Project Gutenberg's La carrosse aux deux lzards verts, by Ren Boylesve

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Title: La carrosse aux deux lzards verts

Author: Ren Boylesve

Release Date: September 5, 2006 [EBook #19184]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CARROSSE AUX DEUX LZARDS VERTS ***




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REN BOYLESVE

DE L'ACADMIE FRANAISE

LE CARROSSE AUX DEUX LZARDS VERTS

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

1921





A GONZAGUE TRUC


La nature a attach sa maldiction  l'immobilit.

GOETHE, _Conversations_.


Ils n'ont pas Virgile, et on les dit heureux parce qu'ils ont des
ascenseurs.

ANATOLE FRANCE, _Le Jardin d'Epicure_.




I

UNE ESPECE DE DISSERTATION LITTRAIRE SUR LA MEILLEURE MANIRE DE
TRAITER LE SUJET


Mes lecteurs, j'aimerais mieux bavarder avec vous sans faire d'embarras,
que de vous laisser tomber, comme la manne, du haut des cieux, un rcit
qui n'aura peut-tre aucun got, mais se donnera des airs d'avoir t
compos par un tre sans ge, sans sexe, insoumis aux lois de la
pesanteur et de la vie, et crivant  la faon de Mose, sous la dicte
de l'ternel.

Car enfin, si un auteur ne cause pas tout simplement, c'est bien cette
attitude surhumaine qu'il se donne. Je sais qu'il y a encore aujourd'hui
nombre de gens  qui il ne rpugne pas de se laisser duper par une
autorit prtendue; mais comment se fait-il que les mmes soient
acharns, lorsqu'ils ont lu un livre,  obtenir mille renseignements sur
la personne de l'crivain? Ce n'est pas la peine que celui-ci se soit
fait passer pour un grand-prtre, un initi, un inspir, si tout
aussitt il doit vous communiquer son tat civil, sa photographie, le
menu de son repas, l'aveu de sa fleur prfre. Jeu cruel, qui consiste
 se faire d'un homme, durant une heure ou deux, l'image d'une espce de
demi-dieu, et puis  le rabaisser soudain, voire  se dlecter de ses
petitesses!

La vrit est qu'il y a des hommes trs grands qui sont plus simples que
le premier venu. Les penses profondes, la haute sagesse, les riches
constructions de l'imagination sont l'apanage de bonshommes qui
ressemblent  tout le monde, et vivent comme vous et moi. Mfiez-vous de
ceux qui donnent  leur vie une tournure extravagante: ce sont
probablement des farceurs, de creux comdiens avides de leurrer l'me
crdule, et qui se dgonflent un beau matin, comme des ballons remplis
de vent. Souvenez-vous que Corneille portait de fort mauvaises
chaussures, que Racine fut bourgeoisement le pre d'une nombreuse
famille, et Stendhal un petit consul ennuy,  Civita-Vecchia.

Nous n'crivons pas dans les nuages. Un ange n'est point apparu pour me
dire: Prends ta plume et cris aux amateurs clairs qui, depuis
vingt-cinq ans, supportent la lecture de tes livres dnus d'intrigues
et finissant mal.

Non. Voici comment les choses se sont passes.

Je rflchissais  un sujet de conte, choisi parmi ceux qui se
rapportent le plus possible au temps prsent,--on ne croit gure qu'aux
aventures du temps prsent, je ne sais pas pourquoi,--lorsqu'on vint
m'annoncer la visite d'un jeune homme tout  fait moderne. Il venait me
confesser qu'ayant jusqu'ici ignor mes ouvrages, sous prtexte qu'il me
tenait pour un Monsieur arriv,--il parat qu'il est tout  fait
superflu de connatre les auteurs qui se sont fait une rputation,--il
avait t pouss  les lire par le mal extrme que l'on en disait, et,
comme il tait loyal, il dsirait m'avouer que mes livres l'avaient
touch; seulement, et avec beaucoup de politesse et un entrain endiabl,
il m'exprima aussi son regret sincre que je n'eusse point coutume de
traiter des sujets plus actuels. Qu'appelez-vous donc un sujet
actuel? lui demandai-je.--Comment! monsieur, dit-il, mais le monde est
renouvel par les dcouvertes scientifiques..., etc. Et le voil 
m'numrer les dernires merveilles: avions, torpilles, sous-marins,
sans-fil, et les gaz asphyxiants rcompenss par le prix Nobel. Bref, le
roman, par exemple, des Ondes hertziennes trait par l'auteur de _La
jeune fille bien leve_, lui paraissait dsirable. Je trouvais ce jeune
homme charmant; il tait intelligent, inform, piqu par le got de
l'innovation, ce qui n'est pas pour me dplaire; et, videmment, seule
lui chappait une exprience prolonge de la littrature. Je songeais:
A-t-il de la chance! D'abord il est trs jeune; et il attache  une
dcouverte scientifique l'importance que je donnais, de mon temps, au
Ralisme dans nos parlotes de dbutants! Le sans-fil va plus loin que le
ralisme, je le reconnais; mais que sont ces prtendus perturbateurs au
prix d'une ode d'Horace, d'un vers de Ronsard ou d'une de ces
nonchalantes rflexions de Montaigne qui s'enlacent autour de vos
membres et vous pntrent pour la dure de la vie comme le lierre la
muraille? Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'une sorte de
littrature, c'est celle qui nous entretient de l'esprit et du coeur
humains. Les accidents de l'tat social ou des moeurs, comme l'esclavage
antique, la fodalit au moyen ge, ou le merveilleux scientifique de
nos jours, n'ont vraiment d'intrt que dans la mesure o ils
influencent notre manire de penser ou de sentir; or les Dialogues de
Platon, qui ne datent pas d'hier, n'ont jamais flatt davantage
l'intelligence; la femme de nos jours est aussi perfide que Circ; et
n'aime-t-on point encore comme faisait Didon? Un monsieur qui nous et
racont avec stupeur les premiers chemins de fer nous paratrait sans
doute un peu coco. Je crois bien, moi qui vous parle et qui ai connu les
diligences, avoir t un des premiers  narrer un voyage en automobile;
je ne voudrais pas le relire  prsent, tandis que l'moi d'une jeune
fille  l'veil de la premire tendresse, qui fut sincrement crit il y
a soixante ou cent ans, il me semble qu'il a conserv sa fracheur
malgr tout ce que l'ingniosit des hommes,  leurs moments perdus, a
ajout depuis lors aux arts chimiques et mcaniques.

Et voyez, s'il vous plat, comment les choses arrivent, et les hasards
singuliers qui dterminent nos crits! Pendant que mon jeune homme
parlait et pendant que je faisais,  part moi, les prcdents
retours,--que je me gardais bien de lui communiquer, parce qu'il se
serait moqu de moi, vieille barbe,--je prenais la rsolution
d'abandonner le projet de conte choisi, lequel me paraissait tout  coup
encore trop rapproch du temps prsent, quoiqu'il ne le ft certes pas
assez au gr de mon visiteur, et je faisais le serment de conter quelque
aventure qui, non seulement n'et aucun caractre scientifique, mais ft
aussi invraisemblable que possible.

C'est avoir l'esprit mal fait, me direz-vous, c'est procder par
raction. Hlas! je sais bien que nous n'agissons presque jamais
d'autre manire, mais ici, je jure que je ne pensais point  ragir;
j'aurais au contraire aim  contenter mon visiteur: j'tais pour lui
plein de reconnaissance, car il venait de m'clairer en me montrant 
quel point j'eusse t sot de donner dans les nouveauts.

Mais ce n'est pas une raison pour crire une histoire invraisemblable!
Je vous demande bien pardon. A mesure que la littrature s'opposait pour
moi, d'une manire dfinitive,  l'esprit scientifique, je reconnaissais
que la vritable littrature tait la littrature invraisemblable.
Entendons-nous.

Voyons, ne prenez-vous pas en piti tous ces crivains qui se donnent un
mal affreux pour agencer d'une manire vridique des sries compliques
de faits, lesquels, si bien imbriqus qu'ils soient, ne signifient rien
du tout? Que m'importent mille faits ingnieusement combins, qui ne
fournissent aucune lumire  mon esprit, aucune motion durable  mon
coeur? Je vous en prie, croyez-moi: ce ne sont pas les faits qui doivent
tre vraisemblables, c'est le sens qui se dgage des images prsentes 
vos yeux. Si je vous dis qu'aid d'un diable je soulve tous les toits
de Paris ou de Madrid et vous montre la vie des hommes que ces
couvertures abritent, le fait est nettement incroyable, mais ne nuit en
rien au caractre vridique de l'histoire. Il n'est pas vraisemblable
que le chne ait dit jamais quelque chose au roseau: trouvez-vous que la
fable de La Fontaine pche par la base? Les pripties de _Candide_ sont
insenses: il n'existe pas  mon avis d'ouvrage plus vrai.

Ce qui est vraisemblable, hlas! c'est que nous avons t de grands
btas, en accordant une importance  des lments qui n'en ont point, et
en convertissant, comme nous-mmes, la littrature au matrialisme. Les
faits, ce sont des signes comme les mots. Une littrature qui arrive 
confrer des dignits excessives aux mots est proche de la dcadence; si
pareils honneurs sont rendus aux faits, la pauvre littrature perd son
cerveau; c'est une folle, une innocente de village, et sa chair mme
n'est pas belle, car c'est la vigueur spirituelle qui lui et valu son
principal agrment.

Mais voil trop de pdanteries et j'ai hte d'entreprendre le rcit
d'une aventure  laquelle il me plat, je vous en avertis, de donner les
apparences de la plus extravagante folie et de la plus suranne.

Je ne sais pas si vous avez lu les Contes de ma Mre l'Oye. On les
connaissait de mon temps, et les grandes personnes n'en faisaient pas
fi. Je n'en suis pas autrement entich, mais leur absence de prtention,
leur apparence de s'adresser aux enfants--comme l'oeuvre de notre
Fabuliste, qu'il faut tre un grand sage pour comprendre--m'ont toujours
sduit. Il vaut mieux avoir l'air de chuchoter de toutes petites choses
au niveau de l'oreille des fourmis que de simuler qu'on embouche les
trompettes du jugement dernier. Quelqu'un se trouvera, un jour ou
l'autre, pour juger la valeur des choses qui auront t dites ou d'aussi
bas ou d'aussi haut.

Veuillez donc me permettre de vous mener au coeur mme d'une fort, non
d'une fort d'aujourd'hui savamment exploite ou saccage pour les
besoins de la guerre; au coeur d'une bonne fort d'autrefois o les
arbres croissent  leur gr et ne meurent, la plupart du temps, que de
leur mort naturelle. Cela ne forme pas un enlacement de troncs et de
branches inextricable, car chaque plante se dfend comme un homme, a
horreur d'tre incommode par le voisin et tche  tre la plus forte
afin d'exterminer qui la gne. A dfaut d'aboutir  cette extrmit
toujours tentante pour un tre vivant, eh bien! l'on se retire sur
soi-mme, on raccourcit ses rameaux, on les dirige en hauteur, on se
rsigne  une taille fluette et un peu trop longue, mais du moins on est
seul et ne se commet point, si l'on est bouleau, avec un sapin, si l'on
est frne avec un cornouiller. Les chnes sont matres, cela va de soi,
et touffent la gent myrmidonesque, par la musculature de leurs bras et
l'paisse ampleur de leur ombre.

Au beau milieu d'une telle vgtation, vivaient en bonne intelligence un
bcheron nomm Gilles et sa femme, qui, tant demeurs assez
longtemps-- leur grand dsespoir--sans enfants, furent tout  coup
favoriss de deux filles jumelles, autrement dit bessonnes, comme il
tait d'usage de s'exprimer dans ce temps-l au fond des provinces.

Le bcheron Gilles et sa bcheronne n'taient pas gens  se mettre en
frais d'imagination pour trouver des noms  donner  leurs filles: ils
les appelrent sans barguigner Gillette et Gillonne.

Mais il s'agissait de faire baptiser les deux petites.

Quand je vous ai dit que tout ce monde-l gtait au beau milieu d'une
fort, cela signifie qu'il tait trs loin de tout hameau ou village. De
la chaumire, on n'entendait pas les cloches les plus voisines, mme
quand le vent portait. Aussi ce fut une expdition dans le genre de
celle des Rois Mages, lorsque la mre, qui nourrissait les deux marmots,
tant releve de ses couches, se jugea en tat d'aller jusqu' l'glise
mtropolitaine.

Il y avait bien quelques huttes de bcherons dans les environs, o l'on
ramassa un parrain et une marraine, peu reluisants,  la vrit, mais
qui consentirent  faire la route--si l'on peut dire-- pied, et qui,
entre nous, n'taient pas fchs qu'une occasion s'offrt  eux de voir
des lieux habits.

L'humble cortge se mit en marche, de trs bonne heure, un beau matin,
aprs avoir soigneusement verrouill les portes.

Nos bonnes gens taient fort aises parce que le jour qui commenait 
poindre devait tre celui d'une de ces ftes de famille dont on se
souvient.

Mais ils taient loin de souponner qu'ils dussent avoir sujet de se
remmorer cette fte-l, et longtemps.

Aprs une marche d'une heure et demie sur la mousse, les champignons et
les aiguilles de pin qui rendent le pied glissant, ils s'assirent afin
que la mre prt un peu de repos et donnt le sein  ses poupons. Et
celle-ci donnait, le sein droit et le sein gauche tout ensemble, afin de
ne point perdre de temps; et les deux jumelles emmaillotes, comme deux
paquets croiss sur les genoux, s'accommodaient de cette double coule
et puisaient gloutonnement les provisions maternelles.

Gilles, pendant cette opration, s'tait cart avec le bcheron qui
devait remplir les fonctions de parrain et avec quelques autres qui les
accompagnaient pour l'honneur; et, tous, ils examinaient en connaisseurs
les fts des htres et des chnes, fixant le prix au cours du jour.

Tandis qu'ils s'adonnaient  leurs calculs, ils furent distraits par des
cris plaintifs issus d'un trou profond. Et, s'tant approchs de la
margelle de ce puits, ils distingurent une vieille femme en haillons.

--Qu'as-tu, la mre? lui dirent-ils; est-ce le fait d'une femme de ton
ge de passer la nuit  la belle toile?

--Hlas! mes bons messieurs, dit la vieille, je me suis laisse choir en
ce maudit lieu  la tombe de la nuit, qui m'a paru longue, car je pense
que j'ai une jambe casse... Mais que doivent penser, eux, mes pauvres
enfants qui me croient morte  l'heure qu'il est?

Les bcherons descendirent dans le trou et se mirent en devoir de tirer
de l la pauvresse. Elle poussait des cris de renard pris au pige, 
quoi ils reconnurent qu'elle pouvait, selon son dire, avoir quelque
membre rompu; et ils taient trs embarrasss, car enfin ils ne
pouvaient pas l'emmener ainsi  la ville, ni chez le rebouteur qui
habitait loin en arrire. Alors, sans rflchir davantage, ils la
conduisirent  la mre Gilles, car, bien que les hommes mdisent
ordinairement des femmes, ils vont d'instinct vers elles ds qu'il
s'agit de prendre conseil.

--Mon Dieu, dit la mre Gilles, en apercevant l'antique percluse, il
faut remettre le baptme: ce n'est pas chrtien que d'abandonner une si
pauvre femme en plein bois!

Mais la vieille,  la vue des deux bessonnes, interrompit ses plaintes
et dit:

--C'est  vous, madame, ces deux gentilles petites cratures?

--Oui, fit la mre, et elles prennent bien, comme vous voyez; ce sont
deux filles, pour mon malheur. On a du mal  tenir cette engeance-l;
deux garons auraient mieux fait mon affaire...

--Ne vous mettez point en peine, dit la vieille; je vois que vous tes
de braves gens...

A ce moment,--coutez-moi bien,--le jour parut dans toute sa splendeur,
par une troue qui se fit soudain dans les cimes, sous l'influence de
l'air matinal. Et nul ne sut jamais comment se fit la chose: les
bcherons furent allgs de leur fardeau; la vieille disparut; tout
gmissement s'teignit. Et l'on vit, non sur le sol en vrit, mais bien
au-dessus,  la hauteur d'au moins deux tailles d'homme, donc soutenue
miraculeusement dans les airs, une dame d'une merveilleuse beaut.

Et cette dame, aussi brillante et non moins belle que le jour, s'adressa
de l-haut aux bcherons et aux bcheronnes fort surpris. Sa voix avait
la douceur et le charme du vent qui chante dans les ramures des pins:
Je suis, dit-elle, la fe Malice. Mais n'ayez pas peur de mon nom!...
J'ai voulu prouver votre coeur. Je vois qu'il y a encore, par le monde,
quelques braves gens, du moins au fond des bois. Vous m'avez secourue:
je ne demeurerai pas en reste avec vous, car, Dieu merci, je suis riche.
Allez faire baptiser vos bessonnes, et,  votre retour, vous trouverez
une surprise...

Ayant dit ces mots, la fe Malice disparut beaucoup trop tt, au gr de
tous, car nul, parmi les gens prsents, n'avait vu jusqu'ici une figure
si admirable, ni entendu de paroles si suavement prononces.

Alors un des bcherons, qui tait du cortge, fit mine de vouloir
retourner, sans plus tarder, vers les cabanes, car il tait anxieux de
connatre la surprise qu'avait promise la fe. On l'arrta par le fond
de son pantalon, en lui faisant observer que la surprise n'tait pas
pour lui et que, s'il n'assistait pas comme tout le monde au baptme, la
Fe serait bien capable de lui poser une taie sur les deux yeux.

Il suivit donc les autres, pas  pas, mais en grommelant; et au bout
d'une heure de marche, ayant rumin dans son esprit de bcheron, il dit
 ses compagnons qui s'entretenaient de l'vnement:

--Et alors, vous y croyez, vous?

--A quoi? firent-ils tous, hommes et femmes.

--Mais,  la fe.

--Le farceur! et il voulait retourner sur ses pas pour ne point la
perdre!

--Je voulais retourner boire un coup, faute de quoi je me sens capable
d'avoir encore des visions comme une fillette aux ples couleurs...

Les autres bcherons furent choqus de son impertinence, mais ce n'est
jamais en vain que l'on entend mettre une ide, si mauvaise soit-elle,
et principalement une qui tend  dtruire quelque chose.

Un autre bcheron dit:

--C'est peut-tre bien l'clat du jour qui nous a blouis, ma foi...

--blouis! blouis! dit la mre Gilles, et tes oreilles, et tes doigts?
Est-ce que tu n'as pas touch la vieille? N'as-tu pas senti ses os
pointus? Ne s'est-elle pas vanouie pour toi comme pour les autres dans
le mme moment o la belle dame a paru en l'air et a dit pour nous tous
les mmes choses?... Rpte un peu ce qu'elle a dit!

L'un rpta ce qu'il avait entendu. Mais il fut contredit par un autre
qui avait ou diffremment. Comme on ne russissait pas  tomber
d'accord, l'incrdule bcheron triomphait.

--Moi, je sais bien une chose, dit la mre Gilles, c'est qu'elle a
promis de ne pas demeurer en reste avec nous, attendu qu'elle est riche,
et en dsignant mes filles, elle nous a annonc une surprise au
retour...

Mais il ne se trouva que son mari pour avoir entendu la mme chose, car
la bonne promesse s'adressait  son mnage et non point aux autres.

Et  mesure qu'il s'accrditait que la surprise tait rserve aux
bessonnes, la croyance  la fe faiblissait, et mme elle tait rduite
 nant avant que l'on et atteint la ville.

Tant et si bien que Gilles et sa femme eux-mmes finissaient par
concevoir quelque inquitude.

Cependant, il se produisit, en pleine ville, une chose tonnante. C'est
qu'aussitt les bessonnes prsentes aux fonts baptismaux, les cloches
sonnrent  toute vole, bien que les pauvres parents n'eussent point eu
le moyen de faire les frais du carillon, ce qui causa un grand
merveillement et attira un fort concours d'oisifs  l'entour de
l'glise. Or, lorsque le cortge sortit, ne voil-t-il pas que des
gamins se trouvrent l, assez proprement habills, ma foi, et qui
semaient des drages  grands gestes, comme on rpand le bl dans les
sillons, et ces gamins tiraient ces sucreries de corbeilles toutes
neuves, profondes, et que nulle prodigalit n'puisait.

On supposa que les bcherons avaient de puissants protecteurs dans
l'endroit; cependant on ne les vit ni monter au chteau, ni franchir le
porche d'aucun htel opulent. Ils allrent tout simplement  l'auberge
du Cheval Blanc, mangrent et burent en gens conomes, de quoi ils
eurent vif regret,  la vrit, quand, voulant solder leur cot, ils
apprirent que leur repas tait pay.

Je vous laisse  penser si tout cela donna lieu  facties de la part
des bcherons incrdules qui voulaient bien admettre quelque tour de
sorcellerie, quoiqu'ils n'eussent point vu de sorcier, mais qui
refusaient d'admettre la fe que cependant ils avaient tous vue, touche
et entendue.




II

LA SURPRISE


Que la mmoire des hommes est donc courte!

Nos gens n'avaient pas fait quatre lieues sur le chemin de
retour--songez que l'on se relayait pour porter les marmots--et jur une
bonne douzaine de fois le nom du Seigneur,  cause du sol rocailleux,
des boulis et des ornires profondes, qu'aucun d'eux ne se souvenait de
ce qui tait arriv durant le sjour  la ville, ni de la discussion sur
la croyance  la Fe ou  la sorcellerie, ni mme enfin de la Fe!

Ils pensaient  la fatigue de leurs membres et  la nuit qui,  leur
gr, tombait un peu trop vite. C'est qu'il leur allait falloir tantt se
diriger sous bois.

La nature humaine est curieuse aussi, reconnaissons-le! Voil de pauvres
hommes ruraux  qui est chue aujourd'hui l'aubaine d'un secours
extraordinaire: ne point avoir  solder les frais de leur petite
ripaille! Eh bien, ils se trouvent, les tnbres tombes, dans un chemin
malais: pas un d'eux  qui vienne l'ide qu'un vhicule pourrait
paratre tout  coup et les transporter commodment au logis. Ils sont
si peu accoutums aux gteries du sort que, lorsque celui-ci par hasard
leur sourit, ils en demeurent plus stupfaits que reconnaissants, et, ne
pouvant s'expliquer l'accident heureux, ils le nient.

Bien leur prit, d'ailleurs, de ne point s'attendre  des merveilles ce
jour-l, car il ne s'en produisit aucune. Les bcherons eurent beaucoup
de mal  rentrer chez eux; ils s'garrent plusieurs fois; les femmes
puises durent s'asseoir tandis que le temps prcieux s'coulait et
faisait grommeler les hommes rudes.

Quand le pre Gilles, sa bourgeoise et les deux nouvelles chrtiennes
franchirent enfin le seuil de leur cabane, rien n'y tait chang, et ils
s'endormirent simplement, du sommeil qui suit les journes de fatigue.

Et le lendemain, le travail reprit, tout comme  l'ordinaire.

Et il en fut de mme pendant plusieurs annes. Je dis bien: plusieurs
annes.

De sorte que, si, par hasard,  la veille, les bcherons voisins se
runissaient et se prenaient  deviser sur les choses passes,--car
celles-ci reviennent au coin du feu taquiner la mmoire paresseuse,--qui
donc, s'il vous plat, se trouvait avoir raison? C'taient les
incrdules. Aussi, que de gorges chaudes au sujet de la prtendue fe
Malice, et du carillon et des drages et du djeuner aux frais de la
princesse! N'y a-t-il pas partout des farceurs, disaient-ils, et des
gens fortuns qui se plaisent  jouer des tours, mme favorables?

A la vrit, le pre et la mre des deux petites filles avaient le
dessous; et, bien que les promesses feriques eussent t faites en leur
faveur, ils n'y ajoutaient plus aucune foi.

Cependant, il se passait, sous la hutte, des choses qui, pour minces
qu'elles fussent, ne laissaient point d'tre notables en un mnage qui
gagne pniblement sa vie et pour qui un sou est un sou.

C'est que, tout justement, quand la mre Gilles en tait au chapitre de
ses comptes, il arrivait, ce qui est bien aussi trange qu'un carillon
gratuit ou la visite d'une fe, que ses comptes se rglaient par un
excdent de recettes et jamais par un dficit.

La premire fois qu'elle en fit la remarque  son homme, celui-ci n'en
fut point du tout si content que vous pourriez croire, et il obligea la
malheureuse  recommencer dix et vingt fois ses calculs, et il les fit
lui-mme. Les picettes d'argent taient l; non qu'il plt,  vrai
dire, des sacs d'cus dans les armoires; mais, sou par sou, l'un
arrondissant l'autre, le magot, au bout d'un temps, reprsentait de
belles et bonnes conomies. Et ceci ne s'tait encore jamais vu, de
mmoire d'homme.

Mais comme ces bnfices extraordinaires ne se ralisaient,  chaque
coup, que sous les apparences d'une somme minime, on ne leur attribua
aucun caractre inquitant; mieux mme, on en vint  s'y accoutumer si
bien qu' supposer que l'excdent indu se ft trouv infrieur  celui
de la veille, c'et t ce dernier cas qu'on et jug suspect.

Gilles usait sagement de ses conomies. Il acheta quelques lopins de
terre qui se murent bientt en arpents; et il allait de temps en temps
 la ville, et plus volontiers seul qu'en compagnie, afin d'y faire des
prts au denier dix.

Ne parla-t-on pas d'un procs qu'il eut  soutenir pour avoir t
seulement frustr de quelques livres tournois, et qu'il et gagn
d'ailleurs, car il y avait ds ce temps-l une justice?

Toujours est-il que Gilles fut mis,  cette poque, en grand moi,
d'abord parce qu'il n'admettait pas qu'on lui drobt son argent,
ensuite parce que cette sotte affaire le signalait dans le pays comme
dtenteur d'une petite fortune, ce qui pouvait tenter les voleurs et
dtrousseurs.

Quoi qu'il en soit, la chose tait dsormais notoire: le bcheron avait
du bien, ce qui, de tout temps, excita, en mme temps que pillerie et
convoitise, la considration des hommes.

Et l'on venait, de plusieurs lieues  la ronde, visiter les poux
Gilles, le dimanche.

Ces runions taient composes d'hommes maniant la cogne, de leurs
compagnes et d'une nombreuse marmaille. On leur distribuait du lait, du
vin blanc, des rties: la mre Gilles excellait  faire ce que l'on
appelle du pain perdu. Son mari trouvait que cela lui cotait cher, et
elle avait beau lui prouver aprs coup que, quelle que ft la dpense,
le petit excdent  son avantage tait le mme le dimanche que les
autres jours, le bcheron lui rpliquait:

--Alors il faudrait voir si, ne faisant, le dimanche, nulle dpense,
l'excdent ne serait pas beaucoup plus fort!...

Et ils essayrent, un dimanche, de simuler qu'ils n'taient pas l; ils
enfermrent les bessonnes au cellier, clturrent portes et fentres et
dormirent tout le jour.

Le soir on fit ses comptes. En effet, la somme que l'on et pu passer ce
tantt au chapitre des gnrosits amicales, tait l, bien l, sonnante
et trbuchante, avec le petit excdent en outre.

--Tu le vois, ma femme! Ne te l'avais-je pas dit? Et il suffisait
d'avoir un peu de bon sens pour en tre assur...

Il trouvait la chose logique et naturelle. Et l'avantage, il le tenait,
dsormais, comme  lui d personnellement.

Mais, voici qu'il ne voulait plus,  prsent, entendre parler de servir
 ses compagnons et voisins le lait, le vin blanc, les rties et le pain
perdu! A cette lubie, sa femme, heureusement, mit le hol: elle tait
moins intresse que lui; de plus elle aimait la compagnie; enfin elle
affirmait que ses filles taient d'ge maintenant  ne point vivre en
recluses ou comme des lapins sous leur toit: elles auraient un jour une
dot!

--C'est vrai, dit l'heureux pre.

Et il se prit, ds cette heure,  regarder ses filles d'un oeil nouveau.
C'taient des filles de bcheron, oui, mais qui, par le diable, auraient
une dot. Et il dcida, quoique les petites fussent bien loignes de
cette chance, qu'elles ne se marieraient point avec des gars du
voisinage, mais avec deux beaux jeunes gens de la ville.

--Tu me fais rire, dit la mre: elles vont tout juste sur leurs six
ans!...

--Je veux, dclara le pre, qu'elles sachent lire.

--Et crire aussi! pourquoi pas? dit la mre en se tenant les ctes.
Feraient-elles pas mieux, je te le demande, de rester honntes?

--Elles sauront lire et crire! s'cria le pre.

Et il n'en dmordit pas.

Tel fut, ds lors, l'objet de son souci.

Mais comment deux filles de bcheron, vivant au centre d'une fort
immense et ne frquentant que des ignares, pourraient-elles devenir
savantes? Il n'y avait pas un monastre  moins de dix lieues de l,
encore tait-il d'hommes.

Voil  quoi songeait le papa Gilles, un jour, assis sur une bille de
chne, non loin de sa cogne au tranchant courbe et brillant.

Et tandis que son regard tait attir par le foyer lumineux que formait,
frapp par le soleil, son fidle instrument de travail, il entendit,
pour ainsi dire  ses pieds, une petite voix toute menue qui disait:

--Es-tu bte!... Cornichon... Es-tu bte!...

Il se retourna vivement, ne pouvant avec vraisemblance attribuer ce
propos qu' sa femme. Cependant celle-ci n'tait point dans les
environs, non plus qu'aucun tre humain. Mais il vit un petit lzard, le
coeur essouffl sans doute d'avoir  traner une queue si longue.

--Tu te chagrines, reprit la voix menue, comme tous les gens qui ont
trop de chance...

--Ah , est-ce toi, Lzard, fit le bcheron, qui te mles de m'adresser
la parole?

Aussitt le lzard disparut sous la grosse bille de bois.

Le bcheron se prit  rflchir.

Et voyez comme les choses s'arrangent! Tandis qu'il songeait  la petite
bte  longue queue, voil qu'il vit au loin, sous bois, du ct du
soleil couchant, non seulement le plus trange spectacle imaginable,
mais un spectacle qui rappelait l'objet de sa pense vagabonde.

C'tait, s'il vous plat, un carrosse. Un carrosse, oui, en pleine
fort, ce qui est dj peu croyable; et un carrosse attel, non pas de
chevaux, mais de lzards verts, fabuleux, grands comme des percherons.

Gilles se frotta les yeux, car il croyait rver. Mais lorsqu'il les eut
ouverts de nouveau, son oue vint confirmer ce que lui affirmait sa vue
folle. On n'entendait point les sabots d'un attelage qui d'ailleurs
filait  une allure inusite, mais l'on distinguait nettement les sauts
et soubresauts des grandes roues ferres, sur le sol ingal et sur les
brindilles ptillantes. Comment un tel quipage ne se brisait-il pas aux
mille dtours ncessaires pour viter soit un tronc, soit un bouquet de
baliveaux ou bien un entonnoir tel que celui d'o jadis avait t
retire la fe sous figure de vieille? C'tait miracle assurment; mais
cela tenait aussi  l'extrme dextrit de cette paire de lzards gants
qui se faufilaient dans la fort aussi aisment que fait un ordinaire
lzard parmi la pierraille.

Ces lzards, ai-je dit, taient verts, d'un vert que je ne saurais que
ternir par la plus flambante pithte, disons du plus beau des verts.
Ils dressaient leur fantastique queue, avec quelle habilet, je vous le
laisse  penser, car il s'agissait pour ces monstres de ne point la
laisser craser sous les roues. Ah! par exemple, ne se privaient-ils pas
d'en battre les grosses joues et le nez rougeaud du cocher qui
s'efforait de rire, mais transpirait: il et eu chaud  seulement
assujettir son chapeau que les queues fouettaient par cruelle factie,
semblait-il.

Quant au carrosse, il tait superbe. Il tait du genre de ceux qu'aimait
mon cher et regrett ami, le peintre La Touche, mais ce carrosse-ci
tait de jade et d'meraude. Et la quantit de ces verts, et ces formes
baroques et admirables, parmi les verts infiniment varis de la fort
caresse d'en haut par la lumire d't, composaient un spectacle de
nature  mouvoir un bcheron rvasseur, ami des sous-bois, troubl de
vivre  l'heure o les btes parlent, et, par-dessus tout, piqu du
souci de la future grandeur de ses filles.

Il ne vit pas approcher de lui un objet aussi peu coutumier, sans tendre
sa main vers la fidle cogne appuye comme lui-mme  la bille de bois.
Il savait, tudieu! manier l'instrument qui met  bas les plus puissants
chnes, et, ma foi, il ruminait dans ce moment-ci de trancher pattes et
queues  ces lzards dmesurs qui, aussi bien, commenaient dj  lui
donner de l'humeur.

Il l'et fait si ce satan attelage n'et couru un train hors de toute
comparaison avec la vitesse que l'esprit d'un homme sens peut
concevoir. En effet, le carrosse et son attelage soufflant taient dj
l, mais l, ce qui s'appelle l,  cinq ou six coudes devant la bille
de bois; et, de l'intrieur du carrosse, sortait une voix, ou plus
exactement sortaient deux voix de femmes qui, tout en se contrariant,
comme deux notes de musique moderne, disaient exactement la mme chose,
 savoir:

--Bonjour, Gilles, notre cher voisin!

Le carrosse tait trop beau, les dames trop polies. Nonobstant les
lzards, Gilles ta son chapeau.

Le valet de pied avait saut  la portire. Une des dames descendit.
Elle tait fort bien mise et vtue d'une robe et d'un chapeau rappelant
les couleurs clatantes du jour. L'autre, au contraire, et qui
paraissait du mme ge, affectionnait les teintes plus effaces. Ni
l'une ni l'autre n'taient vieilles, et elles n'taient pas non plus
jeunes. Elles s'taient prises de bec dans la voiture, cela tait
vident  leur teint anim,  leurs regards acrs, mais elles
appartenaient non moins certainement  la meilleure compagnie et,
vis--vis de l'tranger, elles savaient prsenter les figures les plus
avenantes.

La premire dit:

--Nous venons de faire un voyage exquis.

--Le voyage que nous venons d'accomplir, dit l'autre, ressemble  la
plupart des voyages: il n'a pas t sans agrments ni sans incommodits.

Le bcheron les considrait, tout en faisant tourner son chapeau. Elles
l'avaient nomm chacune Mon cher voisin!... Elles lui rendaient compte
d'un voyage qu'il ignorait totalement. Il pensa avoir affaire  des
femmes dmentes.

L'une d'elles fit au cocher rougeaud:

--Allez!

Et ce ne fut ni sans satisfaction, ni toutefois sans angoisse, que
Gilles vit s'loigner l'attelage diabolique,  une allure vertigineuse.
Ne plus sentir si prs de soi les lzards aux goitres haletants et  la
queue de dragon, c'tait certes dlivrance; mais est-ce que ces deux
pcores,  prsent, allaient lui demeurer sur les bras?

M plutt par le sentiment de l'intrt que par celui de la politesse,
le bcheron dit aux deux femmes:

--Quoi! mesdames, vous donnez cong  votre quipage?...

--Peuh! firent-elles, ne sommes-nous pas  deux enjambes de chez
nous?...

Gilles laissa tomber sa cogne qu'il avait jusque-l tenue par le
manche, et il se pina fortement pour savoir s'il tait vivant:

--A deux enjambes? rpta-t-il.

--A combien estimez-vous, cher voisin, la distance d'ici  nos deux
pavillons?

--Deux pavillons!... rpta, comme un cho, le bcheron compltement
ahuri.

Et, ce disant, il se retourna, regardant du ct de sa propre demeure
que les dames semblaient dsigner du geste.

Et il vit en effet  quelque deux cents pas de sa chaumire d'o une
fume bleue s'chappait, deux pavillons, deux pavillons voisins sans
qu'ils se pussent confondre, deux pavillons cossus, non pas tout  fait
semblables, mais d'importance gale, deux pavillons qui n'avaient pas
l'air de dater d'hier, car la belle patine du temps dorait la pierre
meulire dont ils taient construits; et une fine mousse bleutre
agrmentait l'ardoise des toitures et les petites lucarnes perces en
oeil-de-boeuf.

Cet homme robuste crut s'vanouir. Jamais la fort n'avait t habite
par une personne de qualit, et il n'avait t construit sous bois
d'autres demeures que les huttes couvertes de bruyres. Cependant les
deux pavillons taient l; ils lui crevaient les yeux, si l'on peut
dire; et c'taient deux matres pavillons!

Gilles ne poussa pas un cri, ne hasarda pas une parole de nature 
laisser accroire qu'il ignorait les pavillons. La main en abat-jour sur
les yeux, il dit:

--En effet!... en effet!... Ces dames n'ont que deux enjambes 
faire...

--Nous ne voyons pas assez vos bessonnes, dit l'une des dames, il faudra
nous les envoyer: que diable! les voil d'ge  apprendre  lire et 
crire...

Le pauvre bcheron, baubi, saluait, saluait les deux fantmes qui
trottinaient sur les aiguilles de pin. Il crut fermement qu'ils allaient
s'vaporer comme une brume.

Le carrosse avait disparu aussi rapidement qu'un mulot ordinaire sous la
brande. Et Gilles croyait voir bientt rentrer sous terre les deux
pavillons, aussi vite qu'ils en taient sortis.

Point du tout. Les dames diminuaient  ses yeux exactement comme des
personnes relles qui s'loigneraient  petits pas; et il les vit
nettement pntrer, chacune en son pavillon, comme une poupe dans sa
maisonnette.

Et une demi-heure, et une heure aprs, les pavillons taient encore l,
debout, solides, et d'aplomb; mme, un rayon de soleil baissant, qui
frappait une de leurs vitres, reflt par elles, illuminait toute la
rgion forestire.

Quand l'heure de rentrer fut venue, non pas auparavant, malgr la
tentation qu'il en eut, le bcheron rentra chez lui pour souper.

Il dit  sa femme:

--Mes filles sauront lire et crire.

La mre haussa les paules:

--Et qui c'est-il, fit-elle, sur un ton de drision, qui leur apprendra
ces belles choses?

--Elles auront, chacune, une matresse, comme les filles de monsieur le
duc!...

--Mon homme, tu n'es plus bon qu' mettre  l'asile, c'est certain.
Mais, je me souviens,  propos, ajouta-t-elle, n'est-ce pas toi qui,
jadis, crus, de tes yeux, voir une fe?...

--a, c'taient des lubies, dit le bcheron, mais n'empche que mes
filles auront, ds demain, chacune pour matresse une dame de grande
naissance.

--Mange ta soupe, pendant qu'elle est chaude, mon pauvre vieux, dit la
mre... Tu as trouv des dames de grande naissance sous ta bille de
bois!...

--J'ai reu des propositions, dit Gilles, en se rengorgeant.

--D'un pic-vert ou bien d'une merlette, sans doute?

--Non, mais des deux dames, nos voisines...

--Nos voisines?...

--Enfin, celles qui habitent les pavillons...

--Les pavillons?

Et cette fois, la mre Gilles s'carta de son mari et eut peur. Les deux
bessonnes elles-mmes s'arrtrent de mordre leur tartine, et, la bouche
ouverte, elles avaient des moustaches de fromage blanc, montant
jusqu'aux pommettes.

--Eh bien! fit le bcheron, qu'est-ce donc que j'ai dit?

--Tu as dit les pavillons, mon pauvre homme!

--Oui, je l'ai dit. Je ne peux pas dire: les taupinires!

La mre fit signe qu'elle ne parlerait pas plus longtemps de ce sujet et
elle commanda  ses filles de se tenir convenablement, car les bessonnes
commenaient  se moquer de leur pre.

Quand celui-ci eut fini de souper, il essuya son couteau, le ferma et le
mit dans sa poche, selon la coutume des hommes de la campagne, et il dit
 sa famille:

--Allons faire un tour  la brune.

--Vas-y avec les fillettes: ce n'est pas prudent d'abandonner la maison.

--Je tiens, dit le pre, que chacun ici mesure exactement le temps qu'il
faut aux petites pour se rendre  l'cole.

Plus morte que vive, assure d'avoir affaire  un homme perdu quant 
l'esprit, la bcheronne, aprs avoir soigneusement essuy la bouche des
bessonnes, ferma son huis avec l'attention qu'elle apportait  toute
chose. Et, rsigne aux pires extrmits, elle suivit son matre avec
ses enfants.

La nuit, mme en fort, n'tait pas compltement rpandue. Deux minutes
taient  peine coules, que la mre Gilles tomba sur son derrire sans
pousser un seul cri. Et elle s'obstinait  ne pas regarder dans une
certaine direction, et elle voulait  toute force revenir vers sa
chaumire.

Mais les bessonnes, comme leur maman, avaient aperu les deux pavillons,
et, elles, au contraire, merveilles, voulaient aller vers ces jolies
demeures. Elles tiraient leur mre par les bras.

On arriva rapidement au pied des pavillons. La mre tait muette, les
fillettes enthousiasmes comme de toute nouveaut. Le pre toucha du
doigt le flanc des murailles et voulut que sa femme ft comme lui. A ce
moment on entendit un chien aboyer derrire les grilles, et un autre
chien rpondit du pavillon voisin. On distinguait, entre les volets
rabattus, sur la cour,  plusieurs fentres, une raie lumineuse.

Entre les barreaux de la grille, une grosse balle d'toupe,  la fois
pesante et molle, se dtacha et tomba aux pieds de la famille:

--Mais, c'est Minou! Regarde, maman, c'est Minou!...

C'tait le chat de la maison, qui ondulait de la tte au bout de la
queue, et offrait son chine aux caresses.

Et dire qu'on se demandait o le vaurien passait la nuit!




III

LES PAVILLONS, LES PERROQUETS ET LES DEUX DAMES


Et l'on se porta vers l'autre pavillon, ferm galement par une grille.
Minou suivit: il connaissait tous les lieux. Dans la cour, le chien
aboyait toujours, et l'on voyait  deux fentres, entre les lamelles des
persiennes, de petites barres horizontales et lumineuses.

La nuit tait complte  prsent et la lune commenait  donner sur la
clairire. A sa lueur, qui jouait sur les toitures, on distinguait une
herbe fine entre les pavs de la cour.

--Ce n'est pas loin, dit Gilles: mes enfants, demain, vous viendrez l
et vous apprendrez  lire et  crire!

Les petites ne se tenaient pas de joie. Leur mre demeurait ptrifie.

Le pre, lui, faisait le malin, et, sur le chemin du retour, il dit:

--Que serait-ce si je vous parlais du carrosse et des lzards verts!...

--Tais-toi, lui dit sa femme; j'en ai assez, et attendons le grand jour.

Elle pensait encore, en son for intrieur, que tout cela tait songe et
fantasmagorie et que la fort se retrouverait au matin dans l'tat o on
l'avait toujours vue.

Cependant, elle dormit mal ou ne dormit point, et elle fut debout de
bonne heure. Elle sortit aussitt: les deux pavillons taient l, sous
la saine lumire du jour comme sous la lueur de la lune propice aux
enchantements.

Quant  y envoyer ses deux fillettes, ah! non.

Alors le pre annona qu'il les y conduirait lui-mme, que d'abord
c'tait chose convenue avec ces dames, et secondement qu'il ne se
souciait pas de revoir venir au-devant des petites le carrosse avec ses
lzards.

--J'ai eu moins de terreur, dit l-dessus la mre Gilles, en entendant
autrefois un pre capucin dcrire les cavernes de l'Enfer, qu'en voyant,
de mes yeux, s'accomplir de petites choses quasi comiques, mais qui
confondent l'entendement...

Le lendemain tait un dimanche. On habitait ici trop loin de tout pour
songer  aller  la messe, aussi n'y assistait-on que le jour de Pques.
Ds le matin, quoiqu'il n'imagint point de leon qui ft possible un
tel jour, le pre Gilles estima que les convenances exigeaient des
petites une visite  leurs matresses.

On vtit les bessonnes de leurs plus beaux atours, et on les regarda
s'loigner, unies par la main, vers les grilles que l'on avait touches
la veille au soir et d'o tait tomb Minou. Il fallait la prsence de
Minou l-bas, o le chat semblait comme chez lui,--voire mieux,
puisqu'il y restait,--pour rassurer la mre qui, par ailleurs, croyait
envoyer ses filles au sacrifice.

Les bessonnes revinrent presque aussitt et elles dirent qu' l'un comme
 l'autre pavillon elles avaient t accueillies par un domestique en
livre, et galonn, qui leur avait appris trs poliment que ces dames
taient pour l'heure  la ville, mais ne tarderaient pas  rentrer. Les
petites avaient vu Minou dans la cour, en train de se pourlcher les
babines auprs d'un bol de lait.

--Comment ces dames sont-elles ds le matin  la ville et vont-elles
rentrer tout  l'heure? se demanda la bcheronne.

Sur quoi son mari souriait dans sa barbe.

Il ne quitta pas des yeux les deux grilles, tant de loisir ce jour-l.
Vit-il quelque chose? ne vit-il rien? Une heure aprs, toutefois, il
commanda aux petites de retourner l-bas.

Et, cette fois-ci, les petites ne reparurent qu'aprs une heure coule.
Elles taient entires; elles taient fraches et de bonne humeur. Et,
de plus, elles taient frises.

La mre leva les deux bras au ciel. Elle n'avait jamais jug ses deux
filles aussi jolies. Elle avait eu aussi, secrtement, grand moi.

Mais il s'agissait bien de cela,  prsent!

Il s'agissait de faire taire les bessonnes qui ne tarissaient pas, ou
bien d'en faire au moins taire une, afin qu'on pt entendre l'autre.

L'une disait que d'abord elle avait vu un perroquet. L'autre en mme
temps disait qu'on lui avait fait prendre un bain.

--Un bain?

--A moi aussi, s'criait l'autre. D'abord, moi aussi j'ai vu un
perroquet.

--Tais-toi, faisait le pre. Laisse parler Gillette!

Et Gillette disait:

--J'ai vu un perroquet... un beau perroquet vert qui faisait comme a:
Bonjour! bonjour! ah quel beau temps! mais qu'il fait donc beau!...

--Mais non! interrompait Gillonne, ce n'est pas a qu'il disait; il
disait: Voil qu'il pleut... Sacr pays de chien!...

--Tais-toi! faisait Gilles; laisse parler ta soeur. Et d'abord: avez-vous
vu le mme perroquet?

--Non, dit Gillette, puisque je n'tais pas dans le mme pavillon...

--Si, dit Gillonne, puisque mon perroquet tait tout vert comme le sien!

--Voyons! entendons-nous; vous a-t-on spares l'une de l'autre?

Sur ce point, on finit par s'accorder, quoique les deux rcits
parallles fussent encombrs de dtails. Mais on en vint  un certain
moment qui semblait hors de dbat, et c'tait celui de la sparation,
attendu que l'une des soeurs tait passe du premier pavillon dans le
second, tandis que l'autre n'avait pas fait ce voyage. La difficult,
qui s'expliqua par la suite, venait de ce qu'on n'avait point pris
l'enfant par la main pour la faire sortir du premier pavillon et la
conduire au second, mais qu'on l'avait prie de s'engager en des
escaliers et des couloirs. Il en rsultait que les pavillons
communiquaient entre eux par quelque galerie souterraine.

Une fois spares, par les soins d'une femme de chambre, elles avaient
t l'une et l'autre enfermes dans une belle pice o un perroquet, sur
sa tige de bois, rpandait le chnevis  plus d'un pas  la ronde. Et le
perroquet de Gillette disait, ou  peu prs, entre autres choses: Qu'il
fait donc beau! tandis que celui de Gillonne disait: Quel sacr
temps!

Ensuite on les avait pries de prendre un bain. Puis, par les soins de
la femme de chambre, toutes deux s'taient vu peigner et friser.

--Et aprs? leur demandait-on.

--Oh! aprs, on les avait introduites dans une pice encore plus belle
o se tenait une dame.

--Une dame en cheveux jaunes, dit Gillette.

--Non pas! en cheveux gris, rectifiait Gillonne.

--Puisque ce n'tait pas la mme! dit le pre.

--La dame a dit qu'elle arrivait de la messe, qu'elle avait vu le duc,
la duchesse et quantit de gens, que l'glise tait remplie de beau
monde et que monsieur le cur avait prononc un sermon digne de
Bossuet...

--Elle a dit, rapporta Gillonne, qu'elle tait arrive  l'office un peu
en retard, parce que sa soeur et elle taient paresseuses et le cocher
aussi... Elle a dit qu'elle pensait que les gens de la ville taient
eux-mmes peu du matin, car l'affluence tait mince et compose de
fretin, enfin que le cur, d'ailleurs bon homme, prchait comme une
savate.

--a, c'est exact, dit Gilles; il cherche ses mots, comme quelqu'un qui,
le matin, n'a pas encore tu le ver.

--Je vois, opina la mre, que ces deux dames ne regardent pas les choses
du mme oeil.

--Il y en a une qui voit clair, dit Gilles.

--Peut-tre qu'il vaut mieux voir beau, dit la mre Gilles. Mais, par
quel moyen ces dames ont-elles pu se rendre  la messe... et tre de
retour?

Le bcheron ricana.

--Oh! toi, tu veux toujours avoir l'air de savoir les secrets...

--Moi, dit Gilles, on m'a assez tourn en drision, il y a de cela six
ans, lorsque j'ai vu la fe Malice; je verrais le bon Dieu entour de
ses saints, que je n'en soufflerais mot.

En attendant, les petites savaient dj la moiti de leur alphabet, et
elles traaient des lettres majuscules et minuscules, avec un morceau de
charbon, sur les murailles et sur tous les objets.

Gillette affirmait que c'tait facile et qu'elle saurait crire au bout
de huit jours. Gillonne trouvait que ce n'tait pas si ais et qu'il
faudrait des mois avant qu'elle ft en tat d'adresser une lettre  sa
marraine.

Entre elles, elles s'entretenaient surtout des perroquets.

Les pavillons, les deux dames, les perroquets et la leon taient sujets
de colloques anims, sous le toit des Gilles, quand, l'aprs-midi, les
amis bcherons et bcheronnes se prsentrent pour manger les rties et
le pain perdu.

On parla des dames, des perroquets, des pavillons et de la leon. Une
ide neuve ne se loge pas plus srement dans le cerveau des hommes
qu'une balle tire  cinq cents pas. Il fallut un certain temps pour que
l'un des bcherons en ft atteint.

--Ah! , de quoi est-il question ici? tes-vous point devenus fous,
compre et commre?

De quoi compre et commre parurent beaucoup plus tonns qu'ils ne
l'avaient t en dcouvrant eux-mmes pavillons et tout ce qui s'ensuit.

--Mieux vaut parler de ce qu'on voit que de traiter de billeveses, dit
Gilles.

Les bessonnes allaient de l'un  l'autre, racontant leur matine et
parlant de leurs perroquets. Il n'y eut pas jusqu' Minou qui, revenu 
domicile pour les friandises du dimanche, ne ft pris  tmoin: il
passait, lui, ses nuits l-bas; il tait tomb en boule, hier au soir,
du haut de la grille du pavillon de gauche...

Du pavillon de gauche!... s'cria un des bcherons en poussant un
juron  faire damner toute la province; puis il se mit  rire de telle
manire que tous les bcherons, autour de lui, pris de gat,
s'esclaffrent et dansrent une ronde autour du pre et de la mre
Gilles, et leurs sabots rythmaient le pas sur le sol de terre dessche.
La marmaille les imitait dans les coins. Et Minou, grimp sur la huche,
la queue droite, le dos arrondi, les regardait de ses yeux de braise.

Sans protester, sans mot dire, le pre Gilles, en reconduisant tout son
monde, l'inclina du ct des deux pavillons, et quand l'on fut en vue de
ceux-ci, au point d'en pouvoir compter les vitres, il dit simplement:

--Vous voyez: il n'y a pas loin pour les petites  venir prendre leur
leon...

Aucun des hommes, aucune des femmes qui se trouvaient l ne voulut ni
paratre tonn, ni surtout avoir ni une vrit vidente. Ils firent:

--En effet, en effet...

Et leur petite troupe s'achemina, en se divisant, pour laisser au milieu
l'espace occup par les deux pavillons que chacun voyait. Mais ces
paysans ne les regardaient pas trop, soit que ce voisinage leur donnt
la chair de poule, soit qu'ils fussent rsolus de dissimuler leur dpit
ou leur stupeur.

Le dimanche suivant, pas une allusion  l'tranget du fait. Celui-ci
tait pass au nombre des choses admises de tout temps.

Le pre et la mre Gilles en prouvrent mme un dpit assez vif. Ils
avaient fait du merveilleux leur chose, et ils regrettaient qu'un cas si
extraordinaire demeurt, du moins en apparence, comme s'il tait
inexistant.

Une ide de femme ordonne vint  la mre Gilles, et elle la confia
aussitt  son mari:

--Rien n'est pour rien, dit-elle. Nos filles apprennent  lire et 
crire--c'est bien toi qui l'as voulu!--et ces dames des pavillons sont
bien savantes, c'est entendu; mais reste  savoir ce que cette fantaisie
va nous coter. Quand on a affaire  un prcepteur, je l'ai entendu
dire, c'est tout comme  un homme de peine, on fait avec lui march
d'avance.

--Tu ne parles pas mal, pour une fois, dit le pre. On pourrait leur
porter quelques livres de beurre, du fromage blanc et des fraises des
bois; a ferait en mme temps une visite de politesse...

--On verrait les perroquets, dit la mre, et aussi comment c'est fait l
dedans.

Un jour,  une heure autre que celle de la leon, le pre et la mre
Gilles revtirent leurs habits de fte, suspendirent  leurs bras les
paniers, et s'acheminrent vers les pavillons.

Ils furent reus  la grille du pavillon de gauche--qu'ils avaient
choisi  tout hasard--par un domestique en livre devant qui ils
dclinrent leurs noms et qualits et  qui ils confirent leur
intention de voir madame... madame qui?... A ce moment ils s'aperurent
qu'ils ignoraient son nom. On les fit entrer, nanmoins, non dans le
salon au perroquet, mais  la cuisine. Ils n'en furent pas froisss, car
c'taient de pauvres et bien honntes gens, mais humilis cependant en
pensant aux quelques livres de beurre qu'ils apportaient, alors que, le
beurre, il coulait  flots sur les flancs dors de poulardes  la
broche, que faisait tourner, en face d'un grand feu, un petit singe vtu
de blanc et coiff d'une calotte de marmiton.

--C'est bien dommage, dit la mre, que les enfants ne soient pas l, car
elles auraient ri tout leur content!...

Ce petit singe, assis sur son sant, tournait la broche avec un
imperturbable srieux; mais le feu vif lui brlait le museau et il se le
garantissait  l'aide de sa main oisive qui tenait, comme celle d'une
vieille marquise  mitaines, un cran de carton. Il tait aussi tent de
goter au rti, et, n'tait qu'un chef passait et repassait frquemment
pour lui administrer une chiquenaude, le drle et lap, en quelques
coups de langue, le jus onctueux des superbes volailles.

C'est en ce milieu que le pre et la mre Gilles revirent Minou. Il
tait l, post sur une haute tagre, entre une bassinoire de cuivre et
un fort gros cuisseau de porc fum, et il vous regardait de ses yeux
jaunes, tranquille et pleinement satisfait, comme un serviteur
sympathique qui a atteint avant ses matres les sereines rgions du
bienheureux sjour. L'odeur du lieu, il faut le dire, tait dlectable
pour un estomac dispos.

Nos bonnes gens se trouvrent si embarrasss avec leurs paniers, qu'ils
les laissrent l quand on les vint avertir que Madame leur faisait
l'honneur de les recevoir.

Ils repassrent par la cour d'entre, o ils eurent le loisir de
constater qu'une herbe fine poussait  et l entre les pavs, comme
dans les maisons qui ne datent pas d'hier, et tandis que Gilles
s'attardait  remarquer qu'il y avait mme du pissenlit et de la mche,
sa femme ne retint pas un cri parce que, hors des portes closes de
l'curie, sortaient, rasant le sol, deux grands serpentins verdtres
dont on ne voyait pas la tte, sans doute trop grosse pour passer sous
les battants, mais dont la queue, dmesurment longue et souple,
s'agitait de terrifiante manire. Gilles regarda la chose et se prit
simplement  rire. Elle jugea son mari ou trs brave ou plutt stupide.
On voyait ailleurs, dans une grande remise entr'ouverte, plusieurs
hommes, en bras de chemise, pongeant un grand carrosse vert. La mre
Gilles se souvint que son mari s'tait flatt d'avoir vu un carrosse
dans la fort. Elle fut plonge dans la perplexit. A une fentre une
soubrette, les bras et la gorge nus, faisait tranquillement sa toilette.

--Ne regarde pas par l, dit la mre Gilles.

Mais on les introduisait l'un et l'autre dans une pice spacieuse et
orne.

La mre Gilles fut aussitt blouie. Elle confia  son mari:

--Il y a maldonne, c'est moi qui te le dis: les leons ici seront trop
chres pour des pauvres bougres comme nous.

Ils pntraient, cette fois, bel et bien, dans le salon o perchait le
perroquet.

Cet oiseau les accueillit par un Bonjour, bonjour! plein d'amnit, et
il ajouta: Quel temps charmant! quelle temprature dlicieuse! ce qui
fit sourire nos gens, parce que, s'il ne pleuvait pas aujourd'hui,
c'tait tout juste: la chaleur tait accablante et un orage se prparait
 l'horizon.

Tout  coup le perroquet se mit  chanter, mais  chanter d'une voix
attnue, lointaine, o les articulations manquaient, mais qui tait
cependant suave, caressante, accompagne parfois de sons fils tels
qu'en rend un archet sur une corde sonore; c'tait curieux, trange et
drolatique entre les branches cornues du bec de cet oiseau imitateur, 
tte de vieil hbreu. Sans s'interrompre, mais sur un ton prosaque, il
dit successivement: O est donc Minou?, J'ai mang du lard aux
choux, et Mon enfant, vous chantez comme un ange!...

Le bcheron et sa femme riaient  qui mieux mieux et ne trouvaient pas
le temps long. Ce fut presque  regret qu'ils suivirent le valet qui
vint les prendre pour les introduire cette fois en une pice mieux orne
encore, o le sol brillait comme un miroir et o ils virent une dame 
cheveux jaunes reconduisant un jeune garon trs bien mis,  qui elle
disait: Mon enfant, vous chantez comme un ange! et en lequel tous
deux, sans s'y pouvoir mprendre, reconnurent le jeune Loys, propre fils
de M. le conseiller Prinelle.

Et ils taient l  se demander par quel moyen le fils du conseiller
Prinelle, habitant  dix lieues d'ici, pouvait tre transport avant
midi en pleine fort pour y chanter comme un ange, avec une dame 
cheveux jaunes, lorsque celle-ci vint vers eux, marchant avec aisance
sur le parquet lumineux, et leur dit:

--Vos filles sont des amours. Celle qui m'est confie, Gillette, va lire
 livre ouvert,  la fin de la semaine... Vous tes les plus heureux
parents du monde... Dieu! quel beau temps! la temprature est exquise...
Cet enfant a la plus belle voix du royaume...

Comme elle reprenait haleine, le bcheron dit:

--Nous connaissons bien le fils de monsieur le conseiller Prinelle...

--Ah! vous le connaissez? dit la dame. Il vient ici tous les deux jours,
prendre sa leon avant vos filles... Son pre est l'homme le plus
vertueux de la terre...

Sur ce, elle voulut faire asseoir le bcheron et la bcheronne qui n'y
consentirent point.

Ils avaient hte, tant troubls, d'en arriver au but de leur visite.

--Madame... fit Gilles, je dis madame tout simplement, parce que vous
tes pour nous madame... je ne sais qui...

Elle s'esclaffa:

--Madame Je-ne-sais-qui! c'est cela; c'est charmant. Je serai pour
vous madame Je-ne-sais-qui!...

--Madame Je-ne-sais-qui, reprit-il, nous venions vous trouver, la
bourgeoise et moi, pour vous demander... pour vous demander... Ah! dame,
a n'est pas si facile  dire... Parle donc, toi! dit-il, en se tournant
vers sa femme.

--Mon Dieu! madame, dit la mre Gilles, nous sommes confus de vos
bonts; mais on voudrait bien savoir...--pensez, madame Je-ne-sais-qui,
que l'on est du pauvre monde...--enfin si a nous cotera cher, les
leons aux petites...

Madame Je-ne-sais-qui se mit  rire de nouveau et de plus belle:

--Laissez cela, mes bonnes gens, et coutez-moi bien: il ne sera jamais
question d'argent entre nous...

Le bcheron et sa femme rougirent de plaisir. Mais tout aussitt, dans
l'esprit de la femme, germa le soupon que si l'une de ces dames donnait
ses leons gratuitement, l'autre les pourrait bien faire payer le double
d'un prix honnte. Elle poussa le coude de son mari qui la devina
aussitt et dit:

--Pardon, madame Je-ne-sais-qui, vous nous comblez, mais nous voudrions
bien aussi prsenter nos devoirs  Madame...  Madame... Ah! qui
est-elle?...

--Madame Ah!-qui-est-elle! Voil, voil le nom qui convient  ma soeur!
Que vous feriez un bon cur de campagne, vous, mon brave homme: vous
vous entendez comme nul autre  baptiser les gens! Eh! bien, on va vous
conduire prs de madame Ah!-qui-est-elle...

Et elle se reprit  rire, puis  chanter comme une gamine.

--Je comprends, opina la mre Gilles, que les enfants ne s'ennuient pas
dans cette maison.

--Voil du beau et du bon monde, dit le bcheron.

Ils ne s'aperurent point de quelle faon ils arrivrent, tout en
devisant, dans une salle  peu prs pareille  celle du perroquet; et,
en effet, l'oiseau aux couleurs crues tait l, sur son perchoir, avec
son chnevis qui souillait le sol tout  l'entour. Mais celui-l disait:
Encore des fautes, vaurien!... Vous tes un ne, savez-vous? Le sale
pays... Quel sacr temps!...

--Ce n'est pas le mme, dit la mre: celui-ci est beaucoup moins bien
lev.

--Mais meilleur juge, dit le bcheron, car en ralit le tonnerre clate
et il pleut  torrents.




IV

MME DANS LE MERVEILLEUX LE TEMPS PASSE


Ils furent introduits prs d'une dame qui ne ressemblait pas  l'autre,
tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci tait
occupe  donner une leon au mme garon en lequel ils avaient reconnu
le fils de M. Prinelle. Tout en parlant aux paysans, elle se garda de
s'interrompre; et le petit nonnait sur les pages d'un grand livre.

--Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je ne ferai pas de
compliments de vous  monsieur votre pre...

Elle reprit, se parlant  elle-mme:

--Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manire 
contenter un esprit clairvoyant... Et qu'est-ce que vous dites de ce
temps, par exemple? Je vais tre oblige, Dieu me pardonne! de faire
allumer des chandelles en plein midi...

--Nous tions venus, madame... dit le bcheron.

--Ah! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront
peut-tre convenablement; mais il faut de longs et patients efforts: ce
n'est pas si facile!...

--Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bcheron  sa femme.

--Je ne dis pas non, fit la mre, mais l'autre a plus de grce.

Gilles prouvait encore la hte d'arriver  ses fins.

Il dit:

--Nous tions venus, madame, pour la question du prix des leons.

La dame sourit tout de mme que sa soeur; mais elle dit:

--Vous avez raison et vous tes un honnte homme. Tout se paye, vous
vous en doutez bien! Vos filles apprennent  lire et  crire; c'est
votre dsir, n'est-il pas vrai? Eh bien! votre voeu tant accompli, le
prix en sera seulement la consquence naturelle. Rappelez-vous ces mots;
c'est le seul acompte que je vous demande.

Le couple s'inclina avec dfrence et confusion.

Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant attention  ne pas
s'taler sur le parquet, le pre Gilles aperut, parmi d'autres, un
grand portrait qui le sidra. Il dit  sa femme:

--a ne te rappelle rien,  toi, a?

--Quoi?

--Ce portrait?

La mre Gilles plit, mais ne voulut absolument pas rpondre.

Le bcheron demeura troubl, mme sous la pluie qui le trempa ainsi que
sa femme jusqu' l'os.

--Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. Il ne sera jamais
question d'argent entre nous... Comme elle a dit a, madame
Je-ne-sais-qui!

--Oui, mais: Le prix en sera seulement la consquence naturelle, a dit
madame Ah!-qui-est-elle; que veut dire ceci: c'est peut-tre une
attrape?...

Puis il se reprit  songer au portrait qu'il avait vu.

Une demi-douzaine d'annes aprs ces vnements, il ne s'tait pas
produit grand changement dans le coin de la fort, si ce n'est que les
bcherons taient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes
filles fort avances pour leur ge, de visage agrable, de taille bien
prise et que l'on commenait partout  traiter de demoiselles.

Ainsi la vie s'coulait dans le merveilleux, aussi tranquillement
qu'elle l'et pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.

Rappelons-nous d'abord le petit excdent rgulier de recettes, qui
augmentait progressivement la fortune du bcheron.

Ensuite les deux pavillons, qui taient toujours l, faisant partie des
images familires, non seulement des bcherons mais de leurs amis, comme
si ces btiments eussent exist du temps de leurs pres, aeux et
bisaeux.

Enfin, les bessonnes, ges d'une douzaine d'annes, lisaient, cela va
sans dire, et crivaient comme des clercs; en outre, elles savaient
jouer de divers instruments de musique et chantaient si agrablement
qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M.
le conseiller Prinelle, le seul esprit libral de l'endroit, qui
faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants
vcussent autour de lui.

Quand Gillette et Gillonne avaient  se rendre  la ville, elles
commenaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler
d'elles jusqu' leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs
matines et soires, c'tait  l'heure dite, et sans trace de fatigue.
Et personne ne s'tonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme
autant de pas.

Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel. Qui de vous se
demande s'il en pourrait tre autrement? La maman Gilles n'et pas
tolr le cas contraire sans prendre tous les gens du bois  tmoin que
le gouvernement avait jur la perte d'une honnte famille.

Oh, oh! n'allez pas vous imaginer  prsent que le pre et la mre
Gilles fussent contents de leur sort!

Ils ne cessaient de rcriminer. La maman prtendait qu'il tait honteux
de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si
richement habilles. Elle se plaignait d'tre tenue de faire le long
trajet de la ville  pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on
ne lui parlait pas, mais dont elle souponnait l'existence. Enfin elle
et aim que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vtues de
mme et duques d'une seule manire. Or Gillette recevait du ciel des
robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crpuscule; Gillette
blondissait dans la mesure o Gillonne devenait brune davantage;
Gillette avait la voix aigu et Gillonne fort grave; Gillette lisait des
contes  dormir debout et Gillonne des histoires vridiques; Gillette
trouvait que tout tait beau, bon et bien fait dans la cration, tandis
que Gillonne possdait un sens critique souvent amer, mais aussi trs
amusant; elle disait  chacun son fait et ne s'en laissait imposer par
qui ni par quoi que ce ft.

Le pre Gilles trouvait que Gillonne tait bien plus intelligente que sa
soeur; la mre Gilles estimait Gillette plus que Gillonne.

--D'abord, elle sera plus heureuse, dit-elle, puisqu'elle juge tout beau
et bien.

--Taratata, faisait le pre, elle aura des dconvenues parce qu'elle ne
sait pas voir le mal o il est, tandis que sa soeur s'entendra pour le
dpister.

La discussion tait sans fin...

Un beau dimanche, la troupe amicale des bcherons et bcheronnes arriva
avec sa marmaille. Tous ces gens taient blmes, les jambes vacillantes,
les yeux exorbits, beaucoup d'entre eux mme ayant restitu leur
djeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.

Ils eussent vu la moiti de la plante se dtacher et tomber dans la
nuit vide, qu'ils n'eussent point manifest plus de terreur.

Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, tendu,  la porte
de l'un des pavillons, un lzard vert de la taille d'un cheval de trait.

Gilles se tenait les ctes.

--Il y en a deux, disait-il...

--Et vous dites cela, s'crirent les gens du bois, comme vous parleriez
d'une porte de lapins!...

--Comment! disait Gilles, je vous ai mens un jour voir des pavillons
pousss dans la nuit, comme des morilles aprs la pluie, et cependant
plus anciens l'un et l'autre que votre arrire-grand-pre: vous n'avez
pas bronch; et vous voil aujourd'hui les membres coups et le ventre
dbordant comme un marais, parce que vous avez vu un lzard!...

--Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse! murmurait un
homme tremblant.

La mre Gilles opina:

--Je n'aime pas ces btes-l... non plus que tout ce qui arrive...

--Qu'est-ce qui arrive? lui demanda-t-on.

--Je m'entends... Je m'entends...

Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes
n'taient point de retour. Et leur retard mme tait grand et tout 
fait inusit.

A part lui, le pre Gilles pensait: Elles ne sont point revenues de la
messe, et le lzard se prlasse sur l'herbe... Qu'est ceci?... Il se
doutait que, dans les communs des pavillons, il y avait mieux encore que
les lzards pour vous conduire  bonne distance.

Mais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard.

On pilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.

Quelqu'un dit:

--Moi, je ne serais pas tranquille...

--Pourquoi? dit le pre.

--A cause de ce lzard du diable.

--Moi, dit un autre, je ferai, ce soir, un dtour de cinq lieues, plutt
que de repasser par l'endroit o je l'ai vu.

Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'taient pas de
nature  tranquilliser les parents.

--J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularits-l, dit une femme:
mes petits ne sauront ni lire ni crire. On s'en est bien pass
jusqu'ici.

--Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien; dit un autre, on peut
tre sr qu'elle a en mal son pendant exact. Vous en subirez la
consquence...

--La consquence?... fit le pre Gilles, tir de sa songerie.

--La consquence naturelle, oui, mon compre. Il n'y a pas  dire, dans
ce bas monde, c'est comme au march: rien pour rien. Tout se paye.

Ce fut au pre Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles
prononces dans un des pavillons par la matresse de Gillonne.

Il ne cessait d'aller de sa chaumire  l'endroit d'o l'on apercevait
les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il
amenuisait ses yeux qui taient bons et voyaient loin.

Les bessonnes ne paraissaient pas.

On s'attabla pour les rties et le pain perdu, comme les dimanches
ordinaires. Mais le coeur n'tait pas  la collation. Et quand on attend
quelqu'un, il est difficile de parler d'un sujet autre que celui de son
absence.

--A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient
reconduites et seulement jusqu' la lisire de la fort, par la voiture
du duc, c'est--dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il faut encore
un bout de temps pour venir jusqu'ici, mme sur des jambes de jeunesse.
Pour ce qui est de faire pntrer un carrosse sous bois,  d'autres!...

Gilles regardait avec ddain celui qui venait de parler.

--On peut bien aussi dtacher un cheval et galoper  califourchon! dit
une vieille.

--Comment donc, aprs tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres
dimanches?

--Les autres dimanches, dit la mre Gilles, elles sont  l'heure, voil
ce que je sais.

--Moi, dit une femme, je ne me suis jamais spare de mes filles...

--Il faudra bien que tu le fasses, eh! la belle, le jour o elles auront
chacune trouv un galant!... Ah! Eh bien, alors, le diable m'emporte si
elles viennent te raconter ce qui leur sera arriv.

--Les enfants, c'est fait pour inquiter les parents. Ils ne sont jamais
pareils  nous. Ils ont leurs manires de voir. On ne les tient pas.

--Et qui veut les lever trop bien les lve mal...

--C'est comme s'il dpensait cher pour faire d'eux des trangers...

Durant que Gilles tait hors de la chaumire  explorer l'horizon, l'on
se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa
femme, le nez dans la pole  frire, entendait peu les propos des
commres.

Tout  coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en
ptarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'tait ni
oeuf, ni tartine, et qu'elle se hta d'amener au jour. Avec une pince, on
le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y tait, qui
avait failli fondre.

--Il y a un farceur sur le toit... Peut-tre bien aussi que les petites
s'amusent l-haut  nous jouer un tour!...

On appela le pre  demi mort d'inquitude:

--Une lettre! compre Gilles: parions que tu as lou, vieil avare, ton
premier tage  une sorcire!...

Une lettre? Ma foi, oui. Le cachet portait un cusson inconnu, soutenu
par des chimres.

--Une lettre! dit le pre Gilles. Ah! si elles taient l!... Qui
c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire?

En effet, personne n'en tait capable. Il rompit le cachet avec rage et
dit qu'il s'en allait aux pavillons.

--Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les
perroquets, y sont plus savants que nous!...

On le trouva plein de courage; car aucun homme n'et voulu se risquer du
ct des pavillons. Cependant, en troupe, arms de fourches, de cognes,
de manches  balai, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en
arrire, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivt
point malheur.

Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de rponse. Pas le
moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les
persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines.
Pas le plus frle cho d'une voix de perroquet. On et souhait voir
sous la porte des curies onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou,
nous ne parlons pas: c'tait dimanche, jour de rties; il tait au logis
familial.

Le pauvre Gilles tenait sa lettre  la main. Ce n'tait pas un long
crit: trois lignes  peine. Mais ce papier, par miracle tomb de la
chemine, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de
ses filles, de qui nulle nouveaut ne l'tonnait. Il enrageait de ne
pouvoir dchiffrer ces trois lignes. Aussi tait-ce grande piti pour
tous de le voir pleurer comme un enfant.

--Et vous dites, s'criait-il, qu'il ne faut pas apprendre  lire! Mais
si je savais lire, j'aurais,  cette heure, des nouvelles de mes
filles...

--Si tes filles n'avaient pas appris  lire, elles seraient prs de
toi!...

Il annona qu'il allait aller  la ville se faire expliquer le contenu
de la lettre. C'tait insens  cette heure: il passerait la nuit dans
les chemins! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel
qu'il tait, sans vouloir se retourner.

A l'cart de la mre Gilles, qui versait des larmes, les femmes
changeaient leurs opinions. L'une tait d'avis qu' n'en pas douter, un
sort avait t jet aux malheureux bcherons; une autre, que le pre des
bessonnes tait un tre avide, ayant fait le serment de s'lever
au-dessus de sa condition, et qu'il tait puni par o il avait pch;
mais presque toutes pensaient que le lzard gant avait dvor les
fillettes et que c'tait pendant sa digestion pnible qu'on avait vu, ce
matin, le monstre affal sur le tapis herbeux de la clairire...

--Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la
compagnie: ces btes-l ne font pas deux repas en un jour!

--Dis plutt qu'elles ddaigneront ta vieille carne, aprs s'tre
rgales de fines cailles  leur djeuner.

Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand dtour, le soir, en
regagnant leurs chaumires.




V

LE FRRE ILDEBERT


Pendant ce temps, le pre Gilles, lui, parvenait  la ville, en pleine
nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha 
la belle toile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille
compose de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait
hors des murs  la tombe du jour.

Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que
malhonnte. A vrai dire, ce bonhomme tait contrefait et peu ragotant,
mais il s'exprimait bien; mieux que cela, il agrmentait son langage
ais de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il ft d'glise.

En effet, et avant de rien rpondre aux questions du bcheron, il
raconta sa propre histoire. Il se nommait Frre Ildebert, ex-religieux
prmontr. Il avait t mal vu au couvent, sous le prtexte qu'il
s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des dcouvertes propres,
affirmait-il,  mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se
faire comprendre, bien entendu, de personne:

--Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint
ses fins, mais dans celui de la matire qui corrompra l'esprit des
hommes...

--Est-ce que vous pourriez lire ma lettre? lui demanda le bcheron.

Mais l'ex-Frre Ildebert reprenait:

--On a bien fait de me chasser du couvent! Non que je croie fermement au
diable, mais j'tais possd de cet infernal gnie qui, ayant une fois
mis les molcules en mouvement, les dompte et les dirige, de faon 
donner  la matire brute une sorte d'apparente dignit suprieure 
l'me, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu...

--Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes
filles...

--J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah! j'tais vraiment
sur un beau chemin!...

--La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles,
pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce
billet?

Et il lui tendait le papier sous le nez.

Frre Ildebert dit:

--Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre
deux draps, pour ceux du moins qui ont reu du ciel la faveur de coucher
dans un lit.

Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond
de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractres y
furent visibles comme si on et promen alentour trois vers luisants.
Et, couramment, il lut:

Cher papa et chre maman,

Soyez bien tranquilles  la maison. Nous partons pour un grand voyage.
Le moment en est venu, puisque nous savons lire et crire.

GILLETTE ET GILLONNE.

Le pauvre bcheron tait fort mu. Et le plaisir de recevoir un mot de
ses filles l'aveugla un long moment sur la manire stupfiante dont le
moine avait eu raison des tnbres.

Mais, comme celui-ci recommenait de parler, Gilles lui dit:

--Et c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme
chandelle?

--Peuh! fit Ildebert avec ddain, ceci n'est rien... Si l'on m'avait
laiss faire!...

--Vous seriez riche  l'heure qu'il est?

--Riche? Oh! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis,
oui. Mais c'tait le plaisir!... Je vous dis qu'il a t inspir du
Trs-Haut, le suprieur qui m'a bris mes ustensiles et jet  la porte
du couvent.

--Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre
petite trouvaille!...

--Il n'est de service que d'apprendre  l'homme  se servir de sa
pense.

--S'il vous plat?... dit Gilles.

Mais l'ancien moine tait dj repris par la dmangeaison de parler,
ft-ce solitairement, et il disait:

--Oui, monsieur, diriger sa pense, et dans l'ordre spirituel! car pour
ce qui est de l'autre partie de la cration,--limon et fange,--ce n'est
pas sa voie; la pense y met le feu; elle en fait surgir des volcans et,
ce qui est pis, elle s'y suicidera.

Le bcheron, tranquillis sur ses filles, commenait de somnoler, malgr
l'incommodit du lieu.

--Il y aura du nouveau! poursuivait le moine, ah! fichtre, oui, il y en
aura; mais du ct du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce
qu'il y aura de plus fort parmi les nouveauts? C'est que l'esprit, issu
de Dieu, l'esprit compltement dvoy, et  l'imitation des prodiges
qu'il aura fait accomplir  la matire, voudra faire lui-mme
l'histrion, le pitre sur la place publique, prendra pour tours de force
ce qui n'est que signes de son aberration; oui, monsieur, il singera la
matire! Quel abaissement! Quel sacrilge! Comme elle, il voudra aller
partout en mme temps, et tandis qu' notre poque, comme vous devez le
savoir, monsieur Pascal s'effraie en sa chambre du vide des espaces
infinis, lui, devenu ivre, prtendra, sans effroi aucun, prgriner
d'astre en astre, confondant la pense, qui fut l'honneur de l'homme,
avec la locomotion qui, je n'hsite pas  le prophtiser, marquera sa
dcrpitude. M'entendez-vous, monsieur?...

Le bcheron ronflait  poings ferms; mais n'attribuant pas ce bruit 
son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant,
lorsque quelque ruffian, que dsobligeait une si abondante parole,
s'approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de
poing en pleine mchoire.

Rompu  la misre et aux inconvnients de la promiscuit, le dfroqu se
toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel
n'tait bris en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la
voix, persuad que le pre des deux filles voyageuses le suivait.

--Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais port  penser
que Dieu, fatigu de gouverner le monde, a pass la main au Prince des
tnbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma
cellule et sous le crne que voici! La tentation subie par l'esprit ail
et lumineux, de s'appliquer  fabriquer mille jouets purils au moyen de
cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable 
l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je
pressens une frnsie, une vritable dbauche aux noces de l'esprit et
de la matire qui, comme tous les excs de ce genre, ne saurait aboutir
qu' un lendemain charg d'opprobre...

Il parla jusqu'au petit jour et ne s'aperut pas qu'il avait prch dans
le dsert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune tendus  vingt
pas de lui, sur la pente du foss de ville garni de tessons, de lgumes
avaris et de dtritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une
chose en son abjection, c'tait de ne trouver que trop rarement  qui
parler. Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les
sujets que l'on s'apprte  traiter devant eux; ils n'admettent pas
qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi
vaine que celle-ci: Un tel a t fait cocu, ou bien Le Turc est entr
en campagne. Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent
ce qu'ils vont vous dire  leur tour, et qui pourra tre de nature 
vous asseoir sur votre sant. Or le bcheron avait manifest une
relative complaisance. Il le retrouva quand le jour fut venu.

Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable  venir
avec lui prendre un vin blanc  la ville. Et ils causrent encore.

Pendant qu'ils taient attabls, Gilles reconnut le jeune et charmant
Loys, le fils du conseiller Prinelle, qui se rendait  un office
matinal. Il courut  ce garon savant, car il avait hte d'avoir
confirmation du sens prt par le bavard dfroqu  la lettre de ses
filles. Loys lui lut,  la lumire du soleil, le texte mme qu'avait lu
le moine  la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intrt:

--Ah! elles sont parties pour un grand voyage?...

--Avec les dames, rpta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le
fils du conseiller Prinelle prenant sa leon de musique.

--Chut!... chut!... fit celui-ci, en portant l'index  la bouche. Vos
filles sont gracieuses, matre Gilles, et elles sauront des choses que
je ne sais point... Mon pre me juge assez savant; il dit l-dessus que
trop est trop. Bien le bonjour  mesdemoiselles vos filles, matre
Gilles.... Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance!...

Et il s'loigna sur son beau cheval bai.

Quand Gilles fut de retour  l'auberge, Ildebert lui dit:

--Vous connaissez de beau monde! Ah! Voil un jeune homme qui a t
arrt  temps: il tait en bonne voie pour rater l'affaire de son
salut!... Par qui, me direz-vous, fut-il duqu, vu toutes les sciences
qu'il a apprises? ne me le demandez pas. Ce serait  croire, monsieur,
que malgr ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi,
et que j'ai t devanc...

Il rflchit en vidant son verre, et il frappa le genou de son
compagnon:

--Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sr de n'y pas
croire... Et s'il existe, savez-vous o il est? Il est partout.

Ildebert accompagna Gilles, une demi-lieue sur le chemin de retour, en
l'entretenant de sujets o l'homme simple n'entendait rien. Sur le point
de le quitter, il lui dit:

--Savez-vous ce que je voudrais,  l'heure qu'il est?

--tre  cheval plutt qu' pied, dit le bcheron.

--Dire ma messe en simplicit, comme tant de frres que j'ai connus.
C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les
autres... Ou bien, savez-vous,  dfaut de dire ma messe, ce que je
voudrais?

--tre attendu  djeuner chez Madame la duchesse, je parie.

--tre un bcheron comme vous, vivant dans la fort,  ct de sa femme.

Pour le coup, le pre Gilles clata de rire. Ce souhait-l, par exemple,
non, il n'tait pas croyable.

--Parlons srieusement, dit-il, en se rapprochant du moine; dans le
nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par
hasard, vous n'auriez pas?...

--Et quoi donc, dit le moine: le secret de la vie heureuse? Je vous l'ai
donn: c'est la pure simplicit de l'me ou le dveloppement de l'esprit
pour l'esprit...

--Non, dit le bcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi
 la ville sans dbourser, ni user mes vieux membres, et aussi, mais
vous allez hausser les paules...

--Dites donc toujours; je ne peux rien.

--Vous n'auriez pas, par hasard, trouv le moyen de transformer une
cabane de bcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques?...

L'ancien moine s'en alla sans rpondre, hochant la tte; et, en
lui-mme, il pensait:

J'ai cru parler toute la nuit  un homme! Et celui-l, comme les
autres, est bon pour le rgne du dmon qui distribuera des joujoux
confectionns avec le limon de la terre...




VI

LA CORRESPONDANCE


Et Gilles s'en revenait tout ragaillardi, parce qu'il s'tait donn
beaucoup de mal, avait pass la nuit dehors, avait caus ou cru causer
avec quelqu'un, ce qui revient exactement au mme; et parce que, aussi,
ayant grand besoin d'tre consol, il avait ajout foi, volontiers, au
tmoignage de la lettre dchiffre.

Mais sa femme ne s'en laissait point conter de la sorte et il eut beau
affirmer que le Frre Ildebert s'tait trouv pleinement d'accord avec
le fils du conseiller Prinelle sur le sens de la lettre, la mre Gilles
lui jeta au nez qu'il n'tait qu'un vieux sot, depuis longtemps crdule
 toutes billeveses, et qui s'en allait  prsent croire  un mot
d'crit trouv dans la pole  frire! Quant  elle, non: ses filles
avaient t enleves, bien enleves, par deux vieilles sorcires qui ne
lui avaient jamais rien dit de bon. La faute en tait  l'insanit et 
l'orgueil du pre, infatu de toute nouveaut et n'ayant  coeur que de
faire de filles de bcherons des princesses!

La mre Gilles n'admettait aucune consolation; et elle ne croyait 
nulle chose, hormis  celles que lui dictait son sens commun. Il pouvait
tomber du papier dans la pole ou dans la soupire, elle n'en estimerait
pas moins ses filles plus srement inexistantes que si elles taient
mortes de maladie, car dans ce cas, au moins, elle les saurait au lieu
o vont les chrtiens et les honntes gens, tandis que, nonobstant
toutes les belles critures, elle estimait ses filles perdues, quant 
leurs mes, par le fait du regrettable march conclu dans les Pavillons
de malheur.

Le bcheron ayant subi cette algarade s'en fut  son travail, l'chine
courbe, car il tait  prsent plus troubl par l'opinion de sa
bourgeoise qu'il ne l'avait t par le langage abondant de Frre
Ildebert.

Aprs qu'un assez long temps se fut coul, une lettre en tous points
semblable  la premire, du moins en apparence, se trouva, non dans la
pole, en vrit, ni dans aucun lieu propre  faire croire  un pouvoir
magique, mais, l, tout simplement, sur la table, entre la miche de pain
et le fromage.

La mre Gilles haussa les paules et dclara qu'au jour d'aujourd'hui,
ses deux filles entreraient par la porte, comme tout le monde, qu'elle
ne croirait point les voir, et ne leur ferait nul bon accueil.

Elle en fut quitte pour son affirmation de principe, car son mari, lui,
sans prendre la peine de l'entendre, courait  la ville afin d'avoir
lecture de la nouvelle missive. Et sa femme lui criait:

--Tu vas arriver l-bas de nuit, vieux fou, comme l'autre fois, et tu
coucheras encore dehors avec des porteurs de vermine!

Mais Gilles tait dj loin, et arriver de nuit ne l'effrayait pas,
pourvu qu'il rencontrt encore Frre Ildebert.

Et, en effet, il arriva de nuit, pass le couvre-feu, et trouva portes
closes. Mais parmi les sans-logis, coureurs de grands chemins et gibiers
de potence qu'il ctoyait, il ne rencontra point son prmontr. Et,
comme il s'informait de l'ancien religieux, on lui rit au nez: Ildebert
tait en prison.

La nouvelle n'tait pas de celles qui confondent la raison. Mais, Gilles
ayant demand le motif qui avait valu au vieillard cette disgrce, il
lui fut rpondu qu'il n'y avait pas  se mettre en peine de l'individu:
il saurait bien se tirer d'affaire, tant homme  rompre les barreaux de
sa gele par un seul geste du petit doigt.

--Mais qu'a-t-il donc fait? demanda Gilles.

--Il est dangereux, dit un chemineau.

--Mais encore?

--Il se met  prsent  gurir les convulsions et les rages de dents!...

--Je n'y vois point de mal, dit le bcheron.

--Sans doute, si pour cela il employait les moyens ordinaires...

Alors Gilles se souvint que le moine avouait qu'il tait atteint du mal
d'invention.

--Il pratique les malfices, lui fut-il dit.

Le pre Gilles allait en oublier sa lettre. Il et aussi bien fait, car
s'il se trouvait l un quidam qui se dclarait capable de lire son
Pater, du moins ne le pouvait-il faire  la nuit noire.

Et Gilles pesta jusqu'au petit jour, n'tant pas endormi cette fois par
des propos diserts et philosophiques.

Mais, au matin, il ne se sentit aucune confiance en celui de ses
compagnons qui prtendait savoir lire son Pater, et il entra dans la
ville, afin de s'y informer, en premier lieu, du moine prisonnier. Ayant
su que le savant homme tait enferm au Chtelet, il s'y rendit et il
parvint  tre admis dans une cour infecte sur laquelle donnait une
troite fentre grille.

Gilles se mit en qute d'une grosse pierre, afin de se hisser jusqu' la
grille, de se faire reconnatre du prisonnier et, d'autre part, d'tre
bien sr que c'tait  lui et  nul autre qu'il avait affaire.

Ainsi juch, il cria:

--Oh! est-ce bien vous, Frre Ildebert?

Et il vit en effet s'approcher des barreaux la bonne tte aux yeux vifs
de Frre Ildebert. Alors, comme signe de reconnaissance, il lui tendit
la lettre dont il dsirait connatre le contenu, avant mme de demander
des nouvelles de l'infortun. Mais celui-ci qui, de son ct, tait plus
press de parler de lui-mme que de tout autre sujet, lui disait:

--Eh bien! oui, me voil  couvert!... Ils ont bien fait, ajoutait-il,
car j'tais repris par mon pch.

L'autre avait oubli le pch qui avait valu au religieux d'tre expuls
de son couvent.

--Mon pch? Mais: mon got immodr pour la damne chose matrielle. Ne
me mettais-je pas tout de bon  faire des miracles!

--Notre-Seigneur en a fait!

--Lui, c'tait pour donner clat  sa toute-puissance. Tandis que moi,
c'est par amour de l'art!... Je n'ai que ce que je mrite.

--Mais votre science ne peut-elle vous aider  sortir de ce trou?

--Le ciel m'en garde! dit l'ancien moine. Je suis trop heureux aussitt
libre et en prsence des choses admirables de la nature dont j'ai envie
de changer toutes les combinaisons. C'est dgotant d'tre ainsi fait.
La pnitence m'est ncessaire. Songez que mme ici, o je ne vois que
l'eau de ma cruche, je suis tent d'utiliser ce liquide innocent que je
me souviens d'avoir vu bouillir autrefois, oui, de l'utiliser  des
choses... dont il vaut mieux ne pas parler. Ma cervelle, monsieur, est
comme un mot qui fermente. Et au lieu de tourner  l'amlioration des
hommes, ce satan gnie ne cherche qu' jouer de la matire...

--Pourriez-vous me lire cette lettre? demanda Gilles. C'est qu'il y en a
long cette fois...

--Je crois bien, dit Frre Ildebert: ce sont deux lettres et non pas
une. Elles ne sont pas de mme criture.

--Souvenez-vous que j'ai deux filles bessonnes et qui savent lire et
crire!

--Voil, dit le moine prisonnier:

Cher papa et chre maman,

Nous sommes arrives dans un pays o la temprature est exquise et o
tout ce qu'on voit est propre  nous ravir. Il y a un fleuve dont les
eaux ne sont ni bleues ni vertes comme chez nous, mais plutt de la
couleur d'un beau soleil qui se couche. On voit chaque soir des feux
d'artifice, choses plus belles que nature; figurez-vous que toute la
fort brle, oui, mais pendant des semaines de suite. Nous venons
d'assister  un splendide dfil de gens d'armes,  la tte desquels,
dit-on, tait le Roi. Ces grandes ftes vont finir; c'est bien
malheureux; mais certaines gens prtendent que l'on nous rserve des
surprises et que l'on verra mieux encore. Je n'ai pas besoin de vous
dire que j'ai du got pour le voyage; on ne peut rien imaginer de plus
amusant... Ces dames sont excellentes; elles nous aiment, ma soeur et
moi, comme elles s'aiment mutuellement.

Votre fille obissante et dvoue.

GILLETTE.

--Elles ne s'embtent pas, vos filles, dit le moine. Mais o sont-elles?

--Oh! pour Gillette, elle est dans un beau pays o l'on voit de belles
choses et le nom lui importe peu.

--Voyons l'autre, dit Frre Ildebert.

Mes chers parents,

Tout d'abord, j'ai ide que vous ne devez pas tre contents de nous,
peut-tre, car notre dpart a t brusque et c'est une singulire
manire d'agir, pour des filles, que de s'en aller ainsi en un si long
voyage, sans avoir l'assentiment ni de son pre ni de sa mre. Mais il
parat qu'il n'y avait pas  tergiverser, que, d'abord, quand on fait
son ducation, il la faut faire complte, qu'une bonne ducation
comporte de longs voyages, qu'enfin, pour ces voyages, le vent tait tel
qu'il fallait, et il ne l'aurait sans doute plus jamais t...

Si je m'expliquais plus clairement, je vous livrerais le secret de la
manire dont nous voyageons, et ce n'est pas possible. Sachez seulement
que si je vous ai parl du vent, ce n'est pas  l'tourdie, et que nous
voyageons sans toucher terre et cependant non par eau.

Oh! a n'est pas sans inconvnients. Quelques-uns nous prennent pour des
oiseaux et nous envient, mais quelques-uns aussi nous tirent dessus avec
leurs mousquets et il faut recourir  des manoeuvres pour chapper au
danger.

D'autres fois, la grande difficult est de savoir o se poser. Car tous
les endroits ne sont pas bons, et fort peu offrent la scurit.

Il ne m'est pas permis de vous dire o nous sommes, car tre ici
paratrait chez vous invraisemblable, et nous risquerions de nous faire
condamner au bcher lorsque nous retournerions au pays.

La nation qui nous abrite est en guerre avec deux de ses voisines. Il y
a eu d'horribles batailles; le sang coule  ce point que le fleuve qui
roule des cadavres n'est compos lui-mme  peu prs que du liquide
rpandu par les blessures sans nombre. On tire ici  l'aide d'une
artillerie bien plus perfectionne que la ntre et qui enflamme tout
l'horizon.

On nous a menes, naturellement, dans le pays destin  tre victorieux,
parce qu'on y court relativement moins de prils, et nous avons vu
tantt dfiler les troupes du gnral vainqueur: elles taient trs
abmes; mais les hommes sont partout courageux; c'est mme, je vous
dirai, la seule chose louable que j'aie reconnue, car pour ce qui est du
reste, mieux vaut demeurer au fond de notre fort. Je me demande mme
pourquoi l'on cherche  voir ou  apprendre tant, alors que la plus
grande partie de ce qu'on voit est  vous dtourner d'en voir davantage.

Il y a toutefois une chose drle, c'est d'entendre se disputer madame
Je-ne-sais-qui et madame Ah!-qui-est-elle. Je n'ai jamais rien rencontr
de plus comique, et cela console de beaucoup d'incommodits.

Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent comme deux poules;
l'une appelle blanc ce qui est noir et l'autre noir ce qui est blanc.
Madame Je-ne-sais-qui pousse l'amnit jusqu' trouver parfaites les
opinions de sa soeur, qui sont exactement contraires aux siennes, mais
cela rvolte l'ane; celle-ci dit alors  sa cadette tant de mal de ses
opinions et des gens dfendus par elle, que l'autre, qui veut ces gens
tous parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les dfendre
avec une imptuosit hroque, ou bien se montre accable par le
chagrin, quand on lui dmontre qu'il y a des cratures mauvaises. Et le
rire nous en prend  toutes, mme  l'accusatrice et mme  Gillette
qui, comme il convient, est toujours de l'avis de sa matresse. De sorte
que c'est de nos propres maux que nous tirons et notre remde et notre
principal agrment, et que, souvent, de nous rendre compte que nous
sommes insupportables, nous amne  nous supporter.

Ma matresse m'a dit que, lorsqu'on sait beaucoup, le principal rsultat
est de se trouver d'un avis oppos  celui des autres et frquemment au
sien propre.

Elle dit que savoir engendre forcment discussion, doute et
incrdulit.--Alors, pourquoi apprenons-nous? lui ai-je demand. Elle
m'a rpondu: Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

A l'heure o je vous cris, le peuple victorieux n'est pas content parce
qu'il pense avec raison que le vaincu voudra tre vainqueur demain.
Alors il est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se mangent les
uns les autres, en attendant qu'ils soient vaincus.

Nos matresses ont dcid que nous avions vu ici assez de choses
instructives. Pour une fois, elles sont tombes d'accord, et nous
repartons vers un pays nouveau. C'est bien commode.

Voil, mes chers parents. Je pourrais vous en dire beaucoup plus, mais
je crains que vous n'ayez dj de la peine  vous faire lire cela. De
vos nouvelles qui nous manquent, mon Dieu! nous ne nous mettons point
trop en peine, car nous savons que votre vie est rgulire et monotone,
ce qui s'appelle heureuse...

Je vous embrasse tendrement.

GILLONNE.

L'ancien prmontr retenait les deux lettres dans sa main tremblante.

--a vous fatigue de lire? demanda Gilles.

--Ce n'est pas cela, dit le prisonnier, mais je vois par cette lettre
qu'ils ont tout dcouvert...

--Quoi?

--Ils ont dcouvert ce que je cherchais!...

--Vous cherchiez  m'enlever mes filles?

--Non. Mais  voyager...

Et il rpta:

--Voyager!...

Son oeil de rveur se fixa au loin, et il voyait sans doute de
fantastiques moyens de transport et le globe entier roulant sous ses
pieds comme une boule.

Aussitt il fit son signe de croix et s'agenouilla dans le cachot.

Il demandait pardon  Dieu d'une concupiscence excessive et qu'il
jugeait criminelle.

A peine rapparu  la fentre grille, il dit  Gilles:

--Ce n'est pas tout a, mon bonhomme: il faut que vous teniez ces
lettres soigneusement secrtes...

--Je ne peux manquer de donner  ma femme des nouvelles de ses
filles?... et comment tiendrais-je ma langue vis--vis des amis qui
croient que mes deux petites ont mal tourn?...

--En ce cas, vous tes perdu, dit Frre Ildebert.

--Comment cela?

--Votre fille prend la prcaution de vous en avertir elle-mme: je vous
vois cuits et rtis avant moi, vous et votre progniture...
Ignoriez-vous que toutes ces innovations diaboliques taient,  bon
droit, mal vues par les gens sages?... Voyons! de vous  moi, entre
quelles mains sont-elles? Et par quels diables les avez-vous fait
duquer?

Il fallut que Gilles racontt tout ce qui tait advenu depuis la
rencontre de la fe Malice.

L'ancien religieux retomba encore une fois  genoux aprs force signes
de croix. Puis il dit:

--Je ne doute plus de quel seigneur proviennent les imaginations dont je
suis assailli. J'en avais le triste pressentiment. On a bien fait de me
jeter  la porte du couvent, oui; mais je veux rentrer en grce! Je me
ferai exorciser... J'irai  Rome,  pied, s'il le faut...

--Parbleu! vous aimez le voyage, dit Gilles.

--Ah! vous avez raison, simple homme des bois! fit Ildebert. Et voyez!
jusqu'en mes moments de contrition la plus vive, le Malin vient me
tendre des piges... C'est le voyage qui me plaisait! Et je gage que,
pour aller  Rome, j'eusse construit quelque ustensile inou...

--Moi, dit l'homme des bois, je crois tout bonnement que la prison vous
est contraire; et, si je pouvais vous tirer de l...

--N'en faites rien, quand vous connatriez des puissants du monde! dit
l'ancien moine, car je commettrais le mal encore plus srement au dehors
qu'au dedans. Mais si la rclusion vous effraye, ne vous exposez pas
vous-mme  la subir. Vous avez dans votre poche de quoi vous faire
monter sur le bcher!...

--Adieu et merci, Frre Ildebert, portez-vous bien!

Gilles s'en alla  l'auberge o il avait tu le ver, lors de son dernier
voyage  la ville, en compagnie du dfroqu.

Il demeurait perplexe et ruminait plusieurs choses  la fois dans sa
tte.

Il n'tait pas assis l depuis un quart d'heure, sous le cep qui tord
ses vieux cbles le long de la maison, qu'il vit arriver vers lui,
toujours fidle  l'heure de l'office matinal, le jeune Loys, le fils de
M. le conseiller Prinelle.

A sa grande surprise, cette fois-ci, c'tait le fils du conseiller
Prinelle qui avait l'air de le chercher: Loys avait mis son beau cheval
bai au pas, et il lorgnait attentivement les gens de l'auberge.

Il appela en effet Gilles par son nom et lui fit signe de s'approcher:

--Avez-vous des nouvelles? demanda Loys.

--Et de qui donc? fit Gilles stupfait.

--Mais de vos charmantes filles, parbleu! dit le propre fils du
conseiller au parlement. Vous savez que je raffole des voyages, quoique
je ne sois all nulle part, mais je n'aurais rien autant aim que d'en
faire un... surtout un tel que celui qu'elles font, j'imagine...

Et, ce disant, ses yeux quittrent le monde visible et s'garrent un
long moment dans l'azur matinal. Comme le religieux tourment du dmon,
ce jeune homme rvait  des voyages... Puis il poussa un gros soupir et
dit:

--Vous n'avez donc rien  me faire lire, ce matin?

Il n'eut point de peine, ayant t trs bien instruit  la fois par les
deux Dames, c'est--dire tant habile  interprter les choses de la
manire la plus favorable et aussi  les juger implacablement, il n'eut
point de peine  dmler, dans l'attitude du pre des bessonnes, un
grand embarras.

--Quelqu'un vous a dj rendu ce service, je parie? Vous connaissez des
clercs, pre Gilles?

--Des clercs?... Oui et non!... Si c'tait un effet de votre bont,
j'irais vous expliquer cela un peu plus loin des yeux et des oreilles...

--Venez donc, dit Loys.

Gilles rgla son cot et, enrichi de la considration de l'aubergiste et
de ses clients,  cause des belles relations qu'il avait, il s'en alla,
sous un orme, rejoindre le fils du conseiller au Parlement, lequel avait
mis, s'il vous plat, pied  terre.

Gilles lui demanda de jurer sur le Sacrement qu'il ne dvoilerait  qui
que ce soit, mme en confession, le secret qu'il allait lui confier; et,
avant de lui donner  lire ses deux lettres, il lui narra toute
l'histoire de l'infortun Frre Ildebert.

Le bcheron, qui tait sans malignit, et qui croyait ne s'adresser qu'
un puissant personnage capable de faire largir le prisonnier, ne se
doutait pas que le fils du conseiller Prinelle, lve des deux Dames et
vers en toute science ds son jeune ge, mais retir  temps, selon
la parole mme du prmontr, portait un intrt particulier  toutes les
choses qui troublaient la cervelle d'Ildebert. Loys promit d'aller
lui-mme visiter le prisonnier aussitt aprs la messe, et, ou de le
faire rentrer au couvent, dit-il, ou bien d'y perdre lui-mme son latin.

L'aventure le toucha si fort qu'il en allait oublier les lettres. Il les
lut vite, pendant que le premier coup de l'office tintait  l'glise
mtropolitaine. Et il dit  Gilles:

--Mais comment avez-vous reu cela?

Gilles mit un doigt sur sa bouche:

--Je vous le dirais bien; mais a n'est pas croyable.

Le jeune homme incompltement initi aux sciences professes dans les
Pavillons s'cria:

--Peste!

Ses joues s'empourprrent. Il tait avide de merveilles, et l'aventure
des filles du bcheron l'intressait plus que tout au monde.

--Gardons le secret! toute parole, en effet, pourrait tre fatale...

Et il remonta sur son beau cheval bai.




VII

LE SECRET


Gilles, de retour  sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'et racont
 sa femme les moindres dtails de son voyage  la ville et du contenu
des deux lettres.

Il eut une double occasion de s'en repentir: d'abord la mre Gilles se
refusa absolument  rien entendre, ensuite elle poursuivit son mari de
quolibets dans la mesure mme o il se montrait crdule; et il n'y avait
de moment, que ce ft le jour ou bien la nuit, o elle ne trouvt le
moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.

Et, comme elle ne prenait rien au srieux de tout ce qu'il avait dit,
vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les
lubies de son poux et les prtendues rencontres singulires qu'il
faisait  la ville, sinon avec le fils du conseiller Prinelle, car elle
avait peur des personnages puissants, du moins avec le moine dfroqu!

Les bcherons et leur famille se trouvrent diviss en deux clans. Dans
le premier: ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissrent
toutes ces affaires  l'tat de plaisanteries. Dans le second: les
quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que
l'autre, lesquels commencrent par ne dire mot, puis amenrent, le
dimanche suivant, certain parent  eux, qui tait tonsur, et  qui l'on
fit lire les lettres fameuses arrives d'un pays fabuleux, et tombes
entre la miche de pain et le fromage.

Il n'en fallut pas plus pour que le pays ft en moi. Les langues
allrent leur train par la fort et les villages, et, en peu de jours,
les faits tels que nous les avons rapports, taient devenus les
suivants:

Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur me au diable; secundo,
livr leurs deux filles  une troupe de malandrins, faux monnayeurs, que
le misrable allait retrouver  la nuit dans les fosss de la ville.
Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume,
les poux Gilles avaient fait lever deux pavillons opulents o se
clbrait le Sabbat et o pullulaient des animaux froces destins 
dvorer tous les petits enfants du pays.

--Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le faisons
pas: est-ce un fait, cela, oui ou non?

C'tait un fait; et c'tait mme le motif de toute l'accusation.

Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-mme, se souvenait que,
depuis de longues annes, il y avait dans son coffre,  chaque fois
qu'il y regardait, un petit excdent de recettes, et qu'il avait trs
vite tenu cet avantage pour lgitime et d  sa personne. Et il lui
tait arriv, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-l
lui avait paru la plus ordinaire. tait-elle le rsultat d'un pacte? Ce
pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il
tait ivre?

De sorte qu'il tait d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il
n'tait pas coupable.

Les amis du dimanche s'cartrent de la hutte. Mais on voyait certains
d'entre eux rder dans le voisinage, l'oeil aux aguets, comme s'ils
allaient dcouvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du
bcheron, et, par exemple, l'entre du diable, cornu et couleur de
braise, se faufilant  leur place pour manger les rties et le pain
perdu.

Ce qu'ils virent arriver et pntrer dans la hutte, un beau dimanche, 
la place du diable, ce furent quatre membres du clerg sculier, suivis
de jeunes clercs portant l'eau bnite et de plusieurs gens de robe et
d'pe.

La cabane fut asperge et les bcherons interrogs; on visita coins et
recoins; on fractura un coffre empli de pices d'or; elles taient
pures, de poids juste et  l'effigie du Roi, mais d'une quantit propre
 rendre, par elle seule, suspect un tcheron  la journe; on trouva
aussi les lettres que le pre imprudent conservait sur son coeur; et
lecture en fut donne  haute voix. Par l se trouvrent redresses
certaines des calomnies rpandues sur le compte de Gilles; mais quand il
dit, navement, la manire dont ces lettres lui taient parvenues, on
l'apprhenda au col.

Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles
fut somm de conduire la compagnie aux trop fameux pavillons.

On en prit le chemin. Le pre et la mre Gilles versaient des larmes en
commun, mais s'accusaient mutuellement du malheur arriv.

Ils marchrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni
pavillons, ni grilles, ni mme une pierre dcelant qu'une construction
se ft leve l. Gilles dit:

--Je ne me trompe pas: voici le soleil; il est quatre heures de releve;
nous sommes bien dans la direction...  moins que j'aie la berlue.

--Tu ne te trompes pas, lui fut-il rpondu, mais tu nous trompes; et il
faut nous montrer ces pavillons...

--Voici la clairire, dit Gilles: celui de gauche est ici, celui de
droite est l...

--Gauche ou droite, lui fut-il dit, le certain est qu'il n'y a rien.

Gilles, se croyant fou, demanda  retourner  la cabane et  revenir sur
ses pas.

On consentit  le ramener, toujours maintenu,  la cabane; et il revint
en comptant ses pas, les yeux bands; il s'arrta exactement au mme
endroit.

Alors on lui dit qu'il tait un imposteur et qu'il se moquait des
autorits ecclsiastiques, civiles et militaires. Il persista  soutenir
que les pavillons s'levaient l, encore, la veille au soir, mme qu'il
avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures,
des arbustes pousser dans la muraille dchausse, et qu'il avait d
abattre de la main les toiles d'araigne tisses entre les barreaux, o
le chat lui-mme ne passait plus.

Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il ft patent aux yeux de
tous, et mme aux siens, que la clairire tait nue, sans pierrailles,
et mme hrisse d'une jolie bruyre rose, Gilles reut l'ordre, ainsi
que sa femme, de suivre l'escorte jusqu' la ville.

Au moment o l'on allait lui lier les mains, il demanda  ramasser, sur
le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'tait un mdaillon
de taille  tre log au creux de la main et reproduisant en miniature
le grand portrait vu dans le salon de musique, le jour mmorable de la
visite.

A peine le cortge s'tait-il branl, que les bcherons voisins
approchrent de la hutte abandonne; ils y firent main basse sur tous
objets et notamment sur le trsor enferm dans le coffre: et, le lieu
tant vid, l'un d'eux mit le feu  la toiture. Il croyait bien agir.

Et, s'tant loigns, ils regardrent flamber la cabane de Gilles le
bcheron.

Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on et
dit que c'tait des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit 
s'lancer dans les airs, le dos arqu, la queue ramasse sous le ventre,
 retomber sur ses quatre pattes,  rebondir comme un ballon,  grimper
aux troncs des arbres voisins en les corchant de ses griffes, puis  se
laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps cartel tout  coup
et semblant fix par quatre pingles comme une chauve-souris, puis,
touchant le sol, pour se livrer, sur les dbris calcins de la demeure,
 une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'gale en horreur
que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes,
tincelant dans la nuit qui tombe.

Tous s'enfuirent, assurs que si l'on avait dlivr la fort d'un couple
pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.




VIII

LE CACHOT. LA FE. NOUVELLES DU PAYS DES MERVEILLES. MARCHE FUNBRE.


A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on
le dirigeait dans la partie du Chtelet o il avait t admis  visiter
le Frre Ildebert; et en effet, c'tait celle qui tait affecte au
Saint-Office, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du
chef de l'accusation de sorcellerie.

On ne les spara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car
tous les progrs dont nous jouissons n'taient pas accomplis, mais on
les jeta dans un cachot obscur o il leur sembla ds l'abord que
d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.

Gilles alla aussitt  la fentre qui tait leve et grillage; il se
hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apport avec lui et reconnut
parfaitement la cour sordide o il avait tenu conversation, non pas
longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'Ildebert ne
devait pas tre log loin d'ici.

--C'est bien l'endroit o sjourna Frre Ildebert, dit une femme qui
gisait en un coin du rduit. Mais vous ne le verrez plus: il est
retourn dans son couvent...

Gilles fut merveill que quelqu'un et surpris ainsi sa pense, car il
n'avait point parl de Frre Ildebert.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle tait
comme lui prisonnire, par la faute de possder le don de seconde vue.
Elle voyait, disait-elle, ce qui se passait au loin comme dans le
voisinage, et tait  mme de prdire ce qui se passerait demain.

--En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fch de vous rencontrer, car je
voudrais savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles
bessonnes, et si je serai demain brl vif avec ma bourgeoise, malgr le
fils de monsieur le conseiller Prinelle que j'ai l'honneur de connatre
et qui doit avoir le bras long...

--Pour ce qui est du fils de monsieur le conseiller Prinelle, dit la
vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il
a t incapable de faire largir le Frre Ildebert, tant lui-mme un
peu suspect de s'adonner  la magie.

--Ah! dit Gilles, et comment le Frre Ildebert est-il sorti de prison?

--Grce  l'ide qu'a eue son suprieur, de venir le rclamer.

--Mais comment son suprieur a-t-il pu concevoir une telle ide, le
Frre ayant t chass de son couvent pour s'tre adonn  des commerces
diaboliques?

--Oh! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'tait dclare
sur les vignes du couvent, les celliers taient vides. Le suprieur
s'est souvenu que le Frre Ildebert connaissait des secrets.

--Et alors?

--Frre Ildebert a remis les vignes en tat de prosprit et il a rempli
les celliers. On lui a permis de rendosser sa robe, de dire la messe,
comme il en avait le dsir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses
petites pratiques.

--C'est un homme qui et invent la poudre! dit Gilles.

--Il y a bien d'autres choses  inventer, dit la vieille.

A ce moment, Gilles, commenant de se faire  la pnombre, distingua les
traits de la vieille. Ils ne lui taient pas tout  fait inconnus.

--O donc est-ce que je vous ai vue? lui demanda-t-il.

--Le monde est petit, se contenta-t-elle de rpondre.

--Et mes filles? reprit Gilles.

--Ah! vos filles?... Eh bien! tenez, je les vois.

--Vous les voyez!

--Vous les voyez? dit la mre Gilles, incrdule, mais qui ne pouvait
contenir son besoin de croire. Mais voil qu' prsent elle avait peur
de ce qu'elle pourrait entendre, et elle fit signe  la vieille de se
taire.

Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa  ses
filles voyageuses; puis il tira de son gousset le mdaillon qu'il avait
ramass  l'endroit mme o s'tait lev un des pavillons. Et,
profitant d'un restant de lumire, il dit  sa femme:

--a ne te rappelle rien,  toi?

Elle haussa les paules, voulant signifier que tout le monde perdait la
tte.

Gilles regardait nanmoins le mdaillon et ne pouvait s'empcher de
penser qu'il tait singulier que ce seul objet, reste des pavillons
disparus, lui ft tomb entre les mains.

Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en
songe, mais dform par l'imagination capricieuse du sommeil et agrandi,
notamment, outre mesure.

La femme jeune et admirable qui y tait reprsente, non seulement avait
atteint les proportions de l'objet que ce mdaillon rappelait 
Gilles,--et qui n'tait autre que le portrait aperu un jour dans la
grande pice des Pavillons,--mais adoptait, cette fois, toutes les
apparences de la vie. C'tait une femme chaude, anime, et belle, telle
que le bcheron n'en avait jamais vu--sauf une fois, le matin du baptme
de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court;--elle tait
vtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort lger qui
dcelait les formes d'une desse; ses cheveux taient trop beaux pour
tre dcrits; son visage et t aimable s'il n'et paru suprieur 
celui de tous les mortels; et lorsqu'elle parlait, son sourire
dcouvrait des dents bien ranges et clatantes de puret.

Cette femme merveilleuse parla, et elle dit  Gilles des choses qui lui
parurent superbes, mais auxquelles il ne comprit absolument rien:

--Invisibles, parmi la foule des humains, dit-elle, il est des tres que
traverse la divine lumire et qui voltigent mieux que l'oiseau, le
papillon ou la luciole des soirs d't, sans tre incommods de ces deux
pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.

Nous sommes les gnies,  bcheron! Nous buvons la rose du matin; nous
nous baignons dans les sources de la fort; nous nous plaisons au coeur
des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'gale en volupt
la senteur des bois et des feuillages; nous dansons la nuit sur les
bruyres que la plante de nos pieds n'a mme pas foules le matin; et
nous adorons la lune, notre soeur ple, qui aime  se mirer dans l'eau
immobile des tangs.

Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien, 
vous, et ce qui vous fait du mal, car cela--si vous saviez!--a si peu
d'importance! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent
comme vous maltraitez vous-mmes les insectes. Mais d'autres, qui ont
gard quelque attache  la terre, prouvent le besoin de vous avertir
que telle chose vous sera bonne et telle autre nfaste; elles pleurent
encore de vos maux et se rjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble,
 nous, un peu risible, et nous fait songer  des scnes de la comdie,
au temps o les hommes avaient l'esprit fin.

Il n'est qu'une seule chose dans le monde,  bcheron! c'est l'me, dont
nous ne savons seulement pas si elle a t cre par un dieu ou si elle
est Dieu lui-mme. Mais le certain, c'est qu'elle se meut comme une
balle de sureau qu'un enfant lance avec sa sarbacane et qui semble
s'lever  tout jamais dans l'azur profond... Le curieux est qu'elle
revient!... Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient  son point de
dpart. Rien ne s'arrte; mais rien ne dpasse une altitude, entre nous,
bien pauvre...

Les nafs prennent ce mouvement pour un progrs dont ils tirent vanit;
et les pires maux sont engendrs par les ingnus qui croient que demain
sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous
faisiez pas cette illusion, d'ailleurs,  quoi vous occuperiez-vous, 
misrables? Les hommes ont en eux une frnsie d'air qu'ils ne savent
comment employer, et, s'apercevant que tout se dplace, ils ont imagin
de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent nfaste en se
bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ah! qu'ils
feraient mieux de demeurer en repos! Et encore une fois, je te le dis:
cela nous est tellement gal! Et tout, d'ailleurs, est indiffrent,
hormis l'existence du gnie qui dcouvre et comprend...

Ceux qui jugent que tout est bien, ont encore raison sur ceux qui psent
minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le
sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le mme but, que
ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.

Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition
saugrenue; mais j'en aurai bientt assez. Tiens, bcheron, je m'en
retourne pour me dissoudre parmi les humidits de l'aurore. Si, par la
chaleur de midi, tu me rencontres  l'ombre de tes bois, j'en serai la
fracheur au got pre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon
qui caresse les pointes fleuries des bruyres. Alors, ne me sache point
gr, ni ne m'aie de rancune de quoi que ce soit, car je suis le Gnie ou
la Fe qui se moque de toi comme la Nature elle-mme, et contre qui tu
ne peux rien.

Ayant tenu ce discours, l'tre radieux, qui rappelait le portrait du
mdaillon, disparut. Et quoique cette figure de femme ft mdiocrement
bienveillante, le bcheron, en son rve, tendit les mains vers elle avec
regret, parce qu'elle tait belle. Et il et souffert mille maux pour la
revoir et lui entendre encore dire des paroles, ft-ce les plus amres
et les plus dtestables.

Lorsqu'il s'veilla, le matin, il vit prs de lui sa femme et, non loin,
la centenaire ainsi que plusieurs gens de mauvaise mine.

Alors il fut pris d'une grande tristesse, car il pensait au songe de la
nuit; et il se mit  contempler le mdaillon qui tait pareil, en petit,
 ce qu'il avait eu le plaisir d'admirer.

Il y a dans le beau, comme dans le vrai et dans le bien, quelque
principe subtil qui nous contraint  l'aimer alors mme qu'il nous tue.

Gilles en oubliait tout: et de s'informer s'il y avait chance qu'il
sortt de prison, et de demander  la vieille  double vue de lui parler
des bessonnes.

Ce fut la mre qui, n'y tenant plus, interrogea la premire.

--Votre blondine, dit la vieille, est dans une belle salle de palais,
car vos filles habitent chez un prince, et un jeune homme est  ses
pieds...

--Un jeune homme! s'cria Gilles, mais je n'aime pas tant cela! Ma fille
n'est pas ne pour pouser un freluquet. Et que fait donc sa
gouvernante?

--Sa gouvernante a dit que c'tait parfait, que le jeune homme tait
excessivement bien lev, et elle a t prendre l'air sous prtexte que
la temprature est exquise...

--Je lui tirerai les oreilles et je donnerai sa perruque jaune  manger
aux lapins.

La vieille continuait:

--Les instruments de musique font entendre des mlodies troublantes; des
jeunes filles dansent harmonieusement; on sert dans des plateaux d'or
les fruits du pays, et des liqueurs vermeilles dans des aiguires... Je
vois des colonnes de porphyre, des esclaves sans nombre, des
brle-parfums, des corps frotts d'huile, des vtements splendides, des
ttes couronnes et des scnes d'amour...

--Mes filles sont perdues... dirent le bcheron et sa femme.

--On court toujours quelque risque, du moment que l'on sort de chez soi.

La mre Gilles lana un coup d'oeil du ct de son mari.

Cet entretien fut interrompu par l'entre de certains juges dans la
prison. Ils venaient procder  l'interrogatoire des poux.

Nous n'insisterons pas sur cette triste affaire. Elle tait en fort
mauvaise voie.

Les accuss coutrent bouche be, comprirent peu de chose et tinrent
leur supplice pour assur avant mme que ne pussent revenir les
bessonnes dont le sort les tenait haletants.

Depuis qu'elle considrait son sort comme dsespr, la mre Gilles, qui
avait quasi renonc  ses filles, ne pensait plus qu' sa maison; et,
bien qu'elle et grand mpris pour la centenaire  double vue ou
soi-disant telle, elle lui demanda si Minou, au moins, se nourrissait
convenablement et rentrait de nuit par la chatire.

La vieille ricana:

--Votre maison, ma pauvre femme, elle est disperse au vent comme la
graine de pissenlit sur laquelle s'amuse  souffler une petite
fille!...

Alors la mre Gilles, qui pourtant ne voulait point croire cette
bohmienne, ne s'intressa plus  rien.

Lorsque le fils du conseiller Prinelle vint la voir dans sa prison et
lui dit, ainsi qu' son conjoint, qu'il ne pouvait point dtacher sa
pense de ses gracieuses filles, qu'il les suivait en leur voyage
extraordinaire, et qu'il tait rsolu  ne prendre aucune femme sinon
l'une d'elles, elle fut  cela aussi insensible que si on lui et dit
qu'il tomberait, sur les quatre heures, une petite pluie.

Gilles, lui,  cette proposition plus extraordinaire que tout ce qui lui
tait arriv, se montrait trs embarrass et il disait seulement:

--Pourvu qu'elles reviennent!

--Elles reviendront, dit la vieille.

--Mais quand cela? demandait Gilles.

--Quand la plante des pieds nous cuira...

--Que signifient ces paroles, Seigneur Dieu?

La mre Gilles, dans son coin:

--Madame t'annonce que nous allons monter sur le bcher, et cela au
moins est chose vraisemblable.

Le fils du conseiller Prinelle dit qu'il irait plutt trouver le Roi,
la Reine ou Monseigneur le Dauphin qui tait n le mme jour que lui.

--Oui, fit malignement la mre Gilles, mais il n'a pas t instruit  la
mme cole!...

Et, en effet,  ces mots, le beau Loys rougit. Il avait rencontr le
pre et la mre Gilles dans les fameux Pavillons. Et, sans cette
circonstance, il et eu de l'ascendant aujourd'hui et et tir les
malheureux de prison.

lev, lui,  la fois par les deux Dames, il trouvait tout bel et bon
comme la premire, et ne se tourmentait de rien; et  l'exemple de la
seconde, il jugeait nanmoins gens et choses impitoyablement, ce qui le
rendait perplexe et inhabile  la dcision.

--On vous en a trop appris, mon beau jeune homme, disait la mre Gilles,
et vous seriez plus  l'aise et plus avanc, n'ayant jamais mis les
pieds  l'cole.

--Tais-toi! s'criait le pre Gilles; il faut apprendre  ses risques et
prils! Et tu le prouves toi-mme, car c'est honteux de n'tre qu'une
bte.

Ils se seraient disputs plus longtemps et plus aigrement encore si des
gens  mine chafouine n'taient entrs pour conduire nos pauvres dtenus
devant le tribunal. Nous ne les suivrons point l, n'y ayant rien au
monde qui m'loigne autant que l'appareil de la justice des hommes.

Sachez que lorsque les poux Gilles revinrent, ils taient reconnus
coupables et condamns  tre brls vifs. La centenaire avait t
happe avec eux, car son destin lgal tait le mme, parat-il.

Ils taient remplis de stupeur, mais non pas plus malheureux
qu'auparavant, car l'assurance du suprme malheur vous tue un peu par
avance. Il n'y avait que le jeune et beau Loys, le fils du conseiller
Prinelle, qui pleurt. Ce doux et docte garon ne savait o donner de
la tte; il s'en allait partout criant qu'il pouserait  la fois les
deux filles du condamn; il faisait harnacher son cheval bai et se
mettait en route pour aller implorer grce auprs du Roi, de la Reine et
de Monseigneur le Dauphin; mais avant l'heure du couvre-feu, il tait de
retour et dans son lit,  cause de ses ides contradictoires.

Cependant Gilles, dont les dernires penses allaient  ses filles et 
l'espoir invtr d'une brillante situation pour elles, consultait la
vieille:

--Et  prsent, disait-il, que deviennent-elles?

--Je vois un grand voyage qu'elles ont rapidement accompli. Votre
Gillette aime les dplacements et y trouve tout agrable. Gillonne fait
volontiers la grimace et est sans cesse proccupe de ses bagages et de
la peur de tomber...

--De tomber?...

--Oui, de tomber, et mme de haut!... Mais ce n'est pas tout a: je les
vois qui se prlassent aujourd'hui dans des demeures couleur de
faence... Il y a  leur disposition des jardins majestueux et frais,
des alles de cyprs, des bois de cdres, des bancs de marbre et des
vasques luisantes qui invitent au bain. On entend une musique cache...
Attention! voici trois plongeons dans la mer voisine: ce sont trois
cratures enfermes dans un sac de toile et que les bourreaux jettent 
l'eau... Mais le concert continue... Gillette te ses vtements, car sa
gouvernante lui a dit que la temprature tait exquise, et votre fille
pose les pieds dans un bassin luisant...

--Et Gillonne?

--Gillonne se mfie. Sa gouvernante lui a fait remarquer qu'aprs tout,
ce pays tait mal connu et qu'il convenait peut-tre de demeurer seule
en sa chambre... Dans un jardin voisin, ah! tenez, je vois un homme
enrubann qui tranche le cou de quelqu'un avec un grand couteau
recourb...

--Mais, on tue donc partout? s'cria Gilles pouvant.

--Oh! ce n'est rien. Le sang a gicl au loin, mais des gens taient l
qui ont tout lessiv en un instant, et dj, tenez... je vois que l'on
danse au mme lieu... Eh! mais, mon bonhomme, voici une lettre qu'on a
passe sous la porte: est-ce pour vous? est-ce pour moi? J'ai de mauvais
yeux.

--Je ne sais pas lire, dit Gilles tout penaud.

--Dans ce cas, il faudra attendre que nous trouvions quelque clerc... On
nous enverra peut-tre un confesseur avant que d'aller au bcher...

Le pauvre Gilles prit la lettre; mais il tremblait de tous ses membres:

--Tu vois ce que c'est que de ne point tre capable de lire, dit-il  sa
femme.

Celle-ci se contenta de hausser les paules.

Par bonheur, dans l'aprs-midi, le jeune et beau Loys se prsenta, et
l'on tait si press de connatre le contenu de la lettre, que l'on ne
pensa seulement pas  lui demander s'il avait vu le Roi, la Reine ou le
Dauphin. Il fut enchant de n'avoir point de comptes  rendre, et il lut
avec complaisance. La lettre tait bien  l'adresse du bcheron, et elle
manait des bessonnes:

Mon cher papa et ma chre maman,

Je vous dirai que j'ai pous hier un jeune prince plus beau que le jour
et qui ne m'avait pas plutt vue qu'il demandait ma main. J'tais bien
loin de vous pour solliciter votre consentement, mais sachez que ce
prince qui m'adore, m'a dj couverte de perles et de diamants et qu'il
me permet de puiser dans ses coffres. Tout va donc pour le mieux et je
suis enchante du voyage... etc.

Le fils du conseiller Prinelle chercha un sige, car il avait besoin de
s'asseoir, tant il tait mu; mais il ne se trouvait pas l le moindre
escabeau, et Loys se laissa choir  terre, comme tout le monde.

--Allons! lui dit la vieille, remettez-vous, beau garon: on ne saurait
avoir deux femmes; et voil qui va vous ter l'embarras du choix.

--Passons  l'autre lettre, dit Gilles.

Et le beau Loys, contenant son coeur, lut la lettre de Gillonne.

Mes chers parents,

Voici bien longtemps que je ne vous ai donn de nos nouvelles; mais il
nous arrive trop de choses et je ne saurais vous les raconter.

Nous avons fait d'abord de longs voyages o dix fois nous avons cru
prir. Quand je dis nous, il s'agit de ma gouvernante et de moi, car
pour ce qui est de ma soeur et de son singulier mentor, elles ne voient
de dangers nulle part. Enfin nous avons parcouru les mers pendant des
jours et des nuits; nous avons t prises par des orages, des temptes,
jetes dans des les perdues o des peuplades sauvages n'ont pas dvor
nos Dames parce qu'elles les trouvaient trop coriaces, mais o elles
ont dcoup des filets dans le dos de ma soeur et dans le mien, avec des
lames de couteaux bien aiguiss. Nous avons vu ces misrables faire
cuire ces belles tranches et s'en rgaler pendant que nous nous tordions
de douleur et mourions de faim. Heureusement ces Dames ont des baumes
efficaces qui nous ont guries rapidement et, une fois rpare, Gillette
a dclar qu'elle n'avait rien connu encore d'aussi curieux. Enfin nous
sommes reparties et, depuis lors, je ne suis jamais rassure. Pour le
moment, le pays o nous sommes est beau, et nous sommes bien satisfaites
d'y tre descendues, car il appartient  un groupe de royaumes o l'on
est meilleur, dit-on, et beaucoup plus intelligent que partout ailleurs;
c'est le pays le plus avanc du monde; et, par exemple, on y a dcid de
supprimer la guerre, usage dont nous avons reconnu partout la grande
faveur et le dsagrment.

On est ici trs hospitalier aux trangers. On l'est mme trop, car nous
sommes en butte  des propositions d'une galanterie qu'il est bien
difficile d'luder. Sachez qu'on vous pouse ici, comme on vous baise la
main. Ma soeur qui juge cela trs honnte, est dj marie avec un garon
qu'elle croit prince parce qu'il le dit. Moi je refuse toute alliance
sous prtexte que notre religion nous interdit de nous unir hors de
notre pays, et je tremble qu'on n'en tire vengeance...

Ce pays est celui o l'industrie humaine a t jusqu'ici le plus loin.
Aussi prsente-t-il le spectacle d'une magnifique activit. On n'y voit
presque personne conduire la charrue, dans les champs, et les jolies
campagnes sont dsertes. Mais les villes regorgent d'habitants et l'on y
voit plus clair la nuit que le jour. Les voitures vont toutes seules;
impossible de traverser une rue sans tre cras ou sans manquer de
l'tre plusieurs fois; de voiture  voiture, on se culbute frquemment,
ce qui donne lieu  des accidents sensationnels, disent-ils avec une
certaine satisfaction, et qui sont aussitt reproduits et colports par
l'image. On voyage aussi dans l'air; on voyage sous terre; et l'on
voyage sous les eaux; de sorte qu'il semble que personne ne fasse que de
voyager. Toi qui as tant voulu nous enseigner  lire et  crire, cher
papa, si tu voyais ce pays vraiment savant, tu comprendrais combien
c'tait peine perdue: les gens d'ici ne lisent ni n'crivent plus: ils
ont des mcaniques qui excutent tous les signaux ncessaires  se faire
entendre de loin comme de prs, et ils se contentent, comme les enfants
de chez nous, de regarder des images. Madame Je-ne-sais-qui dit que
c'est beaucoup mieux; madame Ah!-qui-est-elle affirme que c'est
retourner  la stupidit premire. Nous sommes ahuries par le bruit de
toutes ces machineries. Nulle causerie possible avec qui que ce soit,
car tous ne font que se mouvoir d'un point  un autre ou que sauter sur
place, et j'ai peine  concevoir que cela soit suprieur  l'tat que
nous avons connu dans notre enfance: nous avons appris tant de jolies
choses dans les Pavillons de la clairire, dans les livres que nous
ouvrions le soir  la chandelle ou sous cette sainte bndiction qui
tombe des arbres de la fort...

Mes chers parents, on m'annonce  l'instant que nous n'allons pas
pouvoir rester ici parce que la guerre est dclare entre tous ces
royaumes d'extrme civilisation... Nous n'attendons pour partir que les
couches de Gillette...

La lettre non acheve restait suspendue  ces mots alarmants.

Loys, ayant rflchi, dclara solennellement aux parents Gilles que
l'une de leurs filles tant marie, il avait pris une dcision, et qu'il
pouserait Gillonne.

Ils en taient aux effusions, car c'tait un parti magnifique, quand une
procession d'hommes, les uns noirs et les autres rouges, pntra dans la
cellule comme une longue chenille. Tous comprirent le sens de cette
visite, et Gilles demanda s'il aurait au moins le droit de choisir son
confesseur, car le bonhomme conservait son ide de derrire la tte. On
lui rpondit affirmativement, car les hommes ont une certaine
condescendance respectueuse pour ceux qu'ils ont condamns  mort. Alors
Gilles dclara qu'il entendait confesser ses pchs au Frre Ildebert,
de l'ordre des Prmontrs.

La demande eut du moins l'effet d'apporter quelque retard  l'excution,
car il s'agissait de dpcher quelqu'un au couvent. Hlas! la rponse
fut prompte: il n'avait pas fallu aller loin pour apprendre que Frre
Ildebert n'tait pas prsentement au couvent, mais bien dans une des
nombreuses maisons succursales. Depuis sa rentre en grce, l'ingnieux
prmontr avait dcouvert le moyen de distiller l'alcool tir des vins
qu'il produisait en abondance, et de l'amliorer et parfaire en le
mlangeant  des herbes connues de lui seul, de manire  en composer un
nectar propre  saouler de plaisir les dieux de l'Olympe. La liqueur se
vendait et se rpandait par le monde; le couvent s'enrichissait; et le
Frre Ildebert y tait mieux vu que quiconque. Mais o ce garnement de
Frre Ildebert pratiquait-il aujourd'hui son industrie? Gilles dcida
que faute des secours spirituels d'Ildebert, il prfrait mourir sans
sacrements. Cela jeta le trouble parmi ceux qui taient chargs de le
mener  sa fin, et les discussions se prolongrent  propos de
l'incident, jusque pass l'heure de midi.

La mre Gilles tait dj plus morte que vive. La centenaire ne se
tourmentait pas plus que s'il se ft agi d'aller tirer l'horoscope d'un
nouveau-n.

Cependant l'ordre vint de haut de ne point laisser perdre les
prparatifs faits sur la place publique. Et tous ces gens tremblaient 
l'ide de l'entt bcheron qui allait mourir sans confession.

Ce n'tait pas tant cette ide qui lui nuisait, quant  lui, mais bien
la pense de ses filles qui non seulement arriveraient aprs qu'il
aurait t rduit  une pince de cendres, mais qui, malgr tout leur
savoir et leurs voyages, ne lui semblaient point avoir atteint une
situation satisfaisante.

--J'pouserai Gillonne, disait Loys qui marchait  ct du condamn.

--C'est trs bien, disait le malheureux pre, mais il y a l'autre qui a
commis la sottise de se marier avec un homme tranger...

Et il tait enfonc en de sombres mditations, pensant  ses bessonnes
et tenant  la main le petit mdaillon qu'on ne lui avait point enlev.

Or, ses penses taient si obscures que probablement il s'imagina qu'il
faisait nuit, et il rva tout en marchant au supplice.

Et le mdaillon se transforma, comme l'autre nuit, en une femme belle et
vtue d'un lin fort lger, qui allait du mme pas que lui, quoique ses
pieds touchassent  peine la terre, et qui lui disait:

--coute, bcheron, tu t'en vas mourir! Et tu n'as souci que de tes
enfants. Voil qui me confond et m'arrache  ma srnit de desse.
Aussi je veux, pour une fois, vous aimer, pauvres hommes! comme j'ai
aim les nuages, la fantaisie, ou l'ombre de tes bois. Ton honntet est
grande, ami, et tu aurais pu mener jusqu'au bout une destine heureuse,
si tu n'avais cru, par suite d'un amour drgl, qu'il fallait que tes
filles s'levassent indfiniment. Pourtant, Gilles, on te l'a dit: il
n'y a qu'un bien pour qui n'est pas dou de gnie, c'est la simplicit
du coeur. Et le gnie n'a rien de commun avec le bonheur, il s'en faut.
Dis-moi; maintenant que tu perds tes filles en mme temps que ta femme
et ta vie, pour avoir trop dsir, je veux cependant combler ton dernier
voeu: que dsires-tu pour le fils de ta fille?

--Le gnie! rpondit le condamn  mort.

A ce moment le cortge s'arrta parce qu'il tait arriv sur la place
publique, et Gilles, voyant clair, s'aperut qu'il tait entour
d'hommes sinistres chantant sur le mode mineur et portant des cires
allumes. Les cloches sonnaient le glas  l'glise mtropolitaine, et
l'on avait construit une minence compose de fagots et de bches, sur
quoi les misrables taient invits  monter aprs s'tre dfaits de
leurs chaussures.

Soudain, des rcriminations et un grand dsordre: on vient de
s'apercevoir que la centenaire a disparu, vasion due au malfice, car
on ne se faufile pas parmi la foule, comme une belette,  pareil ge.

Nanmoins, la crmonie ne subit point de retard  cause de ce dtail,
et Gilles et sa femme surent que le rite  accomplir tait de monter les
degrs d'une chelle appuye contre la pyramide de fagots. Ils
montrent, sa femme et lui; et quelqu'un, faisant jaillir une tincelle
par le frottement de deux silex, mit le feu  l'paisse masse de bois.
Une fume s'leva aussitt, qui fit reculer les curieux en leur piquant
le bord des paupires, et la flamme, vilaine en plein jour, et qui
s'lve avec une imptuosit d'animal vorace, pntra bches et fagots
et atteignit bientt les pieds nus du couple infortun.

A ce moment prcis, la foule dut s'carter pour livrer passage  un
chariot empli de cruchons de grs, de bouteilles pansues contenant une
liqueur d'or, et que menaient plusieurs frres lais et un moine gras 
la trogne rubiconde.

Le patient dont la plante des pieds s'chauffait, mais qui n'avait
nullement perdu l'usage de ses sens, n'eut pas de peine, malgr
l'embonpoint du moine,  reconnatre en lui le Frre Ildebert; et, comme
il y allait, non seulement de son salut ternel, mais peut-tre bien
d'un dernier avantage ici-bas, il l'appela par son nom  travers la
fume cre et tourbillonnante.

Frre Ildebert fit arrter les chevaux, et,  la faveur d'un coup de
vent qui cartait le nuage asphyxiant, il eut tt fait de remettre le
brave bcheron qui l'avait cout complaisamment et dont les filles
taient livres au dmon des inventions scientifiques.

Il accourut en criant:

--Cet homme est innocent et sa femme est la plus vertueuse des
cratures! Bref, ils sont mes amis...

Aussitt le bourreau s'empressa de dlier les malheureux qui ne se
firent pas prier pour descendre, quoique leurs pieds commenassent  se
clouter de cloques douloureuses.

Gilles, en prsence du Frre Ildebert, croyait encore qu'il ne
s'agissait que de se confesser.

--Taisez-vous donc! dit le Frre: de nous deux, le pcheur c'est moi,
qui viens d'inventer un poison dont les hommes s'enivreront et
s'abrutiront  l'avenir... Mais c'est grce aux cruchons qui emplissent
ma voiture, que vous voyez tous ces gens dociles  ma voix.

Ce disant, il tirait de son froc un onguent  lui, dont il frotta les
pieds du bcheron et de son pouse, lesquels devinrent nets et sains
aussitt.

--Mais je croyais, observa Gilles, que l'on vous avait mis sous les
verrous pour avoir exerc vos dons de gurisseur?...

--C'est que je gurissais au dehors! J'opre  prsent sur mes frres et
en dedans des murs de clture; et vous m'en voyez rcompens.

Se tournant vers la foule, vers les gens d'armes et les clercs, il
ajouta:

--Qu'on distribue tout ce bois aux pauvres et qu'on laisse en paix ces
braves gens!... Avez-vous, dit-il  l'oreille de Gilles, des nouvelles
de vos filles?

--Hlas!

--Quoi? ne voyagent-elles plus et par des moyens qui semblent
extraordinaires aux ignorants?

--Elles voyagent, soupira Gilles; elles voyagent, mais l'une va me
revenir avec un enfant...

Pendant qu'ils s'entretenaient, ayant dj quitt la place, une sorte
d'oiseau d'immense envergure apparut, planant au-dessus de leurs ttes,
mais  une merveilleuse altitude. Ce fut Loys qui le fit remarquer 
plusieurs jeunes gens, lesquels coururent chercher, qui son arc, qui son
mousqueton. Et tous les gens de qualit du lieu, de tirer  qui mieux
mieux sur un si bel oiseau.

On crut que celui-ci tait touch et perdait une patte ou bien deux car
la chute d'un objet fut constate. Mais l'oiseau, qui traait de grands
cercles dans l'espace, s'loigna, et on le perdit de vue.

Le Frre Ildebert fit observer:

--La jeunesse tire sur tout ce qu'elle voit. C'est ainsi que bien des
objets du monde demeurent  la merci de l'ignorance et peuvent tre
anantis par elle. Pourquoi, ajouta-t-il en laissant virer tout  coup
ses ides, suis-je arriv sur la place au moment o vous alliez,
monsieur, madame, griller comme deux ctelettes?

--Je n'en sais fichtre rien, dit Gilles, mais ceci, par exemple, est une
chose bien faite!

--Qu'est-ce qui est bien? Qu'est-ce qui est mal?... demanda le jeune
Loys troubl par sa double ducation.

--Taisez-vous donc, mon garon! dit la mre Gilles: on sait cela les
yeux ferms.

--Moi, je sais pertinemment que je fais le mal, dit Ildebert; et aux
yeux de tous je passe pour un saint homme, prcisment depuis que je le
fais...

Il regarda en arrire, du ct de ses cruchons d'lixir, qui le
suivaient, mens par des moinillons. Puis il confia  Gilles:

--Je viens de trouver la formule d'une petite poudre qui produirait sur
la terre autant de dgt que le dluge...

--Vous ne l'avez pas dit  votre couvent, j'espre!

--Si fait! et le couvent s'en rjouit, car  cause de cela il est
respect  cent lieues  la ronde.

On arriva ainsi au bel htel habit par le jeune Loys qui voulait offrir
rconfort et asile aux bcherons. Frre Ildebert vendait couramment son
lixir  tous les membres du Parlement.




IX

LE DJEUNER CHEZ LE CONSEILLER PRINELLE


On fit entrer la charrette, les cruchons et les moinillons dans la cour
pave prcde de deux beaux pignons sur rue; et M. le conseiller
Prinelle lui-mme, tant averti, vint au-devant du couple chapp, on
peut le dire, des bras de la mort, et il serra la main du Frre Ildebert
qu'il estimait de longtemps. Il leur dit  tous que madame la
conseillre les voulait recevoir  sa table.

C'tait un homme un peu regard de biais  cause de la hardiesse de ses
ides, mais dont la situation tait grande et la sagesse non moindre.

Frre Ildebert aurait bien voulu savoir de lui par quel moyen il
envoyait jadis et si rapidement son fils aux Pavillons de la fort, et 
cause de cela, il regardait, en souriant, le conseiller et,  la fois,
la charrette contenant les beaux cruchons; mais le conseiller tait la
prudence incarne et il prfrait payer de bonne monnaie les bouteilles
qui pourraient tre objets de son dsir, et conserver par devers lui son
secret.

On tait encore dans la cour, au bas du perron,  se fliciter de
l'heureuse issue des vnements de la matine, lorsqu'un murmure se
produisit au dehors, et la porte cochre se trouva ouverte, et l'on vit
entrer, au milieu d'une foule mue, deux femmes, l'une d'ge incertain
et l'autre jeune et fort avenante, mais toutes les deux en proie  une
motion indicible.

Le pre Gilles et sa femme s'crirent en mme temps:

--Gillonne!

Cependant la mre avait dit que, quand elle verrait entrer l ses filles
vivantes et palpables, elle n'y croirait point.

--Et Gillette? dirent le pre et la mre.

Gillonne et la femme qui l'accompagnait, et qui n'tait autre que sa
gouvernante, firent un signe dsespr. Et aussitt l'une et l'autre
plirent, chancelrent, et elles se seraient vanouies sans les soins du
prmontr.

Pendant qu'il dbouchait un de ses flacons d'lixir, puis humectait les
lvres des malades d'une admirable liqueur couleur de rubis, on
s'aperut qu'un singe tait dj grimp sur la voiture, faisant le
simulacre, lui aussi, de dcacheter le goulot des bonbonnes, et que deux
perroquets voltigeant et se perchant au doigt du premier venu, disaient,
l'un: Ce jeune homme est charmant... La temprature est exquise... et
l'autre: Est-ce bien la peine de bouger?... quel cochon de pays!...

De sorte que cela amenait la bonne humeur sur certains visages, tandis
que d'autres taient absorbs par l'tat alarmant des deux femmes.

Il fallut un long temps pour qu'on russt  tirer d'elles quelques
paroles. Cependant la foule rptait qu'on les avait trouves l'une et
l'autre assises et hbtes  la porte de ville, pendant qu'un oiseau
fabuleux fuyait  tire-d'aile dans les profondeurs clestes.

--Et Gillette?... leur demandait-on.

Hlas! il fallut discerner, parmi leurs hoquets, qu'elles avaient voyag
ce matin jusqu' la fort, mais qu' la fort il n'y avait plus ni
Pavillons, ni cabane; qu'alors donc on tait revenu vers la
ville,--fatal retour!--que Gillette, allaitant son petit, avait aperu
une haute fume inexplicable et avait t prise du dsir de voir encore
une fois quelque chose d'extraordinaire...

--Et alors?... et alors?... demandait tout le monde  la fois.

Alors Gillette, s'tant penche, avait reu un choc, avait port la main
 sa poitrine, s'tait penche davantage, enfin avait fait une chute!...

--A quoi s'occupait donc sa gouvernante? demanda M. le conseiller
Prinelle.

La gouvernante, interprtant toujours les choses dans un sens favorable,
avait dit: Oh! ce n'est rien! ce n'est rien! l'air est doux, la
temprature est exquise... qu'avons-nous besoin de ce support?... une
petite promenade dans l'azur...

--Et?...

Et la gouvernante s'tait jete elle aussi dans le vide... On avait bien
retrouv le pauvre corps de Gillette,--il tait proche du gros tilleul,
au carrefour des Quatre-Chemins,--mais non pas celui de sa
gouvernante...

--La gouvernante, je m'en moque! dit Gilles, mais l'enfant?... le fils
de ma fille?

Il avait disparu. Entran par la gouvernante, on l'avait vu, ainsi
qu'elle, se dissiper comme une bue matinale...

--Nous autres, dit la gouvernante de Gillonne, nous n'avons pas perdu la
tte, et nous sommes arrives saines et sauves  la porte de ville...

A ce moment, la plupart des personnes prsentes, et mme madame la
conseillre, qui avait entendu le sinistre rcit, commencrent de
regarder d'un mauvais oeil celle des deux gouvernantes qui restait, non
qu'on et positivement  lui reprocher quelque chose, mais parce que, en
dfinitive, elle tait soeur de l'autre, et que, toutes ces aventures
inoues dues  leur trange savoir et qui venaient de si mal finir, on
en avait assez.

Alors, et comme on lui et pu faire un mauvais parti, on vit se
dissiper, elle aussi,  son tour, la gouvernante de Gillonne, exactement
comme la vapeur qui monte du potage vers le plafond.

Il ne resta de tout ce merveilleux, que les deux perroquets et le singe
qu'on enferma dans une cage  poules.

Gillonne, qui avait grandi en raison comme en beaut, dit:

--Je regretterai beaucoup ces deux Dames. Elles taient d'excellentes
personnes et nous ont appris  voir, l'une le monde tel qu'il est,
l'autre tel qu'il devrait tre.

--Mais, Gillette?

--Oh! Gillette tait la meilleure de nous; elle a toujours cru que les
gens et les choses avaient d'aussi bonnes intentions qu'elle-mme.

Gilles pleurait. Il disait:

--Et l'enfant?... l'enfant?... le fils de ma fille?

Une voix qui venait on ne sait d'o pronona: Insens! ne l'as-tu pas
vou toi-mme au gnie?... Il n'avait que faire de demeurer parmi
vous...

Et, dans le mme instant, le petit mdaillon que Gilles avait toujours
conserv  la main, se brisa en mille morceaux, de faon qu'il n'en
demeura que poussire.

Alors on pensa qu'il tait temps de mettre  la porte les manants et de
passer  l'intrieur se restaurer les uns et les autres,  la suite de
si fortes secousses.

Malgr le deuil qui troublait singulirement ce qui et t une runion
joyeuse, M. le conseiller Prinelle, accoutum  traverser d'un front
serein les scnes pathtiques, maintint la conversation sur un ton de
dcence modre. Le voyage extraordinaire accompli par la jeune fille
prsente ne pouvait manquer de fournir la matire convenable; et
d'ailleurs, le conseiller, ouvert, comme il a t dit,  toutes les
innovations, tait piqu au vif par l'exemple de cette fille de bcheron
qui avait vu ce que, par prudence, il avait interdit  son fils de
connatre.

Il loua d'abord les parents Gilles de leur initiative courageuse.
Quelque prix que doivent tre payes de telles entreprises, il trouvait
beau et bien que des familles se dvouassent  faire sortir l'humanit
de l'ornire o,  la fin, elle s'embourbe.

Le pre Gilles sentait l'orgueil lui gonfler le col et il se rengorgeait
en regardant son honnte pouse qui branlait le chef, insensible aux
belles paroles, et tout entire absorbe par son intime chagrin.

--Il faut de l'initiative, rpta le conseiller. Mais cependant il
conviendrait de l'arrter  un juste point.

--Mais, papa, lui dit Loys, quand il s'agit de l'instruction comme du
voyage, on commence, on part, et il ne dpend plus de soi de faire
halte.

--Lire, crire, cultiver les arts d'agrment, dit le conseiller, et
tudier soigneusement les bons auteurs est une besogne digne d'un homme,
et suffisante.

--Mais, les bons auteurs qui nous renseignent et sur ce qu'ils ont vu
sur place et sur ce qu'ils ont vu au loin, il faut bien qu'en toutes
matires ils aient t jusqu'au bout?...

--Passe pour ceux-ci, dit le conseiller; ils ne seront jamais trs
nombreux et leur dplacement en profondeur ou en tendue ne sera jamais
une cause de trouble srieux pour l'tat...

--Pardon! interrompit Gillonne, c'est ce qui vous trompe, monsieur; moi
je reviens de certains pays o ce que vous nommez les bons auteurs,
ayant t une fois attrayants pour le public, une foule de grimauds ou
d'entrepreneurs de bas tage ont fait la gageure de les imiter, ont
simul qu'ils tudiaient l'esprit humain en des rgions les plus
obscures et l'univers en ses dserts inexplors; ils voyaient en ralit
peu de chose ou le voyaient tout de travers, faute d'une bonne mthode,
et de dispositions naturelles; ils n'en ont cri que plus fort le
rsultat de leurs prtendues dcouvertes, et le public, en gnral, les
a confondus avec les bons auteurs... Il s'est prcipit  leur
suite...

--Ah! vraiment? dit le conseiller,

--Oui, monsieur, et cela n'a produit qu'un grand trouble comparable 
celui d'une fourmilire drange, avec cette diffrence que la
fourmilire s'agite pour se ranger de nouveau, tandis qu'en ces pays,
chacun, dsorient, tire  soi, prtendant avoir aperu un ordre
nouveau.

--L'exemple que vous me citez est affligeant, dit le conseiller, mais
peut-tre n'est-il que particulier?

--Nous n'avons pas, en effet, rencontr beaucoup de pays ayant dpass
notre degr de connaissance, dit Gillonne, et nous en avons mme vu de
sauvages. Mais ceux que l'on nous a invites  considrer de plus prs
formaient un groupe de royaumes que l'on ne semblait point pouvoir
dpasser par la science. Ils avaient mme supprim la guerre...

--Oh! fit le conseiller, stupfait. Et comment procdent-ils pour en
arriver l?

--Ils prennent pour base l'galit absolue, ils ont nettement comme fin
dernire le bonheur de l'homme... C'est l que nous avons trente-cinq
fois failli tre crases par une circulation si active que les
personnes qui vont  pied sont considres comme grains de sable ou vers
de terre par ceux qui roulent en chars perfectionns. Les riches y sont
beaucoup plus hautains pour les dshrits que les seigneurs, chez nous,
pour les vilains...

--Mais vous me dites que la socit l-bas est fonde sur l'galit? dit
le conseiller.

--C'est ainsi.

--Mais, le bonheur?

--C'est  cause de lui que nous avons failli nous fixer dans ces pays et
que ma pauvre soeur Gillette y a contract alliance. Mais la guerre nous
en a chasses...

--Quoi! mais vous nous disiez qu'ils avaient supprim ce flau?

--En effet. Mais celle qui a clat tait si perfectionne que, nous qui
avions regard toutes les autres, nous n'avons pas pu demeurer. Le mari
de Gillette a t tu tout d'abord.

--Enfin, le bonheur, dit le conseiller, dans toutes vos prgrinations,
l'avez-vous rencontr?

--Je le crois, dit Gillonne.

--O a donc?

--Nous avons bien cru l'apercevoir, monsieur, mais dans un endroit o
nous tions les unes et les autres si peu disposes  le rencontrer que
nous l'avons  peine reconnu... C'est peu satisfaisant, c'est
dconcertant pour l'esprit, c'est peu croyable, mais c'est vrai: nous
l'avons vu en un pays vieux comme le monde, o toutes choses ne se
passaient peut-tre pas de la manire la plus louable, mais o personne
n'tait seulement assez avis pour les concevoir meilleures... Nous
l'avons vu en un pays o rien ne se faisait autrement que cela ne
s'tait fait plus de mille ans auparavant, o la foule vivait dans la
terreur sacre d'un prophte inconnu de chacun et qu' cause de cela
elle admirait et vnrait davantage. Ces bonnes gens n'imaginaient rien
de mieux que de s'approcher du saint tombeau et d'y jeter un caillou.
Ils se rendaient  ce lieu de prire avec des mines contrites, mais ils
eussent prfr, jeunes ou vieux, se faire hacher menu comme chair 
pt, plutt que de ne pas s'y rendre. Ils se mariaient, ils faisaient
lever leurs enfants et les mariaient, comme eux-mmes, selon des rites
auxquels personne n'entendait goutte, mais sans qu'il vnt  personne
l'ide de se demander le pourquoi de ces traditions saugrenues. Ils
gorgeaient des volailles en l'honneur du Prophte, et en regardaient
couler le sang dans des rigoles avec satisfaction, tandis qu'en cent
autres ruisselets gazouillants, une eau cristalline s'pandait, arrosait
les parterres fleuris, emplissait les vasques ou s'levait en jets d'eau
prodigieux de la taille des cdres antiques. Enfin, ils semblaient
endormis tous, allaient, venaient, agissaient comme en un rve. C'est l
qu' la rflexion, il nous a paru que nous avions vu le bonheur.

M. le conseiller Prinelle s'attristait  ce rcit plus que s'il et
perdu son propre fils:

--Comment! s'criait-il, comment! il n'y aurait pas mieux  faire que de
laisser s'endormir sa pense et de rpter ternellement les mmes
gestes!...

Le Frre Ildebert qui venait, tout en mangeant, de trouver une manire
ingnieuse de tirer le bouchon du goulot d'une bouteille, dclara:

--Cette demoiselle a vu de ses yeux: il n'y a pas mieux, monsieur le
conseiller.

--Et c'est pourquoi, dit Gillonne, ma gouvernante disait qu'elle avait
adopt, elle et sa soeur, comme emblmes vivants, le perroquet et le
singe, qui, sans rien innover, imitent, avec entrain, tout ce qui s'est
dit ou fait avant eux...

--C'est tout de mme une belle chose que le voyage!... soupira Loys.
Car, si entendre parler mademoiselle est instructif et agrable, que
serait-ce,  son ct, de se rendre compte des choses _de visu_!

--Surtout, dit Frre Ildebert, si l'on a trouv l'instrument propre 
vous permettre de dguerpir lorsque la situation devient prilleuse...

--On ne peut se dclarer grand clerc, dit Loys, que lorsqu'on a parcouru
les diverses parties du monde.

--Oui, dit Gillonne, tant que celles-ci restent diffrentes de la vtre.
Mais dans l'important groupe de royaumes dont je vous ai parl, et qui
tient la tte des nations par les progrs de toutes sortes, notamment
par celui de la locomotion, qui est prodigieuse, chacun passe sa vie 
se dplacer d'une capitale  une autre, et dans chacune de ces
capitales, on ne trouve rien qui ne ressemble exactement  ce qu'on
connat dans la ville qu'on vient de quitter. C'est logique, puisque
chaque citoyen tant, pour ainsi dire, dans chacun des royaumes  la
fois, y apporte ses gots, son langage, sa religion et son habit; tout
se ressemble.

--Alors, dit le conseiller, en somme, ce grand effort et ce
perfectionnement admirables qui aboutissent, je le vois,  s'enrichir,
et  s'enrichir pour se pouvoir transporter, a pour dernire fin de se
transporter dans des lieux qui sont les mmes que ceux que vous venez de
quitter?

--Ils sont les mmes, et ils le sont bien plus encore aujourd'hui, dit
Gillonne, car, ayant pu parcourir d'un peu haut tous ces royaumes, aprs
trois semaines de carnage savant, nous avons remarqu que dans les uns
comme dans les autres il ne restait plus rien.

--Comment! plus rien?

--Rien, ce qui s'appelle rien; plus rien que la terre rase et d'ailleurs
bouleverse.




X

NONOBSTANT PAROLES ET EXEMPLES


A la suite de cet entretien, il fut naturellement beaucoup question des
douceurs de la vie de famille, dans un pays ayant gard ses coutumes
anciennes, ses clochers et ses bois. On en parla d'autant plus que Loys
tait follement pris de Gillonne et que le mariage des deux jeunes gens
avait t dcid d'un commun accord entre les familles.

M. le conseiller Prinelle offrit aux poux Gilles de demeurer sous son
toit, attendu qu'ils n'avaient plus de cabane. Mais les bcherons
choisirent de mourir comme ils taient ns et de faire reconstruire leur
cabane.

Il y eut un beau mariage, en effet,  l'glise mtropolitaine, et
clbr par le Frre Ildebert qui leur fit un matre-sermon o il
maudissait le rgne de la matire et l'esprit de nouveaut. Aprs quoi
et comme les voyages de noces n'taient pas encore invents, les jeunes
poux embrassrent leur famille pour se retirer dans une honnte maison
d't qu'on leur avait fait construire  la campagne.

Mais au milieu des embrassades--comme l'un et l'autre ne manquaient pas
de loyaut--ils ne purent se retenir de confesser qu'ils partaient, non
pour la maison de campagne, mais pour un voyage...

--Pas pour un long voyage, j'espre? s'cria chaque membre de la
famille.

--Nous ne savons pas, dirent-ils, dj loin, nous partons pour un voyage
autour de la plante!...

On les accompagna, pleurant, jusqu' la porte de la ville, non loin du
tilleul, au carrefour des Quatre-Chemins, o reposait Gillette, la
pauvre victime de la locomotion outrancire; et,  la grande
stupfaction de tous, on les vit monter, mais aussi tranquillement que
dans une bonne calche de grands-pres, on les vit monter dans le fameux
carrosse vert attel des deux lzards gants.

Cet extravagant vhicule tait conduit par le cocher rougeaud,  ct de
qui se tenait le valet de pied, tous deux fort incommods par les
normes queues dont les extrmits brimballaient jusqu' leur nez
inclin du ct oppos.

De l'ahurissement qu'un tel spectacle provoquait, une chose sauva les
esprits; ce fut un bruit trange, comparable  celui du vent de
l'ouragan et de la meule transporte par la trombe meurtrire, et qui
faisait relever les ttes, ici comme l-bas, dans les profondeurs de la
foule: c'tait la cage contenant le singe et les deux perroquets!

Cette cage volait, sans ailes ni secours d'aucune sorte, au-dessus du
peuple press. Elle volait  la vitesse d'un gerfaut lanc contre sa
proie, et elle produisait, dans l'air transperc, une sorte de
sifflement de sirne. Les trois animaux y furent toutefois parfaitement
identifis,  la grande joie des enfants.

Et cette cage, avec son contenu, vint d'elle-mme s'asseoir sur le toit
du carrosse vert, o le valet de pied, adroitement, l'assujettit avec
des liens.

Et la voiture repartit  l'allure ordinaire de ses fantastiques
coursiers.

Frre Ildebert, venu jusque-l, s'cria:

--Dieu les bnisse!... Ils ont le diable au corps.





End of the Project Gutenberg EBook of La carrosse aux deux lzards verts, by 
Ren Boylesve

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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