The Project Gutenberg EBook of Pricls, by William Shakespeare

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Title: Pricls
       Tragdie

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: September 9, 2006 [EBook #19228]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRICLS ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 5
    Le roi Lear--Cymbeline.
    La mchante femme mise  la raison.
    Peines d'amour perdues--Pricls

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================




                              PRICLS

                              TRAGDIE




NOTICE SUR PRICLS


Si cette trange tragdie doit tre range parmi les productions de
Shakspeare[1], il est incontestable qu'elle appartient, et  la jeunesse
du pote, et  l'enfance de l'art. Malone ne croit pas qu'il existe en
anglais une pice plus incorrecte, plus dfectueuse, et par la
versification, et par l'invraisemblance du plan gnral. Le hros, vrai
coureur d'aventures, voyage continuellement. Un acte entier se passe
dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est mme une scne qui indigne
tellement un commentateur (je crois que c'est Steevens), qu'il dclare
qu'un des personnages mriterait le fouet, et que l'autre, tout roi
qu'il est, devrait tre renvoy dans les coulisses  coups de pied. Il
est ncessaire cependant pour l'histoire de l'art de faire connatre ses
premiers efforts, et, pour l'histoire du got, d'apprcier ces bauches
informes qui taient applaudies chaque soir, dans leur temps, et
imprimes in-4, comme _Pricls_, avec le titre d'_admirable tragdie_.
On se demandera peut-tre aussi comment, dans ces poques arrires o
une grange servait souvent de salle, on pouvait reprsenter des pices
d'une excution aussi difficile que _Pricls_, dont la plus grande
partie du dernier acte se passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les
machinistes de notre opra moderne seraient peut-tre eux-mmes
embarrasss pour figurer la scne o le dveloppement de l'action
transporte ses personnages. Il faut croire que l'imagination
complaisante du spectateur se prtait  la licence du pote, et voyait
sur le thtre ce qui n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forts,
etc.

[Note 1: Le docteur Malone, qui avait d'abord t d'un avis contraire,
avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que _Pricls_ a t
seulement revu et corrig par Shakspeare. Plusieurs scnes entires sont
videmment de lui.]

L'histoire sur laquelle est fonde la tragdie de _Pricls_, dit
Malone, auquel nous empruntons ces dtails, est d'une antiquit recule;
on la trouve dans un livre jadis trs-populaire, intitul _Gesta
Romanorum_, crit,  ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents ans;
elle est galement raconte par le vieux Gower, dans sa _Confessio
amantis_, livre VIII. Il existe en franais un ancien roman sur le mme
sujet, intitul _le roi Apollyn de Thyr_, par Robert Copland. Mais
puisque l'auteur de _Pricls_ a introduit Gower dans sa pice, il est
tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce pote dont
il a mme videmment emprunt plusieurs expressions.

Steevens cite plusieurs autres histoires de Pricls, tantt appel roi,
tantt prince, et plus souvent Apollonius que Pricls: nous ne
donnerons que les titres de trois traductions franaises, en faisant
observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-mme aux
potes dramatiques.

1 _La chronique d'Apollyn, roy de Thyr_, in-4. Genve, sans date.

2 _Plaisante et agrable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en
Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet_, in-8, Paris,
1530.

3 Dans le septime volume des _Histoires tragiques_ de Franois
Bellefort: _Accidents divers advenus  Apollonie, roy des Tyriens; ses
malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse de
tous ensemble_.




PERSONNAGES

ANTIOCHUS, roi d'Antioche.
PRICLS, prince de Tyr.
HLICANUS, | seigneurs de Tyr.
ESCANS,   |
SIMONIDE, roi de Pentapolis[2].
CLON, gouverneur de Tharse.
LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylne.
CRIMON, seigneur d'phse.
THALIARD, seigneur d'Antioche.
PHILMON, valet de Crimon.
LONIN, valet de Dionysa.
UN MARCHAL.
UN ENTREMETTEUR et SA FEMME.
BOULT, leur valet.
GOWER, personnage du choeur.
LA FILLE D'ANTIOCHUS.
THAISA, fille de Simonide.
DIONYSA, femme de Clon.
MARINA, fille de Pricls et de Thasa.
LYCHORIDA, nourrice de Marina.
DIANA.

[Note 2: Ville imaginaire.]

Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates, pcheurs,
messagers, etc.

La scne se passe dans diverses contres.




                           ACTE PREMIER


Devant le palais d'Antiochus.--Des ttes sont disposes sur les
remparts.

_Entre_ GOWER.


GOWER.--Le vieux Gower renat de ses cendres pour rpter une ancienne
histoire; se soumettant de nouveau aux infirmits de l'homme pour
charmer vos oreilles, et amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chant la
veille des ftes: des seigneurs et des dames le lisaient alors comme
rcration: son but est de rendre le monde plus vertueux; _et quo
antiquius eo metius_. Si vous, qui tes ns dans ces temps modernes o
l'esprit est plus cultiv, vous acceptiez mes vers, si le chant d'un
vieillard pouvait vous donner quelque plaisir, je dsirerais jouir
encore de la vie pour la consumer pour vous, comme la flamme d'une
torche.

La ville que vous voyez fut btie par Antiochus le Grand, pour tre sa
capitale; c'est la plus belle cit de la Syrie. (Je rpte ce que dit
mon auteur.) Ce monarque prit une pouse qui en mourant laissa une fille
si aimable, si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel l'et
comble de tous ses dons. Le pre conut de l'amour pour elle, et la
provoqua  l'inceste. Pre coupable! engager son enfant  faire le mal,
c'est ce que nul ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que
ce qu'ils avaient commenc n'tait pas un pch. La beaut de cette
fille criminelle fit accourir plusieurs princes pour la demander en
mariage et jouir de ses charmes. Pour la garder et loigner d'elle les
autres hommes, le pre dclara, par une loi, que celui qui la voudrait
pour sa femme devinerait une nigme sous peine de la vie. Plusieurs
prtendants moururent pour elle, comme l'attestent les ttes exposes 
vos regards: ce qui suit va tre soumis au jugement de vos yeux, et je
leur demande de l'indulgence pour ce spectacle.

(Il sort.)


SCNE I

Antioche.--Appartement du palais.

ANTIOCHUS _entre avec_ PRICLS _et sa suite_.


ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous tes instruit du danger de ce que
vous osez entreprendre.

PRICLS.--Oui, Antiochus, et mon me, enhardie par la gloire qui
l'attend, compte pour rien la mort que je risque.

(Musique.)

ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, pare comme une fiance, et digne des
embrassements de Jupiter lui-mme. A sa naissance (o prsida Lucine),
la nature la combla de ses dons; et toutes les plantes s'assemblrent
pour runir en elle leurs diffrentes perfections.

(Entre la fille d'Antiochus.)

PRICLS.--Voyez-la venir, pare comme le printemps. Les grces sont ses
sujettes, et sa pense, reine des vertus, dispense la gloire aux
mortels. Son visage est le livre des louanges, o l'on ne lit que de
rares plaisirs, comme si le chagrin en tait expuls pour toujours, et
que la colre farouche ne pt jamais tre la compagne de sa douceur. O
vous, dieux qui me crtes homme et sujet de l'amour, vous qui avez
allum dans mon sein le dsir de goter le fruit de cet arbre cleste ou
de mourir dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de vos
volonts, que je puisse obtenir cette flicit infinie.

ANTIOCHUS.--Prince Pricls....

PRICLS.--Qui voudrais tre fils du grand Antiochus.

ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespride avec ses fruits d'or
qu'il est dangereux de toucher, car des dragons qui donnent la mort sont
l pour t'effrayer. Son visage, comme le ciel, t'invite  contempler une
gloire inestimable  laquelle le mrite seul peut prtendre, tandis que
tout ton corps doit mourir par l'imprudence de ton oeil, si le mrite te
manque. Ces princes jadis fameux, amens ici comme toi par la renomme,
et rendus hardis par le dsir, avec leur langue muette et leurs ples
visages qui n'ont d'autres linceuls que ce champ d'toiles,
t'avertissent qu'ils ont pri martyrs dans la guerre de Cupidon. Leurs
joues mortes te dissuadent de te jeter dans le pige invitable de la
mort.

PRICLS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris  ma nature mortelle
 se connatre et tu prpares mon corps  ce qu'il sera un jour, par la
vue de ces objets hideux. Car le souvenir de la mort devrait tre comme
un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un souffle: s'y fier
est une erreur. Je ferai donc mon testament; et comme font ces malades
qui connaissent le monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur,
ne tiennent plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je te lgue
donc une heureuse paix  toi et  tous les hommes vertueux, comme
devraient l'tre tous les princes: je laisse mes richesses  la terre
d'o elles sont sorties.--Et  vous (_ la fille d'Antiochus_) la pure
flamme de mon amour.--Ainsi prpar au voyage de la vie ou de la mort,
j'attends le coup fatal, Antiochus, et je mprise tous tes avis.

ANTIOCHUS.--Lis donc cette nigme: si tu ne l'expliques pas, la loi veut
que tu prisses comme ceux qui sont devant toi.

LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu tre heureux!
En tout, sauf en cela, je te souhaite du bonheur.

PRICLS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans la lice, et je ne
demande conseil qu' ma fidlit et  mon courage.

(Il lit l'nigme.)

        Je ne suis pas une vipre, et cependant je me nourris
        De la chair de la mre qui m'engendra:
        Je cherchai un poux, et dans ma recherche
        Je le trouvai dans un pre.
        Il est pre, fils et tendre poux;
        Moi, je suis mre, femme, et cependant sa fille.
    Comment toutes ces choses peuvent-elles tre en deux personnes?
        Si tu veux vivre, devine-le.

Triste alternative de cette dernire ligne! Mais,  vous, puissances qui
avez donn au ciel d'innombrables yeux pour voir les actions des hommes,
pourquoi n'obscurcissent-ils pas sans cesse leurs regards, si ce que je
viens de lire en plissant est vritable? (_Il prend la main de la
princesse_.) Beau cristal de lumire, je vous aimais et vous aimerais
encore si cette noble cassette ne contenait pas le crime; mais je dois
vous dire....--Ah! mes penses se rvoltent, car il n'est pas honnte
homme celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la porte.
Vous tes une belle viole, et vos sens en sont les cordes. Touche par
une main lgitime, votre harmonie ferait abaisser les cieux et rendrait
les dieux attentifs. Mais touche avant votre temps, c'est l'enfer seul
que vos sons discordants rjouissent.--En bonne conscience... je renonce
 vous.

ANTIOCHUS.--Prince Pricls, ne la touchez pas, sous peine de perdre la
vie. C'est un point aussi dangereux pour vous que le reste. D'aprs
notre loi, votre temps est expir: ou devinez, ou subissez votre
sentence.

PRICLS.--Grand roi, peu de personnes aiment  entendre citer les
crimes qu'ils aiment  commettre; ce serait vous outrager que de
m'expliquer davantage. Celui qui a le registre de tout ce que font les
monarques agit plus srement en le tenant ferm qu'ouvert. L, le vice
qu'on dnonce est comme le vent errant, qui, pour se rpandre au loin,
jette de la poussire aux yeux des hommes, et la fin de cela c'est que
le vent passe, et que la vue malade s'claircit. Arrter le vent leur
serait funeste. La taupe aveugle pousse des monticules arrondis vers le
ciel, pour dire que la terre est opprime par les crimes de l'homme; le
pauvre animal est puni de mort pour cela. Les rois sont les dieux de la
terre. Dans le vice, leur volont est leur loi. Si Jupiter s'gare, qui
osera dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... Et il
convient d'touffer ce qui deviendrait pire encore, si on le
connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; permettez  ma langue
d'aimer ma tte.

ANTIOCHUS,  _part_.--Que n'ai-je sa tte en mon pouvoir? Il a trouv le
sens de l'nigme.--Mais je vais user de ruse avec lui. (_Haut_.) Jeune
prince de Tyr, quoique, par la teneur de notre dit svre, votre
explication tant fausse, nous puissions procder  votre supplice,
cependant l'esprance que nous inspire votre belle jeunesse nous fait
prendre une autre rsolution. Nous vous accordons encore quarante jours
de rpit. Si au bout de ce terme notre secret est connu, cette clmence
prouvera le plaisir que nous aurons  vous agrer pour notre fils.
Jusqu'alors vous serez trait comme il convient  notre honneur et 
votre mrite.

(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)

PRICLS.--Comme la courtoisie voudrait dguiser le crime! Tout ce que
je vois n'est que l'acte d'un hypocrite qui n'a de bon que ce qu'il
laisse voir au dehors. S'il tait vrai que j'eusse mal interprt
l'nigme, tu ne serais pas assez coupable pour te livrer  l'inceste:
tandis que tu es  la fois un pre et un fils par ton coupable commerce
avec ton enfant qui devait faire la joie d'un poux et non d'un pre, ta
fille ne serait pas condamne  dvorer la chair de sa mre, en
souillant la couche maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se
nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. Antiochus,
adieu! La sagesse me dit que ceux qui ne rougissent pas d'actions plus
noires que la nuit ne ngligeront rien pour les drober  la lumire! Un
crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit de prs la
luxure, comme la flamme la fume. Le crime tient dans sa main la
trahison, le poison et un bouclier pour carter la honte. De peur que ma
vie ne soit sacrifie  votre honneur, je veux viter le danger par la
fuite.

(Il sort.)

(Antiochus rentre.)

ANTIOCHUS.--Il a trouv le mot de l'nigme, il trouvera la mort. Il ne
faut pas le laisser vivre pour proclamer mon infamie et pour dire au
monde le crime rvoltant qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure
donc, et que sa mort sauve mon honneur. Hol! quelqu'un!

(Thaliard entre.)

THALIARD.--Votre Majest m'appelle-t-elle?

ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident des secrets de
mon coeur: ta fidlit fera ton avancement.--Thaliard, voici du poison
et voici de l'or; nous hassons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il
ne t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, cela
suffit-il?

THALIARD.--Sire, cela suffit.

(Entre un messager.)

ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous pourquoi tu te
htes tant.

LE MESSAGER.--Sire, le prince Pricls a pris la fuite.

(Il sort.)

ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole aprs lui, et, comme un trait lanc
par un archer habile, atteins le but que ton oeil a vis. Ne reviens que
pour nous dire: Le prince Pricls est mort.

THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement  la porte de mon
pistolet, je le tiens pour mort. Adieu donc.

(Il sort.)

ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu' ce que Pricls soit mort, mon
coeur ne pourra secourir ma tte.

(Il sort.)


SCNE II

Tyr.--Un appartement du palais.

PRICLS, HLICANUS _et autres seigneurs_.


PRICLS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi ce poids accablant
de penses? Triste compagne, la sombre mlancolie est chez moi une chose
si habituelle qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit
paisible (tombe o devrait dormir tout chagrin) qui puisse m'apporter le
repos. Ici les plaisirs courtisent mes yeux, et mes yeux les vitent, et
le danger que je craignais est prs d'Antiochus dont le bras semble trop
court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer mon me,
ni l'loignement du pril ne peut me consoler. Telles sont ces passions
qui, nes d'une fatale terreur, sont entretenues par l'inquitude. Ce
qui n'tait jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est chang
en prcaution contre ce qui peut arriver encore. Voil ma position. Le
grand Antiochus (contre lequel je ne puis lutter, puisque vouloir et
agir sont pour lui mme chose) croira que je parlerai lors mme que je
lui jurerai de garder le silence. Il ne me servira gure de lui dire que
je l'honore, s'il souponne que je puis le dshonorer; il fera tout pour
touffer la voix qui pourrait le faire rougir; il couvrira la contre de
troupes ennemies et dploiera un si terrible appareil de guerre que mes
tats perdront tout courage; mes soldats seront vaincus avant de
combattre, et mes sujets punis d'une offense qu'ils n'ont pas commise.
C'est mon inquitude pour eux et non une crainte goste (je ne suis que
comme la cime des arbres qui protge les racines qui l'avoisinent), qui
fait languir mon corps et mon me. Je suis puni mme avant qu'Antiochus
m'ait attaqu.

PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent votre auguste
coeur.

SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur jusqu' votre
retour.

HLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez parler l'exprience.
Ils abusent le roi, ceux qui le flattent. La flatterie est le soufflet
qui enfle le crime. Celui qu'on flatte n'est qu'une tincelle  laquelle
le souffle de la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que les
remontrances respectueuses conviennent aux rois; car ils sont hommes, et
peuvent se tromper. Quand le seigneur Clin vous annonce la paix il vous
flatte, et dclare la guerre  votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou
flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre beaucoup plus bas
que mes genoux.

PRICLS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port pour examiner
nos vaisseaux et nos munitions, et puis revenez. (_Les seigneurs
sortent_.)--Hlicanus, toi, tu m'as mu. Que vois-tu sur mon front?

HLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable.

PRICLS.--Si le front courrouc des princes est si redout, comment
as-tu os allumer la colre sur le mien?

HLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder le ciel qui les
nourrit?

PRICLS.--Tu sais que je suis matre de ta vie.

HLICANUS, _flchissant le genou_.--J'ai moi-mme aiguis la hache, vous
n'avez plus qu' frapper.

PRICLS.--Lve-toi; je t'en prie, lve-toi; assieds-toi. Tu n'es pas un
flatteur, je t'en remercie; et que le ciel prserve les rois de fermer
l'oreille  ceux qui leur rvlent leurs fautes. Digne conseiller et
serviteur d'un prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet,
que veux-tu que je fasse?

HLICANUS.--Supportez avec patience les maux que vous vous attirez
vous-mme.

PRICLS.--Tu parles comme un mdecin. Hlicanus, tu me donnes une
potion que tu tremblerais de recevoir toi-mme. coute-moi donc: je fus
 Antioche, o, comme tu sais, au pril de ma vie, je cherchais une
beaut clbre qui pt me donner une postrit, cette arme des princes
qui fait la joie des sujets. Son visage fut pour mes yeux au-dessus de
toutes les merveilles; le reste, coute bien, tait aussi noir que
l'inceste. Je dcouvris le sens d'une nigme qui faisait la honte du
pre coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu de me
menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre quand les tyrans semblent
vous caresser. Cette crainte m'assaillit tellement que je pris la fuite
 la faveur du manteau de la nuit qui me protgea. Arriv ici, je
songeais  ce qui s'tait pass,  ce qui pourrait s'ensuivre. Je
connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes des tyrans, au lieu
de diminuer, augmentent plus vite que leurs annes. Et s'il venait 
souponner (ce qu'il souponne sans doute) que je puis apprendre au
monde combien de nobles princes ont pri pour le secret de son lit
incestueux, afin de se dbarrasser de ce soupon, Antiochus couvrirait
cette contre de soldats, sous prtexte de l'outrage que je lui ai fait;
et tous mes sujets, victimes de mon offense, si c'en est une,
prouveraient les coups de la guerre qui n'pargne pas l'innocence:
cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre, toi qui me
blmes)....

HLICANUS.--Hlas! seigneur.

PRICLS.--Voil ce qui bannit le sommeil de mes yeux, le sang de mon
visage; voil ce qui remplit mon coeur d'inquitudes, quand je pense aux
moyens d'arrter cette tempte avant qu'elle clate. Ayant peu d'espoir
de prvenir ces malheurs, je croyais que le coeur d'un prince devait les
pleurer.

HLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez permis de parler, je
vous parlerai franchement. Vous craignez Antiochus, et vous n'avez pas
tort; on peut craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou une
trahison cache, attentera  votre vie. C'est pourquoi, seigneur,
voyagez pendant quelque temps, jusqu' ce que sa rage et sa colre
soient oublies, ou que le destin ait tranch le fil de ses jours.
Laissez-nous vos ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus
fidlement la lumire que je vous servirai.

PRICLS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait empiter sur mes
droits en mon absence?

HLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre qui nous donna
naissance.

PRICLS.--Tyr, adieu donc; et je me rends  Tharse, j'y recevrai de tes
nouvelles et je me conduirai d'aprs tes lettres. Je te confie le soin
que j'ai toujours eu et que j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est
assez puissante pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te
demande pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en violer un en
violera bientt deux. Mais, dans nos diffrentes sphres, nous vivrons
avec tant de sincrit, que le temps ne donnera par nous aucune preuve
nouvelle de cette double vrit. Tu t'es montr sujet loyal, et moi bon
prince.

(Ils sortent.)


SCNE III

Tyr.--Un vestibule du palais.

_Entre_ THALIARD.


THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il me faut tuer le
roi Pricls; et si j'y manque, je suis sr d'tre tu  mon retour.
C'est dangereux. Allons, je m'aperois qu'il fut sage et prudent, celui
qui, invit  demander ce qu'il voudrait  un roi, lui demanda de n'tre
admis  la confidence d'aucun de ses secrets. Je vois bien qu'il avait
raison; car si un roi dit  un homme d'tre un coquin, il est oblig de
l'tre par son serment. Silence. Voici les seigneurs de Tyr.

(Hlicanus entre avec Escans et autres seigneurs.)

HLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de Tyr, de faire
d'autres questions sur le dpart de votre roi. Cette commission, marque
de son sceau, qu'il m'a laisse, dit assez qu'il est parti pour un
voyage.

THALIARD, _ part_.--Quoi! le roi est parti?

HLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage, comme il est parti sans
prendre cong de vous, je vous donnerai quelques claircissements. tant
 Antioche...

THALIARD, _ part_.--Que dit-il d'Antioche?

HLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit de l'ombrage
contre lui, ou du moins Pricls le crut; et, craignant de s'tre tromp
ou d'avoir commis quelque faute, il a voulu montrer ses regrets en se
punissant lui-mme, et il s'est mis sur un vaisseau o sa vie est
menace  chaque minute.

THALIARD, _ part_.--Allons, je vois que je ne serai pas pendu, quand je
le voudrais; mais, puisqu'il est parti, le roi sera charm qu'il ait
chapp aux dangers de la terre pour prir sur
mer.--Prsentons-nous.--Salut aux seigneurs de Tyr.

HLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de la part d'Antiochus.

THALIARD.--Je suis charg par lui d'un message pour le prince Pricls;
mais depuis mon arrive, ayant appris que votre matre est parti pour de
lointains voyages, mon message doit retourner l d'o il est venu.

HLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous le demander, puisqu'il
est adress  notre matre et non  nous; cependant, avant de vous
laisser partir, nous dsirons vous fter  Tyr, comme ami d'Antiochus.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.

CLON _entre avec_ DIONYSA _et une suite_.


CLON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour essayer, par le rcit
des malheurs des autres, d'oublier les ntres?

DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de l'teindre; car
celui qui abat les collines trop hautes ne fait qu'en lever de plus
hautes encore. O mon malheureux pre! telles sont nos douleurs: ici,
nous ne ferons que les sentir et les voir avec des yeux humides;
semblables  des arbres, si on les monde, elles croissent davantage.

CLON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de nourriture, et qui ne
le dit pas? Peut-on cacher sa faim jusqu' ce qu'on en meure? Nos
langues et nos chagrins font retentir notre douleur jusque dans les
airs, nos yeux pleurent jusqu' ce que nos poumons fassent entendre un
son plus bruyant encore, afin que, si les cieux dorment pendant que
leurs cratures sont dans la peine, ils puissent tre appels  leur
secours. Je parlerai donc de nos anciennes infortunes; et quand les
paroles me manqueront, aide-moi de tes larmes.

DIONYSA.--Je ferai de mon mieux,  mon pre!

CLON.--Tharse, que je gouverne, cette cit sur laquelle l'abondance
versait tous ses dons; cette cit, dont les richesses se rpandaient par
les rues, dont les tours allaient embrasser les nuages; cette cit,
l'tonnement continuel des trangers, dont les habitants taient si
pars de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les uns aux
autres; car leurs tables taient servies moins pour satisfaire la faim
que le coup d'oeil, toute pauvret tait mprise, et l'orgueil si grand
que le nom d'aumne tait devenu odieux...

DIONYSA.--Cela est trop vrai.

CLON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais dlicats, que
nagure la terre, la mer et l'air ne pouvaient contenter malgr
l'abondance de leurs dons, sont maintenant privs de tout; ces palais,
qui, il y a deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer
leur got, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir le morceau de pain
qu'ils mendient. Ces mres, qui, pour amuser leurs enfants, ne croyaient
pas qu'il y et rien d'assez rare, sont prtes maintenant  dvorer ces
petits tres chris qu'elles aimaient. Les dents de la faim sont si
cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort pour savoir qui des
deux mourra le premier pour prolonger la vie de l'autre. Ici pleure un
poux, et l sa compagne; on voit tomber des foules entires, sans avoir
la force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vrit?

DIONYSA.--Notre pleur et nos yeux enfoncs l'attestent.

CLON.--Que les villes qui se dsaltrent  la coupe de l'abondance, et
 qui elle prodigue les prosprits, coutent nos plaintes au milieu de
leurs banquets! le malheur de Tharse peut tre un jour leur partage.

(Un seigneur entre.)

LE SEIGNEUR.--O est le gouverneur?

CLON.--Ici. Dclare-nous les chagrins qui t'amnent ici avec tant de
hte; car l'esprance est trop loin pour que ce soit elle que nous
attendions.

LE SEIGNEUR.--Nous avons signal sur la plage voisine une flotte qui
fait voile ici.

CLON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais sans amener un
hritier prt  lui succder. Quelque nation voisine, prenant avantage
de notre misre, a arm ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme
dj nous le sommes, et faire de nous sa conqute sans se soucier du peu
de gloire qu'elle en recueillera.

LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car leurs pavillons
blancs dploys annoncent la paix, et nous promettent plutt des
sauveurs que des ennemis.

CLON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que l'apparence la plus
flatteuse est aussi la plus trompeuse. Mais advienne que pourra;
qu'avons-nous  craindre? la tombe est basse et nous en sommes  moiti
chemin. Va dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons ici
pour savoir ce qu'il veut faire, d'o il vient, et ce qu'il veut.

LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.

(Il sort.)

CLON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix qu'il nous
apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors d'tat de rsister.

(Entre Pricls avec sa suite.)

PRICLS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, nous a-t-on dit;
que nos vaisseaux et nos guerriers ne soient pas comme un signal allum
qui pouvante vos yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu' Tyr,
et nous avons appris la dsolation de votre ville: nous ne venons point
ajouter  vos larmes, mais les tarir; et nos vaisseaux, que vous
pourriez croire remplis comme le cheval de Troie, de combattants prts 
tout dtruire, ne sont pleins que de bl pour vous procurer du pain, et
rendre la vie  vos corps puiss par la famine.

TOUS.--Que les dieux de la Grce vous protgent, nous prierons pour
vous.

PRICLS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons point vos
respects, mais votre amour, et un port pour nous, nos navires et notre
suite.

CLON.--Si ce que vous demandez vous tait jamais refus, si jamais
quelqu'un de nous tait seulement ingrat en pense, quand ce seraient
nos femmes, nos enfants, ou nous-mmes, que la maldiction du ciel et
des hommes les punisse de leur lchet! mais jamais pareille chose
n'aura lieu; jusque-l du moins, vous tes le bienvenu dans notre ville
et dans nos maisons.

PRICLS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici quelque temps dans
les ftes jusqu' ce que nos toiles daignent nous sourire de nouveau.

FIN DU PREMIER ACTE.




                            ACTE DEUXIME

_Entre_ GOWER.


GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraner sa fille 
l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux se rendre
respectable par ses actions et ses paroles. Tranquillisez-vous donc,
jusqu' ce qu'il ait chapp  la ncessit. Je vous montrerai comment
ceux qui, supportant l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent
une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma bndiction est
encore  Tharse o chacun coute ce qu'il dit comme chose sacre, et,
pour terniser le souvenir de ses bienfaits, lui dcerne une statue
d'or; mais d'autres nouveauts vont tre reprsentes sous vos yeux:
qu'ai-je besoin de parler?--_(Spectacle muet_.--_Pricls entre par une
porte, parlant  Clon, qui est accompagn d'une suite; par une autre
porte entre un messager avec une lettre pour Pricls; Pricls montre
la lettre  Clon, ensuite il donne une rcompense au messager. Clon et
Pricls sortent chacun de leur ct_.)--Le bon Hlicanus est rest 
Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un frelon. Tous ses
efforts tendent  tuer les mauvais et  faire vivre les bons. Pour
remplir les instructions de son prince, il l'informe de tout ce qui
arrive  Tyr, et lui apprend que Thaliard tait venu avec l'intention
secrte de l'assassiner, et qu'il n'tait pas sr pour lui de rester
plus longtemps  Tharse. Pricls s'est embarqu de nouveau sur les
mers, si souvent fatales au repos de l'homme; le vent commence 
souffler, le tonnerre et les flots font un tel tapage que le vaisseau
qui aurait d lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon
prince ayant tout perdu est port de cte en cte par les vagues; tout
l'quipage a pri, lui seul s'chappe; enfin la fortune, lasse d'tre
injuste, le jette sur un rivage; il aborde, heureusement le voici.
Excusez le vieux Gower de n'en pas dire davantage, il a t dj assez
long.

(Il sort.)


SCNE I

Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.

PRICLS _entre tout mouill_.


PRICLS.--Apaisez votre colre, toiles furieuses du ciel; vent, pluie
et tonnerre, souvenez-vous que l'homme mortel n'est qu'une substance qui
doit vous cder, et je vous obis comme ma nature le veut. Hlas! la mer
m'a jet sur les rochers, aprs m'avoir transport sur ses flots de
rivage en rivage et ne me laissant d'autre pense que celle d'une mort
prochaine. Qu'il suffise  votre puissance d'avoir priv un prince de
toute sa fortune; repouss de cette tombe humide, tout ce qu'il demande
c'est de mourir ici en paix.

(Entrent trois pcheurs.)

PREMIER PCHEUR.--Hol! Pilch.

SECOND PCHEUR.--Hol! viens et apporte les filets.

PREMIER PCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!

TROISIME PCHEUR.--Que dites-vous, matre?

PREMIER PCHEUR.--Prends garde  ce que tu fais; viens, ou j'irai te
chercher avec un croc.

TROISIME PCHEUR.--En vrit, matre, je pensais  ces pauvres gens qui
viennent de faire naufrage  nos yeux, tout  l'heure.

PREMIER PCHEUR.--Hlas! pauvres mes! cela me dchirait le coeur,
d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous adressaient quand nous avions
peine  nous sauver nous-mmes.

TROISIME PCHEUR.--Eh bien! matre, ne l'avais-je pas dit en voyant ces
marsouins[3] bondir. On dit qu'ils sont moiti chair et moiti poisson.
Le diable les emporte! ils ne paraissent jamais que je ne pense  tre
noy; matre, je ne sais pas comment font les poissons pour vivre dans
la mer.

[Note 3: Le docteur Malone considre ce pronostic comme une superstition
des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second voyage aux mers du
Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour du vaisseau annonaient
toujours un grand coup de vent.]

PREMIER PCHEUR.--Eh! comme les hommes  terre: les gros mangent les
petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu' une baleine,
qui se joue et chasse devant elle les pauvres fretins pour les dvorer
d'une bouche. J'ai entendu parler de semblables baleines  terre, qui
ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient aval toute la paroisse,
glise, clochers, cloches et tout.

PRICLS.--Jolie morale!

TROISIME PCHEUR.--Mais, notre matre, si j'tais le sacristain, je me
tiendrais ce jour-l dans le beffroi.

SECOND PCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?

TROISIME PCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, et qu'une fois
dans leur ventre, je branlerais si fort les cloches qu'elle finirait par
tout rejeter, cloches, clochers, glise et paroisse. Mais si le bon roi
Simonide tait de mon avis....

PRICLS.--Simonide!

TROISIME PCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces frelons qui volent
les abeilles.

PRICLS.--Comme ces pcheurs, d'aprs le marcageux sujet de la mer,
peignent les erreurs de l'homme et de leurs demeures humides ils passent
en revue tout ce que l'homme approuve et invente.--Paix  vos travaux,
honntes pcheurs.

SECOND PCHEUR.--Honnte!... bonhomme, qu'est-ce que cela?--Si c'est un
jour qui vous convienne, effacez-le du calendrier, et personne ne le
cherchera.

PRICLS.--Non, voyez, la mer a jet sur votre cte....

SECOND PCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de te jeter sur
notre chemin!

PRICLS.--Un homme que les flots et les vents, dans ce vaste jeu de
paume, ont pris pour balle, vous supplie d'avoir piti de lui; il vous
supplie, lui qui n'est pas habitu  demander.

PREMIER PCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? Il y a des gens
dans notre Grce qui gagnent plus en mendiant que nous en travaillant.

SECOND PCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?

PRICLS.--Je n'ai jamais fait ce mtier.

SECOND PCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y a rien  gagner
aujourd'hui,  moins que tu ne le pches.

PRICLS.--J'ai appris  oublier ce que je fus; mais le besoin me force
de penser  ce que je suis, un homme transi de froid; mes veines sont
glaces et n'ont gure de vie que ce qui peut suffire  donner assez de
chaleur  ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les refusez,
comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir quand je serai mort.

PREMIER PCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en prservent. J'ai un
manteau ici, viens t'en revtir; rchauffe-toi: approche. Tu es un beau
garon; viens avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson
les jours de jene, sans compter les _poudings_ et des gteaux de pomme,
et tu seras le bienvenu.

PRICLS.--Je vous remercie.

SECOND PCHEUR.--coute, l'ami, tu disais que tu ne pouvais mendier?

PRICLS.--Je n'ai fait que supplier.

SECOND PCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai le fouet.

PRICLS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouetts?

SECOND PCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les mendiants taient
fouetts, je ne voudrais pas de meilleure place que celle de bedeau;
mais notre matre, je vais tirer le filet.

(Les deux pcheurs sortent.)

PRICLS.--Comme cette honnte gaiet convient  leurs travaux!

PREMIER PCHEUR.--Hol, monsieur, savez-vous o vous tes?

PRICLS.--Pas trop.

PREMIER PCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville s'appelle
Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.

PRICLS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?

PREMIER PCHEUR.--Oui, et il mrite ce nom par son rgne paisible et son
bon gouvernement.

PRICLS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement lui mrite le
titre de bon. Sa cour est-elle loin de ce rivage?

PREMIER PCHEUR.--Oui-d, monsieur,  une demi-journe; je vous dirai
qu'il a une belle fille; c'est demain le jour de sa naissance, et il est
venu des princes et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin
de jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.

PRICLS.--Si ma fortune galait mes dsirs, je voudrais me mettre du
nombre.

PREMIER PCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses soient comme elles
peuvent tre. Ce qu'un homme ne peut obtenir, il peut lgitimement le
faire pour... l'me de sa femme.

(Les deux pcheurs rentrent en tirant leur filet.)

SECOND PCHEUR.--A l'aide, matre,  l'aide, voici un poisson qui se
dbat dans le filet comme le bon droit dans un procs. Il y aura de la
peine  le tirer.--Ah! au diable!--Le voici enfin, et il s'est chang en
armure rouille.

PRICLS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, je vous prie. Je
te remercie, fortune, aprs toutes mes traverses, de me rendre quelque
chose pour me rtablir; je te remercie quoique cette armure
m'appartienne et fasse partie de mon hritage; ce gage me fut donn par
mon pre avec cette stricte recommandation rpte  son lit de mort:
_Regarde cette armure, Pricls, elle m'a servi de bouclier contre la
mort_ (il me montrait ce brassard); _conserve-la parce qu'elle m'a
sauv; dans un danger pareil, ce dont les dieux te prservent, elle peut
te dfendre aussi_. Je l'ai conserve avec amour jusqu'au moment o les
vagues cruelles, qui n'pargnent aucun mortel, me l'arrachrent dans
leur rage; devenues plus calmes, elles me la rendent. Je te remercie;
mon naufrage n'est plus un malheur, puisque je retrouve le prsent de
mon pre.

PREMIER PCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?

PRICLS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure qui fut celle
d'un roi, je la reconnais  cette marque. Ce roi m'aimait tendrement, et
pour l'amour de lui je veux possder ce gage de son souvenir. Je vous
prie aussi de me conduire  la cour de votre souverain o cette armure
me permettra de paratre noblement, et, si ma fortune s'amliore, je
reconnatrai votre bienveillance; jusqu'alors je suis votre dbiteur.

PREMIER PCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour la princesse?

PRICLS.--Je montrerai mon courage exerc  la guerre.

PREMIER PCHEUR.--Prends donc cette armure, et que les dieux te
secondent.

SECOND PCHEUR.--Mais, coutez-nous, l'ami, c'est nous qui avons tir
cet habit du fond de la mer; il est certaines indemnits. Si vous
prosprez, j'espre que vous vous souviendrez de ceux  qui vous le
devez.

PRICLS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grce  vous, je suis vtu
d'acier; et, en dpit de la fureur des vagues, ce joyau a repris sa
place  mon bras. Il me servira  me procurer un coursier dont le pas
joyeux rjouira tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me
manque encore un haut-de-chausse.

SECOND PCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous donnerai mon meilleur
manteau pour vous en faire un, et je vous conduirai moi-mme  la cour.

PRICLS.--Que l'honneur serve de but  ma volont. Je me relverai
aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur sur malheur.

(Ils sortent.)


SCNE II

Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des cts de
la place est un pavillon pour la rception du roi, de la princesse, et
des seigneurs.

_Entrent_ SIMONIDE, THAISA, _des seigneurs; suite_.


SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prts  commencer le spectacle?

PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prts, seigneur, et n'attendent que votre
arrive pour se prsenter.

SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prts, et que notre fille, en
l'honneur de qui sont clbres ces ftes, est ici assise comme la fille
de la beaut que la nature cra pour l'admiration des hommes.

(Un seigneur sort.)

THAISA.--Mon pre, vous aimez  mettre ma louange au-dessus de mon
mrite.

SIMONIDE.--Cela doit tre; car les princes sont un modle que les dieux
font semblable  eux. Comme les bijoux perdent leur clat si on les
nglige, de mme les princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur
rendre hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde, ma fille,
d'expliquer les vues de chaque chevalier dans sa devise.

THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon honneur.

(Entre un chevalier. Il passe sur le thtre, et son cuyer offre son
cu  la princesse.)

SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se prsente?

THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre pre. Et l'emblme qu'il
porte sur son bouclier est un noir thiopien qui regarde le soleil; la
devise est: _Lux tua vita mihi_.

SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de vous. (_Un second
chevalier passe_.) Quel est le second qui se prsente?

THAISA.--Un prince de Macdoine, mon noble pre! L'emblme de son
bouclier est un chevalier arm, vaincu par une dame; la devise est en
espagnol: _Pi per dulura que per fuera_.

(Un troisime chevalier passe.)

SIMONIDE.--Et quel est le troisime?

THAISA.--Le troisime est d'Antioche; son emblme est une guirlande de
chevalier, avec cette devise: _Me pomp provehit apex_.

(Un quatrime chevalier passe.)

SIMONIDE.--Quel est le quatrime?

THAISA.--Il porte une torche brlante renverse, avec ces mots: _Quod me
alit me extinguit_.

SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beaut a le pouvoir d'enflammer et de
faire prir.

(Un cinquime chevalier passe.)

THAISA.--Le cinquime a une main entoure de nuages, tenant de l'or
prouv par une pierre de touche. La devise dit: _Sic spectanda fides_.

(Un sixime chevalier passe.)

SIMONIDE.--Et quel est le sixime et dernier, qui t'a prsent lui-mme
son bouclier avec tant de grce?

THAISA.--Il parat tranger; mais son emblme est une branche fltrie
qui n'est verte qu' l'extrmit, avec cette devise: _In hac spe vivo_.

SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'tat de dnment o il est, il
espre que par vous sa fortune se relvera.

PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus qu'on ne doit
attendre de son extrieur; car,  son armure rouille, il semble avoir
plus l'usage du fouet que de la lance.

SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien tre un tranger, car il vient  un noble
tournoi avec un trange appareil.

TROISIME SEIGNEUR.--C'est  dessein qu'il a laiss jusqu' ce jour son
armure se rouiller, pour la blanchir dans la poussire.

SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger l'homme par son
extrieur. Mais en voil assez: les chevaliers s'avancent; plaons-nous
dans les galeries.

(Il sortent.--Acclamations; cris rpts de: _Vive le pauvre
chevalier!)_


SCNE III

Salle d'apparat.--Banquet prpar.

SIMONIDE _entre avec_ THAISA, _les_ SEIGNEURS, _les_ CHEVALIERS _et
suite_.


SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous tes les bienvenus, ce serait
superflu; exposer tout votre mrite aux yeux comme le titre d'un livre,
ce serait impossible, car vos exploits rempliraient un volume, et la
valeur se loue elle-mme dans ses hauts faits. Apportez ici de la
gaiet, car la gaiet convient  un festin. Vous tes mes htes.

THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hte, je vous remets ce laurier
de victoire, et vous couronne roi de ce jour de bonheur.

PRICLS.--Princesse, je dois plus  la fortune qu' mon mrite.

SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journe est  vous, et j'espre
qu'il n'est personne ici qui en soit envieux. En formant des artistes,
l'art veut qu'il y en ait de bons, mais que d'autres les surpassent
tous; vous tes son lve favori. Venez, reine de la fte (car, ma
fille, vous l'tes): prenez votre place; et que le reste des convives
soient placs, selon leur mrite, par le marchal.

LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup d'honneur.

SIMONIDE.--Votre prsence nous rjouit: nous aimons l'honneur, car celui
qui hait l'honneur hait les dieux.

LE MARCHAL.--Seigneur, voici votre place.

PRICLS.--Une autre me conviendrait mieux.

PREMIER CHEVALIER.--Cdez, seigneur; car nous ne savons ni dans nos
coeurs, ni par nos regards envier les grands ni mpriser les petits.

PRICLS.--Vous tes de courtois chevaliers.

SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, asseyez-vous.

PRICLS.--Par Jupiter, dieu des penses, je m'tonne que je ne puisse
pas manger un morceau sans penser  elle!

THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je mange est sans
got; je ne dsire que lui pour me nourrir. Certainement, c'est un brave
chevalier!

SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il n'a pas plus fait que
les autres; bris une lance ou deux.--Oubliez cela.

THAISA.--Pour moi, c'est un diamant  ct d'un morceau de cristal.

PRICLS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de mon pre, et me
rappelle sa gloire. Si des princes s'taient assis autour de son trne
comme des toiles, il en et t respect comme le soleil: nul ne le
voyait sans soumettre sa couronne  la suprmatie de son astre; tandis
qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la nuit, et qui n'aurait
plus de lumire dans le jour. Je vois bien que le temps est le roi des
hommes; il est leur pre et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il
veut, non ce qu'ils demandent.

SIMONIDE.--Quoi donc! vous tes contents, chevaliers?

PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on tre autrement en votre prsence royale?

SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au bord (vous qui aimez,
il faut boire  votre matresse), nous vous portons cette sant.

LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.

SIMONIDE.--Arrtez un instant; ce chevalier, il me semble, est l tout
mlancolique, comme si la fte que nous donnons  notre cour tait
au-dessous de son mrite. Ne le remarquez-vous pas, Thasa?

THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon pre?

SIMONIDE.--coutez, ma fille, les princes doivent imiter les dieux qui
donnent gnreusement  tous ceux qui viennent les honorer. Les princes
qui s'y refusent ressemblent  des cousins qui bourdonnent avec bruit,
et dont la petitesse tonne quand on les a tus. Ainsi donc, pour gayer
sa rverie, vidons cette coupe  sa sant.

THAISA.--Hlas! mon pre, il ne convient pas d'tre si hardie avec un
chevalier tranger. Il pourrait s'offenser de mes avances, car les
hommes prennent les dons des femmes pour des preuves d'impudence.

SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me mettrez en
courroux.

THAISA, _ part_.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait m'ordonner rien
de plus agrable.

SIMONIDE.--Et ajoutez que nous dsirons savoir d'o il est, son nom et
son lignage.

THAISA.--Seigneur, le roi mon pre a port votre sant.

PRICLS.--Je le remercie.

THAISA.--En dsirant que ce qu'il a bu ft autant de sang ajout au
vtre.

PRICLS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous rponds cordialement.

THAISA.--Mon pre dsire savoir de vous d'o vous tes, votre nom et
votre lignage.

PRICLS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est Pricls, mon
ducation a t celle des arts et des armes: en courant le monde pour y
chercher des aventures, j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes
soldats, et c'est le naufrage qui m'a jet sur cette cte.

THAISA.--Il vous rend grces; il s'appelle Pricls, chevalier de Tyr,
qui en courant les aventures a perdu ses vaisseaux et ses soldats, et a
t jet sur cette cte par le naufrage.

SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains son infortune et veux
le distraire de sa mlancolie. Venez, chevalier, nous donnons trop de
temps  de vains plaisirs quand d'autres ftes nous attendent. Arm
comme vous tes, vous pouvez figurer dans une danse guerrire. Je
n'admets point d'excuse; ne dites pas que cette bruyante musique
tourdit les dames, elles aiment les hommes en armes autant que leurs
lits. (_Les chevaliers dansent_.) L'excution a rpondu  mon attente.
Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son tour; j'ai entendu
dire que vous autres chevaliers de Tyr vous excellez  faire sauter les
dames, et que vous dansez plus en mesure que personne.

PRICLS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien s'en contenter.

SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous dsiriez un refus. (_Les chevaliers
et les dames dansent_.) Cessez, cessez, je vous remercie, chevaliers;
tous ont bien dans, mais vous (_ Pricls_) le mieux de tous. Pages,
prenez des flambeaux pour conduire ces chevaliers  leurs appartements.
Quant au vtre, seigneur, nous avons voulu qu'il ft tout prs du ntre.

PRICLS.--Je suis aux ordres de Votre Majest.

SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, car je sais
que c'est le but auquel vous visez. Que chacun aille goter le repos;
demain chacun fera de son mieux pour plaire.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.

HLICANUS _entre avec_ ESCANS.


HLICANUS.--Non, non, mon cher Escans, apprends cela de moi.--Antiochus
fut coupable d'inceste; voil pourquoi les dieux puissants se sont enfin
lasss de tenir en rserve la vengeance due  son crime atroce. Au
milieu mme de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son pouvoir il tait
assis avec sa fille sur un char d'une inestimable valeur, un feu du ciel
descendit et fltrit leurs corps jusqu' les rendre des objets de
dgot. Ils rpandaient une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les
adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la spulture.

ESCANS.--Voil qui est trange.

HLICANUS.--Et juste cependant: le roi tait grand, mais sa grandeur ne
pouvait tre un bouclier contre le trait cleste, le crime devait avoir
sa rcompense.

ESCANS.--Cela est vrai.

(Entrent trois seigneurs.)

PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme pour lequel, dans
les confrences particulires ou dans le conseil, il ait les mmes
gards que pour lui.

SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre.

TROISIME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous secondera pas.

PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hlicanus, un mot.

HLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut, seigneurs.

PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au comble et vont enfin
dborder.

HLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas le prince que
vous aimez.

PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas  vous-mme, noble
Hlicanus: si le prince vit, faites-le-nous saluer, ou dites-nous quelle
contre jouit du bonheur de sa prsence; s'il est dans ce monde, nous le
chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons. Nous voulons
savoir s'il vit encore pour nous gouverner; ou, s'il est mort, nous
voulons le pleurer et procder  une lection libre.

SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble presque certaine. Comme
ce royaume sans son chef, tel qu'un noble difice sans toiture,
tomberait bientt en ruine, c'est  vous comme au plus habile et au plus
digne que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain.

TOUS.--Vive le noble Hlicanus!

HLICANUS.--Soyez fidles  la cause de l'honneur; pargnez-moi vos
suffrages, si vous aimez le prince Pricls. Si je me rends  vos
dsirs, je me jette dans la mer, o il y a des heures de tourmente pour
une minute de calme. Laissez-moi donc vous supplier de diffrer votre
choix pendant un an encore en l'absence du roi. Si, ce terme expir, il
ne revient pas, je supporterai avec patience le joug que vous m'offrez.
Si je ne puis vous amener  cette complaisance, allez, en nobles
chevaliers et en fidles sujets, chercher votre prince et les aventures:
si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez comme des diamants
autour de sa couronne.

PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cde pas  la sagesse; et
puisque le seigneur Hlicanus nous le conseille, nous allons commencer
nos voyages.

HLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons la main. Quand
les grands agissent ainsi de concert, un royaume reste debout.

(Ils sortent.)


SCNE V

Pentapolis.--Appartement dans le palais.

_Entre_ SIMONIDE _lisant une lettre; les_ CHEVALIERS _viennent  sa
rencontre_.


PREMIER CHEVALIER.--Salut au bon Simonide!

SIMONIDE.--Chevaliers, ma fille me charge de vous dire qu'elle ne veut
pas avant un an d'ici entrer dans l'tat du mariage: ses motifs ne sont
connus que d'elle, et je n'ai pu les pntrer.

PREMIER CHEVALIER.--Ne pouvons-nous avoir accs auprs d'elle, seigneur?

SIMONIDE.--Non, ma foi! Elle s'est si bien renferme dans sa chambre
qu'on ne peut y entrer; elle veut porter pendant un an encore la livre
de Diane: elle l'a jur par l'astre de Cynthie et sur son honneur
virginal.

SECOND CHEVALIER.--C'est avec regret que nous prenons cong de vous.

(Ils sortent.)

SIMONIDE.--Les voil bien congdis: maintenant voyons la lettre de ma
fille. Elle me dit qu'elle veut pouser le chevalier tranger, ou ne
jamais revoir le jour ni la lumire. Madame, fort bien; votre choix est
d'accord avec le mien: j'en suis charm. Comme elle fait la dcide
avant de savoir si j'approuve ou non! Allons, je l'approuve; et je
n'admettrai pas plus de retard. Doucement, le voici; il me faut
dissimuler.

(Entre Pricls.)

PRICLS.--Mille prosprits au bon Simonide!

SIMONIDE.--Recevez le mme souhait; je vous remercie de votre musique
d'hier soir: je vous proteste que jamais mes oreilles ne furent ravies
par une mlodie aussi douce.

PRICLS.--Je dois ces loges  l'amiti de Votre Altesse et non  mon
mrite.

SIMONIDE.--Seigneur, vous tes le matre de la musique.

PRICLS.--Le dernier de tous ses coliers, mon bon seigneur.

SIMONIDE.--Permettez-moi une question.--Que pensez-vous, seigneur, de ma
fille?

PRICLS.--Que c'est une princesse vertueuse.

SIMONIDE.--N'est-elle pas belle aussi?

PRICLS.--Comme un beau jour d't, merveilleusement belle.

SIMONIDE.--Ma fille, seigneur, pense de vous avantageusement; au point
qu'il faut que vous soyez son matre: elle veut tre votre colire, je
vous en avertis.

PRICLS.--Je suis indigne d'tre son matre.

SIMONIDE.--Elle ne pense pas de mme: parcourez cet crit.

PRICLS.--Qu'est-ce que ceci? Elle aime, dit cette lettre, le chevalier
de Tyr. (_A part_.) C'est une ruse du roi pour me faire mourir. O
gnreux seigneur, ne cherchez point  tendre un pige  un malheureux
tranger qui ne prtendit jamais  l'amour de votre fille, et se
contente de l'honorer.

SIMONIDE.--Tu as ensorcel ma fille, et tu es un lche.

PRICLS.--Non, de par les dieux! Seigneur, jamais je n'eus une pense
capable de vous faire outrage; je n'ai rien fait pour mriter son amour
ou votre dplaisir.

SIMONIDE.--Tratre, tu mens.

PRICLS.--Tratre!

SIMONIDE.--Oui, tratre.

PRICLS.--A tout autre qu'au roi, je rpondrais qu'il en a menti par la
gorge.

SIMONIDE, _ part_.--J'atteste les dieux que j'applaudis  son courage.

PRICLS.--Mes actions sont aussi nobles que mes penses qui n'eurent
jamais rien de bas. Je suis venu dans votre cour pour la cause de
l'honneur, et non pour y tre un rebelle; et quiconque dira le
contraire, je lui ferai voir par cette pe qu'il est l'ennemi de
l'honneur.

SIMONIDE, _ part_.--Non!--Voici ma fille qui portera tmoignage.

(Entre Thasa.)

PRICLS.--Vous qui tes aussi vertueuse que belle, dites  votre pre
couronn si jamais ma langue a sollicit ou si ma main a rien crit qui
sentit l'amour.

THAISA.--Quand vous l'auriez fait, seigneur, qui s'offenserait de ce qui
me rendrait heureuse?

SIMONIDE.--Ah! madame, vous tes si dcide? J'en suis charm (_
part_). Je vous dompterai.--Voulez-vous sans mon consentement aimer un
tranger? (_ part_). Qui, ma foi, est peut-tre mon gal par le
sang.--coutez-moi bien, madame, prparez-vous  m'obir; et vous,
seigneur, coutez aussi.... Ou soyez-moi soumis, ou je vous.... marie.
Allons, venez, vos mains et vos actes doivent sceller ce pacte: c'est en
les runissant que je dtruis vos esprances; et, pour votre plus grand
malheur, Dieu vous comble de ses joies.--Quoi, vous tes contente?

THAISA, _ Pricls_.--Oui, si vous m'aimez, seigneur.

PRICLS.--Autant que ma vie aime le sang qui l'entretient.

SIMONIDE.--Quoi, vous voil d'accord?

TOUS DEUX.--Oui, s'il plat  Votre Majest.

SIMONIDE.--Cela me plat si fort que je veux vous marier; allez donc le
plus tt possible vous mettre au lit.

FIN DU SECOND ACTE.




                             ACTE TROISIME

_Entre_ GOWER.


GOWER.--Maintenant le sommeil a termin la fte. On n'entend plus dans
le palais que des ronflements, rendus plus bruyants par un estomac
surcharg des mets de ce pompeux repas de noces. Le chat, avec ses yeux
de charbon ardent, se tapit prs du trou de la souris, et les grillons
qu'gaye la scheresse chantent sous le manteau de la chemine. L'hymen
a conduit la fiance au lit, o, par la perte de sa virginit, un enfant
est jet dans le moule. Soyez attentifs; et le temps, si rapidement
coul, s'agrandira, grce  votre riche et capricieuse imagination; ce
qui va vous tre offert en spectacle muet sera expliqu par mes
paroles.--(_Pantomime.--Pricls entre par une porte avec Simonide, et
sa suite. Un messager les aborde, s'agenouille, et donne une lettre 
Pricls. Pricls la montre  Simonide. Les seigneurs flchissent le
genou devant le prince de Tyr. Entrent Thasa, enceinte, et Lychorida.
Simonide communique la lettre  sa fille. Elle se rjouit. Thasa et
Pricls prennent cong de Simonide et partent; Simonide et les autres
se retirent_.)

On a soigneusement cherch Pricls  travers les pays les plus
terribles et les plus sombres, aux quatre coins opposs du monde; on l'a
cherch avec soin et diligence,  cheval, sur des navires, et sans
pargner aucuns frais. Enfin la renomme rpond  ces puissantes
recherches. De Tyr  la cour de Simonide on apporte des lettres dont
voici la teneur:

Antiochus et sa fille sont morts. Les seigneurs ont voulu placer la
couronne sur la tte d'Hlicanus; mais il l'a refuse, se htant de leur
dire, pour apaiser le tumulte, que, si le roi Pricls ne revient pas
dans douze mois, il se rendra alors  leurs voeux.

Cette nouvelle, apporte  Pentapolis, y a ravi toute la contre; chacun
applaudit et s'crie: Notre jeune prince natra roi. Qui et rv, qui
et devin une semblable chose? Bref il faut qu'il parte pour Tyr. Son
pouse, enceinte, dsire partir. (Qui s'y opposerait?) Nous abrgeons le
rcit des pleurs et des regrets. Elle prend avec elle Lychorida, sa
nourrice, et s'embarque. Le vaisseau se balance sur le sein de Neptune:
la quille de leur vaisseau a fendu la moiti des ondes; mais nouveau
caprice de la fortune: le nord envoie une telle tempte, que, semblable
 un cygne qui plonge pour se sauver, le pauvre navire est la proie de
sa furie. La dame pousse des cris, et se voit prs d'accoucher d'effroi.
Vous allez voir la suite de cet orage, dont je ne ferai pas le rcit, ne
pouvant pas esprer de m'en acquitter dignement. Reprsentez-vous par
l'imagination le vaisseau sur lequel le prince, ballott par les flots,
est suppos parler.

(Gower sort.)


SCNE I

PRICLS _sur un vaisseau en mer_.


PRICLS.--O toi, dieu de ce vaste abme, gourmande ces vagues qui
lavent le ciel et la terre; et toi, qui gouvernes les vents, enferme-les
dans leur prison d'airain, aprs les avoir fait sortir de l'abme!
Apaise ces tonnerres terribles et assourdissants! teins doucement les
agiles clairs de soufre! O Lychorida, comment se trouve ma reine?
Tempte, vomiras-tu sur nous tout ton venin? Le sifflet du matelot est
comme un faible murmure  l'oreille de la mort qui ne l'entend point.
Lychorida, Lucina,  divine patronne, et sage-femme, qui protge ceux
qui gmissent dans la nuit, abaisse ta divinit sur ce navire battu par
l'orage, abrge l'angoisse de la reine! Eh bien! Lychorida?

(Lychorida entre avec un enfant.)

LYCHORIDA.--Voici un tre trop jeune pour un tel lieu, et qui, s'il
tait dou dj de la pense, mourrait comme je me sens prs de le
faire. Recevez dans vos bras ce reste de votre pouse inanime.

PRICLS.--Que dis-tu, Lychorida?

LYCHORIDA.--Patience; seigneur, n'assistez pas l'orage: voici tout ce
qui vit encore de notre reine.... une petite fille;--pour l'amour
d'elle, soyez un homme et prenez courage.

PRICLS.--O vous, dieux! nous faites-vous aimer vos clestes dons pour
nous les enlever? Nous du moins, ici-bas, nous ne redemandons pas ce que
nous donnons, et en cela nous l'emportons sur vous.

LYCHORIDA.--Patience, bon prince, mme dans ce malheur.

PRICLS.--Maintenant que ta vie soit calme! car jamais enfant n'eut une
naissance plus trouble! Que ta destine soit paisible et douce, car
jamais fille de prince ne fut accueillie dans ce monde avec plus de
svrit. Puisse la suite tre heureuse pour toi! tu as une naissance
aussi bruyante que le feu, l'air, l'eau, la terre et le ciel pouvaient
te la procurer pour annoncer ta sortie du sein qui te conut; et dj
mme tu as plus perdu que tu ne gagneras dans la vie.--Que les dieux
bienveillants jettent sur elle un favorable regard.

(Deux matelots entrent.)

PREMIER MATELOT.--Eh bien! avez-vous bon courage? Dieu vous conserve!

PRICLS.--J'ai assez de courage. Je ne crains pas la tempte, elle m'a
fait le plus grand mal qu'elle pt me faire; cependant, pour l'amour de
ce pauvre enfant, je souhaite que le ciel s'claircisse.

PREMIER MATELOT.--Relche les cordages; allons donc.... Souffle et fais
tous tes efforts.

SECOND MATELOT.--Mais les vagues sombres vont caresser la lune: je ne
puis.

PREMIER MATELOT.--Seigneur, la reine doit tre jete  la mer. La mer
est si haute, le vent si violent qu'il ne se calmera que quand nous
aurons dbarrass le vaisseau des morts.

PRICLS.--C'est une superstition.

PREMIER MATELOT.--Pardonnez-nous, seigneur; c'est une chose que nous
avons toujours observe sur mer, et nous parlons srieusement;
rendez-vous donc, car il faut la jeter  la mer sans plus tarder.

PRICLS.--Faites ce que vous croirez ncessaire.--Malheureuse
princesse!

LYCHORIDA.--C'est l qu'elle repose, seigneur.

PRICLS.--O mon amie, tu as eu un terrible accouchement, sans lumire,
sans feu; les lments ennemis t'ont compltement oublie, et le temps
me manque pour te rendre les honneurs de la spulture; mais  peine
dpose dans le cercueil, il faut que tu sois prcipite dans les flots!
Au lieu d'un monument lev  ta cendre et de lampe funraire, l'norme
baleine et les vagues mugissantes recouvriront ton corps au milieu des
coquillages. Lychorida, dis  Nestor de m'apporter des pices, de
l'encre et du papier, ma cassette et mes bijoux. Dis  Mandre de
m'apporter le coffre de satin. Couche l'enfant: va vite, pendant que je
dis  Thasa un adieu religieux: hte-toi, femme.

(Lychorida sort.)

SECOND MATELOT.--Seigneur, nous avons sous les coutilles une caisse
dj enduite de bitume.

PRICLS.--Je te rends grces, matelot.--Quelle est cette cte?

SECOND MATELOT.--Nous sommes prs de Tharse.

PRICLS.--Dirigeons-y notre proue avant de continuer notre route vers
Tyr. Quand pourrons-nous y aborder?

SECOND MATELOT.--Au point du jour, si le vent cesse.

PRICLS.--Oh! voguons vers Tharse. Je visiterai Clon, car l'enfant ne
vivrait pas jusqu' Tyr: je le confierai  une bonne nourrice. Va
naviguer, bon matelot; je vais apporter le corps. (Ils sortent.)


SCNE II

phse.--Appartement dans la maison de Crimon.

_Entrent_ CRIMON _avec _UN VALET_ et quelques personnes qui ont fait
naufrage_.


CRIMON.--Hol! Philmon.

(Philmon entre.)

PHILMON.--Est-ce mon matre qui appelle?

CRIMON.--Allume du feu et prpare  manger pour ces pauvres gens. La
tempte a t forte cette nuit?

LE VALET.--J'ai vu plus d'une tempte, et jamais une semblable  celle
de cette nuit.

CRIMON.--Votre matre sera mort avant votre retour: il n'est rien qui
puisse le sauver. (_A Philmon_.)--Portez ceci  l'apothicaire, et vous
me direz l'effet que le remde produira.

(Sortent Philmon, le valet et les naufrags.)

(Entrent deux phsiens.)

PREMIER PHSIEN.--Bonjour, seigneur Crimon.

SECOND PHSIEN.--Bonjour  Votre Seigneurie.

CRIMON.--Pourquoi, seigneurs, vous tes-vous levs si matin?

PREMIER PHSIEN.--Nos maisons, situes prs de la mer, ont t
branles comme par un tremblement de terre: les plus fortes poutres
semblaient prs d'tre brises, et le toit de s'crouler. C'est la
surprise et la peur qui m'ont fait dserter le logis.

SECOND PHSIEN.--Voil ce qui cause de si bon matin notre visite
importune; ce n'est point un motif d'conomie domestique.

CRIMON.--Oh! vous parlez bien.

PREMIER PHSIEN.--Je m'tonne que Votre Seigneurie, ayant autour d'elle
un si riche attirail, s'arrache de si bonne heure aux douces faveurs du
repos. Il est trange que la nature se livre  une peine  laquelle elle
n'est pas force.

CRIMON.--J'ai toujours pens que la vertu et le savoir taient des dons
plus prcieux que la noblesse et la richesse. Des hritiers insouciants
peuvent fltrir et dissiper ces deux derniers; mais les autres sont
suivis par l'immortalit qui fait un dieu de l'homme. Vous savez que
j'ai toujours tudi la mdecine, dont l'art secret, fruit de la lecture
et de la pratique, m'a fait connatre les sucs salutaires que
contiennent les vgtaux, les mtaux et les minraux. Je puis expliquer
les maux que la nature cause, et je sais les moyens de les gurir: ce
qui me rend plus heureux que la poursuite des honneurs incertains, ou le
souci d'enfermer mes trsors dans des sacs de soie pour le plaisir du
_fou_ et de la _mort_.

SECOND PHSIEN.--Votre Seigneurie a rpandu ses bienfaits dans phse,
o mille citoyens s'appellent vos cratures, rendues par vous  la
sant;--non-seulement votre science, vos travaux, mais encore votre
bourse toujours ouverte, ont procur au seigneur Crimon une renomme
que jamais le temps....

(Entrent deux valets avec une caisse.)

LE VALET.--Dposez ici.

CRIMON.--Qu'est-ce que cela?

LE VALET.--La mer vient de jeter sur la cte ce coffre, qui provient de
quelque naufrage.

CRIMON.--Dposez-le l, que nous l'examinions.

SECOND PHSIEN.--Cela ressemble  un cercueil, seigneur.

CRIMON.--Quoi que ce soit, le poids est des plus lourds: ouvrez cette
caisse. L'estomac de la mer est surcharg d'or: la fortune a eu raison
de le faire vomir ici.

SECOND PHSIEN.--Vous avez devin, seigneur.

CRIMON.--Comme elle est goudronne partout! Est-ce la mer qui l'a jete
sur le rivage?

LE VALET.--Je n'ai jamais vu de vague aussi forte que celle qui l'a
apporte.

CRIMON.--Allons, ouvre-la.--Doucement, doucement; quel parfum
dlicieux!

SECOND PHSIEN.--C'est un baume exquis.

CRIMON.--Jamais je n'ai senti un plus doux parfum.--Allons,
dpchons.--O Dieu tout-puissant!--Que vois-je? un cadavre!

PREMIER PHSIEN.--Chose trange!

CRIMON.--Il est envelopp d'un riche linceul et de sacs pleins de
parfums. Un crit! Apollon, rends-moi habile  lire.

(Il droule un crit et lit.)

Je donne  connatre, si jamais ce cercueil touche  terre, qu'il
contient une reine plus prcieuse que tout l'or du monde, et quelle a
t perdue par moi, roi Pricls. Que celui qui la trouvera, lui donne
la spulture! Elle fut la fille d'un roi: les dieux rcompenseront sa
charit: ce trsor lui appartient.

Si tu vis, Pricls, ton coeur est dchir de douleur.--Ce cercueil a
t fait cette nuit.

SECOND PHSIEN.--Probablement, seigneur.

CRIMON.--C'est srement cette nuit; car, voyez cet air de
fracheur.--Ils ont t des barbares, ceux qui ont jet cette femme  la
mer! Allumez du feu; apportez ici toutes les botes de mon cabinet. La
mort peut usurper l'empire de la nature pendant quelques heures, et le
feu de la vie rallumer encore les sens assoupis. J'ai entendu parler
d'un gyptien qui passa pour mort pendant neuf heures, et qui,  force
de soins, revint  la vie. (_Un valet entre avec des botes, du linge et
du feu_.) Trs-bien: du feu et du linge.--Je vous prie, faites entendre
un air de musique, quelque rudes que soient vos instruments.--Ah! tu
remues, corps insensible!--Ici la musique.--Je vous prie, encore un
air.--Seigneurs, cette reine est vivante.--La nature se rveille.--Une
douce chaleur s'en exhale: il n'y a pas plus de cinq heures qu'elle est
dans cet tat. Voyez comme la fleur de la vie s'panouit de nouveau en
elle!

PREMIER PHSIEN.--Le ciel, seigneur, vous a choisi pour nous tonner
par ses prodiges: votre rputation est ternelle.

CRIMON.--Elle vit: voyez; ses paupires, qui couvraient ces clestes
bijoux perdus par Pricls, commencent  carter leurs franges d'or. Ces
diamants si purs vont doubler la richesse du monde. O vis et
arrache-nous des larmes par ton histoire, belle crature!

(Thasa fait un mouvement.)

THAISA.--O divine Diane, o suis-je, o est mon poux?--Quel est le lieu
que je vois?

SECOND PHSIEN.--N'est-ce pas trange?

PREMIER PHSIEN.--Merveilleux!

CRIMON.--Paix, mes chers amis: aidez-moi, portons-la dans la chambre
voisine. Prparez du linge.--Donnons-lui tous nos soins, une rechute
serait mortelle. Venez, venez, et qu'Esculape nous guide.

(Ils sortent emportant Thasa.)


SCNE III

Tharse.--Appartement dans le palais de Clon.

PRICLS _entre avec_ CLON, DIONYSA, LYCHORIDA ET MARINA.


PRICLS.--Respectable Clon, je suis forc de partir, l'anne est
expire et Tyr ne jouit plus que d'une paix douteuse; recevez, vous et
votre pouse, toute la reconnaissance dont est rempli mon coeur: que les
dieux se chargent du reste.

CLON.--Les traits de la fortune qui vous frappent mortellement se font
aussi sentir  nous.

DIONYSA.--O votre pauvre princesse! pourquoi les destins n'ont-ils pas
permis que vous l'ameniez ici pour charmer ma vue?

PRICLS.--Nous ne pouvons qu'obir aux puissances du ciel. Quand je
gmirais et que je rugirais comme la mer qui la recle dans son sein,
Thasa n'en serait pas moins prive de la vie. Ma petite Marina! (je lui
ai donn ce nom parce qu'elle est ne sur les flots): je la recommande 
vos soins et je vous la laisse comme la fille de votre bienveillante
amiti, pour qu'elle reoive une ducation royale et digne de sa
naissance.

CLON.--Ne craignez rien, seigneur, nous nous souviendrons pour votre
fille du prince gnreux qui nous a nourris de son bl, et les prires
du peuple reconnaissant imploreront le ciel pour son librateur. Si je
me rendais coupable d'une ingrate ngligence, tous mes sujets me
forceraient  remplir mon devoir; mais, si mon zle a besoin d'tre
excit, que les dieux vous vengent sur moi et les miens jusqu' la
dernire gnration.

PRICLS.--Je vous crois, votre honneur et votre vertu sont pour moi un
gage plus sr que vos serments. Jusqu' ce que ma fille soit marie,
madame, j'en jure par Diane, que nous honorons tous, ma chevelure sera
respecte des ciseaux. Je prends cong de vous; rendez-moi heureux par
les soins accords  ma fille.

DIONYSA.--J'ai aussi une fille; elle ne me sera pas plus chre que la
vtre.

PRICLS.--Madame, je vous remercie et je prierai pour vous.

CLON.--Nous vous escorterons jusque sur le rivage, o nous vous
abandonnerons au mystrieux Neptune et aux vents les plus favorables.

PRICLS.--J'accepte votre offre. Venez, chre reine.--Point de larmes,
Lychorida, point de larmes: pensez  votre jeune matresse dont vous
allez dsormais dpendre.--Allons, seigneur.

(Ils sortent.)


SCNE IV

phse.--Appartement dans la maison de Crimon.

_Entrent_ CRIMON ET THAISA.


CRIMON.--Madame, cette lettre et ces bijoux taient avec vous dans le
cercueil: les voici. Connaissez-vous l'criture?

THAISA.--C'est celle de mon poux. Je me rappelle fort bien encore
m'tre embarque au moment de devenir mre; mais ai-je t dlivre ou
non? par les dieux immortels! je l'ignore. Hlas! puisque je ne reverrai
plus mon poux, le roi Pricls, je veux prendre des vtements de
vestale et renoncer  toute flicit.

CRIMON.--Madame, si c'est l votre intention, le temple de Diane n'est
pas loin; vous pourrez y passer le reste de vos jours; et, si vous
voulez, une nice  moi vous y accompagnera.

THAISA.--Je ne puis que vous rendre grces, voil tout. Ma
reconnaissance est grande, quoiqu'elle puisse peu de chose.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                            ACTE QUATRIME

_Entre_ GOWER.

GOWER.--Figurez-vous Pricls arriv  Tyr et accueilli selon ses
dsirs; laissez  phse sa malheureuse pouse qui s'y consacre au culte
de Diane. Maintenant occupez-vous de Marina que notre scne rapide doit
trouver  Tharse leve par Clon qui lui fait enseigner la musique et
les lettres, et acqurant tant de grces qu'elle attire sur elle
l'admiration et la tendresse gnrale. Mais, hlas! le monstre de
l'envie, qui est souvent la mort du mrite, cherche  abrger la vie de
Marina par le poignard de la trahison. Telle est la fille de Clon dj
mre pour le mariage. Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans
notre histoire qu'elle voulait toujours tre avec Marina, soit quand
elle formait des tissus de soie avec ses doigts dlicats, minces et
blancs comme le lait, soit quand avec une aiguille elle piquait la
mousseline que ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle
chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet l'oiseau qui fait
rsonner la nuit de ses accents plaintifs, ou quand elle offrait son
hommage  Diane, sa divinit: toujours Philoten rivalisait d'adresse
avec la parfaite Marina. C'est comme si le corbeau prtendait le
disputer en blancheur  la colombe de Paphos. Marina reoit tous les
loges, non comme un don, mais comme une dette. Les grces de Philoten
sont tellement clipses, que l'pouse de Clon, inspire par une
insigne jalousie, suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin
que sa fille reste sans gale aprs ce meurtre; la mort de Lychorida,
notre nourrice, favorise ses penses; et la maudite Dionysa a dj
l'instrument de colre prt  frapper. Je recommande  votre attention
cet vnement qui se prpare. Je transporte seulement le temps et ses
ailes sur le pied boiteux de mon pome. Je ne pourrais y parvenir si vos
penses ne voyagent avec moi.--Dionysa va paratre avec Lonin, un
meurtrier.

(Gower sort.)


SCNE I

Tharse.--Plaine prs du rivage de la mer.

DIONYSA _entre avec_ LONIN.

DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as jur de l'excuter; ce
n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu. Tu ne pourrais rien faire
dans ce monde en aussi peu de temps, qui te rapportt davantage. Que la
conscience, qui n'est qu'une froide conseillre, n'allume pas la
sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la piti, que les femmes
mme ont abjure, ne t'attendrisse pas; sois un soldat rsolu dans ton
dessein.

LONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une cleste crature.

DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre  tre admise chez les dieux; la
voici qui vient pleurant la mort de sa nourrice; es-tu rsolu?

LONIN.--Je le suis.

(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.)

MARINA.--Non, non: je droberai les fleurs de la terre pour les semer
sur le gazon qui te recouvre; les gents, les bluets, les violettes
purpurines et les soucis seront suspendus en guirlandes, tant que durera
l't. Hlas! pauvre fille que je suis, ne dans une tempte o mourut
ma mre, le monde est pour moi comme une tempte continuelle,
m'loignant de mes amis.

DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi tes-vous seule? Comment se
fait-il que ma fille ne soit pas avec vous? Ne vous consumez pas dans la
tristesse, vous avez en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre
visage est chang par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi votre
guirlande de fleurs avant que la mer la fltrisse; promenez-vous avec
Lonin; l'air est vif ici et aiguise l'apptit. Venez, Lonin, prenez
Marina par le bras et promenez-vous avec elle.

MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous priver de votre
serviteur.

DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre pre et vous, comme si je
n'tais pas une trangre pour vous. Nous l'attendons tous les jours
ici. Quand il viendra, il trouvera fltrie celle que la renomme vante
comme un chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous
blmera, mon poux et moi, d'avoir nglig sa fille. Allez, je vous
prie, vous promener et soyez moins triste. Conservez ce teint charmant
qui a dsol tant de coeurs de tous les ges. Ne vous inquitez pas de
moi, je retourne seule au palais.

MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie gure.

DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire:
promenez-vous une demi-heure au moins.--Lonin, souviens-toi de ce que
j'ai dit.

LONIN.--Je vous le promets, madame.

DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chre Marina: promenez-vous
doucement, ne vous chauffez pas le sang. Je dois avoir soin de vous.

MARINA.--Je vous remercie; ma chre dame.--_(Dionysa sort.)_ Est-ce le
vent d'ouest qui souffle?

LONIN.--C'est le sud-ouest.

MARINA.--Quand je naquis, le vent tait au nord.

LONIN.--tait-ce le nord?

MARINA.--Mon pre, comme disait ma nourrice, ne montrait aucune crainte,
mais il criait: Bons matelots! et dchirait ses mains royales en maniant
les cordages, et en embrassant le mt; il bravait une mer qui faisait
presque clater le tillac; elle fit tomber des hunes un matelot mont
pour plier les voiles. Eh! dit un autre, veux-tu sortir? et ils roulent
tous les deux de l'peron  la poupe, le contre-matre siffle, le pilote
appelle et triple leur confusion.

LONIN.--Et quand cela eut-il lieu?

MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents ni les vagues ne
furent plus violents.

LONIN.--Allons, dites promptement vos prires.

MARINA.--Que voulez-vous dire?

LONIN.--Si vous demandez quelques moments pour prier, je vous les
accorde: je vous en prie, mais htez-vous, car les dieux ont l'oreille
fine, et j'ai jur d'excuter promptement.

MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?

LONIN.--Pour obir  ma matresse.

MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que je puis me le rappeler,
je jure que je ne l'ai jamais offense de ma vie; je n'ai jamais dit un
mot mchant ni fait mal  aucune crature vivante. Croyez-moi, je n'ai
jamais tu une souris ni bless une mouche. J'ai march un jour sur un
ver contre ma volont, mais j'en ai pleur. Quel est mon crime? En quoi
ma mort peut-elle lui tre utile, ou ma vie tre dangereuse pour elle?

LONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais d'excuter.

MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je l'espre; vous
avez un visage o respire la douceur, et qui annonce que vous avez un
coeur gnreux. Je vous vis dernirement vous faire blesser pour sparer
deux hommes qui se battaient: en vrit cela prouvait en votre faveur;
faites encore de mme. Votre matresse en veut  ma vie: mettez-vous
entre nous et sauvez-moi; je suis la plus faible.

LONIN.--J'ai jur de vous immoler.

(Surviennent des pirates pendant que Marina se dbat.)

PREMIER PIRATE.--Arrte, coquin!

(Lonin s'enfuit.)

SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!

TROISIME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. Portons-la 
bord sans tarder.

(Les pirates emmnent Marina.)


SCNE II

Mme lieu.

LONIN _rentre_.


LONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate Valds, et ils se sont
empars de Marina. Laissons-la aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle
revienne. Je jurerai qu'elle est tue et prcipite dans la mer.--Mais
voyons encore un peu: peut-tre ils se contenteront de satisfaire leur
brutalit sur elle, sans l'emmener. S'ils la laissent aprs l'avoir
outrage, il faut que je la tue.

(Il sort.)


SCNE III

Mitylne.--Appartement dans un mauvais lieu.

_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON[4], sa FEMME et BOULT.

[Note 4: Le matre de la maison, en anglais _pander_, et la femme
_bawd_.]


LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!

BOULT.--Monsieur.

LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le march; Mitylne est plein de
galants: nous avons perdu trop d'argent, l'autre foire, pour avoir
manqu de filles.

LA FEMME.--Nous n'avons jamais t aussi mal monts: nous n'avons que
trois pauvres diablesses, elles ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et,
 force de servir, elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.

LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraches, cote que cote. Il faut
avoir de la conscience dans tous les tats, sans quoi on ne prospre
pas.

LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'lever de pauvres btardes;
et j'en ai lev, je crois, jusqu' onze....

BOULT.--Oui, jusqu' onze ans, et pour les abaisser aprs; mais j'irai
chercher au march.

LA FEMME.--Sans doute, mon garon; la cochonnerie que nous avons tombera
en pices au premier coup de vent; elles sont trop cuites que cela fait
piti.

LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop malsaines. Le
pauvre Transylvanien est mort pour avoir couch avec la petite drlesse.

BOULT.--Comme elle l'a vite expdi; elle en a fait du rti pour les
vers!--Mais je vais au march.

(Boult sort.)

LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un assez joli fonds
pour vivre tranquilles et abandonner le commerce.

LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je vous prie? Est-il honteux
de gagner de l'argent quand on se fait vieux?

LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les profits, ni les
profits avec le danger. Ainsi donc, si dans notre jeunesse nous avons pu
nous acqurir une jolie petite fortune, il ne serait pas mal de fermer
notre porte. D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les
dieux, et cela devrait tre une raison pour nous d'abandonner le
commerce.

LA FEMME.--Allons, dans d'autres mtiers on les offense aussi bien que
dans le ntre.

LE MAITRE.--Aussi bien que dans le ntre, oui, et mieux encore: mais la
nature de nos offenses est pire; et notre profession n'est pas un mtier
ni un tat. Mais voici Boult.

(Les pirates entrent avec Boult et entranent Marina.)

BOULT, _ Marina_.--Ici.--(_A Marina_.) Venez par ici.--Messieurs, vous
dites qu'elle est vierge?

PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.

BOULT.--Matre, j'ai avanc un haut prix pour ce morceau; voyez: si elle
vous convient, cela va bien.--Sinon, j'ai perdu mes arrhes.

LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualits?

BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de belles robes:
quelles qualits voulez-vous de plus?

LA FEMME.--Quel prix en veut-on?

BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir  moins de mille pices d'or.

LE MATRE.--Trs-bien. Suivez-moi, mes matres; vous allez avoir votre
argent sur l'heure. Femme, reois-la; instruis-la de ce qu'elle a 
faire, afin qu'elle ne soit pas trop novice.

(Le matre sort avec les pirates.)

LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur de ses cheveux, son
teint, sa taille, son ge et l'attestation de sa virginit; puis crie:
_Celui qui en donnera le plus l'aura le premier_. Un tel pucelage ne
serait pas bon march, si les hommes taient encore ce qu'ils furent.
Allons, obis  mes ordres.

BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)

MARINA.--Hlas! pourquoi Lonin a-t-il t si mou, si lent? Il aurait d
frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas t assez
barbares pour me runir  ma mre, en me prcipitant sous les flots?

LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?

MARINA.--Parce que je suis belle.

LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occups de vous.

MARINA.--Je ne les accuse point.

LA FEMME.--Vous tes tombe entre mes mains, et vous avez chance d'y
vivre.

MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'chapper  celles qui m'auraient
tue!

LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.

MARINA.--Non.

LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goterez toutes
sortes de messieurs; vous ferez bonne chre; vous apprendrez la
diffrence de tous les tempraments. Quoi! vous vous bouchez les
oreilles!

MARINA.--tes-vous une femme?

LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme?

MARINA.--Une femme honnte, ou pas une femme.

LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai  faire avec vous, je
pense. Allons, vous tes une petite folle; il faut vous parler avec des
rvrences.

MARINA.--Que les dieux me dfendent!

LA FEMME.--S'il plat aux dieux de vous dfendre par les hommes,--ils
vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous rveilleront.--Voil
Boult de retour. (_Entre Boult_.) Eh bien! l'as-tu crie dans le march?

BOULT.--Je l'ai crie sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son
portrait avec ma voix.

LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouv les gens disposs, surtout
la jeunesse?

BOULT.--Ma foi, ils m'ont cout comme ils couteraient le testament de
leur pre. Il y a eu un Espagnol  qui l'eau en est tellement venue  la
bouche, qu'il a t se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire
son portrait.

LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette.

BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre matresse, connaissez-vous
le chevalier franais qui fait de si profondes rvrences?

LA FEMME.--Qui! monsieur Vroles?

BOULT.--Oui, il voulait faire un salut  la proclamation; mais il a
pouss un soupir et jur qu'il viendrait demain.

LA FEMME.--Bien, bien: quant  lui il a apport sa maladie avec lui; il
ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra  l'ombre de la
maison pour taler ses _couronnes_ au soleil.

BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions
tous avec une telle enseigne.

LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous tes dans le chemin de
la fortune; coutez-moi. Il faut avoir l'air de faire  regret ce que
vous ferez avec plaisir, et de mpriser le profit quand vous gagnerez le
plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la piti  vos amants:
cette piti vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un
profit tout clair.

MARINA.--Je ne vous comprends pas.

BOULT.--Emmenez-la, matresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec
l'usage.

LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiance elle-mme ne se
prte qu'avec honte  ce qu'il est de son devoir de faire.

BOULT.--Oui, les unes sont d'une faon et les autres d'une autre. Mais
dites donc, matresse, puisque j'ai procur le morceau....

LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.

BOULT.--Peut-tre bien.

LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la
forme de vos vtements.

BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer.

LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle dbarque
nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature cra ce morceau, elle
te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le
prix de tes avis.

BOULT.--Je vous garantis, matresse, que le tonnerre rveille moins les
anguilles[5] que ma description de cette beaut ne remuera les
libertins. Je vous en amnerai quelques-uns cette nuit.

[Note 5: On suppose que le tonnerre ne produit pas d'effet sur le
poisson en gnral, mais sur les anguilles qu'il fait sortir de la
bourbe et qu'on prend alors plus aisment.]

LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.

MARINA.--Si le feu brle, si les couteaux tuent, si les eaux sont
profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dnoue. Diane,  mon
secours!

LA FEMME.--Qu'avons-nous  faire de Diane? Allons, venez-vous?

(Ils sortent.)


SCNE IV

Tharse.--Appartement dans le palais de Clon.

_Entre_ CLON _avec_ DIONYSA.


DIONYSA.--Quoi? tes-vous insens; n'est-ce pas une chose faite?

CLON.--Dionysa, jamais les astres n'ont t tmoins d'un meurtre
semblable.

DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?

CLON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je le donnerais
pour que ce crime n'et pas t commis. O jeune princesse, moins grande
par la naissance que par la vertu, il n'tait pas de couronne qui ne ft
digne de toi! O lche Lonin, que tu as aussi empoisonn! Si tu avais
aval pour lui le poison, c'et t un exploit comparable aux autres.
Que diras-tu quand le noble Pricls rclamera sa fille?

DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas jur de la
conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; qui me contredira? 
moins que vous n'ayez la simplicit de me trahir, et, pour mriter un
titre de vertu, de crier: Elle a t gorge.

CLON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui que les dieux
abhorrent le plus.

DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse vont voler ici et
tout dcouvrir  Pricls? J'ai honte de penser  la noblesse de votre
race et  la timidit de votre coeur.

CLON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, mme sans y avoir
consenti, ne fut jamais d'un noble sang.

DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, except vous, ne sait comment
elle est morte; personne ne le saura, Lonin ayant cess de vivre. Elle
ddaignait ma fille; elle tait un obstacle  son bonheur. Nul ne la
regardait; tous les yeux taient fixs sur Marina, tandis que notre
enfant tait nglige comme une pauvre fille qui ne valait pas la peine
d'un _bonjour_. Cela me perait le coeur; et quoique vous traitiez mon
action de dnature, vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois
bonne et gnreuse, et un sacrifice fait  notre fille unique.

CLON.--Que les dieux vous pardonnent!

DIONYSA.--Et quant  Pricls, que pourra-t-il dire? nous avons pleur 
ses funrailles, et nous portons encore le deuil. Son monument est
presque fini, et ses pitaphes en lettres d'or attestent son grand
mrite, et notre douleur  nous, qui l'avons fait ensevelir,  nos
frais.

CLON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte un visage d'ange,
et saisit sa proie avec des serres de faucon.

DIONYSA.--Vous tes un de ces hommes superstitieux qui jurent aux dieux
que l'hiver tue les mouches; mais je sais que vous suivrez mes conseils.

(Ils sortent.)

(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina,  Tharse.)

GOWER.--C'est ainsi que nous abrgeons le temps et les distances;
n'ayant qu' dsirer pour vouloir, traversant les mers, et voyageant
avec l'aide de votre imagination de contre en contre et d'un bout du
monde  l'autre. Grce  votre indulgence, on ne nous blme point de
nous servir d'un seul langage dans les divers climats o nous
transportent nos scnes. Je vous supplie de m'couter pour que je
supple aux lacunes de notre histoire. Pricls est maintenant sur les
flots inconstants (suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir
sa fille, charme de sa vie. Le vieil Escans, qu'Hlicanus a fait monter
dernirement  un poste minent, est rest  Tyr pour gouverner.
Souvenez-vous qu'Hlicanus suit son prince. D'agiles vaisseaux et des
vents favorables ont amen le roi Pricls  Tharse. Imaginez-vous que
la pense est son pilote, et son voyage sera aussi rapide qu'elle.
Pricls va chercher sa fille qu'il a laisse aux soins de Clon.
Voyez-les se mouvoir comme des ombres. Je vais satisfaire en mme temps
vos oreilles et vos yeux.--_(Scne muette_.)--_Pricls entre par une
porte avec sa suite; Clon et Dionysa par une autre. Clon montre 
Pricls le tombeau de Marina, tandis que Pricls se lamente, se revt
d'une haire et part dans la plus grande colre. (Clon et Dionysa se
retirent_.)--Voyez comme la crdulit souffre d'une lugubre apparence!
cette colre emprunte remplace les pleurs qu'on et verss dans le bon
vieux temps[6]; et Pricls, dvor de chagrin, sanglotant et baign de
larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de ne plus laver son
visage, ni couper ses cheveux; il se revt d'une haire et se confie  la
mer. Il brave une tempte qui brise  demi son vaisseau mortel[7], et
cependant il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connatre cette
pitaphe, c'est celle de Marina faite par la perfide Dionysa:

(Gower lit l'inscription grave sur le tombeau de Marina.)

Ci-gt la plus belle, la plus douce et la meilleure des femmes, qui se
fltrit dans le printemps de ses jours; elle tait la fille du roi de
Tyr, celle que la mort a si cruellement immole; elle portait le nom de
Marina. Fire de sa naissance, Thtis engloutit une partie de la terre;
voil pourquoi la terre, craignant d'tre submerge, a donn aux cieux
celle qui naquit dans le sein de Thtis; voil pourquoi (et elle ne
cessera jamais) Thtis fait la guerre aux rivages de la terre.

[Note 6: Dans l'enfance du monde, la dissimulation n'existait pas; les
potes ont tous cru  un ge d'or.]

[Note 7: Son corps, que dans une autre pice Shakspeare appelle aussi la
maison mortelle (de l'me).]

Aucun masque ne convient  la noire sclratesse comme la douce et
tendre flatterie. Laissez Pricls, voyant que sa fille n'est plus,
poursuivre ses voyages au gr de la fortune, pendant que notre thtre
vous reprsente le malheur de sa fille dans le sjour profane o elle
est renferme. Patience donc, et figurez-vous tous maintenant que vous
tes  Mitylne.

(Il sort.)


SCNE V

Mitylne.--Une rue devant le mauvais lieu.

DEUX JEUNES GENS _de Mitylne sortent de la maison_.


PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille chose?

SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra pareille chose en
pareil lieu, quand elle n'y sera plus.

PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prcher l! Avez-vous jamais rv une
telle chose?

SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce aux mauvais lieux.
Irons-nous entendre les vestales?

PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; je suis sorti pour
toujours du chemin du vice.

(Ils sortent.)


SCNE VI

Mitylne.--Un appartement dans le mauvais lieu.

_Entrent le_ MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME et BOULT.


LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle m'a cot pour
qu'elle n'et jamais mis les pieds ici.

LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu Priape, et de
perdre toute une gnration; il nous faut la faire violer ou nous en
dfaire. Quand le moment vient de rendre ses devoirs aux clients et de
faire les honneurs de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses
matresses raisons, ses prires, ses gnuflexions, si bien qu'elle
rendrait le diable puritain s'il lui marchandait un baiser.

BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dgarnira la maison de tous
nos cavaliers et fera des prtres de tous nos amateurs de juron.

LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!

LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse nous tirer de l.
Voici le seigneur Lysimaque dguis.

BOULT.--Nous aurions le matre et le valet, si la hargneuse petite
voulait seulement faire bonne mine aux pratiques.

(Entre Lysimaque.)

LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de virginits?

LA FEMME.--Que les dieux bnissent Votre Seigneurie!

BOULT.--Je suis charm de voir Votre Seigneurie en bonne sant.

LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos pratiques se
tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac d'iniquits, avez-vous
quelque chose que l'on puisse manier  la barbe du chirurgien?

LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle voulait... Mais il
n'est jamais venu sa pareille  Mitylne.

LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des tnbres, voulez-vous
dire?...

LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux dire.

LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.

BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, en effet, si elle
avait seulement...

LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?

BOULT.--O seigneur! je sais tre modeste.

LYSIMAQUE.--Cela ne relve pas moins le renom d'un homme de ton mtier
que cela ne donne  tant d'autres la bonne rputation d'tre chastes.

(Entre Marina.)

LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore cueillie, je vous
assure; n'est-elle pas jolie?

LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait aprs un long voyage sur mer.--Fort
bien. Voil pour vous. Laissez-nous.

LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un seul mot, et j'ai
fait.

LYSIMAQUE.--Allons, dites.

LA FEMME, _ Marina qu'elle prend  part_.--D'abord je vous prie de
remarquer que c'est un homme honorable.

MARINA.--Je dsire le trouver tel, pour pouvoir en faire cas.

LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, et un homme  qui
je dois beaucoup.

MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui devez beaucoup en
effet; mais en quoi cela le rend honorable, c'est ce que je ne sais pas.

LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous bien sans faire
aucune de vos grimaces virginales? Il remplira d'or votre tablier.

MARINA.--S'il est gnreux, je serai reconnaissante.

LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?

LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; vous aurez de la
peine  la dresser  votre got.--Allons, laissons-la seule avec Sa
Seigneurie.

(Le matre de la maison, la femme et Boult sortent.)

LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il longtemps que vous
faites cet tat?

MARINA.--Quel tat, seigneur?

LYSIMAQUE.--Un tat que je ne puis nommer sans offense.

MARINA.--Je ne puis tre offense par le nom de mon tat. Veuillez le
nommer.

LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre profession?

MARINA.--Depuis que je m'en souviens.

LYSIMAQUE.--L'avez-vous commence si jeune? tes-vous devenue libertine
 cinq ans ou  sept?

MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.

LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison o je vous trouve annonce que vous tes
une crature.

MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu de ce genre et vous y
venez? On me dit que vous tes un homme d'honneur et le gouverneur de la
ville.

LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui j'tais!

MARINA.--Qui est ma principale?

LYSIMAQUE.--C'est votre herbire, celle qui sme la honte et l'iniquit.
Oh! vous avez entendu parler de ma puissance, et vous prtendez  un
hommage plus srieux? Mais je te proteste, ma petite, que mon autorit
ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. Allons,
mne-moi quelque part.--Allons, allons.

MARINA.--Si vous tes homme d'honneur, c'est  prsent qu'il faut le
montrer. Si ce n'est qu'une rputation qu'on vous a faite, mritez-la.

LYSIMAQUE.--Oui-d!--Encore un peu; continuez votre morale.

MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, la fortune
cruelle m'a jete dans cet infme lieu, o je vois vendre la maladie
plus cher que la gurison.--Ah! si les dieux voulaient me dlivrer de
cette maison impie, je consentirais  tre change par eux en l'oiseau
le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.

LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parl si bien, je ne t'en
aurais jamais crue capable. Si j'avais port ici une me corrompue, ton
discours m'et converti. Voil de l'or pour toi, persvre dans la bonne
voie, et que les dieux te donnent la force.

MARINA.--Que les dieux vous protgent!

LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de mauvaises intentions.
Les portes et les croises de cette maison me sont odieuses. Adieu, tu
es un modle de vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reu une noble
ducation.--Arrte, voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, qu'il
meure comme un voleur celui qui te ravira ta vertu. Si tu entends parler
de moi, ce sera pour ton bien.

(Au moment o Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)

BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pice.

LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misrable gelier! Votre maison, sans cette
vierge qui la soutient, tomberait et vous craserait tous. Va-t'en!

(Lysimaque sort.)

BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de mthode avec vous. Si
votre prude chastet, qui ne vaut pas le djeuner d'un pauvre, ruine
tout un mnage, je veux qu'on fasse de moi un pagneul. Venez.

MARINA.--Que voulez-vous de moi?

BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le bourreau. Venez, nous
ne voulons plus qu'on renvoie d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.

(La femme rentre.)

LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?

BOULT.--De pire en pire, notre matresse: elle a fait un sermon au
seigneur Lysimaque.

LA FEMME.--O abomination!

BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un fumier.

LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.

BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme un gouverneur; elle
l'a renvoy aussi froid qu'une boule de neige et disant ses prires.

LA FEMME.--Boult, emmne-la; fais-en ce qu'il te plaira; brise le
cristal de sa virginit, et rends le reste mallable.

BOULT.--Elle serait un terrain plus pineux qu'elle n'est, qu'elle
serait laboure je vous le promets.

MARINA.--Dieux,  mon secours!

LA FEMME.--Elle conjure, emmne-la. Plt  Dieu qu'elle n'et jamais mis
le pied dans ma maison. Au diable! elle est ne pour tre notre ruine.
Ne voulez-vous pas faire comme les femmes? Malepeste! madame la
prcieuse!

(La femme sort.)

BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.

MARINA.--Que me voulez-vous?

BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si prcieux.

MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.

BOULT.--Allons, voyons, je vous coute.

MARINA.--Que dsirerais-tu que ft ton ennemi?

BOULT.--Je dsirerais qu'il ft mon matre, ou plutt ma matresse.

MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi mchants que toi, car leur
supriorit les rend meilleurs que tu n'es. Tu remplis une place si
honteuse, que le dmon le plus tourment de l'enfer ne la changerait pas
pour la sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui vient ici
chercher une crature. Ton visage est soumis au poing de chaque coquin
de mauvaise humeur. La nourriture qu'on te sert est le reste de bouches
infectes.

BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille  la guerre o un
homme servira sept ans, perdra une jambe et n'aura pas assez d'argent
pour en acheter une de bois!

MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va vider les gouts,
servir de second au bourreau; tous les mtiers valent mieux que le tien.
Un singe, s'il pouvait parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux
daignaient me dlivrer de cette maison!--Tiens, voil de l'or, si ta
matresse veut en gagner par moi, publie que je sais chanter et danser,
broder, coudre, sans parler d'autres talents dont je ne veux pas tirer
vanit. Je donnerai des leons de toutes ces choses; je ne doute pas que
cette ville populeuse ne me fournisse des colires.

BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous dites?

MARINA.--Si je ne le puis, ramne-moi ici et prostitue-moi au dernier
valet qui frquente cette maison.

BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; si je puis te
placer, je le ferai.

MARINA.--Mais sera-ce chez d'honntes femmes?

BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-l! mais puisque
mon matre et ma matresse vous ont achete, il ne faut pas songer 
s'en aller sans leur consentement: je les informerai donc de votre
projet, et je ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je
ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                            ACTE CINQUIME

_Entre_ GOWER.


GOWER.--Marina chappe donc au mauvais lieu, et tombe, dit notre
histoire, dans une maison honnte. Elle chante comme une immortelle et
danse comme une desse au son de ses chants admirs. Elle rend muets de
grands clercs, et imite avec son aiguille les ouvrages de la nature,
fleur, oiseau, branche ou fruit. Son art le dispute aux roses
naturelles, la laine file et la soie forment sous sa main des cerises
couleur de vermillon; elle a des lves du plus haut rang qui lui
prodiguent des largesses; elle remet le prix de son travail  la maudite
entremetteuse. Laissons-la et retournons auprs de son pre sur la mer
o nous l'avons laiss. Chass par les vents, il arrive o habite sa
fille: supposez-le  l'ancre sur cette cte. La ville se prparait 
clbrer la fte annuelle du dieu Neptune. Lysimaque aperoit notre
vaisseau tyrien et ses riches pavillons noirs; il se hte de diriger sa
barque vers lui. Que votre imagination soit encore une fois le guide de
vos yeux, figurez-vous que c'est ici le navire du triste Pricls o
l'on va essayer de vous dcouvrir ce qui se passe. Veuillez bien vous
asseoir et couter.

(Il sort.)

SCNE I

A bord du vaisseau de Pricls, dans la rade de Mitylne. Une tente sur
le pont avec un rideau.--On y voit Pricls sur une couche. Une barque
est attache au vaisseau tyrien.

_Entrent_ DEUX MATELOTS _dont l'un appartient au vaisseau tyrien et
l'autre  la barque_; HLICANUS.


LE MATELOT TYRIEN,  _celui de Mitylne_.--O est le seigneur
Hlicanus?--Il pourra vous rpondre.--Ah! le voici.--Seigneur, voici une
barque venue de Mitylne dans laquelle est Lysimaque, le gouverneur, qui
demande  se rendre  bord. Quels sont vos ordres?

HLICANUS.--Qu'il vienne puisqu'il le dsire. Appelle quelques nobles
Tyriens.

LE MATELOT TYRIEN.--Hol! seigneurs! le seigneur Hlicanus vous appelle.

(Entrent deux seigneurs tyriens.)

LE PREMIER SEIGNEUR.--Votre Seigneurie appelle?

HLICANUS.--Seigneurs, quelqu'un de marque va venir  bord, je vous prie
de le bien accueillir.

(Les seigneurs et les deux matelots descendent  bord de la barque, d'o
sortent Lysimaque avec les seigneurs de sa suite, ceux de Tyr et les
deux matelots.)

LE MATELOT TYRIEN.--Seigneur, voil celui qui peut vous rpondre sur
tout ce que vous dsirerez.

LYSIMAQUE.--Salut, respectable seigneur! que les dieux vous protgent.

HLICANUS.--Puissiez-vous dpasser l'ge o vous me voyez et mourir
comme je mourrai.

LYSIMAQUE.--Je vous remercie d'un tel souhait.--tant sur le rivage 
clbrer la gloire de Neptune, j'ai vu ce noble vaisseau et je suis venu
pour savoir d'o vous venez.

HLICANUS.--D'abord, seigneur, quel est votre emploi?

LYSIMAQUE.--Je suis le gouverneur de cette ville.

HLICANUS.--Seigneur, notre vaisseau est de Tyr. Il porte le roi qui,
depuis trois mois, n'a parl  personne et n'a pris que la nourriture
ncessaire pour entretenir sa douleur.

LYSIMAQUE.--Quel est le malheur qui l'afflige?

HLICANUS.--Seigneur, il serait trop long de le raconter; mais le motif
principal de ses chagrins vient de la perte d'une fille et d'une pouse
chries.

LYSIMAQUE.--Ne pourrons-nous donc pas le voir?

HLICANUS.--Vous le pouvez, seigneur; mais ce sera inutile; il ne veut
parler  personne.

LYSIMAQUE.--Cependant cdez  mon dsir.

HLICANUS, _tirant le rideau_.--Voyez-le, seigneur.--Ce fut un prince
accompli jusqu' la nuit fatale qui attira sur lui cette infortune.

LYSIMAQUE.--Salut, sire, que les dieux vous conservent! salut, royale
majest.

HLICANUS.--C'est en vain, il ne vous parlera pas.

PREMIER SEIGNEUR DE MITYLNE.--Seigneur, nous avons  Mitylne une jeune
fille qui, je gage, le ferait parler.

LYSIMAQUE.--Bonne pense! sans questions, par le doux son de sa voix et
d'autres sductions, elle attaquerait le sens de l'oue assoupi  demi
chez lui. La plus heureuse, comme elle est la plus belle, elle est avec
ses compagnes dans le bosquet situ prs du rivage de l'le.

(Lysimaque dit deux mots  l'oreille d'un des seigneurs de la suite qui
sort avec la barque.)

HLICANUS.--Certainement tout sera sans effet, mais nous ne rejetterons
rien de ce qui porte le nom de gurison.--En attendant, puisque nous
avons fait jusqu'ici usage de votre bont, permettez-nous de vous
demander encore de faire ici nos provisions avec notre or qui, loin de
nous manquer, nous fatigue par sa vtust.

LYSIMAQUE.--Seigneur, c'est une courtoisie que nous ne pouvons vous
refuser sans que les dieux justes ne nous envoient une chenille pour
chaque bourgeon afin d'en punir notre province; mais, encore une fois,
je vous prie de me faire connatre en dtail la cause de la douleur de
votre roi.

HLICANUS.--Seigneur, seigneur, je vais vous l'apprendre.--Mais, voyez,
je suis prvenu.

(La barque de Lysimaque avance. On voit passer sur le vaisseau tyrien,
un seigneur de Mitylne, Marina et une jeune dame.)

LYSIMAQUE.--Oh! voici la dame que j'ai envoy chercher. Soyez la
bienvenue.--N'est-ce pas une beaut cleste?

HLICANUS.--C'est une aimable personne!

LYSIMAQUE.--Elle est telle que, si j'tais sr qu'elle sortt d'une race
noble, je ne voudrais pas choisir d'autre femme et me croirais bien
partag.--Belle trangre! nous attendons de vous toute votre
bienveillance pour un roi malheureux. Si, par un heureux artifice vous
pouvez l'amener  nous rpondre, pour prix de votre sainte assistance,
vous recevrez autant d'or que vous en dsirerez.

MARINA.--Seigneur, je mettrai tout en usage pour sa gurison, pourvu
qu'on nous laisse seules avec lui, ma compagne et moi.

LYSIMAQUE.--Allons, laissons-la, et que les dieux la fassent russir.
(_Marina chante_.) A-t-il entendu votre mlodie?

MARINA.--Non, et il ne nous a pas regardes.

LYSIMAQUE.--Voyez, elle va lui parler.

MARINA.--Salut, sire. Seigneur, coutez-moi.

PRICLS.--Eh! ah!

MARINA.--Je suis une jeune fille, seigneur, qui jamais n'appela les yeux
sur elle, mais qui a t regarde comme une comte. Celle qui vous
parle, seigneur, a peut-tre souffert des douleurs gales aux vtres, si
on les comparait; quoique la capricieuse fortune ait rendu mon toile
funeste, j'tais ne d'anctres illustres qui marchaient de pair avec de
grands rois; le temps a ananti ma parent et m'a livre esclave au
monde et  ses infortunes. (_A part_.) Je cesse; cependant il y a
quelque chose qui enflamme mes joues et qui me dit tout bas: Continue,
jusqu' ce qu'il rponde.

PRICLS.--Ma fortune, ma parent, illustre parent, galant la
mienne.--N'est-ce pas ce que vous avez dit?

MARINA.--J'ai dit, seigneur, que si vous connaissiez ma parent, vous me
regarderiez sans courroux.

PRICLS.--Je le pense.--Je vous prie, tournez encore les yeux vers moi.
Vous ressemblez...--Quelle est votre patrie? tes-vous ne sur ce
rivage?

MARINA.--Non, ni sur aucun rivage; cependant je suis venue au monde
d'aprs les lois de la nature, et ne suis pas autre que je parais.

PRICLS.--Je suis accabl de douleur et j'ai besoin de pleurer. Mon
pouse tait comme cette jeune fille, et ma fille aurait aussi pu lui
ressembler. C'est l le front de ma reine, sa taille mince comme celle
du souple roseau, sa voix argentine, ses yeux brillants comme une pierre
prcieuse et ses douces paupires, sa dmarche de Junon, sa voix qui
rendait l'oreille affame de l'entendre.--O demeurez-vous?

MARINA.--Dans un lieu o je ne suis qu'trangre: d'ici vous pouvez le
voir.

PRICLS.--O ftes-vous leve, o avez-vous acquis ces grces dont
votre beaut relve encore le prix?

MARINA.--Si je vous racontais mon histoire, elle vous semblerait une
fable absurde.

PRICLS.--Je t'en supplie, parle; le mensonge ne peut sortir de ta
bouche; tu parais modeste comme la justice, tu me sembles un palais
digne de la royale vrit. Je te croirai, je persuaderai  mes sens tout
ce qui paratrait impossible, car tu ressembles  celle que j'aimai
jadis. Quels furent tes amis? ne disais-tu pas, quand j'ai voulu te
repousser (au moment o je t'ai aperue), que tu avais une illustre
origine?

MARINA.--Oui, je l'ai dit.

PRICLS.--Eh bien! quelle est ta famille? Je crois que tu as dit aussi
que tu avais souffert de nombreux outrages, et que tes malheurs seraient
gaux aux miens s'ils taient connus et compars.

MARINA.--Je l'ai dit, et n'ai rien dit que ma pense ne m'assure tre
vridique.

PRICLS.--Dis ton histoire. Si tu as souffert la nullime partie de mes
maux, tu es un homme, et moi j'ai faibli comme une jeune fille:
cependant tu ressembles  la Patience contemplant les tombeaux des rois
et dsarmant le malheur par son sourire. Qui furent tes amis? comment
les as-tu perdus? Ton nom, aimable vierge? Fais ton rcit; viens
t'asseoir  mon ct.

MARINA.--Mon nom est Marina.

PRICLS.--Oh! je suis raill, et tu es envoye par quelque dieu en
courroux pour me rendre le jouet des hommes.

MARINA.--Patience, seigneur, ou je me tais.

PRICLS.--Oui, je serai patient; tu ignores jusqu' quel point tu
m'meus en t'appelant Marina.

MARINA.--Le nom de Marina me fut donn par un homme puissant, par mon
pre, par un roi.

PRICLS.--Quoi! la fille d'un roi?--et ton nom est Marina?

MARINA.--Vous aviez promis de me croire; mais, pour ne plus troubler la
paix de votre coeur, je vais m'arrter ici.

PRICLS.--tes-vous de chair et de sang? votre coeur bat-il?
n'tes-vous pas une fe, une vaine image? Parlez. O naqutes-vous? et
pourquoi vous appela-t-on Marina?

MARINA.--Je fus appele Marina parce que je naquis sur la mer.

PRICLS.--Sur la mer! et ta mre?

MARINA.--Ma mre tait la fille d'un roi; elle mourut en me donnant le
jour, comme ma bonne nourrice Lychorida me l'a souvent racont en
pleurant.

PRICLS.--Oh! arrte un moment! voil le rve le plus trange qui ait
jamais abus le sommeil de la douleur. (_A part_.) Ce ne peut tre ma
fille ensevelie.--O ftes-vous leve? Je vous coute jusqu' ce que
vous ayez achev votre rcit.

MARINA.--Vous ne pourrez me croire; il vaudrait mieux me taire.

PRICLS.--Je vous croirai jusqu'au dernier mot. Cependant
permettez.--Comment tes-vous venue ici? O ftes-vous leve?

MARINA.--Le roi mon pre me laissa  Tharse. Ce fut l que le cruel
Clon et sa mchante femme voulurent me faire arracher la vie. Le
sclrat qu'ils avaient gagn pour ce crime avait dj tir son glaive,
quand une troupe de pirates survint et me dlivra pour me transporter 
Mitylne. Mais, seigneur, que me voulez-vous? Pourquoi pleurer?
Peut-tre me croyez-vous coupable d'imposture. Non, non, je l'assure, je
suis la fille du roi Pricls, si le roi Pricls existe.

PRICLS.--Oh! Hlicanus?

HLICANUS.--Mon souverain m'appelle?

PRICLS.--Tu es un grave et noble conseiller, d'une sagesse  toute
preuve. Dis-moi, si tu le peux, quelle est cette fille, ce qu'elle peut
tre, elle qui me fait pleurer.

HLICANUS.--Je ne sais, seigneur, mais le gouverneur de Mitylne, que
voil, en parle avec loge.

LYSIMAQUE.--Elle n'a jamais voulu faire connatre sa famille. Quand on
la questionnait l-dessus, elle s'asseyait et pleurait.

PRICLS.--O Hlicanus, frappe-moi; respectable ami, fais-moi une
blessure, que j'prouve une douleur quelconque, de peur que les torrents
de joie qui fondent sur moi entranent tout ce que j'ai de mortel et
m'engloutissent. Oh! approche, toi qui rends  la vie celui qui
t'engendra; toi, qui naquis sur la mer, qui fus ensevelie  Tharse et
retrouve sur la mer. O Hlicanus, tombe  genoux, remercie les dieux
avec une voix aussi forte que celle du tonnerre: voil Marina. Quel
tait le nom de ta mre? Dis-moi encore cela, car la vrit ne peut trop
tre confirme, quoique aucun doute ne s'lve en moi sur ta vracit.

MARINA.--Mais d'abord, seigneur, quel est votre titre?

PRICLS.--Je suis Pricls de Tyr: dis-moi seulement (car jusqu'ici tu
as t parfaite), dis-moi le nom de ma reine engloutie par les flots, et
tu es l'hritire d'un royaume, et tu rends la vie  Pricls ton pre.

MARINA.--Suffit-il, pour tre votre fille, de dire que le nom de ma mre
tait Thasa? Thasa tait ma mre, Thasa qui mourut en me donnant la
naissance.

PRICLS.--Sois bnie, lve-toi, tu es mon enfant. Donnez-moi d'autres
vtements. Hlicanus, elle n'est pas morte  Tharse (comme l'aurait
voulu Clon); elle te dira tout, lorsque tu te prosterneras  ses pieds,
et tu la reconnatras pour la princesse elle-mme.--Qui est cet homme?

HLICANUS.--Seigneur, c'est le gouverneur de Mitylne, qui, inform de
vos malheurs, est venu pour vous voir.

PRICLS.--Je vous embrasse, seigneur.--Donnez-moi mes vtements, je
suis gar par la joie de la voir. Oh! que les dieux bnissent ma fille.
Mais coutez cette harmonie. O ma Marina, dis  Hlicanus, dis-lui avec
dtail, car il semble douter; dis-lui comment tu es ma fille.--Mais
quelle harmonie!

HLICANUS.--Seigneur, je n'entends rien.

PRICLS.--Rien? C'est l'harmonie des astres. coute, Marina.

LYSIMAQUE.--Il serait mal de le contrarier, laisse-le croire.

PRICLS.--Du merveilleux! n'entendez-vous pas?

LYSIMAQUE.--De la musique; oui, seigneur.

PRICLS.--Une musique cleste. Elle me force d'tre attentif, et un
profond sommeil pse sur mes paupires. Laissez-moi reposer.

(Il dort.)

LYSIMAQUE.--Donnez-lui un coussin. (_On ferme le rideau de la tente de
Pricls_.) Laissez-le. Mes amis, si cet vnement rpond  mes voeux,
je me souviendrai de vous.

(Sortent Lysimaque, Hlicanus, Marina et la jeune dame qui l'avait
accompagne.)


SCNE II

Mme lieu.

PRICLS _dort sur le tillac_; DIANE _lui apparat dans un songe_.


DIANE.--Mon temple est  phse, il faut t'y rendre et faire un
sacrifice sur mon autel. L, quand mes ministres seront assembls devant
le peuple, raconte comment tu as perdu ton pouse sur la mer. Pour
pleurer tes infortunes et celles de ta fille, raconte fidlement toute
ta vie. Obis, ou continue  tre malheureux. Obis, tu seras heureux,
je l'atteste par mon arc d'argent. Rveille-toi et rpte ton songe.

(Diane disparat.)

PRICLS.--Cleste Diane, desse au croissant d'argent, je
t'obirai.--Hlicanus?

(Entrent Hlicanus, Lysimaque et Marina.)

HLICANUS.--Seigneur?

PRICLS, _ Hlicanus_.--Mon projet tait d'aller  Tharse pour y punir
Clon, ce prince inhospitalier, mais j'ai d'abord un autre voyage 
faire. Tournez vers phse vos voiles enfles. Plus tard, je vous dirai
pourquoi. (_A Lysimaque_.) Nous reposerons-nous, seigneur, sur votre
rivage, et vous donnerons-nous de l'or pour les provisions dont nous
aurons besoin?

LYSIMAQUE.--De tout mon coeur, seigneur; et quand vous viendrez  terre,
j'ai une autre prire  vous faire.

PRICLS.--Vous obtiendrez mme ma fille si vous la demandez, car vous
avez t gnreux envers elle.

LYSIMAQUE.--Seigneur, appuyez-vous sur mon bras.

PRICLS.--Viens, ma chre Marina.

(Ils sortent.)

(On voit le temple de Diane  phse. Entre Gower.)

GOWER.--Maintenant le sable de notre horloge est presque coul....
Encore un peu et c'est fini. Accordez-moi pour dernire complaisance (et
cela m'encouragera), accordez-moi de supposer toutes les ftes, les
banquets, les rjouissances bruyantes que le gouverneur fit  Mitylne
pour fliciter le roi. Il tait si heureux qu'on lui et promis de lui
donner Marina pour pouse! mais cet hymen ne devait avoir lieu que
lorsque Pricls aurait fait le sacrifice ordonn par Diane. Laissez
donc le temps s'couler; on met  la voile au plus vite, et les dsirs
sont aussitt satisfaits. Voyez le temple d'phse, notre roi et toute
sa suite. C'est  vous que nous devons, et nous en sommes
reconnaissants, que Pricls soit arriv sitt.

(Gower sort.)


SCNE III

Le temple de Diane  phse.--Thasa est prs de l'autel en qualit de
grande prtresse. Une troupe de vierges. Crimon et autres habitants
d'phse.

_Entrent_ PRICLS _et sa suite_, LYSIMAQUE, HLICANUS, MARINA et UNE
DAME.


PRICLS.--Salut, Diane! pour obir  tes justes commandements, je me
dclare ici le roi de Tyr, qui chass par la peur, de ma patrie, pousai
la belle Thasa  Pentapolis. Elle mourut sur mer en mettant au monde
une fille appele Marina, qui porte encore ton costume d'argent, 
desse! Elle fut leve  Tharse par Clon, qui voulut la faire tuer 
l'ge de quatorze ans; mais une bonne toile l'amena  Mitylne. C'est
l que la fortune la fit venir  bord de mon navire, o en rappelant le
pass elle se fit connatre pour ma fille.

THAISA.--C'est sa voix, ce sont ces traits.... vous tes, vous
tes....--O roi Pricls!

(Elle s'vanouit.)

PRICLS.--Que veut dire cette femme...? Elle se meurt: au secours!

CRIMON.--Noble seigneur, si vous avez dit la vrit aux pieds des
autels de Diane, voil votre femme.

PRICLS.--Respectable vieillard, cela ne se peut; je l'ai jete de mes
bras dans la mer.

CRIMON.--Sur cette cte mme.

PRICLS.--C'est une vrit.

CRIMON.--Regardez cette dame.--Elle n'est mourante que de joie. Un
matin d'orage, elle fut jete sur ce rivage: j'ouvris le cercueil, j'y
trouvai de riches joyaux, je lui ai rendu la vie et l'ai place dans le
temple de Diane.

PRICLS.--Pouvons-nous voir ces joyaux?

CRIMON.--Illustre seigneur, ils seront apports dans ma maison, o je
vous invite  venir.... Voyez, Thasa revit.

THAISA.--Oh! laissez-moi le regarder. S'il n'est pas mon poux, mon
saint ministre ne prtera point  mes sens une oreille licencieuse. O
seigneur, tes-vous Pricls? Vous parlez comme lui; vous lui
ressemblez. N'avez-vous pas cit une tempte, une naissance, une mort?

PRICLS.--C'est la voix de Thasa.

THAISA.--Je suis cette Thasa, crue morte et submerge.

PRICLS.--Immortelle Diane!

THAISA.--Maintenant, je vous reconnais.--Quand nous quittmes Pentapolis
en pleurant, le roi mon pre vous donna une bague semblable.

(Elle lui montre une bague.)

PRICLS.--Oui, oui; je n'en demande pas davantage. O dieux! votre
bienfait actuel me fait oublier mes malheurs passs. Je ne me plaindrai
pas, si je meurs en touchant ses lvres.--Oh! viens, et sois ensevelie
une seconde fois dans ces bras!

MARINA.--Mon coeur bondit pour s'lancer sur le sein de ma mre.

(Elle se jette aux genoux de Thasa.)

PRICLS.--Regarde celle qui se jette  tes genoux! C'est la chair de ta
chair,--Thasa, l'enfant que tu portais dans ton sein sur la mer, et que
j'appelai Marina; car elle vint au monde sur le vaisseau.

THAISA.--Bni soit mon enfant!

HLICANUS.--Salut,  ma reine!

THAISA.--Je ne vous connais pas.

PRICLS.--Vous m'avez entendu dire que, lorsque je partis de Tyr, j'y
laissai un vieillard pour m'y remplacer. Pouvez-vous vous rappeler son
nom? Je vous l'ai dit souvent.

THAISA.--C'est donc Hlicanus?

PRICLS.--Nouvelle preuve. Embrasse-le, chre Thasa; c'est lui. Il me
tarde maintenant de savoir comment vous ftes trouve et sauve; quel
est celui que je dois remercier, aprs les dieux, de ce grand miracle?

THAISA.--Le seigneur Crimon. C'est par lui que les dieux ont manifest
leur puissance; les dieux qui peuvent tout pour vous.

PRICLS.--Respectable vieillard, les dieux n'ont pas sur la terre de
ministre mortel plus semblable  un dieu que vous. Voulez-vous me dire
comment cette reine a t rendue  la sant?

CRIMON.--Je le ferai, seigneur. Je vous prie de venir d'abord chez moi,
o vous sera montr tout ce qu'on a trouv avec votre pouse; vous
saurez comment elle fut place dans ce temple; enfin, rien ne sera omis.

PRICLS.--Cleste Diane! je te rends grces de ta vision, et je
t'offrirai mes dons. Thasa, ce prince, le fianc de votre fille,
l'pousera  Pentapolis. Maintenant, cet ornement, qui me rend si
bizarre, disparatra, ma chre Marina; et j'embellirai, pour le jour de
tes noces, ce visage, que le rasoir n'a pas touch depuis quatorze ans.

THAISA.--Crimon a reu des lettres qui lui annoncent la mort de mon
pre.

PRICLS.--Qu'il soit admis parmi les astres! Cependant, ma reine, nous
clbrerons leur hymne, et nous achverons nos jours dans ce royaume.
Notre fille et notre fils rgneront  Tyr. Seigneur Crimon, nous
languissons d'entendre ce que nous ignorons encore.--Seigneur,
guidez-nous.

(Ils sortent.)

(Entre Gower.)

GOWER.--Vous avez vu, dans Antiochus et sa fille, la rcompense d'une
passion monstrueuse; dans Pricls, son pouse et sa fille (malgr les
injustices de la cruelle fortune), la vertu dfendue contre l'adversit,
protge par le ciel, et enfin couronne par le bonheur. Dans Hlicanus,
nous vous avons offert un modle de vracit et de loyaut; et dans le
respectable Crimon, le mrite qui accompagne toujours la science et la
charit. Quant au mchant Clon et  sa femme, lorsque la renomme eut
rvl leur crime et la gloire de Pricls, la ville, dans sa fureur,
les brla avec leur famille dans le palais. Voil comment les dieux les
punirent du meurtre qu'ils avaient voulu commettre. Accordez-nous
toujours votre patience, et gotez de nouveaux plaisirs. Ici finit notre
pice.

(Gower sort.)


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of Pricls, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRICLS ***

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Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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