Project Gutenberg's Les contemporains, premire srie, by Jules Lematre

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Title: Les contemporains, premire srie
       tudes et portraits littraires

Author: Jules Lematre

Release Date: September 5, 2006 [EBook #19186]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, PREMIRE SRIE ***




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                            LES CONTEMPORAINS

                      tudes et portraits littraires

                              JULES LEMATRE



                              Premire srie



                            Thodore de Banville
                              Sully-Prudhomme
                              Franois Coppe
                              douard Grenier
                                Madame Adam
                           Madame Alphonse Daudet
                                Ernest Renan
                            Ferdinand Brunetire
                                 mile Zola
                              Guy de Maupassant
                               J.-K. Huysmans
                                Georges Ohnet



                                    Paris
                       Librairie H. Lecne et H. Oudin
                            17, Rue Bonaparte, 17

                                     1886




Voici quelques-uns des articles que j'ai fait paratre dans la _Revue
bleue_. Je ne pense pas qu'il s'en dgage encore ni une doctrine
littraire, ni une philosophie, ni une vue d'ensemble sur la littrature
contemporaine. Ce ne sont que des impressions sincres notes avec soin.
Il sera toujours temps, quand elles seront beaucoup plus nombreuses, d'en
tirer des conclusions. En attendant j'ai le plus possible sous les yeux
cette aimable dfinition:

    L'esprit critique est de sa nature facile, insinuant, mobile et
    comprhensif. C'est une grande et limpide rivire qui serpente et se
    droule autour des oeuvres et des monuments de la posie, comme autour
    des rochers, des forteresses, des coteaux tapisss de vignobles et des
    valles touffues qui bordent ses rives. Tandis que chacun des objets
    du paysage reste fixe en son lieu et s'inquite peu des autres, que
    la tour fodale ddaigne le vallon et que le vallon ignore le coteau,
    la rivire va de l'un  l'autre, les baigne sans les dchirer, les
    embrasse d'une eau vive et courante, les _comprend_, les rflchit,
    et, lorsque le voyageur est curieux de connatre et de visiter ces
    sites varis, elle le prend dans une barque; elle le porte sans
    secousse et lui dveloppe successivement tout le spectacle changeant
    de son cours.

           (Sainte-Beuve, _Penses de Joseph Delorme_.)

                                                         J. L.



LES CONTEMPORAINS




THODORE DE BANVILLE[1]

  [Note 1: Les _Cariatides_; les _Exils_; _Odes funambulesques_;
  _Nous tous_; _Comdies_; _Riquet  la Houppe_; _Esquisses parisiennes_;
  _Contes pour des femmes_; _Contes feriques_; _Contes hroques_;
  _Mes souvenirs_; la _Lanterne magique_; _Paris vcu_; _Petit trait de
  posie franaise_.--G. Charpentier.]

M. Thodore de Banville est un pote lyrique hypnotis par la rime, le
dernier venu, le plus amus et dans ses bons jours le plus amusant des
romantiques, un clown en posie qui a eu dans sa vie plusieurs ides, dont
la plus persistante a t de n'exprimer aucune ide dans ses vers.


I

Son meilleur titre de gloire, c'est d'avoir repris, perfectionn et baptis
l'ode funambulesque. C'tait, assurment une ide: et l'on peut dire que
toutes les autres ides de M. de Banville drivent de celle-l ou s'y
rattachent.

Lui-mme a dfini l'ode funambulesque un pome rigoureusement crit en
forme d'ode, dans lequel l'lment bouffon est troitement uni  l'lment
lyrique et o, comme dans le genre lyrique pur, l'impression comique ou
autre que l'ouvrier a voulu produire est toujours obtenue par des
combinaisons de rimes, par des effets harmoniques et par des sonorits
particulires.

Notons ds maintenant que toute la potique de M. de Banville est
implicitement contenue dans cette dfinition. Pour lui, mme dans la posie
srieuse, c'est uniquement par des arrangements de mots que l'impression
est obtenue, non par la qualit des ides ou des sentiments, ni mme par
le mouvement de la phrase ou par le choix des mots considrs en dehors de
l'effet harmonique. Ou, s'il repousse peut-tre ces consquences
extrmes, tout au moins la rime, ses pompes et ses oeuvres, ses clats, ses
entrelacements et ses surprises, c'est--dire la forme du vers dans ce
qu'elle a de plus spcial, dans ce qui la distingue expressment de la
prose, est bien pour lui l'essentiel de la posie, et la posie mme.
Thorie louche qui fuit et se drobe quand on essaie de la prciser. Mais,
si la thorie est obscure, la tendance est assez claire.

Il n'est pas tonnant que, aprs quelques essais de beaucoup d'clat et de
beaucoup de jeunesse (les _Cariatides_, les _Stalactites_), cette faon de
concevoir la posie ait conduit M. de Banville tout droit au genre
funambulesque; car c'est l seulement que sa thorie est vraie et qu'elle
peut tre applique tout entire. Seulement il me parat se mprendre un
peu sur sa part d'invention. Il prtend tre le premier qui ait cherch 
traduire le comique non par l'ide (comme il nous le dit dans une langue un
peu douteuse), mais par des harmonies, par la virtualit des mots, par la
magie toute-puissante de la rime. Il a voulu montrer que la musique du
vers peut veiller tout ce qu'elle veut dans notre esprit et crer mme
cette chose surnaturelle et divine, le rire, et que l'emploi d'un mme
procd peut exciter la joie comme l'motion _dans les mmes conditions_
d'enthousiasme et de beaut.

Ces derniers mots, qui sont d'un assez mauvais style (et, si je le
remarque, c'est que l'impuissance  exprimer les ides abstraites fait
partie de l'originalit de M. de Banville), ces derniers mots sont
peut-tre excessifs; mais le reste revient  dire qu'il a voulu tirer de la
rime et du rythme des effets comiques et rjouissants. Or cela est
videmment possible; mais aussi cela avait t fait bien avant lui.
D'autres avaient souponn que la rime n'est point seulement capable d'tre
grave ou tragique et que, prise en soi et cultive pour elle-mme, elle est
surtout divertissante. Villon (pour ne pas remonter plus haut) a connu la
rime opulente et comique par son opulence mme. Et Rgnier non plus ne l'a
point ignore, ni les potes du temps de Louis XIII, ni Scarron ou
Saint-Amant, ni Racine dans les _Plaideurs_ (c'est, du reste, M. de
Banville qui nous en avertit), ni J.-B. Rousseau dans ses dtestables
_Allgories_, ni Piron dans les couplets de ses pices de la _Foire_, ni
mme Voltaire! Ce rimeur, le plus indigent des rimeurs, dans ses _Posies
fugitives_ ou dans ses lettres mles de vers, a parfois de longues suites
de rimes difficiles et produit par l'accumulation des assonances un effet
assez semblable  celui qu'obtient M. de Banville par leur qualit.

Le genre funambulesque est donc en grande partie ce qu'tait autrefois le
burlesque. La richesse amusante de la rime est un de leurs lments
communs. M. de Banville n'a fait qu'y joindre les procds de versification
et le vocabulaire particulier de la posie contemporaine: encore avait-il
dj pour modles certaines bouffonneries lyriques de Victor Hugo et
surtout le quatrime acte de _Ruy Blas_. Le genre funambulesque, tel qu'il
l'a pratiqu, c'est simplement le burlesque romantique, comme le
burlesque serait le funambulesque classique.

Mais enfin, si d'autres ont aim la rime, si d'autres l'ont rente et lui
ont appris des tours, nul n'a plus fait pour elle que M. de Banville. Il a
t son amant de coeur et son protecteur en titre. Il l'a mise en valeur et
magnifiquement lance. Il en a fait une _lionne_ riche  faire plir
Rothschild, une gymnaste agile  dcourager les Hanlon-Lee.--Sans doute il
n'a point cr le genre funambulesque et ne l'a mme pas renouvel tout
seul; mais il l'a cultiv avec prdilection et bonheur; il l'a enrichi,
amplifi, lev, autant qu'il se pouvait, jusqu'au grand art; il en a fait
sa chose et son bien et, s'il va  la postrit, comme je l'espre, c'est
de ce tremplin que son bond partira.

On sait que les _Odes funambulesques_ et les _Occidentales_ sont
d'inoffensives satires des hommes et des ridicules du jour dans les
dernires annes du rgne de Louis-Philippe et pendant le second Empire. Je
remarque en passant que les _Odes_ et le _Commentaire_ donnent l'ide d'un
Paris autrement agrable que celui d' prsent. C'tait un Paris plus
parisien. Il y avait encore des coins o tout le monde se rencontrait.
Aujourd'hui il n'y a plus de coins, les distances sont dmesures, Paris
devient une immense ville amricaine. Il faudrait le rapetisser,
rsolument; mais je suis sr que le conseil municipal n'aura pas cette
pense si simple.

Si maintenant l'on recherche les procds de ce genre spcial, on verra
qu'ils consistent presque tous dans des contrastes et des surprises. L'ode
funambulesque est la parodie d'une ode connue (Voyez le _Mirecourt_, _Vron
le baigneur_, l'_Odon_, _Nommons Couture_, _Nadar_, etc.), ou c'est une
parodie de l'ode en gnral (Voyez la _Tristesse d'Oscar_, le _Critique en
mal d'enfant_, la _Pauvret de Rothschild_, _Molire chez Sardou_, etc.);
et dans les deux cas le comique nat, trs clair et trs gros, d'une
disproportion prodigieuse entre le fond et la forme. Voici une constatation
qui fera peut-tre de la peine  M. de Banville; mais c'est, en somme,
transport de l'pope dans l'ode et beaucoup plus accentu, le comique du
_Lutrin_. Si Boileau a qualifi son pome d'hro-comique, l'pithte de
lyrico-comiques ne conviendrait pas mal aux _Odes funambulesques_.

L'effet est donc produit d'abord par ce sentiment de disproportion et de
disconvenance gnrale; mais il est vrai que, chez M. de Banville, il tient
peut-tre encore plus  la forme mme, au rythme,  la rime, aux mots.

Il provient souvent d'hyperboles dmesures (comique lmentaire que
gotent et pratiquent mme les petits enfants):

  Le mur lui-mme semble enrhum du cerveau.
  Bocage a pass l[2]. L'Odon, noir caveau,
      Dans ses vastes dodcadres
  Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons
  Pourrissent les lichens et les grands champignons,
      Bien plus robustes que des cdres...

  [Note 2: Les Turcs ont pass l. (V. Hugo).]

--ou d'une macdoine d'ides, d'images, de noms propres tonns de se voir
ensemble:

  Tobolsk, la rue aux Ours qui n'a pas de Philistes,
  L'enfer o pleureront les matrialistes,
  La Thrace aux vents glacs, les monts Himalaa,
  L'htel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia,
  Mourzouk o l'on rtit l'homme comme une dinde,
  Les mines de Norvge et les grands puits de l'Inde,
  Asile du serpent et du camlon,
  L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odon
  Sont des Edens charmants et des pays de Tendre
   ct de l'endroit o nous allons nous rendre...

--ou du mlange audacieux de toutes les langues, de celle des potes
lyriques, de celle des bourgeois, de celle des boulevardiers et de beaucoup
d'autres:

  Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie;
  Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac.
  Il fut suprieur en physiologie
  Pour avoir bien connu le fond de notre sac...

--ou de bouffonneries aboutissant  un vers grave et d'allure pdantesque
( moins que ce ne soit le contraire):

  Oui, je parle  prsent. Je fume des londrs.
  Tout comme Bossuet et comme Gil-Prs,
  J'ai des transitions plus grosses que des cbles,
  Et je dis ma pense au moyen des vocables...

--ou de la dignit d'une priphrase dguisant une locution triviale:

  Ah! pour te voir tordu par ce rire usit
  Chez les hommes qu'afflige une gibbosit,
      Parle, que veux-tu? Dis-le vite!...

--ou bien enfin de tous ces artifices runis, sans compter ceux que
j'oublie.

Mais ce qui soutient, double et triple tous ces effets comiques, c'est la
rime, somptueuse, imprvue, retentissante, fantastique.

J'en vois de deux sortes. D'abord la rime millionnaire, la rime-calembour,
qui fait toujours plaisir et par sa richesse harmonique, et par la petite
surprise qu'elle cause, et par le sentiment de la difficult heureusement
vaincue, de l'effort dissimul et tourn en grce. Ainsi _marionnettes_ et
_les filles qu'on marie honntes_; _Belmontet_ et _Babel montait_; _la
Madeleine_ et _damas de laine_; _l'Himalaya_ et _les pices que lima Laya;
poliment_ et _Paul y ment_, etc. Ajoutez d'autres rimes qui ne vont pas
jusqu'au calembour, mais qui ont aussi leur charme parce qu'elles sont
excessivement rares: par exemple, _absurde_ et _Kurde_.

L'autre espce de rime que M. de Banville affectionne, c'est celle qui
tombe sur des prpositions, des pronoms relatifs ou des adjectifs
possessifs. Cette rime est comique parce qu'elle impose au lecteur une
prononciation anormale, parce qu'elle le contraint  mettre un accent trs
fort sur des syllabes non accentues et  donner, dans la phrase mlodique,
une grande importance  des mots qui n'en ont aucune dans la phrase
grammaticale:

  Danser toujours, pareil  madame Saqui!
  Sachez-le donc,  Lune,  Muses, c'est a _qui_
        Me fait verdir comme de l'herbe.

Tous ces rapprochements singuliers d'ides ou de mots, non seulement
l'opulence ou la bizarrerie de la rime en double l'effet, mais c'est
presque toujours la rime qui les suggre. Voici les premiers vers de la
_Ballade des clbrits du temps jadis_, parodie de la ballade de Villon:

  Dites-moi sur quel _Sina_
  Ou dans quelle _manufacture_
  Est le critique Dufa.

_Sina_, _manufacture_, cet accouplement est drle; mais visiblement
_Sina_ a t suggr par _Dufa_, et _manufacture_ par _la Caricature_,
qui est plus loin. Lisez la pice, qui est charmante: vous reconnatrez
qu'elle a t faite tout entire pour et par ces trois rimes: _Dufa_, _la
Caricature_ (ou peut-tre _Couture_) et _les neiges d'antan_. On pourrait
en suivre pas  pas la gense, montrer quels vers ont d tre faits les
premiers, quels les derniers, et pourquoi. Si donc M. de Banville a enrichi
la rime, elle n'a pas t ingrate. Tandis qu'il lui donnait de la sonorit,
elle lui apportait des ides, et mme il n'en a jamais eu d'autres que
celles qui lui sont venues ainsi. Dans les _Odes funambulesques_, les
_Occidentales_ et _Nous tous_, l'invention du fond n'est rien: ce ne sont
que des lieux communs de satire facile, et la rime est vraiment
tout--puisque le reste en dpend ou en provient.


II

La seconde ide de M. de Banville, 'a t de ressusciter les anciens
petits pomes  forme fixe, le triolet, le rondeau (dj repris par
Musset), le rondel, la ballade, le dizain marotique, mme la double
ballade, la villanelle, le virelai et le chant royal. Du moment qu'il tait
n ou qu'il s'tait fait servant de la rime et son homme-lige, il tait
invitable qu'il nous rendt ces bagatelles compliques, d'une symtrie
difficile, minutieuse et quelque peu enfantine et barbare, o la rime est
en effet reine, matresse et gnratrice.

Pour moi, je ne m'en plains pas; mais il est certain que ces tentatives
peuvent tre apprcies fort diversement. La rime a un charme propre et qui
se suffit: on le voit par certaines chansons populaires et par ces rondes
d'enfants o il n'y a que des assonances et aucune ide suivie. (Ainsi la
posie savante rejoint la plus lmentaire.) Ceux qui sentent profondment
ce charme aimeront ces bijoux potiques o un got raffin, une grce
moderne peut se mler aux complications sauvages de la forme. Mais les
honntes gens ns prosateurs n'y comprendront jamais rien et il se trouvera
mme, je crois, des potes authentiques qui, tout en s'expliquant la
prdilection de M. de Banville, ne la partageront point.

--La rime, diront-ils, est chose adorable, mais non peut-tre en soi. Il
faut que les divers arrangements de rimes vaillent ce qu'ils ont cot. Il
faut que la rime ne soit l que pour ajouter  la force du sentiment ou de
la pense, non pour les liminer ou,  tout mettre au mieux, pour les
susciter au hasard. Le plaisir que donnent l'entrelacement des belles
consonances et la difficult vaincue ne saurait compenser tout seul ni
l'absence d'ide ou d'motion, ni le manque de dessein, d'ordre et
d'enchanement.

Il faut aussi que les combinaisons de rimes aient une raison d'tre. On
comprend pourquoi les rimes se croisent ou s'embrassent dans le quatrain ou
le sixain; on comprend la constitution du sonnet: il y a l des symtries
fort simples. Mais pourquoi le rondeau a-t-il treize vers? Pourquoi le
second couplet du rondeau n'en a-t-il que trois? Pourquoi,  la fin du
rondel, ne rptez-vous que le premier vers du refrain? On avait rponse 
cela autrefois, s'il est vrai que ces petites pices se chantaient: elles
taient calques sur une mlodie, sur un air de danse. Mais, maintenant
qu'on ne les chante plus, ces combinaisons nous semblent absolument
arbitraires. Ce sont tours de force gratuits.

Et ces tours de force sont tels qu'on ne peut presque jamais les excuter
avec assez de perfection pour exciter l'applaudissement. La petite ballade
a quatorze, six et cinq rimes semblables; la double ballade en a
vingt-quatre, douze et sept; la grande ballade, onze, neuf, six et cinq; le
chant royal, dix-huit, douze, dix et sept; le rondeau, huit et cinq; le
rondel, cinq et cinq. Qu'en rsulte-t-il? Dans la plupart des ballades il
n'y a de vers ncessaires, de vers dicts, imposs par une ide ou un
sentiment initial, que celui du refrain et un vers, au plus, pour chacune
des autres rimes, en tout trois ou quatre vers. (Et que dire de la
villanelle ou du rondeau?) Les autres vers, tant commands par la rime,
sont ce qu'ils peuvent, se rattachent tant bien que mal  l'ide
principale. Et ainsi la tche,  force d'tre difficile, redevient facile.
Ces cadres bizarres sont tellement malaiss  remplir qu'on permet au
rimeur d'y mettre n'importe quoi; et ds lors c'est la cheville lgitime,
glorifie, triomphante. Il n'y a pas l de quoi tre si fier. Prenez une
ballade de M. de Banville, une ballade sonore,  rimes clatantes, mais o
tous les vers, sauf deux ou trois, pourraient tre changs; prenez d'autre
part une tirade de Racine avec ses rimes banales, effaces, aux sonorits
modestes (_aimer_, _charmer_, _matresse_, _tristesse_), mais o tous les
vers sont ncessaires, o il semble qu'on n'en pourrait enlever ni
modifier un seul: mme  ne considrer les deux morceaux que comme des
russites, quelle est,  votre avis, la plus tonnante, la plus
incroyable, la plus merveilleuse?

Mais le philistin qui parlerait ainsi prouverait simplement qu'il a du bon
sens et qu'il prfre  tout la raison. Que de choses M. de Banville aurait
 rpondre! Quand, il y a dans un morceau trop de vers ncessaires, c'est
donc que toute fantaisie en est absente. Ce n'est plus de la posie, c'est
de l'loquence, c'est ce que Buffon appelait des vers beaux comme de belle
prose. Il faut en effet de l'imprvu et du hasard dans la posie lyrique;
il y faut de l'inutile, du surabondant, une floraison de dtails
aventureux. Et justement c'est la dtermination rigoureuse de la forme
prosodique qui permet l'imprvu des penses et des images: et de l un
double plaisir. Le pote qui commence sa ballade ne sait pas trop ce qu'il
y mettra: la rime, et la rime toute seule, lui suggrera des choses
inattendues et charmantes, auxquelles il n'aurait pas song sans elle, des
choses unies par des rapports lointains et secrets, et qui s'enchaneront
avec un peu du dsordre d'un rve. En somme, rien de plus suggestif que ces
obligations troites des petits pomes difficiles: ils contraignent
l'imagination  se mettre en campagne et, tandis qu'elle cherche dans tout
l'univers le pied qui peut seul chausser l'invraisemblable pantoufle de
Cendrillon, elle fait, chemin faisant, de dlicieuses dcouvertes.


III

Nous arrivons ainsi  la troisime ide de M. de Banville,  sa thorie
de la rime, si spirituellement expose dans son _Petit trait de
versification franaise_. En voici les axiomes essentiels:

    La rime est l'unique harmonie des vers et elle est tout le vers...
    On n'entend dans un vers que le mot qui est  la rime... Si vous tes
    pote, vous commencerez par voir distinctement dans la chambre noire
    de votre cerveau tout ce que vous voudrez montrer  votre auditeur et,
    _en mme temps_ que les visions, se prsenteront spontanment  votre
    esprit les mots qui, placs  la fin du vers, auront le don d'voquer
    ces mmes visions pour vos auditeurs... Si vous tes pote, le mot type
    se prsentera  votre esprit tout arm, c'est--dire accompagn de sa
    rime... Ceci est une loi absolue, comme les lois physiques: tant que le
    pote exprime vritablement sa pense, il rime bien; ds que sa pense
    s'embarrasse, sa rime aussi s'embarrasse, tranante et vulgaire, et
    cela se comprend du reste, puisque pour lui pense et rime ne sont
    qu'un... Le reste, ce qui n'a pas t rvl, trouv ainsi, les
    soudures, ce que le pote doit rajouter, pour boucher les trous avec sa
    main d'artiste et d'ouvrier, est ce qu'on appelle les _chevilles_...
    Il y a toujours des chevilles dans tous les pomes.


Voil qui est explicite et radical. La posie est un exercice de
bouts-rims, mais de bouts-rims _choisis_ par le pote au moment de
l'inspiration--et relis par des chevilles, mais par des chevilles
_intelligentes_.

La rime est si bien, pour M. de Banville, tout le vers, qu'il abolit,
afin qu'elle reste toute seule sur les dcombres de l'alexandrin, les
antiques et vnrables rgles du rythme, et qu'il supprime le repos mme de
l'hmistiche, si normal, si lgitime, si ncessaire ( de certaines
conditions qu'il serait trop long de dterminer). Et cela lui permet
d'crire avec une libert tout olympienne:

 .  .  .  .  .  .  .  .  Et je les vis, | assises
  Dans leur gloi | re, sur leurs trnes d'or | ou debout, |
  Reines de clart | dans la clart. | Mais surtout, etc...

ou bien:

  .  .  .  .  .  .  .  .  Et, triomphant sans _vaines_
  Entra  | ves, ses beaux seins aigus montraient leurs veines
  D'un ple azur...

ou encore:

  Et, secouant ses lourds cheveux pars, | aux _fines_
  Lueurs d'or, | elle dit ces paroles divines.

Et il ne s'aperoit pas qu' moins d'une accentuation iroquoise, qui amuse
dans des vers burlesques mais qui serait dplaisante ici, la rime, 
laquelle il a tout sacrifi, disparat elle-mme par cette suppression du
rythme traditionnel.

Il y a pourtant, dans cette paradoxale thorie sur la rime, sur son rle,
sur la manire dont elle nous vient, une assez grande part de vrit. Ou
plutt cette thorie est vraie pour M. de Banville: c'est sa propre
pratique rige en prcepte. Mais aussi je conois trs bien une marche de
composition absolument inverse: la rime trouve la plupart du temps  la
fin, non au commencement; les vers ncessaires surgissant d'abord en
grand nombre et presque sans proccupation de la rime, puis accoupls ou
relis par un travail de patience et d'adresse. La rime alors ne joue qu'un
rle subordonn. Tous les mots clatants ne sont pas  la fin du vers. Mme
les classiques y plaaient volontiers des mots effacs, estimant que la
posie est dans le vers _tout entier_ et dans le rythme aussi bien que dans
la rime, et craignant sans doute que la rime ne tirt tout le vers  elle,
ne le dvort, et aussi que son opulence ne sentt trop le tour de force.
Quand La Harpe condamnait chez Roucher, comme rimes trop voyantes, _flche_
et _brche_, _je foule_ et _en foule_, il tait en plein dans la tradition
classique. On laissait ces amusettes au genre burlesque: Racine ne se les
permettait que dans la farce des _Plaideurs_. La rime, pour ces
patriarches, ne servait qu' marquer la mesure: M. de Banville leur ferait
l'effet d'un musicien qui, pour la marquer plus fortement, mettrait 
chaque fois un point d'orgue et un coup de grosse caisse, et qui, dans les
intervalles, soignerait mdiocrement sa phrase mlodique.

Ces anciens hommes auraient tort. La vrit, c'est qu'il y a au moins deux
manires de faire les vers (et qui se peuvent combiner): une  l'usage des
potes dramatiques, lgiaques, philosophes, et, en gnral, des potes qui
analysent et qui pensent: et une autre pour les potes qui n'ont que des
yeux, pour les lyrico-descriptifs. Et c'est celle-l que M. de Banville a
merveilleusement dfinie.


IV

Et voyez comme tout se tient. Il n'y a que le lyrisme descriptif o soient
applicables les procds de composition que M. de Banville croit
universels; o la rime soit, en effet, l'_alpha_ de l'inspiration potique,
les belles chevilles en tant l'_omga_. L'exclusive adoration de la rime
le condamnait donc  ce genre et, comme il n'avait d'ailleurs pour toute
ide et pour toute philosophie qu'un grand amour de la beaut plastique,
les sujets s'imposaient d'eux-mmes.

Quelles sont les plus belles choses et les plus dignes d'tre rajeunies et
illustres? Ce sont videmment les adorables histoires de la mythologie
grecque; ce sont les dieux et les desses antiques. Mais l'art grec vaut
surtout par la puret des lignes: la Renaissance a mieux connu la magie des
couleurs. M. de Banville fera donc passer la procession des dieux par
l'atelier de Titien et par le vestiaire de Rubens. Et quelle est la faon
la plus pittoresque de comprendre et de mener la vie? N'est-ce pas celle
des comdiens ambulants, des potes aventuriers et, par del, des gymnastes
tincelants de paillons, vainqueurs des lois de la pesanteur? Et quelle est
la plus reluisante image d'un pote? N'est-ce pas celle d'un beau jeune
homme en pourpoint, couronn de roses, arm d'une vraie lyre, entour de
belles femmes, et en qui rside un dieu? La comdie italienne aussi est une
fort jolie chose. Et les contes et les feries sont de dlicieux
divertissements. Paris enfin et ses Champs-lyses offrent, certains soirs,
des spectacles glorieux, et la vie moderne et les htares d'aujourd'hui
ne sont point dpourvues d'lgance. M. de Banville _devait_ donc crire
les _Cariatides_, les _Stalactites_, les _Exils_, les _Princesses_,
_Florise_, _Riquet  la Houppe_ et la _Maldiction de Cypris_.

Il n'a pas invent tous les cultes qu'il clbre. Si pourtant on cherchait
quelles sont ses prdilections les plus originales au moins par le degr,
on trouverait que c'est l'adoration de Ronsard transfigur, une profonde
estime pour Tabarin, beaucoup de considration pour les potes inconnus du
temps de Louis XIII, et l'admiration des comdiens errants, des clowns et
des danseuses de corde. Il dplore aussi que le thtre moderne n'ait point
gard la _parabase_ et qu'il admette des personnages en habit noir; il
pense que la comdie sera lyrique ou ne sera pas; il compose des odes
dialogues en rimes riches qu'il prend pour du thtre; et un beau jour il
crit une ferie pour le plaisir de mettre dans la bouche de Riquet  la
Houppe et de la princesse Rose des stances imites de celles du _Cid_ et de
_Polyeucte_. Enfin, pour noter en passant ses antipathies essentielles, il
a manifest toute sa vie,  l'endroit de monsieur Scribe et des
normaliens, un mpris souverain et qui vous dsarme  force d'tre
sincre et naturel, un mpris de pote lyrique.

Ses posies sont donc des suites d'apothoses, de gloires, comme on
disait autrefois. Sa vocation de dcorateur clate ds son premier
volume: voyez, dans la _Voie lacte_, l'apothose des potes, et, dans le
_Songe d'hiver_, celle des don Juan et des Vnus. Et dans les _Exils_, son
meilleur recueil, ce sont encore les mmes procds et les mmes effets,
avec plus de sret et de matrise. Des tableaux clatants et monotones;
une faon de dcrire qui ne ramasse que les tons et les traits gnraux,
mais qui les met en pleine lumire, avec une insistance, une surabondance,
une magnificence hyperboliques. Cela est souvent trs beau et donne
vraiment l'impression d'un monde surhumain, d'un Olympe ou d'un den
nageant dans la gloire et dans la clart. Ces deux mots reviennent souvent,
et aussi les ors, les pourpres, les lis, les roses, le lait, le sang, la
flamme, la neige, les diamants, les perles, les toiles. Je ne parle pas
des seins, gnralement aigus ou fleuris ou tincelants: il en a de
quoi meubler tous les harems de l'Orient et de l'Occident. Il fait
certainement de tous ces mots ce que d'autres n'en feraient pas: il y fait
passer, comme dit Joubert, le phosphore que les grands potes ont au bout
des doigts. Il a eu mme la puissance d'imposer  certains mots un sens
nouveau et splendide. Ainsi: _extasi_ (dont il abuse), _vermeil_,
_sanglant_, _farouche_, etc. Par cette magie des mots on peut dire qu'il a
polychrom les dieux grecs, qu'il a anim la noblesse de leurs contours
de la vie ardente des couleurs et qu'il leur a souffl une ivresse.

Des pices comme l'_Exil des Dieux_ et le _Banquet des Dieux_ sont
peut-tre ce qui dans notre posie rappelle le mieux les grandes et
somptueuses compositions de Vronse. Hercule effrayant d'un sourire
vermeil le sanglier d'Erymanthe et le tranant de force  la lumire (le
_Sanglier_); l'Amour malade  qui Psych souffle son me dans un long
baiser et qui, tandis qu'elle en meurt, s'lance dans le bois sans se
soucier d'elle (la _Mort de l'Amour_):

  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  Et, touchant
  Les flches dont Zeus mme adore la brlure,
  Il marchait dans son sang et dans sa chevelure;

l'Amour encore, le chasseur impitoyable, demandant au pote: Veux-tu
m'adorer, vil esclave? Par moi tu souffriras, par moi tu seras lche et
dshonor, et le pote rpondant: Je t'adore (la _Fleur de sang_); et
la rose naissant du dsir d'Eros devant la grande Cythre endormie
(la _Rose_):

  Eros la vit. Il vit ces bras que tout adore,
  Et ces rongeurs de braise et ces clarts d'aurore.
  Il contempla Cypris endormie,  loisir.
  Alors de son dsir, faite de son dsir,
  Toute pareille  son dsir, naquit dans l'herbe
  Une fleur tendre, mue, ineffable, superbe,
  Rougissante, splendide, et sous son fier dessin
  Flamboyante, et gardant la fracheur d'un beau sein;

tous ces tableaux, et bien d'autres, forment une galerie flamboyante, une
galerie de Mdicis, et peut-tre la plus haute en couleur qu'un pote ait
jamais brosse.


V

Ainsi se prcise l'originalit de M. de Banville. L'idoltrie de la rime
implique une me uniquement sensible au beau extrieur et s'accorde
exactement avec la thorie de l'art pour l'art; et le plus singulier
mrite de M. de Banville est peut-tre d'avoir, entre tous les potes,
appliqu cette troite thorie avec une rigueur absolue.

Essayons de voir clair dans cette fameuse formule. Comme elle est quelque
peu quivoque, je n'ose dire inintelligible, on l'a rduite  cette autre:
L'art pour le beau. Mais celle-ci  son tour est trop simple et trop
large: il n'est presque point d'oeuvre  laquelle elle ne convienne; car il
y a le beau de l'ide, celui du sentiment, celui de la sensation, et le
beau de la forme, qui est intimement ml aux autres et qui n'en est
sparable que par un difficile effort d'analyse. L'art pour l'art, ce
sera donc l'art pour le beau plastique, sans plus. Et cette formule ainsi
interprte, il me parat qu'aucun pote n'y a t plus fidle que l'auteur
des _Exils_, non pas mme le ciseleur d'_maux et Cames_.

On voit maintenant dans quel sens je disais que l'ide la plus persistante
de M. de Banville a t de n'exprimer aucune ide dans ses vers. Je voulais
dire qu'il n'en a jamais exprim que de fort simples et de celles qui
revtent naturellement et qui appellent une forme toute concrte; et c'est
 multiplier et  embellir ces images,  les traduire elles-mmes par des
arrangements harmonieux de mots brillants, qu'a tendu tout son effort. Et
l'on pourrait presque dire aussi qu'il n'a jamais exprim de sentiments,
sinon le sentiment de joie, d'allgresse, de vie divine qui rpond  la
perception abondante et aise des belles lignes et des belles couleurs.

  J'ai tenu bien haut dans ma main
  Le glaive clatant de la rime...

  Et j'ai trouv des mots vermeils
  Pour peindre la couleur des roses.

C'est fort bien dit; et c'est parce qu'il n'a jamais aspir  peindre autre
chose qu'il a t l'esclave  la fois et le dompteur de la rime et qu'il
n'a gure t que cela. Cherchez un pote qui ait plus purement, plus
exclusivement aim et rendu le beau plastique, qui par consquent ait
pratiqu l'art pour l'art avec plus d'intransigeance et une conscience
plus farouche: vous n'en trouverez point.

Prenez Thophile Gautier; outre qu'il est un peintre beaucoup plus exact et
minutieux que M. de Banville, il se mle d'autres sentiments  son
adoration de la beaut physique. Au fond, les deux Muses d'_maux et
Cames_ sont la Mort et la Volupt, tout simplement.

  D'un linceul de point d'Angleterre
  Que l'on recouvre sa beaut.

_Beaut_, _linceul_, _point d'Angleterre_; ivresse des sens, peur de la
mort et fanfreluches, il y a au moins cela dans Gautier. Prenez mme Armand
Silvestre: vous dcouvrirez, dans ses grands vers mlodieux, monotones et
tout blancs, un panthisme bouddhique et le dsir et la terreur du
_par-del_. Mais M. Thodore de Banville clbre uniquement, sans
arrire-pense--et mme sans pense--la gloire et la beaut des choses dans
des rythmes magnifiques et joyeux. Cela est fort remarquable, et surtout
cela l'est devenu, par ce temps de morosit, d'inquitude et de
complication intellectuelle. Vraiment il plane et n'effleure que la surface
brillante de l'univers, comme un dieu innocent et ignorant de ce qui est
au-dessous ou plutt comme un tre paradoxal et fantasque, un
porte-lauriers pour de bon qui se promne dans la vie comme dans un rve
magnifique, et  qui la ralit, mme contemporaine, n'apparat qu'
travers des souvenirs de mythologie, des voiles clatants et transparents
qui la colorent, et l'agrandissent. Sa posie est somptueuse et
bienfaisante. Et, comme le sentiment de la beaut extrieure et le divin
jeu des rimes, s'ils ne sont pas toute la posie, en sont du moins une
partie essentielle, M. de Banville a t  certaines heures un grand pote
et a plusieurs fois, comme il le dit volontiers, heurt les astres du
front.

Il nous offre, dans un sicle pratique et triste, l'exemple extravagant
d'un homme qui n'a vcu que de mots, comme les divines cigales se
nourrissent de leur chant. Mais la vertu du Verbe, clbre par Victor Hugo
dans une pice fameuse, est telle que, pour l'avoir ador, mme sans grand
souci du reste, on peut tre grand. Le clown sans passions humaines, sans
penses, sans cerveau, voque des ides de grand art rien que par la grce
ineffable des mouvements et par l'envolement sur les fronts de la foule:

  Enfin, de son vil chafaud
  Le clown sauta si haut, si haut,
  Qu'il creva le plafond de toiles
  Au son du cor et du tambour,
  Et, le coeur dvor d'amour,
  Alla rouler dans les toiles.

_P-S_.--J'ai omis  dessein, parmi les ides de M. de Banville, celle qui
lui est venue un jour de mler la vie et la mythologie grecques  la vie
moderne (la _Maldiction de Cypris_). Mais cette ide, c'est surtout dans
ses _Contes_ qu'il a tent de la raliser, et Banville prosateur voudrait
peut-tre une tude  part.




SULLY-PRUDHOMME


Une tte extraordinairement pensive, des yeux voils--presque des yeux de
femme--dont le regard est comme tourn vers le dedans et semble, quand il
vous arrive, sortir du songe obscur des livres ou des limbes de la
mditation. On devine un homme qu'un continuel repliement sur soi,
l'habitude envahissante et incurable de la recherche et de l'analyse 
outrance (et dans les choses qui nous touchent le plus, et o la conscience
prend le plus d'intrt) a fait singulirement doux, indulgent et rsign,
mais triste  jamais, impropre  l'action extrieure par l'excs du travail
crbral, inhabile au repos par le dveloppement douloureux de la
sensibilit, dfiant de la vie pour l'avoir trop mdite. _Spe lentus,
timidus futuri_. Il est certain qu'il a plus pti de sa pense que de la
fortune. Il nous dit quelque part que, tout enfant, il perdit son pre, et
il nous parle d'un amour trahi: ce sont misres assez communes et il ne
paratrait pas que sa vie eut t exceptionnellement malheureuse si les
chagrins n'taient  la mesure du coeur qui les sent. S'il a pu souffrir
plus qu'un autre de la ncessit de faire un mtier pour vivre et du souci
du lendemain, une aisance subite est venue l'en dlivrer d'assez bonne
heure. Mais cette dlivrance n'tait point le salut. La pense solitaire et
continue le prit alors dans son engrenage. Vint la maladie par l'excessive
tension de l'esprit; et la nervosit croissante, fconde en douleurs
intimes; et le tourment de la perfection, qui strilise. Au reste, il
aurait le droit de se reposer s'il le pouvait: son oeuvre est ds
maintenant complte et plus rien ne saurait augmenter l'admiration de ses
amis inconnus.


I

Je crois que M. Sully-Prudhomme ft devenu ce qu'il est, de quelque faon
qu'eussent t conduites ses premires tudes. Pourtant il est bon de
constater que le pote, qui reprsente dans ce qu'il a de meilleur l'esprit
de ce sicle finissant, a reu une ducation plus scientifique que
littraire par la grce de la fameuse bifurcation, mdiocre systme pour
la masse, mais qui fut bon pour lui parce qu'il avait en lui-mme de quoi
le corriger. Il quitta les lettres, ds la troisime, pour se prparer 
l'cole polytechnique, passa son baccalaurat s sciences et fit une partie
des mathmatiques spciales; une ophtalmie assez grave interrompit ses
tudes scientifiques. Il revint  la littrature librement, la gota mieux
et en reut des impressions plus personnelles et plus profondes, n'ayant
pas  rajeunir et  vivifier des admirations imposes et n'tant pas gn
par le souvenir de sa rhtorique. Il passa son baccalaurat s lettres pour
entrer ensuite  l'cole de droit. En mme temps il se donnait avec passion
 l'tude de la philosophie. Sa curiosit d'esprit tait ds lors
universelle.

Prpar comme il l'tait, il ne pouvait dbuter par de vagues lgies ni
par des chansons en l'air: sa premire oeuvre fut une srie de pomes
philosophiques. Je dis sa premire oeuvre; car, bien que publis avec ou
aprs les _Stances_, les _Pomes_ ont t composs avant. C'est ce que
notre pote a crit de plus gnreux, de plus confiant, de plus enlev.
Un souffle de jeunesse circule sous la prcoce maturit d'une science
prcise et d'une forme souvent parfaite. Ds ce moment il trace son
programme potique et l'embrasse avec orgueil, tant dans l'ge des longs
espoirs:

  Vous n'avez pas sond tout l'ocan de l'me,
   vous qui prtendez en dnombrer les flots...
  Qui de vous a tt tous les coins de l'abme
  Pour dire: C'en est fait, l'homme nous est connu;
  Nous savons sa douleur et sa pense intime
  Et pour nous, les blass, tout son tre est  nu?
  Ah! ne vous flattez pas, il pourrait vous surprendre[3]...

  [Note 3: _Encore_.]

Voyez-vous poindre les _Stances_, les _preuves_, les _Solitudes_, les
_Vaines tendresses_ et toutes ces merveilles de psychologie qui durent
surprendre,--car la posie ne nous y avait pas habitus, et un certain
degr de subtilit dans l'analyse semblait hors de son atteinte?

  Le pinceau n'est tremp qu'aux sept couleurs du prisme.
  Sept notes seulement composent le clavier...
  Faut-il plus au pote? Et ses chants, pour matire,
  N'ont-ils pas la science aux svres beauts,
  Toute l'histoire humaine et la nature entire[4]?

  [Note 4: _Encore_.]

N'est-ce pas l'annonce de plusieurs sonnets des _preuves_, des _Destins_,
du _Znith_ et de la _Justice_?

En attendant, le pote jette sur la vie un regard srieux et superbe. Il
voit le mal, il voit la souffrance, il s'insurge contre les injustices et
les gnes de l'tat social (le _Joug_); mais il ne dsespre point de
l'avenir et il attend la cit dfinitive des jours meilleurs (_Dans la
rue_, la _Parole_). Mme le pome grandiose et sombre de l'_Amrique_,
cette histoire du mal envahissant, avec la science, le nouveau monde aprs
l'ancien et ne laissant plus aucun refuge au juste, finit par une parole
confiante. Le pote salue et bnit les Volupts, reines des jeunes
hommes, sans lesquelles rien de grand ne se fait, rvlatrices du beau,
provocatrices des actes hroques et instigatrices des chefs-d'oeuvre.
Lui-mme sent au coeur leur morsure fconde; il se sait pote, il dsire la
gloire et l'avoue noblement, comme faisaient les potes anciens
(l'_Ambition_). Enfin, dans une pice clbre, vraiment jeune et vibrante
et d'une remarquable beaut de forme, il gourmande Alfred de Musset sur ses
dsespoirs gostes et pour s'tre dsintress de la chose publique; il
exalte le travail humain, il prche l'action, il veut que la posie soit
croyante  l'homme et qu'elle le fortifie au lieu d'aviver ses chres
plaies caches. L'action! l'action! c'est le cri qui sonne dans ces
pomes marqus d'une sorte de positivisme religieux.

Une rflexion vous vient: tait-ce bien la peine de tant reprocher  Musset
sa tristesse et son inertie? Y a-t-il donc tant de joie dans l'oeuvre de
Sully-Prudhomme? Et qu'a-t-il fait, cet aptre de l'action, que ronger son
coeur et crire d'admirables vers? Il est vrai que ce travail en vaut un
autre. Et puis, s'il n'est pas arriv  une vue des choses beaucoup plus
consolante que l'auteur de _Rolla_, au moins est-ce par des voies trs
diffrentes; sa mlancolie est d'une autre nature, moins vague et moins
lche, plus consciente de ses causes, plus digne d'un homme.

La forme des _Pomes_ n'est pas plus romantique que le fond. Les autres
potes de ces vingt dernires annes tiennent, au moins par leurs dbuts, 
l'cole parnassienne, qui se rattache elle-mme au romantisme. M.
Sully-Prudhomme semble inaugurer une poque. Si on lui cherche des
ascendants, on pourra trouver que, pote psychologue, il fait songer un peu
 Sainte-Beuve, et, pote philosophe,  Vigny vieillissant. Mais on dirait
tout aussi justement que son inspiration ne se rclame de rien d'antrieur,
nul pote n'ayant tant analys ni tant pens, ni rendu plus compltement
les dlicatesses de son coeur et les tourments de son intelligence, ni
mieux exprim, en montrant son me, ce qu'il y a de plus original et de
meilleur dans celle de sa gnration. Il y fallait une langue prcise:
celle de Sully-Prudhomme l'est merveilleusement. Elle semble procder de
l'antiquit classique, qu'il a beaucoup pratique. On trouve souvent dans
les _Pomes_ le vers d'Andr Chnier, celui de l'_Invention_ et de
l'_Herms_.--Mais le style des _Pomes_, quoique fort travaill, a un lan,
une allure oratoire que rprimeront bientt le got croissant de la
concision et l'enthousiasme dcroissant. Le pote, trs jeune, au sortir de
beaux rves philosophiques, crdule aux constructions d'Hegel (l'_Art_) et,
d'autre part, induit par la compression du second Empire aux songes
humanitaires et aux professions de foi qui sont des protestations, se
laisse aller  plus d'espoir et d'illusion qu'il ne s'en permettra dans la
suite et, consquence naturelle, verse  et l dans l'loquence.

J'avais tort de dire qu'il ne doit rien aux parnassiens. C'est  cette
poque qu'il frquenta leur cnacle et qu'il y eut (si on veut croire la
modestie de ses souvenirs) la rvlation du vers plastique, de la puissance
de l'pithte, de la rime parfaite et rare. Si donc le _Parnasse_ n'eut
jamais aucune influence sur son inspiration, il put en avoir sur la forme
de son vers. Il accrut son got de la justesse recherche et frappante. Ce
soin curieux et prcieux qu'apportaient les impassibles  rendre soit les
objets extrieurs, soit des sentiments archaques ou fictifs, M.
Sully-Prudhomme crut qu'il ne serait pas de trop pour traduire les plus
chers de ses propres sentiments; que l'me mritait bien cet effort pour
tre peinte dans ses replis; que c'est spculer lchement sur l'intrt qui
s'attache d'ordinaire aux choses du coeur que de se contenter d' peu prs
pour les exprimer. Et c'est ainsi que, par respect de sa pense et par
souci de la livrer tout entire, il appliqua en quelque faon la forme
rigoureuse et choisie du vers parnassien  des sujets de psychologie intime
et crivit les stances de la _Vie intrieure_.


II

On pourrait dire: Ici commencent les posies de M. Sully-Prudhomme. J'avoue
que j'ai de particulires tendresses pour ce petit recueil de la _Vie
intrieure_, peut-tre parce qu'il est le premier et d'une me plus jeune,
quoique douloureuse dj. Par je ne sais quelle grce de nouveaut, il me
semble que la _Vie intrieure_ est  peu prs,  l'oeuvre de notre pote,
ce que les _Premires Mditations_ sont  celle de Lamartine. Et le
rapprochement de ces deux noms n'est point si arbitraire, en somme.  la
grande voix qui disait la mlancolie vague et flottante du sicle naissant
rpond, aprs cinquante annes, une voix moins harmonieuse, plus
tourmente, plus pntrante aussi, qui prcise ce que chantait la premire,
qui dit dans une langue plus serre des tristesses plus rflchies et des
impressions plus subtiles. Trois ou quatre sentiments,  qui va au fond,
dfrayaient la lyre romantique. L'aspiration de nos mes vers l'infini,
l'crasement de l'homme phmre et born sous l'immensit et l'ternit de
l'univers, l'angoisse du doute, la communion de l'me avec la nature, o
elle cherche le repos et l'oubli: tels sont les grands thmes et qui
reviennent toujours. M. Sully-Prudhomme n'en invente pas de nouveaux, car
il n'y en a point, mais il approfondit les anciens. Ces vieux sentiments
affectent mille formes: il saisit et fixe quelques-unes des plus dlicates
ou des plus dtournes. La _Vie intrieure_, ce n'est plus le livre d'un
inspir qui, les cheveux au vent, module les beaux lieux communs de la
tristesse humaine, mais le livre d'un solitaire qui vit repli, qui guette
en soi et note ses impressions les moins banales, dont la mlancolie est
arme de sens critique, dont toutes les douleurs viennent de l'intelligence
ou y montent.--Pourquoi n'est-il plus possible de chanter le
printemps?--J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux...--Une petite
blessure peut lentement briser un coeur.--C'est parfois une caresse qui
fait pleurer: pourquoi?--Je voudrais oublier et renatre pour retrouver des
impressions neuves, et que la terre ne soit pas ronde, mais s'tende
toujours, toujours...--Je bgayais tant enfant et je tendais les bras.
Aujourd'hui encore; on n'a fait que changer mon bgayement... Voil les
sujets de quelques-unes de ces petites pices qu'on a faites petites pour
les faire avec soin.

Lamartine s'extasiait en trois cents vers sur les toiles, sur leur nombre
et leur magnificence, et priait la plus proche de descendre sur la terre
pour y consoler quelque gnie souffrant. M. Sully-Prudhomme, en trois
quatrains, songe  la plus lointaine, qu'on ne voit pas encore, dont la
lumire voyage et n'arrivera qu'aux derniers de notre race; il les supplie
de dire  cette toile qu'il l'a aime; et il donne  la pice ce titre qui
en fait un symbole: l'_Idal_. On voit combien le sentiment est plus
cherch, plus intense (et notez qu'il implique une donne
scientifique).--De mme, tandis que le pote des _Mditations_ s'panche
noblement sur l'immortalit de l'me et dploie  larges nappes les vieux
arguments spiritualistes, le philosophe de la _Vie intrieure_ crit ces
petits vers:

  J'ai dans mon coeur, j'ai sous mon front
  Une me invisible et prsente.....

  Partout scintillent les couleurs.
  Mais d'o vient cette force en elles?

  Il existe un bleu dont je meurs
  Parce qu'il est dans les prunelles.

  Tous les corps offrent des contours.
  Mais d'o vient la forme qui touche?
  Comment fais-tu les grands amours,
  Petite ligne de la bouche?...

Dj tombent l'enthousiasme et la foi des premiers pomes. Toutes ces
petites mditations sont tristes, et d'une tristesse qui ne berce pas,
mais qui pntre, qui n'est pas compense par le charme matriel d'une
forme musicale, mais plutt par le plaisir intellectuel que nous donne la
rvlation de ce que nous avons de plus rare au coeur. Sans doute les
souffrances ainsi analyses se ramnent, ici tout comme chez les lyriques
qui pensent peu,  une souffrance unique, celle de nous sentir finis, de
n'tre que nous; mais, comme j'ai dit, M. Sully-Prudhomme n'exprime que des
cas choisis de cette maladie, ceux qui ne sauraient affecter que des mes
raffines. Il vous dfinit tel dsir, tel regret, tel malaise
aristocratique plus clairement que vous ne le sentiez; nul pote ne nous
fait plus souvent la dlicieuse surprise de nous dvoiler  nous-mmes ce
que nous prouvions obscurment.

Je voudrais pouvoir dire qu'il tire au clair la vague mlancolie
romantique: il dcompose en ses lments les plus cachs cette tendresse
qu'on a dans l'me et o tremblent toutes les douleurs (_Roses_).
De l le charme trs puissant de cette posie si discrte et si concise:
c'est comme si chacun de ces petits vers nous faisait faire en nous des
dcouvertes dont nous nous savons bon gr et nous enrichissait le coeur de
dlicatesses nouvelles. Jamais la posie n'a plus pens et jamais elle n'a
t plus tendre: loin d'mousser le sentiment, l'effort de la rflexion
le rend plus aigu. On prouve la vrit de ces remarques de Pascal (je
rappelle que Pascal emploie une langue qui n'est plus tout  fait la
ntre):  mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus
grandes...--La nettet d'esprit cause aussi la nettet de la passion, etc.
Ajoutez  ce charme celui de la forme la plus savante qui soit, d'une
simplicit infiniment mdite, qui joint troitement, dans sa trame,  la
prcision la plus serre la grce et l'clat d'images nombreuses et courtes
et qui ravissent par leur justesse: forme si travaille que souvent la
lecture, invinciblement ralentie, devient elle-mme un travail:

    Si quelqu'un s'en est plaint, certes ce n'est pas moi.


III

M. Sully-Prudhomme me semble avoir apport  l'expression de l'amour le
mme renouvellement qu' celle des autres sentiments potiques. _Jeunes
filles_ et _Femmes_ sont aussi loin du _Lac_ ou du _Premier regret_ que
la _Vie intrieure_ l'tait de l'_ptre  Byron_. Elvire a pu tre une
personne relle; mais dans les _Mditations_ Elvire idalise est une
vision, une fort belle image, mais une image en l'air, comme Laure ou
Batrix. Qui a vu Elvire? Demande-t-on sa main? L'pouse-t-on? Elvire a
des accents inconnus  la terre. Elvire n'apparat que sur les lacs et
sous les clairs de lune. Mais, quelque discrtion que le pote y ait mise
et quoique des pices d'un caractre impersonnel se mlent  celles qui
peuvent passer pour des confessions, on sent  n'en pouvoir douter que les
vers de _Jeunes filles_ et _Femmes_ nous content par fragments une histoire
vraie, trs ordinaire et trs douloureuse, l'histoire d'un premier amour 
demi entendu, puis repouss. Et la femme, que font entrevoir ces fines
lgies, n'est plus l'amante idale que les potes se repassent l'un 
l'autre: c'est bien une jeune fille de nos jours, apparemment une petite
bourgeoise (_Ma fiance_, _Je ne dois plus_), et l'on sent qu'elle a vcu,
qu'elle vit encore peut-tre. Sans doute Sainte-Beuve, dans ses posies,
avait dj particularis l'amour gnral et lyrique et racont ses
sentiments au lieu de les chanter; mais sa note n'est que familire  la
faon de Wordsworth et son style est souvent entach des pires affectations
romantiques. L'analyse est autrement pntrante chez M. Sully-Prudhomme. On
n'avait jamais dit avec cette tendresse et cette subtilit l'aventure des
coeurs de dix-huit ans, et d'abord l'veil de l'amour chez l'enfant, son
tressaillement sous les caresses d'une grande fille, les baisers fuyants
risqus aux chatons des bagues (_Jours lointains_), et plus tard, quand
l'enfant a grandi, ses multiples et secrtes amours (_Un srail_), puis la
premire passion et ses dlicieux commencements (le _Meilleur moment des
amours_), et la grce et la puret de la vraie jeune fille, puis la grande
douleur quand la bien-aime est aux bras d'un autre (_Je ne dois plus_), et
l'obsession du cher souvenir:

  ... Et je la perds toute ma vie
  En d'inpuisables adieux.
   morte mal ensevelie,
  Ils ne t'ont pas ferm les yeux.

Le pote,  l'afft de ses impressions, les aiguise et les affine par
la curiosit cratrice de ce regard intrieur et parvient  de telles
profondeurs de tendresse, imagine des faons d'aimer o il y a tant de
tristesse, des faons de se plaindre o il y a tant d'amour, et trouve pour
le dire des expressions si exactes et si douces  la fois, que le mieux
est de cder au charme sans tenter de le dfinir. N'y a-t-il pas une
merveilleuse invention de sentiment dans les stances de _Jalousie_ et
dans celles-ci, plus exquises encore:

  Si je pouvais aller lui dire:
  Elle est  vous et ne m'inspire
  Plus rien, mme plus d'amiti;
  Je n'en ai plus pour cette ingrate.
  Mais elle est ple, dlicate.
  Ayez soin d'elle par piti!

 coutez-moi sans jalousie.
  Car l'aile de sa fantaisie
  N'a fait, hlas! que m'effleurer.
  Je sais comment sa main repousse.
  Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce;
  Ne la faites jamais pleurer!...

  Je pourrais vivre avec l'ide
  Qu'elle est chrie et possde
  Non par moi, mais selon mon coeur.
  Mchante enfant qui m'abandonnes,
  Vois le chagrin que tu me donnes:
  Je ne peux rien pour ton bonheur!


IV

Je dirai des _preuves_  peu prs ce que j'ai dit des recueils prcdents:
M. Sully-Prudhomme renouvelle un fonds connu par plus de pense et plus
d'analyse exacte que la posie n'a accoutum d'en porter. Si je dis
toujours la mme chose, c'est que c'est toujours la mme chose, remarque
fort sensment le Pierrot de Molire. La critique n'est pas si aise,
malgr l'axiome que l'on sait; et il faut tre indulgent aux rptitions
ncessaires. En somme, une tude spciale sur un pote--et sur un pote
vivant dont la personne ne peut tre qu'effleure et qui, trop proche, est
difficile  bien juger--et sur un pote lyrique qui n'exprime que son me
et qui ne raconte pas d'histoires--se rduit  marquer autant qu'on peut sa
place et son rle dans la littrature,  chercher o gt son originalit et
des formules qui la dfinissent,  rappeler en les rsumant quelques-unes
de ses pices les plus caractristiques. Ainsi une tude mme
consciencieuse, mme amoureuse, sur une oeuvre potique considrable peut
tenir en quelques pages, et fort sches. Le critique ingnu se dsole. Il
voudrait concentrer et rflchir dans sa prose comme dans un miroir son
pote tout entier. Il lui en cote d'tre oblig de choisir entre tant de
pages qui l'ont galement ravi; il lui semble qu'il fait tort  l'auteur,
qu'il le trahit indignement; il est tent de tout rsumer, puis de tout
citer et, supprimant son commentaire, de laisser le lecteur jouir du texte
vivant. Cela ne vaudrait-il pas mieux que de s'vertuer  en enfermer
l'me, sans tre bien sr de la tenir, dans des formules laborieuses et
ttonnantes? On les sent si incompltes et, mme quand elles sont  peu
prs justes, si impuissantes  traduire le je ne sais quoi par o l'on est
surtout sduit!  quoi bon dfinir difficilement ce qu'il est si facile et
si dlicieux de sentir? L'excuse du critique, c'est qu'il s'imagine que son
effort, si humble qu'il soit, ne sera pas tout  fait perdu, c'est qu'il
croit travailler  ce que Sainte-Beuve appelait _l'histoire naturelle des
esprits_, qui sera une belle chose quand elle sera faite. C'est qu'enfin
une pit le pousse  parler des artistes qu'il aime; qu' chercher les
raisons de son admiration, il la sent crotre, et que son effort pour la
dire, mme avort, est encore un hommage.

Les _preuves_, si on en croit le sonnet qui leur sert de prface, n'ont
pas t crites d'aprs un plan arrt d'avance. Mais il s'est trouv que
les sonnets o le pote,  vingt-cinq ans, contait au jour le jour sa vie
intrieure pouvaient tre rangs sous ces quatre titres: _Amour_, _Doute_,
_Rve_, _Action_; et le pote nous les a livrs comme s'ils se rapportaient
 quatre poques diffrentes de sa vie. La vrit est qu'il a l'me assez
riche pour vivre  la fois de ces quatre faons.

Les sonnets d'_Amour_ sont plus sombres et plus amers que les pices
amoureuses du premier volume: le travail de la pense a transform la
tendresse maladive en rvolte contre la tyrannie de la beaut et contre un
sentiment qui est de sa nature inassouvissable. (_Inquitude_, _Trahison_,
_Profanation_, _Fatalit_, _O vont-ils?_ _L'Art sauveur_.)--Les sonnets
du _Doute_ marquent un pas de plus vers la posie philosophique. Voyez le
curieux portrait de Spinoza:

  C'tait un homme doux, de chtive sant...

et le sonnet des _Dieux_, qui dfinit le Dieu du laboureur, le Dieu du
cur, le Dieu du diste, le Dieu du savant, le Dieu de Kant et le Dieu de
Fichte, tout cela en onze vers, et qui finit par celui-ci:

  Dieu n'est pas rien, mais Dieu n'est personne: il est tout.

et le _Scrupule_, qui vient ensuite:

  trange vrit, pnible  concevoir,
  Gnante pour le coeur comme pour la cervelle,
  Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir

D'autres sonnets expriment le doute non plus philosophant mais souffrant.
Jusque-l les angoisses du doute, mme sincre, avaient eu chez les
potes quelque chose d'un peu thtral: ainsi les _Novissima Verba_ de
Lamartine; ainsi dans Hugo, les stances intitules: _Que nous avons le
doute en nous_. Ajoutez que presque toujours, chez les deux grands
lyriques, le doute s'teint dans la fanfare d'un acte de foi. Musset est
videmment plus malade dans l'_Espoir en Dieu_; mais son mal vient du coeur
plutt que du cerveau. Ce qu'il en dit de plus prcis est que malgr lui,
l'infini le tourmente. Sa plainte est plutt d'un viveur fourbu qui craint
la mort que d'un homme en qute du vrai. Il ne parat gure avoir lu les
philosophes qu'il numre ddaigneusement et caractrise au petit bonheur.
Pour sr, ce n'est point la Grande Ourse qui lui a fait examiner,  lui,
ses prires du soir; et la ronflante apostrophe  Voltaire, volontiers
cite par les ecclsiastiques, ne part pas d'un grand logicien. M.
Sully-Prudhomme peut se rencontrer une fois avec Musset et, devant un
Christ en ivoire et une Vnus de Milo (_Chez l'antiquaire_), regretter la
volupt sereine et l'immense tendresse dans un sonnet qui contient en
substance les deux premires pages de _Rolla_. Mais son doute est autre
chose qu'un obscur et emphatique malaise: il a des origines scientifiques,
s'exprime avec nettet et, pour tre clair, n'en est pas moins mouvant. Et
comme il est ngation autant que doute, le vide qu'il laisse, mieux dfini,
est plus cruel  sentir. Les Werther et les Rolla priaient sans trop savoir
qui ni quoi; le pote des _preuves_ n'a plus mme cette consolation
lyrique:

  Je voudrais bien prier, je suis plein de soupirs...
  J'ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,
  Redire le _Credo_ que ma bouche pela:
  Je ne sens rien du tout devant moi. C'est horrible.

  Ce ne sont plus douleurs harmonieuses et indfinies.
  Le pote dit la plaie vive que laisse au coeur la foi
  arrache, la solitude de la conscience prive d'appuis
  extrieurs et qui doit se juger et s'absoudre elle-mme
  (la _Confession_):

  Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prtre...
  J'ai dit un moindre crime  l'oreille divine...
  Et je n'ai jamais su si j'tais pardonn.

Il dit les involontaires retours du coeur, non consentis par la raison,
vers les croyances d'autrefois (_Bonne mort_):

  Prtre, tu mouilleras mon front qui te rsiste.
  Trop faible pour douter, je m'en irai moins triste
  Dans le nant peut-tre, avec l'espoir chrtien.

Il dit les inquitudes de l'me qui, ayant rpudi la religion de la grce,
aspire  la justice. Il entend, bien loin dans le pass, le cri d'un
ouvrier des Pyramides; ce cri monte dans l'espace, atteint les toiles:

  Il monte, il va, cherchant les dieux et la justice,
  Et depuis trois mille ans, sous l'norme btisse,
  Dans sa gloire Chops inaltrable dort.

Le dernier livre de M. Sully-Prudhomme sera la longue recherche d'une
rponse  ce _Cri perdu_.

Puis viennent les _Rves_, le dlice de s'assoupir, d'oublier, de boire la
lumire sans penser, de livrer son tre au cours de l'heure et des
mtamorphoses, de se coucher sur le dos dans la campagne, de regarder les
nuages, de glisser lentement  la drive sur une calme rivire, de fermer
les yeux par un grand vent et de le sentir qui agite vos cheveux, de jouir,
au matin, de cette douceur profonde de vivre sans dormir tout en ne
veillant pas (_Sieste_, _ther_, _Sur l'eau_, le _Vent_, _Hora prima_).
Impossible de fixer dans une langue plus exacte des impressions plus
fugitives. Rvait-on, quand on est capable d'analyser ainsi son rve? C'est
donc un rve plus attentif que bien des veilles. Loin d'tre un sommeil de
l'esprit, il lui vient d'un excs de tension; il n'est point en de de la
rflexion, mais on le rencontre  ses derniers confins et par del. Il
finit par tre le rve de Kant, qui n'est gure celui des joueurs de luth.

  mu, je ne sais rien de la cause mouvante.
  C'est moi-mme bloui que j'ai nomm le ciel,
  Et je ne sens pas bien ce que j'ai de rel.

Dj dans une pice des _Mlanges_ (_Pan_), par la mme opration
paradoxale d'une inconscience qui s'analyse, M. Sully-Prudhomme avait
merveilleusement dcrit cet vanouissement de la personnalit quand par les
lourds soleils la mmoire se vide, la volont fuit, qu'on respire  la
faon des vgtaux et qu'on se sent en communion avec la vie universelle...

Mais c'est assez rver, il faut agir. Honte  qui dort parmi le travail de
tous,  qui jouit au milieu des hommes qui souffrent! Il y a, dans ce
psychologue subtil et tendre, un humanitaire, une sorte de positiviste
pieux, un croyant  la science et au progrs--un ancien candidat  l'cole
polytechnique et qui a pass un an au Creusot, admirant les machines et
traduisant le premier livre de Lucrce. Nul ne saurait vivre sans les
autres (la _Patrie_, _Un songe_); salut aux bienfaiteurs de l'humanit, 
l'inventeur inconnu de la roue,  l'inventeur du fer, aux chimistes, aux
explorateurs (la _Roue_, le _Fer_, le _Monde  nu_, les _Tmraires_)! Tous
ces sonnets d'ingnieur-pote tonnent par le mlange d'un lyrisme presque
religieux et d'un pittoresque emprunt aux engins de la science et de
l'industrie et aux choses modernes. Voici l'usine, enfer de la Force
obissante et triste, et le cabinet du chimiste, et le fond de l'Ocan o
repose le cble qui unit deux mondes. Tel sonnet raconte la formation de la
terre (_En avant!_); tel autre enferme un sentiment dlicat dans une
dfinition de la photographie (_Ralisme_). On dirait d'un Delille inspir
et servi par une langue plus franche et plus riche. Parlons mieux: Andr
Chnier trouverait ralise dans ces sonnets une part de ce qu'il rvait de
faire dans son grand _Herms_ bauch. Ils servent de digne prface au
pome du _Znith_.

Ainsi les _preuves_ nous montrent sous toutes ses faces le gnie de M.
Sully-Prudhomme: j'aurais donc pu grouper son oeuvre entire sous les
quatre titres qui marquent les divisions de ce recueil. Plutt que de la
ramasser de cette faon, j'ai cd au plaisir de la parcourir, ft-ce un
peu lentement.

L'optimisme voulu et quasi hroque de la dernire partie des _preuves_
rappelle celui des premiers _Pomes_, mais est dj autre chose. Il semble
que le pote ait song: Je souffre et je passe mon temps  le dire et je
sens que la vie est mauvaise et pourtant je vis et l'on vit autour de moi.
D'o cette contradiction? Il faut donc que la vie ait, malgr tout, quelque
bont en elle ou que la piperie en soit irrsistible. Un instant de joie
compense des annes de souffrance. La science aussi est bonne, et aussi
l'action, qui nous apporte le mme oubli que le rve et a, de plus, cet
avantage d'amliorer d'une faon durable, si peu que ce soit, la destine
commune. Mais le pote n'y croit, j'en ai peur, que par un coup d'tat de
sa volont sur sa tristesse intime et incurable; et voici ses vers les plus
encourageants, qui ne le sont gure.

  Pour une heure de joie unique et sans retour,
  De larmes prcde et de larmes suivie,
  Pour une heure tu peux, tu dois aimer la vie:
  Quel homme, une heure au moins, n'est heureux  son tour?
  Une heure de soleil fait bnir tout le jour
  Et, quand ta main ferait tout le jour asservie,
  Une heure de tes nuits ferait encore envie
  Aux morts, qui n'ont plus mme une nuit pour l'amour...

H! oui, mais que prouve cela, sinon que l'homme est une bonne bte
vraiment et que la nature le dupe  peu de frais? Ils manquent de gat,
les sonnets optimistes du matre.  beau prcher l'action, qui retombe si
vite, avec les _Solitudes_, dans les suaves et dissolvantes tristesses du
sentiment.


V

Est-ce un souvenir d'enfance? on le dirait. Je ne crois pas qu'une mre
puisse entendre sans que les larmes lui montent aux yeux les vers de
_Premire solitude_ sur les petits enfants dlicats et timides mis trop tt
au collge.

  Leurs blouses sont trs bien tires,
  Leurs pantalons en bon tat,
  Leurs chaussures toujours cires;
  Ils ont l'air sage et dlicat.

  Les forts les appellent des filles
  Et les malins des innocents:
  Ils sont doux, ils donnent leurs billes,
  Ils ne seront pas commerants...

  Oh! la leon qui n'est pas sue
  Le devoir qui n'est pas fini!
  Une rprimande reue!
  Le dshonneur d'tre puni!.....

  Ils songent qu'ils dormaient nagures
  Douillettement ensevelis
  Dans les berceaux, et que les mres
  Les prenaient parfois dans leurs lits...

Deux ou trois autres pices de M. Sully-Prudhomme ont eu cette bonne
fortune de devenir populaires, je veux dire de plaire aux femmes, d'arriver
jusqu'au public des salons. Peut-tre a-t-il t agac parfois de n'tre
pour beaucoup de gens que l'auteur du _Vase bris_: mais qui sait si ce
n'est pas le _Vase bris_ qui l'a fait acadmicien et qui a servi de
passeport aux _Destins_ et  la _Justice_?

Aussi bien son me tient presque toute dans ce vase bris. C'est encore de
lgres meurtrissures devenues des blessures fines et profondes qu'il
s'agit dans les _Solitudes_. Impressions quintessencies, nuances de
sentiment ultra-fminines dans un coeur viril, une telle posie ne peut
tre que le produit extrme d'une littrature, suppose un long pass
artistique et sentimental. Imaginez une me qui aurait travers le
romantisme, connu ce qu'il a de passion ardente et de belle rverie,
qu'auraient ensuite affine les curiosits de la posie parnassienne, qui
aurait tendu par la science et par la rflexion le champ de sa sensibilit
et qui, recueillie, attentive  ses branlements et habile  les
multiplier, les dirait dans une langue dont la complexit et la recherche
toutes modernes s'enferment dans la rigueur et la brivet d'un contour
classique... Glisserais-je au pathos sous prtexte de dfinition? Est-ce
ma faute si cette posie n'est pas simple et si ( meilleur droit que les
Prcieuses) j'entends l-dessous un million de choses?

Le mal que fait la lenteur des adieux prolongs; la paix douloureuse des
mes o d'anciennes amours sont endormies, o les larmes sont figes comme
les longs pleurs des stalactites, mais o quelque chose pleure toujours;
les joies sans causes, bonheurs gars qui voyagent et semblent se
tromper de coeur; la mlancolie d'une alle de tilleuls du sicle pass o,
dans un temple en treillis, rit un Amour malin; la solitude des toiles;
l'isolement croissant de l'homme, qui ne peut plus, comme le petit enfant,
vivre tout prs de la terre et presser de ses deux mains la grande
nourrice; le doute sur son coeur; la peur, en sentant un amour nouveau, de
mal sentir, car c'est peut-tre un ancien amour qui n'est pas mort; la
solitude de la laide enfant qui sait aimer sans jamais tre amante;
l'espce de malaise que cause, en mars, la renaissance de la nature au
solitaire qui a trop lu et trop song; l'exil moral et la nostalgie de
l'artiste que la ncessit a fait bureaucrate ou marchand; la solitude du
pote, au thtre, parmi les gats basses de la foule; l'cret des amours
coupables et htives dans les bouges ou dans les fiacres errants; la
solitude des mes, qui ne peuvent s'unir, et la vanit des caresses, qui ne
joignent que les corps; la solitude libratrice de la vieillesse, qui
affranchit de la femme et qui achve en nous la bont; le dsir de
s'teindre en coutant un chant de nourrice pour ne plus penser, pour que
l'homme meure comme est n l'enfant...: je ne puis qu'indiquer
quelques-uns des thmes dvelopps ou plutt dmls, dans les _Solitudes_,
par un pote divinement _sensible_. Et ce sont bien des solitudes: c'est
toujours, sous des formes choisies, la souffrance de se sentir seul--loin
de son pass qu'on trane pourtant et seul avec ses souvenirs et ses
regrets,--loin de ce qu'on rve et seul avec ses dsirs,--loin des autres
mes et seul avec son corps,--loin de la Nature mme et du Tout qui nous
enveloppe et qui dure et seul avec des amours infinies dans un coeur
phmre et fragile... C'est comme le dtail subtil de notre impuissance 
jouir, sinon de la science mme que nous avons de cette impuissance.

Les _Vaines tendresses_, ce sont encore des _solitudes_. Le plus grand
pote du monde n'a que deux ou trois airs qu'il rpte, et sans qu'on s'en
plaigne (plusieurs mme n'en ont qu'un) et, encore une fois, toute la
posie lyrique tient dans un petit nombre d'ides et de sentiments
originels que varie seule la traduction, plus ou moins complte ou
pntrante. Mais les _Vaines tendresses_ ont, dans l'ensemble, quelque
chose de plus inconsolable et de plus dsenchant: ses chres et amres
solitudes, le pote ne compte plus du tout en sortir. Le prologue (_Aux
amis inconnus_) est un morceau prcieux:

  Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir
  Quelque plaie o le feu dsire qu'on l'attise;
  Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,
  Tombe comme une larme  la place prcise
  O le coeur mconnu l'attendait pour gurir.

  Peut-tre un de mes vers est-il venu vous rendre
  Dans un clair brlant vos chagrins tout entiers,
  Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,
  Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,
  Sans vous nommer les yeux o j'avais d l'apprendre?

C'est vrai, jamais ses vers ne nous ont mieux
nomm ni plus souvent les plus secrtes de nos souffrances.
Mais pourquoi ajoute-t-il:

  Chers passants, ne prenez de moi-mme qu'un peu,
  Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;
  Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:
  Le vrai de l'amiti, c'est de sentir ensemble;
  Le reste en est fragile: pargnons-nous l'adieu!

Il y a je ne sais quelle duret dans cette crainte et dans ce renoncement.
Le pessimisme gagne. Certaines pages portent la trace directe de l'_anne
terrible_. L'amour de la femme, non idyllique, mais l'amour chez un homme
de trente ans, tient plus de place que dans les _Solitudes_, et aussi la
philosophie et le problme moral. Le _Nom_, _Enfantillage_, _Invitation 
la valse_, l'_pouse_, sont de pures merveilles et dont le charme caresse;
mais que l'amour est tourment dans _Peur d'avare!_ et, dans _Conseil_ (un
chef-d'oeuvre d'analyse), quelle exprience cruelle on devine, et quelle
rancoeur!

  Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,
  Choisis un fianc joyeux,  l'oeil vivant,
      Au pas ferme,  la voix sonore,
          Qui n'aille pas rvant...

Les petites filles mmes l'pouvantent (_Aux Tuileries_):

  Tu les feras pleurer, enfant belle et chrie,
      Tous ces bambins, hommes futurs...

 et l quelques trves par l'anantissement voulu
de la rflexion:

  S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,
                  Le voir passer;
  Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,
                  Le voir glisser.....

Ce qu'il faut surtout lire, c'est cette surprenante mlodie du
_Rendez-vous_, o l'inexprimable est exprim, o le pote, par des paroles
prcises, mne on ne sait comment la pense tout prs de l'vanouissement
et traduit un tat sentimental que la musique seule, semble-t-il, tait
capable de produire et de traduire, en sorte qu'on peut dire que M.
Sully-Prudhomme a tendu le domaine de la posie autant qu'il peut l'tre
et par ses deux extrmits, du ct du rve, et du ct de la pense
spculative, empitant ici sur la musique et l sur la prose. Mais tout de
suite aprs ce songe, quel rveil triste et quels commentaires sur le
_Surgit amari aliquid_ (la _Volupt_, _volution_, _Souhait_)! La premire
partie de la _Justice_ pourrait avoir pour conclusion dsespre les
stances du _Voeu_, si belles:

  Quand je vois des vivants la multitude crotre
  Sur ce globe mauvais de flaux infest,
  Parfois je m'abandonne  des pensers de clotre
  Et j'ose prononcer un voeu de chastet.

  Du plus aveugle instinct je me veux rendre matre,
  Hlas! non par vertu, mais par compassion.
  Dans l'invisible essaim des condamns  natre,
  Je fais grce  celui dont je sens l'aiguillon.

  Demeure dans l'empire innomm du possible,
   fils le plus aim qui ne natras jamais!
  Mieux sauv que les morts et plus inaccessible,
  Tu ne sortiras pas de l'ombre o je dormais!

  Le zl recruteur des larmes par la joie,
  L'Amour, guette en mon sang une postrit.
  Je fais voeu d'arracher au malheur cette proie:
  Nul n'aura de mon coeur faible et sombre hrit.

  Celui qui ne saurait se rappeler l'enfance,
  Ses pleurs, ses dsespoirs mconnus, sans trembler,
  Au bon sens comme au droit ne fera point l'offense
  D'y condamner un fils qui lui peut ressembler.

  Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse
  Et trane endoloris ses dsirs de vingt ans
  Ne permettra jamais que leur flamme renaisse
  Et coure inextinguible en tous ses descendants!

  L'homme  qui son pain blanc, maudit des populaces,
  Pse comme un remords des misres d'autrui,
   l'ingal banquet o se serrent les places
  N'largira jamais la sienne autour de lui!...

Les vers du _Rire_ pourraient servir de passage  la seconde partie
(_Retour au coeur_):

  Mais nous, du monde entier la plainte nous harcle:
  Nous souffrons chaque jour la peine universelle...

Et le _Retour au coeur_ est dj dans la _Vertu_, ce raccourci de la
_Critique de la raison pratique_. Enfin les dernires stances _Sur la mort_
ressemblent fort  celles qui terminent les _Destins_; le ton seul diffre.
Ainsi (et c'est sans doute ce qui rend sa posie lyrique si substantielle),
nous voyons M. Sully-Prudhomme tendre de plus en plus vers la posie
philosophique.


VI

On peut placer ici les pomes qui ont t inspirs  M. Sully-Prudhomme par
les vnements de 1870-71; car l'impression qu'il en a reue a avanc, on
peut le croire, la composition de ses pomes philosophiques et s'y fait
sentir en maint endroit. Le souvenir des pires spectacles de la guerre
trangre et civile, la dsesprance et le dgot dont il a t envahi
devant la bestialit humaine brusquement apparue, sont pour beaucoup dans
le pessimisme radical des premires veilles de la _Justice_.

La dernire guerre a produit chez nous nombre de rimes. La plupart
sonnaient creux ou faux. L'amour de la patrie est un sentiment qu'il est
odieux de ne pas prouver et ridicule d'exprimer d'une certaine faon. Un
jeune officier s'est fait une renomme par des chansons guerrires pleines
de sincrit. Mais,  mon avis du moins, M. Sully-Prudhomme est le pote
qui a le mieux dit, avec le plus d'motion et le moins de bravade, sans
emphase ni banalit, ce qu'il y avait  dire aprs nos dsastres.

  Mon compatriote, c'est l'homme.
  Nagure ainsi je dispersais
  Sur l'univers ce coeur franais:
  J'en suis maintenant conome.

  J'oubliais que j'ai tout reu,
  Mon foyer et tout ce qui m'aime,
  Mon pain et mon idal mme,
  Du peuple dont je suis issu,

  Et que j'ai got, ds l'enfance,
  Dans les yeux qui m'ont caress,
  Dans ceux mme qui m'ont bless,
  L'enchantement du ciel de France...

Aprs le repentir des oublis imprudents, le pote dit la tnacit du lien
par o nous nous sentons attachs  la terre de la patrie, au sol mme, 
ses fleurs,  ses arbres:

      Fleurs de France, un peu nos parentes.
      Vous devriez pleurer nos morts...
  Frres, pardonnez-moi, si, voyant  nos portes,
  Comme un renfort venu de nos aeux gaulois,
  Ces vieux chnes couchs parmi leurs feuilles mortes,
      Je trouve un adieu pour les bois.

Enfin les sonnets intituls: la _France_, rsument et compltent les
impressions de la guerre: le sens du mot _patrie_ ressaisi et fix;
l'acceptation de la dure leon; le dcouragement, puis l'espoir; le
sentiment de la mission tout humaine de notre race persistant dans le
rtrcissement de sa tche et en dpit du devoir de la revanche.

  Je compte avec horreur, France, dans ton histoire,
  Tous les avortements que t'a cots ta gloire:
  Mais je sais l'avenir qui tressaille en ton flanc.

  Comme est sorti le bl des broussailles paisses,
  Comme l'homme est sorti du combat des espces,
  La suprme cit se ptrit dans ton sang...

  Je tiens de ma patrie un coeur qui la dborde,
  Et plus je suis Franais, plus je me sens humain.


VII

Que dans la science il y ait de la posie, et non pas seulement, comme le
croyait l'abb Delille, parce que la science offre une matire inpuisable
aux priphrases ingnieuses, cela ne fait pas question. Andr Chnier, en
qui le XVIIIe sicle a failli avoir son pote, le savait bien quand il
mditait son _Herms_--et aussi Alfred de Vigny, cet artiste si original
que le public ne connat gure, mais qui n'est pas oubli pour cela, quand
il crivait la _Bouteille  la mer_. Assurment le ciel que nous a rvl
l'astronomie depuis Kpler n'est pas moins beau, mme aux yeux de
l'imagination, que le ciel des anciens (le _Lever du soleil_):

  Il est tomb pour nous, le rideau merveilleux
  O du vrai monde erraient les fausses apparences...

  Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien
  Et, depuis qu'on a mis ses piliers  l'preuve,
  Il apparat plus stable affranchi de soutien
  Et l'univers entier vt une beaut neuve.

La science invente des machines formidables ou dlicates, que l'ignorant
mme admire pour l'tranget de leur structure, pour leur force implacable
et sourde, pour la quantit de travail qu'elles accomplissent. La science
donne au savant une joie sereine, aussi vive et aussi noble que pas un
sentiment humain, et dont l'expression devient lyrique sans effort. La
science rend l'homme matre de la nature et capable de la transformer: de
l une immense fiert aussi naturellement potique que celle d'Horace ou de
Roland. La science suscite un genre d'hrosme qui est proprement
l'hrosme moderne et auquel nul autre peut-tre n'est comparable, car il
est le plus dsintress et le plus haut par son but, qui est la dcouverte
du vrai et la diminution de la misre universelle. La science est en train
de changer la face extrieure de la vie humaine et, par des esprances et
des vertus neuves, l'intrieur de l'me. Un pote qui paratrait l'ignorer
ne serait gure de son temps: et M. Sully-Prudhomme en est jusqu'aux
entrailles. On se rappelle les derniers sonnets des _preuves_. J'y
joindrai les _curies d'Augias_, qui nous racontent, sous une forme
qu'avouerait Chnier, le moins mythologique, le plus moderne des travaux
d'Hercule, celui qui exigeait le plus d'nergie morale et qui ressemble le
plus  une besogne d'ingnieur. Le _Znith_ est un hymne magnifique et
prcis  la science, et qui runit le plus possible de pense, de
description exacte et de mouvement lyrique. M. Sully-Prudhomme n'a jamais
fait plus compltement ce qu'il voulait faire. Voici des strophes qui
tirent une singulire beaut de l'exactitude des dfinitions, des sobres
images qui les achvent, et de la grandeur de l'objet dfini:

  Nous savons que le mur de la prison recule;
  Que le pied peut franchir les colonnes d'Hercule,
  Mais qu'en les franchissant il y revient bientt;
  Que la mer s'arrondit sous la course des voiles;
  Qu'en trouant les enfers on revoit des toiles;
  Qu'en l'univers tout tombe, et qu'ainsi rien n'est haut.

  Nous savons que la terre est sans piliers ni dme,
  Que l'infini l'gale au plus chtif atome;
  Que l'espace est un vide ouvert de tous cts,
  Abme o l'on surgit sans voir par o l'on entre,
  Dont nous fuit la limite et dont nous suit le centre,
  Habitacle de tout, sans laideurs ni beauts...

Faut-il descendre dans le dtail? Nous signalons aux priphraseurs du
dernier sicle, pour leur confusion, ces deux vers sur le baromtre, qu'ils
auraient tort d'ailleurs de prendre pour une priphrase:

  Ils montent, piant l'chelle o se mesure
  L'audace du voyage au dclin du mercure,

et ces deux autres qui craquent, pour ainsi dire, de concision:

  Mais la terre suffit  soutenir la base
  D'un triangle o l'algbre a dpass l'extase...

Notez que ces curiosits n'arrtent ni ne ralentissent le mouvement
lyrique; que l'effort patient de ces dfinitions prcises n'altre en rien
la vhmence du sentiment qui emporte le pote. Aprs le grave prlude, les
strophes ont une large allure d'ascension. Une des beauts du _Znith_,
c'est que l'aventure des aronautes y devient un drame symbolique; que leur
ascension matrielle vers les couches suprieures de l'atmosphre
reprsente l'lan de l'esprit humain vers l'inconnu. Et aprs que nous
avons vu leurs corps puiss tomber dans la nacelle, la mtaphore est
superbement reprise et continue:

  Mais quelle mort! La chair, misrable martyre,
  Retourne par son poids o la cendre l'attire;
  Vos corps sont revenus demander des linceuls.
  Vous les avez jets, dernier lest,  la terre
  Et, laissant retomber le voile du mystre,
  Vous avez achev l'ascension tout seuls.

Le pote, en finissant, leur dcerne l'immortalit positiviste, la
survivance par les oeuvres dans la mmoire des hommes:

  Car de sa vie  tous lguer l'oeuvre et l'exemple,
  C'est la revivre en eux plus profonde et plus ample.
  C'est durer dans l'espce en tout temps, en tout lieu.
  C'est finir d'exister dans l'air o l'heure sonne,
  Sous le fantme troit qui borne la personne,
  Mais pour commencer d'tre  la faon d'un dieu!
  L'ternit du sage est dans les lois qu'il trouve.
  Le dlice ternel que le pote prouve,
  C'est un soir de dure au coeur des amoureux!...

En sorte qu'on ne gote que vivant et par avance sa gloire  venir et que
les grands hommes, les hros et les gens de bien vivent avant la mort leur
immortalit. C'est un rve gnreux et dont le dsintressement paradoxal
veut de fermes coeurs, que celui qui dpouille ainsi d'gosme notre
survivance mme. Illusion! mais si puissante sur certaines mes choisies
qu'il n'est gure pour elles de plus forte raison d'agir.


VIII

Cette conclusion du _Znith_ nous sert de passage aux pomes proprement
philosophiques. Une partie des _preuves_ y tait dj un acheminement, et
nous avions rencontr dans la _Vie intrieure_ de merveilleuses dfinitions
de l'_Habitude_, de l'_Imagination_ et de la _Mmoire_. Entre temps, M.
Sully-Prudhomme avait traduit littralement en vers le premier livre de
Lucrce et avait fait prcder sa traduction d'une prface kantienne. Puis,
les stances _Sur la mort_ essayaient de concevoir la vie par-del la tombe
et, n'y parvenant pas, expiraient dans une sorte de rsignation violente,
Le pome des _Destins_ a de plus hautes vises encore. Il nous offre
paralllement une vue optimiste et une vue pessimiste du monde, et conclut
que toutes deux sont vraies. L'Esprit du mal songe d'abord  faire un monde
entirement mauvais et souffrant; mais un tel monde ne durerait pas: afin
qu'il souffre et persiste  vivre, l'Esprit du mal lui donne l'amour, le
dsir, les trves perfides, les illusions, les biens apparents pour voiler
les maux rels, l'ignorance irrmdiable et jamais rsigne, le mensonge
atroce de la libert:

  Oui, que l'homme choisisse et marche en proie au doute,
  Crateur de ses pas et non point de sa route,
  Artisan de son crime et non de son penchant;
  Coupable, tant mauvais, d'avoir t mchant;
  Cause inintelligible et vaine, condamne
   vouloir pour trahir sa propre destine,
  Et pour qu'ayant cr son but et ses efforts,
  Ce dieu puisse tre indigne et rong de remords...

L'Esprit du bien, de son ct, voulant crer un monde le plus heureux
possible, songe d'abord  ne faire de tout le chaos que deux mes en deux
corps qui s'aimeront et s'embrasseront ternellement. Cela ne le satisfait
point: le savoir est meilleur que l'amour. Mais l'absolu savoir ne laisse
rien  dsirer; la recherche vaut donc mieux; et le mrite moral, le
dvouement, le sacrifice, sont encore au-dessus... En fin de compte, il
donne  l'homme, tout comme avait fait l'Esprit du mal, le dsir,
l'illusion, la douleur, la libert. Ainsi le monde nous semble mauvais, et
nous ne saurions en concevoir un autre suprieur (encore moins un monde
actuellement parfait). Nous ne le voudrions pas, ce monde idal, sans la
vertu et sans l'amour: et comment la vertu et l'amour seraient-ils sans le
dsir ni l'effort--et l'effort et le dsir sans la douleur?
Essayerons-nous, ne pouvant supprimer la douleur sans supprimer ce qu'il y
a de meilleur en l'homme, d'en exempter aprs l'preuve ceux qu'elle aurait
faits justes et de ne la rpartir que sur les indignes en la proportionnant
 leur dmrite? Mais la vertu ne serait plus la vertu dans un monde o la
justice rgnerait ainsi. Et il ne faut pas parler d'liminer au moins les
douleurs inutiles qui ne purifient ni ne chtient, celles, par exemple, des
petits enfants. Il faut qu'il y en ait trop et qu'il y en ait de gratuites
et d'inexplicables, pour qu'il y en ait d'efficaces. Il faut  la vertu,
pour tre, un monde inique et absurde o le souffrance soit distribue au
hasard. La ralisation de la justice anantirait l'ide mme de justice. On
n'arrive  concevoir le monde plus heureux qu'en dehors de toute notion de
mrite: et qui aurait le courage de cette suppression? S'il n'est immoral,
il faut qu'il soit _amoral_. Le sage accepte le monde comme il est et se
repose dans une soumission hroque prs de laquelle tous les orgueils sont
vulgaires.

  La Nature nous dit: Je suis la Raison mme,
  Et je ferme l'oreille aux souhaits insenss;
  L'Univers, sachez-le, qu'on l'excre ou qu'on l'aime,
  Cache un accord profond des Destins balancs.

  Il poursuit une fin que son pass renferme,
  Qui recule toujours sans lui jamais faillir;
  N'ayant pas d'origine et n'ayant pas de terme,
  Il n'a pas t jeune et ne peut pas vieillir.

  Il s'accomplit tout seul, artiste, oeuvre et modle;
  Ni petit, ni mauvais, il n'est ni grand, ni bon.
  Car sa taille n'a pas de mesure hors d'elle
  Et sa ncessit ne comporte aucun don...

  Je n'accepte de toi ni voeux ni sacrifices,
  Homme; n'insulte pas mes lois d'une oraison.
  N'attends de mes dcrets ni faveurs, ni caprices.
  Place ta confiance en ma seule raison!...

  Oui, Nature, ici-bas mon appui, mon asile,
  C'est ta fixe raison qui met tout en son lieu;
  J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile
  Ne s'tendit jamais sous le char de son dieu...

  Ignorant tes motifs, nous jugeons par les ntres:
  Qui nous pargne est juste, et nous nuit, criminel.
  Pour toi qui fais servir chaque tre  tous les autres,
  Rien n'est bon ni mauvais, tout est rationnel...

  Ne mesurant jamais sur ma fortune infime
  Ni le bien ni mal, dans mon troit sentier
  J'irai calme, et je voue, atome dans l'abme,
  Mon humble part de force  ton chef-d'oeuvre entier.

Il serait intressant de rapprocher de ces vers certaines pages de M.
Renan. L'auteur des _Dialogues philosophiques_ a plus d'ironie, des dessous
curieux  dmler et dont on se mfie un peu; M. Sully-Prudhomme a plus de
candeur: incomparables tous deux dans l'expression de la plus fire et de
la plus aristocratique sagesse o l'homme moderne ait su atteindre.

Sagesse sujette  des retours d'angoisse. Il y a vraiment dans le monde
trop de douleur strile et inexplique! Par moments le coeur rclame. De l
le pome de la _Justice_.


IX

La justice, dont le pote a l'ide en lui et l'indomptable dsir, il la
cherche en vain dans le pass et dans le prsent. Il ne la trouve ni entre
espces ni dans l'espce, ni entre tats ni dans l'tat (tout n'est
au fond que lutte pour la vie et slection naturelle, transformations de
l'gosme, instincts revtus de beaux noms, dguisements spcieux de la
force). La justice, introuvable  la raison sur la terre, lui chappe
galement partout ailleurs... Et pourtant cette absence universelle de la
justice n'empche point le chercheur de garder tous ses scrupules, de se
sentir responsable devant une loi morale. D'o lui vient cette ide au
caractre impratif qui n'est ralise nulle part et dont il dsire
invinciblement la ralisation?... Serait-ce que, hors de la race humaine,
elle n'a aucune raison d'tre; que, mme dans notre espce, ce n'est que
lentement qu'elle a t conue, plus lentement encore qu'elle s'accomplit?
Mais qu'est-ce donc que cette ide? Une srie d'tres, successivement
apparus sous des formes de plus en plus complexes, anims d'une vie de plus
en plus riche et concrte, rattache l'atome dans la nbuleuse  l'homme sur
la terre...

  L'homme, en levant un front que le soleil claire,
  Rend par l tmoignage au labeur sculaire

  Des races qu'il prime aujourd'hui,
  Et son globe natal ne peut lui faire honte;
  Car la terre en ses flancs couva l'me qui monte
    Et vient s'panouir en lui.

  La matire est divine; elle est force et gnie;
  Elle est  l'idal de telle sorte unie
    Qu'on y sent travailler l'esprit,
  Non comme un modeleur dont court le pouce agile,
  Mais comme le modle veill dans l'argile
    Et qui lui-mme la ptrit.

  Voil comment, ce soir, sur un astre minime,
   Soleil primitif, un corps qu'un souffle anime,
    Imperceptible, mais debout,
  T'voque en sa pense et te somme d'y poindre,
  Et des crations qu'il ne voit pas peut joindre
    Le bout qu'il tient  l'autre bout.

   Soleil des soleils, que de sicles, de lieues,
  Dbordant la mmoire et les rgions bleues,
    Creusent leur norme foss
  Entre ta masse et moi! Mais ce double intervalle,
  Tant monstrueux soit-il, bien loin qu'il me ravale,
    Mesure mon trajet pass.

  Tu ne m'imposes plus, car c'est moi le prodige
  Tu n'es que le poteau d'o partit le quadrige
    Qui roule au but illimit;
  Et depuis que ce char, o j'ai bondi, s'lance,
  Ce que sa roue ardente a pris sur toi d'avance,
    Je l'appelle ma dignit...

L'homme veut que ce long pass, que ce travail mille et mille fois
sculaire dont il est le produit suprme soit respect dans sa personne
et dans celle des autres. La justice est que chacun soit trait selon sa
dignit. Mais les dignits sont ingales; le grand triage n'est pas fini;
il y a des retardataires. Des Troglodytes, des hommes du moyen ge,
des hommes d'il y a deux ou trois sicles, se trouvent mls aux rares
individus qui sont vraiment les hommes du XIXe sicle. Il faut donc que la
justice soit savante et compatissante pour mesurer le traitement de chacun
 son degr de dignit. Le progrs de la justice est li  celui des
connaissances et s'opre  travers toutes les vicissitudes politiques.
La justice n'est pas encore; mais elle se fait, et elle sera.

La premire partie, _Silence au coeur_, crite presque toute sous
l'impression de la guerre et de la Commune, est superbe de tristesse et
d'ironie, parfois de cruaut. Il m'est revenu que M. Sully-Prudhomme
jugeait maintenant l'appel au coeur trop rapide, trop commode, trop
semblable au fameux dmenti que se donne Kant dans la _Critique de la
raison pratique_, et qu'il se proposait, dans une prochaine dition, de
n'invoquer ce cri de la conscience que comme un argument subsidiaire et
de le reporter aprs la dfinition de la dignit, qui remplit la neuvime
_Veille_. Il me semble qu'il aurait tort et que sa premire marche est plus
naturelle. Le pote, au dbut, a dj l'ide de la justice puisqu'il part
 sa recherche. L'investigation termine, il constate que son insuccs n'a
fait que rendre cette ide plus imprieuse. L'appel au coeur n'est donc
qu'un retour mieux renseign au point de dpart. Le chercheur persiste,
malgr la non-existence de la justice,  croire  sa ncessit, et, ne
pouvant en teindre en lui le dsir, il tente d'en claircir l'ide,
d'en trouver une dfinition qui explique son absence dans le pass et sa
ralisation si incomplte dans le prsent. Il est certain,  y regarder de
prs, que le pote revient sur ce qu'il a dit et le rtracte partiellement;
mais il vaut mieux que ce retour soit provoqu par une protestation
du coeur que si le raisonnement, de lui-mme, faisait volte-face.
En ralit, il n'y avait qu'un moyen de donner  l'oeuvre une consistance
irrprochable: c'tait de pousser le pessimisme du commencement  ses
consquences dernires; de conclure, n'ayant dcouvert nulle part la
justice, que le dsir que nous en avons est une maladie dont il faut
gurir, et de tomber de Darwin en Hobbes. Mais, plus logique, le livre
serait  la fois moins sincre et moins vrai.

Ce que j'ai envie de reprocher  M. Sully-Prudhomme, ce n'est pas la
brusquerie du retour au coeur (les Voix d'ailleurs l'ont prpar), ni
une contradiction peut-tre invitable en pareil sujet: c'est plutt que
sa dfinition de la dignit et ce qui s'ensuit l'ait trop compltement
tranquillis, et qu'il trompe son coeur au moment o il lui revient, o il
se flatte de lui donner satisfaction. La justice sera? Mais le coeur veut
qu'elle soit et qu'elle ait toujours t. Je n'admets pas que tant d'tres
aient t sacrifis pour me faire parvenir  l'tat d'excellence o je
suis. Je porte ma dignit comme un remords si elle est faite de tant de
douleurs. Cet admirable sonnet de la cinquime _Veille_ reste vrai, et le
sera jusqu' la fin des temps.

  Nous prosprons! Qu'importe aux anciens malheureux,
  Aux hommes ns trop tt,  qui le sort fut tratre,
  Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparatre,
  Dont mme les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!

  Hlas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux,
  Car nous n'inventons rien qui les fasse renatre.
  Quand je songe  ces morts, le moderne bien-tre
  Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.

  La tche humaine est longue, et sa fin dcevante.
  Des gnrations la dernire vivante
  Seule aura sans tourment tous ses greniers combls.

  Et les premiers auteurs de la glbe fconde
  N'auront pas vu courir sur la face du monde
  Le sourire paisible et rassurant des bls.

Voil qui infirme l'optimisme des dernires pages. Ce sont elles qu'il
faudrait intituler _Silence au coeur!_ car c'est l'optimisme qui est sans
coeur. Il est horrible que nous concevions la justice et qu'elle ne soit
pas ds maintenant ralise. Mais, si elle l'tait, nous ne la concevrions
pas. Aprs cela, on ne vivrait pas si on songeait toujours  ces choses. Le
pote, pour en finir, veut croire au futur rgne de la justice et prend son
parti de toute l'injustice qui aura prcd. Que ne dit-il que cette
solution n'en est pas une et que cette affirmation d'un espoir qui suppose
tant d'oublis est en quelque faon un coup de dsespoir? Il termine, comme
il a coutume, par un appel  l'action; mais c'est un remde, non une
rponse.

Tel qu'il est, j'aime ce pome. La forme est d'une symtrie complique.
Dans les sept premires _Veilles_,  chaque sonnet du chercheur, des
voix, celles du sentiment ou de la tradition, rpondent par trois
quatrains et demi; le chercheur achve le dernier quatrain par une rplique
ironique ou ddaigneuse et passe  un autre sonnet. On a reproch  M.
Sully-Prud'homme d'avoir accumul les difficults comme  plaisir. Non 
plaisir, mais  dessein, et le reproche tombe puisqu'il les a vaincues.
Plusieurs auraient prfr  ce dialogue aux couplets gaux et courts une
srie de grand morceaux. Le pote a craint sans doute de verser dans le
dveloppement, d'altrer la svrit de sa conception. L'troitesse des
formes qu'il a choisies endigue sa pense, la fait mieux saillir, et leur
retour rgulier rend plus sensible la dmarche rigoureuse de
l'investigation: chaque sonnet en marque un pas, et un seul. Puis cette
alternance de l'austre sonnet positiviste et des tendres strophes
spiritualistes, de la voix de la raison et de celle du coeur qui finissent
par s'accorder et se fondre, n'a rien d'artificiel, aprs tout, que quelque
excs de symtrie. Tandis que les philosophes en prose ne nous donnent que
les rsultats de leur mditation, le pote nous fait assister  son effort,
 son angoisse, nous fait suivre cette odysse intrieure o chaque
dcouverte partielle de la pense a son cho dans le coeur et y fait natre
une inquitude, une terreur, une colre, un espoir, une joie; o  chaque
tat successif du cerveau correspond un tat sentimental: l'homme est ainsi
tout entier, avec sa tte et avec ses entrailles, dans cette recherche
mthodique et passionne.

Toute spculation philosophique recouvre ou peut recouvrir une sorte de
drame intrieur: d'o la lgitimit de la posie philosophique. Je
comprends peu que quelques-uns aient accueilli _Justice_ avec dfiance,
jugeant que l'auteur avait fait sortir la posie de son domaine naturel.
J'avoue que l'_thique_ de Spinoza se mettrait difficilement en vers; mais
l'ide que l'_thique_ nous donne du monde et la disposition morale o elle
nous laisse sont certainement matire  posie. (Remarquez que Spinoza a
donn  son livre une forme symtrique  la faon des traits de gomtrie,
et que, pour qui embrasse l'ensemble, il y a dans cette ordonnance
extrieure, dans ce _rythme_, une incontestable beaut.) L'expression des
ides mme les plus abstraites emprunte au vers un relief saisissant: la
_Justice_ en offre de nombreux exemples et dcisifs. Il est trs malais de
dire o finit la posie. Le vers est la forme la plus apte  consacrer ce
que l'crivain lui confie, et l'on peut, je crois, lui confier, outre tous
les sentiments, presque toutes les ides, dit M. Sully-Prudhomme. S'il
faut reconnatre que la mtaphysique pure chappe le plus souvent 
l'treinte de la versification,--ds qu'elle aborde les questions humaines
et o le coeur s'intresse, ds qu'il s'agit de nous et de notre destine,
la posie peut intervenir. Ajoutez qu'elle est fort capable de rsumer, au
moins dans leurs traits gnraux, les grandes constructions mtaphysiques
et de les _sentir_ aprs qu'elles ont t penses. La posie  l'origine,
avec les didactiques, les gnomiques et les potes philosophes, condensait
toute la science humaine; elle le peut encore aujourd'hui.


X

Bien des choses resteraient  dire. Surtout il faudrait tudier la forme de
M. Sully-Prudhomme. Il s'en est toujours souci (l'_Art_, _Encore_). Elle
est partout d'une admirable prcision. Voyez dans les _Vaines tendresses_,
l'_Indiffrente_, le _Lit de Procuste_; le premier sonnet des _preuves_;
les dernires strophes de la _Justice_: je cite,  mesure qu'elles me
reviennent, ces pages o la prcision est particulirement frappante. Il va
soignant de plus en plus ses rimes; la forme du sonnet, de ligne si arrte
et de symtrie si sensible, qui appelle la prcision et donne le relief,
lui est chre entre toutes: il a fait beaucoup de sonnets, et les plus
beaux peut-tre de notre langue. Or la prcision est du contour, non de la
couleur: M. Sully-Prudhomme est un plastique plus qu'un coloriste. En
Italie il a surtout vu les statues et, dans les paysages, les lignes
(_Croquis italiens_). Quand il se contente de dcrire, son exactitude est
incomparable (la _Place Saint-Jean-de-Latran_, _Torses antiques_, _Sur un
vieux tableau_, etc.). Son imagination ne va jamais sans pense; c'est pour
cela qu'elle est si nette et d'une qualit si rare: elle subit le contrle
et le travail de la rflexion qui corrige, affine, abrge. Il n'a pas un
vers banal: loge unique, dont le correctif est qu'il a trop de vers
difficiles. Son imagination est, d'ailleurs, des plus belles et, sous ses
formes brves, des plus puissantes qu'on ait vues. S'il est vrai qu'une des
facults qui font les grands potes, c'est de saisir entre le monde moral
et le monde matriel beaucoup plus de rapports et de plus inattendus que ne
fait le commun des hommes, M. Sully-Prudhomme est au premier rang. Prs de
la moiti des sonnets des _preuves_ (on peut compter) sont des images, des
mtaphores sobrement dveloppes et toutes surprenantes de justesse et de
grce ou de grandeur. Ses autres recueils offrent le mme genre de
richesse. J'ose dire que, parmi nos potes, il est, avec Victor Hugo, dans
un got trs diffrent, le plus grand trouveur de symboles.


XI

M. Sully-Prudhomme s'est fait une place  part dans le coeur des amoureux
de belles posies, une place intime, au coin le plus profond et le plus
chaud. Il n'est point de pote qu'on lise plus lentement ni qu'on aime avec
plus de tendresse. C'est qu'il nous fait pntrer plus avant que personne
aux secrets replis de notre tre. Une tristesse plus pntrante que la
mlancolie romantique; la fine sensibilit qui se dveloppe chez les trs
vieilles races, et en mme temps la srnit qui vient de la science; un
esprit capable d'embrasser le monde et d'aimer chrement une fleur; toutes
les dlicatesses, toutes les souffrances, toutes les fierts, toutes les
ambitions de l'me moderne: voil, si je ne me trompe, de quoi se compose
le prcieux lixir que M. Sully-Prudhomme enferme en des vases d'or pur,
d'une perfection serre et concise. Par la sensibilit rflchie, par la
pense mue, par la forme trs savante et trs sincre, il pourrait bien
tre le plus grand pote de la gnration prsente.

Un de ses amis inconnus lui adressait un jour ces rimes:

  Vous dont les vers ont des caresses
  Pour nos chagrins les plus secrets,
  Qui dites les subtils regrets
  Et chantez les vaines tendresses,

   clairvoyant consolateur,
  Ceux  qui votre muse aime
  A dit leur souffrance innomme
  Et rvl leur propre coeur,

  Et ceux encore,  sage,  matre,
   qui vous avez enseign
  L'orgueil tranquille et rsign
  Qui suit le tourment de connatre;

  Tous ceux dont vous avez un jour
  clair l'obscure pense,
  Ou secouru l'me blesse,
  Vous doivent bien quelque retour...

Ce retour, ce serait une critique digne de lui. Mais, pour lui emprunter la
pense qui ouvre ses oeuvres, le meilleur de ce que j'aurais  dire demeure
en moi malgr moi, et ma vraie critique ne sera pas lue.




FRANOIS COPPE

I


Il est trop vrai qu'on ne lit plus gure les potes au temps o nous
sommes. Je ne parle pas de Victor Hugo: quoiqu'ils soient devenus _sacrs_,
on touche encore un peu  ses vers. Tout le monde a entendu rciter le
_Revenant_ ou les _Pauvres gens_, dans quelque matine, par une grosse dame
ou un monsieur en habit noir; il y a des tudiants qui ont parcouru les
_Chtiments_ et ont mme feuillet la _Lgende des sicles_. Musset, lui,
n'est plus gure le pote de la jeunesse d'aujourd'hui. Pourtant il lutte
encore contre l'indiffrence publique; mais quelques-uns de ses derniers
lecteurs lui font tort. Quant  Lamartine, qui donc l'aime encore et qui le
connat? Peut-tre, en province, quelque solitaire, ou quelque couventine
de dix-sept ans qui le cache au fond de son pupitre. Et notez que
Lamartine, c'est plus qu'un pote, c'est la posie toute pure. Baudelaire a
encore des fidles, mais la plupart ont des faons bien affligeantes de
l'admirer. Et qui, parmi ce qu'on nomme aujourd'hui le public, aime et
comprend cette merveille: les _maux et Cames_? Et qui sait goter
l'alexandrinisme et les mythologies de Thodore de Banville? Bien en a pris
 Sully-Prudhomme de faire le _Vase bris_ et  Leconte de Lisle d'crire
_Midi_. Encore les nouveaux programmes du baccalaurat ont-ils port un
coup funeste  ce fameux _Midi, roi des ts_, que les rhtoriciens ne
mettent plus en vers latins, opration qui n'tait pas commode. C'est tout
au plus si des potes comme Anatole France, Catulle Mends et Armand
Silvestre (je ne songe ici qu' leurs vers) ont connu les douceurs de la
seconde dition. Et on en pourrait nommer, qui ne sont point mprisables,
dont la premire ne sera jamais puise.

Non, non, ne croyez pas que les potes soient lus. Les plus heureux sont
rcits quelquefois, ce qui n'est pas la mme chose. Mais, il faut tre
juste, ne croyez pas davantage que tous mritent d'tre lus. On a dit
souvent que rien n'est plus commun aujourd'hui que l'art de faire les vers
et que jamais on n'a vu une telle habilet technique, une telle patte
chez tant de jeunes versificateurs. Cela peut tre le sentiment d'un
chroniqueur qui lit vite et mal. La vrit, c'est que beaucoup tournent
passablement un sonnet dans le got parnassien, comme beaucoup, au sicle
dernier, tournaient un couplet  Iris; rien de plus. Tout ce qu'on peut
dire, c'est que, l'art tant plus savant chez les matres, les coliers
s'en sont quelque peu ressentis. Nombre d'adolescents qui seront plus tard
avocats, notaires ou journalistes de troisime ordre, le diable les
poussant et un certain instinct des vers, impriment  leurs frais leurs
_Juvenilia_. Il se rencontre chez les mieux dous des passages heureux,
assez souvent une adroite imitation des matres. Seulement, n'y regardez
pas de trop prs: outre que leur mtal n'est gure  eux vous verriez tout
ce qu'ils y ont mis de pailles. Les ingnus ou les prsomptueux qui depuis
dix ans ont publi leurs rimes dpassent de beaucoup le millier: les vrais
artistes ne dpassent point la douzaine.

Mais cette douzaine-l aurait bien le droit de rclamer contre l'injustice
des hommes ou des choses. Les potes, petits ou grands, ne sont vraiment
lus que par les autres potes. C'est peut-tre parce que la posie est
devenue de nos jours un art de plus en plus raffin et spcial et que, soit
impuissance ou ddain, elle ne connat plus gure le grand souffle oratoire
ou lyrique. Car, aux environs de 1830, alors que des potes exprimaient
largement et comme  pleine voix des sentiments gnraux et des passions
intelligibles  tout le monde, les lecteurs ne leur manquaient point.
Il est donc probable que la posie doit cette diminution de fortune  la
prdominance croissante de la curiosit artistique sur l'inspiration.

Quoi d'tonnant? Les oeuvres d'une forme trs dlicate et qui valent
surtout par l (et c'est de plus en plus le cas de nos meilleurs livres
de vers) ne sauraient plaire qu'au trs petit nombre et, aussi bien, ne
s'adressent qu' lui. Le public gote peu ce qu'on a assez mal appel l'art
pour l'art, ce qu'on ferait mieux d'appeler l'art pour le beau; entendez:
uniquement pour le beau. C'est ce que Flaubert exprimait sous cette forme
paradoxale: Les bourgeois ont la haine de la littrature. La preuve que
ce n'est pas l'art qui a sduit le public dans _Madame Bovary_, c'est
qu'il n'a jamais pu lire _Salammb_. Ce sont d'autres raisons que des
raisons d'esthtique qui ont fait la fortune des _Rougon-Macquart_: ce que
gote le public dans M. Zola, c'est beaucoup moins l'artiste que le
descripteur sans vergogne. M. Daudet, par un rare privilge, plat  tout
le monde: mais pensez-vous que la foule et les habiles aiment en lui
exactement les mmes choses? Ce qui a fait le succs de tel jeune romancier
idaliste qui n'est qu'un fort mdiocre crivain, ce n'est point certes
ce qu'on pourrait trouver,  la rigueur, d'art et de littrature dans ses
romans; c'est presque malgr son art (si mince soit-il) qu'il a plu, et
parce qu'il a su flatter le gros besoin d'motion, la sentimentalit et la
banalit de ses lecteurs. Je nglige, parce qu'elle n'agit qu' partir d'un
certain moment, une cause importante de succs: la mode.

Si donc il est vrai que le raffinement du fond et les curiosits de la
forme contribuent fort peu  la fortune d'un livre, comme les posies d'
prsent consistent presque toutes dans ces curiosits et dans ce
raffinement (tandis qu'il entre bien autre chose dans un roman ou dans un
drame), on comprendra le dlaissement o sont tombs les vers. Ajoutez que
plusieurs grands esprits de notre temps ont paru en faire peu de cas. Le
mouvement scientifique et critique qui emporte notre ge est, au fond,
hostile aux potes. Ils ont l'air d'enfants fourvoys dans une socit
d'hommes. Comment perdre son temps  chercher des lignes qui riment
ensemble et qui aient le mme nombre de syllabes, quand on peut s'exprimer
en prose, et en prose nuance, prcise, harmonieuse? Bon dans les cits
primitives, avant l'criture, quand les hommes s'amusaient de cette musique
du langage et que par elle ils gardaient dans leur mmoire les choses
dignes d'tre retenues. Bon encore au temps de la science commenante et
des premires tentatives sur l'inconnu. Mais depuis l'avnement des
philologues! L'amour des cadences symtriques et des assonances rgulires
dans le langage crit est sans doute un cas d'atavisme. Cependant les
potes luttent encore. Ils trouvent dans ces superfluits un charme
d'autant plus captivant qu'ils sont dsormais seuls  le sentir. Mais le
courant du sicle sera le plus fort. Bientt le dernier pote offrira aux
Muses la dernire colombe; suivant toute apparence, on ne fera plus de vers
en l'an 2000.

Et pourtant, parmi nos potes si dlaisss, il en est un dont les vers
s'achtent, qui en vit, qui est, comme dirait Boileau, connu dans les
provinces, qui est got des artistes les plus experts et compris par tous
les publics. Cet tre invraisemblable est Franois Coppe, et sa marque,
c'est prcisment d'tre le plus populaire des versificateurs savants,  la
fois subtil assembleur de rimes et peintre familier de la vie moderne, avec
assez d'motion et de drame pour plaire  la foule, assez de recherche et
de mivrerie pour plaire aux dcadents, et,  et l, un fond spleentique
et maladif qui est  lui.


II

Avant tout, M. Franois Coppe est un surprenant Versificateur. Non qu'il
n'ait peut-tre quelques gaux dans l'art de faire les vers. Mais cet art,
 ce qu'il me semble, se remarque chez lui plus  loisir, comme s'il tait
plus indpendant du fond. Volontiers j'appellerais l'auteur du _Reliquaire_
et des _Rcits et lgies_ le plus adroit, le plus rou de nos rimeurs.

Il est venu au bon moment, quand notre versification n'avait plus grand
progrs  faire, d'habiles potes ayant tour  tour dvelopp ses
ressources naturelles. L'histoire en serait curieuse. Tenons-nous-en aux
cent dernires annes.

On sait ce qu'taient devenues la versification et la posie (car les deux
ont presque toujours mme sort) avec Voltaire, La Harpe, Marmontel et les
petits potes rotiques.

Les potes descripteurs de la fin du XVIIIe sicle avaient, parmi leurs
ridicules et leur mdiocrit, un certain got du pittoresque, inspir de
J-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, et ils ont eu ce mrite
d'assouplir la versification et d'enrichir sensiblement le dictionnaire
potique. Tout n'est pas charade ni futile priphrase dans les pomes du
bon abb Delille.

Roucher, fort oubli aujourd'hui et que je ne donnerai point pour un grand
artiste, offre un cas singulier: il est le premier pote dans notre
littrature moderne qui rime _toujours_ richement. Je veux dire qu'il
soutient ses rimes par la consonne d'appui toutes les fois que le trop
petit nombre de mots  dsinence pareille ne lui interdit pas ce luxe. Il a
mme des rimes rares (par exemple, _brche_ et _flche_, _en foule_ et _le
pied foule_) qui scandalisent La Harpe, je n'ai pu deviner pourquoi. En
outre (tout en observant le repos de l'hmistiche), moins souvent qu'Andr
Chnier, mais avant lui, il use des rejets avec une certaine hardiesse.

Andr Chnier en use plus hardiment encore. Surtout il rajeunit notre
langue potique aux sources grecques et latines. Mais il n'enrichit point
la rime. Du reste, son oeuvre n'ayant t publie que vingt-six ans aprs
sa mort, il n'a pu avoir d'influence comme versificateur puisque le progrs
qu'il a fait faire  la versification n'a point t connu de son temps et a
t recommenc en dehors de lui.

Millevoye, Fontanes, Chnedoll et quelques autres versifient habilement et
timidement. Lamartine prend la versification telle qu'elle est: ce lui est
assez d'apporter une posie nouvelle. Il ne tient pas  l'opulence des
rimes; les rejets et les coupes de l'abb Delille lui suffisent. En
revanche, il largit prodigieusement la priode potique.

Musset s'amuse  disloquer l'alexandrin, finit par revenir  la prosodie de
Boileau et persiste  rimer plus pauvrement que Voltaire.

Sainte-Beuve ressuscite le sonnet; Gautier, les tierces rimes; Banville, la
ballade, les anciens petits pomes  forme fixe et presque toutes les
strophes ronsardiennes.

Victor Hugo, jusqu'aux _Contemplations_, observe  peu prs l'ancienne
coupe de l'alexandrin. Mais ds ses dbuts il rime avec richesse; il
reprend ou invente de belles strophes. Dans ses drames, et dans son oeuvre
lyrique  partir des _Contemplations_, il lui arrive de hacher le vers et
d'abuser de l'enjambement au point de rendre la rime peu saisissable 
l'oreille. Mais, en somme, cette erreur est rare chez lui. Sa rime devient
de plus en plus tourdissante de richesse et d'imprvu: ses derniers
volumes sont par l bien amusants. En mme temps il accorde droit de cit 
une nouvelle espce d'alexandrin, celui qui se partage, non plus en deux,
mais en trois groupes gaux ou quivalents de syllabes. Mais, par un
scrupule, par un reste de respect pour la csure classique, mme quand il
use de cette coupe nouvelle, il a soin que la sixime syllabe soit au moins
lgrement accentue, et il ne souffrirait pas, par exemple, un article 
cet endroit.

  Il vit un oeil | tout _grand_ ouvert | dans les tnbres.
  On s'adorait | d'un _bout_  l'au | tre de la vie.

Thodore de Banville, Leconte de Lisle, Franois Coppe ont accept plus
franchement ce nouveau vers qu'on pourrait appeler l'alexandrin _trimtre_
et ne se sont nullement soucis d'accentuer la sixime syllabe:

  Je suis la froi | de et _la_ mchan | te souveraine.

Mais, par une inconsquence singulire, ils n'ont jamais consenti que cette
sixime syllabe du vers ft la pnultime ou l'antpnultime syllabe
sonore d'un mot polysyllabique, et ce sont des potes rcents qui, trs
logiquement, ont crit:

  Elle remit | non_cha_lamment | ses bas de soie.
  Regardent fuir | en _ser_pentant | sa robe  queue.

Toutefois, si les parnassiens ont peu innov dans la versification, ils ont
eu, plus que les romantiques, le got de la perfection absolue, la religion
de la rime; ils ont, dans leurs meilleurs moments, assoupli encore et
tremp le vers franais et en ont certainement tir quelques vibrations
neuves.

Mais tout ceci pourrait nous arrter longtemps. En rsum, s'il est vrai
que notre prosodie fourmille encore de petites rgles absurdes provenant
presque toutes de cette ide fausse qu'il faut aussi rimer pour les yeux,
on doit accorder que la versification franaise, avec la varit des
rythmes et des strophes, avec son accentuation moins marque que celle des
langues trangres, mais sensible pourtant, enfin avec l'extrme diversit
et la sonorit de ses dsinences, est pour nos potes un riche et commode
instrument. Infrieure par certains cts  la versification italienne,
anglaise ou allemande, elle est incomparable par le relief qu'elle sait
donner aux mots, et surtout par la quantit et la qualit de ses rimes.

Si jamais telle digression fut permise, c'est bien  propos de Franois
Coppe. Cet instrument dlicat et puissant, il en joue avec une virtuosit
qui ravit. Il lui a t bon de passer par le petit cnacle parnassien. Sauf
l'abus,  et l, des vers non rythms ni mesurs ( la manire de
Banville), sa versification est un enchantement. On jouit du choix des
mots, de la recherche des tours, de telle coupe qui alanguit  dessein la
marche du vers. On jouit de telle rime rare ou jolie; on attend, on est
aise de voir arriver sa jumelle. On suit les mandres des longues priodes
o l'on est amus par chaque mot et berc par la phrase entire. Il y a
dans ces phrases qui brillent et qui ondulent  la faon de reptiles
somptueux une habilet de facture  laquelle on s'intresse  loisir sans
tre distrait par trop d'motion ou par trop de pense. On examine
curieusement comment c'est fait; on aime  toucher du doigt et 
retourner le joyau bien cisel. Lisez ce commencement des _Intimits_ (o
il y a d'ailleurs autre chose que de la virtuosit):

  Afin de mieux louer vos charmes endormeurs,
  Souvenirs que j'adore, hlas! et dont je meurs,
  J'voquerai, dans une ineffable ballade,
  Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade,
  Un page de douze ans aux traits dj plis
  Qui, dans les coussins bleus brods de fleurs de lis,
  Soupirera des airs sur une mandoline,
  Pour voir, ple parmi la ple mousseline,
  La reine soulever son beau front douloureux,
  Et surtout pour sentir, trop prcoce amoureux,
  Dans ses lourds cheveux blonds o le hasard la laisse,
  Une fivreuse main jouer avec mollesse.

Les jolis mots! les doux sons! les charmantes rimes! Et comme la priode se
prolonge en serpentant et vient mourir avec langueur! La remarque vaut, je
crois, la peine d'tre faite: la priode potique de M. Franois Coppe est
souvent d'une extrme ampleur, mais, si je puis dire, avec des
articulations molles et non saillantes; sinueuse et longue comme Biblis au
moment o elle va se fondre en eau, ou comme les corps des nymphes et des
desses dans l'orfvrerie florentine. Et dans le dploy et le flottant de
cette phrase tous les dtails restent prcis. Cela est d'un art trs
curieux.

Quand il s'agit des pomes de M. Coppe, souvent certes on peut parler de
chefs-d'oeuvre au sens habituel, mais plus souvent et mieux encore au
sens o le mot tait pris autrefois dans les confrries d'ouvriers des arts
manuels. Ce sont bien chefs-d'oeuvre en ce sens, ses toutes premires
posies, du temps qu'il faisait ses preuves de matrise dans l'atelier
parnassien: le _Fils des armures_[5], le _Lys_[6], _Bouquetire_[7], le
_Jongleur_[8], _Ferrum est quod amant_[9], etc., et plus tard les _Rcits
piques_, cette _Lgende des sicles_ en miniature, plus soigne que la
grande, de fabrication plus lgante, mieux polie et vernisse. Quelles
perles que le _Pharaon_[10], l'_Hirondelle du Bouddha_[11], les _Deux
tombeaux_[12]! Disons le mot, cela fait songer  d'excellents vers latins:
ceux qui se sont dlects  cet exercice avant le dcouronnement des tudes
classiques me comprendront. M. Franois Coppe me rappelle les grands
versificateurs de l'ge d'argent de la littrature latine. Il a les
souplesses d'un Stace et les roueries d'un Claudien. Il est peut-tre le
seul pote de nos jours qui soit capable de faire sur commande de trs bons
vers. Et il est devenu en effet une faon de pote officiel, toujours prt,
lors des anniversaires et des inaugurations,  dire ce qu'il faut, et le
disant  merveille. Voyez le pome pour le cinquantenaire de _Hernani_, les
strophes  Corot[13], les vers lus par Porel  Amsterdam, etc. Ce serait
grande sottise et prsomption de mpriser ce talent-l ou de le croire
facile.

  [Note 5: _Pomes divers_.]

  [Note 6: _Ibidem_.]

  [Note 7: _Le Reliquaire_.]

  [Note 8: _Pomes divers_.]

  [Note 9: _Ibidem_.]

  [Note 10: _Rcits piques_.]

  [Note 11: _Ibidem_.]

  [Note 12: _Ibidem_.]

  [Note 13: _Le Cahier rouge_.]

Quelque niais dira: M. Coppe nous montre, par un exemple charmant et
dplorable, que l'habilet sans l'inspiration ne saurait s'lever  ces
hauteurs o... (laissons-le finir sa phrase). On dirait plus justement:
L'admirable chose que le mtier, le sens artiste, la science des
procds du style, l'adresse  arranger les mots, l'art de la composition!
Et comme cela va loin! Il faut assurment vnrer les potes qu'on dit
inspirs, _entheoi_, qui ne se possdent plus, qui sont possds par un
dieu. Mais ils deviennent rares: l'inconscience dcrot, et une certaine
navet qui entre dans la composition du gnie. Nous avons des potes qui
le sont quand ils veulent et comme ils veulent, qui se donnent et quittent
 volont l'motion congruente  leur dessein. Il n'est gure de pote plus
dtach de son oeuvre, plus purement orfvre que M. Franois Coppe: cela
ne l'empche point de faire, quand il lui plat, des pomes qui
attendrissent les foules. Le progrs de la rflexion et de la conscience
psychologique finira sans doute par liminer les potes inspirs. Il nous
restera des potes-artistes qui sauront au besoin imiter mme l'inspiration
pour leur plaisir et celui des autres, et chez qui l'intelligence sera 
deux doigts du gnie et en saura faire office, si bien que le monde n'y
perdra presque pas.




III

Pourtant, quand on a dit de M. Coppe qu'il peut passer pour le plus adroit
de nos ouvriers en rimes, encore que l'loge ne soit pas mince, ce serait
lui faire tort que de rduire  cela son mrite. Il faut indiquer d'autres
traits par lesquels sa physionomie se prcise. Nous savons par lui qu'il
est fils de ce Paris populaire qu'il aime et comprend si bien. Enfant
nerveux et maladif, il a d connatre de bonne heure les souffrances
dlicates, les sensations dj artistiques.  y bien regarder, sa
virtuosit n'est qu'une des formes de cette sensibilit subtile. Car c'est
par la mme sensibilit qu'on est amoureux des mots et de leurs
combinaisons, qu'on y saisit certaines nuances fugaces, et qu'on est
curieux des ralits, qu'on en reoit des impressions trs dlies et
douloureuses ou charmantes. Un grand virtuose, quoiqu'on ait pu parfois s'y
tromper, est ncessairement un homme trs sensible. Tout au moins la
recherche, mme exclusive, de la forme suppose-t-elle une sorte de
sensualit pure, qui peut tre aussi communicative qu'une motion morale.
Et c'est pourquoi le plus impassible des crivains (Leconte de Lisle ou
Gustave Flaubert) peut _intresser_ violemment ceux qui savent lire.

Mais M. Coppe nous retient encore par d'autres raisons secrtes. Il y a
souvent chez lui un certain charme lger comme un parfum et qu'il n'est pas
ais d'expliquer. Il y faut des exemples. Lisez la premire _Intimit_
(dj cite):

  Il se mourra du mal des enfants trop aims...

_Sur la terrasse_[14]:

  Prs de moi, s'loignant du groupe noir des femmes,
  La jeune fille tait assise de profil...

_Fantaisie nostalgique_[15]:

  Je suis comme un enfant vol par des tziganes...

_La Chambre abandonne_[16]:

  La chambre est depuis trs longtemps abandonne...

  [Note 14: _Le Cahier rouge_.]

  [Note 15: _Ibidem_.]

  [Note 16: _Contes en vers_.]

Les quatre pices sont assez diffrentes; mais il me semble que la mme
impression dlicieuse s'en dgage. Ce charme tient d'abord, en partie, aux
vers eux-mmes, tout ensemble sinueux et prcis, plastiques et ondoyants,
pittoresques et berceurs, d'un rythme lent et d'une limpidit cristalline.
Mais ce n'est pas tout. Il y a l (je suis fch que le mot ne soit plus 
la mode) une _mlancolie_ qui caresse, une tristesse voluptueuse et comme
amuse, le double sentiment de la grce des choses et de leur fugacit, une
lgante rverie d'anmique et de dilettante[17]. Je crois bien qu'aprs
tout on ne saurait mieux trouver, pour caractriser ce charme, que le mot
de _morbidesse_, devenu malheureusement aussi banal que celui de mlancolie
et plus ridicule encore: c'est tonnant, la quantit de mots uss qu'on
n'ose plus employer de notre temps!

  [Note 17: C'est ici qu'il faudrait citer le _Passant_, si le thtre de
  M. Coppe ne voulait une tude  part.]

Ce charme, quel qu'il soit, respire dans les _Intimits_. Ce n'est presque
rien pourtant: une liaison avec une Parisienne; des rendez-vous dans une
chambre bleue; attentes, souvenirs, quelques promenades ensemble, puis la
lassitude... Mais ce sont des clineries, des mivreries, des chatteries de
sentiment et de style! Ainsi que des chiffons de la bien-aime, il s'en
exhale quelque chose comme une odeur qui serait blonde. Non pas
amour-passion, non pas mme peut-tre amour-got, mais
amour-littrature, d'une volupt digre et spiritualise; passion
d'artiste blas d'avance, mais qui se plat  ce demi-mensonge, de
sceptique au coeur tendre qui se dlecte ou se tourmente avec ses
imaginations; amour o se rencontrent, je ne sais comment, l'gosme du
raffin qui observe sa matresse un peu comme un objet d'art et un peu
comme un joli animal,--et la faiblesse de l'enfant qui aime se plaindre
pour se sentir caresser. Avec cela d'aimables dtails de vie parisienne et
de paysage parisien. Le tout est dlicieux de coquetterie et de langueur.
Il y a dans les livres des potes, pour chaque fidle, un coin qu'il
prfre aux autres, qu'il chrit d'une tendresse particulire: ce petit
coin, dans l'oeuvre de Franois Coppe, ce seraient pour moi les
_Intimits_.

Il y a des longueurs, ou plutt des lenteurs, une manire par trop
flottante et berante dans _Anglus_[18], cette histoire d'un enfant lev
au bord de la mer par un vieux prtre et un vieux soldat, et qui meurt de
n'avoir point de mre, de trop rver et de ne pas jouer, d'tre aim trop
et d'tre mal aim, d'tre trop bais et d'tre bais par des lvres trop
froides. Ce petit pome a, pour plaire aux amoureux de posie, un prcieux
mlange de pittoresque familier et franc (on songe parfois au _Vicaire de
Wakefield_) et de tendresse un peu languide et effmine.

  [Note 18: _Pomes divers_.]

Peut-tre le pome d'_Olivier_ offre-t-il, avec une plus grande perfection
de forme, une moindre originalit. Le pote Olivier (en qui l'auteur, il
nous en avertit, se peint lui-mme, et avec un soupon de complaisance),
cherchant le repos  la campagne, chez un vieil ami gentilhomme-fermier, y
rencontre une jeune fille et rve bientt d'amour honnte et pur et de
mariage. La gracieuse page que celle-ci! Je la donne un peu au hasard,
entre bien d'autres, pour le plaisir, et pour que quelque chose du texte
varie mon commentaire et rende le pote un instant prsent au lecteur:

  Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois
  Notre chalet, voil par un bouquet de bois.
  Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
  Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-Neuve,
  Qu'elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
  Des faences  fleurs pendraient aprs les clous,
  Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.
  Sous leur papier chinois les murs seraient si frles
  Que, mme en travaillant,  travers la cloison,
  Je l'entendrais toujours errer par la maison
  Et traner dans l'troit escalier sa pantoufle
  Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle
  Et souvent rflchi son visage, charms.
  Elle aurait effleur tout de ses doigts aims,
  Et ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle,
  Ne me permettraient pas d'tre une heure infidle.
  Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
  Je serais l, pensif et la main sur les yeux,
  Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime,
  Pour lire mon pome et me souffler ma rime,
  Derrire moi, sans bruit, sur la pointe des pieds.
  Moi qui ne veux pas voir mes secrets pis,
  Je me retournerais avec un air farouche;
  Mais son gentil baiser me fermerait la bouche,
  Et dans les bois voisins, etc.

Mais, un jour, pendant une promenade  cheval, Suzanne, voulant cueillir
une fleur, dit  Olivier: Tenez-moi ma cravache, et, une autre fois,
essayant une parure: Comment me trouvez-vous? Et tout  coup Olivier
s'est rappel que ces deux phrases lui ont t dites par deux de ses
anciennes matresses; il les revoit avec une nettet irritante: c'est fini,
son pass le ressaisit; jamais il ne pourra s'en affranchir ni aimer une
vierge comme il convient de l'aimer.

  C'est donc vrai! Le pass maudit subsiste encore.
               Le voil! c'est bien lui!
  Impitoyable, il souille avec ce que j'abhorre
               Ce que j'aime aujourd'hui.


  C'est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine
               Jusqu'en mon nouveau ciel.
  Sa boue est sur ce lis. Cette gravure obscne
               Se cache en ce missel.


  Meurs,  suprme espoir qui me restait dans l'me!


  Meurs! Pour les souvenirs il n'est pas de Lth.
  Meurs! car les vieux remords sont exacts et fidles
  Ainsi que la mare et que les hirondelles,
  Et tout baiser mauvais vibre une ternit!

Olivier quitte Suzanne et se sauve  Paris...

  Il voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.

  Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre ce pome.
  Qu'est-ce autre chose qu'une variation de plus sur le
  vieux thme romantique:

Oh! malheur  celui qui laisse la dbauche...?

C'est une chanson de jadis, et non des meilleures, qu'Olivier nous chante.
Si le souvenir de sa duchesse et de son actrice le trouble si fort, c'est
tout simplement qu'au fond il n'aime pas tant que cela sa petite
provinciale et qu'il lui prfre, non prcisment la duchesse et l'actrice,
mais le genre d'amour qu'elles savent donner. Et il n'y a pas l de quoi
vouloir mourir. Ou bien, si vraiment il souffre de ne pouvoir aimer
purement, c'est qu'il aime dj ainsi, et l'on conoit peu que les
ressouvenirs de ses bonnes fortunes l'en dcouragent si vite. Mais,  dire
vrai, tout se passe dans sa tte: il n'aime ni ne souffre autant qu'il le
dit, il est dupe d'une illusion de pote. Un homme comme Olivier ne peut
plus aimer d'une certaine faon que _littrairement_ et, s'il s'en aperoit
(ce qui n'est pas assez marqu dans le pome), le sentiment de son
impuissance ne saurait tre aussi horriblement douloureux qu'il nous est
montr. Aprs cela, on souffre ce qu'on croit souffrir: l'illusion
d'Olivier, partage par M. Coppe, est d'une vidente sincrit et qui
sauve le pome. Il est encore mieux sauv par les parties de description
familire et, si l'on peut contester sur le sujet, il faut avouer que le
cadre est charmant. Le lieu commun romantique (si lieu commun il y a) est
tout rajeuni par la mise en oeuvre, par le dcor et les accessoires du
petit drame. Les tableaux parisiens ou provinciaux, le dimanche  Paris
dans un quartier populaire, le retour du pote sur son enfance, le rcit de
son voyage, son arrive au village natal, sa vie  la campagne dans la
ferme-chteau, ce sont l de trs aimables modles d'un genre que
Sainte-Beuve aimait et o M. Coppe a du premier coup excell.

Le charme dont nous tions tout  l'heure en qute se retrouve dans
certaines pices du _Cahier rouge_ et surtout dans l'_Exile_[19], trs
court recueil, mais d'un accent particulier, plus chaste et, je crois, plus
pris que celui des _Intimits_; petits vers o se joue et se plaint
l'amour d'un Parisien de quarante ans pour une jeune fille de Norvge
rencontre en Suisse dans quelque htel; fantaisie d'artiste sans doute,
mais avec de la tendresse et presque de la candeur au fond; dernier amour,
regain de printemps et de soleil. Vous voyez bien qu'il se trompait, le
superbe Olivier qui voulait mourir, ne pouvant plus aimer. Il aime
encore; mais aujourd'hui il appelle la bien-aime mon enfant et lui
promet l'indulgence d'un pre (ce qui est triste).

  [Note 19: _Rcits et lgies_.]

  Et le chagrin qu'un jour vous me pourrez donner,
  J'y tiens pour la douceur de vous le pardonner.


  Vous m'aimerez un peu, moi qui vous aime tant!

Les plaintes redoublent  la fin, et il semble bien qu'il y ait une vraie
souffrance sous ces vers si bien cisels. Puis il se rsigne; il est fier,
dt-il en mourir, d'avoir aim une dernire fois. Consolation
mlancolique. Mais il y a bien de la grce et quelque chose de touchant
dans ces aveux, ces plaintes, cette fausse rsignation. Pauvre pote,  qui
votre exprience et votre virtuosit auraient d faire une cuirasse
impntrable, tandis que vous offrez  la belle enfant du Nord vos rimes
si bien oeuvres, on songe un peu au richard qui, dans le tableau de
Sigallon, offre des bijoux  sa dame. De l'autre ct du tableau, le
jouvenceau n'offre rien que sa jeunesse. Et voil pour vous la blessure, et
pour bien d'autres

  Et je ne me dis pas que c'est une folie,
  Que j'avais dix-sept ans le jour o tu naquis;
  Car ce triste pass, je l'efface et l'oublie.

Soyez donc Parisien, sceptique, observateur par mtier, artiste et rien de
plus; soyez habitu de longue date  ne considrer les accidents du monde
et l'univers entier que comme une matire offerte au travail de l'art!
Le coeur est toujours jeune et peut toujours saigner. Et je suis en
effet tent de croire que les petites pices de l'_Exile_ sont de celles
o M. Coppe a mis ou laiss le plus de son coeur.


IV

Mais ce qui, dans son oeuvre, paratra un jour le plus original, ce sont
sans doute les _Pomes modernes_ et les _Humbles_.

Sainte-Beuve avait donn des exemples de cette posie, dont l'ide premire
lui venait peut-tre de Wordsworth. Et moi aussi, nous dit-il, j'ai
tch, aprs mes devanciers, d'tre original  ma manire, humblement et
bourgeoisement, observant l'me et la nature de prs..., nommant les choses
de la vie prive par leur nom, mais... cherchant  relever le prosasme
de ces dtails domestiques par la peinture des sentiments humains et des
objets naturels[20]. Je rappelle l'adorable pice qui commence par ce
vers:

  Toujours je la connus pensive et srieuse...[21];

l'anecdote du vicaire John Kirkby[22] et celle de _Maria_[23]. Dans la
premire _Pense d'aot_, l'histoire de Doudun, surtout celle de Marze,
de ce pote qui se fait homme d'affaires, puis commis, pour soutenir sa
mre et pour payer une dette d'honneur, n'est-ce pas un peu le sujet
d'_Un fils_, dans les _Humbles_!  le rare pome que celui de _Monsieur
Jean_[24]!

  [Note 20: Sainte-Beuve, _Penses de Joseph Delorme_.]

  [Note 21: _Posies de Joseph Delorme_.]

  [Note 22: _Les Consolations_.]

  [Note 23: _Penses d'aot_.]

  [Note 24: _Ibidem_.]

Et quel malheur que le style dont elle est crite rende si peu lisible
cette histoire d'un matre d'cole jansniste, cinquime fils de
Jean-Jacques Rousseau, et qui, ayant su le secret de sa naissance, passe sa
vie  expier pour son pre! Il n'est pas jusqu'aux paysages de la banlieue
parisienne, chers  M. Coppe[25], dont on ne trouve dj quelque chose
chez ce surprenant Sainte-Beuve:

  Oh! que la plaine est triste autour du boulevard!
  C'est au premier coup d'oeil une morne tendue
  Sans couleur;  et l quelque maison perdue,
  Murs frles, pignons blancs en tuiles recouverts;
  Une haie  l'entour en buissons jadis verts;
  De grands tas aux rebords des carrires de pltre, etc[26].

  [Note 25: Voir _Promenades et intrieurs_ et le _Cahier rouge_.]

  [Note 26: _Posies de Joseph Delorme_.]

Mais ces essais si intressants sont trop souvent compromis par une forme
cruellement recherche et entortille, et telle que je confesse avoir tort
de m'y plaire. Le grand analyste y veut exprimer, ce semble, des nuances
d'ides auxquelles se prte fort malaisment la forme troite et rigoureuse
du vers. M. Franois Coppe a mis dans ses petits pomes une psychologie
moins laborieuse et une peinture plus dtaille de la vie extrieure; il a
moins analys, plus et mieux racont et dcrit, sans que l'impression
morale qui doit se dgager de ces drames obscurs et qui leur donne tout
leur prix en ait t diminue.

Il nous a racont la vieille fille qui se dvoue  son jeune frre
infirme[27]; la fiance de l'officier de marine attendant depuis dix ans
celui qui ne revient pas[28]; l'idylle de la bonne et du militaire[29]; la
nourrice qui se met chez les autres pour entretenir un mari ivrogne et qui,
revenant  la maison, y trouve son enfant mort[30]; l'adolescent qui, ses
tudes faites, apprend de sa mre qu'il est fils naturel et qu'elle a
des dettes, et, renonant  ses rves, se fait petit employ pour la
nourrir[31]; l'amiti du vieux prtre plbien et de la vieille demoiselle
noble[32]; la tristesse de la jeune femme spare[33]; les passions
rentres, les dvouements muets, les douleurs peu tragiques, ridicules
mme  la surface, qui ne sautent pas aux yeux et qu'il faut deviner.

  [Note 27: Le _Reliquaire: Une sainte_.]

  [Note 28: _Pomes modernes_: l'_Attente_.]

  [Note 29: _Ibid_., le _Banc_.]

  [Note 30: Les _Humbles_: la _Nourrice_.]

  [Note 31: _Ibid._, _Un fils_.]

  [Note 32: _Ibid._, _En province_.]

  [Note 33: _Ibid._, _Une femme seule_.]

Ce fut,  son moment, une chose assez neuve que cette pope des _Humbles_,
hardiment et habilement familire, beaucoup plus raliste que les essais
analogues de Sainte-Beuve et qui marquait dans la posie un mouvement assez
pareil  celui qui emportait le roman.

Sans doute Victor Hugo avait chant les petits dans la _Lgende des
sicles_[34]; mais, ne pouvant se passer de grandeur sensible, il nous
avait montr des infortunes dramatiques, des douleurs dsespres, des
sacrifices clatants. La plupart des hros de M. Coppe passent dans la
foule, les paules serres dans leurs habits triqus, et n'ont pas mme
de beaux haillons qui les signalent: mais il nous dvoile, doucement et
comme tendrement, la tristesse ou la beaut caches sous la mdiocrit et
la platitude extrieure. Rien de plus humain que cette posie, o les
dtails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beaut cache
ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant.

  [Note 34: _Pauvres gens_, _Guerre civile_, _Petit Paul_, etc.]

Le pote, est-il besoin de le dire? nous raconte ces histoires en des vers
d'une singulire souplesse, qui savent exprimer tout sans s'alourdir ni
s'emptrer, qui marchent franchement par terre et qui pourtant ont des
ailes. Veut-on un exemple de cette curieuse posie, si proche de la prose,
et qui est encore de la posie par la vertu du rythme et par le sentiment
qui est au fond? Je l'emprunte  la pice intitule _Un fils_, une des plus
simples et des plus unies.

Le bon fils, employ le jour dans un bureau, joue du violon le soir dans
un petit caf-concert de la barrire:

  Dans les commencements qu'il fut  son orchestre,
  Une chanteuse blonde et phtisique  moiti
  Sur lui laissa tomber un regard de piti;
  Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scne.
  Puis, peu de temps aprs, elle passa la Seine
  Et mourut, toute jeune, en plein quartier Brda.
   vrai dire, il l'avait presque aime et garda
  Le dgot d'avoir vu--chose bien naturelle--
  Les acteurs embrasss et tutoys par elle.
  Et son mtier lui fut plus pnible qu'avant.

  Or l'tat de sa mre allait en s'aggravant.
  Une nuit vint la mort, triste comme la vie,
  Et, quand  son dernier logis il l'eut suivie,
  En grand deuil et tranant le cortge oblig
  Des collgues heureux de ce jour de cong,
  Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.
  Il se vit sans amis, pauvre clibataire,
  Vieil enfant tonn d'avoir des cheveux gris.
  Il sentit que son me et son corps avaient pris
  Depuis vingt ans la lente et puissante habitude
  De l'ennui, du silence et de la solitude;
  Qu'il n'avait prononc qu'un mot d'amour: Maman,
  Et qu'il n'esprait plus que son simple roman
  Pt s'augmenter jamais d'un plus tendre chapitre.
  Le jour  son bureau, le soir  son pupitre,
  Il revient donc s'asseoir rsign, mais vaincu,
  Et, libre, il vit ainsi qu'esclave il a vcu.
  Mme dans la maison qu'il habite, personne
  Ne songe qu'il existe et, la nuit, quand il sonne,
  Le vieux portier--il a soixante-dix-sept ans
  Et perd la notion des choses et du temps--
  Se rveille, maussade, et murmure en son antre:
  C'est le petit garon du cinquime qui rentre.

On connat assez, et plus qu'assez, la _Grve des forgerons_ et la
_Bndiction_, si remarquables par le mouvement du rcit et par l'entente
de l'effet dramatique. Il y a dans les _Aeules_ une largeur de touche, une
franchise qui fait penser aux dessins de Franois Millet et, dans les
contes parisiens si bien conts de la _Marchande de journaux_ et de
l'_Enfant de la balle_, un mlange bien amusant d'esprit, d'motion et
d'adresse technique. Je m'en voudrais enfin de ne pas rappeler spcialement
certaines pages tout  fait exquises: l'enfance pieuse de la petite fille
noble et de son ami le fils du fermier, le gauche petit sminariste, et
plus tard les visites du vieux prtre  la vieille dvote[35]. Et je
regrette de ne pouvoir citer d'un bout  l'autre les strophes ravissantes
d'_Une femme seule_:

  Elle tait ple et brune, elle avait vingt-cinq ans;
  Le sang veinait de bleu ses mains longues et fires;
  Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupires
  Voilaient ses regards bruns de battements frquents.

  Quand un petit enfant prsentait  la ronde
  Son front  nos baisers, oh! comme lentement,
  Mlancoliquement et douloureusement,
  Ses lvres s'appuyaient sur cette tte blonde!

  Mais, aussitt aprs ce trop cruel plaisir,
  Comme elle reprenait son travail au plus vite!
  Et sur ses traits alors quelle rougeur subite
  En songeant au regret qu'on avait pu saisir!...

  J'avais bien remarqu que son humble regard
  Tremblait d'tre heurt par un regard qui brille,
  Qu'elle n'allait jamais prs d'une jeune fille
  Et ne levait les yeux que devant un vieillard...

  [Note 35: _En province_.]

Oserai-je maintenant lever un doute? Je ne sais si M. Coppe a toujours
su se garder de l'cueil du genre qu'il pratique avec tant de dextrit.
Justement parce qu'il est trop sr de son art et de son habilet  tout
sauver, par coquetterie, par dfi, affectant d'aimer Paris surtout dans ses
verrues et le petit monde surtout dans ses vulgarits, il lui est arriv de
mettre en vers (l'expression ne convient nulle part mieux) des sujets qui
en vrit ne rclamaient point cet ornement et appelaient videmment la
prose. L'intrt se rduit alors  voir comment il s'en tire, comment le
retour de la rime, et de la rime riche, ne nuit en rien  la proprit et 
la clart de cette prose qui se donne pour posie. Il y faut un merveilleux
savoir-faire; mais enfin tout le mrite de l'ouvrier n'est plus gure que
dans la difficult vaincue.

Je ne serais pas loin de ranger parmi ces exercices simplement amusants
une bonne moiti, par exemple, du _Petit picier_:

  C'tait un tout petit picier de Montrouge,
  Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,
  Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
  On le voyait debout derrire son comptoir,
  En tablier, cassant du sucre avec mthode.
  Tous les huit jours, sa vie avait pour pisode
  Le bruit d'un camion apportant des tonneaux
  De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux, etc.

Et notez que plus loin le manque de srieux se trahit par des vers qui
sentent la plaisanterie du vieux Flaubert:

  Il avait ce qu'il faut pour un bon picier:
  Il tait ponctuel, sobre, chaste, conome, etc.

Un certain nombre des dizains de _Promenades et Intrieurs_ mriteraient le
mme reproche. On se demande si toutes ces impressions valaient bien la
peine d'tre si soigneusement notes et rimes. Il y en a certes d'aimables
et de dlicates, comme celle-ci:

  J'cris prs de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge.
  Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge,
  Tranquille auprs du feu, ma vieille mre est l.
  Elle songe sans doute au mal qui m'exila
  Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'pouvante:
  Car je suis sage et reste au logis quand il vente.
  Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit
  Peut frachir, vivement et sans faire de bruit,
  Elle met une bche au foyer plein de flammes.
  Ma mre, sois bnie entre toutes les femmes!

Ou cette autre:

  Dans ces bals qu'en hiver les mres de famille
  Donnent  des bourgeois pour marier leur fille,
  En faisant circuler assez souvent, pas trop,
  Les petits fours avec les verres de sirop,
  Presque toujours la plus jolie et la mieux mise,
  Celle qui plat et montre une grce permise
  Est sans dot--voulez-vous en tenir le pari?--
  Et ne trouvera pas, pauvre enfant, un mari.
  Et son pre, officier en retraite, pas riche,
  Dans un coin fait son whist  quatre sous la fiche.

J'en pourrais citer bien d'autres encore. Souvent l'album de croquis d'un
peintre fait plus de plaisir que ses grands tableaux. Rien ne vaut telle
impression rare fixe toute vive par l'artiste au moment mme o il en a
t frapp. Oui, je le sais, et qu'on peut prfrer cela  de gros livres
et  de grandes _machines_. J'aime  suivre le pote accueillant tous les
rves lgers qui lui viennent des choses, effleurant d'une souple sympathie
tout ce qu'il rencontre en chemin; bienveillant au pcheur  la ligne, mme
au calicot qui canote le dimanche et que le soleil couchant n'attriste
pas, puis rvant d'tre conservateur des hypothques et fabuliste dans
une ville trs calme et sans chemin de fer, ou bien vicaire dans un
vieil vch de province, trs loin. Mais n'y a-t-il pas un peu de gageure
vers la fin de ce dizain d'ailleurs joli?

  C'est vrai, j'aime Paris d'une amiti malsaine;
  J'ai partout le regret des vieux bords de la Seine.
  Devant la vaste mer, devant les pics neigeux,
  Je rve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux,
  D'un coteau tout pel d'o ma muse s'applique
   noter les tons fins d'un ciel mlancolique,
  D'un bout de Bivre avec quelques champs oublis,
  O l'on tend une corde aux troncs des peupliers
  Pour y faire scher la toile et la flanelle,
  Ou d'un coin pour pcher dans l'le de Grenelle.

Eh! oui, je sens aussi ce charme l, en m'appliquant. Et je me souviens
d'un passage de _Manette Salomon_ o la posie de la Bivre est
ingnieusement analyse. Mais cette laideur maigre et intressante de
certains coins de banlieue, M. Coppe ne se donne pas toujours la peine
d'en dgager l'me. Que dis-je? Il cherche surtout dans la banlieue les
baraques et les guinguettes et s'en tient trop souvent, voulant obtenir un
effet singulier,  des numrations de dtails plats en rimes riches. Ce
n'est qu'un jeu, mais trop frquent, et qui ne se donne pas assez pour un
jeu[36].

  [Note 36: Et qui par l (comme aussi quelquefois le vers non rythm et
  les parenthses de notre pote) prte  la parodie. Un de mes amis, qui
  d'ailleurs aime fort Coppe, s'amusait jadis  ce genre de plaisanterie
  facile:

  SONNET-COPPE:

  L'autre jour--et vous m'en croirez si vous voulez,
  Car un vnement simple est parfois bizarre,--
  Ayant sous le bras deux paquets bien ficels,
  Je me dirigeais du ct de Saint-Lazare.

  Aprs avoir avoir pris mon billet sans dmls,
  J'entre dans un wagon et j'allume un cigare
  D'un sou. Le train--nous en tions fort dsols,--
  tant omnibus, s'arrtait  chaque gare.

  Soudain il siffle et fait halte. Au mme moment
  Un monsieur, pntrant dans mon compartiment,
  Prend les billets ainsi qu'on ferait une qute;

  --Et moi, content de voir enfin ma station,
  Je remets mon billet sans contestation
   l'employ portant un O sur sa casquette.
  ]

Mais c'est trop s'arrter  de menues critiques. M. Coppe n'en a pas moins
ce grand mrite d'avoir, le premier, introduit dans notre posie autant de
vrit familire, de simplicit pittoresque, de ralisme qu'elle peut en
admettre. Les _Humbles_ sont bien  lui et, dans une histoire du mouvement
naturaliste de ces vingt dernires annes, il ne faudrait point oublier son
nom.

Ce qu'il pourrait nous donner maintenant et ce que quelques-uns attendent
de lui, ce serait quelque pome intime et domestique plus impersonnel
qu'_Olivier_, d'une action plus tendue et plus complexe que les
historiettes des _Humbles_, o pourraient alterner des peintures de moeurs
parisiennes et provinciales, populaires et aristocratiques; un pome de la
vie d'aujourd'hui et qui ne ferait pas double emploi avec le roman
contemporain, car il n'en prendrait que la quintessence; une oeuvre enfin
o M. Franois Coppe se montrerait tout entier: virtuose impeccable,
songeur dlicat, trs habile et trs sincre, capable de raffinement, de
mivrerie, et aussi de franche et populaire motion, peintre savoureux et
fin des ralits lgantes et vulgaires et, pour tout dire, pote excellent
des modernits.




DOUARD GRENIER


On voit dans les muses des tableaux anonymes avec ces inscriptions au bas
du cadre: cole vnitienne, cole flamande. Souvent ces tableaux sont
intressants et bien peints. Ils doivent tre de quelque disciple
intelligent de Titien ou de Rubens. Certains morceaux pourraient aussi bien
avoir t peints par ces matres. Mais justement l'honneur et le malheur
de ces tableaux est de rappeler toujours et invitablement des oeuvres
suprieures. Il arrive pourtant qu'en sachant regarder, on dcouvre la
personnalit de l'auteur, quelque chose qui est  lui et vient de lui. Et
si l'on n'en est pas tout  fait sr, on se dit: Aprs tout, cet homme a
d vivre heureux et son lot est certainement enviable. C'tait sans doute
une me pure, gnreuse, prise de la beaut, un travailleur studieux,
dsintress, respectueux de son art. Il a beaucoup aim ses matres,
et apparemment ses matres l'ont aim pour sa sincrit, pour son
enthousiasme, parce qu'il les comprenait bien et parce qu'ils le sentaient
leur gal au moins par l'me et par la grandeur du dsir.

Ces rflexions vous viendront certainement si vous parcourez les posies
rcemment runies en volumes de M. douard Grenier. Vous aurez l'impression
de quelque chose de fort antrieur  notre gnration, quoique cela y
touche, de quelque chose de dpass et dj lointain, qui commence  tre
aimable autrement qu'il ne l'a t,  plaire  la faon des vieilles
choses qui ont paru belles et qui taient bonnes, et qui sont restes
intressantes et touchantes. Vous aurez l enfin un spcimen complet et
distingu de l'espce des potes d'il y a trente ou quarante ans.

Que les temps sont changs! Et comme cette espce, si on la prend dans son
ensemble, s'est lamentablement transforme (je laisse ici la question de
talent)! Aujourd'hui un jeune homme publie  vingt ans son premier volume
de vers. Neuf fois sur dix, ce qu'il chante dans de courtes pices
essouffles, d'une langue douteuse, entortille, mivre et violente, c'est,
sous prtexte de nvrose, la dbauche toute crue. On ne saurait ouvrir un
de ces petits volumes sans tomber sur une paire de seins, quand encore
il n'y a que cela. Ou bien ce sont les blasphmes, le pessimisme et le
naturalisme  la mode. Et puis c'est tout. Peu aprs notre bon jeune homme
plante l sa Muse, et je n'ai pas le courage de l'en blmer. Il crit
alors, lui qui n'a rien vu, quelque roman brutal et rpugnant, d'ailleurs
faux comme un jeton, qui a parfois deux ditions. Puis il recommence. S'il
a de la chance, il entre dans un journal o il crit n'importe quoi. Et
aprs? Je vous avoue que cela m'intressera peu.


I

M. douard Grenier a fait des vers toute sa vie et il a publi les premiers
 trente-sept ans. Et, sauf un petit nombre de pices qu'il a runies
sous ce titre: _Amicis_, il n'a compos que de grands pomes, piques,
philosophiques, mystiques, symboliques, tragiques. Il a crit la _Mort du
Juif errant_, qui fait songer  Edgar Quinet et  Lamartine; l'_Elkovan_,
une histoire d'amour qui fait surtout penser  Musset; le _Premier jour de
l'den_, qui rappelle Milton et Alfred de Vigny; _Promthe dlivr_, qui
voque les noms d'Eschyle et de Shelley; _Une vision_ qui voque celui
de Dante; et _Marcel_, pome en dix chants, et _Jacqueline_, tragdie
historique en cinq ou six mille vers.

Il a port dans sa tte et dans son coeur les plus belles penses, les plus
vastes imaginations, les conceptions les plus grandioses. Chacune de ses
oeuvres est un de ces rves o l'on s'enferme et o l'on vit des mois et
des ans, comme dans une tour enchante. A-t-il senti parfois sa puissance
ingale  son dessein? Je ne sais, car la nature bienfaisante lui a donn
un talent assez abondant et facile pour qu'il n'prouve que rarement la
douleur de la lutte et de l'effort et pour qu'il puisse croire de bonne foi
avoir ralis son rve. S'il est vrai que l'artiste jouit plus encore de
l'oeuvre conue que du succs de l'oeuvre acheve, M. Grenier a d tre
heureux. Et en mme temps la proccupation constante de l'oeuvre aime le
retenait, quoi qu'il ft, dans les plus pures rgions de la pense et du
sentiment, lui gardait l'me haute, lui rendait facile la pratique des
vertus qui font la dignit de la vie. Si peut-tre il n'a pas t assez
fort pour traduire entirement tous ses songes, il en a vcu et, comme pour
le rcompenser du grand dsir qu'il avait de leur communiquer la vie, ils
lui ont donn en retour la srnit et la bont. Lguer aux hommes une de
ces oeuvres o ils se reconnaissent et qu'ils vnrent dans la suite des
sicles, cela est sublime et cela est rare. Mais avoir eu le coeur assez
haut situ pour l'entreprendre--et cela dix fois de suite--ce n'est dj
pas si commun. Passons donc en revue les plus beaux rves de M. Grenier.

Le pote nous transporte dans un vieux chteau romantique,  mi-cte des
monts, sous un glacier sublime. Un tranger se prsente,  qui le pote
donne  souper. C'est Ahasver, le Juif errant, qui, pendant qu'une tempte
farouche branle le vieux burg, raconte son histoire. Aprs l'anathme que
lui a lanc Jsus gravissant le Golgotha, il a vu mourir tous ceux qu'il
aimait, et il a cru enfin au Christ le jour o son fils est mort; mais il a
refus de plier les genoux. Puis il a vu sa race disperse, la religion
nouvelle s'emparer du monde, l'empire crouler. Il tait plein de haine
et d'ennui; il parcourait le monde, sinistrement. Mais une nuit, sur les
ruines du Colise, il a t touch d'un rayon d'en haut, il s'est repenti.
Alors le Christ apparat. Il annonce  l'ternel voyageur qu'il est
pardonn et qu'il peut enfin mourir. Et Ahasver meurt en effet sous les
yeux du pote.

L'auteur rapporte dans sa prface que Thophile Gautier disait de la
_Mort du Juif errant_ que c'tait une belle fresque sur fond d'or.
Pourquoi une fresque? Est-ce parce qu'en effet les couleurs n'en sont
pas tout  fait aussi clatantes que le souhaiteraient nos imaginations
surmenes et blases? Et le fond d'or? Qu'est-ce que ce fond d'or?
Je pense que c'est l'idalisme de M. Grenier.

Lamartine voyait dans la _Mort du Juif errant_ la plus belle pope
moderne et voulait que je reprisse ce sujet en vingt-quatre chants.
Comme ils y allaient, ces hommes d'autrefois! Au fait, c'tait un cadre
assez pareil  celui de l'immense pope que Lamartine avait conue et
dont il n'a crit que le commencement et la fin (la _Chute d'un ange_ et
_Jocelyn_): l'aventure d'un ange dchu remontant  la perfection premire
par des expiations successives dans des pays et des sicles diffrents,
si bien que son pope devait tre celle de l'humanit. Ah! ils taient
braves, nos grands-pres! Ils rvaient des pomes qui eussent expliqu le
monde et son histoire, la destine de l'homme et de sa plante. Comme ils
nous mpriseraient, nous plus modestes et plus vicieux, qui n'avons plus
de longs espoirs ni de vastes penses, qui nous renfermons dans la
sensation prsente et la voulons seulement aussi fine et aussi intense
qu'il se peut!

La vrit, c'est que cette lgende du Juif errant est un cadre admirable:
on y met tout ce qu'on veut. M. Richepin le reprenait dernirement dans une
oeuvre de rhtorique brillante et bruyante, pour exprimer une ide toute
contraire  celle de M. Grenier. Le Juif errant avait march en effet;
il assistait au dclin de la religion du Christ, aux progrs de la pense
libre, et triomphait contre celui qui l'avait maudit. Et puis, cette
lgende d'Ahasvrus offre un cas intressant de psychologie fantastique,
que M. Grenier a au moins indiqu dans la meilleure partie de son pome:

  Je voulus me mler  mon peuple,  la foule.
  Mais, comme un roc debout dans un fleuve qui coule,
  Immobile au milieu des gnrations,
  J'avais vu les mortels glisser par millions.
  Le fleuve humain roulant son onde fugitive
  Avait pass; j'tais rest seul sur la rive.
  D'un voyage lointain je semblais revenu;
  Parmi des inconnus j'errais en inconnu.
  Les choses seulement me restaient familires,
  Et pour contemporains je n'avais que des pierres.

Imaginez un peu l'tat d'esprit d'un homme qui ne doit point mourir et qui
le sait, un immortel dans un monde o tout passe. La certitude de survivre
 tous ceux et  toutes celles qu'il aime doit lui inspirer le dgot et
l'pouvante de l'amour et le rendre enfin incapable d'aimer. Et quelle
atroce solitude que celle d'un homme qui n'est de l'ge de personne, qui
n'est d'aucune gnration et qui, ayant vu passer tant de choses, ne
saurait plus s'intresser  rien de ce qui passe! Si une exprience de
trente ou quarante ans est souvent amre, que dire d'une exprience de deux
mille ans! Et quelle misanthropie qu'une misanthropie de vingt sicles!
Enfin, comme le malheureux immortel doit sentir plus cruellement que nous
la fugacit et l'inutilit des vies humaines! Nous nous sentons passer,
mais au moins nous passons. Donnez une me  la rive qui demeure tandis que
le fleuve s'coule: la rive connatra, mieux que les vagues, la vanit et
la tristesse de leur fuite, et la rive enviera les flots. Quelle dsolation
d'avoir, avec une pauvre me vivante, la dure d'une montagne! Et comme il
doit dsirer la mort, celui qui ne peut pas mourir!

L'_Elkovan_ est un conte d'amour en trois chants avec un prlude et un
pilogue. Un batelier du Bosphore, Djrid, devient amoureux de la belle
Ana. Il fait semblant d'tre aveugle pour s'introduire auprs d'elle et
lui chanter des chansons amoureuses. Et il ne parat pas devoir s'en tenir
aux chansons. Mais le vieux mari d'Ana dcouvre la ruse et fait crever les
yeux au chanteur... Un peu aprs, Djrid, errant sur le quai, entend qu'on
jette  la mer Ana cousue dans un sac. En mme temps un elkovan (oiseau du
pays) vient se poser sur sa main, et il croit que c'est l'me de son amie.
Dans tout cela beaucoup d'amour pur, d'idal, de mlancolie et de cette
couleur locale un peu convenue qu'on aimait sous Louis-Philippe. C'est
quelque chose de pur, d'lgant et de gracieusement vieillot: une _Namouna_
lamartinienne ou, si l'on prfre, une romance en rcit dans un dcor des
_Orientales_.

Puis voici un dialogue entre l'ange de la France, l'ange de l'Italie,
_l'ange de la Pologne_, Lucifer et saint Michel. La Pologne, nous l'aimons
bien, car les Polonais nous ressemblent un peu. Pourtant la Pologne nous
fait sourire aujourd'hui et nous ne la voyons plus gure que sous les
espces d'un Ladislas de table d'hte. Or la Pologne a fort proccup
M. douard Grenier. Elle reparat dans _Marcel_. Qu'est-ce  dire, sinon
que M. Grenier a eu toutes les illusions et toutes les gnrosits d'une
poque qui en avait beaucoup et qui ne nous les a pas lgues?

Il y a de la grandeur et de la grce dans le _Premier jour de l'den_.
L'air, les eaux, les arbres, les fleurs, les cygnes, toute la cration
chante  la femme sa bienvenue au jour. ve, dj inquite et capricieuse,
trouve les animaux, les fleurs, les oiseaux beaucoup plus jolis et plus
heureux qu'elle. N'est-ce pas une aimable ide? Adam proteste: c'est, sans
doute, ce qu'elle dsirait. Arrive le serpent qui fait aussi sa dclaration
 la femme, non plus innocemment comme les arbres ou les cygnes, mais
finement, tendrement, humblement, comme un sducteur, comme un amoureux,
comme un homme. ve est ravie; au reste, ce petit animal l'a tout de suite
intresse:

  Sous sa gaine allonge et son rseau d'caille,
  Comme il sait se mouvoir dans sa petite taille!
  La grce sert de rythme  tous ses mouvements.
  L'esprit lui sort des yeux, et ses yeux sont charmants.
  De quel air suppliant il retourne la tte!
  Ne crains rien; viens vers moi, pauvre petite bte!
  Ta dmarche est trange et ton corps incomplet;
  Mais ton malheur me touche et ton regard me plat.

Elle l'enroule autour de son bras et de son cou dont il fait ressortir la
blancheur, et le serpent de l'den est la premire parure de la femme, son
premier collier, son premier bracelet. Et alors il lui parle  l'oreille,
lui dit que la terre est dj fort ancienne, qu'il y a eu dj un autre
monde avant celui-l, celui des reptiles, beaucoup plus grand. Dieu l'a
dtruit et tout est devenu petit et joli. Mais ce monde nouveau, Dieu
voudra peut-tre encore le remplacer par un autre.... L'arrive d'Adam
interrompt l'entretien; mais le serpent a donn rendez-vous  ve sous
l'arbre de la science: c'est l qu'il lui dira le reste. La nuit vient:
ve a peur que ce ne soit la fin du monde; Adam mme, dj faible, n'est
pas tranquille: un ange apparat et les rassure. Ainsi nous assistons au
prologue de la tentation et nous la voyons commencer avec la vie mme de
la femme: l'ide est ingnieuse. M. Grenier a t rarement mieux inspir
que dans cette belle et dlicate idylle.

Aprs Milton, Eschyle. Les dieux de l'Olympe sont inquiets. Une voix a cri
sur la mer: Pan est mort! Promthe seul connat le secret des destines.
Jupiter lui envoie, pour lui arracher ce secret et en lui offrant de
partager l'empire, le subtil Mercure, puis le bon Vulcain. Promthe refuse
de rpondre, dfie et menace. Il ne parlera que si Jupiter lui-mme vient
l'implorer. Jupiter consent enfin  s'humilier devant son ennemi, lui fait
enlever ses fers, et Promthe annonce alors la naissance d'un dieu nouveau
qui dtrnera tous les anciens dieux.

Cette tragdie a de la puret, de l'lvation, de la grandeur. Il me
parat cependant que l'ide en pouvait tre exprime plus fortement. Je
voudrais que le pote et marqu par des traits plus prcis, dans une
analyse pousse un peu plus avant, ce que le christianisme apportait avec
soi de nouveau, la diffrence essentielle entre le naturalisme primitif et
la religion de Jsus, Promthe reprsentant d'ailleurs ce qu'il y avait
dj de chrtien dans l'me antique. Puis il y a peut-tre l plus
d'loquence que de posie. On peut dire, je crois, que dans ces grands
pomes tragiques, piques, symboliques, l'ide gnratrice se rduit
presque toujours  quelque chose de fort simple, d'lmentaire, de facile
 trouver. Et ils peuvent aussi, en bien des parties, tre draisonnables,
absurdes et fous (voyez le _Paradis perdu_). Ce qui fait que quelques-uns
sont des chefs-d'oeuvre, c'est la puissance du pote  sentir; c'est le
flot, la grande pousse des sensations, des images, des sentiments; c'est
enfin une forme gale  la splendeur de la vision. Souvent le grand pote
n'a pas des conceptions plus rares ni plus ingnieuses que nous autres qui
sommes des ttes dans la foule; mais il sent dix fois plus fortement que
nous, il cre dix fois plus d'images, et l'expression suit, et toute son
me y passe, puis se communique aux autres. Voil tout. M. Grenier a vu
passer les fantmes de merveilleux pomes. La question est de savoir s'il
leur infuse assez de sang pour qu'ils vivent. C'est sa gloire qu'on puisse
au moins se poser la question.

Il n'est pas de grand sujet qui n'ait tent M. Grenier. L'amour de la
patrie est tout vibrant dans _Marcel_, dans _Francine_ et dans _Jacqueline
Bonhomme_. Marcel, c'est le hros cher aux romantiques. Il s'ennuie, il
rve, il ne sait que faire de sa vie. Il quitte Paris et se rfugie dans
son pays natal pour s'y rajeunir et s'y retremper. L il est aim d'une
bergre et se met  l'aimer. Mais, craignant de faire le malheur de la
pauvre fille, il la quitte, il va  Venise. Il y rencontre une jeune
Polonaise accompagne de son frre et s'en va se battre avec eux pour
l'indpendance de la Pologne. Bless, il est soign par son amie...
Et, la guerre franco-allemande tant survenue pendant que M. Grenier
crivait cette histoire, il s'interrompt pour nous parler de l'anne
terrible, ramne Marcel en France et veut qu'il meure en dfendant son
pays. Et il y a quelque chose de touchant dans cette rupture de l'oeuvre
et dans ce dnouement improvis.

Fille d'un officier franais tu en 1870, aprs un premier amour
malheureux, la trahison d'un beau cousin, Francine voyage et s'arrte 
Florence. L elle aime un jeune homme tranger dont elle est aime...
Et tout  coup elle apprend que cet tranger est un officier prussien.
Elle fuit hroquement, rapporte au manoir natal son coeur bris, se sauve
du dsespoir en faisant le bien autour d'elle et finit par pouser son
complice en charit, le docteur Haller, un Alsacien qui a opt pour la
France. Il y a dans ce pome de _Francine_, paru tout rcemment, bien de
la grce, de la mlancolie et de la tendresse, sous une forme qui rappelle
_Jocelyn_.

_Jacqueline_, c'est toute la Rvolution dcoupe en grandes scnes, de 1789
 1800. Les aventures de Jacqueline et de son frre relient assez
inutilement les tableaux, et d'un lien trop fragile. Et puis, si c'est un
drame, il ressemble trop  de l'histoire dialogue, et, si c'est de
l'histoire, elle ressemble trop  un drame. Encore que plusieurs morceaux
en soient bons, le pome laisse une impression douteuse.

Avez-vous remarqu qu'il n'y a presque point d'oeuvre purement patriotique
qui soit dcidment un chef-d'oeuvre? Il faut, pour que je sois touch, que
l'amour de la patrie se combine avec d'autres sentiments et que la patrie
elle-mme devienne quelque chose de vivant et de concret. Quand j'entends
dclamer sur l'amour de la patrie, je reste froid, je renfonce mon amour en
moi-mme avec jalousie pour le drober aux banalits de la rhtorique qui
en feraient je ne sais quoi de faux, de vide et de convenu. Mais quand,
dans un salon familier, je sens et reconnais la France  l'agrment de la
conversation,  l'indulgence des moeurs,  je ne sais quelle gnrosit
lgre,  la grce des visages fminins; quand je traverse, au soleil
couchant, l'harmonieux et noble paysage des Champs-lyses; quand je lis
quelque livre subtil d'un de mes compatriotes, o je savoure les plus
rcents raffinements de notre sensibilit ou de notre pense; quand je
retourne en province, au foyer de famille, et qu'aprs les lgances et
l'ironie de Paris je sens tout autour de moi les vertus hrites, la
patience et la bont de cette race dont je suis; quand j'embrasse, de
quelque courbe de la rive, la Loire tale et bleue comme un lac, avec ses
prairies, ses peupliers, ses lots blonds, ses touffes d'osiers bleutres,
son ciel lger, la douceur pandue dans l'air et, non loin, dans ce pays
aim de nos anciens rois, quelque chteau cisel comme un bijou qui me
rappelle la vieille France, ce qu'elle a fait et ce qu'elle a t dans
le monde: alors je me sens pris d'une infinie tendresse pour cette terre
maternelle o j'ai partout des racines si dlicates et si fortes; je songe
que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes
parents, mes amis d' prsent et tous mes amis possibles; c'est la
campagne o je rve, le boulevard o je cause; ce sont les artistes que
j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conois pas
sans elle; la patrie, c'est moi-mme au complet. Et je suis alors patriote
 la faon de l'Athnien qui n'aimait que sa ville et qui ne voulait pas
qu'on y toucht parce que la vie de la cit se confondait pour lui avec la
sienne. Eh! oui, il faut sentir ainsi: c'est si naturel! Mais il ne faut
pas le dire: c'est trop difficile, et on n'a pas le droit d'tre banal en
exprimant sa plus chre pense.


II

M. douard Grenier serait donc, en rsum, quelque chose comme un Lamartine
sobre, un Musset dcent, un Vigny optimiste. Mais lui, direz-vous, o donc
est-il dans tout cela? Il est dans de petites pices ddies  ses amis,
semes sur des albums, qui assurment ne lui ont pas cot un si grand
effort que le _Promthe_ et qui se trouvent tre charmantes. Voyez cette
pigramme d'anthologie moderne:

  Insondable et plein de mystre,
  L'infini roule triomphant
  Et dans son sein porte la terre,
  Comme une mre son enfant.

  La terre,  son tour, dans l'espace,
  En glissant sur l'immense ther,
  Sans la verser porte avec grce
  La coupe verte o dort la mer.

  Et la mer porte sur ses ondes
  Le vaisseau qui se rit des flots.
  Et la nef sous ses voiles rondes
  M'emporte avec les matelots.

  Et moi, pauvre oiseau de passage
  Que le sort loin d'Elle a banni,
  Je porte en mon coeur son image
  O je retrouve l'infini.

Mais je prfre encore certaines lgies familires un peu dans la
manire de Sainte-Beuve, avec plus de bonhomie, de candeur et de
cordialit, o le pote nous raconte quelques-unes de ses impressions
intimes: le dpart du pays natal, la rose cueillie dans le jardin au
dernier moment, une promenade dans un petit bois avec une coquette, le
sentiment complexe qu'il prouve auprs d'une femme qu'il a connue enfant,
aime jeune fille, et qu'il retrouve marie, etc. Voici qui vous donnera
une ide de cette posie dlicate et un peu triste. Le pote est dans la
rue, remontant le torrent de la foule:

  On se croise en silence, on s'effleure, on se touche,
  On se jette en passant presque un regard farouche.
  On se toise d'un air de mpris transparent;
  Le moins qu'on se permet est d'tre indiffrent.
  Et cet homme qu'ainsi l'on juge  la vole,
  C'est peut-tre un grand coeur, une me inconsole.
  Celui-ci, mieux connu, si le ciel l'et permis,
  Et t le meilleur de vos plus chers amis!

  Celui-l, qui vous dit qu'il n'est pas ce gnie
   qui vous avez d plus d'une heure bnie?
  Cet autre, un jour, sera votre frre d'exil;
  Ce dernier, un sauveur  l'heure du pril.
  Cette femme voile et qui marche avec grce,
  Qui sait si ce n'est pas votre bonheur qui passe? etc.

M. Grenier nous dit dans sa prface avec une fiert lgitime et une
modestie exagre:

... Tout ce qu'il m'est permis d'entrevoir et de dire, c'est que j'ai
cherch la clart, la puret et l'lvation; j'ai aspir au grand art. On
sentira, je pense, dans ces pages, le jeune contemporain de Lamartine, de
Vigny, de Brizeux et de Barbier, pour ne parler que des morts et de ceux
que j'ai connus et aims. Nous sommes bien loin de tout cela maintenant.
Pour ma part, je me fais l'effet d'un attard, d'un pigone. Pourvu que
je n'aie pas l'air d'un revenant!

Non, M. Grenier n'est point un revenant, mais un reprsentant distingu
d'une gnration d'esprits meilleure et plus saine que la ntre. On ne
sait si son oeuvre nous intresse plus par elle-mme ou par les souvenirs
qu'elle suscite; mais le charme est rel. Toute la grande posie romantique
se rflchit dans ses vers, non efface, mais adoucie, comme dans une eau
limpide et un peu dormante; mais, si elle ne dormait pas, elle ne
rflchirait rien du tout.

Et la morale de tout ceci est bien simple: Visez haut, faites de beaux
rves, et, comme dit l'autre, il en restera toujours quelque chose.




LE NO-HELLNISME

 PROPOS DES ROMANS DE JULIETTE LAMBER

(Mme ADAM)



Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de sicles, doit tre
considre comme un mme homme qui subsiste toujours et qui apprend
continuellement (Pascal). Or c'est fatigant de toujours apprendre.
L'exprience assagit, mais rjouit peu. De mme qu'un homme ayant pass
l'ge mr, plein de souvenirs, de savoir et de mlancolie, remonte le cours
des ans, se rappelle son enfance et sa jeunesse et se plat  les revivre
en se disant que c'est ce qu'il a eu de meilleur: ainsi l'humanit, arrive
 l'ge de l'histoire et de la critique, opprime sous sa propre
exprience, lasse de porter sous son crne toute la science accumule par
les sicles, trouve pourtant dans son antiquit mme des ressources contre
l'ennui de durer et prend plaisir  se figurer les diffrents tats
d'esprit et de conscience qu'elle a jadis traverss. La critique mme, qui
tant de fois l'attriste, s'applique  machiner pour elle ces rsurrections
qui l'amusent. Et la critique y est aide par une sorte de mmoire obscure
des temps o nous ne vivions pas encore, et d'aptitude  les imaginer.
Comme notre corps, avant de voir le jour, a parcouru successivement tous
les degrs de la vie,  commencer par celle des mollusques, et continue de
renfermer les lments de ces organisations incompltes qu'il a dpasses,
ainsi l'me moderne semble faite de plusieurs mes, contient, si l'on peut
dire, celles des sicles couls, et nous ressaisissons en nous, quand nous
voulons y faire effort, un Arya, un Celte, un Grec, un Romain, un homme du
moyen ge.

Par exemple, Rousseau et ceux de son cole se refaisaient primitifs et
sauvages. Les hommes de la Rvolution revivaient les premiers temps de la
rpublique romaine. De l'exactitude de ces rsurrections intrieures, je ne
dirai rien maintenant. Les potes de la Pliade croyaient chanter en Grce,
aux ftes de Bacchus, ou  Tibur, sous la vigne d'Horace. Aujourd'hui la
critique nous rend ces commerces plus aiss et plus attrayants: toutes les
poques, mieux connues et reconstitues avec leur couleur propre et dans
leur originalit, nous attirent tour  tour, et nous vivons avec tous nos
anctres humains.

Surtout nous aimons vivre avec les Grecs et nous nous plaisons  dire
qu'ils sont nos vrais pres intellectuels et que nous leur ressemblons.
C'est l'me hellnique que beaucoup d'artistes et d'crivains de nos jours
ont rveille de prfrence en eux et dans leurs ouvrages. La religion des
Grecs leur parat la plus belle; leur vie, la plus naturelle et la plus
noble; leur art, le plus parfait. Andr Chnier commence notre initiation
aux mystres de la beaut pure et de la forme accomplie; Cymodoce est
presque l'unique grce des _Martyrs_ de Chateaubriand; Branger lui-mme a
eu son rve grec:

  Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.

Et Musset:

  Grce,  mre des arts, . . . . . . . . . .
  Je suis un citoyen de tes sicles antiques;
  Mon me avec l'abeille erre sous tes portiques...

Hugo, plusieurs fois, dans la _Lgende des sicles_. applique ses lvres
d'airain, ses lvres de prophte  la flte de Sicile. Thophile Gautier,
Paul de Saint-Victor, M. Cherbuliez et bien d'autres ne peuvent se consoler
de la mort des beaux dieux de Grce; Heine dcouvre l'le o ils sont
relgus; M. Thodore de Banville les fait passer par l'atelier de Paul
Vronse. Leur culte va grandissant. Les derniers potes, MM. Leconte de
Lisle, Sully-Prudhomme, Louis Mnard, France, Silvestre, les aiment
d'amour. Des hommes politiques parlent de rpublique athnienne comme s'ils
savaient ce qu'ils disent. Quand M. Taine raisonne de l'art grec, on sent,
sous ses dductions solidement embotes et sous l'clat dur de son style
de pote-logicien, un coeur qui se fond en tendresse, et M. Renan fait, sur
l'Acropole, sa troublante prire  Pallas Athn.  mesure que monte la
dmocratie, que l'on dit inlgante, les mes dlicates se tournent avec
d'autant plus d'adoration vers les pays et vers les sicles de la beaut
irrprochable et de la vie harmonieuse. Comme autrefois Ronsard et ses amis
immolaient en pompe un bouc  Iacchos, plusieurs de nos contemporains
offriraient volontiers  quelque statue de Vnus anadyomne ou de Vnus
victorieuse, non une gnisse ou une brebis, mais des fruits, du lait et du
vin, en chantant sur un air de Massenet des vers de Leconte de Lisle.


I

Ce rve grec, personne ne l'a embrass avec plus de ferveur, nourri avec
plus de prdilection, exprim avec plus d'enthousiasme; personne n'a mieux
ramen et rattach  ce rve antique ses sentiments et ses penses mme les
plus modernes; personne n'a mieux donn  cette piti d'artiste l'apparence
d'un culte moral et d'une foi directrice de la vie; personne ne s'est ml
avec plus de joie  la procession des Panathnes, que Mme Juliette Lamber.
Sa moins contestable originalit est dans l'ardeur mme de sa foi paenne.

Son oeuvre est presque tout entire une apothose de la terre et de la vie
terrestre. Croyance passionne  la bont des choses; ivresse d'tre et
de sentir; libre vie qui, pour tre heureuse, n'en est pas moins noble;
obissance aux penchants naturels rendue inoffensive par le got de la
mesure, par l'adoration studieuse de la beaut; rconciliation de la
matire et de l'esprit; dveloppement harmonieux de l'homme complet,
l'exercice de ses facults suprieures suffisant  temprer et  purifier
les instincts de la chair: voil le fond de ses romans.

    Qui je suis? Je suis paenne. Voil ce qui me distingue des
    autres femmes[37].

  [Note 37: _Paenne_, p. 12.]

Mais ce n'est pas seulement parce que la religion et la vie grecques,
telles qu'elle se les figure, lui semblent belles, que Mme Juliette Lamber
les embrasse si ardemment. Elle croit qu'une nature bien doue, si on la
laisse se dvelopper en libert, y va d'elle-mme. Notre malheur, c'est
qu'on nous inculque ds l'enfance des ides, des croyances et des soucis
d'outre-tombe, par o notre nature est fausse  jamais: car ces penses
et ces terreurs, on ne s'en affranchit plus; du moins il en reste toujours
quelque chose. Puis, outre l'ducation reue, on subit malgr soi, plus ou
moins, l'esprit de quatre-vingts gnrations qui toutes ont eu ce pli de se
tourmenter d'une autre vie et de placer leur idal en dehors de la vie
terrestre.

    Il ne faut savoir que ce que l'on voit, sentir que ce que l'on
    ressent... Les seules leons que reut mon enfance furent celles qui
    devaient me garantir de toute notion religieuse[38].

  [Note 38: _Paenne_, p. 15.]

    Ma jeunesse, je la vivais en moi, par moi, sans tre tenue de la vivre
    dans la jeunesse de cent races, dans les erreurs, les caducits de cent
    socits mortes de vieillesse[39].

  [Note 39: _Paenne_, p. 20.]

Le moyen de rendre  notre tre sa virginit native, de lui assurer
l'intgrit de sa jeunesse, c'est de vivre dans la nature, de l'aimer,
de la comprendre, de communier avec elle. Un des mrites les plus minents
de Mme Juliette Lamber, c'est sa passion des beaux paysages et sa puissance
 les dcrire. Ses tableaux ont de l'clat et un pittoresque grandiose.
Ce sont des paysages du Midi, chauds et lumineux; et ils sont vivants,
vraiment pleins de dieux, la nature y ayant des formes vaguement animales
et respirantes: _Mens agitat molem_.

    Les flancs ravags du Luberon taient des entrailles d'or. Les
    hauteurs de ses collines prennent les aspects rugueux de la peau des
    mastodontes. L'un des sommets a la forme d'un monstre. Il semble nager
    sur les vagues de la terre, s'abaisser pour se relever dans le roulis
    des mouvements du globe, tandis que les nuages floconneux, poss sur
    le monstre, l'entourent d'cume souleve[40].

  [Note 40: _Paenne_, p. 27.]

L'auteur de _Paenne_ prouve avec une rare violence l'ivresse des formes,
de la lumire et des couleurs. Il y a chez sa Mlissandre, si raffine
pourtant, quelque chose de la large vie animale et divine du Centaure de
Maurice de Gurin.

    Je me grisais en respirant la flamme de l'astre immortel, j'en
    recherchais les embrassements; je crus trouver un tre semblable  moi,
    plus brlant, que je coiffais de rayons, que je personnifiais, dont
    je partageais les habitudes, me levant, me couchant  ses heures,
    amoureuse de sa face tincelante, dsespre de ses disparitions comme
    de l'absence d'un tre ador. Le soleil fut ma premire passion, mon
    premier culte.

    Les grandes formes des montagnes, je les animalisais, je leur trouvais
    des figures mystrieuses. Quand je courais  leur pied, je m'imaginais
    les entraner avec moi dans des courses vertigineuses, au galop de mon
    cheval. Les arbres m'accompagnaient en longue file ou par troupe; je me
    sentais emporte par le mouvement de toute la terre sous le regard de
    toutes les toiles! Ah! les belles chevauches que celles faites avec
    la nature entire! etc.[41]

  [Note 41: _Paenne_, p. 22.]

Dans ces paysages diviniss vivent en effet des demi-dieux et des desses.
Les hros et les hrones de Mme Juliette Lamber ont la beaut physique,
la richesse, la fiert, le courage, l'intelligence, l'esprit, le gnie.
Vous ne trouverez point l de sacrifices secrets, de mlancolies
d'anmique, de passions touffes (sauf, tout au plus, dans la premire
partie de l'histoire d'Hlne)[42]. Ils n'ont ni dgot de la vie ni honte
de l'amour. Ce sont de superbes et lyriques cratures qu'on s'imagine
pareilles aux seigneurs et aux dames qui clatent sur des ciels d'apothose
dans les tableaux et les plafonds de la Renaissance italienne. C'est  des
toiles de Vronse qu'ils font penser, notons-le ds maintenant, beaucoup
plus qu'aux sobres figures des Panathnes.

  [Note 42: _Laide_.]

Leur histoire est extraordinaire et simple. Hlne, dfigure par une
maladie, se meurt d'tre laide et de n'tre point aime d'amour par le beau
peintre Guy Romain, son camarade et mari. Aprs un suicide manqu, une
nouvelle maladie lui rend la beaut et lui donne l'amour de Guy[43].
--Ida, exile de Crte, prfre sa patrie et ses dieux  son faible
amant le Cypriote, qui meurt cras par la statue de marbre de son rival
Apollon[44].--Quant  _Paenne_ ce n'est qu'un long et brlant duo d'amour,
 sans fable ni incidents extrieurs, et mme sans drame intrieur; car les
amants ont  peine une heure de doute et passent leur temps  faire en
eux-mmes ou l'un dans l'autre des dcouvertes qui les ravissent. (Il
fallait de l'audace et je ne sais quelle candeur passionne pour concevoir
et entreprendre un livre de cette sorte.)

  [Note 43: _Laide_.]

  [Note 44: _Grecque_.]

Ainsi l'oeuvre de Mme Juliette Lamber n'est que l'hymne triomphant des
sentiments humains les plus nobles et les plus joyeux: l'amour de l'homme
et de la femme (_Paenne_), l'amour de la patrie (_Grecque_), l'amour de la
beaut (_Laide_), et partout l'amour de la nature, et partout le culte des
dieux grecs: car toutes sont paennes et la Grecque Ida est une paenne
pratiquante. Et le patriotisme de Mme Juliette Lamber s'efforce aussi
d'tre antique et paen. La patrie est chose concrte: c'est l'ensemble des
biens qui font pour un peuple la douceur et la beaut de la vie; l encore
le mysticisme n'a que faire. Le lieutenant Pascal finit par reconnatre que
son patriotisme asctique, culte d'une abstraction  laquelle il sacrifie
ses sentiments naturels, n'est qu'une sublime erreur, et il se dcide 
aimer la France dans la personne d'une Franaise[45].

  [Note 45: _Jean et Pascal_.]

Ce naturalisme respire non seulement dans les oeuvres franchement paennes
de Mme Juliette Lamber, mais dans ses moindres nouvelles. La nature y est
partout plus qu'aime,--adore, et partout les divinits grecques y sont
voques et invoques, et jusque dans des dialogues entre personnages qui
s'appellent bourgeoisement Renaux ou Durand[46]. Je ne prtends pas que ce
naturalisme donne beaucoup de naturel  leurs conversations; mais il suffit
que l'auteur crive ainsi naturellement. Du reste, il n'aime ni ne dcrit
gure que les paysages du Midi, les paysages provenaux, si pareils aux
sites de la Grce[47]. Il ne cache point son parti pris contre la nature du
nord, la nature des pays de sapins, nourrice des rves mystiques, des
sentiments anti-humains, des songes vagues et des moeurs dures. L'amour se
droule librement sous le soleil, qui l'encourage. Les frres, avec une
simplicit de demi-dieux, s'intressent aux amours de leurs soeurs et s'y
entremettent[48]. Dans cet heureux monde, Juliette et Romo ne meurent
point et rconcilient Montaigus et Capulets[49]. Et, s'il se trouve  la
Sainte-Baume un ermite, c'est encore un ermite naturaliste[50].

  [Note 46: _Rcits du golfe Juan_: la _Pche au feu_.]

  [Note 47: _Rcits du golfe Juan_: _Voyage autour d'un grand pin_.]

  [Note 48: _Jean et Pascal_: la _Pche au feu_.]

  [Note 49: _Rcits du golfe Juan_: _Font-Bouillant_.]

  [Note 50: _Voyage autour d'un grand pin_.]

Naturalisme, paganisme, no-hellnisme, tous ces mots conviennent galement
pour dsigner l'esprit des livres de Mme Juliette Lamber: mots assez
flottants et malaiss  dfinir. Cela nous avertit qu'il ne s'agit pas
prcisment d'un systme philosophique, d'une thorie de l'univers et
de la vie, mais plutt d'un tat intellectuel et sentimental. On verrait
peut-tre, en y regardant de prs, que ce n'est l, forcment, qu'une
fantaisie de modernes qui se pare d'un nom ancien; on dmlerait la part
d'illusion, voulue ou non, que renferme le no-hellnisme; on reconnatrait
enfin  quel point cette fantaisie est aristocratique et combien peu
de personnes en sont capables, mais aussi comme elle est belle et
bienfaisante.


II

Il faut carter la question de savoir si, comme parat le croire Mme
Juliette Lamber, une personne bien doue, de notre temps et de notre race,
abandonne  elle-mme et soustraite  toute influence moderne, arriverait
srement  penser, sentir et vivre comme un Grec ancien; en d'autres
termes, si la vie grecque dans son ensemble prsente le dveloppement le
plus naturel de l'animal raisonnable qui est l'homme.

levs autrement que Mlissandre, notre no-hellnisme est plutt chose
acquise que fruit de nature. Il consiste  aimer et  admirer, l'art, la
littrature et la religion des Grecs (ce qui suppose passablement d'tude),
et  essayer de se faire l'me et la vie d'un Athnien du temps de Pricls
(quelques-uns diraient: d'un Ionien du temps d'Homre).

Il est clair d'abord que ceux qui font ce rve savent bien que ce n'est
qu'un rve. Nous ne pouvons supprimer vingt-cinq ou trente sicle dont nous
hritons. Nous avons en nous des germes que les gnrations y ont dposs,
qui n'ont rien de grec et que nous ne pouvons touffer. Nous vivons dans un
milieu qui nous avertit que nous ne sommes point Grecs et qui sans cesse
nous modifie dans un tout autre sens.

Mais ce n'est pas tout. Ce que nous rvons sous le nom d'hellnisme, est-ce
si grec que cela? Le no-hellnisme n'est-il pas plus nouveau que grec?
Nous figurons-nous bien la vie grecque comme elle tait? N'y aimons-nous
pas beaucoup de choses que nous y mettons? N'y a-t-il pas, dans notre
admiration mme de l'art grec, une part de noble et heureuse duperie?

L'un nous dit:

  Bienheureuse la destine
  D'un enfant grec du monde ancien[51]!

  [Note 51: Sully-Prudhomme, _Croquis italiens_.]

L'autre:

  Jadis j'aurais vcu dans les cits antiques, etc.[52]

  [Note 52: Emmanuel des Essarts.]

Ils nous disent tous qu'ils auraient voulu vivre  Athnes, y faire de la
gymnastique, entendre les orateurs, suivre les processions, assister aux
reprsentations tragiques qui duraient des jours entiers... Eh bien! pas
moi! je le dis franchement. On sous-entend peut-tre que, transports 
Athnes, nous y prendrions le coeur et la tte d'un Athnien: alors ce ne
serait plus nous. Mais je suppose que nous, tels que nous sommes, nous
nous trouvions transports dans la ville ressuscite de Pallas-Athn et
contraints  vivre de la vie de ses citoyens: croyez-vous que nous y
serions bien  notre aise? Trop de choses nous manqueraient: le foyer, le
chez soi, le luxe, le confort, l'intimit de la vie et tous les plaisirs et
tous les sentiments qui drivent de la position des femmes dans la socit
moderne: la courtoisie, la galanterie, et certaines ides et certaines
dlicatesses. Il faudrait vivre toujours dehors, toujours dans la rue ou
sur la place publique, toujours juger, toujours voter, toujours s'occuper
de la politique, et cependant ne pas faire oeuvre de ses dix doigts. Et
l'on serait fort peu libre de penser  sa guise, tmoin Socrate, et expos
en outre au chagrin d'assister  des sacrifices humains (on en fit avant
Salamine). Ces petits ennuis seraient compenss, me dira-t-on, par le
plaisir de ne vivre qu'avec des hommes intelligents, tous beaux, tous
connaisseurs, tous artistes. Il y a eu, dit M. Renan, un peuple
d'aristocrates, un public tout entier compos de connaisseurs, une
dmocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que nos raffins
les aperoivent  peine[53]. M. Renan, qui doute de tant de choses, a
l'air de n'en pas douter. Pourtant Thucydide et les orateurs me donnent
parfois une singulire ide de cette vie tout harmonieuse et intelligente,
et il me parat bien que les trois quarts des plaisanteries d'Aristophane
ne pouvaient s'adresser qu' des hommes assez grossiers. Non, dcidment,
mieux vaut vivre au XIXe sicle,  Paris qui peut, ou mme dans un joli
coin de province.

  [Note 53: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]

Peut-tre y a-t-il aussi quelque affectation et quelque duperie dans
l'admiration de plusieurs pour l'art grec. Cela devient une superstition
qu'ils entretiennent et dont ils se savent bon gr, comme si elle les
mettait toute seule au-dessus du vulgaire; une religion exclusive qui les
pousse au mpris de tout le reste. Voyez comment la Renaissance est traite
par le sculpteur Martial:

    Ce sont les petits artistes de la Renaissance qui ont invent
    l'abstraction des impalpables, l'ide de l'ide infuse, le reflet
    d'un sentiment indfini de l'indfinissable[54].

  [Note 54: _Laide_, p. 17.]

Et ailleurs:

    Il me semble que ce que j'appelle l'cole intime, intrieure,
    domestique, va disparatre... Assez d'ombres, assez de demi-jour,
    assez de ciels du Nord ont t peints depuis trois sicles, pour ne
    vous parler que de peinture. Dj la jeune cole, tout ce qui porte
    l'avenir dans ses entrailles, se tourne vers l'Orient, vers les pays
    de grand soleil, dont toutes les routes de terre et de mer conduisent
    en Grce...[55].

  [Note 55: _Laide_, p. 101.]

Ils n'ont  la bouche que mesure, sobrit, clart, harmonie, puret des
lignes, proportions, et commentent abondamment le _philokaloumen met'
euteleias_[56]. crains, en vrit, qu'ils ne soient moins pris de l'art
grec que de l'ide qu'ils s'en font. On peut dire d'abord qu'ils n'aiment
cet art que par un dtour et un retour, parce qu'ils en connaissent un
autre plus complexe et plus vivant et dont il leur plat de faire bon
march, soit par satit et lassitude, ou pour montrer qu'ils peuvent s'en
dtacher et qu'ils sont encore au dessus. Les dfinitions mme qu'ils
donnent de l'art grec impliquent la notion de quelque chose qui les
dpasse. Je vais profrer un blasphme. J'aime sans doute, dans les frises
du Parthnon, la navet du dessin, la srnit de l'ensemble et une
certaine science du groupement; mais j'ai beau faire, je vois que tout est
simplifi  l'excs, que les jeunes filles sont trop courtes, que telle
figure est gauche et lourde, etc. Je sais qu'on peut voir avec d'autres
yeux et tourner tout cela en qualits; mais enfin j'ai dans l'ide et je
connais des exemplaires d'un art qui me satisfait bien autrement. Pour dire
que la statuaire grecque est le beau par excellence, il faut d'abord donner
du beau une dfinition faite exprs. Et, encore une fois, ce qui nous
fait aimer cet art si simple, ce sont des raisons qui ne le sont point, qui
nous viennent de l'exprience d'un art plus tourment, d'une littrature
plus riche, d'une sensibilit plus fine.

  [Note 56: _Thucydide_, II.]

Et c'est pourquoi, aprs nous avoir dit de l'Acropole: Il y a un lieu
o la perfection existe; il n'y en a pas deux: c'est celui-l... C'tait
l'idal cristallis en marbre Pentlique qui se montrait  moi; aprs
avoir chant (avec quelle grce ensorcelante!) les litanies de la desse
aux yeux bleus, l'enchanteur Renan, par une diabolique palinodie, fait
entendre  Pallas Athn qu'il y a pourtant au monde autre chose que la
Grce, et qu'tre antique, c'est tre vieux:

    ... J'irai plus loin, desse orthodoxe; je te dirai la dpravation
    intime de mon coeur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a
    de la posie dans le Strymon glac et dans l'ivresse du Thrace. Il
    viendra des sicles o tes disciples passeront pour les disciples de
    l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu
    les neiges du ple et les mystres du ciel austral, ton front,
     desse toujours calme, ne serait pas si serein; ta tte, plus
    large, embrasserai divers genres de beaut...[57].

  [Note 57: Renan, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.]


III

Un moyen d'arranger tout, c'est d'largir le front d'Athn; c'est de
donner  des ides et  des sentiments modernes quelque chose de la forme
antique. Nos artistes n'y ont point manqu. Pour ne parler que des romans
de Mme Juliette Lamber, que de choses dans son hellnisme qui ne sont pas
tout  fait grecques!

Autant que j'en puis juger, les anciens Grecs pouvaient tre religieux,
ils n'taient pas dvots; ils ne connaissaient pas ce que les thologiens
appellent la pit affective. Ils concevaient la prire, soit comme
une opration commerciale, donnant donnant, soit comme une spculation
philosophique. Il ne me parat pas qu'il y ait l'accent de la pit, mme
dans l'hymne de Clanthe  Jupiter, dans l'invocation de Lucrce  Vnus,
ou dans les prires qu'on pourrait rcolter chez Snque ou Cicron, ou
dans les choeurs des tragiques. Je ne vois gure que les _Bacchantes_ et
l'_Hippolyte_ d'Euripide o sonne un peu cet accent. Mais combien il est
plus vibrant dans les prires chrtiennes! Or les hrones de Mme Juliette
Lamber--Hlne et Ida--prient Apollon ou Artmis un peu  la faon dont une
religieuse prie Jsus ou la Vierge, avec des lans d'amour, un abandon de
soi, des hallucinations, une assurance d'tre aime et prfre de son
dieu...

De mme, les personnages de ces romans paens portent dans l'amour de
la nature une sensibilit violente et vague que les anciens Grecs ne
paraissent pas avoir connue. Trs certainement les Athniens ne jouissaient
pas de la campagne comme nous. La plupart ne vivaient gure aux champs,
taient de purs citadins, attachs aux pavs du Pnyx ou de l'Agora. Quant
 leurs potes, quelques-uns aiment certes et dcrivent la nature; mais
toujours leurs paysages sont courts et simples, mme ceux de Thocrite:
 peine un peu de mignardise chez Bion et chez quelques potes de
l'_Anthologie_. Jamais, chez eux, de ces curiosits d'analyse, de ces
efforts pour exprimer tels effets rares de lumire et de couleur. Puis
leurs descriptions sont toujours tranquilles: ils n'prouvent point, aux
spectacles de la nature, le plaisir inquiet, le mal d'amour de certains
modernes et cette espce d'ivresse voulue et qui se bat un peu les flancs.
Ils gotent la campagne, ils n'en ont point la passion. Il y a d'ailleurs
tels sites sauvages, formidables, qui nous ravissent et qui leur eussent
franchement dplu. Ils aimaient les sites borns, bien limits et bien
construits. Ils ne s'vertuaient point devant les tableaux extraordinaires.
Un Grec et t plus froid que Jean Lalande en prsence d'un fouillis
d'orchides[58]; un Grec n'et point entrepris d'analyser et d'exprimer
par des mots la prodigieuse gamme de couleurs, la fantasmagorie du lac de
Garde au soleil couchant[59]; un Grec sur une montagne n'et pas not ni
peut-tre prouv une impression de ce genre:

    Des cimes plus hautes se dressent... On se trouve tout  coup seul
    dans des espaces o l'oeil n'a plus qu'une vision clatante et
    rayonnante, o l'intelligence distendue devient vague et n'a que des
    perceptions de largeur, de lumire, de cercle immense[60].

  [Note 58: _Jean et Pascal_, p. 171 sqq.]

  [Note 59: _Jean et Pascal_, p. 215 sqq.]

  [Note 60: _Paenne_, p. 201.]

Surtout un Grec n'et pas crit et n'et pas trop compris des passages
comme celui-ci:

    Hlne admire l'univers et croit le comprendre. Cependant, sous ce
    qu'elle voit, il lui semble qu'un inconnu l'attire pour la charmer.
    Qu'est-ce donc que le mystre du rel? O se cache-t-il? Dans les
    choses ou dans l'tre? Les secrets du dehors sont-ils crits sur
    ce qui se manifeste aux yeux, ou bien renferms au plus profond de
    nous[61]? Etc.

  [Note 61: _Laide_ p. 193 sqq.]

Ne seraient-ce l que des mots, non pas vains sans doute, mais qui
rpondent  des sentiments mal dfinis et peu dfinissables? En ralit,
aimer la nature et la comprendre, qu'est-ce que cela? Cela signifie
d'abord qu'elle rafrachit notre sang, caresse nos oreilles, amuse nos
yeux, et qu'elle nous procure une srie ininterrompue de sensations
agrables et lgres, qui nous occupent sans nous troubler, qui n'meuvent
pas trop fort et qui n'ennuient point, qui reposent et soulagent, si l'on
veut, du travail de penser. Vivant dans la campagne, nous prenons plaisir
aux images qu'elle nous offre d'une vie plus simple que la ntre et qui
glisse par degrs jusque dans la vie inconsciente: vie des animaux, vie des
arbres et des fleurs, vie des eaux et des nuages. La srnit de cette vie
impersonnelle et, en un sens, divine se communique  nous par une sorte
d'aimantation. Ou bien, au contraire, le dchanement des forces naturelles
plat au roseau pensant, soit par la raison qu'a dite Pascal, soit par
la beaut qu'il dcouvre dans l'horreur de leur dploiement. Un peintre
a d'autres motifs d'aimer la nature: il y cherche des combinaisons de
couleurs et de lignes que l'art n'inventerait pas tout seul. Autre chose
encore: nous saisissons des analogies entre notre vie et celle de la
nature, et nous gotons, en nous y appliquant, la joie calme de sentir
notre existence se drouler paralllement  la sienne. Elle nous suggre
d'innombrables images, mtaphores et comparaisons; elle nous fournit des
symboles de mort et de rsurrection, de purification et de seconde vie. Les
mystres d'leusis n'taient que la mise en scne et la clbration d'un de
ces symboles. Puis l'infinit et l'ternit de la nature, l'immutabilit de
ses lois dont nous pouvons sans cesse voir l'accomplissement autour de nous
et dans les moindres objets, tout cela nous enseigne la sagesse, la paix et
la rsignation quand nous nous sentons une si ngligeable partie de ce tout
dmesur. Sont-ce l toutes les faons d'tre mu en face de la nature?
Peut-tre en est-il une autre, plus obscure  la fois et plus violente.
Il peut arriver que le spectacle des puissances naturelles et de leurs
manifestations fatales exaspre en nous, je ne sais comment, la souffrance
inne de nous sentir finis, de n'tre que nous, et le dsir vague d'en
sortir et de nous mler  l'tre universel. C'est le voeu suprme de saint
Antoine, l'aboutissement de la tentation: ... Je voudrais descendre
jusqu'au fond de la matire, tre la matire[62].

  [Note 62: Flaubert, la _Tentation de saint Antoine_.]

Voil tout, je crois; et encore y a-t-il l bien des sentiments dont on ne
trouve pas trace dans les crits des anciens. Mais, quand Melissandre la
paenne crit ces phrases mystrieuses:

    Je voulus connatre le secret des choses... Mes ides taient simples.
    Elles gravitaient sans effort dans les voies suprieures o l'on
    rencontre les dieux... Je ne voyais pas seulement avec les yeux, mais
    avec tout mon tre... Je pntrais le secret des lois d'change avec
    la nature et mlais mon individualit au grand tout... Je dcouvrais
    les affinits divines, humaines, naturelles, de toute force, de toute
    vie, etc.[63].

  [Note 63: _Paenne_, p. 17.]

On n'est plus bien sr de comprendre; on se demande ce que c'est que ces
lois d'change et ces affinits. Mme Juliette Lamber en donne, je
crois, dans _Jean et Pascal_, un exemple qui claircit sa pense. C'est le
chne, robuste, accueillant et gai, qui a fait le Gaulois; c'est le sapin,
raide, hriss, mchant, qui a fait le Germain[64]. Curieuses imaginations,
mais fort arbitraires. Une fort de sapins, avec la solennit de ses
colonnades et la ferie de ses dessous bleutres, est bien aussi belle et
peut verser  l'me d'aussi nobles penses qu'une fort de chnes. Joignez
qu'il n'y avait peut-tre pas, dans l'ancienne Gaule, beaucoup plus de
chnes que de sapins.

  [Note 64: _Jean et Pascal_, p. 60 sqq.]

Comprendre la nature, ou c'est ce que j'ai essay de dire tout  l'heure,
ou c'est bonnement savoir la botanique et l'histoire naturelle. Mais le
panthisme vague, pieux et contradictoire de Mlissandre est tout autre
chose. Il y a l un besoin d'adoration, de communication avec une personne
divine, le mysticisme accumul de cinquante gnrations, qui, ne voulant
plus se porter sur le Dieu d'une religion positive, s'panche sur
l'univers, lui prte une me bienveillante, rige la nature en divinit
secrte qui parle  ses lus, les enseigne et les veut tout entiers.
Tiburce lui-mme le dit  Mlissandre, trop prise de cette religion de la
nature: Cette frocit singulire et fait de toi, sans mon amour, une
prtresse d'un culte sacrifiant, comme les chrtiens, la personnalit
humaine  l'amour divin[65]. On voit que, de l'aveu mme de l'auteur,
cela n'est point grec, cela mme est antigrec.

  [Note 65: _Paenne_, p. 147.]

On en peut bien dire autant de l'amour. Vous y trouverez, dit Mme Juliette
Lamber, un double courant, mystique et sensuel[66]. Or les anciens Grecs
n'ont gure connu, en amour, le courant mystique. Le romanesque et la
rverie dans la passion, la forme religieuse donne au culte de la femme,
l'absorption dvote dans sa contemplation, le ptrarquisme, il n'y a pas
grand'chose de tel chez les Grecs et rien, je crois, de pareil  l'tat de
Tiburce devant Mlissandre:

    J'ai rellement possd le bonheur des immortels. J'ai vu l'amour
    se dpouiller, s'purer, devenir religion, culte et prire. Pour
    la premire fois j'ai prouv les dlices de l'adoration intrieure...
    [67].

  [Note 66: _Paenne_, ddicace.]

  [Note 67: _Paenne_, p. 83.]

On n'imagine pas Sapho parlant ainsi au sortir des bras de Phaon.

Il serait facile, en continuant cette analyse, de constater, dans tous les
sentiments des no-Grecs de Mme Juliette Lamber, les mmes dviations, le
mme affinement ou le mme enrichissement. Par exemple, on sait l'ardent
patriotisme de l'auteur de _Grecque_. Plus d'utopies humanitaires: assez
longtemps nous avons convi les autres peuples  la fraternit universelle;
nous savons ce que cotent ces gnrosits; nous devons aimer la patrie
d'un amour troit, exclusif, l'aimer  la faon des anciens. Le patriotisme
de la Crtoise Ida et de Pascal Mamert a les ardeurs, la jalousie et
l'intolrance d'une religion. Mais vraiment ils s'y appliquent trop.
C'est que nous avons beau faire: nous voulons dsormais tre patriotes 
la faon d'un Athnien, d'un Spartiate ou d'un Romain de la rpublique;
mais, puisque nous le voulons, c'est donc que nous ne sommes pas ainsi
naturellement. Une chose nous distingue des autres peuples: nous aimerions
mieux ne pas les har. Nous ne concevons la haine que comme l'envers d'un
devoir de justice, de piti et d'honneur. Et ce n'est pas notre faute.
Pour ne nous comparer qu'aux Grecs chers  Mme Juliette Lamber, on n'aime
pas un pays qui a fait la Rvolution (oeuvre bonne, il est trop tard du
reste pour en douter) de la mme faon qu'on aime une petite cit o
rien ne pallie le droit du plus fort et qui compte l'esclavage parmi ses
institutions. Ajoutez qu'on n'aime pas non plus un pays de trente-cinq
millions d'hommes de la mme manire qu'un tat de dix mille citoyens.
Un de nos officiers tomberait dans d'autres Thermopyles avec autant
d'hrosme que les soldats de Lonidas: je crois qu'il aurait peut-tre,
en tombant, des penses que les Spartiates ni mme les Athniens n'ont
point connues; qu'il obirait  des raisons plus idales, et que, son
intrt tant moins visiblement li  celui d'une patrie plus tendue et
plus complexe, il y aurait dans son dvouement moins de fureur instinctive,
plus de volont, plus de rsignation, un dsintressement plus
haut...

La forme, dans les romans de Mme Juliette Lamber, sera-t-elle grecque, 
dfaut des sentiments? Je ne sais de vraiment grec, dans notre littrature,
que les idylles d'Andr Chnier, et peut-tre certaines pices de Leconte
de Lisle (_Glauc_, _Clytie_, l'_Enlvement d'Hlne_). Le roman de
_Grecque_ observe avec le plus grand soin la forme antique et offre une
intressante tentative d'appropriation du style homrique  un rcit
moderne. Mais encore y a-t-il un souci du pittoresque, une longueur
complaisante et dtaille de descriptions, un sentiment de la nature dont
la ferveur et la curiosit sont bien choses d'aujourd'hui. Puis, si heureux
que soit un pastiche de cette sorte, trop prolong il risquerait de
fatiguer en exigeant un effort trop continu d'imagination sympathique,
effort assez facile  soutenir quand on l'applique  une oeuvre antique
_pour de vrai_, moins facile lorsqu'il s'agit d'un jeu, d'un exercice
d'imitation savante. Quant aux autres romans de Mme Juliette Lamber, on a
assez vu par les citations (car ici le fond emporte la forme) s'ils avaient
toujours l'accent grec. Mme dans les pages o l'auteur est le plus
attentif, il crit en prose potique,--c'est--dire avec un tour plus
moderne et toutes les diffrences qu'on voudra, dans le _ton_ des _Incas_,
d'_Atala_ et des _Martyrs_,--et l'on sait assez que cette prose-l n'est
point trop grecque.


IV

Ainsi tout nous chappe, et il semble que, contre notre attente, nous
poursuivions une ombre. Nous n'avons trouv dans aucun des lments spars
de l'oeuvre de Mme Juliette Lamber l'hellnisme dont ces lments runis
nous donnaient pourtant l'ide. Du moins il nous a paru si intimement ml
 d'autres ides et  d'autres sentiments qu'il tait  peu prs impossible
de l'y distinguer nettement et de l'isoler. Chaque passion, chaque
impression, chaque phrase, pourrait-on dire, a visiblement trois mille ans
de plus qu'un vers d'Homre et vingt-quatre sicles de plus qu'un vers
de Sophocle, et montre  qui sait voir, comme un signe involontaire et
indlbile, l'affinement de son poque. Qu'y a-t-il donc de grec dans la
composition de ce paganisme, et comment se fait-il que ce qui n'est dans
aucune des parties respire (on ne peut le nier) dans le tout?

Ce qui augmente encore l'embarras, c'est qu'il y a plus d'une faon
d'entendre ce mot de paganisme. coutez une anecdote. C'tait dans une
maison o Thophile Gautier, M. Chenavard et M. Louis Mnard, l'auteur de
la _Morale avant les philosophes_, se trouvaient ensemble  dner.

--Ce qui me plat dans le paganisme, vint  dire Gautier, c'est qu'il n'a
pas de morale.

--Comment! pas de morale? fit M. Chenavard. Et Socrate? et Platon? et les
philosophes?...

--Comment! les philosophes? rpliqua M. Mnard. Ce sont eux qui ont
corrompu la puret de la religion hellnique!

C'est plutt au sentiment de M. Louis Mnard que se rangerait Mme Juliette
Lamber: Je suis paenne, dit Madeleine  son cousin de Venise; mais la
raison qui vous rattache  la posie de l'glise primitive est la mme qui
me fait n'accepter du paganisme que les croyances du premier temps de la
Grce[68].

  [Note 68: _Jean et Pascal_, p. 164.]

Et je crois bien que c'est, en effet, M. Louis Mnard qui a raison, et
aussi Thophile Gautier,  le bien entendre. Tout ce vague paganisme
ne prend un sens un peu net que par opposition au christianisme,  la
conception chrtienne de l'homme et de la vie,  l'esprit de la morale
chrtienne. Or l'essence de cette morale, ce qui lui est propre et la
distingue de la morale naturelle, c'est assurment le mpris du corps, la
haine et la terreur de la chair. La Bruyre a une remarque qui va loin:
Les dvots ne connaissent de crimes que l'incontinence[69]. Le sentiment
oppos est minemment paen. Dans le langage du peuple, vivre en paen
(et le mot n'implique pas toujours une rprobation srieuse et se prononce
parfois avec un sourire), c'est simplement ne pas suivre les prescriptions
de l'glise et se confier  la bonne loi naturelle.

  [Note 69: _De la mode_.]

En prenant hellnisme au sens de paganisme, et paganisme au sens
d'antichristianisme, on finit donc par s'entendre. Le paganisme de Mme
Juliette Lamber est, au fond, une protestation passionne contre ce qu'il
y a dans la croyance chrtienne d'hostile au corps et  la vie terrestre,
d'antinaturel et de surnaturel, et, pour prciser encore, contre le dogme
du pch originel et ses consquences:

    Vous croyez, dit Madeleine parlant des ermites chrtiens,  la posie
    d'hommes qui dtestaient la nature, qui n'en recherchaient que les
    rudesses, les durets, les intempries, les cruauts, pour avoir le
    droit de la maudire...[70].

  [Note 70: _Jean et Pascal_, p. 160.]

Et plus loin:

    Non, je n'ai pas de croyances chrtiennes, Spedone, mon noble cousin,
    pas une! Et voulez-vous mon opinion entire? L'ennemie irrconciliable
    du christianisme devrait tre la femme. Toutes les mfiances, toutes
    les injures, toutes les haines de la doctrine sont pour elle. La femme
    est le grand pril, la grande tentation, le grand suppt du diable,
    le grand dmon. C'est le pch, c'est le mal, elle et ce qu'elle
    inspire, l'amour! Sa beaut est une preuve, son esprit un pige, sa
    sensibilit un malfice. Tous les dons enviables de la gnreuse, de
    la potique, de l'artiste nature deviennent dans le christianisme des
    dons mauvais. N'est-ce pas, Jean?

    --Tu as raison, tu dis bien, Madeleine, rpliquai-je. Le christianisme
    donne  l'homme le mpris des joies de ce monde et par consquent
    l'loigne de la femme, qui en est la dispensatrice. Il est logique
    dans ses mfiances. La femme tient de plus prs  la nature que
    l'homme. Elle en exerce une puissance directe dans la maternit. Jsus
    se dtourne de la nature et de sa mre avec ddain. Qu'y a-t-il de
    commun entre vous et moi? demande le Sauveur des mes  toutes deux.
    Rien, Seigneur! Vous reniez vos mres et par votre naissance et par
    vos miracles. Jsus n'impose les mains sur le grand rel que pour en
    troubler les lois, pour bouleverser les attributs simples et dtermins
    des choses, pour marcher sur les eaux, pour ressusciter les morts,
    etc.[71].

  [Note 71: _Jean et Pascal_, p. 162-163.]

Ainsi, pour les vrais no-Grecs, le christianisme est l'ennemi et
l'tranger. L'hellnisme tait le tranquille dveloppement de l'esprit
de la race aryenne: le christianisme, 'a t la perversion de ce gnie
lumineux par le sombre gnie des Smites. Ds lors l'affreux souci de
l'_au del_, la subordination et le sacrifice de cette vie terrestre
au rve d'une autre vie, ont fltri, diminu, corrompu les hommes. Les
no-Grecs intransigeants font mme remonter le mal jusqu' Socrate,
un faux Hellne qu'on a bien fait de condamner  mort pour impit.
L'absorption du virus smitique a rendu l'Occident malade pendant deux
mille ans, et il n'est pas prs d'tre guri. Le moyen ge est le crime du
christianisme, Michelet l'a bien montr, etc.

Ce serait fcheux,  mon avis, si l'histoire tait aussi simple que cela.
Mais on peut dire que les choses se sont passes un peu autrement. Je n'ai
pas besoin d'indiquer tout ce qu'il est permis d'y opposer, encore
qu'en ces matires tout soit  peu prs galement probable et galement
indmontrable. Mais d'abord, quand une race subit l'influence d'une autre,
c'est apparemment qu'elle y avait des dispositions secrtes. Il
faut remarquer, en outre, que l'hellnisme tait bien bas quand le
christianisme parut. Ce sont, d'ailleurs, des Grecs qui ont fait les
dogmes chrtiens; ce sont des Grecs, pourrait-on dire, qui ont altr la
puret du christianisme primitif. Et si l'on dit que la Gnose n'est point
grecque, qu'elle a des origines orientales et bouddhiques, ce sont donc
des Aryas qui ont prt  des Aryas. Que si les barbares de l'Occident ont
embrass le christianisme avec tant de ferveur, c'est sans doute qu'il
rpondait  quelque besoin de leur me grossire et rveuse. Et ces
barbares taient aussi des Aryas, c'est--dire des frres des Grecs.
 moins qu'il ne faille faire son deuil de l'antique unit de la race dans
le fameux plateau central, unit qu'on est fort en train de contester,
parat-il.

Mais tout ceci n'est que bavardage  travers champs. On pourrait plus
srieusement dfendre le moyen ge et le christianisme contre les ddains
ou les haines de quelques no-Grecs.

Si nous avons, nous modernes, une sensibilit si fine et une nervosit
dont nous sommes fiers--parfois un peu plus que de raison, c'est peut-tre
que les hommes du moyen ge, dont nous sommes le sang, ont eu des passions
autrement violentes, ce semble, des douleurs, des aspirations, des
pouvantes intimes autrement varies que les Grecs anciens. La foi
chrtienne, en se mlant  toutes les passions humaines, les a compliques
et agrandies par l'ide de l'_au del_ et par l'attente ou la crainte
des choses d'outre-tombe. La pense de l'autre vie a chang l'aspect
de celle-ci, provoqu des sacrifices furieux et des rsignations d'une
tendresse infinie, des songes et des esprances  soulever l'me, et des
dsespoirs  en mourir. Madeleine avait tort de se plaindre tout  l'heure:
la femme, devenue la grande tentatrice, le pige du diable, a inspir des
dsirs et des adorations d'autant plus ardentes et a tenu une bien autre
place dans le monde. La maldiction jete  la chair a dramatis l'amour.
Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour
de Dieu, la foi, la contrition.  ct de la dbauche exaspre par la
terreur mme de l'enfer, il y a eu la puret, la chastet chevaleresques;
 ct de la misre plus grande, et  travers les frocits aveugles, une
plus grande charit, une compassion de la destine humaine o tout le
coeur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de
croyances, des luttes intrieures qu'on ne connaissait point auparavant,
une complication de la conscience morale, un approfondissement de la
tristesse et un enrichissement de la sensibilit.  supposer que saint Paul
ft mort de sa chute sur le chemin de Damas; que l'empire, compltement
hellnis, se ft peu  peu annex les barbares au lieu d'tre envahi par
eux, et que les philosophes du second sicle fussent parvenus  tirer du
polythisme une religion universelle, et que cela et march ainsi deux
mille ans (toutes hypothses peu raisonnables), j'en serais bien fch pour
ma part; car je suis persuad, autant qu'on peut l'tre de ces choses,
que l'me humaine ne serait point l'instrument rare et complet qu'elle
est aujourd'hui. Le champ de nos souvenirs et de nos impressions serait
infiniment plus pauvre. Il y a des combinaisons savantes et des nuances
d'ides et de sentiments que nous ignorerions encore. Nous n'aurions point
parmi nous, j'en ai peur, telle personne exquise que je pourrais nommer:
des picuriens  l'imagination chrtienne[72], comme Chateaubriand, ou
des sceptiques pieux et des pessimistes gais comme M. Renan.

  [Note 72: Sainte-Beuve.]

Non, non, il ne faut point maudire le moyen ge. C'est, par lui que s'est
creus le coeur et que s'est largi le front de Pallas-Athn, en sorte
qu'elle conoit aujourd'hui plusieurs genres de beaut. Et c'est le
souvenir mme du moyen ge et de son christianisme qui donne cette ardeur
et  la fois ce raffinement artistique au paganisme de plusieurs de nos
contemporains. Si tout le moyen ge n'avait pleur et saign sous la Croix,
Mme Juliette Lamber jouirait-elle si profondment de ses dieux grecs?


V

En rsum, l'hellnisme est pour les hommes d'aujourd'hui un rve de vie
naturelle et heureuse, domine par l'amour et la recherche de la beaut
surtout plastique et dbarrasse de tout soin ultra-terrestre. Ce rve
passe,  tort ou  raison, pour avoir t ralis jadis par les Hellnes.
Ceux du temps d'Homre ou ceux du temps de Pricls? On ne s'accorde pas
l-dessus; mais peu importe.

Ce rve comporte peut-tre une ide incomplte de la nature humaine; car
enfin la proccupation et le besoin du surnaturel sont aussi naturels 
certains hommes que leurs autres sentiments.

Ce rve suppose--chez ceux pour qui il est autre chose qu'une fantaisie
passagre et qui oublient ou mprisent en sa faveur deux mille annes
pourtant bien intressantes--une conception excessivement optimiste du
monde et de la vie. Ce rve laisse entendre qu'il n'y a point sur la terre
d'horribles souffrances physiques, des infirmits incurables, des morts
d'enfants qu'on aime, une injustice monstrueuse dans la rpartition des
biens et des maux, des tres sacrifis et dont on se demande pourquoi ils
vivent, d'autres tres naturellement pervers et mchants, une masse
aveugle, brutale et misrable; pour les plus intelligents et les meilleurs,
d'affreuses douleurs immrites et,  leur dfaut, d'invitables heures de
tristesse et le sentiment de l'inutilit de toutes choses.

Ce rve, quel qu'il soit, est celui d'une lite. Il faut, pour le faire,
passablement de littrature. Il ne semble pas devoir revtir jamais ni une
forme prcise ni surtout une forme populaire. C'est, suivant les personnes,
un amusement ou une foi aristocratiques. Dpouill de la forme que lui
donnent les lettrs et des rminiscences potiques avec lesquelles il se
confond presque entirement, mis  la porte du peuple, ou bien il
s'vanouirait, ou bien il tournerait  un sensualisme rudimentaire et cru.
Et la faon la plus grossire et la plus sauvage mme de comprendre le
dogme chrtien vaut encore mieux pour le bonheur et la dignit des simples.

Ce rve, si on veut l'exprimer uniquement, produira des oeuvres
distingues, mais un peu froides, et qui ne seront gotes que d'un petit
nombre d'initis.

Mais ce ne sont l que des consquences extrmes et on sait que la logique
se trompe souvent. Le culte exclusif d'une seule des formes de la vie
humaine dans le pass ne suffirait peut-tre pas  remplir notre vie, ni
 nous fortifier et  nous consoler dans l'preuve; mais, en ralit, une
sympathie, une curiosit de ce genre s'accompagne toujours, qu'on le sache
ou non, d'autres sympathies. On baptise d'un nom emprunt  la priode
historique que l'on prfre non seulement ce qu'on trouve de meilleur dans
toute la vie coule de l'humanit, mais ce qu'on sent de meilleur en soi
et dans les hommes de son temps. De cette faon, l'hellnisme n'est plus
qu'une forme particulire de la grande et salutaire philosophie de la
curiosit.

Ainsi entendu, l'hellnisme est un beau rve et qui peut mme servir de
support  la vie morale et de secours dans les heures mauvaises par les
habitudes de srnit et de fiert qu'il engendre chez ses lus. Il n'est
point impossible que pour ces mes choisies l'amour de la beaut soit
dans la vie un directeur et un consolateur trs suffisant. Joignez que
l'hellnisme a cet avantage, considrable au moment o nous sommes, de
sauver ses adeptes du pessimisme, qui est peut-tre le vrai, mais qui n'en
a pas moins tort et qui, en outre, devient dsagrable et commun. Enfin,
quand je parlais de la froideur du no-hellnisme en littrature, je me
trompais sans doute. Qu'on lise les romans paens de Mme Juliette Lamber.
On sent si bien une me sous la forme parfois artificielle et composite
et,  supposer qu'elle veuille saisir un mirage, elle met si bien tout son
coeur dans cette poursuite, elle se tourmente si trangement pour atteindre
 la srnit grecque, son hellnisme--moins pur peut-tre et moins
authentique qu'elle ne le croit--est si bien sa religion, sa vie et son
tout, qu'il faut reconnatre que son oeuvre, en dpit des mprises et des
singularits et de toutes les raisons qu'elle aurait d'tre froide, est
pourtant chaude et vivante, et qu'elle restera  tout le moins comme un
rare effort d'imagination sympathique dans un temps qui s'est beaucoup
piqu de cette imagination-l et qui a raison: car on peut vivre et tre
presque heureux par elle.




MADAME ALPHONSE DAUDET[73]

  [Note 73: _Impresssions de nature et d'art_, chez Charpentier;
  _Fragments d'un livre indit_ chez Charavay.]

La bonne reine de Navarre a des grces subtiles et lentes dans son
_Heptamron_; Mme de Svign est reste divine, comme on l'appelait
dj de son temps, et Mme de La Fayette a crit un exquis roman racinien.
Je ne suis pas sr que la moindre femmelette du XVIIe sicle crivt mieux,
selon le mot de Courier, que nos grands hommes d'aujourd'hui; mais elles
crivaient bien, sans y tcher, et les femmes du XVIIIe sicle n'crivaient
pas mal non plus, en y tchant. Mme de Stal et George Sand ont t des
crivains au sens le plus complet du mot, et qui, je crois bien, avaient
du gnie, l'une  force d'ouverture d'esprit et de gravit enthousiaste,
l'autre par la largeur de sa sympathie et l'ardeur de sa passion, par
l'abondante invention des fables et le flot du verbe d'un livre harmonieux.
Et aujourd'hui encore, que de jolis brins de plume entre les doigts effils
de nos contemporaines!

Mais avez-vous remarqu? Elles ont tout: l'esprit, la finesse, la
dlicatesse, la grce, naturellement, sans compter le _je ne sais quoi_;
elles ont mme la vigueur, l'ampleur, l'clat. Une seule chose leur manque
 presque toutes: le don du pittoresque, ce que M. de Goncourt appelle
l'criture artiste. Mme de Svign l'a eu quelquefois sans trop y prendre
garde; les autres, non. Ce don, il est vrai, n'est dj pas trs frquent
chez les hommes (encore y a-t-il une bonne douzaine d'crivains qui l'ont
possd de notre temps); mais il est si rare chez les femmes que celle qui
par hasard en est pourvue peut tre cite comme une surprenante exception.

D'o vient cela? On en doit dcouvrir la raison dans quelque essentielle
diffrence de temprament entre les deux sexes; mais laquelle? On s'accorde
bien  dire que les femmes sentent plus vivement que nous, que celles qui
sont le plus femmes sont tout sentiment; mais il ne semble pas,  premire
vue, qu'il y ait dans cette prdominance du sentiment rien d'incompatible
avec le don du pittoresque dans le style; au contraire. Regardons-y de plus
prs et tchons d'abord de savoir en quoi consiste prcisment cette
facult de peindre.

Ce que je vais dire paratra peut-tre trop tranch, trop absolu, et on
m'allguera des exemples contraires. Il me suffit que mon semblant de
thorie soit vrai d'une faon gnrale, c'est--dire se trouve tre plus
souvent vrai que faux.

Nous passons prs d'un arbre o chante un oiseau. La plupart de nos
classiques et toutes les femmes (sauf une ou deux) criront, je suppose:
L'oiseau fait entendre sous le feuillage son chant joyeux. Cette phrase
n'est pas pittoresque: pourquoi? C'est qu'on exprime par elle, non pas le
premier moment de la perception, mais le dernier. D'abord on dcompose la
perception; on spare, on distingue celle de la vue et celle de l'oue; on
met d'un ct le feuillage, de l'autre le chant de l'oiseau, bien que dans
la ralit on ait peru en mme temps le feuillage et la chanson. Mais on
ne s'en tient pas l. Aprs avoir analys la perception originelle, on
cherche  exprimer _surtout_ le sentiment de plaisir qu'elle produit, et
l'on crit chant joyeux. Et voil pourquoi la phrase n'est pas vivante.
Elle n'est pas une peinture, mais une analyse, et elle ne traduit pas
directement les objets, mais les sentiments qu'ils veillent en nous.

Eh bien, de tout temps les femmes ont crit et elles crivent encore
aujourd'hui comme cela, ou plutt dans ce got (car je ne tiens pas du tout
 mon exemple; je ne l'ai pris que pour la commodit). Et si elles crivent
ainsi, c'est justement parce qu'elles sentent trs rapidement, parce que
pour elles une perception (ou un groupe de perceptions) se transforme tout
de suite en sentiment, et que le sentiment est ce qui les intresse le
plus, qu'elles en sont possdes, qu'elles ne vivent que par lui et pour
lui.

Or le style pittoresque ( son plus haut degr et dans la plupart des cas)
me parat consister essentiellement  saisir et  fixer la perception au
moment o elle clt, avant qu'elle ne se dcompose et qu'elle ne devienne
sentiment. Il s'agit de trouver des combinaisons de mots qui voquent chez
le lecteur l'objet lui-mme tel que l'artiste l'a peru avec ses sens 
lui, avec son temprament particulier. Il faut remonter, pour ainsi dire,
jusqu'au point de dpart de son impression, et c'est le seul moyen de la
communiquer exactement aux autres. Mais ce travail, les femmes en sont
gnralement incapables, pour la raison que j'ai dite.

Pourtant Mme de Svign l'a fait cette fois (et d'autres fois encore) par
une grce spciale, par une faveur miraculeuse. Elle a su fixer le premier
moment de la perception, celui o l'on peroit  la fois le feuillage et le
chant. C'est joli, crit-elle, une _feuille qui chante_!

Mais l encore ne vous semble-t-il pas que la femme se trahisse, quand
mme, dans le tour de la phrase? On dirait qu'elle se sait bon gr d'avoir
trouv cela; elle a l'air de penser: C'est joli aussi mon alliance de
mots; qu'en dites-vous?

Tous les hommes qui ont cherch l'expression pittoresque, de La Fontaine 
M. Edmond de Goncourt, criront tout uniment: La feuille chante.


I

Et Mme Alphonse Daudet crirait ainsi. Sa marque, c'est d'avoir su, tout en
gardant des grces et des qualits fminines, exprimer avec intensit les
objets extrieurs et en communiquer l'impression directe et premire,
d'tre enfin la plume la plus sensationniste du sexe sentimental. Ce don,
qu'elle possdait sans doute naturellement, a pu se dvelopper sans effort
dans un milieu favorable, dans la continuelle compagnie d'artistes nerveux,
toujours en qute de sensations fines et de mots vivants, toujours en
gsine de locutions inoues et non encore essayes... Tranquillement elle
leur a pris leur art difficile, comme en se jouant, sans rien perdre de
l'aisance de ses mouvements de femme.

Les cinquante pages de l'_Enfance d'une Parisienne_ sont tout  fait
exquises. Nul sujet,  vrai dire, n'appelait mieux le genre de style que
j'ai essay de dfinir; car les souvenirs de l'enfance, ce ne sont point
des sentiments, mais plutt des groupes de sensations, des visions o il y
a du bizarre et de l'inattendu. Les toutes jeunes mmoires, dans leurs
limbes confus, ont de grands clairs entours de nuit, des apparitions de
souvenirs bien plus que des souvenirs rels. Le travail d'limination
et de synthse que la volont de l'artiste accomplit sur des sensations
prsentes, la mmoire le fait d'elle-mme pour les impressions passes,
pour les souvenirs d'enfance. Rien ne demeure que certains reflets de
ralit agrandie et transforme par un cerveau tout jeune  qui le monde
est nouveau. Les enfants, avec leur vision spontane, singulire,
incomplte et par l personnelle, sont de grands impressionnistes sans le
savoir.

Mme Alphonse Daudet n'avait donc qu' noter ses souvenirs d'enfance pour
faire de l'criture artiste, mais  condition de les noter tels quels, de
n'en point altrer le relief et la couleur originale par l'addition de
sentiments prouvs aprs coup, de sentiments de grande personne. Il ne
s'agissait pas ici d'enfance  raconter, mais de sensations enfantines 
ressaisir et  fixer par la magie des mots.

Donc, pas de rcits suivis; mais  et l, sans lien entre elles, des
apparitions surgissant comme d'un fond mystrieux de choses oublies: les
repas de fte le dimanche, les poupes, la rougeole, une fuite en voiture
un jour d'meute, les promenades (le jardin des Tuileries, le Palais-Royal
et le Luxembourg ayant laiss chacun son impression et son image
distincte), le premier bal d'enfants, la maison de campagne avec ses
immenses greniers, etc.

La plupart des dtails sont d'une extrme prcision, et pourtant l'ensemble
a du lointain, du flottant, un air de rve. Des sensations nettes et
vives se noient tout  coup dans un demi-effacement. Ce sont surtout les
impressions de songe o tout commence  se brouiller que Mme Daudet a su
merveilleusement exprimer--avec une lgret de main fminine. Faut-il des
exemples? Voici la fin du repas, le dimanche:

    ... Pourtant, l'heure du coucher sonne depuis longtemps  la vieille
    pendule, nos rires devenaient moins bruyants. Il y avait comme un nuage
    pandu sur la table o le dessert dressait ses colombes en sucre et
    les couleurs vives des confiseries. Les petits yeux frotts du poing,
    carquills pour mieux voir, se rouvraient tout  coup, saisis par le
    bruit du repas.

    La fte, cette belle fte, attendue, dsire si longtemps, s'effaait
    dj avant de finir et se terminait dans une sorte de rve; on s'en
    allait, pass de main en main, avec de tendres baisers sur les joues.
    Du dpart on ne se rendait compte que par une suite de sensations
    connues: la chaleur des vtements soigneusement enrouls, la secousse
    de l'escalier descendu, la fracheur vive de la nuit et de la rue pour
    aller jusqu' la voiture; enfin le bercement d'une longue course qu'on
    aurait voulu voir durer toujours, et le bien-tre profond de ce grand
    sommeil sans rves qui prend les enfants en pleine vie sans leur donner
    le temps d'achever leur sourire...

Et cette entre dans le bal d'enfants:

    ... Dj, ds en entrant, on entendait un peu de musique, des petits
    pieds branlant le parquet et des bouffes de voix confuses. Je prends
    la main d'une petite Alsacienne en corsage de velours, et maintenant
    voici l'blouissement des glaces, des clarts. Le piano touff,
    assourdi par les voix de tout ce petit monde assembl, cette confusion
    de la grande lumire qui faisait sous le lustre toutes les couleurs
    flottantes  force d'intensit, les rubans, les fleurs, les bruyres
    blanches des jardinires, les visages anims et souriants, tout m'est
    rest longtemps ainsi qu'un joli rve avec le vague des choses
    refltes, comme si, en entrant, j'avais vu le bal dans une glace,
    les yeux un peu troubls par l'heure du sommeil.

Joignez-y l'entre au grenier:

    Aussitt que les clefs grinaient dans les serrures, on entendait un
    petit trot de souris et l'on entrait  temps pour voir deux yeux fixes
    comme des perles noires, un petit regard aigu, curieux et paresseux,
    disparatre dans une fissure du plancher ou de la muraille. Le grenier
    au foin tait une immense rotonde, large comme un cirque, pleine
    jusqu'au fate de gerbes amonceles...

Remarquez la justesse, la vrit saisissante de ces impressions d'ensemble.
C'est que les impressions lointaines s'arrangent d'elles-mmes en faisceau;
la distance les agrge et les compose, et c'est d'ailleurs parce qu'elles
sont ainsi groupes qu'elles restent dans la mmoire. Pour reprendre
l'exemple de tout  l'heure, ce qu'on se rappelle, ce n'est pas un
feuillage d'un ct, un chant de l'autre, c'est une feuille qui chante.

Mais ces images que la mmoire combine, achve, offre toutes prpares,
c'est peu de chose qu'elles s'veillent au miroir de notre pense, si nous
n'avons pas le pouvoir de les rendre sensibles aux autres par des mots
entrelacs. Mme Alphonse Daudet sait inventer ces mots merveilleux. Sa
phrase lgre et souple a continuellement des trouvailles qui ne semblent
point lui coter et qui sont pourtant les plus prcieuses du monde. Voyez,
par exemple, les mignonnes poupes qui souriaient fragilement dans les
luisants de la porcelaine, et le retour bruyant de toute une aprs-midi
d'tude, plein de petits doigts tachs d'encre et de nattes bouriffes,
et ces tapisseries au petit point uses et passes qui faisaient rver de
petites vieilles  mitaines utilisant la vie et la chaleur de leurs mains
tremblantes jusqu' leurs derniers jours, compts aux fils du canevas, et
ce cadavre de papillon aux ailes ples et dpoudres, et la flamme du
foyer qui empourpre les rideaux cramoisis et, comme dans des yeux aims,
se rapetisse aux saillies des vieux cuivres.

Est-ce elle, l'auteur de l'_Enfance d'une Parisienne_, ou est-ce lui,
l'auteur du _Nabab_, qui a crit ces phrases et tant d'autres? Ou bien lui
aurait-il appris comment on trouve ces choses-l, et ne serait-elle qu'une
surprenante colire? Hlas! ce serait grande navet de croire que cela
s'apprend. Il y faut le don inn, inalinable et incommunicable, ce don de
Charles Demailly si simplement et profondment dfini par MM. de Goncourt:
Savez-vous qui je suis? Je suis un homme pour qui le monde visible
existe. Ce don, un gnie l'avait apport  Mme Alphonse Daudet dans la
vieille maison noire aux fentres hautes et aux balcons de fer ouvrag.
J'ai relev dans le chapitre des _Promenades_ un passage singulirement
significatif. C'est  propos du Muse du Luxembourg.

    Mais ce qui me charmait surtout, c'tait le Muse ouvert sur les
    parterres, le _On ferme!_ des gardiens vous prcipitant des galeries
    de peinture aux alles du jardin,  l'heure o le jour tombant rend
    aussi vagues les tableaux et les arbres. Quoique petite fille, on
    sortait de l avec je ne sais quelle attention aux choses d'art, une
    susceptibilit d'impressions qui vous faisait regarder les becs de
    gaz allums dans la brume ou des paquets de violettes tals sur un
    ventaire _comme si on les voyait pour la premire fois dans un Paris
    nouveau_.


II

Dans les _Fragments d'un livre indit_, Mme Alphonse Daudet n'exprime plus
ses souvenirs lointains, mais ses impressions rcentes, au jour le jour.
Ciel de Paris, rues de Paris, femmes de Paris, fleurs, musique, voyages,
le monde, les salons, la toilette, le foyer et les enfants, sa plume
court au travers de tout cela, plus inquite, plus aigu, plus subtile,
plus aventureuse que tout  l'heure. Cette fois, elle goncourise
dcidment, avec une petite fivre, un dsir un peu maladif de rendre
l'insaisissable, de dire ce qui n'a pas t dit. Et parfois, en effet,
l'impression est tnue jusqu' s'chapper et fuir entre les mots, comme
une fume entre des doigts qui ne peuvent la retenir, si souples et agiles
qu'ils soient. Mais l'effort mme en est charmant. L'originalit en art
me plat, mme errone, dirons-nous avec Mme Daudet. Et c'est dans leurs
livres aussi que les femmes peuvent tre aimables par leurs qualits, et
par leurs dfauts sduisantes.

La petite fille qui, en sortant du Muse du Luxembourg, croyait dcouvrir
un Paris nouveau, a gard ses prunelles intelligentes et inventives. Ces
notes, trs varies, jetes au hasard des heures sur des feuilles volantes,
ont presque toutes ceci de commun: qu'elles expriment des sentiments et des
ides par des sensations et des images correspondantes-- la fois prcises
et imprvues--qui plaisent parce qu'elles sont vraies et qu'on ne les
attendait pas. Ce sont des rapports, des harmonies secrtes, loignes,
entre les choses, ou entre nos penses et les objets extrieurs; parfois
des comparaisons un peu cherches, un peu fuyantes, et qui font rver
longtemps; quelquefois tout simplement une frache mtaphore pique au bout
d'une phrase flexible comme une fleur sur une tige pliante.

Je ne veux point donner d'exemples, car tout y passerait, tout: l'ouvrire
malade qui dans l'inaction du lit reprend des mains de femme, allonges,
blanches, aux ongles repousss..., sa seule manire  elle de devenir une
dame...; les heures blanches o les jeunes filles dorment dans de la
neige; les petits rires d'enfants qui craquent comme s'ils ouvraient
chaque fois un peu plus une intelligence; et l'insomnie, ce grelot que
la berceuse promne et ramne, roule, fixe, teint dans la cervelle sonore
des petits enfants; et l'envers du sourire..., la remise en place,
inconsciente et rapide, de deux lvres menteuses; et, dans la vieillesse,
les yeux qui reculent dans la pense, la bouche qui rentre, retire de
bien des tendresses.

Et voici le charme original de ce petit livre. Cette sensibilit fine et
chercheuse qui ne va presque jamais sans quelque dtraquement de l'esprit
ou du coeur, nous la trouvons unie, chez Mme Alphonse Daudet,  la paix
de l'me et  la meilleure sant morale. Ce diabolique et sensuel
chantournement du style, cette forme que si souvent, chez d'autres
crivains, recouvre un fond troublant et triste, qui semble surtout faite
pour rendre des impressions malfaisantes et qui convient si bien  la
peinture des putridits, Mme Alphonse Daudet la fait servir  l'expression
des plus lgants et des plus purs sentiments d'une femme, d'une pouse,
d'une jeune mre. C'est, dit-elle, de l'criture applique aux motions du
foyer. Et ailleurs elle se dit de la race peu voyageuse, mais voletante,
de ces moineaux gris nourris d'une miette aux croises et chantant pour
l'cart lumineux de deux nuages. Un art maladif et un coeur sain, un style
quelque peu dsquilibr et une me en quilibre, tel est le double attrait
de ce journal, qui fait rver d'une toute moderne Pnlope impressionniste.


III

En parcourant ces sortes de feuillets d'album je me suis mis  songer: Quel
pourrait tre, auprs d'un grand crivain dont elle serait la compagne, le
rle d'une femme qui aurait ce coeur et cet esprit?

Il arriverait, j'imagine, du fond de son Midi, tout jeune, impressionnable,
vibrant  l'excs, avide de sensations qui, chez lui, s'exaspreraient
jusqu' la souffrance. Il connatrait l'enivrement mortel, la vie affolante
et jamais apaise de ceux qui sont trop charmants et qui tranent tous les
coeurs aprs soi. Faible, en proie au hasard et  l'aventure, victime de
cette merveilleuse nervosit qui serait la meilleure part de son gnie, il
gaspillerait ses jours et tous les prsents des fes comme un jeune roi
capricieux qui s'amuserait  jeter ses trsors  la mer.

Elle le rencontrerait  ce moment. Elle aurait ce qu'il faut pour le
comprendre: l'intelligence la plus fine du beau, le got de la modernit,
une imagination d'artiste,--et ce qu'il faut pour le gurir: la sant de
l'me, les vertus familiales hrites d'une race laborieuse bien installe
dans son antique et prospre probit. Elle le prendrait, carterait de lui
les influences mauvaises, lui ferait un foyer, une dignit, un bonheur, et,
plus jeune que lui, elle lui serait pourtant maternelle. Elle raliserait
pour lui le rve du pote[74] songeant aux pauvres mes d'artistes malades:

  Il leur faut une amie  s'attendrir facile,
  Souple  leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
      Dont le coeur leur soit un asile
          Et les bras un berceau,

  Douce, infiniment douce, indulgente aux chimres,
  Inpuisable en soins calmants ou rchauffants,
      Soins muets comme en ont les mres,
          Car ce sont des enfants.

  Il leur faut pour tmoin, dans les heures d'tude,
  Une me qu'autour d'eux ils sentent se poser;
      Il leur faut une solitude
          O voltige un baiser...

  [Note 74: Sully-Prudhomme.]

Sans elle, le petit Chose aurait peut-tre continu toute sa vie d'crire
 et l sur des coins de table d'exquises et brves fantaisies: elle le
forcerait  travailler sans qu'il s'en apert et lui ferait crire de
beaux livres.

Et elle serait, sans presque y songer, sa collaboratrice: On ne peut vivre
un certain temps ensemble sans se ressembler un peu; tout contact est un
change. Sa part dans le travail commun, je ne saurais certes la dfinir
aussi bien qu'elle:

    Notre collaboration, un ventail japonais; d'un ct, sujet,
    personnages, atmosphre; de l'autre, des brindilles, des ptales
    de fleurs, la mince continuation d'une branchette, ce qui reste de
    couleur et de piqre d'or au pinceau du peintre. Et c'est moi qui fais
    ce travail menu, avec la proccupation du dessus et que mes cigognes
    envoles continuent bien le paysage d'hiver ou la pousse verte aux
    creux bruns des bambous, le printemps tal sur la feuille principale.

Et elle pourrait apporter autre chose encore dans cette communaut
littraire. Par elle il chapperait au pessimisme pdant et  cette
conception brutale de la vie qui est si tristement en faveur.  cause
d'elle il resterait clment  la vie; il rserverait toujours un coin dans
ses histoires aux braves gens, aux jeunes filles, aux honntes femmes, aux
mes lgantes et aux bons coeurs. Elle l'aiderait  sauver du
mercantilisme littraire et des succs dshonorants la dlicate fiert de
son art. S'il tentait quelque sujet prilleux, s'il voulait peindre quelque
misre particulirement honteuse, une pudeur retiendrait sa plume et il
resterait chaste  cause de celle qui le regarde crire. Et il y aurait
ainsi dans son oeuvre deux fois plus de grce qu'il n'en aurait mis tout
seul et la dcence dont les hommes anciens faisaient un attribut de la
grce (_grati decentes_). Et partout on y sentirait, mme dans les pages
les plus videmment marques au coin du grand crivain, mme aux endroits
o elle n'aurait collabor que de son regard et de son muet encouragement,
l'influence diffuse et lgre d'une Batrix invisible et prsente.




 PROPOS D'UN NOUVEAU LIVRE DE CLASSE

ORAISONS FUNBRES DE BOSSUET

Nouvelle dition, par M. Jacquinet[75]

  [Note 75: Un vol. in-12 (H. Belin).]


Il ne s'agit ici que d'un livre de classe; mais on en fait de charmants
depuis une douzaine d'annes. Les coliers d'aujourd'hui sont bien heureux:
ils ne sont point exposs  la fcheuse erreur de la jeune guenon de
Florian. On leur sert les noix toutes casses et mme on leur pluche les
amandes. Des hommes distingus ont bien voulu crire pour eux des ouvrages
pleins de choses et quelquefois originaux sous une forme modeste; et
plusieurs ont su apporter, soit dans l'explication des textes classiques,
soit dans l'exposition des sciences ou de l'histoire, tout le meilleur de
leur esprit et de leur exprience.

Cela peut se dire en toute vrit d'un ouvrage rcemment paru: la nouvelle
dition des _Oraisons funbres_ de Bossuet, par M. Jacquinet, qui s'adresse
aux lves de rhtorique.

M. Jacquinet, qui a t un des matres les plus apprcis de l'cole
normale et qui a eu pour lves Prvost-Paradol, Taine, About, Sarcey, me
parat tre un remarquable picurien de lettres. Car c'est bien lui qui a
rvl  ses lves Joubert et Stendhal  une poque o ces deux crivains,
surtout le second, n'avaient pas encore fait fortune; et cela ne l'empche
point d'tre un des plus pieux entre les fidles de Bossuet.

Vous savez qu'ils sont, comme cela, un certain nombre de bossutistes qui
passent une partie de leur vie  s'entraner sur le grand vque. Certes on
peut placer plus mal ses complaisances et je comprends mieux,  l'endroit
d'un si puissant et si impeccable crivain, cette espce de culte de latrie
que la malveillance un peu pince du spirituel Paul Albert ou mme de M.
Renan. Rien n'est plus noble, rien ne fait un tout plus imposant ni plus
harmonieux que le gnie, l'oeuvre et la vie de Bossuet. Le son que rend sa
parole est peut-tre unique par la plnitude et l'assurance; car, outre
qu'il avait  un degr qui n'a pas t dpass le don de l'expression, on
sent qu'il est vraiment tout entier dans chacune de ses phrases: la force
de son verbe est double par la srnit absolue de sa pense, par je ne
sais quel air d'ternit qu'elle a partout. Sa foi est un lment toujours
prsent et comme une partie intgrante de la beaut de sa parole. Nul n'est
plus naturellement ni plus compltement majestueux.

Je ne relverai pas le reproche puril qu'on lui a fait de n'tre point
un penseur. On peut constater, je crois, en lisant le _Discours sur
l'histoire universelle_, la _Connaissance de Dieu_ ou les _lvations_,
qu'il a pens aussi vigoureusement qu'il se pouvait dans les limites de
la foi traditionnelle: et prenez garde que la reconnaissance mme de ces
limites tait encore chez lui une oeuvre de sa pense. Nous ne pensons plus
comme lui, voil tout. Ce qu'il y a d'irritant, c'est que ce prtentieux
reproche lui est trop souvent adress par des gens qui d'abord ne l'ont pas
lu et qui ensuite, si Darwin ou Littr n'avaient pas crit, seraient fort
empchs de penser quoi que ce soit.

Il est donc bien difficile de ne pas admirer un tel homme. Mais d'aller
jusqu' l'amour et jusqu' la prdilection, cela reste un peu surprenant.
Car on prouve d'ordinaire ce sentiment pour des gnies moins hauts, plus
rapprochs de nous, plus mls, chez qui l'on sent plus de faiblesse, une
humanit plus trouble.  vrai dire, je crois qu'il y a souvent dans cette
tendresse spciale pour Bossuet (aprs le premier mouvement de sympathie
qu'il faut bien admettre) un peu de gageure, d'application et d'habitude.
Silvestre de Sacy nous fait un aimable aveu. On sait qu'il tait un des
fervents de Bossuet: seulement il avait beau s'exciter, il ne mordait qu'
demi  l'oraison funbre de Marie-Thrse, qui, en effet, parat un peu...
longue. Mais, un jour,  force de s'y reprendre, il y mordit, ou, pour
parler plus convenablement, il vit, il crut, il fut dsabus: Cette
oraison funbre de la reine, qu'autrefois, Dieu me pardonne! j'avais
trouve presque ennuyeuse, est un chef-d'oeuvre de grce et de puret.
Ainsi, par un scrupule touchant,  force de vouloir trouver du plaisir dans
cette lecture redoutable, il en trouva. Mais Dieu n'accorde la faveur de
ces rvlations qu'aux hommes de bonne volont.

L'dition de M. Jacquinet rend cette bonne volont facile. Le texte des
_Oraisons funbres_ y est accompagn d'un commentaire perptuel,
grammatical et littraire, qui est un modle de clart, de got et de
mesure. Tous ceux qui ont profess savent combien les commentaires de ce
genre sont malaiss et comme il est difficile de se dfendre, en expliquant
un texte, des claircissements superflus et des admirations banales.
M. Jacquinet a su viter ces deux fautes: ses remarques sur la langue
ne sont point pour lui un prtexte  un talage d'rudition, et il a
l'admiration lucide, exacte, ingnieuse. Il dmle, avec une sagacit
qui n'est jamais en dfaut, pourquoi et par o ces phrases sont belles,
expressives, loquentes. Nombre de journalistes et de romanciers
apprendraient bien des choses rien qu'en lisant ces notes d'un vieux
professeur et pressentiraient peut-tre ce que c'est enfin que cet art
d'crire que M. Renan niait rcemment avec une si noire et si complte
ingratitude.

M. Jacquinet a fait prcder les _Oraisons funbres_ d'une Introduction
trs substantielle o il nous montre, entre autres choses, que Bossuet a
toujours t aussi sincre que le pouvaient permettre les conditions mmes
et les convenances du genre. Voyez, je vous prie, ajoute M. Jacquinet,
si dans notre France dmocratique l'oraison funbre, qui n'est pas du
tout morte quoi qu'on dise (elle n'a fait que passer des temples dans les
cimetires, en se lacisant), est devenue plus libre, si elle se pique avec
austrit de tout montrer, de tout dire, et s'astreint  des jugements o
tout, le mal comme le bien, soit exactement compt. M. Jacquinet n'a que
trop raison sur ce point, et, quant au reste, bien qu'il lui arrive ensuite
de rabattre quelque peu dans ses notes les personnages exalts dans le
texte, on trouvera qu'il a trs suffisamment lav Bossuet de l'accusation
de flatterie et de complaisance.

Ce n'est pas tout: le soigneux diteur nous donne une biographie trs
prcise de chaque personnage et, en assez grande abondance, les passages
de _Mmoires_ ou de _Correspondances_ qui nous peuvent clairer sur son
compte. Je remarque ici qu'avec une trs innocente habilet M. Jacquinet,
qui ne veut pas faire de peine  Bossuet, a un peu trop choisi, parmi les
tmoignages contemporains, ceux qui s'accordent le mieux avec le jugement
de l'orateur et a tu pieusement les autres. Enfin, pour dispenser
dcidment le lecteur de tout effort, le plan de chaque discours est
scrupuleusement rsum  la fin du volume.

Voil certes une dition modle. Mais savez-vous l'effet le plus sr de ce
luxe intelligent d'explications et de commentaires? On lit l'Introduction,
on parcourt les notes, on effleure les notices, on a plaisir  retrouver
l des pages aimables ou belles de Mme de Motteville, de Retz, de Mme de
Svign, de Mme de La Fayette ou de Saint-Simon. Et puis... on oublie
de lire les _Oraisons funbres_, car ce n'est presque plus la peine,
et d'ailleurs ce serait, par comparaison, une lecture bien austre.
M. Jacquinet joue ce mauvais tour  Bossuet: il l'illustre si bien qu'il
ne nous laisse plus le temps de le lire, et l'on a peur aussi que le texte
ne soit beaucoup moins agrable que les claircissements. Les lves qui
auront cette commode dition entre les mains n'y liront pas un mot de
Bossuet. Ils se contenteront des analyses rsumes, les misrables!
Et, au fond,--bien entre nous--sauf les morceaux connus (Celui qui rgne
dans les cieux... Un homme s'est rencontr...  nuit dsastreuse!...
Restait cette redoutable infanterie... Venez, peuples...), qui a jamais
lu les _Oraisons funbres_? Jules Favre autrefois,  ce qu'on assure, et
peut-tre M. Nisard, et de nos jours M. Ferdinand Brunetire.

On a grand tort pourtant de ne pas les lire. Pourvu qu'on s'y applique un
peu, on ne jouit pas seulement du charme imprieux de ce style qui, avec
toute sa majest, est si libre, si hardi, si savoureux, aussi savoureux
vraiment que celui de Mme de Svign ou de Saint-Simon: grce aux
annotations et aux appendices de M. Jacquinet, qui rafrachissent nos
souvenirs et nous permettent de saisir toutes les intentions et de suppler
aux sous-entendus, on voit revivre les morts illustres sur qui cette grande
parole est tombe, et l'on s'aperoit que c'taient des cratures de chair
et de sang et que presque tous ont eu des figures expressives et originales
et des destines singulires.

Voici Henriette de France, une petite femme sche et noire, une figure
longue, une grande bouche et des yeux ardents; fanatique en religion, avec
une foi absolue au droit des couronnes--une reine Frdrique[76] moins
jeune, moins aimable et moins belle. Et quelle vie! Des annes de lutte
enrage et de douleurs sans nom; neuf jours de tempte pendant qu'elle va
chercher des soldats  son mari; des chevauches  la tte des troupes
qu'elle ramne et des nuits sous la tente; une vasion au milieu des
canonnades; un accouchement tragique entre deux alertes; la mre spare
de sa petite fille, ne sachant ce qu'elle est devenue; puis, en France,
l'hospitalit maigre et humiliante, la pension mal paye par Mazarin; pas
de bois en plein hiver pendant la Fronde; la veuve du roi dcapit pleurant
du matin au soir et, parmi ses larmes, prise de gats subites, par des
retours inattendus du sang de Henri IV--et la dvotion finale, mure et
profonde comme un tombeau, la mort anticipe dans le silence du couvent des
Visitandines...

  [Note 76: Alphonse Daudet, les _Rois en exil_.]

Et voici la fille, Henriette d'Angleterre: un berceau ballott dans les
hasards de la guerre civile, une enfance triste dans un intrieur froid,
gn et presque bourgeois de reine exile. Elle sort de l parfaitement
simple et bonne, et tous les contemporains, sans exception, vantent sa
douceur. De grands yeux, une jolie figure irrgulire dont toute la
sduction vient du rayonnement de l'esprit, et si charmante qu'on ne voit
plus la taille dvie. La voil amoureuse et aime de Louis XIV, puis
prcipite du haut de ses esprances, marie  un homme qui n'aimait pas
les femmes; romanesque et trompant son propre coeur dans de prilleuses
coquetteries; d'ailleurs vive, intelligente, nullement guinde, amie des
hommes de lettres, bonne enfant avec eux; adorable, adore, triomphante
(avec plus d'une blessure au coeur) jusqu'au verre de chicore et  la
nuit effroyable...

C'est maintenant une figure plus efface, mais nave et douloureuse: la
reine Marie-Thrse, une belle fille blonde et blanche, moutonnire et
tendre sous un empois hrditaire d'orgueil royal. Enfant, elle regarde
passer, en cachette, d'une fentre de l'Escurial, les cavaliers franais
tout enrubanns et les compare  un jardin qui marche. Elle aime Louis XIV
comme une petite pensionnaire; elle souffre pendant vingt ans de ses
infidlits comme une petite bourgeoise malheureuse en mnage: toujours
blanche, toujours innocente et toujours amoureuse; reine et brebis.

Et, pour faire contraste, voici la princesse palatine, chappe de son
couvent, marie par ambition, toujours endette, fine, intrigante, allant
de Mazarin  Cond et complotant avec Retz, manoeuvrant  l'aise dans l'eau
trouble de la Fronde; souverainement belle avec un sourire mystrieux;
dbauche, libre penseuse: je ne sais quel air d'aventurire, de princesse
ruine, de grande dame bohme, de Fdora, de Slave nigmatique et perverse
longtemps avant l'invention du type. Et tout y est, mme,  la suite d'un
songe (toutes ces femmes-l croient aux songes), la conversion soudaine et
absolue de la vieille pcheresse qui n'a plus rien  attendre des hommes...

Et voici, en regard, une tte correcte de haut fonctionnaire: Michel Le
Tellier, esprit lucide, appliqu, adroit et souple, ayant l'art de faire
croire au roi que c'est le roi qui fait tout; intgre, mais tablissant
richement toute sa famille jusqu'aux petits-cousins; froid, fig,
impassible, mais pleurant de joie  son lit de mort parce que Dieu lui a
laiss le temps de signer la rvocation de l'dit de Nantes...

Enfin voici venir le hros violent  la tte d'aigle, le grand Cond.
Avez-vous vu son buste au petit Muse de la Renaissance? Un nez prodigieux,
des yeux saillants, des joues creuses, une bouche tourmente, vilaine,
souleve par les longues dents obliques; point de menton: en somme, un nez
entre deux yeux tincelants. Le superbe chef de bande, en dpit de la
littrature, mme de la thologie dont on l'avait frott! Grand capitaine 
vingt ans, fou d'orgueil aprs ses quatre victoires, fou de colre aprs
seize mois de prison, ivre de haine jusqu'au crime et  la trahison, il
revient, lion mat par le renard Mazarin, s'effondrer aux pieds du roi le
plus roi qu'on ait jamais vu. Et puis c'est fini, sauf l'clair de Senef.
On ne songe pas assez  ce qu'il y a eu de particulier et de douloureux
dans cette destine. Toute la gloire au commencement! puis une vie ennuye
d'homme de proie dans une socit dcidment organise et rgle; une
mlancolie de fauve enferm dans une cage invisible, de vieil aigle
attach sur sa mangeoire, dplum par places, la tte entre ses deux ailes
remontes...,  ce point que le matre des crmonies funbres du grand
sicle pourra louer la piti, la bont et les vertus chrtiennes de ce
dernier des barons fodaux.

Voil ce qu'il faut se dire pour goter vraiment les _Oraisons funbres_,
et voil ce que le commentaire de M. Jacquinet nous permet au moins
d'imaginer. Et il faut aussi se reprsenter le lieu, le thtre, la mise
en scne: un de ces catafalques lourds et somptueux, comme nous en dcrit
Mme de Svign, avec d'innombrables cierges et de hauts lampadaires et
des figures allgoriques dans le genre pompeux; les gentilshommes,
les grandes dames en moire, velours et falbalas, en roides et opulentes
toilettes; tout l'appareil d'une crmonie de cour et, sur les figures
graves, un air de parade et de reprsentation. Voyez par l-dessus le
Bossuet de Rigaud, front arrondi et dur comme un roc, bouche svre,
face ample et bien nourrie, tte rejete en arrire; magnifique dans
l'croulement des draperies pesantes et des satins aux belles cassures (il
ne tranait pas toutes ces toffes en chaire, mais je le vois ainsi quand
mme): Bossuet, gardien et captif volontaire d'un des plus puissants
systmes de dogmes religieux et sociaux qui aient jamais maintenu dans
l'ordre une socit humaine, et participant, dans toute son attitude, de
la majest des fictions dont il conservait le dpt. Sur les cadavres
trs illustres enfouis sous cette pompe, il jette les paroles pompeuses
qui disent leur nant; et cependant il leur refait une vie terrestre toute
pleine de mrites et de vertus, car il le faut, car cela convient, car
cela importe au bon ordre des choses humaines. Et tout, l'appareil
clatant des funrailles et les louanges convenues, tout contribue 
rendre plus ironique cette majestueuse comdie de la mort o les paroles
sonores, prpares d'avance, sur la vanit de toutes choses, ne sont
qu'une suprme vanit.

Ainsi on peut passer un bon moment avec les _Oraisons funbres_ si on se
contente de les feuilleter et de songer autour, car il faut bien avouer
qu'elles sont peut-tre moins intressantes en elles-mmes que par les
spectacles et les images qu'elles voquent. Quant  les lire d'un bout 
l'autre, c'est une grosse affaire. Les figures si vivantes, si marques,
dont je parcourais tout  l'heure la srie, s'effacent, s'attnuent,
perdent presque tout leur relief par l'embellissement obligatoire de
l'loge officiel. Voulez-vous des portraits sincres? C'est dans les
Mmoires et les correspondances qu'il faut les chercher. Restent les belles
mditations sur l'universelle vanit, sur la mort, sur la grce; mais
vous les retrouverez, et tout aussi belles, dans les _Sermons_. Aimez-vous
enfin les considrations sur le gouvernement des affaires humaines par la
Providence, sur Dieu visible dans l'histoire? Vous n'avez qu' ouvrir le
_Discours sur l'histoire universelle_. Et si peut-tre ces enseignements
paraissent avoir plus de force dans les _Oraisons funbres_, tant tirs de
cas particuliers et prsents (et rien d'ailleurs n'est loquent comme un
cercueil), cet avantage n'est que trop balanc par l'artifice ncessaire de
ces discours d'apparat. Si M. de Sacy, pour en jouir pleinement, avouait
s'y reprendre  plusieurs fois, que dirons-nous, profanes? Je persiste 
croire et qu'il y a dans l'oeuvre de Bossuet des parties plus intressantes
que les _Oraisons funbres_ et que la meilleure faon d'accommoder et
de faire lire les _Oraisons funbres_ est celle de M. Jacquinet.




ERNEST RENAN


Nul crivain peut-tre n'a tant occup, hant, troubl ou ravi les plus
dlicats de ses contemporains. Qu'on cde ou qu'on rsiste  sa sduction,
nul ne s'est mieux empar de la pense, ni de faon plus enlaante. Ce
grand sceptique a dans la jeunesse d'aujourd'hui des fervents comme en
aurait un aptre et un homme de doctrine. Et quand on aime les gens, on
veut les voir.

Les Parisiens excuseront l'ignorance et la navet d'un provincial
frachement dbarqu de sa province, qui est curieux de voir des hommes
illustres et qui va faisant des dcouvertes. Je suis un peu comme ces deux
bons Espagnols venus du fin fond de l'Ibrie pour voir Tite-Live et
cherchant dans Rome autre chose que Rome mme. Le sentiment qui les
amenait tait naturel et touchant, enfantin si l'on veut, c'est--dire
doublement humain. Je suis donc entr au Collge de France, dans la petite
salle des langues smitiques.


I

 quoi bon pourtant? N'est-ce point par leurs livres, et par leurs livres
seuls, qu'on connat les crivains et surtout les philosophes et les
critiques, ceux qui nous livrent directement leur pense, leur conception
du monde et, par l, tout leur esprit et toute leur me? Que peuvent
ajouter les traits de leur visage et le son de leur voix  la connaissance
que nous avons d'eux? Qu'importe de savoir comment ils ont le nez fait?
Et s'ils l'avaient mal fait, par hasard? ou seulement fait comme tout le
monde?

Mais non, nous voulons voir. Combien de pieux jeunes gens ont accompli leur
plerinage au sanctuaire de l'avenue d'Eylau pour y contempler ne ft-ce
que la momie solennelle du dieu qui se survit! Heureusement on voit ce
qu'on veut, quand on regarde avec les yeux de la foi; et la pauvre humanit
a, quoi qu'elle fasse, la bosse irrductible de la vnration.

Au reste, il n'est pas sr que l'amour soit incompatible avec un petit
reste au moins de sens critique. Avez-vous remarqu? Quand on est pris,
bien pris et touch  fond, on peut nanmoins saisir trs nettement les
dfauts ou les infirmits de ce que nos pres appelaient l'objet aim et,
comme on est pein de ne le voir point parfait et qu'on s'en irrite (non
contre lui), cette piti et ce dpit redoublent encore notre tendresse.
Nous voulons oublier et nous lui cachons (tout en le connaissant bien) ce
qui peut se rencontrer chez lui de fcheux, comme nous nous cachons 
nous-mmes nos propres dfauts, et ce soin dlicat tient notre amour en
haleine et nous le rend plus intime en le faisant plus mritoire et en
lui donnant un air de dfi. La critique peut donc fournir  la passion de
nouveaux aliments, bien loin de l'teindre.

Conclusion: ce n'est que pour les tides que les grands artistes perdent
parfois  tre vus de prs; mais cette preuve ne saurait les entamer aux
yeux de celui qui est vritablement pris. Et ils y gagnent d'tre mieux
connus sans tre moins aims.


II

C'est, je crois, le cas pour M. Renan. Une chose me tracassait. Est-il
triste dcidment, ou est-il gai, cet homme extraordinaire? On peut hsiter
si l'on s'en tient  ses livres. Car, s'il conclut presque toujours par un
optimisme dclar, il n'en est pas moins vrai que sa conception du monde
et de l'histoire, ses ides sur la socit contemporaine et sur son avenir
prtent tout aussi aisment  des conclusions dsoles. Le vieux mot:
Tout est vanit, tant et si richement comment par lui, peut avoir aussi
bien pour complment:  quoi bon vivre? que: Buvons, mes frres, et
tenons-nous en joie. Que le but de l'univers nous soit profondment cach;
que ce monde ait tout l'air d'un spectacle que se donne un Dieu qui sans
doute n'existe pas, mais qui existera et qui est en train de se faire; que
la vertu soit pour l'individu une duperie, mais qu'il soit pourtant lgant
d'tre vertueux en se sachant dup; que l'art, la posie et mme la vertu
soient de jolies choses, mais qui auront bientt fait leur temps, et que le
monde doive tre un jour gouvern par l'Acadmie des sciences, etc., tout
cela est amusant d'un ct et navrant de l'autre. C'est par des arguments
funbres que M. Renan, dans son petit discours de Trguier, conseillait la
joie  ses contemporains. Sa gat paraissait bien, ce jour-l, celle d'un
croque-mort trs distingu et trs instruit.

M. Sarcey, qui voit gros et qui n'y va jamais par quatre chemins, se tire
d'affaire en traitant M. Renan de fumiste, de fumiste suprieur et
transcendant (_XIXe Sicle_, article du mois d'octobre 1884). Eh! oui,
M. Renan se moque de nous. Mais se moque-t-il toujours? et jusqu' quel
point se moque-t-il? Et d'ailleurs il y a des fumistes fort  plaindre.
Souvent le railleur souffre et se meurt de sa propre ironie. Encore un
coup, est-il gai, ce sage, ou est-il triste? L'impression que laisse la
lecture de ses ouvrages est complexe et ambigu. On s'est fort amus; on
se sait bon gr de l'avoir compris; mais en mme temps on se sent troubl,
dsorient, dtach de toute croyance positive, ddaigneux de la foule,
suprieur  l'ordinaire et banale conception du devoir, et comme redress
dans une attitude ironique  l'gard de la sotte ralit. La superbe du
magicien, passant en nous nafs, s'y fait grossire et s'y assombrit. Et
comment serait-il gai, quand nous sommes si tristes un peu aprs l'avoir
lu?

Allons donc le voir et l'entendre. L'accent de sa voix, l'expression de son
visage et de toute son enveloppe mortelle nous renseignera sans doute sur
ce que nous cherchons. Que risquons-nous? Il ne se doutera pas que nous
sommes l; il ne verra en nous que des ttes quelconques de curieux; il ne
nous accablera pas de sa politesse ecclsiastique devant qui les hommes
d'esprit et les imbciles sont gaux; il ne saura pas que nous sommes des
niais et ne nous fera pas sentir que nous sommes des importuns.

J'ai fait l'preuve. Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. M. Renan
est gai, trs gai, et, qui plus est, d'une gat comique.


III

L'auditoire du grand cours n'a rien de particulier. Beaucoup de vieux
messieurs qui ressemblent  tous les vieux messieurs, des tudiants,
quelques dames, parfois des Anglaises qui sont venues l parce que M. Renan
fait partie des curiosits de Paris.

Il entre, on applaudit. Il remercie d'un petit signe de tte en souriant
d'un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose; de grands traits, de
longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine; d'ailleurs tout rond,
se mouvant tout d'une pice, sa large tte dans les paules. Il a l'air
content de vivre, et il nous expose avec gat la formation de ce _Corpus_
historique qui comprend le _Pentateuque_ et le livre de Josu et qui serait
mieux nomm l'_Hexateuque_.

Il explique comment cette _Torah_ a d'abord t crite sous deux formes
 peu prs en mme temps, et comment nous saisissons dans la rdaction
actuelle les deux rdactions primitives, jhoviste et lohiste; qu'il y a
donc eu deux types de l'histoire sainte comme il y a eu plus tard deux
Talmuds, celui de Babylone et celui de Jrusalem; que la fusion des deux
histoires eut lieu probablement sous zchias, c'est--dire au temps
d'Esae, aprs la destruction du royaume du Nord; que c'est alors que fut
constitu le _Pentateuque_, moins le _Deutronome_ et le _Lvitique_;
que le _Deutronome_ vint s'y ajouter au temps de Josias, et le
_Lvitique_ un peu aprs.

L'exposition est claire, simple, anime. La voix est un peu enroue et un
peu grasse, la diction trs appuye et trs scande, la mimique familire
et presque excessive. Quant  la forme, pas la moindre recherche ni mme la
moindre lgance; rien de la grce ni de la finesse de son style crit. Il
parle pour se faire comprendre, voil tout; et va comme je te pousse! Il ne
fait pas les liaisons. Il s'exprime absolument comme au coin du feu avec
des Oh!, des Ah!, des En plein!, des Pour a, non!. Il a, comme
tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent
souvent. Il fait une grande consommation de en quelque sorte, locution
prudente, et dit volontiers: N'en doutez pas, ce qui est peut-tre la
plus douce formule d'affirmation, puisqu'elle nous reconnat implicitement
le droit de douter. Voici d'ailleurs quelques spcimens de sa manire.
J'espre qu'ils amuseront, tant exactement pris sur le vif.

 propos de la rdaction de la _Torah_, qui n'a fait aucun bruit, qui est
reste anonyme, dont on ne sait mme pas la date prcise parce que tout ce
qui est crit l tait dj connu, existait dj dans la tradition orale:

    Comme a est diffrent, n'est-ce pas? de ce qui se passe de nos jours!
    La rdaction d'un code, d'une lgislation, on discuterait a
    publiquement, les journaux en parleraient, a serait un vnement.
    Eh bien, la rdaction dfinitive du _Pentateuque_, 'a pa't un
    vnement du tout!...

 propos des historiens orientaux compars  ceux d'Occident:

    Chez les Grecs, chez les Romains, l'histoire est une Muse. Oh! i' sont
    artistes, ces Grecs et ces Romains! Tite-Live, par exemple, fait une
    oeuvre d'art; il digre ses documents et se les assimile au point
    qu'on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec
    lui-mme; son art efface la trace de ses mprises. Eh bien! vous n'avez
    pas a en Orient, oh! non, vous n'avez pas a! En Orient, rien que des
    compilateurs; ils juxtaposent, mlent, entassent. Ils dvorent les
    documents antrieurs, ils ne les digrent pas. Ce qu'ils dvorent
    reste tout entier dans leurs estomac: vous pouvez retirer les morceaux.

 propos de la date du _Lvitique_:

    Ah! je fais bien mes compliments  ceux qui sont srs de ces choses-l!
    Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps
    en temps. Comme a, on a des chances d'avoir t au moins une fois
    dans le vrai.

 propos des lvites:

    Oh! le lvitisme, a n'a pas toujours t ce que c'tait du temps de
    Josias. Dans les premiers temps, comme le culte tait trs compliqu,
    il fallait des espces de sacristains trs forts, connaissant trs bien
    leur affaire: c'taient les lvites. Mais le lvitisme organis en
    corps sacerdotal, c'est de l'poque de la reconstruction du temple.

Enfin je recueille au hasard des bouts de phrase: Bien oui! c'est
compliqu, mais c'est pas, encore assez compliqu.--Cette rdaction du
_Lvitique_, a a-t-i' t fini? Non, a a cess.--Ah! parfait, le
_Deutronome_! a forme un tout. Ah! celui-l a pa' t coup!

J'ai peur, ici, de trahir M. Renan sous prtexte de reproduire exactement
sa parole vivante. Je sens trs bien que, dtachs de la personne mme de
l'orateur, de tout ce qui les accompagne, les relve et les sauve, ces
fragments un peu heurts prennent un air quasi grotesque. Cela fait songer
 je ne sais quel Labiche exgte,  une critique des critures expose par
Lhritier, devant le trou du souffleur, dans quelque monologue fantastique.
Eh bien! non, ce n'est pas cela, ma loyaut me force d'en avertir le
lecteur. Assurment je ne pense pas que Ramus, Vatable ou Bud aient
profess sur ce ton; et c'est un signe des temps que cette absence de
tout appareil et cette savoureuse bonhomie dans une des chaires les plus
releves du Collge de France. Mais il n'est que juste d'ajouter que
M. Renan s'en tient  la bonhomie. Les familiarits de la phrase ou mme
de la prononciation sont sauves par la cordialit du timbre et par la
bonne grce du sourire. Les Oh!, les Ah!, les Pour a, non!, les
J'sais pas et les a, c'est vrai, peuvent tre risibles, ou vulgaires,
ou simplement aimables. Les ngligences de M. Renan sont dans le dernier
cas. Il cause, voil tout, avec un bon vieil auditoire bien fidle et
devant qui il se sent  l'aise.

Vous saisissez maintenant le ton, l'accent, l'allure de ces confrences.
C'est quelque chose de trs vivant. M. Renan parat prendre un intrt
prodigieux  ce qu'il explique et s'amuser normment. Ne croyez pas ce
qu'il nous dit quelque part des sciences historiques, de ces pauvres
petites sciences conjecturales. Il les aime, quoi qu'il dise, et les
trouve divertissantes. On n'a jamais vu un exgte aussi jovial. Il prouve
un visible plaisir  louer ou  contredire MM. Reuss, Graff, Kuenen,
Welhausen, des hommes trs forts, mais entts ou nafs. Le Jhoviste et
l'lohiste, mls comme deux jeux de cartes, c'est cela qui est amusant
 dbrouiller! Et lorsque le grand-prtre Helkia, trs malin, vient dire
au roi Josias: Nous avons trouv dans le temple la loi d'Iaveh, et nous
fournit par l la date exacte du _Deutronome_, 622, M. Renan ne se sent
pas de joie!

Mais c'est surtout quand il rencontre (sans la chercher) quelque bonne
drlerie qu'il faut le voir! La tte puissante, incline sur une paule
et rejete en arrire, s'illumine et rayonne; les yeux ptillent, et le
contraste est impayable de la bouche trs fine qui, entr'ouverte, laisse
voir des dents trs petites, avec les joues et les bajoues opulentes,
piscopales, largement et mme grassement tailles. Cela fait songer  ces
faces succulentes et d'un relief merveilleux que Gustave Dor a semes dans
ses illustrations de Rabelais ou des _Contes drolatiques_ et qu'il suffit
de regarder pour clater de rire. Ou plutt on pressent l tout un pome
d'ironie, une me trs fine et trs alerte emptre dans trop de matire,
et qui s'en accommode, et qui mme en tire un fort bon parti en faisant
rayonner sur tous les points de ce masque large la malice du sourire, comme
si c'tait se moquer mieux et plus compltement du monde que de s'en moquer
avec un plus vaste visage!


IV

C'est gal, on prouve un mcompte, sinon une dception. M. Renan n'a pas
tout  fait la figure que ses livres et sa vie auraient d lui faire.
Ce visage qu'on rvait ptri par le scepticisme transcendantal, on y
discernerait plutt le coup de pouce de la _Thologie de Branger_, qu'il a
si dlicieusement raille. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires
aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.

--Cet homme, dirait-il, a pass par la plus terrible crise morale qu'une
me puisse traverser. Il a d,  vingt ans, et dans des conditions qui
rendaient le choix particulirement douloureux et dramatique, opter entre
la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et,
comme il tait plus engag qu'un autre, la dchirure a sans doute t
d'autant plus profonde. Et il est gai!

Pour une dchirure moins intime (car il n'tait peut-tre qu'un rhteur),
Lamennais est mort dans la dsesprance finale. Pour beaucoup moins que
cela, le candide Jouffroy est rest incurablement triste. Pour moins
encore, pour avoir non pas dout, mais seulement craint de douter, Pascal
est devenu fou. Et M. Renan est gai!

Passe encore s'il avait chang de foi: il pourrait avoir la srnit que
donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gard
l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce qu'il a reni. Il est
rest prtre; il donne  la ngation mme le tour du mysticisme chrtien.
Son cerveau est une cathdrale dsaffecte[77]. On y met du foin; on y fait
des confrences: c'est toujours une glise. Et il rit! et il se dilate! et
il est gai!

  [Note 77: Le mot est de M. Alphonse Daudet.]

Cet homme a pass vingt ans de sa vie  tudier l'vnement le plus
considrable et le plus mystrieux de l'histoire. Il a vu comment naissent
les religions; il est descendu jusqu'au fond de la conscience des simples
et des illumins; il a vu comme il faut que les hommes soient malheureux
pour faire de tels rves, comme il faut qu'ils soient nafs pour se
consoler avec cela. Et il est gai!

Cet homme a, dans sa _Lettre  M. Berthelot_, magnifiquement trac le
programme formidable et tabli en regard le bilan modeste de la science.
Il a eu, ce jour-l, et nous a communiqu la sensation de l'infini. Il a
prouv mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destine
indchiffrable. Et il est gai!

Cet homme, ayant  parler dernirement de ce pauvre Amiel qui a tant pti
de sa pense, qui est mort lentement du mal mtaphysique, s'amusait 
soutenir, avec une insolence de page, une logique fuyante de femme et de
jolies pichenettes  l'adresse de Dieu, que ce monde n'est point, aprs
tout, si triste pour qui ne le prend pas trop au srieux, qu'il y a mille
faons d'tre heureux et que ceux  qui il n'a pas t donn de faire leur
salut par la vertu ou par la science peuvent le faire par les voyages,
les femmes, le sport ou l'ivrognerie. (Je trahis peut-tre sa pense en la
traduisant; tant pis! Pourquoi a-t-il des finesses qui ne tiennent qu'
l'arrangement des mots?) Je sais bien que le pessimisme n'est point, malgr
ses airs, une philosophie, n'est qu'un sentiment draisonnable n d'une vue
incomplte des choses; mais on rencontre tout de mme des optimismes bien
impertinents! Quoi! ce sage reconnaissait lui-mme un peu auparavant qu'il
y a, quoi qu'on fasse, des souffrances inutiles et inexplicables; le grand
cri de l'universelle douleur montait malgr lui jusqu' ses oreilles:
et tout de suite aprs il est gai! Malheur  ceux qui rient! comme dit
l'criture. Ce rire, je l'ai dj entendu dans l'_Odysse_: c'est le rire
involontaire et lugubre des prtendants qui vont mourir.

Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'tre gai. Il ne peut l'tre que par
l'inconsquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait
tu le sommeil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres,
a tu la joie, a tu l'action, a tu la paix de l'me et la scurit de
la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrire-pense que l'homme
vertueux est peut-tre un sot; se faire une sagesse  deux tranchants; se
dire que nous devons la vertu  l'ternel, mais que nous avons droit d'y
joindre, comme reprise personnelle, l'ironie; que nous rendons par l  qui
de droit plaisanterie pour plaisanterie, etc., cela est joli, trs joli;
c'est, un raisonnement dlicieux et absurde, et ce bon Dieu, conu
comme un grec mrite qui pipe les ds, est une invention tout  fait
rjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par
lgance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit  tre bon quand
il vous arrive de l'tre, apporter toujours  la pratique de la vertu la
mfiance et la sagacit d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui
n'est dupe que parce qu'il le veut bien,--est-ce que cela,  supposer que
ce soit possible, ne vous parat pas lamentable? Dire que Dieu n'existe
pas, mais qu'il existera peut-tre un jour et qu'il sera la conscience de
l'univers quand l'univers sera devenu conscient; dire ailleurs que Dieu
est dj bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il le sera sans
doute un jour; que l'immortalit n'est pas un don inhrent  l'homme, une
consquence de sa nature, mais sans doute un don rserv par l'tre, devenu
absolu, parfait, omniscient, tout-puissant,  ceux qui auront contribu 
son dveloppement; qu'il y a du reste presque autant de chances pour que
le contraire de tout cela soit vrai et qu'une complte obscurit nous
cache les fins de l'univers: ne sont-ce pas l,  qui va au fond, de
belles et bonnes ngations enveloppes de railleries subtiles? Ne craignons
point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances.
Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est
simplement nier; et ce nihilisme, si lgant qu'il soit, ne saurait tre
qu'un abme de mlancolie noire et de dsesprance. Notez que je ne
conteste point la vrit de cette philosophie (ce n'est pas mon affaire):
j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des
phnomnes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des consquences
de sa pense. Il a une phrase surprenante o faire son salut devient
exactement synonyme de prendre son plaisir o on le trouve, et o il
admet des saints de la luxure, de la morphine et de l'alcool. Et avec cela
il est gai! Comment fait-il donc?

Quelqu'un pourrait rpondre:

--Vous avez l'tonnement facile, monsieur l'ingnu. C'est comme si vous
disiez: Cet homme est un homme, et il a l'audace d'tre gai!. Et ne vous
rcriez point que sa gaiet est sinistre, car je vous montrerais qu'elle
est hroque. Ce sage a eu une jeunesse austre; il reconnat, aprs trente
ans d'tudes, que cette austrit mme fut une vanit, qu'il a t sa
propre dupe, que ce sont les simples et les frivoles qui ont raison, mais
qu'il n'est plus temps aujourd'hui de manger sa part du gteau. Il le sait,
il l'a dit cent fois, il est gai pourtant. C'est admirable!


V

Eh bien! non. Je souponne cette gaiet de n'tre ni sinistre ni hroque.
Il reste donc qu'elle soit naturelle et que M. Renan se contente de
l'entretenir par tout ce qu'il sait des hommes et des choses. Et cela
certes est bien permis; car, si ce monde est affligeant comme nigme, il
est encore assez divertissant comme spectacle.

On peut pousser plus loin l'explication. Il n'y a pas de raison pour que le
pyrrhonien ou le ngateur le plus hardi ne soit pas un homme gai, et cela
mme en supposant que la ngation ou le doute universel comporte une vue du
monde et de la vie humaine ncessairement et irrmdiablement triste, ce
qui n'est point dmontr. Dans tous les cas, cela ne serait vrai que pour
les hommes de culture raffine et de coeur tendre, car les gredins ne sont
point gns d'tre  la fois de parfaits ngateurs et de joyeux compagnons.
Mais en ralit il n'est point ncessaire d'tre un coquin pour tre gai
avec une philosophie triste. Sceptique, pessimiste, nihiliste, on l'est
quand on y pense: le reste du temps (et ce reste est presque toute la vie),
eh bien! on vit, on va, on vient, on cause, on voyage, on a ses travaux,
ses plaisirs, ses petites occupations de toute sorte.--Vous vous rappelez
ce que dit Pascal des preuves de Dieu mtaphysiques: ces dmonstrations
ne frappent que pendant l'instant qu'on les saisit; une heure aprs, elles
sont oublies. Il peut donc fort bien y avoir contraste entre les ides et
le caractre d'un homme, surtout s'il est trs cultiv. Le jugement, dit
Montaigne, tient chez moi un sige magistral... Il laisse mes apptits
aller leur train... _Il fait son jeu  part_. Pourquoi ne ferait-il
pas aussi son jeu  part chez le dcevant crivain des _Dialogues
philosophiques_? Essayons donc de voir par o et comment il peut tre
heureux.

D'abord son optimisme est un parti pris hautement affich,  tout propos et
mme hors de propos et aux moments les plus imprvus. Il est heureux parce
qu'il veut tre heureux: ce qui est encore la meilleure faon qu'on ait
trouv de l'tre. Il donne l un exemple que beaucoup de ses contemporains
devraient suivre.  force de nous plaindre, nous deviendrons vraiment
malheureux. Le meilleur remde contre la douleur est peut-tre de la nier
tant qu'on peut. Une sensibilit nous envahit, trs humaine, trs gnreuse
mme, mais trs dangereuse aussi. Il faut agir sans se lamenter, et aider
le prochain sans le baigner de larmes. Je ne sais, mais peut-tre le
pauvre peuple est-il moins heureux encore depuis qu'on le plaint
davantage. Sa misre tait plus grande autrefois, et cependant je crois
qu'il tait peut-tre moins  plaindre, prcisment parce qu'on le
plaignait moins.

Je veux bien, du reste, accorder aux mes faibles qu'il ne suffit pas
toujours de vouloir pour tre heureux. La vie, en somme, n'a pas trop mal
servi M. Renan, l'a passablement aid  soutenir sa gageure; et il en
remercie gracieusement l'obscure cause premire  la fin de ses
_Souvenirs_. Tous ses rves se sont raliss. Il est de deux Acadmies;
il est administrateur du Collge de France; il a t aim, nous dit-il,
des trois femmes dont l'affection lui importait: sa soeur, sa femme et sa
fille; il a enfin une honnte aisance, non en biens-fonds, qui sont chose
trop matrielle et trop attachante, mais en actions et obligations, choses
lgres et qui lui agrent mieux, tant des espces de fictions, et mme
de jolies fictions.--Il a des rhumatismes. Mais il met sa coquetterie  ce
qu'on ne s'en aperoive point; et puis il ne les a pas toujours.--Sa plus
grande douleur a t la mort de sa soeur Henriette; mais le spectacle au
moins lui en a t pargn et la longue et terrible angoisse, puisqu'il
tait lui-mme fort malade  ce moment-l. Elle s'en est alle son oeuvre
faite et quand son frre n'avait presque plus besoin d'elle. Et qui sait si
la mmoire de cette personne accomplie ne lui est pas aussi douce que le
serait aujourd'hui sa prsence? Et puis cette mort lui a inspir de si
belles pages, si tendres, si harmonieuses! Au reste, s'il est vrai que le
bonheur est souvent la rcompense des coeurs simples, il me parat qu'une
intelligence suprieure et tout ce qu'elle apporte avec soi n'est point
pour empcher d'tre heureux. Elle est aux hommes ce que la grande beaut
est aux femmes. Une femme vraiment belle jouit continuellement de sa
beaut, elle ne saurait l'oublier un moment, elle la lit dans tous les
yeux. Avec cela la vie est supportable ou le redevient vite,  moins d'tre
une passionne, une enrage, une gcheuse de bonheur comme il s'en trouve.
M. Renan se sent souverainement intelligent comme Cloptre se sentait
souverainement belle. Il a les plaisirs de l'extrme clbrit, qui sont
de presque tous les instants et qui ne sont point tant  ddaigner, du
moins je l'imagine. Sa gloire lui rit dans tous les regards. Il se sent
suprieur  presque tous ses contemporains par la quantit de choses qu'il
comprend, par l'interprtation qu'il en donne, par les finesses de cette
interprtation. Il se sent l'inventeur d'une certaine philosophie trs
raffine, d'une certaine faon de concevoir le monde et de prendre la vie,
et il surprend tout autour de lui l'influence exerce sur beaucoup d'mes
par ses aristocratiques thories. (Et je ne parle pas des joies rgulires
et assures du travail quotidien, des plaisirs de la recherche et, parfois,
de la dcouverte.)--M. Renan jouit de son gnie et de son esprit. M. Renan
jouit le premier du renanisme.

Il serait intressant--et assez inutile d'ailleurs--de dresser la liste des
contradictions de M. Renan. Son Dieu tour  tour existe ou n'existe pas,
est personnel ou impersonnel. L'immortalit dont il rve quelquefois
est tour  tour individuelle et collective. Il croit et ne croit pas au
progrs. Il a la pense triste et l'esprit plaisant. Il aime les sciences
historiques et les ddaigne. Il est pieusement impie. Il est trs chaste
et il veille assez souvent des images sensuelles. C'est un mystique et
un pince-sans-rire. Il a des navets et d'inextricables malices. Il est
Breton et Gascon. Il est artiste, et son style est pourtant le moins
plastique qui se puisse voir. Ce style parat prcis et en ralit fuit
comme l'eau entre les doigts. Souvent la pense est claire et l'expression
obscure,  moins que ce ne soit le contraire. Sous une apparence de
liaison, il a des sautes d'ides incroyables, et ce sont continuellement
des abus de mots, des quivoques imperceptibles, parfois un ravissant
galimatias. Il nie dans le mme temps qu'il affirme. Il est si proccup
de n'tre point dupe de sa pense qu'il ne saurait rien avancer d'un peu
srieux sans sourire et railler tout de suite aprs. Il a des affirmations
auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou, par une
marche oppose, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse
prendre. Mais sait-il exactement lui-mme o commence et o finit son
ironie? Ses opinions exotriques s'embrouillent si bien avec ses penses
de derrire la tte que lui-mme, je pense, ne s'y retrouve plus et se
perd avant nous dans le mystre de ces nuances.

Toutes les fes avaient richement dot le petit Armoricain. Elles lui
avaient donn le gnie, l'imagination, la finesse, la persvrance, la
gaiet, la bont. La fe Ironie est venue  son tour et lui a dit: Je
t'apporte un don charmant; mais je te l'apporte en si grande abondance
qu'il envahira et altrera tous les autres. On t'aimera; mais, comme on
aura toujours peur de passer  tes yeux pour un sot, on n'osera pas te le
dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers et de Dieu, tu te moqueras
de toi-mme, et tu finiras par perdre le souci et le got de la vrit.
Tu mleras l'ironie aux pensers les plus graves, aux actions les plus
naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes les critures
infiniment sduisantes, mais inconsistantes et fragiles. En revanche,
jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'tre au monde.
Ainsi parla la fe et, tout compte fait, elle fut assez bonne personne.
Si M. Renan est une nigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'tudie
peut-tre  la compliquer encore.

Il crivait, il y a quatorze ans: Cet univers est un spectacle que Dieu
se donne  lui-mme; servons les intentions du grand chorge en contribuant
 rendre le spectacle aussi brillant, aussi vari que possible. Il faut
rendre cette justice  l'auteur de la _Vie de Jsus_ qu'il les sert
joliment, les intentions du grand chorge! Il est certainement un des
compres les plus originaux et les plus fins de l'ternelle ferie. Lui
reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin
imprsario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la
comdie selon notre petite mesure; et vraiment le monde serait plus
ennuyeux si M. Renan n'y tait pas.


APPENDICE

FRAGMENT D'UN DISCOURS PRONONC PAR M. RENAN  QUIMPER, LE 17 AOT 1885.

... Moi aussi, j'ai dtruit quelques btes souterraines assez malfaisantes.
J'ai t un bon torpilleur  ma manire; j'ai donn quelques secousses
lectriques  des gens qui auraient mieux aim dormir. Je n'ai pas manqu
 la tradition des bonnes gens de Golo.

Voil pourquoi, bien que fatigu de corps avant l'ge, j'ai gard jusqu'
la vieillesse une gaiet d'enfant, comme les marins, une facilit trange
 me contenter.

Un critique me soutenait dernirement que ma philosophie m'obligeait  tre
toujours plor. Il me reprochait comme une hypocrisie ma bonne humeur,
dont il ne voyait pas les vraies causes.

Eh bien! je vais vous les dire.

Je suis trs gai, d'abord parce que, m'tant trs peu amus quand j'tais
jeune, j'ai gard,  cet gard, toute ma fracheur d'illusions; puis, voici
qui est plus srieux: je suis gai, parce que je suis sr d'avoir fait en ma
vie une bonne action; j'en suis sr. Je ne demanderais pour rcompense que
de recommencer. Je me plains d'une seule chose, c'est d'tre vieux dix ans
trop tt.

Je ne suis pas un homme de lettres, je suis un homme du peuple; je suis
l'aboutissant de longues files obscures de paysans et de marins. Je jouis
de leurs conomies de pense; je suis reconnaissant  ces pauvres gens qui
m'ont procur, par leur sobrit intellectuelle, de si vives jouissances.

L est le secret de notre jeunesse.

Nous sommes prts  vivre quand tout le monde ne parle plus que de mourir.
Le groupe humain auquel nous ressemblons le plus, et qui nous comprend le
mieux, ce sont les Slaves; car ils sont dans une position analogue  la
ntre, neufs dans la vie et antiques  la fois...




FERDINAND BRUNETIRE[78]

  [Note 78: _tudes sur l'histoire de la littrature franaise;
  Nouvelles tudes_: 2 vol. in-12 (Hachette).--_Histoire et littrature_;
  le _Roman naturaliste_: 2 vol. in-12 (Calmann-Lvy).]


M. Ferdinand Brunetire, qui aime peu, n'est point aim passionnment.
Les jeunes, ceux de la nouvelle cole, le mprisent, le conspuent,
l'gorgeraient volontiers. Les professeurs de l'Universit le disent
pdant, afin de paratre lgers. Il a contre lui les faux rudits et les
rudits trop entts d'rudition. Il n'a pour lui ni les frivoles ni les
sensibles ou les nerveux. Les femmes le lisent peu. Les sympathies qu'il
inspire sont rares et austres. Avec cela, il est quelqu'un; son avis
compte, on sent qu'il n'est jamais ngligeable. En un mot, il a l'autorit.

L'autorit, pourrait-on dire en empruntant une tournure  La Bruyre,
n'est pas incompatible avec le mrite, et elle ne le suppose pas non plus.
Du moins elle suppose encore autre chose. Elle appartient le plus souvent
et le plus vite  ceux qui ont coutume de juger avec assurance et d'aprs
des principes arrts. Elle dpend aussi de la faon d'crire et de la
maison o l'on crit. Mais, si elle peut s'accrotre par l, ce n'est
point par l, je pense, qu'elle se fonde ou qu'elle dure. Mme la force
d'affirmation, toute seule, ne la soutiendrait pas longtemps. L'autorit
de la roide parole de M. Brunetire a d'autres causes: ses qualits
d'abord--et ses dfauts ensuite.


I

M. Brunetire est fort savant; il a mieux qu'une teinture de toutes choses.
Sur le XVIIe et le XVIIIe sicle, son rudition est imperturbable. Il est
visible qu'il a lu tous les classiques, et tout entiers. Cela n'a l'air
de rien: combien, mme parmi les gens du mtier, en ont fait autant?
Histoire, philosophie, romans, posie, beaux-arts et de tous les pays, il
sait tout; on dirait qu'il a tout vu et tout lu. Toujours on sent sous sa
critique un fonds solide et tendu de connaissances multiples et prcises,
places dans un bon ordre. Il a donc ce premier mrite, aussi rare que
modeste, de connatre toujours parfaitement les choses sur lesquelles il
crit, et mme les alentours.

M. Brunetire a l'esprit naturellement philosophique. Sa grande science des
livres et de l'histoire, en lui permettant des comparaisons perptuelles, a
dvelopp en lui cet esprit. Il n'est pas un livre qui ne lui en rappelle
beaucoup d'autres, et bientt une ide gnrale se dgage de ces
rapprochements: l'oeuvre n'est plus isole, mais a son rang dans une srie,
lie  d'autres oeuvres par quelque point particulier. Aussi ne verrez-vous
presque jamais M. Brunetire s'enfermer dans un livre pour l'tudier en
lui-mme et le dfinir par son charme propre. Ce n'est pour lui qu'un point
de dpart ou un exemple  l'appui d'une thorie, une occasion d'crire un
chapitre d'histoire littraire ou d'agiter une question d'esthtique. Sa
critique n'est jamais insignifiante ou simplement aimable. Elle ne nous
laisse point nous complaire dans nos prfrences irrflchies; elle ouvre
l'esprit, et, si elle irrite souvent, elle fait penser.

M. Brunetire est un doctrinaire. Ces tudes historiques et ces
dissertations, il ne s'y livre point par simple curiosit, pour le simple
plaisir de la recherche. Il aime juger. Il croit que les oeuvres de
l'esprit ont une valeur absolue et constante en dehors de ceux  qui elles
sont soumises, lecteurs ou spectateurs; et cette valeur, il prtend la
fixer avec prcision. Il croit  une hirarchie des plaisirs esthtiques.
Ferme sur ses thories, jamais il n'hsite dans l'application, beaucoup
plus sensible d'ailleurs  la joie de comparer, de peser, de classer, qu'
celle de goter et de faire goter mme les livres qui lui sont le plus
chers, mme les bibles sur lesquelles il a comme moul ses prceptes et
auxquelles il rapporte tout. Or cette foi, cette assurance imposent: c'est
une grande force. Et, d'autre part, l'unit de la doctrine, l'habitude de
tout juger (mme quand on ne le dit pas) d'aprs les mmes principes ou
d'aprs les mmes exemplaires de perfection, donne  la critique quelque
chose de majestueux, de solide et de rassurant.

M. Brunetire est un esprit trs libre en dehors des cas o ses doctrines
essentielles sont directement intresses. Il n'est point dupe des mots, ni
des hommes, ni des rputations, ni des modes; en tout il cherche  aller au
fond des choses. Et notez qu'il est aussi bien dfendu contre le prjug
acadmique que contre le prjug naturaliste. S'il tait dupe de quelque
chose, ce serait plutt de sa dfiance mme  l'endroit de la mode et de
toute opinion qui a pour elle un certain nombre de sots. Il ne me parat
se tromper, quelquefois, que par une crainte excessive de donner dans la
badauderie. Au reste, s'il se trompe, c'est par de fortes raisons, et
fortement dduites. Il a certainement dgonfl beaucoup de vessies. Quand
il ne s'agit pas des contemporains, au sujet desquels il se tient sur la
dfensive et garde l'air mfiant, quand il parle des classiques, on ne
saurait souhaiter une critique plus libre--cette vrit mise  part, qu'ils
sont incomparables. Mais cela ne lui donne que plus de scurit pour en
parler  son aise. Et alors son orthodoxie a souvent je ne sais quelle
allure hardie et paradoxale, rformant  et l les jugements traditionnels
ou bien, pour nous faire enrager, nous montrant les classiques aussi
vivants que nous et dcouvrant chez eux une foule de choses que nous
croyons avoir inventes.

M. Brunetire est trs intelligent (je donne ici au mot toute sa force).
Des adolescents le traitent de pion et disent: Il ne comprend pas. Au
contraire, il est visible qu'il comprend toujours; mais souvent il n'aime
pas. Il a beaucoup d'aveux comme celui-ci: Ce que l'on ne peut pas
disputer au ralisme, naturalisme, impressionnisme, ou de quelque autre nom
qu'on l'appelle, c'est qu'il n'y a de ressource, de salut et de scurit
pour l'artiste et pour l'art que l'exacte imitation de la nature. L est le
secret de la force, et l--ne craignons pas de le dire--la justification
du mouvement qui ramne tous nos crivains, depuis quelques annes, des
sommets nuageux du romantisme d'autrefois au plat pays de la ralit.
Il est vrai qu'aprs cela viennent les _distinguo_. Mais enfin, s'il a
combattu un si beau combat contre les excs du naturalisme et du japonisme,
ce n'est point qu'il ne saisisse parfaitement ce que sont ces nouveaux
procds de l'art,  quel sentiment,  quelle espce de curiosit ils
rpondent, quel genre de plaisir ils peuvent donner. Il place ce plaisir
assez bas et ne le gote point, voil tout. Il a, d'ailleurs, presque rendu
justice  Flaubert et trs exactement dfini ce que Flaubert a pu apporter
de nouveau dans le roman. Rien ne manque  cette tude, au moins en ce qui
regarde _Madame Bovary_, que l'accent de la sympathie. M. Brunetire a fort
bien indiqu aussi ce qu'il y a de neuf dans les procds de M. Alphonse
Daudet et ce que c'est que l'impressionnisme. N'a-t-il pas reconnu 
M. mile Zola la simplicit d'invention, l'ampleur et la force? Je sais
bien que le compliment tient une ligne, et la condamnation cinquante pages;
mais remarquez que la banalit romanesque ne lui est pas moins odieuse
que le naturalisme facile. Jamais il n'a lou, jamais il n'a seulement
nomm tel romancier idaliste estim pourtant des bourgeois. Et mme il
admire Darwin, aime M. Renan et considre M. Taine, quoiqu'ils soient  la
mode.

M. Brunetire n'en est pas moins minemment grincheux. Il me semble qu'il
doit le savoir et je suis sr qu'il ne lui dplat pas de se l'entendre
dire. Il ne lui suffit pas d'avoir raison: il a raison avec humeur et il
n'est pas fch d'tre dsagrable en pensant bien. Il y a de l'Alceste
chez lui. Il est certain qu'il a maltrait M. Zola beaucoup plus que ne
l'exigeaient la justice et le bon got. Il a montr une extrme duret
contre MM. de Goncourt, leur portant mme gratuitement des coups dtourns
quand ils n'taient pas en cause. L o ses croyances littraires sont
directement menaces, il frappe, non certes comme un aveugle, mais comme
un sourd. Personne, dans un livre dont la potique lui parat fausse, ne
fait meilleur march de ce qui peut s'y trouver d'ailleurs de distingu et
d'intressant. Il pratique cette espce de dtachement avec une vritable
frocit, et qui m'tonne et m'afflige toujours. Un mauvais arbre ne
saurait porter de bons fruits; il ne sort pas de l: c'est un terrible
justicier. Quelquefois seulement, par un souci des moeurs oratoires, on
dirait qu'il cherche  envelopper sa sentence de formes courtoises; ou bien
il se drobe, il refuse de dire ce qu'il pense, et mieux vaudrait alors
pour le prvenu qu'il le dt crment. C'est tout  fait le Je ne dis pas
cela du _Misanthrope_. Et le rapprochement vient d'autant mieux que, comme
Alceste mettait au-dessus de tout la chanson du roi Henri, M. Brunetire
prouve un sensible plaisir  exagrer ses principes,  leur donner un air
de dfi. Ce critique a, comme certains politiques, le got de
l'impopularit.

Un Nisard moins aimable, moins lgant, moins dlicat, mais vigoureux,
militant et autrement muni de science, d'ides, de raisons et d'esprit
philosophique; un orthodoxe audacieux et provocant comme un hrsiarque:
voil M. Brunetire.

Son style est trs particulier. Il est, chose rare aujourd'hui, presque
constamment priodique. La phrase ample, longue, savamment amnage et
quilibre, exprime quelque chose de complet, prsente  la fois l'ide
principale et, dans les incidentes, tout ce qui l'explique, la renforce ou
la modifie. Une seule de ces priodes contient tout ce que nous dirions en
une demi-douzaine de petites phrases se modifiant et se compltant l'une
l'autre. L'crivain multiplie les _si_, les _comme_, les _d'autant_, et ne
s'embarrasse point du nombre des _qui_ et des _que_. Ses paragraphes sont
btis comme ses priodes: la liaison est presque aussi forte entre elles
qu'entre les membres dont elles sont composes. Il fait un usage excellent
des _car_, des _mais_, des _aussi bien_, des _tout de mme que_. Il apporte
autant de coquetterie  faire saillir les articulations du style que
d'autres  les dissimuler. Et l'on peut dire aussi que ses tudes sont
composes tout entires comme ses phrases et comme ses paragraphes.
Ce sont systmes de blocs unis par des crampons apparents.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'un mouvement continu anime et pousse
ces masses normes. Je ne sais ce qui tonne le plus chez M. Brunetire,
de sa lourdeur travaille ou de sa verve puissante.

Sa langue, comme son style, nous ramne autant qu'il se peut au XVIIe
sicle. Il s'applique  rendre aux mots le sens exact qu'ils avaient dans
cet ge d'or. Traiter des questions toutes modernes avec la phrase de
Descartes et le vocabulaire de Bossuet, voil le problme qu'a souvent
rsolu M. Brunetire.

Cet archasme est trs savoureux. Et ne croyez pas que vous trouverez cela
aisment autre part que chez lui. Je n'apprendrai  personne quelle grande
navet 'a t de croire que Cousin parlait la langue du XVIIe sicle;
mais je me figure que M. Brunetire la parle, lui, aussi parfaitement que
Bersot parlait celle du commencement du XVIIIe sicle.


II

J'ai largement lou M. Brunetire, et de grand coeur. Je puis faire
maintenant quelques modestes rserves d'une me plus tranquille.

Et, puisque je parlais  l'instant mme de son style, il se peut que, pour
tre accompli dans son genre, il ne soit pas cependant sans reproche, et
que, ce qu'il est, il le soit trop exclusivement. Le ciel me prserve de
faire peu de cas de la prcision et de la proprit des termes dans un
temps o l' peu prs s'tale partout dans les livres et o des auteurs
mme clbres ne savent qu'imparfaitement leur langue! Et Dieu me garde
aussi de reprocher  un crivain dou d'une originalit dcide, de
qualits tranches et fortes, de n'avoir point les qualits contraires!
Mais enfin M. Brunetire met la prcision  si haut prix qu'il semble que
tout ce qui ne peut s'exprimer avec une exactitude rigoureuse n'existe
point pour lui. Et pour tant il est presque invitable que le critique, en
tudiant certains livres, accueille en chemin telle ide, reoive telle
impression qu'il ne peut rendre qu'avec une demi-proprit de termes,
par des demi-jours, par des  peu prs intelligents dont chacun, pris 
part, ne satisfait point, mais qui, si on les prend ensemble, donnent
l'expression poursuivie. On en trouve d'innombrables exemples dans
Sainte-Beuve. Or celui qui ne consent pas  cette exactitude moindre
dans l'expression de certaines nuances de la pense, du sentiment, de la
sensation, peut tre encore le critique-n de bien des livres; l'est-il de
tous? N'y en a-t-il pas qui lui chappent en partie et sur lesquels, si je
puis dire, sa juridiction n'est pas absolue?

Puis, si M. Brunetire a la vigueur, la finesse, un esprit coupant, souvent
une subtilit sche, il n'a point la grce, et, comme j'ai dit, je ne le
lui reprocherai point; mais voil, c'est qu'il ne l'a pas du tout, pas mme
par hasard, pas mme un peu. Sa faon d'crire, extraordinairement tendue,
la lui interdit. Aprs cela, il est peut-tre tmraire de dire jusqu'
quel point un crivain manque de grce, et, au surplus, on peut s'en
passer.

Enfin, le style de M. Brunetire est sans doute trs curieux dans son
archasme savant; mais, si on voulait lui appliquer la rgle qu'il applique
aux autres, quelle recherche, quelle affectation, et combien loigne du
naturel de la plupart des classiques! Quels embarras il fait avec ses
_qui_, ses _que_, ses _aussi bien_ et ses _tout de mme que_! Est-il assez
content de parler la bonne langue, la meilleure, la seule! Il ne prend pas
garde qu'crire comme Bossuet, ce ne serait peut-tre pas crire selon la
syntaxe et avec le vocabulaire de Bossuet, mais crire aussi bien dans la
langue d'aujourd'hui que Bossuet dans celle de son temps. La langue de M.
Edmond de Goncourt est, pour M. Brunetire, le plus affect des jargons;
mais n'est-ce pas une affectation presque gale d'crire comme il y a deux
sicles, ou d'crire comme il est possible qu'on crive dans cent ans? Je
compare ici, non prcisment, les deux styles (M. Brunetire aurait trop
d'avantages), mais les deux manies. Je conviens d'ailleurs que j'exagre un
peu ma critique; mais, comme dit l'autre, ma remarque subsiste, rduite 
ce que l'on voudra.

On en peut faire une autre. Il arrive  cet crivain si sr, si muni contre
la piperie des mots, de sacrifier plus que de raison  la symtrie de ses
dissertations et de nous tromper, si j'ose dire, par l'appareil logique de
ses dveloppements[79]. Son got de la rgularit parfaite nous joue ou
peut-tre lui joue de ces tours. Sa passion lui en joue d'autres, et aussi
son got du paradoxe, par lequel il est d'ailleurs si intressant. On sait
qu'un paradoxe, c'est une vrit, trop vieille ou trop jeune. Vous pensez
bien que ceux de M. Brunetire sont surtout des vrits trop vieilles. Or
ces vrits, c'est fort bien de les rajeunir, de nous les montrer aussi
insolentes et attirantes que des mensonges; mais il est trop vrai que, dans
sa joie triomphante de heurter les opinions courantes, de dcouvrir la
vanit et la vieillerie de bien des nouveauts prtendues, il arrive  ce
juge svre d'abuser des mots  comme un autre ou de donner dans l'outrance.
Ainsi dans son ingnieuse _Thorie du lieu commun_. Que l'invention ne soit
pas dans le fond, qu'un vieux sujet ne soit point pour cela un sujet banal,
nous le voulons bien. Que les sujets et les personnages des drames de
Victor Hugo, pour tre invents de toutes pices, n'en vaillent pas mieux,
passe encore. Mais pourquoi ajouter que c'est justement ce qui n'est pas
vieux comme le monde, ce qui n'est pas dans l'ternel fonds humain, qui
est banal? Banale, Lucrce Borgia? Banal, Ruy-Blas? Vraiment il suffirait
de dire qu'ils sonnent faux, qu'ils sont bizarres et extravagants. Il n'y
a de banal, _au mauvais sens du mot_, que les types dont le modle a cess
d'tre sous nos yeux, etc. M. Brunetire donne donc d'abord au mot banal
un sens favorable qu'il n'a jamais eu, puis un mauvais sens qu'il n'a
pas davantage. Mais c'est pur sophisme d'imposer comme cela aux mots des
significations imprvues pour tre plus dsagrable aux gens dont on ne
partage pas le sentiment.

  [Note 79: Par exemple, dans l'tude sur Flaubert, M. Brunetire annonce
  qu'il va nous montrer les procds de l'auteur de _Madame Bovary_,
  comment il construit la phrase, le paragraphe, le livre tout entier.
  En ralit, M. Brunetire ne nous le montre pas: ses remarques ne valent
  que pour certaines phrases et pour quelques paragraphes.]

De mme, on peut tre de son avis quand il trouve puriles certaines
manifestations de la haine de Flaubert contre les bourgeois; mais, quand
il ajoute que rien prcisment n'est plus bourgeois que cette haine des
bourgeois, et cela pour se donner le plaisir de traiter Flaubert de
bourgeois, je ne puis voir l qu'un jeu d'esprit indigne d'un esprit aussi
srieux. Et remarquez que M. Brunetire ne fait qu'user, sous une forme
savante, d'un argument essentiellement enfantin: Banal, le vieux fonds
de l'homme? _Pas tant que vous!_--Vous mprisez les bourgeois? _Bourgeois
vous mme!_


III

Comme il a ses manies, M. Brunetire a peut-tre ses prjugs. J'appelle
prjug (comme tout le monde) l'opinion des autres quand je ne la partage
pas; mais j'appelle aussi prjug une croyance que vous estimez appuye
sur la raison et qui n'est pourtant, en ralit, qu'une prfrence de
votre temprament ou un sentiment tourn en doctrine. Or il me parat que
M. Brunetire a des croyances de cette espce. Non pas qu'il ne cherche
et ne trouve mme de bonnes raisons pour leur donner une autre valeur
que celle de prfrences et de gots personnels; mais il ne parvient pas
 m'ter mes doutes, et, du reste, quand il me convaincrait, il ne me
persuaderait pas.

Ces prjugs, je n'en prendrai des exemples que dans les tudes de M.
Brunetire sur nos contemporains. Ce sont celles qui m'intressent le plus,
et d'ailleurs je l'y trouve tout entier, puisqu'il ne juge les crivains
d'aujourd'hui que par comparaison avec ceux du XVIIe sicle et que
l'opinion qu'il a de ceux-ci est contenue dans le jugement qu'il porte sur
ceux-l.

D'abord il croit fermement  la hirarchie des genres; il classe avec une
extrme assurance; il a, sans doute, des instruments de prcision pour
dterminer exactement la qualit du plaisir qu'il gote ou que les autres
doivent goter. _Madame Bovary_ est un chef-d'oeuvre, et il l'a dit maintes
fois: mais il se croirait perdu d'honneur s'il n'ajoutait presque aussitt:
Oui, mais un chef-d'oeuvre d'ordre infrieur. Une fois, il se demande
avec angoisse: Est-ce mme une oeuvre d'art? Est-ce surtout du roman? Je
n'oserais en rpondre. De mme, il reconnat la supriorit de Dickens,
mais dans un genre videmment infrieur (ce genre est le roman
raliste sentimental). De mme aussi, aprs avoir fort bien dfini
l'impressionnisme des _Rois en exil_, il se dit qu'aprs tout ce n'est l
qu'une forme infrieure de l'art et met tranquillement le chef-d'oeuvre
d'Alphonse Daudet au-dessous de _Manon Lescaut_ et de _Gil Blas_, qui
pourtant ne sont encore que des oeuvres secondaires. Il semble bien que,
pour lui, ce qui fait la valeur d'une oeuvre, ce n'est pas seulement le
talent de l'crivain, mais le genre aussi auquel elle appartient, et les
genres suprieurs, c'est, je suppose, l'oraison funbre, la tragdie, le
roman idaliste. Mais justement cette assurance  classer s'explique par
les autres prjugs de M. Brunetire: ce sont eux qui nous diront d'aprs
quels principes il classe.

Il croit  la ncessit de ce qu'il appelait dans son premier article un
rayon d'idal.

    ... Non pas certes que les plus humbles et les plus ddaigns d'entre
    nous n'aient le droit d'avoir aussi leur roman,  condition toutefois
    que dans la profondeur de leur abaissement on fasse luire un rayon
    d'idal, et qu'au lieu de les enfermer dans le cercle troit o les
    a jets, qui la naissance et qui le vice, nous les en tirions au
    contraire pour les faire mouvoir dans cet ordre de sentiments qui
    drident tous les visages, qui mouillent tous les yeux et font battre
    les coeurs.

Plus tard, et dans un sentiment moins banal, il se contentera, il est vrai,
de quoi que ce soit de plus fort ou de plus fin que le vulgaire, et la
finesse des sens d'Emma Bovary lui sera un suffisant rayon d'idal.
Mais encore lui en faut-il. Il n'admet pas qu'on puisse s'intresser  des
personnages qui ne sont que plats ou ignobles, et c'est parce que tous
les personnages de l'_ducation sentimentale_ sont ignobles ou plats, c'est
parce que l'auteur a commenc par liminer de la ralit tout ce qu'elle
peut contenir de gnreux et de franc, que ce roman est illisible.

Eh bien, je ne me sens pas convaincu. Je mets tout au pire. Je ne me
demande point s'il n'y a pas dans l'_ducation sentimentale_ des
personnages trs suffisamment sympathiques; Mme Arnoux, Louise Roque,
Dussardier, mme Pellerin et quelques autres tels qu'un peu de msestime et
d'ironie n'exclut point une sorte d'affection pour eux. Et je ne cherche
pas non plus si les personnages de _Gil Blas_, que M. Brunetire met
pourtant trs haut, sont d'une qualit morale suprieure  ceux de
l'_ducation sentimentale_. Je suppose un roman tel que M. Zola lui-mme
n'en a point crit, dont _tous_ les acteurs soient effectivement plats ou
ignobles et ne soient que cela; je suppose en mme temps, bien entendu,
que l'auteur n'est point un mdiocre crivain. Mais alors, s'ils
ne m'intressent assurment pas en tant qu'ignobles et plats, ils
m'intresseront peut-tre en tant que vrais et vivants; car chacun d'eux
pourra l'tre en particulier, lors mme que, pris ensemble, ils donneraient
une ide fausse de la moyenne de l'humanit. Si ce n'est eux, c'est leur
peinture qui m'attachera.  plus forte raison puis-je aimer l'_ducation
sentimentale_, et, en effet, je l'aime beaucoup, mais beaucoup! Et si
le livre pche par quelque endroit, ce que je suis prt  reconnatre,
ce n'est point peut-tre par les personnages, mais par l'action et la
composition.

Non seulement la platitude gnrale des personnages dplat  M.
Brunetire: il condamne, comme une cause d'infriorit dans l'art, le parti
pris ironique et mprisant de l'crivain. Il croit  la ncessit d'un
certain optimisme, ou du moins de la sympathie pour les misres et les
souffrances de l'humanit. Mais d'abord cette sympathie peut s'exprimer de
bien des faons: il y a un mpris de l'humanit qui n'est point exclusif
d'une sorte de piti et qui, d'autre part, implique justement un idal
trs lev de gnrosit, de dsintressement, de bont. Et je crois que,
malgr tout, c'tait bien le cas pour ce pauvre Flaubert, qui tait un si
excellent homme, mais entier dans tous ses sentiments, comme un enfant; et
mme je ne trouve point son ironie si sche: seulement ce serait trop long
 montrer. Je mets encore ici tout au pire. Je suppose que l'crivain
dteste les hommes, s'enfonce dans le mpris d'eux et de leurs actes:
cette misanthropie peut tre un sentiment injuste; il me parat qu'elle est
aussi un sentiment fort esthtique; je ne vois point, en tout cas, en quoi
elle va contre l'art. Est-il ncessaire d'avoir de la sympathie morale pour
ce qu'on peint? Il me semble bien que la sympathie artistique suffit,
que le principal est de faire des peintures vivantes, et que c'est mme
le tout de l'art, le reste tant forcment autre chose: morale, religion,
mtaphysique.

C'est bien de faire cas de la psychologie; mais M. Brunetire en fait un
grand mystre. Par exemple, celle de _Madame Bovary_ lui parat bonne, mais
de second ordre: pourquoi? Flaubert, qui dbrouille si bien les effets
successifs et accumuls du milieu extrieur sur la direction des apptits
et des passions du personnage, ce qu'il ignore, ou ce qu'il ne comprend
pas, ou ce qu'il n'admet pas, c'est l'existence du milieu intrieur. Et
nous voyons plus loin qu'aux yeux de M. Brunetire, le _nec plus ultra_ de
la psychologie, c'est, pour dire la chose en gros, la peinture de la lutte
entre le devoir et la passion, entendez ce qu'on trouve presque uniquement
chez les classiques.

L encore je rsiste. D'abord, quand je lis dans Flaubert des passages
comme celui-ci: Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui
avait aim l'glise pour ses fleurs, la musique pour les paroles des
romances, et la littrature pour ses excitations passionnelles, etc., ou
bien: Incapable de comprendre ce qu'elle n'prouvait pas, comme de croire
 tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle
se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien
d'exorbitant, et cent autres passages de mme force, je me dis que ce sont
pourtant bien l des vues sur l'_intrieur_ d'une me! Et quand mme ce
n'en seraient pas? Je ne vois pas comment et par o l'observation du
milieu intrieur est d'un ordre plus lev que l'tude des effets du
dehors sur ce milieu. Avouez au moins qu'il y a bien des mes o vous
chercheriez en vain ce conflit de la volont et du dsir qu'il vous faut
absolument. Et ce bon combat, je ne sais, mais je ne vois pas que la
description en soit ncessairement une si grande merveille. Il y a des
procds pour cela: chaque fait extrieur veillera rgulirement chez
votre personnage deux sentiments opposs dont il s'agit seulement de varier
les proportions, selon les moments, avec vraisemblance et finesse: passion
et remords chez Phdre; plaisir d'tre aime et peur d'aimer chez Mme de
Clves. C'est quelque chose  coup sr; mais c'est quelque chose aussi que
de bien noter les effets de l'extrieur sur une me qui ne lutte pas. La
premire peinture est-elle plus difficile? Non (et mme l'arbitraire y doit
tre beaucoup plus frquent que dans l'autre). Est-elle plus intressante?
Pourquoi?--Plus belle? Mais tout dpend de l'excution[80].--Plus
consolante? plus noble? plus fortifiante? Mais c'est d'art qu'il s'agit, et
non de morale.

  [Note 80: Puisque l'invention n'est pas dans le fond, o donc est-elle?
  Je rponds: Dans la forme, et dans la forme uniquement. (_Histoire et
  littrature_, p. 47.)]

Outre cette psychologie du milieu intrieur, M. Brunetire exige ce qu'il
appelle la vrit humaine. C'est un lieu commun, qu'un personnage de
thtre ou de roman doit, pour tre vivant, avoir quelque chose de
particulier qui n'appartienne qu' lui et  son temps, et quelque chose de
gnral qui appartienne  tous ceux de la mme espce dans tous les temps.
Or cette part du gnral, il semble qu'elle ne soit jamais assez grande
pour M. Brunetire. Il la juge trop petite dans les _Rois en exil_: il n'y
trouve pas la vrit humaine du fond,--l'homme, l'homme vrai. Et c'est
pour cela qu'il met, au-dessus des _Rois en exil_, _Gil Blas_ et _Manon
Lescaut_ o en effet le particulier tient une place assez modeste et
efface.

Il est vident qu'il n'y a pas grand'chose  lui rpondre et que c'est
une affaire d'apprciation personnelle. Pourtant, s'il est vrai que le
particulier, le spcial, l'individuel abondent dans les _Rois en exil_
(et c'est pour cela que j'aime tant ce livre), le gnral en est-il donc
absent? Il me parat bien que, parmi le trs grand nombre de leurs
traits propres et accidentels, on trouverait aussi chez Frdrique, chez
Christian, chez Mraut, chez Rosen, _la_ reine, _le_ viveur au coeur
faible, _l_'enthousiaste d'une ide, le chambellan fidle, quelque chose
enfin qui sera certainement compris dans tous les temps. Il faut tre d'un
esprit bien austre pour tant aimer le gnral, et d'un courage bien
assur pour en fixer avec tant de srnit la dose indispensable.

Je ne voudrais pas commettre gratuitement une impertinence facile et, si
je comparais _Madame Bovary_ et _Athalie_ par exemple, ce ne serait point
pour m'amuser, mais pour mieux dgager encore le principe des jugements de
M. Brunetire. Je suppose qu'_Athalie_ et _Madame Bovary_ sont, dans des
genres trs divers et tout compens, deux oeuvres de perfection gale. Il
est clair que M. Brunetire n'en mettra pas moins la tragdie de Racine
fort au-dessus du roman de Flaubert. Je demande ingnument pourquoi. Car
enfin je vois bien que le style de Racine est plus noble, plus abstrait,
plus majestueux; mais celui de Flaubert est assurment plus color et plus
plastique. Les deux oeuvres sont peut-tre aussi solidement composes l'une
que l'autre et, si la grandeur et l'extrme simplification ont leur prix,
le dtail multiple et vivant a le sien. L'me d'Emma n'est point celle de
Joad; mais elle est tout aussi profondment tudie. La mort d'Emma donne
bien une motion aussi forte que la mort d'Athalie. Les effets ne sont
pas les mmes dans la tragdie et le roman, les conditions mmes et les
conventions des deux genres tant diffrentes; mais ces effets sont
peut-tre quivalents. Je ne parle point de l'impression dernire et totale
que laissent les deux oeuvres, de leur retentissement dans la conscience,
dans l'imagination, dans l'intelligence: je paratrais trop prvenu.
Qu'est-ce donc qui fait quand mme, pour M. Brunetire, la supriorit
d'_Athalie_? Il reste que ce soit la plus haute qualit intellectuelle,
morale et sociale des personnages, et la plus grande dignit de l'action,
c'est--dire, en somme, quelque chose de tout  fait tranger  l'excution
et d'extrieur, si je puis dire,  ce qui est proprement l'oeuvre d'art;
quelque chose qui n'augmente ni ne diminue le mrite et la puissance de
l'artiste et qui ne suppose chez lui que certains gots et certaines
prfrences.

J'ai t trs frapp d'un mot de M. Brunetire sur _Madame Bovary_: Tout
conspire pour achever, _je ne veux pas dire la beaut_, mais la perfection
de l'oeuvre. On ne saurait avouer plus clairement qu'on fait dpendre
la beaut, non de l'art mme, mais de la qualit de la matire o il
s'applique, ou tout au moins que cette qualit de la matire, si elle ne
constitue pas  elle seule la beaut, en est une condition absolue. Et je
me dfie d'une esthtique qui distingue si rsolument la beaut de la
perfection.

Mais ces caractres dont l'absence empche M. Brunetire de reconnatre
belle une oeuvre moderne qu'il avoue parfaite, ne sont-ce point prcisment
ceux qui sont communs aux oeuvres les plus admires du XVIIe sicle?
J'avais donc raison de dire que ses principes ne sont peut-tre que des
sentiments qu'il rige en lois. Il loue ou blme les livres selon qu'ils
suivent ou enfreignent les rgles qu'il a dgages de ses modles prfrs,
si bien qu'au fond ce qui est beau, c'est ce qui lui plat.

Le XVIIe sicle lui plat trangement. Il a beau affecter avec ses grands
crivains l'indpendance d'esprit qu'il porte partout ailleurs; ce n'est
qu'une feinte. Au fond, il leur passe tout, car il les aime; il les trouve
meilleurs que nous et plus originaux, et il ne voudrait pas avouer, bien
que sa sincrit l'y force quelquefois, qu'on ait invent quoi que ce soit
depuis eux. N'essayez pas de lui dire: Ils sont plus parfaits que nous et
pensent mieux; mais enfin nous sommes peut-tre plus intelligents, plus
ouverts, plus nerveux, plus amusants par nos dfauts et notre inquitude
mme. Vous verrez de quel mpris il vous traitera.

Cette foi absolue, qui communique tant de vie et de mouvement  sa
critique, il la justifie, comme j'ai dit, par les meilleures raisons du
monde. J'essaye d'y entrer et je les comprends; mais--que voulez-vous?--je
ne les sens pas toujours.

Et, par exemple, je trouve assurment que Bossuet est un trs grand
crivain; mme je ne vois pas qu'il soit aussi vide d'ides personnelles,
aussi dnu d'originalit de pense que l'ont voulu Rmusat et Paul Albert.
Mais je ne saurais m'lever jusqu' l'excs d'admiration, de vnration,
d'enthousiasme, o monte M. Brunetire, qui fait de Bossuet le plus grand
nom de son temps et, par suite, de toute la littrature franaise.
Sincrement, j'ai beau faire, j'ai toujours besoin d'un effort pour lire
Bossuet. Il est vrai que, ds que j'en ai lu quelques pages, je sens bien
qu'aprs tout il est, comme on dit aujourd'hui, trs fort; mais il ne me
fait presque pas plaisir, tandis que souvent, ouvrant au hasard un livre
d'aujourd'hui ou d'hier (je ne dis pas n'importe lequel, ni le livre d'un
grimaud ou d'un sous-disciple), il m'arrive de frmir d'aise, d'tre
pntr de plaisir jusqu'aux moelles,--tant j'aime cette littrature de
la seconde moiti du XIXe sicle, si intelligente, si inquite, si folle,
si morose, si dtraque, si subtile,--tant je l'aime jusque dans ses
affectations, ses ridicules, ses outrances, dont je sens le germe en moi
et que je fais mien tour  tour! Et, pour parler  peu prs srieusement,
faisons les comptes. Si peut-tre Corneille, Racine, Bossuet n'ont point
aujourd'hui d'quivalents, le grand sicle avait-il l'quivalent de
Lamartine, de Victor Hugo, de Musset, de Michelet, de George Sand, de
Sainte-Beuve, de Flaubert, de M. Renan? Et est-ce ma faute,  moi, si
j'aime mieux relire un chapitre de M. Renan qu'un sermon de Bossuet, le
_Nabab_ que la _Princesse de Clves_ et telle comdie de Meilhac et Halvy
qu'une comdie mme de Molire? Rien ne prvaut contre ces impressions
plus fortes que tout, qui tiennent  la nature mme de l'esprit et au
temprament. Et c'est pourquoi je ne trouve point  redire  celles de
M. Brunetire. Seulement qu'il soit tabli, encore une fois, que ses
principes ne sont aussi que des prfrences personnelles.


IV

Ces prfrences, rduites en systme, l'ont certainement rendu, non pas
injuste, mais chagrin, mais dfiant  l'gard d'une grande partie de la
littrature contemporaine, quoiqu'il se soit peut-tre adouci depuis son
premier article sur: le _Ralisme en_ 1875 et qu'il ait t un jour presque
clment  Flaubert et, maintes fois, presque caressant pour M. Alphonse
Daudet; mais, en somme, sa critique des contemporains est reste surtout
ngative: il leur en veut plus de ce qui leur manque qu'il ne leur sait gr
de ce qu'ils ont. Cela m'afflige, et voici pourquoi.

Quelles sont les qualits dont l'absence rend une oeuvre damnable, quels
que soient d'ailleurs ses autres mrites, aux yeux de M. Brunetire? C'est
d'abord la clart du dessein, l'unit du plan, la correction de la forme,
la dcence (et j'avoue que, si une oeuvre peut valoir encore quelque chose
sans ces qualits, elle vaut mieux quand elle les possde). Mais c'est
aussi, nous l'avons vu, un certain optimisme, la sympathie pour l'homme
exprime directement, l'observation du milieu intrieur et, sous les
dguisements de la mode, de l'ternel fond moral de l'humanit. Or, s'il
est fcheux que cela ne se trouve point dans certaines oeuvres, je remarque
que cela tait peut-tre plus facile  y mettre que ce que l'artiste y a
mis; qu'un livre o se rencontrent toutes ces qualits peut tre fort
mdiocre, qu'un livre o elles manquent peut tre encore fort intressant
et sduisant; et j'en conclus que, s'il y a de certaines critiques qu'on a
bien le droit ou mme le devoir de formuler, on ne serait pas mal avis de
le faire modestement.

Je me souviens d'un vieil article de M. tienne sur les _Contemplations_
et d'une tude de M. Saint-Ren Taillandier sur la _Tentation de saint
Antoine_, qui, dans l'ge heureux o l'on manque de sagesse, m'avaient
rempli de la plus furieuse indignation. M. tienne reprochait d'un bout
 l'autre  Victor Hugo son obscurit, sa draison, son mauvais got.
M. Taillandier, examinant avec conscience la sotie de Flaubert, n'y
trouvait point de clart, point d'intelligence de l'histoire, point de
bon sens, point de dcence, point de sens moral, point d'idal. Tous
deux avaient raison; mais, comme j'tais trs jeune, je me disais:
H! professeurs minents que vous tes, bon got, bon sens, bon ordre,
moralit, idal, c'est ce que tout honnte lettr peut mettre dans un
livre! Moi-mme je l'y mettrais si je voulais! Mais la splendeur, la
sonorit, le lyrisme dbordant, la profusion d'images clatantes des
_Contemplations_; mais l'tranget et la perfection plastique de la
_Tentation_, voil ce dont Hugo et Flaubert taient seuls capables! Il et
mieux valu qu'ils y joignissent le bon got et le bon sens; mais, aprs
tout, je n'attache pas un si haut prix  ce que je puis possder ou
acqurir tout comme un autre et, o il ne manque que ce que vous et moi
aurions pu apporter, je ne suis pas tent de rclamer si fort. Car ces
qualits communes peuvent contribuer  la perfection d'une oeuvre; mais,
toutes seules, elles feraient pauvre figure, et, au contraire, une
originalit puissante vaut encore beaucoup et emporte ou sduit, mme sans
elles.

J'allais sans doute trop loin. Il y a des rgles ncessaires dont
la violation empche une oeuvre de valoir tout son prix (encore
l'interprtation de ces rgles peut-elle tre plus ou moins rigoureuse).
Mais j'avais peut-tre raison d'admirer quand mme les _Contemplations_
et la _Tentation_ et de croire que la vraie beaut d'un livre est
quelque chose d'intime et de profond qui ne saurait tre atteint par des
manquements mme aux rgles de la rhtorique et des convenances; que
l'crivain vaut avant tout par une faon de voir, de sentir, d'crire,
qui soit bien  lui et qui le place au-dessus du commun--je ne dis pas
n'importe comment ni par quelque singularit facile et apprise.

Mais il faut aimer pour bien comprendre et jusqu'au fond. Or il y a
plusieurs crivains de notre temps, mme intressants et rares, que M.
Brunetire n'aime pas, et justement parce qu'il ne trouve pas chez eux ces
indispensables qualits communes qu'exigeait M. tienne de Victor Hugo et
qui surabondent chez les grands crivains du XVIIe sicle. En outre, il a,
si j'ose dire, l'esprit trop philosophique, trop proccup de thories,
pour se laisser prendre bonnement  d'autres livres que ceux sur lesquels
il est d'avance pleinement renseign et rassur. Comme sa pente est de
classer, et aussi de rattacher les auteurs les uns aux autres, d'expliquer
la filiation des livres, de soulever des questions gnrales, ce souci le
dtourne de pntrer autant qu'il le pourrait dans l'intelligence et dans
le sentiment d'une oeuvre nouvelle. Son premier mouvement est de la
comparer aux modles et, cependant qu'il se hte de la juger, il oublie
d'en jouir, de chercher quelle est enfin sa beaut particulire et si
l'auteur, malgr les fautes et les partis pris, n'aurait point par hasard
quelque originalit et quelque puissance, des impressions, une vue des
choses qui lui appartienne et qui le distingue. Mais M. Brunetire n'entre
que dans les mes d'il y a deux cents ans: dans les ntres, il ne daigne.
Il avoue quelque part qu'il y a dans l'oeuvre de M. Zola quelques centaines
de pages qui sont belles: que ne parle-t-il un peu de celles-l? Mais il
aime mieux dduire de combien de faons les autres sont mauvaises. H! oui,
il y a dans M. Zola beaucoup de grossirets inutiles, et ses romans ne
sont peut-tre pas aussi vrais qu'il le croit. H! non, ce n'est pas un
psychologue aussi fin que La Rochefoucauld, ni un crivain aussi sr que
Flaubert. Et aprs? Il n'y en a pas moins chez M. Zola une originalit
singulire, quelque chose qui diffre de ce qu'on rencontre chez Balzac et
chez Flaubert lui-mme; et c'est cela qu'il serait utile de dfinir aprs
l'avoir senti.

En rsum, M. Brunetire est un juge excellent des classiques parce qu'il
les aime. Ailleurs, je serais souvent tent de le rcuser, ou du moins il
me parat qu'on peut comprendre tout autrement que lui, d'une manire  la
fois plus quitable et plus prudente, la critique des contemporains.

Ce n'est peut-tre point par la critique de leurs dfauts qu'il est bon
de commencer. Elle est souvent trop aise et a de grandes chances d'tre
strile. La critique qui ramne tout ds l'abord  des questions gnrales
d'esthtique est intressante en elle-mme, mais ne nous apprend presque
rien sur les livres qui en sont le prtexte, ou mme est trs commode
pour les dfigurer. Celle qui tche  marquer la place des oeuvres dans
l'histoire littraire et  en expliquer l'closion est souvent htive.
Celle qui les classe tout de suite est bien orgueilleuse et s'expose  des
dmentis. Au reste, ces divers genres de critique viendront en leur lieu.
Mais n'est-il pas juste et ncessaire de commencer, autant que possible
sans ide prconue, par une lecture sympathique des oeuvres, afin
d'arriver  une dfinition de ce qu'elles contiennent d'original et de
propre  l'crivain? Et ce n'est pas une si petite affaire qu'on pourrait
le croire, ni si vite rgle.

Cela ne revient point  mettre au dbut, par une fiction nave, tous les
crivains sur le mme rang. Cette tude sympathique doit tre prcde
d'une espce de dblayement et de triage, qui se fait naturellement. Il
est visible qu'il y a des livres qui ne sont pas matire de critique, des
livres non avenus (et le nombre des ditions n'y fait rien). D'autre part,
sauf quelques cas douteux, on sent trs bien et il est tabli entre
mandarins vraiment lettrs que tels crivains, quels que soient d'ailleurs
leurs dfauts et leurs manies, existent, comme on dit, et valent la peine
d'tre regards de prs. L'auteur de l'_Assommoir_ est un de ceux-l, mme
pour M. Brunetire, et M. Edmond de Goncourt en est aussi, malgr tout,--et
plus srement encore les deux Goncourt en sont. Et de mme M. Feuillet,
M. Cherbuliez, M. Theuriet. Mais beaucoup de sous-naturalistes et de
sous-idalistes n'en sont pas.

Or tous ceux qui en sont, c'est--dire tous ceux qui, dans quelque endroit
de leur oeuvre, nous donnent quelque impression esthtique un peu forte et
un peu prolonge, on a le droit de les critiquer  coup sr, mais non de
les traiter durement, et il faut, avant tout, leur savoir gr du plaisir
qu'ils nous ont fait. Car le beau, o qu'il se trouve et si mal accompagn
qu'il soit, est toujours le beau, et on peut dire qu'il est partout gal
 lui-mme ou que, s'il a des degrs, ces degrs sont essentiellement
variables selon les tempraments, les caractres, les dispositions
d'esprit, et selon le jour, l'heure et le moment. _Germinie Lacerteux_,
que M. Brunetire traite avec tant de mpris, est certainement un livre
moins parfait et moins solide que _Madame Bovary_; mais les meilleures
pages de _Germinie_ ont pu me plaire et me remuer autant, quoique d'autre
faon, que l'histoire mme d'Emma.  qui m'a donn une fois ce grand
plaisir, je suis prt  beaucoup pardonner. C'est sans doute une sottise
de dire  un critique qui vous semble inclment pour un livre qu'on aime:
Faites-en donc autant, pour voir! Mais je voudrais qu'il se le dt 
lui-mme. Je sais bien que les auteurs ont parfois, de leur ct, des
ddains peu intelligents  l'endroit des critiques. J'ai entendu un jeune
romancier soutenir avec moins d'esprit que d'assurance que le dernier
des romanciers et des dramaturges est encore suprieur au premier des
critiques et des historiens, et que, par exemple, tel fournisseur du
_Petit journal_ l'emporte sur M. Taine, lequel n'invente pas d'histoires.
Ce jeune homme ne savait mme pas qu'il y a plusieurs espces d'invention.
Je ne lui en veux point: il entre dans la dfinition d'un bon critique de
comprendre plus de choses qu'un jeune romancier et d'tre plus
indulgent.

Ainsi, c'est dans un esprit de sympathie et d'amour qu'il convient
d'aborder ceux de nos contemporains qui ne sont pas au-dessous de la
critique. On devra d'abord analyser l'impression qu'on reoit du livre;
puis on essayera de dfinir l'auteur, on dcrira sa forme, on dira quel
est son temprament, ce que lui est le monde et ce qu'il y cherche de
prfrence, quel est son sentiment sur la vie, quelle est l'espce et quel
est le degr de sa sensibilit, enfin comment il a le cerveau fait.
Bref, on tchera de dterminer, aprs l'impression qu'on a reue de lui,
l'impression que lui-mme reoit des choses. On arrive alors  s'identifier
si compltement avec l'crivain qu'on aime que, lorsqu'il commet de trop
grosses fautes, cela fait de la peine, une peine relle; mais en mme
temps on voit si bien comment il s'y est laiss aller, comment ses dfauts
font partie de lui-mme, qu'ils paraissent d'abord invitables et comme
ncessaires et bientt, mieux qu'excusables, amusants. Et c'est pourquoi,
encore qu'il y ait beaucoup  dire sur _Bouvard et Pcuchet_ et que ce
soit un livre franchement mauvais  le juger d'aprs les principes de
M. Brunetire, je l'ouvre volontiers, je le lis toujours avec plaisir,
 et l avec dlices. C'est que j'y retrouve Flaubert dans le plein
panouissement ou plutt, car il n'y a l rien d'panoui, dans l'extrme
rtrcissement de ses manies et de ses partis pris d'artiste; mais enfin
je l'y retrouve, avec des traits plus prcis, plus schement et durement
dfinis que partout ailleurs. Et cela mme me plat. Car ce qu'il y a
d'intressant, en dernire analyse, dans une oeuvre d'art, c'est la
transformation et mme la dformation du rel par un esprit; c'est cet
esprit mme, pourvu qu'il soit hors de pair.

    Et ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-mme.

Ce que j'aime dans le livre le plus manqu de Flaubert, c'est encore
Flaubert. Ce qui me plat dans l'article le plus svre de M. Brunetire,
c'est M. Brunetire. Je me garderai donc de lui souhaiter en finissant un
peu d'indulgence, un peu de frivolit, un peu de dpravation: il n'aurait
qu' y perdre! Du moins il n'est pas absolument sr qu'il y gagnerait,
tandis que, tel qu'il est, et quoique je ne sente pas comme lui une fois
sur dix, je n'ai aucune peine (on excusera la solennit de la formule) 
saluer en lui un matre.




MILE ZOLA


Il y a des crivains et des artistes dont le charme intime, dlicat,
subtil, est trs difficile  saisir et  fixer dans une formule. Il y en a
aussi dont le talent est un compos trs riche, un quilibre heureux de
qualits contraires; et ceux-l, il n'est pas non plus trs ais de les
dfinir avec prcision. Mais il en est d'autres chez qui prdominent
hautement, de faon brutale et exorbitante, une facult, un got, une
manie; des espces de monstres puissants, simples et clairs, et dont il est
agrable de dessiner  grands traits la physionomie saillante. On peut,
avec eux, faire quelque chose comme de la critique  fresque.

M. mile Zola est certainement de ces vigoureux outranciers, surtout
depuis l'_Assommoir_. Mais, comme il semble bien qu'il se connaisse peu
lui-mme, comme il a fait tout ce qu'il a pu pour donner au public une ide
absolument fausse de son talent et de son oeuvre, il est peut-tre bon,
avant de chercher ce qu'il est, de dire ce qu'il n'est pas.


I

M. Zola n'est pas un esprit critique, quoiqu'il ait crit le _Roman
exprimental_ ou plutt parce qu'il l'a crit, et M. Zola n'est point un
romancier vridique, quoique ce soit sa grande prtention.

Il est impossible d'imaginer une quivoque plus surprenante et plus
longuement soutenue et dveloppe que celle qui fait le fond de son
volume sur le _Roman exprimental_. Mais on s'est assez moqu de cette
assimilation d'un roman avec une exprience de chimie pour qu'il soit
inutile d'y revenir. Il reste que, pour M. Zola, le roman _doit_ serrer la
ralit du plus prs qu'il se peut. Si c'est un conseil, il est bon, mais
banal. Si c'est un dogme, on s'insurge et on rclame la libert de l'art.
Si M. Zola croit prcher d'exemple, il se trompe.

On est tout prt  reconnatre avec M. Zola que bien des choses dans le
romantisme ont vieilli et paraissent ridicules; que les oeuvres qui nous
intressent le plus aujourd'hui sont celles qui partent de l'observation
des hommes tels qu'ils sont, tranant un corps, vivant dans des conditions
et dans un milieu dont ils subissent l'influence. Mais aussi M. Zola sait
bien que l'artiste, pour transporter ses modles dans le roman ou sur la
scne, est _forc_ de choisir, de ne retenir de la ralit que les traits
expressifs et de les ordonner de manire  faire ressortir le caractre
dominant soit d'un milieu, soit d'un personnage. Et puis c'est tout. Quels
modles doit-on prendre? Dans quelle mesure peut-on choisir et, par suite,
laguer? C'est affaire de got, et de temprament. Il n'y a pas de
lois pour cela: celui qui en dicte est un faux prophte. L'art, mme
naturaliste, est ncessairement une transformation du rel: de quel droit
fixez-vous la limite qu'elle ne doit point dpasser? Dites-moi pourquoi je
dois goter mdiocrement _Indiana_ ou mme _Julia de Trcoeur_ et _Mta
Holdenis_. Et quelle est cette trange et pdantesque tyrannie qui se mle
de rgenter mes plaisirs? largissons nos sympathies (M. Zola lui-mme y
gagnera) et permettons tout  l'artiste, sauf d'tre mdiocre et ennuyeux.
Je consens mme qu'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages
dont la ralit ne lui offre pas de modles, pourvu que ces personnages
aient de l'unit et qu'ils imitent les hommes de chair et d'os par une
logique particulire qui prside  leurs actions. Je l'avoue sans honte,
j'aime encore Llia, j'adore Consuelo et je supporte jusqu'aux ouvriers de
George Sand: ils ont une sorte de vrit et expriment une part des ides et
des passions de leur temps.

Ainsi M. Zola, sous couleur de critique littraire, n'a jamais fait
qu'riger son got personnel en principe: ce qui n'est ni d'un esprit libre
ni d'un esprit libral. Et par malheur il l'a fait sans grce, d'un air
imperturbable, sous forme de mandements  la jeunesse franaise. Par l il
a agac nombre d'honntes gens et leur a fourni de si bonnes raisons de ne
le point comprendre, qu'ils sont fort excusables d'en avoir us. Car voici
ce qui est arriv. D'une part, ces bonnes gens ont trait d'absurdes les
thories de M. Zola; mais en mme temps ils ont affect de les prendre au
mot et se sont plu  montrer qu'elles n'taient pas appliques dans ses
romans. Ils ont donc condamn ces romans pour avoir manqu  des rgles
qu'eux-mmes venaient de condamner tout d'abord. Ils ont dit, par exemple:
Nana ne ressemble gure aux courtisanes que l'on connat; vos bourgeois
de _Pot-Bouille_ ressemblent encore moins  la moyenne des bourgeois; en
outre, vos livres sont pleins d'ordures et la proportion de l'ignoble y est
certainement plus forte que dans la ralit: donc, ils ne valent pas le
diable. Bref, on s'est servi contre M. Zola des armes qu'il avait lui-mme
fournies et on a voulu lui faire porter la peine des thories dont il nous
a rebattu les oreilles.

C'est peut-tre de bonne guerre; mais ce n'est pas d'une critique
quitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines,
et n'en tre pas moins de belles oeuvres. Je voudrais donc le dfendre
(sans lui en demander la permission) et contre ses dtracteurs et contre
ses propres illusions. C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre
par-dessus le march. Je voudrais montrer ingnument que, si les peintures
de M. Zola sont outres et systmatiques, c'est par l qu'elles sont
imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont
peut-tre avec quelque force, quelque grandeur et quelque posie.

M. Zola n'est point un critique et n'est point un romancier naturaliste
au sens o il l'entend. Mais M. Zola est un pote pique et un pote
pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans.

J'entends par pote un crivain qui, en vertu d'une ide ou en vue d'un
idal, transforme notablement la ralit, et, ainsi modifie, la fait
vivre.  ce compte, beaucoup de romanciers et d'auteurs dramatiques sont
donc des potes; mais ce qui est intressant, c'est que M. Zola s'en dfend
et qu'il l'est pourtant plus que personne.

Si l'on compare M. Daudet avec M. Zola, on verra que c'est M. Daudet qui
est le romancier naturaliste, non M. Zola; que c'est l'auteur du _Nabab_
qui part de l'observation de la ralit et qui est comme possd par elle,
tandis que l'auteur de l'_Assommoir_ ne la consulte que lorsque son sige
est fait, et sommairement et avec des ides prconues. L'un saisit des
personnages rels, et presque toujours singuliers, puis cherche une action
qui les relie tous entre eux et qui soit en mme temps le dveloppement
naturel du caractre ou des passions des principaux acteurs. L'autre
veut peindre une classe, un groupe, qu'il connat en gros, et qu'il se
reprsente d'une certaine faon avant toute tude particulire; il imagine
ensuite un drame trs simple et trs large, o des masses puissent se
mouvoir et o puissent se montrer en plein des types trs gnraux. Ainsi
M. Zola invente beaucoup plus qu'il n'observe; il est vraiment pote si
l'on prend le mot au sens tymologique, qui est un peu grossier--et pote
idaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel. Voyons
donc quelle sorte de simplification hardie ce pote applique  la peinture
des hommes, des choses et des milieux, et nous ne serons pas loin de le
connatre tout entier.


II

Tout jeune, dans les _Contes  Ninon_, M. Zola ne montrait qu'un got
mdiocre pour la vrit vraie et donnait volontiers dans les caprices
innocents d'une posie un peu fade. Il n'avait certes rien d'un
exprimentateur. Mais dj il manquait d'esprit et de gat et se
rvlait  et l descripteur vigoureux des choses concrtes par
l'infatigable accumulation des dtails.

Maintenant qu'il a trouv sa voie et sa _matire_, il nous apparat, et
de plus en plus, comme le pote brutal et triste des instincts aveugles,
des passions grossires, des amours charnelles, des parties basses et
rpugnantes de la nature humaine. Ce qui l'intresse dans l'homme, c'est
surtout l'animal et, dans chaque type humain, l'animal particulier que ce
type enveloppe. C'est cela qu'il aime  montrer, et c'est le reste qu'il
limine, au rebours des romanciers proprement idalistes. Eugne Delacroix
disait que chaque figure humaine, par une hardie simplification de ses
traits, par l'exagration des uns et la rduction des autres, peut se
ramener  une figure de bte: c'est tout  fait de cette faon que M. Zola
simplifie les mes.

Nana offre un exemple clatant de cette simplification. Qu'est-elle qu'une
conception _a priori_, la plus gnrale et par suite la moins ragotante,
de la courtisane? Nana n'est point une Manon Lescaut ou une Marguerite
Gautier et n'est point non plus une Mme Marneffe ou une Olympe Taverny.
Nana est une belle bte au corps magnifique et malfaisant, stupide, sans
grce et sans coeur, ni mchante ni bonne, irrsistible par la seule
puissance de son sexe. C'est la Vnus terrestre avec de gros membres
faubouriens. C'est la femme rduite  sa plus simple et plus grossire
expression. Et voyez comment l'auteur chappe par l au reproche
d'obscnit volontaire. Ayant ainsi conu son hrone, il tait condamn
par la logique des choses  crire le livre qu'il a crit: n'tant ni
spirituelle, ni mchante, ni passionne, Nana ne pouvait tre d'un bout 
l'autre que... ce qu'elle est. Et pour la faire vivante, pour expliquer le
genre d'attrait qu'elle exerce sur les hommes, le loyal artiste tait bien
oblig de s'enfoncer dans les dtails que l'on sait. Ajoutez qu'il ne
pouvait gure y avoir d'intrt dramatique ni de progression dans ces
aventures de la chair toute crue. Les caprices de ses sens ne marquent
point les phases d'un dveloppement ou d'un travail intrieur. Nana est
obscne et immuable comme le simulacre de pierre qu'adoraient  certains
jours les filles de Babylone. Et, comme ce simulacre plus grand que nature,
elle a par moments quelque chose de symbolique et d'abstrait: l'auteur
relve l'ignominie de sa conception par je ne sais quelle sombre apothose
qui fait planer sur tout Paris une Nana impersonnelle, et, lui tant sa
honte avec sa conscience, lui communique la grandeur des forces naturelles
et fatales. Lorsque M. Zola parvient  revtir cette ide d'une forme
concrte, comme dans le grand tableau des courses, o Paris, hurlant autour
de Nana, semble saluer en elle la reine de l'impudicit et ne sait plus
trop s'il acclame la fille ou la jument, c'est bien vraiment de l'art
idaliste et de la pure posie.

Voulez-vous des exemples moins frappants  premire vue, mais plus
significatifs encore, de cette faon de concevoir et de construire un
personnage? Vous les trouverez dans le _Bonheur des dames_ et la _Joie
de vivre_. Remarquez que ce sont deux romans vertueux, c'est--dire
o la vertu nous est peinte et finalement triomphe. Mais quelle vertu?
L'histoire de Denise, de cette fille pauvre et sage qui pouse son patron
au dnouement, c'est une donne de berquinade. Or voyez ce que cette
berquinade est devenue: si Nana est vicieuse  la manire d'une bte,
c'est comme une bte aussi que Denise est vertueuse, c'est grce  son
temprament parfaitement quilibr,  sa belle sant physique. L'auteur
tient  ce qu'on ne s'y trompe pas,  ce qu'on n'aille pas la prendre par
hasard pour une hrone ni croire qu'elle fait exprs d'tre sage, et il y
revient je ne sais combien de fois. On ne saurait imaginer peinture plus
immodeste d'une vierge. Et c'est de la mme manire que Pauline est bonne
et dvoue. Si elle a  combattre un moment, c'est contre une influence
physiologique, et ce n'est pas sa volont qui triomphe, mais sa sant.
Tout cela est dit fort expressment. Ainsi, par la suppression du libre
arbitre, par l'limination du vieux fonds de la psychologie classique qui
consistait essentiellement dans la lutte de la volont et de la passion,
M. Zola arrive  construire des figures d'une beaut imposante et
grossire, de grandioses et frustes images des forces lmentaires
--mauvaises et meurtrires  la faon de la peste ou bonnes et
bienfaisantes  la faon du soleil et du printemps.

Seulement toute psychologie un peu fine disparat. Le plus grand effort de
M. Zola ne va qu' nous peindre le progrs non combattu d'une ide fixe,
d'une manie ou d'un vice. Immuables ou toujours emports dans le mme
sens, tels sont ses personnages. Mme quand il nous expose un cas trs
particulier, trs moderne, et qui parat tre surtout psychologique, comme
celui de Lazare dans la _Joie de vivre_, il trouve moyen d'y appliquer
encore, et dans le mme esprit, ses procds de simplification. Oh! il a
bientt fait d'effacer les nuances trop subtiles de sentiment ou de pense,
de dbrouiller les complexits des maladies mentales et, l encore, de
trouver l'animal sous l'homme! Lazare devait sans doute reprsenter toute
une partie de la jeune gnration, si intressante par le besoin de
sensations rares, par le dgot de l'action, par la dpravation et
l'nervement de la volont, par le pessimisme pdant et peut-tre sincre:
or tout le pessimisme de Lazare se rduit finalement  la peur physique de
la mort et, Pauline tant dvoue comme une bonne chienne, c'est comme un
chien peureux que Lazare est pessimiste.


III

M. Zola emploie, pour composer les ensembles, la mme mthode d'audacieuse
simplification. Prenons par exemple _Pot-Bouille_: non que ce soit le
meilleur de ses romans, mais c'est un de ceux o s'tale le plus
franchement sa manire. Les procds grossissants qui, simplifiant la
ralit, en font saillir outre mesure certains caractres, reviennent de
dix pages en dix pages.--C'est la domesticit de la maison commentant
d'une fentre  l'autre, dans la puante cour intrieure, les aventures
des bourgeois, dchirant les voiles avec d'obscnes gouailleries. C'est
l'antithse ironique que fait la gravit dcente du grand escalier avec ce
qui se passe derrire les belles portes d'acajou: cela revient aprs toutes
les scnes particulirement ignobles, comme un refrain de ballade. Et, de
mme que la maison a son grand escalier et ses portes d'acajou, toujours
l'oncle Bachelard a son nez rouge, Duveyrier ses taches sanguinolentes,
Mme Josserand sa vaste poitrine, Auguste Vabre son oeil gauche tir par la
migraine; et le petit pre Josserand a ses bandes, et le vieux Vabre a
ses fiches, et Clotilde a son piano. M. Zola use et abuse du procd des
signes particuliers. Et partout nous le voyons choisir, abstraire,
outrer. Si de toute la magistrature il a pu tirer un Duveyrier (qui
d'ailleurs n'est gure plus magistrat que notaire ou charcutier), et de
toutes les bourgeoises de Paris une Mme Josserand, c'est assurment par
une slection aussi hardie que celle par o sont extraites du faubourg
Saint-Germain les femmes de M. Octave Feuillet. Ajoutez une autre
application du mme procd, par laquelle M. Zola a pu runir dans une
seule maison tant de mprisables personnages et, de toutes les maisons
bourgeoises de Paris, extraire celle-l.

Ainsi les conventions surabondent. Pas une figure qui ne soit
_hyperbolique_ dans l'ignominie ou dans la platitude; leur groupement
mme est un fait _exceptionnel_; les moindres dtails ont t visiblement
_choisis_ sous l'empire d'une ide unique et tenace, qui est d'avilir la
crature humaine, d'enlaidir encore la laideur des vices inconscients et
bas. Si bien qu'au bout de quelque temps la fausset de certains dtails ne
choque plus, n'apparat mme plus dans l'exagration gnrale. On a sous
les yeux le tableau dru, cru, plus grand que nature, mais harmonieux,
monotone mme, de la crasse, de la luxure et de la btise bourgeoise:
tableau plus qu'idal, sibyllin par la violence continue, presque
apocalyptique. C'est la bourgeoisie qui est ici la Bte. La maison de la
rue de Choiseul devient un temple o d'infmes mystres s'accomplissent
dans l'ombre. M. Gourd, le concierge, en est le bedeau. L'abb Mauduit,
triste et poli, est le matre des crmonies, ayant pour fonction de
couvrir du manteau de la religion les plaies de ce monde dcompos et de
rgler le bel ordre des sottises et des vices.  un moment--caprice d'une
imagination grossire et mystique,--l'image du Christ saignant surgit
sur ce cloaque. L'immeuble Vabre devient on ne sait quelle vision norme
et symbolique. L'auteur finit par prter  ses personnages son oeil
grossissant. Le propritaire a lou une mansarde  une fille enceinte: le
ventre de cette femme obsde M. Gourd. Ce ventre lui semble jeter son
ombre sur la propret froide de la cour... et emplir l'immeuble d'une chose
dshonnte dont les murs gardent un malaise.--Dans les commencements,
explique-t-il, a se voyait  peine; c'tait possible; je ne disais trop
rien. Enfin, j'esprais qu'elle y mettrait de la discrtion. Ah bien! oui.
Je le surveillais, il poussait  vue d'oeil, il me consternait par ses
progrs rapides. Et regardez, regardez aujourd'hui! Elle ne tente rien pour
le contenir, elle le lche... Une maison comme la ntre affiche par un
ventre pareil! Voil des images et des fioritures assez inattendues sur
les lvres d'un portier. trange monde o les concierges parlent comme des
potes, et tous les autres comme des concierges!

Parcourez les _Rougon-Macquart_: vous trouverez dans presque tous les
romans de M. Zola (et srement dans tous les derniers) quelque chose
d'analogue  cette prodigieuse maison de la rue de Choiseul, quelque chose
d'inanim, fort, mer, cabaret, magasin, qui sert de thtre ou de centre
au drame; qui se met  vivre d'une vie surhumaine et terrible; qui
personnifie quelque force naturelle ou sociale suprieure aux individus
et qui prend enfin des aspects de Bte monstrueuse, mangeuse d'mes et
mangeuse d'hommes. La Bte dans _Nana_, c'est Nana elle-mme. Dans la
_Faute de l'abb Mouret_, la Bte, c'est le parc du Paradou, cette fort
fantastique o tout fleurit en mme temps, o se mlent toutes les odeurs,
o sont ramasses toutes les puissances amoureuses de Cyble, et qui, comme
une divine et irrsistible entremetteuse, jette dans les bras l'un de
l'autre Serge et Albine, puis endort la petite faunesse de ses parfums
mortels. C'est, dans le _Ventre de Paris_, l'normit des Halles centrales
qui font fleurir autour d'elles une copieuse vie animale et qui effarent
et submergent le maigre et rveur Florent. C'est, dans l'_Assommoir_,
le cabaret du pre Colombe, le comptoir d'tain et l'alambic de cuivre
pareil au col d'un animal mystrieux et malfaisant qui verse aux ouvriers
l'ivresse abrutissante, la paresse, la colre, la luxure, le vice
inconscient. C'est, dans le _Bonheur des dames_, le magasin de Mouret,
basilique du commerce moderne, o se dpravent les employs et s'affolent
les acheteuses, formidable machine vivante qui broie dans ses engrenages et
qui mange les petits boutiquiers. C'est, dans la _Joie de vivre_, l'Ocan,
d'abord complice des amours et des ambitions de Lazare, puis son ennemi,
et dont la victoire achve de dtraquer la faible tte du disciple de
Schopenhauer. M. Zola excelle  donner aux choses comme le frmissement de
cette me dont il retire une partie aux hommes et, tandis qu'il fait vivre
une fort, une halle, un comptoir de marchand de vin, un magasin de
nouveauts d'une vie presque humaine, il rduit les cratures tristes ou
basses qui s'y agitent  une vie presque animale.

Mais enfin, de quelque vie que ce soit, mme incomplte et dcouronne,
il les fait vivre; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les
principales figures, mais, au second plan, les moindres ttes s'animent
sous les gros doigts de ce ptrisseur de btes. Elles vivent  peu de
frais sans doute, le plus souvent en vertu d'un signe grossirement et
nergiquement particulier; mais elles vivent, chacune  part et toutes
ensemble. Car il sait encore animer les groupes, mettre les masses en
mouvement. Il y a dans presque tous ses romans, autour des protagonistes,
une quantit de personnages secondaires, un _vulgum pecus_ qui souvent
marche en bande, qui fait le fond de la scne et qui s'en dtache et prend
la parole par intervalles,  la faon du choeur antique. C'est, dans
la _Faute de l'abb Mouret_, le choeur des horribles paysans; dans
l'_Assommoir_, le choeur des amis et des parents de Coupeau; dans
_Pot-Bouille_, le choeur des domestiques; dans le _Bonheur des dames_,
le choeur des employs et celui des petits commerants; dans la _Joie de
vivre_, le choeur des pcheurs et celui des mendiants. Par eux les figures
du premier plan se trouvent mles  une large portion d'humanit; et,
comme cette humanit, ainsi qu'on a vu, est mle elle-mme  la vie des
choses, il se dgage de ces vastes ensembles une impression de vie presque
uniquement bestiale et matrielle, mais grouillante, profonde, vaste,
illimite.


IV

L'impression est triste et M. Zola le veut ainsi. Jamais peut-tre le parti
pris pessimiste ne s'tait port  de pareils excs. Et le mal n'a fait que
crotre depuis ses premiers romans. Du moins, dans les commencements de son
pope fangeuse, on voyait encore clater quelque chose comme l'ivresse du
naturalisme antique (exaspre, il est vrai, par la notion chrtienne du
pch et par la nervosit moderne). Dans l'exubrante pastorale de Miette
et de Silvre (la _Fortune des Rougon_), dans les noces paradisiaques de
l'abb Mouret et d'Albine, mme dans l'idylle bestiale de Cadine et de
Marjolin parmi les montagnes de lgumes des Halles, M. Zola paraissait du
moins glorifier l'amour physique et ses oeuvres. Mais il semble qu'il ait
maintenant la haine et la terreur de toute cette chair dont il est obsd.
Il cherche  l'avilir; il s'attarde aux bas-fonds de la bte humaine, au
jeu des forces du sang et des nerfs en ce qu'elles ont de plus insultant
pour l'orgueil humain. Il fouille et tale les laideurs secrtes de
la chair et ses malfaisances. Il multiplie autour de l'adultre les
circonstances qui le dgradent, qui le font plat et coeurant (_Une page
d'amour_, _Pot-Bouille_). Il conspue l'amour, le rduit  un besoin
tyrannique et  une fonction malpropre (_Pot-Bouille_). La meilleure part
de ses romans est un commentaire forcen du _Surgit amari aliquid_...
De la femme il ne voit plus que les mystrieuses souillures de son sexe
(_Pot-Bouille_, la _Joie de vivre_). Avec l'ardeur sombre d'un fakir, il
maudit la vie dans sa source et l'homme ds les entrailles de sa mre. Dans
l'homme il voit la brute, dans l'amour l'accouplement, dans la maternit
l'accouchement. Il remue longuement et tristement les glaires, les humeurs,
tous les dessous de l'humanit physique. L'horrible et lamentable tableau
que les couches nocturnes de ce souillon d'Adle! Et quel drame
pathologique, quel rve de carabin morose que l'atroce accouchement de
Louise dans la _Joie de vivre_!

Et ni les horreurs de clinique ne lui suffisent, ni les pourritures
morales, encore que la collection en soit complte, allant des amours
de Maxime  celles de Lon Josserand en passant par les fantaisies de
Baptiste, de Satin, de la petite Angle et de la maigre Lisa. Il lui faut
des curiosits physiologiques, le cas de Thophile Vabre ou celui de Mme
Campardon. La mine est inpuisable, et, s'il faut qu'avec les sottises et
les luxures il combine maintenant les infirmits corporelles, l'histoire
des Rougon-Macquart aura encore de beaux chapitres.

Donc la bestialit et l'imbcillit sont aux yeux de M. Zola le fond de
l'homme. Son oeuvre nous prsente un si prodigieux amas d'tres idiots ou
en proie au sixime sens qu'il s'en exhale--comme un miasme et une bue
d'un fumier,--pour la plupart des lecteurs un coeurement profond, pour
d'autres une tristesse noire et pesante. Expliquerons-nous cet trange
parti pris de l'auteur de _Pot-Bouille_? Dira-t-on que c'est qu'il gote la
force par-dessus toutes choses et que rien n'est plus fort que ce qui est
aveugle, rien n'est plus fort que les instincts de l'animalit ni que la
veulerie et l'avachissement (aussi a-t-il beaucoup plus de brutes que de
gredins), et rien n'est plus invariable, plus formidable par son ternit,
son universalit et son inconscience, que la btise? Ou plutt n'est-ce
pas que M. Zola voit en effet le monde comme il le peint? Oui, il y a chez
lui un pessimisme d'ascte tent et, devant la chair et ses aventures,
une brit morose qui l'envahit tout entier et qu'il ne pourrait pas
secouer quand il le voudrait. S'il est vrai que les hommes d'aujourd'hui
reproduisent, avec plus de complication, les types des sicles passs,
M. Zola a t, dans le haut moyen ge, un moine trs chaste et trs
srieux, mais trop bien portant et d'imagination trop forte, qui voyait
partout le diable et qui maudissait la corruption de son temps dans une
langue obscne et hyperbolique.

C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralit et de
croire qu'il spcule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des
basses priapes, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il
reste grave. S'il accumule certains dtails, soyez srs que c'est chez lui
affaire de conscience. Comme il prtend peindre la ralit et qu'il est
persuad qu'elle est ignoble, il nous la montre telle, avec les scrupules
d'une me dlicate  sa faon, qui ne veut pas nous tromper et qui nous
fait bonne mesure. Parfois il s'oublie; il brosse de vastes peintures
d'o l'ignominie de la chair est absente; mais tout  coup un remords le
traverse; il se souvient que la bte est partout et, pour ne pas manquer
 son devoir, au moment o on s'y attendait le moins, il glisse un dtail
impudique et comme un _mmento_ de l'universelle ordure. Ces sortes de
repentirs sont surtout remarquables dans le dveloppement des rles de
Denise et de Pauline (_Au Bonheur des dames_ et la _Joie de vivre_). Et,
comme j'ai dit, une mlancolie affreuse se lve de toute cette physiologie
remue.


V

Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mon compliment
 ces esprits fins et dlicats pour qui la mesure, la dcence et la
correction sont si bien le tout de l'crivain que, mme aprs la _Conqute
de Plassans_, la _Faute de l'abb Mouret_, l'_Assommoir_ et la _Joie de
vivre_, ils tiennent M. Zola en petite estime littraire et le renvoient 
l'cole parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanits et que peut-tre il
n'crit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder  un
jugement aussi distingu. Qu'on refuse tout le reste  M. Zola, est-il
possible de lui dnier la puissance cratrice, restreinte  ce qu'on
voudra, mais prodigieuse dans le domaine o elle s'exerce? J'ai beau m'en
dfendre, ces brutalits mmes m'imposent, je ne sais comment, par leur
nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts rguliers d'Hercule
embourb, M. Zola met en monceaux les immondices des curies d'Augias (on a
mme dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce
qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de
M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses
concrtes, tout l'extrieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit,
une facult spciale: c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande
quantit de dtails qu'aucun autre descripteur de la mme cole, et cela,
froidement, tranquillement, sans lassitude ni dgot et en donnant  toute
chose la mme saillie nette et crue. En sorte que l'unit de chaque tableau
n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des dtails
(toujours peu nombreux)  l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur
interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance
d'entassement dans le mme sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de
lui, qu'il crit toujours du mme train et fait chaque jour le mme nombre
de pages. Il construit un livre comme un maon fait un mur, en mettant des
moellons l'un sur l'autre, sans se presser, indfiniment. Vraiment cela
est beau dans son genre, et c'est peut-tre une des formes de la longue
patience dont parle Buffon et qui serait du gnie. Ce don, joint aux
autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalit.

Nanmoins beaucoup persistent  lui refuser ce qui, dit-on, conserve les
oeuvres: le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses
ouvrages de critique ou de polmique et ses romans. Les livres o il avait
 exprimer des ides abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien
crits, soit que l'embarras et l'quivoque de la pense se soient
communiqus au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre
des ides avec une entire exactitude. La forme de ses romans est beaucoup
plus dfendable. Mais l encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais t
un crivain impeccable ni trs sr de sa plume; mais dans ses premiers
romans (jusqu' _Nana_,  ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage;
son style tait plus tourment et plus riche. Il y a, mme  ne considrer
que la forme, des pages vraiment trs belles, d'un grand clat et d'une
suffisante puret, dans la _Fortune des Rougon_ et dans la _Faute de l'abb
Mouret_. Depuis _Nana_, en mme temps que sous prtexte de vrit il oublie
de plus en plus la dcence, on peut dire que sous couleur de simplicit
et en haine du romantisme (qui est  la fois son pre et sa bte noire)
il s'est mis  ddaigner un peu le style,  crire beaucoup plus vite,
largement et de haut, sans trop se soucier du dtail de la phrase. Dans
l'une et l'autre de ces deux manires, mais surtout dans la seconde,
il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et
particulirement cruelles pour les personnes habitues au commerce des
classiques, pour les gens de forte ducation universitaire, pour les vieux
professeurs qui savent bien leur langue: des improprits, des disparates
tranges, un mlange surprenant d'expressions recherches, potiques,
comme on disait autrefois, et de locutions basses ou triviales, certains
tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance
continuelle; jamais de nuances, point de finesse... Eh! oui, tout cela est
vrai, et j'en suis trs fch. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il
s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout est largement construit,
fait pour tre embrass d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur
les phrases, mais prendre cela comme cela a t crit, par grands morceaux
et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un
tableau. On reconnatra qu'en somme tel amas de phrases qui ne sont point
toutes irrprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et
saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et
quelquefois sans prcision, est minemment propre, par ses exagrations
monotones et ses insistances multiplies,  rendre avec grandeur les grands
ensembles de choses concrtes.


VI

_Germinal_, le dernier roman paru, confirme merveilleusement la dfinition
que j'ai tente de l'oeuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les
romans antrieurs surabonde dans _Germinal_, et on peut dire que jamais ni
la morosit de M. Zola et sa facult pique, ni les procds dont elles
comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment tals que
dans ce livre grandiose et sombre.

Le sujet est trs simple: c'est l'histoire d'une grve, ou plutt c'est le
pome de la grve. Des mineurs,  la suite d'une mesure qui leur parat
inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspre
jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rtabli par la troupe. Le jour
o les ouvriers redescendent, la fosse est noye et quelques-uns des
principaux personnages restent au fond. Cette dernire catastrophe, oeuvre
d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grve de tant
d'autres.

C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques hommes, mais d'une
multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remu
de pareilles masses. Cela tantt grouille et fourmille, tantt est emport
d'un mouvement vertigineux par une pousse d'instincts aveugles. Le pote
droule avec sa patience robuste, avec sa brutalit morne, avec sa largeur
d'vocation, une srie de vastes et lamentables tableaux, composs de
dtails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'talent
comme une mare: une journe dans la mine, une journe au coron, une
runion des rvolts la nuit dans une clairire, la promenade furieuse de
trois mille misrables dans la campagne plate, le heurt de cette masse
contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noye...

M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle,
d'impersonnel, d'irrsistible dans un drame de cette sorte, la contagion
des colres rassembles, l'me collective des foules, violente et aisment
furieuse. Souvent il ramasse les ttes parses en une masse formidable, et
voici de quel souffle il la pousse:


    ... Les femmes avaient paru, prs d'un millier de femmes, aux cheveux
    pars, dpeignes par la course, aux guenilles montrant la peau
    nue, des nudits de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
    Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
    l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres,
    plus jeunes, avec des gorges gonfles de guerrires, brandissaient
    des btons, tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort que
    les cordes de leurs cous dcharns semblaient se rompre. Et les hommes
    dboulrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
    des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
    serre, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
    dteintes ni les tricots de laine en loques, effacs dans la mme
    uniformit terreuse. Les yeux brlaient; on voyait seulement les trous
    de bouches noires chantant la _Marseillaise_, dont les strophes se
    perdaient en un mugissement confus, accompagn par le claquement des
    sabots sur la terre dure. Au-dessus des ttes, parmi le hrissement
    des barres de fer, une hache passa, porte toute droite, et cette
    hache unique, qui tait comme l'tendard de la bande, avait, dans le
    ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine...

    La colre, la faim, ces deux mois de souffrances et cette dbandade
    enrage au travers des fosses avaient allong en mchoires de btes
    fauves les faces placides des houilleurs de Montson.  ce moment,
    le soleil se couchait; les derniers rayons, d'un pourpre sombre,
    ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang;
    les femmes, les hommes continuaient  galoper, saignant comme des
    bouchers en pleine tuerie...


Pourtant il fallait bien que le drame se concentrt dans quelques
individus: le pote nous a donc montr, du ct des ouvriers la famille
Maheu et son logeur tienne, du ct de la Compagnie la famille
Hennebeau, et dans les deux camps une quarantaine de figures secondaires;
mais toujours, autour de ces figures, la multitude grouille et gronde.
tienne lui-mme, le meneur de la grve, est plus entran qu'il
n'entrane.

Ces ttes qui un moment mergent et se distinguent de la foule, c'est
Maheu, le brave homme, le ruminant rsign et raisonnable qui peu  peu
devient enrag;--la Maheude avec Estelle, sa dernire, _toujours_ pendue 
sa mamelle blme, la Maheude  qui la faim, les fusils des soldats et la
mine tuent son homme et ses enfants et qui apparat  la fin comme une
_Mater dolorosa_, une Niob stupide et terrible;--Catherine, l'ingnue de
cette noire pope, _toujours_ en culotte de herscheuse, qui a l'espce de
beaut, de pudeur et de charme qu'elle peut avoir;--Chaval, le tratre,
qui gueule _toujours_;--tienne, l'ouvrier socialiste, tte trouble et
pleine de rves, d'une nature un peu plus fine que ses compagnons, avec de
soudaines colres, l'alcoolisme hrit de Gervaise Coupeau;--Alzire, la
petite bossue, si douce et faisant _toujours_ la petite femme;--le vieux
Mouque qui ne parle qu'une fois, et le vieux Bonnemort qui crache noir,
_toujours_;--Rasseneur, l'ancien ouvrier devenu cabaretier, rvolutionnaire
gras, onctueux et prudent;--Pluchart, le commis-voyageur en socialisme,
_toujours_ enrou et press;--Maigrat, l'picier pacha, qui se paye
sur les femmes et les filles des mineurs;--Mouquette, la bonne fille,
la gourgandine nave;--la Pierronne, fine mouche, gourgandine
propre;--Jeanlin, l'avorton maraudeur aux pattes casses, avec des taches
de rousseur, des oreilles cartes et des yeux verts, qui tue un petit
soldat en tratrise, pour rien, par instinct et pour le plaisir;--Lydie
et Bbert, _toujours_ terroriss par Jeanlin;--la Brl, la vieille 
qui la mine a tu son mari, _toujours_ hurlant et agitant des bras de
sorcire;--Hennebeau, le directeur, fonctionnaire exact et froid avec une
plaie au coeur, mari tortur par une Messaline qui ne se refuse qu'
lui;--Ngrel, le petit ingnieur brun, sceptique, brave et amant de sa
tante;--Deneulin, l'industriel nergique et aventureux;--les Grgoire,
actionnaires gras et bons, et Ccile et Jeanne et Lucie et Levaque et
Bouteloup et le pre Quandieu et le petit soldat Jules;--et le vieux cheval
Bataille, gras, luisant, l'air bonhomme, et le jeune cheval Trompette,
hant au fond de la mine d'une vision de prs et de soleil (car M. Zola
aime les btes et leur donne pour le moins autant d'me qu'aux hommes:
on se rappelle le chien Mathieu et la chatte Minouche dans la _Joie de
vivre_);-- part de tout ce monde, le Russe Souvarine, blond avec des
traits de fille, _toujours_ silencieux, ddaigneux et doux: toutes figures
fortement marques d'un signe particulier dont la mention revient
rgulirement, et qui, je ne sais comment et presque par la seule vertu
de ce signe rpt, se dressent et vivent.

Leur vie est surtout extrieure; mais justement le drame que M. Zola a
conu n'exigeait pas plus de psychologie qu'il n'en peut donner. L'me
d'une pareille masse, ce sont des instincts fort simples. Les tres
infrieurs qui s'agitent au premier plan sont mus, comme ils devaient
l'tre, par des ncessits physiques et par des ides fort grossires qui
se font _images_ et qui,  la longue, les fascinent et les mettent en
branle. ... Tout le malheur disparaissait, comme balay par un grand coup
de soleil; et, sous un blouissement de ferie, la justice descendait du
ciel.... Une socit nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les
songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, o chaque citoyen
vivait de sa tche et prenait sa part des joies communes... La vie
intrieure d'tienne lui-mme devait se rduire  peu de chose, car il
est  peine au-dessus de ses compagnons: des aspirations vers la justice
absolue, des ides confuses sur les moyens; tantt l'orgueil de penser plus
que les autres et tantt le sentiment presque avou de son insuffisance; le
pdantisme de l'ouvrier qui a lu et le dcouragement aprs l'enthousiasme;
des gots de bourgeois et des ddains intellectuels se mlant  sa ferveur
d'aptre... C'est tout et c'est assez. Quant  Souvarine, c'est de propos
dlibr que M. Zola le laisse nigmatique et ne nous le prsente que par
l'extrieur: son nihilisme n'est l que pour faire un contraste saisissant
avec le socialisme incertain et sentimental de l'ouvrier franais et pour
prparer la catastrophe finale. On dit, et c'est peut-tre vrai, que
M. Zola ne possde pas  un trs haut degr le don d'entrer dans les mes,
de les dcomposer, d'y noter les origines et les progrs des ides et des
sentiments ou le retentissement des mille influences du dehors: aussi
n'a-t-il pas voulu faire ici l'histoire d'une me, mais celle d'une foule.

Et ce n'est pas non plus un drame de sentiments qu'il a voulu crire, mais
un drame de sensations, un drame tout matriel. Les sentiments se rduisent
 des instincts ou en sont tout proches, et les souffrances sont surtout
des souffrances physiques: ainsi, quand Jeanlin a les jambes casses, quand
la petite Alzire meurt de faim, quand Catherine monte par le goyot les
sept cents mtres d'chelles ou quand elle agonise dans la fosse aux bras
d'tienne, coudoye par le cadavre de Chaval. On dira qu'il est facile de
serrer le coeur ou mieux de pincer les nerfs  ce prix et que c'est l du
plus grossier mlodrame. Croyez-vous? Mais ces morts et ces tortures, c'est
le drame mme: M. Zola n'a pas eu l'intention de composer une tragdie
psychologique. Et il y a l autre chose que la description de spectacles
atroces: la piti morose du romancier, sa compassion qu'un parti pris de
philosophie pessimiste tourne en impassibilit cruelle--pour nous et pour
lui. Il n'est pas de ceux pour qui la douleur morale est plus noble que la
souffrance physique. En quoi plus noble, puisque nos sentiments sont aussi
involontaires que nos sensations? Et puis, soyons sincres, n'est-ce pas la
souffrance du corps qui est la plus terrible? et n'est-ce pas surtout par
elle que le monde est mauvais?

Et voici, pour ces holocaustes de chair, le bourreau et le dieu, deux
Btes. Le bourreau, c'est la mine, la bte mangeuse d'hommes. Le dieu,
c'est cet tre mystrieux  qui appartient la mine et qui s'engraisse de la
faim des mineurs; c'est l'idole monstrueuse et invisible, accroupie quelque
part, on ne sait o, comme un dieu Mithra dans son sanctuaire. Et tour 
tour, rgulirement, les deux btes sont voques, la bte qui tue, et
l'autre, l-bas, celle qui fait tuer. Et nous entendons par intervalles
la respiration grosse et longue de la bte qui tue (c'est le bruit de la
pompe d'puisement). Elle vit, elle vit si bien qu' la fin elle meurt:

    ... Et l'on vit alors une effrayante chose; on vit la machine,
    disloque sur son massif, les membres cartels, lutter contre la mort:
    elle marcha, elle dtendit sa bielle, son genou de gante, comme pour
    se lever; mais elle expirait, broye, engloutie. Seule, la haute
    chemine de trente mtres restait debout, secoue, pareille  un mt
    dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'mietter et voler en
    poudre, lorsque tout d'un coup elle s'enfona d'un bloc, bue par la
    terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal, et rien ne dpassait,
    pas mme la pointe du paratonnerre. C'tait fini; la bte mauvaise,
    accroupie dans ce creux, gorge de chair humaine, ne soufflait plus
    son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler
     l'abme.

Et que d'autres vocations symboliques! Le lambeau sanglant arrach par
les femmes  Maigrat, c'est encore une bte mchante enfin crase sur qui
l'on pitine et l'on crache. Le vieux Bonnemort, idiot, dform, hideux,
tranglant Ccile Grgoire, grasse, blonde et douce, c'est l'antique Faim
irresponsable se jetant par un lan fatal sur l'irresponsable Oisivet.
Et  chaque instant, par des procds franchement, navement tals et
auxquels on se laisse prendre quand mme, le pote mle sinistrement la
nature  ses tableaux pour les agrandir et les horrifier. Le _meeting_
des mineurs se meut dans de blmes effets de lune, et la promenade des
trois mille dsesprs dans la lueur sanglante du soleil couchant. Et c'est
par un symbole que le livre se conclut: tienne quitte la mine par une
matine de printemps, une de ces matines o les bourgeons crvent en
feuilles vertes et o les champs tressaillent de la pousse des herbes.
En mme temps il entend sous ses pieds des coups profonds, les coups
des camarades tapant dans la mine: Encore, encore, de plus en plus
distinctement, comme s'ils se fussent rapprochs du sol, les camarades
tapaient. Aux rayons enflamms de l'astre, par cette matine de jeunesse,
c'tait de cette rumeur que la campagne tait grosse. Des hommes
poussaient: une arme noire, vengeresse, qui germait lentement dans
les sillons, grandissant pour les rcoltes du sicle futur, et dont la
germination allait faire bientt clater la terre. Et de l le titre du
livre.

Que veut dire cette fin nigmatique? Qu'est-ce que cette rvolution future?
S'agit-il de l'avnement pacifique des dshrits ou de la destruction du
vieux monde? Est-ce le rgne de la justice ou la cure tardive des plus
nombreux? Mystre! ou simplement rhtorique! Car tout le reste du roman ne
contient pas un atome d'espoir ou d'illusion. Je reconnais d'ailleurs la
haute impartialit de M. Zola: les gros mangeurs, on ne les voit pas,
et ils ne voient pas. Nous n'apercevons que les Grgoire, de petits
actionnaires, de bonnes gens  qui les mangs tuent leur fille. Et quant
au directeur Hennebeau, il est aussi  plaindre que ces affams: Sous la
fentre les hurlements clatrent avec un redoublement de violence: Du
pain! du pain! du pain!--Imbciles! dit M. Hennebeau entre ses dents
serres; est-ce que je suis heureux?

Souffrance et dsespoir en haut et en bas! Mais au moins ces misrables
ont pour se consoler la Vnus animale. Ils s'aiment comme des chiens,
ple-mle, partout,  toute heure. Il y a un chapitre o l'on ne peut faire
un pas sans marcher sur des couples. Et c'est mme assez tonnant chez ces
hommes de sang lourd, reints de travail, dans un pays pluvieux et froid.
On s'aime au fond de la mine noye, et c'est aprs dix jours d'agonie
qu'tienne y devient l'amant de Catherine. Et j'aimerais mieux qu'il ne le
devnt pas, la pudeur instinctive qu'ils ont prouve jusque-l l'un en
face de l'autre tant  peu prs le seul vestige d'humanit suprieure que
l'crivain ait laiss subsister dans son bestial pome.

 et l, dans cette pope de douleur, de faim, de luxure et de mort,
clate la lamentation d'Hennebeau, qui donne la morale de l'histoire et
exprime videmment la pense de M. Zola. Une amertume affreuse, lui
empoisonnait la bouche..., _l'inutilit de tout, l'ternelle douleur de
l'existence_.

    Quel tait l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde dans le partage
    de la richesse? Ces songe-creux de rvolutionnaires pouvaient bien
    dmolir la socit et en rebtir une autre, ils n'ajouteraient pas une
    joie  l'humanit, ils ne lui retireraient pas une peine, en coupant
     chacun sa tartine. Mme ils largiraient le malheur de la terre,
    ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de dsespoir, lorsqu'ils
    les auraient sortis de la tranquille satisfaction des instincts pour
    les hausser  la souffrance inassouvie des passions. Non, le seul bien
    tait de ne pas tre, et, si l'on tait, d'tre l'arbre, d'tre la
    pierre, moins encore, le grain de sable qui ne peut saigner sous le
    talon des passants.

Un troupeau de misrables, soulev par la faim et par l'instinct, attir
par un rve grossier, m par des forces fatales et allant, avec des
bouillonnements et des remous, se briser contre une force suprieure: voil
le drame. Les hommes apparaissant, semblables  des flots, sur une mer de
tnbres et d'inconscience: voil la vision philosophique, trs simple,
dans laquelle ce drame se rsout. M. Zola laisse aux psychologues le soin
d'crire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre
et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles
matriels et des infinis dtails extrieurs. Mais je me demande si personne
l'a jamais eue  ce degr.


VII

J'y reviens en terminant, et avec plus de scurit aprs avoir lu
_Germinal_: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un pote pique? et les
caractres dominants de ses longs rcits, ne sont-ce pas prcisment ceux
de l'pope? Avec un peu de bonne volont, en abusant un tant soit peu des
mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait
un grand fond de vrit sous l'artifice de ce jeu de rhtorique.

Le sujet de l'pope est un sujet national, intressant pour tout un
peuple, intelligible  toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont
toujours trs gnraux, peuvent tre compris de tout le monde, n'ont rien
de spcial, d'exceptionnel, de curieux: c'est l'histoire d'une famille
d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole
et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par pouser son patron,
d'une grve de mineurs, etc., et tous ces rcits ensemble ont au moins la
prtention de former l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des
_Rougon-Macquart_ est donc, ainsi qu'un pome pique, l'histoire ramasse
de toute une poque. Les personnages, dans l'pope, ne sont pas moins
gnraux que le sujet et, comme ils reprsentent de vastes groupes, ils
apparaissent plus grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola,
bien que par des procds contraires: tandis que les vieux potes tchent
 diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes[81]. Mais
cela mme ajoute  l'air d'pope; car il arrive, par le mensonge de
cette rduction,  rendre  des figures modernes une simplicit de
types primitifs. Il meut des masses, comme dans l'pope. Et les
_Rougon-Macquart_ ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'pope,
ont t  l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola
prte  ces forces, librement dchanes ou disciplines par l'industrie
humaine, une vie effrayante, un commencement d'me, une volont obscure
de monstres. Le merveilleux des _Rougon-Macquart_, c'est le Paradou,
l'assommoir du pre Colombe, le magasin d'Octave Mouret, la mine de
_Germinal_. Il y a dans l'pope une philosophie nave et rudimentaire.
De mme dans les _Rougon-Macquart_. La seule diffrence, c'est que la
sagesse des vieux potes est gnralement optimiste, console, ennoblit
l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et
dsespre. Mais c'est de part et d'autre la mme simplicit, la mme
ingnuit de conception. Enfin et surtout l'allure des romans de M. Zola
est, je ne sais comment, celle des antiques popes, par la lenteur
puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des dtails,
la belle franchise des procds du conteur. Il ne se presse pas plus
qu'Homre. Il s'intresse autant (dans un autre esprit)  la cuisine de
Gervaise que le vieil ade  celle d'Achille. Il ne craint point les
rptitions; les mmes phrases reviennent avec les mmes mots, et
d'intervalle en intervalle on entend dans le _Bonheur des dames_ le
ronflement du magasin, dans _Germinal_ la respiration grosse et longue
de la machine, comme dans l'_Iliade_ le grondement de la mer,
polyphlosthoio thalasss.

  [Note 81: Zola: le Buffon du XIXe sicle. (Saca Oquendo.)]

Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paratra
pas trop absurde de dfinir les _Rougon-Macquart_: une pope pessimiste
de l'animalit humaine.




GUY DE MAUPASSANT


Dois-je, avant  parler de M. Guy de Maupassant, m'excuser auprs du
lecteur, qui a sans doute des moeurs, m'entourer de prcautions oratoires,
affirmer que je n'approuve point les faits et gestes de Mme Bonderoi ou
de M. Tourneveau ni l'indulgence visible du conteur  leur gard, et
n'insinuer qu'il a quelque talent qu'aprs avoir fait svrement les
rserves les plus expresses sur la nature des sujets qu'il prfre et des
gats qu'il nous procure--oh! bien malgr nous? Ou bien faut-il prendre
des airs, comme Thophile Gautier dans une prface connue, conspuer les
pudeurs bourgeoises, les vertus rances et les chastets suries, dclarer
que les gens convenables sont toujours laids et font d'ailleurs des
horreurs dans l'ombre, proclamer le droit de l'artiste  l'indcence et
dire srieusement que l'art purifie tout? Ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas
 morigner M. de Maupassant, qui crit comme il lui plat. Je regrette
seulement, pour lui, que son oeuvre lui ait fait des admirateurs un peu
mls et que beaucoup de sots l'apprcient pour tout autre chose que pour
son grand talent. Il est cruel de voir l'antique philistin, en qute
de certaines truffes, ne pas faire de diffrence entre celles de M. de
Maupassant et les autres. Et voil pourquoi je dplore qu'il ne soit pas
toujours dcent. Mais, au reste, si ses contes n'taient remarquables que
par le sans-gne de l'auteur, je n'en parlerais point; et il va sans dire
que, voulant les relire ici en bonne compagnie pour en tirer des remarques,
je passerai vite o il faudra.

Nous ne nous occuperons que de ses contes, c'est--dire de la partie la
plus considrable de son oeuvre, de celle o il est tout  fait hors de
pair.


I

Le conte est chez nous un genre national. Sous le nom de fabliau, puis de
nouvelle, il est presque aussi vieux que notre littrature. C'est un got
de la race, qui aime les rcits, mais qui est vive et lgre et qui, si
elle les supporte longs, les prfre parfois courts, et, si elle les aime
mouvants, ne les ddaigne pas gaillards. Le conte a donc t contemporain
des chansons de geste et il a prexist aux romans en prose.

Naturellement, il n'est point le mme  toutes les poques. Trs vari au
moyen ge, tour  tour grivois, religieux, moral ou merveilleux, il est
surtout grivois (parfois tendre) au XVIe et au XVIIe sicle. Au sicle
suivant, la philosophie et la sensibilit y font leur entre, et aussi
un libertinage plus profond et plus raffin.

Dans ces dernires annes, le conte, assez longtemps nglig, a eu comme
une renaissance. Nous sommes de plus en plus presss; notre esprit veut des
plaisirs rapides ou de l'motion en brves secousses: il nous faut du roman
condens s'il se peut, ou abrg si l'on n'a rien de mieux  nous offrir.
Des journaux, l'ayant senti, se sont aviss de donner des contes en guise
de premiers-Paris, et le public a jug que, contes pour contes, ceux-l
taient plus divertissants. Il s'est donc lev toute une pliade de
conteurs: Alphonse Daudet d'abord et Paul Arne; et, dans un genre spcial,
les conteurs de la _Vie parisienne_: Ludovic Halvy, Gyp, Richard O'Monroy;
et ceux du _Figaro_ et ceux du _Gil Blas_: Coppe, Thodore de Banville,
Armand Silvestre, Catulle Mends, Guy de Maupassant, chacun ayant sa
manire, et quelques-uns une fort jolie manire.

Ces petits rcits de nos contemporains ne ressemblent pas tout  fait,
comme on pense,  ceux des conteurs de notre ancienne littrature, de
Bonaventure Despriers, de La Fontaine, de Grcourt ou de Piron. On sait
quel est le thme habituel de ces patriarches, le sujet presque unique de
leurs plaisanteries. Et ces choses-l font toujours rire, et les personnes
mme les plus graves n'y rsistent gure. Pourquoi cela? On comprend que
certaines images soient agrables, car l'homme est faible; mais pourquoi
font-elles rire? Pourquoi les cts grossiers de la comdie de l'amour
mettent-ils presque tout le monde en liesse? C'est qu'en effet c'est bien
une comdie: c'est que le contraste est ironique et rjouissant entre le
ton, les sentiments de l'amour, et ce qu'il y a de facilement grotesque
dans ses rites. Et c'est une comdie aussi que nous donne la rvolte
ternelle et invincible de l'instinct dont il s'agit, dans une socit
dment rgle et morigne, tout emmaillote de lois, traditions et
croyances prservatrices,--cette rvolte clatant volontiers au moment le
plus imprvu, sous l'habit le plus respectable, dmentant tout  coup la
dignit la plus rassure ou l'ingnuit la plus rassurante et djouant
l'autorit la plus forte ou les prcautions les mieux prises. Et peut-tre
aussi que les bons tours que la nature infrieure joue aux conventions
sociales flattent l'instinct de rbellion et le got de libre vie
qu'apporte tout homme venant en ce monde. Il est donc invitable que ces
choses fassent rire, voult-on faire le renchri et le dlicat, et il y
avait bien quelque philosophie dans les faciles gats de nos pres.

Ce vieux fonds inpuisable se retrouve chez nos conteurs d'aujourd'hui,
surtout chez trois ou quatre que je n'ai pas besoin de nommer. Mais il
est curieux de chercher ce qui s'y ajoute, particulirement chez M. de
Maupassant. Il me parat avoir le temprament et les gots des conteurs
d'antan et j'imagine qu'il aurait cont sous Franois Ier comme Bonaventure
Despriers, et sous Louis XIV comme Jean de La Fontaine. Voyons donc ce
qu'il tient apparemment de son sicle, de la littrature ambiante, et nous
dirons aprs cela comment et par o nous le tenons quand mme pour un
classique en son genre.


II

Je crois que l'on peut dire, sans se tromper trop lourdement, que les
contes de M. de Maupassant sont  peu prs pour nous ce qu'taient ceux de
La Fontaine pour ses contemporains. Le rapprochement des deux recueils
pourra donc suggrer des rflexions instructives sur les diffrences des
temps et des conteurs.

On lit les contes de La Fontaine sur les bancs du collge, avec un Virgile
tout prt pour couvrir, au moindre mouvement du pion, le volume prohib.
Les malins de l'institution Morenval les lisent mme  la chapelle pendant
la courte messe du dimanche, et s'en vantent. Du moins ils croient les
lire, mais ils n'y cherchent qu'une chose. Aprs le collge, on dvore la
littrature contemporaine, et, si par hasard se rencontraient de nouveau
sous votre main les petits rcits qui charmaient Henriette d'Angleterre, on
les trouverait fades. Mais plus tard, quand on a tout lu et qu'on est sinon
blas, du moins rassis; quand on sait se dtacher des choses qu'on lit, en
jouir comme d'un amusement qui n'intresse et n'meut que l'intelligence,
les contes de La Fontaine, vus dans leur jour,  la faon d'un joli
spectacle un peu lointain, peuvent tre fort divertissants. Ce joyeux
monde, presque tout artificiel, nous plat par l mme. Sept ou huit
figures, toujours les mmes, comme dans la comdie italienne: le moine ou
le cur, le muletier ou le paysan, le bonhomme de mari marchand ou juge
 Florence, le jouvenceau, la nonnain, la niaise, la servante et la
bourgeoise, chacun ayant son rle et sa physionomie immuable et ne faisant
jamais que ce qui est dans ses attributions; tous, sauf quelquefois les
maris, contents de vivre, de belle et raillarde humeur, et tous, de la
trogne enlumine au minois encadr dans la guimpe, occups d'une seule
chose au monde, d'une chose sans plus; pour thtre, un couvent, un jardin,
une chambre d'auberge ou un vague palais d'Italie; des tours pendables,
dguisements, substitutions, quiproquos, des fables lgres fondes sur
des hasards et des crdulits invraisemblables; un extrme naturel, une
bonhomie dlicieuse dans toute cette fantaisie, et  et l un brin de
ralit, des traits pris sur le vif, mais pars, accrochs  la rencontre;
quelquefois aussi un petit coin de paysage senti, un petit filet de vraie
tendresse et une petite ombre de mlancolie... Voil, dans leur ensemble,
les contes de La Fontaine. L'artifice et l'uniformit des personnages et
des sujets n'empchent point ces bagatelles d'tre charmantes par le tour
de main, par la grce incommunicable; mais on prvoit tout de suite en quoi
vont diffrer les contes d'aujourd'hui de ceux d'il y a deux sicles.

Je voudrais trouver un conte du Bonhomme et une historiette de M. de
Maupassant dont la donne ft  peu prs pareille, en sorte que le
rapprochement seul des deux rcits nous clairt sur ce que nous cherchons.
Mais je n'en dcouvre point, justement parce que M. de Maupassant emprunte
ses sujets et les dtails de ses rcits  la ralit proche et vivante. 
moins qu'on ne puisse voir,  la grande rigueur, quelque ressemblance entre
la _Clochette_, si l'on veut, et _Une partie de campagne_, car il s'agit
ici et l de l'ternelle oaristys et d'un garon menant une fille dans
les bois, au printemps. Le conte de La Fontaine a cinquante vers; il est
dlicieux et, par hasard, d'une vraie posie, lgre et exquise. Vous vous
rappelez le jouvenceau

  Qui dans les prs, sur le bord d'un ruisseau,
  Vous cajolait la jeune bachelette
  Aux blanches dents, aux pieds nus, au corps gent,
  Pendant qu'Io, portant une clochette,
  Aux environs allait l'herbe mangeant...

puis ledit bachelier dtournant sur le coi de la nuit une gnisse dont
il a toup la clochette, et le dernier vers, d'un charme prolong,
indfini:

                         belles, vitez
  Le fond des bois et leur vaste silence.

Or voyez comme dans _Une partie de campagne_ tout se prcise et se
ralise; rappelez-vous M. et Mme Dufour, leur fille Henriette sur la
balanoire dans une guinguette de Bezons, et les deux canotiers, et le
petit bois de l'Ile-aux-Anglais, et la promenade de la mre faisant pendant
 celle de la fille, et  l'arrire-plan M. Dufour et le jeune homme aux
cheveux jaunes, le futur, tout cela donnant  l'idylle une saveur de
ralit ironique et tour  tour triste et grotesque. Remarquez que
l'hrone de La Fontaine est une bachelette au corps gent: celle de
M. de Maupassant est une grande fille brune. Cette diffrence n'a l'air
de rien: elle est pourtant grosse de consquences; elle implique deux
potiques diverses.

De mme, on peut se demander ce que serait devenue sous la plume de M. de
Maupassant la _Courtisane amoureuse_. Le conte est fort joli, et vraiment
touchant et tendre; mais cela se passe n'importe o, en Italie, je crois;
le milieu est nul, les personnages n'ont aucun trait individuel. (Qu'on
ne prenne point ceci pour une critique; ce n'est qu'une remarque). Il est
vident que M. de Maupassant, rencontrant le mme sujet, l'et trait tout
autrement. Constance, je suppose, ne serait plus la crature gracieuse et
seulement  demi relle du conte italien: ce serait une fille et qui
aurait quelque signe particulier. Lui, serait un tudiant, ou un rapin,
ou un commis en nouveauts. L'histoire commencerait, j'imagine,  Bullier,
se dnouerait dans quelque autre coin non moins rel, et il y aurait
beaucoup de choses vues et, autour de l'action, beaucoup de petits dtails
significatifs, attendrissants, pittoresques ou cruels. Mais, au fait, j'y
songe: les trente premires pages de _Sapho_, qu'est-ce autre chose que la
_Courtisane amoureuse_ accommode au got d' prsent?

Ce qui nous plat n'est donc plus tout  fait ce qui plaisait  nos pres,
et tout d'abord le conte, chez M. de Maupassant, est devenu raliste.
Parcourez ses donnes: vous reconnatrez dans presque toutes un petit fait
saisi au passage, intressant  quelque titre, comme tmoignage de la
btise, de l'inconscience, de l'gosme, parfois mme de la bont humaine,
ou rjouissant par quelque contraste imprvu, par quelque ironie des
choses, dans tous les cas quelque chose d'_arriv_, ou tout au moins une
observation faite sur le vif et qui peu  peu a revtu dans l'esprit de
l'crivain la forme vivante d'une historiette.

Et alors, au lieu des muletiers, jardiniers et manants des anciens contes,
au lieu de Mazet et du compre Pierre, nous avons des paysans et des
paysannes comme matre Vallin et sa servante Rose, matre Omont, matre
Hauchecorne, matre Chicot et la mre Magloire, et combien d'autres (_Une
fille de ferme_, la _Ficelle_, les _Sabots_, le _Petit ft_, etc.)! Au lieu
des dignes marchands et hommes de loi pareils de sort et de figure, voici
M. Dufour, quincaillier; M. Caravan, commis principal au ministre de la
marine; Morin, mercier (_Une partie de campagne_, _En famille_, etc.).
Au lieu des joyeuses commres ou des nonnains sournoises, voici la petite
Mme Lelivre, Marroca, Rachelet Francesca Rondoli (_Une ruse_, _Marroca_,
_Mademoiselle Fifi_, les _Soeurs Rondoli_). Et je ne dirai pas par quels
couvents M. de Maupassant remplace ceux de La Fontaine.

Une consquence de ce ralisme, c'est que ces contes ne sont pas toujours
gais. Il y en a de tristes, il y en a surtout d'extrmement brutaux. Cela
tait invitable. La plupart des sujets sont emprunts  des classes et 
des milieux o les instincts sont plus forts et plus aveugles. Ds lors
il n'est gure possible qu'on rie toujours. Presque tous les personnages
s'enlaidissent ou s'assombrissent rien qu'en passant de l'atmosphre
artificielle des vieux contes gaulois  la lumire crue du monde rel.
Et, par exemple, quelle diffrence entre la bachelette, la fille galante
conue d'une faon gnrale, en l'air, comme une crature aimable et
piquante

    Qui fait plaisir aux enfants sans souci,

et la fille comme elle est, dans toute la vrit de sa condition, de ses
allures, de son langage, classe et, mieux que classe, inscrite! Ce n'est
plus du tout la mme figure, mais plus du tout. Et ainsi pour les autres.

Joignez qu'en dpit de sa gaiet naturelle, M. de Maupassant, comme
beaucoup d'crivains de sa gnration, affecte une morosit, une
misanthropie qui communique  plusieurs de ses rcits une saveur pre 
l'excs. Il est vident qu'il aime et recherche les manifestations les
plus violentes de l'amour rduit au dsir (_Fou?_, _Marroca_, la _Bche_,
la _Femme de Paul_, etc.) et de l'gosme, de la brutalit, de la frocit
nave. Pour ne parler que de ses paysans, en voici qui mangent du boudin
sur le cadavre de leur grand-pre qu'ils ont fourr dans la huche afin
de pouvoir coucher dans leur unique lit. Un autre, un aubergiste, ayant
intrt  la mort d'une vieille femme, s'en dbarrasse gaiement en la
tuant d'eau-de-vie, de fil en dix. Un autre, un brave homme, prend
de force sa servante, puis, l'ayant pouse, la bat comme pltre parce
qu'elle ne lui donne pas d'fants. D'autres, ceux-l hors la loi,
braconniers et cumeurs de Seine, s'amusent royalement  tuer un vieil
ne avec un fusil charg de sel; et je vous recommande aussi les gaiets
de saint Antoine avec son Prussien (_Un rveillon_, le _Petit ft_,
_Une fille de ferme_, _l'ne_, _Saint Antoine_).

M. de Maupassant ne recherche pas avec moins de prdilection les plus
ironiques rapprochements d'ides ou de faits, les combinaisons de
sentiments les plus imprvues, les plus choquantes, les plus propres 
froisser en nous quelque illusion ou quelque dlicatesse morale--le comique
et le sensuel se mlant toujours, par bonheur,  ces combinaisons presque
sacrilges, non prcisment pour les purifier, mais pour empcher qu'elles
ne soient pnibles.--Tandis que d'autres nous peignaient la guerre et ses
effets sur les champs de bataille ou dans les familles, M. de Maupassant,
se taillant dans la matire commune une part bien  lui, nous montrait les
contrecoups de l'invasion dans un monde spcial et jusque dans des maisons
qu'on dsigne d'ordinaire par des priphrases. On se rappelle l'tonnant
sacrifice de Boule-de-Suif et la conduite et les sentiments impayables de
ses obligs, et dans _Mademoiselle Fifi_ la rvolte de Rachel, le coup de
couteau, la fille dans le clocher, puis reconduite et embrasse par le
cur, pouse enfin par un patriote sans prjugs. Notez que Rachel et
Boule-de-Suif sont certainement, avec miss Harriet, le petit Simon, le cur
d'_Un baptme_ (je crois bien que c'est tout), les personnages les plus
sympathiques des contes. Voyez aussi la pension Tellier conduite par
Madame  la premire communion de sa nice, et les contrastes ineffables
qui en rsultent; et le truc du capitaine Sommerive pour dgoter le
petit Andr du lit de sa maman, et l'impression trs particulire qui se
dgage de ce conte (le _Mal d'Andr_), dont on se demande s'il a le droit
d'tre drle, encore qu'il le soit terriblement.

Il y a dans ces histoires et dans quelques autres une brutalit
triomphante, un parti pris de considrer les hommes comme des animaux
comiques ou tristes, un large mpris de l'humanit qui devient indulgent,
il est vrai, aussitt qu'entre en jeu... _divumque hominumque voluptas,
alma Venus_: tout cela sauv la plupart du temps par la rapidit et la
franchise du rcit, par la gaiet quand mme, par le naturel parfait et
aussi (j'ose  peine le dire, mais cela s'expliquera) par la profondeur
mme de la sensualit de l'artiste, laquelle au moins nous pargne presque
toujours la grivoiserie.

Car il y a, ce me semble, une grande diffrence entre les deux, et
qu'il est utile d'indiquer, la grivoiserie tant plutt dans les contes
d'autrefois et la sensualit dans ceux d'aujourd'hui. La grivoiserie
consiste peut-tre essentiellement  _faire de l'esprit_ sur de certains
sujets; c'est un badinage de collgien ou de vieillard vicieux; elle
implique au fond quelque chose de dfendu, et par suite l'ide d'une rgle,
et c'est mme de l que lui vient son ragot. La sensualit ignore cette
rgle, ou l'oublie; elle jouit franchement des choses et s'en donne
l'ivresse. Elle n'est pas toujours gaie, elle tourne mme volontiers  la
mlancolie. Elle peut tre ignoble si elle se renferme dans la sensation
initiale; et c'est alors la _delectatio morosa_ des thologiens. Mais
il va sans dire qu'elle ne se comporte jamais ainsi chez un artiste: au
contraire, par un mouvement naturel et invincible, elle devient posie.
Elle fait vibrer tout l'tre, met en branle l'imagination et, par le
sentiment du fini et du fugitif, l'intelligence mme et jusqu' la raison
raisonnante. Peu  peu la sensation infime s'panouit en rve panthiste
ou se subtilise en dsenchantement suprme. _Surgit amari aliquid._ La
sensualit est donc quelque chose de moins frivole et de plus esthtique
que la grivoiserie. Bonne ou mauvaise, je ne sais;  coup sr dissolvante,
destructrice du vouloir et menaante pour la foi morale.

Il faut avouer qu'elle envahit de plus en plus notre gnration. C'est,
dit-on, que nous avons les nerfs plus dlicats, plus de tentations de ce
ct, et, d'autre part, des croyances peu robustes et une trs petite force
de rsistance. De grands esprits ont t atteints de cet agrable mal au
tournant de l'ge mr, et surtout ceux dont la jeunesse a t svre.
On sent, en lisant la _Femme_ et l'_Amour_, que Michelet n'tait pas
tranquille. La proccupation des femmes est devenue excessive dans les
derniers crits d'un de nos plus illustres contemporains: dites-moi s'il
n'y a pas, en certains endroits de la _Fontaine de Jouvence_, le regret
presque avou d'avoir renonc  sa part du banquet, le sentiment trs
poignant de quelque chose d'irrparable; en somme, et quoique toup de
litotes, de nuances, de phrases lgres et fuyantes, le cri de dsir et
de dsespoir du vieux Faust reconnaissant qu'il a lch la proie pour
l'ombre... Plus tard je vis bien la vanit de cette vertu comme de toutes
les autres; je reconnus en particulier que la nature ne tient pas du tout
 ce que l'homme soit chaste. Cette dclaration est propre  nous faire
frmir, nous les simples, venant d'un membre de l'Institut. S'il est vrai
que la nature ne tient pas,  ce que dit le vieux Prospero (et elle le
montre assez!), je crois pourtant que la socit a quelque intrt  ce que
cette vertu ne soit pas trop discrdite et  ce qu'elle soit pratique,
en gros, par les individus: elle a peut-tre son prix, sinon en elle-mme,
au moins comme tant d'ordinaire la meilleure preuve de la volont et la
plus dcisive: car qui s'est vaincu de ce ct peut beaucoup sur soi. Mais
ne nous donnons pas le ridicule de moraliser quand les grands-prtres
s'gayent. Je prie seulement qu'on ne prenne point ceci pour une
digression; car tout ce que j'ai dit ou cit, on voit quel avantage M. de
Maupassant en peut tirer et quelle innocence lui font les apophtegmes des
sages de notre temps.

Quoi qu'il en soit, si, pure et n'tant plus qu'un souvenir et un regret,
elle s'allie mme aux spculations du scepticisme le plus dlicat, la
sensualit s'accorde encore mieux avec le pessimisme et la brutalit dans
l'art; car, tant de sa nature inassouvissable et finalement troublante et
douloureuse (_animal triste_...), elle ne porte point  voir le monde par
ses plus nobles cts et, se sentant fatale, elle tend volontiers  tout
cette fatalit qui est en elle. Or M. de Maupassant est extraordinairement
sensuel; il l'est avec complaisance, il l'est avec fivre et emportement;
il est comme hant par certaines images, par le souvenir de certaines
sensations. On comprend que j'hsite ici  administrer les preuves: qu'on
veuille bien relire, par exemple, l'histoire de Marroca ou celle de cet
amant qui tue par jalousie le cheval de sa matresse (_Fou_). On verra,
en feuilletant les contes que, s'il arrive  M. de Maupassant d'tre
simplement grivois ou gaulois (et dans ce cas tout est sauv par le
rire), plus souvent encore il a la grande sensualit, celle qui--comment
dirai-je?--ne se localise point, mais qui dborde partout et fait de
l'univers physique sa proie dlicieuse: et alors tout est sauv par la
posie.  la sensation initiale et grossire s'ajoutent les impressions des
objets environnants, du paysage, des lignes, des couleurs, des sons,
des parfums, de l'heure du jour ou de la nuit. Il jouit profondment des
odeurs (Voyez _Une idylle_, les _Soeurs Rondoli_, etc.); c'est qu'en
effet les sensations de cet ordre sont particulirement voluptueuses et
amollissantes. Mais,  vrai dire, il jouit du monde entier, et chez lui le
sentiment de la nature et l'amour s'appellent et se confondent.

Cette faon de sentir, qui n'est pas neuve, mais qui est intressante chez
l'auteur de tant de rcits joyeux, on la trouvait dj dans sa premire
oeuvre, dans son livre de vers, d'un si grand souffle et malgr les fautes,
d'une posie si ardente. Les trois pices capitales sont trois drames
d'amour en pleine nature et que la mort dnoue. Quel amour? Une force
irrsistible, un dsir fatal qui nous fait communier avec l'univers
physique (car le dsir est l'me du monde) et qui conduit les amants, par
l'inassouvissement  la tristesse, et, par la rage de s'assouvir,  la mort
(_Au bord de l'eau_). L'auteur du _Cas de Mme Luneau_ a dbut par des vers
qui font songer  la posie de Lucrce et  la philosophie de Schopenhauer:
et c'est bien en effet ce qu'il y a _sous_ la plupart de ses contes.

Ainsi, au vieux et ternel fonds de gauloiserie on voit combien se
sont ajouts d'lments nouveaux: l'observation de la ralit, et plus
volontiers de la ralit plate ou violente; au lieu de l'ancienne
gaillardise, une sensualit profonde, largie par le sentiment de la
nature, mle souvent de tristesse et de posie. Toutes ces choses ne
se rencontrent pas  la fois dans tous les contes de M. de Maupassant:
je donne l'impression d'ensemble. Au milieu de ses robustes gats il a
parfois, naturelle ou acquise, une vision pareille  celle de Flaubert
ou de M. Zola; il est atteint, lui aussi, de la plus rcente maladie des
crivains, j'entends le pessimisme et la manie singulire de faire le
monde trs laid et trs brutal, de le montrer gouvern par des instincts
aveugles, d'liminer presque par l la psychologie, la bonne vieille
tude du coeur humain, et en mme temps de s'appliquer  rendre dans un
dtail et avec un relief o l'on n'ait pas encore atteint ce monde si peu
intressant en lui-mme et qui ne l'est plus que comme matire d'art:
en sorte que le plaisir de l'crivain et de ceux qui le gotent et qui
entrent entirement dans sa pense n'est plus qu'ironie, orgueil, volupt
goste. Nul souci de ce qu'on appelait l'idal, nulle proccupation de
la morale, nulle sympathie pour les hommes, mais peut-tre une piti
mprisante pour l'humanit ridicule et misrable; en revanche, une science
subtile  jouir du monde en tant qu'il tombe sous les sens et qu'il est
propre  les dlecter; l'intrt qu'on refuse aux choses accord tout
entier  l'art de les reproduire sous une forme aussi plastique qu'il se
peut; en somme, une attitude de dieu misanthrope, railleur et lascif.
Plaisir trange, proprement diabolique et o quelqu'un de Port-Royal
--ou peut-tre, dans un autre canton de la pense, M. Barbey d'Aurevilly--
reconnatrait un effet du pch originel, un legs du curieux et faible
Adam, un prsent du premier rvolt. Je m'amuse  parler en idaliste
grognon, et il est probable que je force les traits rien qu'en les
ramassant; mais certainement cet orgueilleux et voluptueux pessimisme est
au fond d'une grande partie de la littrature d'aujourd'hui. Or cette
faon de voir et de sentir se rencontre peu dans les derniers sicles; ce
pessimisme de nvropathes n'est gure chez nos classiques: comment donc
ai-je dit que M. Guy de Maupassant en tait un?


III

Il l'est par la forme. Il joint  une vue du monde,  des sentiments, 
des prfrences que les classiques n'eussent point approuves, toutes les
qualits extrieures de l'art classique. 'a t aussi, du reste, une des
originalits de Flaubert; mais elle apparat plus constante et moins
laborieuse chez M. de Maupassant.

Qualits classiques, forme classique, c'est bientt dit. Qu'est-ce que
cela signifie au juste? Cela emporte une ide d'excellence; cela implique
aussi la clart, la sobrit, l'art de la composition; cela veut dire enfin
que la raison, avant l'imagination et la sensibilit, prside  l'excution
de l'oeuvre et que l'crivain domine sa matire.

M. de Maupassant domine merveilleusement la sienne, et c'est par l qu'il
est un matre. Du premier coup il nous a conquis par des qualits qu'on
a d'autant plus gotes qu'elles passent pour caractristiques de notre
gnie national, qu'on les retrouvait l o l'on n'et pas trop song 
les rclamer, et qu'au surplus elles nous reposaient des affectations
fatigantes d'autres crivains. En trois ou quatre ans il est devenu clbre
et il y a longtemps qu'on n'avait vu une rputation littraire aussi
soudainement tablie. Ses vers sont de 1880. On sentit tout de suite
qu'il y avait autre chose dans _Vnus rustique_ que le tmoignage d'un
temprament trs chaud. Puis vint _Boule-de-Suif_, cette merveille. En mme
temps M. Zola nous apprenait dans une chronique que l'auteur tait aussi
rbl que son style, et cela nous faisait plaisir. Depuis, M. de Maupassant
n'a cess d'crire avec aisance de petits chefs-d'oeuvre serrs.

Sa prose est d'une qualit excellente, et si nette, si droite, si peu
cherche! Il a bien, comme tout le monde aujourd'hui, d'habiles alliances
de mots, des trouvailles d'expression; mais cela est toujours si naturel
chez lui, si bien venu et si spontanment qu'on ne s'en avise qu'aprs
coup. Remarquez aussi la plnitude, l'quilibre, le bon amnagement de
sa phrase quand par hasard elle s'allonge un peu, et comme elle retombe
carrment sur ses pieds. Ses vers dj, quoique la posie y ft abondante
et forte, taient plutt des vers de prosateur (un peu comme ceux d'Alfred
de Musset). Cela se reconnaissait  divers signes, par exemple au peu
d'attention qu'il accorde  la rime, au peu de soin qu'il prend de la
mettre en valeur, et encore  cette marque, que la phrase se meut et se
dveloppe indpendamment du systme de rimes ou de la strophe et
continuellement la dborde. Voici les premiers vers du volume:

  Les fentres taient ouvertes. Le salon
  Illumin jetait des lueurs d'incendies,
  Et de grandes clarts couraient sur le gazon.
  Le parc l-bas semblait rpondre aux mlodies
  De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.

Les quatre premiers vers sont, par l'arrangement des rimes, un quatrain que
dpasse la fin d'une phrase, apportant une rime nouvelle: c'est donc une
sorte d'enjambement d'une strophe sur l'autre... Tout le long du recueil
quelque chose d'assez difficile  prciser trahit chez le pote une
vocation de prosateur.

Classique par le naturel de sa prose, par le bon aloi de son vocabulaire
et par la simplicit du rythme de ses phrases, M. de Maupassant l'est
encore par la qualit de son comique. Je crains de l'avoir tout  l'heure
trangement pouss au noir. Mettons seulement qu'il n'a pas la gat
lgre; que, les choses ayant souvent deux cts (sans compter les
autres), celles dont il a coutume de nous faire rire ne sont gure moins
lamentables que risibles, et qu'enfin ce qui est ou parat si comique,
c'est presque toujours, en dernire analyse, quelque difformit ou quelque
souffrance physique ou morale. Mais cette espce de cruaut du rire, on la
trouverait chez les plus grands rieurs et les plus admirs. Et puis il
y en a bien aussi, de ces contes, qui sont purement drles et sans
arrire-got. Bref, si M. de Maupassant n'est pas mdiocrement brutal, il
n'est pas non plus mdiocrement gai. Et son comique vient des choses mmes
et des situations; il n'est pas dans le style ni dans l'esprit du conteur:
M. de Maupassant ne fait jamais d'esprit et peut-tre n'en a-t-il pas,
au sens o l'entendent les boulevardiers. Mais quoi! il a le don, en
racontant uniment des histoires, sans traits, sans mots, sans intentions,
sans contorsions, d'exciter des gats dmesures et des clats de rire
intarissables. Relisez seulement _Boule-de-Suif_, la _Maison Tellier_, la
_Bouille_, le _Remplaant_, _Dcor_, la _Patronne_, la fin des _Soeurs
Rondoli_ ou, dans l'_Hritage_, l'affaire de Lesable avec le beau Maze. Or
cela est peut-tre bien du grand art dans de petits sujets et, comme rien
n'est plus classique que d'obtenir de puissants effets par des moyens trs
simples, on trouvera que l'pithte de classique ne convient pas mal ici.

M. de Maupassant a l'extrme clart dans le rcit et dans la peinture
de ses personnages. Il distingue et met en relief, avec un grand art de
simplification et une singulire sret, les traits essentiels de leur
physionomie. Quelque entt de psychologie dira: Ce n'est pas tonnant; ils
sont si peu compliqus! Et encore il ne les peint que par l'extrieur, par
leurs dmarches et leurs actes!--H! que voulez-vous? L'me de Mme Luneau
ou de matre Omont est fort simple en effet, et les nuances et les conflits
et les embrouillamini dlicats d'ides et de sentiments ne se rencontrent
gure dans les rgions o se plat M. de Maupassant. Mais qu'y faire?
Le monde est ainsi et nous ne pouvons pas tre tous des Obermann, des
Horace ou des Mme de Mortsauf. Et je dirais ici, si c'tait le lieu, que
l'analyse psychologique n'est peut-tre pas un si grand mystre que l'on
croit...--Mais miss Harriet, monsieur? Comment en vient-elle  aimer
ce jeune peintre? Quel mlange cet amour doit faire avec les autres
sentiments de cette demoiselle! L'histoire de son pass, ses souffrances,
ses luttes intrieures, voil qui serait intressant!--Je crois, hlas!
que ce serait fort banal, et que justement miss Harriet nous amuse et nous
reste dans la mmoire parce qu'elle n'est qu'une _silhouette_ bizarre,
ridicule et touchante. Il y a dans tous ces contes tout autant de
psychologie qu'il en fallait. Il y en a dans la _Ficelle_; il y en a,
d'un autre genre, dans le _Rveil_ et, si vous voulez une alliance
originale de sentiments mls eux-mmes  des sensations rares (quelque
chose comme du Pierre Loti, mais avec un peu plus de verbes et moins
d'adjectifs), vous en trouverez un spcimen dans la jolie fantaisie de
_Chli_.

M. de Maupassant a encore un autre mrite qui, sans tre propre aux
classiques, se rencontre plus frquemment chez eux et qui devient assez
rare chez nous. Il a au plus haut point l'art de la composition, l'art de
tout subordonner  quelque chose d'essentiel,  une ide,  une situation,
en sorte que d'abord tout la prpare et que tout ensuite contribue  la
rendre plus singulire et plus frappante et  en puiser les effets. Ds
lors, point de ces digressions o s'abandonnent tant d'autres sensitifs
qui ne se gouvernent point, qui s'coulent comme par des fentes et s'y
plaisent. De descriptions ou de paysages, juste ce qu'il en faut pour
tablir le milieu, comme on dit; et des descriptions fort bien
_composes_ elles-mmes, non point faites de dtails interminablement
juxtaposs et d'gale valeur, mais brves et ne prenant aux choses que
les traits qui ressortent et qui rsument. On peut tudier cet art trs
franc dans d'assez longs rcits comme _Boule-de-Suif_, _En famille_,
_Un hritage_. Mais voyez un peu comme dans _Ce cochon de Morin_ la
premire page prpare, explique, justifie l'incartade du pauvre homme;
puis comme tout contribue  faire plus plaisante l'exclamation qui revient
rgulirement sur ce cochon de Morin; comme tous les dtails de la
sduction d'Henriette par le ngociateur Labarbe rendent la ritournelle
plus imprvue, plus savoureuse, la remplissent pour ainsi dire d'un
sens de plus en plus fort et ironique, et comme le comique en devient
profond et irrsistible, tout  la fin, dans la bouche du mari
d'Henriette.--Clairs, simples, lis et vigoureux, d'une drlerie
succulente et foncire, tels sont presque tous ces petits contes: et ils
marchent d'un train!...

Il est assez curieux que, de tous les conteurs et romanciers qui mnent
aujourd'hui quelque tapage, ce soit le plus os peut-tre et le plus
indcent qui se rapproche le plus de la sobre perfection des classiques
vnrables; qu'on puisse constater dans _Boule-de-Suif_ l'application
des excellentes rgles inscrites aux traits de rhtorique, et que
l'_Histoire d'une fille de ferme_, tout en alarmant leur pudeur, soit
propre  satisfaire les humanistes les plus munis de prceptes et de
doctrine. Et pourtant cela est ainsi. On peut sans doute rattacher M. de
Maupassant  quelques contemporains. Visiblement il procde de Flaubert:
il a souvent, avec plus de gaiet, le genre d'ironie du vieux pessimiste
et, avec plus d'aisance et quelque chose de moins plastique, sa forme
arrte et prcise. Il a de M. Zola, avec une morosit moins sombre et
une allure moins pique, le got de certaines brutalits. Et enfin je ne
sais quoi chez lui fait rver par endroits d'un Paul de Kock qui saurait
crire. Un professeur de ma connaissance (celui qui dfinit Plutarque le
La Bruyre aptre d'un confessionnal paen) n'hsiterait pas  appeler
M. de Maupassant un Zola sobre et gai, un Flaubert facile et dtendu, un
Paul de Kock artiste et misanthrope. Mais qu'est-ce que cela veut dire,
sinon qu'il est bien lui-mme, avec un fonds de sentiments et d'ides
par o il est de son temps, et avec des qualits de forme par o il fait
songer aux vieux matres et chappe aux affectations  la mode, mivrerie,
jargon, obscurit, surabondance et ddain de la composition.

Ai-je besoin de dire maintenant que, bien qu'un sonnet sans dfauts vaille
un long pome, un conte est sans doute un chef-d'oeuvre  moins de frais
qu'un roman; que, d'ailleurs, mme dans les contes de M. de Maupassant on
trouverait, en cherchant bien, quelques fautes et notamment des effets
forcs, des outrances de style  et l (comme quand il nous montre, dans
la _Maison Tellier_, pour obtenir un contraste plus fort, des premiers
communiants jets sur les dalles par une dvotion brlante et
grelottants d'une fivre divine:-- la campagne! dans un village de
Normandie! de petits Normands!)? Faut-il ajouter qu'on ne saurait tout
avoir et que je ne me le reprsente pas du tout crivant la _Princesse de
Clves_ ou seulement _Adolphe_?--Assurment aussi il y a des choses qu'il
est permis d'aimer autant que les _Contes de la Bcasse_. On peut mme
prfrer  l'auteur de _Marroca_ tel artiste  la fois moins classique et
moins brutal, et l'aimer, je suppose, pour le raffinement mme et la
distinction de ses dfauts. Mais il reste  M. de Maupassant d'tre un
crivain  peu prs irrprochable dans un genre qui ne l'est pas, si bien
qu'il a de quoi dsarmer les austres et plaire doublement aux autres.




J.-K. HUYSMANS


Faire partie d'une cole, tre enrl sous un drapeau, cela peut tre utile
 l'crivain qui dbute, mais cela peut ensuite se retourner contre lui.
Les lecteurs superficiels ne sont pas loigns de regarder, encore
aujourd'hui, les auteurs des _Soires de Mdan_ comme de simples imitateurs
d'mile Zola. On met  part Guy de Maupassant dont l'originalit saute aux
yeux; mais, pour les autres, on se figure volontiers que le got des
ralits brutales est leur tout; que ce caractre, qui leur est commun,
est aussi leur unique caractre; qu'ils sont pareils et indiscernables.
Pourtant MM. Huysmans, Card, Hennique diffrent de leur matre par plus
d'un ct et ne se ressemblent point entre eux. M. Huysmans, surtout, a sa
vision du monde, ses manies et sa forme, et est assurment un des crivains
les plus personnels de la jeune gnration.

Allez au fond de son oeuvre: vous trouverez d'abord un Flamand trs pris
du dtail, avec un vif sentiment du grotesque; puis le plus dgot, le
plus ennuy et le plus mprisant des pessimistes; un artiste enfin, trs
incomplet, mais trs volontaire, trs conscient et raffin jusqu' la
maladie: le reprsentant dtraqu des outrances suprmes d'une fin de
littrature.

Voyons comment s'est dvelopp ce qu'il y a de personnel dans son talent
jusqu'au jour o il s'est lui-mme dcrit et dfini; comment l'esprit de
des Esseintes perce dans ses premiers romans, comment tout y est dj
pris _ rebours_ et comment tout y prpare le livre qui porte ce titre
inquitant.


I

_Sac au dos_ est peut-tre le rcit le plus vraiment triste des _Soires
de Mdan_, celui qui implique la conception la plus mprisante des choses
humaines. C'est la guerre vue dans les wagons de bestiaux et dans les
salles puantes d'hpital, une interminable enfilade de dtails mdiocres
et misrablement douloureux. L'unit d'intrt, o est-elle? Dans les
entrailles du hros (il ne s'agit point des entrailles prises au figur).
Sa proccupation dominante est celle-ci: quand pourra-t-il se soulager
dans un endroit propre? La bassesse excessive et paradoxale de la donne,
la vision trs nette et un peu fivreuse des dtails infimes de la
vie extrieure, un atroce sentiment de la platitude et de l'ennui de
l'existence, un style brusque, ingal et violent, voil ce qui frappe dj
dans _Sac au dos_ et ce que vous retrouverez dans les autres romans de
M. Huysmans.

C'tait le temps hroque du roman naturaliste, le temps o beaucoup
croyaient (et quelques-uns le croient encore) que la peinture exclusive et
farouche des hideurs de la ralit est le dernier mot de l'art. Ds lors,
quel meilleur sujet que l'histoire d'une fille hystrique dans le Paris
populaire ou bohme? Marthe, dprave de bonne heure, est chanteuse de
caf-concert, traverse une maison de filles, se partage entre un vieux
cabotin de Bobino et un homme de lettres, vit quelque temps avec l'artiste
qui se lasse d'elle, puis avec le cabot, devenu marchand de vin et qui la
bat quand il est ivre. Entretenue un moment par un imbcile qui l'ennuie
et qu'elle lche, elle rentre enfin, reinte, abrutie, dans la maison de
joie. Le cabot alcoolique finit par l'hpital, l'homme de lettres par le
mariage.

Voici maintenant les _Soeurs Vatard_: Cline qui fait la noce, Dsire
qui est sage et rve d'un honnte mariage. Toutes deux, bonnes filles.
Cline a d'abord pour amant Anatole, un alphonse loustic, puis le peintre
impressionniste Cyprien Tibaille, qui l'aime parce qu'elle est peuple,
tout en souffrant de sa btise et qui la traite du reste comme un tre
infrieur: si bien qu'elle le quitte un beau jour pour revenir 
Anatole.--Dsire pendant ce temps-l aime un brave ouvrier un peu timide,
Auguste. Mais ils finissent par se fatiguer l'un de l'autre et chacun se
marie de son ct. Et puis c'est tout.

 travers ces deux romans (dont le premier surtout, _Marthe_, est trs
imparfait), clate un don prcieux, le don de saisir et de fixer les
dtails des objets extrieurs, et aussi le don d'exprimer, en traits
vhments et crus, les cts grotesques de la vie. M. Huysmans doit tenir
cet hritage de ses aeux flamands. Il a des silhouettes et des scnes qui
rappellent Tniers et plus encore Jordans.

Mais en mme temps certains partis pris se font sentir, par o se prcise
la physionomie littraire de M. Huysmans. Ces dtails, qu'il sait rendre
avec intensit, il les choisit  plaisir bas, rpugnants et misrables, et
il apporte dans ce choix une espce d'ironie cruelle et de mpris qui ne
sont point, je crois, dans l'oeuvre de M. mile Zola, sereine malgr tout.

L'impression de platitude et de tristesse est encore augmente par
l'absence volontaire de plan, de composition, d'intrt dans le rcit.
Les sujets sont bas: mais au moins pourraient-ils devenir dramatiques
( la faon de l'_Assommoir_ ou de _Nana_), si l'auteur y marquait par
larges tapes le progrs de quelque vice, de quelque dgradation, ou le
dveloppement de quelque puissance malfaisante accumulant des ruines dans
la boue. Mais point: nul mouvement ordonn vers un but et qui donne l'ide
d'un drame; pas d'histoire construite en vue d'un effet d'ensemble et o
toutes les parties apparaissent comme ncessaires. M. Huysmans va presque
au hasard. Ses romans sont comme invertbrs; les diverses parties ne se
tiennent pas, ne dpendent point les unes des autres. L'histoire de Marthe
pourrait finir beaucoup plus tt ou traner indfiniment, et ce serait
toujours la mme chose. De mme la vie de Cline et celle de Dsire,
dcoupes par morceaux, au petit bonheur, se droulent paralllement avec
une parfaite monotonie. L'interminable srie des rendez-vous de Dsire
et d'Auguste, des tte--tte de Cline et de Cyprien, se prolonge, on ne
sait pourquoi, et, quand elle finit, on se demande pourquoi c'est  ce
moment-l plutt qu' un autre. Il y a vingt scnes toutes pareilles dans
des milieux  peine diffrents. videmment l'crivain s'applique  nous
donner une nervante impression de pitinement sur place. On rapporte de
l un sentiment accablant de l'insignifiance de la vie, et c'est sans
doute ce qu'il a voulu.

La manire de M. Huysmans rappelle donc,  quelques gards, celle de
Flaubert, dans l'_ducation sentimentale_, ce prodigieux roman o il
n'arrive rien, o tout est quelconque, vnements et personnages.
Et, par d'autres cts, M. Huysmans se rattache videmment  l'auteur de
l'_Assommoir_. Il aime, comme Zola,  exprimer la laideur de la vie et,
comme Flaubert, il en fait sentir l'embtement en vitant tout ce qui
ressemble  une composition dramatique. Ce qui est propre  M. Huysmans,
c'est d'abord, si l'on veut, cette sorte de combinaison des deux manires;
mais, de plus, M. Huysmans ne s'abstrait jamais de son oeuvre: il s'y met
tout entier  chaque instant. Dans chacun de ses romans un personnage le
reprsente, et l'on dirait que c'est ce personnage qui a crit le roman.
Lo, dans _Marthe_, et surtout Cyprien Tibaille, dans les _Soeurs Vatard_,
sont dj comme un premier crayon de des Esseintes.

M. Huysmans est une espce de misanthrope impressionniste qui trouve tout
idiot, plat et ridicule. Ce mpris est chez lui comme une maladie mentale,
et il prouve le besoin de l'exprimer continuellement. En moins de vingt
pages (les _Soeurs Vatard_, pp. 128-sqq.), il souffre de la joie grossire
des Parisiens le dimanche, il note le sentimentalisme pleurnichant du
peuple, il a des coeurements  voir les bandes imbciles des tudiants
qui braillent et cette tiole de nigauds qui s'battent dans des habits
neufs, de la place de la Concorde au Cirque d't. Ces mpris, au reste,
n'ont rien de bien original, ni de bien philosophique non plus. Mais voici
qui est particulier: bien que personne ne supporte plus mal que lui la
platitude de l'humanit moyenne, c'est cette platitude qu'il s'obstine 
peindre. De mme, il est extrmement sensible  la salet,  l'odeur,  la
misre, aux spcimens d'art grotesque et lamentable des rues de faubourgs
et aux lugubres paysages de la banlieue. Et cependant il les prfre 
tout, il s'y confine avec dlices. Il est, comme Cyprien,  l'afft de
sites disloqus et dartreux, et s'il nous mne, par exemple, prs de la
place Pinel, derrire un abattoir, il nous vantera la funbre hideur de
ces boulevards, la crapule dlabre de ces rues.

Comment cela? N'y a-t-il point l quelque contradiction? Nous touchons au
fond mme du naturalisme. Ce que M. Huysmans mprise en tant que ralit,
il l'apprcie d'autant plus comme matire d'art. D'ordinaire, ce qui
intresse dans l'oeuvre d'art, c'est  la fois l'objet exprim et
l'expression mme, la traduction et l'interprtation de cet objet: mais
quand l'objet est entirement, absolument laid et plat, on est bien sr
alors que ce qu'on aime dans l'oeuvre d'art, c'est l'art tout seul.
L'art pur, l'art suprme n'existe que s'il s'exerce sur des laideurs et
des platitudes. Et voil pourquoi le naturalisme, loin d'tre, comme
quelques-uns le croient, un art grossier, est un art aristocratique, un
art de mandarins gostes, le comble de l'art,--ou de l'artificiel.

Il semble pourtant que le cas de M. Huysmans soit encore plus singulier,
qu'il ait une espce d'amour du laid, du plat, du bte, qu'il l'aime pour
le plaisir de le sentir bte, plat et laid. Aprs tout, ce sentiment,
continuel et outr chez M. Huysmans, ne nous est pas entirement tranger.
Qui ne s'est dlect parfois, dans quelque caf-concert,  prendre un bain
de btise et de crapule? C'est un plaisir d'orgueil et c'est aussi un
plaisir d'encanaillement. Mme  la fin, parmi cette volupt paradoxale,
nous sentons natre en nous un imbcile et une brute, et ces trivialits et
ces sottises flattent je ne sais quoi de bas et de mauvais que nous portons
au fond de notre me depuis la chute originelle.

Une affectation de mpris pour la ralit vulgaire, et, en mme temps, une
prdilection exclusive pour cette ralit mme ds qu'il s'agit d'art: ces
deux sentiments s'engendrent peut-tre l'un l'autre et forment, en tout
cas, le naturalisme de M. Huysmans, qui n'est pas un naturalisme trs
naturel.

Et, par exemple, il se monte vraiment un peu trop la tte sur la beaut
particulire des rues de Paris. H! nous les connaissons, nous les aimons,
nous savons qu'elles sont vivantes et pittoresques. Mais M. Huysmans fait
de cela un grand mystre. Il nous enseigne  un endroit que chaque quartier
de Paris a sa physionomie propre et il se vante d'avoir dcouvert la
formule de la rue Cambacrs. Ce qui fait le caractre de cette rue, c'est
qu'elle est habite par une bourgeoisie riche et rechigne et par une
valetaille surtout anglaise. ... Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos
ides: ce quartier est complexe, mais je le dmle. _Deux lments
dissemblables et dcoulant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
cachet personnel_ (M. Huysmans, j'ai hte de le dire, n'crit pas toujours
comme cela). Sur la triste et banale opulence de la toile du fond se
dtache toute la joviale crapule des domestiques. Ah! c'est l la note
vraie, etc. Et l-dessus M. Huysmans s'excite et s'merveille. Il n'y a
peut-tre pas de quoi.


II

_En mnage_ et _ vau l'eau_ marquent un nouveau progrs de la tristesse
mprisante de M. Huysmans.

L, d'abord, la personne du romancier s'tale, dborde. C'est lui qui est
au premier plan. Il y a encore des filles, naturellement; mais Andr,
Cyprien et mme, comme on verra, M. Folantin, c'est M. Huysmans. Du moins,
il exprime par leur bouche tous ses sentiments sur la vie et ses ides sur
l'art.

Puis ces deux oeuvres, d'importance et de valeur trs ingales (car
_En mnage_ est par endroits un beau livre, tandis que le charme spcial
d'_ vau l'eau_, trs vant par quelques-uns, m'chappe encore), se
distinguent par une bassesse volontaire de conception o M. Huysmans
n'avait pas encore atteint. Je dis bassesse en me conformant sans y
songer  l'ancienne potique qui tablissait une hirarchie des genres et
des sujets; mais pour la nouvelle cole comme pour les stociens, quoique
dans un tout autre esprit, rien n'est vil dans la maison de Jupiter.

Le sujet d'_En mnage_, c'est l'ennui et la difficult qu'il y a, pass
trente ans,  trouver des femmes et, d'autre part, l'impossibilit de s'en
passer.--Andr, romancier naturaliste de son tat, rentrant chez lui sans
tre attendu, trouve sa femme avec un amant. Il s'en va sans rien dire,
recommence sa vie de garon et, aprs une laborieuse srie d'expriences,
finit par reprendre sa femme. Son ami Cyprien Tibaille (dj vu) finit de
son ct par se mettre avec une roulure bonne fille, qui a la vocation de
garde-malade.

Ne vous y trompez point: ce n'est pas un drame psychologique. Andr
n'avait aucune passion pour Berthe: ce n'est point par ressouvenir, regret,
tendresse, faiblesse de coeur ou piti qu'il la reprend; ce qui lui pse,
ce n'est point la solitude morale, mais la solitude  table et au lit: le
ressort de l'histoire est purement physiologique. Je ne dis point que la
proccupation qui remplit entirement le temps que passe Andr loin de sa
femme ne tienne pas en effet une grande place dans notre vie: je remarque
que c'est peut-tre la premire fois qu'on cherche  nous intresser
srieusement, sans grivoiserie comme sans vergogne,  un drame de cet ordre
et  en faire le sujet d'un long roman o l'on ne rit pas--oh! non,--o
mme le hros s'ennuie tant que cet ennui gagne en maint endroit le
lecteur.

La morale de l'histoire n'est pas gaie. Cyprien la donne  la fin du livre:

C'est gal, dis donc, c'est cela qui dgotte toutes les morales connues.
Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au mme rond-point.
Au fond, le concubinage et le mariage se valent, puisqu'ils nous ont, l'un
et l'autre, dbarrasss des proccupations artistiques et des tristesses
charnelles. Plus de talent, et de la sant, quel rve!

L'oeuvre n'est point mprisable, il s'en faut. La monotonie de l'tat
d'esprit d'Andr, la srie banale de ses recherches et de ses expriences
finissent par produire une impression d'accablement telle que l'crivain
capable de la donner, d'ennuyer  ce point le lecteur tout en le retenant,
a certainement une force en lui. Et le sentiment de la btise de la vie se
relve ici d'une amertume de plus en plus froce  l'gard des hommes et
des choses. Lisez le passage o Cyprien et Andr remuent leurs souvenirs de
collge: vous verrez  quel point l'imagination de M. Huysmans est bilieuse
et noircissante. Les classiques? des idiots. Les pions? des brutes
mchantes. La nourriture? infme. Le collge? un bagne.--Eh! l l,
nous y avons tous pass, et pourtant notre enfance ne nous apparat pas
si sombre... On avait de bons moments, l'heureuse gaiet absurde et
irrsistible de cet ge. Le pion n'tait pas toujours un misrable; le
professeur tait quelquefois un brave homme qui croyait  la beaut des
vers de Virgile et nous y faisait croire. Le menu n'tait pas succulent,
mais il n'y avait pas toujours des cloportes dans la soupe,--et on
redemandait des haricots! On avait si bon apptit!

Non que j'entende convertir sur ce point M. Huysmans: j'en serais bien
fch, car c'est justement cette imagination haineuse qui donne  ses
livres leur saveur. Il aime mpriser, il aime har, il aime surtout tre
dgot.  un moment il conduit Andr dans une infme gargote de marchand
de vin. Andr a des meubles prcieux, est presque riche, et pourrait
aller ailleurs. Pourquoi M. Huysmans le conduit-il l? Uniquement pour le
mystrieux plaisir de nous parler une fois de plus d'assiettes mal laves,
de viandes coriaces ou gtes, de ratas infects et de l'odeur des cuisines
infrieures. C'est un de ses sujets prfrs; continuellement il y revient.
Et en effet M. Huysmans est dans le monde comme Andr dans cette gargote.
Il mange mal exprs, il crache dans sa soupe, il crache sur la vie et nous
dit: Comme elle est sale!

Dans _ vau l'eau_ le sujet est encore plus vil: c'est l'histoire d'un
monsieur en qute d'un bifteck mangeable. M. Folantin, employ dans
un ministre, cherche un restaurant, un bouillon, une pension, un
tablissement quelconque o l'on puisse manger convenablement. Il se fait
apporter ses repas de chez un ptissier, et c'est aussi mauvais. Quand
M. Folantin a fait ainsi un certain nombre d'expriences inutiles,
l'auteur met un point final.

La vision de M. Huysmans s'assombrit encore s'il se peut. Tout est laid,
sale et nausabond. Il nous mne du restaurant qui pue  la chambre garnie
du clibataire, froide et misrable, o le feu ne prend pas, o l'on
rentre le plus tard possible, le soir. Et toujours la mme outrance morose:
M. Folantin a trois mille francs d'appointements, il ne peut pas avec cela
dner tous les jours au caf Riche; mais les gens simples auront peine
 croire qu'il ne puisse manger, quelquefois, d'assez bonne viande.
Seulement, voil, mme quand il demande des oeufs sur le plat, ils sont
ignobles. On ne les fait pourtant pas exprs pour lui. C'est un sort.

Ce Folantin est bien extraordinaire. Ce petit employ, qui nous est
prsent comme un bonhomme quelconque, a cependant, en littrature, les
opinions de des Esseintes. Le Thtre-Franais dgote ce plumitif. Un
ami l'ayant emmen  l'Opra-Comique, il trouve _Richard_ idiot et le
_Pr-aux-Clercs_ nauseux. M. Folantin souffrait rellement.


III

Deux histoires de filles; l'histoire d'un monsieur qui a la diarrhe;
l'histoire d'un monsieur qui ne veut pas coucher seul et celle d'un autre
monsieur qui veut de la viande propre: voil en rsum l'oeuvre romanesque
de M. Huysmans. Si j'ajoute que ces basses histoires sont contes dans un
style  la fois violent et recherch, on avouera que cette littrature est
bien dj le comble de l'artificiel. Dsormais M. Huysmans est mr pour
son oeuvre matresse: _ rebours_. Et qu'a-t-il fait jusqu'ici que prendre
l'art  rebours?

M. Zola est un crivain surann, une perruque  ct de M. Huysmans.
M. Zola raconte les vastes drames de la vie animale; il peint des
dgradations, des corruptions croissantes; il droule des histoires qui
marchent, qui ont un commencement et une fin. Au reste il n'a pas de
mpris aristocratiques pour les choses qu'il peint et les personnages
qu'il fait mouvoir. Son pessimisme est plein de srnit  ct de la
misanthropie aigre de M. Huysmans. Et sa forme parat purement classique
auprs des procds de composition et de style de l'auteur de _Marthe_.

 rebours! Des Esseintes peut venir: ses fantaisies ne pourront pas tre
beaucoup plus artificielles que celles de M. Huysmans, et les deux ne sont,
au reste, qu'un seul et mme personnage.


IV

Quelques-uns ont cru voir dans des Esseintes quelque chose comme le Werther
ou le Ren de l'an de grce 1885, le mal de Ren s'tant notablement
aggrav et modifi dans l'espace de quatre-vingts annes.

On connat le cas de Ren et des romantiques. C'tait en somme le sentiment
d'une disproportion douloureuse entre la volont et les aspirations, avec
beaucoup de rves, d'illusions, de vagues croyances et ce qu'on appelait la
mlancolie. Aujourd'hui Ren n'est plus mlancolique, il est morne et il
est prement pessimiste. Il ne doute plus, il nie ou mme ne se soucie plus
de la vrit. Il ne sent plus d'ingalit entre son dsir et son effort,
car sa volont est morte. Il ne se rfugie plus dans la rverie ou dans
quelque amour emphatique, mais dans les raffinements littraires ou dans la
recherche pdantesque des sensations rares. Ren avait du vague  l'me;
 prsent il s'embte  crever. Ren n'tait malade que d'esprit: 
prsent il est nvropathe. Son cas tait surtout moral: il est aujourd'hui
surtout pathologique.

Vous trouverez la plupart de ces traits chez des Esseintes. Il reprsente
en plus d'un endroit l'ennuy d'aujourd'hui. Par malheur beaucoup
d'autres traits font de lui un simple maniaque, un fou d'une espce
particulire, une figure absolument spciale et exceptionnelle, et dont la
peinture a trop souvent l'air d'un jeu d'esprit un peu lourd, d'une gageure
laborieuse. Jugez plutt.

Des Esseintes, reint par des excs de toutes sortes et atteint d'une
maladie nerveuse, se retire dans une solitude aux environs de Paris pour y
goter les douceurs d'une vie entirement artificielle.

Cette vie, il l'a commence dj. Il a aim une femme ventriloque pour le
plaisir d'avoir peur quand elle parlait du ventre au milieu de leurs bats.
Une fois, s'tant procur un sphinx en marbre noir et une chimre en terre
polychrome, il a fait rciter par sa matresse le dialogue de la _Tentation
de saint Antoine_ entre la chimre et le sphinx. Un jour il a eu la
fantaisie de mener dans une maison de joie, trs chre, un petit vagabond
et lui a pay un abonnement dans la maison,--et cela afin de former un
assassin. Un autre jour, pour clbrer un de ces accidents qui regardent
Ricord, il a offert  ses amis un souper noir, sur une nappe noire, dans
une salle tendue de noir, avec des mets et des vins noirs.--Et il va sans
dire qu'il a connu les amours d'Alcibiade.

Donc aprs tous ces exploits d'un nronisme un peu puril, il se retire
dans sa tour d'ivoire, o il dormira le jour et veillera la nuit. Il
s'arrange un cabinet de travail orange avec des baguettes et des plinthes
indigo; une petite salle  manger pareille  une cabine de navire et,
derrire la vitre du hublot, un petit aquarium o nagent des poissons
mcaniques; et une chambre  coucher o il imite avec des toffes
prcieuses la nudit d'une cellule de chartreux.

Une nuit il passe en revue sa bibliothque latine. Virgile est un cuistre
et un raseur; Horace a des grces lphantines; Cicron est un imbcile et
Csar un constip; Juvnal est mdiocre malgr quelques vers durement
botts. Mais Lucain, quel gnie! Et Claudien! et Ptrone! Celui-l tait
un observateur perspicace, un dlicat analyste, un merveilleux peintre!
Pourtant rien ne vaut les crivains de la pleine dcadence, leur
dliquescence, leur faisandage incomplet et alenti, leur style blet et
verdi. Prudence, Sidoine, Marius Victor, Paulin de Pella, Orientius, etc.,
voil ceux qu'il faut lire!

Tout cela est amusant; mais, comme dit l'autre, j'ai de la mfiance.
M. Huysmans a-t-il lu, vraiment lu, les auteurs dont il nous parle? Et,
par exemple, prenons Virgile et laissons le pote pour ne retenir que le
versificateur. O diable M. Huysmans a-t-il vu cette prosodie pdante
et sche, la contexture de ces vers rpeux et gourms, dans leur tenue
officielle, dans leur basse rvrence  la grammaire, ces vers coups, 
la mcanique, par une imperturbable csure, tamponns en queue, toujours
de la mme faon, par le choc d'un dactyle contre un sponde, etc.? Des
Esseintes, mon ami, vous tes un nigaud. Par quoi voudriez-vous que Virgile
termint ses hexamtres sinon par un dactyle et un sponde? Et vous avez
tort, tout de suite aprs, de tant vous merveiller sur la versification de
Lucain: car c'est justement celle de Lucain qui est monotone; et c'est la
langue de Lucain qui est abstraite et sche. Et quant  vos admirations
pour les crivains de l'extrme dcadence, si elles sont sincres,
grand bien vous fasse! Ils peuvent amuser un quart d'heure par leurs
enfantillages sniles; mais ce sont eux qui sont des radoteurs et des
crtins: lisez-les plutt.

L-dessus on apporte  des Esseintes une tortue dont il a fait glacer
d'or et garnir de pierreries toute la carapace. Puis il ouvre une armoire
 liqueurs et se compose une symphonie de saveurs, chaque liqueur
correspondant  un instrument: le curaao sec  la clarinette, le kummel
au hautbois, l'anisette  la flte, le kirsch  la trompette, le gin au
trombone. Aprs quoi il regarde ses tableaux et ses estampes: deux
_Saloms_ de Gustave Moreau, des planches de Luyken, reprsentant des
supplices de martyrs, des dessins d'Odilon Redon: Une araigne logeant au
milieu de son corps une face humaine, un norme d  jouer o cligne une
paupire triste. Puis il se rappelle son pass, son enfance chez les
Jsuites. Il fait un peu de thologie et revient, en passant par
l'_Imitation_, aux conclusions de Schopenhauer.

Un jour il se fait apporter une collection d'orchides. Pourquoi? Parce que
ce sont des fleurs naturelles imitant des fleurs fausses. Et il est ravi:
Son but tait atteint, aucune ne semblait relle; l'toffe, le papier, la
porcelaine paraissaient avoir t prts par l'homme  la nature pour lui
permettre de crer des monstres. Beaucoup de ces plantes ont comme des
plaies, semblent ronges par des syphilis. Tout n'est que syphilis, songe
des Esseintes. Sur quoi il a un cauchemar horrifique et trs compliqu.

Il se donne alors un concert de parfums (comme tout  l'heure un concert
de saveurs). Puis, comme il pleut, l'envie lui prend d'aller  Londres. Il
part, achte un guide au _Galignani's Messenger_, entre dans une bodga
pleine d'Anglais, y boit du porto, dne, en attendant le train, de mets
anglais dans une taverne anglaise au milieu de ttes d'Anglais et,
estimant qu'il a vu l'Angleterre, revient chez lui.

L il revoit sa bibliothque franaise. Baudelaire est son dieu: aussi
l'a-t-il fait relier en peau de truie. Il mprise Rabelais et Molire,
et se soucie fort peu de Voltaire, de Rousseau, voire mme de Diderot.
Il parcourt sa bibliothque catholique; il a quelque sympathie pour
Lacordaire, Montalembert, M. de Falloux, Veuillot, Ernest Hello, et il
gote assez le mysticisme sadique de M. Barbey d'Aurevilly.

Aprs un intermde pessimiste pendant lequel il dit en passant son fait
 saint Vincent de Paul (car depuis que ce vieillard tait dcd, on
recueillait les enfants abandonns au lieu de les laisser doucement prir
sans qu'ils s'en aperussent), des Esseintes revient  ses livres. Balzac
et son art trop valide le froissent. Il n'aime plus les livres dont les
sujets dlimits se relguent dans la vie moderne. De Flaubert, il aime
la _Tentation_; d'Edmond de Goncourt, la _Faustin_; de Zola, la _Faute de
l'abb Mouret_. Po lui plat, et Villiers de l'Isle-Adam. Mais rien ne
vaut Verlaine, ni surtout Stphane Mallarm! Le thtre, tant en dehors de
la littrature, n'est pas mme mentionn. En fait de musique, des Esseintes
ne gote, avec la musique monastique du moyen ge, que Schumann et
Schubert.

Cependant des Esseintes est de plus en plus malade (oh! oui!). Il a des
hallucinations de l'oue, de la vue et du got. Le mdecin appel lui
ordonne un lavement  la peptone: L'opration russit et des Esseintes
ne put s'empcher de s'adresser de tacites flicitations  propos de cet
vnement qui couronnait, en quelque sorte, l'existence qu'il s'tait
cre; son penchant vers l'artificiel avait maintenant, et sans mme qu'il
l'et voulu, atteint l'exaucement suprme (_sic_); on n'irait pas plus
loin; la nourriture ainsi absorbe tait,  coup sr, la dernire dviation
qu'on pt commettre (_sic_). Enfin, le mdecin lui enjoint, sous peine de
mort, de rentrer  Paris. Des Esseintes,  cet instant, a un lger accs
de catholicisme tempr par cette considration que d'honts marchands
fabriquent presque toutes les hosties avec de la fcule de pommes de terre
o Dieu ne peut descendre. Cette perspective d'tre constamment dup, mme
 la sainte Table, n'est point faite, se dit des Esseintes, pour enraciner
des croyances dj dbiles. Et tout finit par une maldiction gnrale.
L'aristocratie est idiote, le clerg dchu, la bourgeoisie ignoble. Ah!
croule donc, socit! meurs donc, vieux monde!

Et le lecteur n'est pas troubl le moins du monde, pas plus qu'il n'a
t troubl auparavant. Car c'est l le malheur de ce livre, d'ailleurs
divertissant: il ressemble trop  une gageure et on a peur d'tre dupe en
le prenant trop au srieux.

L'impression totale est donc quivoque. On voit bien que des Esseintes est
un maniaque, un fou, ou tout bonnement un imbcile trs compliqu. Mais (et
de l notre malaise) l'auteur a tout l'air de nous prsenter cet abruti
comme un homme trs fort dont le raffinement a des mystres qui ne sont
accessibles qu'aux hommes forts comme lui. Il a l'air de nous dire 
l'oreille: Savez-vous quel est le plus grand crivain de la littrature
latine? C'est Rutilius. Le plus grand artiste? C'est Odilon Redon. Le plus
grand pote? C'est Stphane Mallarm. La dcadence! oh! la dcadence!...
Et l'artificiel!... oh! l'artificiel! C'est le fin du fin!

L'artifice paraissait  des Esseintes la marque distinctive du gnie de
l'homme.

Comme il le disait, la nature a fait son temps; elle a dfinitivement
lass, par la dgotante uniformit de ses paysages et de ses ciels,
l'attentive patience des raffins. Au fond, quelle platitude de spcialiste
confin dans sa partie! quelle petitesse de boutiquire, tenant tel article
 l'exclusion de tout autre! quel monotone magasin de prairies et d'arbres!
quelle banale agence de montagnes et de mers!

Si ceci n'est pas une agrable plaisanterie, c'est une bonne navet,
puisque nous ne pouvons rien concevoir qu'avec les donnes que nous fournit
la nature. Nos imaginations les plus folles, c'est  la nature que nous en
empruntons les lments: comment donc serait-elle monotone?

Enfin, va pour l'artificiel! Mais le mot a plusieurs sens. L'artificiel,
c'est le raffinement extrme de l'art. Si l'art est l'homme ajout  la
nature ou la ralit vue  travers un temprament, l'artificiel sera le
dernier degr de cette transformation de la ralit. Ou bien l'artificiel,
c'est le contraire du naturel entendu au sens ordinaire; c'est donc le
dsir maladif de ne pas ressembler aux autres, de ne rien faire comme eux,
la recherche de la distinction  tout prix. Ou bien encore l'artificiel,
c'est simplement l'illusion de la ralit produite par des procds surtout
mcaniques. Les automates, les muses de cire, voil de l'artificiel. Dans
ce dernier sens, l'artificiel est ce qu'il y a de plus oppos  l'art.

Eh bien! j'ai peur que des Esseintes, qui entend souvent l'artificiel dans
les deux premiers sens que j'ai indiqus, ne l'entende aussi quelquefois
dans le dernier. Sa salle  manger-cabine, avec son aquarium aux poissons
mcaniques, ne dirait-on pas une fantaisie de bourgeois en dlire? Il y a
du Pcuchet dans des Esseintes. Pcuchet et Bouvard, eux aussi, aiment
l'artificiel: qu'on se rappelle leur jardin.

Et avec tout cela cette figure falote de des Esseintes reste intressante.
Serait-elle plus vraie et plus gnrale que je ne l'avais cru? Aprs tout,
des Esseintes, c'est peut-tre en effet Werther reint, fourbu, nvros,
avec une maladie d'estomac et quatre-vingts annes de littrature en plus.
Et il y a dans son cas, quoique pouss jusqu' la plus folle outrance,
quelque chose que nous comprenons. Oui, parfois on est las de l'art et de
la littrature, dgot des chefs-d'oeuvre, car les chefs-d'oeuvre sont les
pres des rengaines et des livres mprisables. On trouve tout fade, mme le
roman naturaliste qui est pourtant le plus artificiel des genres, et l'on
se demande si tout cela n'est pas ridicule et stupide? Et alors quel
refuge? La sensation, la seule chose qui ne trompe pas. L'art nouveau,
l'art suprme, ngation de presque tout l'art antrieur, se rduit
peut-tre  cette recherche inventive de la sensation rare. Et si cette
tude implique une indiffrence absolue  l'gard de tout, morale, raison,
science, du moins elle rserve et respecte, si je puis dire, le mystre
des choses. Des Esseintes n'crira jamais cette phrase tonnante
de M. Berthelot: Le monde n'a plus de mystres. Aussi la folie
sensationniste de des Esseintes s'allie-t-elle trs aisment avec une
espce de catholicisme sadique.

Tout compte fait, M. Huysmans, en dpit des outrances puriles et des
incohrences, a dcrit une situation d'esprit exceptionnelle et bizarre,
mais o nous entrons encore sans trop de peine et qui est, je crois, celle
d'un certain nombre de jeunes gens. Il reste dans la mmoire, son des
Esseintes, si bien pourri, faisand et tachet,--et qui devrait s'appeler
des Helminthes: type quasi fantastique du dcadent qui s'applique  tre
dcadent, qui se dcompose et se liqufie avec une complaisance vaniteuse
et se conjouit d'tre pareil  un cadavre aux nuances changeantes et trs
fines qui se vide avec lenteur...

Le spectacle est complet, car la langue se putrfie comme le reste, est
pleine de nologismes inutiles, d'improprits et de ce que les pdants
appellent des solcismes et des barbarismes. Et de mme que les crivains
latins du Ve sicle, tant aims de des Esseintes, hsitaient sur la syntaxe
et mme sur les conjugaisons, M. Huysmans n'est pas trs sr de ses passs
dfinis. Il crit par exemple requrirent pour requirent et dit
couramment: Cette maladie qu'elle prtendait la _poigner_, et: Une
immense dtresse le _poigna_.

Ai-je besoin de dire que, si je signale ces inadvertances, ce n'est point
pour en triompher? Le style de M. Huysmans n'en est pas moins savoureux.
Bien plus, je crois que l'ignorance de beaucoup de jeunes crivains est une
des causes de leur originalit, je le dis sans raillerie. Un lettr, un
mandarin, a beaucoup plus de peine  tre original. Il lui semble,  lui,
que tout a t dit, ou du moins indiqu, et que cela suffit. Il a la
mmoire trop pleine; les impressions ne lui arrivent plus qu' travers
une couche de souvenirs littraires. Mais ces nouveaux venus ont fait de
trs mdiocres humanits: il y parat  la faon dont ils parlent des
classiques. Ils n'ont rien qui les gne; il leur semble,  eux, que
rien n'a t dit. Ils sont amusants  regarder: ce sont en ralit des
primitifs, des sauvages,--mais des sauvages  la fin d'une vieille
civilisation et avec des nerfs trs dlicats. Et vraiment il leur arrive
de voir, de sentir plus vivement que les mandarins. Parmi beaucoup de
navets, d'enfantillages, de sottises, et tout en inventant quelquefois
des choses inventes dj depuis deux mille ans, ils ont de remarquables
trouvailles. Il faut assister avec sympathie  cette invasion de barbares
prcieux: car peut-tre que c'est la dernire pousse originale d'une
littrature finissante et qu'aprs eux il n'y aura rien,--plus rien.




GEORGES OHNET


J'ai coutume d'entretenir mes lecteurs de sujets littraires: qu'ils
veuillent bien m'excuser si je leur parle aujourd'hui des romans de M.
Georges Ohnet. Je ferai plaisir  tant d'honntes gens et je soulagerai
tant de bons esprits en disant tout haut ce qu'ils pensent! Et puis, si
ces romans sont en dehors de la littrature, ils ne sont peut-tre pas en
dehors de l'histoire littraire. Et s'ils ne s'imposent pas  l'attention
par eux-mmes, ils la sollicitent par l'tonnante fortune qu'ils ont eue,
et qui est de deux sortes.

En quelques annes le _Matre de forges_ a eu deux cent cinquante ditions;
_Serge Panine_, couronn par l'Acadmie franaise, en a eu cent cinquante;
la _Comtesse Sarah_, tout autant; _Lise Fleuron_, une centaine, et la
_Grande Marnire_ en a dj quatre-vingts. C'est l, comme on dit, le plus
grand succs de librairie du sicle. M. Georges Ohnet est bien modeste
s'il ne s'estime pas le premier crivain de notre temps.

D'un autre ct, les romans de M. Georges Ohnet ont rencontr chez les
lettrs, aussi bien chez ceux qui relvent de la tradition classique que
chez les autres, la plus complte indiffrence ou mme le ddain le moins
dissimul. Je ne dis pas qu'il n'y ait eu parfois quelque affectation dans
ce ddain; je ne dis pas que tous ceux qui mprisent la _Grande Marnire_
en aient bien le droit, mais je dis que parmi les artistes dignes de ce
nom il n'en est pas un seul qui fasse cas de M. Georges Ohnet. Et vous ne
trouveriez pas non plus un critique srieux qui l'ait seulement nomm,
 moins d'y tre contraint par les ncessits d'un compte rendu
bibliographique. Cet universel silence des lettrs autour des _Batailles
de la vie_ est aussi remarquable que la faveur dont jouissent ces
rapsodies auprs du grand public.

On ne manquera pas de dire que cette attitude de certains confrres
dguise une envie noire. Franchement, je ne le crois pas. Ils peuvent
prouver un peu de cet ennui que donne l'absurdit des choses humaines aux
gens qui ne sont pas trs philosophes; mais ce n'est point l de l'envie.
Ils ne seraient point fchs sans doute d'avoir autant de lecteurs que
M. Georges Ohnet; mais j'affirme que pas un ne voudrait avoir crit ses
livres.

Or le sentiment des quelques centaines de ddaigneux qui veulent ignorer
M. Ohnet et le sentiment contraire des quelques millions de bonnes gens
qu'il comble de plaisir s'expliquent exactement par les mmes raisons. Le
cas de l'auteur des _Batailles de la vie_ est clair, tranch, instructif,
et c'est pour cela que nous nous y arrtons.

Jamais, en effet, on n'a pu constater un dpart plus net entre le peuple
et les habiles, au sens o La Bruyre employait ces deux mots. On voit
avec une clart qui ne laisse rien  dsirer pourquoi ces romans exasprent
les uns et ravissent les autres, et l'on est bien sr que ceux-ci les
aiment _ cause de ce qui est dedans_. Tous les fidles de M. Georges Ohnet
le comprennent et le gotent tout entier. Le fait est plus rare qu'on croit
et vaut qu'on le signale. On ne le retrouverait qu' l'autre extrmit de
la littrature, si je puis dire, avec Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme et
Anatole France: l encore le partage est net entre les dlicats et les
autres, mais  l'inverse. Les admirateurs de _Silvestre Bonnard_ sont tout
aussi srs de leur sentiment que ceux du _Matre de forges_: seulement
ce ne sont pas les mmes, et ceux-ci sont un million et ceux-l sont au
plus un millier. Voyez maintenant, pour claircir tout ceci, un cas plus
complexe et trs diffrent. Prenez les romanciers les plus lus aprs M.
Georges Ohnet, ce triomphateur unique: je veux dire mile Zola et Alphonse
Daudet. Pensez-vous que les neuf diximes de leurs lecteurs les aiment pour
eux-mmes et les comprennent entirement? Point; mais les brutalits de
M. Zola ont mu la curiosit des uns; la sensibilit et tout le ct
Dickens de M. Daudet ont attir les autres. Ajoutez la part de hasard
qui entre dans ces grands succs, puis l'habitude et la mode qui les
entretiennent et les grandissent. La fortune littraire de M. Daudet et
de M. Zola ne s'explique pas tout  fait par leur talent, dont l'essence
chappe au plus grand nombre.

Mais le triomphe de M. Ohnet s'explique entirement par l'espce de son
mrite. Son oeuvre est merveilleusement adapte aux gots,  l'ducation,
 l'esprit de son public. Il n'y a rien chez lui qui dpasse ses lecteurs,
qui les choque ou qui leur chappe. Ses romans sont  leur mesure exacte;
M. Ohnet leur prsente leur propre idal. La coupe banale qu'il tend 
leurs lvres, ils peuvent la boire, la humer jusqu' la dernire goutte.
M. Ohnet a t cr par un dcret nominatif, dirait M. Renan, pour les
illettrs qui aspirent  la littrature. S'il n'est pas un grand crivain,
ni mme un bon crivain, ni mme un crivain passable, il est  coup sr un
habile homme. Le rve poncif qui fleurit dans un coin secret des cervelles
bourgeoises (il va sans dire que je parle ici non d'une classe sociale,
mais d'une classe d'esprits), personne ne l'a jamais traduit avec plus de
sret, de matrise, ni de tranquille audace.


I

Son gnie particulier clate tout d'abord dans le choix mme de ses sujets.
Ils ont tran partout et sont d'autant meilleurs pour le but qu'il se
propose. L'effet de ces histoires est infaillible: ayant plu depuis si
longtemps, elles plairont encore, au lieu qu'avec des sujets un peu
nouveaux on ne sait jamais sur quoi compter. Le _Matre de forges_, c'est
l'antique roman de la fille noble conquise par le beau roturier; seulement,
ici, la conqute commence aprs le mariage: c'est, au fond, le _Gendre de
M. Poirier_, les rles tant retourns.--_Serge Panine_, c'est encore, par
un ct, le _Gendre de M. Poirier_, et, par un autre ct, _Samuel Brohl et
Cie_.--La _Comtesse Sarah_, c'est la vieille histoire du monsieur qui, avec
d'horribles remords, trompe son bienfaiteur, et aussi de l'amoureux plac
entre deux femmes, le dmon et l'ange, la coquine et la vierge (Cf. les
_Amours de Philippe_).--_Lise Fleuron_, c'est la vieille histoire de
l'actrice vertueuse qui n'a qu'un amant et qui nourrit sa mre, de
l'innocence mconnue et de la blonde nave perscute par la brune
perverse.--La _Grande Marnire_, c'est la vieille histoire, deux fois
vieille, des jeunes gens qui s'aiment malgr l'inimiti des parents et du
beau plbien aim de la belle aristocrate: c'est _Mlle de la Seiglire_,
c'est _Par droit de conqute_, c'est l'_Ide de_ _Jean Tterol_; et c'est
aussi le _Fils Maugars_, et c'est par surcrot la _Recherche de l'absolu_.

L'inspiration est double: bourgeoise et romanesque. Nous assistons  la
victoire du tiers tat sur la noblesse et de la vertu sur le vice. Le
travail, l'industrie et le commerce triomphent particulirement dans _Serge
Panine_, le _Matre de forges_ et la _Grande Marnire_; la vertu, dans la
_Comtesse Sarah_ et dans _Lise Fleuron_.

Presque tous les bourgeois sont riches dmesurment, et presque tous sont
partis de rien: ce qui prouve l'utilit du travail. Presque tous les nobles
sont plus ou moins ruins: ce qui dmontre les inconvnients de l'oisivet
et du dsordre. Pourtant M. Ohnet ressent  l'endroit de l'aristocratie une
sympathie secrte et lui tmoigne, malgr quelques honntes liberts de
langage, un trs profond respect: c'est qu'il sait bien quel prestige elle
exerce encore sur ses lecteurs. Presque tous ses ingnieurs s'prennent de
filles qui portent les plus grands noms de France, et c'est l une faon
d'hommage au faubourg Saint-Germain.

La vertu, ai-je dit, n'est pas moins glorifie dans ces histoires que
l'cole polytechnique. Des hrosmes incroyables terrassent dans le mme
coeur des passions exorbitantes; et en mme temps les personnages vertueux
ne manquent pas de l'emporter  la fin sur les coquins. Notez que, par
un raffinement de conscience morale, dans ces drames o la vertu est si
souvent millionnaire, M. Ohnet ne nous laisse pas ignorer le mpris qu'il
a pour l'argent: quelques-uns de ses hros ont  ce sujet des apostrophes
bien loquentes. Il ose marquer de traits fltrissants les usuriers, les
banquiers malhonntes. De cette manire, la vertu a beau tre riche au
dnouement, nous sommes srs que c'est bien au triomphe de la vertu toute
seule que nous applaudissons.

M. Georges Ohnet est bien trop intelligent en effet pour ne pas s'en tenir
aux dnouements agrables, aux dnouements optimistes,  ceux qu'exigent
ses clients. Ceux-ci ne sauraient supporter une histoire o la vertu ne
serait pas enfin rcompense. Sentiment bien naturel. Ils ont leur faon
nave d'entendre l'art; ils tiennent  ce qu'il soit consolant; ils veulent
des fables o tout aille mieux que dans la ralit. Au contraire, les
artistes, surtout dans ces derniers temps, ont un singulier penchant 
peindre la vie plus triste qu'elle n'est. C'est que, pour eux, l'intrt
de l'oeuvre d'art ne rside point dans le mensonge facile d'un meilleur
arrangement des choses ni dans le mariage final de l'amoureux et de
l'amoureuse. Ce qui est vraiment intressant, c'est la vision du monde
particulire  l'crivain, la dformation que subit la ralit en
traversant ses yeux. Ils auraient donc grande honte de sduire les foules
par un vulgaire et plat embellissement de la vie humaine. Par suite, ils
seraient plutt tents de l'enlaidir afin de s'assurer qu'ils sont bien des
artistes. Si d'aventure ils content des historiettes qui finissent bien,
ils auront au moins un demi-sourire et nous les donneront franchement pour
des berquinades, comme a fait M. Halvy dans l'_Abb Constantin_. Mais
ce ne sera qu'un jeu passager. Ils auraient peur, en accueillant les
dnouements agrables, de sortir de l'art, de plaire  trop bon compte, par
des moyens qui ne relvent pas de la littrature, par autre chose que par
une traduction personnelle de la ralit. Joignez que l'observation un peu
pousse devient ncessairement morose. Enfin ils ne sont pas fchs de se
distinguer de la foule: leur pessimisme, absolu ou mitig, leur donne une
sorte d'orgueil, comme s'il tait l'effet d'une clairvoyance suprieure. Ce
sont l scrupules et faiblesses d'artistes: c'est dire que M. Ohnet ne les
a point.


II

Je ne lui ferai pas un reproche de n'avoir point invent ses sujets.
Tous les romans se ramnent  un petit nombre de drames typiques, et ces
ternelles histoires ne se peuvent gure renouveler que par l'invention des
personnages, par l'tude des moeurs ou par la forme. Mais je ne pense pas
qu'on trouve grand'chose de tout cela dans les romans de M. Georges Ohnet.

Ses figures sont de pure convention, et de la plus use et souvent de la
plus odieuse.

Voici le jeune premier, le roturier gnial et hroque: un beau brun, teint
ambr, cheveux courts, barbe drue, longs yeux, larges paules, voix de
cuivre. Il est sorti premier de l'cole polytechnique et il s'est fait
tout seul. Il est fier, il est vertueux, il est dsintress, il est fort.
La passion, chez lui, est brlante et contenue; il flambe en dedans, ce qui
est le comble de la distinction. S'il est avocat par-dessus le march,
ses phrases se balancent comme des fumes d'encens. Philippe Derblay,
Pierre Delarue, Sverac, Pascal Carvajan sont taills sur ce patron. C'est
l'idal du hros bourgeois, c'est--dire l'ancien hros romantique pourvu
de diplmes, muni de mathmatiques et de chimie et ne rvant plus tout
haut: un paladin ingnieur, un Amadis des ponts et chausses, l'archange
de la dmocratie laborieuse. D'innombrables petites bourgeoises,  Paris
comme en province, l'ont vu passer dans leurs songes, et peut-tre
l'aiment-elles d'autant plus que c'est presque toujours aux grandes dames
que le gaillard en veut. Voyez-vous, dit le pre Moulinet  deux reprises,
nous autres bourgeois nous ne serons jamais les gaux des nobles. Et
toujours ces Bndicts de l'cole centrale finissent par dompter les
duchesses, ce dont le tiers tat est considrablement flatt et dans son
orgueil et dans sa superstition.

Et voici la jeune fille noble, gnralement blonde, la taille
admirablement dveloppe, d'une incomparable beaut, fire, hautaine,
ddaigneuse. Elle commence rgulirement par har celui qu'elle aimera.
Plus distingue encore que le polytechnicien qui la trouble, elle brle
encore plus en dedans, avec une ruption finale de volcan sous la neige.
M. Ohnet insiste beaucoup sur la finesse de ses attaches et, mme quand
elle est  pied, il la voit toujours en amazone, souple, onduleuse et
nerveuse, une cravache dans sa petite main. Pour lui, une fille noble est
plus ou moins une blonde questre qui a la moue de Marie-Antoinette et qui
pouse un industriel.

Au roturier puissant et beau s'oppose le gentilhomme viveur, plus mince et
plus frle, sduisant et impertinent, tout pntr de corruption slave,
ce qui est aussi trs distingu. Tels sont le duc de Bligny et Serge
Panine. Et, de mme,  la blonde fille de l'aristocratie s'oppose, bonne ou
mchante, la fille de la bourgeoisie riche (Athnas Moulinet ou Madeleine
Merlot), brune et gnralement plus grasse, avec des mains et des pieds
moins dlicats. Et nous avons aussi, pour les imaginations exaltes, pour
les fascins de Sarah Bernhardt, la femme-sphinx, la femme-dmon, la femme
troublante et fatale, la comtesse Sarah, une fille de bohmiens, une gypsie
leve par une lady. Elle est complte, celle-l! Et comment rsister  une
invention aussi distingue?

Et tous les autres personnages sont de cette force et de cette nouveaut.
Pas un qui ne soit prvu, pas un qui ne soit construit selon les
invitables formules. Ce sont des Grandets affaiblis, des Nucingen
dilus, des Poirier de pacotille. Si on nous prsente un notaire, il sera
crmonieux ou plaisantin; si un homme de chicane, il aura le regard faux
et les lvres minces; si un cabaretier, il aura un gros ventre et une face
apoplectique; si un vieux colonel, ce sera un ours, un sanglier avec un
coeur d'or. On les connat d'avance, on les voit venir, on a le plaisir
de les retrouver, on n'est jamais surpris ni drout par la moindre trace
d'observation personnelle. Si vous avez un vieux gentilhomme possd de la
manie des inventions et qui passe sa vie dans son laboratoire, quel fils
lui donnerez-vous? Un hobereau, grand chasseur, grand buveur et grand
coureur de filles, cela ne fait pas un pli; et tel est bien Robert de
Clairefond. Et si ce gentilhomme a une soeur qui soit une vieille fille,
que sera-t-elle? Si elle n'est pas la chanoinesse rche, austre et dvote,
elle sera videmment la vieille demoiselle  moustaches, bonne, brusque et
gaillarde en propos; et telle est, en effet, Mlle de Saint-Maurice.

Dans ce monde convenu, d'o l'observation directe et sincre est absente,
trouve-t-on du moins toujours la vrit relative des sentiments et la
conformit des actes aux caractres? Je n'oserais en jurer. Les personnages
sympathiques sont d'une extrme noblesse morale, et leurs erreurs
mmes sont celles de grandes mes. C'est gal, leur conduite est parfois
bien singulire. Claire de Beaulieu nous est donne pour une crature
merveilleusement fire et loyale: or, le jour o elle apprend que l'homme
qu'elle aimait doit pouser une autre femme, subitement, dans un froce
mouvement de dpit vaniteux, elle offre sa main  un bourgeois qu'elle
n'aime pas, qu'elle a jusque-l ddaign et  qui elle a rsolu de ne point
appartenir: tout cela n'est assurment ni loyal ni fier. Et lui, l'homme
intelligent et fort, lui qui s'est vu mpris la veille, ne voit rien, ne
se doute de rien, s'tonne  peine de ce changement incroyable, accepte
bonnement ce qu'on lui offre. Et plus tard, quand son jeune beau-frre lui
fait demander la main de sa soeur, lui si bon et si juste, lui qui sait que
les deux jeunes gens s'adorent, il refuse impitoyablement. Et pourquoi?
Pour rien, pour amener une phrase d'Octave qui apprenne  Claire qu'elle
est ruine et que Philippe l'a prise sans fortune. Vous voyez comme ici la
vrit des sentiments parat subordonne  l'intrt de la fable. Je sais
bien que la logique des actes et leur rapport avec les caractres sont
assez difficiles  tablir rigoureusement, que la vraisemblance morale est
chose un peu indtermine et variable et qu'il lui faut laisser du jeu. Je
crains seulement que les hros de M. Ohnet ne soient pas toujours aussi
admirables qu'il le croit; j'ai peur qu'il ne se laisse tromper lui-mme
par la belle attitude qu'il leur a prte. Cela est surtout sensible dans
le _Matre de forges_. Mais on est tent d'abandonner tout de suite cette
querelle: que ces gens agissent ou non comme ils doivent, ce qu'ils font
nous est si indiffrent! Plus souvent, d'ailleurs, l'invraisemblance n'est
que dans l'hrosme dmesur des actes; mais cela est du romanesque le plus
lgitime, sinon du plus rare.


III

Si nous passons  l'excution, nous y voyons appliques consciencieusement,
courageusement, toutes les rgles de la vieille rhtorique du roman.

Lisez le dbut de la _Grande Marnire_: Dans un de ces charmants chemins
creux de Normandie..., par une belle matine d't, une amazone...
s'avanait au pas..., rveuse... Le cheval fait un cart; un tranger
apparat qui demande son chemin. Extase et rflexions de l'tranger:
cette belle personne lui parat vivre sous l'empire d'une habituelle
tristesse... La destine injuste lui avait-elle donn le malheur,  elle
faite pour la joie? Elle semblait riche: sa peine devait donc tre toute
morale. Arriv  ce point de ses inductions, l'tranger se demanda si sa
compagne tait une jeune femme ou une jeune fille... Voil du moins un
tour, un style, une lgance que les enfants mmes peuvent apprcier! On
crit comme cela  quinze ans, en seconde, quand on est un lve fort
sans tre trs intelligent, et on enlve le prix de narration franaise!

Toutes les hrones sont belles et de la mme faon. Des phrases se
rpondent d'un roman  l'autre: Elle avait une taille admirablement
dveloppe, d'une lgance sans pareille.--Sa taille leve avait une
lgance exquise.--Quelquefois l'harmonieuse ampleur des paules
est accentue par la finesse de la ceinture.--Il y a aussi pour
le jeune premier une phrase qui revient dans chaque roman nouveau,
imperturbablement: Aprs de brillantes tudes, il tait sorti le premier
de l'cole polytechnique et avait choisi le service des mines.--Pierre
Delarue venait d'entrer le premier  l'cole polytechnique et semblait
promis  la plus belle carrire.--Nous sommes dans un pays o l'on aime
instantanment, ds le premier regard: c'est le rgime du coup de foudre.
Et l encore la mme phrase se rpercute comme un cho,  travers les
banales histoires: Ce fut un coup de foudre. Il garda pendant deux ans
son secret profondment enferm au fond de son coeur.--Elle eut comme un
pressentiment que cet tranger aurait une influence sur sa vie.--Le comte
s'tait retourn. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beaut
de la jeune fille.--Instinctivement, comme si les regards de Sarah
eussent pes sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrrent ceux de la
belle Anglaise: ce fut l'espace d'une seconde (_sic_).

Tout y est: l'arrangement mlodramatique o s'entrevoit le doigt de Dieu
(si, dans la _Grande Marnire_, l'idiot tombe du clocher, c'est sur
la fosse de sa victime qu'il viendra s'craser);--les mots de thtre
(Chercherai-je  obtenir cette adorable jeune fille  force d'infamie?
Non! Ce sera  force de dvouement!--J'en appelle au monde!--Quel monde?
Celui o je suis monte, ou celui o vous tes descendue? );--l'artifice
des pendants, les figures qui s'opposent jusque par la couleur des cheveux:
Claire et Athnas, Jeanne de Cygne et la comtesse Sarah, le gnral comte
de Canalheilles et le colonel Merlot, Serge Panine et Pierre Delarue,
Micheline et Jeanne, Lise Fleuron et Clmence Villa, Carvajan pre et
Carvajan fils. Procd commode, qui flatte par de faciles effets de
symtrie grossire: on comprend que M. Ohnet y sacrifie sans douleur une
chose dont il ne parat pas se douter: la varit, la complexit de la vie.

Il offre  son public d'autres rgals encore, car il n'a rien  lui
refuser.

Quand on n'est pas du grand monde, on aime bien savoir tout de mme ce qui
s'y passe. M. Ohnet, qui le sait, nous renseigne abondamment sur la haute
vie et nous rvle les mystres de l'lgance mondaine. Les trois quarts
de ses personnages appartiennent  la meilleure socit, sont ducs,
marquis ou comtes: dans chacun de ses romans vous trouverez la description
consciencieuse d'un vieux chteau de famille et d'un htel aristocratique
avec tout le dtail de l'ameublement. Et vous verrez des gentilshommes
monter  cheval, et vous assisterez  des _rally-papers_.--On n'aime pas
beaucoup les romans de M. Zola ni mme ceux de M. Alphonse Daudet; mais
enfin on ne veut pas rester trop en arrire du mouvement, on n'est pas
un imbcile et on accepterait un naturalisme mitig: M. Ohnet nous en
cuisinera. Il n'a pas plus peur qu'un autre des dtails vrais et familiers:
Le sucre, adroitement soulev avec la pince, sonnait au fond de la tasse,
d'o s'chappait une vapeur brlante et parfume.  Et il n'hsitera pas 
nous parler des aphtes du greffier Fleury et de ses bobos recouverts de
leur taie blanche.--On a des principes et on veut tre respect; mais
enfin on n'est pas de bois; un roman n'est pas un livre d'heures, et on
permet  l'crivain de nous suggrer certaines ides agrables, pourvu
qu'il n'insiste pas trop: M. Ohnet a devin ce besoin discret. Il a, ma
foi, des scnes d'amour assez vives et d'agrables chutes sur les canaps.
Et quel trait de gnie d'avoir, dans le _Matre de forges_, donn pour
centre  un roman vertueux une scne scabreuse et d'avoir fait planer sur
un drame si riche en beaux sentiments une image d'alcve!--Mais le srieux
continu ennuie; on veut tre gay  et l. Et voici venir le comique de
M. Ohnet. Il est d'une remarquable simplicit et sait se passer d'esprit.
Mlle de Saint-Maurice parlera comme la dame aux sept petites chaises:
C'est un ange que cet enfant-l! un ange immatricul! Et le notaire
Malzeau rptera aprs chaque membre de phrase: _Mademoiselle_ ou
_Monsieur le marquis_. Choses et gens, mademoiselle... Tout  votre
service, mademoiselle... Croyez-le bien, mademoiselle. C'est irrsistible,
n'est-ce pas?

Maintenant voulez-vous de la couleur? Debout, tout noir, les doigts
crochus comme des griffes, ses yeux jaunes tincelant comme de l'or, on
l'et pris pour le gnie du mal.--Ma vie intime est triste, sombre,
humilie; elle est la noire chrysalide du papillon que vous
connaissez.--Voulez-vous du pathtique? Pierre Delarue vient d'apprendre
que sa fiance l'a trahi: il s'agit de peindre sa tristesse de faon 
mouvoir fortement le lecteur. Pierre se rappelle qu'un jour, quand il
tait aim de Micheline, il a failli tre tu dans la rue par accident:
Il pensait que, s'il tait mort ce jour-l, Micheline l'aurait pleur;
puis, comme dans un cauchemar, il lui sembla que l'hypothse (_sic_) tait
ralise. Il voyait l'glise tendue de noir; il percevait nettement les
chants funbres... Et en avant le catafalque et tout l'enterrement! (On
me dispensera, aprs toutes ces citations que je n'ai presque pas choisies,
 de m'arrter sur le style de M. Georges Ohnet).--Voulez-vous enfin de
hautes considrations de philosophie sociale?

    Est-ce que vous trouvez mauvaise, dit le marquis, cette confraternit
    de M. Derblay et de Prfont? Votre mari, ma chre amie, descendant des
    preux, incarne dans sa personne dix sicles de grandeur guerrire;
    M. Derblay, fils d'industriels, reprsente un sicle unique, celui qui
    a produit la vapeur, le gaz et l'lectricit. Et je vous avoue que,
    pour ma part, j'admire beaucoup le bon accord soudain de ces deux
    hommes qui confondent, dans une intimit ne d'une mutuelle estime,
    ce qui fait un pays grand entre tous: la gloire dans le pass et le
    progrs dans le prsent.


Cette vision de l'ingnieur et du gentilhomme enlacs, c'est une bonne
moiti de l'oeuvre de M. Georges Ohnet. Elle est faite pour rjouir
M. Poirier, M. Marchal et M. Perrichon. Et l'autre moiti sduira
particulirement leurs pouses.


IV

Aprs cela, que M. Ohnet compose assez bien ses rcits, qu'il en dispose
habilement les diffrentes parties et que les principales scnes y soient
bien en vue, cela nous devient presque gal. Que ces romans, dbarrasss
des interminables et plats dveloppements qui les encombrent et transports
 la scne, y fassent meilleure figure; que la vulgarit en devienne moins
choquante; que l'ordre et le mouvement en deviennent plus apprciables,--je
n'ai pas  m'en occuper ici: les quelques qualits de ces romans, tant
purement scniques, chappent  la lecture.

On y trouve, en revanche, l'lgance des chromo-lithographies, la noblesse
des sujets de pendule, les effets de cuisse des cabotins, l'optimisme
des nigauds, le sentimentalisme des romances, la distinction comme la
conoivent les filles de concierge, la haute vie comme la rve Emma Bovary,
le beau style comme le comprend M. Homais. C'est du Feuillet sans grce ni
dlicatesse, du Cherbuliez sans esprit ni philosophie, du Theuriet sans
posie ni franchise: de la triple essence de banalit.

Mais ces romans sont venus  leur heure et rpondaient  un besoin. Les
romanciers qui sont artistes se soucient de moins en moins des gots de
la foule ou mme affectent de les mpriser; la littrature nouvelle tend
 devenir un divertissement mystrieux de mandarins; on dirait qu'elle
s'applique  effaroucher les bonnes mes par ses audaces et  les
dconcerter par ses raffinements: or il y a toute une classe de lecteurs
qui n'a pas le loisir ni peut-tre le moyen de pntrer ces arcanes, qui
veut avant tout des histoires, comme les fidles du _Petit journal_, mais
qui pourtant les veut plus soignes et dsire qu'elles lui donnent cette
impression que c'est de la littrature. M. Ohnet est au premier rang de
ceux qui tiennent cet article-l; il est incomparable dans sa partie; il
sait ce qui plat au client, il le lui sert; il le lui garantit. Tout cela
n'est certes pas le fait du premier venu; mais qu'il soit bien entendu que
c'est en effet de marchandises qu'il s'agit ici, de quelque chose comme les
bronzes de commerce, et non pas d'oeuvres d'art. Il ne faut pas qu'on s'y
trompe. Je n'ai voulu que prvenir une confusion possible.

FIN




TABLE DES MATIRES[82]

  [Note 82: Les numros de page indiqus ci-dessus font rfrence
   l'dition originale sur papier publie en 1886 par la librairie
  H. Lecne et H. Oudin, dont le prsent e-book est la reproduction.]


                                          Pages

Avant-propos                                 5

Thodore de Banville                         7

Sully-Prudhomme                             31

Franois Coppe                             79

douard Grenier                            113

Le No-hellnisme (Mme Adam)               129

Mme Alphonse Daudet                        165

 propos d'un nouveau livre de classe      181

Ernest Renan                               193

Ferdinand Brunetire                       217

mile Zola                                 249

Guy de Maupassant                          285

J.-K. Huysmans                             311

Georges Ohnet                              337


Sceaux.--Imprimerie Charaire.





End of the Project Gutenberg EBook of Les contemporains, premire srie, by 
Jules Lematre

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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

