The Project Gutenberg EBook of Locus Solus, by Raymond Roussel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Locus Solus

Author: Raymond Roussel

Release Date: August 31, 2006 [EBook #19149]
Last Updated: January 3, 2010

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOCUS SOLUS ***




Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com








Raymond Roussel

LOCUS SOLUS

(1914)

Table des matires


Chapitre premier.
Chapitre II.
Chapitre III.
Chapitre IV.
Chapitre V.
Chapitre VI.
Chapitre VII.
Notes

       *       *       *       *       *

_ ma soeur la duchesse d'Elchingen_
_Trs tendrement,_

R. R.

       *       *       *       *       *




Chapitre premier


Ce jeudi de commenant avril, mon savant ami le matre Martial Canterel
m'avait convi, avec quelques autres de ses intimes,  visiter l'immense
parc environnant sa belle villa de Montmorency.

_Locus Solus_--la proprit se nomme ainsi--est une calme retraite o
Canterel aime poursuivre en toute tranquillit d'esprit ses multiples et
fconds travaux. En ce _lieu solitaire_ il est suffisamment  l'abri des
agitations de Paris--et peut cependant gagner la capitale en un quart
d'heure quand ses recherches ncessitent quelque station dans telle
bibliothque spciale ou quand arrive l'instant de faire au monde
scientifique, dans une confrence prodigieusement courue, telle
communication sensationnelle.

C'est  _Locus Solus_ que Canterel passe presque toute l'anne, entour
de disciples qui, pleins d'une admiration passionne pour ses
continuelles dcouvertes, le secondent avec fanatisme dans
l'accomplissement de son oeuvre. La villa contient plusieurs pices
luxueusement amnages en laboratoires modles qu'entretiennent de
nombreux aides, et le matre consacre sa vie entire  la science,
aplanissant d'emble, avec sa grande fortune de clibataire exempt de
charges, toutes difficults matrielles suscites au cours de son labeur
acharn par les divers buts qu'il s'assigne.

Trois heures venaient de sonner. Il faisait bon, et le soleil tincelait
dans un ciel presque uniformment pur. Canterel nous avait reus non
loin de sa villa, en plein air, sous de vieux arbres dont l'ombrage
enveloppait une confortable installation comprenant diffrents siges
d'osier.

Aprs l'arrive du dernier convoqu, le matre se mit en marche, guidant
notre groupe, qui l'accompagnait docilement. Grand, brun, la physionomie
ouverte, les traits rguliers, Canterel, avec sa fine moustache et ses
yeux vifs o brillait sa merveilleuse intelligence, accusait  peine ses
quarante-quatre ans. Sa voix chaude et persuasive donnait beaucoup
d'attrait  son locution prenante, dont la sduction et la clart
faisaient de lui un des champions de la parole.

Nous cheminions depuis peu dans une alle en pente ascendante fort
raide.

 mi-cte nous vmes au bord du chemin, debout dans une niche de pierre
assez profonde, une statue trangement vieille qui, paraissant forme de
terre noirtre, sche et solidifie, reprsentait, non sans charme, un
souriant enfant nu. Les bras se tendaient en avant dans un geste
d'offrande--les deux mains s'ouvrant vers le plafond de la niche. Une
petite plante morte, d'une extrme vtust, s'levait au milieu de la
dextre, o jadis elle avait pris racine.

Canterel, qui poursuivait distraitement son chemin, dut rpondre  nos
questions unanimes.

C'est le Fdral  semen-contra vu au coeur de Tombouctou par Ibn
Batouta, dit-il en montrant la statue--dont il nous dvoila ensuite
l'origine.

Le matre avait connu intimement le clbre voyageur Echenoz, qui lors
d'une expdition africaine remontant  sa prime jeunesse tait all
jusqu' Tombouctou.

S'tant pntr, avant le dpart, de la complte bibliographie des
rgions qui l'attiraient, Echenoz avait lu plusieurs fois certaine
relation du thologien arabe Ibn Batouta, considr comme le plus grand
explorateur du XIVe sicle aprs Marco Polo.

C'est  la fin de sa vie, fconde en mmorables dcouvertes
gographiques, alors qu'il et pu  bon droit goter dans le repos la
plnitude de sa gloire, qu'Ibn Batouta avait tent une fois encore une
reconnaissance lointaine et vu l'nigmatique Tombouctou.

Durant sa lecture Echenoz avait remarqu entre tous l'pisode suivant.

Quand Ibn Batouta entra seul  Tombouctou, une silencieuse consternation
pesait sur la ville.

Le trne appartenait alors  une femme, la reine Duhl-Sroul, qui, a
peine ge de vingt ans, n'avait pas encore choisi d'poux.

Duhl-Sroul souffrait parfois de terribles crises d'amnorrhe, d'o
rsultait une congestion qui, atteignant le cerveau, provoquait des
accs de folie furieuse.

Ces troubles causaient de graves prjudices aux naturels, vu le pouvoir
absolu dont disposait la reine, prompte ds lors  distribuer des ordres
insenss, en multipliant sans motif les condamnations capitales.

Une rvolution et pu clater. Mais hors ces moment d'aberration c'tait
avec la plus sage bont que Duhl-Sroul gouvernait son peuple, qui
rarement avait got rgne aussi fortun. Au lieu de se lancer dans
l'inconnu en renversant la souveraine, on supportait patiemment les maux
passagers compenss par de longues priodes florissantes. Parmi les
mdecins de la reine aucun jusqu'alors n'avait pu enrayer le mal.

Or  l'arrive d'Ibn Batouta une crise plus forte que toutes les
prcdentes minait Duhl-Sroul. Sans cesse il fallait, sur un mot
d'elle, excuter de nombreux innocents et brler des rcoltes entires.
Sous le coup de la terreur et de la famine les habitants attendaient de
jour en jour la fin de l'accs, qui, se prolongeant contre toute raison,
rendait la situation intenable.

Sur la place publique de Tombouctou se dressait une sorte de ftiche
auquel la croyance populaire prtait une grande puissance.

C'tait une statue d'enfant entirement compose de terre sombre--et
jadis fonde en de curieuses circonstances sous le roi Forukko, anctre
de Duhl-Sroul.

Possdant les qualits de sens et de douceur retrouves en temps normal
chez la reine actuelle, Forukko, dictant des lois et payant de sa
personne, avait port haut la prosprit de son pays. Agronome clair,
il surveillait lui-mme les cultures, afin d'introduire maints fructueux
perfectionnements dans les mthodes caduques touchant les semailles et
la moisson.

merveilles de cet tat de choses, les tribus limitrophes s'allirent 
Forukko pour profiter de ses dcrets et avis, non sans garder chacune
son autonomie avec le droit de reprendre  son gr une indpendance
complte. Il s'agissait l d'un pacte d'amiti et non de soumission, par
lequel on s'engagea en outre  se coaliser au besoin contre un ennemi
commun.

Au milieu d'un fol enthousiasme dchan par la dclaration solennelle
de l'immense union accomplie, on rsolut de crer, en guise d'emblme
commmoratif apte  immortaliser l'clatant vnement, une statue faite
uniquement de terre prise au sol des diverses tribus conjointes.

Chaque peuplade envoya son lot, en choisissant de la terre vgtale,
symbole de l'abondance heureuse qu'annonait la protection de Forukko.

Avec tous les humus mlangs et ptris ensemble, un artiste en renom,
ingnieux dans le choix du sujet, rigea un gracieux enfant souriant,
qui, vritable rejeton commun des nombreuses tribus confondues en une
seule famille, semblait consolider encore les liens tablis.

L'oeuvre, installe sur la place publique de Tombouctou, reut, en
raison de son origine, une dnomination qui traduite en langage moderne
donnerait ces mots: _le Fdral_. Model avec un art charmant, l'enfant,
nu, le dos de ses mains tourn  plat vers le sol, avanait les bras
comme pour faire une offrande invisible, voquant, au moyen de son geste
emblmatique, le don de richesse et de flicite promis par l'ide qu'il
reprsentait. Bientt sche et durcie, la statue acquit une solidit
persistante.

Suivant l'esprance gnrale, un ge d'or commena pour les peuplades
fusionnes, qui, attribuant leur chance au Fdral, vourent un culte
passionn  ce tout-puissant ftiche, prompt  exaucer d'innombrables
prires.

Sous le rgne de Duhl-Sroul l'association des clans subsistait toujours
et le Fdral inspirait le mme fanatisme.

La prsente folie de la souveraine empirant sans cesse, on rsolut
d'aller en foule demander  la statue de terre l'immdiate conjuration
du flau.

Vue et dcrite par Ibn Batouta, une grande procession, prtres et
dignitaires en tte, se rendit auprs du Fdral pour lui adresser
longuement, selon certains rites, de ferventes oraisons.

Le soir mme, un furieux ouragan passa sur la contre, sorte de tornade
dvastatrice qui traversa rapidement Tombouctou, sans endommager le
Fdral, abrit par les constructions environnantes. Les jours suivants,
de frquentes averses rsultrent de la perturbation des lments.

Cependant la vsanie aigu de la reine s'accentuait, occasionnant 
chaque heure de nouvelles calamits.

Dj on dsesprait du Fdral, lorsqu'un matin le ftiche prsenta,
enracine dans l'intrieur de sa main droite, une petite plante presse
d'clore.

Sans hsiter, chacun vit l un remde miraculeusement offert par
l'enfant vnr pour gurir l'affection de Duhl-Sroul.

Promptement dvelopp par des alternatives de pluie et d'ardent soleil,
le vgtal engendra de minuscules fleurs jaune ple, qui, recueillies
avec soin, furent, sitt sches, administres  la souveraine, alors au
paroxysme de l'garement.

Le phnomne retardataire se produisit incontinent, et Duhl-Sroul,
enfin soulage, retrouva sa raison et son quitable bont.

Ivre de joie, le peuple, par une imposante crmonie, rendit grce au
Fdral et, soucieux d'enrayer les crises prochaines, rsolut de
cultiver  l'aide d'un arrosage rgulier, en la laissant par
superstitieux respect dans la main de la statue sans oser semer ses
germes nulle part, la plante mystrieuse qui jusqu'alors inconnue dans
la contre n'autorisait qu'une seule hypothse: transporte dans les
airs par l'ouragan depuis de lointaines rgions, une graine, atteignant
en sa chute la dextre de l'idole, avait mri dans la terre vgtale
rgnre par la pluie.

Suivant la croyance unanime l'omnipotent Fdral avait lui mme dchan
le cyclone, conduit la semence jusqu' sa main et provoqu chaque onde
germinatrice.

Tel tait dans l'expos d'Ibn Batouta le passage favori de l'explorateur
Echenoz, qui, une fois  Tombouctou, s'enquit du Fdral.

Une scission survenue entre les tribus solidaires l'ayant priv de toute
signification, le ftiche, banni de la place publique et relgu comme
simple curiosit parmi les reliques d'un temple, avait depuis longtemps
sombr dans l'oubli.

Echenoz voulut le voir. Dans la main de l'enfant, intact et souriant, se
dressait encore la fameuse plante, qui, maintenant sche et rabougrie,
avait jadis--l'explorateur russit  l'apprendre--conjur pendant
plusieurs annes, jusqu' produire une complte gurison, chaque
nouvelle crise de Duhl-Sroul. Possdant sur la botanique les notions
qu'exigeait sa profession, Echenoz reconnut en l'antique dbris
horticole un pied d'_artemisia maritima_--et se rappela qu'absorbes en
quantit minime, sous la forme d'un mdicament jauntre nomm
_semen-contra_, les fleurs sches de cette radie constituent, en
effet, un trs actif emmnagogue. Pris  une source unique et pauvre,
c'est juste ment  faible dose que le remde avait toujours agi sur Duhl
Sroul.

Pensant que le Fdral, vu son prsent dlaissement, pouvait tre
acquis, Echenoz offrit un large prix aussitt accept--puis rapporta en
Europe la singulire statue, dont l'historique veilla fort l'attention
de Canterel.

Or Echenoz tait mort depuis peu, lguant le Fdral  son ami, en
souvenir de l'intrt port par celui-ci  l'ancien ftiche africain.

Nos regards, fixant le symbolique enfant, maintenant par pour nous,
ainsi que la vieille plante, de la plus attrayante gloire, furent
bientt sollicits par trois hauts reliefs rectangulaires, taills, 
mme la pierre, dans la portion infrieure du bloc lev o s'vidait la
niche.

Devant nous, entre le sol et le niveau de la plate-forme que foulait le
Fdral, les trois oeuvres, finement colories, s'allongeaient
horizontalement l'une au-dessous de l'autre et, dj trs frustes par
endroits, donnaient le sentiment, ainsi que le bloc pierreux entier,
d'une fabuleuse antiquit.

Le premier haut-relief reprsentait, debout sur une plaine gazonneuse,
une jeune femme extasie, qui, les bras alourdis par une moisson de
fleurs, contemplait  l'horizon cette expression: D'ORES, esquisse dans
le ciel par d'troits cirrus que le vent recourbait mollement. Les
teintes, bien que passes, subsistaient partout, dlicates et multiples,
encore nettes sur les nuages, pleins de rouges reflets crpusculaires.

Plus bas le second tableau sculptural montrait la mme inconnue, qui,
assise dans une salle somptueuse, profitait d'une couture bante pour
extraire d'un coussin bleu aux riches broderies certain fantoche costum
de rose et priv d'un de ses yeux.

Prs de terre le troisime morceau mettait en scne un borgne en
vtements roses, qui, pendant vivant du fantoche, dsignait  plusieurs
curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face suprieure,
o s'enchssait  demi un lingot d'or, portait le mot Ego trs
lgrement grav avec paraphe et date. Au second plan un court tunnel,
muni intrieurement d'une grille ferme, semblait conduire  quelque
immense caverne, creuse dans les flancs d'une marmorenne montagne
verte.

Dans les deux derniers sujets, telles couleurs gardaient une certaine
force, notamment le bleu, le rose, le vert et l'or.

Interrog, Canterel nous renseigna sur cette trilogie plastique.

Sept ans environ avant l'heure actuelle, ayant appris qu'une socit se
formait en vue de mettre au jour la ville bretonne de Gloannic, dtruite
et ensable au XVe sicle par un formidable cyclone, le matre, sans nul
esprit de lucre, avait souscrit de nombreuses actions, dans le seul but
d'encourager une grandiose entreprise, apte  donner selon lui de
passionnants rsultats.

Par la voix de leurs reprsentants, les plus grands muses des deux
mondes s'taient bientt disput maintes choses prcieuses, qui, dues 
des fouilles habiles faites en bonne place, venaient sans retard subir 
Paris le feu des enchres publiques.

Canterel, prsent  chaque nouvel arrivage d'antiquits, s'tait soudain
rappel un soir,  la vue de trois hauts-reliefs peints ornant de face
la base d'une grande niche vide rcemment dterre, cette lgende
armoricaine contenue dans le Cycle d'Arthur.

Au temps jadis, dans Gloannic, sa capitale, Kourmelen, roi de
Kerlagouzo--contre sauvage marquant l'extrme pointe occidentale de la
France--sentit, jeune encore, dcliner rapidement sa sant ds longtemps
prcaire.

Kourmelen, depuis un lustre, tait veuf de la reine Plveneuc, morte en
donnant le jour  son premier enfant, la petite princesse Hello.

Ayant plusieurs frres envieux qui briguaient le trne, Kourmelen,
tendre pre, songeait avec effroi qu'aprs son trpas, sans doute
prochain, Hello, appele par la loi du pays  lui succder sans partage,
serait, vu son jeune ge, en butte  maintes conspirations.

Dpourvue de joyaux, mais rachetant son dfaut de luxe par une extrme
anciennet, la lourde couronne d'or de Kourmelen, ayant, sous le nom de
_la Massive_, ceint de temps immmorial chaque front souverain de
Kerlagouzo, tait devenue,  la longue, l'essence mme de la royaut
absolue, et priv d'elle nul prince n'et pu rgner un seul jour. Par
suite d'un ardent ftichisme, apte  prvaloir contre toute lgitimit,
le peuple et reconnu pour matre tel prtendant assez adroit pour
s'emparer de l'objet, prudemment enferm en un lieu sr muni de
sentinelles.

Un anctre de Kourmelen, Joul le Grand, avait, en des ges lointains,
fond le royaume de Kerlagouzo ainsi que sa capitale et port le
premier la Massive, fabrique sur son ordre.

Mort presque centenaire aprs un rgne glorieux, Joul, divinis par la
lgende, s'tait chang en astre du ciel et continuait  veiller sur son
peuple. Dans le pays, chacun savait le voir au milieu des constellations
pour lui adresser voeux et prires.

Confiant en la surnaturelle puissance de son illustre aeul, Kourmelen,
min par ses angoisses, l'adjura de lui envoyer en songe quelque
salutaire inspiration. Pour ter  ses frres jus qu'au moindre espoir
de succs, il avait longuement song  sceller hors de leurs atteintes,
dans telle mystrieuse cachette, la couronne rvre, indispensable 
toute intronisation. Mais il fallait qu'une fois en ge de dfier ses
ennemis Hello, pour se faire proclamer reine, pt retrouver l'antique
cercle d'or--et la prudence dfendait de lui indiquer le repaire choisi,
tant la force ou la ruse arrachent facilement un secret  l'enfance.
Oblig de prendre un confident, le roi hsitait, mu par la gravit du
cas.

Joul entendit la prire de son descendant et le visita en rve pour lui
dicter une sage conduite.

Ds lors Kourmelen n'agit plus qu'en suivant les instructions reues.

Faisant fondre sa couronne il obtint un lingot de banale forme oblongue
et se rendit au Morne-Vert, montagne enchante qu'avait illustre
autrefois un studieux voyage de Joul.

Vers la fin de sa vie, parcourant son royaume avec sollicitude pour
contrler le bien-tre populaire et l'honntet de ses gouverneurs,
Joul avait camp un soir dans une rgion solitaire entirement nouvelle
pour ses yeux.

On avait dress la tente royale au pied du Morne-Vert, mont chaotique,
surprenant par sa nuance glauque et ses reflets de marbre finement
vein. Joul, intrigu, en tenta l'ascension pendant que le repos
s'organisait, frappant sans cesse avec un pieu ferr, comme pour en
reconnatre la nature, le sol partout rsistant. Certain coup l'tonna
en provoquant une vague rsonance souterraine. Arrt, il heurta
fortement divers points de l'emplacement suspect et perut un cho
sourd, qui, se propageant dans les flancs de la montagne, dnotait la
prsence d'une importante caverne.

Sentant l un abri enviable pour la nuit, qui s'annonait froide, Joul,
sans gravir davantage, fit chercher par ses gens quelque faille donnant
accs dans l'antre imprvu.

Contrari par l'chec de toute investigation, le roi, songeant 
l'existence possible d'une ouverture ensable, ordonna de dblayer,
au-dessous de l'endroit sonore, la montagne dont un fin gravier
envahissait la base.

Quelques travailleurs improviss, s'armant d'instruments de fortune,
mirent  nu, presque d'emble, le sommet d'une vote, qu'ils dgagrent
pour le passage strict d'un homme.

Joul, pntrant torche en main dans l'troit couloir, eut vite
connaissance d'une caverne splendide, tout en marbre vert garni par un
trange phnomne gologique d'normes ppites d'or--reprsentant 
elles seules une incalculable fortune, susceptible d'tre dcuple par
celles que recelait  coup sr l'paisseur du massif.

bloui, Joul voulut, en les rservant pour d'ventuelles poques de
ruineux malheurs, garantir de toute cupidit ces richesses fabuleuses,
prsentement inutiles  un royaume heureux jouissant d'une calme
prosprit due au gnie de son fondateur.

Taisant ses penses, le roi se fit rejoindre par sa suite, et la nuit
s'coula paisible dans l'hospitalire caverne.

Le lendemain, un va-et-vient s'tablit avec le plus prochain village, et
des ouvriers se mirent  l'oeuvre sous la conduite de Joul. Libr par
leurs soins de tout ensablement, l'troit passage primitif devint un
spacieux tunnel,  mi-chemin duquel, aprs vacuation de la grotte, on
tablit une importante grille  deux battants, dpourvue de serrure par
ordre formel du roi.

Alors, devant tous, Joul, qui pratiquait la magie, pronona deux
solennelles incantations. Par la premire, il rendait  jamais
l'extrieur du mont invulnrable aux plus durs outils, et fermait
imprieusement, par la seconde, l'paisse et haute grille, immunise en
mme temps contre le bris et le descellement.

Puis le monarque fit aux assistants de prcieuses rvlations.
Actuellement ignore de lui-mme, impuissant  reconqurir, quand il
l'et voulu, les richesses interdites, certaine phrase magique, relatant
un personnel vnement surhumain appel  illustrer sa mort, serait 
mme d'ouvrir momentanment la grille  chaque impeccable nonc. Une
seule fois au cours des sicles futurs, en cas de grands dsastres
publics dont le dchanement ou l'expectative pourrait ncessiter
l'appoint de ces trsors, Joul aurait la facult de dvoiler  l'un de
ses successeurs, au moyen d'un songe, le propos cabalistique. Il livrait
d'avance la substance du _ssame_ pour que maints tmraires, par leurs
essais priodiques, sauvassent l'important gisement de l'oubli forc o
l'et plong un emprisonnement absolu.

Un mois plus tard, rentr  Gloannic aprs l'achvement de sa tourne,
Joul, par une nuit limpide, mourut charg d'ans et de gloire--et
soudain un astre neuf brilla au firmament.

Prompt  reconnatre l cet incident surnaturel rcemment prdit par
Joul pour l'heure de son trpas, le peuple, avec certitude, salua en
l'toile imprvue l'me mme du dfunt, prte  veiller ternellement
sur les destines du royaume.

Sachant dsormais quel fait devait exprimer la formule propre  livrer
les immenses biens du Morne-Vert, le nouveau souverain, ambitieux fils
de Joul, pronona devant la grille ensorcele force textes laconiques
rapportant de mille faons diverses la transformation du feu roi en
astre des cieux. Mais il n'atteignit pas le dire juste, car les battants
restrent clos. Et ce fut toujours en vain que, dans la suite, de
semblables tentatives eurent lieu derechef.

Or, cette proposition rebelle, Kourmelen, pendant son rve, l'avait
reue des lvres de Joul, autoris  en faire l'aveu par le menaant
orage politique suspendu sur le royaume.

Au seuil du Morne-Vert, il l'mit en ces termes, dont les chercheurs, au
cours des sicles, s'taient seulement approchs:

_Joul brle, astre aux cieux._

La grille s'ouvrit largement--puis se referma, franchie par le visiteur,
qui pntra dans la grotte verte.

Par ordre de Joul, dont il comprenait le mobile, Kourmelen venait
cacher l tout l'or de sa couronne. O trouver une retraite plus sre
que cet antre, depuis si longtemps inviol en dpit de mille efforts?
Puis, au cas mme o un intrigant et  force d'essais dnich le
_ssame_ exact, la prsence dans la caverne d'innombrables ppites, dont
la Massive transforme par sa fonte ne se distinguait en rien,
constituait une garantie contre l'usurpation redoute. Seul, en effet,
vu le ftichisme populaire un front ceint de la couronne ancestrale
reconstitue sans nul conteste avec son or primitif pourrait devenir
royal. Et quel moyen aurait-on d'identifier le lingot vnrable parmi
tant d'autres spcimens pareils  lui?

Extrayant sans trop de peine un long caillou  moiti pris dans la
surface d'un bloc isol de marbre vert, Kourmelen obtint une cavit
parfaite o le prcieux objet lourd entra juste, offrant ds lors le
mme aspect que les multiples chantillons d'or partout sertis dans
l'ophite de la caverne.

Mais un trop strict anonymat du lingot et enlev toute possibilit de
rgne  Hello mme, qui, un jour, avant de lui rendre pour son front la
forme d'une couronne royale, serait force d'en prouver au peuple, grce
 une marque irrfutable, la provenance presque divine.

Avec la pointe de son poignard, Kourmelen, toujours sur injonction de
Joul, commena de signer sur la plate-forme du bloc vert en ne rayant
que finement le marbre.

Depuis l'origine, les rois de Kerlagouzo apposaient sur les actes
importants, au lieu de leur nom, le mot _Ego_, qui renforait leur
prestige en faisant de chacun, pendant son rgne, le _moi_ suprme,  la
fois source et aboutissement de tout. L'criture et la date rachetaient
cette uniformit syllabique en dsignant double ment sur chaque pice le
souverain en cause.

N'hsitant pas, en pareille occurrence,  choisir sa griffe
prdominante, Kourmelen grava son _Ego_ habituel--puis data, non sans
recouvrir aussitt l'inscription entire d'une mince couche de sable.
Par cette dernire prcaution, le roi, qui en outre,  son entre, avait
pour agir gagn exprs la plus obscure rgion de la grotte, rendait
presque impossible, pour tout chercheur non averti ayant par chance
inoue russi  prononcer le vrai _ssame_, la dcouverte de l'indice
inhrent  l'pigraphe.

Kourmelen, avec les cinq vocables puissants, rouvrit, pour sortir, la
grille prompte  se refermer derrire lui.

Revenu de son expdition, il dclara publiquement, mais en taisant
chaque dtail, que la Massive, maintenant fondue, reposait par ses soins
dans le Morne-Vert, dont Joul, en songe, lui avait livr le magique mot
de passe. Il importait que le peuple, pour garder foi en l'avenir, st
qu'enfoui en lieu sr l'or sacr, dont la perte suppose l'et rduit 
un dangereux dsespoir, tait prt  donner encore sa sanction  de
futurs souverains.

Sentant dj l'treinte de la mort, Kourmelen, htivement, acheva
d'excuter les ordres de Joul, qui, avec maintes recommandations
annexes, lui avait enjoint de prendre sans crainte, pour remplir
l'indispensable office de confident universel, un certain Le Quillec,
bouffon de la cour.

Borgne et hideux, Le Quillec, pour outrer le grotesque de sa personne,
objet de la rise gnrale, s'habillait toujours en rose comme le plus
coquet damoiseau et, plein d'esprit dans la riposte, cachait sous son
enveloppe comique une me droite et bonne, sincrement dvoue au roi.

D'abord tonn d'un tel choix, Kourmelen,  la rflexion, admira la
sagesse de Joul. Mandataire plus sr que quiconque, Le Quillec, en tant
qu'tre vil et bafou, indigne  tous les yeux d'avoir pu tre lu comme
dpositaire d'un grand secret, serait en outre  l'abri de toute
insistance ou menace tendant  le faire parler.

Le roi, sans restrictions, rvla au bouffon la formule introductrice,
la place du lingot fameux et l'existence de la signature probante. Quand
arriverait le moment propice d'agir, Hello, avertie comme fille de race
souveraine et divine par un de ces signes clestes refuss aux simples
humains tels que Le Quillec, viendrait de son propre mouvement trouver
le borgne pour lui rclamer ses secrets. Ce jour-l seulement, afin
qu'une involontaire marque d'intrt ou de faveur ne put veiller
prmaturment les soupons de l'entourage, l'trange confident aurait
t dsign  l'orpheline--par un moyen que devait ignorer Le Quillec
mme, actuellement voue  une longue attente passive. Congdiant le
bouffon, Kourmelen prit dans une rserve de jouets destins  sa fille
un fantoche habill de rose dont il ta un oeil. La reine Plveneuc,
pendant sa grossesse, avait brod sans nulle aide un luxueux coussin
bleu, appel dans sa pense  soutenir prs d'elle sur sa couche,
jusqu'au jour des relevailles, l'enfant qu'elle attendait. Kourmelen
s'tait toujours efforc d'inculquer  Hello le respect de cette
relique, dont la pauvre mre, surprise par la mort, n'avait pu faire
usage. Ouvrant une portion de surjet, il glissa le fantoche au plus
profond de la plume puis enjoignit  une camrire de recoudre l'endroit
bant, d selon son dire  un accident.

Le roi apprit sans tmoins  Hello, mise en demeure de garder le secret
de l'entretien, qu'un prsent l'attendait enferm dans le coussin bleu,
dont elle ne devait explorer les flancs que sur un ordre cleste.
Jusqu' la fin Kourmelen n'avait fait que suivre en tout les
prescriptions de Joul, dont il louait en lui-mme la prvoyante
pntration. Destine en effet  ne recevoir l'avertissement cleste
qu'arme par l'ge contre ses antagonistes, Hello, en fouillant le
coussin, qui vu sa provenance auguste ne risquait pas de se perdre,
serait force de chercher quelque symbole dans l'insolite offrande faite
 une adulte d'un simple jouet naf.  la longue, l'habit rose et l'oeil
absent du fantoche voqueraient fatalement dans sa pense en travail le
bouffon Le Quillec, qu'elle irait questionner. De plus, si, odieusement
pressurants, les princes collatraux arrachaient  Hello encore enfant
et faible le secret du coussin bleu--sans raison d'insister, vu
l'intgralit apparente de l'aubaine, jusqu'au si essentiel aveu du
signal cleste  attendre--l'mersion hors de l'pais duvet, dpourvu du
pr cieux document espr, d'une bizarre poupe amusante si bien adapte
 l'ge de la destinataire, semblerait trahir uniquement le tendre
caprice d'un pre soucieux de doubler l'attrait de son cadeau par
l'imprvu d'une ingnieuse cachette. L'objet, sans consquence palpable,
serait videmment remis  Hello, qui, se bornant alors  l'employer pour
ses jeux, se dirait brusquement plus tard, au jour de la manifestation
cleste, que l'heure venait seulement de tinter o elle et du sonder le
coussin. Aussitt, voyant jurer la purilit du don avec
l'panouissement de sa jeunesse, elle tomberait dans de fcondes
rflexions et, se rappelant les deux saillantes particularits du jouet,
ferait le rapprochement voulu, prompt  la conduire vers Le Quillec.

Bientt Kourmelen mourut. Ses frres, profitant de la minorit d'Hello
pour former des partis, dchanrent la guerre civile, chacun tchant de
conqurir le pouvoir. Mais, faute de l'or sacr apte  reconstituer la
Massive, nul d'entre eux ne parvint  se faire admettre pour roi.

Vainement de nouvelles paroles furent essayes pour ouvrir l'inflexible
grille du Morne-Vert, surtout fascinant dsormais en tant qu'habitacle
du lingot monarchique. Assaillie de questions par ses oncles comme
dpositaire probable de quelque rvlation paternelle devant conduire au
but, Hello sut garder son secret tout entier.

L'anarchie, ds lors, mina le royaume, puisque Hello mme, avant de
possder la Massive, ne pouvait tre reine.

Toujours affubl de rose, Le Quillec, nanti d'une pension via gre
lgue par Kourmelen, faisait rire  la promenade, en ripostant finement
 leurs quolibets, tels anciens habitus de la cour.

Le temps passa, et Hello,  dix-huit ans, se prit  songer sans trve au
symptme cleste prdit par son pre, dans l'espoir qu'un moyen lui
serait alors offert de sauver le pays, dfinitive ment ruin par un laps
ininterrompu de chaos et de luttes intestines.

Un soir de juillet, comme la jeune princesse revenait seule, les bras
chargs de fleurs, vers un chteau ancestral o elle rsidait chaque
t, maints somptueux reflets rouges, ns du soleil  peine disparu,
incendirent de longs nuages couchs  l'horizon.

S'arrtant pour admirer la ferie crpusculaire, Hello vit certains
flocons troits se courber trangement sous l'action de la brise jusqu'
former en lettres vagues cette locution:

_D'ORES._

L'ensemble s'effiloqua bientt dans les airs. Mais Hello, le coeur
battant, avait reconnu,  sa nature cleste, le pravis annonc.
_Maintenant_ elle devait agir.

Rentre au chteau, elle ouvrit le coussin bleu, envers qui ne s'tait
dmentie jamais sa plus dvotieuse sollicitude, trop justifie par le
contact sanctificateur des mains maternelles pour avoir pu sembler
suspecte. D'abord dsappointe en n'y trouvant que le fantoche, elle
mdita longuement, incite aux recherches pntrantes par la discordance
tablie entre le jouet et son ge.

Soudain, au ton de l'habit et  la vacuit de l'orbite, la jeune fille
devina, en l'nigmatique poupe, une vocation de Le Quillec.

Elle manda le bouffon au chteau et l'instruisit de tout.

 son tour Le Quillec lui transmit les secrets confis  son honneur,
l'adjurant de gagner incontinent le Morne-Vert pour suivre avec un
docile empressement l'ordre des nuages--ordre imprieux envoy  bon
escient en un moment fort propice, o aucun des usurpateurs ventuels,
qui tous venaient de s'affaiblir mutuellement par des luttes  outrance,
n'et pu entraver efficacement la marche de la reine lgitime quand,
dtenant le lingot ftiche, elle soulverait sur ses pas l'enthousiasme
universel.

Installe dans une vaste litire, Hello partit sur-le-champ, escorte du
bouffon, qui, exposant partout  dessein le but rel du voyage,
suscitait l'adjonction au cortge de maints fanatiques, impatients de
voir l'vnement mmorable appel  faire cesser l're d'anarchie et de
ruine.

La jeune princesse atteignit donc le Morne-Vert au sein d'une foule
immense, qui rjouissait Le Quillec, avide de tmoins pour sa scne
d'identification.

Ouvrant la grille avec la phrase efficace prononce secrtement  voix
basse, le bouffon marcha dans la grotte vers la place indique, pendant
qu'une portion de la multitude le suivait sur sa demande pour constater
en ses moindres gestes une parfaite absence de complicit.

Dsign par Le Quillec puis soulev  bras nombreux, le bloc marmoren
de Kourmelen fut transport au-dehors, et la grille, encore bante, ne
se referma, vu l'extrme brivet de la visite, qu'aprs la sortie du
dernier envahisseur.

Le bouffon, tant la couche de sable dissimulatrice fit voir  tous,
dans la face haute du bloc, la signature du feu roi, proche le lingot
dynastique, ainsi authentifi.

Hello se dirigea vers Gloannic, emportant le bloc vert, mis intact
auprs d'elle en un coin de sa litire. Au milieu d'ovations fivreuses
dchanes par le succs de l'expdition, son cortge populaire
grossissait  chaque tape. Vainement les prtendants, pour l'arrter en
chemin, harangurent leurs soldats, qui, au su de l'insigne recouvrance,
vinrent tous, fascins par la gloire magique du lingot, se ranger
d'eux-mmes sous la bannire de l'heureuse princesse.

Porte en triomphe jusqu' son palais, Hello, avec l'or reconquis, fit
crer  nouveau la Massive, qu'elle ceignit un jour publiquement aux
cris dlirants de Vive la reine! Le soir venu, on vit l'astre Joul
briller plus encore que de coutume.

La souveraine voulut ensuite relever le pays avec les millions de la
caverne, dont l'exploitation s'organisa promptement. Divulgue, la
formule de la grille favorisa l'entre ou la sortie d'ouvriers arms de
pics, et bientt, grce  l'or extrait en masse des profondeurs internes
du marbre vert, le royaume prospra.

Souriante enfin et chrie par son peuple, Hello combla Le Quillec de
bienfaits.

Dans un lan d'exaltation joyeuse, on fit excuter une statue qui,
reprsentant la jeune reine couronne au front, fut place comme celle
d'une sainte au fond de certaine spacieuse niche, sous laquelle trois
hauts-reliefs en couleurs commmoraient la sublime aventure.

Or, l'examen le prouvait, c'tait cette niche mme qu'avaient mise  nu
les plus rcentes fouilles accomplies par la socit dont Canterel tait
actionnaire.

Une facile enqute dmontra que la statue absente, brise en mille
fragments, gisait, au moment de la trouvaille, sous l'obscur abri de la
niche, jadis projete en avant par le lointain cataclysme enfouisseur.

Le matre convoita cette pice vnrable, dont la seule existence
dcernait  la lgende une curieuse part de ralit. Enchrissant ferme,
il en fut,  la vente, l'heureux adjudicataire et, l'installant dans son
parc, laissa vide pendant six ans la gurite de pierre, faute de trouver
quelque statue digne par son ge et sa valeur d'un aussi prcieux
gte--mrit dernirement par l'antique et glorieux Fdral, qui reut
l un abri contre le vent et la pluie.

Aprs un dernier regard jet sur la double curiosit, nous suivmes
Canterel, dj prt  nous distancer dans l'alle ascendante.




Chapitre II


 mesure que nous montions, la vgtation devenait plus rare. Bientt le
sol acheva de se dnuder de toutes parts, et, au terme du trajet, nous
emes connaissance d'une grande esplanade trs unie et entirement
dcouverte.

Nous fmes quelques pas vers un point o se dressait une sorte
d'instrument de pavage, rappelant par sa structure les _demoiselles_--ou
_hies_--qu'on emploie au nivellement des chausses.

Lgre d'apparence, bien qu'entirement mtallique, la _demoiselle_
tait suspendue  un petit arostat jaune clair, qui, par sa partie
infrieure, vase circulairement, faisait songer  la silhouette d'une
montgolfire.

En bas, le sol tait garni de la plus trange faon.

Sur une tendue assez vaste, des dents humaines s'espaaient de tous
cts, offrant une grande varit de formes et de couleurs. Certaines,
d'une blancheur clatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs
fournissant la gamme intgrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes
figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille
jusqu'aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit
fonces, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie,
complte par une foule de dents noires et par les rouges ples ou
criards de maintes racines sanguinolentes.

Les contours et les proportions diffraient  l'infini--molaires
immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait
presque imperceptibles. Nombre de reflets mtalliques s'panouissaient
 et l, provenant de plombages ou d'aurifications.

 la place occupe actuellement par la hie, les dents, troitement
groupes, engendraient, par la seule alternance de leurs teintes, un
vritable tableau encore inachev. L'ensemble voquait un retre
sommeillant dans une crypte sombre, vautr mollement au bord d'un tang
souterrain. Une fume tnue, enfante par le cerveau du dormeur,
montrait, en manire de rve, onze jeunes gens se courbant  demi sous
l'empire d'une frayeur inspire par certaine boule arienne presque
diaphane, qui, semblant servir de but  l'essor dominateur d'une blanche
colombe, marquait sur le sol une ombre lgre enveloppant un oiseau
mort. Un vieux livre ferm gisait  ct du retre, qu'illuminait
faiblement une torche plante droite dans le sol de la crypte.

Le jaune et le brun rgnaient dans cette singulire mosaque dentaire.
Les autres tons, plus rares, jetaient des notes vives et attirantes. La
colombe, faite de superbes dents blanches, avait une pose de rapide et
gracieux lan; participant  l'quipement du retre, des racines
habilement agences composaient d'une part certaine plume rouge ornant
un chapeau sombre affal prs du livre, de l'autre un grand manteau
pourpre agraf par une boucle de cuivre due  d'ingnieux attroupements
d'aurifications; un complexe amalgame de dents bleues crait une culotte
azure, qui s'enfonait dans de larges bottes en dents noires; les
semelles, trs visibles, comprenaient un agrgat de dents noisette,
parmi les quelles de nombreux plombages figuraient des clous
rgulirement espacs.

C'tait sur la botte gauche que la _demoiselle_ se trouvait prsentement
arrte.

En dehors du tableau, les dents gisaient de tous cts avec la plus
complte incohrence, plus ou moins clairsemes sans aucun rsultat
pictural. Autour de la limite fictive marque  la ronde par les dents
les plus distantes de la rgion centrale, s'tendait une zone vide,
borde elle-mme par une corde grle fixe de loin en loin au sommet de
minces piquets hauts de quelques centimtres. Nous tions tous rangs
devant cette barrire polygonale.

Soudain la hie s'enleva d'elle-mme dans les airs et, pousse par un
souffle modeste, se posa non loin de nous, aprs une directe et lente
excursion de quinze  vingt pieds, sur une dent de fumeur brunie par le
tabac.

Canterel, nous entranant d'un signe, enjamba la corde, franchit la
limite dserte et s'approcha de l'instrument arien. Nous le suivmes
tous, trs attentifs  ne pas dplacer les dents parses, dont
l'apparent dsordre tait sans nul doute le rsultat laborieux d'tudes
approfondies.

De prs, l'oreille percevait plusieurs tic-tac, mis par la
_demoiselle_, qui brillait au soleil.

Sans nous marchander les plus sduisants commentaires, Canterel attira
notre attention sur les divers organes de l'appareil.

Juste au sommet de l'arostat, laisse  nu par le filet formant l une
sorte de col sans relief, une soupape automatique d'aluminium comprenait
une ouverture circulaire  obturateur voisine d'un petit chronomtre au
cadran visible.

Sous le ballon, les cordages verticaux et tnus composant la partie
infrieure du filet, entirement fait de soie rouge fine et lgre,
agrippaient en guise de nacelle, par des trous fors dans son bord droit
et trs bas, un plateau rond d'aluminium, qui, ressemblant  un
couvercle renvers, contenait une substance jaune d'ocre tale en
couche mince sur son fond horizontal.

Le dessous du plateau tait centralement riv au sommet d'un troit
poteau d'aluminium cylindrique et vertical constituant le corps mme de
l'objet.

Une longue tige, pareillement en aluminium, plante de ct dans la
rgion suprieure du poteau, s'levait obliquement vers le ciel, plus
haut que le plateau circulaire, et finissait en se rami fiant
triplement. Chacune de ses trois branches soutenait debout  son
extrmit un chronomtre assez grand, auquel s'adossait un miroir rond
de mme circonfrence; les trois cadrans, s'ignorant l'un l'autre, se
trouvaient orients extrieurement dans trois sens divergents, alors que
les trois disques de verre tam faisaient face  un commun espace
mdian et, respectivement, regardaient  peu prs l'ouest, le sud et
l'est. Actuellement le premier miroir recevait directement l'image du
soleil et la dardait en plein sur le second, qui la renvoyait vers le
plateau-nacelle, tandis que le troisime ne semblait jouer aucun rle.
Chaque miroir tenait  son chronomtre par quatre tiges horizontales
dlicatement dentes, fiches individuellement en haut, en bas,  droite
et  gauche dans le revers de son pourtour; ces tiges, dans les trois
cas, traversaient le chronomtre de part en part et pointaient de
l'autre cot, en marge priphrique du cadran, un peu infrieur comme
diamtre  l'ensemble du mouvement d'horlogerie.

Actionnes par d'invisibles roues dentes en rapport avec le mcanisme
des chronomtres, les tiges, par une grande varit de progressions et
de reculs, pouvaient donner aux miroirs toutes sortes d'inclinaisons;
l'avant de chacune se composait d'une petite boule mtallique
emprisonne aux deux tiers par une sphre creuse incomplte adapte au
dos du miroir en jeu; ce mode d'attache se prtait facilement aux
dplacements du disque rflchissant dans les sens les plus divers.

Chaque jour le triple systme suivait le soleil dans sa course, du lever
au coucher. Pendant la matine le miroir tourn  l'est recueillait en
premier l'ensemble des feux tincelants; aprs le passage de l'astre au
mridien il devenait inactif et son vis--vis prenait son rle. Militant
depuis l'aurore jusqu'au soir, le miroir contemplant le sud refltait
toujours en deuxime, pour les braquer dans une direction invariable,
les effluves radieux que lui dcochaient sans interruptions l'un ou
l'autre des brillants disques voisins.

Sur le milieu de la tige oblique triplement ramifie  sa fin s'levait
un court support droit, presque aussitt divis en deux branches courbes
formant une moiti de circonfrence aux cornes pointes vers le znith.
Ce demi-cercle, perpendiculaire  l'idal plan vertical dans lequel se
trouvait la tige oblique, pouvait servir de cadre partiel  une
puissante lentille ronde qui, assimilant son diamtre horizontal au
sien, tait fixe intrieurement par deux pivots  la portion culminante
des branches courbes.

Place avec prcision sur le chemin du faisceau lumineux rpercut en
second par le plus lointain miroir, la lentille tait couche
paralllement aux rayons qui l'inondaient.

Un chronomtre de dimension minime, dont le cadran ornait extrieurement
la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire
virer la lentille  tels moments strictement dtermins, grce  une
subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.

Assurant la stabilit de l'ensemble, une tige mtallique horizontale,
termine comme un demi-haltre par un contrepoids en boule, tait visse
dans le poteau d'aluminium du ct juste oppos  la lentille et aux
miroirs.

Une immense aiguille aimante, semblant provenir de quelque gante
boussole, traversait perpendiculairement le poteau  mi-hauteur et,
prsentant la mme longueur de part et d'autre, servait, par son
magntisme,  toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile arien
dans une orientation immuable. Sa pointe nord tait place droit
au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant mridional
concidait de faon similaire, mais  moindre distance, avec le
contrepoids sphrique.

Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies,
rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord
infrieur du poteau; chacune appuyait son extrmit sur le sol, en
donnant  la hie une assiette suffisante, et montrait extrieurement,
tout au bas de sa courbe rgulire et sortante, le cadran d'un
chronomtre exigu  peine plus large qu'elle-mme.

 mi-hauteur des trois griffes taient respectivement ancrs, de faon
interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe
s'enfonait trs lgrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en
mtal bleu, ainsi campe isolment et  plat dans l'espace, juste sous
l'axe du poteau. Une deuxime rondelle, de mme format, mais dont le
mtal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus
de l'autre,  un millimtre d'intervalle, et se trouvait suspendue  une
fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface
suprieure, disparaissait dans le poteau.

Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrme portion
infrieure du poteau enchssait, en un point de sa priphrie, le cadran
d'un dernier chronomtre.

Nous ayant laiss le temps ncessaire  un examen approfondi de la
_demoiselle_, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et
quelques secondes plus tard nous tions tous posts comme prcdemment
au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.

Le bruit d'un faible choc attira bientt nos regards vers le bas de
l'appareil; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous
une pousse de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux
restaient maintenant colles troitement.  l'instant prcis de leur
runion, la dent brune place au-dessous d'elles avait quitt le sol et,
obissant  quelque mystrieuse aimantation, s'tait plaque contre le
verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant
simultans, s'taient confondus en un seul.

Peu aprs, un clair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli
brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamtre
horizontal, coupait dsormais perpendiculairement le faisceau lumineux
mis, suivant une obliquit descendante, par le miroir braqu au sud.
Par suite de cette manoeuvre, les rayons, traversant le verre spcial,
se concentraient avec puissance sur l'aire intgrale de la substance
jaune tale sous l'arostat dans le plateau circulaire; quelques-uns
des fins cordages infrieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible
ce soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la
matire ocreuse devait dgager un gaz lger pntrant dans le ballon par
son ouverture vase, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force
ascensionnelle fut bientt suffisante pour enlever l'appareil entier,
qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant
un nouveau quart de tour dans le mme sens, obscurcissait l'amalgame
jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.

Le vent avait chang pendant notre station par-del l'obstacle de la
corde, et la _demoiselle_ fut ramene vers le tableau dentaire; mais ce
second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'tait
sur le plus sombre coin de la crypte o sommeillait le retre que
l'instrument se dirigeait.

En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-mme grce 
une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimtre.

Bientt le ballon se dgonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant,
tablit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents fonces
appartenant  l'une des berges de l'tang souterrain, tandis que
l'aiguille rvle depuis peu s'installait  mme le sol au milieu d'un
espace reste vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le
sommet de l'arostat, la soupape encore bante, qui, ayant laiss fuir
la quantit de gaz voulue, se refermait sans bruit  l'aide de son
obturateur, simple disque d'aluminium capable tour  tour de se cacher
puis de rapparatre en tournant, sans changer de plan, sur certain
pivot intressant un point de son bord extrme. Par dduction analogique
nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'tait
perptr au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements
respectifs avaient alors chapp  nos yeux novices. Entre les trois
griffes la rondelle grise venait de se relever, entrane par sa tige,
et de nouveau un millimtre d'cart la sparait de la bleue. Aussitt,
prouvant que de ce fait l'aimantation tait dtruite, la dent charge de
nicotine qui avait suivi l'appareil dans les airs quitta le revers de la
rondelle bleue et tomba sur le sol, o elle combla en partie un point
inachev de la mosaque. La teinte de la nouvelle dbarque
s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le tableau se trouvait
un peu avanc par ce minime apport remis en bonne place.

La lentille excuta un quart de tour dans le sens habituel, et les
manations de la substance ocreuse, lumineusement chauffe, enflrent
la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait
derechef et que l'aiguille-rallonge rintgrait la griffe qui lui tenait
lieu d'tui. La brise avait gard son dernier cap, et la _demoiselle_
poursuivit sa course en ligne droite jusqu' une solitaire et lointaine
racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manoeuvre de la soupape
la fit descendre et se poser.

Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'tre de
l'trange vhicule arien.

Le matre avait pousse jusqu'aux dernires limites du possible l'art de
prdire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement
sensibles et prcis lui faisait connatre dix jours  l'avance, pour un
endroit dtermin, la direction et la puissance de tout souffle d'air
ainsi que la venue, les dimensions, l'opacit et le potentiel de
condensation du moindre nuage.

Pour mettre en saisissant relief l'extrme perfection de ses pronostics,
Canterel imagina un appareil capable de crer une oeuvre esthtique due
aux seuls efforts combins du soleil et du vent.

Il construisit la _demoiselle_ que nous avions sous les yeux et la
pourvut des cinq chronomtres suprieurs chargs d'en rgler toutes les
volutions--le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que les
autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de
gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'arostat, grce  la
substance jaune, qui, due  une prparation spciale, exhalait sous tout
ascendant calorique une certaine quantit d'hydrogne. C'tait le matre
lui-mme qui avait invent la composition ocreuse, dont les effluences
allgeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur
elle les rayons de l'astre radieux.

De cette manire, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre
aide que celle du soleil plus ou moins dgag, pouvait, en profitant de
tel courant atmosphrique prvu longtemps d'avance, accomplir un trajet
prcis.

Le matre chercha ds lors quelle matire employer pour l'enfantement de
son oeuvre d'art. Seule une fine mosaque lui semblait apte  provoquer
un difficultueux et frquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait
que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation
intermittente, puissent tre tour  tour attirs puis laisss par la
portion infrieure de la hie. Canterel, finalement, rsolut d'utiliser
une dcouverte qui, faite par lui seul quelques annes auparavant, avait
toujours donn dans la pratique d'excellents rsultats.

Il s'agissait d'un curieux systme permettant d'extraire les dents sans
aucune souffrance, en vitant l'emploi dangereux et nocif de tout
anesthsiant.

 la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux mtaux fort
complexes, qui rapprochs l'un de l'autre craient  l'instant mme une
aimantation irrsistible et spciale, dont le pouvoir s'exerait
uniquement sur l'lment calcaire composant les dents humaines.

L'un de ces mtaux tait gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier.
Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimtre de rayon, il
avait fix la grise  un fin manche rigide un peu oblique a son plan--et
enfonc dans le pourtour de la bleue,  distances symtriquement gales,
la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par
leur autre extrmit  la circonfrence suprieure d'un petit cylindre
pourvu d'une mince poigne. Le moment venu, employant sparment ses
deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient,
appuyait ses bords infrieurs, pais et non coupants, sur les deux dents
avoisinant de part et d'autre celle  enlever--puis amenait la rondelle
grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se
produisait aussitt, si brusque et si puissante que la dent malade,
obissant  l'appel, quittait son alvole sans donner  l'intress le
temps de percevoir la moindre secousse torturante--et se prcipitait
vers la rondelle bleue en pntrant dans le cylindre, qui, entirement
de platine ainsi que les trois tiges, montrait une rsistance  toute
preuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire infrieur, le cylindre se
posait normalement, la rondelle bleue en haut; dans le cas, au
contraire, o la mchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manoeuvre,
bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la
rondelle grise. Pour les bouches dgarnies, si d'un ct le soutien
faisait dfaut  cause d'une dent manquante, le matre, en vue d'un
emploi fort simple, choisissait dans un lot vari de paralllpipdes
droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la
meilleure supplance; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent,
de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un
vide complet environnait la dent morbide, doublement isole, deux
paralllpipdes devenaient ncessaires. En prsence de deux
dents-supports d'ingale grandeur, Canterel recourait  un assortiment
de petits carrs ivoirins d'paisseurs diverses, dont un seul, mis sur
la plus basse, tablissait, pendant l'instant cri tique, une parfaite
similitude de niveau.

Par une consquence voulue de la combinaison atomique parti culire qui
l'engendrait, l'aimantation s'exerait seulement du ct intrieurement
assombri au dbut par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable
tube imaginaire de longueur indfinie, dont l'axe et travers le centre
des deux rondelles et dont le diamtre et gal le leur. La rondelle
grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu' elle une des dents de la
mchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une
portion de la dent vise, sans troubler aucunement les voisines; cette
action circonscrite, vu son extraordinaire intensit, suffisait  donner
le rsultat cherch, compltement indolore par le fait de sa soudainet.
La dent une fois extraite et adhrente  la rondelle bleue, Canterel
dcollait aussitt la grise, craignant que l'aimantation,
qui--exprimentalement il en avait acquis la certitude--et persist
malgr l'obstacle, ne bouleverst par accident une partie saine de la
denture  la suite d'un faux mouvement de l'opr ou de lui-mme.

Le procd, bientt connu, avait amen  _Locus Solus_ une foule de
visiteurs  fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manire
prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal
sans qu'ils eussent ressenti le moindre -coup pnible.

Ple-mle le matre entassait au rebut les dents descelles par son art,
et l'occasion lui avait toujours manqu pour s'occuper de cette
embarrassante rserve, dont la destruction s'tait trouve constamment
ajourne.

Aprs l'closion de son nouveau projet il bnit ces retards successifs,
qui mettaient  sa porte un lment utilisable et pratique.

Il prit le parti de consacrer son stock de dents  l'excution de sa
mosaque. Leurs nuances et leurs contours diffraient suffisamment pour
se prter  cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni
par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets
brillants des aurifications et des plombages.

Le matre fixa dlicatement  la partie infrieure de sa hie, entre
trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles 
celles qu'il employait pour ses oprations dentaires. Mais cette fois il
avait rgl la composition des deux mtaux de manire  fonder une
aimantation beaucoup moins autoritaire; il ne s'agissait en effet que de
cueillir des dents simple nient jonches  terre, sans avoir  les
extirper de leurs alvoles; en vhiculant leur lger butin d'un point 
un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happ,
pendant le trajet arien, toutes les dents du sol qu'et effleures leur
champ d'appel, chaque dernire venue sautant verticalement pour se
coller sous la prcdente; cet inconvnient capital n'tait pas 
craindre, les rondelles neuves, identiques aux premires comme taille et
comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir ncessaire pour hler
de trs prs une dent exempte de rsistance. Un chronomtre plac au bas
du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale,
dterminer  tour de rle, pour tels moments prcis, le rapprochement ou
l'cartement des deux mtaux et rendre ainsi l'aimantation
intermittente.

Canterel aurait acquis des rsultats analogues en adoptant pour sa
mosaque des morceaux de fer doux diversement colors, qu'un
lectro-aimant et sans peine capts puis lchs par l'effet d'un
courant discontinu.

Mais ce procd ncessitait dans la hie volante l'installation
difficultueuse d'un alourdissant systme de piles plein de graves
inconvnients.

Le matre prfra donc sa premire ide, qui, en exploitant de faon
indite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le
sduisait en outre par l'imprvu que donnerait au curieux tableau
projet l'emploi de fragments dcoups et teints par le hasard seul 
l'exclusion de toute volont artistique et prmditante.

Aprs avoir complt la _demoiselle_ par l'adjonction de la gante
aiguille de boussole, Canterel se vit encore en prsence d'une condition
indispensable  remplir. Il fallait que l'appareil nomade pt conserver
une verticalit parfaite durant ses villgiatures sur les divers
districts de l'oeuvre future. Or, plus la mosaque avancerait, plus les
trois griffes soutiens risqueraient de dtruire l'quilibre gnral en
rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant,
compromettrait grivement l'orientation si prcise des miroirs 
volution rgulire, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel vida la
portion basse des trois griffes et mit  chacune d'elles un chronomtre
de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient
certaine aiguille interne  pointe arrondie en mesure de s'abaisser
temporairement.

Quand une griffe porterait sur une dent faisant dj partie intgrante
de la mosaque, les deux autres seraient d'avance rallonges par leur
aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux
griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son
aiguille.

Les fines tiges annexes sortiraient plus ou moins suivant le niveau des
dents, trs variables d'paisseur. En effet, molaires et palettes, dents
d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couches, un nombre
immense de hauteurs diffrentes, nombre accru par l'individualit de
chaque mchoire. Ce fait ne nuirait pas au rsultat final, la vigueur
picturale de la mosaque n'ayant pas  souffrir d'une simple ingalit
de surface; mais Canterel se verrait forc d'en tenir un grand compte
supplmentaire pour le rglage chronomtrique des trois aiguilles; entre
une mchelire d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux
extrmes, le dnivellement serait relativement considrable, et, selon
qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes
feraient accomplir  leur appendice intrieur un trajet long ou court
pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient
simultanment deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait
recours  son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois
griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isole,
s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un
ou deux des appendices mobiles malgr l'absence complte de tout contact
avec la terre.

tant donn ces diverses particularits, la mise au point des
trois plus bas chronomtres ne manquerait pas d'exiger un travail
exceptionnellement ardu. Par bonheur, le matre, sous le rapport des
aiguilles-rallonges n'aurait  s'inquiter que de l'emplacement mme de
la future mosaque et non des entours, o, l'espace ne lui tant pas
mnag, il smerait les dents de telle sorte que la _demoiselle_, pour
ravir chacune, pt appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol.
Esclave de l'orientation des courants atmosphriques susceptibles d'tre
utiliss, Canterel, du moins, lirait  sa guise, sur une ligne droite
indfinie, le point d'arrive de chaque migration arienne tendant vers
l'extrieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu' faire agir
plus ou moins tt le chronomtre de la soupape. Cette latitude lui
permettrait d'viter, mme pour le dbut de l'exprience, toute espce
de tassements sur le vaste champ appel  se dgarnir peu  peu, et dans
la partie prhensive de sa tche la hie n'emploierait jamais les
aiguilles de ses griffes.

Pour l'oeuvre d'art  excuter, Canterel voulut choisir un sujet tant
soit peu fuligineux,  cause des tons bruns et jauntres qui
domineraient forcment dans les matriaux de la mosaque; une scne
pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement claire
devait  son ide fournir l'lment le plus propice, et il se rappela
certain conte scandinave qu'Ezaas Tegner intitule _den Rytter_ dans sa
_Frithiofs Saga_, conte populaire et moral qui, rpondant parfaitement 
ses vues par son principal pisode, a inspire la traduction suivante au
folkloriste franais Fayot-Roquensie.

Vers 1650, un riche seigneur norvgien, le duc Gjrtz, s'tait follement
pris de la belle Christel, pouse d'un de ses vassaux, le baron
Skjelderup.

Gjrtz manda auprs de lui le retre Aag, forban sans scrupules, qui,
pourvu qu'on le payt bien, ne reculait devant aucune besogne.

En termes ardents, le suzerain exposa l'irrsistible amour qui lui
treignait le coeur--et promit une fortune au retre pour le jour bni
o, grce  un discret enlvement, il lui amnerait seule et sans
dfense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rves. Afin
d'viter toute compromission, Gjrtz se masquerait avec un loup pour
assouvir son dsir. Sachant qu'une plainte adresse au roi l'exposerait
aux plus terribles reprsailles, il voulait priver Christel de preuves
et mme de soupons.

Aag se mit en campagne et alla se loger proche la rsidence du baron
pour guetter l'occasion favorable. Un soir, embusqu dans le parc du
chteau qu'il piait sans cesse, le retre vit Christel, que les hasards
d'une promenade soli taire conduisaient de son ct. Au moment opportun,
il s'lana d'un bond sur l'infortune jeune femme, dont ses mains ne
purent arrter le premier cri. Skjelderup entendit cette exclamation de
dtresse et, appelant plusieurs serviteurs  son aide, arriva en temps
voulu pour dlivrer sa conjointe et s'emparer de l'agresseur.

Par ordre du chtelain, ivre de fureur, Aag fut  l'instant mme
entran au fond d'une crypte norme qui, s'tendant sous le parc, avait
prcisment son entre secrte au milieu d'un massif avoisinant le lieu
de l'attentat.

Cette retraite, depuis longtemps inutilise, communiquait jadis avec les
souterrains du chteau pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse,
servir de refuge ignor  un personnel nombreux, en laissant toujours
l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.

Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prison nier,
Skjelderup fit planter debout dans le sol, compos d'une terre glaise
facilement pntrable, certaine branche rsineuse cueillie puis allume
au moment de la descente.

Un tang croupissait dans la grotte, sature de gaz malsains et
d'humidit.

Abandonnant le retre dans le repaire silencieux destin  lui servir de
tombe, le baron remonta par le mme chemin, suivi de ses serviteurs qui,
devant lui, scellrent l'entre de la crypte  l'aide d'immenses pierres
rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul; ces matriaux
provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient non loin
de l une des alles du parc. Depuis plus d'un demi-sicle la
communication souterraine avec le chteau tait comble par des boulis,
et rien ne pouvait sous traire le condamn  la mort lente et cruelle
qui l'attendait loin de tout secours humain.

Aprs avoir essay vainement de remuer les pierres rouges entasses sur
l'ouverture qui lui avait livr passage, le retre fit le tour de sa
vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emble tout espoir
d'vasion.

Au cours de son exploration il avait ramass dans un coin obscur certain
vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige  peu prs complet
d'un stock de volumes lamentables jets l au rebut et presque anantis
par la moisissure ou par les rats.

Revenu prs de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en tte suivant:
_Recueil des Kaempe Viser, publi pour la reine Sophie par Sorenzon
Wedel--1591_.

Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les penses lugubres
qui l'assaillaient, Aag, s'tendant sur le sol, ouvrit le livre au
hasard et tomba sur cette lgende nave, intitule _Conte de la Boule
d'Eau_.

Autrefois vivait prs d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa
grandeur d'me et sa loyaut.

Matre d'immenses richesses, Rolfsen chrissait sa fille Ulfra, pure
adolescente aux vertus proverbiales; par contre il s'tait vu forc de
rpudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils
et cruels.

 la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle ft la plus jeune,
entra en possession de tous les biens de son pre, qui l'avait nomme
son hritire unique.

Les onze frres, fous de rage, allrent trouver la fe malfaisante
Gunvre et la prirent de faire prir Ulfra au moyen de quelque
sortilge.

Gagne incontinent  la mauvaise cause des solliciteurs, la fe, avec
regret, dclara sa puissance trop limite pour provoquer directement le
trpas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la mtamorphoser en
colombe pendant l'espace d'une anne, au cours de laquelle les onze
frres lui donneraient facilement la mort s'ils russissaient  la
dcouvrir dans le _Fuglekongerige_--ou _Royaume des Oiseaux_--lieu de
retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.

Les jeunes gens acceptrent l'offre de Gunvre qui, aprs avoir nasill
une formule magique, leur annona qu'Ulfra, soudainement change en
colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour
l'accaparement de ses trsors.

Avec mille recommandations, la fe leur remit une cage contenant un
linot qui, une fois lch, devait les conduire, en vole tant, jusqu'au
royaume des oiseaux--puis leur apprit un mot cabalistique propre  les
prserver d'un pril mortel au moment de toucher au but.

En effet, le Fuglekongerige tait gard par un gnie terrible qui, sous
la forme d'une sphre d'eau arienne, de moyenne grosseur, en
interdisait l'accs aux chasseurs aventureux.

Tout tre vivant effleur par l'ombre de l'trange boule mourait 
l'instant. Le danger persistait durant la nuit o, dans le ciel toujours
pur d'un climat privilgi, la lune ou les toiles produisaient une
clart suffisamment brillante pour tre occulte de faon apprciable.

Articul  voix haute, le vocable magique livr par Gunvre forcerait le
globe liquide  fuir au loin.

Les onze frres quittrent la fe, qui leur recommanda de faire
diligence, car, s'ils ne lui taient l'arche, Ulfra, au bout d'une
anne, dsertant le Fuglekongerige  tire-d'aile, retrouverait sa forme
premire pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au
dtriment des spoliateurs.

Avant tout, les jeunes gens allrent prendre possession des richesses
paternelles, que la disparition de leur soeur venait de laisser
vacantes.

Oubliant que Gunvre leur avait enjoint de se hter, ils menrent
pendant prs d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or 
pleines mains et profitant du prsent joyeux sans souci de l'avenir.

Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement
du danger qui les menaait, ils se mirent en route en lchant le linot,
dont la cage, depuis la premire heure, avait toujours t munie
rgulirement de grains nourrissants et varis.

 la suite de l'oiseau qui, sr de son chemin, voletait dans une
direction fixe, ils fournirent plusieurs longues tapes et eurent enfin
connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de
ppiements. Le linot s'arrta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient
d'atteindre le Fuglekongerige.

Il faisait grand jour et le soleil tincelait dans un ciel radieux.

Tout  coup les onze frres, terrifis, virent apparatre la sphre
d'eau annonce par la fe; ils cherchrent vainement le mot
prservateur, depuis longtemps oubli au milieu d'innombrables orgies.

La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pale qui d'abord
clipsa le linot, rduit par la fatigue  sautiller pnible ment sans
faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroy, tomba mort avant
d'avoir pu exhaler une plainte.

Ds lors une chasse effroyable commena. Les jeunes gens, ploys par
l'pouvante, cherchaient  fuir le flau arien qui les poursuivait avec
acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait
d'agilit  djouer les feintes brusques tentes par les condamns pour
se soustraire  l'ombre mortelle.

Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'levant hors du
Fuglekongerige, avait pris sa course  plein vol vers le lieu dcouvert
o se jouait la scne angoissante.

Planant au-dessus de la sphre pour viter l'obscurcissement meurtrier,
la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu' la dernire
goutte l'eau vagabonde et terrible.

Les onze frres, comprenant qu'ils ce trouvaient en prsence d'Ulfra,
mirent un genou en terre, mus et repentants.

La colombe, se faisant guide  la place du linot, les entrana sur la
route du retour, o ils la suivirent docilement.

Le domaine familial une fois en vue, les temps malfiques tant rvolus,
la douce Ulfra reprit sa forme fminine--et pronona quelques paroles de
touchante conciliation, en tendant les bras  ses frres, dont elle
avait su pntrer les tnbreux agissements.

Les jeunes gens, amends, vcurent dsormais auprs de leur soeur qui,
rentre en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et
de libralits.

Au fond de la grotte o le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant,
Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.

Se voyant gagn par le sommeil, il posa le volume auprs de lui et, le
corps  l'abandon, ne tarda pas  s'endormir.

Un rve, inspir par le texte rcemment assimil lui montra bientt les
onze frres de la lgende flchis de terreur par la sphre d'eau, dont
l'ombre estompait mortellement le linot conducteur--tandis qu'au loin
une neigeuse colombe s'lanait pour porter secours  ses perscuteurs.

Peu  peu la colombe s'accentua davantage, et le retre se sentit frl
par elle. Ouvrant les yeux, il vit  ses cts Christel, qui lui
pressait la main pour l'veiller.

En quelques mots, la jeune femme lui conta les vnements qui avaient
suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.

Obsde par la pense de la mort affreuse rserve  son agresseur,
Christel avait pris dans la bibliothque du chteau puis transfr
jusqu' sa chambre une runion de vieux manuscrits maills de plans et
d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des
Skjelderup.

Elle esprait trouver dans ces documents le signalement rvlateur de
quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre
d'arriver seule jusqu'au retre, en vitant les risques d'indiscrtion
que lui et fait courir toute aide trangre.

De minutieuses recherches lui apportrent la ralisation de ses dsirs.

Aprs avoir grav dans sa mmoire chaque terme d'un long paragraphe
complexe et prcis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves
du chteau et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible
masqu par une des nombreuses asprits de certain mur sombre et
rugueux.

Bientt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manire, monta
d'elle-mme assez haut puis s'arrta, soutenue au-dessus de son alvole
par quatre paisses tiges verticales; l'ouverture mise  nu tait
comble par une nappe d'eau.

Christel poussa un nouveau ressort, plus  droite, dans la mme rgion
du mur, et, ds lors, l'eau, en baissant, dcouvrit quelques marches
aboutissant  un couloir souterrain. La jeune femme descendit et
s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glace
qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.

Elle dboucha ainsi dans la crypte du retre, juste sous l'affleurement
habituel de l'tang, dont un dcroissement initial, d au second ressort
manoeuvr, avait amen le vidage du tunnel. En marchant avec prcaution
sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol mme de
l'antre--et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd
sommeil.

Boulevers par ce rcit, Aag fut frapp, malgr lui, du rapport tabli 
la dernire seconde par son rve entre Christel et cette blanche colombe
dont il s'tait cru effleur en percevant l'attouchement librateur qui
l'avait veill. Dans les deux cas l'innocence lchement perscute
venait victorieusement secourir l'instrument mme de ses maux ou de ses
prils.

Pendant qu'il se livrait  ces rflexions, Christel, non sans lui faire
signe de la suivre, avait regagn, par la mme saillie dclive, le
passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'tang.

Aprs un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystrieuse
dissimule dans les caves du chteau.

En faisant jouer successivement tout au bas du mur,  droite puis 
gauche, deux ressorts encore inemploys concidant verticalement avec
les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux qui,
atteignant leur ancien arasement, prouvrent que l'tang de la grotte
s'tait de nouveau empli jusqu'au bord--ensuite la descente de la dalle,
dont la masse rgulire combla hermtiquement l'troite perce occulte.
La jeune femme admirait la prvoyance avec laquelle l'architecte avait
jadis mnag ce passage secret, utile  quelque fuite dsespre mme au
temps o une simple porte--exempte d'boulis mais susceptible tre
facilement condamne par un envahisseur perspicace--sparait seule la
crypte du chteau. En pense elle voyait le mcanisme cach, dont les
documents de la bibliothque feuillets quelques heures auparavant lui
avaient montr le fonctionnement grce  diverses coupes de sous-sol
commentes par un texte prcis: un boyau souterrain reliait l'tang de
la caverne au lac Mjsen, qui s'tendait juste au mme niveau  trois
kilomtres  l'est; le second ressort, pendant tout le temps o on
appuyait sur lui, lchait le jet d'une conduite hydraulique dans
l'intrieur d'un rcipient qui, une fois alourdi, descendait en formant
contre poids; actionn par ce fait, un dlicat systme de bielles et de
viers obstruait le boyau, ouvrant en mme temps un dversoir for 
deux mtres de profondeur dans une des parois de l'tang qui aussitt se
vidait partiellement dans un puits naturel; c'est alors que la
communication devenait praticable entre la crypte et le chteau, par
suite de l'abaissement des eaux. Le troisime ressort, press avec
vigueur, enfonait de force et temporairement le rsistant obturateur 
refoulement automatique de certain orifice mnag dans le bas du
rcipient, qui, promptement dlest de tout son liquide, remontait
jusqu' sa place primitive--pendant que bielles et leviers, dtruisant
leur premier travail, bouchaient le dversoir du puits et libraient le
boyau, par lequel le lac Mjsen emplissait de nouveau l'tang. C'tait
d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids  eau tour  tour
gorg puis tari que le premier et le quatrime ressort remuaient la
dalle.

Entranant le retre par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux cls
dont elle s'tait munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle
du parc et accorda en mme temps  son agresseur la libert complte et
le pardon.

Au lieu de saisir une occasion si tentante de perptrer l'enlvement qui
devait lui rapporter une fortune, Aag, influenc par l'amendement des
onze frres dpeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de
Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.

Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme rintgrait
silencieusement ses appartements.

Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaite,
Canterel choisit dans son parc une place trs dcouverte, remarquable
par l'instabilit de direction observe dans les souffles la parcourant.
Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux
va-et-vient que la _demoiselle_ aurait  effectuer pour l'excution du
tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la rgion
qu'il se promettait d'utiliser--puis attendit patiemment l'apparition
dans ses pronostics d'une future priode de deux cent quarante heures
qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportt ni pluie ni
temptes. L'exprience ne pouvait en effet se concevoir par un vent
excessif, et une averse plus ou moins fouettante et drang maintes
combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'arostat et en ternissant
miroirs et lentille.

Le moment venu, il amena sur la place ventile la hie arienne ainsi
qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis
la dcouverte de ses deux mtaux attractifs.

L, ses prvisions mtorologiques sous les yeux, il se livra pendant
une nuit complte  un terrible labeur, distinguant sans erreurs les
multiples coloris subtils de ses matriaux dentaires grce  l'trange
et prodigieuse lumire d'un phare spcial, qui, invent par lui depuis
peu, avait rvolutionn le monde des ateliers et acadmies en permettant
 n'importe quel peintre de travailler aprs l'apparition des toiles
avec la mme sret qu'en plein jour. Exprs il s'tait assign le soir
comme point de dpart des vingt tours de cadran prophtiques, afin de
mnager  ses complexes prparatifs de longues heures noires forcment
nulles pour la _demoiselle_, qui, en commenant sa tche ds l'aube
subsquente pour la terminer au serein du dixime jour, emploierait sans
en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de
prdictions.

Attentif  ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait  combiner
l'closion de son oeuvre d'art, les regards fixs de temps  autre sur
un modle excut  l'huile, d'aprs ses indications, par un
portraitiste avis, qui avait distribu chaque teinte en quantit plus
ou moins grande suivant le nombre de dents ou de racines la
reprsentant. Laissant libre l'emplacement de la future mosaque, il
semait sciemment aux alentours les lments dentaires de toutes nuances,
pour les rendre prts  tre happs aux diffrents plerinages de la
hie.

D'avance, les dents taient judicieusement orientes selon le sens exact
que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de mme que
les racines, toujours spares de la couronne, sance tenante, par une
section faite avec une petite scie _ad hoc_.

Conjointement  ces absorbantes semailles, Canterel tablis sait, au
millime de seconde prs, les futurs embrayages dlicats de certain
mcanisme supplmentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu
les neuf chronomtres, qui, une fois remonts, marcheraient deux cent
trente-trois heures pleines, re de prcaution un peu suprieure--vu la
phase solaire de l'anne--au temps que vivrait l'aventure entre la
premire aube et le dernier crpuscule.

Une brise devant natre  telle fraction de minute et se diriger dans
tel sens, la lentille, mue par son chronomtre spcial, concentrerait
les rayons solaires sur la substance jaune--et garderait plus ou moins
longtemps sa position calorifique suivant la puret de l'atmosphre et
la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle  la courbe
de son volution, puis, sur tout, suivant l'opacit relative et la dure
d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la
partie de sa besogne concernant la lentille, le matre tint compte, une
fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matire
ocreuse quelques-unes des soies du filet.

Le rglage chronomtrique de la soupape demandait une grande
application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie
pendant ses temps de repos, et un dgonflement partiel serait parfois
ncessaire indpendamment des prgrinations ariennes, dans le seul but
d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilit plus rsistante. Cette
particularit aurait un contrecoup direct sur le travail de la lentille,
oblige d'blouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune pour
compenser les pertes d'hydrogne.

En bas, la tche des deux rondelles consacres  l'attirance puis au
lchage des dents tait plus facile  mettre au point. En revanche,
l'arrangement des trois chronomtres ddis aux rallonges internes des
griffes astreignit Canterel  d'effrayants calculs. Quant aux miroirs,
leurs dplacements, parfaitement rguliers, ne viseraient qu' suivre le
soleil dans sa course; mcaniquement leur orientation gnrale
changerait un peu chaque jour,  cause de la modification quotidienne
apporte dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du
plan de l'quateur sur celui de l'cliptique.

L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever
du soleil--et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les
chronomtres seraient ordonns d'avance jusqu'au dernier jour inclus.
Les cadrans, laisss visibles  dessein, permettraient de savoir
constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation,
continuaient bien tous  donner la mme et vraie heure.

Canterel termina ses apprts au chant du coq et emplit alors l'arostat
d'une provision quilibrante et fondamentale d'hydrogne, obtenue
routinirement sans rien emprunter  la substance ocreuse. En tirant
parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achverait sa
mosaque  la brune du dixime jour, reproduisant strictement, en plus
grand, le modle fait  l'huile, sauf quatre minces bandes extrieures
qui manqueraient individuellement  chacun des cts, sans porter par
leur insignifiante absence, choisie  bon escient de prfrence  toute
autre, nul prjudice  l'ensemble du sujet. Forcement inemployes, les
dents d'abord destines  l'extrme bordure du tableau furent supprimes
en tant que dchet, et le matre, qui avait annonc publiquement ses
projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des tmoins
pussent venir  toute heure assister aux lgres promenades de
l'instrument et contrler le dfaut absolu de tricherie. Une corde
tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle
polygonal, propre  maintenir les visiteurs  une distance suffisante
pour viter aux souffles d'air la moindre gne apprciable. Enfin la
_demoiselle_ fut pose au-dessus d'une oeillre isabelle, o elle
attendit le moment d'utiliser _motu proprio_ la premire haleine
favorable.

L'exprience, touchant presque  sa fin, durait maintenant depuis sept
jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grce  la merveilleuse
adaptation de ses chronomtres, avait toujours transfr dents ou
racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succdaient assez
vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent; souvent
aussi, la brise s'ternisant dans une direction constante, l'appareil
attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps 
autre, des trangers se prsentaient par petits groupes, et, depuis que
Canterel parlait, plusieurs personnes s'taient discrtement approches
pour pier la prochaine ascension de l'arostat.

Comme le matre achevait sa confrence improvise, un bruit sec, dj
connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant
la _demoiselle_. Subissant la pousse de sa tige, actionne par le
mcanisme supplmentaire du chronomtre enchss dans le bas du poteau,
la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la
bleue, sous laquelle adhrait maintenant, enleve  l'instant par
l'aimantation soudaine, la racine qui tout  l'heure avait servi de but
 l'appareil.

La lentille pivota comme de coutume pour crer un supplment
d'hydrogne--puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait,
drobant la racine.

Un souffle assez lent chassa la _demoiselle_ vers la plume dploye sur
le chapeau du retre; la soupape fonctionna juste  la seconde propice,
et l'appareil, en se posant, lcha par carte ment des rondelles sa
proie mince et lgre, achevant ainsi une place rose ple qui,
subtilement dgrade, formait le bord de la plume, dont l'arte mdiane
tait faite de racines carlates. Les griffes ayant trouv trois
supports corallins de hauteur pareille, aucune des fines rallonges
intrieures n'tait sortie.

Presque aussitt la lentille excuta une nouvelle manoeuvre gnratrice
de pouvoir ascensionnel--suivie d'un deuxime quart de tour;
invariablement ses volutions partielles avaient lieu dans le sens
adopt pour les aiguilles de montre.

La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernire traverse,
alla tomber, grce  la soupape, sur une merveilleuse canine plus
blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de
l'blouissante denture d'une ravissante Amricaine.

Au moment o s'effectua l'aimantation due au rapprochement des
rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant
diffrentes perturbations dans les couches d'air, o circulrent des
courants nouveaux.

La lentille se remit vivement dans sa position active. Le passage du
voile de brume tait prvu depuis l'origine par Canterel, qui avait
rgl en consquences les embrayages du chronomtre en jeu. La station
militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus que les
deux fois prcdentes, o, vu l'ardeur du soleil exempt de toutes
vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire natre une copieuse
ration d'hydrogne.

La manoeuvre allgeante termine, la demoiselle prit un silencieux essor
et, grce  une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe du
rve, dont l'extrmit d'une aile fut complte par la blanche laniaire
loge en bonne place. Cette fois, obissant  son chronomtre, l'aiguille
interne d'une des griffes s'tait grandement abaisse  la fin du
parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol; grce  elle
l'quilibre se trouvait sauvegard, les autres griffes s'appuyant, plus
haut, sur deux dents de niveau pareil.

L'arostat, que la soupape venait de dgonfler, fut rempli puis soulev
par une intervention durable de la lentille, et, pendant que
l'aiguille-rallonge rentrait mcaniquement dans sa griffe, l'instrument,
persvrant dans la mme direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent
bleue fort rgulire, semblable  celle qui, d'aprs les chroniques du
second empire, dparait isolment le splendide appareil masticateur de
la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle
imperfection de cette beaut sans gale.

 ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil,
qui reconquit toute sa puissance.

Cette rapparition marqua la fin des courants contraires qui s'taient
manifests pendant l'clipse passagre, et la brise reprit  peu prs
son ancienne orientation.

La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de
l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu' la culotte du
retre, o la fit choir un brusque agissement de la soupape.

Ici les griffes trouvrent trois points d'arrive trs tags,
qu'tablissaient le sol et deux dents outremer d'paisseur diffrente;
mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomtres, deux
aiguilles avaient plong ingalement, et maintenant la plus longue
touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.

Le nouvel acompte indigo tomba juste o il fallait, et le ballon,
promptement dou d'un supplment de force, poursuivit son trajet
rectiligne jusqu' une mchelire noire, norme et hideuse, autour de
laquelle la demoiselle campa doucement ses griffes, toutes trois, depuis
un instant, uniformment dpourvues d'aiguille visible.

Annonant, d'aprs ses souvenirs, qu'une interminable attente serait
ncessaire pour assister  la prochaine dambulation automatique,
Canterel nous entrana d'un pas lent vers une autre rgion de l'immense
place.




Chapitre III


Comme point de direction le matre avait choisi une sorte de diamant
gant qui, se dressant  l'extrmit de l'esplanade, avait dj maintes
fois attir de loin nos regards par son clat prodigieux.

Haut de deux mtres et large de trois, le monstrueux joyau, arrondi en
forme d'ellipse, jetait sous les rayons du plein soleil des feux presque
insoutenables qui le paraient d'clairs dirigs en tous sens. Fixement
soutenu par un rocher artificiel trs peu lev dans lequel s'encastrait
sa base relativement minime, il tait taill  facettes comme une
vritable pierre prcieuse et semblait renfermer diffrents objets en
mouvement. Peu  peu, en s'approchant de lui, on percevait une vague
musique, merveilleuse comme effet, consistant en une srie trange de
traits, d'arpges ou de gammes montants et descendants.

En ralit, ainsi qu'on s'en rendait compte de tout prs, le diamant
n'tait autre qu'un immense rcipient rempli d'eau. Quel que lment
exceptionnel entrait sans nul doute dans la composition de l'onde
captive, car c'tait d'elle et non des parois de verre que venait toute
l'irradiation, qu'on sentait prsente en chaque point de son paisseur.

Les yeux appliqus contre l'une quelconque des facettes, on embrassait
d'un seul regard circulaire tout l'intrieur du rcipient.

Au milieu, une jeune femme gracieuse et fine, revtue d'un maillot
couleur chair, se tenait debout sur le fond et, compltement immerge,
prenait maintes poses pleines de charme esthtique en balanant
doucement la tte.

Un gai sourire aux lvres, elle semblait respirer librement dans
l'lment liquide l'enveloppant de toutes parts.

Entirement ploye, sa chevelure, blonde et superbe, tendait  s'lever
au-dessus d'elle, sans toutefois atteindre la surface. Au moindre
mouvement, chaque cheveu, entour d'une sorte de mince fourreau aqueux,
vibrait sous le frottement des nappes fluides, et la corde ainsi forme
engendrait, selon sa longueur, un son plus ou moins haut. Ce phnomne
expliquait la sduisante musique entendue aux approches du diamant.
L'habile jeune femme la produisait  dessein, rglant savamment ses
crescendo ou diminuendo par le degr variable de force et de rapidit
choisi pour les oscillations de son cou. Les gammes, traits ou arpges,
dans leurs ascensions et dgringolades mlodieuses, pouvaient s'grener
sur un champ d'au moins trois octaves. Souvent l'excutante, se bornant
 mollement accomplir de lgers dandinements du crne, restait confine
dans un registre fort restreint. Puis, se dhanchant pour imprimer  son
buste un large et continuel mouvement de roulis, elle employait toutes
les ressources de son curieux instrument, qui donnait alors son maximum
d'tendue et de sonorit.

Cet accompagnement mystrieux convenait idalement aux poses plastiques
de la jeune femme, semblable  quelque troublante ondine. Le timbre
avait une saveur singulire, due au milieu liquide o les sons se
propageaient.

Passant parfois devant elle, un surprenant animal explorait l'norme
cuve en nageant allgrement--sujet terrestre  coup sr, comme en
tmoignait sa structure de quadrupde griffu. Rose et exempte de tout
pelage, sa peau impressionnante droutait l'observateur; mais un formel
renseignement spcifique tait fourni par ses yeux, qui sans conteste
appartenaient  un chat.

 droite, un objet peu consistant, immerg  une profondeur de cinq
dcimtres, pendait au bout d'un fil. Ce ne pouvait tre que le rsidu
interne d'une face humaine, sans nul vestige d'lments osseux, charnels
ou cutans. Sous le cerveau, demeur intact, les muscles et nerfs
dveloppaient de tous cts leurs rseaux complexes. Grce  une mince
carcasse presque invisible soutenant dlicatement ses moindres coins,
l'ensemble conservait sa forme originelle, et rien qu' la configuration
de tel plexus on reconnaissait clairement la place des joues, de la
bouche ou des yeux. Chaque fibre avait une enveloppe aqueuse rappelant,
en plus pais, les fourreaux tnus mis aux cheveux de l'ondine. C'tait
par trois points priphriques de la carcasse, situs juste sous la
cervelle, que le fil, se dtriplant dans son extrme portion infrieure,
supportait le tout.

En poursuivant l'examen vers la droite on apercevait un minuscule ft de
colonne, qui, parfaitement vertical, se maintenait immobile entre deux
eaux.

Sur le fond du vaste rservoir gisait un long cornet mtallique trs
pointu, perc de plusieurs trous.

Attirs  gauche par Canterel et posts devant d'autres facettes, nous
pmes contempler de prs une srie de petits individus tantt seuls,
tantt accoupls ou groups, qui, pareils  des ludions, montaient
verticalement dans l'eau puis, sans gagner la surface, retombaient
jusqu'au fond, o un bref repos les sparait d'une nouvelle ascension.

Le matre, dsignant en premier lieu deux personnages solidaires, nous
donna cette explication:

L'athlte Vyrlas entrave l'lan d'un oiseau robuste, qui, par l'effet
de certain dressage criminel, tente d'trangler Alexandre le Grand.

L'objet en cause voquait tout un drame. Hros inconscient d'une scne
tragique, un homme tait mollement endormi sur une somptueuse couche
orientale. Fix au mur prs du chevet, un fil d'or s'enroulait en noeud
coulant autour de son cou et tenait, par son extrmit libre,  la patte
d'un gigantesque oiseau vert, qui, dployant ses ailes, semblait sur le
point de resserrer la mortelle treinte par une forte traction prpare
dans le sens voulu. Debout et ferme, un sauveur  musculature d'athlte
avanait les deux mains comme pour empoigner le volatile assassin, que
le fil, par une vidente interversion de rles, soutenait dans l'espace
grce  une secrte rigidit.

L'ensemble montait rapidement.  courte distance de la sur face, une
grosse bulle d'air s'enfuit soudain par une ouverture pratique dans le
sommet du mur auquel se rattachait le fil d'or; son passage avait d
provoquer dans un mcanisme intrieur quelque dclenchement subtil, d'o
rsultrent plusieurs mouvements; port en avant par un battement
d'ailes pendant que le noeud comprimait brusquement le cou du dormeur,
l'oiseau tomba au pouvoir de l'athlte, dont les mains se rapprochrent
pour le saisir. Effet et non cause, l'essor du volateur provenait d'une
pousse du fil, qui, se resserrant de lui-mme, avait lgrement allong
sa portion de soutnement.

Aprs le dpart de la bulle arienne la descente commena, pendant que
les mains de l'athlte s'cartaient et que le noeud, en se relchant,
ramenait l'oiseau  sa place primitive. Une fois pos sur le fond du
rcipient, l'objet demeura quelque temps stationnaire--puis effectua une
nouvelle ascension qui,  la mme hauteur, se termina par une rcidive
des mouvements dj observs, concidant avec une forte expulsion d'air.

Pilate ressentant la brlure du sceau terrible marqu en traits de
flamme sur son front, dit Canterel en nous indiquant un autre ludion,
qui se rapprochait verticalement de la surface.

Debout, les mains leves vers son visage crisp par la souffrance,
Pilate fermait  demi les yeux avec une expression d'angoisse et de
terreur. Au point culminant de la monte, un globule d'air s'vada par
quelque ouverture occipitale, tandis qu'un signe lumineux, d sans doute
 une lampe lectrique place dans la tte, apparaissait, blouissant,
sur le front du personnage. C'tait, rien qu'en lignes de feu, un dessin
reprsentant le Christ  l'agonie; Canterel nous montra qu'au pied de la
croix divine la Vierge d'un ct, Marie-Madeleine de l'autre taient
pieusement agenouilles et que chacune des deux robes, avec sa partie
basse, marquait un linament incandescent sur une paupire de Pilate.

Pendant la chute lente du bibelot le signe s'teignit, prt  se
rallumer au fate de la prochaine escalade.

Canterel, l'index braqu vers une nouvelle figurine, articula cette
brve annonce:

Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand
pote Missir.

Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand
pote Missir.

Une joie folle empreinte sur la face, Gilbert foulait un amas de pierres
semblant provenir de dcombres fort anciens. Dressant firement sa main
droite arme d'un sistre  cinq tiges, il ouvrait la bouche comme pour
dclamer quelque strophe.

Cette fois,  l'apoge du trajet ascendant, le dpart d'une bulle d'air
moyenne fusant hors de l'paule droite dtermina un geste du bras lev,
qui agita gaiement le sistre comme pour le faire vibrer.

 l'aide d'un couteau dissimul dans son lit, le nain Pizzighini se
fait sournoisement une srie d'entailles sur le corps, pour que sa sueur
de sang annuelle, guette par trois observateurs, paraisse plus
abondante.

Ce commentaire de Canterel s'appliquait  un groupe actuelle ment
immobile sur le fond de la vaste cuve. Trs en vue, un tre  figure
d'avorton tait couch, les draps jusqu'au menton, dans une sorte de
berceau adapt  sa taille enfantine; une expression de fourberie
animait ses veux, fixs vers trois surveillants attentifs qui piaient
sur sa personne l'apparition de quelque phnomne. Bientt le tout,
s'enlevant lgrement, partit pour de grandes altitudes, et, au moment
voulu, un brutal exeat que le plus haut coin de l'oreiller dlivra par
une secrte ouverture  un fort ballon d'air eut, par suite du
dclenchement produit, un saisissant rsultat. Une sueur sanglante fort
minime perla sur l'affreux minois de l'avorton, tandis que, par
contraste, les draps se teignaient d'immenses taches rouges semblant
dues  une terrible hmorragie. Intense ou faible, cette coloration
vermeille provenait partout d'une poudre lgre sortie subitement par
une masse de trous microscopiques. Pendant que les quatre quidams
regagnaient leur profond point de dpart, la poussire incarnate, en se
dissolvant de faon parfaite, dbarrassa l'eau de tous vestiges
tinctoriaux.

Atlas envoie dans la sphre cleste, dont il vient de dcharger
momentanment ses paules, un coup de pied rageur qui atteint la
constellation du Capricorne.

Dtaill par ces paroles de Canterel, un nouveau ludion, en plein essor
ascensionnel, subit notre examen. Pliant le genou et montrant la plante
de son pied droit prt  frapper, Atlas, aperu de dos, tournait la tte
pour dcocher un furieux regard  un globe scintillant qui, tomb
derrire lui, comprenait seulement une multitude de petites toiles
faites chacune d'un brillant et relies par un imperceptible rseau de
rigides fils d'argent les disposant suivant les vritables
configurations cosmographiques. Parvenu en de hauts parages, o, d'un
seul coup, s'effectua hors du sommet de son crne la sortie de plusieurs
centimtres cubes d'air, Atlas, lanant brusquement son talon dans le
Capricorne, corrigea par un dplacement d'astres une lgre et unique
faute d'uranographie.  la descente la jambe percutrice reprit sa
position initiale et la faute reparut.

Canterel, s'occupant d'un trio qui suivait de prs Atlas dans sa chute,
reprit succinctement:

Voltaire doute un instant de ses doctrines athistes  la vue d'une
jeune fille extasie par la prire.

Crispant sa main sur le bras d'un compagnon de promenade, Voltaire, vu
de profil perdu, contemplait avec angoisse une adolescente qui,
agenouille  quelques pas de lui, priait ardemment, la face tourne
vers le ciel. Aprs un stage de repos sur l'appui solide trouv au terme
de sa plonge, la lgre bagatelle s'envola doucement. Tout en haut,
l'trange assomption fut enraye par le mot latin _Dubito_, qui
s'chappa des lvres de Voltaire sous forme de nombreux globules d'air
dont le groupement crait six lettres parfaitement calligraphies.

g de cinq mois, Richard Wagner, dormant dans les bras de sa mre,
inspire  un charlatan une prdiction caractristique, dclara le
matre, passant  la dernire oeuvre d'art sous marine.

L, une femme, dont le bras gauche supportait un enfant tendu, pointait
l'index de sa main libre vers un vieillard aux allures de bateleur, qui
lui prsentait, au-dessus d'une petite table o reposait une critoire
dont l'encrier tait ouvert, certaine coupe  fond plat contenant en
couche uniforme une poudre grise pareille  l'ordinaire limaille de fer.
Cette fois, proche l'affleurement de l'onde, la dfection d'une masse
d'air indivise, dgorge par l'encrier de l'critoire, fit osciller le
poignet de la femme, dont l'index appliqua trois coups secs sur le bord
de la coupe. Ds lors la limaille se creusa de sillons qui, rendus plus
nets par chaque secousse, finirent par composer, en lettres bizarres
mais suffisamment lisibles, ces deux mots: Sera pill, s'appliquant 
souhait au futur auteur de _Parsifal_. Pendant le retour du groupe vers
de plus grandes profondeurs, on vit s'aplanir la limaille, qui, factice
et compact, n'avait produit l'effet voulu que par trompe-l'oeil, grce
 des fentes sinueuses prpares d'avance avec une triple phase
d'panouissement mcanique.

Les sept dlicates pices nautiques, effectuant leurs continuelles
alles et venues verticales sans aucun ensemble, occupaient  chaque
moment donn des hauteurs trs diverses.

La revue des ludions termine, Canterel nous fit reculer un peu, en
dsignant le haut du rcipient. Les bords, qui taient rentrants et
horizontaux pour prter au tout l'apparence complte d'une gemme
dmesure, encadraient une ouverture centrale de forme circulaire, prs
de laquelle se dressaient cte  cote une bouteille de vin blanc dont
l'tiquette portait le mot Sauternes et un grand bocal o voluaient
sept chevaux marins. Le poitrail de chaque hippocampe tait finement
travers en sa partie la plus saillante par le milieu prcis d'un long
fil, dont les deux bouts pendants se runissaient au sein d'un minuscule
tui mtallique. Chacun des sept fragiles stons ainsi crs avait son
coloris propre voquant une des nuances de l'arc-en-ciel.

Une pchette gisait auprs du bocal.

Le matre venait d'ouvrir avec prcaution, aprs l'avoir sorti de sa
poche, un drageoir contenant plusieurs grosses pilules rouge vif. Il en
prit une et, faisant quelques pas, la lana fort adroite ment dans
l'orifice du grand diamant. Posts de nouveau contre les facettes, nous
vmes la lgre muscade carlate choir dans l'eau puis descendre
lentement, pour tre soudain avale au passage par l'animal  peau rose
et nue, que Canterel nous prsenta, sous le nom de Khng-dk-ln, comme
un chat vritable entire ment pil. L'_aqua-micans_--le matre
appelait ainsi l'eau scintillante offerte  nos yeux--possdait, par
suite d'une oxygnation spciale, diverses proprits exceptionnelles et
permettait notamment aux tres purement terrestres de respirer sans
contrainte au sein de ses ondes. C'est pourquoi la femme  chevelure
musicale, qui--nous l'apprmes de la bouche de Canterel--n'tait autre
que la danseuse Faustine, pouvait supporter impunment, ainsi que le
chat, une immersion prolonge.

Dirigeant d'un geste nos regards vers la droite, le matre dsigna le
chef humain compos uniquement de matire crbrale, de muscles et de
nerfs--et nous le donna pour tout ce qui restait de la tte de Danton,
devenue sa proprit par suite de lointaines circonstances. Dposs par
l'aqua-micans, les fourreaux revtant les fibres sur toute leur longueur
lectrisaient puissamment l'ensemble; c'taient d'ailleurs les gaines
analogues prsentes par la chevelure de Faustine qui provoquaient les
vibrations mlodieuses servant en ce moment mme d'accompagnement aux
paroles de Canterel.

Celui-ci se tut et fit un signe  Khng-dk-ln. Se laissant tomber au
fond, le chat introduisit solidement jusqu'aux oreilles sa face dans le
cornet de mtal, qui appuyait sa pointe contre la paroi du rcipient.
Par de la brillante annexe, dont les trous livraient de tous cts
passage  ses regards, il nagea vers la tte de Danton.

Canterel nous dit que, par l'effet d'une composition chimique
particulire, la boulette rouge absorbe tout  l'heure sous nos yeux
avait momentanment chang le corps entier du chat en une pile vivante
extrmement forte, dont le pouvoir lectrique, concentr dans le cornet,
tait prt  se manifester au moindre contact de la pointe avec une
substance conductrice. Grce  un dressage subtil, Khng-dk-ln savait
toucher dlicatement le cerveau de Danton avec la partie effile de son
trange masque; ds lors muscles et nerfs, dj lectriss par leurs
revtements aqueux, subissaient une vigoureuse dcharge qui les faisait
agir comme sous l'influence mnmonique d'anciennes routines.

Arriv au but, le chat mit lgrement le bout du cne mtallique sur
l'encphale expos devant lui, et les fibres excutrent soudain une
impressionnante gymnastique. On et dit que la vie animait de nouveau ce
rsidu de facis tout  l'heure immobile. Certains muscles semblaient
faire tourner en tous sens les yeux absents, tandis que d'autres
s'branlaient priodiquement comme pour lever, abaisser, crisper ou
dtendre la rgion sourcilire et frontale; mais ceux des lvres surtout
remuaient avec une agilit folle tenant sans nul doute aux prodigieuses
facults oratoires possdes jadis par Danton. Vu de profil,
Khng-dk-ln, par quelques mouvements de natation, se maintenait
fixement  ct de la tte sans nous en rien cacher, interrompant
parfois malgr lui le contact du cornet et de la dure-mre pour le
rtablir presque aussitt. Pendant la trve l'agitation faciale cessait,
pour reprendre ds que le courant circulait  nouveau. Et l'animal
gardait tant de prcautionneuse douceur dans ses attouchements que c'est
 peine si la tte, en ses moments de libert, tendait  se balancer
quelque peu au bout de son fil, muni tout en haut d'une simple ventouse
de caoutchouc adhrant au plafond transparent de l'immense gemme.

Canterel, qui prcdemment, au cours d'expriences analogues, avait
habitu ses regards  interprter le mange des muscles buccaux, nous
rvlait, au fur et  mesure de leur apparition, les phrases passant sur
les vestiges de lvres du grand orateur. C'taient d'incohrents
fragments de discours empreints de vibrant patriotisme. Ple-mle,
d'entranantes priodes prononces nagure en public surgissaient des
cases du souvenir pour se reproduire automatiquement au bas du dbris de
masque. Provenant gale ment de multiples rminiscences qu'envoyaient du
fond des temps rvolus certaines heures marquantes de pleine activit
parlementaire, l'intense trmoussement du restant de la musculature
physionomique montrait combien le hideux mufle de Danton devait se
rendre expressif  la tribune.

Sur un mot de commandement cri par Canterel, le chat s'loigna de la
tte, soudain inerte, puis eut recours  son bipde antrieur pour se
librer du cornet, qui bientt s'affala paresseusement sur le fond.

Tout en nous prescrivant l'immobilit, Canterel contourna le monstrueux
diamant et, gravissant une fine chelle double qui, faite en mtal
luxueusement nickel, se dressait du ct oppos au ntre, finit par
dominer l'ouverture circulaire.

 l'aide de la pchette, il souleva un par un les chevaux marins hors du
bocal pour les plonger dans l'aqua-micans, o se produisit un spectacle
imprvu.  droite et  gauche de chaque poitrail, les bords des deux
ouvertures artificielles, s'cartant parfois sous l'action d'une pousse
interne, livraient passage  une bulle d'air puis se recollaient
d'eux-mmes sur le ston. Lente ment priodique au dbut, le phnomne
acquit ayant longtemps une extrme frquence. Les hippocampes--le matre
nous l'affirma--n'auraient pu vivre dans le grand diamant sans leur
double exutoire, par o s'chappait le trop-plein d'oxygne que l'onde
blouissante, bien adapte  la respiration des tres terrestres,
livrait forcment aux animaux aquatiques. Une plate couche de cire, de
la mme couleur qu'eux, recouvrait le ct gauche de chacun des sept
lophobranches.

Canterel, dbouchant la bouteille de sauternes, se mit  verser un mince
filet de son contenu dans l'trange rservoir. Or le vin, sans nulle
vellit de mlange, se solidifiait au contact de l'aqua-micans et,
soudain revtu d'un clat magique emprunt  l'ambiance, tombait
superbement sous forme de blocs jaunes pareils  des morceaux de soleil.
Les chevaux marins, qui,  la vue de ce phnomne, s'taient
spontanment groups en un cercle troit plac  souhait, recevaient au
milieu d'eux les flamboyantes avalanches, qu'ils malaxaient avec le ct
aplani de leurs corps pour en faire un seul conglomrat. Le matre,
continuant  pencher le goulot, envoyait sans cesse de nouveaux
matriaux  la horde attentive, qui les arrtait dans leur chute sans en
laisser rien perdre.

Enfin, jugeant la dose suffisante, le strict chanson rangea prs du
bocal la bouteille vivement rebouche.

Les hippocampes dtenaient alors, forme par leur ptrissage continuel,
une tincelante boule jaune dont le rayon mesurait  peine trois
centimtres. Assigeants pleins d'adresse, ils la faisaient tourner sur
place en tous sens et, par un modelage soigneux uniquement effectu
aussi avec leur ct revtu de cire, s'efforaient de lui donner une
rotondit sans dfauts.

Avant peu ils furent possesseurs d'une sphre absolument par faite et
homogne, dont aucune marque de soudure ne dparait la surface ou
l'intrieur. L'abandonnant brusquement d'un commun accord, ils se
placrent cte  cte sur un seul rang, dans l'ordre que rclamaient
leurs stons pour constituer un arc-en-ciel exact.

Derrire eux la sphre descendait librement. Arrive au niveau marqu
par l'extrmit double de chaque ston, elle attira comme un aimant le
mtal des sept courts tuis marieurs. L'attelage s'tant mis en marche
les traits se tendirent horizontalement, grce au poids rsistant du
globe magntique, entran dans le brusque lan gnral.

Un cri de surprise nous jaillit des lvres: l'ensemble voquait le char
d'Apollon. Vu son ardente participation  l'clat de l'aqua-micans, la
boule, jaune et diaphane, s'environnait en effet d'aveuglants rayons la
transformant en astre du jour.

 la surface de l'eau venaient continuellement clore de nombreuses
bulles d'air expulses par le poitrail des coursiers, qui, bientt,
contournrent le petit ft de colonne  immersion fixe. La tension des
stons laissait le fond seul des tuis de mtal en contact avec la
sphre solaire, dont la masse dcrivit passivement une impeccable
courbe. Filant  gauche, l'quipage, aprs avoir masqu successivement
Danton et Faustine, doubla le royaume des ludions puis marcha vers la
droite pour passer devant nous.

Canterel annona une course, en nous priant de choisir nos candidats,
puis dclara qu'aux hippocampes--handicaps par leurs places, plus ou
moins proches d'une _corde_ imaginaire--il donnait en guise de noms,
visant ainsi au plus simple, leurs chiffres latins ordinaux, en partant
du ston violet, possd par _Primus_, le plus privilgi. Chacun de
nous dsigna tout haut son lu, en se bornant  parier pour l'honneur.

Au moment o le rang vagabond, parfaitement align, gagnait le ft de
colonne, Canterel, fixant d'avance  trois complets tours de piste la
longueur de la course, fit du bras un grand signal imprieux fort bien
compris des intelligentes btes, qui, mues dlicatement par leurs trois
nageoires pectorales et dorsale, s'empressrent  l'envi d'acclrer
leur marche.

Aprs un lgant virage, les concurrents s'lancrent fougueusement vers
la gauche; _Tertius_ menait le train, suivi de prs par _Sextus_,
_Primus_ et _Quintus_; malgr le trouble apport dans la rectitude
initiale de l'escouade, les stons, dous d'une certaine lasticit,
demeuraient tous absolument rigides, sans que la sphre, exempte
d'avances et de retards, et  subir le plus lger cahot.

Faustine balanait toujours mlodieusement sa chevelure, qui servait
d'orchestre accompagnateur  la mythologique chevauche.

L'attelage volua autour de Pilate, dont le front venait de s'illuminer,
puis dtala devant nos yeux, _Quartus_ en tte.

Lorsque aprs une souple manoeuvre autour du ft de colonne l'quipage
occulta Danton impassible, _Septimus_, peinant imptueusement, dpassa
_Quartus_.

Le poste des ludions fut serr de trop prs, et la boule solaire frla
quelque peu la sphre cleste au moment o le pied d'Atlas y dcochait
son coup priodique.

_Septimus_ fut salu par maints vivats de ses parieurs puis garda sans
cesse l'avantage autour de la colonnette.

Les sept poitrails craient maintenant une masse de perles gazeuses, qui
prouvaient par leur nombre combien l'excitation de la course activait
les changes respiratoires; quelques-unes se mlangrent, au tournant
des ludions, avec un nouveau Dubito arien chapp aux lvres de
Voltaire.

Canterel quitta le sommet de l'chelle et, revenant parmi nous, prit
position,  droite, devant une facette spciale, au milieu de laquelle
un cercle fort exigu tait marqu en noir. Reculant de trois pas, il
bornoya pour apercevoir nettement dans la minime circonfrence fonce le
ft de colonne, maintenant converti en poteau d'arrive.

Sur la _ligne droite_, les chevaux, semblant conscients du terme
prochain de la lutte, fournirent un suprme effort, et _Secundus_ prit
soudain un avantage dfinitif, aux applaudissements de ceux qui avaient
pari juste. Canterel le proclama vainqueur puis dcrta la fin de
l'preuve par un cri net  l'adresse du peloton docile, dont l'allure se
changea en flnerie de parade.

Rest  l'cart pendant la fougueuse randonne, Khng-dk-ln, voyant le
calme rtabli, se mit  poursuivre comme une balle fugace la
resplendissante sphre solaire, qu'en joueur espigle et doux il
gratifiait incessamment de gracieux coups de pattes.

Pendant que nos yeux captivs allaient de Faustine aux ludions, du chat
foltre aux hippocampes, le matre nous parlait du diamant et de son
contenu.

Canterel avait trouv le moyen de composer une eau dans laquelle, grce
 une oxygnation spciale et trs puissante qu'il renouvelait de temps
 autre, n'importe quel tre terrestre, homme ou animal, pouvait vivre
compltement immerg sans interrompre ses fonctions respiratoires.

Le matre voulut construire un immense rcipient de verre, pour rendre
bien visibles certaines expriences qu'il projetait touchant plusieurs
partis  tirer de l'trange liquide.

La plus frappante particularit de l'onde en question rsidait de prime
abord dans son clat prodigieux; la moindre goutte brillait de faon
aveuglante et, mme dans la pnombre, tincelait d'un feu qui lui
semblait propre. Soucieux de mettre en valeur ce don attrayant, Canterel
adopta une forme caractristique  multiples facettes pour l'dification
de son rcipient, qui, une fois termin puis rempli de l'eau fulgurante,
ressembla servilement  un diamant gigantesque. C'tait sur l'endroit le
plus ensoleill de son domaine que le matre avait plac l'blouissante
cuve, dont la base troite reposait presque  ras de terre dans un
rocher factice; ds que l'astre luisait, l'ensemble se parait d'une
irradiation presque insoutenable. Certain couvercle mtallique pouvait
au besoin, en bouchant un orifice rond mnag dans la partie plafonnante
du joyau colossal, empcher la pluie de se mlanger avec l'eau
prcieuse, qui reut de Canterel le nom d'_aqua-micans_.

Pour jouer l'indispensable rle d'ondine, le matre, tenant  choisir
une femme sduisante et gracieuse, manda par une lettre prodigue
d'instructions prcises la svelte Faustine, danseuse rpute pour
l'harmonie et la beaut de ses attitudes.

Arborant un maillot couleur chair et laissant tomber naturellement,
comme l'exigeait son personnage, tous ses immenses et magnifiques
cheveux blonds, Faustine monta sur une luxueuse et dlicate chelle
double en mtal nickel, installe prs du grand diamant, puis pntra
dans l'onde photogne. Malgr les encouragements de Canterel, qui en
s'immergeant lui-mme avait souvent expriment la facile respiration
sous marine que procurait l'oxygnation particulire de son eau,
Faustine n'enfona qu'avec prcaution, s'agrippant des deux mains au
bord surplombant de la cuve et ressortant plusieurs fois la tte avant
de plonger dfinitivement. Enfin, divers essais, toujours plus
prolongs, l'ayant pleinement rassure, elle se laissa choir et prit
pied sur le fond du rcipient.

Ses cheveux touffus ondulaient doucement avec une tendance  monter,
pendant qu'elle esquissait maintes poss plastiques, embellies et
facilites par l'extrme lgret que lui donnait la pression liquide.

Peu  peu une riante griserie s'empara d'elle due  une trop grande
absorption d'oxygne. Puis,  la longue, une rsonance vague s'exhala de
sa chevelure, enflant ou diminuant selon que sa tte remuait plus ou
moins. L'trange musique prit bientt plus de corps et d'intensit;
chaque cheveu vibrait comme une corde instrumentale, et, au moindre
mouvement de Faustine, l'en semble, pareil  quelque harpe olienne,
engendrait, avec une infinie varit, de longues enfilades de sons. Les
soyeux fils blonds, suivant leur longueur, mettaient des notes
diffrentes, et le registre s'tendait sur plus de trois octaves.

Au bout d'une demi-heure, le matre, perch sur l'chelle doubl, aida
Faustine, en l'agrippant d'une main par la nuque,  se hisser prs de
lui sur le haut du rcipient afin de redescendre jusqu'au sol. Canterel,
qui avait assist  toute la sance, examina la splendide crinire
musicale et dcouvrit autour de chaque cheveu une sorte de fourreau
aqueux excessivement mince, provenant venant d'un dpt subtil occasionn
par certains sels chimiques en dissolution dans l'aqua-micans. Violemment
lectrise par la prsence de ces imperceptibles enveloppes, la tignasse
entire s'tait mise  vibrer sous le frottement de l'eau brillante,
qui--le matre l'avait constat antrieurement--joignait une grande
puissance acoustique  ses incomparables proprits lumineuses.

Ds lors Canterel se demanda quel effet produirait un pareil phnomne
sur une toison de chat, dj si facilement lectrisable par elle-mme.

Il possdait un matou blanc du Siam nomm Khng-dk-ln[5], remarquable
par son intelligence; l'ayant fait qurir sur l'heure, il l'immergea
dans le rcipient.

[5] Mot siamois qui signifie _joujou_.

Khng-dk-ln s'enfona doucement en continuant  respirer de faon
normale et, d'abord effray, s'habitua vite  la nouvelle ambiance. Il
toucha le fond et se mit  errer curieusement.

Bientt, se sentant plus lger que de coutume, il excuta de grands
sauts qui le divertirent fort; peu  peu il parvint, aprs s'tre lev
brusquement,  ralentir sa chute par d'adroits mouvements de pattes,
s'essayant ainsi dans l'art de la natation, qui parut appel  lui
devenir promptement familier.

L'lectrisation de la toison s'accomplit selon l'attente, et les poils,
un peu hriss, commencrent  vibrer; mais, courts et presque uniformes
de longueur, ils ne donnrent qu'un bourdonnement faible et confus. Par
contre--phnomne nouveau que la chevelure de Faustine n'avait pas
connu--le tgument se couvrit d'une phosphorescence crue et blanchtre,
assez intense pour poindre en plein jour et trancher violemment sur
l'clat dj si vif de l'eau elle-mme. D'blouissantes flammes
blafardes semblaient environner Khng-dk-ln, sans le gner ni troubler
ses volutions natatoires, dsormais faciles et continuelles.

Constatant chez le chat l'invitable rthisme provoqu par l'intense
oxygnation de l'eau, Canterel voulut arrter l'exprience et, gagnant
le haut de l'chelle, appela Khng-dk-ln, qui nagea jusqu' la
surface. Il agrippa le flin en lui pinant la peau derrire le cou et
descendit pour le dposer sur le sol. Mais, pendant le court trajet,
d'incessantes dcharges lectriques l'avaient branl, dues au contact
de sa main avec la fourrure blanche, dont chaque poil tait ceint d'un
mince fourreau aqueux transparent.

Encore endolori, Canterel conut une ide soudaine, qui, directement
issue de la violence mme des commotions prouves, reposait sur un
curieux fait familial.

Philibert Canterel, le propre trisaeul du matre, avait grandi
fraternellement auprs de Danton, n en mme temps que lui dans la
petite ville d'Arcis-sur-Aube. Plus tard, au cours de sa brillante
carrire politique, Danton n'oublia jamais son ami d'enfance, qui,
devenu financier, menait  Paris une vie active mais obscure, en vitant
soigneusement la publicit dont il se sentait menac en tant qu'_alter
ego_ du clbre tribun.

Quand Danton fut condamn  mort, Philibert put pntrer jusqu' lui et
reut ses dernires volonts.

Ayant eu vent de certains propos tenus par ses ennemis, qui semblaient
dcids  jeter ses restes  la fosse commune sans aucune indication
apte  les faire jamais reconnatre, Danton supplia son camarade fidle
de tenter l'impossible pour s'approprier au moins sa tte en recueillant
diverses complicits.

Aussitt Philibert alla trouver Sanson pour lui exposer le voeu suprme
du prisonnier.

Admirateur fanatique de l'illustre orateur, Sanson rsolut de commettre,
pour un pareil cas, une infraction  sa consigne et donna les
instructions suivantes  Philibert, en le chargeant de les communiquer
au condamn. Juste  l'instant fatal, Danton, par une sorte de bravade
emphatiquement loquente qui n'tonnerait personne de la part d'un tel
improvisateur, prierait Sanson de montrer sa tte au peuple, en prenant
pour prtexte ironique la laideur proverbiale de son facis. Aprs la
chute du couperet, Sanson, obissant aux injonctions du supplici,
prendrait dans le panier la tte sanglante et l'exposerait pendant une
fraction de minute  l'avide regard de la foule. Au moment de la lcher,
d'un adroit coup de main il l'enverrait dans un second panier qui,
toujours plac non loin du premier, contenait les linges destins 
essuyer le couteau ainsi que divers outils pour affter la lame ou faire
 l'appareil telle rparation urgente. Exprs les deux paniers seraient,
ce jour-l, plus contigus encore que de coutume, et le subterfuge ne
pourrait manquer de s'accomplir  l'insu de tous.

Heureux du rsultat de sa mission, Philibert parvint de nouveau jusqu'
Danton et lui notifia les recommandations du bourreau.

Le tribun mit alors un souhait touchant: il voulait que, si le complot
russissait, sa tte ft embaume--puis transmise de pre en fils dans
la famille de son ami en souvenir de l'hroque dvouement qui n'allait
pas sans tre entour de risques mortels. Philibert promit  Danton
d'exaucer ponctuellement ses dsirs et lui fit en pleurant de longs
adieux, car l'excution tait imminente.

Le lendemain, avant de s'incliner sous le couperet, Danton, se
conformant aux ordres reus, dit  Sanson la clbre phrase: Tu
montreras ma tte au peuple, elle en vaut la peine. Quelques instants
plus tard la lame accomplissait son oeuvre, et Sanson extrayait la tte
du panier pour la prsenter  la foule frissonnante. Ensuite, en la
lchant de haut, il n'eut qu' lui donner lgrement un certain lan
oblique pour la faire tomber dans le panier aux outils, strictement
adjacent  l'autre. Seul Philibert, plac au premier rang des curieux,
s'tait rendu compte de la fraude, en spectateur averti et attentif.

Le soir mme Philibert alla chez Sanson, qui lui remit sous forme de
paquet nullement suspect le chef prcieux, facile  emporter sans
veiller aucun soupon.

Rentr chez lui, le financier chercha le moyen d'embaumer la tte sans
courir le risque de voir son secret divulgu.

Certain que, s'il confiait la besogne  des gens du mtier, les traits
populaires de Danton seraient immdiatement reconnus, Philibert rsolut
de tout faire lui-mme et acheta dans ce but plu sieurs traits
d'embaumement dont il se pntra de son mieux.

Une fois au courant de la mthode la plus communment usite, il fit
subir  la tte les multiples bains chimiques et prparations de toute
nature qui devaient en assurer la conservation.

Depuis lors, suivant le voeu du grand patriote, l'trange reste, veill
tour  tour par cinq gnrations, s'tait maintenu dans la famille
Canterel.

Mais Philibert, trop novice dans la spcialit d'embaumeur, avait sans
doute accompli sa tche de faon imparfaite, car la putrfaction s'tait
peu  peu attaque aux tissus, respectant toutefois le cerveau et les
fibres faciales, qui, aprs plus de cent ans, se trouvaient encore
intacts, sans qu'on pt dcouvrir nulle part le moindre vestige de chair
ou de peau.

Voyant la complexion irrprochable de cette matire crbrale et de ces
fibres, Canterel, entran par son esprit chercheur, s'tait longuement
employ, en essayant maints procds lectriques,  obtenir de
l'ensemble quelque mouvement rflexe; la russite et prsent un
merveilleux intrt, tant par l'poque lointaine de la mort que par
l'importance du rle historique dparti au sujet.

Mais toutes ses tentatives taient restes infructueuses.

Or, en subissant au simple toucher du flin humide une srie de fortes
secousses, le matre s'tait demand si une immersion durable de la tte
fameuse dans l'eau diamantaire n'amnerait pas une lectrisation assez
puissante pour rendre accessible, sous l'influence passagre d'un
courant quelconque, la production du rflexe dsir.

Il dtacha soigneusement du chef lgendaire cerveau, muscles et nerfs,
en laissant de cte comme encombrement inutile toute la partie osseuse,
puis tailla dans une matire lgre et mauvaise conductrice une mince
carcasse ingnieuse qui soutint l'ensemble flasque en lui conservant sa
forme primitive.

Le tout fut plong dans l'eau splendide au bout d'un fin cble 
suspension pneumatique, dont l'extrmit basse, en se ramifiant,
attrapait, au-dessous du cerveau, trois points extrieurs de la
carcasse.

Aprs un jour entier volontairement consacr  l'attente, les moindres
filaments taient recouverts de fourreaux aqueux, pareils, en plus
pais,  ceux dj rcolts par la chevelure de Faustine et par les
poils de Khng-dk-ln.

Canterel sortit le bizarre objet et, l'emportant dans un de ses
laboratoires, lectrisa fortement le cerveau;  sa vive joie il obtint
quelques imperceptibles sursauts dans les nerfs qui mouvaient jadis la
lvre infrieure.

Sr de s'tre engag dans une bonne voie, il fit, mais en vain, des
efforts suivis pour acqurir de plus grands rsultats. Le rflexe,
changeant de place, ne consistait qu'en un frisson  peine apprciable
agitant furtivement l'une ou l'autre rgion de la face.

Ne pouvant se contenter d'une aussi faible victoire, Canterel voulut
envoyer un courant dans la tte pendant son immersion mme au sein de
l'onde aveuglante, songeant, avec raison, que les effluves lectriques
emmagasins  une haute tension dans le surprenant liquide
s'emploieraient srement, en les enveloppant de toutes parts, 
augmenter la puissance magntique des fibres et du cerveau.

Il noya de nouveau le chef dans le grand diamant puis, install au bout
de l'chelle, posa sur le bord rentrant une pile en activit, dont les
fils plongrent profondment pour se mettre en contact avec les lobes
crbraux.

Les consquences furent de beaucoup suprieures aux prcdentes; les
nerfs labiaux semblrent baucher certains mots, pendant que les muscles
des yeux et des sourcils remuaient timidement.

Le matre, enthousiasm, recommena maintes fois de suite l'exprience;
c'tait toujours dans la rgion buccale que la mise en branle
s'effectuait le plus vivement; selon toute vidence, le cerveau, par une
sorte de routine, agissait de prfrence sur les lvres grce 
l'tonnante faconde qui pendant la vie entire avait constitu la
particularit dominante du glorieux orateur.

Voyant la rserve d'nergie latente que gardait malgr le temps
l'trange agglomrat de cellules, Canterel, acharn, tcha d'en
extraire, avec leur maximum d'intensit, les plus nombreux effets
possibles.

Mais il eut beau mettre  l'preuve divers genres de courants et
accrotre sans cesse la force des piles employes, le sous-facis,
toujours immerg, ne donna que les mmes tressaillements oculaires et
vagues esquisses de paroles constats lors du premier essai fait au sein
de l'aqua-micans.

Le matre se mit  chercher ailleurs une puissance propre  tirer
quelque parti plus complet de la prcieuse relique humaine qu'il avait
le bonheur de possder.

D'anciens travaux personnels sur le magntisme animal lui revinrent ds
lors  la pense. Il se rappela une substance rouge de son invention,
baptise par lui _rythrite_, qui, absorbe sous le volume d'une tte
d'pingle, lectrisait en s'y rpandant tous les tissus d'un sujet au
point de le transformer en vritable pile vivante; il suffisait
d'introduire, aprs assimilation, le visage du patient dans la partie
vase d'un grand cornet mtallique spcial, perc de quelques trous
l'arage, pour obtenir une concentration de toute l'lectricit
emmagasine dans le corps; aussitt la pointe du cne pouvait, par un
simple contact, crer tel courant ou actionner un moteur. La dcouverte
ne s'tant prte  nulle application pratique, le matre l'avait
promptement laisse de ct--non sans conserver toutefois la formule de
l'rythrite, qu'il songeait  utiliser dsormais pour ses nouvelles
recherches.

En effet le magntisme animal semblait dsign pour l'accomplissement
d'une exprience mi-biologique visant  une sorte de rsurrection
artificielle.

Mais la mdiocrit des rflexes physionomiques fournis jusque-l par les
plus fortes piles prouvait que seule une dose norme d'rythrite agirait
efficacement. Or une consommation exagre du mdicament rouge
entranerait des dangers graves, et l'essai n'en pourrait tre fait que
sur un animal.

Canterel, voquant la faon aise dont Khng-dk-ln avait appris seul 
se mouvoir dans l'onde respiratoire, voulut exploiter l'intelligence du
chat et ses videntes aptitudes pour une prompte initiation quelconque.
Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l'paisse toison blanche,
qui, par ses trop intenses facults d'lectrisation, et fatalement
produit de multiples contre-courants prjudiciables au but poursuivi. Un
enduit trs actif, dont l'animal entier fut recouvert, dtermina une
radicale et indolore chute de tous les poils.

Le matre fabriqua ensuite, dans le mtal voulu, un cornet s'adaptant
juste au museau du chat. Fors  et l, plusieurs trous, qui en mme
temps donneraient au flin la facult de voir, favoriseraient le
continuel va-et-vient de l'aqua-micans dans l'intrieur du cne, o
circulerait ainsi un oxygne toujours neuf.

Khng-dk-ln, dsormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans
le grand diamant, le museau ceint du cornet mtallique; sans lui donner
encore aucun atome d'rythrite, Canterel le dressa patiemment  frler
le cerveau de Danton avec la pointe du cne. Comprenant vite ce qu'on
exigeait de lui, le siamois, qui,  l'aide de quelques mouvements de
pattes, se main tenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu,
effectuer le contact avec une telle dlicatesse que la tte fragilement
pendue n'en subissait, pour ainsi dire, aucun lan oscillatoire. Le
matre lui apprit aussi  se dlivrer seul du cornet avec ses pattes de
devant--puis  le ramasser au fond du rcipient en y mettant son museau
pendant que la pointe portait sur le revers d'une des facettes.

Aprs l'obtention de ces divers rsultats, Canterel composa une
provision d'rythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en
fractions infinitsimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La
dose ancienne se trouvant ds lors centuple, de srieux risques
menaaient Khng-dk-ln. Par prudence, le matre, morcelant la premire
perle, soumit l'animal  un entranement progressif, lui donnant d'abord
de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.

Quand pour la premire fois le chat eut ingurgit une pilule entire,
Canterel le plongea dans l'irradiant aquarium puis, accordant quelques
minutes  l'rythrite pour agir, fit un certain signe de commandement.
Aussitt Khng-dk-ln, parfaitement dress, alla jusqu'au fond se
masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu'il
effleura doucement avec la pointe de l'appendice mtallique. Le matre,
joyeux, vit son espoir se raliser pleinement. Sous l'influence du
puissant magntisme animal que dgageait le cne, les muscles faciaux
tressaillirent, et les lvres sans enveloppe charnue remurent
distinctement, prononant avec nergie une foule de mots dpourvus de
rsonance. Employant l'adminicule des sourds, Canterel par vint 
comprendre diffrentes syllabes par l'articulation; il dcouvrit alors
de chaotiques bribes de discours se succdant sans lien ou se rptant
parfois  satit avec une singulire insistance.

bloui par un tel succs, Canterel,  divers intervalles, recommena
l'exprience, immergeant le chat d'avance et l'habituant  engouler dans
l'eau mme, aprs l'avoir happe au passage, une perle d'rythrite
lance au hasard.

Rvant quelque nouvelle utilisation de l'aqua-micans, le matre eut la
pense de fabriquer pour l'intrieur du grand diamant une collection de
ludions capables de s'lever automatiquement vers la surface par l'effet
d'une poche respective o s'accumulerait peu  peu une portion de
l'oxygne si abondamment rpandu dans l'ambiance--puis de redescendre
jusqu'au fond grce  la dsertion subite du gaz amass.

Adapt  chaque figurine aquatique, un mcanisme subtil serait mu par la
fuite brusque de l'oxygne, afin d'engendrer un mouvement ou un
phnomne quelconques--ou encore une phrase typique et brve qui
s'crirait en fines bulles d'air disposes graphiquement.

Cherchant dans sa mmoire, Canterel choisit diffrentes choses
susceptibles de lui fournir des sujets curieux  excuter:

1 Une aventure d'Alexandre le Grand rapporte par Flavius Arrien.

En 331, lors de son passage victorieux en Babylonie, Alexandre avait
beaucoup admir un immense et magnifique oiseau de plumage vert
appartenant au satrape Sodyr, qui le gardait toujours auprs de lui
dans sa chambre, la patte emprisonne par un long fil dor fix au mur.
Le roi s'appropria le merveilleux volateur et lui conserva son nom
d'Asnorius, qu'il connaissait fort bien. Guzil, jeune esclave encore
adolescent, fut spcialement affect au service de l'oiseau, qu'il dut
nourrir et soigner avec sollicitude.

Peu aprs, pendant le sjour de l'arme conqurante  Suse, l'animal fut
install dans l'appartement d'Alexandre, qui apprciait fort l'effet
dcoratif de son splendide plumage; l'extrmit du fil d'or fut
assujettie  la muraille non loin de la couche royale, et Asnorius,
errant tout le jour  travers la pice dans les limites que lui
assignaient les dimensions de son entrave, dormait la nuit sur un
perchoir  quelques pas de son matre.

Cependant l'oiseau, apathique et froid, ne tmoignait aucune affection
au roi, qui ne le conservait que pour sa resplendissante beaut.

Il y avait  ce moment, parmi les chefs perses qu'Alexandre avait admis
dans son entourage, un certain Brucs, qui hassait profondment son
nouveau matre tout en lui donnant d'hypocrites marques d'attachement.

Entran par son patriotisme, Brucs songeait  soudoyer un des
serviteurs d'Alexandre dans le but d'arrter, par un assassinat auquel
il ne prendrait qu'une part indirecte, la marche triomphante de
l'envahisseur.

Il jeta son dvolu sur Guzil, qui, vu le poste qu'il occupait auprs
d'Asnorius, pntrait librement  toute heure dans la chambre royale, et
promit au jeune esclave de l'enrichir pour jamais s'il faisait prir
l'oppresseur de l'Asie.

Ayant accept le march, Guzil chercha un moyen de gagner sa prime sans
se compromettre.

L'adolescent avait remarqu, depuis de nombreux jours qu'il s'en
occupait sans cesse, qu'Asnorius, trs docile, semblait remarquablement
dou pour toute espce de dressage. Il imagina un plan d'ducation qui
devait amener l'oiseau  tuer Alexandre, dont le trpas n'incomberait
ainsi  personne.

Chaque fois qu'il fut seul dans la chambre souveraine, Guzil se coucha
sur le lit du roi et habitua patiemment Asnorius  faire lui-mme, en
s'aidant de son bec, un vaste noeud coulant avec le fil d'or qui lui
tenait la patte.

Quand l'obissante bte sut accomplir ce tour de force, l'esclave,
toujours tendu, l'entrana, durant de multiples sances,  lui ceindre
largement la figure avec l'norme boucle, en la faisant reposer d'une
part sur son cou, de l'autre contre le sommet de sa tte; puis, imitant
les divers retournements d'un dormeur, il lui apprit  saisir toute
occasion de glisser peu  peu jusque sous sa nuque le dangereux fil
d'or, suffisamment grle pour s'immiscer sans peine entre les cheveux et
le coussin. Alexandre, notoirement, avait un sommeil agit, qui, le
moment venu, faciliterait la tche d'Asnorius.

Arriv  cette phase de l'ducation entreprise, Guzil, agrippant  deux
mains son terrible collier pour viter sa propre strangulation,
accoutuma l'oiseau  s'enfuir brusquement dans la direction propice puis
 tirer sur le fil en utilisant l'entire vigueur de ses ailes immenses.
tant donn la force exceptionnelle reprsente par l'effrayante
envergure d'Asnorius, le procd, mis en pratique, amnerait
infailliblement la mort immdiate d'Alexandre; en outre, tout se
passerait dans des conditions de silence que rendrait ncessaires la
prsence de l'athlte Vyrlas, dfenseur invincible et dvou qui, chaque
nuit, veillait dans la pice voisine pour garder le repos du roi.

Guzil avait pleine confiance en la rsistance du fil, tress fort
solidement pour empcher toute vasion du volateur aux puissantes
rmiges.

Quand tout fut au point, le jeune esclave s'empressa de raliser son
projet.

Exprs il s'tait chaque fois mis  plat sur le lit depuis le
commencement du dressage, afin que la seule vue d'un homme allong
devnt pour Asnorius un signal d'action. Jusqu'alors il n'avait pas eu
lieu de craindre une excution mme partielle de la tche confie 
l'oiseau, celui-ci dormant toujours profondment pendant la dure
complte de la nuit.  la date voulue l'adolescent lui administra
simplement une drogue pour le tenir veill, certain qu'en prsence
d'Alexandre endormi sur sa couche il finirait par manoeuvrer suivant les
plans secrtement conus.

Ainsi qu'on put s'en rendre compte plus tard, tout s'accomplit selon les
prvisions de Guzil. Durant le premier assoupissement du roi, Asnorius
fit adroitement son noeud coulant, parvint  le passer au cou du dormeur
et prit  souhait son essor, halant puissamment le fil en battant des
ailes. Mais, dans un sursaut d'agonie, Alexandre, inconsciemment, frappa
d'un revers de main une proche coupe en mtal, qui, pleine encore d'un
breuvage qu'on lui prparait pour chaque nuit, rendit au choc une note
vibrante.

Aussitt l'athlte Vyrlas se prcipita dans la chambre, faible ment
claire par une lampe nocturne, et vit la face violace du roi, dont
les membres s'arquaient au cours d'une suprme convulsion. Il fona
droit sur Asnorius, promptement matris, puis largit de ses doigts
robustes le noeud mortel qui treignait Alexandre, auquel des soins
immdiats furent efficacement prodigus.

Une enqute amena l'arrestation de Guzil, qui seul avait pu enseigner 
l'oiseau les finesses d'un pareil mange.

L'esclave, press de questions, fit des aveux et nomma l'instigateur du
meurtre. Mais Brucs, ayant appris l'chec de la tentative homicide,
s'tait ht de fuir sans laisser aucune trace.

Par ordre d'Alexandre on mit Guzil  mort ainsi que le dangereux
Asnorius, qui dans l'avenir et toujours t capable d'essais criminels
sur la personne d'un dormeur quelconque.

2 Une assertion de saint Jean suivant laquelle Pilate, aprs le
crucifiement de Jsus, aurait, pendant toute sa vie, endur un tourment
terrible, sans pouvoir goter les bienfaits de l'ombre apaisante et
soporifre.

Selon l'vangliste, Pilate, quand tombait le soir, sentait sur son
front une affreuse cuisson, qui, empirant  mesure que s'vanouissait la
lumire, provenait d'un signe phosphorescent reprsentant le Christ en
croix entre la Vierge et Madeleine agenouilles auprs de lui. L'clat
des contours croissait progressivement, et,  la nuit noire, l'trange
attribut, intense, et aveuglant, semblait trac avec du soleil, pendant
que le patient subis sait une vritable torture, pareille  quelque
brlure infernale sans cesse renouvele.

Le supplice moral s'adjoignait  la douleur physique, Pilate ayant
exactement conscience de l'image flamboyante, analogue  l'obsession
d'un remords. La marque de feu, occupant le milieu du front, s'tendait
jusqu'aux paupires, o aboutissaient, avec symtrie, d'une part la robe
de Madeleine, de l'autre celle de la Vierge.

La seule ressource qui restt ds lors au malheureux tait de s'exposer
 une vive illumination; aussitt l'emblme phosphorescent disparaissait
ainsi que la brlure.

Mais cette perptuelle clart constituait par elle-mme un atroce
martyre, et Pilate pouvait a peine trouver quelques instants d'un
assoupissement fivreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs,
il essayait inconsciemment de se soustraire  la fatigante irradiation
en couvrant de sa main son front et ses yeux, l'effroyable motif
ignescent revenait sur-le-champ  cause de l'ombre forme, amenant de
nouveau sa cuisson aigu.

Dans la journe mme, le maudit devait affronter sans cesse la grande
lumire; lorsqu'il se tournait par hasard vers le coin obscur d'une
chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux
yeux de tous, un vritable sceau d'infamie.

La situation finit par devenir intolrable. Ignorant presque le sommeil,
Pilate, les yeux abms par l'ininterruption de l'tincellement subi,
et tout donn pour pouvoir se plonger un moment dans d'paisses
tnbres. Mais, quand, cdant  son irrsistible dsir, il faisait le
noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse
coruscation, le brlait de telle manire qu'il se htait de rappeler 
son aide l'intense clairage dtest.

Jusqu' sa dernire heure, le rprouv endura sans trve le mme mal
ingurissable.

3 Un pisode not par le pote Gilbert dans ses _Rves d'Orient vcus_.

Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de
sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage,
en vue duquel, pendant de longs mois, il s'tait livr  de fortes
tudes sur l'arabe.

Aprs avoir visit divers sites et villes secondaires, il arriva sur les
ruines de Balbek, but essentiel de ses prgrinations.

Le principal attrait que l'illustre cit morte exerait sur son esprit
rsidait dans le souvenir du grand pote satirique Missir, dont les
oeuvres, parvenues en partie jusqu' nous, avaient jadis concid par
leur apparition avec l'apoge de Balbek.

Satirique lui-mme, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu'il
considrait  juste titre comme son aeul spirituel.

Ds le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique
o, d'aprs la tradition, Missir venait  certaines dates fixes rciter
devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement clos,
en scandant sa dclamation un peu chantante par les tintements
continuels d'un _sistre impair_.

Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion
vhmente, inspires aux divers commentateurs de Missir par cette
assertion populaire, qui, fort accrdite, prtait au grand pote un
sistre exceptionnel. Certains dclaraient le fait impossible, en
s'appuyant sur ce que les vibrantes tiges mtalliques transversales de
_tous_ les sistres antiques reprsents sur les dessins et documents se
trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-l invoquaient en outre
le tmoignage des fouilles, qui _jamais_ n'avaient mis au jour un sistre
impair. Selon d'autres, il fallait, en s'inclinant malgr tout devant
des dires autoriss, admettre que Missir avait voulu se distinguer par
l'emploi d'un instrument unique dans son genre.

Envoyant ses guides l'attendre  distance, Gilbert tait rest seul,
pour mditer sur les lieux sanctifis par l'ombre vnre de son matre
lointain. Dans les ruines qui l'entouraient il cherchait  retrouver
l'ancienne cit populeuse et splendide, en songeant avec motion qu'il
foulait sans doute l'empreinte des pas de Missir.

Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l'heure, prolongeait sa rverie,
maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres parses qui
jadis faisaient partie des difices.

Ce fut seulement  la nuit close qu'il songea enfin  quitter l'endroit
captivant. Comme il se levait une lumire peu loigne brilla devant ses
yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque profonde
cave, s'immisait verticalement par un interstice.

Gilbert s'en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d'un
palais dtruit. C'tait par l'cart de deux dalles un peu dis jointes
que passait la clart mobile.

Le pote, plongeant ses regards dans la fente claire, vit une vaste
salle o deux inconnus, dont l'un tenait une lampe allume, erraient
parmi de curieux amas d'objets, d'toffes et de parures.

coutant les deux compagnons, hommes du pays l'un et l'autre, Gilbert
dmla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des
interlocuteurs avait dcouvert, au sein d'appartements souterrains
jusqu'alors insouponns, toutes sortes d'antiquits, qui se trouvaient
maintenant runies grce  lui dans la prsente salle, rendue trs sre
par son entre spcialement difficultueuse. Le plus g, marin de son
tat, comptait venir chaque anne prendre une partie de ces richesses,
qu'il transporterait nuitamment en chariot jusqu' la mer; l, il les
embarquerait sur son navire--puis irait au loin les vendre  prix d'or;
les deux compres partageraient le bnfice, en tenant la besogne
secrte pour viter les justes revendications de leurs compatriotes, qui
possdaient les mmes droits qu'eux sur ce trsor commun.

Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient diffrentes
pices qu'ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger
vers la mer. Ce classement fait, ils s'loignrent et sortirent par une
issue dont Gilbert ne put deviner l'emplacement ni la disposition; ce
fut en vain qu'attentivement il s'effora de les voir surgir en quelque
point des ruines.

N'entendant plus rien, le pote, envahi par une folle curiosit, eut
l'ide de toucher et d'admirer, seul avant tous, les merveilles
inconnues accumules si prs de lui. La lune, apparue depuis peu,
inondait de rayons les deux dalles spares. Gilbert dcouvrit que l'une
d'elles semblait dpouille de tout vestige cimentaire; ses mains,
trouvant une certaine prise dans l'intervalle, parvinrent  soulever la
lourde pierre et  la rejeter de ct.

Les doigts cramponns au bord de la nouvelle ouverture, dans laquelle
son corps s'tait facilement immisc, Gilbert allongea les bras pour
diminuer sa chute de toute leur longueur puis se laissa tomber
lgrement.

 flots, la clart lunaire entrait par l'alvole de la dalle, et,
fureteur enthousiaste, le pote contemplait avec ravissement bijoux,
tissus, instruments de musique et statuettes entasss dans le captivant
muse.

Soudain il s'arrta, tremblant de surprise et d'motion. Devant lui, en
pleine lumire blafarde, se dressait, parmi divers bibelots, un sistre 
cinq tiges! Il le saisit htivement pour l'examiner de prs et,
discernant sur le manche le nom de Missir grav en caractres
authentiques, fut certain d'avoir dans la main le fameux sistre impair
qui avait soulev tant de discussions.

bloui par sa trouvaille, Gilbert, en chafaudant plusieurs meubles, put
se faire un chemin jusqu' l'orifice cr par lui.

Foulant de nouveau le sol de la place, il regagna l'endroit o sa
rverie s'tait prolonge si tardivement et l, ivre de joie, dclama de
mmoire, dans leur langue originale, les plus beaux vers de Missir, en
agitant doucement le sistre mani jadis par le grand pote.

Sous l'intense clair de lune, Gilbert, exalt, croyait sentir le souffle
de Missir revivre en sa poitrine. Il occupait l'emplacement exact o son
dieu, au temps pass, rcitait mlodieusement  la foule ses strophes
nouvelles, scandes par l'instrument mme dont les tintements
branlaient maintenant l'air nocturne!

Aprs s'tre longuement gris de posie et de souvenirs, Gilbert alla
rejoindre ses guides, qui apprirent de sa bouche l'existence des trsors
groups dans la salle souterraine et les termes de la conversation
capte. Un pige fut tendu aux deux complices, qu'on surprit la nuit
mme dans leur travail clandestin et accapareur.

En tmoignage de gratitude pour l'important service rendu, le sistre de
Missir fut offert  Gilbert, qui, toujours, conserva pieusement cette
inapprciable relique.

4 Cette lgende lombarde, qui offre un saisissant rapport avec
l'apologue de la _Poule aux oeufs d'or_.

 Bergame vivait jadis un nain appel Pizzighini. Chaque anne, au
premier jour du printemps, Pizzighini voyait ses pores se dilater sous
l'influence climatrique du renouveau, et son corps entier suait du
sang.

D'aprs la croyance populaire, cette hmatidrose, quand elle se
produisait avec force, annonait une saison propice et assurait d'avance
une abondante moisson; faible et restreinte, elle prdisait au contraire
une grande scheresse suivie de disette et de ruine. Or les faits
avaient toujours donn raison  ce credo.

Au moment de son trange maladie, gui n'allait pas sans tre accompagne
d'un accs de fivre dont l'intensit le forait de s'aliter, Pizzighini
tait toujours pi par un groupe de cultivateurs, et, suivant la
quantit de sang exsud, l'allgresse ou la consternation se rpandait
de proche en proche dans toutes les plaines de la contre.

Quand le pronostic tait satisfaisant, les campagnards, certains qu'une
superbe rcolte leur donnerait de longs jours de repos et de joie,
remerciaient le nain en lui envoyant maintes offrandes. Leur
superstition faisait de lui une sorte de dieu. Prenant un effet purement
mtorique pour une cause, ils pensaient que de son plein gr Pizzighini
dcrtait la bonne ou mauvaise mois son et, en cas de prdiction
heureuse, l'incitaient, par la richesse intresse de leurs dons,  les
contenter encore l'anne suivante. Par contre, une sue minime ne
provoquait aucun prsent.

Pizzighini, paresseux et dbauch, apprciait fort des bnfices qui lui
cotaient si peu de peine. Toutes les fois que le sang mouillait 
souhait son linge et sa couche, les largesses venant  lui des divers
points de la rgion le faisaient vivre un an dans une plantureuse et
sereine oisivet. Mais, trop lchement imprvoyant pour pargner, il
tombait dans la misre aprs chaque sudation mdiocre.

Une anne,  l'habituelle date printanire, avant de se mettre au lit
pour subir sa fivreuse transpiration priodique, il cacha un couteau
sous ses draps dans le but d'aider le phnomne en cas de besoin.

Justement l'avorton n'eut ce jour-l qu'une moiteur fort pauvre;
quelques rares gouttelettes rouges perlaient  peine sur son visage.
Effray par la perspective des longs mois d'indigence qui l'attendaient,
il saisit le couteau et, sous prtexte de mouvements nerveux dus  la
fivre, russit  se faire aux membres et au torse une srie d'entailles
profondes sans veiller les soupons des observateurs groups autour de
lui.

Le sang, ds lors, inonda les linges,  la grande joie de tous. Mais le
nain bless n'tait plus matre d'arrter l'hmorragie; c'est en le
laissant exsangue et  demi mort que les assistants se retirrent,
merveills, pour annoncer au peuple que jamais,  beaucoup prs, la
sueur rouge n'avait coul avec une telle profusion.

Des offrandes particulirement belles et nombreuses parvinrent 
Pizzighini, qui, faible et anmi, ne se tranant qu'avec peine,
effrayait chacun par l'affreuse blancheur de son teint.

Or une terrible scheresse ne cessa de rgner pendant cette saison-l,
et partout la famine svit cruellement. Pour la premire fois les
vnements contredisaient les prsages de la suette.

Ceux qui avaient pi le nain pendant sa crise sudatoire flairrent
quelque supercherie et tinrent dsormais pour suspects ses prtendus
gestes fivreux; en le forant  montrer son corps on dcouvrit les
cicatrices laisses par les entailles volontaires qu'il s'tait faites.

La divulgation du subterfuge dchana un immense toll contre
l'imposteur, qui, en extorquant de magnifiques dons, avait d'avance
rendu plus cruelle la misre prsente des masses.

Mais la superstition prservait Pizzighini de toutes reprsailles, et
l'on ne tenta rien contre celui qui, pareil  un ftiche, pouvait
encore, suivant la conviction unanime, provoquer  l'avenir quantit de
beaux rendements agricoles. On se promit seulement de faire espionner de
plus prs dornavant la venue du suintement vermeil.

Le nain, riant sous cape, continua donc de dilapider effront ment au
grand jour, pendant que tout le pays agonisait, les biens acquis par sa
fourberie.

Cependant sa pleur et son puisement demeuraient extrmes, et c'est
avec l'apparence d'un spectre qu'il se livrait, selon sa coutume,  de
continuelles orgies.

L'anne suivante,  l'ordinaire chance vernale, Pizzighini,
troitement guett cette fois, s'tendit sur sa couche. Mais on attendit
vainement l'humectation purpurine. Rest exsangue depuis son effroyable
hmorragie, l'avorton n'tait plus apte au curieux enfantement du
phnomne cutan qui jusqu'alors,  des degrs divers, s'tait produit
si rgulirement.

Il ne reut aucunes libralits.

Or, au bout de quatre mois, un engrangement surabondant et splendide
vint prouver l'incapacit prophtique du nain.

Vou  la solitude et au mpris, Pizzighini, tueur contrit de la poule
aux oeufs d'or, connut ds lors le dnuement sans remde, car son sang
ne se reforma point et, dans la suite, jamais la diaphorse annuelle ne
fit de nouvelle apparition.

5 Un passage de la mythologie, suivant lequel Atlas, puis de fatigue,
aurait un jour laiss choir la sphre cleste du haut de ses paules,
pour assener ensuite, comme un enfant rageur, un terrible coup de pied
au fardeau importun qu'il tait condamn  porter ternellement. Le
talon et donn en plein dans le Capricorne, expliquant, par son
intervention perturbatrice, l'extraordinaire incohrence de figure
prsente depuis lors par les toiles de cette constellation.

6 Une anecdote sur Voltaire, puise dans la Correspondance de Frdric
le Grand.

Durant l'automne de 1775, Voltaire, alors octognaire et satur de
gloire, tait l'hte de Frdric au chteau de Sans-Souci.

Un jour les deux amis cheminaient aux environs de la rsidence royale,
et Frdric se laissait charmer par les entranants discours de son
illustre compagnon, qui, fort en verve, exposait avec esprit et feu ses
intransigeantes doctrines antireligieuses.

Oubliant l'heure en causant, les deux promeneurs, quand vint le coucher
du soleil, se trouvrent en pleine campagne.

 ce moment Voltaire tait lanc dans une priode particulirement
virulente contre les vieux dogmes qu'il combattait depuis si longtemps.

Tout  coup il se tut au milieu d'une phrase et resta sur place, gagn
par un trouble profond.

Non loin de lui, une jeune fille  peine adolescente venait de
s'agenouiller au tintement d'une cloche recule, qui, du sommet d'une
petite chapelle catholique, sonnait l'anglus. Rcitant haut avec
ferveur une prire latine, les mains jointes et la face tourne vers les
cieux, elle ignorait la prsence des deux trangers, tant son extase
l'emportait rapidement vers des rgions de rve et de lumire.

Voltaire la regardait avec une angoisse indicible, qui rpandit sur sa
face jaune et parchemine une teinte plus terreuse encore que de
coutume. Une motion terrible crispa ses traits, tandis qu'influenc par
l'idiome sacr de la prire entendue il laissait chapper
inconsciemment, ainsi qu'un rpons, ce mot latin: Dubito.

Son doute s'appliquait manifestement  ses propres thories sur
l'athisme. On et dit qu'une rvlation de l'au-del s'oprait en lui 
la vue de l'expression extra-humaine prise par la jeune fille en prire
et qu'aux approches de la mort, forcment imminente  son ge, une
terreur des chtiments ternels s'emparait de tout son tre.

Cette crise ne dura qu'un instant. L'ironie crispa de nouveau les lvres
du grand sceptique, et la phrase commence s'acheva sur un ton mordant.

Mais la secousse avait eu lieu, et Frdric n'oublia jamais sa courte et
prcieuse vision d'un Voltaire prouvant une motion mystique.

7 Un fait se rapportant directement au gnie de Richard Wagner.

Le 17 octobre 1813,  Leipzig, une trve observe entre les Franais et
les troupes allies interrompait la terrible lutte qui, engage la
veille, devait se continuer avec tant d'acharnement pendant les deux
jours subsquents.

Sur un boulevard extrieur on voyait une foule de ces bateleurs et
marchands nomades que les armes tranent toujours  leur suite. Nombre
d'habitants de la ville erraient l parmi les soldats, et l'ensemble,
d'aspect trs anim, donnait un peu l'impression d'une foire.

Dans la cohue circulait joyeusement un essaim de quelques jeunes femmes,
qu'amusaient fort le clinquant des talages et l'extravagance des
boniments; l'une d'elles portait son fils, qui, presque g de cinq
mois, n'tait autre que Richard Wagner, n  Leipzig le 22 mai
prcdent.

Tout  coup un vieillard  longue chevelure, debout derrire une petite
table, interpella de loin la jeune mre pour l'inviter  se faire
prdire l'avenir de son enfant. Purement franais d'allure et d'accent,
l'homme s'exprimait dans un allemand comiquement pnible qui fit rire
les gaies promeneuses; ds lors, sentant sa cause gagne, il n'eut qu'
insister lgrement pour amener leur groupe devant lui.

D'un air mystrieux, le vieillard, aprs avoir examin l'enfant, prit
sur sa table une coupe  fond plat, dans laquelle s'talait
rgulirement une mince couche d'clatante limaille de fer.

Tenant lui-mme l'objet par le pied, il pria la jeune mre d'en frapper
trois fois le bord avec un doigt en pensant au destin de son fils.
Passivement obissante, elle donna du bout de l'index, sans lcher son
vivant fardeau, les trois chocs demands. Le charlatan, avec prcaution,
reposa la coupe et, chaussant d'normes lunettes, examina les remous et
perturbations que le triple coup avait produits dans la limaille, tout 
l'heure parfaitement lisse.

Soudain il fit un grand geste d'bahissement et, avisant une critoire
place devant lui, prit une feuille blanche pour y copier  l'encre la
figure trace dans la poussire mtallique.

Puis il tendit le papier  la jeune femme, qui put y voir ces deux mots
franais: Sera pill, assez lisibles malgr les contours incohrents
des lettres, penches en tous sens et fort ingales.

En mme temps, le charlatan, dsignant la coupe, faisait constater
l'entire similitude du modle et de la reproduction. Effectivement un
grle ravin trs contourn s'tait creus dans la limaille  la suite
des heurts et formait les deux mots transcrits.

Donnant  sa cliente la traduction germanique de la courte phrase, le
vieillard s'effora, dans son mauvais allemand, de lui en montrer la
porte. D'aprs lui les plus hautes destines artistiques rsidaient en
germe dans cette laconique formule, exclusivement applicable  quelque
puissant novateur en mesure de susciter, comme chef d'cole, une pliade
d'imitateurs.

L'heureuse mre, tant soit peu ftichiste, paya gnreusement le devin
et emporta le papier, qu'elle conserva comme un prcieux document. Plus
tard elle en fit don  son fils, en lui contant l'aventure dont on
l'avait vu, jadis, tre le hros inconscient.

Sur la fin de sa vie, Wagner, dont l'oeuvre enfin connue et comprise
devenait dj la proie d'une foule de plagiaires sans scrupules, se
plaisait  narrer l'anecdote--avouant que la pr diction, alors si bien
ralise, avait eu sur toute sa carrire une influence bienfaisante, en
lui fournissant un encouragement superstitieux durant les interminables
annes de dconvenues et de luttes striles o le dsespoir s'tait
souvent empar de lui.

Son choix arrt sur ces divers matriaux, Canterel fit excuter les
ludions suivant certaines indications prcises.

Muni d'une base judicieusement leste en vue d'un constant quilibre,
chacun d'eux devait avoir une petite cavit intrieure, garnie d'un
mtal spcial fait pour capter et isoler chimiquement, en son voisinage
immdiat, la dose supplmentaire d'oxygne parse dans l'aqua-micans.
Peu  peu l'excavation, en se remplissant de gaz, allgerait le ludion,
qui, du fond, monterait de lui-mme vers la surface. Mais,  une
certaine tension, l'oxygne, dix secondes juste aprs le dbut calcul
de la phase ascensionnelle, forcerait l'antre minuscule--dont la partie
suprieure, en se soulevant momentanment comme un couvercle pour livrer
passage vers le dehors  la bulle tout entire, branlerait certain
mcanisme dterminant un agissement quelconque du ludion en rapport avec
le fait inspirateur. L'alvole une fois dpourvu d'air, le sujet
descendrait par l'effet de son propre poids, et l'oxygne, prompt  se
reformer intrieurement, provoquerait avant peu un nouvel envolement.

Quelques-unes des manifestations automatiques  obtenir rclamaient un
agencement particulirement dlicat. Ainsi, pour l'apparition du signe
lumineux sur le front de Pilate, l'allumage passager d'une petite lampe
lectrique interne devenait ncessaire. Le mot Dubito, en qui se
concentrait toute l'importance du rcit touchant Voltaire, se trouverait
projet hors des lvres entrouvertes du grand penseur sous l'aspect de
nombreux globules d'air, qui, habilement groups dans un ordre
calligraphique, ne seraient autres que la bulle elle-mme trs divise.
Pour imiter une sueur sanglante, le mcanisme adapt au nain Pizzighini
expulserait  chaque manoeuvre, par une foule d'exutoires, telle
quantit minime de certaine poudre rouge, qui, prise  une abondante
provision intrieure colorerait l'eau pendant un moment, pour
disparatre aussitt grce  un phnomne de complte dissolution. Dans
la coupe du charlatan de Leipzig, une fausse limaille de fer se
sillonnerait suivant la figure voulue, aux trois secousses du doigt
percuteur.

Ces diffrents points lucids, Canterel songea qu'il n'avait pas encore
got son eau. Il en fabriqua donc une petite rserve spciale destine
 une ingurgitation attentive.

Une fois verse, l'aqua-micans, pareille  du diamant fluide, semblait
faite pour rjouir un gosier altr; le matre, ds les premires
gorges, lui dcouvrit une lgret remarquable et une saveur trs fine;
avidement il absorba trois verres conscutifs de l'tincelant breuvage,
dont l'oxygnation excessive lui procura une griserie particulire.

Canterel voulut alors savoir quel genre de sensations il prouverait en
ajoutant l'ivresse du vin  son brit prsente.

Il se fit apporter un sauternes trs capiteux et commena d'en remplir
le verre qui venait de lui servir; mais un peu d'eau restait au fond, et
le matre s'arrta en voyant le premier flot de vin blanc s'y changer
immdiatement en un bloc compact; l'onde bizarre prtait son prodigieux
clat au nouveau solide immerge, qui, vu sa teinte, prenait une
fulguration de soleil. La composition de l'aqua-micans empchait tout
mlange des deux liquides, et une soudaine oxygnation dterminait le
durcissement du bordeaux.

Canterel, maniant le bloc avec ses doigts, le trouva fort mallable.

Oubliant l'exprience de double enivrement rcemment conue, il forma un
projet bas sur la souplesse docile et sur l'irradiation solaire du vin
massif.

Il se livrait depuis peu  de multiples essais d'acclimatation,
s'efforant notamment d'habituer certains poissons de mer  vivre dans
l'eau douce.

Une trs lente dessalaison progressive du liquide natal, momentanment
suspendue au moindre trouble organique remarqu chez les sujets en
cause, constituait son seul procd, qui pour russir exigeait beaucoup
de patience et de doigt.

Canterel avait d'abord triomph avec un groupe d'hippocampes, dont
l'adaptation tait dj complte. Trois sur dix avaient succomb au
cours de la prilleuse accoutumance, mais dsormais les sept survivants
occupaient dfinitivement, sans malaise ni rvolte, un bocal d'eau
naturelle.

Le matre se proposa de les immerger dans le grand diamant, pour leur
faire traner une sphre qui, faite en sauternes solidifi, aurait,
grce aux feux que lui prterait l'aqua-micans, l'apparence exacte d'un
soleil en miniature; l'ensemble voquerait ainsi une espce de char
d'Apollon aquatique.

Tout d'abord il plongea seuls,  titre d'essai, les hippocampes dans le
rcipient facett, pour voir si quelque particularit de l'eau nouvelle
n'tait pas prjudiciable  leur nature.

Or, au bout d'un moment, les gracieux animaux, manifestant de grandes
souffrances, cherchrent  fuir de tous cts l'aqua-micans.

Canterel comprit soudain la cause trs simple de leur angoisse, tout en
se reprochant de n'avoir pas prvu l'incident; convenant  la
respiration d'tres purement terrestres, le liquide spculaire tait
forcment trop oxygn pour des cratures aquatiques, et les hippocampes
n'y couraient pas moins de dangers qu' l'air libre.

Au moyen d'une pchette, le matre se hta de les rintgrer dans leur
bocal.

Puis, cherchant quelque remde contre l'norme inconvnient destructeur
de tous ses projets, il voulut traverser chaque poitrail avec une sorte
de ston, qui, en maintenant toujours deux ouvertures praticables,
laisserait chapper l'excs d'oxygne form dans l'organisme des chevaux
marins.

D'abord tente sur un seul hippocampe muni d'un ston provisoire,
l'exprience eut le plus entier succs; des bulles lgres se frayaient
de force un passage par les deux orifices nouveaux ds qu'on plongeait
dans l'aqua-micans l'animal opr qui, n'prouvant aucune gne, se
mouvait paisiblement parmi l'tincellement des reflets. Dans l'eau
ordinaire, les bords du double exutoire, cessant d'tre expulss par un
trop-plein d'air intrieur, adhraient compltement au ston et, de
chaque ct, la fermeture devenait hermtique.

Canterel, qui cherchait un mode d'attelage pour l'emblme mythologique
projet, rsolut d'utiliser chaque ston  deux fins en lui donnant la
longueur ncessaire  l'agrippement de la sphre vineuse.

L'quipage devant, dans sa pense, faire gracieusement le tour intrieur
du diamant, il se proposa de corser le spectacle en instituant la
premire course de chevaux marins. Une lasticit relative confre aux
stons permettrait aux plus agiles concurrents de prendre telle
victorieuse avance, qui ne serait jamais que fort minime, vu les pitres
moyens de locomotion dont disposent les hippocampes.

Pour que les parieurs pussent reconnatre sans peine leur candidat, le
matre donna ingnieusement  chacun des sept longs stons en cause une
des sept teintes du prisme, remplaant ainsi le guide visuel fourni sur
le turf par les couleurs des jockeys. Il avait au pralable tudi par
une srie d'preuves la vitesse des sept coursiers qui, chelonns du
plus mauvais au meilleur, avaient reu pour leurs stons, du violet au
rouge, les nuances de l'arc-en-ciel dans l'ordre exact.

Songeant au moyen de souder les traits bizarres  la sphre jaune,
Canterel se demanda si l'lectricit transmise par l'aqua-micans  tout
ce qu'elle enveloppait ne suffirait pas  crer une certaine aimantation
entre le vin solide et quelque substance conductrice pouvant se fixer 
leurs bouts. Aprs divers ttonnements plus ou moins affirmatifs, il
runit les deux extrmits de chaque ston dans une fine enveloppe
brillante qui, faite d'un mtal choisi entre tous pour les rsultats
donns, ne manquerait pas d'aller spontanment, ds qu'elle en serait
tant soit peu voisine dans l'aqua-micans, se coller au minuscule phbus.

Soucieux de crer un parcours nettement dfini, Canterel immergea, non
loin du chef de Danton, un simple petit ft de colonne qui, vu sa
densit calcule avec soin, devait rester fixe  une faible profondeur
sans nulle vellit d'ascension ni de descente. Pour excuter un tour de
piste, l'attelage contournerait, en ayant constamment le centre du
parcours  sa gauche, d'une part le ft immobile, de l'autre le groupe
des ludions qui fonctionneraient  l'opposite; ces derniers, grce 
leur nombre et  des manques d'ensemble invitables dans leurs
mouvements alter natifs de chute et de monte, marqueraient toujours, au
moins par l'un d'eux, quelque point de la rgion suprieure o la course
aurait lieu.

Jugeant digne d'intrt le spectacle du sauternes brusquement solidifi
par le contact de l'aqua-micans, le matre dcida de verser au dernier
moment la ration intruse--et de dresser les hippocampes  former
eux-mmes le globe solaire en malaxant tous  la fois, avec leur ct
gauche qu'il aplanit au moyen d'une couche de cire offrant la mme
teinte qu'eux, les blocs bruts qui leur seraient livrs.

L'ducation ayant russi  souhait, ainsi que le soudage des blocs, qui
ne laissait aucune trace, il habitua ses lves  lcher tout  coup
leur sphre puis  se placer aussitt sur un seul rang, pour que les
enveloppes mtalliques des stons, en se collant cte  cte contre
l'astre minime arrt au passage pendant sa chute lente, pussent former
un attelage correct et rgulier.

Enfin il leur apprit  effectuer sur un signal le parcours voulu en
s'efforant de se dpasser mutuellement. Le but devait tre le ft de
colonne, regard d'un seul oeil trs recul  travers un cercle troit
qu'on traa en noir sur une facette du grand diamant.

C'est suivant la disposition relle des sept nuances du prisme que
Canterel avait accoutum les porteurs de stons colors  s'aligner
esthtiquement de front au moment de composer leur curieux attelage. Des
chevaux de course ne pouvant se passer de noms, le matre, pour viter 
quiconque toute fatigue de mmoire, donna en latin aux sept champions,
en se basant du violet jusqu'au rouge sur la diaprure de l'arc-en-ciel,
un simple baptme numrique. Dtenant le ston violet, _Primus_, le
moins rapide de tous, marquait l'extrmit gauche du rang et bnficiait
ainsi d'un constant avantage--alors que _Septimus_ le plus alerte, avait
au contraire en partage, tant le dernier  droite avec le ston rouge,
le plus long des sept parcours. Et le parfait rapport existant entre la
somme de privilge attache  chacune des cinq places intermdiaires et
les capacits de son occupant achevait de rendre absolument quitable le
subtil handicapage, bas sur l'inhabituelle obligation o se trouvaient
les concurrents, attels  un fardeau unique, de conserver ternellement
les mmes numros de range.

Pendant que le matre parlait, Khng-dk-ln n'avait cess de lutiner la
boule solaire, trane avec lenteur par les chevaux marins.

Ayant termin, Canterel contourna la gemme en retroussant haut sa manche
droite puis, faisant un signe  Faustine qui aussi tt plaa
Khong-dk-ln sur son paule, monta de nouveau  l'chelle.

Agripp au passage par ses doigts, qui rompirent l'adhrence des
fourreaux mtalliques, le soleil nain reposa bientt contre la bouteille
de sauternes.

 tour de rle, les hippocampes, enlevs dans la pchette, rintgrrent
le bocal, o cessa toute laboration pectorale de bulles d'air.

Canterel mit sa main sous l'occiput de Faustine qui, face  lui, rejeta
la tte en arrire non sans saisir le bord de l'ouverture circulaire,
tandis que Khong-dk-ln se frottait contre sa joue. Souleve par la
nuque, elle put, grce  un prompt rtablissement, s'agenouiller sur le
plafond de verre puis descendre l'chelle nickele  la suite du matre
qui, ayant avec son mouchoir sch son bras et sa main, rabattit
lestement sa manche.

Sautant jusqu' terre, le chat s'enfuit du cot de la villa et notre
groupe, augment de Faustine, reprit sa marche paisible.  nos
observations sur les chances de refroidissement qu'elle courait, la
danseuse rpondit que celles-ci se trouvaient compltement cartes par
une intense et durable raction qui toujours se produisait dans son tre
entier au sortir de l'aqua-micans.




Chapitre IV


Achevant,  la suite de Canterel, la traverse de l'esplanade, nous
descendmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne alle de sable
jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'largissait
tout  coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une le, certaine haute
cage de verre gante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mtres sur
quarante.

Uniquement constitue d'immenses vitres que supportait une solide et
fine carcasse de fer, la transparente construction, o la ligne droite
rgnait seule, ressemblait, avec la simplicit gomtrique de ses quatre
parois et de son plafond,  quelque monstrueuse bote sans couvercle
pose  l'envers sur le sol, de manire  faire concider son axe
principal avec celui de l'alle.

Parvenu  l'espce de large estuaire que formaient, en obliquant avec
divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entranant du regard,
appuya vers la droite et fit halte aprs avoir contourn l'angle du
fragile difice.

Debout, des gens s'chelonnaient au long de la paroi de verre que nous
avions maintenant prs de nous et vers laquelle se tourna tout notre
groupe.

 nos regards s'offrait, isolment tablie sur le sol mme, derrire le
vitrage, dont la sparait moins d'un mtre, une sorte de chambre carre,
o manquaient, pour qu'on pt bien et clairement la voir, le plafond et
celui des quatre murs qui nous et fait face de tout prs en nous
montrant son ct extrieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en
ruine, utilise comme lieu de dtention. Munie de deux traverses courbes
horizontales trs distantes, fixant une range de barreaux termins par
de fins piquants, une fentre s'ouvrait  mi-longueur de la paroi
dresse  notre droite, et deux grabats, un grand et un petit,
tranaient sur un dallage effrit, ainsi qu'une table basse et un
escabeau. Au fond, s'levaient contre la muraille les restes d'un autel
d'o tait tombe, en se cassant, une grande vierge de pierre--des bras
de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abmer, arrach l'Enfant
Jsus.

Un homme portant paletot et bonnet fourrs, que de loin nous avions vu
errer  l'intrieur de l'norme cage et qu'en deux mots Canterel nous
donna pour l'un de ses aides, s'tait,  notre approche, introduit par
le cte bant dans la chapelle, d'o il venait de ressortir, allant vers
la droite.

Allong sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux
grisonnants, semblait rflchir.

Bientt, comme prenant une dcision, il se leva pour marcher vers
l'autel, ne posant qu'avec prcaution sa jambe gauche, manifestement
douloureuse.

 cte de nous des sanglots clatrent alors, pousss par une femme en
voile de crpe qui, appuye au bras d'un jeune garon, cria: Grard...
Grard..., la main dsesprment tendue vers la chapelle.

Arriv prs de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant
Jsus, qu'il coucha sur ses genoux aprs s'tre assis sur l'escabeau.

Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une bote ronde en mtal,
quand son couvercle  charnire fut soulev, laissa paratre une sorte
d'onguent rose, dont il se mit  taler une fine couche sur l'enfantin
visage de la statue.

Aussitt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion 
l'trange maquillage, dit au jeune garon, qui hochait affirmativement
la tte en pleurant:

C'tait pour toi... pour te sauver...

Sans cesse aux coutes, Grard, semblant talonn par la crainte de
quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure
de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.

Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur
de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la bote
d'onguent referme, se dirigea vers la fentre.

 la faveur de la forme un peu ventrue adopte, vers l'espace, par
l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au-dehors.

Accomplissant avec curiosit quelques pas  droite, nous vmes la face
oppose du mur. Un peu en retrait, la fentre tait situe entre deux
encoignures, dont la plus loigne servait de rceptacle et d'appui  un
amas vari de dtritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de
poires, parmi lesquels, ngligeant les pelures, Grard, le bras allong
entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intrieurs
faisant corps avec les ppins et les queues.

Sa rcolte acheve, il rentra, et nous regagnmes,  gauche, notre
ancien poste d'observation.

Prestement ses doigts sparrent des queues puis des parties  ppins
les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cor dons
blanchtres, qu'ils divisrent ensuite, avec patience, en un grand
nombre de fils tnus.

 l'aide de ces brins, qu'il nouait finement  plusieurs, bout  bout,
pour combattre leur dfaut de longueur, Grard, plein d'une ardeur
tenace propre  triompher d'une vidente absence de capacits
professionnelles, entreprit un curieux travail simultan de tissage et
de confection.

Finalement,  forc d'enchevtrements troits visant sans cesse  une
sorte de bombage gnral de l'article enfant, il eut en mains un
passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il
en coiffa la statue au teint rose, qui, tourne vers la muraille, les
couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre tait
cache, l'aspect d'un poupon rel.

Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitt par la fentre
vers sa gauche, tout le dchet de son travail.

Aprs quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu
de vague et d'absence.

Sa lucidit retrouve, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude
haut et les doigts allongs en groupe serr, pour laisser glisser de son
poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une
chanette  laquelle pendait un vieil cu.

Rayant longtemps l'antique pice de monnaie aprs la pointe infrieure
d'un des barreaux de la fentre, Grard obtint, recueillie
continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupe, une dose
consquente de poudre d'or.

Sur la table, o il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre
ancien, trs gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce
titre net et lisible: _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, voisinait
avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.

Enfouissant le bracelet dans sa poche, Grard approcha l'escabeau de la
table, appuye, assez prs de nous, contre le mur o bait la fentre,
et s'assit devant le _Dictionnaire de l'rbe_, qu'il plaa
convenablement, pour l'ouvrir ensuite  son dbut strict, en ne faisant,
vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la
reliure, prompt  entraner la garde, exempte de tout gondolement.

Bien  plat, la premire feuille ou _fausse garde_ montra son recto
entirement blanc.

Grard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre
trois doigts, en trempa lgrement l'un des bouts, encore arm d'une
longue pine, dans l'eau presque dbordante de la cruche.

Puis, avec la pointe de l'pine, il se mit  crire sur la feuille
blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hte
inquite.

Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche
toujours tendue, une pince de poudre d'or et la rpandit peu  peu, en
remuant le pouce et l'index, sur sa frache criture invisible, qui
aussitt se colora.

Sous le mot ODE, trac en gros caractres de titre, venait une strophe
de six alexandrins.

Laissant, aprs l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la
rserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pince de poudre,
Grard retrempa dans la cruche la bonne extrmit de la tige et continua
d'crire avec l'pine.

Une seconde strophe fut bientt couche sur la feuille puis saupoudre
d'or.

Le mme travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit
ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'tagrent.

Donnant  l'asschement le temps de se produire, Grard souleva
momentanment la feuille en la roulant  demi et conduisit de la sorte
sur la marge de gauche tous les grains de poudre non capts par l'eau,
qui glissrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prte 
les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dress le
dictionnaire presque verticalement.

Libr de tous prjudiciables entours droutants pour l'oeil, le fragile
texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entire puret.

Grard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la
table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le
premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'tre en pente il repost
horizontalement sur eux.

Tourne, la fausse garde montra son verso blanc, que Grard, sans
changer de procds, couvrit de strophes en caractres d'or bientt secs
jusqu'au dernier.

Ici ce fut sur la marge de droite qu'un prcautionneux ploiement de la
feuille amena les grains d'or rests libres qui, en fine cascatelle,
firent retour  la rserve, grce  un nouveau redressement momentan du
pesant livre.

Au terme d'une manoeuvre excute par Grard  la faon d'un manchot,
les in-octavo empils se trouvrent soutenir,  sa droite, l'autre plat
de la reliure, sur lequel s'talaient parfaite ment une garde et une
fausse garde, celle-ci montrant  ct de la page ultime du
dictionnaire--ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien
horizontalement tasss, comme un volume qu'on est en train
d'achever--son recto vierge qui peu  peu se remplit de strophes
nouvelles, une par une crites  l'eau avec l'pine puis dores.

Aprs constat desiccit et routinire rcupration de grains d'or,
Grard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidle jusqu'au
bout  ses artifices de scribe trange, il termina et signa son ode,
dont toutes les strophes offraient le mme type.

Seuls quelques grains de la poudre prcieuse restaient alors dans sa
main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.

Quand la signature d'or, situe au bas de la page, eut elle mme sch
compltement, Grard laissa cette fois choir au hasard sur la table
toute la rpure mtallique trangre au texte, en mettant debout
d'emble l'opulent volume--pour le fermer ensuite et le poser.

Aprs un long moment pendant lequel il avait paru se livrer  d'intenses
rflexions, Grard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du
dessus, qui, simplement broch, portait sur sa couverture ce titre:
L'ocne.

Le plaant devant lui sur la table aprs avoir repouss le dictionnaire,
il le feuilleta vers la fin et s'arrta bientt  la premire page d'un
index  deux colonnes. L se succdaient sous forme de nomenclature,
chacun suivi d'une srie de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement
du doigt l'un aprs l'autre pour les compter.

Puis, sur les pages suivantes, o se continuait l'index, Grard, sans
rien sauter, se livra aux mmes prompts attouchements numratifs, qu'il
cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.

S'loignant de nous en marchant vers la fentre, il sortit momentanment
de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'cu  la pointe de
barreau dj utilise, recueillit dans sa main gauche une dose, minime
cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitt se rinstaller
devant l'_ocne_.

Sur la page o son comptage avait pris fin, il crivit  son habituelle
manire, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en
haut: Jours de cellule--au-dessus de la colonne gauche:
Actif--au-dessous de la droite: Passif. Ce dernier nom fut
directement trac  l'envers, sans nulle peine grce  la simplicit
gomtrique des caractres adopts.

Ensuite Grard biffa le mot rellement imprim par lequel dbutait la
premire colonne.

La provision de poudre avait juste suffi  dorer l'eau des lettres et de
la rature. Quand toute humidit eut disparu du papier, Grard rendit un
moment le volume perpendiculaire  la table, o dgringolrent avec
lgret les grains ayant chapp au fragile engluement.

Aprs avoir pos son doigt sous le chiffre qui suivait immdiatement le
mot biff, il feuilleta l'ouvrage  son dbut, semblant chercher une
page dtermine.

Canterel nous fit  ce moment marcher un peu vers la droite, au long de
l'immense cage transparente, et nous arrta devant un autel catholique
bien dcor, se prsentant de face derrire la paroi de verre, avec un
prtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud quipement,
qui s'loignait de l aprs l'accomplissement de quelque besogne, se
dirigea vers la retraite de Grard, o il entra un instant.

Sur la table sacre,  droite, un luxueux coffret mtallique, d'aspect
fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure,
ces mots: tau indu des Noces d'Or, en lettres formes de grenats.

Le prtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un tau
assez grand, qui, de modle trs simple, fonctionnait au moyen d'un
crou  oreilles.

Descendant les marches de l'autel, il s'arrta devant un trs vieux
couple, qui s'tait lev  son approche, laissant vides deux fauteuils
d'apparat poss cte  cte, dont les dossiers nous prsentaient leur
envers. L'homme, sans chapeau, tait simple ment vtu d'un frac, alors
qu' sa gauche, la tte enveloppe d'un chle noir, la femme, en grand
deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui,
les mains nues.

Mettant les deux vieilles gens face  face, le prtre unit leurs mains
droites, qu'il plaa bien agrippes entre les mchoires cartes de
l'tau, puis commena de tourner doucement l'crou, ostensiblement
orient vers nous.

Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et fora
le prtre de lui abandonner les oreilles mtalliques, qu'il tourna
gaiement lui-mme  plusieurs reprises avec une espigle vigueur
intentionne, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.

Les mchoires devaient tre faites en quelque souple imitation de fer,
car elles cdaient sans infliger aucune torture aux deux dextres
entrelaces.

Redevenu libre, l'crou fut longuement dtourn par le prtre, qui
bientt, emportant l'tau, remonta les marches de l'autel pour se
diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la
longue et solennelle poigne de main avait pris fin.

Ctoyant la cage gante, Canterel nous conduisit alors,  quelques
mtres plus loin, devant un somptueux local, d'o nous vmes s'chapper,
allant avec empressement vers le couple g, l'aide aux fourrures, qui
tout  l'heure s'tait rendu l discrtement par voie indirecte, en
passant derrire l'autel.

 trs courte distance du mur de verre sparateur, s'offrait de face une
scne de thtre non surleve, voquant par son dcor quelque luxueuse
salle d'un chteau moyen ge. L'absence de toute rampe avait permis 
l'aide d'entrer et de sortir sans peine par-devant.

Vers le fond, un peu  gauche, assis  une table place en biais, un
seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis--vis
un pan coup o s'ouvrait une large fentre.

Sur sa nuque apparaissait, en gris fonc, un monogramme gothique form
de ces trois lettres: _B, T, G_.

Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que
nous voyions de face devant une porte close, tait  la droite prcise
du seigneur, dont le sparaient quelques pas.

Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme poque, avec le
dcor.

Sans interrompre ses annotations ni rien changer  son attitude, le
seigneur dit, sur un ton nettement ironique:

Vraiment... une cdule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...

La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une
assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les
bords, en les dpassant, se collaient extrieurement sur les siens,
tait mnage dans la paroi de verre,  deux mtres du sol.

Poste, pour bien entendra, juste au-dessous de cet oeil-de-boeuf, une
jeune fille en noir dvorait sans cesse du regard,  travers le vitrage,
celui qui venait de parler.

 la question pose l'homme au parchemin fit cette brve rponse:

Un cob.

Juste  l'instant o rsonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les
doigts, tourna la tte  droite avec une prodigieuse brusquerie et porta
aussitt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur
d'ailleurs vite oublie.

Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu' l'homme, qui lui
dressa devant les yeux son parchemin, o le mot Cdule servait de
titre  quelques lignes suivies d'un nom sous lequel tait grossirement
dessin un cheval  courte encolure paisse.

Sur un ton de suprme angoisse le seigneur rptait, le doigt tendu vers
le croquis questre:

Le cob!... Le cob!...

Mais dj Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une
brve tape et s'arrtait devant un enfant de sept ans environ, qui,
tte et jambes nues, tait assis, en simple costume bleu d'intrieur,
sur les genoux d'une jeune femme en deuil trs couverte, installe sur
une chaise posant  mme le sol.

L'aide, par un dtour fait derrire la scne, s'tait un instant
approch de l'enfant et se dirigeait maintenant  grands pas vers
l'acteur au cou dgag.

Un second oeil-de-boeuf, en tout semblable au premier, nous permit
d'entendre clairement le garonnet, d'ailleurs peu loign de nous
derrire le mur transparent, noncer ce titre: _Virelai cousu de
Ronsard_ puis rciter avec justesse toute une pice de vers, pendant
que son regard se mlait  celui de la jeune femme et que ses gestes,
pleins d'-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.

Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourmes, dans la direction
coutumire, un court espace avec Canterel et stationnmes bientt, aux
cts d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis 
une table colle intrieurement contre la paroi de verre,  laquelle il
faisait face. L'aide s'loignait de lui pour aller vers le garonnet,
derrire lequel, pendant la rcitation, il tait pass non sans dcrire
humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononce.

Montrant une noble tte d'artiste aux longs cheveux gris, l'homme en
blouse, pench sur une feuille de papier entirement noircie d'encre
bien sche, commena d'y faire apparatre du blanc  l'aide d'un fin
grattoir, non sans vincer de temps  autre, avec l'extrmit latrale
de son auriculaire, la lgre rpure produite.

Peu  peu, sous la lame, qu'il maniait avec une suprme habilet,
s'indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d'un pierrot--ou
mieux d'un Gilles, vu tels dtails imits de Watteau.

Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au
vitrage, piait avec grande attention les subtils agissements de
l'artiste, qui prononait parfois, en riant malgr lui, cette phrase:
_Une grosse dito_, qu'un troisime oeil-de-boeuf, identique aux
autres, laissait porter au-dehors.

Le travail marcha rapidement, et le Gilles, trs pouss comme excution
malgr l'tranget du procd purement liminatoire, se montra
finalement plein de vie exubrante, les mains aux hanches et le visage
panoui par le rire.

Les dlicats traits d'encre savamment laisss par l'acier constituaient
un vrai chef-d'oeuvre de grce et de charme, dont nous pouvions
apprcier la valeur, bien qu'obligs, de notre place,  l'apercevoir
sens dessus dessous.

Quand tout y fut achev, le grattoir, prouvant  nouveau la matrise de
la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille
pralablement noircie, le mme Gilles vu de dos; l'absolue similitude de
pose, d'allure et de proportions des deux rsultats rendait indubitable
le fait d'unicit touchant la conception de l'artiste.

Ici encore, les volontaires oublis de l'astucieuse lame suppressive
composaient un admirable ensemble, qui, mme contempl  rebours, nous
sduisait par l'lgance de son fini.

La dernire retouche accomplie, l'artiste, lchant son grattoir, se leva
en emportant la feuille, qu'il tendit, un peu plus loin de nous, sur la
plate-forme  pivot d'une selle de sculpteur--o une petite armature en
fil de fer,  structure humaine, se dressait prs d'une foule
d'bauchoirs et d'une bote de carton blanc sans couvercle, sur laquelle
se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots crits  l'encre:
Cire nocturne.

Manipulant l'armature, fixe par le dos  une solide tige mtallique
verticale, dont la base, panouie en rondelle, tait assujettie au moyen
de vis  une tablette de bois pose sur la plate forme pivotante,
l'artiste lui donna aisment, grce  la souplesse du fil de fer,
l'attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de crer.

Puis sa main, plongeant dans la bote, en sortit un pais bton de
certaine cire noire mouchete de minuscules grains blancs, qui, faisant
penser  une nuit toile, justifiait le nom trac sur le carton.

Avec cette _cire nocturne_ il enveloppa successivement la tte, le tronc
et les membres de l'armature et remit ensuite dans la bote toute la
portion restante du bton.

 l'oeuvre ainsi prpare il commena de donner, au moyen de ses doigts
seuls, une forme assez prcise et continua son travail avec un
bauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, tait fait
videmment, vu sa teinte blanchtre, son grain spcial, son aspect de
scheresse et de duret, en mie de pain ptrie puis rassise.

 mesure que l'ouvrage avanait, nous reconnaissions sans cesse mieux,
en la figurine, le Gilles de tout  l'heure, dont elle; tait la servile
copie sculpturale, comme en tmoignaient, au reste, de continuels coups
d'oeil interrogateurs jets par l'artiste sur la feuille  fond noir.

Les bauchoirs, de formes varies et trs particulires, servaient tous
 tour de rle, constitus, sans exception, uniquement de mie dure.

La cire qu'tait l'artiste en modelant s'accumulait entre les doigts de
sa main gauche en une boule exigu,  laquelle il puisait parfois pour
divers rajoutages.

Paralllement  sa besogne de statuaire, l'actif crateur en
accomplissait une autre, qui, pure superftation en soi, semblait lui
tre, par l'effet de quelque imprieuse routine, d'un indispensable
secours; sur la surface de la statuette il cueillait puis alignait, avec
chaque bauchoir, tels grains blancs de la cire nocturne, pour en former
des traits reproduisant strictement ceux  l'encre du modle qui le
guidait; mme quand vint le tour du visage rieur il s'acquitta de cette
tche singulire, l plus dlicate que partout ailleurs.

Parfois il faisait pivoter plus ou moins la plate-forme de la selle,
afin de s'attaquer  un autre ct de l'oeuvre, dplaant alors la
feuille indicatrice pour avoir toujours bien devant son regard les deux
images qui lui servaient tour  tour--et repoussant la bote de cire en
cas de gne.

Le Gilles avanait vite, acqurant une finesse incomparable. Ici,
l'artiste cachait sous la cire des grains blancs de rebut faisant tache;
l, au contraire, insuffisamment fourni par la surface, il creusait
lgrement pour s'en procurer.

 la fin nous emes sous les yeux une exquise figurine noire, parfait
ngatif en somme, grce  son discret rehaussement blanc, du Gilles
espigle dont la feuille offrait le positif.

Aprs une nouvelle pointe faite en mme direction sur un signe de
Canterel, notre groupe se posta devant une grille de fer circulaire
presque haute de deux mtres, formant,  faible distance du mur
transparent qui nous sparait d'elle, une troite cage baigne de
lumire bleue, dont le diamtre pouvait galer un pas.

Deux cercles de fer horizontaux, l'un en haut, l'autre en bas, servaient
de liens  l'ensemble, paraissant compltement traverss par tous les
barreaux, dont quatre, d'une grosseur particulire, placs aux quatre
angles d'un carr imaginaire ayant deux cts parallles  la paroi de
verre, entraient dans un assez vaste plancher que n'atteignaient pas les
autres.

S'loignant d'un tique malade couch en peignoir et sandales sur un
brancard avec une sorte de casque bizarre comme coiffure, l'aide qui,
selon la coutume adopte, nous avait prcds par un dtour, sortit de
sa poche une forte cl, qu'il alla introduire dans une serrure tablie 
mi-hauteur d'un des quatre gros barreaux, celui de gauche le plus
distant de nous.

Aprs fonctionnement de la cl, il ouvrit grande, en tirant vers sa
droite, une porte courbe, qui, simplement constitue par le quart de la
grille circulaire et jouant grce  deux charnires mises chacune  l'un
des cercles horizontaux, prsenta ds lors  nos yeux ces mots
dsignatifs: _Gele focale_, gravs, pour tre lus de l'extrieur,
dans une plaque de fer recourbe, tenant assez haut, par son revers, 
trois barreaux voisins.

Le malade,  gauche, venait de se dresser devant le brancard, en tant
son peignoir, pour apparatre en caleon de bain. Son casque retenait
l'attention. Une petite calotte mtallique, pose sur le sommet de la
tte et solidement fixe par une jugulaire de cuir passant sous le
maxillaire infrieur, tait surmonte d'un court pivot, sur lequel
s'emmanchait, en son milieu, une mobile et ronde aiguille horizontale
qui, puissamment aimante suivant Canterel, devait mesurer prs de cinq
dcimtres. Au-dessus de l'paule droite du malade, un vieux cadre carr
se trouvait suspendu par deux petits crochets distants, visss
verticalement dans la portion extrme de son bord suprieur et passs
dans deux trous horizontaux qu'offrait l'aiguille perpendiculairement 
elle-mme. Dans le cadre se prsentait, dpourvue de verre protecteur,
une gravure sur soie, manifestement trs ancienne, montrant, identifi
par ces trois mots: _Plan de Lutce_ tablis sur trois lignes dans le
coin gauche du haut, le trac dtaill de l'ancien Paris; une large
ligne noire, parfaitement droite, traversait le quartier le plus
nord-ouest et, vritable scante, dpassait  chaque bout la courbe,
trs rgulire, forme l par l'enceinte. galement sans verre, un cadre
neuf carr, suspendu, identiquement comme le vieux,  l'autre partie de
l'aiguille, au-dessus de l'paule gauche du sujet, offrait aux regards
une gravure caricaturale sur papier qui, souligne par cette lgende:
_Nourrit dans le rle d'ne_, reprsentait de profil, au milieu de
l'espace sans bornes, un chanteur en costume de prince troyen, debout
sur le globe terrestre isol, la figure tourne vers le centre et le cou
congestionn par un violent effort vocal; ses pieds foulaient l'Italie,
place au sommet de la sphre, trs penche sur son axe; de sa bouche,
colossalement ouverte, partait une verticale ligne de points qui, aprs
avoir travers diamtralement la terre, en demeurant sans cesse visible
parmi de vagues indications gographiques, descendait longuement sans
dvier, pour se terminer, au milieu d'un groupe d'astres o se lisait le
mot _Nadir_, par une porte  cl de sol montrant un ut aigu
accompagn de trois _f_.

Faisant quelques pas, le malade entra, non sans crainte patente, dans la
prison de forme cylindrique s'offrant  lui.

La porte fut ferme  double tour et le barreau  serrure, auquel,
pendant un moment, avait manqu dans le sens de la longueur, d'un cercle
de fer  l'autre, une portion de lui-mme, se retrouva complet.
Emportant la cl, l'aide, au pas de course, alla vers l'artiste, encore
occup  sa statuette.

En franchissant directement du regard,  partir du malade emprisonn, un
espace de trois mtres environ vers la droite, paralllement au mur de
verre, on trouvait, dresse verticalement suivant un plan
perpendiculaire au parcours effectu, une immense lentille ronde qui,
juste aussi haute que la grille circulaire, avait son bord entier pris
dans un cercle de cuivre soud en bas au point central d'un disque de
mme mtal solidement appliqu au plancher par de fortes vis.

Intrigus par une source lumineuse existant derrire elle, nous
reculmes de deux pas et pmes ds lors examiner sans obstacle un
cylindre noir, lourd d'apparence, qui, debout sur le plancher, tait
surmont d'une grosse ampoule sphrique en verre, d'o manait une
clart bleue, visible malgr le plein jour.

L'ampoule, en s'teignant accidentellement pendant une fraction de
seconde, montra que son verre n'avait aucune couleur et que la lumire
tait bleue par elle-mme.

Les trois centres respectifs de l'ampoule, de la lentille et de la gele
se trouvaient horizontalement en ligne droite.

Portant lourde pelisse et douillette coiffure, le clbre docteur
Sirhugues, dont les traits populaires s'identifiaient d'eux-mmes,
manoeuvrait sur la plate-forme du cylindre noir divers boutons
cliquetants, disposs derrire l'ampoule eu gard  la lentille, 
laquelle lui-mme faisait face. Sans cesse il regardait un miroir rond 
orientation spciale et inchangeable, tabli un peu en avant de lui, 
sa droite, au sommet d'une verticale tige de mtal fixe au plancher.

Ramens par une progression de deux pas jusqu' la paroi de verre, nous
vmes le malade donner les signes d'une extrme surexcitation, sans
doute cause par l'action de la lumire bleue, plus intense que partout
ailleurs au lieu qu'il occupait, car c'tait au centre de la gele
focale, judicieusement nomme, que tombait de faon flagrante le foyer
de la lentille.

Derrire la gele, par rapport  nous qu'il avait pour vis--vis, un
homme, gant de laine et frileusement boutonn dans une forte capote
dont le capuchon lui enveloppait le chef, tenait horizontalement dans sa
main droite leve une courte barre de fer que, par un mot de Canterel,
nous smes tre un aimant. piant le casque du malade, il s'arrangeait
pour que les deux gravures fissent constamment face  la source
lumineuse, n'ayant pour cela, les ples tant combins en consquence,
qu' toujours tendre de prs son aimant  la pointe voulue de l'aiguille
pivotante, de telle sorte que celle-ci ft,  n'importe quel moment,
dans une ligne perpendiculaire  notre paroi de verre.

Canterel nous fit appuyer un peu sur notre droite, en nous conseillant
d'observer la gravure dont Nourrit tait le hros. Dj trs plie
depuis l'incarcration du malade, elle s'effaait  vue d'oeil. C'tait,
nous apprit le matre, sur la plus ou moins grande rapidit de son
abolition graduelle que le docteur Sirhugues, apercevant parfaitement
dans son miroir la gele dont le sparait la lentille, se basait
uniquement pour se livrer, sur les boutons du cylindre,  ses manoeuvres
qui, paraissait-il, craient dans l'intensit de la lumire bleue des
fluctuations srieuses bien qu'inapprciables pour le regard. Entendu un
certain temps encore, le cliquettement des boutons,  l'instant o le
cadre neuf ne montra plus que du papier blanc, prouva, en cessant, que
la mise au point de la clart se trouvait dfinitivement effectue.
Quant au plan de Lutce, il gardait sa vigueur primitive.

Atteignant peu  peu au comble de l'agitation, le malade ne se possdait
plus. Press de fuir quelque souffrance, il cherchait, des pieds et des
mains,  branler divers barreaux de la gele, puis il sautait, tournait
sur lui-mme, s'agenouillait, se relevait, visiblement en proie 
d'insupportables angoisses. En dpit de ces trmoussements et
pirouettes, les deux cadres ne cessaient pas de faire face, de loin, 
la lentille, grce  l'homme encapuchonn qui, portant vers sa droite ou
sa gauche sa vigilante main qu'il levait ou baissait, ne manquait 
aucun moment d'amener o il fallait l'imprieux aimant dont l'aiguille
pivotante tait l'esclave, sans jamais l'entrer dans la gele ni le
laisser accidentellement se coller aux barreaux.

Quelque temps, nous regardmes le malade se dmener ainsi en forcen.
Sans attendre la fin de l'preuve, Canterel nous fit reprendre notre
marche. En passant  proximit du cylindre noir, nous vmes le docteur
Sirhugues qui, les mains au-dessus des boutons de la plate-forme, fixait
toujours son miroir sans avoir chang de posture; le matre nous rvla
que depuis la disparition de la gravure-charge il y surveillait le plan
de Lutce qui, dou d'une grande rsistance, lui et prouv, s'il se ft
mis  plir, que son appareil photogne, tout  coup drgl,
fonctionnait avec une force exorbitante rclamant sa brusque
intervention.

Continuant d'aller, nous apermes, derrire le docteur Sirhugues,
l'envers d'une sorte de dcor, que nous dpassmes avant de nous arrter
et dont l'endroit nous apparut alors sous l'aspect partiel d'une riche
faade de pltre peinte et moulure--perpendiculaire au mur de verre,
touch par elle un peu  notre gauche.

Tout prs de nous, dans cette faade, s'ouvraient grands vers
l'intrieur les deux battants vritables d'une porte d'entre, qui,
surmonte de ces mots Htel de l'Europe, donnait sur une espce de
hall dall, dont de simples toiles peintes tablies sur chssis
figuraient les murs.

En haut de l'entre, juste au-dessus du milieu de la partie horizontale
du chambranle, pointait vers l'extrieur, perpendiculairement  la
faade, une courte tige en fer forg, au bout de laquelle pendait une
vaste lanterne fixe, montrant, peinte sur celui de ses quatre verres qui
s'offrait de face  quiconque marchait droit vers le seuil, une carte
toute rouge de l'Europe.

S'avanant, relle, au-dessus de l'entre--non sans contraster avec les
fentres du soi-disant difice, simplement peintes en trompe-l'oeil--une
grande marquise vitre laissait passer un vif rai de lumire, qui, parti
d'une lampe lectrique  rflecteur, fixe, tout en haut,  l'une des
traverses en fer du plafond transparent de l'immense cage, tombait
obliquement sur la voyante carte gographique. On et dit que le soleil
dardait l un rayon, malgr un nuage qui le cachait en ce moment.

Un homme en grand noir, couvert comme pour sortir par le gel,
stationnait devant l'entre  quelques pas du seuil, auprs d'un trs
jeune groom ayant, par contraste, une livre d't.

L'aide, que tout  l'heure, pendant notre halte devant le malade, nous
avions vu passer, assez loin, se dirigeant vers la droite, sortit
soudain du hall dall puis, avanant vite, le dos tourn vers nous dont
il s'loignait directement, longea la faade jusqu' son extrmit pour
s'clipser  gauche. En reculant la tte, nous pmes l'apercevoir comme
il atteignait en courant la gele focale.

Portant une lgante et lgre tenue de plage, une belle jeune femme,
dont les ongles, fascinants, tincelaient ainsi que des miroirs  chaque
mouvement de doigts, sortit  son tour du hall, poursuivie par un
vieillard en livre d'htel, qui, le seuil  peine franchi, l'arrta par
la remise d'un pli.

Malgr une rose-th qu'elle y tenait par le milieu de la tige, ce fut
avec sa main droite, moins encombre que l'autre o se runissaient
ombrelle et gants, que la jeune femme prit la lettre, sur laquelle,
grce  notre proximit, nous remarqumes le mot pairesse crit, seul
entre tous,  l'encre rouge.

Visiblement trouble par quelque dtail de la suscription, la sduisante
personne, semblant soudain prendre racine, eut un tressaillement qui la
fit se piquer  une pine subsistant sur la tige, place alors entre
l'enveloppe et son pouce.

Comme si la vue de son sang, qui macula subitement tige et papier,
l'et, pour une cause secrte, impressionne plus que de raison, elle
lcha, horrifie, les deux objets humects de rouge--puis, immobile,
hypnotise, se prit  fixer son pouce, maintenant dress  demi.

Dites par elle, ces paroles: _Dans la lunule... l'Europe entire...
rouge... tout entire..._ nous parvinrent grce  un oeil-de-boeuf,
qui, ne diffrant en rien des prcdents, tait, ici encore, mnag dans
la paroi transparente; elles provenaient de ce que la carte sur verre,
tincelant en l'air derrire son dos sous le pseudo-rayon de soleil,
s'offrait  sa vue dans la lunule de son ongle, si prodigieusement
rflchissant.

Immdiatement aprs leur chute, le vieillard avait essay de saisir 
terre le pli et la fleur ensanglants. Or, au moins octognaire
d'aspect, il ne put, faute d'lasticit, se baisser suffisamment pour
les atteindre. Braquant alors ses regards sur le groom, il jeta ce
romantique mot d'appel Tigre, en dsignant le trottoir du doigt.

Docilement l'adolescent vint ramasser les deux choses lgres, qu'il
voulut rendre  l'intresse.

Mais cette dernire, aprs avoir frmi  l'audition du terme, surann
dans l'acception en jeu, dont s'tait servi le vieillard, excutait
maintenant, sous l'empire de quelque hallucination, une srie de gestes
d'pouvante, en prononant des phrases entre coupes, o ces trois mots:
_pre, tigre_ et _sang_, revenaient sans cesse.

Puis elle versa manifestement dans l'absolue dmence, tandis que, volant
 son secours, l'homme aux vtements noirs, qui, depuis le dbut, avait
suivi la scne avec motion, l'entranait  petits pas vers l'intrieur
de l'htel.

branl une fois encore par Canterel dans le sens accoutum, notre
groupe, aprs quelques secondes de cheminement, s'immobilisa, prs d'un
homme et d'une femme du peuple, devant une chambre rectangulaire sans
plafond, dont l'un des deux plus longs murs, totalement absent, se
trouvait remplac par la paroi de verre,  travers laquelle nous tions
 mme de l'observer facilement tout entire. On y voyait l'aide, qui, 
la fin de notre prcdente halte, tait pass au loin sous nos regards,
se dirigeant vers elle. Allant au mur dress  notre droite, il ouvrit
une porte, sortit et la referma. Presque aussitt, en rejetant
lgrement le corps en arrire, nous pouvions l'aviser  gauche, au
moment o, se lanant, aprs le contournement de la chambre suivi d'une
course oblique, sur les traces de la jeune dmente  peine disparue, il
s'engouffrait dans le hall dall de l'htel.

La pice livre  nos regards avait l'aspect d'un cabinet de travail.

Au mur du fond s'adossaient,  droite, une grande bibliothque pleine, 
gauche, une spacieuse tagre noire dont chaque tablette portait une
range de ttes de morts. Sur une chemine sans feu situe entre ces
deux meubles, un globe de verre abritait une tte de mort
supplmentaire, coiffe d'une sorte de toque d'avocat taille dans
quelque vieux journal.

Dans le mur se trouvant  notre gauche, une large fentre faisait face 
la porte qu'avait franchie l'aide. Install  une grande table
rectangulaire dont l'un des deux plus troits cts se collait
entirement  ce mur, un homme, tournant le dos de tout prs  la paroi
de verre, classait des paperasses.

Bientt, comme lass de cette occupation, il se leva, en mettant  sa
bouche une cigarette prise dans un tui de cuir sorti un moment de sa
poche.

En quelques pas, il atteignit la chemine, sur laquelle une bote
partiellement garnie de papier de verre offrait, tout ouverte, son
contenu  son prsent dsir. Un moment aprs, voluptueusement environn
de fume, il teignait, en l'agitant, une allumette que ses doigts
projetrent dans l'tre.

Mais, au cours de ses derniers agissements, quelque particularit du
crne  curieuse coiffure avait, son attitude l'indiquait, frapp puis
retenu son regard.

Sous l'empire d'un soudain intrt, il souleva haut le globe de verre
pour le reposer plus  droite et, s'emparant du macabre objet, dont ses
mains ne drangrent pas la toque, revint vers la table--non sans se
rvler, en s'offrant  nous de face pour la premire fois, comme ayant
environ vingt-cinq ans.

L'homme et la femme du peuple qui se trouvaient mls  notre groupe--un
gars avec sa mre, on le devinait de suite  la ressemblance et aux
ges--l'observaient avidement  travers la paroi de verre.

Le fumeur, rinstall  la table, nous tournait le dos de nouveau et
regardait longuement le crne, qu'il avait plac de face devant lui. Sur
toute la portion visible du front squelettique, une sorte
d'entrecroisement de fines raies, creuses lgrement dans l'os mme
avec quelque pointe de mtal, imitait, comme avec une enfantine
maladresse, les mailles d'un fragment de rsille.

Canterel appela notre attention sur des lettres runiques de manuscrit,
fac-similes sur certain bord vertical en papier faisant partie de la
toque d'avocat, confectionne, dit-il, avec des morceaux du _Times_.
Puis il nous montra qu'une ressemblance existait entre elles et les
rticulaires marques frontales, qui, on le dcouvrait en les examinant
bien, constituaient toutes, sauf les dernires d'en bas,  droite, des
runes de forme bizarre, inclines de maintes faons et jointes les unes
aux autres; deux mots du texte sans espaces cr ainsi par les
pseudo-mailles taient placs chacun entre des guillemets gravs de la
mme manire que le reste.

La chose qu'avait remarque subitement tout  l'heure le jeune homme
pi par nous n'tait autre, videmment, que le rapport mystrieux
associant les signes du front et ceux du bord de la coiffure.

Maintenant il avisait sur la table une petite ardoise, pourvue d'un
crayon  mine blanche, et s'en servait pour transcrire en lettres de
notre alphabet le texte frontal, constamment effleur par son index
gauche, qui lui en dsignait tour  tour chaque morceau.

Lorsqu'il eut fini, nous ne pmes gure, de notre poste, distinguer sur
l'ardoise que deux mots BIS et RECTO qui, plus lisibles que les
autres pour tre exclusivement composs de majuscules, devaient
correspondre, vu les places respectives qu'ils occupaient dans
l'ensemble, aux deux termes que des guillemets signalaient dans
l'original.

Se conformant  quelque injonction contenue dans les lignes qu'il avait
crites  l'instant, le jeune homme, traversant la pice, prit dans la
bibliothque un important volume, dont le dos mon trait,  la suite d'un
titre fort long, ce sous-titre: Tome XXIV--Roture.

Aprs tre venu se rasseoir  la table, en face du crne, que sa main
recula pour faire du champ libre, il posa le livre devant lui et
l'ouvrit  la premire page, constitue par plusieurs alinas bien
distincts, imprims sur du riche papier de couleur bise. Ensuite il se
mit  compter les lettres d'un d'entre eux? en les touchant lgrement
l'une aprs l'autre avec la pointe du crayon blanc. Parfois, arrivant 
quelque nombre dtermin, il reproduisait sur le bas de l'ardoise la
lettre touche en dernier lieu--puis continuait l'opration, aprs
s'tre un instant, comme pour y puiser une indication ncessaire,
dsign  lui-mme, du bout frachement utilis de son crayon blanc, tel
point de la transcription du texte frontal.

On remarquait  l'endroit choisi par lui dans le livre, imprims avec du
caractre trs gras qui les faisait trancher sur le reste de l'alina en
jeu, d'une part ce fragment: ... _cdille figurant un aspic..._ et
d'autre part celui-ci: ... _vque portant la subtunique..._.

Quand le jeune homme eut termin son nouveau travail, une srie de
lettres blanches, qui, ayant t moules une  une, se mon traient
toutes fort nettes, composait, au bas de l'ardoise, ces trois mots:
Vedette en rubis, qui se suivaient sans que les deux espaces voulus
existassent entre eux.

Sur la table, un crin tout ouvert contenait un curieux objet d'art, un
peu plus haut que large, qui n'tait autre qu'un fac-simil d'affiche
thtrale, grand comme les cartes de visite du plus important modle. Il
consistait en une plaque d'or dans laquelle s'incrustaient
d'innombrables petites pierres prcieuses qui en garnissaient toute la
surface. Des meraudes claires formaient le fond, alors que le texte
tait fait d'meraudes sombres. Douze noms de grosseurs varies, en
caractres de saphirs, ressortaient chacun sur un partiel fond
rectangulaire en diamants, dont les dimensions s'appropriaient aux
siennes. Au-dessus d'eux flamboyait un nom fait de maints rubis, qui, se
dtachant sur une bande en diamants suffisamment spacieuse pour lui, les
crasait tous par sa taille prdominante. On lisait, avant d'atteindre
le titre, qu'il s'agissait d'une centime.

Bientt, l'objet d'art dans la main gauche, le jeune homme examinait
avec minutie,  travers une loupe prise sur la table, la _vedette en
rubis_.

Au bout d'un temps assez long, semblant avoir fait une remarque, il
enfona, par une pese risque avec l'ongle, un des innombrables rubis,
qui se releva aussitt lch.

Ne conservant plus entre les doigts que l'objet d'art, il essaya,
l'ongle appuy de nouveau sur le rubis  ressort, diverses
manoeuvres--dont une aboutit soudain au glissement, vers la droite, de
la surface aux pierreries, mince couvercle  coulisses qui laissa voir,
dans l'intrieur de la plaque, trs vide, quelques feuilles de papier
presque impalpables formant une liasse plie en quatre.

Il prit et dploya ces feuilles, couvertes de fin texte manuscrit, puis
en commena la lecture, aprs avoir, de sa place mme, lanc dans la
chemine sa cigarette finie.

Aux manires qu'il eut bientt on put deviner que chaque ligne le
faisait pntrer plus avant dans les profondeurs de quelque hideux
secret insouponn.

C'tait avec difficult, en tremblant, qu'il tournait les pages, sans
cesse plus avidement dvores par lui.

Parvenu au bout de l'crit, il s'immobilisa, en proie  une inconsciente
stupeur.

Puis une raction se produisit, et, se tordant les mains, il parut
envahi par un flot de penses effroyables.

Enfin, reconqurant son calme, il se prit, les coudes sur le bord de la
table,  rflchir longuement, le front appuy dans ses paumes.

Il sortit de sa mditation avec la froide assurance que donne la
possession d'un plan immuablement arrt.

Le verso de la dernire feuille manuscrite portait en son milieu, trace
fort gros sous la ligne finale du texte, cette signature:
Franois-Jules Cortier, que ne suivait aucun post-scriptum.

Trempant une plume dans l'encre, le jeune homme se mit, en serrant, 
crire sur la demi-page blanche que ce verso lui offrait. Aprs l'avoir
noircie presque entirement, il signa ce nom: Franois-Charles Cortier
en forant son criture--puis, sous le premier _c_, non pourvu encore
d'annexe, dessina vite dans la position voulue, avec l'aisance que
procure une longue routine, un serpent recourb qui servit de cdille.

En reportant, avec un brusque soupon, les yeux sur l'autre signature,
on dcouvrait que celui qui en tait l'auteur avait aussi, en guise de
cdille, excut avec sa plume un serpent exigu.

L'encre une fois sche, le jeune homme, aprs en avoir refait une
liasse, replia en quatre toutes les feuilles ensemble puis les serra
dans leur cachette d'or, dont le couvercle  pierreries, toujours engag
dans ses coulisses, fut referm par un soigneux effort de son
pouce--jusqu'au probant bruit sec final, que nous permes un peu malgr
l'absence de tout nouvel oeil-de-boeuf.

Bientt la mignonne affiche prcieuse, exactement remise en place,
brilla comme au dbut dans son crin ouvert.

Aprs tre all ranger dans la bibliothque le livre dont il s'tait
servi, le jeune homme, revenant  la table, frotta du bout de l'index,
pour n'y rien laisser subsister, la surface entire de l'ardoise--puis
retransporta la tte de mort, qui, par ses soins, finit, toujours
coiffe de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le
principal ornement de la chemine.

Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en
ressortait arme d'un revolver, tandis que l'autre dfaisait promptement
tous les boutons de son gilet.

Appuyant,  l'endroit du coeur, le canon sur la chemise, il pressa la
dtente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit
incontinent, nous le vmes tomber raide sur le dos.

 ce moment Canterel nous emmena, pendant que l'aide, ouvrant
brusquement la porte, pntrait dans la chambre.

La femme du peuple et son fils, qui n'avaient pas perdu un dtail de la
scne, se tenaient maintenant embrasss avec motion.

Nous continumes, dans le sens ordinaire,  longer le mur transparent,
derrire lequel n'apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait
attendre de nouveaux personnages.

Parvenu  l'extrmit de l'immense cage, Canterel tourna une premire
fois  gauche--puis une deuxime, aprs avoir suivi d'un bout  l'autre
la paroi de verre, longue d'une dizaine de mtres, qui formait l un
angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous
marchions lentement auprs du matre, dans la direction de l'esplanade,
contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, tait
encore nouveau.

S'arrtant bientt Canterel, le doigt tendu vers l'intrieur de la cage,
nous dsigna, dresse  trois pas du vitrage qui nous empchait de
l'atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse
cylindrique en mtal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamtre sur
cinq d'lvation. Le matre nous apprit que c'tait l un appareil
lectrique de sa faon, dont la mission consistait  rayonner, sitt
qu'il fonctionnait, un froid d'une grande intensit. Six autres
appareils, identiques  ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la
longueur intrieurement disponible et suivant une symtrie parfaite, une
range parallle au nouveau mur fragile, dont le milieu tait marqu par
une vaste porte vitre  deux battants, actuellement close, montrant une
structure exactement conforme  celle du restant de la cage.

Aprs nous avoir rvl que le concours des sept grands appareils
cylindriques suffisait  tablir dans la cage entire une basse
temprature continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas--puis,
laissant en arrire la transparente encoignure contourne en dernier
lieu, se mit, avec notre groupe,  continuer de suivre l'alle de sable
jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu' certain coude obtus assez
lointain, faisait,  l'endroit que nous foulions, obliquer rgulirement
ses deux bords l'un vers l'autre afin de reprendre sa largeur normale.

Pendant que chaque pas nous loignait davantage de la gante cage de
verre et de l'esplanade, le matre clairait notre esprit par ses
paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.

Voyant quels rflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de
Danton, immobiliss dans la mort depuis plus d'un sicle, Canterel avait
conu l'espoir de donner une complte illusion de la vie en agissant sur
de rcents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre
altration.

Mais la ncessit d'une basse temprature empchait d'utiliser l'intense
pouvoir lectrisant de l'aqua-micans, qui, se congelant rapidement, et
emprisonn chaque trpass, ds lors impuissant  se mouvoir.

S'essayant longuement sur des cadavres soumis  temps au froid voulu, le
matre, aprs maints ttonnements, finit par composer d'une part du
_vitalium_, d'autre part de la _rsurrectine_, matire rougetre  base
d'rythrite, qui, injecte liquide dans le crne de tel sujet dfunt,
par une ouverture perce latralement, se solidifiait d'elle-mme autour
du cerveau treint de tous cts. Il suffisait alors de mettre un point
de l'enveloppe intrieure ainsi cre en contact avec du vitalium, mtal
brun facile  introduire sous la forme d'une tige courte dans l'orifice
d'injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans
l'autre, dgageassent  l'instant une lectricit puissante, qui,
pntrant le cerveau, triomphait de la rigidit cadavrique et douait le
sujet d'une impressionnante vie factice. Par suite d'un curieux veil de
mmoire, ce dernier reproduisait aussitt, avec une stricte exactitude,
les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes
marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il rptait
indfiniment la mme invariable srie de faits et gestes choisie une
fois pour toutes. Et l'illusion de la vie tait absolue: mobilit du
regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche,
rien n'y manquait.

Quand la dcouverte fut connue, Canterel reut maintes lettres manant
de familles alarmes, tendrement dsireuses de voir quel qu'un des
leurs, condamn sans espoir, revivre sous leurs yeux aprs l'instant
fatal. Le matre fit difier dans son parc, en largissant partiellement
certaine alle rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable,
une sorte d'immense salle rectangulaire, simplement forme d'une
charpente mtallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la
garnit d'appareils lectriques rfrigrants destins  y crer un froid
constant, qui, suffisant pour prserver les corps de toute putrfaction,
ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts,
Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer l de longs moments.

Transport dans cette vaste glacire, chaque sujet dfunt agr par le
matre subissait une injection crnienne de rsurrectine. L'introduction
de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqu au-dessus de
l'oreille droite, recevait bientt un troit bouchon de vitalium.

Rsurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis
qu'auprs de lui un tmoin de sa vie, emmitoufl  souhait, s'employait
 reconnatre, aux gestes ou aux paroles, la scne reproduite--qui
pouvait se composer d'un faisceau de plusieurs pisodes distincts.

Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de
prs le cadavre anim, dont ils piaient tous les mouvements afin de lui
porter parfois un secours ncessaire. En effet la rdition exacte de
tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd
objet--alors absent--entranait une rupture d'quilibre qui, faute
d'intervention immdiate, et provoqu une chute. En outre, au cas o
les jambes, n'ayant qu'un sol plat devant elles, se fussent mises 
monter ou  descendre un escalier imaginaire, il et fallu empcher le
corps de tomber soit en avant, soit en arrire. Une main prompte devait
se tenir prte  remplacer tel mur inexistant o ft venue s'appuyer
l'paule du sujet, dispos par moments  s'asseoir dans le vide si des
bras ne l'eussent reu.

Aprs identification de la scne, Canterel, se documentant
soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une
reconstitution fidle du cadre voulu, en se servant le plus souvent
possible des objets originaux eux-mmes. Dans les cas o il y avait des
paroles  entendre, le matre faisait pratiquer,  un endroit favorable
du vitrage, un trs petit oeil-de-boeuf, simple ment ferm  la colle
par un disque en papier de soie.

Livr  lui-mme et habill conformment  l'esprit de son rle, le
cadavre, trouvant en place meubles, points d'appui, rsistances
diverses, affaires  soulever, s'excutait sans chutes ni gestes
fausss. On le ramenait  son point de dpart aprs l'achvement de son
cycle d'oprations, qu'il recommenait indfiniment sans nulle variante.
Il retrouvait l'immobilit de la mort ds qu'on lui retirait, en la
saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de
vitalium, qui, introduite  nouveau dans son crne, sous l'abri
dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rle au
point initial.

Quand les scnes l'exigeaient, le matre payait des figurants pour y
tenir tels emplois. Le corps envelopp de forts tricots sous le costume
rclame par leur personnage et le chef garanti par une paisse perruque,
ils taient  mme de sjourner dans la glacire.

Tour  tour les huit morts suivants, amens  _Locus Solus_, subirent le
traitement nouveau et revcurent des scnes qui rsumaient divers
enchanements de faits.

1 Le pote Grard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul,
dans sa folle douleur, l'espoir de la rsurrection factice promise par
Canterel.

Pendant les quinze dernires annes coules, Grard avait publi avec
succs  Paris une srie de remarquables pomes, o il excellait 
rendre la couleur locale des contres les plus diverses.

La nature de son talent le contraignant  voyager sans cesse, le pote
emmenait  ses cts par le monde, pour viter de continuelles
sparations dchirantes, sa jeune femme Clotilde--qui, ainsi que lui,
maniait passablement chacune des principales langues europennes--et son
fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.

Traversant un jour en berline les sauvages dfils calabrais de
l'Aspromonte, Grard subit l'attaque d'une troupe de brigands, mens par
le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints
voyageurs qu'il ranonnait chrement.

Atteint d'un coup de poignard  la jambe gauche ds son premier essai de
rsistance, Grard fut captur ainsi que Florent, alors g de deux ans.

Grocco avertit aussitt Clotilde, laisse libre, qu'elle ne pouvait
sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date
qu'il fixa pour leur excution capitale, une somme de cinquante mille
francs. Puis il prit dans sa ceinture une critoire munie de feuilles
timbres et fora le pote, auquel pas un mot de la sentence n'avait
chapp, d'tablir en faveur de Clotilde une procuration apte 
faciliter tous dplacements de fonds.

Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Grard et
Florent furent crous dans une ancienne chapelle faisant partie d'une
vieille forteresse abandonne o Grocco campait tant bien que mal.

Le pote,  la rflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le
prenant  grand tort pour un oisif riche en train de voyager par got,
avait fix bien trop haut le prix de la ranon, dont le cinquime 
peine se trouvait susceptible d'tre ralis par Clotilde. Et, quand
l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux ban dit ne retardait d'un seul
instant l'heure d'une excution.

Pourtant, aprs de longues mditations, Grard dcouvrit un moyen
hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de
quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, tait  mme de
runir sans peine, le pote gagna son gelier, un certain Piancastelli,
qui, passant pour le plus astucieux de la bande, rsolut de tenter un
coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.

Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, trangre 
toute discipline, allait  son gr aux villes proches pour y effectuer
divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlverait secrtement
Florent pour le rendre  Clotilde en change de la somme convenue,
qu'elle rapporterait  Piancastelli. Ds lors, les deux complices, pour
viter toutes reprsailles, quitteraient promptement le repaire de
Grocco.

Le pote renonait  sa propre vasion pour assurer celle de son fils.
Frquemment Grocco passait devant la chapelle, situe au niveau du sol,
et, par la fentre, apercevait Grard, dont le dpart et  l'instant
provoqu une poursuite acharne. Au contraire, en demeurant  son poste,
le pre ne pouvait manquer de protger la fuite de l'enfant, fuite
chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et
difficile.

Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers tablir, en vue de lui
chapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur
interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.

Piancastelli, bravant pour quelques moments ce dcret, mit le reclus en
mesure de prescrire par lettre  Clotilde la remise d'une somme
dtermine  l'inconnue qui lui rendrait Florent.

Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec
l'enfant dissimul sous son manteau.

Mais, ce jour-l, Grocco, apprenant soudain l'imminent pas sage d'un
groupe de riches voyageurs bons  capturer, emmena en expdition
Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance,
l'aide et les conseils.

Un nouveau gelier, Luzzatto, fut donn  Grard, qui trembla ds lors 
la pense de voir l'vasion de Florent dcouverte et comprise--car il
tait grand temps de rattraper Marta.

En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'tait pas
souci de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit
grabat mis en un coin de pnombre. Mais le pre songeait que ce
remplaant,  sa prochaine visite, remarquerait srement l'absence de
l'enfant et que tout se saurait, hlas! avant que Marta ne ft  l'abri
des poursuites.

Grard chercha un subterfuge propre  conjurer le danger.

Contre un des murs de la chapelle o on le dtenait, gisait en plusieurs
morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de
la Vierge, prs de laquelle, spar des bras maternels qui le
soutenaient jadis, l'Enfant Jsus tait demeur intact. Le pote rsolut
d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change  Luzzatto.

Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de
la berline, il avait reu de Grocco un onguent dont la teinte se
confondait sans heurt avec celle de la chair.

Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage,
oreilles et cou, l'tendit dans le grabat de Florent. Satisfait de
l'illusion obtenue, il ne songea plus qu' dissimuler entirement les
cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel.
Mais comment fabriquer un pareil article? Grard, suivant une habitude
adopte pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur
qui, assez voyant, et fourni un bonnet suspect.

Une fentre seulement clairait la chapelle. Munie d'une forte grille
mise l jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond
d'une troite alcve extrieure cre par un enfoncement de la faade.
Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de
rebut--rognures, crotes, trognons ou pluchures.

 tout hasard, le dtenu, en vue de son projet, chercha quelque lment
propice dans cette rserve, que la grille, formant un peu ventre vers le
dehors, lui permettait d'examiner.

Apercevant au sommet du tas force pluchures de poires, il se souvint
que, la veille, un des bandits avait vol dans une charrette de paysan
un plein panier de crassanes dont tout le camp s'tait rgal. Il tenait
le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits  souper.

Grard, travers par une ide soudaine, recueillit, en passant le bras
entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le
prolongement des queues, dont il les spara. tant les ppins et leur
entourage, il eut d'pais cordons primitifs, bientt diviss
soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices,
tissant et nouant sans relche, firent,  force de persvrance, un
bonnet acceptable. Pare de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le
visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant vritable.
L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait tre en linge.

Le pote eut soin de restituer au tas mis par lui  contribution tout le
compromettant rsidu tomb de ses mains pendant sa tche.

Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Grard, domptant une terrible
motion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de
Florent, souffrant depuis le matin. Le gelier, jetant un coup d'oeil
vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagme. La mme scne se
renouvela le soir avec succs  l'entre du souper.

Dans la premire partie de la nuit, des bruits de serrure veillrent
Grard. La nouvelle expdition de Grocco avait d russir, car on
enfermait des prisonniers dans les salles voisines.

Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de gelier, admira
l'expdient du pote, dont le rcit calma en lui d'obsdantes
inquitudes prouves depuis le prcdent matin. Par prudence, la statue
fut maintenue intacte  sa place, pour leurrer, le cas chant, tels
visiteurs inattendus.

Marta revint aprs cinq jours d'absence. Clotilde, dcouverte sans
peine, lui avait remis, en change de Florent, la somme stipule--plus
une tendre lettre pour Grard, parlant de mille audacieux projets de
dlivrance.

Un matin, charg par Grocco de se renseigner sur la prochaine prsence
dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la
mission devait durer deux jours, vit l une occasion de quitter le camp
pour jamais avec Marta et l'argent.

Grard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.

Grce  l'habilet du pote, soucieux d'assurer  Piancastelli une
dsertion sans entraves, Luzzatto, redevenu gelier, prit pour Florent,
pendant un jour encore, la statue du grabat; mais ses soupons
s'veillrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit
tout. Grocco, averti, fit une enqute et devina le rle jou par
Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans ide de
retour, chappaient  ses reprsailles.

Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et
certaine, Grard chercha quelque moyen d'crire malgr la dfense de
Grocco.

Le jour mme du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait
une cte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous  l'envi leurs
mains pleines de fleurs fraches cueillies, Grard avait achet un
bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitt une rose dans l'ensemble,
s'tait plu  la passer au revers du donateur. Prisonnier, le pote
avait pieusement conserv ce doux souvenir de celle qu'il n'esprait
plus revoir.

Grard, songeant maintenant  employer comme plume une des pines de
cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de
laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en
possession d'un instrument commode.

On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvs
dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commenait
et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoute le relieur--et
offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prtes  recevoir un travail
important.

Grard savait que son sang, amen par une piqre de l'pine, et pu lui
servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant
malgr lui son linge ou ses habits.

Il se dit que, rduite en poudre, une matire durable, telle qu'un mtal
par exemple, pourrait, en colorant des caractres tracs  l'eau, seul
liquide disponible, donner, aprs asschement naturel, un texte lisible
et stable.

Mais quel mtal pulvriser?

Tout en acier, les barreaux de la fentre taient inattaquables, et la
chapelle, dont seuls des verrous extrieurs fermaient la porte, montrait
une complte nudit. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcrer on avait
pris  Grard bijoux et monnaies, une antique pice d'or de touchante
provenance tait reste inaperue.

Pendant un t pass jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait
souvent, non loin d'une ruine fodale, sous d'pais ombrages constituant
un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bche
pour entourer de fosses une forteresse de sable due  son labeur, elle
fit sauter une pice d'or, qui fut reconnue,  l'examen, pour un _cu 
la chaise_ du XIVe sicle. Fire de sa trouvaille, Clotilde voulut
porter en bracelet l'cu pendu  une chanette d'or. Jeune fille, elle
continua de mettre le frle bijou, dont on allongea la chanette. En
recevant sa bague de fianailles elle en fit prsent  Grard, pour
qu'il ceignt  son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait
pas quitte. Nuit et jour le pote garda au bras l'motionnante relique,
dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la prsence,
grce  l'abri de la manchette.

Tenus par deux traverses courbes scelles dans le mur, les barreaux de
la fentre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en
usant l'cu, fournir une poudre d'or.

Cet cu, si prcieux pour le couple au point de vue affectif, serait
ainsi dtrior. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur
spciale en jeu ne pourrait qu'tre accrue par des remarques intimement
lies au chant du cygne de son pote, dont elle rachterait sans nul
doute  Grocco les bijoux et le bagage complet.

Vu la fragilit prsumable des futurs caractres, que le moindre
frottement devait suffire  brouiller, Grard, pour profiter du solide
abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans
les dtacher du volume. Son oeuvre, en outre, parviendrait plus srement
ainsi  Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vrifierait 
coup sr la prsence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que
toute autre.

Pour viter de dgrader le volume qui, reprsentant un prix lev,
mritait mieux que de simplement servir  procurer quelques pages
vierges, le prisonnier rsolut d'associer troitement ses vers  la
prose de l'auteur. tranger  l'ouvrage, le futur pome et dpar
l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en dcoulait.
Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le
dchirement expulseur, cette intimit substantielle donnerait aux
strophes autographes des chances d'infinie dure en assurant 
l'criture prcaire l'ternelle protection de la reliure. De plus, le
pote embellirait ainsi son oeuvre, tant le livre, intitul _Erebi
Glossarium a Ludovico Toljano_, tait fait pour alimenter et conduire la
plainte suprme d'un condamn.

Aprs toute une vie consacre  l'tude profonde et spciale de la
mythologie, Louis Toljan, fameux rudit du XVIe sicle, avait clairement
runi en deux remarquables dictionnaires, nom mes l'un _Olympi
Glossarium_, l'autre _Erebi Glossarium_, les innombrables matriaux sans
cesse accumuls par lui durant trente annes de patientes recherches.

L, classs par ordre alphabtique, dieux, animaux, sites ou objets
touchant aux deux surnaturels sjours ont leur nom escort d'un texte
copieux, o documents et anecdotes, citations et dtails s'entassent
judicieusement.

Tout mot tranger  l'Olympe d'une part et de l'autre  l'rbe est
exclu de la nomenclature.

Imprims en latin et tenus aujourd'hui encore pour un pr cieux
monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus gure que
dans telles illustres bibliothques publiques. Mais depuis longtemps
chez les Lauwerys, crivains de pre en fils, on se transmettait un
exemplaire du deuxime--exemplaire intact que Grard, avec admiration,
feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot
rbe se rapporte l au complet ensemble des Enfers.

Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, o donc puiser
mieux qu' cette source, dont le seul sjour des morts avait fourni les
lments?

Grard traa le plan d'une ode o, potiquement dote de survie paenne,
son me, arrivant dans l'rbe, aurait maintes visions, qui toutes, en
vue de la fusion souhaite, seraient inspires par tels passages du
livre.

Pour produire, le pote, rebelle  tout travail mthodiquement rgulier,
procdait toujours par efforts intenses mais phmres, se privant de
repos, de sommeil et de nourriture jusqu' l'achvement de sa tche;
aprs quoi un terrible puisement le contraignait  s'interdire pour
longtemps la moindre pense cratrice. Dou d'une infaillible mmoire,
il terminait tout mentalement avant de prendre la plume.

En soixante heures conscutives, dont chaque seconde fut employe,
Grard composa, suivant les rgles adoptes, son ode, qu'il termina au
dbut d'une aurore.

Il recueillit alors soigneusement,  la fentre, une dose de poudre d'or
que lui donna l'cu, ray longuement par le piquant infrieur d'un des
barreaux d'acier.

Puis, avec l'pine trempe dans l'eau de sa cruche, il commena d'crire
son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussire d'or, aprs
chaque strophe, tous les caractres, encore frais.

Peu  peu couverte jusqu'en bas, la vritable premire page du
dictionnaire, bientt sche, montra un clair texte dor, quand Grard
eut, en conome, rcupr, au moyen de deux glissades bien conduites,
les grains de poudre non capts par l'eau.

Remplissant de la mme faon le verso de la feuille liminaire puis les
deux faces de la dernire, le pote acheva son ode et signa.

Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation,
l'oubli de penses cruelles qu'il sentait prtes  l'assaillir de
nouveau, Grard, incapable pour longtemps, aprs son gigantesque effort,
de toute besogne productrice, rsolut de se rejeter sur de ternes
exercices mnmoniques.

Le dictionnaire de l'rbe offrait maints rcits attachants bons  se
mettre en mmoire, mais dangereux pour le cerveau surmen de Grard,
qui, aprs chaque formidable accs de travail, allait jusqu' se
dfendre tout contact avec les livres imprgns d'imagination.

Avide, plutt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son
stock d'ouvrages _l'ocne_, tude savante concernant la seule priode
gologique dsigne par le titre. Pote, il aimait feuille ter souvent
cette oeuvre,  cause d'une remarquable srie de planches en couleurs
qui transportaient dans les abmes du pass plantaire l'esprit saisi de
vertige enivrant. Il songea qu'apprendre l, en se cachant les gravures,
des alinas sans tincelle lui octroierait contre ses obsessions un
drivatif exempt de pril. Mais Grard sentait bien que, pour triompher
d'une tche aussi ardue, il lui fallait une rgle fixe et svre,
sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour,  un irrmissible labeur
quotidien.

 la fin du livre s'ternisait, partout sur deux colonnes, une fine
nomenclature alphabtique de tous les sujets traits--animaux, vgtaux
ou minraux--chacun fournissant,  la suite de son nom, l'indication des
pages qui l'tudiaient.

Cinquante journes, en comptant la prsente, le sparant encore de la
date immuable de sa mort, Grard chercha si une page de l'index
n'offrait pas juste le mme nombre de mots cits. Sur le haut de la
quinzime, qui rpondait  ses dsirs, il crivit, avec son habile
procd, ces mots: Jours de cellule, dont le dernier tait justifi
par la rigueur de son incarcration.

Deux mots nouveaux, Actif et Passif, furent tracs, pour servir de
titres, l'un,  l'endroit, au-dessus de la premire colonne, l'autre, 
l'envers, au-dessous de la seconde. En effaant quotidiennement  partir
du dbut de la page, toujours avec l'pine, l'eau et la poudre d'or, un
des cinquante noms appels dsormais  reprsenter ses cinquante
dernires journes de rclusion, Grard verrait  la fois augmenter son
_actif_, constitu par le nombre de jours accomplis, et diminuer son
_passif_, ou somme des jours encore  faire.

Il s'imposerait,  chaque rature, la tche d'apprendre par coeur, entre
son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biff dans les
pages dsignes par l'index.

Ainsi mis par lui-mme, de faon saisissante, en possession de la
stricte obligation voulue, le prisonnier, commenant sur l'heure, se
conforma, sans flchir,  sa ligne de conduite, trouvant  souhait
l'oubli dans ses arides exercices de mmoire.

Trois semaines avant la date fatale, il crut rver, en recevant dans ses
bras Clotilde, qui, folle de joie, apportait au camp la somme
libratrice. Jadis fort lie avec elle au couvent, une certaine veline
Brger, d'origine modeste, avait, grce  sa grande beaut, fait un
splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui tait reste dans
l'ignorance de son changement de fortune, veline, en feuilletant un
priodique, avait lu les dtails du drame de la berline, suivis de notes
biographiques sur Grard--et sur sa femme, dont on nommait la famille.
Son coeur s'tait mu des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, 
qui gnreusement elle avait envoy le montant de la ranon exige.

Remis en libert sur-le-champ, le pote obtint de Grocco, qui se montra
bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants
souvenirs de sa captivit, l'enfant de pierre  l'trange bonnet, les
deux livres pars d'criture d'or et la tige  unique pine. Quant 
l'cu, toujours ignor, il pendait ainsi qu'auparavant  son poignet.

Or, c'taient les principaux pisodes de cette rclusion, si marquante
dans son existence, que Grard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence
de la rsurrectine et du vitalium.

Le dcor voulu fut difi dans la glacire et complt par les
accessoires-souvenirs, que le pote avait religieusement gards jusqu'
sa fin, provoque par une affection rnale. On n'oublia pas d'tablir un
autel en ruine et une gisante statue casse de la Vierge ayant les bras
poss  souhait.

Pour donner le champ libre au dfunt, on dut enlever  l'Enfant Jsus
l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si longtemps puis effacer
des deux livres les fragiles caractres d'or.

Ds lors, le cadavre agit de temps  autre devant Clotilde en larmes.
Adolescent dj, Florent assistait prs de sa mre  la troublante
rsurrection, qui procurait aux deux affligs quelques instants de douce
illusion.

On tait de nouveau, aprs chaque sance,  la tte de pierre son enduit
rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte dor.

2 Mriadec Le Mao, dcd  quatre-vingts ans.

Vite reconnue par Rozik Le Mao, sa veuve, la scne qu'il accomplit tait
de fort touchant caractre.

Les poux Le Mao avaient pass toute leur vie en Bretagne, dans leur
ville natale, Plomeur, qui, pleine encore de couleur locale et fidle
aux vieilles traditions, garde notamment en vigueur une curieuse coutume
concernant la clbration des noces d'or.

L, tout couple arrivant  compter cinquante annes de chane conjugale
va en crmonie, au jour anniversaire de son lointain hymen, entendre
une messe  Sainte-Ursule, la plus ancienne glise de la localit.

Au milieu de l'office, le prtre, aprs une courte allocution, extrayant
d'un prcieux coffret de mtal un grand et vieil tau en feutre couleur
fer du plus simple modle, descend vers les deux poux, qui se lvent,
puis, les postant l'un en face de l'autre, fait s'treindre leurs mains
droites, pour mettre aussitt le tout bien uni qu'elles composent entre
les mchoires ouvertes du faux outil.

Tous trois en fer vritable, l'crou, la vis et le ressort, celui-ci
trs faible, assurent le fonctionnement de l'ensemble.

Tourn par le prtre, l'crou, attirant la vis, rapproche les mchoires,
qui, formant en bas, par l'effet d'une jointure  chape, un angle
variable, viennent ds lors, sans douleur vu leur mollesse, infliger aux
deux patients une pression symbolisant leur solide union cinquantenaire.
Librs au bout d'un moment, les conjoints se rassoient, et la messe
s'achve.

Servant de temps immmorial  chaque clbration de noces d'or, l'objet
s'appelle tau indu,  cause de l'insolite caractre amoureux de son
immixtion si tardive dans la vie des vieilles gens. Son nom complet
brille explicitement, en lettres de grenats, sur une des faces du
coffret qui le renferme.

Maris jeunes, les Le Mao, avec tout le crmonial d'usage, avaient
rcemment ft leurs noces d'or  Plomeur, et Mriadec s'tait permis,
par tendre espiglerie, de tourner lui-mme  l'aide de sa main gauche,
avec une force et une insistance inusites, l'crou du faux tau,
semblant vouloir par l resserrer encore ses liens conjugaux.

Peu aprs, atteint de pricardite, Mriadec, venu  Paris pour
consulter, tait mort entre les bras de Rozik.

Et les moments revcus par lui  _Locus Solus_ taient ceux o l'tau
avait rempli son rle.

Sur demande circonstancie, la vieille glise de Plomeur consentit 
prter l'tau et son coffret. Rozik, touche de voir quelle scne entre
toutes prdominait,  chaque rveil factice, dans la mmoire du mort,
voulut braver malgr son ge le froid de la glacire et jouer elle-mme
son personnage, pour sentir  nouveau sa main presse par la main aime.
Un figurant  perruque tonsure fit le prtre.

3 L'acteur Lauze, mort  cinquante ans de congestion pulmonaire--et
amen par sa fille Antonine, encore presque enfant.

Pousse par un culte fervent pour le talent de son pre vers le dsir
d'une rsurrection momentane qu'elle considrait, avec raison, comme
ayant maintes chances d'tre uniquement inspire par les planches,
Antonine vit bientt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant,
comblant ainsi ses dsirs, le premier rle d'un drame retentissant
intitul _Roland de Mendebourg_, nom d'un personnage historique dont la
vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est  bon droit illustre.

Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais,
province o,  cette poque, suivant un singulier usage, tout enfant de
marque passait  son apparition entre les mains d'un astrologue, qui
cherchant quelle toile prsidait  sa venue au monde, employait un
procd spcial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de
monogramme. Usant de prcautionneuse douceur, l'homme de science, avec
des instruments ad hoc, introduisait une  une trs avant dans la peau
de l'arrire cou, perpendiculairement  celle-ci, de minuscules
aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne  peine et
aimantes  leur pointe--en s'arrangeant pour qu' la fin leur masse
touffue, visible sous l'piderme, constitut la figure voulue, ds lors
fixe  jamais. Le but de l'opration tait de mettre le sujet en
contact incessant, pendant sa vie entire, avec l'astre dsign, qui, au
moyen de ses effluves magntiques, attirs par les pointes aimantes,
devait le protger et le guider.

On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorit
des cas les effluves, tombant du ciel, eussent  traverser le cerveau
avant d'aboutir aux aiguilles--et versassent ainsi de prcieuses clarts
dans le sige de la pense.

Roland de Mendebourg, ds ses premiers vagissements, fut conduit chez
l'astrologue Oberthur, qui, le dclarant n sous l'influence de
Btelgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de
l'alphabet gothique, un signe runissant ces trois lettres: _B, T, G_.

Des relations s'tant cres,  l'occasion de cet vnement, entre les
Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, charg d'instruire
Roland, qui acquit auprs de lui un got marqu pour les sciences.

 vingt-cinq ans, matre de ses biens, Roland, mari selon son coeur et
pre de deux garons, gotait un calme bonheur dans le chteau fort de
ses aeux, lorsqu'un vnement grave amena sa ruine.

Sans contrle il confiait la grance de son domaine  son vieil
intendant Dourtois, qui, depuis prs d'un demi-sicle, servait sa
famille avec la plus stricte honntet. Pour toutes sommes  rgler ou
dispositions a prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs seings 
remplir librement.

Toujours,  l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le chteau une
tourne d'inspection, afin de vrifier la fermeture de chaque issue. Un
soir, aprs l'accomplissement de ce devoir, il dcouvrit, en rintgrant
sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut
claire. Campe sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg
subissait parfois de violents coups de vent; une cire allume, mise sur
une table de chne devant la fentre, avait d enflammer les rideaux,
gonfls jusqu' elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour
s'immiscer par les joints des battants vitrs; des rideaux, le feu avait
gagn la table, vite brle, puis, ne rencontrant que des murs de pierre
et un sol en dallage, s'tait de lui-mme teint.

Or Roland avait, ce jour-l, donn un blanc-seing  Dourtois, qui
s'tait ht de mettre la pice sous cl dans un tiroir de la table en
chne.

Convaincu que le prcieux parchemin s'tait consum avant d'avoir pu
tomber en des mains trangres, l'intendant s'inquita peu de
l'vnement et, le lendemain, narra tout  Roland, qui lui remit un
nouveau blanc-seing.

En fait, l'embrasement tait l'oeuvre d'un valet paresseux et vil nomm
Quentin, spcialement prpos au service de Dourtois. Ayant, un jour, vu
l'intendant remplir un blanc-seing du matre, Quentin s'tait dit qu'une
pice de ce genre, drobe intacte, pourrait le conduire  la fortune.
Sans cesse aux aguets depuis lors, il avait aperu, la veille, Dourtois
en train de serrer dans la table un parchemin d'aspect reconnaissable.
Forant le tiroir  la premire absence de l'intendant, il s'tait saisi
du blanc-seing, non sans allumer ensuite, pour assurer sa paix en
dissimulant le vol, un incendie rationnellement imputable  quelque
attaque du vent.

Pour toute signature le parchemin portait un cob dessin par Roland.

Au IXe sicle, beaucoup de seigneurs, ne sachant lire ni crire,
apprenaient tant bien que mal  camper un grossier dessin, qui leur
servait  signer les actes importants. Ils parvenaient plus facilement,
en effet,  crer avec la plume telle forme familire  leur vue que le
froid assemblage de lettres composant leur nom. Si pauvre qu'il ft, le
croquis identifiait, mieux encore que ne l'et fait un fragment
d'criture, la main excutrice. Choisis par ces illettrs  blason que
guidaient leurs gots respectifs, les sujets de vignettes variaient 
l'infini: personnages, btes ou choses concernant la guerre ou la
vnerie, les arts, les sciences ou la nature. Tel sujet, une fois adopt
puis officiellement enregistr, constituait  jamais pour toute la
famille du seigneur en jeu, dans la suite des gnrations, une typique
signature que les filles conservaient immuable au-del du
mariage--chaque membre se distinguant par son faire personnel dans
l'accomplissement du dessin, dont le trac, mme s'il savait crire, lui
tait impos au bas de tous les actes marquants, auxquels l'apposition
de son nom dment paraph n'et octroy aucune valeur.

Plus tard, l'usage de l'criture se gnralisant peu  peu, les familles
en cause,  diverses poques obtinrent chacune la suppression de son
seing spcial; certaines, fort rares--notamment celle des Mendebourg,
que le cas en question concernait--taient pourvues encore du leur au
XIIe sicle.

Or le lointain Mendebourg illettr auquel on devait le choix du sujet de
vignette brillait, entre tous, comme cavalier hors ligne rempli de
gracieuse matrise en selle--et, fort petit, ne mon tait jamais que
certains chevaux moyens de race anglaise dj nomms _cobs_ de son
temps. D'emble, sa prfrence, pour l'adoption d'une signature, s'tait
porte sur le type de ses montures favorites. Roland, aprs tant
d'autres Mendebourg, ne pouvait donc valider un acte qu'en dessinant un
cob au-dessous du texte.

Ce dtail tait connu de Quentin, qui voulait transformer  son profit
la prcieuse feuille vole en une donation entirement autographe des
biens globaux de Roland, car il savait qu'en justice une criture
trangre et servi de base  de dangereuses plaidoiries invoquant un
abus de blanc-seing.

Le valet acheta, moyennant la moiti des futurs bnfices, le concours
d'un certain Ruscassier, chef d'un groupe de maraudeurs qui depuis peu
saccageaient le pays. Il s'agissait de capturer Roland, qui faisait
chaque jour, en lisant quelque ouvrage de science, une solitaire
promenade en fort, puis de l'amener, par un subterfuge,  crire en
bonne place le texte convoit. On et pu tenter, mme sans le vol
pralable, de s'emparer ainsi de lui pour le contraindre, sous menace de
torture et de mort,  rdiger l'acte voulu en signant de son cob; mais,
sachant que Roland et endur supplices et trpas plutt que de ruiner
ses enfants en abandonnant tous ses biens, Quentin avait tenu  user de
ruse.

Le cob du blanc-seing se trouvait juste sous le milieu de la feuille,
que Quentin plia en deux de faon trs coupante, afin de fixer ensuite
l'une contre l'autre, avec une colle transparente, les deux moitis
haute et basse du verso.

L'ensemble offrait, ds lors, l'aspect d'une paisse et courte feuille
simple, sur le vierge ct bien offert de laquelle, pour sauver sa vie,
Roland crirait docilement, en le signant de son nom, un acte qu'il
croirait nul. En sparant ensuite avec une lame les deux parties
colles, facilement lavables, on aurait, en redressant le parchemin, une
pice en rgle, grce au cob favorablement situ--pice dont Roland,
proverbialement plein de scrupuleuse loyaut, ne songerait pas un
instant, Quentin en tait sr,  contester la valeur.

Apprhend au cours d'une de ses studieuses marches sous bois, Roland
fut conduit au campement des maraudeurs. Quentin se garda de paratre,
car le captif, songeant qu'un de ses familiers ne pouvait ignorer la
particularit du cob, et, en le voyant, flair le pige vritable.

S'adressant  Roland en le nommant, Ruscassier lui donna le choix entre
la mort et l'immdiate autoruine, dsignant le fameux parchemin, prpar
avec une critoire sur un ballot servant de table.

Comme on s'y attendait, le prisonnier, pour avoir la vie sauve, subit
sans peine des exigences qu'il jugeait sans porte relle et,
s'agenouillant devant le ballot, se dit prt  crire.

Sur une injonction prcise, dont Quentin tait l'instigateur, Roland,
qui, ayant des enfants, ne pouvait lgalement faire abandon de ses
richesses, reconnut, par cdule, devoir  Ruscassier huit cent mille
livres, somme reprsentant, selon des dires autoriss, la totalit de
son avoir. D'avance, dans un crit en bonne forme, Ruscassier avait
dclar que Quentin possdait moiti de la crance.

Roland signa son nom au bas de l'acte, en tte duquel, guett par
Ruscassier, il avait d, pour se soumettre  une catgorique
prescription de la loi, tracer, en manire de titre, le mot Cdule.

Aprs avoir jur, par contrainte, qu'il s'abstiendrait du moindre essai
de reprsailles contre les auteurs du complot, Roland recouvra sa
libert.

Le lendemain, assis  sa table de travail, il annotait un de ses auteurs
scientifiques prfrs, lorsqu'on lui annona Ruscassier. Introduit sur
son ordre, celui-ci rclama son d, en parlant de la cdule qu'il tenait
 la main.

Roland voulut, pour prendre une innocente revanche, faire avec quelque
moquerie  son oppresseur de la veille, dont il escomptait joyeusement
la dconvenue, les rvlations concernant le cob traditionnel.

Continuant ses annotations sans mme tourner la tte vers Ruscassier,
qui, debout devant la porte referme, se trouvait juste  sa droite, il
dit ironiquement:

Vraiment... une cdule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...

--Un cob, rpondit Ruscassier.

Sur ce dernier mot, qui lui notifiait sa ruine complte et celle des
siens, Roland tourna la tte vers son interlocuteur avec une formidable
violence et ressentit aussitt, accompagne d'un rapide et instinctif
geste de secours, une fugitive douleur dans la nuque  l'endroit prcis
de la triple lettre aimante. Sans en faire cas, il se leva pour
marcher, livide, jusqu' Ruscassier et vit son cob authentique sur le
terrible parchemin, qui, bien redress sans traces de pli ni de colle,
lui apparut clairement comme l'un des blancs-seings confis  Dourtois.

Quoi qu'il en ft, mise sous un texte crit de sa main, cette
signature--que depuis sa fondation, vieille de trois cents ans, aucun
des siens n'avait jamais renie--constituait  son gr un engagement
formel, auquel, selon les prvisions de Quentin, il comptait faire
aveuglment honneur, sans mme invoquer le cas d'obtention par violence.

Congdiant Ruscassier avec promesse de paiement rapide, il manda
Dourtois.

Une fois instruit des vnements, l'intendant, resongeant  l'incendie
d'abord attribu au hasard, souponna Quentin, qui, interrog, avoua
tout cyniquement et, rappelant avec arrogance qu'un serment obligeait
Roland a rester neutre vis--vis des coupables, fut simplement chass
sur l'heure.

Roland, ananti, ralisa tous ses biens et paya les huit cent mille
livres  Ruscassier, forc de partager avec Quentin.

Retir avec les siens dans la ville de Souvigny, Roland, pauvre, se
livra plus ardemment que jamais  l'tude des sciences et donna, pour
vivre, des leons de physique ou de chimie.

Souvent, intrigu, l'ex-chtelain repensait, non sans en chercher la
cause,  cette douleur qu'il avait, pour la premire fois de sa vie,
prouve  la nuque dans la seconde terrible o le mot _cob_ tait tomb
des lvres de Ruscassier. En recommenant, avec la mme brusquerie
fabuleuse, le mouvement de tte effectu alors, il parvenait parfois 
s'infliger la mystrieuse souffrance en jeu. Mais nombreux taient les
cas o le tic, malgr toute la violence mise, demeurait indolore.  la
longue, Roland dcouvrit que la venue ou le dfaut du mal dpendait du
point de l'espace auquel il faisait face. Multipliant ds lors les
expriences, il fut contraint d'admettre finalement, malgr les rvoltes
opinitres de sa raison, cette conclusion incroyable: en n'importe quel
lieu clos ou dcouvert, quand, se trouvant vis--vis le nord, il
tournait subite ment la tte soit  l'est, soit  l'ouest, la sensation
apparaissait--alors qu'une orientation initiale de sa personne vers tous
autres points cardinaux laissait sans nul effet ses plus prestes
pivotements cphaliques.

Roland se rappela qu'effectivement il avait juste devant lui certaine
fentre en pan coup donnant au nord, lors de la fatale visite de
Ruscassier, debout  sa droite.

Consistant en de nombreux picotements nettement localiss, la douleur
provenait videmment des multitudes de pointes aimantes qu'offrait le
monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis
employ par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se
tenait droit, taient places dans sa peau perpendiculairement  un plan
vertical qui et touch ses deux paules. La connaissance de ce fait,
jointe  ses observations sans nombre, le conduisit,  force de
mditations investigatrices, aux termes de cette hypothse, qui, bien
qu'obstinment rejete par lui pour son tranget inadmissible,
s'imposait victorieuse ment comme cadrant seule avec toutes choses: _la
pointe aimante des aiguilles subissait une mystrieuse attirance vers
le nord_. Quand Roland se postait de manire  fixer le septentrion,
toutes les pointes, directement sollicites en avant, opposaient, ds
qu'un brutal mouvement du cou les entranait ailleurs, une certaine
rsistance d'o naissait le picotement pnible--logiquement absent dans
chaque autre cas.

Roland avait bien dml la cause relle de sa capricieuse douleur. Ses
notions d'homme du XIIe sicle, toutefois, le foraient  se dbattre
craintivement contre la nouveaut trop hardie d'une vrit  ce point
inoue, qui le pntrait d'une secrte joie en s'affermissant de plus en
plus dans son esprit, enivr par le pressentiment d'une prodigieuse
trouvaille.

Pour prouver la justesse de sa thorie, il emplit d'eau un
rcipient--et posa transversalement sur deux petits ftus de paille
parallles, flottant  la surface, une longue aiguille aimante, ds
lors pourvue d'une parfaite libert d'volutions.

Et Roland, bloui par la grandeur de sa dcouverte, dont il entrevoyait
les sublimes consquences maritimes, put constater, le coeur palpitant,
que l'aiguille, dplace en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour
l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.

Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte  faire
raliser tant de progrs  la navigation,  sauver des flots tant de
vies humaines,  conduire au relvement de tant d'tonnantes terres
encore inconnues. Enthousiasm, le souverain, en rcompense, lui donna
une fortune.

On eut ds lors,  bord de chaque navire, une aiguille aimante qui
montrait le nord, soutenue par deux ftus de paille sur l'eau d'une
fiole  demi pleine. Appel _marinette_[6], cet instrument primitif
tait l'anctre du compas vritable, qui n'apparut, muni d'une rose des
vents, que trois sicles plus tard.

[6] Marinette,--compagne du marin.

Ayant rachet son chteau, Roland, riche  nouveau, se mit  bnir les
tranges circonstances de son dsastre, sans lesquelles jamais il n'et
fait sa dcouverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tte
d'une fantastique brusquerie parvenait  provoquer la douleur de nuque.
Or, pour dterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien
moins que l'annonce brutale, faite  une me sereine, d'une ruine
complte et sans recours. Par un bizarre enchanement de faits, la
perception du monosyllabe cob avait, d'un seul coup, plong Roland,
confiant et ironique, jus qu'au fond du plus sombre abme. Un mot plus
long et peut-tre amen moins d'instantanit dans le phnomne
psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tte, ds lors
incapable d'engendrer le mal rvlateur.

Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientt rduits  rien
par le jeu et les bombances, ils s'taient fait incarcrer pour de
nouveaux dlits.

Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Micaze avait bti une vivante
pice. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland
nouveau-n tenu par son pre--puis prparait, non sans en expliquer les
secrets et le but, l'opration sous-occipitale, qui ne commenait qu'au
baisser du rideau. Cinq actes, situs un quart de sicle plus tard,
voquaient ensuite, dans leurs moindres dtails, la tragique aventure du
blanc-seing et ses consquences d'abord funestes, mais finalement
radieuses.

Revtu d'un costume  col bas, laissant voir en gris fonc dans sa nuque
l'interne monogramme stellaire, d en ralit  un faible maquillage
extrieur, Lauze avait maintes fois jou avec grand succs le rle de
Roland--personnage complexe, tour  tour satur de calme bonheur
familial auprs de son pouse et de ses fils, effondr sous le coup de
ses revers, courageux dans le malheur, hant par la gestation de sa
noble dcouverte--enfin ivre de lgitime gloire.

Mort, il rejouait facticement le plus marquant pisode du drame, celui
o le mot _cob_, jet par Ruscassier tenant la cdule, devenait la cause
indirecte de certaine douleur postrieure du cou, si grosse d'ternelles
consquences mondiales.

Attentif  jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de
tte et bien l'air d'en rsulter, la dernire des deux syllabes
composant sa rponse, un figurant se chargea du rle de Ruscassier, et
tout fut mis en oeuvre--accessoires et dcor, costumes exacts et
maquillage spcial de la nuque du cadavre--pour donner  la fille de
l'acteur, pleine de fanatisme dans sa pit admirative, la parfaite
illusion de revoir son pre en scne.

4 Un enfant de sept ans emport par la typhode, Hubert Scellos, dont
la mre, jeune veuve dsormais seule au monde et assaillie d'ides de
suicide, ne diffrait l'excution de ses tragiques projets que pour
s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongre droidir un
moment le corps de son fils.

Une motion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que
l'enfant revivait les minutes o, pour lui souhaiter sa dernire fte,
il avait, assis sur ses genoux, rcit, en la fixant tendrement, le
_Virelai cousu_ de Ronsard.

En cette oeuvre qui atteint l'absolue perfection--touchant hymne d'amour
filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reus  toute heure, est
cens adresser  sa mre--le pote obtient d'intensives expressions de
penses, dues  une prcision lapidaire dans l'agencement des mots. Or,
au XVIe sicle, les termes cousu et dcousu s'appliquaient tous deux au
style, soit marmoren, soit relch, alors que le dernier seul, de nos
jours, garde encore son sens figur. De l le surnom admiratif
spontanment dcern par les masses, ds son apparition, au clbre
virelai en cause, chef d'oeuvre de cohrente concision.

Tant de recherche et de densit rendant les vers durs  retenir, Hubert
Scellos, pour tout se mettre en tte, avait fourni de violents efforts
proccupants, qui expliquaient la rminiscence _post vitam_.

Cette rcitation, dont le gracieux dfunt s'acquittait sans faute en
joignant  l'intonation juste des gestes montrs et bien compris,
n'avait demand, comme mise en scne, qu'une simple chaise--sur
laquelle, sans admettre la pense de se faire remplacer, la pauvre mre,
chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prter l'asile de ses genoux
et goter ainsi un plus complet bonheur illusoire.

5 Le sculpteur Jerjeck, qui, dcd subitement sans famille, tait
conduit par un jeune homme, Jacques Polge, son assidu lve et chaud
admirateur.

Songeant aux dix grandes heures que Jerjeck avait, de temps immmorial,
consacres chaque jour au travail, son unique et obsdante passion,
Polge, fort de maintes probabilits, esprait  bon droit voir revivre
au cadavre, de prfrence  toutes autres, des minutes productives.
Curieux, il voulait savoir, au cas o l'vnement lui donnerait raison,
si son matre, dont tout le talent reposait dans les plus minutieuses
finesses de dtails, raliserait une fois mort les mmes miracles que de
son vivant.

Canterel aperut l un intressant moyen de montrer, d'une faon
particulirement crasante, avec quelle rigueur absolue les tranches de
vie reconstitues ressemblaient  leurs modles.

Ce furent bien, comme tout portait  le prvoir, des instants de labeur
que revcut le cadavre, efficacement pi par Polge, ds lors amen 
instruire Canterel de diffrents faits.

Six mois avant, Jerjeck avait reu  Paris la visite d'un nomm
Barioulet, commerant enrichi de Toulouse, qui, rest garon jusqu' la
cinquantaine, devait pouser, dans un dlai encore vague, une jeune
fille de chez lui, sduite par sa grosse fortune.

Terriblement pris, comme tout quinquagnaire que trouble une
adolescente, le commerant voulait,  l'occasion de son mariage, donner
 chacun de ses amis quelque prcieux souvenir, qui, susceptible, de
rester, perptuerait indfiniment la mmoire d'une date suprme dont
s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se dmode,
s'abme--et las de sa vue on s'en dfait. Seule, aux yeux de Barioulet,
une oeuvre d'art signe d'un nom illustre avait chance, mme petite et,
partant, abordable, de tenir bon dans telle famille  travers maintes
gnrations.

Spcialis dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de
quelques centimtres, Jerjeck, minemment clbre, lui parut dsign
pour recevoir sa commande.

Il fut convenu que l'artiste excuterait comme chantillons trois
diffrents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs  l'excs en tant
qu'vocateurs d'un jour d'ardente flicit, seraient, s'ils agraient 
Barioulet, suivis d'une foule d'autres du mme genre--en attendant que
la grande date ft, sitt fixe, explicitement grave sur chaque socle.

Le Toulousain parti, Jerjeck se mit  l'oeuvre, employant de bizarres
procds dont il avait, dans son enfance, contract l'habitude.

Orphelin pauvre, auquel des oncles chargs de famille payaient
collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lyce
parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.

Les plus belles joies de sa vie d'enfant taient les longues visites
faites en troupe aux muses par les dimanches pluvieux. Aux lendemains
de ces journes bnies, il s'essayait de mmoire  reproduire tel
tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en ptrissant un
bloc de mie distrait de son pain.

Au Louvre, un jour, ses regards furent mduss par le Gilles de Watteau,
qu'il s'acharna, par la suite,  copier d'aprs son souvenir. Mais nul
croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses dboires  la
gnante pnurie de traits de plume qui, exige par la totale blancheur
du personnage enfarin, crait une grave difficult, il imagina un
subterfuge propre  lui donner au moins l'illusion d'une besogne plus
copieuse.

Il noircit d'encre une page entire--puis,  l'aide d'un grattoir, quand
tout fut sec, fit, dans un coin, apparatre son Gilles par limination.

D'emble ce procd le conduisit au succs, tant l'inspirait la venue
progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de
son hros.

S'cartant alors du modle, il parsema la page noire de nombreux Gilles
en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.

Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses
pas, il s'ingnia fort assidment, dans la suite,  confectionner,
grattoir en main, sur papier largement macul, une foule d'esquisses du
mme personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares
vestiges d'encre laisss au laiteux visage par sa lame, d'tonnants jeux
de physionomie.

Ayant tent de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une
clart brusque s'pandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout
temps prfre au dessin, faisait mieux encore s'panouir les
mystrieuses facilits que lui donnait son sujet favori. _Sculpter des
Gilles_, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.

Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts
comme outils--sans un centime pour s'offrir mieux?

Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur
Brothelande, qui, clibataire conome fix dans la banlieue et trs
pris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son
traitement et de ses leons  la culture en serre de vgtaux curieux.

Trouvant pour ses dmonstrations les meilleures planches insuffisamment
claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en
personne, de chez lui au lyce, tel spcimen rare sur lequel devait
rouler sa classe.

Il dpaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en
parler longuement, une _pridiana vidua_ (_veuve de la veille_), grande
fleur annamite qui, ressemblant de forme  la tulipe, doit son nom
triste, vocateur de deuil,  ses tamines blanches et  ses ptales
noirs.

La _pridiana vidua_ est surtout remarquable par le fond de sa corolle,
qui scrte une cire noire  nombreux granules blancs--appele _cire
nocturne_ pour son aspect de firmament toil.

Ayant, du haut de sa chaire, montr cette cire  toute la classe en
penchant la fleur en avant, Brothelande, annonant qu'elle se reformait
lentement aprs chaque soustraction, en prit une faible dose avec la
pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux
lves d'tudier de prs, en la palpant, l'attrayante substance
molle--doue d'une rare mallabilit, dont Jerjeck, quand vint son tour,
fut subitement frapp.

Heureux de constater que la _pridiana vidua_ avait fort captiv son
jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile 
cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine
composition.

Pensant aux pas de gant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de
faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. 
force de travailler sans relche son cours de botanique, en ngligeant
au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leons, il conquit
la premire place dans l'preuve dsigne--et reut des mains de
Brothelande la _pridiana vidua_.

Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu' la
mort de la fleur,  recueillir par intervalles dans la corolle, o elle
renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une
masse importante, prompte  combler ses voeux, ds le premier essai, par
son obissante souplesse.

Visant  une extrme finesse d'excution, que ne pouvaient lui donner
tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa
mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du
moins,  faonner avec ses doigts des bauchoirs de formes infinies et
prcises, bons  trenner une fois durs.

Mise en pratique, son ide triompha. Pourvu d'outils conus par lui et
bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'aprs le dernier dessin
d  son bizarre procd, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le
pied  l'trier, il passa tout son temps libre  sculpter son hros sous
mille formes, commenant par tablir-- l'aide d'une silhouette blanche
qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fcondes
trouvailles--l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.

Sitt une oeuvre finie, la cire, roule entre ses mains, devenait une
boule unie prte  resservir.

Jerjeck attacha bientt une importance grandissante  son trange
travail pralable sur papier, voyant qu'il en tirait dcidment ses plus
lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux
tudes trs pousses qui le guidaient pas  pas pour le modelage--et
prit mme, presque sans le vouloir, trouvant l instinctivement une aide
singulire pour sa tche de sculpteur, l'habitude de reproduire  la
surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules
blancs de la cire nocturne, les vocateurs traits d'encre laisss avec
tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi
l'oeuvre, aprs achvement, formait en quelque sorte le ngatif exact du
Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient 
manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents
dans l'paisseur mme de la cire, enfonant au contraire en cas de
plthore, pour les recouvrir ensuite ceux qui l'eussent, inutilisables,
empch d'tablir telle vierge unit noire.

Cette tactique plastico-linaire fut pour Jerjeck fconde en immenses
rsultats--et l'amena finalement  produire d'exquis chefs-d'oeuvre,
qui, sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le mme
degr de perfection.

Ainsi, sans matres, Jerjeck se fit, ds l'adolescence, un splendide
talent, auquel, ses tudes termines, il dut un prompt succs.

Or jamais il ne put, malgr diverses tentatives, changer ses originelles
faons de travailler. Seul un double dessin au grattoir clairait bien
la gense de chacun de ses Gilles, et il prfrait  l'invariable srie
d'bauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui,
du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes
toujours nouvelles aptes  contenter ses plus subtils dsirs--non sans
parvenir vite  une duret suffisante; quant  la cire nocturne, qu'un
horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prtait plus
commodment que toute autre matire, par la prsence naturelle de ses
grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des
traits copis sur le modle.

Une fois un Gilles achev, il en faisait excuter, pour le commerce, des
reproductions en marbre o ne figurait nullement le trac linaire, qui
ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet
auxiliaire tait puissant et, par son importance, faisait dire  Jerjeck
qu'il n'et, sans lui, jamais conquis une complte matrise. L'artiste
remerciait donc le hasard grce auquel tait venu jadis jusqu'en ses
mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur
fond noir l'avait irrsistiblement incit  sculpter avec traits le
ngatif exact du dessin justement trs blanc qui le guidait; son nom
devait un rayonnement supplmentaire  la _pridiana vidua_ prsente,
certain jour mmorable, en classe de botanique.

Jerjeck envoya bientt  Barioulet trois exultants Gilles de marbre,
faits par phases suivant sa mthode habituelle. La rponse l'amusa par
son style, o clatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien
commerant non affin par la fortune. Barioulet lui crivait navement:
Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito,
chacun dans une pose diffrente.

Ces mots: une grosse dito, visant des oeuvres d'art cites pour leur
dlicate perfection, provoqurent le rire de Jerjeck, qui, la lettre
sitt acheve, se mit  la tche pour le premier des cent
quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler 
quelques pas, entendait son matre, qui lui avait communiqu l'ptre,
dire par moments, secou d'une brusque hilarit: Une grosse dito!

Gaiement lance par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis
 Polge de reconnatre la scne reproduite, qui n'tait autre, en effet,
que celle amene par la lettre de Barioulet.

Pourvu de son matriel exact des derniers temps, Jerjeck, mort, fit, en
ratures d'abord, en cire nocturne ensuite, un Gilles identique  celui
qui, de son vivant, avait paru dans les minutes en cause. L'exprience,
renouvele, fut chaque fois concluante, touchant l'extraordinaire
finesse de l'oeuvre ainsi cre.

6 Le sensitif crivain Claude Le Calvez, qui, peu de temps avant sa
fin, atteint  son su d'une affection d'estomac sans recours et
nerveusement terrifi par l'approche de la mort, avait demand lui-mme
 tre, ds son dernier soupir, accommod  souhait dans la glacire de
_Locus Solus_, trouvant un peu d'adoucissement  ses angoisses devant le
nant dans la pense d'agir encore aprs le grand moment redout.

L'heure venue, on s'aperut que les faons du dfunt se rapportaient 
un traitement mdical rcemment suivi par lui.

L'anne prcdente, un illustre praticien, le docteur Sirhugues, avait
trouv le moyen d'mettre certaine lumire bleue qui, bien que trs
faible d'clat, contenait une merveilleuse puissance thrapeutique et se
chargeait, intensifie par une immense lentille, de rendre promptement
de la vigueur  tout valtudinaire soumis aprs dvtement, soit de
jour, soit de nuit,  ses mystrieux rayons.

Plac au foyer de la lentille, le sujet, en proie  une folle
surexcitation et souffrant d'une cruelle brlure gnrale, s'efforait
de fuir. Aussi l'enfermait-on troitement dans une sorte de cage
cylindrique  forts barreaux, qui, tablie juste au lieu indiqu, avait
reu le nom de _gele focale_.

D'un maniement encore prcaire la rendant souverainement dangereuse,
l'trange lumire,  peine agissante sur la vue et rebelle  toute
photomtrie, et pu tuer le turbulent dtenu, en cas de soudaine
prodigalit fortuite et insouponne de l'appareil qui la crait; comme
toute marque trace sur une surface quelconque mise prs du foyer de la
lentille s'effaait vite  son terrible contact, Sirhugues songea que,
par sa contenance dans la gele aux moments voulus quelque gravure dj
ancienne ayant fait preuve d'exceptionnelle rsistance pourrait jouer le
rle d'avertisseur.

Grce  d'actives recherches, il trouva chez un antiquaire, en rponse 
ses dsirs, un plan de Lutce grav sur soie, qui, remontant au roi
Charles III le Simple, tait le fruit d'un fait mouvant.

Visitant un jour, proche la partie nord-ouest de l'enceinte, un des plus
pauvres quartiers de Lutce, Charles III avait frmi de dgot devant
d'inextricables ddales de petites ruelles sombres et puantes.

Rentr dans son palais, il demanda un plan de la ville puis, avec un
large trait de plume, traversa le quartier en cause d'une ligne
strictement droite, qui, dpassant de ses deux bouts, afin de mieux
attirer l'attention, l'enceinte, rgulirement courbe  cet endroit,
avait l'aspect d'une scante.

Ordre fut donn de percer une spacieuse avenue suivant l'exacte
indication fournie par la portion intra-muros de la ligne, pour assainir
le triste coin o, faute d'air et de clart, svissaient de nombreuses
maladies.

Le lendemain, Charles III fit exposer au centre du quartier intress le
plan  la marque prometteuse, pour que les habitants pussent d'avance se
rjouir. On indemnisa ceux que lsaient les dmolitions, et l'oeuvre
s'accomplit.

Vers le premier tiers des travaux, un pauvre ouvrier graveur nomm
Yvikel, habitant une ruelle obscure et infecte entre toutes, avait vu
soudain la brise et le soleil entrer  flots dans sa maison, dont la
faade, par chance, tait sur l'alignement de la nouvelle avenue.

Or Yvikel, veuf, n'avait au monde que sa fille unique Blandine,
adolescente de fragile nature, qui, depuis un an, ple et secoue par la
toux, dclinait de jour en jour, cloue en son lit par la faiblesse.

S'puisant de travail pour payer soins et remdes, Yvikel avait rsolu
de se tuer aprs le dcs de son enfant, qui seule l'attachait  la
vie--quand l'enivrante transformation de son logis lui fit concevoir
l'espoir d'une gurison.

Le printemps commenait. Blandine, de son lit, tran contre la fentre
ouverte, se grisa perdument d'oxygne et de rayons. Pleurant de
bonheur, son pre la vit reprendre des forces et du teint, tandis que
les quintes s'espaaient. La victoire tait complte au moment o
s'achevait l'avenue. Dans son dlire de joie, Yvikel voulut tmoigner
par un hommage divin sa reconnaissance au roi, dont l'oeuvre louable
tait la cause de son ardente flicit.

C'tait l'usage alors, quand par des prires  telle adresse on obtenait
quelque merveilleuse gurison, de faire graver sur soie, en rservant le
parchemin aux seuls textes religieux, un sujet naf o l'auteur du
miracle, aurole, au front, tendait sa main puissante vers le chevet
occup par l'tre cher sauv de la mort. L'oeuvre, encadre, servait
d'ex-voto et venait accrotre tel groupe de ses pareilles, qui partout
ornaient en foule les autels de Jsus, de la Vierge et des saints.

Yvikel, qui, fort habile en son art, avait plusieurs fois, sur commande,
excut des ex-voto de ce genre, projetait d'en offrir un au roi.

Or, tel que ceux qui, le front nimb, allongeaient le bras, sur les
soyeuses gravures, vers le lit de souffrance, Charles III avait eu
nettement, en crant d'un rigide trait de plume la fameuse artre, son
geste gurisseur, qu'il fallait voquer pour obir  la coutume.

Avec sa meilleure encre, Yvikel, prodigue de temps et de soins, grava
sur soie, en s'inspirant de l'original toujours expos au coeur mme du
quartier, un plan de Lutce travers, en place voulue, par une large
scante--puis fit encadrer l'oeuvre pour l'envoyer au roi, expliquant
son action dans une lettre enthousiaste, o, non sans en montrer
longuement la cause, il relatait la gurison de sa fille. Touch,
Charles III pensionna Yvikel et fit mettre au dos de l'ex-voto l'ptre
lisible en partie derrire une vitre.

Or, aprs tant de sicles, le plan et la scante avaient encore une
surprenante vigueur, due aux mille soins exceptionnels apports dans
l'excution de la gravure ainsi qu'au choix spcial de l'encre et  la
prsence de la soie, plus apte que toute autre matire  garder sans
altration une effigie reue.

Retirant la lettre de l'objet pour la lire toute, Sirhugues avait appris
l'anecdote puis complt ses informations par des recherches.

Il mit  diverses reprises le plan dans la gele focale--et le vit
rsister victorieusement aux attaques de la lumire bleue.

Comme chaque fois un lger affaiblissement des lignes, inexistant pour
l'oeil nu, se produisait nanmoins, prouvant que les puissants effluves
avaient quand mme une certaine prise sur elles, on pouvait tre sr
qu'en cas d'effervescence subite de la source lumineuse l'oeuvre
plirait vite, annonant ainsi le danger.

Sirhugues tirait grand profit de l'aventure d'Yvikel, dans laquelle tout
s'tait alli pour inciter l'honnte graveur, arm de procds perdus
depuis,  tablir sur soie, avec des soins inusits dont sa lettre au
roi faisait mention, cette gravure prodigieusement durable, si utile
maintenant pour l'emploi de la gele focale.

Il fallait en outre  Sirhugues, pour chaque sance, une gravure moins
solide, dont l'effacement progressif dans la gele lui permt de rgler
son courant.

Seuls ceux rests bons, aprs l'preuve d'un grand demi-sicle au moins,
parmi des exemplaires quelconques, tirs en un stock unique le mme jour
et de mme faon, pouvaient lui donner des indications fixes.

Fort en peine pour trouver dans le pass quelque abondante dition ni
disperse ni dtruite, Sirhugues fit paratre en note, dans divers
priodiques spciaux, son desideratum--et reut bientt la visite du
grand diteur de gravures Louis-Jean Soum, qui lui apportait mille
exemplaires d'une caricature de Nourrit date de 1834.

Au dbut de cette anne-l, l'minent chanteur s'tait couvert de gloire
en prodiguant gnreusement sa voix au timbre norme dans sa belle
cration d'_ne_  l'Opra.

Au troisime acte, pench, parmi des roches, sur une sorte de puits qui
devait le conduire aux enfers, ne appelait Caron par plusieurs h
sans cesse plus levs et plus forts. Le dernier, trs perch,
fournissait  Nourrit, par une habile attention du compositeur,
l'occasion d'mettre, avec sa puissance maxima, son fameux ut aigu, cit
dans toute l'Europe. Or cette note, suivie d'une explosion
d'enthousiasme, tait le clou de chaque reprsentation et faisait
beaucoup parler d'elle.

Josolyne, l'un des premiers caricaturistes de l'poque, rsolut
d'exploiter la vogue de ce son transcendant.

Il fit une charge o l'on voyait le clbre de sortir de la bouche de
Nourrit, pench vers les enfers, et parvenir au nadir, aprs s'tre
propag  travers toute la terre.

Par l, Josolyne voulait indiquer que la note renomme, sans se soucier
d'aucun obstacle, rsonnait jusqu'aux rgions stellaires.

La maison Soum, alors tenue par le bisaeul de Louis-Jean, tira de
l'oeuvre mille exemplaires, dont la vente devait,  chaque
reprsentation d'ne, accompagner celle du programme.

Josolyne offrit l'original mme  Nourrit, en lui exposant ses projets,
certain de le voir flatt par une telle glorification de sa voix.

Mais le tnor, connu d'ailleurs pour son esprit lunatique et violent,
vit seulement le ct burlesque de l'oeuvre, qu'il dchira nerveusement,
rvolt d'tre ainsi tourn en ridicule. Il s'opposa formellement, en
outre,  la sortie des mille reproductions.

Josolyne, nature indulgente, prit en philosophe son parti de la chose et
rgla le graveur, en le priant de garder chez lui l'dition
malchanceuse, pour le cas o il serait un jour possible de la mettre en
circulation.

Peu aprs, Josolyne disparut subitement un soir, sans donner prise 
aucune recherche.

Au bout de trente-cinq ans, il fut lgalement considr comme mort et on
excuta ses volonts testamentaires.

Alors octognaire, le bisaeul de Louis-Jean Soum apprit officiellement
que la fatale dition jadis invendue lui tait lgue sans
rserve--mais, par dlicatesse, dcrta premptoirement que ni lui ni
ses successeurs, tant que manquerait la preuve certaine du trpas de
l'illustre caricaturiste, ne se permettraient de toucher  ce qui, en
somme, pouvait continuer  n'tre qu'un dpt.

Sous l'aeul puis sous le pre de Louis-Jean, nul incident ne survint.

Or, dernirement, en dmolissant une vieille maison dans un des bas
quartiers de Paris, on avait trouv, mur dans un retrait de la cave, un
cadavre non dvtu, facile  identifier grce au nom inscrit par le
tailleur dans chaque pice d'habillement.

C'tait le corps de Josolyne, qui, artiste nvropathe et bohme, grand
amateur de crapuleuses orgies, auxquelles imprudemment il se livrait
par de bijoux et portefeuille en poche, avait d, le soir de sa
disparition, se laisser entraner par une fille dans un repaire o
l'attendaient la mort et le dpouillement.

La prescription couvrant le crime, on n'ouvrit pas d'enqute.

Dsormais Louis-Jean Soum pouvait, sans arrire-pense, disposer de
l'dition si longtemps inutilise.

Il se demandait encore quel parti en tirer, quand la note de Sirhugues
avait frapp son regard et dtermin sa dmarche.

Sirhugues acheta le stock sans marchander, bloui par la rare aubaine
qu'il devait  la fois au caractre ombrageux de Nourrit, au mystre qui
si longtemps avait plan sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux
excs de probit des Soum. Huit cent seize exemplaires de ton identique
lui restrent, aprs limination de ceux dont le temps irremplaable, se
chargeant d'accomplir un indispensable office, avait, en les altrant,
dvoil l'infriorit, originairement inconnaissable.

Il fut dcid qu'une caricature de Nourrit, mise en la gele focale,
serait sacrifie, pendant le dbut de chaque sance, au difficile
rglage du courant, que Sirhugues modrerait ou pousserait tour  tour
suivant telles manifestations de hte ou de paresse observes par lui
dans l'escamotage de l'oeuvre.

Ds lors, Sirhugues chercha quel tait le meilleur subterfuge  employer
pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille
cylindrique, le plan de Lutce et la charge astronomique fissent avec
continuit, comme il importait, rigoureusement face  la lumire bleue,
sans pouvoir, mme passagrement, recevoir de l'ombre du sujet, au
dtriment de leur mission, ni lui en donner, au prjudice du
traitement--malgr la turbulente mobilit qui, l, s'emparait des plus
calmes.

Aprs de longues rflexions, il fit excuter, en le destinant au
patient, un casque trange, surmont d'une pivotante aiguille aimante
aprs laquelle devaient pendre les deux gravures--qu'on exposerait  nu,
sans mme admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste, pour
avoir t fabriqu sur commande bien dtermine, le poids ncessaire au
parfait quilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans lequel chaque fois
le fortuit lu des exemplaires caricaturaux viendrait prendre place pour
garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du plan de Lutce, muni
de deux crochets suspenseurs. Un aimant, intelligemment mani  ct de
la gele par un homme attentif, forcerait l'aiguille, sans mme la
toucher,  conserver, en dpit de tout, la bonne orientation. Grce 
cet ensemble d'artifices, les deux gravures demeureraient toujours
vis--vis le rayonnement bleu, sans que le malade et elles courussent le
risque rciproque de se faire de l'ombre.

Un miroir, convenablement situ et tourn, permettrait au manipulateur
de l'appareil photogne d'pier chacune des deux gravures malgr
l'obstacle de la lentille.

C'est alors qu'on avait amen  Sirhugues l'infortun Claude Le Calvez,
dans l'espoir qu'un nergique reconstituant externe supplerait quelque
temps  l'alimentation dj devenue, dans son cas,  peu prs
impossible.

De quotidiens sjours dans la gele focale rendirent en effet du nerf au
pauvre condamn, dont ils retardrent la mort de plusieurs semaines.

Or Le Calvez, pendant sa premire incarcration, avait donn les signes
d'une exaltation terrible, qui s'tait peu  peu attnue au cours des
preuves suivantes. Et c'taient les minutes angoissantes de cette
sance initiale-- partir de l'instant o, sur un brancard, on l'avait
conduit, plein d'apprhension, devant la gele focale--qui, vu
l'branlement profond qu'elles avaient caus en lui, revenaient
facticement au jour depuis sa mort.

Sirhugues apprit ce fait qui lui suggra une ide. Il voulut voir si la
lumire bleue pourrait avoir quelque effet rgnrateur sur un corps
maladif dou par Canterel de vie artificielle--et vint pour cela, 
l'intention de son dfunt client, tout agenc lui-mme en lieu dsign
comme s'il se ft agi d'un sujet ordinaire,--en maintenant mme la
prcaution relative au plan de Lutce, pour supprimer toute chance de
dtrioration photognique du cadavre.  son point de vue spcial
l'vnement fut ngatif, mais, dans l'espoir d'un rsultat futur, il
tint  multiplier les essais.

7 Une jeune beaut d'outre-Manche, accompagne de son mari le riche
lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendre ment impatient de voir
la trpasse renatre un moment auprs de lui, eut le coeur serr,  la
ralisation de son rve, par certains ctes tragiques du moment revcu.

pouse pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda
Exley, esprit lger gris par l'argent et les titres, n'avait jamais
song, depuis son mariage, qu' sa parure et  la perfection vante de
sa personne physique.

Elle avait notamment adopt,  l'instar des premires lgantes de
Londres, une mode rcente concernant certain tamage des ongles, qui,
suprieur  tous systmes de polissage, crait au bout de chaque doigt
une sorte d'tincelant petit miroir. Oprateur adroit, l'inventeur du
procd, aprs complte insensibilisation locale, sparait avec une
drogue spciale la chair et l'ongle, dont il tamait la face interne,
avant de le recoller solidement  l'aide d'un second produit de sa
faon. L'tain employ, savamment dou d'une demi-transparence, laissait
non sans attnuation,  la lunule sa blancheur et  tout le reste, moins
la portion rserve aux ciseaux, sa discrte nuance rose.

 mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps  autre, que
l'inventeur le dcollt de nouveau, pour tamer,  sa base, la mince
bande neuve.

Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre
faible de raison depuis une grave motion ressentie en son enfance au
fond de l'Inde, o son pre, jeune colonel, tait mort sous ses yeux au
cours d'une excursion, la gorge broye par la mchoire d'un tigre dont
l'attaque subite n'avait pu tre pr venue. D'intarissables flots
vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donn 
Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu' un certain point, des
objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge
ou de revtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, inclin
vers la bizarrerie.

Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prvenant poux, ne se
sparait jamais de sa vieille mre, dont la sant prcaire l'inquitait.
C'tait avec elle et Ethelfleda qu'il avait pass en France le prcdent
mois d'aot, dans un vaste _Htel de l'Europe_ dominant une des
brillantes plages de la cte normande.

Sportsman accompli, fervent d'quitation et de mange, Alban s'tait
fait suivre l d'une partie de ses curies.

Un aprs-midi, devanant sa femme qui achevait de s'apprter, il venait
de s'installer, guides en mains, dans son _spider_--ou lger phaton de
campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait  la tte des chevaux le
moment de gravir, au dpart, l'troit sige de derrire.

Bientt Ethelfleda, confuse de son retard, parut, pleine de hte, ses
gants encore plis, tenant en main, par tendre attention conjugale, une
rose-th distraite d'un bouquet exempt de toute nuance voisine du rouge,
dont son mari, le matin mme, lui avait fait hommage.

Interrompant son lan, un certain Casimir, vieillard octognaire portant
la livre de l'htel, la rattrapa pour lui prsenter un pli.

Depuis soixante ans en service dans l'tablissement, Casimir, maintenant
gratifi d'une sincure, ne s'occupait plus que du classement et de la
remise des lettres.

L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le mot
_pairesse_ trac  l'encre rouge au-dessus du nom: _Lady Alban Exley_.

Mort un an avant un frre an clibataire, le pre d'Alban--nomm Alban
aussi--n'avait jamais t que _lord de courtoisie_ tranger  la pairie.
Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on
respectivement recours aux termes _douairire_ et _pairesse_.

Or l'ptre en question manait d'une jeune femme qui, demandant 
regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de
lui garder le plus grand secret. La crainte spciale d'une confusion
entre belle-mre et bru avait amen la signataire, en qute de tel
voyant soulignement,  un emploi partiel d'encre rouge.

Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour
prendre la lettre, sa main droite arme de la rose, dont la tige,
presse par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.

Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoute, le mot qui entre
tous, justement, servait  la dsigner de faon sre, elle se fixa sur
place, impressionne, et, ne pouvant rprimer une crispation nerveuse,
se piqua le pouce  une pine oublie par le fleuriste.

Par sa vue abhorre, le sang tachant la tige et le papier accrut son
trouble, et, prise de rpulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts
pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.

Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait
chang l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et
claire lunule dont la blancheur tait particulirement favorable, un
reflet rouge crment lumineux provenant de certaine vieille lanterne
clbre dans le pays.

C'est  la fin du XVIIIe sicle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul,
avait fond sous le nom d'_Htel de l'Europe_ l'tablisse ment en jeu,
encore exploit de nos jours par ses descendants.

Au-dessus de l'entre il avait fait suspendre, en guise d'enseigne
diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le ct en faade
portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe o chaque pays offrait
une nuance spciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant rserv 
la patrie.

Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli
d'enthousiasme et trs occup de sa lanterne, fit, date par date, mettre
en un rouge identique  celui de la France chaque contre subjugue,
sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea rduite par le blocus
continental.

Ds la nouvelle de l'entre dans Moscou, la Russie,  son tour, subit
l'unifiante opration, et l'Europe entire fut alors gagne par la
pourpre de l'tat suzerain.

Orgueilleusement, Cassigneul, inspir par la monochromie de cette partie
du monde sans frontires, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot:
_Htel de l'Europe franaise_.

Il dut reprendre,  l'heure des revers, l'appellation primitive--mais
garda intacte la carte unicolore, comme un prcieux et parlant souvenir
de l'apoge napolonienne.

Lors d'une rcente reconstruction de l'htel, on avait soigneusement
remis  son ancien poste la lanterne lgendaire, dont l'histoire, de
tout temps rpte de bouche en bouche, constituait une efficace
rclame.

Ethelfleda, qui,  son arrive, avait remarqu cette provocante rougeur,
s'tait contente depuis lors, chaque fois qu'elle passait l, d'en
dtourner ses regards.

Or, c'est illumine par un ardent rayon de soleil, en train de luire 
travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se refltait
maintenant dans la lunule de son ongle.

Cruellement bouleverse dj, la jeune femme resta hypnotise par cette
brillante tache rouge, dont la forme caractristique tait pour elle
nettement reconnaissable malgr l'interversion de l'occident et de
l'orient.

Immobile, angoisse, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous
l'empire de l'ambiance, le franais, qu'elle parlait comme sa langue
maternelle:

Dans la lunule... l'Europe entire... rouge... tout entire...

Dur d'oreille vu son ge, Casimir ne l'entendit pas. N'ayant rien
remarqu de ce qui se passait d'insolite, il s'tait mis en devoir de
ramasser lettre et rose-th. Mais la raideur de ses vieux reins arrta
ses doigts  mi-chemin, et, d'une voix forte et brve qui intimait la
hte, il appela, pour tre suppl, le groom de lord Exley.

Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi comme _tigre_
chez un dandy parisien de l'poque romantique, ne s'tait jamais
dshabitu, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme,
caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait rpondu.

Ce fut donc ce seul mot: Tigre qu'alors il pronona le verbe haut, en
fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.

Obissant au regard et au geste plutt qu'au substantif, pour lui dnu
de sens, le groom, quittant la tte des chevaux, vint agripper fleur et
missive pour les tendre  Ethelfleda.

Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, peru, non
sans un frmissement, le vocable mis par Casimir avec une sche
puissance, crut  un cri d'alarme et, soudain hallucine, vit devant
elle--ainsi qu'en tmoignrent ses attitudes hagardes et ses paroles,
franaises comme les prcdentes--son pre aux prises avec le fauve qui
l'avait jadis gorg.

Ajoute aux trois secousses dsquilibrantes qui s'taient si vite
succd, la sanglante rapparition maladive de la scne mme d'o
dcoulait sa faiblesse mentale assena le coup de grce  la malheureuse.

Elle se prit  donner des signes de complte folie, sans reconnatre
Alban, perdu d'inquitude, qui, accourant aussitt, tandis qu'Ambrose
retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement  leur
appartement.

 dater de ce jour, son tat ne fit qu'empirer. Dans son dlire tout lui
apparaissait revtu d'une couleur rouge sang.

Transporte  Paris, elle fut examine par un grand spcialiste, qui,
bien document par Alban, trouva la cause de la forme spciale prise par
sa vsanie. Rencontrant,  une minute d'branlement aigu, un terrain
depuis si longtemps mauvais sous certains rapports dtermines, la
fameuse tache pourpre ensoleille contenue en un reflet d'ongle avait,
par ses contours vocateurs, conduit la fragile Ethelfleda  la vision
dmesure d'une Europe relle totalement rouge. Ainsi engage sur une
dangereuse pente, elle avait en sombrant quelques secondes plus tard
dans la folie, franchi brusquement d'elle-mme une srie d'tapes
extensives, jusqu'au moment o l'univers entier tait devenu rouge  ses
yeux.

Combine avec son rythrophobie, cette absolue gnralisation de la
couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'ide du
sang fit de sa vie un perptuel enfer.

Tous traitements chourent, et, mine par le martyre qu'elle endurait,
la pauvre folle dprit et mourut.

Accabl de chagrin et songeant  l'immense part qu'avaient prise dans le
drame, au fatal instant, la puissance et la nettet du reflet
hypnotiseur, Alban excra l'tameur d'ongles, dont l'invention tait en
somme la principale cause de son deuil.

Or Ethelfleda, morte, accomplissait  nouveau la funeste et frappante
sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.

Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.

Les ongles de la jeune femme ayant pousse depuis le dcs, il fit venir
de Londres,  prix l'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande,
effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplmentaire tamage
requis--d'abord au pouce droit, appel  se mettre si en vue, puis mme
aux neuf autres doigts pour viter un choquant dfaut d'unit. Le matre
s'arrangea pour qu'Alban ne vt pas celui qui, depuis son malheur, lui
inspirait tant d'aversion.

Amoureusement dtenue comme souvenir par le veuf, la rose-th, dont on
et pu laver la tige encore tache du sang d'Ethelfleda, tait trop
fane pour paratre. Canterel en fit donc excuter un certain nombre de
copies artificielles, ayant chacune son pine en bonne place.

Puis on se procura, pour les utiliser une  une, des enveloppes
identiques  celle du jour nfaste, indlbilement macule, dont la
suscription fut, sur toutes, exactement reproduite  la main. Chacune,
au moment de servir, recevrait, avant d'tre cachete, une lettre en
papier blanc qui lui donnerait  souhait de l'paisseur et de la
consistance.

Ds lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison
pendant les rapides instants qui prcdaient la remise du pli, ne put se
lasser du court spectacle renouvelable offert  son avidit. Il y jouait
lui-mme son rle en compagnie de deux figurants, l'un trs vieux,
l'autre adolescent, qui remplaaient Casimir et le groom. Un rayon
factice tait projet sur la lanterne par une lampe lectrique, qu'on
s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la puret du ciel s'y prtant 
la fois, le soleil lui-mme clairait de faon satisfaisante et stable
la rouge carte gographique. Avant chaque sance on collait
soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile
petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le
plus charnu qu'offrait la premire phalange du pouce droit d'Ethelfleda.
 l'heure dite, l'pine d'une des roses-th artificielles, la crevant
sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.

La tige d'une fleur fausse n'tant gure lavable, chaque rose ne servait
qu'une fois--de mme que chaque enveloppe, bonne  jeter aprs le
maculage rouge.

8 Un jeune homme, Franois-Charles Cortier--suicid mystrieux
introduit  _Locus Solus_ dans des conditions trs spciales.

Les actes que Canterel obtint du cadavre provoqurent la dcouverte
d'une prcieuse confession manuscrite, qui permit de rebtir clairement
en pense un drame retentissant, jusqu'alors environn d'ombre.

 une date lointaine dj, un homme de lettres, Franois-Jules Cortier,
veuf depuis peu et pre de deux jeunes enfants, Franois-Charles et
Lydie, avait acquis prs de Meaux, pour y vivre toute l'anne en
travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance,
une villa s'levant solitaire au milieu d'un vaste jardin.

Dot d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil,
Franois-Jules prconisait au profit de sa gloire la science
phrnologique. Dans son cabinet, une large tagre noire tait pleine de
crnes bien rangs, sur les curiosits desquels il pouvait savamment
discourir.

Un aprs-midi de janvier, comme l'crivain se mettait  la tche, Lydie,
alors ge de neuf ans, vint demander affectueuse ment la faveur de
jouer auprs de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige qui,
tombant dru, la clotraient au logis. Elle tenait une _poupe-avocate_,
jouet qui, forme palpable d'un propos  l'ordre du jour, faisait fureur
cette anne-l, o pour la premire fois on voyait des femmes au
barreau.

Franois-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle
depuis qu'il s'tait,  regret, priv de Franois-Charles, plac
rcemment  onze ans, en vue de fortes tudes, interne dans un lyce de
Paris.

Il dit oui en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la
plus silencieuse sagesse.

Soucieuse de ne pas devenir un cause de distractions, Lydie alla
s'asseoir  terre, derrire la table, grande et charge, o s'accoudait
son pre, qui ds lors ne pouvait la voir.

Jouant sans bruit avec sa poupe, elle fut apitoye, en songeant  la
neige, par l'impression de fracheur que donnait  ses doigts la figure
de porcelaine--et, vite, comme s'il se ft agi de quelque personne
transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'tre tout proche o
flambait un grand feu.

Mais bientt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux veux de
verre, presque en mme temps, tombrent au fond de la tte.

L'enfant, chagrine, ressaisit la poupe, qu'elle dressa devant ses
regards pour examiner de prs les effets de l'accident.

L'avocate se dtachait alors sur le mur par de l'tagre noire, et
Lydie, malgr elle, fut soudain frappe du rapport d'expression tabli
entre les ttes de morts exposes et le rose visage artificiel par la
commune vacuit des orbites.

Elle prit un des crnes et, tout heureuse d'avoir trouv un jeu nouveau,
s'imposa la tche attrayante de complter une fois, par tous les moyens
inventables, la ressemblance observe.

Ainsi que l'exigeaient l'austrit de la tenue et le srieux de la
profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrire, sans
apprt, dans une rsille svre, excluant frisure et chignon.

Fabriqu, vu l'ordre secondaire de sa destination,  l'aide de quelque
mthode conomique trop sommaire pour atteindre  la prcision, le lger
filet, non exempt de raideur, dpassait en avant sous la toque, en
s'appliquant sur le front nu.

Lydie jugea que son premier devoir tait de copier sur le crne cet
entrecroisement de lignes tnues, qui, au point de vue de
l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximit
si grande avec les deux vides orbitaires, o sigeaient les fondements
de l'analogie en cause.

La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerait  de
fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit ncessaire  broderie.
Elle en tira le poinon, dont la pointe, guide avec force par sa main,
traa en divers sens, dans l'os frontal du crne, de fines et courtes
raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se
graver ainsi sur toute la rgion voulue, non sans trahir, par
l'imperfection de ses tranges zigzags, l'amusante maladresse de
l'enfance.

Il fallait maintenant au crne une toque pareille  celle de l'avocate.

Sous la table de travail, une corbeille  papier regorgeait de vieux
journaux anglais.

Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les
littratures dans leur texte original, Franois-Jules avait pouss fort
loin l'tude de maintes langues vivantes ou mortes.

Pendant le cours presque entier du mois prcdent, il s'tait chaque
jour procur le _Times_, o abondaient alors les plus srieux
commentaires sur un vnement qui le passionnait.

Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer  Londres aprs
une longue exploration polaire, remarquable,  dfaut du moindre pas
gagn vers le nord, par la glorieuse dcouverte de plusieurs terres
nouvelles.

Notamment, lors d'une reconnaissance pdestre tente  travers la
banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin
hasardeux, avait trouv une le absente de toutes les cartes. Prs du
rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied
d'un mt rouge, plant l pour en signaler la prsence. Force, elle
livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur couvert d'tranges
caractres manuscrits.

 peine rinstall dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document
 de savants linguistes qui en tentrent la traduction.

Rdige en _vieux norois_ avec signature et date encore nettes,
l'antique pice, tout en runes, manait du navigateur norvgien
Gundersen, qui, parti pour le ple vers l'an 860, n'avait jamais reparu.
Comme il tait remarquable qu' une poque aussi recule on et pu
fouler dj l'le au mt rouge--perche  une latitude qui, pour tre
atteinte de nouveau, avait exig par la suite plusieurs sicles
d'efforts--le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document,
d'autant plus apte  semer partout l'effervescence que beaucoup de ses
lignes, presque effaces, donnaient lieu  des interprtations
contradictoires.

Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'absurde question du
jour, surtout ceux d'outre-Manche. Le _Times_, en plus des versions
multiples proposes par de comptents esprits, russit mme  donner
quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la
forme--voulue par les mesures du texte original--de quelques lignes trs
tendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les
trois colonnes invariablement consacres au clbre sujet.
Franois-Jules, qui, trs vers dans la connaissance du vieux norois et
des runes, s'tait vite enflamm pour le problme, dcoupait toutes ces
reproductions fidles pour les porter sur lui et y plir  chaque moment
perdu--crivant au dos de chacune, afin d'viter toute confusion, ses
remarques la concernant, dont il surchargeait  l'encre les lignes
imprimes quelconques s'y trouvant chues.

Le grimoire finit par s'lucider entirement et rvla en dtails, sans
toutefois en claircir le dnouement tragique, un voyage boral qui, vu
le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.

L'incident tant clos, Franois-Jules, le matin mme, avait, au cours
d'un rangement, jet ple-mle au panier coupures et exemplaires du
_Times_.

Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numro du clbre journal,
attirant en mme temps, sans le vouloir, trois coupures runiques,  demi
engages dans l'intrieur de l'pais dernier pli.

Dtachant une feuille intacte, elle la frona partout
perpendiculairement  une circulaire portion lisse mnage en son
milieu--puis eut recours aux ciseaux de son ncessaire pour ne laisser
que la hauteur voulue  la toque ainsi bauche.

Pour l'troit bord vertical indispensable au parachvement de l'objet,
Lydie utilisa les trois bandes  runes, qui, l'ayant frappe par leur
forme allonge, semblaient s'offrir  elle comme pour lui viter un
surcrot de dcoupage.

Arme, grce au ncessaire, d'un d puis d'une aiguille que traversait
un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entire ment le bas
extrme de la toque avec le bord suprieur, choisi par instinct, des
trois minces rubans de papier bien juxtaposs--non sans dissimuler
chaque fois, en lui octroyant la vue intrieure, le ct gribouill par
les annotations de son pre.

Le travail termin, elle posa la fragile coiffure sur le crne et,
satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de rparer le dsordre
du tapis. Le ncessaire, peu  peu, recouvra son contenu, partout
parpill, puis fut remis en poche--et le journal mutil, bientt repli
naturellement, rintgra le panier. Quant  l'encombrant et chaotique
rsidu pliss de la toque tomb sous l'effort de ses ciseaux, Lydie
jugea plus dcent de le brler et, prenant soin, vu la petitesse de ses
bras, de se glisser derrire le garde-feu pour pouvoir viser juste, en
jeta l'inutile masse au milieu de l'tre.

Voyant, aprs une brve attente, que tout prenait  souhait, elle se
tourna lgrement pour sortir de son torride enclos.

Mais  cet instant, par suite d'un dploiement du  la combustion, tout
un coin enflamm du papier, aprs avoir point en l'air, s'inclina
obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas
en train de s'ouvrir grce aux charnires de sa base horizontale.

Le feu de ce brandon avanc se communiqua, par-derrire, aux courtes
jupes de Lydie, qui ne dcouvrit l'accident qu'au bout de plusieurs
secondes, alors que de larges flammes commenaient  l'environner.

 ses cris, Franois-Jules dressa la tte puis se mit debout, livide.
Embrassant la pice du regard pour y trouver le meilleur lment de
sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant a deux mains sans
souci de ses propres brlures, courut l'envelopper troitement dans un
des gros rideaux de la fentre. Mais, attises au vent de
l'indispensable course, les flammes grondrent pendant un long moment,
malgr les efforts insenss du malheureux pre, qui, les yeux hors des
orbites, s'acharnait  rendre de tous cits l'emmaillotement plus
hermtique. Aprs l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transporte dans
son lit, fut condamne par deux mdecins mands en hte.

Prise de dlire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les
moindres choses faites par elle entre l'affectueux oui de son pre et
le fatal embrasement.

Elle succomba le soir mme.

Franois-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la
chemine de son cabinet--non sans l'abri d'un globe de verre--le crne
aux marques frontales, coiff de sa toque fragile. Symbolisant la
dernire belle heure de son enfant bien aime, ces deux objets taient
devenus pour lui des reliques inestimables.

Peu aprs ce drame horrible, Franois-Jules, avec de nouveaux pleurs,
vit mourir poitrinaire--contamin par sa femme, dcde un an avant
lui--son meilleur ami, le pote Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis
les bancs du lyce, la plus fraternelle affection.

Aparicio, que la maladie avait endett, laissait une fille, Andre, qui,
exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne
conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.

Pre encore pantelant de chagrin, Franois-Jules pour pouvoir en
s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui
l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive
tendresse. Nature aimante, Franois-Charles, que de frquents sanglots
secouaient encore  la pense de Lydie, apprit avec joie la venue de
cette soeur nouvelle.

Les ans passrent, dveloppant la beaut d'Andre Aparicio, devenue 
seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds
cheveux d'or illuminant un fin visage clatant, parc d'admirables yeux
verts immenses et candides. Et Franois-Jules vit alors, avec effroi,
son affection paternelle pour l'orpheline faire place  une passion
dvorante, insense.

Malgr l'absence de tout lien de parent, sa conscience le blmait
d'aimer cette enfant qui, leve par lui, l'appelait _pre_, et il garda
secret son nouveau sentiment.

Matrisant ses dsirs, il gotait le profond bonheur de vivre sous le
mme toit qu'Andre, de la voir et de l'entendre chaque jour--et de se
sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.

 dix-huit ans, par l'panouissement complet de sa jeunesse, Andre mit
le comble au trouble de Franois-Jules, qui, ne pouvant se contenir
davantage, projeta une immdiate dmarche matrimoniale.

Rien, en somme, n'allait matriellement  l'encontre de l'union rve. 
dfaut de tout amour, un lan de gratitude envers l'homme qui l'avait
recueillie ferait acquiescer Andre, sans doute heureuse, d'ailleurs, de
voir une situation venir au-devant de sa pauvret.

Choisissant pour lui-mme la carrire suivie par son pre, qui lui avait
transmis ses dons d'crivain, Franois-Charles travaillait alors tout le
jour en vue de la licence s lettres. Aprs le dner, quittant
Franois-Jules et Andre, il consacrait, seul dans sa chambre, une
grande heure encore  l'tude--puis allait par le dernier train coucher
en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothques, ne
regagnant ensuite Meaux qu' la brune.

Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements
de coeur, Franois-Jules dit, balbutiant presque:

Andre... chre enfant... te voici d'ge  te marier... Je veux te
parler d'un projet... renfermant le bonheur de ma vie... Mais, hlas!...
je ne sais... si tu accepteras...

Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se mprenant  ses
paroles.

Elle et Franois-Charles s'taient de tout temps rciproquement adors.
Enfants, par les jours de vacances, ils gayaient la maison ou le jardin
du bruit de leurs jeux mls de purs baisers. Adolescents, ils se
confiaient leurs rves, discutaient de communes lectures. Et
dernirement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'taient jur de
s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir  Franois-Jules,
dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.

Andre, pensant que l'allusion contenue dans la phrase nonce pouvait
seulement viser son hymen avec Franois-Charles, rpondit sur-le-champ:

Pre, soyez heureux, car d'avance vos dsirs s'taient raliss. Aime
de Franois-Charles que j'aime, je me suis promise  lui, qui dj m'a
choisie.

Selon Franois-Jules, jusqu'alors sans ombrage, Franois-Charles et
Andre, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste
tendresse habitue  rgner entre le frre et la soeur.

Foudroy, il vit accourir son fils  un prompt appel explicite lanc
joyeusement par Andre--puis reut sans perdre contenance les
remerciements de l'heureux couple.

Bientt le jeune homme partit pour la gare, et, bni encore par Andre
jusqu'au seuil de sa chambre, Franois-Jules, une fois seul, subit une
crise terrible.

Soulign par une complte ressemblance de trait et d'allure, le
contraste que formait avec son dclin propre l'crasante jeunesse de son
fils exasprait ses tortures jalouses.

Elle l'aime!... rlait-il, rendu fou par l'image de Franois-Charles
prenant Andre.

Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et
gmissant tout bas.

Tout  coup la conception d'un plan tmraire lui rendit l'espoir.
Malgr son fils dsormais dress entre eux deux, avouant humblement son
amour, il supplierait Andre de devenir sa femme, en lui montrant que de
sa rponse dpendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance.
Par piti, elle consentirait...

Sa rsolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter 
l'instant la dmarche. Oh! mettre fin  ses tourments atroces... vite...
vite... sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible
flicit!

Et livide, chancelant, hagard, il gravit un tage puis entra chez
Andre.

Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angliquement belle, ses
cheveux d'or pars autour de son cou nu.

veille par les pas de Franois-Jules s'approchant, elle lui sourit
d'abord.

Mais, se rendant compte soudain de l'excentricit de l'heure et de
l'anomalie de la visite, elle conut une intense frayeur,
qu'augmentrent l'aspect terrifiant et les traits dcomposs de
l'insomniaque.

Pre, qu'avez-vous?... dit-elle. D'o vient votre pleur?

--Ce que j'ai? bgaya le malheureux.

Et, par mots entrecoups, il lui dpeignit son irrfrnable amour.

Tu seras ma femme, Andre, dit-il, joignant les mains, sinon...
oh!... je mourrai, moi... moi... ton bienfaiteur.

Anantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.

J'aime Franois-Charles, murmura-t-elle; je ne veux tre qu' lui...

Ces paroles, rencontrant la sensibilit  vif de Franois-Jules, furent
pareilles au fer rouge appliqu sur la plaie.

Oh! non... non... pas  lui...  moi...  moi... s'cria-t-il, le
geste et le regard suppliants.

Elle rpta, d'une voix plus ferme:

J'aime Franois-Charles; je ne veux tre qu' lui.

Cette phrase maudite sonnant de nouveau  ses oreilles acheva d'garer
Franois-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si
effroyable pour lui, de son fils possdant Andre.

Il dit, les lvres tremblantes: Non... pas  lui... non... non... 
moi...  moi... et tcha d'treindre la jeune fille, affol par le cou
nu et les formes exquises devines sous une fine batiste.

La malheureuse tenta un cri. Mais  deux mains il lui saisit la gorge,
rptant, sur un ton terrible:

Non... pas  lui...  moi...  moi...

Ses doigts, serrant longtemps, ne se dtendirent qu'aprs la mort.

Puis il se rua sur le cadavre.

       *       *       *       *       *

Une heure aprs, rintgrant sa chambre, Franois-Jules, redevenu
lui-mme, fut terrifi par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin
d'avoir tu son idole se mlaient, dans son esprit, l'effroi du
chtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et
rejaillir sur son fils.

Puis l'infortun s'apaisa, en songeant que, tout s'tant pass en
silence, aucun tmoignage ne pourrait surgir--et que, n'ayant jamais
rien laiss transpirer de son amour, il dfierait aisment le soupon
derrire sa vie entire d'irrprochable honneur.  huit heures, la
servante habitue  rveiller chaque jour Andre donna l'alarme, et
Franois-Jules fit lui-mme appeler la justice.

L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant
la nuit ne s'tait immisc dans la demeure--o deux hommes seulement
avaient couch, Franois-Jules d'une part, de l'autre Thierry
Foucqueteau, jeune domestique engag depuis peu.

Franois-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanime ment Thierry,
qui, malgr ses ardentes rvoltes, fut arrt sous prvention
d'assassinat suivi de viol.

Accouru de Paris  un pressant appel de son pre, Franois Charles,
devant le cadavre outrag de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla
de douleur comme un dment.

L'affaire suivit son cours, et aux assises, o l'on admit l'absence de
prmditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les
apparences, fut, en dpit de ses vhmentes dngations, condamn au
bagne perptuel.

Convaincue de son innocence, sa mre, Pascaline Foucqueteau, honnte
fermire des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour
seul but dsormais sa rhabilitation.

Min par le remords, Franois-Jules, qu'obsdait nuit et jour l'image du
pauvre forat subissant mille tourments  sa place, perdit le sommeil et
la sant; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible,
s'attaqua ds lors grivement et le conduisit en peu d'annes jusqu'au
seuil du tombeau.

Se voyant perdu, il voulut rdiger une confession qui pt, aprs sa
mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immrits
n'avaient cess de le hanter.

Forc  se taire de son vivant par l'pouvante des suites judiciaires et
pnales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop
complet claboussement qu'et octroy  Franois Charles l'odieux
scandale de son procs, il acceptait l'ide d'un franc mea-culpa
posthume.

Mais il rsolut d'enfermer son crit, afin de pallier la honte appele 
s'en dgager, dans quelque sre cachette qui, clbrant elle-mme sa
gloire, ne pt se dcouvrir qu'au terme d'une srie de manoeuvres
propres  faire sans cesse toucher du doigt des particularits
honorifiques pour lui.

Il avait jadis remport le plus grand succs de sa carrire avec une
alerte comdie joue toute une saison  Paris.

Au dbut de son souper de centime, il avait ouvert en le sortant des
plis de sa serviette, un crin o, montrant une largeur gale aux deux
tiers de sa hauteur, brillait  plat, tout en pierres prcieuses serties
dans une plaque d'or, un petit fac-simil de son affiche du jour mme,
command  un joaillier d'art par tous ses amis cotiss. Grce  une
dense multitude d'meraudes offrant deux tons distincts, le texte se
dtachait nettement en vert fonc sur un fond vert ple. Dans treize
blancs emplacements rectangulaires de tailles diverses dus  de la
poussire de diamant apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en
lettres bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assembls--et
un, le premier et le plus norme, en voyants caractres rouges
comprenant des masses de rubis. Cette formule envie: _100e
reprsentation de_ trnait dans le haut.

Franois-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commmorant
le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre,
envelopper de gloire la boue de sa confession.

Sur ses ordres longs et prcis, un habile orfvre parisien, par un
complet vidage, changea invisiblement en une sorte de bote plate 
l'extrme l'lgante plaque d'or--dont le dessus charg de pierreries
devint un couvercle  glissires ne pouvant se manoeuvrer qu'aprs le
jeu de certain systme d'arrt actionnable par une pression de l'ongle
sur un rubis  ressort de la grande vedette. Le coupable se jura
d'enfouir l ses terribles aveux.

Quant aux agissements devant peu  peu conduire  la trouvaille de
l'crit, Franois-Jules dcida qu'en partie ils auraient trait 
certaines consquences d'un lointain fait historique.

En 1347, peu aprs le fameux sige de Calais, Philippe VI de Valois
voulut rcompenser l'hrosme des six bourgeois qui, pieds nus et la
corde au cou, taient volontairement alls vers douard III en croyant
marcher  la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque
ennemi, avaient sauv la ville d'une destruction certaine, pour ne
devoir ensuite leur grce imprvue qu' l'intercession de Philippine de
Hainaut.

D'abord dispos  leur confrer la noblesse, Philippe VI jugea le don
exagr en songeant que l'aventure, tout en plaant haut leur courage
puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourn, sans
leur causer le moindre dommage.

Or,  une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des
notables de condition aise, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique,
vu l'exclusion force de toute pense ayant pour objet quelque
rmunration pcuniaire.

Choisissant un moyen terme, le roi se promit de dcerner aux six hros,
tout en les maintenant dans leur roture, certains privilges
nobiliaires.

Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les
ans de la branche primordiale prenaient invariablement le mme prnom,
inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect vocateur dvolu 
l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'un _t_
affectant la forme d'une pe debout sur sa pointe, soit d'un _o_ chang
en bouclier par des fioritures intrieures--tantt d'un _z_ qu'une
subtile dislocation mtamorphosait en clair d'orage, tantt d'un _i_
figurant un cierge allum--ici d'un _c_ devenu faucille, l d'un _s_
crant un cours d'eau. L'intress, en signant, savait avec routine
excuter promptement la lettre vignette. Celle-ci, sorte de complment
aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre
particulirement rare et apprci,  laquelle s'ajoutait toujours la trs
insigne prrogative d'tre admis  recevoir le sacrement du mariage des
mains d'un vque portant la _subtunique_--rouge vtement qui,
ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, tait
rserv aux plus hautes solennits ecclsiastiques.

Recourant  cette double institution, le roi fit partiellement
illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prnom de chacun
des six Calaisiens, en le dclarant transmissible sous son nouvel aspect
par voie de primogniture, avec l'habituelle consquence matrimoniale
touchant la subtunique.

Or, dans le groupe fameux comptait un certain Franois Cortier, qui,
anctre direct de Franois-Jules, avait vu sa cdille change par
Philippe VI en aspic inflchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous
les ans, appels Franois avec adjonction frquente d'un second prnom
distinctif, avaient, en signant gros, donn  l'annexe du premier c
l'apparence animale requise--et jusqu'au milieu du grand sicle, d'o
date sa suppression, la subtunique piscopale avait prsid au mariage
de chacun.

L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de
l'histoire, des bourgeois,  maintes reprises, aprs diffrents hauts
faits, reurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques
avantages.

Aussi, quand sous Louis XV il crivit son colossal ouvrage sur les
_Armoiries, prrogatives et distinctions des grandes familles
franaises,_ Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra
que vingt-trois  la noblesse, rservant l'avant-dernier  la plus
marquante portion de la roture  privilges et le dernier au restant.
Puis l'auteur projeta d'tablir une disparit au tirage en rservant aux
tomes de la noblesse un luxueux papier bis refus  ceux de la roture;
mais,  la rflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au
banal papier blanc, jugeant le pnultime digne encore d'un riche
porte-texte. Dans les vingt trois premiers volumes, aux meilleures
maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus
belles, fut rserv, comme plus avantageux et commode pour le regard,
l'endroit des feuillets, qui, pagins d'un seul ct, exigeaient, pour
la dsignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction 
leur numro d'ordre d'un des mots _recto_ et _verso_--par lesquels
s'tablissait avec nettet pour les noms, ainsi classs utilement en
deux catgories, une marque de prpondrance ou d'infriorit. Aprs une
courte hsitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture,
pour l'unit de l'ouvrage, reurent une entire application de
l'inhabituelle mthode, bien qu'trangers  la cause premire de son
adoption--cause purement esthtique base sur la beaut plus ou moins
grande promise aux images hraldiques; toutefois le vingt-quatrime
garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos
de celui-ci valant moins que ceux ports aux versos de celui-l. Vu leur
importance et surtout leur insurpassable anciennet d'inauguration, ce
fut _page 1, recto, tome XXIV_, en un paragraphe explicite, que
figurrent, avec le dterminant trait d'hrosme de l'aeul, les deux
privilges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatt de la
circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui,
accaparant  lui seul tout un rayon de bibliothque, s'tait depuis lors
soigneusement transmis de pre en fils jusqu' Franois-Jules.

Celui-ci, trs fier de son origine, si vieille et illustre, tenait 
s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant ncessaire  la
rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant
paragraphe--qu'il plaa sous ses yeux pour rdiger ainsi, sur feuille
volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes
spcialement honorifiques:

_Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tome_ bis _de la
roture et choisir au_ recto _de la page 1, dans l'alina des Cortier,
les lettres 17,--30--43--51--74--102--120--173--219--250--303--348--360--et
412._

Empruntes  bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte 
remmorer, ces lettres, juxtaposes, constituaient cette courte sentence
si clairement dsignative: _Vedette en rubis_--qui, incitant  scruter
obstinment le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, dterminerait 
coup sr la dcouverte du ressort, suivie de prs par celle de la
cachette.

Exprs, Franois-Jules avait ordonn  l'orfvre de situer, au cours de
son travail, l'initial point de manoeuvre dans le gros nom aux reflets
pourpres, qui, prdominant et seul de sa couleur, tait facile 
indiquer laconiquement sans quivoque possible.

Mais, de la formule mme, Franois-Jules voulait que la trouvaille
attnut son infamie, en faisant une rclame force  certain objet
minemment palliateur, qui n'tait autre que le crne sous globe dont le
front aux marques bizarres et la toque lgre lui rappelaient de manire
si tragique les suprmes agissements de sa fille Lydie.

Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conserv cette relique ne
trahissait-il pas en effet,  sa haute louange, un touchant amour
paternel appelant la sympathie?

Examinant l'mouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer
du mme coup  la rvlation de la formule l'trange toque et le rseau
frontal, qui, en tant que crs par Lydie, devaient plus que le reste,
vu l'esprit du projet, tre signals  l'attention.

Bientt, son ide fixe d'associer rseau et toque pour une tche commune
lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles
gauchement graves sur os et les runes parant le bord vertical du
couvre-chef improvis.

Inspir par cette remarque, Franois-Jules, dplaant le globe, approcha
la tte de mort--puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit
de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier  un
long travail transformateur, ajoutant ici, effaant l, non sans
utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi  camper
sur le front du crne, tout en la gardant franaise, la formule entire
en caractres runiques, lisibles quoique penchs en tous sens, dforms
et souds. Chacun des deux mots souligns dans le modle, qu'il eut soin
de brler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du
moindre chiffre runique, les numros figurrent en toutes lettres. La
besogne acheve, il restait encore quelques mailles, qui simple ment se
passrent d'emploi. Rinstall  son poste, le crne, toujours coiff de
la toque, reut de nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect
gnral de filet dli, les signes du front offraient avec les
avoisinantes runes sur papier un rapport assez frappant pour rendre
presque sr un futur veil d'attention et, partant, mettre en repos la
conscience du coupable--non sans laisser cependant flotter autour du
monstrueux secret de rassrnantes chances d'ternelle irrvlation.

D'une fine criture serre qui recouvrit plusieurs feuilles,
Franois-Jules crivit alors sa confession sur du _colombophile_, papier
ultra-mince rserv aux messages qu'emportent les pigeons. Vridiquement
il exposa tout _ab ovo_, sans omettre finalement le pour quoi des
curieuses tapes destines  prcder la palpation de son manuscrit,
qui, bien pli, fut enseveli sans peine dans son troite cachette d'or 
pierreries.

Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation drisoire,
Franois-Jules venait d'atteindre  un degr de faiblesse qui le
contraignit  prendre le lit. Il garda auprs de lui la clef de son
cabinet ferm, pour prserver le front modifi du crne-relique de toute
remarque prmature propre  faire dcouvrir son secret avant sa
mort--qui survint au bout de deux semaines.

Quand arriva le moment des classements qui suivent tout dcs,
Franois-Charles, entrant un soir, aprs son repas, dans le cabinet de
son pre, s'assit  la table de travail, encombre de paperasses qu'il
commena de voir une  une.

Aprs deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos
et, se levant, non sans porter une cigarette  ses lvres, marcha, en
qute de feu, vers une bote de la rgie ouverte sur la chemine. La
premire bouffe obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'teindre
et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombrent distraitement
sur le crne  la toque, bien clair par certain lustre lectrique
suspendu au milieu du plafond.

Apte  tre saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier 
ses regards depuis son enfance, Franois-Charles sentit soudain son
attention veille par les marques frontales, qui, jadis quelconques,
formaient maintenant une srie de signes tranges, ressemblant, il le
remarqua de suite,  ceux du bord de la lgre coiffure.

Intrigu, il mit l'abri de verre  l'cart et, emportant le crne avec
sa toque, vint se rasseoir  la table. L, pouvant commodment, de prs,
examiner le front  loisir, il s'aperut qu'en effet le rseau, par
suite de modifications subtiles, constituait plusieurs lignes de texte
runique.

Se sentant sur la voie de quelque rvlation manant sans nul doute de
celui qu'il pleurait, Franois-Charles prouva une impatiente curiosit,
d'ailleurs pure de toute apprhension, car son pre avait toujours
incarn  ses yeux la droiture et l'honneur.

Lettr trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de
transcrire en caractres franais, sur une petite ardoise  crayon blanc
ornant la table, l'nonc mystrieux--non sans mettre entirement en
majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient 
l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothque voisine
de la chemine, le volume dsign--puis, une fois rinstall, obtint au
bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la slection
de lettres voulue, la brve sentence: Vedette en rubis.

Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couche dans un
crin ouvert, avait orn la table de Franois-Jules.

Il s'en saisit--puis, au moyen d'une loupe qui tranait  porte de sa
main parmi plumes et crayons, plucha le marquant nom rouge.

 la longue, il dcouvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille
circulaire entourant de trs prs l'un des rubis, qui, sous un lger
effort aussitt tent par lui du bout de l'ongle, s'enfona pour se
relever une fois libre.

Ds lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques ttonnements
pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte,
livra son contenu.

Jetant de loin dans l'tre sa cigarette acheve, Franois-Charles, trs
intress au vu de l'criture paternelle, se mit  lire l'atroce
confession.

Peu  peu sa face se dcomposa, tandis que ses membres tremblaient.
Andre, sa compagne chrie, sa fiance, aime de son pre, tue puis
viole par lui!...

Une sorte d'hbtude suivit chez lui l'achvement de la lecture.

Puis d'infernales angoisses l'treignirent. Fils d'assassin! Ces mots,
il croyait les sentir stigmatiser son front.

Incapable de survivre  sa honte, il dcida de mourir dans la nuit mme.

Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dnonciateur de
son pre s'il abandonnait au grand jour ce document trouv par lui,
auteur, s'il l'anantissait, d'une ternisation de tortures  l'endroit
d'un innocent, Franois-Charles semblait, de toutes manires, condamn 
un rle odieux.

Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'tat primitif.
Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard accepte par son
pre prsider au dterrement du secret, qui demeurerait ouat par les
divers remparts d'honneur--dont la pense l'attendrissait au milieu de
ses affres.

Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession,
Franois-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pt un jour
connatre et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa
terrible soire puis, non sans leurs motifs, ses projets immdiats
concernant le rensevelissement des aveux et son suicide.

Complt de la sorte, le document rintgra l'affiche-bijou, bientt
ferme et remise  plat sur l'interne velours de son crin.

Puis, ayant replac dans la bibliothque le volume de Saint Marc de
Laumon--et tout effac sur l'ardoise, Franois-Charles rtablit sous son
globe, au milieu de la chemine, le crne toujours par de sa fragile
coiffure.

Ds lors, sortant de sa poche un revolver charg, que la prudence, vu
l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il
ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le coeur, tandis qu'on
accourait au bruit de la dtonation.

Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.

Pascaline Foucqueteau, cramponne  l'ide de la rhabilitation de son
fils, souponna l'existence de quelque mystrieux rapport entre
l'assassinat d'Andre et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.

Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des
morts, elle songea que, facticement ranim, Franois-Charles devrait
logiquement revivre, comme ayant t plus frappantes pour lui que nulles
autres, les minutes, sans doute grosses de rvlations prcieuses pour
la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient pouss  se
dtruire.

Grce  de fivreuses dmarches, publiant partout son ide, elle obtint
de la justice que le corps, en vue d'un supplment d'instruction, ft
transport d'office de la maison de Meaux, o l'on mit les scells,
jusqu' _Locus Solus_--malgr la rsistance de la famille, compose de
proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante
ventualit d'une rvision de l'affaire Foucqueteau.

Franois-Charles apprt par Canterel, choisit pour renatre, comme
l'indiquait certain tragique geste final de brusque chute, les derniers
moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son attitude,
il avait,  coup sr, t constamment solitaire, fait qui, dfendant
d'esprer sur eux la moindre source verbale de renseignements
directs--alors qu'ultrieurement nul rcit, et pour cause, ne pouvait en
avoir t trac  quiconque par le suicid--rendait fort difficile leur
complte reconstitution.

Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouv le cadavre,
en quel lieu prcis s'tait droule la scne intrigante, Canterel,
notant mathmatiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se
rendit  la maison meldoise, o on leva pour lui les scells.

Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de
raisonnement, que Franois-Charles avait d'abord march vers la
chemine, o il s'tait saisi de la tte-de-mort-avocate.

L'attention attire vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense
n'tait pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes
couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent trangement
ressembler ceux du front.

tant le globe  son tour, il vit, de prs, que c'tait bien des
caractres runiques qu'offrait l'osseuse surface raye--et bientt eut
clairement sous les yeux, copie de sa main en lettres franaises sur
son calepin de poche, la formule conductrice.

Par la mme subtile filire que Franois-Charles, sur les cadavriques
manigances duquel ses notes prcises, sans cesse consultes, lui
facilitaient sa tche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il
remit  la justice, aprs avoir lu en entier  Pascaline Foucqueteau
rayonnante les longs aveux du pre et le sombre post-scriptum du fils.

Ramen du bagne, Thierry, dont le procs fut succinctement rvis pour
la forme, reconquit, avec lustre, la libert en mme temps que
l'honneur.

Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle
rsurrection de Franois-Charles, sans laquelle les fameuses runes
crniennes, dont le dchiffrage constituait pour son fils-martyr la
seule porte vers le relvement, eussent peut-tre pass inaperues
longtemps encore, sinon toujours.

Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime rvoltant dont
l'auteur tait de leur sang, les cousins-hritiers, se gardant bien de
rclamer  Canterel le cadavre mpris du fils de l'assassin, vendirent
 l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut--d'ailleurs vieille
et indigne de regrets--ignominieusement voue par eux  une complte
dmolition.

Dsireux de mettre au point la scne qui avait attir, comme tant
videmment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix
du suicide, Canterel acquit  la vente presque tout le contenu du
cabinet de Franois-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la
glacire.

D'aprs un journal qui en fac-simil l'avait publie in extenso, il fit,
en prescrivant l'imitation de l'criture et de la signature, copier sans
post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier
colombophile destines  prendre place dans l'affiche-bijou--non sans
exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la
dernire, force de prsenter  chaque exprience une vierge demi-page
que le mort remplirait.

Ds lors il contraignit souvent feu Franois-Charles  recommencer son
dramatique soir suprme, sur la prire de Pascaline et de Thierry, qui
ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels,
somme toute, ils devaient leur bonheur. C'tait le fatal revolver
lui-mme qui servait, chaque fois charg  blanc.

Envelopp de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit
morts leur autoritaire bouchon de vitalium--et faisait au besoin se
succder les scnes sans interruption en ayant rgulirement soin
d'animer tel sujet un peu avant de rengourdir tel autre.




Chapitre V


Le crpuscule tait venu pendant que nous coutions le matre, qui,  ce
moment, nous entrana dans un sentier escarp.

Dix minutes de monte nous amenrent jusqu' une petite construction de
pierres, dont la faade, tourne de haut vers un immense dveloppement
de forts, comprenait exclusivement les deux battants ferms d'une large
grille trs rouille  gonds d'or massif. Entre les murs, sans issues ni
jours, s'tendait une vaste chambre unique, sommairement meuble.

Sur un chevalet, une toile inacheve prsentait, nette allgorie de
l'aurore, une femme au corps de lumire qu'entranait derrire un ple
horizon une foule de liens  bout ail.

Avec de brefs commentaires, Canterel nous dsigna, au milieu de la
chambre, un certain Lucius groizard, qui, devenu subitement fou en
voyant sa fille ge d'un an odieusement pitine jusqu' la mort par un
groupe d'assassins dansant la gigue, tait depuis plusieurs semaines en
traitement  _Locus Solus_.

Au fond, un gardien se tenait immobile.

Trs chauve, Lucius, montrant son ct gauche, tait assis de profil
devant le bout d'une table de marbre, sur laquelle une sorte d'tre
orient vers nous comptait deux chenets exempts de saillies,
paralllement visss, sans en rien dpasser, sur les bords d'une plaque
de tle carre garnie de charbons ardents.

Jetant comme un pont sur les chenets un morceau de reps gris long d'un
mtre, large de moiti, le fou, vitant bien tout brlant contact, en
glissa face  face les deux extrmits sous la plaque, jusqu' tension
parfaite de l'aire suprieure, borde devant et derrire, par rapport 
nous, d'une troite marge tombant en pente douce.

Merveilleusement peints et models, douze personnages en baudruche,
hauts de quelques centimtres, voquant sur un coin de la table une
bande de sinistres rdeurs, furent dposs par Lucius sur le reps, dont
la plate-forme carre laissait passer l'air chaud par une infinit de
trous fins et serrs. Enlevs sans peine, ils se tinrent debout dans
l'espace grce  quelque lest mis dans leurs pieds et, bientt,
circulrent suivant le caprice du fou, dont les doigts erraient sur le
tissu-crible. Prive un instant de tous courants verticaux sauf de ceux
qui, lui frlant le dos ou l'abdomen, la chassaient ds lors loin de
leur axe, telle figurine avanait ou reculait en plongeant puis, toute
obstruction cessant au-dessous d'elle, rebondissait jusqu' son premier
niveau, empruntant  la rptition de ce mange un alerte sautillement
de gigue. Telle autre pivotait sous l'action de certains courants
effleurant tangentiellement, aprs suppression de toutes contreparties,
quelque portion saillante, main ou coude. Une fois ranges vis--vis sur
deux files parallles de six, dont la plus proche nous tournait le dos,
les poupes ariennes dansrent classiquement l'entranante gigue
clbre sous le nom de _sir Roger de Coverly_. Seul Lucius actionnait
tout, en promenant ses doigts sur le reps, clavier subtil dont il usait
en grand virtuose faonn par de patientes tudes. Partant des deux
bouts d'une mme diagonale, deux danseurs sautillaient l'un vers l'autre
puis, avant de se toucher, regagnaient leurs places  reculons,
strictement imits aussitt par les dtenteurs des deux autres postes
extrmes. Plusieurs fois le mange alternatif recommenait, diffrenci
par un jeu de tournoiements effectus centralement deux  deux au moment
de la rencontre. Lucius glissait en biais ses mains sur le reps, en
courbant fortement un poignet pour ne pas rompre les courants soutenant
les poupes inactives.

Ensuite le fou amenait peu  peu jusqu' lui les deux plus lointains
vis--vis, en les faisant alternativement tourner ensemble sur la ligne
mdiane du quadrille puis chacun avec un danseur de la file oppose  la
sienne, non sans les contraindre chaque fois  gagner un cran de son
ct. Tout reprenait ds lors comme avant.

La danse continua ainsi. Grce  la seconde figure suivant toujours la
premire, un incessant roulement confrait tour  tour aux douze
compagnons le privilge des places d'angles.

Par la sret de son talent, exempt de gaucherie, Lucius donnait une vie
intense  la gigue sans parquet, dont l'allure calme devint
graduellement rapide puis imptueuse.

Soudain les volutions cessrent. Retirant ses mains du reps, au-dessus
duquel les danseurs flottrent sans but, Lucius, hagard, l'pouvante aux
yeux, s'tait tourn de face sans nous voir, tout prt, nous dit
Canterel,  subir une trange crise capillaire de rflexes
hallucinatoires, dus au terrifiant spectacle vocateur qu'il venait de
s'offrir en obissant malgr lui  une cruelle obsession.

Sous l'empire de la frayeur, six cheveux se hrissrent  la lisire de
chacune des deux rgions touffues bordant de droite et de gauche la
calvitie du fou--puis se dplacrent d'eux-mmes en sautant d'un pore 
l'autre. Dracin par quelque relchement profond des tissus, chaque
cheveu, que le pore expulseur semblait lancer en l'air par une
compression de ses bords suprieurs, dcrivait une minuscule trajectoire
en demeurant sans cesse vertical et retombait dans un pore voisin qui,
s'ouvrant pour le recevoir, le chassait aussitt vers un nouvel asile
bant prompt  le rejeter  son tour.

Bientt rangs face  face au brillant sommet du crne,  force de bonds
successifs, sur deux files gales parallles  l'axe d'une raie
imaginaire, les douze cheveux, fidles  leur mode de locomotion,
dansrent spontanment une gigue identique  celle des figurines de
baudruche. Mme alternance observe par les quatre occupants des places
extrmes dans de multiples demi-traverses diagonales d'abord simples
puis accompagnes de diffrents tournoiements au centre, mme seconde
figure d'ensemble, durant laquelle deux vis--vis passaient, par
d'ondulantes tapes, d'un bout du quadrille  l'autre.

Crisp par la souffrance et pareil  certains nerveux qu'exaspre un tic
irrfrnable, Lucius, comme pour arrter l'odieux mange, portait les
mains vers son crne, qu'une sorte de terreur l'empchait de toucher.
Et, malgr lui, la gigue, sautillante  souhait, se poursuivait,
continuelle, implacable, les douze cheveux conqurant tour  tour les
quatre postes importants. Canterel nous signala trs bas l'norme
intrt anatomique prsent par cet effet rflexe d'une obsession issue
d'un choc mental.

Douloureusement conscient de la danse maudite, qui, toujours aussi
prcise et impeccable, s'acclrait fougueusement comme celle des
lgres poupes, Lucius, pris de tremblements convulsifs, poussait des
gmissements d'angoisse.

Aprs un moment de paroxysme aigu la crise parut enfin dcrotre, et,
pendant que le fou s'apaisait, les cheveux, regagnant de part et d'autre
leurs gtes primitifs  la lisire des places garnies, s'affalrent
normalement. Alors Lucius clata en longs sanglots, la face dans ses
mains, versant un flot de larmes amenes par sa dtente nerveuse.

Bientt, se levant avec un rayonnant sourire, il fit quelques pas vers
la gauche et s'assit, en face du mur latral, devant une large table, o
plusieurs flacons de cristal sans bouchons, dans chacun desquels un
pinceau trempait en un liquide incolore, voisinaient avec maintes pices
de toile tailles d'avance et clairement destines par leurs dimensions
 composer les divers articles d'une layette. Il sortit de sa poche et
planta droit dans un imperceptible trou de la table une tige blanche
longue d'un dcimtre, qui, aussi mince qu'un fragment de fil  coudre,
semblait rigide comme de l'acier. Avec un des pinceaux il en humecta le
bout suprieur puis, sans attendre, plaa verticalement juste au-dessus
d'elle--une main basse, l'autre leve--les bords confondus de deux
morceaux de toile appliqus l'un contre l'autre.

Soudain, grle serpent de Pharaon, le fil dur, s'allongeant de lui-mme
avec de rapides ondulations serres, ne cessa de trouer successivement
dans chaque sens les deux paisseurs de linge, excutant de bas en haut
une couture fine et parfaite, merveilleux _point devant_ achev en moins
d'une seconde sur tout le champ disponible. Le phnomne prit fin, et
Lucius cassa le fil, dont la portion prisonnire, formant spontanment
au ras du tissu,  chacune de ses deux extrmits, une petite boule
rappelant un noeud d'arrt, acquit sur-le-champ une absolue souplesse.

Canterel nous montra la tige blanche, prive seulement de son minuscule
fragment humidifi, qu'une combustion sans flamme, dtermine par
certaines proprits chimiques du liquide incolore, avait transform en
fuse.

Lucius, mouillant le nouveau sommet de la tige avec le pinceau d'une
autre fiole, tint debout  la place voulue un bord repli de l'ouvrage
en train.

S'levant en spire troitement tasse, une rapide fuse blanche effectua
un _point d'ourlet_, en perant deux fois par tour le linge
alternativement simple et double.

La cassure faite, les deux boules-obstacles apparurent et la couture
s'amollit.

Le matre nous souligna le joyeux empressement du fou, qui travaillait
avec hte  la layette de sa fille, dont il croyait par moments la
naissance prochaine, grce  une dviation de sa pense lancinante; tous
diffrents, les liquides incolores provoquaient chacun sa fuse propre,
gnratrice d'un point de couture spcial tiquet sur le flacon.

Prompte comme l'clair malgr sa complication relative, la fuse
suivante, produite par l'intervention d'un troisime pinceau, excuta un
_point arrire_, en redescendant sans cesse pour percer un peu
au-dessous du dernier trou le double tissu plac sur son par cours--et
regrimper aussitt plus haut qu'avant.

Presque pareille, la quatrime fuse, par l'effet d'un liquide encore
inemploy, russit dans la toile offerte un _point piqu_, en traversant
derechef le premier trou rencontr  chacune de ses descentes, toujours
suivies d'une monte de longueur double.

Une cinquime fuse, due  un nouveau flacon, donna un _point de
surjet_, en enfermant de ct sans espace, dans ses spires assez larges,
la ligne extrieure marque par deux bords de toile exactement colls
l'un  l'autre.

La formation des deux boules d'arrt et le phnomne d'assouplissement
ne manquaient jamais de s'accomplir.

Le coup d'oeil infaillible, Lucius, observant chaque fois de subtiles
diffrences, imbibait le haut de la tige sur une minuscule fraction, en
se basant, sans erreur, d'aprs un calcul de proportions, sur le
parcours perforant dvolu  telle fuse plus ou moins directe.

Une fuse issue d'une sixime fiole ralisa dans le linge un _point de
chausson_, en rappelant, par ses prodigieux zigzags, ces folles
lucubrations pyrotechniques droutantes par leurs chaotiques montes
largement oscillatoires effectues dans les airs parmi les dtonations.
Toutes les fuses, d'ailleurs, ressemblaient, en extrme rduction, 
certaines pices d'artifice compliques, gnratrices de courbes
multiples, de spires ou de lignes brises.

L'instantanit de chaque couture montrait l'excellence crasante de
cette mthode, qui et permis  une ouvrire de centupler la besogne
quotidienne obtenue avec la meilleure machine  coudre.

Aprs avoir poursuivi un moment son travail en recourant aux six mmes
flacons, Lucius, pris de lassitude, s'arrta devant la tige blanche
maintenant trs raccourcie.

En se tournant par hasard, il sembla nous apercevoir pour la premire
fois et, s'approchant, dit  travers la grille ce seul mot:

Chantez.

Le matre pria aussitt la cantatrice Malvina, mle  notre groupe,
d'excuter une phrase lyrique pour satisfaire le caprice du fou.
Cratrice d'un rle de confidente dans _Abimlech_, rcent opra
biblique, Malvina commena presque au sommet du registre aigu: _
Rbecca_...

L'interrompant brusquement, Lucius lui fit longtemps rpter le mme
fragment, prtant surtout l'oreille aux vibrations trs pures de la
dernire note.

Puis il alla s'asseoir  droite, face  nous, devant un guridon
supportant ces divers objets:

1 Une lampe actuellement sans lumire.

2 Un troit poinon  aiguille d'or prodigieusement tnue.

3 Une petite rgle de quelques centimtres, tout en lard, montrant sur
un de ses cots six divisions principales, qui, marques par de forts
traits numrots, contenaient chacune douze subdivisions indiques en
lignes plus fines et plus courtes. Raies et chiffres tranchaient par
leur couleur rouge vif sur le gris blanchtre du lard. L'ustensile,
dlicatement excut, reproduisait en miniature l'ancienne toise,
divise en six pieds et soixante-douze pouces.

4 Une mince tablette verte et carre faite en quelque cire durcie.

5 Un appareil acoustique fort simple consistant en une courte aiguille
d'or adapte  une membrane ronde pourvue d'un cornet.

6 Une petite feuille rectangulaire de carton blanc, dont une ouverture
centrale enserrait juste, dans ses bords imperceptible ment ddoubls,
un grenat plat et facett, qui, taill en losange, donnait  l'ensemble
une apparence d'as de carreau.

Lucius appuya sur le milieu de la tablette verte, pose  plat devant
lui, la petite toise prise par les deux extrmits entre le pouce et
l'index de sa main gauche--et comprime dans le sens de la longueur de
manire  froncer, en les raccourcissant, les divisions et subdivisions,
directement offertes  ses regards.

Choisissant avec grand soin, par l'examen des traits rouges, diffrentes
places sur une mme ligne, il fit avec le poinon, tenu verticalement
dans sa main droite, sept marques superficielles dans la cire, en
accotant l'aiguille contre le lard.

Ces jalons tablis, Lucius dtendit lgrement la crispation de ses deux
doigts, laissant la toise lastique donner, en s'allongeant d'elle-mme,
un peu plus d'ampleur  ses mesures. Puis il inter posa dans la surface
verte de nouvelles marques parmi les premires, en procdant de faon
identique.

Longtemps encore, serrant chaque fois  des degrs divers la toise
souvent trs rapetisse, le fou poursuivit sa tche, interrogeant les
subdivisions rouges pour attaquer faiblement la cire au poinon en des
portions vierges de la mme zone rectiligne, non sans variantes subtiles
dans les genres d'attouchements.

Finalement la tablette verte prsenta une courte et mince raie droite,
forme de piqres minuscules rappelant celles des rouleaux de
phonographe impressionns par une voix.

Sur un dsir manifest par Lucius, prompt  ranger toise et poinon, le
gardien flamba une allumette, en s'approchant de la lampe.

Pendant que la flamme envahissait la mche, Canterel, le bras gliss
entre deux barreaux, prit  gauche contre la paroi, pour le ramener
jusqu' lui, un fourreau de soie fane, long et plat, dont un cot
portait, en vieille broderie, le mot latin _Mens_ entour d'emblmes
religieux et de fleurs. Il en tira un ais fort ancien et nous montra,
couvrant les deux faces du bois, le texte complet de la messe finement
grav en caractres coptes.

Bientt, remis dans sa gaine et repass  travers la grille, l'ais
s'accotait de nouveau contre le mur.

Par un simple dclenchement, le gardien branla certain mcanisme dans
la lampe allume, qui ds lors jeta de violents clats fugitifs,
rgulirement spars par trois secondes de quasi-extinction.

La tablette verte dans sa main gauche, trs loigne, le bas de l'as de
carreau entre les doigts de l'autre, plus proche, Lucius, le dos  la
lampe, leva les bras, en se tournant un peu vers la droite.

Vu par nous de profil perdu, il dressa paralllement les deux objets
l'un derrire l'autre, l'as formant cran entre la flamme et la
tablette.

Au premier clat, dans le jour baissant, le grenat projeta vers le fond
de la chambre de microscopiques points de lumire rouge fort carts,
qui, dus aux facettes et mis en valeur par l'ombre environnante du
carton, offraient, grce  la plus ou moins grande puret des diverses
rgions du joyau, de notables diffrences d'intensit.

Bougeant l'trange carte, Lucius braqua un de ces points, vite choisi,
sur la plus haute marque de la tablette, pour l'y maintenir pendant les
trois clats suivants.

Les points s'escamotaient sans trace entre les clats. Toutes les
marques provenant du poinon furent ainsi claires tour  tour par
Lucius, qui, lisant pour chacune tel point lumineux plus ou moins
puissant, variait de un  quinze le nombre d'clats utiliss. Parfois
deux ou plusieurs points servaient successivement pour la mme marque.

Canterel commenta la besogne du fou.

Charg d'un minutieux modelage favoris par l'amalgame voulu du rouge et
du vert, chaque point ardent, par sa lgre chaleur, amollissait
imperceptiblement la cire de la marque vise, parachevant ainsi le
premier travail en perfectionnant la qualit future de sonorits en
germe.

Se retournant vers nous pour ranger son as, Lucius, posant la tablette
verte  plat sur le guridon, saisit l'appareil acoustique, dont il
promena doucement l'aiguille d'or presque verticale sur la ligne que
formaient les marques. La pointe, remuant sur ce chemin rugueux,
transmit maintes vibrations  la membrane, et, s'chappant du cornet,
une voix de femme, pareille  celle de Malvina, chanta clairement sur
les notes demandes: _ Rbecca..._ Par le procd soumis  nos yeux,
le fou, paraissait-il, crait artificiellement toutes sortes de voix
humaines. Cherchant  retrouver celle mise par sa fille dans de
premires bauches oratoires, il multipliait les preuves, comptant
dcouvrir par hasard quelque timbre qui, se rapprochant de son idal,
l'aiguillerait vers la russite. C'est pourquoi, prononant ce mot:
Chantez, il s'tait ht de reproduire le modle fourni par Malvina.

Pilotant derechef l'aiguille d'or sur la ligne, Lucius fit rentendre
plusieurs fois la phrase: _ Rbecca..._, dont la dernire note le
plongeait dans une agitation angoisse. S'en tenant  la fin du
parcours, il s'offrit  satit la seconde moiti du son ultime et,
violemment mu, nous chassa d'un signe.

Canterel nous entrana hors de la vue de Lucius, qui dsirait sans nul
doute poursuivre attentivement dans la solitude ses recherches
obsdantes, en utilisant comme nouvelle base les vibrations ressasses
l'instant d'avant.

Voulant rester  porte de la voix du gardien pour le cas d'une alerte
rendue plausible par la prsente exaltation du fou, le matre, errant
avec nous derrire la chambre grille, narra de pnibles vnements.

Une jeune visiteuse, Florine groizard, suppliant un jour Canterel
d'employer sa science illustre  sauver son mari, qui, devenu fou  la
suite d'un malheur brusque, lassait depuis deux ans les plus grands
spcialistes, avait fait en pleurant un mouvant rcit.

Membre fanatique d'une socit italienne voue exclusivement au culte de
Lonard de Vinci, le malade, Lucius groizard, s'occupait simultanment
jadis d'art et de science, afin de suivre, ft-ce de trs loin,
l'exemple, unique dans l'histoire, fourni par son idole. Peintre et
sculpteur de talent, il avait, comme savant, fait de prcieuses
dcouvertes.

Tendres poux, Florine et Lucius connurent l'absolu bonheur lorsque
aprs dix annes de cruelle attente la naissance de leur fille Gillette
combla leurs voeux les plus ardents. Ngligeant ses travaux, le pre,
durant des heures, piait les sourires joyeux et les premiers murmures
de l'enfant si longtemps dsire.

Un an plus tard, Lucius emmena Florine et Gillette  Londres, o
l'appelait une intressante commande de portraits et de bustes.

Deux fois la semaine il se rendait dans une somptueuse rsidence du
comt de Kent, afin de peindre une jeune chtelaine, lady Rashleigh. Un
jour, sur un souhait que celle-ci avait gracieusement formul, il se fit
accompagner de Florine portant Gillette qu'elle nourrissait de son
propre lait.

Objet d'un affectueux accueil, Florine, guide par lord Rashleigh,
admira en dtail le parc et le chteau, pendant que Lucius travaillait,
son modle sous les yeux.

Retenus  dner, les visiteurs, qu'une quinzaine de kilomtres
sparaient de la plus proche gare de village, montrent vers dix heures
dans un coup de leurs htes.

 mi-route, durant la traverse d'un bois pais, on entendit maintes
voix avines hurler en choeur,  l'apparition de la voiture, le chant de
ralliement de la _Red-Gang_[7], et les chevaux furent arrts par une
troupe de rdeurs plus ou moins ivres.

[7] Clbre association de bandits qui infeste le comt de Kent.

Impulsif et nerveux, Lucius mit pied  terre en invectivant les
assaillants, qui le rduisirent  l'impuissance et firent descendre
Florine, occupe  serrer craintivement Gillette endormie.

 ce moment, aprs avoir bless deux fois le chef de la bande  coups de
revolver, le cocher s'enfona dans la nuit, en s'efforant vainement de
retenir ses chevaux, emports au bruit des dtonations.

Atteint lgrement, mais exaspr par la vue de son sang, le chef se
jeta sur Lucius pour le dvaliser brutalement puis arracha Gillette des
bras de Florine, qu'il fit fouiller par ses hommes.

Voyant le bandit assommer de coups de poing, pour la faire taire,
l'enfant qui, veille par un contact tranger, s'tait mise  pleurer,
Lucius se libra de toute treinte par un bond d'une telle violence
qu'un poignard chappa aux doigts d'un de ses gardiens. Il fondit sur
l'arme et en frappa furieusement le tortionnaire, en visant la figure 
dfaut de la poitrine garantie par Gillette. Entaillant la joue de bas
en haut, la lame pntra profondment dans l'oeil gauche.

borgn, sanglant, le chef, en regardant Lucius vite apprhend de
nouveau, eut un cri de bte fauve. Fou de douleur, il avait laiss
tomber Gillette, maintenant hurlante sur le sol, et devinait,  mille
indices, qu'il fallait s'en prendre  l'enfant pour bien supplicier le
couple.

D'une voix trangle il commanda en dsignant Gillette:

Sir Roger de Coverly.

Tous les bandits, sauf trois qui maintenaient Florine et Lucius,
formrent deux files se faisant face et commencrent une gigue infernale
dont l'enfant marquait le point central. Quittant deux coins opposs, le
chef et un comparse vinrent diagonalement, en sautillant,  la rencontre
l'un de l'autre et frapprent frocement Gillette du talon avant de
regagner leurs postes  reculons. trennant la diagonale contraire, les
titulaires des deux autres places extrmes accomplirent une manoeuvre
identique. Les deux mmes couples alternrent plusieurs fois, excutant
au milieu divers tournoiements ou saluts, dont le premier donnait un
exemple servilement copi par le second; et les monstres,  chaque
voyage, meurtrissaient la victime--ou la pitinaient rageusement en
l'crasant sous le poids entier de leur corps. Par surcrot de cruaut,
le chef, avec acharnement, visait  la tte ou au ventre.

Aprs quoi, deux vis--vis, pris chacun dans un des couples prcdents,
passrent par tapes d'une extrmit  l'autre du quadrille, grce  une
srie de pivotements alternatifs faits en dedans  eux deux puis
sparment avec chaque danseur des deux files. Cette seconde figure
avait,  certain moment, fourni une nouvelle occasion de fouler aux
pieds la martyre.

Tout recommena ds lors comme au dbut, et l'effrayante gigue se
poursuivit longtemps, sous les yeux hagards des parents.  la faveur du
roulement tabli par le retour priodique de la seconde figure, tous les
danseurs occupaient successivement les places de militants et
torturaient Gillette  l'envi sous leur sautillement perptuel.

C'tait bien la classique gigue de sir Roger de Coverly, transforme en
un clbre supplice que la Red-Gang inflige  ses tratres.

Acclrant et enfivrant leur ballet de cauchemar, les forcens
s'applaudissaient mutuellement quand le sang giclait de quelque nouvelle
entaille due aux clous de leurs souliers.

Brusquement,  la vue du cocher ramenant  grands coups de fouet son
coup surcharg d'hommes arms de revolvers, toute la bande s'enfuit.
Florine, en se prcipitant sur sa fille, ne ramassa, hlas! qu'un
affreux cadavre dfigur, couvert d'ecchymoses et de plaies. Touchant et
regardant l'enfant, Lucius, frapp de folie, clata de rire et imita en
divaguant l'allure des odieux danseurs. Atterre, Florine l'entrana
dans le coup, qui reprit la route du chteau pendant que les nouveaux
venus suivaient la trace des bandits.

Dvous et compatissants, les Rashleigh, durant toute la nuit,
veillrent avec Florine le corps de Gillette et firent face aux
terribles accs du pauvre dment.

Aprs l'enterrement de l'enfant, Florine, signant une dposition contre
les assassins, habilement capturs, quitta ses htes avec de tendres
effusions et reconduisit Lucius  Paris, o maints traitements furent
tents.

Se croyant Lonard de Vinci, l'infortun rattachait  sa fille, dont la
pense l'obsdait, ses universelles spculations sur l'art et la
science.

Pendant deux ans, soign tour  tour sans rsultat dans cinq asiles
rputs, Lucius, qu'une recherche assidue et pu exalter, s'tait vu
refuser, malgr ses demandes ritres, toutes fournitures de travail.

Extrayant du rcit une certitude de curabilit, Canterel, ennemi en
pareil cas de la plus lgre contrarit, rsolut, au contraire,
d'accder servilement aux plus extravagants dsirs du malade.

Pour mnager  Lucius un profond calme silencieux, il fit rapidement
construire, en un point surlev de son parc, une simple chambre 
mobilier sommaire, sans nulle autre issue qu'une large grille dont les
deux battants, formant faade, regardaient une vaste tendue de forts,
unique et reposant horizon grandiosement vert  perte de vue.

On y transfra l'intress, qui, attentivement couvert aux heures
nocturnes, devait absorber sans cesse les tonifiants effluves du plein
air.

Le lendemain, de nombreux lments disparates, dont il avait
laborieusement dress une liste, lui furent donns avec empresse ment.

Non sans traces de son talent pass, il commena un tableau dont le
sujet, empreint de dmence, comportait maintes ailes dployes,
entranant par des liens une personnification de l'aube. Comme Canterel
l'apprit au cours d'une srie entame de conversations curatives, le
malade voquait ainsi Gillette enleve au matin de la vie.

Avec ses outils de sculpture, il confectionna ensuite de lgers petits
personnages dans divers fragments d'une mince baudruche, qui, travaille
 rebours comme le mtal repouss, gardait telle forme dlicate
patiemment obtenue, grce  son lasticit, par une succession d'efforts
prcautionneux. Gommant les bords afin de les souder, sans omettre de
lester chaque pied avec du sable fin, il soufflait en dernier lieu,
avant de le fermer rapidement  son tour, dans un suprme interstice
mnag  bon escient et facile  rouvrir un instant pour un regonflement
priodique--puis se livrait  un merveilleux travail de complet
coloriage plein de recherche dans l'intensit de l'expression et dans le
dtail du costume. Il eut bientt douze sujets presque impondrables,
voquant tous de nfastes rdeurs.

tablissant alors, sur une table de marbre, une foule de courants de
chaleur verticaux-- l'aide d'une plaque de tle que garnissaient des
charbons rouges, de deux chenets sans asprits et d'un morceau de reps
gris judicieusement perc sur place de nombreux trous d'pingles--il fit
excuter  ses poupes, par un habile mange de ses doigts, une _sir
Roger_ arienne, qui, s'animant progressivement, claira l'esprit de
Canterel: assig par la double ide de son chagrin et de son
universalit, le pseudo-Lonard, comme sculpteur et peintre, avait cr
de typiques personnages aptes  reproduire la gigue fatale--en
imaginant, comme savant, un genre de danse physiquement bas sur la
lgret de l'air chaud.

En rclamant sur sa liste un morceau de reps pour son exprience, non
sans spcifier ingnieusement la teinte grise, indiffrente aux
souillures des cendres voltigeantes, Lucius, faisant preuve d'un curieux
bon sens considr par le matre comme un pas vers la gurison, avait
choisi un tissu qui, pouvant braver par sa rsistance la chaleur proche
des braises, l'emportait sur tout crible de mtal--sa souplesse
permettant au doigt vagabond d'imprimer  tel courant, par une douce
pese de la chair sur un point voisin du trou d'chappement, une faible
et trichante obliquit favorable au dplacement des figurines.

Soudain, lchant le reps, Lucius subit une crise terrible durant
laquelle, par suite d'effets rflexes qu'engendraient de puissantes
hallucinations dues  la prcdente scne vocatrice, douze de ses
cheveux, dresss verticalement, dansrent sur son crne dnud une gigue
irrfrnable qui s'enfivra peu  peu, semblable en tous points  celle
des assassins.

Ds lors,  chaque baisser du jour, sous l'influence d'une rverie
cause par l'heure troublante, Lucius, progressant virtuose, voulut de
la braise ardente pour une nouvelle gigue dans l'espace, infailliblement
suivie de la mme crise capillaire.

Un matin le fou exigea, outre une pice de toile et des ciseaux, un
choix complexe de substances chimiques et d'instruments de laboratoire.
Se livrant  de nombreuses manipulations, il cra, d'une part, plusieurs
mixtures incolores, de l'autre, un rigide et blanc serpent de Pharaon
qui, aussi dli qu'un fil et capable d'effectuer, aprs telles
humectations dtermines, des coupures prodigieusement rapides, lui
permit de russir maints feriques travaux de lingerie.

Habilement questionneur, le matre eut le mot de l'nigme. Croyant
parfois  la naissance imminente de sa fille, par le fait d'un trouble
tabli dans son obsession, Lucius confectionnait une layette avec
certaine ide d'indispensable hte qui, agissant sur le ct
scientifique de sa personnalit suppose, avait engendr une invention
remarquable.

Provoquant, malgr soins et huilage, un phnomne d'intense oxydation,
la continuelle fabrication chimique de fils rigides initiaux, vite uss,
rouilla la grille, y compris les gonds, ds lors paralyss.

Essays tour  tour sous forme de gonds neufs, diffrents mtaux
finirent tous par s'altrer, sauf l'or massif, que Canterel adopta vu
son fonctionnement parfait.

Lucius reut, pour tailler sa toile, des ciseaux d'or bien affils.

Florine venait aux nouvelles sans visiter le malade, svrement isol.
Un jour, sur injonction du matre, elle apporta d'tranges ustensiles,
qui, revendiqus la veille par Lucius et souvent vus entre ses mains
avant le fatal dpart pour l'Angleterre, avaient eu pour but une
cration artificielle de langage ou de chant.

Non satisfait  la rception du ballot, le fou, avec insistance,
pronona plusieurs fois le mot toise.

Instruite de ce dtail, Florine se rappela qu'au temps o il maniait
assidment les fournitures en question Lucius projetait de fabriquer,
dans une matire lastique dont le choix l'embarras sait, une mesure de
longueur qui, pour certaines subtiles raisons phono-arithmtiques,
aurait eu, en trs petite rduction, le mme sectionnement que
l'ancienne toise.

Le lendemain, avec un tranchant de ses ciseaux, le fou tailla dans un
morceau de lard gras, apport sur sa demande et bien assch, une petite
rgle qu'il transforma en toise de poupe par des divisions rouges
faites au pinceau sur une de ses faces.

Avec cette toise et les derniers articles reus il se livra
laborieusement  des pratiques dlicates qui, bases sur d'effrayants
calculs de distance et de chaleur, tendaient  imprimer dans certaine
cire verte des marques gnratrices de verbe dclamatoire ou musical.

Objet d'une prfrence judicieuse qui fournissait un nouvel indice
d'acheminement vers la raison, le lard, vu son lasticit un peu
rsistante, possdait, plus que toute autre matire, les qualits
prsentement souhaitables.

Le seul but de l'infortun, ainsi qu'en tmoignaient ses incohrents
soliloques, tait de reproduire la voix de sa fille telle que l'avaient
rvle  son oreille attentive les efforts qu'aux derniers temps de sa
vie elle faisait dj pour parler. Avec une infinie varit de timbres
et d'intonations, il crait toutes sortes d'organes dans des fragments
de discours ou de mlodies, esprant trouver fortuitement, parmi tant
d'lments, une sonorit indicatrice apte  le mettre en bon chemin.

L encore intervenait, en se combinant avec son ide fixe, le gnie
scientifique du personnage qu'il croyait tre.

Comme entre-temps il travaillait  sa layette, le mtal rouill de deux
aiguilles dissemblables, ornant respectivement un fin manche de bois et
une membrane vibrante, dut faire place  de l'or inaltrable.

Un soir, Lucius dcrivit et rclama certain lourd bibelot ancien,
associ dans sa pense au baptme de son enfant.

Jadis, en gypte, les prtres coptes, pour officier, avaient, en guise
d'aide-mmoire facile  retourner  un moment donn, un ais de sycomore
qui, dress sur le cot de l'autel, portait sur ses deux faces le texte
de la messe grav dans leur langue.

Pieusement considr comme l'_esprit_ du saint sacrifice parce qu'en
puissance il en contenait le _verbe_, l'ais, aprs avoir servi, tait
gliss avec soin dans un fourreau de soie orn du mot Mens
gracieusement brod parmi diffrentes enjolivures.

Lucius avait donn  Florine, en souvenir du baptme de Gillette, un ais
de ce genre, dcouvert, avec son fourreau intact, dans la montre d'un
antiquaire.

Ais et fourreau furent remis au malade, qui souvent les mania, souriant
 ces objets de prix, vocateurs d'un jour de fte consacr  sa fille.

Glorifiant la mthode de Canterel, des phases de parfait entendement
sans cesse plus frquentes vouaient le fou  une sre et complte
gurison.

 ce moment un cri de Lucius nous attira vers la chambre, et bientt
nous tions tous, derechef, rangs devant la grille rouille aux gonds
d'or.

Sur la tablette verte on voyait une nouvelle ligne de marques,
videmment dues comme les autres, d'aprs leur aspect et leur fondu, au
poinon et  la petite toise aids de la lampe et de l'as de carreau.

Trs agit, Lucius fit glisser sur la ligne rcente la pointe de
l'aiguille reproductrice, et de l'extrme fond du cornet sortit sur la
voyelle a une longue syllabe joviale, qui, rappelant les dbuts
souriants des trs jeunes enfants avides de parler, ressemblait fort au
modle fourni par la fin du motif: _ Rbecca..._

Le dment poussa un second cri, pareil  celui qu'avait sans doute
provoqu tout  l'heure une premire audition du joyeux accent. perdu 
la pense d'avoir touch au but, il murmura:

Sa voix... c'est sa voix... la voix de ma fille!...

Puis, haletant, il adressa comme  une prsente ces paroles de
tendresse:

C'est toi, ma Gillette... Ils ne t'ont pas tue... Tu es l... prs de
moi... Dis, ma chrie...

Et, entre ces phrases entrecoupes, l'bauche de mot, qu'il reproduisait
sans cesse, revenait ainsi qu'une rponse.

Canterel, parlant bas, nous emmena au loin sans bruit pour laisser en
paix s'accomplir cette crise salutaire. Il flicita Malvina d'avoir
dtermin, par son chant, un heureux vnement susceptible de hter le
rtablissement du malade--puis nous fit accomplir, par un nouveau
sentier, une assez longue descente.




Chapitre VI


La nuit s'tait faite, et la lune, presque ronde, brillait
magnifiquement dans un ciel sans nuages.

Foulant derechef les rgions basses du parc, nous apermes,  quelque
distance d'une rivire borde de rochers, une vieille pauvresse 
tignasse grise, travaillant, assise  une table encombre, entre une
svelte ngresse aux bras nus et un bel enfant de douze ans vtu de
haillons.

Canterel nous prsenta de loin les trois personnages.

Un dimanche soir,  Marseille, au terme d'une traverse rcente, le
matre avait remarqu, au milieu d'un rassemblement, une certaine
Flicit, sibylle fameuse, en train d'exercer en plein vent, avec l'aide
de son petit-fils Luc, l'art de la divination.

Faisant la part du charlatanisme, Canterel, durant la sance, fut
souvent frapp par des pratiques vraiment curieuses, qu'il rva
d'utiliser pour divers travaux personnels.

La foule disperse, il conclut un march avec la devineresse, pour
s'assurer momentanment, sans rserve, son concours et celui de
l'enfant.

Amens  _Locus Solus_, Flicit et Luc, par leurs bons offices,
ralisrent les esprances du matre, qui leur avait enjoint, en notre
honneur, de se tenir aujourd'hui sous les armes.

La ngresse tait une jeune Soudanaise nomme Silis.

Nous voyant arriver, Flicit rangea une page qu'elle couvrait
mystrieusement de figures et de chiffres.

Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table,
quatre oeufs de grosseur moyenne dont la coquille, trs opaque, semblait
paisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'o sortit un
oiseau  plumage multicolore.

Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon,
l'animal nous fut donn par Canterel comme une _iriselle_--femelle de
l'_iriseau_, gallinac bornen qui, appartenant  une espce mal
tudie, tire son nom des mille tons varis de son tgument.

Prodigieusement dvelopp, l'appareil caudal, sorte de solide armature
cartilagineuse, s'levait d'abord verticalement, pour s'panouir vers
l'avant  sa rgion suprieure, crant au-dessus du volatile un
vritable dais horizontal. La partie interne tait nue, alors que, de
l'extrieur, partaient de longues plumes touffues rejetes en arrire
ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Trs affte, l'extrme portion
antrieure de l'armature formait, paralllement  la table, un solide
couteau un peu arqu. Horizontale ment fixe contre le revers du dais
par plusieurs vis perant ses bords, une plaque d'or retenait ballante
sous elle, par quelque droutante aimantation, une lourde masse d'eau
qui, pouvant reprsenter un demi-litre, se comportait, malgr son
volume, comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l
instant de la chute.

Arrte en face du premier oeuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un
salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa
queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au-del de sa tte.
Rencontrant de la rsistance, elle recommena plus sec, sans approcher
toutefois de son pouvoir maximum--excutant d'effarantes contorsions
pour faire glisser avec pntration, sur la solide carapace qu'elle
prtendait couper, l'arte courbe du couteau. Ces incohrents
brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballotte
en tous sens, enveloppait l'oeuf puis s'talait sur la table--ne
dsertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser
aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'lan.

Aprs une srie d'efforts, d'ailleurs savamment mesurs, la coquille,
enfin entame, montra une lgre fissure.

Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la mme faon au second
oeuf, dont la coque se coupa d'emble. Le troisime avant triomph de
tentatives similaires et toujours prudentes, elle prouva le dernier,
bientt dot d'une mince entaille due  l'engin habituel. Durant
l'quipe entire, l'eau, malgr de fantastiques trmoussements, tait
reste fidlement colle  la plaque d'or.

Plac dans la cage par Flicit, le seul oeuf demeur intact fut rejoint
par l'iriselle, qui se mit  le couver, pendant que Luc allait jeter
dans la rivire les trois autres, maintenant sans valeur.

Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrire les barreaux,
attirait encore nos regards intrigus.

 Marseille, Luc, pour un minime salaire, aidait parfois au dchargement
des navires, sous l'inquite surveillance de Flicit. Contribuant un
jour, parmi le haltement des grues,  vider les flancs d'un paquebot
venu d'Ocanie, l'enfant,  son dixime trajet, reparut, au bout de la
passerelle, portant sur l'paule une caisse  claire-voie dont
l'intrieur le fascinait.

Comme il courait vers sa grand-mre pour lui faire partager son
tonnement admiratif, une fente de la claire-voie livra passage  deux
oeufs, qui, tombant sans se briser, furent ramass, par Flicit.

Luc montra dans la caisse, garnie d'eau et de grains, deux oiseaux
d'clatant plumage, orns d'une queue insolite formant dais au-dessus
d'eux. Quelques oeufs, entaills finement, gisaient sous leurs pas;
d'autres intacts, composaient, moins les deux rcolts par la
devineresse, un troit groupe rgulier, qu'un des captifs alla couver,
semblant se remettre avec hte et satisfaction  une besogne interrompue
depuis peu.

Songeant  l'appoint que donnerait  ses sances l'exhibition simple ou
complexe d'oiseaux semblables aux deux reclus, Flicit fit couver par
une poule les oeufs recueillis, dont la coquille, dure et solide, avait
si bien rsist  la chute. Un mle et une femelle naquirent, destins
par la vieille femme  une active reproduction.

Sitt adultes, les deux volatiles, spacieusement encags et identiques 
leurs auteurs, furent avec succs prsents aux curieux.

Un matin, Flicit vit la femelle, qui venait de se rvler bonne
pondeuse, attaquer trangement un groupe de sept oeufs avec certain
couteau naturel dont le tranchant, constituant la partie antrieure de
sa queue, incisa quatre coquilles.

Trois oeufs ayant tenu bon malgr une srie d'agressions furent couvs
par l'originale bte et ne tardrent pas  clore.

La sibylle voulut tirer parti, pour son art, du mange bizarre qu'elle
avait enregistr sans en deviner le but.

 toutes les pontes, elle rserva, pour le public chaque fois confondu,
le bris partiel des coquilles, prtant d'avance,  l'occasion de telle
anxieuse demande, une signification prophtique au nombre d'oeufs
appels  demeurer saufs.

Canterel chercha la cause d'une pareille manoeuvre instinctive,
accomplie sous ses regards stupfis le soir de sa premire entrevue
avec Flicit.

Patient observateur, il dcouvrit que les petits, au lieu d'utiliser
leur bec, toujours fragile, brisaient la coque, au moment de l'closion,
avec l'audacieuse lame antrieure de leur queue. D'ailleurs, chez les
adultes mme, le bec, trs court, contrastait par sa faiblesse
atrophique avec l'extrme vigueur de l'engin caudal.

En prsence du matre, un des iriseaux, ayant une fois  lutter contre
un chien, s'tait servi de son couteau surplombant comme arme de dfense
et d'attaque, sans employer ses mandibules. C'est ainsi que devaient
agir contre chaque ennemi, dans leurs forts ocaniennes, tous les
reprsentants de l'excentrique espce en cause.

Canterel comprit que la femelle, pour empcher des naissances
prmatures, liminait les coquilles relativement frles, qui se fussent
laiss rompre avant l'heure par des petits encore insuffisamment
dvelopps et vous ds lors  une vie de rachitisme et de souffrance.

Faisant artificiellement couver, avant l'attrayante dfalcation
maternelle, tous les oeufs d'une ponte, il vit qu'en effet, parvenant 
s'vader trop tt de leur prison, des petits naissaient  jamais grles
et maladifs, alors que d'autres, notablement retardataires,
apparaissaient pleins d'exubrante robustesse. Les coquilles de ceux-ci,
doues d'une ferme paisseur, fussent  coup sr restes intactes sous
les heurts judicieusement calculs de la mre, qui, au contraire, et
fatalement coup celles des premiers, dlicates et fines.

Plus que tout, les remuements extravagants de la femelle provoquant ses
oeufs avaient impressionn Canterel dans son tude des iriseaux.
Persuad que la nature ne prsentait nulle part ailleurs semblable
mlange indcomposable de dhanchements et de soubresauts, le matre
voulut profiter de l'aubaine pour mettre en complte valeur certaine
proprit troublante possde par l'objet d'une rcente dcouverte--dont
ce passage d'Hrodote lui avait suggr la poursuite:

En l'an 550 aprs avoir conquis la Mdie, Cyrus, visitant Ecbatane en
vainqueur, aperut dans les palais et les temples, sous mille aspects
divers, une frappante profusion d'or.

Dsirant connatre la provenance de tant de mtal prcieux, il apprit
l'existence, sous le mont Arouastou, d'une opulente mine alors puise.

Comme on pouvait, par haine de l'envahisseur, avoir mensongrement donn
le gisement pour actuellement strile, Cyrus--songeant qu'au reste,
bonne foi admise, une veine jadis si riche tait en mesure de receler
encore quelque filon ignor--se rendit aux lieux indiqus avec une foule
de travailleurs.

Trouvant effectivement la mine dpouille jusqu'en ses plus secrtes
impasses, il fit creuser de nouvelles galeries--et admira un jour
certain pesant bloc d'or captur  de grandes profondeurs par une de ses
quipes.

Mais les recherches subsquentes, diriges en tous sens, furent
infructueuses, et le monarque revint  Ecbatane avec son unique
spcimen.

Fidle  une antique tradition, Cyrus, lorsqu'il forait une capitale,
recevait avec magnificence, du haut d'un trne improvis sur la place
publique, l'humble hommage des grands du royaume en prsence du peuple
assembl--puis, d'un seul trait, vidait un vase prcieux empli d'eau
puise  la plus marquante artre fluviale de la contre; le conqurant,
en assimilant  sa personne mme cette onde nationale, prenait
symboliquement possession du pays dompt.

Impatient de fouiller la mine du mont Arouastou, susceptible, en cas de
non-puisement, d'tre mchamment soustraite en hte  son exploitation
future par inondation ou ravage, Cyrus avait quitt Ecbatane en
renvoyant  son retour l'habituelle solennit, o devait servir l'eau du
Choaspes, grand affluent du Tigre.

Cette fois, au lieu d'adopter n'importe quel cratre pour son
emblmatique rasade, il fit forger une coupe dans le bloc d'or ramen de
la mine. Le conqurant boirait ainsi l'eau du Choaspes dans une matire
dtermine qui, rcemment extraite par lui mme du sol de la rgion
asservie, renforcerait la signification de son acte.

Au jour dit, devant une foule immense, un trne drap de riches toffes
brillait au soleil en plein coeur d'Ecbatane. Cyrus y prit place auprs
d'une table de marbre o se dressait la coupe d'or remplie d'avance
d'eau du Choaspes et tous les dignitaires mdes vinrent tour  tour
faire leur soumission au nouveau matre.

Le dfil termin, Cyrus, au milieu d'un grand silence, porta la coupe
jusqu' ses lvres.

Mais il eut beau la renverser au-dessus de sa tte rejete en arrire,
l'eau, retenue par une force trange, ne put franchir son gosier.

Troubl, il carta l'objet et perut aussitt un cri de surprise profr
par tous: l'eau, sans tomber, pendait au-dessous de la coupe, qui,
lance au loin par Cyrus effray, atteignit la foule, o elle passa de
main en main; le liquide l'avait suivie dans sa chute et, glissant
extrieurement au long du mtal, se balanait maintenant sous le pied
sans sparation possible. L'or exerait sur la masse d'eau une
invincible et mystrieuse attraction.

Convaincus ds lors que, par dcret des dieux, Cyrus, n'ayant pu boire
l'eau du Choaspes, ne devait pas possder leur sol, les Mdes, enhardis,
esquissrent un mouvement de rvolte. Ce fut  grand-peine que les
soldats perses rangs autour du trne protgrent Cyrus contre les
attaques de la multitude.

Fcheusement impressionn par l'vnement, le conqurant partit le
lendemain vers d'autres contres, laissant en Mdie une forte garnison
apte  matriser la rbellion naissante.

Et jamais, dans la suite, Cyrus ne parvint  soumettre entire ment les
Mdes, qui, regardant chaque jour avec confiance, vu l'incident de la
coupe, leur dlivrance comme prochaine, travaillaient sourdement sans
relche  secouer le joug des Perses.

Hrodote prsente le fait comme une lgende. Mais, suivant Canterel,
rien, au point de vue scientifique, ne s'opposait  ce qu'un or
gologiquement dot de tels lments chimiques spciaux exert sur une
masse liquide un srieux pouvoir attractif. Considrant donc l'aventure
comme plausible, toujours le matre avait nourri le projet--hasardeux
certes, mais dfendable--de faire chercher dans les plus secrets replis
de la fameuse mine quelque second lingot ravisseur d'eau.

Il avait un jour expos son plan  l'archologue Derocquigny, prt 
partir pour entreprendre une srie de fouilles non loin du mont Elvend,
qui n'est autre que l'ancien Arouastou.

Enthousiasm par l'ide, Derocquigny, une fois sur les lieux, creusa le
sol juste  l'endroit--nettement dtermin par Hrodote--d'o les gens
de Cyrus avaient extirp leur bloc massif.

Aprs de longs et actifs sondages, l'archologue trouva une lourde
ppite qui, donnant raison  Canterel, auquel il s'empressa de
l'expdier, attirait l'eau avec force.

Le matre, essayant de secouer vigoureusement le prcieux spcimen au
sortir d'une bassine pleine, vit la masse d'eau capte se projeter au
loin en tous sens puis revenir fidlement  l'or qui la subjuguait.

Des mouvements continuels et baroques tant ncessaires pour bien mettre
en relief les vertus attractives du curieux mtal, Canterel tchait de
faire excuter  sa main les plus capricieux et frquents sursauts.

Mais ses gestes, par leur ct conscient et volontaire, lui semblaient
infrieurs, sous le rapport de l'effet rendu,  l'agitation imprvue
qu'et provoque sans arrire-pense quelque tre ignorant du but
poursuivi.

Or toute personne, mme borne ou folle, et,  un degr quel conque,
agi en connaissance de cause, et, d'avance, n'importe quelle machine, 
travail forcment invariable et prcis, allait au rebours de ses dsirs.

Seul un animal, vivant et incomprhensif  la fois, pouvait donner  la
manoeuvre tout l'inattendu exig.

Ayant reu la ppite peu de temps aprs son retour de Marseille, au
moment de ses tudes sur les iriseaux, Canterel jugea que les folles
volutions caudales de la femelle prouvant ses oeufs lui donneraient
des rsultats inesprs, en portant jusqu' l'anxit les sentiments de
ceux qui guetteraient les cabrioles de l'eau.

Il fit transformer la ppite en une plaque spciale qui, fixe sous le
dais naturel d'une iriselle, happa le contenu presque entier d'un
rcipient d'eau plac dans sa zone d'appel au moment d'une slection
d'oeufs. L'trange queue, trop puissante pour souffrir de sa double
surcharge, assaillit les coquilles en imprimant  la vague suspendue
au-dessous d'elle les effarants brimbalements fortuits ardemment
souhaits par le matre.

Sduit par cette scne rapide, Canterel nous en avait rserv pour
aujourd'hui une fidle reprise.

Calme dans sa cage, l'iriselle couvait son oeuf si posment que l'eau
accroche bougeait  peine sous la plaque d'or.

 deux mains Flicit saisit sur sa table une gerbe d'orties dont chaque
tige, comme celle d'une fleur monte, s'unissait par l'treinte d'un fil
de fer en spires  une mince baguette la prolongeant.

La vieille femme, s'engageant  deviner nos caractres au moyen de ces
plantes, donnes pour magiques, tendit au pote Lelutour, l'un des plus
captivs de notre groupe, le bout libre des frles badines--qu'elle
tenait toutes ensemble par leur milieu, non sans les faire constamment
glisser les unes entre les autres avec une rare dextrit.

En ayant pris une suivant son choix, Lelutour, sur injonction de
Flicit, frappa schement, avec l'ortie fixe  l'opposite, le bras nu
de Luc, qui venait de s'approcher, la manche releve.

La sibylle nous montra que les rougeurs promptes  paratre sur la peau
formaient, en petites majuscules ingales mais lisibles, cette figure:

HOCHE

COUARD.

Ensuite, par une sentencieuse tirade accusatrice, elle traita Lelutour
d'esprit paradoxal.

L'apophtegme tombait si juste qu'un rire unanime s'leva, gagnant
Lelutour lui-mme, conscient de son dfaut.

Le pote en effet, smillant causeur ennemi des clichs, passait pour
soutenir froidement, avec un charme plein d'imprvu, mille thses
abracadabrantes.

Un mystre enveloppait l'apparition des lettres sur la peau, car
l'ortie, mme vue de prs, n'offrait rien d'anormal.

Sur nos instances, dictes par la piti que nous inspirait Luc, en train
de se gratter nerveusement l'endroit meurtri, Canterel, du geste, arrta
Flicit, dispose  poursuivre son enqute en prsentant la gerbe  de
nouveaux amateurs, puis nous rvla le secret de la cuisante inscription
cutane.

La sibylle, tudiant son public pendant ses premires manigances,
discernait vite,  l'attitude et aux reparties, le trait dominant de
chaque flneur. Ses remarques faites, elle approchait la gerbe piquante
avec des remuements si habiles que certaine tige, lue par elle et munie
d'une ortie contenant en puissance un dire opportun, atteignait
infailliblement, telle qu'une _carte force_, la main du preneur.

Laissant libres diffrentes places formant des lettres majuscules
pareilles  celles des clichs typographiques, Flicit, pralablement,
avait badigeonn chaque ortie au pinceau avec une mystrieuse drogue
incolore, propre  ter aux feuilles les proprits envenimantes dues 
une scrtion de leurs poils. Toutes fort plates grce  un tri
soigneux, les plantes, pour le coup  porter, ne donnaient le choix
qu'entre deux cts, prpars chacun de mme. Fustige, la peau de Luc,
subissant l'effet irritant des seuls endroits gomtriquement pargns
par l'enduit, offrait aux yeux, dans un bref dlai, une rouge formule
incisive semblant conue par le cerveau de l'inoffensif tortionnaire,
dont elle trahissait la mentalit.

Force indices de dfauts et de qualits figuraient ainsi dans la gerbe.

Or on ne pouvait mieux symboliser le paradoxe qu'en entachant de
couardise la plus intangible gloire militaire de l'histoire.

Plusieurs traits dconcertants, lancs sur l'iriselle par Lelutour
imperturbable, avaient guid Flicit pour la nomination mentale de
l'ortie fatidique.

Rangeant sa gerbe, la sibylle sortit d'une troite et haute bote de
vieux cuir au couvercle absent un grand jeu de tarots--et posa l'un
d'eux  plat, le dos touchant la table. Avant peu une musique argentine
s'chappa de la carte, bien que nulle paisseur anormale n'autorist la
prsence d'un mcanisme intrieur. Adagio incohrent, semblant d au
caprice improvisateur de cratures vivantes, l'air, empreint d'une
bizarrerie exempte de toutes fautes harmoniques, se droulait avec
mollesse.

Un second tarot, prenant place prs du premier, engendra un motif plus
alerte. D'autres, mis successivement sur table, jourent tous leur
morceau discret aux sons purs et mtalliques. Pareil  un orchestre
indpendant, chacun, une fois couch, attaquait tt ou tard sa
symphonie, tranante ou vive, sombre ou joyeuse, dont l'imprvu, presque
hsitant, trahissait le faire personnel de sujets anims.

Jamais aucune infraction aux rgles ne froissait l'oreille, droute
seulement par la multiplicit de ces ensembles divers, trop faibles au
reste pour provoquer par leur simultanit un gnant charivari.

La flagrante localisation des sons mettait l'esprit en demeure
d'admettre, contre toute vraisemblance, l'emprisonnement dans chaque
tarot d'un appareil musical miraculeusement plat.

Pendant que Flicit continuait son mange, talant cote  cte au
hasard, la face principale en vue, l'_ermite_ et le _soleil_, la _lune_
et le _diable_, le _bateleur_ et le _jugement_, la _papesse_ et la
_roue de fortune_, Canterel ouvrait, aprs l'avoir prise sur la table
non loin d'une spatule d'ivoire, certaine bote ronde en mtal, pleine
d'une poudre blanche qu'il nous donna pour la reproduction fidle d'un
des fameux _placets_ de Paracelse, prparations imagines pour obtenir
par scrtion des sortes de remdes opothrapiques.

La spatule lui servit  prlever dans la bote puis  tendre en couche
lgre sur l'avant-bras de la ngresse Silis une dose de poudre qui
recouvrit une importante surface de peau.

Puis le matre attendit l'effet de sa mdication externe, pendant que
Luc ramassait une gaine de serge noire, contenant un grand objet plat
jusqu'alors debout sur le sol contre un des pieds de la table.

Les tarots, exhalant  l'envi force notes cristallines et charmeuses,
donnaient un ample concert htroclite, tous abattus maintenant par
Flicit, qui, tendant l'oreille pour comparer le talent de chacun,
entreprit d'liminer ceux dont le rythme trahis sait de l'apathie--les
rduisant brusquement au silence par la simple action de les remettre
debout dans sa main. Bientt les plus dlurs seuls restrent actifs----
puis, ramasss un par un  leur tour, laissrent la place entire  la
_maison-Dieu_, tarot dont l'_allegro vivace_ primait tout par son brio
joyeux.

Doue d'une trange puissance de pntration, la poudre s'insinuait
rapidement dans la peau de la Soudanaise. Quand le dernier grain fut
absorb, Canterel fit un signe  Flicit, qui, penche vers la table,
chanta tout prs de la _maison-Dieu_ un tendre motif mlancolique.
Interrompant aussitt son allgro, le tarot, dlaissant toute
combinaison harmonique, joua sans faute en pleine sonorit,  la fois
dans l'aigu et dans le grave  deux octaves d'intervalle, l'air qu'on
lui soufflait--lente mlodie plaintive qui, empreinte d'un grand charme
nostalgique, pouvait se noter ainsi:

[Illustration: notation musicale.]

Des les premires notes, huit cercles lumineux vert meraude, plus
petits que des bagues, taient apparus, horizontalement, au-dessus du
tarot, priv de tout lien visible avec eux. Sortes de minces halos
dominant de trois millimtres la surface colorie, ils marquaient les
centres de huit pareils carrs imaginaires qui, allant deux par deux,
eussent servi  morceler symtriquement l'aire entire de la carte.

Indfiniment Flicit rpta ses seize mesures, entranant  sa suite
les mystrieux et dociles excutants tapis dans le tarot. Les halos,
trs intenses, engendraient un puissant clairage vert; il semblait que
la mlodie mme attist sans cesse leur feu nigmatique allum par elle
seule.

Luc, sur un mot brusque de Canterel, sortit du souple sac de serge un
tableau luxueusement encadr, qu'il offrit directement aux regards de
Silis.

La lune clairait splendidement la toile, signe _Vollon_ et frappante
de relief. Dans un dcor africain, une jeune danseuse de race noire, en
train d'excuter un pas tendant vers quelque monarque sauvage install 
droite au milieu de ses principaux chefs, portait sparment en
prilleux quilibre au sommet de sa tte et sur le plat de ses mains
trois corbeilles simples, contenant chacune un lourd stock de fruits
indignes disposs en pyramide lance. Une grosse baie rouge, en
quittant par accident le monceau de la main gauche, terrifiait la
ballerine, vers qui fonaient, l'arme au poing, deux excuteurs ngres
au geste lthifre. L'oeuvre entire avait une rare nergie, et
l'expression de frayeur donne aux yeux de l'alme atteignait un suprme
degr d'intensit; mais les fruits surtout faisaient valoir les dons
spciaux du crateur fameux de tant de natures mortes; ils sortaient de
la toile, et,  mi-chemin du sol, la baie fugitive tait d'un pourpre
blouissant.

Tout  coup, attirant nos regards par un sourd gmissement, Silis subit
une terrible crise. Fixant assidment sur le tableau ses yeux agrandis
par l'horreur, elle rlait d'pouvante, la respiration courte et le
visage convuls. Canterel, piant avec une joie visible ces symptmes
brusques, nous montra que, sous l'empire de l'effroi, la Soudanaise,
dont il soulevait le bras nu, avait trs fortement la chair de poule.

Les mains  demi fermes, Flicit portait maintenant la _maison-Dieu_
bien  plat sur l'extrme bout de ses dix doigts, groups et un peu
arrondis. Applique  rechanter sans trve la mme cantilne tout contre
le tarot musical, qui en continuel fortissimo la ressassait avec elle,
la vieille femme maintenait les halos dans leur tincelante vigueur.

Baissant la tte pour regarder par en dessous, non sans le tenir avec
ses deux mains horizontalement distantes, le bras de Silis toujours
mduse au mme point par le tableau, Canterel, au moyen d'une lente
descente, approcha d'un halo d'angle, jusqu' effleurement, la portion
d'piderme tout  l'heure cache par la poudre blanche.

En observant  sa manire, nous vmes se creuser dans la peau, sans
douleur apparente ni effusion de sang, une cavit profonde affectant la
forme d'un cne dont le brillant cercle vert et constitu la base.

Bientt, du sommet de cette forure, un globule rouge tomba sur la
_maison-Dieu_, salu par une triomphante exclamation de Canterel, qui
leva un peu le bras de la Soudanaise, pour l'abaisser derechef aprs un
lger dplacement horizontal.

Au-dessus du mme halo, une nouvelle cavit ba, qui, faible ment
distante de la premire, dj contracte  demi, fournit  son tour un
globule rouge. De nombreuses manoeuvres semblables se succdrent
prestement. Sans franchir les limites du champ qu'avait recouvert le
placet de Paracelse, le matre, fidle  son nigmatique stratagme,
ouvrait, de-ci, de-l, des cavits dans la peau de Silis, procdant
toujours, avec le bras noir maintenu sans cesse parallle au tarot, par
montes ou descentes rigoureusement verticales. Toutes identiques, les
enfonures coniques se refermaient doucement sans laisser de trace,
aprs avoir libr chacune un globule rouge, qui s'affalait sur la carte
en passant par le centre exact du mme halo vert. Canterel agissait avec
hte, comme pour mettre  profit le fugace phnomne de petite mort d 
la peur mortelle qu'inspirait encore  la Soudanaise l'aspect du tableau
de Vollon. Les globules, en tas allong, se runissaient au milieu de la
_maison-Dieu_, toujours aussi ardente  lancer crnement aux chos,
pendant que luisaient de plus belle ses huit halos verts, le thme
ternellement repris par Flicit.

Enfin Canterel marqua le terme de l'exprience en cartant, pour
l'abandonner aussitt, le bras de Silis, qui, ne voyant plus la toile
tragique, vivement rengaine par Luc, retrouva son calme au moment o
une attaque nerveuse paraissait imminente.

Comme Flicit avait soudain cess de chanter, le tarot, dsempar,
cherchait vainement  poursuivre sans guide l'excution de la cantilne.
Aprs d'infructueux efforts pour ressaisir le fil de la phrase musicale
entame, il retomba dans son ancienne tranget symphonique, et les
halos s'teignirent.

Canterel, marchant vers la rivire, nous pria de ne pas quitter un
instant des yeux, en vue d'un futur tmoignage, l'ensemble des globules
rouges. Nous le suivmes, entrans par Flicit, qui, avec prcaution,
tenait toujours horizontalement, sur le bout de ses dix doigts, la
_maison-Dieu_, vers laquelle convergeaient nos regards dociles.

Arrivs, au bout d'une cinquantaine de pas, devant les rochers de la
berge, nous dmes, sur injonction du matre, constater chacun  tour de
rle, pendant que les autres continuaient d'pier les globules,
l'absolue vacuit d'une petite excavation artificielle, qui, point
d'aboutissement d'une mche d'amadou assez longue, tait dispose en
trou de mine.

Penchant en bonne place, dans le sens voulu, la maison-Dieu ds lors
silencieuse, Flicit laissa rouler tous les globules jusqu'au fond de
l'antre minuscule, et Canterel, aprs avoir mis le feu au bout libre de
la mche, nous ramena prudemment, en nous annonant une explosion
prochaine, jusqu' la table rcemment quitte.

L, pendant la lente combustion de l'amadou, le matre, pour nous faire
prendre patience, nous mit au fait des vnements suivants.

Voyant un matin, dans une des belles rues de Marseille, une montre plate
expose de profil derrire la vitre du grand horloger Frenkel,
l'inventive Flicit, stupfie par l'vidente prsence d'un mcanisme
complexe dans un botier d'paisseur nulle, avait voulu enrichir ses
sances d'un mystrieux attrait, bas sur une application outrancire du
procd compresseur: une fois pour vus tous intrieurement d'un mince
appareil musical impossible  deviner, certains vieux tarots, dont elle
usait chaque jour, fourniraient  ses priodes prophtiques de prcieux
lments nouveaux, subordonns  la nature et au rythme des airs.

Mais, pour qu'on pt l'attribuer, comme l'exigeait le but pour suivi, 
une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que,
partant d'elle-mme pour viter une manoeuvre de ressort qu'venteraient
vite des yeux forcment en veil, la musique affectt une espce
d'incohrence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea
que seules des cratures vivantes, enfermes dans la carte mme, lui
donneraient, selon son voeu, un continuel imprvu dans l'excution,
joint  une absolue spontanit d'attaque.

Cinq tages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique
poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de
rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.

Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Flicit
s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.

Le vieillard lui remit plusieurs traits d'entomologie bien illustrs,
qu'elle put feuilleter  loisir.

Aprs diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'_meraud_,
qui retint son attention par l'extrme platitude de son corps.

Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'meraud, aphaniptre
parasite de la _pyrole caldonienne_, plante particulire au centre de
l'cosse, tait dou parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente
qui, ne le touchant en aucun point, crait plus haut que lui,
paralllement  l'ensemble de son individu, une sorte de _halo_ vert.
Tant que durait le phnomne lumineux, l'insecte, blanc  l'tat
naturel, se parait, grce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance
meraude qui justifiait son nom.

Sduite par l'ide de cette aurole, qui, apte sans doute  briller
malgr un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse
au-dessus de tel tarot, une matire  saisissantes conclusions
augurales, Flicit fixa son choix sur l'meraud, dont la forme
rpondait juste  ses vues.

Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand
centre son pourvoyeur de bouquins, Flicit, dsempare, eut recours 
lui pour se procurer ses insectes. Il crivit  son correspondant
d'dimbourg, qui, aprs d'obligeantes dmarches, lui envoya six pots de
terre contenant chacun une pyrole caldonienne cueillie dans la valle
du Tay et pourvue d'une colonie d'merauds.

Pressenti par Flicit, qui, anxieuse, jugeait que matre en l'art de la
fine mcanique il pouvait seul raliser le prodige rv, l'horloger
Frenkel, enthousiasm, offrit son concours gratuit contre l'exclusive
proprit de l'ide, qu'il voulait ensuite exploiter lui mme.

Le march fut conclu, et Frenkel, rclamant des merauds pour guider son
travail, reut une des six pyroles caldoniennes.

tudiant les insectes des cinq autres plantes, Flicit vit apparatre
un soir le halo annonc. Ardent cercle vert, il tincelait au-dessus
d'un aphaniptre, en l'accompagnant dans toute volution. Peu  peu,
chaque meraud se para d'une semblable aurole, dont le milieu dominait
sa tte. Il semblait qu'une cause unique et provoqu cette illumination
gnrale.

La sibylle, cachant sa lampe, admira le spectacle de ces ronds
blouissants, qui, se croisant de divers cts, produisaient un
clairage discret, en transmettant leur propre nuance au corps blanc des
bestioles.

Quelques minutes plus tard, tous les nimbes s'teignaient un  un.

Frenkel, avec succs, acheva, comme premier modle, un rectangle
entirement mtallique d'paisseur inapprciable, symtriquement divis
en huit carrs pareils, qui, se suivant deux par deux, avaient tous un
meraud install  leur centre. Chaque patte, tendant  se mouvoir,
subissait l'treinte d'une minuscule gutre de mtal, soude  une
bielle actionnant un ensemble de roues couches  plat dans le sens
gnral de l'objet. Finement dents, moyeux et pourtours s'embotaient 
la file, contraignant chaque roue  gagner en vigueur ce qu'elle perdait
en vitesse; la premire, mue directement par la bielle, tournait sans
peine grce aux remuements de la patte en dtresse, alors que, lente et
robuste, la dernire, avec une srie de piquants plants dans son moyeu,
poussait priodiquement l'extrmit d'une lamelle effile qui, une fois
lche, vibrait en rendant un son pur. Individuellement pourvus de six
pattes donnant chacune sa note, les huit merauds couvraient
chromatiquement  eux tous cette tendue comprenant quatre septimes
majeures:

[Illustration: notation musicale.]

En outre, difi avec le concours d'un harmoniste clair, un prodigieux
systme frnateur de rouages inextricables, rgentant les huit zones
sparment et dans leur ensemble, s'opposait  la production de toute
cacophonie sans exclure aucune combinaison rationnelle et analysable.

L'instrument rappelait en miniature le _componium_[8] du Conservatoire
de Bruxelles.

[8] Machine  composer.

D'avance rclam par Flicit, intresse  prserver ses sances de
toute musique anticipe venant des tarots debout dans leur bote, un
infime poids mobile paralysait tous les organes de l'appareil au moindre
abandon de l'horizontalit.

Transform en poche au moyen d'une lame mince qui fouilla toute son
paisseur en s'immisant par un des bords troits, un tarot enferma
aisment le rectangle mtallique, sans que son aspect se modifit ni que
le ct servant de passage baucht le moindre billement.

Frenkel reproduisit son modle, et bientt les tarots, gaines
insouponnables, eurent tous leur plaque musicale, qui, nantie de huit
merauds, entrait ou sortait sans efforts.

Les rsultats artistiques, dans leur puret inattaquable, avaient
l'imprvu souhait; souvent, sans souci de l'obstacle, des halos
brillaient au-dessus de telle surface de carton, soulignant toujours par
leur prsence, due manifestement  quelque intime volupt auditive des
excutants, les meilleures priodes du concert.

Par les soins de Flicit, tous les insectes taient rquisitionns 
tour de rle--puis relchs dans les six plantes, o ils trouvaient
leurs lments de vie.

La sibylle eut de grands succs avec ses tarots harmonieux, qu'elle
employait durant ses sances du soir, pour avoir l'appoint des nimbes
verts. Quel que ft le genre musical adopt par les merauds, la vieille
femme, avec sa faconde, en extrayait d'ingnieux corollaires  telle
prdiction dj fournie par la figure mme la carte. Quand les auroles
survenaient, elle s'emparait avec avidit du nouveau thme fertile
subitement offert  sa verve prophtique.

Joint  l'aspect entirement normal des tarots, le mystre de ces
symphonies spontanes et de ces flamboyantes couronnes ariennes
impressionnait les curieux, dont le nombre allait croissant.

Au cours de leurs improvisations, les merauds, comme sous l'empire
d'une hantise, bauchaient souvent, dans le ton de _fa_ majeur, en
s'efforant vainement de la continuer, certaine mlodie caractristique
remarque par Flicit. Un touriste anglais, ml un soir 
l'attroupement habituel, entendit et reconnut--le premier tarot  peine
abattu--l'trange motif tracassant, dbut d'une cantilne d'outre-Manche
qu'il chanta ds lors intgralement. Les merauds, suivant sa voix pour
excuter avec lui--simultanment dans le registre du soprano et dans
celui de la basse,  une distance de deux octaves--l'air tant de fois
cherch, crrent des halos vifs, qui paraissaient trahir, par leur
intensit jamais atteinte encore, l'allgresse que procure une
suppression d'angoisse. Surpris d'tre ainsi copi, l'Anglais, sans se
taire, pencha contre la carte son conduit auditif, pour mieux percevoir
les sons. Quand il se releva, Flicit, interdite, vit dans la peau de
son oreille et de sa joue huit cavits en entonnoir, qui, semblant
d'aprs leur disposition symtrique tre le fait des halos, se
refermrent, ignores de lui, sans laisser aucune trace.

L'Anglais, questionn par la foule, donna l'air pour un chant populaire
cossais, intitul: _The Blue-Bells of Scotland_[9].

[9] Les Campanules d'cosse.

Se rappelant que les merauds provenaient de l'cosse, Flicit, la
curiosit en veil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain
 Bazire, en lui narrant toute l'aventure.

Sur sa prire, le bouquiniste adressa certain questionnaire spcial 
son compre d'dimbourg, dont il reut bientt, joints  un exemplaire
demand des _Campanules d'cosse_, maints renseignements circonstancis.
On avait cueilli, au bord mme du Tay, les six pyroles caldoniennes en
un lieu plein de gras pturages,  proximit d'un banc de pierre o
souvent un jeune ptre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en
surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, _les
Campanules d'cosse_--dans leur ton original de _fa_ majeur--revenaient
sans cesse, imprgnant les merauds, qui, dots plus tard d'un pouvoir
musical, s'taient efforcs d'baucher le motif sommeillant dans leur
mmoire, jusqu'au jour o, grce  un guide, ils avaient retrouv
l'oeuvre entire. La joie dnonce alors par l'excessive accentuation de
chaque aurole devait s'attribuer  l'enivrante vocation fugitive de
leur froid climat natal, qui, dans une atmosphre nouvelle, trop douce
pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.

Hante par le plus impressionnant dtail de l'aventure du touriste
anglais, Flicit, chantant elle-mme en _fa_ aux merauds--prompts  le
jouer ds lors  sa suite dans le bas en mme temps que dans le
haut--l'air des _Campanules d'cosse_ appris par coeur, obtint  volont
des halos aveuglants, qui creusaient mystrieusement sans douleur la
peau de ses mains exposes au-dessus d'eux. Le ton original tait
favorable  l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit
merauds d'un mme tarot d'tre tous militants.

 ses sances, entonnant la mlodie sous forme d'incantation, elle
utilisait pour ses prophties outre la vigueur lumineuse des nimbes,
l'nigmatique et passagre apparition de ses cavits manuelles,
vaticinant d'aprs leur profondeur ou leur faon de se refermer.

Seuls les halos provoqus par l'excution des _Campanules d'cosse_, pour
lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide, avaient la
force d'entamer un piderme.

Intrigu par la prsence mme des nimbes et surtout par leur secrte
facult perforatrice, Canterel se promit d'tudier de prs les merauds,
qui, mentionns brivement dans les livres, avaient chapp jusqu'alors
aux srieuses investigations des naturalistes.

Un soir, examinant un halo  travers une sorte de loupe d'horloger fixe
 son orbite--pendant que, pour lui seul, Flicit, de sa vieille voix,
soufflait efficacement _les Campanules d'cosse_ aux huit merauds d'un
rectangle musical dgain--il dcouvrit, tournant rapidement en sens
contraires, deux cnes lumineux presque inexistants, qui, joints par
leurs bases, se tenaient debout en quilibre--une pointe sur la tte
d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cne infrieur tait
uniformment bleu, le plus haut entirement jaune.

Engendre sans dgradation par les deux cercles se frlant  rebours et
doue de sa riche nuance verte par l'amalgame du jaune et du bleu,
l'aurole, qui, mince et dfinie, restait fixe vu la neutralisation des
deux mouvements, contrastait par son clat superbe avec la faiblesse des
cnes, totalement absents pour l'oeil nu.

Prenant un meraud mort pour le dissquer, Canterel trouva dans la tte,
debout aussi et base contre base, deux imperceptibles cnes blancs en
matire sche et dure, adhrant par leurs pointes respectives aux deux
ples d'un minuscule rduit sphrique, dans le haut duquel son scalpel
venait d'ouvrir une fentre latrale.

Le matre, devinant tout, lana en place voulue un fort courant
lectrique, et les cnes blancs, suivant ses prvisions, pivotrent en
sens opposs. En mme temps, un halo d'ardeur moyenne se forma juste
au-dessus d'eux, provenant de deux cnes radiants que la loupe rvla.

L'nigme, ds lors, tait rsolue. Sous l'empire d'un contentement
momentan, les merauds, par l'effet de quelque subtile innervation,
lanaient les cnes blancs, qui aussitt projetaient en l'air, non sans
l'amplifier fortement, une rayonnante image d'eux-mmes. C'tait grce 
une certaine grosseur dbordante de l'arienne substance brillante que
les deux bases factices se frlaient--celles des cnes rels demeurant
seulement proches voisines.

Pour Canterel, l'apparition des halos, tout en servant  manifester, 
la manire du ronron des chats, un bien-tre quelconque, devait avoir en
principe, comme la phosphorescence des vers luisants, une signification
amoureuse et constituer une sorte d'appel en vue de l'accouplement.

Le matre poussa plus loin ses investigations anatomiques. La pointe de
chaque cne rel, franchissant une ouverture du rduit sphrique, tenait
au centre d'un libre petit disque blanc extrieur, parallle au plan du
halo et enceint d'une haie circulaire de filaments nerveux qui, courtes
ramifications d'une seule fibre, dterminaient, au moyen de leur
influence magntique, un mouvement giratoire rappelant, par son origine,
celui des moteurs lectriques. Le disque, ds qu'il tournait,
transmettait son lan au cne, qui ne faisait qu'un avec lui.

Rayant avec intention--l'orbite toujours garnie--le cne infrieur 
l'aide d'une pointe d'acier, Canterel, comme il s'y attendait, vit
briller au-dessus de l'meraud mort une raie bleue photogne, pareille,
en plus grand,  la brusque raflure. prouv de mme, le cne suprieur
donna plus haut, en jaune, un rsultat identique.

Traant alors des stries en sens divers, le matre obtint subitement
sous forme de minces clarts dans l'espace--en bleu ou en jaune suivant
le cne attaqu--des reproductions de tous ses primitifs dessins,
exactes dans leur augmentation.

Confirmant d'intimes conjectures, ces apparitions linaires lui
montrrent comment les cnes, livrant en pleine rotation leur surface
entire au frottement de l'air enferm dans le rduit sphrique,
engendraient lumineusement leurs doubles nets et complets, prompts 
s'teindre au premier temps de repos. Attribuant  quelque diffrence de
matire le contraste des deux nuances enfantes, Canterel, avec un fin
pinceau, dposa une goutte de certaine prparation sur chaque cne--et
eut en effet deux ractions chimiques dissemblables.

Chaque meraud, mis droit ou obliquement, de ct ou  l'envers, portait
toujours son halo de mme, comme une aurole parant le sommet de sa
tte--les deux doubles cnes semblant se mouvoir autour d'un seul long
pivot idal.

Le matre, cherchant la cause de cette constance dans l'orientation
relative de la figure phosphorescente, perut un lger cart de tons
diffrenciant les deux hmisphres du rduit, faits de deux substances
blanches distinctes. Il les spara au moyen de son scalpel puis en
arracha les cnes et les nerfs, possdant, ds lors, deux calottes
finement perces aux ples, dont l'une montrait toujours la dlicate
fentre pratique en vue des prcdentes observations.

Promenant tour  tour les deux lgers objets  travers les cnes de
lumire crs, aux sons des _Campanules d'cosse_, par un meraud
vivant, Canterel,  l'aide de sa loupe, vit que, dou d'une transparence
particulire dont jouissaient d'ailleurs maints autres corps dj
essays, l'hmisphre suprieur ne troublait en rien la figure, aussi
insoucieusement immuable qu'un rais de soleil o l'on agite une lame de
verre. Par contre, l'hmisphre infrieur portait le dsarroi partout,
obstacle infranchissable contre lequel butaient ple-mle les atomes
lumineux, qui trouvaient l non pas seulement l'tanchit parfaite mais
l'antipathie et le refoulement. Ainsi s'expliquait comment, jouant dans
la tte de l'insecte un rle de rflecteur, la moiti basse du rduit
sphrique, lgrement doue au reste d'une courbure spciale trs
amplificatrice, dardait sans cesse loin d'elle l'ensemble de la figure
brillante.

Les divulgations du verre grossissant mettaient en relief la raison,
mystrieuse pour l'oeil nu, de l'apparition des cavits dermiques: rendu
perforant par la giration, le cne arien suprieur enfonait sa pointe
dans un pore, qu'il distendait imprieusement.

tonn d'abord qu'une simple luminosit impalpable et la force
d'entamer une peau, Canterel se souvint qu'en Amrique, suivant de
srieux tmoignages, certain ftu de paille, dou par un terrible
ouragan d'un vif mouvement de rotation, s'tait de lui-mme fich
profondment dans le bois d'un poteau tlgraphique.

Un rapide tournoiement pouvait donc permettre  un corps fragile de
vaincre plus dur que lui, et le fait, dans le cas prsent, frappait
d'autant plus qu'en l'effleurant de ct la peau, comme une foule
d'autres substances, demeurait transparente  la luminosit.

Constatant que les cavits ne saignaient jamais grce  la dlicatesse
inimitable du procd perforateur, Canterel voqua soudain une
particularit touchant les clbres _placets_ de l'alchimiste Paracelse,
qu'il regardait avec admiration, charlatanisme  part, comme l'un des
plus puissants esprits du XVIe sicle.

La thorie des placets, si proche, malgr sa grossire base
mtaphysique, des modernes thses scientifiques sur les vaccins et
l'opothrapie, lui apparaissait surtout comme un gnial aperu
prodigieusement prcurseur.

Paracelse considrait chaque composant du corps humain comme une
individualit pensante, qui, ayant en propre une me observatrice lui
permettant de se connatre mieux que quiconque, savait, en cas de
maladie, quel remde pouvait la gurir, n'attendant, pour faire des
rvlations sans prix, que des questions habilement poses par un
pntrant mdecin bornant sagement l son vrai rle.

Partant de cette ide, l'alchimiste avait labor, sous le nom de
placets, un certain nombre de poudres blanches, doues de diffrents
effets dfinis.

Chacune, charge d'une mission interrogative, agissait spcialement sur
tel organe, prompt  scrter alors une substance inconnue qui, facile 
recueillir, constituait, sous forme de rponse, le remde rclam.

L'appellation, prise dans le sens latin strict Plaise ..., trahissait
 elle seule l'essence mtaphysique de la conception. C'tait en humble
solliciteur que Paracelse, avec conviction, s'adressait aux organes,
envisags comme de mystrieuses puissances voulant tre amadoues.

Tel placet influenait le foie, qui, ds lors, versait dans le sang, o
l'on pouvait s'en emparer, une substance apte  vaincre les troubles
hpatiques; tel autre incitait l'estomac  livrer, par la mme voie, une
drogue efficace contre toute dyspepsie; un troisime adjurait le coeur
de fournir l'essence souveraine  donner aux cardiaques.

Exhort de la sorte par son placet particulier, chaque lment corporel
d'un sujet sain fabriquait certain ingrdient, que Paracelse captait
pour l'administrer aux malades.

Exceptionnellement, au lieu de s'avaler, plusieurs placets jouissaient
d'un mode d'application direct.

C'est ainsi qu'tendue sur l'oeil mme, tenu pour une personnalit
sagace, une des poudres-suppliques procurait, en flux lacrymal, un
collyre universel--et qu'une autre, en recouvrant la peau, entit
clairvoyante, suscitait par suppuration un baume radical pour toute
affection cutane.

En fait, cette mthode ne portait srement aucun fruit, vu les
spculations toutes dogmatiques de Paracelse, qui, de bonne foi, pensait
consulter de sages intelligences et rcolter leurs instructions.

Nulle vertu curative ne pouvait choir aux scrtions provoques par les
fameuses poudres--inoffensifs excitants, effectivement topiques, dont
les formules nous sont parvenues. Malgr sa strilit, l'ide offrait un
suprme intrt en tant qu'avant-courrire du systme qui, plus tard,
avec Jenner puis avec Pasteur, devait rvolutionner la thrapeutique.
Paracelse, d'aprs Comte, et reprsent l'poque thologique du
principe des vaccins, arriv dans la suite, aprs une insensible
transition mtaphysique,  sa priode positive.

L'assurance, studieusement acquise, que le mot placet, au XVIe sicle
dj, servait  dsigner une requte confirma, pour Canterel, la
croyance de Paracelse au libre arbitre des souveraines puissances qu'il
implorait.

Or, dans son _De vero medici mandato_, volumineuse monographie de ses
placets, Paracelse, entre cent exemples, cite ce fait marquant.

Spcialement intress, au seul point de vue dialectal, par une tribu
ngre de l'Ouest-Africain, l'explorateur Lethias, ami de l'alchimiste,
en avait ramen, sous le nom de Milno, le plus intelligent sujet, qui,
apte  lui permettre de continuer  domicile des tudes idiomatiques
entames sur place, ne s'tait rsign  le suivre que sous condition de
s'adjoindre sa compagne noire Docenn.

Depuis longtemps, Milno souffrait de certaine dermatose endmique dans
sa contre natale. Revenu en Europe, Lethias, en vue d'un traitement,
conduisit son protg  Paracelse, qui, stricte ment esclave de sa
doctrine, estima qu'une peau ngre ne pouvait gurir que sous l'action
d'un remde livr par une de ses pareilles.

Il appliqua sur le bras de Docenn, toute dsigne pour l'exprience en
tant qu'issue de la mme tribu que Milno, une dose du placet ad hoc.

Bientt commena une suppuration dont le coloris inusit justifia le
choix d'un sujet de race noire en dnotant une raction autre que celle
des peaux europennes. Dans l'humeur, Paracelse remarqua pour la
premire fois des globules rouges qui, soumis  l'analyse, lui donnrent
principalement,  sa grande surprise, charbon, soufre et salptre,
lments de la poudre  canon, telle que Roger Bacon l'avait invente
trois sicles avant. Mais, dtremps par la scrtion qui les avait
amens, les minuscules grains restrent privs de tout pouvoir
dtonant, mme aprs diverses tentatives de dessiccation.

Estimant que l'obtention d'une retentissante explosion donnerait un vif
relief  sa dcouverte, dont l'imprvu l'enorgueillissait, l'alchimiste
voulut savoir si la formation du pulvrin prcdait la venue du
suintement humidifiant. Une conclusion affirmative s'imposa quand, au
cours d'une nouvelle exprience, il recueillit plusieurs globules
vierges de toute humeur, en fouillant avec de dlicats instruments
d'acier, peu aprs la pose du placet, la peau de Docenn, qui, dure au
mal, se laissa faire sans plaintes. Mais ce mode d'extirpation
entranait une effusion de sang dont Paracelse, malgr d'infinies
prcautions, ne put jamais garantir les globules, ds lors inonds et
perdus.

Entre-temps, l'alchimiste, employant l'humeur comme calmant telle que la
fournissait la peau sollicite, avait guri Milno--dont le mal
videmment s'tait apais de lui-mme.

Mditant l'anecdote, Canterel avait compos le placet en cause, dont la
formule, prise dans la monographie, indiquait  doses prcises, comme
substances fondamentales: hydrate de sodium, anhydride arsnieux,
chlorure d'ammonium, silicate de calcium et nitrate de potassium.

Par curiosit il l'tendit sur la peau d'un noir--et trouva, dans la
suppuration prvue, maints globules donnant essentiellement, 
l'analyse, les trois substances nommes par l'alchimiste.

Songeant que l'organisme humain recle du carbone et du soufre, le
matre comprit vite le phnomne. lments du placet, qui riche en
nitrate de potassium fournissait directement le salptre, l'hydrate de
sodium et l'anhydride arsnieux, extrmement avides l'un de carbone,
l'autre de soufre, captaient les parcelles de ces deux corps parses
dans le derme.

Or le pigment spcial qui colore les peaux ngres, dou de nombreuses
affinits chimiques, attire sept corps divers, dont l'hydrate de sodium,
l'anhydride arsnieux et le nitrate de potassium. Subjugus par lui en
mme temps que le salptre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsnieux
apportaient leur rcente rserve de carbone et de soufre--et de ces
accointances fortuites naissaient les globules, grce  quelque interne
mouvement ptrisseur de la peau en travail prparant sa suppuration.

Le rle capital que jouait le pigment expliquait l'absence, vrifie par
Canterel, de tout globule mystrieux dans les ractions analogues des
sujets de race blanche.

Trouvant, lui aussi, un intrt puissant  faire exploser un pulvrin de
pareille provenance, le matre, employant  son tour de fins outils
d'acier, se buta, comme Paracelse,  l'impossibilit d'aller
prmaturment chercher fort avant dans la peau, sans les tremper d'un
sang d  d'invitables coupures, les globules sensationnels--mouills
irrmdiablement quand on les recueillait dans l'humeur.

Or voici que l'appareil lumineux des merauds, par sa faon dlicate
d'explorer le derme sans ruptures de vaisseaux, pouvait lui permettre
d'atteindre son but.

La peau d'un noir, aprs application du placet habituel, fut attaque un
soir, avant toute suppuration, par huit invisibles pointes lumineuses,
aux sons des _Campanules d'cosse_ doublement excutes par un rectangle
 musique sous la conduite vocale de Flicit, qui employait ainsi,  la
demande de Canterel, le seul moyen d'obtenir des merauds une
irradiation intensment perforatrice.

Mais le matre, sa loupe dans l'orbite, vit les cnes thrs, exempts
de troubles, traverser la peau sans l'ouvrir, comme des rayons errant
dans du verre. Notoirement moins souple que le ntre, l'piderme ngre
offrait des pores trop rsistants  l'arienne pointe pivotante, qui ds
lors agissait comme avec toute matire transparente  son lment.

D'autres sujets noirs, hommes ou femmes, fournirent les mmes rsultats
ngatifs.

Refusant de s'avouer vaincu, le matre espra que, dilats par le
phnomne d'horripilation--dit _chair de poule_ ou _petite mort_--les
pores deviendraient pntrables.

Le froid n'ayant pu suffire, Canterel voulut mettre  l'preuve les
effets de quelque vive terreur--qu'il n'essaya pas d'inspirer  des
noirs ds longtemps transplants en Europe et trop confiants en nos
lois, prohibitives de toutes violences.

Il se rappela une profonde impression personnelle ressentie, lors d'une
rcente exposition des oeuvres de Vollon, devant la fameuse _Danseuse
aux fruits_, considre comme le chef-d'oeuvre du grand peintre. Le
catalogue formulait ainsi l'argument, inspir par une coutume
soudanaise:

Chaque anne,  Kouka, suivant une tradition quasi religieuse, quand
les arbres nourriciers laissent ployer leurs branches surcharges, une
premire slection de fruits, apporte par une danseuse, doit,  l'issue
d'un pas difficultueux, tre solennellement dpose en offrande aux
pieds du souverain entour de sa cour; si un seul fruit tombe durant la
danse, la ballerine est mise  mort sur-le-champ, et une autre,
qu'attend la mme peine capitale en cas de brusque dficit analogue,
recommence la figure. Selon une croyance superstitieuse qui explique une
telle rigueur, si ce premier lot n'est pas remis intact au souverain, un
passage de sauterelles ne peut manquer de dtruire le restant de la
rcolte, non sans ravager en mme temps toutes les cultures; or la chute
d'un des fruits prsents constitue de suite une menace qui, se
rapportant au flau dvastateur, exige, pour tre conjure, le trpas
immdiat de la dlinquante. Dans l'effroi continuel qu'inspire en ces
pays la frquente famine due aux sauterelles, on n'hsite pas  immoler
quelques danseuses, croyant sauver ainsi des vies par milliers. Exigeant
forcment un suprme luxe, l'offrande au souverain comporte toujours un
grand nombre de fruits, chafauds en hautes pyramides dans trois
corbeilles primitives, que l'alme, durant sa danse, complexe et assez
vive, tient en menaant quilibre au fate de son chef et sur la face
charnue de ses mains bien dployes. Ces conditions rendant le problme
ardu, plu sieurs victimes souvent, sont sacrifies sur l'heure pour
allgement accidentel de leur charge, avant qu'une ait enfin la chance
d'atteindre victorieusement le but. Aussi la plus cruelle frayeur
treint-elle les malheureuses pendants l'accomplissement de leur tche.

Joignant  son clbre don de traiter prodigieusement les fruits une
matrise inconteste dans l'excution de ses personnages, Vollon avait
trouv l, pour son genre, un merveilleux sujet. Assez avis pour
adopter, de prfrence  tout autre, le moment tragique o s'chappait
un fruit--non sans choisir pour jouer le rle de ce dernier une grosse
baie rouge attirante--il avait imprgn d'une dramatique pouvante les
traits de son hrone, qui, voyant fondre sur elle deux excuteurs prts
 frapper, gardait encore ses pieds gracieux croiss par un pas
chorgraphique--nettement orient vers le souverain, assis  droite
parmi ses dignitaires. Les fruits des trois corbeilles instables avaient
un miraculeux relief, et la pourpre de la baie fatale rutilait; tous les
noirs personnages _vivaient_--et l'ensemble, stupfiant de vrit,
forait l'admiration des moins connaisseurs. Canterel avait longuement
contempl l'illustre toile, tonn de voir certaines superstitions
s'terniser en dpit de tout chez les peuplades primitives. Souvent, en
effet, les sauterelles, survenant malgr le plein succs de la danse,
auraient d dtruire le credo--qui pourtant subsistait, comme par
exemple la foi en l'immdiat pouvoir des faiseurs de pluie, dont les
pratiques ne donnent assurment que de bien rares rsultats, d'ailleurs
fortuits.

Le matre songeait maintenant qu' la vue d'une telle oeuvre, appele 
frapper spcialement un oeil barbare ignorant tout artifice pictural,
quelque Soudanaise sortie victorieuse, aprs mille angoisses, de la
terrible preuve annuelle ressentirait, par contre coup, un effroi
subit, capable de provoquer  la seconde opportune un violent phnomne
d'horripilation.

Jugeant toute reproduction insuffisante, Canterel s'enquit de
l'original, en vente chez un grand marchand qui, moyennant arrangement,
lui en assura pour une imprcise date  venir la possession momentane.

Par une correspondance explicite change avec le consul de France au
Bornou, il apprit l'existence de la danseuse Silis, qui, ayant cinq ans
de suite men  bien l'effrayant tour de force, non sans transes chaque
fois grandissantes, tait, la sixime fois, tombe, au moment de
commencer, en de telles convulsions qu'on avait d l'exempter  jamais
du pas comminatoire; depuis lors, impressionnable  l'excs, Silis
vitait par un dtour--n'en pouvant supporter mme la vue, trop infeste
pour elle de torturants souvenirs--le lieu rserv  la danse des
fruits.

Muni par Canterel d'instructions pressantes jointes  un crdit
illimit, le consul, taisant par ordre tout renseignement dflorateur
pouvant nuire  l'intensit future du choc mental attendu, dcida
Silis, allche par une forte prime,  partir vers _Locus Solus_, sous
l'gide obligeante d'un trafiquant de coton prt  quitter le Bornou
pour Paris.

Aprs l'arrive de Silis, le matre, en vue d'un captivant procs
verbal  signatures nombreuses, se promit d'illustrer de son mieux
l'exprience, qui, base sur un effet non renouvelable de surprise et
d'illusion, serait forcment unique. Il importait que le pulvrin, pour
agir de manire frappante, ft sauter quelque fragment de rocher, aprs
s'tre immisc devant tmoins, sans prparation intermdiaire
dispensatrice de pouvoir explosif, du trfonds de la peau noire jusqu'au
trou de mine.

Comptant sur nos attestations et paraphes, Canterel, adoptant les abords
d'une rivire aux berges rocheuses, prpara tout pour la fin d'une
sance que nous donnerait Flicit--charge de choisir au moment voulu,
entre divers tarots, celui dont les merauds, par l'entrain de leur
musique spontane, lui sembleraient le plus dispos; nu, un rectangle
musical n'et pas commodment recueilli les globules.  Luc devait
choir la tache de dvoiler brusquement, sur un ordre, le tableau de
Vollon.

Depuis un moment, voyant que la mche tirait  sa fin, Canterel avait
acclr son dbit. Quand il se tut, le feu gagnait dj l'intrieur du
trou de mine.

Aprs une anxieuse attente, l'explosion espre se produisit, forte et
bruyante, disloquant le rocher, dont les clats, lancs en tous sens,
proclamrent la russite de l'exprience, pleinement concluante. Le
matre, avec une critoire fournie par Flicit, rdigea sur une large
feuille un strict et rapide procs-verbal de l'vnement, en appuyant
sur l'irrfutable identit des globules, transports directement sous
nos yeux, sans substitution ni apprt chimique, du fond de la peau
bante jusqu' l'excavation rocheuse. Tous nous signmes sur sa demande.

Offert  notre attention par Canterel, le bras de Silis, ragissant au
placet, commenait  scrter le pseudo-remde pour maladies cutanes.




Chapitre VII


Tournant le dos  la rivire, le matre nous entrana jusqu' la lisire
d'un admirable bois touffu, sous le couvert duquel nous pntrmes  sa
suite.

Bientt nous atteignmes une vaste clairire potique, o flnait un
adolescent au teint aduste, pauvrement vtu de faon assez voyante,
comme ceux qui veulent capter les regards et grouper la foule autour
d'eux afin de drouler un spectacle en pleine rue.

Canterel nous l'annona, sous le nom de Nol, comme un diseur de bonne
aventure parcourant le pays depuis peu.

Ayant eu vent de la prsence de Flicit  _Locus Solus_, Nol, par
mulation, tait venu la veille donner une sance fort curieuse au
matre qui l'avait pri d'exercer aujourd'hui son art devant nous dans
cette clairire enchanteresse, saisissant avec joie l'attrayante
occasion de nous faire comparer le talent de ces deux augures de grand
chemin, si diffrents par l'ge et par le sexe.

Sac aux paules comme un soldat, Nol surveillait, en l'appelant
doucement Mopsus, un coq alerte qui, marchant auprs de lui, portait
sur le dos son bagage personnel dans une hotte exigu, fixe par deux
lanires embrassant respectivement son cou et ses plumes caudales. Les
parois de l'objet, dont la carcasse, lgre ment courbe, pousait le
corps de l'oiseau, taient finement faites en un filet trs lastique,
distendu par l'entassement de maints articles prisonniers, chargs  et
l de mtalliques reflets de lune.

Nol mit le coq debout sur une lgre table pliante, qu' notre approche
il venait d'installer sur le sol, puis, lui enlevant sa hotte, nous
proposa des horoscopes.

Faustine s'avana et, questionne par l'adolescent, dit l'anne de sa
naissance, en prcisant le jour et l'heure.

Sortant le contenu de la hotte afin de le ranger sur la table, en nous
prvenant que pour tous ses agissements il puiserait unique ment  cette
rserve spciale, Nol, consultant un petit livre d'phmrides trouv
dans le tas, reconnut que la constellation d'Hercule avait prsid avec
Saturne aux premiers souffles de la jeune femme.

Il tendit alors  Mopsus, qui la prit dans son bec une longue tige
d'acier unie et pointue.

Le coq, gagnant le milieu de la table, se coucha sur le dos, non sans
froisser les plumes de son panache, puis saisit dans sa patte droite le
fort bout de la tige, dont il dressa verticalement la pointe vers le
ciel. Levant  chaque instant les yeux, Nol fit lgrement obliquer la
petite lance, qu'il braqua juste sur Saturne, astre clatant plac
presque au znith. Ds lors, mis par l'acier en communication magntique
avec la plante, l'oiseau devenait clairvoyant pour dchiffrer la
destine de Faustine.

Strictement immobile, Mopsus, repliant sa patte gauche, appuyait sur le
milieu de son corps la tige inonde de rayons de lune et tenue fixement
sans frissons. Avec une conviction manifeste, il s'imprgna longuement
des effluves initiateurs manant de l'astre vis.

Le coq se releva enfin, aprs avoir pinc de nouveau avec son bec la
tige qu'il rangea dans la rserve d'objets.

L il s'empara d'un chapelet et l'tendit devant Faustine, en lui
dsignant clairement un _ave_.

Apprenant de Nol que Mopsus l'incitait de la sorte  conjurer par une
pieuse rcitation quelque prochain malheur, Faustine superstitieuse et
visiblement trouble par les manoeuvres de l'oiseau, prit l'_ave_ dans
ses doigts et murmura la prire prescrite.

Dans le butin de la hotte, prs d'une longue bote en verre contenant
une provision de pailles rendues spongieuses, nous dit-on, par une
habile prparation, brillait une petite sphre de cristal presque pleine
d'un liquide rouge vif--et pourvue, en guise de goulot, d'un mince tube
droit de mme matire. Ouvrant la bote, Nol prit une paille et, sans
laisser de jeu, l'enfona lgrement dans l'extrmit du tube,  la
place d'un troit bouchon de lige qu'il venait d'enlever.

Mopsus, penchant la tte pour saisir le tube dans ses mandibules, offrit
le tout  Faustine, qui, sur l'ordre du jouvenceau, agrippa la sphre 
pleine main.

Bouillonnant sous l'action de la chaleur, le liquide monta dans le
tube--puis dans la paille, qui, peu  peu, s'imprgna entirement de
rouge  son contact jusqu'aux deux tiers de sa hauteur. L'ascension
termine, le coq reprit l'objet et vint le rendre  Nol, qui, attendant
un moment le retour du liquide, vite refroidi, enleva la paille pour
replacer le bouchon.

Mise en demeure par l'adolescent de penser, sous forme de question, 
quelque vnement propice ou nfaste qui, intressant ses jours passs,
prsents ou futurs, lui suggrt, mme accompli, un doute angoissant,
Faustine, s'avouant insuffisamment claire, voulut et obtint des
exemples nettement explicatifs.

Dans le temps rvolu, elle pouvait choisir comme fait heureux: _Ai-je eu
ainsi que je le crois, venant de telle part, un amour rciproque et
sincre?_--et comme incident funeste: _Ai-je eu selon mes craintes, en
certaine occurrence, le blme inavou de tel coeur attach au mien?_
L'heure actuelle comportait des demandes analogues, et l'avenir offrait
une aire sans limites aux formules interrogatives.

Ayant rflchi un moment, Faustine dit que sa question tait mentalement
pose.

Le jeune garon prit  deux doigts, pour le jeter en l'air presque
aussitt, un d  jouer de vieil ivoire, qui monta haut en tournoyant et
retomba au milieu de la table. La face suprieure portait en rouge,
outre le chiffre _1_ marqu dans un angle, cette phrase brve: _L'ai-je
eu?_ trace en fins caractres d'criture semblant forms par des veines
de l'ivoire.

Nol dit  Faustine que d'aprs la rvlation du d elle avait voqu
interrogativement dans le pass une circonstance avantageuse. Inclinant
le visage en signe d'affirmation, la jeune femme, anxieuse et
dsappointe, demanda vainement la rponse  l'adolescent, qui
d'ailleurs n'avait jamais prtendu la donner. L'intime nature de la
question mise par l'esprit du sujet ayant une profonde importance, que
nous devions comprendre sous peu, le but du d, essentiellement magique
suivant Nol, tait seulement de pntrer la pense en jeu avec une
sret infaillible, sans laisser le champ libre, comme l'et fait une
information directe,  quelque mensonge taquin propre  djouer exprs
les combinaisons de l'oprateur.

En parlant, Nol nous mettait le d sous les yeux. Paraissant vein par
les lettres, l'ensemble des six faces, numrotes en angle de _1_  _6_,
montrait isolment ces trois formules: _L'ai-je eu? l'ai-je? l'aurai-je?_
une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode
de sa pareille. Le choix d'un incident fortun ou contraire tait rvl
au jouvenceau par la prsence sur la face gagnante d'une inscription
rouge ou noire--le cte chronologique du renseignement se trouvant
subordonn au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la
formule.

Nol ouvrit un long volume troit  luxueuse reliure bleue, vieille et
usage, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le
livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant
chacun  telle constellation, n'offraient que des paragraphes
indpendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous
forme de parabole plus ou moins obscure, une destine humaine. Ces
chapitres gaux avaient tous leur pagination individuelle.

Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique vlin
maintenant sale et us comme la reliure. Tous les trois feuillets, 
droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin
extrieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte mme,
prodigieux de finesse. Nol, lisant ces titres, s'arrta sur _HERCULE_,
dont les toiles avaient, d'aprs ses recherches, signal, en compagnie
de Saturne, la naissance de Faustine--et dclara que sur les six pages
du chapitre en cause la premire seule pouvait contenir la sentence
cherche, selon le d, qui, ayant achev sa mission par cette
dsignation due au gain de la face _1_, fournissait un mode
d'investigations fort juste. Un examen srieux du livre et en effet
montr six diffrents genres d'esprit rgentant respectivement les pages
correspondantes de chaque chapitre; une frappante analogie de pense
mariait donc entre elles toutes les pages _1_; dans l'ouvrage entier les
pages _2_ galement constituaient une sorte de famille homogne, et il
en allait de mme, sans lacune, jusqu' l'ensemble des pages _6_. En
prfrant le pass, le prsent ou l'avenir pour situer son interrogation
secrte, le sujet projetait sur son caractre intime une prcieuse
lumire, complte par son choix d'un vnement bon ou dfavorable.
Optimisme, timidit, hypocondrie, dfiance, tmrit, scrupule,
prvoyance transparaissaient finement dans la question intrieure que
devinait le magique d infaillible. Imposant, vu le moyen d'enqute
adopt, le sextuple assortiment des pages, l'tude approfondie de ces
sentiments multiples avait servi de base  la composition du texte
cabalistique. Le chapitre une fois dsign par les astres, le numro de
la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio  scruter.

Nol posa en ligne bissectrice sur la page _1_ du chapitre d'_Hercule_
la paille rcemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la
sphre en cristal. Exactement aussi long que la portion imprime, le
mince ftu aboutissait sans empitement aux deux marges haute et basse;
partant de la premire ligne, sa section rouge finissait vers le milieu
d'un paragraphe que le jeune garon toucha du doigt. L rsidait le
destin de Faustine.

Le procd indicateur, cette fois encore, tait rationnel. De la
vitalit du sujet et de son temprament dpendait en effet l'ascension
plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont
la trace culminante dsignait l'alina fatidique. Or, du dbut  la fin
de chaque page, la rdaction des paragraphes comportait un crescendo
rgulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse
enclose dans les rcits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste
investigateur, Nol plaait en haut le ct rouge du ftu. Aprs chaque
sance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille,
reversait dans la sphre, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge,
sans lesquelles l'enqute subsquente se ft trouve fausse.

 l'aide d'une loupe, Nol nous lut ainsi le mystrieux passage, que
Mopsus parut couter attentivement:

_Dans la cour de son palais de Byzance, la courtisane Chrysomallo se
fit hisser par ses gens sur son fier cheval noir Barsyms, qui piaffait
d'impatience sous un royal harnachement. Puis elle sortit, radieuse,
pour une libre course  travers plaines et forets. Vers le soir, presque
au moment de tourner bride pour regagner sa demeure, elle sentit son
peron qui, de lui-mme, piquait rgulirement  coups presss le flanc
de sa monture. Basyms s'lana au galop sans que rien pt l'arrter.
Quand vint la nuit, le chemin s'claira d'une lueur verdtre suivant
partout l'amazone. Cherchant le point d'o rayonnaient ces feux,
Chrysomallo aperut son peron qui, luisant d'un clat glauque,
illuminait les alentours, entranant toujours son pied malgr elle pour
creuser chaque fois davantage la plaie sanglante du cheval. Cette fuite
perdue se prolongea des annes. L'peron, qui frappait sans trve,
gardait pendant le jour sa clart blafarde, que la nuit rendait
fulgurante. Et  Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo._

L'adolescent interprta clairement le rcit.

Pareille  Chrysomallo partant gaiement en promenade, Faustine
commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais
son amour, jug d'abord par elle-mme frivolement superficiel,
deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprgnant de
torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dpit de
nombreux efforts refrnateurs, entranerait  jamais sa victime dans de
fatales voies inconnues, l'peron, par son glauque rayonnement clairant
la route aux heures noires, figurait la lumire tragique et pntrante
qu'une grande passion rpand malgr tout sur les pages sombres d'une
vie.

Maintes folies faites dans le pass, au cours de retentissantes idylles,
par Faustine, cite pour la lgret de ses moeurs, donnaient  la
prdiction un singulier -propos.

Impressionne, la jeune femme, sous l'empire de sa brlante nature,
accueillit avec ivresse l'ide d'une puissante flamme unique
l'accaparant tout entire et dardant sur son existence, ft-ce au prix
de mille tourments, les clarts qu'annonait l'peron.

Nol ne put s'empcher de rire en voyant le coq offrir avec insistance 
Faustine, par de comiques mouvements de bec, une fleur de sauge prise 
une petite branche provenant de la hotte. L'intresse accepta le
talisman, destin, d'aprs l'adolescent,  restreindre un peu les
consquences douloureuses de son futur penchant.

Articulant nettement pour son coq le nom de Faustine, le jeune garon
mit debout sur la table un frle chevalet mtallique puis y plaa, comme
une toile, certaine feuille d'ivoire mince et haute. Mopsus se posta
devant,  courte distance, et, pris d'un tic trange, remua plusieurs
fois la tte brusquement, non sans tordre et congestionner son cou.
Aprs un moment d'immobilit, il ouvrit largement le bec et projeta en
avant, par une vigoureuse toux volontaire, une minime dose de sang qui,
venue du fond de son gosier, atteignit  gauche le haut de la plaque
d'ivoire, o parut un petit _F_ rouge majuscule.

Toussant exprs de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un
second envoi de sang, traa un _A_ juste au-dessous de l'_F_. Sortant
toutes formes du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.

Le mme mange ritr six fois encore cra d'autres majuscules sous les
prcdentes, et finalement ce nom: _FAUSTINE_ se trouva inscrit
verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.

Nol satisfit alors notre curiosit visiblement veille.

Frapp par l'intelligence de son coq savant, qu'il avait longue ment
duqu, l'adolescent s'tait dit qu'au lieu des paroles purement
mcaniques habituelles aux perroquets on et obtenu des phrases penses
et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.

Mais, priv de certaine particularit anatomique dvolue aux oiseaux
parleurs, l'animal tait rest rebelle  toute instruction oratoire, et
sa patte s'tait refuse  manier le crayon quand Nol,  bout de
ressources, avait song  l'criture.

Le jouvenceau avait donc abandonn son projet--lorsqu'une circonstance
fortuite lui indiqua un singulier moyen de russir.

Un matin, suspendant ses continuelles dambulations, Nol, install dans
une auberge de village, djeunait en silence, pendant que Mopsus errait
auprs de lui. Brusquement deux garonnets, fils de l'hte, firent
irruption en se poursuivant avec des rires, tout entiers  la passion de
leur jeu. Le premier, en courant, heurta violemment la table de Nol,
renversant une salire  compartiment double pose juste au bord.
Pendant que le sel tombait en cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus
tnu, formait  ct un nuage lger qui, en descendant, enveloppa la
tte de Mopsus, secou aussitt par une toux violente. Quittant sa
place, l'adolescent, inquiet et prodigue de soins, dcouvrit que le coq,
lanant au loin  tous ses spasmes une faible quantit de sang, teignait
le parquet d'tranges dessins gomtriques toujours diffrents.

L'alerte passe, Nol, voulant connatre la cause des curieux
crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de l'oiseau, que la membrane
d'arrire-gorge, fort congestionne, devait saigner sans peine.
Puissamment innerve, la surface tait parcourue de frmissements
passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces traits en
relief, plus injects encore que le reste en raison de l'inconscient
effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine. Soudain le
jouvenceau, s'tant rejet de ct pour viter l'effet d'une toux
tardive qui branla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque
sanglante dont le plancher se macula aussitt le dispositif exact vu au
dernier moment sur la membrane.

Repris par son ancienne ide, Nol, songeant  utiliser le phnomne
pour enseigner l'criture au gallinac, commanda un complet alphabet de
vingt-six petits cachets dots chacun d'une seule majuscule creuse.
Contre l'usage, les lettres non symtriques taient mises dans le sens
normal en vue d'une reproduction au second degr.

La surface mtallique du premier cachet, appuye quelques instants sur
la membrane sensitive, y laissa, une fois te, un _A_ trac en relief.
Bientt, grce  un entranement provenant d'une frquente rptition de
l'exprience, la lettre se constitua d'elle mme en excluant tout autre
modle; puis les nerfs, au lieu de remuer fortuitement, obirent 
Mopsus, qui put  sa fantaisie crer ou effacer la voyelle--sans cesse
mise par Nol durant ces diverses phases pour marier dans l'esprit de
l'oiseau le son et la forme.

Lorsque  tour de rle tous les cachets eurent servi au mme travail, le
coq sut amener sur sa membrane telle lettre quelconque prononce par
l'adolescent, qui lui apprit ds lors  tousser volontairement pendant
l'instant propice. La congestion se portant sur tout aux parties
saillantes, moites de sang, le jaillissement campait toujours la lettre
en cause sur le lieu atteint. Puis Mopsus s'habitua, grce  un
complment d'ducation,  dterminer au besoin par un tic du cou un
afflux sanguin vers la membrane.

Nol, en qute d'une rigide et lavable surface blanche presque
verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dresse sur un petit
chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait rceptacle.

Entran progressivement  syllaber ses lettres puis  composer des
mots, Mopsus, en possession d'un langage crit, exprima ses penses
propres, suivant l'espoir du jeune garon, qui, enhardi, lui inculqua
maintes rgles de prosodie, en s'attardant sur l'acrostiche. Dsormais,
 chaque sance divinatoire, le coq tablit une pice de vers sur le nom
du personnage occupant la sellette.

Entre-temps, Mopsus avait travaill sans relche, et six alexandrins
s'alignaient maintenant sur la plaque ivoirine, forms de petites
majuscules rouges gales aux huit premires et projetes une  une. Il
avait parfois renouvel son tic pour entretenir sa congestion gutturale.
Deux derniers vers, dus  la mme toux frquente gnratrice de lettres
sanglantes, finirent un acrostiche mystrieux, commentant avec une
trange profondeur obscure la parabole de Chrysomallo...

Nous le lmes tous plusieurs fois en mme temps que Faustine, qui
demeura saisie et rveuse.

Pendant qu'elle mditait, Nol, rangeant plaque et chevalet, nous
prsenta un objet lger, form d'un petit plateau rectangulaire en tulle
d'amiante soutenu par le mtal trs dli d'une carcasse succincte et de
quatre pieds.  ct il posa une transparente bote en mica
soigneusement ferme, dans laquelle apparaissait, enroule maintes fois
sur elle-mme, une feuille mtallique d'paisseur presque nulle, ajoure
avec une finesse telle que seul un fort microscope en et rvl chaque
dtail.  l'oeil nu on ne pouvait que deviner les contours ariens de
cet ouvrage de fe, minuscule cylindre occupant  peine la vingtime
partie de son contenant.

Le jouvenceau ouvrit un sac de toile haut de quelques centimtres, d'o
il fit choir dans le plateau de tulle, en couche uni forme, du charbon
de bois concass en menus fragments. Puis, frottant une allumette, dont
la flamme, promene sous le plateau, envahit le combustible entier, il
tablit sur le brasier improvis la bote diaphane, qui ne surplomba
nulle part.

Aprs nous avoir enjoint d'pier assidment le dlicat rouleau
mtallique, prt  subir une merveilleuse transformation, l'adolescent
voqua tout haut de lointains souvenirs.

Ds sa petite enfance, Nol avait fait l'apprentissage de la vie errante
avec un vieil artiste nomm Vascody, qui, s'accompagnant sur la guitare,
utilisait pour chanter en plein vent les restes d'une admirable voix de
tnor.  la fin de chaque sance, Nol dansait et qutait.

Pendant les haltes, Vascody charmait l'enfant en lui parlant de sa
jeunesse, revenant souvent  certaine priode glorieuse o, de vingt 
trente ans, il avait triomph au thtre. L'apoge de sa courte carrire
tait marque par _la Vendetta_, dont il avait, en 1839, cr  l'Opra
le rle principal. L'auteur, le comte de Ruolz Montchal, avait
prcdemment donn  l'Opra-Comique un petit ouvrage: _Attendre et
courir_, compos en collaboration avec Fromental Halvy; Vascody, qui,
simple dbutant, y tenait un modeste rle, avait alors frapp par sa
belle voix le comte de Ruolz, prompt  le choisir plus tard entre tous
comme protagoniste de _la Vendetta_.

En interprtant cette dernire oeuvre, Vascody connut de rayonnants
succs. Son organe pur et gnreux dchanait chaque soir
l'enthousiasme.

Mais,  la suite d'un accident de larynx, il dut, en plein
panouissement, quitter le thtre et vivre d'enseignement vocal. Dans
l'extrme vieillesse, priv d'lves, il chanta dans les rues, guitare
en main, et recueillit quelques aumnes grce  de belles notes
persistantes.

Conduit un jour  Neuilly par les hasards de son existence nomade, il
franchit la grille ouverte d'un jardin et entonna au pied d'une
tranquille maisonnette le grand air de la Vendetta.

Au bout de quelques mesures, un vieillard parut sur le seuil en
murmurant avec motion:

Oh! cette voix... cette voix... Seigneur, est-ce possible?...

Puis, s'avanant, le nouveau venu s'cria soudain en joignant les mains:

Vascody!... C'est lui, c'est bien lui!...

Vascody, s'arrtant court, dit alors tout tremblant:

Le comte de Ruolz-Montchal!...

Les deux hommes, en pleurant, tombrent aux bras l'un de l'autre,
bouleverss par les rminiscences de jeunesse qu'veillait en eux leur
vue rciproque.

Introduit dans la maison, Vascody narra sa lamentable histoire  son
ami, qui le renseigna ensuite sur sa propre vie.

Pouss vers la chimie par des revers de fortune,  une poque o son
oeuvre musicale tait dj nombreuse, le comte de Ruolz avait trouv sa
clbre mthode pour argenter et dorer les mtaux puis son procd pour
fondre l'acier. Plus tard il avait invent son mtal phosphor, aussitt
employ dans la fabrication des canons franais.

Actuellement Ruolz venait de raliser, aprs plusieurs annes de
recherches, une nouvelle dcouverte garde secrte. Il rsolut d'en
offrir la primeur  son vieil ami, dont le chant imprvu, avec un charme
qui le grisait encore, lui avait joyeusement rappel l'ancien temps. Le
conduisant  son laboratoire, il tala devant lui une couche fine de
braise ardente sur un petit plateau en tulle d'amiante muni de quatre
pieds--et posa sur ce lit de feu une lgre bote en mica, au fond de
laquelle brillait, sous forme de minuscule rouleau, une rigide et
ferique dentelle de mtal inapprciable pour l'oeil nu. La transparence
du tulle d'amiante visait  exclure des esprits tout soupon concernant
le stratagme des doubles fonds.

Sous l'action de la chaleur, l'trange dentelle s'accrut peu  peu en
tous sens, gagnant ostensiblement en largeur et en paisseur pendant que
ses surfaces internes, par suite de son allongement, glissaient les unes
sur les autres. En outre le mtal s'assouplissait et le grossissement
rendait visible chaque minime contour de l'ouvrage. Finalement une
longue bande de dentelle tincelante, enroule sans jeu sur elle-mme,
occupa l'entire capacit disponible, en touchant partout les parois de
mica.

Dposant loin du fragile foyer la bote prise par deux petites anses
latrales et inconductrices, Ruolz laissa l'ensemble se refroidir puis,
soulevant le couvercle, sortit la dentelle, prompte  se drouler. Mani
par Vascody, le fabuleux rseau offrait plus de souplesse et de dlicate
beaut que les points de luxe les plus recherchs, malgr son essence
mtallique, trahie par un restant de chaleur et un poids surprenant
joints  d'ardents reflets.

La troublante finesse des mailles et du dessin, mme aprs leur forte
amplification, prouvait la minutie ferique du travail primitif,
d'ailleurs excut par Ruolz  l'aide d'un puissant microscope dsign 
Vascody. Mais le mrite inhrent  l'accomplissement d'une telle tche
importait peu au comte, fier seulement d'avoir trouv un mtal
sensationnel qui, en se dilatant follement  la chaleur, devenait, sans
changer de nature, aussi maniable que les plus mousseux tissus.

Seyant ornement de robe appel  exciter la convoitise fminine par son
clat splendide, la fastueuse dentelle annonait de gros profits,
auxquels Ruolz rsolut d'intresser Vascody. Il lui remit, avec la bote
diaphane et le plateau de tulle promptement vid, quatre nouveaux
rouleaux de mtal identiques au premier et prts pour la mtamorphose,
seuls spcimens de ce genre existant alors. trennant avant sa grande
extension prochaine l'exploitation du prcieux arcane, Vascody,
bnficiant d'une lucrative primeur, pourrait donner en coteux
spectacle chacune des quatre expriences transformatrices, non sans en
vendre  haut prix le rsultat.

bloui par ce don magnifique, Vascody quitta son bienfaiteur avec des
larmes de reconnaissance.

En revenant le lendemain, 30 septembre 1887, il apprit avec douleur que
le comte de Ruolz, emportant pour jamais le secret de sa dernire
invention, tait mort subitement d'une affection au coeur dj ancienne.

Vascody publia un rcit de sa suprme entrevue avec le dfunt et, devant
une assemble choisie, donna pour un cachet lev une sance d'extension
mtallique dans le salon d'un riche amateur de science, qui, ensuite,
lui paya cher l'blouissante dentelle forme sous ses yeux, dans la
bote en mica, par les tisons du plateau de tulle.

Pour mnager son pcule, apte seulement  lui fournir une aide
passagre, l'ancien artiste continua sa vie de chanteur nomade, en
accordant  son corps us par l'ge plus de repos et de bien-tre.

Cinq ans aprs, son magot s'puisant, il se procura de nouvelles
ressources en exploitant ailleurs le mme moyen--et ne possda plus ds
lors que deux spcimens mtalliques.

Plusieurs annes passrent, adoucies par l'appoint que fournissait  ses
gains, sans cesse plus prcaires, son abondante rserve. Il bnissait
chaque jour la mmoire de Ruolz, sans lequel sa vieillesse n'et connu
que privations et tortures.

Au cours de ses prgrinations, Vascody eut pour voisin de chambre
certain ouvrier brutal et ivrogne, qui, veuf depuis peu, vivait seul
avec un fils de six ans nomm Nol.  travers le mur on entendait crier
l'enfant sous les coups du monstre, qui lui reprochait sa nourriture.

Le gamin, bien souvent, allait pleurer dans les bras du vieux musicien,
prodigue de tendres consolations.

Rvolt, Vascody offrit de s'adjoindre Nol, dont la grce nave pouvait
l'aider  capter la foule. Acceptant joyeusement, la brute, sans une
larme, se spara du garonnet, qui partit le jour mme avec son sauveur.

merveill de sa nouvelle vie, qu'il comparait  son enfer pass, Nol
apprit du vieillard, dont la guitare lui donnait le rythme, quelques
danses alertes qui firent crotre les recettes chancelantes.

Plus tard, Vascody observa chez l'enfant, qu'il tentait d'orienter vers
le chant, une complte absence de moyens vocaux. Pouss dans une autre
voie, Nol fut initi par un bateleur aux principes de la vaticination,
art qu'il perfectionna ensuite  sa manire.

Vascody vit un jour la fin de son second magot, dispers peu  peu. Une
troisime fois l'exprience coutumire lui octroya pour un laps
important une aisance relative.

Mais, peu de temps aprs, le vieillard, dont la voix avait toujours
gard de claires notes motionnantes, mourut presque centenaire aux
premiers froids d'un hiver prcoce, lguant  Nol, outre la somme
rcemment acquise, le dernier des quatre prcieux rouleaux mtalliques
donns par le comte de Ruolz.

Nol, atterr, vit avec effroi partir son bienfaiteur et unique ami.
Secou par les sanglots, il suivit seul, absolument seul, le corps du
vieux musicien jusqu'au cimetire...

Puis il revint, tout chancelant, dans la chambre o avait agonis son
cher compagnon.

Dsormais, Nol tait matre de sa personne. L'anne prcdente, en
repassant avec Vascody par la ville de leur premire rencontre, il avait
appris le dcs de son pre, peu a peu min par l'alcool.

Il continua d'errer sans trve en disant la bonne aventure et, pour
gayer sa solitude, prit des btes qui, dresses par lui, corsrent son
rpertoire. Tour  tour un chien, un chat et un singe, morts depuis,
tonnrent les curieux par leurs manigances divinatoires. En dernier
lieu, Mopsus, ingnieusement duqu, dpassa l'art de ses trois
devanciers.

Nol tenait toujours en rserve le dernier spcimen mtallique du comte
de Ruolz.

En attendant l'occasion d'en tirer grandement profit, l'adolescent, avec
un bref historique, l'exhibait  chaque sance ainsi que le plateau et
la bote, afin d'enrichir son programme.

Canterel ayant royalement pay  notre intention le spectacle de
l'trange mue et le prix de la future dentelle, Nol s'tait muni pour
aujourd'hui d'une petite provision de charbon.

Pendant l'expos du jeune garon, le spcimen mtallique, chauff par
la braise, avait grossi progressivement dans la bote, qu' prsent il
remplissait presque de son rouleau mobile aux continuels glissements
intrieurs.

Nol, jugeant l'panouissement insuffisant, attendit que la dentelle, en
se dveloppant encore, toucht les six parois de mica.

Mettant, pour parer les brlures, des gants d'hiver paissement
tricots, il ouvrit et vida la bote sans recourir aux anses non
conductrices puis tendit la dentelle sur la table en vue d'un
refroidissement plus rapide.

Un cri d'extase nous chappa devant cet ouvrage merveilleux, comparable
aux plus ruineuses valenciennes. Malgr l'infinie tnuit du rsultat,
la matire composante restait _mtal_ et scintillait au clair de lune.

Le pesant rseau, qu'on put avant peu tter sans crainte, nous stupfia
par sa parfaite souplesse, gale  celle des gazes vaporeuses.

Canterel prit la dentelle pour la remettre  Faustine, qui, rendue
confuse par ce prsent superbe, en essaya de suite l'effet sur sa
poitrine. Le point fit merveille sur le fond rose du maillot, et chacun
voulut palper de nouveau le miroitant volant, qui, refroidi entirement,
donna cette fois au toucher une impression de fracheur mtallique.

Par les soins de Nol, tous les objets de la sance--livre
d'phmrides, tige d'acier, chapelet, bote de ftus, sphre de
cristal, paille rougie, d, code stellaire, loupe, branche de sauge,
feuille d'ivoire, chevalet, bote en mica, sac de charbon et plateau de
tulle dgarni de braise--rintgrrent la hotte extensible, bientt
remise au dos de Mopsus, qui fut pos  terre.

Pliant sa table pour l'emporter, l'adolescent prit cong, non sans
rcolter  la ronde un lot spontan de pices blanches et de paroles
amicales.

Pendant qu'il s'loignait, suivi du coq, le matre, qui avait obtenu de
lui certaines confidences, nous renseigna sur le d magique, dont la
sagacit semblait inexplicable. Dchiffrant dans les yeux du sujet,
empreints d'une dose subtile de prcision ou de vague, de joie ou de
tristesse, la double nigme concernant l'interrogation mentale, Nol
savait, en manoeuvrant par secousses furtives un poids intrieur,
obliger le d  retomber juste.

Puis Canterel, annonant que tous les secrets de son parc nous taient
maintenant connus, reprit le chemin de la villa, o bientt un gai dner
nous runit tous.






End of the Project Gutenberg EBook of Locus Solus, by Raymond Roussel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LOCUS SOLUS ***

***** This file should be named 19149-8.txt or 19149-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/9/1/4/19149/

Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

