The Project Gutenberg EBook of Chevalier de Mornac, by Joseph Marmette

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Title: Chevalier de Mornac
       Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Author: Joseph Marmette

Release Date: September 5, 2006 [EBook #19187]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                    LE

                           CHEVALIER DE MORNAC


                    CHRONIQUE DE LA NOUVELLE-FRANCE
                                   1664



                             JOSEPH MARMETTE



                                 MONTRAL
                  TYPOGRAPHIE DE L'OPINION PUBLIQUE
                        No. 319 RUE ST. ANTOINE

                                   1873



A

ELZAR GRIN

HOMME DE LETTRES, DPUT  L'ASSEMBLE LGISLATIVE.

Vous connaissez, mon cher ami, la double personnalit qui s'abrite sous
le nom du Chevalier de Mornac; et comme  moi, les deux modles qui ont
pos pour le type de mon hros vous sont chers. Je ne puis donc faire
mieux que de vous ddier ce livre qui, tout en racontant les grandes
actions d'un autre ge, a la prtention de peindre, runis en un seul
personnage, les deux caractres les plus dlicieusement gascons de notre
poque. Outre que l'orgueil lgitime de l'auteur sera flatt si j'ai
quelque peu russi, mon amiti sera ravie de nous rendre encore plus
prsents, tous les trois  votre excellent souvenir.

JOSEPH MARMETTE.



                        LE CHEVALIER DE MORNAC



                          PAR JOSEPH MARMETTE




                             INTRODUCTION


Vers l'anne 1664, la Nouvelle-France venait de traverser et subissait
encore une des phases les plus douloureusement critiques de son
histoire. Rendus fiers et tout-puissants par le succs de leurs arme,
qui, douze ans auparavant avaient ananti la grande nation huronne, les
Iroquois rgnaient en matres sur le territoire du Canada. Tandis que
les guerriers des cinq cantons Iroquois tenaient en tat de blocus
Montral, Trois-Rivires et Qubec, villes qui n'taient encore que de
petits bourgs mal protgs par des palissades de pieux, leurs bandes de
maraudeurs assassinaient les laboureurs isols dans les campagnes.

Bien loin de songer  attaquer, les colons franais ne se dfendaient
qu'avec peine. Tel tait le dcouragement et si grande la terreur
universelle, que les migrs parlaient d'abandonner ce pays de
maldiction pour retourner en France.

La situation semblait en effet dsespre.

Nglige par la compagnie des Cent-Associs, qui ne songeait qu' la
traite des pelleteries, affaiblie par les dissensions entre les
gouverneurs et l'autorit ecclsiastique, dans le Conseil-Suprieur, 
Qubec, la colonie naissante se peuplait en outre si lentement qu'elle
ne pouvait fournir des dfenseurs suffisamment nombreux pour tenir tte
aux Iroquois. Il eut fallu leur opposer un corps de troupes assez
imposant, et c'est  peine s'il y avait au Canada une centaine de
soldats, disperss dans les diffrents postes. Depuis longtemps les
gouverneurs et les jsuites demandaient  grands cris des secours. Mais
leurs supplications allaient mourir sans rsultat par del l'Ocan.

De prime-abord, cette indiffrence de la mre-patrie doit sembler
inexcusable; mais lorsqu'on se transporte de l'autre cte de
l'Atlantique pour jeter un coup-d'oeil sur les tumultueux vnements qui
bouleversaient alors le royaume de France, on s'explique cette apathie.

La mort du cardinal Richelieu, arrive en 1642, bientt suivie de celle
de Louis XIII, les dsordres civils qui signalrent la rgence
d'Anne-d'Autriche, les troubles de la Fronde, la bataille qui avait fait
rage aux portes de Paris, la confusion de laquelle le royaume entier
tait en proie, tout cet clat d'armes et de discordes qui remplissait
la France touffait sans peine le faible bruit des quelques voix qui
s'levaient en faveur du Canada. Si les particuliers, qu'enveloppait la
guerre civile, ne songeaient point  la Nouvelle-France, comment
Mazarin,  qui les factieux en voulaient surtout, aurait-il pu s'occuper
d'une colonie naissante et perdue au del des mers? Ce ministre n'avait
eu dj que trop de peine se maintenir entre la turbulence du Parlement
et les prtentions du grand Cond,  venir jusqu'en 1653. Ensuite, il
s'tait trouv tout absorb par le soin de pousser la guerre contre les
Espagnols, commands par Cond mcontent. La bataille des Dunes, livre
prs de Dunkerque par Turenne  ces derniers, avait laiss la victoire
dfinitive aux troupes franaises et anglaises, allies contre
l'Espagne,  laquelle Dunkerque fut immdiatement enleve pour tre
remise aux Anglais, suivant les conventions antrieures arrtes entre
Cromwell et Mazarin. La guerre ainsi heureusement termine, le cardinal,
en digne lve de Richelieu, trouva que le meilleur moyen d'assurer la
dure de la paix tait de marier Louis XIV avec l'infante Marie-Thrse
d'Espagne. Les ngociations qu'il lui fallut entreprendre  cet effet et
mener  bonne fin, prcdrent de plusieurs mois l'union du roi de
France avec l'infante. Ce mariage diplomatique fut clbr en 1660.

Mazarin tant mort l'anne suivante, Louis XIV avait pris aussitt le
sceptre d'une main ferme, bien dcid de rgner par lui-mme et de
maintenir la tranquillit intrieure, ainsi que d'augmenter la
prosprit du royaume, tout en le faisant respecter et en l'agrandissant
au dehors.

Mazarin, qui avait trop song  remplir ses propres coffres--il
possdait  sa mort prs de deux cent millions--avait laiss les
finances dans un tat dplorable; mais grce  l'administration sage et
vigoureuse de Colbert, le trsor public fut si tt rempli que, ds 1663,
Louis XIV pouvait racheter des Anglais Dunkerque, qu'il s'empressa de
fortifier.

Le mme Colbert, si entendu  l'administration intrieure, savait aussi
tout le bnfice qu'on pouvait attendre des colonies. L'Espagne en tait
un frappant exemple, elle qui, depuis plus d'un sicle, entretenait la
guerre contre toute l'Europe, grce aux immenses ressources que
l'ingrate patrie adoptive de Colomb tirait de l'Amrique.

Aussi la Nouvelle-France attira-t-elle tout d'abord l'attention de
Colbert, qui, la voyant dprir entre les mains de la compagnie des
Cent-Associs, se hta de placer la colonie plus immdiatement sous le
contrle de l'autorit royale.

Par un dit du roi, de 1664, le Canada fut cd  la compagnie des
Indes-Occidentales. En mme temps, Louis XIV nommait le marquis de Tracy
Vice-Roi de toutes les possessions franaises en Amrique, M. de
Courcelles, gouverneur du Canada et M. Talon, intendant. Le choix tait
des plus judicieux. Il ne fallait rien moins que la runion de ces trois
hommes de talents et d'nergie pour arrter la colonie sur le penchant
de sa ruine et la relever par un habile et puissant effort.

Pour seconder les vues de ces hommes clairs, le rgiment de Carignan,
compos de vingt-quatre compagnies, fut mis  leur disposition. La
petite flotte, sur laquelle on embarqua les troupes fut aussi charge
d'un grand nombre de familles de cultivateurs et d'artisans, amenant des
boeufs, des moutons et les premiers chevaux qui aient t vus en Canada.
[1] Soldats, marchands, colons, tous compts, formaient plus de deux
mille mes, c'est--dire une population presque aussi considrable que
celle dj rsidante en la Nouvelle-France.

[Note 1: Les colons de la Nouvelle-France, pour tmoigner leur gratitude
 M. de Montmagny, avaient cependant fait prsent d'un cheval  ce
gouverneur, assez longtemps avant cette poque.]

Tous ces secours n'arrivrent pourtant qu'en 1665  Qubec. La colonie
tait sauve.

Mais mon but n'est pas de m'arrter d'une manire spciale sur la
priode de progrs qui allait succder  un tat d'affaissement si
prolong. Bien que je doive indiquer cette heureuse renaissance au
dnouement de l'action de cette oeuvre, j'ai voulu surtout dcrire, dans
les pages suivantes, les prils, les angoisses, les terreurs et les
drames qui marquaient chaque journe des hardis pionniers, nos
admirables aeux. Ce que je veux peindre c'est cette vie d'alarmes
d'embches et de luttes terribles dont est toute remplie l'hroque
poque qui prcda l'arrive du rgiment de Carignan; les craintes des
habitants des villes, les incessants dangers du colon isol dans les
campagnes et souvent hors de la porte de tout secours; puis,  ct de
cette existence parseme d'pouvante, mais que rendaient cependant
supportable encore certaines jouissances de la civilisation, les moeurs
ou plutt les coutumes barbares des tribus iroquoises; les marches
forces et pnibles de leurs prisonniers de guerre; les malheurs et la
dispersion de la nation huronne; les tortures des captifs, leurs
souffrances dans les villages Iroquois; les longues nuits d'insomnie
sous les wigwams enfums, les raffinements de cruaut des vainqueurs sur
leurs prisonniers sauvages ou blancs; l'admirable courage de ces
derniers au milieu de souffrances, de tourments inous; enfin la marche
stoque de la civilisation contre la barbarie aux abois: et, pour
adoucir les sombres couleurs d'un pareil tableau, l'insoucieuse gat
gauloise, accompagne d'un amour pur, fine fleur de chevalerie franaise
aux parfums pntrants et salutaires comme l'image de Batrix que Dante
emporte en son me pour mieux endurer la vue des horreurs de l'enfer.




                           CHAPITRE PREMIER

                               L'ARRIVE


Le soleil s'lanait, tout resplendissant, au-dessus de la cime boise
des falaises de la Pointe-Lvi. Ses traits de feu trouaient l'humide
manteau de vapeurs qui tombait des paules du roc gant de Stadaconna et
s'en allait effleurer de ses franges ouates les eaux du grand fleuve,
encore endormi aux pieds de la ville de Champlain. Secou par la brise du
matin, le brouillard commenait  se disperser dans l'air, o ses
lambeaux se dissipaient avec les dernires ombres de la nuit.

C'tait le matin du 18 septembre de l'an de grce 1664, qui s'annonait
si radieux  la petite ville de Qubec.

L-bas, entre l'extrmit de la Pointe-Lvi et le flanc onduleux de la
belle le d'Orlans, aux feuillages rougis par l'automne, les trois
voiles blanches d'un vaisseau semblaient planer dans l'espace. Quelques
flocons de brume qui roulaient encore en se jouant, sur la crte de
petites vagues qu'un lger vent de nord-est commenait  soulever sur le
fleuve, enveloppaient le corps du navire, dont les voiles, seules en
vue, se rapprochaient graduellement de la ville comme celles d'un
vaisseau fantme.

Bientt, les victorieux rayons du soleil balayrent devant eux ces
restes de brouillard, qui disparurent en un instant, comme les tranards
de l'arrire-garde d'une arme vaincue, sous la dernire vole de
mitraille des vainqueurs.

Le trois-mts apparut alors en entier, sa voilure coquettement incline
 bbord, tandis qu'un bouillonnement de blanche cume dansait gament
au-devant de la proue du vaisseau; car la brise frachissait du large.

Or, en ce moment, matre Jacques Boisdon, l'unique htelier de Qubec,
ouvrait les contrevents de son htellerie, sise sur la rue Notre-Dame et
prs de la grande place,  la haute-ville. [2] Le bonnet de laine rouge
de l'htelier tait gaillardement rabattu sur sa bonne grosse figure
enlumine, les aiguillettes de son haut-de-chausses lui retombaient
jusqu'au genou en dcrivant un quart de cercle sur la respectable
rotondit de son ventre, tandis que le vent du matin se jouait dans le
collet dboutonn de sa chemise de toile commune de Bretagne, et
caressait de sa frache haleine les chairs grasses du cou trapu de
l'aubergiste.

[Note 2: La rue Notre-Dame prit plus tard le nom de M. de Buade, comte
de Frontenac, lorsque ce gentilhomme devint gouverneur du Canada.]

Ceux qui ont lu Franois de Bienville, se rappelleront sans doute que
l'illustre Jean Boisdon tait le fils du premier htelier de Qubec,
Jacques Boisdon que nous mettons en scne aujourd'hui.[3]

[Note 3: Parmi les actes officiels qui nous restent du Conseil tabli 
Qubec par M. d'Ailleboust et d'aprs un rglement royal donn le cinq
mars 1648, on en trouve un en date du 19 septembre de la mme anne par
lequel Jacques Boisdon est tabli htelier  l'exclusion de tout autre.
Il se logera, y est-il dit, sur la grande place, prs de l'glise,
afin que tous puissent aller se chauffer chez lui... Il ne gardera
personne pendant la grand'messe, le sermon, le catchisme et les
vpres. Cet acte est sign par M. d'Ailleboust, gouverneur, le Pre J.
Lalemant, et les sieurs de Chavigny, Godefroy et Giffard.]

Bien qu'ambitieux, Jacques, premier du nom en Canada, n'avait pas cette
soif de gain qui fut si fatale son sacripant de fils. C'tait un brave
homme que le gros pre Boisdon, aimant  rire  ses heures et  lever le
coude en tout temps. Sous ce dernier rapport, matre Jean, son fils, lui
devait ressembler.

Boisdon pre aimait bien un peu l'argent, non par vile estime du mtal,
mais bien plutt pour les jouissances matrielles qu'il procure. S'il
faisait un peu la cour  sa clientle, c'est qu'il songeait, en lui
versant bonne et frquente mesure, que le menu de ses trois abondants
repas quotidiens s'en augmentait d'autant, et que la bonne chre
adoucissait singulirement aussi l'humeur tant soit peu revche de
Perptue, sa digne pouse.

Comme il achevait d'ouvrir son dernier volet, il entendit le bruit
rjouissant des casseroles que sa vaillante moiti agitait 
l'intrieur. La seule ide de la belle omelette au jambon de Bayonne,
qui l'attendrait bientt, toute fumante et dore, sur la table du
djeuner, le fit sourire, et se sentant les jambes engourdies par le
sommeil, il enfona ses deux mains dans les poches profondes de son
haut-de-chausses, et fit quelques pas dans la rue pour se dgourdir et
se remettre en apptit.

Il allait ainsi, longeant la grande glise et se dandinant avec
batitude, vers la demeure de Mgr. de Laval, [4] lorsqu'un cri de
joyeuse surprise lui chappa.

[Note 4: En 1664, Mgr. de Laval demeurait dans une maison btie 
l'endroit o s'lve aujourd'hui celle de la Fabrique de la cathdrale,
 ct du presbytre de la haute-ville. On voit cependant, sur un plan
de Qubec, fait en 1660 et intitul Vray plan du haut et bas de Qubec.
Comme il est en l'an 1660, on voit, dis-je, que Mgr. de Laval avait
d'abord occup la maison de Mme de la Pelleterie, prs du couvent des
Ursulines.]

Ses regards venaient de tomber sur la rade, qui alors tait parfaitement
visible de la haute ville; car cet amas de maisons qui s'lvent
maintenant en face du nouveau bureau de poste, ne masquait pas la vue en
ces temps reculs, tandis qu' l'endroit quelque vingt-cinq ans plus
tard, devait s'lever le premier vch, il n'y avait qu'une seule
maison appartenant au procureur-gnral, M. Ruette d'Auteuil. [5]

[Note 5: C'est sur ce terrain que sont aujourd'hui construits les
btiments de notre Parlement provincial.]

Aprs un instant de contemplation, il tourna brusquement sur lui-mme et
se prit  courir ou plutt  rouler vers son logis. Il arrive chez lui
tout essouffl, et cria en ouvrant la porte de l'htellerie.

--Perptue! Perptue!

--Allons qu'est-ce qu'il y a? fit dame Boisdon, qui cassait en ce moment
un oeuf frais, dont le jaune en se rpandant dans la pole, autour de
tranches roses de jambon saupoudres de brindilles de persil, semblait
un petit lac dont les flots d'or baigneraient des flots de corail et
d'meraude.

Boisdon sentit que l'eau lui en venait aux lvres.

--C'est bon! dit-il en clignant de l'oeil. Mais au lieu d'une omelette,
c'est dix au moins qu'il faut faire.

Dame Boisdon se retourna tout d'une pice, et se cambrant sur sa hanche
droite, le poing arm d'une norme cuiller, elle repartit d'un ton
aigre:

--Comment! Perds-tu la tte vieux gourmand? Dix omelettes pour ton
djeuner!

--Non, non, Bettie, fit Boisdon en passant sa grosse main sous le menton
osseux et pointu de sa longue et sche femme. C'est que, vois-tu.... (il
tait essouffl) je viens de voir un vaisseau d'outre-mer.... qui entre
 pleines voiles dans le port... Dans un quart d'heure il aura jet
l'ancre.... Je cours  la basse-ville.... et, sur la chaloupe du pre
Jrme Thibault.... je me rends  bord du btiment pour voir s'il y a
des gens... qui se retireront chez nous--chose dont je ne doute pas.
Allons! vite mon pourpoint, Ptue, mon pourpoint!

--Eh bien! laisse-moi le temps d'aller le chercher. Il est en haut, sur
le pied de la couchette.

De ses deux longues jambes, Perptue gravit l'escalier en un clin d'oeil
et redescendit de mme.

--Allons! bon! fit l'htelier, et il endossa son habit avec quelque
difficult. Fais une dizaine de bonnes omelettes. Il n'est que six
heures. Je serai revenu avant huit avec des voyageurs, j'espre. Tu
tireras aussi un grand pot de vin d'Espagne, du petit tonneau bleu, tu
sais, celui du fond. C'est du meilleur.

Et Boisdon sortit en trottinant.

--Tiens, le voil qui oublie son chapeau et qui part avec son bonnet
rouge sur la tte. Ces hommes! ils sont tous un peu fous! Jacques
Jacques! dit-elle en se penchant par l'ouverture de la porte
entrebille.

Mais son mari ne l'entendait pas et courait aussi vite que le lui
permettaient ses grosses jambes courtes, vers la rue qui descendait au
magasin. [6]

[Note 6: C'est ainsi que se nommait alors la cte de Lamontagne. M.
l'abb Laverdire, l'rudit annotateur de cette belle dition des
oeuvres de Champlain que tous connaissent, prtend que le nom de la cte
de Lamontagne lui vient d'un Individu qui s'appelait ainsi et demeurait
quelque part sur le parcours de la cte. Chacun sait que le _Magasin_ se
trouvait au lieu o s'lve aujourd'hui l'glise de la basse-ville, et
que c'tait le premier difice construit  Qubec du temps de Champlain.
Depuis que ces lignes ont t crites, notre cher abb. Laverdire est
mort, emportant avec lui dans la tombe la solution d'une foule de
problmes historiques connu de lui seul, et les regrets universels de
tous ceux qui, en Canada, s'occupent d'exhumer les souvenirs de notre
histoire de la poussire du pass.]

Cependant le navire,  haute poupe et aux flancs fortement bombs,
venait de jeter l'ancre devant la ville. Des matelots perchs sur les
vergues carguaient la dernire voile. Tout sur le pont tait en
mouvement. Le capitaine donnait ses ordres pour faire descendre les deux
chaloupes  l'eau; des matelots tiraient sur les cbles. On entendait le
grincement des poulies, les cris du sifflet du contrematre, et des
jurons qui tombaient de la mature.

Quelques passagers, debout sur la poupe, regardaient avec curiosit les
soixante-dix maisons [7] parses  la basse-ville et sur les hauteurs de
Qubec, ainsi que les ctes leves et sauvages qui entouraient la ville
et dont les cimes boises, aux sombres dentelures, se dcoupaient
hardiment sur l'horizon ros par les feux du soleil levant. Parmi ces
migrs qui avaient ainsi quitt le beau pays de France pour venir
apporter  la colonie naissante leur contingent de sueurs et de sang, il
en tait un surtout, qui se faisait remarquer par sa bonne mine et son
grand air. On voyait qu'il tait gentilhomme.

[Note 7: Tel tait le nombre d'habitations qu'il y avait alors  Qubec.
Voir l'histoire du Canada de M. Ferland, tome II, page 87 (en note).]

Pourtant son costume se ressentait, soit des fatigues du voyage, soit
peut-tre aussi, et j'incline  croire cette dernire assertion, du
frottement par trop prolong de l'aile du temps. Quoique camp crnement
sur l'oreille gauche, son feutre gris avait videmment d voir bien du
pays et essuyer beaucoup d'orages depuis qu'il tait sorti des mains de
certain chapelier de Caudebec. Ses larges bords s'affaissaient quelque
peu et sa couleur grise primitive tirait singulirement sur le jaune
ple.

Un pourpoint, sorte de gilet trs-court, en drap rouge garni de
passements d'or un peu ternis enserrait ses paules, par dessus
lesquelles retombait un ample manteau de route, en drap couleur de musc,
que relevait par derrire le fourreau d'une pe retenu sur la hanche
gauche par un baudrier encore assez richement brod d'argent. Entre les
deux pans de ce manteau, apparaissaient d'abord le haut-de-chausses,
d'une couleur carlate qui avait d tre vive quelques mois auparavant,
mais qui tendait maintenant  prendre une teinte violette, puis les plis
bouffants de la chemise, que le peu de longueur du pourpoint laissait
librement voir au-dessus du haut-de-chausses, car la mode du temps le
voulait ainsi.

Enfin de lourdes bottes de voyage  perons d'argent, et dont
l'entonnoir affaiss s'vasait au-dessus du genou, chaussaient ses
pieds, petits comme ceux de tout homme de bonne race.

Malgr l'tat assez dlabr de son costume, notre gentilhomme avait
bonne et fire mine.

Il tait grand, brun, et sa figure longue mais fine accusait vingt-huit
ans. Domine par un nez fortement aquilin, sa lvre suprieure
disparaissait sous une moustache noire, dont les bouts, soigneusement
friss, serpentaient coquettement aux coins de sa bouche ferme et
moqueuse, tandis qu'une royale se tordait en spirale sur un menton
avanc, dont la forme annonait un joyeux apptit. La mode de porter la
barbe commenait  se passer  la cour du jeune roi, et pourtant les
gens de guerre conservaient encore ces belles moustaches du temps de
Richelieu, qui donnaient un air si crne et que les femmes aimaient
tant.

--Cap-de-diou! s'cria-t-il soudain, (car c'tait un brave enfant de la
Gascogne que le sieur Robert du Portail, chevalier de Mornac)--le beau
cap!

Et son oeil noir et intelligent montait et se promenait sur le
Cap-aux-Diamants.

--Mais sangdiou! la pauvre petite ville que cette capitale o nous
venons faire la cour  dame Fortune!

Il disait cela avec ce diable d'accent gascon, unique en son genre, et
que nous nous garderons bien de vouloir imiter en ce rcit.

Puis, abaissant son regard jusqu' l'eau.

--Oh! mais, capitaine, dites donc, quel est ce gros homme coiff d'un
bonnet rouge, et qui emplit  lui seul l'arrire de la chaloupe que l'on
voit s'approcher?

--Ce doit tre notre joyeux htelier, compre Jacques Boisdon, rpondit
le capitaine en se penchant sur le bastingage pour mieux examiner ceux
qui montaient l'embarcation signale.

--Celui qui tient l'unique htellerie de Qubec?

--Prcisment, et, comme je vous l'ai dj dit, c'est chez lui qu'il
vous faudra descendre.

La chaloupe du pre Jrme Thibault arrivait en longeant le navire et la
face panouie de Jacques Boisdon apparaissait souriante au-dessus du
ventre rebondi qui,  chaque oscillation du canot, ballottait lourdement
sur les genoux de l'aubergiste.

--Mordiou! la bonne trogne ricana le Gascon. Si j'avais sur le chaton de
ma bague autant de rubis que ce gaillard en a sur le nez, je pourrais
rebtir le chteau de Mornac, ce pauvre manoir de mes aeux dans les
ruines duquel nichent en paix les hirondelles. Oh! caddis! la belle
outre  gonfler de vin que cette large panse!

En ce moment, plusieurs interpellations, parties de tous les points du
vaisseau, indiqurent au Gascon  quel point l'aubergiste tait
populaire parmi les marins.

--H! bonjour, pre Boisdon. Comment a va-t-il, vieux cachalot? Et dame
Ptue se porte comme un charme? Buvons-nous toujours sec, grosse ponge!

Puis une voix grle qui descendait du bout de la grande vergue:

--Pre Boisdon, mes amours! avons-nous encore de ce bon vieux guildive
du petit tonneau rouge. H! dites donc, vieux loup de terre?

Boisdon, ahuri par tant de questions, levant en l'air sa figure
apoplectique et criait de sa voix grasse:

--Bien, mes enfants, merci! Oui, oui, nous avons encore de fines
liqueurs, allez!

--Trois bravos pour Boisdon! dit le capitaine, qui, depuis son dernier
voyage, devait deux cus  l'aubergiste.

Et de quarante gosiers marins sortirent trois vocifrations, qui
causrent tant d'motions  l'htelier que sa figure s'empourpra comme
s'il allait tre frapp d'un coup de sang.

--Chers bons enfants! murmurait-il, tandis qu'une larme furtive glissait
de ses yeux pour se desscher aussitt sur sa joue en feu. Allons-nous
nous arroser un peu le dalot du cou pendant une quinzaine! Sapreminette!

Dans ses grands moments de joie, le paisible aubergiste se permettait
cet inoffensif juron.

On venait cependant de glisser jusqu' fleur d'eau une chelle volante,
et les passagers se prparaient  descendre dans les chaloupes, lorsque
Boisdon cria d'en bas:

--Si quelqu'un de ces messieurs dsire loger l'auberge du Baril-d'Or,
qu'il veuille embarquer avec moi.

Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot
transporta dans la chaloupe du pre Thibault une petite valise qui
contenait tout le bagage et la fortune du Gascon.

En voyant le mince porte-manteau de son hte, l'aubergiste fit la
grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe,
Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il tait flatt d'avoir
l'honneur d'hberger un gentilhomme.

--Qui sait, aprs tout, s'tait dit l'htelier, cette valise peut tre
remplie d'argent, et notre hte payer libralement.

Quelques personnes prirent place  ct du chevalier, les autres dans
les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigrent, force
de rames, vers l'endroit de la basse-ville o s'levait encore le
magasin construit par Champlain.

Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'taient
des compatriotes, des amis, des parents peut-tre, qu'ils allaient
recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de rcentes nouvelles de France, du
bon pays des aeux dont on conservait si douce souvenance, o les pres
dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient
probablement jamais.

Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent
les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de
dbarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste hla certain gamin de
douze ans, qui, la tignasse bouriffe, le nez au vent et les mains dans
les poches, regardait chacun d'un air effrontment inquisiteur.

--Jean! cria l'htelier, arrive ici, petiot, et monte,  la maison le
porte-manteau de monsieur.

C'tait le fils an de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons
racont, dans _Franois de Bienville_, les msaventures si bien
mrites.

Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.

Celui-ci s'cria:

L'enfant va s'reinter!

--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: a ne pse pas le diable,
vos bagages, allez!

Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son paule
gauche.

--Mordiou! Maroufle! s'cria le Gascon, prtends-tu te moquer de moi?
C'est que je te couperais la langue, vois-tu?

--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'cria Boisdon. Quoiqu'il
n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa
force.

--A la bonne heure; sandis! rpondit Mornac.

--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon  ses htes, qui prirent
avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagrent dans la rue
Sous-le-Fort.

Boisdon fils les suivait par derrire et murmurait entre ses dents, en
faisant sauter sur ses paules le lger porte-manteau du Gascon.

--C'est gal, tout de mme, a ne pse pas beaucoup et a sonne creux.
Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.

On voit que le satan garon avait dj la passion du gain bien
dveloppe.

Mornac gravissait lestement la rude monte du fort  la haute-ville. Le
poing droit camp sur sa hanche, la main gauche arrte sur la garde de
son pe, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le
vent du matin, il s'en allait la tte haute avec un sourire ddaigneux
aux lvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence
plus que modeste qui se dressaient  et l sur son passage.

Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetire qui
se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'difice
du Parlement vers la cte et o l'on voit encore des pieux de palissade
noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois,
plantes sur de lgers renflements de terrain, rappelaient aux passants
que tous, tt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de
terre et de gazon jusqu'au grand rveil du jour ternel.

--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah!
qu'importe, aprs tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop
malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays,
il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des
Sauvages.

Pour chasser ces funbres penses, il dtourna la tte  gauche et
regarda les hautes murailles du chteau St. Louis, qui se dressent
firement sur le sommet de la falaise.

Comme il arrivait au point culminant de la cte, ses yeux s'arrtrent
sur le terrain, vaste alors, o s'lvent aujourd'hui le bureau de poste
et le bloc de maisons qui s'tendent en face.

Une trentaine de cabanes d'corce, faites en forme de cne, s'offraient
aux regards bahis de l'tranger. C'tait le Fort-des-Hurons.

Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortuns descendants de la
grande nation huronne, qui, nagure encore rgnait en souveraine sur les
immenses forts du Canada.

Dcims, presque anantis par les Iroquois, qui de 1648  1650, avaient
port le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph,
de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons
avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom,
et s'en taient venus chercher un refuge aux environs de Qubec. Il y
avait  peine quelques annes qu'ils respiraient en paix dans l'le
d'Orlans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un
endroit oh les malheureux s'taient crus un instant  l'abri de la haine
implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tus, la plus
grande partie emmens en captivit. Ceux-l seuls qui purent s'chapper,
c'tait le petit nombre, accoururent implorer la piti des Franais et
se placer sous la protection immdiate des canons et des mousquets
d'Ononthio, [8] c'est--dire sous les murs mme du Chteau-du-Fort. Ce
n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si
puissante et si fire, enlevrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour
aller s'tablir  Sainte-Foye, trois ou quatre milles  l'ouest de
Qubec. Quelques six annes plus tard, le gibier des bois voisins tant
puis, ils allrent se fixer  trois lieues de Qubec,  la
Vieille-Lorette, o le dernier vrai Huron repose maintenant sous la
terre de l'oubli.

[Note 8: Les Sauvages dsignaient ainsi les gouverneurs franais. Ce nom
qui signifiait grande montagne et qui tait la traduction sauvage de
celui de Montmagny, s'tendit ensuite  tous les gouverneurs qui
succdrent celui-l.]

Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De lgers flocons
de fume blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les
pans d'corce de bouleau se paraient de peintures bizarres reprsentant
les insignes du matre qui l'habitait. La plupart des animaux du pays,
depuis l'ours et le loup jusqu' la loutre et le rat-musqu, y
dfilaient paisiblement sous les yeux surpris du Franais. A la porte
des cabanes, les hommes,  moiti nus, fourbissaient leurs armes,
faonnaient des flches ou repassaient des peaux d'animaux rcemment
tus. Plus loin, des jeunes gens s'exeraient  sauter ou  lancer des
flches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprts du frugal
repas du matin, tandis que de plus jeunes beraient un nourrisson dans
leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes
filles, attires par le passage des arrivants, se tenaient tout prs de
la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir
brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de
Mornac, dont la bonne mine et la fire moustache faisaient battre bien
vite le coeur de plus d'une d'entre elles.

Le galant gentilhomme rvait dj la conqute de ces yeux noirs, dont le
trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit  ses htes la porte
de l'auberge.

Comme le lecteur ne tiens gure aux dtails du djeuner de l'htellerie
Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second tage de la taverne
du Baril-d'Or, o Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre
dont la fentre donnait sur la grande place de l'glise.

Il pouvait tre dix heures. Rconfort par un djeuner substantiel, o
le bon vin n'avait certes pas fait dfaut, Mornac se tenait accoud sur
la tablette de la fentre ouverte et regardait au dehors.

Ses yeux, aprs s'tre promens sur le collge des Jsuites, dont le
long mur de faade, perc d'une double range de croises, descend vers
la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivire
Saint-Charles; l'espace sur lequel s'lvent aujourd'hui le sminaire et
l'Universit-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les
remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Htel-Dieu,
n'existant pas encore  cette poque. Tout ce vaste terrain, jusqu' la
grve, tait encore la proprit des hritiers du sieur Guillaume
Couillard, poux de Guillemette Hbert, fille du premier colon de
Qubec. M. Couillard tait mort l'anne prcdente, le 4 mars 1663, et
sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'levait sur la proprit.
[9] Ce n'est que quelques annes plus tard que Mgr de Laval devait
acheter ce terrain pour y fonder un sminaire.

[Note 9: Il y a une couple d'annes que M. l'abb Laverdire a trouv,
prs de la porte qui conduit du Grand-Sminaire au jardin, les ruines du
mur de fondation de cette maison.]

Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la
rivire Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du
Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougetre sous le soleil de
cette matine d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusit
appelrent l'attention de l'tranger sur la grande place.

Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un
groupe de dix hommes bizarrement accoutrs, sur lesquels la curiosit du
chevalier se concentra.

Leur tte tait nue et leurs cheveux, rass sur le haut du front,
taient relevs sur le crne et runie en une touffe du milieu de
laquelle s'chappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes
saillantes et le teint cuivr indiquaient les enfants de la race
aborigne de l'Amrique septentrionale, tait curieusement bariol de
couleurs clatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge,
on troisime en jaune; un quatrime avait toute la figure noire comme de
la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte
qu'on l'aurait cru masqu. D'autres avaient de simples lignes de
couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et
les joues. Leur cou, le buste et les bras taient nus et aussi tatous
de couleurs voyantes, qui reprsentaient les insignes de leur tribu et
de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes
d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur
poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas tait dcoup en frange leur
enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau 
scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied taient
couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture
disparaissait sous une frange aux longues dcoupures s'agitant chaque
pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de
castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des paules
jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un
trs-grand prix, taient teintes de longues raies, galement distantes
et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au
bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en
franges soyeuses, tandis que la tte de ses animaux tait fixe en haut
pour servir d'une espce de rebord.

Ces hommes, le chef en tte, marchaient gravement et sans daigner
regarder la foule de curieux qui les suivaient.

--Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici
bien de curieux personnages!

Et se penchant hors de la fentre, il apostropha Boisdon, qui parlait
avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux htes que
l'tranget du spectacle avait attirs  la porte de l'auberge.

--Pre Boisdon!

--Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fentre sa
figure empourpre par la bonne chre et le vin.

--Quels sont donc ces drles?

--C'est une dputation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce
matin.

--Oh! oh! sandiou! ce sont l ces croquemitaines qui font tant de peur
aux grands enfants de la Nouvelle-France!

Puis,  demi-voix:

--Mais  propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander
audience afin, d'abord, de lui remettre des dpches de la cour, et
ensuite de le prier de s'intresser en ma faveur.

--Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau.

--Qu'y a-t-il  votre service, monsieur le Comte?

--Pouvez-vous me faire conduire au chteau Saint-Louis?

--Certainement. Jean, hol! Tu vas guider M. le comte au chteau.

Le gamin, qui esprait entrer  la suite du gentilhomme et assister
ainsi  la rception des Iroquois, accepta avec enthousiasme.

Mornac sortit les dpches de sa valise, les mit dans la poche de son
pourpoint, reprit son pe qu'il avait quitte pour se mettre  table,
descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter
un gentilhomme et de se rendre au chteau, jetait des regards vainqueurs
sur les connaissances de son ge qui flnaient dans la rue et
contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon.




                                CHAPITRE II

                         HARANGUES ET PIROUETTES


La rsidence des gouverneurs franais, appele Chteau du Fort ou
Saint-Louis, s'levait sur les fondations mmes qui soutiennent encore
aujourd'hui la terrasse Durham. Commenc par Champlain, le chteau avait
t peu  peu agrandi, amlior, fortifi par M. de Montmagny et ses
successeurs. Dominant la basse-ville et perch sur le bord de la
falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait
un grand corps de logis de deux tages, ayant cent vingt pieds de
longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrire-corps.

Sur la faade du btiment rgnait une longue terrasse, qui surplombait
le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chausse.

Un grand mur d'enceinte, flanqu de deux bastions, mais sans aucun
foss, dfendait le chteau du ct de la ville.

A cette poque, le gouverneur-gnral tait M. de Msy, vieux militaire
et ancien major de la citadelle de Caen. Son prdcesseur, M.
d'Avaugour, ayant t rappel en France par suite des dmls qu'il
avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie,
l'vque de Qubec avait demand  la cour de choisir lui-mme le futur
gouverneur; ce qui lui avait t accord. Le prlat avait dsign M. de
Msy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientt de son
choix. Car  peine le nouveau gouverneur fut-il arriv  Qubec, que la
guerre clata entre l'vque et lui. L'lection du syndic des habitants
mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande
partie du Conseil tait oppose au principe lectif et repoussa trois
fois l'lection du syndic. Pour faire triompher ses ides, certainement
plus librales alors que celles de la majorit dirige par l'vque, le
gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et fora le
procureur-gnral Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, 
s'embarquer pour l'Europe.

Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunit de ces mesures, il rsulta
de tous ces tiraillements et des scnes violentes qui s'ensuivirent
entre le gouverneur et l'vque, que si M. de Msy se montra trop
ardent, trop emport, trop irrflchi dans ses procds Mgr de Laval, de
son ct, ne mit peut-tre pas assez de soin  se concilier l'esprit
altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les
querelles que le mme prlat eut plus tard avec M. de Frontenac,
prouvent que monsieur l'vque, ainsi qu'on disait alors, tait
trs-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses
veines s'chauffait fort facilement ds qu'on faisait mine de froisser,
tant soit peu, les ides minemment autocratiques qu'il tenait de son
auguste cousin Louis XIV.

Mornac s'tait fait annoncer et venait d'tre introduit auprs du
gouverneur, qui avait ordonn de le faire entrer immdiatement en
apprenant que le gentilhomme tait porteur de dpches de la cour.

Aprs l'avoir salu cordialement et avoir reu des mains du chevalier le
pli scell des armes royales, M. de Msy pria son hte de s'asseoir.

D'une main dont il s'efforait en vain de dissimuler l'agitation, M. de
Msy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit  parcourir la
lettre d'un regard fivreux.

Mornac le regardait. Soudain il le vit plir, tandis que ses doigts
crisps froissaient la dpche.

Colbert, au nom du roi, reprochait vertement  M de Msy ses violences
envers l'vque et le conseil, et lui annonait que M. le marquis de
Tracy, MM. de Courcelles et Talon taient chargs de faire son procs
ds leur arrive  Qubec.

Une larme d'indignation glissa sur la joue ride du vieux soldat. Un
clair enflamma ses yeux. Il fut prs d'clater. Mais, il se matrisa
presque aussitt en se rappelant qu'il n'tait pas seul. Puis, aprs
avoir aval un sanglot prt  lui chapper, il poursuivit la lecture de
la dpche. On lui annonait le prochain dpart du rgiment de Carignan
pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux
Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer  la
Nouvelle-France, mettraient bientt les colons en tat de dompter la
fiert des Cinq Cantons.

Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac  M. Msy.

Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au
gentilhomme:

--Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir,
pour vous tre utile. Malheureusement, je ne vois gure la possibilit
de vous obliger immdiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons
 vous donner quelque chose  faire soit pour le service du roi, soit
dans la traite des pelleteries pour votre propre compte.

Mornac s'inclina et remercia le gouverneur.

--Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition  une
dputation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant.
Souhaiteriez-vous d'assister  cette assemble, Monsieur de Mornac?

--Je vous serais infiniment oblig de m'y autoriser.

--Veuillez alors venir avec moi.

Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du
chteau. La plupart des notables de Qubec s'y trouvaient dj runis
lorsque MM. de Msy et Mornac y entrrent.

C'tait d'abord le suprieur des jsuites (l'vque avait refus de s'y
rendre), les conseillers, l'pe au ct, comme leur charge leur en
donnait le droit, puis le procureur-gnral Denis-Joseph Ruette, sieur
d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant gnral de la
marchausse, Louis Pronne de Maz, capitaine de la garnison du fort de
Qubec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis gnral, Charles Le
Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des
Corbires, chirurgien, Blaise de Tracolla, mdecin, et bien d'autres
dont les noms m'chappent. [10]

[Note 10: Pour constater la prcision de ces dtails qu'on feuillette le
Dictionnaire gnalogique de M. Tanguay. Ce prcieux ouvrage m'a t
d'une grande utilit. On a remarqu, sans doute, que l'intendant ne
figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller
d'tat, le premier qui ait t nomm intendant de justice, de police, de
finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada.
M. Talon, qui arriva  Qubec en 1665, est le premier qui ait exerc cet
emploi dans la Nouvelle-France.]

Comme la dputation Iroquoise ne s'tait pas encore fait annoncer, M de
Msy prsenta le chevalier de Mornac  l'lite de la socit
qubecquoise, runie au chteau. On fit le plus bienveillant accueil au
jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita mme  aller passer la soire
chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait runir.

Mornac accepta avec joie, se montra sensible  tous ces bons procds,
et commenait  rpondre au grand nombre de questions qu'on lui posait
sur l'tat de la France lors de son dpart, quand la porte s'ouvrit pour
donner passage aux dputs Iroquois.

Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la dputation
s'avana vers M. de Msy, aux ct duquel s'taient ranges les
personnes que nous avons mentionnes plus haut.

C'tait un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par
sa bravoure que par son pouvantable cruaut. Des Franais, qui avaient
t prisonniers dans le grand village agnier, avait surnomm ce farouche
guerrier, Nron. Il avait autrefois immol quatre-vingt hommes aux mnes
d'un de ses frres, tu en guerre, en les faisant tous brler  petit
feu, puis en avait massacr soixante autres de sa propre main. Pour
perptuer le souvenir de cette horrible hcatombe, il en avait fait
tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute
couverte de caractres noirs. [11]

[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jsuites Vol. III, 1663,
ch. IX, p. 25.]

Le nom qu'il avait reu de sa famille tait Griffe-d'Ours. Mais celui
qui lui plaisait le plus et qu'il s'tait, donn lui-mme tait la
_Main-Sanglante_.

Bien qu'elle dpasst la moyenne, sa taille n'tait pas trs-leve;
mais larges taient ses paules, et tout du long de ses bras on voyait
s'entrecroiser des rseaux de muscles puissants. Sur un cou pais
reposait une grosse tte, au front et au menton fuyants. Les yeux petits
et bruns, brillaient  fleur de l'orbite, tandis que le nez cras
semblait se confondre avec la bouche, saillante et carre comme le
museau d'une, bte fauve. En un mot, c'tait une vraie tte d'ours
plante sur un corps d'homme,  la charpente lourde et aux apptits
froces comme l'animal auquel il ressemblait.

Malgr le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rass sur la plus
grande partie de son crne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.

Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint  la tribu de l'Ours.
Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant  celui de
Main-Sanglante, on sait dj qu'il tait usurp.

Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite  ses cts; les
dputs Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Msy, pour
marquer plus de respect  Ononthio.

Tout le milieu de la place tait vide, afin que l'orateur iroquois pt
faire ses volutions sans embarras. L'loquence des Sauvages exigeait
beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes
trs-anims, mme des bonds, que par la parole.

L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourr de ptun,
l'alluma et le prsenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement
quelques bouffes, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire
autant. Lorsque le calumet de paix eut circul par toutes les bouches
franaises, il revint aux Iroquois, qui achevrent de consumer le tabac
qu'il contenait.

Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche  la drobe.

--Mordiou! grommelait-il, c'est un crmonial assez malpropre que
celui-l.

Les Iroquois avaient apport vingt colliers de grains de porcelaine,[12]
qui reprsentaient les diffrentes propositions  faire. Toutes avaient
rapport  la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade.
Chaque collier avait une signification particulire. L'un aplanissait
les chemins, l'autre rendait les rivires calmes, un troisime enterrait
les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait
dsormais sans crainte et sans dfiance, les festins qu'on se donnerait
mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste.

[Note 12: Avant l'arrive des Europens dans le pays, les Sauvages
confectionnaient ces colliers avec l'intrieur de certains coquillages;
mais comme ces wampums leur cotaient beaucoup de travail, ils leur
prfrent bientt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent
en contact avec les aborignes de l'Amrique septentrionale.]

Griffe-d'Ours s'expliquait passablement en franais. Il l'avait appris
des nombreux captifs que les Agniers emmenaient dans leur bourgade.

Il se leva lorsque la pipe fut teinte, et prit un collier, qu'il
prsenta au gouverneur en lui disant:

Ononthio, prte l'oreille  ma voix; tous les Iroquois parlent par ma
bouche. Aucun mauvais sentiment ne se cache en mon coeur, et mes
intentions sont droites comme la flche d'un guerrier. Nous savions bien
des chansons de guerre (nos mres nous en ont bercs); mais nous les
avons toutes oublies, et nous ne connaissons plus que des chants de
paix et d'allgresse.

Il s'arrta et se mit  chanter. Ses collgues, s'tant aussi levs
debout, marquaient la mesure avec leur _h!_ qu'ils tiraient du fond de
leur poitrine, se promenaient  grands pas et gesticulaient d'une
trange manire.

Mornac ouvrait des yeux grands comme des piastres d'Espagne, et retenait
 grand'peine un fou rire qui lui chatouillait la gorge.

Au bout de quelques instants, le chant cessa; les Iroquois se rassirent,
 l'exception de Griffe-d'Ours, qui continua sa harangue en ces termes:

Voyant la sincrit de ses enfants, Ononthio leur fera sans doute
l'honneur de vouloir travailler  la paix dans leurs cabanes. Ce n'est
pas que nous soyons forc de la demander. Oh! non. Nos guerriers sont
venus plus souvent jeter leurs cris de guerre aux portes de vos
bourgades que n'avons vu les soldats blancs du haut des palissades de
nos villages.

Celui qui a fait le monde m'a donn la terre que j'occupe; j'y suis
libre; nul n'a le droit de m'y commander; mais personne ne doit trouver
mauvais que la terre ne soit continuellement trouble. Nous sommes las
d'un massacre d'hommes qui devraient vivre en frres. Nos bras se
refusent  frapper davantage, et nos haches de guerre glissent de nos
mains engourdies, et retombent sans force sur le bord du sentier. Sans
nous baisser pour les ramasser, nous venons trouver notre pre Ononthio;
et, moi, qui parle au nom de tous, je me lve, je lui tends ce collier
et lui dis: accepte-le mon pre, et nos haches se couvriront de terre et
les enfants ne sachant plus o les retrouver, les laisseront se rouiller
dans l'inaction pour toujours.

Il prit successivement dix-sept autre colliers, et se donna beaucoup de
mouvement pour en expliquer la destination. Tantt il se baissait comme
pour arracher une pierre ou un tronc d'arbre du milieu d'un sentier,
afin de signifier que le chemin allait tre aplani par la paix; tantt
il feignait de ramer longtemps, ce qui voulait dire que les rivires
couleraient dsormais paisibles depuis Agnier jusqu' Qubec, sans
qu'aucune embche en troublt le parcours.

Rien qu' le voir se dmener ainsi, Mornac suait  grosse gouttes.

Enfin Griffe-d'Ours s'empara du dernier collier et dit sur un ton plus
triste:

Tandis que je venais trouver mon pre, il me semblait entendre des voix
plaintives qui s'levaient de terre. D'abord, je crus m'tre tromp; je
ne voyais que l'herbe qui poussait verte et serre sur les bords du
sentier dans lequel mon pied marchait librement. Les mmes lamentations
dchirant toujours mon oreille, je m'arrte encore. Je me penche vers la
terre et j'entends plus distinctement ces voix. Elles s'criaient: Mon
fils, mon frre, mon cousin chri, ne reconnais-tu donc pas la voix de
tes parents couchs sur le sentier de guerre par les balles des blancs?
Oh! oui, n'est-ce pas? car tu t'en vas nous venger? Non, chers parents,
rpondis-je, en contenant les transports de ma douleur. Vous n'avez t
que trop vengs. Si Ononthio penchait aussi son oreille vers le gazon
qui verdoie aux alentours de ses villages, les cris de ses enfants que
nous avons immols feraient aussi saigner son coeur, et la guerre
n'aurait plus de fin. Aussi m'en vais-je le trouver et lui dire: Mon
pre, si ceux qui sont dj morts se plaignent tant, que sera-ce donc,
si nos combats durent encore de longues annes? Les sanglots des
trpasss deviendront si bruyants que notre sommeil mme en sera
troubl, et leurs sollicitations de vengeance si pressantes que la
guerre ne finira que par l'extinction de l'une ou de l'autre race.

Me voici, et je jette cette pierre (il montrait le dernier collier,)
sur la spulture de ceux qui sont morts pendant la guerre afin que
personne ne s'avise d'aller remuer leurs os, et qu'on ne songe plus 
les venger.[13]

[Note 13: Plusieurs phrases de cette harangue sont tires des relations
du temps.]

Cette fire harangue indique  quel point en tait arrive la morgue
iroquoise par suite du succs des armes des Cinq Cantons.

Aussi, malgr les ouvertures de paix prsentes par la dputation, M. de
Msy, qui savait combien de fois les Franais avaient t tromps par de
semblables propositions, se leva, aprs avoir consult ceux qui
l'entouraient, et rpondit:

Je suis touch de la dmarche de mes fils, et je la veux bien croire
sincre; mais comment se fait-il que vous prtendiez parler au nom des
cinq cantons tandis que je ne vois ici que des envoys d'Agnier, de
Goyogouin et de Tsonnontouan? Si les cinq grandes tribus iroquoises
demandent la paix, pourquoi n'y en a-t-il que trois qui m'aient envoy
des ambassadeurs?

Griffe-d'Ours ne rpondit pas, le gouverneur reprit:

Le grand chef des Agniers a bien eu raison de dire que les Iroquois
n'ont malheureusement que trop massacr de franais; et si vous voulez
apaiser les mnes de vos parents, nous ne saurions calmer celles de nos
frres que vous assassinez tratreusement chaque jour. Les lamentations
de mes fils trpasss ont travers l'Ocan. Le grand Ononthio, mon
matre, les a entendues par del l'immense lac sal. Il vient de
m'crire qu'il enverra bientt  ses enfants du Canada une troupe de
guerriers assez nombreuse pour aller raser vos bourgades, massacrer vos
combattants et amener en captives  Qubec les femmes des Cinq Cantons
pour nous aider  cultiver nos champs.

Je ne saurais donc rien conclure maintenant. Lorsque nos troupes seront
arrives, si vous voulez vraiment la paix, revenez alors, accompagns
des dputs des Cinq Cantons, en ayant soin aussi d'amener avec vous des
otages pour la garantie des ngociations, et des prsents pour apaiser
les parents de ceux qui sont tombs sous vos coups. Alors le grand
Ononthio dcidera.

--Tes enfants, repartit Griffe-d'Ours, n'taient pas assez nombreux, et
trop troit tait leur canot pour t'apporter des prsents. Mais voici
trois de mes frres d'Agnier, de Goyogouin et de Tsonnontouan qui veulent
bien rester avec toi comme otages.

--Ils sont les bienvenus, rpliqua le gouverneur, et je les traiterai
comme s'ils taient mes fils, pendant toute la dure de leur sjour
auprs de moi.

Maintenant que le chef et les guerriers qui l'accompagnent veuillent
bien passer avec moi sur la terrasse du chteau, afin qu'on dresse ici
la table d'un repas que je leur offre au nom d'Ononthio!

M. de Msy tenait  bien traiter les dputs.

Puis s'adressant aux gens de sa suite:

--Vous voudrez bien, Messieurs, vous joindre  nous.

Un valet ouvrit les deux battants de la porte qui donnait sur la
terrasse, et M. de Msy s'effaa pour laisser dfiler ses htes. Le
dernier d'entre eux, il y en avait au moins trente, venait  peine de
mettre le pied sur la galerie, lorsqu'un craquement prolong se fit
entendre sous leurs pas.

Instinctivement chacun veut se prcipiter vers la porte. Mais ce brusque
mouvement achve de briser les poutres vermoulues de la terrasse, qui,
trop vieille et trop faible pour supporter autant de monde, s'effondre
avec fracas sur le flanc de la falaise.

Un grand cri d'effroi retentit, et tous, militaires, conseillers et
Sauvages, tombent, roulent ple-mle avec les tronons de la terrasse,
qui s'croule sur le roc  vingt pieds de hauteur.

Seul, le gouverneur, qui allait suivre ses htes, est rest dans
l'embrasure de la porte, un pied dans le vide. Ple, il se jette
promptement en arrire, et regarde avec stupeur cet amas d'hommes et de
dbris qui grouillent  ses pieds.

Heureusement qu' cette poque le flanc de la falaise tait encore garni
de quelques arbres et d'arbustes, qui arrtrent la chute de la galerie;
car si le roc et t dnud comme aujourd'hui, ils eussent t
prcipits  plus de cent quatre-vingt pieds.

Tous ceux qui taient tombs s'accrochaient aux branches et aux racines
pour s'empcher de glisser sur la pente rapide du rocher. Au dessus des
clameurs gnrales retentissaient les sonores jurons de Mornac.
Prcipit d'en haut l'un des premiers, le Gascon avait reu tout le choc
et le poids du corps de Griffe-d'Ours, qui lui tait tomb 
califourchon sur les paules.

--Mordious! s'criait-il en se dmenant comme un diable, allez-vous bien
descendre de sur mon dos! Eh! l, sandis! monsieur le Sauvage, vous
n'tes pas une plume savez-vous! Cap-de-dious! vous m'reintez!...

Un soubresaut dsaronna son cavalier, qui surpris de la brusque
dgringolade de la galerie et saisi d'un soupon de trahison, tira tout
aussitt de sa gaine le couteau  scalper qu'il portait  la ceinture,
et fit mine de se jeter sur le chevalier.

--Tout beau! monsieur l'Iroquois! s'cria Mornac en dgainant aussi,
parce que nous avons failli nous rompre le col ensemble, faudra-t-il
maintenant nous couper la gorge?

Un clair de rflexion dmontra  Griffe-d'Ours que la chute de la
galerie, qui avait indistinctement entran avec elle Sauvages et
blancs, ne provenait que d'un simple accident, et il rengaina son
couteau.

Mornac grommelait tout en se retenant aux branches d'un sapin rabougri:

--Par la corbleu! le guignon me poursuit jusqu'ici! Je croyais pourtant
bien qu'il m'avait lch  Brest, o j'ai perdu, sur une carte, la
veille de mon dpart, les dernires mille pistoles, ou  peu prs, qui me
restaient de tout l'hritage de mes vnrables aeux!

Il fut interrompu dans ses rflexions mlancoliques par un nouveau cri
d'effroi.

Penchs sur la cime du roc, les acteurs de cette scne tragi-comique
regardaient en bas.

Mornac se pencha comme les autres.

Il vit trois des Sauvages de l'ambassade qui glissaient sur la pente de
la falaise avec une rapidit vertigineuse. Les malheureux avaient
cependant gard tout leur sang-froid, car ils descendaient sans rouler,
et restaient assis en se retenant  chaque branche,  toute racine,  la
moindre asprit de rocher, qui faisaient saillie sous leurs mains.

En trois secondes, ils touchrent la base du roc et se relevrent sains
et saufs.

Mais le merveilleux ne devait pas en rester l. Car bien loin de
s'arrter et de se tter pour constater s'ils sont intacts dans tous
leurs membres, les trois Iroquois bondissent aussitt sur leurs pieds,
courent avec d'normes enjambes dans la rue Champlain, et se glissent
entre les maisons, encore clairsemes  cette poque, pour apparatre
bientt aprs sur la grve du Cul-de-Sac.

L, couchs sur le flanc, dormaient les lgers canots d'corce des
ambassadeurs iroquois.

En prendre un sur les paules et le porter, toujours au pas de course,
jusqu' l'eau du fleuve, est pour eux l'affaire d'un moment. Les trois
Sauvages, se retournant vers la ville, jettent alors trois cris de dfi,
qui montent en hurlements prolongs vers le chteau. Puis ils sautent
dans la pirogue, saisissent les avirons, et, d'une main prompte et sre
font bondir en avant le canot, qui fend l'onde avec la rapidit de la
flche et disparat en un instant derrire l'angle abrupte du
Cap-aux-Diamants.

Ceux qui s'enfuyaient ainsi avec tant de prcipitation, taient les
trois otages que Griffe-d'Ours avait dit devoir rester avec M. de Msy.

Un quart d'heure aprs, les autres acteurs de ce drame, qui avait failli
tourner  la tragdie, s'poussetaient dans la salle du chteau en
riant de leur msaventure. A part quelques contusions reues, personne
n'tait srieusement bless.[14]

[Note 14: Cet incident est historique. Il est ainsi racont dans la
Relation des Jsuites de 1658. A l'une des assembles tenues  Qubec 
l'occasion d'une ambassade iroquoise, assistaient des Franais et des
Sauvages allis, qu'on avait convoqus pour dlibrer. Ceux qui s'y
trouvrent s'tant glisss en grand nombre de la salle du chteau dans
une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie ne se trouva
pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu'elle se rompit,
et tous les Franais et les Sauvages, les libres et les captifs, se
trouvrent ple-mle hors du fort, sans avoir pass par la porte.
Personne, Dieu merci, ne fut notablement endommag.]




                                CHAPITRE III

                         GASCONNADES ET SAUVAGERIES


--A votre sant, chef, s'cria Mornac en vidant d'un seul trait un grand
gobelet de vin d'Espagne.

--Oah! rpondit Griffe-d'Ours en l'imitant.

Il tait trois heures de l'aprs-midi.

Un gai rayon de soleil qui tombait sur les fentres de l'htellerie de
Jacques Boisdon, venait se jouer sur le bord luisant des gobelets
d'tain et d'un lourd broc, rempli de vin, reposant sur la table massive
auprs de laquelle taient assis le chevalier Robert de Mornac et le
chef agnier Griffe-d'Ours surnomm la Main Sanglante.

Vivement claires par la gerbe de lumire, qui faisait tinceler comme
autant de rubis les gouttelettes de vin rouge rpandu sur la table, les
figures du gentilhomme et de l'Iroquois prsentaient le plus curieux
contraste. Anim de la douce chaleur du vin, le visage de Mornac
exhalait un air de gat satisfaite et spirituelle. Les longues boucles
de ses cheveux friss en torsades frissonnaient de plaisir sur ses
tempes et son front ouvert, tandis que sa longue moustache brune
semblait se tordre d'aise et sourire au contact de la fine liqueur qui
empourprait ses lvres.

Au contraire, la figure luisante et tatoue du Sauvage respirait cet
abrutissement froce que les boissons spiritueuses produisent
habituellement sur les organisations vulgaires et brutales. Les lvres
de l'Iroquois se crispaient sur ses dents; les pommettes saillantes de
ses joues peintes en bleu, prenaient une teinte violace par suite de la
pression du sang sous cette couche de fard, tandis que ses yeux
dmesurment ouverts, s'injectaient de fibrilles rouges et que sa touffe
de cheveux, droite sur le sommet du crne et surmonte d'une longue et
noire plume d'aigle, s'agitait menaante  chaque mouvement de tte.

Inconsidr dans ses dsirs, suivant toujours l'impulsion du moment,
Mornac s'tait imagin, au sortir du Chteau Saint-Louis, d'emmener
Griffe-d'Ours  l'auberge et de le faire boire, afin, s'tait-il dit de
constater combien une brute d'Iroquois pouvait tenir de mesures de vin.
De la conception  la ralisation de ce beau dessein, Mornac ne laissa
pas s'couler une minute. L'ide lui en paraissait trs-drle, et le
Gascon ne reculait jamais devant un caprice de sa fille imagination.

Il avait bien eu aussi la pense vague de faire parler le Sauvage sur
les moeurs et les usages des Iroquois, dont l'tranget de costume et de
langage, jointe  la terrible rputation dont ils jouissaient jusqu'en
France, avaient excit au plus haut point sa curiosit. Mais  peine
tait-il attabl depuis cinq minutes avec le chef agnier, qu'il
s'aperut qu'il n'en pourrait rien tirer. Car celui-ci (on connat la
terrible passion des Sauvages pour les boissons enivrantes) avait
absorb le vin qu'on lui offrait si volontiers, le vidait d'un seul coup
et glapissait d'une voix rauque: Oah!

Quelques buveurs, attabls dans un coin plus sombre de la taverne,
regardaient avec stupeur cette scne trange, et se demandaient si le
froce enfant des bois n'allait pas, dans son ivresse, se jeter sur eux
pour les gorger.

Seul, Mornac ne semblait nullement songer qu'il courait un danger, et
son oeil curieux se promenait sur son trange vis--vis, tandis que sa
main longue, mais fine, jouait avec les boucles soyeuses de sa
chevelure.

--Ces longs cheveux de mon frre blanc feraient un beau scalp, bgaya
tout  coup Griffe-d'Ours entre deux hoquets.

--Tu crois, mon vieux! repartit le Gascon en clatant de rire. Si ma
chevelure te plat de la sorte, je t'assure, mordious! que j'y tiens,
pour le moins, autant que toi; et cette longue pe que voici partage
absolument, sur ce point, ma manire de penser.

--Oah! ricana Griffe-d'Ours.

--Oah! rpta Mornac en caressant le pommeau d'argent cisel de sa bonne
lame.

Un clair courut sur la prunelle fauve du Sauvage, qui tendit soudain
le bras vers le chevalier, mais se contenta pourtant de saisir le boc de
vin rouge et d'en verser ce qu'il contenait dans son gobelet, qu'il vida
les yeux fixs sur le Gascon.

--Hol! pre Boisdon! s'cria Mornac, en frappant la table avec le cul
du broc. A boire, respectable htelier! l'air de la Nouvelle-France me
dessche la gorge.

--Par saint Jacques, mon patron vnr, murmura le timor Boisdon, 
l'oreille du jeune homme, vous allez, bien sr, tre la cause d'un
malheur, monsieur le chevalier! Ne voyez-vous pas qu'il est gris?

--Sois tranquille; avant dix minutes je le saoule et le couche sous la
table. J'en ai terrass de plus forts, ha, cap-de-dious!

--Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il arriver! soupira Boisdon en descendant
 la cave.

Et dans le coin sombre, les buveurs ne buvaient plus. Ils auraient bien
voulu sortir; mais l'Iroquois se trouvait prs de la porte, et ils
craignaient qu'il ne vint  se jeter brusquement sur eux.

Boisdon s'approcha timidement de la table, dont il s'loigna aussitt
aprs y avoir dpos le broc demand.

Mornac remplit le gobelet du Sauvage, ainsi que le sien qu'il but en
savourant chaque gorge avec de petits claquements de langue
approbateurs.

Le regard du Sauvage se fixait de plus en plus sur la tte du
gentilhomme. Par trois fois il remplit et vida son gobelet sans quitter
des yeux les boucles frises du chevalier.

--A la longue vieillesse de ma chevelure, fit Mornac qui but un rouge
bord, et puisse-t-elle blanchir en paix sur mon crne!

A ce dfi, Griffe-d'Ours poussa un rugissement et s'lana vers Mornac
en brandissant son couteau.

Il avait grand-peine  se tenir sur ses jambes.

Prompt comme l'clair, le Gascon lui saisit le poignet qu'il lui tordit
en l'attirant vers la terre.

Le sauvage tomba d'abord sur le genou, puis s'affaissa prs de la table,
sous laquelle Mornac le poussa du pied. L'Iroquois tait ivre-mort.

Les buveurs du fond de la salle s'lancrent vers la porte sans payer
leur consommation, et se sauvrent  toutes jambes.

--L! voyez-vous, monsieur! s'cria Boisdon. En voil qui dcampent sans
me payer; et cela par votre faute!

On a remarqu, sans doute, la progression descendante du respect de
Boisdon pour le chevalier de Mornac. D'abord il l'avait nomm: monsieur
le marquis, puis monsieur le comte, et enfin M. tout court.

--Oui! continua Boisdon, qui me payera ce vin-l, maintenant? Ne vous
avais-je pas dit que vous me feriez un malheur? Et cet homme dangereux,
comment m'en dbarrasser lorsqu'il se rveillera?

--Sandis! oublies-tu donc  qui tu parles, maroufle! s'cria Mornac
chauff par le vin. Tiens! voici un louis, paye-toi, et si cette brute
te veut causer noise  son rveil, viens me chercher en haut et je te le
mettrai proprement  la porte. Car, un animal de la sorte ne mrite pas
mieux.

Tandis que la figure de Boisdon se rassrnait, et que le bonhomme se
confondait en excuses et en remerciements, Mornac gravit lestement
l'escalier qui menait au second tage.

Le Gascon avait la jambe ferme comme un soldat  jeun sur le champ de
parade. Il buvait sec, ce digne chevalier! S'il aimait les longues
phrases et les grands coups d'pe, il affectionnait aussi
particulirement les grands verres, et les savait vider royalement.

Mornac, n'ayant rien de mieux  faire pour le moment, s'tendit sur le
lit et s'endormit bientt. Ce n'est pas que le vin l'et alourdi. Oh!
que non! Mais, fatigu par une longue traverse, et trouvant plus
confortable le lit de l'auberge que le cadre troit dans lequel il avait
d dormir pendant prs de deux mois, le jeune homme avait sommeil; ce
qui, du reste, arrive aux plus gens de bien, mme quand ils n'ont point
bu.

Il ne s'veilla que deux heures plus tard, et grce encore  la
pesanteur de la grosse main de Boisdon, qui lui secouait l'paule.

--Pardon, monsieur le comte (la pice d'un louis avait fait remonter
l'estime de l'aubergiste), pardon, si je me permets de mettre fin 
votre somme; mais il est six heures, et votre souper sera bientt prt.

--Je t'absous, caddis! je t'absous, brave homme, du moment que tu
n'interromps une de mes jouissances que pour m'en procurer une autre.
Sais-tu que ce lger sommeil m'a remis en apptit, et que je me sens
d'normes cavits sous les ctes?

--Monsieur le comte est bien bon de rendre indirectement un hommage
aussi flatteur  ma cuisine. Mais il m'avait toujours sembl que c'tait
plutt l'exercice et le grand air qui excitaient  manger.

--Eh! eh! pre Boisdon, vous oubliez le vin dans votre nomenclature.

--C'est vrai! c'est vrai! Et puis, monsieur le comte, ce n'est pas pour
vous offenser, mais vous buvez sec. Eh! eh!

--N'est-ce pas? fit Mornac en s'tirant les bras avec un air satisfait.
Sais-tu que c'est attribut royal, et que je le tiens du grand roi Henri
IV par la famille de Navarre,  laquelle la mienne est lie d'assez
prs.

Si Mornac n'et pas t un tantinet vantard et menteur, il n'et pas t
Gascon.

--Oh! mais dites donc, pre Boisdon, votre Iroquois vous a-t-il donn
bien du mal, ou cuve-t-il encore son vin.

--Non, monsieur le comte, il s'est rveill, il y a un quart d'heure 
peine, et s'en est all tout de suite. Il avait encore l'air bien
farouche, et je l'ai vu qui errait sur la grand'place comme me en
peine. Pourvu, maintenant, qu'il n'aille pas faire de mauvais coups.
Car, lorsqu'ils sont saouls, ces Sauvages sont  encore plus terribles
qu' jeun. Mais monsieur le comte veut se lever; je m'en vas.

--C'est bon, fit Mornac, qui se mit sur son sant. Je voudrais faire un
brin de toilette; en ai-je le temps avant souper?

--Heu!... Oui, rpondit l'htelier en tirant de son gousset une norme
montre d'argent, dont un seul coup bien assn aurait assomm un ours.
Monsieur le comte a une dizaine de minutes  lui.

--Oh! alors, j'aurai fini assez tt pour ne me point faire attendre.

Boisdon sortit et le chevalier sauta  bas de son lit.

Comme il n'avait que le pourpoint et le haut-de-chausses que nous
connaissons, la toilette de Mornac ne lui prit pas beaucoup de temps.
Seulement, au lieu des lourdes bottes que nous lui avons vues en premier
lieu, il chaussa d'abord une paire de bas de soie qui lui montaient au
dessus du genou, et puis enserra ses pieds en des souliers,  boucles
d'or et qu'on appelait bottes de ville ou bottines. Ensuite, il tira de
sa valise une assez jolie paire de manchettes en fine batiste orne de
dentelles, ainsi qu'une large cravate de point d'Espagne, qu'il noua sur
sa gorge par un bout de ruban rose, et dont il laissa pendre les bouts
en cascades sur le devant du pourpoint. Puis il raffermit sa chevelure
et retortilla sa longue moustache brune.

Ainsi fait, il avait l'air si crne, que lorsqu'il sortit de sa chambre,
demoiselle Perptue Boisdon [15] sentit battre vivement son coeur sous
sa maigre poitrine; et je crois que, si Mornac et voulu l'embrasser,
lorsqu'il la rencontre sur le palier--pardonnez-moi cette mdisance sur
une femme aussi rigide--elle et volontiers tendu la joue.

[Note 15: On sait que les femmes maries chez le peuple, n'ayant pas
droit au titre de dame, s'appelaient alors demoiselles. Les seules
femmes nobles se nommaient dames.]

Vers les sept heures et demie, Mornac, le feutre  larges bords inclin
fortement sur l'oreille gauche, et sa longue rapire au ct, sortit de
l'auberge du Baril-d'Or. Il se rendait chez M. Ruette d'Auteuil, qui,
l'on s'en souvient, demeurait sur l'emplacement occup de nos jours par
l'Htel du Parlement.

Bien que la nuit ne ft pas encore venue, la lumire du jour plissait
sensiblement, et l'ombre commenait  s'pandre dans les rues dsertes.

Le chevalier mettait le pied sur la dernire marche du seuil de la
taverne, lorsque la bonne grosse figure de Boisdon se pencha par la
porte entrebille, qui laissait voir aussi la main droite de
l'aubergiste arme d'une norme barre de chne.

--Monsieur le comte ne trouvera pas mauvais, sans doute, dit le brave
homme, que je barricade ma porte  cette heure. Il faut tre prudent par
l temps qui court; les Iroquois rdent continuellement aux environs,
sans compter ceux qui sont aujourd'hui dans la ville. Savez-vous que je
serais bien en peine si celui de cet aprs-midi allait revenir. Les bons
bourgeois n'ont pas toujours l'honneur d'abriter sous leur toit une
excellente lame accompagne d'un poignet aussi solide que le vtre,
monsieur le comte; aussi sont-ils accoutums de se renfermer de bonne
heure. Bien en a pris, l'autre soir,  Nopce qui demeure au pied de la
cte de Sainte-Genevive. Nicolas Pinel et son garon Gilles, s'en
revenaient de leur dsert, en haut de chez Nopce quand ils furent
attaqus par deux Iroquois qui manqurent de les prendre vifs. Bless
d'un coup d'arquebuse, dont il est mort au bout de quelques jours,
matre Nicolas se prcipite de peur, avec son garon, aval la montagne
pour se sauver. Boisverdun, qui tait avec eux, lche son coup de fusil
sur les Sauvages mais sans les toucher. Les Iroquois ayant t se
joindre  d'autres, tout prs de la maison de Nopce, y tirrent un coup
d'arquebuse dans la porte, qu'ils auraient enfonce si elle n'et pas
t bien verrouille et barricade en dedans. Les chiens japprent toute
la nuit  la cte Sainte-Genevive.[16] Vous voyez que les bonnes gens
n'ont pas tort de se mettre  l'abri ds la brunante. Quand monsieur le
comte reviendra, il n'aura qu' se nommer, et j'ouvrirai tout de suite.

[Note 16: Historique. Journal des Jsuites, 27 avril 1651.]

--C'est bon! c'est bon! dit Mornac impatient du babil de l'aubergiste,
et il s'avana dans la rue Notre-Dame, qui ne devait porter le nom de
Buade que vingt ans plus tard.

Comme il allait dpasser la demeure de l'vque, une jeune femme,  la
dmarche vive et lgre, dboucha, en courant, de la rue du Fort; puis 
cinq pas derrire elle, un homme bizarrement vtu ou plutt trs-peu
vtu, qui la poursuivait.

--La joue de la vierge ple est comme une belle fleur que le chef veut
admirer de prs criait d'une voix avine l'homme qui la rejoignit en
deux bonds.

Il avait dj pass son bras droit autour de la taille et allait
effleurer de ses lvres le visage de la jeune personne, lorsque celle-ci
se dtourna vivement, se dgagea et le frappa en pleine figure de sa
petite main ferme.

L'homme ricana et s'lana de nouveau vers elle.

--A moi! au secours! cria la pauvre femme.

Le sauvage allait encore porter sur elle ses mains brutales, quant,
soudain, Mornac bondit au devant de lui, son pe nue au poing.
Ddaignant d'en frapper de la pointe un ennemi dont les mains sont sans
armes, le chevalier rabat violemment le pommeau de son pe sur la
poitrine nue de l'Iroquois, qui tomba  la renverse.

--Griffe-d'Ours! s'crie Mornac avec surprise.

--Oah! s'exclame l'autre en se relevant. Malheur au jeune fou qui a fait
couler de l'eau de feu dans les veines de la Main-Sanglante!

Griffe-d'Ours lance son tomohk  la tte de Mornac.

Celui-ci, qui a devin l'intention du mouvement, fait un bond de ct.

La hache passe en sifflant entre Mornac et la jeune femme, et s'en va
frapper le mur du logis de Mgr de Laval.

Aveugl par la colre, Griffe-d'Ours se jette, le couteau au poing, sur
le chevalier qui tombe aussitt en garde en protgeant la jeune femme.

Lgrement piqu d'un coup de pointe  la poitrine, le Sauvage, que
l'pe du gentilhomme tient  distance, pousse des cris furieux.

Cette scne n'avait dur que quelques secondes; mais elle se passait
tout prs du fort des Hurons, et avait attir l'attention de ces
derniers dont une dizaine se prcipitent en dehors de la palissade.

Ils entourent l'Iroquois qui brandit son couteau en hurlant.

--Chiens que vous tes, osez donc porter la main sur un chef que je vous
envoie rejoindre mnes de vos parents massacrs par les miens! Venez
tous!... Vous tremblez; vous n'avez que des coeurs de renards et vos
bras sont plus faibles que ceux d'une femme!...

Le cercle des Hurons s'paississait de plus en plus, grce aux secours
qui leur arrivaient  chaque seconde, et le chef allait tre culbut,
tu sans doute, lorsqu'un bruit de pas retentit dans la rue du Fort, en
mme temps qu'une voix sonore y criait d'un ton de commandement:

--Arrtez tous, au nom du roi!

Une dizaine de soldats arms suivaient, en courant, cet homme, qui
n'tait autre que Louis Pronne, sieur de Maz, capitaine de la garnison
du Fort de Qubec.

--Que signifie ce vacarme? demanda-t-il en arrivant.

Mornac s'avana et lui raconta l'affaire en deux mots. Le sieur de Maz
pera la foule qui environnait l'Iroquois, et dit  Griffe-d'Ours:

--Suivez-moi, chef. Vous passerez la nuit au chteau, avec vos guerriers
qui, surpris de ne vous point retrouver ce soir, sont venus se plaindre
au gouverneur de votre disparition. J'tais en train de vous chercher
pour vous ramener vers eux quand le bruit que vous venez de faire a
attir mon attention et mes pas de ce ct. Venez, ne craignez rien, et
fiez-vous  la bonne foi des Franais. Vous resterez toute la nuit au
chteau pour qu'il ne vous arrive rien de fcheux, et, demain matin,
vous serez libre de partir.

Le gouverneur avait pris ses dispositions pour empcher les Iroquois
d'errer par la ville pendant la nuit, en les gardant au chteau
Saint-Louis o une surveillance immdiate pouvait tre exerce sur eux.

Assez content au fond d'chapper aux mains vengeresses des Hurons, ses
ennemis mortels, Griffe-d'Ours se mit aussitt  la disposition du
capitaine.

Il avait dj fait deux pas quand il s'arrta.

--Jeune homme  face ple, dit-il  Mornac, nous nous rencontrerons
encore sur le sentier de guerre; et toi, vierge blanche, tu viendras
avant longtemps habiter le ouigouam du chef!

Il se retourna au milieu des soldats qui l'entouraient et le bruit de ses
pas se perdit bientt, avec ceux des soldats,  l'extrmit de la rue du
Fort, o tous disparurent dans l'ombre de la nuit.

--Va-t'en au diable, je ne te crains gure! Grommela Mornac, qui se
tournant vers la jeune femme dont la peur avait paralys les mouvements,
ajouta:

--Me permettez-vous, madame, de vous offrir mon bras pour vous conduire 
l'endroit o vous dsirez aller.

--J'accepte avec reconnaissance, monsieur, rpondit la dame d'une voix
frache et distingue.

Le chevalier tendit galamment son bras gauche, sur lequel la jeune
personne appuya la main en disant au gentilhomme:

--Je ne vais qu' deux pas d'ici, chez M. Ruette d'Auteuil, o je suis
invite  passer la veille.

--Quel rencontre fortune! repartit Mornac. Je suis pri moi-mme 
cette soire.

--Vraiment! ce m'est un fort heureux hasard que d'y rencontrer mon
sauveur.

--Votre sauveur, non, madame, mais bien plutt le plus humble de vos
serviteurs.

Ce gredin de Gascon avait le coup-d'oeil vif. Il s'tait aperu tout de
suite, malgr l'obscurit, que sa compagne tait jeune, jolie et
distingue.

--Vous devez vous demander, reprit la belle inconnue, comment une jeune
femme a pu se hasarder  sortir ainsi seule le soir. La chose est toute
simple. Je demeure au commencement de la rue Saint-Louis. Ce n'est qu'
quelques pas de chez M. Ruette d'Auteuil, et la ville tant
habituellement assez tranquille, mme  cette heure, j'ai cru pouvoir
m'y rendre seule. Mais comme je m'engageais sur la place d'armes, j'ai
remarqu qu'un homme se relevait de terre, au coin de la
snchausse.[17]

[Note 17: Les salles et les bureaux de la snchausse taient placs
dans une maison situe en partie sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui
le palais de justice  Qubec. Lorsque, plus tard, le palais de
l'Intendant et t bti sur les bords de la rivire Saint-Charles, les
btiments de la snchausse furent abandonns: et, en 1681,
l'emplacement, avec les ruines fut donn par le roi aux Rcollets, qui
finirent par y transporter leur couvent. M. l'abb Ferland.]

Instinctivement j'ai ht le pas, sans courir, nanmoins; car je ne suis
pas peureuse.

--Je le crois bien, sandis! A la manire dont vous avez frapp
l'Iroquois au visage, j'ai vu tout de suite que vous tes, madame, d'un
naturel fort dtermin.

Quand j'ai vu qu'il allait m'atteindre, continua la jeune femme avec un
sourire, je me suis mise  courir en entrant dans la rue du Fort, et...
vous savez le reste. Si je ne me trompe, vous tes tranger et, de plus,
nouvellement arriv: me sera-t-il permis de vous demander le nom de mon
brave protecteur?

--Robert du Portail, chevalier de Mornac, pour vous servir, madame.

--Ah! mon Dieu!

--Mon nom est donc bien surprenant?

--Pardon, monsieur, mais savez-vous que je crois que nous sommes
cousins?

--Cousins, madame! Veuille le ciel me gratifier inopinment d'une aussi
charmante cousine, et je lui en voue une reconnaissance ternelle!

Comme ils taient arrivs chez M. d'Auteuil, le son de leur voix
s'teignit derrire la porte que l'on referma sur les deux
visiteurs.[18]

[Note 18: Pour appuyer d'une preuve irrfutable l'pisode qui termine le
chapitre prcdent, et montrer les dplorables effets que les boisson
enivrantes causaient chez les Sauvages, je me permettrai de citer un
fragment d'une lettre de la Mre de l'Incarnation  son fil. Ces
boissons, disait-elle, perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les
femmes, les garons et les filles mmes: car chacun est matre dans la
cabane quand il s'agit de manger et de boire; ils sont pris tout
aussitt de vertige et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec
des pes et d'autres armes, et font fuir tout le monde; soit de jour,
soit de nuit, ils courent par Qubec, sans que personne les puisse
empcher. Il s'ensuit de l des meurtres, des violements, des brutalits
monstrueuses et inoues.....]




                                CHAPITRE IV

                          PORTRAITS ET CARACTRES


On se convaincra que l'lite de la socit de Qubec tait, ce soir-l,
runie chez M. Ruette d'Auteuil, pour peu que l'on veuille bien prter
l'oreille aux noms des invits qu'un domestique annonce  mesure qu'ils
arrivent.

Mais je dois mentionner d'abord le nom de la matresse de la maison, Mme
d'Auteuil, ne Claire-Franoise de Clment. C'tait une personne de
trente-six  quarante ans, de taille moyenne et d'un air fort distingu.
Elle accueillait ses htes avec cette aisance et cette urbanit que peut
seule donner la naissance.

En premier lieu, parmi les invits, venaient Louis-Thandre Chartier de
Lotbinire, lieutenant-gnral de la prvt de Qubec, sa femme
Marie-Elizabeth d'Amours, et leur fils an, alors g de vingt-deux
ans, Ren-Louis Chartier, qui devait tre plus tard conseiller du roi et
lieutenant civil et criminel. Puis, c'tait M. le Vieux de Hauteville,
lieutenant-gnral de la snchausse, mari en 1654  Marie Renardin de
la Blanchetire,  laquelle il donnait en ce moment le bras.
Apparaissaient ensuite les sieurs Le Gardeur de Tille et Le Gardeur de
Repentigny, le commis-gnral Charles Aubert, sieur de La Chenaye, M.
Blaise de Tracolla, mdecin qui devait mourir l'anne suivante, et bien
d'autres dont j'oublie les noms: en tout une vingtaine de personnes de
naissance et d'ducation qui composaient la majeure partie de
l'aristocratie de Qubec. Car il ne faut pas oublier que notre ville ne
comprenait alors que huit cent habitants, que l'immigration avait t
bien lente jusqu' cette poque, et que les autres personnages de
naissance et de fortune qui firent ensuite marque dans la colonie ne
devaient arriver, pour la plupart, que l'anne suivante avec le beau
rgiment de Carignan.

De toutes les femmes qui composaient cette runion, la plus jeune, la
plus belle et la plus admire tait sans contredit Mlle Jeanne de
Richecourt, celle-l mme que Mornac avait prserve de la brutalit de
l'Iroquois Griffe-d'Ours.

Elle portait  ravir une dlicieuse toilette. Une robe de soie rose
emprisonnait sa taille svelte, mais riche, dans un corsage  longue
pointe; la jupe, ample te retrousse sur le devant par un noeud de ruban
de satin, retombait en arrire sur une seconde jupe plus troite, en
soie verte et moire, garnie de fines dentelles. Comme les manches de la
robe se portaient alors trs-courtes, celles de la chemise, termines
par des poignets de valenciennes, laissaient voir un avant-bras nu,
blanc, ferme, model comme celui de la belle Madeleine au Dsert du
Corrge, et termin par la plus aristocratique main du monde.

Lorsque votre oeil, fascin dj, remontait jusqu' l'encolure du
corsage que la mode nouvelle voulait dcollet, le regard s'y arrtait
bloui par le moelleux des contours et la puret du tissu des
resplendissantes paules et de la naissance d'une gorge dont le peu
qu'on en apercevait et mrit d'tre immortalis par le pinceau d'un
Titien.

A quelques-uns de mes lecteurs cette description semblera bien mondaine.
Dieu m'est tmoin pourtant que je n'en peux mais et que dans les
strictes bornes de la vrit historique.

Les dame canadiennes d'alors, nos vnrables aeules, dont je veux
ressusciter en mes oeuvres la beaut, la jeunesse et les vertus
hroques, aimaient assez se dcolleter, puisqu'il appert que Mgr de
Laval dut leur dfendre, par mandement spcial, de venir  l'glise les
paules et les bras nus. Ah! ce n'est point la peine de jeter les hauts
cris, mesdames; car, malgr cela, nos chastes grand'mres valaient, pour
le moins, autant que celles d'entre vous qui plissent la lvre en me
lisant, et dont le menton essaye en vain de se cacher sous leur collet
haut mont.

Jusqu'ici ma plume a pu trouver des mots sans doute bien impuissants 
donner une ide de la beaut gracieuse de Mlle Richecourt; mais
maintenant que mes yeux en sont arrivs  contempler sa figure, je me
demande avec effroi s'il ne me faut pas renoncer  la peindre. Eh!
comment peindre avec des mots sans couleur? C'est ici que l'crivain se
sent infrieur au peintre. Si tous les deux ont pour modle un idal
qu'ils n'atteignent jamais, l'artiste, du moins, peut donner  sa toile
une apparence de vie, des tons chauds, des traits distincts qui offrent
aux yeux une image dtermine de sa pense, de sa conception, de son
rve. Tandis que l'crivain.... Lisez plutt les cent mille et un
portraits d'hrones de tous les romans qui ont jamais t crits, et
citez-m'en dix, trois, un seul, qui donne au lecteur une ide nette de
la femme que l'auteur a voulu reprsenter. Au contraire, le moindre
croquis, fait par le plus petit des crayonneurs, n'imprime-t-il pas pour
longtemps en votre mmoire les traits, l'ensemble d'un portrait sur
lequel vous prenez la peine d'arrter vos yeux durant quelques secondes?

Puisque les belles phrases descriptives produisent un si pauvre effet,
je ne me vais servir que des mots les plus simples pour dcrire
l'adorable figure qui est bien l, devant moi, me souriant dans le
silence de la nuit, et que j'entrevois avec extase dans le nimbe radieux
de la vive lumire de ma lampe.

Alors on ne sera point tent de rire de mes vains efforts, et l'on
pourra mme croire que jaloux d'exposer aux yeux de tous cette vierge de
ma pense, j'en ai prcieusement enfoui les traits divins en mon me,
pour les remettre un jour  Dieu, l'ternel dispensateur des belles
inspirations.

D'abondants cheveux noirs, artistement friss, aprs s'tre jous, sur
le sommet du front et sur les tempes, en arabesques capricieuses o
l'art se montrait pourtant, jaillissaient en cascades, et s'en allaient
ruisseler sur ses paules.

Encadr par ces boucles luxuriantes et soyeuses, le galbe ovale de son
visage au teint digne de la plus frache blonde, ressortait ainsi que la
blanche figurine des cames antiques clate sur le fond bruni qui la
fait si bien valoir. Sous le front un peu plus haut que ne le veut la
statuaire classique, mais blanc et poli comme un marbre et laissant
rayonner l'intelligence de la pense, scintillaient des yeux d'un brun
dor, dont l'clair jaillissait, entre leurs grands cils soyeux, comme
un vif rayon de soleil rpercut par l'eau limpide d'une source ombrage
de longs roseaux doucement bercs par la brise. L'arc des sourcils
s'accusait  peine; on et dit la trace lgre du coup de pinceau d'une
fe artiste. Le nez au pur profil grec, laissait entrevoir des fines
narines roses comme l'mail intrieur de ces beaux coquillages des mers
du Midi. Quant  la bouche, frache telle qu'une fleur sous la rose du
matin et savoureuse comme la chair d'une pche, lorsqu'elle
s'entr'ouvrait pour sourire et laissait miroiter le brillant reflet de
dents petites, rgulires et plus blanches que le collier de perles qui
s'enroulait, plus bas, autour du beau cou de la jeune fille, on aurait
cru voir les lvres vermeilles de l'un de ces chrubins qui sourient 
la Vierge de Murillo, et l'emportant  Dieu sur leur phalange radieuse.

Si vous ajoutez aux dtails de ses traits enchanteurs une expression de
suprme dignit, avec le grand air de reine que lui donnait sa belle
taille, vous aurez comme une ide, comme un rve des exquises
perfections physiques de Mlle Jeanne de Richecourt.

Pour ce qui est de ses qualits morales, la suite du rcit fera voir que
son me tait digne d'habiter un si beau corps. Car jamais le Crateur
n'aurait pu se dcider  gter une aussi riche organisation en la dotant
d'un esprit mdiocre dans la pense comme dans les actions gnreuses.

Mademoiselle de Richecourt tait orpheline, et bien courte tait son
histoire, du moins ce qu'on en savait dans le pays.

Quatre anne auparavant (elle n'avait que seize ans alors) Jeanne tait
dbarque d'un vaisseau qui arrivait de France, avec un vieillard 
l'air morose et souffrant. C'tait son pre. Durant les quelques mois
qui suivirent son arrive le vieillard vcut fort retir avec sa fille,
ne voyant  peu prs personne, except toute fois M. Claude Petiot des
Corbires, chirurgien, qui le visitait tous les jours. Par
l'indiscrtion d'une servante on sut bientt que M. de Richecourt
souffrait de blessures graves. taient-elle rcentes, ou les fatigues de
la traverse, qui avait t longue, les avaient-elles rouvertes? Voil
ce qu'on ignorait pourtant. Toujours est-il que, six mois aprs son
arrive dans le pays, le vieillard s'teignit entre les bras de sa fille
et entour des soins de M. des Courbires. Avant de mourir, il pria le
chirurgien de placer Jeanne dans une bonne famille de Qubec, en vitant
toutefois de la confier  des personnes dont le rang trop lev
attirerait sur elle l'attention des trangers que leur noblesse ou leurs
dignits mettaient immdiatement en rapport avec l'aristocratie de
Qubec. Que tait le but du mourant en agissant ainsi, c'est ce que nous
saurons probablement plus tard.

M. des Corbires, qui tait garon et n'aurait pu prendre chez lui Mlle
de Richecourt, la confia  Mme Guillot, ne d'Abancour, veuve de M.
Jean Jolliet et remarie, depuis 1651,  M. Godfroy Guillot, qui venait
de mourir et de la laisser libre une seconde fois,  l'poque o l'on va
voir se nouer ce drame (1664); puisque nous constatons que l'infatigable
veuve devait convoler en troisimes noces, le 6 novembre 1665, avec M.
Martin Prvost. M. des Corbires connaissait bien Mme Guillot, vu que
l'on remarque, dans un acte notari, que le chirurgien tait prsent au
contrat de mariage de Franois Fortin et Me Marie Jolliet, fille du
premier lit de Mme Guillot.[19]

[Note 19: Dictionnaire gnalogique de M. Tanguay, au mot Petiot
(Claude).]

Mlle de Richecourt avait dj reu une ducation suprieure dans l'un
des meilleurs couvents de France. Cependant elle voulut entrer au
pensionnat des Ursulines. La mort de son pre l'avait tellement abattue,
dcourage, qu'elle eut d'abord l'ide de s'y faire religieuse. Mais le
temps qui use tout, mme la douleur, la vue des austrits et de la vie
monotone du clotre, lui rvlrent bientt ses vraies inclinations.
Elle se sentait attire vers une existence plus brillante. Le peu
qu'elle avait entrevu du monde avant de quitter la France lui rappelait
maintenant qu'elle tait ne pour en goter les plaisirs ou du moins
pour prendre part  ses agitations. Comme elle tait doue d'une me
ardente, d'une imagination romanesque et de ce chevaleresque esprit
qu'elle tenait des comtes de Richecourt, ses aeux, dont les hauts faits
remontaient par del les croisades, c'tait videmment un horizon moins
born que les murs d'un couvent qui devait contenir cet ardent
caractre. A part cela, en fille noble et de grande ligne, Jeanne
aimait passionnment la toilette, got encore trs-oppos au voeu de
pauvret monastique. Qu'on veuille bien ne lui pas reprocher ce
penchant; elle avait t leve dans le luxe, et son pre, qui avait d
jouir d'une grande fortune en France, avait laiss d'assez bons revenus
 sa fille pour lui permettre de vivre, au Canada, selon sa naissance et
sa fantaisie. Aussi, chaque anne, faisait-elle venir ses toilettes de
France. tant jeune et belle, n'tait-il pas dans l'ordre qu'elle et le
got du beau.

On conoit qu'avec de pareilles dispositions Mlle de Richecourt ne
pouvait pas rester longtemps au couvent des Ursulines. Elle en sortit au
bout d'une anne, comme elle allait avoir dix-huit ans.

Sur les entrefaites, M. des Corbires tant retourn en France, Jeanne
qui ne pouvait l'y suivre, pour des raisons que nous connatrons avant
longtemps, se trouva presque seule et sans conseil. Car  l'affection
qu'elle portait  sa fille adoptive, Mme Guillot, chez laquelle vivait
Jeanne, joignait un sentiment de dlicate dfrence pour cette jeune
personne d'une position plus leve que la sienne, et cela d'autant plus
que la demoiselle de Richecourt payait royalement  la bonne dame et sa
pension et ses soins attentifs. Jeanne tant donc livre presque 
elle-mme, accepta avec empressement les invitations que sa beaut, sa
jeunesse et sa fortune lui valurent aussitt des meilleures familles de
Qubec. En quelques mois ce fut elle qui donna le ton  la petite
socit de la capitale. On se rangea volontiers sous la loi de la belle
enfant, qui semblait ne pour rgner sur les esprit et les coeurs.

Elle n'avait pourtant pas t sans se rappeler les recommandations que
son pauvre pre lui avait faites, sur le lit de mort, de vivre retire
le plus possible et d'viter la rencontre des personnes de qualit qui
viendraient de France. Mais l'insouciance de la jeunesse, la passion de
Jeanne avait de briller, lui avaient bientt fait, sinon mpriser, du
moins ngliger les sages conseils de M. de Richecourt.

Hlas! elle devait avant longtemps regretter son imprudence. A peine y
avait-il un an qu'elle faisait ainsi l'ornement de la socit de Qubec,
lorsqu'un certain M. de Vilarme se mit  lui faire la cour. Cet homme
arrivait de France et se faisait passer pour un voyageur curieux
d'tudier les moeurs des tribus indignes et la nature du Canada.

Mlle de Richecourt ne prta pas grande attention aux soins empresss du
nouveau venu, et le traita avec d'autant plus d'indiffrence qu'il tait
g de quarante ans et laid plus que de raison. Cinq coups de plumes
suffiront pour le peindre. Pierre de Vilarme tait petit, gros, rouge de
figure, de barbe et de cheveux Sa bouche tait paisse et son nez camus.
Ses yeux d'un gris sale louchaient affreusement sous un front bas et
rid. Rien de franc ni d'ouvert dans ce vilain visage, qui ne trahissait
au contraire que fourberie et mchancet. Ce n'tait pas, on le voit, un
homme  produire quelque impression favorable sur la belle Jeanne de
Richecourt.

Tant qu'il sut se tenir sur la rserve et ne lui point parler
directement d'amour, Jeanne, qui avait bon coeur, supporta les
assiduits de M. de Vilarme. Mais un jour qu'elle tait seule dans son
appartement, chez Mme Guillot, et qu'il osa demander la main de la jeune
fille, celle-ci ne sut plus se contenir et le pria de porter ailleurs
ses attentions.

Comme le sieur de Vilarme insistait trop, elle lui dit qu'il l'ennuyait
et qu'avec un peu d'esprit, il aurait d s'apercevoir depuis longtemps
qu'elle ne voudrait jamais tre sa femme.

Jeanne avait cru dconcerter son disgracieux admirateur. Au contraire,
celui-ci, qui s'tait jusque l compos un maintien souriant et soumis,
lui avait soudain saisi le poignet, s'tait brusquement rapproch
d'elle. Puis il lui avait parl pendant cinq minutes  voix basse, en
serrant  le broyer ce frle poignet de jeune fille, et s'en tait all
sans attendre de rponse.

Mme Guillot tait entre sur ces entrefaites, et avait trouv Mlle de
Richecourt hors d'elle-mme et la figure baigne de larmes.

Ce que cet homme lui avait dit tait donc bien terrible!

A partir de ce jour, M. de Vilarme ne se montra plus chez Mme Guillot;
mais Jeanne ne pouvait faire un pas au dehors sans rencontrer sur son
chemin ce vilain homme. tait-elle invite quelque part, elle tait sre
de l'y trouver aussi. Bien qu'il ne s'approcha presque plus de Mlle de
Richecourt, il l'observait d'un oeil tellement tyrannique, qu'elle osait
 peine accepter les plus simples hommages des quelques jeunes
gentilshommes de la colonie, qui, va s'en dire, s'empressaient autour
d'elle. Bien plus, ds que M. de Vilarme apparaissait dans une runion
o se trouvait Jeanne, celle-ci changeait de couleur et se montrait si
trouble, si contrainte, qu'on ne fut pas longtemps  le remarquer.

Il y avait une anne que durait ce mange, pendant laquelle Mlle de
Richecourt refusa deux fort bons partis, et l'on chuchotait partout sur
les singulires relations qui pouvaient exister entre le sieur de
Vilarme et Mlle de Richecourt, lorsqu'elle fit son entre chez M. Ruette
d'Auteuil, accompagne du chevalier Raoul de Mornac. C'tait le soir du
18 septembre 1664.

A peine le chevalier tait-il revenu de la surprise o la brusque
dclaration de parent de Mlle de Richecourt l'avait jet, et allait-il
entrer dans la salle o la socit se trouvait runie que Jeanne se
pencha vers Mornac et lui dit rapidement  l'oreille:

--Je suis la fille de feu le comte Jean Richecourt. Tchez, mon cousin,
de vous trouver seul un moment auprs de moi durant la soire. Il faut
absolument que je vous parle. Il y va de mon bonheur, de ma vie
peut-tre. Un grand danger me menace, et je compte, pour le conjurer,
sur vous, que l'ange gardien de notre famille a sans doute envoy vers
moi.

Comme il arrivaient  la porte de la salle, Mlle de Richecourt laissa le
bras de Mornac et entra, suivie de ce dernier, qui se disait:

--Sandedious! il parat que les aventures ne me manqueront pas en ce
pays.

Fidle  son poste, le sieur de Vilarme tait dj rendu chez M.
d'Auteuil. Mlle de Richecourt s'approcha de la matresse de la maison,
et lui dit, aprs l'avoir salue fort amicalement:

--Permettez-moi, Madame, de vous prsenter mon cousin, M. du Portail,
chevalier de Mornac, arriv de France aujourd'hui mme.

En prononant les mots _mon cousin_, Mlle de Richecourt lana un regard
de dfi  Pierre de Vilarme, qui plit et se mordit les lvres.

Il paraissait connatre le chevalier et semblait moins que charm de
cette rencontre imprvue.

--Je suis ravie de vous voir chez moi, monsieur le chevalier, rpondit
Mme d'Auteuil avec un sourire des plus gracieux, vu qu'elle avait une
fille mademoiselle Charlotte-Anne, bientt en ge d'tre marie. Mon
mari m'a fort avantageusement parl de vous ce soir. Ne vous tes-vous
pas rencontrs au chteau?

--Oui, Madame, rpliqua Mornac, et nous avons mme failli nous rompre le
col ensemble.

--Mais savez-vous que vous avez t bien prs de vous tuer?

--C'est dcidment aujourd'hui la journe des aventures, dit Mlle de
Richecourt, que Mme d'Auteuil venait de faire asseoir auprs d'elle.

--Est-ce  dire, ma chre, que vous auriez aussi eu la vtre? demanda la
femme du procureur-gnral.

--Je le crois bien! Interrogez plutt M. de Mornac. Mais, non, sa
modestie l'empcherait de vous raconter l'affaire dans les dtails qui
lui font le plus d'honneur. Aussi bien vais-je vous la relater moi-mme.

On fit cercle autour de la brillante jeune fille. Pendant qu'elle
exposait d'une faon charmante et enjoue le danger qu'elle venait de
courir, Mornac regardait  droite et  gauche pour se donner une
contenance, quand ses yeux tombrent sur M. de Vilarme. Ce dernier que,
depuis une minute, le fixait du regard en fronant ses pais sourcils
roux, baissa tout aussitt les yeux.

--Mordious! pensa Mornac, Vilarme ici! Ah! bandit, gare  toi! Nous nous
reverrons ailleurs et bientt!

--Si tu te veux immiscer dans mes affaires, se disait au mme instant
Pierre de Vilarme, je trouverai moyen, tout Gascon que tu es, de te
forcer  me cder le pas.

La narration de Mlle de Richecourt ayant concentr l'attention sur
Mornac, on se mit  accabler le chevalier de questions sur la France et
sur la cour du jeune roi.

Mornac s'exprimait avec une grande facilit. Comme il ne l'ignorait pas,
du reste, il accepta avec empressement l'occasion qui lui tait offerte
de faire de belles phrases et de poser un peu.

Aux hommes il parla du surintendant Fouquet, qui arrt depuis trois
ans, devait enfin subir, dans l'automne de cette anne 1664, son procs
dfinitif pour dprdation des deniers publics. Il dit combien le roi
tait irrit contre ce malheureux administrateur, dont l'amabilit, le
grand esprit et la libralit avaient sduit tant de personnes, entre
autres, Saint-vremont, le philosophe, Gourville, Plisson, Mme de
Svign, Mlle de Scudri et le fabuliste La Fontaine, tous gens dont la
courageuse amiti lui devait sauver la vie.

Aux dames, plus dsireuses d'entendre parler des faits et gestes de la
cour, Mornac s'tendit avec complaisance sur les dtails des
divertissements donns par le roi pour plaire  sa jeune matresse, Mlle
de La Vallire. Aprs avoir fait mention du carrousel de 1662, il
dcrivit assez minutieusement la grande fte de Versailles. Elle avait
eu lieu au commencement de l't mme. Il numra cette cour brillante,
compose de six cents personnes dfrayes avec leur suite aux dpens du
roi, la magnificence des costumes du monarque et de ses courtisans, les
courses, les joutes, la cavalcade suivie d'un char dor de dix-huit
pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, et
reprsentant le char du soleil; puis l'illumination o se donnaient ces
jeux, quand la nuit venait, car la fte avait dur sept jours; et le
festin servi par deux cents personnages reprsentant les saisons, les
faunes, les sylvains, les dryades avec des pasteurs, des vendangeurs et
des moissonneurs; enfin les divertissements du thtre o Molire avait
fait jour la comdie de la _Princesse d'Elide_, la farce du _Mariage
forc_, et surtout les trois premiers actes du _Tartufe_, chef-d'oeuvre
que le roi avait voulu entendre avant mme qu'il ft achev.

Le Gascon eut soin de dire qu'il avait assist, pris part  ce
passe-temps royal. Il trouva mme moyen d'avouer modestement, qu'il y
avait fait assez bonne figure. Mais il ngligea d'ajouter qu'il s'y
tait  peu prs ruin en frais de costumes pour une certaine baronne,
trs-belle du reste, qui se trouvait alors  Paris et qui devait
assister de loin  ces jeux o c'tait une trs-grande faveur que d'tre
invit; la susdite baronne lui ayant en sus drob trois mille cus avec
lesquels elle s'en tait alle, sans aucun adieu. Ce qui avait dtermin
notre cadet  venir se refaire au pays d'Amrique.

Il venait de finir qu'on l'interrogeait encore, tant ces dtails
charmaient la socit tout blouie par le mirage de ces splendeurs
loignes, quand un domestique vint dire que le jeune M. Jolliet
demandait  voir Mlle de Richecourt un instant.

--Mais, faites entre M. Jolliet, dit Mme d'Auteuil.

Mlle de Richecourt la remercia d'un regard.

Un instant aprs apparut un grand garon de dix-huit ans,  la figure
ouverte, intelligente et distingue, mais aux manires un peu timides et
embarrasses, comme celles de tout collgien: Louis Jolliet venait de
terminer ses tudes au collge des jsuites. Le pauvre jeune homme, tout
intimid par tant de regards fixs sur lui, s'avana en rougissant vers
la matresse de maison et la salua pourtant avec distinction; car,
malgr tout, il avait dans les veines du sang de gentilhomme, et par son
grand-pre maternel, les d'Abancour revivait en lui.

Il se tourna, en rougissant plus encore, vers Jeanne de Richecourt.

--Ma mre, dit-il, a t bien inquite  votre sujet, mademoiselle, en
apprenant le danger que vous venez de courir. Et j'ai bien regrett avec
elle que vous ayez refus l'offre que je vous avais faite de vous
accompagner.

--Je suis trs-sensible  votre sollicitude, rpondit la jeune fille;
mais ce danger n'existant plus, vous devez vous rassurer, et pour moi,
je ne puis maintenant que me rjouir d'une circonstance qui m'a fait
reconnatre plus tt l'un des membres de ma famille, M. de
Mornac--Permettez-moi, mon cousin, de vous prsenter monsieur Jolliet,
le fils an de ma bonne mre adoptive.

Par cette dlicate attention, Mlle de Richecourt tirait d'embarras le
jeune homme, qui se sentait plus bloui par tous ces regards de femmes,
se mit  causer  l'aise avec Mornac. Quelques minutes aprs, ils
parlaient et riaient tous deux comme de vieux amis; car leurs natures
franches et sympathiques s'taient aussitt comprises.

Mme d'Auteuil quitta sa place un instant pour donner des ordres. Mornac,
qui piait l'occasion, vint s'asseoir auprs de Mlle de Richecourt. Le
jeune Jolliet laiss seul se rapprocha de M. de Vilarme, qui le dos
appuy contre le mur prs de la causeuse o Jeanne tait assise,
semblait perdu dans une profonde rverie. Tandis que Jean Jolliet
engageait la conversation avec M. de Vilarme, Mlle de Richecourt disait
rapidement  voix basse  Mornac.

--Je ne me suis pas trompe, n'est-ce pas, monsieur le chevalier, vous
tes bien ce parent dont mon pauvre pre m'a si souvent parl?

--Certainement, mademoiselle; j'ai l'honneur d'tre votre cousin au
second degr, par M. du Portail, dont votre pre a port autrefois le
nom avant que Sa Majest Louis XIII l'et fait comte de Richecourt. Si
nous ne sommes pas connus en France, vous et moi, c'est que j'ai t
assez longtemps  l'arme, et que les deux fois que j'ai rencontre feu
M. le comte  son chteau, la dernire dans de bien tristes
circonstances, vous tiez au couvent.

--C'est bien cela! murmura Jeanne d'un air rayonnant. Merci  Dieu de
m'avoir envoy celui-l mme sur lequel je me puis appuyer en toute
confiance! Pardonnez-moi, mon cousin, de ne vous parler que par
priphrases; il m'est impossible d'tre plus explicite  prsent.
D'abord nous n'en avons pas le temps, et puis celui de qui j'ai tout 
craindre doit m'observer en ce moment.

--Qui donc, ma cousine?

--M. de Vilarme. Mfiez-vous de lui; c'est un monstre que cet homme.

--Oh! je le connais, et peut-tre mieux vous encore, ma cousine! Feu M.
votre pre vous a-t-il jamais parl de ce Vilarme?

--Non.

--N'importe; sans savoir ce qui vous porte  le har, je comprends moi,
pauvre enfant! la rpulsion naturelle, l'horreur mme que vous devez
prouver  sa vue.

--Comment! expliquez...

--Non! pas maintenant, ce serait trop horrible et trop long  vous
raconter ici.

--Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!... Je tremble... Mais vous avez
raison, il pourrait nous entendre, il est  ct de nous... Demain...
n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mre adoptive, se rend avec son
fils et ses serviteurs pour veiller  ses moissons, sur sa terre de la
Pointe--Lacaille. Je l'ai dcide, comme les annes prcdentes, 
m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir  ma demeure, et je
vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce
voyage. Notre parent vous y autorise, et par le temps qui court, o les
Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que
ncessaire. A la Pointe--Lacaille, nous pourrons nous voir seul  seul.
Vous me direz tout! Et vous m'aiderez  chapper aux obsessions de cet
homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient.

En ce moment, Mlle de Richecourt aperut du coin de l'oeil quelqu'un qui
se penchait derrire elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laiss
tomber. C'tait Vilarme qui, aprs s'tre redress, passa son bras sous
celui du jeune Jolliet, s'loigna de quelques pas et lui dit:--Mlle de
Richecourt m'a tantt appris le voyage que vous faites demain  la
Pointe--Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parl de la soire  Mlle
Richecourt, mentait effrontment). Comme les Iroquois rdent sans cesse
aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sr en
sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes
services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous
accompagner. Outre que je pourrai vous tre utile, j'aurai l'occasion de
continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans
les les situes en face de la Pointe--Lacaille. On dit qu'elles sont
bien giboyeuses?

Surpris par cette demande  brle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta
les offres de M. de Vilarme. Mais aprs deux minutes de rflexion il
s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui et jamais rien dit
contre M. de Vilarme, il n'tait pas sans s'tre aperu de l'antipathie
qu'elle ressentait pour cet tranger, qu'il dtestait lui-mme sans trop
savoir pourquoi, ou peut-tre pour un motif que nous dcouvrirons
bientt et que le jeune homme ne se voulait point avouer.

La soire s'coula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du
dpart arrive, M. de Vilarme vint demander  Mlle de Richecourt la
faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en
disant que MM. Jolliet et de Mornac s'taient offerts avant lui et
qu'elle avait accept leurs services.

Vilarme se mordit les lvres et se perdit aussitt dans le groupe des
invits qui sortaient.

Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laiss dans
l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots  l'oreille de Louis
Jolliet, qui rpondit par un mouvement affirmatif.

En regagnant le logis de sa mre, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa
famille  la Pointe--Lacaille.

Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier
rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures,
 la basse-ville, prs du Magasin.

Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt  la porte de la demeure de Mme
Guillot, aprs avoir bais la main de sa cousine et souhait le bonsoir
 Louis Jolliet, et s'en revint  l'htellerie du Baril d'Or, en
longeant le mur d'enceinte du chteau Saint-Louis.

La nuit tait noire et quelques rares toiles se montraient seulement au
ciel. Les rues de la petite ville taient sombres et dsertes, et Mornac
n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes tranges
et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-n. Ce chant
doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier
longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam  peine clair par les
lueurs mourantes d'un feu qui allait s'teindre.

Mornac s'engagea dans l'ancienne rue Notre-Dame. Comme il arrivait au
coin de la ruelle du Trsor, un homme, le feutre rabattu sur les
sourcils, et le bas du visage masqu par le pan du manteau, se jeta sur
lui l'pe au poing.

Le chevalier, qui avait cru entendre un bruissement prcder l'attaque,
se jeta de ct et dgaina. De sorte que la lame de l'inconnu rencontra
celle du Gascon, qui s'cria, entre deux parades:

--Eh! sandious!  qui en voulons-nous, l'ami? Est-ce  ma bourse? Je
l'ai malheureusement oublie en mon logis; encore ne vaut-elle pas la
peine qu'un chrtien risque de se faire taillader des boutonnires dans
la peau, pour quelques louis que je possde encore. Ah, ! monsieur le
coupe-jarret, c'est donc  ma vie que vous en voulez! Eh bien! vous
allez voir que j'y tiens furieusement. Attendez!

Mornac se fendit  fond avec la promptitude d'un ressort qui se dtend.
Mais la pointe de son arme ne rencontra que le vide. L'inconnu, qui
avait probablement compt assassiner le gentilhomme avant que celui-ci
ft sur ses gardes, avait rompu brusquement, et se sauvait  toutes
jambes sur la grand-place en longeant le portail de la grande glise.

Mornac se lana  sa poursuite, mais le spadassin disparut presque
aussitt prs de la clture qui entourait le clos Couillard et passait
derrire la cathdrale en gagnant l'Htel-Dieu. Le chevalier qui ne
connaissait pas bien l'endroit, ne poussa pas plus avant ses recherches
et remonta vers l'auberge du Baril-d'Or en grommelant:

--Il faisait trop noir pour le bien reconnatre, mais que je sois
corch vif si ce n'est pas ce vilain Vilarme! Ah! monsieur de l'oeil
louche, il vous faudra dsormais plus d'adresse dans le regard et le
poignet si vous voulez me retrancher du nombre des vivants. Nous nous
reverrons avant longtemps! Et alors....

--C'est gal, cap-de-dious! ma premire journe passe  Qubec est
assez bien remplie: dgringolade du haut en bas de la terrasse! trois
aventures assez drles avec le prince Griffe-d'Ours, reconnaissance
inspire d'une belle cousine, petit guet-apens ce soir, voil de quoi
empcher un bon gentilhomme de trouver le temps long! Puisque la Fortune
se charge de me donner d'aussi frquentes distractions, esprons qu'elle
voudra bien aussi diriger le cours du Pactole dans ma bourse. Car, Dieu
me damne s'il me reste plus de vingt louis en tout bien! On ne va pas
loin avec a, mordious!

Ces dernires rflexions du Gascon se confondirent avec son premier
ronflement.




                               CHAPITRE V

                               LE VOYAGE


Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis--vis le Magasin et dans
une chaloupe que la vaque berait doucement  quelques pieds du rivage,
un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser
chouer l'embarcation,  l'impatience qu'il manifestait en jetant de
frquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il tait vident qu'il avait
quelqu'un  prendre  son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux
traits nergiques mais non pas sans indices de bont d'me, s'appuyait
sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses.
Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait,  titre de fermier, la
terre que Mme Guillot possdait  la Pointe--Lacaille et qu'elle tenait
de son pre, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqu plusieurs
mtiers. D'abord il tait venu au Canada comme marin; puis il s'tait
fait trappeur, coureur des bois, interprte et enfin cultivateur.

A quelques pas de l, sur la plage, un second personnage, compagnon du
premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'corce  moiti tir  sec
sur la rive. C'tait un Sauvage de haute stature,  la peau luisante et
couleur de cuivre, au regard perant et fier. Il tait  demi-nu et le
vent du matin gonflait par derrire le manteau de peau de castor qui
recouvrait ngligemment ses paules et laissait dcouverts la poitrine
et les bras.

--Mon frre! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la mare commence 
monter?

--Oui, camarade, rpondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme
un trait sur le fleuve.

--Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous
n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir
entrer dans la rivire Lacaille au commenant du baissant et avant que
les battures soient trop dcouvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il
n'aurait qu' tomber... Ah! les voil, je crois.

Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperut un
groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et
s'approchaient.

--Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.

Un instant aprs apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son
fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras
galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrire eux venait le sombre
Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier.
Enfin suivait Jean Couture, l'un des garons de ferme de Mme Guillot. Il
tait charg de paniers et d'effets. Chacun,  l'exception des deux
femmes, taient arm d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre
des pistolets  la ceinture.

C'tait chose srieuse,  cette poque, qu'un voyage d'une dizaine de
lieues. On dit mme que les bons bourgeois de Qubec ne s'embarquaient
jamais pour les Trois-Rivires ou Montral sans s'tre confesss avant
leur dpart et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu chang,
Dieu merci!

--Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire
entendre.

--Ce bon Baptiste est press,  ce qu'il parat, dit Mme Jolliet en
htant le pas.

Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprts de l'embarquement
occasionnrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour
dire rapidement  l'oreille de Mornac, car il semblait frmir
d'impatience:

--Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre!
Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu
converser  notre aise dans la chaloupe, en supposant mme que ce
Vilarme n'et pas t avec nous. Une fois l-bas, je me charge de le
tenir  distance. Je me sentirai forte  ct de vous. Alors nous
causerons. Mais d'ici l je vous en supplie!... Et surtout pas de duel!
S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans dfense, moi!

Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins
autant Mornac que les paroles de sa belle cousine.

Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne
pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipre.

Au moyen du canot d'corce, Mme Guillot s'tait dj rendue  bord de la
chaloupe,  l'arrire de laquelle elle avait pris place.

--Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas.

La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la
transportt  bord de la chaloupe.

Comme le canot d'corce pouvait encore contenir une personne, Vilarme
fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais
celle-ci dit vivement  Mornac:

--Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne
point faire chavirer le canot.

Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprs
de Jeanne, se mordit la lvre et resta blme de colre sur la grve.

Si tous ces prparatifs de dpart n'eussent pas absorb l'attention de
nos personnages, ils auraient peut-tre pu voir, en ce moment, au coin
d'une des maisons les plus rapproches de la rue Sous-le-Fort, un homme
qui semblait pier les voyageurs. Son corps tait cach, mais son paule
droite et sa tte, au sommet de laquelle se balanaient des plumes
d'aigle, dpassaient l'angle de la maison.

C'tait Griffe-d'Ours, le chef iroquois.

Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et
ses htes avaient travers la place-d'armes pour se rendre  la
basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du chteau
Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle
jeune fille qui lui avait chapp, la veille au soir.

--La vierge blanche! s'tait-il dit.

Puis il avait gliss quelques mots rapides  l'oreille de ses
compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en tre remarqu.
Les guerriers iroquois avaient modr le pas, et descendu la cte en se
tenant  distance de leur chef, qui les prcdait.

Oh! si Jeanne et ceux qui l'accompagnaient avaient pu remarquer cette
attention dont ils taient l'objet de la part de Griffe-d'Ours, quels
malheurs n'auraient-ils pas pu viter!

Mais tout entiers aux apprts du dpart, ils ne pouvaient rien voir.

Quand Vilarme, Jolliet et le garon de ferme eurent pris place  bord de
la chaloupe, Joncas planta les mts dans l'ouverture pratique au milieu
des bancs, fixa les balestrons pour tendre les voiles  la brise et
borda les coutes, tandis que Louis Jolliet tenait la barre du
gouvernail.

--Mon frre n'embarque donc pas? dit Joncas au Renard-Noir

--Un chef prfre son canot, rpondit le Huron, qui, assis au fond et 
l'arrire de sa pirogue, se mit  jouer hardiment de l'aviron en suivant
l'autre embarcation de prs.

La brise qui soufflait du sud-ouest gonflait les voiles blanches de la
chaloupe, qui, coquettement inclin  tribord, prit, en suivant
l'ondulation de la vague, sa course dans la direction de l'le
d'Orlans.

A mesure que les deux embarcations s'loignaient de la rive,
Griffe-d'Ours, aprs avoir quitt son poste d'observation, se
rapprochait de la plage. Longtemps il resta debout et immobile, le
regard fix sur un seul point qui dcroissait de seconde en seconde.

Quand il vit les deux voiles de la chaloupe se perdre dans
l'loignement, entre l'le d'Orlans et la Pointe-Levi, et ne sembler
plus raser l'eau que comme l'aile d'un goland, le chef agnier courut
rejoindre ses compagnons que l'attendaient au Cul de Sac, en fumant 
ct de leurs canots.

Il parla quelques instants  ses guerriers. Ceux-ci donnrent leur
assentiment  sa demande et mirent avec empressement leurs canots 
flot. Puis ils s'agenouillrent dans leurs pirogues qu'ils lancrent
d'un commun lan vers le haut du fleuve, c'est--dire dans une direction
tout  fait oppose  celle que Mme Guillot et ses htes venaient de
prendre. Mais ce n'tait qu'une feinte de sauvage pour laisser croire
aux habitants de la ville, attirs sur le rivage par le dpart des
Iroquois, que les ambassadeurs retournaient au pays des Cinq-Cantons.
Lorsque les fourbes eurent assez doubl le Cap-aux-Diamants pour n'tre
plus aperus de la ville, ils traversrent brusquement le fleuve, qu'ils
redescendirent aussitt en rasant le rivage de la Pointe-Lvi. Peut-tre
vit-on de la ville ces trois canots qui, du ct de Lvi, descendaient
le fleuve, mais on ne dut pas y faire grande attention.

Griffe-d'Ours dirigeant le premier canot et se disait, entre deux coups
d'aviron.

--La vierge ple sera bientt la femme d'un grand chef.

Dans la chaloupe de Joncas et assis  ct de Mlle de Richecourt, Mornac
disait  Mme Guillot, place en face d'eux,  l'arrire de
l'embarcation:

--Les environs de la ville sont donc bien peu srs, madame, qu'il faille
s'armer jusqu'aux dents pour faire une douzaine de lieues hors de
Qubec?

--Oh! M. de Mornac, on voit bien que vous tes arriv d'hier au pays
pour me poser pareille question. Mais ne savez-vous pas que, pour peu
qu'on s'loigne hors de la porte des canons du fort Saint-Louis, on
court le risque d'tre massacr par les Iroquois?

--Vraiment! je vous avouerai que je n'ai pas t mdiocrement surpris
quand, ce matin, l'un de vos domestiques est venu m'apporter, de votre
part, une arquebuse avec six mches toutes neuves, ainsi qu'un
fourniment pourvu d'autant de cartouches qu'il en peut contenir. Quand
le valet ajouta que vous me faisiez dire encore de ne pas oublier mes
pistolets: Parbleu! me suis-je cri, mais il n'en faut pas plus  un
soldat pour se bien quiper et mettre en campagne!

--Et le soldat qui s'arme en guerre a peut-tre bien moins besoin de ses
armes pour sauver sa vie, que nous ici pour aller visiter un voisin.
Tenez, je vais vous donner une ide de l'audace de ces Iroquois, 
l'endroit desquels je vous souhaite de garder longtemps et toujours
l'heureuse ignorance que vous possdez encore.

La chaloupe arrivait en ce moment vis--vis le Bout-de-l'le.

--Voyez-vous cette petite baie? Nous l'appelons l'Anse-du-Fort. Il y a
huit ans, les restes de la malheureuse nation huronne chasse des grands
bois d'en haut, commenaient  respirer en paix sur les bords de cette
anse, o ils taient venus se rfugier. Ils taient si prs de Qubec
qu'ils se croyaient  l'abri de l'animosit de leurs vainqueurs. Avec
cette imprudente confiance qui a caus la perte de la nation entire,
ils ne prenaient mme plus la peine de se garder. Bien mal leur en prit.
L'on tait au temps des semailles de 1656. Les Hurons, aprs avoir
entendu la messe, comme ils en avaient l'habitude, s'taient disperss
dans leurs champs, l, sur les hauteurs. Soudain, des Agniers qui,
durant la nuit, s'taient tenus cachs dans les bois voisins, fondirent
sur les travailleurs pars et sans armes; ils en massacrrent plusieurs
sur place, et emmenrent plus de soixante prisonniers. Aprs cet acte de
perfidie et de cruaut, les tratres eurent l'effronterie de ranger
leurs canots en ordre de bataille, et de passer ainsi en plein jours
devant Qubec, en poussant des cris de triomphe.[20]

[Note 20: M. Ferland.]

--Mais s'cria Mornac, on ne donna pas la chasse  ces bandits!

--Les habitants le voulaient bien. Mais M. de Lauson, le snchal de la
Nouvelle-France, avec plus de prudence que d'nergie, s'y opposa dans la
crainte de compromettre le sort de la colonie. De sorte que nous fmes
contraints de dvorer en silence le chagrin que nous causait un pareil
affront. C'est  suite de ce massacre que ces pauvres Hurons ne se
croyant plus, et certes avec raison, en sret dans l'le, vinrent
planter leurs cabanes auprs du fort Saint-Louis. Vous les y avez vues.

--J'avoue que c'est un trait d'audace dont je n'avais aucune ide; mais
enfin, il y a huit ans qu'il s'est produit. Vous devez tre plus
tranquilles et moins exposs depuis cette poque. La barbarie a d
reculer devant la civilisation croissante.

--Pas beaucoup, mon cousin, interrompit Mlle de Richecourt. coutez
plutt. Il n'y a pas plus de trois ans, en 1661, nous apprmes  Qubec
qu'un parti d'Agniers descendus  Tadoussac o ils avaient tu quelques
Franais et failli prendre les pres jsuites Doblon et Druillette,
venaient en remontant, de tuer huit personnes  la cte de Beaupr et
sept dans l'le d'Orlans. A la nouvelle de ces massacres, M. Jean de
Lauson voulut porter secours aux habitants de l'le et avertir du danger
le sieur Couillard de Lespinay, son beau-frre, qui tait parti pour
faire la chasse dans les petites les du voisinage. Dans une chaloupe,
avec sept hommes, il longeait, comme nous en ce moment, la cte
mridionale de l'le, lorsque, arriv  la hauteur de la rivire
Maheust, que nous allons bientt dpasser, il voulut s'assurer si les
personnes qui habitaient la maison de Ren Maheust s'taient retires
ailleurs. Il met  terre et envoie deux hommes pour reconnatre l'tat
de l'habitation. Celui qui ouvre la porte jette un cri de terreur en se
voyant en face de quatre-vingt Iroquois qui se jettent sur lui, le tuent
et s'emparent de son compagnon. Comme un torrent qui rompt ses digues
les Agniers bondissent ensuite hors de la maison et courent vers la
chaloupe en remplissant l'air de leurs hurlements.

Par malheur, le reflux a fait chouer l'embarcation de M. de Lauson qui
s'efforce, avec les siens, de la remettre  flot. Vains efforts, la
chaloupe enfonce dans la vas et le sable reste immobile. Le dsespoir
au coeur, les ntres voient que la fuite est impossible et qu'il leur
faut mourir. Tous se recommandent  Dieu, et font face  l'ennemi. Trois
fois les Iroquois les somment de se rendre, en leur promettant la vie
sauve; mais nos gens qui savent bien le peu de confiance que l'on doit
reposer sur de pareilles propositions, rpondent  coups de fusil. Que
vous dirais-je de plus. Tous tombrent sous le tomohk des Sauvages, 
l'exception d'un seul qui, bless au bras et  l'paule, fut fait
prisonnier. Le snchal que les Iroquois dsiraient prendre en vie, se
dfendit si vigoureusement jusqu'au dernier soupir qu'on dit qu'il eut
les bras hachs en morceaux pendant le combat.[21]

[Note 21: Voir les Relations, le Journal des Jsuites, et les lettres
de la Mre de l'Incarnation.]

--Mordious! s'cria Mornac chauff par ce rcit, c'tait un brave! Mais
dites-moi, belle cousine, ces dangers sont-ils encore aussi frquents?
Dans ce cas, vous auriez bien mieux fait, ainsi que Mme Guillot de
rester  la ville.

--Je vous avouerai, mon cher chevalier, que nous n'avons pas eu de ces
catastrophes, aux environs de la capitale, depuis ce temps-l. Mais, en
fin de compte, sachez que nous, femmes de ce pays, nous somme aguerries
et que nous apprenons, par la frquence du danger,  vendre chrement
notre vie. Ainsi, outre que Mme Guillot et moi savons passablement
manier l'arquebuse, voici un bijou que je porte toujours sur moi et avec
lequel je saurais fort bien me dfendre contre un ennemi.

Mlle de Richecourt entr'ouvrit un des plis de sa robe et tira de sa
ceinture un petit poignard  manche d'argent incrust de perles et de
pierreries, longue de six pouces et fort troite, mais aigu comme une
aiguille. Elle en fit miroiter au soleil la lame brillante et
damasquine et jeta un regard de ct  Vilarme qui, assis en avant,
baissa les yeux. Il avait compris.

--Certes! ma cousine, dit Mornac qui devant Mme Guillot feignit ne pas
avoir saisi l'allusion secrte cache sous la menace de la jeune fille 
l'adresse de Vilarme, certes, je reconnais bien en vous ce sang gnreux
des comtes de Richecourt dont je m'honore d'tre le trs-humble parent!

Ce Gascon de Mornac!

Cependant le vent tenait bon et la chaloupe courait allgrement par le
milieu du chenal entre l'le d'Orlans,  gauche, et la cte de Beaumont
dserte alors, et dont les feuillages jaunis ondulaient  droite, sur le
ciel clair du matin, et prenaient des teintes dores sous vifs rayons du
soleil.

Aprs avoir remis le poignard dans le ceinturon qui emprisonnait sa
taille, Mlle de Richecourt se tourna presque entirement du t de
Mornac; et l, pensive, la tte  demi incline, les longues torsades de
ses cheveux bruns effleurant l'paule du chevalier, elle laissa traner
le bout de ses ongles dans l'eau fugitive qui, ravie d'aise de baiser
une aussi belle main, se prit  babiller aussitt et  pousser de joyeux
petits rires.

Assis derrire elle,  la barre, Louis Jolliet qui aurait craint de
regarder trop longtemps la jeune fille en face, la contemplait
maintenant d'un air rveur et triste. Entre les boucles paisses de la
chevelure de Jeanne, il apercevait la courbe gracieuse de sa joue
frache et veloute, la naissance de son cou blanc, avec les cheveux
follets qui se tordaient capricieusement sur la nuque, ainsi que de
mignons fils de soie bronze.

--Mon Dieu! qu'elle est belle et que je l'aime! se dit Jolliet.

Car il adorait Jeanne comme un fou, ce pauvre enfant, avec toute
l'ardeur des ses dix-huit ans et de sa pure jeunesse, avec cette passion
craintive de son ge, sentiment tout thr qui ne redoute rien tant
qu'un aveu.

Tous, nous avons savour ce premier et dlicieux amour qui survit 
toutes les affections d'un ge plus avanc, et illumine les beaux jours
de l'adolescence comme la pure lumire d'un phare lointain dans une nuit
calme de printemps. Bni soit Dieu de nous octroyer au matin de la vie
ces divins mais trop courts moments d'extase dont le seul souvenir nous
fait encore tressaillir de bonheur alors que, le coeur meurtri par les
dception de l'ge mr, nous avons vu s'vanouir, une  une nos plus
chres illusions.

Il y avait deux ans que Louis aimait Mlle de Richecourt, c'est  dire,
depuis le jour o son coeur s'veillant  la vie des passions, lui avait
rvl qu'il existe un autre amour, plus vif, plus ardent, plus
extatique que celui d'un bon fils pour sa mre. Eh! comment ne
l'aurait-il pas aime, cette belle jeune fille, dont le hasard avait
fait sa compagne de chaque jour. Depuis deux ans il adorait Jeanne qui
ne s'en doutait pas. Car lorsque le pauvre garon se prenait  songer
qu'il osait, lui, presque enfant, lui, peu fortun, jeter des yeux de
convoitise sur la riche et brillante demoiselle de Richecourt, il se
sentait pris d'effroi, et sa passion lui semblait d'une telle folie
qu'il se jurait de ne la laisser jamais deviner  celle qui en tait
l'objet. Il s'tait tenu parole; jamais un mot, un regard, un geste ne
l'avait trahi. Pourtant, il sentait bien que du jour o Jeanne
laisserait le toit de Mme Guillot pour suivre un poux qui ne serait pas
lui, il sentait que son coeur se briserait.

Oh! qu'il en est de jeunes filles qui effleurent ainsi, sans le savoir,
un sentiment vrai, gnreux, brlant. Elles n'auraient qu' tendre la
main, qu' pencher une joue rougissante en attirant avec adresse, sur es
lvres qui n'ont jamais su mentir aux lans du coeur, l'aveu de ce
sincre amour qui ne se rencontre que chez les trs-jeunes gens, et elle
verraient le bonheur escorter leur vie entire. Mais non, elles passent
indiffrentes et froides auprs de ce jeune homme franc et noble encore,
et s'en vont plus loin mendier les regards et les promesses d'un homme
de trente ans que ne croit plus  l'amour mais songe  s'tablir et
passe, surtout, pour en avoir les moyens. Celui-ci, du moins est mr
pour le mariage... Quelques mois aprs, elles pleurent leurs beaux rves
 jamais envols!

Louis Jolliet regardait donc la jeune fille et sentait une larme rouler
dans ses yeux.

--Oh! que n'ai-je cinq ans de plus! se disait-il. Que ne suis-je
gentilhomme avec une belle te brillante lame au ct, avec une grande
plume ondoyante  mon feutre, comme cet heureux chevalier de Mornac. Oh!
je lui dirais alors en tombant  ses genoux:--Jeanne, je vous aime comme
un insens! Je suis pauvre, je n'ai rien  vous offrir que mon coeur et
mon pe. Veuillez en accepter l'offrande, et je me relve radieux, et
je cours l o se trouvent et gloire et fortune. Dans un an, dans trois
ans je reviendrai glorieux et digne, peut-tre de vous.--Mais hlas!...

Le pauvre garon se sentit si misrable qu'un gros soupir vint se briser
dans sa gorge. Telle fut la douleur qu'il en ressentit, qu'il ne put
touffer une espce de sanglot que tous entendirent,  l'exception de
Vilarme et de Joncas.

Mme Guillot examinait, depuis quelques instant, son fils  la drobe.
Son coeur se serrait. Avec ce regard profond d'une mre, elle devinait
tout et pouvait  peine retenir une larme. Car elle sentait qu'il se
dtachait de son sein comme un lambeau sanglant de l'affection de son
fils. Il allait aimer une autre femme! Toutes les mres ressentent cette
douleur jalouse et beaucoup ne la peuvent cacher. Inutile de dire que ce
sentiment de jalousie ne dveloppe encore davantage  l'gard du gendre
ou de la bru qui, depuis prs de six mille ans, succombent chaque jour
dans leur lutte impuissante contre la perfide influence des
belles-mres.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, mon jeune ami? demanda Mornac  Jolliet,
pour rompre le silence qui rgnait depuis quelques minutes.

--Rien... un peu de rhume caus, je crois, par la fracheur du matin,
rpondit Jolliet en rougissant jusqu'aux yeux.

Vilarme tournait le dos, et, pour se donner quelque contenance, causait
avec Baptiste Joncas. Celui-ci,  moiti couch sur son banc, regardait
prosaquement s'enfuir les ctes boises de l'le d'Orlans. Vilarme lui
parlait pche et chasse et le questionnait spcialement sur les
diffrentes espces de gibier qui gtent dans les le situes en face de
la Pointe--Lacaille. Joncas rpondait de son mieux, tout en se disant
que la figure de son interlocuteur ne lui allait en aucune sorte.

Pendant ce temps, le Renard-Noir nageait hardiment  l'arrire de son
canot. Mani par le bras musculeux du Sauvage, l'aviron coupait la
vague, montait et redescendait avec une puissante rgularit. Aussi la
pirogue glissait-elle avec la rapidit d'un saumon, sur la surface de
l'eau. Tout occup que fut le bras du Huron, son oeil ne l'tait pas
moins. Ses regards allaient sans cesse d'un rivage  l'autre, sondant
chaque anse, scrutant chaque pointe, interrogeant les rochers et les
buissons qui bordaient la grve de l'le d'Orlans et celle de la cte
du Sud. Il regardait ainsi pour ne pas tre surpris et pour se garder de
tomber dans une embuscade iroquoise.

Mais les deux rives taient silencieuses et dsertes et nul tre vivant
n'en troublait la solitude,  l'exception, toutefois, de quelque goland
dont le blanc plumage se dessinait sur le fond bleu de l'eau et qui,
perch sur une roche isole, s'envolait au passage des voyageurs qu'ils
saluait qu'il saluait de son cri moqueur et strident. Quelques bandes de
canards et d'outardes sauvages, qui nageaient en plein fleuve, se
levaient bien aussi de ci et de l, mais avec un grand bruissement
d'ailes et des cris pour aller s'abattre et continuer un peu plus loin
leurs ablutions matinales et leurs bats sur l'eau profonde.

A part ces quelques bruits de la nature, la solitude tait complte.
L'oeil des voyageurs, frapp de ce grand silence qui pesait sur une
rgion presque vierge encore, suivait rveur et surpris le fate
onduleux et jaunissant des forts primitives mirant leurs normes troncs
moussus sur les bords de la rive droite du fleuve qui roulait
majestueusement ses grandes eaux  leurs pieds sculaires.

Dans l'loignement,  gauche, les hautes Laurentides dressaient dans le
ciel pur leurs flancs bleutres et leurs cimes tourmentes. De ce ct,
elles bornent firement l'horizon et dominent de leurs masses imposantes
le Saint-Laurent qui semble reconnatre son impuissance  rompre jamais
cette digue gigantesque, et baise en passant, les pieds comme un esclave
soumis.

L-bas, en avant des embarcations, mergeait du sein de l'onde un groupe
d'les qui, par un parcours de plus de dix lieues, lvent au dessus de
l'eau leurs ttes curieuses comme pour regarder couler les flots.

Enfin, tout au fond, ver le golfe, l'eau seulement, rien que l'eau avec
le ciel au-dessus; l'immensit et Dieu.

Il pouvait tre une heure de l'aprs-midi et le soleil resplendissant de
ce beau jour d'automne commenait  incliner du ct de l'Occident. Les
deux embarcations se trouvaient vis--vis de l'endroit, sauvage alors,
o s'lve aujourd'hui le joli village de Saint-Michel.[22]

[Note 22: A l'poque qui nous occupe (1664) les paroisses suivantes ne
devaient pas exister sur la cte du sud, entre Lvi et la
Pointe--Lacaille, inclusivement, puisqu'elles ne commencrent  tenir
des registres: Beaumont qu'en 1692, Saint-Michel 1698, Saint-Vallier
1713 et Berthier 1728 seulement.]

A bord de la chaloupe, la conversation languissait. Chacun y suivait le
cours de ses penses, regardait l'eau s'enfuir et se laissait bercer,
avec ses rveries, au doux roulis des lames.

Seul dans son canot le Renard-Noir allait ramant toujours. Mais depuis
quelques minutes il se retournait frquemment pour regarder en arrire.
Il semblait inquiet. Rien pour le proccuper en avant. Les rives y
taient dsertes. Mais l bas, sur le chemin dj parcouru, quelque
chose, un point noir entrevu sur l'eau, l'avait troubl. Il avait cru
voir,  plus d'une lieue en arrire, un canot qui les suivait de loin.
Maintenant son oeil se lassait en vain d'interroger la surface du
fleuve. Une blouissante trane de lumire, produite par la
rverbration des rayons du soleil s'tendait sur l'eau tranquille et
empchait le Sauvage d'embrasser entirement en arrire toute la largeur
du fleuve. A deux ou trois reprises, il lui avait bien sembl entrevoir
encore cette tache noire et mobile ou milieu de la gerbe lumineuse qui,
dans un vaste parcours, faisait miroiter l'eau. Mais son oeil bloui par
l'clat des ces innombrables scintillations se fermait aussitt Malgr
ses efforts.

Enfin le canot, qui les suivait de loin, aprs tre sorti de cet
blouissant foyer de lumire, lui apparut soudain se dirigeant du ct
de l'le d'Orlans prs des rives de laquelle il disparut bientt.

L'attention du Renard-Noir se trouvait tellement concentre sur ce seul
point, qu'il ne remarqua pas deux autres canots qui, sur une ligne
parallle au premier, suivaient aussi de loin nos voyageurs, en longeant
la cte du Sud.

Aprs avoir constat que le canot suspect gagnait l'le, le Sauvage pensa
qu'il n'y avait rien  craindre, et reprit sa quitude premire en
continuant  ramer de l'avant.

--Si nous mangions quelque chose, dit tout  coup Mme Guillot.

--Mais c'est une fort heureuse ide rplique Mornac.

--Oui, le grand air m'a ouvert l'apptit, dit Jolliet pour se donner un
peu de contenance; car il n'avait presque point parl depuis le dpart.

Mme Guillot se fit passer le panier aux provisions. Il contenait un
frugal repas: du pain, du beurre, du lard et du fromage, accompagns, je
dois le dire, d'une bonne bouteille de vin d'Espagne.

Ce goter, pris sur le pouce, mit fin au silence et l'on se remit 
causer en mangeant. On allait dpasser bientt la pointe de Berthier. La
mare commenait  baisser.

--Si le vent tient toujours du _sorouet_, dit Joncas, nous serons
arrivs dans une heure.

--Nous ne sommes donc pas loin de la Pointe--Lacaille, dit Mornac aprs
avoir aval, avec vidente satisfaction, un demi gobelet d'un vin rouge
et gnreux.

--Nous n'avons plus qu'une couple de lieues  faire, rpondit Joncas en
allumant sa pipe, brle-gueule tout noirci par l'usage.

--Comment nommez-vous ces les qui s'tendent  notre gauche, demanda
Mornac  sa cousine qui grignotait des dents blanches une crote de pain
dore.

--Nous avons pass, tout--l'heure, l'le Madame. Celle que vous voyez
l-bas, un enfonce vers la cte du Nord, est l'le Patience. En de,
et en avant de nous sont l'le aux Reaux et la Grosse-le, l'le
Sainte-Marguerite les suit. Aprs viennent plusieurs petits lots, puis
l'le aux Grues, et la dernire que vous apercevez l-bas, en devant,
l'le aux Oies. Ces deux dernires sont seules habites par deux ou
trois familles. Est-ce bien cela, Monsieur Joncas.

--Oui, Mademoiselle, mais il faut, tout de mme que vous ayez une fire
mmoire, puisque vous n'tes venu ici que deux fois et qu'il y a plus de
deux ans que je vous ai donn ces noms-l.

--C'est dans le voisinage d'une de ces les, remarqua Mme Guillot d'un
air attrist, que mon pauvre pre, M. Adrien d'Abancour, se noya avec M.
Etienne Sevestre, le 2 mai 1640. Ils taient alls chasser de compagnie
dans ces parages et l'on suppose que leur canot chavira. Un an plus
tard, mon premier mari, feu M. Jean Jolliet, trouva les ossements de mon
pre sur le rivage d'une de ces les, et les apporta  Qubec o la
spulture en fut solennellement faite.[23]

[Note 23: Dictionnaire gnalogique de M. Tanguay, au mot _d'Abancour_.]

--Ces deux ou trois taches blanches que vous apercevez tout l-bas,
presque  fleur d'eau, sur le bout de l'le aux Oies, repartit Jeanne,
pour chasser les tristes souvenirs de Mme Guillot, sont l'habitation et
les btiments qui appartenaient  la famille Moyen, avant qu'elle n'et
t massacre par les Iroquois.

--Y a-t-il longtemps de cela? demanda Mornac.

--Il y a, je crois, neuf ans, mon cousin, que ce funeste vnement eut
lieu. Le sieur Moyen, bourgeois de Paris, qui tait tabli avec sa
famille, dans l'le aux Oies, fut surpris dans sa maison par des
Agniers, pendant que ses serviteurs taient absents. Il fut tu avec sa
femme, ses enfants, ainsi que ceux du sieur Macard, furent emmens
captifs. L'ane des deux demoiselles Moyen se maria, deux ans plus
tard, avec le brave sergent-major, Lambert Closse, le hros de Montral
qui a t tu aux environs de cette ville, il y a deux ans, dans un
combat contre les Iroquois. [24]

[Note 24: L'le aux Oies avait t concde par la compagnie de la
Nouvelle-France  M. de Montmagny, qui visitait souvent ce lieu, pour y
jouir du plaisir de la chasse. Aprs le dpart de M. de Montmagny, son
procureur en vendit la moiti au sieur Louis Thandre Chartier de
Lotbinire, et l'autre moiti au sieur Moyen qui conduisait des travaux
considrables lorsqu'il y fut tu. M. Ferland (Archives du greffe de
Qubec, actes de Jean Durand, Notaire, 1654.)]

Tout en devisant ainsi, on arriva, sur les deux heures et demie  la
Pointe--Lacaille qui avanait dans le fleuve ses arpents de rochers
boiss.

Quand on l'eut dpasse d'une centaine de perches, le jeune Jolliet
remit  Joncas la barre du gouvernail, car il fallait ne pas manquer
l'embouchure et le chenal de la petite rivire  Lacaille, manoeuvre
assez difficile, vu la longueur des battures et le peu de profondeur de
l'eau.

L'embarcation inclina  droite en gagnant la rive sud, basse, plate et
partout boise  l'exception, toutefois d'une centaine d'arpents carrs
qui taient dfrichs et ensemencs, et o s'levaient trois ou quatre
maisons de bois blanchies  la chaux, dont la plus grande et la plus
rapproche, sur la rive ouest de la petite rivire  Lacaille,
appartenait  Mme Guillot.

A l'une des croises de cette habitation flottait une banderole bleue
pour signifier aux arrivants qu'ils n'avaient rien  craindre et que
tout aux environs tait tranquille.

En entrant dans la rivire  Lacaille, aux acores basses, garnies
d'ajoncs et de broussailles, le Renard-Noir jeta un dernier coup d'oeil
en arrire. Mais il ne remarqua rien d'insolite. L'loignement
l'empchait de distinguer un canot d'corce qui,  deux lieues au large,
venait de s'arrter vis--vis de nos voyageurs et prs de l'le
Sainte-Marguerite avec les bords de laquelle il se confondait facilement
pour quiconque ignorait, en ce lieu, la prsence de la pirogue. D'un
autre ct, si la Pointe--Lacaille ne se ft pas interpose entre les
regards du Huron et le rivage de Berthier, il aurait certainement
distingu deux canots qui faisaient force de rames en rasant de prs la
cte du Sud. Ces derniers, suivant la manoeuvre du canot isol qui
venait de s'arrter prs de l'le Sainte-Marguerite, et qu'une attention
soutenue et prvenue permettaient  leurs yeux de lynx d'entrevoir au
large, arrtrent aussi leur course  peu prs une demi-lieue au-dessus
de la Pointe--Lacaille.

Ceux qui montaient ces deux derniers canots dbarqurent sur le rivage
et s'enfoncrent dans les bois plein d'ombre et de silence o ils firent
halte, aprs avoir emport leurs pirogues avec eux.

De l'autre ct, le canot de l'le Sainte-Marguerite venait aussi de
disparatre tout  fait.

Pendant ce temps-l, nos connaissances, rjouies d'tre arrives sans
encombre, mettaient pied  terre  quelques pas de l'habitation de Mme
Guillot, o la femme de Joncas reut ses matres avec un joyeux
empressement.




                             CHAPITRE VI

                         SOUVENIRS DU PASS


Lorsque vous sortez du bassin de Saint-Thomas de Montmagny et que vous
remontez le fleuve en longeant la cte du Sud, vous apercevez,  peu
prs une demi-lieue en avant, une humble rivire qui trane ses eaux
vaseuses jusqu'au Saint-Laurent. C'est la rivire  Lacaille prs de
l'embouchure de laquelle s'levait jadis le premier village de
Saint-Thomas.

De cet tablissement primitif que portait le nom de Pointe--Lacaille, 
peine reste-t-il,  demi enfouies au pied de la falaise, quelques
pierres qui firent autrefois partie des murailles de la vieille glise
btie et bnite en 1686, sur un terrain concd par le sieur Guillaume
Fournier au missionnaire de l'endroit, Messire Morel.[25]

[Note 25: Le terrain donn pour y btir une glise, un presbytre et
leurs dpendances, avait trois arpents en superficie. Je trouve ces
renseignements dans un manuscrit intitul Mmoires touchant la paroisse
de St. Thomas, Pointe--Lacaille, etc., et d aux recherches de feu
Messire Robson, autrefois cur de l'le-aux-Grues. D'aprs M. Robson,
l'on donna le nom de St. Thomas  cette glise, en considration du
premier missionnaire M. Thomas Morel. De l le nom actuel de ma paroisse
natale.

Le manuscrit de M. Robson est actuellement en la possession de Mme
Patton,  St. Thomas.]

Le lecteur curieux de connatre l'histoire de la vieille glise peut se
renseigner en lisant les jolies pages que M. Eugne Renault a
consacres, dans les _Soires Canadiennes_ de 1864,  ces ruines que les
flots rongeurs ont fini par entraner avec eux dans le lit du fleuve.

Pour moi, comme l'poque o j'ai plac le prsent rcit me reporte 
vingt ans avant la construction de la vieille glise, je ne m'occuperai
pas d'avantage des souvenirs qui se rattachent  ses ruines. Il me
suffira de dire qu'un sicle aprs l'rection du petit temple de la
Pointe--Lacaille, les habitants du lieu voyant que les flots avaient
depuis cent ans, rong une douzaine d'arpents de la falaise, et
menaaient d'envahir bientt la chapelle et les habitations du hameau,
abandonnrent tout--fait un endroit si dangereux, et s'en allrent, 
une demi-lieue plus bas, construire une autre glise et de nouvelles
demeures sur les lieux o s'lve aujourd'hui le grand village de
Saint-Thomas. J'allais dire la petite ville de Montmagny, mais j'ai
craint que mon titre d'enfant de la place ne me fit taxer d'orgueil.

J'ai dj dit, je crois, qu'il n'y avait  la Pointe--Lacaille, en
1664, que deux ou trois maisons d'assez pauvre apparence. C'est qu'en
effet l'tablissement commenait  peine, et qu'il devait bien s'couler
une quinzaine d'anne, aprs la venue des premiers colons, lorsqu'on
crut devoir y tenir les registres, en 1679.

Selon l'opinion de M. l'abb Tanguay, et c'est la plus naturelle, le nom
qui dsignait la Pointe--Lacaille, lui vient de M. Adrien d'Abancour
dit Lacaille, noy en 1640 dans les les situes en face. M. d'Abancour
aurait t le premier propritaire de la pointe et de la petite rivire
qui portent encore le surnom de Lacaille.

D'abord la proprit de M. de Montmagny auquel le roi l'avait cde le 5
mai 1646, (voir _Bouchette's Topography of Canada_) la seigneurie de
Saint-Luc, aujourd'hui Saint-Thomas, appartint ensuite  Nol Morin qui,
en 1680 mourut chez son fils Alphonse, lequel s'tait tabli  la
Pointe--Lacaille. Leurs nombreux descendants portent le nom de
Morin-Valcourt.

Le gendre de Nol Morin, Gilles Rageot, notaire royal et garde-notes 
Qubec, devint aprs son beau-pre, seigneur du fief de Saint-Luc,
Rivire--Lacaille. Le sieur Louis Couillard de L'Espinay, fils de
Guillaume Couillard et Guillemette Hbert, succda, vers la fin du
dix-septime sicle aux droits des trois premiers seigneurs.

Ceux qui sont familiers avec notre histoire savent quelle tait
l'organisation qui prsidait  l'tablissement des paroisses dans la
colonie naissante de la Nouvelle-France. Le roi y cdait un fief  celui
de ses sujets qu'il en jugeait digne et qui, en retour devait  couronne
foi et hommage, avec l'aveu, le dnombrement et le droit de quint, etc.,
 chaque mutation. Ce seigneur divisait son fief en fermes qu'il
concdait lui-mme  raison d'un ou deux sols par arpent et d'un
demi-minot de bl pour la concession entire. Les censitaires devaient,
en change, faire moudre leur grain au moulin du seigneur auquel ils
donnaient la quatorzime partie de la farine pour droit de mouture, et
payer, pour lods et ventes, le douzime du prix de leur terre.

Bien qu' l'origine les seigneurs possdassent au Canada le redoutable
droit de haute, moyenne et basse justice, ils ne l'exercrent que
rarement et l'histoire n'en mentionne aucun abus. A vrai dire, nos
seigneurs taient plutt des fermiers du gouvernement que les
reprsentants de ces feudataires et tyrans du moyen-ge qui traitaient
le peuple comme du vil troupeau d'esclaves taillables et corvables 
merci. Aussi bien, comme le disait Frontenac en 1673, le roi
entendait-il qu'on ne les regardt plus que comme des engagistes et des
seigneurs utiles. Partant de l et considrant les rsultats obtenus,
l'on peut dire que ce systme de colonisation tait l'un des meilleurs
que l'on pouvait mettre en usage  cette poque, vue que les seigneurs
avaient le plus grand intrt  attirer des colons sur leur fief et 
les bien traiter pour en augmenter rapidement le nombre.

Aux temps difficiles o se reporte cette histoire, chaque petit bourg
avait son fort o l'on se rfugiait en cas d'alerte pour rsister aux
bandes d'Iroquois qui rdaient continuellement par toute la colonie. Ce
fort consistait en une enceinte de pieux et occupait habituellement le
centre du bourg. Il entourait assez souvent la demeure seigneuriale et,
quelquefois, tait dfendu par de petites pices de canon dont les
Sauvages avaient grand'peur.

En 1664, il n'y avait pas encore de seigneur rsidant au petit
tablissement de la Pointe--Lacaille et M. Louis Couillard de l'Espinay
ne devait se faire construire un manoir aux abords du bassin de
Saint-Thomas que plusieurs annes aprs; de sorte que la demeure de Mme
Guillot, qui se trouvait la plus ancienne et la plus grande, tait
protge par une enceinte de palissades hautes d'une quinzaine de pieds
et qui entourait  la fois la maison, la grange et les dpendances,
toutes situes sur la rive gauche de la Rivire--Lacaille.[26]

[Note 26: C'est--dire sur la rive oppos  celle o l'on trouve encore
des vestiges de la Vieille-glise. La proprit qui borde ainsi la rive
gauche de la Rivire--Lacaille, prs de son embouchure, appartient
maintenant  mon bon ami, M. L. H. Blais, qui, plus sensible aux joies
de la famille et aux douces occupations domestiques, qu'aux soucis de la
politique, vient de se retirer volontairement de la vie publique o ses
talents lui assuraient pourtant un bien beau rle.]

Les dtails qui prcdent laissent voir, en peu de mots, comment se
formaient les paroisses dans les premiers temps de la colonie.

Nous rejoignons nos personnages dans l'habitation de Mme Guillot, sur le
six heures du soir, avant le souper. Tandis que la matresse de cans
s'occupe  ranger les assiettes sur une grande table carre, au milieu
de la cuisine, et que la femme de Joncas, est  moiti enfouie sous le
haut manteau de la chemine o la flamme ptille gament et rougit le
frais visage de la jeune fermire qui surveille avec recueillement la
cuisson d'une omelette au lard, Jeanne de Richecourt, Mornac et Jolliet,
debout devant les deux fentres de la cuisine qui regardent sur le ct
du nord, assistent silencieux au coucher du soleil.

Aussi le spectacle qui attirait leur attention est-il propre  captiver
des mes jeunes et passionnes.

Globe de flamme incandescente, le soleil s'inclinait  l'occident vers
la cime des Laurentides derrire laquelle il allait bientt disparatre.
Eclair fortement par les derniers rayons de l'astre, le sommet du Cap
Tourmente se dcoupait ainsi qu'un immense diadme aux dentelures d'un
or ardent comme celui de la Guine, pendant que le reste du cap reposait
 demi effac dans l'ombre.

On aurait dit le grand gnie du fleuve, agenouill sur les bords de son
empire et la tte perdue dans les nuages roses du couchant. Sur le
parcours de six lieues qui spare en cet endroit les deux rives, une
immense trane de flamme treignait le fleuve dont les eaux
paraissaient bouillonner sous ce brlant contact. A l'horizon, au-dessus
du soleil et des montagnes, de grands nuages rouges frangs de
brillantes teintes cuivres se dployaient dans l'espace, comme de longs
drapeaux de pourpre et d'or, dont les reflets coloraient en rose la tte
des monts et le dos rugueux des les que l'on aurait cru voir flotter au
milieu du Saint-Laurent. Ainsi clairs, ces lots semblaient tre de
gigantesques ctacs rougetres, qui seraient surgis brusquement des
eaux pour contempler ce merveilleux spectacle du roi de la nature, se
couchant au milieu de sa cour et environn des splendeurs de sa gloire.
A la fin du jour ainsi qu' l'aurore, la nature entire tressaille d'une
telle exubrance de vie que les objets, mme inanims, nous semblent
s'agiter comme pour saluer l'astre puissant charg par Dieu de fconder
la terre.

La main droite appuye sur l'paule de son cousin Mornac, la tte
lgrement incline, ses grands yeux bruns anims par cette scne
grandiose, Jeanne de Richecourt se laissait doucement bercer au roulis
extatique de sa rverie. La lumire rouge du couchant jetait sur sa
figure de fauves reflets qui, plus accentus encore sur les ondes
luisantes de sa chevelure noire o ils ruisselaient comme des traits de
feu, faisaient ressembler la jeune fille  ces brunes madones que le
soleil chaud de leur beau pays inspirait aux artistes de l'Espagne.

Accoud sur une autre fentre,  quelques pieds de Jeanne, Louis Jolliet
pensait en soupirant:

--Qu'elle est belle,  mon Dieu!... Et jamais pour moi!...

--Sandious! tout beau, mon coeur! se disait Mornac en contemplant sa
belle parente, je crois que vous palpitez plus vite qu' l'ordinaire. Ah
! chevalier, mon ami, allez-vous donc vous namourer sottement d'une
cousine que vous connaissez  peine, vous autrefois la terreur des
belles?... Aprs tout, mon gentilhomme, savez-vous qu'elle est
furieusement gentille, votre parente! Oui, mordious!...

Dans l'ombre,  quelques pas en arrire, la figure sombre comme celle de
Mphistophls auprs de Faust et de Marguerite, Vilarme examinait les
jeunes gens et fronait ses pais sourcils roux.

--Regardez-vous tant que vous voudrez, mes agneaux, grommelait-il en
dedans; mais je suis prs de vous et tant que j'y resterai, vous pourrez
difficilement changer vos confidences. Quant  toi, pauvre petit Jolliet,
tu peux, si cela te plat te crever le ventre de tes soupirs. Je ne te
crains pas, car elle ne se doute mme point de ton sot amour d'colier.

Dj, cependant, le soleil descend et disparat en arrire des montagnes
qui, peu  peu, se sont assombries. Seuls les nuages rouges et dors qui
drapent l'horizon reoivent encore, grce  leur lvation le reflet des
rayons du soleil, et ont conserv leurs brillantes couleurs. Mais 
mesure que l'astre s'enfonce dans ces rgions alors inconnues du
nord-ouest, les nues ainsi claires passent par gradation du rouge
pourpre au rose, du rose ple au jaune clair, et leurs dernier lambeaux
d'un blanc lumineux vont s'teindre  ct de la premire toile dont la
sereine lumire s'allume au fond du firmament dans l'ombre de la nuit
tombante.

--Allons! Mademoiselle et Messieurs, le souper est servi, fit Mme
Guillot en se frappant les mains pour tirer ses htes de leurs rveries.
Et tous vinrent se placer autour de la table  chaque bout de laquelle
fumaient de riches omelettes aux paillettes dores et croustillantes.

Comme bien on le pense, l'apptit ne fit pas dfaut  nos voyageurs et
l'entrain augmentant  mesure que la faim se satisfaisait, la causerie
devint bientt gnrale et trs-anime. Mme Guillot se piquait d'amuser
ses htes, Mornac faisait de l'esprit, Jeanne, toute heureuse de sentir
 cot d'elle un sr appui, n'avait pas t si gaie depuis longtemps et
Jolliet influenc par l'animation commune avait, par moment, d'heureuses
saillies. Seul Vilarme aurait pu faire une ombre trop prononce dans ce
gai tableau; mais sentant combien sa position deviendrait gnante et
ridicule s'il continuait  garder ses funbres airs de croque-mort, il
s'efforait d'tre aimable.

L'heure du souper s'coula donc rapide et enjoue.

Lorsqu'on sortit de table, le jour avait fait place  la nuit qui
s'tendait sereine et calme sur les sauvages rgions d'alentour.

En se levant de table, Jolliet porta sa chaise auprs du mur et tout 
ct de l'une des fentres qui regardaient sur le nord; puis il se
rapprocha vivement de la croise en s'criant:

--Oh! venez donc voir la belle aurore borale!

On accourut aux fentres et chacun put contempler la scne ferique
offerte ce soir-l, par le ciel et la terre.

D'abord d'une teinte gale et uniforme, une grande lueur blanche, qui
s'levait du ct du nord et montait dans l'espace, se fendit en
millions de striures lumineuses et franges comme les innombrables
stalactites suspendues  la vote de grottes merveilleuses, et sur
lesquelles la lumire des torches se rflchit avec des scintillations
infinies.

Ces grands courants, d'un blanc clair, commencrent  se mouvoir, 
courir avec rapidit sur le fond du ciel sombre. Tantt avec la vitesse
de la fuse qui part, ils se droulaient dans le firmament comme
d'immenses rubans de satin blanc et moir qui ondulaient sur l'obscurit
de la nuit avec des reflets argents. Puis, comme secous par un souffle
mystrieux, ils se balanaient un moment au-dessus de la terre assombrie
et se repliaient soudain sur eux-mmes avec la promptitude d'un clair
qui s'teint.

Reprenant aprs leur nuance gale et primitive, ils allaient se
dvelopper au-dessus de l'horizon comme un large turban, enroul sur la
tte du globe, et qui faisait miroiter dans l'infini son cleste tissu
piqu a et l de fils d'or figur par des toiles scintillant au
travers de ces vaporeuses clarts.

Tantt ils se sparaient distinctement, et, ainsi qu'une folle troupe
d'esprits titaniques, il couraient aux quatre coins de l'horizon,
formaient une gigantesque chane et dansaient autour des mondes la ronde
la plus fantastique et la plus chevele.

Ils allaient, tournant si vite, qu' les regarder, l'oeil se sentait
pris de vertige, quand tout--coup, ce grand cercle mouvant se resserre,
se rtrcit encore, s'amincie vers son centre et s'arrte immobile, mais
toujours lumineux, au milieu du ciel o il forme un soleil norme dont
les rayons sans nombres dardent en dehors leurs traits ples et
tremblotants. Sombre d'abord, le centre de cet astre phmre prend
bientt une couleur rougetre qui devient pourpre en un mouvement,
tandis qu'un brillant mtore s'allume au sein de ce soleil trange,
clate, tombe vers la terre, en laissant  sa suite une fugitive trane
tricolore, jaune verte et rouge, et va s'abmer au loin vers le bas du
fleuve qui s'empourpre un instant d'une teinte enflamme, puis rentre
dans l'obscurit.

Et, comme si c'tait un signal de retraite, le cercle aux rayons agit
l-haut se brise, et les courants de lumires diaphane se dispersent et
s'teignent dans l'air, poursuivis par la lueur sanglante du centre,
laquelle grandit, s'paissit, s'tend victorieuse dans l'insondable
coupole du ciel qui longtemps, durant la nuit, garda cette couleur d'un
rouge effrayant. [27]

[Note 27: On sait que les annes 1663 et 1661 furent remarquables, au
Canada, par les phnomnes clestes et terrestres qui frapprent
d'tonnement et mme d'pouvante tous les esprits du temps.]

Les spectateurs de cette scne grandiose restrent silencieux tous le
temps qu'elle dura.

Quand le mtore s'teignit dans le fleuve, Mornac s'cria:

--Voil, sandis! qui est magnifique!

--Ce spectacle est en effet terriblement beau, repartit Mlle de
Richecourt. Il me rappelle ceux qui prcdrent le tremblement de terre
de l'hiver dernier. Dieu nous garde, cette anne de semblables
agitations.

--Ce fut donc bien effrayant? demanda Mornac en accompagnant cette
question d'un regard brlant qui fit baisser les longs cils noirs de
Mlle de Richecourt.

--Oh! oui! rpondit Jeanne.

--Mais veuillez alors m'en faire le rcit?

--Bien volontiers, mon cousin. Sachez d'abord que, durant l'automne de
1662, le ciel sembla nous donner des avertissements par des phnomnes
pareils  ceux d'aujourd'hui et plus terribles encore. Au milieu du
mouvement rapide et brillant des aurores borales, des mtores igns,
sous la forme de serpents embrass, s'enlaaient, les uns dans les
autres et volaient par les airs, ports sur des ailes de feu. Tout le
monde put voir  Qubec un grand globe de flammes qui faisait un assez
beau jour pendant la nuit, si les tincelles qu'il dardait de toutes
parts n'eussent ml de frayeur le plaisir qu'on prenait  le voir. Les
habitants de la cte de Beaupr en remarqurent un semblable s'tendant
au-dessus de leur champs comme une grande ville dvore par l'incendie.
Leur terreur fut extrme, car ils crurent qu'il allait tout embraser. Un
mme mtore parut sur Montral; mais il semblait sortir du sein de la
lune, avec un bruit qui tait celui des canons et des trompettes, et
s'tant promen trois lieues en l'air, fut se perdre enfin derrire la
grosse montagne dont la ville porte le nom.[28]

[Note 28: Relation du P. Jrme Lalemant.]

Ces phnomnes continurent de se faire voir durant une partie de
l'hiver, lorsque arriva le lundi gras qui tait le cinquime jour de
fvrier. La journe avait t belle et sereine. Bien des gens avaient
commenc  clbrer le carnaval par les amusements ordinaires, lorsque,
vers les cinq heures et demie du soir, on sentit dans toute l'tendue du
pays un frmissement de la terre, suivi d'un bruit ressemblant  celui
que feraient des milliers de carrosses lourdement chargs et roulant
avec vitesse sur des pavs. Bientt cent autres bruits se mlrent  ces
deux premiers: tantt l'on entendait le ptillement du feu dans les
greniers, tantt le roulement du tonnerre, ou le mugissement des vagues
se brisant contre le rivage; quelquefois on aurait dit une grle de
pierres tombant sur les toits; le sol se soulevait et s'affaissait d'une
manire effrayante; les portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit;
les cloches des glises et le timbre des horloges sonnaient; les maisons
taient agites comme des arbres, lorsque le vent souffle avec violence;
les meubles se renversaient, les chemines tombaient, les murs se
lzardaient; les glaces du fleuve, paisses de trois ou quatre pieds,
taient souleves et brises comme dans une soudaine et violente
dbcle. Les animaux domestiques tmoignaient leur crainte par des cris
et des hurlements; les poissons eux-mmes taient effrays, et, au
milieu de tous les sons discordants, l'on entendit les rauques
soufflements des marsouins aux Trois-Rivires o jamais on n'en avait
entendu auparavant.

--En effet, ce devait tre effrayant, dit Mornac avec un sourire. Mais
passant par votre bouche charmante, ces dtails sont ravissants.

--Ne raillez pas, chevalier, car tout brave que vus soyez, vous auriez
eu frayeur comme tous ceux qui furent tmoins de ce bouleversement.
Bien que personne ne ft bless, ni aucune maison renverse, la pense
que la fin du monde arrivait, s'tait empare des esprits; aussi se
croyant aux portes de l'ternit, chacun se prparait au jugement
dernier. Le mardi gras et le mercredi des cendres ressemblrent au jour
de Pques, par le grand nombre de personnes qui s'approchrent de la
sainte table, et tout le temps du carme continua de prsenter le
spectacle le plus difiant.[29]

[Note 29: Voir les relations du temps.]

--Et vous pensez que les phnomnes clestes qui apparurent l'automne
prcdent taient des signes prcurseurs du tremblement de terre?

--Pourquoi pas?

--Alors ceux de ce soir nous annonceraient donc aussi quelque malheur?
reprit l'incrdule Mornac en souriant.

--Tenez, mon cousin, si vous voulez m'en croire, rpondit Jeanne avec un
air des plus srieux, ne badinez pas l-dessus.

--Non, Seigneur! s'cria soudain la femme de Joncas qui allumait une
chandelle. Non, Monsieur, ne vous moquez pas de ces choses-l. Cela nous
porterait malheur.

--C'est vrai! fit Mme Guillot en jetant un regard de tendresse sur son
fils.

Mornac s'apercevant que son esprit railleur paraissait affecter
pniblement les dames, dit d'un ton plus srieux au Renard-Noir qui, les
yeux encore fixs sur le ciel rouge, n'avait pas prononc un mot depuis
le souper:

--Et vous, chef, que pensez-vous de ces choses-l?

Aprs un moment de silence, le Huron rpondit:

--Le pauvre Sauvage n'a pas toute la science d'un homme blanc, et ses
croyances, bien qu'il soit aussi chrtien, son diffrentes des tiennes
sur beaucoup de choses. Tu ne vois, sans doute, dans ces signes que des
effets produits par une cause naturelle. Mais mes pres  moi m'ont
appris, et je respecte  ce sujet leurs enseignements, que ces brillants
esprits qui courent ainsi le soir, dans le territoire des nuages, sont
les mes de nos anctres qui s'agitent l-haut pour avertir leurs petits
fils d'un danger prochain. Lorsque nous fmes chasss par nos ennemis
des bords du grand lac, o blanchissent maintenant les os desschs de
tous ceux qui nous furent chers, nos tribus en reurent longtemps
d'avance, l'avertissement par de pareils signes. Mais le Grand-Esprit
avait frapp ses fils d'aveuglement. Comme des vieillards qui, sur le
soir de la vie, ne peuvent plus distinguer la lumire du feu de leur
cabane, nous tions frapps d'aveuglement. Bien loin d'tre sur leur
gardes mes frres, malgr mes conseils et ceux de quelques anciens, se
laissrent surprendre par l'ennemi et la grande nation huronne fut
crase, le peu qui en restait arrach du pays aim de ses pres et
dispers au loin comme les feuillages de la fort sous le souffle
puissant des vents de l'automne.

--J'ai entendu parler, en effet, des malheurs de votre race, dit Mornac
qui ne raillait plus. Mais j'en aimerais bien entendre le rcit de la
bouche mme de l'un des acteurs de cette tragdie. Cependant j'ai peur
de rveiller vos douleurs en vous priant de me les raconter.

Le Huron rflchit et dit:

--Le guerrier vaincu doit songer quelquefois  ses dfaites pour en
savoir viter de nouvelles, et penser aux maux que lui ont fait ses
ennemis pour ne pas oublier que la vengeance est douce au coeur de la
victime tant qu'il lui reste encore un battement de vie. Mon fils est
jeune et la parole d'un guerrier, qui pourrait tre son pre par l'ge
et l'exprience, lui sera d'un enseignement utile en lui exposant la
ruine d'une nation autrefois matresse de ces contres.

Durant cet change de paroles entre le Huron et Mornac, les dames
taient alles s'asseoir auprs du feu qui flambait dans la chemine,
Jeanne  ct de Mme Guillot. Toutes deux s'occupaient  des travaux
d'aiguille, tandis que la femme de Joncas, aprs avoir tout rang dans
sa cuisine, s'asseyait auprs de son rouet  quelque distance de sa
matresse et se mettait  filer.

Mornac, pour ne pas paratre poursuivre sa belle parente, s'adossa
contre la fentre,  ct de Jolliet, et Vilarme auprs d'eux. Joncas,
qui venait d'allumer sa pipe avec un des tisons de l'tre, fumait en
silence  ct de sa femme, un peu perdus tous les deux dans l'ombre.
Quant au Renard-Noir, il alla s'appuyer contre l'un des pans de la
chemine. L, debout, la figure  demi claire par les lueurs du foyer,
regardant ses auditeurs en face, il commena d'une voix profonde et
grave:

--La fort avait reverdi seulement quatre fois au-dessus de ma jeune
tte, lorsque le grand chef des blancs, qu'ils appelaient Champlain,
vint tablir, sur le cap de Stadaconna, la vaste bourgade que nous avons
quitts au commencement du jour qui vient de s'teindre. Depuis ce
temps-l l'hiver a soixante fois blanchi les branches des bois.

Notre nation, celle des Ouendats que les blancs ont nomms Hurons,
tait la plus puissante de toutes les tribus qui couvraient les terres
de chasse du Canada. Les armes et le nombre de ses guerriers la
faisaient respecter au loin. La petite peuplade des Iroquois osait
pourtant croiser ses tomohks avec les ntres et ne craignait mme pas
de nous attaquer. Ses guerriers taient moins nombreux, mais plus unis,
plus vigilants, plus russ, plus cruels que les ntre port  prfrer
les expditions de chasse aux courses continuelles dans les sentiers de
guerre. Que mes frre blancs ne croient pas que nos guerriers, une fois
au combat, fussent moins braves, moins forts, moins agiles que ceux des
Cinq Cantons. Mes frres se tromperaient. Mais ce que finit par causer
la perte de ma nation, c'est que le Grand-Esprit a toujours donn  ses
enfants hurons des coeurs plus doux et des yeux moins pris de la vue du
sang que ceux de nos ennemis. Tandis que les Iroquois ne craignaient
point de venir se cacher aux environs de nos villages pour enlever
quelques chevelures, nos guerriers, qui rvaient de grandes chasses aux
caribous, se laissaient quelquefois surprendre jusque dans leurs
cabanes.

Nous tions encore les plus nombreux et les plus forts, lorsque dans
l't qui suivit l'arrive du puissant chef blanc, mon pre Darontal,
qui tait le grand capitaine de notre nation, pria le vtre
d'accompagner, avec quelques soldats blancs, nos hommes de guerre dans
une expdition contre les Cinq Cantons iroquois. Vos armes merveilleuses
et terribles alors inconnues aux enfants de la fort, devaient nous
aider beaucoup en frappant nos ennemis d'pouvante. Ce qui arriva. Ds
que les Iroquois eurent vu les clairs, entendu le tonnerre sortir de
vos armes et jeter la mort dans leurs rangs, ils se sauvrent dans les
bois o nos guerriers les poursuivirent bien loin. Je me souviens
d'avoir entendu raconter cette victoire par mon pre lorsqu' son
retour, il suspendit au poteau du ouigouam, les scalps des ennemis qu'il
avait tus.

Au souvenir des exploits de son pre, la figure bronze de Renard-Noir
s'anima d'un noble orgueil. Ses yeux, o les lueurs de foyer venaient se
rflchir, semblaient lancer des flammes. Aprs quelques instants de
silence il reprit:

--J'avais continu de crotre et mes yeux avaient vu dix fois la neige
fondre autour de nos cabanes, lorsque le grand chef blanc vint passer un
hiver sous le ouigouam de mon pre Darontal.[30] C'tait  la suite
d'une seconde expdition contre nos ennemis les Iroquois. Elle avait t
moins heureuse que la premire, et les ntre avaient t obligs de s'en
revenir au pays, aprs voir tu pourtant beaucoup d'ennemis. La saison
des neiges tait proche et nos guerriers n'avaient pas voulu se hasarder
 escorter votre capitaine jusqu' Stadaconna. Ils l'avaient dcid 
passer l'hiver dans une de leurs bourgades. Votre chef choisit celle de
Carhagouba parce que mon pre, qui tait son ami, l'habitait. C'tait le
plus grand village des attignaoantans.

[Note 30: On sait que Champlain fut oblig d'hiverner, en 1616, au pays
des Hurons, et qu'il y fut l'hte de l'un des principaux chefs nomm
Darontal.]

C'est alors que je le vis, cet illustre capitaine qui savait toutes les
choses que le Grand-Esprit peut donner aux hommes de connatre. Depuis
longtemps le bruit de son nom et de sa puissance avait frapp l'oreille
des femmes, des enfants et des vieux de notre nations, qui ne l'avaient
pas encore vu. Toutes les familles de la bourgade allrent au-devant de
lui. Des coureurs nous avaient annonc d'avance sa prochaine arrive.
Quand il parut nos yeux n'taient pas assez grands pour le regarder et
chacun admirait sa bonne mine, ses armes tranges et terribles et ses
riches vtements.

Pendant l'hiver qu'il passa sous le ouigouam de mon pre, il me prit en
amiti,  la lueur du feu de la cabane, il commena  m'initier au
secret de deviner dans vos livres les signes visibles de la pense. En
retour, je le suivais partout, je prenais soin des ses armes et
l'accompagnais  la chasse o je lui tais utile en portant ses
munitions et le gibier qu'il tuait.

Je m'attachai tant  lui que je demandai  mon pre d'accompagner le
grand capitaine  Stadaconna quand le printemps fut revenu. Ce qui me
fut permis lorsque le chef blanc eut dit  Darontal qu'il consentait 
m'emmener et  me garder avec lui tout le temps que je voudrais.

Quand la glace qui couvrait les grands lacs se fut en alle, je
descendis la longue rivire avec l'escorte qui accompagnait les blancs.

Durant bien des lunes je demeurai  Stadaconna auprs du savant
capitaine. J'achevai d'apprendre  lire, et, instruit dans votre
religion par des robes noires, j'eus la tte lave par l'eau qui rend
chrtien. J'assistai  l'agrandissement du village de Qubec et pris
part aux travaux que dirigeaient le grand matre qui portait bien son
nom puisque celui-ci veut dire _champ fertile_.

J'avais vu l't rchauffer vingt-quatre fois la terre, lorsque
d'autres blancs, ennemis des vtre,[31] s'en vinrent dclarer la guerre
 nos amis qui, en plus petit nombre et affaiblis par la faim, se
rendirent prisonniers aux Yangees [32] qui les emmenrent tous sur leurs
grands canots par del le vaste lac sal.

[Note 31: Kirtk et les troupes anglaises.]

[Note 32: Le mot Anglais tait trop dur  prononcer pour une bouche
sauvage. Aussi les Iroquois et les Hurons disaient-ils _Yangees_; d'o
le mot _Yankees_.]

Priv de mon second pre, le grand capitaine blanc, et plein de haine
contre les trangers nouveaux venus dont je ne comprenais pas le langage
je m'chappai sur un canot et m'en retournai au pays des Ouendats.

Ce fut alors que la belle Fleur-d'toile [33] se trouva sur le sentier
de ma jeunesse. Nous chassions prs des bords du la Ouentaron [34],
lorsque la jeune fille m'apparut un soir sur le rivage. Elle venait de
se baigner et l'eau ruisselait sur son beau corps, que rougissaient les
rayons du soleil couchant. J'avais dj remarqu Fleur-d'toile entre
toutes les vierges du village de Teanaustay, et chaque fois que je
l'avais rencontre mon coeur avait battu plus vite. Je m'approchai
d'elle et lui dis: Fleur-d'toile veut-elle tre la femme du
Renard-Noir? Elle sourit et rpondit: Fleur-d'toile sera bien
heureuse d'habiter le mme ouigouam que le Renard-Noir, si le jeune
guerrier peut se rendre  la nage jusqu' l'autre ct du lac et revenir
de mme sans s'arrter. Fleur-d'toile aime les hommes braves et forts.

[Note 33: Ce nom que le Renard-Noir donne  la jeune fille est driv de
celui d'une plante indigne, l'toile jaune aile (aster). La tige de
cette plante a environ deux coudes de haut, elle est rondes et fort
charge de feuilles d'un vert obscur. Ses fleurs jaunes sont en toiles
rondes et naissent  l'extrmit de la tige sur des pellicules assez
longs.--Charlevoix, tome II.]

[Note 34: C'tait le nom sauvage du lac aujourd'hui appel Simcoe.]


Je regardai la distance  parcourir. Elle tait longue; mais
Fleur-d'toile tait si belle! Je me jetai dans le lac en nageant vers
la rive oppose de l'anse o nous tions. La jeune fille battit des
mains. Mes forces s'en accrurent.

Le soleil venait de tomber derrire les grands arbres, et la nuit
s'levait de la terre vers les cieux encore clairs. Je nageai
longtemps et quand j'atteignis l'autre rive, les ailes du soir planaient
au-dessus du lac. Je n'entrevoyais plus Fleur-d'toile  l'endroit o je
l'avais laisse, mais je me guidai sur sa voix pour revenir. Ds qu'elle
avait cess de me voir, elle avait commenc un chant vif et sonore dont
les notes lgres, traversant l'espace, venaient frapper joyeusement mon
oreille et augmenter ma vigueur.

Je nageais depuis longtemps. Mes forces commenaient  faiblir, et
j'tais encore  quelque distance du rivage et de Fleur-d'toile que je
commenais d'entrevoir, lorsque son chant cessa tout  coup; et le bruit
d'un corps tombant dans l'eau parvint jusqu' moi. Inquiet, je me htais
et fendais l'eau de toutes les forces qui me restaient, lorsque je
sentis un corps souple et frais se glisser prs du mien. Une main lgre
s'appuya sur mon paule, et Fleur-d'toile me dit doucement: Je serai
ta femme. Nous gagnmes ainsi la rive.

Un mme ouigouam abritait le lendemain le Renard-Noir et
Fleur-d'toile, et comme la mort de mon pre, Darontal, ne me retenait
plus au village des Carhagouba, je me fis adopter par mes frres de
Teanaustay, bourgade que ma femme, Fleur-d'toile, habitait.

Quatre annes plus tard, j'appris que le grand chef blanc, l'ami de
notre nation tait revenu avec les Franais et que les Yangees avaient
quitt le pays. Mon dsir tait de revoir le fameux capitaine: mais je
ne pus descendre le fleuve cet t-l. On disait que les Iroquois nous
guettaient au passage. Il fallut attendre la prochaine saison. Hlas!
quand je parvins  Qubec le grand chef se mourrait. Il apprit que son
fils, le Renard-Noir demandait  le voir et me fit venir auprs de lui.
Il me parla longtemps--coute-moi bien, mon fils, me dit-il. Je t'ai
instruit dans la religion chrtienne et t'ai appris bien des choses que
tes frres ignorent. C'est  toi de continuer mon oeuvre auprs d'eux.
Pour tirer les tiens de l'ignorance o ils croupissent, des
missionnaires iront s'tablir dans vos bourgades et enseigneront aux
Hurons la religion et les coutumes des blancs. Toi, tu en collais tous
les avantages et tu devra aider les robes noires dans leurs efforts et
faire accepter leur prsence au milieu de vos guerriers.

Il me parla plusieurs fois ainsi et me fit jurer de lui obir. Aprs
quoi, le grand capitaine parut plus content et son me partit paisible
pour le pays des ombres. [35]

[Note 35: Chacun sait que Champlain mourut en 1635, prcisment cent ans
aprs la dcouverte du Canada par Cartier.]

Je lui tins parole. Les robes noires vinrent demander l'hospitalit 
mes frres auxquels je persuadai de laisser s'tablir les missionnaires
au milieu de nous. Ce ne fut pas sans peine. Les sorciers de la nation
qui prvoyaient la perte de leur autorit, employrent tous les moyens
possibles pour chasser les robes noires. Mais les efforts de quelques
chrtiens qu'il y avait dj parmi mous et le courage des missionnaires
finirent par faire dominer la religion chrtienne dans nos bourgades.

Beaucoup de lunes et d'annes d'coulrent et l'an de mes onze fils
avait dix-huit printemps, lorsque mes guerriers me proposrent de
descendre aux Trois-Rivires pour y faire la traite des pelleteries. Il
y avait longtemps que nous n'y tions descendus, car depuis la mort de
mon second pre Champlain, les Iroquois taient devenus, par leurs
frquentes victoires, la terreur des ntres.

Nous partmes deux cent cinquante guerriers dont j'tais le premier
capitaine. Nous descendmes la rivire sans rencontrer un seul ennemi.
Comme nous approchions du fort des Trois-Rivires, nous poussmes nos
canots au milieu des joncs du rivage pour faire notre toilette de fte
et rafrachir nos tatouages avant de paratre devant les Franais.
Tandis que nous tions occups ainsi, nos sentinelles jetrent le cri de
guerre. Un grand parti d'Iroquois venait nous attaquer. Nous saismes
nos armes, et aprs un engagement rapide, les Iroquois prirent la fuite.
Nous les poursuivmes et en fmes beaucoup prisonniers. Un grand nombre
avait t tu.[36]

[Note 36: Historique.]

Nous changemes nos pelleteries aux Trois-Rivires et repartmes pour
notre pays, triomphants et joyeux, et nos ceintures charges des scalps
de la victoire. Hlas! nous devions bientt apprendre que nous aurions
mieux fait de rester dans notre bourgade pour dfendre nos familles.

Ici le Renard-Noir s'arrta quelques instants. On eut dit qu'il voulait
rassembler ses forces pour raconter les choses pnibles qu'il lui
restait  dire.

Depuis quelques instants Mornac semblait distrait. Il se retournait
frquemment pour regarder la fentre prs de laquelle il tait assis.
Avant la pause que le Renard-Noir venait de faire, le chevalier s'tait
pench vers Jolliet et lui avait dit rapidement  l'oreille:

--Regardez donc du ct des palissades qui entourent la maison. Il me
semble apercevoir quelque chose comme une tte d'homme qui s'agiterait
au-dessus de la pointe des pieux.

--Chut! fit Jolliet. Prenons garde d'effrayer les dames. Examinons en
silence et  la drobe.

En ce moment deux gros chiens de garde qui dormaient dans la cour se
mirent  aboyer.

Les femme se regardrent en frissonnant.

--Sentiraient-ils quelqu'ennemi? demanda Mme Guillot qui ne put
s'empcher de plir.

--Bah! repartit Joncas, tout est tranquille aux environs. Les chiens
jappent  la lune qui se lve.

Le croissant de la lune argentait en effet le champ azur de la nuit,
au-dessus des grands arbres muets.

--Je ne vois plus rien, reprit Mornac  voix basse. La tte a disparu.

--Vous vous trompiez, fit Jolliet sur le mme ton.

Les chiens n'aboyaient plus, amis grondaient sourdement.

--Veuillez continuer, chef, dit Jolliet  voix haute pour chasser la
crainte qui commenait  saisir les femmes. En supposant qu'il y aurait
des Iroquois aux environs, la grande peur qu'ils ont des chiens les
forcerait de se tenir  quelque distance de la maison.

Pendant que Mornac  demi tourn vers la fentre continuait de regarder
ngligemment au dehors, le Renard-Noir reprit son rcit.

--Nous tions encore  une journe de marche de Teanaustay ou
Saint-Joseph qui tait la principale bourgade de la nation et celle que
j'habitais avec Fleur-d'toile et mes fils, lorsque, mettant pied sur le
rivage pour y passer la nuit, nous trouvmes un pauvre vieux guerrier de
notre village. Il tait bless gravement et se tranait  peine. A notre
vue il se mit  pousser des gmissements lamentables. Mes fils,
s'cria-t-il, semblent tre dans la joie quand ils devraient pleurer!
Nous crmes que ses esprits s'taient gars par suite de
l'affaiblissement o il se trouvait. Il s'en aperut et nous dit:
Pleurez,  mes fils! pleurez les vieillards de la nation disparus!
Teanaustay n'est plus! Les Iroquois ont brl nos cabanes aprs en
avoir surpris et tu tous les habitants! Bless moi-mme j'ai pu
m'chapper et m'enfuir jusqu'ici, o depuis plusieurs jours je me trane
en mourant  chaque pas!

Un long hurlement de douleur, suivi d'un morne silence, accueillit ces
nouvelles horribles.

Voici ce que le bless nous apprit quand nos oreilles purent l'couter.

Quelque jours auparavant,[37] tandis que le soleil du matin dorait les
champs de mas qui entouraient le village paisible, et que des groupes
de jeunes filles babillaient  l'ombre des ouigouams, que les vieilles
femmes pilaient le grain dans des mortiers de bois et que les enfants
nus se roulaient dans la poussire, ple-mle avec les chiens couchs au
soleil, un cri de terreur clata dans le silence o reposait la
bourgade.

[Note 37: Le matin du 3 juillet 1648.]

--Les Iroquois! les Iroquois!

La bourgade venait d'tre envahie par un grand parti de guerriers
ennemis.[38] Les quelques hommes valides laisss pour la garde du
village voulurent courir  leurs armes et se dfendre. Ils furent les
premiers tus. La robe noire qui demeurait  Teanaustay, et que les
blancs appelaient pre Daniel, et que nous nommions _Achiendase_,
s'effora de rallier les dfenseurs en promettant le ciel  ceux qui
mourraient pour leur famille te leur religion. Quelques vieillards
l'entourrent, ainsi que toutes les femmes et les enfants. Et ce fut
tandis qu'il baptisait ceux qui ne l'taient pas encore qu'il fut tu
d'un coup d'arquebuse.

[Note 38: Francis Parkman, _Jesuits in America._]

Le petit nombre de dfenseurs qui se trouvaient dans le village une
fois tus, les Iroquois tournrent leur furie contre les femmes, les
enfants et les vieillards, et mirent le feu  tous les ouigouams.

Quand la bourgade ne fut plus qu'un tas de cendres fumantes, les
ennemis se retirrent avec prs de sept cents prisonniers dont ils
turent un grand nombre en retournant chez eux. Beaucoup plus avaient
t gorgs dans l'enceinte du village.

Ce rcit lamentable nous plongea dans l'abattement le plus profond.

Le lendemain soir, nous arrivmes  l'endroit o Teanaustay s'levait
nagure. Au lieu des cris de triomphe, des ftes, des femmes joyeuses
que nous avions d'abord prvu devoir nous accueillir  notre glorieux
retour, nous ne trouvmes que ruine, mort et dsolation.

C'est l que j'avais laiss ma pauvre Fleur-d'toile et ses sept plus
jeunes enfants. Mes quatre fils ans m'avaient accompagn jusqu'aux
Trois-Rivires. Silencieux, nous nous assmes au milieu des restes
mconnaissables de nos familles massacres. Immobiles, la tte penche,
les yeux fixs sur les cendres encore fumantes de notre village, nous
passmes ainsi la nuit. Les larmes et les gmissements ne conviennent
qu'aux femmes; le deuil des guerriers doit tre fier et calme.

Le lendemain, nous allmes nous rfugier dans le village de Tohotaenrat
(Saint-Michel) qui tait le plus rapproch de notre bourgade anantie.

L, j'appris le sort de l'infortune Fleur-d'toile. Elle avait russi
 se sauver dans les bois avec ses enfants, et s'tait cache dans un
pais buisson o elle se croyait en sret. Les Iroquois chassaient les
fugitifs comme des btes sauvages. Ils passrent prs de l'endroit o la
mre tremblante tait blottie. Ces chiens ne la voyaient pas et
l'auraient dpasse quand son dernier enfant qu'elle portait  la
mamelle se mit  crier. Elle voulut touffer les vagissement du
malheureux petit tre qui la perdait. Les Iroquois avaient entendu et
bondirent sur leur proie comme des loups enrags. Ils assommrent ma
pauvre Fleur-d'toile  coups de tomohk, aprs avoir massacr sous ses
yeux nos enfants dont il fracassrent la tte sur un tronc d'arbre. Un
seul d'entre eux, qu'ils avaient laiss pour mort, revint ensuite  lui
et me dit ces pouvantables malheurs.

Le Renard-Noir, mu par ces terribles souvenirs, s'arrta un instant
encore. Son accent trange, sa voix profonde et vibrant sous le coup de
l'motion, avait quelque chose de sombre qui treignait pniblement
l'me de ses auditeurs. Tous taient comme suspendus  ses lvres et
l'coutaient silencieusement. La femme de Joncas oubliait de faire
tourner son rouet, Joncas lui-mme fumait avec une pipe teinte. Mme
Guillot avait laiss son tricot sur ses genoux. Jeanne de Richecourt ne
dtachait ses grands yeux humides de la figure bizarrement tatoue de
Renard-Noir, que pour les arrter sur l'ombre du sauvage qui se
dessinait sur le mur et montait jusqu'au plafond o la touffe de
cheveux, droite sur le crne du Huron, s'agitait sinistre sur le fond
rouge de la lumire blafarde que projetait la mche nglige d'une
chandelle fumeuse.

Durant cette seconde interruption, les chiens, qui s'taient tus
auparavant, poussrent tout  coup un de ces hurlement dchirants qui
portent au loin dans la nuit une indfinissable horreur. On aurait dit
un immense sanglot humain arrach par des tortures infernales.

Le silence qui rgnait dj dans la vaste salle prenait un caractre
inquitant. Chacun examinait son voisin  la drobe en s'efforant de
cacher le malaise qu'il prouvait.

Mornac, la main ngligemment appuye sur la crosse de l'un des pistolets
passs  sa ceinture, et Jolliet, regardaient au dehors. Ils ne voyaient
rien d'insolite et n'apercevaient au-dessus de la palissade que les
larges eaux du fleuve qui se beraient mollement au loin sous la lumire
bleutre de la lune.

Aprs un hurlement prolong, la voix des chiens s'teignit encore en un
grognement menaant, et le Renard-Noir poursuivit d'un ton morne et
sourd:

Pendant la saison des neiges qui suivit, je tchai de persuader  nos
guerriers d'tre plus dfiants que par le pass et de garder les
environs de nos bourgades pour ne pas tre surpris. Ils m'coutrent
d'abord; mais l'insouciance funeste qui a perdu notre malheureuse nation
reprit bientt le dessus, et ils finirent par mpriser la voix d'un chef
plus expriment qu'eux tous. Mes fils m'avertirent que l'on murmurait
mme contre moi. On m'accusait d'tre la cause de tous le maux qui
avaient fondu sur nous. Depuis, disait-on, que le Renard-Noir avait
amen les missionnaires avec lui, la nation semblait avoir t
abandonne du Grand-Esprit. C'taient les sorciers et les paens qui
rpandaient ces bruits.

L'hiver tait fini et le soleil du printemps achevait de fondre la
neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils an partirent pour
aller voir les robes noires, Brbeuf et Lalemant, que nous appelons
_Echon_ et _Achiendase_, qui demeuraient  Ataronchronons (Saint-Louis.)
Le plus jeune de mes enfants, bless  Teanaustay, restait seul avec
moi.

Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitt, lorsque un matin,
[39] nous apermes un nuage pais de fume qui s'levait, dans
l'loignement, par-dessus les arbres dpouills de leurs feuilles.

[Note 39: Le 16 mars 1649.]

Un long cri de dtresse s'chappa de nos poitrines: Les Iroquois! Ils
brlent Saint-Louis.

Nous regardions en silence cet amas de fume mle de flamme, qui
montait vers le ciel, quand nous vmes accourir deux de nos frres
d'Ataronchronons. Il taient hors d'haleine et paraissaient frapps de
Terreur. Nos craintes n'taient que trop vraies. Les Iroquois venaient
d'incendier Saint-Louis aprs avoir dtruit Saint-Ignace et massacr les
habitants des deux bourgades.

Je pensai  mes quatre fils qui devaient avoir t surpris et tus 
Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'esprance de
les sauver s'il tait encore temps ou de les venger du moins, je
suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre
nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablrent de
maldiction, disant que je leur avais attir tous ces dsastres.

Je baissai la tte et sortis seul de leur village aprs avoir demand 
une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils.

Saint-Louis tait  deux heures de marche au nord de Tohotaenrat.
J'avais fait plus de la moiti du chemin, bien dcid  me faire tuer
par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers
hurons. Ils taient chrtiens et venaient de la Conception et de
Sainte-Madeleine, bourgs situs  l'ouest de Saint-Ignace et
d'Ataronchronons. Ils taient arm pour le combat et se dirigeaient vers
Sainte-Marie qui courait de grands prils; ce village n'tait qu' une
heure de Saint-Louis.

A Ataronchronon, nos frres nous apprirent que de Saint-Ignace et de
Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux
robes noires, Echon et Achiendase, y avaient pri en bnissant l'agonie
des ntres.[40]

[Note 40: Les reliques du Pre Brbeuf et du Pre Gabriel Lalemant, sont
conserv  l'Htel-Dieu de Qubec, dans une cellule rige en oratoire.
Jusqu' prsent on n'avait aucune donne sur la manire dont ces restes
prcieux avaient t recueillis  la bourgade Saint-Louis du pays des
Hurons.

Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements indits qui nous sont
fournis par M. l'abb Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit
montagnais et franais, appartenant  l'archevch de Qubec, et crit
par le Pre Franois de Crpieul sur les sauvages de la mission de
Tadoussac.

--Extrait d'une copie de la circulaire du Pre de Crpieul touchant la
mort du F. Franois Malherbe, arrive au lac Saint Jean, en avril 1696.

Il nous a t ravi  l'ge de 60 et 9 ans dont il en a pass 42 dans
notre compagnie. Sa vocation luy commena dans le pays des Hurons o il
estait avec nos missionnaires en qualit d'engag, lorsque le PP. Jean
de Brbeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mmoire, furent
martiriss par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut
l'honneur aussi bien que la charit de nous apporter sur son dow durant
2 lieues les corps grill et restes de ces religieux martyrs.

On voit par ce passage que c'est le frre Malherbe qui recueillit ces
reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP.
Jsuites. Elle y furent conserves et probablement amenes  Qubec par
le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.]

Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en
protgeant les robes noires.

De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un!

Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux cents
Iroquois s'avanait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie.

Nous nous sparmes en plusieurs partis pour les arrter. La premire
bande de nos guerriers fut repousse. Comme les Iroquois les
poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les
ennemis avec deux cents Hurons chrtiens qui m'avaient choisi pour chef.

Surpris, les Iroquois lchent pied  leur tour et courent se rfugier
dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout.
Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est
tu, le reste se sauve. Nous tions matres de la place. Ce ne fut pas
pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois
s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.

Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se
souviennent. Nous n'tions plus que cent cinquante capables de combattre
les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir
aprs en avoir tu le plus grand nombre possible. La bataille dura toute
l'aprs-midi. La nuit tait descendue sur la terre que nos cris de
guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la
fort. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que
vingt Hurons puiss de blessures et de fatigue, quand nous fmes
terrasss et faits prisonniers.

Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers
dont plusieurs capitaines. La victoire leur cotait cher.

Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient  torturer
quelques-uns des ntres, je brisai mes liens et me sauvai vers
Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.

Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de
poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je
partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous
ne pmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient aprs avoir
massacr beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvmes les cadavres de
plusieurs des ntres qu'ils avaient assomms pendant la marche et
d'autre attach  des troncs d'arbres et  moiti brls par des
branches entasses  la hte.

Nous ne revnmes que pour assister  la dbcle d'une nation
pouvante. Quinze bourgades taient dj abandonnes et brles, et les
familles et les tribus es dispersaient de tous cts. Les uns
s'enfoncrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla
demander asile  la nation des Tionnontates, dans la valle des
Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au
nord du lac ri.

Le parti le plus nombreux, j'en tais avec mon seul et dernier fils que
j'avais retrouv  Tohotaenrat, fut se retirer dans l'le que nous
appelons Ahoendo et que les robes noires nommrent Saint-Joseph. Elle
repose dans le grand lac Huron  l'entre de la baie de Matchedash.[41]

[Note 41: Cette le, situe dans la baie Gorgienne, porte aujourd'hui
le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes
d'un fort de pierre que les jsuite y firent alors btir pour protger
les Hurons.]

Dans l'automne nous tions l six ou huit mille misrables manquant de
tout. Nos maux augmentrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des
femmes et des enfants dcharns se traner de cabane en cabane comme des
squelettes vivants pour y demander quelque chose  manger.

Il en mourut bientt par douzaine tous les jours. Les survivants
manquant de plus en plus de vivres, se mirent  dterrer les morts pour
s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps
la moiti des exils de l'le Ahoendo taient morts. Mon dernier fils
atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps
s'annonait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et
j'allais rester seul sur la terre!

Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants
affams traversrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.

Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrrent tous.

On apprit dans le mme temps que la nation des Tionnontates, chez
laquelle plusieurs de nos familles s'taient rfugies l'automne
prcdent, avait t attaque durant l'hiver par nos ennemis communs qui
avaient dtruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) aprs en avoir massacr
les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers
taient absents,  la recherche des Iroquois.

La terreur fut alors  son comble et les robes noires qui avaient
courageusement partag tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener
avec eux pour nous conduire prs du fort de Qubec, o nous serions
assurment en sret.

Nous n'tions plus que trois cents, et nous les suivmes jusqu'
Stadaconna, quittant pour toujours la terre o les os de nos aeux et de
nos proches allaient dormir abandonns dans l'oubli.

La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade
des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire
du Canada.

Mes frres s'tablirent dans la longue le qui regarde Qubec. Quelque
temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes
reproches d'avoir attir sur leurs ttes des malheurs, qu'ils auraient
pu viter en suivant mes conseils, je les quittai tout  fait pour venir
ici habiter et travailler avec mon frre le visage ple (Joncas) que
j'avais autrefois rencontr en ami dans nos regretts pays de chasse.

Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et
quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve
en songeant  ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le
chef disparat durant de longs mois et mon ami, le visage ple, ne sait
plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir
reparat sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur
bat plus vite  la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il
s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui
schent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitt pour toujours le pays
de mes pres, onze guerriers Iroquois ont t trouvs morts aux environs
de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont t tus pour venger
mes onze fils, et moi seul sais quelles ont t leurs souffrances
dernires.

Il me manque encore une chevelure; celle-l doit tre consacre  la
mmoire de Fleur-d'toile. Je l'ai rserve pour la dernire. C'est le
scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophe sera suspendu 
ct des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.

Le langage figur du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalit
de crainte de n'tre pas assez clair dans la narration des fait
strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de
l'motion pnible produite par un aussi triste rcit, quand Mornac,
l'oeil en feu, la moustache hrisse, se leva soudain.

Rapide comme l'clair, il ouvrit la fentre de sa main gauche et saisit
de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la
palissade.

Cela fut si prompt que les hommes se trouvrent debout et que les femmes
jetrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait  l'intrieur de
la maison la fume de la poudre, et que le bruit de la dtonation
roulait sous les sonores arceaux de la fort voisine.

Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre,
venant du dehors, un lger cri de douleur qui rpondit au coup de feu,
puis la chute d'un corps pesant sur le sol.

--Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un
individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqu!

--Mille dmons! Monsieur, fit Joncas en accourant  la fentre, aprs
qui diable en avez-vous?

--M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la
palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la
tte pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tir 
quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles.

--Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon
arrive, des sauvages, des ruses et d'embches iroquoises que je n'ai pu
m'empcher de montre  cet indiscret qui se promenait sur la cime des
palissages, que nous sommes ici sur nos gardes!

--Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont
prompts  se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai
quelque chose. teignez cette lumire.

Le chef saisit son tomohk qu'il avait dpos dans un coin de la
chambre, s'assura que son couteau tait  sa ceinture, tandis que Joncas
dcrochait son fusil tout charg et suspendu  l'une des poutres du
plafond.

--Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir.

--Non! que mon frre reste ici avec les autres pour dfendre les femmes.
J'irai seul.

Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fentre, se
laissa glisser jusqu' terre et disparut en rampant sur le sol dans la
direction o Mornac avait tir.

En ce moment, celui qui et t en dehors de l'enceinte de pieux, aurait
pu voir comme des ombres qui, aprs avoir long la palissade,
s'enfonaient  deux arpents de l'habitation, sous le dme sombre et
silencieux du bois.

Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient
apercevoir ces fantmes qui fuyaient sans aucun bruit.

Dans la maison rgnait le plus grand silence. L'obscurit y aurait t
aussi profonde, si le feu du foyer n'et jet, de temps  autre,
quelques clairs blafards sur les murs blanchis  la chaux. A ces lueurs
intermittentes apparaissaient dans la pnombre deux groupes distincts:
prs de la fentre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garon de
ferme, tous arms et prts  la dfense; au fond, prs du feu de l'tre
qui les clairait  demi, la femme de Joncas et Mme Guillot,  genoux et
les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme
et digne comme Diane, la fire desse.

Au dehors, les chiens hurlaient comme des enrags.

On vit, aprs quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait
du ct de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux.

--Arrtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac dj dispos  tirer
son second coup de feu. C'est le Renard-Noir!

Celui-ci apparut l'instant d'aprs aux abords de la fentre et se hissa
dans la maison.

--Rien, dit-il.

--Rien! s'cria Mornac d'un air incrdule.

--Que mon frre aille voir, s'il en doute.

--Vous vous serez tromp, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les
femmes.

Et il donna un coup de coude  Mornac.

Celui-ci comprit et rpondit:

--Probablement.

Aprs avoir parl quelque temps de l'alerte cause par Mornac, il fut
dcid que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la
femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la
nuit  veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le
bonsoir  ses htes, tandis que Jeanne donnait sa main  baiser  son
cousin et  Jolliet, et faisait une froide rvrence  Vilarme.

Quand les hommes furent rests seuls, ils se rapprochrent du foyer dont
ils ravivrent le feu prs duquel ils s'assirent en silence.

Seul, prs de la fentre referme, le Huron faisait le guet.

On n'avait pas rallum la chandelle, pour tre moins en vue. Tout bruit
s'teignit peu  peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le
silence nocturne,  part quelques grondements furtifs des chiens, et les
miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit.




                              CHAPITRE VII

                                SURPRISE


La nuit et la matine qui suivirent s'coulrent sans autre incident
digne de remarque. Aussi, rejoignons-nous nos personnages au
commencement de l'aprs-midi du lendemain de leur arrive  la
Pointe--Lacaille.

Ils venaient de dner et se dirigeaient tous, en sortant de l'enceinte
de palissades qui entourait la maison, ver un champ de bl dont on avait
commenc la moisson le matin mme.

Joncas, le fusil en bandoulire et une faucille  la main, battait la
marche avec sa femme. Aprs eux venaient le Renard-Noir et Jean Couture,
le garon de ferme, galement arms et pourvus de fourches, de faucilles
et de rteaux. Mme Guillot appuye sur le bras de son fils, Jeanne avec
Mornac et enfin Vilarme les suivaient  la file.

Malgr ce qu'on avait pu lui dire, Mornac n'avait pas voulu se charger
d'un mousquet; et il disait  Jolliet qui le prcdait:

--Vous voyez bien, mon jeune ami, qu'il est inutile de s'embarrasser
d'armes pesantes. N'avons-nous point pass toute la matine au dehors
sans tre inquits?

--C'est vrai, rpondit Jolliet. Mais vous tions tous sur nos gardes, et
si quelque ennemi rdait aux environs, il a d remarquer que nous tions
prts  le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est 
l'heure o l'on s'y attend le moins que l'on est attaqu.

--Bah! la fort d' ct est trop paisible pour recler des maraudeurs,
et je suis maintenant convaincu que j'ai t victime, hier soir, de mon
imagination chauffe par vos rcits de surprises et de combats et que
je vous ai caus de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne
lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas,  moi seul, dix
de vos canailles d'Iroquois.

Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne
connais qu' mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet tait trop poli
pour relever la gasconnade de son hte.

Le champ o nos connaissances se dispersrent, selon leurs occupations
ou leur agrment, s'tendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'
L'accore qui le sparait du fleuve. A partir de la rivire  Lacaille en
remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultiv pouvait avoir
cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie
ensemence de fves, de pois et de lgumes, ensuite d'une lisire nue o
l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin,
toujours en amont, d'un champ de bl qui longeait le bois terminant le
domaine.

Les travailleurs se mirent  l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouills
sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et
entassait le grain abattu dans la matine. Le Renard-Noir appuy la plus
grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un
coup de main au garon de ferme; mais on voyait  l'air ddaigneux du
Huron que ce genre de travail lui dplaisait. On sait que chez les
Sauvages c'taient les femmes qui cultivaient les champs de mas et
faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de
guerre.

Jolliet et sa mre tchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de
son mieux des poignes de longs ftus de paille qui s'affaissaient sur
le sol chargs de leurs lourds pis jaunes, et son fils liait en gerbes
le grain suffisamment sec.

Jeanne de Richecourt, sa jolie main passe sous le bras de son cousin
Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproch du
bois, celui o la moisson tait dj faite. Vilarme, tout en feignant de
s'occuper, les quittait  peint du regard ou de l'oue; ce qui
paraissait agacer horriblement Mornac.

--Je vous en prie, lui disait Jeanne  voix basse, avec une lgre
pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie,
contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me
protger!... Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos
talons cet homme au regard sinistre... Mais bien qu'il nous pie de la
sorte depuis notre dpart de Qubec, soyez certains que nous trouverons
l'occasion de nous parler librement... Mon Dieu que j'ai hte d'our les
confidences que vous m'avez promises  son sujet!

--Ma chre cousine, rpondit  demi-voix Mornac, c'est un rcit bien
triste et qui vous fera frmir d'horreur et pleurer beaucoup, hlas...
Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon
mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon pe au travers du
corps!...

--Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renvers, dit Jeanne  voix
haute, nous verrons mieux le paysage.

--En effet, c'est un fort bel endroit, interrompit M. de Vilarme; et si
vous me le permettez, je vais me reposer un instant avec vous. Je suis
peu habitu aux travaux des champs et me sens fatigu par la chaleur.

Mlle de Richecourt sentit le bras du chevalier trembler de colre.

Elle jeta un regard suppliant  son cousin.

--C'est par trop fort, Vilarme maudit! pensa Mornac. Et mordious! si tu
n'es pas aussi lche que sclrat tu te battras avec moi ce soir ou
cette nuit!

Le tronc d'arbre sur lequel ils s'assirent avait t abattu sur la
lisire du bois et tout prs de l'accore, de sorte qu'ils se trouvaient
tous les trois trs rapprochs du fleuve et de la fort, mais loigns
de plus d'un arpent des moissonneurs.

Entre les nuages gristre qui couvraient le ciel, perait, de temps 
autre, un ple rayon de soleil. Bien que la temprature ne ft pas
encore froide, un lger vent du nord qui faisait frissonner quelquefois
la surface de l'eau, annonait la prochaine venue de la saison des
pluies.

Le fleuve tendait au loin ses ondes lgrement agites par la brise du
large, et se confondait, en bas,  l'horizon, avec les nues grises qui
descendaient jusqu' l'eau en roulant sur la cime et le flanc des
montagnes bleues que l'on voit descendre et disparatre dans
l'enfoncement de la baie Saint-Paul.

Sur la rive, la sombre dentelure des arbres se dtachait du ciel
blanchtre et s'levait avec progression en remontant jusqu' la rivire
 Lacaille, de l'autre ct de laquelle on apercevait,  une dizaine
d'arpents de distance les habitants des deux autres fermes de l'endroit,
aussi occups aux travaux de la moisson.

Au proche, le champ de bl ondoyait sous le vent et les pis froisss
rendaient un bruissement doux et triste.

Vers la gauche des grands oiseaux de mer se poursuivaient avec des cris
rauques en effleurant la crte de longues lames que la mare montante
poussait sur la grve, o elles se brisaient avec un clapotis monotone.

Jeanne, silencieuse, laissait ses yeux errer sur cette scne qui, bien
qu'elle ne manqut pas de grandeur, tait empreinte d'une vague
tristesse.

Mornac et Vilarme ne disaient rien non plus; mais peu sensibles, en ce
moment du moins, aux beaut de la nature, ils n'coutaient que le bruit
de leur coeur agit par la colre et la haine.

Ils taient donc tous les trois absorbs dans leurs rflexions, lorsque
Jean Couture vint  eux pour demander  M. de Vilarme un rteau que
celui-ci tenait  la main.

Jean n'tait plus qu' trois pas du tronc d'arbre et regardait en face
le bois auquel Mlle de Richecourt, Mornac et Vilarme tournaient le dos,
lorsque l'pouvante contracta les traits du valet qui poussa un cri de
terreur.

Des hurlements horribles firent alors trembler la fort, et prompts
comme la foudre, dix Sauvages nus bondirent hors du bois.

Un coup de pied dans le dos envoya rouler  cinq pas Vilarme qui fut
dsarm, garrott en moins de dix secondes. Jean n'avait pas eu le temps
d'armer le mousquet qu'il portait, que dj il tait aussi terrass et
li.

Seul Mornac eut le temps de se dfendre.

Le premier Iroquois qui s'approcha de lui reut une balle au coeur et
tomba roide mort.

Un second pistolet dcharg  bout portant dans la tte d'un autre
Sauvage lui fit jaillir hors du crne la cervelle et la vie.

Puis Mornac fit trois pas en arrire, dgaina son pe et tomba en
garde.

Les cheveux au vent, l'oeil en feu, il tait superbe.

D'abord surpris par la mort rapide de leurs deux compagnons, les
Iroquois avaient entour le chevalier.

Mornac s'escrimait bravement d'estoc et de taille, quand il reut un
coup de crosse entre les paules.

Il tomba et se sentit solidement attach aux quatre membres.

Sans s'occuper de l'autre groupe des moissonneurs, les Iroquois
rentrrent aussitt dans le bois avec leurs prisonnier, Mornac, Vilarme
et Jean, et entranrent aussi les corps des deux guerriers tus.

Leur chef, Griffe-d'Ours, ou la Main-Sanglante, s'enfuyait le premier.
Il emportait dans ses bras Jeanne paralyse par l'pouvante.

L'attaque avait t si prompte que lorsque Joncas, Jolliet et le
Renard-Noir avaient song  se servir de leurs mousquets, il n'en tait
dj plus temps, vu le danger qu'il y aurait eu  tirer sur le groupe
confus de leurs amis et des Iroquois.

D'un coup d'oeil, Joncas avait vu le nombre suprieur des assaillants et
la prompte dfaite de Vilarme, de Jean et du chevalier. Il songea
aussitt  sa femme et  Mme Guillot et voyant la lutte impossible en
plein champ, il cria brusquement  Jolliet:

--Aux palissades et sauvez Madame!

Puis il avait entran sa femme vers la maison.

Pendant deux secondes Jolliet hsita entre sa mre et Jeanne qui se
dbattait, quelques pas plus loin, entre les bras de son sauvage
ravisseur.

Mais l'amour filial fut le plus fort et le jeune homme battit en
retraite avec Mme Guillot, vers l'enceinte palissade.

Indcis un instant aussi, le huron suivit Jolliet et Joncas.

Comme ils refermaient tous les trois la porte des palissades avec la
promptitude et la force que leur donnait le danger pressant, les
Iroquois venaient de disparatre avec leurs captifs dans les profondeurs
des bois.

Quand la porte fut referme, Jolliet s'cria en regardant Joncas:

--Nous sommes des lches, pour ne les avoir point dfendus!

--Et votre mre et ma femme, ne devions-nous pas les sauver avant tout?

--Eh bien! courons sus aux Iroquois, maintenant! et  nous trois nous
pouvons encore dlivrer nos amis!

--Tu l'aimes donc bien, _elle_, lui dit doucement sa mre dont les yeux
taient pleins de larmes.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria le jeune homme avec un sanglot dchirant
qui s'en alla mourir dans la fort voisine o rsonnait encore le
dernier cri des ravisseurs.




                            CHAPITRE VIII

                          UNE HORRIBLE NUIT


Aprs une course furieuse  travers le bois, les Iroquois s'arrtrent
sur la grve, vingt arpents  l'ouest de la rivire  Lacaille, avec
leurs captifs et les deux cadavres de leurs compagnons. En un instant
ils mirent leurs pirogues  l'eau, y couchrent les deux morts ainsi que
les prisonniers bien garrotts, et se mirent  remonter le fleuve 
toute vitesse.

Ils ramrent pendant prs de deux heures  force de bras, jusqu' ce
qu'ils eussent un peu dpass la Pointe de Saint-Vallier.

La mare commenait alors  baisser, ce qui donnait aux rameurs beaucoup
de peine  remonter le courant. Sue les ordres de Griffe-d'Ours, les
canots obliqurent  droite pour relcher  la petite le Madame sise au
milieu du fleuve,  une courte distance du pied de l'le d'Orlans.

Il pouvait tre trois heures.

Les Iroquois se concertrent entre eux aprs tre dbarqus. Puis ils
prirent les deux cadavres, et poussant devant eux les captifs,
s'enfoncrent un peu dans l'intrieur de l'le.

A une couple d'arpents du rivage, ils s'arrtrent, et Griffe-d'Ours dit
aux prisonniers aprs les avoir dbarrass de leurs liens:

--Si les face ples refusent d'obir et font mine de se sauver, nous les
tuerons tout de suite comme des chiens qu'ils sont. Les blancs vont
creuser ici un trou pour y enterrer les deux guerriers qu'ils ont tus.
Le corps des braves ne doit pas rester expos  la voracit des btes et
des oiseaux de proie.

Les Iroquois dsignrent le lieu prcis et la grandeur de la fosse et
firent signe  Jean de commencer  creuser.

Celui-ci se mit  l'oeuvre.

Mlle de Richecourt, assise  quelques pas de distance, s'efforait de
paratre calme; mais on voyait  l'agitation de son sein qu'elle tait
plus qu'mue.

Lorsque vint le tour de Mornac, les Sauvages lui firent signe de
remplacer Jean.

Un clair brilla dans l'oeil du chevalier. Mais sa cousine lui fit signe
de se rsigner. D'ailleurs,  la vue de l'hsitation que Mornac venait
de manifester, Griffe-d'Ours s'tait rapproch de lui en brandissant son
tomohk. Cet argument produisit un effet immdiat, et, tout bon
gentilhomme qu'il ft, Mornac dut se soumettre.

Peu habitus  ce dur travail et mal pourvus d'outils, les captifs
mirent plus de deux heures  creuser la terre, et le soir tait venu
quand ils eurent fini.

Les Iroquois placrent leurs deux camarades dans la fosse qu'ils eurent
soin de recouvrir de grosses pierres pour empcher les btes fauves de
dterrer les cadavres.

Ensuite ils garrottrent de nouveau les captifs qui voyant bien que
toute rsistance tait inutile, se laissrent attacher.

Les Sauvages redescendirent avec eux vers la grve, et l, hors des
atteintes de la mare, ils allumrent un grand feu prs duquel ils
prirent leur repas du soir.

Quand ils eurent fini; ils se parlrent avec animation durant quelques
minutes.

Les prisonniers qu'ils regardaient souvent virent bien qu'il s'agissait
d'eux, quoiqu'ils ne comprissent pas un mot au langage des Iroquois.

Ceux-ci se levrent et vinrent examiner les captifs l'un aprs l'autre.
Aprs avoir regard Mornac et Vilarme avec attention, ils finirent par
s'arrter d'un commun accord en face de Jean Couture. Leur rsolution
fut bien vite prise et Griffe-d'Ours dit au pauvre valet:

--Le jeune visage ple parat le plus faible des trois, et le moins
capable de supporter les fatigues du voyage. Il va mourir cette nuit.

Le malheureux garon se jette aux genoux du chef qu'il embrasse en le
suppliant de lui faire grce. Ses gmissements lamentables n'meuvent
nullement l'Iroquois qui repousse l'infortun d'un coup de pied et
rpond froidement:

--J'ai dit.

Jean est encore  genoux quand l'un des Sauvages s'approche de lui par
derrire, saisit le valet par les cheveux, appuie l'un de ses genoux sur
le dos de la victime, tire de sa gaine un couteau  scalper dont il lui
enfonce dans la tte la pointe tranchante qui dcrit un cercle rapide
autour du crne. Puis le Sauvage retient entre ses lvres le couteau
d'o le sang dgoutte, saisit  pleines mains la chevelure du
malheureux, que d'un seul effort il arrache violemment avec la peau.

L'infortun pousse un hurlement de douleur et reste tendu sans remuer
sur le sol.

Jeanne jette un cri d'horreur et perd connaissance.

Oubliant que ses pieds sont attachs Mornac veut s'lancer sur les
bourreaux. Mais il tombe tout de son long par terre; ce qui fait rire les
Sauvages aux larmes.

Aprs avoir relev Mornac et l'avoir plac de manire  ce qu'il ne
perdit rien de ce qu'il allait advenir, les Iroquois ramassrent la
victime vanouie qu'ils ranimrent en lui jetant de l'eau froide  la
figure. Puis ils l'adossrent contre un petit arbre auquel il fut
solidement attach.

Ces prparatifs termins, l'un des Sauvages saisit des charbons ardents
au milieu de brasier et les dposa avec beaucoup de soin sur le crne
sanglant et dnud du jeune homme. Celui-ci tout en recommandant son me
 Dieu, se mit  pousser des cris pitoyables qui ne devaient finir
qu'avec sa vie.

Ce qui prcde n'tait qu'un prlude, et alors commena une de ces
scnes pouvantables, dont l'atroce barbarie ne serait point croyable
aujourd'hui, si nos annales n'en taient pas remplies avec l'attestation
des tmoins les plus vridiques.

Tandis que deux Iroquois accroupis sur le sol, coupaient avec leurs
couteaux les orteils de la victime, d'autres lui arrachaient les ongles
des doigts de la main, mais lentement afin que le supplici sentit bien
chaque nouvelle souffrance.

Quand les pieds et les mains du jeune homme ne furent plus qu'une plaie
vive, Griffe-d'Ours carta ses compagnons. D'un tour rapide de son
couteau, il cerna le pouce du misrable, vers la premire jointure;
puis, le tordant, il l'arracha de force avec le muscle qui se rompit au
coude, tant la violence du coup tait grande.

Et tandis que le pauvre garon jetait d'horribles clameurs, le chef avec
un sourire de satisfaction, suspendit  l'oreille du patient ce pouce
ainsi tir avec le nerf, en guise de pendant-d'oreille.

Il continua de lui arracher ainsi tous les doigts l'un aprs l'autre,
pendant que ses camarades enfonaient  mesure, dans ces plaies, des
esquilles de bois qui devaient lui faire prouver des tortures de plus
en plus atroces; car ses cris redoublrent encore.[42]

[Note 42: Ce fait est rapport dans les relations des Jsuites de 1660.]

Satisfait de la dextrit qu'il avait montre Griffe-d'Ours cda sa
place  un autre.

Celui-ci s'approcha doucement et coupa, tour  tour, le nez, les lvres
et les joues de sa victime. Puis avec un raffinement de dmon, il lui
arracha les deux yeux, les laissa pendre sur la figure ensanglante et
plaa dans chaque orbite vide un tison ardent.

Anims par la vue du sang, tous ces barbares voulurent en avoir leur
part de jouissances, et chacun se mit  cribler le captif de coups de
couteau.

Quand son corps ne fut plus qu'une masse de chair saignantes, quant leur
imagination diabolique fut  bout d'expdients de tortures, ils
entassrent des branches mortes aux pieds du supplici, y mirent le feu
et, se tenant tous par la main, se mirent  danser en rond avec des cris
de joie.

C'tait une horrible scne.

Le vent s'tait lev et soufflait fortement du large avec la mare
montante.

Ses sifflements se mlaient au grand bruit des vagues qui se brisaient
sur les rochers de l'le avec de rauques clameurs; tandis que des cris
sinistres de huards s'levaient au loin dans la nuit orageuse, comme
l'cho des affreuses lamentations de la victime.

Pleinement clairs par la lueur du feu, huit dmons nus dansaient une
ronde effrne autour de l'arbre qui retenait le pauvre Jean. Souvent
renouvels dans ses orbites, les tisons ardents jetaient une sanglante
lueur sur la face mutil du supplici dont les yeux pendaient
sinistrement  la place des joues, tandis que les dents, dcouvertes par
suite de l'absence des lvres, grimaaient un rire effroyable.

En ce moment Jeanne de Richecourt reprit connaissance et ses yeux gars
s'arrtrent sur ce spectacle infernal. Ce qu'elle vit tait tellement
horrible qu'elle s'vanouit de nouveau; et, si courte que ft cette
vision, elle tait tellement pouvantable qu'elle se grava pour toujours
dans sa mmoire.

En lche qu'il tait, Vilarme, la figure d'un jaune livide, tremblait de
tous ses membres.

Quant  Mornac, on voyait la violente crispation de ses mchoires sous
ses joues plies; et les muscles des ses bras, fortement tendus sous les
liens qui le retenaient attach, tmoignaient des vains efforts qu'il
faisait pour s'lancer sur les bourreaux.

A mesure que le feu, aprs avoir consum les jambes, montait en rongeant
les parties plus vitales du corps, les cris du martyr diminuaient
d'intensit. Il ne profra plus bientt que des gmissements douloureux
qui semblaient tre la lugubre symphonie  laquelle le grand bruit
triste du vent et des vagues servaient d'accompagnement.

La vie du jeune homme dura pourtant longtemps encore; et, pendant
longtemps la ronde satanique tournoya rapide et hurlante autour de la
victime.

Mornac puis par les efforts considrables qu'il avait faits pour
rompre ses liens, tait tomb dans une espce d'engourdissement qui
ressemblait au sommeil. A travers les brumes de cette somnolence, il
entrevoyait le cercle horrible qui tournait, tournait infatigable; et au
centre cette effrayante figure penche sur un corps entr'ouvert d'o
pendaient les entrailles et flchissant  moiti sur les longs os des
jambes dpouilles de leurs chairs.

C'tait un indicible cauchemar.

Enfin, la flamme ayant gagn le dessous des bras, les liens d'corces,
qui retenaient encore le supplici debout prirent feu, se rompirent, et
le corps s'affaissa dans le brasier avec un dernier sanglot d'agonie...

Il tait deux heures du matin et les Iroquois rassasis dans leur
cruaut songrent au dpart. Le vent tombait et bien que la mer fut un
peu grosse, ils voulaient profiter de la mare montante pour passer
devant Qubec  la faveur des tnbres.

Jeanne, toujours vanouie, fut place au fond d'un canot. Quant  Mornac
et  Vilarme, on les coucha, tout garrotts en d'autres pirogues, aprs
leur avoir bien recommand de ne point bouger. Comme il leur tait
impossible de nager, ils seraient noys du coup, leur dit Griffe-d'Ours,
si les canots venaient  chavirer.

Et quelques instants, tout fut prs pour le dpart, et la petite
flottille quitta l'le Madame.

La tte releve et appuye sur la pince d'avant du canot de
Griffe-d'Ours, Mornac entrevit pendant quelque temps le brasier qui
projetait sur l'lot ses lueurs mourantes. Au milieu des charbons
ardents qui ptillaient sous la brise, on distinguait le corps noir et
informe du pauvre Jean Couture.

Peu  peu,  mesure que les canots remontaient le fleuve, en route pour
le pays des Iroquois, le feu s'teignit ou disparut dans l'loignement.




                              CHAPITRE IX

                         BOURREAUX ET VICTIMES


On peut se figurer le serrement de coeur qu'prouvrent les captifs,
lorsqu'ils passrent devant Qubec. Bien que la nuit toucht  sa fin,
le jour n'tait pas encore assez avanc pour qu'on les pt remarquer de
la ville o la plupart des habitants dormaient encore.

Griffe-d'Ours, afin de prvenir toute tentative de fuite, avait dit aux
prisonniers qu'il casserait la tte au premier qui ouvrirait la bouche
pour crier  l'aide. Aussi les malheureux ne purent-ils que jeter un
regard d'angoisse sur cette ville qu'ils ne reverraient peut-tre plus.

En longeant la rive oppose, les Iroquois passrent inaperus devant
Sillery et le Cap-Rouge.

A part le poste des Trois-Rivires, trente lieues en amont de Qubec,
les deux rives du fleuve taient alors dsertes et inhabites jusqu'
l'embouchure du Richelieu, les captifs n'avaient presque plus,
maintenant, aucune chance d'tre dlivrs.

Arrivs  l'endroit o se trouve aujourd'hui la Pointe-aux-Trembles, les
Iroquois prirent terre pour se reposer, manger et tourmenter un peu
leurs prisonniers.

Ils commencrent d'abord par dpouiller Mornac et Vilarme de tous leurs
habits. Mais comme il fallut dlier ceux-ci pour les dshabiller, ce ne
fut pas sans conteste que Mornac se lassa faire. D'un coup de poing
vigoureusement assn, le Gascon envoya rouler  cinq pas le premier
Iroquois qui voulut porter la main sur lui. Celui-ci se releva furieux,
au milieu des rires de ses compagnons et voulut s'lancer, le casse-tte
au poing, sur le chevalier dsarm. Mornac allait tre assomm lorsque
les autres Sauvages s'interposrent.

--Pour l'amour de Dieu! mon cousin, cria Jeanne d'une voix suppliante,
ne les irritez pas! Souffrez tout par amiti pour moi. Que deviendrai-je
donc, s'ils vous tuent!

Et la pauvre enfant se voila la figure de ses deux mains pour cacher son
angoisse et sa honte.

Vilarme s'tait dj laiss dpouiller.

Mornac obit  sa cousine et jeta lui-mme tous ses habits aux Sauvages
qui se les partagrent ainsi que ceux de Vilarme et s'en revtirent
grotesquement. L'un avait un chapeau, l'autre un haut-de-chausse,
celui-ci un pourpoint, celui la un baudrier, le cinquime des manchettes
de point. Les deux derniers auxquels les bottes en entonnoir taient
taient chues en partage ne purent pas les garder longtemps, car elles
leur blessaient les pieds. Ils eurent soin, pourtant de ne pas les
rendre aux prisonniers, d'abord pour les forcer de marcher pieds nus, et
partant de les faire souffrir, et ensuite pour s'en parer eux-mmes
quand ils arriveraient triomphants  leur bourgade.

On jeta deux mchants lambeaux de peau d'orignal aux prisonniers qui
s'en couvrirent le mieux qu'ils purent.

--Tu sembles t'apercevoir, chien de face ple, que mes frres seuls se
sont partag vos vtements. Outre que je ddaigne ces vils oripeaux des
Franais, la part qui me revient vaut bien mieux que vos habits et
vous-mmes. Ma prise  moi, face ple que je hais, c'est la vierge
blanche que tu aimes. Entends-tu?

Au regard ardent que le Sauvage jeta  mademoiselle de Richecourt,
Mornac plit et serra les poings. Ce qu'il entrevoyait tait si terrible
pour la pauvre enfant que le gentilhomme sentit les larmes lui monter au
yeux. Et lui, l'homme de cap et d'pe, le Gascon railleur, le bretteur,
le coureur de ruelles, l'esprit fort, leva les yeux au ciel et pria Dieu
de sauver la jeune fille et de prendre plutt sa propre vie en change.

Quand on est heureux et jeune, on peut oublier Dieu; mais dans
l'infortune, on finit toujours par recourir  celui-l qui seul peut
faire avorter les desseins les plus pervers.

Tandis que l'on garrottait de nouveau Mornac et Vilarme, Griffe-d'Ours
s'approcha de Mlle de Richecourt et lui dit:

--La vierge ple a-t-elle entendu? Elle m'appartient et sera la femme du
chef.

Jeanne de Richecourt qu'on avait toujours laisse libre de ses
mouvements se leva droite, fire et belle comme Jeanne-d'Arc devant ses
juges, et d'un mouvement prompt comme la pense, tirant de son corsage
le poignard qui ne la quittait jamais, elle en dirigea la pointe ver son
coeur et s'cria:

--coute-moi bien, monstre! Au premier geste que tu fais pour me
toucher, je me tue!

Griffe-d'Ours recula, tonn, stupfait! Les femmes qu'il avait vues
jusqu' ce jour ressemblaient si peu  cette noble et superbe crature,
qu'il en fut tout bloui. Et le farouche homme des bois subit aussitt
la domination que la femme du grand monde exerce sur tous ceux qui
l'entourent.

Honteux du charme invincible et mystrieux qui treignait et paralysait
sa volont, il baissa la tte et alla s'asseoir  quelque distance.

Jeanne s'affaissa de nouveau sur le sol en revoilant son visage de ses
belles mains et resta plonge dans un silencieux abattement.

Les Sauvages prirent leur repas qui consistait en sagamit et en poisson
fum.

Tant que leur faim ne fut pas satisfaite, ils ne donnrent rien  manger
aux prisonniers, except  Jeanne. Griffe-d'Ours lui porta quelque
nourriture qu'elle refusa malgr qu'elle n'et rien pris depuis la
veille.

Quand les Iroquois se furent rassasis, ils s'approchrent de Mornac et
de Vilarme avec les restes du repas.

Les Sauvages se sentaient en belle humeur, et ce leur fut un prtexte
pour tourmenter les captifs. Comme ceux-ci n'avaient pas l'usage de
leurs mains, il fallait qu'on leur donnt leur nourriture. Au lieu de la
leur mettre  la bouche, les Iroquois la laissaient tomber  terre et
leur jetaient  la place des charbons enflamms qui brlrent
affreusement les lvres des deux malheureux.

Au premier contact du feu, Vilarme poussa un hurlement.

Mornac ne dit rien. La seule ide qu'il se trouvait en prsence d'une
femme lui aurait fait souffrir mille morts plutt que de desserrer les
dents.

On continua de les tourmenter pendant plus d'une heure. Ceux-ci leur
tiraient les cheveux, ceux-l la barge. Les uns les piquaient avec des
btons pointus, d'autres les brlaient avec des tisons ardents ou des
pierres rougies au feu.

Ils arrachrent deux ongles des doigts de la main gauche  Mornac avec
leurs dents et lui brlrent dans le fourneau d'une pipe les extrmits
des doigts ainsi affreusement endolories.

Bien que le chevalier souffrit d'une manire atroce, il ne poussa pas
une plainte.

Les lamentations de Vilarme redoublaient au contraire  mesure que les
tourments devenaient de plus en plus forts. Aussi les bourreaux
s'acharnrent-ils d'avantage contre lui. Ils lui mutilrent toute la
main gauche dont ils lui couprent la premire phalange des cinq doigts.

Quand les Sauvages mirent fin  leur jeu barbare, afin de se rembarquer,
Mornac, qui s'tait contenu jusque l, lcha la plus belle borde de
jurons qui soit jamais sortie de la bouche d'un enfant de la Gascogne.

--Sandious! tonnerre de Dieu! Mille millions de tonnerres! s'cria-t-il.
Puisse le diable ventrer ces maudits, et les trangler, mordious! avec
leurs propres boyaux.

Puis s'arrtant, il se tourna vers Mlle de Richecourt et lui dit:

--Pardonnez-moi, ma cousine, car cela me soulage vraiment. Voyez-vous,
je me sens les nerfs agacs et j'prouve un imprieux besoin d'exhaler
ma mauvaise humeur d'un faon un peu plus virile que M. de Vilarme.

Celui-ci malgr les souffrances qu'il endurait encore, ressentit cette
injure et rpondit:

--Ah! chevalier de malheur! nous aurons  causer un peu ds que nous
serons libres!

--Sandis!  vos ordres, mon brave, repartit Mornac et j'espre avoir
avant longtemps la satisfaction de vous enfoncer six pouces de fer entre
les ctes.

Les Iroquois mirent fin  cette altercation en transportant les
prisonniers dans les canots qui recommencrent  remonter le courant du
fleuve.

La partie du Saint-Laurent sur laquelle les captifs voyageaient alors
diffrait beaucoup de celle qu'ils avaient parcourue en descendant de
Qubec  la Pointe--Lacaille. Le grand fleuve qui, en bas de l'le
d'Orlans, prend aussitt des airs d'Ocan, se rtrcit tout  coup
vis--vis de Qubec o il n'a gure qu'un tiers de lieue de large. Bien
que sa largeur augmente ensuite au-dessus de la ville, elle ne dpasse
plus une lieue et demie, en exceptant les lacs forms par son cours.

Au lieu des hautes Laurentides qui, en bas de la capitale dominent
majestueusement les grandes eaux du fleuve, les captifs n'apercevaient
plus que les bords peu escarp et assez rapprochs montant et
s'abaissant  droite et  gauche.

Si la scne y perdait en grandeur, elle y gagnait certainement au point
de vue pittoresque.

Tourment dans son cours, le fleuve allait se tordant en sinuosits
capricieuses, en arrire et en avant des voyageurs. L, ils croyaient le
voir se terminer brusquement en cul-de-sac coup par un muraille de
rochers gristres; ici ses eaux calmes s'en allaient mourir, comme celle
d'un lac sur des grves sablonneuses dans l'enfoncement desquelles on
apercevait les hauts arbres de la fort silencieuse. Ailleurs, les rives
s'arrondissaient en coteaux pour s'aplanir plus loin en immenses
prairies jaunissantes sous le soleil d'automne.  et l des rivires ou
des ruisseaux entrecoupaient la ligne onduleuse des deux rives. Ils
venaient verser dans le fleuve, sombre et profond, leurs eaux
babillardes dont le joyeux murmure rsonnait  l'ombre des noyers sur
les troncs moussus desquels des vignes sauvages grimpaient en festons.

Partout sur ces paysages svres ou riants rgnait la grande solitude
des forts vierges dont les bruits sauvages ne parviennent mme pas 
l'oreille des voyageurs qui tenaient le milieu du fleuve et ne pouvaient
entendre ni les cris des btes fauves ni le chant des oiseaux.

Je ne saurais m'astreindre  dcrire chacun des incidents qui marqua le
voyage depuis la Pointe-aux-Trembles jusqu'aux Trois-Rivires devant
lesquelles ils passrent inaperus, le quatrime soir, pour entrer
bientt dans les eaux calmes du lac Saint-Pierre.

Aprs avoir parcouru ce lac dans sa plus grand longueur qui est de sept
 huit lieues, les Sauvages s'arrtrent dans l'une des premires les
du Richelieu et y passrent la nuit dont une bonne partie fut employe 
caresser les prisonniers Mornac et Vilarme. Un nouveau supplice auquel
les Iroquois s'arrtrent cette nuit-l fut de faire marcher les deux
captifs pieds nus sur des cendres chaudes sous lesquelles des btons
pointus avaient t plant en terre.

Mornac, toujours fier et railleur, supporta ce genre de tourment avec un
calme stoque et  Vilarme qui ne cessait de geindre il recommanda la
patience, lui disant que c'tait un excellent remde contre les cors aux
pieds.

On s'engagea le lendemain dans l'archipel du Richelieu. Malgr leurs
inquitudes et leurs souffrances, les captifs ne purent s'empcher
d'admirer les ravissants paysages qui se droulaient sous leurs yeux et
changeaient d'aspect  chaque instant.

Spares par une infinie varit de canaux, ces les de diffrentes
grandeurs s'tendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles
formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers
rouges et de fruits sauvages, et puis d'lots ombrags par de grands
arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un
rocher noirtre opposait au courant son front de pierre et sortait de
l'eau sa tte limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout  ct une
petite le talait  la surface de l'eau un parterre maill des fleurs
les plus charmantes. Plus loin, c'tait comme une large table couverte
de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mres, groseilles rouges,
blanches et bleues, au-dessus desquels se balanaient de petits arbres
chargs de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces les
taient si rapproches que les voyageurs passaient entre elles sous un
berceau form par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la
main au-dessus de l'eau bleue de fleuve.

Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que
l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert ple et
fonc, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces
mystrieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui
fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une le  l'autre;
embusquez derrire l'norme pin sombre la tte curieuse d'un orignal qui
regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus pais du
fourr qu'il carte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces
branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espce, et d'o s'chappe
un concert de chants multiples qui se croisent et se mlent au doux
froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle
enchanteur qui ravissait mme des captifs s'acheminant vers le poteau de
mort.

Aprs une autre station faite  l'endroit o M. de Sorel devait, un an
ou deux plus tard, rebtir le fort de Richelieu lev par M. de
Montmagny et 1642 et alors abandonn, Griffe-d'Ours et ses guerriers
quittrent le fleuve pour s'engager dans la rivire des Iroquois ou
Richelieu.

Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrtrent au-dessous de
rapides qu'il tait impossible de remonter en canots. Les Sauvages
cachrent leurs pirogues sous des arbres renverss et des broussailles,
au lieu mme o M. de Chambly devait bientt construire le fort
Saint-Louis.

Les Iroquois chargrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage
qu'ils pouvaient porter, et eux-mmes prenant le reste, la petite
caravane s'enfona dans les bois.

Alors commena pour les captifs la plus rude preuve de leur voyage.
Bien que la rivire soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de
Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laiss, en venant, d'autres
pirogues  l'embouchure du lac Champlain, prfraient se rendre  pied
jusque l. C'tait une marche de six grandes journes.

A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorit de Griffe-d'Ours
avait empch d'tre maltraite et dpouille de ses vtements, les
captifs, blesss, faibles, mal nourris, presque nus, chargs en outre de
plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un
passage  travers la fort, par des chemins non battus, parmi les
pierres, les ronces, les fondrires, l'eau et tous les embarras
imaginables que connaissent ceux-l seuls qui ont un peu couru les bois.

Privs de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les
brlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les
tortures atroces dans les premires heures de marche. Qu'on se figure de
malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foul nue
le sol, et obligs de marcher forcment, au pas de gymnastique, en
pleine fort vierge, sur les cailloux et les branches sches, lorsque
leurs pieds saignaient encore des blessures infliges deux ou trois
jours auparavant par les Sauvages.

Au milieu de la premire journe, Vilarme puis s'abattit sur le sol o
il resta tendu sans connaissance. Les Iroquois tombrent sur lui 
grands coups de btons, le rappelrent  la vie et le forcrent 
continuer de marcher ainsi jusqu'au soir.

Plutt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait
debout et en marchant!

Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait puise,
mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sches, Mornac et Vilarme
furent chargs d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine.

On leur jeta quelques bouches, puis on les lia chacun  un arbre,  une
telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur.

La pluie vint  tomber et comme on tait  la fin de septembre o les
nuits commencent  tre froides et que les deux prisonniers taient 
peu prs nus, ils passrent la nuit  grelotter. L'immense fatigue
qu'ils prouvaient leur aurait peut-tre procur quelque sommeil, malgr
le froid et l'orage; mais on avait serr leurs liens si fort que la
souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant
de repos.

Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit  l'un des Sauvages. Il
n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrs davantage.

--Caddis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et
vous admettrez que ma persistance  tout endurer sans me plaindre me
vaut un peu plus d'gards.

Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que
Griffe-d'Ours lui avait procures, frissonnait de froid et de peur. Au
moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchs en rond
autour du feu, elle se mettait soudain sur son sant et jetait autour
d'elle des regards chargs d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit,
elle avait subjugu Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle
n'en avait rien  craindre.

Ds les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu' force d'une
incroyable nergie les sanglots de douleur que ses pieds enfls,
meurtris et ensanglants, lui arrachaient presque.

Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva  coups de bton.

Peu  peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils
allrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des
gouttes de leur sang  chaque buisson,  toutes les pierres et aux
branches mortes qui remplissaient le sentier.

Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mang depuis le matin,
Mornac sentit ses jambes de drober sous lui et tomba en traversant un
ruisseau. Il tait tellement charg, son pauvre corps tait si las,
l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme
eut un instant l'ide d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.

Un dernier regard qu'il voulut jeter  sa cousine, comme un adieu
suprme, lui remit le courage au coeur.

--C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des prils qui
l'environnent, pensa-t-il en faisant un norme effort qui l'aida  se
relever.

Il en tait temps, car dj ses bourreaux saisissaient de grosses
pierres pour les lui jeter.

On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de
fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas  marcher pieds
nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas t
torture comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de
rester en arrire, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec
Griffe-d'Ours, elle tait perdue. Aussi s'tait-elle dit qu'elle
suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.

Et elle allait toujours, montant, descendant, trbuchant, reprenant
pied, tombant et se relevant aussitt. Mais sa tte tait en feu et la
fivre dvorait tous ses membres.

La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez
de force pour continuer leur pnible voyage. Au bout de la sixime
journe, ils arrivrent sur les bords du lac Champlain.

Les Sauvages retrouvrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachs
sous les halliers, et les lancrent sur le grand lac des Iroquois auquel
Champlain a laiss son nom.

D'abord troit et bord de rives assez basses  son embouchure, le lac
allait s'largissant peu  peu devant les voyageurs, tandis que ses
rives s'levaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpes.

La petite troupe campa le soir dans l'le au Chapon et le lendemain sur
celle des Vents.

Vers le midi de la troisime journe, comme ils arrivaient par le milieu
du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large,
on aperut au loin,  l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui
levaient l-bas, au-dessus des sombres forts, leurs sommets presque
toujours couverts de neige.

Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que
c'tait par l que tendait leur voyage, et que l s'levaient les
cabanes d'Agnier o les captifs seraient brls.

--Ce gaillard a rellement des procds fort-dlicats! pensa Mornac.

Aprs avoir pass la nuit suivante sur l'le aux Cdres et avoir couch
le lendemain sur la terre ferme,  l'endroit o le fort Saint-Frdrique
devait s'lever plus tard, les Iroquois navigurent encore une journe
jusqu' la dcharge du lac Saint-Sacrement o ils firent une nouvelle
halte de nuit.

Le lendemain il faillait faire un portage de cinq  six lieues pour
tourner la dcharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les
Sauvages appelaient Andiataroct (lieu o le lac se ferme.) Comme on
allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres.
Mais son visage tait empourpr. Un instant ses yeux hagards se levrent
au ciel; puis ses jambes se drobrent sous le poids de son corps, et
elle s'affaissa vanouie sur le sol.

--Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours  Mornac et 
Vilarme.

Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les
deux captifs.

Un brancard fut improvis, Jeanne installe dessus, et tous, les
Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'paule, Mornac et Vilarme
chargs de leur prcieux fardeau, se mirent en marche.

Retarde par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours 
faire les quelques lieues qui les sparaient de lac Saint-Sacrement.

Pendant ce temps, saisie d'une fivre et d'un dlire ardents, Jeanne se
tordit sur le brancard avec des gmissements pitoyables.

Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune
fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur
elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait tre sous
le coup d'un pnible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait
rellement permettre que des chrtiens souffrissent de semblables
calamits.

Enfin le matin de la quatrime journe, on rembarqua dans les canots qui
gagnrent en un jour l'extrmit sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici
se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des
circonstances ordinaires, quatre longues journes de marche avant
d'arriver au grand Village des Agniers.

La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, car
Jeanne tait de plus en plus faible et consume par une fivre intense.

Une fois leurs canots cachs sur le rivage de la terre ferme, les
Iroquois reprirent leur bagage sur leurs paules et s'engagrent dans un
sentier assez bien trac qui aboutissait loin devant eux  la bourgade
d'Agni.

Vilarme ayant voulu se mettre  la tte de la civire sur laquelle
Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit schement:

--Prenez l'autre bout, monsieur.

--Et pourquoi plutt moi que vous?

--Parce que vous n'tes pas digne de regarder les traits de cette pauvre
enfant.

--Ah! prenez garde s'cria Vilarme ple de colre; s'il est quelqu'un
ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit tre
vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'tre
ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrive  Qubec, ce chef
iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit
ainsi  convoiter et qu'il a relance ensuite jusqu' la
Pointe--Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris 
Qubec, le soir mme de votre escapade.

--Je me suis dj fait ce reproche, M. de Vilarme, rpondit Mornac en
baissant la tte, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang
cette tourderie qui va peut-tre causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en
relevant les yeux sur Vilarme avec une fiert ddaigneuse et terrible,
cette lgret, cette folie commise par moi, m'tait-il possible d'en
prvoir les affreuses consquences? Tandis que vous Vilarme, ne
sentez-vous pas la furie des remords dchirer tout votre tre en
contemplant la victime que les suites de votre forfait ont rduite en ce
dplorable tat.

Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air
interrogateur, Mornac indign s'cria:

--Moi aussi, je sais tout, assassin!

A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'lana les poings ferms sur
Mornac.

Mais deux vigoureux coups de bton que l'un des Iroquois lui assna sur
le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du
brancard en grinant des dents.

Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se
hassaient au point de voir leur inimiti persister jusque dans la
navrante dtresse o ils taient tombs. Car l'extrme infortune a pour
effet d'adoucir les animosit et de rapprocher les malheureux.

Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui
marqurent leur pnible plerinage  travers la fort qui sparait le
lac Saint-Sacrement du village d'Agni, il ne les entrevoyait plus qu'
travers un voile pais qui ne laissait  ses souvenirs que ces traits
confus qui nous restent  la suite d'un rve fatigant. Il se revoyait
portant cette civire sur laquelle sa cousine gisait affaisse et
mourante. Il se souvenait encore des remords qui treignaient son coeur
en songeant que sa folle inconsquence avait caus tous les tourments
qui anantissaient presque tant de jeunesse et de beaut. Il revoyait
Vilarme, l'infme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui
tournant le dos. En arrire et au devant d'eux, huit sauvages, 
demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur
incessante cruaut. Puis les grands arbres de la fort, dont les
feuilles mortes et  demi tombes jonchaient la terre, dfilaient
longtemps, bien longtemps,  droite et  gauche sur les bords du
sentier.

Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu' la mort, et qui
jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son pass.

Aprs plusieurs journes de marche, des Sauvages inconnus taient venus
au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tir
Mornac de l'espce d'abrutissement o la fatigue et la souffrance le
tenaient plong. Ces nouveaux venus avaient accompagn quelque temps les
prisonniers en poussant des hurlements froces et les regardant avec des
yeux terribles de menaces, lorsque tous dbouchrent de la fort dans
une clairire au centre de laquelle on apercevait,  distance sur les
bords de la rivire Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande
bourgade Iroquoise.

Ce village formait un long paralllogramme entour de palissades, et de
chaque ct duquel s'tendait une rang de cabanes.

Griffe-d'Ours fit arrter la petite troupe, donna l'ordre  Mornac de 
Vilarme de dposer le brancard  terre et leur dit avec un cruel
sourire:

--Avants que mes frres blancs soient brls, ce qui ne tardera gure,
nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des
prisonniers  nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir
vivre encre une fois. Nos frres de la bourgade sont avertis de notre
arrive triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent
 notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront
finir ici. Les face ples entreront ainsi glorieusement dans Agni entre
deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est arm d'un bton,
et mieux les hommes ples pourront courir, moins ils recevront de coups.

On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade,
hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui
faisaient trembler la fort.

--Ah! ce sont l vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh
bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se
laissera rosser impunment de la sorte!

Dans un clin-d'oeil, un double haie s'tait forme sur une longueur de
trois ou quatre arpents, et les Iroquois lanaient des cris d'impatience
et demandaient qu'on leur livrt les prisonniers.

Deux des sauvages de l'escorte taient rests derrire les captifs pour
les pousser l'un aprs l'autre entre les deux formidables ranges
d'hommes.

Mornac tait le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il
gard pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de
force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entr que les
coups commencrent  pleuvoir, de droite et de gauche, comme grle sur
tout le corps du misrable. On ne voyait qu'une nue de btons qui
s'levaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des
deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait  toutes
jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait
pas la force de lever son bton, lui en avait barr les jambes. Le
malheureux fut tellement rou de coups que la douleur lui rendit la
force de se relever aussitt et de s'enfuir vers l'entre du village o
Mornac le vit disparatre au milieu d'un nuage de pierres.

Sans attendre qu'on l'invitt poliment  entrer dans ce gouffre, Mornac
bondit en avant.

Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de
la rception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur
de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour
regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui
arracha son bton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois 
trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connat toutes les
ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un
tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan,
prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du
village.

Il avait bien song d'abord  s'enfuir vers les bois. Mais la pense de
laisser sa cousine  la merci des barbares l'avait retenu.

--Aprs tout, s'tait-il dit avec cette confiance inbranlable que tout
gascon place en sa bonne toile, qui sait si je ne me tirerai point
d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable
populace?

Le brouhaha tait indescriptible. Les deux haies s'taient rompues et
chacun courait sus  Mornac.

Mais celui-ci dou de la plus belle paire de jambes qui aient arpent
les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses
pieds touchaient  peine au sol. Il volait.

Lorsqu'on le serrait de trop prs, le terrible bton dont il tait arm
tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitt devant lui.

Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les
enfants et les femmes lanaient des pierres au fugitif qui les esquivait
presque toutes.

--Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrter pour rire, se
disait-il. a doit tre drle!

En quelques secondes, il arriva sans encombre  la porte des palissades
qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grce au
merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans
l'espce de rue qui sparait les deux ranges de cabanes, jusqu' ce
qu'il fut arriv au milieu de la bourgade, o il aperut un chafaud qui
s'levait  six pieds au-dessus du sol.

Il prit son lan et sauta dessus.

L, dominant la foule rugissante qui s'tait engouffr sur ses pas dans
le village, il passa sous le bras gauche le bton qui lui avait si bien
servi, et croisant firement ses bras sur sa poitrine.

--Fils de tes noble aeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui
devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en
ce moment les honneurs de la victoire!




                              CHAPITRE X

              OU LE CHEVALIER ROBERT DU PORTAIL DE MORNAC
                   S'ESTIMA FORT HEUREUX D'CHANGER
    L'ILLUSTRE NOM DE SES ANCETRES CONTRE CELUI DE _Castor-Pel_


Toute la population du village entourait en criant l'chafaud sur lequel
Mornac s'tait rfugi et d'o il dominait, calme et superbe, cette mer
de ttes hideuses qui ondulaient  ses pieds.

--Pouah! sont-ils laids ces bandits-l! se disait le Gascon. Cela valait
bien la peine de quitter la cour et les belles marquises de Paris, pour
venir aussi loin terminer mes jours au milieu d'une si vilaine
population! Car il ne faut pas te faire d'illusion, mon petit Mornac,
ces gens-l m'ont l'air fort mal disposs  ton gard, et je crois que
tu vas bientt passer un mauvais quart-d'heure.

Le cris redoublaient  chaque seconde. C'tait un concert infernal de
vocifrations.

--Allons! le moment est venu grommela Mornac. Il te faut mourir, mon
vieux, mais mourir comme un soldat, au milieu de la mle. Ah! mordious,
si j'avais seulement mon pe, les belles estafilades et les grands
coups d'estoc et de taille dont je pourfendrais ces marauds! N'importe!
ajouta-t-il en reprenant le bton dans sa main droite, je vais toujours
bien, avec cette arme de manant, fler encore quelques caboches... Et ma
pauvre cousine! Ah bah! c'est la plus heureuse de nous trois. Elle va
mourir de sa belle mort, car cette fivre qui la dvore va certainement
l'emporter.

En ce moment un Sauvage essayait de monter sur l'chafaud, en arrire de
Mornac.

Celui-ci l'aperut du coin de l'oeil, se retourna et lui assna un grand
coup. L'iroquois aurait eu le crne fracass, s'il n'et pench la
tte. Mais il n'en reut pas moins le coup sur l'paule droite. Ce qui
le fit lcher prise et retomber en beuglant.

Les sauvages semblaient hsiter et Mornac se demandait s'ils n'allaient
pas de crainte de l'approcher, lui tirer  distance une flche ou
quelque arquebusade. Il se rjouissait dj de mourir sans trop de
souffrance, quand il sentit l'chafaud se drober sous ses pieds. Il
perdit l'quilibre et roula par terre.

Deux Sauvages s'taient glisss sous la plate-forme et avaient abattu
deux des quatre pieux sur lesquels elle reposait. Avant que le
malheureux gentilhomme pt se relever il tait entour, maintenu  terre
et garrott.

L'chafaud fut relev en un clin-d'oeil et Mornac hiss dessus. Tandis
qu'on l'attachait  l'un des deux poteaux qui dominaient la plate-forme,
on apporta Vilarme qu'on venait de retrouver blotti sous un ouigouam. Le
misrable tait tellement couvert de contusions que c'tait grande piti
de le voir.

Lorsqu'on eut li Vilarme  l'autre poteau, Griffe-d'Ours s'approcha de
Mornac et lui dit:

--Mon frre est agile et brave.

--N'est-ce pas? repartit Mornac. Et cet oeil qui te sort de la tte en
tmoigne visiblement.

Oui, reprit le chef. Mais nous allons voir si tu conserveras ta fiert
dans les tourments. Tout  l'heure nos jeunes gens vont commencer  te
_caresser_. Cela durera longtemps; car ceux qui veulent t'prouver sont
nombreux. Ensuite, tu seras brl. Mais auparavant, comme c'est l'usage
des guerriers, tu vas chanter ta chanson de mort.

--Au fait! pourquoi pas? dit Mornac. Autant vaut chanter que se lamenter
inutilement.

Et d'une voix mle il entonna cette chanson de bravache:

    Je suis un cadet de Gascogne
    N d'un pre trs-fortun
    Qui, sandis! viveur sans vergogne,
    Mourut bel et bien ruin

    Il ne me laissa rien pour vivre
    Qu'un donjon moussu que le vent
    branlait, tandis que le givre
    Sur mon lit descendait souvent.

    Mais j'avais du courage en l'me
    Et j'eus bientt pris mon parti;
    Des aeux dcrochant la lame
    Pour guerroyer je suis parti.

    Je devins soldat d'aventure,
    Marchant le jour sous le harnais
    Ayant le ciel pour couverture
    La nuit lorsque je m'endormais.

    Or, par un beau jour de bataille,
    Je m'en allai si loin, fauchant
    A grands coups d'estoc et de taille,
    Qu'officier fus fait sur le champ.

    Plus tard, de simple volontaire,
    Grce  maints coups de bon aloi,
    Je passai brillant mousquetaire
    Pour veiller auprs de mon roi.

    Le jour aux pieds des grandes dames,
    J'tais vraiment fort glorieux
    Car j'enflammais toutes leurs mes
    Du regard brlant de mes yeux.

    Caddis! au Louvres la Garde
    Sait mler le doux au devoir!
    Souventes fois on se hasarde
    A courir Paris vers le soir.

    Longeant dans l'ombre la muraille
    J'avisais quelque frais minous
    Et criais au manant: Canaille,
    Au large! ou je te fends, bourgeois!

    Aprs amoureuse aventure
    Trouvant le cabaret ferm,
    Je frappais sur la devanture
    De ma dague le point arm.

    Dedans la taverne fumeuse
    J'entrais m'asseoir prs d'un soudard
    Qui de ma vie aventureuse
    Jadis partagea le hasard.

    Nous vidions plus d'un plein grand verre
    Et causions jusqu'au lendemain,
    Nos perons grinant par terre
    Et le front perdu dans la main.

    De la sorte coulait ma vie:
    Je savais narguer le malheur
    En vitant toute autre envie
    Que pouvait gter mon bonheur.

    Champ trop restreint pour la victoire
    J'ai quitt le vieux continent,
    Pour promener un peu ma gloire
    De l'Orient  l'Occident.

    Je disais: Que la mort m'attrape,
    L-bas, je m'en ris! si vainqueur,
    Dans une bataille, elle frappe
    Son sire et matre droit au coeur.

    Allez, moricauds, qu'on apprte
    Le bcher qui me doit brler
    Et que l'on convoque  la fte
    Tous les porte-flches d'Agnier.

    Tte de bouc, farfadet, gnome,
    connu sous le nom d'Iroquois
    Viens donc voir comme un gentilhomme
    Laisse chapper le sang gaulois!

    Venez, bourreaux, prenez la hache
    Et le couteau, le feu, le fer
    Entourez-moi que je vous crache
    Mon mpris, truands de l'enfer!

Tout le temps que dura la chanson de Mornac, les Sauvages s'taient
tenus cois autour de lui. Le sang-froid du Gascon en imposait  ces
hommes pour qui le courage tait la plus grande vertu.

Aussi l'acclamrent-ils quand il eut fini.

Griffe-d'Ours qui se tenait au premier rang lui dit:

--Nos guerriers sont contents de toi. Ils vont te prouver tout de suite
en te torturant avec toute l'attention que mrite un capitaine. Nous ne
ngligerons rien pour te rendre les honneurs qui sont dus  ton courage.

Des jeunes gens arms de couteaux vinrent  Mornac en se disputant  qui
commencerait  le tourmenter.

Le gentilhomme les regardait avec un sourire ddaigneux accroch au bout
de sa moustache, et rassemblait toutes ses forces pour mourir en homme
de coeur, lorsque, sur un signe de Griffe-d'Ours, les jeunes hommes
s'arrtrent.

La foule se fendait devant une vieille femme qui s'approchait de
l'chafaud en tranant ses pieds affaiblis par l'ge. Arrive au lieu du
supplice, elle s'arrta et se mit  parler d'une voix chevrotante.

On l'coutait en silence.

N'entendant pas un mot d'Iroquois, Mornac ne la comprenait point.

--Peste soit de la vieille bavarde! murmura-t-il. Pourquoi s'en
vient-elle ainsi prolonger mon agonie?

Voici ce que disait pourtant le vieille femme:

--C'est en vain que j'ai cherch mon fils, le Castor-Pel, parmi les
guerriers qui ont amen ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au
milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux
vieillis ne pouvaient plus reconnatre mon fils chri. Hlas! ma vue
n'est que trop bonne et ne m'avait point trompe. Le soutien de ma
vieillesse est rest l-bas et dors sous la terre des Franais. Que
vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera
le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les
derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le
caribou rapide et pcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et
je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et
les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage ple pour mon
fils.

Elle montra Mornac de sa vielle main ride.

Un murmure dsapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens
dsappoint brandirent leurs couteaux d'un air dcid. Griffe-d'Ours ne
paraissait pas un des moins dtermins  se dfaire de Mornac. Les
raisons ne lui en manquaient pas.

Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de
l'chafaud dit alors:

--Depuis quand les jeunes gens d'Agni refusent-ils de se soumettre aux
usages tablis? La mre de Castor-Pel veut adopter le jeune visage ple
pour remplacer son fils tu sur le sentier de guerre, que sa volont
soit satisfaite. Jeunes hommes, dtachez le prisonnier. Il est libre.

Les jeunes gens rengainrent leurs couteaux et se mirent  dlier
Mornac.

Celui-ci l'air bahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de
tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'viter.

Ses liens tant tombs, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui
dit froidement:

--Si le visage ple comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il
est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu
as tu; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi
bon fils que le Castor-Pel dont tu porteras dsormais le nom. Seulement
sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te
soustraire au supplice du feu.

--Vive Dieu! s'cria Mornac, en sautant  bas de l'chafaud, j'ai tout
de mme une fameuse chance, caddis! Que le diable m'emporte si je
n'embrasse pas cette vieille qui, toute laide qu'elle est, ne m'en a pas
moins sauv la vie.

Et il sauta au cou de la vieille femme qui se laissa faire.

--Hein! grommela-t-il en desserrant aussitt les bras; c'est malheureux
que maman sauvage sente autant l'huile rance. Je m'habituerai
difficilement  son odeur maternelle.

Frustr dans leur espoir de torturer Mornac, les jeunes gens s'taient
tourns du ct de Vilarme, et leurs allures laissaient voir au
misrable qu'il allait payer pour deux. Aussi tait-il jaune de peur;
les dents lui claquaient dans la bouche.

Dj l'un des sauvages s'tait empar de la main droite du malheureux et
se prparait  la transpercer avec la pointe d'un couteau quand la foule
s'ouvrit encore pour laisser passer une autre femme encore plus laide et
repoussante. Cinq ou six enfants sales et nus la suivaient; elle en
portait un autre  la mamelle.

--Je viens d'apprendre, dit-elle avec des sanglots vrais ou feints, que
le compagnon de ma vie, le Serpent-Vert, a t tu par les Franais! Me
voil seule dsormais, seule avec les enfants qu'il m'a laisss! Que mon
ouigouam va me sembler dsert! L'hiver approche, et je n'ai rien dans ma
cabane pour nourrir mes enfants durant la saison des neiges. Nous allons
tous prir de faim!...

Ici elle s'arrta, car ses pleurs redoublaient.

--Donnez-lui le Franais! s'cria une voix railleuse; et quelqu'un dans
la foule dsigna Vilarme du doigt.

Un formidable clat de rire accueillit cette proposition. La digne
pouse de Serpent-Vert passait  bon droit pour la femme la plus
acaritre du village. C'tait une vraie furie que la Corneille, et comme
le Serpent-Vert avait toujours eu la rputation d'un mari souvent battu,
pas un guerrier de la tribu n'aurait voulu remplacer le dfunt, mme
pour une douzaine d'arquebuses toutes neuves.

--Donnons-lui le Franais! rptrent en choeur les jeunes gens.

Et ils s'empressrent de dlier Vilarme avec une clrit qui indiquait
clairement que l'infortun ne faisait qu'viter un genre de supplice
pour en subir un autre plus insupportable encore.

Pour se bien venger d'un homme on ne ferait vraiment pas mieux dans le
pays le plus civilis.

Vilarme levait pourtant au ciel des yeux rayonnants de joie.
Griffe-d'Ours lui dit:

--Face ple, ne te rjouis pas trop vite! Peut-tre qu'avant la nouvelle
lune tu viendras te soumettre de toi-mme au poteau de la torture afin
qu'on mette fin  ton supplice. Pour ma part, j'aimerais mieux tre
scalp et brl dix fois  petit feu que d'tre le mari de la Corneille.
Va, chien, et que le bras de ta compagne te soit lger.

Mornac avait parfaitement saisi le sens de cette scne par la pantomime
des acteurs; et comme on conduisait Vilarme en triomphe au ouigouam de
la Corneille, le Gascon dit  son compagnon de captivit:

--Mes respects  madame votre pouse, et veuillez embrasser pour moi
votre intressante famille, ajouta-t-il en dsignant les enfants morveux
de Serpent-Vert.

--Vous me payerez avant longtemps tous vos sarcasmes! gronda Vilarme qui
lui montra le poing.

La mre adoptive de Mornac le conduisit dans sa cabane. Quand elle y fut
entre sre qu'ils taient seuls, elle regarda Mornac avec douceur, fit
le signe de la croix et dit, tout bas, en franais:

--Je suis chrtienne.

Et son air semblait ajouter:--Comme telle je te pardonne la mort de mon
fils.

Ce qui tait vraiment sublime ou milieu d'un peuple qui ne pratiquait
rien moins que le pardon des injures.

Le chevalier surpris voulut l'interroger. Mais elle ne savait de
franais que ces trois mots seulement.

Cette pauvre femme avait t baptise par le pre Jogues, tortur en
premier lieu lors de sa captivit chez les Agniers en 1612 et assassin
par eux, quatre ans plus tard, dans l'un des villages Iroquois, o il
avait t envoy en ambassade par M. de Montmagny.

Une heure aprs, Mornac achevait de dvorer un norme morceau de
venaison que la bonne vieille lui avait donn, quand des cris perants,
suivis de grands clats de rire, l'attirrent au dehors.

Un rassemblement de Sauvages entourait le ouigouam de la Corneille.
Mornac s'approcha et se mla au cercle des curieux.

Madame de Vilarme, les cheveux pars sur le dos comme l'une des
Eumnides, un pied appuy sur la tte de son nouvel poux qu'elle avait
renvers par terre (car c'tait une matresse femme que la Corneille) le
rossait  grand coup de btons.

Franois de Vilarme ne voulut jamais avouer le motif qui avait si
dplorablement termin sa courte lune de miel.

--Tonnerre de Gascogne! pensa Mornac en regagnant le ouigouam de la
bonne vieille, voici bien la plus grande calamit  laquelle j'ai jamais
chapp.




                              CHAPITRE XI

               O IL EST ENCORE QUESTION DU CASTOR-PEL


Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane
de la Perdrix-Blanche.

La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom  son teint
moins cuivr que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de
perdre son mari, tu dans une expdition de guerre, et habitait seule
avec deux enfants, un ouigouam rendu dsert par la mort du guerrier.

Jeanne en proie  une fivre inflammatoire des plus ardentes fut
suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la
jeunesse, et peut-tre l'absence de tout mdecin, triomphrent de la
maladie, et trois semaines aprs son arrive au village d'Agni elle
tait en convalescence.

Plusieurs fois, Mornac s'tait gliss jusqu' elle et lui avait prodigu
les consolations et les secours qu'il tait en son pouvoir de lui
donner. Dans ses courtes visites  sa cousine, il lui fallait pourtant
user d'une extrme prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu
sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le
tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane o logeait la
vierge ple.

Griffe-d'Ours lui-mme n'avait pas encore tent de revoir la jeune
fille. Mornac le savait, et jusqu' ce jour il tait rest tranquille,
prt pourtant  agir  la premire occasion.

Quant  Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signal  la
vigilance de la corneille ou que celle-ci tait fort jalouse. A peine le
malheureux remplaant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la
cabane de sa moiti que cette dernire l'y faisait rentrer  grand coups
de btons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours
eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fire femme, je
vous le jure, et maintenant il filait doux.

On tait aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore
faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane.

Il lui avait fallu beaucoup d'nergie pour supporter les incommodits de
la vie sauvage qui taient des plus grossires quoi qu'en aient crit
Chteaubriand et bien d'autres.

D'abord, pour une femme dlicatement leve et malade, c'tait une
triste nourriture que de l'anguille fume, des bouillons impossibles 
la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans pices, ainsi
que des galettes de farine de mas grossirement moulu ou plutt pil
dans des mortiers.

Nos peuplades sauvages avaient peu d'gards pour leur estomac et ne
connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait
leurs dlices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la
rservait pour les grands galas. Quant  la venaison ils n'en
mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expditions de chasse ou de
guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du
village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison frache.
On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en
provenait tait aussitt fume et convertie en _pmican_. L'on vivait
l-dessus durant la plus longue partie de l'anne.

Pour ce qui est de leurs cabanes, elles taient de la plus grande
malpropret. Les punaises et les puces y avaient le droit de cit le
mieux tabli, et les chiens, sales, hargneux et voraces, y taient
presque les gaux des matres avec lesquels ils couchaient ple-mle et
mangeaient habituellement. Bien que les Iroquois, dont le nom voulait
dire _faiseurs de cabanes_, se logeassent mieux que les autres Sauvages,
leurs habitations n'avaient gure d'autres commodit que de les mettre 
l'abri des plus graves intempries des saisons.

Leurs ouigouams avaient ordinairement quatre-vingt pieds de longueur,
vingt-cinq ou trente de large et vingt de haut, quelquefois plus et
souvent moins encore. Ces cabanes taient couvertes d'corces de
bouleau, ou de bois blanc. A droite et  gauche rgnait  l'intrieur
une estrade d'environ neuf pieds de largeur sur un pied d'lvation;
elle servait de lit. Le feu se faisait entre ces deux estrades, et la
fume sortait par une ouverture pratique au milieu du toit et qui
laissait voir le firmament. J'allais dire le ciel, mais un assez grave
inconvnient caus par cette chemine primitive, m'en empche: lorsqu'il
neigeait et que le vent venait  rafaler  l'intrieur, c'tait un vrai
supplice que d'tre oblig d'y rester. La fume devenait alors tellement
suffocante qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer,
tant ces acres vapeurs saisissaient  la gorge, au nez et aux yeux.

Le jour o nous rejoignons Mlle de Richecourt sous le ouigouam de la
Perdrix-Blanche, comme le vent soufflait par rafales, la fume aveuglait
la pauvre enfant dont les yeux et la gorge tait en feu.

Elle mangeait tristement une fade sagamit de mas et disputait avec
peine  deux gros chiens, l'cuelle o ceux-ci s'efforaient de porter
le museau. Malgr ces dsagrments, sa pense tait plutt arrte sur
sa situation morale que sur ses souffrances physiques.

Grce  la hardiesse de Mornac qui ne craignait pas d'exposer sa vie
chaque jour pour venir la rassurer, Jeanne savait que Griffe-d'Ours
n'avait encore os tenter contre elle. Mais maintenant que la sant lui
revenait, quel horrible sort l'attendait donc?

Instinctivement elle passa la main sous la peau d'ours qui lui servait
de natte, et s'assura que son petit poignard y tait encore. Sa figure
se rassrna au contact du stylet qu'elle avait russi  drober aux
regards de la Perdrix-Blanche.

--Si je suis oblige de m'en servir, pensait-elle, Dieu voudra bien me
pardonner.

Elle tait plonge dans ces rflexions, quand la peau qui fermait
l'entre du ouigouam s'carta lentement. La Perdrix-Blanche tant sortie
depuis quelques moments, Jeanne, qui s'tait recouche, pensa que
c'tait elle qui revenait, et ne s'en troubla pas. Mais, tout  coup
elle aperut,  quelques pieds de son lit, Griffe-d'Ours qui la
regardait.

Elle se mit sur son sant et sa main frmissante alla chercher le stylet
cach sous la peau d'ours; mais elle se garda bien pourtant de le
laisser voir.

--Tant que la vierge blanche a t bien malade, dit Griffe-d'Ours, le
chef n'a pas voulu pntrer jusqu' elle, de peur d'augmenter son mal.
Mais la Perdrix-Blanche m'a dit que la vierge ple est mieux et je suis
venu lui dire que je m'en rjouis.

Jeanne effraye n'osait rien dire de peur d'irriter l'Iroquois qu'elle
fixait de ses grands yeux bruns fatigus par la fivre, quand elle
s'aperut que la portire du ouigouam s'entr'ouvrait pour laisser passer
doucement une curieuse figure de sauvage. Cette tte avait bien les
cheveux relevs sur le sommet du crne, avec une plume au milieu,  la
manire iroquoise, mais ils n'taient pas rass au-dessus du front et
des tempes; les joues taient peintes de couleurs voyantes, mais
sillonnes contrairement aux autres sauvages, de longues moustaches en
croc. C'tait bien la plus drle de tte de guerrier des Cinq Cantons!

Apparemment qu'elle n'avait rien qui pt effrayer; car  sa vue, Jeanne
sembla rassure et feignit de regarder Griffe-d'Ours avec la plus grande
indiffrence.

Celui-ci tournait le dos  la portire et ne pouvait remarquer l'intrus.

--Ma soeur parat encore faible, reprit l'Iroquois; je vois qu'il nous
faut retarder notre mariage de quelques jours.

Jeanne frmit.

L'homme qui se tenait  la porte de la cabane brandit silencieusement
son couteau.

Ce geste dut remettre compltement Mlle de Richecourt, car elle leva sur
Griffe-d'Ours ce regard fier que celui-ci en pouvait supporter.

Il baissa les yeux et dit:

--Le chef reverra la vierge blanche encore une fois avant que d'en faire
sa femme.

Comme il se retournait pour gagner la porte de la cabane, la tte du
mystrieux personnage avait disparu.

Jeanne tait encore sous la pnible impression que venait de lui causer
cette visite importune, quand la portire s'carta de nouveau et la
curieuse tte tatoue apparut encore une fois.

L'homme entra aprs avoir jet un furtif coup d'oeil au dehors.

--Le Castor-Pel, guerrier de la tribu de l'ours, prsente ses hommages
 trs-haute demoiselle de Richecourt, dit-il en s'approchant de la
jeune fille avec un profond salut.

--Vous serez toujours fou, mon cousin, dit Jeanne  Mornac. Vous riez de
tout, mme dans les situations les plus srieuses.

--Conserver son sang-froid et sa gat dans les plus grands prils est
le meilleur moyen de les surmonter tous, repartit Mornac. Mais dites
donc, charmante cousine, comment trouvez-vous le chevalier du Portail de
Mornac en son nouveau costume de guerrier iroquois?

--Superbe en vrit! rpondit Jeanne qui clata de rire.

Mornac tait compltement mtamorphos. Gutres de peau de daim, large
ceinture dont les franges retombaient presque jusqu'au genou, couteau 
scalper, tomohk, collier de griffes et dents de btes fauves, rien ne
manquait  son accoutrement. Mais ces damnes moustaches faisaient, au
milieu de tout cela, l'effet le plus comique!

--Le Castor-Pel est un grand guerrier! dit-il en se drapant 
l'espagnole dans la large peau de castor qui lui tombait des paules.

--Oui, et le plus grand Gascon des bords de la Garonne.

--Ah! pour a, ma cousine, c'est dans le sang, voyez-vous. Et sur mon
me, sans vous faire injure, je crois que vous en avez un peu dans les
veines!

Si je me dguise ainsi, c'est pour plaire  nos gardiens. Savez-vous
que je commence  tre populaire au milieu d'eux. En cela, j'ai mon but,
croyez-moi bien.

Il se fit en ce moment un grand bruit au dehors.

Mornac prta l'oreille.

--Je me sauve, dit-il, on pourrait s'apercevoir que nous sommes
ensemble. Main se craignez rien je veille sur vous.

Il s'esquiva.

Quand il fut sorti de la cabane il aperut le crieur qui parcourait
toutes les rues pour convoquer le Conseil. Chacun accourait au centre du
village et Mornac fit comme les autres.

Tous les hommes au-dessous de soixante ans se tenaient en plein air,
tandis que les vieillards entraient dans cabane du conseil pour y
dlibrer.

Pendant tout le temps que sigea le conseil, la foule garda le plus
profond silence au dehors.

Au bout d'une demi-heure, l'orateur sortit de la cabane et s'avana vers
les jeunes gens qui le renfermrent au centre d'un cercle qu'ils
composrent en s'asseyant en rond.

L'orateur rendit compte de la dlibration.

A la fin de chaque priode l'assemble criait  tue-tte:

--_Andeya!_

Ce qui voulait dire:

Mornac assis comme les autres, regardait cette scne d'un air ahuri.

Quand l'orateur eut fini de parler, il rentra dans les rangs.

Alors Griffe-d'Ours, son tomohk  la main, s'avana au milieu du
cercle, suivi de deux ou trois hommes qui plantrent au centre un poteau
prs duquel ils s'assirent, en battant une mesure rapide sur une espce
de cymbale.

Griffe-d'Ours se mit alors  danser  droite et  gauche et entonna un
chant nergique.

Quand il tait hors d'haleine, il s'arrtait, frappait un coup de massue
sur le poteau, puis reprenait sa danse et son chant.

--Je donnerais bien ma bourse vide, dit Mornac  demi voix, pour savoir
ce que tout cela veut dire.

Son voisin, qui baragouinait quelques mots de franais l'entendit et lui
dit:

--Griffe-d'Ours... partir aujourd'hui avec ses jeunes gens pour
rencontrer les Mohicans [43] qui veulent nous attaquer.

[Note 43: Les Mohicans taient les ennemis jurs des Iroquois. Ils
habitaient entre l'Hudson et l'Ocan.]

--Bont du ciel! pensa Mornac, notre chance continue  nous favoriser.
Si l'expdition dure plusieurs jours, ma cousine aura le temps de se
rtablir et nous filerons! Car, mordious! je commence  m'ennuyer ici!

L'assemble se dispersa. Tandis que les guerriers qui devaient suivre
Griffe-d'Ours couraient  leur cabane pour faire leurs prparatifs de
dpart, Mornac s'en alla flner en dehors de l'enceinte du village. Il
allait de ci de l, firement drap dans son manteau de fourrures,
bayant aux grues et songeant  singulire destin qui le mtamorphosait
de la sorte, lorsque soudain, il entend des cris, et voit,  quelque
distance une femme qui se tord les bras de dsespoir et semble appeler 
l'aide.

Il accourt et reconnat la Perdrix-Blanche qui se tient sur les bords de
la rivire Mohawk en remplissant l'air de ses cris.

D'un geste dsespr elle lui montre son enfant, g de cinq ou six
annes, qui se dbat au milieu de la rivire assez profonde en cet
endroit.

L'enfant avait dj deux fois enfonc sous l'eau et venait de reparatre
 la surface.

En un clin d'oeil, Mornac se dbarrassa de son manteau, de sa ceinture et
de se gutres, et s'lana dans la rivire.

Emport par le courant et suffoqu par l'eau qu'il avait avale, le
malheureux enfant allait disparatre pour la troisime et dernire fois,
lorsque Mornac, bon nageur, le rejoignit, le saisit par les cheveux, le
ramena au rivage et le dposa vivant dans les bras de la
Perdrix-Blanche.

La pauvre mre, perdue de joie se jeta aux pieds de Mornac, et se mit 
lui embrasser les genoux en murmurant de douces paroles qu'il aurait
bien voulu comprendre.

Puis elle prodigua ses soins  l'enfant.

--Je crois bien, sandis! pensa le Castor-Pel, en remettant ses gutres
et sa ceinture, que je viens de me faire une allie fidle et dvoue.




                              CHAPITRE XII

                          UNE SOMBRE HISTOIRE


Le soir du mme jour, Mornac veillait seul auprs du feu dans le
ouigouam de sa mre adoptive.

A demi couch sur la peau de bison, les mains croises sur les genoux,
les yeux fixs sur l'ouverture du toit, par o les tincelles
s'chappaient ptillantes et s'en allaient s'teindre dans l'air, aprs
avoir un instant brill comme les toiles qui scintillaient dans le coin
du ciel visible par la dchirure du toit de la cabane, le chevalier
suivait le vol de sa rverie capricieuse comme la fume du brasier.

Il en tait  se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se
dcider  le laisser en arrire, et libre de voir Mlle de Richecourt
autant qu'il le dsirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas song 
l'emmener avec ses jeunes gens et l'loigner du village? C'est ce que
Mornac ne pouvait s'expliquer.

S'il et mieux connu les chef iroquois, cet oubli et moins excit sa
surprise.

La grande passion des Iroquois tait la guerre; quant  l'amour, vu
qu'ils n'en connaissaient point les dlicatesses platoniques et qu'ils
considraient l'abus des jouissances physiques comme nervantes et
fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modrment. Ce petit
peuple de conqurants, qui, dans l'espace de tout un sicle, fit
trembler l'Amrique du Nord du retentissement de ses armes, avait, 
dfaut d'instincts plus gnreux, l'intelligence de la frocit, et
surtout le besoin de mnager ses forces afin de faire face aux nombreux
ennemis qui l'entouraient de toutes parts.

Si telles taient les ides du gros de la nation iroquoise, on conoit
sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef
 un ge assez peu avanc, et auquel ses cruauts avaient mrit le
surnom de _Main-Sanglante_, estimait bien plus les ardentes motions de
la bataille que les gentils combats d'amour, comme disaient les
trouvres de la vieille Europe.

Aussi,  peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se
disposaient  envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus
redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oubli sa belle captive,
Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer
qu' choisir des jeunes gens et  les bien armer en guerre. Le temps
pressait, et le soir mme il tait parti, gonflant sa forte poitrine des
cres senteurs de la fort en songeant  la bonne odeur du sang des
vaincus.

Mornac en tait encore  chercher la solution de ce problme, quand une
ombre s'interposa entre lui et la lumire du feu. Il se leva et reconnut
la Perdrix-Blanche.

Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la
cabane et lui fit signe de la suivre.

Le village tait plong dans l'obscurit. Complet y et t le silence,
si l'on n'et entendu, de ci et de l, un chant bizarre et monotone, les
frais clats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de
certains chiens rpondant aux chos de leur propre voix que leur
renvoyait la fort sonore.

En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva  son ouigouam o elle
fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprs de Mlle de Richecourt.

Jeanne tait assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au
chevalier, et lui dit de s'asseoir  ct d'elle sur la longue estrade
qui rgnait autour de la cabane.

Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout prs du grand feu qui
flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au
chevalier:

--Je ne sais, en vrit, si les attentions de cette femme cachent
quelque pige, ou si elles sont sincres; mais depuis midi, elle ne
cesse de m'accabler de prvenances. Voyant que je paraissais triste,
elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un;
et voil qu'elle vous amne ici. Il est vrai que son frre est parti ce
soir.

--Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystre, rpondit Mornac
avec un sourire. J'ai sauv, ce matin, l'un des enfant de cette femme,
au moment qu'il tait en train de se noyer. C'est sans doute la
reconnaissance qui la pousse  agir ainsi.

--Mais racontez-moi donc ce sauvetage?

Le chevalier se rendit au dsir de Jeanne et lui dit en terminant.

--Vous voyez que j'ai gagn cette femme  notre cause, et que nous
pourrons au besoin compter sur elle.

--Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier.

--Non certes, et surtout celui-l qui me va permettre de m'approcher
plus souvent de vous belle dame.

--Belle! je ne le dois tre gure. Le manque de miroir ne m'a pas permis
de constater les ravages que la maladie causs chez moi; mais je suis
sre que je suis affreuse.

--Affreuse! s'cria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et
s'empara de la main blanche de la jeune fille en dvorant du regard ses
traits plis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous
tes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la
plus adore, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une
gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux!

Je prie le lecteur de croire que le chevalier tait bien sincre. Car,
il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac tait amoureux
de sa cousine.

Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui
retira doucement sa main en disant:

--Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter
fleurette. Nous avons  nous occuper ce soir de choses bien plus
srieuses, trop srieuses mme, j'en ai peur.

--Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa
dclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours t
fort entreprenant auprs des femmes, et moi, son historiographe, je dois
 la vrit d'avouer qu'il avait rarement trouv de cruelles.

--Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de
me dvoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie.

--Oh! Vous tes trop faible encore, mademoiselle, pour rsister aux
pnibles motions que ce rcit vous causerait. Il vaut mieux attendre
que vous soyez parfaitement rtablie.

--Attendre encore! Non pas. Voici la premire occasion qui nous est
offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible
me pse; et le sentir treindre plus longtemps mon coeur me causera plus
de mal que d'en voir se rvler toute l'horreur.

--Ma chre Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant
la main de sa cousine.

--Si, monsieur, j'insiste! rpliqua mademoiselle de Richecourt qui se
dgagea vivement.

--Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me
pardonner si je suis forc, par la vrit des faits, de faire
douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur.

D'un lger signe de tte Jeanne donna son assentiment.

Aprs un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commena dans
ces termes:

--Une alle avant la mort du dfunt roi Louis XIII, mademoiselle de
Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles
d'honneur de notre bien-aime reine-mre, Anne-d'Autriche, que Dieu
veuille nous conserver longtemps encore.[44]

[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.]

Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se
trouvait orpheline et fille unique. Il tait notoire qu'elle avait de
grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait
pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient
autour d'elle et l'accablaient de leurs dclarations plus ou moins
intresses, mais toutes des plus passionnes. Ce que je vous en dis je
ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je
n'tais alors qu'un enfant.

Parmi les gentilshommes les plus assidus auprs de mademoiselle de
Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme taient les plus
empresss.

Vous vous rappelez combien votre pre, mon oncle vnr avait la
tournure et les traits distingus; et vous savez aussi bien que moi si
Vilarme a dans tout son tre quelque chose de sinistre et de repoussant.
Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possdait que
les grces de sa personne, de grandes qualits morales et son pe pour
tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme
l'emporterait peut-tre sur son sduisant rival.

Votre mre avait l'me trop belle et le got trop dlicat pour raliser
cette prdiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent
agrs, le mariage fix et annonc, et M. de Vilarme conduit,
parat-il, assez lestement.

Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta
publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la
bravoure tait proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant,
et la rencontre eut lieu  Saint-Germain et 1613.

Vilarme reut en pleine poitrine un grand coup d'pe qui le cloua au
lit pour plusieurs mois.

Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de
mademoiselle de Kergalec.

Quelque temps aprs Vilarme quitta la France, mais non sans profrer de
terribles menaces contre les nouveaux poux qui venaient de partir pour
la province et s'en taient alls passer la belle saison de leur
jeunesse et de l'anne en leur chteau de Kergalec, sur les rives
brumeuses de la Bretagne.

--Ici ma narration commence  toucher des faits d'une extrme
dlicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chre cousine, de
vouloir bien me pardonner ce que le rcit en pourrait offrir de blessant
pour votre affection filiale.

Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en
France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en mnage.
En ma qualit de garon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce
dernier dfaut en toute sincrit de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que
le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent 
s'aventurer dans ce prilleux tat. N'est-il pas alarmant en effet de
constater que les quatre-vingt-dix centimes des conjoints taient peu
faits l'un pour l'autre, lorsque la mystrieuse lumire de la lune de
miel s'tant vanouie, les poux ont vu briller au jour du rveil de
leurs illusions, les riches dfauts dont chacun voit l'autre subitement
orn? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles
de ses imperfections, avant le _conjugo_, autant, aprs, lorsque la
familiarit de la vie commune amne ce laisser-aller fatal aux illusions
des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets tranant aprs eux la
longue et lourde chane des douloureuses misres de la vie conjugale. Le
mal est irrmdiable, et de ce jour l'inanit du bonheur terrestre est
irrvocablement constate par les conjoints. Voil ce que je connais du
mariage, voil ce que vous en savez sans doute vous-mme, ma chre
cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a
toujours merveill c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi
bien renseigns que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un
jour sans doute pris nous-mmes, tout des premiers!

--Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire
proccup, et continuez votre rcit sans allonger cette digression
sarcastique.

--Une couple d'annes, pendant lesquelles vous naqutes, s'coulrent
assez calmes pour les deux poux qui aprs quelques mois passs en leur
chteau de Kergalec, taient retourns  la cour o, grce  l'influence
de la comtesse sur la reine-mre, votre pre avait obtenu une charge
importante.

Bientt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux poux;
non pas qu'on s'en aperut en public, le comte et la comtesse tant trop
gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue
on ne sait d'o, s'accrut pourtant, grandit; et, grce aux observations
prjugs des malveillants, les plus indiffrents gestes du comte et de
sa femme purent donner quelque crdit  ce bruit qui n'avait d'abord t
qu'un soupon.

Pardonnez-moi de vous rvler des faits douloureux que vous avez d
sans doute ignorer jusqu' ce jour. Mais ce fait reconnu de
l'incompatibilit d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque
tous les mnages et, par consquent, n'offre rien d'extraordinaire,
devait avoir par la suite une telle influence sur la destine du comte
et la vtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant mme un peu.

En 1648, les troubles de la Fronde ayant clat, votre pre, avec les
princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin.
Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rus, devait
ncessairement dplaire  un gentilhomme franais fier, libral et franc
comme l'tait le comte. Aussi votre pre fut-il un des premiers  se
dclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction
des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, vques et autre,
eurent soin de faire accepter leur rentre en grce, comme une condition
expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces
sortes de cabales, la colre du vainqueur tomba sur les coupables de
second rang. Votre pre fut envelopp dans la disgrce que la plupart
des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et oblig de quitter la
cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur chteau de
Kergalec.

--Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rveuse. J'avais alors
neuf ans, et mon pre en passant par Nantes, me laissa dans un couvent
pour y faire mon ducation. Le chteau de Kergalec n'tant loign que
de quelques lieues, il tait facile  ma mre de venir m'y visiter
souvent. Hlas! je n'en devais sortir, quelques annes plus tard, que
sous de bien tristes circonstances!

Mornac continua.

Le comte et la comtesse menrent ds lors une vie assez retire; lui,
chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de
longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues
et qui supporte les murs du chteau de Kergalec, une petite embarcation
se dtachait souvent de la cte pour aller bercer au loin le comte avec
ses mlancoliques rveries.

La comtesse ne sortait gure de son appartement o sa camriste, Julia,
faisait presque toute sa socit.[45]

[Note 45: La comtesse qui avait t attache  la cour d'Anne-d'Autriche
pouvait appeler sa femme de chambre camriste qui est le nom que les
femmes espagnoles de qualit donnent  leurs suivantes.]

Comme le comte et sa femme n'changeaient avec la noblesse du voisinage
que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie
qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnit pour du ddain, et
tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent 
dnigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires
une fois partis allrent bon train, et,  l'aide des rumeurs qui taient
venues de Paris, vos parents passrent bientt pour faire un fort
mauvais mnage. Ce qui tait faux. Car enfin, si la diffrence de leur
humeur empchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous
deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles
dsagrments.

Six annes s'coulrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie
du comte et de la comtesse de Richecourt.

Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort ple au chteau. Il
tait sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se
coucher dans la mer. En revenant par une alle du parc qui sparait le
chteau de la cte, un coup de feu avait clat soudain dans la solitude
du bois et le silence du soir, et une balle tait venue couper la plume
de son chapeau.

Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait tre
une balle gare de quelque braconnier et ds le lendemain n'y pensa
plus.

Quelques jours aprs, votre pre ayant voulu s'aventurer sur la mer,
son embarcation sombra  quelques brasses de la cte. Le comte tait bon
nageur et put gagner aisment le rivage. A la mare basse, on retrouva
l'embarcation qui s'tait enfonce droit sous la vague. On examina la
chaloupe afin de voir quelle avait pu tre la cause de cet accident et
l'on s'aperut qu'un trou de tarire avait t frachement perc sous la
ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi tait
vidente, et le comte comprit qu'on en voulait  ses jours.

Immdiatement, il fit  la tte de ses gens, une battue de son domaine.
Mais  l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers
_solitaires_ et d'un vieux loup  tte grise, fauves qu'on fora de
sortir de leurs tanires, on ne dcouvrit aucun indice de la prsence
d'un malfaiteur.

Le comte fut oblig, le lendemain, d'aller passer une couple de jours 
Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.

Le soir du dpart de son mari, la comtesse tait assise dans
l'enfoncement d'une fentre, assez profond pour former une chambre  lui
seul. Du haut de la tourelle o tait situ son appartement, elle
dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur
l'ocan.

De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et
chassait vers la cte de grosses vagues qui venaient se briser sur les
rochers avec des plaintes attristantes.

Peu  peu les nues sinistres se confondant avec les tnbres, une nuit
spulcrale s'tendit sur la mer dont les grande voix s'levaient
mugissante et terrible du fond de l'obscurit.

A l'intrieur du chteau rgnait le plus complet silence. Assise sur un
tabouret,  quelque distance de sa matresse, Julie, sa suivante,
regardait rveuse et comme effraye les lueurs rougetres qui partaient
de l'immense chemine o flambait la moiti d'un arbre, et dansaient
fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de
Kergalec, sur les hautes boiseries du chne noircies par la poussire
des sicles.

Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, domine par le funbre
aspect de cette nuit orageuse, n'avait chang aucune parole avec sa
camriste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prtait une
oreille inquite au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs
noueux gmissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le
froissement des branches dpouilles de leurs feuilles, montait jusqu'au
fate de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes.

Soudain la flamme d'un faste clair dchira l'horizon en illuminant
d'une blouissante lumire l'immense tendue des flots tourments, la
sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la
haute tour carre du centre du manoir qui s'branla sous un clatant
coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'teindre dans les
souterrains du chteau.

Les deux femme se signrent, tandis que la pluie s'abattait par
torrents sur la toiture.

--Voici l'orage, prions! dit la comtesse.

La camriste se rapprocha de sa matresse et toutes deux, la figure
perdue dans leurs mains commencrent  haute voix une longue prire.

Le vent redoublait. Les girouettes rouilles criaient et tournaient
affols sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente.

Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camriste crut entendre,
comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis
longtemps condamne, dans un coin sombre de la chambre.

--Bah! je me trompe, pensa-t-elle aprs un un instant de rflexion.
Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent
l-haut sur leurs tiges de fer.

blouie par les clairs, elle remit entre ses mains sa tte qui s'tait
un instant releve pour prter attention au bruit, et continua de
rpondre aux prires de sa matresse.

Le vacarme de la tempte qui augmentait  chaque instant de fureur, les
empcha d'entendre un second grincement de fer. C'tait celui d'une
porte roulant sur ses gonds oxyds par le temps, le dfaut d'usage et
l'humidit.

Si les deux femmes n'avaient pas ferm les yeux, elles auraient vu sans
doute une porte drobe s'ouvrir l'entement dans la pnombre pour
laisser passer un homme qui, aprs avoir cout et regard dans
l'enfoncement de la fentre o se trouvait la comtesse et sa suivante,
traversa toute la pice  pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte
d'entr ordinaire.

Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux
femmes qui se levrent en mme temps et poussrent un cri d'effroi en
voyant un homme masqu s'lancer au devant d'elles, un poignard  la
main.

--Oh! mon Dieu! s'cria Jeanne en saisissant perdue, les mains de
Mornac, dites-moi bien vite que ce n'tait pas lui...?

--Qui, lui...? fit Mornac frapp de la terreur convulsive, effrayante,
qui tordait tous les membres de la jeune fille.

--Mon... pre...! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard lev au
ciel sembla demander pardon  quelque absent.

--Votre pre! s'cria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce
soupon!... Qui jamais a pu faire natre en vous une telle pense? C'est
affreux!

--Ah! ce n'tait pas lui! Ce n'tait pas vrai! clata mademoiselle de
Richecourt en se mettant  genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher
bon pre, pardon, mille fois pardon  votre trop crdule enfant!

--Mais en vrit, ma chre Jeanne, je ne comprends pas que personne ait
t assez stupide ou mprisable pour vous avoir laiss entrevoir les
soupons aussi atroces qu'injustes qui planrent sur le comte de
Richecourt aprs cette funeste nuit.

--Vilarme! c'est Vilarme lui-mme qui me dit, un jour o je refusais de
l'pouser, il y a deux ans, que mon pre tait...

--Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutt la fin
de cette horrible histoire.

Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit  la porte du
ouigouam. Mornac alla carter la portire de peau de loup et regarda au
dehors. La nuit tait sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne
vit personne. Il est vrai que les ouigouams taient si rapprochs que
c'tait chose facile que de se glisser et de se cacher prs des cabanes
avoisinantes.

Le cavalier retourna vers sa cousine et s'effora de la rassurer.

--Je suis certaine qu'il tait l et nous coutait! dit Jeanne.

--Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous!

--Mais s'il allait vous tuer!...

--Bah! caddis! il a dj essay et n'a pu russir. Nous avons le
poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers!
Mais je finis ce rcit que vous m'avez exig.

L'homme masqu bondit au-devant des deux femmes, leur barra le
passage, garrotta et billonna la camriste en un tour de main, aprs
l'avoir menace de l'gorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de
la comtesse qui avait recul jusqu' la fentre et grelottait de
terreur, l'homme arracha son masque et s'cria:

--Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?...

Un clair livide, qui brla les carreaux de vitre, tomba en plein sur
la face ple du baron de Vilarme.

La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu profrer une
parole.

--Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement
contente de repousser, vous avez autrefois accabl de vos superbes
ddains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque
mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui aprs avoir
parcouru le monde pour tcher de vous oublier, a tran par tout le
globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui,
me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable
comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous,
maintenant que vous avez appartenue  un homme que j'excre, je ne veux
rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'tiez pas
heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez prfr dans le
temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment
malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gr de mes dsirs! Je veux
vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie!
Quant au comte, votre poux trois fois maudit, il aura son tour. Allons!
madame, recommandez-vous  Dieu.

Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie,
c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun
danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir.

Vilarme contempla un instant cette ple figure de femme tour  tour
claire par les lueurs incessantes du feu et les clairs intermittents
du dehors. Il grimaa un sourire de dmon. Il bondit sur sa victime,
l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage
de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour touffer
l'infortune.

A la clart du brasier et des clairs, la camriste perdue vit le
pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables
convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible
oreiller, ses membres palpitrent dans un suprme effort et ce fut
tout.

Longtemps Vilarme resta courb, hideux, sur l'oreiller, piant chacun
des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sr qu'elle
tait morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie
de la trpasse et s'avana du ct de la camriste.

--Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui tendit les bras et
s'affaissa vanouie.

Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqu, sans y rien comprendre,
l'motion que le rcit du chevalier produisait sur la jeune fille,
s'empressrent de lui prodiguer leurs soins.

Jeanne reprit bientt connaissance.

--Je savais bien, dit Mornac  mademoiselle de Richecourt, que vous ne
pourriez pas supporter l'motion d'une aussi horrible histoire. Mais
aussi, pourquoi avez-vous tant insist?

La jeune fille ne put rpondre et se mit  pleurer.

Quand ses larmes l'eurent un peu soulage, elle supplia tellement Mornac
de terminer son rcit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui
restait  dire tait moins pnible que ce qui prcdait.

Vilarme s'approcha donc de la camriste et lui dit:

--Maintenant, ma belle suivante,  nous deux. coute-moi. Si tu me veux
jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions,
je vais te faire grce.

Il alla dcrocher un crucifix qui pendait au mur, dlia les mains de la
camriste, lui ta le billon qui touffait sa voix et lui dit:

--Fais serment de rpter  tous, partout et toujours que, pendant que
tu dormais dans l'antichambre de ta matresse, selon ta coutume,
celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effraye par le
bruit de l'orage, tu es entre au milieu de la nuit chez la comtesse et
que tu l'as trouve sans vie.

Comme la pauvre fille hsitait, Vilarme leva son poignard.

--Je le jure! s'cria-t-elle, terrifie.

--A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un
seul mot des vnements de cette nuit sort de tes lvres, tu mourras de
ma main! Fuss-je sur le banc des accuss que j'irais te poignarder en
face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix!

Il dlia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait
garrotte et disparut.[46]

[Note 46: A quelque lecteur, le rcit de cet horrible meurtre semblera
peut-tre d'abord disparate et choquant, dans ce tableau o nous avons
tch de peindre la vie civilise  ct de la vie sauvage. Mais en y
rflchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer  ct de la
barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu touffer
entirement, chez les peuples runis en socit, ce germe de cruaut qui
existe dans l'homme; et que le sicle qui produisit la Brinvilliers,
empoisonneuse de trop clbre mmoire, excute en 1676 pour avoir
successivement tu son pre, ses deux frres et sa soeur, pouvait bien
aussi donner naissance  un Vilarme. A ce sujet notre civilisation
progressive du dix-neuvime sicle ne doit pas tre plus fire d'une
poque toute remplie du nom de Tropman.]

Le lendemain le comte, arrivant  Kergalec, apprit la mort de sa femme.
Il s'en montra fort affect et pleura longtemps auprs de la morte.
Comme j'tais en garnison  La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire
part me priant d'assister aux funrailles de la comtesse. Je n'eus pas
l'honneur de vous y voir.

--Hlas! j'tais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les mdecins
avaient dfendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que
je venais de faire lorsque je fus compltement rtablie, plusieurs jours
aprs la spulture de ma pauvre mre. Ce fut mon pre lui-mme qui, les
larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.

Je passai quelques jours au chteau continua Mornac, et retournai
ensuite rejoindre ma compagnie  La Rochelle. Six ou huit mois plus
tard, je reus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint
apporter  franc-trier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute
hte auprs de lui. Je sollicitai un cour cong d'absence, je sautai en
selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval rsonnait
dans l'avenue du chteau de Kergalec.

Je trouvai le comte  crire son testament. Il m'en fit lui-mme la
remarque.

--Si vous me voyez aussi srieusement occup, me dit-il, c'est que je
me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de
tmoin.

--Mais avec qui vous battez-vous.

--Avec le baron de Vilarme

--M'est-il permis de vous en demander la raison?

--C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en
comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le
rpter. Autant vaut pourtant vous le dire sans priphrases; ce sera
moins long. Hier, dans une chasse o je me trouvais avec quelques
gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa  entendre que ne
paraissais m'tre consol bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis
remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il rpliqua qu'il y avait des
propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je
lui criai de rtracter ses paroles ou de s'expliquer. Pouss  bout, il
me dit que l'on m'accusait d'avoir... trangl ma femme! Oh! n'est-ce
pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais
pu me pardonner d'avoir eu les prfrences de la comtesse. Je lui jetai
mon gant de chasse  la figure et nous nous battons  mort demain
matin.

Vous comprenez, ma chre cousine, toute l'infernale mchancet de
Vilarme. Non content d'avoir assassin votre mre, il voulait perdre le
comte de rputation et le fltrir  tout jamais du sceau d'une
accusation infme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs
annes entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les
hobereaux du voisinage, et s'tait dit sans doute, que l'accusation dont
il chargeait votre pre prendrait de fortes racines dans un tel
terrain.

--Mais, s'cria Jeanne, c'est un dmon incarn que cet homme!

--C'est un beau spcimen de sclrat. Mais pour tre l'esprit malin, je
ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y
aurait plusieurs semaines que j'en aurais purg la terre.

Le lendemain matin nous traversmes le parc, suivis seulement d'un
vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait
depuis longtemps ses soins  la famille.

C'tait une brumeuse et froide matine de dcembre. Nous descendmes
sur le bord de la mer,  l'endroit choisi pour la rencontre.

La mer grise, fouette par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les
sombres crans de la cte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous,
battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre
la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas
pesait sur l'ocan et semblait craser la falaise qui surplombait, 
plus de cent pieds de hauteur, la grve o nous tions. Ce lieu triste,
dsol, tait bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car
il semble qu'il en doit plus coter de quitter la vie par un beau soleil
et dans une prairie maille de fleurs, que dans un endroit sauvage et
sous un ciel terne d'hiver.

Nous tions les premiers arrivs.

Durant un bon quart d'heure nous attendmes. Le comte tait calme et se
promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation,
car l'air tait trs-vif.

--Mon cher neveu, me dit-il tout  coup, promettez-moi de remplir mes
dernires volonts si je suis tu. Je vous fais mon excuteur
testamentaire. Aprs l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je
n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins
promettez-moi de la protger.

--Je vous avouerez, ma cousine, que l'ide d'pouser une petite
pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue
lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort
peu. Joint  cela que j'avais alors la plus grande rpulsion pour le
mariage.

--Ah! fit Jeanne, et maintenant?

--Maintenant, ma bien-aime cousine, fit Mornac en mettant un genou en
terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je
vous assure que mes dispositions sont tout  fait opposes.

--C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant
sa main. Que rpondtes-vous  mon pre?

--Que je lui jurais de toujours vous considrer comme ma soeur. Veuillez
bien remarquer que par l je n'entendais nullement exclure de mon coeur
tout sentiment plus tendre. Seulement, je... me rservais de rflchir
et de vous voir auparavant.

--Vous tes fort galant, en vrit. Veuillez poursuivre.

Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarout, son
tmoin. On mesura les pes, les combattants mirent justaucorps et
pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnmes, commena le plus
furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assist.

Le comte et le baron taient  peu prs d'gale force  l'escrime.
Pendant plusieurs minutes leurs pes, toujours prtes  la parade,
tournoyrent sans relche avec d'innombrables cliquetis.

Aprs plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de
son adversaire, celui-ci dgagea vivement sa lame, se fendit  fond, et
d'un coup droit en prime, blessa le baron  la poitrine. Vilarme prompt
comme l'clair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en
bas de la cinquime cte.

Les deux adversaires ainsi touchs ne rompirent pas d'une semelle et
retombrent simultanment en garde, les yeux comme rivs  la pointe
ensanglante de leurs armes.

Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchrent encore 
plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus
la peine de parer, et qu'anims par la vue du sang de l'un et de
l'autre, tous deux ne songeaient plus qu' tuer son ennemi.

Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lasss et
affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement  la parade et
 la riposte, quand, par un vigoureux coup fouett, l'pe du comte de
Richecourt carta en tierce la lame du baron et s'enfona dans sa
poitrine. Vilarme grivement atteint chancela; mais avant de s'abattre,
il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte  M. de
Richecourt qui en eut la cuisse perce de part en part.

Tous les deux, hors de combat, tombrent en mme temps.

--Sois maudit! s'cria Vilarme en crachant une gorge de sang.

--Dieu vous pardonne, baron, rpondit M. de Richecourt.

Tandis que nous transportions le comte au chteau, M. de Kergarout
emmenait Vilarme vanoui.

Votre pre n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta,
quelques jours aprs, il tait en bonne voie de gurison. Hlas! je ne
devais plus le revoir. A peine tais-je de retour  La Rochelle que la
compagnie, dans laquelle j'tais guindon, reut l'ordre de s'en aller
immdiatement  Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois
plus tard, que votre pre avait subitement quitt la France avec vous,
et sans dire  personne o vous alliez.

--En effet ce dpart fut des plus subits. Mon pre qui m'avait fait
sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un
soir de me prparer  laisser le chteau et le pays ds le lendemain. Il
me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'tait battu
menaait de mourir. Mon pre avait grand'peur d'tre inquit.

--Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis
les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'tre accus d'un
double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprs de
Mazarin. Vntes-vous directement au Canada?

--En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous
reut  son bord. Mais la traverse fut si longue et difficile que mon
malheureux pre qui n'tait pas encore parfaitement rtabli, vit ses
blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois aprs son
arrive  Qubec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de
larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retire
et d'viter la rencontre des personnes qui seraient rcemment arrives
de France. Aprs avoir pass deux annes au couvent des Ursulines, je
sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre pre, dont
je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraner dans le
tourbillon des plaisirs. J'en devais tre cruellement punies. Je connus
ce Vilarme aussitt son arrive. Remarquez bien que non seulement je ne
l'avais jamais vu en France, mais que jamais mme je ne l'avais entendu
nommer; ceux qui m'entouraient l-bas et qui le connaissaient ayant le
plus grand intrt  ne m'en point parler. A peine ft-il  Qubec qu'il
me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si
dsagrable que je finis par le lui dire, un jour que nous tions seuls
chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps
auprs de moi et qu'il m'obsdait. Oh! si vous aviez vu le regard
foudroyant qu'il me lana. Il me serra le poignet avec rage et me dit
sourdement  l'oreille que si je refusais de l'pouser, il publierait
dans le pays que mon pre avait assassin ma mre, et qu'ainsi la
mmoire de mon pre serait souille. Vous pouvez vous figurer dans quel
tat ces effroyables paroles me plongrent. Depuis ce jour, le monstre
me suivit partout en me menaant tout bas. Il y avait plus d'un an que
durait cette sourde perscution qui aurait fini par me tuer, lorsque
vous tes arriv.

--Quel tre abominable! s'cria Mornac. Avoir assassin la mre--caus
la mort du pre, et vouloir encore pouser la fille! c'est bien la plus
horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.

--Et, Dieu seul sait les souffrances que le misrable me rservait...!
Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvntes  savoir
que Vilarme tait l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mre,
meurtre dont la seule camriste fut tmoin.

--Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thrse
d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de
l'escorte qui avait t chercher la royale pouse  la frontire. Comme
nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait dfiler lentement, vu la
foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort
ple, qui avait fait des efforts inous pour fendre la foule afin
d'arriver jusqu'au cortge royal. A peine eut-elle perc jusqu'au
premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des
chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonn je me
penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme
dont la figure ne m'tait pas inconnue, rentra dans la foule grouillante
et disparut.

Ds que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: Pour
l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir  la maison des _Trois-Pistolets_,
rue Traversire. Une personne dsire ardemment vous y voir.[47]

[Note 47: Avant le numrotage qui ne remonte pas au del du dix-huitime
sicle, la plupart des maisons de Paris taient dsignes par des
enseignes.

Le nom de la rue Traversire lui venait de ce qu'elle passait 
l'endroit mme o la pucelle d'Orlans, qui sondait avec sa lance l'eau
du foss dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de
Charles VII, eut les deux cuisses perces d'un trait d'arbalte.
_Curiosits de l'Histoire du Vieux Paris,_ par le bibliophile Jacob.
(Paul Lacroix.)]

--Je croyais dj  quelque bonne fortune...

--Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle de
Richecourt.

Mornac se mordit les lvres.

--J'avoue, continua-t-il que ce fut ma premire pens. Mais la fin du
billet me dtrompa tout aussitt.

Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-tre, de personnes qui vous
sont chres.

--Aussitt que je fus libre, j'accourus  l'endroit indiqu. Quand je me
fus nomm, on me conduisit auprs de la jeune femme qui m'avait remis le
billet. Je la trouvai au lit, extnue. Elle avait l'air d'une personne
mourante.

--Vous tes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me
dit-elle.

--Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie dj eu l'honneur de
vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom.

--Vous m'avez vue deux fois au chteau de Kergalec: la premire fois
lors des funrailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand
vous avez pass quelques jours eu manoir, aprs le duel de M. le Comte
avec le baron de Vilarme. J'tais la camriste de madame, dont Dieu
veuille avoir l'me en sa sainte garde.

--Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je
vivement.

--Non, hlas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les
confidences les plus tranges, et les plus effrayantes rvlations
auxquelles vous puissiez vous attendre.

Aprs s'tre recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous
savez et me dit en terminant:

--Les poignantes motions par lesquelles je passai pendant la nuit du
meurtre, la responsabilit du terrible secret que j'avais  garder, les
malheurs dont je fus ensuite tmoin, le duel du comte avec Vilarme et
dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux matre et de sa fille
ont min ma sant. En moins d'une anne, j'ai vu ma vie s'en aller
graduellement. Me voyant condamne, n'ayant plus  craindre que Dieu
devant qui je vais bientt paratre, j'ai rsolu de faire ces
rvlations avant que de mourir; et comme vous tes le seul proche
parent que je connaisse  la famille de Richecourt, j'ai voulu vous
rendre le dpositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse.
Seulement, comme je n'ai que peu de jours  vivre, je vous prie de ne
point divulguer  personne, avant ma mort, ( moins que des raisons
graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous
faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de
dessous son oreiller, voici qui tmoignera partout de la culpabilit de
Vilarme. Tout le rcit du meurtre est crit et sign de ma propre main.

Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois
aprs.

--Et ce tmoignage crit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec
anxit.

--Il ne m'a jamais quitt jusqu' mon arrive au Canada o je suis venu
et pour refaire une carrire brise l-bas par la perte totale d'une
fortune qui n'a jamais t bien considrable, et pour tcher de vous
retrouver M. le comte et vous. Car la camriste, avant de mourir,
m'avait laiss  entendre qu'elle vous croyait migrs en Amrique et
spcialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document  le
Pointe--Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise,  l'auberge du
Baril-d'Or,  Qubec. a t fort heureux, car si je l'avais eu sur moi,
ces maudits Sauvages me l'auraient enlev.

Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et
d'imprcations qui s'levrent  la porte de la cabane.

Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se
convaincre que celle-ci avait surpris son poux coutant  la porte du
ouigouam, et qu'elle tait tombe sur lui  l'improviste.

Quand elle eut entran Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit
quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprs
de sa cousine et lui dit:

--Vous aviez raison, Vilarme nous coutait. J'ai besoin de me tenir sur
mes gardes.

--Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je
vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme.
Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait chapper  la
surveillance de la Corneille et se glisser jusqu' nous?...

--Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma
mre adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'lever
entre nous une espce de cloison qui nous fera  chacun une chambre
spare. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits
en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer
devra me passer sur le corps.

--Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si
vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai
seule. Vous concevez que, place entre le chef iroquois et le meurtrier
de ma mre, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de
soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitt que les forces me seront
rendues,  vous enfuir avec moi?

--Or a! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma
chre Jeanne, je suis  jamais votre esclave. Seulement, il va falloir
attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'tat de
faiblesse o vous tes encore.

--Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air dtermin.
Ds demain je me lverai pour commencer, avec modration,  me prparer
 de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point
d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis
plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'tais presse d'afficher
ma gurison aux yeux du chef des Iroquois.

Une heure aprs, tous deux, spars plus encore par le respect du
gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait leve entre eux,
s'endormaient, Jeanne pleine d'esprance et Mornac grommelant tout bas:

--Elle m'a dfendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obir.
Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas t prvu. C'est cela, il
m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura
rien  dire.

Sur cette rsolution, que nous ne pouvons certes point dsapprouver, le
chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se
leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile prs de sa tte
ensommeille.




                             CHAPITRE XIII

                                LE DUEL


Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il
aperut la figure menaante du baron de Vilarme qui le regardait par la
portire entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche.

--Vous vouliez m'trangler?

--Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure!

--Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi.

--Oh! c'en est trop! cria Vilarme.

--Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plat! N'allez pas rveiller
celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu
plus loin.

Vilarme suivit Mornac qui s'arrta au milieu de village.

En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un
long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrire.

--Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le
poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau
lui chappa et tomba par terre.--Vous disiez donc?

--Damnation! rugit Vilarme.

--Vous tes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le
poignard. Et je ne m'tonne pas que vous ayez toujours eu peu de succs
auprs des femmes! Ce devrait tre, en ce cas, une fort aimable
personne, et Monsieur votre pre a d filer d'heureux jours  ses cts.

Vilarme tait tellement en colre qu'il ne pouvait plus parler. Sa
bouche cumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge.

--J'touffe! cria-t-il enfin.

--Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait 
merveille en votre qualit d'touffeur!

--De par le diable, Monsieur, finissons-en!

--Volontiers, mais de quelle manire? je vous prviens qu'il n'y a
jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais
la plus grande rpugnance  vous enserrer le col de la corde que vous
avez des mieux mrite.

Vilarme voulut s'lancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci
que le tenait toujours par le bras, le maintint  distance en lui
disant:

--Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous?
Maintenant, que voulez-vous?

--Que nous nous battions, de par Satan!

--A coups de couteau, de tomohk ou de flches?

--Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou
je croirai que vous tes un lche, et que vous voulez luder le combat!

Mornac le regarda avec un sourire mprisant.

--Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reoit
cette insulte d'un manant, il ne la relve point et laisse  ses valets
le soin de chtier le rustre  coups de bton. Que vous ferai-je donc 
vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous tions en
pays civilis je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de
voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici,
que faire?... Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je
daigne me souvenir que vos pres furent gentilshommes, et veux bien
consentir  purger la terre du dernier des Vilarme. coutez! continua
Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui
comme un loup enchan, je sais o sont nos pes. Deux des Sauvages qui
nous ont pris les ont accroches, en guise de trophe, au poteau de leur
cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous
battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos
gardiens n'aimeraient peut-tre pas nous voir nous couper la gorge tout
de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce
dont je sais comment les prvenir. Quelques jeunes gens m'ont demand
l'autre jour de leur montrer  servir de l'arme blanche. Nous allons
leur donner  l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur
got. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plat, rengainez ce
cure-dents.

Vilarme subjugu, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la
remit dans sa gaine et suivit le chevalier.

L'heure tait assez avance pour que les Sauvages fussent levs et hors
de leurs cabanes.

Mornac alla droit  un groupe de jeunes gens qui s'exeraient au saut de
 la course pour se dtirer les membres et se rchauffer sous l'air
piquant du matin.

En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prtait des
pes  Vilarme et  lui-mme, tous les deux donneraient  l'instant aux
spectateurs une ide de la manire de s'en servir.

La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux
cabanes o les pes taient suspendues.

--Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de
votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus
riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le
plus faux dont le diable ait jamais orn la bouche d'un homme. Ah !
n'allons pas nous fcher encore, et reprendre ces faons d'ogre affam.
Bon! voici nos armes.

Mornac saisit avec empressement son pe dont il fit plier la bonne lame
en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poigne.

--C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais l ton vaillant fer de
Saint-tienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vtre,
baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet
chafaud o nous avons failli tre brls vifs  notre arrive. Nous
grimperons dessus pour tre plus  l'aise. Les spectateurs se tiendront
au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute libert. Drle de
duel, tout de mme! Les tmoins n'y feront pas dfaut!

[Note 48: Endroit renomm en France, au XVIIe sicle pour ses
quincailleries et ses armes.]

La foule grossissait  vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs
allaient s'escrimer  l'arme blanche, spectacle fait pour rjouir une
peuplade de guerriers.

Quand les deux hommes furent installs sur l'estrade, Mornac dit 
Vilarme.

--Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les
saluts d'usage  l'acadmie.

Leur pe dans la main gauche, la poitrine efface, le corps droit, la
tte haute, ils se regardrent un instant, frapprent deux fois le sol
du pied droit en signe d'appel, portrent la main droite  leur pe
qu'ils saisirent en l'amenant ensemble  leur bouche. Les deux lames
dcrivirent en sifflant un double cercle  droite et  gauche, et les
deux combattants se fendirent en tombant en garde.

--Allez! cria Mornac.

Le baron que la rage dvorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs
minutes, son pe enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu.

Calme, bien camp sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au
guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides
sans rompre d'une semelle.

Lorsque le baron fatigu s'arrta un instant pour prendre  son tour la
dfensive, notre Gascon s'cria:

--Eh! sandis! nous avons tus deux t  bonne cole! Vous avez l
certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant... lorsqu'on
ne le connat pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout 
l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce
serait priver ces braves gens de leur d. Voyez un peu comme cela les
amuse.

La foule qui grouillait  leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun
des coups ports et pars l'enthousiasmait.

Tout en parlant Mornac ttait son adversaire qui arrivait assez
lestement  la parade.

--Pour un homme de votre ge, dit le chevalier entre une feinte de
seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du
reste a ne m'tonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait
le mtier d'trangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte
n'tait pas mal. Seulement elle a l'inconvnient de vous dcouvrir.
Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six
pouces de fer entre les ctes. Pour en revenir  ce que nous disions
tout  l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en tes-vous
servi pour couper la respiration  cette chre madame de Vilarme. Mais,
pardon, j'ai oubli de vous demander comment elle se porte ce matin,
cette charmante Corneille?

--...Oh! l! l! mais c'est fort gentil  voir que ces quatre feintes de
tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de
quinte. Savez-vous que si mon pe n'et t l, vous me touchiez! Oui,
mordious!

Les coups se succdaient avec une rapidit merveilleuse et aucun d'eux
n'tait encore bless. Un oeil exerc aurait vu pourtant que Mornac
mnageait Vilarme. videmment le chevalier tait plus souple, plus
leste, plus prompt et plus fort que le baron dj un peu appesanti par
l'ge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme
qu'il avait soin d'exciter encore.

En bas de l'chafaud, les cris de joie et d'admiration, les
trpignements des spectateurs tenaient du dlire. Jamais ils ne
s'taient vus  pareille fte.

--Maintenant, fit Mornac dont l'pe supporta fermement deux ou trois
coups fouetts du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait
battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le pitre honneur, de trouer
votre vilaine peau en deux endroits diffrents;  la cuisse et sous le
sein droit. Hop! d'une et de deux! s'cria triomphalement Mornac dont
l'pe tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfona
tour  tour dans les endroits dsigns par une botte de quinte, aussitt
suivie d'un coup droit en prime.

Vilarme lcha son pe, jura et tomba.

Le sang ruisselait d'entre les lvres de ses deux blessures.

La foule stupfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec
un sourire des plus aimables.

--Que Satan t'trangle! cria Vilarme.

--Merci, et puissiez-vous bientt le rejoindre. Vous lui ferez un fier
compagnon!

On emporta le baron  moiti vanoui sous le ouigouam de la Corneille
qui, en voyant son poux si maltrait, croassa comme l'oiseau dont elle
portait le nom.

Quelques regards de travers furent bien lancs  Mornac, mais on ne
l'inquita pas autrement.

Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se
chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et
du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait
pas tre pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des
Franais d'entr'gorger.

En regagnant son ouigouam, Mornac de disait:

--Je l'aurais achev, si je ne m'tais retenu. J'aurais bien fait,
peut-tre. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits
de cette espce ont la vie si dure!




                               CHAPITRE XIV

                  OU L'AMOUR L'EMPORTE DUR LA HAINE


Trois semaines plus tard,  la tombe de la nuit, Mornac sortait de sa
cabane et se dirigeait vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Le ciel tait sans toiles, l'atmosphre lourd et charg de vapeurs. Pas
un souffle de vent n'agitait les branches dessches de la fort dont
les arbres immobiles tendaient leurs grands bras morts au-dessus de la
terre couverte d'une lgre couche de neige.

Il y avait dans l'atmosphre je ne sais quoi de pnible et sinistre. La
nature semblait saisie d'une de ces vagues torpeurs qui prcdent
presque toujours les cataclysmes et les grandes commotions du globe.

Influenc  son insu par cette torpeur qui treignait la nature
inanime, Mornac grommelait  part soi:

--J'prouve un singulier malaise. C'est comme s'il y avait du malheur
dans l'air. Bah! deviendrais-je superstitieux par hasard?... Allons,
sandis! pas d'enfantillages. Et, puisque l'heure est venue, en avant!

Il ouvrit la portire du ouigouam et entra.

Mlle de Richecourt l'attendait auprs du feu.

La Perdrix-Blanche tait assise dans un coin de la cabane et ne
paraissait rien voir.

--Vous tes prt, mon cousin, demanda Jeanne.

--A vos ordres, comme vous voyez.

--Partons-nous tout de suite?

--Attendons quelques instants encore que chacun, dans le village, dorme
ou soit retir chez soi. Vous sentez-vous tout  fait rtablie, et
croyez-vous pouvoir affronter les fatigues de notre long voyage?

--Depuis trois semaines que je suis debout et que je prends tous les
jours un exercice forc, il me semble tre dans la meilleure des
conditions possibles pour fuir.

Ils restrent quelque temps silencieux, songeant  la grave dmarche
qu'ils allaient faire.

--A la grce de Dieu! dit enfin Jeanne en se levant. Partons.

--Partons! fit Mornac que se pencha hors de la cabane. Tout est coi dans
la bourgade.

Mademoiselle de Richecourt se rapprocha de la Perdrix-Blanche et lui
serra la main en signe d'adieu.

Celle-ci leva de grands yeux tristes sur Jeanne et reporta ses regards
sur l'enfant que Mornac avait sauv quelques semaines auparavant.

--J'ai tort de vous laisser partir. Mais avant tout je suis mre et me
souviens.

Mornac lui donna aussi une chaleureuse poigne de main. Puis il souleva
la portire, s'effaa pour laisser passer sa cousine, lui offrit le
bras, et tous deux firent joyeusement les premiers pas vers la libert.

Aprs avoir march quelque peu dans la grande rue qui coupait en deux le
village, ils obliqurent  droite, et, loin de gagner la porte des
palissades, ferme  cette heure, ils se glissrent  ct de la cabane
de la mre adoptive de Mornac jusqu' l'enceinte qui entourait la
bourgade. Mornac avait,  la tombe du jour, arrach l'un des pieux et
l'avait fix de manire  ce qu'il se pt ter facilement pour leur
livrer passage.

Le chevalier enlevait tout  fait ce pieu de chne, quand il aperut une
ombre qui semblait sortir de terre et qui cria:

--Je vous y prends, beaux dserteurs, et nous allons voir!...

L'homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Mornac lui assna un
grand coup du lourd bois de chne qu'il venait d'arracher, et tendit
l'intrus par terre o il resta vanoui sous la violence du choc.

--Si je ne viens pas  bout de te tuer, corbeau de malheur! dit le
chevalier, ce ne sera pas ma faute!

C'tait Vilarme qui,  demi guri de ses blessures, s'tait gliss du
ct de la cabane qu'habitait Mlle de Richecourt au moment o Mornac et
sa cousine venaient de sortir. Vilarme encore faible avait voulu
s'opposer inopinment  leur fuite.

--Vite, fuyons! dit Mornac. Ce gredin peut avoir donn l'veil.

Mais rien ne bougeait aux environs, et les deux fugitifs s'enfoncrent
paisiblement dans la campagne.

Pauvres enfants! ils s'en allaient joyeux, elle fuyant l'opprobre et lui
l'esclavage, confiants en Dieu, insouciants du lendemain, mais  peine
vtus, sans autres armes qu'un cotera et qu'un arc dont il savait 
peine se servir et sans autres provisions que quelques livres de
sagamit. N'importe, ils fuyaient, cela suffisait  leurs aspirations du
moment, et ils ne s'inquitaient pas le moins du monde des pistes que
leurs pieds laissaient visibles derrire eux dans la mince couche de
neige tombe durant le jour.

Ils avaient bien march prs d'une heure dans la direction du lac
Saint-Sacrement, lorsqu'ils entendirent en avant d'eux un grand bruit de
voix et de pas.

--Cachons-nous! dit Mornac.

Ils sortirent du sentier pour se blottir sous des broussailles en
arrire de gros arbres qui bordaient le chemin trac dans la fort.
Bientt ils entrevirent une centaine de Sauvages qui se dirigeaient du
ct d'Agnier.

Le coeur battait si fort aux fugitifs qu'il leur semblait que le bruit
de ces palpitations allait trahir leur prsence.

Mais le parti de guerre,  la tte duquel tait Griffe-d'Ours, continua
sa marche et les dpassa sans les remarquer. Bientt les voix et les pas
se perdirent dans l'loignement.

--Griffe-d'Ours! dit Mlle de Richecourt  Mornac. Mon Dieu! que nous
somme partis  temps!

--C'est vrai! fit Mornac en se levant, nous avons une fire chance!
Dpchons-nous de continuer notre route afin de mettre, d'ici au point
du jour, la plus grande distance possible entre le village et nous.

Tous deux, les pieds tremps et refroidis par l'eau de neige, mais le
coeur rchauff par la joie du succs et le feu sacr de l'esprance,
continurent  cheminer sous les hauts arbres et dans la nuit morne.

Les guerriers de Griffe-d'Ours se rapprochaient triomphalement du
village. L'expdition avait russi, et ils htaient le pas pour annoncer
plus vite aux leurs la bonne nouvelle.

Quand ils furent en vue d'agnier, ils tirrent, du fond de leurs
poitrines, de grands cris de joie qui, doubls par les chos de la fort
allrent s'abattre bruyamment sur la bourgade endormie o chacun fut sur
pied en un moment.

Hommes, enfants, femmes et vieillards, tous vinrent au-devant des
vainqueurs en les acclamant de mille cris d'allgresse.

Comme Griffe-d'Ours entrait dans le village, il aperut un homme qui se
tranait sur les genoux et les mains en gmissant.

Cet homme arriv prs du chef se souleva pniblement, et, la figure
souille de sang et de boue, dit en franais:

--Ils sont partis!

--Qui?... balbutia Griffe-d'Ours.

--Mornac et la jeune fille.

--Oh! malheur  toi, face ple!

--J'ai voulu les empcher de fuir et il m'a frapp.

--Quand?

--Cette nuit mme.

--Tu le hais donc aussi?

--Oui. Il a voulu me tuer deux fois!

--Et elle, l'aimes-tu, face ple?

--Je l'aimais, chef. Mais maintenant je la hais!

--Vrai?

--Oh! bien vrai!

--Par o les oiseaux se sont-ils envols?

--Venez avec moi.

Vilarme tremblant, faible et soutenu par la seule rage de son coeur,
guida Griffe-d'Ours vers l'endroit o la palissade force avait livr
passage aux fugitifs.

--Dix hommes et des torches! cria Griffe-d'Ours.

Des flambeaux de bois rsineux sont allums et les traces des fugitifs
apparaissent aux yeux ravis du chef qui, suivi de ses hommes, s'lance
dans la plaine en suivant les pistes toutes fraches.

Appuy sur la palissade, la figure livide et souill, Vilarme qui voyait
la lumire des torches dessiner au loin, sur la neige, les ombres
allonges et mouvantes des poursuivants, disait avec un sourire de
dmon:

--O vengeance! ne vaux-tu pas mieux encore que l'amour?

Mlle de Richecourt et le chevalier de Mornac allaient toujours marchant
vers l'inconnu.

--Quand je pense que nous sommes sauvs! disait la jeune fille  son
cousin.

--Oui, grce  Dieu, ma chre Jeanne!

Et Mornac pressait lgrement sous le sien l'avant-bras de sa cousine.
Celle-ci le laissait faire, et je ne crois pas que son coeur en palpitt
moins vite.

--Mais, savez-vous, continuait le chevalier, que c'est un bien rude et
long voyage que nous entreprenons.

--Regrettez-vous dj de l'avoir commenc?

--Oh! Jeanne!

--Eh bien! alors?

--Mais ne sentez-vous pas que si ma sollicitude s'inquite, ce n'est que
pour vous seule? J'ai tant peur que vous ne puissiez pas rsister aux
fatigues et...

--Et aprs...

--Si vous alliez retomber malade, et... mourir.

--Mourir! Dites-moi donc, Robert, ne me vaudrait-il pas encore mieux
mourir que d'tre reste l-bas?

--Ah! c'est vrai!

--Eh bien! donc,  la grce de Dieu! fit Jeanne en levant ses beaux yeux
vers le ciel. Mais... n'avez vous pas senti?

--Quoi?

--Il m'a sembl que le sol tremblait sous mes pieds. Tiens!

--Vous avez raison!... pourtant je ne sens dj plus rien.

--Oui, c'est fini; seulement une lgre secousse. Savez vous que les
tremble-terre ont t frquents depuis l'anne passe. Oh! mais...
avez-vous entendu?

--Quoi!... encore?

--Non! des bruissements de pas derrire nous! Oh! voyez! des lumires!
Mon Dieu! on nous poursuit! Nous sommes perdus!

Mornac entrana la jeune fille en dehors du sentier, et tous les deux se
tapirent derrire une touffe de broussailles.

Il tait temps. Dj la lueur des torches se projetait sur le sentier
jusqu' l'endroit qu'ils venaient de quitter, et montait jusqu'au fate
des arbres qui semblaient tonns de se voir si brusquement clairs.

En avant de ses hommes, pench sur le sol comme un chien qui flaire la
piste du cerf, Griffe-d'Ours suivait les traces laisses par les pieds
imprudents des fugitifs.

Au lieu o Mornac et Jeanne s'taient jets hors du sentier,
Griffe-d'Ours leva la tte, poussa un cri et sauta dans le fourr.

Jeanne sentit son coeur vibrer comme la corde d'un luth prte  casser.

Mornac tira son couteau de chasse.

Griffe-d'Ours l'aperut. Les deux hommes bondirent l'un sur l'autre et
s'treignirent ensemble.

Il y eut deux cris, deux clairs, suivis d'une lutte terrible.

Les deux combattants roulrent sur la neige qui se teignit de sang.

Mornac tait seul contre plus de dix.

Les lches se rurent tous sur lui et le garrottrent. Une longue
blessure raflait son flanc gauche. Le couteau de l'Iroquois avait
heureusement gliss sur les ctes.

Griffe-d'Ours se releva en portant la main  son paule droite d'o le
sang coulait en abondance.

--Le bras du visage ple n'entamera plus la chair d'un chef, dit-il
froidement. Le jeune homme va mourir cette nuit mme, comme je le lui
avais dit. Il sera brl pour avoir tent de s'enfuir. Et la vierge ple
sera enfin ma femme. Au village!

Deux guerriers soulevrent Mornac pour l'emporter.

Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt.

--Arrire de moi! cria-t-elle.

Et ce regard dominateur qui avait dj fait courber le front du
guerrier, s'en fut encore brler l'oeil de l'Iroquois qui n'en put
supporter la fiert magntique.

--Que la vierge blanche marche donc devant moi, dit-il.

Jeanne passa superbe  ct de lui, en l'crasant de toute l'expression
de mpris dont la fille des comtes de Richecourt aurait su accabler ce
sauvage bandit, sous les lambris dors du chteau de Kergalec.

Griffe-d'Ours se mit  la suivre en tremblant de rage, de faiblesse et
d'amour.

--Oh! cette femme! quelle force inconnue a-t-elle donc en elle-mme?
pensait-il, pour que moi, Griffe-d'Ours, la Main-Sanglante, je tremble
devant un seul de ses regards, comme l'oisillon sous l'oeil ardent de
l'aigle! Que l'amour de cette femme doit tre puissant! Sa haine est si
forte!

Les tristes penses qui agitaient l'me des captifs! S'tre sentis si
prs de la libert et voir tout--coup leurs liens se resserrer plus
fortement que jamais!

--Cette fois-ci, c'en est pardieu fait de moi! grommelait Mornac. Et ma
pauvre cousine!... Elle qui, je crois, commenait  m'aimer!... Aussi
bien faut-il que je sois l'tre le plus infortun de la cration!

--Vous nous avez donc abandonns, mon Dieu! soupirait Jeanne. Oh!
veuillez me pardonner, alors; mais je serai morte avant que le souffle
de ce bandit effleure ma figure... Mon malheureux cousin qu'ils vont
torturer, et par ma faute! Il me semblait qu'il m'aimait un peu! Et moi
qui, tout en feignant de n'en rien croire, faisais les plus doux rves
d'avenir! Mon Dieu! mon Dieu! avions-nous donc consomm notre part de
jouissances terrestres! et sommes-nous dj m pour la mort? Pourtant je
suis si jeune et j'ai tant souffert!

De grands cris accueillirent les captifs, lorsqu'ils rentrrent au
village.

Des centaines de torches clairaient la bourgade.

En un instant le sort de Mornac fut dcid.

Il fut pouss vers un poteau plant sur une minence qui s'levait 
l'extrmit du village et y fut solidement attach.

--Avant de t'offrir en victime au Dieu de la guerre, dit Griffe-d'Ours 
Mornac, on va faire ta toilette de mort.

Deux Iroquois prposs  cet apprt funraire, apportrent les couleurs
et se mirent  peinturlurer Mornac des pieds  la tte.

Tandis que l'un lui teignait la jambe droite en rouge, l'autre bariolait
sa cuisse gauche du plus vif indigo. Et ainsi de suite en remontant vers
la poitrine et la face. Aprs quelques minutes, tout le corps du
chevalier offrait aux yeux des spectateurs les nuances varies de
l'arc-en-ciel.

--C'est pourtant bien assez de mourir par le feu, grommelait le Gascon,
sans tre attif d'une aussi ridicule manire. Il y a, sandious de
singulires destines dans certaines familles! Qui aurait cru, par
exemple, lorsque j'tais  Paris, il y a quelques mois  peine, que le
dernier descendant de cette grande ligne des Mornac, dont plusieurs
chefs moururent en Palestine, casque en tte, bards de fer et la lance
au poing, qui aurait cru que le dernier petit-fils des ces preux
palatins finirait burlesquement ses jours au milieu de pareils
moricauds, nu comme Adam et bigarr tel que les fous des anciens rois de
France! Heureusement que je suis le dernier de ma race; car ma mmoire
inspirerait peu de respect  ceux qui auraient  porter mon nom. O mes
aeux! si l'on peut rire encore par del l'huis du tombeau, vos
mchoires dgarnies doivent se dtendre largement sous vos crnes vides
 l'bouriffant aspect de votre dernier rejeton!

Sa toilette funbre termine, l'on entoura le chevalier de fagots de
bois sec. On eut soin pourtant de les placer  quelques pieds du
supplici, afin que le feu ne le rtt qu' distance et qu'il ft plus
longtemps  souffrir. Souvent, les victimes ainsi calcines  petit feu,
mettaient une couple de jours  mourir.

A en juger par l'art minutieux avec lequel on disposa le bcher autour
de Mornac, le malheureux en avait bien pour deux ou trois journes 
sentir ses chairs roussir et se carboniser sous l'action lente du feu
avant que d'exhaler son me avec son sanglot suprme de souffrance.

Lorsque le dernier fagot eut t dispos sur la pile de bois qui
entourait,  cinq ou six pieds de distance, la victime jusqu' la
hauteur des hanches, on abaissa les torches allumes, et, tout aussitt
les langues de flammes se mirent  lcher le dessous du bcher, tandis
que le bois sec crpitait sous les treintes du feu.

Durant les quelques minutes qui suivirent, une paisse fume s'leva en
voilant la lumire.

A demi suffoqu par cette cre senteur, Mornac ternuait, toussait et
crachait les jurons le plus nergiques de son rpertoire.

--Je voudrais pardieu bien savoir un peu... pouah! ce que j'ai pu faire
 la Providence... pour qu'elle me ballotte ainsi... mordious!... de
supplice en torture!

Les bourreaux riaient aux larmes.

Bientt la flamme claire sortit victorieuse du bcher, et, grondant
s'leva de plusieurs en enserrant le supplici dans un cercle de feu.

Secous par le vent de larges banderoles de flamme flottaient autour de
la victime qui voyait leurs replis flamboyants se drouler jusqu' son
corps pour l'teindre en des caresses mortelles.

Cette scne terrible claire par ce brusque surcrot de lumire, avait
comme un reflet des spectacles de l'enfer, lorsque les murs ardents de
la fournaise ternelle se rougissent sous l'action de la flamme ranime
par le supplice de quelque nouveau damn.

Au centre de l'impitoyable cercle de feu, dominant la foule qui ondoyait
au pied du tertre o s'levait le bcher, apparaissait Mornac, le front
contract par la douleur qu'il commenait  ressentir, les yeux chargs
d'clairs, mais gardant toujours aux lvres ce ddaigneux sourire qui ne
le devait quitter qu'aprs son dernier sarcasme et son dernier soupir.

En bas, aux pieds de la victime, s'tendait une mer de ttes hideuses,
grouillantes et hurlantes, sinistrement claires par la lueur du bcher
et du feu des torches, que traversaient pourtant de larges tranes de
brouillard qui, cette nuit-l, pesait lourdement sur la terre. Ainsi
comprime la lumire qui s'levait du sol semblait arrte par la vote
basse te visqueuse de quelque souterrain de l'enfer.

En jetant un coup d'oeil de mpris sur cette foule cruelle qui
s'enivrait de son supplice, Mornac aperut au premier rang Vilarme qui
n'eut pas plus tt rencontr son regard qu'il s'cria:

--Eh bien! chevalier de malheur, nous avons notre tour  ce qu'il
parat! Comment allez-vous l-haut? Chaudement, n'est-ce pas! Je suis
bien veng. Sache que c'est moi qui ai dnonc votre fuite 
Griffe-d'Ours!

--Dans ce cas, baron de Vilarme! cria Mornac, que le dernier mot d'un
gentilhomme ajoute  ton titre connu d'assassin celui bien mrit de
tratre et de lche! Maintenant que l'honnte homme t'a fltri, laisse
le chrtien qui va mourir prier Dieu de te pardonner tes mfaits comme
je te pardonne moi-mme.

Vilarme lui montra le poing en signe de dfi.

Mornac tourna la tte afin de ne plus voir l'excrable face du bandit
triomphant.

Tout--coup l'expression de la figure de chevalier changea. De dure et
railleuse qu'elle tait, elle prit tout aussitt l'empreinte d'un
profond attendrissement.

Il venait d'apercevoir Jeanne, sa cousine bien-aime, Jeanne qui levait
vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse et de larmes.

Oh! ce qu'ils se dirent ces deux regards qui se croisrent en ce moment!
Rendre ce qu'ils contenaient de dtresse, de regret et d'amour,
demanderait des mots d'une telle nergie que jamais langue humaine n'en
pourrait inventer d'assez forts.

--Grand Dieu! s'cria Mornac, se sentir ainsi aimer pour la premire
fois et mourir!...

Il se roidit dans ses liens comme pour les casser, mais s'arrta
soudain.

Un grondement trange et sourd courait sous ses pieds.

tait-il caus par la foule? Et pourquoi?

La multitude s'tait tue, et l'on n'entendait plus aucun bruit de voix.

C'tait comme un frmissement de la terre et, qui parti de loin se
rapprochait rapidement.

Ce fut bientt comme le grondement du tonnerre, et l'on entendit les
rochers des montagnes voisines, rugueuses artes du globe, frmir et
s'entrechoquer sur leurs bases.

Dans la fort les arbres secous sur leurs racines haletaient et
craquaient.

Brusquement remus par cette puissante commotion, les fagots du brasier
se mirent  rouler de toutes parts au bas du tertre. Le feu diminua
d'intensit, et Mornac en ressentit aussitt un grand soulagement.

Sans tre terrifie par cette effroyable convulsion de la nature et
semblant, au contraire, en retirer une inspiration subite, Jeanne de
Richecourt profita du mouvement rtrograde de la foule pour s'lancer
vers le bcher.

Chancelant sur le sol qui vacillait, et sans craindre le feu du brasier,
elle s'lana, bondit et vint tomber tout  ct de Mornac dans l'espace
libre laiss entre lui et le feu.

Dans l'effort qu'elle fit pour franchir la barrire de flamme, le cordon
que retenait ses cheveux rouls sur le sommet de la tte se rompit, et
sa chevelure, sa luxuriante chevelure brune se rpandit et roula par
torrent sur ses paules.

Passant autour du cou de son cousin son beau bras ferme et nu qui avait
aussi rompu les attaches de la manche de sa robe, elle s'arrta
frmissante auprs de lui qui tremblait  la fois de bonheur, et de peur
pour la noble femme qui exposait ainsi ses jours.

--Robert! dit-elle, mourons ensemble!

--O Jeanne! ma Jeanne! bien-aime! dit Mornac en faisant des efforts
inous pour rompre ses liens et enserrer la taille flexible que se
cambrait vers lui. Avant que je meure, oh! laisse-moi te dire que je
t'aime comme je n'ai jamais aim femme au monde!

--Je vous crois, Robert! et moi aussi je vous aime, tout comme vous
m'aimez! Jamais homme n'a senti battre mon coeur si prs du sien. Jamais
mes lvres n'ont t effleures par la bouche d'un homme! Eh bien, voici
les miennes qui vous demandent et vous donnent le baiser des
fianailles... des fianailles de la mort!

Sue la terre qui craquait perdue sous ses pieds, en face de cette
multitude bahie, devant le regard des hommes comme sous l'oeil de Dieu
qui voyait leur agonie, Mlle de Richecourt approcha ses lvres des
lvres brlantes de Mornac, et leurs bouches s'unirent en un baiser
suprme, comme si leurs mes eussent d s'teindre aussitt pour
s'lancer au ciel.

Leur corps eut comme un frmissement spasmodique, et un instant leurs
yeux se fermrent comme aveugls par le rayonnement de leur flicit.

Mais cela n'eut que la dure d'un clair.

Comme si elle eut puis une force nouvelle en ce baiser  la fois chaste
et brlant, Mlle de Richecourt redressa sa taille un instant affaisse,
puis se tourna vers la foule des Sauvages stupfaits qui croyaient voir
 chaque instant la terre branle s'crouler dans un immense
effondrement. Sans quitter de son bras gauche le cou de son fianc, elle
tendit sa droite sur la foule et cria d'une voix vibrante:

--Au nom du Dieu vivant, arrtez ce supplice!

Les entrailles de la terre, agites ainsi qu'en mal d'enfant, grondaient
toujours et semblaient vouloir faire clater leur gigantesque enveloppe,
comme pour en faire jaillir un monde et le lancer dans l'espace.

pouvants par ce fracas immense, les Sauvages superstitieux furent
frapp d'tonnement  la vue de cette femme superbe et impassible sur le
globe en dmence, et la prenant pour un gnie courrouc qui commandait
aux lments de dtruire la terre, ils se prosternrent  ses pieds.

Oh! c'est qu'elle tait belle aussi!

claire par le brasier, sa noble taille se dcoupait en lignes
harmonieuses et hardies sur le ciel noir, et, sous son front altier,
sous ses grands yeux tincelants, sous sa bouche fire et son gracieux
col ombrag par de luxuriants cheveux, on voyait sa gorge, seule agite,
bondir et rebondir sur sa forte poitrine.

C'tait, ce qu'ils ne connaissaient pas, ces barbares enfants des bois,
c'tait la grande dame dans tout le splendide clat de la jeunesse et
dans le feu de l'action d'un dvouement surhumain. C'tait la digne
fille des anciens preux de la vieille France. C'tait la vierge forte,
fire et sublime, c'tait le chef-d'oeuvre de Dieu!

Profitant de la stupeur des Sauvages, Jeanne tira de son corsage le
stylet tranchant qu'elle y portait toujours, et coupa d'une main ferme
les liens qui retenaient Mornac attach.

--Maintenant, dit-elle d'une voix brve et saccade par l'motion,
cartez ces fagots embrass. Lorsque nous aurons saut par-dessus,
descendons gravement le tertre et traversons la foule  pas lents. Ce
tremblement de terre nous sauvera.

--Oh! sublime Jeanne! ne voyez-vous pas que c'est vous seule qui m'aurez
sauv!

--Non pas moi seule, Robert, mais bien Dieu lui-mme.

Mornac devenu libre de ses mouvements, renversa, carta du pied les
tisons ardents, franchit avec Jeanne cette barrire de feu et descendit
avec elle vers les Iroquois.

Le grondement souterrain semblait s'loigner et les trpidations du sol
diminuer d'intensit.

--Passage! dit Mlle de Richecourt en tendant d'un geste superbe sa main
sur la multitude prosterne.

La terre ne frmissait plus qu' peine.

La foule s'ouvrit devant Jeanne digne et radieuse comme Batrix
traversant, suivi de Dante, les sombres retraites du purgatoire.

La commotion du sol cessa tout  fait et l'on entendit les derniers
roulements souterrains aller se perdre et mourir au loin dans les
montagnes.




                              CHAPITRE XV

                        LE FANTME DE LA GROTTE


A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'levait
le cimetire particulier de la bourgade.

Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre tait mis dans une espce de
cercueil form de grosse corces, et lev sur quatre poteaux, en plein
air. Pendant huit ou dix annes, on continuait d'en user ainsi avec tous
les dfunts,  mesure qu'ils dcdaient, et on les dposait tous, les
uns  ct des autres,  plusieurs pieds au dessus du sol.

Tous les dix ans venait la _fte des morts_. Les habitants du mme
village descendaient alors ces bires, et enveloppaient les ossements de
leurs proches dans des pelleteries prcieuses.

Puis le pays entier tait solennellement convoqu sur un mme point.

Chacun emportait des prsents destins parents dcds. C'tait
ordinairement des colliers des haches et des chaudires de cuivre.

On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de
castor, et les ossements y taient dposs en grande pompe, avec les
prsents offerts. Aprs avoir plac au-dessus des nattes et des corces,
on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clture de pieux tout
autour de ce vaste tombeau pour le mettre  l'abri des profanateurs.[49]

[Note 49: Voir Bressany.]

A deux arpents du cimetire arien et particulier d'Agnier s'tendait u
rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion
terrestre, la base du rocher s'tait fendue et avait, en se sparant,
form une caverne sans issue qui s'tendait  une trentaine de pieds de
profondeur. Brusquement spares  leur base, dans une largeur de quinze
pieds, les parois de la grotte taient retombes l'une sur l'autre,  la
partie suprieure, de manire  former un angle dont la pointe faisait
le toit de la caverne.

A cause du voisinage immdiat du champ des morts, les habitants d'Agnier
ne pntraient jamais dans cette grotte dont l'entre se cachait
d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.

A l'heure o Mornac, attach au poteau de supplice, semblait prs de
dire  la vie un ternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que
vous et inspir la proximit du cimetire dont les muets habitants
dormaient immobiles sur leurs sarcophages ariens rendus encore plus
fantastiques par l'obscurit de la nuit, vous eussiez bravement cart
les broussailles qui formaient l'entre de la grotte, vous auriez pu
voir, au fond de la caverne,  la lueur ple d'un tout petit feu, un
homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tte perdue dans
les deux mains.

Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire,  une heure
aussi avance?

tait-ce le spectre de quelque Iroquois dcd qui venait rchauffer ses
pauvres os glacs par la mort et la bise d'hiver?

OU bien encore l'me frissonneuse d'un malheureux Huron tu dans les
environs d'Agnier, et jet dans la caverne, en revenant  cette heure
des fantmes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait prir loin des
rives aims du lac Huron?

Car elle gmissait cette ombre assise auprs du feu discret, et vous
auriez vu ses paules se soulever frquemment par des sanglots touffs.

On sait qu'aprs la mort, notre me ne doit plus ranimer le corps que
lorsque la trompette des archanges aura sonn l-haut la rsurrection de
toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous
auriez remarqu que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne,
car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte.

Ce ne pouvait donc tre un spectre; car videmment il n'et pu arrter
la lumire, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traner
si misrablement ici-bas.

Son costume vous eut ensuite indiqu que c'tait un blanc et non quelque
sauvage habitant des bois.

Cet homme tait franais et jeune. En l'coutant bien, vous l'auriez
entendu murmurer:

--Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?... Ces barbares
l'ont-ils respecte? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un tat pire
cent fois que la mort?... Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu
de dchirer mon coeur?...

Ces paroles, lectrice timore, qui frissonnez de peur au seul nom de
fantme, vois doivent rassurer tout  fait. Elles vous disent clairement
que le personnage mystrieux de la grotte est un jeune amoureux qui
soupire aprs l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et
c'est je pense, un titre  ce que vous vous rapprochiez de lui avec
toute la sympathie qu'il mrite.

D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus
que vous je n'aime  voir cette longue et funbre range de morts se
dcouper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces chafauds dont
les longs pieds grles se dressent eux-mmes au-dessus du sol comme
autant de spectres menaants.

Nous entrons donc.

Votre pied, si lger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une
branchette. Ce bruit presque imperceptible veille l'attention du jeune
homme qui n'est pas--veuillez bien lui pardonner cette
faiblesse,--tellement absorb dans ses tristes penses, qu'il puisse
oublier le dangereux voisinage de l'endroit o il se trouve.

Son visage inquiet se tourne de notre ct Mais il n'aurait garde de
nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et
accourt  l'entre de la grotte.

Nous nous effaons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et
scrute du regard les abords de la caverne.

Il se convainc bientt qu'il est en sret, puisqu'il retourne prendre
sa place et sa position d'amoureux en peine.

N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est 
peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre
jeune ami Louis Jolliet.

On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de
l'enlvement de Mlle de Richecourt,  la Pointe--Lacaille, par
Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immdiatement sus aux
ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mre
l'avaient forc de dvorer dans l'inaction les dsespoirs qui
dchiraient son coeur.

Le coup tait trop soudain et trop fort pour le pauvre garon qui tait
aussitt tomb dans un tat de marasme effrayant.

A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus mu qu'il ne
le voulait faire paratre, lui dit:

--Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible
aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcs de laisser
votre mre et ma femme seules ici et sans protection, exposes aux
violences d'autres faillis chiens d'Iroquois.

Dans une journe ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en
chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bti, l'hiver tout
exprs pour emporter notre grain  Qubec.

Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le
Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'corce, la grve et
les les o nous trouverons probablement quelques traces du passage des
Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame
et ma femme afin de les protger en cas d'attaque.

Une fois arrivs  la ville nous les y laisserons en sret pour aller
ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps
encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur
pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme
dont la figure, entre nous, ne me plat pas beaucoup. Il n'y a que ce
pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se dfassent
immdiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intrt  le garder vivant comme
Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend prcieux comme
otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les
Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu
prendre en vie et capables de les suivre. Il prfrent les garder dans
leurs villages pour les changer contre les prisonniers que nous leur
faisons aussi quelquefois.

--Mais mademoiselle de Richecourt?

--Soyez tranquille  son gard. Tant qu'il restera un souffle de vie 
ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien  craindre. Il
m'a l'air assez dtermin pour tenir tous ces bandits  distance.

Jolliet secoua tristement la tte en montrant combien il tait peu
convaincu par ce raisonnement spcieux dont le bon Joncas s'efforait de
le consoler.

Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mre, qui vint
s'appuyer sur son paule fit taire les lans de la passion que Jolliet
sentait bondir en lui.

--Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins
de larmes se fixrent sur les traits dcomposs de son fils.

Celui-ci ne put rpondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les
bras de sa mre.

Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles dployes, sortaient
de la rivire  Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe
tait dirige par la femme de Joncas et Mme Guillot.

Quant  Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le
bois,  l'endroit o les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux
jours auparavant.

Les deux embarcations doublaient la Pointe--Lacaille, lorsqu'un cri
partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet.

Il aperut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher
sur la rive.

Les ancres furent jetes au fond de l'eau, et Jolliet se rendit  terre
sur le canot d'corce de Renard-Noir.

--C'est ici qu'ils se sont embarqus, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs
pistes dans le sable. Ils sont partis trop  la hte pour les effacer.

Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres,
l'empreinte lgre du petit pied de Jeanne.

Il s'agenouilla sur la grve et embrassa cette trace en la mouillant de
ses larmes.

--Pardonnez-moi, dit-il ensuite  Joncas en se relevant, mais c'est tout
ce qui me reste d'elle!

--A votre ge j'en aurais fait autant.

--Lorsque Fleur-d'toile courait, jeune fille, sur les bords du grand
lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbes
sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte,
repartit le Huron qui jeta un regard plein de bont sur Louis Jolliet.

Les trois hommes s'embarqurent dans le canot et gagnrent les deux
embarcations ancres  quelques arpents de la rive. Puis ils
continurent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations 
voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue
tantt la rive sud, tantt le bord des les qui dorment au fil de l'eau
en remontant jusqu' la capitale.

Ce fut ainsi qu'ils trouvrent sur l'le Madame les restes demi consums
du pauvre Jean Couture qu'ils emportrent avec eux pour les dposer en
terre sainte.

Les pistes laisses sur le sable de la petite anse o les Iroquois
s'taient rembarqus montraient clairement qu'ils avaient continu de
remonter le fleuve. Toutes taient tournes vers le haut de la rivire.

--Vous voyez que je ne m'tais tromp, dit Joncas  Jolliet. Ils n'ont
sacrifi que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec
les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant
longtemps.

Nos voyageurs arrivrent  la ville au milieu de la nuit suivante.

L'moi fut grand dans la capitale quand on connut le triste vnement;
et M. de Msy qui apprit la dtermination de Jolliet et de ses deux
compagnons  se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois
en son chteau Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les
accompagner.

Joncas refusa en disant:

--Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez
considrable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs
villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutt
que de nous aider. C'est la ruse seule, ou  peu prs, dont nous allons
nous servir pour dlivrer nos gens. A ce compte-l, le chef huron, M.
Jolliet et moi russirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous
permettra de nous tenir cach dans les environs des bourgades iroquoises
et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de
votre bonne offre  laquelle nous sommes pourtant fort sensibles.

Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les mtiers, savait assez bien
tourner une phrase.

Le moment du dpart arriv, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en
pleurant.

--Mre chrie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis
dsol non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je
pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de
l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et 
laquelle vous avez servi de mre pendant plusieurs annes. Je suis un
homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au pril de ma vie.

--Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet
devenu un homme; je ne m'en aperois que trop, hlas! eu changement de
ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empcher
d'tre jalouse.

--Que voulez-vous, ma mre? Outre que je ne saurais me dfendre de
suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obir  celles de Dieu
lui-mme. N'a-t-il pas dit quelque part: L'homme quittera son pre et
sa mre pour suivre...

--Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas.

--Elle le sera peut-tre un jour.

--Si elle ne t'aimait pas et mprisait tes avances.

--O mre! ne dites point cela. Je me tuerais.

--Louis!

--Pardon! mre, oh! mille fois pardon! Mais bnissez-moi, plutt que de
me pousser  profrer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me
ramener bientt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez
peut-tre avant longtemps une double raison d'appeler votre fille.

Mme Guillot tendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et
lui dit:

--Tu es un bon coeur et, aprs tout je n'en suis que plus fire de te
voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protge ton retour.

Jolliet la serra une dernire fois dans ses bras et s'lana au dehors
o Joncas et le Renard-Noir l'attendaient.

Je ne m'arrterai pas  raconter tous les incidents qui signalrent leur
voyage.

Grce  l'habilet de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il
leur fut bientt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours.

Ils camprent aux mmes endroits o les Iroquois s'taient arrts et
purent constater, par diverses observations dues  perspicacit, que
leurs amis taient vivants.

A chacune de ces prcieuses dcouvertes le coeur de ce pauvre Jolliet
bondissait de joie, et sa pense rjouie courait d'avance au devant de
celle qui, sans le savoir, avait emport la meilleure partie de cette
me ardente de jeune homme.

Un accident imprvu vint pourtant le replonger bientt dans un affreux
dcouragement.

En faisant le portage ncessit par les rapides auxquels on donna plus
tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui tait charg ainsi que ses
deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant
une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit
chanceler de nouveau, et, malgr les efforts les plus hroques, il lui
fut impossible de marcher plus loin.

--Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors  ses compagnons,
laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en
revenant.

--Oui, tout de suite, rplique Joncas. Pour que vous soyez pris et
massacr par les Iroquois ou mang par les btes sauvages. C'est un
malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous couter. Nous
allons vous soigner et quand vous serez en tat de nous suivre nous
continuerons nos recherches. En attendant loignons-nous de ce sentier
et cherchons un abri quelque part.

Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut
rpandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il
lui fallut rester dans l'inaction la plus complte.

Enfin, grce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore
plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune
homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois
compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours.

Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber
inopinment sur quelque parti d'Iroquois  mesure qu'ils approchaient du
pays de ces derniers, les trois amis n'avancrent plus ds lors que
trs-lentement. Ils mirent prs de deux semaines  franchir le court
espace qui les sparait de la grande bourgade d'Agnier prs de laquelle
ils rdrent durant plusieurs journes avant de s'assurer que les
captifs y taient dtenus.

Une fois certains que c'tait sur ce point que devaient se concentrer
leurs oprations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la
caverne o nous avons retrouv le pauvre amoureux.

Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouv
refuge assur  chacune de ces sanglantes expditions qu'il avait faites
tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de
Fleur-d'toile.

Ce fut l qu'ils dvelopprent leur plan et s'en partagrent les moyens
d'excution.

Le matin du soir o nous avons quitt Mornac encore une fois
miraculeusement sauv de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas tait
parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange
qui n'tait distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier.

Quant au chef huron, il devait en ce moment rder non loin du village,
puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitt la caverne
quand nous y avons pntr.

Jolliet tait donc l, seul avec ses penses, seul avec ses craintes,
seul avec son amour ignor.

Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; 
la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait
cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme.

Avait-elle pu viter les piges...?

Puis il pensait  Mornac et son coeur se crispait  la seule ide
qu'elle aimait dj le chevalier.

Et lui-mme pourrait-elle l'aimer jamais?

Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle et quelque inclination pour
lui, pourraient-ils chapper aux Iroquois et regagner Qubec au milieu
des prils de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait
commencer?

En face de ces problmes insolubles le dcouragement le reprenait avec
plus de vigueur que jamais.

Tant qu'il avait t loin de Jeanne et qu'il ne s'tait agi que de
travailler  la sauver, son courage ne s'tait pas dmenti. Mais
maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait
aperue  distance) maintenant que le moment de l'action tait venu et
qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient.

tait-ce donc lchet de sa part ou simplement faiblesse physique ou
morale?

Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude
d'tre aim et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des
montagnes. Et plus l'instant suprme approchait, et moins il avait la
certitude de voir jamais son affection paye de retour.

Au moment o nous l'avons retrouv, il en tait arriv  cette priode
d'abattement o  force de raisonnements absurdes avec soi-mme, on en
vient  se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en ralit.

Pour nous servir d'une expression toute moderne et emprunte au langage
des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir.

Il descendait donc rapidement au fond des abmes du dsespoir, lorsqu'un
grand bruit souterrain le tira de la torpeur o il tait plong.

Il releva la tte et prta l'oreille  cette rumeur immense qui semblait
venir des entrailles du globe.

Bientt le sol se prit  trembler sous ses pieds, tandis que le rocher
dans lequel tait creus la grotte gmissait en craquant de toutes
parts.

Il comprit aussitt que c'tait un tremblement de terre.

Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussa
Jolliet  s'lancer hors de la grotte.

Mais un clair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un
sourire amer qui plissa sa lvre ple.

--Bah!  quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle
saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce
rochers!

Il se rassit au milieu du vacarme pouvantable de la montagne en
dmence.

Au-dessus de sa tte, les rochers secous rudement se heurtaient l'un
contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoign par la
frayeur.

Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des
larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient
comme des meules normes de quelque moulin de gants.

Ce fracas qui semblait rpondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet.
Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fire, il restait impassible,
lui tre impuissant et faible, au centre de ces gigantesques
bouleversements.

Un craquement plus sec et rapproch attira pourtant son attention et son
oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct.

L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la vote de la
caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en
dtachait bruyamment et s'affaissait vers le sol,  mi-chemin entre
Jolliet et la sortie de la grotte.

--Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il,
mort affreuse et inutile pour celle que j'aime!

Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna  l'entre de la
grotte en regardant derrire lui.

L'norme pierre s'arrta dans sa chute et resta suspendue  quatre pieds
au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore
passer pour aller au fond de la caverne.

Au-dessus, la vote s'tait referme et si les dernires commotions du
sol n'en avaient encore dtach de petits fragments de pierre et des
poignes de terre qui ruisselaient jusqu' ses pieds, Jolliet aurait pu
croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar.

Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'loignait aussi.

Ce ne fut bientt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent
qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais
un silence d'autant plus trange que le bruit qui l'avait prcd avait
t colossal.

Jolliet mit la tte hors de la caverne.

Un calme indicible pesait sur la nature entire qui aprs cet immense
effort paraissait fatigue, puise, vanouie, morte comme ses morts qui
dormaient tout auprs sur leurs sarcophages ariens.

Longtemps Jolliet, nerv lui-mme demeura immobile en promenant des
regards vagues sur la plaine sombre.

A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-mme l'ignorait sans
doute.

Il y avait plus d'une heure qu'il tait l, pensif, sans penses
distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don
mousquet.

Il venait d'entendre un bruit.

Sa main ne rencontra que le vide. L'arme tait reste au fond de la
caverne.

Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement
suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un
long et pesant pistolet ainsi qu'une mche allume, tout prt  faire
feu.

Une forme noire se mouvait  quelque distance et se rapprochait de la
grotte.

L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse.

Jolliet baissa son arme.

L'autre le rejoignit. C'tait le Renard-Noir.




                             CHAPITRE XVI

                                 RUSES


Nous avons quitt le chevalier de Mornac et Jeanne de Richecourt
descendant du bcher o le Gascon avait failli prir, et traversant tous
deux la foule stupfaite.

Ils avaient laiss derrire eux la multitude encore de prostern, et
arrivaient prs de la cabane de la Perdrix-Blanche, lorsqu'un Sauvage
qui s'tait jusque-l tenu cach en arrire du ouigouam,  la faveur de
l'obscurit, vint  leur rencontre, tout en jetant des regards furtifs
autour de lui.

Comme Jeanne surprise faisait un pas en arrire pour viter quelque
soudaine attaque, l'inconnu dit rapidement  voix basse et en franais.

--Que la jeune fille blanche et le vaillant jeune homme ne craignent
rien! je suis le Renard-Noir.

--Le Renard-Noir!

--Lui-mme. Il est venu pour vous sauver tous les deux. Que le jeune
homme me montre son ouigouam afin que j'aille l'y trouver pour y
prparer votre fuite. Si le Grand Esprit nous assiste, vous serez libres
demain.

--Pourquoi pas tout de suite? demanda Jeanne avec anxit.

--La vierge ple nous perdrait tous par trop de hte. Il faut attendre.
O est le ouigouam de mon fils?

--L, fit Mornac en dsignant du doigt sa cabane. D'ailleurs vous
n'aurez qu' me suivre. Aprs avoir laiss Mlle de Richecourt ici, je
m'en vais m'y rendre immdiatement.

--Mon fils est-il seul dans sa cabane?

--Non, j'habite avec une vieille et bonne femme qui m'a sauv une
premire fois de la mort en m'adoptant pour son fils.

--Une vieille femme!

--Oui, et chrtienne.

--Chrtienne! Oah! T'aime-t-elle?

--Elle m'est tout dvoue.

--Oah! bien. Va m'attendre dans sa cabane.

Le Renard-Noir, qui voyait la foule s'branler et s'avancer de leur
ct, disparut en rampant dans l'ombre.

--Quoi! vous allez me quitter! dit Jeanne qui serra avec angoisse le
bras de son cousin.

--Oui, ma chre Jeanne; je crois que cela vaut mieux pour nous deux.
Vous comprenez que Griffe-d'Ours doit tre dans une terrible rage de me
voir encore vivant. S'il m'aperoit avec vous, sa jalousie va le porter
 quelque acte immdiat de violence. Rentre sous le ouigouam de la
Perdrix-Blanche. Elle vous aime assez pour vous protger contre les
entreprises de son frre. S'il y a, du reste, quelque danger pour vous,
appelez-moi. J'aurai l'oeil au guet, et, avec l'aide du Renard-Noir,
notre ami, j'aurai facilement raison de notre ennemi commun.

Jeanne carta la portire de la cabane.

Au mme instant un bruit lger de pas se fit entendre derrire eux.
Mornac et sa cousine se retournrent et aperurent la Perdrix-Blanche
qui s'avanait aussi pour entrer dans son ouigouam.

La jeune iroquoise jeta sur Mornac un regard joyeux qui signifiait
combien elle tait contente de voir le sauveur de son enfant encore une
fois sain et sauf.

Mornac la salua comme si elle et t marquise et s'loigna autant pour
viter Griffe-d'Ours que pour aller faire quelque toilette; ce qui
n'tait pas sans ncessit. Car les Sauvages et le feu ne lui avait
gure laiss d'autres vtements que les tatouages dont on l'avait
grotesquement barbouill. Heureusement qu'il faisait nuit. Il courut 
sa cabane, rpondit  l'treinte de la vieille femme toute heureuse de
le voir encore en vie, et se lava de pied en cap pour faire disparatre
les couleurs qui bariolaient tout son corps.

L'piderme, rougi la chaleur du bcher, lui cuisait fort, et en certains
endroits il s'en allait par lambeaux. Encore, le Gascon pouvait-il
s'estimer heureux d'avoir sauv sa chair et ses os.

Le bruit s'teignit peu  peu dans le village, et tout y tait paisible
quand Mornac eut fini de se dbarbouiller.

Il en tait  se couvrir de vtements plus chrtiens lorsque la portire
du ouigouam s'carta doucement pour laisser passer le Renard-Noir.

La vieille femme qui venait de se coucher se mit sur son sant et resta
bouche bante, lorsqu'elle aperut le Huron.

Le Renard-Noir s'avana vers elle, lui dit quelques mots que Mornac ne
comprit pas, et, en terminant, fit le signe de la croix.

La vieille parut aussitt rassure.

--Le chef a fait entendre  la vieille mre, dit-il ensuite au
chevalier, qu'il est ton ami qu'il ne veut aucun mal  cette femme et
que lui aussi est chrtien. Elle est satisfaite. Je n'ai rien 
craindre. Parlons.

--A vous ordres, chef.

--Que mon fils me dise d'abord pourquoi on l'avait attach au bcher
quand je suis entr dans la bourgade?

Mornac raconta en quelques mots sa malheureuse tentative de fuite avec
mademoiselle de Richecourt.

Le Huron sourit plusieurs fois au rcit de cette imprudente escapade et
repartit:

--Il faut que mon fils soit bien inexpriment pour avoir agi de la
sorte et qu'il connaisse bien peu les hommes de ce pays pour avoir cru
leur chapper aussi facilement. N'importe, le jeune homme est brave. Je
l'ai bien vu lorsqu'il tait sur le bcher. Aussi allais-je me dvouer
pour lui et tcher de couper ses liens et de m'enfuir avec lui. Mais le
grand bruit que les esprits ont fait en secouant la terre, et le
dvouement de la belle vierge blanche m'ont devanc. Je vais essayer de
vous faire fuir, moi, en y mettant toute la ruse d'un vieux chef.
L'autre homme  la face ple, o est-il?

--Vilarme?

--Oui.

--Ne nous inquitons pas de lui, et puisse-t-il rester ici o il est
bien plus  sa place qu'en pays civilis. A moins que vous n'aimiez
mieux que je le tue avant de partir.

Le chef huron ouvrit de grands yeux en dcouvrant cette haine mortelle
qui lui semblait exister entre Vilarme et Mornac.

Celui-ci qui s'en aperut, exposa en quelques mots au Renard-Noir les
mfaits du mcrant.

Le Huron repartit:

--C'est un chien enrag. Il faudra s'en dfaire. Avez-vous d'autres amis
dans le village que la vieille femme d'ici?

La Perdrix-Blanche, qui est la propre soeur de Griffe-d'Ours. J'ai sauv
son enfant. Il se noyait. Depuis ce temps elle semble beaucoup adorer
mademoiselle de Richecourt. Elle connaissait notre fuite de ce soir et
n'en a rien dit  personne. Sans la trahison de ce maudit Vilarme...

--Oah! bien, elle nous aidera encore. Le chef va l'aller voir tout de
suite. Que le jeune homme attende mon retour.

Il sortit et gagna,  pas de loup, le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Il tria la peau qui servait de porte et regarda  l'intrieur.

Les deux femmes taient seules.

Le Renard-Noir entre.

Mademoiselle de Richecourt le reconnut; mais la Perdrix-Blanche ne put
retenir un cri.

--Que la jeune femme n'ait point peur. Le Huron ne lui veut pas de mal.
Il est l'ami de la jeune vierge ple et du jeune homme blanc qui a sauv
ton enfant prt de se noyer. Es-tu bien reconnaissante au jeune homme.

La mre jeta un regard de feu de ses grands yeux noirs sur l'enfant qui
dormait dans un coin de la cabane et rpondit:

--S'il fallait mourir pour lui, je quitterais volontiers la vie.

--Tu peux le sauver  moins de cela. coute. Tu connais la croyance
commune aux Sauvages au sujet des maladies et de certains rves fcheux.
Ainsi que le soin qu'ils prennent d'en dtourner le cours et
l'accomplissement. Demain fais venir tes parents et tes amis et
annonce-leur que tu es malade et que tu as rv, pendant la nuit, que tu
tais menace de mort. Tu demanderas qu'on fasse un festin  tout manger
pour apaiser la colre de l'esprit. On ne pourra point te refuser. Le
soir, pendant que tout le village sera plong dans les jouissances du
grand repas, je ferai vader la vierge blanche et son ami. La jeune
femme consent-elle?

La Perdrix-Blanche rflchit un instant et rpondit:

--Si le guerrier huron veut promettre qu'il ne fera aucun mal  mon
frre Griffe-d'Ours, j'obirai.

L'oeil fauve de Renard-Noir tincela; son bras eut un mouvement nerveux.
Nanmoins il rpondit:

--Il y a bien longtemps que le chef huron veut se venger de
Griffe-d'Ours. Mais ma vengeance attendre et je n'entreprendrai rien
encore contre ton frre. J'ai dit.

--Alors, tu seras obi.

--Fais donc que le festin ait lieu demain soir?

--Demain,  la tombe du jour aura lieu le grand repas.

--La jeune femme a un bon coeur et le Grand Esprit lui en tiendra compte
un jour.--Mademoiselle, dit-il ensuite en se tournant vers Jeanne qui
coutait tout sans rien comprendre, prenez garde, d'ici  demain,
d'irriter Griffe-d'Ours pour qu'il ne porte pas sur vous des mains
violentes. Soyez prudente et tranquille. Mes frres blancs, le vieux
coureur des bois et le jeune fils de la dame que vous appelez votre
mre, veillent avec moi de loin sur vous; demain, peut-tre, vous serez
libre.

La jeune fille lui serra la main.

Lui, entendant du bruit au dehors, disparut aussitt.

Une minute plus tard et il se serait rencontr avec Griffe-d'Ours qui
entre dans le ouigouam, et fit un geste de mcontentement  la vue de la
Perdrix-Blanche qui veillait  ct de mademoiselle de Richecourt.

--Ma soeur la vierge blanche s'ennuie donc beaucoup dans mon village
puisqu'elle a voulu le quitter sans m'attendre pour me faire ses adieux,
dit-il d'un ton railleur.

Mademoiselle de Richecourt ne rpondit point.

--La belle jeune fille regrettait peut-tre mon absence, continua
l'Iroquois en redoublant d'ironie; et voil pourquoi elle a voulu aller
sans doute au devant de moi avec son jeune ami qui semble se moquer trop
de la mort. Pour vous viter par la suite autant de trouble et pour vous
retenir au village, vous allez devenir la femme du chef. Quant au jeune
guerrier, votre ami, il est brave et me suivra dans mes expditions. Le
chef est fatigu ce soir, et la vierge blanche ne l'est pas moins. Aussi
les crmonies de notre union n'auront pas lieu cette nuit, mais pendant
la suivante.

Il contempla un instant Jeanne pour saisir l'impression que ces paroles
produiraient sur sa physionomie.

Celle-ci ne leva pas seulement les yeux et resta impassible.

--J'ai dit, acheva le chef avec une nergie d'expression qui marquait sa
dcision irrvocable.

Et il sortit du ouigouam.

Le Renard-Noir avait rejoint Mornac.

--La Perdrix-Blanche consent  nous aider, dit-il au chevalier qui
l'attendait avec impatience. C'est une bonne femme. J'ai vu dans ses
yeux qu'elle ne mentant pas et que son coeur t'est sincrement dvou.
Maintenant, mon fils, coute-moi bien. Demain, durant le jour, 
l'approche du grand festin, tu verras entrer dans le village un homme
qui a longtemps couru les bois et qui connat toutes les ruses des
sauvages. Il sera dguis. Prends garde de le reconnatre pour un ami:
c'est Joncas. Feins de l'avoir jamais vu. Il apportera de l'eau-de-feu
pour changer contre des pelleteries, des mocassins et des raquettes qui
nous serviront pendant notre fuite  Stadaconna; l'hiver est proche. Tu
comprends que l'eau-de-feu devra couler  flots dans le grand repas 
tout manger. Tu assisteras  ce festin et tu agiras comme les autres.
Tche de faire boire Griffe-d'Ours pour qu'il s'endorme. Toi, prend
garde.

--Sois tranquille, mon vieux, interrompit Mornac en souriant. Je suis,
sur ce sujet, de force  tenir tte  n'importe quel gaillard du
village.

--Bon! L'obscurit venue, tu t'assureras que tous, ou  peu prs, sont
engourdis par la viande et l'eau-de-feu, sauve-toi doucement et viens
aussitt sous ce ouigouam. Je t'attendrai ici avec mes deux camarades.
As-tu compris?

--Parfaitement.

--Bien. Oh! vite de rencontrer, durant le jour, la vierge blanche:
Griffe-d'Ours aura moins de soupons. Sans qu'on te remarque fais savoir
 la jeune fille de s'habiller et de se chausser chaudement. Il commence
 faire froid dans les bois. A prsent je m'en vas. Sois prudent.

Il vit en sortant qu'il tombait une petite pluie froide et serre.

--Bon! dit-il, voil qui va effacer la trace de mes pas en fondant la
neige.

Et il s'loigna sans bruit pour aller rejoindre Louis Jolliet qui
l'attendait avec impatience dans la grotte du champ des morts.




                             CHAPITRE XVII

                   O IL EST PARL D'UN CHARLATAN,
                ET D'UN MARCHAND D'ORANGE QUI VENDAIT
           TOUTES AUTRES CHOSES QUE DES FRUITS DE MME NOM


Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de
la Perdrix-Blanche.

Les parents et les amis de la jeune femme y taient accourus en
apprenant qu'elle tait malade.

Le ouigouam tait plein de gens qui, tout ainsi que les commres de nos
pays civiliss, donnaient sur la prsente maladie les opinions et les
conseils les plus opposs.

Assise  ct d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de
temps  autre, laissait chapper quelques plaintes, tout en racontant un
rve pnible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui prsageait sa
fin prochaine.

--Le Jongleur! O est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a
la vertu de gurir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux
mauvais Esprits.

Averti aussitt, le jongleur vint et dit en entrant:

--Si le mchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite dloger!

Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et
recueillis que nos plus importants mdecins lui auraient envi, il
s'approcha de la malade.

Je n'avancerai pas qu'il lui prt le pouls; car je doute fort que la
dcouverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le
clbre Harvey, ft encore parvenue  la bourgade d'agnier. Cependant je
puis affermer qu'il fit subir  la malade une foule de questions et jeta
sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos mdecins
les mieux poss.

--Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer 
l'cart pour parler  l'Esprit.

Il se fit lever sur le champ une espce de tente  ct du ouigouam et
s'y installa seul. On l'entendit bientt qui chantait, dansait et
hurlait comme un possd. Quelquefois pourtant il s'arrtait et semblait
prter l'oreille  quelque interlocuteur invisible auquel il rpondait
en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le
corps de la malade.

Au bout d'une heure de ce fatigant mange il revint tout en sueur auprs
de sa patiente, et tel qu'un mdecin qui s'informe des effets apritifs
de sa rhubarbe et de son sn, il lui demanda si maintenant elle ne se
sentait pas mieux.

Pour toute rponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris
douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait
rapidement.

De plus en plus srieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui
saisit le bras qu'il se mit  lui sucer. Tirant avec sa langue quelques
osselets qu'il avait tenus cachs dans sa bouche, il s'cria:

--Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je
viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois gurie plus vite,
et afin de conjurer les effets du vilain rve que tu as fait, il
convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis  la chasse aux
lans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont
dpend ta gurison.

C'tait tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin 
tout manger o ils s'en donnaient  gogo.

Ces sortes de repas taient d'ailleurs tellement dans les usages tablis
que la Perdrix-Blanche n'avait pas mme eu la peine de demander celui
que le jongleur s'tait empress d'ordonner.

Griffe-d'Ours tait dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualit de Plus
proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre  la tte
du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de dfiance. Mais sa soeur
se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa
puissance pour contribuer  sa gurison. Il sortit donc aussitt de la
cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se prparer  le
suivre.

Avant d'aller lui-mme prendre ses armes, il avisa deux jeunes
guerriers, en posta un  l'entre de la cabane, et lui enjoignit d'en
dfendre l'entre  Mornac et  Vilarme et de casser la tte  celui des
deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus
avoir la libert de sortir du ouigouam avant le retour du chef.

Le second factionnaire eut pour consigne d'pier Vilarme et surtout
Mornac et de les empcher au besoin de sortir du village.

Tous deux ne devaient tre relevs de faction qu'au retour du parti de
chasse.

Malheureusement pour le chef iroquois ses prcautions taient tardives
et inutiles, car Mornac avait pu, tout  loisir, le matin mme, se mler
 la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire
part  sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait
donc ensuite d'tre pi, ce dont il s'aperu bientt du reste.

Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la mfiance de
Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonait ce
jour-l quelque mauvais dessein, parut fort dsappoint d'tre menac
d'un coup de tomohk, lorsqu'il voulut pntrer dans la cabane qui
abritait Mlle de Richecourt.

Il tait pass midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps
disparu sous les bois dont les feuillages desschs jonchaient la terre
durcie par la gele.

Le village tait paisible, le temps sombre et froid forant les Iroquois
 rester sous les ouigouams, o l'on faisait un grand feu, si l'on en
jugeait par les gros flocons de fume blanche qui s'en chappaient en
spirales ouates.

L'on n'entendait seulement que quelques imprcations suivies de coups,
qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'tait
pour elle une habitude de battre rgulirement tous les jours le baron
de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquitait pas davantage.

Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois
sauv la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits prparatifs
de dpart, sans s'inquiter aucunement de celui qui, cach dans une
cabane voisine, piait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le
Gascon faisait chez soi.

Sur les trois heures de l'aprs-midi un Iroquois qui sortait de sa
cabane aperut un canot remontant la rivire Manhatte. Il tait dirig
par un seul homme et venait du ct du village.

Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitt
de leurs ouigouams.

Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'lancrent aussitt
hors de l'enceinte du village.

Arrivs sur le bord de la rivire, ils reconnurent que c'tait un homme
blanc qui montait l'embarcation.

En quelques minutes celui-ci gagna la rive o se tenait le groupe auquel
il adressa la parole en hollandais.

Les Iroquois qui commeraient avec les habitants de la
Nouvelle-Hollande, leurs allis, lui souhaitrent la bienvenue.

L'homme dbarqua en leur demandant:

--Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai
besoin de ces effets.

--Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en change?

--De la poudre et de l'eau-de-feu.

--De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous.

--Aidez-moi  porter ces barils.

On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'tranger prenait n
long mousquet couch  l'arrire du canot et le jetait ngligemment sur
son paule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver
la flamme sur une longue mche allume qui s'enroulait prs de la
lumire de son arquebuse.

Arriv au milieu du village il s'arrta et fit signe de dposer les
barils  terre.

--Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des
raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air
rsolu sur le canon de son mousquet.

Mornac attir par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et
vint se mler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc.

Joncas et lui se reconnurent aussitt.

Mais tous les deux se regardrent froidement comme s'ils ne s'taient
jamais vus.

Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait
eu des relations frquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande
parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme
que Mme Guillot lui avait remise il s'tait rendu  Orange aprs avoir
laiss ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts.

Au fort d'Orange il s'tait procur un canot, un baril de poudre, quatre
d'eau-de-vie et s'tait embarqu avec ces marchandises sur la rivire
Manhatte qu'il avait remonte jusqu'au grand village d'Agnier.

Quand on eut entass  l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de
pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des
raquettes, il se mit  choisir ce qui lui convenait et  discuter les
prix avec toute l'pret d'un vritable commerant.

Ces ngociations durrent une bonne heure au bout de laquelle on
entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois.

C'tait le parti de chasseurs qui revenait charg de gibier.

Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'tait fait au
milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le
regarda d'un oeil indiffrent et qu'il ne reconnut point.

--Quelles sortes de marchandises mon frre a-t-il donc apportes?
demanda l'Iroquois  Joncas.

--De la poudre et de l'eau-de-feu, chef.

--De l'eau-de-feu! s'cria Griffe-d'Ours dont les traits s'animrent
aussitt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il
aux siens.

--Nous y avons pens, rpondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en
aura sa part.

--Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frre blanc
partagera-t-il avec nous le grand repas  tout manger?

--Je le voudrais bien, rpondit Joncas, mais je dois tre de retour 
Orange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite.

--Mon frre est libre de s'en aller quand il voudra.

Joncas s'inclina sans rpondre, et, ces changes faits, demanda qu'on
l'aidt  emporter ses emplettes jusqu'au canot.

On s'empressa de l'obliger.

Quand il eut plac ses effets sur l'embarcation, il salua de la main
tous ceux qui l'avaient escort, s'assit  l'arrire de sa pirogue que
se mit  descendre aussitt le courant et disparut au prochain dtour de
la rivire.

Joncas suivit ainsi le fil de l'eau prs d'une demi-lieue au dessous de
la bourgade. L, bien sr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'tait
pas pi, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre
qu'il avait remarqu. A trois reprises il imita le cri strident et cass
du martin-pcheur.

Du massif d'arbres qui bordaient la rive le mme signal rpondit au
sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en
quelques coups d'aviron.

La tte et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de
broussailles.

--Le Renard-Noir est-il fatigu de m'attendre? demanda Joncas.

--Un vrai Huron ne connat pas la fatigue, rpondit firement le
Sauvage. Mon frre a-t-il russi?

--Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit.

--_Andeya!_ (Voil qui est bien.)

--Cachons le canot sous ces branchages et dpchons-nous d'emporter tout
cela.

Dix minutes plus tard il s'enfonaient dans la fort.

Chargs d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait
tourner au loin le village pour ne pas tre aperus, l'obscurit du soir
descendait sur la fort quand ils pntrrent dans la grotte. Jolliet
les y attendait le mousquet au poing tout en prtant l'oreille aux
rumeurs inaccoutumes qui venaient de la bourgade.

--Il parat que les rjouissances ont commenc l-bas et que mon
eau-de-vie dgourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien,
monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront
libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien chang de
faon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle
maintenant le souterrain en deux?

Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'tait affaiss pendant le
tremblement de terre de la nuit prcdente.

Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tte.

--Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouche. Nous porterons ensuite ces
fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser
vers le village.

Pendant leur frugal repas, ils discutrent de nouveau le plan qu'ils
avaient form pour l'vasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque
chacun eut sa part de l'excution bien marque d'avance.

Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prta l'oreille
aux rumeurs confuses de la nuit.

--Le festin est commenc, dit-il, le village est plus paisible.

--Dpchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour
que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la
caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots  mesure que je vais
vous les passer.

Jolliet et le Huron se tranrent sur les genoux et les mains, sous la
pierre menaante et Joncas se mit  leur pousser les marchandises qu'il
s'tait procures  Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur
ct pour les placer ensuite au fond de la grotte.

Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se htait
et ne voulait point perdre de temps  le dfaire crut que ce dernier
pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le
ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort.

Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et le
Renard-Noir tiraient aussi vers eux.

Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de
cailloux d'une des parois de la grotte, immdiatement au-dessous de la
pierre.

--Hein! fit Joncas, en se trana  son tour sous l'arche sombre pour
rejoindre ses amis, cela a pass tout juste.

Son corps se trouvait dans la partie intrieure de la grotte; mais par
malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui,
seule, retenait faiblement le rocher suspendu.

Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte,
tandis que l'norme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en
bouchant tout  fait l'entre de la caverne.

Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul clatrent dans le
souterrain sourd.

Sans se parler, les trois hommes se rurent d'un commun lan sur cette
muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin
de la renverser sur elle-mme.

Le rocher ne s'en enfona que plus avant dans la terre et garda une
terrible immobilit.

--C'est par ma faute! maldiction, rugit Joncas. Et eux qui nous
attendent!

--Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage.

Et il s'assit constern.

La premire pense de ces trois hommes dvous avait t pour leurs amis
qu'ils ne pouvaient plus secourir.

La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort
horrible qui les attendaient eux-mmes dans les entrailles de ce rocher
ferm sur eux comme le marbre d'un tombeau.




                              CHAPITRE XVIII

                             UN GALA IROQUOIS


Dans la cabane de Griffe-d'Ours, la plus grande du village, taient
runis ce soir-l trois cents guerriers Iroquois.

Il n'y avait pas de femmes avec eux, car elles faisaient gnralement
leurs festins  part.

Le vacarme tait  son comble. La danse dont la coutume faisait toujours
prcder un grand repas, tirait  sa fin et acqurait un entrain, un
dlire, une furie  donner le vertige.

Chacun avait d'abord dans seul en clbrant les exploits de ses
anctres et les siens propres. Cela avait dur deux heures.

Maintenant l'assemble tout entire se tenait par la main et tournait en
sautant avec des hurlements de joie, dans une ronde chevele.

Sous le vaste ouigouam  demi clair par des mchantes torches de bois
rsineux, on voyait tournoyer une longue chane d'hommes aux mains
enlaces. Ils taient nus et ainsi frntiques et hurlants, ils avaient
l'air, dans cette demi obscurit, de dmons clbrant quelque saturnale
dans l'abme maudit.

Mle  cette foule dlirante vous auriez pu distinguer,  chaque tour
de la ronde, une figure trange, au milieu de laquelle une longue
moustache en croc produisait le plus curieux effet parmi les tatouages
dont les joues taient bigarres. Le corps que surmontait cette drle de
figure n'aurait pas moins attir votre attention par les gambades
extravagantes auxquelles il se livrait. A force d'adresse et de
dislocation, sa danse prenait un caractre tellement original et
fantastique que tous ceux qui le pouvaient bien apercevoir riaient aux
larmes.

Que l'on veuille bien m'en croire ou non, mais, sur mon me, c'tait le
chevalier du Portail de Mornac qui se livrait,  sa manire, au noble
exercice de la danse.

--Ah! grommelait-il entre deux gambades, vous vous croyez forts en
gymnastique. Eh bien! sauvages que vous tes, je m'en vais vous montrer
un peu, moi, ce que peut faire un cadet de Gascogne aprs deux ans
d'assiduit  l'acadmie de Paris. Tra-deri-dera! chantait-il en
effleurant du bout du pied l'oeil de son voisin de droite. Zim-la-hi-to,
paf!

Et son talon s'en allait caresser le menton de son suivant de gauche.

Tout cela avec des cabrioles, des gestes et des sauts impossibles.

Savez-vous quelle tait la pense dominante de tous ceux qui le
regardaient C'est qu'il et vraiment t dommage de brler compltement
la veille un si joyeux diable qui, aprs tout ne causait de mal 
personne et faisait rire tout le monde.

La vitesse de la ronde augmentait. Ce n'tait plus une danse, c'tait
une course folle, furibonde.

Le sang fouett par ce violent exercice, le cerveau chauff par le
tournoiement rapide et prolong, les danseurs taient pris de vertige;
et la bande hurlante allait de plus en plus vite.

Mornac en tait arriv  ne pouvoir plus battre le moindre entrechat et
c'est  peine s'il avait la satisfaction de lancer parfois son pied dans
le nez d'un voisin. Il tait soulev, entran, balay comme un ftu de
paille.

Enfin il sentit le vertige l'empoigner  son tour.

tourdi, bloui, aveugl, il se laissa tout  fait aller  l'lan
gnral et ferma les yeux.

Longtemps il fut ballott sans presque lui laisser toucher du pied la
terre.

Il tait dj navr, touff presque par le manque d'air et la vlocit
du mouvement, lorsqu'enfin la longue chane circulaire des danseurs,
oscillant deux ou trois fois sur elle-mme, se rompit et s'abattit de ci
de l, haletante, puise, stupide.

Mornac qui n'avait plus la volont de se retenir  rien, roula plusieurs
fois sur le sol, mais d'une si burlesque faon que ceux qui le purent
voir excuter cette dernire cabriole, se tinrent les ctes  deux mains
pour les empcher de voler en clats par la force du rire.

Le Gascon que s'en aperut en revenant  soi, se dit:

--Je crois, sandis! que je joue passablement mon rle et que le
Renard-Noir serait content de moi s'il me pouvait voir.

Les danseurs se relevaient l'un aprs l'autre, encore tourdis et
essouffls lorsque Griffe-d'Ours qui avait le premier recouvr ses
esprits, s'cria:

--Vous tes tous invits au banquet!

--Ho! ho! rpondirent les assistants qui coururent chercher leurs
_ouragans_ ou cuelles d'corce et leurs _mikouannnes_ ou cuillers de
bois, qu'ils avaient, en entrant, dposes dans la cabane.

Ils vinrent aussitt se placer autour de vingt-cinq grande chaudires o
bouillaient ou rtissaient les viandes du festin.

S'il me fallait numrer toutes les pices de gibier et les poissons qui
cuisaient dans ces chaudires et qui devaient tre dvors durant la
nuit par ces trois cents diables d'affams enrag, je n'en finirais plus
et vous ne me croiriez pas ou seriez pouvants.

Qu'il me suffise de dire qu'il y avait deux ours, dix castors, huit
chiens, cent soixante-dix poissons normes et de toutes espces, et une
infinit de volatiles depuis l'oie et le canard sauvage jusqu'aux plus
petits oiseaux; sans compter les livres et les cureuils. Le tout
cuisant  la fois, ple-mle, sans sel et sans pices.

Chacun des convives renversa son plat devant soi, et tous s'assirent en
rond autour des chaudires, les jambes retires sous le corps.

Griffe-d'Ours ordonna de descendre les chaudires qu'il fit mettre
devant lui et dit  haute voix.

--Hommes qui tes ici assembls, c'est moi qui fais le festin.

Ce  quoi ils rpondirent tous du fond de leur poitrine:

--H!

--De chair de castor.

--H--!

--De chair de chien.

--H---!

--De gibier et de poisson.

--H----!

Griffe-d'Ours, le distributeur, s'arma d'une longue et large cuiller et
recueillit la graisse qui flottait sur le bouillon,  la surface de
chaque chaudire. De cette huile chaude il remplit un grand plat
d'corce, en prit le premier plusieurs gorges qu'il but avec autant de
satisfaction apparente que si c'et t du meilleur vin, et passa  ses
convives le plat dont tour eurent leur part.

Puis Griffe-d'Ours prit les cuelles de chacun et se mit  distribuer
les viandes le plus largement possible, passant  tour de rle les
_ouragans_ biens garnis mais sans regarder qui il servait. Car toutes
les parties du cercle que formaient les convives taient aussi courbes
et par consquent aussi nobles les unes que les autres, il n'y avait
point de prsance  observer.

Il tirait  l'aide d'un bton pointu, des quartiers entiers de venaison
qu'il distribuait  chacun, rservant nanmoins pour ses amis les
morceaux les plus friands qu'il leur prsentait, comme marque de faveur,
au bout du bton.

A l'un auquel il passait la tte d'un castor, que l'on considrait chez
eux comme la partie la plus dlicate de cet animal, il disait:

--Mon cousin, voici ta tte.

A l'autre, en lui offrant une paule d'ours, il disait encore:

--Mon cousin, voici ton paule.

Personne ne songeait  se choquer de ces prfrences qui taient en
usage.

Lorsque chacun fut servi, Griffe-d'Ours s'assit  son tour mais sans
rien prendre pour lui-mme.

Son voisin de droite, choisit les meilleurs morceaux parmi ce qui
restait et les lui prsenta en disant:

--Chef, voil ton mets.

A l'numration de chacun desquels Griffe-d'Ours avait soin de rpondre
 son tour:

--H-!

A mesure qu'on avait t servi, le silence avait grandi de plus en plus
dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins 
tout manger. Il n'y avait pas de temps  perdre.

Bientt l'on n'entendit plus que le bruit des mchoires qui dchiraient
 belles dents d'normes bouches de chair; ou les susurrations des
bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes.

La grande bataille des estomacs tait commence.

Que le lecteur me pardonne cette scne d'un ralisme effrn. Mais le
festin tait chez les sauvages une des plus grandes solennits, et je ne
saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrs dans la
grande bourgade d'Agnier que pour tudier de prs les moeurs de ses
habitants.

Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs
impossibles. Si l'on veut voir jusqu'o allait la gloutonnerie bestiale
des Sauvages, on n'a qu' consulter les Relations des Jsuites (1634) o
j'ai puis les ides d'une partie du prsent chapitre. L'on verra que
j'ai d rester en de de la description du rvrend chroniqueur,
surtout quant  ce qui a trait aux suites de la voracit des convives.

Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'norme quantit
de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois
cents estomacs d'une effrayante lasticit.

A chaque instant retentissaient ces cris:

--J'ai fini ma tte

--H-! disait Griffe-d'Ours en recevant une cuelle vide. Eh bien!
voici ton jambon.

Et il renvoyait une cuisse d'ours.

--J'ai fini mon paule hurlait un second qui jetait un regard glorieux
sur les autres convives.

--H--! voici ta jambe.

Et l'ouragan retournait  l'infatigable mangeur avec un quartier de
chien.

Il y avait une heure que durait cette goinfrerie. Mornac, que
Griffe-d'Ours avait, par bonheur, assez maigrement servi pour lui
montrer qu'il ne l'estimait gure, s'escrimait tant bien que mal sur une
carcasse de livre qu'il grignotait du bout des dents, mais sans
s'arrter pour ne point froisser la susceptibilit des convives. De
temps  autre il jetait un regard sur Griffe-d'Ours et Vilarme qui avait
t forc d'assister au festin. Mais ce n'taient que de furtifs
coups-d'oeil. Il ne voulait point paratre proccup.

Son attention fut attir bientt sur l'un des plus hardis mangeurs que
venait, avec une vidente satisfaction, de renvoyer son cuelle au
distributeur pour la troisime fois. Un murmure approbateur des convives
avait accueilli cette demande et l'hroque mangeur souriait batement
sous les regards d'admiration qui tombaient sur lui de toutes parts.

Il tait tout rouge, non de modestie, veuillez m'en croire, mais de
gourmandise surabondamment satisfaite. Ses yeux pleuraient et de petits
ruisseaux de graisse lui coulaient doucement sur le menton.

La bouche encore pleine, il bgaya ces mots  plusieurs reprises:

--En vrit je mange! En vrit je mange!

--Cap de dious! qui pourrait en douter! pensa Mornac, car il commenait
 comprendre quelques mots d'iroquois. Voil bien un rude gaillard qui
aurait pu tenir tte  Gargantua et  Grandgousier dont parle Messire le
joyeux cur de Meudon! Quel apptit, caddis! Voyons un peu comment il
s'y va prendre pour attaquer ce troisime service. Oh! l'ogre! Sa faim
redoublerait-elle  mesure qu'il dvore, comme Anthe qui, dit-on,
reprenait de nouvelles forces  chaque fois qu'il touchait la terre!

L'entrain du mangeur tait en effet incroyable.

--Voil toute ta jambe, lui avait dit Griffe-d'Ours en lui faisant
parvenir un gigot de chien.

L'autre s'en tait empar  deux mains par un bout et dj sa bouche et
ses dents faisaient leur devoir de l'autre.

--Corne du diable! se dit Mornac merveill, il me semblerait lui voir
jouer de la flte s'il n'allait un peu trop fort pour avoir longtemps
bonne haleine!

Cette ide lui parut drle et il ne put s'empcher de rire.

Ses voisins levrent la tte.

Griffe-d'Ours le regarda en fronant les sourcils.

--Qu'est-ce donc qui cause la grande joie du visage ple? demanda-t-il 
Mornac.

Celui-ci vit qu'il avait fait une sottise et son esprit inventif tcha
de dtourner aussitt l'orage que son inconvenance pouvait attirer sur
lui.

--Je pensais, chef, dit-il que je prenais tout en mangeant une gorge
d'eau-de-feu. Et il me semblait que cela augmentait mon apptit en
gayant mes esprits. Cette seule ide m'a fait rire.

Il y eut un clair dans l'oeil de Griffe-d'Ours.

--Le blanc a raison, dit-il aux convives. Il prtend que l'eau-de-feu
nous ferait manger davantage et nous rendrait joyeux. O est
l'eau-de-feu?

--L'eau-de-feu! O est l'eau-de-feu? crirent tous les autres avec un
tel entrain que la cabane en trembla.

--Voil que a mord! pensa Mornac.

Son regard se croisa avec celui de Vilarme qui lui parut soudain plus
mfiant. Quelques convives sortirent sur le champs et revinrent avec les
barils d'eau-de-vie dont l'un avait dj t ouvert et  moiti vid
avant le repas. Ce qui avait caus l'excitation peu ordinaire de la
danse.

On vida le reste du premier baril dans un grand plat d'corce  mme
lequel le chef but d'abord  longs traits et les autres convives aprs
lui.

Ensuite de quoi le festin continua.

Les mchoires reprirent leur rude besogne avec plus d'entrain que
jamais. Seulement, au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie agissant,
les langues se mirent aussi de la partie et les conversations
s'engagrent.

Isoles d'abord, elles firent le tour du cercle comme une trane de
poudre qu'on enflamme, et devinrent aussitt gnrales.

Dix minutes s'taient  peine coules que Griffe-d'Ours se leva pour
obtenir le silence.

--Que mes frres n'oublient pas, dit-il que nous avons encore de
l'eau-de-feu, et que cela aide  avaler les viandes du festin.

--H-! vocifrrent les autres. Nous avons encore de l'eau-de-feu,
qu'on nous en donne!

Le second quart fut dfonc, le plat rempli et vid de nouveau deux fois
de suite.

Cela va bien! pensa Mornac qui avait donn comme les autres son accolade
 l'norme coupe.

--Il me regarde curieusement, pensa le Gascon. Se douterait-il de
quelque chose? Malheur  lui dans ce cas! Je le tuerai!

Tandis que les conversations s'engagent de nouveau pour devenir de plus
en plus bruyantes, profitons du tumulte afin de nous rendre un peu
compte des rflexions de Vilarme.

Dans l'aprs-midi, on se souvient qu'il avait encore reu une verte
correction de la Corneille, son acaritre moiti. Cette scne avait eu
lieu juste avant l'arrive de Joncas au village et la honte avait
empch Vilarme de sortir si tt aprs, bien que le brouhaha caus par
la venue du marchand et veill son attention.

Mais le tumulte cr par le retour du parti de chasse avait donn le
dernier coup d'peron  sa curiosit, et, la Corneille tant dj sortie
de sa cabane pour aller se joindre au groupe qui entourait le marchand,
Vilarme s'tait dcid d'en faire autant de son ct. Mais comme il
arrivait prs de la foule, Joncas avait dj tourn le dos pour sortir
du village.

Vilarme ne l'ayant pas vu en face n'avait heureusement pu reconnatre le
Canadien sous son dguisement.

Cependant les allures de Mornac pendant la danse et le repas, la
proposition dtourne du Gascon touchant l'eau-de-vie, lui donnaient 
penser.

N'y aurait-il pas encore perfidie l-dessous? se disait Vilarme tout en
feignant de manger. Cela me sembles suspect. Et ce festin mme, n'est-ce
pas la Perdrix-Blanche qui l'a ordonn ou fait commander? Elle tait
bien portante hier. Et aujourd'hui la voici subitement malade... Cela
louche. Il y a du Mornac l-dessous. S'il veut encore s'enfuit avec sa
belle parente, nous verrons  entraver leurs desseins. Mais moi-mme que
fais-je ici? Ma position n'est-elle pas intolrable? Mpris de
Griffe-d'Ours, en butte  ses soupons, ha de Mornac et de sa cousine,
bern par les Sauvages, maltrait ignominieusement par cette femme
maudite qui semble avoir pour mission de me faire expier ce lche
assassinat que j'ai commis autrefois sur une femme, n'ai-je pas aussi,
moi, de seul recours qu'en la fuite? Fuir, c'est cela! Fuyons, nous
aussi. Qui, mais Mornac que je laisse avec elle que j'aime? Car c'est
une vraie fatalit, mais je l'aime cette fille de ma victime. Sa fortune
n'est pas  ddaigner non plus! Que faire?...

Longtemps il resta plong dans ses rflexions, et tellement absorb
qu'il en oubliait de manger.

Mornac qui s'en aperut se dit:

--Voil Vilarme qui dlibre avec lui-mme. Il doit ruminer quelque
vilainie. Attention!

--C'est cela, continuait de penser Vilarme. Sans plus tarder j'agirai ce
soir mme. Mettant  profit quelque bonne occasion je m'esquiverai d'ici
pour me glisser inaperu jusqu' la cabane que Mlle de Richecourt
habite. Il n'y a plus maintenant de sentinelle  la porte de son
ouigouam. Je m'en suis convaincu avant d'entrer dans celui-ci. Tandis
que le chef Iroquois et ce maudit Mornac seront tranquillement ici je
pntrerai sans obstacle jusqu' la jeune fille qui me sera livre sans
dfense... Cette nuit je tuerai Mornac et aprs que je l'aurai vaincue,
la belle ne sera que trop aise encore de s'enfuir avec moi pour viter
les brutalits de Griffe-d'Ours et les horreurs de la vie sauvage.

Ce petit plan n'est pas bte! Ayons l'oeil au guet et choisissons bien
le moment pour ne pas manquer notre sortie.

--De l'eau-de-feu! qu'on nous en donne! criaient les convives.

Le plat d'corce rempli jusqu'aux bords, circula de nouveau tout autour
du cercle des Sauvages dont l'ivresse se trahit bientt par les gestes
et les poses les plus dsordonnes.

Ceux qui avaient vid leur assiette s'tendaient sans faon sur le dos
et se laissaient aller aux premiers bercements de l'ivresse et  la
somnolence stupfiante cause par la quantit de viandes qu'ils avaient
avales.

Les autres ayant  coeur de terminer leur tche continuaient  lutter
bravement contre les dgots que leur causait leur goinfrerie et contre
les premires vapeurs de l'ivresse qu'ils sentaient planer sur leur
cerveau comme un pais brouillard.

--Que je sois pendu, pensa Mornac, si plusieurs d'entre eux ne crvent
pas comme des canons trop chargs. Les sales animaux! Et dire, pourtant,
qu'un gentilhomme, de toute bonne ligne qu'il soit, se met dans un tat
semblable pour avoir pris trop de vin! Mornac, mon bon, ceci est une
frappante leon pour toi qui souvent, hlas! a par trop coudoy Messire
Bacchus. Un homme qui se respecte doit avoir horreur de se mettre en une
aussi abjecte condition, et je jure, ds ce moment de ne plus boire!
Quand je dis ne plus boire, j'entends ne plus en abuser. Car pour ce qui
est de se gaudir le coeur avec un verre ou deux du divin jus de la
treille, en face d'un bon et loyal ami, je ne vois pas qu'un honnte
homme puisse trouver  redire. Mais m'avilir encore  l'instar de ces
brutes, jamais! Je me le jure  moi-mme et me prends la main  cet
effet.

Le plat d'corce fut encore rempli.

Quelques-uns de ceux qui s'taient couchs se relevrent pour boire
encore une fois et se recouchrent aussitt. Plusieurs n'eurent pas la
force de s'asseoir et retombrent inertes aprs quelques vains efforts.

Cette dernire lampe en acheva d'autres qui avaient tenu bon jusque-l
et qui s'affaissrent  ct de leurs compagnons.

Mornac remarqua avec inquitude que Griffe-d'Ours n'avait fait
qu'effleurer, cette fois, la coupe du bord de ses lvres.

--Diable! qu'est-ce que cela veut dire? pensa le Gascon. Ce gredin
aurait-il l'intention de ne se point griser? Se souvient-il qu'il a
promis  Jeanne de la forcer  l'pouser cette nuit? Irait-il prvenir
notre dessein de fuite? L'heure avance, damnation! et Vilarme qui
m'pie!

--Cette solennit est bien choisie pour clbrer mon mariage avec la
vierge blanche se disait Griffe-d'Ours. C'est au milieu de ses guerriers
runis qu'un chef doit prendre femme. C'est bon, je vas aller chercher
la vierge ple sous son ouigouam et l'amener ici. Je ne me sens pas
encore assez hardi pour la contraindre  m'couter. Cette femme fire a
tant de puissance dans son oeil noir. Si je prenais quelques gorges de
plus d'eau-de-feu. Je me suis mnag jusqu' prsent.

Il fit signe qu'on lui passa la coupe.

Mornac le couvait des yeux.

Vilarme qui les observait tous les deux vit leur attention dtourne. Il
se leva et sortit de la cabane sans tre remarqu.

Aprs avoir bu Griffe-d'Ours sembla concentrer ses forces pour ranimer
son courage.

Il se mit debout, non sans quelques efforts et se dirigea vers la porte
du ouigouam en titubant un peu.

Il pouvait tre alors dix heures du soir.

--Mon Dieu! pensa Mornac, pourvu que mes amis soient arrivs! Mais
Vilarme n'est plus l! Maldiction!

S'il n'et cout que l'inspiration du moment il aurait bondi au dehors.
La prudence le retint.

Il attendit que Griffe-d'Ours fut sorti du ouigouam pour le quitter 
son tour.

Les entres et sorties des convives taient assez ordinaires pendant un
festin pour qu'on ne prt pas garde  l'absence de quelques-uns.

En mettant son pied fivreux hors de la cabane, Mornac aperut
Griffe-d'Ours qui le prcdait de quelques pas, et plus loin, tout prs
du ouigouam de la Perdrix-Blanche, une ombre qui se mouvait dans la
nuit.

Mornac rflchit que ce devait tre Vilarme et passa immdiatement
derrire la cabane du festin pour gagner la sienne inaperu en faisant
un dtour.

Son coeur battait  rompre sa poitrine.

--Oh! malheur  vous, mcrants! grondait-il tout en se faufilant entre
les ouigouams silencieux et sombres, malheur  vous! Mes amis sont l
qui m'attendent impatients. Nous sommes de force  lutter contre vous
deux!

Il atteignit sa cabane dont il carta la portire d'une main fbrile.

La hutte tait plonge dans une obscurit presque complte. Quelques
tisons  demi teints brillaient faiblement au milieu de la cabane
plonge dans l'ombre  ces extrmits. Le silence n'y tait interrompu
que par les ronflements de la vieille qui dormait dans un coin.

--Ne seraient-ils pas arrivs! fit Mornac en se penchant avec anxit
sur les charbons pour en raviver le feu.

La flamme jaillit sous le souffle ardent du jeune homme qui jeta un coup
d'oeil rapide autour de lui.

Il ne vit que la vieille qui dormait toute recoquille sur son galetas.

--Personne! Oh! le ciel nous hait donc! Et bien! puisque le temps est
venu, allons mourir!

Il se pencha vers l'endroit o il couchait habituellement, tira de sous
son lit une hache et un long couteau de chasse que la vieille lui avait
procurs durant le jour, rejeta le tison allum dans le brasier, et
bondit hors du ouigouam.




                              CHAPITRE XIX

                           TERREURS MORTELLES


En proie aux angoisses les plus poignantes, Mlle de Richecourt avait
pass la journe auprs du grabat de la Perdrix-Blanche.

Terrifie par la promesse que Griffe-d'Ours lui avait faite de la
prendre pour femme le soir mme, elle avait alternativement pri et
pleur tout le jour. Le moment de la fuite se trouvait si rapproch de
l'heure terrible dont le chef Iroquois l'avait menace, les chances
d'une vasion si prcaires et si hasardes qu'elle avait fait d'avance
le sacrifice de sa vie, bien dcide de prvenir le dshonneur par une
mort volontaire. A force de songer aux probabilits de sa fin prochaine,
elle en tait arrive, vers le soir,  une tranquillit relative qui se
pouvait expliquer moins par la force de la volont que par un
affaissement nerveux amen par l'excitation extrme qu'elle avait
ressentie la veille et le jour mme.

Pendant le festin, auquel nous venons d'assister, elle tait donc l,
prs du galetas de la Perdrix-Blanche endormie. Elle, assise, immobile,
sa figure plie appuye sur sa main gauche, le regard triste et vague,
les lvres dcolores, mais contractes et portant l'expression d'une
dcision irrvocable.

Ainsi ple et sans mouvement,  peine claire par les lueurs ternes du
feu qui allait s'teignant au milieu de la cabane, la demoiselle de
Richecourt ressemblait  ces blanches statues de marbre, assises
plores sur les tombeaux des chtelaines, ses aeules, qui reposaient
dans la chapelle funraire du chteau de Kergalec.

A mesure que l'heure fatale approchait, la conscience semblait lui
revenir et des frissons nerveux passaient par tout son tre au moindre
bruit, tout comme la calme surface d'un lac frmit au plus petit souffle
de vent.

Il est si bon de vivre, aprs tout, lorsque l'on n'a que vingt ans 
peint et qu'on est dou par Dieu de la richesse et de tous les dons
personnels qui semblent promettre un prochain avenir de flicit!
Comment ne pas sentir des regrets amers de quitter une vie toute
parseme d'illusions dores et de sduisantes promesses dont on n'a pas
pu constater encore la cruelle inanit. Sentir circuler dans ses veines
un sang jeune et gnreux et se dire: Dans une heure, en moins de temps
peut-tre, mon coeur fait pour aimer et pour battre sur une me amie
arrtera soudain ses pulsations vivifiantes. Cette exubrance de vie que
je sens bouillonner en moi, se calmera subitement pour se geler sous le
souffle de glace de l'ternelle immobilit! Oh! les malheureux qui ont
prouv ces atroces tourments ont d bien souffrir et Dieu qui juge tout,
leur aura su pardonner peut-tre un dsespoir inspir par une destine
aussi cruelle.

Jeanne tait donc froide en apparence, mais le coeur plein d'motion,
prtant l'oreille aux mille bruissements nocturnes, elle se demandait
s'il tait bien vrai que la mort ft proche ou s'il lui restait encore
une esprance de salut.

Des pas furtifs, qui se rapprochaient videmment du ouigouam, vinrent
tout  coup rpondre  son coeur comme un choc dont les vibrations vont
frapper sur un endroit sonore.

Elle se redressa, la gorge palpitante, ses lvres sches entr'ouvertes
et le regard plein d'une anxit terrible.

--Oh! si c'tait mes amis! pensa-t-elle.

A mesure que les pas devenaient plus distincts, les palpitations de son
coeur se faisaient plus presses et frappaient comme des coups de
marteau dans sa tte.

Celui qui s'approchait allait entrer.

Qui allait-elle voir apparatre?

Question de vie ou de mort.

Ses deux mains se croisrent sur sa poitrine qui bondissait
convulsivement.

A la porte une main se montre.

La portire s'agita, s'ouvrit.

Jeanne poussa un cri de terreur.

C'tait Vilarme.

Souriant, il s'avana vers la jeune fille pouvante.

Elle avait t tellement absorbe par la seule pense du terrible
Griffe-d'Ours qu'elle avait oubli les dangereuses poursuites du baron.
Au lieu du pril prvu, un autre inattendu, mais aussi terrible, se
dressait tout  coup devant elle, sans empcher en aucune sorte les
approches aussi prilleuses du premier.

--Vous me paraissez bien mue, Mademoiselle, dit l'affreux homme.

Furtivement, Jeanne glissa sa main droite dans les plis de sa robe, et
ne rpondit pas.

--Vous me hassez donc beaucoup! continua-t-il d'un ton douloureux et
pein.

Vous vous trompez un peu, Monsieur, rpondit Jeanne en s'efforant de
raffermir sa voix. C'est plus que de la haine que je ressens pour vous,
c'est de l'horreur!

Vilarme plit.

--Et le chef iroquois, reprit-il trouve donc un peu plus de grce devant
vous?

A son tour Jeanne plit encore, malgr que cela et paru d'abord
impossible.

--Il est rumeur qu'il vous doit pouser cette nuit.

Mlle de Richecourt ne rpondit pas.

Malgr la position prilleuse o elle se trouvait, elle semblait prter
l'oreille  quelque bruit du dehors.

Elle avait cru entendre un nouveau bruissement de pas.

--coutez! Mademoiselle, continua Vilarme qui se rapprocha de la jeune
fille. Le temps presse, les instants sont prcieux; chaque seconde vaut
une anne. Vous tes menace du plus effroyable sort qui peut atteindre
une femme de votre caste. Vous, la femme d'un brutal Iroquois! Il y a de
quoi vous glacer le sang dans les veines. Encore une fois veuillez
m'couter. N'oubliez pas que si j'ai tu votre mre, ce fut, aprs tout,
par amour. Je vous aime comme je l'ai aime, avec passion, rage et
furie! Voulez-vous tre ma femme? Nous allons fuir ensemble...

Le regard que Mademoiselle de Richecourt laissa tomber sur l'infme
tait tellement charg de dgot et d'horreur qu'il comprit quelle
immense rpulsion il causait  Jeanne.

Mais cet homme qui avait, inne en lui, la furie du crime, s'cria:

--Eh bien, tu l'auras voulu!

Et il s'lana pour saisir la jeune fille qui sauta par dessus le corps
de la Perdrix-Blanche. Celle-ci rveille se mit sur son sant. Vilarme
allait franchir  son tour ce frle obstacle lorsque la portire
s'carta soudain.

Un homme bondit  l'intrieur.

Le casse-tte qu'il brandissait tournoya en sifflant et s'abattit sur la
tte de Vilarme.

Le crne du misrable vola en clat par la cabane avec des lambeaux
sanglants de cervelle qui jaillirent jusque sur la robe de Jeanne.

Sans un cri, Vilarme s'abattit sur le sol, la tte fracasse, vide,
ruisselant de sang, hideux.

Il tait mort.

--Griffe-d'Ours! s'cria Jeanne avec une angoisse inexprimable.

Le chef iroquois se pencha sur le cadavre de Vilarme qu'il poussa du
pied.

--Le chef a bien fait, dit-il, de venir chercher sa femme que ce chien
convoitait. Il tait temps! La vierge blanche est-elle prte? Mes
guerriers m'attendent pour assister  notre mariage.

Pour toute rponse Jeanne brandit le stylet qui ne l'avait point quitt,
afin de s'en frapper au coeur.

Mais en appuyant sur sa jambe droite et en avanant sa poitrine pour
donner plus de force au coup qu'elle se voulait porter, son pied glissa
sur un fragment encore chaud de la cervelle de Vilarme et la pauvre
Jeanne tomba  la renverse en laissant chapper son arme.

Griffe-d'Ours bondit sur elle et lui enserra les poignets de ses mains
puissantes.

--Mon Dieu, je suis perdue! cria-t-elle.

Griffe-d'Ours repoussa brusquement de sa main gauche la Perdrix-Blanche
qui voulait s'interposer entre lui et Jeanne qu'il releva de sa main
droite.

Au mme instant Mornac s'lanait  son tour dans le ouigouam.

A l'apparition subite de ce nouvel ennemi, Griffe-d'Ours lcha la jeune
fille, ressaisit son tomohk qu'il avait laiss tomber, et courut au
devant du chevalier.

Tous deux, l'arme haute, s'arrtrent  trois pas de distance.

Ils se brlaient du regard.

--Chiens de faces ples! vous voulez donc tous mourir par ma main ce
soir! gronda Griffe-d'Ours.

Son terrible casse-tte se leva, tournoya de nouveau pour tuer.

Mornac fit un cart, vita le coup, lana sa hache d'armes de toutes ses
forces sur la poitrine nue du sauvage.

Celui-ci avait aussi devin l'attaque et diminua l'intensit du choc en
se dtournant un peu.

Nanmoins le sauvage chancela, car la massue de Mornac lui avait
dchir, broy fort avant les chairs de la poitrine.

Le chevalier tira son long couteau de chasse et s'avana pour en percer
son ennemi qui le prvint en lui saisissant le bras d'une main et la
gorge de l'autre.

Il y eut un instant de crispation terrible dans les muscles du corps de
ces deux hommes.

Dou d'une force physique suprieure  celle du chevalier, Griffe-d'Ours
lui tordit le bras si violemment que Mornac dut laisser tomber son
couteau.

Le Sauvage enserra de ses deux mains le cou du pauvre chevalier qu'il
renversa sous lui.

Mornac voulut enfoncer aussi ses doigts crisps dans la gorge de
l'Iroquois.

Celui-ci qui tait tomb  genoux sur la poitrine du jeune homme, fit un
bond qui le dbarrassa de cette treinte; et puis appuyant ses deux
genoux sur chacun des bras de Mornac pour paralyser ses mouvements, il
resserra lui-mme l'tau d'acier de ses cinq doigts.

Mornac rduit  l'impuissance et  la merci de son ennemi voulut crier.

Il rla.

Sa figure empourpre bleuit. Ses yeux injects de sang lui sortirent
presque de leur orbite.

Jeanne vit qu'il allait tre touff, ramassa son stylet, et accourut
pour en frapper Griffe-d'Ours.

La Perdrix-Blanche  vue de son frre en danger, se jeta au devant de
Jeanne, et, plus forte qu'elle, l'empcha d'avancer.

puis, trangl, suffoqu, Mornac sentit peu  peu sa vie s'en aller.

Il fit un dernier et immense effort pour se dbarrasses de
Griffe-d'Ours.

Deux fois son corps se roidit, sauta en soulevant le Sauvage cramponn 
son cou.

Deux fois il retomba sur le col avec un bruit mat et dsesprant.

Alors ce pauvre Mornac s'aperut qu'il allait mourir.

Il ne vit plus que des clairs devant ses yeux. Ses oreilles furent
branles comme si tout un carillon de cloches lui et sonn dans la
tte.

Il lui sembla que sa poitrine allait clater.

Un frmissement suprme courut par tout son corps.

Et puis il ne bougea plus....




                              CHAPITRE XX

                          VENGEANCE ET CARNAGE


Pour ne pas entendre le dernier rle de l'infortun Mornac, nous sommes
forcs de retourner dans la grotte du champ des morts o pourtant,
d'autres sanglots d'agonie nous attendent peut-tre aussi.

Le premier assaut de dcouragement subi, les trois hommes ensevelis dans
la caverne songrent  faire l'impossible pour sortir de cet affreux
tombeau.

Aprs de nouveaux efforts contre l'paisse muraille dont la pierre
nouvellement tombe de la vote fermait la sortie de la caverne, aprs
s'tre bien convaincus qu'ils ne pourraient jamais renverser ce lourd
quartier de roc, ils songrent  trouver une autre issue.

--Chef, dit Joncas au Renard-Noir, appuyez-vous contre ce ct de la
caverne. Je vas vous monter sur les paules pour tter un peu la vote.

Le Huron s'excuta et Joncas lui grimpa sur le dos.

Avec la crosse de son fusil le Canadien se mit  sonder le roc.

A partir du fond il frappa partout dans le toit rugueux de la caverne.

Partout retentissait un bruit mat qui tmoignait de l'paisseur de la
pierre.

A mesure que le Sauvage changeait de position pour permettre  Joncas de
sonder plus loin, l'espoir s'teignait dans l'me des trois malheureux.

Jolliet surtout faisait mal  voir.

Affaiss sur le sol, la tte baisse, il semblait tout  fait rsign 
mourir, ne paraissant plus avoir aucune esprance  raliser sur terre.

Lorsque la crosse du fusil de Joncas frappa prs de l'endroit de la
vote qui s'tait referm sur l'norme quartier de roc dont la grotte
tait bouche, la pierre rendit un son plus sonore.

Joncas frappa de nouveau.

Un clair de satisfaction illumina sa figure.

Tenez-vous ferme sur vos jambes, dit-il au Huron.

--Y tes-vous?

--Oui.

Le Canadien serra fortement son arme par le canon, en appuya la crosse
contre la vote et se mit  pousser.

La rsistance fut d'abord considrable.

Puis Joncas sentit que la pierre cdait, cdait.

Il redoubla d'efforts, tant qu'enfin il aperut en levant la tte une
toile qui scintillait dans le ciel par l'troite ouverture.

Il se laissa glisser  terre et jeta un cri de joie.

Nous somme sauvs, dit-il.

Jolliet le regarda bahi.

Il n'tait plus fait  l'ide de sortir vivant de la caverne.

--Aidez-moi, reprit Joncas,  entasses ici nos ballots de fourrures,
afin que nous puissions nous dessus tous les trois et pousser cette
pierre que je viens de soulever. Vite!

Les trois amis runirent leurs forces et firent glisser une grosse
pierre qui, descelle par l'boulis que le tremblement de terre avait
caus, formait comme une trappe naturelle.

L'ouverture pouvait largement laisser passer un homme.

Joncas sortit le premier et fit entendre une prudente exclamation de
joie lorsqu'il s'aperut que cette pierre pouvait se replacer et s'ter
 volont.

--Mille tonnerres! dit-il, tout cela va tourner, en fin de compte, 
notre avantage. Et ainsi renferm dans la caverne, jamais on ne pourra
nous y trouver. Mais partons, nous sommes bien en retard!

--Arrte! dit le Huron. Il faut faire disparatre les traces de notre
passage par ici.

Il rejeta  l'intrieur quelques parcelles de pierre et de terre qu'ils
avaient dplaces en soulevant la trappe. Ensuite il descendit jusqu'au
pied du rocher,  l'entre naturelle de la grotte.

Il en carta les broussailles de la caverne, alluma une esquille de bois
et se mit  effacer jusqu' la moindre trace de leur sjour en cet
endroit.

Au bout d'un quart-d'heure, il grimpa sur le fate du rocher et
rejoignit ses compagnons qui l'attendaient assis sur le bord de la
trappe bante.

Le Sauvage descendit dans la grotte, s'assura que les ballots de
pelleteries taient bien placs au bas de l'ouverture, afin que ses amis
et lui pussent au besoin se prcipiter tte baisse dans le souterrain,
s'ils taient suivis de trop prs.

Toutes ces prcautions prises, il remonta prs de Joncas de de Jolliet
et tous trois commencrent  se glisser sans bruit vers le village.

La clbration du festin et l'heure avance leur permirent de pntrer
sans tre aperus dans la bourgade.

Quand ils arrivrent dans le ouigouam de Mornac, celui-ci venait de le
quitter depuis quelques minutes  peine.

Ne l'y trouvant point, ils se dirigrent guids par le Renard-Noir, qui
en connaissait la situation, vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Il entr'ouvrit la portire et regarda  l'intrieur.

Il se rejeta brusquement en arrire, dit quelques mots rapides 
l'oreille de ses deux compagnons.

D'un commun lan ils tombrent tous les trois dans la cabane comme une
trombe: Joncas sur Griffe-d'Ours, qui tenait encore Mornac  la gorge,
et le Huron sur la Perdrix-Blanche.

En un clin d'oeil Griffe-d'Ours et sa soeur taient garrotts et
billonns sans avoir eu le temps de jeter un cri.

Mornac, qui pour n'tre pas mort n'en aurait valu gure mieux une minute
plus tard, ressentit au milieu de sa pamoison, un soulagement
extraordinaire.

--Je dois tre mort! pensa-t-il Voil que c'est fini pour moi!

Comme il lui sembla qu'on s'agitait furieusement sur son corps:

--Caddis! ajouta-t-il, suis-je donc dj dans l'enfer que mille diables
pitinent sur mon cadavre!

Quand il reprit tout  fait ses esprits, il aperut Griffe-d'Ours et la
Perdrix-Blanche ficels dans un coin comme des momies.

Jolliet tait  genoux aux pieds de Mlle de Richecourt dont les yeux,
levs vers le ciel, remerciaient loquemment Dieu de sa dlivrance
inespre.

Quant  Joncas et au Renard-Noir, penchs sur Mornac tendu par terre,
ils regardaient avec un affectueux intrt la vie lui revenir.

Le Gascon s'assit, secoua la tte pour chasser le sang que la
strangulation y avait fait affluer, de dit  ses amis:

--Vous pouvez vous vanter d'tre arriv  temps. Encore une minute et
c'en tait fait du dernier des Mornac!

--Chut! parlez plus bas, fit Joncas. tes-vous bless?

--Heu!... non, rpondit Mornac en se ttant.

Il se remit sur pied.

--A prsent il n'y a pas de temps  perdre, reprit Joncas.
Allons-nous-en.

Le Renard-Noir s'approcha de la Perdrix-Blanche et lui dit  demi-voix,
de manire  tre entendue de Griffe-d'Ours:

--Tu vois que je tiens ma parole. Ton frre ne mourra pas encore. Mais
avant longtemps il me reverra. Alors malheur  lui! Entends-tu Ours
froce, je vengerai sur toi la mort de Fleur-d'toile et de mes fils que
tu as massacrs. Car je sais que c'est toi qui les as tus. J'ai dit.

Il resserra les liens de Griffe-d'Ours et de sa soeur et leur assujettit
solidement dans la bouche le billon qui les empchait de crier.

Comme il se relevait il aperut un homme qui gisait, le crne fracass,
dans l'ombre, et que ni lui ni ses compagnons n'avaient encore remarqu.

Il le trana par les pieds jusqu'au feu. Joncas, Jolliet et lui ne
purent retenir un cri de surprise et de piti lorsqu'ils reconnurent
Vilarme.

--Qui donc l'a mis dans ce triste tat? demanda Joncas.

--Le chef sauvage, rpondit Mornac, il venait de l'assommer quand je
suis entr. C'est une sale besogne qu'il a pargne au bourreau.

--Il avait assez vcu! remarqua sentencieusement le Renard-Noir.

--Baron de Vilarme, dit Mlle de Richecourt qui s'approcha du cadavre, au
nom de ma mre que vous avez assassine, je vous pardonne tout le mal
que vous avez fait  ma famille ainsi qu' moi-mme. Dieu veuille vous
pardonner aussi!

Ils sortirent tous furtivement de la cabane et prtrent l'oreille avant
d'avancer.

Tout tait tranquille.

Les luttes dont le ouigouam de la Perdrix-Blanche avait t le thtre
s'taient faites si rapides et tellement par surprise, que les acteurs
n'avaient pas eu le temps de jeter un cri qui pt tre entendu.

--Fuyons! dit Joncas  voix basse. Et vous, chef, montrez-nous le chemin
 suivre.

Le Renard-Noir se mit  la tte des fugitifs qui traversrent le village
comme des fantmes.

Arriv prs des palissades dont Mornac avait encore eu soin d'arracher
des pieux, le Renard-Noir s'arrta.

--Guides-les  ton tour, dit-il alors  Joncas. Tu connais maintenant le
chemin comme moi.

--Vous tes donc bien dcid, lui demanda le Canadien.

--Un chef ne change pas de rsolution quand elle est prise. Ma vengeance
n'est pas satisfaite. J'ai promis d'pargner Griffe-d'Ours mais non les
autres.

--Si vous tes surpris?

--Ne crains rien pour moi. Pour vous autres je ne compromettrai pas votre
sret. J'attendrai que vous ayez eu le temps d'atteindre la grotte
avant de commencer mon rude travail. Si je suis surpris et poursuivi de
trop prs, je me laisserai prendre et tuer plutt que d'indiquer votre
cachette en fuyant vers vous. J'ai dit.

Joncas vit que la dtermination du chef huron tait bien arrte.

Il ne rpliqua rien et se mit en marche suivi des autres.

--Qu'est-ce que le chef veut donc faire ici? lui demanda Mornac.

--Chut! nous n'avons pas le temps de bavarder, dit Joncas. Je vous
conterai cela quand nous serons  l'abri.

Le Renard-Noir les vit disparatre dans la nuit. Pendant un
quart-d'heure il resta immobile, les yeux fixs sur la plaine vers
l'endroit o les fugitifs avaient disparu.

Cet espace de temps coul il tourna le dos  la palissade, rampa vers
le ouigouam de Griffe-d'Ours o avait eu lieu le festin.

Il en carta doucement la portire et regarda en dedans.

Le silence n'y tait troubl que par des ronflements. Il est vrai qu'ils
taient sonores et sortaient de trois cents poitrines.

Tous les convives gorgs de viandes et d'eau-de-vie s'taient endormis
auprs de leurs cuelles vides.

Sous le chaudires les feux s'taient teints et les flambeaux qui
avaient clair le repas il n'en restait plus qu'un seul qui brlt
encore.

Le huron regarda fixement les convives pour en bien voir la position.

Il s'assura que son tomohk et son couteau jouaient aisment dans leur
gaine.

Hardiment il pntra dans la cabane, marcha droit au flambeau allum,
s'en saisit, le jeta par terre et l'teignit sous son pied.

Il couta un instant.

--Personne n'a boug, se dit-il. Ils dorment tous.

Alors il tira son couteau  scalper, se dirigea  ttons, vers le
premier dormeur qu'il saisit  la gorge pour l'empcher de crier.

Froidement,  trois reprises, il lui enfona son couteau dans le coeur
jusqu' la garde.

Le malheureux eut deux ou trois soubresauts convulsifs. Son voisin
drang dans son lourd sommeil fit entendre quelques grognements, mais
ne se rveilla pas.

Le Renard-Noir scalpa le premier en un tour de main, accrocha sa
chevelure sanglante  sa ceinture et passa au second dormeur.

Comme l'autre il l'trangla de sa main gauche et de sa droite lui pera
le coeur et le scalpa en moins d'une minute.

Le troisime eut le mme sort.

Alors chauff par ce succs, emport par l'ardeur de la vengeance,
enivre par l'odeur du sang rpandu, le Sauvage oublia sa prudence.

Il ne se sentait plus satisfait d'gorger aussi froidement ses victimes,
son bras impatient de frapper et de rencontrer une rsistance anime. Et
il lui assna un coup terrible de sa massue en plein visage.

A demi assomm l'Iroquois poussa un cri rauque.

Mais ce fut le dernier.

D'un second coup le Huron lui broya la cervelle.

Le cinquime  moiti rveill par le cri d'agonie de son voisin fut
tout  fait tir de son sommeil par le poids du corps de Renard-Noir
qui, par mgarde, lui marcha sur la main.

Le Huron qui avait les yeux habitus  l'obscurit, le vit se mettre se
mettre sur son sant.

Il le frappa en plein crne.

L'Iroquois jeta un cri pouvantable et se jeta sur ses voisins comme
pour chercher leur protection.

Le Renard-Noir voulut l'achever et redoubla ses coups. Mais il faisait
trop noir pour viser srement. Atteint  l'paule l'iroquois se mit 
pousser des hurlements terribles en criant  l'aide.

Rveills par ce vacarme tous les dormeurs furent en un instant sur
pied.

Le Renard-Noir se jeta par terre  ct du bless tandis que d'autres
tisonnent les feux pour se procurer de la lumire.

On s'agite, on se croise, on se heurte en maugrant.

Enfin la lumire jaillit d'un brandon d'corce, brille et rpand ses
lueurs par la cabane.

On accourt vers le bless qui hurle toujours.

Mais  la vue du carnage, en apercevant quatre cadavres sanglants, plus
un bless quasi-mort, les Iroquois reculent d'abord pouvants et
remplissent la cabane d'un cri commun de vengeance.

--Ce sont les visages ples qui ont fait le coup! Mort aux visages
ples!

--Griffe-d'Ours, notre chef, o est-il?

--Ils ont enlev le chef! Courons aprs eux! Et tous s'lancent hors du
ouigouam.

--Massacrons la vierge ple! s'crie l'un d'eux.

--Tuons-la! Elle paiera pour les autres en attendant!

On se rue dans la cabane de la Perdrix-Blanche que l'on trouve seule,
garrotte  ct de Griffe-d'Ours.

Ds que celui-ci se sent libre il pousse une exclamation de joie et de
rage.

--Que chacun de mes frres s'arme! commande-t-il, et qu'on vienne me
joindre au milieu du village!

Un quart d'heure aprs, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient de la
bourgade et se lanaient au pas de course,  la poursuite des fugitifs.




                             CHAPITRE XXI

                          A BON CHAT BON RAT


Le Renard-Noir qui avait pu s'esquiver inaperu rejoignit les fugitifs
dans la grotte du champ des morts.

Ds qu'il se fut assur que ses amis taient sains et saufs, il remonta
sur le rocher afin de constater la direction que les Iroquois allaient
prendre pour courir aprs les fugitifs.

Il n'y avait pas un quart-d'heure qu'il tait ainsi en observation,
lorsqu'il entendit un bruit confus de voix qui venait du village.
Bientt aprs il entrevit, au milieu des tnbres, une longue file
d'hommes qui sortait de la bourgade.

Lorsqu'il l'eut vue serpenter et disparatre au loin dans la plaine, il
descendit rejoindre ses compagnons et leur dit:

Les guerriers de la bourgade viennent d'en partir et se sont lancs 
notre poursuite dans la direction du lac Champlain.

--Nous sommes en sret pour le moment, dit Joncas. Ils ne reviendront
pas avant, au moins une journe, lorsqu'ils seront bien srs que nous
n'avons pas pris cette direction ou que nous avons su leur chapper.

--Pour n'tre pas surpris quand ils reviendront, reprit le Renard-Noir,
mes frres et moi devrons faire la garde, en haut du rocher. Au moindre
danger, celui qui veillera rentrera dans la caverne en tirant la pierre
au-dessus de l'ouverture. Dormez tranquilles, le Renard-Noir va veiller
le premier.

Il monta reprendre sa faction.

Bien qu'ils fussent  l'troit dans la caverne les fugitifs pouvaient
cependant y tenir tous. Les hommes se serraient les uns prs des autres
afin de laisser plus de place  Mlle de Richecourt  laquelle avait t
cd un assez large espace au fond de la grotte.

L'obligation o ils taient de se tenir presque les uns sur les autres
avait l'avantage de les prserver du froid, car ils n'osaient allumer de
feu, de peur d'attirer de ce ct l'attention des ennemis.

L'air ne leur faisait pas dfaut, mme quand la trappe tait referme,
vu qu'il en arrivait suffisamment par certaines fissures,  peine
perceptible, qui traversaient la vote.

Les fugitifs ne dormirent gure pendant cette premire nuit qu'ils
passrent  causer  voix basse et  s'entretenir des vnements qui
s'taient accomplis depuis leur sparation.

Jolliet coutait dans un silence extatique le timbre harmonieux de la
voix de Jeanne et, du fond de son coeur, remerciait Dieu qui lui avait
permis de la revoir et de contribuer  la sauver.

Cette nuit passe dans un souterrain plong dans une obscurit profonde,
avec la menace incessante d'un danger imminent, cette nuit employe 
recueillir d'une oreille avide des paroles trangres  son amour, et
que la jeune fille profrait comme un souffle, fut peut-tre pour
Jolliet la plus belle de sa vie toute entire.

Il s'en souvint toujours, et longtemps aprs, il revoyait encore ce
petit coin du ciel bleu qu'il apercevait cette nuit-l par l'troite
ouverture de la grotte, avec une brillante toile qui frissonnait dans
la nuit froide et qui lui semblait alors comme un gage infaillible
d'esprance.

Lorsque le jour parut, le Renard-Noir descendit dans la caverne et
Joncas alla monter la garde  son tour.

Les autres, fatigus et quelque peu rassurs maintenant, s'endormirent
comme l'toile du matin allait s'teindre dans les premires lueurs
ples de l'aurore.

Quand ils se rveillrent il faisait grand jour et Mornac allait
remplacer Joncas comme factionnaire.

Je ne m'arrterai pas aux menus incidents de ce jour et de la nuit
suivante qui se passrent dans une immobilit monotone et dans une
attente anxieuse.

Vers le milieu de la seconde journe, Jolliet qui tait post en
sentinelle sur le sommet du rocher se pencha sur l'ouverture et dit:

--Attention! voici le parti de guerre qui revient!

--Que mon fils descende tout de suite, dit le Renard-Noir; je m'en vais
prendre sa place.

Quand le chef eut regagn son poste d'observation, il put voir en effet
Griffe-d'Ours et sa troupe qui rentraient au village. Ils paraissaient
harasss et abattus.

Au bout d'une heure le Huron remarque un grand mouvement qui se faisait
dans la bourgade.

Il redoubla d'attention et vit bientt la population toute entire
sortir du village et se diriger du ct de la caverne.

Le Renard-Noir se glissa  plat ventre jusqu' l'ouverture de la grotte,
exposa la situation en peu de mots, enjoignit le plus stricte silence,
passa son mousquet  Joncas afin de n'tre pas embarrass en cas
d'alerte et rampa de nouveau jusqu' son poste d'observation.

Le coeur des fugitifs battait bien fort.

Les ennemis s'en venaient ils explorer les alentours du village et
visiter la caverne...

Soudain ils virent le jour s'obscurcir au-dessus de l'ouverture dans
laquelle s'engagea le corps de Renard-Noir.

Il descendit avec la rapidit de l'clair, tira la trappe dans son cadre
naturel et la referma avec le plus grand soin.

Ensuite il se pencha vers ses compagnons et leur dit tout bas:

--Si l'un de nous remue, nous sommes morts!

Les respirations s'arrtrent haletantes et un silence spulcral rgna
dans la caverne.

Voici ce qui arrivait.

Griffe-d'Ours tait revenu au village, exaspr de n'avoir pu rejoindre
ses prisonniers.

On n'attendait que le retour des guerriers pour donner la spulture aux
cinq malheureux que le Renard-Noir avait massacrs. Aussi une heure
aprs son arrive, Griffe-d'Ours et ses gens de guerre escortaient-ils
leurs compagnons morts jusqu'au cimetire arien qui avoisinait la
grotte.

La crmonie des funrailles termine, Griffe-d'Ours qui pensait
toujours aux prisonniers envols et surtout  sa belle captive, eut une
inspiration subite en promenant ses regards autour de lui.

--Puisque nous n'avons pu les rejoindre au loin, pensa-t-il, qui sait
s'ils ne sont pas rests tout prs du village?

Il songea  la caverne comme un lieu propice  la retraite.

Il communiqua sa pense  ses principaux guerriers et se dirigea vers la
grotte qui n'tait distante du champ des morts que d'une couple
d'arpents.

Il carta les broussailles qui masquaient l'entre naturelle et
horizontale de la caverne et regarda.

Comme il ne voyait rien remuer  l'intrieur il tira son couteau de sa
gaine et pntra rsolument dans la grotte, suivi de prs par ses
compagnons.

Quoiqu'il fut rarement venu dans la caverne il la connaissait assez pour
tre surpris de se voir arrt au milieu par cette barrire
infranchissable du roc nouvellement tomb de la vote.

Il cria  ceux qui taient rests dehors de lui apporter une torche.
L'un d'eux grimpa dur le rocher pour dpouiller un petit cdre de son
corce afin de faire un flambeau que l'on passa bientt tout allum 
Griffe-d'Ours.

Le chef examina fort attentivement l'paisse muraille de pierre qui
bouchait compltement la grotte.

Pour s'assurer de sa solidit, lui et ses compagnons se lancrent dessus
de toutes leurs forces.

Les fugitifs tremblants de frayeur entendaient tout de l'autre ct.

Le bruit des pas de ceux qui marchaient sur le sommet du rocher,
rsonnait aussi sourdement au-dessus de leurs ttes.

Qu'on se figure leurs transes mortelles en songeant combien ils taient
persuads que le moindre indice pouvait les trahir et qu'une fois
dcouverts, c'en tait absolument fait d'eux tous!

Aprs d'inutiles efforts pour faire bouger l'norme pierre, quand il eut
tout bien examin, Griffe-d'Ours constata que le rcent tremblement de
terre avait ainsi boulevers la grotte.

Ne connaissant pas d'autre issue  la caverne et grce aux prcautions
du Renard-Noir  faire disparatre toute trace du sjour de Joncas, de
Jolliet et de lui-mme en ce lieu, Griffe-d'Ours en sorti.

Mais son esprit souponneux l'peronnait toujours et il grimpa sur le
rocher.

Pendant quelque temps les fugitifs, plutt morts que vivants,
l'entendirent rder au-dessus d'eux.

Tous les hommes, Joncas en tte, l'arquebuse au poing se tenaient prts
 vendre chrement leur vie. Mlle de Richecourt, agenouille au fond de
la caverne priait pour tous.

Enfin il leur sembla que le bruit des pas s'loignait et ils
n'entendirent bientt plus rien.

Un doute terrible vint pourtant troubler aussitt la joie qu'ils
allaient prouver.

Si les Iroquois avaient quelque soupon de leur prsence et s'taient
aviss de poster un espion aux alentours ou sur le rocher, les fugitifs
ne se trahiraient-ils pas eux-mmes par le moindre bruit ou lorsqu'ils
tenteraient d'ouvrir la trappe...

Cette ide que Joncas souffla dans l'oreille de ses compagnons les glaa
de frayeur, et deux heures durant ils restrent, sans oser remuer dans
les plus fatigantes positions.

Enfin, n'entendant rien au dehors, Joncas dit:

La nuit doit tre proche  prsent. Prenons une bouche, sans bruit,
afin de nous prparer  partir  la faveur des tnbres.

Ils mangrent en silence, l'oreille au guet et le coeur palpitant
d'inquitude.

Lorsqu'ils eurent fini, le Renard-Noir dit:

--Prenez vos armes et tenez-vous prts. Le chef va sortir le premier
pour explorer les environs.

Il poussa doucement la trappe. Mais avant de se montrer la tte dehors
il attendit un peu. Comme rien n'indiquait que ce mouvement avait t
remarqu, il sortit.

Il fut absent un quart-d'heure qu'il passa  visiter avec soin les
alentours.

L'arquebuse au bras, la mche haute et allume, le poignard entre les
dents, les autres attendaient son retour avec une anxit facile 
comprendre.

Enfin la silhouette du Renard-Noir apparut par l'ouverture et le Sauvage
leur dit:

--Montez!

Les provisions de bouche, les fourrures, les vtements, les raquettes et
les armes furent d'abords sortis.

Ensuite Mornac prit dans ses bras sa fiance qu'il leva jusqu' la
porte des bras de Joncas. Celui-ci qui tait dehors aida Jeanne 
prendre pied sur la plate-forme extrieure.

Enfin Mornac et Jolliet sautrent  leur tour hors de la caverne.

Chacun prit sa part du bagage et quand on fut bien assur qu'on
n'oubliait rien, la trappe fut soigneusement referme avant de se mettre
 la tte de la petite caravane, le Renard-Noir prta l'oreille un
instant du ct de la bourgade.

--Ils dorment tous, dit-il. Allons.

Et par un sentier dtourn qui leur faisait viter le chemin trac par
les Iroquois, ils s'enfoncrent dans l'paisseur du bois.

Ils firent si grande diligence et la route prise par le Renard-Noir
abrgeait tant leur course qu'ils se trouvrent au point du jour sur les
bords du lac Saint-Sacrement.

Ils eurent soin de s'assurer qu'on ne les y piait point. Puis Joncas et
le Renard-Noir retirrent leur canot de la cache o ils l'avaient laiss
en venant et le lancrent  l'eau.

Malgr que la saison fut avance et que la gele eut assez durci la
terre pour que les fugitifs ne craignissent point d'avoir laiss
derrire eux des traces accusatrices, il n'y avait pas encore de glace
sur le lac.

Ce qui allait leur donner un immense avantage et leur permettre de faire
un partie du voyage en canot et de doubler au moins ainsi la vitesse de
leur fuite.

Tout le bagage fut embarqu en dix secondes, Mlle de Richecourt
enveloppe dans une chaude peau de bison et couche  l'avant de la
pirogue.

Les quatre hommes saisirent les avirons et lancrent en avant le canot
qui se mit  fendre l'eau calme du lac, avec la rapidit du saumon qui
s'enfuit.

Le jour commenait  poindre et laissait entrevoir les flocons de brume
qui flottait sur le lac et au milieu desquels le canot passait comme un
clair  travers les nuages.

Les fugitifs coururent ainsi sans relche pendant toute la matine.

Ils prirent terre  midi, prs de la dcharge du lac, entrrent dans le
bois, un peu  l'cart du sentier que l'on suivait habituellement entre
les deux lacs et firent halte pour se rconforter par un bon repas.

Une heure aprs, leur bagage et leur canot sur l'paule ils commenaient
le portage qu'il leur fallait faire pour gagner le lac Champlain.

Jeanne sentant ses forces s'accrotre par la joie de la dlivrance et
l'espoir d'un salut prochain. Elle suivait bravement ses sauveurs qui
marchaient pourtant en toute hte. Il est vrai que le chevalier lui
donnait la main et l'aidait  franchir les mauvais pas.

La nuit tait descendue sur le bois lorsqu'ils arrivrent sur les bords
du lac Champlain.

Bien que chacun tombt de fatigue, il fut rsolu qu'on gagnerait sans
plus tarder l'le-aux-Cdres, sise  six lieues de distance, et o l'on
serait plus en sret pour passer la nuit.

La pirogue fut remise  flot et les rameurs se courbrent de nouveau sur
leurs avirons qui plongrent avec ensemble dans l'eau noire et profonde.

Pas un d'eux ne rompait le grand silence de la solitude, et Jeanne
chaudement couche au fond de la pirogue, s'endormit  la cadence
monotone des avirons, et aux joyeux glouglous de l'eau qui glissait avec
rapidit sur le flanc mince et sonore du canot d'corce.

Elle ne s'veilla que lorsqu'on eut abord  l'le-aux-Cdres.

Il tait minuit.

Le Renard-Noir s'empressa d'aller explorer l'lot pour s'assurer que
personne autre qu'eux n'y campait cette nuit-l.

L'on mangea de grand apptit et chacun se prpara  dormir de la manire
la plus confortable Vu la crainte qu'ils avaient d'tre poursuivis et le
danger qui les empchait de faire du feu, les fourrure leur taient de
la plus grande utilit.

Le Huron, infatigable, se chargea de la premire veille tandis que ses
compagnons, rouls dans leurs couvertures, s'endormaient sous les
branches protectrices d'un petit bosquet de cdres. Appuy sur le canon
de son arquebuse, le Huron prtait l'oreille au moindre bruit et
promenait ses regards autour de l'le sur les ondes calmes o se
miraient, frileuses, quelques rares toiles qui, l'une aprs l'autre,
disparurent en arrire de gros nuages sombres dont le ciel fut bientt
voil.

--Demain la neige nouvelle blanchira la fort, pensa le chef, et
peut-tre ne pourrons nous pas aller bien loin sur le lac, si la gele
devient plus forte.

Deux heures plus tard Joncas se rveilla, secoua ses membre engourdis
par le sommeil et le froid, et remplaa le Renard-Noir.

A ces hommes de fer une couple d'heures de sommeil suffisaient pour
parer  la fatigue de plusieurs journes.

Le Huron prit la place de Joncas et s'endormit  son tour.

Lorsqu'il se rveilla,  l'aurore, une neige paisse tombait sur le sol.
D'un saut il fut debout, regarda le ciel et le lac et dit  Joncas:

--L'hiver!

--Oui. Nous n'irons pas bien loin sur le lac. A peine pourrons nous
faire encore une journe de marche par eau.

--La glace est prise sur les bords! Partons vite!

Ils veillrent leurs compagnons, djeunrent  le hte et descendirent
sur la plage de l'lot.

Pendant la nuit la glace s'tait forme sur une largeur de trente pieds.
On la cassa  coups de pierres et d'aviron afin de frayer un passage 
la fragile pirogue.

La neige tombait paisse et serre, formant  la surface du lac une
sorte d'cume qui s'paississait  vue d'oeil.

Nous n'irons pas loin sans couper le canot, dit Joncas. Si nous rasions
la terre en cas d'avarie?

Le Sauvage fit un signe affirmatif et la pirogue inclina vers la rive
gauche du lac Champlain.

Ils firent  peu prs quatre lieues et demie de la sorte. Mais arrivs
dans la Baie de Corlar, un peu au-del des les des Quatre-Vents, le
Renard-Noir et Joncas jugrent plus prudent de prendre terre.

Il tait temps, car l'corce du canot tait presque entirement coupe
tout le long de la ligne de flottaison.

--Le sort en est jet! dit en maugrant le Canadien; voici un canot
fini.

--Mon frre et moi pourrions facilement en faire un autre, repartit le
Huron, mais il ne nous servirait pas. Ma soeur et mes frres doivent se
rsigner  faire par terre le reste du voyage jusqu' Montral.

--Ce ne sera ni court ni commode, par les bois et dans cette saison de
l'anne, reprit Joncas.

--A la grce de Dieu! dit doucement Jeanne. Il nous a trop bien protgs
jusqu'ici pour nous abandonner maintenant. Quant  moi je suis remplie
de courage et vous verrez que je serai vaillante  vous suivre.

Mornac et Jolliet montraient, par leur attitude dtermine, qu'ils
taient prts  tout.

--Avant de nous loigner, remarqua Joncas il faut disparatre ce canot
qui rvlerait notre passage par ici.

Les avirons furent attachs sous les bancs, et quelques coups de couteau
donns dans le fond du canot que l'on poussa du pied, aprs l'avoir
rempli de pierres assujetties  l'intrieur par des liens d'corce.

La pirogue, vigoureusement lance, parcourut une trentaine de pieds vers
le large, s'emplit et s'enfona dans l'eau profonde.

--Voil, fit Joncas! A prsent nous n'avons plus  jouer des bras, mais
bien plutt des jambes. Dpchons-nous de quitter les bords du lac. Il
neige encore et dans une heure nos pistes seront recouvertes. Une fois
en plein bois nous ne serons pas mal. Le Iroquois auront bien le diable
au corps s'ils nous rejoignent!

On rechargea les bagages, et la petite caravane s'engagea dans la fort
pour commencer ses longes et fatigantes prgrinations vers Montral.

Vingt-deux grandes lieues les sparaient de Ville-Marie.

En pleine fort vierge, sans aucun chemin trac, dans cette mauvaise
saison de l'anne, avec une femme qui ne pouvait marcher aussi vite et
se fatiguait plus tt que des hommes, c'tait un voyage de sept  huit
jours.

Nous ne suivrons pas les fugitifs jour par jour dans leur marche longue,
difficile et monotone. Ils partaient ds l'aurore, marchaient jusqu'
midi, s'arrtaient une couple d'heures pour dner et donner le temps 
Mlle de Richecourt de se reposer, et se remettaient en route pour
jusqu' la tombe de la nuit. Alors on campait. Le Renard-Noir et
Joncas, avec la dextrit de coureurs de bois, levaient en quelques
minutes une cabane de branches de sapin qui les mettait tous  l'abri
des intempries de la saison. On allumait un grand feu tout auprs, l'on
mangeait un morceau de venaison provenant de quelque bon coup fait
durant le jour. Aprs avoir caus un peu, l'on s'endormait protg par
la sentinelle qui veillait l'arme au bras, et sous la garde de Dieu.

Le lendemain l'on recommenait.

Un soir, les fugitifs n'taient plus qu' deux jours de marche de
Montral, Jolliet s'tant senti plus fatigu que d'habitude et son tour
de faire la garde devant arriver sur le minuit, il s'endormit d'assez
bonne heure, comme ses compagnons causaient encore autour du feu.

Il dormait depuis une couple d'heures lorsqu'il fut rveill par un
murmure de voix qui bourdonnait prs de lui.

Le Canadien et le Huron dormaient profondment.

Seuls Mornac et Mlle de Richecourt causaient  demi-voix, Jeanne assise
et enroule dans la peau de buffle qui lui servait de lit et de
couverture, et le chevalier debout en face d'elle, appuy sur son
arquebuse, le buste clair par la flamme brillante du feu et ressortant
sur le fond du bois sombre.

Malgr lui Jolliet prta l'oreille.

--Comment! vous refuseriez ma main! disait Mlle de Richecourt d'un ton
de surprise douloureuse.

--O Jeanne! rpondit Mornac, comment pouvez-vous croire une pareille
chose! Non ma chre et bien-aime Jeanne, je ne refuse pas votre main.
Certes! bien au contraire! Mais vous savez combien je suis fier; sans
cela je ne serais pas votre cousin. Or je ne veux pas que l'on puisse
dire que le chevalier de Mornac, pauvre et sans ressource, a pous sa
riche cousine afin de vivre des revenus de sa femme. coutez, Jeanne. Je
veux seulement remettre notre mariage  l't, voici pourquoi. Il nous
va falloir passer tout l'hiver  Montral vu que les communications sont
maintenant interrompues entre Ville-Marie et Qubec. Nous ne pourrons
retourner  la capitale que dans le mois de mai prochain. Ce n'est qu'
Qubec seulement que je puis avoir la chance d'acqurir quelque emploi
digne de nous deux. Or, ds que j'aurai obtenu une position sortable, je
vous demanderai,  genoux de vouloir bien faire  jamais mon bonheur.

--Mais, Robert, les chances de vie sont si prcaires en ce pays. Nous
pourrions bien tre repris et tus avant d'arriver  Qubec.

--Si je meurs avant l't, ma chre Jeanne, reprit Mornac en souriant,
mais d'un air dcid, j'aurai du moins la consolation de ne pas vous
laisser veuve; quoique, par ma foi! vous feriez bien la plus gentille et
intressante veuve de toute la Nouvelle-France.

Jeanne vit qu'il tait dcid. Elle soupira et ne rpliqua point.

Jolliet crut que son coeur allait se briser et un douloureux sanglot se
fit jour entre ses lvres.

Mornac pensa qu'il faisait quelque rve fatiguant et que c'tait un
service  rendre  son ami que de l'veiller.

--H! Monsieur Jolliet! lui dit-il en le secouant, vous tes en train,
je crois, d'avoir le cauchemar!

L'autre feignit de s'veiller.

--Est-ce mon tour de garde? demanda-t-il au chevalier, tout en
dtournant son visage baign de larmes.

--En effet! rpondit Mornac, je l'oubliais!

--Il est donc bien heureux, lui, pensa Jolliet, pensa Jolliet, puisqu'il
peut oublier!

Et puis  voix haute:

--C'est bien, je me lve.

Mornac se coucha et s'endormit bientt le coeur rempli des plus douces
esprances, tandis que,  deux pas, Jolliet, pour la mme cause qui
rendant le chevalier si joyeux, avait, lui, du dsespoir tant que son
me en pouvait contenir.

Vers la tombe du second jour, on arriva en face de Ville-Marie. Comme
la rive sud du fleuve n'tait pas habite en cet endroit, il fallut
encore, cette nuit-l coucher en plein air.

Joncas eut soin de camper bien en vie de la ville, d'allumer un fort
grand feu et de faire ses signaux une partie de la nuit, ne doutant pas
qu'on ne les vit de l'le et qu'on ne vnt  leur secours aussitt que le
jour aurait paru.

En effet le lendemain matin le gouverneur, M. de Maisonneuve leur envoya
deux canots de bois qui se frayrent un passage  travers les glaces et
amenrent les fugitifs sains et saufs  Ville-Marie.

Leur arrive causa grande joie dans la petite ville, car l'enlvement,
par les Sauvages, de Mlle Richecourt et du chevalier de Mornac avait
fait sensation dans toute la colonie.

Jeanne alla demander asile  Mlle Mance qui l'accueillit avec la plus
grande bont.

M. de Maisonneuve reut Mornac, Jolliet, Joncas et le chef huron avec
courtoisie, et accepta l'offre de leurs services pour l'hiver. Il tait
facile de trouver  s'occuper dans une ville naissante, et les amis
n'eurent pas le temps de s'ennuyer jusqu'au retour du printemps.

Durant toute la saison des neiges, comme Jolliet avait soin de
dissimuler le chagrin qui le dvorait, il n'y eut que le Renard-Noir qui
parut soucieux.

Dans un moment d'abandon il dit un jour  Joncas:

--Nous avons laiss derrire nous, dans Agni, quelqu'un qui est de trop
parmi les vivants. Il faut qu'il meure, par cette main, et avant
longtemps. Car le chef se fait vieux et son bras commence  faiblir!




                             CHAPITRE XXII

                            A LA RESCOUSSE


Dans l'aprs-midi du trentime jour de juin de l'anne suivante (1665)
les soixante-dix maisons de Qubec taient compltement vides de leurs
habitants qui, en revanche, affluaient dans les rues de petite ville et
remplissait les airs de leurs cris de Joie.

Quelle tait donc la cause de cette allgresse et quelle grande fte
clbrait-on ce jours l?

Ce qui causait les transports des habitants de la capitale n'tait rien
moins que l'arrive de Mgr. Le Vice-Roi de la Nouvelle-France, M. le
marquis de Tracy, et d'une partie du rgiment de Carignan.

La solennit que l'on clbrait ce jour-l tait la fte de la
dlivrance de la colonie  la rescousse de laquelle le roi de France
envoyait enfin les plus abondants secours.

Dix jours auparavant, le 19 de juin, le vaisseau de le Gagneur tait
arriv avec les quatre premires compagnies du rgiment de Carignan,
qui, dans cette belle aprs-midi du trente juin, faisait la haie aux
abords de la grande glise et dans la cte de Lamontagne, avec quatre
autres compagnies dbarques le matin mme du vaisseau qui avait amen
M. le marquis de Tracy.

Tout  coup l'on entendit, venant de la basse-ville, le son martial des
tambours qui battaient aux champs, et les cris aigus du fifre qui
montaient en trilles joyeuses par-dessus le fort des Hurons.

Mgr. le Vice-Roi venait de mettre pied  terre.

A ce signal impatiemment attendu, M. le bedeau de la cathdrale se
pendit  la corde de la grosse cloche, tandis que, mlant leurs voix
plus grles et plus prcipites  celles de leur doyennes, les cloches
du Sminaire, du collge des Jsuites, des Ursulines et de l'Htel-Dieu
entonnaient aussi l'hymne de la rjouissance.

En face de la grande glise, dans un petit groupe  part, se tenaient
plusieurs de nos connaissances que le lecteur sera sans doute fort aise
de trouver saines et sauves  Qubec.

D'abord, au premier rang taient Mme Guillot et son fils, Louis Jolliet
ainsi que Mlle de Richecourt, appuye sur le bras de son cousin, le
chevalier de Mornac; derrire eux se tenaient Joncas avec son ami le
Renard-Noir et matre Jacques Boisdon, le propritaire de l'auberge du
Baril-d'Or. Il hbergeait en ce moment Mornac avec Joncas et le Huron
arrivs de Montral depuis une quinzaine de jours.

--J'aimerais mieux, disait Mornac  sa cousine, la voix mle du canon
que le caquetage de ces cloches!

--Pourquoi ne tire-t-on pas l'artillerie? demanda Jeanne.

--Il parat que Monseigneur le Vice-Roi, par un excs de modestie, assez
rare par ma foi chez les militaires, a su qu'on se prparait  lui faire
une rception magnifique et a refus tous ces honneurs. Mais voici le
cortge qui s'approche.

On entendit le bruit des acclamations qui montaient et gagnaient de plus
en plus la rue de l'glise,  mesure que Monseigneur et sa suite
avanaient.

Tout  coup, tournant l'angle de la demeure de l'vque, apparurent
vingt-quatre gardes  cheval.

Pour honorer son reprsentant, Louis XIV avait voulu que les gardes de
M. de Tracy portassent les couleurs royales.

Aussi tait-ce merveille que de voir l'or et l'argent ruisseler sur
leurs riches uniformes de velours et de satin.

Quant aux chevaux, splendidement caparaonns, joyeux de se sentir enfin
libres sur la terre ferme aprs une longue traverse, ils s'en venaient
piaffant avec ardeur et grce, en rongeant impatiemment le mors dont ils
tachetaient, sans souci, l'or et l'argent massifs.

Aprs les fiers vingt-quatre gardes, venaient quatre pages non moins
richement vtus que les premiers.

Enfin, suivi de ses laquais, apparut le Vice-Roi lui-mme. C'tait un
beau vieillard  l'air martial et imposant. Le poing droit appuy sur la
hanche,  la royale, le panache blanc de son large chapeau tout galonn
d'or effleurant son paule, il contenait de sa main gauche son nerveux
coursier et s'avanait en saluant les colons qui l'acclamaient  l'envi.

A ct de lui se tenait M. Le chevalier de Chaumont, son ami et protg,
qui fut plus tard ambassadeur de France  Siam.

Le resplendissant soleil de juin, qui tombait en plein sur toutes les
splendeurs du cortge et sur le brillant acier des armes des soldats de
Carignan, faisait jaillir mille gerbes de lumire qui scintillaient
comme un foyer de flamme dans tout le parcours de la rue de l'glise.

--Sapreminette! s'cria la voix grasse de Jacques Boisdon, sapreminette,
que c'est beau!

En ce moment, M. le bedeau qui venait de passer la corde de la cloche 
un aide, lequel sonnait  son tour  force de reins et de bras, laissa
voir sa figure bate entre les deux battants de la porte de l'glise. Il
l'ouvrit toute grande et l'on pt apercevoir Monseigneur de Laval vtu
pontificalement et accompagn de son clerg. Arrivs prs du seuil, tous
s'arrtrent et attendirent gravement l'arrive du Vice-Roi.

Celui-ci, aid de M. de Chaumont qui s'tait empress de descendre de
cheval, mit pied  terre en face du portail. Il mit bas son chapeau de
feutre dont la longue plume tranait par terre et entra, tte nue dans
l'glise.

L'vque le salua avec grande dignit lui prsenta de l'eau bnite et le
mena proche du choeur  la place qu'on avait prpare sur un prie-Dieu.

Mais, disent les relations du temps, M. de Tracy, quoique malade et
affaibli de fivre, se mit  genoux sur le pav sans vouloir mme se
servir du carreau qui lui tait offert.

Les grandes voix de l'orgue clatrent alors et se mirent  se rouler
amoureusement sous les arceaux de la vote en mlant leur harmonie au
chant solennel du _Te Deum._

Lorsqu'il fallut sortir de l'glise, Monsieur l'vque vint reprendre
Monseigneur de Tracy et le reconduisit, au milieu de la foule qui avait
encombr l'glise  la suite du cortge, jusqu' la porte, dans le mme
ordre et avec les mmes honneurs qui l'avaient reu en entrant.[50]

[Note 50: Voir le _Journal_ et les _Relations_ des Jsuites, l'Histoire
de l'Htel-Dieu de Qubec, etc.]

Toujours au son des cloches et au bruit des vivats de la population, le
Vice-Roi remonta  cheval et se dirigea vers le chteau Saint-Louis.

M. de Msy, le gouverneur, n'tait plus l pour l'y recevoir, tant mort
quelques semaines auparavant, le septime jour de mai.

Son humilit et sa charit pour les pauvres lui avaient fait demander
d'tre enterr avec eux dans le cimetire de l'Htel-Dieu. On avait fait
lever sur sa fosse une grande croix qu'on y voyait encore au temps o
la Mre Juchereau de St. Ignace crivait son _Histoire de l'Htel-Dieu
de Qubec,_ c'est--dire vers 1716.

Du moins le vieux capitaine n'avait pas eu  subir l'affront de
l'enqute que M. de Courcelles, le nouveau gouverneur qui n'tait pas
encore arriv, tait charg de faire contre lui au sujet de ses
diffrents avec le Conseil-Suprieur.

A peine rendu au chteau du Fort, M. de Tracy dut recevoir la dputation
des notables de la ville, ainsi que celles des Hurons et des Algonquins
qui se montrrent des plus empress  lui faire leur cour.

Ces derniers accompagnrent leurs compliments de prsents  leur
manire. M. de Tracy prit beaucoup de plaisir  leurs discours. Il leur
rpondit fort obligeamment par un interprte et leur promit de les
secourir et de les protger contre les Iroquois de tout son pouvoir, ds
que les troupes attendues de France seraient toutes arrives. Mais comme
le reste du rgiment pouvait tarder  venir, il promit aux Sauvages, nos
allis, de leur donner, sous peu de jours, un certain nombre d'hommes
pris dans les huit compagnies dj rendues  Qubec, afin de commencer
tout de suite  construire la srie de forts que l'on voulait lever sur
les bords de la rivire Richelieu, pour contenir les Iroquois dans leur
pays.

Quelques jours aprs, Mornac qui brlait du dsir de prsenter ses
hommages au Vice-Roi, mais qui avait prudemment attendu que le marquis
ft remis de ses fatigues et, en consquence mieux dispos  l'entendre,
le chevalier du Portail de Mornac se faisait annoncer chez Monseigneur
de Tracy.

Il avait eu soin de se munir de tous ses papiers de famille, qui taient
rests dans sa valise,  l'htellerie du Baril-d'Or, et tmoignaient de
sa bonne vieille noblesse.

C'tait tout ce qui lui restait en hritage de ses aeux, mais certes!
c'tait beaucoup pour lui.

M. de Tracy reut le chevalier gracieusement et voulut our sur le champ
les aventures de Mornac, dont on lui avait dj parl.

Comme bien on le pense, le Gascon ne se fit pas prier et dploya dans
son rcit une verve et un entrain qui lui gagnrent aussitt la
sympathie du Vice-Roi.

--Je crois que je vais pouvoir vous tre utile, lui dit M. de Tracy,
lorsque le chevalier prit cong de lui.

A quelques jours de l, Mornac, que le marquis avait fait mander par le
capitaine des gardes, ne faisait qu'un bond du chteau Saint-Louis  la
demeure de Mme Guillot.

Quand on l'eut introduit auprs de Mlle de Richecourt, il s'cria
joyeusement:

--Victoire, belle cousine, victoire! Monseigneur vient de me nommer
lieutenant  la place d'un officier de Carignan, mort durant la
traverse!

--Oh! quel bonheur pour nous deux, Robert! repartit Mlle de Richecourt
dont la figure prit aussitt le plus grand air de flicit.

--Hlas! ma bonne Jeanne, un regret vient pourtant se glisser entre nous
et cet heureux vnement. C'est que j'ai reu l'ordre de partir demain
matin avec ma compagnie pour aller commencer la construction des forts
sur le Richelieu.

--Ah!... et notre mariage...!

--Retard, ma pauvre amie, forcment retard!

--Encore!... Mon Dieu! Robert, que tous ces dlais me semblent de
mauvais augure! N'allez-vous pas courir maints dangers dans cette
expdition? Et s'il allait vous arriver malheur. Ah! j'en mourrais!

--Voyons! ma chre Jeanne, lui dit Mornac en pressant une main qu'on ne
lui refusait plus maintenant, voyons mon amie, soyez raisonnable! Quels
dangers puis-je coureur de la part des Iroquois, au milieu de ma
compagnie de braves soldats qui ont guerroy contre les Turcs et ont eu
maille  partir avec des hommes autrement redoutables que ces moricauds
de Sauvages. Loin de craindre, je me sens heureux d'aller me promener en
triomphateur dans ces mmes rgions qui m'ont vu, l'an dernier, passer
ignominieusement enchan comme un vil captif. Le blason des Mornac a
reu alors une tache qui ne peut tre lave que dans le sang iroquois.
Soyez tranquille, ma bonne Jeanne. Vous me reverrez en deux ou trois
mois, et alors...

Un long baiser chaudement appliqu dans la petite main de Mademoiselle
de Richecourt, complta la phrase interrompue.

Jeanne secoua la tte et dit tristement:

--J'ai t si peu favorise jusqu'aujourd'hui par le sort, qu'il me
semble que la mauvaise fortune tient pour toujours son oeil jaloux sur
moi, et que je ne dois m'attendre qu' des mcomptes et des malheurs!

Le lendemain, 23 juillet, toute la ville tait encore en l'air. Drapeaux
et musique en tte, quatre compagnies du rgiment de Carignan, suivies
d'une autre compose de volontaires que commandait le sieur de
Repentigny, descendaient du chteau du Fort  la basse ville et
dfilaient, de la faon la plus martiale, au milieu de la population
presse sur leur passage.

Un parti considrable de Hurons et d'Algonquins les accompagnait,
arrivs  l'Anse-des-Mres tous s'arrtrent et l'embarquement commena.

Plus d'un baiser, des centaines de chaleureuses poignes de main, furent
changs entre ceux qui restaient et ceux qui allaient partir.

Vers les dix heures du matin, les troupes et les volontaires taient
embarqus sur de grands bateaux qui, sur le champ, mirent  la voile
suivi d'une flottille de canots d'corce monts par les Sauvages allis.

Les voiles se gonflrent sous la pesanteur du vent, les avirons
plongrent ensemble de chaque ct des pirogues et la flottille
s'branla.

Sur le dernier bateau, debout prs du grand mat, son large chapeau de
feutre inclin sur l'oreille gauche, la plume au vent, le poing sur la
hanche, un mouchoir nou  la garde de son pe qu'il levait en l'air
en le livrant  la brise, se tenait le chevalier de Mornac.

Joncas et le Renard-Noir taient assis  ses pieds sur un banc du
bateau.

A terre, debout sur un cran de roche, Mlle de Richecourt apparaissait
isole de la foule qui couvrait le rivage. Comme elle levait le bras
pour agiter son charpe en signe d'adieu, son buste superbe hardiment
cambres dtachait vivement du fond bleutre de l'eau.

A l'apercevoir ainsi belle et attriste par le dpart de son fianc, les
galants gentilshommes tout remplis de souvenirs mythologiques alors en
vogue, la comparaient  Calypso, la splendide desse, disant du haut des
rochers de son le un ternel adieu  son amant Ulysse lorsque la haute
mer va l'emporter loin d'elle.

L'une aprs l'autre les embarcations pousses par le vent et la mare
favorable, disparurent derrire le promontoire lev du
Cap-aux-Diamants.

Le mouchoir de Mornac et l'charpe de Mlle de Richecourt changrent un
dernier signe d'intelligence... et les amants se trouvrent seuls chacun
de son ct; lui s'acheminant vers le sombre inconnu, elle se penchant
sur soi-mme pour se consumer en une longue et peut-tre ternelle
attente.

La flottille avait dj disparu depuis longtemps temps, que Jeanne
restait encore immobile et les yeux fixs sur le haut du fleuve.

La voix de Louis Jolliet la tira de ses tristes rflexions.

--Dsirez-vous monter maintenant  la haute ville? lui demandait le
jeune homme.

Jolliet lui offrit le bras qu'elle accepta comme celui d'un frre, et
ils reprirent silencieusement le chemin de la haute ville.

Au milieu de la mont, Jolliet, qui ne paraissait pas moins attrist que
Mademoiselle de Richecourt, lui dit avec quelque hsitation:

--J'ai, Mademoiselle, un service  vous demander.

--Mais qu'est-ce donc? parlez? lui dit la jeune fille en sortant de sa
rverie.

--Je vous prie de vouloir bien prparer ma mre  la nouvelle de mon
entre en religion. Dans quelque jours je serai chez les Jsuites.

--Vous!

--Oui, moi, rpondit Jolliet avec tant de sanglots dans la voix que
Jeanne comprit qu'il y avait quelque chose d'trange dans cette brusque
dtermination.

Elle regarda le jeune homme et vit que ses yeux taient pleins de
larmes.

--Le monde est trop rempli de dceptions! murmura Jolliet

--Au fait, pour moi je n'ai gure  m'en louer! repartit Mademoiselle de
Richecourt. Mais vous, que parlez-vous de dceptions?

Le jeune homme se garda bien de rpondre, et ils disparurent derrire
l'angle de la palissade du fort des Hurons: elle pensant  Mornac et
dplorant les cruelle pripties qui ne cessaient de traverser sa vie;
lui pleurant sur son pauvre mconnu et sur sa chre jeunesse qu'il
allait volontairement enfouir au clotre, loin du monde qui pourtant,
nagure encore lui paraissait si beau.




                             CHAPITRE XXIII

                            LE DERNIER COMBAT


Les troupes que nous avons vues partir de Qubec pour remonter le
fleuve, arrivrent aux Trois-Rivires juste  temps pour dlivrer cette
place de la crainte des Iroquois qui taient venus y faire leurs courses
accoutumes et avaient dj tu quelques habitants.

Le vent contraire empcha, pendant quelques jours, les troupes allies
de remonter le lac St. Pierre. Enfin le vent favorable ayant repris,
l'expdition se remit en marche et dbarqua, dans les premiers jours
d'aot,  l'embouchure de la rivire Richelieu. M. de Sorel, le
commandant, avait pour mission de rebtir le fort lev  cet endroit
par M. de Montmagny vingt-cinq annes auparavant.

L'on se mit  l'ouvrage sans perdre de temps afin de terminer les
travaux au commencement de l'automne.

La construction du fort alla merveilleusement, M. de Sorel sachant
mettre au besoin la main  la cogne pour donner l'exemple  ses hommes.

Pendant ce temps plusieurs autres compagnies du rgiment de
Carignan--elles venaient d'arriver de France avec le gouverneur M. de
Courcelles et M. l'Intendant Talon--s'arrtrent en passant 
l'embouchure du Richelieu, pour y saluer les amis, et, aprs une journe
de repos remontrent la rivire des Iroquois. M. de Chambly et le
colonel de la Salires s'en allaient lever deux autres forts, l'un au
pied des rapides de Chambly et l'autre trois lieues plus haut.

On tait au milieu de septembre et la construction du fort de Richelieu
ou de Sorel tait trs-avance. L'on n'avait pas t une seule fois
inquit par les Iroquois qu'on avait raison de croire retranchs chez
eux dans la crainte que les Franais n'allassent les y attaquer.

Un soir que les travaux du jour taient termins et que chacun tait
retir au dedans des retranchements en bois dont la charpente extrieure
tait acheve, M. de Sorel causait avec le chevalier de Mornac et
quelques officiers prs d'un grand feu qui flambait au milieu du fort.

La nuit tait sereine et le silence, au loin, n'tait troubl que par le
majestueux bruissement des larges eaux du fleuve et les cris nasillard
des canards et des outardes sauvages dont les bandes nombreuses,
arrives depuis quelques jours des rgions du golfe, se pour suivaient
par les airs aprs avoir pris leurs bats journaliers dans le ddale des
les du Richelieu.

Agite par la brise du soir la flamme du brasier secouait son panache
clatant par-dessus l'enceinte du fort, jetait de fauves lueurs sur les
bois avoisinants et projetaient, par une claircie d'arbre, une longue
trane de lumire qui se rpandait sur l'embouchure de Richelieu et
s'en allait mourir au loin dans les eaux sombres.

--Eh bien! Messieurs, disait M. de Sorel aux officiers, nous avons lieu
d'tre satisfaits, car j'espre que le fort sera termin  la fin du
mois.

--Vous n'tes pas le moins  louer de la prompte terminaison des
travaux, dit Mornac.

--Ce dont il faut se rjouir le plus, reprit M. de Sorel, c'est de
n'avoir pas t drangs par les Iroquois.

--C'est en effet fort heureux que nous n'ayons pas eu ces moricauds dans
les jambes; leur prsence aurait beaucoup entrav les travaux.
Cependant, pour ma part, je regrette qu'il ne s'en soit pas montre
quelque bande. J'ai certain diffrend  rgler avec ces bandits pour la
manire discourtoise dont ils m'ont trait l'an dernier.

--Veuillez bien croire, mon cher chevalier que je ne serais gure fch,
au fond, de faire moi-mme connaissance avec des guerriers qui sont la
terreur de ce pays. Il me semble que des soldats de Carignan feraient
voir beau jeu  des Sauvages! Pourtant je ne puis que me fliciter
d'avoir termin nos travaux sans avoir perdu un seul de mes hommes.

En ce moment on entendit le qui-vive de la sentinelle qui veillait  la
porte du fort.

--France et Sorel! rpondit de dehors une voix dont l'accent normand
n'tait pas inconnu  Mornac.

Quelques instants aprs l'officier de service s'approcha du groupe dont
faisait partie M. de Sorel, et dit au commandant que Joncas, le coureur
des bois, dsirait lui parler.

--Qu'il vienne, dit M. de Sorel.

Suivi du Renard-Noir le Canadien s'approcha.

--Qu'y a-t-il? demanda le capitaine.

--Il y a mon commandant, que le chef huron et moi en faisant dans les
environs, notre battue de chaque soir, nous avons remarqu plusieurs
pistes d'Iroquois.

Un lger mouvement de surprise parcourut le groupe.

--Sont-elles nombreuses?

--L'obscurit est trop forte pour en bien dterminer le nombre. Nous
n'avons pas os faire de lumire de crainte d'tre surpris par les
ennemis. Pourtant nous sommes srs qu'ils sont au moins une trentaine.

--Crois-tu qu'ils soient en ce moment prs de nous?

--Leurs pistes sont toutes fraches. Ils ont du s'approcher,  une
porte de pistolet, il n'y a pas une demi-heure. Mais apparemment qu'ils
sont rentrs dans le bois; car nous avons fait le tour du fort sans
rencontrer personne.

--C'est bon! Officier de service?

--Commandant...

--Donnez d'ordre qu'on double les gardes  la porte et qu'on place une
sentinelle  chacun des quatre bastions du fort. Faites ensuite charger
les mousquets et les mettre en faisceaux, les mches allumes. Que les
hommes se couchent tout habill pour tre prts en cas d'alerte!

Trois heures aprs,  part les sentinelles qui veillaient, l'arme au
bras,  la porte et aux quatre coins du fort, chacun dormait
profondment.

Le silence rgnait sur les bois et le fleuve. De temps  autre l'on
entendait pourtant le souffle discret du vent dans les feuilles, murmure
lger comme un soupir de femme endormie.

Le feu allum au centre du fort avait beaucoup diminu d'intensit. La
flamme allait s'abaissant toujours, et, de plus en plus dpourvue de
vigueur  mesure qu'elle manquait d'aliments, elle s'affaissait par
degr. Peu  peu elle tomba au-dessous du niveau des courtines du fort
et ses lueurs cessrent d'clairer les arbres d'alentour et d'aller
scintiller au loin sur les eaux.

De haut panache qu'elles taient d'abord les flammes ne furent bientt
plus que des aigrettes rouges que la brise faisait trembloter, jusqu'
ce qu'enfin, sur ces tisons  moiti carboniss, l'on n'apert plus que
de petites langues de feu qui lchaient doucement le bois, et
disparaissaient pour se montrer encore l'instant d'aprs, comme ces
feux-follets capricieux que l'on voit se jouer le soir au-dessus des
marcages.

Les gardes postes  la porte, et les sentinelles de trois des bastions,
allaient et venaient sur le parapet pour ne pas se laisser saisir par la
fracheur du soir.

Seule dans le terre-plein du bastion de l'ouest, la sentinelle s'tait
arrte. Les deux mains sur la gueule de son arquebuse, les reins
appuys contre le rempart, dans l'angle flanqu, c'est  dire dans la
partie la plus saillante du bastion, le soldat rvait en laissant errer
ses regards sur la fort assombrie.

A quoi songeait-il? A la patrie sans doute;  sa mre,  sa fiance
peut-tre, qui, dans ce moment grenaient probablement l-bas,  son
intention, leur chapelet au coin du feu de leur chaumire.

Comme son regard plongeait dans l'obscur fouillis d'arbres,  cinquante
pieds du fort, il lui sembla tout  coup voir une ondulation du sol, sur
une tendue assez considrable de terrain. Ce mouvement uniforme et peu
prononc ressemblait  celui de la poitrine d'une personne qui dort.

Le soldat se frotta les yeux pour mieux voir. Mais l'obscurit tait si
paisse qu'il ne put rien distinguer autre chose.

Mme il lui sembla que ce mouvement ne se produisait plus.

Tandis qu'il se demandait s'il n'tait pas le jouet de quelque illusion
d'optique, il tait toujours appuy sur le rempart, et tournait le dos 
l'angle de l'paule du bastion ainsi qu' la courtine du fort.

Pourtant si le soldat et fait quelques pas dans le terre-plein vers la
gorge du bastion, et qu'il se ft tant soit peu pench sur le rempart, 
gauche, il et vu,  l'extrieur du fort, un homme qui, s'accrochant
dans les interstices des pices de la charpente qu'on n'avait pas encore
eu le temps de revtir de planches unies, montait, montait doucement
dans l'angle form par la courtine et le flanc du bastion.

Sa tte apparut par-dessus le rempart. Ses dents serres mordaient la
lame d'un long couteau  scalper.

A mesure que ses pieds s'levaient, l'homme courbait son visage et sa
poitrine sur la partie suprieure du rempart qu'il enjamba doucement et
sans tre vu.

Il se laissa glisser sans bruit jusqu'au parapet, et, silencieux comme
une ombre, rampa vers la sentinelle.

Le soldat qui croyait voir maintenant l'ondulation du sol recommencer et
s'accentuer davantage en se rapprochant, pensa qu'il valait mieux donner
l'alarme. Il soufflait sur sa mche allume afin d'en raviver la flamme,
quand cinq doigts de fer tenaillrent sa gorge. Puis il ressentit un
coup violent  la poitrine et le froid horrible d'une lame d'acier qui
lui perait le coeur.

La mre et la fiance qui veillaient l-bas, au coin du feu, dans une
chaumire de France, durent sentir  l'me, en cet instant, une
poignante douleur.

Sans pousser un seul cri, le malheureux tomba mort.

L'assassin lui ta son mousquet et s'appuya, comme l'tait auparavant la
sentinelle, dans l'angle le plus avanc du bastion.

Il se pencha quelque peu par-dessus le rempart et imita deux fois avec
sa langue les stridulations de la sauterelle.

Vingt, trente, quarante hommes lui apparurent au pied du bastion que les
premiers arrivs se mirent  escalader sans le moindre bruit.

Une dizaine de ttes surmontes de la houppe particulire aux Sauvages,
se montraient dj  l'affleurement du rempart, lorsque l'un de ceux qui
montaient ainsi, en mettant la main dans un des interstices des poutres
de l'escarpe, fit choir une tarire qu'un ouvrier y avait oublie.
L'instrument tomba la pointe la premire en plein sur la tte de l'un
des assigeants qui attendaient en bas.

Celui-l jeta un cri et s'affaissa sur le sol.

La sentinelle qui montait la garde sur le bastion d'en face entendit ce
bruit, paula son arme et tira.

Avec la dtonation un hurlement pouvantable branla la fort.

C'tait le cri de guerre de Griffe-d'Ours.

Mornac, l'un des premiers  s'veiller, reconnut ce redoutable signal de
combat du chef agnier.

--Aux armes! aux armes! criait-on de toutes parts.

Les dix Iroquois qui avaient dj escalad le fort s'taient rus en
avant le tomohk au poing.

M. de Sorel et les officiers couchaient sous un appentis lev au milieu
d fort et tout prs du feu. Comme ils s'lanaient tous au dehors, les
Sauvages tombrent, la hache leve, sur eux.

Le petit groupe d'officiers rompit de trois pas pour viter la premire
attaque.

--A moi, Carignan! cria M. de Sorel d'une voix de tonnerre.

Et sans attendre davantage, il chargea, avec les quelques officiers de
la compagnie, les assaillants qui, surpris de cette brusque rsistance
reculrent de quelques pas  leur tour.

Les coups portaient mal au milieu des tnbres.

--Nous allons nous massacrer les uns les autres, si ce feu n'est pas
rallum! s'cria M. de Sorel entre deux estocades portes  un Sauvage
qui le serrait de trop prs.

--Je m'en charge, dit Mornac. Il prit son lan pour bondir auprs du
feu.

Attendez-nous, monsieur! cria en arrire la grosse voix de Joncas, et
laissez-moi faire!

Le Canadien et son fidle ami, le Renard-Noir, vinrent se placer de
chaque ct du chevalier.

Tous trois, tte baisse, s'lancrent au milieu des assaillants qui
s'interposaient entre et le feu.

Leur lan fut irrsistible et il firent leur troue.

Pendant que Mornac et le Renard-Noir faisaient face aux ennemis, Joncas
remua du pied les tisons encore ardents qui restaient, saisit un sapin
sec qui se trouvait sur un amas de bois  brler et le jeta sur le
brasier.

Les Iroquois comprirent que le feu qui allait clairer le combat leur
serait dsavantageux, et tombrent ensemble sur les trois braves.

Le sapin s'embrasa tout d'un coup en jetant une clatante lumire.

Griffe-d'Ours reconnut Mornac, poussa un cri de rage et brandit son
tomohk.

Le Gascon fit un saut de ct en portant une estocade en prime au chef
iroquois. Mais celui-ci, d'un coup de revers de sa hache, cassa l'pe 
quelques pouces de la garde.

Mornac dsarm s'lana sur le Sauvage et lui arracha son tomohk. Alors
tous les deux se saisirent  bras le corps et roulrent sur le sol.

En ce moment les soldats et les Sauvages allis, Hurons et Algonquins,
arrivaient  la rescousse du commandant et se jetaient sur les
assaillants, passant tous par-dessus Mornac et Griffe-d'Ours qui se
dchiraient par terre avec leurs ongles et leurs dents.

Le Renard-Noir et Joncas voulurent secourir le chevalier, mais le flot
des soldats les rejeta en avant, au milieu de l'ardente mle.

Les Iroquois qui avaient maintenant tous escalad le fort, se trouvaient
une quarantaine  l'intrieur des retranchements.

M. de Sorel,  la tte des siens, charge avec furie.

Pendant quelques minutes le combat est terrible.

Les coups de crosses rpondent aux coups de tomohk, fendent les crnes,
fracassent les membres. Le sang pleut partout. Anims par son odeur cre
les hommes deviennent froces et hurlent comme des btes fauves qui
s'entre-dvorent.

Le Iroquois infrieurs en nombre, et qui avaient pens prendre les
Franais par surprise--cela serait arriv sans la chute de la
tarire,--n'ont ni l'habitude ni la force de lutter longtemps en ligne
range contre des soldats bien disciplins.

Aussi leur faut-il bientt battre en retraite et laisser, contre leur
coutume, leurs blesss et leurs morts au pouvoir de l'ennemi.

Ils sautent par-dessus le rempart et disparaissent au milieu du bois.

Griffe-d'Ours et Mornac en roulant alternativement l'un sur l'autre,
n'avaient pu se saisir de leurs dagues et continuaient 
s'entre-dchirer par terre  belle dents. Griffe-d'Ours vit la dfaite
et la fuite des siens. IL fit un suprme effort, renversa sous lui le
chevalier, lui saisit les deux poignets d'une main, et de l'autre lui
prit les cheveux  poigne et se mit  traner Mornac rduit 
l'impuissance, en gagnant le rempart dans un endroit dsert et oppos
 celui o tous les combattants s'taient posts.

Le Sauvage monta sur le parapet en soulevant Mornac pour l'entraner en
bas avec lui.

Il enjambait dj le rempart, lorsque le chevalier enroula ses jambes
autour d'une pice de bois qui gisait sur le parapet.

--Sandious! grommela le Gascon, tu m'arracheras plutt les bras duc
corps, mais du moins mes jambes resteront ici!

Griffe d'Ours tira de toutes ses forces. Mornac sentit les angles de la
poutre lui entrer dans les chairs, mais ne bougea point.

--Tu mourras ici, si tu le prfres, vocifra l'Iroquois, mais tu
mourras!

Il tira son couteau, se pencha sur Mornac et leva son arme. Mais il
n'eut pas le temps de frapper; il se sentit saisir par derrire.

Griffe-d'Ours lcha Mornac et voulut sauter dans le foss. Mais une main
de fer le retenait  la gorge.

Il brandit son couteau et frappa, en se retournant, son adversaire  la
poitrine. Celui-ci chancela, mais tint bon.

C'tait le Renard-Noir.

Griffe-d'Ours allait lui porter un second coup, lorsque Mornac, Joncas
et trois Hurons se jetrent sur le chef agnier qu'ils renversrent sur
le parapet.

Pendant qu'ils s'efforaient de le lier, Griffe-d'Ours accablait ses
ennemis d'injures, et les mordaient comme un dogue enrag.

Enfin on se rendit matre de lui et on le garrotta.

--tes-vous bless? demanda Joncas  Mornac.

--Non, seulement quelques morsures de ce chien et bon nombre
d'gratignures dont il ne paratra rien dans trois jours.

--Et vous, chef? dit le Canadien au Renard-Noir.

Celui-ci tait appuy sur la courtine. Il pressait de sa main gauche le
ct droit de sa poitrine d'o l'on vit le sang couler.

--Le couteau de l'Iroquois... rpondit-il d'une voix mue.

--Vite, le chirurgien! s'cria Mornac qui partit en courant.

Les ntres restaient matres du terrain.

--Qu'on fasse une dcharge gnrale! commanda M. de Sorel.

Les soldats montrent sur le parapet, paulrent leurs armes et firent
feu de toutes parts.

Cent clairs entourrent le sommet du fort comme une ceinture de feu.

Les balles sifflrent  travers les feuilles et parmi les branches des
arbres, et l'on entendit les cris d'pouvante des fuyards qui
s'enfonaient au loin dans la fort.

On ranima le feu pour se reconnatre et compter les pertes.

Outre la sentinelle que l'on trouva poignarde dans le bastion de
l'ouest, deux soldats avaient t tus. Dix autres taient blesss, mais
lgrement.

Quinze Iroquois taient rests hors de combat au dedans du fort.

Le reste de la nuit fut employ  panser les blesss et  se remettre
des fatigues de la bataille.

Au jour M. de Sorel, qui s'tait retir sous l'appentis, fut rveill
par l'officier de service. Celui-ci venait l'avertir que les Hurons et
les Algonquins taient en train de brler le chef Iroquois.

Le commandant se leva  la hte et sortit. Il aperut les Sauvages
allis groups autour de Griffe-d'Ours, et occups  le lier  un poteau
qu'ils venaient de planter au milieu du fort.

M. de Sorel s'approcha d'eux et les supplia de laisser vivre le chef
iroquois.

Les Sauvages gardrent d'abord le silence et puis, sur le signal qu'en
donna le Renard-Noir qui tait assis sur une poutre, ils se mirent 
murmurer.

Le commandant voulut insister et leur reprsenter combien leur coutume
tait barbare  l'gard de leur prisonniers de guerre.

Le Renard-Noir se leva, bien qu'avec peine, s'avana vers M. de Sorel et
lui dit d'une voix creuse te tremblante:

--Le capitaine blanc sait-il que cet homme--il montrait Griffe-d'Ours
impassible--a massacr ma femme et six de mes fils? Ignores-tu que cet
Iroquois  tu de ses propres mains les robes noires Echon et
Achiendase?[51] Ne sais-tu pas qu'il a caus la ruine entire de ma
nation? Et moi-mme qui combattais pour vous la nuit dernires, il m'a
frapp d'un coup mortel. Cet homme doit mourir!

[Note 51: Les Pres Brbeuf et Lalemant.]

--Il doit mourir! rptrent les Sauvages allis d'un ton qui
n'admettait pas de rplique.

Devant leur attitude dcide M. de Sorel vit bien qu'il fallait cder.

Il n'aurait pas t prudent de se brouiller avec ces Sauvages.

--Eh bien! s'cria-t-il, que son sang retombe sur vous; mais comme ce
fort est la proprit du roi de France, et que mon matre ne permet pas
de pareilles atrocits chez lui, emmenez le prisonnier hors des
retranchements!

Les Sauvages saisirent Griffe-d'Ours par les paules et les pieds, et
sortirent de l'enceinte.

Le Renard-Noir se leva pour les suivre; mais ses forces le trahirent et
il chancela.

Joncas qui tait  ct de lui l'empcha de tomber et lui dit:

--Pourquoi mon frre veut-il s'obstiner  rester debout? Le chirurgien a
dit que vous en reviendriez peut-tre en gardant un repos absolu.

--L'homme aux petits couteaux ne sait pas ce qu'il dit. Je sens que je
dois mourir avant que le soleil monte droit au-dessus des arbres. Et tu
crois, visage ple, que le chef huron voudra bien expirer couch sur le
dos, comme une femme, tandis que son ennemi mortel palpitera sous le
couteau de mes frres! Ah! tu ne peux point lire dans le coeur d'un vrai
Huron si tu crois que le Renard-Noir n'aura pas la force d'aller voir le
beau feu rouge manger les chairs et griller les os de la Main-Sanglante!

Joncas essaya doucement de le faire asseoir; mais le Huron lui dit d'un
air  fendre le coeur:

--Seul ami qui me restes au monde, est-ce donc toi qui vas m'arracher le
bonheur suprme de repatre mes yeux mourants de l'agonie du meurtrier
de ma famille!...

Le coureur des bois passa son bras derrire le dos du Sauvage, et, le
soutenant ainsi, sortit du fort avec lui.

L'astre du jour se levait radieux et poudroyait  travers les arbres.

--Oh! le bon soleil! murmura le Renard-Noir, et que le dernier de mes
jours est beau!

Il y avait,  quelque pas du fort, un tertre d'une vingtaine de pieds de
superficie et qui s'levait de cinq ou six pieds au-dessus du niveau du
sol. Cet endroit fut choisi pour le supplice.

Tandis qu'on plantait un poteau sur cette petite minence, le
Renard-Noir dit aux Hurons:

--Je dsire scalper le prisonnier moi-mme, ce sera la dernire
chevelure que mes mains dbiles enlveront!

Bien qu'on et murmur contre lui, lors des dsastres de la nation, le
chef huron vu sa bravoure et sa qualit de grand chef, jouissait encore
d'une grande considration parmi les siens.

On lui fit donc place en le regardant avec curiosit. Car l'tat de
faiblesse o il semblait tre ne paraissait pas devoir lui permettre de
scalper la victime.

Le Renard-Noir parut faire un effort suprme et se dgagea du bras de
Joncas qui l'avait toujours soutenu. Il fit trois pas vers
Griffe-d'Ours, lui cerna la peau du crne d'un coup de la pointe de son
couteau  scalper, saisit la chevelure  deux mains et tira violemment
dessus. Mais ses forces le trahirent et il s'affaissa  genoux auprs de
sa victime.

ON vit le sang couler  travers les bandages qui couvraient la blessure
du Huron.

Joncas s'avana pour le relever et l'entraner  l'cart.

Le Renard-Noir lui jeta un regard de reproche et se releva seul en
chancelant.

Le canadien le laissa faire.

Le Huron appuya son pied gauche sur l'paule de Griffe-d'Ours, raidit
tous ses muscles et donna un coup terrible sur la chevelure qui lui
resta dans les mains avec la peau du crne toute dgouttante de sang.

Mais, puis par cet effort et manquant tout  coup de point d'appui le
chef huron tomba  la renverse.

Joncas le reut dans ses bras.

Griffe-d'Ours ne poussa pas une plainte. On ne vit remuer aucun des
muscles de son visage.

Avec un mpris extrme il regarda le Huron et lui dit:

--D'un seul coup de couteau la Main-Sanglante a tellement affaibli le
bras du Huron qu'il ne lui reste pas plus de force qu' celui d'une
femme! Quand je scalpai Fleur-d'toile et tes file je leur enlevai la
chevelure du premier coup!

A ces horribles souvenirs le Renard-Noir sentit la rage brler son
coeur. Il fit un mouvement pour repousser Joncas et se jeter sur
Griffe-d'Ours. Mais un clair de rflexion le retint.

--Non! murmura-t-il, je suis  bout de force et mourrais avant lui. Mon
frre, dit-il  Joncas, assieds-moi sur cet arbre renvers que je voie
tout.

Le poteau tait solidement plant sur le point culminant du tertre. On
releva Griffe-d'Ours pour l'y attacher.

Alors on commena  torturer le chef iroquois. Les uns lui coupaient des
lambeaux de chair avec leurs couteaux ou lui dsarticulaient les doigts,
d'autres lui appliquaient des tisons sur ces plaies sanglantes. Celui-ci
lui jetait des cendres chaudes dans les yeux ou lui ouvrait les
mchoires avec une lame de couteau pour lui faire entrer de force dans
la bouche un charbon enflamm. Ceux-l promenaient par tout son corps
des flambeaux allums.

Griffe-d'Ours impassible au milieu des tortures semblait dsirer, au
contraire, d'aiguillonner la rage de ses bourreaux.

--Allez donc, chiens! disait-il avec un mpris crasant, o avez-vous
appris  tourmenter un guerrier? Vous n'y entendez rien! Oh! si vous
m'aviez vu caresser vos parents, lorsque nous dtruismes vos bourgades
sur les bords du grand lac!

Ces paroles redoublaient la frnsie des Hurons.

Enfin, quand tout le corps du chef iroquois ne fut plus qu'une plaie
vive, les Sauvages entassrent du bois  ses pieds et mirent le feu au
bcher.

Alors, on vit griller les chairs de Griffe-d'Ours et la graisse couler
en grsillant sur son corps ensanglant.

A cette vue la figure du Renard-Noir brilla d'un clair de bonheur. Et
lui qui, tantt, chancelait entre les bras de Joncas, dit avec
ravissement:

--Cela me rchauffe!

Mais tout  coup le feu ayant mont entre le poteau et la victime, brla
les liens qui l'y retenaient attache.

Griffe-d'Ours tomba en plein au milieu des flammes.

Un moment il y demeure affaiss

On le croit mourant. Mais soudain il se redresse, saisit dans chacune de
ses mains meurtries deux brandons enflamms, se lve et les lance au
milieu des spectateurs bahis.

A peine revenus de leur tonnement ceux-ci lui jettent tous les
projectiles qui leur tombent sous la main. Pierres, haches, tisons
pleuvent sur lui. Il leur rpond de mme et repousse les assaillants qui
veulent escalader le tertre.

C'est une horrible lutte!

En se baissant il glisse et tombe de nouveau dans le feu.

Chacun se prcipite sur lui pour le maintenir dans le brasier. Mais
l'Iroquois se roule dans les flammes, se dbarrasse de toute treinte,
bondit encore une fois sur ses pieds, et, arm de deux tisons enflamms,
se jette tte baisse sur ses ennemis qui, pouvants, fuient devant cet
homme terrible.

En poursuivant la cohue Griffe-d'Ours passa devant le Renard-Noir qui
lui barra les jambes et le fit tomber.

Les autres revinrent et se jetrent sur le chef iroquois.

Le Renard-Noir riait d'un rire muet.

On maintint Griffe-d'ours  terre, et, en quatre coups de hache on lui
coupa les pieds et les mains, et on le rejeta dans les flammes.

Ananti un instant par l'branlement nerveux que lui avait caus cette
quadruple amputation, l'Iroquois resta sans bouger au milieu de brasier.

Mais tout  coup,  horreur! on vit ce corps mutil dchir, brl,
s'agiter encore, se rouler sur lui-mme et se soulever  demi sur ces
tisons ardents; et l, montrant  nu son crne sanglant, son corps
incrust de cendres chaudes et de charbons ardents qui sifflaient au
contact des flots de sang que l'on voyait ruisseler sur tout son tre,
se traner dans les flammes et cracher une dernire insulte sur ses
bourreaux interdits.

C'tait pouvantable.[52]

[Note 52: Cette scne parat invraisemblable et, pourtant, elle n'est
que la reproduction d'un pisode analogue racont par le Pre Jrme
Lalemant.]

Un coup de feu partit du fort. Une balle siffla au milieu des Sauvages
et s'en alla fracasser la tte de Griffe-d'Ours qui, cette fois, retomba
sans vie.

Surexcit par cette scne affreusement mouvante, le Renard-Noir s'tait
lev debout.

Quand le projectile fit clater la tte du chef iroquois, le Huron
s'cria d'une vois tonnante:

--Fleur-d'toile, et vous,  mes enfants! je pois maintenant vous
rejoindre dans le pays des ombres, car vous tes enfin vengs!

Un flot de sang lui jaillit par la bouche et il tomba roide mort.




                                 PILOGUE


Six ans se sont couls, pendants lesquels la situation de la
Nouvelle-France a tout  fait chang d'aspect.

A la priode d'affaissement que nous avons tch de dcrire en cet
ouvrage, succdait un poque de renaissance et de prosprit. La colonie
qui n'avait fait que languir auparavant sous la crainte continuelle des
Iroquois, avait repris une vie nouvelle aussitt l'arrive du marquis de
Tracy et de l'Intendant Talon.

Dans l'automne de l'anne qui suivit cette o l'on construisit les forts
de Sainte-Thrse, de Chambly et de Sorel, M. de Tracy qui voulait
dompter la superbe des Agniers avait organis contre eux une grande
expdition qu'il tint, malgr son grand ge,  commander en personne. A
la tte de six cents soldats, de six cents habitants, de cents sauvages
hurons et algonquins, et de deux petites pices de campagne, le Vice-Roi
marcha contre les quatre bourgades d'Agnier. Jamais les Sauvages de
l'Amrique du Nord n'avaient vu pareille arme. Aussi balaya-t-elle tout
devant soi. Les quatre villages furent emports, brls et rass tout le
pays environnant dvast par les troupes, et les provisions de mas, que
ces Sauvages avaient en rserve, jetes dans la rivire Mohawk.

La petite arme qui avait quitt Qubec, le 14 septembre (1666), y tait
de retour au mois de novembre. Elle avait perdu peu de monde. Il parat
que le chevalier de Mornac--il s'tait mari avec sa belle parente  la
fin de l'anne 1665--se distingua fort dans cette expdition contre
Agnier o il avait autrefois souffert tant d'humiliations.

Les Agniers furent frapps de terreur. Ils s'imaginaient sans cesse voir
les Franais entourer leurs villages. Par suite de la perte totale de
leurs provisions, ils se virent prir quatre cents personnes. Aussi
vinrent-ils supplier M. de Tracy de leur accorder la paix.

Un grand trait fut conclu.

Alors les colons purent s'occuper de la culture de leurs terres, et
profiter des avantages que leur offrait un pays abondant en toutes
choses et des plus fertiles.

Comme il n'y avait plus rien  craindre des Iroquois, mme dans les
localits isoles, on vit aussitt les villages s'lever et s'tendre
sur les bords du Saint-Laurent, les forts tomber et s'loigner des
habitations, les terres plus soigneusement cultives produire de t
trs-abondantes rcoltes.

Grce aux encouragements nergiques de M. Talon, l'agriculture fit de
grands progrs. A part les grains ordinaires, on se mit  cultiver le
lin et le chanvre avec succs.

Le commerce ne fut pas plus nglig. L'Intendant qui projetait de relier
le Canada avec les Antilles, par les relations commerciales, fit
construire un btiment  Qubec, en acheta un autre, et ds 1667, les
envoya  la Martinique et  Saint-Domingue avec un chargement de morue,
de saumon et d'aiguille sals, de pois, d'huiles, de bois merrain et de
planches.

La population prit aussi un accroissement rapide, grce aux colons que
le roi de France dirigeait sur le Canada. L'acquisition la plus
prcieuse que fit la colonie fut celle de quatre compagnies de Carignan
qui s'tablirent dans le pays, lorsque ce rgiment fut rappel en
France. Elles furent choisies parmi celles dont les officiers et les
soldats s'taient maris avec les filles des colons.

Aprs avoir fidlement accompli sa mission, M. de Tracy retourna en
France dans l'anne 1667, sur le vaisseau de guerre, le
_Saint-Sbastien_, que le roi lui avait envoy.

Talon qui tait pass en Europe en 1669, revint au Canada l'anne
suivante. Il resta dans le pays jusqu' l'automne de 1672. Alors il
quitta la colonie pour n'y plus revenir, ainsi que le gouverneur, M. de
Courcelles, qui tait remplac par le comte de Frontenac, homme des plus
nergiques, fort habile, et qui est une des plus belles figures de tous
les gouverneurs qui se succdrent, dans la Nouvelle-France, sous la
domination franaise.

Avant de quitter le Canada, M. Talon avait rsolu d'claircir le mystre
qui enveloppait le grand fleuve de l'ouest, que l'on savait vaguement se
jeter dans les mers du sud.

Pour cette dcouverte Talon avait choisi un homme dou de toutes les
qualit ncessaires afin de conduire  bonne fin une entreprise aussi
importante.

On se souvient que Louis Jolliet, frapp au coeur dans ses plus chres
esprances, s'tait brusquement dcid de quitter le monde. Il entra en
effet chez les Jsuites, en 1665.

On voit par le Journal des Jsuites, que les premires thses publiques
sur la philosophie furent soutenues avec succs par les sieurs Louis
Jolliet et Pierre de Francheville, en prsence de Messieurs de Tracy, de
Courcelles et Talon. M. l'Intendant, entre autres y argumenta
trs-bien.

Dans le silence du clotre,  force d'tude et de macration, Jolliet
essaya de tuer en soi le souvenir dsesprant d'un amour mconnu. Mais,
hlas! l'image de celle qu'il avait tant aime tait profondment grave
dans sa mmoire. Elle tait toujours l devant lui. Au milieu des
abstractions d'tudes acharnes, pendant les longues heures de prire et
de mditation, son esprit qu'il s'efforait d'isoler de toute
proccupation mondaine, pour l'lever jusqu' Dieu, s'garait dans les
nuages de l'imagination, et pouss par un souffle inconnu se rabattait
sur la terre, vaste champ sem d'illusions et de souffrances. Alors il
revoyait passer, comme dans un songe, ces jours de jeunesse o il avait
senti son coeur s'veiller et battre de la vie orageuse des passions.
Comme ces belles cratures, plutt fes que femmes, qui effleurent nos
fronts de leurs mystrieux baisers dans nos rves de vingt ans, elle
passait et repassait devant ses yeux avec tout le charme magntique de
sa superbe beaut. Mais elle, belle comme une madone et fire telle
qu'une reine, le regardait  peine. Il courbait son front jusqu' terre,
pour sentir les plis frissonnants de sa robe de satin effleurer ses
cheveux; et puis il se relevait afin de respirer les parfums qu'elle
avait laisss derrire elle et qui flottaient sur son passage avec de
clestes armes. Une apparition cruelle venait alors brler ses yeux.
C'tait bien elle encore qui revenait vers lui, mais cette fois elle
n'tait plus seule. Appuye sur le bras d'un brillant gentilhomme, elle
s'inclinait amoureusement, se penchait, s'appuyait sur ce homme qui lui
souriait avec ce bonheur toujours un peu fat que donne la possession
assure.

Oh! alors, le pauvre Jolliet, pour arrter un sanglot prt  clater
dans le silence de la chapelle, enfonait ses ongles dans les chairs de
sa poitrine, et, la prire finie, regagnait en chancelant la cellule
troite et le dur lit de sangle, o, aprs de longues heures d'insomnie
et de larmes, il s'endormait d'un sommeil fivreux pendant lequel les
mmes rves qui l'avaient tour  tour ravi et afflig tandis qu'il tait
veill, le poursuivaient encore jusqu' l'heure matinale du rveil.

Aprs deux ans de cette vie de souffrance et de lutte morales, Jolliet
eut la conviction bien acquise qu'il n'tait pas appel  l'tat
ecclsiastique. Et comme il n'avait encore reu que les ordres mineurs
il quitta l'habit.

A cette nature ardente il fallait de l'action, la vie aventureuse, une
succession d'vnements sans cesse nouveaux. Il lui fallait l'espace. Il
se mit  voyager dans ce vaste pays alors  peine explor. Il remonta le
grand fleuve, vogua sur les lacs, vastes mers endormies dans les terres
vierges de la Nouvelle-France, s'enfona dans les sombres forts de
l'ouest, alla s'asseoir sous le ouigouam des sauvages de ces contres
lointaines, vcut de leur vie nomade, apprit leur langue et s'en fit
remarquer par son esprit vif et prudent ainsi que par son intrpidit.

Avant de retourner en France, M. Talon qui connaissait les talents et
les voyages de Jolliet, recommanda au comte de Frontenac de confier  ce
jeune homme la mission prilleuse et hardie d'aller dcouvrir le grand
fleuve de l'ouest dont on commenait  parler.

Nous sommes au commencement de l'automne de l'anne 1672 et nous entrons
chez M. le chevalier Robert de Mornac, en son logis de la rue
Saint-Louis,  Qubec.

Dans une grande salle, au fond de laquelle flambait un beau feu clair
allum dans la chemine pour combattre l'humidit de la saison, se
tenaient M. et Mme de Mornac et leurs trois enfants.

Le chevalier qui pouvait avoir alors trente-cinq ans ne paraissait pas
avoir vieilli. Seulement l'expression de sa physionomie tait plus
rflchie. Ses mouvement avaient un peu perdu de cette allure bohme
qu'ils avaient autrefois.

Quant  sa femme qui devait avoir alors vingt-cinq ans, la maternit
n'avait altr en rien sa beaut. Au contraire celle-ci avait atteint
son entier panouissement, et les formes un peu grles de la jeune fille
avaient fait place aux contours plus harmonieusement arrondis de la
femme.

Sa figure n'avait rien perdu de son clat: les lvres conservaient toute
la vivacit du carmin le plus pur, le sang de la jeunesse brillait
toujours aussi vermeil sous l'piderme velout des joues. Seuls ses
grands yeux noirs avaient un peu perdu de cette vivacit curieuse de la
jeune fille, et leur regard avait maintenant une expression profonde,
srieuse et rserve que lui donnait l'exprience de la vie.

Dous tous deux d'une nature ardente et d'une grande intelligence, les
poux offraient le spectacle assez rare d'une union bien assortie.
Confiants l'un dans l'autre, trouvant l'un chez l'autre ce fonds de
dvouement et de tendresse qui existe toujours dans les belles
organisations, assez fortuns pour n'avoir jamais  redouter d'tre
froisss tant soit peu par les treintes de la gne, il taient aussi
heureux qu'on le peut tre ici-bas.

Commodment assis dans un grand fauteuil, Mornac babillait avec ses
enfants.

L'an, beau garon de cinq ans ressemblait, parat-il,  son grand-pre
de Richecourt. Il tait firement  cheval sur le genou droit du
chevalier.

Une charmante petite fille de trois ans tait assise sur l'autre genou.
Cette figure d'ange tait la reproduction parfaite de celle de sa mre.
Elle tait si belle que son pre ne pouvait s'empcher de l'embrasser 
chaque fois que son regard tombait sur elle.

Quant au dernier, bambin de deux ans, plein de force et de ptulance,
c'tait tout le portrait du pre. Lvres minces, nez aquilin, il avait
les traits distinctifs des Mornac. Aprs maints efforts et par de
savantes manoeuvres il tait parvenu, en se hissant sur le bras du
fauteuil,  grimper sur l'paule paternelle. Assis l fort  son aise,
il enfonait de temps  ses petits doigts roses entre les lvres du
chevalier qui feignait alors de le mordre, au grand plaisir de
l'espigle; ou bien encore il tirait, plus que de raison, les longues
moustaches en croc de son pre.

Malgr les taquineries du plus jeune, le chevalier racontait aux deux
ans l'histoire de ses aventures avec les Iroquois; mais cette dition
tait tellement augmente, amplifie, embellie que Mme de Mornac, qui
avait partag ces aventures avec son mari, ne les reconnaissait presque
plus. Aussi la jeune femme ne cachait-elle pas le sourire un peu moqueur
que la verve toujours gasconne, de son mari attirait sur ses lvres.

L'on vint dire que M. Louis Jolliet dsirait prsenter, avant que de
partir, ses hommages  Monsieur de  Madame de Mornac.

--Faites entrer M. Jolliet, dit le chevalier en dposant, aprs une
dernire caresse, ses enfants  terre.

La porte s'ouvrit de nouveau et Jolliet entra.

Mornac alla au devant de lui, et l'accueillit de la faon la plus
cordiale.

Jolliet salua profondment Mme de Mornac. Celle-ci lui offrant la main
il la baisa galamment, comme c'tait alors l'usage entre personnes
intimes.

Lorsque Jolliet releva la tte, ses joues taient lgrement rougies par
la chaleur que ce baiser avait fait monter  son visage.

Mornac et sa femme, qui savaient que Jolliet tait quelque peu timide,
et qui ne s'taient jamais douts un instant de l'amour du jeune homme,
crurent que c'tait un reste de gne qui le faisait rougir ainsi, et
tous les deux rivalisrent d'entrain pour le mettre  son aise.

Il faut dire que Jolliet, qui avait d'abord pass deux ans chez les
Jsuites, dans une entire rclusion, et qui avait ensuite voyag la
plus grande partie du temps, n'avait pas fait que de trs-rares
apparitions chez les deux poux.

--J'ai appris aujourd'hui que Monseigneur le comte de Frontenac vous
avait charg d'un grand voyage d'exploration dans l'Ouest, dit Mornac.

--Oui Monsieur le chevalier, je pars ce soir mme pour le Montral.

--Si tt! Pourquoi n'tes-vous pas venu nous voir auparavant? Sous savez
bien que vous avez plus d'un titre  vous croire de la famille.

--Ah! voyez-vous, rplique Jolliet en s'inclinant, c'est que j'ai t
compltement absorb par mes prparatifs de voyage. Et rappelez-vous que
je viens presque d'arriver des pays d'en haut et que je ne suis  Qubec
que depuis quelques jours. Le Gouverneur s'est dcid tout  coup  me
confier cette mission, et comme je dois aller prendre le Pre Marquette
 Machillimakinac d'o nous nous mettrons en route de trs-bonne heure
au printemps, pour chercher le grand fleuve de l'Ouest, j'ai pens qu'il
fallait me dpcher de partir d'ici cet automne, afin de remonter le
Saint-Laurent et les lacs avant la saison rigoureuse de l'hiver.

--Vous serez sans doute bien approvisionns et accompagns.

--Nous prendrons nos provisions de bouche, du mas et de la viande
sche,  Machillimakinac. Quant  l'argent, aux instruments et au
papier ncessaires pour faire les cartes des endroits que nous
visiterons et rdiger notre journal de voyage, le Gouverneur y a
gnreusement pourvu. Pour compagnons de voyage, outre le pre
Marquette, j'aurai cinq franais, dont l'un n'est autre que notre brave
Joncas que est toujours alerte et actif.

--Madame votre mre doit tre chagrine de vous voir repartir sitt,
remarqua Jeanne.

--Oui, cette pauvre mre ne se fait gure  mes absences frquentes et
prolonges. Cependant, depuis qu'elle s'est remarie, je crains bien
moins de m'loigner d'elle.

Jolliet faisait allusion au troisime mariage que sa mre avait
contract dans l'automne de l'anne 1665 avec M. Martin Prvost.

On causa quelque temps encore et puis Jolliet prit cong de ses htes.

Il baisa une dernire fois la main blanche et potele de Mme de Mornac,
donna une bonne poigne de main au chevalier et sortit.

Il avait le coeur gros.

En regagnant son logis il se disait;

--Je croyais pourtant, mon Dieu! que le temps, l'loignement prolong,
la vie aventureuse que j'ai mene depuis quatre ans, avaient dtruit mon
amour pour cette femme. Hlas! je sens bien, au contraire, qu'il n'est
pas mort et qu'il vivra toujours au fond de mon me! Et elle est sacre
pour moi! Elle appartient  un autre homme qui est mon ami! Enfin! comme
je me le suis dit souvent, c'tait la seule femme que je pouvais aimer;
elle ne peut tre  moi, je renonce donc  l'amour pour ne plus songer
qu' la gloire! Oui,  la gloire d'attacher mon nom roturier  quelque
noble entreprise qui me vaudra les honneurs du respect de la postrit.
Dj la renomms semble me sourire puisque l'on daigne me confier  moi,
jeune homme, une mission qui demande le savoir et l'exprience de l'ge
mr. N'importe! si la gloire a cot aussi cher  ceux qui l'ont
obtenue, ils ont d bien souffrir!

Pauvre Jolliet! tu pressentais donc que la renomme ne s'acquiert
ici-bas qu'aux prix d'innombrables souffrances!

O vous tous qui ftes grands sur terre, inventeurs, capitaines,
dcouvreurs, potes, artistes renomms, venez donc dire  ceux qui
contemplent froidement vos chefs-d'oeuvre, sans rien connatre de
l'atroce douleur qui prcde et accompagne les enfantements du gnie,
venez donc leur compter les larmes que ces nobles enfants de votre me
vous ont cotes!

Quiconque connat votre histoire sait combien votre organisation, toute
nerveuse et sensitive, vous porte  souffrir. A peine votre intelligence
a-t-elle pressenti la vie, que votre me, ne pour les grandes
conceptions, dj se prend  soupirer aprs l'idal,  dsirer l'infini.

Presque tous, alors que votre coeur frissonnant d'une exubrance de vie
demandait  l'amour d'accueillir le trop plein de cette bouillante sve
intellectuelle que vous sentiez s'agiter dans votre tre tout entier,
presque tous vous vous tes affaisss  vingt ans sous l'immense douleur
d'un amour du. Oui, frapps en plein coeur par le gantelet de fer du
dsespoir, atrocement blesss dans la partie la plus sensible de
vous-mmes, voue tes tomb sanglants, mourants presque, sur cette
impassible terre qui, depuis que Dieu la lana dans l'espace a tant bu
de larmes et de sang! perdus de douleur, palpitants de souffrance, vous
tes rests l, plus ou moins longtemps selon la violence et la
soudainet du choc et la force de votre organisation, anantis par cette
blessure quasi-mortelle. Longtemps mme, quelquefois, vous vous tes
trans endoloris dans le rude sentier de votre jeunesse dsenchante,
heurtant vos pieds meurtris contre toutes les asprits de la route,
laissant tomber, sur chaque buisson d'pines qui la bordent toutes les
larmes de vos yeux et le sang le plus riche de vos veines; jusqu' ce
qu'un jour, ranims par cette vigueur gnreuse du jeune ge, vous avez
senti votre corps se redresser, vos pas se raffermir et votre tte se
relever firement vers le ciel.

Vous tiez guris, hlas! de la douloureuse blessure de l'amour, et le
sourire amer arrt sur votre lvre ple en tmoignait assez! Alors dans
un transport de raction enthousiaste, sentant frmir en vous le souffle
du gnie, attirs par cet abme d'aspirations dont vous ressentiez sans
cesse l'attraction puissante, vous vous tes cris:

--A moi la gloire!

Malheureux! les cicatrices de vos blessures saignaient encore et vous
alliez courtiser une autre femme! Car ne saviez-vous pas que la gloire
est femme, elle aussi? Ignoriez-vous que la sduisante fe cache sous
ses caresses autant de coquette perfidie, le mme raffinement de cruaut
que cette belle fille d'Eve qui venait de fltrir et d'effeuiller en
riant les plus belles fleurs de votre jeunesse.

Non, vous n'en aviez pas conscience, ou si vous le saviez, vous avez
choisi la renomme comme le seul mal digne de vous tuer!

Ah! la gloire! si l'on connaissait comme elle sait bien torturer ses
amants, courrait-on avec autant d'ardeur aprs elle?...

O nous qui lisons les oeuvres des potes, que nous laissons bercer par
les harmonies ravissantes d'un grand compositeur, nous qui envions leur
gnie, savons-nous combien il faut de larmes pour faire surnager un beau
vers, et pouvons-nous entendre les sanglots dchirants de l'artiste se
plaindre dans chacune de ces phrases musicales qui nous font rver au
ciel?

________________________________________________________________________

Dix mois plus tard, Jolliet, en dcouvrant le Mississipi, attachait 
son nom l'immortalit.





End of the Project Gutenberg EBook of Chevalier de Mornac, by Joseph Marmette

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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