The Project Gutenberg EBook of Maman Lo, by Paul Fval

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Title: Maman Lo
       Les Habits Noirs Tome V

Author: Paul Fval

Release Date: November 26, 2006 [EBook #19919]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Paul Fval

LES HABITS NOIRS

MAMAN LO

Tome V

(1869)

Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jrusalem
L'arme invisible
Maman Lo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trsor
La bande Cadet




Table des matires


I       Thtre Universel et National.
II      Choix d'un tire-l'oeil.
III     L'affaire Remy d'Arx.
IV      D'o maman Lo sortait.
V       Triomphe de M. Baruque.
VI      La chevalerie d'chalot.
VII     M. Constant.
VIII    chalot aux coutes.
IX      La maison de sant.
X       La folie de Valentine.
XI      En dormant.
XII     Aux coutes.
XIII    Coyatier dit le marchef.
XIV     Le salon.
XV      Embauchage de maman Lo.
XVI     Le billet de Valentine.
XVII    Soire  L'pi-Sci.
XVIII   Les conjurs.
XIX     Le scapulaire, le secret, le trsor.
XX      Le roman du colonel.
XXI     O il est parl pour la premire fois de la noce.
XXII    Maman Lo entre en campagne.
XXIII   Le Rendez-vous de la Force.
XXIV    La Force.
XXV     Le prisonnier.
XXVI    La maison de Remy d'Arx.
XXVII   La visite des Habits Noirs.
XXVIII  La mort de Remy.
XXIX    Le testament.
XXX     Le commissionnaire.
XXXI    Le coeur de Valentine.
XXXII   L'agonie d'un roi.
XXXIII  La tentation de Similor.
XXXIV   Le combat.
XXXV    Le dernier rugissement.
XXXVI   La rcompense d'chalot.
XXXVII  Avant de combattre.
XXXVIII Dpart pour le bal.
XXXIX   Antispasmodique.
XL      La voiture des maris.
XLI     Le bien et le mal.




I

Thtre Universel et National


Paris avait son manteau d'hiver; les toits blancs clataient sous le
ciel brumeux, tandis que, dans la rue, pitons et voitures crasaient la
neige gristre.

C'tait un des premiers jours de novembre, en 1838, un mois aprs la
catastrophe qui termine notre rcit, intitul _L'Arme invisible_. La
mort trange du juge d'instruction Remy d'Arx, avait jet un tonnement
dans la ville, mais  Paris les tonnements durent peu, et la ville
pensait dj  autre chose.

Ce temps est si prs de nous qu'on hsite, en vrit,  dire qu'il ne
ressemblait pas tout  fait au temps prsent, et pourtant il est bien
certain que les changements oprs dans Paris par ces trente dernires
annes valent pour le moins l'oeuvre d'un sicle.

La publicit des journaux existait; on la trouvait mme norme, presque
scandaleuse: elle n'tait rien absolument auprs de ce qu'elle est
aujourd'hui.

On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que nous avons, en 1869,
cent carrs de papier imprims quotidiennement contre dix publis en
1838.

Ainsi en est-il pour le mouvement prodigieux des dmolitions et des
constructions.

Sous le rgne de Louis-Philippe, Paris tout entier s'irritait ou se
rjouissait, selon les gots de chacun,  la vue de cette humble perce,
la rue de Rambuteau, qui passerait maintenant inaperue.

Les uns s'extasiaient sur la hardiesse de cette oeuvre municipale, les
autres prophtisaient la banqueroute prochaine de la ville: c'tait la
grande bataille d'aujourd'hui qui commenait par une toute petite
escarmouche.

Je ne sais pas au juste combien d'annes on mit  parfaire cette
malheureuse rue de Rambuteau, qui devait tre droite et qui eut un
coude, clbre dans les annales judiciaires, mais cela dura terriblement
longtemps, et pendant plusieurs hivers, l'espace compris entre l'glise
Saint-Eustache et le Marais fut compltement impraticable.

On n'allait pas vite alors en fait de btisse; ceux qui ont le tort et
le chagrin d'tre assez vieux pour avoir vu ces choses, peuvent se
rappeler quatre ou cinq baraques de saltimbanques, tablies  demeure
dans un grand terrain, vers l'endroit o la rue Quincampoix coupe la rue
de Rambuteau, et qui formrent l, pendant deux ans au moins et
peut-tre plus, une petite foire permanente.

Le matin du 5 novembre 1838, par le temps noir et froid qu'il faisait,
on achevait la construction de la plus grande de ces baraques, situe en
avant des autres et qui avait sa faade tourne vers le chemin boueux
conduisant  la rue Saint-Denis.

Les gens du quartier qui allaient  leurs affaires ne donnaient pas
beaucoup d'attention  l'rection de ce monument, mais trois ou quatre
gamins, renonant aux billes pour rchauffer leurs mains dans leurs
poches, rdaient au-devant du perron en planches qui montait  la
galerie, et s'entretenaient avec intrt de l'ouverture prochaine du
Grand Thtre Universel et National, dirig par _Mme_ Samayoux, premire
dompteuse des capitales de l'Europe.

On parlait surtout de son lion, qui tait arriv, la veille, dans une
caisse norme, perce de petits trous, et qui avait rugi pendant qu'on
le dballait.

La porte de la baraque tait, bien entendu, ferme pour cause
d'installation et d'amnagements intrieurs. Un large criteau disait
mme sur la devanture: Le public n'entre pas ici.

Mais comme nous avons l'honneur d'tre parmi les amis de la clbre
dompteuse, nous prendrons la libert de soulever le lambeau de toile
goudronne qui servait de portire, et nous entrerons chez elle sans
faon.

C'tait un carr long, trs vaste, et qu'on achevait de couvrir en
clouant les planches de la toiture. Il n'y avait point encore de
banquettes dans la salle, mais le thtre tait dj install en partie,
et des ouvriers, juchs tout en haut de leurs chelles, peignaient les
frises et le manteau d'Arlequin.

D'autres barbouilleurs s'occupaient du rideau tendu sur le plancher
mme de la scne.

Au centre de la salle, un pole de fonte ronflait, chauff au rouge;
auprs du pole, une petite table supportait trois ou quatre verres, des
chopes et un album de dimension assez volumineuse, dont la couverture en
carton tait abondamment souille.

L'un des verres restait plein; les deux autres,  moiti bus,
appartenaient  Mme veuve Samayoux, matresse de cans, et  un homme de
haute taille, portant la moustache en brosse et la redingote boutonne
jusqu'au menton, qui se nommait M. Gondrequin.

Le troisime verre, celui qui tait plein, attendait M. Baruque,
collgue de M. Gondrequin, qui travaillait en ce moment au haut de
l'chelle.

M. Gondrequin et M. Baruque taient deux artistes peintres bien connus,
on pourrait mme dire clbres parmi les directeurs des thtres
forains. Ils appartenaient au fameux atelier Coeur d'Acier, d'o sont
sortis presque tous les chefs-d'oeuvre destins  _tirer l'oeil_
au-devant des baraques de la foire.

M. Baruque, petit homme de cinquante ans, maigre, sec et froid, abattait
la besogne; son surnom d'atelier tait Rudaupoil.

M. Gondrequin, dit Militaire, quoiqu'il n'et jamais servi,  cause de
sa tournure et de ses prdilections pour les choses martiales, donnait
le coup du matre au tableau, le fion, et se chargeait surtout
_d'embter_ la pratique.

Il mettait son foulard en coton rouge dans la poche de ct de sa
redingote, et en laissait passer un petit bout  sa boutonnire--par
mgarde-, ce qui le dcorait de la Lgion d'honneur.

Il avait du brillant et de l'agrment dans l'esprit, malgr sa manie de
jouer  l'ancien sous-officier, et se vantait volontiers d'avoir attir
bien des kilomtres de commande  l'atelier par la rondeur aimable de
son caractre.

Il disait volontiers de lui-mme:

--Un vrai troupier, quoi! solide, mais sduisant! Honneur et gaiet! Ra,
fla, joue, feu, versez, boum!

En ce moment, il venait d'ouvrir l'album graisseux et montrait  Mme
Samayoux, dont la bonne grosse figure avait une expression de
mlancolie, des sujets de tableaux  choisir pour orner le devant de son
thtre.

Dans tout le reste de la baraque, c'tait une activit confuse et
singulirement bruyante; on faisait tout  la fois; les principaux
sujets de la troupe, transforms en tapissiers, clouaient des guenilles
autour des murailles ou disposaient en faisceaux des gerbes d'tendards,
non conquis sur l'tranger.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, jeune Noir qui avait t fils de roi dans son
pays et dcrotteur auprs de la Porte-Saint-Martin, exerait un talent
naissant qu'il avait sur le tambour; Mlle Colombe cassait les reins de
sa petite soeur et lui dsossait proprement les rotules. L'enfant avait
de l'avenir.

Elle pouvait dj rester trois minutes la tte contre-passe en arrire
entre ses deux jambes, et jouer ainsi un petit air de trompette.

Pendant la fanfare, Mlle Colombe essayait quelques coups de sabre avec
un pauvre diable  laideur prtentieuse, que coiffait un chapeau gris
plant de ct sur ses cheveux jaunes et plats.

Celui-l se tenait assez bien sous les armes. Quand Mlle Colombe
reprenait sa petite soeur, il allait  deux grosses filles rougeaudes
qui djeunaient avec deux normes tranches de pain beurres de raisin,
et leur donnait des leons de danse amricaine.

--Plus tard, disait-il aux deux rougeaudes, qui suivaient ses
indications avec une paresse maussade, quand le succs aura rcompens
vos efforts, vous pourrez vous vanter d'avoir eu les leons d'un jeune
homme qui en possde tous les brevets de pointe, contre-pointe,
entrechats, respect aux dames, honneur et patrie, et vous pourrez passer
partout rien qu'en disant: Nous sommes les lves du seul Amde
Similor!

Le lecteur se souvient peut-tre des deux postulants qui s'taient
prsents  Locadie Samayoux, dans son ancienne baraque de la place
Valhubert, le soir mme de l'arrive de Maurice Pags revenant
d'Afrique.

Locadie, tout entire  la joie de revoir son lieutenant, avait renvoy
les deux candidats avec l'enfant que le pauvre chalot portait dans sa
gibecire, mais l'offre de ce brave garon, consentant  jouer le rle
de phoque pour nourrir son petit, avait touch le coeur sensible de la
dompteuse.

Au moment de se lancer dans les grandes affaires et de monter une
mcanique comme on n'en avait jamais vu en foire, Locadie, qui se
rfugiait dans l'ambition pour fuir ses peines de coeur, s'tait
souvenue de ses protgs.

La famille entire, compose des deux pres et de l'enfant, tait
engage, et nous n'avons vu encore qu'une faible portion des services
qu'on attendait de Similor, artiste  tout faire.

Quant  chalot, malgr sa modestie, ses talents s'taient affirms
dj.

En sa qualit d'ancien apothicaire, il avait entrepris  forfait la
gurison du lion rhumatisant et podagre, qui arrivait, non point de
Londres, mais de l'infirmerie des chiens  Clignancourt.

Le lion tait l comme tout le monde. Il n'avait plus de cage, une
simple ficelle attachait sa vieillesse caduque  un clou fich dans les
planches.

Il avait d tre magnifique autrefois, ce seigneur des dserts
africains; c'tait un mle de la plus grande taille, mais on aurait pu
le prendre maintenant pour un monstrueux amas d'toupes, jetes
ple-mle sur un lit de paille.

Il n'avait plus forme animale, et vgtait misrablement dans la paresse
de son agonie.

chalot lui avait pourtant mis deux ou trois vsicatoires qu'il soignait
selon toutes les rgles de l'art et dont il favorisait l'effet par des
sinapismes convenablement appliqus.

 porte du noble malade, il y avait un baquet plein de tisane.

Loin de se borner  ces attentions, chalot avait fabriqu un vaste
bonnet de nuit dont il coiffait la tte de son lion pour la protger
contre les fracheurs nocturnes; de plus, il lui mettait du coton dans
les oreilles.

Mais comme en dfinitive l'tablissement de Mme Samayoux n'tait pas un
hpital, chalot prparait aussi son lion pour l'heure prochaine o il
devait tre offert en spectacle  la curiosit des Parisiens.  l'insu
de Mme Samayoux, et pour faire une surprise  cette excellente patronne,
il modelait en secret avec du mastic une mchoire formidable, destine 
remplacer les dents que le lion avait perdues.

Il s'tait procur en outre plusieurs queues de vache,  l'aide
desquelles il esprait bien boucher adroitement les plaques chauves que
l'ge avait faites dans la crinire de son lion.

Ah! c'tait un garon utile! et la gnrosit de la dompteuse  son
gard devait tre bien rcompense. Depuis une semaine qu'il faisait
partie de la maison, il avait dj repris presque toutes les
chaussettes de sa patronne et remis un bec  l'autruche; en outre, par
un procd dont il tait l'inventeur, il esprait enfler la tte du
jeune Saladin, son nourrisson, sans lui faire le moindre mal, et donner
 ce cher enfant une apparence si monstrueuse que la vue seule en
vaudrait dix centimes: deux sous.

--J'ai besoin de faire travailler mon imagination, disait cependant Mme
Samayoux, causant avec Gondrequin-Militaire; a me dsennuie de mes
souvenirs et de mes regrets. Quoi! vous ne pouvez pas dire que ces deux
enfants-l, Maurice et Fleurette, se sont bien conduits  mon gard?

--Fixe! rpliqua Gondrequin, les yeux  quinze pas devant soi, qui
signifie immobile! Je n'ai pas t officier, mais j'en ai la bonne
humeur guerrire. Pour l'ingratitude, elle est dans la nature, et quand
je vous vis  l'occasion de votre dernier tableau, que le blanc-bec
tait alors chez vous pour le trapze et la perche, vous soupiriez dj
gros au vis--vis de lui dans une voie qui ressemblait  Mme Putiphar.
Ra, fla!

--C'est le fruit de la calomnie, rpondit Mme Samayoux en levant les
yeux au ciel; je ne dis pas que mon me a t incapable d'un rve, mais
Maurice n'y a jamais obtempr, et je suis reste pure avec lui comme la
fleur d'oranger... Et quand je pense que voil plus d'un mois sans avoir
entendu parler de lui ni de Fleurette! L'adresse qu'il m'avait donne
m'a sorti de la tte, et la petite, qui est une demoiselle comme vous
savez, m'avait bien dfendu d'aller la demander chez sa marquise ou
duchesse; en sorte que tout ce que j'ai pu faire 'a t d'crire, mais
on ne m'a pas rpondu. S'est-il pass quelque chose pendant que j'tais
 la fte des Loges? je n'ai entendu parler de rien, et depuis mon
retour, ma grande affaire avec la ville me casse la tte... Ah! on a
bien tort de s'attacher!

--Pas acclr, interrompit Gondrequin, marche! attaquons le tableau de
front et sur les deux flancs pour vous tirer de vos ides noires. Nous
disons donc qu'il aura neuf compartiments, trois sur trois, avec huit
mdaillons mnags, quatre dans les coins et quatre dans les chancrures
du milieu, selon l'ide de M. Baruque, qui ne vaut rien pour tirer
l'oeil, mais qui vous dispose un ensemble  la papa, personne ne peut
dire le contraire... Qu'est-ce qu'il vous faut pour le compartiment du
milieu? Voulez-vous l'explosion de la machine infernale du boulevard du
crime, affaire Fieschi et Nina Lassave, dont voici le diminutif au n 1
du livre d'chantillon! Regardez voir! la contemplation n'en cote rien.
Droite! gauche! Marquez le pas!

Locadie se pencha sur l'album, et, pendant le silence qui eut lieu, on
put entendre la voix de M. Baruque, disant dans les frises:

--C'est des affaires qu'on touffe avec soin, parce qu'il y a dedans des
riches et des nobles, mais il n'en est pas moins vrai que le juge
d'instruction a t empoisonn comme un rat, rue d'Anjou-Saint-Honor,
ni vu ni connu, et qu'on a arrt le jeune homme avec la demoiselle en
flagrant dlit d'arsenic.




II

Choix d'un tire-l'oeil


Mme Samayoux ne prtait point attention  ce qui se disait autour
d'elle; son bon gros visage, ordinairement si joyeux, exprimait un
vritable chagrin.

--a doit faire un crne effet, dit-elle, en regardant la premire page
de l'album d'chantillons, o se trouvait un croquis reprsentant
l'explosion de la machine infernale du boulevard du Temple.

C'tait alors un vnement tout rcent, et l'attentat de Fieschi restait
dans tous les souvenirs.

--Quant  l'effet, rpondit Gondrequin, j'en signe mon billet. C'est
charg  mitraille des _tire-l'oeil_ comme a, et on pourrait tout de
mme vous l'arranger  bon compte.

Un profond soupir gonfla la vaste poitrine de la veuve.

--Le prix ne fait pas grand-chose, rpliqua-t-elle; j'en ai dpens, de
l'argent, dans mes ngociations avec la ville, pour mon terrain et le
droit de btir ici une baraque  demeure! Dans les temps, quand j'avais
Maurice et Fleurette, la peinture tait du superflu; la bonne socit se
donnait rendez-vous chez moi, n'importe o,  Paris ou dans la banlieue,
malgr mon tableau, qui tait du temps de feu Samayoux, et qui avait
cot quarante francs, d'occasion. Il n'y a pas  dire: de s'attacher,
c'est des btises! je ne leur demandais pas d'tre toujours fourrs  la
baraque, ces deux enfants-l, pas vrai? mais une petite visite par-ci,
par-l, d'amiti...

--En douze temps, la charge! interrompit Gondrequin, quoiqu'on peut la
prcipiter en quatre mouvements. Il y en a bien qui ont t au rgiment
et qui ne gardent pas l'air si troupier que moi.  bas la mlancolie! Si
vous ne craignez pas la dpense, on peut vous faire des choses
extraordinaires qui ne se sont jamais vues dans la capitale.

--C'est mon ide, murmura la dompteuse, qui dtourna la tte pour
essuyer une larme; j'ai dj bien commenc, allez, et mon saint-frusquin
va vite; mais il faut que tout soit  cuire et  bouillir ici! Je veux
faire des folies et prodigalits, quoi! pour m'tourdir le coeur. Il n'y
a rien de trop beau pour moi, je veux tre la premire des premires!

--Alors, s'cria Gondrequin-Militaire avec enthousiasme, ce n'est pas
encore assez flambant! Il manque du monde l-dedans, je vas y remettre
des gardes municipaux et des gnraux avec un tire-l'oeil spcial
excut par moi-mme, l, sur le devant, premier plan! l'ide me monte
au cerveau que j'ai l'envie d'ternuer: un jeune gamin de Paris qu'a
trouv la mort dans la circonstance et est coup en deux par
l'explosion, que ses parents ramassent les morceaux de lui en pleurant,
savoir le papa les jambes et la maman le reste, entours par la foule.

--Saqudi! dit maman Samayoux en s'animant un peu, voil une ide
gentille, par exemple! Ce qui me chiffonne, c'est que je n'aurai pas de
machine infernale  montrer  l'intrieur.

--On ne peut pas tout avoir, maman, repartit Gondrequin; droite,
gauche...  un autre!

Il tourna la seconde page de l'album.

--Va de l'avant au rideau, ordonnait en ce moment M. Baruque, de sa
position leve, et remets du safran dans le sceau. L'or est trop rouge
l-bas,  droite, eh! Peluche!

--Dans _l'Audience_, reprit un des barbouilleurs, qui en tait toujours
 l'histoire d'assassinat, on dit que le juge d'instruction a eu le
temps de faire son testament avant de mourir.

Un autre ajouta:

--Le lieutenant d'Afrique a essay de se tuer.

Un autre encore:

--Et la demoiselle est folle.

--Bouchez vos becs gnralement partout! commanda Gondrequin-Militaire;
on ne s'entend pas!

--Ah a? demanda de loin Mlle Colombe, qui remettait sa petite soeur en
cerceau, elle ne finira donc jamais, cette histoire-l, qu'on la radote
dans tous les coins de Paris?

S'il y eut une rponse, Mlle Colombe ne l'entendit pas, car la petite
soeur venait d'emboucher sa trompette, et la terrible fanfare clata
entre ses jambes.

Quand le silence se fit, on put our la voix douce et patiente
d'chalot, qui disait:

--Sois pas mchant, Saladin, petite drogue, c'est pour ton bien, et on
ne peut pas duquer un enfant sans qu'il ait un peu de misre dans son
bas-ge.

Saladin, l'hritier indivis du brillant Similor et du modeste chalot,
criait comme un beau diable. Ce qu'on appelait son ducation tait, en
dfinitive, une assez rude chose. chalot l'accommodait en monstre, et,
 l'aide d'une baudruche colle d'une certaine faon autour de ses
tempes, puis peinte en couleur de chair et munie de petits cheveux, puis
encore souffle  l'aide d'un tuyau de plume, il donnait  la tte de
l'enfant d'effrayantes proportions.

--T'es douillet, reprenait le pre nourricier sans se fcher, que
dirais-tu! donc si on t'arrachait une dent au pistolet? Il n'y a pas,
pour attirer le monde, comme les encphales qu'est bien russis, et un
phnomne vivant de ton ge n'est pas embarrass de gagner ses trois
francs par jour... Attends voir que j'aille aider M. Daniel  se
retourner.

M. Daniel, c'tait le lion invalide.

Similor,  l'autre bout de la baraque, faisait trve  sa leon pour
rentrer dans son rle d'incorrigible sducteur.

--Je possde des occasions favorables par-dessus les yeux, disait-il aux
deux rougeaudes; mais a m'est infrieur d'en attacher d'autres victimes
 mon char, dont la liste est si nombreuse. L'intrt de deux amours
comme vous est de frquenter  leurs dbuts un jeune homme connu par son
truc et qui a ses entres partout, mme dans les socits chantantes!

--Le second chantillon, disait Gondrequin  Mme Samayoux, est les
animaux divers sortant de l'arche  la suite du dluge; a convient
assez pour votre mnagerie, et je vous mettrai au milieu en costume de
premire dompteuse, avec quelques seigneurs de la cour de Portugal... a
ne vous va pas? emball! Passons au troisime, qui est coup en deux: 
droite, _Le Passage de la Brsina_ ou _les Frimas de la Russie sous
l'Empire,_ hommage  la troupe franaise;  gauche, _Les Enfants
d'Edouard_ immols par l'usurpateur Cromwell, qui coupe galement la
tte  Anne de Boulen, sa femme, et  l'infortune Marie Stuart: a
plat, parce que a rappelle plusieurs succs  diffrents thtres
historiques.

Ici, M. Baruque descendit de l'chelle et vint boire son verre de vin.

En le dposant vide sur la table, il dclama d'une belle voix de
basse-taille qu'il avait:

--Le voil, ce poignard, qui du sang de son matre...

--Du bon poussier de mottes, pas cher! cria aussitt Peluche.

Jupiter, dit Fleur-de-Lys, excuta un roulement sur son tambour. Mlle
Colombe se prcipita au centre de la salle en brandissant sa petite
soeur, qui jouait de la trompette; les deux lves de Similor arrivrent
en marchant sur les mains, et Gondrequin-Militaire, toujours prt 
favoriser la gaiet, entonna la _Marseillaise_.

Il y eut alors branle-bas gnral. La troupe Samayoux, occupe  des
travaux d'intrieur, se mla imptueusement aux rapins de l'atelier
Coeur d'Acier, et une gigue infernale souleva la poussire de la
baraque.

--Trois minutes de chauffage gymnastique! hurlait M. Baruque, qui
battait la semelle tout seul  cause de sa dignit.

Gondrequin tapait  tour de bras sur la grosse caisse et disait:

--L'artiste et le soldat est le mme dans la fougue de son
divertissement. Allume partout! chaud! chaud!

Du sein de la danse effrne, les cris des divers animaux de la
cration, imits  miracle par les rapins de l'atelier Coeur d'Acier,
s'levaient, formant un pouvantable concert. Similor criait dans le
porte-voix, M. Baruque agitait la cloche, Saladin, effray, poussait des
vagissements, et M. Daniel, le lion vieillard, pris  la gorge par la
poussire, avait une quinte de toux convulsive.

Au milieu de cette allgresse folle, deux personnes restaient calmes:
c'tait Mme Samayoux d'abord, dont rien ne pouvait gurir la mlancolie,
et c'tait ensuite chalot, fort empch  calmer son fils d'adoption et
sa bte malade.

--Halte! commanda Gondrequin au bout des trois minutes rglementaires,
on ne choisit pas sa vocation; sans a, j'aurais l'paulette et la croix
d'honneur.  la besogne, et brossons comme des tigres, aprs les
vacances du plaisir!

Le calme se rtablit aussitt, car il n'y a rien au monde de plus docile
que ces pauvres grands enfants, quand on sait les conduire. M. Baruque
remonta  son chelle, et le balayage des barbouilleurs reprit son
cours.

--Ah! murmura Mme Samayoux, qui fit une grimace en achevant son verre,
pour moi, la boisson a dsormais got de fiel, et c'est surtout quand
les autres s'amusent que je ressens la blessure de mon me ulcre. Il y
a des moments o j'ai ide de partir pour l'Amrique, o les grands
artistes franais sont ports en triomphe par les sauvages, mais la
gloire elle-mme d'avoir mon orgueil satisfait ne me remonterait pas le
coeur. Voyons voir aux tableaux.

--Avec a, rpliqua Gondrequin, que je n'ai pas aussi ma peine d'avoir
pourri dans le civil, quand l'uniforme tait mon rve. Fixe! je sais
dompter mes regrets, imitez mon exemple. Voici une page bien
intressante, o sont dtaills les tours de force et d'adresse: Auriol
et sa spcialit, la suspension arienne, la boule, les couteaux, le
trapze, la perche...

La dompteuse mit sa tte entre ses mains et se prit  sangloter.

--Maurice! balbutia-t-elle, Fleurette!

Gondrequin tourna la page vivement et grommela:

--J'ai fait une boulette! C'est vrai que le petit tait pour le trapze
et la bichette pour la suspension. Une, deux, demi-tour  droite, ra,
fla, voici le massacre de la Saint-Barthlmy, avec Charles IX, dont les
veines de son sang lui sortent en vers rongeurs tout autour du corps
pour prix de son crime, et la mort de Coligny, clbre par Voltaire;
voici la chvre savante de M. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_,
accompagne de Quasimodo et des tours de l'glise, d'aprs nature,
auprs desquelles travaille la Esmralda, reste pure malgr son
commerce; voici la pche du crocodile dans les fleuves de l'Amazone,
complique par le boa constrictor se nourrissant d'un mouton tout entier
sans le mcher, et l'enlvement des petits d'une ngresse par
l'orang-outang du Brsil, de la Plata; voici l'ruption du Vsuve  la
lumire de la lune, et la mort de la famille du bandit, ensevelie sous
les laves, pendant que le pcheur napolitain retire paisiblement ses
filets en chantant la barcarolle; le _Janus moderne_ ou l'homme aux deux
figures, l'une devant, l'autre derrire, avec la particularit qu'il est
priv de nombril depuis le jour de sa naissance, et qu'on peut voir en
perspective l'albinos buvant le sang du chat sauvage, le squelette
vivant et l'oiseau  tte de boeuf...

Il y avait longtemps que Mme Samayoux n'coutait plus. Elle posa sa main
sur l'album et dit:

--Assez! faites le tableau comme vous l'entendrez.

Puis elle ajouta d'une voix sourde:

--Je ne sais pas si je me suis trompe, mais j'ai cru entendre prononcer
le nom du juge Remy d'Arx et le mot: assassinat.

--Parbleu! fit Gondrequin, qui referma son album avec rancune, c'est de
l'histoire ancienne! M. Baruque et les autres ne font que parler de cela
depuis deux heures d'horloge!




III

L'affaire Remy d'Arx


La dompteuse tait ple autant que le hle rubicond de ses joues pouvait
le permettre. Il y avait dans ses yeux un effroi farouche.

--Je l'avais averti, murmura-t-elle entre ses dents serres, plutt dix
fois qu'une!

Elle essaya de boire, mais son verre fut repos sur la table sans
qu'elle y et tremp ses lvres.

Gondrequin-Militaire, voyant qu'elle ne disait plus rien, rouvrit son
album et voulut continuer le dtail de ses chantillons, car il avait au
plus haut degr la double conviction du commerant et de l'artiste. Le
contenu de son cahier graisseux tait pour lui la plus utile et la plus
mle expression de la peinture au dix-neuvime sicle.

--J'ai ide, fit-il avec son gros rire content, que vous n'tiez pas
bien proche parente avec M. le juge d'instruction, maman Lo. O en
tions-nous? Le _Janus moderne_... non, c'est fait. Voil un vrai
tire-l'oeil, tenez! la catastrophe du pont d'Angers, choisissant pour
craquer l'instant o deux bataillons du 67e y passent dessus avec armes
et bagages, musique en tte, tout le monde aux fentres, bateaux 
vapeur et surprise des passagers...

La dompteuse le regarda d'un air si singulier qu'il resta bouche bante.

--Il y a deux heures qu'on parle de cela, dites-vous! pronona-t-elle
avec effort. Le juge Remy d'Arx a donc vraiment t assassin?

--Quant  cela, oui, maman, et voil plus d'un mois qu'il est enterr.

--Par qui?

--Dame... par les pompes funbres, je suppose.

Le visage de la veuve Samayoux devint carlate et ses yeux lancrent un
clair.

--Par qui assassin? s'cria-t-elle d'une voix tremblante de colre;
est-ce que tu vas te moquer de moi, vitrier de malheur!

Militaire devint plus rouge que la dompteuse; car, entre gens sanguins,
la colre se gagne avec une rapidit folle.

--Vitrier! rpta-t-il en fermant les poings; est-ce que nous avons
gard quelque chose ensemble, dites donc, la mre?

Mais il s'arrta et porta sa main renverse  son front, pour figurer le
salut du troupier. Au beau milieu de son courroux, d'ailleurs lgitime,
l'ide qu'il allait perdre une bonne pratique avait surgi.

--Respect au beau sexe! dit-il; une invective tombant de la bouche d'une
dame n'a pas les mmes inconvnients que si elle avait t profre par
un interlocuteur de mon sexe. Rompez les rangs, puisque vous n'tes pas
de bon poil, maman Lo; je n'ai jamais port l'uniforme, mais j'en ai la
galanterie...  la vtre tout de mme.

Il vida son verre. Mme Samayoux laissa tomber sa tte sur sa main.

--Assassin!... dit-elle encore.

--C'est donc a qui vous chiffonne? reprit Gondrequin rendu  toute sa
srnit. J'avais eu un petit moment l'ide d'en faire un tableau, mais
a n'a pas eu le retentissement ncessaire pour l'effet. Les dtails
manquent, et je ne sais pas pourquoi la chose n'a pas eu le succs
qu'elle mritait dans Paris. Je lis mon journal tous les soirs, en
prenant ma demi-tasse, et j'ai cru d'abord qu'on allait avoir du joli,
car les faits divers avaient l'air de mlanger cette histoire-l  celle
de M. Mac Labussire, Meilhan et consorts, connus sous le nom des Habits
Noirs; mais l'arrt est rendu maintenant dans l'affaire des Habits
Noirs, qui doivent tre partis pour leurs destinations respectives, et
n'ayant plus fantaisie de profiter de la chose pour en faire un
tire-l'oeil, j'ai retourn  mes affaires. La commande tient toujours,
pas vrai, maman?

La dompteuse fit un signe de tte affirmatif et pensa tout haut:

--Comment savoir la vrit?

--Il n'y a pas commre comme M. Baruque, rpondit Gondrequin en se
rapprochant; les hirondelles de palais, a vient quelquefois en foire,
et le juge en question n'tait pas  l'abri de courir la prtentaine,
tmoin l'endroit o on lui a fait avaler sa langue. Si vous tes
immisce  son pass par hasard, interrogez M. Baruque, et ce sera comme
si vous aviez lu toutes les pices qui sont au greffe.

--Monsieur Baruque! appela Locadie d'une voix faible.

--Hol! h! Rudaupoil! appuya Gondrequin. Obligeance  l'gard des
dames! arrive ici!

--Le voil, ce poignard..., rpliqua M. Baruque, dit Rudaupoil, qui
descendit aussitt de son chelle et vint  l'ordre, son pinceau d'une
main, son godet de l'autre.

Aussitt qu'il eut quitt les sommets d'o il surveillait le travail de
ses subordonns, l'activit de ceux-ci se ralentit comme par
enchantement.

--Voil! fit M. Baruque, qu'est-ce qu'on me veut? Ne laissons pas scher
l'ouvrage.

Il s'interrompit pour ajouter:

--Vous avez l'air toute tape, maman Lo!

--Dites-moi tout ce que vous savez, rpliqua celle-ci en faisant effort
pour se redresser; ne me cachez rien, je vous en prie.

Et Gondrequin-Militaire, mettant les points sur les _i_, exposa que la
patronne voulait connatre  fond l'affaire Remy d'Arx.

M. Baruque jeta derrire lui ce regard qui savait compter les coups de
pinceau donns en une minute.

--C'est que, objecta-t-il, tout va languir, et nous ne sommes pas ici
pour nous amuser.

--C'est moi qui paye, dit Locadie presque rudement.

--Arme  volont, en avant, marche! commanda Militaire.

--Moi, a m'est gal, dit Baruque, roule ta bosse! je crois que je
connais assez bien cette histoire-l. Il y a donc que M. Remy d'Arx
tait un jeune homme de bonne vie et moeurs, au commencement, et qu'on
lui reprochait mme, dans son monde, qu'il avait la timidit d'une
demoiselle et pensionnaire; mais pas du tout! Les choses changent bien
vite, quand un quelqu'un a le malheur de faire des mauvaises
connaissances, et je vas vous dire, tout de suite, moi, le fin mot du
pourquoi que l'instruction ne marche pas: c'est qu'on a trouv des
indices drles tout  fait, comme quoi, par exemple, le dfunt juge
d'instruction, qui dnait chez les ministres et frquentait la meilleure
socit, avait nonobstant des accointances avec le gredin des gredins,
Coyatier, dit le marchef, qu'on n'a pas revu depuis ce temps-l aux
environs de la barrire d'Italie... Cherche!

--Hein? fit ici Baruque en s'interrompant, que vous avais-je annonc? Je
n'en ai pas encore racont bien long, et les voil tous qui font cercle
comme  la parade!

Les peintres, en effet, du ct de la scne, et les saltimbanques des
deux sexes, du fond de la salle, s'taient rapprochs en mme temps.

Il n'y avait pour garder leur place que le lion valtudinaire et le
jeune Saladin, qui s'tait endormi entre les pattes du monstre,  force
de pleurer.

--a m'est gal, qu'on travaille ou qu'on ne travaille pas, allez!

--Droite! gauche! fit Gondrequin, pas acclr!

--Il y a bien des gens, reprit M. Baruque, qui font semblant de voir
plus loin que le bout de leur nez et qui disent comme quoi que les
Habits Noirs de la cour d'assises, M. Mac Labussire, M. Meilhan et le
baron de Castres, taient des bandits de six liards  ct des finauds
de _Fera-t-il jour demain_. Mais quoi! ceux-l c'est comme le serpent de
mer: tout le monde en parle et personne ne les a jamais vus. Moi, j'ai
mon ide, et elle a deux ttes, mon ide, comme le veau phnomne. Je me
dis: De deux choses l'une: ou bien le juge Remy d'Arx tait un
Habit-Noir...

--Oh! fit-on  la ronde.

Le poing ferm de Mme Samayoux frappa la table pour imposer le silence.

--Il n'y a pas de oh! continua M. Baruque. Pour qu'on ne les trouve
jamais, ces lapins-l, il faut bien qu'ils soient protgs quelque
part... ou bien encore, et c'est la seconde tte de mon veau, le dfunt,
qui passait pour un rude limier, tait tomb sur la piste de la bande.
Ceux-l qui s'y connaissent disent que jamais chien n'est revenu de la
chasse de ces sangliers-l.

C'est sr que Paris est bavard et qu'il y a des propos qui vont et
viennent. J'tais tout moutard  l'atelier Coeur d'Acier, la premire
fois que j'ai ou parler de cet ogre qu'on appelle le Pre--tous, et on
en parle encore, quoique ma barbe soit devenue grise.

Je suis curieux, moi, j'ai guett pour voir si l'ogre viendrait enfin
devant la justice, et quand j'ai ou parler pour la premire fois de la
bande des Habits Noirs, j'entends celle du mois dernier, je me suis dit
 moi-mme: Ma vieille, tu vas te payer le journal du soir sept fois par
semaine. J'en ai fait la dpense, mais vas-y voir! Ce n'tait pas trop
ennuyeux, il y en avait parmi ces clampins-l qui ne manquaient pas du
mot pour rire, seulement du Pre--tous et du _Fera-t-il jour demain_
pas l'ombre! c'tait un ramassis de filous ordinaires, et si j'tais 
la place des vrais Habits Noirs, je les attaquerais en contrefaon au
tribunal de commerce.

Ici Baruque, dit Rudaupoil, s'arrta, trouvant son dernier mot joli et
pensant avoir droit  quelque marque d'approbation.

--Aprs! fit Mme Samayoux schement. Vous ne me dites rien de ce que je
veux savoir.

--Qu'est-ce que vous voulez savoir, maman Lo? demanda M. Baruque un peu
dsappoint. Je vous prviens que l'instruction a l'air de patauger pas
mal, et que le fin mot de l'histoire est encore tout au fond du pot au
noir.

La dompteuse hsita avant de rpondre; elle avait les yeux baisss et
ses lvres blmes frmissaient.

Quand elle parla enfin, chacun put remarquer la profonde altration de
sa voix.

--Il y a l-dedans une jeune fille, dit-elle, et un jeune homme...

--Ah a! s'cria M. Baruque, d'o sortez-vous donc, si vous en tes
encore l!

--Je veux savoir, pronona lentement la dompteuse au lieu de rpondre,
les noms du jeune homme et de la jeune fille qui sont accuss d'avoir
assassin le juge d'instruction Remy d'Arx.




IV

D'o maman Lo sortait


Le sentiment gnralement prouv par l'assistance tait une compassion
assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Lo.

Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.

En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la
comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
les noms de baptme du calendrier.

Ce vaudeville est toujours le mme, et toujours trs amusant,  ce qu'il
parat, car son succs se prolonge sempiternellement.

En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville lgant,
mais o il faut cependant un lment immuable: le sang.

Au lieu de repasser la chronique de l'adultre, enrichi de diamants, qui
fait les dlices des grands, les petits radotent avec une fidlit
pareille la chanson favorite du crime.

Cela n'empche pas la vertu d'tre fort considre chez nous, mais on
n'en parle jamais.

Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
beau monde, la hauteur exacte du dernier saut prilleux de la princesse,
et, si on est du pauvre monde, ce sont les dtails circonstancis du
meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thvenot,
avec le nombre des coups donns, la nature de l'outil employ, la place
des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
que la victime gardait quand on l'a trouve, dj froide, les membres
convulsionns dans leur raideur, les cheveux hideusement brouills,
gluants et colls au carreau.

Voil quels sont nos apptits au dix-neuvime sicle.

 Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
aux jeunes crivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
populaire.

M. Baruque avait demand, dans son tonnement bien naturel:

--Ah a! d'o sortez-vous donc, maman Lo, si vous en tes encore l?

Et quoique la bonne femme ft une reine absolue dans sa masure,
l'auditoire avait presque souri.

Similor, l'homme au chapeau gris et aux cheveux jaunes, n'tait pas
seulement un type trs russi de don Juan, il possdait  l'tat latent
l'toffe d'un courtisan.

--La patronne, dit-il entre haut et bas, mais de manire  tre entendu,
aux deux rougeaudes ses lves, la patronne n'a pas l'air, mais elle
travaille de cabinet, comme moi; quand les grandes ides pareilles 
celles qui lui emplissent le cerveau se trmoussent dans une coloquinte,
on ne peut pas faire attention  toutes les vulgarits journalires qui
occupent la fainantise de notre population.

chalot le regarda d'un air attendri et murmura:

--Quelle dorure de langue! Ah! si j'avais son talent! mais tout le monde
ne peut pas jouir des mmes facults.

--Silence dans les rangs! ordonna Gondrequin-Militaire.

Mme Samayoux elle-mme crut devoir une explication  l'tonnement de ses
sujets.

--Le garon dit vrai, murmura-t-elle en accordant un geste approbateur 
la flatterie de l'adroit Similor, ma tte travaille et a fait mon
malheur. Vous avez raison, vous aussi, monsieur Baruque, je reviens de
loin, de trop loin. a semble aujourd'hui que je suis une trangre au
sein de ma patrie, puisque je ne sais rien de la nouvelle du moment que
les plus nafs paraissent en avoir connaissance. C'est comme a,
entendez-vous, je ne sais rien de rien, sinon ce que je viens de saisir
 la vole, et je vas vous dire une chose: si j'en avais su seulement,
depuis le temps, gros comme le bout du petit doigt, je saurais tout, car
a intresse la tranquillit de mon existence.

Involontairement, le cercle se rapprocha et l'on put entendre des voix
qui chuchotaient:

--Est-ce que la patronne serait mlange  ces affaires-l?

--Commence donc par le commencement, reprit la dompteuse en s'adressant
toujours  M. Baruque; les noms!

Gondrequin-Militaire, qui tait une bonne me, lui prit la main, qu'il
serra  tour de bras.

--C'est l'instant, c'est le moment, dit-il tout bas, fixe! et tenez-vous
ferme dans les rangs, maman; je n'ignorais de rien, mais le coeur m'a
manqu, quoi! et j'aime mieux que la commotion vous vienne de Rudaupoil.

--On n'a jamais imprim les noms tout au long sur le journal, reprit M.
Baruque, qui bourrait sa pipe avec tranquillit. Dieu merci! on prend
des gants dans cette affaire-l, parce que a touche  des familles
huppes. Le feu juge lui-mme est ordinairement couch dans les feuilles
publiques en abrg. La demoiselle a nom Valentine de V...,
connaissez-vous a?

--Oui et non, rpondit Locadie; je n'ai jamais su le nom, mais la
personne...

Sa voix tremblait. Gondrequin lui serra la main en rptant:

--Fixe! et du courage!

--Pour le jeune homme, continua M. Baruque en s'asseyant sur la table,
on met Maurice P...

--Bien! dit Mme Samayoux, qui se tenait immobile et droite; merci,
monsieur Baruque!

--Vous tes une fire femme! murmura Gondrequin.

--Et ici, poursuivit encore Baruque, ce n'est pas bien malin de
complter le nom, puisque les journaux l'avaient imprim tout entier 
l'occasion du premier meurtre.

Cette fois Mme Samayoux chancela sur son sige.

--Le premier meurtre!... balbutia-t-elle.

Il y eut un mouvement dans l'auditoire, o quelques-uns crurent que
l'ignorance de la dompteuse tait joue.

--Le premier meurtre! dit-elle encore d'une voix o il y avait des
larmes; mes enfants, je vous ai mens  la baguette quelquefois, c'est
vrai, mais le mtier veut cela, vous savez bien. Ne vous vengez pas, je
suis trop malheureuse!

Elle fut interrompue par un sanglot qui souleva brusquement sa poitrine.

Les yeux de Gondrequin battaient par l'effort qu'il faisait pour ne
point pleurer. chalot, le pauvre diable, passait tour  tour ses deux
manches sur ses yeux baigns de larmes.

Les autres taient partags entre l'motion inattendue et la curiosit
excite violemment.

Mme Samayoux avait crois ses deux mains sur ses genoux; elle parlait
dsormais pour elle-mme et peut-tre n'avait-elle plus conscience des
phrases entrecoupes qui tombaient de ses lvres.

--a semble cocasse, disait-elle de sa pauvre voix brise, mais c'est
comme a, que voulez-vous? Je ne lisais plus le journal depuis que le
journal ne pouvait plus me parler de lui. Ah! du temps qu'il tait dans
l'Algrie, le journal apportait tous les jours quelque chose de bon; il
aurait fait un hros, ce cher enfant-l, sans l'amour qui le tenait.
Alors, comme le journal tait muet, car toutes les autres choses et rien
c'est tout de mme pour moi, j'avais dfendu de l'acheter... C'est de
l'eau que je voudrais: une goutte d'eau.

Mais c'tait l'eau qui manquait dans la baraque. Une des jeunes filles
alla en chercher un verre  la fontaine de la rue St-Denis. Mme Samayoux
poursuivait:

--Vous me direz qu'on n'a pas besoin des journaux pour apprendre; on
cause avec celui-ci ou avec celle-l, n'est-ce pas? eh bien! moi, je ne
causais plus. a me faisait mal de causer. Rien que de voir les gens
gais, j'tais plus triste... et voil comme a s'est pass, tenez, je
veux vous le dire: il tait revenu, je lui avais cuit son souper en
riant et en pleurant...

--Le fricandeau! murmura Similor, dont les narines s'enflrent.

chalot ajouta:

--Le petit Saladin avait grand-soif ce soir-l; c'est elle qui nous
donna de quoi remplir la bouteille.

--J'eus toute une bonne soire, continua Mme Samayoux, je pense bien que
ce sera ma dernire bonne soire. On bavarda. Ah! si vous saviez comme
il l'aime! J'avais des pressentiments, c'est vrai, je lui dis: Petit,
prends garde! Mais il tait fou de joie parce qu'il allait la revoir, et
le nom de Remy d'Arx...

Elle s'arrta comme effraye.

--Quand il fut parti, reprit-elle, la maison me sembla vide. Ils
devaient venir tous les deux le lendemain... et un autre encore, mais
personne ne vint et j'en fus presque contente. Le jour d'aprs, je
devais partir pour les Loges; au lieu de retarder le dmnagement, je le
pressai: j'avais besoin de fuir; il me semblait que, loin d'eux, je
serais plus tranquille. J'avais peur, ah! c'est bien vrai ce que je vous
dis l, j'avais peur d'entendre parler d'eux, et pourtant je cherchais 
me rappeler mes prires que je disais du temps o j'tais jeune fille au
pays de Saint-Brieuc, et ce que j'en pouvais rattraper dans ma mmoire,
je le rcitais  mains jointes pour leur bonheur!...

Elle trempa ses lvres dans le verre d'eau qu'on lui apportait.

--Voil pourquoi je ne sais rien, mes pauvres enfants, acheva-t-elle,
voil comment j'ai besoin qu'on me dise tout. Ce qu'il y a de plus
impossible au monde, voyez-vous, c'est que Maurice soit coupable.

Elle s'arrta encore, parce qu'un mouvement d'incrdulit avait agit
l'auditoire.

Ses yeux firent le tour du cercle, o tous les regards taient baisss.

--Vous ne croyez pas cela, vous, reprit-elle sans colre; les juges
feront peut-tre comme vous, et je suis une bien pauvre femme pour aller
contre l'ide de tout le monde. Mais c'est gal, contre l'ide de tout
le monde j'irai!... Parlez maintenant, monsieur Baruque, si c'est un
effet de votre complaisance, et ne craignez pas de me faire du mal; rien
ne peut me tuer, dsormais, puisque j'ai entendu ce que vous avez dit
sans mourir.




V

Triomphe de M. Baruque


Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier tait
clbre, non seulement par le bon teint de l'lgance de ses produits,
mais encore pour son insatiable apptit de flnerie. Ceux qui le
composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
puisqu'ils appartenaient en mme temps  ces deux confrries joyeuses
des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.

La trve de la besogne tant offerte et accepte, chacun se mettait 
son aise: on avait couch la grande chelle, qui faisait l'office d'un
norme divan; d'autres avaient apport des trteaux, d'autres enfin
restaient accroupis commodment dans la poussire.

C'tait une halte de bohmiens de Paris. Tout le monde savourait le
bienfait de ces vacances inespres. On tait l un peu comme au
spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:

--a fait piti de voir les occasions tomber  celui qui n'est pas
capable d'en profiter avec clat. Si aussi bien on m'avait demand la
chose, au lieu de s'adresser au fabricant de crotes et teinturier en
guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemble par
l'locution de ma parole!

chalot le regardait peler ses pommes et pensait:

--C'est  ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pcuniaires.
Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce dfaut-l lui
coupe son sentiment paternel.

M. Baruque, cependant, n'tait pas fch d'tre en lumire; il gardait
cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
d'une voix de basse-taille.

Similor, ici, tait injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
point au-dessous du rle brillant qui lui tait confi par sa bonne
chance; il raconta couramment et dans tous ses dtails l'histoire du
premier meurtre: le meurtre accompli au numro 6 de la rue de
l'Oratoire, aux Champs-Elyses.

Son rcit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
d'avance l'envers de cette sanglante comdie, mais il tait positivement
exact au point de vue de ce que les journaux avaient port  la
connaissance du public.

Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
crivaient l'histoire en mme temps qu'ils la faisaient.

Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
outre d'en rendre compte au public.

De ce rcit, compos sur des apparences habilement prpares et d'aprs
les pices d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
d'Arx aurait pu reconnatre le ct mensonger, une brutale vidence se
dgageait, sautant aux yeux de chacun.

Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
dlivre par le feu juge et la mise en libert de Maurice Pags, il y
eut des murmures dans l'auditoire.

--C'tait trop bte, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins
de sa petite soeur.

Celle-ci demanda:

-- qui donnera-t-on les diamants qui taient dans la canne  pomme
d'ivoire?

Mme Samayoux restait comme absorbe, elle ne dit rien sinon ceci:

--Il a t libre un instant, et je n'tais pas l!

--Les diamants, pronona sentencieusement Mlle Colombe, en rponse  la
question de sa petite soeur, c'est toujours confisqu par le
gouvernement pour rcompenser les filles des gnraux et les dames des
procureurs du roi.

M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde tait content de lui,
except pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:

--Faut que la patronne ait son ide pour faire mine d'ignorer des choses
comme a. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spcifi les dtails
tout aussi bien que le colleur d'enseignes!

--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillit
factice, sous laquelle perait une navrante lassitude.

--Alors, maman Lo, rpliqua le petit homme, vous voil bien fixe sur
le premier meurtre, pas vrai?

--Oui... je suis fixe.

--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
P..., imprim dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
dire Maurice Pags?

--Oui, je le comprends.

--Va bien! Quant  la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que a se
saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauv la vie, ou tout au
moins la libert de votre Maurice Pags...

--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, mnagez vos expressions,
Rudaupoil! Quand mme il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
donne du comptant, je vous dirais encore: Respect  son sexe!

--Je ne crois pas avoir besoin de leon pour ce qui regarde les
convenances, repartit M. Baruque avec fiert, et il y a beau temps que
Mme veuve Samayoux connat les sentiments que je nourris en sa faveur.
Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalit d'amour entre
deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
comme vous allez le voir.

--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
laiss une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des
cent!

--Maurice Pags, poursuivit M. Baruque, possdait peut-tre autrefois
les qualits du coeur qui ont pu motiver l'intrt que lui tmoigne la
patronne, mais rien n'arrte le dbordement des passions. Quand il fut
sorti de la conciergerie, il continua de se frquenter avec la
demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
appartenant  la plus haute socit.

Il faut vous dire, et c'est  maman Lo que je parle, car tous les
autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
avec le juge tait une chose arrte. On avait sign le contrat et
publi les bans.

En passant, une observation qui a ses consquences. On voit un peu plus
loin que le bout de son nez, c'est sr. Je suis, moi, de ceux qui
pensent qu'il y avait l un march, et que ce mariage tait le prix de
la faiblesse du juge  l'endroit du Maurice pinc en flagrant.

La demoiselle avait d dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
m'est cher et je serai votre femme.

a n'est pas beau, et, en plus, a a l'air bte. Ils sont si drles,
dans le beau monde! Voil un endroit o il s'en passe de cruelles, qui
ne viennent pas souvent  la cour d'assises, rapport  la richesse et 
la faveur des fautifs.

Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dors disent que a
fait frmir pour l'immoralit de toutes les turpitudes qu'ils
contiennent!

Et, quant  la btise, coutez donc, depuis le commencement jusqu' la
fin, ce juge-l, malgr sa rputation de savant, s'est toujours conduit
comme qui n'a pas invent la poudre.

Voil donc qui est trs bien: les prparatifs de la noce allaient leur
train dans le bel htel des Champs-Elyses, chez une Mme d'O..., comme
le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
nom-l. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
coucherait en toutes lettres, c'est bien sr.

Mais voil une assez cocasse de chose: le bel htel est situ tout
contre la maison du numro 6, o le premier meurtre avait eu lieu. Y
a-t-il l-dedans un fait exprs? Cherche! Faudrait avoir du temps  soi
comme un rentier pour deviner tant de rbus.

L'important, c'est que, aprs l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pags
avait lou un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honor, sur
le derrire, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
veut, sans tre gn par les voisins.

C'tait l que Valentine de V... venait causer avec lui.

La veille mme du mariage, M. Remy d'Arx reut une lettre de Maurice
Pags qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un dfi.

Il se trouva qu'au moment o les amis et la famille taient rassembls
 l'htel des Champs-Elyses pour l'exposition de la corbeille, comme a
se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
Mlle Valentine de V... manqua justement  l'appel.

Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et l une
servante lui dit qu'elle tait partie en voiture, toute ple et toute
dfaite.

Pour aller o?

La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.

Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a t en
prison.

Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y tais pas pour le
voir, mais la justice fut avertie.

--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevrent.

--Oui, par qui? rpta chalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
hardiesse de se mler ainsi  l'entretien.

--Qu'est-ce que a fait, par qui! rpliqua M. Baruque.

Les yeux de la dompteuse se baissrent, et au lieu d'insister elle dit:

--Allez toujours.

--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
d'instruction empoisonn comme un rat dans une cave o l'on a jet des
boulettes.

--C'est tout? demanda la veuve.

--C'est tout, et je crois que c'est assez comme a. Il n'y avait pas 
nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
taient enferms censment avec le cadavre.

Dans l'auditoire on se demandait:

--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!

Et Similor ajouta entre haut et bas:

--Quand les femmes qui ont dpass l'automne de l'existence en tiennent
pour un jeune premier, a fait frmir!

chalot se glissa derrire les groupes et vint lui mettre la main sur
l'paule.

--Toi, Amde, dit-il, tu vas te taire!

--Qu'est-ce que c'est?... commena firement le faraud en haillons.

--Tu vas te taire! rpta chalot, qui ne se ressemblait plus  lui-mme
et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorit. Le petit
se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplac la Providence. Tant
pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne!

Similor haussa les paules, mais il se tut.

En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant  elle-mme plutt que
pour poser une objection:

--Qu'un homme soit frapp, a se comprend, mais pour empoisonner
quelqu'un...

--Il faut qu'il boive! s'cria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
Je n'en avais jamais tant su  l'gard de cette aventure; mais le bon
sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-l boive!

--Et le juge, dit chalot, qui revenait de son expdition, n'tait pas
venu l pour se rafrachir, peut-tre!

Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouill que Mme Samayoux
tourna vers lui.

chalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans
l'auditoire, quelques voix dirent:

--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'taient pas vis--vis
les uns des autres dans la position o l'on se dit entre amis:
Voulez-vous prendre quelque chose? C'est louche.

--Avec a, s'cria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiance dans
une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber vanoui les
quatre fers en l'air, s'il a de la dlicatesse!

--a, c'est vrai, fit Gondrequin, mais aprs?

--Aprs?... avec a que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
peut pas se dfendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes clbres? c'est ce
qui en fait le charme, et sans a il n'y aurait pas besoin d'audience.

--Parbleu! approuva-t-on  la ronde.

Gondrequin lui-mme parut branl par ce raisonnement si clair.

--Et  la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai t interrog, j'ai
rpondu: Tout a m'est bien gal  moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
du pourquoi, je dis: Pour tre empoisonn, il faut boire, donc il a bu
puisqu'il est mort empoisonn. Faut-il reprendre l'ouvrage?

Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux o il y avait de
l'garement.

Puis, au lieu de rpondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
cacha sa tte entre ses mains.




VI

La chevalerie d'chalot


Nous n'avons jamais nourri l'espoir de reculer les frontires connues de
la posie en abordant le portrait de Mme veuve Samayoux, premire
dompteuse franaise et trangre; mais nous n'avons pas eu non plus la
crainte, en faisant ce portrait ressemblant, d'exclure toute posie.

La posie est partout, l'lment populaire en regorge, et on la retrouve
encore, rduite, il est vrai,  sa plus humble expression, jusque dans
les bas-fonds frquents par ces vivantes chinoiseries, qui ne sont plus
le peuple et qui servent de bouffons au peuple.

Le peuple entretient des bouffons, en sa qualit de dernier roi. Il n'y
a plus gure que lui pour mettre la main  la poche quand Triboulet et
sa femelle se ruinent en frais de lazzi et de cabrioles.

Mais le fou du prince avait quelque chose de terrible en ses gaiets, et
nous ne pouvons plus le voir qu' travers la terrible ironie de Victor
Hugo. C'tait un esclave qui riait aux larmes et dont les larmes taient
rouges.

Les fous du peuple sont libres, plus que vous et plus que moi, libres au
milieu de nos contraintes comme les sauvages de la fort amricaine,
libres au milieu de nos dcences hypocrites et de nos puriles
convenances, comme les oiseaux effronts du ciel.

Ils n'ont point de gne pour gter leur pauvre plaisir, et quand ils
rient c'est  gorge dploye. Ils n'ont point d'tiquette, quoiqu'ils
aient beaucoup de fiert; leur orgueil, naf entre tous les orgueils, se
contente d'un mot et d'une apparence; ils sont artistes, puisqu'ils se
croient artistes, et cela suffit pour transformer en joyeux carnaval les
douze mois de leur perptuel carme.

Ils vivent et meurent enfants, ces amuseurs nafs, de la navet
populaire.  cause de cela, Dieu, qui aime les enfants, met de la joie
jusque dans leur misre.

La dompteuse s'tait affaisse sur sa table de sapin dans une pose qui
manquait un peu de noblesse; elle tenait sa tte  deux mains et
respirait fortement comme ceux qui veulent s'empcher de pleurer.

Autour d'elle, saltimbanques et barbouilleurs restrent un instant
silencieux; il y avait une nuance de respect dans l'immobilit qu'ils
gardaient.

Au bout d'une minute, cependant, M. Baruque fit un signe qui tait un
ordre, et les peintres reprirent leur chelle. En mme temps, Mlle
Colombe emmena sa petite soeur dans son coin pour lui retourner les
jarrets sens devant derrire, et Similor offrit la main aux deux
rougeaudes en leur disant:

--Amours, nous allons tudier la danse des salons pour si votre toile
vous conduisait par hasard dans ceux du faubourg Saint-Germain.

chalot revint prs de son lion, perclus, et donna le biberon  Saladin.
Il avait l'air tout rveur.

Ce fut avec une motion profonde qu'il dit  l'enfant, comme si ce
dernier et pu le comprendre:

--a doit te servir de leon et d'exemple, ma petite vieille; tout un
chacun de nous n'est pas ici-bas sur la terre pour grignoter des
alouettes toutes rties. Faut souffrir, vois-tu, vilain mme, et puisque
des personnes tablies dans la position sociale de Mme Samayoux peuvent
avoir de si grandes contrarits, qu'est-ce que ce sera donc de nous qui
ne possdons aucune conomie!

En parlant, il fixait son regard tendre et doux sur la dompteuse, qui ne
bougeait pas, mais dont la respiration devenait  la fois plus rgulire
et plus bruyante.

Les personnes un peu trop charges d'embonpoint ont souvent la facult
de ronfler tout veilles; Mme Samayoux ronflait.

Et le troupeau des vieux espigles commenait  rire en l'coutant.

On travaillait encore un peu, mais pour la forme seulement.

--La patronne avait entonn le petit banc ds ce matin, dit
Gondrequin-Militaire en donnant quelques coups de balai savants au
rideau; elle avait dj son filleul quand nous sommes entrs, et de
pleurnicher, a vous achve. Droite, gauche! pas dangereux! Si on
plantait un soleil au milieu du rideau, eh! monsieur Baruque?

M. Baruque rpondit:

--a veut tout savoir, et c'est incapable de supporter l'nonc des
vnements. Pour une brave personne, maman Lo en mrite le titre, mais
elle pourrait tre la mre de Maurice, et c'est drle que la passion a
survcu chez elle  la maturit.

Il ajouta en billant:

--Le voil, ce poignard!... Mettez le soleil si vous voulez, militaire,
et mme la lune avec les toiles; je n'ai pas bonne ide de l'entreprise
maintenant. Cette femme-l a du coeur pour trois, elle est capable
d'abandonner les soins de son tat, rapport au dsespoir qu'elle
prouve.

La porte extrieure s'entrebilla doucement pour donner passage au
jongleur indien et  l'hercule du Nord, qui se glissaient dehors sans
rien dire.

--Dans la rue Beaubourg, dit Similor  ses lves, il y a un endroit o
l'on sert le noir avec le petit verre pour trois sous. Si vous aviez
seulement  vous deux cinquante centimes, on pourrait se procurer une
soire agrable.

La porte s'ouvrit encore. Jupiter dit Fleur-de-Lys et le rapin peluche
disparurent tout doucement.

M. Baruque mit par-dessus sa blouse un vieux paletot mastic qu'il avait
achet d'occasion et dont il releva le collet avec soin.

--Je vas revenir, fit-il ngligemment; si la patronne me demande, vous
direz que j'ai couru acheter du tabac.

Gondrequin-Militaire prit aussitt son album.

--J'ai une course  faire pour la maison, grommela-t-il en forme
d'explication, poussez la besogne, mais silence dans les rangs et ne
rveillez pas la bonne Mme Samayoux!

Cinq minutes aprs, le dernier barbouilleur s'en allait bras dessus,
bras dessous avec Mlle Colombe, qui donnait la main  sa petite soeur.

chalot restait seul entre son lion assoupi et le jeune Saladin, dont il
ne tourmentait plus la tte de singe par respect pour le sommeil de la
dompteuse.

chalot n'tait pas oisif, cependant; il avait retir de dessous la
paille o sommeillait le lion un objet de forme singulire auquel nous
serions fort embarrasss de donner un nom.

C'tait en caoutchouc, et cela ressemblait un peu  certains produits
qu'on voit  la devanture des bandagistes.

Il y avait deux pelotes, larges comme la moiti de la main et relies
entre elles par une manire de tuyau flexible de douze  quinze pouces
de longueur. Chacune des pelotes tait en outre pourvue de bandelettes
en peau trs fine, et le tout tait revtu d'une couche de peinture dont
le ton neutre essayait d'imiter la carnation d'un corps humain.

chalot se mit  regarder avec complaisance ce mystrieux appareil,
puis, aprs avoir lanc un coup d'oeil  la patronne, qui semblait
dormir toujours, il enleva lestement sa veste, son gilet et mme la
chose malaise  dfinir qui lui servait de chemise.

Pendant cette opration, il disait tendrement  Saladin, qui fixait sur
lui ses petits yeux chassieux:

--Vois-tu, grenouille, tu deviendras un mle comme moi avec le temps. Ce
que tu es  mme d'examiner en moi s'appelle un torse dans les ateliers:
comme quoi j'ai pos pour le mien chez les plus grands artistes, de mme
que Similor, ton pre putatif et naturel, posait pour les jambes. Nous
aurions fait  nous deux un Apollon du Belvdre, lui par le bas, moi
par le haut, quoiqu'il en et fallu un troisime pour avoir la figure,
n'tant ni l'un ni l'autre suffisamment avantags sous ce rapport.

Le jeune Saladin ayant voulu ouvrir la bouche pour lancer un de ces cris
lamentables qui, d'ordinaire, exprimaient son opinion, chalot le
retourna et lui mit la tte dans la paille.

Il n'avait pas l'heureuse enfance d'un prince, ce Saladin, mais ces
rudes commencements font quelquefois les hommes forts, et comme, sans
doute, on l'avait dress  faire le mort quand il avait la figure
enfouie, il ne bougea plus.

Nous sommes bien certains de ne blesser ici aucune pudeur malentendue en
entrant dans quelques dtails techniques concernant une invention moins
grande que celle de la vapeur, mais qui peut avoir, nanmoins, son
importance. Elle tait due  notre ami si modeste et si bon: chalot,
ancien apprenti pharmacien.

Il appliqua sur son nombril une des pelotes en caoutchouc et l'y fixa 
l'aide des bandelettes munies de petites agrafes qui la maintenaient
derrire son dos.

C'tait en vrit trs bien fait. Les bandelettes se confondaient
presque avec la peau des hanches, et la pelote elle-mme, n'et t le
tuyau qu'elle soutenait, aurait ressembl  une tumeur ordinaire.

chalot prit un petit morceau de miroir cass et le promena tout autour
de sa ceinture, pour bien voir si tout allait comme il faut.

--C'est joli, l'ducation! se disait-il; le mme ne demande pas son
reste, quoiqu'il ait le caractre irascible. Ds qu'il aura seulement
quatre ou cinq ans de plus, je lui fabriquerai une machine comme a, en
rapport avec son ge, et on trouvera bien une autre petite bte analogue
pour les appareiller ensemble. C'est gal, la couleur n'y est pas encore
tout  fait, et faudrait coller un peu de cheveux par-ci, par-l pour
imiter parfaitement l'oeuvre du Crateur; mais quand a va tre arriv 
son point, je dis que Mme Samayoux ne sera pas raisonnable si elle n'est
pas contente.

Ici sa voix s'adoucit jusqu'au murmure, et il glissa un regard attendri
vers Mme Samayoux, qui ronflait bruyamment.

--Voil les mystres du coeur humain! pensa-t-il tout haut. Quand
Saladin a bien pleur, il s'endort; et c'est de mme chez les dames. Il
n'y a pas d'ge ni de sexe qui tienne, faut que les enfants d'Adam se
font du chagrin  soi-mme, quand les circonstances ne s'y prtent pas.
Y aurait-il un poisson dans l'eau plus heureux que la patronne, si elle
n'avait pas l'inconvnient de cette passion-l!

Il s'approcha de la table sur la pointe du pied.

Il tenait d'une main son invention, de l'autre un vieux pinceau,
dplum, abandonn au rebut par un des apprentis de l'atelier Coeur
d'Acier.

Mais ces objets ne faisaient qu'ajouter  l'expressive motion de son
geste, pendant qu'il contemplait, avec une admiration pousse jusqu' la
ferveur, le dos de Mme Samayoux.

Celle-ci avait laiss tomber une de ses mains; comme sa tte restait
appuye sur l'autre main, on voyait le profil perdu de sa face rubiconde
et charge d'embonpoint. Ses cheveux trs abondants, mais qui
grisonnaient par place, s'chappaient de son madras aux nuances
violentes, qui n'tait pas de la plus entire fracheur.

Bien des gens vous diraient qu' quarante ans passs, un jeune homme,
pour employer les expressions d'chalot quand il parlait de lui-mme, ne
peut plus avoir les sentiments d'un page.

D'autres pourraient penser que Locadie Samayoux ne ralisait pas
exactement l'ide qu'on se fait d'une chtelaine.

Et pourtant, je ne vois rien, en dehors des comparaisons chevaleresques,
qui puisse donner une ide du culte respectueux, mais ardent, pay par
ce pauvre diable  cette grosse bonne femme.

Malgr mon habitude de tout dire, j'hsiterais  exprimer l-dessus mon
opinion, si elle n'tait aussi sincre que mlancolique.

La voici:

En notre sicle si avis, peut-tre est-il ncessaire de plonger  ces
profondeurs pour trouver un dernier vestige de ces niaiseries sublimes
qu'on appelait les choses chevaleresques.

Tout ce qui constitue la chevalerie tait chez ce pharmacien de la Table
ronde: la vaillance, le dvouement, la vnration, et mme cette petite
pointe de sensualit nave qui allait si bien aux preux compagnons de
Charlemagne.

chalot resta une bonne minute en extase devant ou plutt derrire la
dompteuse, dont la vaste corpulence affectait une pose pleine d'abandon.

Les petits yeux d'chalot brillaient extraordinairement, exprimant une
sorte de volupt austre.

Ses deux mains, occupes par les objets que vous savez, se rapprochaient
involontairement comme pour se joindre dans l'attitude de la prire.

--Locadie! murmura-t-il enfin, dans un long, dans un tremblant soupir.

Puis il ajouta, laissant jaillir l'loquence de son coeur:

--Sans qu'il y a la distance sociale qui nous spare, je lui aurais
consacr tous les parfums de mon me, dont j'ai gard jusqu'alors la
virginit! Similor a content tous ses caprices, mais moi, n'ayant connu
que le malheur,  cause que je me suis toujours sacrifi  l'amiti,
jamais je n'ai tomb dans la frivolit du libertinage en parties fines.

Il fit un pas de plus; son regard, glissant entre la carmagnole et le
madras, caressa chastement le cou robuste de la dompteuse.

--C'est gras, murmura-t-il, c'est bien portant, a ne se prive de rien,
buvant sa bouteille  chaque repas, sans jamais se faire du mal, ni
tomber dans les excs que je n'approuve pas chez les dames. a n'a pas
d'autre faiblesse que celle de la sensibilit qui fait que tous les
biens de la vie, gnralement  sa porte, elle s'en fiche pas mal, tout
entire  une seule toquade. C'est vrai que ce serait un dlice de
djeuner tous les jours, dner et souper en tte  tte avec la divinit
de mes rves, et tout  discrtion, mais a me plairait encore plus de
souffrir avec elle, de me prcipiter dans le torrent pour la sauver ou
au sein des flammes dvorantes! Les autres l'ont abandonne par
l'gosme naturel au genre humain, mais moi, je reste, je fais serment
de ne la quitter ni le jour ni la nuit, et si a lui est agrable, je
rpandrai pour elle jusqu' la dernire goutte de mon sang!...

--Voil ce que c'est, dit Mme Samayoux sans se retourner et d'un accent
assez paisible, le monde est fait comme a: ceux qu'on aime avec
idoltrie ne vous regardent seulement pas, et ceux  qui on ne fait pas
attention sont  genoux devant vous comme si on tait un sanctuaire!

Les jambes d'chalot flageolaient sous lui.

--Patronne, balbutia-t-il, je croyais que vous dormiez, c'est pourquoi
je ne me gnais pas pour dire des btises; mais il n'y a pas d'affront,
parce que je sais ce que je suis et ce que vous tes.

La dompteuse se redressa tout  coup en secouant sa crinire crpue.

--Ce que je suis! rpta-t-elle, et son poing crisp heurta la table
violemment. C'est vrai qu'il y a encore un pauvre tre au-dessous de
moi, puisque tu me regardes d'en bas, toi, bonne crature; mais,
sais-tu? si on leur disait qu'il y a quelqu'un ici-bas pour me
respecter, ils poufferaient de rire!

--Qui donc qui se permettrait a? demanda vivement chalot.

--Tout le monde,  commencer par le dernier des derniers. Mets-toi l!

Elle lui montrait le sige occup nagure par Gondrequin. chalot fit un
pas, ne voulant point dsobir, mais il hsitait en face d'un si grand
honneur.

--Mets-toi l, rpta Mme Samayoux, je ne dormais pas, je n'ai pas dormi
une seule minute, et je ne dormirai de longtemps. Verse  boire!

Pour prendre la bouteille, chalot dposa sur la table les objets qu'il
tenait  la main.

--Qu'est-ce que c'est que a? demanda la dompteuse.

Ses yeux se gonflaient encore de larmes, mais elle tait comme les
enfants, distraite  la moindre curiosit. chalot rougit et rpondit:

--a peut encore tre perfectionn, et je n'aurais pas voulu vous
montrer la chose incomplte. C'tait une surprise; j'avais eu l'ide de
monter un trompe-l'oeil pour me runir avec Similor, tous deux nus
jusqu' la ceinture et reprsentant le phnomne des deux jumeaux
siamois, lis ensemble par un jeu de la nature.

Locadie prit  la main le systme et l'examina d'un air connaisseur.

--Ce n'est pas dj si maladroit, dit-elle; on en avale de plus grosses
que a en foire. Est-ce que c'est toi l'inventeur?

Les yeux d'chalot se mouillrent, tant il se sentit fier et heureux.

--Je n'ai pas l'intelligence d'Amde, murmura-t-il, mais avec l'espoir
de vous tre agrable, il me semble que rien ne me rsisterait!

Locadie rejeta la mcanique et but une gorge de vin, aprs quoi, elle
repoussa le verre.

--Je suis malade, murmura-t-elle, car a me parat comme du fiel!

Puis elle demanda:

--Connais-tu bien ton Similor?

--Amde! s'cria chalot. Lui et moi c'est des frres!

--Tu parais compter sur son adresse?

--Il n'y a pas plus fin que lui.

--Serait-il dvou  l'occasion?

chalot ouvrit la bouche pour rpondre affirmativement, mais la parole
ne vint pas et il baissa la tte.

--C'est qu'il me faudrait des hommes vraiment dvous! murmura la
dompteuse.

--Le fond n'est pas mauvais, rpliqua chalot; mais il se laisse
entraner par son libertinage, toujours voltigeant de la brune  la
blonde, dont il sait se faufiler partout,  cause de son lgance et de
son toupet. Mais moi, c'est diffrent, j'ai mis un frein  mes passions
pour m'occuper de Saladin et lui prparer sa carrire. Mon abngation
pour vous a pris naissance dans ce que vous avez t utile  Saladin, et
alors a a grandi petit  petit jusqu' la chose que je vous
sacrifierais avec plaisir mon existence et mon honneur lui-mme, et se
faire hacher pour vous comme chair  pt!

Mme Samayoux lui tendit sa rude main, qu'il porta pieusement  ses
lvres.

--Merci, dit-elle, vous ne payez pas de mine, c'est vrai, mais j'ai
bonne ide de vous. Je me dfie des farauds ambitieux et langues dores,
car c'est encore dans les rangs du petit peuple qu'on trouve le plus de
coeurs sincres; seulement il faut choisir, tant exposs  y rencontrer
encore pas mal de racaille.

Elle s'interrompit pour ajouter d'un air pensif:

--Non, non, je ne dormais pas; je les ai bien vus s'en aller  la queue
leu leu, et a fait piti quand on considre l'espce humaine! mais a
m'tait bien gal, ma pauvre tte travaille comme une folle, cherchant
un moyen de braver les menaces du sort. Je mettrais ma main au feu
jusqu'au coude que ces deux enfants-l ne sont pas coupables!

--a me parat aussi de mme, dit chalot rsolument, puisque c'est
votre ide. J'ai t bien souvent me chauffer  la cour d'assises et je
ne suis pas tranger  la faon dont a se joue. Il y a une bonne chose
que l'avocat pourra beurrer dessus toute une tartine, c'est sr, et le
procureur du roi sera bien fin s'il peut prouver que les deux amoureux
ont fait boire le juge malgr lui.

--N'est-ce pas? s'cria vivement Mme Samayoux, ce n'est pas quand on
vient surprendre sa fiance avec un rival qu'on accepte un verre de vin
de bonne amiti. Si j'tais jur... mais voil! il y a un coup mont, a
saute aux yeux! Par qui? je n'en sais rien, et quand on pense  ce qui
peut se passer dans l'ide des avocats... Moi d'abord, quand il s'agit
des tribunaux, je dis que c'est la misre! Si on venait m'arrter pour
avoir assassin Louis-Philippe, qui n'est pas mort, ou Napolon qui a
pri  Sainte-Hlne, je ne suis pas bien sre que j'en rchapperais.
chalot secoua la tte avec gravit et dit:

--C'est vrai que la justice humaine est fragile dans son aveuglement,
mais au-dessus de la faiblesse des hommes il y a l'oeil de la
Providence.

Mme Samayoux le regarda, et il baissa aussitt les yeux avec modestie.

--Toi, dit-elle, retrouvant une nuance de gaiet, car la prsence et la
sympathie de ce pauvre tre lui faisaient vraiment du bien, tu es une
bonne me, mais, vois-tu, faudrait l'aider, la Providence, et que
pouvons-nous  nous deux? J'ai beau chercher, ma cervelle est vide, et
quand je songe qu'ils sont tous deux en prison, dans des cachots
spars, et ne pouvant pas mme mlanger leurs sanglots...

Elle essuya une larme qui tremblait  sa paupire; chalot fit de mme
avec le pan de sa redingote.

--C'est dans ces moments-l, reprit la dompteuse en laissant tomber ses
deux bras, qu'on voudrait avoir reu une ducation soigne et possder
des connaissances intimes dans la haute pour tre  mme de soulager
l'infortune. Si seulement j'tais riche...

--Vous avez d pelotonner un joli bout de galon, fit observer chalot
d'un air flatteur.

Mme Samayoux haussa les paules avec un soudain emportement.

--Je parie que mon saint-frusquin va y passer jusqu'au dernier sou!
s'cria-t-elle. Les mains me dmangent de jeter l'argent par les
fentres, et si la dpense servait  quelque chose, crois-tu que je
regretterais mes cus?

--Bien sr que non, patronne.

--Je donnerais tout! et je ferais des dettes par-dessus le march! Mais
comment s'y prendre? par o commencer?

--Ah! je ne sais pas! je ne sais pas! fit-elle dans son dcouragement
plein de fiel; j'ai ide de tout casser et de tout briser! mon
tablissement, je m'en moque! ma rputation, je n'en veux plus! J'avais
entam une grande entreprise qui devait rapporter des mille et des cent,
j'avais pay les yeux de la tte  la ville pour le local; jamais on
n'aurait vu en foire un thtre aussi reluisant que le mien; mais c'est
fini de rire! Je vas renvoyer mes artistes en leur donnant ce qu'ils
voudront d'indemnit; je vas renvoyer les peintres, les colleurs, les
menuisiers, toute la clique! Je vas vendre mes animaux, et pour un peu
je me jetterais par-dessus le parapet du pont, voil!

chalot tait constern; il essayait de maladroites consolations qui
n'taient pas coutes.

Mme Samayoux s'tait leve et parcourait la baraque  grands pas. Elle
ressemblait  une lionne dans sa cage, et certes,  l'heure qu'il tait,
deux hommes robustes auraient fait preuve de tmrit en l'attaquant.

--S'il ne s'agissait que de tripoter un tigre, s'cria-t-elle, ou que de
faire une omelette avec une demi-douzaine de militaires, qu'on prendrait
par la peau du cou et qu'on tortillerait comme la paille  rempailler
les chaises! ah! a me soulagerait crnement d'abmer quelqu'un, mais,
l, de fond en comble!... En seraient-ils moins malheureux, l-bas,
entre les quatre murailles de leur prison?... mon Dieu, Seigneur! les
pauvres enfants! les pauvres enfants!

--Mais donne-moi donc une ide, toi! fit-elle en s'arrtant devant
chalot, qu'elle secoua rudement.

--Fouillez-moi plutt, patronne, murmura l'ancien pharmacien, dont les
yeux taient pleins de larmes. Si on pouvait pntrer dans leur cachot,
vous et moi, et rester  leur place pendant qu'ils s'vaderaient.

--Est-ce qu'on pourrait me prendre pour elle? demanda Mme Samayoux, qui
eut presque un sourire. Et lui! il est si beau!...

--Et moi si laid, pas vrai? acheva chalot. a ne fait rien, patronne,
je suis tout de mme bien content de vous avoir un petit peu rgaye.

--Oui, rpliqua la bonne femme, soudaine comme les enfants et dont toute
la colre tait tombe pour faire place  une rveuse mlancolie, tu
m'as fait rire et ce n'tait pas facile, car j'en ai gros sur le coeur.
As-tu entendu tout  l'heure que le Gondrequin-Militaire m'appelait
madame Putiphar?

--Voulez-vous que je m'aligne avec lui! s'cria chalot.

--Pour quoi faire? je ne suis pas bgueule, mon vieux, et mon opinion
c'est libert libertas pour une femme veuve dans ma situation qui peut
se mettre au-dessus des bavardages. Pourtant je suis bien change depuis
ce soir o je le vis pour la dernire fois: j'entends mon chri de
Maurice, et j'avais fait dessein de marcher droit parce qu'il y avait en
moi une ide qui me donnait du respect pour moi-mme. Je me regardais un
petit peu comme sa mre. C'est drle, pas vrai? de jalousie il n'en
tait plus question, et j'en tais  me demander si vraiment j'avais pu
esprer autrefois qu'il hsiterait entre une grosse maman comme moi et
Fleurette, ce bouton de rose?

--Il y a des gens, soupira chalot, qui prfrent mieux la rose panouie
 n'importe quel bouton.

--Tais-toi! pas de btises! on se connat; et ce qui prouve bien que ma
folie est gurie, c'est qu'il ne me viendrait pas  l'esprit dsormais
de penser  l'un sans penser  l'autre. Ah! mais non! je ne veux pas le
sauver tout seul, je veux la sauver avec lui. C'est mes deux enfants,
quoi! mes deux amours bien-aims; il me les faut tous deux, il me les
faut heureux, et le restant de mon espoir est de vieillir ici ou l,
dans quelque coin, d'o je pourrai regarder leur bonheur.

--Etes-vous assez bonne! murmura chalot, dont l'attendrissement ne
faisait pas trve un seul instant.

--Pour la bont, je ne dis pas, rpliqua Mme Samayoux avec tristesse,
mais a n'avance pas beaucoup les affaires, et j'ai beau me creuser le
cerveau, je ne trouve aucun moyen de venir  leur secours.

--Cherchons, patronne.

--J'ai tant cherch! fit la dompteuse, qui se laissa retomber sur son
sige. Quand tu m'as parl tout  l'heure, j'en tais  rvasser un tas
de fariboles comme on fait quand on est au bout de son rouleau. Je
songeais  ces hasards qui arrivent toujours  point dans les contes de
fes; je me disais: il n'y a donc plus de ces bons gnies qui exauaient
les souhaits des malheureux?...

--Dame!... fit chalot, croyant qu'on l'interrogeait.

--Qui descendaient par le tuyau de la chemine, continua maman Samayoux
sans prendre garde  l'interruption, ou bien encore qui arrivaient par
la fentre ou par le trou de la serrure au moment juste o tout espoir
tait perdu?

--Qui sait? fit encore chalot.

--Il me semblait que dans ma pauvre baraque dserte j'allais entendre
au-dehors une petite main faisant toc-toc  ma porte...

--coutez! s'cria chalot qui devint ple. On a fait toc-toc!

La dompteuse se leva toute droite.

 la porte extrieure, deux coups discrets avaient t frapps en effet.

--Si c'tait le bon gnie! balbutia chalot.

La dompteuse essaya de sourire, mais elle ne put, et ce fut d'une voix
altre par l'motion qu'elle pronona ce seul mot:

--Entrez!




VII

M. Constant


Mme Samayoux avait voqu une bonne fe, la bonne fe venait-elle au
commandement? chalot n'tait pas loign de cette opinion et ouvrait
dj de grands yeux.

Dans le monde entier, il n'y a pas de pays plus ami du merveilleux ni
plus crdule que la foire.

La porte roula sur ses gonds branlants; ce ne fut pas une fe qui entra,
mais bien un homme de forte carrure, boutonn du haut en bas, dans un de
ces pardessus qu'on appelait des redingotes  la propritaire.

Le nez de cet homme brillait comme un rubis par-dessus les plis d'une
vaste cravate en laine tricote; il portait un chapeau vas par en haut
et dont les larges bords se cambraient selon la forme dite _bolivar_.

Il avait aux mains des gants fourrs, une belle paire de lunettes d'or
sur le nez et des socques articuls par-dessus ses souliers.

--Suis-je au bout de mes longs voyages? demanda-t-il en franchissant le
seuil. Est-ce ici le sjour de madame veuve Samayoux, dite maman Lo,
premire dompteuse cosmopolite et directrice des Prestiges Parisiens
runis aux animaux froces par privilges de l'autorit?

Ceci fut dbit avec une emphase moqueuse qui rappelait assez bien le
ton de l'arracheur de dents, poussant son boniment entre deux
Allez-la-musique!

Mme Samayoux mit sa main tendue au-devant de ses yeux un peu blouis
par les larmes.

--C'est moi la premire dompteuse, dit-elle rudement, qu'est-ce que vous
lui voulez?

chalot, qui s'tait recul jusqu' son lion, examinait le nouveau venu
 la drobe et se disait:

--Je ne le connais pas, cet oiseau-l, mais c'est drle, il y a des
ttes qu'on croit toujours avoir vues quelque part.

L'tranger repoussa la porte et fit quelques pas  l'intrieur de la
baraque.

--Est-ce qu'on pourrait avoir l'avantage d'obtenir un tte--tte avec
vous? demanda-t-il.

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter..., commena la dompteuse.

--Ni moi non plus, interrompit le nouveau venu; j'ai ou conter que vous
aviez assomm feu Jean-Paul Samayoux, votre mari, en jouant avec lui de
bonne amiti. J'espre vivement que nous ne jouerons pas ensemble. Mais
j'ai des choses importantes  vous dire et vous seule devez les
entendre.

La veuve le regardait d'un air sombre.

--L'homme, dit-elle en contenant sa colre, autant vaudrait agacer un
tigre que de me caresser  rebours un jour comme aujourd'hui. Qui
tes-vous?

L'tranger prit une chaise qu'il approcha du pole, contre lequel il mit
ses socques.

chalot faisait mine de prparer son biberon pour le petit; mais il
songeait:

--Je me mfie! C'est comme le soir o Amde me mena jouer la poule 
l'estaminet de L'pi-Sci. Pourquoi donc que je pense justement  cela,
moi?

L'inconnu donna un petit coup de doigt sur ses lunettes d'or, et dit, en
chauffant ses pieds avec un vident plaisir:

--L'hiver s'annonce raide, cinq degrs chez l'ingnieur Chevalier, au
commencement de novembre! et j'ai fait la route de Saint-Germain, aller
et revenir, pour avoir votre adresse. Je ne sentais plus mes orteils.

Il ajouta en baissant la voix tout  coup:

--Mais c'tait une fantaisie de la pauvre mademoiselle Valentine, et Mme
la marquise m'aurait tout aussi bien envoy  Pkin qu'aux Loges.

--Emmne ton mioche dans le coin, l-bas, dit la veuve  chalot en lui
montrant l'endroit le plus recul de la baraque.

--Je peux m'en aller tout  fait si je suis de trop, murmura le bon
garon avec sa soumission ordinaire.

--Fais ce qu'on te dit et ne raisonne pas!

chalot emporta aussitt Saladin  l'endroit dsign et se mit  causer
tout bas avec lui comme si l'enfant avait pu le comprendre.

--a s'embrouille, murmurait-il; tu vas tre content, toi, farceur, car
je parie bien qu'il ne sera plus question de t'enfler la caboche d'ici
longtemps. La patronne n'a pas de chance tout de mme: au moment
d'tablir une si belle boutique!... et on aurait fait de l'argent avec
la chose des deux siamois attachs naturellement par le ventre, des tas
d'argent!

Malgr sa bonne envie d'obir  la patronne en se montrant discret, son
regard ne pouvait se dtacher de l'tranger, et il en revenait toujours
 penser.

--C'est tonnant! je jurerais que je ne l'ai jamais vu, et il me semble
 chaque instant que je vais retrouver son nom!

Mme Samayoux quitta sa chaise et vint se mettre debout auprs du pole.

--Je vous ai demand qui vous tes, dit-elle en baissant la voix, mais
s'il ne vous convient pas de me rpondre, c'est gal. Je suis dans la
tristesse et le peu que vous avez dit m'a donn un espoir. C'est de
Fleurette que vous avez parl, n'est-ce pas?

--J'ai parl de Mlle Valentine de Villanove.

La dompteuse rappela  sa mmoire le rcit de M. Baruque et murmura:

--Valentine de V... c'est bien cela.

--Ou bien encore, poursuivit l'tranger, Valentine d'Arx, car la pauvre
malheureuse enfant, depuis qu'elle est folle, s'est mise en tte que
c'tait l son vrai nom.

--Folle! rpta Mme Samayoux, dont le souffle s'embarrassa dans sa
poitrine. Et elle croit donc tre la femme de l'homme qui est mort?

--Non, fit l'tranger, elle croit tre sa soeur. Ah! ah! si vous ne
savez rien, je vais vous en apprendre de belles...

--Mais, interrompit la veuve, si elle est folle, on ne l'a pas garde en
prison?

--Parbleu! elle n'a jamais t en prison.

--Et Maurice?

--Celui-l c'est une autre paire de manches... Mais asseyez-vous, bonne
dame, vous ne tenez pas sur vos jambes, ma parole d'honneur! et
maintenant que j'ai les pieds chauds, nous allons nous mettre  notre
aise en buvant un verre de vin, si vous voulez.

Il se leva et prit le bras de la veuve, qui chancelait en effet.

--Vous avez affaire  un bon enfant, vous savez, continua-t-il en la
ramenant vers la table, et nous ferons une paire d'amis tous deux, j'en
suis certain. a m'a amus en commenant de poser en casseur vis--vis
d'une luronne de votre numro, mais vous n'tes qu'une femme, aprs
tout, puisque vous pleurez, et je reprends vis--vis de vous la
galanterie de mon sexe.

Il aida la dompteuse  s'asseoir, en ajoutant:

--Vous ne me demandez plus qui je suis en faisant les gros yeux, alors
je vous le dis: ni chiffonnier ni prince,  peu prs le milieu entre les
deux: M. Constant, officier de sant et plus avis que bien des
fainants qui ont pass leur thse, premier aide prparateur dans la
maison du Dr Samuel dont j'ai la confiance et qui me fait tout ce qui ne
concerne pas mon tat, spcialement la chasse  la dompteuse, car voil
trois fois vingt-quatre heures que je cours sur votre piste comme un
Osage dans les forts vierges de l'Amrique du Nord... pas bien riche
avec cela, mais amateur de ce qui brille et portant des lunettes de
chrysocale avant de les troquer contre des lunettes d'or. Est-ce de la
franchise, a? Ambitieux pas mal et nourrissant l'espoir que l'aventure
de la petite demoiselle pourra me pousser dans le monde, puisqu'elle m'a
dj mis en relations avec des gens que je n'aurais jamais approchs
sans cela; exemple, Mme la marquise d'Ornans, Mme la comtesse Corona (un
joli brin celle-l, ou que le diable m'emporte!), le colonel Bozzo, qui
est dix fois millionnaire, M. de Saint-Louis, qui succdera peut-tre 
Louis-Philippe et d'autres encore.

--Je vous en prie, pronona tout bas la veuve, parlez-moi de Fleurette.

--Et de Maurice, pas vrai? interrompit M. Constant avec un bon gros
rire; vous n'tes plus toute jeune, mais il y en a de plus dchires que
vous, et il parat que le lieutenant est joli comme un amour. Moi je ne
le connais pas, je dis seulement que s'il est moiti aussi beau que
mademoiselle Valentine est belle, ce doit tre un Adonis! Ne vous
impatientez pas, j'arrive  l'objet de ma visite.

Son doigt martela par trois fois,  petits coups bien espacs, le milieu
de son front, et il ajouta:

--Le Dr Samuel dit que a pourra gurir avec des soins et du temps, mais
elle l'est tout  fait.

--Pauvre Fleurette! balbutia la veuve, qui resta bouche bante.

--Hlas! oui, comme un beau petit livre, et soyons justes, il y avait
bien de quoi toquer une jeune personne de cet ge-l, quoiqu'elle n'ait
pas t leve dans du coton. Mais ne vous faites pas trop de mal, vous
savez, on la soigne  la papa, et il n'y en a pas deux comme le Dr
Samuel dans Paris pour traiter les maladies de cette espce-l. Elle
n'est pas mchante, tout le monde l'adore  la maison, tous les jours
elle reoit des visites de vicomtes, de baronnes et de marquises: elle
mange bien, elle boit bien, elle dort bien...

--Folle! rpta pour la seconde fois Mme Samayoux; car elle avait cru
d'abord  une exagration de langage: tout  fait folle!

M. Constant hocha la tte gravement en signe d'affirmation et il y eut
un silence. chalot ne travaillait plus depuis que le nouveau venu avait
prononc le nom du colonel Bozzo.

chalot le dvorait des yeux et prtait attentivement l'oreille.




VIII

chalot aux coutes


Ni Mme Samayoux ni M. Constant ne faisaient attention  chalot, qui
tait  demi-cach derrire un poteau.

Le temps avait march et ces journes de novembre sont courtes; la
baraque commenait  se faire sombre.

M. Constant et la dompteuse taient assis en face l'un de l'autre.

M. Constant, qui avait l'air d'un homme tout rond, trs dispos 
prendre ses aises, avait vers sans plus de faon du vin dans les deux
verres.

--Je ne suis pas plus bte qu'un autre, reprit-il, quoiqu'on n'ait pas
encore song  moi pour l'Acadmie des sciences, mais quant  bon
garon, a y est des pieds  la tte! vous verrez que nous serons
camarades.  votre sant, maman Lo: c'est comme a que la petite
mademoiselle vous appelle.

La dompteuse le regardait d'un air indcis.

--C'est vrai que vous avez l'air bonne personne, dit-elle, et si vous
tes venu chez moi, ce n'est bien sr pas pour me faire du chagrin, mais
vous me parlez comme si je savais quelque chose et je ne sais rien de
rien.

--Pas possible! s'cria M. Constant; la foire des Loges n'est pas le
bout du monde, et les journaux ont assez radot l-dessus!

--Aujourd'hui mme, rpliqua la dompteuse, aujourd'hui seulement j'ai
appris ce que les journaux ont pu dire. Ce serait trop long de vous
expliquer pourquoi je restais dans l'ignorance. J'avais beaucoup
d'ouvrage, et puis peut-tre que je ne regardais pas autour de moi de
peur de voir, car c'est bien certain que, depuis des semaines, je ne me
suis jamais leve sans avoir un poids sur le coeur. On dit qu'il y a des
pressentiments. Mais ce qu'on m'a rapport tout  l'heure, c'est
l'histoire du meurtre dans la chambre garnie de la rue d'Anjou; tout ce
qui a suivi, je l'ignore, et si c'est un effet de votre bont, je
voudrais bien le savoir.

--Comment donc! fit l'officier de sant, mais c'est tout simple, a!
Figurez-vous que je vous aime dj tout plein, maman Lo; je suis entr
ici croyant avoir affaire  un gros hrisson de casseuse de cailloux et
vous tes douce comme un petit agneau. Nous allons donc commencer par le
commencement. Attention! vous avez beau avoir de la peine, a va vous
amuser; d'abord il n'y a pas eu de meurtre rue d'Anjou...

--Ah! s'cria la veuve, j'en tais sre!

--Parbleu! a tombe sous le sens! les tourtereaux n'taient pas l pour
le plus grand plaisir du juge d'instruction Remy d'Arx; mais ils avaient
fait dessein de se prir ensemble par dsespoir amoureux, voil tout.
L'autre juge d'instruction, celui qui a succd au dfunt Remy d'Arx, M.
Perrin-Champein, est un fin finaud de la finauderie, qui a des yeux
par-devant, par-derrire et sur les cts, un vrai chien de chasse,
quoi! Il n'a pas seulement baiss le nez vers cette piste-l, et quand
Mme la marquise est alle le voir pour lui demander sa protection en
faveur de la demoiselle, il a rpondu: Dormez sur vos deux oreilles; je
pense bien qu'il n'y a pas que des roses blanches et des fleurs de lys
dans l'aventure de mademoiselle votre nice; mais a regarde un conseil
de famille bien plus que la cour d'assises.

--Mais alors, dit la veuve, que son grand espoir touffait, Maurice
aussi doit tre  l'abri?

--Pour le fait divers de la rue d'Anjou, oui, maman; reste seulement la
mauvaise plaisanterie de la rue de l'Oratoire, 6, chambre n 18, au
second. Vous voyez si je suis ferr sur ma gographie! Savez-vous ce que
c'est qu'une commission rogatoire, vous?

--Non, rpondit la veuve, je ne sais pas grand-chose, allez, monsieur
Constant. Buvez donc, si vous ne trouvez pas mon vin trop mauvais.

--C'est a! et vous allez trinquer avec moi! Une commission rogatoire,
c'est quand les juges se drangent, et M. Perrin-Champein s'est drang
pour venir chez nous interroger la petite demoiselle: quand je dis
petite, elle a une taille superbe, mais de la voir tomber si bas, a
fait l'effet comme si elle tait redevenue une enfant. Vous savez, on se
fait des ides sur les gens qui ont de certains mtiers; moi, je me
reprsente les messieurs du parquet avec des ttes de vautour ou de
faucon: eh bien! M. Champein est a tout crach! Il vous a une paire
d'yeux ronds et pointus qui entrent dans le corps comme des vrilles, une
grande bouche qui ressemble  une plaie, et un nez en lame de sabre. Il
avait l'air un peu en rage, parce qu'il ne pouvait rien tirer de
mademoiselle Valentine; mais il disait  chaque instant: L'instruction
n'a pas besoin de cela! Et il ajoutait: Les deux chambres taient
contigus: dans l'une, Hans Spiegel; dans l'autre, l'ex-lieutenant
Maurice Pags. Hans Spiegel avait vol les diamants de la Bernetti, qui
valaient un demi-million; Maurice Pags n'avait pas le sou et il tait
amoureux d'une jeune personne trs riche; la porte condamne qui
communique du numro 18 au numro 17 garde des traces nombreuses
d'effraction, et les instruments qui avaient servi  oprer l'effraction
ont t retrouvs dans la chambre numro 18, o l'ex-lieutenant Pags
faisait son domicile...

--C'est vrai que c'est terrible, balbutia la veuve, dont les tempes
taient baignes de sueur.

chalot se demandait:

--Quel coup monte-t-il, et pourquoi tout ce bavardage? C'est quelqu'un
d'entre eux qui s'est fait une tte, puisque je ne peux pas mettre son
nom sur sa figure!

--Attendez donc, disait cependant M. Constant de sa bonne grosse voix
toute ronde, nous ne sommes pas au bout. Et M. Perrin-Champein
mchonnait le nom du lieutenant Pags comme s'il avait eu dans le bec un
lambeau de sa peau. Ah! ah! celui-l sait son tat, et on pouvait bien
voir que, dans son opinion, le Remy d'Arx a eu ce qu'il mritait. On ne
fait pas comme a des marchs privatifs sur le dos de la justice,
j'entends quand on est magistrat, car vous allez bien voir que je n'en
veux pas au lieutenant... Mais suivons le fil: Hans Spiegel est gorg
comme un boeuf, toute la maison se rveille  ses cris, on sort ou l'on
se met aux croises, et les gens peuvent voir le lieutenant sortir par
la fentre mme de la victime, voyager le long du treillage, passer dans
un arbre comme un cureuil (entre parenthses, vous savez, maman, s'il
tait fort en gymnastique!), puis entrer, par la fentre encore, 
l'htel d'Ornans, o il est finalement arrt... Pensez-vous que M.
Champein a l une jolie affaire pour ses dbuts?

La tte de la veuve s'inclina sur sa poitrine; elle semblait n'avoir
plus de sang dans les veines.

--Et si on le laisse faire, ajouta M. Constant, qui changea de ton,
croyez-vous qu'il aura beaucoup de peine  emballer son jeune homme?

Mme Samayoux releva les yeux sur lui et rpta, pensant l'avoir mal
entendu:

--Si on le laisse faire?

--Farceuse! rpliqua l'officier de sant d'un ton jovial, vous devinez
pourtant bien pourquoi je suis venu. Voyons, c'est certain, n'est-ce
pas, que vous n'iriez pas mettre votre main au feu de l'innocence du
lieutenant Pags?

--Vous vous trompez, repartit vivement Mme Samayoux, qui se redressa
soudain et dont les yeux brillrent, j'en mettrais ma main au feu, et
tout mon corps, et tout mon coeur!

--C'est drle, fit M. Constant, on croirait entendre la petite
demoiselle!

--Parle-t-elle ainsi! s'cria la veuve avec lan! Ah! la chre crature!
j'ai donc bien raison de l'aimer! Et ne serait-ce point parce qu'elle
parle ainsi que vous la croyez folle?

--Pour cela et pour autre chose, ma bonne dame. Buvez une gorge et
soyez calme. Je mentirais si je disais que je partage votre avis par
rapport  l'innocence du lieutenant; mais la question n'est pas l, il
s'agit de mademoiselle Valentine. Elle nous a tous ensorcels, et cela
est si vrai que moi, qui ai un emploi important dans la maison, voil
trois jours que je cours la prtentaine pour vous trouver sur un simple
dsir d'elle.

--Elle a donc parl de moi!

--Vingt fois plutt qu'une,  tort et  travers: Maman Lo par-ci, maman
Lo par-l! si seulement je pouvais voir maman Lo!...

--Mais ce n'est pas d'une folle cela! fit la veuve.

--Vous trouvez? Moi, je suis l'aide du Dr Samuel, et vous ne m'en
voudrez pas si j'ai plus de confiance en lui qu'en vous dans les
questions de mdecine aliniste. Nous sommes une spcialit, ma bonne
dame, nous avons un des plus beaux tablissements de Paris, et,
voyez-vous, les fous, a nous connat. Quand on pense que la malheureuse
enfant a pris en horreur le colonel, son meilleur ami, presque son pre,
et par-dessus le march l'homme le plus respectable de l'univers! Quand
on pense qu'elle le confond avec un malfaiteur, dans son dlire, et
qu'il lui fait peur... lui, le saint des saints!... Qu'avez-vous donc?

La veuve venait de faire un brusque mouvement.

Son regard s'tait port par hasard vers le poteau derrire lequel
chalot se cachait  demi.

Elle avait cru voir, dans les tnbres, qui se faisaient de plus en plus
sombres, les regards du bon garon fixs sur elle avec une expression
trange.

Elle tait sre d'avoir distingu son doigt qui se posait sur sa bouche,
comme pour lui envoyer un avertissement ou un signal.

--Je n'ai rien, rpondit-elle  la question de M. Constant.

Celui-ci poursuivit:

--a ne vous frappe pas, ce que je vous dis l; mais si vous connaissiez
seulement le colonel...

--Je le connais, repartit la dompteuse, c'est lui qui vint  la baraque
avec cette marquise...

--Juste! et qui vous donna de l'argent pour avoir bien trait sa nice.

--Et pour l'emmener, murmura Mme Samayoux.

--Comme de raison. Chez vous, dites donc, ce n'tait pas beaucoup la
place d'une hritire de noblesse. Mais j'en reviens  mes moutons: la
pauvre demoiselle est pour Mme la marquise d'Ornans comme pour le
colonel; elle ne veut plus tre sa nice, elle se croit la soeur de
l'homme qu'elle avait consenti  pouser...

--Voil ce qui est bien trange! pensa tout haut Mme Samayoux.

--Elle n'en dmord pas, reprit M. Constant, elle dit  qui veut
l'entendre: Je suis Mlle Valentine d'Arx! Elle se bat contre des
fantmes, les accusant d'avoir tu non seulement son prtendu frre,
mais encore son pre, le vieux Mathieu d'Arx, qui mourut  Toulouse, on
ne sait comment, voil dj bien des annes.

--Ah! fit la veuve, on ne sait comment il mourut?

--Ah a? demanda M. Constant avec gaiet, est-ce que vous donnez dans
les imaginations de la jeune fille?

--Je vous coute, et je tche de me faire une opinion.

--Pour a, vous aurez mieux que mes paroles, dit rondement l'officier de
sant, car la pauvre chre enfant veut vous voir, et tout ce qu'elle
veut, nous le faisons.

--Comment! s'cria la veuve, on me laisserait aller vers elle?

--Pourquoi pas? Pensiez-vous donc que nous la tenions sous clef! vous la
verrez, maman, et plus tt que plus tard, car je suis venu vous chercher
pour vous conduire auprs d'elle.

chalot, profitant de l'ombre croissante, s'tait insensiblement
rapproch. Il coutait de toutes ses oreilles et semblait en proie  une
singulire perplexit.

--C'est vrai, se disait-il, qu'ils changent de figures comme de
chemises, mais si j'allais me tromper! Et pourtant je ne peux pas
laisser la patronne se jeter dans la gueule du loup. Je ne m'en
consolerais jamais s'il lui arrivait malheur!




IX

La maison de sant


Mme Samayoux s'tait leve aux dernires paroles de M. Constant.

--Partons! dit-elle, rien ne me tient ici, je voudrais dj tre auprs
de la chre fille!

--Minute! minute! fit l'officier de sant bonnement. Il faut que vous
ayez votre leon faite mieux que cela, car un rien, une mouche qui vole
la met dans tous ses tats. Asseyez-vous encore un petit peu, brave
madame... Mais est-ce tonnant comme tout le monde l'aime! j'tais bien
certain que vous sauteriez sur l'ide de la voir comme sur du gteau!
Elle a un charme dans son petit doigt, c'est sr. Allumez donc voir un
petit bout de chandelle pendant que je vas fourgonner le pole. Il n'y a
pas de bourrelets  vos portes, dites donc!

--Allume, chalot! ordonna Mme Samayoux.

--Tiens! fit M. Constant, qui avait dj le tisonnier  la main, j'avais
oubli ce bonhomme-l.

Il ajouta en baissant la voix:

--a aurait pu causer un grand malheur, si quelqu'un avait cout les
choses qu'il me reste  vous dire.

chalot venait en ce moment vers la table avec de la lumire. En la
posant auprs de la bouteille, et malgr sa timidit accoutume, il
regarda M. Constant bien en face.

Les yeux de celui-ci taient justement fixs sur lui par-dessus ses
lunettes. Les paupires d'chalot se baissrent et le sang lui monta aux
joues.

M. Constant allongea le bras et lui toucha l'paule.

chalot recula.

--Ma poule, lui dit l'officier de sant, tu as les oreilles longues, je
vois a, et tu voudrais bien couter la suite.

--C'est une bonne et simple crature, interrompit la veuve.

--Brave madame, fit observer M. Constant avec une sorte de svrit, ce
ne sont pas nos affaires que nous traitons ici, et il y a des choses
qu'il ne faut pas confier aux innocents. Va-t'en voir dehors si le
printemps s'avance, bonhomme!

Il ajouta:

--Et souviens-toi que se taire vaut toujours mieux que parler. J'ai ton
signalement l.

Un petit coup sec, frapp entre deux sourcils, ponctua la phrase.

chalot, sans rpondre, se dirigea aussitt vers la porte.

Ds qu'il eut franchi le seuil, il respira longuement et ta sa
casquette, comme s'il avait besoin de baigner sa tte brlante dans
l'air froid du dehors.

--Si c'est lui, murmura-t-il, mon affaire n'est pas bonne, et ce n'est
pourtant pas Amde qui peut suffire  lever Saladin.

Il se retourna vivement au souvenir de l'enfant qui restait dans la
baraque, et fut sur le point de rentrer. Mais il n'osa pas.

--Je m'alignerais avec n'importe qui, fit-il comme pour s'excuser
vis--vis de lui-mme. J'irais chercher le petit ou la patronne au fond
de l'eau ou au milieu du feu; mais ces gens-l me font peur, quoi! et je
n'ai plus de sang dans les veines. Tant que la patronne est l, l'enfant
n'a rien  craindre. Je vas guetter, ds qu'elle sera partie, je
rentrerai.

Il fit un pas dans la direction de la rue Saint-Denis; ses jambes
flageolaient sous lui comme s'il et t ivre.

Il ne fit qu'un pas. Son regard avait rencontr dans les terrains, 
droite du trac de la rue de Rambuteau, un coup attel d'un cheval noir
dont le cocher, immobile, semblait dormir entre les collets fourrs de
son carrick.

Il ne dormait pas, cependant, car  des intervalles rguliers une
bouffe de fume formait un petit nuage autour de sa tte.

Quand chalot reprit sa marche, ses jambes ne tremblaient plus. Il
s'approcha de la voiture en touffant le bruit de ses pas dans la neige
et regarda le cheval attentivement.

Puis, prenant la voie battue et allant les mains derrire le dos, comme
un passant, il appela tout bas:

--Oh! h! Giovan-Battista!

Le cocher tressaillit sous son carrick et tourna la tte sans rpondre.

--Est-ce que Toulonnais-l'Amiti a sa petite dame dans ce quartier-ci?
demanda encore chalot.

Le cocher repartit cette fois avec un fort accent napolitain.

--Vous vous trompez, l'ami, suivez votre chemin.

--Pardon, excuse, fit chalot, qui obit, pas d'affront! je vous prenais
pour une connaissance.

Et au lieu de continuer vers la rue Saint-Denis, il disparut dans les
terrains, derrire la baraque de Mme Samayoux.

 l'intrieur, la dompteuse avait repris place vis--vis de M. Constant,
qui disait:

--Dans ces affaires-l, ma bonne dame, je ne me confierais ni  mon
frre ni  mon pre, et vous allez bien voir que la moindre imprudence
pourrait tout perdre. Le Dr Samuel est un particulier qui ne se
drangerait pas pour le pape, et a se conoit, puisque son
tablissement est en vogue, sa clientle superbe, et qu'en plus il a
toute une charrete de foin dans ses bottes. Eh bien! depuis que la
petite demoiselle est chez nous, il a mis son propre appartement  la
disposition de la famille, qui va et qui vient l-dedans sans se gner.
Il est amoureux de l'enfant comme tout le monde: c'est un sort!

Nous sommes  mercredi; dimanche dernier, la famille s'est rassemble
dans la chambre  coucher du docteur, et on lui a demand son avis;
j'tais l, et moi, qui le connais pour n'avoir point le coeur trop
tendre, je peux bien dire que sa voix chevrotait quand il rpliqua:

--C'est un pauvre coeur bless si profondment que ni les soins ni les
remdes n'y feront rien. Elle aime, sa vie entire est dans son amour,
et si elle perdait celui qu'elle aime, elle mourrait.

--Ah! fit Mme Samayoux, qui coutait avec une attention avide, je le
devine bien, ce mdecin-l! j'en ai vu de pareils. Il peut tre brusque,
il peut tre rude, mais il a une bonne me.

--Ma foi, repartit M. Constant en riant, voil longtemps que je le
connais, et je ne m'tais pas trop aperu qu'il avait le coeur tendre;
mais de voir la demoiselle blanche et belle sur son lit, a amollirait
un caillou. Voil donc la famille aux champs, comme vous pensez, aprs
une dclaration pareille. Mme la marquise pleurait comme une fontaine,
M. de Saint-Louis mouillait son grand mouchoir, et le colonel lui-mme
oubliait de tourner ses pouces. Vous verrez tout ce monde-l, c'est des
grands seigneurs, mais pas trop fiers.

Il y a un autre docteur, un docteur en droit, celui-l, ce qui est plus
que d'tre avocat, et jurisconsulte par-dessus le march: le plus retors
de tous les malins! On lui avait donn l'affaire  examiner comme ami de
la famille. Mme la marquise lui a pris les deux mains et lui a dit:
Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous. Le bonhomme a rpondu: Je
n'ai jamais tromp personne, je ne commencerai pas par vous, qui tes de
ma socit et de mon amiti. De faire acquitter ce jeune gaillard-l par
un jury c'est aussi impossible que de prendre la lune avec les dents. Il
y a vidence, on l'a pris la main dans le sac, et son affaire est
juge.

--Mais alors, s'est crie Mme la marquise, Valentine va mourir!

Et le colonel a ajout en s'adressant au docteur en droit:

--Je donnerais bien une pice de deux ou trois mille louis  celui qui
trouverait le moyen de nous tirer de peine.

--Parbleu! a rpondu le jurisconsulte, avec de l'argent, on produit des
miracles.

--Est-ce qu'on pourrait acheter les juges ou le jury? a demand la
marquise.

Les femmes ne savent pas, c'est sr, et aprs tout, si on y mettait le
prix... mais n'importe!

Le docteur en droit a rpondu:

--Ce n'est pas cela que j'entends, je pensais  une vasion. Si vous
aviez vu comme tout le monde a tomb l-dessus!

Car ces bonnes gens-l, malgr leur orgueil et leurs armoiries, ne
reculeront devant rien ds qu'il s'agira de sauver la petite demoiselle;
vous verrez a par vous-mme.

--Est-ce que vous pensez, demanda Mme Samayoux, qu'ils iraient jusqu'
consentir au mariage?

--Je pense, rpondit M. Constant, qu'ils iraient en corps, comme une
procession, avec la croix et la bannire, solliciter humblement la main
de l'ex-lieutenant.

--Mais je les aime, moi, ces gens-l! s'cria la dompteuse.

--Ah! pour tre pris, ils sont bien pris, mais voil le _hic_: vous
ai-je dit que tout a se passait dans la chambre voisine de celle o
couche mademoiselle Valentine?

--Non. Elle avait tout entendu?

--Juste, et ce fut un coup de thtre auquel on ne s'attendait pas, je
vous en rponds.

Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait ni boug ni parl,
sinon pour prononcer votre nom, ma brave dame, et celui de Maurice, tout
doucement, sans presque remuer les lvres, comme font ceux qui causent
en rvant.

Une mine qui aurait saut au milieu de la chambre n'aurait pas plus
tonn la famille que la voix de Valentine de Villanove s'levant tout 
coup et disant:

--Je ne veux pas!

--Elle parlait  travers la porte? demanda la veuve, dont la voix
tremblait.

--Non pas! elle avait descendu de son lit toute seule; toute seule elle
avait travers sa chambre. Elle avait ouvert la porte sans bruit, elle
tait debout sur le seuil, ple comme une statue de marbre, et si belle
qu'on en restait comme bloui.

Elle se tenait droite, elle ne s'appuyait  rien et personne n'eut
l'ide d'aller la soutenir, tant elle semblait forte et solide.

--Il me semble que je la vois! murmura la veuve. Oh! pauvre, pauvre
Maurice!

--Bien vous faites de plaindre celui-l, car sa vie et sa libert sont
en question.

--Je ne veux pas! a donc rpt la demoiselle, il est innocent, je le
jure, devant Dieu! Il a dj fui une fois parce que les innocents ne
savent pas se dfendre, quand le hasard les accuse; je ne veux pas qu'il
se dshonore en fuyant une seconde fois comme un coupable.

--Tout a est bel et bon..., commena la dompteuse.

--Attendez, interrompit M. Constant. Vous, vous tes une personne de bon
sens qui savez ce que parler veut dire, mais elle ne possde
l'exprience de rien, la pauvre enfant, et en outre elle a son coup de
marteau, un fameux!

--Ne peuvent-ils agir sans elle?

--Attendez; voici quelque chose qui va vous tonner plus que tout le
reste; ils sont en correspondance...

--Qui donc? balbutia la veuve stupfaite.

--Les deux tourtereaux.

--Maurice et Valentine! Lui, du fond de sa prison; elle, entoure comme
vous me la montrez, malade, prive de raison!...

--Est-ce assez drle? demanda M. Constant d'un air bonhomme. Comment a
se fait, moi, vous comprenez, je n'en sais rien, mais c'est comme a, et
nous le tenons d'elle-mme.

--Il faut donc qu'il y ait dans l'tablissement du Dr Samuel des
employs qui...

--Sans doute, sans doute, bonne dame, ce ne sont pas des pigeons
voyageurs qui portent leurs messages; mais leurs messages vont et
viennent, et notre chre malade a formellement dclar ceci:  nous
deux, nous n'avons qu'un coeur. Tant que je ne voudrai pas, Maurice ne
voudra pas.

Du revers de sa main, Mme Samayoux essuya une grosse larme qui roulait
sur sa joue.

--L'homme de loi, reprit M. Constant, a voulu plaider auprs d'elle. Il
a dmontr clair comme le jour non seulement que Maurice serait pour le
moins condamn  perptuit, mais encore qu'une fois la chose faite il
n'y aurait plus  y revenir  cause des difficults poses par la loi
franaise  la rvision des procs criminels. Il a cit Lesurques et
bien d'autres, mais rien n'y a fait, parce que la petite avait son ide.
J'abrge, maintenant. On l'a recouche, bien entendu, et le conseil de
famille s'est runi  un autre tage. L, pendant que la marquise se
tordait les mains et que les autres jetaient leur langue aux chiens, le
colonel, qui est fin comme l'ambre, a ouvert tout doucement l'avis de
vous faire chercher et de vous employer  persuader la petite.

--Ah! fit Mme Samayoux tonne elle-mme du mouvement de dfiance qui la
prenait.

--Il a sembl que c'tait de la manne dans le dsert, poursuivit M.
Constant; tous ceux qui taient l avaient saisi maintes fois votre nom
sur les lvres de la chre enfant. On savait en outre de quelle
affection vous entourez le lieutenant Maurice Pags. Sance tenante, on
m'a dpch sur vos traces, qui n'taient pas des plus aises  trouver,
soit dit sans reproche; mais enfin je vous ai rencontre, vous voil
suffisamment renseigne sur ce qui se passe l-bas: voulez-vous tre
l'auxiliaire d'une noble et malheureuse famille qui cherche  sauver son
enfant?

La veuve fut quelque temps avant de rpondre. Elle songeait.

--Verrai-je Valentine sans tmoin? demanda-t-elle enfin.

--Ah! bonne dame, rpliqua M. Constant avec effusion, vous ne feriez pas
des questions pareilles si vous connaissiez tout ce monde-l! Venez
d'abord. Si quelque chose vous chiffonne, exigez des explications sans
vous gner, on vous les donnera. Exigez un tte--tte avec la
demoiselle, ils s'en iront tous comme des enfants qu'on renvoie. Mais
venez, parce que, vous concevez, je ne suis pas le matre, et la famille
seule peut vous dire ce que vous aurez  faire quand on vous enverra
auprs du lieutenant.

--Je verrais Maurice! s'cria la veuve, dont les deux mains s'appuyrent
d'elles-mmes contre son coeur.

--a va de soi, puisque vous serez notre intermdiaire. Vous demanderez
vous-mme le laissez-passer, c'est la rgle, mais on fera le ncessaire
pour que vous n'ayez pas de refus.

Mme Samayoux s'tait leve, mais elle jeta un regard hsitant sur le
sans-faon excentrique de sa toilette.

--Que cela ne vous arrte pas! dit M. Constant.

La veuve se redressa de toute sa hauteur.

--Vous avez raison, dit-elle, saqudi! je suis ce que je suis. Ceux qui
ne font pas de mal n'ont pas de honte. Marchons!

En sortant de la baraque par la porte de derrire, Mme Samayoux ouvrait
la bouche pour appeler chalot, lorsqu'elle aperut le pauvre diable se
promenant de long en large  pas prcipits dans la neige et battant des
bras pour se rchauffer.

--Garon, lui dit-elle, vous allez rentrer et garder la baraque.

L'espoir d'chalot avait t de parler  la dompteuse tout de suite
aprs le dpart de M. Constant. La vue de ce dernier qui s'tait mis
au-devant de la porte et qui nouait autour de son cou son grand
cache-nez causa  notre ami un sensible dsappointement.

--Est-ce que vous allez sortir  cette heure-ci, patronne? demanda-t-il
en s'approchant, par le temps qu'il fait, avec quelqu'un que vous ne
connaissez pas?

La dompteuse se mit  rire.

--As-tu peur qu'on ne m'affronte, l'enfl? dit-elle.

--Saperlote! ajouta l'officier de sant, je ne me risquerais pas  ce
jeu-l.

Sans y mettre aucune affectation, il barra le passage  chalot,
s'arrangeant toujours de manire  rester entre lui et la veuve.

--Je reviendrai de bonne heure, reprit celle-ci.  mesure que les autres
rentreront, qu'ils se couchent, et qu'on ne me brle pas de chandelle!

Elle prit le bras que lui offrait M. Constant et traversa ainsi toute la
largeur de la baraque pour gagner l'autre porte qui donnait du ct de
la rue Saint-Denis. chalot suivait la tte basse.

--Et o allez-vous, patronne? demanda-t-il au moment o elle passait le
seuil.

--Si on te le demande, repartit la veuve gaiement, tu rpondras que j'ai
oubli de te le dire.

--C'est que j'aurais bien voulu vous causer deux mots..., commena
chalot.

Mais le couple s'loignait dj rapidement.

--Allons-nous jusqu'au bureau d'omnibus de Saint-Eustache? demanda la
dompteuse.

--J'ai la voiture de Mme la marquise, rpondit M. Constant, qui s'arrta
devant le coup.

--Hol, bonhomme! ajouta-t-il en tirant le cocher par son carrick,
veille-toi et mne-nous rondement.

La voiture s'branla.

chalot ne fit qu'un bond jusqu'au tas de paille o le petit Saladin
dormait, auprs du lion malade; il prit l'enfant et le fourra tout d'un
temps dans sa gibecire, dont il passa la courroie autour de son cou.

--Quand je devrais y perdre ma rate, pensait-il, je vas les suivre. J'ai
vou mon existence  Locadie jusqu' la mort, sans espoir de lui
plaire, et je veux la secourir au milieu de ses dangers, puisque je n'ai
pas eu assez d'atout pour saisir l'opportunit de l'avertir.

Quand il arriva de nouveau  la galerie, la voiture avait disparu.

Il descendit les degrs en courant, mais il ne fit pas plus d'une
dizaine de pas et s'arrta pour dire  Saladin, qui hurlait dans la
gibecire:

--Tu as raison, quoi! C'est encore une inconsquence que j'ai commise de
t'veiller pour rien. Mais je ne pouvais pas te laisser tout seul entre
les pattes de la bte, pas vrai? M. Daniel ne vaut pas cher  cause de
sa dcrpitude et de ses infirmits, mais il aurait pu avoir une ide de
manger un morceau d'enfant, et a fait frmir rien que d'y penser.

Il se donna un grand coup de poing dans le front.

--Quant  avoir reconnu l'olibrius de l'estaminet de L'pi-Sci,
reprit-il, j'en suis sr!  ma place, Similor aurait parl, car il a du
toupet,  moins toutefois qu'on ne lui aurait donn la pice pour se
taire. Ah! je suis plus vertueux que lui, mais moins capable, et s'il
arrivait malheur  cette infortune belle femme, ce serait le cas pour
moi d'en concevoir un regret ternel!

Il rentra dans la baraque et s'assit sur la paille, n'essayant mme plus
de calmer son petit Saladin, qui s'gosillait dans la gibecire.

Pendant cela, le cocher que nous avons vu tressaillir au nom de
Giovan-Battista poussait son beau cheval noir sur le pav assourdi par
la neige.

Au sortir des ruelles qui s'embrouillaient encore alors autour des
halles, il prit la rue Saint-Honor et gagna la place de la Concorde.

Il n'tait pas plus de cinq heures du soir, mais la nuit enveloppait
dj Paris, que le mauvais temps faisait dsert.

Le coup de Mme la marquise s'engagea dans l'avenue des Champs-Elyses,
qu'il monta au grand trot jusqu' la rue de Chaillot; l il tourna sur
la gauche et redescendit vers la Seine pour gagner ce quartier, si
radicalement transform depuis lors, qui confinait  la montagne du
Trocadro et sortait de Paris par la barrire des Batailles.

La maison de sant du Dr Samuel tait situe dans l'enceinte de la
ville, mais elle respirait dj le grand air de la campagne; elle
pendait sur ces deux bosquets solitaires qui sparaient alors la rampe
de Chaillot du pont d'Ina. Elle avait vue d'un ct sur le
Champ-de-Mars, de l'autre sur les buttes abruptes du Trocadro, et entre
deux, par-dessus les sinuosits de la Seine, elle voyait les arbres de
Passy, prolongs par les forts de Clamart et de Meudon.

C'tait un grand et bel tablissement, fond depuis peu, mais auquel la
vogue tait venue tout de suite.

On pouvait attribuer sans doute ce succs rapidement fait au talent du
Dr Samuel; les jaloux, cependant, ajoutaient que ce succs tait d,
pour la plus grande part, aux nombreuses et puissantes relations du
savant mdecin.

Les jaloux disaient encore, mais tout bas et sans pouvoir appuyer leurs
affirmations sur des preuves positives, que le Dr Samuel, parti d'une
position infime, avait grandi tout  coup en poussant au-del des bornes
permises les complaisances professionnelles.

Il s'tait concili ainsi de hautes gratitudes et ses protecteurs
taient en quelque sorte des complices.

Mais personne n'ignore que Paris, tout en mprisant la province, partage
abondamment les vices troits et les petitesses envieuses attribus aux
provinciaux. Paris regarde presque toujours d'un oeil mauvais les
fortunes trop rapides et les russites trop clatantes.

On a supprim, il est vrai, le bcher qui brlait au Moyen Age les
sorciers, c'est--dire les forts, pour le plus grand contentement de
ceux qui jamais ne peuvent tre accuss d'inventer la poudre.

On ne lapide plus les penseurs victorieux sous prtexte du pacte qu'ils
ont pu signer avec Satan, mais pierres et fagots ont t avantageusement
remplacs par la calomnie, hydre qui ne semble avoir perdu aucun croc de
sa mchoire, aucune goutte de son venin depuis le temps de Beaumarchais.

Aussi les honntes gens fuient-ils  son approche en se bouchant les
oreilles, et il arrive cette chose douloureuse que nombre de coquins se
faufilent dans le monde  la faveur du discrdit o est tomb le cri de
haro.

La maison du Dr Samuel se composait de trois parties distinctes, sans
compter le pavillon tout neuf et fort bien entendu comme confort o il
faisait son domicile priv.

Il y avait le quartier des alins, le quartier des malades ordinaires
et le quartier des pauvres, appel _l'hospice_.

Tout tait gratuit dans ce dernier asile o le colonel Bozzo-Corona, si
clbre par sa philanthropie claire, et M. de Saint-Louis (Louis
XVII), son illustre ami, avaient fond chacun quatre lits qu'ils
entretenaient de leurs deniers personnels.

La principale entre de la maison Samuel se trouvait obstrue par de
grands travaux de reconstruction. La voiture, contenant M. Constant et
sa compagne, s'arrta devant la porte de l'hospice, qui s'ouvrait sur le
bouquet d'arbres longeant le chemin des Batailles.

Pendant toute la route, l'officier de sant s'tait montr galant, bon
enfant et presque factieux; l'esprit qu'il avait tait tout  fait  la
porte des gots et des habitudes de la veuve.

Quand la voiture s'arrta, il y avait entre eux un certain degr de
familiarit amicale.

La brave femme gardait bien pour un peu sa tristesse, ses craintes et
mme une certaine dfiance, inspire par l'aventure dans laquelle on
l'engageait; elle tait en effet d'un monde o l'imagination pousse au
noir tout de suite, nourrie qu'elle est de drames violents et de
sanglantes lgendes.

Mais, d'un autre ct, rien ne console, rien n'encourage comme l'action.

Toute crature humaine aime  jouer un rle, et chez les femmes ce got
grandit volontiers jusqu' la passion.

Locadie tait femme, malgr sa formidable carrure et le talent qu'elle
avait de porter des poids de cent livres  bout de bras.

Elle se disait, tout en coutant les verbeuses explications de son
compagnon, qui ne tarissait pas:

--C'est un fier numro qui est sorti aujourd'hui pour moi de la roue! Le
bandeau que j'avais sur les yeux est dchir et je vois clair  choisir
ma route. Je voulais savoir, je sais; si je veux en apprendre davantage,
je n'ai qu' parler, on me rpondra, et de plus, au lieu de me fatiguer
toute seule au fond d'un trou, sans protections ni connaissances, je
vais avoir pour moi toute une socit de gens cals qu'on coute quand
ils parlent et qui ont le bras long!

--Eh bien! quoi, ajoutait-elle en elle-mme, rpondant  quelque vague
objection de son bon sens naturel, c'est drle qu'ils sont venus  moi,
je ne dis pas non, mais a dpend du caprice de ma pauvre Fleurette, qui
s'est souvenue du temps o elle n'tait pas encore mademoiselle
Valentine et qui a confiance dans le bon coeur de maman Lo. Elle sait
bien, celle-l, que je ne reculerais pas devant mille morts quand il
s'agit de notre Maurice! et puis, je n'ai pas mes yeux dans ma poche,
peut-tre! Si je vois quelque chose de louche dans tout a, c'est  moi
de regarder o je mettrai le pied.

Le concierge de l'hospice les reut  la porte et dit  M. Constant:

--On est dj venu bien des fois du grand pavillon voir si vous tiez
arrivs.

--Je ne me suis pourtant pas amus en chemin, rpondit l'officier de
sant. La demoiselle n'est pas plus mal?

--Toujours la mme.

M. Constant fit entrer sa compagne sous une vote longue et d'aspect
triste, quoiqu'elle ft videmment toute neuve.

En passant devant la loge, la veuve y jeta un regard.

Dans la loge il y avait trois ou quatre personnes, infirmiers peut-tre
ou domestiques, qui se chauffaient autour d'un grand pole de fonte.

Un seul homme tait assis au milieu de la chambre, les coudes sur la
table, juste au-dessous de la lampe qui pendait au plafond.

Sa casquette, d'o s'chappaient des cheveux hrisss, cachait  demi
son visage, mais la lumire clairait vivement ses membres athltiques
et l'norme envergure de ses paules.

 la vue de cet homme, Mme Samayoux fit un mouvement, et M. Constant le
sentit, car il tourna la tte avec vivacit.

--Bonsoir, Roblot! dit-il en continuant son chemin.

Roblot tait sans doute le nom de l'athlte qui ne bougea ni ne
rpondit.

--Est-ce l'homme  la casquette que vous appelez Roblot? demanda la
dompteuse.

--Oui, rpondit M. Constant, est-ce que vous le connaissez? J'ai
toujours eu l'ide qu'il avait bien pu tre hercule en foire. C'est un
taureau que ce chrtien-l!

--Je ne connais pas ce nom de Roblot, rpondit la veuve, et j'avais cru
remettre un homme qui s'appelle autrement que cela.

Ils avaient travers la vote et pntraient dans une cour entoure de
btiments tout neufs comme la vote elle-mme.

--C'est ennuyeux, les rparations, reprit l'officier de sant; si la
grande entre avait t libre, vous auriez vu qu'on arrive au pavillon
de M. le docteur par un chemin aussi beau que le vestibule des
Tuileries, mais nous allons tre forcs de marcher dans la neige.

--Oh! fit la veuve, je ne suis pas douillette. Est-ce que ce Roblot est
un des employs de la maison?

--Non, c'est un de nos convalescents de l'hospice. Quand ils commencent
 aller mieux, on leur laisse beaucoup de libert et ils en profitent
pour frquenter la conciergerie. Vous concevrez qu' l'hospice nous
n'avons pas des ducs et des marquis.  l'tablissement payant, c'est
diffrent; quand il fait beau et que notre socit se promne dans les
jardins, on dirait un coin du bois de Boulogne.

Une porte situe en face de la premire entre fut ouverte et donna
accs dans un vestibule que M. Constant traversa sans s'arrter.

Au-del, c'tait un jardin assez vaste et tout plein de grands arbres
couverts de neige.

--Voil l'tablissement, dit M. Constant, qui montra,  droite et 
gauche, deux corps de logis clairs. Ici les malades ordinaires et l
les alins; nous n'allons ni ici, ni l; vous savez, la demoiselle est
au bout, dans le grand pavillon.

Ils suivirent un chemin o la neige tait balaye avec soin et
parvinrent  une maison de belle apparence, dont le perron, tourn vers
le midi, dominait tout le paysage parisien.

M. Constant sonna et ce fut Victoire, la femme de chambre de Valentine,
qui ouvrit.

--Dieu merci! dit-elle, voici assez longtemps qu'on s'impatiente!

Puis elle ajouta avec une curiosit qui n'tait pas exempte
d'impertinence:

--C'est l la personne?

--Oui, ma fille, rpondit l'officier de sant, c'est une personne qui
n'a besoin ni de vous ni de moi et qui a droit  votre politesse. Allez
nous annoncer tout de suite.

Victoire fit une rvrence moqueuse et disparut. Mme Samayoux s'tonna
de rester toute dconcerte.

--Qu'est-ce que a va donc tre quand je serai en prsence des dames et
des messieurs, murmura-t-elle navement, puisque la chambrire me fait
peur?

--Il n'y a pas insolent comme les valets, rpondit M. Constant, qui
jouait suprieurement l'indignation. Pour un peu, je la ferais flanquer
 la porte. Avec les matres a ne se ressemblera plus, et vous allez
voir comme on va vous mettre  votre aise.

--Mme veuve Samayoux peut entrer, dit en ce moment Victoire, qui
revenait.

Maman Lo se sentit prise d'un vritable tremblement.

Son nglig de premire dompteuse, lgant et cossu, lui semblait, 
cette heure, quelque chose de monstrueux et la brlait comme si c'et
t la robe de Nessus.

Elle fit cependant sur elle-mme un effort vaillant et marcha la
premire, suivie de prs par M. Constant, qui changea avec la soubrette
un regard de railleuse intelligence.




X

La folie de Valentine


C'tait une grande et belle chambre meuble d'une faon svre comme
doit l'tre la retraite d'un savant mdecin. Un bon feu brillait dans la
chemine, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
abat-jour.

Il ne faut pas trop de lumire dans la chambre d'une malade; Valentine
tait couche, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcve
dfendue par des draperies qu'on avait laiss tomber  demi.

Au moment o Victoire avait annonc l'arrive de Mme Samayoux, tout le
monde tait runi autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient 
Mlle de Villanove un intrt si vif et si constant. Il y avait l les
htes principaux de l'htel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on
appelait M. de Saint-Louis et mme le colonel Bozzo, malgr l'tat
prcaire de sa sant, srieusement attaque depuis quelques semaines.

La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
servait d'Antigone, tait assise auprs de lui sur la causeuse la plus
rapproche du foyer.

L'autre coin du feu tait occup par le prince et la marquise.

Cette dernire causait tout bas avec le Dr Samuel, assist d'un autre
personnage qui n'avait point ses entres jadis  l'htel d'Ornans, mais
qu'on avait admis depuis peu dans l'intimit de la famille sur sa grande
rputation de jurisconsulte, certifie  la fois par le colonel Bozzo,
par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.

Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
conseil judiciaire comptent presque autant que d'un habile mdecin.
Deux menaces taient suspendues sur la tte de cette chre jeune fille,
entoure d'amis si dvous, et la plus cruelle des deux menaces n'tait
peut-tre pas la maladie.

Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.

C'tait prcis comme un arrt.

Le personnage dont nous parlons n'est pas tout  fait un inconnu pour le
docteur; il nous fut prsent jadis  l'htel de la rue Thrse, chez le
colonel Bozzo-Corona, sous le nom du docteur en droit.

Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'tait lui qui, aprs un examen
approfondi de la situation de Maurice, avait prononc en quelque sorte
une sentence prophtique en dclarant que le jeune lieutenant de spahis
_ne pouvait pas tre acquitt_.

C'tait lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une vasion  tenter.
Cet expdient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de mme que les
mdecins trop savants deviennent frquemment sceptiques  l'endroit de
la mdecine, de mme les adeptes qui sont descendus tout au fond des
secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
terrible ddain pour la justice humaine.

On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.

Ici, d'ailleurs,  vrai dire, la loi n'tait pas en cause, non plus que
la valeur morale de ceux qui sont chargs de l'appliquer.

M. Portai-Girard, consult par une famille en dtresse qui lui disait:
Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela,
ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond mme de la
question, c'est--dire sur la culpabilit ou sur l'innocence de
l'accus.

Il raisonnait au point de vue du problme qu'on lui avait donn 
rsoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
vrit: Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la mme
puisque les apparences l'crasent; les juges le condamneront, les juges
ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
condamnt s'il tait juge. En consquence, puisque votre ncessit est
de le sauver, il faut agir en dehors des juges et mme contre les
juges.

La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.

Nous avons dit que maman Lo avait repris toute sa vaillance au moment
d'affronter pour la premire fois de sa vie l'entre d'un salon du grand
monde. Malgr l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
d'tre accueillie avec la plus haute distinction par les principales
cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-mme pour
dompter son embarras pralable, et nous devons ajouter que son audace
factice tait plutt une raction contre l'insolence de Mlle Victoire.

En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
reprsentait toutes ces vieilles et nobles ttes, ranges en demi-cercle
autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
princesse des salons de cire.

--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
vus  la baraque. J'irai tout droit  la chrie et je l'embrasserai en
disant: La voil, maman Lo, elle est l pour un coup, et ceux qui
voudraient te faire du chagrin trouveront dsormais  qui causer!

Comme elle arrivait  la porte, M. Constant la dpassa vivement, ouvrit
et dit  voix basse:

--Madame veuve Samayoux!

Puis il s'effaa, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
face d'un orgueilleux cnacle, compos de gens assis et fixant sur elle
des regards hautains, mais bien vis--vis d'une vieille dame en cheveux
blancs,  l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas  sa
rencontre.

Derrire cette bonne dame, les autres membres de la famille taient
debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
faire honneur  un nouvel arrivant.

Personne n'tait rest assis, pas mme le colonel Bozzo, que la veuve
reconnut, blme et presque tremblant, appuy sur l'paule de la comtesse
Corona, pas mme le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil
et  qui son imagination prta tout de suite un aspect auguste.

Elle ne s'attendait pas  cela, et toute son audace tomba devant la
simplicit solennelle de cet accueil.

--Nous vous remercions d'tre venue, madame, lui dit la marquise. Quand
je vous vis autrefois, nous tions tous bien joyeux, et je croyais
emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a t ainsi pendant
prs de deux annes, la chre enfant que nous vous devons nous a donn
bien des jours de consolation et de joie; mais  prsent, le malheur a
frapp  notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.

--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
maladroite rvrence.

Tout le monde rpondit aussitt  son salut, ce qui mit le comble au
malaise qu'elle prouvait.

--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil  Mme Samayoux, car je
suis oblig de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.

M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hta
d'obir, pendant que la comtesse Corona aidait son aeul  reprendre
position dans sa bergre.

--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
la pauvre chre enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
seul... avec un autre...

Elle s'arrta; ses yeux taient mouills.

La veuve sentit que ses paupires la brillaient, car elle tait
profondment attendrie, et ses soupons, si jamais elle avait prouv
rien qu'on puisse appeler soupon, s'vanouissaient comme des rves.

--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupires rougies par
les larmes, qu'elle a oubli tout le reste, et pourtant ceux qui sont
ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!

Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en dsignant du doigt
l'alcve:

--Est-ce qu'elle est l?

Ce ne fut point la marquise qui rpondit.

Une voix se fit entendre derrire les rideaux et appela:

--Lo! ma chre maman Lo!

La dompteuse bondit aussitt vers l'alcve, o elle pntra, et
l'instant d'aprs Valentine tait dans ses bras.

La marquise avait repris son sige en levant les yeux au ciel.

Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
enfants qui ont la coqueluche.

Derrire les rideaux de l'alcve, on entendait la forte voix de la
dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:

--Fleurette, ma petite Fleurette chrie, nous le sauverons ou j'y
laisserai ma peau!

Le colonel ouvrit sa bonbonnire pour y prendre une tablette de pte
Regnault et dit au docteur:

--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
consultation srieuse, car je ne voudrais pas m'en aller  prs de cent
ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!

--Ce n'est rien, rpliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
d'acier.

Un sourire vint aux lvres de M. Constant, qui restait debout prs de la
porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.

--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant  lui justement,
sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?

-- peu prs, rpondit l'officier de sant, je lui ai expliqu la chose
de mon mieux.

La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:

--Pour une chose aussi dlicate, j'aurais prfr M. le baron de la
Prire, mais on ne le voit plus.

--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?

M. Constant avait les yeux fixs sur le colonel, qui lui envoya un
regard souriant.

--M. de la Prire s'occupe de vous, chre bonne amie, dit-il; vous le
verrez peut-tre ce soir, peut-tre demain, et vous regretterez d'avoir
pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.

Il fit en mme temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitt.

Le silence rgna autour du foyer.

Il est permis de penser que chacun dans le cercle dsirait entendre ce
qui se disait au fond de l'alcve.

Mais aucun bruit de voix ne dpassait plus les rideaux.

Mme Samayoux avait les lvres appuyes sur le front de Valentine, qui
murmurait  son oreille:

--Ce Constant est-il encore l?

--Non, rpondit la veuve aprs s'tre penche pour regarder dans le
salon.

--Taisons-nous! fit Valentine.

Son doigt montra le fond de l'alcve, tandis qu'elle ajoutait:

--Il doit tre l aux coutes.

--Comment! fit la veuve, l ce n'est donc pas un mur, derrire les
rideaux?

--Chre mre, dit-elle, en levant la voix, venez!

Mme la marquise d'Ornans se leva aussitt et traversa la chambre, leste
comme une jeune fille.

--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appele, chrie, fit-elle
avec motion.

Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
dont elle serra les deux mains avec effusion:

--C'est  vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.

--Comme elle est aime! murmura la comtesse Corona.

Le colonel lui prit la tte et la baisa au front.

Pendant qu'elle tait en quelque sorte aveugle par cette caresse, les
quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer changrent un trange
et rapide regard.

Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
exprimaient de l'inquitude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
ddain.

Valentine avait attir la marquise jusqu' son chevet. La veuve, qui
s'tait retire un peu de ct et dont les yeux s'habituaient 
l'obscurit relative produite par les draperies de l'alcve, se mit 
regarder la jeune fille.

C'tait peut-tre la fivre, mais il y avait des couleurs aux joues de
Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle tait si belle,
que la pauvre Locadie pensait:

--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
n'est pas possible que Dieu ait le coeur de sparer ces deux amours-l!

--Je voudrais vous demander une chose, bonne mre, dit en ce moment
Valentine  la marquise.

--Tu as donc des secrets, mchante? fit la vieille dame d'un ton plein
de caresse.

--Dites-leur de s'en aller, rpliqua Valentine avec une impatience
soudaine que rien ne motivait, ils me gnent! je ne les aime pas! je
n'aime que vous et maman Lo.

Cette dernire prouva une espce de choc en coutant ces paroles, qui
taient d'une enfant ou d'une folle.

La marquise embrassa Valentine sans rpondre et dit en passant prs de
la veuve:

--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
commencements! sa raison se remet  vue d'oeil.

--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
sommes de trop ici et nous n'aurions pas d attendre qu'on nous prit de
sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le th au
salon.

Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
et le colonel, qui sortait le dernier, appuy au bras de Francesca
Corona, dit:

--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'tre jalouse? Nous
l'aimons trop, cette enfant-l!

--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.

--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sre qu'elle fera
tout ce que nous voudrons.

--Nous voil seules, dit la veuve au moment o la porte se fermait. Elle
allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.

Puis, tout  coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
sauta hors du lit en riant  gorge dploye.

La dompteuse, stupfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
s'chappa vers le foyer en disant:

--J'ai froid et mon frre est mort, il faut que j'aille  son
enterrement.

Elle s'accroupit prs du feu et chauffa ses pieds nus.

Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
Toute ide de folie s'tait en effet efface dans son esprit au premier
aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
avait dit M. Constant.

Valentine, en se retournant  demi, secoua les beaux cheveux qui
tombaient sur ses paules.

--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
nous parlerons de mes noces.




XI

En dormant


Mme Samayoux avait envelopp Valentine dans un manteau de nuit pour
l'asseoir  la place mme occupe nagure par le colonel.

Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'toffe
et semblaient chercher la chaleur du foyer.

--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
veux pas croire que j'avais un frre, mais moi je me souviens bien d'une
nuit terrible... et quand je pense  cette nuit-l, c'est comme si on me
racontait une histoire de brigands!

Elle baissa la voix tout  coup pour ajouter rapidement:

--Ils sont difficiles  tromper, prends garde!

La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.

--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.

--Je n'ai pas vu Maurice, rpondit Mme Samayoux.

--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!

--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande 
moi-mme comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a racont
devant moi cette horrible aventure.

Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:

--Mon frre tait riche, et j'aurai une trs belle fortune.

Leurs regards se rencontrrent, et certes, c'tait dans les yeux de la
veuve qu'on aurait pu dcouvrir des symptmes de folie. Elle passa la
main sur son front o il y avait de la sueur. Valentine reprit:

--Embrasse-moi, maman Lo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
peut se marier dans une prison?

La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En mme temps
la voix de la jeune fille murmura  son oreille:

--Dans l'alcve, si bas que j'eusse parl, on m'aurait entendue. Ils
sont l derrire le rideau.

--Qui donc? balbutia la veuve.

--Ceux qui ont tu Remy d'Arx: les Habits Noirs!

La veuve tressaillit de la tte aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
bras autour du cou en riant bruyamment.

Et comme la pauvre maman Lo restait toute bouleverse, la jeune fille
ajouta dans un baiser:

--Vous oubliez votre rle, parlez-moi donc de l'vasion; ils vous
guettent!

La dompteuse n'aurait pas t plus compltement tourdie si on lui et
rendu sur le crne le coup de boulet ram qui avait fait la fin de
Jean-Paul Samayoux, son mari.

Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, rptant  son insu les
propres paroles de M. Constant:

--Il n'y a pas de serrure dont on n'achte la clef avec de l'argent;
tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volont de mettre
la main  la poche. On m'a dit comme a qu'il n'y avait que toi,
fillette, pour s'opposer  la dlivrance de Maurice.

Valentine se renversa en arrire et prit une attitude de profonde
rflexion.

--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?

--Si je le sais! rpliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions
de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
Mais a n'empcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
juges sont les matres. Et on en a tant vu qui taient blancs comme
neige, porter leur pauvre tte sur l'chafaud! Voyons, il faut te faire
une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
Espagne, ou mme plus loin, et vous vous marierez ensemble.

--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.

--Certes, si vous voulez de moi.

Valentine se leva d'un mouvement plein de ptulance et fit quelques pas
dans la chambre.

--Je suis bien faible! dit-elle.

Puis s'arrtant devant la glace qui tait sur la chemine, elle ajouta:

--Je suis bien ple!

Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
cercle noir autour de ses yeux:

--Maurice est peut-tre plus ple que moi!

Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer dsormais au dossier du
fauteuil, elle mit sa tte sur l'paule de la veuve, de faon  ce que
son visage ft masqu pour un regard venant de l'alcve.

--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?

--Je veux bien, rpondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
entrait peu  peu dans son rle, mais pourquoi ne pas te remettre au
lit?

--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.

Elle ajouta tout haut:

--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.

--Tu as donc peur, chrie?

--Quelquefois, oui... je revois mon frre... Oh! comme je l'aurais
aim!... et mon pre... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
sommeil, bonsoir!

Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche tait tout contre
l'oreille de Mme Samayoux.

--Maintenant, ne me rpondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
avait peine  l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
faire pour ne point veiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
doutera mme pas que je vous parle  l'oreille. Avez-vous bien serr le
papier que je vous ai donn? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
suis pas folle, vous l'avez dj devin, et ce ne sont pas les juges qui
menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
prison.

Ici la dompteuse laissa chapper un si brusque mouvement, que Valentine
fit comme si elle s'veillait en sursaut.

--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle,  voix haute. J'tais dj embarque
dans un beau rve, le rve que j'ai toujours ds que je m'endors.

--Moi, rpliqua la veuve avec -propos cette fois, c'tait tout le
contraire, je m'tais endormie aussi et j'avais un mauvais rve.

--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
nouveau sa tte charmante sur l'paule de Mme Samayoux.

--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonne
feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obi. Quoi que
je dise, dsormais gardez votre calme; il est ncessaire que vous
sachiez tout. Maurice m'avait crit pour me demander du poison, car la
mort infamante lui fait peur, et j'ai t le voir pour lui porter le
poison qu'il m'avait demand.

Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manire  tre
entendue par l'espion qui, selon elle, tait aux coutes:

--J'ai de la peine  me rendormir, parce que tu m'as veille en
frayeur.

--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
pouvait aller jusqu' l'alcve, j'ai toute ma prsence d'esprit, et Dieu
sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'pouvantable danger qui
nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pntrer dans la
prison de la Force, o Maurice a t transfr depuis quelques jours,
c'est que mes geliers,  moi qui suis aussi prisonnire, ont favoris
mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sre. Nous
jouons, eux et moi, une partie trange, une partie mortelle; ils sont
nombreux, ils sont russ comme des dmons, et moi je suis toute seule,
et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
peut-il tre pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
courage, parce que j'ai confiance en la bont de Dieu.

Elle se sentit presse contre le coeur de la dompteuse qui battait  se
rompre.

--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Lo, j'ai tort de parler
d'abandon puisque vous tes l; mais c'est prcisment la bont de Dieu
qui vous envoie, et jusqu' l'heure o nous sommes, je peux bien dire
que j'tais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme
la marquise d'Ornans, qui pendant deux annes m'a servi de mre, a pour
moi l'affection la plus dvoue. Elle n'est pas complice, elle est
victime, car le fils unique qui devait perptuer son nom est couch au
fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
leurs secrets, c'est cette pauvre belle crature: Francesca Corona. Je
ne sais pas quel dlai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
accords, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnes comme
moi, comme Maurice, comme vous-mme.

Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
quand la menace ne s'adressait qu' elle.

 son tour, elle put sentir l'treinte du bras frle et gracieux qui
entourait son cou.

Elle sourit sans parler.

--Oh! vous tes brave, bonne Lo, continua Valentine, et c'est vous qui
nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reus la lettre
de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
prison, mais encore de pntrer dans la sienne.




XII

Aux coutes


Valentine ne se trompait point. Derrire les rideaux de l'alcve, il y
avait une porte ouverte; prs de cette porte, qui donnait dans un
cabinet obscur, un homme tait debout et se penchait en avant pour
approcher ses yeux de quelques trous imperceptibles qui peraient la
draperie  diffrentes hauteurs.

 la lueur vague que les lampes envoyaient  travers l'toffe, nous
aurions pu distinguer les traits et la tournure de cet homme, et notre
premire pense et t d'hsiter entre deux noms: il tait en effet
dans la position d'un comdien qu'on surprendrait  l'heure de la
mtamorphose quand il quitte un travestissement pour en revtir un
autre.

L'homme gardait le costume que M. Constant portait tout  l'heure; mais
il avait dj le visage et les cheveux de ce Prote bourgeois que nous
vmes un soir changer de peau dans le coup conduit par Giovan-Battista,
ce coup o Toulonnais-l'Amiti tait entr avec sa houppelande  larges
manches et ses bottes fourres, mais d'o sortit un lgant cavalier en
escarpins vernis, en habit noir et en gants blancs, qui se fit annoncer
 l'htel d'Ornans sous le nom du baron de la Prire.

De l'endroit o il tait, notre homme voyait parfaitement le groupe
form par la dompteuse et Valentine, auprs du foyer; seulement il ne
pouvait plus rien entendre. Il se disait, dans sa mauvaise humeur:

--Le vieux baisse! il baisse  faire piti! le plaisir qu'il prouve 
tendre des toiles d'araigne devient une maladie, et nous nous
rveillerons un matin avec le cou pris dans nos propres lacets.  quoi
bon tout cela, puisque le lieutenant demandait du poison et que personne
ne crie gare quand on trouve le corps d'une folle qui a profit du
sommeil de ses gardiens pour se jeter tte premire par la fentre? J'ai
encore obi aujourd'hui, j'ai t chercher cette bonne femme dont la
prsence est un danger de plus, parce que dsobir, chez nous, c'est
risquer sa vie; mais ce soir, j'ai ide que tout sera fini, les autres
sont du mme avis que moi, le vieux a fait son temps, place aux jeunes!

Ce fut en ce moment que la veuve tressaillit pour la premire fois en
apprenant que Valentine avait vu Maurice.

La jeune fille,  la vrit, pallia ce mouvement en faisant semblant de
s'veiller en sursaut, mais Lecoq tait un terrible observateur.

--J'en tais sr! pensa-t-il, on se moque de nous, et nous y aidons tant
que nous pouvons. La petite n'est pas plus folle que moi, elle joue son
rle en perfection, et la voil commodment tablie l-bas  raconter
une histoire qui nous force  tordre un cou de plus, car la bonne femme,
en sortant d'ici, saura notre secret.

Son regard se fixa plus aigu sur le groupe, qui avait repris son
immobilit.

Il guetta ainsi longtemps.

On peut dire que la veuve et Valentine ne donnaient plus signe de vie.
Lecoq, qui voyait par-derrire les belles masses des cheveux de
Valentine parses sur l'paule de la dompteuse, en vint  douter de sa
premire impression.

--La grosse est bonne comme du gteau, se dit-il, et aprs tout,
l'enfant a reu un fier coup de maillet! En tout cas, le plus sr est
d'ouvrir l'oeil. Qui vivra verra, et j'ai ide que ce ne sera pas le
colonel.

Valentine, cependant, continuait de parler  l'oreille de maman Lo, et
disait:

--Ce fut un matin, en m'veillant, que je sentis quelque chose dans mon
sein. J'y portai la main et j'en retirai la lettre de Maurice. J'tais
seule, je pus la lire tout de suite.

Ce fut ce jour-l aussi que je crus entendre pour la premire fois une
respiration humaine derrire le rideau qui est au fond de mon alcve.

J'ai tt plus d'une fois pour tcher de reconnatre ce qu'il y a
derrire la draperie, qui n'a point d'ouverture. J'ai eu beau repousser
le rideau et allonger le bras, je n'ai jamais pu rencontrer de muraille.

Qui avait apport la lettre? Je songeai d'abord  Francesca, dont
l'affection pour moi ne s'est jamais dmentie et qui aimait tendrement
Remy, mon frre...

Je ne peux pas tout dire en une fois, bonne Lo, dit-elle ici en
s'interrompant, vous saurez l'histoire de Remy en mme temps que la
mienne.

Ce n'tait pas Francesca Corona qui avait apport la lettre, car elle
me croit, comme les autres, prive de ma raison. Je n'ai pas os me
confier  elle. Ce n'tait pas non plus Victoire, ma femme de chambre,
qui tait  vendre et qu'ils ont achete.

J'allai jusqu' penser que la marquise elle-mme...

Pauvre femme! elle serait bien prs de sa perte si elle donnait une
pareille marque de clairvoyance. Elle n'est protge que par son
aveuglement.

Ce n'tait pas la marquise, ce ne pouvait tre elle.

Du premier coup d'oeil, j'avais reconnu l'criture de Maurice. La
lettre disait: En dehors de toi il n'y a au monde pour m'aimer que
l'excellente maman Lo. Ma famille ignore peut-tre o je suis, et que
Dieu le veuille! mais si mon pre et ma mre m'ont oubli, moi, je pense
 eux sans cesse. Je ne veux pas que le nom de mes frres et soeurs soit
dshonor. Cherche maman Lo, trouve-la, et fais qu'elle m'apporte du
poison. Je ne suis pas au secret, on peut me voir...

On pouvait le voir! ds lors il n'y eut plus en moi qu'une seule
pense.

Mais  qui me fier dans cette maison?

 tout le monde, sans doute, et au premier venu, car la lettre n'tait
pas tombe du ciel  mon chevet, et tout le monde, except la marquise,
m'et aid  faire ce que la lettre me demandait.

Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement
le dsir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-mme.

Ils vous ont cherche, ils avaient intrt  vous trouver; ils comptent
sur vous pour me convertir au projet d'vasion, et ils comptent sur moi
pour dcider Maurice  se laisser faire.

Je n'essayerai mme pas de concilier cela avec la croyance o ils sont
par rapport  ma prtendue folie. J'ignore si j'ai russi  les tromper;
en tout cas, leur chemin est trac, ils en suivent les dtours avec un
implacable sang-froid.

La chose certaine, c'est que Maurice ne paratra pas devant la cour
d'assises. Ils l'ont dcid ainsi. Fallt-il le poignarder dans les
escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des
sances.

Quant  moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne
sauraient point dire, en effet,  quel degr Maurice a t instruit soit
par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui prcda
l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je
connais tout.

Je ne serai ni accuse ni tmoin.

Ce n'est pas un billon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une
bouche comme la mienne.

Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison,
o la loi le protge comme une cuirasse, vous auriez trouv ici non pas
une folle, mais une morte.

Une autre circonstance encore, cependant, doit me protger contre eux;
je ne puis bien la dfinir, mais j'en ai conscience: il y a de
l'hsitation, peut-tre de la dissension; le colonel est vieux et semble
trs malade.

Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entoure comme je l'tais
tout  l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on
joue cette comdie pour la marquise. Quand la marquise est l, tout le
monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant
chrie d'une nombreuse famille; mais ds que la marquise est partie, je
reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a gure
que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journe,
je n'ai personne.

Vous ne pouvez avoir oubli cela: le jour mme o je devins la plus
misrable des cratures, le jour o Maurice fut dnonc par moi, arrt
devant moi, j'avais donn rendez-vous  celui que nous appelions le
marchef. Vous m'aviez appris ce que vous saviez de Coyatier et vous
m'aviez dit: Prends garde!

Mais en ce qui me concernait, je ne croyais pas au danger. Tout cela me
paraissait impossible comme les mensonges des lgendes, et je me
reprochais presque d'avoir frayeur pour ceux que j'aimais.

Cependant il y avait eu des entrevues entre ce Coyatier et Remy d'Arx,
pour qui je m'tonnais de ressentir une tendresse croissante. Je
l'admirais, celui-l, poursuivant dans l'ombre et toute seule un juste
chtiment, une grande et lgitime vengeance.

Je me disais: Je suis forte prcisment parce que ce drame est tranger
 moi.

Je voulais voir Coyatier pour me mettre entre lui et Remy; mon ide
tait que je ne risquais rien, moi, en m'approchant d'un pareil homme,
tandis qu' ce mme jeu Remy d'Arx risquait sa vie.

La mort lui est venue par une autre voie; c'est moi qui ai t son
malheur.

Mon frre! mon pauvre noble frre!

Valentine s'arrta un instant, suffoque par un spasme. Ses yeux
restaient secs, mais maman Lo pleurait pour deux.

--Quand on m'a amene ici, reprit la jeune fille aprs un silence,
c'tait le surlendemain de la catastrophe. J'tais bien malade et ma
raison chancelait rellement, car j'avais toujours devant les yeux le
ple visage de Remy, apparaissant entre Maurice et moi. Je m'vanouis en
descendant de voiture.

Ce fut Coyatier qui me porta jusqu'ici dans ses bras.

J'ai su depuis que cette maison lui sert de refuge.

Il resta seul  me garder au salon, pendant qu'on prparait mon lit;
j'avais repris mes sens, mais il croyait que je dormais, et  travers
mes paupires demi-closes je voyais son rude visage pench jusque sur
moi.




XIII

Coyatier dit le marchef


Valentine continua:

--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
sur ses lvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
douloureuse compassion.

Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:

--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et dj lieutenant aprs deux
ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-l, puisqu'ils
voulaient mourir ensemble...

Sa main rude fit bruire ses cheveux hrisss comme les crins d'une
brosse.

--Moi aussi j'tais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-tre
qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
fait de moi un assassin: Je hais les femmes!

Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.

Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupire battit tout  coup et il
reprit comme malgr lui:

--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!

Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
frissonnaient.

--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
qu'elle aime!

Il haussa les paules en riant lugubrement.

J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?

Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'tait Coyatier, je
devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accus;
j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...

La dompteuse poussa un soupir grand de dtresse, arrach par l'effort
puisant qu'elle faisait pour garder son calme.

--Ne bougez pas, maman Lo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitt un
seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
fronant le sourcil: Avez-vous entendu?, je lui rpondis: Oui, et
j'ajoutai: J'ai fait plus que vous entendre, j'ai devin.

Nos regards se croisrent. Ni lui ni moi nous ne baissmes les yeux.

--Ah! ah! fit-il, et  quoi a vous servira-t-il de m'avoir devin?

--Je ne sais, rpondis-je, mais j'ai devin aussi que vous aviez piti
de moi.

Il secoua sa tte farouche et fit un mouvement comme pour s'loigner.

Cependant il resta. Et aprs un instant de silence il gronda entre ses
dents serres:

--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
neuve, un chle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!

Il me regarda, frmissante que j'tais, et un sourire terrible vint 
ses lvres.

--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
qui l'ai chasse.

--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
fantaisie de vous entendre dire: Merci, marchef! C'est drle.
Demandez, on vous rpondra.

Je demandai, il me rpondit.

Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
ferme, Lo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.

--Ma fille, pronona tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
les lvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.

--Je le sais bien, rpliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter 
votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que
vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: Prends
garde! Hlas! bonne Lo, il n'est plus temps de prendre garde, il
fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqu. Coyatier
jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien cach, mais
encore je n'ai eu qu' parler pour tre aussitt obie.

C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
jour par la porte qui est en reconstruction; grce  lui, j'ai pu tre
introduite  la prison de la Force, grce  lui encore j'ai pu me
procurer du poison.

Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperu de ma
sortie, ni de mon absence, qui a dur deux grandes heures, ni de ma
rentre.

Est-ce l une chose possible? Coyatier avait-il prvenu ses matres et
ceux-ci ont-ils favoris eux-mmes mon entreprise?

En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a jur sur notre amour qu'il
m'attendrait pour en faire usage.

En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontr le sien,
j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'tait  la fois trop
de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brlait, je me suis
jete  son cou et j'ai voulu lui dire: Maurice, Maurice, je te
sauverai!

Mais ses lvres m'ont ferm la bouche, et je crois l'entendre encore
prononcer cette parole qui me poursuit partout: L'espoir fait mal,
n'espre pas, Fleurette, fais comme moi, rsigne-toi.

La veuve luttait contre les sanglots qui l'touffaient.

--Il m'a demand, poursuivit Valentine: Pourquoi maman Lo n'est-elle
pas venue?

--Oh! le cher enfant a-t-il dout de moi?

--Non, pas plus que moi; nous avons cherch ensemble les raisons de
votre absence.

--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...

--Trop heureux! rpta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
qui m'oppose  tout projet d'vasion, c'est lui. Il m'a dit: Je n'ai
fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.

Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrta encore.

--Est-il bien chang? demanda la veuve.

--Non, il est trs ple; mais il y a dans son regard une srnit
presque divine, et j'ai retrouv son beau sourire quand il m'a dit: Si
tu tais ma femme, je mourrais content.

J'ai rpondu: Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.

Le regard de la dompteuse exprima son tonnement. Valentine reprit avec
un calme trange:

--Ils ne s'opposeront pas  cela, j'en suis sre. Ce qu'il leur faut,
c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
touffe notre voix finirait par se relcher; nos paroles, que personne
ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient coutes demain peut-tre;
pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront clments comme
les bourreaux qui se prtent au dernier caprice des condamns...

Sa tte pesa plus lourde sur l'paule de la veuve, qui sentit en mme
temps sa main devenir froide et qui dit:

--Il faut te remettre au lit, fillette!

--Oui, rpliqua Valentine, dsormais vous en savez assez, bonne Lo. Le
papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
qui vous reste  faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'vasion de
Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez 
demi persuade et que vous tes bien sre de persuader tout  fait le
pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller  la Force ds demain.
Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
les parties. Leur intrt est de mener  bien cette vasion, mais je
n'ai pas besoin de vous expliquer  quoi, dans leur pense, cette
vasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
resterez jamais sans instructions, et vous me verrez dsormais plus
souvent que vous ne croyez.

Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:

--Maintenant, Lo, nous n'avons plus qu' tromper l'espion qui nous
guette. Vous tes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vrit, quand
mme aucun regard ne serait fix sur vous, je suis morte de fatigue; et
je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.

Elle sourit et ajouta encore:

--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
nourrisson dans son berceau, et quelles prcautions elles prennent!
Faites comme elles, bonne Lo, emportez-moi, et surtout prenez garde de
m'veiller!

Son sourire tait contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
dsol de la dompteuse, qui avait compris.

Ce fut une scne si bien joue que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
derrire son rideau.

Avec une dlicatesse infinie, maman Lo dgagea son paule qui soutenait
la tte de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
constater qu'elle tait endormie, puis encore elle la souleva aussi
aisment que si c'et t en effet une enfant et la reporta sur le lit,
o Valentine demeura immobile.

Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
couverture fut borde, elle joignit les mains et dit avec tristesse:

--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-l,
rester chez moi  la baraque!

--Ah a! ah a! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent  jouer la
comdie, en foire, aussi parfaitement qu'au Thtre-Franais?

Au moment o il s'loignait sans bruit, mais pas assez lgrement,
pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne pert
vaguement l'cho de son pas, la porte par o Mme la marquise d'Ornans et
son cercle taient sortis s'ouvrit.

--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
nos grands secrets?

--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
parlant de lui.

La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
lit.

Elle baisa la main de Valentine, qui tait glace, et fixa sur la
dompteuse un regard triste et doux.

--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
folie est de penser que Remy d'Arx tait son frre: vous a-t-elle parl
de cela?

--Oui, rpondit la dompteuse.

--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
tre vraiment la soeur de Remy d'Arx?

--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle et un frre, mais je ne me
doutais pas non plus qu'elle ft la parente d'une noble marquise et d'un
colonel.

--C'est juste, fit la comtesse.

Elle ajouta comme malgr elle:

--On vous a paye, n'est-ce pas, en ce temps-l?

La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues taient en
feu.

--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle me qui est
dans vos yeux. coutez, je suis une pauvre femme, une misrable crature
qui a peut-tre fait le mal: oui, on m'a donn de l'argent, et je ne
l'avais pas gagn! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
peut-tre eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
m'aider  rparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
moi!

La comtesse avait baiss les yeux; elle rpondit froidement:

--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint  la maison, voici
deux ans, on me dit qu'elle tait ma cousine et je l'aimai comme une
soeur. Remy d'Arx tait pour moi un ami, presque un frre; il y a une
nigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
une nigme aussi, une nigme inexplicable dans la position de ce jeune
homme auquel tous nos amis semblent s'intresser, malgr son crime.

--Oh! s'cria la dompteuse, celui-l est innocent, je vous le jure
devant Dieu.

--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
jour mme o on arrta Maurice Pags, tout sanglant encore,  quelques
pas de la maison o le meurtre avait t commis. Je ne suis pas juge,
madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystres encore plus
insondables que celui-l.

--Au nom du ciel! commena la veuve, qui la regardait avidement,
dites-moi...

Francesca Corona secoua sa tte charmante avec lenteur.

--Ne m'interrogez pas, rpliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
compris, je n'ai rien devin, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
dont je ne dois compte  personne. Si ce jeune homme est innocent, que
Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
madame, on vous attend au salon, et chacun semble esprer en votre
entremise pour atteindre un rsultat favorable. Je vais vous conduire,
et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
souffre.

Elle se dirigea vers la porte.

Un mot vint jusqu'aux lvres de la dompteuse, qui allait parler,
lorsqu'elle sentit une main glace qui touchait la sienne.

Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
Valentine qui avait un doigt sur ses lvres.




XIV

Le salon


Maman Lo n'eut garde de dsobir  l'ordre muet que lui donnait
Valentine; elle suivit la comtesse Corona sans ajouter une parole.

Celle-ci la conduisit jusqu' la porte du salon situ  l'tage
infrieur.

Maman Lo aurait voulu la route plus longue, car elle avait grand besoin
de se recueillir.

Pour comprendre ce qui tait en elle, il faut entrer dans sa situation
morale, et ne point oublier le milieu o se passait sa vie ordinaire.

Elle venait d'prouver, sans secousse apparente, puisqu'elle avait t
force de supprimer toute marque extrieure d'motion, un des chocs les
plus violents que puisse subir une crature humaine.

D'autres  sa place auraient eu pour sauvegarde, dans le premier moment
du moins, le doute ou l'incrdulit; mais nous l'avons dit bien souvent,
au fond de cette pauvre bohme de la foire o Mme veuve Samayoux tenait
un rang considrable, les lgendes du crime sont connues et en quelque
sorte honores comme pouvaient l'tre chez les paens les lgendes de la
mythologie.

Ces sombres pomes du crime impossible courent non seulement les
tablissements forains, mais encore toutes les mansardes et toutes les
masures d'o sort le public qui fait vivre la foire.

Dans les veilles de ces campagnes bizarres qui sont dans Paris, mais
qui sont en mme temps si loin et si fort au-dessous de Paris, il y a
des bardes comme en Irlande, des improvisateurs comme  Naples, des
troubadours comme il y en avait dans toute l'Europe au Moyen Age.

Et de mme que les bardes chantent l'pe, les trouvres la lance, c'est
toujours le couteau qui est au fond de la sauvage _Iliade_ des rhapsodes
de la misre.

En Basse-Bretagne, vous pouvez parler des _korigans_ sans expliquer le
mot, en Irlande, des _mes-doubles_, et par tout le pays Scandinave des
_elfes_ et des _goblins_; sous le rgne de Louis-Philippe, dans aucun
hallier de la fort parisienne, on ne vous aurait fait rpter deux fois
le nom des Habits Noirs.

Chacun savait ce que cette alliance de mots voulait dire, chacun du
moins croyait le savoir, car il y avait ici de nombreuses variantes
comme dans toutes les mythologies.

Mais au-dessus des variantes une chose surnageait, qui tait le fond de
la superstition populaire: chacun croyait  une sorte de
franc-maonnerie, constitue selon l'chelle mme de la socit humaine,
c'est--dire ayant sa noblesse, sa bourgeoisie, son peuple.

Chacun croyait que les soldats de cette fantastique arme taient
innombrables, que les officiers en taient nombreux, et que les gnraux
s'asseyaient, paisibles, aux plus hauts sommets de nos ingalits
sociales, abrits qu'ils taient contre les clairvoyances de la loi par
je ne sais quel nuage magique.

Voil pourquoi Valentine, s'adressant  maman Lo, avait parl des
Habits Noirs sans souligner l'expression et avec la certitude d'tre
comprise.

Voil pourquoi aussi maman Lo, par-dessus la grande motion provoque
en elle par la scne qui venait d'avoir lieu et dans laquelle son pauvre
bon coeur avait t remu dans ses fibres les plus profondes, gardait
cependant un trouble qui n'avait trait immdiatement ni  sa chre
Fleurette ni  son ador Maurice.

Les Habits Noirs! les hommes de la puissance inconnue et du crime
ternellement impuni! Les Habits Noirs, ces fantmes homicides que tant
de rcits  faire peur lui avaient montrs rdant parmi le silence des
nuits parisiennes!

Elle avait vu les Habits Noirs! elle tait dans la maison des Habits
Noirs!

La foi est une trange chose! il est certain qu'on peut croire et ne pas
croire en mme temps, puisque les plus crdules sont stupfaits souvent
quand ils se trouvent,  l'improviste, en face de l'objet de leur
crdulit.

En descendant l'escalier qui menait de la chambre occupe par Valentine
au salon du Dr Samuel, maman Lo se disait:

--M. Constant en est, et a ne m'tonne pas, car il a une figure qui
ressemble  un masque, mais ces vieux messieurs qui ont l'air si
respectable! un colonel! un prince! et que penser de Mme la marquise
elle-mme? car Fleurette a beau dire, qui se ressemble s'assemble et je
me mfie de tout le monde ici!

Elle essayait de se faire une rgle de conduite; mais tout tournait dans
son cerveau.

Et voyez le trait caractristique!  un certain moment, ne sachant 
quel saint se vouer, elle eut l'ide de s'adresser  la justice.

Mais ce fut pour elle le symptme du dcouragement pouss jusqu' la
folie; elle haussa les paules avec colre et se dit:

--Puisque je patauge comme cela, nous sommes donc perdus tout  fait!

Car ils ne croient pas  la justice, et de lugubres exceptions que leur
ignorance rige en rgles leur font craindre les juges.

Quand ils regardent en haut, le bien leur chappe, ils ne voient que le
mal grandir outre mesure.

C'est la vengeance des vaincus.

On doit leur savoir gr peut-tre de ne pas craser sous le poids de
leur multitude cette infime minorit d'heureux  laquelle ils
attribuent, faussement il est vrai, l'incurable maladie de leur misre.

La comtesse Corona ouvrit la porte du salon et dit:

--Voici la bonne Mme Samayoux. Notre Valentine dort.

Maman Lo passa le seuil et entendit qu'on refermait la porte. Elle
tait comme ivre. Autour d'elle tous les objets dansaient en tournoyant.

Mais ce fut l'affaire d'un instant, car elle tait la vaillance mme, et
malgr la simplicit de sa nature elle avait,  l'heure du pril, le
sang-froid, l'adresse, la prsence d'esprit d'une vraie femme.

Elle reconnut autour de la chemine du salon toutes les figures qui
nagure taient rassembles dans la chambre de la malade.

Il y avait en plus un personnage qui lui tait inconnu et qui causait
tout bas avec le colonel Bozzo.

En entrant, elle put entendre la marquise reprocher un retard ou une
absence  ce nouveau venu, qu'elle appela: M. le baron de la Prire.

 cet instant, maman Lo avait dj dompt en grande partie son horreur
et sa frayeur; comme il arrive  tout bon soldat, la prsence de
l'ennemi lui rendait son courage.

En outre, le sentiment de curiosit si vif dans les classes populaires,
o il y a toujours de l'enfant, s'veilla en elle brusquement; aussitt
qu'elle cessa d'avoir peur, elle eut envie de voir et de savoir.

Son regard fit le tour de l'assemble, et certes, chaque visage fut jug
par elle tout autrement que la premire fois.

Rien ne perait au-dehors de ce qui l'agitait intrieurement; il y avait
un pied de rouge sur ses bonnes grosses joues, mais c'tait assez
l'habitude, et d'ailleurs, chacun pouvait faire la part du trouble tout
naturel prouv par une femme de sa sorte, admise dans ce monde si fort
au-dessus d'elle.

Un peu de crainte et beaucoup de respect taient assurment de mise.

Mme la marquise d'Ornans vint la prendre par la main et tout le monde
l'entoura, except le colonel Bozzo, qui garda sa place, continuant de
causer  voix basse avec M. le baron de la Prire.

Mais s'il ne se drangea pas, il envoya du moins un signe protecteur et
amical  la veuve, qui se dit:

--C'est bon, vieux gredin, fais tes manires! Si on peut te servir comme
tu le mrites, n'aie pas d'inquitude, ce sera de bon coeur!

--Nous pouvons causer ici librement, bonne madame, dit la marquise; vous
savez l'pouvantable malheur qui est tomb sur ma maison; tout le monde
dans ce salon m'est dvou, tout le monde chrit la pauvre enfant qui
est en haut.

--Dans son uniforme, rpondit la veuve, la petite est encore bien
heureuse d'avoir tant de puissants protecteurs.

--Elle s'exprime trs bien, murmura M. de Saint-Louis, trouvez donc
ailleurs qu'en France un pareil niveau intellectuel dans les rangs du
peuple!

--Ah! fit la marquise, si ce peuple dont vous parlez si bien pouvait
vous connatre et vous entendre!

Samuel, le matre de la maison, et M. Portai-Girard, le docteur en
droit, approuvrent du bonnet et se rapprochrent du groupe, form par
le colonel causant avec M. de la Prire.

En les regardant s'loigner, maman Lo pensait:

--En voil deux que je reconnatrai! Mais o donc est pass le Constant?

--Voyons, fit la marquise, qui lui prsenta un sige, racontez-nous tout
ce que vous avez fait.

Maman Lo avait eu le temps de rflchir, et son instinct lui disait
qu'il fallait se rapprocher le plus possible de la vrit,  cause de
l'espion cach derrire le rideau et qui pouvait bien tre M. le baron
de la Prire.

--J'ai d'abord t dans tous mes tats, rpondit-elle, et vous allez
juger pourquoi. N'a-t-elle pas eu fantaisie de se lever aussitt que
vous avez t partis! J'ai voulu vous rappeler, mais pas moyen; elle m'a
mis ses deux petites mains sur la bouche comme un dmon, et il a fallu
l'envelopper pour l'emporter vers le foyer. Elle disait: J'ai froid,
j'ai froid!

Son regard glissa vers l'autre coin de la chemine et se rencontra avec
celui de M. le baron.

--Tiens, tiens, pensa-t-elle, j'ai dj vu ces yeux-l! Mais c'est pire
qu'au thtre, ici, ils doivent se grimer  volont.

--Est-ce vrai, ce qu'elle dit l, monsieur Lecoq? demanda tout bas le
colonel au baron.

--Vrai de point en point, papa, rpondit M. de la Prire. Si la petite
n'a pas parl, je vous garantis que la bonne femme marchera droit, car
je n'ai pas perdu mon temps avec elle  la baraque. Vous savez si
j'endoctrine mon monde comme il faut, quand je m'y mets!

--Tu es une perle, l'Amiti, murmura le vieillard, et quand je vais te
laisser mon hritage, je n'aurai pas d'inquitude sur l'avenir de
l'association.

Il eut une quinte de toux pnible  entendre.

Le docteur, qui arrivait justement, lui tapota le dos en disant:

--Cela sonne mieux, nous n'en avons pas dsormais pour une semaine.

Pendant que le vieillard essuyait son front en sueur, les deux docteurs
et Lecoq changrent un sourire d'intelligence, qui donnait  ces mots:
Nous n'en avons pas pour une semaine, une signification trs
accentue.




XV

Embauchage de maman Lo


Maman Lo cependant continuait, parlant  la marquise et  M. de
Saint-Louis:

--Elle m'embrassait comme pour du pain, et le nom de Maurice venait 
chaque instant sur ses lvres; moi, je ne savais plus o j'en tais; car
a me dchire le coeur de voir ces deux enfants-l dans la peine.

--Vous a-t-elle parl de Remy d'Arx? interrompit la marquise.

--Ah! je crois bien! son frre, comme elle l'appelle maintenant! Pour
folle, c'est bien certain qu'elle est folle.

--Non, pas tout  fait, rectifia M. de Saint-Louis; le Dr Samuel nous
a expliqu les diffrents degrs de l'alination mentale, et  cet
gard, il est la premire autorit de Paris; il y a chez notre chre
enfant un trouble crbral dont la cause est connue et dtermine.

--Et la cause cessant, ajouta la marquise avec vivacit, le trouble
disparatra de mme.

--Que Dieu vous entende, madame! dit maman Lo, et a me console bien de
voir comme elle est aime. Aussi, il n'y a plus de mtier qui tienne,
allez! je suis dsormais  vos ordres du matin jusqu'au soir et du soir
au matin.

Mme d'Ornans lui prit la main de nouveau.

--Vous serez rcompense..., voulut-elle dire.

--Ah! pas de a, Lisette! s'cria la veuve. Si vous parlez latin, je ne
vous comprends plus.

--Excellente femme! murmura la marquise.

--Magnifique peuple! soupira M. de Saint-Louis.

--Il y a donc, reprit maman Lo, en vous demandant bien pardon de ce qui
vient de m'chapper, que je voulais la prcher comme vous me l'aviez
ordonn et que je ne savais pas par o commencer mon sermon. Elle tait
si gentille entre mes bras! Je perdais mon temps  l'admirer, comme un
vieil enfant que je suis, et je me disais: Si Dieu avait voulu, comme
ils seraient heureux!

Et vous pensez bien que a m'a ramene  mon ouvrage, car il faut que
Dieu le veuille, pas vrai? il faut qu'ils soient heureux.

J'ai donc pris la chose de longueur, disant que la libert est le
premier de tous les biens sur la terre et que si on laisse les juges
faire leur boniment, numroter leurs paperasses, entortiller leur jury,
bernique! le diable lui-mme ne peut pas y revenir.

Et tous les exemples  l'appui, qui sont nombreux et o je n'avais qu'
choisir.

Elle m'coutait en fixant sur moi ses grands yeux mouills.

Elle rptait toujours: Il est innocent, il est innocent!

Parbleure! ai-je fait, Jsus aussi tait innocent, et il a t pas
moins crucifi entre les deux larrons.

--Bonne me! dit encore la marquise sincrement mue.

Et M. de Saint-Louis:

--L'loquence populaire, en France, a de ces ressources-l!

--En un mot comme en mille, poursuivit la dompteuse, a ne lui faisait
pas autant d'effet que je l'aurais voulu. La pauvre Minette est comme
engourdie  force d'avoir souffert et pleur toutes les larmes de son
corps.

Alors l'ide m'est venue d'aller dans le sens de la flure et je lui ai
dit:

--S'il meurt, tu mourras, pas vrai?

--Ah! qu'elle m'a rpondu, j'en suis bien sre et c'est l mon seul
espoir!

--Eh bien! alors, qui vengera ton frre?

Ses yeux se sont allums pendant qu'elle disait:

Remy, mon pauvre cher Remy!

La marquise coutait avec une attention passionne; M. de Saint-Louis
hocha la tte en manire d'approbation, mais une nuance de pleur
teignit le vermillon de son teint.

Les deux docteurs, le colonel et M. de la Prire, qui taient toujours
 l'autre coin de la chemine, cessrent tout  coup de causer pour
prter l'oreille.

--Elle tait prise, poursuivit la dompteuse, je l'ai vu tout de suite;
quand je suis revenue  son Maurice, elle a pleur  chaudes larmes, et
moi aussi, comme vous pensez.

--Je veux tre pendu, dit tout bas Lecoq  ses voisins, si j'ai rien vu,
rien entendu de tout cela.

La veuve continuait:

--Elle est si faible et si brise! De pleurer a l'a endormie tout de
suite. Elle a renvers sa chre belle tte sur mon paule...

--Voil le vrai, dit encore Lecoq.

--... Et ses paupires ont battu, acheva maman Lo, mais avant de fermer
les yeux, elle m'a dit: J'ai confiance en toi, tu as t ma mre, et tu
l'aimes comme s'il tait ton fils. Si je lui dis: Je veux que tu
vives, il se laissera sauver... et il faut qu'il vive pour notre amour
comme pour notre vengeance.

La voix faible et douce du colonel Bozzo se fit entendre  l'autre bout
de la chemine disant:

--Drle de fillette!

Ce fut un regard de colre que la bonne marquise lui jeta.

Mais le vieillard lui renvoya un sourire.

Il tait assis commodment dans sa bergre, caressant de sa main
blanchette et ride une petite bote d'or sur laquelle tait le portrait
maill de l'empereur de Russie.

--Bonne amie, murmura-t-il, en adressant  la marquise un signe de tte
caressant, vous vous fchiez dj autrefois quand je radotais ce mot
drle de fillette, mais sous mon radotage, il y a souvent bien des
choses. Cette enfant-l a tromp des calculs suprieurement faits, et
ds qu'il s'agit d'elle, je dis cela pour nos amis comme pour vous, il
ne faut pas se fier aux apparences.

Il s'interrompit pour ajouter en regardant paternellement ses trois
voisins, qui prouvrent une sorte de malaise:

--C'est comme moi, mes enfants, je suis aussi un drle de bonhomme.

Il ouvrit sa bote d'or, prit quelques grains de tabac au bout de son
index et les flaira  distance d'un air content.

La dompteuse n'tait pas trs forte en diplomatie et pourtant ce petit
bout de scne ne passa point inaperu pour elle.

--Monsieur le colonel a bien raison, dit-elle, d'autant qu'il n'a rien
voulu dire contre l'enfant, j'en suis bien sre. Elle a toujours eu un
drle de caractre, et il m'est arriv plus d'une fois dans le temps de
jeter ma langue aux chiens quand j'essayais de la comprendre.

Pour revenir  nos moutons, elle s'est donc endormie comme un bel ange
du bon Dieu, et  mesure qu'elle s'endormait, un sourire de chrubin
naissait sur ses lvres, qui se mirent  remuer et qui dirent comme en
rve: Nous serons heureux, nous nous marierons tout de suite... tout de
suite!...

Maman Lo s'arrta et regarda la marquise en face.

--Voil, ma bonne dame, acheva-t-elle, j'ai fait ce que j'ai pu.

--Et vous avez bien fait, rpondit la marquise, vous nous avez rendu
l'espoir, et tous ceux qui sont ici vous remercient.

--Alors, demanda la veuve en baissant la voix, le rve de la chrie
pourrait se raliser? Ils seraient heureux ensemble? Vous consentirez 
ce mariage?

La marquise hsita, puis elle rpondit avec gravit:

--Je n'ai plus d'enfant, elle est tout mon coeur, je ne sais pas
jusqu'o peut descendre ma faiblesse pour elle, mais je crois que, si
elle l'exige, j'irai jusqu' ne point m'opposer  ce mariage.

--Ah! saqudi! s'cria maman Lo, qui sauta sur ses pieds, les nobles
ne passent pas pour des braves gens chez nous, mais vous tes un coeur,
vous, ou que le diable m'emporte!

Elle avait jet ses deux bras autour du cou de la marquise un peu
effraye pour planter sur ses joues deux retentissants baisers.

--Bien des pardons, murmura-t-elle en se reculant confuse, mais il a
fallu que a parte; je n'ai pas pu m'en empcher.

Mme la marquise d'Ornans riait en rajustant sa coiffure.

Samuel, le docteur en droit, et M. le baron de la Prire s'taient
rapprochs du prince, qui regardait cette scne avec attendrissement et
murmurait:

--Le peuple! ah! le peuple franais!

Le colonel Bozzo restait seul au coin de la chemine.

--Il y a donc, reprit maman Lo, que je suis  vous, quoi! corps et me,
et que je me jetterai au feu, s'il le faut, pour vous tre agrable.

Comme elle achevait, son regard, en quittant la marquise, rencontra les
quatre paires d'yeux des Habits Noirs qui la guettaient fixement.

Elle ne broncha pas et fit la rvrence en ajoutant:

--Comme de juste, je suis aussi toute au service de la compagnie.
Voyons, usez de moi, que faut-il faire?

On entendit derrire le cercle la petite toux du bon vieux colonel et
ceux qui le masquaient s'cartrent aussitt avec respect.

--Merci, mes amis, dit-il, j'aime  voir ceux  qui je parle, et vous me
gniez, car je n'ai plus ma voix de vingt ans. C'est moi qui ai eu la
premire ide de faire venir cette excellente Mme Samayoux, c'est moi,
si vous le permettez, qui lui donnerai ses instructions.

Tous les hommes s'inclinrent en silence, et la marquise dit dans la
sincrit de sa foi:

--J'allais vous en prier, bon ami, car vous tes notre meilleur conseil.

--Dsormais, reprit le colonel Bozzo, il faut que les choses marchent
vite, car la session des assises va s'ouvrir cette semaine. Pouvez-vous
tre  notre disposition toute la journe de demain, chre madame?

--Toute la journe de demain, rpliqua la veuve, et toutes les autres
journes, tant qu'on aura besoin de moi.

--C'est parfait, et nous trouverons bien moyen de vous tmoigner notre
reconnaissance sans blesser votre honorable fiert... Demain donc,  la
premire heure, vous vous rendrez au cabinet de M. le juge
d'instruction, Perrin-Champein, qui est trs matinal, et vous lui
demanderez un permis pour voir le lieutenant Maurice Pags,  la prison
de la Force.

--Mais si le juge d'instruction me refuse...

--Soyez tranquille, on aura fait le ncessaire pour que le juge
d'instruction ne vous refuse pas. Il passe pour un homme singulirement
habile, et je m'tonne que vous n'ayez pas encore t interroge.

--Je ferais bien des lieues en temps ordinaire, dit la dompteuse, pour
viter cette opration-l; je n'aime ni les juges ni les huissiers, moi,
c'est pas ma faute; mais j'irai tout de mme, et si on m'interroge, je
parlerai la bouche ouverte; quand j'aurai le permis, bien entendu,
j'irai voir Maurice. Que faudra-t-il faire chez Maurice?

-- peu prs ce que vous venez de faire chez Valentine. Vous parlerez au
nom de Valentine, vous direz... Mais pourquoi vous faire la leon? Nous
avons pu vous apprcier; nous savons quelle affection dlicate et
profonde vous portez  ce malheureux jeune homme. Vous ne nous croiriez
pas, madame, si nous prtendions partager cette tendresse; c'est un
inconnu pour nous et un indiffrent; il y a plus, s'il ne nous tait pas
ncessaire comme moyen de salut pour Mlle de Villanove, notre intrt,
notre devoir peut-tre serait de l'carter; mais nous aimons Valentine
comme vous aimez Maurice; Valentine est le dernier espoir de notre
bien-aime marquise, cela suffit pour que rien ne nous cote.

La dompteuse le regarda bonnement et dit:

--a fait plaisir de voir la franchise que vous avez, et le pauvre gars
doit tout de mme une belle chandelle au bon Dieu, qui lui a laiss des
protections pareilles dans son malheur.

--Vous serez loquente, poursuivit le colonel, nous n'avons aucune
crainte  cet gard; mais appuyez bien sur cet argument tir de l'arrt
prononc par le Dr Samuel: La vie de Valentine est entre les mains de
Maurice; il peut  son gr la ressusciter ou la tuer.

--Je l'ai dit, dclara solennellement Samuel, et je le rpte, c'est ma
conviction intime.

--Soyez tranquille, dit la veuve, je n'oublierai pas votre argument,
mais il y en a un autre que je prfre pour ma part, c'est celui qui m'a
t fourni par Mme la marquise. Quand Maurice va savoir qu'il peut
esprer la main de Valentine...

Elle s'interrompit, et son regard interrogea Mme d'Ornans, qui murmura:

--Quand je devrais quitter la France et m'tablir en pays tranger, je
ne me ddis pas: je n'ai plus qu'elle sur la terre.

--Alors, s'cria maman Lo, tout est convenu; vous savez o me trouver
pour que je vous rende compte de ma mission.  demain! et bonsoir la
compagnie!

La marquise se leva et lui tendit la main.

--O donc est M. Constant? demanda-t-elle.

--Il a repris son service, rpondit le Dr Samuel.

--Je puis trs bien, dit le baron de la Prire en s'avanant,
reconduire la bonne Mme Samayoux.

--Bah! bah! fit la veuve, M. Constant, encore passe, mais un baron!
Craignez-vous que je me perde! Voil! si vous voulez que nous soyons
tout  fait amis, il faut garder chacun notre place. Menez-moi seulement
jusqu' la porte du dehors, parce que je ne saurais pas retrouver ma
route, mais une fois dans le chemin des Batailles, ne vous inquitez pas
de moi. Quand les rdeurs et moi nous nous rencontrons, c'est moi qui
fais peur aux rdeurs.

Elle refusa le bras que le baron lui offrit galamment et sortit la
premire.

--Bonne amie, dit le colonel quand elle fut dehors, je crois que nous
avons fait ce soir d'excellente besogne. Voulez-vous que je vous remette
 votre htel en passant? Je tombe de sommeil.

Mme d'Ornans avait appuy sa tte sur sa main.

--Vous tes un des hommes les plus vritablement sages que j'aie
rencontrs en ma vie, murmura-t-elle d'un air pensif; si vous n'tiez
pas l, si je ne vous voyais ml  toutes ces aventures impossibles, je
croirais que je rve.

--Il me semble, dit M. de Saint-Louis, que je ne suis pas non plus un
petit fou, madame...

--C'est vrai... pardonnez-moi, cher prince... Venez-vous avec nous?

--Non, rpondit M. de Saint-Louis, qui vita le regard du colonel, j'ai
 causer avec M. de la Prire.

--Moi, dit Portai-Girard, le docteur en droit, je suis comme un mdecin
qui,  bout de remdes, aurait conseill une fontaine miraculeuse ou des
reliques: Mme la marquise ne me regarde plus depuis que j'ai ouvert
l'avis de l'vasion.

--Puisque c'est l'unique ressource..., commena Mme d'Ornans.

Le colonel l'interrompit pour dire avec dignit:

--Le mdecin qui avoue son impuissance est un honnte homme, monsieur
Portai-Girard; on ne peut jamais rien reprocher de pareil aux
charlatans. Vous nous avez mis dans la vrit de la situation et Mme la
marquise vous en remercie.

Il voulut offrir son bras  cette dernire, mais comme ses pauvres
jambes flageolaient terriblement, ce fut la marquise elle-mme qui le
soutint pour gagner la porte.

--Je vous recommande bien la chre enfant, dit-elle avant de passer le
seuil.

--Et gare  vous, prince, ajouta le colonel avec l'espiglerie d'un
enfant. M. de la Prire me dira les petits secrets que vous avez
ensemble.

Ils sortirent tous deux.

M. de Saint-Louis, Portai-Girard et le Dr Samuel se regardrent.

Ils taient ples tous les trois.

--Lecoq est-il convoqu? demanda M. de Saint-Louis.

--Oui, rpondit Portai-Girard, pour ce soir, dans une heure, au
boulevard du Temple.

--C'est chanceux! murmura Samuel.

--Comme toutes les parties, rpliqua le docteur en droit d'un ton calme
et rsolu. C'est un coup de ds, il s'agit de savoir si nous mourrons
misrables comme des mendiants ou si nous vivrons plus riches que des
rois!




XVI

Le billet de Valentine


Pendant cela, Mme veuve Samayoux, prenant  rebours le chemin qu'elle
avait suivi pour arriver au pavillon, traversait de nouveau tout
l'tablissement du Dr Samuel.

Si elle n'avait pas su  qui elle avait affaire, elle aurait trs
certainement jug M. le baron pour un des hommes les plus aimables du
monde; celui-ci, en effet, employant un tout autre style que M.
Constant, mais galement communicatif, reprit en sous-oeuvre le thme de
reconnaissance et d'affection qu'on avait dj dvelopp au salon, et
dclara trs franchement que la dompteuse tait une providence pour le
groupe de parents et d'amis intresss au bonheur de Valentine.

Nous devons avouer que M. le baron perdait un peu sa peine.

Maman Lo subissait avec nergie le contrecoup des motions qu'elle
venait d'prouver.

Pendant qu'elle traversait les cours, blanches de neige, il y avait un
mot qui tintait dans sa cervelle comme un son de cloche.

Tout son corps frmissait  la pense de ces hommes en apparence
semblables aux autres hommes, suprieurs mme  la plupart des hommes
que la dompteuse avait pu voir en sa vie, et qui taient de vils,
d'implacables assassins.

Elle avait t l au milieu d'eux, elle avait touch la main d'une
crature humaine, dsigne d'avance  leurs coups, car c'est ainsi
qu'elle jugeait la position de Mme la marquise d'Ornans, elle avait
laiss dans leur caverne une jeune fille qu'elle affectionnait
tendrement.

Et elle savait que d'eux seuls dpendait le sort d'un jeune homme
qu'elle aimait plus qu'une mre.

M. le baron pouvait causer et se rendre agrable, elle coutait peu et
son esprit s'efforait laborieusement.

En passant devant la loge du concierge, elle y jeta un regard pour
chercher ce Roblot dont la vue avait excit ses premiers soupons lors
de son arrive.

La loge tait vide.

Mais aprs avoir demand le cordon et au moment mme o il allait
prendre cong, M. le baron s'cria:

--Voici justement notre affaire! Roblot, mon vieux, tu vas conduire
cette dame jusqu' l'omnibus.

Maman Lo venait de reconnatre les larges paules et la tte hrisse
du marchef, qui se promenait de long en large, les mains dans ses
poches, en fumant sa pipe devant la porte.

Maman Lo voulut refuser, mais le baron dit en riant:

--Pas de compliment, c'est un dogue et il est de bonne garde. Bonsoir,
chre madame!  demain!

La porte donnant sur le chemin des Batailles se referma brusquement.

Dsormais, la veuve se trouvait seule avec Coyatier, qui resta d'abord
immobile  la regarder par-dessous la visire de sa casquette.

Entre la maison de sant et la grande usine qui bordait le quai, il n'y
avait qu'un terrain vague. Un rverbre unique brillait tout en bas de
la descente, comme ces phares qu'on voit de loin, mais qui n'clairent
pas.

Il pouvait tre dix heures du soir.

La solitude la plus complte rgnait dans la promenade de Chaillot et
aux alentours. Les seuls bruits qu'on entendt dnonant la vie de Paris
venaient d'en bas, o de rares passants et quelques voitures suivaient
le quai pour gagner la barrire de Passy ou en revenir.

Or, la route que maman Lo avait  prendre ne tournait point de ce ct,
et quand le marchef s'branla, ce fut pour monter la rampe abrupte et
dserte aboutissant au chemin qui allait d'une part  la rue de
Chaillot, de l'autre  la barrire des Batailles.

Nous avons dit que maman Lo tait la vaillance mme, mais nous devons
avouer qu'en ce moment sa premire ide fut de dvaler la cte et de se
sauver  toutes jambes.

Elle avait, pour le coup, vritablement peur, et la chair de poule passa
comme un frisson sur tout son corps.

Coyatier tait l'pouvantail qu'il fallait pour secouer cette nature
sans nerfs, paisse et solide comme du bois de chne, parce que Coyatier
tait fait comme elle.

Les Habits Noirs, si redoutables qu'elle les vit dans les brouillards de
sa pense, menaaient surtout son imagination; ils tuaient par la ruse
et de loin; leurs mains blanches, qu'elle venait de voir, rpugnaient 
la besogne rouge.

Coyatier, au contraire, en fait de crime, tait un manoeuvre et
travaillait de ses bras.

Les autres pouvaient passer pour les juges prononant l'arrt; Coyatier
tait le bourreau, Coyatier tait le couteau.

Les jambes de maman Lo, pour la premire fois de sa vie peut-tre,
flageolrent franchement sous le poids de son robuste corps.

Quand le marchef eut mont une douzaine de pas, il se retourna, et
voyant que la veuve restait immobile comme une borne, il dit:

--Allons-nous coucher ici?

Maman Lo se mit  marcher vers lui pniblement. En voyant sa
rpugnance, le marchef ajouta avec un gros rire qui sonnait d'une faon
lugubre:

--On ne vous mangera pas, la vieille!

Il reprit sa route.

Maman Lo le suivait de loin. En tournant l'angle de la maison de sant,
elle reconnut le coup qui l'avait amene, stationnant auprs de la
muraille avec son cocher endormi.

Elle avait dj honte de sa faiblesse et se gourmandait elle-mme
pensant:

--Cette bte-l n'est pas plus forte qu'un ours, et je ne craindrais pas
un ours, c'est sr! et mon dfunt Jean-Paul Samayoux avait des paules
encore plus carres. D'ailleurs,  quoi a leur servirait-il de faire la
fin de moi ce soir, puisqu'ils m'ont command de l'ouvrage pour
demain!... et puis, si l'animal s'est vraiment intress  la petite, il
doit bien savoir que je suis du mme bord.

--Hol! l'homme! cria-t-elle, j'aurais ide de causer avec vous un petit
peu.

Ils longeaient la faade principale de la maison de sant, garnie de ses
chafaudages  cause des rparations. Au lieu de rpondre, Coyatier
pressa le pas.

--Sauvage! grommela la veuve, c'est pourtant certain qu'on raconte de
toi des histoires o il y a du coeur, du moins a parat comme a; mais
je connais trop bien les lions et les tigres pour me laisser prendre 
de pareilles couleurs.

Une centaine de pas plus loin, le marchef s'arrta court, dans un
endroit dcouvert qui sparait l'tablissement du docteur des premires
maisons de la rue de Chaillot.

De l on apercevait la station des voitures  lanternes jaunes, connues
sous le nom de _Constantines_, et qui allaient au faubourg Saint-Martin.

Coyatier attendit la veuve en secouant les cendres de sa pipe, qu'il
rechargea, toute brlante qu'elle tait.

--Je n'irai pas plus loin, dit-il; l-bas, il y a trop de monde et trop
de lanternes.

--Pourquoi n'avez-vous pas voulu me parler, demanda la veuve, qui avait
maintenant la voix gaillarde.

--Vous, rpondit Coyatier, la lumire et les gens vous rassurent, tant
mieux pour vous. Je n'ai pas voulu parler  cause des murailles. Partout
o il y a des murailles, il y a des oreilles.

La veuve se rapprocha de lui tout  fait.

--Personne n'coute ici, dit-elle  voix basse, avez-vous  me causer?

--Causer! rpta le marchef, qui haussa les paules en battant le
briquet, c'est pour avoir caus avec les femmes que je crains les hommes
et la chandelle. J'en ai gros contre les femmes. N'empche qu'elles
auront ma peau, c'est certain. J'en ai dj sauv comme a plus d'une,
et a me fait rire quand j'y pense. Chacun a ses manies, pas vrai? On a
beau se faire une raison, quand le pli est pris, c'est fini...

--Est-ce que vous seriez tout de mme un brave sclrat? balbutia la
veuve, comme qui dirait l'Honnte Criminel que j'ai pleur en le disant
toutes les larmes de mes yeux?

--Une manie, que je vous dis! gronda Coyatier, une chienne d'habitude,
quoi, des btises! a m'a mis dans l'embarras plutt dix fois qu'une,
mais je pense  la petite demoiselle quand je suis tout seul, j'ai eu sa
main douce comme de la soie entre mes pattes, et c'est moi qui suis
cause qu'elle pleure.

--C'est donc bien vrai! s'cria la veuve, le coupable, c'est vous!

--La paix, vieille folle! gronda le marchef, qui leva la main comme pour
l'craser.

Mais changeant de ton tout  coup, il ajouta:

--Assez bavard! si vous connaissiez celui qui vous tuera, vous ne
l'aimeriez pas, je pense? Moi, c'est les femmes qui me tueront et je les
abomine. La demoiselle n'est pas dans de beaux draps, ni son amoureux
non plus. Tout ce qu'il faudra faire pour eux, je le ferai,
entendez-vous, et c'est dj commenc. S'il faut que la mcanique du
_Fera-t-il jour demain_ saute, elle sautera et moi avec, c'est dcid.
Vous, regardez bien o vous mettrez le pied! ils sont malins, ouvrez
l'oeil, bonsoir!

Sa pipe tait allume, il tourna le dos et redescendit la rue lentement.

La veuve, qui tait reste tout tourdie, gagna la station en essayant
de remettre de l'ordre parmi ses penses.

Au moment o elle s'asseyait dans la voiture en partance, elle vit
passer au grand trot l'quipage qui emportait Mme la marquise d'Ornans
et le colonel.

Ce fut longtemps seulement aprs le dpart de l'omnibus, et quand la
confusion de son esprit fut un peu calme, qu'elle songea au papier qui
avait t gliss dans sa main par Valentine.

Elle prit le papier, qu'elle dplia, et se rapprocha du fond de
l'omnibus, o la lumire de la lanterne lui permit de lire:

Le papier ne contenait que ces mots:

Vous demanderez au juge d'instruction, qui vous l'accordera, la
permission d'amener avec vous votre fils pour rendre visite  Maurice.

Maman Lo crut avoir mal lu et se demanda dans l'excs de sa surprise si
quelque chose n'tait point drang au fond de sa cervelle. Elle se
frotta les yeux et lut de nouveau.

--Mon fils, dit-elle; il y a bien mon fils. Ces gens-l diraient-ils
vrai? et la pauvre chre crature aurait-elle un coup de marteau? Je
n'ai pas d'autre fils que Maurice, et je ne peux pas mener Maurice
rendre visite  Maurice!

Elle quitta la voiture  la station de l'glise Saint-Laurent et
descendit  pied le faubourg Saint-Martin. La marche lui fit du bien,
mais ne lui fournit point le mot de l'nigme.

Elle allait toujours rptant:

--Mon fils! mon fils! o diable la minette prend-elle ce fils-l? Il est
sr pourtant qu'elle m'a parl bien raisonnablement, mais les toqus
sont ainsi, et quand ils ne touchent pas  l'endroit de leur flure, on
dirait des philosophes. Sa flure,  ce qu'il parat, est de me donner
un garon et de se croire la soeur de son ancien promis. Son frre et
mon fils se valent, les deux font la paire.

Plus de dix fois en chemin, elle s'approcha des boutiques pour lire
encore le mystrieux papier.

Elle le tourna, elle le retourna, cherchant une indication qui pt lui
donner le mot de la charade.

Car derrire la pense que Valentine tait folle, une autre pense
s'obstinait qui lui montrait, au bout de tout cela, je ne sais quel
espoir confus.

Comme elle arrivait aux dmolitions qui masquaient la perce de la rue
Rambuteau, une ide lui traversa l'esprit tout  coup et l'arrta comme
un choc.

--Mon fils! rpta-t-elle pour la vingtime fois, mais sur un tout autre
ton et en frappant ses mains l'une contre l'autre, saqudi! c'est cela!
il faut que je sois bien bte pour ne pas l'avoir devin tout de suite,
quoique la minette aurait bien pu me mettre un mot d'explication.

Dans son triomphe et malgr le superbe poids marqu par sa dernire
pese  la foire de Saint-Cloud, elle fit un saut de cabri et s'lana
en courant vers sa baraque, qui tait dsormais toute proche.

--Avec ce fils-l! disait-elle, je suis sre d'tre bien reue. Ah! le
cher coeur va-t-il tre content!

 la porte de la baraque, elle trouva le fidle chalot qui dormait en
dpit du froid, adoss contre le montant et chauffant le petit Saladin
dans son giron.

--Pourquoi ne t'es-tu pas couch, toi, l'enfl? demanda-t-elle.

chalot s'veilla en sursaut et rpondit:

--Ah! patronne, vous voil! Dieu soit lou! je n'esprais plus gure
vous revoir en vie.

--Pourquoi a, ma vieille?

--Parce que, dans l'homme qui est venu tantt, j'ai reconnu
Toulonnais-l'Amiti.

--Bah! fit la dompteuse, moi qui croyais que c'tait M. de la Prire!

--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-l, rpondit chalot.

--Pourquoi ne m'avoir pas avertie tout de suite?

--Parce que, patronne, quand ils se voient dcouverts c'est l le plus
dur du danger.

La dompteuse lui tapa sur l'paule amicalement.

--Tu as plus de jugeotte que je ne croyais, dit-elle, et tu as agi comme
un garon qui voit plus loin que le bout de son nez.

--Ah! fit chalot, quand il s'agit de vous, patronne... mais vous
pensez, l'ide de vous voir partie avec un pareil bandit...

--J'en ai vu des bandits, ma vieille! s'cria la dompteuse, chez qui la
raction se faisait, amenant une sorte de fivre. Ah! tonnerre de Brest!
comme ils disent  Saint-Brieuc, il y en avait de toutes les couleurs.
Si je deviens vieille, je pourrai raconter jusqu' la fin de mes jours
que j'ai pntr au fond de la caverne des Habits Noirs, toute seule,
comme Daniel dans la fosse aux lions! chalot l'coutait bouche bante.

--Des princes, des colonels, des barons, poursuivit la dompteuse, qu'on
les prendrait pour la crme de l'aristocratie, quoi! des avocats, des
mdecins...

--Et vous avez pu vous chapper de leurs griffes, balbutia chalot.

La dompteuse mit ses deux poings sur ses hanches.

--Nous sommes des camarades, moi et eux, dit-elle, je les ai tromps en
grand par l'adresse de ma ruse, quoiqu'ils soient plus astucieux que des
dmons. Ferme la porte et va te coucher, ma vieille! Il fera jour
demain, puisque c'est leur mot d'ordre, et j'ai ide que nous en verrons
de grises!




XVII

Soire  L'pi-Sci


Ce mme soir, vers onze heures, deux coups de matres qui se suivaient
montrent le boulevard du Temple au milieu de la bruyante cohue qui
encombrait les abords des thtres.

Les deux coups s'arrtrent  l'endroit dit la Galliote, non loin des
terrains, alors couverts de masures, o s'lve maintenant le Cirque
Napolon.

De chaque coup, deux hommes descendirent; ils traversrent le trottoir,
puis la rue Basse, pour aller dans la ruelle connue sous le nom du
Chemin des Amoureux, qui conduisait  l'estaminet de L'pi-Sci.

Ces quatre hommes, cependant, n'allaient point jouer la poule, car ils
passrent franc devant les rideaux de cotonnade rouge qui masquaient la
porte vitre du caf borgne, et continurent de suivre la ruelle dans le
coude qu'elle faisait sur la gauche.

Tout de suite aprs le coude, il y avait une porte basse, donnant accs
dans une alle plus noire qu'un four. Ce fut dans cette alle que nos
quatre compagnons disparurent, en hommes qui connaissent les localits.

Pendant cela, il se faisait joyeux tapage dans la salle basse de
L'pi-Sci, o les habitus taient nombreux.

La reine Lampion, rouge et rogue, sommeillait  son comptoir, auprs
d'un grand verre vide et troubl par l'eau-de-vie sucre.

Autour du billard  blouses dont le tapis luisant comme une toile cire
avait quelques taches de plus que lors de notre dernire visite, les
joueurs taient en belle humeur.

Cocotte, le radieux gamin de Paris, mont en graine, toujours gagnant,
toujours vainqueur et comparable aux tnors les plus clbres par ses
succs auprs des dames, avait fait des blocs superbes; Piquepuce, son
ami, plus grave par l'ge, plus distingu par l'ducation, tenait le d
dans un groupe de causeurs o quelques lionnes, favorites de la mode,
buvaient en fumant du caporal comme des duchesses.

Ces demoiselles taient un peu comme leurs cavaliers, parmi lesquels le
paletot fraternisait volontiers avec le bourgeron; il y avait parmi
elles des lgances prtentieuses et fanes et des toilettes franchement
sans gne; il y avait de la soie et de l'indienne, des chapeaux
flambants et des bonnets sales.

Quelques-unes taient jeunes et jolies, malgr l'effronterie uniforme
qui dparait ici tous les visages; mais la plupart avaient derrire
elles tout un long pass de cabrioles, et la srie des aventures qui les
avaient plonges de chutes en dcadences jusqu' ces tnbreuses
profondeurs, tait crite sur leurs fronts en lisibles caractres.

Peut-tre y a-t-il dans Paris des caves plus profondes encore, car nous
aurions pu reconnatre, dans le groupe prsid par Piquepuce, un brave
garon  la laideur nave et vaniteuse, coiffant ses cheveux jaunes d'un
chapeau gris pel qui semblait tre l en crmonie, comme un petit
bourgeois qu'on introduisait par hasard dans le plus pur salon du
faubourg Saint-Germain.

Amde Similor, entran par sa nature frivole et son got pour les
plaisirs, oubliait ainsi ses devoirs de famille. Il avait russi  se
faufiler dans ce grand monde, o il se tenait sur la rserve,
choisissant ses paroles avec soin et ne se dpartant jamais des rgles
du beau langage.

Les deux rougeaudes de l'tablissement Samayoux l'avaient abandonn,
sans doute, ou bien il les avait lches, car nous le retrouvons lanc
dans une nouvelle intrigue d'amour avec une norme gaillarde qui n'avait
qu'un bras et qui portait un empltre sur l'oeil.

--J'en ai tous les brevets, lui disait-il, depuis ma plus tendre
jeunesse: danse des salons, pointe, contre-pointe et caractres, dont M.
Piquepuce, par suite de nos relations d'amiti, m'a dit qu'un jeune
homme comme moi ne pouvait pas moisir dans la dbine, malgr ses talents
et ses connaissances, au moyen desquels s'il y a une affaire, je peux
m'y distinguer et monter au premier rang pour faire le bonheur de celle
qui a su attirer mon regard.

Il scandait ces phrases fleuries avec le respect qu'on met  dclamer de
beaux vers.

--Ce qu'il y a, je n'en sais rien, rpondit en ce moment Piquepuce  la
question d'un paletot tout neuf qui n'avait pas de chemise: l'ordre est
venu, je l'ai excut. Si c'est cette nuit ou demain _qu'il fera jour_,
on vous le dira, mais la chose sre, c'est que nous ne couperons pas
dans le drap noir cette fois-ci, car le Coyatier n'est pas  sa place.

Chacun tourna les yeux vers le coin o le marchef s'asseyait
d'ordinaire, sombre et seul. Sa table tait vide.

--Je vends ma bille quatre francs, s'cria Cocotte, et c'est  moi la
main: personne n'en veut? adjug!

Il se pencha sur le billard et _fit_ son adversaire _au doubl_ en
allant coller sa propre bille sous bande,  gale distance de deux
blouses.

La galerie applaudit.

Cocotte prit cette pose du billardier triomphant qui rappelle vaguement
l'attitude des chevaliers appuys sur leur lance.

--Vous ne savez donc pas, dit-il, que le marchef a t envoy l-bas, au
vert, aprs l'affaire de la canne  pomme d'ivoire? C'tait mont un peu
joliment cette histoire-l, et le camarade qui avait dmoli la serrure
de Hans Spiegel savait son tat. L'imbcile qui paie la loi en ce moment
demeurait de l'autre ct de la serrure, et le marchef se chauffe au
soleil maintenant dans les proprits de la compagnie, pendant que nous
avons l'ongle  Paris.

--La loi n'est pas encore paye, rpliqua Piquepuce, et je connais
quelqu'un qui voudrait bien trouver un bton pour le jeter dans nos
roues.

Il montra du doigt Similor et ajouta:

--Voil un bon garon que j'ai embauch pour savoir un peu ce qui se
passe chez Mme veuve Samayoux, qui vendrait sa baraque et mettrait
par-dessus le march le feu aux quatre coins de Paris pour sauver le
petit lieutenant.

Similor remonta le lambeau qui lui servait de cravate et mouilla son
doigt pour lisser ses cheveux.

--Ce n'est pas mon habitude, dit-il, de frquenter la basse classe, mais
par suite de circonstances et pour utiliser dans le malheur des brevets,
acquis lorsque je frquentais une autre catgorie d'artistes,
Porte-Saint-Martin, Opra et autres, j'ai pu abaisser mon orgueil
jusqu' un thtre en plein vent. Il n'y a pas de sot mtier, mais on ne
s'affectionne qu'avec les gens de son propre rang, et la veuve Samayoux
ne m'tant de rien, je dvoilerai ses mystres avec plaisir.

Certes chalot tait une douce crature, mais s'il avait entendu son
Pylade parler ainsi, il y aurait eu une tte casse, et pour le coup
Saladin aurait t orphelin.

Personne ne rpondit  Similor, parce qu'un timbre plac derrire le
comptoir tinta un coup unique et retentissant. La reine Lampion,
veille en sursaut, ouvrit ses yeux sanglants, qui clignotrent,
blesss par le gaz.

Les joueurs de billard arrtrent leur partie, et un grand silence rgna
dans l'estaminet.

Un garon, la serviette sur le bras, s'tait lanc vers l'escalier en
colimaon qui conduisait au cabinet particulier, situ  l'entresol, et
connu sous le nom du _confessionnal_, mais il fut arrt au passage par
Cocotte, qui se tourna vers la dame de comptoir et lui dit:

-- vous, maman Rogome, et plus vite que a!

On vit alors la reine Lampion quitter le sige o elle semblait rive
depuis le matin jusqu'au soir et gagner l'escalier  vis, qu'elle monta
en geignant.

Quand elle tait hors de son trne, la reine Lampion perdait cent pour
cent. C'tait un hideux paquet de graisse rhumatise, et nous ne
saurions mieux la comparer qu'au vieux lion de Locadie Samayoux.

Elle parvint enfin au haut de l'escalier, et disparut derrire la porte
ferme.

--C'est drle que M. l'Amiti n'a pas pass par l'estaminet comme  son
ordinaire, dit Cocotte.

--a veut dire qu'il est venu avec des gens qui ne sont pas presss de
se montrer, rpliqua Piquepuce en baissant la voix: on va savoir la
chose tout de suite, attendons.

Similor tait impressionn profondment. Il murmura:

--a fait quelque chose de se trouver sous le mme toit que les grands
de la terre.

La reine Lampion reparut au haut de l'escalier. L'carlate de sa joue
passait au violet.

Ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle commanda:

--Du punch en haut et en bas, allume Polyte!

Polyte tait le garon de confiance qui tirait les numros  la poule.

--Bravo! cria Similor dont l'enthousiasme n'eut point d'cho. Vive le
punch!

Cocotte avait mont trois ou quatre marches de l'escalier  la rencontre
de la grosse femme.

--Il y a du tabac? demanda-t-il.

--Oui, et prends garde d'ternuer! rpliqua la reine Lampion d'un air
rogue.

Piquepuce s'approcha pour demander  son tour:

--Combien sont-ils?

--Ils sont quatre.

--Les connais-tu?

--Ils ont le voile.

La reine Lampion ajouta tout  haut:

--Quatre verres pour le confessionnal, Polyte!

L'aspect gnral de l'estaminet avait entirement chang: hommes et
femmes semblaient pris d'une anxit pareille, et l'on entendait dans
les groupes ces mots qui couraient:

--Quatre voiles  la fois!  quelle diable de besogne va-t-on nous
envoyer cette nuit?

Similor seul avait pris une pose de matamore pour dire  sa voisine:

--Le punch est la boisson que je prfre, bien chaud et pas trop
baptis. Si l'occasion est venue d'affronter les bourgeois ou la force
arme, vous pourrez voir le caractre de celui qui se propose de vous
frquenter, et dont rien n'est capable d'tonner son courage ni son
amour!

La reine Lampion n'avait pas regagn son comptoir; elle s'tait assise
sur la dernire marche de l'escalier pour attendre Polyte, qui lui remit
en main le plateau supportant le bol et les quatre verres.

Elle prit le tout et remonta. Quand elle revint pour la seconde fois, on
trinquait dj autour de deux normes bassins qui flambaient.

Elle fit signe  Polyte. Le garon vint  elle et lui dit:

--Il n'y a d'tranger que l'oiseau, l-bas, avec son chapeau gris; c'est
M. Piquepuce qui l'a amen.

Similor, en proie  l'exaltation du zle, levait justement son verre et
s'criait:

-- la sant de mes suprieurs! pour leur tre agrable, je marcherais
jusqu' la mort!

La manchotte de ses rves lui rpondit:

--C'est permis d'tre btasse, mais pas tant que a,  moins que vous ne
soyez ici de la part du gouvernement.

La reine Lampion,  cet instant, se replongeait tout au fond de son
trne avec un grognement voluptueux et tendait son grand verre  Polyte,
qui l'emplissait jusqu'au bord.

--On va teindre et fermer, dit-elle; tout un chacun aura la bont de
rester jusqu' ce qu'on lui donne la clef des champs. _Il fait jour!_

--Vive la ligne! s'cria Similor, les tnbres sont favorables  la
sensibilit, je vais taquiner les dames!

Il en aurait dit plus long, sans le poing de Cocotte qui, d'un seul
coup, lui enfona son chapeau gris jusqu'au menton.

Quand il parvint  se dbarrasser de son couvre-chef, bandeau et billon
 la fois, la scne avait encore chang, Polyte achevait de barrer la
devanture, le gaz tait teint partout; la flamme du punch seule
clairait de ses lueurs livides toutes ces faces de bandits, anxieuses
et sombres.




XVIII Les conjurs


 l'tage suprieur, autour d'un autre bol de punch, les quatre voiles,
comme la reine Lampion les appelait, taient runis.

Chacun d'eux avait encore devant soi, sur la table, le carr de soie
noire qui nagure couvrait son visage.

Les verres taient remplis, mais nul n'y avait encore port les lvres.

Ils taient tous les quatre de notre vieille connaissance et nous les
nommerons par rang d'ge; M. de Saint-Louis, le mdecin Samuel, le
docteur en droit Portai-Girard et M. Lecoq dans son costume de
Toulonnais-l'Amiti.

Le confessionnal tait exactement tel que nous le vmes, le soir o fut
rgle la lugubre comdie qui se termina par l'assassinat de Hans
Spiegel dans son garni de la rue de l'Oratoire, et par l'arrestation de
Maurice Pags  l'htel d'Ornans.

Au moment o nous entrons, nos quatre compagnons avaient d causer dj
de leurs affaires, car la discussion tait fort anime.

La prsidence semblait appartenir au prince, mais Portai-Girard tenait
le haut bout comme orateur, et M. Lecoq, contre son habitude, affectait
une sorte de modration indiffrente.

Le Dr Samuel, encore plus calme, se bornait  juger les coups.

La parole tait  Lecoq, qui disait en haussant les paules:

--Que voulez-vous, c'est peut-tre la superstition, mais voil vingt ans
que je regarde ce bonhomme-l dans le blanc des yeux: chaque matin je
crois enfin le connatre, et chaque soir je m'aperois que je ne suis
pas seulement au milieu du rouleau.

--Quand les rouleaux sont trop longs, dit schement Portai-Girard, il y
a moyen: on les coupe.

--Pour couper celui-l, murmura Lecoq, faites bien attention  ce que je
vous dis, il faudra de fameux ciseaux.

--Combien de temps lui donnez-vous encore  vivre, Samuel? demanda le
prince dans un but vident de conciliation.

--Je ne sais plus, rpliqua le mdecin, ces corps o il n'y a pas de
sang et dont la chair s'est transforme en parchemin peuvent vgter des
mois et des annes.

--S'il dure seulement deux semaines, s'cria le docteur en droit, dont
le poing ferm frappa la table avec violence, nous sommes tordus, mes
camarades! Cette affaire du petit lieutenant est mauvaise, mal prise,
absurdement conduite...

--Ta, ta, ta! fit Lecoq, ce qui tait vraiment dangereux, c'tait
l'histoire de Remy d'Arx. Ne soyons pas injustes non plus, le pre a
dbrouill cet cheveau-l comme un ange et nous lui devons une belle
chandelle.

--Ma parole, fit Portai-Girard, c'est curieux comme il vous tient, ce
vieux coquin-l! toutes ses vessies vous les prenez pour des lanternes!
Remy d'Arx est fini, c'est vrai, mais il reste une queue  cette
affaire-l. Notre ami Samuel est un savant praticien qui mrite toute
notre confiance, et cependant le Remy d'Arx, aprs avoir t dclar
mort par notre ami Samuel, a encore vcu deux fois vingt-quatre heures.

--Entendons-nous! riposta le mdecin; son agonie a dur deux jours,
c'est vrai, mais il n'a recouvr ni le mouvement ni la parole.

--Qu'en savez-vous? tes-vous rest prs de son lit? la justice n'a rien
pu obtenir, voil tout ce que vous pouvez affirmer. Mais il y avait 
son chevet un vieux serviteur...

--Parbleu! si le bonhomme Germain vous gne..., interrompit Lecoq.

Il n'acheva pas, mais son geste fut suffisamment expressif. Le docteur
en droit fixa sur lui son regard clair et tout brillant d'intelligence.

--Voil ce que vous appelez dbrouiller un cheveau, mon bon, c'est
mettre  la place d'un cheveau brouill, deux, trois, quatre cheveaux.
Comptons sur nos doigts, car les pires sourds sont ceux qui ne veulent
pas entendre, et je m'tonne beaucoup, mais beaucoup, que vous ayez
besoin de tant d'arguments pour vous rendre  l'vidence:

 la place de l'cheveau qui s'appelait Remy d'Arx, nous avons
Valentine de Villanove, ou plutt Valentine d'Arx, car mieux que
personne vous savez qu'elle est vritablement la soeur du mort; nous
avons Maurice Pags, et il y a cent  parier contre un que ces deux-l
connaissent notre secret.

Nous avons, en outre, Mme veuve Samayoux, qui connatra notre secret
demain si on ne le lui a pas dit aujourd'hui.

Nous avons enfin le vieux Germain, dont vous parlez fort  votre aise
et que vous m'engagez  supprimer, s'il me gne.

Ce n'est pas moi qu'il gne, mon bon, c'est vous, c'est nous, c'est
l'association tout entire.  force de jouer au fin, cet esprit, qui
tait vritablement fort autrefois, et lucide, et plein de ressources,
je n'ai pas l'intention de le rabaisser, en est arriv  des subtilits
enfantines,  des complications sniles. Il s'amuse, ce vieux diable,
avec le crime, comme un calculateur hors d'ge se donne encore la
migraine  tourmenter les jeux de casse-tte. La ligne droite lui
dplat; il fait mille tours et mille dtours futiles, sous prtexte de
cacher la piste de ses pas, sans comprendre que chaque tour et chaque
dtour produit une piste nouvelle.

coutez un apologue: J'avais un oncle qui tait voiturier dans le
Quercy, un pays terrible pour les essieux.

Mon oncle avait command un essieu trs longtemps, malgr les roches et
les ornires; mais un beau jour, son valet lui dit: L'essieu! s'en va,
il faudrait le changer.

Mon oncle se fcha. Un si bon essieu! qui avait rsist  tant de
cahots! Je crois mme que mon oncle renvoya son valet.

Mais un beau jour, l'essieu, qui avait trop servi, se rompit et mon
oncle eut les reins briss.

Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, comme le valet de mon oncle,
mais je vous dis que votre colonel, ft-il en acier fondu, a servi de
trop et qu'il est temps de le remplacer.

--Par qui? demanda Lecoq.

Il regarda tour  tour ses trois compagnons, qui dtournrent les yeux.

--Si c'est par moi, reprit-il avec la rondeur effronte qu'il affectait
en certaines occasions, je veux bien; si c'est par l'un de vous, je
demande le temps de la rflexion.

Le premier qui releva les yeux sur lui fut Portai-Girard.

--L'Amiti, dit-il, mon brave, rflchis d'abord sur ceci: tu n'es pas
en force contre nous.

--Ah! ah! fit Lecoq, vous m'avez donc appel  donner mon avis quand
vous tiez dcids d'avance?

--Pour ce qui me regarde, oui, rpliqua Portai-Girard; tu vois que je te
parle franchement. Pour ce qui regarde nos amis, interroge-les et ils te
rpondront.

-- vous, sire, dit Lecoq sans rien perdre de sa bonne humeur ironique,
je serai heureux de connatre  fond l'opinion de votre majest.

--Il y a du bon dans ce qu'a dit Portai-Girard, repartit M. de
Saint-Louis, le colonel cherche beaucoup la petite bte, et je penche 
croire que la parabole de l'essieu vient  point, mais ce n'est pas cela
qui me dtermine.

--Ah! ah! fit encore Lecoq, alors vous tes dtermin?

-- peu prs, et voici pourquoi. Le Pre a plus d'esprit dans son petit
doigt que nous dans toutes nos personnes, mais enfin nous ne sommes pas
des cruches non plus, et s'il nous espionne depuis le matin jusqu'au
soir, avec un soin qui fait son loge, nous avons bien le droit aussi de
regarder un petit peu, de temps en temps, par le trou de la serrure.
J'ai regard ou j'ai fait regarder, cela importe peu, et j'ai acquis la
conviction que la dernire marotte de notre bien-aim matre, qui a
promis  chacun de nous en particulier sa succession entire, plutt dix
fois qu'une...

--Pas mal, pas mal! interrompit Lecoq en souriant, le prince est plus
observateur que je ne le croyais.

--Voyons! fit Samuel, cette misrable comdie de son hritage n'est-elle
pas une preuve manifeste de dcadence?

--Vous en tes donc aussi, docteur? demanda Lecoq visiblement branl.

--Nous en sommes tous! s'cria Portai-Girard; nous avons assez de ce
bric--brac! Si ce n'tait qu'un vieux coquin,  la bonne heure! mais
c'est un vieil idiot. Nous voulons un autre essieu.

--Bigre! bigre! murmura Lecoq, les choses me paraissent fort avances.
Seulement le prince ne nous a pas dit ce qu'il a vu par la serrure de
notre vnr pre.

--J'ai vu, rpondit M. de Saint-Louis, que notre vnr pre, soit qu'il
compte vivre ternellement, soit qu'il s'abonne  mourir comme tout le
monde, veut emporter avec lui le trsor des Habits Noirs, que j'value 
plus de vingt millions, en nous laissant nus comme des petits saints
Jean, en face de la justice charitablement avertie.

--Il doit y avoir en effet plus de vingt millions, dit Samuel.

--Pourquoi pas un milliard, pendant que nous y sommes? grommela Lecoq.

Le docteur en droit fit un geste de colre, mais M. de Saint-Louis prit
la parole tranquillement et dit:

--Toulonnais, mon vieux, tu es le plus ancien dans la maison et nous
aurions voulu t'avoir avec nous. Tu peux bien remarquer qu'on ne s'est
embarrass ici ni de Corona, ni de l'abb, ni de la comtesse de Clare.
Toi seul as t convoqu. Mais il ne faudrait pas te mettre en tte que
tu es un homme ncessaire: nous nous passerons de toi parfaitement.
Voil trois semaines que nous travaillons l'association comme on brasse
de la pte; nous nous sommes mis en rapport avec ceux du second degr,
et nous tenons les simples dans notre main.

--Pas possible! gronda Lecoq, alors a brle?

--Tu peux en juger: _il fait jour_ en bas, cette nuit; est-ce toi qui as
battu le rappel?

--Non... Mais tes-vous bien srs que le Pre n'a pas entendu le
tambour?

Personne ne rpondit, et il y eut comme un malaise parmi les membres du
conseil, tout  l'heure si rsolus.

Lecoq avait une figure  peindre. On eut dit d'un inventeur qui, au
moment de prendre son brevet, trouve son concurrent arriv avant lui au
ministre.

--La premire fois que j'ai eu cette ide-l, pronona-t-il enfin  voix
basse, j'entends l'ide que vous avez, il n'tait pas encore question de
vous, mes braves, et cette ide-l, d'autres l'avaient eue avant moi. On
rit quand on parle de la corde de pendu que le bonhomme a dans sa poche;
on rit quand on dit que le bonhomme est le diable, moi tout comme les
autres, mais  l'exception de moi, qui n'ai jamais dit mon secret 
personne, tous ceux qui ont eu cette ide-l sont morts!

--Bah! fit Portai-Girard, ceux qui sont morts s'taient attaqus  un
homme plein de force, et il n'y a plus qu'un agonisant en face de nous.

--Alors, pourquoi ne pas attendre?

--Parce qu'il mourra comme il a vcu, et que sa dernire plaisanterie
sera de faire sauter l'association comme une poudrire.

Lecoq avait pris un air srieux et ses sourcils taient froncs
profondment.

--S'il a eu cette fantaisie-l, dit-il, et je l'en crois bien capable,
l'association sautera, j'en rponds. Il ne reste pas grand-chose de lui,
j'en conviens, mais tant qu'il y aura de lui un petit morceau gros comme
le doigt, prenez garde!...

Vous souriez? les autres souriaient aussi... ceux qui sont morts.

Si j'tais avec vous contre lui, ce serait une curieuse bataille, car je
sais peut-tre o est le dfaut de sa cuirasse; si je suis avec lui
contre vous, ou seulement neutre, je ne donne pas deux sous de votre
peau. Nos intrts sont communs, voil le vrai; ne nous fchons donc
pas, si c'est possible, et discutons amicalement.

Le vrai, c'est encore qu'il y a beaucoup d'argent, non point en caisse,
mais dans quelque trou; dix millions, vingt millions, trente millions;
je n'en sais pas le compte.

Le vrai, c'est enfin que le Pre a pu avoir l'intention d'enterrer le
trsor et l'association du mme coup. Il est de ceux qui disent:

Aprs moi, la fin du monde!

--Vous avouez cela et vous hsitez! s'cria Portai-Girard.

--J'hsite parce que je ne sais pas.

--Nous savons, nous...

--Alors parlez au lieu de menacer, parlez, je vous coute. Portai-Girard
et le prince regardrent Samuel, qui dit avec une rpugnance visible:

--Entre gens comme nous, il n'y a pas d'crit possible.  quoi servent
les pactes, quand mme ils sont signs avec du sang? Je ne connais pas
le moyen de lier l'Amiti, et si l'Amiti ne joue pas franc jeu, nous
sommes perdus!

Lecoq se mit  rire et lui tendit la main au travers de la table.

--Toi, docteur, dit-il, tu commences  comprendre le nant des pilules,
comme nos braves amis reconnaissent l'inutilit du couteau.... vis--vis
de certains gaillards, bien entendu, car le commun des mortels restera
toujours vulnrable. Je joue franc jeu, puisque je discute. N'aurais-je
pas pu, ds le premier coup, vous dire: Tope! je suis avec vous? Je
joue franc jeu, puisque j'ajoute: Ne comptez pas trop, mes bons frres,
sur le troupeau qui s'abreuve de punch en bas, car ni vous ni moi nous
ne savons pour qui _il fait jour_ en ce moment sous nos pieds.

Son talon frappa le carreau, et comme si c'et t un signal, une sourde
clameur monta de l'tage infrieur.




XIX

Le scapulaire, le secret, le trsor


Tous les verres restaient pleins, except celui de Lecoq, qu'il avait
dj vid trois fois. Au dbut de la runion, ses compagnons croyaient
le tenir sur la sellette; mais les choses avaient tourn au cours de
l'entretien, et maintenant Lecoq tait le seul qui ne montrt ni
embarras ni dfiance.

--Chacun est ici pour soi, dit-il en remplissant pour la quatrime fois
son verre; en nous pilant dans un mortier, le docteur, qui est pourtant
un habile chimiste, ne trouverait pas un atome de prjug. On nous
appelle des coquins, je connais assez mon Paris pour savoir que les
dix-neuf vingtimes de ceux qui s'intitulent honntes gens sont
exactement dans la mme position que nous.

Je ne cache pas que j'avais une frayeur; l'homme est un animal vaniteux
et ambitieux, je me disais: Ce vieux farceur de colonel a gliss 
l'oreille de Portai-Girard: Tu seras mon successeur;  l'oreille de M.
de Saint-Louis aussi,  l'oreille de ce bon Samuel de mme; si cette
ide a germ dans leur cervelle, comme elle aurait pu germer dans la
mienne, le gchis est complet, et notre vnrable papa n'aura qu' nous
enfermer ensemble pour que nous nous entredvorions.

Or, nous tions ici enferms ensemble et j'ai cru que la dnette allait
commencer, mais pas du tout! au lieu d'enfants gourmands, je trouve des
gens raisonnables.

 ma question nettement pose: Qui sera le matre, on m'a nettement
rpondu: Il n'y aura plus de matre.

 cette autre demande: Que deviendra l'association? Rponse: Nous nous
en moquons comme du roi de Prusse! L'association tait destine  gagner
de l'argent, il y a de l'argent, nous nous partageons le magot entre
quatre, et puis nous nous souhaitons mutuellement bonne chance. Est-ce
bien cela?

--C'est bien cela, rpondirent en mme temps les trois autres associs.

--Mes braves amis, reprit Lecoq, car nous sommes vritablement des amis,
depuis cinq minutes, le magot est assez lourd pour contenter l'apptit
de chacun de nous, et le monde est assez vaste pour que nous y puissions
trouver un endroit o nos anciens camarades ne viendront point nous
chercher. Parlons donc srieusement, dsormais, et mettons de ct les
petites dcouvertes que chacun de vous a cru faire. Le colonel laisse
traner comme cela des mystres mignons pour veiller la curiosit de
ceux qui l'entourent; mais moi je suis de sa maison, il y a vingt ans
que je suis de sa maison. Vous connaissez le proverbe qui dit: Il n'est
point de grand homme pour son valet de chambre? Le proverbe a menti
cette fois; j'ai t le valet, puis le secrtaire du colonel
Bozzo-Corona, et je dclare que c'est un grand homme, un trs grand
homme, un plus grand homme que les grands hommes qui dcouvrent par
hasard l'imprimerie, l'Amrique ou la vapeur: il a trouv par le calcul
des probabilits un truc qui garantit le meurtre et le vol contre les
chances du chtiment, il a invent _l'assurance en cas de sclratesse_.

--Nous savons tous cela, murmura Portai-Girard avec impatience.

--Savez-vous aussi le secret des Habits Noirs? demanda Lecoq, dont les
lvres se relevrent en un sourire ironique.

Tous les regards exprimrent une avide curiosit.

--Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas
seulement  dfendre son oeuvre contre les chiens myopes et enrhums du
cerveau que nos gouvernements paient trs cher sous le nom de justice,
de police, etc., il avait  dfendre son oeuvre contre ses propres
ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme
est rest enfant, et les solennelles momeries qui taient le fond des
mystres de l'antiquit se sont perptues  travers les ges, de telle
sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples
d'Isis ont eu des hritiers directs au fond des forteresses o
radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes o les
_Camorre_ de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant
leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir
frquent les saintes Wehme, mais il a command en chef des bandes
calabraises  la fin du sicle dernier, et l'Europe entire l'a connu
sous le nom de Fra Diavolo.

--Fra Diavolo! rptrent avec le mme accent d'incrdulit les trois
matres. Quel conte!

--On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le
_Fra Diavolo_ de l'Opra-Comique, et les biographies prtendent que ce
clbre chef des _Camorre_ fut excut  Naples, en 1799; mais en Corse,
o j'ai pass ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient
encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient
avoir une amulette bnie par le dmon, et ils l'appelaient entre eux
Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.

Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le
grand secret des prtres gyptiens, des hirophantes, des druides, des
francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.

Ce fut pendant de longues annes son prestige qui dure encore. Il tait
le seul  connatre le secret grav  l'intrieur des deux mdaillons
qui forment le scapulaire des matres de la Merci.

Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux,
je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de
vous le dire.

C'est un mot, un seul mot, rpt en une trs grande quantit de langues
dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombrent sur les
lettres hbraques qui commenaient la srie, je crus qu'elles
exprimaient le nom de Dieu.

Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point _Allah_; je
me souviens des caractres grecs disposs ainsi: ouev; le latin que je
compris dj disait _nihil_; puis venait l'allemand _nichts_; l'anglais
_nothing_, l'italien _niente_, l'espagnol _nada_, et pour vous pargner
les autres langues, le franais _rien_!

--Et c'est l le secret des Habits Noirs! s'cria M. de Saint-Louis.

--Nant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne dteste pas
cette ide-l, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!

--Je le pensai ainsi, rpliqua M. Lecoq, puisque je remis fidlement le
scapulaire  sa place; mais n'ayant plus de secret  chercher, tout mon
flair se reporta sur le trsor. Ici je vais vous intresser davantage:
le trsor n'est pas, comme vous l'avez cru, un amas d'or et d'argent
dpos ici ou l, et probablement, selon mon opinion premire, dans les
caves du couvent de Sartne, o le matre fait son plerinage une fois
l'an; le trsor est dans une petite cassette que chacun de vous pourrait
porter sous son bras.

--Ce sont des diamants! dit Samuel, dont les yeux brillrent.

--Non, rpliqua Lecoq.

--Ce sont des titres de dpt? demanda Portai-Girard.

--Non, rpliqua encore Lecoq.

--Un pareil coffret, objecta M. de Saint-Louis, ne peut pourtant
contenir une bien grosse somme en billets de banque.

--Le Royal-Exchange d'Angleterre, repartit Lecoq, a des bank-notes
depuis cinq livres jusqu' un million sterling. On en connat trois de
cette somme, et feu le prince de Galles, qui possdait, dit-on, un
exemplaire de cette glorieuse estampe, pouvait emporter avec lui
vingt-cinq millions de francs dans le tuyau de plume qui lui servait de
cure-dent.

--Ces Anglais! dit Portai-Girard, quel grand peuple!

--Je ne pense pas, poursuivit Lecoq, que notre cassette, car elle est
bien  nous, contienne des billets de banque de vingt-cinq millions,
mais je sais qu'elle renferme des valeurs anglaises pour une somme
norme.  supposer mme que le Pre ait fait plusieurs parts du trsor,
ce qui est assez dans son caractre, tous les oeufs d'un finaud tel que
lui ne pouvant pas tre mis dans le mme panier, c'est encore ici que
doit tre le bon tas. Je vais vous en dire la raison. J'ai cru longtemps
que le colonel tait au-dessus de la nature humaine par ce seul fait
qu'il n'avait point en lui cette chose agrable mais compromettante
qu'on appelle un coeur.

--Il n'en a pas! s'cria Samuel.

--Il n'en a jamais eu! appuyrent les deux autres.

--Vous vous trompez, nul n'est parfait ici-bas. Depuis prs de cent ans,
notre vnr matre a trahi tous ses amis, dvalis toutes ses
connaissances, et envoy dans un monde meilleur la plupart de ceux qui
l'ont servi; mais il y a nanmoins, dans un petit coin de son antique
carcasse, un objet quelconque qui lui tient lieu de coeur. Je l'ai vu
pleurer une fois qu'il se croyait seul, pleurer de vraies larmes au
chevet d'une enfant que les mdecins avaient condamne.

--Fanchette, parbleu! fit le docteur en droit, qui haussa les paules;
il aime sa Fanchette comme ma portire caresse son chat!

--Et il l'a donne au plus lche coquin de la bande! ajouta Samuel.

--C'est elle qui le voulut, repartit Lecoq. En ce temps, le comte Corona
tait beau comme un astre, et il chantait le rle d'Almaviva dans _Le
Barbier_ avec une voix qui valait cent mille cus de rente. Mais ne nous
garons pas dans les dtails. Que le pre aime sa Fanchette comme une
perruche ou comme un bichon, peu importe, le fait est qu'il l'aime et
qu'il lui a prpar un splendide avenir. Moi, qu'il n'aime pas, mais
dont il a besoin sans cesse, je suis un peu l'esprit familier de sa
maison; il hsite  m'trangler, parce que je le tiens comme une
habitude, et il en est venu  ne pas faire plus attention  moi qu'aux
meubles de son htel. J'ai en outre quelques petites intelligences dans
la place, et la femme de chambre de ma belle ennemie, la comtesse
Corona, me fait son rapport quotidien.

Voici ce que j'ai appris avant-hier. La veille, vers huit heures du
soir, le Pre avait eu une crise terrible. Son mdecin, appel en toute
hte...

--Comment! son mdecin? interrompit Samuel.

--Ah a, bonhomme, rpliqua Lecoq, as-tu jamais cru que le Pre avalait
tes drogues?

--Je l'ai toujours soign en toute honntet, rpondit srieusement
Samuel.

--Mais tu as toujours nourri l'espoir que, dans un cas pressant, il te
suffirait d'une bonne potion pour en finir, et tu as fait partager ton
espoir aux autres: il faut rayer cela de tes papiers.

Je continue. Le mdecin a eu toutes les peines du monde  dominer la
crise, et je crois qu'il a conseill  son malade de mettre ordre  ses
affaires.

Quand le mdecin a t parti, on a renvoy tout le monde, et le Pre est
rest seul avec Fanchette.

Vous savez qu'elle couche, depuis quelque temps, dans le grand cabinet
voisin de la chambre du colonel.

Vous ne tenez pas absolument, n'est-ce pas,  savoir par quelle fente de
boiserie ou par quel trou de serrure j'ai surpris ce qui va suivre?
L'important, c'est que je l'aie surpris et que j'en garantisse l'exacte
vrit.




XX

Le roman du colonel


Lecoq avala son cinquime verre de punch et reprit:

--L'ide que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aim matre,
je l'avais avant vous, mes chers collgues. Je ne vous accuse pas de me
l'avoir vole, les beaux esprits se rencontrent, voil tout!

Le Pre est bien loign d'avoir baiss autant que vous le croyez; mais
il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de
gnie.

Il a toujours t enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les
plus srieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours
russi par leur ct enfantin.

C'est la loi du succs. Les imaginations trop ingnieuses sont comme les
livres trop bien faits: elles ne russissent pas.

Le dernier roman du Pre--tous, ou plutt sa dernire affaire, pour
parler son langage, a d tre l'objet de tous ses soins. Il y avait en
lui deux mobiles galement passionns: l'envie d'assurer  sa Fanchette
un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour
suprme.

C'tait arrang depuis des mois, depuis des annes peut-tre.

Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona
auprs de son lit et lui traa, comme on raconte une anecdote, le
tableau de son existence future.

Il existe  la Nouvelle-Orlans une famille, franaise d'origine, qui
occupe une position norme; le fils an de cette maison faisait, l'an
dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille
Francesca Corona passaient  Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le
colonel a des prcautions  garder en Italie, non seulement par suite de
son pass, mais encore  cause de certains hauts faits, plus modernes,
accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prtexte d'incognito, il
tait  Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette tait Mlle de
Saint-Pierre.

L'Amricain la vit et en devint perdument amoureux. Fanchette a le
coeur sensible, elle allait voguer  pleines voiles sur le fleuve de
Tendre, lorsque le Matre, qui avait son dessein, l'arrta net et
l'enleva pour la ramener en France.

Avant de partir nanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une confrence
avec le jeune Amricain, qui s'tait dclar et avait demand la main de
Mlle de Saint-Pierre.

Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage
arrt entre les deux familles.

--Du vivant de Corona? demanda Samuel.

--Sous la main du Pre, rpondit Lecoq, Corona est comme nous tous un
brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.

Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.

Dans le petit pome rcit  Fanchette, il y a trois jours, Corona tait
mort d'une fivre crbrale ou d'une fluxion de poitrine.

Le colonel n'a mme pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce
comparse.

Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle
le sera quand le colonel voudra.

Il y a une dame anglaise, toute prte, convenable au plus haut point,
joli nom, possdant les faons du meilleur monde et qui conduirait
Fanchette  la Nouvelle-Orlans avec tous les papiers constatant l'tat
civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de dcs de son
vnrable aeul.

Le reste va de soi: le mariage fait, voile impntrable jet sur le
pass, existence princire au sein d'une des plus riches et des plus
honorables familles du monde entier.

Avez-vous quelque chose  dire contre cette combinaison?

Quand le Pre eut achev de raconter cette anecdote, que j'appellerai
prventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et
lui ordonna de le serrer dans sa chambre.

--Et cet ange de Fanchette accepta? demandrent  la fois les trois
Habits Noirs.

--Le rle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, rpondit
Lecoq, mais le coffret, assurment oui. Et c'est l, veuillez le
remarquer, le seul ct de la question qui nous intresse. Vous savez
dsormais o trouver le trsor de la Merci, qui est notre patrimoine.
Laissons  l'cart tout le reste, et dlibrons sur la question de
savoir comment nous nous emparerons du trsor de la Merci.

Le docteur en droit se frotta les mains et dit:

--Pour la premire fois, depuis bien longtemps, nous voil en face d'une
opration nette et claire. L'Amiti vient de nous rendre un grand
service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.

--Accord! firent les deux autres. L'Amiti salua.

--J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma
part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et
claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois,
songez-y bien, il ne faut rien laisser derrire nous.

--C'est un compte  tablir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du
moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilits dont
abusait le Matre, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le
lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette
maman Lo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.

--Restent nos quatre associs, dit Samuel.

--Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, rpliqua le docteur en
droit. Je prends Corona, choisissez les vtres.

--Et Fanchette? demanda Lecoq.

--Je prends Fanchette par-dessus le march! dit Portai-Girard en proie 
une fivreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier  donner,
aprs quoi nous sommes riches, puissants... et honntes!

--Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgr lui.

Personne ne rpondit.

Aucun bruit ne montait plus de l'tage infrieur.

Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put
entendre trois petits coups frapps avec prcaution, mais distinctement,
 la double porte qui dfendait l'entre du cabinet dit confessionnal.

Les quatre conjurs se regardrent; ils taient ples et des gouttes de
sueur perlaient  leurs fronts.

Portai-Girard dit le premier:

--C'est un matre!

On frappa encore, et cette fois d'une faon plus distincte.

Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se
mirent debout.

Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernire parole de
Portai-Girard.

--Ce n'est pas un matre, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le
Matre!

--N'ouvrons pas! opina Samuel.

M. de Saint-Louis et le docteur en droit rptrent:

--N'ouvrons pas!

Mais Lecoq, se levant  son tour, fit un pas vers la porte et dit:

--Tous ceux qui sont en bas appartiennent au Pre avant de nous
appartenir. Nous sommes pris au pige, mes camarades; si le Matre a un
doute, aucun de nous ne sortira d'ici!

Pour la troisime fois on frappa  la porte extrieure avec une certaine
impatience. Les trois Habits Noirs retombrent sur leurs siges.

--Vous avez donc bien peur de lui? demanda Lecoq en se redressant. Vous
avez raison, et moi aussi, j'ai peur. Mais nous nous demandions tout 
l'heure: Qui se chargera de lui? Nous sommes quatre et il est seul; il
est mourant, nous sommes forts... allons, souriez mes frres, si vous
pouvez; l'occasion est belle, il s'agit de bien jouer notre jeu!




XXI

O il est parl pour la premire fois de la noce


Les trois Habits Noirs ne prenaient point la peine de cacher leur
trouble et les regards qu'ils changeaient tmoignaient de leur profonde
indcision.

Pendant que Lecoq ouvrait la premire porte, Samuel dit  voix basse:

--Lecoq doit tre de son bord.

--Non, rpondit Portai, car Lecoq vient de trahir un trop gros secret.

--Lecoq a-t-il dit la vrit? murmura M. de Saint-Louis.

La main de Portai-Girard s'tait glisse sous le revers de sa redingote.

-- vous deux, murmura-t-il rapidement, tenez l'Amiti, mais tenez
ferme! et nous allons voir un peu  jouer le jeu qu'il conseille.

--H bien! h bien! disait cependant au-dehors la voix frle et flte
du colonel Bozzo, vous me laissez prendre froid et je suis capable d'y
gagner la coqueluche.

--C'est donc bien vous, papa? repartit Lecoq; du diable si on avait
l'ide de vous attendre! il est plus de minuit, et vous vous couchez
toujours avec les poules.

--Je suis all te chercher chez toi, dit le vieillard, au moment o la
seconde porte tournait sur ses gonds, mais j'ai trouv nez de bois, et
comme j'avais besoin de causer affaires, je suis venu te relancer
jusqu'ici.

Lecoq s'effaa pour livrer passage. Ce fut en vrit un spectre qui
entra: quelque chose de si tremblant et de si cass qu'on et dit le
squelette mme de la caducit, grelottant sous les plis  demi vides de
la douillette ouate.

Cela faisait piti, mais c'tait drle  cause des efforts qu'essayait
le spectre pour paratre ingambe et guilleret.

Mais cela tait terrible aussi, car Portai-Girard baissa les yeux en
serrant le manche de son couteau.

Il y avait au milieu de ce visage hve et couleur de terre deux
prunelles qui roulaient trangement, laissant sourdre par intervalles
des rayons verts comme ceux qui passent entre les paupires demi-closes
des chats.

D'un seul regard, le fantme avait vu et traduit le geste du docteur en
droit.  cette sorte d'escrime, il n'avait jamais trouv son matre, et
avant mme d'avoir franchi le seuil, il dit:

--Cette grosse coquine de Lampion n'est donc pas encore monte, h?

Ces mots, prononcs avec la mauvaise humeur d'un enfant maussade,
taient le rsultat d'un calcul prcis.

Ces mots lui sauvrent la vie comme aurait pu faire la plus vigoureuse
et la plus adroite de toutes les parades.

En effet, Portai-Girard, pouss par l'excs mme de sa terreur, allait
l'abattre d'un seul coup.

Au lieu de cela, il retira sa main vide et dit d'un air bourru:

--Salut, pre! vous avez donc averti en bas?

Les deux autres se levrent disant comme lui:

--Salut, pre!

Le colonel eut son sourire de casse-noisette agrable, et entra appuy
sur l'paule de Lecoq.

Vous eussiez cherch en vain sur ses traits l'ombre d'une inquitude.
Chez lui, tout restait toujours en dedans.

--Bonsoir, bonsoir; mes mignons bien-aims, dit-il en leur adressant 
chacun le mme signe de caresse paternelle; j'ai eu ma grosse fivre ce
soir, cent dix pulsations, Samuel, ma chatte! Mais il ne faut pas
s'couter; si je restais tranquille, je m'engourdirais. Quand je suis
arriv en bas, l'estaminet tait dj ferm; j'ai fait toc-toc  la
fentre de la cuisine, et Lampion a voulu m'ouvrir, mais je lui ai dit:
Bobonne, je crois que tu as du monde, quoiqu'on n'entende rien; je vais
 l'entresol; monte-moi de la limonade  l'anis, car j'trangle de
soif...

Il s'interrompit pour ajouter du ton le plus naturel:

--Timbre donc, l'Amiti, cette Lampion va me laisser touffer.

Lecoq toucha le timbre, mais il pensa:

--Le vieux drle nous a rouls encore une fois. Lampion n'tait pas
prvenue.

--Ah! mes pauvres bibis, soupira le colonel en se laissant tomber dans
le sige que Samuel et le prince lui avancrent, ne devenez jamais si
vieux que moi! C'est honteux de mourir ainsi par petits morceaux! Je
suis bien content de te voir, Portai; j'ai justement une contrarit de
chicane qui m'a agac les nerfs au moment o j'allais me mettre au lit,
en quittant cette bonne marquise. Elle ne veut pas en dmordre, vous
savez? Elle ne consentira jamais  laisser partir les deux enfants sans
qu'ils soient bel et bien maris. La morale, la religion... enfin, vous
comprenez, je lui ai promis tout ce qu'elle a voulu. On les mariera, et
je vous invite  la noce. Mais chut! voici Lampion, nous allons recauser
de tout cela.

La face rubiconde de la dame de comptoir parut, en effet,  la porte
entrebille.

Elle ne vit rien, selon la coutume, sinon cinq voiles noirs sur autant
de visages.

--On a appel? dit-elle.

--Ne m'apportes-tu pas ma limonade  l'anis? demanda le colonel, qui
souriait narquoisement.

La grosse femme rpta d'un air idiot:

--Votre limonade  l'anis?

--Sac  l'absinthe! s'cria le colonel, feignant une colre soudaine, je
te mettrai  pied, tu bois trop, l'eau-de-vie te sort par les yeux!
Va-t'en, je ne veux rien de toi, je n'ai plus soif. Que personne ne
bouge en bas! _Il fait jour_,  nouvel ordre.

La grosse femme s'enfuit.

Il n'y avait personne dsormais dans le Confessionnal pour ne point
comprendre la ruse du vieillard, qui venait d'lever une muraille solide
entre lui et toute tentative de violence.

Le colonel, du reste, ne se gna pas pour triompher ouvertement. Il se
frotta les mains en regardant Lecoq, qui lui adressa un sourire de
flatterie.

Les trois autres, malgr leurs efforts, ne russissaient point 
dissimuler leur embarras.

--Eh bien! oui! eh bien! oui! reprit le colonel aprs un silence, vous
avez devin juste, mes trsors; j'ai eu un petit peu dfiance de vous,
dans le premier moment, parce qu'on serait trs bien ici pour assassiner
le vieux pre. Certes, personne ne viendrait chercher au fond de ce
bouge les quelques gouttes de sang refroidi qui se trouvent peut-tre
encore dans les veines du colonel Bozzo-Corona. J'ai eu tort d'avoir
peur, je vous connais, vous me dfendriez tous au pril de votre vie;
mais je ne me repens pas du petit tour que je vous ai jou, parce que
cela entretient la main. Il n'est jamais mauvais d'avoir peur quand la
peur n'empche pas de combattre.

Je disais donc, poursuivit-il en changeant de ton, que je comptais
trouver l'Amiti tout seul et causer avec lui de notre situation, car
les choses s'embrouillent, voyez-vous, mes chris. Je ne me souviens
plus trs bien de l'histoire de ce Cadmus, roi de Thbes, qui tua un
dragon dont les dents piques en terre produisaient d'autres monstres,
comme les glands font pousser des chnes, mais il nous arrive quelque
chose de semblable. Chaque fois que nous tuons un ennemi, trois ou
quatre ennemis nouveaux surgissent; cela me donne du tintouin, je pense,
je rvasse, je me creuse la cervelle et ma pauvre sant s'en ressent.

Il avait courb sa tte sur sa poitrine et ses pouces tournaient
lentement.

--Et mes locataires qui s'en mlent! s'cria-t-il tout  coup avec un
vif sentiment de colre; tire-moi de l, Portai, si tu veux que nous
restions bons amis. Tu vas me dire que ce sont des misres? Il n'y a pas
de misres dans une maison bien tenue, et je suis sr que cette
histoire-l va me coter encore dans les trois ou quatre cents francs.

Il parlait dsormais d'un ton saccad, avec une extrme volubilit. On
pouvait voir que le sujet l'intressait puissamment et qu'il ne jouait
plus la comdie. Les regards curieux de ses compagnons taient fixs sur
lui.

--Y a-t-il une loi? continua-t-il en frappant contre le bras de son
fauteuil sa main qui rendit un bruit sec; la loi est-elle la mme pour
tout le monde? et parce qu'on a le malheur d'avoir fait sa pelote,
doit-on tre  la merci du premier va-nu-pieds qui monte sur les toits
pour crier contre les riches et contre les propritaires? Voil le fait:
j'ai achet la maison voisine de mon htel, et, entre parenthses, je
l'ai paye trop cher; mon notaire est un filou que nous rglerons un
jour ou l'autre, il en vaut la peine. Au cinquime tage de cette
maison, il y a un mnage d'employs, mauvaise engeance, toujours en
retard pour leur loyer et en avance pour demander des rparations. Ce
soir,  l'instant o j'allais me coucher, j'ai reu une lettre de la
femme, qui dpense au moins six mille francs pour sa toilette avec les
cent louis d'appointements de son mari. Ah! le sicle va bien! et ceux
qui sont jeunes en verront de drles! Ce que je veux savoir, c'est si je
suis forc de remettre  neuf le fourneau que ces gens-l ont brl 
force d'y cuisiner toute sorte de friandises.

--Le fourneau est-il d'attache? demanda le docteur en droit.

--Sangodmi! s'cria le colonel, jamais il ne rpondrait oui ou non du
premier coup! Il y a toujours des si, toujours des mais! La raison dit
cependant que dans un logement de six cents francs, on ne doit pas faire
pour mille cus de cuisine! Les fourneaux sont en rapport avec le taux
de la location, quand le diable y serait! Mais laissons cela, tu me
donnerais tort, et je veux avoir raison; je plaiderai, et j'ai bien
assez d'aisance, n'est-ce pas, pour flanquer mon locataire sur la paille
avec les frais de procdure! moi, d'abord, l'injustice me met hors des
gonds.

Ses paupires baisses battirent, pendant qu'il faisait effort pour
reprendre son calme. Autour de lui, personne ne parlait plus.

Il reprit en baissant la voix comme s'il avait eu honte de son motion:

--Les personnes trop vieilles sont comme les enfants, elles s'imaginent
toujours que leurs amis font attention  ce qui les intresse.

Il eut un petit rire court et sec, puis il reprit d'un ton dgag:

--Excusez-moi, bijoux, nous allons parler de vos propres affaires. Nous
allons en parler pour la dernire fois, moi du moins, car aussitt que
je vous aurai tirs du gupier o le diable vous a mis, je donnerai ma
dmission, cette fois, irrvocablement. N'essayez pas d'aller contre
cela, ce serait inutile...

Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec mlancolie, mes heures sont comptes.
Mes chris, si je ne consulte plus notre bon Samuel, c'est que je n'ai
plus besoin de lui pour connatre mon sort.

Allons! vous voil tout attrists! Mais soyez tranquilles: je laisserai
derrire moi quelque chose qui vous consolera.

L'arme invisible est une jolie machinette, et d'ailleurs nous n'avions
pas le choix pour ce bon Remy d'Arx; les autres armes ne pouvaient rien
contre lui; mais l'arme invisible comme tout ce qui est de ce monde a
ses inconvnients et ses dfauts: elle ne tue pas raide comme un coup de
couteau piqu en plein coeur. Remy d'Arx a tran deux jours, et c'est
beaucoup trop. Ce qui s'est pass pendant ces deux jours, je crois le
savoir, mais il se peut que j'ignore encore quelque chose.

Voyons, trsors, voulez-vous tre bien gentils, et m'obir encore une
fois aveuglment?

Il n'y eut qu'une seule voix pour rpondre:

--Nous vous obirons toujours aveuglment.

Les yeux vitreux du matre eurent cet clat bizarre que nous avons dj
dpeint tant de fois.

--C'est une ide que j'ai, reprit-il, je la trouve charmante, mais il
suffirait d'un faux mouvement, d'une maladresse grosse comme le doigt,
pour me la gter de fond en comble! C'est pourquoi je vous demande de
rester compltement passifs. Je dis: compltement.

Vous savez, avant de s'teindre, on dit que les lampes jettent une
flamme plus brillante. J'ai vraiment eu un grain de gnie ce soir.

Cela m'est venu par l'insistance mme que cette bonne marquise mettait
 exiger le mariage pralable de nos deux jeunes gens.

tant donn cette ncessit absolue o la connaissance qu'ils ont de
notre secret nous place vis--vis d'eux, ma premire ide de les faire
disparatre dans une tentative d'vasion tait simple comme bonjour.

Mais voici qu'il y a maintenant sous jeu cette bonne femme, la veuve
Samayoux, qui en sait plus long que je ne voudrais. Notre ami Lecoq n'a
pas entendu, ce soir, tout ce qui s'est dit entre elle et Mlle de
Villanove. Elle joue serr, la chre enfant! Prenons garde  elle.

Il y a, en outre, le marchef qui a refus tout net d'aller prendre le
vert dans nos pturages de Sartne.

Il y a enfin un certain Germain, le vieux domestique de Remy d'Arx, qui
ne l'a pas abandonn un seul instant pendant son agonie. Ah! mais cela
fait bien du monde, dites donc?

La noce aura lieu, mes mignons, elle aura lieu chez moi; la crmonie
religieuse, bien entendu, car je ne peux pas procurer aux deux fiancs
la bndiction de monsieur le maire... Commencez-vous  me comprendre?

Il s'tait redress dans son fauteuil, et sa respiration devenait
haletante.

Le Dr Samuel fit un mouvement pour s'approcher de lui, mais il l'carta
du geste.

--Je me vois finir, dit-il, en se retenant des deux mains au bras de son
fauteuil; je n'ai aucune illusion et je pourrais faire le compte exact
des heures qui me restent, ce ne sera pas encore pour cette nuit. Je
vous promets d'ailleurs de vous avertir; soyez tranquilles, je serai de
la noce.

Il ajouta avec un sourire vritablement diabolique:

--Mme la marquise d'Ornans en sera aussi pour me remercier d'avoir
accompli ma promesse; nous y inviterons galement la veuve Samayoux,
notre bon serviteur le marchef, et mme le vieux Germain, domestique de
Remy d'Arx..., et vous y viendrez vous-mmes, mes enfants, pour voir
votre matre expirant gagner sa dernire bataille!




XXII

Maman Lo entre en campagne


Il tait environ deux heures de nuit quand ce prodigieux comdien, le
colonel Bozzo-Corona, sortit sain et sauf du coupe-gorge o il s'tait
engag avec une intrpidit si hasardeuse.

Certes, on ne peut pas dire qu'il russissait  tromper ses compagnons,
mais entre gens qui se livrent la bataille de la vie, il ne s'agit pas
toujours de se tromper mutuellement; il est vrai de dire mme que les
cas o l'on parvient  tromper dans toute la rigueur du mot sont assez
rares: les habiles ddaignent ce but, juch trop haut; toute leur
ambition est d'imposer le rle effront qu'ils ont choisi  leurs amis
comme  leurs ennemis.

Ne connaissons-nous pas, dans d'autres sphres et trs loin des
tnbreux ateliers o les Habits Noirs travaillent, nombre de probits
avres appartenant  d'illustres escrocs? quantit de vaillances dites
notoires, mais masquant la colique des trembleurs mrites? et jusqu'
des talents mme, ce qui semble impossible, des talents trs aduls,
trs tapageurs, trs exigeants, qui crveraient comme des vessies
gonfles de vent si la critique complice ne se promenait pas l'arme au
bras devant la porte de leur salle  manger?

Tous ceux-l ont le don ou la force de se cramponner  la place qu'ils
ont conquise, de manire ou d'autre, avec de l'argent, avec de l'amour,
avec de la ruse, avec de la cuisine ou tout uniment par hasard.

Ils ne trompent ni vous, ni moi, ni personne, mais pour ne pas faire
monter trop de rouge au front des nafs et par pure dcence, ils
continuent de jouer la comdie qui fit leur succs.

Ainsi en tait-il du colonel Bozzo-Corona vis--vis de ceux qui le
hassaient mortellement et pourtant qui lui obissaient en esclaves.

Sa main tait sur eux, sa main tremblante, mais si lourde! La diplomatie
qu'il employait  leur gard, use jusqu' la corde, tait, comme toutes
les diplomaties du reste, une simple mise en scne destine  pallier le
fait brutal.

 savoir, la force de l'un et la faiblesse des autres.

Il y avait cependant un atome de vrit parmi cet amas de vieux
mensonges qui avaient tant et tant servi.

Le colonel avait t sincre en parlant du chagrin que lui causait la
rparation de fourneau demande par son locataire.

Cela est si vrai qu'au lieu de prendre avec lui, comme d'habitude,
Lecoq, son insparable, il avait fait monter Portai-Girard dans son
coup.

Il y a loin du boulevard des Filles-du-Calvaire  la rue Thrse.

Pendant tout le temps que dura le voyage, le colonel Bozzo, parlant avec
une animation extraordinaire, traita la question du fourneau, se faisant
expliquer plutt dix fois qu'une la thorie des immeubles par
destination et taxant d'absurdit la loi qu'on n'avait pas faite  sa
fantaisie.

--Si j'tais plus jeune, dit-il, je serais capable, moi, de faire des
barricades contre une normit pareille! Je ne suis pas matre de cela,
l'injustice m'exaspre! Comment! pour un misrable loyer de 600 francs,
cent cus de dpense! le lgislateur n'a jamais eu d'autre but que de
caresser le proltariat, c'est vident.

Ce fut seulement aux environs du Palais-Royal que, son caractre
sarcastique reprenant le dessus, il dit en frappant sur le genou de
Portai:

--Figure-toi que quand je suis entr tout  l'heure l-bas, 
l'entresol, tu avais ta main sous ton gilet, il m'a pass une ide
ridicule. Ah! dame, je n'ai plus la cervelle bien solide, et si j'ai
fait semblant d'avoir prvenu Lampion...

--C'est donc que vous aviez dfiance de moi! interrompit Portai d'un ton
pntr.

--C'est idiot! dit le colonel. Tu n'aurais pas eu besoin d'un couteau,
il et suffi d'une chiquenaude.

En ce moment le coup s'arrta et le cocher demanda la porte.

-- te revoir, ma brebis, reprit le colonel, et merci de tes bons
conseils. La noce dont je vous ai parl aura lieu plus tt que vous ne
croyez, car je n'ai plus le temps de traiter mes affaires  long terme.
Je n'ai jamais rien imagin de si curieux; tu sais, ce sera mon
chef-d'oeuvre. Vous recevrez des invitations.

Son domestique le prit sur le marchepied et l'emporta comme un enfant.

--Encore un mot, dit-il avant de passer la porte cochre, si tu trouves
un biais pour le fourneau, viens me voir. C'est une question de
principe; je ne regarderais pas  une centaine de louis pour souffler
ces 300 francs-l  mon sclrat de locataire.

La porte cochre se referma et le docteur en droit descendit la rue la
tte basse.

Vers le mme moment, dans cette ruelle tortueuse qui conduisait de la
Galiotte au faubourg du Temple et qu'on appelait le chemin des Amoureux,
trois hommes allaient, la tte basse aussi, et les mains derrire le
dos. Vous eussiez dit des joueurs dcavs, tant leur contenance tait
morne.

On et pu les suivre pendant plus de cent pas sans surprendre deux
paroles changes.

--Je vais me coucher, dit enfin Lecoq, qui s'arrta tout  coup.
Voulez-vous un conseil? faites les morts et ne bougez plus!

--Savais-tu qu'il devait venir, l'Amiti? demanda M. de Saint-Louis d'un
ton plaintif.

--Es-tu avec lui? demanda en mme temps Samuel.

--Je ne savais rien, rpondit Lecoq, mais quand il s'agit de papa, je
m'attends  tout.

--Penses-tu qu'il nous ait devins? demanda encore le prince.

Lecoq eut son gros rire.

--Il n'a rien devin ce soir, rpliqua-t-il, parce qu'il savait tout
d'avance, et c'est ce qui vous sauve, mes bien bons. Il n'a pas plus de
raison pour vous supprimer aujourd'hui qu'il n'en avait hier.

--Quand le diable y serait, s'cria Samuel en frappant du pied, c'est un
cadavre ambulant, il n'a plus que le souffle!

--N'a-t-il plus que le souffle? murmura Lecoq. La premire fois que je
le vis, c'tait en Corse, dans les souterrains du monastre de la Merci.
coutez cette histoire-l, elle est drle. Il y avait rvolte, car il y
a toujours eu rvolte chez nous; on avait garrott le Pre, qui tait
dj vieux comme Hrode, et les Matres jouaient aux cartes pour savoir
qui le poignarderait. Le sort tomba au mdecin, un habile homme, comme
toi, Samuel, et le mdecin dit:

-- quoi bon frapper un agonisant? Laissez-le garrott sur sa paille et
je vous garantis que demain matin, il n'y aura plus personne.

On le crut, et, par le fait, sa prdiction se ralisa: le lendemain
matin, il n'y avait plus personne sur la paille. L'agonisant avait bris
ses liens et s'tait chapp par le trou de la serrure.

Et pendant que les sept Matres taient l, s'tonnant d'une aventure si
bizarre, il y eut un grand fracas  la porte, quelque chose comme un feu
de peloton.

Et les sept Matres ne s'tonnrent plus,  moins qu'on ne s'tonne
encore dans l'autre monde.

--On les avait assassins! balbutia M. de Saint-Louis.

--Tous les sept! ajouta Samuel.

--Il y a juste trente-cinq ans de cela, reprit Lecoq; qui sait si dans
trente-cinq autres annes le Matre ne continuera pas d'agoniser? Qui
vivra verra; je vous souhaite une bonne nuit.

Plus d'une heure avant le jour, maman Lo sauta hors de son lit et
alluma sa chandelle. Elle avait pass toute sa nuit  se tourner et  se
retourner entre ses draps, dormant quelques minutes d'un sommeil
fivreux et plein de rves; puis s'veillant en sursaut, la poitrine
oppresse par une indicible terreur.

Elle voyait toujours la mme chose ds que ses yeux se fermaient; son
bien-aim Maurice aux prises avec les Habits Noirs, c'est--dire un
pauvre beau jeune homme sans armes, entour de dmons qui brandissaient
des poignards.

--Ce n'est pas tout a, dit-elle en commenant sa toilette, qui n'tait
jamais bien longue; quand on rve, la peur vous prend, et il n'y a pas
de mal; mais ds qu'on est veill, dfense de trembler: Il s'agit
d'avoir des ides, et des bonnes; de se manier en double et de ne pas
aller comme une corneille qui abat les noix!

Par prvision des dmarches qu'elle allait tre oblige de faire dans
cette journe solennelle, maman Lo chercha parmi ses nippes ce qu'il y
avait de plus dcent et de moins voyant.

 cet gard, le choix n'tait pas trs grand, car la veuve de Jean-Paul
Samayoux avait un got terrible. En musique, elle aimait la grosse
caisse et le fifre; en fait de couleurs, elle adorait ces mariages
hardis qui fiancent l'carlate au vert tendre et le jaune d'or au bleu
de Prusse.

Elle parvint pourtant  se composer un costume de coupe  peu prs
raisonnable et de nuances relativement neutres qui ne devaient pas
convier les gamins des divers quartiers de Paris  lui faire dans la rue
une escorte triomphale.

Quand elle eut regard dans son miroir cass l'ensemble de cette
toilette svre, elle se dit avec complaisance:

--a n'avantage pas une femme jeune encore, mais a lui fiche l'air
d'une ouvreuse des grands thtres ou de la dame d'un prsident!

Il y avait sous son lit une bote de sapin assez paisse et cercle de
fer qu'elle retira pour l'ouvrir  l'aide d'une petite clef pendue  son
cou.

Cette bote contenait  la fois les archives et la fortune de Mme veuve
Samayoux, premire dompteuse des capitales de l'Europe. Il lui arrivait
assez souvent d'en taler le contenu sur son lit  ses heures de
loisirs, car ceux qui ont acquis en ce monde quelque gloire aiment 
feuilleter les pages de leur pass.

Maman Lo se croyait de bonne foi une personne clbre, et peut-tre ne
se trompait-elle pas tout  fait. Aux Loges,  la fte de Saint-Cloud et
 la foire au pain d'pices, peu de rputations pouvaient contrebalancer
la sienne.

Vous souvenez-vous que nous la comparmes une fois  la Smiramis du
Nord? On dit que la grande Catherine faisait collection des portraits de
ses favoris, et cela devait encombrer tout un Louvre! Maman Lo, moins
bien place pour jeter le mouchoir aux princes et aux feld-marchaux,
avait une douzaine de miniatures  quinze francs auxquelles la bote de
sapin servait de galerie.

Pour donner une ide de la bont de son coeur, nous dirons que le
portrait de feu Samayoux tait l comme les autres et avait le plus beau
cadre.

Celui de maman Lo elle-mme ne manquait point  la collection, mais il
tait sur une affiche enlumine que la dompteuse ne dpliait jamais sans
un sentiment mlang de fiert et de mlancolie.

--On ne peut pas tre et avoir t, se disait-elle en regardant
l'estampe qui la montrait  elle-mme dans un maillot collant couleur
orange et entoure de ses btes froces, lesquelles semblaient admirer
sa pose  la fois gracieuse et intrpide.

Sous l'affiche se trouvait un brevet d'armes, dlivr, par galanterie
peut-tre,  Locadie, l'amour des braves, par les matres et prvts
de la ville de Strasbourg.

Il y avait encore des feuilles volantes nombreuses charges d'une
criture lourde et incorrecte qui formaient le recueil complet des
posies fugitives de la dompteuse.

Vous eussiez retrouv l l'ode si vigoureusement imprgne de
sensibilit que Mme Samayoux, en s'accompagnant sur la guitare, avait
chante  Maurice, le soir de leur premire entrevue.

Ce fut celle-l que son regard chercha d'abord, et ses yeux se
mouillrent pendant qu'elle lisait cette strophe exprimant si bien les
angoisses de sa pauvre me:

   _Ah! puissent mes btes froces un jour me dvorer_
   _Plutt que de continuer dans un pareil supplice;_
   _On ne souffre pas longtemps  tre mang,_
   _Et c'est pour toujours que mon bourreau est Maurice!_

--C'est fini ces btises-l, murmura-t-elle, et c'est remplac chez moi
par le coeur d'une mre!

Sous la posie enfin et tout au fond de la bote, il y avait un paquet
ficel, compos de titres de rentes et de quelques autres bonnes
valeurs.

Maman Lo prit le paquet, remit toutes les autres paperasses dans le
coffre et le replaa sous le lit, aprs l'avoir ferm.

--a, pensa-t-elle tout haut d'un air triste mais rsolu, je croyais
bien que c'tait le repos de mes vieux jours, mais a va sauter comme un
cabri sans faire ni une ni deux. Pour vader un quelqu'un, il faut de
l'argent, c'est connu, afin de sduire les diverses racailles qui font
dans la prison le mtier de mes gardiens  la mnagerie. Il est
peut-tre bien tard pour recommencer sa fortune  l'ge que j'ai...
Allons! c'est bon, pas de raisons! Si on ne refait pas sa fortune on
mourra dans la misre, voil tout! Il y en a eu bien d'autres, et mon
garon sera sauv.

Elle sortit de sa maison roulante avec son paquet sous le bras et vint
frapper  la porte de la baraque.

chalot, probablement, n'avait pas dormi plus qu'elle, car il rpondit
au premier appel.

Le jour venait. Maman Lo se chargea de garder Saladin pendant
qu'chalot allait chercher le caf au lait dans une de ces crmeries qui
avoisinent les halles et qui ne ferment jamais.

On djeuna. chalot et sa patronne taient mus tous les deux comme le
matin d'une bataille, mais cela ne leur tait point l'apptit.

--Voil l'ordre et la marche, dit la dompteuse, qui jusqu'alors avait
mang sans parler, on va fermer la boutique.

--Mais, objecta chalot, M. Gondrequin et M. Baruque vont venir...

--Qu'ils aillent au diable voir si j'y suis! je me moque de tout, moi,
vois-tu? Tu sais mon ide, il n'y a plus rien autre dans ma tte... J'en
ai connu de plus fins que toi, dis donc, bonhomme, mais tu as du
dvouement et a suffira.

--S'il ne faut que risquer son existence..., commena chalot.

--La paix! Il ne s'agit pas de jouer des mains, mais de traiter des
affaires dlicates. Tu vas mettre ton mioche dans sa gibecire et me
suivre partout comme un chien.

--Et bien content, encore! dit chalot; mais il y a le lion qui n'a pas
pass une bonne nuit...

--Il peut crever s'il veut, et la baraque brler! et le ciel tomber!
Plie tes bagages, nous allons partir en guerre!




XXIII

Le Rendez-vous de la Force


Je ne suis pas du tout parmi ceux qui insultent le Paris neuf, dont les
larges voies s'inondent d'air et de lumire. Il a cot, dit-on, ce
Paris, beaucoup trop d'argent, mais la sant publique vaut bien la peine
de n'tre point marchande.

Je lui reprocherais plutt,  cette ville blanche et nouvelle, d'avoir
dissip en passant tout un trsor de souvenirs.

Sans nier la beaut un peu trop bourgeoise des fameux boulevards qui ne
sauraient tre habits que par des riches, je songe malgr moi  cet
autre Paris, moins esclave du cordeau, o les palais n'avaient pas honte
de se laisser approcher par les masures.

C'tait le Paris historique, celui-l, dont chaque maison racontait une
lgende; et tenez! l-bas, au fond de ce vieux Marais par dessus lequel
les embellissements Haussmann ont saut pour arriver plus vite aux
points stratgiques du faubourg Saint-Antoine, vous trouveriez encore
tel cheveau de rues  la fois populaires et nobles dont le seul aspect
vaut tout un volume de Dulaure ou de Saint-Victor.

Je me rappelle la mansarde o fut crit mon premier livre: c'tait en
1840, hlas! De ma fentre, donnant sur les derrires de la rue Pave,
je voyais les croises de Mme de Svign,  l'htel Carnavalet, ce bijou
de pierre qui n'chappera pas  l'pidmie des restaurations
municipales; je voyais, dis-je, le logis de l'adore marquise par dessus
le roulage qui remplaait la maison de Charles de Lorraine o fut le
berceau des Guise.

Je voyais aussi le grand htel de Lamoignon, bti par Charles IX pour le
duc d'Angoulme, fils de Marie Touchet, celui-l mme dont Tallemant des
Raux, le roi des bonnes langues, disait: Il aurait t le plus grand
homme de son sicle s'il et pu se dfaire de l'humeur d'escroc que Dieu
lui avait donne.

Quand ses gens lui demandaient leurs gages, il rpondait: Marauds, ne
voyez-vous point ces quatre rues qui aboutissent  l'htel d'Angoulme?
Vous tes en bon lieu, profitez des passants.

Ce fut pourtant dans la chambre  coucher de ce brillant coquin que
naquit l'austre avocat de Louis XVI, M. de Malesherbes.

Je voyais enfin les pignons confus, bizarrement pittoresques et toujours
charmants malgr leur destination lugubre, de ces deux palais jumeaux,
l'htel de Caumont et l'htel de Brienne, qui taient devenus prison
aprs avoir abrit tant d'lgances et tant de joies.

J'tais voisin de la Force, et ceci n'est pas tout  fait une digression
oiseuse, car c'est  la Force que nous allons retrouver un de nos
meilleurs amis, le lieutenant Maurice Pags.

La barre qui me servait de balcon dominait les deux seigneuriales
demeures qui, depuis l'an 1780, remplaaient le Fort-l'vque et le
Petit-Chtelet. Par-dessus le prau, dit la cour de Vit-au-Lait, parce
qu'elle tait jadis habite seulement par les dtenus condamns _pour
n'avoir point pay les mois de nourrices de leurs enfants,_ j'apercevais
le profil des trois grands salons o le pre de M. le duc de Lauzun
donnait  danser, ainsi que l'oeil-de-boeuf de l'htel de Brienne qui,
par une matine de septembre, montra pour la dernire fois le soleil des
vivants  la malheureuse princesse de Lamballe.

Immdiatement au-dessous de ma lucarne tait un mur tout neuf et qui
semblait ne servir  rien.

On l'avait bti  la suite de plusieurs vasions hardies qui avaient eu
lieu par les jardins de la maison mme que j'habitais et dont une aile
en pavillon touchait les cltures de la Petite-Force.

Un instant, les vasions avaient t frquentes au point de tenir tout
le quartier en veil, et les loyers des tages infrieurs de ma maison
en taient tombs  vil prix.

Le mur neuf n'avait cependant ferm qu'une route. On s'vadait
maintenant d'un autre ct.

Pour empcher ce jeu, il fallut dmolir la Force.

C'tait le lendemain de notre visite  cette autre prison,
l'tablissement du Dr Samuel. Il pouvait tre neuf heures du matin.

Le temps continuait d'tre sombre et froid; la neige foule couvrait les
pavs comme un mastic bruntre.

Dans la paisible rue du Roi-de-Sicile, qui tait alors le meilleur
chemin pour descendre de la place Royale  l'htel de ville, de rares
passants allaient et venaient.

Le factionnaire de la porte basse de la Force, empaquet dans son
manteau gris, battait la semelle au fond de sa gurite.

Cette porte basse, qui s'ouvrait rue du Roi-de-Sicile, commenait la
srie des numros pairs; l'entre principale tait au n 22 de la rue
Pave.

 l'angle des deux voies, du ct de la rue Saint-Antoine, il y avait
une buvette borgne qui s'tait donn bonnement pour enseigne le nom mme
de la sombre demeure. Au-dessus de ses trois fentres, masques de
cotonnade gros bleu, on pouvait lire cette enseigne: _Au Rendez-vous de
la Force, Lheureux, limonadier, vend vins, eaux-de-vie et liqueurs._

Tous les rideaux tombaient droit, cachant l'intrieur de la buvette,
except celui de la croise qui se rapprochait le plus du coin de la
maison et d'o il tait possible d'apercevoir  la fois la porte basse
de la rue du Roi-de-Sicile et la grande porte de la rue Pave.

L, derrire le rideau relev en angle, on pouvait distinguer,  travers
le carreau troubl, la tte ple et triste d'un trs jeune garon,
coiff d'une casquette et guettant le dehors d'un regard attentif.

Ce jeune garon avait le costume ordinaire des ouvriers parisiens, en
semaine, mais sa figure dlicate et d'une blancheur maladive contrastait
avec la grosse toile du bourgeron gris qu'il portait par dessus la veste.

Il tait, en vrit, trop beau; aussi le petit homme replet qui
rpondait au nom de Joseph Lheureux et qui gouvernait le Rendez-vous de
la Force dit-il, en apportant le verre de vin chaud que l'adolescent
avait demand:

--Le travail ne vous a pas fait du tort  votre peau, jeune homme. Si
nous avions encore des dtenus politiques ici prs, je saurais quel
martel vous avez en tte. Il en venait assez de votre poil, dans le
temps, qui avaient l'air, comme vous, d'avoir log dans des botes o il
y a du coton.

--Je sors de l'hpital, rpondit l'adolescent avec calme.

Sa voix tait douce, mais grave.

Lheureux essuya le coin de la table et grommela:

--Tiens! c'est la voix d'un petit gars tout de mme! L'adolescent ajouta
en soutenant le regard curieux du cabaretier:

--Et j'ai bien peur d'tre oblig d'y rentrer.

-- l'hpital? fit Lheureux. Pour ma part, je n'y ai jamais frquent.
Les bons vivants comme moi ne vont  l'Htel-Dieu que pour leur dernier
coup de sang. Voil des vrais tempraments! Buvez votre vin pendant
qu'il est chaud, mon petit, et faites votre faction; par le temps que
nous avons, pas de risque que les chalands vous drangent avant midi.

Lheureux eut un sourire malin et s'en alla  ses affaires.

Notre jeune garon voulut suivre son conseil et trempa ses lvres
blmies dans le vin; mais son visage prit une expression de dgot, et
le verre plein fut repos sur la table.

Son regard, qui exprimait  la fois une rsolution trs arrte et une
amre souffrance, se dirigea vers le coucou suspendu  la muraille.

Le coucou marquait neuf heures et un quart.

Les yeux de l'adolescent se reportrent vers le dehors, interrogeant
tantt l'une, tantt l'autre des deux rues.

--a ne vient donc pas? demanda au bout d'un quart d'heure Joseph
Lheureux, qui se chauffait au pole dans la salle voisine.

-- quelle heure, dit le jeune homme au lieu de rpondre, commence-t-on
 entrer pour voir les dtenus?

--a dpend, rpliqua Lheureux. Il y a toujours des passe-droits pour
les banqueroutiers. Ah! les fins merles! Etes-vous l pour un
banqueroutier?

--Non, j'attends ma mre qui est alle au palais chercher le permis du
juge d'instruction.

--Alors c'est un prvenu? a dpend encore de ceci, de cela, et puis de
la coupe des cheveux. J'ai ide que votre maman ne doit pas tre une
comtesse, jeune homme, dites donc?

--Ma mre est matresse d'une mnagerie.

--Bon tat! Et c'est vous qui soignez les petites souris blanches,
farceur! Allons! vous ne pouvez pas avoir les mains d'un tailleur de
pierres! Reste  savoir quelle est la position sociale du prvenu.

Le jeune garon ouvrait la bouche pour rpondre, mais tout  coup un
rouge vif remplaa la pleur de ses joues, et il bondit sur ses pieds.

--Bigre! fit le pre Lheureux, nous ne sommes pas si engourdi que je
croyais!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage; l'adolescent jeta une pice
de cinq francs sur la table et s'lana vers la porte.

Une voiture venait de s'arrter, rue Pave, devant l'entre principale
de la Force.




XXIV

La Force


Le pre Lheureux s'installa  la place encore chaude du jeune garon et
s'accouda tranquillement sur l'appui de la croise.

--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premires loges. Parat qu'il ne
s'inquite pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend
l-bas, j'aurais jur que ce garonnet-l tait un beau brin de minette!

La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait
pencher le fiacre comme un navire qui reoit un grain dans ses hautes
voiles.

Aprs elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout  fait
dbonnaire, sortit du fiacre. Il tait vtu de bon drap brun et
paraissait mal  l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban
attach avec des courroies comme une gibecire pendait  son cou.

--Comment! comment! pensa le pre Lheureux, c'est ce colosse de femme
qui a pondu un enfant si mivre!

 cet instant mme, le jeune garon aborda sa maman, qui fit un pas en
arrire et parut le regarder avec une vritable stupfaction.

Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le
seuil de la porte, aprs avoir parl tout bas  l'homme porteur du
cabas, qui s'loigna aussitt  grandes enjambes dans la direction de
la rue des Francs-Bourgeois.

Le matre du Rendez-vous de la Force avait regard tout cela
curieusement.

--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se
dit-il en regagnant son pole; mais pour un chacun qui voit plus loin
que le bout de son nez, c'est diffrent. Il y a d'abord la pice de cent
sous,  moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je
parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai
distingu la couleur. Il y a ensuite l'tonnement de la grosse dame,
matresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possde assez la tournure.
L'homme au cabas, nix! a peut tre un mystre, mais je n'ai pas devin
le rbus. Quand MM. les employs vont venir  midi prendre le premier
noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'tait encore pour le
lieutenant de spahis? Il y a dj eu quelqu'un de mis  pied, rapport 
cet olibrius-l. Le petit  la casquette me semble louche, et je vas
avertir les camarades.

Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'tait
tabli entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait
demand le lieutenant Maurice Pags.

--On n'entre pas, rpondit le concierge, un peu moins bourru que les
romans et les comdies ne le disent, mais nanmoins trs dsagrable.

--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux,
reconnue ds longtemps par le lecteur.

Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:

--Ce n'est pas l'heure.

Comme inconvnient burlesque, irritant, dsesprant, impossible,
l'administration franaise fait l'tonnement de l'univers entier.

Nous n'avons pas le temps de dvelopper ici les actions de grces
qu'elle mrite. Mais nous dclarons que ces grognards sans chassepot,
pays pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en
dehors de toute cause politique, un motif suffisant de rvolution.

Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates
pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.

Si j'tais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et
je boucanerais le reste.

 ce mot-assommoir: Ce n'est pas l'heure, maman Lo, beaucoup plus
calme que nous et qui d'ailleurs semblait possde, ce matin, par une
bonne humeur triomphante, rpondit:

--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu' ce qu'elle sonne.
On n'est pas dpourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des
employs avec un peu de complaisance par-dessus le march. Mettez-nous,
mon garon et moi, dans la salle d'attente.

--Il n'y a pas de salle d'attente, rpondit le concierge. Repassez 
onze heures.

Maman Lo ne se fcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis
que la fracheur de ses bonnes joues, avive dj par le vent du matin,
arrivait tout d'un coup  l'carlate le plus riche.

--Mon gelier, dit-elle, je sais la considration qu'est exige par
l'autorit comptente, mais n'empche qu'elle n'a pas le droit de
m'embter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il
fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et
mon fils, destin  ses tudes compltes dans les premiers collges, en
plus que j'ai rencontr un ami  moi en sortant de chez le juge: M. le
baron de la Prire, qui m'a dit: Madame Samayoux, si on vous fait du
chagrin l-bas,  la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.

--M. le baron de la Prire? fit le concierge, connais pas.

Le jeune homme, qui n'avait point encore parl, souleva son bourgeron et
prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.

--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bont de nous
appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de
remettre cette carte au directeur de la prison.

--Au directeur! se rcria le concierge, rien que a!

Mais son regard tomba sur la carte et il lut  demi-voix:

Le colonel Bozzo-Corona!... C'est une autre paire de manches! Il vient
dner ici quelquefois, et quand j'tais garon de bureau  l'Intrieur,
il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison
de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous
l, prs du pole, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas
envoyer quelqu'un  la direction et vous aurez rponse dans une minute.

Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Lo resta
seule avec son prtendu fils.

--Ah! chrie, s'cria-t-elle, je t'ai cherche au palais et partout le
long du chemin. Je regardais par la portire de la voiture, car j'avais
devin ton ide rapport  ce que tu m'avais dit qu'on avait dj renvoy
un garon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il
tre content!... et fch aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux
cheveux qu'il aimait tant!

--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.

--C'est gal, faut que tu l'aimes crnement; car il n'y avait pas dans
tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aide?

--Oui... et c'est lui qui m'a donn la carte du colonel.

--Celui-l me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son
compte des histoires  gagner le prix Montyon.

--Bonne Lo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que
les vtres, car le dvouement de cet homme est inexplicable pour moi, et
de plus, je ne comprends pas l'autorit qu'il exerce dans la maison du
Dr Samuel. Je vous l'ai dj dit, et cette pense se fortifie en moi:
Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un
de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce
quelqu'un-l? Et nous-mmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle
entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais srement vers
l'abme?

--Si tu crois cela..., commena la dompteuse.

--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce
que l'immobilit ce serait la mort: la mort pour Maurice!

--Tu as ton ide, cependant?

--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleur, tant pri, que Dieu aura
piti peut-tre.

--Quant  a, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on
n'a pas quelque autre petite manivelle  tourner, dame!...

--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle
et voulu rompre l'entretien.

--Un drle de bonhomme! rpliqua maman Lo, tout chaud, tout bouillant,
tout frtillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler.
Il sait tout, il a tout vu, il est sr de tout. Il tait en train
d'crire et je m'amusais  le regarder avec son nez pointu et ses
lunettes bleues. Sa plume grinait sur le papier comme une scie dans du
bois qui a des noeuds; il dclamait tout bas ce qu'il crivait. En voil
un qui ne doit pas tre gn pour entortiller le jury! Il a enfin lev
les yeux sur moi et j'ai vu en mme temps qu'il tait un petit peu
louche, derrire ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y
en a que pour lui.

Vous tes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez
fait la fin de votre mari par accident, a m'est gal. Vos affaires vont
assez bien, et vous ne passez pas pour une mchante femme. J'aurais pu
vous interroger, pas besoin! Il est bien sr que vous en savez long sur
cette histoire-l, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout
le monde; et vous m'auriez peut-tre dit des choses qui auraient drang
mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prt  accueillir la
vrit, c'est mon tat; mais enfin vous n'avez pas reu l'ducation
ncessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant 
cet gard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le
lieutenant Pags, vous tes parfaitement appuye, je vais vous donner
votre permis.

Tout a d'une lampe et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!

Pendant qu'il cherchait son papier imprim pour le remplir, j'ai pris
mon courage  deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:

--Le lieutenant Pags est innocent comme l'enfant qui vient de natre.
Il y a des brigands dans Paris qui sont associs comme les anciens
lves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge
voulait m'couter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les
Habits Noirs.

--Vous avez fait cela! s'cria Valentine avec inquitude.

--N'aie pas peur, repartit maman Lo, celui-l _n'en mange pas_; il est
bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis  rire d'un air mprisant
et m'a dit:

Les classes peu claires ont besoin de croire  quelque chose qui
ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si
je l'avais invente, et je sais qu' force de courir aprs des fantmes,
mon infortun prdcesseur, qui n'tait pas un homme sans mrite du
reste, avait fini par devenir fou  lier. Est-ce que le lieutenant Pags
tait vraiment fort sur le trapze? Je suis amateur. Si vous aviez
fantaisie de tmoigner  dcharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne
crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui
vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son rquisitoire. Il ira
bien, ce gamin-l! Voil votre permis. Quand vous en voudrez d'autres,
ne vous gnez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de
lui tre agrable.

--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrtes
 chaque pas!

--Et j'ai peine  croire, ajouta la dompteuse, que son ide soit de nous
mener sur la bonne route.

La petite minute demande par le concierge avait dur une grande
demi-heure. Il revint enfin, accompagn d'un guichetier. Au lieu de la
morgue importante qui semble colle comme un masque sur tous les visages
administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau
d'acajou jusqu' l'homme de peine qui se donne le malin plaisir
d'arroser les passants en mme temps que la rue, le concierge avait
arbor un air affable et presque bienveillant.

--Fch de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des
corridors est long  dvider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous
plat, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en
souveniez, vous pourriez tmoigner au besoin que j'y ai mis, vis--vis
de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai
encore  votre service une autre fois.

--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous
allez conduire ces personnes  la cour des Mmes, escalier B, corridor
Sainte-Madeleine, porte n 5, et laisser le battant entrebill aprs
avoir introduit, comme c'est ncessaire, surtout le prvenu ayant dj
t cause de la mise  pied d'un employ, mais vous y mettrez tous les
gards, en gnant le moins possible les panchements de l'amiti.

Le porte-clefs prit les devants, maman Lo et Valentine le suivirent,
traversant d'abord la cour dite des Poules, qui tait interdite aux
dtenus, parce qu'aucune barrire ne la sparait de la grande porte.

Aprs avoir pass sous la vote du corps de logis principal, o les
salons de Caumont taient transforms en dortoir, le guichetier longea
le clotre de la cour Sainte-Marie-l'gyptienne, passa sous le petit
htel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des
Mmes, qui servait de promenade pour les dtenus au secret, et en mme
temps de prau aux enfants aprs les heures des repas.

Un escalier tournant, troit et vot, menait au corridor
Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien htel de Brienne.

Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marque n 5, et laissa le
battant entrebill aprs avoir introduit la veuve et son compagnon.

Afin d'excuter de son mieux les prescriptions  lui transmises par le
concierge, et qui venaient videmment de plus haut, au lieu de rester 
la porte, il se promena de long en large dans le corridor.

Quand nous aurons dcrit la cellule de Maurice Pags, le lecteur verra
que cette tolrance tait absolument sans danger.




XXV

Le prisonnier


Il y avait dj plus de deux semaines que Maurice Pags avait quitt la
Conciergerie pour tre transfr  la Force.

On l'avait laiss au secret pendant les trois premiers jours seulement,
puis l'instruction ayant atteint, grce  la haute opinion que M.
Perrin-Champein avait de lui-mme, sa complte maturit, l'ordre tait
venu de rendre Maurice  la vie commune des prisons.

Maurice excitait parmi ses compagnons de peine une trs grande
curiosit, d'autant plus qu'il restait spar d'eux, habitant toujours
le quartier des hommes au secret, et soumis  la plupart des prcautions
spciales qu'on prend vis--vis de ces derniers pour viter toute
tentative d'vasion.

Parmi les captifs de la Force, l'opinion la plus accrdite tait que
l'ex-lieutenant avait but contre un _carq_, c'est--dire que, tomb
de manire ou d'autre dans un pige habilement tendu, il payait la loi
pour quelque malfaiteur de la haute.

La police suivrait moins souvent une fausse piste, la justice
commettrait moins d'erreurs si elles pouvaient  leur aise prendre
langue au fond des sombres promenoirs o les reclus viennent boire
chaque jour quelques gorges d'air libre.

Il se tient l une bourse d'informations qui trouve parfois le mot des
plus difficiles nigmes et rsout en se jouant des problmes
inextricables.

Aussi Canler, Peuchet et la plupart de ceux qui ont crit sur la police
secrte autre chose que d'idiotes dclamations appuient-ils sur le rle
du _mouton_ ou prisonnier achet dans les bureaux.

Les rapports du _mouton_ seraient,  leur sens, la meilleure certitude
si ce misrable, damn deux fois par son crime d'abord et ensuite par sa
trahison, pouvait inspirer une ombre de confiance.

 la Force, on aurait lu avec passion le travail du malheureux Remy
d'Arx, repouss  l'unanimit par les ddains de l'administration et de
la magistrature. Peut-tre se trouvait-il  la Force quelqu'un qui
aurait pu crire un nom sur chaque masque d'Habit-Noir dsign dans ce
travail.

La Force tant plonge bien plus bas encore que la foire dans les
profondeurs de la vie parisienne, on y savait mieux la mythologie du
brigandage, on y connaissait de plus prs les demi-dieux du meurtre et
du vol.

Le nom des Habits Noirs avait t prononc plus d'une fois  la Force 
propos du lieutenant Maurice Pags.

Mais l'innocence probable de ce dernier, loin de faire natre la
sympathie, le plaait en dehors de la ligne du mal. On guettait l'heure
de son procs avec une malveillante impatience.

C'est fte pour les bandits quand une erreur judiciaire se prpare.
Chaque faux pas de la justice est un tmoignage  leur dcharge.

La cellule de Maurice tait situe au troisime tage de l'ancien htel
de Brienne et faisait partie des amnagements pratiqus  la fin du
rgne de Louis XVI pour transformer la noble demeure en prison. Le plan
extrieur de la chambre qu'il occupait aurait prsent une surface
convenable, mais l'paisseur des murs en pierre de taille la rendait
tout  fait exigu.

Elle prenait jour au moyen d'une fentre troite, profonde et dfendue
par un double systme de barreaux en fer forg, sur une cour intrieure
ayant fait partie autrefois des jardins de Caumont, et o restaient
quelques grands arbres, tristes comme des prisonniers.

On apercevait leur cime de la rue Culture-Sainte-Catherine, et ceux qui
ne savaient point dans quelle terre maudite ces vieux troncs taient
plants, songeaient peut-tre avec envie  ces heureux voisins,
jouissant de feuilles si vertes et de si frais gazons.

Juste en face de la fentre, qui ressemblait  une meurtrire largie,
s'levait le grand mur, bti rcemment pour prvenir le retour des
vasions dont nous avons parl.

Mais il faut ajouter bien vite que ces vasions n'avaient pas eu lieu 
l'tage habit par Maurice et qui contenait une douzaine de cellules 
l'preuve, destines aux criminels de la plus dangereuse catgorie.

Le porte-clefs pouvait donc faire les cent pas dans le corridor en toute
scurit. Quand mme Maurice aurait eu des ailes au lieu de ses pauvres
mains charges de menottes, il n'y aurait eu pour lui nul espoir de
passer  travers les barreaux de sa terrible cage.

Il tait assis auprs de sa couchette sur une chaise de paille, seul
meuble qui ft dans la cellule, et ses mains lies reposaient sur ses
genoux.

Il portait le costume des prisonniers, dont l'aspect suffit  serrer le
coeur.

Le jour, qui arrivait plus blanc, aprs avoir frapp les toits couverts
de neige, clairait  revers sa tte rase et la pleur mate de son
front.

Nous le vmes une fois, joyeux jeune homme, soldat rieur, mais tout mu
par les esprances qui lui emplissaient l'me; nous le vmes une fois,
attendri et gai tout en mme temps, faire honneur avec le vaillant
apptit de son ge au pauvre mais cordial souper que maman Lo lui
offrait avec une si enthousiaste allgresse.

Ce soir-l il apprit que Fleurette l'aimait toujours; il entendit
prononcer pour la premire fois le nom de Remy d'Arx; il pressentit la
premire atteinte de la fatalit qui pesait dj sur lui.

C'tait  cette soire que sans cesse il pensait dans la solitude de la
prison.

Sa vie entire tait rsume pour lui par ces quelques heures qui lui
semblaient radieuses et terribles.

Tout de suite aprs, la mort d'un inconnu commenait le drame en quelque
sorte surnaturel qui l'avait envelopp comme un suaire de plomb, et
contre lequel il n'y avait pas de rsistance possible.

Son souvenir allait obstinment vers cette cabine de saltimbanque,
encombre d'objets misrables et ridicules, o il mettait, lui, tant de
pure, tant d'adorable posie.

Tout le roman bizarre, mais heureux, de sa jeunesse tait l. Est-ce
qu'il n'y avait pas le sourire enchant de Fleurette pour jeter 
pleines mains le prestige sur le ct bas et comique de la baraque?

Maurice revoyait dans un blouissement l'humble thtre de ses joies.

C'tait l encore, c'tait l qu'aprs la longue absence il avait
retrouv l'espoir et le bonheur.

En ce monde, Maurice n'avait pour l'aimer bien que deux soeurs:
Valentine et Locadie.

Certes, Mlle de Villanove et la dompteuse taient places dans des
situations fort diffrentes, mais au temps o Maurice les avait connues,
maman Lo tait la protectrice et la patronne de celle qu'on nommait
maintenant Mlle de Villanove.

Elles taient en outre runies par leur tendresse commune pour lui.

En dehors d'elles, Maurice n'avait ni attache ni espoir; non pas qu'il
ft indiffrent ou ingrat envers sa propre famille, compose de bonnes
gens qui l'avaient bien trait dans son enfance, mais sa famille,
reprsente surtout par le brave pre Pags, l'avait retranch une
premire fois dj deux ans auparavant, comme une branche gourmande.

Maurice, en son coeur, ne blmait point cela; il savait bien qu'un homme
de mdiocre aisance et charg d'enfants comme l'tait son pre ne doit
jamais jouer avec la scurit de sa maison.

Pendant sa brillante campagne d'Afrique, on lui avait presque pardonn,
mais, depuis son malheur, il n'avait reu qu'une dpche brve et
froide.

Ce n'tait pas,  la vrit, une maldiction; mais la dpche se
terminait par cette phrase, rsum des sagesses provinciales: Ceux qui
mprisent les conseils de l'exprience et secouent l'autorit paternelle
finissent toujours malheureusement.

 Dieu ne plaise qu'il y ait en nous amertume ou sarcasme au sujet de
cette phrase qui est, en somme, l'expression bourgeoise d'une vrit
fondamentale!

Mais le vieux La Fontaine nous montre en riant ce que vaut la sagesse
venant hors de propos, et mieux vaudrait peut-tre la folie.

Je prfre ceux qui, loin d'accepter ainsi l'accomplissement de leur
banale prdiction, se redressent incrdules, devant la honte, ceux qui
s'crient, en dpit de toute apparence et mme de tout bon sens: Non!
mon fils n'est pas coupable!

C'est la famille, cela, c'est la vraie famille. La famille n'existe qu'
la condition de garder cette foi robuste et ces splendides aveuglements.

Maurice, depuis sa seconde arrestation, n'avait pas pass un seul jour
sans attendre la visite de maman Lo.

Celle-l ne regorgeait point de sagesse, mais Maurice savait quel
dvouement sans borne tait au fond de ce brave coeur.  mesure que le
temps passait, son tonnement de ne la point voir grandissait, et
pourtant il ne songeait point  l'accuser d'oubli.

Il n'attendait plus d'autre visite que la sienne, parce que l'employ
qui avait ouvert une fois la porte de sa prison  Valentine avait t
congdi.

Quand il vit entrer la dompteuse, et d'abord il ne vit qu'elle, sa
premire parole fut celle-ci:

--Pauvre maman! je parie que vous avez t malade?

La veuve vint  lui imptueusement et les bras ouverts; il ne put
rpondre  ce geste  cause des liens qui retenaient ses poignets. La
veuve le serra contre son coeur en pleurant et en balbutiant:

--Maurice! mon chri de Maurice! comme te voil chang! comme tu as d
souffrir!

Elle avait oubli Valentine, que sa large carrure cachait aux yeux du
prisonnier.

--Je ne souffrirai pas bien longtemps dsormais, reprit celui-ci;
embrassez-moi encore, maman Lo, et puis nous parlerons d'elle, n'est-ce
pas? j'ai grand besoin de parler d'elle.

--Mais elle est l, dit la bonne femme  voix basse; elle est avec moi.

Maurice la repoussa d'un mouvement si brusque qu'elle faillit tomber 
la renverse, malgr sa vigueur.

--Saqudi! dit-elle toute contente, tu as encore de la force, mon
cadet!

Maurice s'tait lev  demi; ses yeux se fixaient sur Valentine, qui
tait debout et immobile au milieu de la chambre. Son premier regard
hsita  la reconnatre sous le dguisement qu'elle avait pris.

Quand il la reconnut, deux larmes roulrent le long de ses joues, et il
retomba sur son sige, rptant presque les paroles mmes de la
dompteuse:

--Vous avez coup vos cheveux! vos beaux cheveux que j'aimais tant!

Le porte-clefs passait en ce moment devant le seuil.

--Bonjour, cousin, dit Valentine  haute voix; est-ce vrai qu'on ne vous
laisse pas fumer votre cigare? Voil ce qui doit tre dur.

Elle s'approcha et baisa Maurice au front.

--Chre! chre Valentine! murmura celui-ci. J'aurais t trop heureux.
Est-ce que c'tait possible d'avoir sur la terre un bonheur pareil!

Le porte-clefs en repassant jeta un regard  l'intrieur de la cellule.
Il vit maman Lo assise sur le pied du grabat, les jambes ballantes, le
prisonnier toujours  la mme place et le jeune garon debout auprs de
lui.

--Nous n'avons pas de temps  perdre, dit la dompteuse, et ce n'est pas
pour nous amuser que nous sommes ici.

--Laissez-moi parler, maman, interrompit Valentine, je veux tout
expliquer moi-mme  Maurice.

--Alors, viens t'asseoir auprs de moi, fillette, car tes jambes
flageolent.

Valentine avait, en effet, chancel.

--Non, fit-elle, je veux rester l, je veux m'asseoir sur les genoux de
mon mari.

Elle carta elle-mme les mains de Maurice, qui la regardait en extase,
et s'assit, plus lgre qu'une enfant,  la place qu'elle avait
indique.

--Malgr tout, pensait la dompteuse, elle a un petit coup de mailloche,
c'est bien sr!

--Nous n'avons pas de temps  perdre, rpta Mlle de Villanove avec une
singulire tranquillit; il faut que tout soit expliqu, que tout soit
convenu en quelques minutes, car les choses vont marcher trs vite, et
nous ne nous reverrons peut-tre plus avant le grand jour.

--Quel grand jour? demanda Maurice, qui avait chang un regard avec la
dompteuse.

Valentine sourit doucement.

--Cela nous retarderait, dit-elle, si vous vous mettiez en tte que je
suis folle. Parmi les choses que je vais vous dire, il y en aura qui
vous sembleront bizarres, mais j'ai toute ma raison, je vous l'affirme,
et je suivrai ma route avec courage parce que je l'ai choisie avec
rflexion.

Elle se tenait droite, et il y avait de l'orgueil dans le geste qui
appuyait sa main charmante sur l'paule de son fianc.

--Vous tes mon mari, Maurice, reprit-elle, et je suis votre femme par
le fait de notre mutuelle volont. Que nous devions vivre ou mourir, mon
voeu est que cette union soit bnie par un prtre, afin qu'il n'y ait
qu'un seul nom sur la tombe o nous dormirons tous deux.

--Mais ce n'est pas tout cela..., voulut interrompre la dompteuse.

--Laissez! ordonna Valentine.

Et Maurice, qui baignait ses yeux dans le regard de la jeune fille,
rpta:

--Laissez! oh! si fait, c'est bien cela!

Valentine pencha ses lvres jusque sur le front du prisonnier pour
murmurer:

--Nous ne pouvons avoir  nous deux qu'une volont. Je ne vous redemande
pas le poison que je vous ai donn, Maurice, mais j'ai chang d'avis et
je ne veux plus m'en servir.

La prunelle du jeune homme exprima une inquitude.

Mlle de Villanove sourit encore et ajouta:

--J'ai votre promesse, vous ne vous en servirez pas tout seul.

--Cependant..., commena Maurice.

On entendait  peine les pas du porte-clefs qui se promenait  l'autre
bout du corridor.

Le doigt de Valentine se posa sur la bouche de son fianc, mais ce ne
fut pas elle qui parla, car maman Lo tait en colre.

--Saqudi! s'cria-t-elle, il s'agit de prparer une vasion et je
croyais que la petite avait au moins quelques limes et un ciseau  froid
pour travailler ces doubles barreaux qui ne paraissent pas faciles 
remuer. Est-ce que vous croyez qu'on s'en va de la Force en disant au
gouvernement: Pardon excuse, j'ai besoin d'aller  la chapelle pour mon
petit _conjungo_? J'ai dj vendu mes rentes, moi, et j'ai un bon
garon, incapable d'inventer la vapeur, mais solide au poste comme le
chien de Montargis, qui court la ville pour nous embaucher des hommes.
Aprs quoi, il tentera de se mnager des intelligences ici dans
l'intrieur de l'tablissement... Mais vous ne m'coutez pas, dites
donc!

Maurice et Valentine se regardaient.

--Il se peut que nous ayons besoin de vos hommes, bonne Lo, dit la
jeune fille; il se peut que nous ayons aussi besoin de votre argent, et
pourtant je crois tre trs riche. Dans une heure, dsormais, nous
serons fixs  cet gard. Ne m'interrompez plus et laissez-moi expliquer
 Maurice ce qu'il a besoin de comprendre, car, dans notre situation, il
est des choses que je ne saurais clairer compltement et qui doivent
tre laisses  la grce de Dieu comme le sort des malheureux menacs
par un naufrage.

Elle se recueillit un instant. Quand elle parla de nouveau, ses beaux
yeux brillaient d'une srnit anglique.

--Aux yeux de la sagesse humaine, dit-elle, nous sommes si bien perdus
que par deux fois nous avons cherch notre refuge dans la mort.

Au-del de la mort, dans l'ternit  laquelle je crois plus fermement
depuis que je souffre, le chtiment de ceux qui s'aimaient ardemment sur
la terre et qui l'ont quitte par un crime doit tre la sparation. Oh!
ne m'objectez rien, le doute ne m'arrterait pas; il suffit que la
justice de Dieu puisse exister pour que ma rsolution soit inbranlable.
Je ne veux pas tre spare de Maurice; je veux que notre serment jur
ici-bas s'accomplisse dans le ciel, et, pour cela, je ne demande pas 
mon fianc de subir le supplice d'infamie, je ne lui demande pas
d'attendre l'chafaud, mais je lui dis: Ami, nous tions dtermins 
mourir; je vous apporte une esprance qui est peut-tre chimrique, et
je vous supplie, pour l'amour de moi, de ne point faire subir  cette
esprance l'examen de raison. Elle est ce qu'elle est, extravagante ou
sense, que vous importe, en dfinitive, puisqu'hier encore notre
dernire ressource tait le partage d'une liqueur mortelle?

--Ah a! ah a! murmura la veuve, qui s'agitait sur le pied du lit, je
ne rve pas, car je viens de me pincer jusqu'au sang. Est-ce qu'on parle
allemand ou grec? Je veux tre pendue si je comprends un mot de ce que
vous nous chantez l, ma bergre!

--Et toi? fit Valentine en se penchant  l'oreille du prisonnier.

--Moi, je veux tout ce que tu veux, rpondit Maurice, mais je ne
comprends pas non plus.

Valentine continua, cherchant ses paroles, et avec une sorte de
timidit:

--Ne me forcez pas  penser que mon effort ne tend qu' me tromper
moi-mme; je n'ai pas beaucoup d'espoir, c'est vrai, car je suis oblige
de m'appuyer sur quelque chose de terrible. Mais dussions-nous
succomber, Maurice, ne vaudrait-il pas mieux mourir en combattant? et ne
prfrerais-tu pas, toi si brave, le martyre au suicide?

--Si fait! rpondit vivement le prisonnier dont les yeux brillrent.

Maman Lo, en mme temps, frappa ses deux mains l'une contre l'autre et
s'cria:

--C'est l'affaire du Coyatier, alors? Voil que je comprends  demi! Eh
bien! Saqudi! je n'aime pas plus le martyre que le poison, et  moins
qu'on ne me lie les pieds et les pattes, je ne vous laisserai pas vous
jeter dans la gueule du loup, c'est moi qui vous le dis!




XXVI

La maison de Remy d'Arx


Le gardien s'arrta devant la porte, en dehors, et dit fort poliment:

--Les vingt minutes sont manges, il faudrait penser  s'en aller.

--Dj! firent  la fois Valentine et Maurice.

--Votre montre avance, l'homme, rpondit la dompteuse, qui avait repris
son air dtermin. Encore une petite seconde, s'il vous plat, on est en
train de prcher le jeune homme pour qu'il se fasse une raison dans son
infortune.

Le porte-clefs ayant accord deux minutes de grce, la dompteuse reprit
tout bas en s'adressant  Valentine:

--Fillette, tu me fais l'effet comme si tu jouais avec le feu de
l'enfer. Le diable et ces gens-l, vois-tu, c'est la mme chose!

--Maurice n'a pas peur d'eux, murmura Valentine.

--Lui! mon lieutenant, avoir peur! s'cria maman Lo. S'il les tenait en
Algrie, au champ d'honneur, il les avalerait comme de la soupe! Ce
n'est pas pour vous faire reculer que je parle, non, c'est bien la
vrit que Fleurette a dite tout  l'heure: Nous sommes tous ici comme
au milieu d'un naufrage. Quoi donc! quand la perdition est l tout 
l'entour et qu'on ne sait plus  quel saint se vouer, il faut bien
donner quelque chose au hasard et mme au diable; seulement j'ai mon
ide: pendant que le Coyatier travaillera, je n'aurai pas mes mains dans
mes poches.

--Prenez garde, bonne Lo, fit Mlle de Villanove, la moindre marque de
dfiance anantirait notre dernire chance de salut.

Elle s'tait leve, et son geste imposa silence  la dompteuse, qui
allait parler encore.

--Sur cette dernire chance, dit-elle, j'ai mis tout mon avenir, tout
mon bonheur, tout mon coeur. Mes jours et mes nuits n'ont qu'une seule
pense, je travaille, je prie, et il me semble parfois que je russirai,
moi, pauvre fille,  tromper l'astuce de ces dmons... Etes-vous bien
dcid, Maurice?

--Qu'ai-je  perdre? demanda le jeune prisonnier en souriant.

--Alors, tenez-vous prt  toute heure. Il ne s'agit ni de liens briss,
ni de barreaux attaqus avec la lime, suivez seulement celui ou celle
qui viendra et qui vous dira: _Il fait jour_.

--Leur mot d'ordre! balbutia la veuve en plissant.

--Je vois que nous n'y allons pas par quatre chemins, dit Maurice avec
une sorte de gaiet dsespre.

--Quand on prononcera ce mot  votre oreille, reprit Valentine, je serai
l, bien prs, et s'il y a pril, je le partagerai.

--Si c'est comme a que tu le consoles..., commena maman Lo.

--Un mot encore, interrompit Valentine; pour se marier, il faut avoir un
nom, et je n'en ai pas. Celui que je porte n'est pas  moi, j'en suis
sre.

--Saqudi! saqudi! s'cria la veuve, voil ce qui me donne la chair
de poule, c'est l'ide qu'on va perdre du temps  faire ce mariage, au
lieu de filer au grand galop sur n'importe quelle route. Ces noces-l,
moi, je les enverrais je sais bien o, et quant  l'histoire d'avoir ou
de ne pas avoir un nom, dame! quand il s'agit de la vie...

Les lvres de Valentine touchaient en ce moment le front de Maurice.

--Je suis Mlle d'Arx, murmura-t-elle d'une voix si basse qu'on eut peine
 entendre; j'ai  venger mon pre, j'ai  venger mon frre. Ils me
croient folle, ils ont raison peut-tre, car j'ai pris, moi, pauvre
fille, un fardeau qui craserait les paules d'un homme. Ce n'est pas 
une fuite que je vais, c'est  une bataille. Mon mari doit le souffle de
sa poitrine  mon frre Remy d'Arx; mon mari doit tre de moiti dans ma
vengeance, et c'est pour cela que je risque sa vie avec la mienne.
J'aurai mon nom pour avoir mon mari, et ne craignez pas un trop grand
retard: avant une demi-heure, je saurai comment je m'appelle et je
pourrai prouver la lgitimit de ma vengeance.

Elle s'tait redresse si belle et si fire que maman Lo et Maurice la
regardaient avec admiration. Il leur semblait  tous deux qu'ils ne
l'avaient jamais vue.

Mais tout  coup sa physionomie changea, parce que le gardien
reparaissait  la porte.

Elle secoua rondement la main du prisonnier en disant tout bas:

--Bonsoir, cousin,  vous revoir! je sais bien qui est-ce qui ne fera
pas tort aux provisions de la maman ce matin. De vous trouver comme a
dans la peine, a m'a t l'apptit pour toute la journe. Venez, la
mre!

Et elle poussa dehors maman Lo tout tourdie, mais sur le seuil elle se
retourna.

Sa main toucha sa poitrine et ses lvres, comme si elle et envoy 
Maurice tout son coeur dans un dernier baiser.

Le fiacre attendait devant la porte de la prison. D'un regard rapide,
Valentine interrogea les deux cts de la rue et ne vit rien de suspect.

Elle monta la premire.

Maman Lo dit au cocher en haussant les paules:

--Voil pourtant les gamins d'aujourd'hui!

Elle ajouta tout haut en montant  son tour:

--Que tu mriterais bien une taloche pour te comporter avec
l'impolitesse de laisser une dame en arrire!

--Et la taloche vaudrait de l'argent au march des gifles, pensa le
cocher, qui avait dj mesur plusieurs fois avec admiration l'envergure
de maman Lo.

--Vous avez raison, murmura Valentine, qui tendit la main  sa compagne;
j'ai oubli un instant mon rle; mais il est bien prs de finir, et je
ne le reprendrai plus.

Elle abaissa la glace qui fermait le devant de la voiture pour dire au
cocher:

--Rue du Mail, n 3, et brlez le pav, vous aurez un bon pourboire.

--Alors c'est toi qui commandes la manoeuvre? fit la veuve.

--Oui, rpondit Mlle de Villanove.

Ce fut tout. Deux ou trois fois pendant la route, maman Lo essaya de
renouer l'entretien, mais Valentine resta silencieuse et absorbe.

Quand la voiture s'arrta  l'entre de la rue du Mail, devant la maison
n 3, Valentine sembla s'veiller d'un sommeil.

--Tu connais quelqu'un ici, fillette? demanda la dompteuse.

Elle s'interrompit pour ajouter:

--Mais qu'as-tu donc? te voil plus ple qu'une morte!

Valentine rpondit:

--Je ne suis jamais venue qu'une fois dans cette maison. J'y connaissais
quelqu'un... quelqu'un de bien cher!

Elle se leva en mme temps pour descendre. Maman Lo demanda encore:

--Faut-il rester ou te suivre? As-tu besoin de moi?

--Je suis bien faible, rpliqua Valentine, ne m'abandonnez pas. La veuve
sauta la premire sur le trottoir et reut dans ses bras la jeune fille,
qui pouvait  peine se soutenir.

Elles entrrent toutes deux sous la vote, o le concierge tait en
train de fendre du bois pour son pole.

--Demandez-lui, pronona tout bas Valentine, s'il y a quelqu'un chez M.
Remy d'Arx.

Ce mot valait toute une longue explication.

--Bon! bon! dit la dompteuse, je ne m'tonne plus alors si tu trembles
la fivre, mais tu peux te vanter de m'avoir fait peur!

Elle adressa au concierge la question que Valentine lui avait dicte. Le
bonhomme, qui tait courb sur son ouvrage, se releva et les regarda
avec mauvaise humeur:

--L o demeure maintenant M. d'Arx, rpondit-il brutalement, il n'y a
o mettre personne avec lui.

--Et son domestique? murmura Valentine, Germain?...

--Monsieur Germain, rectifia le portier, c'est diffrent; son domestique
vient de remonter... J'entends le domestique de monsieur Germain, et je
pense bien qu'il doit tre lev  cette heure; j'entends monsieur
Germain. Il lui vient assez de visites, au brave monsieur, depuis
l'histoire, mais il n'en est pas plus fier pour a. Montez au premier et
ne sonnez pas trop fort, parce qu'il n'aime pas le bruit.

Valentine et maman Lo montrent.  leur coup de sonnette discret, un
valet de bonne apparence, sans livre, mais portant le grand deuil, vint
ouvrir.

Elles n'eurent mme pas besoin de parler. Aussitt que le valet les et
aperues, il s'cria:

--Entrez, entrez, ma bonne dame, et vous aussi, jeune homme, vous tes
en retard. Voici plus d'une heure que monsieur vous attend.

--Nous sommes bien ici chez monsieur Germain? dit Valentine, qui crut 
une mprise.

--Vous tes chez M. Remy d'Arx, repartit le valet, non sans emphase,
mais c'est bien monsieur Germain qui vous attend.

Valentine et maman Lo entrrent. Certaines maisons de la rue du Mail
sont construites selon un assez grand style, et il y a telle d'entre
elles qui ne dparerait point le faubourg Saint-Germain.

Aprs avoir travers une salle  manger et un salon hauts d'tage, tous
les deux vastes et meubls avec un got svre, mais o il rgnait je ne
sais quel arrire-got de tristesse et d'abandon, la dompteuse et sa
jeune compagne furent introduites dans le cabinet de travail de Remy
d'Arx.

Le valet avait dit en les prcdant:

--Monsieur Germain, c'est la bonne dame et son petit.

Le cabinet tait une pice de la mme taille que le salon, et dont les
deux hautes fentres donnaient sur une cour plante d'arbres. Le bureau,
les siges et la bibliothque rgnante taient en bois d'bne, dont le
poli austre ressortait sur le sombre velours des tentures.

Il y avait auprs du bureau, dans le fauteuil o sans doute Remy d'Arx
avait coutume de s'asseoir autrefois, un homme  cheveux blancs qui
portait la grande livre de deuil.

Cet homme, dont la figure tait triste et respectable, repoussa des
papiers qu'il tait en train de consulter et regarda les nouvelles
venues.

Nous nous exprimons ainsi, parce que, paratrait-il, le Sexe de
Valentine n'tait pas un mystre pour lui. En effet, il se leva et dit
avec une sorte de pieuse motion:

--Mademoiselle d'Arx, monsieur Remy, votre frre, mon matre bien-aim,
m'a laiss l'ordre de commander ici jusqu' votre venue, afin de vous
recevoir dans votre maison et de vous mettre en possession de ce qui
vous appartient.

Maman Lo ouvrait de grands yeux. Les vnements pour elle prenaient une
allure ferique.

Son imagination tait si violemment frappe que dsormais aucune
surprise ne pouvait lui arriver exempte d'inquitude.

Elle voyait partout la menace mystrieuse, et il semblait que le souffle
des Habits Noirs empoisonnt l'air mme qu'elle respirait.

Elle n'avait rien perdu de sa bravoure, en ce sens qu'elle tait prte 
affronter n'importe quel danger, mais sa bravoure ne paraissait pas
au-dehors.

Elle se tenait en arrire de Valentine et regardait avec une sorte de
terreur superstitieuse cette chambre o tait mort un soldat de la loi
que la loi n'avait pas su dfendre.

Valentine, au contraire, tait calme, en apparence du moins.

Elle rpondit au vieux Germain par un simple signe de tte, puis elle
marcha droit  un portrait pos sur chevalet entre les deux fentres et
que le jour frappait  revers.

Elle retourna le chevalet en silence pour mettre le portrait en lumire.

La mlancolique et belle figure de Remy sembla sortir de la toile.

Valentine le contempla longuement, pendant que maman Lo et Germain se
taisaient tous les deux. On put voir ses mains tremblantes se chercher
et se joindre; sa paupire battit comme pour refouler des larmes.

Elle ne pleura point.

--Pourquoi m'avez-vous appele Mlle d'Arx? demanda-t-elle en revenant
vers le bureau.

Parmi la douleur profonde qui couvrait les traits de Germain, il y eut
comme un sourire.

--Parce que je vous attendais, rpondit-il; il y a bien longtemps que je
vous attends, et ce matin encore votre visite m'a t annonce. Je vous
ai reconnue tout de suite; il m'a sembl voir monsieur Remy  l'ge de
quinze ans. Il tait le vivant portrait de sa mre, de votre mre aussi,
mademoiselle, et je suis sr qu'avec les habits de votre sexe vous
ressembleriez trait pour trait  feu notre bonne dame.

Il avana le propre fauteuil de Remy, et son geste respectueux invita
Valentine  s'asseoir. Valentine prit le sige et dit:

--Faites comme moi, bonne Lo, nous resterons longtemps ici. Germain,
qui tout  l'heure encore tait le matre de cette maison, o il
remplaait avec une vritable dignit le jeune magistrat dcd, avait
repris, sans affectation ni regret, l'attitude qui convient  un
domestique, et il se ft offens peut-tre si Valentine l'et trait
autrement qu'un serviteur.

--Il y a eu, le mois pass, quarante-trois ans, fit-il, que j'entrai
dans la maison de M. Mathieu d'Arx. C'tait alors un tout jeune homme,
il achevait ses tudes et me demandait parfois conseil. Quand il se
maria, il me garda, et la jeune dame, qui tait belle comme les anges,
m'aima comme son mari m'aimait. Je les servais de mon mieux; il n'y a
rien au monde que je n'eusse fait pour eux. Il y eut une grande joie
quand l'enfant vint: monsieur Remy. Aprs le pre et la mre, ce fut moi
qui l'embrassai le premier. Ils sont morts maintenant tous, le pre, la
mre et l'enfant; vous tes la seule en vie, mademoiselle d'Arx; vous
tes la seule aussi qui ne me deviez rien; mais j'espre que vous me
garderez pour l'amour de ceux qui ne sont plus.

Valentine lui tendit sa main, qu'il baisa.

--Merci! fit-il. Je n'aurais pas t content de rester ici seulement
parce que monsieur Remy vous le demande dans son testament.

--Mon frre a fait un testament? murmura Valentine.

--Il n'a pas pu en crire bien long, rpliqua Germain, et sa pauvre
main, qui courait si vite autrefois sur le papier, a eu de la peine 
tracer quelques lignes. Je vous les donnerai, ces lignes, elles sont 
vous comme tout le reste; mais il y a un autre testament qui n'est pas
crit; ce sont toutes les paroles tombes de ses lvres, et qui, toutes,
depuis la premire jusqu' la dernire, taient prononces pour vous.

--Saqudi! fit la dompteuse, qui atteignit son vaste mouchoir, tu te
retiens pour ne pas pleurer, fillette, mais moi, j'ai beau faire, ne te
fche pas, a va partir.

Germain la regarda, tonn de cette familiarit.

--J'ai vu M. Bouff, une fois, au Gymnase, reprit la dompteuse, qui
avait les larmes plein les yeux, dans un rle de valet fidle, mme
qu'on lui donna le prix Montyon au troisime acte, mais il n'tait pas
de moiti si bien que vous. Dvidez votre rouleau, vnrable Germain, je
ne suis pas du grand monde, moi, et la fillette me prend pour ce que je
vaux.

D'une main elle s'essuya les yeux, de l'autre elle secoua celle du vieil
homme en ajoutant:

--Voil qui est fini, vous pouvez marcher.

--Monsieur Remy, pronona Germain  voix basse, n'a pas eu la force de
m'en dire bien long, mais il m'a parl d'une bonne dame, montreuse
d'animaux, je crois,  qui Mlle d'Arx doit beaucoup de reconnaissance.

--C'est moi, la montreuse, brave homme; mais la fillette ne me doit rien
de rien. Roulez votre bosse, voulez-vous? car nous ne sommes pas ici
pour flner.

--Il y a, continua Germain, bien des choses que je ne comprends pas.
Monsieur Remy m'avait dfendu de faire aucune dmarche, pour vous
joindre, avant un mois coul, mais il avait ajout: Elle viendra
d'elle-mme; je suis sr qu'elle viendra.

J'attendais. Ce matin on m'a annonc un commissionnaire qui demandait
Mlle d'Arx. Je l'ai fait introduire auprs de moi, il m'a dit que vous
deviez venir et m'a dpeint le costume sous lequel vous vous
prsenteriez: Il ne m'a pas dit pourquoi vous portiez ce costume.

Maman Lo et Valentine changrent un regard.

--Il avait, continua le vieux valet, un besoin pressant de vous parler.
Il est sorti en disant: Priez Mlle d'Arx de m'attendre, car je
reviendrai.

Valentine demanda:

--Comment tait fait ce commissionnaire?

En quelques paroles, Germain dessina un portrait si frappant de
ressemblance qu'on ne le laissa pas achever, la dompteuse et Valentine
prononcrent en mme temps le nom de Coyatier.

--Mfiance! murmura maman Lo, dont les sourcils taient froncs.

--Je n'en suis plus  la mfiance, rpliqua Valentine avec son sourire
triste, mais vaillant; si vous aviez eu peur, maman, quand vous entriez
dans la cage de vos btes froces, vous auriez t perdue.

--C'est vrai, murmura la veuve; mais c'est chanceux.

--Ce que je dsire savoir, reprit la jeune fille, c'est ce qui regarde
mon frre; parlez, Germain, et soyez bref car j'ai peu de temps pour
vous entendre.




XXVII

La visite des Habits Noirs


Germain demanda:

--Mademoiselle d'Arx dsire-t-elle que je lui raconte le pass? elle a
le droit de tout savoir, et parmi les dernires paroles de mon cher
jeune matre, il y avait celle-ci: Que ma soeur n'ignore rien...

--Je sais tout, interrompit Valentine.

--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante
histoire et il y a bien des douleurs dans l'hritage que vous allez
recueillir. Jusqu' ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait
encore, malgr le grand travail qui prenait toutes ses heures;
j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue
lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus,
c'est que le hasard vous avait envoye sur son chemin, trompant sa
tendresse et le condamnant  ce supplice atroce dont il est mort... car
ce n'est pas le poison qui l'a tu.

--C'est moi qui l'ai tu, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle
tait plus ple qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite
sur son sige. Maman Lo suait  grosses gouttes. Germain courba la tte
et dit tout bas:

--Il y a des familles qui sont condamnes.

Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il et craint
un conseil; je ne connaissais la fiance de mon matre que pour l'avoir
entrevue  travers un voile, le soir o il revint du palais, vanoui, et
ce n'est pas  cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout 
l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable o mon matre tait
engag. Je savais seulement, ou plutt, je voyais qu'il devenait sombre,
inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur
son front, et je devinais peut-tre la nature du pril qui le menaait,
car la fivre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il
tait magistrat comme son pre, et son pre tait tomb en faisant son
devoir. Le jour mme de la signature du contrat, vers quatre heures du
soir, on le rapporta ici. Il n'tait pas mort, mais il ne bougeait ni ne
parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.

Il resta ainsi toute la soire. J'avais fait appeler plusieurs mdecins
qui vinrent et se consultrent longuement.

Quand ils se retirrent, l'un d'eux me dit:

--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il
faudrait lui avoir un prtre.

Jusqu' ce moment-l, j'avais espr en sa jeunesse et en la force de
sa constitution.

Un autre docteur me demanda:

--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prvenir ses parents ou
du moins ses amis.

J'envoyai chercher le cur de Notre-Dame-des-Victoires, l'abb
Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de
grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois ds le
matin chez monsieur Remy, qu'on veillait pour le recevoir, et il
disait: J'ai besoin de tant pour mes pauvres.

On lui payait son d.

Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une
pierre.

M. le cur s'agenouilla auprs du lit et pria, mais tout cela ne dura
pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.

--Garon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa
connaissance  quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai
prt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point
craindre, car jamais il n'a rien refus  ceux qui souffrent. Les mes
comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit
 Dieu.

De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait
point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tche.

Je songeai pourtant tout  coup  un homme de grand ge qu'il estimait
fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour
son grand travail. J'envoyai rue Thrse chez le colonel Bozzo-Corona.

 ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement
que le vieux valet s'arrta.

--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est
qu'il avait une figure bien vnrable et que monsieur Remy n'accueillait
personne si affectueusement que lui.

Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr
Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre
quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, ds son
entre, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en
pleurant.

Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air mu. Ce fut d'eux que
j'appris dans ses dtails la scne de la rue d'Anjou-Saint-Honor.

Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui
tait la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:

--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?

Le Dr Samuel rpondit:

--La vie ne tient plus en lui que par un fil.

Et quelques minutes aprs il ajouta:

--Le voil qui meurt... il est mort!

--tait-ce vrai? interrompit Valentine, qui coutait, la face livide,
mais les yeux secs.

--Non, rpliqua Germain, ce n'tait pas encore vrai; mais je le crus,
car les yeux de mon matre taient sans regard et ma main, que
j'approchai de ses lvres, ne sentit que du froid.

Le colonel s'approcha de moi et me dit:

--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi
autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun
l'accomplissement d'une tche qui a occup son existence tout entire.

C'tait vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donn 
entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en
cas de malheur, car M. d'Arx avait la pense d'un malheur, c'tait au
colonel Bozzo que je devrais m'adresser en premire ligne.

Je savais aussi que le secrtaire de mon matre tait plein de papiers
ayant rapport  cette oeuvre mystrieuse que je croyais commune entre
lui et le colonel.

La responsabilit qui pesait sur moi en ce moment terrible m'crasait.
Peut-tre ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me
rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit o M. d'Arx
mettait la clef de son secrtaire, et je revenais dj vers le colonel
pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui tait penche sur
mon cher matre, s'cria par trois fois:

--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!

Le colonel Bozzo,  ce moment mme, tendait la main pour prendre la
clef du secrtaire.

Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon
refus en m'lanant tout joyeux vers le lit.

Le lit fut aussitt entour par le colonel et ses amis, qui semblaient,
en vrit, aussi contents que moi.

Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma
joue, que j'approchai tout contre ses lvres, sentit un souffle.

Mais si faible!

--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-tre le commencement
d'une crise favorable; aidez le miracle  s'accomplir.

--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme
s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.

Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le mdecin  mains
jointes.

Il rpta en prenant le poignet du malade pour lui tter le pouls avec
soin:

--Ce serait en effet un miracle.

Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres mdecins
s'taient consults et il crivit une ordonnance.

On ne parla plus de la clef du secrtaire. Le colonel dit seulement en
me prenant  part:

--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intrts sont aussi bien
entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je
reviendrai demain matin  la premire heure.

Ils s'en allrent ensemble comme ils taient venus. La comtesse Corona
voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonne
par le Dr Samuel fut apporte; je ne sais quelle vague dfiance tait en
moi contre ce mdecin qui avait dit en parlant de mon matre vivant: Il
est mort.

Au moment o je voulus donner la potion, me disant en moi-mme que
c'tait peut-tre le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement
faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous
allez le voir.

Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je
m'installai pour passer la nuit auprs de lui.

Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui
allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une
sorte de vague enveloppait ma pense et je voyais comme au travers d'un
voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient
ennemis.

Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes
pieds comme si une main m'et soulev. La voix de monsieur Remy, bien
faible, mais trs distincte, parlait  ct de moi.

--Donne-moi  boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.

--Remy, mon cher matre, m'criai-je croyant rver, car je l'appelais
souvent par son nom de baptme, pour l'avoir eu autrefois tout enfant
sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appel
dj?

En mme temps je m'approchais avec un verre d'eau.

--Tu n'as pas dormi, me rpondit-il, ma langue vient de recouvrer sa
libert comme si on et bris le lien qui l'attachait. Va chercher un
verre dans le buffet et de l'eau  la fontaine: ces hommes ont t
autour de la table.

--Et vous croiriez?..., commenais-je.

Il m'interrompit en disant:

--Va, j'ai grand-soif!

Je revins tout courant aprs avoir pris de l'eau frache  la fontaine,
et il but avec avidit.

--Ce sont ces hommes qui m'ont tu, me dit-il de sa pauvre belle voix
tranquille et grave en me rendant le verre.

Et comme je balbutiais dans ma stupfaction les mots justice,
tribunaux, il sourit d'un air dcourag.

--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vrit,
murmura-t-il, et c'est  peine si j'ai quelques heures.  quoi bon
essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.

--Mais vous les avez donc vus! m'criai-je, vous les avez entendus!

--J'ai tout entendu et tout vu, rpondit-il. Ma jeunesse et ma force
n'ont rien pu contre eux, que pourrait dsormais mon agonie? Allume du
feu.

Je crus avoir mal entendu, car les ides se brouillaient dans ma
cervelle en fivre. Monsieur Remy rpta d'un accent imprieux:

--Allume du feu!

J'obis et la flamme brilla bientt dans le foyer.

--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon matre,
dont la voix semblait dj plus faible. Ouvre le secrtaire.

J'ouvris le secrtaire.

--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous,
depuis le premier jusqu'au dernier, et brle-les devant moi.

Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien;
c'taient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait
depuis des annes, des pices  l'appui, des documents, le produit d'une
immensit d'efforts, de recherches et de fatigues.

--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon matre (et c'tait la premire
fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela,
elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme
je vais mourir elle mourrait!

--Les papiers ne furent pas brls, je suppose! demanda ici Valentine,
dont les yeux brillrent.

--C'tait sa volont, rpondit le vieux valet, les papiers furent brls
comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.

--Alors, dit la jeune fille en baissant la tte, il ne me reste rien, je
n'ai plus d'arme pour combattre!

--Il souhaitait justement cela, rpondit encore Germain, il voulait
rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses
derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pense que celle de sa
soeur. Mais  quoi bon parler? Vous allez voir tout  l'heure comment il
vous aimait.




XXVIII

La mort de Remy


Depuis le commencement de cette scne, maman Lo n'avait pas prononc
une parole. Elle coutait, domine par une religieuse motion.

Il y avait en Valentine une douleur profonde, mais le sang corse qui
tait dans ses veines bouillait.

On avait essay de mettre l'impossible comme une barrire entre elle et
l'ide de vengeance, rien n'y faisait: la soif de vengeance lui
emplissait le coeur.

En ce moment, l'image de Maurice lui-mme se voilait dans son souvenir.

Elle voyait Remy d'Arx ple sur son lit d'agonie.

La premire parole prononce par Germain, qui reprenait son rcit, fit
bondir le coeur de la jeune fille. Le vieux valet continua ainsi:

--Pendant que les papiers flambaient dans le foyer, monsieur Remy se
parlait  lui-mme. Je ne comprenais pas, mais chacun des mots prononcs
par lui est rest dans ma mmoire.

Il disait:

--L'arme invisible! l'arme dont nulle cuirasse ne peut parer le coup
mortel! Ils savaient que cette passion tait sans issue; ils l'ont fait
natre; ils l'ont chauffe jusqu'au dlire!... Y a-t-il quelque chose
au-dessus du dlire?... car j'ai fait ce que le transport lui-mme
excuserait  peine... Cet homme est venu froidement me montrer l'abme
ouvert et me dire que mon malheur tait un crime!

Valentine se couvrit le visage de ses mains.

--J'ai compris plus tard, pronona tout bas le vieux valet, ce que mon
matre entendait par ces mots: _l'arme invisible_. Il y a sur la terre
des hommes plus noirs que le dmon.

--Moi, dit maman Lo, je devine bien qu'il s'agit d'une infamie grosse
comme la maison, mais si on voulait m'expliquer un petit peu.

Les deux mains de Mlle d'Arx tombrent, dcouvrant son front rougissant.

--Pas un mot de plus! pronona-t-elle presque rudement. Je respecte la
volont de mon frre mort, mais ces hommes ont tu aussi mon pre et ma
mre, ma vengeance est  moi, je n'en dois compte qu' Dieu!

La veuve et le vieux valet baissrent  la fois les yeux devant sa
beaut, qui avait des rayonnements tragiques.

--Vous plat-il que j'achve mon rcit? demanda Germain avec une sorte
de timidit.

--Je le veux, rpondit Valentine.

Germain reprit aussitt:

--Le foyer tait plein de flammes; monsieur Remy avait russi  se
soulever sur le coude pour voir flamber son travail de tant d'annes, le
travail de ses jours et de ses nuits. Il trouvait que l'oeuvre de
destruction n'allait pas encore assez vite et il me disait:

--Brle! brle! c'est sa vie, c'est son repos, c'est son bonheur qui
natront de ces cendres!

 l'couter je reprenais malgr moi de l'espoir, car sa voix devenait
plus forte, et il y avait parfois des tincelles dans ses yeux.

La fivre trompe ainsi toujours.

Quand les dernires fumerolles s'envolrent, il laissa retomber sa tte
sur l'oreiller et murmura:

--Comment combattrait-elle dsormais, puisqu'elle n'aura plus d'arme?

Valentine avait aux lvres un sourire farouche.

--Saqudi! dit maman Lo, tu as un air que je n'aime pas, toi! tu me
fais peur. Je suppose bien pourtant que tu n'iras pas agacer ces tigres
tout exprs pour te faire avaler!

--Laissez parler Germain, rpliqua seulement Valentine.

Le vieux valet poursuivit:

--Monsieur Remy resta un instant silencieux, car il tait accabl de
fatigue, puis il m'ordonna d'enlever un des deux grands tiroirs du
secrtaire, celui de droite. Derrire ce tiroir, il y avait une cachette
et dans la cachette une grande enveloppe portant ces noms comme une
adresse: _Marie-Amlie d'Arx_.

La veuve rapprocha son sige, domine par une curiosit nouvelle, et
Valentine murmura d'une voix mue:

--C'est donc l mon vritable nom!

--C'est celui que vous retes au baptistre de la cathdrale de
Toulouse, le 30 octobre 1819, rpondit Germain. J'tais l; feu ma bonne
femme, votre nourrice, se trouva faible au commencement de la crmonie,
et ce fut moi qui vous portai dans mes bras.

Regardez-moi, mademoiselle d'Arx, je suis ici comme un tmoin, et je
m'interroge moi-mme avant de vous donner les actes qui vont faire de
vous l'hritire lgitime de mes matres.

Vous tiez une toute petite enfant quand je vous vis pour la dernire
fois; mais je vous reconnais, je le jure au fond de ma conscience!

Ou plutt je reconnais en vous votre sainte mre, dont vous tes le
vivant portrait.

Quand mon matre eut le paquet entre les mains, il baisa votre nom sur
l'enveloppe, pensant tout haut:

--Elle va rester la dernire, elle va rester seule.

Puis il me regarda en face et ajouta:

--Germain, ceci est le nom de ma soeur; tu l'aimeras, tu la serviras,
tu la dfendras.

Il ouvrit l'enveloppe.

--Voici, reprit-il, l'acte de naissance de Mlle d'Arx; tu connais aussi
bien que moi la catastrophe qui l'a mise jadis hors de la maison; elle
se nomme aujourd'hui Mlle Valentine de Villanove.

La voix de Germain trembla pendant qu'il ajoutait:

--Ce fut seulement  cette heure que je compris tout.

Je mis un genou en terre devant mon jeune matre et je lui dis:

--Remy, mon cher enfant, ne vous laissez pas mourir; Dieu gurira la
blessure de votre me.

Il secoua la tte lentement.

--Dieu est bon, me rpondit-il, il a eu compassion de moi; en mourant,
je peux regarder le fond de mon coeur.

Ses yeux taient sur moi, ses yeux limpides et doux comme ceux d'un
enfant.

Il avait sa main dans la mienne; la rsignation calme comme un sourire
panouissait ses lvres dcolores.

Sa paupire se ferma  demi parce que l'puisement venait.

Il m'envoya encore au secrtaire, o je trouvai, sur ses indications,
les actes de dcs de M. Mathieu d'Arx et de sa femme, votre pre et
votre mre.

Quelques mois auparavant,  ma grande surprise,  ma grande inquitude
aussi, car cela prouvait bien qu'il redoutait un malheur, monsieur Remy
avait ralis  la hte tous les biens immeubles de sa famille, et au
lieu d'acheter, avec le prix considrable de cette vente, des valeurs
franaises, il avait pris des consolids d'Angleterre et des bons
autrichiens. Tous les titres taient dans le secrtaire. Il me dit:

--Germain, je n'ai pas retir des biens de mon pre une somme gale 
leur valeur parce que je me suis trop press. L'vnement a prouv que
je n'avais pas de temps  perdre. Nanmoins, tu dois trouver dans la
caisse qui est  gauche du secrtaire et dont voici la clef des titres
au porteur constituant quatre-vingt mille francs de rente au capital de
un million cinq cent mille francs environ. Cette fortune ne doit point
rester ici. Aussitt que je serai mort, tu la mettras en lieu sr. Elle
appartient tout entire  Marie-Amlie d'Arx, ma soeur, et c'est  toi
que je la confie. Sa voix faiblissait de plus en plus; cependant il
voulut se mettre sur son sant. Je l'y aidai. Je n'avais dj plus
d'espoir, car le signe de la mort prochaine tait sur son front
bien-aim.

Il me demanda du papier, une plume et de l'encre.

J'hsitais  obir, car sa tte vacillait sur ses paules, mais il me
regarda et ses yeux suppliants semblaient me dire: Dpche-toi, Germain,
ou je n'aurai pas le temps!

Je lui apportai tout ce qu'il fallait pour crire. D'une main je tenais
le flambeau, car il disait dj que la lumire faiblissait; de l'autre
je lui prsentais l'critoire o sa main tremblante avait peine 
tremper la plume.

Il traa quelques mots bien lentement d'abord; je crus qu'il ne
pourrait continuer, mais je l'entendis murmurer:

--Il faut pourtant qu'elle ait ma dernire pense; il faut que je lui
parle en frre... en pre, car j'ai remplac celui qui n'est plus.

Et ses doigts se raffermirent.

Le jour naissait derrire les rideaux de la croise.

Il n'avait pas encore achev, quand on sonna  la porte extrieure.

--Ce sont eux, me dit-il, je ne veux pas les voir.

Il avait devin; c'taient les trois hommes de la veille: le colonel
Bozzo, M. de Saint-Louis et le Dr Samuel. Un quatrime s'tait joint 
eux, que j'entendis nommer M. de la Prire.

Aucun d'eux n'insista pour entrer. Le docteur demanda seulement quel
avait t l'effet de sa potion et dit:

--Puisqu'il n'y a pas eu d'accident j'ai bon espoir, car les effets
secondaires de la belladone sont aiss  combattre.

M. de la Prire ajouta qu'il tait envoy personnellement par Mme la
marquise d'Ornans pour que M. d'Arx n'ignort point tout l'intrt
qu'elle portait  sa sant.

Quand je revins dans la chambre, je trouvai mon matre fort agit. Il
me demanda si l'on avait parl de Mlle de Villanove, et sur ma rponse
ngative il m'ordonna de faire porter immdiatement chez un pharmacien
qu'il me dsigna la potion du Dr Samuel.

Mais je n'tais pas encore  la porte, qu'il me rappelait, disant:

--C'est folie, ma tte s'gare. Si l'on trouvait l-dedans ce que je
crois, ce serait une arme, c'est--dire une tentation, c'est--dire un
danger pour elle. Verse la potion dans les cendres, brise la fiole, je
ne veux pas qu'elle ait d'arme, je ne veux pas qu'elle ait de tentation!

Il fallut obir, car sa voix tait imprieuse et son regard commandait.

Il allait reprendre son travail lorsqu'on sonna de nouveau.

Cette fois, c'tait la justice, un monsieur Perrin-Champein, qui depuis
a remplac mon matre comme juge d'instruction. Il arrivait, assist de
son greffier; il fut reu, mais monsieur Remy avait repos sa tte sur
l'oreiller et s'tait retourn du ct de la muraille.

M. Perrin-Champein l'interrogea longuement, quoiqu'il n'obtnt aucune
rponse  ses demandes concernant l'vnement de la rue d'Anjou,
auxquelles il mlait des observations ayant trait au meurtre de la rue
de l'Oratoire et  la propre conduite de M. d'Arx comme magistrat
instructeur.

Le greffier ricanait dans sa cravate et murmurait de temps en temps:

--Le plus souvent qu'il rpondra!

--Monsieur et cher collgue, dit le Perrin-Champein en levant le sige,
vous me voyez dsol du triste tat o je vous laisse; une parole est
bientt dite, et la bonne volont vous manque peut-tre un peu;
nanmoins j'aime  croire que votre silence, qui est en soi fort
extraordinaire, n'indique pas que vous ayez rien fait contre votre
conscience de juge.

Sur le carr il me demanda:

--Votre matre n'a-t-il point parl de toute la nuit?... Mais vous ne
me rpondrez pas plus que lui. Allons, mon bonhomme,  vous revoir! Tout
cela est fort extraordinaire, mais j'en ai dbrouill bien d'autres, et
en thse gnrale, les interrogatoires ne servent  rien. C'tait un
garon fort instruit, assez capable et surtout terriblement protg!
Maintenant le voil qui fait de la place aux autres, mon avis est qu'il
ne l'a pas tout  fait vol.

Je m'entendis appeler comme je refermais la porte.

--Dpchons, Germain, dpchons, me dit mon matre qui faisait effort
pour se relever, je n'ai pas fini. Tout ce que je demande  Dieu, c'est
qu'il me donne le temps de finir.

Je l'aidai encore  se mettre sur son sant, et il reprit sa tche, qui
devenait  chaque instant plus difficile.

Sa figure changeait  vue d'oeil, ses tempes taient baignes d'une
sueur froide.

Au moment mme o il achevait, on sonna pour la troisime et dernire
fois.

--Tu lui remettras ceci, me dit-il en pliant le papier,  _elle_, 
elle seule, tu me comprends bien, et tu lui diras ce que m'a cot ce
suprme travail. Va ouvrir, c'est la prire qui vient.

Les yeux de son corps allaient se voilant, mais il avait cette autre
vue qui perce les murailles. C'tait la prire. Le vieux cur
Desgenettes entra et lui donna l'extrme-onction. Mon matre rpondit
jusqu'au bout les raisons latines, aprs quoi sa tte tomba sur
l'oreiller. Le vieux prtre l'embrassa en murmurant: Priez, me
chrtienne! et mon matre pronona votre nom.

Je m'approchai. Il n'tait plus. Je lui fermai les yeux...

Deux grosses larmes roulaient sur les joues du vieillard.

Il entrouvrit les revers de sa livre et prit dans son sein un pli qu'il
tendit  Mlle d'Arx en disant:

--J'accomplis l'ordre que j'ai reu et vous remets le testament de votre
frre.




XXIX

Le testament


Un sanglot avait essay de soulever sa poitrine aux dernire paroles du
vieux Germain, mais elle l'avait comprim par un effort violent.

Il y avait sur son beau visage, exprimant une douleur sans bornes,
quelque chose qui ressemblait  la svrit d'un juge.

Elle prit le papier que Germain lui tendait et dit:

--Mes amis, je vous prie de vous retirer tous les deux. Il faut que je
sois seule pour prendre connaissance de la dernire volont de mon
frre.

Germain et la veuve se levrent aussitt. Comme ils allaient sortir,
Valentine ajouta:

--Quand cet homme, ce commissionnaire va revenir, vous l'introduirez
prs de moi.

--Et nous reviendrons avec lui, je suppose? demanda maman Lo.

--Non, vous reviendrez seulement quand je vous appellerai. Allez.

La dompteuse et Germain sortirent.

Maman Lo se laissa conduire jusque dans la salle  manger, o elle
tomba sur un sige en murmurant:

--Saqudi! moi, je suis brise comme si j'avais reu une danse! Cette
enfant-l va faire un malheur! Il n'y a pas  dire, le juge
d'instruction tait bon comme un ange, mais enfin il est mort, et la
pauvre fillette avait bien assez  s'occuper de notre Maurice.

Le vieux valet se promenait lentement, les bras tombants et la tte
incline. Il s'arrta tout  coup devant maman Lo.

--Vous qui la connaissez, demanda-t-il, croyez-vous qu'elle obisse  la
dernire volont de son frre?

--Je crois qu'ils sont tous les mmes dans cette famille-l, rpliqua la
veuve, ils ont un diable dans le corps.

Germain se redressa, ses yeux brillaient.

--Est-elle assez belle! murmura-t-il avec un enthousiasme profond; et
quel regard de princesse elle vous a! Oh! oui, c'est bien la fille de la
bonne dame... la fille de Mathieu d'Arx que rien ne faisait trembler! la
soeur de Remy, mon cher enfant, qui avait la douceur d'un agneau et le
courage d'un lion!

Il se laissa choir lourdement  son tour sur un sige et mit sa tte
entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, maman Lo reprit la parole avec un certain
embarras.

--Dites donc, l'ancien, fit-elle rougissant. J'ai un petit peu honte,
parce que a n'a pas l'air de concorder avec les circonstances; mais on
ne se fait pas, c'est sr et moi, la sensibilit me creuse. Sans vous
commander, est-ce que vous pourriez me donner un morceau sous le pouce?

Germain releva d'abord sur elle un regard scandalis, mais en voyant la
bonne figure de la veuve qui avait repris ses couleurs enlumines, il
eut presque un sourire et dit:

--Au besoin, vous en assommeriez bien un ou deux, la mre! Tout le monde
ne peut pas tre des duchesses et marquises; vous m'allez,  moi. Il
faut vous dire que, dans l'occasion, je taperais encore tout comme un
autre. Je vas vous servir un petit djeuner, aprs quoi vous aurez du
vif-argent dans les bras et dans les jambes s'il faut se trmousser
contre ces coquins-l!

Pendant cela Valentine, que nous continuerons de nommer ainsi, puisque
sous ce nom nous l'avons connue, nous l'avons aime, Valentine tait
revenue vers le portrait.

Elle avait roul un sige jusqu'auprs de la peinture, comme on fait
quand les importuns s'en vont et qu'on peut enfin causer seul  seul
avec un ami cher, aprs l'absence.

Ce n'tait qu'un portrait immobile et muet, mais il y avait au bas de la
toile le nom de ce peintre prodigieux dans sa sobre sagesse, qui avait
le don de faire vivre les morts.

Le pinceau de Zeuxis trompait les oiseaux, le pinceau plus habile
d'Apelle trompa Zeuxis lui-mme. Ingres, ce peintre tant et si amrement
outrag, fit plus encore: il trompa une fois la douleur d'une mre.

Je n'ai pas vu cela, mais j'ai vu de mes yeux  une exposition
particulire, ouverte voici dj bien longtemps, au bazar
Bonne-Nouvelle, un ami de la famille Bertin, du _Journal des Dbats_,
percer la foule et s'lancer les bras tremblants vers le portrait de
Bertin l'ancien, qui semblait prt  se lever, les mains appuyes sur
les bras de son fauteuil.

Chez nous les querelles d'cole, en musique, en peinture, en littrature
aussi, sont aveugles jusqu' la stupidit.

Ingres avait peint, un an auparavant, le portrait de Remy d'Arx, et la
ressemblance tait si poignante que Valentine restait l le coeur
treint, l'esprit frapp comme  l'aspect d'une vision voque.

C'tait bien l ce jeune homme triste et doux, timide avec des audaces
hroques, grand par l'intelligence, grand aussi par la bont, mais dont
le front semblait marqu d'un signe fatal.

Ses yeux vivaient, sa bouche pensait, prte  parler, et parmi l'austre
noblesse de ses traits on devinait ce sourire charmant sans s'panouir
jamais.

Valentine ne l'avait pas vu bien souvent, ce sourire, car Remy d'Arx
tait grave auprs d'elle. Remy d'Arx vitait Valentine comme on fuit
instinctivement le malheur ou la destine.

Et pourtant, elle l'avait vu parfois quand le jeune magistrat si
brillant, si aim, tait loin d'elle et causait, par exemple, avec la
belle comtesse Corona.

--Je croyais qu'il me dtestait, murmura-t-elle, et ce fut sa premire
parole: _il avait peur de moi_, il me l'a dit lui-mme. Il devinait le
coup mortel que j'allais lui porter.

Elle baissa les yeux devant le regard calme et profond que du haut de la
toile Remy laissait tomber sur elle.

--Il tait jeune, murmura-t-elle, on le croyait heureux; ses rivaux le
regardaient d'en bas et leur jalousie tait presque de la haine. Les
voil bien vengs! Il est mort  force de souffrir! Il y a eu des hommes
assez cruels pour le choisir entre tous, lui qui n'avait jamais fait que
le bien, et pour lui infliger la plus effrayante de toutes les tortures.
Ils l'ont tu  petit feu, prolongeant le supplice avec une abominable
barbarie, et non contents de supplicier son corps, ils ont tent de
dshonorer son me...

Elle resta un instant silencieuse, puis ses lvres s'entrouvrirent pour
exhaler ce nom et ces mots:

--Remy... mon frre!

Puis encore elle dchira l'enveloppe et dplia le papier que l'enveloppe
contenait.

C'tait une pauvre criture, pnible et tremble, dont le dsordre lui
arracha sa premire larme. Elle lut tout bas:

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, ceci est mon testament. En
prsence de Dieu et sentant venir ma fin prochaine, j'adresse ma
dernire pense  Marie-Amlie d'Arx, ma soeur bien-aime, malgr le nom
de Valentine de Villanove qu'elle a port pendant l'espace de deux ans,
par suite d'une fraude ou d'une erreur.

Les pices  l'appui de cette assertion sont dposes entre les mains
du plus fidle ami qui me reste: Germain Lambert, serviteur de ma
famille depuis plus de quarante ans.

Marie-Amlie d'Arx est mon hritire unique et lgitime; nanmoins, et
pour le cas o son tat civil lui serait contest, je dclare lui donner
et lui lguer soit sous le nom de Valentine de Villanove, soit mme sous
celui de Fleurette qu'elle portait depuis son enfance, la totalit de
mes biens meubles et immeubles.

Mourant comme je le fais dans la plnitude de ma raison, je signe et je
date ce testament olographe pour qu'il ait la force voulue par la loi.

Il y avait ici, en effet, le nom de Remy d'Arx sign lisiblement et
d'une main assez ferme.

On voyait bien que l'agonisant avait dpens l tout ce qui lui restait
d'nergie.

Au-dessous de la signature, le texte continuait, mais devenait plus
confus, parce que la main avait graduellement faibli.

Valentine put lire nanmoins  travers ses larmes:

Ma soeur, ma Valentine, laisse-moi te garder ce nom que j'ai tant aim.

Mais laisse-moi te dire aussi tout de suite que le regard de notre mre
peut descendre au fond de mon coeur, guri de sa blessure.

Je t'aime comme il m'est permis de t'aimer sous l'oeil de Dieu qui
m'appelle, je t'aime comme l'enfant chrie dont je contemplais jadis le
berceau et dont je surveillais le souriant sommeil.

Nous avons t bien malheureux, ma soeur, j'espre que ma mort achvera
de payer notre dette de misre.

Il en sera ainsi, Valentine, si vous suivez mon conseil, si vous
exaucez ma prire. Que ma fin douloureuse vous serve au moins d'exemple;
n'essayez pas de combattre ces hommes qui possdent un pouvoir
surnaturel.

Ce que je n'ai pu faire, moi qui tais arm de la loi comme un soldat
porte l'pe, moi que ma fonction semblait rendre invulnrable, moi qui
passais pour avoir la faveur des puissants de ce monde, il y aurait
folie de votre part  le tenter.

Folie inutile, coupable, presque suicide. Vous n'tes qu'une pauvre
enfant isole, tous ceux qui vous entourent, tous ceux qui vous
protgent en apparence ou du moins presque tous sont affilis  la
tnbreuse corporation que j'ai voulu vaincre et qui m'a tu.

Je ne vous apprends rien en vous disant que vous tes au milieu des
Habits Noirs, dont le chef s'est servi de vous comme d'une arme
infernale pour assassiner le seul homme peut-tre qui pt combattre avec
avantage la terrible association.

Sauf Mme la marquise d'Ornans, pauvre victime dsigne d'avance  leurs
coups et qu'ils ont frappe dans son fils unique, sauf Francesca Corona
(et je n'oserais rpondre d'elle absolument), tous les autres sont des
sclrats abrits derrire une sorte de rempart magique.

Valentine, l'esprit s'claire  l'heure de mourir, la vengeance
n'appartient qu' Dieu. Si j'avais t seulement un juge, peut-tre ne
tomberais-je pas cras dans la lutte.

Mais il y avait autre chose en moi que le zle du magistrat, il y avait
la passion de l'homme qui se venge.

Valentine, ma soeur chrie, songe  toi, songe surtout  celui que tu
aimes,  Maurice, qui ne m'ayant plus pour dmler son innocence au
milieu des preuves mensongres accumules par mes assassins, va retomber
tout au fond de son malheur.

Je viens de voir l'homme qui me remplacera; il est de ceux qu'on
appelle des gens instruits, aviss, prudents; il a cette cruelle sagesse
qui ne croit  rien en dehors des choses admises par le sens commun;
tout ce qui sort de la vraisemblance accepte lui semble fabuleux et
indigne d'occuper un brave esprit.

Son opinion est faite par mon opinion mme, dont il prendra le
contre-pied; j'tais  son sens un rveur et il est un sage; l o j'ai
dit non, il dira oui.

Maurice sera renvoy devant les assises, Maurice sera condamn; aucune
loquence d'avocat, aucune perspicacit de magistrat, nulle puissance
humaine, en un mot, ne peut empcher le jury en pareille circonstance de
rpondre: Oui, l'accus est coupable.

Ne nous venge pas, Valentine, laisse dormir ton pre, ta mre, ton
frre au fond de leur cercueil. Les morts ne connaissent plus la haine,
laisse la haine, songe  l'amour, sauve Maurice!

Pour le sauver, il n'y a qu'un moyen, l'vasion, la fuite sans espoir
de retour, le changement de nom et la vie cache loin, bien loin au-del
de la mer.

Pour ouvrir toute grille, l'argent est une clef magique; tu es riche,
tu peux rpandre l'or  pleines mains, tu ne saurais acheter trop cher
ton bonheur.

Adieu, Valentine, j'ai tenu ma plume tant que j'ai pu. Ceci est la
dernire ligne que ma main tracera. Si tu m'aimes, ne me venge pas et
sois heureuse!

Valentine resta un instant immobile, les yeux fixs sur le dernier mot,
qui n'tait pas achev.

Elle porta le papier  ses lvres et le baisa  la place mme o la main
du mourant s'tait arrte.

Puis elle se laissa tomber  genoux, et ainsi prosterne, elle regarda
le portrait de son frre, qui semblait vivre.

Qui semblait vivre et rpter encore la dernire pense du vaillant et
malheureux jeune homme: Ma soeur, ne me venge pas!

Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement que les lvres de
Valentine s'entrouvrirent et qu'elle murmura:

--Pardonne-moi, pardonne-moi, mon frre, car je vais te dsobir!

--Ah! ah! dit une rude voix derrire elle, c'tait pourtant un bon
conseil qu'il vous donnait l, le dfunt.

Elle se retourna en sursaut. Le commissionnaire dont Germain lui avait
parl et qui tait venu la demander dj dans la matine tait sur le
seuil et refermait la porte.




XXX

Le commissionnaire


Coyatier, car c'tait bien lui, ne fit qu'un pas  l'intrieur de la
chambre; il resta debout devant le seuil et ta sa casquette, dcouvrant
le poil crpu qui se hrissait sur son crne.

Son costume de commissionnaire lui allait comme un gant, mais ne lui
tait rien de sa terrible mine, et il aurait fallu avoir une confiance
robuste pour mettre des objets de quelque valeur entre les mains d'un
messager tel que lui.

--Alors, dit-il avec ce mlange d'effronterie et de timidit qui tait
le caractre le plus frappant de sa sauvage physionomie, nous n'avons
pas l'ide d'obir  ce pauvre M. d'Arx?

Valentine le regarda en face, et les yeux du bandit battirent comme
s'ils eussent t blouis.

--Avancez, dit-elle au lieu de rpondre. Coyatier s'approcha.

--Nous avons  causer, dit-elle encore, asseyez-vous l.

Son doigt tendu montrait le propre fauteuil du jeune magistrat. Le
marchef eut un mouvement d'hsitation.

--Au fait, murmura-t-il enfin, je peux bien m'asseoir o il s'asseyait,
car je ne lui ai jamais fait de mal.

--Vous avez parl de bon conseil, murmura Valentine, vous connaissez
donc ceux qu'il me donne dans cet crit?

--Non, rpondit le marchef, mais je les devine. Il a voulu combattre,
lui aussi, et moi, qui ne suis pas pay pour aimer les juges, je lui
avais dit d'avance qu'il allait  la boucherie. Ce n'tait pas le
premier venu, ce juge-l, et je n'ai pas connu beaucoup de soldats plus
braves que lui. Il savait que je lui disais la vrit; mais il continua
de suivre son chemin, jusqu'au cimetire. Chat chaud craint l'eau
froide, je pense bien qu'avant de tourner l'oeil, M. d'Arx vous aura
dfendu de jouer avec le feu.

--C'est vrai, pronona tout bas Valentine.

--Il m'avait pay pour savoir, reprit le marchef, et je lui avais dit
fidlement tout ce que je savais. Ce n'tait pas de la trahison; ces
gens-l ne me tiennent pas par une promesse ni par rien qui ressemble 
du dvouement; ils ont mis un carcan autour de mon cou et ils serrent
quand ils ont besoin de mon obissance. Je me souviens de la premire
parole que je dis au juge Remy d'Arx quand il vint me trouver jusque
dans mon galetas de la barrire d'Italie... Et il fallait un crne
ouvert de la part d'un magistrat pour venir chez Coyatier! a me plat 
moi, le courage, parce que j'ai t une manire de lion avant de tomber
chien enrag. Je lui dis: Monsieur le juge, si dans mon ide c'tait
possible d'assommer les Habits Noirs ou de les brler, il y aurait du
temps que la besogne serait faite, car ils se sont servis de moi comme
d'un bourreau et m'ont forc  tuer en m'tranglant. Mais rien ne peut
contre eux, ni les coups de massue, ni le fer, ni le feu.

Cet homme-l n'tait pas de ceux qui haussent les paules quand on leur
parle. Il savait qui j'tais et je ne veux pas dire qu'il me regardait
sans rpugnance; mais enfin, il m'coutait. Sa premire rponse fut
celle-ci: J'ai fait le sacrifice de ma vie.

C'tait un Corse, ils sont tous comme cela quand la vengeance les
tient, et vous avez le mme sang que Remy d'Arx dans les veines.

--Moi, dit Valentine, qui roula un fauteuil jusqu'auprs de lui et
s'assit, je vous regarde sans rpugnance: vous tes l'homme qu'il me
faut.

Le marchef recula son sige. Il y avait sur son rude visage une
expression de tristesse. J'allais dire de pudeur.

--N'en faites pas trop! murmura-t-il. Ne soyez pas femme avec moi, je
hais les femmes, j'ai peur des femmes.

--Je ne suis pas femme, je suis lionne, murmura la jeune fille d'une
voix contenue, mais si profondment vibrante que le marchef eut un
frmissement: j'ai de quoi vous faire riche d'un seul coup.

--Ce serait le bouquet, grommela Coyatier, si, en fin de compte, je me
laissais emballer pour l'autre monde par une demoiselle!... C'est vrai
que vous tes une lionne, dites donc! Non pas parce que vous bravez la
mort pour vous venger, la moindre cadette de votre pays en fait autant,
mais parce que vous causez l de bonne amiti avec le maudit qui fait
horreur aux sclrats, qui se fait horreur  lui-mme. Savez-vous bien
que quand Coyatier, dit le marchef, entre dans la maison des Habits
Noirs, les Habits Noirs, tout damns qu'ils sont, n'ont plus ni faim ni
soif? Ils se taisent s'ils sont en train de causer ou de rire, et parmi
eux je n'en connais pas un seul pour oser toucher cette main qu'ils
voient rouge de sang jusqu'au coude.

Il tendait sa main norme, dont les veines gonfles semblaient prtes 
clater.

Dans cette main, Valentine mit la sienne, qui tait glace, mais qui ne
tremblait pas.

Le bandit la regarda avec une sorte d'tonnement attendri.

--Vous seriez une sainte, pensa-t-il tout haut, si vous faisiez cela
pour sauver l'homme qui vous aime!

--L'homme  qui j'ai donn mon coeur, rpliqua Valentine dans un lan de
soudaine nergie, je ne le spare pas de moi-mme; lui et moi nous ne
faisons qu'un. Tout ce que j'ai dans l'me est  lui: ma vengeance,
c'est sa vengeance.

Coyatier eut un gros rire qui sonna sinistrement.

--C'est un joli soldat d'Afrique, dit-il comme pour expliquer sa lugubre
gaiet; je connais les lapins de son numro, il aimerait mieux la clef
des champs que toutes vos belles phrases!

Il ajouta en changeant de ton:

--J'tais venu pour rgler la chose de son escampette; est-ce que vous
auriez chang d'ide?

--Oui, repartit Valentine, qui fixait sur lui son regard brlant.

--Ah! ah! fit le marchef, en cherchant  viter le feu de ces prunelles
qui l'blouissaient, alors vous ne voulez plus le sauver?

--Non, rpliqua encore Valentine d'un accent bref et dur.

--Tiens, tiens! dit Coyatier entre ses dents, vous en revenez donc  la
premire ide du colonel; un verre de poison partag  deux?

-- quoi bon le sauver! s'cria imptueusement Valentine; tant que ces
hommes vivront, la mort ne reste-t-elle pas suspendue sur sa tte?

--a, c'est la pure vrit.

--Est-ce que je sais, ami, poursuivit la jeune fille, dont les paroles
jaillissaient maintenant comme un torrent de passion, est-ce que je
sais, moi, si c'est la vengeance ou l'amour qui m'entrane? Il y a des
instants o, dans mon coeur qui dborde de tendresse, je ne trouve plus
de place pour la haine; il y a des instants o je me vois entoure de
trois spectres sanglants qui me crient: Pour la fille de Mathieu d'Arx,
pour la soeur de Remy d'Arx, la pense seule du bonheur est une impit!
Ah! ils m'ont crue folle, ou ils ont fait semblant de le croire, car nul
ne sait le secret de cette redoutable comdie! Mais sais-je moi-mme si
je n'ai pas t, si je ne suis pas toujours folle? Mon pre, ma mre,
dont j'adore le souvenir sans avoir eu leurs caresses, mon frre, ce
noble et cher ami, tous ceux-l ne sont plus!

Il n'y a qu'un vivant dont l'existence chancelle en quilibre au bord
d'un abme, il n'y a que Maurice, mon dernier espoir, le premier, le
seul amour de ma jeunesse, mon fianc, mon mari, sur la tte de qui le
mme glaive meurtrier est suspendu par le mme fil! Je suis Corse, c'est
vrai, et toutes les fibres de mon tre tressaillent  la pense de punir
les bourreaux de ma famille, mais je suis femme, je suis femme surtout,
mais j'aime jusqu' l'idoltrie, et ce qui semble en moi dmence, c'est
la vrit mme, la lumire faite par l'amour!

Elle s'interrompit, et son regard dcourag s'arrta sur Coyatier,
tandis qu'elle murmurait:

--Mais comment pourriez-vous me comprendre?

Le grossier visage du bandit avait une expression trange.

--Je ne comprends peut-tre pas tout, fit-il d'un air pensif, mais peu
s'en faut, en dfinitive. J'ai t un homme, il y a des heures o je
m'en souviens. Calmez-vous un peu, si vous pouvez; parlez droit et net;
que voulez-vous de moi?

Valentine fut un instant avant de rpondre, et pendant toute une minute
ils se regardrent fixement.

Dans les yeux de la jeune fille, il y avait un espoir plein de trouble;
dans les yeux du bandit, on pouvait lire l'envie qu'il avait de rsister
 un enthousiaste entranement.

Ce fut Coyatier qui reprit le premier la parole:

--Il est bon que vous n'ignoriez rien, dit-il  voix basse; je suis ici
par ordre du colonel, et le colonel a toujours eu connaissance de tout
ce qui se passait entre nous.

--Je m'en doutais, fit Valentine, et malgr cela, quelque chose me
disait que vous ne me trahissiez pas.

--Ce quelque chose l disait vrai, poursuivit le marchef, jusqu' un
certain point pourtant. Dans cet enfer, o ils rgnent et o nous sommes
tourments par le caprice de leur tyrannie, il n'y a rien de tout  fait
vrai; les choses se passent autrement qu'ailleurs. Laissez-moi vous dire
encore un mot, et puis vous rpondrez  ma dernire question, car le
temps presse et le colonel m'attend: je devais partir pour l'le de
Corse, o est notre refuge, tout de suite aprs le meurtre de Hans
Spiegel, pour lequel votre Maurice va tre condamn; on avait surpris
mes accointances avec M. d'Arx, et je pense bien qu'on devait se dfaire
de moi au couvent de la Merci. Au lieu de cela, j'ai reu contrordre le
jour mme de mon dpart, qui tait le jour o vous ftes amene  la
maison du Dr Samuel. On me dguisa en malade, et je fus mis 
l'infirmerie, tout cela parce qu'on avait besoin de moi pour vous et
pour Maurice, qui tiez alors les deux seules cratures humaines
possdant le secret des Habits Noirs. Maintenant il y en a trois autres
qui sont dans le mme cas que vous: Maman Lo, le vieux Germain et moi.
Allez, on vous coute!




XXXI

Le coeur de Valentine


Les sourcils de Valentine taient froncs par l'effort de son travail
mental.

--Vous tes condamn comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.

--Je suis toujours condamn, rpondit Coyatier, mais je me rachte
toujours. Le Pre se connat en hommes; a ne l'embarrasserait pas de
remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil,
mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.

--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.

--a, c'est bien sr, dit le bandit, et il faudrait tre fou pour
n'avoir pas peur de lui.

--Vous ne consentiriez pas  le combattre? j'entends  le combattre
bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a dsert
revient et se dresse de son haut pour mourir?

--Si c'tait en Alger, grommela le marchef, o il y aurait des gens pour
me regarder.

--Moi, je vous regarde, pronona tout bas la jeune fille.

--Vous m'avez touch la main, c'est vrai, dit le bandit; vous tes une
crne jeune personne!

--Voulez-vous vous donner  moi tout entier? demanda brusquement
Valentine.

-- quoi a vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de rpondre.

--Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'chafaudage de
leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.

--Quant  a, fit Coyatier avec une trange expression d'amertume, je
vaux cher et ils ne me marchandent pas.

--Fixez votre prix, dit Valentine.

--La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs
dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!

--J'ai plus d'un million  moi, dit encore Valentine.

Le marchef haussa les paules, mais il rpta:

--C'est sr que vous tes un crne brin de fille! vous m'avez donn la
main! voyons, mettez que je fasse la btise d'accepter vos propositions,
avez-vous une ide?

--Oui, j'ai une ide.

--Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.

--On peut la dire en deux mots.

Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre clat.

--Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un
reflet de cette flamme.

--Qu'ils meurent! pronona Valentine d'une voix basse mais distincte.

--Eh! eh! la Corsesse! s'cria Coyatier presque joyeusement, vous n'y
allez pas par quatre chemins, vous!

--Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire.
Sang pour sang! je les condamne  mort, moi, la fille et la soeur de
ceux qu'ils ont assassins!

Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.

--Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous hassez comme il faut,
dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout
cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.

Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea
d'expression, et sa beaut tragique eut comme une aurole de belle et
profonde tendresse.

--Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la
poitrine serre: le premier, le dernier battement de mon coeur! Vous
avez mesur ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.

Elle reprit avec plus de calme:

--Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu' lui, je ne
travaille que pour lui. Dieu lui-mme a serr nos liens; mon frre, que
ma volont ardente est de venger, n'tait-il pas le bienfaiteur de
Maurice? Si Maurice tait libre, avec quelle joie il engagerait sa vie
pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononce est la seule planche
de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauv, cette
fois, bien sauv, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la
loi, et la loi ne l'ira pas chercher  trois mille lieues d'ici o je
l'entranerai!

Autour des grosses lvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.

--Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irrite.

--Parce que c'est cocasse, rpliqua le bandit, de voir comme les beaux
esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une ide pareille...
mais ne m'interrogez pas, a nous mnerait trop loin. J'ai mon ouvrage
et je vais prendre cong de vous.

--Sans me rpondre? s'cria Valentine. Me suis-je donc trompe?
N'avez-vous pas vous-mme l'envie, le besoin de retrouver votre libert?

--Ah! fit le marchef, ma libert!... peut-tre.

Ces mots, comme l'accent qu'il mit  les prononcer, ressemblaient  une
nigme.

--N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son
me loquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois
vos mains ensanglantes?

--Ah! fit encore Coyatier de ce mme accent dont l'expression ne se peut
traduire, vous les avez touches, ces mains-l, vous tes une crne
jeune personne! Mais o les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui
ont du sang? Dans le sang?

Le front et les joues de Valentine taient de marbre.

--Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit
d'abattre une bte froce.

--Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voil
assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a
que ces choses-l pour russir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez
prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous
tenir l'chelle.

--Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas  cette
brusque conclusion; consentez-vous?

--Pourquoi pas? Que mon cou soit cass ici ou l, peu importe. La
loterie est une btise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent  la
loterie. Je vous regardais tout  l'heure; vous devez avoir la veine...
Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous
n'irez pas  droite ou  gauche, selon votre volont. Il y a un jeu tout
fait, voulez-vous le prendre?

Il parlait d'un ton bref et prcis. Valentine murmura:

--Je ne vous comprends pas.

--Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire
vader le lieutenant Maurice Pags.

--Comment, demain? s'cria Valentine. Dj si Maurice, que je viens de
voir, n'en sait rien.

--Dans tout cela, rpondit le marchef, Maurice est la cinquime roue
d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous.
Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez tre maris.

Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de
stupfaction. Le marchef reprit:

--Pendant que vous tiez  la prison de la Force, j'tais, moi, chez le
colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai ide qu'il n'en a pas pour
trs longtemps. Si Toulonnais-l'Amiti, le prince et les autres savaient
ce qu'il m'a dit... C'tait drle de le voir me caresser le menton en
bavardant tout bas: Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu
es la plus forte tte de l'association, et mon testament, qui est tout
fait, te nomme mon lgataire universel... Eh bien! aprs! Je serais
capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si
j'tais le Matre, ils viendraient me lcher les pattes comme des chiens
couchants.

Il s'arrta. Valentine dit:

--Tout cela ne m'explique pas vos paroles.

--L'explication la voici; le colonel a ajout: C'est ma dernire
affaire, et je veux la rgler avant de m'en aller; il faut que tout soit
fini demain soir.

--Mais les prparatifs de l'vasion..., murmura Valentine.

--Voil huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et
des billets de banque  poignes. Quand il a t relancer la veuve
Samayoux, la chose tait arrange.

--Mais pour le mariage... le prtre?

--Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit 
Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'ide
fixe de Mme la marquise; elle s'est rsigne  tout, sauf au scandale de
laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on
ait prononc sur eux le _conjungo_. M. de Saint-Louis, qui n'a rien 
refuser  la marquise, s'est charg de l'abb Hureau, et quoique un
mariage secret soit une grosse affaire  l'archevch, le bon vicaire du
Roule n'a rien  refuser  son roi pour rire, qui prend la peccadille 
son compte et qui crira au pape si l'archevque fait le mchant. Comme
a, pas vrai, les convenances seront respectes. Coyatier, en dbitant
cela, avait gard son rire amer.

--Et aprs le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altra.

--La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...

--Ce dpart est aussi prpar?

--Ah! je crois bien! prpar  fond.

--Pour o partons-nous?

--Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien
que moi.

--Un double meurtre! pronona pniblement la jeune fille.

--Je n'ai pas encore reu mes instructions compltes, repartit Coyatier;
je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous
prenez les choses; mais j'ai ide qu'il y aura plus de deux meurtres,
car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx  l'heure qu'il est ont  rgler
avec l'association le mme compte que Maurice et que vous.

--Le vieux Germain, fit Valentine, maman Lo...

--Et moi. Nous radotons, je vous l'ai dj dit.

--Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...

--Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton
srieux cette fois, et aller  ttons partout o a me plaira de vous
conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas
une observation, pas une rsistance. Quant au prix, nous compterons
aprs; a vous va-t-il?

Comme Valentine hsitait, il regarda la pendule et se leva.

--Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, rflchissez,
vous me donnerez rponse demain matin. Car il y a un _hic_  tout cela,
c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous
gagnerons la partie ou bien si nous serons tous charps  la dernire
manche.

--Je n'attendrai pas jusqu' demain! s'cria Valentine,  quoi bon
rflchir? la mort nous entoure de tous cts, il n'y a pas d'autre
issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est  vous, les conditions que vous
m'avez poses seront accomplies, aveuglment.

Le marchef, qui avait dj fait un pas vers la porte, s'arrta.

--Quant  tre une crne jeune personne, fit-il, a y est en grand!
Alors, il faut vous dpcher de retourner  la maison. M. Samuel ne se
sera pas aperu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous
trouverez  la porte o sont les maons quelqu'un qui vous fera rentrer,
ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter
son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce
qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise,
merveille, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comdie,
a ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que
vous tes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait
dans votre cervelle toque. Il y croira ou il n'y croira pas, a ne fait
rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin
triche: voil le ct curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si
vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux
yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sre, c'est
que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez
donn votre main.

--Merci! merci! balbutia Valentine, mue jusqu' ne point trouver de
paroles.

Coyatier sortit prcipitamment, mais il rentra presque aussitt et dit:

--Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement
 l'estaminet de l'pi-Sci, c'est pour l'vasion: un homme qui n'ait
jamais t devant la justice. Il faut a pour prendre la place du
prisonnier sans risquer trop gros. Maman Lo vous trouvera la chose dans
sa baraque ou ailleurs...  vous revoir, la belle, car nous nous
reverrons au moins une fois, et aprs a,  la garde du bon Dieu s'il y
en a un!




XXXII

L'agonie d'un roi


Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dner, Paris pauvre tait en
train de souper; les gargotes,  bon droit clbres parmi les ouvriers,
et qui, en ce temps-l surtout, foisonnaient aux environs des halles,
regorgeaient de chalands.

Il m'est arriv souvent de glisser mon regard  travers les carreaux
troubls de ces rfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret,
tant s'en faut; on voit l en majorit les bonnes, les naves figures;
chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui
fume.

L, les dfaillances d'apptit ne sont pas connues; on a gagn rudement
le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gnantes
dlicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums rpandus trop
abondamment dans l'atmosphre.

L'ail et l'oignon ne dplaisent  personne, l'chalote et le beurre noir
ne comptent que des amis.

Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide svit
au-dehors.

On voit des convives qui mnagent avec sensualit le demi-litre de bleu
pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les
pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou aprs la
compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.

J'ai ou dire que la toilette si coteuse faite  la grande ville,
depuis quelque temps, par le chef de ses diles a diminu de beaucoup le
nombre de ces gargotes, situes  proximit du march et qui donnaient 
ceux qui travaillent une nourriture  peu prs saine et sincre.

J'ai ou dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le
quartier lui-mme et que les consommateurs y payent dsormais non
seulement le boeuf avec lgumes, mais encore le loyer, les glaces et le
gaz.

Tout cela est trs cher et ne restaure point.

Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien
qu'en prouvant au public l'authenticit de sa viande, ne vend pas sa
viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la
vieille gargote renaissante, mais approprie au progrs de nos moeurs.

Il faudra peut-tre encore beaucoup de temps pour cela, car les
industriels aiment mieux spculer sur les vices de l'ouvrier que de
songer  ses besoins.

Au lieu du rfectoire modle que je demande, ce sont des cafs
splendides qui s'lvent, fonds sur ce principe trop connu que rien
n'est plus facile  dvaliser que l'indigence.

On voit l tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelate et de
luxe moqueur.

Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados
scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des
larmes qui mouillent leur recette quotidienne.

Mais quand le travailleur, encore tout bloui par tant d'illuminations
et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaiet
persiste-t-elle?

Il y a l souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.

Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les
examine de prs, donnent le frisson tout comme le tnbreux mtier
exerc par Coyatier, dit le marchef.

Les temps du mlodrame sont passs, c'est possible, mais il y a encore
chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or trs lgalement avec
de la douleur et de la honte.

Paris s'habitue vite au froid comme  tout; malgr la brume glace qui
s'paississait dans les rues, on voyait nombre de flneurs circuler sur
le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des
merceries taient  leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.

Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indfinissable,
que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le
quartier un cho  la fois terrible et lugubre.

Chacun s'arrta dans les rues pour couter; les sergents de ville
dressrent l'oreille, se demandant si ce n'tait pas la clameur
lointaine d'une jeune rvolution qui vagissait. On s'tonna dans les
mnages et toutes les fentres bien closes s'entrouvrirent aux divers
tages des maisons. Dans les gargotes, les verres levs restrent 
mi-chemin des lvres et les fourchettes cessrent de grincer sur
l'paisse faence des assiettes.

Quel tait ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui
tait sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perait toutes
les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons 
travers les portes fermes?

Jules Grard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires
vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment pique, Jules Grard
raconte la vie et la mort des lions qu'il a tus.

Il y a l une page, pleine d'une prodigieuse motion, o l'on entend le
lion agoniser dans le dsert.

C'est une voix qui s'teint, mais qui est gigantesque encore. 
l'couter, hommes et femmes frmissent sous la tente; dans les douars,
les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralyss, et le long de
l'oued qui va, dessch  demi, entre les pierres et les palmiers, les
autres habitants du dsert, saisis d'une terreur profonde, coutent.

C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entire
prend part  son agonie et porte un deuil pouvant.

C'tait ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des dserts, dont
la plainte suprme branlait tout un coin de la civilisation parisienne.

Il avait beau tre esclave, vaincu, dshonor, son cri funbre montait
et s'largissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.

Il avait beau tre humili, et depuis combien de temps? sous l'outrage
grotesque de la servitude, subissant la mdecine ignorante d'chalot,
grim comme une courtisane hors d'ge, rapic comme un vieux manchon
qui perd son poil, il avait beau tre cribl d'empltres, et porter
perruque, la mort le redressait dans son inalinable grandeur.

Paris ne savait pas. Les lions sont rares  Paris. Paris qui parle
toutes les langues tait inhabile  reconnatre la dernire parole du
lion.

Car c'tait bien M. Daniel, le prisonnier valtudinaire de maman
Samayoux, qui poussait son rugissement suprme dans la baraque
abandonne.

Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des
sables sans limites tourments par le simoun, o le soleil brle le
regard des hommes en rjouissant l'oeil des lions,  Paris, le paradis
des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mre Michel, il mourait
 Paris, lui, le roi du dsert, dpouill mme de son nom comme tous les
rois exils.

_Sic transit gloria mundi:_ Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur
Lion dcdait sans pompe ni crinire dans la peau chauve de M. Daniel.

Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les
terrains de la perce nouvelle. Les rugissements du moribond s'levaient
 intervalles presque gaux, entrecoups de profonds silences, comme
clataient, dit la lgende, les appels du cor de Roland dans les gorges
de Roncevaux.

Nul ne rpondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain
l'origine et le point de dpart. Chacun se demandait o naissait ce
tonnerre; personne n'avait song  la maison de planches de Mme
Samayoux.

Sous la neige qui recommenait  tomber, une silhouette noire se
dtacha, claire  contre-jour par les rverbres de la rue
Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point
les vtements amples ncessits par la saison; il allait grelottant et
boutonn dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux
mains jusqu'au fond de ses poches.

Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqu par un lumignon
municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot rp jusqu' la
corde pour mettre en lumire un chapeau gris pel, coiffant dans les
cheveux jaunes.

Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amde
Similor n'tait pas en bonne fortune. Il revenait la tte basse, le
gousset vide, l'estomac affam; la runion de la veille  l'estaminet de
l'pi-Sci n'ayant t suivie d'aucun rsultat, on avait renvoy les
simples soldats de l'arme des Habits Noirs sans autre bnfice qu'une
abondante distribution de punch.

Similor, aprs avoir couch je ne sais o, avait fait un tour de chasse
dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous
sa dent depuis la veille.

Vous jugez s'il tait de joyeuse humeur.

--Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait 
la principale porte de la baraque, a grouille autour de vous dans les
moments de la prosprit; quand vient la circonstance de la dbine, plus
rien, bernique!

Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un
sourd rugissement.

--Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a l que la vilaine
bte. La veuve est  licher quelque part avec ses connaissances.... avec
ce gredin d'chalot peut-tre!

Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la
porte de derrire, dite entre des artistes, qui s'ouvrait au moyen
d'un truc, connu par tous les habitus de la maison.

Il entra cette fois et se trouva dans l'intrieur de la cabane, qui
n'avait pas t ouverte depuis le matin, et o l'agonie de M. Daniel
mettait une pouvantable odeur de fauve.

--Sent-il mauvais  lui tout seul ce paroissien-l! gronda Similor. Ho!
h! chalot, o donc que tu es, ma vieille? a me fait toujours quelque
chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.

Il tait tendre parce qu'il connaissait le bon coeur de son Pylade, et
qu'il comptait avoir  souper.

Mais  ses avances personne ne rpondit.

Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui
retentit dans la baraque avec un clat terrible.

Similor eut froid dans les veines. Il avait referm la porte en entrant;
l'intrieur de la baraque tait plong dans une obscurit complte. Son
regard, qui s'tait tourn d'instinct vers le lion, distingua deux
lueurs rougetres, semblables  des charbons prts  s'teindre.

En mme temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut 
Similor que les deux charbons approchaient.

Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misrable amalgame de
tous les dfauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse
bohme, avait du moins une sorte de bravoure.

--Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu tais cuit, je
mangerais bien tout de mme une tranche de ton filet, car j'ai une faim
de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.

Tout en parlant, il s'tait baiss, cherchant autour de lui un bout de
bois qui pt lui servir d'arme.

Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence
paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le mme  l'heure
de la souffrance: ils cherchent du secours.

La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant
jadis servi  la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.

-- la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!

Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout
auprs de lui et sentit le vent d'une haleine ftide.

--Crnom! s'cria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait
faim, lui aussi?

Dans sa frayeur irrflchie, il brandit le fragment de balancier, qui
tournoya et vint tomber sur la tte du lion.

Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux
charbons ne brillrent plus.

--Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas tre contente; mais
on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-l en dtail.

--C'est gal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine
navet de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis
l'Hercule de l'Antiquit, pour abattre un lion furieux avec un bout de
bois et d'un seul coup!

Il marcha en ttonnant vers le coin o se faisait la cuisine, car la
faim le talonnait. Le fourneau de fonte tait froid et sur la planche o
chalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas
mme une crote de pain sec.

--Est-ce qu'il se drange, ce gredin-l? pensa Similor. O donc peut-il
tre all avec le mme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher,
toujours? Qui dort dne; en l'attendant, je vais tcher de faire un
petit somme!

Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit o
tait la paille du lion.

--C'est encore chaud, fit-il en se couchant  la place occupe nagure
par sa victime, mais a ne sent pas la rose.

Au moment o il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de
l'entre des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:

--Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon
souper.




XXXIII

La tentation de Similor


Le nouvel arrivant tait encore un habitu de la baraque, car il ouvrit
la porte sans effort et entra comme chez lui.

Similor, dsormais, attendait. Le sauvage parisien a des prudences
d'Iroquois; il guette toujours un peu avant d'agir ou de parler.

Le nouveau venu eut  peine fait quelques pas dans la baraque qu'il buta
contre le corps du lion.

--Je m'en avais dout, dit-il avec mlancolie, mes soins ont manqu  la
pauvre bte et elle a rendu l'me.

--C'est chalot! pensa Similor; motus! on va savoir d'o il arrive et la
vie qu'il mne.

chalot, en effet, comme presque toutes les pauvres cratures qui n'ont
pas beaucoup d'amis, parlait volontiers tout seul.

--_De profundis_! murmura-t-il. Un peu plus tt, un peu plus tard, nous
finirons tous comme a. C'est une perte pour la patronne; mais elle n'a
pas le coeur  s'occuper de ses affaires d'intrt.

--O l'a-t-elle donc, le coeur? se demanda Similor; est-ce qu'elle va se
faire chartreuse pour pleurer son lieutenant d'Alger?

chalot, cependant, gagna le coin o tait son fourneau et se mit 
battre le briquet. Similor avait la bouche ouverte pour parler enfin,
lorsqu'il entendit ces paroles remarquables:

--a me gne, moi, disait chalot, d'avoir tant d'argent sur moi. On ne
sait pas ce qui peut arriver; je cherche la patronne depuis midi, et il
me semble toujours que ma poche coule, laissant filtrer les billets de
banque.

Les oreilles de Similor s'ouvrirent comme deux pavillons de trompe de
chasse.

--Des billets de banque! rpta-t-il.

Et il s'incrusta plus avant dans la paille, flairant un norme coup 
tenter.

--Faut tout de mme que madame Locadie ait une jolie confiance en moi,
continua chalot en approchant une allumette de l'amadou qui avait pris
feu; j'avais peine  croire que ses paperasses avaient la valeur qu'elle
disait, mais je n'ai eu qu' les mettre sur la planchette au guichet du
changeur pour avoir des mille et des cents.

Similor se pinait le bras du doigt pour tre bien sr qu'il ne rvait
point.

--En voil un changeur, pensait-il, qui a de la confiance de reste! Au
vis--vis de la mauvaise tenue de ce canard, il n'a donc pas seulement
eu l'ide que les papiers devaient tre vols?

C'tait l une observation plausible et pleine de justesse, mais la
chandelle d'chalot en s'allumant y fit une triomphante rponse.

Les yeux de Similor battirent, frapps par un blouissement; il n'aurait
pas t plus tonn s'il avait vu son humble ami revtu d'un manteau
d'hermine et coiff de la couronne royale.

C'tait en effet une mtamorphose presque ferique. chalot avait des
souliers neufs bien cirs, un pantalon noir, le tout en beau drap fin et
tout battant neuf. Il avait en outre un chapeau de soie dont le lustre
tait vierge et qui, par la neige qui tombait, avait d voyager en
voiture. Il portait enfin une chemise d'une entire blancheur sur
laquelle se nouait une cravate de satin.

De plus, ses cheveux taient peigns  fond et sa barbe tait faite.

Nous ne voulons point dire qu'il ft trs beau comme cela, mais sa
laideur tait transfigure  ce point que Similor eut vraiment peine 
le reconnatre: d'autant que la gibecire, asile habituel de Saladin,
n'tait plus suspendue au cou d'chalot.

Similor pensa trop de choses pour prendre le temps de les exprimer; il
dit seulement en lui-mme: Nom de nom! et cette simple interjection
valait tout un long discours.

chalot apporta son flambeau sur la table o Mme Samayoux avait trinqu
la veille au matin avec Gondrequin-Militaire et M. Baruque. Il s'assit
sur la chaise mme de la veuve et tira de sa poche un paquet de papiers
que du premier coup d'oeil Similor reconnut pour des billets de banque.

C'tait le produit de la ngociation confie par maman Lo  son page
chalot. Nous savons que cette journe avait t employe par elle 
d'autres besognes et qu'elle n'avait pas quitt Valentine.

Son dvouement tait de ceux qui ne marchandent pas. Elle s'tait mis
dans la tte ou plutt dans le coeur de sauver Maurice Pags  n'importe
quel prix.

Les moyens  employer lui chappaient encore ce matin, mais elle savait
que l'argent tait le nerf ncessaire de cette guerre qu'elle allait
entreprendre.

Elle avait fait ce qu'il fallait pour se procurer de l'argent.

Malgr la dfiance si naturelle  ceux qui ont travaill beaucoup pour
gagner peu et qui, en outre, se sentent entours de gens sujets 
caution, elle n'avait pas hsit  remettre sa fortune entire entre les
mains d'chalot.

Elle s'tait dit, pour excuser  ses yeux cette hardiesse: J'ai de
l'oeil; j'ai jug cette crature-l du premier coup; je crois en lui
bien plus qu'en un notaire.

Et elle avait ajout:

Quant  mon saint-frusquin, j'en dois les trois quarts aux talents
runis de mon Maurice et de Fleurette, qui faisaient tomber des pluies
de pices de cent sous dans mon comptoir. C'est bien le moins que je
rende  ces enfants-l ce qu'ils m'ont donn.

Enfin, car les pauvres gens ont une ide trs prcise et trs dveloppe
des obstacles que la pauvret oppose  chaque pas dans la vie, maman
Samayoux avait song tout de suite  transformer chalot pour lui rendre
possible l'accomplissement de sa mission.

Elle avait eu exactement la mme pense que Similor; elle s'tait dit:

--Avec sa tenue chez l'agent de change, on l'appellera voleur et on est
capable de l'arrter.

Pralablement  toute autre chose, elle avait donc donn  notre ami de
quoi s'acheter une garde-robe complte, et c'tait pour aller chez le
tailleur qu'chalot l'avait quitte dans la rue Pave, au Marais, devant
l'entre principale de la Force.

Le paquet de billets de banque tait ficel avec soin; nanmoins, la
proccupation d'chalot tait si grande, il avait  tel point conscience
de sa responsabilit qu'il voulut compter mille francs par mille francs
pour tre bien sr que quelques-uns de ces prcieux chiffons ne
s'taient point envols en route.

--a tient dans la main, se disait-il en dfaisant le noeud de la
ficelle, et si on changeait a en pices de deux sous, il y en aurait
gros comme une baraque. Quelle capacit faut-il qu'elle ait, Locadie,
sous l'apparence d'une femme agrable et sans souci, pour avoir amass
une pareille opulence!

Il mouilla son pouce et les billets froisss rendirent un petit bruit.
Similor ne respirait plus.

Choisissez parmi les potes dont la gloire emplit le monde et chargez le
plus puissant d'entre eux d'exprimer la fivreuse envie que Similor
avait de mettre le grappin sur les conomies de maman Samayoux, je vous
affirme que votre pote de choix restera au-dessous de sa tche.

On peint l'amour, la haine, l'avidit, toutes les passions humaines,
mais la fringale sans nom d'un mohican comme Similor en face de soixante
ou quatre-vingts billets de banque, voil ce qui dfie toute habilet de
plume ou de parole, voil ce qui est vritablement surhumain.

Il avait vu des billets de banque aux devantures des changeurs, il les
avait caresss du regard souvent et longtemps; depuis son adolescence,
l'ide d'avoir un billet de banque tait pour lui un rve plein
d'attendrissement et de folie.

Il n'tait pas avare, mon Dieu, au contraire, il tait prodigue au mme
degr que ces fils de famille qui viennent manger  Paris, en compagnie
des dames rousses, le capital du papa dcd.

C'est l'esprit franais, dit-on; Similor avait l'esprit franais.

Les imbciles dont je parle, quand ils ont dvor le patrimoine du
vicomte ou du coutelier qui fut leur pre, deviennent coquins ou
mendiants selon le sort de leur temprament.

Similor tait l'un et l'autre d'avance, et dans quelle splendide mesure!

Il tait pote, lui aussi, il voulait mener la vie  grandes guides, ce
don Juan de la boue; il voulait blouir le ruisseau.

Il voulait boire des ocans de volupt dans son tombereau triomphal,
tran par toutes les Vnus railles, par tous les Cupidons galeux
grouillant au fond de ces bosquets o Armide--la-Hotte tient sa cour
galante  cent pieds au-dessous des gouts de Paris.

Ah! c'est une grande figure que ce laid gredin, marchant sur ses tiges!
Et j'espre que son portrait sculaire, si faiblement bauch qu'il soit
par mon insuffisance, me tiendra lieu de gnie auprs de la postrit.

Il s'tait retourn sans bruit dans sa paille humide et fatigue qui
n'avait plus de sonorit.

Il s'appuyait dj sur ses mains, le cou tendu, l'oeil inject, la
poitrine au ras du sol, dans l'attitude d'un sauvage qui s'apprte 
ramper pour surprendre son ennemi.

chalot tait encore sans dfiance; il se croyait seul et retournait ses
billets de banque un  un en prononant  haute voix les chiffres de son
compte.

Mais tout en comptant, il rflchissait.

--Dix-huit, disait-il, dix-neuf et vingt. Quand on songe que tout cela
va passer peut-tre pour le lieutenant! Vingt et un, vingt-deux, et
vingt-trois. Ils taient colls ces deux-l! c'est doux comme du coton
et a fait plaisir  manier. La patronne l'a dit, vingt-neuf et trente,
a lui est gal de recommencer sa carrire sur nouveaux frais. Est-ce un
beau trait de dvouement, a? trente-sept. Au fait, c'est une
circonstance qui peut me donner l'opportunit de parvenir au comble de
mes dsirs, puisque sa fortune tait un obstacle, quarante, quarante et
un,  l'obtention de sa main.

En ce moment, un bruit imperceptible arriva jusqu' lui; mais il ne leva
pas les yeux, parce qu'il regardait avec inquitude un des billets de
banque qui avait une dchirure.

--Celui-l est-il bon tout de mme? se demandait-il.

Similor ne bougeait plus, tant il tait effray du bruit qu'il venait de
faire. Il n'avait pas encore quitt le lit du lion; le hasard avait
entortill un de ses pieds dans le lien d'une botte de paille, et chaque
fois qu'il cherchait  se dgager, la botte remuait, la paille
bruissait.

Quel tait cependant son dessein, en dehors de ce fait principal, de
cette aspiration enivrante: la volont de s'emparer des billets de
banque? Il connaissait chalot des pieds  la tte, il savait que le
digne garon dfendrait jusqu' la mort le dpt qu'on lui avait confi.

Qui veut la fin veut les moyens. Ne fouillons pas trop avant dans les
profondeurs de ce caractre.

Avec certains seigneurs bien couverts portant gants blancs et bottes
vernies, nous serions en vrit plus  l'aise.

Et aprs tout, Similor n'avait peut-tre pas song  cette ncessit o
il allait tre d'assommer chalot, son meilleur ami.

Au moment o ce dernier retournait le cinquantime billet, un bruit
distinct lui fit dresser l'oreille.

Il regarda du ct de la paille et vit deux yeux qui brillaient en
vrit plus rouges que ceux du lion lui-mme.

C'est  peine si la chandelle pose sur la table jetait une vague lueur
jusqu'au tas de paille. chalot ne reconnut point Similor, mais  la vue
d'une forme humaine, il saisit les billets  poignes, les fourra
vivement dans sa poche et boutonna sa redingote.

Similor, se voyant dcouvert, sauta sur ses pieds.

--C'est toi, Amde? dit chalot avec un soupir de soulagement, tu peux
te vanter de m'avoir fait peur.

Similor avana de quelques pas et croisa ses bras sur sa poitrine.

--Quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille, dit-il, parlant un peu
au hasard, mais de sa voix la plus emphatique, est toujours facile comme
a  avoir peur. Qu'as-tu fait du petit confi  tes soins?

--On va t'expliquer a, rpondit chalot, il s'est pass des choses...

Il s'arrta tout  coup et reprit:

--Au fait, ces choses-l, a ne m'est pas permis de te les communiquer.
Tout ce que je peux te dire, c'est que notre enfant est en lieu sr,
bien nourri, bien soign et plus heureux qu' la baraque, entre les
mains d'une personne de l'autre sexe, habitue  l'ducation du jeune
ge.

Similor le laissait parler sans l'interrompre, parce qu'il faisait appel
 toute sa rouerie, se demandant s'il fallait essayer des ngociations
ou entamer la bataille tout de suite.

Il tait assez brave, nous l'avons dit, et il avait grande ide de ses
talents comme boxeur franais.

Mais d'un autre ct, il savait qu'chalot n'tait point un adversaire 
ddaigner, malgr son apparence timide.

--Est-on des frres ou n'en est-on pas? demanda-t-il brusquement. J'ai
vu le temps o l'on partageait en deux le moindre petit morceau de pain,
et pourtant tu as prsentement un bon dner dans le ventre, tandis que
moi je suis  jeun depuis hier soir.

--Je te paye  souper si tu veux, s'cria chalot.

--Tu es habill d'Elbeuf depuis la semelle de tes bottes jusqu'au rond
de ton chapeau, reprit Similor avec plus d'amertume, et moi, ton
associ, j'ai sur le corps des vtements qui tombent en guenille.

--a, murmura le pre nourricier de Saladin, c'est une portion du secret
que je ne peux pas dvoiler.

--Parce que tu es fautif et mme criminel, s'cria Similor en jouant
tout  coup le dsordre d'une indignation qui clate, je t'ai vu compter
les billets de banque dont tu as tes doublures toutes pleines! Tu es un
trahisseur et un mauvais frre, tu as fait un coup pour toi tout seul et
tu complotes secrtement de gagner l'tranger en nous laissant, Saladin
et moi, dans la misre!

--Je te jure... voulut commencer chalot.

--Tais-toi! pas de faux serments! je les ddaigne. S'il n'y avait que
moi, je te laisserais pour ce que tu es dans ta vilenie, mais je suis
pre, je songe  l'innocente crature que tu abandonnes et je ne fais ni
une ni deux. Je te dis dans le blanc de l'oeil: partageons, mais l,
tout de suite sur le coin de la table, un chiffon d'un ct, un chiffon
de l'autre, ou sans quoi, dans mon sentiment paternel, je vas prendre
tout en faisant la fin de toi!




XXXIV

Le combat


chalot, dans la bont de son coeur, aurait volontiers parlement, car
il avait une vritable affection pour le pre de Saladin; mais celui-ci
n'tait point en tat d'couter la raison et on le voyait bien.

Ce n'tait plus le mme homme; son aspect vous et fait peur: il avait
le teint terreux des malades, il avait ce regard tout noir du taureau
furieux qui laboure la terre avec ses cornes.

Le bouffon grotesque des bas-fonds parisiens tournait au tragique; la
fivre d'argent le tenait, et la fivre de sang.

chalot pensa:

--a va tre dur! Quand on pense qu'il a le toupet de parler du petit et
que, s'il avait les chiffons, il les avalerait littralement en noces et
festins de consommation personnelle, sans acheter un sou de lait 
l'innocente crature!

Il fit le tour de la table, mais ce fut seulement pour avoir le temps de
relever ses manches et achever de boutonner sa redingote jusqu'au
menton.

Aussitt aprs cette toilette prparatoire et rapide, il sauta galamment
dans l'espace libre, o il prit position d'un air  la fois mlancolique
et rsolu.

--Censment, dit-il, a m'agace un tantinet de m'aligner avec l'ami de
mon adolescence, mais si je renaudais tu aurais des doutes sur mon
honneur.

Ce n'est certes pas en souvenir de l'an des quatre fils Aymon que ce
verbe _renauder_ est devenu classique dans le langage des sans-gne.

Quant au mot honneur, pris dans son sens chevaleresque, nous affirmons
que, chez les sans-gne, il est employ dsormais plus srieusement et
plus frquemment qu'en aucun autre monde.

Similor n'avait peut-tre pas lu _l'Iliade_, et pourtant il rpondit
comme Ajax:

-- toi,  moi, racaille au tas! a ne va pas peser lourd!

Il s'tait camp selon la garde lgante des professeurs de boxe et
adresse franaises; ses jambes, entretenues par la pratique de la danse
des salons et qu'il avait vendues tant de fois aux peintres en qualit
de modle pour le bas, placrent leurs pieds en querre et eurent deux
ou trois flexions lastiques avant que le corps s'asst carrment sur
leur base largie. En mme temps, il se dcoiffa d'un geste fanfaron et
mit ses deux poings ferms  la hauteur de l'oeil.

Il tait trs beau, et les marchaux de la savate n'eussent pu que
l'admirer.

chalot, dou d'une _cassure_ moins brillante, obit  la vieille
tradition et passa pralablement ses mains dans la poussire du sol. Il
ngligea les fioritures du mtier et prit tout bonnement la pose de
l'humble combattant qui dfend ses yeux  la Courtille, un soir de
bal-habill.

Jambes cartes, tte en arrire, mains tendues et prtes surtout  la
parade.

--Vas-y, Amde, dit-il avec gravit, tu vas chercher  me dtruire,
c'est dans ton caractre; moi je n'essayerai que de te casser une patte,
comme tant gardien des trsors de la bourgeoise.

Ce dernier mot fut coup par une ruade lance de pied de matre. Similor
avait fait comme ces tireurs de rgiment qui dbutent par le coup droit,
avant que la main de l'adversaire ait acquis toute sa vitesse de parade.

Mais chalot, qui connaissait le jeu de son Pylade, rabattit le coup
nettement et ne riposta pas.

Un ricanement passa entre les dents serres de Similor.

En retombant d'aplomb, il porta le double coup de boxe anglaise, et la
poitrine du pauvre chalot sonna deux fois comme un tambour.

--Touch! dit-il paisiblement. Tu as du talent, Amde, et comme tu n'as
pas l'estomac fort, ces deux taloches-l t'auraient dfonc, mais moi je
pose pour le haut, et c'est solide. Je te prviens que je vais taper
dsormais.

Un coup de pied fauch circulairement lui arriva au flanc, raide comme
balle, en guise de rponse. Similor n'avait garde de parler.

chalot, au lieu de venir  la parade, fit un pas en avant, uniquement
pour amortir le choc, et dtacha son poing droit, qui toucha Similor au
front  l'instant mme o celui-ci se relevait.

Similor chancela comme s'il et donn de la tte contre une muraille et
tomba sur ses genoux.

chalot demanda, sans mme songer  profiter de son avantage:

--a t'a fait du mal, Amde?

Il avait presque retrouv la douce voix que nous lui connaissons et avec
laquelle il disait de si raisonnables choses pour l'ducation du petit
Saladin.

Probablement que _a_ n'avait pas fait du bien  Similor; car il ne se
releva point, et pour rponse il ne donna qu'un sourd gmissement.

Sa tte pendait sur sa poitrine.

--C'est sr, dit chalot tonn, que tu t'es laiss bien ramollir depuis
le temps par toutes les volupts que tu t'y livres au caf et chez les
dames, car je n'ai pas tap de toute ma force. Au lieu de continuer, je
te laisse souffrir ne dsirant pas abuser de ma victoire.

Il se rapprocha de la table pour regarder de prs,  la lumire, la
place o le pied de Similor avait touch sa redingote.

--Jeux de main, jeux de vilain, grommela-t-il d'un ton de srieuse
contrarit, et encore plus les jeux de souliers crotts. Le vtement
est marqu ds son premier jour d'trenne. Je vas toujours l'ter et le
plier proprement pour le cas o Amde aurait l'ide de rejouer.

Il dboutonna la redingote.

Similor se tenait la tte  deux mains et ne bougeait pas plus qu'une
pierre. Au moment de dpouiller la premire manche, chalot se ravisa:

--Il est filou comme un singe, pensa-t-il, et tricheur, et plus rou que
Robert Macaire; peut-tre qu'il fait le mort pour me prendre en tratre.
Si j'te ma lvite, je n'aurai plus les conomies de Locadie sur mon
coeur, prt  les dfendre jusqu'au trpas. Mais, d'un autre ct, quand
aurai-je l'occasion de me payer une pareille pelure? C'est moelleux,
c'est cossu, c'est plein la main!

Il ttait amoureusement l'toffe du vtement confectionn, qui ne
mritait assurment aucun de ces loges.

Le dsir de sauvegarder cette toilette si chre l'emporta; il dpouilla
une manche en ajoutant tout haut:

--H! vieux! j'ai donc tap un petit peu trop fort?

--Assassin! pronona d'une voix sourde Similor, qui versa de ct et se
laissa tomber dans la poussire sans lcher son front.

--a a l'air qu'il a son compte, pensa chalot, dont le coeur se serra,
mais il m'a dj pris si souvent  ses grimaces et manires.

Il ta la seconde manche.

--On s'avait jur mutuellement dans les temps, murmura-t-il, une amiti
rciproque et fidle qui ne devait finir qu'avec l'existence de toi et
de moi. J'y ai tenu, pour ma part, du mieux que j'ai pu, et l'attache
qui nous unissait fut encore raccourcie par la naissance de notre
Saladin, de qui la maman me faisait prouver les mmes motions pures
que j'ai ressenties par la suite pour Locadie. C'est bte de s'aligner
ensemble quand on partage les devoirs du pre vis--vis du mme mme
que, si le malheur arrivait d'un double accident, il resterait seul au
biberon ici-bas.

Il tala sa redingote sur la table et la brossa d'une main caressante,
tout en poursuivant:

--Voil les fruits de ta conduite inconsquente et dissolue, Amde. Je
ne voudrais pas te gronder svrement puisque le coup a t mauvais,
mais c'est toi qui as commenc, et je n'ai fait que dfendre la chose
sacre du dpt qui n'est pas  moi... Tu ne rponds pas?... T'es donc
bien malade?... Attends voir que je mette ma lvite dans un endroit
propre et je vas revenir te prodiguer les soins compatibles avec mon
apprentissage de pharmacien. Ah! tu m'en as fait des crasses depuis
qu'on est ensemble; mais c'est plus fort que moi, et je te pardonnerai
celle-l comme les autres.

Il avait pli la redingote avec beaucoup de soin et regard plutt dix
fois qu'une la place froisse par le coup de pied.

Il hsita un instant sur la question  savoir s'il laisserait le trsor
de la dompteuse dans le paquet, mais son bon sens lui dit que mieux
valait ne point s'en sparer et il glissa les billets de banque entre sa
chemise et son gilet, boutonn du haut en bas.

Aprs quoi, il gagna le coin o il faisait bouillir d'ordinaire le lait
de Saladin et dposa le cher vtement sur la planchette qui tait son
armoire.

Puis il revint, l'me pleine de misricorde, et disant dj:

--Maintenant, me voil tout aux soins de l'amiti. Aie pas peur, Amde;
s'il le faut, je te ferai chauffer du tilleul et de la camomille.

Mais sa phrase s'acheva en un cri d'tonnement.

Il n'y avait plus personne  l'endroit o il avait laiss Similor.

--O donc es-tu pass, Amde? demanda-t-il en regardant sous la table.

Ds ce premier moment, il y avait en lui de la dfiance, tant il
connaissait bien son ami de coeur.

--Voil de l'ouvrage, pensa-t-il avec une srieuse inquitude; j'aurais
d le dmonter d'une patte comme je l'avais spcifi tout d'abord.

La chandelle pose sur la table projetait sa lumire  quelques pas
seulement; le reste de la baraque tait plong dans un clair-obscur qui
trompait l'oeil et o les objets se distinguaient  peine.

Le regard d'chalot allait de tous cts, interrogeant cette ombre, mais
il n'apercevait rien.

Et  mesure que le temps passait, son inquitude s'aggravait, parce
qu'il se doutait bien qu'on allait le prendre par surprise.

Au moment o il ouvrait la bouche pour interroger encore, sans beaucoup
d'espoir d'obtenir une rponse, un bruit de ferraille frappa ses
oreilles.

--Les sabres, balbutia-t-il d'une voix altre: je suis un homme mort!

En ce moment, un reflet s'alluma dans la nuit et la voix de Similor, qui
avait recouvr tout son clat, dit:

--Je ne veux plus partager, il me faut toute la tirelire de maman
Putiphar. Si tu ne me jettes pas le paquet de chiffons, je te coupe en
deux comme une pomme!




XXXV

Le dernier rugissement


Voici ce qui s'tait pass: Similor avait reu en effet entre les deux
yeux une svre taloche, mais il en avait vu bien d'autres, en sa vie,
et aprs le premier tourdissement, il aurait pu se relever, puisque la
clmence imprudente d'chalot lui en laissait le loisir. Mais ce n'est
pas sans raison que nous avons prononc tant de fois dans ce rcit le
mot sauvage.

Rien ne ressemble si bien aux hros de Cooper que nos mohicans de la
savane parisienne.

Mme ruse, mme adresse, mme convoitise, mme frocit.

L-bas, chez les rouges combattants de la fort, la vaillance la plus
intrpide n'exclut jamais l'astuce, et souvenez-vous que parmi les deux
demi-dieux chants par le vieil Homre, il y en avait un au moins qui
tait diplomate.

Sans tablir aucune analogie entre chalot et le bouillant Achille, nous
retrouvons dans Similor quelques-unes des qualits qui distinguaient le
sage Ulysse.

Seulement, Similor n'et point rsist au chant de la sirne.

Il n'y avait dans sa chute aucune feinte, le coup de poing d'chalot
l'avait jet bas irrsistiblement; la feinte tait dans la dure de son
tourdissement, prolong  plaisir.

Il ne s'agissait point pour lui d'un tournoi, d'un assaut o la gloriole
seule est le prix du vainqueur; la pense des billets de banque mettait
le feu  son sang et dominait son tre tout entier.

Il tait fanfaron comme tous ses pareils et se regardait comme bien plus
fort qu'chalot; mais la question n'tait pas l; il y a du hasard dans
toute bataille, Similor ne voulait ni bataille ni hasard.

Pendant qu'il jouait la comdie de l'homme foudroy, son esprit avait
travaill. Au moment o chalot tournait le dos pour gagner son armoire,
Similor s'tait relev vivement et avait march sur la pointe des pieds
jusqu' la muraille.

Une fois l et se sentant protg par l'ombre, il avait ramp comme un
lzard, sans produire aucun bruit, vers l'endroit o nous le vmes
nagure donner des leons de danse aux deux rougeaudes.

Cet endroit tait situ tout prs de l'armoire d'chalot, et pour y
arriver Similor dut ctoyer presque toute une moiti des cltures de la
cabane.

chalot, du reste, lui fit la place libre en revenant vers la table.

Juste  l'instant o le pauvre chalot s'apercevait de l'absence de
Similor, celui-ci refoulait dans sa poitrine un cri de joie en arrivant
 son but.

Son but, c'tait un misrable trophe, compos des accessoires, comme on
dit au thtre, qui lui servaient quand il travaillait en public.

Il y avait l deux fleurets, deux cannes, deux sabres et deux gants
fourrs, suspendus aux planches.

Ce n'taient pas de bonnes armes, mais toute arme est bonne contre un
bras dsarm.

Le bruit de ferraille avait averti chalot; le malheureux avait devin
que Similor dcrochait un des sabres.

--Moi, je les aurais dcrochs tous les deux, pensa-t-il, et je lui
aurais donn  choisir.

Il ajouta avec amertume:

--Mais je ne suis qu'un imbcile, et Amde est un homme de talent!

Amde se sentait si bien le matre que toute son insolence lui tait
revenue.

Il prit le temps de dpouiller son paletot en guenilles et de passer la
redingote toute neuve d'chalot qu'il avait sous la main.

Ainsi vtu, la tte haute, et le sourire aux lvres, il arriva disant:

--Je vas y ajouter le gilet et la culotte, si tu n'obis pas incontinent
 mes ordres!

--Tu peux me tuer, rpliqua chalot, qui n'essaya point de fuir et
croisa ses bras sur sa poitrine, la faiblesse que j'ai eue pour ma
redingote est une faute et j'en suis puni, mais quant  te livrer ce qui
est  la patronne, raye a de tes papiers. Avance, et viens percer le
coeur de ton frre qui a t en mme temps la mre de ton enfant!

On dit que le ridicule tue l'motion; ce n'est pas toujours vrai, car il
y avait dans le calme de ce pauvre diable une vritable grandeur.

Et Similor, le coquin sans me, s'irritait contre la dfaillance qui lui
faisait trembler la main.

Il avanait toujours, pourtant, car la fivre de sa convoitise tait de
beaucoup la plus forte, et la pense du tas d'or reprsent par les
billets de banque lui montait au cerveau comme un transport.

--Une fois, deux fois, dit-il, a m'agace, l'ide de te tuer; tu tais
une bonne bte de somme: mais ne me laisse pas dire trois fois, ou je
pique!

Quelque chose qui ressemblait  de la beaut vint  l'intrpide visage
d'chalot, tandis que le nom de Locadie montait de son coeur  ses
lvres.

--Trois fois! dit Similor en levant le bras.

Le sabre brandi jeta des tincelles.

Mais Similor, au lieu de frapper, recula parce qu'un bruit sinistre,
profond, immense, branla les planches de la baraque.

Ce bruit ne fut suivi d'aucun autre.

C'tait le dernier rugissement du grand vieux lion qui s'veillait de
son tourdissement pour mourir.

On put le voir un instant dress sur ses pattes de derrire comme un
ours et plus haut qu'un gant.

Puis il retomba, rendant un soupir norme, et au choc de son vaste
cadavre la terre trembla.

Tout cela fut rapide comme la pense, et pourtant, quand Similor leva
son arme de nouveau, les choses avaient compltement chang de face.

En mourant, le lion avait arrach la victoire aux griffes du chacal.

chalot, en effet,  la voix du lion, avait fait lui aussi un pas en
arrire, et son talon avait heurt contre le fragment de balancier dont
Similor s'tait servi tout  l'heure.

Il n'eut qu' se baisser pour avoir en main une arme terrible contre
laquelle le mauvais sabre de Similor n'tait plus qu'une dfense
drisoire.

Celui-ci mesura la situation nouvelle d'un coup d'oeil et devint tout
blme.

chalot lui dit tranquillement:

--Amde, tu peux t'en aller si tu veux, je continuerai de servir de
pre  l'enfant, et si j'entends dire que tu as faim, la moiti du pain
que j'aurai sera pour toi.

Similor courba la tte et fit un pas vers la porte.

Mais c'tait une feinte encore; il se retourna tout  coup, croyant
qu'chalot n'tait plus sur ses gardes, et bondissant comme un tigre, il
lui planta son sabre en pleine poitrine.

Le coup tait assen terriblement et aurait mis fin d'une fois 
l'histoire; mais chalot tait sur ses gardes et Similor avait compt
sans le balancier, qui fit voler le sabre en clats.

--Assassin! balbutia pour la seconde fois Similor, dont la langue
bredouillait comme celle d'un homme ivre.

Ceci n'est point une erreur de l'crivain, ni une faute de l'imprimeur:
Similor dit: Assassin! au moment mme o il tentait un assassinat.

Et il ajouta, car vis--vis du pauvre diable qui avait t si longtemps
son esclave, il avait la perfidie effronte de certaines femmes en face
de certains maris, plus tromps encore que battus:

--Lche! vas-tu m'assommer, maintenant que je suis sans arme?

Il tenait  la main, d'un air piteux, le tronon de son sabre. chalot,
qui dj brandissait sa massue, s'arrta.

C'tait un vritable preux que ce mouton, fort et vaillant comme un
taureau: un preux panach d'ange.

--Jette ton morceau de fer-blanc, dit-il, et terminons a, rien dans les
mains, rien dans les poches.

Aussitt Similor, rprimant un sourire de triomphe, lana au loin la
poigne de son sabre. chalot abandonna sa massue et tous deux, sans
parler cette fois, se rurent l'un sur l'autre avec tant de violence que
le choc de leurs poitrines sonna bruyamment.

Tous les mauvais instincts de Similor taient surexcits jusqu' la rage
et le sang d'chalot lui-mme avait fini par bouillir.

Ce fut une terrible joute.

 les voir enlacs corps  corps, tantt debout, tantt  genoux, tantt
roulant comme un seul paquet dans la poussire et semblables  deux
serpents qui cblent leurs anneaux, un profane aurait cru qu'ils avaient
mis de ct toutes les ressources de l'escrime populaire pour s'attaquer
comme les loups affams se mangent.

Il n'en tait rien, le nageur qui tombe  l'eau fait les mouvements
voulus, d'instinct et sans savoir.

Sans savoir et d'instinct, ils se battaient avec une redoutable adresse.
Il y avait, jusque dans la bestialit de leur accolade, la science de la
lutte, la matrise du pugilat.

Seulement, chalot restait loyal dans le paroxysme de sa colre, tandis
que Similor, au plus furieux de son enrage dmence, essayait de tricher
et de trahir.

Il n'y avait pas de tmoins pour voir ce combat hideux, mais curieux,
qui se prolongeait en silence. On n'entendait que les respirations de
plus en plus oppresses et qui sifflaient comme des rles.

De temps en temps un coup retentissait, mais pas souvent, car leurs
mains taient troitement engages.

chalot tait le plus fort; en un moment o il tenait Similor sous lui,
il poussa un cri trangl.

--Ne mords pas, Amde, dit-il, ou je t'crase!

--Assassin! gronda celui-ci, qui parvint  rejeter sa tte de ct.

Il avait la bouche rouge et humide comme un chien qui vient de faire
cure.

 l'endroit o l'paule s'attache au cou, la chemise d'chalot montrait
une large tache carlate.

Il ressaisit la tte de Similor, qui se laissa faire, mais qui dgagea
sa main droite tout doucement pour la plonger dans la poche de son
pantalon.

--Rends-toi, dit chalot; a me monte, a me monte au cerveau, et je
vois rouge!

--Assassin! grina Similor.

Sa main ressortit de sa poche avec un couteau qu'il parvint  ouvrir.

--Rends-toi, Amde! dit pour la seconde fois chalot.

La main de Similor qui tenait le couteau lui ttait le dos pour chercher
l'envers du coeur.

Ces gens-l connaissent mieux que les chirurgiens la place prcise o il
faut frapper pour tre sr de tuer.

Il trouva la place et tout en cartant sa main pour poignarder de plus
haut, il dit encore:

--Assassin!

Mais la lutte avait dsormais un tmoin, quoique ni l'un ni l'autre des
deux combattants n'et entendu la porte s'ouvrir.

Le poignet de Similor fut arrt par une main solide comme un tau de
fer, et une bonne grosse voix s'leva qui dit sans trop d'motion:

--H! l'enfl, ce n'est pas de jeu!

En mme temps chalot fut cart par une irrsistible pousse.

--Maman Lo! dirent-ils tous les deux en mme temps. chalot se releva,
mais non point Similor, qui avait le talon de la dompteuse sur la gorge.

--Alors, dit celle-ci en s'adressant  chalot, tu as eu l'argent de mes
papiers chez le changeur.

--Oui, patronne, l'argent est l, rpondit le bon garon en mettant sa
main sur sa poitrine.

--Il n'y a pas besoin d'tre une somnambule et devineresse, reprit la
veuve, pour calculer ce qui s'est pass. Le gredin ici prsent avait
l'ide de faire la noce avec ma caisse d'pargne.

--Ayez piti de lui, patronne, supplia chalot, c'est le pre de mon
petit.

Similor tait comme foudroy et ne trouvait pas une parole. La robuste
main de la dompteuse lui tordit le poignet et le couteau tomba.

chalot n'avait pas encore vu le couteau; il murmura:

--Et il m'appelait assassin! Ce fut tout.

--C'tait pour toi, l'eustache, dit la dompteuse; mais, sois tranquille,
je n'ai pas ide d'endommager la bte. Mes occupations ne me permettent
pas de perdre mon temps avec une pareille racaille. Regarde voir s'il ne
t'a rien vol.

chalot dboutonna son gilet: le paquet tait intact.

Maman Lo lcha le poignet de Similor et le prit par la nuque, de sorte
que, sa tte seule tant souleve, ses pieds restaient  terre; elle le
trana ainsi sans qu'il fit aucune rsistance jusqu' la porte
principale, qu'elle ouvrit.

chalot voulut implorer encore, elle lui ordonna rudement de se taire et
sortit sur la galerie, d'o elle jeta Similor en bas du perron comme un
chien mort.

Aprs quoi, elle rentra et ferma la porte tranquillement.

--a m'a fait du bien cette histoire-l, dit-elle en regagnant la table,
j'tais nerve, quoi! ni plus ni moins qu'une marquise qui a sa
migraine. Toi, tu voudrais bien aller voir s'il s'est fait une bosse au
front en tombant, pas vrai? Reste l! J'aime bien qu'un homme ait bon
coeur, mais les imbciles a me dgote.

--Patronne..., voulut dire chalot.

--La paix! il y a encore de l'eau-de-vie dans la bouteille qui est
l-bas derrire les cordes, va me la chercher avec deux verres. C'est
certain que si je n'tais pas arrive, tu allais te laisser larder par
ce polisson-l, et que mon argent serait maintenant  tous les diables.

chalot courba la tte et s'en alla en murmurant:

--C'est vrai qu'ayant sur moi du bien qui ne m'appartenait pas, j'aurais
d montrer plus de frocit, mais la prochaine fois gare  lui!

Maman Lo se laissa tomber dans son fauteuil de paille et mit ses deux
coudes sur la table.

En revenant avec la bouteille et les deux verres, chalot la retrouva la
tte entre ses mains et plonge dans de profondes rflexions.

--Est-ce qu'il est arriv malheur, patronne? demanda-t-il timidement.

--Verse  boire, rpliqua la veuve, qui ne bougea pas.

chalot emplit un des verres.

--Dans l'autre aussi, dit maman Lo; je ne connais pas beaucoup d'mes
meilleures que la tienne, et tu peux maintenant trinquer avec moi,
puisque je t'ai distingu par mon amiti.

--Ah! patronne..., fit chalot tourdi par un si grand honneur.

--Tais-toi! je te dis que je suis nerve.

Elle but une gorge d'eau-de-vie et replaa son verre sur la table
brusquement.

--Qu'est-ce que a aurait fait s'il avait vol mon argent? reprit-elle
en regardant chalot en face:  quoi mon argent peut-il me servir? tu ne
comprends pas, toi, n'est-ce pas? ni moi non plus, je ne comprends pas,
et quand je suis dans les rbus et charades, a ne va pas, je ne sais
plus s'il faut aller  droite ou  gauche, je ne sais plus rien! rien de
rien! la petite n'en sait pas plus long que moi, la marquise n'en sait
pas plus long que la petite, monsieur Germain jette sa langue aux
chiens, les autres... Ah! les autres savent. Ils ne savent que trop, et
j'ai peur!

chalot l'coutait bouche bante.

--Bois, dit-elle, tu es tout ple.

--C'est l'effet du malheur d'Amde... les passions le tyrannisent, mais
il n'a pas mauvais coeur.  votre sant, patronne!

--J'ai peur, rpta maman Lo, dont la physionomie accusait un dsordre
d'esprit extraordinaire; je croyais que a m'avait calme, la chose de
cette laide bte, mais non, j'ai la fivre.

--Si vous me disiez..., commena chalot.

--Tais-toi! le colonel a l'air d'un mort, et il y a des morts qui ne
sont pas si blmes que lui. Il ne se tient plus; sa peau est colle 
ses os, et je suis bien sr qu'il n'y a pas une chopine de sang dans ses
veines. Je parie qu'il ne passera pas la journe de demain. Tu me diras:
tant mieux, c'est un sclrat. Es-tu sr? Il y a des moments, moi, o je
le prendrais pour un brave homme, car enfin, c'est lui qui l'a voulu,
nous serons tous de la noce.

--Quelle noce, patronne? demanda chalot, que l'inquitude prenait.

Car il y avait de l'garement dans les yeux de maman Lo.

--Tais-toi, fit-elle encore, je te dis que le colonel nous a invits au
mariage, et je te rponds bien qu'on ne s'embarquera pas l-dedans sans
biscuit. Nous serons tous arms, saqudi! J'en vaux un autre, et mon
Maurice aura une bonne paire de pistolets dans sa poche pour prendre
part  la conversation, si on cause comme j'en ai peur.

Sa main tourmentait ses cheveux, dont la racine tait baigne de sueur.

--Quoique, reprit-elle, je ne sais rien de rien! j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour savoir; mais faudrait plus fin que moi,  ce qu'il parat.
Le marchef tait dguis en commissionnaire, il a caus avec la petite
plus d'une grande heure dans le salon o est le portrait du juge. Nous
attendions, monsieur Germain et moi, et nous nous regardions comme deux
vnements. On a froid dans cette maison-l, qui sent le deuil  plein
nez.

Quand le marchef a repass pour s'en aller, il m'a fait un signe
d'amiti. On n'est pas matresse de a; j'ai eu la chair de poule.

Fleurette tait plus ple encore qu' l'ordinaire, mais ses grands yeux
brillaient. Elle ne m'a rien dit le long du chemin, en revenant, pas
seulement un mot! Ah! c'est maintenant qu'elle a l'air d'une pauvre
folle!

Ce n'est pas faute que je l'interrogeais, non! mais je parlais  une
pierre. Pourtant, quand la voiture s'est arrte devant la maison de
sant,  la porte o il y a des maons, j'ai cru l'entendre qui
soupirait comme a tout bas: C'est un coup de ds!...

Il y avait sur la bonne grosse figure de maman Lo une expression de
vritable angoisse. Elle releva les yeux sur chalot, qui faisait pour
la comprendre des efforts surhumains.

--Qu'en dis-tu, toi? demanda-t-elle brusquement.

chalot ferma les poings avec dsespoir. Il tait aussi rouge que la
dompteuse, tant sa pauvre tte travaillait.

--Je dis, rpliqua-t-il, que je voudrais bien avoir la capacit
d'Amde. Parat que je suis bouch  fond, car a me fait l'effet comme
si j'coutais du latin de bas breton.

--Tu le connais pourtant bien, ce jeu-l, murmura la veuve, dont le
regard tait fixe et sombre: un sou d'un ct, un sou de l'autre, et
pile ou face! Mais au lieu d'un sou, c'est la mort qui est ici, du ct
o l'on perd, et veux-tu mon ide? Pair ou non, c'est trop peu dire; il
y a cent  parier contre un, et mille aussi, pour le ct o est la
mort!




XXXVI

La rcompense d'chalot


Maman Lo parlait avec fivre, et, comme il arrive dans le trouble
mental o elle tait, elle parlait pour elle-mme bien plus que pour le
bon garon qui l'coutait de toutes ses oreilles, dvorant chaque mot et
se cassant la tte  y chercher un sens.

Maman Lo ne se rendait pas compte, de ce fait, qu'elle sous-entendait
nombre d'vnements dont chalot n'avait pas la connaissance. Elle tait
si pleine de son sujet, qu'il lui semblait impossible de n'tre pas
comprise.

Nous serons bien forcs de dire aux lecteurs brivement ce que, dans sa
proccupation, maman Lo jugeait inutile d'expliquer.

Elle revenait de la maison de sant du Dr Samuel, o elle avait
reconduit Valentine.

L elle avait revu encore une fois cette trange parodie de la famille:
les Habits Noirs entourant le lit de la prtendue folle.

Valentine tait rentre  la brune, sous son costume d'emprunt, sans
veiller aucun soupon apparent; nul ne s'tait aperu de sa longue
absence, except Victoire, la femme de chambre, qui tait ncessairement
complice.

C'tait comme dans les contes de fes o les princesses ont des anneaux
qui les rendent invisibles.

Maman Lo ne pchait pas par excs de dfiance ni de prudence, elle
appartenait  un monde o l'on entre volontiers dans le merveilleux,
mais ceci dpassait tellement les bornes du vraisemblable que maman Lo
se refusait  y croire.

Au salon, tout en rendant compte de sa mission, elle ne put retenir une
parole trahissant le doute qui la tourmentait.

Elle se vit aussitt entoure de sourires bienveillants et approbateurs.

On changea des regards d'intelligence et le colonel secoua sa tte
blmie en murmurant:

--Mme Samayoux n'est pas de celles qu'on peut tromper.

M. de Saint-Louis ajouta:

--Si Dieu mettait sur mon front la couronne de mes pres, sans carter
systmatiquement la noblesse et la bourgeoisie, je m'entourerais de gens
du peuple.

Le colonel eut sa toux qui faisait mal; il avait terriblement baiss
depuis la veille: quand il ouvrait la bouche, on tait oblig de faire
un grand silence pour saisir les mots qui venaient littralement expirer
sur ses lvres.

Mais il avait gard toute la srnit de son regard.

--Ne vous inquitez pas, bonne dame, dit-il en adressant  la veuve un
geste d'amicale protection, nous ne jouerons pas  cache-cache avec
vous. J'ai bien de l'ge et c'est lourd  porter. La coquetterie que
j'aurais, ce serait d'atteindre mes cent ans, et j'y touche. Pour prix
d'une si longue vie, bien modeste  la vrit et bien paisible, mais qui
n'est pas sans contenir quelques bonnes actions dont le souvenir
embellit mes derniers jours, j'ai l'exprience et j'ai aussi la
confiance de mes amis... Venez , chre madame, car il me fatigue
d'lever la voix.

Maman Lo s'approcha et le colonel poursuivit avec une bont croissante:

--Ce que nous voulions tous, c'tait le salut de ce jeune homme, Maurice
Pags, puisqu' son existence est attache celle de Valentine, notre
chre enfant. Il fallait le convertir  nos projets de fuite. Je connais
si bien le coeur humain! Nous aurions eu beau supplier notre bien-aime
fillette, elle se serait entte dans son refus, tandis que la pense
d'une escapade, d'une petite rvolte, traversant cette pauvre chre
cervelle branle, a suffi pour la rendre complice de nos efforts. Nous
n'avons eu qu' fermer les yeux, elle s'est cache de nous pour obtenir
votre concours, et elle a travaill pour nous, c'est--dire pour elle.

Maman Lo respirait comme si on l'et soulag du poids qui crasait sa
poitrine.

Ceci tait manifestement la vrit, car tous les regards attendris
confirmaient le dire du colonel, et la marquise elle-mme murmura en
essuyant une larme:

--Le bon ami a de l'esprit plein le coeur!

Dsormais maman Lo tait aux trois quarts trompe.

Il ne faut pas que le lecteur s'irrite contre la simplicit de cette
vaillante femme, qui tait en ce moment l'unique champion d'une cause
presque perdue.

Les plus habiles auraient fait comme elle, et peut-tre moins bien
qu'elle, car le jeu de l'homme qui tenait le principal rle dans cette
comdie atteignait  la perfection.

D'autres n'auraient pas gard le doute qui tourmentait encore la
conscience de maman Lo.

La famille quitta le salon pour rentrer dans la chambre de Valentine: le
cercle de Mme la marquise d'Ornans s'tablit selon la coutume autour du
foyer, et le colonel alla s'asseoir tout seul auprs du lit.

Pendant que Valentine et lui s'entretenaient tous les deux  voix basse,
la marquise se chargea d'annoncer officiellement  maman Lo que le
grand jour tait fix au lendemain.

--Mieux que personne, chre madame, lui dit-elle, vous savez que la
sant de notre Valentine ne sera pas un obstacle; son expdition
d'aujourd'hui, qui nous remplit de joie, en est la preuve. Voici une
heure  peine, j'tais aussi ignorante que vous, et votre surprise ne
pourra dpasser la mienne: tout est prt, le providentiel dvouement de
notre ami le colonel Bozzo avait pris ses mesures d'avance; rien ne lui
a cot, et Dieu savait ce qu'il faisait quand il a mis une grande
fortune  la disposition de cet admirable coeur. Ce ne sera pas une
vasion comme les autres, il n'y aura aucun danger, aucune violence;
l'argent rpandu  pleines mains a su aplanir toutes les difficults.
Seulement, nous avons encore besoin de vous, et M. de la Prire va vous
expliquer ce que nous attendons de votre affection pour le jeune Maurice
Pags.

M. de la Prire prit alors la parole. C'tait un homme discret et
sachant exprimer toutes les nuances du langage; il fit comprendre  la
veuve que toutes les personnes prsentes taient assises sur un degr de
l'chelle sociale qui n'admettait point certaines relations, et qu'elle
seule, Mme Samayoux, tait bien place pour choisir la cheville ouvrire
de toute l'opration: c'est--dire l'homme qui, pour un prix fait,
consentirait  remplacer Maurice dans sa prison.

Nous verrons tout  l'heure le dtail de cette partie de l'entreprise
qui tait, comme tout le reste, admirablement combine.

--En un mot, comme en mille, s'cria M. de Saint-Louis, quand le baron
eut achev, ds qu'il s'agit d'arriver  l'action, ds qu'on cherche le
point laborieux, utile et brave d'une entreprise quelconque, il faut
toujours s'adresser au peuple.

Maman Lo n'avait pas encore eu le temps de rpondre, lorsque le colonel
Bozzo, qui tait auprs du lit de Valentine se leva.

--Voil donc qui est entendu, ma mignonne chrie, dit-il, nous avons
fini avec nos petites ruses, et nous marchons dsormais d'accord. Il
faut cela, croyez-le bien, si nous tardions d'un jour  jouer notre
va-tout, je ne rpondrais plus de la partie... Viens me donner le bras,
Francesca, je vais cder ma place  cette bonne Mme Samayoux pour que
notre Valentine lui donne ses dernires instructions. Tout dpend
d'elles deux; je n'y mets point de solennit intempestive, je dis les
choses comme elles sont: la vie du lieutenant Maurice Pags est
dsormais entre leurs mains.

Il s'loigna, presque port par la comtesse Corona,  laquelle vint
s'adjoindre M. de la Prire. Samuel glissa  l'oreille de M. de
Saint-Louis:

--Je dchire mon diplme si cet homme n'est pas  bout, tout  fait 
bout. Il n'y a plus d'huile dans la lampe, chacune des minutes qu'il vit
encore est un miracle du diable.

Maman Lo s'assit dans le fauteuil que venait de quitter le colonel, au
chevet du lit de Valentine.

--Que faut-il faire? demanda-t-elle.

--Il faut trouver l'homme, rpondit Valentine.

--As-tu confiance? demanda encore la veuve.

La jeune fille frissonna entre ses draps.

--Je ne sais, murmura-t-elle, je n'aurais jamais cru qu'il ft possible
de tant souffrir sans mourir.

Il y eut un silence.

La veuve tait retombe tout au fond de ses terreurs.

Valentine reprit:

--Il faut trouver l'homme. Choisis bien. Tu es notre vraie mre, et je
trouve tout simple que tu meures avec nous.

Maman Lo prit la main, qui pendait hors du lit, et l'appuya contre ses
lvres.

--C'est vrai, murmura-t-elle, je suis ta mre. J'ai pri Dieu, qui m'a
exauce; ma tendresse pour toi est la mme que ma tendresse pour lui...
mais, je t'en prie, parle-moi... explique-moi.

Valentine eut un sourire navr.

--Demain, dit-elle, j'attendrai dans la voiture  la porte de la prison,
et puis nous ne nous quitterons plus tous les trois. Voil tout ce que
je sais, le reste est dans la main de Dieu... Va-t'en, trouve l'homme,
et  demain!

C'tait en sortant de cette entrevue que maman Lo tait rentre dans la
baraque. L'homme tait trouv, car la dompteuse avait song  chalot
tout de suite.

Elle arrivait avec le trouble poignant que les dernires paroles de
Valentine avaient fait natre en elle. Elle ne s'occupait point de la
question de savoir si chalot accepterait, elle tait tout entire au
travail impossible de sa pense qui cherchait une lueur au milieu de
cette profonde nuit.

Elle n'avait pas mme l'ide de fournir une explication quelconque, elle
allait son chemin, fuyant le trouble de ses souvenirs, s'accrochant 
toute esprance qui essayait de natre.

--Oui, oui, reprit-elle sans remarquer le dsarroi croissant du pauvre
garon qui l'coutait; pour arm, il sera arm, j'en rponds, et si l'on
se tape, saqudi! j'en veux deux ou trois pour ma part.

--Si l'on se tape, rpta chalot, j'en serai, pas vrai, patronne?

--Non, tu n'en seras pas, rpondit la veuve, tu auras autre chose 
faire, mais laisse-moi finir. Elle n'a pas voulu de mon argent, et
quoique je te remercie tout de mme, ces chiffons-l ne serviront 
rien. a ne m'aurait pas tonne, car elle en a plus que moi  prsent,
de l'argent, mais on n'a pas voulu du sien non plus, et cependant a a
d coter bien cher pour marchander tant de monde!

M. de la Prire m'a dtaill tout cela: on les a achets tous,  moiti
s'entend, tu vas voir, depuis le concierge jusqu'au porte-clefs, en
passant par ceux qu'on pourrait rencontrer par hasard dans les
corridors. Ah! c'est men grandement, on n'a pas liard... mais voil ce
qui te regarde: il faut un homme, un homme qui n'est jamais all devant
la justice, car un repris risquerait trop gros, et des hommes pareils,
on n'en trouverait pas  l'estaminet de l'pi-Sci. Te souviens-tu que
tu m'avais dit une fois: J'irai dans le cachot du lieutenant Pags, et
pendant qu'il s'chappera je resterai  sa place!

--Oui, je m'en souviens, rpondit chalot.

--Nous avions ri, reprit la veuve, moi la premire, quoique j'avais
envie de pleurer, nous avions bien ri, car tu ne lui ressembles gure,
dis donc? Eh bien! on avait eu tort de rire, l'enfl, car c'est comme a
que a se jouera.

--Vrai, madame Locadie, s'cria chalot, je serais assez chanceux pour
vous tmoigner mes sentiments au milieu des prils!

--Non, rpondit la veuve, c'est justement ce qu'on va t'expliquer: tu ne
courras aucun danger, puisque tu n'es recherch, comme ils disent en
justice, pour aucun autre crime ou dlit.

chalot contenait du mieux qu'il pouvait la tendre exaltation qui lui
montait au cerveau.

--Ah! fit-il avec une chaleur trs comique et trs loquente, ne me
parlez pas comme a, patronne, si vous voulez m'exciter mon temprament.
C'est le danger qui m'attire! Quand il est question de vous tre
agrable, je grille de braver la mort pour vous.

Les souverains ont une faon particulire d'aimer. Sans comparer chalot
au regrettable prince Albert, qui fit si longtemps le bonheur de notre
allie et voisine la reine Victoria, nous pouvons affirmer du moins que
ce bon garon avait quelques-unes des qualits ncessaires  un prince
poux. Maman Lo le regarda avec bont.

--J'entr'aperois l'tat critique de ton coeur, bonhomme, dit-elle, et
je ne m'en trouve pas offense de ce que tu as eu l'audace d'un pareil
amour. Ne tremble pas comme un jocrisse; c'est un petit bout de
conversation particulire que je mlange instantanment ici  notre
grande affaire. Bois un coup pour que la joie ne te flanque pas une
indisposition au moment d'avoir besoin de toute ta bonne sant.

Elle remplit elle-mme avec une gracieuse condescendance le verre
d'chalot, dont toute la personne tait  peindre.

Ses pauvres joues avaient pli, sous le coup de l'indescriptible motion
qui l'crasait; ses jambes tremblaient, ses yeux remplis de larmes
exprimaient le doute enfantin de ceux  qui on annonce trop brusquement
un bonheur impossible.

Maman Lo trinqua et reprit:

--Il ne faut pas pousser trop loin la modestie, qui est plutt l'apanage
particulier de mon sexe; j'ai distingu ton talent dans la mcanique
destine aux deux frres siamois factices et dans les poils de vache
pour la perruque de feu M. Daniel. D'un autre ct, tu as gagn qu'on
t'applique le prix Montyon par ta conduite dsintresse envers le jeune
Saladin. a m'a dispose en ta faveur. N'ayant pas eu la chance, en
tuant mon premier sans prmditation, je m'tais confine dans le
veuvage, dont la libert ne me gnait pas; mais on n'a plus vingt-cinq
ans, pas vrai? et c'est fini de rire avec les exercices gymnastiques,
pouvant occasionner des accidents funestes aprs le plaisir.

Elle donna ici un soupir  la mmoire de Jean-Paul Samayoux et continua.

--C'est sr que ton extrieur m'aurait arrte  l'ge de faire _flors_
dans la socit; mais actuellement, je m'en bats l'oeil, tant
dtermine  mener une existence tranquille, soit en province, soit 
l'tranger, si on rchappe  la chose de demain.

--Vous disiez qu'il n'y avait pas de pril? voulut interrompre chalot.

--En prison, rpondit la veuve; mais ailleurs...

--Alors, je ne veux pas aller en prison! s'cria chalot.

--Tu ne veux pas!

chalot plia les genoux.

-- la bonne heure! fit la veuve; je disais donc que je veux me payer un
intrieur lgitime avec un mari obissant et des enfants qu'il lvera
plus tard soigneusement par son caractre casanier dans la baraque.

Elle but. Ce tableau voqu du bonheur conjugal avait mis le comble au
transport d'chalot. Ses mains taient jointes dvotement et personne
n'aurait pu garder son srieux en voyant l'aurole que l'extase
dessinait autour de son front.

--En foi de quoi, je te permets d'y prtendre, acheva maman Lo en
reposant son verre vide sur la table, et de me frquenter
conscutivement pour le bon motif.

Mais au moment o chalot, retrouvant enfin la parole, voulut entonner
le Cantique des Cantiques, elle l'interrompit brusquement.

--C'est bon, l'enfl, dit-elle, tu me chanteras a une autre fois. Tape
dans ma main, la chose est dite. Reparlons d'affaires: c'est donc
convenu que tu y vas de ta libert momentanment pour vader Maurice?

--C'est convenu, patronne, et il ne manque qu'une chose  ma flicit,
c'est de ne pas y risquer mes jours.

--Sois calme et comprends bien ton rle. Il y a dans tout a, et tu dois
bien le voir, des tas de manivelles que je ne comprends pas, mais
celle-l du moins est claire et nette. C'est fond sur la connaissance
qu'on a de la fidlit des domestiques du gouvernement. Les Habits Noirs
sont fins comme des singes et ils connaissent toutes ces farces-l sur
le bout du doigt. Quand je t'ai dit qu'ils avaient achet  moiti les
employs de la prison, a signifie qu'il y a deux, trois, quatre,
peut-tre une demi-douzaine de ces braves-l qui ont consenti  risquer
leur place pour une jolie petite position de rentier; mais ils n'ont
voulu risquer que cela, et il a fallu s'arranger de manire  les
laisser, quand la besogne sera faite, dans la situation o j'tais aprs
le dsagrment de feu Jean-Paul Samayoux. Saisis-tu?

--Ah! je crois bien! s'cria chalot; le contentement me dbouche et je
crois que je vas avoir de l'esprit maintenant: il faut que tous ceux-l
puissent tre comme vous, patronne: C'est un malheur, mais il n'y a pas
de notre faute.

--Juste! fit la dompteuse, et ce sera drle tout  fait, il n'y aura pas
de fentre  escalader, ni de muraille  percer, ni de gelier 
touffer, il n'y aura qu' entrer avec le permis de M. Perrin-Champein,
le fin finaud, qui n'aura pas vu cette fois plus loin que le bout de son
nez pointu. Personne ne nous aidera, c'est vrai, mais personne ne nous
gnera, pas mme le porte-clefs, qui fera les cent pas dans le corridor
et qui gagnera un millier d'cus de rente rien qu' ne pas regarder par
le trou de la serrure pendant que tu prendras les habits du lieutenant
et qu'il endossera ta toilette toute neuve.

--Soixante mille francs, murmura chalot, rien que pour a!

--H! h! fit la veuve, c'est au plus juste prix, et d'autres gagneront
la mme somme pour moins d'ouvrage encore; il leur suffira de ne pas
dire, en te voyant repasser dans les couloirs: Tiens, tiens, comme le
cavalier de Mme veuve Samayoux a maigri et grandi dans l'espace de dix
minutes! chalot se mit  rire bonnement.

--Un quelqu'un, dit-il, fera sa fortune en ne relevant pas mon chapeau
que j'aurai sur les yeux, un autre en ne rabaissant pas les collets de
ma lvite...  prsent que je ne suis plus jaloux du lieutenant, si vous
saviez comme a me fait plaisir de penser qu'il s'chappera entre mes
doublures!

La veuve riait aussi et disait:

--Avec de l'argent, c'est certain, on pourrait arriver comme a jusque
dans la chambre  coucher du gouvernement, l'emballer au fond d'un
panier et le vendre  la halle,  moins qu'on aimerait mieux le mettre
au mont-de-pit.

Ils trinqurent encore une fois, puis chalot reprit:

--Voici donc qui est bon, madame Locadie, je suis au bloc  la place de
notre lieutenant. Quand est-ce que j'aurai de vos nouvelles?

Maman Lo ne rpondit pas tout de suite.

Peu  peu un nuage sombre descendit sur son front.

--Garon, dit-elle enfin, c'est peut-tre bien la dernire fois que je
rirai. Je ne peux pas te rpondre au juste, vois-tu, parce qu'il y a un
foss  sauter qui est bien profond et bien large. On pourrait rester
dedans.

--Et moi, commena chalot d'un ton de rvolte, je serais  l'abri!...

--La paix, l'enfl! dit la veuve, qui se redressa, le bon Dieu est bon
et c'est mon premier mot qui est le vrai; il n'y a pas de danger.

--Seulement, ajouta-t-elle en se levant, prends cet argent-l.

Elle lui mit entre les mains tout le paquet de billets de banque.

--Demain, de grand matin, continua-t-elle, tu porteras cela chez la
personne qui garde ton petit Saladin, ou bien, si tu n'as pas confiance
entire dans cette personne, tu feras un trou quelque part et tu y
cacheras le magot.

--Mais..., voulut objecter le pauvre diable, qui se prit  trembler,
qu'y a-t-il donc, patronne?

--La paix! interrompit encore maman Lo; tu me rendras la chose quand je
te la redemanderai; mais coute bien, bonhomme, si je ne te la redemande
pas avant huit jours d'ici, elle est  toi, je te fais mon hritier.

Elle ferma la bouche d'chalot, qui voulait rpondre, en ajoutant d'un
ton brusque et imprieux:

--Tu as entendu ma dernire volont, ma vieille, et j'espre que tu la
respecteras. C'est mon testament... Maintenant, je vas me coucher;  te
revoir, demain matin, et bonne nuit!




XXXVII

Avant de combattre


Le lendemain tait le grand jour. On ne vit point le colonel  la maison
de sant du Dr Samuel; Valentine resta seule presque toute la journe;
Coyatier ne parut point, maman Lo ne donna pas signe de vie.

Vers onze heures, M. Constant, l'officier de sant, vint faire la visite
 la place du docteur et dit:

--Chre demoiselle, votre sant a gagn cent pour cent depuis hier.
Voici des nouvelles: le docteur a lch sa maison ce matin pour
s'occuper de vos histoires, parce que ce bon colonel n'a pas autant de
force que de bonne volont. Il est au lit, tout  fait malade.

Comme Valentine ne rpondait point, M. Constant ajouta en riant:

--Votre petit voyage d'hier ne vous a pas trop fatigue. coutez, c'est
trop drle, vous vous cachez du docteur et des autres, le docteur et les
autres se cachent de nous, et tout le monde sait  quoi s'en tenir. Il
n'y a pas de danger qu'on vous trahisse, allez! ma chre demoiselle,
vous tes bien trop aime pour cela, et a me fait plaisir de penser que
c'est moi qui vous ai amen cette brave femme, maman Samayoux, dont la
prsence vous a autant dire ressuscite.

--Je vous en suis reconnaissante, pronona tout bas Valentine.

--Je n'en sais trop rien, rpliqua M. Constant, je n'oserais pas dire
comme le colonel: Drle de fillette! mais il est sr que vous ne
ressemblez pas aux autres demoiselles. Enfin, n'importe! on vous aime
comme a, et il n'y a pas jusqu' ce dogue de Roblot qui ne vous lche
les mains comme un caniche. Voici mon ordonnance: plus de remdes,
levez-vous quand vous voudrez, mangez ce que vous voudrez, et quand vous
aurez la clef des champs, souvenez-vous un petit peu d'un pauvre
apprenti mdecin qui s'est mis en quatre de tout son coeur pour vous
tre agrable.

C'taient l de ces choses qui entretenaient vaguement l'espoir de
Valentine. Les gens qui l'entouraient semblaient rellement ne point
jouer au plus fin avec elle.

Mais, d'un autre ct, le danger, qui tait sa vie mme depuis quelque
temps, avait dvelopp en elle une finesse extraordinaire de perception
intellectuelle.

Les chasseurs du dsert voient et entendent, dit-on,  des distances
incroyables; on avait beau faire la nuit plus profonde autour de
Valentine et pousser l'art de tromper jusqu'aux suprmes limites de la
perfection, elle devinait, laissant son va-tout sur table, et prte 
choisir entre les mille probabilits contraires la chance unique que son
courage, avec l'aide de Dieu, pouvait lui rendre profitable.

Vers trois heures de l'aprs-midi, Mme la marquise d'Ornans, mue et
bien triste, vint lui dire qu'il tait temps de se prparer.

La marquise la trouva habille pour un voyage, bien plus que pour une
noce, et demi-couche sur son canap o elle songeait.

Les yeux de la marquise taient rouges; toute sa physionomie exprimait
un trouble profond.

Comme Valentine lui demandait le motif de son chagrin, elle rpondit:

--Depuis six semaines, je n'ai pas dormi une nuit tranquille; pense donc
 tout ce qui nous est arriv, ma pauvre enfant! Dieu merci, te voil
bien mieux, tu es calme, ton intelligence est revenue mais sommes-nous
donc pour cela au bout de nos peines?

Valentine baissa les yeux; il y avait une rponse navrante dans
l'amertume de son sourire.

Mais Mme d'Ornans ne pouvait comprendre ce silence; elle poursuivit:

--Maintenant que tu raisonnes, tu dois te rendre compte de bien des
choses: j'ai accept une lourde responsabilit en consentant  ce
mariage. Mon excuse est dans la tendresse sans bornes que j'ai pour toi,
chrie; il fallait que ce malheureux jeune homme ft sauv, puisque tu
serais morte de sa mort; toute autre considration s'est efface  mes
yeux. Je pensais  vous deux jour et nuit, et je me suis dit: Quand
Maurice sera dlivr, il quittera la France, elle voudra le suivre, et
tout ce qu'elle veut il faut que je le veuille; mon devoir est  tout le
moins de rgulariser autant que possible cette situation...

--Ah! fit-elle en s'interrompant, je sais bien que j'aurai beau faire,
tout cela est en dehors des rgles et rien de tout cela ne sera
sanctionn par le monde: je sais bien que ce mariage lui-mme restera
nul aux yeux de la loi, mais j'ai ma conscience, vois-tu, j'ai ma
religion; j'ai pu renoncer  l'approbation du monde, je n'ai pas voulu
dsobir aux commandements de Dieu. Voil le motif de ma conduite,
fillette...  quoi rves-tu donc? tu ne me rponds plus.

Valentine lui tendit la main et pronona tout bas:

--Je vous coute, ma mre, et je vous remercie.

--M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, est un bon prtre,
reprit la marquise comme si elle et plaid vis--vis d'elle-mme, c'est
un trs bon prtre, nous le connaissons tous, et il a fallu l'insistance
de M. de Saint-Louis pour vaincre ses scrupules, car enfin ce que nous
allons faire n'est pas rgulier...

Elle essuya ses paupires mouilles.

--Mais il ne s'agit pas de cela, dit-elle d'une voix qui tait presque
touffe par les larmes, je n'ai plus que toi sur la terre, pauvre
chrie, et cependant, ce n'est pas pour toi que je pleure. Tu as bon
coeur, tu vas partager mon chagrin. Depuis le jour de deuil o j'appris
que je n'avais plus de fils, je ne me souviens pas d'avoir eu ainsi
l'me navre. C'est une si vieille amiti que la ntre! et il avait pour
toi une tendresse si paternelle! Mon enfant, ah! mon enfant, il y a en
ce moment un saint qui se prpare  monter au ciel; nous allons perdre
l'excellent colonel Bozzo. Il est couch sur son lit d'agonie; jamais,
entends-tu, jamais il ne se relvera!

La main de Valentine, froide comme glace, serra les bras tremblants de
la marquise, mais elle ne pronona pas une parole.

--Sans doute, fit cette dernire, je ne t'accuse pas, ma fille; tu n'as
qu'une pense; il n'y a plus de place dans ton coeur pour les peines de
ceux qui t'entourent. Mais si tu savais comme celui-l t'aimait! Si tu
savais... c'est lui, c'est lui seul qui a tout fait, c'est  lui que tu
devras ton bonheur, si ma prire est exauce et si tu es heureuse; c'est
chez lui, c'est auprs du pauvre lit o il souffre, o il se meurt,
qu'on va dresser l'autel...

--Ah! interrompit Valentine, dont les yeux taient toujours baisss,
c'est chez le colonel Bozzo que Maurice et moi nous allons tre maris!

Elle ajouta en rprimant un frisson et d'une voix si basse que la
marquise eut peine  l'entendre:

--Chez lui! moi!

--Il ne pense qu' toi, reprit la bonne dame, tu es sa dernire
proccupation. Notre ami, le vicaire du Roule, me le disait encore tout
 l'heure: c'est un saint, il ne tient plus  notre monde que par la
misricorde et l'amour!

--Un saint! rpta Valentine, dont la voix tait morne et sourde.

La marquise la regarda tonne.

--Comme tu dis cela! murmura-t-elle. C'est bien vrai que le bonheur et
le malheur aussi nous rendent gostes. Tu ne songes qu' toi-mme.

La marquise se trompait.

Valentine songeait  ce brillant jeune homme dont elle avait habit la
chambre  l'htel d'Ornans.

Elle songeait au fils unique de celle qui parlait, et qui donnait le nom
de saint au Matre des Habits Noirs.

Elle songeait au marquis Albert d'Ornans, heureux, riche, souriant 
tous les plaisirs de la vie, qui tait parti un jour pour son chteau de
la Sologne et qui n'tait jamais revenu.

Les paroles se pressaient au-dedans d'elle et voulaient monter vers ses
lvres; mais dans la lutte mortelle qui tait engage, un mot aurait
suffi pour anantir la chance suprme  laquelle essayait de se
rattacher l'obstination de son espoir.

 quoi bon parler, d'ailleurs? Ne valait-il pas mieux que cette
malheureuse femme gardt son ignorance? Que pouvait-elle contre les
assassins de son fils?

La marquise poursuivit:

--Tu n'as pourtant pas le coeur mauvais, fillette, je le sais, j'en suis
sre; c'est l'inquitude qui te rend indiffrente  tout. Eh bien!
voyons, il faut le rassurer: c'est lui, la prudence mme, c'est le
colonel qui a pris toutes les mesures.  moins qu'il ne surgisse un
obstacle imprvu, et ce n'est pas possible, puisqu'il prvoit toujours
tout, tu peux regarder le lieutenant Maurice comme tant libre dj. Ah!
il me le rptait encore ce matin, quand j'ai t savoir de ses
nouvelles, il me disait de sa pauvre voix, qu'on n'entend presque plus:
Bonne amie, je n'ai rien nglig; nous avons jet l'argent par les
fentres comme s'il se ft agi de l'vasion d'un prince prisonnier
d'tat; ce sera ma dernire affaire.

--Et il souriait, ajouta-t-elle. As-tu jamais vu le sourire d'un juste
en face de la mort?

La respiration de Valentine s'oppressait dans sa poitrine. Elle rpta
encore:

--D'un juste!

Puis elle murmura:

--Non, je n'ai jamais vu cela.

--Tu me fais peur, s'cria la marquise presque indigne, et je crois
bien que tu vas me refuser... car j'ai quelque chose  te demander, ma
fille. Quand le colonel va tre mort et que vous serez partis, je serai
seule ici-bas... j'avais espr que tu me laisserais partir avec toi...

Valentine se redressa, et ses yeux, tout  l'heure si mornes, eurent un
rayon.

--Partez avant nous, ma mre! dit-elle vivement, c'est une heureuse,
c'est une chre ide que vous avez l; partez, je vous en prie, nous
irons vous rejoindre.

Mme d'Ornans demeura tonne et presque offense. Elle ne pouvait pas
saisir le vrai sens de cette parole qui jaillissait du coeur mme de la
jeune fille.

Celle-ci, en effet, voulait tout uniment l'carter de la bataille
prochaine. Cette longue journe de solitude avait abattu la double
fivre de ses espoirs et de ses terreurs.

Elle voyait le danger tel qu'il tait et se sentait emprisonne dans un
cercle infranchissable.

En elle l'esprance n'tait pas morte tout  fait, parce qu'elle aimait
ardemment et que ce n'est pas seulement au point de vue des tendres
aspirations qu'il faut dire: Il n'y a point d'amour sans espoir.

L'amour, le grand amour des jeunes annes, l'amour qui rve l'ternit
des dvouements et des ivresses, implique tous les espoirs.

L'amour produit la foi, et c'est sa force, comme le rayon apporte la
chaleur en mme temps que la lumire.

Valentine esprait donc encore, mais c'tait en la bont de Dieu, car 
bien regarder l'aventure inoue qu'elle allait tenter, il n'y avait
point de chances favorables  attendre, sinon celles qui naissent en
dehors des calculs de la prudence humaine, et que les uns attribuent 
la Providence, les autres au hasard.

Cela ne lui faisait pas peur ou du moins cela ne lui enlevait rien de la
froide dtermination qui permet au condamn de regarder fixement
l'appareil du supplice.

Souvenons-nous, en effet, que ce vaillant dcouragement tait le point
de dpart de toute sa conduite avant mme sa dernire entrevue avec
Maurice.

Souvenons-nous qu'elle n'avait pas prsent l'entreprise autrement  son
fianc et qu'elle lui avait dit: Je ne veux plus de suicide, je veux
que le crime de notre mort ne se place pas entre nous deux comme une
barrire dans l'ternit.

Mourir pouse, mourir dans un combat ou par le martyre, tel avait t
son voeu exprim.

Plus tard, si l'enthousiasme de sa nature intrpide avait fait natre et
grandir en elle la pense de vaincre, de vivre, de venger ceux dont elle
aimait le souvenir, c'tait en une heure de transport fivreux.

Le cri qui s'chappait maintenant de son me tait donc tout
misricordieux; elle essayait d'arracher Mme la marquise d'Ornans au
pril vers lequel, fatalement, elle marchait elle-mme. Elle prtendait
entrer seule dans cette maison mine et prserver  tout le moins les
jours de la pauvre femme qui lui avait servi de mre.

Ce dsir s'veilla en elle si soudainement qu'elle fut sur le point de
se trahir. Pour la rduire au silence, il fallut l'ide de Coyatier et
la mmoire des mystrieuses promesses de cet homme, dont la perdition
profonde avait des lueurs de repentir ou de gnrosit.

Elle avait cru au marchef, quand le marchef tait l, devant elle;
maintenant la figure du bandit lui revenait comme une sombre nigme.

Elle voulut lui laisser, pour le cas o son dvouement ne serait pas la
suprme raillerie du destin, toute la possibilit d'action que donne un
secret fidlement gard.

La marquise, certes, ne pouvait deviner tout cela; elle rpta, tonne
qu'elle tait:

--Partir avant vous, ma fille! et pourquoi? Suis-je dj de trop et ne
pensez-vous point que j'aie le droit d'assister au moins  votre
mariage?

--Vous avez le droit d'tre partout o nous sommes, rpondit Valentine,
comme la plus respecte, comme la mieux aime des mres, mais pourquoi
partager sans ncessit les hasards d'une vasion? Maurice peut tre
poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...

--Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu
tais trop jeune pour qu'il ft utile ou mme convenable de t'initier 
nos grands projets; tu ne t'es jamais doute de rien, parce que la
premire qualit d'une femme politique est de savoir garder un secret.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais  braver le danger. Ma
pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui htent
de leurs voeux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de
Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon
caractre aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et tromp
bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait
pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es dsormais toute
ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec
vous, et qui sait? si la police nous inquite en route, l'habitude que
j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-tre pas tout  fait
inutile.

Elle baisa Valentine au front et reprit:

--Maintenant, chrie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te
marieras en noir, comme tu es l? J'ai assist dans ma jeunesse  un
mariage clandestin, du temps des guerres de la Vende; le jeune homme
avait son costume de cornette dans l'arme catholique et royale; la
jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile
de dentelle  l'espagnole. C'tait trs bien. De fleurs d'oranger, il
n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une
affaire de conscience, comme la crmonie de l'ondoiement qui prcde un
baptme forcment retard; cela ne vous empchera pas de vous marier une
seconde fois, selon les rites de l'glise, aussitt que les vnements
le permettront, et vous en prendrez mme l'engagement formel vis--vis
de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu
prte?

--Je suis prte, rpondit Valentine, qui tait ple, mais rsolue.

--Voici ce qui a t rgl, reprit la douairire: Je suis charge
d'aller prendre chez lui notre prtre officiant; tous nos amis nous
attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le
retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le
dsert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volont que
tu as manifeste, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel,
o j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas  changer de cocher),
et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pave,  la porte de la
Force.

Valentine jeta un chle sur ses paules et noua les rubans de son
chapeau.

--Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dgag,
ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquitude, surtout, cela te
ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dpens ce qu'il faut pour
que tout aille sur des roulettes.

L'instant d'aprs, deux voitures se sparaient au coin de la rue des
Batailles: celle du colonel, o tait la marquise, remontait vers les
Champs-Elyses, par la rue de Chaillot; l'autre, timbre  l'cusson
d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied  la livre du colonel,
descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.

C'tait celle-l qui emmenait Valentine.

Quand elle arriva rue Pave, il y avait un fiacre qui stationnait devant
la principale entre de la prison.

Valentine ordonna au cocher de se mettre  la suite du fiacre, puis elle
abaissa les stores de sa voiture et attendit.




XXXVIII

Dpart pour le bal


Six heures du soir venaient de sonner  l'antique pendule dont le
balancier allait et venait en grondant. Il faisait nuit dans la chambre
du colonel, claire seulement par les lueurs du foyer presque teint.

Derrire les hautes fentres, drapes de rideaux sombres, les arbres du
jardin montraient vaguement leur tte blanche de neige.

Au contraire, par la porte entrouverte, on voyait une vive clart dans
la chambre voisine, o la comtesse Francesca Corona faisait depuis
quelques jours sa demeure, pour tre plus  porte de garder les nuits
de son aeul.

Une pimpante soubrette s'agitait, affaire, dans cette dernire pice,
o deux faisceaux de bougies brlaient  droite et  gauche de la
psych.

Par l'entrebillement de la porte on pouvait reconnatre le brillant, le
pittoresque dsordre qui ravage la chambre d'une jolie femme  l'heure
dcisive de la toilette.

Les meubles gracieux et coquets taient encombrs par l'talage des
chiffons de toute sorte, colifichets innombrables, pices ncessaires
dans la mesure mme de leur superfluit, qui forment, en s'ajustant
selon le plus charmant des arts, la panoplie dont se revt la beaut
pour livrer bataille au plaisir.

Il y avait partout de la gaze, du satin, des fleurs, des dentelles; il y
en avait sur les fauteuils, sur le lit, sur les consoles; l'air tait
doucement parfum, car chacun de ces objets mignons a sa bonne odeur
comme les roses: les gants, l'ventail, le mouchoir charg de broderies
et jusqu' ces bijoux de souliers dont l'exigut dfierait le pied de
Cendrillon.

Il s'agissait d'un bal, car le carnet aux contredanses montrait sur la
table sa couverture nacre parmi les crins ouverts qui parpillaient en
gerbes leurs chatoyantes tincelles.

En s'habituant peu  peu  l'obscurit, qui rgnait dans l'austre
retraite du vieillard, l'oeil pouvait mesurer le contraste frappant qui
existait entre ces frivoles richesses et la nudit presque complte dont
s'entourait le lit sans rideaux, bas sur pieds et rappelant en vrit la
couche d'un anachorte.

C'tait auprs de cette couche, lit funbre d'un saint, que Mme la
marquise d'Ornans tait venue pleurer nagure. Le colonel y tait tendu
sur le dos, immobile, les bras en croix et cherchant son souffle qui
dj le fuyait.

C'est  peine si on apercevait sa face hve et dont les tons terreux
semblaient absorber la lumire, mais on distinguait trs bien,
agenouille au chevet du lit, une jeune femme en dshabill dont les
riches paules attiraient au contraire toutes les lueurs venant de la
chambre voisine.

La jeune femme parlait d'un ton suppliant et baisait tendrement les
mains du vieillard en disant:

--Je t'en prie, pre, bon pre, ne me force pas  te quitter ce soir. Tu
sais bien que je n'aime pas le monde; tu sais bien que j'y suis triste
et comme dpayse. Mme de Tresmes ne doit plus compter sur moi pour son
dner ni pour le bal, puisqu'elle sait que tu es souffrant et que je
suis ta garde-malade.

--Entte! fit le malade.

Puis il rpta:

--Entte, entte, entte!

De guerre lasse, Francesca voulut se lever, mais il la retint.

--Mademoiselle Fanchette, lui dit-il, je n'aime pas les mauvaises
raisons, souvenez-vous de cela. Fi! que c'est mal d'agiter son pauvre
papa! qui tousse en le contrariant sans cesse!

Soit qu'un peu de force lui revnt, soit qu'il oublit volontairement ou
non de jouer un rle, sa voix en ce moment n'tait pas trop change.

--Rflchis, reprit-il en cessant de gronder; il serait tout  fait
impoli de se dgager comme cela  la dernire heure. Et si on allait
tre treize  table chez Mme de Tresmes  cause de toi! sans compter que
ce cher petit ange de Marie est presque aussi mauvaise langue que sa
mre. Ton absence ferait encore jaser.

--Ne parle pas tant, bon pre, voulut interrompre la comtesse, tu te
fatigues.

--C'est cela! quand on ne peut rpondre  mes arguments, on me fait
taire par raison de sant. Allume la veilleuse, je veux te voir quand tu
seras habille et t'admirer, mon cher amour. Qui sait combien de temps
je pourrai t'aimer encore sur la terre? mais je te verrai de l-haut;
j'ai le bonheur de croire  l'immortalit de l'me, et ceux qui ont bien
vcu ne quittent ce triste monde que pour se rfugier dans un autre qui
est meilleur.

La comtesse alluma une veilleuse. Aussitt qu'elle l'eut dpose sur la
table de nuit, la figure du moribond sortit de l'ombre, dfaite et
vritablement effrayante  voir.

La comtesse eut beau faire, elle ne put rprimer un douloureux
mouvement.

--Tu ne me trouves pas si bonne mine qu'hier? dit le vieillard avec un
accent qu'il n'est point possible de caractriser d'un seul mot.

Nul n'aurait su dire, en effet, s'il y avait l excs de simplesse ou
inexplicable moquerie.

--Vous tes un peu ple, mon pre, rpondit Francesca.

--Un peu? rpta le colonel, qui eut un rire vritablement sinistre.

--Allons, allons, fillette, reprit-il doucement, ne te fais pas d'ides
trop noires. Tu ne connais pas le mystre de ma vie, pauvre ange; tu as
peut-tre t jusqu' me souponner parfois... Il y a des gens, vois-tu,
dont l'hrosme ressemble  l'infamie. Te souviens-tu de cette histoire
amricaine que tu me lisais pour m'endormir; cette histoire d'un pauvre
colporteur employ par Washington dans la guerre de l'indpendance, et
qui, toute sa vie, se laisse insulter du nom d'espion pour mieux servir
la cause de la libert?

--Oh! pre, s'cria la comtesse, dont les mains se joignirent, je me
suis doute bien souvent que vous tiez le serviteur, le matre
peut-tre de quelque grande entreprise politique.

--Assez l-dessus, ma petite Fanchette, interrompit le colonel; tu me
connatras mieux quand je ne serai plus l. Pour le moment, il me suffit
de te dire que je joue un jeu difficile et dangereux. Vois si j'ai de la
confiance en toi, je vais te dire un secret: je ne te renvoie pas
aujourd'hui par crainte de mcontenter cette brave Mme de Tresmes; je te
renvoie parce qu'il va se passer ici des choses que tu ne dois pas voir.

--Bon pre, dit la comtesse, dont les yeux se mouillrent, combien je
vous remercie! Ajoutez encore un mot, dites-moi que cette terrible
pleur...

--Eh! eh! mignonne, fit le vieillard, qui eut pour un instant son
sourire de tous les jours, je ne peux pas t'affirmer que je sois frais
comme une rose; mais enfin, chacun se dfend comme il peut n'est-ce pas?
J'ai affaire  des tigres, et voil prs d'un sicle que je les fais
danser comme des marionnettes! Achve de t'habiller, trsor; je te donne
vingt minutes pour passer ta robe et te faire plus belle qu'un astre. Tu
reviendras m'embrasser, et cinq minutes aprs ton dpart, je commencerai
ma besogne.

Francesca, heureuse, mais toute pensive, dposa un baiser sur son front
et courut  sa toilette.

Ds qu'elle eut pass le seuil de sa chambre, la porte situe  l'oppos
s'entrouvrit, et la tte crpue du marchef montra confusment son
profil.

--Pas encore! dit entre haut et bas le colonel.

La tte du bandit rentra dans l'ombre et la porte se referma. Il y eut
un silence qui fut interrompu seulement par une quinte de toux
caverneuse et pleine d'puisement.

--Je vais dcidment soigner ce rhume-l, pensa le vieillard, dont la
main tremblante essuya la sueur de son front, mais, en attendant, on
peut bien dire qu'il m'aura tir du pied une fire pine!

Avant mme que les vingt minutes fussent coules, Francesca rentra
blouissante d'lgance et de beaut. Le colonel se souleva sur le coude
pour la regarder.

--Tu es toute jeune! murmura-t-il en se parlant  lui-mme. Ce n'est pas
une chimre, cela: on peut vivre deux fois, et avant de m'en aller,
j'accomplirai ce miracle de te faire une autre vie.

La comtesse s'approcha et le baisa tendrement. Elle avait aux lvres une
question qu'elle n'osait pas formuler.

--Tu voudrais bien me demander o commence la vrit, o finit la
comdie? pronona tout bas le colonel; nous causerons demain, ma fille,
va en paix, amuse-toi bien et ne rentre pas avant deux heures du matin.
Tu m'entends? ceci est un ordre.

La comtesse sortit accompagne par sa femme de chambre, et presque
aussitt aprs on entendit le bruit de la voiture qui roulait sur le
pav de la cour.

Le colonel frappa ses deux mains l'une contre l'autre.

La porte  laquelle le marchef s'tait montr dj fut ouverte de
nouveau et le colonel lui dit:

--Avance, bonhomme!

Quand le marchef fut auprs de son lit, le colonel ajouta:

--Il me semble que tu n'es pas ivre, aujourd'hui?

--Non, rpondit Coyatier.

--Veux-tu boire?

--Non.

-- ton aise! Mets-toi l, tout prs de moi, et causons.

Le marchef s'assit au chevet du lit. Le colonel mit sa tte au bord de
l'oreiller. Pendant trois ou quatre minutes, il parla, mais si bas
qu'une personne place au milieu de la chambre n'aurait pu saisir aucune
de ses paroles.

Le marchef coutait, immobile et froid comme une pierre.

--As-tu compris! demanda enfin le colonel.

--Oui, rpondit Coyatier.

--Pourras-tu suffire  ta besogne?

--Oui.

--Regarde-moi, ordonna le colonel.

Coyatier obit. Leurs yeux se choqurent pendant l'espace d'une seconde,
puis Coyatier dtourna les siens et rpta comme un homme subjugu:

--Oui! j'ai dit: oui.

--C'est bien, fit le vieillard, je viens de passer ton examen de
conscience et je suis content de toi. Un dernier mot: tu aurais beau
avoir tous les trsors du monde, il te resterait une chane de fer
autour du cou, est-ce vrai?

--C'est vrai.

--Eh bien, si tu fais ce que j'ai dit, tout ce que je t'ai dit, tu
n'auras plus ton carcan, bonhomme. Non seulement tu seras riche, mais
encore tu seras libre.

La poitrine du bandit rendit un grand soupir. Le colonel lui montra du
doigt la chambre de Francesca Corona, qui restait vivement claire.

--Va, lui dit-il, et souffle les lumires.

Le marchef n'tait pas ivre, le marchef n'avait pas bu, et pourtant ce
fut en chancelant qu'il traversa la chambre. Il entra dans celle de la
comtesse et repoussa la porte.




XXXIX

Antispasmodique


Le colonel remit sa tte au centre de l'oreiller et ferma les yeux en
homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine
avait notablement augment.

--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je
n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener.
Mais bah! c'est ma dernire affaire; aprs celle-l, je prendrai du bon
temps comme un rat dans un fromage, et ds demain, je dormirai la grasse
matine.

Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre
sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.

--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en
un mouvement de satisfaction qui contrastait trangement avec la frle
caducit de tout son tre, qui sait jusqu'o je peux aller avec des
mnagements?

Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en dcrpitude, auraient
prouv,  le voir et  l'entendre, l'envie de rire et la compassion que
prennent les forts  l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.

Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit
pour couter son matre, qui lui dit de sa voix la plus casse:

--Faites ce qui vous a t ordonn, htez-vous et pas de bruit. Alors ce
fut quelque chose comme au thtre, quand les valets entrent en scne
pour amnager les accessoires d'un dcor chang  vue.

Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la
direction du travail. La table carre qui se trouvait d'avance au milieu
de la chambre fut couverte d'une nappe brode sur laquelle on plaa des
flambeaux, un crucifix soutenu par son pidestal et un missel sur son
pupitre.

Plusieurs rangs de chaises furent aligns entre cette faon d'autel
improvis et la porte par o le marchef tait sorti.

Ces chaises se trouvaient sur le mme plan que le lit du colonel, et ce
dernier n'avait qu' se lever sur son sant pour faire partie de
l'assistance attendue.

De chaque ct de la table on alluma un grand cierge.

Nous ne saurions dire jusqu' quel point ces apprts, qui taient ceux
d'une noce, ressemblaient aux prparatifs qu'on fait pour des
funrailles.

Cela d'autant mieux que les fiancs manquaient encore, tandis que le
mourant tait l.

Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda
toute cette mise en scne d'un air satisfait.

--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu
de ressources, et il n'y aura qu' dranger les cierges pour les mettre
 leur place, le long de mon lit.

--Monsieur le colonel n'en est pas l, Dieu merci! voulut dire le
principal valet.

--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui rpondit son matre, je suis bien bas,
bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai pass ma vie
tout entire, une longue vie, mon garon,  faire ce qu'il faut pour ne
pas craindre la mort. Les domestiques s'taient arrts dans une
attitude respectueuse.

--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que
vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont dj au
salon en bas, dites-leur que je les attends.

Les valets sortirent.

Un sourire grillard vint se jouer autour des lvres blmes du malade.

--Marchef! appela-t-il tout bas.

La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier
se montra, claire par les cierges.

--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne rpondit
point.

Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il dtournait les yeux
pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.

--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.

--Ils sont en bas, devant la porte cochre, rpliqua cette fois
Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose 
me dire, matre?

--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien tre cach dans un petit
coin, en bas, auprs de mes bien-aims, pour les entendre chanter mes
louanges. L'Amiti est-il avec eux?

--Non.

--C'est bien. Reprends ta faction.

Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, o, selon l'ordre du
vieillard, toutes les lumires taient dsormais teintes.

Il y avait, en effet, dans la rue Thrse, non loin de la porte cochre,
un groupe compos du mdecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en
droit, et de M. de Saint-Louis.

Ce groupe tait l depuis quelque temps dj, et ceux qui le composaient
avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'htel.

Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci taient tourments par
cette audace poltronne et coupe de frissons, qui est la fivre des
conjurations.

Ils s'taient carts pour laisser passer la voiture de la belle
comtesse, puis Portai-Girard avait demand:

--Est-ce que le marchef est arriv?

--Oui, rpondit Samuel, il est l depuis plus d'une heure.

--Et les autres?

--Il n'y a que le marchef.

M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot
jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pav en disant:

--Il fait un froid de loup!

--a ne rchauffe pas, murmura Samuel, la situation o nous sommes.
Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?

Personne ne rpliqua. Portai-Girard reprit tout bas:

--Si Samuel voulait prparer une jolie petite boulette qu'on jetterait 
celui-l...

Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne,
s'approcha de la porte cochre avec un paquet de cierges sous le bras.

Aprs que le domestique fut pass, les trois conjurs restrent un
instant silencieux.

--C'est un trange esprit! murmura enfin Samuel.

Ce n'tait plus de Lecoq qu'on parlait.

--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.

--Et en blasphmant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernire heure va se
rgaler d'un sacrilge... Ah! coutez, messieurs, nous ne sommes pas des
cagots, mais moi qui vous parle, je suis rvolt par ces excs de
sclratesse!

--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent;
s'il n'existe pas, c'est inutile.

--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement
une bonne action. Entrons-nous?

Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de
rsolution, et pourtant personne ne bougea.

Ils causaient, quoiqu'on ne ft pas bien l pour causer, reculant tant
qu'ils pouvaient devant le dernier pas.

--Nous avons encore bien des choses  nous dire, opina M. de
Saint-Louis. Cet homme est une nigme, il a recul les bornes de la
perfidie, de la mchancet, de la cruaut; et pourtant, il y a en lui un
petit endroit faible: il loigne toujours la comtesse dans les moments
de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac 
sa Fanchette chrie.

--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse tait en toilette de bal. Comment
a-t-elle pu l'abandonner dans l'tat o il est?

--La comtesse a ses affaires en ville, rpliqua schement Portai-Girard,
occupons-nous des ntres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer
pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux
doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non,
compter qu'il mourra de sa belle-mort?

Ceci s'adressait  Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel rpondit
aprs un silence.

--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais:
Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'tat o il est, la dernire
crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle
manque; c'est trs pnible  voir, et quand cet tat se prolonge, il y a
des mdecins qui administrent ceci ou cela, pour hter la fin. C'est
tout bonnement de la misricorde.

--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.

--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.

--On donne  ces mdicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les
appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle oppos  la
respiration atteindrait le mme rsultat, et bien plus rapidement. Il
suffirait, par exemple, d'une mousseline interpose entre la bouche du
malade et l'air libre pour le dlivrer de ses souffrances...

Ici, le docteur Samuel hsita.

--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tchant d'assurer sa voix.

--J'achverai, en effet rpliqua Samuel, parce que mon ide est
philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de
trace et d'une excution trs facile. Nous connaissons exactement le
scnario de la dernire tragdie imagine par le colonel; nous savons
que la nuit doit se faire au dnouement; eh bien! au moment o la nuit
se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du
lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela
suffira, j'en rponds.

--Mais qui se chargera?... commena M. de Saint-Louis.

--Moi, interrompit Portai-Girard rsolument.

--Bravo!

--Nous pntrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit
Portai; Lecoq nous a dit o est la cassette aux bank-notes, le reste n'a
pas besoin d'tre rgl; le trsor est  nous.

Un passant, envelopp dans un manteau, tourna l'angle de la rue
Ventadour et s'approcha rapidement.

--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amiti.

--Sommes-nous prts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains
tendues. J'ai t oblig de surveiller un peu l'excution, l-bas,  la
Force; tout a march le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en
route. Je vous annonce, d'un autre ct, Mme la marquise amenant son
vicaire, le respectable M. Hureau.

Un vieil homme en deuil s'arrtait au mme instant devant la porte
cochre.

--Messieurs, dit-il, cet htel est-il bien celui du colonel
Bozzo-Corona?

--Oui, mon brave Germain, rpondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont
assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune matresse.

Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-mme Germain, qui se
confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:

--La chaise de poste attend ici, derrire,  la petite porte de la rue
des Moineaux. C'est moi-mme qui ai choisi les chevaux. Aprs
l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en
voiture, et nous nous arrterons o vous voudrez pour prendre notre
vole vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?

--C'est cela, rpondirent les trois autres.

Et ils entrrent.




XL

La voiture des maris


Lecoq n'avait point menti.  la Force, tout avait russi comme par
enchantement. Malgr la diffrence un peu trop marque de tournure et de
figure qui existait entre le beau lieutenant et notre chalot, ce
dernier avait pu sans encombre oprer l'change chevaleresque et prendre
place sur l'escabelle du captif aprs avoir revtu tant bien que mal sa
dfroque.

Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.

Une myopie pidmique ayant envahi l'administration, personne ne s'tait
aperu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la
grimace en voyant la taille dgage du lieutenant flotter dans la
redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien
bourrait tout  l'heure.

--Patronne, avait dit chalot au moment de la sparation, je vous
recommande Saladin, mon adoptif,  cause de la faiblesse de son ge et
que son vrai pre est incapable de le guider dans le sentier de la
vertu. Quant  moi, la chose de m'tre sacrifi pour vous permettre de
l'agrment suffira  mon coeur en le consolant dans sa solitude.  vous
revoir et bonne chance!

-- te revoir ma vieille! avait rpondu la dompteuse en lui serrant la
main  l'craser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta
personne dans la foule des prtendants qui soupirent  l'entour de moi.
Je te prends  la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta
rcompense.

Dans la rue Pave, la voiture de la marquise attendait. Sur le sige
nous aurions pu reconnatre ce cocher silencieux qui rpondait au nom de
Giovan-Battista; derrire, le valet de pied qui tenait les cordons
ressemblait, malgr sa perruque poudre et son majestueux uniforme,  ce
bandit factieux qui partageait  l'estaminet de L'pi-Sci la
popularit du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.

Maurice et Valentine s'assirent l'un auprs de l'autre, maman Lo prit
place sur le devant, aprs avoir jet au cocher l'adresse de l'htel de
Bozzo.

La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Lo
resta un instant silencieuse  regarder les deux jeunes gens qui se
tenaient par la main pensifs et recueillis.

--Ah a! dit-elle brusquement, en fronant le sourcil pour refouler une
larme qui venait  sa paupire, il n'y a donc plus que moi de brave ici!
Vous avez l'air de deux condamns qui montent  la Roquette. Saqudi!
si nous sommes dans une fort de Bondy, il y a assez de passants ici
autour pour mettre  la raison les brigands et les loups. Si c'tait moi
qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce mchant sujet de
Piquepuce, que j'ai reconnu sur le sige de derrire, auraient bien vite
les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dpass la
barrire du Trne au galop!

Valentine rpondit tout bas:

--Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de dsigner feraient de
chaque passant un ennemi plus acharn  nous poursuivre que les loups et
les brigands. Il y a ici un assassin qui s'vade.

En disant cela, elle porta les mains de Maurice  ses lvres.

--C'est vrai! murmura maman Lo, qui baissa la tte malgr elle. On n'a
jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice,
le monde entier!

Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle
prsenta  Maurice.

--Lieutenant, dit-elle, a te connat; il m'en reste, et je joue assez
bien de cet instrument-l, moi aussi.

Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.

--Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut
du moins que nous puissions rpondre  ceux qui nous parleront.

Valentine secoua sa tte charmante et murmura:

--Ces armes-l ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai
choisies sont meilleures. Aprs Dieu, qui tient notre vie dans sa main,
il n'y a qu'une seule crature humaine en qui j'espre; tout dpend de
Coyatier.

--J'ai plutt ide, moi, gronda maman Lo, que tout dpend du colonel.
Mais ne te fche pas, chrie; mon _de profundis_ est dit et bien dit.
Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est  toi de
tenir les cartes.

Le lecteur sait dsormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou
de maman Lo, sur la question de Coyatier et du colonel.

La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans
ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi
d'un mot prononc  la portire pour obtenir une aide instantane. Moins
que cela, rien n'empchait de descendre, et si l'on et t vraiment
dans la fort de Bondy, maman Lo  elle seule aurait eu bien vite
raison des deux bandits dguiss en valets.

Mais ce qui fait d'ordinaire la scurit de tous tait ici la perte de
nos fugitifs. Ce n'taient, en ralit, ni Giovan-Battista, ni monsieur
Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait
touchs: ils taient garrotts par une chane magique.

Au moment o ils arrivaient devant la porte cochre de l'htel Bozzo, et
pendant que la voiture s'arrtait, Valentine offrit son front  Maurice,
qui l'effleura de ses lvres.

Giovan-Battista demanda la porte, et l'quipage entra dans la cour.

Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se
chargea de les introduire.

Maman Lo ne parlait plus.

En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son
coeur.

--Comme nous aurions t heureux! murmura-t-il.

--L'me ne meurt pas, rpondit la jeune fille, dont les beaux yeux
taient levs vers le ciel.

Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvrent dans la chambre
du colonel, dispose comme nous l'avons dit et dj remplie par ceux qui
devaient assister au mariage.




XLI

Le bien et le mal


Au moment o Valentine et Maurice, suivis de maman Lo, entraient dans
la chambre du colonel, tout le monde tait rassembl autour du lit
funbre,  l'exception du vieux Germain, qui se tenait modestement 
l'cart.

Pas n'tait besoin d'tre mdecin pour suivre dsormais les progrs
rapides et srs de cette tranquille agonie. C'tait une ombre ou plutt
une momie qui tait l couche sur le matelas austre, et la lueur des
cierges, frappant obliquement le front du vieillard mourant, y mettait
dj des reflets cadavreux.

Parfois la lutte de la dernire heure est cruelle, et l'me, pour
s'exhaler, livre un effrayant combat; mais ici n'tait la tranquillit
qui accompagne, selon la croyance commune, le suprme adieu du juste; il
n'y avait point de douleur apparente; l'intelligence restait entire, et
parfois un rayon se rallumait dans ces pauvres prunelles teintes, quand
le moribond promenait  la ronde son regard affectueux et doux.

D'une voix que l'attendrissement faisait tremblante, M. de Saint-Louis
venait d'exprimer la pense gnrale en disant:

--Notre vnrable ami n'est pas de ceux  qui on cache la vrit. Sa
mort est belle comme sa vie: il s'en va en faisant des heureux.

Les autres amis du colonel, M. le baron de la Prire, le Dr Samuel et
Portai-Girard semblaient abms dans un douloureux recueillement.

L'abb Hureau tenait les deux mains de la marquise plore et lui disait
pour la consoler:

--J'ai pu encore entendre sa voix, tout  l'heure, quand j'ai mis le
crucifix sur sa poitrine; il m'a dit: Aprs le mariage vous vous
occuperez de moi. Ah! celui-l est prt, madame, ne le plaignez pas,
enviez-le plutt: il a dj un pied dans le ciel!

Dans le mouvement qui se fit pour l'entre de Valentine, les Habits
Noirs se trouvrent un instant groups, et tous les regards
interrogrent avidement Samuel.

 cette question muette, le mdecin rpondit par un silence plus
expressif que la parole et qui voulait dire nergiquement: Tout est
fini.

Cependant il ajouta en piquant Portai du regard:

--On ne saurait prendre trop de prcautions.

--Il faut toujours lever la couverture? demanda le docteur en droit, qui
n'avait jamais sembl plus rsolu.

--Oui, rpliqua Samuel et la bien tenir.

La marquise, dont la pauvre figure tait bouffie par les larmes, fit
quelques pas  la rencontre de Valentine et de Maurice. Elle serra
Valentine dans ses bras et tendit la main au jeune lieutenant, qui la
saluait avec respect.

--Entrez, entrez, bonne dame, dit-elle  maman Lo, qui restait en
arrire et dont les yeux allaient du lit  l'autel avec une vritable
stupeur.

--Venez, ajouta la marquise en s'adressant au jeune couple, c'est grce
 lui que M. Maurice Pags est libre, c'est grce  lui que vous allez
tre heureux. Il veut vous voir, vous aurez partag avec Dieu sa
dernire pense.

Valentine se laissa conduire. Il et t difficile de dfinir
l'expression de son visage plus ple et en apparence plus froid que le
marbre.

L'motion arrive  son paroxysme produit parfois cette morne rigidit
des traits.

Maurice, lui, ne se dfendait point contre la solennelle impression de
cette scne.

Dans la chambre, un grand silence rgnait.

Les yeux du colonel, fixes et sans rayons, ne changrent pas la
direction de leur regard  l'approche des deux fiancs. Son souffle
tait court, ingal, et rendait un sifflement clair.

--Voici nos enfants, dit la marquise  voix haute, par cet instinct qui
nous fait lever le ton pour parler  ceux qui vont mourir et qui nous
semblent dj loin de nous.

La tte du colonel resta immobile, mais sa main fit un imperceptible
mouvement d'appel.

La marquise se pencha aussitt, mettant son oreille tout contre les
lvres du vieillard.

Quand elle se releva, elle dit dans un sanglot:

--Mettez-vous  genoux, il veut vous donner sa bndiction.

Valentine sembla hsiter. Il y avait dans ses yeux de l'garement et
presque de l'horreur.

Maurice s'tait agenouill. Valentine fit enfin comme lui, mais ce ne
fut pas le nom de Dieu qui passa entre ses lvres murmurantes, d'o
tombrent ces mots: Mon frre! mon pre!

La main du vieillard s'agita de nouveau faiblement, et la marquise
balbutia parmi ses larmes:

--Htons-nous, il a peur de ne pas voir la fin.

Les Habits Noirs cachaient la fivre de leur attente sous un maintien
grave. Ils avaient tous la mme pense et se demandaient avec effroi si
une pareille folie de perversit tait possible.

 l'heure navre o chacun tremble, sur le seuil mme de l'inconnu, le
grand comdien jouait-il le plus audacieux de tous ses rles?

Certes, l'vidence tait l pour rpondre: Nul ne peut contrefaire la
marque de la mort.

Et cependant ils avaient peur.

Ce fut Lecoq qui remplaa les fiancs et la marquise auprs de la couche
d'agonie. Le colonel ne parut point s'en apercevoir.

Devant l'autel, M. de Saint-Louis disait au vicaire avec une majestueuse
bont:

--Ma dpche est dj partie pour la cour de Rome. J'ai tout pris sur
moi en disant  Sa Saintet que vous aviez d accder au voeu de votre
souverain lgitime. Quant  l'archevch, j'irai moi-mme ds demain
rendre visite  Sa Grandeur.

Les assistants se rangrent comme  l'glise derrire les deux fiancs,
qui avaient des chaises  prie-Dieu.  gauche de Valentine se tenait Mme
la marquise d'Ornans, qui lui servait de mre;  droite de Maurice, M.
de Saint-Louis prit place en faisant observer qu'il se regardait
seulement comme le dlgu de son vnrable ami, le colonel Bozzo.

M. le baron de la Prire tait en quelque sorte matre des crmonies
et veillait  ce que tout se passt en bon ordre; il prit le sige
voisin de la chaise de maman Lo et lui dit:

--Vous voyez, bonne dame, que nous avons enlev l'affaire lestement.

L'tat de fivre o tait maman Lo se traduisait par une impossibilit
absolue de rester en place. Elle se levait, elle se rasseyait 
contresens et poussait d'normes soupirs dans son mouchoir  carreaux,
baign de sueur.

--Vous saurez, dit-elle  M. de la Prire, que la personne qui remplace
le prisonnier  la Force est pour entrer dans ma famille, et que je m'y
intresse censment d'amiti. Il ne faudrait pas qu'il pourrisse trop
longtemps l-dedans.

M. le baron lui promit son appui, mais nous devons avouer que son
attention tait ailleurs: il ne perdait pas un seul instant de vue le
lit o le colonel tait dsormais immobile, ne donnant plus aucun signe
de vie.

Portai-Girard et Samuel, placs au dernier rang, guettaient aussi leur
proie, changeant quelques paroles  voix basse.

En apparence, Valentine et Maurice taient calmes et recueillis. Quand
le prtre leur adressa la question d'usage, chacun d'eux rpondit _oui_
avec une motion profonde.

Puis ils restrent un instant les mains unies et Valentine murmura:

--Mon mari! mon mari!

Elle n'eut que ce mot pour exprimer l'angoisse poignante et l'amour sans
bornes qui se disputaient son coeur. Maurice lui rpondit:

--Courage! dsormais nous n'attendrons pas longtemps.

C'tait la conviction de Valentine bien plus encore que celle de son
fianc. Elle jouait, on peut le dire, cette terrible partie en complte
connaissance de cause, et plus on approchait du moment fatal, plus
l'espoir qu'elle avait eu tant de peine  faire natre en son me se
voilait.

Le glaive invisible tait suspendu quelque part dans l'air, elle le
sentait, et elle savait qu'aucun moyen humain n'en pouvait parer les
coups invitables.

Il n'y avait rien en elle qui ressemblt  de la peur, mais un mirage
horrible lui montrait Maurice sanglant, mourant. Elle souffrait un
martyre sans nom, et les secondes lui paraissaient longues comme des
heures.

Le prtre donna la bndiction nuptiale.

Comme il se retournait vers l'autel, on entendit un lger bruit du ct
du lit, et la poitrine du colonel rendit une plainte faible.

Tous les regards se dirigrent aussitt vers lui; on le vit  demi lev
sur son sant et luttant contre une convulsion. Ce fut si rapide que
personne n'eut le temps d'aller au secours. Il poussa un soupir et
retomba inanim.

Comme si c'et t un signal convenu, tous les cierges, toutes les
lumires s'teignirent  la fois, et au milieu de la nuit noire,
survenue tout  coup, une voix qui montait on ne sait d'o pronona ces
paroles, qui ressemblaient  un contresens moqueur:

--_Il fait jour!_

Un tumulte se produisit dans l'ombre, o personne ne parlait, sauf Mme
la marquise d'Ornans, qui pronona d'une voix teinte:

--Au secours!

Portai-Girard et les conjurs n'avaient pas hsit. Ils s'taient
lancs vers le lit. Portai-Girard releva la couverture, et en la
maintenant sur l'oreiller, il planta un coup de poignard  la place o
le coeur du mort ne battait dj plus, peut-tre, en grondant:

--Si c'est encore une comdie, voil le dnouement!

Il y eut un son faible comme le soupir d'un enfant--puis le silence.
Valentine avait entour Maurice de ses bras et le couvrait de son corps,
balbutiant dans un baiser suprme:

--J'espre! Nous devrions tre frapps dj, et si la mort venait,
pourrait-elle nous sparer dsormais?

La plume ne peut pas exprimer la prodigieuse rapidit d'un pareil drame.
Le rcit est long forcment; mais, en ralit, tout ce que nous
racontons s'entassa dans la mme minute.

Au milieu du silence, on entendit les deux pistolets de maman Lo
qu'elle armait, tandis qu'elle disait tranquillement et de sa voix la
plus crne:

--Saqudi! qu'on ne les touche pas, ou gare dessous! Mais on murmura 
son oreille:

--Obissez!

Elle crut reconnatre la voix de Valentine.

Et presque aussitt elle se sentit presse par Maurice et entrane au
travers de la chambre. La robe de soie de la marquise frlait le revers
de sa main, et elle reconnut l'accent chevrotant du vieux Germain qui
demandait:

--O me conduisez-vous? On franchit un seuil.

Dans la nuit, deux grands bras puissants poussaient en avant ce groupe
rassembl comme un troupeau.

Presque au mme instant, les Habits Noirs conjurs quittaient le lit et
se dirigeaient en ttonnant vers la chambre de la comtesse.

C'tait l qu'ils allaient trouver le trsor.

Au moment o Samuel arrivait le premier, deux cris rauques retentirent 
quelques pas de lui, dans une autre pice.

--Voil qui est fait, dit Portai-Girard froidement, c'est la dernire
affaire du vieux, une affaire posthume celle-l! Donnez-vous la peine
d'entrer.

Ils entrrent trois: Samuel, M. de Saint-Louis et le docteur en droit,
qui dit en ricanant, parce qu'il entendait la porte se refermer derrire
lui:

--L'Amiti trouvera nez de bois, c'est bien fait. Allons, mes enfants, 
la besogne!

Lecoq arrivait en effet  la porte; il avait march avec prcaution dans
ces tnbres o, selon lui, on pouvait faire rencontre d'un coup de
couteau.

Il coutait de toutes ses oreilles, tonn du silence qui rgnait autour
de lui. La chambre mortuaire semblait s'tre vide comme par
enchantement.

--Ouvrez, dit-il enfin tout bas en poussant la porte, c'est moi.

 travers le battant ferm, il entendit un rle creux et sourd, puis
deux, puis trois.

--Encore! fit-il, je croyais que c'tait fini!

Il n'tait pas homme  se mprendre, car il connaissait trop bien le son
que rend la gorge d'un homme poignard.

Il frappa de nouveau en disant, avec un commencement d'impatience:

--Ouvrez donc!

Et il pensait:

--Est-ce qu'ils voudraient me fausser compagnie?...

On n'entendait plus rien de l'autre ct de la porte.

Lecoq sentait des frissons lui courir par tout le corps, et malgr lui,
il faisait une sorte de calcul en se disant:

--Les deux premiers rles sont ceux des deux jeunes gens, car on a, bien
sr, commenc par eux, puisque c'est le colonel qui avait rgl la
besogne... les trois autres, voyons: il y avait Mme la marquise, puis
cette bonne femme, maman Lo, puis encore le vieux domestique de M.
d'Arx, c'est juste le compte: cinq coups.

Il reprit en s'interrompant:

--Ouvrez donc, vous autres, est-ce que vous ne m'entendez pas?

Comme le silence continuait, il ajouta entre ses dents:

--Je me doutais bien qu'il y aurait du tirage. Aussi, tant que le vieux
coquin aurait vcu, je ne l'aurais jamais lch.

Il y eut derrire lui un petit ricanement qui glaa le sang dans ses
veines. Il crut s'tre tromp, mais une voix doucette dit dans la nuit:

--Voil donc comment tu parles de ton papa, mchant sujet!

Lecoq voulut ouvrir la bouche, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Il tait littralement paralys par la stupeur. La voix doucette reprit:

--Ce que tu as dit l n'est pas respectueux dans la forme, ma chatte,
mais le fond est bon, et cela te sauve la vie.

Une allumette chimique grina et prit feu. Lecoq, qui n'en croyait pas
ses oreilles, se retourna.

Il vit le colonel Bozzo debout, droit sur ses jambes et la tte haute,
qui le regardait en souriant.

Le vieillard avait  la main le flambeau qu'il venait d'allumer, et son
doigt branlant dessinait ce geste qui est la menace des espigles.

Les jarrets de Lecoq plirent sous lui et il tomba agenouill.

--_Il fait nuit_! dit avec lenteur le colonel, qui leva son flambeau.

--Grce! balbutia Lecoq, dont la tte pendait sur sa poitrine.

Il pouvait voir maintenant que la chambre tait compltement dserte.

Le prtre avait d sortir par la porte du fond, qui restait entrouverte.

La couverture du lit o le colonel agonisait nagure tait encore
releve jusque sur l'oreiller, et le couteau de Portai-Girard restait
fich  hauteur de poitrine.

Le vieillard jouissait de la dtresse de son premier ministre et
ricanait paisiblement.

--Ce nigaud de docteur en droit, dit-il, a tu ma douillette que j'avais
roule en paquet. Il ne faut jamais frapper quand on n'y voit pas, 
moins d'avoir le talent du marchef. Voil un garon qui s'y entend!...
Eh! eh! bijou, petit bonhomme vit encore  ce qu'il parat, dis donc?

Lecoq restait muet et joignait ses mains suppliantes.

--Mets-toi sur tes pieds, reprit le colonel en lui caressant la joue
amicalement, il y a de l'ouvrage, et je ne peux pas tout faire.

Lecoq se releva, chancelant comme un homme ivre. Le vieillard
introduisit une clef dans la serrure de la comtesse Corona, qui tait
ferme en dedans, et l'ouvrit.

--Entre, ordonna-t-il.

Et il haussa le flambeau pour clairer mieux.

Lecoq voulut obir, mais ds le premier pas, il recula pouvant.

Ses cheveux se hrissrent sur son crne.

La chambre tait telle que Francesca Corona l'avait laisse, lors de son
dpart pour le bal: les chiffons restaient tals sur le lit et sur les
meubles, mais parmi tout ce dsordre gracieux que produit la toilette
d'une femme  la mode, il y avait, hideux contraste! trois cadavres
tendus dans un lac de sang.

Lecoq se soutenait, haletant, au chambranle de la porte.

--Tu comprends bien, lui dit le colonel, qui ne paraissait pas prouver
l'ombre d'une motion, que ma petite Fanchette ne pouvait pas rester
ici. Je l'ai envoye danser, la pauvre biche! C'est dommage que mon
neveu Corona ne se soit pas mis de la conjuration, il serait l,
maintenant avec les autres, et quel bon dbarras pour ma Fanchette!

--Bonhomme, reprit-il en changeant de ton, nous n'avons pas le choix, ce
soir, et c'est toi qui es charg de nettoyer tout cela. C'est un rude
coup de balai, mais j'ai ide que tu te mettrais en quatre pour faire
plaisir  papa aujourd'hui, h! l'Amiti?

Il poussa en avant Lecoq, qui tait ananti.

--Ces bons chris! dit le vieillard en s'approchant tour  tour des
trois cadavres, ce que c'est que de nous! Chacun d'eux avait son petit
talent, et je ne serais pas embarrass pour faire trois jolis discours
s'ils devaient tre enterrs au cimetire... Tiens! on dirait que ce bon
Samuel respire encore? ce ne doit pas tre dangereux, car Coyatier ne se
trompe gure.

Il poussa du pied le docteur, dont la gorge rendit un gmissement, et
passa en ajoutant:

--Quant  Portai-Girard et au majestueux fils de Saint-Louis, bonsoir
les voisins!... Ah a, Fifi, tu n'as donc plus de langue?

--J'avoue..., balbutia Lecoq.

--Tu as tort! il vaut toujours mieux nier.

--Votre maladie qui semblait mortelle...

--Ah! fit le vieillard tristement, c'est un bien mauvais rhume, va, et
je vais partir pour les eaux de Bagnres; veux-tu m'accompagner?

--Certes, fit Lecoq, qui se retrouvait peu  peu, mais o en
sommes-nous, matre? les autres...

--Quels autres?

--Tous ceux qui taient dans votre chambre?

--Il fait trop froid, dit le colonel, pour que nous allions nous
promener au jardin; mais j'ai ide qu'il s'y passe quelque chose
d'intressant. Nous pouvons bien perdre cinq minutes, car Fanchette ne
rentrera pas de sitt. Donne-moi ton bras et prends la bougie.

Il s'appuya sur Lecoq familirement et ajouta d'un air pntr en
quittant la chambre de la comtesse Corona:

--Ces polissons-l me devaient tout. Ce qui perd les hommes, c'est
l'ingratitude... et toi, l'Amiti, qui es un garon d'intelligence, tu
dois bien comprendre que leur complot tait bte comme un chou! Il n'y a
pas plus de trsor dans le secrtaire de ma petite Fanchette que dans le
coin de mon oeil. Ah! ah! le trsor! nous sommes riches, mon minet, plus
riches encore qu'ils ne le croyaient, mais notre richesse est bien
garde, va, et le gilet de flanelle qui est entre ma chemise et ma peau
n'en sait pas plus long que vous au sujet du trsor! Il s'arrta et
regarda Lecoq en dessous.

--C'est comme pour le secret, vois-tu, reprit-il en baissant la voix, le
grand secret des frres de la Merci. Il existe, profond comme la mer et
haut comme une montagne; mais les bons petits curieux de ta sorte, quand
ils croient mettre la main dessus, trouvent une pince de cendres, un
clat de rire moqueur... le rire de papa, eh! mon bijou, qui leur dit
_nant_ dans toutes les langues vivantes et mortes, car ce vieux
Pre--tous sait beaucoup de langues, et il ne veut pas plus livrer son
secret que son trsor.

On tait dans la chambre du mariage; le colonel jeta un regard satisfait
sur son lit d'abord, puis sur l'autel dress.

--Dis donc, l'Amiti, fit-il tout  coup, as-tu lu les tragdies de M.
Ducis?... Non, tu n'aimes pas beaucoup la littrature. M. Ducis tait un
pote du temps de l'Empire qui rabobinait des auteurs anglais et qui
prenait la peine de faire trois ou quatre dnouements pour chacune de
ses tragdies. Je ne suis pas de l'Acadmie, mais je fais un peu comme
M. Ducis: mon premier dnouement n'allait pas mal, c'tait le mariage et
rien avec.

Je runissais tous ceux qui avaient vu de trop prs nos affaires, dans
un seul tas et je leur chantais: Allez-vous-en, gens de la noce! avec
Coyatier au piano. Mais j'ai eu vent de vos petites menes, et mon
dnouement a tourn... Ouvre la fentre, tout doucement, car il ne faut
pas qu'on l'entende.

Ils avaient continu de marcher; ils taient dans cette pice, dont la
porte faisait face  celle de la comtesse et o Coyatier avait attendu
jusqu'au dpart de Francesca Corona.

La fentre de cette chambre donnait sur le jardin; Lecoq en tourna
l'espagnolette et regarda au-dehors.

--Ils sont l, dit-il en se rejetant en arrire.

--Chut! fit le colonel, pas si haut. Diable! Ils sont l tous bien
vivants, n'est-ce pas? C'est une drle de fillette, et l'amour a le nez
plus fin qu'un procureur du roi. Elle n'a pas cru un seul instant  la
culpabilit de son lieutenant... un beau brin de gars, n'est-ce pas,
l'Amiti?

Il avait souffl lui-mme la lumire et se penchait  la fentre
ouverte.

Immdiatement au-dessous de lui, dans le jardin trs troit et dont les
bosquets dpouills laissaient voir le mur bordant la rue des Moineaux,
un groupe s'empressait autour de la marquise vanouie.

La tte de la bonne dame reposait sur les genoux du vieux Germain, assis
par terre dans la neige, et maman Lo, agenouille, avait encore ses
deux pistolets  la main.

Lecoq demanda tout bas:

--O est le marchef?

--Il prpare la chaise de poste, rpliqua le colonel.

--Alors, la chose se fera en route? Le colonel soupira.

--Les trois pauvres amis que nous pleurons, murmura-t-il, ont sauv tout
ce petit monde-l. Je regrette un peu mon premier dnouement.

--Mais, objecta Lecoq, Mlle d'Arx connat le mmoire de son frre, et
les autres...

--Tiens! interrompit le colonel au lieu de rpondre, voil cette chre
marquise qui reprend ses sens. Nous ne les verrons pas monter en
voiture, mais ce sera tout comme. Au fond, tu le sais bien, j'ai horreur
de la violence, et j'ai bien vu qu'il ne fallait pas compter cette fois
sur le marchef. Qu'est-ce que nous voulons? payer la loi et rester
tranquilles. La fuite du lieutenant paye la loi puisqu'il va tre
condamn par contumace. Nous vitons ainsi les dbats en cour d'assises,
o nous aurions pu trouver quelque jur moins retors, c'est--dire moins
aveugle que M. Perrin-Champein... D'un autre ct, cette mme
condamnation tera au lieutenant toute ide de retour.

--Alors, dit Lecoq, qui ne pouvait revenir de son tonnement, vous les
laissez partir?

--Je les fais partir, rectifia le vieillard, tous ensemble, pour
l'Amrique du Sud.

--Prenez garde! s'cria Lecoq, Mlle d'Arx a jur de venger son pre et
son frre!

--C'est fait, rpliqua le colonel. Voil ce qui m'a dcid.

Et comme son compagnon l'interrogeait du regard, il ajouta en riant:

--Drle de fillette! je la connais mieux que vous. Elle aime son Maurice
comme une folle, mais elle a risqu la vie de son Maurice pour se
venger. Une vraie Corse! qui a ensorcel Coyatier! Tout ce que j'ai pu
obtenir du marchef, qui travaillait pour moi en mme temps que pour
elle, c'est de la tromper sur le nombre des pices de gibier abattues
pour son compte.  l'heure qu'il est, dans sa pense, il n'y a plus
d'Habits Noirs. Elle a compt les rles comme toi; elle nous croit tous
extermins. coute et regarde!

Dans le jardin, maman Lo relevait la marquise et lui disait:

--Oui, saqudi! je suis du voyage, en qualit de gendarme, mais pas
pour rester indfiniment avec les deux chris. Je les gnerais, c'est
vous qui serez la vraie mre.

En ce moment, des pas prcipits se firent entendre et Coyatier sortit
d'un massif.

Sa main tendue montra la porte de derrire, par o Samuel, le docteur en
droit et M. de Saint-Louis avaient fait dessein de se retirer avec la
fameuse cassette.

--La chaise de poste est l qui attend, dit-il, en route! Valentine jeta
ses deux bras autour du cou de Maurice et le pressa passionnment contre
son coeur.

--Je ne t'appartenais pas tout entire avant d'tre venge, dit-elle,
viens, nous ne reverrons jamais la France o cette horrible accusation
pse sur toi, mais nos enfants seront Franais, et tu leur montreras
quelque jour le chemin qui mne  la patrie!

--As-tu compris, l'Amiti? demanda le colonel en riant bonnement, d'ici
que leurs petits reviennent, nous avons du temps devant nous.

On entendit bientt la chaise de poste rouler sur les pavs de la rue.

Le jardin tait silencieux et vide.

Le vieillard restait seul  la fentre. Un rayon de lune jouait parmi
ses cheveux blancs et mettait  son front des reflets tranges.

Lecoq le regardait avec une superstitieuse terreur.

Quand on cessa d'entendre le bruit des roues, le Matre des Habits Noirs
sembla sortir de sa rverie.

--Il faut que ma petite Fanchette dorme dans son lit cette nuit, dit-il,
 ton ouvrage, l'Amiti! nos trois excellents confrres t'attendent.

Lecoq essuya la sueur froide qui baignait son front; le colonel lui
caressa la joue doucement et ajouta:

--Connais-tu quelqu'un qui puisse faire du bon Louis XVII? J'ai une
affaire en vue, ce sera la dernire,  moins que pourtant...

Il s'arrta et se prit  rire tout bas.

--Figure-toi, dit-il, que j'ai eu un drle de rve hier. Je me voyais
dans cent ans d'ici et je disais  quelqu'un dont le pre n'est pas
encore n, mais qui avait dj la barbe grise: il y a deux choses
immortelles: le _bien_ qui est Dieu, et moi qui suis le _mal_.






End of the Project Gutenberg EBook of Maman Lo, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAMAN LO ***

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