoi donc, quand nous sommes, peut-tre, devant le
clou de Venise! Moi, je veux m'imprgner de ce spectacle. Regardez-le
donc. Qu'avez-vous  vous dtourner? C'est adorable Ce n'est mme plus
indcent, tellement c'est agrable. Et, vous savez, si je n'en trouve
pas une photo, je suis capable d'avoir la jaunisse...

Puis, changeant de ton et  l'oreille de son amie, pour n'tre point
entendue du Peintre qui fivreusement dessinait dans un coin:

--Entre nous, c'est plutt invraisemblable! Croyez-vous que cela soit
jamais arriv? Un oiseau, ma chre, mme un gros oiseau, c'est comme un
poisson! C'est donc impossible. Enfin vous m'expliquerez cela ce soir...

La tte remplie de ces choses et de bien d'autres, ils descendirent aux
prisons. En songeant  l'tat mental des tres qui avaient pourri dans
ces cabanons exigus, noirs comme des trous  charbon, chacun sentit son
petit froid mortel lui courir dans le dos; et comme des gens qu'une
douche glace dsenivre, ils en sortirent rafrachis et dispos.

Carlo et sa gondole les attendaient aux Esclavons, on devait finir la
visite des glises avant le soir.

 _Saint-Giorgio_, ils ddaignrent l'glise pour le clotre. En
pntrant dans la vieille petite maison ronge par les mares et que
personne ne songeait  rparer, ils aperurent le clotre dlaiss et
dlabr, lui aussi, mais vivant et riche du chvrefeuille fou qui
couronnait ses fines colonnettes. De petits lauriers roses, en fleurs,
se dressaient  et l dans leurs pots de Vicence dont la noble forme
antique et embelli les plus beaux jardins; et le puits du milieu avait
ce ton ros de brique cuite qu'Avertie aimait tant, parce qu'il faisait,
croyait-elle, la grande douceur de Venise. Par-dessus les toits, on
apercevait le Dme de la _Salute_; ce petit endroit magnifique et
misrable ressemblait  un pauvre rest beau dans de vieux habits
dchirs, avec une fleur  la boutonnire.

Le Peintre avait dit:--Aux _Frari_, il faut voir les Tipolo et le
triptyque de Bellini.

--Oui, oui, allons voir le tri! s'tait crie Floche. Quant  vos
Tipolo, j'en ai soupe de ce virtuose! On peut renverser ses tableaux
dans tous les sens sans leur faire du tort, et comme, la plupart du
temps, ses femmes ont les jambes en l'air, c'est srement dans l'espoir
de mieux faire voir ce qu'il y a dessous... D'ailleurs, je me suis
toujours demand pourquoi on fait tant de manires pour une chose si
naturelle, les jambes et leurs environs... Il n'y en aura pas moins de
filles-mres, allons!

 la _Scuola San Rocco_, Floche demanda:

--Qu'est-ce qu'on faisait au juste dans cette _scuola_?

Et le Peintre entre ses dents:

--On s'cuolait.

--On s'collait! Qu'est-ce que a signifie en franais?

--a signifie... qu'on a du plaisir  tre ensemble!

--Ah! oui, je comprends, c'est comme nous, nous s'collons, nous
s'collons! Mais c'est pas tout de s'coller, il y a encore des
Tintoret... le Crucifiement. O donc est-il?

Dans une salle du fond, ils virent l'immense toile. Elle leur parut,
d'abord, sombre et brouille. Qu'un seul cerveau ait pu contenir tant
de personnages furieux de vie les tourdissait. Mais bientt la
splendeur extraordinaire du tableau les pntra. Ce n'tait point la
douleur, l'horreur, le titanesque des personnages, mais bien la beaut
des groupes et des mouvements, l'ordonnance admirable de la composition,
les tons chantants de l'atmosphre qui grandissaient jusqu'au paroxysme
l'motion des Plerins. Ah! la pauvre Mre haletante qui, de ses mains
crispes, debout encore, malgr l'affaissement de son corps, se
retenait  la croix... Et dans le groupe des Saintes Femmes endormies,
l'inoubliable violet d'une robe, comme il prparait l'admiration  subir
l'imprieuse beaut de l'ensemble.

Le Peintre, dcouvert, les mains derrire le dos, dans l'attitude de
ceux qui suivent les enterrements, pleurait d'motion presque. Avertie
l'entendit avaler un sanglot; elle en fut affecte. Quelles penses
avaient dj pass sur cette me depuis le premier jour de ce voyage
pour aboutir  une closion si violente de sensibilit!

Les sensations de Floche taient toutes diffrentes. Son cahier  la
main, elle crivait un tabac renforc du plus grand nombre possible de
dtails techniques: hauteur des personnages, longueur de la croix, noms
des tissus, des couleurs--bleu cobalt, jaune indien, prunes de Monsieur,
fraises de Madame--puis elle concluait en gros caractres: Pice
immense!... Elle tait fixe!

Fatigus de ces efforts successifs, les voyageurs demandrent  Carlo de
les promener sur les lagunes,  travers les quartiers pauvres et
isols. Le gondolier aimait sa ville, savait ses beauts et ses saveurs
secrtes. C'est ainsi qu' la fin du jour ils passrent devant le
_Palazzo di camelo_, dont un chameau hraldique blasonnait la faade.

Tout ros dans sa pierre vtuste, Avertie l'et volontiers pris dans ses
bras, ce _Camelo_, pour le caresser et l'embrasser. Il tait enfantin,
pauvre et si raval, si avari par l'embrun qu'il avait l'air en biscuit
de Reims rose et rong par de sournoises souris. De grands filets de
pche, accrochs aux colonnades patriciennes, l'emprisonnaient d'une
rsille vulgaire et rude. Le peuple affirmait, ici, brutalement son
triomphe sur les anciennes aristocraties. Et le Peintre nona
sententieusement:

--Si la noblesse, socialement inutile aujourd'hui, n'est plus qu'un
souvenir, c'est surtout  Venise que les artistes peuvent constater
quelles furent la force active, la grandeur de cette lite slectionne,
car la vie intense et belle de la Cit s'teignit quand s'imposa la
dmocratie que...

--Moi, je ne suis pas dmocrate! interrompit heureusement Floche. Et
vous, Avertie?

Avertie haussa les paules.

Les Plerins taient descendus vers la _Madona del Orto_ et circulaient
en badauds lorsqu'ils furent sollicits par un vieux sacristain d'entrer
dans son glise, dlaisse par les visiteurs parce qu'elle tait si
loin. Quels grands joyaux elle renfermait pourtant! D'une part c'tait
la _Prsentation_, o le Tintoret avait atteint un charme puissant. Le
mystre assombri de presque tout le tableau, l'architecture ferme du
temple, la majest des allures fminines, et ces hommes accroupis dans
la pnombre, le menton dans leurs mains et regardant l'Enfant qui monte,
tout cela donnait un clat et une dlicatesse surnaturels  la petite
Vierge Marie qui, en haut des degrs, s'aurolait dj sur le ciel bleu,
sur l'immensit et l'inconnu de la Vie.

 voir une oeuvre si magnifique dans la modeste chapelle d'une glise
oublie, Avertie la trouva mieux  sa place pour en goter la grandeur
et toucher presque au mystre de cette srieuse petite madone.

D'autre part, au choeur, pour dix sous, le sacristain retira le voile
du _Veau d'or_. Par un habile jeu de rideaux, le jour donna au tableau
un air de fte olympique. C'tait aussi bien l'enlvement d'Europe
qu'une scne de la Bible.

Avertie commenait  trouver que se choquer serait peut-tre sant; tous
les lieux saints taient donc transforms en thtre de plaisir? Mais sa
pudicit resta sans conviction. Avec son face--main, elle lorgna les
dalles qu'une masse rouge claboussait. Au milieu du choeur, un bouquet
de camlias talait son sang frais, velout, aviv par l'enveloppe
sombre de son feuillage verni. Ces prissables fleurs, dans cette petite
glise, taient, pensa-t-elle, le don d'une me unique et aimante, au
Sauveur abandonn dans son tombeau, ce soir de Samedi Saint, comme deux
mille ans auparavant  la mme heure tardive....

Puis les Plerins, par bon coeur, voulurent saluer aussi _Sainte
Alvise_, autre petite glise nglige. Ils crurent entrer dans un
thtre de Cour.

--Tiens! mais voil la _Rsidence_, de Munich! s'cria Floche.

C'taient des plafonds voussurs, en trompe-l'oeil, prtextes  dcors
et des loges grillages d'o les nonnes prenaient spectacle du pieux
drame qui se jouait chaque jour sur l'autel.

--Oui! aussi rococo! convint le Peintre, mais avec les Tipolo en plus.

Redescendus dans leur gondole, les Plerins retrouvrent une fois encore
cette batitude du laisser-vivre, qui chavire un peu le coeur comme le
flux et reflux de la balanoire.

Le temps tait doux, sduisant; tout prenait une saveur relle que leurs
mes motives ressentaient vivement.

Dans la _Calle del Tintoretto_, Carlo leur montra la maison du grand
peintre. Tous les enfants du quartier, en haillons, affairs,
grouillaient l sur le porche... Sans doute, ses arrire-petits-fils.

--Voil beaucoup d'enfants et point de chiens! C'est tonnant! remarqua
Floche. Personne n'en a!

--O divagueraient-ils? demanda, sententieux, le Peintre. Il n'y a que
de l'eau.

--Ici, dit Avertie, tout le monde a son poisson. On sort. _Psst!
Psst!_... il vous suit, le poisson. Il a un anneau dans le nez et, le
soir, quand on rentre, on l'attache au pilotis. Ils sont trs fidles et
les plus gros sont bons de garde.

--Des requins, alors? demanda Floche, et qui finit de rire dans un
billement. Elle passa sa main aristocratique sur sa figure frache, en
se dclarant esquinte comme au temps de la grande Exposition, o elle
fournissait huit heures de marche par jour.

Elle se rjouissait dj d'en finir bientt avec ce satan voyage pour
rentrer  Paris et y dormir quatre jours d'affile, sans remords, pour
se reposer. Puis, comme elle remettait ses gants:

--Si vous ne trouvez pas cela monstrueux, d'enfermer ses mains dans ces
machines trop petites? Et quel bien cela peut-il faire  l'humanit, je
vous le demande un peu!

Les Plerins s'esclaffrent.

--Oh! c'est bien heureux encore que je sois bte pour vous faire rire et
qu'Avertie puisse prendre mes mots en note!

 quoi Avertie s'empressa, en effet.




CHAPITRE IX


Comdie de tous les matins: 6 heures, Floche s'est leve, a ouvert la
fentre, puis s'est accroupie. Mais elle sait faire deux choses  la
fois. Elle parle aux Alpes, au Lido, au temps qu'elle trouve adorable.
Hein, quoi! elle a touch de l'oeil le fond du ciel et alors elle
dclare que c'est pour se gter. Elle le menace d'un doigt mutin. Puis
elle se recouche et sans mnagement pour la pauvre Avertie dormant
encore avec la grce de sainte Ursule, elle l'invective, la force  se
lever pour faire quelque commission, lui demande mme, ds l'aurore, des
conseils sur la marche de ses futures amours!

--Sonnez pour le djeuner... Un seul djeuner. C'est moins cher;
d'ailleurs, vous mangez si peu! Et puis vous pourrez boire dans votre
timbale ou dans votre verre  dents.

Elle rclame son crayon qu'elle suce, fait ses comptes  haute voix:
... 4.5.6. en calculant sur ses doigts, s'exclame, dblatre contre le
beurre du djeuner, lave sa tasse, la cuillre, essuie le sucre, gratte
son pain--le tout par crainte des microbes,--mais ne se dcourage pas
outre mesure du cheveu qui trane dans le th et qui soulve Avertie.
Quand celle-ci est par trop agace des manies de Floche, elle dit:

--Et si, maintenant, nous songions au bon pis, bien gras de bouse qui a
fourni ce matin cet excellent lait de neige, sous la pression des doigts
agiles et crasseux du bouvier?

--Bien sr... Mais comment faire? J'ai si faim... et si on pensait 
tout!!

Comme toujours, au moment de la toilette, les amies se disputent. Floche
remplit alternativement sa bouche de gros mots et de gargarismes.

--Jamais plus je ne voyagerai! Et elle se regarde dans la glace,
s'avance, se recule, s'avance  nouveau.--Mon cou est absolument perdu,
mes rides se creusent... ce sale chicot... puis je vieillis... Ah! c'est
odieux!

Puis elle s'lance vers la porte et, offrant au corridor sa toilette
dbraille, elle crie  la bonne, une grande cavale italienne aux traits
fins et aux yeux de fivre:

--De l'eau chaude... de l'eau chaude! _Psst!_ Mademoiselle! trs chaude!

Elle se retourne, fait claquer la porte d'un coup de talon, et perd une
mule en ex-satin pompadour...

--Voyez-vous, je commence par vous dire que je vous aime beaucoup, chre
amie; mais voyager dans ces conditions, je ne le puis plus,  mon ge...
Ah! ce corset! Encore l'enfiler!... Voulez-vous avoir l'obligeance de me
serrer... comme d'habitude... Si... Non... mais pas en haut surtout, mes
seins sont si gros! Attendez plutt que je sois coiffe... Cela me
fatiguerait trop, avant... Bon... Trs bien! La taille  prsent. Est-ce
au point? La crasse noire sur le rose du lacet a-t-elle dpass? Bravo!

Et quand Avertie veut faire sa toilette  son tour, elle trouve, comme
de coutume, tout inond, souill, dans un dsordre inextricable. Elle ne
peut s'habituer au sans-gne de son amie ni  son gosme et,  cette
heure noire, ainsi que l'avait si bien nomme Floche, elle regrette
toujours son association. Oui, mais, sans Floche, elle ne serait pas
partie, elle n'aurait pas vu se profiler, au-dessus de Venise, par la
fentre ouverte, comme une tte sur un paysage de Carpaccio, ce paquet
d'iris sombres et de tulipes ardentes. Elle les avait achets la veille,
au coin d'un _campo_ quelconque; ce matin, ces fleurs s'affalent de soif
dans le goulot trop troit d'une carafe o seules quelques tiges rigides
parviennent  atteindre le cristal de l'eau.

       *       *       *

_Jour de Pques_. Carlo les attend au Lido, dans sa barque, toutes
voiles dehors, car il a mis sa blouse neuve en toile bleue qui se gonfle
au vent et lui fait un buste d'homme en baudruche. C'est trs fte.
Les campaniles frmissent depuis l'aube au son de leurs cloches
endiables. Floche adore ce bruit... C'est si gai dans l'air!
Avertie, elle, le dteste! a vous rappelle toujours qu'il faut
mourir.

La ville est pavoise; cet air endimanch lui va mieux qu'on ne le
pourrait croire et l'animation extraordinaire de l'blouissante matine
lui est singulirement adquate. D'ailleurs Venise est universelle,
gnreuse. Elle se donne dans la mission o on la dsire, au del mme
de ce qu'on la dsire....

Les filles, par groupes, enroules dans leurs chles neutres, comme une
fleur dans un cornet de papier, circulent sur les quais, dans les
_Calle_, gravissent les petits ponts. Leur marche scande fait onduler
et ouvrir leurs jupes, en de grands liserons. Un bout de ruban vif au
col pingle le regard; leurs cheveux, en masse lche et releve
mollement, s'talent avec recherche.

_Ding, Dong! Ding, Dong,_ Dieu! ces cloches! Avertie voudrait fuir:

--Entrons  Saint-Marc, proposa-t-elle. Nous y entendrons la messe.

Une nappe de ttes humaines couvrait le sol de la basilique. Elles
issaient aussi des galeries suprieures, grappes d'insectes noirs et
inconfortables  l'oeil.

Les Plerins grimprent dans les arcades et, bousculant, poussant, se
perdant dans les ddales, ils arrivrent enfin, malgr la foule, 
dominer l'office. Des ponts minces, troits, ajours de colonnettes
lgres et hardies, ils plongeaient sur l'abme, le peuple, le choeur,
les lumires, l'encens qui montait par bouffes en volutes laiteuses.

--Nous touchons les mosaques, mes amis, voyez! dit Floche, aussi
heureuse que s'il se ft agi du dos d'un bossu. Ce sont les belles, les
byzantines! Est-ce curieux la gense de ces petits carreaux de marbre et
de verroterie qui finissent par faire de la si belle peinture...

--Travail de pygmes! lana le Peintre, par jalousie.

--La fuite en gypte! Voyez donc l'ne naf... C'est de
l'impressionnisme!

--Et ces Saints qui ont l'air mal  leur aise, assis sur une fesse, au
bord de leur trne... n'avaient pas l'habitude... intimids! Et cette
pose gne des deux doigts ouverts en fourchette  dcouper le rti!

Sur ces effrayants et minces viaducs aux hautes chasses de marbres, la
foule circulait avec peine, tire en long ver rampant vers la sortie.
C'taient des voyageurs de tous pays, de toutes couleurs, une vraie
foire.

Avertie ne se sentit pas un instant un morceau de cette mosaque humaine
et mouvante. Elle se croyait seule au monde spectatrice de la fte
donne uniquement pour elle.

Ralenti par le plain-chant qui enveloppait toutes ces choses, l'office
continuait avec sa pompe des grands jours. Tout  coup, en une rafale
aigu de voix complexes et sixtines, jaillit un _Amen_, acclr,
ardent, emport. Il progressait, s'enflait, se compliquait en fugue et
son dveloppement ultime clatait dans la basilique comme un bouquet de
fuses! La nef vibra jusqu'aux votes.

Avertie se sentit  l'instant atteinte en plein coeur. Elle pensa se
trouver mal. Quoi! En ce voyage, avait-elle donc si totalement oubli la
musique et le B.-A., lis ensemble dans son me par la mme passion,
forte, inexorable o s'abmaient vraiment son coeur et ses sens? Ils se
rappelaient brusquement  elle dans cette glise, avec la force d'un
torrent, torrent qui grondait, s'imposait victorieux dans l'explosion
triomphale de la musique.

Puis les chants s'assoupirent et l'moi d'Avertie s'apaisa; sous les
sons adoucis des orgues qui doucement versaient sur son me la quitude
et la paix, elle ne ressentit plus qu'une grande mlancolie.

L'office s'achevait dans la majest de sa pompe paenne. Les Plerins se
levrent et, suggestionns par la marche rythme du clerg, ils
s'avancrent, eux aussi, vers la sortie, d'un pas cadenc et bnisseur.

Quelles penses avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si
causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air proccup. Elle
songeait  ses malles,  son linge,  son blanchissage, sans doute, car
son premier mot, en sortant, fut:

--Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonn, poussireux... Pourtant, je
n'ai pas  me plaindre. Il faut vraiment venir  Venise pour ses
dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre!  Paris,
je suis oblige d'en changer deux fois par semaine pour le moins, car,
vous savez, je les porte ferms et je suis cagneuse, alors c'est tout
noir entre les genoux.

       *       *       *

Avertie avait quitt ses compagnons pour s'en aller djeuner chez ses
amis Stampford.

La porte du palais du _Ponte dei Pugni_, o ils habitaient, se parat
d'un lourd battant de bronze. C'tait une tte de fou grimaant et
sournois. Avertie le souleva avec rpugnance. Ne se fichait-il pas
d'elle, de ses amours, de ses sensations de rencontre?

Elle monta l'escalier, le coeur gros, et fut toute heureuse de trouver
chez les Stampford un chaud accueil, un local habit par des gens qui
demeurent, un joli salon confortable avec de larges et bons siges,
une table  crire solide et reluisante comme de la cire  cacheter.

Dans le fond, une vrandah s'ouvrait toute frache de fleurs et de
verdures lgres, donnant l'illusion d'un jardinet  la Smiramis,
accroch en console aux murs du palais. Des larges baies vitres,
Avertie aperut les dessus de Venise, ses toits roses, ses belles
chemines en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'glises et le
campanile de _San Sebastiano_ au _Zattere_, l o elle s'tait repose
la veille.

Le djeuner fut agrable et le caf excellent. Tandis qu'elle se
reposait et flemmardait auprs de ses amis, heureuse de ces heures
drobes  l'affolement d'un voyage, on annona les deux autres
Plerins. Ils congratulrent leurs htes, puis, un peu comdiens, se
jetrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils
n'osaient avouer. Elle les trouva purils, mais elle se laissa conduire
sur le palier.

L, un monceau de poteries bigarres s'talait. On et dit un dballage
sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossires, pots  eau et de
chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres,
leurs couleurs fortes, leurs fleurs naves de marguerites aux ptales en
larmes, leurs paysages  saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes
violemment colories, mais toujours harmonieuses et dcoratives. Cela
reprsentait videmment un assortiment de couleur locale... C'tait
bien ce que Floche allait chercher  Venise. Un peu anxieuse, elle
regardait Avertie.

--Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe.

--Ensuite? mais nous faisons emballer et nous emportons....

--Ces salets? Quelle folie! Vous les trouverez partout,  Asnires,
place du Trne, aux tourniquets de la foire!

--Que vous tes bte, Avertie, et que vous m'agacez!  Asnires? Comme
si on allait  Asnires acheter des pots! Voil une ide qui ne
viendrait  personne!... Et votre ddain, c'est de la pure jalousie! Ces
salets, ces horreurs, ce fumier, nous avons eu tout cela pour 3 francs!
Oui, trois francs! (et elle secoua trois doigts en menace sous le nez de
son amie). Mais c'est  ne jamais se fournir autre part qu'au _Ponte dei
Pugni_, dans cette dlicieuse petite boutique  quatre sous... ici, sous
le palais des Stampford; l, voyez-vous? Non, ce que votre froideur
m'exaspre! Il n'y a que la jaunisse pour rendre les femmes aussi
injustes et exagres. Du reste, comme je le disais justement au
Peintre, nous avons eu joliment de chance de ce que votre oeil de poule
n'ait pas vu ces trsors avant nous, pour nous les souffler. Votre
attitude me confirme dans mon opinion!

--Oh chre! gardez vos trsors. Moi, je me refuse simplement 
reconnatre ce colis parmi nos bagages. Faites donc faire la caisse,
prenez le transport  vos frais et nous verrons ensuite ce que le pot de
chambre _dei Pugni_ vous cotera une fois rendu 1, rue Gauthier-Villars!
Et, d'un air ravissant et sducteur, elle ajouta.--Ils sont adorables,
vos pots!

Floche resta baba, dconcerte, devant le srieux d'Avertie; elle
baissa l'oreille, car elle savait son amie trs pratique et sa figure
exprima l'anxit la plus grande.

Avertie la laissa au milieu de ses faences, et, au moment o, drange
de son doux repos, elle allait prendre cong des Stampford, elle aperut
le Peintre et Stno au milieu du salon en train de comploter un tour de
fantaisie en Lombardie.

--Je rpare la bvue des pots, lui cria le Peintre. Il parat que nous
pouvons dcouvrir l'Italie demain toute la journe.

--Bravo! j'en suis! lui dit Avertie et elle alla mettre son chapeau dans
la chambre de Maud.

Avertie se bichonna, puisa dans les petits pots et les flacons, mit du
rouge  ses lvres, vola  son amie un peu de ses trucs de beaut et,
satisfaite, dclara  la glace que, vraiment ceux qui prfrent des
femmes nature sont des imbciles! On ratissait bien les jardins, il
fallait aussi embellir les corps. Dick l'et-il aime autant sans aucun
de ses artifices?

Pimpante et remonte pour de nouvelles tournes, elle reparut au salon
et donna rendez-vous  ses amis aux _Jardins Eaden_. Car, bien que le
devoir familial accompli n'et jamais rien ajout  la joie de son
coeur, elle s'tait promis d'aller visiter une parente. Celle-ci,
Polonaise, mais duchesse vnitienne, demeurait en son palais sur le
grand Canal.

Par un labyrinthe de _rios_ et d'troites ruelles que le soleil ne
visitait jamais, Avertie arriva au _Palazzo San Pietro_. On
l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre?
C'est qu' Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la faade
et du vestibule.

Ce jour-l, une consigne svre et un portier  casquette russe
empchaient les visiteurs d'tre reus avant 4 heures. Avertie expliqua,
 grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San
Pietro, on pourrait, peut-tre, faire une exception. Elle fut enfin,
aprs avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un lgant gout,
introduite dans le grand salon.

La duchesse tait encore retire chez elle. Avertie eut le temps de
regarder  loisir la vaste pice. Le mobilier tait lgant, confortable
et trs bas (pas un seul de ces siges hauts, durs et raides qu'on est
accoutum de voir en de tels palais). Des livres tranaient sur des
guridons et, dans des cendriers, des cigarettes teintes. Tout cela et
de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame trangre
et encore trs vivante.

Elle parut entre les deux battants de la porte dore, toute petite et
grassouillette.

--Et bonjour, chre nice! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que
c'est, donc dj, charmant de vous tre souvenue d'une vieille parente!

Et elle tendit,  la Polonaise, sa main  baiser. Avertie s'inclina
dvotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqu toute sa
jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'tait
devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle
allait jouer et dner chez ses parents slaves. Comme tout cela tait
loin de ce palais vnitien!

Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant qu' p'tite tante p'tite
chaise[5]. On parla de la France, de la famille disperse; Avertie
s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra,
brune, mince, le front masqu d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds
cheveux lisses et luisants, lgante, et trs joconde, dans son sourire
un peu pinc. Avertie la savait pdante, mais elle ne l'en incriminait
point de parti pris, au contraire; elle avait constat que ces
femmes-l taient gnralement remplies de ressources de tout genre et
plus intressantes surtout  l'tranger que ces petites pintades
occupes seulement de leurs plumes  pois blancs.

[Note 5: Proverbe persan bien connu.]

On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet
d'tonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint.

--Restez donc encore, chre nice, prenez le th avec nous. Nous
attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-tre,
donc dj, entendu parler, car il est sur le point d'tre clbre. C'est
lui qui vient de faire paratre en Angleterre un volume de vers
retentissant: _les Fleurs prissables_.

Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient,
la duchesse s'occupait  faire le th, lorsqu'on annona: _Il signor
Barone Strathmore._

Avertie plit. Elle avait le dos tourn  la porte; dans une glace, elle
vit la tte nergique de Dick se profiler. Le cadre dor du miroir, qui
sur le fond de l'appartement le coupait  mi-corps, en faisait un
magnifique Romney.

La jeune femme eut peur de se trahir; elle se leva et alla, par
contenance, examiner quelque bibelot. On lui prsenta Dick
crmonieusement. Comme elle n'avait aucun frais  faire et que les San
Pietro entouraient de prvenances le nouveau venu, elle put goter 
loisir la joie inopine qui s'offrait.

Dick, agrable et trs correct, causa d'une faon charmante. Il venait
de l'_Acadmie_, parla du Titien, et de ce beau portrait de femme du
Muse de Madrid qui, tendue sur une couche molle, coute un jeune homme
jouer de l'orgue. Ce chef-d'oeuvre, il l'aimait entre tous.

--Ce qu'il y a de beau dans ce tableau, dit-il, ce sont les chairs
admirables et aussi que le peintre ait mis auprs d'elles un petit
chien, emblme de la fidlit... Et puis, au fond, sous les draperies,
ce paysage qu'on aperoit, c'est l'Italie, c'est Venise!... Avez-vous
jamais t en Espagne, Madame?

Il se leva, et voyant ses htesses absorbes par la confection du th,
il murmura:

--_Darling_, je vous aime... _You madden me_!... Je vous ai suivie tous
les jours... je vous ai vue vous balancer comme une fleur de narcisse,
si jolie, si blanche, dans les rues de Venise... je suis votre
esclave... Dites-moi que nous nous reverrons?

Avertie, pour toute rponse, consulta sa montre, poussa un lger cri de
surprise et, se dirigeant vers sa tante, elle s'excusa: il tait dj
tard... Ses amis l'attendaient aux Jardins Eaden.

--_Ach! Douchka!_ jamais je ne vous laisserai partir avant que vous ayez
pris le th avec nous. Edwige ne le permettra pas!

--Et si vous le voulez bien, Madame, ajouta Dick, ma gondole sera  vos
ordres.

Quelques instants plus tard, ils descendaient tous deux le grand
escalier de pierre; Edwige, appuye contre la rampe du palier, appela sa
mre:

--C'est curieux, maman! Venez donc voir... Avertie et M. Strathmore...
ils sont trop beaux ensemble! N'ont-ils pas aussi la mme dmarche? Ils
ressemblent aux chevaliers du Giorgione dont je cherche l'histoire! Vous
me trouvez un peu folle, n'est-ce pas, de vous comparer  des hommes en
armure?

       *       *       *

Avertie n'avait su rsister; elle s'tait laiss conduire jusqu' la
gondole.

 cause du temps orageux, on avait dispos le _felze_ et sous ce
capuchon noir, Dick l'installa comme un enfant qu'on aime ou une femme
qu'on admire.

Il glissa sous ses pieds un coussin et lui mit aux paules sa grande
cape chaude, dont l'odeur de vtiver et de _gem of gem_ la firent
tressaillir.

D'un grand doigt caressant et adroit, il releva quelques mches blondes
chappes de la nuque et qu'emprisonnait le col du manteau; puis, 
genoux devant elle, il prit les deux mains de son idole:

--_Dearest_! Est-ce bien vous que j'ai l, si prs de moi, et dont je
tiens les blanches mains... (et il la dganta pour sentir cette chair
prs de la sienne). _My beloved_, vous m'avez crit une lettre absurde,
avec votre petite me de fleur dlicate et dangereuse... C'est du poison
que j'y ai respir... Je ne vis plus que par vous. Je vous cherche, je
vous suis. Si je vous vois de loin, c'est l'me de nos grands tigres des
Indes qui s'empare de moi... alors, j'ai envie de vous atteindre d'un
bond, de vous broyer et de vous dvorer toute. Je me sens la force
brutale d'un gant! Puis, lorsque vous approchez et que je me cache pour
ne pas tre aperu, alors, devant votre chre prsence qui me paralyse,
je ne suis plus rien et j'ai l'me du pauvre qui n'aspire qu' un
penny... Et l, aujourd'hui, si prs de mon treinte--oh! ne craignez
rien, _deary_! Quand j'ai vos mains dans les miennes, je vous contemple
avec mon meilleur amour, celui qu'on n'a jamais prouv encore, celui
qu'on sent ternel.  la plus dlicate et fine chose de Venise!...

Il lui passa son bras autour de la taille, et prenant ses mains il en
baisa longuement les paumes.

--_My darling_! je veux vous plaire, je veux tre ce que vous attendez
de moi. Je veux tout de vous, tout, vous entendez!

Sa voix tait devenue un souffle rauque, sa figure soudain s'empourpra,
une veine barra son front volontaire; il serra la taille de la jeune
femme avec tant de force qu'elle soupira:

--Oh! vous me faites mal!

Aussitt, il relcha son treinte et se rejeta vivement en arrire.
Puis, les bras croiss, il la contempla sombrement.

--tes-vous donc si froide, ou si perverse que vous puissiez rester
insensible  ce que vous me faites prouver? Et quelle puissance a donc
votre douce voix pour me dominer ainsi? Ah! petite sirne qui avez
peupl de votre image mes paradis imaginaires, qu'tes-vous venue faire
sur ma route si vous ne voulez pas me noyer avec vous dans l'amour
infini! (Et il la regardait ardemment.) Vous avez crit: J'ai besoin de
la chaleur de votre corps comme de celle du soleil... J'ai faim de
vous... Le paradis entrevu sur votre bouche adore... Le paradis,
_dearest_! (et sa voix tait un souffle passionn) il est partout
o vos adorables pieds--petits _cuttle fisches_ des plages de
l'Adriatique--prcdent les miens, partout o je puis respirer votre
haleine... Vous tes ma rose blanche... Embrassez-moi!

Elle regarda le pote de ce regard o l'on cherche  voir dans une me
quelque chose d'extraordinaire. Ils se mesurrent tous deux un instant
et leurs lvres se joignirent.

Mais la gondole dbouchait sur la _Giudecca_. Dick se souvint du temps
et des lieux. Il s'assit auprs de sa compagne, tenant encore une de ses
mains frles dans la sienne; et, leurs doigts enlacs troitement, comme
eussent dsir l'tre leurs corps, ils gotrent, exalts par l'amour,
la beaut de Venise.




CHAPITRE X


Au dbarcadre du Jardin Eaden, Avertie se leva et tendit la main 
Dick.

--Adieu.

--Non, reprit-il, laissez-moi esprer. Je sais que nous nous reverrons.

Et il partit d'un pas ferme, sans se retourner.

Un laquais recevait les touristes et portait, leurs cartes  Mrs. Eaden
qui tenait salon  larges portes, sous les tonnelles. L, on la saluait
simplement en passant.

Avertie, que hantait encore le souvenir de Dick, se trouva seule; elle
regrettait de rentrer dans un monde qu'elle avait presque oubli.

Le soleil dardait ses rayons brlants sur les parterres de fleurs
blouissantes. Le ciel d'orage, qui pesait sur cette terrasse immense,
en intensifiait la floraison. Au milieu des carrs de tulipes, _de
muguets et d'iris, chantillons de couleurs_ en masses clatantes, des
statues drobes  d'autres lieux, quelques pierres  caractre,
dlabres et belles, des margelles de puits taient poses  et l,
sans hasard, avec recherche et symtrie. Ces grandes plates-bandes se
reliaient entre elles par des berceaux de pampres dont les feuilles
tendres gardaient encore le velours des pousses nouvelles. Seules, les
glycines dbordaient de sve, ployant sous le faix de leurs grappes
mauves, si lourdes qu'on et voulu les presser pour un vin inconnu.
L'lectricit de l'atmosphre faisait l'odeur des fleurs plus violente.
Avertie en humait l'air parfum avec dlice.

Mais quoi? Le _Royal oeillet_ de Legrand et le _Zaoko_ de Guerlain que
venaient-ils donc faire ici? Elle se retourna. Ah! le couple que ces
deux odeurs mlanges lui prcisrent! Il dbouchait sous les pampres du
jardin. D'une lgance de _five o'clock_, couverts de fourrures, le
collet relev, mchonnant des Valda par crainte des microbes et des
rhumes, ce monsieur et cette dame taient insolites au milieu de cette
nature exubrante.

Ds qu'elle les eut abords, Avertie devint l'amabilit et la convention
mmes. Le tour de ces jardins, enserrs par l'incomparable lagune, la
mit nez  nez avec les autres plerins qui la cherchaient, sans hte,
crut-elle remarquer.

Floche faisait la moue. Elle salua assez aigrement les Parisiens et
pressa Avertie de prendre cong, car il tait une heure fort avance
dj.

Le couple aussitt s'vada. Quand ils le virent bien calfeutr sous le
_felze_, les rideaux tirs alors que le soleil dardait toujours son
insolence, Avertie pensa: Et dire qu'eux aussi s'aiment peut-tre et
que, lui, va murmurer les ternelles paroles d'amour, et l'appeler,
aussi, sa rose blanche! Ah! sa rose blanche!

Floche, leva la voix, grognon:

--Jardin de cur, avec chicards! Votre Maud est une sotte. Appeler ces
jardins Eaden une merveille! Avec a qu'on vient  Venise pour voir des
jardins d'Anglaises! Mais c'est au _Papadopouli_ qu'il et fallu aller!
Voil au moins un nom qui promet... Et puis, c'est dans tous les
guides... pas pour des prunes, je suppose?

--Allons au Papadopouli!

Quand ils y dbarqurent, la grille en tait close. Ils regardrent 
travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs tranges,
fantastiques se mouvaient. C'taient les perroquets, les beaux aras
Papadopouli. Avec leurs plumes bouriffes aux couleurs claboussantes
et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri
d'humidit, de tulipes cheveles et gantes.

La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on
vint ouvrir d'assez mauvaise grce. Rien n'tait plus banal que cet
enclos, entour d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie
s'tait bien rendu compte, ds l'abord, que les perroquets, seuls, en
taient la flore rare et que, malgr la gloire d'avoir assez de terre
sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin
tait, somme toute, fort mdiocre.

Floche, elle-mme, n'y prit qu'un agrment, celui de s'clipser avec le
Peintre derrire un massif de roses pompon.

       *       *       *

Le dner au _Vapore_ fut terne ce soir-l. Chacun tait fatigu et
retir dans ses penses.

Depuis le soir de la Vache mode, o Avertie avait surpris les
attentions du Peintre pour Floche, ils taient, croyait-elle, moins
simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que
c'tait le prlude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle et
dsir connatre la gense de ce flirt, et quel avait t le mot, le
geste, dclanchement du dsir.

Aprs le dner, ils allrent  pied rejoindre leur bateau. Sur la
_Piazzetta_, on faisait de la musique. L'clairage, l'animation
populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans
la pnombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des
Doges dcoup au bord de l'eau sur un ciel ferique, tout cela donnait
l'illusion du merveilleux.

Avertie entendit le peintre dire  Floche:

--C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au thtre.

--Quant  moi, rpondit celle-ci, tant de sublimit me tue. Je ne suis
plus moi-mme; il me semble que je sois nue, avec des ailes aux talons,
dans le paradis d'un turc trs riche!

--Je regrette qu'en ralit vous ne portiez pas ce costume. Vous me
poseriez un tableau magnifique! Un tapis haute laine vous servirait de
turc trs riche, et moi, je serais l'artiste heureux et flatt d'un tel
modle!

--Vraiment? C'est curieux ce que vous dites l. Alors vous tes comme
tous les hommes, vous prfrez la femme nue? Mais je ne pourrais pas
poser ainsi, ce doit tre esquintant.

--Quoi? Le nu? Qui vous empcherait de vous reposer? Ce n'est pas moi,
certes! Rien n'est dlicieux comme les causeries aprs la pose, sur un
moelleux divan, dans une douce et troite intimit... et j'espre que
vous n'auriez pas un coeur de pierre!

Elle se mit  rire convulsivement et d'une faon si disproportionne
qu'Avertie n'osa pas se retourner. Il avait d la serrer de prs!

Mais comme retentissait le canon de l'extinction des feux, Floche poussa
un cri strident de femme de chambre qu'on pince et courut rejoindre
Avertie.

       *       *       *

Le lendemain, en se rveillant, Avertie pensa que, peut-tre, elle ne
reverrait jamais Dick, car elle ne voulait pas l'informer de son dpart
pour la Lombardie. Cela la rendit mlancolique. Quel piment avaient t
pour elle ses entrevues avec le jeune pote! Partage entre le dsir de
se l'attacher  jamais et celui de le liquider avant de souffrir, elle
hsitait  lui crire une lettre dont le ton, elle s'en rendait compte
aujourd'hui, n'atteindrait pas le lyrisme de la premire.



Les Plerins, cependant, avaient dcid, pour le dernier jour, d'aller 
l'Arsenal et aux les Mortes.

Le matin, tandis qu'ils rangeaient dans la gondole les menus bagages
dont ils avaient besoin pour la journe, Avertie se prit d'une grande
affection pour leur singe de Carlo si soigneux, si attentif, si paternel
pour leurs petits bibelots, au point qu'elle l'avait surpris, un jour,
lavant les caoutchoucs de la comtesse Floche et brossant les paletots.

--Pour un bon gondolier, c'est un bon gondolier! rptait Floche. Et
puis il a le buste court, les jambes longues, Carlo! le type classique!
Et quel professeur d'italien! Comme il sait redresser votre
prononciation franco-latine, Peintre!

Elles s'taient embarques avec du romanesque en provision. Elles
allaient voir le Bucentaure!

Quand Floche se trouva devant le morceau de bois pourri o tranait un
semblant de couleur pourpre, seul reste de cette inoubliable et
glorieuse galre, elle laissa tomber ses bras, dcourage:

-- mes ami! le Bu-cen-taure! Voil bien la vie!

--Le rve et la ralit! dit le Peintre.

Et Avertie:

--On a mme fait des pices l-dessus!

Dans une vitrine, au-dessus de l'pave, une galre joujou reconstituait
le clbre btiment. Ce fut une consolation pour Floche. Elle monologua
sur l'emplacement et la pose que devait avoir le doge quand, jetant
l'anneau, il se mariait  l'Adriatique.

Les Plerins s'amusrent aux minuscules embarcations de toutes les
poques. Leurs formes compliques, esthtiques, ornes de grandes voiles
latines, taient presque toutes dsutes... Joujoux de tous les Muses
de la Marine o frquentent, plus souvent que les marins, les amants
pusillanimes, combien d'amoureux n'avez-vous pas invits 
l'embarquement pour Cythre?

 la porte de l'Arsenal, Avertie admira les lions du Pire; gants,
hiratiques, tranquilles et tristes, ils taient venus de Grce pour
orner la gloire de Venise. Parce qu'un gamin, avec du goudron, s'tait
amus  leur faire moustaches et barbiche ils avaient un masque
d'empereur de carnaval. Mais leur prestige tait encore assez grand pour
dfier toute vulgarit.

Goethe a raison, se dit Avertie. Le lion de Saint-Marc n'est qu'un
matou ail  ct d'eux.

Le Corso Garibaldi, que les Plerins traversrent pour regagner le
_Vapore_, fourmillait d'animation. Dans ce coin, trop peu pittoresque
pour retenir les trangers, pullulait tout un petit monde savoureux et
affair. Des familles, en groupes anims et nombreux, venaient s'abattre
sur les provisions mnagres dont les petites voitures  bras
charriaient les riches couleurs.

En arrivant au _Vapore_, les Plerins firent leur premier adieu  Venise
en la personne de Carlo. Avertie mit sa main frache et nue dans la main
calleuse du gondolier. Comme s'ils se fussent un peu possds par ce
contact, elle se sentit aussi frleuse qu'un flin apprivois....

Les voil tous installs sur le _Vaporetto_ qui cingle vers les les
Mortes. Maud est des leurs. Le vent souffle violent et le voile de gaze
des Plerines flotte dans l'air, horizontal comme la fume du vapeur.

Sous un ciel dont se ft volontiers inspir un vieux peintre flamand,
gaiement ils voguent sur l'algue marine. De temps en temps, c'est un
coup de soleil sous les nuages et aussitt les bancs de sable, ross
davantage dans la transparence de l'eau, forment de grandes taches
douces qui s'tendent sur le calme insouciant de la lagune.

De gros chalands naviguent; ils rappellent les joujoux dsuets de
l'Arsenal; avec la placidit des blandres de l'Escaut, ils font le
service des marchandises, le ventre plein de lgumes ou de bois, la
proue rjouie par la ronde peinturlure de leurs danseuses pompennes.
Les grandes ailes jaunes et rouges des barques de pche semblent poses
sur un drap d'argent et, dans le fond, Burano gifl d'un coup de
soleil....

Les Plerins sont heureux de sentir si pareillement ces choses; ils s'en
aiment mutuellement davantage. Silencieux, respectueux, ils glissent
dans l'cume du sillage, tandis que, de chaque ct du _Vaporetto_, la
mousse blanche ouvre son compas et s'en va molle et rampante se perdre,
en un court horizon.

Au moment d'atteindre Burano, le chenal et mme le paysage se
rtrcissent trangement. De folles et dsordonnes vgtations
herbeuses bordent la lagune-- Venise, l'herbe est inconnue--et, sur les
rives, quelques maisons s'lvent. L'une d'elles, pauvre, misrable,
aux volets verts rongs de lichens,  l'attitude ventrue d'une femme
enceinte, est flanque d'un lourd balcon dont la balustrade marron
s'caille en vieux rose. Sur le seuil, deux femmes, l'une assise,
l'autre debout, gardent des poses de tableaux vivants. Un fichu vert,
pos  la juive, encadre leur type oriental. Tout autour de leur maison,
le long du mur, court un cordon d'iris, raides et fleuris, dont le
foisonnement est limit par une bordure de petites briques vernisses.

Ds que le bateau fut  quai derrire Burano, Avertie prouva le
sentiment trs vif de l'Orient.

Une Hollande orientale, se dit-elle; c'est cela exactement, et toute
pourrie, comme si le soleil n'avait pas eu encore le temps de la
scher... Grands Dieux, que c'est beau, ces couleurs!

Empoigne, elle n'osait mme plus avancer, craignant d'amoindrir, en la
dplaant, sa batitude et de drober ainsi une parcelle d'extase  son
enchantement.

Floche gloussait, toute diffrente dans son enthousiasme. Elle criait
en vendeuse de sardines:

--Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes
fraches!

Tandis qu'ils avanaient le long du canal, le bruit de leurs talons et
de leurs voix rsonnait dans l'cho des quais dserts. Quelques gondoles
taient venues jusque-l et voisinaient avec d'autres barques plus
modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des
ponts en dos d'ne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit
accder les Plerins  la rue centrale, large, courte et dalle,
rendez-vous d'une foule en rcration. Les hommes fumaient, appuys au
parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrs aux
chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux
boucls, ralisaient bien le type aim des peintres romantiques. Les
femmes, en robes claires sous leurs chles, deux par deux toujours,
penches l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel
d'une cloche.

Qu'avaient-elles besoin de se hter, ces patientes et fines
dentelires, puisqu'elles rsumaient toute leur vie passionne, joyeuse
ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils dlicats,
minutieusement ouvrs par leurs doigts rsigns?

Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invits entourait une
marie en robe gris perle, couronne d'oranger. En face, un tourniquet
absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets
et de _dolci_, o Avertie reconnut les dlicieux fruits glacs au sucre,
grosses perles de Venise, souffles, blondes, luisantes, embroches sur
de fines chardes de bois blanc: nfles dores, raisins noirs et vernis,
noix croquantes... Et devant l'glise, un petit carrousel italien, dont
l'orgue rlait d'humidit, tournait avec des saccades de joujou
mcanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation
inattendue.

L'glise, pourtant grande ouverte  tous, restait dserte. Nul n'avait
l'ide d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la
pnombre le ver luisant des lanternes dores. Elles taient, ces
lanternes de pacotille, juches sur de hautes hampes et piques en
procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de
l'entre, si ple et si teinte dans sa fresque douce, sembla la saluer
avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde.

 la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui
demanda l'aumne. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau
jaune rapic, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme tait
rpugnant. Il rappelait  Avertie les _canocci_, ces hors-d'oeuvre du
_Vapore_, surtout  cause de ses petits yeux vifs et cruels derrire les
lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux,
par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble
qu'Avertie eut envie de pleurer.

Maud, amricaine prcise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle
rappela les retardataires.

Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mmes chemins
afin de retrouver les mmes impressions et, au hasard de la perce des
rues, revoir l'tendue de la chre lagune et le ciel de l'Adriatique.

Mme l, dans ce Burano perdu, Avertie retrouva un lion pour l'mouvoir.
Celui-l n'tait qu'en fer blanc dcoup et servait d'enseigne 
l'choppe _d'all Leone d'oro_. Mais dans sa vile et plate matire, il
s'efforait au geste altier des lions de Venise.

Qu'elle tait jolie, au seuil de sa porte, la petite Buranienne aperue
plus loin, la tte appuye sur l'avant-bras et qui leur souriait avec
toutes ses dents de petite fauve engageante.

Plus loin, des filles sans pudeur s'acharnaient aux basques du Peintre
nonchalant et attard. Toutes prtes  lui indiquer leur nid de colombe,
elles le dvisageaient en riant avec effronterie. Les narines mouvantes,
le geste prompt, elles repoussaient du coude un vieux lubrique, en
l'insultant grossirement; et leur accent tait si doux qu'elles avaient
l'air de le caresser encore.

Floche, gne, entrana vivement Avertie que ce mange amusait.

--Ne faites pas attention, disait-elle pour les excuser, c'est le soleil
qui veut a!

Au loin, dans un cabaret, des hommes chantaient en choeur. Avertie, qui
attendait le Peintre en train de liquider, sans ennuis, ses faciles
conqutes, s'accouda un instant sur le pont pour embrasser une dernire
fois l'ensemble de toutes ces choses.

Quelques maisons, par leurs couleurs diverses et accoles, figuraient
les lais d'un immense drapeau, pli, apais par l'ardeur du soleil,
tandis que d'autres, au contraire, s'enveloppaient d'une pourriture
insinuante. Cette mousse rase et verte montait du fond du canal, puis,
grimpante, s'tendait lgre sur les maisons proches pour se mler au
rose, au bleu, au jaune de leurs murs, masquer leurs fentes et parer
leur dcrpitude.... Ah! emporter un peu de ces choses, pour se
chauffer en hiver derrire les vitres maussades, pensait Avertie.

--De ma vie, dit Floche, je n'ai vu une chose plus belle! Venise n'est
rien  ct! Aussi, viens-je d'acheter un petit pot en faux marbre qui
m'a cot quatre sous. Vous voyez, je me suis fendue! Mais c'est tout
l'image de Burano avec ses tons chocolat, vert pisseux, cuisse de
nymphe, gorge de pigeon, cheveux de la Reine et caca-dauphin...

--Assez! Assez! lui cria Avertie, qui venait de parer Burano de couleurs
plus lyriques. Mais c'est vrai, tout cela est sur votre pot de quatre
sous. Il ne vaut pas plus d'ailleurs....

--Vous tes jalouse, Avertie! Je vous ai vue et si je n'avais pas cri,
en entrant dans la boutique: Je prends le marbre! c'est vous qui me le
souffliez! N'importe, il est  moi! J'en ai plus de plaisir que d'un
Cellini! Ce petit pot, mais, c'est simplement l'me de Burano que je
vais avoir tout l'hiver sur ma table de nuit...

La sirne du bateau les rappela pour Torcello; sur l'eau frmissante
juste assez pour montrer qu'elle n'tait pas morte, se baignait un
horizon d'Orient avec un ciel plus accessible et mlancolique. Sa puret
tait tachete de petits nuages moutonneux et compacts.

--On en mangerait! dclara Avertie.

--De quoi? de quoi?

--De ces nuages  la crme crass contre le firmament....

Torcello contrastait entirement avec Burano. Dans maints pays, Avertie
avait dbarqu en des endroits plus pittoresques. Ces champs, ces
terres cultives, ces haies ngliges, c'tait simplement le printemps
 la campagne. Il faisait dj trop chaud pour l'insuffisance des
feuilles; un canal troit, aux eaux sales sorties de la lagune, longeait
le sentier o ils marchaient; les oiseaux chantaient, les boutons d'or
et les pquerettes, les fleurs de toutes les banlieues fleurissaient, et
il fallait viter les ordures qu'elles cachaient.

La route parut longue  leurs pieds chauds, pour arriver jusqu'aux trois
ou quatre masures, restes de l'antique bourgade. Le canal se terminait
tout  coup en vivier fangeux; une pniche y dormait sur l'eau morte,
encadre du reflet des grands arbres touffus et des chaumires
badigeonnes de rouge... O Avertie avait-elle dj eu cette impression
reposante? C'tait la seconde fois, en quelques heures, que la Hollande
se prsentait  son souvenir en ces coins italiens baigns par les eaux
mortes. Quels rapports pouvait-il y avoir entre ces les vnitiennes et
cette Hollande, autrefois tant gote? Sans doute, une vision d'intimit
si rare en Italie o le ciel, la nature, la vie vous comblent toujours
de leurs dons, avant mme que vous ayez eu le temps de les dsirer. Il
en est ainsi de certains baisers.

Le bleu cleste sur lequel l'glise et la tour immense de Torcello se
profilaient n'tait pas du Nord, cependant, ni cette femme gracieuse au
pas de biche, qui, un foulard blanc pos en triangle sur la tte,
rapportait dans une cruche ventrue l'eau d'un puits roux, ni les dbris
d'architecture runis sur l'herbe en petit muse de plein vent, ni,
enfin, la Rotonde de _San Fosca_ avec sa collerette blanche, propre,
nette, lessive par le soleil.

Ils entrrent dans l'glise abandonne. Elle tait vieille et si noble
avec son dcor de moisissure vert de gris, cette princesse des
solitudes!

--Oh, ma chre petite amie! s'cria Floche devant d'anciennes mosaques.
Venez vite me raconter leur histoire, vous qui savez tout! Vous m'avez
tant intresse  Saint-Marc! Peut-tre est-ce encore de la Bible?

--Non, c'est du Nouveau Testament, fit Avertie.

--Quoi! vous avez reconnu tout de suite!

--Ce sont des allgories; voyez: d'abord tous des crnes qui crachent
par les yeux et la bouche de gros vers blancs....

--Ah! oui, quelle horreur!

--C'est le jugement dernier, la pourriture des corps,  ce moment
dsagrable. Puis, vous voyez, les uns sont en enfer et les flammes les
dvorent jusqu'aux sourcils... Les autres sortent du feu, librs; ils
lchent leurs brlures, s'tant des lambeaux de peau sche dans le creux
des mains: c'est le purgatoire. Enfin, d'autres s'embarquent pour le
ciel dans la barque  Caron-- saint Pierre plutt--ceux-l sont tout 
fait purs.

--Oui, le feu purifie tout. Les cuisinires disent toutes a!

--Jsus, au centre, l, assis sur un oeuf--je ne saisis pas ce
symbole--les attend avec patience, les mains ouvertes. Puis tout le
monde va s'asseoir  sa droite et  sa gauche pour l'ternit.

--Ah! ma foi! je les comprends! Aprs cette chienne de vie de fatigue
que nous menons sur la terre!

Cependant le Peintre s'tait mis  dessiner la table de communion. Il ne
pouvait rendre l'expression byzantine des lions de marbre et des paons
qui se faisaient vis--vis dans l'ingnieuse souplesse de leurs corps,
tout verdis par la lpre d'humidit fine.

--C'est pour moi que vous travaillez, mon ami? demanda Floche en
s'approchant. Vous avez donc devin mes dsirs? Ils sont adorables ces
paons, du vrai fromage de Roquefort... C'est mme curieux qu'ils
n'infectent pas l'glise! Une pure merveille, en tous cas, et qui fera
un motif patant pour me broder un sac  ouvrage.

Quand Avertie jeta les yeux sur la coupole, une grande Sainte Vierge,
d'une minceur de cierge, la regarda. (Toutes les Saintes Vierges me
regardent aujourd'hui!) L'or des mosaques qui sertissait la madone
semblait sourdre de sa flamme intrieure. Ces ondes dbordantes, en
s'cartant, lui faisaient, malgr sa cagoule troite, une abondante
chevelure blonde, mue par le temps dans l'ombre du sanctuaire, du rouge
assourdi au jaune vibrant. Ainsi le soleil dorait-il au dehors les
tignasses des Vnitiennes.

Les yeux de la Vierge taient pntrants et tranges; ses sourcils
rejoints accentuaient son type phnicien; un long nez courb vers une
bouche un peu niaise lui donnait quelque chose de dur dans l'expression
et une tache sur la joue, prs de l'oeil, posait un grain de beaut
irrespectueux. Elle tait raide et nergique d'aspect, tandis qu'autour
d'elle tout n'tait que courbes et douceurs. Le regard glissait de la
coupole qui s'largissait, en angles arrondis, jusqu'aux courbes du
choeur, aux gradins des hmicycles, sans pouvoir se heurter ni
s'accrocher  quelque ressaut de la ligne.

Si suaves, ces Italiens! se disait Avertie. Voulaient-ils vraiment
adoucir toutes choses, sachant combien la vie suffit  blesser par
elle-mme?

Tout en marchant le nez en l'air, perdue dans les ors des coupoles, elle
heurta du pied un pauvre vque, allong l, pour le restant de ses
vieux os, dans son effigie de pierre rose. Derrire l'autel, dont elle
fit le tour, tout tait couvert du velours meraude et ras de la
moisissure rampante. D'autres Vierges de marbre allaitaient leurs
enfants dans le secret des niches humides. Elles avaient les mmes yeux
de fivre, tirs vers les tempes par des penses trop sombres et les
mmes regards d'oiseau de proie. Ah! comme on saurait le leur prendre,
malgr tout, leur Divin Enfant!

Puis quand les Plerins sortirent du mystre et de la dcomposition de
cette ineffable glise, le soleil les inonda, chauffa leurs reins et
leurs coeurs: on pouvait vivre et aimer.

Assis devant leurs maisons, sur des chapiteaux mutils, des paysans
nonchalants faisaient danser leurs mioches. La note rouge, qui toujours
trane dans leurs vtements, montait le ton ros des pierres.

Floche, en blouse de toile blanche, tait gaie et s'agitait.

Elle dclara follement jouir de cette dlicieuse journe. Alors le
Peintre se rapprocha d'elle et, ne croyant tre vu de personne,
l'embrassa sur la nuque: Chauds, Chauds, les marrons, chauds!
murmura-t-il en lui passant vivement les deux mains sous les aisselles
un peu moites... Elle se retourna surprise, rougissante, enchante.

Une fois rentre au bateau, Floche s'assit auprs de son sducteur et,
les yeux noys dans l'horizon:

--Cette lagune... c'est une chose qu'on ne peut pas rendre... on ne peut
que la sentir... Dieu, que a pue!

Et elle huma l'air, les narines dilates, en regardant amoureusement le
Peintre, puis le garon qui circulait avec un plateau charg de th et
de nombreux gteaux.

Soudain inquite, elle se retourna brusquement vers Maud.

--Vous avez perdu votre porte-monnaie? demanda celle-ci.

--Il s'agit bien de mon porte-monnaie!... Nous avons simplement manqu
les vieux palais! ceux dont votre mari nous avait parl! Sur le petit
canal... j'en suis sre! Tout ce qu'il y a de plus beau, une colonnade
du temps o les Vnitiens avaient peur des Huns. Vous savez, j'en ai le
feu au derrire rien que d'y penser! Il faut y retourner!

Mais le bateau piquait dj droit sur Venise.

--Ah! toute ma journe est gche  prsent! C'est bien a, la vie!

Et elle retomba avec un geste mourant, mais bien calcul, le nez sur le
th et les gteaux que le Peintre lui avait prpars.

L'horizon, sous les rayons obliques du soleil, se teintait de corail
rose. Un lger vent du large s'tait lev qui faisait s'incliner les
voiles au loin et hter l'allure des barques de pche.

En regardant Venise prendre peu  peu une forme plus nette, Avertie
songea  Dick. Cela lui sembla un prsage trange que chaque tour
d'hlice la rapprocht inluctablement de celui qui vivait l-bas dans
cette masse lointaine et l'attendait sans doute. Son coeur se dilata 
l'espoir de le voir encore. L'adieu qu'il lui avait fait avait t une
menace, presque. Elle s'effraya soudain de la tnacit qu'elle devinait
en lui. Anxieuse, elle se demandait maintenant ce qu'il ferait d'elle.

Puis elle rflchit qu'il perdrait certainement sa trace ds qu'elle
aurait quitt Venise pour des pays peu frquents. Mais le soupir, si
spontan et si profond, qui monta de son coeur, lui rvla le sentiment
vrai qu'elle avait pour lui.

Ah! comme elle et voulu le retrouver  la fin de ce jour qui la
laissait toute vibrante des beauts entrevues, toute secoue
d'motions!... Comme elle les lui et fait partager, la tte sur son
coeur, sous le ciel nocturne de l'enivrante Venise!

Il tait sept heures quand la petite bande dbarqua aux Esclavons. Le
Peintre et Floche partirent ensemble pour quelques achats de
photographies. Avertie, maintenant triste et abattue, prfra rester
avec Maud. Celle-ci, voyant les portes de Saint-Marc encore ouvertes,
proposa  sa compagne d'y rentrer.

Le salut du Lundi de Pques s'achevait. Les chrtiens, silencieux et
recueillis, groups au milieu de cet immense temple, formaient une
petite masse noire, sombre tache, sur un grand tapis. Les deux amies
allrent s'asseoir au fond de la nef, sous le lustre byzantin. Des
lampions aux couleurs de Venise dessinaient en lueurs jaunes et rouges
les formes de la Croix carre; ces petites flammes dans les verres
colors faisaient chatoyer les ors et les nacres du lustre avec la
douceur, le mystre, le royal des illuminations de feries. Sur ses
mains dgantes, sur la figure de son amie, Avertie voyait danser leurs
tons velouts; les lumires de l'autel devant la _Pala d'oro_ en
projetaient les richesses de vermeil et de pierres prcieuses jusque sur
la coupole, o les idoles hiratiques, blouies, largissaient leurs
pupilles normes, sur leur fond d'or fondu, gras, assourdi par l'heure
tardive.

Un vieux prtre, prs d'un baptistre, vendait pour deux sous l'image
d'une Vierge miraculeuse que les amies changrent entre elles, en
souvenir des petits cadeaux pieux d'autrefois. Avertie,  cette heure
redevenue jeune fille, confondait ses souvenirs mystiques et ceux plus
nafs encore des rves de son enfance o _les Mille et une Nuits_ et les
_Contes merveilleux_ raconts par sa mre avaient tenu la place
prpondrante. Ceux-ci avaient remplac ceux-l, quand, une fois au
couvent, elle n'avait plus vcu que dans la _Vie des Saintes_ ardentes
jusqu'aux stigmates et prfres du Seigneur jusqu'aux miracles. L'heure
prsente lui plaisait parce qu'elle tait  la fois mystique et
fabuleuse.

Les chants liturgiques, la voix puissante et aigu des enfants de choeur
faisaient vibrer la poussire d'or de l'glise. La solennit du moment,
la magnificence de l'apparat vidrent le coeur d'Avertie des joies
faciles et insouciantes du voyage, des sensualits passagres. Il lui
et fallu, maintenant, pour le remplir, quelque chose de stable et
d'ternel.

Dans ce petit coeur paen s'leva une prire confuse  la Vierge
miraculeuse, prire qui et pu tre celle-ci:

Regarde-moi, petite Vierge grecque, toute droite, Vierge d'or et
d'argent, Vierge toujours vtue d'habits de fte, et dis-moi, je t'en
supplie, dis-moi:--Calme-toi, Avertie. Pourquoi t'agiter? N'as-tu pas
choisi ta part, toi-mme? Elle doit tre la meilleure puisque tu
aimes...

Ah! Si le B.-A. avait t l, seulement! Mais il tait loin, trs loin,
et Avertie sanglota.

Et, tandis que les cierges et les vpres chantes s'teignaient et que
les femmes en chle se glissaient vers les sorties, Avertie, de son pas
ferme, reprit, avec son me chancelante, le chemin de sa destine.

       *       *       *

Le soir de cette belle journe, Floche conclut:

--Mes amis, je vous avouerai franchement que ce que j'ai prfr dans
Venise, 'a t nos stations le soir chez le petit marchand de cartes
postales. Oh! vous n'avez pas besoin de vous esclaffer de rire! Je ne
suis pas si bte... les cartes postales, c'est un peu le mannequin du
chef-d'oeuvre que nous pouvons nous approprier!...

Ensuite ce furent les adieux au _Vapore_. Avertie, bonne et simple,
tenait  remercier le propritaire des soins particuliers qu'il avait
eus pour eux. Mais il n'tait pas l; alors elle avisa son fils, lui
serra la main et:

--Au revoir, Monsieur, dit-elle aimablement, nous partons demain pour la
France. Merci de votre excellente hospitalit. Vous nous avez
admirablement soigns et vous voudrez bien faire tous nos compliments 
votre papa.

Puis elle le salua de son air de reine. Derrire elle, ses compagnons
riaient. Avertie ne comprit pas pourquoi. Elle comprit moins encore,
quand, une fois dans la rue, Floche se mit  l'invectiver:

--Folle, triple folle!  votre papa! bien des choses  votre papa!
Pourquoi pas  votre dame! Voyons! Est-ce qu'on parle de son papa  un
fils de gargotier? Est-ce qu'on lui serre la main? Pour les trois plats
qu'il nous a servis, qui nous ont flanqu la colique, et pas gratis
encore!

--Ah! bien... Qu'auriez-vous dit, vous?

--J'aurais dit: Au revoir, Mssieu, trs contente de vos services. Je
parlerai de vous  Paris  mes amis et connaissances et je vous enverrai
du monde. Voil qui aurait eu le sens commun!

Mais la mme femme au sens commun, ce soir-l, dans une boutique,
faillit sauter au cou d'un commis qui avait mis quelque complaisance 
chercher dans un norme tas la photographie du _Cygne et Lda_.

--Oh! cher Monsieur, lui dit Floche, je suis si heureuse de votre
trouvaille! Vous tes positivement un grand homme tout  fait
sympathique.

Et sur le _Vaporetto_, aprs dner, un coup de vent ayant dispers ses
cartes postales:

--Ah! s'cria-t-elle en dtresse. Mes _cartolinas_, mes _cartolinas_!
Peintre! _Avente presto! Malorino terriblo!_ Sortez vite deux sous,
promettez-les  tout l'quipage, si on me rattrape mes cartes!

Et elle serra avec effusion les mains d'un gaillard malpropre qui les
lui rapporta.




CHAPITRE XI


Le jour du dpart, ds le matin, Avertie avait dj son humeur de
retour, c'est--dire la petite joie de retrouver ses habitudes et la
trs grande de revoir bientt le B.-A. Lui seul la compltait
absolument, parce qu'il la comprenait.

Elle jeta un oeil mlancolique et attendri par la fentre, tandis que
Floche, en pet-en-l'air, se montrait sans pudeur  la nature et
dclarait:

--Oh! lagune rose, adieu! Oh! Reine de l'Adriatique, salut! On n'a pas
tort de te dnommer ainsi, ville inoubliable! etc....

La figure couverte de son masque de pommade, elle repassait  haute voix
ses sensations de voyage, devant Venise qui s'talait sur l'eau glauque
de sa toilette matinale; et elle nomma _San Giorgio_, la _Salute_, les
_Armniens_.

--Les Armniens, rpta sourdement Avertie.

En bouffe soudaine, l'odeur des fleurs du clotre et l'enivrement de
cette matine d'avril lui revinrent  la tte, ainsi que sa folle lettre
 Dick, son propre abattement quand il l'avait mene en gondole aux
jardins Eaden et sa dsesprance  Saint-Marc. Ne saurait-elle donc
jamais la vanit de tous dsirs profanes? Et se reposerait-elle un
jour dans la paix sous des ombrages semblables  ceux chants par
Virgile? Oui, ce jour-l viendrait, elle le savait, mais dans la
vieillesse et si prs de la mort, peut-tre? Ah! elle ne les dsirait
certes pas, ni la vieillesse, ni la mort: elle voulait vivre la vie le
plus possible et elle s'enorgueillit d'tre aime.

Soudain elle aperut le bouquet qu'elle avait trouv la veille sur la
chemine de sa chambre, dans un vase d'aventurine, d'une forme simple et
antique; c'tait un narcisse, une rose blanche, une tulipe et quelques
cinraires--les fleurs des Armniens.

Elle dcouvrit au pied du vase une carte sur laquelle Dick avait
transcrit en vers:

    And you came, my love, so stealthily
       That I saw you not
    Till I felt that your arms were hot
    Round my neck, and my lips were wet
    With your lips; I had forget
    How sweet you were. And lo! the sun has set
    And the pale moon came up silently[6].

[Note 6: Et tu vins, mon amour, si furtivement que je ne te vis
point avant de sentir que tes bras taient chauds autour de mon cou, et
mes lvres humides sur tes lvres. J'avais oubli combien tu tais
douce. Et voil que le soleil s'est couch et que la lune ple monte
silencieusement.--Lord Douglas, _In Summer_. (Dans le texte original,
ces vers s'adressent  un homme.)]

Et, subitement, elle eut envie de lui donner rendez-vous dans le village
d'Asolo, o ils devaient s'arrter au retour. Presque aussitt elle
repoussa violemment cette ide.

Floche, qui procdait  sa toilette, l'interpella comme tous les matins.

--Pouvez-vous me sangler?

Elle avait positivement maigri en ces dix jours; le cran tait gagn: la
marque noire du lacet se voyait  quelques centimtres au del de son
oeillet habituel. Avertie le lui annona avec autant de joie que pour la
naissance d'un fils. Floche poussa des hourra!

--Au moins, comme cela, a m'aura servi  quelque chose de voir Venise!

       *       *       *

 l'heure dite, ils montrent tous trois dans le petit canot automobile
qui fait le service de la gare.

La lagune les laissa partir sans un tressaillement de sa belle peau
liquide; pas un souffle, mme pour accrocher les voiles des
voyageuses...

--Ce calme, dit Floche, a sent mauvais l'orage. Cela s'appelle la
_Bonace_ (elle semblait parler d'un plat sucr). Tout cela c'est trs
joli, mais quand on a un peu souci du voyage, cette perspective de
typhon vous gte non seulement le moment prsent, mais le reste de la
journe.

Avertie, ayant rpliqu  Floche d'un air assez maussade qu'elle gtait
aussi par ses rflexions saugrenues le plaisir des autres, celle-ci
l'appela avec ddain: Sophie!

La fume s'levait lourdement et stagnait dans l'air. Venise  cette
heure, trop nette et limpide, ressemblait, avec les fentres bien
dcoupes de ses difices,  un jeu de dominos dont le Palais des Doges
aurait t le double-six.

Floche qui regardait les mouettes effleurer en Saint-Esprit le calme de
l'eau, dit dans un soupir:

--a rappelle _Parsifal_ et ce bon Wagner, mort ici. Ce sont peut-tre
ses mnes qui tranent un peu dans le corps de ces btes?

Puis, comme un nuage passait sur _San Giorgio_, du mme ton pntr:

--Tiens! le campanile qui fume sa pipe!

Et plus loin, aprs avoir dpass les gros pilotis en botte d'asperges
qui jalonnent le canal:

--Oh! le malheur affreux! Un bateau qui a fait faillite!

C'tait un _cargo-boat_ sombr.

       *       *       *

 la gare, Maud et son mari taient venus dire adieu aux Plerins. Tous
se promenaient, bras dessus, bras dessous,  la Buranienne, tandis que
Floche choisissait soigneusement des cartes postales et que le Peintre
prenait son temps et les billets.

Tout  coup, il y eut un effarement. Le train partait dans trois
minutes. Le courrier musard ne s'tait pas souci de dbarquer les
bagages:

--Il y a toujours, marmonnait-il, le train suivant qu'on peut prendre!

On lui arracha les colis des mains,  grand'peine, car il avait peur de
ne pas tre pay. On donna  Maud de vhmentes explications pour le
faire suivre des malles, et, tranant les valises normes et lourdes,
on s'chappe vers les wagons.

--_Padova! Padova!_ hurlait Floche d'une voix glapissante, agitant en
smaphore des bras de toile blanche vers le chauffeur qui riait.

Quand, enfin, ils se retrouvrent tablis sur les banquettes de velours
rouge d'un confortable wagon et qu'ils se comptrent, le Peintre seul
fut constat priv de son bagage. Son prcieux sac tait rest sur le
quai, oubli dans la bagarre. Il contenait, naturellement, les objets
les plus utiles  leur tour de fantaisie: provisions de bouche,
Bdeker, kodack, indicateurs et lettres de recommandations.

Mais ils taient jeunes et dans le bon train. Cela ne suffisait-il pas?
Floche, cependant, ne pouvait se consoler de ses efforts infructueux.

--Et ce qui m'aurait fait mordre cet homme, dit-elle en parlant du
courrier, c'est que, moi, Floche, archi-prte  neuf heures du matin,
j'aurais pu manquer le train par la faute de son imbcillit! (Et les
deux autres gardant le silence.) Cela n'empche pas, reprit-elle un peu
choque, que si je ne vous avais pas entrans, les bras au ciel, en
criant _Padova! Padova!_ comme un certain gnral de l'Empire dont j'ai
oubli le nom, nous serions tous encore, sur le quai,  faire les zozos!

Avant midi, ils atteignirent Padoue. Ils dbarqurent sans plan, ni
guide, mais avec le soleil, de la bonne humeur et un brave cocher qui
les mena droit _ Santa Maria de l'Arena_, o ils tombrent sur la
pice importante de Padoue, l'glise aux fresques de Giotto.

Le jardin qui la prcdait tait encore tout frais du printemps de la
veille. Dans une sorte d'arne, petite cuvette de verdure, o les
vieilles pierres se laissaient ronger par les lierres voraces, les
gradins avaient disparu sous la verdure, la brique crase rosissait les
sentiers tandis que des bambous, sous la brise, inclinaient leur
feuillage vert tendre.

Les fresques de Giotto leur firent une impression forte. Ce n'tait plus
la grce et la volupt de cette trop suave Italie, mais quelque chose de
douloureux, de primitif, de rudimentaire, de sincrement profond et
souffrant dans la navet de l'expression. Ainsi eussent peint les
premiers chrtiens et les Martyrs.

Les tons effacs des fresques ajoutaient au charme de l'ensemble. Et les
personnages nobles et srieux de la vie du Christ, de la mort de la
Vierge, pensaient bien  leur terrible mission.

Les Plerins s'en furent ensuite aux _Erimitanis_, glise gaie et moins
ancienne, avec ses Mantegna plus acadmiques, plus conventionnels, mais
plus vigoureux, plus humains aussi, et d'une superbe majest, conus par
un cerveau sain, noble, fervent et audacieux.

Devant le martyre de saint Christophe, Floche s'cria:

--Alors cette grosse jambe, c'est le saint qu'on trille? Et cette
grosse masse de viande, le gant, c'est celui-l, mon ami, dont je porte
la mdaille? Ah! je ne suis qu'une pauvre imbcile!

Le tour de ville fut charmant, car,  cette heure de midi, chacun
quitte ses affaires pour le repas du jour. Les rues taient sillonnes
d'tranges voitures  l'ancienne mode, cannes comme de vieux paniers
d'osier, poses sur des roues trop hautes et trop cartes. Ces
singuliers vhicules de gala, peints en jaune, taient devenus
l'ordinaire cabriolet des marchands et des petits bourgeois.

Le cocher les conduisit ensuite firement  Saint-Antoine.

--Saint Antoine de Padoue, celui dont on parle tant depuis quelque
temps? demanda Floche. Le vrai, en chair et en os? Nous allons le voir?

--En os surtout, et encore! ajouta Avertie. C'est bien son glise, en
effet, et voil dj son marchand de ftiches.

Avant mme d'entrer, Floche se jeta sur la petite boutique et acheta bon
nombre de mdailles en aluminium (parce que c'tait la mme chose que
l'argent et bien moins cher), des chapelets, des images et de petites
effigies du Saint, de la taille d'un d  coudre, en os teint de bleu
et de rouge et qui rappelaient trangement les idoles hindoues ou
chinoises.

Derrire les Plerins, sur la place, attendant qu'ils voulussent bien le
regarder, _Gattamelata_ posait. Donatello l'avait mal perch, mais trs
noblement, sur un cheval calme, de bon mouvement et aujourd'hui atteint
de vert de gris.

--Il est magnifique! s'cria Floche. Il est tout pourri!

Avertie resta indiffrente  Gattamelata et, quand ils entrrent 
l'glise, elle eut beaucoup de peine  retenir un clat de rire. Un
prtre, en chaire, objurguait ses ouailles. Ses gestes vhments
semblaient leur jeter des pommes  la tte; marionnette de bazar, il se
dmenait dans un trop vaste thtre et dployait une force vaine de
vermisseau.

 gauche, sur le sombre bas-ct, les lumires amonceles irradiaient
d'une chapelle. C'tait, au milieu d'elles, le tombeau de saint Antoine,
majestueux et entour de son histoire en beaux bas-reliefs de marbre si
patins qu'on les et dit taills en des blocs d'ivoire. Floche suivait
attentivement les pisodes de l'iconographie du Saint et cherchait
vainement le trait caractristique qui l'avait consacr retrouveur
d'objets perdus.

--Car, enfin, dit-elle  Avertie, c'est bien le patron des choses
gares? Je ne trouve aucun attribut de cette vertu. tes-vous sre de
ne pas vous tre trompe? Et n'est-ce pas plutt le saint Antoine au
cochon qui serait offert, ici,  notre vnration?

Avertie clata de rire.

--Non, non! c'est le clbre, le rvolutionnaire, le sectaire, l'homme
nergique, violent, magnifique pour son temps... l'homme aux objets
perdus, en effet!

--Oh! que je le plains, alors! Comme il doit avoir  faire!

Des femmes nombreuses cernaient le sarcophage; prosternes, les deux
bras tendus, les mains appuyes  la pierre tombale, elles taient
plonges dans l'extase d'une foi ardente qu'elles dpensaient ainsi pour
une broche, un cu, ou le coeur volage d'un amant.

Avertie s'agenouilla, elle aussi, beaucoup plus par respect pour le
grand saint et le caractre de ce qu'il reprsentait que par conviction
dvote.  tout hasard, elle lui confia tous ceux qu'elle aimait et
demanda de leur faire retrouver la force et le courage quand ils les
auraient perdus.

 la gare, le djeuner des Plerins tait prt. Ils s'abattirent avec la
mme fringale sur l'omelette aux fines herbes et les cartes postales
qu'on sert toujours en Italie en hors-d'oeuvre. Les ctelettes de veau
ressemblaient  des casquettes aplaties de cyclistes. Elles taient
graillonnes et graisseuses.

--N'aimez-vous pas? demanda Floche.

Avertie fit la moue.

--Mais que leur reprochez-vous? continua Floche.

Avertie, avec un ton bourru:--Le graillon.

Ton clair de Floche:--Moi... j'ai toujours ador le graillon...

Et, comme elles se disputaient avec le garon pour le dessert o ne
figurait qu'un seul mendiant:

--J'ai remarqu, fit Floche confidentielle, qu'il ne fallait jamais
contrarier les indignes, surtout en Italie... la _jettatura_!

Sur le quai de la gare, par lunatisme, les Plerins faillirent encore
manquer le train de Castel-franco.

Ils se prcipitrent dans le premier wagon ouvert et il se trouva, quand
la porte fut referme et le train parti, qu'on tait neuf, avec enfants,
valises et paniers de victuailles.

Floche, mcontente, murmura:

--Faudrait toujours tre mince en voyage... _Le boeuf qui s'asseoit sur
la puce_, fable... ajouta-t-elle en crasant rsolument une petite
fille,  la fureur piaillante de la mre.

Mais ils arrivrent vite  Castel-franco o, grce  Maud, une voiture
les attendait pour leur expdition extra-bdekeriste.

La glycine violette dont les murs de la gare taient couverts, les
bouquets de roses jaunes grimpantes, le soleil blouissant, tout cela
leur donna de la bonne humeur.

--Faut que nous ayons march dans quelque chose, dit Floche, pour que
tout arrive ainsi  souhait. Et moi qui avais senti la _Bonace_, ce
matin!

Un jeune homme comme il faut, au nez pointu surmont d'un binocle,
chapeau  la main, les attendait  la portire d'une confortable calche
tendue de damas nankin. Il se nomma: Comte Rampoli. Prvenu par Maud, il
tait venu  leur rencontre pour les mener chez son oncle voir les
Arnes de _Cornaro_.

Le parc des Rampoli leur causa une impression de fracheur, de dsordre,
tout  fait inattendue. La calche les emportait vite, au travers des
magnolias et des nfliers du Japon; les branches fleuries balayaient
parfois leur visage.

Une pice d'eau  l'anglaise, dont la nappe se divisait en mandres
sinueux, crait des perspectives o le matre du jardin avait su peindre
des tableaux naturels avec le vert des mlzes, le blanc argent des
bouleaux et des frnes, le pourpre des htres et l'or des negundos....

C'est ainsi que, par un soleil admirable, un air glorieux et calme, au
milieu du chant des grillons accoutums de cette solitude, ils
dbouchrent sur les Arnes Cornaro.

Les Arnes Cornaro! Avertie crut rellement entrer dans le Printemps!

Deux normes chevaux en pierre, juchs sur d'immenses blocs, en
marquaient l'entre. L'herbe tendait  leurs pieds une paisse litire.
De belles statues, debout sur leurs socles en hmicycle, spectatrices
patientes et magnifiques, semblaient attendre un divertissement de jadis
et qui jamais ne recommenait.

L'herbe descendait dans l'arne en larges gradins; en haut, un petit
bois de lauriers sacrs abritait des rayons du soleil le chef assombri
des statues.

Ces desses drapes, et ces guerriers casqus de plumes, en courtes
armures, aux jambes nues, lgantes et longues, rappelaient certains
coins des jardins de Versailles.

On avait eu le gnie de laisser la nature se rpandre aux alentours en
draperies sombres. Mais, dans le fond, par une large perce qui
projetait sa claire lumire, les belles Alpes bleues apparaissaient
derrire les arnes, levant leurs croupes molles et rgulires dans
une bue de beau temps.

 la maison, les Rampoli accueillirent les Plerins avec une grce
parfaite et patriarcale. Le jeune homme au binocle, de son pas lgant
et souple, les devanait et leur expliquait toutes choses, car lui seul
parlait le franais.

Avertie se demanda un instant, en le voyant ainsi marcher devant elle,
si elle aurait encore la force de se complaire  cette grce d'adulte.
Lui restait-il assez de curiosit en rserve, aprs ses nervements de
Venise? Mais oui! Elle sourit dans sa barbe (_in petto_, disent les
Italiens) en suivant d'un oeil indulgent les jambes du jeune _cicerone_.
J'en ai tout de mme une sant! pensa-t-elle.

La grande maison  l'italienne avait fort bon air, sans grande
singularit d'ailleurs, sauf celle de reprsenter la vie large, lgante
et confortable d'aristocrates campagnards. Les parquets magnifiques, les
rideaux de perse glace, ainsi qu'un mobilier Louis-Philippe accusaient
un got dsuet, un peu mort et, par cela mme, rempli de charme.

On entr'ouvrit les volets de la grande salle de bal reste close depuis
tant d'annes. Presque  ras du sol, des fresques en trompe-l'oeil en
quadruplaient l'tendue. Tout un monde de jadis semblait s'y mouvoir en
silence,  pas de loup, dans une atmosphre de clair de lune verlainien.

En toilettes Napolon III, des femmes rieuses au bras de jeunes hommes
se promenaient sous les colonnades qu'un peintre avait claires par la
lumire tombant d'une profusion de lustres de cristal. On voyait le
renversement des tailles souples dans l'treinte des danseurs penchs
sur les paules trs nues  la mode du temps et l'emmlement des jambes
dans l'envole des robes bouffantes sur le ballon des crinolines.
L'expression des visages tait celle du triomphe de la beaut, du
plaisir et du dtachement mondain des choses srieuses.

Une danseuse appuye contre une colonne, la tte languissamment incline
sur un cou long et blanc qu'elle avait l'air de tendre pour le mieux
rafrachir  coups d'ventail presss, prenait une vie et un relief
saisissants. Dans la surprise de son apparition et la pnombre o la
vaste pice tait plonge, elle impressionna vivement Avertie. Ce
n'tait plus des fresques, mais de rels et silencieux personnages de
tableaux vivants...

La dame  l'ventail relevait d'une main potele ses jupes bouffantes,
d'un jaune clatant, pour laisser voir la fine et luxueuse lingerie de
ses dessous. Un petit pied de satin jaune sortait furtif des dentelles,
comme impatient de glisser un pas de danse. Un chle de soie puce
recouvrait ses paules rondes et lisses, moitis de pches peles  vif.
Ses cheveux taient vaporeux et dlicats; et elle avait un loup sur la
figure. Avertie eut un tourdissement. Jamais elle n'avait vu quoi que
ce ft lui rappelant davantage un tre ador et qu'elle avait perdu.
Mme ce loup sur la figure aiguisait davantage son souvenir dsol.

Elle fut mal  l'aise, oppresse par le silence de cette grande salle si
vide et si pleine et par l'impression de tristesse profonde que donne
toujours l'vocation des joies dfuntes.

--Au revoir, les Montijo! clama Floche.

Et le Peintre parla de Goya; en effet, il pouvait y avoir un
rapprochement entre ces fresques perdues dans un coin d'Italie et le
talent de l'artiste espagnol. L'hallucination d'Avertie tomba. Et elle
se retrouva machinalement, avec ses amis, dans les curies du chteau.
Qu'on y tait donc loin des curies  l'anglaise et qu'un sportman du
Nord se ft amus des stalles tourmentes, des mangeoires rococo, des
lanternes Louis XIV, des chanes argentes... Il n'y manquait que des
chevaux en croquignolles,  bouffettes roses, ou des animaux de
pastorales rgence  pompons bleu ciel et cornes d'or.

Comme l'heure s'avanait, Rampoli leur proposa de les conduire voir la
Vierge du Giorgione. Ils quittrent donc leurs htes avec mille grces
et se firent mener  l'glise.

Giorgione vcut si mystrieux qu'on doute aujourd'hui encore de son
existence, bien que les gens de Castel-franco le rclament comme
compatriote. Il avait peint cette Vierge d'aprs son amante; dans ses
yeux de caresse et d'amour, le paysage de ses penses se refltait
profond et doux  l'infini.

Rampoli, qui avait vingt ans, et sans doute de la sentimentalit, pria
le bedeau de retourner le tableau. Il lut  haute voix ce quatrain
italien, crit en gros caractres nafs:

    Viene Cecillia
    Viene da fretta
    Viene!
    T'aspetta Giorgine[7].

[Note 7: Viens Cecilia--Viens en hte--Ton Giorgione t'attend!]

Avertie se rpta ces vers. _Viene da fretta!_ Son coeur bondit:
_t'aspetta!_

--Il y a-t-il un tlgraphe prs d'ici, Monsieur? demanda-t-elle 
Rampoli.

--Mais certainement, Madame. Permettez-moi de vous y conduire.

Laissant ses deux compagnons fouiller l'me du Giorgione, comme disait
Floche, Avertie suivit le jeune homme.

Une heure aprs, elle tait sur la route d'Asolo, confortablement
installe dans la calche avec Floche et le Peintre.

Le temps restait somptueux, le peintre et Floche se faisaient des yeux
genre reconnaissance, des yeux de gens qui se sont embrasss derrire
les portes; leurs penses, srement, taient moins insipides que la
grand'route, ruban blanc sur un billard, disait le Peintre; tnia sur
pinards, affirmait Floche.

 la croise des chemins, des petites niches, tailles  vif dans des
massifs d'aubpine, servaient de chapelle  de modestes Vierges; plus
d'une me y avait laiss sa flamme au bout d'un cierge; Floche appelait
ces niches, avec insistance, des _pergola_ en faisant rouler l'_r_,
croyant prciser le sens de ce mot dont l'assonnance lui plaisait; elle
s'imaginait ainsi savoir la langue du pays.

Mais les voyageurs s'ennuyaient sur cette route monotone, o les
montagnes, du fond, molles et bleutres, semblaient reculer
indfiniment. Floche seule, quand on traversait quelque village, se
rveillait, jetait aux alentours un coup d'oeil de poule. Enchante,
elle transperait du regard les murs des chaumires, les cours, les
fumiers, convaincue d'avoir ainsi pntr la vie agricole de la
Lombardie.

 _Riese_, le cocher arrta la calche et, tant presque son chapeau,
leur annona que c'tait, ici, la patrie de S. S. le Pape. Il leur
montra la petite maison o le futur saint avait pass son enfance
paysanne. Une plaque de marbre la dsignait  la vnration des fidles.
Sur le pas de la porte, une vieille femme les regardait avec intrt.
Elle tait maigre, propre, brche-dents et ses yeux clairs lui donnaient
un air nergique. Un foulard sombre, nou  la bordelaise, serrait ses
cheveux gris.

C'tait la soeur de Pie X. Elle tenait l une auberge o Floche, prise
d'une soif subite, se fit servir de la bire.

--Vous pourrez lui donner des nouvelles de Mr son frre, puisque vous
avez eu le bonheur de le voir, il y a quinze jours! dit Floche au
Peintre. Cela nous mettrait en relations... en bons termes, mme. Et
elle pourrait nous procurer des indulgences et des prires pour toutes
nos familles.

Ils entrrent. Dans un buffet, quelques vaisselles usuelles
s'amoncelaient, bols pots, cafetires, assiettes, etc. Floche, que
hantait toujours l'ide de l'occasion, avisa un huilier en terre de
pipe, d'une jolie couleur ivoire et auquel une statuette centrale
donnait quelque tournure XVIIIe sicle.

--Oh! ma chre, quelle merveille! Croyez-vous qu'on me vendrait cet
huilier? Est-il de l'poque? Et que faut-il en offrir?

Elle avait la parole courte et essouffle des gens auxquels la seconde
qui passe parat dcisive pour la conclusion de la bonne affaire.

--Peuh! fit Avertie, a m'a l'air douteux, ce bibelot avec sa Suissesse!
Et puis s'embarrasser d'un colis fragile jusqu' Paris...

--Mais j'y tiens, moi! C'est une merveille, je vous dis! Voyons,
rpondez! Descendez-donc un peu de votre grandeur ddaigneuse... Combien
dois-je lui offrir?

--Dix francs, dcida Avertie.

--Dix francs! Vous n'y pensez pas! C'est beaucoup trop cher!

Avertie et le Peintre, honteux de la tournure qu'allait prendre le
marchandage, sortirent de l'auberge. Par les fentres ouvertes, ils
entendirent la voix de Floche: Madame, voulez-vous me vendre votre
huilier? Je vous en offre trois francs. Et elle devait lever trois
doigts et les secouer devant le nez de la soeur du Pape.

--Il est  vous! rpondit la vieille, simplement.

Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essouffle, rejoignit
ses amis dans la voiture, elle cria:

--Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laiss pour trois francs...
C'est donc que a ne vaut pas quatre sous...

--Oh! pauvre Floche, que votre mfiance doit vous faire souffrir dans la
vie...

--Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter
 Paris un souvenir de la soeur du Pape vaut bien trois francs! lui
affirma le Peintre avec quelque douceur dcourage dans la voix.

_Asolo_, bientt apparu, tait un petit village simple et blanc. Il
s'accrochait en parure  la colline qui dominait le chteau de Cornaro.
Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'tait bti ce
chteau pour demeure dernire. Et le soir, le front couvert d'un voile
de gaze noire, quand le soleil se couchait derrire les Alpes tragiques
et que la poussire d'or se rpandait sur la plaine, Cornaro avait d
sentir enfin son coeur inond de cette paix refuse trop longtemps 
son me passionne.

Avertie pensa longtemps  ce chteau dominant le pays,  cette reine, 
son caractre nergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se
rappela son portrait du Muse de Vienne, o Vronse la reprsente,
belle et dtermine, un arc et des flches symboliques dans les mains.
Elle envisagea aussi l'poque o la vie de Cornaro s'tait
magnifiquement droule. Elle se reprsenta l'ampleur des flots
passionnels qui avaient d, parfois, la si violemment soulever... et ses
petites passions  elle, Avertie, lui parurent de bien misrables
ruisseaux!

C'tait  Dick qu'elle avait tlgraphi de Castel-franco. Elle
l'attendrait  Possagno le lendemain, et inventerait bien un prtexte
pour chapper  ses compagnons. Mais l'ide qu'elle avait fait le signe
qui engage la troubla. L'asservissement de sa volont diminuait son
dsir. En cet instant, elle et voulu s'affranchir de toute obligation;
son got pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle
enrageait de toutes ses hsitations....

Le cocher dbarqua les Plerins  l'_Albergo Grande_, dont le patron les
reut  bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra
leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pices et
d'o la vue s'tendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps
tait doux  cette heure agrable d'une fin de journe. Ce village
intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allrent
s'accouder  la terrasse du chteau.

L, ils restrent longtemps, silencieux, reposs et heureux, chacun
perdu dans son rve.

Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitt Floche se nettoya
les oreilles pour mieux entendre la brise.

Sur un promontoire, la villa du pote Browning surplombait le vide,
lanterne pose  la pointe du pays. Elle tait entoure d'un petit
jardin gauche et soign, fleuri  l'italienne avec des iris et des
orangers dans des pots roses de Vicence.

Ainsi qu'au temps de Cornaro, le soleil s'vada derrire les Alpes
immuables; la mme poussire d'or et la grande paix de la Reine
s'tendirent sur le pays.

Avant de rentrer, Floche tenta l'escalade de la tour; d'une de ses
fentres presque mauresques, elle engagea le Peintre  la rejoindre pour
voir un drle de petit thtre, tout sombre, avec des loges en bois
peint et des coulisses de style gothique... parfaitement!

Le Peintre se prcipita. L'obscurit de la scne, la singularit de
l'endroit l'incitrent  lcher sa dclaration. Elle dut tre si
brlante, en tombant dans les mains de Floche, que celle-ci, rouge et
confuse, trbuchait  chaque marche de l'escalier en redescendant.

 l'_Albergo Grande_, ils trouvrent un dner trs primitif pour leurs
estomacs creux. Il cuisait sur la braise d'un tre en pierre  hauteur
de ceinture, en des chaudrons tincelants et cabosss. Tout s'imprgnait
de cette bonne odeur de fume si chre aux saumons et aux jambons du
Nord. L'auberge, au reste, tait remarquable de propret et la servante
amusante. Elle ne savait pas le franais et, comme une sourde-muette,
piait les moindres dsirs des htes pour les satisfaire avec une
vivacit exerce.

Les Plerins furent trs gais et, une fois dans leurs chambres, ils
allrent encore sur le balcon dire bonsoir  la lune et  Asolo qui,
toutes lumires teintes, s'endormait.




CHAPITRE XII


Ds six heures, le lendemain matin, le Peintre siffla joyeusement. Cet
air de Delmet dans ce pays d'Asolo fit rire les Plerines qui
s'veillaient. Avertie, plus avise que sa compagne, s'tonna davantage
de cette manifestation de bonne humeur. Depuis le dbut du voyage, le
Peintre, en effet, tait rest mlancolique. Il avait t sans doute
amoureux de chacune d'elles, alternativement ou  la fois.

Aussi Avertie dit  Floche:

--Floche, mon amie, voyez-vous, le Peintre a d enfin dompter le
Malin.

--Le Malin? demanda Floche inquite, qu'appelez-vous le Malin?

--Ah voil! rpondit Avertie en la scrutant dans les yeux. Le Malin,
c'est quelque chose qui se trouve dans les coulisses des petits
thtres de Lombardie...

Puis elle fit une pirouette et laissa Floche  sa confusion.

Aprs s'tre concerts sur le tour qu'ils feraient pour rejoindre
Vrone, les Plerins commandrent une voiture. Floche, affole par le
lucre et les faences, voulait se rendre directement  _Bassano_, o une
remarquable fabrique de majolique (d'aprs les gens du pays) devait lui
tourner la tte. L elle ferait enfin toutes ses emplettes, souvenirs
destins  ses petites amies et connaissances. Avertie, qui n'avait
nulle envie d'aller voir faire des pots, les pria de la laisser, en
passant,  _Possagno_, o quelques fresques et les oeuvres de Canova
l'intressaient... Le sort en tait jet. Elle attendrait Dick.

Une superbe calche garnie de damas, cramoisi cette fois, avana devant
l'auberge. Les chevaux avaient des harnais chamarrs de cuivreries, et
des guides de grosse laine rouge tresse. Sur le sommet du collier
pointu, une clochette enferme dans une sorte de petite casserole
faisait un bruit de messe.

Floche fut prte, ce jour-l, avant l'heure; astique, harnache, dj
sur le marchepied, elle s'cria:

--Voyez! l'amour des voyages me prend! D'ailleurs, l'amour a toujours
fait faire des prodiges...

Et son oeil se mouilla aux regards du Peintre. Celui-ci, d'une bonne
humeur dlicieuse, rpondit galamment, sur un ton pointu  l'unisson de
la petite casserole des colliers.

Tandis que la calche traversait les rues d'Asolo, toutes fraches
encore au rveil, Avertie se pencha vers ces choses charmantes que
jamais, sans doute, elle ne reverrait.

Dans la vieille cour renaissance d'un couvent de Carmlites, des paons
steppaient au soleil; ils enchssaient leurs riches couleurs dans les
fers des balustrades, comme en des verrires auxquelles les Alpes
faisaient un fond bleu attendri.

Sur la route, le paysage se droula, ordinaire; ainsi fut-il de leur
conversation.

Floche demanda  propos des mdailles de saint Antoine:

--Y a-t-il des fabriques d'aluminium  Possagno?

--... D'aluminium? rpondit Avertie.  quel propos? Possagno, c'est la
patrie de Canova...

--Mais, c'est vous, ma chre, qui m'avez dit qu'en Italie il y avait
beaucoup d'aluminium! Nous touchons  la fin du voyage, et je n'ai vu,
en somme, de ce mtal, que les petites mdailles de Padoue!

--Moi? Parler ainsi d'aluminium en Italie! Vous m'tonnez. C'est
peut-tre le Peintre qui vous a parl d'alumine?

--Oh! pas du tout! protesta Floche. Je sais ce que je dis, car je
recueille toutes vos paroles comme les aptres celles de Notre Seigneur.

 Possagno, devant la maison de Canova, Avertie descendit la dernire de
voiture. Sur les larges degrs forms de galets pointus, elle se crut
aussi grande et longue que les femmes du Tintoret dans l'glise de la
_Madona_.

La maison de Canova tait solitaire et intime. Dans une sorte d'atelier
blanc, on avait runi ses oeuvres reproduites en pltre. Avertie les
regarda vaguement, car son esprit tait inquiet. Elle laissa Floche
puiser les ressources du catalogue, sans daigner mme sourire  ses
remarques saugrenues: elle se hta de sortir pour jeter un coup d'oeil
sur l'endroit o elle passerait la soire avec celui qu'elle avait
appel.

 travers les arceaux d'un clotre ruin, s'tendait, comme aux
Armniens, un jardin abandonn dont aucun novice, par contre, n'tait
venu, de longtemps, rgler l'ordonnance. La vgtation printanire
n'avait respect qu'une large alle borde par des buissons fous de
pivoines roses panouies. Quelques arbustes graciles marquaient encore
l'emplacement d'anciens massifs et des cyprs dressaient  et l leur
taille rigide de juges. Au fond, un pin parasol rpandait la grande
tache noire de son ombre sur un coin du chaud jardin. Arrte prs du
grillage d'enclosure, Avertie plongeait son regard  pic dans la valle
que limitaient, au lointain, les Alpes bleues. Cette barrire refoula
ses penses: Dick devait,  cette mme heure, tre sur la route, et, par
del les vallons et les villages, son esprit se tendait srement vers
Possagno. Elle l'imagina, allong dans la voiture, sa pipe de bruyre
entre les lvres, les yeux mi-clos dans une expression qu'elle
connaissait si bien, de volupt et de souffrance... Dans quelques
heures, il serait auprs d'elle... De joie et de peur, son me
chavirait.

Mais les Plerins l'appelrent. Elle constata en eux un certain
empressement  partir sans dlai et  la laisser seule  Possagno.

--Il me faudra acheter tant de pots  Bassano, pour les souvenirs que je
veux rapporter, insista Floche. Et comme je veux bien me rendre compte
des formes, du dessin, des couleurs et mme des teintes, avant la nuit,
il faut nous sparer de suite, ma pauvre amie!

--Alors, Peintre, vous me laissez seule ici, reprit Avertie avec malice.
Vous n'avez pas peur qu'un brigand suisse ou simplement un bel Italien
vienne troubler ma solitude?

Le Peintre, embarrass, rougit lgrement, car, au fond, il ressentait
quelque honte de s'tre dcid  la plus facile conqute.

Mais Floche continua, autoritaire:

--Allons, Peintre, laissez cette folle  ses rveries,  ses jardins;
vous verrez qu'un jour elle se fera pousser un petit cerisier dans le
nez, par amour des plantes. Elle n'aime que a, elle!

Avertie sourit, les laissa partir et contempla leurs silhouettes: elles
taient aussi dissemblables que possible. Et elle pensa  cette phrase
de Schopenhauer o il est dit que, pour la conservation de l'espce,
l'instinct sexuel vous pousse vers ce qui vous complte. Se
complteraient-ils bientt?

Penche sur le parapet, elle regarda le long cordon blanc de la route.
Elle vit, au loin, une voiture et entendit bientt le bruit des
clochettes au son de messe. Puis, elle distingua le cocher, une valise
et un voyageur allong. La route serpentait sur la roide colline. Pour
arriver  la maison de Canova, elle passait sous le parapet o Avertie
s'tait assise. Celle-ci reconnut Dick avant qu'il pt songer  lever la
tte pour voir si elle tait l. Elle et voulu l'avertir de sa
prsence; l'appeler lui parut inconvenant. Mais toute son me alla vers
lui... D'une main elle chercha sa poitrine comme pour en arracher son
coeur et le lui jeter en signal. Son geste avait effleur une pivoine
qui oscilla sur sa tige. Avertie souriante de son lyrisme, la cueillit
aussitt, visa le jeune homme et le manqua.

Quelques instants aprs, au fond du jardin, partit un sifflotement, et
un appel familier:

--_Deary_?

Le mot caressa son oreille et tomba dans son coeur. Elle se leva. Au
bout de l'alle, Dick venait doucement vers elle, les bras ouverts.
Comme ils taient de la mme taille et qu'ils s'aimaient, du seul fait
de s'tre rencontrs, leurs bouches se trouvrent jointes et leurs bras
et tout leur corps. Quelle chre treinte, sous l'ombre du pin parasol!
Les bras enlacs, serrs l'un contre l'autre, ils errrent, sans rien
voir du jardin sauvage et charmant. Ils passrent ainsi devant la maison
qu'Avertie proposa de visiter.

Basse et sympathique, propre et trs blanche, entirement meuble 
l'Empire, elle avait l'air encore habite. Sans doute le soleil, qui
entrait abondamment par les croises ouvertes et l'emplissait de vie et
de chaleur, devait tre surtout son hte familier.

Sur les murs du rez-de-chausse, une collection de gouaches dans le
genre pompen, et o Canova avait mis du got et de l'intention,
reprsentait _le Marchand d'amour_. Les deux amants, d'un mme
mouvement, se serrrent l'un contre l'autre.

Au premier tage, la vieille femme aux clefs qui les accompagnait leur
montra la chambre ensoleille de Canova. Une indienne jaune  macarons
rouges en recouvrait le meuble. Le grand lit, o, sans pudeur, leurs
yeux se rencontrrent, reluisait sous le verni de son acajou massif et
confortable. De larges chssis dors encadraient la _Sorpresa_, et 
ct _Vnus et le Satyre_. Dick regardait avec complaisance le corps de
Vnus et ses chairs d'abricot ros. Une gaze jaune et si lgre qu'on
et dit une bue voilait pudiquement le giron de la Desse.

Ils s'accoudrent  la croise et jourent avec les grappes de glycines
toutes chaudes de soleil et qui semblaient vivantes sous leurs doigts
caressants. Le jardin embaumait et les Alpes, entrevues sous le pin
parasol, attendaient, en cette fin de jour, la tardive venue du soleil
couchant.

--Qu'il fait bon tre ici...! murmura Dick. Du soleil, des fleurs et la
Mieux Aime! Et il embrassa doucement l'paule d'Avertie dont la chair,
comme celle de la _Sorpresa_, transparaissait sous le corsage.

La vieille, comprenant qu'ils ne visiteraient pas les autres
appartements, leur demanda s'ils comptaient dner et passer la nuit.

--Oui! rpondit fermement Dick.

Un souper simple et bon leur fut aussitt servi sous le clotre propice.
Ils parlaient peu, se regardaient srieusement et se serraient parfois
la main  travers la petite table. Le festin expdi, ils s'en furent,
penchs sur la balustrade, jouir des dernires lueurs de la journe.
Dick, heureux, confiant dans l'heure prochaine, alluma une cigarette,
et, tenant Avertie par la taille, s'amusa  faire passer la fume
d'orient sur la nuque vermeille. La jeune femme se plut  ce jeu qui la
faisait frissonner lorsque les lvres de Dick effleuraient une mche
folle.

Brusquement, il jeta sa cigarette par-dessus le parapet. Avertie la
regarda tomber comme si sa propre destine et dpendu de son point de
chute; elle s'arrta  mi-hauteur du talus, d'o une petite fume
s'leva tout droit.

--_Deary_! murmura Dick, vous regardez? C'est un peu d'encens qui brle
sous notre amour...

Elle se retourna en souriant et les derniers rayons du soleil lui firent
un nimbe de ses cheveux blonds. Alors Dick lui prit les bras, les passa
autour de son cou et la regarda de si prs que ses yeux d'acier
semblaient transpercer ceux de son amie.

--Comme je vous aime! dit-il; et la veine de son front, soudain gonfle,
en barra la blancheur.

Elle sentit des lvres tides se poser sur chacun de ses yeux et des
mains timides chercher sa trop menue poitrine.

--Ah! s'cria Dick, vous emporter, vous emporter dans mes bras, jusqu'au
paradis, pour toujours!... _Darling_... Vous m'aimez? Dites-moi que vous
m'aimez, que vous voulez tre  moi, toute  moi, ce soir... en ces
lieux que vous avez choisis... Parlez, rpondez, _my Darling_!...

Mais, sans rien dire, elle l'embrassa longuement, tendrement... En cet
instant de paix infinie, elle gota, peut-tre, la plus grande volupt
de cet amour.

La nuit tait venue tout  fait et la fracheur. Il fallait rentrer.
Leur enlacement ne se dsunit qu'au seuil de leurs chambres. La vieille
avait affect  Dick celle de Canova; Avertie tait loge tout  ct.

Quand la jeune femme eut quitt Dick, plein d'espoir impatient dans
l'heure qui allait les unir, elle s'assit sur un des meubles d'indienne
et se prit  rflchir. Elle avait peur, maintenant, la peur de
l'artiste devant l'oeuvre qu'il a rve et qu'il craint de raliser.
Elle se dshabilla lentement, avec mthode, plia chacun de ses
vtements, ainsi qu'elle avait accoutum de le faire au couvent; par
habitude et pour gagner du temps, elle mit ses bottines sur leurs
embauchoirs. Puis, aprs une minutieuse toilette, elle se recoiffa et
piqua dans son chignon clair un bouton de rose. Elle rpandit un parfum
frais sur sa nuque, sur le reste de son corps, les mains et les bras
surtout, et revtit un peignoir de mousseline blanche. Ensuite, accoude
 la fentre, elle attendit, pleine d'angoisse, tremblante.

Soudain, elle tressaillit; Dick l'appelait  mi-voix:

--_Darling_, est-ce vous qui tes l? L tout prs? Venez... Par ce
clair de lune, les Alpes sont belles, de ma fentre.

Obissante, elle se redressa et ouvrit la porte.

Sur un sopha qu'il avait approch de la croise, Dick tait tendu,
enroul dans l'indienne jaune et rouge qui recouvrait le lit de Canova.
Son bras libre pendait nu comme celui du _Mars_ dans le Botticelli de la
_National Gallery_; ses cheveux, si lisses qu'ils en avaient l'air
mouill, prenaient, sous les rayons de lune, l'clat de ces toffes de
verre fil qu'Avertie, aux arcades de Saint-Marc, avait convoites pour
les toucher. Sous la draperie improvise, le corps du jeune homme se
devinait, maigre et muscl.

Avertie vint s'asseoir  ses pieds, au bord du sopha, et le regarda avec
un immense plaisir... Mais, lui, impatient, l'attira violemment. Il
murmurait des paroles incohrentes. Sa poitrine crasait les petites
chevilles roses des seins d'Avertie. Passionnment enserre, elle
sentit,  travers les toffes lgres, le corps ardent et nu du jeune
homme.

 ce contact, elle retrouva sa libert d'esprit la plus entire. La
griserie tomba, ses sens s'apaisrent et, piteusement, elle se retrouva
l'me critique de la voyageuse. La _Sorpresa_ suspendue, _Vnus et le
Satyre_, Dick ou le _Mars de Botticelli_, l, sur le sopha, tout ce
qu'elle voyait autour d'elle se prcisa une seconde, puis une sorte
d'tourdissement la saisit. Ses oreilles bourdonnrent, elle eut
l'impression de se noyer.

Ni le charme de ce corps qu'elle dsirait, ni l'adresse et la simplicit
avec laquelle Dick avait su viter tout ce que ce jeu aurait pu avoir de
banal ou de choquant, non plus que l'ardeur de cette belle figure et
l'amour profond, vraiment, de ces yeux gars, ne purent lui rendre
cette ivresse passionne qui seule,  ses propres yeux, et excus le
don d'elle-mme.

Elle frissonna de se sentir si dtache et si loin de l'acte dfinitif
que Dick exigeait d'elle. Et comme ce dernier l'embrassait perdument,
avec les instances d'une juvnile ardeur, tout d'un coup, il la comprit
lointaine, presque hostile.

Alors, les dents serres, le menton avanc, il supplia:

--Mais, _Darling_, dites que vous voulez... que vous voulez bien de moi.
Vous... L, si prs, sur mon coeur, sur mon corps, et que, pourtant, je
sens si loin! Pourquoi? Oh! vous finirez bien par vous donner, dites?
Dites, _dearest_?

Cependant, elle cherchait  se dgager. Il la retint; Avertie, qui ne
pouvait souffrir aucune contrainte, devint franchement hostile. La lutte
s'engagea; elle tait disproportionne et la jeune femme se vit sur le
point d'tre terrasse. Elle eut peur et, brutalement, saisit l'oreille
de Dick.

La douleur aigu le dgrisa. Il desserra les bras et resta stupide
devant le tas blanc et rose que formait Avertie puise. Assis sur le
sopha, la tte dans le creux de sa main, il la regardait avec dpit et
amertume. Elle eut piti de lui et honte d'elle-mme; saisissant ses
mains inertes, elle se mit  genoux devant lui et, humblement, lui
demanda pardon; puis elle se releva--la mousseline de son vtement lui
faisait de grandes ailes--et dposa sur le front immobile de Dick un
baiser de libellule. Tandis qu'il restait l, contract dans son
tonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte
 clef.

--Sans le _Jiu-Jitsu_, j'tais frite! se dit-elle, quand, une fois
couche entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauve
d'un pril. a non et non! se donner par ncessit, contrainte,
obligation... c'est un sacrilge! Il faut tre libre jusqu'au bout... Et
voil, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A.
Oui, son es-cla-ve...

Puis, infiniment complexe, elle mlangea son amour  ses dsirs, ses
remords de sauvage apprivoise  ses regrets profonds de n'avoir pu ni
voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion
rosit son corps tout entier jusqu' ses orteils. Enfin le sommeil
imprieux l'abattit le nez sur l'oreiller.

Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son djeuner du matin, Dick
aperut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait:

       *       *       *

Cher Dick, je pars sans vous revoir, le coeur ulcr par ma lchet, je
vous le jure, rempli de remords et surtout d'un regret infini de vous
perdre  jamais.

Devant la volupt absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne
pouvais vous donner, en change, qu'un amour passager... un amour de
voyage.

Ma vie est faite. J'ai rencontr, avant de vous connatre, la passion
absolue, tyrannique, entire dont on est l'esclave, non par devoir, mais
par dilection. Je ne m'en suis tout  fait rendu compte qu'hier auprs
de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous crire tout cela? Mais
vous tes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez.

Votre _Darling_ est bien peu intressante. Ceci vous aidera  vous
consoler et aussi les belles jeunes Amricaines qui sauront vous aimer
comme il convient.

Et que votre vanit satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous
tiez absolument beau hier. L'_Adonis_ de Canova, qui vous contemplait
de son cadre, et pu envier votre grce et votre parfaite harmonie.

Par vous, j'ai got l'Italie plus prement. Comment vous oublier
dsormais, cher Dick? Ne vous rencontrerai-je pas toujours de par le
monde des tableaux et des marbres? Pourrai-je oublier jamais l'ivresse
dont m'a remplie votre amour si simple, si direct?

Et maintenant, adieu au corps charmant, aux lvres si douces et
insinuantes. J'embrasse une dernire fois les petites amandes blanches
de votre bouche que j'aime.

DARLING.

Pendant que Dick lisait ces lignes, Avertie, triste et fatigue, sous le
clotre, attendait sa voiture. Elle avait cueilli cette grappe de
glycine qu'ils avaient, toute vivante de soleil, tenue la veille, dans
leurs mains. Elle regarda les fentres de Dick; elles taient closes.

La voiture avana et, au moment o Avertie enjambait le marchepied, elle
crut voir le jeune homme s'approcher de la croise... Fallait-il
retarder son dpart, lui dire adieu, lui expliquer sa lettre?  quoi
bon? La comprendrait-il? Elle se rappela son menton nergique et son
front ttu; une dernire brutalit qu'elle mritait lui parut possible;
elle eut peur et partit sans retourner la tte. L'air vif, sur la route,
dissipa sa migraine. Dans son indiffrence lasse de toutes choses, elle
fut indulgente au paysage monotone que seul le printemps parat un peu,
comme la jeunesse embellit parfois une fille vulgaire.

Puis, aux approches de _Bassano_, un peu de joie lui vint de retrouver
ses compagnons...

Ils n'taient pas  l'htel. Elle se fit conduire de suite  la
fabrique. Floche, agite, la reut avec des exclamations de dsespoir.

--Ah! ma pauvre amie! Quelles cochonneries! Quelle dception! Venez voir
les horreurs, les immondices que ces porcs d'Italiens font ici sous la
rubrique de vases artistiques! Pauvre Donatello, pauvre Michel-Angelo,
que vous tes loin, mes chers grands artistes!

Et, d'une main tremblante, elle montrait le mauvais got de ces vases
grossiers, orns de peintures polychromes, articles pour la province
riche.

--Pensez, chre amie, combien c'est affreux! tre venue de si loin,
avoir fait tout ce voyage et dpens tant d'argent pour chouer dans ce
sale trou de fabrique d'o je comptais,  bon compte, tirer tous mes
souvenirs avec l'estampille, le cachet de l'Italie, la souveraine, la
royale, la divine Italie! Ah! c'est du propre! Que faire,  prsent?

--Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, rpondit Avertie,
et surtout ne rien acheter. Une fois rentre, choisissez, avenue de
l'Opra ou au Grand Dpt, quelques poteries bien franaises. Elles
feront encore des cadeaux indits et italiens si on veut, avec le
mauvais got en moins! Le Peintre vous dessinera mme les marques des
meilleurs et plus anciens matres potiers. Je lui prterai mon
_Ris-Paquot_. N'est-ce pas, Peintre?

Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excd, affirma
qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il tait prt 
commettre tous les faux qu'on voudrait.

Ils s'accoudrent sur un pont de bois; peint et couvert, il tait
charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperut le plafond
de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient
colonnade sur le parapet. Le tout tait peint en rouge brun, chaud de
tons sous le soleil ardent.  travers les larges joints du rustique
plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta.

--Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voil qui vaut mieux que les pots! Mes
amis, c'est la couleur du Rhin,  la Valteline!--et elle faisait voler
dans l'air le mot de Valteline!--Peintre! il faut m'en faire un croquis;
absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont
avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Vronse, allez-y! Et nous
unissons ainsi les deux nations les plus opposes: les Flandres et
l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse,
on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites rductions en bois, avec
un ours dansant dessus, comme a!

Et elle imita, avec son ombrelle sur les paules, les ours debout, le
bton pass derrire le cou.

--Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie
entre de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mlange d'art
raffin et de...

--Mais c'est un chafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce
pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on
lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales!

Du libraire, on alla chez le ptissier, chez les quincailliers et chez
d'autres marchands de pots o Floche se dcida  trouver des
merveilles. Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le
Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude,
courbait le dos sous le poids. Il tait devenu coltineur en pots. Cette
rsignation, ce silence attirrent l'attention, d'Avertie. Floche,
gnralement respectueuse des liberts de chacun, le traitait
positivement en sujet corvable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air
en voyage. L'une  sa passion des pots que je dsire depuis 20 ans
pour ma chemine, l'autre  ses penses de fort de la halle, ils
passaient dans cette ville sans en goter le charme provincial; ni les
maisons aux fresques effrites et dteintes, ni les innombrables fuseaux
des cyprs rayant le ciel ne les dtournrent de leurs gostes
proccupations.

Dans la voiture qui les ramenait  la gare, Floche regarda les Alpes,
puis ses gants.

--Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous
si l'Empereur a pass dessus? Et comme ils sont bien conservs tout de
mme aprs la culotte d'Italie! Pas une piqre de partie, pas un bouton
de saut! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage
et a dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes btises!
Vous avez l'air d'un empot... Ce n'est pas tonnant avec tous ceux que
vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous tes tout endormi,
comme si vous n'aviez pas ferm l'oeil de la nuit...

Elle se mit  rire, moqueuse, tandis que le Peintre, rsign, lui
lanait un coup d'oeil de reproche.

Alors Avertie pensa que ce qu'elle n'avait point os la veille dans la
chambre de Canova, il se pouvait bien qu'ils l'eussent accompli, eux, 
Bassano.

En wagon, ce fut une ascension pnible de tous les pots emmaillotts
dans du filochon, des plaids boudins en nourrissons et des colis 
mains dont le nombre augmentait chaque jour.

Il fallut descendre  _Citadella_ pour la correspondance de Vrone. Une
diligence qui sentait la puce les mena djeuner en ville. L'auberge
tait remplie de commis-voyageurs de la dernire catgorie. Tout en
mangeant du veau, Avertie contemplait par la fentre la vieille rue aux
arcades cussonnes, aux croises fleuries de girofles et de graniums.
Et dire qu'ici aussi,  Citadella, il y a des gens qui s'aiment, qui
s'aiment follement sans doute..., pensait-elle.

Mais Floche, pour clore sa rverie, s'cria:

--Omnibus  puces, auberge  puces, djeuner  puces, tout cela pour 3
fr. 50, c'est bien cher!

Et elle jeta ses pelures d'orange  un petit mendiant, d'un geste si
gnreux qu'il la remercia par un _gracias_! pntr.



_Vrone_. Floche, suivant son plan, voulut se prcipiter dans les
arnes. Elle trouva dur de dbourser les trois pourboires successifs,
tandis qu'Avertie se demandait ce qu'elle-mme tait venue voir l.
Elle ne comprit ni la grandeur, ni l'ordonnance, ni la posie de ces
ruines. Un souvenir, seulement, fixa un instant son attention.

N'tait-ce pas l qu'une clbre actrice, presque enfant encore et
tenant le rle de Juliette, avait t impressionne par la vue d'une
toile qu'elle prit pour un prsage, au point de s'vanouir, dans la
passion accrue de son jeu? Et ce fut son premier triomphe....

Pendant que ses compagnons gravissaient pniblement les hauts gradins,
Avertie s'assit sur la pierre chaude. Devaient-elles avoir les jambes
longues, les fameuses courtisanes de l'antiquit, pour atteindre leurs
places, les jours de cirque!

La tourne se complta par une visite au tombeau des Scaliger. En
l'apercevant de loin, petit, serr dans un espace trop restreint,
Avertie fit remarquer:

--Encore vingt sous  donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus
qui ont froid.

--Pauvre sotte, osa rpondre Floche, je vous pardonne parce que vous
tes aveugle... Ajustez donc votre face--main! Ces hommes nus qui ont
froid, c'est une splendeur gothique! Une raret en Italie... Et d'abord
ils sont en armures, bards de fer; et ce soleil les chauffe depuis
midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays!

Mais Avertie prfra les laisser entrer seuls, et, rdant autour des
tombeaux, elle mprisa le gothique  Vrone, tandis que la petite glise
paroissiale d'-ct lui parut dlicieuse, dore par le soleil, grosse
poule rousse, entoure de ses petits clochers et clochetons.

Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise  la Place-aux-Herbes. L,
les maisons, comme  Bassano, sont peintes  fresque, mais laides et
communes. Floche, avec sa vue perante, dtailla ces peintures.

--Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes nainais
que cette grosse femme tale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont
beaux!

Le Peintre se retourna brusquement, peut-tre bien pour les
reconnatre. Avertie prit son face--main. C'taient, en effet, de fort
beaux nainais...

Au _pont de la Pietra_, Avertie gota un moment de paix reposante, le
premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire
s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est cras par les ans.
Ses pierres avaient cette couleur baise de soleil que l'on voit aux
corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudrent au
parapet. Devant eux se dressait _San Giorgio in Braida_, et tout un coin
du vieux Vrone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles
affoles poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents
dchiraient nerveusement la calme beaut du soir; l'Adige, dans une
courbe souple, venait doucement lcher le pied des maisons o, dans les
anfractuosits, des herbes gantes et grasses, des girofles jaunes et
des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprs, runis
symtriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances
romaines, symbolisaient  leurs yeux l'Italie du Nord. La puret de
l'eau refltait toutes ces choses. D'une fentre surplombant l'Adige,
une vieille femme jeta des pluchures qui ridrent un instant le chemin
d'or du soleil couchant. Les cloches de la _Chiesa_ voisine sonnaient
l'_Angelus_ lorsque Floche reparut, enchante. Elle avait tudi les
dtails du pont, diffrenci ses deux poques, qu'elle dclara, l'une
Carlovingienne (?) et l'autre Pitrovingienne (!)... Mais qu'on pt
laisser subsister un ouvrage d'art aussi dangereux que cet admirable
pont dans une ville si visite par les touristes, la dsolait jusqu'aux
lamentations.

Le Peintre et Avertie ne l'coutaient pas. Ils gardaient le
recueillement des dvots, au sortir du salut. Avertie tait heureuse sur
le _Ponte della Pietra_ et elle et voulu prolonger ce moment. Aussi
accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la
journe aux Jardins _Giusti_. Comme elle s'attardait  descendre de
voiture, Floche l'appela en criant, dj dans la cour du palais:

--Oh! oh! _Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!_

Elle avait un cahier de notes  la main o, avant d'avoir rien regard,
elle crivait de confiance son admiration, tant il est vrai que la
splendeur du spectacle est dans l'imagination du spectateur.

Avertie s'avana mfiante; mais la beaut si nouvelle et si inattendue
qu'elle vit devant elle l'treignit encore.

Dans la petite cour fodale, aux crneaux de briques rose-pass comme en
Angleterre, une vigne vierge tendre et frache rpandait sur les fates
le vert brillant de ses feuillages mouills; au travers de la belle et
robuste grille antique, un jardin de thtre ou de rve s'pandait. Ils
entrrent; Avertie fut tourdie par une sorte d'ivresse.

--Ah! s'aimer, s'aimer dans ce jardin, ne serait-ce pas la seule faon
de le comprendre, de l'admirer et d'en jouir? Et son oeil attendri
s'arrta sur la vasque proche que remplissait le jet d'eau issu de
dauphins cambrs. Sans cesse l'eau venait caresser doucement les angles
du bassin o s'accumulaient des mousses visqueuses, vertes et
translucides.

Dans le fond des jardins, sous leur dme de verdure, les Desses en
marbre et les Dieux, nobles et gracieux, nus ou draps, de leurs gestes
utiles et mesurs animaient seuls le paysage.

La verdure, en orgies, garnissait les terrasses dont les balustres trs
blancs apparaissaient, par places,  travers le feuillage. Dans l'herbe,
des massifs de fleurs bien ordonns, aux couleurs crues, rappelaient la
vie de tous les jours, ainsi qu'une petite habitation moderne tapisse
de roses et de glycines.

Une alle troite et mystrieuse, borde de longs cyprs noirs, svres,
vieux de plusieurs sicles, escaladait une colline et semblait conduire
jusqu'au ciel.

--Il faut monter, dit le Peintre. L-haut, nous verrons Vrone au soleil
couchant.

Et prenant Avertie par la main, il l'aida  gravir les terrasses
successives. Sur le lichen du sentier humide et sombre, ils marchrent
lentement; Avertie, essouffle, haletante, s'arrtait de temps en temps,
la main sur son coeur pour en comprimer les battements. La fatigue et
l'attendrissement peu  peu la gagnrent. Elle et volontiers pass son
bras autour de la taille du Peintre pour lui murmurer de tendres
choses, tout en sachant fort bien que c'tait du jardin seul dont elle
s'motionnait ainsi... Mais son corps et son me cherchaient un
confident.

Un souffle chaud, venant de la ville, soudain frappa leurs visages; ils
taient parvenus  la dernire terrasse.

Vrone, devant eux, s'allongeait  travers les cimes des cyprs; une
bue rose, accroche aux toits de briques douces, ceignait la cit d'une
charpe lgre comme celle de la _Sorpresa_  Possagno.

Le silence fut lourd. Le Peintre mesurait les choses d'un oeil mi-clos.
Voyant la Plerine ple et proccupe:

--Votre hros se tue-t-il sur cette terrasse? lui demanda-t-il?

Elle tressaillit; justement, elle pensait  Dick.

--Je n'ai pas de hros--et il ne se tue pas, rpondit-elle au bout d'un
instant.

Elle resta sombre en ses penses. Si prs de l'amour le plus complet,
l'avoir refus par sang-froid, simplement, tandis que pas une de ses
semblables n'et eu la force mme de rflchir en un pareil moment!
N'tait-elle pas anormale, une sorte de monstre, une sur-femme
hassable?

Ah, non! bien au contraire, une femme vulgaire et peu intressante,
dcidment, comme elle l'avait crit  Dick. Et parce que, malgr tout,
elle ne manquait ni de bont ni de gnrosit, un amer regret lui vint
de n'avoir pu combler le jeune Anglais du don d'elle-mme.

--Donnez-moi une fleur, Peintre, et redescendons.  quoi bon s'attarder
aux choses trop passionnantes, quand, au surplus, on doit les quitter?

Le Peintre ne comprit pas ce ton solennel. Il lui proposa joyeusement de
dner dans cette petite loggia, l, au bord de la terrasse et qui
faisait belvdre au-dessus de Vrone. Une femme, justement, y prparait
un couvert propre et soign. Sur la nappe blanche o la soupe fumait
dj, les ustensiles d'tain brillaient; un chat avec acharnement se
frottait aux barreaux de la chaise.

Floche arriva toute essouffle:

--Potage Juliette attendant Romo! soupirait-elle du ct de ce dner.
Tiens! mais voil Romo!

Par la porte du fond, ouverte doucement, un grand garon entra. Il
paraissait ple et dfait. Dlibrment, il tourna le dos aux Plerins
et s'assit face au paysage. Dans la demi-ombre de la loggia, on le vit
se pencher un peu pour allumer une courte pipe de bruyre. Aussitt, une
lumire vive claira, par bouffes, le haut de son visage.

Avertie dfaillit presque. Elle avait, de suite, reconnu Dick. Son coeur
fondit. Elle et voulu s'lancer  son cou et lui expliquer... Srement
il comprendrait! Et puis, s'il le voulait, eh bien! elle serait  lui!
Elle hsitait, lorsque le jeune homme, s'tant un peu dtourn, son
profil se dessina nergique jusqu' la duret... Ah! non! ce n'tait
plus l'heure des subtilits! Elle l'avait bless dans son amour et
bafou dans son orgueil... Tout tait fini, pour toujours!

 voix basse et tremblante, elle supplia le Peintre, en l'entranant
vers l'alle des Cyprs:

--Vite, Peintre, sauvons-nous,  prsent; dpchons..., nous allons
manquer le train...

Comme elle courait presque, la fleur qu'elle avait au corsage se
dtacha; elle la rajusta fbrilement. Dans ce lger morceau de nature,
cach l, sur son coeur, elle voulait emporter un peu de sa curieuse
histoire, le dernier regard de Dick et le parfum des jardins d'Italie...

Et Floche qui courait derrire elle, cria:

--Attendez-moi donc! Vous savez, j'ai eu beau tousser, le beau Romo n'a
pas voulu me regarder! Il n'avait d'yeux que pour son _brocoli_! Les
Anglais n'ont pas de sens, dcidment!

Cependant, un pnible dsordre moral agitait Avertie.

--Ah! que ne puis-je tre  l'abri dans les bras du B.-A.! se
dit-elle, quand, installe dans le train, et que, toute secoue
d'motion, elle tremblait encore, si dmonte qu'elle ne put retenir ses
larmes.

--Qu'avez-vous donc, chre amie? vous semblez tout chose, lui demanda
Floche. Oh! mais, je vous comprends, moi, sans savoir au juste; je
comprends bien les larmes! J'en ai tant vers dans ma vie, avec mes
affreux malheurs... Ce n'est pas moi qui me moquerais de vous... Et
puis c'tait si beau l-haut! a m'a donn le coup du lapin. Je ne m'en
remettrai pas... d'autant plus que, dans douze heures, il faudra
recirculer dans les choses modernes, les rues, les taxi, les autos, le
crottin et les cafs-concerts! J'en mourrai!

Avertie tait trop distante pour l'couter. Bientt, heureusement, un
vieux couple, install en face d'elle, occupa son attention. C'taient
des gens intimes, bavards, simples, charmants. Ils se faisaient entre
eux mille grces et politesses, mangeant des oranges, aprs en avoir
offert  la ronde. La petite vieille, menue, frle, avait une
physionomie douce. Un bonnet de dentelles noires encadrait les
bouclettes de ses cheveux blancs.

--J'ai bien soif, dit-elle  son mari, qui, aussitt, sortit d'un cabas
d'alos une bouteille fusele de vin de Chianti. Puis dans la coupe,
inconsistante sous ses doigts, d'une moiti de peau d'orange, il versa
le vin pourpre. Et ainsi la chre petite vieille put apaiser sa soif
avec la grce des choses et des gestes de son pays.

Les Plerins revirent,  Milan, la bibliothque Ambroisienne,
l'inquitant Lonard, le doux Luini et la galerie du chteau Sforza, que
Floche s'enttait  appeler la Pinatoqut.

_Au Gambrinus_, sous l'orchestre sonore des Dames viennoises aux
ceintures dfrachies, ils djeunrent une dernire fois  l'italienne.
Et Floche rafla tout ce qui restait sur la table de pain bis, ce bon
pain d'lphant et de phoque, et qu'elle garda pour son goter.

--Finies les vacances! s'cria-t-elle. Fini le voyage! La boucle est
boucle!

--Pas encore! se rpondit en elle-mme Avertie, et son coeur bondit 
Paris, vers le B.-A. Elle tait compltement reprise par lui, comme si
elle ft rentre dans sa sphre normale d'influence passionnelle.




CHAPITRE XIII


Ils reprirent le train de France. Floche bavardait joyeusement et le
Peintre l'coutait.

Avertie ferma les yeux sur l'Italie et les ouvrit sur elle-mme. Son me
avait repris sa tenue de retour. Demain, les chres habitudes, les
livres sous la lampe et les fleurs apprivoises des serres parisiennes,
la prsence du B.-A. calmeraient les derniers tumultes de son coeur.

Mais Floche la tira par la manche hors de sa rverie.

Elle tait furieuse contre le Peintre, qui n'apprciait pas la Suisse:

--Comment peut-on tre assez snob, disait-elle, pour ne pas admirer ce
pays si universellement got? Ainsi, le Gothard, n'est-ce pas un site
cr exprs par Dieu pour le chemin de fer?

--Tenez le voil justement, votre Gothard, avec ses ternelles
neiges...

--O a? o a? Je veux le voir... Je veux voir le trou du Gothard!

Et elle vit le trou du Gothard  une courbe de la voie et elle admira
les petits villages de bote  joujoux...

 la nuit, chacun s'installa pour dormir. Floche gagna les secondes par
conomie et quand,  Ble, l'employ cria: Tout le monde descend! la
voyageuse avise demeura introuvable. Il fallut que le Peintre et
Avertie dbarquassent ses personnels et innombrables colis qu'elle avait
laisss dans leur compartiment. Ils eurent cependant le bon coeur de la
plaindre:--Elle aura fil sur l'Allemagne, la pauvre!--Allons aux
Trois-Rois, c'est un grand htel il y aura certainement de la place.

Il tait minuit quand, chargs comme des portefaix, ils tombrent sur
les banquettes de l'omnibus. Du fond de la voiture une voix les
accueillit qui glapissait:

--Mes chers amis, c'est encore moi qui vous sauve la vie. J'ai retenu
trois chambres...

--Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...

--Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train
tait plein de sales Anglais... Je les ai devancs au galop. Je savais
que vous seriez assez intelligents pour vous dbrouiller avec les
paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et
c'est un _Te Deum_ que vous pourrez chanter en mon honneur dans les
chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle dlibrment,
demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez,
vous?

--Oh! oui, je rentre! rpondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes
amis.

       *       *       *

Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de
voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs sches. Au
fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la
gondole. Hors de l'ambiance srnissime et mirifique de Venise, elles
lui parurent lourdes, grossires, matrielles, sans aucune grce...

Comment avait-elle pu attacher quelque prix  ces objets vendus par
douzaine  tous les gondoliers?

Aussitt, l'image de Dick s'offrit  ses yeux, dj lointaine,
dpouille du prestige de son quasi-exotisme, dj dforme par
l'absence.

Et Avertie n'prouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune
piti, sauf, peut-tre, rtrospective et plutt pour elle-mme. Son
esprit, repris par le seul B.-A., voqua bientt les heures charmantes
de cet amour ancien et encore si frais. N'tait-il pas, pour elle, comme
un jardin que les annes et les soins passionns embellissent, o chaque
printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus
vivaces?

Et elle s'mut, en pensant que, ce soir, quand, pare, rose et vibrante,
elle tomberait dans les bras du Bien-Aim, il cueillerait, dans son me
et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres--les Arts et
les Hommes--l'avaient pare en ce dangereux plerinage.

        FIN


     ACHEV D'IMPRIMER
Le trente novembre mil neuf cent six
           PAR
       BLAIS ET ROY
         POITIERS
  pour le MERCURE DE FRANCE





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Marie-Aimery de Cominges (AKA Ginko et Biloba)

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terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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