The Project Gutenberg EBook of La foire aux vanits, Tome I, by 
William Makepeace Thackeray

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Title: La foire aux vanits, Tome I

Author: William Makepeace Thackeray

Release Date: August 24, 2006 [EBook #19112]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITS, TOME I ***




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LA FOIRE AUX VANITS

OUVRAGES DU MME AUTEUR QUI SE VENDENT A LA MME LIBRAIRIE



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M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1884




PRFACE DU TRADUCTEUR.


Tout le monde connat ces rendez-vous en plein air, ces rjouissances
annuelles et ambulantes qui appellent les amateurs de bruit, de
poussire et de plaisir. _La Foire aux Vanits_ est l'idal du genre.
On y trouve mme cohue, mme tumulte, mmes clats de rire; toutefois,
 la diffrence de ces ftes populaires qui n'ont lieu qu' des
intervalles loigns, _la Foire aux Vanits_ se tient en permanence;
elle a commenc avec le monde, elle ne finira qu'avec lui: c'est une
parade universelle o chacun a son rle  jouer, o chacun tour  tour
rit du prochain et le fait rire  ses dpens.

Mais, tandis que la plupart des acteurs de cette comdie humaine
disparaissent dans le tourbillon gnral sans laisser trace de leur
passage, quelques-uns sortent de la foule, fondent leur rputation
et s'lvent aux yeux de la postrit au rang de chefs d'emploi et
de crateurs du genre. C'est ainsi que l'on peut nommer parmi tant
d'autres et Panurge, et Macette, et Tartufe, et Basile.  cette
galerie dj peuple de personnages si clbres, M. Thackeray a ajout
un type qui n'est ni moins expressif ni moins vrai que les prcdents.
C'est celui d'une jeune fille sans famille, sans fortune et sans
coeur, mais aventurire ambitieuse, qui s'obstine  trouver un mari
avec les seules ressources d'une imagination prcoce: c'est qu'un mari
quivaut pour elle  une position sociale, c'est qu'un mari est le
passe-port ncessaire sans lequel aucune femme ne saurait circuler
dans le monde honnte. Puis aprs le mariage vient la manire de s'en
servir.

Mais nous ne voulons point retarder le lecteur au dbut de cette
excursion piquante et instructive,  laquelle le convie M. Thackeray.
Dj les personnages s'agitent, les vnements se pressent et
l'intrigue se noue. Qu'il nous suffise d'un dernier mot: on verra dans
ce roman que les baronnes d'Ange ne sont pas nes d'hier, qu'elles
existent dans tous les pays, et que l'Angleterre a aussi son
_Demi-Monde_.

G. G.




LA FOIRE AUX VANITS.




CHAPITRE PREMIER.

Chiswick Mall.


Notre sicle marchait sur ses quinze ans.... Par une brillante matine
de juin, une large voiture bourgeoise se dirigeait, avec une vitesse
de quatre milles  l'heure, vers la lourde grille du pensionnat
de jeunes demoiselles tenu par miss Pinkerton,  Chiswick Mall.
La voiture tait attele de deux chevaux bien nourris, aux harnais
tincelants et conduits par un cocher non moins bien nourri, et
ombrag d'un chapeau  trois cornes et d'une perruque. Sur le sige, 
cot du cocher, se trouvait un domestique noir, qui dplia ses jambes
recourbes au moment o la voiture s'arrtait devant la porte de miss
Pinkerton. Au bruit de la cloche qu'il agita, une douzaine au moins
de jeunes ttes apparurent aux troites croises de ce vieux et
majestueux manoir bti en brique. Un observateur attentif et pu mme
reconnatre le nez rouge et effil de cette bonne miss Pinkerton, se
dressant au-dessus d'une touffe de graniums qui ornaient la fentre
du salon.

C'est la voiture de M. Sedley, ma soeur, dit miss Jemima; c'est
Sambo, le domestique noir, qui vient de sonner, et le cocher a un
habit rouge tout neuf.

--Avez-vous termin tous les prparatifs ncessaires pour le dpart de
miss Sedley, miss Jemima? demanda miss Pinkerton.

C'tait une bien majestueuse personne que miss Pinkerton, la Smiramis
d'Hammersmith, l'amie du docteur Johnson et la correspondante de
mistress Chapone.

Ces demoiselles sont  emballer leurs chiffons depuis quatre heures
du matin, ma soeur, rpliqua miss Jemima, et nous leur avons prpar
une brasse de fleurs.

--Dites un bouquet, ma soeur Jemima; cela est de meilleur ton.

--Eh bien! soit, un bouquet qui tait bien gros comme une botte de
foin. J'ai mis de plus deux bouteilles d'eau de girofle pour miss
Sedley et la recette pour en faire, le tout dans la malle d'Amlia.

--Et je pense, miss Jemima, que vous avez copi la note de
miss Sedley. La voici, n'est-ce pas?... C'est trs-bien:
quatre-vingt-treize livres quatre schellings. Soyez assez bonne
pour mettre l'adresse  _Mr. John Sedley_, et cacheter ce billet que
j'cris  sa femme.

Aux yeux de miss Jemima, une lettre autographe de sa soeur tait un
objet de grande vnration; elle n'en et pas tmoign davantage pour
une lettre crite de la main d'un souverain. Il tait de notorit
publique que miss Pinkerton n'crivait aux parents des lves que
lorsque les pensionnaires quittaient la maison ou se mariaient: elle
avait fait une seule exception lorsque cette pauvre miss Birch tait
morte de la fivre scarlatine. Miss Jemima tait persuade que, si
quelque chose avait pu consoler mistress Birch de la perte de sa
fille, c'tait la pieuse et pathtique composition o miss Pinkerton
lui annonait cette triste nouvelle.

Dans la circonstance qui nous occupe, voici comme tait conue
l'ptre de miss Pinkerton:

    La Mall, Chiswick, 16 juin 18...

Aprs six annes de sjour  La Mall, j'ai l'honneur et la
satisfaction de rendre miss Amlia Sedley  ses parents. C'est une
jeune personne accomplie, bien capable de tenir avec distinction sa
place dans une socit lgante et cultive. Ces qualits qui donnent
le cachet aux jeunes demoiselles du grand monde, ces perfections qui
conviennent  sa naissance et  sa condition, ne font point dfaut
dans l'aimable miss Sedley. Son application et son obissance lui ont
concili tous ses matres, et la douceur charmante de son caractre a
sduit ses petites comme ses grandes compagnes.

Pour la musique, la danse et l'orthographe, pour tous les genres de
broderie et de travaux  l'aiguille, on ne peut manquer de trouver
qu'elle a ralis les souhaits les plus lgitimes de ses amis. La
gographie laisse encore beaucoup  dsirer. Nous ne saurions trop
recommander aussi l'usage rgulier d'un dossier orthopdique au moins
quatre heures par jour, et cela pendant trois ans: c'est le seul moyen
d'acqurir cette distinction de tournure et de maintien que l'on exige
des jeunes personnes  la mode.

Quant aux principes de religion et de moralit, on verra que miss
Sedley est digne d'un tablissement qui a t honor de la prsence
du _grand lexicographe_ et du patronage de l'incomparable mistress
Chapone. En quittant La Mall, miss Amlia emporte avec elle
l'affection de ses compagnes et les sentiments les plus tendres de sa
matresse, qui a l'honneur de se dire,

    Madame,

    Votre trs-humble et trs-obissante servante,
    BARBARA PINKERTON.

P.S. Miss Sharp accompagne miss Sedley. Les plus vives instances pour
que le sjour de miss Sharp  Russell-Square ne dpasse pas dix jours.
L'honorable famille chez laquelle elle doit entrer voudrait avoir ses
services le plus tt possible.

Cette lettre termine, miss Pinkerton se mit  crire son nom et celui
de miss Sedley sur la page blanche du Dictionnaire de Johnson, ouvrage
plein d'intrt, qu'elle ne manquait jamais d'offrir  ses lves
 leur dpart de La Mall. Sur la couverture, il y avait copie des
_Conseils adresss  une jeune demoiselle  son dpart du pensionnat
de miss Pinkerton, par feu le docteur Johnson, de si vnrable
mmoire_. C'est que le nom du _lexicographe_ tait toujours sur
les lvres de cette majestueuse personne, depuis qu'elle devait sa
rputation et sa fortune  une visite qu'elle avait reue de lui.

Obissant  l'ordre de sa soeur ane, d'aller qurir dans la grande
armoire le dictionnaire d'usage, miss Jemima tira du sanctuaire deux
exemplaires de l'ouvrage en question, et, quand miss Pinkerton eut
achev sa ddicace sur le premier, Jemima d'un air hsitant et timide,
lui tendit le second.

Et pour qui celui-l, miss Jemima? dit miss Pinkerton avec une
froideur imposante.

--Mais.... pour Becky Sharp, rpondit Jemima toute tremblante, et la
rougeur lui montait  travers les rides de sa face et de son cou; pour
Becky Sharp, car elle s'en va aussi.

--MISS JEMIMA! s'cria miss Pinkerton, comme si sa bouche et ouvert
passage  des majuscules, tes-vous bien dans votre bon sens? Remettez
le dictionnaire  sa place, et  l'avenir ne vous avisez plus de
prendre de telles liberts.

--Cependant, ma soeur, vous n'en auriez que pour vingt-deux sous; et
cette pauvre Becky sera bien malheureuse si vous ne lui faites pas ce
prsent.

--Envoyez-moi sur-le-champ miss Sedley, dit miss Pinkerton.

Sans hasarder une parole de plus, la pauvre Jemima sortit tout en
dsordre, les nerfs bouleverss.

Le pre de miss Sedley tait un marchand de Londres qui vivait dans
une certaine aisance. Quant  miss Sharp, c'tait une lve reue
gratuitement, pour laquelle miss Pinkerton pensait avoir dj bien
assez fait, sans lui accorder encore  son dpart la haute faveur du
dictionnaire.

Les lettres des matresses de pension ont droit  peu prs  autant de
confiance que les pitaphes des cimetires. Cependant, de mme qu'il
se trouve parfois au nombre des personnes dfuntes un mort qui mrite
rellement les loges que le marbrier prodigue  ses os, un mort qui
fut bon chrtien, bon pre, bon fils, bon poux et qui, au moment de
son dcs, laisse une famille inconsolable pour pleurer sa perte, de
mme, dans les institutions de garons comme de filles, on peut de
temps  autre mettre la main sur un lve vraiment digne des loges
que lui accorde un matre dsintress. Et certes, miss Amlia Sedley
tait un de ces rares sujets, et mritait non-seulement tout ce que
miss Pinkerton disait  sa louange, mais encore elle avait nombre de
charmantes qualits que notre solennelle et vieille matrone ne pouvait
apercevoir, par suite de la diffrence d'ge et de rang, qui existait
entre elle et son lve.

C'tait beaucoup de chanter comme un rossignol ou comme mistress
Bellington, de danser comme Hillisberg ou Parisot, de broder comme
une fe, de mettre l'orthographe comme un dictionnaire; mais elle
possdait surtout un coeur si bon, si enjou, si tendre, si
aimable, si gnreux, qu'elle gagnait l'affection de tous ceux qui
l'approchaient, depuis la respectable matrone jusqu' la moindre
laveuse, jusqu' la fille de la marchande de gteaux, pauvre femme
borgne qui avait l'autorisation de vendre sa marchandise une fois par
semaine aux demoiselles de La Mall. Amlia comptait douze amies de
coeur, douze intimes sur ses vingt-quatre compagnes. L'envieuse miss
Briggs elle-mme n'avait jamais laiss chapper une mauvaise parole
sur son compte. La haute et puissante miss Saltire, petite-fille
de lord Dexter, lui trouvait une figure distingue: et quant  miss
Swartz, la riche crole de Saint-Kitt,  l'paisse chevelure, elle eut
un tel accs de larmes qu'on fut oblig d'envoyer chercher le docteur
Floss et de l'inonder de vinaigre aromatique. Miss Pinkerton lui
tmoignait un attachement calme et digne, comme on peut penser,
d'aprs la haute position et les minentes vertus de cette dame. Quant
 miss Jemima, elle avait dj senti ses yeux se gonfler  plusieurs
reprises  la pense du dpart d'Amlia, et n'et t la crainte de
sa soeur, elle se serait laisse aller  des crises violentes comme
l'hritire de Saint-Kitt, qui payait d'ailleurs double pension. Un
tel luxe de douleur ne pouvait se permettre qu' des pensionnaires
en chambre. Pour l'honnte Jemima, qui avait  veiller aux notes,
au blanchissage, au raccommodage,  la fabrication des puddings, 
l'argenterie et  la vaisselle.... Mais  quoi bon parler d'elle? car
il est probable que nous ne la retrouverons plus d'ici au dnoment,
et quand la grille de fer se sera ferme sur elle et sur sa vnrable
soeur, elles ne sortiront gure de leur retraite pour venir se mler
aux personnages de ce rcit.

Nos rapports devant tre des plus frquents avec Amlia, il n'est pas
inutile de dire, ds cette premire entrevue, que c'tait une nature
douce et bonne par excellence. C'est un grand bonheur, dans la vie et
dans ce roman qui abonde surtout en sclrats de la plus noire espce,
d'avoir en notre compagnie une si honnte et si bonne personne. Mais
comme ce n'est point une hrone, je me dispenserai de faire son
portrait, car en vrit j'aurais peur que son nez ne ft un peu trop
court, que ses joues ne fussent un peu trop pleines et trop colores
pour cet emploi. Quoi qu'il en soit, on voyait sur sa figure
s'panouir les roses de la sant, et sur ses lvres les plus frais
sourires. Elle avait des yeux o ptillait la gaiet la plus vive
et la plus franche, except toutefois lorsqu'ils se remplissaient de
larmes; et c'tait bien trop souvent, car cette nave crature aurait
clat en sanglots pour la mort de son serin, pour une souris que le
chat aurait trangle au passage, ou pour une parole de rprimande,
s'il se ft trouv des gens d'un coeur assez dur pour lui en faire.
Miss Pinkerton, cette rigide et irrprochable personne, avait cess
bien vite de la gronder, quoiqu'elle ne s'entendt gure plus en
sensibilit qu'en algbre; elle avait recommand particulirement 
tous les matres de traiter miss Sedley avec la plus grande douceur.
De la svrit avec elle n'et t qu'injustice.

Aussi, quand vint le jour du dpart, miss Sedley, toujours entre le
rire et les pleurs, se trouva fort embarrasse. Elle se rjouissait
de retourner chez elle, et elle s'attristait encore plus de quitter sa
pension. Pendant les trois jours qui prcdrent, Laura Martin ne la
quittait pas plus qu'un petit chien. Elle eut  faire et  recevoir au
moins quatorze prsents, et  prendre quatorze engagements solennels
d'crire chaque semaine.

Envoyez-moi mes lettres sous l'enveloppe de mon grand-pre le comte
de Dexter, dit miss Saltire, qui, soit dit en passant, tait fort
rpe.

--N'attendez pas la poste, mais crivez-moi chaque jour, mon cher
coeur, dit l'imptueuse mais affectionne miss Swartz.

Et la petite Laura Martin prit la main de son amie et la regardant
d'un air srieux:

Amlia, dans mes lettres, je vous appellerai ma maman.

(Eh bien, matre Jones[1], qui lisez ce livre  votre cercle, vous
traitez, j'en suis sr, tous ces dtails de bouffonneries grotesques
et de bavardage ultra-sentimental. Oui, je vous vois, matre Jones,
tout rjoui, en tte  tte avec votre morceau de mouton et votre
bouteille de vin, prendre votre crayon et crire  la marge:
_Niaiseries_, _bavardages_, etc., etc.... Voil bien un de ces gnies
sublimes qui n'admirent que le grand, que l'hroque, dans la vie
comme dans les romans. Dans ce cas, il fera bien de prendre cong
de nous et de tourner ses pas d'un autre ct. Ceci dit, nous
poursuivons.)

[Note 1: Ceci est un colloque entre l'auteur et le lecteur anglais. Le
lecteur franais n'a donc  y voir aucune personnalit  son endroit,
et peut se livrer sans respect humain  tous les entranements de la
sensibilit. (_Note du traducteur._)]

Pendant que Sambo plaait dans la voiture les fleurs, les prsents,
les malles et les botes  chapeaux de miss Sedley, ainsi qu'un
coffre en cuir bien petit, bien us, sur lequel miss Sharp avait
trs-proprement attach son carton, et que M. Sambo tendit au
cocher avec une grimace  laquelle celui-ci rpondit par un rire
d'intelligence, l'heure du dpart arriva.

La douleur de ces derniers moments fut moins vive, grce  l'admirable
discours que miss Pinkerton adressa  son lve: non que ce discours
de sparation dispost Amlia  des rflexions philosophiques ou qu'il
l'et arme de calme contre les preuves de la vie, ce qui formait la
conclusion du discours; mais c'est qu'il tait d'une paisseur, d'une
prtention, d'un ennui qui dpassait toute limite, et miss Sedley
craignait trop sa matresse de pension pour laisser percer aucune
marque d'impatience. Un gteau  l'anis, une bouteille de vin, furent
apports dans le salon, comme aux occasions solennelles des visites
de parents. Aprs avoir pris sa part de ces rafrachissements, miss
Sedley put songer  partir.

Voulez-vous entrer, Becky, et prendre cong de miss Pinkerton?
dit miss Jemima  une jeune fille  laquelle personne ne faisait
attention, et qui descendait l'escalier, tenant  la main son carton 
bonnets.

--Je le dois, dit miss Sharp avec un grand calme et au grand
tonnement de miss Jemima.

Puis elle frappa  la porte, et, ayant reu la permission d'entrer,
elle s'avana sans la moindre hsitation et dit en franais, avec la
plus grande puret d'accent: _Mademoiselle, je viens vous faire mes
adieux_.

Miss Pinkerton ne comprenait rien au franais, bien qu'elle diriget
des lves qui l'entendaient. Elle se mordit les lvres, releva sa
vnrable face orne d'un nez  l'antique, et au sommet de laquelle se
dessinait un large et majestueux turban.

Miss Sharp, dit-elle, je vous souhaite le bonjour.

Et, en parlant, la Smiramis d'Hammersmith allongeait le bras comme en
signe d'adieu et pour donner  miss Sharp l'occasion de serrer un des
doigts de sa main, qui resta en route dans ce dessein.

Miss Sharp retira la main avec un sourire glacial et une profonde
rvrence, et refusa l'honneur qu'on voulait lui faire. A
ce mouvement, le turban de la Smiramis prouva une secousse
d'indignation telle qu'il n'en ressentit jamais de pareille. Dans le
fait, c'tait une petite lutte entre la jeune personne et la vieille
matrone, et celle-ci avait le dessous.

Le ciel vous bnisse, mon enfant! dit-elle en embrassant Amlia et
en lanant un regard flamboyant  miss Sharp par-dessus l'paule de la
jeune fille.

--Sortez vite, Becky, dit miss Jemima tout en moi  la jeune
personne, en la poussant hors du salon.

Et la porte se referma sur elle pour toujours.

Dans la cour commencrent les scnes dchirantes du dpart; les mots
nous manquent pour une telle peinture. Tous les domestiques taient
runis, toutes les bonnes amies, toutes les jeunes pensionnaires,
et jusqu'au matre de danse qui venait d'arriver. Ce n'taient que
plaintes, embrassades, larmes et lamentations, sans oublier les crises
nerveuses de miss Swartz, l'lve en chambre, qui, de sa fentre se
livrait  des transports que la plume dsespre de retracer; un coeur
sensible saura gr qu'on lui fasse grce de ces dtails.

Les adieux sont finis, et nos voyageurs, ou plutt miss Sedley a
quitt ses amies; car, pour miss Sharp, elle tait entre sans bruit
dans la voiture, et personne ne gmissait de la perdre.

Sambo ferma la portire sur sa jeune matresse en larmes, et grimpa
derrire la voiture.

Arrtez! cria miss Jemima s'lanant vers la grille avec un paquet.
Voici des sandwichs, ma chre, dit-elle  Amlia; vous pourriez avoir
faim; et vous, Becky, Becky Sharp, voici un livre pour vous que ma
soeur.... c'est--dire que je.... c'est ce dictionnaire de Johnson,
vous savez bien; vous ne pouvez nous quitter sans cela. Bon voyage! En
route, cocher. Dieu vous bnisse!

Cette excellente crature rentra dans le jardin, vaincue par ses
motions; mais, au moment o le cocher fouettait les chevaux, miss
Sharp montrait sa ple figure  la portire et lanait le livre dans
le jardin.

Miss Jemima pensa s'vanouir d'pouvante.

Ah! je n'aurais jamais cru que l'audace....

L'motion l'empcha de complter sa phrase; la voiture roulait grand
train, la grille tait ferme, la cloche retentissait pour la leon
de danse. Et maintenant que le monde s'ouvre  nos deux jeunes filles,
adieu  Chiswick Mall.




CHAPITRE II.

O miss Sharp et miss Sedley se disposent  entrer en campagne.


A peine miss Sharp, accomplissant l'acte hroque mentionn au dernier
chapitre, eut-elle vu le dictionnaire rouler sur le sable du petit
jardin et tomber aux pieds de l'tonne miss Jemima, que la figure de
la jeune fille, empreinte jusqu'alors de la pleur de la haine, laissa
percer un lger sourire qui n'tait gure plus gracieux. Puis elle se
jeta au fond de la voiture, et comme dgage d'un grand poids:

Bon voyage  son dictionnaire, dit-elle, et, grce  Dieu, me voici
hors de Chiswick.

En prsence de ce dfi jet si rsolument, miss Sedley ne resta pas
moins interdite que miss Jemima ne l'tait de son ct. Elle venait de
quitter sa pension depuis une minute au plus, et ce n'est pas dans
un si court espace de temps que se dissipent les impressions de six
annes. Cela est si vrai que chez quelques personnes ces terreurs et
ces effrois du jeune ge se conservent tout le reste de la vie. Je
connais, par exemple, un vieux gentilhomme de soixante-huit ans qui
me disait un matin  djeuner, avec toutes les apparences d'une grande
agitation: La nuit dernire, j'ai rv que je recevais le fouet du
docteur Raine. Dans la dure d'un somme, son imagination l'avait fait
remonter  une quarantaine d'annes. Le docteur Raine et son paquet
de verges lui inspiraient encore  soixante-huit ans autant de terreur
qu'ils lui en avaient caus  treize. Si le docteur avec son bouleau
flexible se ft dress devant lui en chair et en os, et bien qu'il
marqut soixante et huit  l'horloge de la vie, lui et dit de sa
voix redoute: Allons, drle, mettez bas votre pantal....? Aussi miss
Sedley resta toute stupfaite de cet acte d'insubordination.

Enfin, qu'avez-vous fait, Rebecca? dit-elle aprs une pause.

--Croyez-vous donc que miss Pinkerton va sortir pour m'ordonner de
rentrer dans sa prison d'enfer, dit Rebecca en riant.

--Non, mais....

--J'excre cette maison, continua miss Sharp emporte par sa colre;
j'espre ne jamais la revoir. Je voudrais qu'elle ft au fond de la
Tamise, et, si miss Pinkerton s'y trouvait, ce n'est certes pas moi
qui irais l'y pcher. J'aurais plaisir  la voir au milieu de l'eau
avec son turban, ses jupes flottant  la suite, et son nez  l'avant,
formant la proue du navire.

--Ciel! s'cria miss Sedley.

--Eh bien! votre ngre ira-t-il le lui dire? continua miss Rebecca en
riant; qu'il descende s'il veut, et aille conter  miss Pinkerton que
je la dteste de toute mon me. Je voudrais qu'il en et envie; je
voudrais lui prouver mon aversion. Depuis deux ans, je n'ai reu de sa
part qu'insulte et outrage; j'ai t traite par elle plus mal qu'une
fille de cuisine. Jamais mot d'affection ni d'amiti, except de votre
part. J'tais bonne pour soigner les petites filles de la basse classe
et pour parler franais aux jeunes demoiselles, jusqu' m'en faire
prendre en dgot ma langue maternelle. Quant  parler franais  miss
Pinkerton, c'tait le plus mauvais tour qu'on pt lui jouer. Elle n'y
comprenait mot, et tait trop fire pour l'avouer. C'est l, je crois,
la cause de mon dpart. J'en remercie le ciel, et cela me fait aimer
le franais. _Vive la France! vive l'Empereur! vive Bonaparte!_

-- Rebecca, Rebecca, quelle honte! s'cria miss Sedley, car c'tait
le plus grand blasphme qui pt sortir de la bouche de Rebecca.

Dire alors en Angleterre: Longue vie  Bonaparte! tait comme si
l'on et dit: Longue vie  Lucifer!

Pouvez-vous bien avoir ces mauvaises penses de vengeance et de
haine?

--Si la vengeance est une mauvaise pense, elle est au moins
naturelle, repartit Rebecca, et je ne suis pas un ange.

Elle ne mentait pas.

On a pu, en effet, remarquer que, dans cette conversation, miss Sharp
a eu deux fois l'occasion de remercier le ciel; la premire pour
l'avoir dlivre de personnes qu'elle dtestait, et, en second lieu,
pour lui avoir fourni l'occasion de mettre ses ennemis dans l'embarras
et de les couvrir de confusion. Ce ne sont pas l des motifs bien
lgitimes de reconnaissance envers le ciel, ni de ceux qui peuvent
venir  l'esprit de personnes d'un caractre doux et bienveillant.

Miss Rebecca n'avait rien de doux ni de bienveillant dans le
caractre. Tout le monde en usait mal avec elle, disait cette
jeune misanthrope (il vaut mieux dire _misogyne_, car, pour le
sexe masculin, on peut dclarer qu'elle en avait encore fort peu
l'exprience); tout le monde en usait mal  son gard, disait-elle;
cependant nous sommes disposs  croire que ces personnes de l'un
ou de l'autre sexe qui sont les victimes de tout le monde n'ont en
gnral que ce qu'elles mritent. Le monde est un miroir qui renvoie 
chacun ses propres traits; si vous froncez le sourcil en le regardant,
il vous jette un coup d'oeil renfrogn. Riez, au contraire, avec lui,
et il se montrera bon compagnon. Avis  vous, jeunes gens, pour rgler
votre choix. Si on ngligeait miss Sharp, c'est qu'elle tait connue
pour n'avoir jamais rendu service  personne; on ne peut pas trouver
vingt-quatre jeunes demoiselles toutes aussi aimables que l'hrone
de ce roman, miss Sedley, choisie prcisment par nous comme la mieux
doue de toutes; autrement rien au monde ne nous et empch de mettre
 sa place miss Swartz ou miss Crump, ou miss Hopkins; on aurait eu
tort d'esprer rencontrer chez tout le monde le caractre doux et
aimable de miss Amlia Sedley, et cette bonne volont  vaincre en
toute circonstance les brusqueries et les rebuts de Rebecca.

Le pre de miss Sharp tait artiste, et, en cette qualit, avait donn
des leons de dessin dans la maison de miss Pinkerton. C'tait un
habile homme, bon vivant, bien rjoui, mais brouill avec le travail.
Ses plus grandes dispositions taient  faire des dettes, et son
faible le menait toujours  la taverne. Quand il avait bu, il tait
dans l'usage de battre sa femme et sa fille; et le lendemain matin,
fatigu d'un grand mal de tte, il adressait ses injures  la foule
insouciante de son gnie, puis dcochait ses traits non moins vifs
et quelquefois bien ajusts, contre la sottise de ses confrres
les peintres. Comme il tait fort mal  l'aise pour subvenir  ses
besoins, et que, dans Soho o il vivait, il devait de l'argent  un
mille  la ronde, il pensa amliorer sa position en pousant une jeune
femme, franaise d'origine et danseuse de profession. Miss Sharp ne
parlait jamais de l'humble condition de sa mre; mais elle vantait
beaucoup la noble et illustre famille des Entrechats, originaires de
Gascogne, et tirait vanit d'appartenir  de tels anctres. Il est
bon de constater que, plus elle avanait dans la vie, plus la race de
cette jeune dame gagnait en noblesse et en illustration.

La mre de Rebecca avait fait son ducation on ne sait pas bien o, et
sa fille parlait le franais avec la puret des Parisiens. C'tait 
cette poque une qualit prcieuse, et qui valut  Rebecca son entre
chez l'austre miss Pinkerton; car, sa mre tant morte, son pre, qui
se trouvait lui-mme dans un tat dsespr, crivit  miss Pinkerton,
aprs sa troisime attaque de _delirium tremens_, une lettre
pathtique o il mettait l'orpheline sous sa protection. Peu aprs il
descendit dans la tombe, en laissant deux baillis se dbattre sur son
corps. Rebecca avait dix-sept ans lorsqu'elle vint  Chiswick. On la
traita comme une pensionnaire  bourse entire. Elle tait tenue de
parler franais, et jouissait en retour de l'avantage de vivre l
sans rien payer; et mme, moyennant une somme modique par an, elle
recueillait des professeurs attachs  la maison quelques bribes
d'enseignement.

Petite de taille, vive de tournure, elle tait ple et avait les
cheveux d'un blond rouge. Ses yeux, ordinairement baisss, s'ouvraient
si larges lorsqu'ils vous regardaient, et prenaient une expression si
singulire et si communicative, que le rvrend Mr. Crisp, tout
frais sorti d'Oxford et vicaire du ministre de Chiswick, le rvrend
Flowerdow, s'prit d'amour pour miss Sharp. Un coup d'oeil l'avait
frapp  mort dans l'glise mme de Chiswick, un coup d'oeil dirig
du banc des pensionnaires au pupitre de lecture. Notre jeune passionn
allait prendre le th chez miss Pinkerton,  laquelle il avait t
prsent par sa maman. Il avait mme prononc le mot de mariage dans
un billet intercept, que la marchande de pommes avait t charge de
remettre. Mistress Crisp, appele soudainement  Buxton, emmena
avec elle son cher fils. Mais l'ide seule qu'un vautour avait pu
s'introduire parmi les colombes de Chiswick souleva dans la poitrine
de miss Pinkerton un tel flot d'indignation, qu'elle et renvoy miss
Sharp, si elle n'et pas t engage par une parole solennelle. Malgr
toutes les protestations de la jeune personne, elle ne put jamais
croire que ses entretiens avec Mr. Crisp se fussent borns  ceux
que Rebecca avait eus sous ses yeux en deux occasions, lorsqu'ils
s'taient rencontrs pour prendre le th.

Auprs des grandes demoiselles de l'tablissement, Rebecca Sharp
pouvait passer pour une enfant. Mais elle possdait cette dsolante
exprience qu'on doit  la pauvret. Elle avait eu affaire  plus d'un
crancier, et avait su l'loigner de la porte de son pre; elle savait
comment enjler et mettre de bonne humeur les fournisseurs, pour
gagner de la sorte un repas de plus. D'ordinaire elle allait festoyer
avec son pre, qui tait trs-fier de son esprit, et elle entendait
les propos de ses grossiers compagnons, souvent peu convenables
pour une jeune fille. Mais elle n'avait jamais t jeune fille, 
ce qu'elle disait, et tait femme depuis huit ans. Pourquoi miss
Pinkerton avait-elle admis un oiseau si dangereux dans sa cage?

Le fait est que la vieille dame tenait Rebecca pour la plus douce
crature, tant elle avait admirablement jou son rle d'ingnue toutes
les fois que son pre l'avait conduite  Chiswick! C'tait  ses yeux
une modeste et innocente petite fille. L'anne qui prcda celle o
elle fut admise dans la maison, elle tait alors ge de seize ans,
miss Pinkerton, de son air le plus majestueux, et  la suite d'un
petit discours, lui remit en prsent une poupe confisque  miss
Swindle, qu'on avait surprise  faire avec elle la dnette pendant les
heures de classe. Que de quolibets changs entre le pre et la fille
lorsqu'ils rentraient chez eux aprs une soire passe chez miss
Pinkerton, et surtout au sujet des discours prononcs en prsence des
professeurs runis! Quelle n'et pas t la colre de cette bonne miss
Pinkerton, si elle avait vu comme cette petite grimacire de Rebecca
la tournait en caricature  l'aide de sa poupe! Elle avait avec elle
de longs dialogues qui faisaient les dlices de Newman-Street,
de Gerard-Street et de tout le quartier des artistes. Les jeunes
peintres, en venant prendre leur grog au genivre chez leur doyen, si
bon diable et si paresseux, ne manquaient jamais de demander  Rebecca
si miss Pinkerton tait  la maison; elle n'tait que trop connue
d'eux, la pauvre crature! Une fois Rebecca eut l'honneur de passer
quelques jours  Chiswick; elle en remporta une Jemima, c'est--dire
une autre poupe  l'image de miss Jemmy. Et cependant l'honnte fille
lui avait donn en confitures et en ptisseries de quoi rgaler trois
enfants, et gliss de plus  son dpart une pice de sept schellings.
Mais l'esprit railleur de cette enfant tait plus fort que la
reconnaissance, et elle sacrifia miss Jemmy avec aussi peu de piti
que sa soeur.

Lorsque la mort lui enleva son pre, La Mall s'ouvrit pour elle comme
une nouvelle famille; mais les rigides observances de la maison lui
taient insupportables. Les prires et les repas, les leons et
les promenades, qui avaient lieu avec une ponctuelle rgularit, la
mettaient  bout de patience, et, quand elle se reportait  la vie
libre et misrable du vieil atelier de Soho, elle se prenait  le
regretter. Tout le monde, et jusqu' elle, s'imaginait qu'elle tait
mine par la douleur de la perte de son pre. Dans sa petite chambre,
niche sous les combles, ses jeunes compagnes l'entendaient marcher
et sangloter pendant toute la nuit; mais c'tait de rage et non de
douleur. Elle n'avait gure dissimul jusqu'au moment o, jete dans
l'abandon, elle apprit  feindre. Elle s'tait peu mle  la socit
des femmes. Son pre, tout relgu du monde qu'il tait, ne manquait
pas de talent, et sa conversation tait cent fois plus agrable que le
bavardage de telle personne de son sexe, comme elle pouvait maintenant
en rencontrer. La prtentieuse vanit de la vieille matresse d'cole,
la gaiet intempestive de sa soeur, les conversations un peu niaises
et les mdisances des grandes pensionnaires, la glaciale exactitude
des matresses, lui causaient un gal ennui. Si elle avait eu un coeur
tendre et maternel, cette infortune jeune fille, elle aurait trouv
du charme et de l'intrt dans le babil et les confidences des petites
filles qui lui taient confies. Mais elle vcut avec elles deux
annes, et aucune ne regretta son dpart. Il n'y avait que le bon et
tendre coeur d'Amlia qui pt la toucher et se faire aimer d'elle.
Mais qui aurait pu ne pas aimer Amlia?

Le bonheur, les avantages sociaux que ses jeunes compagnes avaient
sur elle livraient Rebecca aux cruels tourments de l'envie.
Voyez, disait-elle, quels airs se donne celle-l parce qu'elle est
petite-fille d'un comte! Comme elles s'inclinent et rampent devant
cette crole, et cela  cause de ses cent mille livres! Je suis cent
fois plus vive et plus agrable que cette crature avec tout son or;
ma naissance vaut bien celle de cette petite-fille de comte, avec tous
ses parchemins: et cependant chacun ici me laisse  l'cart, tandis
que chez mon pre tous ses amis manquaient les bals et les ftes, pour
venir passer la soire avec moi!

Elle rsolut en consquence de s'affranchir  tout prix de la prison
o elle se trouvait. Elle se mit ds lors  travailler dans ce but et
 dresser ses plans pour l'avenir.

D'abord elle profita des moyens de s'instruire que sa position lui
offrait. Dj musicienne et possdant bien une langue trangre, elle
parcourut rapidement le cercle des tudes regardes comme ncessaires
aux dames de cette poque. Elle travaillait sans relche la musique,
et, un jour de sortie o elle tait reste  la pension, notre auguste
matrone l'entendit excuter un morceau avec une telle perfection,
qu'elle pensa sagement pouvoir s'pargner la dpense d'un matre pour
les plus petites, et annona  miss Sharp qu' l'avenir elle aurait 
leur enseigner la musique.

La jeune fille refusa pour la premire fois, et au grand tonnement de
la majestueuse matresse de pension.

Je suis ici, dit brusquement Rebecca, pour parler franais avec les
enfants, non pour leur enseigner la musique et mnager votre argent.
Payez; et je la leur apprendrai.

Notre auguste matrone fut oblige de cder, et naturellement lui en
voulut  partir de ce jour.

Pendant trente-cinq ans, dit-elle, je n'ai jamais vu personne oser se
rvolter dans ma propre maison contre mon autorit; j'ai rchauff une
vipre dans mon sein.

--Une vipre! vous badinez, dit miss Sharp presque ple de
saisissement; vous m'avez prise parce que je vous tais utile. Ce
n'est point une question de reconnaissance entre nous. Je dteste
cette maison, et n'aspire qu' la quitter. Je ne veux rien faire ici
que ce que je suis oblige d'y faire.

La vieille dame avait beau lui demander si elle songeait bien qu'elle
parlait  miss Pinkerton, Rebecca lui riait au nez d'un air insultant
et vraiment diabolique, au point que la matresse de pension en eut
presque une attaque de nerfs:

Donnez-moi de l'argent, dit la jeune fille, ou bien, si vous l'aimiez
mieux, trouvez-moi une bonne place, une bonne place de gouvernante
dans une noble famille; vous n'avez qu' vouloir.

Dans toutes leurs querelles subsquentes, elle en revenait toujours 
cet argument: Trouvez-moi une position; nous ne pouvons nous sentir,
et je suis prte  vous quitter.

La digne miss Pinkerton bien qu'elle ft dcore d'un nez  la
romaine et d'un turban, et qu'elle ft taille comme un grenadier, ne
possdait pas cependant une volont et une nergie gales  celles
de sa jeune pensionnaire; en vain elle lutta contre elle et chercha 
l'intimider. Se voyant une fois gourmande par elle en public, Rebecca
eut recours au stratagme mentionn plus haut; elle rpondit en
franais, ce qui drouta compltement la vieille femme. Pour maintenir
l'autorit dans la pension, il fallait carter cette rebelle, ce
monstre, ce serpent, cette torche incendiaire. Sur ces entrefaites,
miss Pinkerton, ayant appris que la famille de sir Pitt Crawley avait
besoin d'une gouvernante, recommanda aussitt miss Sharp pour cette
place, tout monstre et tout serpent qu'elle tait. Je n'ai rien 
reprendre, pensa-t-elle, dans la conduite de miss Sharp, si ce n'est
 mon gard, et ne puis lui refuser des connaissances et des talents
accomplis. Elle ne peut que faire honneur au systme d'ducation
adopt dans ma maison. C'tait ainsi que la matresse de pension
mettait sa conscience d'accord avec ses recommandations, qu'elle
parvenait  dgager sa parole, et que sa pensionnaire se trouvait
libre enfin. La bataille dcrite ici en quelques lignes dura
naturellement plusieurs mois.

Miss Sedley avait aussi dix-sept ans et tait sur le point de quitter
la pension. Par suite de l'amiti qu'elle ressentait pour miss Sharp,
seul point dans le caractre d'Amlia qui, de l'aveu de la vnrable
matrone, ne donnt pas satisfaction  sa matresse, elle l'invita 
venir passer une semaine chez ses parents avant de se rendre  ses
devoirs de gouvernante dans la maison o on l'attendait.

Ainsi s'ouvrait le monde pour ces deux jeunes femmes. Pour Amlia, il
se prsentait comme une fleur dans tout l'clat de sa fracheur et
de sa nouveaut; il n'tait pas aussi nouveau pour Rebecca, car,
s'il faut dire toute la vrit sur l'affaire du rvrend Crisp, la
marchande de gteaux insinua  quelqu'un, qui affirma le fait sous la
foi du serment  une autre personne, qu'il y en avait beaucoup plus
entre Mr. Crisp et miss Sharp qu'on n'en avait confi au public,
et que cette lettre tait la rponse  une autre. Mais qui pourra
dcouvrir la vrit sur ce point? En tout cas, si ce n'tait pas pour
Rebecca un dbut dans le monde, c'tait du moins une rentre.

Dans le cours du trajet jusqu' la barrire de Kensington, Amlia,
sans avoir oubli ses compagnes, avait fini par scher ses larmes.
D'abord elle avait rougi avec un sentiment de plaisir  la vue d'un
jeune officier des Horse-Guards qui avait caracol  la portire, et,
lui jetant un coup d'oeil, avait dit: Vrai Dieu! la jolie fille.
Puis, avant d'arriver  Russell-Square, la conversation s'tait
longuement tendue sur l'article des modes. Les jeunes femmes
portaient-elles de la poudre sur leurs cheveux, des baleines dans
leurs jupes  la prsentation? Miss Amlia aurait-elle cet honneur?
car elle savait qu'on devait la mener au bal du lord-maire. Arrive 
la maison paternelle, miss Sedley,  l'aide du bras de Sambo, s'lana
aussi gaie, aussi radieuse qu'aucune fille de la bonne Cit de
Londres, et tous les serviteurs de la maison taient runis dans la
cour pour fter leur jeune matresse et sourire  sa bienvenue.

Aprs ces premiers embrassements, miss Sedley montra  Rebecca toutes
les chambres de la maison et ce qu'il y avait dans chaque chambre,
ses livres, son piano, ses robes, tous ses colliers, ses broches, ses
dentelles. Elle fora Rebecca d'accepter des bagues de cornaline et
de turquoise, et une charpe de mousseline lgre qui maintenant tait
trop petite pour elle; en dpit de la discrtion dont son amie s'tait
arme, elle demanda  sa mre l'autorisation de lui offrir son chle
de cachemire blanc. Elle pouvait bien s'en passer, puisque son frre
Joseph lui en rapportait deux de l'Inde.

Quand Rebecca vit les deux magnifiques chles de cachemire que Joseph
Sedley avait rapports  sa soeur, elle dit avec un accent de vrit:
Ce doit tre trs-bon d'avoir un frre; ce qui toucha de compassion
le coeur sensible d'Amlia: elle pensait que son amie tait seule au
monde, pauvre orpheline, sans amis, sans parents.

Non, vous ne serez pas abandonne, Rebecca, dit Amlia; je serai
votre amie, je vous aimerai comme une soeur; oui, comme une soeur.

--Mais o trouver des parents comme les vtres, bons, riches,
affectionns, qui vous donnent tout ce que vous dsirez, et leur amour
plus prcieux que tout le reste? Mon pauvre pre ne me donnait rien,
et je n'avais en tout que deux robes. Vous avez un frre, un bon
frre! vous devez bien l'aimer!

Amlia se mit  rire.

Eh quoi! ne l'aimez-vous pas, vous qui dites que vous aimez tout le
monde?

--Oui, sans doute.... seulement....

--Seulement, quoi?

--Seulement Joseph semble s'inquiter fort peu si je l'aime on non. Il
m'a donn ses deux doigts  serrer aprs une absence de dix annes.
Il est trs-bon, trs-dvou, mais il me parle rarement, et je crois
qu'il aime mieux sa pipe que sa....

Ici Amlia s'interrompit, car pourquoi dire du mal de son frre?

Il tait trs-bon pour moi quand j'tais enfant, continua-t-elle; je
n'avais que cinq ans quand il est parti.

--Il doit tre trs-riche, reprit Rebecca, car on dit que tous les
nababs indiens le sont normment.

--Je crois qu'il a un trs-gros revenu.

--Est-elle gentille, votre belle-soeur?

--Allons donc! Joseph n'est point mari, dit Amlia se remettant 
rire.

Peut-tre en avait-elle dj inform Rebecca; mais cette jeune femme
ne fit pas semblant de s'en souvenir. Elle rpta mme plusieurs fois
qu'elle s'attendait  voir  Amlia toute une bande de neveux et de
nices. Elle regrettait beaucoup que Mr. Sedley ne ft pas mari; elle
tait sre qu'Amlia lui avait dit qu'il l'tait; pour sa part, elle
raffolait des petits enfants.

Je crois que vous en aviez suffisamment  Chiswick, dit Amlia, tout
tonne de cette tendresse subite de son amie.

Hier encore, miss Sharp ne se serait pas hasarde  avancer des
propositions dont on et pu si facilement dmontrer la fausset; mais
rappelons-nous qu'elle n'avait que dix-neuf ans, et qu'elle tait
bien novice dans l'art de feindre, l'innocente crature. Toutefois, le
motif de cette srie de questions pouvait se traduire tout simplement
de la sorte: Si Mr. Joseph Sedley est riche et garon, pourquoi ne
l'pouserai-je pas? Je n'ai que quinze jours devant moi,  la vrit,
mais je ne risque rien d'en faire l'essai.

Elle arrta, dans son esprit, cette louable tentative. Elle redoubla
de caresses pour Amlia, elle couvrit de baisers le collier de
cornaline, et dclara qu'elle ne voulait jamais, jamais s'en sparer.
Lorsque sonna la cloche du dner, elle descendit les escaliers, son
bras pass autour de la ceinture de son amie, comme font les jeunes
femmes. Elle tait si mue  la porte du salon qu'elle trouva  peine
le courage d'entrer.

Sentez mon coeur, comme il bat, ma chre, dit-elle  son amie.

--Mais je ne le sens pas, dit Amlia; entrons et n'ayez pas peur: mon
pre ne vous fera pas de mal.




CHAPITRE III.

Rebecca en prsence de l'ennemi.


Un gros et gras gaillard, en paisses bottes de daim  la hongroise,
enseveli sous plusieurs cravates qui s'levaient presque  la hauteur
de son nez, avec un gilet ray de rouge et un habit vert pomme sur
lequel brillaient des boutons d'acier aussi larges qu'une couronne,
tait  lire le journal au coin du feu, lorsque les deux jeunes filles
entrrent. Il bondit de son fauteuil, rougit beaucoup, et,  cette
apparition, clipsa presque toute sa face derrire sa cravate.

Ce n'est que votre soeur, Joseph, dit Amlia en riant et en lui
prenant les deux doigts qu'il lui prsentait. Je suis revenue pour
tout de bon. Voici mon amie, miss Sharp dont vous m'avez dj entendu
parler.

--Non! jamais, sur ma parole, rpondit la tte cache sous les
cravates en redoublant de signes de dngation, c'est--dire....
si!... Il fait abominablement froid, mademoiselle; et en mme temps
il tisonnait le feu de tout son pouvoir, bien qu'on ft au milieu de
juin.

--Il est trs-bien, dit Rebecca  Amlia, de manire  se faire
entendre.

--Le pensez-vous, reprit celle-ci; alors je vais le lui dire.

--Ma chre, pour tout au monde! dit miss Sharp, tressaillant comme
une biche effarouche.

Elle avait d'abord fait un pudique et respectueux salut au jeune
homme, puis ses yeux s'taient fixs si obstinment sur le tapis que
c'tait merveille qu'elle et pu l'entrevoir.

Je vous remercie, mon frre, de vos magnifiques chles, dit Amlia au
tisonneur; n'est-ce pas qu'ils sont beaux, Rebecca?

--Oh! bien beaux! rpondit miss Sharp; et ses yeux allrent droit du
tapis au chandelier.

Joseph continua  faire grand bruit dans le feu avec la pelle et les
pincettes, tout soufflant, tout haletant et devenant aussi rouge que
sa face blme pouvait le permettre.

Je ne puis vous faire d'aussi jolis prsents, continua sa soeur;
mais, pendant que j'tais  la pension, je vous ai brod une jolie
paire de bretelles.

--Mais, en vrit, Amlia, s'cria son frre en proie  une vive
agitation, je ne sais ce que vous voulez dire.

Et en mme temps il se pendit de toutes ses forces au cordon de la
sonnette, qui lui resta entre les mains. Nouveau sujet de confusion
pour le pauvre garon.

Pour l'amour du ciel, voyez si mon _buggy_ est  la porte. Je ne puis
attendre, je vais sortir; le diable emporte ce groom! il faut que je
m'en aille.

Au mme instant entra le pre de famille, secouant ses breloques comme
un vrai marchand anglais.

De quoi parlez-vous, Emmy? dit-il.

--Joseph me prie de voir si son... son _buggy_ est  la porte.
Qu'est-ce qu'un _buggy_, papa?

--C'est un palanquin  un cheval, dit le vieux pre, qui avait des
prtentions au bel esprit.

Joseph se laissa aller  un violent accs de rire; mais, ayant
rencontr le regard de miss Sharp, il s'arrta subitement comme frapp
d'un coup invisible.

Cette jeune dame est votre amie? Miss Sharp, je suis bien aise
de vous voir. Avez-vous dj, avec Emmy, querell Joseph sur ses
intentions de sortir?

--C'est que j'ai promis  Bonamy, qui est employ avec moi, d'aller le
prendre pour dner, repartit Joseph.

--Allons donc! votre mre ne vous a-t-elle pas dit que vous dniez
ici?

--Mais sous ce costume c'est impossible.

--Regardez-le un peu, miss Sharp; n'est-il pas assez bien pour dner
partout?

L-dessus miss Sharp regarda son amie, et elles partirent d'un clat
de rire qui fit grand plaisir au vieux pre.

Avez-vous jamais vu chez miss Pinkerton des bottes en peau de daim de
la tournure de celles-ci? continua-t-il en poursuivant ses avantages.

--De grce, mon pre! s'cria Joseph.

--Aurais-je bless sa susceptibilit? Je crois, mistress Sedley,
ma chre amie, avoir bless la susceptibilit de votre fils: j'ai
plaisant sur ses bottes de daim. Demandez-lui, miss Sharp, si ce
n'est pas cela. Allons, Joseph, soyez ami avec miss Sharp, et allons
dner.

--Il y a un pilau, Joseph, juste comme vous les aimez, et papa a
rapport le plus beau turbot de Billingsgate.

--Vite, monsieur, donnez votre bras pour descendre  miss Sharp, et
je vous suivrai avec ces deux jeunes dames, dit le pre en prenant le
bras de sa femme et de sa fille et en sortant gaiement.

Que miss Sharp ait rsolu au fond de son coeur de faire la conqute
de ce gros et gras garon, nous n'avons, mesdames, aucun droit de l'en
blmer. Car, si le soin de la chasse aux maris est gnralement, par
un sentiment de modestie trs-louable, dparti par les jeunes filles 
la sagesse de leurs mres, il faut se souvenir que miss Sharp n'avait
nul parent d'aucun genre pour entrer  sa place dans ces ngociations
dlicates. Si donc elle ne cherchait un mari pour son propre compte,
il y avait peu de chance qu'elle trouvt, dans tout l'univers,
quelqu'un qui s'en occupt pour elle. Qu'est-ce qui engage toute notre
belle jeunesse  aller dans le monde, si ce n'est la noble ambition
du mariage? Qu'est-ce qui fait partir toutes ces bandes pour les eaux?
Qu'est-ce qui fait danser jusqu' cinq heures du matin dans une saison
mortelle? Qu'est-ce qui fait travailler les sonates au piano-forte et
apprendre quatre romances d'un matre  la mode, qu'on paye une guine
le cachet; jouer de la harpe quand on a le bras joli et bien fait,
et porter des chapeaux et des fleurs vert Lincoln, si ce n'est
l'esprance qu'avec tout cet arsenal et ces traits meurtriers on
frappera au coeur quelque _souhaitable_ jeune homme?

Qu'est-ce qui engage de respectables parents  mettre leur maison sens
dessus dessous,  dpenser la moiti de leur revenu en soupers de
bal et en champagne frapp? Serait-ce par amour dsintress de leurs
semblables et par l'unique dsir de voir les jeunes gens heureux au
milieu de la danse? Eh! mon Dieu, c'est qu'ils dsirent marier leurs
filles; et, de mme que mistress Sedley, dans les profondeurs de
son me maternelle, avait dj arrang une douzaine de plans pour
l'tablissement de son Amlia, de mme Rebecca fort aimable mais sans
appui, se dtermina  faire de son mieux pour s'assurer un mari qui
lui tait encore plus ncessaire qu' son amie. Son imagination,
trs-vive d'ailleurs, tait en outre excite par les lectures qu'elle
avait faites dans les _Contes arabes_ et la _Gographie de Guthrie_,
et, en ralit, pendant qu'elle s'habillait pour le dner, d'aprs
les renseignements recueillis auprs d'Amlia sur la richesse de son
frre, elle btissait les plus magnifiques chteaux en l'air, dont
on ne pouvait lui contester la libre disposition; elle entrevoyait
un mari qui tait encore, il est vrai, dans les brouillards; elle
s'affublait d'une foule de chles, de turbans, de bracelets, de
diamants, elle se pavanait sur un lphant au son de la marche de
Barbe-Bleue, pour aller rendre visite au grand Mogol. Douces visions
des _Mille et une Nuits_! Que de jeunes et vives cratures comme
Rebecca Sharp se sont arrtes avec dlices sur ces rves fantastiques
que l'on fait les yeux ouverts!

Joseph Sedley avait douze ans de plus que sa soeur Amlia. Il tait
fonctionnaire civil dans la Compagnie des Indes orientales, et, au
temps o nous crivons, son nom figurait  l'article _Bengale_ dans
l'_East India register_, comme receveur de Boggley-Wollah, poste
honorable et lucratif, comme tout le monde sait. Pour connatre les
places importantes que Joseph fut appel  remplir dans le service,
nous renvoyons le lecteur  la mme feuille priodique.

Boggley-Wollah est situ dans un district solitaire, marcageux et
fort agrable du reste; il est renomm pour la chasse  la bcasse,
et de temps en temps on y peut tuer un tigre. Rangoon, qui possde un
magistrat, n'en est loign que de quarante milles, et  trente milles
plus loin se trouve une station de cavalerie; c'est du moins ce que
Joseph crivit  ses parents quand il prit possession de sa place
de receveur. Joseph avait pass huit ans au milieu d'une solitude
complte dans ce charmant sjour. Il tait bien rare qu'il vt une
face de chrtien plus de deux fois par an, alors que le dtachement
escortait  Calcutta les impts qu'il avait touchs.

Il fut par bonheur atteint d'une maladie de foie. Oblig d'aller se
faire soigner en Europe, il trouva dans son pays natal mille occasions
de ftes et de plaisirs. Il ne vivait pas  Londres au sein de sa
famille, mais avait son habitation  part, comme un joyeux et bon
compagnon. Avant de partir pour l'Inde, il tait encore trop jeune
pour se mler aux plaisirs enivrants de la ville; aussi il s'y plongea
 son retour avec une ardeur effrne. Il conduisait les quipages au
Park, dnait aux tavernes  la mode, frquentait les thtres, comme
c'tait de bon ton  cette poque, et se montrait  l'Opra toujours
en pantalon collant et en chapeau  cornes.

A son retour dans l'Inde, il raconta  tout propos et avec beaucoup
d'enthousiasme cette priode de son existence, et donna  entendre que
Brummel et lui avaient t les lions  la mode. Et cependant il
vivait aussi solitaire que dans les broussailles de Boggley-Wollah. Il
connaissait  peine un homme dans le mtropole; et sans son docteur,
ses pilules et sa maladie de foie, il serait mort d'ennui et de
solitude. Lourd, bourru, mais _bon vivant_, la vue d'une femme lui
causait les plus terribles paniques; aussi le voyait-on rarement
dans le salon de son pre,  Russell-Square, o les lazzis du bonhomme
mettaient son amour-propre dans les transes.

Joseph s'tait vivement proccup et mme alarm de son embonpoint;
plusieurs fois dj il avait voulu prendre un parti nergique pour se
dbarrasser de cet excs de graisse, mais son indolence et l'amour de
ses aises l'avaient bien vite dtourn de ses projets de rforme, et
il en tait encore  ses trois repas par jour. Jamais il n'tait
bien mis; et pourtant ce n'tait pas faute de se donner beaucoup de
tourment pour parer sa grasse personne: il passait plusieurs heures
chaque jour  cette occupation. Son valet faisait sa fortune des
rebuts de sa garde robe, et sur sa toilette on trouvait plus de
pommades et plus d'essences que n'en employa jamais une beaut
dcrpite. Pour avoir bonne tournure dans son habit, il avait recours
 toutes les sangles, brides et ceintures alors inventes. Comme tous
les hommes gras, il exigeait que ses habits fussent trop troits, et
recherchait les plus brillantes couleurs et la coupe la plus jeune.
Lorsqu'il s'habillait dans l'aprs-midi, c'tait pour aller au Park,
tout seul, faire sa promenade en voiture, puis il rentrait pour
s'habiller de nouveau et aller dner, encore tout seul, au caf
Piazza. Il tait aussi vain qu'une fille, et peut-tre cette extrme
sauvagerie venait-elle de son extrme vanit. Si miss Rebecca, ds son
entre dans le monde, peut venir  bout de lui, c'est qu'elle est une
jeune personne d'une rare habilet.

Son premier dbut prouvait d'ailleurs une grande adresse. En disant
que Sedley tait bel homme, elle savait qu'Amlia le rpterait  sa
mre, qui le redirait probablement  Joseph, et de toute manire ne
lui en voudrait pas du compliment fait  son fils. Toutes les mres
sont les mmes.

Allez dire  Stycorax que son fils Caliban est aussi beau qu'Apollon,
elle en sera flatte dans son amour-propre de sorcire.

Peut-tre aussi Joseph Sedley avait-il surpris le compliment au
passage. Rebecca avait parl assez haut pour cela; et, s'il l'avait
entendu, comme dj dans son opinion il se tenait pour un trs-beau
garon, cet loge avait d caresser chacune des fibres de sa grasse
personne et les faire tressaillir de plaisir. Mais il lui vint une
amre pense: La petite fille se moquerait-elle de moi? songea-t-il.
Voil pourquoi il s'tait aussitt lanc vers la sonnette,
se disposant  la retraite, comme nous l'avons vu, quand
les plaisanteries de son pre et les instances de sa mre le
contraignirent  rester au logis. Il conduisit la jeune demoiselle
 la salle  manger, l'esprit en proie aux plus vives incertitudes.
Croit-elle rellement que je suis beau, pensa-t-il, ou seulement
s'amuse-t-elle de moi? Nous avons dit que Joseph Sedley tait aussi
vain qu'une jeune fille. Nous savons bien que les jeunes filles
retournent la mdaille et disent d'une personne de leur sexe: elle
est vaine comme un homme, et elles ont bien raison. Le sexe barbu est
aussi pre  la louange, aussi prcieux dans sa toilette, aussi
fier de sa puissance sductrice, aussi convaincu de ses avantages
personnels que la plus grande coquette du monde.

Au bas des escaliers, Joseph rougissait de plus en plus, et Rebecca,
dans une tenue trs-modeste, tenait ses yeux fixs  terre. Elle
portait une robe blanche; ses paules nues avaient l'clat de la
neige; l'image de la jeunesse, de l'innocence sans appui, l'humble
simplicit d'une vierge taient empreintes dans toute sa tenue.
Je n'ai plus maintenant qu' garder le silence, pensa Rebecca, et
tmoigner beaucoup d'intrt pour tout ce qui concerne l'Inde.

A ce qu'il parat, mistress Sedley avait prpar  son fils un
excellent _curry_[2], comme il les aimait, et, dans le courant du
dner, on offrit une portion de ce plat  Rebecca.

[Note 2: C'est ce que nos restaurateurs appellent _curriks_ ou
_achards de l'Inde_. (_Note du traducteur._)]

Qu'est-ce que cela? dit-elle en jetant un coup d'oeil interrogatif 
M. Joseph.

--Parfait! dit-il. Sa bouche tait pleine, et sa face toute rouge
exprimait les jouissances de la mastication. Ma mre, c'est aussi bon
que les _currys_ faits dans l'Inde.

--Oh! j'en veux goter, si c'est un plat indien, dit miss Rebecca. Il
me semble que tout ce qui vient de l doit tre excellent.

--Donnez du _curry_  miss Sharp, ma chre, dit M. Sedley en riant.

Rebecca n'en avait got de sa vie.

Eh bien! trouvez vous toujours bon tout ce qui vient de l'Inde?
reprit M. Sedley.

--C'est excellent, dit Rebecca, que le poivre de Cayenne mettait  la
torture.

--Prenez avec cela un _chili_, dit Joseph, qui commenait  faire
attention.

--Un _chili_, dit Rebecca qui n'en pouvait plus. Oh! oui.

Et elle pensait qu'un _chili_ tait quelque chose de rafrachissant.
On lui en apporta un.

Quelle couleur frache et verte! dit-elle.

Elle en mit un dans sa bouche; c'tait plus cuisant encore que le
_curry_; elle ne put l'endurer plus longtemps. Elle laissa tomber sa
fourchette.

De l'eau! pour l'amour du ciel, de l'eau! s'cria-t-elle.

M. Sedley clatait de rire; c'tait un homme pais, un habitu de la
Bourse, o l'on aime bien ces plaisanteries  bout portant.

C'est ce qu'il y a de plus indien, je vous assure, ajouta-t-il.
Sambo, donnez de l'eau  miss Sharp.

L'hilarit paternelle trouva de l'cho auprs de Joseph, auquel
le tour parut excellent. Les dames rirent peu; elles pensaient aux
cruelles souffrances de la pauvre Rebecca. Pour Rebecca, elle
aurait trangl de bon coeur le vieux Sedley; mais elle avala la
mortification aussi bien qu'elle avait fait auparavant de l'abominable
curry, et, aussitt qu'elle put parler, elle dit d'un air de bonne
humeur:

J'aurais d me rappeler le poivre que les princesses de Perse mettent
dans leurs tartes  la crme, suivant les _Mille et une nuits_.
Assaisonnez-vous donc dans l'Inde vos tartes  la crme avec du poivre
de Cayenne, monsieur?

Le vieux Sedley se remit  rire, et pensa que dcidment Rebecca avait
un bon caractre. Joseph repartit simplement:

Des tartes  la crme, mademoiselle? Notre crme ne vaut rien au
Bengale; nous n'avons le plus souvent que du lait de chvre, et j'ai
fini par m'y habituer.

--Maintenant, vous n'aimez plus du tout ce qui vient de l'Inde?
dit le vieux pre; mais quand les dames se furent retires, le rus
compre dit  son fils: Prenez garde, Joe, cette fille veut vous
faire tomber dans ses filets.

--Peuh! je ne la crains pas, dit Joseph trs-flatt de cette remarque.
Je me rappelle qu'il y avait  Dumdum une fille: c'tait celle de
Cutler, qui tait dans l'artillerie; elle pousa peu aprs Lance,
le chirurgien, qui nous en fit voir des siennes, l'an IV,  moi et
 Mulligatawney, dont je vous ai parl avant dner; c'tait un bon
diable que ce Mulligatawney. Il est maintenant magistrat  Budgebudge,
et je suis sr qu'il sera du conseil avant cinq ans. Eh bien!
monsieur, l'artillerie donna un bal, et Quintin, du 14e rgiment
du roi, me dit: Sedley, je parie avec vous, double contre simple,
qu'avant les pluies, Sophie Cutler vous aura englu.--Convenu,
dis-je... Par ma foi, voil un bordeaux qui est des meilleurs; est-il
d'Adamson ou de Carbonell?

Un lger ronflement fut la seule rponse. L'honnte agent de change
s'tait endormi, et l'histoire de Joseph fut perdue pour ce jour-l.
Heureusement qu'il tait trs-communicatif dans les runions d'hommes,
et qu'il a rpt ce conte dlicieux  plus de cent reprises  son
apothicaire, le docteur Gollop, quand celui-ci venait s'informer de
son foie et de ses pilules.

A cause de sa mauvaise sant, Joseph Sedley se contenta d'une
bouteille de bordeaux aprs son madre, puis dpcha deux assiettes
de fraises et de crme et vingt-quatre gteaux qu'on avait laisss
dans une assiette auprs de lui. Nous pouvons assurer de plus, car les
nouvellistes ont le privilge de tout savoir, qu'il pensa beaucoup
aux jeunes filles qui taient  l'tage au-dessus. C'est, ma foi, une
vive, aimable et gentille crature, pensa-t-il en lui-mme. Comme elle
me regardait quand je lui ai ramass son mouchoir  dner! Elle l'a
laiss tomber deux fois. Qui est-ce qui chante maintenant au salon? Je
vais aller voir.

Mais sa timidit vint encore l'arrter avec une force insurmontable.
Son pre tait endormi. Son chapeau se trouvait dans la pice. Il y
avait l un fiacre tout prt  partir pour Southampton-Row.

Je vais aller voir les Quarante voleurs, dit-il, et les nouveaux pas
de miss Decamp.

Et, sur cela, il s'esquiva tout doucement sur la pointe des pieds,
sans rveiller son digne pre.

Voil Joseph qui sort, dit Amlia  la fentre du salon, pendant que
Rebecca chantait au piano.

--Miss Sharp lui a fait peur, dit mistress Sedley, pauvre Joe,
sera-t-il donc toujours aussi timide?




CHAPITRE IV.

La bourse de soie verte.


Les terreurs du pauvre Joe se prolongrent deux ou trois jours,
pendant lesquels il ne se montra point dans la maison. Miss Rebecca
ne pronona mme pas son nom; elle tmoignait  mistress Sedley une
respectueuse reconnaissance, prenait grand plaisir  visiter les
magasins, et s'extasiait au thtre avec une admiration  laquelle se
laissait prendre la bonne dame. Un jour Amlia eut mal  la tte et ne
put aller  une partie de plaisir o on avait convi les deux jeunes
filles. Rien ne put dterminer son amie  s'y rendre sans elle.

Vous avez fait entrer le bonheur et l'affection dans la vie de la
pauvre orpheline, et elle vous quitterait? Non, jamais!

En mme temps les yeux de Rebecca se remplissaient de larmes, et
mistress Sedley ne pouvait s'empcher d'avouer que l'amie de sa fille
lui ressemblait par sa charmante sensibilit.

Quant aux bons mots de M. Sedley, Rebecca en riait de si bon coeur et
avec une telle persvrance, que le bonhomme en tait ravi. Ce
n'tait pas seulement auprs des chefs de la famille que miss Sharp se
trouvait en faveur; elle tait au mieux avec mistress Blenkinsop, pour
avoir pris le plus grand intrt  la confection de ses confitures
de framboises, opration qui s'accomplissait alors dans la salle
des conserves de la maison. Elle continuait  appeler Sambo son bon
monsieur, ou monsieur Sambo,  la grande satisfaction de cet honnte
domestique; elle s'excusait auprs de la femme de chambre de la peine
qu'elle lui donnait en la sonnant, et cela avec une si grande douceur,
une si grande humilit, qu'on la prnait autant  l'office qu'au
salon.

Une fois, en regardant des dessins qu'Amlia avait fait venir de la
pension, il lui en tomba un entre les mains qui la fit soudain clater
en larmes et quitter la chambre. C'tait le jour o Joe Sedley faisait
sa seconde apparition.

Amlia monta auprs de son amie pour connatre la cause de ce chagrin;
cette excellente jeune fille revint sans Rebecca, mais elle tait pour
le moins aussi affecte qu'elle.

Vous savez, maman, que son pre tait notre matre de dessin. Il
faisait toujours ce qu'il y avait de mieux dans notre travail.

--Oui, chre enfant, je me rappelle que j'ai entendu dire  miss
Pinkerton qu'il n'y touchait pas, mais qu'il leur donnait le coup de
force.

--C'est cela, c'est ce qu'on appelle le coup de force, ma chre
maman.  la vue de ces dessins, Rebecca s'est rappel son pre, qui y
travaillait. Cette pense lui est venue tout  coup, et voil pourquoi
vous l'avez vue....

--La pauvre enfant est tout coeur, dit mistress Sedley.

--Je voudrais bien qu'elle restt avec nous une semaine de plus, dit
Amlia.

--Elle a, reprit Joe, quelque chose de diabolique comme miss Cutler,
que je rencontrai  Dumdum, mais elle est plus belle. Miss Cutler est
maintenant marie avec Lance, chirurgien d'artillerie. Vous ai-je dit,
madame, qu'une fois Quintin, du 14e, paria avec moi que....

--Joseph, nous connaissons l'histoire, dit Amlia en riant; laissez
cela de ct, et persuadez  maman d'crire un mot  sir Crawley.

--N'avait-il pas un fils aux Indes dans les dragons lgers du roi?

--Eh bien! vous lui crirez pour qu'il accorde encore quelques jours
de grce  cette pauvre Rebecca. La voici, les yeux rouges d'avoir
pleur.

--Je suis mieux maintenant, dit la jeune fille avec son plus doux
sourire; puis, prenant la main que lui prsentait la bonne mistress
Sedley, elle la baisa respectueusement. Que vous tes tous bons pour
moi! Tous, ajouta-t-elle avec un sourire, except vous, monsieur
Joseph.

--Moi, dit Joseph mditant un moment pour savoir s'il n'allait pas
partir. Juste ciel! grand dieu! miss Sharp!

--Comment avez-vous pu tre assez barbare pour me faire manger cet
horrible mets au poivre, le premier jour que je vous vis? Vous n'tes
pas si bon pour moi que ma chre Amlia.

--C'est qu'il ne vous connat pas si bien, s'cria Amlia.

--Je dfie qui que ce soit de n'tre pas bon pour vous, ma chre,
reprit la mre.

--Le curry tait excellent, en vrit il l'tait, dit Joseph d'un ton
grave. Peut-tre n'y avait-il pas assez de jus de citron. Non, il n'y
en avait pas assez.

--Et les chilis?

--Par Jupiter, y avait-il l de quoi vous faire crier si fort? dit
Joe, encore tout pntr de ce qu'il y avait de risible dans cette
aventure, et clatant d'un fou rire qui s'arrta soudainement comme
d'habitude.

--J'aurai soin de vous laisser choisir pour moi une autre fois, dit
Rebecca.

Et comme ils descendaient pour dner:

Je ne comprends pas que des hommes trouvent du plaisir  mettre ainsi
de pauvres filles dans l'embarras.

--Vraiment, miss Rebecca, je ne voudrais pas vous chagriner pour tout
au monde.

--Non, dit-elle, je sais que vous ne le voudriez pas.

En mme temps elle lui fit avec sa petite main un serrement gracieux
et la retira tout effraye; puis, pour la premire fois, le regardant
un instant en face, elle abaissa aussitt les yeux sur les tringles du
tapis. Je ne voudrais pas affirmer que le coeur de Joe ne battit
pas d'aise  cette marque d'intrt, pleine de timidit et de grce,
venant d'une simple jeune fille.

C'tait une avance que peut-tre des dames d'une conduite et d'un tact
irrprochables eussent condamne comme un peu risque; mais considrez
que la pauvre Rebecca avait tout  faire  elle seule. Quand une
personne est trop pauvre pour avoir une servante, quelque lgante
qu'elle soit, il faut bien qu'elle balaye sa chambre elle-mme; quand
une jeune personne n'a pas de mre pour ngocier ses affaires avec un
jeune homme, il faut bien qu'elle s'en occupe elle-mme.

C'est encore un bienfait du ciel que les femmes n'exercent pas leur
pouvoir plus souvent, car nous ne pourrions leur rsister. Elles n'ont
qu' montrer la plus lgre inclination, les hommes sont aussitt 
leurs genoux. Vieux ou laids, nous sommes tous les mmes. Je pose en
principe qu'une femme,  moins d'tre absolument bossue, peut
pouser _celui qu'elle prfre_. Flicitons-nous donc si ces aimables
cratures sont comme les oiseaux du ciel, et ne connaissent pas leur
pouvoir; autrement elles nous tiendraient  leur entire discrtion.

Voil prcisment, pensa Joseph en entrant dans la salle  manger,
comme j'ai commenc avec miss Cutler  Dumdum.

Pendant le dner, miss Sharp lui adressa plusieurs oeillades moiti
tendres, moiti plaisantes,  propos des plats; elle tait maintenant
avec la famille sur le pied d'une entire familiarit, et les deux
jeunes filles s'aimaient comme deux soeurs. C'est ce qui arrive
toujours  deux jeunes filles qui restent dix jours ensemble dans la
mme maison.

Comme pour mieux avancer encore les projets de Rebecca, Amlia rappela
 son frre une promesse qu'il lui avait faite aux dernires ftes de
Pques.

Quand j'tais  la pension, dit-elle en riant, vous, Joseph, vous
m'avez promis de me mener au Vauxhall. Maintenant que Rebecca est avec
nous, l'occasion ne saurait tre meilleure.

--Dlicieux! dit Rebecca battant des mains.

Mais elle se recueillit aussitt, et reprit un air de retenue qui
tait bien fait pour une crature aussi modeste.

Aujourd'hui ce n'est pas le jour, dit Joe.

--Eh bien! demain.

--Demain, je dne dehors avec votre pre, dit mistress Sedley.

--Vous ne supposez pas que je veuille y aller, madame Sedley! lui
dit son mari; et ce n'est pas  une femme de votre ge et de votre
condition  s'exposer au froid, dans un trou aussi humide.

--Mais il faut que ces enfants aient quelqu'un avec eux, reprit
mistress Sedley.

--Joe n'y va-t-il pas? dit le pre en riant; il est assez gros  lui
tout seul pour nous remplacer tous deux.

Cette parole fit clater de rire jusqu' matre Sambo, qui se
trouvait au buffet, et le pauvre diable de Joseph eut une tentation de
parricide.

Desserrez son corset, continua l'impitoyable railleur, jetez-lui
un peu d'eau sur le visage, miss Sharp, ou bien remontez-le dans sa
chambre. Le malheureux se trouve mal: portez-le dans sa chambre; il ne
pse pas une plume.

--Le diable m'emporte si j'y tiens plus longtemps, monsieur! hurla
Joseph.

--Sambo, faites avancer l'lphant du seigneur Joe! cria le pre;
envoyez  Exeter-Change.

Mais voyant Joseph prt  clater de dpit, le vieux plaisant cessa de
rire, et tendant la main  son fils:

On se permet tout  la Bourse, mon cher Joe. Et toi, Sambo, donne-moi
un verre de champagne, ainsi qu' notre ami Joe. Boney lui-mme n'en a
pas de pareil dans sa cave, mon garon.

Un verre de champagne rendit  Joseph sa bonne humeur. Avant que la
bouteille ft vide, et en sa qualit de malade il n'en but que
les deux tiers, il consentit  conduire les deux jeunes filles au
Vauxhall.

Il faut, dit le pre, que ces jeunes filles aient chacune un
cavalier. Joe perdra srement Emmy dans la foule, parce qu'il sera
accapar par miss Sharp. Envoyez au 26 demander  George Osborne s'il
veut bien venir.

Je ne sais pourquoi mistress Sedley regarda son mari en riant. Les
yeux de M. Sedley prirent une expression de malice difficile  rendre.
Il regarda Amlia, et Amlia, penchant la tte, rougit comme les
jeunes personnes de dix-sept ans savent seules rougir, comme miss
Rebecca Sharp n'avait jamais rougi de sa vie, ou au moins depuis l'ge
de huit ans, o sa grand'mre l'avait surprise volant des confitures
dans l'armoire.

Amlia ferait bien d'crire un mot, dit le pre, et George Osborne
verrait la belle criture que nous avons rapporte de chez miss
Pinkerton. Vous rappelez-vous, Emmy, quand vous lui avez crit de
venir le jour des Rois et que vous n'aviez pas mis d'_s_  rois?

--Il y a longtemps de cela, dit Amlia.

--Il me semble que c'est encore hier, John, dit mistress Sedley  son
mari.

Le mme soir, dans le cours d'une conversation qui eut lieu dans
une pice du premier tage, sous une espce de tente faite de riche
mousseline de l'Inde avec des dessins bizarres et une doublure de
calicot rose tendre, et servant  abriter un lit de plumes bien
moelleux, garni de deux bons oreillers sur lesquels s'panouissaient
deux faces rubicondes et bouffies, l'une dans un bonnet de nuit 
dentelles, l'autre dans un simple bonnet de coton se terminant par
une mche; bref, dans _un sermon entre deux draps_, mistress Sedley
reprocha  son mari son acharnement contre le pauvre Joe.

C'est bien mal de votre part, monsieur Sedley, de tourmenter ainsi ce
pauvre garon.

--Ma chre amie, rpliqua le bonnet de coton, se disposant  dfendre
sa conduite, Joe a encore plus de vanit que vous n'en avez jamais eu,
et vous en aviez dj beaucoup pour votre part. Ce n'est pas qu'il y
a quelque trentaine d'annes.... vers 1780.... ou environ.... vous
n'ayez eu le droit d'tre vaine. Mais je perds patience avec Joe et
sa pudeur pleine d'affectation. C'est tre plus Joseph que Joseph
lui-mme. Tout le temps se passe, pour le drle,  penser  lui; avec
cela qu'il est beau garon. Je serais bien tonn, madame, si nous
n'avions pas quelque affaire avec lui. Il y a ici une petite amie
d'Emmy qui lui fait l'amour de fort prs, cela crve les yeux. S'il ne
tombe pas dans les filets de celle-l, ce sera dans ceux d'une autre.
La destine de cet homme est d'tre la pture d'une femme, comme la
mienne est d'aller tous les jours  la Bourse. Et encore, ma chre,
nous devrons lui savoir gr de ne pas nous donner pour belle-fille une
ngresse. Mais, notez bien mes paroles, la premire qui lui jette une
amorce le fait mordre  l'hameon.

--Eh bien! elle partira demain, cette petite intrigante, dit mistress
Sedley dans un beau mouvement d'nergie.

--Autant elle qu'une autre, mistress Sedley; cette jeune fille a la
peau blanche, aprs tout. Peu m'importe quelle femme pousera Joe;
laissons-le suivre ses gots.

Les deux interlocuteurs se turent;  la place de leur voix on
n'entendit plus qu'une musique nasale, fort agrable sans doute, mais
peu romantique, et, sans les cloches qui sonnaient les heures et le
gardien de nuit qui les annonait, le plus profond silence et rgn
dans la maison de John Sedley de Russell-Square.

Quand le matin fut arriv, la bonne mistress Sedley ne songea plus 
excuter ses projets contre miss Sharp; car, bien qu'il n'y ait rien
au monde de plus douloureux, de plus commun ni de plus excusable que
la jalousie maternelle, cependant elle ne pouvait se persuader que
cette petite gouvernante si humble, si reconnaissante, si prvenante,
ost jeter ses vues sur un personnage aussi considrable que le
receveur de Boggley-Wollah. De plus, on avait dj expdi la demande
en prolongation de sjour pour la jeune fille, et il et t difficile
de trouver un prtexte pour la renvoyer si soudainement.

Tout, jusqu'aux lments, semblait conspirer en faveur de l'aimable
Rebecca, bien qu'ils parussent d'abord se dclarer contre elle. Le
soir marqu pour la partie du Vauxhall, George Osborne tant venu
dner chez les Sedley, tandis que le pre et la mre se rendaient 
leur invitation chez l'alderman Balls,  Highbury-Burn, il survint un
orage accompagn de tonnerre, comme il en clate tout exprs lorsqu'on
doit aller au Vauxhall, et la bande joyeuse fut oblige de rester 
la maison. M. Osborne n'eut pas le moins du monde l'air fch de ce
contre-temps. Lui et Joseph Sedley burent en tte--tte, dans la salle
 manger, une honnte quantit de vin de Porto; et, le verre  la
main, Sedley raconta une foule de ses meilleures histoires de l'Inde.
Il tait trs-communicatif en compagnie d'autres hommes. Miss Amlia
Sedley fit ensuite les honneurs du salon, et les quatre jeunes gens
passrent ensemble une soire si agrable, qu'ils se dclarrent fort
satisfaits du coup de tonnerre qui les avait forcs de remettre leur
visite au Vauxhall.

Osborne tait le filleul de Sedley, et comptait  ce titre dans la
famille depuis  peu prs vingt-trois ans.  six semaines, il avait
reu de John Sedley une timbale d'argent;  six mois, un hochet en
corail avec sifflet et sonnettes d'or; et depuis lors,  la Nol,
il avait rgulirement touch ses trennes du pre Sedley. Il se
rappelait parfaitement qu'au retour de l'cole il avait t ross plus
d'une fois par Joseph Sedley lorsque celui-ci tait un gros luron
et que George tait encore un enrag gamin de dix ans. Aussi, ses
rapports avec elle taient-ils aussi familiers que pouvaient les
rendre de vieilles relations et un change continuel de bons procds.

Vous rappelez-vous, Sedley, votre fureur lorsque je coupai les glands
de vos bottes  la hongroise, et comment miss.... je veux dire Amlia,
m'pargna une rosse en se jetant  genoux et en suppliant son frre
Joe de ne point battre son petit George?

Joe se rappelait parfaitement bien cette circonstance remarquable,
mais il dclara qu'il l'avait oublie.

Eh bien! vous rappelez-vous d'tre venu me voir dans un cabriolet
chez le docteur Swishtail avant de partir pour l'Inde, et de m'avoir
donn une demi-guine et une tape sur la joue? Je m'tais mis dans la
tte que vous deviez avoir au moins sept pieds de haut, et je fus tout
tonn,  votre retour de l'Inde, de ne pas vous trouver plus grand
que moi.

--Quel bon coeur que ce M. Sedley d'aller vous voir  la pension et
de vous donner de l'argent! dit Rebecca avec un accent marqu
d'approbation.

--Surtout lorsque je lui avais coup les glands de ses bottes. On
n'oublie jamais les prsents reus  la pension ni ceux qui les font.

--J'aime beaucoup les bottes hongroises, dit Rebecca.

Joe Sedley, qui admirait singulirement ses jambes et portait toujours
cette prtentieuse chaussure, fut fort satisfait de cette remarque, ce
qui ne l'empcha pas pendant qu'on la faisait de cacher bien vite ses
jambes sous sa chaise.

Miss Sharp, dit George Osborne, vous qui avez un si beau talent
d'artiste, vous devriez faire un tableau historique de la scne
des bottes. On verrait Sedley secouant d'une main une de ses bottes
outrages, et de l'autre s'en prenant au jabot de ma chemise. Amlia
serait  genoux auprs de lui tendant ses petites mains, et on
chercherait pour ce tableau un titre allgorique, comme  tous les
frontispices des abcdaires.

--Je n'ai pas le temps de le faire ici, dit Rebecca; je le ferai quand
je serai partie.

Et en mme temps elle baissa la voix et laissa chapper un regard
si triste et si douloureux, que chacun sentit combien son sort tait
cruel et combien on aurait de chagrin  se sparer d'elle.

Que je voudrais vous voir rester plus longtemps, ma chre Rebecca!
dit Amlia.

--Pourquoi? rpondit-elle avec un accent plus triste encore. Puiss-je
tre la seule  ressentir toute la peine, tout le chagrin de cette
sparation!

Amlia commena  donner un libre cours  son infirmit naturelle, 
cette abondance de larmes qui, comme nous l'avons dit, tait le seul
dfaut de cette nave crature.

George Osborne regarda les deux jeunes femmes avec une motion mle
de curiosit. Du fond de sa large poitrine, Joseph Sedley laissa
chapper quelque chose qui ressemblait  un soupir et en mme temps il
jeta les yeux sur ses chres bottes  la hongroise.

Faisons de la musique, miss Sedley.... Amlia, dit George, qui
prouvait  ce moment un entranement extraordinaire et presque
irrsistible  prendre dans ses bras la jeune fille et  la couvrir de
baisers devant toute la compagnie; et miss Sedley lui jetait aussi un
coup d'oeil rapide.

Il ne serait peut-tre pas vrai de dire que ce fut alors seulement
qu'ils ressentirent de l'amour l'un pour l'autre, car ces deux enfants
avaient t levs par leurs parents avec la pense d'un mariage 
venir, et depuis plus de dix ans il y avait entre les deux familles
comme une espce de convention  ce sujet. On se dirigea vers le
piano, plac, comme tous les pianos, dans le salon de derrire, et,
comme il faisait presque sombre, miss Amlia donna tout naturellement
la main  M. Osborne, qui, beaucoup mieux qu'elle, pouvait distinguer
la route  travers les chaises et les canaps. Cet arrangement laissa
M. Joseph Sedley en tte--tte avec Rebecca  la table de l'autre
salon, o celle-ci achevait une bourse de soie verte.

Il n'y a pas besoin de demander les secrets de la famille, dit miss
Sharp, ils viennent de nous dire les leurs.

--Aussitt qu'il aura sa compagnie, dit Joseph, je crois que ce sera
une affaire rgle. George Osborne est le meilleur garon de la terre.

--Et votre soeur est la plus aimable crature qui soit au monde,
ajouta Rebecca; heureux celui qui l'aura pour femme!

Et Rebecca poussa un grand soupir.

Lorsque deux jeunes gens non maris traitent dans le tte--tte des
sujets aussi dlicats, c'est la preuve qu'une grande confiance et une
grande intimit rgnent entre eux. Il est inutile de faire un rcit
bien dtaill de la conversation qui s'engagea entre M. Sedley et la
jeune fille; car, d'aprs le spcimen que nous venons d'en donner,
elle n'avait rien de bien saillant pour l'esprit et l'loquence, deux
choses assez rares dans les socits intimes et mme partout ailleurs,
si ce n'est dans certains romans qui ont la prtention d'en mettre
partout. Comme on faisait de la musique dans la chambre  ct, Joseph
et Rebecca furent conduits tout naturellement  parler  voix basse;
et cependant le couple qui se trouvait dans la pice voisine n'et
pas t drang par leur conversation, quelque haute qu'elle pt tre,
tant il tait occup de ses propres affaires.

C'tait peut-tre la premire fois de sa vie que M. Sedley parlait
sans la moindre hsitation, la moindre timidit,  une personne de
l'autre sexe. Miss Rebecca lui adressa un grand nombre de questions
sur l'Inde, ce qui lui donna l'occasion de raconter plusieurs
anecdotes intressantes sur ce pays et sur lui-mme. Il dpeignit les
bals du palais du gouverneur, les moyens de se tenir au frais sous ce
climat brlant, les nattes, les ventails et les autres ressources.
C'taient tantt des sorties railleuses contre tous ces cossais que
lord Minto, le gouverneur gnral, avait pris sous sa protection,
tantt la description d'une chasse au tigre, et comment le cornac
de son lphant avait t arrach de son sige par un de ces animaux
furieux. Rebecca prenait plaisir aux bals du gouverneur, riait des
histoires des aides de camp cossais, en appelant M. Sedley mauvaise
langue, puis elle tremblait de crainte  l'histoire de l'lphant.

Par affection pour votre mre, mon cher Sedley, disait-elle, par
affection pour vos amis, promettez-moi de ne plus jamais aller  ces
terribles expditions.

--Peuh! peuh! miss Sharp, dit-il en redressant les pointes de son col,
c'est le danger seul qui rend ce dlassement plus agrable.

Il n'avait t qu'une fois  la chasse au tigre, le jour de l'accident
en question, et on l'avait ramen  moiti mort, non des morsures du
tigre, mais de l'effroi qu'il avait ressenti.  mesure qu'il parlait,
son courage grandissait; enfin il poussa l'audace jusqu' demander
 Rebecca pour qui tait cette bourse de soie verte, et il se sentit
tout surpris et tout charm de la manire gracieuse dont il s'y
prenait.

C'est pour quelqu'un qui en a besoin, dit Rebecca, lui dcochant son
regard le plus sducteur.

Sedley se prparait  lui adresser un discours plein d'loquence:

 miss Sharp, comment....

Une romance excute dans l'autre pice venait de finir, ce qui lui
permit de s'entendre parler si distinctement qu'il s'arrta, rougit et
souffla dans son nez avec une grande agitation.

Avez-vous jamais rien entendu de pareil  l'loquence de votre frre?
dit tout bas M. Osborne  Amlia. En vrit, votre amie fait des
miracles.

--Plus elle en fera, mieux cela vaudra, dit miss Amlia qui, comme
toutes les femmes ayant un cu au soleil, aimait  faire des mariages
et aurait t bien aise que Joseph emment une femme avec lui dans
l'Inde. Dans ce peu de jours de vie commune avec Rebecca, elle avait
senti crotre son amiti pour elle par la dcouverte d'une foule de
vertus et d'aimables qualits dont elle ne s'tait jamais aperue
pendant qu'elles taient ensemble  Chiswick. Car l'affection des
jeunes femmes pousse comme les arbres du pas des fes, et atteint
jusqu'au ciel en une nuit. Il ne faut pas leur en vouloir si, aprs
leur mariage, ce besoin d'aimer se dissipe. C'est ce que l'cole
sentimentale, qui aime  se repatre de grands mots, appelle un
transport de l'me vers l'idal, et cela signifie simplement que
les femmes ne sont satisfaites que lorsqu'elles ont des maris et des
enfants sur lesquels elles peuvent concentrer leur affection, qui se
dpense pour eux en menue monnaie.

Aprs avoir puis son petit rpertoire de musique et tre demeure
assez longtemps dans le salon de derrire, il parut convenable  miss
Amlia de demander  son amie de chanter.

Vous ne m'auriez pas coute, dit-elle  M. Osborne, bien qu'elle
n'en penst pas un mot, si vous aviez entendu mon amie la premire.

--Je dclare cependant  miss Sharp, rpliqua M. Osborne, que, pour
moi, soit  tort soit  raison, miss Amlia Sedley est la premire
chanteuse du monde.

--Vous allez l'entendre, dit Amlia.

Joseph Sedley se trouvait dsormais assez apprivois; aussi il
s'empressa de porter les bougies au piano. Osborne donna  entendre
qu'il aimerait autant rester dans l'obscurit mais miss Sedley, en
riant, refusa de lui faire plus longue compagnie, et tous deux, en
consquence, suivirent M. Joseph. Rebecca chanta beaucoup mieux que
son amie, tout en laissant M. Osborne libre de garder son opinion;
elle se surpassa elle-mme, au grand tonnement d'Amlia, qui ne
l'avait jamais entendue si bien excuter. Elle chanta une romance
franaise que Joseph ne comprit pas le moins du monde, que George
dclara ne pas comprendre davantage, et de plus quelques-unes de
ces ballades  la mode il y a quarante ans et dont les _Loups de mer
anglais_, _Notre Roi_, la _Pauvre Suzanne_, _Marie aux yeux bleus_
font en gnral le sujet. Elles ne sont pas trs-brillantes, il
est vrai, au point de vue musical, mais contiennent un appel  ces
sentiments bons, naturels et simples, que le peuple comprend bien
mieux que ce mlange de _lagrime, sospiri e flicit_ de l'ternelle
musique de Donizzetti dont nous jouissons aujourd'hui.

Une conversation du genre sentimental, en rapport avec le sujet,
prenait place entre chaque romance. Sambo, aprs avoir servi le th,
le cordon bleu, et jusqu' mistress Blenkinsop, la femme de charge,
vinrent couter sur le palier.

Parmi ces romances, il s'en trouvait une, la dernire du concert, dont
voici  peu prs le sens:

   Sur la bruyre
     Solitaire
       Le vent courait en gmissant;
   Dans la chaumire
     Chaude et claire,
       L'tre flambait retentissant.
Un orphelin passa le long de la chaumire,
Et sentit du foyer le souffle bienfaisant:
La bise de la nuit lui parut plus glace,
Et plus froide la neige  ses pieds amasse!...
   Il s'loignait, le pauvre enfant,
     Engourdi, dfaillant....
   De douces voix le salurent
   Et tendrement le rappelrent
     Vers l'tre hospitalier
     Que la flamme colore.
     Le jeune bachelier
     Repartit  l'aurore,
     Et l'tre hospitalier
   Quand il partit flambait encore.
     Plus tristement chemine
     Le pauvre voyageur....
Las! coutez le vent sur la colline!
     Du pauvre voyageur,
     Qui tristement chemine.
     Prenez piti, Seigneur!...

Ces vers revenaient sur le sentiment prcdemment exprim par ces
mots: _Quand je serai partie_.  la fin de cette romance, la voix
de miss Sharp ne laissait plus chapper que des notes sourdes et
mlancoliques. Chacun comprit l'allusion  son dpart et au triste
isolement de l'orpheline. Joseph Sedley, qui tait fou de musique et
avait le coeur sensible, ressentit le plus vif ravissement tant que
dura la romance, et la plus profonde motion lorsqu'elle fut finie.
S'il avait eu du courage, si miss Sedley et George Osborne fussent
rests, suivant la proposition de celui-ci, dans l'autre pice, le
clibat de Joseph Sedley touchait  sa fin, et il n'y aurait pas eu
besoin d'crire cette histoire. Mais, aprs avoir chant, Rebecca
quitta le piano et, donnant la main  Amlia, passa dans l'autre
pice, o rgnait une demi-obscurit. Au mme instant apparut matre
Sambo, portant un plateau couvert de sandwichs, de fruits confits,
de verres et de carafes de cristal, ce qui attira sans partage
l'attention de Joseph Sedley. Quand les parents rentrrent de leur
dner, ils trouvrent les jeunes gens si occups de leur conversation,
qu'ils n'avaient pas mme entendu l'arrive de la voiture et M. Joseph
tait en train de dire:

Ma chre miss Sharp, une petite cuillere de gele, pour vous
remettre aprs votre admirable, votre dlicieuse excution.

--Bravo! Joe, fit M. Sedley.

En entendant cette voix railleuse qui ne lui tait que trop connue,
Joe, saisi d'effroi, retomba dans son silence accoutum et s'esquiva
au plus vite. Il ne resta point veill toute la nuit  rflchir
s'il tait aim ou non de miss Sharp: la passion de l'amour ne troubla
jamais ni l'apptit ni le sommeil de M. Joseph Sedley; mais il mdita
quelque temps en lui-mme qu'il serait bien dlicieux d'entendre des
chants si doux lorsqu'il serait priv du grand thtre, que cette
jeune fille tait pleine de distinction, qu'elle parlerait franais
mieux que la femme du gouverneur gnral et qu'elle produirait une
grande sensation dans les bals de Calcutta.

Il est vident que la pauvre colombe a de l'amour pour moi,
pensa-t-il. Pour la richesse, elle en a autant que toutes les filles
qui partent pour l'Inde. Je pourrais chercher plus loin et trouver
plus mal, en vrit!

Le sommeil le surprit au milieu de ses mditations.

Nous ne chercherons pas  dcouvrir si miss Sharp, de son ct, passa
toute sa nuit  se demander ce qui allait advenir de tout ceci.
Le lendemain matin, M. Joseph se prsenta avant le djeuner, aussi
invitable que la destine. Jamais il n'avait fait autant d'honneur
 Russell-Square. George Osborne s'y trouvait aussi depuis quelque
temps, occup, disait-il,  aider Amlia, qui crivait  ses douze
meilleures amies de Chiswick-Mall, et Rebecca continuait son travail
de la veille, tandis que le buggy de Joe s'loignait aprs que la
porte eut retenti sous un bruyant coup de marteau.

Le receveur de Boggley-Wollah monta tout haletant les escaliers qui
conduisaient au salon. Des regards d'intelligence furent changs
entre Osborne et miss Sedley qui, avec un sourire malicieux,
regardrent Rebecca toute rougissante, et dont les longues boucles
cachaient  moiti la figure. Son coeur battait bien fort lorsque
Joseph se montra sur la porte, Joseph tout essouffl avec des bottes
brillantes et dans tout leur premier vernis, Joseph dans un habit
qu'il mettait pour la premire fois, tout rouge de chaleur et de bonne
sant derrire l'pais rempart de ses cravates. C'tait un moment
critique pour tout le monde, et Amlia tait encore dans de plus
grandes transes que les parties intresses elles-mmes.

Sambo, qui avait annonc M. Joseph, venait en riant  la suite du
receveur; il portait deux beaux bouquets de fleurs que le sducteur
avait eu la galanterie d'acheter le matin mme au march de
Covent-Garden. Ils n'taient pas,  beaucoup prs, aussi fournis que
ces espces de bottes de foin que nos dames portent dans les soires.

Les jeunes filles reurent avec grand plaisir ce prsent, que Joseph
accompagna, pour chacune d'elles, d'un majestueux et gauche salut.

Bravo! Joe, s'cria Osborne.

--Merci, mon cher Joseph, dit Amlia, toute prte  embrasser son
frre, pour peu qu'il s'y ft prt.

Pour un baiser d'une aussi douce crature qu'Amlia, j'achterais bien
sans marchander toutes les serres de M. Lee.

Oh! les belles, les admirables fleurs! s'cria miss Sharp; puis elle
osait  peine les sentir, les pressait sur son sein, les contemplait
dans l'extase de l'admiration. Peut-tre regardait-elle le bouquet de
si prs pour s'assurer s'il n'y avait pas quelque billet doux cach
entre les fleurs.

Mais il n'y avait point de lettre.

Dites-donc, Sedley, parle-t-on le langage des fleurs 
Boggley-Wollah? demanda Osborne en riant.

--Laissez-nous avec vos fadaises, rpliqua le sentimental jeune
homme. Je les ai achetes chez Nathan. Je suis bien aise que vous les
trouviez de votre got. J'ai achet en mme temps un ananas que
j'ai donn  Sambo pour qu'il le prpare en salade; c'est
trs-rafrachissant et trs-agrable par ce temps chaud.

Rebecca dit alors qu'elle n'avait jamais got d'ananas, et que depuis
longtemps elle dsirait savoir ce que c'tait.

La conversation en tait l, lorsque Osborne quitta la chambre, je
ne sais sous quel prtexte, et Amlia sortit aussi, peut-tre pour
ordonner qu'on mt l'ananas en tranches; toujours est-il que Joseph
resta seul avec Rebecca, qui avait repris sa bourse de soie verte, et
dont les aiguilles se mouvaient avec rapidit sous ses doigts blancs
et effils.

Quelle magnifique, quelle _mgnifique_ romance vous nous avez
chante cette nuit, miss Sharp! lui dit le receveur; peu s'en est
fallu que je n'clatasse en sanglots; d'honneur! peu s'en est fallu.

--Parce que vous avez bon coeur, monsieur Joseph: il en est de mme
chez tous les Sedley.

--Elle m'a tenu veill toute la nuit, et j'essayais de la fredonner
ce matin dans mon lit. Oui, d'honneur, j'essayais. Gollop, mon
docteur, est venu  onze heures, car je suis un pauvre malade, vous
savez; et Gollop vient me voir tous les jours. Eh bien! il m'a trouv
chantant comme un enrag.

--En vrit, vous me faites rire; je voudrais bien vous entendre
chanter.

--Moi! non pas moi, mais vous, miss Sharp, ma chre miss Sharp,
chantez-la encore.

--Non, pas maintenant, monsieur Sedley, dit Rebecca avec un soupir;
je ne suis gure en humeur de chanter, et, de plus, il faut que je
termine cette bourse. Voulez-vous m'aider, monsieur Sedley?

Et, avant d'avoir eu le temps d'y rflchir, M. Joseph Sedley, de la
compagnie de Indes-Orientales, se trouvait en tte--tte avec une
jeune femme  laquelle il adressait ses regards les plus brlants, les
bras tendus vers elle, dans l'attitude la plus suppliante, les
mains engages dans l'cheveau de soie verte qu'elle tait occupe 
dvider.



C'est dans cette position romantique qu'Osborne et Amlia trouvrent
ce couple intressant, quand ils revinrent annoncer que la salade
tait prte.

L'cheveau tait enroul autour de la carte, mais Joseph Sedley
n'avait encore parl de rien.

Ce sera assurment pour ce soir, ma chre, dit Amlia en serrant la
main de Rebecca.

De son ct, Joseph Sedley, comme par une entente secrte, se dit 
lui-mme: J'aborderai la question de front, ce soir, au Vauxhall.




CHAPITRE V.

L'ami Dobbin.


La bataille entre Cuff et Dobbin, et l'issue inattendue de cette lutte
resteront longtemps dans la mmoire de tous ceux qui ont t levs
dans la clbre institution du docteur Swishtail. Dobbin, connu sous
les noms de Dobbin _le Cancre_, Dobbin _la Chiffe_, et autres termes
de mpris  l'usage des coliers, passait pour tre le plus engourdi,
le plus pais, le plus lourd de tous les pensionnaires du docteur
Swishtail. Il avait pour pre un picier de la Cit, et le bruit
courait qu'il tait reu dans la maison du docteur Swishtail d'aprs
un systme de libre change, c'est--dire que le montant de sa pension
tait pay par son pre en nature, et non en argent. Avec son pantalon
et sa jaquette de velours  ctes, dont ses membres gros et gras
faisaient craquer les coutures, il passait  l'intrieur de l'cole
pour reprsenter de son chef tant de livres de th, de sucre, de
chandelle, de savon, de raisins secs, dont la plus grande consommation
n'tait pas pour les poudings de l'tablissement. Ce fut un jour
nfaste pour le petit Dobbin que celui o l'un des plus jeunes de
l'cole, ayant parcouru la ville pour aller faire la chasse aux
saucissons et aux nougats, reconnut  la porte de l'instituteur le
haquet de la maison Dobbin et Rudge, piciers et marchands d'huile,
Thames Street,  Londres, pendant que l'on dchargeait un convoi de
marchandises dont cette maison faisait commerce.

A partir de ce moment, il n'y eut plus de repos pour le jeune Dobbin.
Les plaisanteries tombrent sur lui sans piti.

Eh bien! Dobbin, disait un de ces drles, bonnes nouvelles dans le
journal, le sucre est en hausse, mon garon.

Un autre lui posait le problme suivant: Si une livre de chandelle
vaut quatorze sous et demi, combien vaudra Dobbin?

Puis c'taient des clats de rire au milieu de cette troupe de
garnements, qui jugeaient dans leur sagesse que la vente en dtail
est un commerce honteux et dshonorant, bon tout au plus  exciter le
mpris et le ddain des grands seigneurs de leur trempe.

Votre pre, Osborne, n'est rien de plus qu'un marchand, dit Dobbin en
particulier au jeune drle qui avait soulev la tempte contre lui.

--Mon pre, rpondit l'autre avec hauteur, est gentilhomme et sait
garder son rang.

William Dobbin se retira dans un coin de la cour, o il passa le reste
de la rcration en proie  la plus vive tristesse, au chagrin le plus
cuisant. Qui parmi nous ne se rappelle ces heures pnibles et
amres, ces douleurs de notre enfance? Qui mieux qu'un enfant ressent
l'injustice? Qui tremble plus devant la raillerie? Qui a un sentiment
aussi pntrant du mal qu'on lui fait, une gratitude aussi expansive
pour un acte de bont? Et vous ne craignez pas de fltrir, de torturer
ces jeunes mes! et pourquoi, mon Dieu? pour une malheureuse erreur
d'arithmtique, pour l'amour de ce damn latin.

William, par suite de son incapacit  apprendre les lments de
ladite langue tels qu'ils sont prsents dans le merveilleux
ouvrage intitul _Grammaire latine d'Eton_, se vit relgu parmi les
commenants du docteur Swishtail. Il tait toujours surpass par de
petits enfants  la face joufflue et rose, portant des brassires
et des tabliers, au milieu desquels il s'levait comme un gant. Son
regard errant et stupfait, son abcdaire corn et son pantalon
 ctes qui lui serrait la jambe, le dsignaient aux sarcasmes
des autres coliers; petits et grands, tous taient aprs lui. Ils
s'amusaient  coudre ses culottes pour les faire encore plus troites
qu'elles n'taient. Ils coupaient les sangles de son lit. Ils
renversaient les tables et les bancs de manire  lui faire rompre
les jambes, ce qui ne manquait jamais. Ils lui envoyaient des paquets
renfermant du savon et des chandelles de chez son pre. Le moindre
petit drle avait une farce et une plaisanterie  l'adresse de Dobbin.
Il supportait tout avec une rsignation muette et digne de piti.

Cuff, au contraire, tait le meneur de la maison Swishtail et y
donnait le ton. Il y introduisait du vin en fraude, rossait les
externes et faisait venir son cheval  la porte de la pension pour
s'en retourner chez lui le samedi. Il avait apport dans sa chambre
ses bottes  hautes tiges, avec lesquelles il allait  la chasse les
jours de cong. Il avait une montre d'or  rptition et il prenait
du tabac comme le docteur. C'tait un des habitus de l'Opra, et il
connaissait le fort et le faible de chaque acteur: il prfrait Kean 
Kemble. Il pouvait vous mettre sur leurs pieds quarante vers latins
 l'heure, et n'tait pas tranger  la posie franaise. Que
ne savait-il pas? Que ne pouvait-il faire? Le docteur lui-mme,
disait-on, tremblait devant sa supriorit.

Cuff tait donc le souverain reconnu par ses camarades; il les
gouvernait et les crasait de son importance, sans que l'on songet
le moins du monde  contester ses droits. L'un cirait ses souliers,
l'autre faisait griller son pain, d'autres taient chargs de ses
commissions ou lui apportaient la balle au jeu de paume, dans les
grandes chaleurs de l't. Dobbin tait celui qu'il mprisait le plus.
Bien que toujours prt  le bousculer et  rire de lui, il daignait
rarement lui adresser la parole.

Un jour il y eut maille  partir entre ces deux jeunes gens. Dobbin
se trouvait seul dans la classe  griffonner un message pour la maison
paternelle; Cuff survient et lui enjoint de lui faire une commission
dont l'objet tait probablement quelque tarte aux cerises.

Je ne puis, dit Dobbin, il faut que je finisse ma lettre.

--_Vous ne pouvez pas_, dit matre Cuff, faisant mine de vouloir
s'emparer de la pice d'criture, dont beaucoup de mots taient
gratts, beaucoup d'autres mal crits, et qui avait cependant cot 
Dobbin je ne sais combien de rflexions, de travail et de larmes;
car le pauvre garon crivait  sa mre, qui tait folle de lui,
bien qu'elle ft la femme d'un picier et qu'elle habitt une
arrire-boutique de Thames Street. Vous ne pouvez pas, dit M. Cuff;
je voudrais bien savoir pourquoi, je vous prie? vous n'avez qu'
crire demain  la maman Figs.

--Ne pouvez-vous l'appeler par son nom? dit Dobbin sortant de son banc
dans la plus grande agitation.

--Eh bien! allez-vous partir? s'cria le tyran de l'cole.

--Laissez cette lettre, rpliqua Dobbin; les _gensse_ bien levs ne
lisent pas les lettres.

--Comment! pas encore parti? dit l'autre.

--Non, je ne partirai pas; et prenez garde de me toucher, ou je vous
assomme, vocifra Dobbin en s'lanant sur un encrier de plomb, et
avec un regard si mchant que Cuff s'arrta tout court, tira ses
bouts de manches, mit ses mains dans ses poches et sortit en ricanant.
Depuis lors il n'eut plus aucun rapport direct avec le fils de
l'picier; nous devons toutefois lui rendre cette justice, qu'il
traitait M. Dobbin avec le plus souverain mpris quand celui-ci avait
le dos tourn.

Quelque temps aprs cet vnement, il arriva que M. Cuff se trouva,
par une chaude aprs-dne, non loin de William Dobbin, qui, tendu
sous un arbre de la cour, s'absorbait sur son exemplaire favori
des _Mille et une Nuits_.  l'cart des autres pensionnaires qui
se livraient  divers jeux, il se trouvait presque heureux dans son
isolement. Si on laissait les enfants abandonns  eux-mmes, si les
matres cessaient de les tracasser, si les parents ne prtendaient pas
diriger leurs penses et dominer leurs gots, ces gots ou penses qui
sont un mystre pour tout le monde; car, vous et moi, que savons-nous
l'un de l'autre de nos enfants, de nos pres, de nos voisins?--et 
coup sr les penses de ces pauvres enfants sont bien plus pures, bien
plus sacres que celles de ces tres abrutis et corrompus auxquels
est remis le soin du les diriger,--je le rpte, si les parents et les
matres laissaient un peu plus leurs enfants  eux-mmes, le nombre
des mauvais sujets ne s'accrotrait pas autant, et ils en seraient
quittes, pour le prsent,  faire de moins grandes provisions de
science.

William Dobbin, au moment o nous le prenons, avait oubli l'univers
pour un autre monde o il avait accompagn Simbad le marin dans la
valle de diamants, ou le prince Whatdyecallem et la fe Pribano,
dans cette dlicieuse caverne o le prince la rencontra et o nous
n'tions pas fchs d'aller faire nous-mmes un petit tour. Des cris
perants comme ceux d'un enfant qui pleure le tirrent de son agrable
rverie, et levant les yeux il aperut devant lui Cuff qui travaillait
les ctes d'un de ses jeunes camarades.

C'tait justement le petit drle qui avait dnonc le commerce de
l'picier. Mais Dobbin, s'il avait du ressentiment, ne le gardait pas
contre les plus petits et les plus jeunes.

Pourquoi, petit gueux, vous tes-vous avis de casser cette
bouteille? disait Cuff  sa victime en brandissant au-dessus de sa
tte une frule redoutable.

Le jeune colier avait reu l'ordre d'escalader le mur de la cour 
un certain endroit o l'on avait eu soin d'enlever les tessons de
bouteilles qui en garnissaient la crte et de pratiquer des trous dans
la brique; puis il devait courir  un quart de mille de l, y acheter
une pinte de rhum  crdit, braver tous les espions du docteur,
et enfin redescendre dans la cour. C'tait en accomplissant cette
dernire partie de ses instructions que le pied lui avait manqu, que
la bouteille s'tait brise, que la liqueur s'tait rpandue, que son
pantalon avait t tach; et il comparaissait devant son patron avec
l'effroi d'un coupable, quoique au fond il ft bien innocent.

Comment vous tes-vous avis de _la_ briser, disait Cuff, petit
fripon, petit voleur? Vous avez bu la liqueur et vous dites que vous
avez bris la bouteille. Tendez la main, monsieur le drle.

La frule s'abaissa avec force sur la main du pauvre enfant; un
gmissement se fit entendre. Dobbin leva les yeux. Simbad le marin,
la valle de diamants, tout cela maintenant tait bien loin dans les
nuages. Pour l'honnte William, il voyait ce qu'il avait tous les
jours sous les yeux, un gros garon qui en battait un petit sans le
moindre motif.

 l'autre main, matre gourmand, disait Cuff  son petit camarade,
dont la figure portait les contractions de la douleur. Dobbin, sous
ses troits vtements, sentit un frmissement et une crispation courir
par tous ses membres.

Voil pour vous, petit mauvais sujet! criait M. Cuff. Et
l'instrument de supplice retombait, sur la main de l'enfant.

Que cela ne vous rvolte pas, mesdames, c'est la sort de tout enfant
qui a t en pension. Vos enfants feront de mme et subiront un pareil
traitement, selon toute probabilit.

Quand la frule s'abaissa de nouveau, Dobbin se trouva debout.

Je ne saurais trop dire pourquoi; car la torture dans une cole
publique est aussi bien de mise que le knout en Russie, et jusqu'
un certain point on n'aurait pas bon air de vouloir s'insurger contre
elle. Peut-tre l'me bonasse de Dobbin tait-elle rvolte contre
cet acte de tyrannie; ou peut-tre, en proie  un furieux dsir de
vengeance, voulait-il se mesurer contre ce despotique et orgueilleux
bourreau, qui se donnait des airs de conqurant. Il en avait toute
la hauteur, toute l'arrogance, tous les privilges. Devant lui les
drapeaux s'agitaient, les tambours battaient aux champs, et on lui
portait les armes. Quel que ft le motif de la dtermination de
Dobbin, il ne fit qu'un bond, et d'une voix ferme:

Arrtez, Cuff, et ne tourmentez plus cet entant, ou bien je vais....

--Ou bien vous allez quoi faire? demanda Cuff tout surpris de cette
interruption; allons, tendez votre main, petite bte, reprit-il
aussitt.

--Ou bien, je vais vous donner la roule la plus soigne que vous ayez
reue de votre vie, dit Dobbin en rponse  la premire partie des
paroles de Cuff.

Le petit Osborne, tout pleurant et tout sanglotant, jeta un coup
d'oeil d'tonnement et d'incrdulit sur le champion qui venait de
surgir soudainement pour sa dfense; l'tonnement de Cuff n'tait pas
moins grand.

Imaginez-vous notre monarque George III apprenant la rvolte des
colonies de l'Amrique du Nord; imaginez-vous le gant Goliath ayant
devant lui le petit David qui vient le provoquer, et vous aurez une
ide des sentiments de M. Reginald Cuff en recevant la proposition de
ce cartel.

Aprs la classe, rpondit-il, mettant un temps d'arrt et avec
un regard qui voulait dire: Faites votre testament d'ici l, et
recommandez  vos amis vos dernires volonts.

-- votre aise, dit Dobbin; vous me servirez de second, Osborne.

Soit, si vous le dsirez, dit le petit Osborne; et comme son pre
avait voiture, c'tait tout au plus s'il ne rougissait pas d'un pareil
champion.

Bien mieux, quand l'heure du combat fut venue, il avait presque honte
de lui dire: Allons, Figs,  l'oeuvre. Pendant les deux ou trois
premires passes de ce fameux combat, pas une voix dans la galerie ne
fit entendre un cri d'encouragement. Le brillant Cuff s'tait avanc,
un sourire de ddain sur les lvres, aussi allgre, aussi gai que s'il
ft all au bal; il adressa si bien ses coups  son adversaire, qu'il
l'envoya par trois fois mesurer le sol.  chacune de ces chutes,
c'taient des acclamations, c'tait au plus press  flchir le genou
devant le triomphateur.

Que de coups je vais recevoir quand ce sera fini! pensa le jeune
Osborne en relevant son homme. Vous feriez bien mieux de cder, dit-il
 Dobbin; ce n'est qu'un mauvais quart d'heure  passer, et vous savez
que j'en ai l'habitude.

Mais Figs, dont tous les membres prouvaient un tremblement nerveux,
dont les narines soufflaient la rage, rejeta de ct son jeune second
et revint une quatrime fois  la charge.

Ne sachant comment parer les coups dirigs contre lui, et Cuff ayant
commenc l'attaque les trois fois prcdentes sans laisser  son
ennemi le temps de riposter, Figs rsolut de prendre les devants  son
tour par une charge  fond de train. En consquence, comme il tait
gaucher, il porta son bras gauche au fort de l'action, et  deux
reprises l'tendit de toute sa force; la premire fois, il atteignit
l'oeil gauche de M. Cuff, et la seconde, son admirable nez  la
romaine.

Cuff roula par terre, au grand tonnement des spectateurs.

Bien touch, par Jupin, dit le petit Osborne avec un air de
connaisseur, en battant des mains derrire son champion. Ferme du bras
gauche, Figs, mon garon.

Pendant tout le reste du combat, le bras gauche de Figs fit un
terrible ravage. Chaque fois Cuff allait rouler par terre. Au sixime
tour, les voix se partageaient  peu prs pour crier: Courage, Figs!
courage, Cuff! Au douzime tour, ce dernier tait hors de combat, et,
 ce qu'on m'a dit, avait perdu toute prsence d'esprit, toute
vigueur pour l'attaque ou la dfense. Figs, au contraire, tait aussi
impassible qu'un quaker. Sa figure ple, ses yeux anims, une
large balafre sous la lvre qui laissait chapper beaucoup de sang,
donnaient  ce jeune hros un air belliqueux et farouche qui peut-tre
frappait de terreur plus d'un spectateur. Son intrpide adversaire ne
s'en disposait pas moins  en venir aux mains pour la treizime fois.

Si j'avais la plume de Napier ou de Bell, je voudrais m'arrter 
dcrire au long ce combat. C'tait la dernire charge de la vieille
garde, ou plutt elle devait ainsi s'excuter un jour, car Waterloo
n'avait pas encore eu lieu. C'tait la colonne de Ney abordant la
colonne de la Haie-Sainte, avec l'clat de dix mille baonnettes et
couronne de vingt aigles. C'taient les acclamations de l'Anglais,
lorsque descendant de la colline il s'lanait pour treindre l'ennemi
dans une ceinture d'acier. En d'autres termes, Cuff faisait un suprme
effort, mais il revenait tout chancelant, tout tourdi. La main gauche
du marchand de figues alla s'abattre comme d'habitude sur le nez de
son adversaire et l'tendit pour la dernire fois sur le carreau.

Je pense qu'en voil assez pour lui, dit Figs, pendant que son
adversaire chancelant s'affaissait sur le gazon, comme une bille
bloque dans une blouse de billard. Le fait est que, lorsqu'on le
rappela de nouveau, M. Reginald Cuff n'tait plus en tat, ou ne se
sentait plus le moindre got pour continuer la lutte.

Toute la bande d'coliers poussa un tel hourra en l'honneur de Figs,
qu'on en aurait pu conclure que, pendant tout le combat, il avait t
leur champion prfr. Ce fut au point que le docteur Swishtail sortit
de la salle d'tude pour savoir la cause de ce rugissement; et il
se disposait  chtier Figs assez rudement, lorsque Cuff, qui tait
revenu  lui et lavait ses blessures, se prsenta et dit:

C'est ma faute, monsieur, et non celle de Figs.... de Dobbin. Je
maltraitais un de mes petits camarades, et j'ai ce que je mrite.

Ce discours magnanime vita non-seulement une correction  son
vainqueur, mais lui rendit en ascendant sur ses camarades tout ce que
sa dfaite venait de lui ter.

Le jeune Osborne, au sujet de cette affaire, crivit ce qui suit  ses
parents:

    Richmond, mars, 18...
    Chre maman,

J'espre que vous allez bien; je vous serai fort oblig de m'envoyer
un gteau et cinq schellings. Il y a eu ici bataille entre Cuff et
Dobbin. Cuff, vous le savez, tait le roi de la pension. Il y a eu
treize passes et Dobbin l'a pelot; aussi Cuff n'est plus maintenant
que le roi en second. Cuff me battait parce que j'avais cass une
bouteille de _lait_, et Figs n'a pas voulu le laisser faire. Nous
l'appelons Figs parce que son pre est picier, Figs et Rudge, Thames
Street, dans la Cit. Je pense que, comme il s'est battu pour moi,
vous ferez bien d'acheter dsormais votre th et votre sucre chez son
pre. Cuff va ordinairement chez lui tous les samedis, mais il ne le
pourra pas cette fois-ci, parce qu'il a les deux yeux au beurre noir.
Il a un poney blanc qui va le chercher  la pension; je serais bien
aise si papa me permettait d'avoir un poney, et je suis,

    Votre fils obissant,
    GEORGE SEDLEY OSBORNE.

_P.S._ Embrassez bien pour moi la petite Emmy. Je lui dcoupe en ce
moment une voiture de carton.

Par suite de sa victoire, Dobbin grandit prodigieusement dans l'estime
de tous ses camarades, et le nom de Figs, qui avait t un objet de
rise, devint un sobriquet aussi populaire et aussi respectable que
tout autre ayant cours dans l'cole, Aprs tout, ce n'est pas sa
faute si son pre est picier, disait George Osborne, qui, bien qu'un
peu rageur, ne manquait pas d'une certaine faveur parmi les jeunes
coliers du docteur Swishtail, et dont les opinions taient toujours
accueillies avec de grands gards.

On regarda  l'avenir comme inconvenant de railler Dobbin sur ce
hasard de naissance. _Mon vieux Figs_ devint un nom d'amiti et de
tendresse, et les matres d'tude eux-mmes lui tmoignrent de la
considration.

Ce changement de position dveloppa singulirement l'esprit de Dobbin.
Il fit des progrs merveilleux dans ses tudes classiques. L'illustre
Cuff lui mme, dont les condescendances faisaient rougir et
surprenaient Dobbin, Cuff l'aidait pour les vers latins, le
_voiturait_ les jours de sortie, l'emmenait triomphalement de la
classe des commenants pour le conduire dans celle du moyen collge,
et l mme il tait fort bien trait. On reconnut que, bien qu'il ft
un peu lourd dans les tudes littraires, il mordait d'une manire
assez distingue aux mathmatiques.  la satisfaction gnrale, il fut
class le troisime en algbre, et obtint pour prix un livre franais
 l'examen public du milieu de l't. J'aurais voulu que vous vissiez
la figure de la mre quand le docteur remit  son fils _Tlmaque_,
en prsence de tous ses camarades, de tous les parents, de toute
l'assistance, avec l'inscription latine: _Guielmo Dobbino_. Tous les
enfants battirent des mains en signe d'approbation et de sympathie. Il
rougit, trbucha, chancela, s'embarrassa les pieds l'un dans l'autre
plus de vingt fois avant de regagner sa place. Le vieux Dobbin, son
pre, qui ds lors et pour la premire fois l'eut en estime, lui
donna publiquement deux guines, et aprs les vacances il revint  la
pension avec un habit  queue.

Dobbin tait un garon trop modeste pour supposer qu'il devait cet
heureux changement  la gnrosit et  l'nergie de sa conduite. Il
aima mieux, par un dfaut de jugement, attribuer sa bonne fortune 
la seule intervention et  la seule bienveillance du petit George
Osborne, auquel il voua, en consquence, une de ces amitis et de ces
affections telles que les enfants sont seuls capables d'en ressentir;
une de ces affections telles que, dans les charmants contes de fes,
nous voyons le valeureux Orson en prouver pour la jeune et belle
Valentine, sa matresse bien-aime. C'est ainsi que Dobbin se mettait
aux pieds du petit Osborne et le chrissait de toute son me. Avant de
faire ainsi connaissance, il admirait en secret Osborne, et maintenant
il tait son valet, son petit chien, son Vendredi. Il croyait
qu'Osborne russissait toutes les perfections, qu'il tait le plus
beau, le plus brave, le plus actif, le plus adroit, le plus gnreux
de tous les garons ns et  natre. Il partageait son argent
avec lui. C'taient,  n'en plus finir des cadeaux de couteaux, de
porte-crayons, de cachets en or, de caf, de petites fauvettes, de
livres d'histoire et de grandes images de chevaliers et de voleurs
sur lesquelles on pouvait lire les inscriptions suivantes:  George
Sedley Osborne, esquire, son ami dvou, William Dobbin; et George
recevait ses ddicaces avec toute la dignit qui convenait  son
mrite suprieur.

Aussi, quand le lieutenant Osborne vint  Russell-Square le jour de la
partie du Vauxhall, il dit  mistress Sedley:

Madame, j'espre que vous m'accorderez une place pour Dobbin, que
j'ai pri d'tre des ntres pour dner ici et nous accompagner au
Vauxhall. Il est presque aussi timide que Joe.

--De la timidit! qu'est-ce  dire? dit notre gros et gras garon, en
jetant une oeillade conqurante  miss Sharp.

--Il est de plus.... mais sous le rapport de l'lgance, on ne peut
le comparer  vous, mon cher Sedley, ajouta Osborne en riant. Je l'ai
rencontr  Bedford en venant vous voir, et je lui ai dit que miss
Amlia tait de retour chez ses parents, que nous avions form des
projets de plaisirs nocturnes, et que mistress Sedley lui avait
pardonn le bol de punch qu'il avait cass  cette runion d'enfants.
Vous rappelez-vous, madame, cette catastrophe? il y a sept ans de
cela.

--C'est la robe de soie ponceau de mistress Flamingo qui a tout reu,
dit la bonne mistress Sedley; il tait bien gauche! et ses soeurs
ne sont gure plus gracieuses. Lady Dobbin tait  Highbury, la nuit
dernire, avec trois d'entre elles; grand Dieu! quelle figure elles y
faisaient!

--L'alderman est trs-riche, n'est-ce pas? dit malicieusement Osborne;
ne croyez-vous pas qu'une de ses filles serait une bonne emplette pour
moi, madame?

--Vous tes fou! Je voudrais bien savoir qui voudrait de vous, avec
votre face jaune. Et puis l'alderman Dobbin aura  partager entre
quatorze enfants.

--Moi, une face jaune? attendez de voir Dobbin, lui qui a eu la fivre
jaune trois fois, deux fois  Nassau, une fois  Saint-Kitts.

--C'est bon, c'est bon, la vtre est encore trop jaune pour nous,
n'est-ce pas, Emmy? dit mistress Sedley.

Amlia se contenta de sourire en rougissant, regardant la ple et
intressante figure de George Osborne, et ces belles moustaches bien
noires, bien retrousses, bien luisantes, pour lesquelles le jeune
homme avait une complaisance particulire. Elle pensa, dans son petit
coeur, que dans toute l'arme de Sa Majest, et mme dans tout le
monde entier, il n'y avait pas une telle mine de hros.

Je me soucie peu, reprit-elle, de la physionomie ou de la gaucherie
de M. le capitaine Dobbin, mais je me sens de la sympathie pour lui.

Elle l'aimait parce qu'il avait t l'ami et le champion de George.

Il n'y a pas de cavalier plus accompli au service, dit Osborne, ni de
meilleur officier, quoiqu'il ne soit certainement pas un Adonis.

Et en mme temps, avec la plus grande navet, il jeta un regard sur
la glace, o il rencontra les yeux de miss Sharp fixs sur lui;
il rougit un peu, et Rebecca pensa dans son coeur: Ah! mon beau
monsieur, je pense vous tenir dans mes filets! Adorable petite
coquette!

Le soir, quand Amlia, en robe de mousseline blanche, arriva au salon
toute pare pour faire des conqutes au Vauxhall, gazouillant comme
une alouette et frache comme une rose, un monsieur bien haut et bien
gauche, avec de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles,
redressa  son approche sa tte garnie de cheveux noirs et coups ras.
Il portait l'affreux costume militaire tout couvert de galons et le
chapeau  cornes de cette poque; il alla au-devant d'elle et lui fit
le salut le plus maladroit que jamais mortel ait fait.

C'tait en personne William Dobbin, capitaine dans le ***e rgiment
d'infanterie de Sa Majest, chapp  la fivre jaune qu'il avait
attrape aux Indes, o les chances du service avaient envoy son
rgiment pendant que tant d'autres de ses aimables compagnons
moissonnaient la gloire dans la Pninsule.

Il avait frapp un coup si timide, si mal assur, que les dames, du
haut de l'escalier, ne l'avaient pas entendu; autrement, vous pourriez
tre sr que miss Amlia ne se serait jamais hasarde  entrer en
chantant dans le salon. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette voix
douce et frache se fraya tout droit un passage au coeur du capitaine,
et lorsqu'elle lui tendit la main pour qu'il la prit, avant de la
serrer il fit une pause pour se dire  lui-mme:

Est-il bien possible que ce soit l la petite fille que je me
rappelle avoir vue en petit tablier il y a si peu de temps, la nuit o
je renversai le bol de punch, juste au moment de ma nomination? Est-ce
bien l la petite fille que George Osborne disait vouloir pouser?
Quelle charmante et belle personne! quel beau morceau pour le drle!

Tout en faisant ces rflexions avant de prendre la main d'Amlia, il
laissa tomber son chapeau  terre.

Son histoire depuis sa sortie de l'cole jusqu'au moment o nous avons
le plaisir de le retrouver, bien qu'elle n'ait pas t raconte tout
au long, a t cependant indique d'une manire suffisante, pour un
lecteur pntrant, dans la conversation qui prcde. Dobbin, l'picier
mpris, tait devenu l'alderman Dobbin; l'alderman Dobbin, colonel
dans les chevau-lgers de la Cit, brlant d'un feu guerrier pour
rsister  l'invasion franaise. Le corps du colonel Dobbin, o le
vieux M. Osborne n'avait qu'un grade trs-subalterne, avait t pass
en revue par le souverain et le duc d'York. Le colonel et alderman
avait t fait chevalier, son fils tait entr  l'arme, et le jeune
Osborne servait avec lui dans le mme rgiment. Ce rgiment, aprs
avoir t envoy aux Indes occidentales et au Canada, venait enfin
de rentrer dans sa patrie; l'amiti de Dobbin pour George s'tait
conserve aussi ardente, aussi gnreuse que lorsqu'ils taient tous
deux camarades de pension.

Tous ces braves et honntes gens se mirent  table pour dner. On
parla de gloire et de Boney, de lord Wellington et des nouvelles
du jour.  cette fameuse poque, la gazette avait chaque jour une
victoire  enregistrer, et les deux jeunes gens auraient bien voulu
voir leurs noms sur cette liste glorieuse, et maudissaient leur
mauvaise toile, qui retenait leur rgiment loin des champs de la
gloire. Cette conversation exaltait l'enthousiasme de miss Sharp; mais
miss Sedley tremblait et plissait rien qu' l'entendre. M. Joseph
raconta plusieurs histoires de chasse au tigre, et ne mnagea pas
celle de miss Cutler et de Lance le chirurgien; il offrit  Rebecca
de tout ce qu'il y avait sur la table, sans toutefois oublier de bien
boire et de bien manger.

Il se prcipita de la meilleure grce au-devant des dames pour leur
ouvrir la porte quand elles se retirrent, et, en reprenant sa place 
table, il se versa rasade sur rasade, et fit disparatre son bordeaux
avec une rapidit fbrile.

Il amorce son fusil, dit tout bas Osborne  Dobbin.

Enfin arriva l'heure de partir pour le Vauxhall.




CHAPITRE VI.

Le Vauxhall.


Le ton sur lequel j'ai racont cette histoire est jusqu' prsent fort
paisible (nous arrivons enfin aux chapitres effrayants), et je dois
prier l'aimable lecteur de se rappeler que nous ne l'avons encore
entretenu que de la famille d'un agent de change  Russell-Square,
o chacun se promne, djeune, dne, cause et fait l'amour absolument
comme dans la vie ordinaire, et sans qu'aucun vnement merveilleux ou
passionn marque les progrs de cet amour. Notre sujet peut se rsumer
de la sorte: Osborne aime Amlia et a invit un de ses vieux amis pour
le dner et le Vauxhall. Joe Sedley aime Rebecca. L'pousera-t-il?
Voil prcisment ce qui reste  apprendre.

Nous aurions pu traiter ce sujet dans le genre aristocratique,
romantique ou factieux. Supposez que nous eussions plac la scne 
Grosvenor-Square, aurions-nous eu moins d'auditeurs? Supposez que nous
eussions montr comment Joseph Sedley se sentit pris d'amour;
comment le marquis d'Osborne fit la cour  lady Amlia avec le plein
consentement du duc son noble pre. Ou bien, laissant l la fine
aristocratie, supposez que nous fussions descendus aux plus bas tages
et entrs dans le dtail de ce qui se passe  la cuisine: comment le
noir Sambo tait amoureux de la cuisinire, et il l'tait en effet,
et comme il se battit avec le cocher pour ses beaux yeux; comment le
marmiton fut surpris volant une paule de mouton froid et comment la
nouvelle femme de chambre de miss Sedley refusa d'aller se coucher si
on ne lui donnait pas de la bougie de cire. De tels incidents peuvent
avoir de quoi provoquer la gaiet la plus vive et passer pour des
scnes de la vie relle. Ou encore, si nous nous tions senti en verve
pour des peintures terribles, nous aurions donn pour amant  la femme
de chambre un brigand qui,  la tte de sa bande, aurait brl la
maison et, aprs avoir gorg le pre, aurait emport Amlia en
camisole de nuit; il nous et t facile de fabriquer une histoire
d'un intrt palpitant, dont le lecteur aurait travers les chapitres
fantastiques dans une course furieuse et haletante. Figurez-vous en
tte de ce chapitre le titre suivant:

LA NUIT D'ATTAQUE.

La nuit tait sombre et lugubre; les nuages taient noirs, noirs, plus
noirs que la suie; sur le haut des vieilles masures, les chemines
se tordaient sous l'effort d'un vent dchan, et les tuiles
tourbillonnaient avec grand fracas dans les rues dsertes. Pas une
me ne bravait la tempte. Les gardiens de nuit restaient blottis dans
leurs gurites, o des torrents de pluie les inondaient de leurs flots
grossis, et le feu retentissant de la foudre les frappait de mort;
c'est ainsi que l'un d'eux avait pri en face des Enfants-Trouvs. Un
manteau roussi, une lanterne brise, un bton rompu en deux par le
feu du ciel tait tout ce qu'on avait retrouv du gros Will Steadfast,
dans Southampton-Row. Un cocher de fiacre avait disparu de son
sige.... Vers quelle heure? L'ouragan ne donne d'autres nouvelles
de ses victimes que les derniers cris de l'agonie, alors qu'il les
emporte avec lui. Nuit horrible! Il faisait noir, aussi noir que dans
le tuyau de la chemine. Pas de lune, non! pas la moindre lune, pas
une toile. Pas une petite, faible, vacillante, solitaire toile; une
seule s'tait montre dans la soire, mais elle avait cach sa face,
toute tremblante au milieu du ciel assombri, et s'tait bien vite
retire.

Un, deux, trois; c'est le signal convenu avec la Visire-Noire.

Par la taule du raboin, est-ce vous, mes fanandels? cria une voix
sortie de dessous terre; avec le vingt-deux faites leur affaire en un
tour de main.

--Assez de boniments, dpchez-vous de leur engourdir la falourde
pour affurer le ngriot; il faut goupiner avec prudence; nous pourrons
jaspiner quand nous aurons vers le raisin. Toi, le Rouge, regarde
dans la taule du dabe, et mettez la main sur le mauricaud.

Et d'une voix plus basse et plus caverneuse on ajouta:

Je vais faire l'affaire d'Amlia.

Puis ce fut un silence de mort!

Allongez le crucifix  ressort, dit la Visire-Noire....

Ou supposez que j'ai adopt le style aristocratique  l'eau de rose.

Le marquis d'Osborne avait envoy son _petit tigre_, porteur d'un
billet doux pour lady Amlia.

La charmante crature l'avait reu des mains de sa femme de chambre,
Mlle Anastasie.

Ce cher marquis! quelle aimable prvoyance! Le billet de sa seigneurie
contient l'invitation tant dsire pour Devonshire-House!

Quelle est cette adorable jeune fille? dit le smillant prince G--rge
de C--mbr--dge dans un htel de Piccadilly, au moment o il arrivait
de l'Opra; mon cher Sedley, au nom du dieu de l'amour, je vous prie,
mon cher Sedley, prsentez-moi  elle.

--Son nom, monseigneur, dit lord Joseph, en s'inclinant gravement, est
Sedley.

--Vous avez alors un bien beau nom, dit le jeune prince tournant
les talons avec un air dsappoint, et crasant le pied d'un vieux
monsieur qui, derrire lui, tait plong dans la plus profonde
admiration pour la beaut d'Amlia.

--Trente mille tonnerres! hurla la victime se tordant dans l'agonie du
moment.

--Je demande mille pardons  Votre Grce, dit le jeune tourdi
rougissant et inclinant ses belles boucles dans un humble salut.

Il venait de marcher sur l'orteil du plus grand capitaine de l'poque.

H! Devonshire, cria le jeune prince  un grand et aimable seigneur
dont les traits indiquaient assez qu'il tait du sang des Cavendish,
un mot s'il vous plat: avez-vous toujours le projet de vous dfaire
de votre collier de diamants?

--Je l'ai vendu deux cent cinquante mille livres au prince Estherhazy.

--_Und das war gar nicht theuor, postztausend!_ s'cria le prince
hongrois, etc., etc.

Ainsi, vous voyez, mesdames, comment cette histoire aurait pu tre
crite, si l'auteur avait voulu s'en passer la fantaisie. Car, pour
dire la vrit, il connat aussi bien Newgate que les palais de notre
auguste aristocratie; il a vu l'un et l'autre de ses propres yeux.
Mais il ne comprend pas plus les usages et l'argot des filous que ce
langage polyglotte[3] qui, d'aprs les crivains  la mode, se parle
dans les salons du grand ton. Nous suivrons notre route, si
vous voulez bien le permettre, au milieu de ces scnes et de ces
personnages avec lesquels nous sommes en rapport plus familier. En un
mot, ce chapitre sur le Vauxhall et t tellement court sans cette
petite digression, qu'il et  peine mrit le nom de chapitre; et
cependant il ne manque pas d'importance. N'y a-t-il pas dans la vie
de chacun de nous de petits chapitres qui semblent n'tre rien en
eux-mmes, mais qui tendent cependant leur influence sur tout le
reste de l'histoire?

[Note 3: Trait satirique contre le langage de l'aristocratie, qui
est un mlange d'anglais, de franais, d'allemand. (_Note du
traducteur._)]

Retournons maintenant  la voiture qui emmne toute la socit de
Russell-Square et la conduit aux jardins du Vauxhall. Joe se trouve
serr contre miss Sharp sur la banquette de devant, et Osborne est
assis sur la banquette de derrire entre le capitaine Dobbin et
Amlia.

Chacun dans la voiture tait persuad que cette nuit mme Joe
proposerait  Rebecca de devenir mistress Sedley. Les parents ne
s'opposaient pas  cet arrangement; mais, pour le dire entre nous, le
vieux M. Sedley ressentait pour son fils quelque chose qui tait fort
voisin du mpris. Il le disait vain, goste, engourdi et effmin; il
ne pouvait endurer ses airs d'homme  la mode, et riait de bon coeur 
ses pompeuses histoires de pourfendeur de gants.

Je laisserai  ce garon la moiti de mon bien, disait-il  sa femme,
et il aura en outre la jouissance du sien, mais je suis convaincu que
si vous, sa soeur et moi, venions  mourir demain, il dirait: le
ciel en soit bni! et ne mangerait pas un morceau de moins qu'
son ordinaire. Je ne veux donc pas me faire de bile  cause de lui.
Laissons-le pouser la femme qu'il voudra, nous n'avons rien  y
voir.

Amlia, d'un autre cot, comme il convenait  une jeune personne de
son inexprience et de son temprament, tait fort enthousiaste pour
ce mariage. Une ou deux fois Joe avait t sur le point d'pancher
dans son sein des secrets trs-importants, et elle tait toute
dispose  prter l'oreille  ses confidences; mais le coeur manquait
 ce gros garon pour se soulager auprs de sa soeur, au grand
dsappointement de laquelle il se contentait de pousser un grand
soupir et de se tourner d'un autre ct.

Ce mystre ne servait qu' entretenir le trouble et l'incertitude dans
le pauvre petit coeur d'Amlia. Si elle ne parlait pas avec Rebecca
d'un sujet si dlicat, elle prenait sa revanche dans de longues et
intimes conversations avec mistress Blenkinsop, la gouvernante, qui en
avait laiss transpirer quelque chose auprs de la femme de chambre,
qui en passant en avait touch quelques mots  la cuisinire,
laquelle, je n'en fais aucun doute, en avait port la nouvelle  tous
les fournisseurs; en telle sorte que le mariage de Joe tait le sujet
de toutes les causeries  la ronde dans le monde de Russell-Square.

C'tait l'opinion, bien naturelle d'ailleurs, de mistress Sedley que
son fils manquerait  son rang en pousant la fille d'un artiste.

Mais mon Dieu, madame, disait respectueusement mistress Blenkinsop,
nous n'tions que des piciers quand nous nous sommes marie avec M.
Sedley, alors clerc d'agent de change, et nous n'avions que cinq cents
livres  deux, et nous sommes assez riches maintenant.

Amlia tait entirement de cette opinion,  laquelle on finit peu 
peu par gagner la bonne mistress Sedley.

M. Sedley restait neutre.

Laissons Joe pouser celle qu'il voudra, disait-il, ce n'est pas
notre affaire. Cette fille n'a pas de fortune, mistress Sedley n'en
avait pas davantage. Elle parat rjouie et adroite, elle le mettra
peut-tre au pas. Mieux vaut encore celle-l qu'une mistress Sedley
toute noire et une douzaine de petits enfants couleur acajou.

Tout semblait sourire  la fortune de Rebecca; elle avait pris le
bras de Joseph, comme cela tait tout simple, pour aller dner. Elle
s'tait assise  ct de lui sur le sige de la voiture dcouverte.
C'tait un fier gaillard lorsqu'il se trouvait  cette place, plein
d'une dignit majestueuse et conduisant son attelage pommel. Personne
ne disait mot au sujet du mariage, et cependant la pense en tait
dans toutes les ttes. Il ne manquait plus maintenant que la demande,
et c'est alors que Rebecca sentait bien vivement la privation d'une
mre; une tendre mre qui en dix minutes aurait conduit l'affaire
 bonne fin, et, dans le cours d'une conversation dlicate et
confidentielle, aurait amen sur les lvres timides du jeune homme le
prcieux aveu!

Voil o en taient les affaires lorsque la voiture traversa le pont
de Westminster. La compagnie arriva sans autre encombre aux jardins
royaux du Vauxhall. Lorsque le majestueux Joseph descendit du fringant
quipage, la foule accueillit sa grosse personne avec un frmissement
de gaiet. Il rougit et porta sur elle un regard fier et hautain en
s'avanant avec Rebecca  son bras. George se chargea d'Amlia, qui
tait panouie comme une rose aux rayons du soleil.

Tiens, Dobbin, dit George, si tu veux prendre soin des chles et de
toutes les affaires, tu seras un bon garon.

Et, pendant qu'il prenait pour lui miss Sedley, et que Joseph se
dirigeait vers les jardins avec Rebecca, l'honnte Dobbin se rsignait
 prendre les chles sous son bras et  payer  la porte pour tout le
monde.

Il marchait modestement  leur suite, sans songer  faire  ses amis
la moindre concurrence. Pour ce qui regardait Rebecca et Joseph, il
ne s'en souciait gure. Quant  Amlia, il trouvait en somme qu'elle
tait bien ce qu'il fallait pour le brillant George Osborne, et en
voyant cet aimable couple parcourir ces belles promenades, au grand
tonnement et au grand plaisir de la jeune fille, il considrait cette
joie nave avec une sorte de plaisir paternel. Peut-tre aurait-il
dsir avoir quelque chose de plus que le chle  son bras. La foule
souriait en voyant ce jeune officier, un peu gauche  porter tout
cet attirail fminin; mais aucun calcul d'gosme ne pouvait venir
 l'esprit de Dobbin. Aurait-il song  se plaindre tant que son
ami paraissait satisfait? Ce qui est certain, c'est que toutes les
sductions de ce lieu de dlices, ces milliers de lampes qui jetaient
le plus vif clat, ces joueurs de violon en chapeau  cornes, qui
faisaient retentir les plus ravissantes mlodies sous la conque
dore qui s'levait au milieu des jardins; ces chanteurs de
romances sentimentales ou comiques, qui charmaient les oreilles; ces
contredanses composes de _cokneys_ et _coknesses_ et excutes au
milieu du bruit, des cabrioles, des bousculades et des rires; le
signal qui annonait que Mme Saqui allait faire son ascension dans le
ciel sur une corde roide montant jusqu'aux toiles; l'ermite que l'on
trouve toujours assis dans son ermitage si bien clair; ces sombres
alles si favorables  l'entrevue des jeunes amants; les pots de
porter prsents par des hommes en livre vieille et rpe, et ces
cabinets tout resplendissants o l'on sert aux joyeux convives des
tranches de jambon presque invisibles: rien de tout cela ne provoquait
la moindre curiosit de la part du capitaine William Dobbin.

Il promenait de tous cts le chle de cachemire blanc d'Amlia, et
s'tait arrt devant l'estrade des musiciens pendant que mistress
Salmon excutait la bataille de Borodine, cantate guerrire, compose
contre l'aventurier corse, qui venait d'prouver dernirement
des revers contre les Russes. M. Dobbin essaya de fredonner, en
s'loignant, l'air qu'Amlia Sedley avait chant dans l'escalier
en venant se mettre  table. Il se mit  rire de lui-mme, car, en
vrit, il chantait bien comme un hibou.

Il est bien entendu que nos jeunes gens, ainsi diviss deux par deux,
se firent les plus solennelles promesses de rester ensemble toute la
soire; mais, au bout de dix minutes, ils se trouvaient dj spars.
Les socits se perdent au Vauxhall, mais c'est pour se retrouver au
souper, pour se raconter leurs aventures depuis le moment o elles se
sont quittes.

Quelles furent les aventures de M. Osborne et de miss Amlia? Cela est
un secret. Mais soyez assurs qu'ils furent parfaitement heureux
et irrprochables dans leur conduite, et, comme ils avaient eu de
nombreuses occasions de se voir depuis quinze ans, leur tte--tte
n'offrait rien de bien particulier ni de bien nouveau.

Mais quand Rebecca et son vaillant cavalier se furent perdus dans
une promenade solitaire o ils ne rencontrrent gure plus d'une
soixantaine de couples errant de la mme faon, ils sentirent tous
deux combien leur position devenait dlicate et critique, et miss
Sharp pensa que c'tait maintenant ou jamais le moment de provoquer
cette dclaration qui venait expirer sur les lvres timides de M.
Sedley.

Ils avaient d'abord t au panorama de Moscou, o un gros lourdaud
avait cras le pied de miss Sharp; elle en tait presque tombe  la
renverse, en poussant un cri de douleur, dans les bras de M. Sedley.
Ce petit accident avait accru la tendresse et la confiance de
notre hros  un tel point qu'il lui avait racont plusieurs de ses
histoires indiennes redites pour la sixime fois.

J'aimerais  voir l'Inde, dit Rebecca.

--Vraiment? dit Joseph de l'accent le plus tendre.

Et on peut affirmer que cette adroite question en prparait une autre
plus tendre encore; sa respiration tait toute entrecoupe, toute
haletante, et la main de Rebecca, place sur son coeur, pouvait en
compter les pulsations fbriles. Mais...  contre-temps! la cloche
sonna pour le feu d'artifice, et, emports par le flot imptueux et
irrsistible, nos deux amants furent obligs de suivre le courant de
la foule.

Le capitaine Dobbin avait eu quelque ide de rejoindre la socit pour
le souper; car, en ralit, il ne prenait pas une part bien active
aux divertissements du Vauxhall. Il passa  deux reprises devant
le cabinet o se trouvaient maintenant runis nos deux couples, et
personne ne fit attention  lui. Les couverts taient mis seulement
pour quatre. Nos amoureux causaient entre eux avec un abandon o
respirait le bonheur, et quant  Dobbin, on paraissait s'en souvenir
aussi peu que s'il n'et jamais exist.

Je serais de trop, dit le capitaine en les regardant avec attention;
je ferai mieux d'aller causer avec l'ermite.

Il s'loigna de ce tumulte des cris de la foule, du bruit des plats,
pour se rendre  la sombre alle qui conduisait  l'habitation de
carton du fameux ermite. Tout cela n'tait pas fort gai pour Dobbin,
et se trouver seul au Vauxhall, j'en ai jug  mes dpens, est
peut-tre le plus dsagrable des plaisirs que puisse se donner un
clibataire.

Les deux couples se trouvaient fort bien dans leurs cabinets, o
rgnait la plus aimable et la plus libre conversation. Joe tait
 l'apoge de sa gloire, donnant ses ordres au garon avec la plus
grande majest. Il faisait la salade, dbouchait le champagne,
dcoupait les poulets, mangeait et buvait la plus grande partie de
ce qu'on mettait sur la table. Enfin il insista pour avoir un bol
de _rak-punch_; on ne va pas au Vauxhall sans prendre un bol de
_rak-punch_.

Garon, un _rak-punch_.

Ce bol de rak-punch est la cause de toute cette histoire; pourquoi pas
un bol de rak-punch aussi bien que toute autre chose? N'est-ce pas un
bol d'acide prussique qui fut cause que la belle Rosemonde se
retira du monde? N'est-ce pas un bol de vin qui fut cause de la mort
d'Alexandre le Grand? Ainsi le dit le docteur Lemprire[4]. De mme
ce bol de punch eut une grande influence sur les destines de tous les
principaux personnages de notre roman. Cette influence s'tendit sur
toute leur vie, bien que le plus grand nombre d'entre eux n'y ait mme
pas got.

[Note 4: Le docteur Lemprire a fait un dictionnaire qui jouit en
Angleterre d'une estime gale  celle qu'a obtenue chez nous le
dictionnaire de M. Bouillet. (_Note du traducteur._)]

Les jeunes dames n'en buvaient point, Osborne ne l'aimait pas. La
premire consquence fut que Joe, ce gros gourmand, avala tout le
contenu du bol; la seconde consquence fut qu'aprs avoir aval tout
le contenu du bol, il prouva une exaltation qui tonna d'abord, et
de plus faillit avoir des suites dsagrables. Il parlait et riait si
fort, qu'il amassa une haie de curieux autour du cabinet,  la grande
confusion de ses innocentes compagnes; puis il se mit  entonner
une chanson, et le fit sur ce ton aigre et insipide particulier aux
ivrognes de bonne compagnie. Sa voix attira tout l'auditoire qui
se pressait nagure autour des musiciens; on le couvrit
d'applaudissements.

Bravo, mon gros garon, dit l'un; _encccre_, Daniel Lambert! et
servez chaud!

--Voil un gaillard qui ferait bien sur la corde roide, s'cria un
autre farceur, dont la plaisanterie excita chez les dames la plus vive
terreur, et chez M. Osborne la plus grande colre.

--Pour l'amour du ciel, Joe, lui dit-il, levons-nous et partons; et
les deux jeunes femmes se levrent.

--Arrtez, ma petite _louloute_, hurla Joseph, aussi hardi qu'un
lion; et il jeta sa main autour de la taille de Rebecca.

Rebecca se dtourna, mais ne put l'viter. Les clats de rire
redoublrent au dehors. Joe continua  boire,  faire l'amour et 
chanter, en clignant de l'oeil et en saluant avec grce l'auditoire de
son verre: et il engageait tous ceux qui voudraient  venir boire du
punch avec lui.

Osborne se disposait  repousser un monsieur en bottes  revers qui
voulait profiter de l'invitation, et une lutte semblait invitable,
quand, par le plus grand des bonheurs, un individu du nom de Dobbin,
qui s'tait jusque-l promen dans les jardins, s'arrta devant le
cabinet.

Place! badauds que vous tes, dit le nouvel arrivant.

Il se fraya un passage  travers ces rangs serrs, qui se dissiprent
devant son chapeau  cornes et sa belliqueuse tournure, et il pntra
dans le cabinet, en proie  la plus vive agitation.

Au nom du ciel, Dobbin, o tiez-vous pass? dit Osborne en
saisissant le chle de cachemire blanc que son ami portait  son bras,
et le roulant autour d'Amlia. Soyez bon  quelque chose: veillez sur
Joe pendant que je conduirai ces dames  la voiture.

Joe se levait dj pour s'interposer, mais d'un seul coup de main
Osborne le renvoya tomber sur son sige, et le lieutenant put emmener
les dames en toute sret. Joe leur envoya des baisers pendant
qu'elles s'loignaient, et au milieu de ses hoquets leur cria un
dernier: Dieu vous bnisse! vous bnisse! Puis, saisissant la main
du capitaine Dobbin et pleurant  faire piti, il lui confia le secret
de ses amours.

Il adorait cette jeune personne qui venait de partir; il lui avait
bris le coeur, oui, par sa conduite, il lui avait bris le coeur; il
voulait l'pouser le lendemain matin  Saint-Georges, Hanover-Square;
il voulait aller rveiller l'archevque de Cantorbry  Lambeth, il
le voulait, et sans retard. Le capitaine Dobbin, profitant de cette
pense, lui persuada adroitement de sortir des jardins pour se rendre
 Lambeth-Palace, et, quand une fois il l'eut conduit hors des portes,
il fit sans peine monter le tapageur dans un fiacre qui le dposa
sain et sauf  son domicile. George Osborne, sans autre accident,
reconduisit les jeunes filles chez elles; puis, quand la porte se fut
referme sur elles, en revenant par Russell-Square, il fut pris d'un
fou rire qui laissa tout tonns les gardiens de nuit.

Amlia regarda son amie avec tristesse, monta avec elle les escaliers,
l'embrassa, puis elles allrent se coucher sans ajouter une parole.

C'est demain qu'il viendra faire sa demande, pensa Rebecca: il m'a
appele la bien-aime de son coeur; il m'a serr la main en prsence
d'Amlia. Bien sr la demande sera pour demain.

Amlia le croyait aussi: et j'ose avouer qu'elle pensait galement
 la robe qu'elle porterait comme demoiselle d'honneur, aux prsents
qu'elle ferait  sa bonne petite belle-soeur,  la crmonie prochaine
o elle jouerait un des principaux rles, etc., etc.

Pauvres cratures ignorantes et crdules! que vous connaissez peu
l'effet d'un rak-punch! Quel rapport y a-t-il entre le rack qui se
trouve dans le punch de la nuit, et le rack qui se trouve dans la tte
le lendemain matin?  cette vrit, ajoutez, s'il vous plat, qu'il
n'y a pas au monde de mal de tte comparable  celui que vous donne
un punch du Vauxhall. Dans l'espace de vingt annes, je ne puis me
souvenir que de l'effet de deux verres! deux seulement, sur l'honneur
d'un gentilhomme! Et Joseph Sedley, atteint d'une maladie de foie,
avait englouti au moins un litre de cette abominable liqueur.

Le jour suivant, que Rebecca esprait voir se lever sur sa fortune,
trouva Sedley poussant les lamentations d'un homme  l'agonie, telles
que la plume se refuse  les retracer. L'eau de Seltz n'tant pas
encore invente, la bire blanche, le croirait-on? tait la seule
boisson qui pt apaiser la fivre que lui avait donne l'orgie de la
nuit prcdente. George Osborne trouva l'ex-receveur de Boggley-Wollah
ayant auprs de lui ce breuvage adoucissant, et occup  geindre
sur un sofa. Dobbin tait dj dans la chambre, donnant des soins
empresss  cette victime de la nuit dernire. Les deux officiers,
aprs avoir jet un regard sur le buveur de punch maintenant hors
de combat, changrent du coin de l'oeil un signe d'intelligence qui
n'avait rien de trs-compatissant. Le valet mme de Sedley, homme de
l'tiquette la plus irrprochable, aussi grave et silencieux qu'un
entrepreneur de pompes funbres, eut de la peine  faire bonne
contenance en regardant son matre infortun.

Je n'ai jamais vu M. Sedley en fureur comme cette nuit, dit-il tout
bas  Osborne, pendant que ce dernier montait l'escalier. Il voulait
battre son cocher, monsieur. Le capitaine a t oblig de le monter
dans ses bras, comme un enfant.

Un sourire passager effleura les traits de matre Brush pendant
qu'il parlait, mais ils retombrent bientt dans leur impassibilit
ordinaire; en mme temps, il ouvrait la porte et annonait:

M. Hosbin!

--Comment vous trouvez-vous, Sedley? dit le jeune visiteur,
n'avez-vous point d'os rompus? il y a en bas un cocher qui a l'oeil
tout noir et la tte tout enveloppe. Il parle de vous citer en
justice.

--Que voulez-vous dire avec la justice? demanda Sedley d'une voix
mourante.

--Oui, pour l'avoir battu cette nuit, n'est-ce pas, Dobbin? Vous
l'avez pouss, mon cher, aussi rudement qu'aurait pu faire Molyneux.
Le gardien de nuit dit qu'il n'a jamais vu un pauvre diable renvers
aussi rudement. Demandez  Dobbin.

--Oui, vous avez eu une bourrade avec le cocher, dit le capitaine
Dobbin, et vous l'avez assomm de coups.

--Et l'homme du Vauxhall  l'habit blanc! Ah! Joe, comme vous l'avez
bouscul; et ces pauvres femmes, comme elles criaient: c'tait plaisir
que de vous voir. J'ai cru que vous autres gens du civil n'aviez pas
de courage; mais je ne me mettrai jamais sur votre route quand vous
serez dans les vignes du Seigneur, mon gaillard.

--Oui, je crois que je suis bien terrible lorsqu'on m'excite, dit
Joseph dans son sofa avec une grimace d'une tristesse si burlesque,
que la politesse du capitaine ne put y rsister plus longtemps, et que
lui et Osborne partirent d'un clat de rire.

Osborne, qui n'tait pas fort aise qu'un membre de la famille dans
laquelle il allait entrer, lui, George Osborne du ***e rgiment,
consentit  une msalliance avec une petite fille de rien, une
aventurire de gouvernante, profita de l'tat de faiblesse o il
voyait rduit le hros du Vauxhall et commena ainsi l'attaque:

Vous souvient-il de votre chanson d'hier?

--Laquelle? demanda Joe.

--Une chanson sentimentale, aprs laquelle vous avez appel Rosa....
Rebecca, je ne me rappelle dj plus son nom, vous savez bien cette
petite amie d'Amlia, _votre petite louloute_.

Et, saisissant la main de Dobbin, il rpta la scne de la veille,
pour le plus grand supplice de celui qui y avait jou le principal
rle, et en dpit de tous les efforts du bon Dobbin pour veiller en
lui un peu de piti.

Pourquoi l'aurais-je pargn, rpondit Osborne aux remontrances de
son ami, quand il quitta l'invalide, le laissant entre les mains du
docteur Glober. De quel droit se donne-t-il ces airs protecteurs et
nous fait-il montrer au doigt au Vauxhall? Quelle est cette petite
institutrice qui le provoque de l'oeil pour se faire aimer de lui?
Ma foi! la famille n'est pas dj si noble, sans la compter! Une
gouvernante, c'est fort bien, mais j'aime mieux autre chose pour
belle-soeur. J'ai des ides librales mais j'ai aussi une juste mesure
d'amour-propre, et je sais ce que je dois  mon rang; quant  elle,
qu'elle ne sorte pas du sien. Je veillerai de prs sur ce grand
fanfaron de nabab, et je l'empcherai de se faire encore plus fou
qu'il n'est. Aussi lui ai-je dit de se tenir en garde contre toutes
les manoeuvres de la petite.

--Sans doute, dit Dobbin avec un air qui dmentait ses paroles,
personne ne peut savoir mieux que vous que vous avez toujours t
parmi les tories, et que votre famille est l'une des plus vieilles de
l'Angleterre; mais....

--Venez avec moi voir ces demoiselles, et faites l'amour pour votre
compte  miss Sharp, dit le lieutenant en interrompant son ami; mais
le capitaine Dobbin refusa d'accompagner Osborne dans sa visite aux
dames de Russell-Square.

En apercevant dans la maison des Sedley deux ttes qui faisaient le
guet  deux tages diffrents, Osborne ne put s'empcher de rire.

Le fait est que miss Amlia tait  sa fentre, interrogeant de l'oeil
avec la plus grande anxit le ct du square qui lui faisait face, et
o habitait M. Osborne, dans l'esprance de dcouvrir le lieutenant;
et miss Sharp, de la chambre  coucher situe au second tage,
s'tait mise en observation, comptant bien voir apparatre la masse
respectable qui avait nom Joseph.

Ma soeur Anne est  sa tour, dit Osborne  Amlia, mais elle ne voit
rien venir.

Et, tout joyeux de sa plaisanterie, il prit un malin plaisir 
dpeindre en termes grotesques  miss Sedley le fcheux tat de son
frre.

George, c'est trs-mal  vous de rire, lui dit-elle avec un air de
reproche.

Mais George n'en continua que de plus belle en prsence de sa mine
contrite et dsappointe, et persista  croire que sa plaisanterie
tait des plus divertissantes. Lorsque miss Sharp descendit, il la
railla beaucoup au sujet de l'effet que ses charmes avaient produit
sur le gros employ de la compagnie des Indes.

Ah! miss Sharp, si vous aviez pu le voir ce matin, dit-il, vagissant
dans sa robe de chambre  ramages et se tordant sur son sofa, si vous
l'aviez vu tirant la langue  son apothicaire Glauber....

--Voir qui? dit miss Sharp.

--Qui? comment! qui! mais ce ne peut tre que le bon capitaine Dobbin,
dont nous nous sommes si vivement proccups la nuit dernire.

--Ah! nous nous sommes bien mal conduits avec lui; dit Emmy toute
rougissante; en effet, je l'avais.... compltement oubli.

--Oh! pour cela, c'est vrai, s'cria Osborne redoublant ses clats de
rire; et puis on ne peut pas toujours penser  Dobbin, n'est-ce pas,
Amlia? n'est-ce pas, miss Sharp?

--Si ce n'est quand il a renvers son verre sur la table, rpliqua
miss Sharp d'un air sec et avec un mouvement d'impatience; je n'ai pas
pris garde un seul moment  l'existence du capitaine Dobbin.

--C'est bon, miss Sharp, je le lui dirai, rpondit Osborne.

Comme il parlait, miss Sharp sentit natre en elle un sentiment de
dfiance et de haine pour ce jeune officier, sans qu'il pt s'en
douter le moins du monde. Peut-tre veut-il s'amuser  mes dpens,
pensa Rebecca; peut-tre m'a-t-il tourne en ridicule auprs de
Joseph; peut-tre a-t-il renouvel ses terreurs. Et l'autre ne viendra
pas.

Un nuage passa sur ses yeux et son coeur battit plus vite.

Vous plaisantez toujours, dit-elle avec un sourire aussi ingnu
qu'elle put le prendre; vous avez beau jeu, monsieur George, je n'ai
personne ici pour me dfendre.

George Osborne, pendant qu'elle s'loignait et qu'Amlia le grondait
du regard, prouva un lger regret d'avoir mal  propos chagrin cette
pauvre crature, d'ailleurs si  plaindre; mais bientt il reprit:

Ma chre Amlia, vous tes trop bonne, trop indulgente; vous n'avez
pas encore comme moi l'exprience du monde. Il faut que votre petite
amie miss Sharp apprenne  rester  sa place.

--Pensez-vous que Joseph....

--Sur ma parole, ma chre; je n'en sais rien; il peut le faire comme
ne pas le faire, je ne suis pas son matre. Mais je sais seulement
que c'est un garon trs-lger, trs-vain, et qu'il a mis dans une
trs-dsagrable et trs-fausse position ma chre petite louloute.

Il se remit  rire d'une faon si drle qu'Emmy ne put s'empcher de
rire avec lui.

Joe ne vint pas de toute la journe. Mais cela inquitait peu Amlia,
car la petite diplomate avait envoy le groom aide de camp de matre
Sambo,  la maison de son frre, pour lui demander un livre qu'il lui
avait promis et s'informer de ses nouvelles. Il fut rpondu par le
valet de Joe, M. Brush, que l'indisposition de son matre le retenait
au lit, et que le docteur tait en ce moment auprs de lui. Il
viendra demain, pensa-t-elle. Mais elle ne se sentait point le
courage de rien dire  ce sujet  Rebecca, et cette jeune personne
elle-mme ne fit aucune allusion  cette affaire dans toute la soire
qui suivit la nuit passe au Vauxhall.

Le lendemain cependant, comme les jeunes dames assises sur le sofa
s'occupaient  travailler,  crire des lettres ou  lire des romans,
Sambo entra dans la pice avec son air d'empressement habituel; il
portait un paquet sous le bras et une lettre sur un plateau.

Une lettre de M. Joseph pour mademoiselle, dit Sambo.

Amlia l'ouvrit tout en tremblant.

Voici ce qu'elle disait:

    Ma chre Amlia,

Je vous envoie _l'Orphelin de la Fort_. Je me sentais trop mal
pour aller vous voir hier et aujourd'hui. Je quitte la ville pour
Cheltenham. Excusez-moi, si c'est possible, auprs de l'aimable
miss Sharp de ma conduite au Vauxhall. Priez-la de me pardonner et
d'oublier tout ce que je lui ai dit dans l'excitation de ce fatal
souper. Ds que je me sentirai mieux, car ma sant est fort branle,
j'irai passer quelques mois en cosse.

    Votre bien affectionn,
    JOE SEDLEY.

C'tait l'arrt de mort, tout tait perdu. Amlia n'osait regarder la
ple figure et les yeux enflamms de Rebecca. Elle laissa tomber la
lettre sur les genoux de son amie; puis, sortant de la pice, elle
alla se rfugier dans sa chambre, o son petit coeur clata en
sanglots.

Blenkinsop l'intendante l'y suivit pour lui prodiguer ses
consolations; Amlia, en panchant ses larmes dans son sein, reprit un
peu de courage.

Ne vous laissez pas abattre, mademoiselle; je n'aurais pas voulu
vous le dire, mais personne de la maison ne l'a aime, except au
commencement. Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, lisant les lettres
de votre maman. Pinner dit qu'elle est toujours  fouiller dans votre
bote  bijoux et dans vos tiroirs, et dans les tiroirs de tout le
monde. Elle est sre qu'elle a mis votre ruban blanc dans sa malle.

--Je le lui ai donn, je le lui ai donn, rpondit Amlia.

Mais cela ne modifia en rien l'opinion de mistress Blenkinsop sur miss
Sharp.

Voyez-vous, Pinner, je ne me fie pas  toutes ces gouvernantes qui ne
sont ni chien ni loup. Elles se donnent les airs et les allures de nos
grandes dames, et souvent elles ne sont pas mieux payes que vous et
moi.

Il tait dsormais vident pour tous les habitants de la maison,
except pour la pauvre Amlia, que Rebecca devait partir; et grands et
petits, toujours  l'exception d'une seule personne, pensaient que ce
dpart devait avoir lieu dans le plus bref dlai. Cette bonne jeune
fille bouleversa tous les tiroirs, toutes les armoires, tous les sacs,
passa en revue ses robes, fichus, colifichets, chiffons, dentelles,
soieries et falbalas, choisissant une chose, puis l'autre, puis encore
une autre, pour en faire un petit paquet pour Rebecca. Puis, allant
trouver son pre, ce gnreux commerant de la Cit, qui lui avait
promis autant de guines qu'elle avait d'annes, elle pria de donner
cet argent  sa chre Rebecca, qui en avait besoin, tandis qu'elle ne
manquait de rien.

George Osborne lui-mme fut mis  contribution, et il ne se fit pas
prier. Il alla  Bond-Street acheter le plus joli chapeau, le plus
lgant spencer.

Voil le prsent que George vous fait, ma chre Rebecca, dit Amlia
toute fire. Qu'il a bon got! il n'y en a pas un comme lui.

--Il n'y en a pas un, rpondit Rebecca. Je lui suis bien
reconnaissante!

Dans le fond de son coeur elle se disait: C'est George Osborne qui a
empch mon mariage. Aussi elle aimait George Osborne en consquence.

Elle fit ses paquets de la meilleure grce du monde, et accepta tous
les jolis petits prsents d'Amlia, aprs y avoir mis tout juste ce
qu'il fallait d'hsitation et de rsistance. Elle ne manqua pas de
jurer  mistress Sedley une ternelle reconnaissance, tout en se
gardant bien d'importuner cette bonne dame qui se trouvait un peu
dcontenance et avait l'air de vouloir l'viter. Elle baisa la main
de M. Sedley, et lui demanda la permission de le considrer  l'avenir
comme son meilleur ami, son plus sr protecteur. Il y avait quelque
chose de si touchant dans toute sa personne, que M. Sedley fut sur
le point de lui donner un mandat de vingt livres. Mais il rprima sa
sensibilit, et comme la voiture l'attendait pour l'emmener dner, il
s'loigna en jetant  Rebecca un: Dieu vous protge, mon enfant!
Vous aurez toujours ici une place quand vous viendrez  la ville; ne
l'oubliez pas.... James,  Mansion House.

Enfin arriva le moment de la sparation pour les deux amies.

Aprs une scne o l'une prit son rle au srieux et l'autre le joua
en comdienne accomplie; aprs les plus tendres caresses, les larmes
les plus pathtiques, o le flacon  vinaigre ainsi que les meilleurs
sentiments du coeur purent trouver leur place, Rebecca et Amlia se
sparrent, la premire jurant  son amie de l'aimer toute sa vie et
encore au del.




CHAPITRE VII.

Crawley de Crawley-la-Reine.


Parmi les noms en C les plus respects inscrits sur l'_Annuaire de
la cour_, l'an de grce 18..., tait celui de _Crawley (sir Pitt),
baronnet, Great-Gaunt-Street et Crawley-la-Reine dans le Hants_. Ce
nom honorable figurait aussi, depuis plusieurs annes, accol 
ceux de tous ces dignes candidats qui vont  tour de rle quter le
suffrage des lecteurs.

 propos du bourg de Crawley-la-Reine, on raconte que la reine
Elisabeth, dans une de ses tournes, s'arrta  Crawley, pour y
djeuner. L'excellente bire de l'Hampshire, que lui prsenta le
Crawley d'alors, beau gaillard  longue barbe et au jarret d'acier,
la mit en si belle humeur qu'elle octroya au bourg de Crawley le
droit d'envoyer  l'avenir deux membres au parlement. En souvenir de
l'illustre visiteuse, ce pays reut le nom de Crawley-la-Reine, et il
l'a conserv jusqu' ce jour. Par un effet des changements causs par
le temps, des vicissitudes produites par les sicles dans les empires,
les cits et les bourgs, Crawley-la-Reine n'avait pas cess d'tre
aussi populeux qu' l'poque de la reine Beth, et finissait par
tomber dans la catgorie dite des bourgs-pourris. Toutefois, sir Pitt
Crawley, avec son gros bon sens et sa rhtorique ordinaire, avait bien
soin de rpter:

Pourri! tant qu'on voudra; il ne m'en rapporte pas moins quinze cents
bonnes livres par an!

Sir Pitt Crawley, ainsi appel du nom de son illustre homonyme  la
chambre des communes, tait fils de Walpole Crawley, premier baronnet,
dispensateur des sceaux et parchemins sous le rgne de Georges II. 
l'exemple de tant d'honntes confrres de cette poque, il encourut
l'accusation de pculat. Walpole Crawley, chose presque superflue 
dire, tait fils de John Churchill Crawley, du nom de l'un des plus
fameux capitaines du rgne de la reine Anne. L'arbre gnalogique
pendu dans la grande salle de Crawley-la-Reine mentionne en outre
Charles Stuart, fils de Crawley surnomm le Dcharn, le Crawley
contemporain de Jacques Ier, et enfin le Crawley de la reine
Elisabeth, reprsent  la tte du tableau en barbe et en cuirasse. De
son gilet part, suivant l'usage, le tronc nobiliaire o s'talent
les noms illustres ci-dessus numrs. Tout  ct du nom de sir Pitt
Crawley, le baronnet dont il est question dans ce chapitre,
s'alignent les noms de son frre, le rvrend Bute Crawley, recteur de
Crawley-Snailby, et de diffrents autres descendants, tant mles que
femelles, de la famille des Crawley.

Sir Pitt avait d'abord pous Griselle, sixime fille de Mungo Binkie,
lord Binkie, et cousine en consquence de M. Dundas. Elle l'avait
rendu pre de deux fils: Pitt, ainsi nomm non pas tant en l'honneur
de son pre qu'en celui de notre bien-aim et fameux ministre, et
Rawdon Crawley, appel comme le favori du prince de Galles, si vite
oubli par S. M. Georges IV. Quelques annes aprs le trpas de
milady, sir Pitt conduisit  l'autel Rosa, fille de M. G. Grafton de
Mudbury. Cette nouvelle pouse lui donna deux filles, qui, pour
leur plus grand avantage, allaient avoir miss Rebecca Sharp pour
gouvernante. Notre jeune institutrice se trouvait donc au milieu d'une
famille rehausse, comme on l'a pu voir, par d'assez nobles alliances.
Bientt sa diplomatie allait avoir  s'vertuer sur un thtre plus
digne d'elle que le centre modeste de Russell-Square.

La lettre d'avis qui l'appelait auprs de ses lves lui vint sous une
enveloppe qui n'tait plus d'une entire fracheur. Elle tait ainsi
conue:

Sir Pitt Crawley prie miss Sharp et _ses bas gages_ d'tre _issis_
mardi, car _je m'en vas_  Crawley-la-Reine demain matin de _bonheur_.

    Great-Gaunt-Street.

Rebecca avait beau interroger ses souvenirs, elle ne se rappelait
point avoir vu de baronnet; aussi, aprs ses adieux  Amlia et le
temps de se frotter les yeux avec son mouchoir, crmonie qui dura
tout juste assez pour permettre  la voiture de dpasser le coin de
la rue, elle mit son esprit au supplice pour se faire une ide de la
tournure que pouvait avoir un baronnet.

Je voudrais bien savoir s'il porte un crachat, pensa-t-elle.
Peut-tre le droit de porter des crachats appartient-il aux lords
seuls. Toujours, il aura une mise recherche, quelque costume de cour.
Il porte sans doute des manchettes et doit avoir un oeil de poudre
dans les cheveux. Je le vois d'ici avec son air de hauteur; je serai
assurment traite par lui avec le dernier mpris. Il faut encore
prendre mon mal en patience, car au moins je serai mle  des gens de
bonne socit, et non plus  cette petite bourgeoisie si vulgaire dans
son genre.

Puis, pensant  Joseph et  ses amis de Russell-Square, elle
empruntait la philosophie du renard de la fable devant une treille
trop leve.

Aprs avoir pass Shiverly-Square, la voiture s'arrta dans
Great-Gaunt-Street, devant une grande et sombre maison, encaisse
entre deux autres d'aussi lugubre apparence. Chacune portait un
cusson au-dessus de la principale croise, comme on en voit presque
toujours aux maisons de Great-Gaunt-Street, o la mort, sans doute
attire par la tristesse du lieu, semble avoir lu domicile 
perptuit. Les volets des fentres du premier tage taient ferms;
ceux de la salle  manger,  moiti entr'ouverts, laissaient voir de
vieux journaux enveloppant prcieusement les cuivres des fentres.

John le cocher, envoy seul pour conduire la voiture et peu soucieux
de descendre pour aller sonner, rclama ce service d'un petit gamin
qui passait. La sonnette s'branla, une tte se montra aux volets
entre-bills de la salle  manger, et la porte s'ouvrit pour laisser
passer un homme en culotte de drap commun, en grosses gutres, avec
une vieille veste tache, une vieille cravate d'une couleur quivoque,
enroule autour d'un cou velu, ayant la tte chauve et lisse, une face
rubiconde et niaise, des yeux gris et brillants, une bouche toujours
grimaante.

Est-ce ici la maison de sir Pitt Crawley? demanda John de son sige.

--Oui, dit l'homme de la maison avec un signe affirmatif.

--Avancez ici pour enlever ces paquets, dit John.

--Enlevez-les vous-mme, dit le portier.

--Vous ne voyez donc pas que je ne puis laisser mes btes? Allons,
allons, mon brave, la main  la besogne; la demoiselle vous donnera
quelque chose pour la peine, dit John avec un gros rire.

Miss Sharp ne pouvait prtendre aux gards de cet homme; ses rapports
avec la famille des Sedley allaient en rester l, et les domestiques
n'avaient rien reu d'elle  son dpart.

Le bonhomme chauve sortit les mains des poches de sa culotte; puis,
obissant  l'injonction du cocher, il chargea la malle de miss Sharp
sur son paule et l'entra dans la maison.

Prenez encore ce panier et ce chle, et ouvrez-moi la porte, dit
miss Sharp en descendant de voiture toute courrouce. Quant  vous,
j'crirai  M. Sedley pour l'informer de votre conduite, dit-elle au
cocher.

--Ne soyez pas mchante, ma petite dame, rpondit le domestique; vous
n'avez rien oubli, n'est-ce pas? Et les robes de mam'zelle Mlia,
les avez-vous aussi? Elles devaient revenir  la femme de chambre.
J'espre qu'elles seront  votre taille. Fermez la porte, Jim. C'est
pas d'elle qu'on peut attendre quque chose, continua John en faisant
avec son pouce un geste dmonstratif du ct de miss Sharp. Une belle
emplette pour vous, en vrit, une belle emplette!

Et en parlant ainsi, le cocher fouetta ses chevaux. En ralit, il
nourrissait de tendres sentiments pour la femme de chambre, et il
enrageait de la voir frustre de ses petits profits.

En entrant dans la salle  manger, sous la conduite du personnage en
gutres, Rebecca trouva  l'appartement l'air de deuil qu'ils prennent
tous quand leurs nobles habitants disent adieu  la ville. Les pices
semblent alors pousser la fidlit jusqu' pleurer l'absence de leurs
matres. Un tapis de pied roul sur lui-mme cachait son air boudeur
sous le buffet. Les tableaux voilaient leur face sous de vieilles
enveloppes de papier gris. La lampe pendait au plafond, se drobant
aux yeux dans un vieux sac de toile grise, et les rideaux des croises
disparaissaient sous des housses de toutes les paroisses. Du fond de
son coin sombre, le buste en marbre de sir Walpole Crawley contemplait
la nudit du plancher et les chenets huils pour prvenir la rouille.
Sur la chemine, des tuis veufs de cartes  jouer; l'tagre pousse
derrire le tapis; les chaises les pieds en l'air et ranges contre
le mur;  l'oppos de la statue, dans un coin non moins sombre, sur
un petit guridon, gisait une gaine  couteau, tout corche, dont la
forme attestait l'antiquit.

Deux chaises de cuisine, une table ronde, une pelle et des pincettes
se groupaient autour du foyer, o un polon chauffait aux tides
clarts d'un feu mourant. On voyait sur la table  ct d'un morceau
de pain et de fromage, un chandelier en fer-blanc et un peu de porter
dans un cruchon.

Vous avez dn, sans doute? Ceci serait peut-tre trop long pour
votre estomac; voulez-vous une goutte de bire?

--O est sir Pitt Crawley? demanda miss Sharp avec un air de majest.

--Hi! hi! c'est moi qui _est_ sir Pitt Crawley. Vous me devez un bon
pourboire pour votre bagage. Hi! hi! demandez  mistress Tinker si
je ne le suis pas. Mistress Tinker, je vous prsente miss Sharp.
Mademoiselle la gouvernante, voici ma femme de mnage, ho! ho!

La personne rpondant au nom de mistress Tinker fit au mme instant
son apparition dans la chambre; elle apportait la pipe et le tabac
demands une minute avant l'arrive de miss Sharp; elle remit le tout
entre les mains de sir Pitt, qui s'assit au coin du feu.

Et les liards? demanda-t-il; je vous ai donn trois pices de six
liards. Vous avez  me rendre, vieille Tinker!

--Voil, rpliqua mistress Tinker, lui jetant sa monnaie. tre
baronnet pour liarder de la sorte!

--Un liard par jour, cela fait sept schellings par an, rpondit
le matre de cans; sept schellings par an font l'intrt de sept
guines. Comptez par liards, vieille Tinker, et vous verrez bientt
arriver les guines.

--C'est bien sir Pitt Crawley  ne pas vous y tromper, ma jeune dame;
il n'y en a pas un comme lui pour regarder de si prs aux liards, dit
mistress Tinker d'un air maussade. D'ici  peu vous connatrez encore
mieux l'homme.

--Et vous ne m'en aimerez pas moins, miss Sharp, dit le vieux
gentilhomme d'un air presque poli; je suis juste avant d'tre
gnreux.

--Il n'a de sa vie fait cadeau d'un liard, bougonna la Tinker.

--Et n'en a nulle envie pour l'avenir: c'est contre mes principes.
Allez chercher une chaise  la cuisine, Tinker, si vous avez envie de
vous asseoir, et puis nous dirons un mot au souper.

En attendant, le baronnet plongea sa fourchette dans la pole et en
retira un morceau de tripe et un oignon; et, aprs un partage fait
avec la plus scrupuleuse quit, il prit, sa portion, ainsi que
mistress Tinker.

Vous voyez, miss Sharp, quand je ne suis pas ici, je paye  Tinker
ses frais de nourriture; mais, quand je suis  la ville, elle dne
avec la famille. Ah! ah! je suis bien aise, mademoiselle, que vous
n'ayez pas faim, pas vrai, Tink?

Et ils attaqurent  belles dents leur frugal repas.

Aprs le souper, sir Pitt Crawley se mit  fumer sa pipe; quand il fit
tout  fait noir, il plaa un bout de chandelle sur un brle-tout, et
tirant d'une poche sans fond une liasse formidable de dossiers, il se
mit  les lire et  les mettre en ordre.

Je suis ici pour des affaires de loi, ma chre, et voil ce qui me
procure le plaisir d'avoir demain une si jolie compagne de voyage.

--Il est toujours avec des procs, dit mistress Tinker en se versant 
boire.

--Buvez et ne vous gnez pas, dit le baronnet. Oui, ma chre, Tinker
dit vrai, j'ai perdu et gagn plus de procs qu'aucun homme en
Angleterre. Jetez les yeux sur ceci: _Crawley, baronnet, contre
Snaffle_. J'en aurai raison ou j'y perdrai mon nom de Pitt
Crawley.--_Podder et Ce, contre Crawley, baronnet_;--_les contrleurs
de la commune de Snailby contre Crawley, baronnet_. Qu'ils prouvent
donc que c'est du domaine public, je les en dfie; ce terrain est bien
 moi; il n'appartient pas plus  la commune qu' vous ou  Tinker
que voil. Je les mettrai _ quia_, quand il devrait m'en coter mille
guines. Regardez un peu ces papiers; il ne tient qu' vous, si
le coeur vous en dit, ma trs-chre; avez-vous une belle main
pour crire? Je vous mettrai en rquisition quand nous serons 
Crawley-la-Reine, miss Sharp. Maintenant que la douairire est morte,
j'ai besoin d'un aide.

--Elle ne valait pas mieux que lui, reprit la Tinker; elle tait
toujours en chicane avec ses fournisseurs; en quatre ans, elle a
congdi quarante-huit domestiques.

--Elle tait donc avare, trs-avare? dit l'orpheline d'un ton de
navet.

--Pour moi c'tait une perle; elle me sauvait un homme d'affaires.

La conversation continua assez longtemps sur ce ton confidentiel,
au grand amusement de la nouvelle arrive. Bonnes ou mauvaises, les
qualits de sir Pitt Crawley taient mises par lui dans tout leur
jour, sans qu'il chercht le moins du monde  les dguiser. Il ne
tarissait pas sur son compte, tantt faisant usage du patois de
l'Hampshire dans toute sa rudesse et sa vulgarit, et tantt adoptant
le langage de l'homme du monde. Enfin, on se souhaita le bonsoir,
aprs recommandation  miss Sharp d'tre prte le lendemain  cinq
heures du matin.

Vous coucherez cette nuit avec Tinker, lui dit-il; c'est un grand lit
o l'on peut tenir deux: lady Crawley y est morte. Bonne nuit!

Sir Pitt se retira aprs ce compliment, et la trs-solennelle
Tinker, le chandelier  la main, ouvrit la marche  travers de grands
escaliers en pierre, de longues enfilades de salons immenses dont
toutes les serrures taient recouvertes de papier; elle arriva enfin
 la chambre o lady Crawley s'tait endormie du dernier sommeil.
L'aspect de cette pice avait quelque chose de si funbre et de si
triste que non-seulement on tait dispos  croire que lady Crawley y
avait rendu le dernier soupir, mais que le fantme de la pauvre
dame n'avait pas cess de l'habiter. Rebecca allait et venait dans
l'appartement avec un entrain des plus joyeux. Elle avait dj sond
les profondeurs des placards, des cabinets, des armoires; elle ouvrait
les tiroirs ferms, passait en revue les affreux tableaux suspendus
aux murs et tous les objets de toilette, tandis que la femme de
chambre s'occupait  dire ses prires.

Je ne voudrais pas m'endormir dans le lit que voici sans avoir la
conscience en repos, mademoiselle, dit la vieille servante.

--Il y a dans cette chambre, reprit Rebecca, de quoi nous loger avec
une demi-douzaine de revenants. Contez-moi donc tout ce que vous savez
sur lady Crawley, sir Pitt Crawley et tous les autres, ma _chre_
mistress Tinker.

Mais la vieille Tinker n'tait pas une personne  se laisser tirer les
vers du nez par des questions en l'air. Elle intima  miss Sharp que
le lit tait fait pour dormir et non pour causer; et bientt, du coin
o elle reposait, s'leva un ronflement comme il n'en peut sortir que
d'une conscience irrprochable. Rebecca resta veille longtemps, fort
longtemps; elle pensait au lendemain, au nouveau monde qui s'ouvrait
devant elle, aux chances de succs qu'elle y trouverait. La chandelle,
place dans la cuvette, jetait une dernire lueur avant de s'teindre;
la chemine projeta une ombre paisse sur la moiti d'un canevas
_pour marquer_, ouvrage, sans doute, de la feue milady, prcieusement
encadr, et sur deux portraits de famille reprsentant deux jeunes
garons l'un en habit de collge, l'autre en veste rouge de soldat. Au
moment de s'endormir, miss Sharp se demanda auquel elle devait rver.

 quatre heures, par une matine d't assez brillante pour donner
un aspect joyeux mme aux sombres murailles de Great-Gaunt-Street, la
fidle Tinker veilla sa compagne de lit et l'avertit de se prparer
pour le dpart; puis tirant les verroux du vestibule, et ouvrant la
grande porte dont les gonds firent par un long grincement tressaillir
les chos endormis de la rue, elle se dirigea vers Oxford-Street, et
prit un fiacre  la station de l'endroit. Il est inutile d'entrer dans
des dtails sur le numro de la voiture ou de constater que le cocher
tait venu de grand matin dans le voisinage de Swallow-Street avec
l'espoir de trouver quelque jeune viveur au pas chancelant, qui
ayant besoin de l'assistance de son vhicule pour rentrer chez lui le
payerait avec la gnrosit de l'ivresse.

Inutile de dire que si le cocher caressait cette esprance, il eut 
se dtromper grandement. Car le digne baronnet qu'il voiturait dans
sa bote jusqu' la Cit ne lui donna pas un sou en sus du prix de
la course. Le pauvre John eut beau crier et tempter, jeter dans le
ruisseau les coffres de miss Sharp et jurer qu'il en appellerait aux
tribunaux pour se faire payer son d.

Songez-y  deux fois, dit l'un des valets d'curie, vous avez  faire
 sir Pitt Crawley.

--Entends-tu, Joe, cria le baronnet d'un air approbateur; je voudrais
bien voir un homme qui oserait me faire aller!

--Et moi aussi! dit Joe en bougonnant entre ses dents et en chargeant
les bagages du baronnet sur la voiture.

--Gardez le sige pour moi, conducteur, cria le membre du parlement au
cocher.

--Oui, sir Pitt, rpliqua celui-ci la main au chapeau et la rage
dans le coeur, car il avait promis cette place  un jeune tudiant de
Cambridge, dont il aurait eu au moins une couronne de pourboire. Miss
Sharp avait pris une place  l'intrieur de la voiture qui allait la
transporter dans un monde nouveau.

Comment le jeune tudiant de Cambridge tendit cinq vtements sur ses
genoux et se mit en frais, lorsque la petite miss Sharp oblige de
quitter l'intrieur, vint prendre place  ct de lui; comment il la
couvrit d'un de ses paletots, et finit par reprendre toute sa belle
humeur;

Comment le monsieur asthmatique et la vieille prcieuse qui jurait 
tout propos sur son honneur, qu'auparavant elle n'avait jamais voyag
en voiture publique (il y avait toujours quelqu'une de ces dames dans
les voitures publiques du temps, hlas! o elles existaient encore,
car o sont-elles passes aujourd'hui?) et la grosse veuve avec
sa bouteille de brandy prirent successivement leur place sur les
banquettes de l'intrieur;

Comment le conducteur leur demanda  tous de l'argent et recueillit
six sous du monsieur asthmatique et cinq liards crasseux de la grosse
veuve;

Comment la voiture se mit enfin en route et traversa les sombres
ruelles d'Aldersgate, fit trembler en passant les vitraux de
Saint-Paul, franchit avec rapidit l'entre des trangers 
Fleet-Market qui, avec Exeter-Change, appartient dsormais au monde
des souvenirs;

Comment on passa l'Ours blanc de Piccadilly, tandis qu'on voyait
flotter un voile de brouillard sur les jardins de Knightsbridge;

Comment on laissa derrire soi Turnham-Green, Brentford et Bagshot;

Il n'est pas besoin de le dire ici.

Celui qui crit ses lignes ayant, dans ses jeunes annes, parcouru
cette route enchanteresse par une radieuse et belle matine, y ramne
sa pense avec un sentiment de regret et de plaisir. O est-elle
maintenant cette route avec le plaisant chapitre des accidents de
voyage? Il n'y a plus de Chelsea ou de Greenwich pour les vieux
et honntes cochers  la trogne rougie? O sont-ils passs, je le
demande, tous ces joyeux compagnons? Le vieux Welder est-il vivant ou
mort? Et les garons d'auberge avec leurs htels o l'on vous offrait
le boeuf froid servi  la hte? Et ce palefrenier stupide avec son nez
bleu et gel, son seau  l'anse criarde, o a-t-il pass? o sont ses
descendants? Pour tous ces grands gnies en jupons qui crivent des
nouvelles  l'intention des enfants de notre bien-aim lecteur, ces
hommes et ces choses passeront  l'tat de lgende, comme l'histoire
de Ninive, de Coeur-de-Lion ou de Jean-Paul Chopart. Pour eux, la
diligence va usurper la place des chteaux enchants; un attelage de
quatre chevaux bais ne prtera pas moins au merveilleux que Bucphale
et l'Hippogriffe. Ah! comme leur poil tait brillant quand les garons
d'curie leur enlevaient la couverture! comme ils s'lanaient avec
ardeur sur la route! comme leur queue tait belle  voir frissonner,
leurs flancs  voir fumer quand, au terme du relais, ils rentraient
dans la cour d'auberge avec la dignit du devoir accompli! Hlas! nous
n'entendrons plus les notes joyeuses et fausses du conducteur lorsque
les portes s'ouvraient  minuit pour laisser passer sa voiture? Mais
o nous emporte en ce moment l'omnibus de Trafalgar?

Puis.... Mais, sans nous arrter aux mille incidents de la route,
nous irons tout droit  Crawley-la-Reine, pour savoir comment va s'y
trouver miss Rebecca Sharp.




CHAPITRE VIII.

Tout confidentiel.

    MISS REBECCA SHARP  MISS AMLIA SEDLEY.
    Service de la chambre des communes
    Russell-Square,  Londres,

    Trs-chre et trs-douce Amlia,

C'est avec une joie mle de tristesse que je prends la plume pour
crire  l'amie de mon coeur. Quel changement d'hier  aujourd'hui!
Maintenant je suis seule, sans amie; hier j'tais comme dans ma
famille, je gotais la tendre intimit d'une soeur que je chrirai
toujours, oh! oui, toujours!

Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette
fatale nuit passe loin de vous. Vous tes alle mardi soir o vous
appelaient la joie et le bonheur; vous aviez prs de vous votre mre,
le jeune soldat _qui vous est fianc_. J'ai pens  vous toute la
nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sre,
entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m'a conduite dans
la vieille voiture  la maison de ville de sir Pitt Crawley. Aprs
m'avoir traite avec la dernire impertinence (hlas! qu'avait-il 
craindre en insultant la pauvret, le malheur?), il m'a laisse entre
les mains de sir Pitt. Celui-ci m'a fait passer la nuit dans un
vieux lit d'un aspect sinistre,  ct d'une vieille bonne non moins
effrayante. C'est la gardienne de la maison. Je n'ai pas ferm l'oeil
de la nuit.

Sir Pitt ne rpond pas  l'ide que, dans nos folles imaginations,
nous nous faisions d'un baronnet en lisant  Chiswick nos romans de
contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler  un Lovelace.
Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre;
vieux habits, gutres rpes; il fume une ignoble pipe et fait
lui-mme cuire dans la pole un horrible souper. Il a parl une espce
de patois montagnard et a jur comme un Turc aprs la femme de charge,
puis aprs le cocher qui nous a mens  l'auberge d'o part la voiture
sur laquelle j'ai fait au grand air la plus grande partie de la route.

La femme de charge m'avait veille au point du jour. Arrive 
l'auberge, j'avais d'abord pris place dans l'intrieur de la voiture;
mais  un certain endroit appel Mudbury, o nous fmes surpris par
une averse assez forte, eh bien! vous aurez peine  le croire, il
fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propritaires de la
voiture, et, comme il se prsenta  Mudbury un voyageur pour une place
d'intrieur, je fus oblige de sortir et de recevoir la pluie. Par
bonheur, un tudiant du collge de Cambridge m'a donn l'hospitalit
sous un de ses normes paletots.

Ce jeune homme et le conducteur avaient l'air de connatre fort bien
sir Pitt, et s'amusaient  ses dpens. D'un commun accord ils lui
dcernaient l'pithte de _vieux pingre_, ce qui signifie une personne
trs-chiche et trs-avare.  les entendre, il n'aurait jamais donn
d'argent  personne. J'tais indigne de tant de lsinerie. Le jeune
tudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les
deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le sige
et tait propritaire de l'attelage pour cette partie du trajet.

Mais, n'est-ce pas que je leur donnerai du fouet  Squashmore, quand
je vais prendre les guides? dit le jeune tudiant de Cambridge.

--Ne les manquez pas, monsieur Jacques, rpondit le conducteur.

Lorsqu'on m'eut dit le mot de l'nigme et les projets de M. Jacques
pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des
chevaux de sir Pitt, je ne pus m'empcher de rire.

Une voiture attele de quatre superbes chevaux portant sur leurs
harnais les armes du matre et seigneur, nous attendait  Leakington,
 quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entre dans le parc du
baronnet se fit en toute solennit. Une magnifique avenue longue d'un
mille environ, conduit au chteau. Arrivs  la grille d'honneur, dont
les piliers sont surmonts d'une colombe et d'un serpent, supports des
armes des Crawley, nous fmes reus par une femme qui n'en finissait
plus de nous saluer, tout en s'empressant de nous ouvrir les vieilles
grilles de fer, trop semblables  celles de cet odieux Chiswick.

Une avenue d'un mille de long! me dit sir Pitt. Une range d'arbres
qui vous reprsente six mille livres en bois de charpente pour le
propritaire! N'est-ce donc rien que cela?

Il dit une _evenue_ et le _propitaire_. Il fallait rire ou se mordre
les lvres.  Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson,
espce de rustre, avec lequel il se mit  causer saisies, ventes,
irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matires au-dessus
de ma porte. On avait surpris Sam Miles  braconner, et Pierre Bailey
tait enfin parti pour l'hospice des indigents.

Tant mieux, dit sir Pitt, voil une ternit que lui et sa famille
_tions_  me filouter sur leur fermage. Il me vint  l'esprit que
c'tait quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un
autre aurait dit: _taient_; mais les riches baronnets sont-ils tenus
envers la grammaire au mme respect que les pauvres gouvernantes?

En passant, je remarquai la flche d'un clocher s'levant avec grce
au-dessus des vieux ormes du parc; devant ceux-ci, au milieu d'une
prairie et de quelques hangars, tait btie une vieille maison rouge
avec de grandes chemines tapisses de lierre; les vitres tincelaient
au soleil.

Est-ce l votre glise, sir Pitt? demandai-je.

--Oui, sac...  papier! dit sir Pitt. (Seulement, ma chre amie,
il se servit d'un mot beaucoup plus nergique.) Comment va la bte,
Hodson? La bte, c'est mon frre Bute, ma chre demoiselle, mon frre
le ministre. Je l'appelle la bte, il ne manque plus que la belle. Ah!
ah!

Hodson riait aussi; mais soudain, avec un air de gravit et un
mouvement de tte:

C'est  dsesprer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il
est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos rcoltes.

--Il est all chercher ses termes, le diable l'emporte! fit-il en
employant son autre juron favori. Le brandy et l'eau n'en auront
donc pas raison? Il est aussi coriace que le vieux.... Comment
l'appelez-vous? le vieux Mathusalem.

M. Hodson se tenait les cts.

Les jeunes gens sont arrivs du collge, ils se sont rus sur John
Scroggins, et l'ont laiss  peu prs pour mort.

--Quoi! sur mon second garde! hurla sir Pitt.

--Il se trouvait sur les terres de la cure, rpliqua M. Hodson.

Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait  braconner
sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l'en
empcherait pas. Toutefois il reprit:

J'ai vendu la prsentation de cette cure, Hodson; pas un membre de
cette gnration ne l'aura.

M. Hodson lui rpondit qu'il tait parfaitement dans son droit. Pour
moi, j'entrevois que les deux frres sont  couteaux tirs, comme
cela arrive trs-souvent entre frres et mme entre soeurs. Vous
rappelez-vous les deux miss Scratchley,  Chiswick? elles taient
toujours  se chamailler; et Maria Box, elle n'pargnait pas les
bourrades  Louisa.

Bientt aprs, apercevant des petits garons qui ramassaient des
branches mortes dans le bois, M. Hodson s'lana de la voiture sur
l'ordre de sir Pitt, et tomba sur eux  bras raccourcis.

Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet  ces
petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la
prison, aussi sr que je m'appelle sir Pitt.

En mme temps nous entendions le fouet de M. Hodson rsonner sur les
paules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les
malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu'au chteau.

Tous les domestiques taient  leur poste pour nous recevoir
et........................

Ici, ma chre, je fus interrompue, la nuit dernire, par un coup
terrible frapp  ma porte. Qui croyez-vous que c'tait? Sir Pitt en
bonnet de nuit et en robe de chambre: vraiment il tait  peindre!
Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers
moi, et prenant ma chandelle:

Pas de chandelle ici aprs onze heures, miss Becky, me dit-il; allez
vous coucher sans lumire, jolie petite friponne (c'est ainsi qu'il
m'appelle), et,  moins que vous ne vouliez que je vienne teindre
votre lumire tous les soirs, souvenez-vous d'tre au lit  onze
heures.

L-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux
clats.

Vous pouvez tre sre que je prendrai mes prcautions pour viter de
nouvelles visites. Ils s'en allrent ensuite lcher deux boules-dogues
dont les hurlements se prolongrent tout le reste de la nuit.

J'ai nomm mon chien Gorer, dit sir Pitt; il a tu son homme, ce
chien-l, et il viendrait  bout d'un taureau. Autrefois j'appelais
sa mre Flora; maintenant je l'appelle l'dente, parce qu'elle tait
trop vieille pour mordre, ah! ah! ah!

Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange btie 
l'ancienne mode et en briques rouges avec de grandes chemines et des
toits comme on en voyait sous le rgne de la reine Beth, s'tend une
terrasse o l'on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de
la famille; la salle d'honneur a une porte sur cette terrasse. Cette
grande salle, ma chre, est, j'en suis sre, aussi triste et aussi
lugubre que celle du chteau des _Mystres d'Udolphe_. Il y a un
immense foyer o l'on pourrait faire tenir la moiti de l'institution
de miss Pinkerton, et un gril d'assez belle dimension pour faire
rtir un boeuf pour le moins. Toutes les gnrations de Crawley
sont accroches au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles
perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes
collantes sous lesquelles ils ont l'air aussi roides que des tours,
qui avec de longues boucles sur le cou, et on n'en voit gure qui
portent des corsets.

 l'une des extrmits de la salle se trouve un grand escalier en
chne noir aussi effrayant que possible; de l'autre ct s'ouvrent de
grandes portes surmontes de ttes de cerfs et conduisant au billard,
 la bibliothque, au grand salon jaune et aux petits appartements.
J'estime  vingt le nombre des chambres  coucher au premier tage.
Dans l'une d'elles on montre encore le lit o a dormi la reine
Elisabeth.

Mes nouvelles lves m'ont promene ce matin  travers ces beaux
appartements. Les fentres, toujours fermes, ne contribuent pas peu,
je vous l'assure,  leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de
ces pices je m'attendais  tout instant  voir paratre un spectre au
moindre rayon qui y pntrait.

Ma chambre  coucher, place au second tage, donne d'un ct sur le
cabinet d'tudes et de l'autre sur les chambres de mes jeunes lves.
Ensuite vient l'appartement de M. Pitt, l'an des fils, qu'on dsigne
sous le nom de M. Crawley; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier
comme quelqu'un de notre connaissance; il est en ce moment en campagne
avec son rgiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square
dans cette maison et avoir encore de la place de reste.

Une demi-heure aprs notre arrive, la cloche sonna le dner. Je
descendis avec mes deux lves.--Ce sont deux petites cratures de
huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand'chose. J'avais
votre belle robe de mousseline, que cette dtestable mistress Pinner
ne vous pardonne pas de m'avoir donne. Pour l'ordinaire on me traite
comme une personne de la famille. Les jours de rception seulement,
nous dnons dans nos chambres avec mes lves.--Je vous disais donc
que la cloche du dner avait tint; tout le monde se runit dans le
petit salon o se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mre
de mes lves. C'est la fille d'un quincaillier, et au moment de son
mariage elle passait pour un trs-bon parti. Elle a la prtention
d'avoir t belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur
sa beaut perdue; elle est ple, maigre avec des paules leves, et
c'est  peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley,
tait galement dans la chambre; sa mise tait des plus correctes; son
air est solennel comme celui d'un entrepreneur des pompes funbres.
Figurez-vous un tre chtif, laid, silencieux, des jambes comme des
allumettes, absence complte d'estomac, des favoris couleur de foin
fonc et des cheveux jaune ple, enfin l'image vivante de sa mre
encadre au-dessus de la chemine, la bienheureuse Griselda de la
noble maison de Binkie.

Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en
allant  ma rencontre et en me prenant par la main; c'est miss Sharp.

--Oh? fit M. Crawley; puis, aprs un mouvement de tte de mon ct,
il se remit  lire une brochure dont la lecture semblait l'absorber.

--Je rclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley
avec des yeux rouges et toujours larmoyants.

--Chre maman, elle en aura beaucoup, reprit l'ane.

Je vis du premier coup que cette femme n'tait pas  craindre.

Madame est servie, vint annoncer le sommelier tout de noir habill
et orn d'un immense jabot qui semblait fait avec une collerette 
la mode de la reine Elisabeth et emprunte  l'un des tableaux de la
grande salle.

Prenant aussitt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la
salle  manger. Je l'y suivis avec une de mes petites filles  chaque
main.

Sir Pitt tait dj dans la chambre, en face d'une cruche d'argent.
Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c'est--dire
qu'il avait quitt ses gutres et laissait voir ses jambes grosses
et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet tait couvert de
vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en
argent. Les salires et l'huilier faisaient ressembler cette pice 
une boutique d'orfvrerie: tout, sur la table, tait aussi en argent.
Deux laquais aux cheveux rouges et en livre couleur canari se
tenaient des deux cts du buffet.

M. Crawley dit des grces qui n'en finissaient plus; sir Pitt
rpondit _Amen_, et l'on enleva les couvre-plats.

Qu'avons-nous  dner, Betty? demanda le baronnet.

--Du bouillon de mouton,  ce que je crois, sir Pitt, rpondit lady
Crawley.

--_Mouton aux navets_, ajouta avec gravit le sommelier; pour soupe,
un _potage de mouton  l'cossaise_; pour entremets, des _pommes de
terre au naturel_ et des _choux-fleurs  l'eau_.

--Le mouton, c'est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la
peste m'trangle si je connais rien de meilleur! Quel tait ce mouton,
Horrocks, et quand l'avez-vous tu?

--C'tait un cossais noir, sir Pitt; nous l'avons tu jeudi.

--Et qui est-ce qui en a pris?

--Le boucher de Mudbury; il en a pris l'chine et les gigots; sir
Pitt; mais il a dit que le dernier tait trop jeune, et qu'il y a tout
perdu, sir Pitt.

--Voulez-vous du potage, miss?... ah! miss.... Chart, dit M. Crawley.

--De l'excellent potage cossais, dit sir Pitt, malgr le nom
franais dont on veut  toute force le dcorer.

--Je crois que c'est l'usage, sir, dans la bonne socit, reprit
Crawley d'un air choqu, d'appeler ce plat comme je l'appelle.

Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des
assiettes creuses, en argent, par des laquais _serin_. Puis on apporta
de l'ale et de l'eau qu'on nous prsenta,  nous autres demoiselles,
dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas  mme de juger
l'ale; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l'eau me
parat prfrable  celle-l.

Tandis que nous tions ainsi  savourer les morceaux, sir Pitt
demanda de nouveau ce qu'taient devenues les paules du mouton.

Je crois qu'on les a manges  l'office, dit milady d'un ton de
soumission.

--Prcisment, milady, ajouta Horrocks, avec d'autres dbris.

Sir Pitt eut un accs de rire bruyant, puis continua sa conversation
avec M. Horrocks.

Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraiss,
maintenant?

--Ce n'est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier
avec une gravit imperturbable.

--Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voil un rire fort
dplac et fort mal sant.

--Ne vous fchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goterons du porc
samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks; miss
Sharp adore le porc; n'est-ce pas, miss Sharp?

Voil en rsum les points les plus saillants de la conversation du
dner. Le repas termin, on plaa une cafetire d'eau chaude devant
sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks
servit  moi et  mes lves trois petits verres  liqueur, et on
versa un grand verre plein  milady.

Au sortir de table, elle tira de sa bote  ouvrage une immense et
interminable pice de tricot, et les jeunes filles se mirent  jouer
 la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n'y avait
qu'une chandelle allume, mais dans un magnifique et vieux bougeoir
d'argent. Aprs quelques courtes questions de milady, elle me laissa
le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure
sur les crales, celle que M. Crawley lisait avant dner.

Nous restmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se
fit alors entendre.

Cachez vos cartes, mes enfants, s'cria milady tout effare;
mettez-les derrire les livres de M. Crawley, miss Sharp.

 peine ces ordres taient-ils excuts, que M. Crawley entra dans la
chambre.

Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d'hier 
l'endroit o nous l'avons laiss, et chacune de vous lira  son tour.
Ce sera pour miss.... miss Chart une occasion de vous entendre.

Les pauvres filles commencrent  corcher un long et mortel sermon,
prononc  Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l'oeuvre de
la mission chez les sauvages Chickasaw. L'aimable emploi de la soire!

 dix heures, on donna l'ordre au domestique d'avertir sir Pitt et
toute la maison pour la prire. Sir Pitt arriva le premier, la figure
enlumine et gardant peu d'aplomb dans son assiette; aprs lui, le
sommelier, puis les _canari_, puis le valet de M. Crawley, puis trois
autres hommes exhalant une forte odeur d'curie; enfin quatre femmes,
dont l'une, attife avec une grande prtention, me jeta un regard de
mpris en tombant lourdement sur ses genoux.

Aprs une instruction pathtique de M. Crawley, on nous donna des
chandelles, et tout le monde alla se coucher. C'est alors, comme
je vous en ai fait part plus haut, que je fus trouble dans ma
composition, ma trs-chre et trs-douce Amlia.

Bonne nuit et mille millions de baisers!

_Samedi_.--Ce matin,  cinq heures, j'ai entendu les vagissements du
petit cochon noir; hier, Rose et Violette m'avaient prsente  lui et
conduite dans les tables, au chenil, prs du jardinier qui cueillait
du fruit pour l'envoyer au march. Elles lui demandrent la permission
de prendre un grappillon  la treille; mais il rpondit que sir Pitt
en avait numrot les grains, et qu'il lui en coterait sa place s'il
leur en donnait. Les petites espigles attraprent un poulain dans
le pr, et me demandrent si je voulais aller dessus; puis elles
se mirent elles-mmes  l'enfourcher; le groom accourut en poussant
d'pouvantables jurons et les mit en fuite.

Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir
une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois,
d'Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute
la soire, et le matin il s'enferme dans son cabinet, ou se rend 
cheval  Mudbury pour les affaires du comt, ou  Squashmore, pour
y prcher, devant les habitants de l'endroit, les vendredis et les
lundis.

Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chre
maman. Votre pauvre frre est-il remis de son rack-punch? Oh! ma
chre, ma chre, combien les hommes devraient se dfier des effets du
punch!

Tout  vous et pour toujours,

REBECCA.



Tout bien considr, il vaut autant, suivant nous, pour notre chre
Amlia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit plus auprs
d'elle; car, au demeurant, c'est une drle de crature que Rebecca.
Ces descriptions sur cette dame qui _pleure sa beaut perdue_, et
ce monsieur _aux favoris couleur de foin fan_ et _aux cheveux jaune
ple_, sont fort piquantes et tmoignent d'une connaissance
trop htive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu'tant
agenouille elle avait mieux  faire qu' penser aux rubans de miss
Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera que cette histoire
annonce sur son titre, en gros caractres, la _Foire aux Vanits_,
et la foire aux Vanits est une place o l'on rencontre toutes les
vanits, toutes les dpravations, toutes les folies, o l'on
se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussets et de
prtentions. C'est que, voyez-vous, on est tenu de dire la vrit
autant qu'on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque
du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route
des choses fort dsagrables  rpter.

J'ai entendu un de mes collgues de la confrrie des Conteurs
haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d'honntes
fainants s'emporter en belles colres contre les infmes dont il
droulait et inventait les excrables forfaits. L'auditoire suivait
l'impulsion donne, et bientt, par un lan spontan, le conteur et
la foule clataient en injures et en imprcations contre le monstre
imaginaire du rcit. Le chapeau mis alors en circulation recevait
quelque menue monnaie au milieu d'un dchanement unanime de
maldictions.

Voyez encore les petits thtres de Paris. Entendez le peuple crier:
_ah gredin! ah monstre!_ puis se dmener sur ses bancs en maudissant
le tratre. Les acteurs iront mme jusqu' refuser formellement
le rle des _froces Cosaques_, et aimeront mieux, avec un moindre
salaire, parader sous le costume des bons et gnreux Franais.

En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer que ce
n'est pas dans des vues intresses que le prsent directeur veut
mettre ses tratres sous vos yeux et les livrer  votre indignation.
Mais lui aussi leur a vou une haine implacable, il ne peut la
contenir, elle s'chappera en de louables transports sinon en termes
choisis.

Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter une
histoire o vous rencontrerez les intrigues les plus atroces et les
plus tnbreuses, et, j'en ai aussi la confiance, tout ce qu'il y a de
plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne sont pas des coquins
 l'eau de rose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand
monde, nous prendrons un langage fleuri, n'est-ce pas? Mais avec le
calme plat, il faut bien rester en place. Une tempte dans une cuvette
serait une absurdit; nous rserverons cette sorte de spectacle pour
le sublime ocan, dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant
sera des plus douillets. Les autres.... Mais il ne faut point
anticiper.

 mesure que j'introduirai de nouveaux personnages, ce sont des hommes
et vos frres, je vous demanderai la permission de vous les prsenter,
et mme  l'occasion de leur faire quitter les planches pour aller
causer avec vous. S'ils sont bons et honntes, vous leur accorderez
votre estime et une poigne de main; s'ils sont niais et btes, le
lecteur pourra en rire plus  son aise et tout bas dans sa barbe;
s'ils sont dpravs et sans coeur, oh! alors nous les attaquerons avec
toute l'nergie que permet la politesse.

Autrement vous pourriez m'attribuer  moi les moqueries ddaigneuses
de miss Sharp en prsence de ces pratiques de dvotion qu'elle trouve
si ridicules, son rire insolent  la vue du baronnet ivre comme le
vieux Silne. Loin de l, au contraire, ce rire part d'une personne
qui n'a de respect que pour l'opulence, d'admiration que pour le
succs. On en voit beaucoup de cette espce vivre et russir dans
le monde, gens auxquels il manque la foi, l'esprance et la charit.
Attaquons-les, mes chers amis, sans relche ni merci. Il y en a
d'autres encore qui ont pour eux le succs, mais chez eux tout est
sottise et platitude; c'est pour les combattre et les marquer qu'on
nous a donn le ridicule.




CHAPITRE IX.

Portraits de famille.


Sir Pitt Crawley tait un philosophe aux gots peu relevs. Son
premier mariage avec la fille du noble Binkie avait t uniquement
l'ouvrage de ses parents, et il avait souvent rpt  lady Crawley,
pendant leur hymne, qu'elle tait une carogne d'humeur si hargneuse
et si fire, qu' sa mort il ne se laisserait plus prendre 
s'embarrasser d'une autre femme de sa caste. Au dcs de milady il
tint parole et prit pour seconde femme miss Rose Dawson, fille de
John-Thomas Dawson, quincaillier de Mudbury. Voil une Rose bien
heureuse de devenir ainsi milady Crawley!

Mais faisons un peu l'inventaire de son bonheur. D'abord, elle dut
rompre avec Peter Butt, brave jeune homme qui lui avait fait une cour
assidue, et qui ds lors se livra au braconnage,  la contrebande et
autres mauvais mtiers. Ensuite, elle se brouilla, comme de juste,
avec tous les amis, toutes les compagnes de sa jeunesse,
qui, naturellement, ne pouvaient tous tre reus par milady 
Crawley-la-Reine.

Parmi les personnes de son rang et  chteau comme elle, aucune ne
voulait la voir. Pouvait-il en tre autrement? Sir Huddleston avait
trois filles qui toutes avaient espr devenir lady Crawley. La
famille de sir Giles Wapshot enrageait de voir que la prfrence dans
ce mariage n'avait pas t pour l'une des demoiselles Wapshot, et les
autres baronnets du comt s'indignaient d'une telle msalliance chez
un des leurs; mais, sans plus nous inquiter de ces divers membres du
parlement, nous les laisserons grogner sous l'anonyme.

Sir Pitt, comme il le disait, ne se souciait pas plus d'eux que d'un
liard rogn. En somme, il avait sa petite Rose; satisfait de lui-mme,
que lui importait le reste? Par application de ce principe, il ne
manquait jamais de vider son gobelet tous les soirs, de battre sa
petite Rose de temps  autre, et de la laisser dans l'Hampshire tandis
qu'il allait  Londres pour la session du parlement, sans compter un
seul ami dans cette vaste capitale. Mistress Bute Crawley, la femme du
ministre, refusait mme de venir faire visite  la femme du baronnet;
elle ne pouvait consentir, disait-elle,  cder le pas  la fille d'un
marchand.

Comme lady Crawley n'avait reu de la nature d'autres agrments que
des joues ptries de rose et une peau de satin; comme elle n'avait,
du reste, ni caractre, ni talents, ni volont, ni occupations, ni
amusements, ni cette me fougueuse et ces passions ardentes qui sont
souvent le partage des femmes prives de sens, elle n'exerait qu'un
bien faible pouvoir sur les affections de sir Pitt. Les roses de ses
joues s'taient fanes, sa figure avait perdu sa premire fracheur
par la naissance successive de deux enfants. Elle restait comme un
ustensile dans la maison de son mari,  peu prs aussi utile que la
grande pinette de la dernire lady Crawley. Blonde, elle portait,
comme toutes les blondes, des vtements de couleur claire, et semblait
arrter ses prfrences  un vert de mer sale et  un bleu de ciel
fan. Elle s'adonnait, jour et nuit, au tricot et  d'autres
ouvrages du mme genre. Au bout de quelques annes, tous les lits de
Crawley-la-Reine taient pars de courtes-pointes de sa faon.

Elle avait un petit parterre auquel elle semblait prendre quelque
intrt; mais hors de l elle n'avait ni aversions ni prfrences.
Quand son mari n'tait que brutal, elle restait dans son apathie;
quand il la battait, elle criait. N'ayant pas assez d'nergie pour
se tourner vers la boisson, elle se lamentait toute la journe, en
souliers culs et en papillottes.

 foire aux Vanits, foire aux Vanits! sans vous elle aurait
peut-tre t une aimable et bonne fille. Pierre Butt et Rose auraient
fait un heureux mnage dans une ferme florissante avec de jolis
marmots, le tout assaisonn d'une honnte portion de peines et de
plaisirs, d'esprances et de luttes. Mais un titre, une voiture 
quatre chevaux, sont, dans la foire aux Vanits, des hochets plus
prcieux que le bonheur; si Henri VIII et Barbe-Bleue vivaient encore
et cherchaient une dixime femme, ils trouveraient toute prte,
croyez-le bien, la plus jolie fille prsente cette anne  la cour!

Cette sombre torpeur de la mre ne lui attirait pas, comme on peut le
supposer, une grande tendresse de la part des petites filles; elles
taient surtout heureuses  l'office et  l'curie. Le jardinier
cossais ayant par bonheur une excellente femme et de bons enfants,
toute leur socit, toute leur instruction se bornait  ce qu'elles
avaient trouv dans la loge; c'tait l que se faisait leur ducation
avant l'arrive de miss Sharp.

On n'avait engag une institutrice que sur les remontrances de M. Pitt
Crawley, le seul ami, le seul protecteur qu'et jamais trouv lady
Crawley; aussi, aprs ses filles, c'tait la seule personne pour qui
elle prouvt un peu d'attachement. M. Pitt avait du sang des nobles
Binkie, dont il descendait, et tait l'homme de la politesse et de
la convenance. Arriv  l'ge viril,  sa sortie du collge de
Christ-Church, il entreprit de rformer la discipline relche de la
maison, en dpit de son pre auquel il inspirait un grand effroi. Il
tait homme  porter la plus grande rigueur dans les moindres dtails;
il serait plutt mort de faim que de dner sans cravate blanche.
Une fois, peu de temps aprs son dpart du collge, Horrocks, le
sommelier, lui ayant apport une lettre sans avoir eu le soin de la
placer sur un plateau, il lana un tel regard  ce domestique et lui
administra un si vert sermon, qu'Horrocks tremblait toujours comme une
feuille en sa prsence.

Toute la maison se courbait devant lui quand il tait au logis. Lady
Crawley quittait plus matin ses papillottes, et l'on ne voyait point 
sir Pitt ses gutres crottes. Bien que cet incorrigible vieillard
ne pt se dfaire d'habitudes enracines, en prsence de son fils,
cependant, il ne se grisait jamais et parlait  ses domestiques d'une
faon beaucoup plus rserve et plus polie. Ceux-ci avaient remarqu
que sir Pitt ne jurait jamais aprs lady Crawley quand son fils se
trouvait dans la pice.

C'tait lui qui avait appris au sommelier  dire: _Madame est servie_,
et qui tenait  donner le bras  milady pour se rendre  table. Il
lui parlait rarement, mais c'tait toujours avec les marques du plus
profond respect. Il ne la laissait jamais sortir de l'appartement sans
se lever de la manire la plus solennelle pour lui ouvrir la porte et
la saluer selon les rgles.

 Eton, on l'appelait miss Crawley, et l, je suis fch de le dire,
son jeune frre Rawdon le rossait d'importance. Bien que ses succs
fussent loin d'tre brillants, il rachetait son absence de moyens par
une louable application. Pendant ses huit annes de collge, on ne se
rappelait point l'avoir vu en punition, prodige dont un chrubin peut
seul tre capable.

 l'universit, sa conduite avait t des plus exemplaires. Il s'y
tait prpar  la vie politique, dans laquelle il devait faire son
entre sous le patronage de son grand-pre lord Binkie, en tudiant
avec une grande assiduit les orateurs anciens et modernes et en
parlant sans relche dans des confrences prparatoires. Mais, avec
tout son flux de paroles dbites d'une petite voix flte, avec un
air d'importance et de contentement de lui-mme, il ne mettait jamais
en avant que des opinions ou des sentiments vulgaires et rebattus,
enchsss par-ci par-l de quelques citations latines. Et cependant il
ne russissait pas, en dpit de sa mdiocrit, gage certain de succs
pour tout autre.

 sa sortie de l'universit, il devint secrtaire particulier de
lord Binkie. Nomm, ensuite attach  la lgation de Poupernicle,
il remplit ce poste avec une probit parfaite. On le chargeait
de dpches pour l'Angleterre consistant en pts de Strasbourg 
l'adresse du ministre des affaires trangres d'alors. Aprs une
attente de dix ans comme attach, et son protecteur lord Binkie tant
mort, il trouva l'avancement trop lent, prit en dgot la carrire
diplomatique et se fit gentilhomme campagnard.

Revenu en Angleterre, il crivit une brochure sur la bire, car
c'tait un homme d'ambition, toujours avide de se poser devant le
public; il prit une part active  la question de l'mancipation des
ngres, puis devint l'ami de M. Wilberforce, dont il approuvait la
conduite politique. Il eut une fameuse correspondance avec le rvrend
Lilas Hornblower sur les missions dans les Indes. Il allait  Londres,
sinon pour la session du parlement, au moins en mai pour les meetings
religieux. Dans sa province, il tait magistrat et se faisait
l'orateur infatigable des paysans privs d'instruction religieuse.
On disait qu'il adressait ses soins  lady de La Bergerie, troisime
fille de lord de La Moutonnire, dont la soeur, lady Emily, avait
crit de dlicieux petits livres: _la Boussole du Marin_ et _la
Marchande de pommes de Finchley-Common_.

Le rcit de miss Sharp sur ses occupations  Crawley-la-Reine n'tait
point charg. M. Crawley contraignait les domestiques aux exercices
de dvotion ci-dessus mentionns, et forait son pre d'y prendre part
(et tant mieux qu'il en ft ainsi!). Il avait pris sous son patronage
une assemble d'indpendants de la paroisse de Crawley; son oncle le
recteur s'en indignait, et sir Pitt, par contre, s'en frottait les
mains; il avait mme assist deux ou trois fois  ces runions, ce
qui avait provoqu de violents sermons dans l'glise de Crawley; des
diatribes avaient mme t dcoches en droite ligne au vieux banc
gothique du baronnet. L'honnte sir Pitt ne se montrait nullement
affect de ces nergiques sorties et ne manquait jamais de ronfler
pendant toute la dure du sermon.

M. Crawley aurait bien voulu, pour le plus grand bien de la nation
et de la chrtient, que le vieux gentilhomme lui cdt sa place au
parlement; mais le papa ne voulait rien cder. Le pre et le fils
taient du reste trop sages pour donner quinze cents livres par an,
montant du second sige rempli  cette poque par M. Noiraud, avec
carte blanche sur la traite des ngres. Les proprits de la famille
taient obres, et les revenus provenant du bourg passaient 
l'entretien de la maison de Crawley-la-Reine: car on ne s'tait jamais
bien remis d'une lourde amende inflige  Walpole Crawley, premier
baronnet, pour malversation dans l'envoi des sceaux et parchemins.
Sir Walpole tait un bon vivant, vritable bourreau d'argent (_alieni
appetens, sui profusus_, aurait dit M. Crawley avec un soupir); de
son temps on le chrissait dans le comt pour ses tonneaux toujours
en perce et la bonne hospitalit que l'on rencontrait  coup sr 
Crawley-la-Reine. Les caves taient garnies de bourgogne, les chenils
de chiens de chasse, les curies de bons chevaux. Maintenant, 
Crawley-la-Reine, les quadrupdes de cette dernire espce allaient 
la charrue ou tranaient l'omnibus de Trafalgar. C'est par un de ces
attelages, un jour o on ne labourait pas, que miss Sharp fut conduite
au chteau; car tout rustre qu'il tait, sir Pitt se montrait chez lui
fort chatouilleux sur le dcorum. Il sortait rarement sans une voiture
 quatre chevaux, il mangeait du mouton bouilli  son dner, mais il
se faisait toujours servir par trois laquais.

Si la lsinerie pouvait  elle seule faire la fortune d'un homme, sir
Pitt Crawley aurait t l'homme le plus riche de la terre. Mettons-le
avocat dans une ville de province, sans autre capital que sa cervelle,
il en aurait tir fort probablement un excellent parti, en se
procurant avec son aide influence et crdit; mais malheureusement il
sortait de bonne famille, il possdait une fortune considrable
bien qu'embarrasse, cette complication tait pour lui plus nuisible
qu'utile. Il avait un got prononc pour la chicane, ce qui lui
cotait plusieurs milliers de livres sterling par an. tant trop
fin, comme il le disait, pour se laisser voler par un agent, il
en chargeait une douzaine du soin de mal mener ses affaires, sans
qu'aucun lui inspirt la moindre confiance.

Comme propritaire, il se montrait si dur qu'il ne se prsentait pour
tre fermiers chez lui que des banqueroutiers. Par avarice il rognait
 la terre sa portion de semence, et la nature, pour s'en venger, lui
rognait ses rcoltes et rservait ses libralits  des cultivateurs
plus gnreux. Il se lanait dans toute espce de spculations; il
travaillait dans les mines, achetait des actions de canaux, montait
des services de voitures, passait des traits avec le gouvernement, et
tait l'homme et le magistrat le plus affair du comt. Trouvant que
d'honntes employs pour ses carrires lui cotaient trop cher, il
avait la satisfaction d'apprendre que quatre de ses grants taient
partis en emportant avec eux la caisse en Amrique. Faute de
prcautions convenables, ses mines de charbon se remplissaient d'eau.
Le gouvernement lui laissait pour compte ses fournitures de boeuf
gt, et quant  ses voitures, tous les autres entrepreneurs savaient
qu'il tait, de tout le comt, celui qui perdait le plus de chevaux,
pour les acheter trop bon march et ne pas les nourrir.

Il tait d'humeur assez sociable et assurment loin d'tre fier.
Il prfrait la socit d'un fermier et d'un maquignon  celle d'un
gentilhomme comme milord son fils. Il prenait son plaisir  boire, 
jurer et  caresser les filles des fermiers. On ne l'avait jamais vu
donner un schelling ou faire une bonne action; mais c'tait un joyeux
et rus compre, faisant volontiers la pointe et vidant sa cruche
avec un fermier, sauf  le surfaire le lendemain, et badinant avec
un braconnier, tout prt  le faire transporter sans en avoir plus de
chagrin. Ses prvenances pour le beau sexe avaient dj t notes par
miss Rebecca Sharp; en un mot, parmi tous les baronnets, les pairs et
les dputs de l'Angleterre, il n'y avait pas un tre plus rus, plus
bas, plus goste, plus bte et plus mal fam que ce vieux ladre. Les
grosses mains rouges de sir Pitt Crawley ne pouvaient se trouver qu'au
bout de ses bras. C'est avec le plus vif chagrin et la plus grande
douleur que nous sommes obligs de reconnatre l'existence de si
mauvaises qualits chez une personne dont le nom est inscrit au livre
d'or de la pairie.

Une des principales causes de la puissance de M. Crawley sur les
inclinations de son pre rsultait d'affaires d'argent. Le baronnet
devait  son fils une somme assez ronde sur la fortune de sa mre,
et il ne jugeait pas  propos de la lui payer;  vrai dire, l'ide
de payer quoi que ce ft lui donnait mal au coeur, et la force seule
pouvait le rduire  acquitter ses dettes. Miss Sharp calculait (car,
ainsi que nous le verrons bientt, elle fut vite initie  tous les
secrets de la famille) que le seul payement de ses cranciers cotait
en frais  l'honorable baronnet plusieurs centaines de livres par an;
mais c'tait un plaisir dont il ne pouvait se priver. Il prouvait
une joie froce  faire attendre ces pauvres diables et  remettre de
procs en procs, de termes en termes, l'poque de la satisfaction.

 quoi bon faire partie du parlement, disait-il, si c'est pour payer
ses dettes?

Pour lui rendre justice, il savait tirer tout le parti possible de sa
chaise curule.

Foire aux Vanits! foire aux vanits! Voil un homme  peine capable
d'peler et ne se souciant point de lire; un homme qui a les allures
et la ruse d'un paysan, dont la passion est la chicane, sans autres
gots, sans autres motions, sans autres plaisirs que ceux d'une me
sordide et bte, et il possde cependant rang, honneur et puissance;
il compte parmi les dignitaires du pays, les piliers de l'tat; il est
grand shrif et va en quipage dor. De grands ministres, des hommes
d'tat lui font la cour. Dans la foire aux Vanits, il a une place
plus leve que celle du plus brillant gnie, de la vertu la plus
immacule.

Sir Pitt avait une belle-soeur demoiselle,  laquelle sa mre avait
laiss une immense fortune. Le baronnet lui avait bien dj propos de
lui prendre son argent avec hypothque; mais miss Crawley avait refus
cette offre et aimait mieux placer ses fonds en immeubles. Elle avait
toutefois manifest l'intention de partager galement sa fortune entre
le second fils de sir Pitt et la famille du ministre. Elle avait en
outre, une fois ou deux, pay les dettes de Rawdon Crawley au collge
et  l'arme. Miss Crawley tait en consquence l'objet de la plus
grande vnration quand elle venait  Crawley-la-Reine; car elle avait
chez son banquier une balance capable de la faire aimer partout o
elle se serait prsente.

Que de supriorit ajoute  une vieille lady une balance chez le
banquier! De quel oeil indulgent nous voyons ses fautes si c'est une
parente. Puisse le lecteur en avoir une vingtaine de la sorte! Quel
excellent caractre nous trouvons  cette vieille crature! Avec quel
air souriant les commis des plus grands magasins la reconduisent  sa
voiture marque du bienheureux losange[5], et surmonte d'un cocher
gras et bouffi! Quand elle vient nous faire visite, comme nous avons
soin d'instruire fort  propos nos amis de son rang dans le monde!
nous disons, et c'est la vrit toute pure:

[Note 5: Le losange dans les armoiries indique une hritire reste
fille. (_Note du traducteur._)]

Je voudrais bien avoir un billet de cinq mille livres, avec la
signature de miss Marc Whirter.

--Elle ne s'en apercevrait mme pas, reprend votre femme.

--C'est ma tante, ajoutez-vous avec un air insouciant et dgag,
alors que votre ami vous demande si miss Mac Whirter est votre
parente.

Votre femme est  lui envoyer sans cesse de petits tmoignages
d'amiti; vos petites filles lui font sans relche des cabas en
tapisserie, des pelottes et des coussins. L'tre flambe toujours dans
la chambre o elle vous fait visite, tandis que votre femme lace son
corset sans feu. La maison, pendant son sjour, prend un air de fte,
de propret, de chaleur, d'entrain, de bien-tre qu'on ne lui connat
point  toute autre poque. Vous-mme, mon cher monsieur, vous-mme
ngligez votre somme aprs dner, et vous prouvez une subite passion
de whist, quoique vous y perdiez toujours. Quels bons dners vous
faites alors! Du gibier tous les jours, du madre, et du plus vieux;
et l'on va et vient sur la route de Londres pour avoir du poisson plus
frais.

Les domestiques mmes  la cuisine ont leur part de la frairie
gnrale. Pendant le sjour du gros cocher de miss Mac Whirter, la
bire n'est plus baptise, et  l'office o sa femme de chambre prend
ses repas, on ne regarde pas  la consommation du th et du sucre.
Est-bien cela, oui ou non? J'en appelle  la bourgeoisie.

Ah! puissances du ciel, je vous en conjure, envoyez-moi une tante, une
tante vieille fille, une tante avec un losange sur sa voiture et un
devant de cheveux couleur caf! Comme mes enfants lui feraient
des sacs! comme ma Julie la soignerait! Douce vision! chimres de
l'esprit!




CHAPITRE X.

Miss Sharp commence  se faire des amis.


Admise dsormais parmi les membres de l'aimable famille dont nous
venons de donner une rapide esquisse, Rebecca devait naturellement
mettre tous ses efforts  s'y rendre agrable, comme elle disait. On
ne manquera pas d'admirer cette disposition  la reconnaissance
dans une orpheline sans appui, et, s'il entrait dans ses calculs une
certaine dose d'gosme, qui ne trouverait aprs tout  sa prudence de
fort lgitimes excuses?

Je suis seule au monde, disait cette jeune fille, sans amis. Je n'ai
rien  esprer que de mon travail, tandis que cette petite Amlia aux
joues roses, sans avoir la moiti de mon intelligence, se voit  la
tte de dix mille livres et d'un tablissement certain. La pauvre
Rebecca, dont la figure est bien au-dessus de la sienne, doit compter
seulement sur les ressources de son esprit. Eh bien, voyons si mon
esprit ne saura pas me crer une position honorable, et si quelque
jour miss Amlia n'aura pas  reconnatre de combien je lui suis
suprieure. Ce n'est pas que j'en veuille  la pauvre Amlia.
Qui pourrait en vouloir  une crature aussi inoffensive et aussi
avenante? Mais ce sera un beau jour que celui o, dans le monde,
je prendrai rang au-dessus d'elle. Et qu'y aurait-il, aprs tout,
d'tonnant  cela?

C'est ainsi que l'imagination romanesque de notre jeune amie
entrevoyait dans l'avenir mille visions dores. Et pourquoi nous
scandaliser, si dans tous ces chteaux en Espagne elle plaait un
mari pour principal habitant? Les jeunes filles peuvent-elles avoir
d'autres rves qu'un mari?  quelle autre chose, dites-moi, rvent
leurs chres mamans? Je serai ma maman  moi-mme, disait Rebecca
avec un serrement de coeur, lorsqu'elle pensait  sa msaventure avec
Joe Sedley.

Elle rsolut donc sagement de donner  sa position dans la famille de
Crawley-la-Reine tout le bien-tre, toute la scurit possible, et
ne songea plus, dans ce but, qu' se faire des amis de tous ceux qui,
autour d'elle, pouvaient contribuer  son confort.

Milady Crawley n'tait point de ce nombre. Il y avait chez elle une
telle mollesse, une telle apathie de caractre, que dans sa maison
la pauvre dame comptait comme zro. Rebecca reconnut bien vite qu'il
tait aussi inutile de rechercher sa bienveillance qu'impossible
de l'obtenir. Devant ses lves elle ne l'appelait jamais que leur
_pauvre maman_, et, tout en tmoignant  cette dame un froid respect,
c'tait surtout au reste de la famille qu'elle adressait avec une
profonde diplomatie la plus grande part de ses attentions.

Avec ses jeunes lves, dont elle se concilia tout  fait les bonnes
grces, sa mthode tait des plus simples. Elle ne surchargeait point
leur jeune cerveau de trop de science; au contraire, elle les laissait
s'lever  leur fantaisie. Quelle instruction est plus efficace
que celle qu'on acquiert par soi-mme? L'ane avait un penchant
particulier pour la lecture, et, comme la vieille bibliothque de
Crawley-la-Reine possdait un nombre considrable de livres du dernier
sicle, franais et anglais, d'une littrature lgre (c'tait une
emplette du secrtaire des sceaux et parchemins pendant sa disgrce),
sans que personne songet  les dranger de leurs rayons, Rebecca, de
la manire la plus agrable et sans beaucoup de peine, tait  mme de
faire faire de grands progrs  l'instruction de miss Rose Crawley.

Elle lisait avec miss Rose de dlicieux ouvrages anglais et franais,
au nombre desquels on peut citer ceux du savant docteur Smollett, de
l'ingnieux M. Henry Fielding, du gracieux et fantastique M. Crbillon
le fils, tant admir de notre immortel Gray, enfin de l'encyclopdique
M. de Voltaire. M. Crawley demanda un jour quel ouvrage elles lisaient
alors:

Smollett, rpondit l'institutrice.

--Oh! Smollett, reprit M. Crawley avec un air fort satisfait; son
histoire est moins anime, mais bien moins dangereuse que celle de M.
Hume. C'est donc de l'histoire que vous lisez?

--Oui, dit miss Rose, sans ajouter cependant que c'tait celle du
chevalier de Faublas.

En une autre occasion, comme il se montrait tout scandalis de
trouver un recueil de pices franaises dans les mains de sa soeur,
la gouvernante lui fit remarquer que c'tait pour se familiariser avec
les idiotismes de cette langue dans la conversation, explication qui
le satisfit compltement. M. Crawley, comme ancien diplomate, tait
fier de sa facilit  parler le franais, et se sentait fort charm
des compliments de l'institutrice au sujet de ses progrs.

Les gots de miss Violette taient au contraire plus turbulents et
plus masculins: elle connaissait les coins les plus retirs o les
poules allaient pondre leurs oeufs; elle grimpait aux arbres pour
enlever les nids o les petits chanteurs ails dposaient leur
tendre couve. Son plaisir tait d'enfourcher les jeunes poulains et
d'effleurer l'herbe comme Camille. Son pre l'adorait ainsi que les
palefreniers; elle tait tout  la fois l'enfant gte et la terreur
de la cuisine; elle dcouvrait toujours les cachettes des pots de
confitures, et leur faisait de larges brches quand ils tombaient en
son pouvoir. Il y avait bataille perptuelle entre elle et sa soeur.
Quand miss Sharp s'apercevait de ses escapades, elle n'en parlait
point  lady Crawley, qui l'aurait rpt au pre, ou, ce qui tait
encore pis,  M. Crawley; mais elle promettait de n'en rien dire,  la
condition que miss Violette serait une bonne fille et aimerait bien sa
gouvernante.

 l'gard de M. Crawley, miss Sharp tait pleine de respect et de
dfrence. Elle le consultait sur les passages franais qu'elle ne
pouvait comprendre; bien qu'elle et eu une mre franaise, elle le
trouvait seul capable de les expliquer  sa satisfaction. Il dirigeait
en outre ses tudes dans la littrature profane, et il tait assez
bon pour lui dsigner les livres d'un esprit srieux et lui faire
l'honneur de lui adresser souvent la parole. Elle n'avait pas
assez d'admiration pour son loquence  la socit de secours des
Meurt-de-Faim, et elle prenait le plus vif intrt  son pamphlet
sur la bire. Son motion allait souvent jusqu'aux larmes dans les
confrences qu'il faisait le soir.

Oh! merci, monsieur, disait-elle avec un soupir et les yeux levs au
ciel.

Ce qui lui valait de temps  autre un serrement de main de M. Crawley.

Aprs tout, bon sang ne se dment jamais, disait ce saint parfum
d'aristocratie; voil pourquoi miss Sharp est touche de mes paroles,
dont personne autre ici ne se montre impressionn. Il y a l pour
leur palais un mets trop fin et trop dlicat. Il me faudra prendre des
tournures plus familires. Elle, elle me comprend: sa mre devait tre
une Montmorency.

Et c'tait bien,  ce qu'il parat de cette illustre famille que miss
Sharp descendait du ct de sa mre. Mais elle ne racontait point que
sa mre tait monte sur les planches, cela aurait pu troubler les
scrupules religieux de M. Crawley. D'ailleurs, que de nobles migres
plonges dans l'indigence par cette pouvantable Rvolution! Avant
d'avoir fait un long sjour dans la maison, elle avait mis tout le
monde au courant de l'histoire de ses anctres.

M. Crawley avait retrouv quelques-uns des noms cits par elle dans
le dictionnaire de d'Hozier, qui se trouvait  la bibliothque du
chteau, ce qui le confirmait encore dans sa croyance  l'illustre
origine de Rebecca. Avons-nous le droit d'infrer de ce mouvement de
curiosit, de ses recherches dans les dictionnaires, que notre hrone
pouvait attribuer de tendres sentiments pour elle  M. Crawley? Non,
c'tait purement de l'amiti. N'avons-nous pas d'ailleurs mentionn
plus haut les engagements de ce dernier avec lady de La Bergerie?

Il avait fait une ou deux fois des remontrances  Rebecca sur ses
parties de trictrac avec sir Pitt. C'tait, disait-il, un amusement
profane; son temps aurait t mieux employ  lire _le Legs de
Thrump_, ou _la Blanchisseuse aveugle de Morfield_, ou tout autre
livre du genre srieux. Mais miss Sharp rpondait que sa chre maman
avait fait souvent la partie du vieux comte de Trictrac et celle
du vnrable abb du Cornet: elle avait l une excellente excuse en
faveur de cet amusement mondain et de bien d'autres.

Ce n'tait pas seulement en jouant au trictrac que la petite
gouvernante trouvait le moyen de se faire bien venir de son souverain
et matre; elle avait mille autres petites manires de s'utiliser
auprs de lui. Elle lisait  haute voix, avec une inpuisable
complaisance, tout ce grimoire judiciaire auquel, avant son arrive
 Crawley-la-Reine, il lui avait promis de l'employer. Elle s'offrait
pour copier ses lettres et en corrigeait adroitement l'orthographe,
sous prtexte de se conformer aux usages actuels. Elle prenait intrt
 tout ce qui se rattachait  ses proprits,  ses fermes,  ses
parcs,  ses jardins,  ses curies, et sa compagnie tait devenue
si agrable au baronnet, que dans sa promenade aprs le djeuner il
manquait rarement de l'emmener, elle et les enfants. Alors elle lui
donnait son avis sur les arbres  tailler, sur les plates-bandes 
retourner, sur les moissons  couper, sur les chevaux  mettre  la
charrette ou au labourage.

Avant d'avoir pass une anne  Crawley-la-Reine, Rebecca avait
conquis l'entire confiance du baronnet. Et la conversation du dner,
qui, auparavant, se passait toute entre lui et M. Horrocks, avait lieu
presque exclusivement entre sir Pitt et miss Sharp. En l'absence de
M. Crawley, elle se trouvait presque la matresse du logis. Toutefois,
dans sa nouvelle et brillante position, elle savait se conduire avec
assez de prudence et de retenue pour ne point blesser les puissances
de la cuisine et de la basse-cour; au contraire, elle s'y montrait
toujours modeste et affable. Ce n'tait plus cette petite fille
hautaine, mcontente, ddaigneuse, que nous avons connue tout d'abord.

Cette mtamorphose de caractre indiquait une grande sagesse ou un
sincre dsir de s'amliorer ou du moins une grande puissance morale
de sa part. Mais tait-ce bien le coeur qui inspirait ce nouveau
systme de dfrence et de soumission adopt par notre Rebecca?
Le reste de l'histoire nous le dira. Qui croirait cependant qu'une
personne de vingt et un ans puisse suivre pendant longtemps, sans se
dmentir, un systme d'hypocrisie? Nos lecteurs nous rappelleront que,
jeune d'annes, notre hrone tait vieille dans l'exprience de la
vie, et ce rcit manquerait son but si on n'avait pas la preuve que
c'tait une femme des plus habiles.

Les deux fils de la famille Crawley taient comme la pluie et le beau
temps; on ne les voyait jamais ensemble au chteau. Ils se dtestaient
cordialement. Rawdon Crawley, le cadet, avait un profond mpris pour
la demeure paternelle et n'y venait que lors de la visite annuelle de
sa tante.

Nous avons dj mentionn les excellentes qualits de cette vnrable
dame: elle possdait soixante-dix mille livres et avait presque adopt
Rawdon. Elle ressentait une aversion profonde pour l'an de ses
neveux, et le mprisait comme une espce de poule mouille. En retour,
ce dernier n'hsitait pas  vouer l'me de sa vieille tante  la
damnation ternelle et, suivant lui, les chances de son frre pour
l'autre monde ne valaient gure mieux.

C'est une femme mondaine et sans foi, disait M. Crawley; elle vit
avec les athes et les Franais. Je frmis de penser  cette
terrible situation. Si prs de la tombe donner autant  la vanit, au
drglement,  des gots profanes et insenss!

En ralit, la vieille dame se refusait compltement  couter ses
lectures du soir, et, lorsqu'elle venait  Crawley-la-Reine, il tait
oblig de suspendre le cours de ses pratiques religieuses.

Mettez de ct votre livre de sermons, disait son pre, car miss
Crawley va nous arriver. Elle nous a crit pour nous dire qu'elle ne
pouvait entendre prcher.

--Eh! monsieur, songez aux domestiques.

--Que les domestiques aillent au diable, disait sir Pitt, et le fils
trouvait qu'il leur arriverait pis encore s'ils taient privs du
bienfait de ses instructions.

--Et que diable! disait le pre aprs avoir cout ses remontrances,
vous ne serez pas assez sot pour laisser sortir de la famille trois
mille livres de revenu?

--Qu'est-ce que l'argent en comparaison de nos mes? reprenait
Crawley. Croyez-vous donc que la vieille veuille vous dpouiller de
cet argent?

Qui sait si ce n'tait pas le dsir de sir Crawley?

La vieille miss Crawley tait bien certainement une rprouve. Elle
avait une dlicieuse petite habitation dans Park-Lane, et, comme elle
buvait et mangeait trop pendant son hiver  Londres, elle allait se
remettre l't  Harrowgate ou  Cheltenham. De toutes les vieilles
vestales de l'poque, c'tait la plus hospitalire et la plus enjoue.
Dans son jeune temps elle avait t une beaut,  ce qu'elle disait:
on sait fort bien que les vieilles femmes ont toutes t plus ou moins
des beauts dans leur temps.

Elle avait de plus des prtentions au bel esprit et au libralisme.
Pendant un sjour de quelque temps en France, Saint-Just, suivant
la rumeur publique, lui avait inspir une passion malheureuse. Elle
aimait en consquence les romans franais, la ptisserie franaise et
les vins franais. Elle lisait Voltaire et savait Rousseau par coeur.
Elle discutait d'un ton assez dgag la question du divorce, et
dfendait avec nergie les droits de la femme. Elle avait des
portraits de Fox dans toutes les chambres de sa maison. Lorsque cet
homme d'tat comptait dans les rangs de l'opposition, elle combattait
 ses cts au pied du mme drapeau; et quand il arriva au pouvoir,
elle tait en grand crdit auprs de lui, pour avoir enrl dans ses
rangs sir Pitt et son collgue de Crawley-la-Reine. Sir Pitt y serait
bien entr de lui-mme, sans la moindre peine de la part de cette
honnte demoiselle.

Cette excellente et vieille fille avait pris en affection Rawdon
Crawley ds son enfance. Elle l'envoya  Cambridge, parce que son
frre tait  Oxford; et, lorsque les directeurs de la premire
universit l'engagrent  se retirer aprs deux ans de sjour, elle
lui acheta ses brevets de cornette et de lieutenant.

Le jeune officier tait  la ville un des plus lgants et des
plus renomms dandys. Il boxait, courait les coulisses, jouait la
bouillotte et conduisait  quatre chevaux; tel tait le fond de la
science pour notre aristocratie d'alors, et il y tait pass matre.
Bien qu'il ft partie de la maison militaire, dont le service se
bornait  parader autour du prince rgent, et pour laquelle l'occasion
ne s'tait jamais prsente de montrer sa valeur sur le champ de
bataille, Rawdon Crawley, pour des affaires de jeu, sa plus violente
passion, avait eu trois duels terribles o il avait assez donn de
preuves de son mpris pour la mort.

Et pour ce qui suit la mort, ajoutait M. Crawley, attachant au
plafond ses yeux couleur groseille.

Il pensait toujours  l'me de son frre et  l'me de ceux qui ne
partageaient pas ses opinions. C'est une sorte de consolation que se
donnent  elles-mmes les personnes pleines de gravit.

La ridicule et romanesque miss Crawley, loin de se fcher des
tourderies de son Benjamin, ne manquait pas de payer ses dettes,
aprs ses duels, et n'aurait pas permis une parole de blme sur sa
moralit.

Il jette sa gourme, disait-elle, et vaut cent fois mieux que son
pleurnicheur de frre avec ses hypocrisies.




CHAPITRE XI.

D'une simplicit toute pastorale.


Aprs avoir introduit le lecteur au milieu de ce respectable personnel
du chteau, dont la simplicit et l'innocence toute champtre montrent
victorieusement la supriorit de la vie de la campagne sur celle de
la ville, nous devons aussi lui faire connatre les parents et voisins
du seigneur de l'endroit: le ministre Bute Crawley et son pouse.

Le rvrend pre Bute Crawley tait d'une taille leve et
majestueuse, d'une humeur joviale, et portait des chapeaux  large
bord. Dans le comt, il jouissait d'une popularit bien plus grande
que le baronnet son frre. Au collge, il tait la meilleure rame de
l'embarcation de Christ-Church; il avait cass des dents aux meilleurs
boxeurs de la ville. Dans la vie prive, il n'avait pu se dtacher
entirement de ses gots pour la boxe et les exercices gymnastiques.
Point de combat,  vingt milles  la ronde, auquel il ne ft un des
premiers; pas de courses de rgates, de soires d'lections, de dners
de confrres, pas de grand gala enfin dans le comt, sans qu'il ft de
la partie. On tait sr de rencontrer sa jument noire et les lanternes
de son cabriolet  six milles de la cure, toutes les fois qu'il y
avait un dner  Fuddleston,  Roxby, ou  Wapshot-Hall, ou chez
les gros bonnets du comt, avec lesquels il tait dans les meilleurs
termes. Il avait une jolie voix, chantait _le Vent du midi_ et _le
Ciel nuageux_, courait le cerf en casaque de jockey, et passait pour
l'un des meilleurs pcheurs du comt.

Mistress Crawley, la femme du recteur, tait une petite crature fort
remuante, qui composait les clestes homlies de son poux. Mnagre
par excellence, elle avait avec ses filles la haute main dans la
maison. Au presbytre elle rgnait en despote, laissant pour tout
le reste carte blanche  son mari; il pouvait aller et venir, dner
dehors autant que son caprice le lui disait. Quant  mistress Crawley,
c'tait la femme conome qui sait le prix du vin de Porto.

Depuis l'enlvement du jeune ministre de Crawley-la-Reine par mistress
Bute (elle appartenait  une bonne famille; elle tait fille de feu le
lieutenant-colonel Hector Mac Tavich, avait jou Bute contre sa mre,
et avait gagn la partie), cette dame tait dans toute sa vie un
modle de sagesse et d'conomie; mais, malgr tous ses efforts, son
mari restait toujours avec des dettes. Il lui avait fallu dix ans pour
acquitter ses notes de collge, qui remontaient au vivant de son pre.
En 179., comme il venait de se mettre  jour de son arrir, il paria
de grosses sommes contre _Kangourou_, qui gagna le prix aux courses de
Derby. Le ministre, oblig d'emprunter  de ruineux intrts, s'tait
toujours trouv gn depuis. Sa soeur, de temps  autre, lui donnait
bien une centaine de livres sterling, mais c'tait sur sa mort qu'il
fondait ses plus belles esprances.

Il faudra bien que le diable s'en mle, disait-il, ou Mathilde me
laissera au moins la moiti de son argent.

Le baronnet et son frre avaient donc les meilleures raisons du monde
pour tre tous deux comme chien et chat; sir Pitt avait toujours tondu
sur Bute dans les transactions de famille; le jeune Pitt, qui n'avait
pas mme le mrite d'aimer la chasse, s'tait avis d'lever une
chapelle  la barbe de son oncle, enfin Rawdon devait venir en
partage dans la succession de miss Crawley. Ces affaires d'argent, ces
spculations sur la vie et la mort inspiraient aux deux frres, l'un
pour l'autre, une de ces tendresses comme on en voit dans la Foire aux
Vanits. Pour ma part, je ne connais rien comme un billet de
banque pour troubler et rompre entre deux frres une affection d'un
demi-sicle, et je ne puis me lasser de penser que c'est une belle et
admirable chose que l'affection entre gens du monde!

Il n'tait pas  supposer que l'arrive de Rebecca  Crawley-la-Reine
et ses progrs successifs dans les bonnes grces des habitants du lieu
passeraient inaperus pour mistress Bute, qui savait combien un aloyau
faisait de jours au chteau; combien il y avait de linge sale aux
grandes lessives; combien de pches sur l'espalier du midi; combien
milady prenait de pilules quand elle tait malade; car en province,
pour certaines personnes, ce sont l des matires du plus haut
intrt. Mistress Bute ne pouvait donc laisser arriver l'institutrice
au chteau sans instruire une enqute sur ses antcdents et son
origine. D'ailleurs, la meilleure entente ne cessait de rgner entre
les serviteurs de la cure et ceux du chteau. Il y avait toujours 
la cuisine du presbytre un bon verre d'ale pour les gens du chteau,
dont la ration  l'ordinaire tait fort congrue. Mais, en revanche, la
femme du ministre savait,  une mesure prs, ce qu'il entrait de bire
dans chaque tonneau du chteau; sans compter que des liens de parent
existaient entre les domestiques comme entre les matres; par ce
canal, chaque famille tait mise au courant des faits et gestes de ses
voisins. Rgle gnrale: tes-vous bien avec votre frre, ses actes
vous sont indiffrents; tes-vous en pique avec lui, vous tes inform
de ses alles et venues comme si une police secrte tait  votre
disposition.

Peu aprs son arrive, Rebecca eut une place officielle dans
les bulletins que mistress Crawley recevait de la Hall. Voici un
spcimen:--On a tu le cochon noir--il pesait tant de livres--on a
sal les ctes-- dner on a servi un pouding de porc--M. Cramp
de Mudbury, assist de sir Pitt, a mis John Blackmore sous les
verroux--M. Pitt a tenu un meeting--(nom des assistants)--rien
de nouveau pour milady--les jeunes demoiselles sont avec leur
gouvernante.

Le rapport continuait ainsi:--La nouvelle gouvernante est une
excellente mnagre--sir Pitt est fort prvenant avec elle--M. Crawley
aussi--Il lui lit ses brochures.

Voyez cette intrigante! disait la petite, vive, alerte et noiraude
mistress Crawley.

Les rapports finirent par dire que l'institutrice avait circonvenu
tout le monde. Elle crivait les lettres de sir Pitt, expdiait ses
affaires, dressait ses comptes, menait  sa guise toute la maison,
milady, M. Crawley, les petites filles et le reste: sur quoi mistress
Crawley dclarait que c'tait une artificieuse coquine, et qu'elle
avait en tte quelque terrible projet. Les vnements du chteau
faisaient ainsi le principal sujet des conversations  la cure, et
les yeux perants de mistress Bute Crawley voyaient les moindres
mouvements du camp ennemi, et plus encore.

    MISTRESS BUTE CRAWLEY 
    MISS PINKERTON.--LA MALL,
    CHISWICK.

    De la cure de Crawley-la-Reine, dcembre....

Ma chre Madame,

Les annes coules depuis l'poque o je jouissais de votre agrable
et prcieux enseignement n'ont rien chang aux sentiments de tendresse
et de respect que j'ai conus pour miss Pinkerton et le _cher_
Chiswick. J'espre que votre sant va toujours bien. Puissent le monde
et la cause de l'enseignement conserver, pour leur plus grande gloire
et pendant de longues annes encore, miss Pinkerton! Une de mes amies,
lady Fuddleston, me demandait une gouvernante pour ses chres filles.
Je n'ai pas, hlas! le moyen d'en avoir une pour les miennes; mais
n'ai-je pas t leve  Chiswick? Qui, m'criai-je aussitt,
pouvons-nous mieux consulter que l'excellente et incomparable miss
Pinkerton? En un mot, chre madame, avez-vous  votre disposition
quelque demoiselle dont les services puissent tre utiles  ma chre
amie et voisine? Elle est rsolue, je vous assure,  n'accepter de
gouvernante que de votre main.

Mon cher mari prend plaisir  rpter qu'il aime tout ce qui sort de
la maison de miss Pinkerton. Je voudrais bien le prsenter, ainsi
que nos filles bien-aimes,  l'amie de ma jeunesse,  la femme qui
faisait l'admiration du grand lexicographe de notre pays. Si jamais
vous passez par l'Hampshire, M. Crawley me charge de vous dire qu'il
espre pour notre presbytre de campagne l'honneur de votre prsence.
C'est maintenant l'humble mais heureuse demeure

    De votre affectionne
    MARTHA CRAWLEY.

P.S. Le frre de M. Crawley, le baronnet, avec lequel nous ne sommes
pas, hlas! dans les termes de cette parfaite concorde qui devrait
toujours rgner entre frres, a pour ses petites filles une
gouvernante qui,  ce qu'on m'a dit, a eu le bonheur d'tre leve
 Chiswick. Il m'est venu des bruits assez contradictoires sur son
compte. Mon tendre intrt pour mes petites nices, qu'en dpit des
diffrends de famille je veux toujours considrer comme mes propres
enfants, mes sympathies pour toute lve qui sort de chez vous, me
font, ma chre miss Pinkerton, vous demander l'histoire de cette jeune
demoiselle dont,  votre considration, je suis trs-dsireuse de
devenir l'amie. M. C.



    MISS PINKERTON  MISTRESS BUTE CRAWLEY.
    Johnson Home, Chiswick, dc. 18....

Chre Madame,

J'ai l'honneur de vous annoncer rception de votre prcieuse lettre,
et m'empresse d'y rpondre. C'est pour moi une douce satisfaction
dans ma tche pineuse de voir mes soins maternels rcompenss par ces
retours d'affection, et de reconnatre dans l'aimable mistress Crawley
mon excellente lve d'autrefois, la smillante et exemplaire miss
Martha Mac-Tavish. Je me flicite d'avoir maintenant sous ma direction
les filles de beaucoup de vos contemporaines. Ce serait pour moi un
vritable plaisir d'entourer vos chres filles de toute ma science et
de toute ma sollicitude.

En offrant mes compliments respectueux  lady Fuddleston, j'ai
l'honneur de lui prsenter mes deux amies, miss Tuffin et miss Hawky.

Chacune de ces jeunes demoiselles est parfaitement en tat d'enseigner
le grec, le latin, les premiers lments d'hbreu, les mathmatiques,
l'histoire, l'espagnol, le franais, l'italien et la gographie, la
musique vocale et instrumentale, la danse sans l'aide d'un matre,
enfin les lments des sciences naturelles. En outre, Tuffin, fille
de feu le rvrend Thomas Tuffin professeur du collge de Corpus
 Cambridge, peut enseigner la syriaque et les lments de droit
constitutionnel. Mais ses dix-huit ans et son extrieur fort agrable
seraient peut-tre un obstacle  son entre chez sir Huddleston
Fuddleston.

Miss Ltitia Hawky, d'autre part, n'est pas dans sa personne
trs-favorise de la nature. Elle est ge de vingt-neuf ans et sa
figure est marque de petite vrole. De plus elle boite; elle a les
cheveux roux et une dviation dans la vue. Ces dames possdent en
outre toutes les qualits morales et religieuses. Leurs prtentions,
naturellement, sont en rapport avec leur mrite.

Pntre de la plus respectueuse reconnaissance pour le rvrend Bute
Crawley, j'ai l'honneur d'tre,

    Chre Madame,

    Votre trs-humble et trs-obissante servante,
    BARBARA PINKERTON.

_P.S._ Cette miss Sharp dont vous me parlez comme gouvernante de sir
Pitt Crawley, baronnet, membre du parlement, tait une de mes
lves; je n'ai donc rien  dire contre elle. Si son extrieur est
dsagrable, c'est qu'il ne tient pas  nous de rformer la nature
dans ses oeuvres. Quant  ses parents, il n'y a pas grand cas  en
faire; son pre fut peintre et plusieurs fois banqueroutier; sa mre,
comme je l'ai appris depuis avec horreur, tait danseuse  l'Opra;
cependant Rebecca ne manquait pas de talent, et je ne saurais me
reprocher de l'avoir reue par charit. Ma seule crainte est que
les principes de sa mre, qu'on m'avait d'abord dpeinte comme une
comtesse franaise oblige d'migrer pendant les horreurs de la
dernire rvolution, mais qui, d'aprs de nouvelles informations,
tait une personne d'une moralit fort suspecte, n'aient pass chez
cette malheureuse jeune fille, que j'avais recueillie comme une pauvre
dlaisse. Sa conduite, j'aime  le croire, sera sans doute reste
irrprochable, et je suis convaincue qu'elle ne rencontrera point
d'cueil dans l'lgante et exquise socit de sir Pitt Crawley.



    MISS REBECCA SHARP  MISS AMLIA SEDLEY.

Je n'ai pas crit  ma bien chre Amlia depuis plusieurs semaines;
car que lui dire sur le palais de l'Ennui, comme je l'ai baptis? Que
vous importe si la rcolte des navets est bonne ou mauvaise; si le
cochon gras pesait treize ou quatorze livres, et si les bestiaux se
trouvent bien de leurs rations de betteraves? Un jour ressemble 
l'autre. Avant djeuner, promenade avec sir Pitt et son scateur;
aprs djeuner, tudes telles quelles, dans notre salle. Aprs
l'tude, lecture des dossiers, correspondance avec les hommes de loi,
sur les baux, les mines de charbon et les canaux, car me voici
passe secrtaire de sir Pitt; aprs dner, homlies de M. Crawley
ou trictrac du baronnet. Pendant cet enchanement de plaisirs, l'air
placide de milady ne varie pas. Dernirement une indisposition l'a
rendue un peu plus intressante, ce qui a amen un nouveau personnage
au chteau dans la personne du jeune docteur. Voyez, ma chre, comme
les jeunes filles auraient tort de dsesprer: le jeune docteur
a donn  entendre  l'une de vos amies que, si elle voulait tre
mistress Glauber, elle pourrait devenir le plus bel ornement de la
chirurgie. J'ai rpondu  cet impudent que la lancette et le mortier
devaient suffire  son bonheur. Comme si j'tais ne, en vrit, pour
tre femme d'un chirurgien de campagne! M. Glauber est rentr chez
lui tout  l'envers de ce refus; il a pris une potion calmante et
se trouve maintenant hors de danger. Sir Pitt a fort applaudi 
ma rsolution; il serait, je crois, trs-fch de perdre son petit
secrtaire. Mais je ne compte sur l'affection de ce vieux bandit que
dans la mesure dont est capable un tre de son espce. Me marier! et
avec un apothicaire de province! surtout aprs!!! Non, non, on ne peut
si vite rompre avec de vieux souvenirs dont je ne veux pas, du reste,
vous parler davantage. Revenons au palais de l'Ennui.

Depuis quelque temps, ma chre, il a cess d'tre le palais de
l'Ennui. Miss Crawley est arrive avec ses chevaux gras, ses
domestiques gras, son pagneul gras; oui, l'immensment riche miss
Crawley, avec ses soixante-dix mille livres sterling places  cinq
pour cent, devant laquelle ou plutt devant _lesquelles_ ses deux
frres sont en adoration. Elle a l'air trs-apoplectique, cette chre
me: il n'est donc pas tonnant que ses deux frres se montrent
si fort aux petits soins pour elle. Il faut les voir rivaliser
d'empressement  lui apporter un coussin ou  lui prsenter son caf;
elle dit (car elle n'est pas sotte): Quand je viens ici, je laisse
chez moi miss Briggs, ma demoiselle de compagnie. Mes frres sont ici
mes demoiselles de compagnie, et tout le monde n'en a pas, je vous
jure, une paire semblable!

Quand elle vient  la campagne, le chteau tient table ouverte, et,
pendant un mois au moins, on croirait que le vieux sir Walpole est
revenu l'habiter. Nous avons de grands dners et nous allons  quatre
chevaux, les laquais endossent leur livre canari la plus neuve; on
boit du bordeaux et du champagne comme si c'tait l'ordinaire de toute
l'anne; nous avons des bougies de cire dans la salle d'tudes et du
feu pour nous chauffer. Lady Crawley met sa robe la plus splendide,
et mes lves quittent leurs gros souliers et leurs jupes de tartan
vieilles et courtes pour porter des bas de soie et des robes de
mousseline, comme il convient aux lgantes demoiselles d'un baronnet.

Rose est rentre hier dans un tat pouvantable. Le cochon de
Wiltshire, un de ses favoris, et des plus gros, je vous assure, l'a
jete par terre et a mis en pices sa robe de soie  fleurs lilas en
se roulant dessus. Si cela tait arriv la semaine passe, sir Pitt
aurait jur de la plus effroyable faon et allong les oreilles de la
pauvre petite en la mettant au pain et  l'eau pour un mois. Il s'est
content de dire: Nous rglerons cela, mademoiselle, aprs le dpart
de votre tante. Et il a pris en plaisanterie cet accident assez
bouffon. Esprons que son courroux sera dissip avant le dpart de
miss Crawley.

Quel admirable lment de paix et de concorde que l'argent!

Un merveilleux effet de la prsence de miss Crawley avec ses
soixante-dix mille livres se manifeste surtout dans la conduite des
deux frres Crawley, le baronnet et le ministre, qui se dtestent
pendant toute l'anne et se montrent les meilleurs amis du monde  la
Nol.

Je vous ai crit l'an dernier comme quoi cet abominable ministre avait
l'habitude de dcocher contre nous,  l'glise, ses sermons ridicules,
et comment sir Pitt y rpondait par d'normes ronflements. Ds que
miss Crawley arrive ici, il n'est plus question de se chamailler; le
chteau rend visite au presbytre, et _vice versa_. Le ministre et
le baronnet parlent cochons, braconniers et affaires du comt avec la
bouche en coeur et sans jamais se quereller, mme aprs boire. C'est
que miss Crawley a dclar qu'elle ne voulait point de disputes, et
qu'elle laisserait son argent aux Crawley de Shropshire, si on
la contrariait. S'ils taient des gens d'esprit, ces Crawley de
Shropshire, ils pourraient tout avoir. Mais le Crawley de Shropshire
est un ministre comme son cousin du Hampshire, et il a mortellement
offens miss Crawley par ses allures de collet mont; elle est venue
ici dans un accs de rage contre son intolrance. Il aura, sans doute,
j'imagine, voulu faire la prire le soir.

Le livre de sermons est ferm quand miss Crawley arrive, et M. Pitt,
qu'elle dteste, ne trouve rien de mieux que de partir pour la ville.
Aussitt, le jeune lgant, le _lion_, c'est, je crois, l'expression
d'usage, le capitaine Crawley fait son apparition. Vous ne serez pas
fche, je suis sr, d'en avoir une courte esquisse.

Eh bien! c'est un grand et beau garon, de six pieds de haut,  la
voix clatante; il jure beaucoup et il fait trotter les domestiques,
qui l'adorent nanmoins, parce qu'il est trs-gnreux de son
argent; aussi feraient-ils tout pour lui. La semaine dernire, les
gardes-chasse ont presque assomm le bailli et son greffier, qui
venaient de Londres pour arrter le capitaine. On les avait trouvs en
embuscade le long du mur du parc, on les a rous de coups aprs leur
avoir fait prendre un bain forc, et on allait leur envoyer du plomb
comme  des braconniers, quand le baronnet s'est interpos.

Le capitaine a un mpris filial pour son pre; il l'appelle _vieux
pingre, vieux ladre, vieux bltre_. Il s'est fait une terrible
rputation parmi les dames. Il mne avec lui ses chevaux de chasse et
vit avec les squires du comt; il invite qui bon lui semble  dner,
et sir Pitt n'ose rien dire; ce dernier craint, en offensant miss
Crawley, de manquer son legs quand elle mourra d'apoplexie. Vous
dirai-je un compliment du capitaine  mon endroit? Il en vaut la
peine, il est assez joli. Un soir o l'on dansait, il y avait sir
Huddleston, Fuddleston et sa famille, sir Giles Wapshot et ses jeunes
demoiselles et bien d'autres encore que je ne connais pas. Eh bien!
je lui ai entendu dire, en dsignant votre humble servante: Pardieu!
voil une jolie petite pouliche! Et il m'a fait l'honneur de danser
deux contredanses avec moi. Il est compre et compagnon avec les
jeunes squires, et en leur socit il boit, parie, monte  cheval et
parle chasse et course; il traite de bgueules toutes les filles de ce
pays, et je crois qu'il n'a pas tort.

Vous ne pouvez vous faire une ide de leur ddain pour ma pauvret.
Quand on danse, je suis invariablement assise au piano. Mais l'autre
soir, en sortant de table, le capitaine, pris d'une pointe de vin
et me voyant condamne au tabouret  perptuit, jura tout haut que
j'tais la meilleure danseuse entre toutes, et donna sa parole qu'il
ferait venir des violons de Mudbury.

Je vais jouer une contredanse, dit mistress Bute Crawley avec
beaucoup d'empressement. Figurez-vous une petite vieille  la peau
noire, avec un turban de travers et des yeux brillants.

Peu aprs, le capitaine et votre petite Rebecca dansaient ensemble.
Mistress Bute s'approcha  la fin du quadrille pour me complimenter
sur ma grce  danser; on n'en avait jamais tant entendu de
l'orgueilleuse mistress Crawley, cousine germaine du comte de Tiptoff,
qui aurait cru droger en rendant visite  lady Crawley, except
toutefois lorsque sa belle-soeur venait  la campagne. Pauvre lady
Crawley! pendant la plus grande partie de ces jours de fte, elle
restait dans sa chambre  prendre des pilules.

Mistress Bute s'est tout  coup prise d'une belle passion pour moi.

Ma chre miss Sharp, me disait-elle, envoyez donc vos lves au
presbytre; leurs cousines seront bien aises de les voir.

Je la vois venir. Signor Clementi ne nous enseignait pas le piano pour
rien, et voil le prix que mistress Bute voudrait donner  un matre
pour ses enfants. Je suis au fait de toutes ses petites malices comme
si elle prenait soin de m'en instruire. J'irai, toutefois, et je suis
rsolue de lui tre agrable. N'est-ce pas le devoir d'une pauvre
gouvernante qui n'a ni ami ni protecteur au monde?

La femme du ministre m'a fait de grands compliments sur les progrs
de mes lves; elle pensait sans doute me toucher le coeur, pauvre et
ingnue villageoise! comme si mes lves me faisaient chaud ou froid.

Votre robe de mousseline et votre charpe de soie rose me vont 
merveille,  ce qu'on dit. Elles commencent  tre bien uses; mais
vous savez, nous autres pauvres filles, nous ne pouvons pas avoir sans
cesse des toilettes fraches. Heureuse, mille fois heureuse, vous qui
n'avez qu' aller  Saint-James-Street, et qui possdez une tendre
mre pour vous donner tout ce que vous voulez! Adieu, mon coeur.

    Votre affectionne,
    REBECCA.

P.S. Que n'tiez vous l pour voir la mine qu'ont faite les miss
Blackbrook, filles de l'amiral Blackbrook, de jolies filles, ma chre,
 la dernire mode de Londres, quand le capitaine Rawdon, malgr la
simplicit de mon costume, m'a choisie pour danseuse!



Lorsque mistress Bute Crawley, dont l'adroite Rebecca avait pntr
les artifices, eut obtenu de miss Sharp la promesse d'une visite,
elle pria la toute-puissante miss Crawley de demander l'approbation
indispensable de sir Pitt. Cette excellente vieille femme, toujours de
bonne humeur et dsireuse de voir la gaiet et la joie autour
d'elle, fut enchante de cette occasion d'affermir et de cimenter
une rconciliation entre ses deux frres. Il fut donc dcid que
la jeunesse des deux familles se rendrait  l'avenir de frquentes
visites. Cette amiti dura tout le temps que la vieille et joyeuse
mdiatrice se trouva l pour maintenir la paix.

Pourquoi avez-vous invit  dner cet effront de Pety Crawley? dit
le directeur  sa femme tandis qu'ils regagnaient leur logis  travers
le parc. Je n'ai que faire de ce drle; il nous traite, nous autres
gens de campagne, comme de Turc  Maure. Il n'est content que
lorsqu'il attrape mon vin  cachet jaune qui me cote dix schellings
la bouteille. Comme si c'tait pour lui! Avec cela il a une tte
infernale. C'est un joueur, un ivrogne, un dbauch dans toute la
force du terme. Il a tu un homme en duel; il a des dettes par-dessus
les oreilles; il m'a vol la meilleure part de l'hritage de miss
Crawley. La soeur (et ici le ministre, aprs avoir montr le poing 
la lune avec l'air d'un homme qui prte serment, continua d'une voix
mlancolique), la soeur assure qu'elle l'a couch sur son testament
pour cinquante mille livres; c'est tout au plus s'il y en aura trente
mille  partager.

--Elle me fait l'effet de s'en aller, dit la femme du ministre; sa
figure tait toute rouge quand nous sommes sortis de table. J'ai t
oblig de la dlacer.

--Elle a bu sept verres de champagne, dit  voix basse le rvrend;
et quel champagne! mon frre veut nous empoisonner. Mais vous autres
femmes, vous ne vous y connaissez pas.

--Nous n'y entendons rien, c'est vrai, dit mistress Bute Crawley.

--Elle a bu de l'eau de cerises aprs dner, continua le rvrend,
et a pris son curaao avec son caf. Je n'en voudrais pas prendre
un petit verre pour cinq livres sterling; il y a de quoi brler les
entrailles. Elle n'ira pas loin de ce train-l, mistress Crawley; il
faudra qu'elle succombe; c'est trop pour notre pauvre nature humaine.
Je vous parie cinq contre deux que Mathilde dcampe cette anne.

C'est en se livrant  ces profonds calculs, en pensant  ses dettes,
 son fils Jim, au collge,  Franck,  Woolwich,  ses quatre filles
qui n'taient pas des beauts, les pauvres enfants, et qui n'avaient
d'autre dot que l'hritage  venir de leur tante, que le ministre et
sa femme poursuivaient leur promenade.

Pitt ne sera pas si gueux que de vendre la prsentation  sa cure.
Son fils an, le farouche mthodiste, songe au parlement, continua M.
Crawley aprs une pause.

--Sir Pitt Crawley pourra faire quelque chose, dit sa femme, si par
miss Crawley nous lui arrachons cette promesse en faveur de Jacques.

--Pitt promettra tout, reprit son frre. Il avait promis d'ajouter une
autre aile  la cure; il avait promis de me faire abandon du champ de
Jibb et de la prairie de six arpents! Qu'a-t-il excut de toutes ses
promesses? Et c'est au fils de cet homme,  ce vaurien,  ce joueur,
 cet escroc,  ce bretteur de Rawdon Crawley, que Mathilde laisse
la moiti de son argent! Ce n'est pas agir en bonne chrtienne;
non, certes, par le diable! Ce gredin a tous les vices, except
l'hypocrisie, que son frre a prise pour sa part.

--Silence! bijou! nous sommes sur les terres de sir Pitt, interrompit
sa femme.

--Je le rpte, c'est le ramassis de tous les vices, mistress Crawley.
Il n'y a pas l  me chercher noise, madame. N'a-t-il pas tu le
capitaine Longfeu? N'a-t-il pas vol le jeune lord Dovedale  la
taverne du _Cocotier_? Ne m'a-t-il pas fait perdre quarante livres en
interrompant le combat entre Bill Soames et Cheshire Trump? Vous le
savez bien. Pour ce qui est des femmes, n'avez-vous pas entendu dire
que devant moi, dans ma chambre de magistrat....

--Pour l'amour du ciel, monsieur Crawley, lui dit sa femme,
laissons-l ces dtails.

--Et vous invitez ce drle chez vous? continua le ministre au comble
de l'exaspration. Vous, mre de famille; vous, femme de l'un des
ministres de l'glise d'Angleterre! Grands dieux!

--Bute Crawley, vous tes fou, dit la femme du ministre avec un air de
ddain.

--Eh bien! madame, fou ou non.... car je n'ai jamais eu, Martha, la
prtention d'tre aussi rus que vous, non, jamais! je ne veux point
me rencontrer avec Rawdon Crawley, voil qui est positif. J'irai chez
Huddleston, entendez-vous, j'irai voir son lvrier noir, et je ferai
courir Lancelot contre lui avec un pari de cinquante livres. Voil ce
que je ferai, et contre tous les chiens de l'Angleterre. Mais je ne
veux pas tre nez  nez avec cet animal de Rawdon Crawley.

--Monsieur Crawley, vous tes gris, suivant votre usage, rpliqua sa
femme.

Le lendemain, lorsque le ministre,  son rveil, demanda un peu
de bire, elle lui rappela sa promesse d'aller voir sir Huddleston
Fuddleston le samedi suivant; et, comme les nuits taient sereines, il
calcula qu'en faisant un peu de galop il pourrait tre  temps  son
glise le dimanche matin. Nous croyons avoir suffisamment dmontr
que les paroissiens de Crawley avaient autant  s'applaudir de leur
ministre que de leur squire.

Miss Crawley tait  peine arrive au chteau que, par sa puissance
fascinatrice, Rebecca avait dj gagn le coeur de cette excellente
vieille vapore, comme elle avait russi  emporter celui des
innocents campagnards dont nous venons de tracer les portraits.

Un jour, en allant  sa promenade accoutume, elle jugea  propos de
demander la compagnie de la petite gouvernante. La promenade n'tait
pas finie que Rebecca s'tait dj concili les affections de la
vieille dame. Elle avait daign sourire quatre fois et s'amuser
pendant tout le temps de la route.

Et pourquoi miss Sharp ne dne-t-elle pas avec nous? dit-elle  sir
Pitt qui avait arrang un dner d'apparat et invit tous les baronnets
du voisinage. Mon cher, vous ne supposez pas que je veuille parler
poupons avec lady Fuddleston, ou procdure avec cette vieille oie de
sir Giles Wapshot! Je rclame une place pour Sharp. Que lady Crawley
reste dans sa chambre si nous sommes au complet; mais la petite miss
Sharp aura son couvert; de tout le comt, c'est la seule personne avec
qui l'on puisse causer!

Aprs un dsir aussi impratif, on donna avis  miss Sharp la
gouvernante qu'elle aurait  dner au rez-de-chausse avec l'illustre
compagnie; et tandis que sir Huddleston, aprs avoir en grande pompe
et en grande crmonie conduit miss Crawley dans la salle  manger,
se disposait  prendre place  ct d'elle, la vieille dame cria d'une
voix aigu:

Becky Sharp, miss Sharp! venez  ct de moi, vous m'amuserez pendant
le dner; sir Huddleston ira s'asseoir prs de lady Wapshot.

Quand la soire fut termine, que les voitures furent parties,
l'insatiable miss Crawley rptait encore:

Venez avec moi dans mon cabinet de toilette; nous mettrons la
compagnie  toute sauce.

Et cette paire d'amies s'en acquitta  qui mieux mieux. Le vieux sir
Huddleston avait souffl comme une baleine pendant tout le dner.
Sir Giles Wapshot avait une manire  lui d'avaler sa soupe par une
bruyante aspiration; sa femme clignait de l'oeil gauche. Becky faisait
 ravir la charge de tous ces travers, aussi bien que des incidents
de la conversation dans le cours de la soire, sur la politique, la
guerre, les sessions du parlement, graves et importants sujets
de toute conversation entre gentilshommes campagnards. Quant 
l'bouriffante toilette de miss Wapshot, au fameux chapeau jaune
de lady Fuddleston, miss Sharp les mettait en morceaux, au grand
amusement de celle qui l'coutait.

Ma chre, vous tes une vraie trouvaille, s'criait miss Crawley;
je voudrais vous emmener avec moi  Londres, mais je ne pourrais pas
faire de vous mon plastron comme de cette pauvre Briggs. Non! non!
vous tes trop espigle, trop fire, n'est-ce pas, Firkin?

Mistress Firkin, qui arrangeait les cheveux clair-sems sur le
crne de miss Crawley, secoua la tte et dit avec un air des plus
sardoniques:

Oui, mademoiselle est trs-fine.

Mistress Firkin prouvait cette jalousie naturelle et commune aux plus
honntes femmes  l'gard des autres personnes de leur sexe.

Aprs s'tre dbarrasse ainsi de sir Huddleston Fuddleston, miss
Crawley tablit qu' l'avenir Rawdon Crawley lui donnerait le bras
pour aller  table, et que Becky lui porterait son coussin, ou qu'
son choix elle donnerait le bras  Becky et le coussin  Rawdon.

Nous sommes faits pour tre ensemble, disait-elle. Nous sommes, ma
toute belle, les seuls vrais chrtiens du comt.

Elle ne donnait point par l une bien haute ide de la religion de
l'endroit.

 ct de ses belles dispositions religieuses, miss Crawley affichait,
comme nous l'avons dit, des opinions ultra-librales, et ne manquait
jamais l'occasion de les laisser percer de la manire la plus franche.

Belle chose que la naissance, ma chre! disait-elle  Rebecca, voyez
mon frre Pitt, voyez les Huddleston, qui sont ici depuis Henri
II, voyez cette pauvre Bute au presbytre. Y en a-t-il un parmi ces
gens-l qui vous vaille en intelligence, en bonnes manires?
Vous valoir? ils ne valent pas mme cette pauvre chre Briggs, ma
demoiselle de compagnie, ou Rinceur, mon sommelier. Mais vous, mon
amour, vous tes un petit prodige, un vrai bijou; vous avez plus de
cervelle dans votre tte que tout le comt ensemble; si le mrite
tait  sa place dans ce monde, vous seriez duchesse. Mais non, il ne
devrait point y avoir de duchesses du tout, et vous ne devriez avoir
personne au-dessus de vous.  mes yeux, mon ange, vous tes autant que
moi, et sous tous les rapports. Mettez un peu de charbon dans le
feu, ma chre. Voulez-vous prendre cette robe pour y faire quelques
changements? vous travaillez comme une fe.

C'est ainsi que cette vieille _galitaire_ chargeait _son ange_ de ses
commissions et de ses reprises, et lui faisait lire des romans tous
les soirs jusqu'au moment o elle s'endormait.

 l'poque o nous sommes, le monde lgant venait d'tre mis en
rvolution par deux aventures qui, comme le disaient les journaux
du temps, avaient de quoi donner de la besogne aux docteurs  longue
robe. L'enseigne Shafton tait parti avec lady Barbara Fitzurze, fille
du comte des Brouillards et riche hritire. D'autre part, Vere-Vane,
homme de quarante ans sonns, connu jusqu'alors pour sa conduite
irrprochable et  la tte d'une nombreuse famille, avait, d'une faon
subite et scandaleuse, quitt sa maison pour les beaux yeux d'une
actrice, mistress Rougemont, ge de soixante-cinq ans.

C'tait aussi ce qu'on avait de mieux  dire en faveur de ce cher
lord Nelson, disait miss Crawley; il aurait fait le diable pour une
femme. Un homme qui se conduit ainsi ne peut manquer d'avoir du bon.
J'adore ces mariages d'inclination. Un noble,  mon sens, ne peut
mieux faire que d'pouser la fille d'un meunier.... Voyez lord
Flowerdale.... Aussi toutes les femmes sont furieuses. Je voudrais
vous voir enlever, ma chre, par quelque noble amant; vous tes assez
jolie pour cela, au moins.

--Avec deux postillons!... oh! ce serait charmant, laissa chapper
Rebecca.

--Et aprs, ce que j'aime le plus, c'est de voir un pauvre diable
pouser une jeune hritire. Je parierais que Rawdon finira par
enlever quelque femme.

--Une riche ou une pauvre?

--Ah! que vous tes simple! Rawdon n'aurait pas un schelling sans ce
que je lui donne. Il est cribl de dettes. Il a  refaire sa fortune
et  s'avancer dans le monde.

--Est-il donc fort habile? demanda Rebecca.

--Habile, ma chrie? Il ne voit rien au monde au del de ses chevaux,
de son rgiment, de ses quipages de chasse, des plaisirs du jeu. Mais
il russira; c'est un si dlicieux mauvais sujet! Savez-vous qu'il a
tu un homme et envoy une balle dans le chapeau d'un pre qu'il
avait outrag? On l'adore  son rgiment. Tous les jeunes gens de chez
Vatier et du Cocotier ne jurent que par lui.

Quand miss Rebecca Sharp crivait  sa tendre amie le rcit du petit
bal de Crawley-la-Reine et la manire dont elle avait t distingue
pour la premire fois par le capitaine Crawley, elle ne faisait
pas une relation tout  fait exacte des faits. Le capitaine l'avait
distingue nombre de fois auparavant. Le capitaine l'avait rencontre
dans maintes promenades. Le capitaine s'tait trouv en face d'elle
dans mille couloirs et passages. Vingt fois dans une soire, le
capitaine se penchait sur le piano o elle chantait.

Pendant ce temps, milady restait dans sa chambre, se trouvait
indispose et on n'y prenait mme pas garde.

Le capitaine avait crit des billets  Rebecca avec les plus beaux
jambages et la plus belle orthographe que pouvait y mettre un dragon
 peine dgrossi. Mais l'paisseur est une qualit qui russit tout
comme une autre auprs des femmes. Au premier billet qu'il dposa
entre les feuillets de la romance que chantait la petite gouvernante,
celle-ci se leva, le regarda fixement, et, prenant du bout des doigts
le poulet triangulaire, s'en amusa comme d'un chapeau  cornes; puis
s'avanant droit  l'ennemi, elle jeta le message au feu, fit une
profonde rvrence, et allant reprendre sa place, se mit  chanter
plus gaiement qu'auparavant.

Qu'est-ce que cela? dit miss Crawley interrompue dans son somme
d'aprs dner par cet arrt de la musique.

--C'est un poulet qui chante faux, dit miss Sharp en riant.

Rawdon Crawley cumait de rage et de dpit.

En prsence de l'engouement non quivoque de miss Crawley pour la
nouvelle gouvernante, il y avait de la gnrosit  mistress Bute
Crawley de n'tre point jalouse et de faire  la cure un bon accueil
 cette jeune personne,  elle,  Rawdon Crawley surtout, le rival de
son mari pour le cinq pour cent de la vieille fille. Mistress Crawley
et son neveu ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Celui-ci
laissait la chasse, ddaignait les avances de Fuddleston, n'allait
point dner avec les officiers du dpt  Mudbury, et tout cela pour
le plaisir d'aller au presbytre de Crawley. C'est que miss Crawley
y tait aussi. Leur maman tant malade, pourquoi les petites n'y
seraient-elles pas alles avec miss Sharp? Les petites filles, ces
pauvres enfants, y allaient donc avec miss Sharp. Et le soir on
revenait tous ensemble  pied, non pas miss Crawley, elle aimait
mieux sa voiture; mais la promenade  travers les prairies de la cure
jusqu' la petite porte du parc, dans un bois pais, sous une des
sombres avenues de Crawley-la-Reine, tait dlicieuse au clair de lune
pour deux amants de la nature comme le capitaine et miss Rebecca.

Oh! les toiles! les belles toiles! disait miss Rebecca en levant au
ciel ses yeux verts et brillants. Il me semble que je ne tiens plus 
la terre lorsque je les contemple.

--Oh!... ah!... certes.... oui.... c'est absolument comme moi, miss
Sharp, rpliquait l'autre enthousiaste. Mon cigare ne vous incommode
point, miss Sharp?

En plein air, l'odeur du cigare tait la chose que miss Sharp aimait
le mieux au monde. Elle en donna la preuve de la faon la plus
charmante. Prenant celui du capitaine, elle tira une bouffe,
poussa un petit cri accompagn d'un lger sourire, puis le rendit au
propritaire. Celui-ci retroussa sa moustache aspira fortement, et le
petit brasier portatif jeta un reflet rouge sur les arbres voisins.

Morbleu! l'excellente _cigale_! c'est la meilleure que j'aie fume de
ma vie! morbleu!

Son esprit et sa conversation avaient en verve et en clat tout ce
qu'on pouvait attendre d'un dragon peu civilis.

Le vieux sir Pitt, tout en fumant sa pipe, en prenant sa bire et en
piloguant avec John Horrocks sur le mouton destin au couteau, piait
le jeune couple de la fentre de son cabinet. Avec d'pouvantables
jurons il protesta que, si ce n'tait pour miss Crawley, il prendrait
Rawdon par les deux paules et le jetterait  la porte comme un drle
qu'il tait.

Bien sr que ce n'est l qu'un mauvais garnement, faisait M.
Horrocks, et son valet Flethers est encore pis. L'autre jour il a fait
du train dans la chambre de l'intendante  cause des dners et de la
bire, comme pas un matre n'en aurait fait, reprenait le complaisant
Horrocks; mais miss Sharp est bonne pour lui rpondre, sir Pitt,
continua-t-il aprs une pause.

Eh oui! sans doute, au pre comme au fils.




CHAPITRE XII.

O l'on fait du sentiment.


Nous allons maintenant quitter ce sjour pastoral et ces honntes
personnes pratiquant les vertus champtres pour nous transporter 
Londres et voir ce qu'y devient miss Amlia.

C'est la moindre de nos proccupations, nous crit un correspondant
inconnu avec les dlis les plus dlicats et un cachet de cire rouge,
Elle est fade et monotone. On ne s'arrterait pas si l'on voulait
aller jusqu'au bout dans cette charitable litanie.

Mais bien que certaines personnes pour lesquelles je professe le plus
profond respect m'aient souvent dit que miss Brown est une petite
fille insignifiante; que mistress White n'a pour elle que son petit
minois chiffonn; qu'il n'y a rien  dire en faveur de mistress Black;
je me rappelle cependant avoir eu les plus dlicieuses conversations
avec mistress Black,--et naturellement, chre madame, je dois tre
discret. Je vois les hommes faire cercle autour de la chaise de
mistress White, et tous les jeunes gens se battre pour danser avec
mistress Brown. Je suis donc tent de croire que les ddains de son
sexe sont souvent le plus bel loge pour la femme qui en est l'objet.

Sous ce rapport, les jeunes demoiselles de la socit d'Amlia ne
laissaient rien  dsirer.

Ainsi l'on ne voyait point de plus touchant accord que celui des
demoiselles Osborne, soeurs de George, et des demoiselles Dobbin
dans l'estimation des trs-minces mrites de miss Sedley. Elles n'en
revenaient pas de voir leurs frres lui trouver quelque charmes.

Les demoiselles Osborne, jeunes filles aux noirs et beaux sourcils,
qui avaient eu les meilleures gouvernantes, les meilleurs matres et
les meilleures couturires, la traitaient avec tant d'affection et
de condescendance, la patronnaient avec tant de supriorit, que la
pauvre enfant restait muette en leur prsence et avait tous les dehors
d'une personne pauvre d'esprit; leur charit se chargeait du
reste. Elle faisait de son ct de grands efforts pour les aimer;
n'taient-elles pas les soeurs de son futur mari? Elle passait de
longues matines avec elles et de plus terribles et plus srieuses
aprs-dnes. Elle les accompagnait en grande pompe dans la voiture
de famille, avec miss Wirt leur gouvernante, cette vestale aux larges
omoplates.

Par manire de distraction, elles la menaient au concert, 
l'Oratorio,  Saint-Paul, aux Enfants-Trouvs; et la terreur qu'elle
avait de ses amies tait si grande qu' la douce voix de ces enfants
elle n'osait pas se laisser aller  son motion. Dans cette maison
respirait le bien-tre. La table de leur pre tait somptueuse et
bien servie. Leur socit avait des prtentions  l'lgance et  la
crmonie. Leur amour-propre tait excessif; elles avaient le plus
beau banc aux Enfants-Trouvs. Dans toutes leurs habitudes, il y avait
talage de pompe et d'tiquette; elles prenaient tous leurs amusements
avec un air d'imperturbable convenance.

Et cependant Amlia n'tait jamais plus contente que lorsqu'elle ne
les rencontrait pas quand elle venait les voir; miss Jane Osborne,
miss Maria Osborne et miss Wirt se demandaient avec un tonnement
toujours croissant: Qu'y a-t-il de si sduisant pour George dans
cette crature?

Comment donc, va s'crier quelque esprit chicanier, comment Amlia,
qui avait tant d'amis  la pension, qu'on y aimait si tendrement, se
trouve-t-elle en butte, ds son entre dans le monde, aux critiques de
son sexe?

Mon cher monsieur, il n'y avait pas d'hommes chez miss Pinkerton,
except le matre de danse, et il n'avait rien en lui de bien propre
 allumer la guerre entre ses lves. Mais quand George, le cavalier
accompli, sortait tout de suite aprs djeuner et dnait dehors
environ six fois par semaine, il n'est pas tonnant que ses soeurs
ngliges en ressentissent un peu de dpit. Quand le jeune Bullock,
de la maison Hulker, Bullock et Comp., banquiers, Lombard-Street,
fort empress depuis deux ans auprs de miss Maria, allait demander 
Amlia de lui accorder un cotillon, pouvez-vous supposer que cela
ft plaisir  l'autre jeune dame? Et cependant,  l'entendre, elle se
donnait pour une petite fille bien nave et sans rancune.

Je suis enchante de vous voir aimer cette chre Amlia, disait-elle
d'un air fort tendre  M. Bullock  la suite d'une contredanse, elle
doit pouser mon frre George; il n'y a pas grand fonds chez elle,
mais c'est une si bonne fille et sans la moindre affectation! Nous
l'aimons _tant_  la maison!

Chre demoiselle! qui pourrait dire le degr d'affection et
d'enthousiasme contenu dans ce _tant_?

Miss Wirt et ces deux charitables jeunes filles s'extasiaient si
hautement et si souvent en prsence de George Osborne sur l'normit
du sacrifice qu'il faisait et sur sa gnrosit chevaleresque  se
mettre ainsi aux pieds d'Amlia, que je ne serais pas loign de
croire qu'il se regardait comme un des soldats les plus mritants
de l'arme anglaise, et qu'il se laissait adorer par esprit de
rsignation.

Toutefois, s'il quittait la maison tous les matins, comme on l'a dit,
s'il dnait dehors six jours par semaine, ce qui le faisait passer
auprs de ses soeurs pour un jeune passionn, toujours fourr dans les
jupons de miss Sedley, il n'en allait pas plus souvent pour cela chez
Amlia, malgr toutes les suppositions possibles. Plus d'une fois,
le capitaine Dobbin tant all rendre visite  son ami, miss Osborne
(cette demoiselle accordait au capitaine une attention particulire et
aimait beaucoup  entendre ses histoires militaires et  apprendre
des nouvelles de sa chre maman), miss Osborne lui dsignait en riant
l'autre ct du Square et lui disait:

Oh! pour trouver George, vous n'avez qu' aller chez les Sedley; nous
ne le voyons plus de la journe.

Alors le capitaine prenait un rire maladroit et contraint et
dtournait la conversation, comme un homme qui a un grand usage du
monde, sur quelque lieu commun d'un intrt gnral, comme l'Opra,
le dernier bal du prince  Carlton-House, la pluie et le beau temps,
cette suprme ressource des salons.

Qu'il est innocent votre bien-aim! disait Maria  miss Jane aprs
le dpart du capitaine; avez-vous remarqu sa rougeur quand je lui ai
parl de George occup  faire sa cour?

--C'est dommage que Frdrick Bullock n'ait pas un peu de sa retenue,
Maria, rpliqua la soeur ane avec un hochement de tte.

--De la retenue! vous voulez dire de la gaucherie, Jane. Je n'ai pas
besoin que Frdrick vienne faire un accroc  ma robe de mousseline,
comme le capitaine Dobbin  la vtre chez MM. Perkins.

-- votre robe, lui, lui! demanda miss Wirt; comment a-t-il fait cela?
Est-ce qu'il ne dansait pas avec Amlia?

De fait, lorsque le capitaine Dobbin rougissait et regardait d'une
faon si gauche, c'est qu'il pensait  quelque chose dont il ne
jugeait pas  propos d'informer ces jeunes dames,  savoir qu'il avait
dj pass par la maison de M. Sedley, sous le prtexte tout naturel
de voir George. George n'y tait point, et Dobbin avait trouv la
pauvre petite Amlia toute seule, assise  la fentre du salon, avec
un air triste et pensif.

Aprs quelques paroles insignifiantes et banales, elle s'tait
aventure  demander s'il tait vrai que le rgiment et reu un ordre
de dpart prochain, et si le capitaine Dobbin avait vu M. Osborne ce
jour-l.

Le rgiment n'avait point reu d'ordre de dpart, et le capitaine
Dobbin n'avait pas vu George.

Il est trs-probablement avec sa soeur, avait articul le capitaine;
faut-il y aller et relancer ce paresseux?

Elle lui avait tendu la main en signe de remercment, et on l'avait vu
traverser la place.

Elle attendit, elle attendit longtemps, et George ne vint pas.

Pauvre petit coeur! toujours  esprer et  battre, toujours patient
et plein de foi! Qu'y a-t-il  dcrire dans cette vie-l? Ah! l'on
n'y trouve point ce qu'on appelle des incidents. Tout le long du jour,
c'est le mme sentiment: Quand viendra-t-il? Mme pense le soir en
s'endormant, le matin au rveil. Et George jouait au billard avec le
capitaine Cannon dans Swallow-Street, pendant qu'Amlia s'informait
de lui auprs du capitaine Dobbin; car c'tait un joyeux et aimable
compagnon, et il excellait  tous les jeux d'adresse.

Une fois, aprs trois jours d'absence, miss Amlia prit son chapeau et
se rendit chez les Osborne.

Quoi! vous laissez notre frre pour venir nous voir? dirent les
jeunes filles; vous vous tes donc querells, Amlia? Contez-nous
cela!

Non, il n'y avait pas eu de querelle.

Qui pourrait se quereller avec lui? rpondit-elle les yeux remplis
de larmes.

Elle venait seulement pour.... voir ses chres amies, avec lesquelles
elle ne s'tait point trouve depuis si longtemps.

Ce jour-l, elle fut si maladroite et si gauche que les demoiselles
Osborne et leur gouvernante, qui taient toujours aux carreaux pour la
voir s'en aller, s'tonnrent de plus en plus que George pt trouver
quelque chose de bien dans cette pauvre petite Amlia.

Et pourquoi aurait-elle livr son timide et tendre coeur 
l'inspection de ces jeunes demoiselles,  leurs yeux noirs et assurs?
Il valait mieux le cacher et le replier sur lui-mme. Je sais bien que
les demoiselles Osborne excellaient  donner leur avis sur un chle
de cachemire ou une jupe de satin rose. Quand miss Turner avait fait
teindre le sien en pourpre, quand miss Pickford avait mtamorphos sa
palatine d'hermine en manchon et en garnitures, je vous assure que
ces changements n'avaient point chapp  ces pntrantes demoiselles.
Mais, voyez-vous, il y a des choses plus dlicates que la fourrure ou
le satin, que les splendeurs de Salomon, que toute la garde-robe de la
reine de Saba, des choses dont la beaut chappe  l'oeil de plus d'un
connaisseur. Il faut du soin pour pntrer ces douces et tendres mes,
semblables  ces fleurs parfumes qui s'panouissent dans l'ombre et
la solitude, tandis que vous avez les yeux crevs par d'autres grandes
fleurs aussi larges que des bassinoires de cuivre et qui ont la
prtention de dtrner le soleil. Miss Sedley n'tait pas une fleur de
cette dernire espce.

Une bonne jeune fille, place sous l'aile maternelle, ne peut nous
offrir de ces pripties mouvantes auxquelles prtendent les hrones
de roman. On peut voir les vieux oiseaux se dbattre contre les piges
ou fuir devant le fusil du chasseur; les voraces perviers peuvent
les poursuivre, et alors il faut ou se drober  leurs griffes ou
se rsigner  prir. Mais les petits oiseaux qui sont encore au nid
mnent, dans le duvet et dans la mousse, une existence paisible et
peu romanesque. Leur tour viendra aussi de prendre leur essor. Becky
Sharp, dans la province, volait de ses propres ailes, sautant de
branches en branches au milieu d'une infinit de piges, et de ct et
d'autre elle ramassait sa pture avec assez de bonheur et de
succs; Amlia, au contraire, coulait une vie douce dans son nid de
Russell-Square. Allait-elle dans le monde, c'tait sous la conduite
de personnes plus ges. Et puis aucun malheur ne semblait pouvoir
l'atteindre dans cette maison o rgnaient l'opulence et le bien-tre,
o elle se sentait toujours protge par la plus vive affection.

Maman avait  s'occuper de ses affaires de mnage, de ses promenades
du jour, de cette dlicieuse tourne dans les plus beaux magasins,
tout ce qui constitue l'amusement ou la profession, comme il vous
plaira de l'appeler, des riches ladies de Londres. Papa dirigeait ses
mystrieuses oprations au milieu de la Cit, centre d'agitation 
cette poque, o la guerre embrasait l'Europe, o l'on jouait
des royaumes. Alors le journal le _Courrier_ comptait dix mille
souscripteurs. Un jour on annonait la bataille de Vittoria, un autre
jour l'incendie de Moscou; ou bien c'tait le crieur public qui,
en passant  l'heure du dner sous les fentres de Russell-Square,
faisait entendre les paroles suivantes: _Bataille de Leipsick_;--_six
cent mille hommes engags_;--_droute complte des Franais_;--_deux
cent mille morts_. Le vieux Sedley tait rentr une ou deux fois 
la maison avec un air proccup; il n'y avait rien d'tonnant  cela,
lorsque de telles nouvelles bouleversaient tous les coeurs et toutes
les banques de l'Europe.

Cependant le mme train se soutenait  Russell-Square, comme si les
affaires politiques n'eussent pas t dans un complet dsarroi. La
retraite de Leipsick ne diminua pas le nombre des plats que matre
Sambo apportait de l'office; les allis entraient en France, et la
cloche annonait toujours le dner  cinq heures prcises, comme 
l'ordinaire. La pauvre Amlia ne se souciait gure plus de Brienne
que de Montmirail. Que lui importait la guerre? Enfin eut lieu
l'abdication de l'empereur. Alors elle battit des mains, et adressa
ses prires au ciel avec une vive reconnaissance. Dans l'lan de son
me elle se jeta au cou de George Osborne, au grand tonnement de tous
les tmoins de ce transport passionn. La paix tait conclue, l'Europe
allait entrer dans une priode de calme, et en consquence le rgiment
du lieutenant Osborne ne pouvait plus recevoir un ordre de dpart.
C'tait en ce sens que raisonnait Amlia. Les destines de l'Europe
se rsumaient pour elle dans le lieutenant Osborne. Il n'avait plus de
dangers  courir, elle pouvait donc remercier le ciel.  lui seul il
reprsentait pour elle l'Europe, l'empereur, les monarques allis
et l'auguste Prince rgent. Il tait son soleil et sa lune, et je ne
serais pas loign de croire que, dans son esprit, l'illumination et
le bal de Mansion House offerts aux souverains n'avaient eu lieu qu'en
l'honneur de George Osborne.

Nous avons montr comment miss Sharp avait t leve  la dure cole
de l'gosme et de la pauvret. L'amour tait maintenant le dernier
matre de miss Amlia Sedley, et notre jeune demoiselle faisait
des progrs vraiment merveilleux dans cette science si rpandue.
En dix-huit mois d'application persvrante et quotidienne, que de
secrets Amlia avait appris de son puissant instituteur, dont ne se
doutaient mme pas miss Wirt et les jeunes demoiselles d'en face, non
plus que la vieille miss Pinkerton de Chiswick! Ces mystres n'taient
pas faits pour ces vierges prcieuses et  l'air pinc. Quant  miss
Pinkerton et  miss Wirt, elles taient hors de question; Dieu me
garde d'avoir  me reprocher une pareille ide  leur endroit! Miss
Maria Osborne avait bien un engagement avec M. Frdrick-Auguste
Bullock, de la maison Bullock et Comp.; mais c'tait un engagement
des plus respectables, et il ne lui en aurait pas cot davantage de
prendre le vieux Bullock, son esprit ne voyant dans le mariage que ce
que doit y voir une jeune demoiselle bien leve,  savoir une maison
de ville  Park-Lane, une maison de campagne  Wimbledom, une calche
avec deux magnifiques chevaux, des laquais  l'avenant, enfin un quart
dans les profits annuels de la forte maison Hulker et Bullock. C'tait
sous cette forme que se prsentait  elle la personne de Frdrick
Bullock.

Si la mode nous et dj donn les fleurs d'oranger, emblme de la
chastet fminine emprunte par nous  la France, o presque toutes
les demoiselles sont vendues en mariage, miss Maria, pare de la
couronne immacule, n'aurait pas hsit  partir pour le voyage de la
vie  ct de Bullock Senior, malgr sa goutte, ses annes, sa tte
chauve et son nez rouge, et, avec une modestie parfaite, elle et fait
 son bonheur le sacrifice de sa belle jeunesse. Malheureusement le
vieillard tait dj mari; c'est pour cela qu'elle avait report ses
affections sur le jeune homme.  fleurs d'oranger  peine closes!
L'autre jour je vis miss Trotter maille des fleurs susdites; elle
s'lanait dans la voiture de noces,  Saint-George-Hanover-Square,
et lord Mathusalem l'y suivait en clopinant. Avec quelle charmante
modestie elle baissa les stores de la voiture, cette chre innocente!
La moiti des voitures de la Foire aux Vanits s'taient donn
rendez-vous  ce mariage.

Ce n'tait point dans ce genre d'amour qu'Amlia cherchait le
complment de son ducation. De bonne petite fille elle tait devenue
en une anne bonne demoiselle, pour finir par tre une bonne femme
quand l'heureux moment en sera venu. Cette jeune demoiselle, et
peut-tre y avait-il imprudence de la part de ses parents  se prter
 cette adoration drgle,  ces ides romanesques, enfin cette jeune
demoiselle aimait de tout son coeur le jeune officier au service de
Sa Majest, avec lequel notre connaissance n'a t encore que fort
rapide. Il se prsentait  elle comme la premire pense  son rveil,
le dernier nom  prononcer dans ses prires. Elle n'avait jamais vu
un cavalier aussi lgant, aussi spirituel, avec aussi bonne faon 
cheval, en un mot un tel hros.

Ne nous parlez point de la grce du Prince, celle de George tait
bien autre chose! Elle avait vu M. Brumel, point de mire de toutes les
louanges. Mais il ne s'agissait pas de le comparer  son George!
Non, aucun des lions de l'Opra n'tait digne d'tre son rival.
Il mritait, pour le moins, de devenir un prince des _Mille et
une Nuits_. Aussi quelle gnrosit  lui de s'abaisser jusqu'
Cendrillon! Miss Pinkerton aurait sans doute cherch  branler cette
aveugle passion si elle avait t la confidente d'Amlia, mais sans
le moindre succs, croyez-le bien. Ainsi le veulent et la nature et
l'essence de certaines femmes; les unes sont faites pour dominer, les
autres pour aimer. Heureux ceux qui tombent de prfrence sur une de
cette dernire espce.

Amlia, tout entire  cette passion absorbante, ngligeait ses douze
bonnes amies de Chiswick avec toute l'insensibilit de l'gosme. Il
tait naturel que ce seul sujet l'occupt tout entire. Miss Saltire
tait trop froide, on ne pouvait la prendre pour confidente. Amlia
n'aurait jamais song  en parler  miss Swartz, la jeune hritire
de Saint-Kitt  la chevelure laineuse. La petite Laura Martin venait
passer chez elle ses jours de cong, et ma persuasion est qu'elle lui
avait accord sa confiance, qu'elle avait promis  Laura de la prendre
avec elle quand elle serait marie. Elle devait tre entre avec Laura
dans de grands dtails sur la passion de l'amour, tude singulirement
utile et neuve pour cette petite personne. Hlas! hlas! je crains
bien que l'esprit de notre pauvre Amlia n'ait dvi de son aplomb.

 quoi donc songeaient ses parents en n'empchant pas ce petit coeur
de battre si fort? Le vieux Sedley n'avait pas l'air de prendre garde
 tout cela. Il paraissait beaucoup plus grave que d'habitude, et ses
affaires de banque semblaient l'absorber tout entier. Mistress Sedley
tait d'une nature accommodante et peu curieuse, en sorte qu'elle
n'prouvait pas mme la moindre jalousie. Quant  M. Joe, il tait,
 Cheltenham, l'objet d'un sige en rgle de la part d'une veuve
irlandaise; Amlia tait donc livre  elle-mme dans la maison
paternelle, et peut-tre se trouvait-elle dans un trop grand
isolement. Ce n'est pas que le moindre doute effleurt son coeur, car
elle tait sre de George. Aux Horse-Guards, on n'avait pas toujours
la permission de quitter Chatham, et puis il avait  voir ses amis et
ses soeurs,  entretenir ses rapports de socit quand il venait 
la ville: car la socit n'avait pas de plus bel ornement! Et puis
encore, quand il tait au rgiment, il avait trop de besogne pour
crire de longues lettres. Je sais fort bien o elle serrait le paquet
de celles qu'elle avait dj reues; je pourrais bien m'introduire
dans sa chambre et les lui drober comme avec l'anneau de
Gygs....Non, non, ce serait mal. Je veux seulement y pntrer comme
un rayon de lune, et jeter un chaste regard sur ce lit o repose la
fidlit, la beaut, l'innocence.

Si les lettres d'Osborne avaient un laconisme militaire, celles de
miss Sedley  M. Osborne pourraient donner  ce roman une dimension
insupportable mme pour le lecteur le plus sensible. Non-seulement
elle remplissait quatre pages de grand format; mais elle lui adressait
encore des tirades entires extraites de recueils de posie, et citait
de longs passages avec la plus frntique obstination. On et dit
qu'elle prenait  tche de donner partout des signes de son tat
dplorable. Ses lettres fourmillaient de rptitions. Elle avait une
orthographe douteuse, et elle prenait de frquentes licences avec la
prosodie.

Mais, mesdames, si vous ne pouvez toucher le coeur en dehors des
rgles de la syntaxe, si l'on ne peut vous aimer malgr vos fautes
contre la versification, j'envoie au diable l'art potique, et prie la
peste d'touffer le dernier pdant!




CHAPITRE XIII.

O l'on fait du sentiment et autre chose.


J'ai bien peur que le jeune homme auquel miss Amlia adressait ses
lettres n'et un coeur lger et sceptique. Le lieutenant Osborne,
se voyant poursuivi, partout o il allait, de nombreux poulets qui
l'exposaient aux railleries de ses camarades, intima  son domestique
l'ordre de ne jamais lui remettre sa correspondance que dans son
cabinet. Le capitaine Dobbin, qui, j'en suis sr, aurait donn
beaucoup pour avoir une de ces prcieuses dpches, l'avait vu  sa
grande stupfaction allumer son cigare avec une de ces lettres.

Pendant quelque temps, George essaya de tenir sa liaison secrte; mais
il laissait toutefois entrevoir qu'il s'agissait d'une femme.

Et pas la premire venue, disait l'enseigne Spooney  l'enseigne
Stubbles; c'est un gaillard que cet Osborne. La fille du juge de
Demerara en tait devenue folle; et puis, aprs, est venu le tour de
la belle multresse Miss Pye,  Saint-Vincent, vous savez; et depuis
notre retour, on dit qu'il fait pis que don Juan et rendrait des
points au diable.

Stubbles et Spooney pensaient que faire pis que don Juan tait se
distinguer par les plus belles qualits qu'un homme pt avoir. La
rputation de George tait colossale parmi les jeunes officiers du
rgiment: il tait fameux comme chasseur, fameux comme chanteur,
fameux  la parade, fameux en tout et prodigue de l'argent qu'il
devait  la libralit de son pre; aucun habit, au rgiment, n'avait
meilleure coupe que les siens, et personne n'en avait plus que lui.
Ses hommes l'adoraient. Aucun autre officier, mme le colonel, le
vieil Heavytop, ne pouvait boire plus que lui. Il boutonnait au
fleuret Knuckles, le prvt d'armes, qui serait pass caporal sans
son tat perptuel d'ivresse, et qui avait obtenu son diplme dans un
assaut. Il excellait comme joueur aux boules et aux quilles. Sur son
cheval, l'_clair_, il avait gagn le prix offert par la garnison aux
courses de Qubec, et Amlia n'tait pas seule  l'admirer. Stubbles
et Spooney, du rgiment, le tenaient pour un Apollon. Dobbin voyait en
lui un successeur de Lovelace, et la femme du major O'Dowd dclarait
qu'il tait trs-beau garon et qu'il lui rappelait Fitz Jurl Fogarty,
second fils de lord Castle Fogarty.

Toutes ces personnes, chacune de son ct, se livraient aux
conjectures les plus romanesques  propos de la correspondance
d'Osborne. Selon les uns, c'tait une duchesse de Londres amourache
de lui; selon les autres, la fille d'un gnral qui, ne pouvant se
dgager d'autres liens, l'aimait au moins d'un amour perdu; d'autres
parlaient de la femme d'un membre du parlement qui lui aurait offert
quatre chevaux pour l'enlever; chacun enfin  sa guise y voyait une
victime de quelque passion enivrante, romanesque et scandaleuse.
Osborne refusait de jeter la moindre lumire sur toutes ces
conjectures, et laissait  ses jeunes amis le soin de lui fabriquer un
roman.

Pour dcouvrir au rgiment le mot de cette intrigue, il ne fallut rien
moins qu'une indiscrtion du capitaine Dobbin. Le capitaine prenait un
jour son djeuner dans la salle commune o Cackle, l'aide-chirurgien,
avec Stubbles et Spooney, devisaient sur les amours d'Osborne.
Stubbles soutenait que la dame mystrieuse tait duchesse  la cour de
la reine Charlotte, et Cackle penchait pour une danseuse de l'Opra de
la plus dtestable rputation.  cette ide, Dobbin prouva une telle
indignation que, la bouche gonfle d'oeuf et de pain beurr, malgr
cette barrire oppose aux mouvements de sa langue, il essaya,
d'articuler les sons suivants:

Cake, vou tes un fou stoupide, vou tes toujou  dire des sottises
et pall de scandale. Oborne n'est point aux pieds d'une duchesse et
ne songe point  se ruiner pour une plancheuse. Miss Sedley est la
plus charmante fille qui ait jamais exist. Depuis longtemps il y a
entre eux promesse de mariage, et l'homme qui voudrait s'attaquer 
elle fera mieux de se taire en ma prsence.

En prononant ces mots, Dobbin tait devenu cramoisi, et il finit
presque de s'trangler en jetant dans sa bouche une tasse de th
bouillant. Au bout d'une demi-heure, l'histoire tait connue de tout
le rgiment, et le soir mme mistress O'Dowd crivait  sa soeur
Glorvina,  O'Dowdstown, de ne plus beaucoup se presser de quitter
Dublin, le jeune Osborne ayant dirig ses recherches d'un autre ct.

Dans la soire, elle en fit son compliment au lieutenant par une
petite allocution fort bien tourne, qu'elle accompagna d'un verre de
wiskey, et il rentra chez lui furieux contre Dobbin, qui avait refus
l'invitation de mistress O'Dowd pour rester dans sa chambre  jouer un
solo de flte et  composer des vers d'un style mlancolique. L'orage
grondait sur la tte de Dobbin, pour avoir ainsi trahi le secret de
son ami.

Qui diable vous a pri de parler de mes affaires? lui cria Osborne
exaspr; la belle avance que le rgiment sache mon mariage! et puis
cette vieille et bavarde sorcire de Peggy O'Dowd ne se gne point
pour dire de moi  sa maudite socit toutes les sottises qui lui
passent par la tte, pour tambouriner mon hymne par les trois
royaumes. Enfin de quel droit, je vous prie, aller dire que ma foi est
engage? de quel droit vous immiscer dans mes affaires, Dobbin?

--Il me semble.... commena le capitaine Dobbin.

--Que le diable vous emporte, Dobbin, avec ce qu'il vous semble!
interrompit son jeune ami. Je vous ai des obligations, je le sais,
mais je n'y puis plus tenir; vous m'ennuyez,  la fin, avec vos
sermons; c'est abuser par trop du privilge des cinq annes que vous
avez de plus que moi. Je n'entends point supporter plus longtemps vos
airs de supriorit, de piti et de haute protection. De la piti
et de la protection! Je voudrais bien savoir en quoi je vous suis
infrieur?

--Y a-t-il promesse de mariage? demanda le capitaine Dobbin.

--Est-ce que cela vous regarde plus que les autres?

--Avez-vous  en rougir? reprit Dobbin.

--De quel droit me faites-vous cette question? je voudrais bien le
savoir, demanda George.

--Bon Dieu! vous ne songez point  dgager votre parole? reprit Dobbin
avec inquitude.

--En d'autres termes, vous me demandez si je suis un homme d'honneur,
dit Osborne avec fiert; c'est cela, n'est-ce pas, que vous voulez
dire? Depuis quelque temps vous prenez avec moi un ton que je ne veux
pas.... que je ne supporterai pas davantage.

--Eh bien! oui, je vous ai dit que vous ngligiez une charmante fille,
George; je vous ai dit qu'en allant  la ville vous devriez aller la
voir et ne point frquenter les maisons de jeu de Saint-James.

--C'est votre argent que vous rclamez? dit George d'un air moqueur.

--Oui, sans doute; car je n'en ai pas tant  gaspiller, dit Dobbin, et
vous en parlez bien  votre aise.

--Allons, William, je vous demande pardon, dit George cdant  la
voix du remords; je vous ai trouv mon ami en mainte occasion, Dieu
le sait. Vous m'avez tir de bien des mauvais pas. Lorsque Crawley des
gardes m'a gagn cette somme d'argent, que serais-je devenu sans vous?
Oh! je ne l'ai pas oubli. Mais vous ne devriez pas tre si svre
avec moi et venir toujours me faire de la morale; je suis fou
d'Amlia, je l'adore: ne vous fchez donc plus. C'est une perfection,
je sais. Mais, voyons, ne peut-on pas jouer un peu? Le rgiment
revient des Indes-Orientales; laissez-moi jouir de mon reste. Quand
je serai mari, je me rformerai. Oh! oui, sur mon honneur. Mais
maintenant, Dob, je dis que vous avez tort de vous fcher; je vous
donnerai cent livres le mois prochain: car mon pre, je le sais, a
l'intention de me faire un joli cadeau. Je vais, de ce pas, demander
une permission  Heavytop, et demain  la ville je verrai Amlia.
Dites-moi, tes-vous content?

--Il est impossible de vous en vouloir longtemps, George, dit
l'excellent capitaine. Quant  mon argent, mon garon, je sais que,
si j'en deviens bien press, vous tes prt  partager votre dernier
schelling avec moi.

--Certainement, par Dieu! Dobbin, dit George avec un grand air de
gnrosit, bien qu'il n'et jamais le moindre argent dans sa poche.

--Cependant, George, finissez au plus vite avec cette gourme de
jeunesse. Si vous aviez vu la figure de cette pauvre Emmy quand elle
vous demandait l'autre jour, vous auriez envoy au diable et billes
et billard. Allez la consoler, double sclrat. Allez lui crire une
longue lettre; faites quelque chose pour la rendre heureuse: il suffit
de si peu!

--Je crois, en effet, qu'elle m'aime diablement, dit le lieutenant
d'un air satisfait de lui-mme. Et il alla dans la salle commune
rejoindre ses gais compagnons pour la fin de la soire.

Pendant ce temps,  Russell-Square, Amlia regardait la lune qui
rpandait de ples rayons sur sa paisible demeure comme sur la caserne
de Chatham, o le lieutenant Osborne avait son campement. Elle
se demandait  elle-mme ce qui pouvait alors occuper son hros.
Peut-tre fait-il la ronde des sentinelles, pensait-elle; peut-tre
est-il  bivouaquer; peut-tre console-t-il un camarade bless;
peut-tre tudie-t-il l'art de la guerre dans sa chambre dserte. Ses
douces penses s'envolaient comme des anges ails, et, traversant la
rivire jusqu' Chatham, s'efforaient de pntrer dans la caserne de
George.

Tout bien considr, il valait autant que les portes fussent fermes
et que la sentinelle refust le passage. Qu'auraient fait ces pauvres
petits anges  robe blanche, s'ils avaient entendu les chansons des
jeunes officiers autour d'un bol de punch aux bleutres clarts?

Le lendemain de la petite conversation qui s'tait tenue  la caserne,
le jeune Osborne, fidle  sa parole, se disposa  aller en ville, et
mrita ainsi les loges du capitaine Dobbin.

J'aurais dsir lui faire un petit prsent, dit Osborne  son ami
avec un air de confidence; seulement ma bourse est  sec, et il faut
attendre qu'il plaise  mon pre de la remplir.

Mais Dobbin ne voulut pas que ce bon mouvement de gnrosit restt
strile, et il donna  M. Osborne quelques bank-notes que celui-ci
accepta aprs ce qu'il fallait tout juste d'hsitation.

Il avait bien la bonne intention de faire une jolie emplette pour
Amlia; mais, en descendant de voiture, une superbe pingle de chemise
frappa ses yeux dans la montre d'un joaillier, et il ne put rsister
 la tentation. Aprs l'avoir paye, il ne lui restait plus assez
d'argent pour le cadeau qu'il se proposait de faire. N'importe,
soyez-en sr, ce n'tait pas ses prsents qu'Amlia demandait. Quand
il arriva  Russell-Square, la face de la pauvre petite s'illumina
comme un lever de soleil. Ses inquitudes, ses craintes, ses larmes,
ses doutes, ses insomnies prolonges, tout avait disparu, tout tait
oubli. Il avait suffi d'un seul sourire amoureux et vainqueur.

Du seuil de la porte, George faisait comme un dieu descendre sur
elle les rayons de sa gloire; ses moustaches remplaaient pour lui
l'aurole cleste. Sambo, en annonant le capitaine Osborne (il avait
accord de son chef cet avancement au jeune officier), laissa percer
sur sa figure un sourire d'intelligence, et vit la jeune fille
tressaillir, rougir et quitter son poste d'observation  la fentre.
Sambo se retira. Quand la porte fut ferme, elle s'lana sur le coeur
du lieutenant George Osborne, comme vers son asile naturel.

Pauvre petit coeur agit! Le plus bel arbre de toute la fort, avec
la tige la plus droite, les branches les plus fortes, le feuillage
le plus pais, que vous avez choisi pour y btir votre nid et pour
y gazouiller, est peut-tre marqu, hlas! et tombera sous la hache
avant peu. Elle dit vrai depuis longtemps, cette comparaison entre les
hommes et les arbres!

George embrassa avec tendresse le front de la jeune fille; il fut
trs-empress et trs-aimable. Elle, de son ct, trouva son pingle
de diamant d'une grce et d'un got parfaits; elle ne se rappelait
point la lui avoir vue auparavant.

Un lecteur attentif aura sans doute remarqu la conduite du jeune
lieutenant, se souviendra de son petit colloque avec le capitaine
Dobbin, et pourra en tirer ses conclusions sur le caractre de M.
Osborne. Un Franais a dit, avec une certaine crudit de parole, qu'il
y avait deux contractants dans un march d'amour: une personne
qui aime et une autre qui se laisse aimer. Tantt l'amour vient de
l'homme, tantt de la femme. Peut-tre est-il arriv  quelque
jeune passionn, par un effet d'optique amoureuse, de prendre
l'insensibilit pour de la modestie, la niaiserie pour une pudeur
virginale, la nullit d'esprit pour une aimable timidit. Peut-tre
aussi quelque femme amoureuse a-t-elle par un lourdaud avec la
splendeur et le charme de son imagination; admir sa torpeur comme de
la bonhomie; vu dans son gosme le sentiment de sa supriorit, dans
sa pesanteur une gravit majestueuse; et imit dans sa conduite
celle de la belle reine des fes, Titania,  l'gard d'un certain
charpentier d'Athnes. Il me semble avoir vu de telles mprises dans
le monde. Toujours est-il certain qu'Amlia tenait son amant pour l'un
des plus brillants et des plus galants cavaliers des trois royaumes:
le lieutenant Osborne partageait peut-tre cette opinion.

Il frisait le mauvais sujet. Tous les jeunes gens le sont plus ou
moins, et les jeunes filles aiment encore mieux les mauvais sujets que
les garons trop engourdis. Il n'avait pas fini de jeter sa gourme,
mais cela ne pouvait plus tarder beaucoup. Grce au retour de la paix,
il allait pouvoir quitter l'arme. Dsormais, plus d'avancement
 attendre, plus d'occasion de signaler sa valeur et ses talents
militaires. Son traitement, joint  la dot d'Amlia, leur permettrait
de prendre quelque part une jolie maison de campagne au milieu
d'aimables voisins. Il s'occuperait de chasse et de culture, et rien
ne manquerait  son bonheur. Il ne fallait pas songer  rester
 l'arme avec un mnage. Voyez-vous mistress Osborne suivant le
rgiment en province, ou, mieux encore, dans les Indes, entoure
d'officiers, patronne par _mistress_ O'Dowd! Amlia n'en pouvait plus
de rire aux histoires d'Osborne sur _mistress la major_ O'Dowd; et lui
aimait trop sa fiance pour la faire souffrir des vulgarits de cette
grosse mre, et l'exposer  la pnible existence des camps. En cela
il n'y avait rien de personnel, oh! nullement. Son unique pense tait
pour cette chre enfant, qui devait prendre rang dans la socit 
laquelle son mariage lui donnait droit de prtendre. Quant  elle,
vous tes sr d'avance qu'elle donnait son assentiment complet  ces
projets, ainsi qu' tous autres sortis de la mme cervelle.

C'est au milieu de ces entretiens, de ces chteaux en Espagne orns
par l'imagination d'Amlia de parterres, de promenades champtres,
d'glises de village _et ctera_, et pourvus en outre, dans la pense
de George, d'curies, de chenil et de bonnes caves que ce jeune
couple passait les heures les plus agrables de sa vie. Le lieutenant,
n'ayant qu'un jour  rester  la ville et beaucoup de choses
trs-importantes  y faire, proposa  miss Emmy de venir dner avec
ses futures belles-soeurs; cette invitation la combla de joie. Il
la conduisit donc auprs de ses soeurs, la laissant causer avec un
entrain qui surprit beaucoup ces dignes demoiselles. Elles pensrent
qu'aprs tout George finirait par en tirer quelque chose. Quant  lui,
il tait parti  ses affaires.

En sortant, il prit d'abord des glaces chez un ptissier de
Charing-Cross; puis il alla essayer un nouvel habit  Pall-Mall, fit
une visite au capitaine Cannon, joua onze parties de billard avec
le susdit capitaine, en gagna huit, et retourna  Russell-Square en
retard d'une demi-heure pour le dner, mais du reste en fort belle
humeur.

Il n'en tait pas de mme du papa Osborne.  son retour de la Cit,
ds le premier pas qu'il fit dans le salon, o il trouva ses filles et
l'lgante miss Wirt, celles-ci reconnurent  son air solennel,  sa
figure jaune et refrogne comme il n'est pas possible, au froncement
et  l'agitation de ses sourcils, que le coeur du bonhomme tait mal 
son aise et battait de travers sous son paletot blanc. Amlia s'avana
pour le saluer, ce qu'elle ne faisait jamais sans un grand effroi,
doubl encore par sa timidit. Le matre de la maison l'accueillit par
un grognement sourd pour tmoigner qu'il la reconnaissait, et laissa
tomber de sa grosse patte velue cette main mignonne qu'on lui avait
tendue, sans chercher  la retenir. Puis il jeta un regard de
mauvaise humeur sur sa fille ane. Ce coup d'oeil disait  ne pas s'y
mprendre:

Que diable vient-elle faire ici?

Celle-ci rpondit sur-le-champ:

George est  la ville, cher papa; il est all aux Horse-Guards, il
sera de retour pour dner.

--Ah! ah! il est ici? Eh bien! je ne veux pas qu'on fasse attendre le
dner pour lui, Maria.

Puis alors, le digne homme se laissant aller sur sa chaise, un morne
silence rgna dans l'lgant salon, et l'on n'entendit plus que le
bruyant tic tac d'une grande horloge franaise.

Quand la pendule, o tait reprsent le sacrifice d'Iphignie,
sonna cinq heures avec un timbre aussi formidable que celui d'une
cathdrale, M. Osborne tira violemment la sonnette, et le sommelier
entra.

Le dner! cria M. Osborne.

--M. George n'est pas encore rentr, monsieur, objecta timidement le
domestique.

--La peste soit de M. George! Suis-je ou non le matre chez moi? Le
dner! le dner!

M. Osborne fronait le sourcil, Amlia tremblait de tous ses membres,
une correspondance tlgraphique s'tait tablie,  l'aide de leurs
yeux, entre les trois autres dames, et sans plus tarder le tintement
de la cloche obissante annonait le repas demand. Au dernier coup,
le chef de la famille, plongeant ses mains dans les larges poches de
sa redingote bleue orne de larges boutons de cuivre, descendit sans
nouvel avertissement, en lanant de temps  autre un coup d'oeil de
mauvaise humeur vers son escorte fminine.

Que veut dire cela, ma chre? fit l'une d'elles, tout en suivant 
pas compts le matre de cans.

--Que les fonds sont en baisse, sans doute, rpliqua miss Wirt.

Le bataillon fminin marchait tout tremblant et en silence derrire
son farouche conducteur; chacun prit sa place en silence. M. Osborne
marmotta un _Benedicite_ qui ressemblait plutt  une maldiction,
puis on enleva les grands couvre-plats d'argent. Amlia tait comme
la feuille, car elle se trouvait  ct du rbarbatif Osborne, sans
soutien ni appui auprs d'elle, George manquant et sa place restant
vide.

De la soupe, fit M. Osborne d'un ton spulcral en prenant la grande
cuiller et en dirigeant ses yeux vers sa voisine. Il en offrit de la
mme faon  tout le reste de la compagnie, puis ne pronona plus une
seule syllabe. Enlevez l'assiette de miss Sedley, dit-il enfin; elle
ne peut pas plus que moi avaler cette soupe. Ce n'est pas mangeable.
Enlevez cette soupe, Hicks, et demain, Maria, vous chasserez la
cuisinire.

Aprs cette sortie contre la soupe, M. Osborne fit, avec la mme
malveillance et la mme duret, quelques courtes remarques sur le
poisson; il se rpandit en maldictions contre Billingsgate d'un ton
tout  fait tragique et bien en rapport avec un si grave sujet. Puis
il rentra dans le silence et avala coup sur coup plusieurs verres,
affectant un air de plus en plus froce. Enfin un vigoureux coup de
marteau, annonant l'arrive de George, remit chacun un peu plus  son
aise.

Il n'avait pu venir plus tt, le gnral Daguilet l'avait fait
attendre aux Horse-Guards. Il saurait fort bien se passer de soupe et
de poisson. La premire chose venue, tout lui allait. Il trouvait
le mouton excellent, tout excellent. Sa bonne humeur contrastait
singulirement avec l'air renfrogn de son pre. Il ne cessa de jaser
pendant tout le dner,  la satisfaction de tout le monde en gnral
et en particulier d'une personne que nous croyons inutile de nommer.

Ds que les jeunes demoiselles eurent aval la salade d'orange et le
verre de vin qui formaient comme la conclusion oblige de ces tristes
dners chez M. Osborne, on donna le signal de passer au salon;
aussitt elles se levrent toutes et partirent. Amlia esprait que
Georges viendrait bientt la rejoindre. Elle joua  son intention ses
valses favorites sur le grand piano  queue qui ornait le salon du
premier tage. Cet innocent artifice resta sans succs; on aurait dit
qu'il fermait l'oreille. Elle joua peu  peu sur un ton de plus en
plus faible, et, toute dsappointe, finit par quitter le piano. Ses
trois amies excutrent pour elle les morceaux les plus beaux et
les plus brillants du nouveau rpertoire. Elle n'entendait point les
notes, et restait l toute rveuse et comme envahie par de tristes
pressentiments. Le sourcil du vieil Osborne, toujours formidable, ne
lui avait jamais lanc d'clairs si ptrifiants. Ses yeux fixs sur
elle lorsqu'elle avait quitt la pice, semblaient lui reprocher
quelque noir forfait; enfin, quand on avait apport le caf elle avait
tressailli, comme si le sommelier Hicks lui prsentait une coupe
de poison. Quel mystre se cachait l-dessous? Oh! les femmes! les
femmes! c'est un besoin pour elles de rchauffer leurs plus noirs
pressentiments, de caresser leurs plus affreuses penses. C'est ainsi
qu'on les voit entourer de la plus vive tendresse un enfant difforme
et contrefait.

Les sombres nuages de la figure paternelle avaient aussi communiqu
 Osborne quelque trouble et quelque anxit. Avec ce sourcil  la
Jupiter, ce regard inject de bile, comment obtenir du caissier donn
par la nature l'argent dont George avait absolument besoin? Il entama
l'loge du vin de son pre. C'tait en gnral un des moyens qui
russissaient le mieux pour apprivoiser le vieillard.

Aux Indes occidentales, monsieur, notre madre tait loin de valoir
le vtre. Le colonel Heavytop m'a pris trois bouteilles de celles que
vous m'avez envoyes l'autre jour.

--En vrit? dit le vieux bonhomme; mais aussi il me revient  huit
schellings la bouteille.

--Je vous en ferai vendre, quand vous voudrez, une douzaine pour six
guines, dit George en riant. Je connais un des plus grands hommes du
royaume qui en demande.

--En vrit, grommela le vieux bougon, je lui en souhaite,  celui-l.

--Quand le gnral Daguilet tait  Chatham, monsieur, Heavytop
lui donna  djeuner, et il m'emprunta du vin. Le gnral le trouva
excellent, et il en aurait dsir une feuillette pour le commandant en
chef, qui est la main droite de son Altesse Royale.

--Ah! mais c'est du fameux vin! dit l'homme aux gros sourcils dj
moins froncs.

George songeait  prendre avantage de la satisfaction qu'il lui avait
donne pour s'aventurer sur le brlant terrain d'un emprunt  fonds
perdus, lorsque le pre, reprenant son air solennel, quoique assez
cordial, lui dit de tirer la sonnette pour faire servir le bordeaux.

Nous verrons s'il est aussi bon que le madre, que Son Altesse Royale
elle-mme, j'en suis sr, ne ddaignerait pas, et tout en buvant j'ai
 vous entretenir d'affaires srieuses.

Amlia avait entendu le coup de sonnette  l'intention du bordeaux,
et alors elle s'tait assise avec une agitation fbrile. Cette cloche
veillait en elle de fcheux et tristes pressentiments.  force
d'avoir des pressentiments, on finit toujours par en avoir de vrais.

Ce que je veux connatre, George, dit le vieillard aprs avoir
doucement savour son premier verre, ce que je veux connatre, c'est
o en sont vos affaires avec... cette petite fille qui est l-haut!

--Il ne faut pas de bien bons yeux pour le voir, dit George en
faisant claquer sa langue avec volupt, c'est assez clair, monsieur...
L'excellent vin!

--Qu'entendez-vous par: _C'est assez clair, monsieur_?

--Eh! que diable, monsieur, ne me poussez pas ainsi l'pe dans les
reins, je suis un honnte homme, je ne passe point pour un bourreau
de femmes; mais enfin, il faut reconnatre qu'elle m'aime autant qu'on
peut aimer, et il ne faut pas avoir les yeux bien ouverts pour s'en
convaincre.

--Et vous, le lui rendez-vous?

--Eh! monsieur, n'ai-je pas votre consentement pour l'pouser? Je
suis un homme de parole. N'est-ce pas une convention arrte depuis
longtemps entre nos deux familles?

--Oui, vous faites un joli garon, en vrit, monsieur. J'ai appris
de vos exploits, avec lord Tarquin, le capitaine Crawley des gardes,
l'honorable M. Deuceace et consorts. Prenez garde, monsieur, prenez
garde!

Le vieillard pronona ces noms aristocratiques avec une bouche
emphatique; toutes les fois qu'il rencontrait un homme titr, il
n'aurait pas manqu de lui faire la courbette et de lui donner du
milord, comme doit faire tout sujet britannique aux ides librales.
Puis en rentrant il lisait tout du long, dans le Dictionnaire de la
Pairie, l'histoire de l'homme qu'il avait rencontr, prenait plaisir 
le citer  tout propos, et faisait  ses filles un gros morceau de Sa
Seigneurie. C'tait un bonheur pour lui de se prosterner aux pieds du
susdit personnage comme un mendiant napolitain s'tale aux rayons du
soleil. George se troubla en entendant ces noms: il eut peur d'abord
que son pre ne ft instruit de quelque affaire de jeu. Mais le vieux
rabcheur le mit  son aise en continuant d'une voix plus douce:

C'est bien, c'est bien; les jeunes gens sont des jeunes gens. Mon
but  moi, George, c'est que vous viviez avec la meilleure socit de
l'Angleterre. C'est bien l, j'espre, ce que vous faites, comme vous
le pouvez avec ma fortune.

--Merci, monsieur, dit George dcid  en venir  ses fins, merci!
Mais ce n'est pas avec rien que l'on peut vivre avec les gens du grand
monde, et regardez un peu cette bourse, monsieur.

Et il lui tendit une bourse de filet, prsent d'Amlia, o se trouvait
le restant de la somme avance par Dobbin.

Vous ne manquerez de rien, monsieur. Le fils d'un marchand anglais
ne doit manquer de rien. Mes guines valent bien celles des autres,
George, mon garon, et Dieu seul sait si je vous les refuse. Allez
chez M. Chopper demain, en passant par la Cit; il tient quelque chose
 votre disposition. Je ne vous refuserai jamais mon argent tant
que je serai sr que vous frquenterez la bonne socit. C'est que,
voyez-vous, il y a toujours quelque chose  gagner dans la bonne
socit. Je n'ai pas d'orgueil pour moi; ma naissance est des plus
humbles; mais les avantages seront pour vous. Tchez d'en profiter:
frquentez notre jeune noblesse. Elle en compte plus d'un, mon garon,
qui n'a pas  dpenser un dollar contre vous une guine, et pour ce
qui est des cotillons... (ici les sourcils du vieillard prirent un
air qui en disait plus long qu'il n'en savait) il faut que jeunesse
se passe. Seulement il y a une chose que je vous dfends expressment;
autrement, vous n'obtiendrez plus un schelling de moi: c'est le jeu,
monsieur.

--Cela va sans dire, monsieur.

--Maintenant, revenons  cette petite Amlia. Croyez-vous donc que
vous n'avez pas mieux  prtendre qu' la fille d'un agent de change?
George, je veux savoir votre pense l-dessus.

--Mon Dieu! monsieur, dit George en cassant des noix, c'est un
arrangement de famille; ce mariage est conclu depuis un sicle entre
vous et M. Sedley.

--C'est la vrit; mais les positions changent, monsieur. J'avoue que
Sedley m'a aid  faire ma fortune, ou plutt m'a mis en passe de la
gagner par mes talents, mon gnie et la brillante position que j'ai
acquise, je puis le dire, dans le commerce des suifs et dans la cit
de Londres. J'en ai dj tmoign ma reconnaissance  Sedley, et il en
a prouv les effets, comme le marque mon livre de caisse. George, je
vous le dis en confidence, la tournure des affaires de M. Sedley ne me
plat point. Mon premier commis, M. Chopper, ne l'aime pas non plus,
et c'est un vieux routier qui connat la banque aussi bien qu'homme de
Londres. Hulker et Bullock lui battent froid. Il aura voulu jouer pour
son propre compte, c'est l toute ma peur. De plus, j'ai entendu dire
que _la Jeune-Amlie_, capture par un corsaire amricain, avait t
arme par lui. Ce qui est sr, c'est que vous n'pouserez pas Amlia
avant que j'aie vu ses deux mille livres sterling. Je ne veux point
dans ma famille la fille d'un homme dont les affaires ne seraient pas
bonnes. Passez-moi le vin, monsieur, et sonnez pour le caf.

Ceci dit, M. Osborne dploya la feuille du soir, et George reconnut
 ce signe que l'entretien tait fini et que son pre allait faire un
somme.

Il monta rejoindre Amlia, se sentant en fort belle humeur. Depuis
bien longtemps il n'avait pas t aussi prvenant pour elle,
aussi empress  la distraire, aussi tendre, aussi aimable dans la
conversation. Ah! sans doute son coeur gnreux s'enflammait d'une
ardeur nouvelle  la pense du malheur qui la menaait, ou peut-tre
la seule pense de perdre cette chre petite fille la lui rendait
encore plus prcieuse.

Amlia vcut plusieurs jours des souvenirs de cette heureuse soire.
Sa mmoire lui rappelait un mot, un regard, la romance qu'il avait
chante, l'expression de sa figure lorsqu'il s'approchait d'elle ou la
contemplait de loin. Aucune des soires passes chez M. Osborne ne lui
avait paru aussi rapide. Elle se sentit presque fche de voir arriver
M. Sambo, qui lui apportait son chle.

Le lendemain, George vint tendrement prendre cong d'elle, puis se
rendit dans la Cit, o il alla voir M. Chopper, le premier commis de
son pre. Il en reut un morceau de papier qu'il changea chez Hulker
et Bullock et qui lui remplit sa poche d'argent. Au moment o George
entrait dans la maison, le vieux John Sedley quittait le bureau du
caissier avec une figure fort triste. Mais le filleul tait trop
joyeux pour remarquer la figure abattue du digne agent de change et
les regards affligs que l'excellent vieillard jetait de son ct.
Le jeune Bullock ne le reconduisit pas jusqu' la porte en riant avec
lui, comme les jours prcdents.

Tandis que la porte de Hulker, Bullock et Comp. se refermait sur M.
Sedley, M. Quill, le caissier, dont les fonctions taient de prendre
dans un tiroir les paquets de bank-notes et dans une sbille les
souverains pour les donner  qui de droit, M. Quill cligna de l'oeil
dans la direction de M. Driver, le commis du bureau de droite, et M.
Driver lui rpondit par un autre clignement.

Valeur nulle, murmura M. Driver.

--Qu'il ne faut prendre  aucun prix, rpondit M. Quill. M. George
Osborne, voulez-vous vrifier?

George, en un tour de main, bourra ses poches de bank-notes, et il
paya le soir mme  Dobbin les cinquante livres qu'il lui devait.

Le mme soir, Amlia lui crivit une lettre des plus tendres et des
plus longues. Son coeur dbordait d'amour, mais elle tait encore en
proie  de funestes pressentiments, Comment expliquer les farouches
regards de M. Osborne? lui demandait-elle; y aurait-il une brouille
entre mon pre et lui? Son pauvre pre tait revenu tout triste de la
Cit, et l'alarme tait dans la maison. En somme, ses tendresses, ses
craintes, ses esprances et ses pressentiments montaient  un total de
quatre pages.

Pauvre petite Emmy, chre petite Emmy! elle est folle de moi, dit
George en lisant sa lettre; sacrebleu! ajouta-t-il, voil un punch qui
m'a donn un affreux mal de tte! Oh! oui, pauvre petite Emmy!




CHAPITRE XIV.

Intrieur de miss Crawley.


Dans le mme temps  peu prs, on aurait pu voir, se dirigeant vers
une lgante maison de Park-Lane, une voiture de voyage avec une
losange sur la portire. Derrire la voiture tait assise une femme
 l'air maussade, aux boucles pleureuses emprisonnes dans un voile
vert, et sur le sige trnait un gros domestique bouffi. C'tait
l'quipage de notre amie miss Crawley, revenant du Hants. Les glaces
taient leves. Le gros pagneul, qui d'ordinaire passait la tte et
la langue  l'une ou  l'autre portire, tait couch sur les genoux
de la femme  l'air maussade. Quand le carrosse s'arrta, il en
sortit, soutenue par de nombreux domestiques, une masse informe
enveloppe de chles, et une jeune dame qui accompagnait ce ballot de
vtements. Sous cette paisseur d'enveloppes se trouvait miss Crawley.
On la monta jusqu' sa chambre, on la mit au lit, et on entretint
auprs d'elle une temprature de malade. Des estafettes furent
envoyes aux mdecins et aux hommes de l'art. Ceux-ci arrivrent
aussitt, se runirent en consultation, indiqurent un rgime et
prirent leurs chapeaux. La jeune compagne de miss Crawley s'tait
prsente pour recevoir leurs instructions, et elle administra les
mdicaments prescrits par les hommes de l'art.

Le capitaine Crawley, des gardes, arriva le lendemain de la caserne
de Knightsbridge. Pendant que son coursier noir piaffait sur la paille
tendue devant la porte de la malade, il s'enqurait avec sollicitude
de l'tat de sa respectable parente. Il semblait prouver pour
celle-ci une tendresse des plus violentes. Aux premiers pas qu'il
fit dans la maison, il rencontra la femme de chambre de miss Crawley,
toute dcourage et plus maussade que d'habitude, puis miss Briggs,
la demoiselle de compagnie, tout plore dans le salon dsert. 
la nouvelle de l'indisposition de son amie bien-aime, elle tait
accourue en toute hte pour s'asseoir  ce lit de souffrance,
dont elle, miss Briggs, avait si souvent adouci les amertumes. Et
maintenant on lui refusait l'entre de la chambre de miss Crawley.
Une trangre prsentait  sa place les potions  sa chre amie; une
trangre venue de la province, cette odieuse miss.... Les larmes
touffaient la voix de la dame de compagnie, et elle en tait rduite
 ensevelir ses affections froisses et son pauvre nez rouge dans son
mouchoir de couleur.

Rawdon Crawley fit passer son nom par la femme de chambre  l'air
maussade, et la nouvelle compagne de miss Crawley arriva sur la pointe
du pied, mit sa petite main dans celle de l'officier qui s'empressait
 sa rencontre, et, jetant un regard de ddain sur la consterne miss
Briggs, fit signe au guerrier de la suivre hors du salon. Elle le
conduisit dans la salle  manger maintenant dserte, et dont les murs
avaient t jadis les tmoins de si splendides festins.

Ces deux personnes causrent dix minutes ensemble, s'entretenant sans
aucun doute de la malade qui se trouvait  l'tage suprieur; aprs
quoi la sonnette retentit avec force et au mme instant entra M.
Bowls, le gros sommelier de miss Crawley, qui, pour dire vrai, avait
cout au trou de la serrure la plus grande partie de la conversation.
Le capitaine sortit en tordant ses moustaches, et enfourcha son cheval
qui piaffait toujours sur la paille,  la grande admiration des gamins
amasss dans la rue.

Il fit faire de gracieuses courbettes  son cheval, tout en jetant un
dernier coup d'oeil vers la fentre de la salle  manger, o s'tait
montre un instant, pour disparatre presque aussitt, la figure de la
jeune personne dont nous venons de parler; elle retournait sans doute
 l'tage suprieur pour y donner ses soins inspirs par pure charit.

Quelle pouvait tre cette jeune femme? c'est  vous que je le demande.
Le soir mme tait servi dans la salle  manger un petit dner pour
deux personnes: mistress Firkin, la femme de chambre de miss Crawley,
se rendit alors auprs de sa matresse et y fit ses embarras en
l'absence de la nouvelle garde-malade, assise en compagnie de miss
Briggs devant un simple mais apptissant dner.

Briggs tait domine par une trop vive motion pour avoir la force
d'avaler un morceau. La mme jeune personne dcoupa une volaille
avec une adresse remarquable et demanda la sauce d'une voix si bien
articule que la pauvre Briggs, qui l'avait devant elle, sauta sur sa
chaise, faillit casser la saucire et retomba de nouveau dans son tat
d'affaissement et de torpeur.

Vous ne feriez pas mal de donner un verre de vin  miss Briggs, dit
la mme personne  M. Bowls, le gros domestique de confiance.

Il obit  cet ordre; miss Briggs prit le verre machinalement, l'avala
de mme, puis poussa un soupir et se mit  jouer avec son poulet sur
son assiette.

Je crois que nous pourrons faire notre service nous-mmes, n'est-ce
pas, miss Briggs? dit la mme personne avec un organe caressant; nous
vous remercions de vos bons offices, matre Bowls, et, si cela vous
est gal, nous sonnerons quand nous aurons besoin de vous.

Le sommelier descendit, et, chemin faisant, il accabla des plus
horribles maldictions un pauvre domestique son subordonn.

C'est piti de vous voir dans cet tat, miss Briggs, dit la jeune
dame d'un air froid et lgrement moqueur.

--Ma bonne amie est si malade, et ne veut.... eu.... eu.... pas me
voir, sanglota miss Briggs dans un nouvel accs de douleur.

--Cela ne va plus si mal; consolez-vous, chre miss Briggs, elle a
un peu trop mang; voil tout. Elle se sent beaucoup mieux; elle sera
dans peu compltement remise. Les ventouses et le traitement mdical
l'ont bien affaiblie; mais dans peu elle aura repris ses forces. Je
vous en prie, consolez-vous et prenez encore un verre de vin.

--Mais pourquoi ne veut-elle plus me voir? disait miss Briggs en
gmissant. Oh! Mathilde! aprs vingt-quatre ans d'affection la plus
tendre, est-ce l le sort que vous rserviez  votre pauvre Arabelle?

--Ne vous lamentez pas tant, pauvre Arabelle! reprit l'autre avez un
sourire imperceptible; elle ne veut point vous voir parce qu'elle
dit que vous ne la soignez pas aussi bien que moi. Allez! je n'ai
pas grand plaisir  rester sur pied toute ma nuit; je vous cderais
volontiers la place.

--N'ai-je pas pris soin de cette chre crature pendant longues
annes? reprit Arabelle; et maintenant....

--Maintenant elle en prfre une autre. Eh bien! les malades ont
des lubies; il faut subir leurs caprices. Quand elle ira bien, je
partirai.

--Jamais! jamais! s'cria Arabelle en fourrant la moiti de son nez
dans son flacon de sels.

--Que voulez-vous dire, miss Briggs? qu'elle n'ira jamais bien, ou que
je ne partirai jamais? reprit l'autre avec le mme entrain. Peuh! elle
sera au mieux dans une quinzaine, et alors j'irai retrouver mes petits
lves  Crawley-la-Reine, et leur mre qui est bien plus malade que
notre amie. Il ne faut pas tre jalouse de moi, ma chre miss Briggs;
je suis une pauvre petite fille sans amis et bien inoffensive. Je ne
prtends point vous supplanter dans les bonnes grces de miss Crawley.
Une semaine aprs mon dpart, elle ne pensera plus  moi, tandis que
son affection pour vous est l'ouvrage de bien des annes. Donnez-moi
un peu de vin, ma chre Briggs, et soyons amies; car, je vous
l'assure, j'ai bien besoin d'avoir des amis.

La pauvre Briggs, au coeur tendre et sans fiel, rpondit  cet appel
en tendant silencieusement la main. Mais elle n'en tait pas moins
chagrine de se voir dlaisse, et donnait un libre cours  ses amres
rcriminations contre les caprices de sa Mathilde. Au bout d'une
demi-heure, aprs le repas termin, miss Rebecca Sharp, car, chose
qui vous surprendra sans doute, tel tait le nom de la personne en
question, miss Rebecca Sharp remonta vers la malade, et, avec les
dtours les plus polis, elle congdia l'infortune Firkin.

Merci, mistress Firkin, cela suffit, vous faites  merveille. Je vous
sonnerai s'il manque quelque chose; merci bien.

Firkin descendit les escaliers, tourmente par une effroyable tempte
de jalousie, d'autant plus terrible qu'il la fallait renfermer au fond
du coeur.

tait-ce le souffle de cette tempte qui entre-billa la porte du
salon lorsqu'elle arriva sur le palier du premier tage? Non, cette
porte tait doucement ouverte par la main de miss Briggs. Briggs avait
fait le guet, Briggs avait entendu le bruit des pas de Firkin sur les
marches de l'escalier, le choc de la cuiller contre les bords de la
tasse que descendait la malheureuse exile.

Eh bien! Firkin? dit-elle comme l'autre entrait dans la pice; eh
bien! Jane?

--Cela va de pis en pis, miss Briggs, dit Firkin en branlant la tte.

--Elle ne se sent donc pas mieux?

--Elle ne m'a parl qu'une seule fois. Je lui demandais si elle se
trouvait plus  son aise; elle m'a rpondu de taire mon bec. Oh! miss
Briggs, je ne me serais jamais attendue  rien de pareil.

Les grandes eaux recommencrent  jouer.

Quel est cette miss Sharp, Firkin? Ah! je ne me doutais gure, en
prenant part aux rjouissances de Nol chez mes bons amis, le rvrend
Lionnel Delamarre et son aimable femme, non, je ne me doutais
gure que je trouverais une trangre installe  ma place dans les
affections de cette chre, toujours chre Mathilde.

Comme on peut le voir  son langage, miss Briggs possdait une
teinture littraire et sentimentale; elle avait jadis publi, par
souscription, un volume de posie, les _Chants d'un rossignol_.

Voyez-vous, miss Briggs, cette jeune fille leur a tourn l'esprit 
tous, rpondit Firkin; sir Pitt aurait bien voulu la garder avec
lui, mais il n'ose rien refuser  miss Crawley. Mistress Bute, au
presbytre, n'en est pas moins entiche; ils en sont tous  ne pouvoir
se passer d'elle. Le capitaine l'aime  la folie, et M. Crawley en est
jaloux. Depuis que miss Crawley a eu son indisposition, elle ne veut
plus souffrir auprs d'elle que miss Sharp. Expliquez-moi cela,
car pour moi je n'y comprends rien. On dirait qu'elle les a tous
ensorcels.

Rebecca passa la nuit entire au chevet de miss Crawley. La nuit
suivante, la bonne dame dormait d'un si profond sommeil que Rebecca
eut le temps de prendre plusieurs heures de repos sur un sofa, au pied
du lit de sa protectrice. Peu de jours aprs miss Crawley se trouva
si bien qu'elle eut la force de se lever, et, pour son plus grand
divertissement, Rebecca lui donna traits pour traits la reprsentation
de miss Briggs et de sa douleur. Ses sanglots touffs, sa manire de
se frotter la face avec son mouchoir, tout cela fut rendu avec un si
admirable naturel que miss Crawley reut de la faon la plus gaie la
visite des docteurs, ce qui les tonna davantage, car ils trouvaient
toujours cette enfant du sicle en proie au plus terrible abattement,
 toutes les horreurs de la mort, ds qu'elle prouvait le moindre
malaise.

Le capitaine Crawley ne manquait pas un seul jour de venir, et Rebecca
lui faisait le bulletin de la sant de sa tante. La convalescence fut
si rapide que bientt la pauvre miss Briggs fut admise au bonheur
de voir son amie. Les personnes au coeur sensible pourront seules se
faire une ide des motions larmoyantes de ce temprament sentimental
et du caractre touchant de cette entrevue.

Miss Crawley eut du plaisir  voir miss Briggs. Rebecca contrefaisait
la pauvre fille  sa barbe avec une admirable gravit, et la
caricature n'en tait que plus piquante pour sa vnrable protectrice.

Les causes de la dplorable indisposition de miss Crawley et de son
dpart de la maison de son frre sont d'une nature si peu romantique,
qu'on serait gn de les expliquer dans un roman destin  une socit
lgante et sentimentale. Comment, en effet, faire comprendre  une
femme dlicate et du grand monde que miss Crawley avait trop bu et
trop mang, et que l'abus du homard  un souper de la cure tait
l'origine de l'indisposition qu'elle s'obstinait  attribuer 
l'humidit du temps? Le malaise fut si violent que Mathilde, suivant
l'expression du rvrend, avait bien manqu de faire le grand saut.
L'attente du testament avait donn la fivre  toute la famille, et
Rawdon Crawley se voyait  la tte de quarante mille livres pour le
commencement de la saison de Londres. M. Crawley envoya  sa vieille
tante un choix de ses brochures religieuses pour la prparer 
quitter la Foire aux Vanits et Park-Lane pour un autre monde. Mais
un excellent mdecin de Southampton appel  temps triompha du homard
qui, un peu plus, serait devenu fatal  la vieille fille, et lui donna
assez de force pour la mettre en tat de revenir  Londres.

Le baronnet ne dissimula point son excessive mauvaise humeur sur le
dnoment de cette affaire.

Tandis que chacun se montrait fort empress autour de miss Crawley,
et que des messagers, envoys d'heure en heure du presbytre,
rapportaient des nouvelles de sa sant  ses affectionns parents,
dans une autre partie de la maison se trouvait une dame beaucoup
plus malade, mais  qui on ne faisait aucune attention. C'tait lady
Crawley elle-mme. En la voyant, le bon docteur avait secou la tte:
sir Pitt n'avait consenti  cette visite que parce qu'elle ne lui
cotait rien. Il tirait ainsi parti de l'indisposition de miss
Crawley. On laissait milady toute seule dans sa chambre, abandonne
aux progrs du mal; on ne prenait gure plus garde  elle qu' une
mauvaise herbe du parc.

Les jeunes demoiselles se trouvaient prives de l'inestimable
enseignement de leur gouvernante; car miss Sharp tait une
garde-malade si dvoue que miss Crawley ne voulait recevoir ses
potions d'aucune autre main. Firkin tait dj supplante longtemps
avant le retour de sa matresse de Crawley-la-Reine. Mais cette fidle
domestique trouvait au moins dans sa tristesse une consolation 
retourner  Londres,  voir miss Briggs,  souffrir avec elle les
tortures de la jalousie,  partager avec elle les chagrins de leur
disgrce commune.

Le capitaine Rawdon s'tait fait accorder un supplment de cong 
cause de la maladie de sa tante, et il restait religieusement  la
maison. Il tait toujours  la porte de sa chambre, et il s'y trouva
plus d'une fois face  face avec son pre. Arrivait-il sans penser 
mal par le corridor, aussitt son pre ouvrait sa porte, et la figure
crochue du vieux baronnet apparaissait dans la fente. Quel motif
avaient-ils de s'pier ainsi l'un l'autre? Ah! c'tait sans doute un
gnreux sentiment de rivalit, c'tait  qui serait le plus empress
autour du lit de la malade. Rebecca venait les consoler et leur rendre
 tous deux du courage, ou plutt elle le faisait tantt pour l'un et
tantt pour l'autre. C'est que ces deux honntes personnages taient
bien dsireux d'avoir des nouvelles de la malade par son messager de
confiance.

Au dner, o elle ne paraissait qu'une demi-heure, elle s'interposait
pour les maintenir en bonne intelligence; puis aprs, elle
disparaissait pour le reste de la nuit. Alors Rawdon partait pour le
dpt,  Mudbury, laissant son papa dans la socit de M. Horrocks et
de son rhum. Miss Sharp passa ainsi une quinzaine bien fatigante et
presque mortelle dans la chambre de miss Crawley; mais ses petits
nerfs semblaient tre d'acier. Les fatigues et l'ennui qui sont le
partage d'une garde-malade ne pouvaient lasser son dvouement  toute
preuve.

Jamais une plainte de sa part sur ses forces puises, sur les
drangements de la nuit, sur la mauvaise humeur de la malade, sur sa
colre, sur ses terreurs de la mort; car la vieille dame passait de
longues heures  pousser des cris perants dans l'effroi de cette
autre vie dont elle n'avait jamais l'air de se douter quand elle tait
en bonne sant. Figurez-vous, aimable lectrice, une vieille femme
mondaine, goste, dsagrable, au coeur sec, se tordant au milieu des
angoisses de la douleur et de l'pouvante; mettez-vous bien ce tableau
dans la tte, et, avant d'atteindre la vieillesse, apprenez  aimer et
 prier!

Sharp veillait sur cette malade peu attrayante avec une patience
inaltrable; rien n'chappait  sa vigilance, et son zle exemplaire
lui faisait tout prvoir. Pendant cette maladie, elle se montra
toujours alerte, dormant peu, veille au moindre bruit, et se
contentant tout au plus de quelques instants de repos.  peine
surprenait-on sur sa figure les traces de la fatigue. Son teint
pouvait tre un peu plus ple, ses yeux marqus d'un cercle un peu
plus noir que de coutume; mais, hors de la chambre de la malade, on
la trouvait toujours souriante, frache et bien mise, et, sous son
peignoir et son bonnet, elle tait aussi sduisante que dans les plus
belles robes de bal.

Le capitaine, du moins, le pensait ainsi et l'aimait  en devenir fou.
La flche empenne de l'amour avait travers son paisse enveloppe.
Six semaines de rapports continuels et de vie commune avaient suffi
pour lui faire rendre les armes. Il mit dans sa confidence sa tante
du presbytre et tous ceux qui voulaient l'entendre. Mistress Bute le
plaisantait  ce propos; depuis longtemps elle s'tait aperue de
sa forte passion; elle lui disait de prendre garde, et finissait par
avouer que miss Sharp tait la crature de l'Angleterre la plus vive,
la plus adroite, la plus originale, la plus naturelle et la plus
affectueuse. Rawdon ne devait pas jouer ainsi avec les affections de
cette jeune fille; car la chre miss Crawley ne le lui pardonnerait
jamais. Elle aussi tait dans l'admiration de la petite gouvernante,
et l'aimait comme une fille. Le devoir commandait  Rawdon de
retourner  son rgiment, dans la Babylone moderne, et de ne point
abuser des sentiments confiants d'une pauvre innocente.

Plus d'une fois cette excellente dame, touche des peines de coeur du
jeune militaire, lui donna l'occasion de voir miss Sharp  la cure et
de la reconduire au chteau, comme nous l'avons vu plus haut. Quand
de certains hommes vous aiment, mesdames, il ont beau voir la ligne
et l'hameon et tout l'attirail qui va servir  les prendre, ils n'en
sont pas moins  tourner bants autour de l'amorce, il faut qu'ils y
viennent et qu'ils l'avalent. Les voil pris, les voil frtillant
sur le sable. Rawdon reconnut bien vite chez mistress Bute l'intention
manifeste de le faire tomber dans les filets de Rebecca. Il ne voyait
pas bien loin, il est vrai; mais enfin un certain usage du monde
faisait,  l'aide de la rflexion, pntrer  travers les discours de
mistress Bute une faible lueur dans cette me enveloppe de tnbres.

Retenez bien mes paroles, Rawdon, lui disait-elle; miss Sharp sera un
jour de votre famille.

--Et  quel titre, mistress Bute? disait l'officier en riant. Sera-ce
comme ma cousine? Franois est fort tendre avec elle? est-ce l ce que
vous voulez dire?

--Mieux encore, reprenait mistress Bute avec un clair dans les yeux.
Elle ne sera pas pour Pitt, c'est l qu'est votre erreur. Non, non, ce
pied-plat n'en gotera pas, et puis d'ailleurs il a un engagement
avec Jane de la Moutonnire. Vous autres hommes, vous avez les yeux
bouchs; vous tes de crdules et aveugles cratures. S'il arrive
quelque accident  lady Crawley, voulez-vous savoir ce qui en
rsultera? Miss Sharp deviendra votre belle-mre.

 cette annonce, le chevalier Rawdon Crawley, pour tmoigner de
sa surprise, souffla comme un cachalot. Il n'avait pas  dire non:
l'inclination peu dissimule de son pre pour miss Sharp ne lui
avait point chapp. Il connaissait fort bien le temprament du vieux
baronnet: c'tait un homme fort peu en peine des dlicatesses de
conscience. Sans demander une plus longue explication, il entra au
logis en tordant sa moustache, et bien convaincu qu'il tenait enfin le
secret de la diplomatie de mistress Bute.

En vrit, c'est trs-mal, c'est trs-mal, en vrit, pensa Rawdon;
cette pauvre femme ne cherche qu' jeter le discrdit sur la pauvre
enfant, pour l'empcher d'entrer dans la famille et de devenir lady
Crawley.

Quand il fut seul avec Rebecca, il la plaisanta avec son bon got
ordinaire sur les inclinations du baronnet pour elle. Celle-ci
redressa la tte avec un air de suprme ddain, le regarda en face et
lui dit:

Eh bien! supposons qu'il soit fou de moi. Je le connais pour ce qu'il
vaut, lui et bien d'autres de son espce. Vous ne pensez pas au moins
qu'il me fasse peur, capitaine Crawley. Vous n'avez pas dans la tte
que je sois incapable de dfendre mon honneur, dit cette petite femme
avec un regard de reine.

--Oh!... ah!... h!... vous tes avertie.... vous savez.... et puis
voil.... balbutia le tortilleur de moustaches.

--Croiriez-vous donc  quelque honteuse intrigue?? reprit-elle avec un
accent d'indignation.

--Oh!... dieux!... en vrit.... miss Rebecca, fit entendre le dragon
 la langue pteuse.

--Vous ne me supposez donc pas le sentiment de ma dignit personnelle,
parce que je suis pauvre et sans amis, et que les gens riches
eux-mmes en manquent souvent? Toute gouvernante que je suis, il ne
faut pas croire que j'aie moins de jugement, de dlicatesse, que je
sois de moins bonne race que tous vos hobereaux de l'Hampshire? Je
suis une Montmorency, pensez-y bien. Une Montmorency ne vaut-elle pas
une Crawley?

Lorsque miss Sharp, dans les grandes circonstances, faisait allusion
 sa ligne maternelle, elle prenait un accent lgrement tranger qui
ajoutait un grand charme  sa voix naturelle claire et sonore.

Non, non, continua-t-elle en s'enflammant de plus en plus dans son
apostrophe au capitaine; je puis endurer la pauvret, mais non le
dshonneur; l'oubli, mais non l'insulte, surtout l'insulte venant....
de vous!

Son motion prenant alors un libre cours, elle versa un torrent de
larmes.

Le diable m'emporte, miss Sharp.... Rebecca.... Pour l'amour du
ciel.... Sur mon me, je donnerai bien mille livres.... Arrtez,
Rebecca....

Mais elle tait dj partie pour aller faire ce jour-l la promenade
de miss Crawley. Ceci se passa avant l'indisposition mentionne plus
haut. Au dner, Rebecca fut plus smillante et plus gaie que jamais.
Elle n'avait pas l'air de s'apercevoir des signes, des clignements
d'yeux, des supplications maladroites de l'officier aux gardes; elle
le laissait  son humiliation et aux tortures de son fol amour. Chaque
jour la grosse cavalerie de Crawley essuyait quelque nouvelle droute.
Le gros officier en perdait la tte et n'en tait que plus fou et plus
amoureux.

Si le baronnet de Crawley-la-Reine n'avait pas eu sans cesse devant
les yeux la crainte de perdre l'hritage de sa soeur, il n'aurait
jamais consenti  priver ses filles des utiles enseignements de leur
incomparable gouvernante. Le vieux chteau, en son absence, avait
l'air d'un dsert, tant Rebecca avait su s'y rendre utile et agrable.
Sir Pitt n'avait plus ses lettres copies et corriges; ses critures
n'taient plus au courant; les affaires de sa maison et ses
nombreux dossiers souffraient beaucoup depuis le dpart de son petit
secrtaire. Il tait facile de voir quel besoin il avait d'un
tel secours, d'aprs le style, la rdaction et l'orthographe des
nombreuses lettres qu'il lui envoyait, avec prire et mme avec
recommandation expresse de les corriger. Presque chaque jour on
apportait une lettre du baronnet, adressant  Becky les plus vives
instances pour son retour;  miss Crawley les raisonnements les
plus pathtiques au sujet de l'interruption fielleuse apporte dans
l'ducation de ses filles. C'tait de la rhtorique perdue  l'endroit
de miss Crawley.

Miss Briggs n'avait pas reu positivement son cong comme demoiselle
de compagnie; mais sa place devenait une sincure drisoire. Elle
vivait dsormais ou dans le salon, en socit du gros pagneul, ou de
temps  autre dans le cabinet de la femme de charge, avec la maussade
Firkin. Cependant, bien que la vieille dame ne voult en aucune
manire entendre au dpart de Rebecca, celle-ci n'tait point
installe comme titulaire de l'emploi  Park-Lane. Miss Crawley, 
l'exemple de beaucoup de gens riches, avait l'habitude d'accepter de
ses infrieurs tous les services qu'elle pouvait en tirer, et, sans
plus se faire de bile, de les camper l ds qu'elle n'en sentait plus
le besoin. La reconnaissance chez certaines personnes riches est peu
commune et presque inconnue; elles reoivent les services des gens
ncessiteux comme chose qui leur est due. Et de quel droit vous
plaindriez-vous, parasites et pauvres gueux? Votre amiti pour les
riches est  peu prs aussi sincre que celle qu'ils vous tmoignent
en retour. C'est l'argent que vous aimez, et non pas l'homme; et, si
les rles taient intervertis entre Crsus et son laquais, vous savez
bien, mendiants de bonne maison, de quel ct se tourneraient vos
flatteries.

En dpit du naturel et de la vivacit de Rebecca, de ses airs toujours
si avenants et si aimables, il pouvait bien se faire que notre vieille
ruse de Londres,  laquelle on prodiguait ces trsors d'amiti,
cont quelques vagues soupons sur le dvouement de sa garde-malade
et nouvelle amie. Miss Crawley avait souvent rumin ce principe dans
sa tte, qu'on ne fait rien pour rien. Si elle jugeait les sentiments
des autres sur les siens, elle devait arriver ncessairement  cette
conclusion; et le fond de ses rflexions devait tre que ceux-l ne
peuvent avoir d'amis, qui ne sont proccups que d'eux-mmes.

Quoi qu'il en soit, Becky lui tait d'une grande utilit et d'une
grande distraction. Aussi la gnreuse miss Crawley lui avait-elle
donn deux robes neuves, un vieux collier et un chle. C'tait  elle
qu'elle se plaignait de ses amis les plus intimes: peut-on donner
une plus grande preuve de confiance et d'amiti? Elle lui btissait
parfois les plus brillants projets d'avenir, comme, par exemple, de
la marier  Clump, son apothicaire, ou de lui procurer quelque
tablissement avantageux du mme genre; le moins c'tait de la
renvoyer  Crawley-la-Reine quand elle serait lasse de l'avoir auprs
d'elle et que la saison de Londres commencerait.

Ds que miss Crawley, entre en convalescence, put descendre au salon,
Becky lui chanta des romances et inventa mille moyens de la distraire.
Quand elle fut assez bien pour sortir en voiture, Becky l'accompagna.
Dans les promenades qu'elles firent ensemble, parmi toutes les
maisons o l'amiti bienveillante de miss Crawley pouvait l'aider
 s'introduire, miss Sharp dirigea ses tentatives du ct de
Russell-Square, vers la maison de John Sedley esquire.

Avant d'en venir  une visite, bien des lettres avaient t changes
entre les deux amies. Pendant le temps de la rsidence de Rebecca
dans le Hampshire, leur amiti ternelle avait, s'il faut l'avouer,
souffert une baisse considrable, et son grand ge la rendait si
branlante et si caduque, qu'elle tait menace d'un prochain trpas.
Et puis les deux jeunes filles avaient eu chacune  songer  leurs
affaires; tandis que Rebecca cherchait  s'avancer de plus en plus
dans l'esprit de ceux dont elle dpendait, Amlia restait toujours
absorbe dans la mme ide. Les jeunes filles, en se retrouvant, se
jetrent dans les bras l'une de l'autre avec cette imptuosit qui
caractrise les affections de la jeunesse. Rebecca joua son rle
dans cette rencontre avec la plus bruyante et la plus dmonstrative
tendresse. La pauvre Amlia rougit, embrassa son amie et se trouva
coupable d'un peu de froideur  son gard.

Cette premire entrevue fut trs-courte. Amlia tait prte  sortir.
Miss Crawley attendait en bas dans sa voiture. Ses gens s'tonnaient
de se trouver en pareil lieu, et regardaient l'honnte Sambo, le ngre
de notre connaissance, comme un des naturels de l'endroit. Mais
quand Amlia descendit avec sa figure sereine et souriante pour tre
prsente par son amie  miss Crawley, qui dsirait la voir et tait
trop mal pour quitter sa voiture, l'aristocratie galonne de Park-Lane
fut plus que jamais surprise de rencontrer une pareille merveille 
Bloomsbury, et miss Crawley se sentit prendre aux charmes de la figure
aimable et rougissante de cette jeune fille, qui venait avec grce et
timidit prsenter ses hommages  la protectrice de son amie.

Quelle charmante tournure, ma chre, quelle douce voix! dit miss
Crawley pendant la route, aprs cette courte entrevue. Ma chre
Sharp, votre jeune amie est charmante. Faites-la venir  Park-Lane,
entendez-vous?

Miss Crawley avait bon got, comme on voit: du naturel dans les
manires, joint  un peu de timidit, avait le don de la charmer.
Elle aimait les jolis minois, mais comme on aime  s'entourer de beaux
tableaux et de belle porcelaine. Ce jour-l,  diverses reprises, elle
parla avec enthousiasme d'Amlia; elle en entretint son neveu Rawdon,
qui vint religieusement partager,  dner, le poulet de sa tante.

Rebecca s'empressa aussitt d'ajouter qu'Amlia allait sous peu se
marier au lieutenant Osborne; que c'tait une ancienne passion.

Il appartient  un rgiment de ligne? demanda le capitaine Crawley;
puis, aprs un petit effort de mmoire, il se souvint, ainsi qu'il
convenait  un homme au service, qu'il devait tre sur les cadres du
***e rgiment.

Rebecca crut se rappeler que c'tait en effet le numro du rgiment.

Le capitaine, ajouta-t-elle, s'appelle le capitaine Dobbin.

--Une grande perche toute dgingande, reprit Crawley, et qui s'en va
de droite et de gauche; ah! je le connais bien. Osborne est un beau
jeune homme avec d'paisses moustaches noires.

--Colossales! reprit Rebecca Sharp. Elles lui donnent de la fiert, je
vous assure,  raison de leur dimension.

Le capitaine Rawdon Crawley fit alors entendre un gros rire; et les
dames le pressant de s'expliquer, il se disposa  les satisfaire ds
que son accs d'hilarit fut pass.

Il s'imagine, dit-il, savoir jouer au billard. Je lui ai gagn
deux cents livres sterling, au Cocotier. C'est qu'il a encore des
prtentions, ce jeune imprudent. Il aurait jou sa chemise ce jour-l,
sans son ami le capitaine Dobbin, qui l'a emmen de force; que la
peste l'trangle!

--Rawdon, Rawdon, ne vous faites pas plus noir que vous n'tes, reprit
miss Crawley, fort rjouie de cette histoire.

--C'est que, voyez-vous, madame, ce garon est jobard comme il n'y en
a pas. Tarquin et Deuceace lui soutirent tout l'argent qu'ils veulent.
Il irait au diable pour se faire voir avec des monseigneurs. Il leur
paye des dners  Greenwich, o ils amnent toute leur socit.

--Et c'est ce qu'il y a de mieux en fait de socit?

--Excellente, miss Sharp, excellente, comme cela doit tre. On n'en
voit pas beaucoup comme cela. Ah! ah! ah!

Et le capitaine Rawdon de rire de plus belle, s'imaginant avoir fait
une dlicieuse plaisanterie.

Rawdon! Rawdon! vous tes une mauvaise langue! lui cria sa tante.

--Son pre est,  ce qu'on dit, un marchand de la Cit immensment
riche; et, ma foi, tous ces marchands de la Cit ont besoin d'tre
saigns. Nous ne sommes pas  bout de compte avec lui, je vous assure.
Ah! ah! ah!

--Fi donc! capitaine Crawley! j'en informerai Amlia. Un mari joueur!

--Oh! c'est affreux, n'est-ce pas? dit le capitaine d'un ton
solennel. Puis il ajouta aussitt comme frapp d'une soudaine
inspiration: Eh bien! madame, vous devriez le recevoir ici.

--Est-il prsentable? demanda la tante.

--Prsentable? mais oui, comme tout le monde, rpondit le capitaine
Crawley. Il faudra l'avoir quand vous commencerez  recevoir un peu;
et sa.... comment l'appelez-vous dj?... sa belle adore.... enfin,
miss Sharp, vous savez bien.... qu'il nous l'amne. Moi, je vais lui
crire un billet pour l'engager  venir, et nous verrons s'il est
aussi fort au piquet qu'au billard. Son adresse, miss Sharp?

Miss Sharp donna  Crawley l'adresse du lieutenant, et, peu de jours
aprs cette conversation, le lieutenant Osborne recevait une lettre
couverte des jambages boiteux du capitaine Rawdon, avec une invitation
de la part de miss Crawley. Rebecca envoya une autre invitation  sa
chre Amlia, qui n'hsita point  accepter, quand elle eut appris que
George devait tre de la partie. Amlia, en consquence, alla passer
la matine chez les dames de Park-Lane, si bienveillantes pour elle.
Rebecca affecta un air de majestueuse protection. Elle tait sans
contredit plus adroite que son amie; et, comme celle-ci se renfermait
dans un rle de douceur et d'abngation et cdait  quiconque voulait
la dominer, elle subit les usurpations de Rebecca avec une douceur
et une bont inaltrables. Miss Crawley se montrait d'une amabilit
remarquable. Son enthousiasme pour la petite Amlia tait pouss
au fanatisme. Elle n'tait pas plus gne pour parler d'elle en sa
prsence que si c'et t une poupe, une femme de chambre ou un
tableau. Son admiration dpassait toute limite. J'admire fort cette
admiration que le beau monde tient toujours au service d'une classe
infrieure. On a de quoi tre flatt de tant de condescendance. Cette
bienveillance exagre de miss Crawley finissait par peser beaucoup 
la pauvre petite Amlia, et peut-tre bien, parmi les trois dames de
Park-Lane, la plus aimable  son got tait l'honnte miss Briggs.
Elle sympathisait avec l'honnte Briggs comme avec une personne
serviable et dlaisse. Du reste, il lui manquait compltement ce
qu'on appelle le savoir-faire.

George avait cru venir dner en garon avec le capitaine Crawley.
La grande voiture bourgeoise des Osborne transporta leur hritier de
Russell-Square  Park-Lane; ses jeunes soeurs, qui n'taient point
invites, dissimulrent la mortification qu'elles prouvaient de cette
omission. Toutefois, elle cherchrent le nom de sir Pitt Crawley dans
le Dictionnaire de la noblesse, et tudirent tous les dtails donns
par ce livre sur la famille Crawley, sur sa gnalogie, sur les Binkie
et leur parent, etc.... Rawdon Crawley fit  George Osborne un bon et
aimable accueil; il le loua sur son talent au billard, et se mit  sa
disposition pour la revanche. Il adressa  Osborne quelques questions
sur son rgiment, et aurait engag un piquet sance tenante, si miss
Crawley n'avait formellement banni de sa maison toute espce de jeu.
Ce jour-l, le jeune lieutenant remporta sa bourse aussi pleine qu'il
l'avait apporte, au grand dplaisir de son amphitryon. Cependant
ils prirent rendez-vous pour aller voir, le lendemain, un cheval que
Crawley voulait vendre, pour l'essayer au Park, dner ensemble et
passer la soire en joyeuse compagnie.

C'est--dire, si vous n'tes pas  soupirer aux pieds de miss Sedley,
fit Crawley avec un coup d'oeil d'intelligence. Pour jolie, en voil
une qui l'est assurment, eut-il la bont d'ajouter.

Osborne ne devait point aller soupirer le lendemain; il aurait donc un
vritable plaisir  rejoindre le capitaine Crawley.

Au fait, comment va la petite miss Sharp? demanda George  son ami,
tout en vidant un verre de liqueur. C'est une bonne petite fille.
En tes-vous contents,  Crawley-la-Reine? continua-t-il d'un air de
suffisance. Miss Sedley avait pour elle une grande tendresse, l'anne
dernire.

Les petits yeux bleus du capitaine Crawley avaient lanc au lieutenant
un regard plein de frocit, lorsque ce dernier s'tait avanc pour
renouer connaissance avec la jolie gouvernante. Mais l'accueil qu'il
reut de la jeune personne fut bien propre  apaiser toutes les
jalousies qui pouvaient gonfler le coeur de l'officier aux gardes.

Aprs sa prsentation  miss Crawley, Osborne se tourna vers Rebecca
d'un air protecteur et hautain, et, se disposant  la prendre sous
son bienveillant patronage, il lui tendit d'abord la main comme 
l'ancienne amie d'Amlia, et lui dit:

Eh bien! miss Sharp, comment vous portez-vous?

En mme temps, il allongeait la main gauche de son ct, s'attendant 
la trouver toute fire de l'honneur qu'il lui faisait.

Miss Sharp lui prsenta seulement son petit doigt, et lui fit un petit
salut si glacial et si ddaigneux, que Rawdon Crawley, qui, de
l'autre pice, surveillait tous les dtails de cette aventure, ne
put s'empcher de rire de l'embarras du lieutenant, qui d'abord avait
tressailli, puis, aprs une pause, s'tait dcid enfin, d'une manire
assez maladroite,  prendre l'unique doigt qu'on lui tendait.

Elle en revendrait au diable, par ma foi, se disait le capitaine ravi
de son aplomb, tandis que le lieutenant, ne sachant comment entamer
la conversation, demandait  Rebecca si elle se trouvait bien dans sa
nouvelle place.

--Ma place? dit miss Sharp avec froideur. Vous tes bien bon d'y
penser! mais oui, c'est une assez bonne place. Les gages sont assez
honntes; cependant miss Wirt en a peut-tre davantage pour l'engager
 rester auprs de vos soeurs,  Russell-Square; et comment vont ces
jeunes dames? quoique je puisse bien me dispenser de m'informer de
leurs nouvelles.

--Que voulez-vous dire? fit M. Osborne tout tonn.

--Ce que je veux dire? Eh! m'ont-elles jamais parl? m'ont-elles
invite chez elles pendant mon sjour chez Amlia! Mais nous autres,
pauvres gouvernantes, nous sommes habitues  ce manque d'gards.

--J'entends, chre miss Sharp! fit Osborne d'une voix suppliante.

--Au moins dans certaines familles, continua Rebecca; mais on n'en
agit point ainsi dans la maison o je suis maintenant. L'or n'est pas
si commun dans l'Hampshire que chez vous autres richards de la Cit;
mais l, au moins, j'y ai rencontr une bonne famille de la vieille
noblesse anglaise. Le pre de sir Pitt, vous le savez sans doute, a
refus la pairie. Voyez pourtant comme on m'y traite; je suis on ne
peut mieux. C'est en somme une excellente place. Mais c'est trop de
bont  vous de vous arrter  ces dtails.

Osborne cumait. La petite gouvernante prenait un ton de supriorit
et de persiflage qui mettait notre jeune lion sur les pines, et
le sang-froid lui manquait pour couper court  cette piquante
conversation.

Vous n'avez pas, il me semble, toujours ddaign de la sorte les
familles de la Cit, reprit-il d'un ton hautain.

--Vous parlez de l'anne dernire, quand je sentais encore derrire
moi cette affreuse pension? Oh! alors vous avez raison.  tout prix,
les jeunes pensionnaires veulent passer leurs jours de cong hors
des murs de leur cachot. Mais voyez un peu, monsieur Osborne, comme
dix-huit mois d'exprience nous changent! dix-huit mois, remarquez-le
bien, passs avec des personnes de bon ton et de noble race. Quant 
cette bonne Amlia, c'est une perle, j'en tombe d'accord avec vous,
et on aura toujours du plaisir  la revoir. Allons, vous voil tout en
belle humeur; c'est qu'en effet ces bizarres habitants de la Cit!...
Et M. Joe, comment va-t-il, l'tonnant M. Joseph?

--Mais il me semble que l'anne dernire il ne vous dplaisait pas
trop, cet tonnant M. Joseph, dit Osborne avec un air de bonhomie.

--Ah! c'est mchant! Eh bien! entre nous, mon amour pour lui ne m'a
pas fait maigrir. Cependant, s'il m'et demand ce que vous avez l'air
d'insinuer par vos regards fort charitables et fort significatifs, je
n'aurais pas dit non, je l'avoue.

Osborne arrta sur elle un regard qui semblait dire: En vrit, vous
tes bien bonne.

Ah! c'et t un grand honneur pour moi de vous avoir pour
beau-frre, n'est-ce pas? Moi, devenir la belle-soeur de George
Osborne esquire, fils de John Osborne esquire, fils de.... Quel tait
votre grand-papa, monsieur Osborne? Voyons, ne vous fchez pas. Ce
n'est pas votre faute si vous avez un grand-papa. Et d'ailleurs, je
suis parfaitement d'accord avec vous que j'aurais, sans rpugnance,
pous M. Sedley. Que pouvait faire de mieux une pauvre fille sans
fortune? Maintenant vous avez tout mon secret. Je suis franche et
ouverte, et, tout bien considr, c'est fort galant  vous de rappeler
cette circonstance, oui, fort galant et fort poli. Ma chre Amlia, M.
Osborne et moi nous parlions du pauvre Joseph. Comment va-t-il?

George ne savait plus o donner de la tte, non pas que Rebecca et
raison contre lui, mais elle avait au moins russi avec un plein
succs  le mettre dans son tort. Il battit donc en retraite tout
honteux et humili, pensant que, s'il restait une minute de plus, il
pourrait avoir  jouer un rle assez ridicule sous les yeux d'Amlia.

Vaincu par Rebecca, ce n'est pas George qui aurait eu la petitesse de
se venger d'une femme en racontant par derrire ses petites histoires
scandaleuses. Il ne put toutefois s'empcher de faire le lendemain
au capitaine Crawley d'adroites confidences sur le compte de miss
Rebecca: c'tait une femme ruse, dangereuse, une coquette finie,
etc., etc.... Crawley reut tous ses dtails en riant, et avant
vingt-quatre heures Rebecca n'en ignorait pas un, tout lui tait
rapport. Cela ajouta encore beaucoup  l'estime particulire qu'elle
avait conue pour M. Osborne. Je ne sais quel instinct de femme lui
disait que ses premires tentatives amoureuses avaient chou par lui,
et elle l'affectionnait en consquence.

Il est de mon devoir de vous avertir, dit-il  Rawdon Crawley, qui
venait de lui vendre son cheval et de lui gagner une vingtaine de
guines aprs le dner; il est de mon devoir de vous avertir, car je
me connais en femmes, et je vous engage  vous tenir sur vos gardes.

--Merci bien, mon cher, dit Crawley avec un regard ptillant de
reconnaissance; vous avez l'oeil trop pntrant pour qu'on vous
trompe.

Et George le quitta, pensant tout  fait comme lui. En revoyant
Amlia, il lui dit ce qu'il avait fait, et comme quoi il avait
conseill  Rawdon Crawley, un bon diable, un bon garon, tout rond,
d'tre sur ses gardes contre cette astucieuse et fourbe miss Sharp.

Contre qui? demanda vivement Amlia.

--Contre votre amie la gouvernante. Ne faites donc pas ainsi
l'tonne.

--Oh! George! qu'avez-vous fait? dit Amlia.

Avec la pntration fminine, que l'amour rend encore plus subtile, un
instant lui avait suffi pour dcouvrir un secret qui avait chapp
 miss Crawley,  l'innocente miss Briggs et surtout  la vue un peu
obtuse du jeune lieutenant Osborne, aux paisses moustaches.

Un jour que Rebecca tait alle mettre son chle et son chapeau 
l'tage suprieur, les deux amies profitrent sans doute de l'occasion
pour changer leurs secrets et tramer quelqu'une de ces petites
conspirations qui sont tout le bonheur de la vie fminine. Et nous,
avec notre privilge de romancier qui nous introduit partout, il
nous fut permis de voir Amlia se posant devant son amie Rebecca, lui
prenant les deux mains et lui disant ces seules paroles:

Je sais tout.

Sur quoi Rebecca l'embrassa.

Pas un mot de plus ne fut chang entre les deux jeunes femmes sur
ce charmant secret; mais il devait avant peu tomber dans le domaine
public.

Peu aprs les vnements que nous venons de rapporter, miss Rebecca
Sharp se trouvant encore chez sa protectrice  Park-Lane, on vit dans
Great-Gaunt-Street un cusson de plus figurer parmi ceux qui formaient
dj la dcoration de ce funbre quartier. Plac sur la faade de la
maison de sir Pitt Crawley, il n'annonait point cependant la mort
du digne baronnet. C'tait un cusson de femme. Quelques annes
auparavant il avait dj servi pour la vieille mre de sir Pitt, feue
la douairire lady Crawley. Aprs son temps d'exposition, l'cusson
enlev tait rest  moisir dans quelque coin de la maison du
baronnet. Il revit le jour en l'honneur de la pauvre Rose Dawson. Sir
Pitt tait veuf une seconde fois. Les armes carteles sur l'cu avec
celles du baronnet n'appartenaient point  la pauvre Rose: la fille
du quincaillier n'avait point d'armoiries. Mais les anges peints sur
l'cu ne pouvaient-ils pas aussi bien lui aller qu' la mre de sir
Pitt, ainsi que le _resurgam_ crit en devise, et accompagn pour
support de la colombe et du serpent des Crawley? Des armoiries, un
cusson, le _resurgam_, quel sujet fcond pour moraliser!

M. Crawley avait apport ses soins et ses consolations  cette femme
dlaisse sur son lit de souffrances; et elle avait quitt le monde,
raffermie par ses pieuses exhortations. Depuis bien des annes il
tait seul  lui tmoigner des gards et des attentions. Telle tait
ds longtemps l'unique consolation de cette me faible et abandonne.
La matire chez elle avait longtemps survcu  l'esprit. Le coeur
tait mort pour qu'elle pt devenir la femme de sir Pitt.

Tandis qu'elle trpassait  Crawley, son mari tait  Londres 
ngocier quelques-unes de ses innombrables spculations et  se
disputer avec ses hommes de loi. Il trouvait nanmoins le temps
d'aller souvent  Park-Lane et d'crire notes sur notes  Rebecca
pour la supplier, la conjurer, lui commander de revenir  la campagne
auprs de ses jeunes lves, qui n'avaient plus personne pour les
surveiller depuis la maladie de leur mre. Mais miss Crawley ne
voulait pas entendre parler de dpart; car, bien que Londres ne
possdt pas femme  la mode aussi dispose  mettre ses amis 
l'cart, sans le moindre regret, ds qu'elle se sentait lasse de
leur socit, ni aussi prompte  s'en fatiguer, cependant elle tait
excessive dans ses attachements pendant toute leur dure, et sa
passion pour Rebecca tait encore dans sa premire ardeur.

La nouvelle de la mort de lady Crawley ne donna pas lieu  une grande
douleur ni  de longs commentaires dans la maison de miss Crawley.

Je ferai bien de remettre ma soire du trois, dit miss Crawley;
puis, aprs une pause, elle ajouta: Je pense que mon frre aura la
convenance de ne pas convoler  de nouvelles noces.

--C'est pour le coup que Pitt serait furieux, remarqua Rawdon,
toujours avec les mmes sentiments fraternels pour son an.

Rebecca ne disait rien. Elle semblait, de toute la famille, la plus
triste et la plus affecte de cet vnement. Elle quitta ce jour-l le
salon avant le dpart de Rawdon. Mais, par le plus grand des hasards,
ils se rencontrrent en bas comme ce dernier allait partir, et ils
eurent ensemble une longue conversation.

Le lendemain matin, Rebecca, regardant  la fentre, fit tressaillir
miss Crawley, tranquillement occupe  lire un roman franais,
lorsqu'elle lui cria d'une voix alarme:

Voici sir Pitt, madame!

On entendit en mme temps le baronnet frapper  la porte.

Ma chre, je ne puis pas, je ne veux pas le voir. Dites  Bowls qu'il
rponde que je suis sortie, ou descendez vous-mme, et dites que je me
sens trop mal pour recevoir personne. Mes nerfs sont trop agits pour
qu'il me soit possible de supporter la vue de mon frre en ce moment.

Cela dit, miss Crawley reprit son roman.

Elle est trop malade pour vous voir, dit Rebecca, descendant vers sir
Pitt, qui se disposait  monter.

--Tant mieux, rpondit sir Pitt, j'avais  vous parler, miss Becky;
venez avec moi dans le salon.

Ils entrrent tous deux.

J'ai absolument besoin de vous  Crawley-la-Reine, mademoiselle, dit
le baronnet en fixant les yeux sur elle et en dposant sur la table
ses gants noirs et son chapeau orn d'un large crpe.

Ses yeux avaient une expression si trange, il les arrtait sur elle
si fixement, que Rebecca Sharp fut presque sur le point de trembler de
tous ses membres.

J'espre partir bientt, dit-elle  voix basse, quand miss Crawley
ira mieux.... et aller retrouver.... mes chres lves.

--Vous me dites cela depuis trois mois, Becky, rpliqua sir Pitt, et
vous n'en restez pas moins auprs de ma soeur, qui vous jettera de
ct un de ces quatre matins, comme une paire de vieux souliers dont
elle n'a plus que faire. Je vous le rpte, j'ai absolument besoin de
vous. Je m'en vais pour l'enterrement. Voulez-vous venir avec moi, oui
ou non?

--Je n'ose.... je ne crois pas.... il ne serait pas bien.... de m'en
aller seule avec vous, monsieur, dit Becky paraissant en proie  une
violente agitation.

--Je vous le rpte, j'ai besoin de vous, dit sir Pitt en frappant
sur la table. Je ne puis rien faire sans vous. Je ne sais ce qui nous
arriverait, si vous tardiez encore longtemps. La maison va tout
de travers. Rien n'est plus  sa place. Tous mes comptes sont
embrouills. Il faut que vous reveniez. Revenez, chre Becky, revenez.

--Revenir; mais  quel titre, monsieur? murmura Rebecca.

--Revenez en qualit du lady Crawley, si vous le voulez, dit le
baronnet, agitant son chapeau de deuil. Cela peut-il vous satisfaire?
Revenez, et vous serez ma femme. Vous le mritez  coup sr. Au diable
la naissance; vous valez toutes les ladies du monde. Vous avez autant
d'esprit dans votre petit doigt qu'il s'en trouve dans toutes
les ttes runies de toutes les femmes des baronnets du comt.
Voulez-vous, oui ou non?

--Oh! sir Pitt, dit Rebecca fort mue.

--Dites oui, Becky, continua sir Pitt; je suis vieux, mais encore
solide au poste. J'ai au moins vingt ans devant moi. Je vous rendrai
heureuse; qu'en pensez-vous? Vous ferez tout ce qui vous plaira; vous
dpenserez ce que vous voudrez; rien ne vous sera refus. Je vous
constituerai un douaire en cas de mort; tout se passera en rgle.
Hsitez-vous encore?

En mme temps le baronnet tombait  ses genoux avec un air de vieux
satyre.

Rebecca, la figure toute consterne, fit un mouvement en arrire. Dans
le cours de cette histoire, nous ne l'avions pas encore vue manquer de
sang-froid; mais sa prsence d'esprit lui fit ici compltement dfaut.
Les larmes les plus vraies coulrent de ses yeux.

Ah! monsieur.... ah! sir Pitt, dit-elle, je suis.... hlas!... _dj
marie_!




CHAPITRE XV.

O l'un voit un bout de l'oreille du mari de miss Sharp.


Tout lecteur d'un caractre sentimental, et nous n'en voulons que de
ce genre, doit nous savoir gr du tableau qui couronne le dernier acte
de notre petit drame. Qu'y a-t-il en effet de plus beau qu'une image
de l'Amour  genoux devant la Beaut?

Mais, quand l'Amour reut de la Beaut l'aveu terrible qu'elle tait
dj marie, il bondit soudain, et, quittant l'humble posture qu'il
avait sur le tapis, il laissa chapper des exclamations qui rendirent
la pauvre petite Beaut plus tremblante encore qu'elle n'tait en
prononant ces malencontreuses paroles.

Marie! vous plaisantez, s'cria le baronnet aprs la premire
explosion de rage et de surprise. Vous voulez vous jouer de moi,
Becky. Qui voudrait d'une femme sans un schelling de dot?

--Marie! oui, marie! dit Rebecca fondant en larmes, la voix
tremblante et son mouchoir sur ses yeux humides.

En mme temps elle appuyait sa tte contre le marbre de la chemine.
On et dit une statue de la Douleur, bien capable d'amollir le coeur
le plus endurci.

Oh! sir Pitt, cher sir Pitt, ne me croyez pas ingrate  toutes
vos bonts envers moi. C'est votre noble gnrosit qui vient de
m'arracher mon secret.

--Au diable la gnrosit! hurla sir Pitt;  qui donc tes-vous
marie? o cela s'est-il fait?

--Laissez-moi retourner avec vous  la campagne, monsieur!
permettez-moi de veiller sur vous avec le mme dvouement! ne me
sparez point de mon cher Crawley-la-Reine!

--Le ravisseur vous a donc abandonne? dit le baronnet, s'imaginant
qu'il commenait  comprendre. Eh bien! Becky, venez si vous le
voulez.  parti pris conseil donn. L'offre que je vous faisais tait
belle cependant. Revenez au moins comme gouvernante. Vous pourrez
toujours en faire  votre tte.

Elle lui tendit la main, elle poussa des sanglots  se briser le
coeur! ses boucles couvraient sa figure et elle se tenait accoude sur
le marbre de la chemine.

L'infme est donc parti? reprit sir Pitt, dont l'esprit s'ouvrit 
une honteuse pense; ne pensez plus  lui, Becky, je prendrai soin de
vous.

--Oh! monsieur, ce sera le bonheur de ma vie de retourner 
Crawley-la-Reine et d'y prendre soin de vos enfants, de vous, comme
par le pass, alors que vous m'exprimiez votre satisfaction des
services de votre petite Rebecca. Quand je pense aux offres que vous
venez de me faire, mon coeur se remplit de gratitude; oh! oui, je vous
l'assure. Je ne puis tre votre femme, permettez-moi.... d'tre votre
fille!

 ces mots Rebecca tombait  genoux de la manire la plus tragique,
et, pressant la main noire et crochue de sir Pitt entre ses deux
petites mains blanches et lisses comme le satin, elle le regardait
en face avec une expression de tendresse et de confiance. La porte
s'ouvrit alors, et miss Crawley apparut sur le seuil.

Mistress Firkin et miss Briggs s'taient trouves par hasard  la
porte du salon, comme le baronnet et Rebecca entraient dans cette
pice, et par hasard aussi elles avaient vu,  travers le trou de la
serrure, le vieux bonhomme aux pieds de la gouvernante, et entendu ses
offres gnreuses.  peine avait-il fini que mistress Firkin et miss
Briggs s'taient lances sur l'escalier, et, se prcipitant dans la
chambre o miss Crawley lisait son roman franais, avaient apport 
cette vieille dame l'tourdissante nouvelle que sir Pitt,  genoux,
faisait une dclaration  miss Sharp. Si vous calculez le temps
ncessaire pour que le susdit dialogue ait pu s'achever, pour que miss
Briggs et mistress Firkin soient grimpes jusqu' l'tage suprieur,
le temps ncessaire  miss Crawley pour s'tonner, laisser tomber
son volume de Pigault-Lebrun et enfin descendre les escaliers, vous
reconnatrez l'exacte prcision de cette histoire et comment miss
Crawley dut se prsenter  la porte de la salle, au moment o Rebecca
se trouvait dans une attitude suppliante.

C'est la dame qui est  genoux et non pas le monsieur, dit miss
Crawley avec un regard et une expression de ddain. On me disait que
vous tiez  genoux, sir Pitt: mettez-vous donc encore  genoux, et
voyons un peu le joli tableau que cela fait.

--J'ai remerci sir Pitt, madame, dit Rebecca en se relevant, et je
lui ai dit que jamais je ne pourrais devenir lady Crawley.

--Comment! vous avez refus ses offres? dit miss Crawley tout bahie.

Briggs et Firkin, se tenant sur la porte, ouvraient les yeux
d'tonnement et la bouche de stupfaction.

Oui, je l'ai refus, continua Rebecca d'une voix triste et
larmoyante.

--Mais dois-je en croire mes oreilles, sir Pitt? et lui auriez-vous
fait une dclaration formelle? demanda la vieille dame.

--Oui, dit le baronnet, c'est la vrit.

--Et vous a-t-elle refus, comme elle le dit?

--Oui, dit sir Pitt avec un gros rire.

--Cela n'a pas l'air de vous attrister beaucoup, observa miss Crawley.

--Pas le moins du monde, rpondit sir Pitt avec un sang-froid, une
bonne humeur qui laissa miss Crawley tout tonne.

Qu'un vieux gentilhomme de bonne race se mette aux genoux d'une pauvre
gouvernante et clate de rire quand elle lui refuse sa main, qu'une
pauvre gouvernante refuse un baronnet flanqu de quatre mille livres
sterling de revenu, miss Crawley ne pouvait s'expliquer ces mystres.
Il y avait l une intrigue qui surpassait en complication toutes
celles de son bien-aim Pigault-Lebrun.

Je suis bien aise de vous voir si gai, mon frre, continua-t-elle
sans pouvoir revenir de sa surprise.

--C'est fameux! dit sir Pitt, qui et pens cela? C'est un vrai dmon,
un petit renard, disait-il  part lui en souriant de plaisir.

--Qui et pens quoi? criait miss Crawley en frappant du pied. Voyons,
miss Sharp, est-ce que vous attendez le divorce du Prince rgent, et
ne trouveriez-vous pas notre famille assez bonne pour vous?

--L'attitude que j'avais, madame, dit Rebecca, quand vous tes entre,
tmoigne assez du prix que j'attache  l'honneur que ce noble et
excellent homme daignait me faire. Il faudrait n'avoir point de coeur
si, en retour de tant de bont, de tant d'affection pour la pauvre
orpheline, pour l'enfant abandonne, elle vous payait par de la
froideur et de l'insensibilit. Oh! mes amis, mes bienfaiteurs! ma
tendresse, ma vie, mon dvouement, tout vous appartient pour l'appui
que j'ai trouv auprs de vous. Douteriez-vous de ma reconnaissance,
miss Crawley? Ah! c'en est trop.... mon coeur succombe  tant
d'motions....

En mme temps, elle se laissa tomber d'une faon si tragique sur une
chaise voisine, que toute l'assistance fut attendrie de sa douleur.

Que vous m'pousiez ou non, vous tes une bonne petite fille, Becky,
et je serai votre ami, entendez-vous? dit Pitt en mettant son chapeau
 crpe.

Il partit, et Rebecca se sentit soulage d'un grand poids; car ainsi
son secret restait ignor de miss Crawley, et elle pouvait encore
jouir de quelque temps de rpit.

Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir, et fit signe  l'honnte
Briggs, qui grillait de l'accompagner, de ne point la suivre dans sa
chambre. Briggs et miss Crawley, au comble de la curiosit, se mirent
 commenter ce singulier vnement. Firkin, non moins mue, descendit
dans les rgions de la cuisine, et mit au courant de l'affaire la
population mle et femelle de l'endroit. Firkin fut si frappe de
cette aventure, qu'elle jugea  propos d'crire, par le courrier du
soir, que, sauf le respect qu'elle devait  mistress Bute Crawley et 
la famille du ministre, sir Pitt avait offert sa main  miss Sharp, et
qu'elle l'avait refuse,  l'tonnement gnral.

Dans la salle  manger, o la digne miss Briggs se rjouissait de
partager de nouveau les confidences de sa matresse, ces deux dames
n'en revenaient point de la proposition de sir Pitt et du refus de
Rebecca; Briggs supposait fort judicieusement qu'il devait s'lever
quelque obstacle par suite d'un attachement antrieur; autrement,
suivant elle, la jeune femme n'aurait pas refus une offre si
avantageuse.

Vous auriez accept, n'est-ce pas, Briggs? dit miss Crawley avec un
air de bont.

--Ne serait-ce pas un grand honneur pour moi de devenir la soeur de
miss Crawley? rpondit Briggs par une priphrase vasive.

--Eh bien! aprs tout, Becky et fait une trs-bonne lady Crawley,
observa miss Crawley, fort attendrie du refus de la jeune fille.

Elle tait d'autant plus librale dans son admiration qu'elle n'avait
plus de sacrifice  faire.

C'est une forte tte, continua-t-elle, avec plus d'esprit dans son
petit doigt que vous, ma pauvre Briggs, n'en avez dans toute votre
personne. Ses manires sont excellentes, et surtout depuis que je l'ai
forme. C'est une Montmorency, on le voit bien, Briggs, et le sang est
aprs tout quelque chose, quoique, pour ma part, je m'lve au-dessus
de ces prjugs. Elle et tenu son rang au milieu de ces orgueilleux
et stupides personnages de l'Hampshire, bien mieux que la malheureuse
fille du quincaillier.

Briggs maintenait son opinion, et cet attachement antrieur devenait
l'objet de leurs conjectures.

Vous autres, pauvres cratures sans amies, vous avez toujours quelque
sot roman, dit miss Crawley; et vous-mme, qu'avez-vous fait de votre
bel amour pour ce matre d'criture? Allons, Briggs, ne pleurez pas;
et  quoi bon pleurer ainsi? Vos larmes ne le ressusciteront pas; et
je suppose que cette infortune Becky n'aura pas t moins niaise,
moins sentimentale que.... Il y a l-dessous un apothicaire, un
commis, un peintre, un jeune ministre ou quelque chose de cette
espce.

--Pauvre enfant! pauvre enfant! disait Briggs se reportant
 vingt-quatre ans en arrire et pensant au matre d'criture
pulmonique, dont une mche de cheveux jaunes et des lettres
remarquables par leur griffonnage restaient dans son pupitre comme
un aliment ternel pour son amour et ses regrets, Pauvre enfant!
rptait Briggs; elle se voyait encore avec ses joues fraches et
ses dix-huit ans, allant le soir  l'glise et chantant avec son
pulmonique sur le livre des psaumes.

Aprs une telle conduite de la part de Rebecca, dit miss Crawley
avec enthousiasme, notre famille doit faire quelque chose pour elle.
Cherchez  dcouvrir quel est l'individu, Briggs. Je l'tablirai en
boutique, je lui ferai faire mon portrait, ou je parlerai de lui  mon
cousin l'vque; je donnerai une dot  Becky, nous aurons une
noce, Briggs; vous ferez le djeuner, et vous serez la demoiselle
d'honneur.

Briggs dclara que ce serait charmant et s'extasia sur l'inpuisable
bont de sa chre miss Crawley. Elle monta dans la chambre de Rebecca
pour la consoler, pour causer de l'offre, du refus, de ses motifs
d'agir ainsi, pour lui faire part des gnreuses intentions de miss
Crawley et pour tcher de dcouvrir qui tait le matre et seigneur du
coeur de miss Sharp.

Rebecca, en proie  une vive motion, rpondit aux offres
bienveillantes que lui apportait miss Briggs avec toute la chaleur de
la reconnaissance. Elle lui avoua qu'il y avait l-dessous un secret
attachement entour du plus dlicieux mystre. Quel dommage que miss
Briggs ne ft pas reste une minute de plus au trou de la serrure!

Rebecca allait peut-tre lui en dire plus long; mais  peine miss
Briggs se trouvait-elle auprs de Rebecca depuis cinq minutes, que
miss Crawley s'y prsenta en personne, honneur jusqu'alors inou.
Son impatience ne lui ayant pas permis d'attendre le retour de son
ambassadrice, elle tait venue elle-mme. Elle dit  Briggs de
quitter la chambre, exprima hautement  Rebecca son approbation sur sa
conduite, et lui demanda des dtails sur le colloque qui avait amen
l'offre surprenante de sir Pitt.

Rebecca lui dit que, depuis longtemps, elle s'apercevait des
prvenances dont sir Pitt voulait bien l'honorer, car c'tait son
habitude de faire connatre ses sentiments d'une manire assez
franche et assez peu dguise. Elle eut soin de taire ses raisons
particulires de refus, dont elle ne voulait point, pour le moment,
occuper l'esprit de miss Crawley. L'ge, le rang, les habitudes de
sir Pitt lui avaient fait trouver ce mariage compltement impossible.
D'ailleurs, une femme qui possde le moindre sentiment de dignit
personnelle, de convenance, peut-elle couter de pareilles
propositions  un tel moment, lorsque les funrailles de la dernire
pouse ne sont pas encore termines?

 d'autres, ma chre, vous n'auriez pas refus, s'il n'y avait pas
anguille sous roche, dit miss Crawley, arrivant brusquement  ses
fins. Dites-moi vos motifs; quels sont vos motifs personnels? Il y a
un amoureux l-dessous; il y a quelqu'un qui a touch votre coeur.

Rebecca, baissant les yeux, avoua qu'il y en avait un.

Vous avez devin tout juste, ma chre dame, dit-elle d'une voix douce
et timide; vous vous tonnez qu'une pauvre fille sans amis ait trouv
 placer son coeur? Mais je n'ai jamais entendu dire que la pauvret
ft un obstacle  la loi commune. Ah! que n'a-t-il pu en tre ainsi!

--Pauvre chre me, s'cria miss Crawley toujours prte  faire du
sentiment, votre amour n'est donc point partag? nous pleurons donc
dans le secret et l'abandon? Contez-moi tout, que je puisse vous
consoler.

--Que cela n'est-il en votre pouvoir, chre madame? dit Rebecca de la
mme voix larmoyante. Ah! j'en aurais bien besoin!

Et elle appuyait sa tte sur l'paule de miss Crawley, et pleurait
avec tant de naturel que la vieille dame, matrise pas un mouvement
de sympathie, l'embrassa avec une tendresse presque maternelle, et
l'assura avec vivacit de son estime et de son affection, dclarant
qu'elle l'aimait comme une fille et qu'elle ferait tout au monde pour
lui tre utile.

Et maintenant, ma chre, son nom? Est-ce le frre de cette charmante
miss Sedley? Vous m'avez touch un mot d'une affaire avec lui. Je
l'inviterai ici et il sera  vous. Vous pouvez compter dessus, ma
chre.

--Ne m'interrogez point, dit Rebecca; plus tard, bientt vous saurez
tout, oui, tout, chre et excellente miss Crawley! bien chre amie....
Mais puis-je vous donner ce nom?

--Je le veux, ma chre enfant, rpliqua la vieille dame en
l'embrassant.

--Il m'est impossible de vous rien dire maintenant, sanglota Rebecca;
je suis bien malheureuse!... mais aimez-moi toujours.... promettez-moi
de m'aimer toujours.

Toutes deux maintenant versaient des larmes, car l'motion de la jeune
femme avait t contagieuse pour sa vieille protectrice. Miss Crawley
fit solennellement cette promesse et quitta ensuite sa petite
amie, pleine d'admiration pour cette simple, tendre, affectueuse et
incomprhensible crature.

Seule et livre  elle-mme pour rflchir sur les vnements imprvus
et merveilleux de cette journe, sur ce qu'elle tait, sur ce qu'elle
aurait pu tre, quels furent,  votre avis, les sentiments intimes de
miss, non, j'en demande pardon, de mistress Rebecca? Un peu plus haut
votre serviteur a rclam le privilge de jeter un regard furtif dans
la chambre de miss Amlia Sedley et a dvoil avec l'omniscience du
nouvelliste tous les petits soucis, toutes les petites passions qui
voltigeaient  l'entour de cet innocent chevet; et pourquoi ici ne pas
nous dclarer le confident de Rebecca, le matre de ses secrets et le
gelier de sa conscience?

Rebecca se laissa d'abord aller aux regrets les plus vifs et les plus
sincres d'avoir t rduite  renoncer  la bonne fortune prodigieuse
qu'elle avait eue si prs de sa main; c'tait l assurment un
contre-temps qui lui attirera toute la sympathie des personnes
positives.

Eh quoi! se disait Rebecca, j'aurais pu tre milady! J'aurais men
ce vieux bonhomme par le nez. J'aurais dispens mistress Bute de sa
protection et M. Pitt de ses airs de supriorit. J'aurais eu maison
de ville meuble  neuf et frachement dcore, je me serais promene
dans le plus bel quipage de Londres, j'aurais eu ma loge  l'Opra,
et, l'anne prochaine, j'aurais t prsente  la cour. Voil quelle
aurait pu tre la ralit, tandis que l'avenir maintenant n'est plus
que doute et mystre.

Mais Rebecca tait une jeune dame d'une rsolution et d'un courage
trop nergiques pour se permettre longtemps ces lamentations
superflues sur un pass irrvocable. Aprs avoir fait  ces
proccupations une part de regrets convenable, elle tourna toute son
attention vers l'avenir qui, par son importance, fixait bien davantage
ses mditations. Elle calcula donc quels taient, dans sa situation,
ses esprances, ses doutes et ses chances de succs.

D'abord elle tait _marie_, c'tait l le point capital. Sir Pitt
le savait. Cet aveu de sa part tait moins l'effet d'une surprise
que d'une dcision prise sur-le-champ. Il aurait fallu tt ou tard en
venir  cette dclaration. Pourquoi remettre ce qu'on peut faire tout
de suite? Lui qui aurait voulu l'pouser, garderait certainement le
silence sur son mariage. Mais comment miss Crawley recevrait-elle
cette nouvelle? C'tait l la grande question. Rebecca flottait
dans le doute; et cependant elle ne pouvait oublier les opinions
manifestes par miss Crawley, son mpris dclar pour la naissance,
ses opinions d'un libralisme avanc, ses dispositions romanesques,
son vif attachement pour son neveu, enfin ses protestations, sans
cesse rptes, de tendresse pour Rebecca.

Elle est si prise de moi, se dit Rebecca, qu'elle me pardonnera
tout. Elle est si habitue  moi, que je ne crois pas qu'elle puisse
se trouver bien en mon absence. Quand l'claircissement viendra, il
y aura encore une scne, des attaques de nerfs, des querelles, et une
rconciliation finale. En somme, pourquoi retarder encore? Le sort
l'avait voulu; aujourd'hui ou demain, tout cela revenait au mme.

Ainsi donc, dcide  annoncer  miss Crawley la grande nouvelle, la
jeune personne interrogea son esprit sur la meilleure manire de
la lui prsenter. Devait-elle faire face  l'orage, ou bien fuir et
viter les premires fureurs de son dchanement? C'est en proie  ces
mditations qu'elle crivit la lettre suivante:

    Trs-cher ami,

La grande crise dont nous avons si souvent parl va enfin clater. La
moiti de mon secret est connue et de mres rflexions m'ont persuade
que le temps tait enfin arriv de rvler tout ce mystre. Sir Pitt
est venu me voir ce matin, et pourquoi? devinez.... Pour me faire une
dclaration en forme. Qu'en pensez-vous? Quel malheur! j'aurais pu
devenir lady Crawley. Qu'aurait dit mistress Bute, qu'aurait dit
cette bonne tante, surtout en me voyant prendre le pas sur elle? Je me
serais trouve la maman de certaine personne au lieu d'tre sa.... Oh!
je tremble, je tremble quand je pense que bientt il faudra tout dire.

Sir Pitt sait que je suis marie; mais  qui? il l'ignore, et, grce
 cela, n'en est pas autrement fch. Actuellement ma tante n'est pas
contente de mon refus aux propositions du baronnet, mais cependant
elle est toute bont et toute tendresse. Elle veut bien reconnatre
que j'eusse t pour lui une excellente femme et dclare qu'elle
tiendra lieu de mre  votre petite Rebecca. Quel coup pour elle 
la premire ouverture qui va lui tre faite! Mais qu'avons-nous 
craindre, sinon une colre d'un moment? C'est mon avis, c'est ma
conviction; elle raffole trop de vous, mauvais sujet et grand vaurien,
pour ne pas tout vous pardonner; et, en vrit, je crois qu'aprs
vous, je tiens la premire place dans son coeur, et qu'elle serait
trs-malheureuse sans moi. Trs-cher ami, une voix me dit que nous en
sortirons victorieux. Vous laisserez l cet affreux rgiment, le jeu,
les courses, et vous deviendrez un honnte garon; nous vivrons tous
ensemble  Park-Lane, et nous hriterons un jour de tout l'argent de
ma tante.

Je tcherai d'aller me promener demain  la place ordinaire. Si miss
Briggs m'accompagne, venez dner et apportez-moi la rponse que vous
mettrez dans le troisime volume des _Sermons de Porteus_. Mais, de
toute manire, venez voir celle qui est toute  vous.

    R...

    _ miss lisa Styles, chez M. Barnet, sellier, Knightsbridge._

Nous sommes srs qu'il n'y a pas un lecteur de cette petite histoire
qui ne possde assez de pntration pour avoir dj dcouvert que
cette miss Styles, ancienne amie de pension,  ce que disait
Rebecca, avec laquelle elle avait dernirement repris une active
correspondance, et qui allait chercher ses lettres chez le sellier,
portait des perons en cuivre et de grandes moustaches retrousses, et
n'tait autre que le capitaine Rawdon Crawley.




CHAPITRE XVI.

La lettre sur la pelote.


Comment se fit ce mariage? Voil un problme qui ne saurait
embarrasser personne. Comment empcher un capitaine arriv  sa
majorit d'pouser une jeune personne galement majeure, d'acheter
une licence et de s'unir  elle dans l'une des glises de la ville?
Personne n'en est encore  apprendre que, lorsqu'une femme a une
volont, elle trouve toujours moyen de l'accomplir. Voici ma version.
Un jour o miss Sharp tait alle passer l'aprs-midi chez sa chre
amie miss Amlia Sedley, de Russell-Square, on avait pu voir une dame
fort semblable  elle entrer dans une glise de la Cit en compagnie
d'un monsieur aux moustaches bien cires, ressortir un quart d'heure
aprs cette entre avec le mme monsieur, qui l'avait conduite  un
fiacre stationnant  la porte; et ainsi s'tait clbre la crmonie
du mariage.

Personne au monde, aprs tant d'exemples quotidiens, n'ira, je
pense, mettre en doute qu'on puisse se marier avec la premire
venue? N'a-t-on pas vu des gens senss et instruits pouser leurs
cuisinires. Lord Elden lui-mme, le plus srieux des hommes, n'a-t-il
pas procd  son mariage par enlvement? Achille et Ajax n'ont-ils
pas fait l'amour avec leurs belles esclaves? Pouvait-on demander  un
robuste dragon, qui jamais dans sa vie n'avait cherch  rgler ses
passions, d'aller subitement se mtamorphoser en sage et rsister aux
entranements de ses caprices? Si l'on ne se mariait qu'avec poids et
mesure, le monde serait bien vite dpeupl.

Il me semble, pour ma part, que le mariage de M. Rawdon est l'une des
plus honntes actions que nous ayons trouves sur notre route, dans la
biographie du susdit personnage. Qui songerait  lui faire un crime
de s'tre laiss captiver par une femme, et, aprs s'tre laiss
captiver, de l'avoir pouse en noces lgitimes? L'admiration, le
plaisir, l'amour, l'tonnement, la confiance illimite, l'adoration
frntique qu'avait prouvs par degrs ce brave et gras guerrier 
l'gard de la petite Rebecca taient des sentiments qui, aux yeux
des dames, ne sauraient tourner qu' son avantage. Si elle chantait,
chaque roulade de son gosier lectrisait cette me paisse et vibrait
 travers cette masse de matire. Si elle causait, il disposait de
toutes les forces de son intelligence pour l'couter et l'admirer.
Disait-elle une plaisanterie, il ruminait ce bon mot dans son esprit,
et, une demi-heure aprs, dans la rue, finissait par clater de rire,
 la grande surprise de son groom, quand il tait en tilbury, ou de
son camarade qui montait  cheval  ct de lui  Rotten-Row. Pour
lui, les paroles de Rebecca taient des oracles, ses moindres actions
portaient l'empreinte de la grce et de la sagesse.

Comme elle chante! comme elle peint! se disait-il  lui-mme; comme
elle monte bien la jument qui me mne  Crawley-la-Reine! Il allait
mme jusqu' lui dire dans ses moments d'panchements: Mon Dieu,
Becky, vous pourriez fort bien vous faire gnral en chef ou
archevque de Cantorbry.

Ces sentiments sont-ils donc si rares, et combien ne voit-on pas
chaque jour d'honntes Hercules dans les jupons de leur Omphale, et de
Samsons aux paisses moustaches prosterns aux genoux de leur Dalila!

Lors donc que Becky lui annona l'approche de la grande crise et lui
dit que le temps de l'action tait venu, Rawdon lui dclara qu'il
tait prt  agir sous ses ordres, et  faire charger ses troupes ds
le signal du colonel. Il ne fut pas ncessaire de mettre sa lettre
dans le troisime volume de Porteus. Rebecca trouva le moyen de se
dbarrasser de Briggs, sa compagne, et rencontra le jour suivant
sa fidle _amie_ au rendez-vous ordinaire. Elle avait mri son
plan pendant la nuit et fit part  Rawdon du rsultat de ses
dterminations. Celui-ci approuva tout, comme c'tait son devoir.
Comment n'aurait-ce pas t pour le mieux, puisque c'tait elle qui
avait tout rgl? Miss Crawley ne pouvait manquer de donner  la
fin son consentement ou tout au moins de s'apprivoiser, suivant
l'expression de Rawdon, au bout de quelque temps. Quant aux
rsolutions de Rebecca, elles eussent t dans le sens oppos qu'il
les et suivies aussi aveuglment.

Vous avez de la cervelle pour deux, Becky, lui disait-il, vous nous
tirerez de ce prcipice; je n'ai jamais vu personne qui vous vaille,
et cependant je me suis trouv avec des gens bien habiles, moi aussi.

Aprs cette profession de foi, le dragon au coeur brlant s'en remit
 elle du soin de conduire l'excution de son projet, conu dans
l'intrt commun, et il excuta ponctuellement ses ordres sans mme
en demander les raisons. Son rle, dans l'affaire, se bornait tout
simplement  louer pour le capitaine et mistress Crawley un logement
retir dans le voisinage de la caserne; car Rebecca s'tait dcide,
et avec beaucoup de sagesse, selon nous,  se faire enlever. Rawdon
tait ravi de cette rsolution; depuis plusieurs semaines dj il la
suppliait de prendre ce parti. Il se mettait en campagne pour retenir
les logements avec cette activit que l'amour seul peut donner: il
avait fait si peu de difficults sur les deux guines par semaine
demandes par la matresse d'htel, que celle-ci se reprocha de n'en
avoir pas exig davantage. Il fit apporter un piano et assez de fleurs
pour remplir la moiti d'une serre. Tout tait  l'avenant. Quant aux
chles, aux gants, aux bas de soie, aux montres en or, aux bracelets
et  la parfumerie, il en fit emplette avec toute la profusion d'un
amour aveugle et d'un crdit illimit. Aprs avoir soulag son esprit
par ce dbordement de gnrosit, ne sachant plus que faire de ses
nerfs, il alla au club attendre, en buvant, l'heure qui devait dcider
de la flicit de sa vie.

Les vnements du jour prcdent, l'admirable conduite de Rebecca
refusant de si brillantes propositions, le malheur mystrieux qui
planait sur elle, et la rsignation silencieuse avec laquelle elle
supportait son affliction, ajoutrent encore  la tendresse ordinaire
de miss Crawley.

Ds qu'il s'agit de mariage, soit pour un refus, soit pour une
demande, c'en est assez pour mettre en branle des lgions de femmes,
et donner du mouvement aux fibres nerveuses de chacune d'elles. Comme
observateur de la nature humaine, je frquente rgulirement l'glise
Saint-George pendant la saison des mariages dans le grand monde.
Jamais je n'ai vu les amis du fianc fondre en larmes, jamais je n'ai
remarqu la moindre motion dans le bedeau et le clerg qui officie.
Il n'est pas rare, au contraire, de voir des femmes qui n'ont plus
aucun intrt  ce qui se passe, de vieilles ladies qui sont depuis
longtemps au del de la limite o l'on se marie, d'honntes mres
de famille, entoures d'un cortge d'enfants, de voir, dis-je, ce
troupeau de femmes pleurer, sangloter, souffler, cacher leur figure
dans leur mouchoir de poche, s'abandonner aux transports de la plus
farouche motion.

En un mot, miss Crawley et miss Briggs, aprs la dmarche de sir Pitt,
se livraient  une dpense immodre de sentiments; Rebecca tait
devenue l'objet du plus tendre intrt pour miss Crawley, et,
tandis que Rebecca tait retire dans sa chambre, sa vieille amie se
consolait par la lecture des histoires les plus romanesques. La petite
Sharp tait l'hrone du jour, grce au mystre de ses penses de
coeur.

Jamais Rebecca n'avait trouv un chant si doux, une conversation si
sduisante que le soir qui suivit tous les prparatifs que nous venons
de raconter. Elle tenait dans sa main le coeur de miss Crawley. Elle
parlait d'un ton ddaigneux et moqueur de la proposition de sir Pitt,
en riait comme d'un caprice extravagant de vieillard. Ses yeux se
remplissaient de larmes, tandis que le coeur de Briggs dbordait
de l'inexprimable douleur de se voir vince par sa rivale, quand
celle-ci disait que son seul dsir tait de rester toujours auprs de
sa chre bienfaitrice.

Chre petite amie! disait la vieille dame; vous ne me quitterez
pas de longtemps, voil qui est convenu. Quant  retourner chez mon
abominable frre, aprs ce qui s'est pass, il ne faut plus en parler.
Vous resterez ici avec moi et avec Briggs. Briggs fait trs-souvent
visite  ses parents. Il ne tiendra qu' elle d'aller les voir tant
qu'elle voudra. Mais vous, ma chre, vous serez l pour avoir soin de
la pauvre vieille.

Que Rawdon Crawley se ft trouv l, au lieu d'tre  boire  son
club pour endormir ses nerfs, le jeune couple, tombant aux pieds de la
vieille demoiselle, aurait, par un aveu complet obtenu son pardon en
un clin d'oeil. Mais ce coup de fortune fut refus  nos jeunes
gens, sans doute pour le plus grand bonheur de cette histoire. Nombre
d'aventures merveilleuses auxquelles ils vont se trouver mls, les
auraient laisss bien tranquilles au coin de leur feu, sous un toit
confortable, avec l'intervention ds le dbut du pardon consolant,
mais peu dramatique de miss Crawley.

Dans la maison de Park-Lane se trouvait, sous les ordres de mistress
Firkin, une jeune servante de l'Hampshire, qui, entre autres
fonctions, avait celle de frapper tous les matins  la porte de miss
Sharp avec la cruche d'eau chaude que Firkin ne lui aurait pas porte
elle-mme, et-il d lui en coter la tte. Cette fille avait t
leve autrefois aux frais de la famille; elle avait un frre dans la
compagnie du capitaine Crawley, et, sans blesser la vrit, on pouvait
affirmer qu'elle tait instruite de certains arrangements qui entrent
pour beaucoup dans les combinaisons de cette histoire. Toujours on ne
pourra nous contester qu'elle avait achet un chle jaune, une paire
de bottines vertes, un chapeau bleu clair ombrag d'une plume rouge,
avec trois guines provenant de Rebecca. Comme avec miss Sharp
l'argent tait toujours plac  intrt, c'tait sans doute les
services de Betty Martin qui lui avaient valu cette largesse toute
royale.

Le surlendemain des propositions de sir Pitt Crawley  miss Sharp, le
soleil se leva comme  son ordinaire, et  son ordinaire aussi Betty
Martin, charge du service de l'tage suprieur, frappa  la porte de
la chambre  coucher de la gouvernante.

Point de rponse. Nouveau coup  la porte: mme silence. Sa cruche
d'eau chaude  la main, elle ouvrit et entra dans la chambre.

La petite couchette, bien blanche, tait aussi en ordre et aussi peu
froisse que la veille, aprs que Betty avait aid Rebecca  faire
le lit. Dans un coin de la chambre se trouvaient deux petites malles
ficeles, et sur la table, devant la fentre, pique  la pelote,
bien grosse et bien grasse, quoique double de satin rose, une lettre
attirait les regards; il est probable qu'elle avait pass l toute la
nuit.

Betty se dirigea de ce ct sur la pointe du pied comme si elle et
craint de la faire envoler, jeta autour d'elle un coup d'oeil de
surprise et de satisfaction, prit la lettre du bout des doigts, puis
se mit  rire de bon coeur en la retournant dans tous les sens, et
enfin la descendit  l'tage infrieur, chez miss Briggs.

Comment Betty reconnut-elle que la lettre tait  l'adresse de miss
Briggs? j'aimerais  l'apprendre! Elle avait eu beau suivre l'cole du
dimanche faite par mistress Bute Crawley, elle ne savait pas plus lire
l'criture que l'hbreu.

Hol! miss Briggs, s'cria cette grosse fille; oh! miss, quelle
drle de chose vient d'arriver! Il n'y a personne dans la chambre de
miss Sharp; le lit n'a pas t dfait, et elle est partie en laissant
cette lettre pour vous, miss.

--Qu'est-ce que cela? s'cria Briggs laissant tomber son peigne
et flotter sur ses paules une petite corde de cheveux fans; un
enlvement! miss Sharp en fuite! Qu'est-ce  dire que cela?

En mme temps elle rompait brusquement le cachet et, comme on dit,
dvorait le contenu de la lettre  elle adresse.

Chre miss Briggs (crivait la fugitive), dans l'excellent coeur que
je vous connais, vous trouverez piti, sympathie et excuse pour
votre pauvre amie. C'est en rpandant mes larmes, mes prires, mes
bndictions que je m'loigne de cette maison, de cette maison o la
pauvre orpheline a toujours trouv des trsors inpuisables de
bont et d'affection. J'obis  des droits suprieurs  ceux que ma
bienfaitrice peut avoir sur moi. Je me rends au devoir qui m'appelle
prs de mon mari. Oui, je suis marie, et mon mari m'ordonne de le
suivre sous l'humble toit qui doit dsormais nous servir de demeure.
Trs-chre miss Briggs, annoncez cette nouvelle, en vous inspirant
de votre excellent coeur,  ma chre,  ma bien-aime amie et
protectrice. Dites-lui qu'avant de partir j'ai t verser des larmes
sur son oreiller, sur cet oreiller o j'ai si souvent calm ses
souffrances, et sur lequel je dsire veiller encore. Oh! avec quelle
joie je rentrerai  mon cher Park-Lane! Que je tremble en attendant
cette rponse qui va dcider de mon sort! Quand sir Pitt a daign
m'offrir sa main, honneur dont m'a trouve digne ma bien-aime miss
Crawley (et ce sera pour moi un sujet de la bnir ternellement,
puisqu'elle n'aurait pas ddaign d'avoir la pauvre orpheline pour
soeur), j'ai dit alors  sir Pitt que j'tais dj marie et il m'a
pardonn; mais le courage m'a manqu sur le point de lui faire un
aveu complet, alors que j'allais lui dire que je ne pouvais devenir
sa femme, parce que j'tais dj sa fille! J'ai pous le meilleur, le
plus gnreux des hommes: le Rawdon de miss Crawley est mon Rawdon! Il
ordonne, et j'incline la tte; il m'appelle dans notre humble demeure,
et je le suivrai par tout l'univers. Excellente et bonne amie,
intercdez auprs de la bien-aime tante de mon Rawdon, pour lui et
pour la pauvre fille  laquelle sa noble race a montr une affection
sans gale. Suppliez miss Crawley de recevoir ses affectionns
enfants; et, pour terminer, mille bndictions sans fin sur la chre
maison que je quitte.

    Votre dvoue et reconnaissante,
    REBECCA CRAWLEY.



Minuit!

Au moment o Briggs terminait la lecture de cette pice intressante
et pathtique, grce  laquelle elle se voyait rintgre dans sa
position de premire confidente auprs de miss Crawley, mistress
Firkin entra dans la chambre.

Mistress Bute Crawley, lui dit-elle, vient d'arriver par la malle de
l'Hampshire et demande du th; voulez-vous descendre pour lui prparer
 djeuner, miss?

 la grande surprise de Firkin, Briggs, sa robe de chambre ramene
devant elle, sa petite corde de cheveux flottant toujours  l'aventure
derrire sa tte, ses papillotes suspendues en grappes autour de son
front, Briggs descendit prcipitamment vers mistress Bute, tenant  la
main la lettre o elle avait lu ces prodigieuses nouvelles.

Oh! mistress Firkin, s'criait de son ct Betty, quelle affaire!
miss Sharp s'est enfuie avec le capitaine; ils sont en route pour
Gretna-Green.

Il y aurait un chapitre  crire sur les motions de mistress Firkin,
si la peinture des passions qui agitaient ses matresses n'tait pas
une plus digne occupation pour notre aimable muse.

Quand mistress Bute Crawley, transie d'un voyage nocturne et se
rchauffant  l'tre ptillant de la salle  manger, apprit de miss
Briggs la nouvelle de ce mariage clandestin, elle rpta que son
arrive dans un pareil moment, o il faudrait aider cette pauvre
miss Crawley  supporter un si terrible coup, tait tout  fait
providentielle. Rebecca n'tait plus qu'une petite sclrate ptrie
d'artifice et de fourberie; elle s'en tait toujours dfie, et,
quant  Rawdon Crawley, elle cherchait en vain  s'expliquer la folle
tendresse de sa tante  son endroit. Depuis longtemps, elle ne voyait
en lui qu'un dbauch, un dissipateur, un tre abandonn de Dieu.
Cette dtestable quipe, ajoutait mistress Bute, aura du moins
pour utile rsultat d'ouvrir les yeux  miss Crawley sur le vritable
caractre de ce misrable.

Mistress Bute prit alors son th avec renfort de grillades beurres.
Comme dsormais il se trouvait une chambre vacante dans la maison,
rien ne la forant plus  rester  l'htel Gloster, o l'avait
descendue la malle de Portsmouth, elle dpcha M. Bowls avec
commission d'en rapporter ses bagages.

Miss Crawley ne sortait jamais de sa chambre avant midi. Elle prenait
le matin son chocolat dans son lit, tandis que Becky Sharp lui lisait
le _Morning-Post_, faisait mille alles et venues ou la distrayait
d'autre manire. Les coryphes de l'tage infrieur convinrent qu'on
mnagerait la sensibilit de la chre dame jusqu' son apparition dans
le salon; on lui avait cependant annonc que la malle de l'Hampshire
avait dpos mistress Bute Crawley  l'htel Gloster, qu'elle envoyait
ses politesses  miss Crawley et lui demandait l'autorisation de
djeuner avec miss Briggs. L'arrive de mistress Bute, qui en tout
autre temps ne lui aurait fait aucun plaisir, lui causa alors une
certaine satisfaction. Miss Crawley n'tait pas fche de parler
avec sa belle-soeur de feu lady Crawley, des prparatifs pour les
funrailles et des brusques propositions de sir Pitt  Rebecca.

On laissa d'abord la vieille demoiselle s'installer  son aise dans
son grand fauteuil favori, changer les embrassements et les questions
d'usage avec la nouvelle arrive; alors enfin les conjurs jugrent
le moment favorable pour lui faire subir l'opration. Qui n'a pas eu
occasion d'admirer les artifices et les mnagements dlicats employs
par les femmes pour prparer leurs amis aux mauvaises nouvelles?
Les deux acolytes de miss Crawley s'entourrent d'un tel appareil de
mystre que, sans lui avoir dit encore le premier mot de la fatale
nouvelle, elles avaient pourtant veill chez elle, dans une
proportion convenable, le doute et l'inquitude.

Elle a refus sir Pitt, ma chre miss Crawley, disait mistress
Bute.... voyons, du courage.... parce que.... parce qu'elle ne pouvait
pas faire autrement.

--Il faut toujours un parce que, rpondait miss Crawley, et c'est
parce qu'elle en aime un autre. Je l'ai dit hier  Briggs.

--Oui, elle en aime un autre! reprenait Briggs  son tour; hlas! ma
chre et respectable amie, elle est dj marie!

--Oui, dj marie, reprenait mistress Bute, en appuyant sur la
chanterelle.

Et toutes deux, les mains croises, se regardaient l'une l'autre, puis
reportaient les yeux sur leur patiente.

Qu'elle vienne me trouver ds son retour, cette petite astucieuse! ne
me rien dire! s'criait miss Crawley.

--Ah! elle ne reviendra pas de sitt; montrez ici tout votre courage,
ma chre amie; elle est partie, mais pour longtemps; elle.... elle est
partie pour tout  fait.

--Dieux du ciel! et qui me fera mon chocolat! Vite, qu'on aille la
chercher et qu'elle revienne. Je veux qu'elle revienne! hurlait la
vieille fille.

--Pour l'amour du ciel, qu'elle prenne son courage  deux mains, et ne
la torturez pas ainsi, miss Briggs.

--Elle est marie  qui? s'cria la vieille fille dans une
exaspration nerveuse.

--....  un parent de....

--Allons, parlez; c'est de quoi me rendre folle, s'cria miss Crawley
 bout de patience.

--Oh! ma chre dame..., miss Briggs soutenez-la, elle a pous Rawdon
Crawley.

--Rawdon mari....  Rebecca.... une gouvernante.... non, non....
Sortez de ma maison, vieille folle, vieille idiote! Que vous tes
stupide, Briggs.... et vous osez?... vous tes du complot.... c'est de
votre faute s'il s'est mari.... vous avez cru que je le dpouillerais
alors pour vous.... je vois bien ce que c'est, Martha!

Et la fureur de la vieille s'exhalait en phrases entrecoupes.

Ah! quelle affliction, madame! une personne de votre rang pouser la
fille d'un matre de dessin!

--Sa mre tait une Montmorency, s'cria la vieille dame arrachant
presque la sonnette.

--Sa mre tait une fille d'Opra, une _plancheuse_, peut-tre pis
encore, repartit mistress Bute.

Miss Crawley poussa un dernier cri et tomba sans connaissance. On la
remonta dans sa chambre, d'o elle venait de descendre. Les crises
nerveuses se succdaient sans interruption. On fit venir le docteur,
et l'apothicaire ne tarda pas  suivre ses pas. Mistress Bute
s'installa  son chevet comme garde-malade.

C'est le devoir de ses parents de veiller sur elle, disait la
charitable Bute.

 peine avait-on remont miss Crawley dans sa chambre, que survint un
nouveau personnage qu'il fallut mettre au courant des faits. C'tait
le baronnet.

O est Becky? dit sir Pitt; o sont ses bagages? Je viens la chercher
pour partir avec moi pour Crawley-la-Reine.

--Ne connaissez-vous donc point l'tonnante nouvelle de son mariage
clandestin? demanda Briggs.

--Quque a me fait? fit sir Pitt. Eh bien! elle est marie, et voil
tout. Dites-lui de descendre sans plus de retard.

--Vous ne savez donc pas, monsieur, lui demanda miss Briggs, qu'elle
n'est plus dans la maison, au grand dsespoir de miss Crawley? La
pauvre femme a bien manqu mourir lorsque nous lui avons appris
l'union de la gouvernante avec le capitaine Rawdon.

Quand sir Pitt Crawley entendit annoncer que Rebecca tait la femme
de son fils, il sortit de sa bouche une avalanche de jurons qui
sonneraient assez mal ici, et qui firent que la pauvre Briggs, toute
tremblante, s'lana de la chambre o il cumait. Nous pousserons avec
elle la porte sur cette figure dcompose par la colre, enflamme par
la haine et le dsir.

Le lendemain de son arrive  Crawley-la-Reine, sir Pitt se livra aux
excs du dlire le plus effrn, et, dans la chambre qu'avait occupe
miss Sharp, il enfona les caisses  coups de pied et mit en pices
ses papiers, ses robes et tous ses chiffons. Miss Horrocks, la fille
du sommelier, prit une partie de ces dbris; les enfants s'affublrent
du reste pour jouer la comdie.

Il y avait  peine quelques jours que leur pauvre mre avait t
conduite  sa dernire demeure. Pas une larme, pas un regret n'avait
accompagn ses cendres dposes parmi tant d'autres, toutes trangres
pour elles.

Mais si la vieille ne s'apaise pas, disait Rawdon  sa petite femme
dans leur lgante maison de Brompton, o celle-ci avait pass
sa matine  essayer un nouveau piano, ses nouveaux gants qui lui
allaient  merveille, ses nouveaux chles qui lui seyaient on ne peut
mieux, ses nouvelles bagues qui brillaient  ses petits doigts, et sa
nouvelle montre qui faisait tic tac  son ct. Eh bien! Becky, si la
vieille femme s'entte?

--Je me charge de votre fortune, reprit-elle; et Dalila caressait
Samson.

--Vous pouvez tout, dit-il en dposant un baiser sur sa main mignonne;
aussi, mordieu! je m'en rapporte  vous!




CHAPITRE XVII.

Le capitaine Dobbin achte un piano.


S'il est au monde un endroit o la satire et le sentiment puissent se
donner rendez-vous, o le risible et le larmoyant se prsentent avec
le plus bizarre contraste, o l'on ait le droit de se montrer
mordant et pathtique avec un parfait  propos, c'est dans une de ces
assembles publiques dont l'annonce remplit chaque jour les dernires
colonnes du _Times_, et o chacun, pour son argent, est appel 
prendre sa part de la bibliothque, du mobilier, de la vaisselle, de
la garde-robe et des vins fins d'picure trpass.

Les restes de mylord Plutus reposent maintenant dans le caveau de
la famille. Les statuaires taillent dans le marbre une inscription
commmorative et vridique, comme on le sait, de ses vertus et de la
douleur de son hritier, dsormais en possession de ses biens. Quel
convive de la table de Plutus peut passer devant sa maison jadis si
hospitalire pour lui, sans laisser chapper un soupir, devant cette
maison qui s'illuminait de si joyeuses clarts vers les sept heures
du soir, dont les portes taient toujours toutes grandes ouvertes,
et dont les domestiques, tandis qu'on montait l'escalier garni de
moelleux tapis, faisaient retentir le nom du visiteur de palier en
palier jusqu' ce qu'il et pntr dans l'lgant sanctuaire o
le vieux Plutus recevait ses amis! Il en comptait beaucoup! Il les
traitait si bien! Combien de gens voyait-on chez lui, spirituels sous
ses vaste portiques, moroses ds qu'ils en franchissaient le seuil.
Combien de gens aimables et prvenants  l'envi, qui partout ailleurs
se dtestaient et se seraient gorgs l'un l'autre! Il avait une
certaine arrogance, mais sa cuisine aurait fait avaler bien pis
encore. Il tait lourd et pais, mais le feu de son vin ptillait dans
toutes les conversations.

 tout prix nous aurons quelques bouteilles de son bourgogne, disent
 son cercle ses amis plors.

--J'ai achet cette tabatire  la vente du vieux Plutus, reprend l'un
d'eux en la faisant circuler; c'est le portrait d'une des matresses
de Louis XV; joli bijou, n'est-ce pas? charmante miniature?

Puis on se met  causer de la manire dont Plutus le jeune va dissiper
l'hritage.

Dans l'htel, quelle mtamorphose! la faade a disparu sous une
enveloppe d'affiches; tous les articles y sont inventoris en lettres
majuscules. Un tapis est pendu comme chantillon  l'un des tages
suprieurs. Une demi-douzaine de commissionnaires sont chelonns sur
les marches boueuses. La cour est envahie d'htes basans  la figure
plus ou moins grecque, qui vous distribuent des cartes imprimes et
se proposent pour enchrir  votre compte. De vieilles femmes et
des amateurs indcis encombrent les tages du haut, ttant les
couvre-pieds, fourrant les doigts dans la plume, retournant
les matelas, ouvrant les tiroirs des chiffonniers. De jeunes et
entreprenantes matresses de maison viennent mesurer la dimension
des rideaux et les miroirs, pour s'assurer qu'ils conviendront  leur
nouveau mnage.

M. Martofrap, assis sur une grande table d'acajou dans la salle
 manger du bas, agite son marteau d'ivoire et emploie tous les
artifices de l'loquence, de l'enthousiasme, de la prire, de la
raison, du dsespoir pour allumer les acheteurs. Il dcoche un trait
satirique  M. Juda sur son engourdissement, provoque du geste M.
Lvi. Il implore, commande et beugle jusqu'au moment o il laisse
tomber le fatal marteau et passe au lot suivant.

 Plutus, qui aurait jamais pens, lorsque nous tions en cercle
autour de votre large table tincelante de vaisselle et de linge
damass, qu'on y verrait un jour figurer, en guise de plat, cet
tourdissant brocanteur?

La vente tirait  sa fin. Dj on avait vendu le magnifique
ameublement du salon, sorti des meilleurs ateliers; les vins rares,
qui avaient cot des prix fabuleux et avaient t choisis avec
le got que l'on connaissait  leur possesseur; les services
d'argenterie, d'une richesse et d'une ciselure remarquables.
Quelques-unes des meilleures bouteilles, renommes parmi tous les
amateurs du voisinage, avaient t achetes pour la cave de son matre
par le sommelier de notre ami Osborne, esquire de Russell-Square. Un
petit lot d'argenterie consistant en objets les plus indispensables,
avait t acquis pour le compte de jeunes agents de change de la Cit.
Il ne restait plus maintenant pour exciter la tentation du public
que des objets de moindre valeur. L'orateur, juch sur la table,
s'extasiait sur les mrites d'un tableau qu'il recommandait 
l'admiration des assistants. La foule des acheteurs tait loin d'tre
aussi choisie, aussi nombreuse qu'aux vacations prcdentes.

Numro 369! hurlait M. Martofrap. Portrait d'un monsieur sur un
lphant. Qui parle pour le monsieur sur l'lphant? Faites voir
aux amateurs, monsieur Criarson, qu'ils puissent examiner le
chef-d'oeuvre.

Un monsieur grand, ple,  la tournure militaire, assis tranquillement
sur la table d'acajou, ne put s'empcher de rire quand M. Criarson
promena ce prcieux morceau sous les yeux du public.

Montrez l'lphant au capitaine, Criarson. Eh bien! monsieur, que
disons-nous pour l'lphant?

Le capitaine, au lieu de rpondre, rougit, se troubla et dtourna la
tte pendant que le vendeur renouvelait ses provocations.

Vingt guines pour cet objet d'art? quinze.... cinq.... qu'on dise un
mot; le monsieur sans l'lphant vaut  lui seul cinq livres.

--Je m'tonne que l'lphant ne plie pas sous un pareil fardeau, dit
un loustic de profession; son cavalier est assez gros pour cela.

En effet le monsieur plac sur l'lphant faisait l'effet d'un gros et
grand gaillard. Un rire universel accueillit cette plaisanterie.

Ne dprciez pas la valeur de mon lot, matre Lvi, dit Martofrap;
laissez la compagnie examiner cet objet d'art. La pose de cet
intelligent animal est tout  fait conforme  sa nature. Le monsieur
en veste de nankin, son fusil  l'paule, s'en va  la chasse; dans
le lointain, on voit un bananier et une pagode; c'est probablement
quelque endroit clbre dans nos fameuses possessions des Indes
orientales. Combien met-on sur ce lot? Allons, messieurs, ne restons
pas  coucher ici.

Une personne offrit cinq schellings; le militaire regarda du ct d'o
partait cette offre brillante; il aperut alors un autre officier
et une jeune dame lui donnant le bras, qui paraissaient se divertir
beaucoup de cette scne, et  qui, en dfinitive, le lot fut adjug
pour une demi-guine. L'autre amateur fut plus surpris et plus
dcontenanc que jamais  la vue du couple qui lui faisait face; il
enfona tout  fait sa tte dans son col d'uniforme et tourna le dos
pour ne plus rencontrer cette vision dsagrable.

Nous n'avons nulle envie d'entretenir nos lecteurs des autres objets
que M. Martofrap eut en ce jour l'honneur d'offrir  l'avidit du
public,  l'exception d'un seul toutefois: c'tait un petit piano
droit qu'on avait descendu des rgions leves de la maison; le grand
piano  queue tait dj vendu. La jeune dame dont nous avons parl
le fit retentir sous ses doigts agiles et dlis, et l'officier, 
l'autre bout de la table, se mit  rougir et  tressaillir.

La jeune dame fit pousser par un tiers les enchres du piano. Mais
il y avait concurrence. Le juif de l'officier du bout de la table
poussait contre le juif des acqureurs de l'lphant. Le petit piano
fut chaudement disput; M. Martofrap stimulait encore l'ardeur des
combattants. La lutte se prolongea ainsi quelque temps, mais le
capitaine et  la dame  l'lphant finirent par quitter la lice. Le
marteau tomba et le crieur fit entendre ces mots:

Pour M. Lvi, vingt-cinq quines.

Le client de M. Lvi se trouva ainsi propritaire du petit piano
droit. Aprs cette victoire il reprit sa position normale, et, ses
comptiteurs vincs jetant un coup d'oeil de son ct, la dame dit 
son cavalier:

Eh mais! Rawdon, c'est le capitaine Dobbin.

Peut-tre Becky tait-elle mcontente du nouveau piano que son mari
avait lou pour elle; peut-tre les propritaires de l'instrument
l'avaient-ils fait reprendre, refusant un plus gros crdit; peut-tre
enfin attachait-elle un prix tout particulier  celui dont elle avait
voulu faire l'emplette, se souvenant du temps o elle en avait jou
dans la petite chambre de notre chre Amlia Sedley.

La vente avait lieu dans la vieille maison de Russell-Square, o nous
avons pass quelques soires au commencement de ce rcit. Le bon vieux
John Sedley tait ruin, sa banqueroute affiche  la Bourse, et par
suite il avait fallu procder  son excution commerciale.

Le sommelier de M. Osborne tait venu acheter le fameux vin de Porto,
pour le transporter de l'autre ct de la place. Quant  la bote de
petites cuillers de dessert,  la douzaine de couverts artistement
travaills et vendus au poids, trois jeunes agents de change, MM.
Dale, Spiggot et Dale de Treadneedle-Street, qui avaient t en
rapports d'affaires avec le vieillard et l'avaient trouv bon et
affable comme tous ceux qui traitaient avec lui, envoyrent  sa
demeure actuelle ce petit dbris arrach du naufrage, avec leurs
compliments pour la bonne mistress Sedley. Pour le piano d'Amlia,
comme elle allait en avoir incessamment besoin et que le capitaine
Dobbin ne savait pas plus en jouer que danser sur la corde roide, il
est probable qu'il n'avait pas fait l une acquisition pour son usage
personnel.

Le soir mme il fut port dans une charmante maisonnette de l'une de
ces rues baptises des noms les plus romantiques, o les habitations
ressemblent  de petites maisons de poupes, et o, lorsqu'on regarde
des fentres du premier tage, on a l'air, pour le passant, d'avoir
les pieds au rez-de-chausse. Les arbres des petits jardins qui
s'talent devant la faade de ces demeures sont couverts d'une
ternelle vgtation de tabliers d'enfant, de petites chaussettes
rouges, de bonnets, etc. (_Polyandrie_, _polygynie_.) Malheur 
l'oreille qui s'aventure dans ces lieux carts! elle sera corche
par les notes aigus sortant de mauvaises pinettes et du gosier de
femmes qui font gmir les chos d'alentour. Tous les soirs on voit
les commis de la Cit aller dans ces rduits coquets se reposer des
fatigues du jour. C'tait l que M. Clapp, le commis de M. Sedley,
avait son domicile, et c'tait l que le bon vieillard avait trouv un
asile pour lui, sa femme et sa fille, au moment de la catastrophe.

Joe Sedley, en apprenant le malheur qui frappait sa famille, avait agi
comme on devait s'y attendre de la part d'un homme de son temprament.
Il ne vint pas  Londres, mais il crivit  sa mre de prendre
chez ses banquiers tout ce dont elle aurait besoin. Ainsi il tait
tranquille sur le sort de ses parents; ils n'avaient plus rien 
craindre du ct de la pauvret! Ces dispositions prises, Joe Sedley
alla  son restaurant de Cheltenham aussi gai que de coutume,  sa
promenade en voiture, buvant son bordeaux, jouant son whist, disant
ses histoires indiennes; et sa veuve irlandaise l'amadouait et le
flattait comme si de rien n'tait.

Ses offres d'argent, malgr le besoin qu'on en avait, firent peu
d'impression sur ses parents. Amlia racontait que, la premire fois
qu'elle vit son pre relever la tte depuis son malheur, fut le jour
o il reut de la part du jeune agent de change le paquet de couverts,
accompagn de ses compliments. Alors il clata en sanglots, alors il
se mit  pleurer comme un enfant, et parut plus touch que sa femme
elle-mme,  qui le prsent tait destin. douard Dale, le plus jeune
des associs qui avaient achet ces couverts en commun, se montrait
toujours plein d'gards pour Amlia, et, en dpit du malheur de son
pre, s'offrait encore pour l'pouser. En 1820, il se maria  miss
Louisa Cutts, fille de Cutts, un de nos plus grands facteurs en
grains, et sa femme lui apporta une belle fortune. Maintenant il
vit retir dans l'opulence, au milieu d'une nombreuse famille,  son
lgante villa de Muswell-Hill. Mais la rencontre d'un excellent
coeur ne doit pas nous emporter trop loin du principal sujet de notre
histoire.

Nous supposons que le lecteur s'est form une trop haute ide du bon
sens du capitaine et de mistress Rebecca, pour leur jamais attribuer
la pense de faire une visite dans un quartier aussi loign que
Bloomsbury, s'ils eussent pu souponner qu'ils allaient y trouver des
personnes non-seulement passes de mode, mais encore ruines, et dont
la connaissance devait tre sans profit pour eux. Rebecca fut toute
surprise de voir cette opulente demeure o elle avait jadis rencontr
si bon accueil, mise au pillage par les acheteurs et les marchands,
de trouver  chaque pas de prcieux souvenirs de famille livrs  la
rapacit et  l'indiffrence du public. Un mois aprs sa fuite, elle
s'tait souvenue d'Amlia, et Rawdon, accueillant sa proposition
avec un rire sournois, s'tait montr tout dispos  visiter George
Osborne.

Excellente connaissance, Beck! disait-il en se donnant un air
narquois; il faudra que je lui vende encore un cheval. Nous ferons
aussi quelques parties de billard. C'est ce que j'appelle une amiti
_utile_, madame Crawley, ah! ah!

On aurait tort peut-tre de se hter de conclure d'aprs ces paroles
que Rawdon Crawley trichait de propos dlibr en jouant avec M.
Osborne; il voulait simplement conserver sur lui cette supriorit que
chacun est bien aise de faire sentir  son voisin.

La vieille tante n'avait pas l'air trs-presse de se radoucir. Un
mois s'tait coul et M. Bowls continuait  refuser la porte  Rawdon
avec la mme rigueur. Ses domestiques ne pouvaient pntrer dans la
maison de Park-Lane, ses lettres lui taient renvoyes sans qu'on et
pris la peine de les ouvrir. Miss Crawley ne sortait point, elle se
sentait toujours indispose. Mistress Bute veillait toujours sur elle
et ne la quittait pas d'un instant. Crawley et sa femme auguraient mal
de la prsence assidue de mistress Bute.

Eh bien! je commence  comprendre pourquoi vous vouliez que je fusse
toujours avec elle  Crawley-la-Reine, dit Rawdon.

--C'est une femme bien adroite et bien fourbe, fit Rebecca avec un
soupir.

--Bah, laissez l les regrets, et je serai tout consol, s'cria le
capitaine dans un transport amoureux pour sa femme.

Celle-ci pour rcompense lui donna un baiser. Elle prouvait un
certain plaisir de la gnreuse confiance de son mari.

Avec un peu de cervelle dans cette tte-l, pensa-t-elle, j'en aurais
fait quelque chose.

Mais elle ne lui laissait jamais entrevoir sa manire de penser
sur son compte; elle coutait avec une complaisance infatigable ses
histoires d'curie et de rgiment; elle riait de tous ses bons mots;
elle prenait le plus vif intrt  Jack Spatterdash, dont le cheval
s'tait abattu;  Bob Martingale, surpris dans une maison de jeu;
 Tom Cinq-Bars, qui devait courir dans un steeple-chase. Rawdon
rentrait-il  la maison, il trouvait Rebecca toujours vive et joyeuse;
voulait-il sortir, elle ne le retenait jamais; restait-il au logis,
elle jouait du piano, chantait pour lui plaire, faisait des sirops
qu'il aimait fort, veillait  son dner, chauffait ses pantoufles
et inondait son me de mille sons empresss. Une femme, suivant ma
grand'mre, ne peut tre bonne si elle n'est hypocrite. Nous ne savons
jamais tout ce que l'autre sexe nous dissimule; quelle adresse
et quels artifices se cachent sous ce masque de franchise et de
confiance; combien de manoeuvres sont mises en jeu pour nous plaire,
nous tromper, nous dsarmer  l'aide de ces sourires en apparence
si ouverts. Je ne parle point ici des grandes coquettes, mais de ces
modles domestiques, de ces prodiges de vertu fminine. On voit tous
les jours des femmes couvrir avec habilet les sottises d'un mari
imbcile, ou apaiser les transports d'un furibond. Une bonne mnagre
commencera toujours par tre une excellente diplomate.

Ces prvenances avaient mtamorphos Rawdon Crawley; de vtran de la
dbauche il tait devenu mari trs-soumis et trs-heureux. Il tait
compltement brouill avec ses anciennes habitudes.  son club, on
avait demand une ou deux fois ce qu'il devenait, puis on avait fini
par ne plus s'apercevoir de son absence. Pour lui, ses soires au coin
du feu, avec une femme joyeuse et souriante, une table bien servie,
avaient tout le mrite de la nouveaut et du mystre. Il avait eu soin
de faire son mariage sans l'annoncer dans le _Morning-Post_; autrement
il et t assailli des rclamations tourdissantes de ses cranciers,
s'ils avaient su qu'il avait pous une femme sans fortune.

Je ne crains point les reproches de mes parents, disait Becky en
riant du bout des lvres.

Elle tait rsolue  ne point faire connatre au monde le nouveau rang
qu'elle y prenait, tant qu'il n'y aurait pas eu rconciliation avec la
vieille tante. Elle vivait ainsi  Brompton sans voir personne, si ce
n'est les amis de son mari, admis  l'intimit du petit couvert. Elle
les enchantait tous dans ces dners en petit comit: une conversation
pleine d'entrain, puis les jouissances de la musique, charmaient
les privilgis qui avaient part  ces plaisirs. Le major Martingale
n'aurait jamais demand  voir leur acte de mariage. Le capitaine
Cinq-Bars ne tarissait pas sur le talent que la matresse du
logis dployait dans la confection du punch; le jeune lieutenant
Spatterdash, joueur enrag de piquet et fort souvent invit par
Crawley, tait compltement sous le charme de mistress Crawley: mais
la modestie et la prudence n'abandonnaient jamais la nouvelle pouse,
et la rputation de Crawley comme brave  trois poils et comme jaloux
achevait de protger compltement sa chre petite femme.

Il existe dans cette ville des hommes de trs-bonne race et fort  la
mode, qui jamais ne hasardent le pied dans un salon de femmes. Cela
explique comment le mariage de Crawley pouvait faire grand bruit dans
son comt, o mistress Bute se chargeait d'en rpandre la nouvelle,
sans tre le moins du monde l'objet des proccupations et des
entretiens de la capitale. Quant  Rawdon, il vivait trs-largement,
mais toujours  crdit. Il avait un actif de dettes fort respectable
qui, habilement exploit, pouvait mener un homme pendant encore assez
longtemps; avec des dettes, certains industriels des grandes villes
savent couler une vie cent fois plus agrable que beaucoup d'autres
avec de l'argent comptant.

Un jour en lisant la gazette, Rawdon trouva l'indication suivante: Le
lieutenant G. Osborne vient d'acheter le brevet de capitaine 
Smith, dmissionnaire; aussitt il exprima sur l'amant d'Amlia
des sentiments d'estime dont la consquence fut une visite 
Russell-Square.

Rawdon et sa femme auraient bien voulu  la vente se rapprocher du
capitaine Dobbin et apprendre quelques dtails sur la catastrophe
qui avait frapp les anciens amis de Rebecca; mais le capitaine avait
disparu dans la foule, et ils ne purent obtenir de renseignements que
de l'un des crieurs publics.

Voyez tous ces museaux crochus, disait Becky, son tableau sous le
bras et rentrant dans le buggy d'un pas assez allgre; ne dirait-on
pas des vautours aprs la bataille?

--Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais assist  aucune bataille;
demandez  Martingale, qui tait en Espagne aide de camp du gnral
Blazes.

--C'tait un honnte vieillard que ce M. Sedley, reprit Rebecca. Je
suis bien fch du malheur qui lui arrive.

--Peuh! agents de change.... banqueroutiers... C'est tout un, vous
savez, reprit Rawdon en chassant avec son fouet une mouche pose sur
l'oreille de son cheval.

--J'aurais aim  racheter, pour le leur offrir, quelque peu
d'argenterie, Rawdon, continua sa femme d'une voix sentimentale; mais
vingt-cinq guines pour ce petit piano, c'est monstrueusement cher;
nous l'avions choisi avec Amlia au sortir de la pension, chez
Broadwood, il en a cot alors trente-cinq.

--Et votre.... comment l'appelez-vous?... Osborne, je crois.... Il
va tirer, je suppose, sa rvrence  cette fille, maintenant que la
famille est ruine. a va chagriner votre petite amie, miss Becky?

--Bah! on se console, dit Becky avec un sourire.

Puis, pendant le reste de la promenade, ils parlrent de tout autre
chose.




CHAPITRE XVIII.

Qui joua sur le piano achet par le capitaine Dobbin.


Notre rcit, pour un temps, se trouve ml  des vnements et  des
noms fameux, et marche presque sur les brises de l'histoire. Lorsque
les aigles de Napolon Bonaparte prirent leur vol de la Provence, o
elles s'taient abattues aprs un court sjour dans l'le d'Elbe, et,
de clochers en clochers, atteignirent les tours de Notre-Dame, les
aigles impriales firent sans doute peu d'attention  un petit coin de
la paroisse de Bloomsbury,  Londres, o l'on tait aussi proccup de
bien autre chose que du battement de ces ailes puissantes!

Napolon est dbarqu  Cannes! Une pareille nouvelle pouvait
rpandre la panique  Vienne, renverser les plans de la Russie,
menacer l'intgrit de la Prusse, faire secouer la tte  Metternich
et  Talleyrand, et enfin abasourdir le prince Hardemberg et le
marquis de Londonderry; mais qui aurait jamais cru que la fatale
secousse de la grande lutte impriale dt faire ressentir son
contre-coup jusque sur les destines d'une malheureuse enfant de
dix-huit ans, dont l'me tout entire s'panouissait en des penses
d'amour? Pauvre et aimable fleur du toit domestique!... le souffle
imptueux de la guerre va aussi vous emporter dans ses tourbillons
impitoyables. Oui, Napolon tente un coup suprme, et le d fatal qui
roule porte avec lui le bonheur de la petite Amlia Sedley.

La fortune de son pre fut balaye sans espoir au souffle de ces
fatales nouvelles. Tout avait mal tourn pour le pauvre vieillard;
ses dernires oprations avaient chou; ses banquiers avaient fait
faillite. Les fonds avaient mont quand il pensait les voir baisser.
Si le succs est rare et vient lentement, tout le monde sait que les
dsastres sont rapides et toujours menaants.

Toutefois, le vieux Sedley avait renferm sa tristesse en lui-mme, et
tout semblait marcher comme d'habitude dans cette opulente et paisible
demeure. L'excellente mistress Sedley continuait chaque jour  se
livrer sans le moindre soupon  son active oisivet et  ses futiles
occupations. Sa fille s'absorbait de plus en plus dans une tendre
et goste pense, en s'isolant du monde qui l'entourait, lorsque la
fatale secousse vint branler cette digne famille.

Un soir, mistress Sedley prparait des lettres d'invitation pour une
fte qu'elle devait donner: les Osborne avait eu la leur; elle ne
pouvait rester en arrire. John Sedley, rentrant trs-tard, s'assit
sans dire mot au coin du feu, pendant que sa femme bavardait  ses
cts. Quant  Emmy, elle tait remonte dans sa chambre, toute triste
et tout abattue.

Notre enfant n'est pas heureuse, hasarda la mre; Osborne la nglige.
Je ne puis souffrir les grands airs de cette famille. Les filles n'ont
pas mis le pied ici depuis trois semaines, et George est venu deux
fois  la ville sans nous rendre visite. douard Dale l'a vu 
l'Opra. douard pouserait bien cette chre enfant, j'en suis sre.
Il y a encore le capitaine Dobbin qui ne demanderait pas mieux; mais
j'ai horreur de tous ces militaires. Voyez comme George fait le beau
fils et le matamore! Il faudra apprendre  tous ces gens-l que nous
les valons bien. Encouragez le moins du monde douard Dale, et vous
verrez. Nous aurons une soire, monsieur Sedley. Mais pourquoi ne
rpondez-vous pas? Mon Dieu, qu'est-il arriv?

John Sedley quitta sa chaise pour aller au-devant de sa femme qui
accourait vers lui. La serrant alors dans ses bras, il lui dit d'une
voix entrecoupe:

Nous sommes ruins, Marie; il faut recommencer notre vie, ma chre!
J'aime mieux vous dire tout, tout sans restriction.

En parlant ainsi il frissonnait de tous ses membres et se sentait
dfaillir; c'est qu'il craignait que sa femme ne pt supporter ces
nouvelles, sa femme  qui auparavant il n'avait jamais dit un mot
capable de la chagriner. Mais il tait plus accabl qu'elle, malgr la
soudainet du coup qui frappait sa chre compagne. Aprs cet effort
il retomba sur son sige, et ce fut sa femme qui s'empressa de
le consoler. Elle prit la main de cet honnte et excellent homme,
l'embrassa, la passa autour de son cou; puis, l'appelant son John,
son cher John, son vieux mari, son bon vieux, elle lui adressa mille
paroles inspires par la tendresse et l'amour. Cette voix fidle et
dvoue, ces simples caresses tenaient suspendu le coeur du pauvre
homme entre un bonheur et une tristesse inexprimables, et pntraient
dans cette me souffrante comme un rayon de joie et de consolation.

Une fois seulement dans le cours de cette longue soire, o, assis 
ct de sa femme, le vieux Sedley pancha dans son sein les douleurs
concentres au fond de son me et lui dit l'histoire de ses pertes
et de ses embarras, les trahisons de ses plus vieux amis, la noble
dlicatesse de quelques personnes dont il ne croyait avoir rien 
attendre; une fois seulement, au milieu de ce retour douloureux sur le
pass, sa fidle pouse donna un libre cours  son motion.

Mon Dieu! s'cria-t-elle, cela va briser le coeur d'Emmy!

Le pre n'avait plus pens  la pauvre enfant. Elle tait l-haut en
proie  l'insomnie et  la douleur, seule au milieu de ses amis, seule
dans la maison paternelle, auprs de bons et excellents parents. Y
a-t-il donc tant de personnes  qui l'on puisse tout avouer? Pourquoi
s'ouvrir  des mes froides, insensibles, ou  des gens qui ne peuvent
comprendre? Notre chre petite Amlia se trouvait ainsi relgue dans
sa solitude. Elle n'avait plus, pour ainsi dire, de confidente, depuis
le moment o elle avait des secrets  confier. Comment dire  sa chre
maman ses doutes et ses inquitudes? Ses futures soeurs semblaient
chaque jour la mettre de plus en plus  l'cart. Et mme ses doutes et
ses craintes, elle n'osait se les avouer  elle-mme, bien qu'elle en
ft toujours l'objet de ses secrtes mditations.

Son coeur faisait effort pour se rattacher  la conviction que George
Osborne tait fidle et digne de son amour, en dpit de toutes les
preuves contraires. Que de paroles d'amour lui avait-elle dites
cependant sans faire tressaillir ses fibres sensibles! combien de
soupons trop justifis d'gosme et d'indiffrence n'avait-elle pas
eu  chasser de son coeur?  qui cette pauvre victime pouvait-elle
raconter ces luttes et ces tortures de chaque jour? Son hros mme
ne comprenait pas son dvouement. Ah! le courage lui manquait pour
s'avouer combien l'homme qu'elle aimait lui tait infrieur, combien
elle s'tait trop presse de donner son coeur. Mais il tait donn,
et la pure et chaste jeune fille tait trop modeste, trop tendre, trop
fidle, trop faible, trop femme enfin pour le reprendre.

Ce pauvre petit coeur tait bien froiss, bien meurtri, lorsque, au
mois de mars de l'an du Seigneur 1815, Napolon dbarqua  Cannes et
Louis XVIII prit la fuite. Une panique gnrale s'empara de l'Europe;
les fonds baissrent, et le vieux Sedley fut ruin.

Nous ne suivrons pas le digne agent de change  travers les
souffrances et l'agonie de son dsastre, qui aboutit  sa mort
commerciale. On afficha son nom  la Bourse, il abandonna ses bureaux,
ses billets furent protests; la banqueroute tait flagrante. La
maison et l'ameublement de Russell-Square furent saisis et vendus 
la crie, et la famille mise  la porte, ainsi que nous l'avons vu, se
vit oblige de chercher un gte dans le premier endroit venu.

John Sedley, oblig par son indigence de se sparer de ses
domestiques, ne se sentit pas le courage de leur adresser ses derniers
adieux. Ces honntes gens se montrrent surtout chagrins de perdre de
si bonnes places, et en somme ils se consolrent assez vite du dpart
de leurs matres bien-aims. La femme de chambre d'Amlia se livra
 de longues dolances, mais elle s'en alla enfin toute rsigne, en
pensant qu'il pourrait s'offrir  elle une place bien plus avantageuse
dans un des quartiers aristocratiques de la ville. Le noir Sambo,
avec son caractre avantageux et sr de lui, rsolut d'entrer dans un
htel. Quant  l'honnte et vieille mistress Blenkinsop, qui avait vu
natre Joe et Amlia, dont les services dataient mme du mariage de
John Sedley et de sa femme, elle resta auprs d'eux gratuitement,
car elle avait amass une somme assez ronde depuis son entre dans
la maison. Elle suivit ses matres ruins dans leur nouvel et modeste
asile, o elle leur prodigua toujours ses soins, et ses grognements de
temps  autre.

Parmi les poursuites qui firent  l'me de ce bon et excellent Sedley
la blessure la plus douloureuse et la plus profonde, et qui en six
semaines blanchirent plus ses cheveux que les soucis des quinze
annes prcdentes, celles de John Osborne se distingurent par leur
acharnement et leur pret. John Osborne avait t son ami et son
voisin; John Osborne avait,  ses dbuts, trouv appui et assistance
et lui avait mille obligations; John Osborne devait marier son fils
 la fille de Sedley. N'en tait-ce pas assez pour expliquer ses
rigueurs et son animosit?

Un homme a de trs-grandes obligations  un autre: survient
une brouille entre eux. L'oblig doit alors, par gard pour les
convenances, se montrer bien plus exigeant que le premier venu; car
cet excs d'ingratitude ne devient lgitime qu'en prouvant le crime
du bienfaiteur. goste, brutal intress! vous ne l'tes pas, vous
ne l'avez jamais t, mais vous tes victime de la trahison la plus
honteuse, accompagne de circonstances aggravantes.

Rgle gnrale dont s'accommodent fort les cranciers durs et
revches: les hommes gns dans leurs affaires sont tous des coquins.
Ils ont dissimul leur situation, ils ont exagr leurs chances de
gain, ils ont voulu en imposer, faire croire que tout allait bien
quand tout tait perdu; ils promenaient partout une face souriante,
sourire bien douloureux alors qu'on se trouve sous le coup d'une
banqueroute! Ils taient toujours prts  saisir toutes les occasions
de remise, afin de retarder quelques jours de plus une ruine
invitable.

C'est leur dloyaut qui est cause de tout, dit le crancier
triomphant, et il insulte  son ennemi dans la dtresse.

--C'est folie de s'accrocher  une paille, dit la froide raison 
l'homme qui se noie.

--Vous tes un infme, puisqu'on voit votre nom couch sur les
colonnes de la gazette, dit toujours la prosprit au pauvre diable
qui se dbat dans le gouffre de la misre.

Qui n'a remarqu la promptitude des amis les plus intimes et des
hommes les plus honorables  se souponner,  s'accuser l'un l'autre
de mauvaise foi, pour peu qu'il s'agisse d'une question d'argent et
qu'elle tourne mal? Chacun en est l, chacun se trouve honnte, 
charge que tous les autres soient des gueux. Afin d'tre justifi, le
bourreau a besoin de montrer un sclrat dans l'homme qu'il attache au
pilori; autrement, il ne serait lui-mme qu'un misrable.

Quant  Osborne, il se sentait bless, aigri par le souvenir des
bienfaits qu'il avait reus: c'est toujours l le grand motif de haine
et d'hostilit. Enfin il avait rompu le mariage projet entre la
fille de Sedley et son fils. Comme on avait t fort loin, et comme
le bonheur et peut-tre l'honneur de la pauvre fille se trouvaient
compromis, il fallait, pour arriver  une rupture, mettre en jeu les
raisons les plus fortes; John Osborne avait besoin de faire savoir 
tous que la rputation de John Sedley tait des plus pitoyables.

 toutes les runions de cranciers, il affectait,  l'endroit de
Sedley, une brutalit et un mpris qui achevaient de briser le coeur
de ce malheureux, accabl dj par sa ruine. Il s'opposa absolument 
toute entrevue entre George et Amlia, menaant le jeune homme de sa
maldiction s'il contrevenait  ses ordres, et traitant cette pauvre
et innocente jeune fille comme la plus infme et la plus artificieuse
des cratures. La colre et la haine jettent toujours le venin de
leurs calomnies sur l'objet dtest: c'est, comme on dit, une manire
d'tre consquent.

La nouvelle du dsastre de son pre, le dpart de Russell-Square,
furent pour Amlia comme la dclaration que tout tait dsormais
fini entre elle et George, entre elle et son amour, entre elle et son
bonheur, entre elle et sa foi en ce monde. Une lettre grossire et
insultante de John Osborne l'informa que la conduite de son pre
renversait tous les engagements pris entre les deux familles.

Amlia reut cette nouvelle avec beaucoup plus de calme et de
rsignation que sa mre ne l'avait espr. Elle n'y voyait que la
confirmation des tristes pressentiments qui l'agitaient depuis si
longtemps. C'tait la sentence porte contre le crime dont elle tait
coupable depuis plusieurs annes, d'aimer trop aveuglment, trop
passionnment, sans consulter la froide raison. Comme par le pass,
elle renferma en elle-mme ses penses intimes. Elle n'tait gure
plus malheureuse maintenant, avec la certitude de ses esprances
dues, qu'au temps o, sans vouloir la regarder, elle avait devant
les yeux la triste ralit. Elle passait ainsi d'un vaste htel 
un petit rduit sans se plaindre, sans tre mue. Elle se renfermait
moins longtemps dans sa petite chambre, mais elle languissait en
silence, et chaque jour on pouvait signaler les progrs de son
affaiblissement.

L'animosit que M. Osborne avait tmoigne  l'occasion du projet
de mariage entre George et Amlia ne pouvait tre compare qu'au
ressentiment que manifestait le vieux Sedley toutes les fois qu'il
tait question devant lui du mme sujet. Il maudissait Osborne et
sa famille comme des tres sans coeur, sans foi, sans gratitude; il
protestait qu'aucune force humaine ne l'amnerait  donner sa fille au
fils d'un tel misrable; il ordonnait  Emmy de bannir George de son
esprit et de lui renvoyer toutes les lettres et tous les prsents
qu'elle avait reus de lui.

Elle promit d'obir et se disposa  le faire. Elle enveloppa les
quelques bagatelles qui lui venaient de George, tira ses lettres de
l'endroit o elle les serrait et les relut d'un bout  l'autre, comme
si elle ne les savait pas encore par coeur. Mais elle n'avait pas le
courage de s'en sparer; cet effort tait au-dessus de ses forces:
elle cacha ce paquet de lettres dans son sein, comme on voit une
mre plore y cacher son enfant mort. Il semblait  Amlia qu'elle
mourrait ou qu'elle deviendrait folle si on lui enlevait cette suprme
consolation. Quel rayonnement de joie s'panouissait autrefois sur
sa figure,  l'arrive de ces lettres! comme elle s'loignait avec un
battement de coeur pour pouvoir les lire sans tre vue! Si le style en
tait glacial et froid, comme elle savait y trouver au contraire
toute la chaleur de la passion! taient-elles courtes et gostes, les
excuses ne lui manquaient pas en faveur de l'auteur.

En relisant ces lettres, si peu dignes de tant d'amour, elle
s'abandonnait au cours de ses rveries; elle revivait dans le pass.
Chaque lettre marquait pour elle un souvenir. Tout le pass se
pressait dans son esprit. Elle se rappelait son regard, sa voix, sa
tournure, ce qu'il avait dit et comme il l'avait dit. Hlas! de
toute cette affection teinte il ne lui restait plus au monde que
ces tristes dbris, et sa vie devait se passer dsormais  enfouir sa
tristesse dans le silence.

Soyez prudentes, jeunes demoiselles. Regardez-y  deux fois en
engageant votre coeur. Prenez garde de vous abandonner  un amour bien
sincre. Ne dites jamais tout ce que vous prouvez, et mieux encore
n'prouvez jamais grand'chose. Voyez o conduit une passion trop
loyale et trop confiante; ne vous fiez  personne. Mariez-vous comme
en France, o M. le maire sert de confident, o les registres de
l'tat civil remplacent les billets amoureux. Enfin, n'ayez jamais de
ces sentiments qui puissent devenir pour vous une source de chagrin.
Ne faites jamais de ces promesses que vous ne puissiez pas retirer, en
cas de besoin, sans qu'il vous en cote. Suivez cette mthode, si vous
voulez faire votre chemin et passer pour vertueuse dans la Foire aux
Vanits.

Si Amlia avait entendu les commentaires dont elle tait l'objet dans
la socit dont la ruine de son pre la retirait brusquement, elle
aurait appris la nature de ses crimes et en quoi elle avait compromis
sa rputation. Suivant mistress Smith, on n'avait pas l'exemple d'une
lgret aussi criminelle; mistress Brown avait toujours condamn ces
scandaleuses familiarits, et c'tait une leon qui devait profiter 
ses filles.

Le capitaine Osborne ne peut pas pouser la fille d'un banqueroutier,
disait miss Dobbin; c'est bien assez dj d'tre victime des
escroqueries du pre. Quant  cette petite Amlia, sa folie dpassait
tout....

--Tout quoi? demandait le capitaine Dobbin avec humeur. Ne sont-ils
pas promis l'un  l'autre depuis leur enfance? Cette promesse
n'est-elle pas aussi valable que le mariage? Qui ose profrer le
moindre mot contre la plus pure, la plus tendre, la plus anglique des
jeunes filles?

--Tout beau, William! rpondait miss Jane; il ne faut pas monter ainsi
avec nous sur votre cheval de bataille. Nous ne pouvons vous rendre
raison et nous battre avec vous. Nous ne disons rien contre miss
Sedley, si ce n'est que sa conduite a t des plus imprudentes, et
c'est le moins qu'on puisse en dire. Ce malheur, du reste, vient bien
 ses parents.

--Allons, William, reprit miss Anne d'un ton moqueur, miss Sedley est
libre maintenant; c'est affaire  vous de vous mettre sur les rangs;
c'est un bien bon parti, ma foi: qu'en dites-vous?

--Que je l'pouse! dit Dobbin tout rouge et prcipitant ses paroles;
si vous aimez le changement, mesdemoiselles, croyez-vous qu'elle vous
ressemble? Moquez-vous de cette anglique jeune fille; elle ne peut se
dfendre. Son malheur et sa peine doivent suffire, en effet, pour la
livrer  vos railleries. Courage, Anne! vous tes le bel esprit de la
famille, et vos sottises y font flors.

--Je vous ai dj dit que nous n'tions pas au rgiment! reprit miss
Anne.

--Au rgiment! morbleu, je voudrais bien entendre quelqu'un parler
comme vous au rgiment, s'cria le digne Dobbin avec un enthousiasme
chevaleresque. Oui, je voudrais, morbleu! qu'un homme s'avist de dire
quelque chose contre elle. Mais les hommes ne bavardent pas de cette
faon, Anne; il n'y a que des femmes pour s'ameuter de la sorte, pour
confondre ainsi leurs hurlements et leurs clabaudages. Eh bien! vous
allez vous mettre  pleurer pour cela. Vous n'tes que des oies.
Et William Dobbin s'apercevant que les yeux rouges de miss Anne
commenaient comme  l'ordinaire  se gonfler de larmes, dit aussitt:
Eh bien! vous n'tes pas des oies, vous tes des cygnes ou tout ce
que vous voudrez, seulement laissez tranquille miss Sedley.

--Rien ne peut se comparer  l'ardeur chevaleresque de William au
sujet de cette petite effronte coquette, se disaient entre elles la
mre et les soeurs de Dobbin.

Elles redoutaient fort que, son mariage avec Osborne n'ayant pas
de suite, elle ne trouvt sur-le-champ un autre admirateur dans le
capitaine. Ces honntes femmes rglaient sans doute leurs prvisions
d'aprs leur propre exprience, ou plutt, car les occasions de
mariage et de coquetterie n'taient pas fort communes pour elles,
selon leur manire de comprendre le bien et le mal, le juste et
l'injuste.

Il est fort heureux, ma chre maman, disaient ces jeunes filles, que
le rgiment ait reu son ordre de dpart; au moins voil un danger
auquel chappe notre frre.

Le rgiment tait en effet dsign pour partir, et c'est ainsi que
l'empereur des Franais se trouve ml  notre histoire, qui, sans
l'auguste intervention de ce personnage muet, n'aurait point mrit
les honneurs de la publicit. C'tait lui qui avait caus la ruine
des Bourbons et celle de M. John Sedley. C'tait lui dont l'arrive
 Paris faisait, en France, reprendre les armes pour le soutenir, et
dans toute l'Europe pour le chasser. Pendant que la nation franaise
et l'arme lui juraient fidlit autour des aigles, dans le champ de
Mai, les quatre plus puissantes armes de l'Europe se runissaient
pour faire la _chasse  l'aigle_, et l'une d'elles, l'arme anglaise,
comptait dans ses rangs deux de nos hros; le capitaine Dobbin et le
capitaine Osborne.

La nouvelle de l'vasion de Napolon et de son dbarquement en France
fut accueillie par le valeureux ***e avec cette joie belliqueuse et
enthousiaste que comprendront sans peine tous ceux qui connaissent ce
fameux rgiment. Depuis le colonel jusqu'au moindre tambour, chacun
tait rempli d'ambition, d'espoir et d'ardeur patriotique, chacun
savait gr  l'empereur des Franais d'tre ainsi venu troubler la
paix de l'Europe comme d'une faveur toute particulire. Il arrivait
enfin, ce temps si dsir par le ***e, o il pourrait aller montrer 
ses compagnons d'armes qu'il se comportait aussi bien sur le champ
de bataille que les vtrans de la Pninsule, et qu'il n'avait point
perdu sa valeur guerrire dans les Indes occidentales, au milieu des
ravages de la fivre jaune. Stubble et Spooney pensaient obtenir une
compagnie sans avoir besoin de l'acheter. Avant la fin de la campagne,
dont elle tait bien rsolue  partager les fatigues, mistress la
major O'Dowd, esprait pouvoir signer: Mistress la colonel O'Dowd,
_chev. du Bain_. Nos deux amis, Dobbin et Osborne, partageaient,
chacun  sa manire, la fivre gnrale: M. Dobbin, avec beaucoup de
calme, M. Osborne, avec une exaltation bruyante, se montraient
dcids  faire leur devoir et  obtenir leur part de gloire et de
distinctions.

La commotion que ressentit le pays  cette nouvelle avait quelque
chose de si national, que toute question d'intrt priv disparut.
C'est sans doute pour ce motif que George Osborne, tout rcemment
promu  son nouveau grade, et songeant dj  un nouvel avancement, ne
prit pas garde  d'autres vnements qui eussent sans doute attir son
attention dans des temps plus calmes.

La catastrophe du bon M. Sedley ne l'attrista pas autrement. Il
essayait son nouvel uniforme, qui lui allait  merveille, le jour o
se tint la premire runion des cranciers de l'infortun vieillard.
Son pre lui avait dit que la frauduleuse et abominable conduite de
ce banqueroutier le forait  lui renouveler ses injonctions au sujet
d'Amlia, et que c'en tait fini pour toujours des projets de mariage.
Il lui compta ce soir-l une somme assez ronde pour payer son uniforme
et ses paulettes, qui lui donnaient si bonne mine. Ce jeune homme,
peut-tre trop libral, faisait toujours bon accueil  l'argent, et il
accepta sans plus de crmonie la gnreuse gratification de son pre.
Les affiches de vente tapissaient dj la maison Sedley, o il avait
pass tant de journes heureuses. Il put les apercevoir en sortant le
soir de chez son pre pour se rendre chez le vieux Slaughter, o il
descendait quand il venait  la ville; la lune les clairait de ses
ples rayons. Cette maison, o avait rgn jadis le bien-tre, tait
ferme pour Amlia et ses parents. O cette malheureuse famille
avait-elle trouv un asile? La pense de leur dsastre fit sur lui
une impression profonde; il fut trs-sombre ce soir-l au caf de
Slaughter. Il but beaucoup, et ses camarades en firent la remarque.

Dobbin, tant survenu, voulut l'empcher de boire. Mais Osborne lui
dit qu'il buvait ainsi  cause de son excessive tristesse. Son ami le
pressa alors de maladroites questions, et lui demanda s'il avait des
nouvelles. Osborne refusa d'entrer dans aucun dtail, disant seulement
qu'il avait l'esprit tout boulevers et qu'il tait bien malheureux.

Trois jours aprs, Dobbin vint voir Osborne dans sa chambre,  la
caserne. Il avait la tte appuye sur la table; des papiers taient
jets ple-mle autour de lui. Le jeune capitaine semblait en proie au
plus grand abattement.

Elle m'a renvoy tout ce que je lui ai donn, tous ces petits
souvenirs; voyez un peu!

Il lui montra du doigt un paquet de lettres d'une criture bien connue
du capitaine Dobbin, et puis plusieurs petits objets jets au hasard;
une bague, un couteau d'argent qu'il avait achets pour elle  une
foire, quand ils taient enfants; une chane d'or et un mdaillon
renfermant de ses cheveux.

Tout est l, disait-il d'une voix tranante et teinte. Tenez cette
lettre, Will: vous pouvez lire, si vous voulez.

Il lui prsentait en mme temps une lettre contenant les lignes
suivantes:

D'aprs la volont de mon pre, je vous renvoie tous les prsents
que vous m'avez faits dans des temps plus heureux. Cette lettre est la
dernire que je vous cris. Vous sentez, je pense, autant que moi,
le coup qui vient de nous frapper. Nos infortunes rendent impossible
l'union projete entre nous; dsormais vous tes libre, je vous
rends votre parole. Vous ne partagerez point, j'en suis sre,  notre
endroit, les cruels soupons de M. Osborne qui viennent s'ajouter 
notre malheur comme un surcrot d'affliction. Adieu, je prie le ciel
de me donner la force de supporter cette preuve et toutes les autres
qu'il lui plaira de m'envoyer; puisse-t-il faire descendre sur vous
ses bndictions!

Je jouerai souvent sur le piano.... sur votre piano.  cet envoi,
j'ai reconnu la dlicatesse de votre coeur. A.

Dobbin avait l'me trs-sensible. Les pleurs et les sanglots des
femmes et des enfants faisaient sur lui une trs-vive impression.
L'ide d'Amlia, dans la solitude de sa douleur, mettait  la torture
cette me dvoue. Il y avait chez lui un luxe d'motion peut-tre
excessif pour un homme. Il jurait qu'Amlia tait un ange, et
qu'Osborne devait lui conserver son coeur pour toujours. Osborne
avait, lui aussi, fait un retour sur leurs deux existences si unies:
cette jeune fille lui apparaissait enfin telle qu'il l'avait vue
depuis son enfance, douce, innocente, charmante dans sa simplicit,
passionne et tendre avec toute la franchise de son me.

Quelle affliction de perdre un pareil trsor, de n'avoir pas su
apprcier son bonheur alors qu'il en jouissait! Mille scnes de
famille se pressaient maintenant dans son esprit, et, au milieu de
tous ses souvenirs, il la revoyait toujours bonne et belle. Le remords
saisissait son me et la honte lui montait au front, quand il se
rappelait son gosme et son indiffrence contrastant avec cette
ravissante candeur. Les esprances de gloire, les chances de la
guerre, le monde entier avaient disparu pour un moment, et les deux
amis ne parlaient plus que d'elle et d'elle seule.

O sont-ils? demanda Osborne aprs un long entretien, et non
toutefois sans prouver quelque honte  la pense de son peu
d'empressement  suivre sa fiance; o sont-ils? Il n'y a point
d'adresse sur ce billet.

Dobbin savait l'adresse, lui. Non content d'envoyer le piano, il avait
crit une lettre  mistress Sedley pour lui demander la permission
d'aller la voir. Et il l'avait vue la veille, ainsi qu'Amlia, avant
son retour  Chatham; bien plus, c'tait lui qui avait apport cette
lettre d'adieu, ce paquet qui causait aux deux amis une si vive
motion.

L'excellent garon avait reu de mistress Sedley le meilleur accueil.
Elle avait t fort touche de l'arrive du piano, qui, suivant ses
conjectures, tait envoy par George comme marque de dvouement et
d'amiti. Le capitaine Dobbin ne chercha point  dtromper cette
honnte femme; mais il couta tous ses malheurs, toutes ses plaintes
avec la plus vive sympathie. Il lui exprima la part qu'il prenait 
ses peines et  ses privations; d'accord avec elle, il blma la duret
de M. Osborne pour son ancien bienfaiteur. Puis, aprs avoir reu les
panchements de son coeur, les confidences de ses chagrins, Dobbin
se sentit assez de courage pour demander  voir Amlia, retire comme
d'ordinaire dans sa chambre; sa mre amena la pauvre fille toute
tremblante.

On et dit un fantme; sur son visage le dsespoir se peignait en
traits si loquents que l'honnte Dobbin frissonna  son aspect,
et lut les plus sinistres prsages sur cette figure dcolore et
immobile. Au bout d'une ou deux minutes, elle lui remit le paquet et
lui dit:

Voici pour le capitaine Osborne, s'il vous plat.... J'espre qu'il
va bien.... C'est trs-bon  vous d'tre venu nous voir.... Nous
aimons beaucoup notre nouvelle habitation.... Je crois, maman, que je
puis remonter, car je me sens un peu faible.

La pauvre enfant fit un salut accompagn d'un sourire et se retira.
La mre, en la reconduisant  sa chambre, jeta vers Dobbin un regard
dsol. Le pauvre garon se sentait trs-mu. Il prouvait dj pour
cette jeune fille une vive tendresse; car, lorsqu'il se retira, son
me tait en proie  la douleur,  la compassion,  la crainte, comme
s'il et t coupable, comme si un remords poignant se ft gliss dans
son me.

Osborne, apprenant que son ami avait vu Amlia, lui fit les questions
les plus pressantes, les plus inquites, au sujet de la pauvre enfant.
Comment allait-elle? comment l'avait-il trouve? que disait-elle?
Alors son ami lui prit la main, et, le regardant en face:

George, elle se meurt! dit-il sans pouvoir ajouter un mot de
plus....

Dans la petite maison o la famille Sedley avait trouv asile, il y
avait une bonne grosse fille irlandaise qui tait l pour tout faire.
Cette fille tentait, en vain, depuis plusieurs jours, de donner aide
et consolation  Amlia. Emmy tait trop triste pour lui rpondre ou
mme pour s'apercevoir de ses soins prvenants.

Quatre heures s'taient coules depuis la conversation que nous
venons de rapporter entre Dobbin et Osborne, lorsque cette servante
entra dans la chambre o Amlia tait silencieuse comme  son
ordinaire et pensait  ses lettres, ses chers trsors. Cette fille,
toute souriante et avec un air espigle et joyeux, fit ses efforts
pour attirer l'attention de la pauvre Emmy, sans pouvoir y parvenir.

Miss Emmy! dit-elle.

--Me voil, dit Emmy sans se dtourner.

--Un message, reprit la servante, c'est quelque chose....
quelqu'un.... Enfin, voil une nouvelle lettre pour vous; ne lisez
donc plus les vieilles.

Elle lui remit alors une lettre qu'Emmy prit et lut:

Il faut absolument que je vous voie, disait la lettre, chre Emmy,
cher amour, chre femme! Ne me repoussez pas.

Sa mre et George taient sur le seuil de la porte, attendant qu'elle
et termin la lecture de la lettre.




CHAPITRE XIX.

Miss Crawley et sa garde-malade.


Nous avons vu avec quelle ponctualit mistress Firkin, la femme de
chambre de miss Crawley, s'empressait de notifier  mistress Bute
Crawley les vnements de quelque importance pour la famille, ds
qu'ils arrivaient  sa connaissance. Nous avons aussi indiqu de quels
bons procds, de quelles attentions particulires cette excellente
dame honorait la femme de confiance de miss Crawley. Elle tmoignait
enfin  miss Briggs, la demoiselle de compagnie, l'amiti la plus
cordiale. Les bonnes dispositions de cette dernire lui taient
assures par mille de ces petits soins et promesses qui cotent si peu
et sont cependant d'une si grande influence sur la personne qui en est
l'objet.

Une habile mnagre qui s'entend  son mtier, sait combien ces
paroles aimables sont faciles  dire et quel prix elles donnent aux
faits les plus insignifiants de la vie. C'est un sot que celui qui a
dit que les belles paroles ne sauraient remplacer le beurre dans les
pinards. La moiti du temps, les pinards de la socit ne seraient
pas mangeables si on ne les accommodait avec cette sauce oratoire. Une
douce parole, adroitement place, aura de plus grands rsultats que
des espces sonnantes offertes par un imbcile. Les espces sonnantes
psent sur certains estomacs, qui digrent mieux les belles paroles
sans prouver jamais la satit. Mistress Bute avait si souvent parl
 Briggs et  Firkin de la vivacit de son affection  leur endroit,
de ce qu'elle ferait pour des amis si dvous dans le cas o la
fortune de miss Crawley lui arriverait, que les susdites personnes
nourrissaient pour elle la plus haute considration. Elles lui taient
aussi dvoues, leur gratitude tait aussi profonde que si mistress
Bute les et combles des plus magnifiques faveurs.

Rawdon Crawley, sous son paisse et goste enveloppe de soldat ne
s'tait jamais proccup de mettre dans ses intrts les aides de
camp de sa tante. Il tmoignait au contraire pour ce couple fminin
le mpris le plus prononc. Tantt il faisait tirer ses bottes par
Firkin, et tantt, malgr une pluie battante, il la chargeait des
commissions les plus puriles. Lui donnait-il une guine, il la lui
jetait  la face ni plus ni moins qu'un soufflet.  l'imitation de
sa tante, le capitaine se servait de Briggs comme d'un plastron;
il l'accablait de plaisanteries  peu prs aussi dlicates et aussi
lgres qu'un bon coup de pied de cheval.

Mistress Bute, au contraire, la consultait sur toutes les questions
de got, dans toutes les affaires difficiles; elle admirait son talent
potique, et par ses politesses et ses prvenances tmoignait en
quelle estime elle tenait miss Briggs. Faisait-elle  Firkin un
prsent de six liards, elle l'accompagnait de tant de compliments que
dans le coeur reconnaissant de la femme de chambre les six liards se
changeaient en or; sans compter qu'elle caressait pour l'avenir les
plus magnifiques esprances. Il fallait seulement pour cela voir
mistress Bute  la tte de la fortune  laquelle elle avait tant de
droits.

Ayez des louanges pour tout le monde, c'est un conseil  ceux qui
dbutent dans la vie. Ne faites jamais les incorruptibles, mais
donnez de l'encensoir aux gens, quand vous devriez leur casser le nez;
louez-les encore par derrire, s'il y a chance qu'ils vous entendent;
ne laissez jamais chapper l'occasion de dire un mot aimable. Faites
enfin comme ce propritaire qui ne voyait jamais un coin inoccup
de ses terres sans prendre aussitt dans sa poche un gland pour l'y
planter; semez ainsi vos compliments dans la vie. Un gland, c'est peu
de chose; mais il pourra quelque jour produire une grosse pice de
bois.

Pendant la dure de sa faveur, Rawdon Crawley n'obtenait qu'une
soumission force; aprs sa disgrce, il ne trouva personne pour le
plaindre ou l'assister. Bien au contraire, quand mistress Bute prit le
commandement chez miss Crawley, la garnison fut charme de se trouver
sous un pareil chef, attendant tout l'avancement possible de ses
promesses, de ses gnrosits et de ses paroles doucereuses.

Mistress Bute Crawley tait loin de se bercer d'illusions sur les
projets de l'ennemi; elle s'attendait  un assaut de sa part pour
reconqurir la position perdue. Elle connaissait toute l'habilet
et toute la ruse de Rebecca; elle la croyait capable de tout risquer
avant d'accepter son sort. Elle devait donc faire ses prparatifs de
combat et redoubler de surveillance, dans la crainte des tranches,
des mines et des surprises de l'ennemi.

D'abord, bien que matresse de la place, pouvait-elle compter sur
la principale habitante? Miss Crawley ferait-elle bonne rsistance?
N'avait-elle pas un secret dsir d'ouvrir les portes  l'ennemi
vaincu? La vieille dame aimait Rawdon, et surtout Rebecca, qui savait
la distraire. Mistress Bute ne pouvait se dissimuler qu'il n'y avait
aucun des gens de son parti capable, comme cette dernire, de rjouir
cette vieille mondaine.

La voix de mes filles, se disait avec candeur la femme du ministre,
n'est pas tolrable aprs celle de cette odieuse petite gouvernante.
Miss Crawley ne manquait jamais d'aller se coucher quand Martha et
Louisa excutaient leurs duos. Les manires roides et pdantesques de
Jim, les tirades de ce pauvre Bute sur ses chiens et ses chevaux l'ont
toujours ennuye. Que je la conduise au presbytre, elle nous prendra
tous en grippe, et nous la verrons bien vite partir, j'en suis sre;
et pourquoi, pour aller retomber dans les filets de ce mcrant de
Rawdon, pour devenir la proie de cette petite vipre de Rebecca. Bien
qu'elle ne battt plus que d'une aile et qu'elle n'et plus  aller
bien loin, encore fallait-il aviser  la mettre pendant ce temps 
l'abri des entreprises de ces gens sans foi ni loi.

Lorsque miss Crawley tait dans ses bons jours de sant, si on lui
disait qu'elle tait malade ou qu'elle en avait l'air, la vieille dame
toute tremblante envoyait chercher le docteur. Aprs cette vasion si
soudaine, ce coup imprvu, bien capables du reste d'agiter des nerfs
plus solides que ceux de la vieille dame, mistress Bute pensa qu'il
tait de son devoir de dire au mdecin et  l'apothicaire,  la dame
de compagnie et aux domestiques, que miss Crawley tait dans une
situation dplorable, et que chacun devait agir en consquence. Dans
la rue, elle avait fait rpandre de la paille jusqu' la hauteur
du genou, et le marteau, par mesure de prcaution, avait t
soigneusement envelopp. Elle avait de plus exig que le mdecin
vnt deux fois par jour, et toutes les deux heures elle inondait sa
patiente de tisanes et de potions. Quand on pntrait dans la chambre,
elle faisait entendre un _chut! chut!_ si redoutable et si perant,
que la pauvre vieille en bondissait dans son lit. Miss Crawley ne
pouvait faire un mouvement sans apercevoir les yeux saillants de
mistress Bute s'abaissant sur elle avec une immobilit spulcrale, et
ils semblaient briller au milieu des tnbres, quand elle remuait dans
la chambre avec la souplesse et la lgret d'un chat.

Miss Crawley resta longtemps, bien longtemps dans son lit, et mistress
Bute lui lisait des livres de dvotion. Pendant ses longues insomnies,
elle n'entendait pour toute distraction que la voix du garde de nuit
et les ptillements de sa veilleuse. A minuit, elle recevait la visite
de l'apothicaire, qui s'approchait d'elle  pas compts; puis il ne
lui restait plus qu' contempler les yeux fantastiques de mistress
Bute et les reflets jaunes de la lumire projete sur le plafond
dans une demi-obscurit qui avait quelque chose d'effrayant. Hygie
elle-mme serait tombe malade avec un tel rgime, et  plus forte
raison cette vieille femme nerveuse et affaiblie.

Nous avons dit qu'en bonne socit, et lorsqu'elle avait toute sa
belle humeur, cette vieille dissipe professait, sur la morale et la
religion, des ides aussi dgages de prjugs qu'aurait pu le dsirer
M. de Voltaire lui-mme. Mais, aux premires atteintes de la maladie,
cette vieille pcheresse, aussi lche qu'incrdule, tait assaillie
par les plus affreuses terreurs de la mort.

Si seulement mon pauvre mari avait la tte un peu plus solide sur ses
paules, pensait en elle-mme mistress Bute Crawley, de quelle utilit
ne pourrait-il pas tre en ce moment  son infortune parente? Il la
ferait repentir de ses garements passs, il la ferait rentrer dans la
bonne voie et dshriter cet infme dbauch qui s'est brouill avec
toute sa famille; il pourrait enfin l'amener aux sentiments qu'elle
doit avoir pour mes chres filles et mes deux garons, qui rclament
et mritent  tous gards l'appui qu'ils peuvent trouver dans leurs
proches.

Et, comme la haine du vice est toujours un progrs vers la vertu,
mistress Bute Crawley s'efforait d'inspirer  sa belle-soeur une
lgitime horreur des innombrables pchs de Rawdon Crawley. Cette
charitable dame en prsentait un total suffisant pour faire  lui seul
condamner tous les jeunes officiers d'un rgiment. Qu'un homme fasse
un faux pas en ce monde, il ne trouvera point devant le public de
censeurs plus inexorables que les membres de sa famille.

Mistress Bute faisait preuve d'un intrt touchant et d'une science
approfondie en ce qui concernait l'histoire de Rawdon. Elle savait les
menus dtails de sa dplorable querelle avec le capitaine Longfeu, o
Rawdon, aprs avoir eu, ds le principe, les torts de son ct, avait
fini par tuer le capitaine. Elle savait comment le malheureux lord
Dovedale, dont la mre avait t s'tablir  Oxford pour y suivre
l'ducation de son fils, et qui n'avait jamais touch une carte de
sa vie avant son arrive  Londres, avait t perverti par la
frquentation de Rawdon au Cocotier, plong dans la plus complte
ivresse par cet abominable corrupteur de la jeunesse, et finalement
dpouill au jeu de plus de quatre mille livres.

Elle lui peignait, avec les couleurs les plus vives, le dsespoir de
toutes les familles de province qu'il avait ruines, dont il avait
prcipit les fils dans le dshonneur et la pauvret, et pouss les
filles  la honte et  l'infamie. Elle connaissait tous les malheureux
marchands que ses extravagances avaient conduits  la banqueroute;
elle dvoilait  miss Crawley les escroqueries et les honteuses
manoeuvres de son neveu, les mensonges rvoltants  l'aide desquels il
en imposait  la plus gnreuse des tantes, son ingratitude pour elle
et le ridicule dont il la couvrait en retour de tant de sacrifices.
Elle administrait  petites doses ces histoires  miss Crawley, sans
passer sur un seul article de cette litanie. En cela elle pensait
accomplir son devoir de chrtienne et de mre de famille, et sa langue
frappait sa victime sans le moindre remords ni le plus lger scrupule.
Bien au contraire, elle s'imaginait faire oeuvre pie et mritoire, et
se montrait glorieuse de son courage  l'accomplir. Oui, vous aurez
beau dire, il n'y a rien de tel que les gens de votre famille pour
se charger de vous mettre en morceaux.  dire vrai, en prsence
des mfaits de Rawdon Crawley, la vrit seule aurait suffi pour sa
condamnation, et ces raffinements de la mdisance taient du superflu
de la part de sa charitable parente.

Rebecca, comptant dsormais dans la famille, devint aussi l'objet des
recherches minutieuses de l'excellente mistress Bute. S'tant assure
par une rigoureuse consigne que la porte resterait close aux envoys
et aux lettres de Rawdon, elle se mettait en qute de la vrit
avec un courage infatigable; elle se rendait dans la voiture de
miss Crawley chez sa vieille amie Pinkerton,  Minerva-House,
Chiswick-Mall, lui annonait l'incroyable nouvelle de la sduction
du capitaine Rawdon par miss Sharp, et obtenait d'elle tous les
renseignements possibles sur la naissance de l'ex-gouvernante et
l'histoire de ses premires annes. L'amie du lexicographe en avait
long  lui dire. On faisait apporter par miss Jemima les reus et les
lettres du matre de dessin. L'une tait crite d'une prison de dettes
et rclamait humblement une avance. Dans une autre, le soussign
ne trouvait pas de termes assez expressifs pour tmoigner sa
reconnaissance aux dames de Chiswick  propos de l'admission de
Rebecca dans leur maison; enfin le dernier crit sorti de la plume
de ce malheureux artiste tait une lettre o de son lit de mort il
recommandait l'orpheline  la charit de miss Pinkerton.

On retrouva aussi des lettres de l'enfance de Rebecca, o celle-ci
priait ces bonnes dames de venir en aide  son pre, et les assurait
de sa propre reconnaissance. Prenez vos lettres qui remontent  dix
ans, vous ne trouverez peut-tre rien qui prte plus  la satire:
voeux, amour, promesses, serments, reconnaissance, tout cela n'est
plus qu'un rve bizarre au bout d'un certain temps! Il devrait y avoir
une loi prescrivant la destruction de toute pice crite, except
les notes acquittes des fournisseurs, et encore devraient-elles
tre dtruites aprs un bref dlai dtermin. On devrait vouer 
l'extermination tous ces charlatans et ces misanthropes qui dbitent
l'encre indlbile de la petite vertu, et faire des auto-da-f de
leurs funestes marchandises. La meilleure encre serait celle qui
s'effacerait au bout d'un ou deux jours et laisserait le papier net
et blanc, de manire  ce qu'il pt encore servir  crire comme la
premire fois.

De chez miss Pinkerton, l'infatigable mistress Bute suivit la trace de
Sharp et de sa fille dans les mansardes de Greek-Street, occupes par
le peintre jusqu'au jour de sa mort. Les portraits de l'htesse en
robe de satin blanc et de son mari en veste  boutons de cuivre,
chefs-d'oeuvre de Sharp, donns en payement de loyers, dcoraient
encore les murs du salon. Mistress Stokes tait une personne
communicative; elle raconta sans se faire prier tout ce qu'elle savait
de M. Sharp, de sa vie de dbauche et de misre; de sa bonne humeur et
de son entrain, des chasses que lui donnaient baillis et cranciers;
et  la grande indignation de l'htesse scandalise, de son mariage
avec sa femme, retard jusqu'aux derniers moments de la malheureuse,
que l'htesse ne pouvait mme pas voir en peinture; des manires vives
et dlures de sa fille; de l'hilarit qu'elle excitait par son talent
 tourner tout le monde en caricature; c'tait elle qu'on envoyait
chercher le genivre au cabaret, et on la connaissait dans tous les
ateliers du quartier. En somme, mistress Bute recueillit les dtails
les plus complets sur la parent, l'ducation et le caractre de sa
nouvelle nice. Rebecca n'et peut tre pas t fort aise d'apprendre
le rsultat de l'enqute dont elle tait l'objet.

Ces recherches si habilement diriges profitaient ensuite 
l'instruction de miss Crawley. On lui disait que mistress Rawdon
Crawley tait la fille d'une danseuse d'Opra; qu'elle-mme avait
exerc cette profession; qu'elle avait servi de modle chez les
peintres; qu'elle avait t leve de manire  devenir la digne fille
de sa mre; qu'elle buvait le petit verre avec son pre, etc., etc.;
qu'enfin c'tait une femme perdue qui avait pous un homme non moins
perdu. Et la moralit de la fable tait, d'aprs mistress Bute,
qu'il n'y avait plus rien de bon  faire de ces deux tres, et qu'une
personne respectable ne pouvait consentir  voir de tels fripons.

Telles taient les pices de campagne dont mistress Bute s'entourait 
Park-Lane, les provisions et les munitions de guerre qu'elle amassait
dans la place, en prvision du sige que Rawdon et sa femme ne
manqueraient pas de faire subir  miss Crawley.

S'il y avait un reproche  adresser  mistress Bute, c'tait
d'apporter trop d'ardeur dans l'excution de ses plans. Ses soins
taient peut-tre excessifs; elle faisait miss Crawley plus malade
qu'elle n'tait en ralit. Bien que sa parente courbt la tte
sous le joug, elle ne demandait pas mieux que d'chapper le plus tt
possible  une servitude si rigoureuse et si assommante. Ces femmes
 l'esprit dominateur, qui prtendent mieux savoir que les parties
intresses ce qui convient  leurs voisins, ont le grand tort de
compter sans les ventualits d'une rvolte domestique ou les fcheux
rsultats d'un abus d'autorit.

Nous donnons comme exemple mistress Bute, anime des meilleures
intentions, compromettant sa sant  force de veilles, ngligeant
repos et promenades pour le plus grand bien de sa belle-soeur
souffrante, et si pntre de la gravit du malaise de la vieille dame
que, pour un peu, elle et t commander son cercueil.

Un jour, en tte  tte avec M. Clump, le fidle apothicaire, elle
entra dans quelques dtails sur le dvouement dont elle faisait
preuve, sur les rsultats qu'elle en esprait pour cette sant si
prcieuse et si chre.

Mon cher monsieur Clump, disait-elle, je puis me donner ce tmoignage
de n'avoir nglig aucune tentative pour rendre la sant  notre
chre malade, que l'ingratitude de son neveu a conduite  ce lit de
souffrance. Aucune fatigue ne m'effrayera, aucun sacrifice ne me fera
reculer.

--Votre dvouement, il faut l'avouer, est admirable, dit M. Clump avec
un profond salut, mais....

--Je n'ai pas ferm l'oeil depuis mon arrive. Sommeil, sant,
bien-tre personnel, j'ai tout mis de ct en prsence d'un seul
sentiment, celui du devoir. Quand mon pauvre James a eu la petite
vrole, je n'ai point confi  des mains mercenaires le soin de ce
cher enfant, oh non!

--Vous tes une bien bonne mre, chre madame, la meilleure des mres,
mais....

--Comme mre de famille, comme femme d'un ministre de l'glise
anglaise, j'ai l'humble confiance de suivre la bonne voie, dit
mistress Bute avec un ton bat et pntr. Tant que le moindre souffle
animera mon tre, jamais, Monsieur Clump, jamais je n'abandonnerai le
poste du devoir. D'autres ont pu conduire  ce lit de souffrance cette
vnrable femme et chagriner ses cheveux blancs....

En mme temps par un mouvement oratoire, mistress Bute indiquait du
geste le devant de cheveux couleur caf accroch  un clou du cabinet
de toilette.

Mais moi on me trouvera toujours assise  ce chevet. Ah! monsieur
Clump, je ne le sais que trop, cette couche a autant besoin des
secours spirituels que de ceux du mdecin.

--J'allais vous faire remarquer, ma chre madame, se dcida  dire M.
Clump d'une voix doucereuse, j'allais vous faire observer, quand vous
avez donn un libre cours  des sentiments qui vous font honneur, que
prcisment vous vous alarmez  tort pour cette excellente amie, et
que vous faites  cause d'elle trop bon march de votre sant.

--C'est que, voyez-vous, je donnerais ma vie pour mon devoir, pour les
membres de la famille de mon mari, rpliqua mistress Bute.

--Fort bien, madame, si cela tait ncessaire; mais nous ne voulons
rien moins que le martyre de mistress Bute Crawley, reprit Clump avec
galanterie. Le docteur Squills et moi avons examin l'tat de miss
Crawley avec le plus grand soin, la plus vive sollicitude, comme vous
devez le penser. Nous l'avons trouve dans un tat de faiblesse et de
surexcitation nerveuse. Ces affaires de famille l'avaient mise tout en
moi....

--Son neveu finira par la potence, fit mistress Bute d'un ton
prophtique.

--L'avaient mise tout en moi; alors vous tes arrive comme un ange
gardien; oui, ma chre madame, vous tes venue, je le rpte, comme
son ange gardien, pour la soulager dans l'accablement du malheur. Mais
le docteur Squills et moi nous pensons que l'tat de notre aimable
cliente n'exige pas qu'elle garde le lit d'une faon aussi rigoureuse.
L'hypocondrie de son humeur ne peut qu'augmenter dans cet isolement,
il lui faut du changement; le grand air, de la gaiet. Ce sont
les meilleurs remdes de ma pharmacie, dit M. Clump en riant et
en laissant voir une range de dents parfaitement conserves.
Conseillez-lui de se lever, chre madame; faites-la sortir de son
lit, secouez sa torpeur par des promenades en voiture, et bientt vous
verrez aussi renatre les roses de vos joues, si je puis parler ainsi
sans manquer au respect que je dois  mistress Bute Crawley.

--C'est qu'au parc, elle pourrait voir son abominable neveu, o l'on
m'a dit que l'infme allait souvent se promener avec l'impudente
complice de ses crimes, rpliqua mistress Bute laissant percer son
goste cupidit; il y en aurait assez pour lui donner une rechute
qui l'obligerait  reprendre le lit. Il ne faut pas qu'elle sorte,
monsieur Clump; elle ne sortira pas tant que je serai l pour veiller
sur elle. Et quant  ma sant, peu m'importe! j'en fais le sacrifice
avec joie, monsieur. C'est mon offrande sur l'autel du devoir.

--Eh bien! sur ma parole, madame, reprit brusquement M. Clump, je ne
rponds point de sa vie si elle reste plus longtemps enferme dans
l'air pais de sa chambre. Une attaque de nerfs pourra venir nous
l'enlever quelque jour, et, si vous voulez voir hriter le capitaine
Crawley, je vous le dis en toute sincrit, madame, vous en prenez
tout  fait le chemin.

--Dieu du ciel! est-elle donc en danger de mort? s'cria mistress
Bute; pourquoi ne m'en avoir pas informe plus tt?

La veille au soir, M. Clump et le docteur Squills avaient eu une
consultation sur miss Crawley et sa maladie, tout en vidant une
bouteille de vin chez sir Lapin Warren, dont la femme, pour la
treizime fois, allait lui dcerner le titre de pre.

Clump, disait le docteur Squills, c'est une vritable harpie sous
forme de femme, vomie par Hampshire pour agripper la vieille Tilly
Crawley. Excellent madre, ma foi!

--Quelle folie aussi, rpliqua Clump,  ce Rawdon Crawley, d'aller
pouser une gouvernante! Il est vrai qu'il y a du sang dans cette
fille.

--Des yeux bleus, une jolie peau, une figure chiffonne, un front
hardiment dessin, continua Squills, c'est bien quelque chose, sans
compter que Crawley est un fou, Clump.

--Oh! oui, et un fameux, repartit l'apothicaire.

--Cette vieille fille va l'oublier, ajouta le mdecin; puis aprs une
pause il ajouta: C'est un bon revenu pour vous, Clump, et vous lui
faites avaler des drogues pour de l'argent.

--Un fameux, et que je ne cderais pas pour deux cents livres sterling
par an.

--Prenez garde alors; car cette naturelle de l'Hampshire l'expdiera
en deux mois, Clump, mon garon, si vous la laissez faire, dit le
docteur Squills. La vieillesse, les indigestions, les palpitations
de coeur, une congestion crbrale, une attaque d'apoplexie, elle n'a
qu' choisir, et son affaire est bonne. Remettez-la sur pied, Clump,
faites-la sortir, ou sans cela vous pourrez bien voir arrter votre
revenu annuel.

Sous l'empire de cette pense, le digne apothicaire s'tait adress 
mistress Bute Crawley, avec toute la candeur de son me.

Celle-ci faisant peser sa main de fer sur la vieille dame, la
consignait au lit, et, ne laissant approcher d'elle personne,
redoublait d'efforts pour lui faire changer son testament. Mais les
terreurs de miss Crawley  l'ide de la mort la reprenaient toutes les
fois qu'on venait  lui faire de ces funbres propositions. Mistress
Bute avait donc  remettre sa patiente en belle humeur et en bonne
sant avant de poursuivre le but srieux qu'elle se proposait. Mais
en quel lieu la conduire? Le seul endroit o il n'y et pas chance de
rencontrer l'odieux couple des Rawdons tait l'glise, et la vieille
dame n'y aurait trouv aucun plaisir; mistress Bute le savait.

Nous irons visiter les magnifiques faubourgs de Londres, pensait-elle
alors; rien n'est plus pittoresque,  ce qu'on dit.

Elle s'allumait ainsi d'une soudaine et belle passion pour Hampstead
et Hornsey: Dulwich ne lui avait jamais paru si ferique. Elle
chargeait sa victime sur la voiture, et lui faisait visiter ces
sites champtres; elle avait soin d'assaisonner ces petits voyages de
conversations irritantes sur Rawdon et sa femme; elle n'pargnait 
la vieille dame aucune des histoires qui pouvaient provoquer son
indignation contre ce couple de rprouvs.

Mais mistress Bute, pour vouloir trop bien faire, finissait par tendre
la corde trop roide. Tandis qu'elle s'efforait d'inspirer  miss
Crawley l'aversion de son neveu rebelle, la malade sentait natre en
elle au contraire une haine profonde, une terreur secrte pour son
bourreau, et n'aspirait plus qu' sortir de ses mains. Au bout de
quelque temps, elle leva l'tendard de l'insurrection contre Highgate
et Hornsey. Elle voulait aller au Parc. Mistress Bute craignait d'y
rencontrer l'abominable Rawdon, et ne se trompait pas. Un jour on vit
poindre  l'horizon le phaton de Rawdon, o Rebecca tait assise 
ct de lui. Dans le carrosse de l'ennemi, miss Crawley occupait sa
place ordinaire, mistress Bute tait  sa gauche. Sur la banquette de
devant se trouvait miss Briggs avec le toutou.

Le moment critique tait donc enfin arriv. Le coeur de Rebecca
battait avec violence quand elle reconnut la voiture; les deux
quipages s'avanaient l'un vers l'autre, et Rebecca, la tte penche,
jeta sur la vieille demoiselle un regard o se peignaient la tendresse
et le dvouement. Rawdon lui-mme tremblait, et sa figure rougit
sous ses paisses moustaches. Le chapeau de miss Crawley tait
imperturbablement tourn du ct de la petite rivire. Mistress Bute
redoublait de prvenances  l'gard du toutou, qu'elle appelait
son petit _doggy_, son petit bichon, son petit amour d'argent. Les
voitures roulaient toujours chacune dans son sens.

C'est une affaire toise, dit Rawdon  sa femme.

--Essayez encore une fois, Rawdon, rpondit Rebecca, accrochez leur
voiture s'il le faut, cher ami.

Le coeur manqua  Rawdon pour excuter cette dernire manoeuvre. Quand
les voitures se rencontrrent de nouveau, il se leva debout dans son
phaton, porta la main  son chapeau, tout prt  saluer et regardant
de tous ses yeux. Cette fois la figure de miss Crawley n'tait pas
tourne de l'autre ct; elle et mistress Bute jetrent sur leur neveu
un coup d'oeil inexorable. Le malheureux retomba sur son sige, en
profrant un norme juron, enfila une alle de ct et rentra chez lui
le dsespoir dans l'me.

Ce fut pour mistress Bute un brillant et dcisif triomphe; mais
elle comprit le danger qu'il y aurait  s'exposer  de nouvelles
rencontres, en voyant la surexcitation nerveuse o se trouvait miss
Crawley. Elle parvint  convaincre sa chre amie que, pour le bien
de sa sant, elle devait quitter la ville pour quelque temps, et elle
appuya fortement auprs d'elle en faveur de Brighton.




CHAPITRE XX.

Le capitaine Dobbin ngociateur de mariage.


Le capitaine Dobbin se trouva, sans savoir comment, ministre
plnipotentiaire pour la conclusion du mariage entre George Osborne et
Amlia. Sans lui cette union n'et jamais eu lieu; il ne pouvait
trop se l'avouer  lui-mme, et il lui venait sur les lvres un
amer sourire,  la pense que, parmi tant d'autres, le sort l'avait
prcisment charg du soin de faire russir ce mariage. La conduite de
cette affaire tait peut-tre la plus pnible tche qui pt lui tre
impose; mais, toutes les fois que le capitaine Dobbin se trouvait en
face d'un devoir, il marchait droit au but, sans beaucoup de paroles
ni d'hsitation. Ayant donc mis dans sa tte que, si miss Sedley
n'pousait pas George Osborne, elle en mourrait de douleur, il rsolut
de mettre tout en oeuvre pour la conserver  la vie.

Nous n'entrerons point dans des dtails trop minutieux sur l'entretien
de George Osborne et d'Amlia, lorsque le jeune capitaine fut ramen
aux pieds, ou pour mieux dire dans les bras de sa jeune matresse,
grce  l'amicale intervention de l'honnte William. Un coeur mme
plus dur que celui de George n'aurait pu rsister  la vue de
cette douce figure si douloureusement ravage par le chagrin et le
dsespoir,  ces simples et tendres accents avec lesquels elle lui
retraait l'histoire de ses peines. Les forces ne lui avaient point
manqu lorsque sa mre avait conduit Osborne auprs d'elle; elle avait
seulement soulag l'excs de sa tristesse en reposant sa tte sur
l'paule de son amant et en y versant des larmes tendres, abondantes
et douces. Aussi la vieille mistress Sedley, toute joyeuse de cette
scne, voulut assurer  ces jeunes amants les joies et le mystre d'un
entretien secret. Elle laissa Emmy, qui couvrait les mains de George
de larmes et de baisers, comme celles de son matre et seigneur, et
semblait rclamer son indulgence et son pardon, comme si elle se ft
rendue par ses crimes indigne de ses bonts.

Cette tendre et humble soumission pntrait George Osborne d'une douce
et flatteuse motion. Il trouvait une esclave prosterne et
obissante dans cette simple et fidle crature, et le sentiment de
sa toute-puissance faisait tressaillir agrablement son me. Monarque
souverain, il se sentait enclin  la gnrosit, et daignait relever
cette Esther agenouille pour lui faire prendre place  ses cts sur
le trne. En outre, cette suave et mlancolique beaut avait pour lui
autant de charme que ces marques de soumission. En consquence, il
rassura, encouragea la pauvre petite, et lui pardonna pour ainsi dire.

Quant  elle, ses esprances, ses penses, qui s'taient fltries 
l'ombre en l'absence de leur soleil, retrouvrent leur fracheur et
leur sve, grce au retour de l'astre tout-puissant. Dans cette
petite figure rayonnante qui s'panouissait dsormais sur l'oreiller
d'Amlia, vous n'auriez pas reconnu celle qui tait si pale, si
dfaite, si indiffrente  tout ce qui l'environnait. L'honnte
Irlandaise se rjouissait du changement, et demandait  dposer un
baiser sur cette figure qui avait subitement retrouv toutes ses
roses. Amlia entourait de ses bras le cou de la jeune fille et
l'embrassait de tout coeur, comme aurait fait un enfant. Elle gota
ce soir-l un sommeil calme et rafrachissant. Une joie ineffable
resplendissait dans ses traits quand elle s'veilla aux rayons de
l'aurore.

Je le verrai encore aujourd'hui, se disait tout bas Amlia; c'est le
plus noble et le meilleur des hommes.

Le fait est que George se tenait pour l'tre le plus gnreux de la
terre, et pensait faire un grand sacrifice en pousant cette jeune
fille.

Tandis qu'elle avait avec Osborne un dlicieux tte--tte dans la
salle du haut, la vieille mistress Sedley et le capitaine Dobbin
s'entretenaient en bas sur la situation des jeunes amants et avisaient
aux arrangements  prendre. Mistress Sedley, en pouse qui connat
son mari, prvoyait dj qu'aucun pouvoir humain ne pourrait faire
consentir M. Sedley au mariage de sa fille avec le fils de l'homme qui
l'avait trait d'une manire si outrageante et si inexorable. Elle
fit  Dobbin l'histoire dtaille du pass, alors qu'Osborne le pre
menait une vie plus que modeste dans New-Road, et que sa femme se
montrait enchante des petits jouets d'enfants dont Joe ne voulait
plus, et que mistress Sedley donnait aux enfants Osborne le jour de
leur naissance. L'ingratitude diabolique de cet homme avait, suivant
elle, fait une profonde blessure au coeur de M. Sedley, et, quant au
mariage, il n'y consentirait jamais, jamais, au grand jamais.

Il se fera alors par enlvement, madame, dit Dobbin en riant, 
l'instar de celui du capitaine Rawdon avec la petite gouvernante,
l'amie de miss Emmy.

Mistress Sedley ne pouvait en croire ses oreilles; elle n'en revenait
pas. Enfin, tout absorbe de cette nouvelle, elle appela Blenkinsop
pour lui en faire part.

Blenkinsop s'tait toujours dfie de cette miss Sharp; Joe l'avait
chapp belle! et elle retraa tout au long les scnes sentimentales
qui s'taient passes entre Rebecca et le receveur de Boggley-Wollah.

Quant  Dobbin, ce n'taient pas les fureurs de M. Sedley qui
l'effrayaient le plus. Il avouait que ses doutes et ses inquitudes
les plus vives lui venaient au sujet des dispositions d'une espce
d'autocrate russe aux pais sourcils, sant  Russell-Square, et qui
avait mis un veto absolu au mariage mdit par Dobbin. Il connaissait
l'enttement et la brutalit du pre Osborne, il savait combien il
tait tenace dans ses rsolutions une fois prises.

Le seul moyen pour George de sortir d'embarras, disait son ami, c'est
de se distinguer dans la campagne qui va s'ouvrir. S'il est tu, la
mort ne tardera pas  runir ces deux mes; s'il se distingue, eh
bien! alors, comme il lui revient quelque argent de sa mre,  ce que
j'ai entendu dire, il pourra acheter un grade de major ou se dfaire
de celui de capitaine, et aller s'occuper de dfrichement au Canada,
ou encore se livrer  l'agriculture dans une petite habitation  la
campagne.

Avec une telle compagne, Dobbin trouvait que l'on aurait pu dfier les
glaces de la Sibrie. Ce naf et imprvoyant jeune homme ne fut pas
mme arrt un moment par la pense que le manque d'espces pour
acheter un bel quipage avec des chevaux, et l'absence d'un revenu
suffisant pour en mettre les propritaires  mme de faire bonne chre
 leurs amis, pussent devenir un obstacle  l'union de George et de
miss Sedley.

Toutefois, sous l'influence de ces graves considrations, il pensa
qu'il fallait presser autant que possible ce mariage. tait-il donc
lui-mme bien dsireux d'en voir la conclusion?  peu prs  la
faon de gens qui, aprs un dcs, htent les crmonies funbres
ou avancent l'heure fixe pour une sparation invitable. M. Dobbin
s'tant charg de cette affaire avait grand dsir de la terminer. Il
faisait sentir  George la ncessit d'une excution immdiate; il lui
montrait les chances de rconciliation avec son pre, si son nom tait
port  l'ordre du jour dans la Gazette. Dobbin consentait mme, s'il
en tait besoin,  affronter le courroux des deux pres. En tout cas,
il priait George d'en finir avant l'ordre de dpart attendu de jour
en jour, et qui devait forcer le rgiment  quitter l'Angleterre pour
aller guerroyer sur le continent.

Tout dvou  ces projets matrimoniaux, M. Dobbin, suivi de
l'approbation et des voeux de mistress Sedley, qui n'avait nulle envie
de traiter directement cette affaire avec son mari, se rendit auprs
de John Sedley, dans la maison o il descendait dans la Cit, au caf
du Tapioca. C'tait l que, depuis la fermeture de ses bureaux et les
rigueurs de sa destine, le pauvre vieillard ruin allait chaque
jour crire et recevoir sa correspondance, runissant ses lettres en
liasses mystrieuses qu'il fourrait dans les poches de ses habits.
Rien de plus triste que ce mystre, ces soucis, ces dmarches o en
est rduit tout homme ruin, ces lettres qu'il tale sous vos regards,
et o se lit la signature de quelque richard connu; ces papiers gras
et dchirs renfermant des promesses de secours et des compliments de
condolances; fragile espoir sur lequel on se fonde pour un retour 
la fortune.

Dobbin trouva au milieu de ces illusions de la misre celui qui avait
t jadis l'panoui, le joyeux, l'opulent John Sedley. Ses habits,
autrefois coquets, taient blancs sur les coutures. Le cuivre des
boutons commenait  percer. L'infortun avait les traits ples et
dfaits. Sa cravate et son jabot chiffonns tombaient en dsordre
sur son gilet devenu trop large. Dans ses beaux jours, quand il avait
trait George et Dobbin au restaurant, personne n'y parlait et n'y
riait plus haut; tous les garons se heurtaient autour de lui. On
prouvait un sentiment de peine  voir maintenant l'humble et triste
figure de John au caf du Tapioca. Un vieux garon aux yeux raills,
aux bas crasseux, aux souliers pesants, avait pour office d'apporter
aux habitus de ce triste repaire des pains  cacheter dans des
verres, de l'encre dans des godets de plomb, et des morceaux de papier
qui semblaient tre dans ce lieu l'unique objet de consommation.

En apercevant William Dobbin qui lui avait servi de plastron en mille
occasions, le vieux Sedley lui tendit la main d'un air humble et
indcis; il l'appela _monsieur_. Un sentiment de tristesse et de peine
s'empara de William Dobbin, et il fut affect de l'accueil et des
paroles de l'infortun vieillard, comme si lui-mme avait t coupable
du malheur qui le rduisait  cette piteuse situation.

Je suis aise de vous voir, capitaine Dobbin.... monsieur..., dit-il
en jetant un oeil attrist sur son visiteur.

La figure allonge et la tournure militaire du capitaine firent
briller de curiosit les yeux raills du garon et tirrent de son
assoupissement la vieille dame qui ronflait au comptoir au milieu de
ses tasses brches.

Comment vont le digne alderman et milady votre excellente mre,
monsieur?

Il jetait un coup d'oeil au garon en prononant ce mot de milady,
comme s'il avait voulu dire: Vous voyez, j'ai encore des amis, et
parmi les personnes de rang et de distinction.

Venez-vous me demander quelque service, monsieur? Mes jeunes
amis Dale et Spiggot conduisent maintenant mes affaires jusqu'
l'installation de mes nouveaux bureaux; car je ne suis ici que
trs-provisoirement, vous savez, capitaine. Voyons, qu'y a-t-il pour
votre service? Voulez-vous accepter quelque chose?

Dobbin, plein d'hsitation, lui protesta en bredouillant qu'il n'avait
ni faim ni soif, qu'il ne venait point parler d'affaires avec lui,
qu'il venait seulement prendre des nouvelles de M. Sedley et serrer
la main  un vieil ami. Puis il ajouta en donnant la plus effroyable
entorse  la vrit:

Ma mre va assez bien... c'est--dire qu'elle a t trs-souffrante;
elle attend le premier beau jour pour sortir et pour aller voir
mistress Sedley. Comment va mistress Sedley, monsieur? J'espre que sa
sant est toujours bonne.

Il s'arrta, rflchissant  l'excs de son hypocrisie. Le jour tait
des plus beaux, le soleil n'avait jamais vers autant de lumire sur
Coffin-Court, o tait situ le caf du Tapioca. Dobbin se rappelait
en outre qu'il venait de quitter mistress Sedley il y avait au plus
une heure, lorsqu'il avait conduit Osborne en fiacre  Fulham, o il
l'avait laiss en tte--tte avec miss Amlia.

Ma femme sera trs-heureuse de voir madame votre mre, dit Sedley
en sortant ses papiers de sa poche. Votre pre m'a crit une bien
excellente lettre, monsieur, et je vous charge pour lui de mes
respectueux compliments. Lady Dobbin trouvera notre maison bien plus
petite que celle o nous avions coutume de recevoir nos amis, mais
elle est fort commode, et le changement d'air a fait grand bien  ma
fille,  qui les brouillards de la ville n'allaient pas du tout. Vous
rappelez-vous la petite Emmy, monsieur? Eh bien! elle se sentait fort
mal ici.

Le vieillard promenait ses yeux de ct et d'autre, tandis qu'il
parlait avec un air distrait, et en mme temps ses doigts jouaient
avec ses papiers et tortillaient maladroitement le fil rouge qui leur
servait de lien.

Vous tes soldat, continua-t-il; eh bien! je vous le demande, Will
Dobbin, qui se serait attendu au retour de ce Corse,  son vasion
de l'le d'Elbe? Quand les souverains allis taient l'anne dernire
ici, quand nous leur avons donn ce dner dans la Cit, quand nous
avons vu ce temple  la Concorde, ces feux d'artifice, ce pont chinois
de Saint-James Park, un homme sens pouvait-il supposer que la paix
ne tiendrait pas, surtout aprs un _Te Deum_ chant en son honneur,
monsieur? Je dis, monsieur, que c'est par un tour de passe-passe que
Bonaparte s'est chapp de l'le d'Elbe. C'tait une conspiration
de toutes les puissances de l'Europe pour faire baisser les fonds et
ruiner ce pays. C'est  cela que je dois d'tre ici, William. Voil
comment mon nom se trouve dans la gazette. Oui, monsieur, voil o
m'a men mon excs de confiance dans l'empereur de Russie et le prince
rgent. Tenez, regardez ici, sur ces papiers. Voyez les fonds au 1er
mars, lorsque j'ai achet du cinq pour cent franais au comptant.
Voyez o cela est descendu maintenant.... Qu'est devenu le commissaire
anglais qui l'a laiss partir? On devrait le fusiller, ce commissaire!
monsieur, on devrait le faire passer  un conseil de guerre et le
fusiller, morbleu!

--Nous ne tarderons pas, monsieur,  donner la chasse  Bonaparte,
dit Dobbin, un peu tourment des fureurs du vieillard, en voyant les
veines de son front s'injecter de sang et ses poings retomber  coups
redoubls sur ses paperasses. Oui, nous allons lui donner une chasse,
monsieur. Le duc est dj en Belgique, et nous attendons chaque jour
les ordres de dpart.

--Ne lui faites point de quartier. Rapportez la tte de ce sclrat,
fusillez ce misrable! hurlait Sedley. J'avais des engagements ....
Enfin me voil ruin, entendez-vous, ruin par ce damn brigand et par
des escrocs sans pudeur dont j'ai fait la fortune, monsieur, et qui
roulent carrosse maintenant, ajouta-il d'une voix enroue.

Dobbin se sentait vivement mu  la vue de ce vieux et excellent ami,
gar par le malheur et se livrant  des colres inutiles.

Oui, continuait-il, ce sont des vipres que l'on s'amuse  rchauffer
dans son sein, et elles ne piquent ensuite que plus fort. Ce sont des
meurt-de-faim que vous mettez en voiture et qui sont les premiers 
vous craser. Vous savez de qui je parle, William Dobbin, mon garon.
Je parle de ce sac  cus de Russell-Square, si fier de sa dorure,
lui que j'ai connu sans un schelling. Je ne dsire plus qu'une chose,
c'est de le revoir dans l'tat de misre o il tait quand nous nous
sommes lis ensemble.

--Mon ami George, monsieur, m'en a touch quelques mots, dit Dobbin,
proccup d'en venir  ses fins. Ce dbat l'a fort chagrin, monsieur,
et je viens vous apporter un message de sa part.

--Et voil le but de votre visite, sans doute? s'cria le vieillard
bondissant sur son sige. Heuh! il m'envoie ses compliments de
condolance, n'est-ce pas? Il est vraiment trop bon ce beau monsieur;
qui veut rpandre une odeur aristocratique et se roidit comme s'il
avait un bton dans le dos. Qu'il vienne un peu rder autour de ma
maison? si mon fils avait le courage d'un homme, il lui aurait dj
log une balle dans la tte. C'est un coquin tout comme son pre. Je
ne veux pas qu'on prononce son nom chez moi; j'ai maudit le jour o je
lui ai ouvert ma maison, et j'aimerais cent fois mieux voir ma fille
morte que marie  cet homme-l.

--Il ne faut pas imputer  George les mauvais procds de son pre.
L'amour de votre fille pour son fils est autant votre ouvrage que
le sien. Avez-vous donc pens vous jouer avec les affections de deux
jeunes gens pour les touffer ensuite  votre gr?

--Mettez-vous bien dans l'esprit, s'cria le vieux Sedley, que ce
n'est point le pre de George qui rompt ce mariage, c'est moi qui
le dfends. Il y a une barrire ternelle entre cette famille et la
mienne. Je suis tomb bien bas, mais pas encore  ce degr de honte.
Non! non! Vous pouvez le rpter  toute cette clique, pre, fils,
soeurs et tout le reste.

--Moi, je pense, monsieur, rpondit Dobbin  voix basse, que vous
n'avez ni le pouvoir ni le droit de sparer ces deux coeurs, et que,
si vous ne donnez pas votre consentement  votre fille, elle fera bien
de s'en passer. Parce que vous avez la tte  l'envers, ce n'est pas
une raison pour qu'elle meure ou mne une vie malheureuse.  mon sens,
elle se trouve dj aussi bien marie que si tous les bans avaient
t publis dans les glises de Londres. Et quelle meilleure rponse 
faire  toutes ces attaques d'Osborne contre vous, que de montrer son
fils entrant dans votre famille et pousant votre fille?

Un clair de satisfaction parut briller sur le front du vieux Sedley 
cette dernire remarque, mais il n'en continuait pas moins  dclarer
que jamais on n'aurait son consentement pour le mariage d'Amlia et de
George.

Eh bien! on s'en passera, dit Dobbin en souriant.

Et il raconta  M. Sedley, comme il l'avait fait un peu auparavant
 sa femme, l'histoire de l'enlvement de Rebecca par le capitaine
Crawley. Le vieillard s'en amusa beaucoup.

Vous tes de terribles gaillards, vous autres capitaines, dit-il en
ramassant ses papiers.

Sa figure prenait presque en mme temps une expression souriante,  la
grande surprise du garon, qui n'avait jamais rien vu de semblable sur
les traits de Sedley depuis que l'infortun frquentait ce maussade
caf.

L'ide de jouer un pareil tour  son ennemi,  ce Richard d'Osborne,
avait un vif attrait pour le vieillard. Ils se quittrent, Dobbin et
lui, les meilleurs amis du monde.



Mes soeurs prtendent qu'elle a des diamants gros comme des oeufs de
pigeon, disait George en riant; cela doit bien faire avec sa tournure!
Avec ces brillants  son cou, elle doit ressembler tout  fait  une
illumination publique. Ses cheveux noirs sont aussi laineux que ceux
de Sambo. Elle mettrait presque un anneau  son nez pour le jour de la
prsentation  la cour. Avec un panache de plumes sur le chignon, elle
aura tout  fait l'air de la belle sauvage.

C'est ainsi que George plaisantait, en tte--tte avec Amlia,
de l'extrieur d'une jeune demoiselle dont son pre et ses soeurs
venaient de faire la connaissance, et qui tait,  Russell-Square,
l'objet des hommages de toute la famille. La rumeur publique lui
attribuait je ne sais combien de plantations aux Indes-Occidentales,
beaucoup d'argent plac sur les fonds publics et une grosse part
dans les actions de la Compagnie des Indes. Elle a une maison dans le
Surrey et une autre  Portland-Place. Le _Morning-Post_ avait retenti
de formules admiratives sur cette riche hritire, Mrs. Haggistoun,
veuve du colonel Haggistoun, lui servait de chaperon et avait la haute
main dans la maison. Elle venait de quitter la pension, et George et
ses soeurs l'avaient rencontre dans une soire chez le vieux Hulker,
Devonshire-Place. Hulker, Bullock et Comp, taient depuis longtemps
les correspondants de la maison.

Les demoiselles Osborne lui avaient fait toutes les chres possibles,
et l'hritire y avait rpondu avec un grand laisser-aller. Les
demoiselles Osborne trouvaient qu'une orpheline dans sa position, avec
tant d'argent surtout, tait quelque chose de bien intressant. Elles
avaient la tte et la bouche pleines de leur nouvelle amie, quand
elles revinrent de Hulker-Hall, auprs de miss Wirt, leur demoiselle
de compagnie. Ds le lendemain, leur voiture les conduisit chez elle.

Mrs. Haggistoun, veuve du colonel Haggistoun, parente de lord Binkie,
dont elle ramenait toujours le nom dans la conversation, avait tourn
la tte  ces simples ou plutt  ces orgueilleuses jeunes filles trop
disposes  parler de leurs illustres connaissances. Quant  Rhoda,
elle avait toutes les qualits dsirables, de la franchise, de la
bont, de l'amabilit; elle n'tait pas encore bien au courant du
monde, mais elle avait un si bon caractre! Ds la premire entrevue,
ces demoiselles s'appelrent de leur nom de baptme.

J'aurais voulu que vous vissiez sa robe de cour, Emmy, disait Osborne
se pmant de rire; elle est venue la montrer  mes soeurs avant sa
prsentation par milady Binkie, parente d'Haggistoun. Ses diamants
brillaient comme l'clairage du Vauxhall, la nuit que nous y avons
pass ensemble. Vous rappelez-vous le Vauxhall et la voix passionne
de Jos et: _Ma chre petite Louloute_?... Diamants et acajou, ma
chre! Quel heureux contraste! Et des plumes blanches dans les
cheveux, c'est--dire dans la toison. Ses boucles d'oreille
ressemblaient  des lustres, et, pour achever cette toilette, une robe
 queue de satin jaune qui tranait derrire elle comme la chevelure
lumineuse d'une comte.

--Quel ge a-t-elle? demanda Emmy, lorsque George eut fini de
dbiter, avec une volubilit sans gale, cette belle tirade sur son
enchanteresse d'bne.

--Cette reine de Congo, bien qu'elle vienne de quitter la pension,
doit avoir environ vingt-deux ou vingt-trois ans. Je voudrais que
vissiez son orthographe. Mistress la colonelle Haggistoun crit
ordinairement ses lettres, mais sa tendresse pour mes soeurs l'a
emporte trop loin; elle s'est risque  prendre la plume, et elle a
crit _atain_ et _Sain-Geams_ pour satin et Saint-James.

--Ce ne peut tre que miss Swartz, la pensionnaire en chambre, dit
Emmy, se rappelant la bonne et excellente multresse qui avait eu des
attaques de nerfs le jour o Amlia avait quitt la maison de miss
Pinkerton.

--C'est bien ce nom-l, dit George; son pre tait un Juif allemand
qui faisait la traite des ngres,  ce qu'on dit; enfin, je ne
sais comment, mais il tait en rapport avec les cannibales et les
anthropophages. Il est mort l'anne dernire, et miss Pinkerton a
prsid  l'ducation de sa fille: elle joue deux airs sur le piano et
sait trois romances; elle met l'orthographe quand Mrs. Haggistoun est
l pour lui dire les lettres. Jane et Maria se sont mises  l'aimer
comme une soeur.

--Pourquoi ne m'ont-elles pas aime aussi? dit Emmy avec tristesse;
elles m'ont toujours tmoign beaucoup de froideur.

--Ma chre me, elles vous auraient aime si vous aviez eu  vous deux
cent mille livres, rpliqua George; ainsi le veut l'ducation qu'elles
ont reue. Dans notre socit, on ne connat que l'argent comptant.
Nous vivons au milieu des banquiers, des financiers de la Cit, et
chacun d'eux, en vous parlant, a besoin de faire sonner ses guines
dans sa poche. Ils sont fiers de possder dans leurs rangs ce lourdaud
de Frdrick Bullock qui va pouser Maria, Goldmore, le directeur de
la compagnie des Indes, Dipley, qui est dans le commerce des suifs,
notre commerce  nous, dit George avec un rire forc et en rougissant.
Au diable ce troupeau de rogneurs d'cus! Je m'endors toujours  leurs
assommants et crmonieux dners. Je ne fais que rougir dans ces ftes
ridicules donnes par mon pre. Moi, j'ai l'habitude de vivre avec
des gentilshommes, des gens du monde, Emmy, et non point avec ces
grossiers commerants. Chre petite femme, vous tes la seule personne
de notre classe qui ait la tournure, les penses et le langage d'une
grande dame. C'est qu'aussi vous tes un ange, et vous avez beau
faire, il n'en sera ni plus ni moins. On dirait, en vous voyant, une
grande dame. Miss Crawley, qui a frquent les meilleures socits
de l'Europe, ne l'avait-elle pas remarqu? Et, quant  Crawley des
gardes-du-corps, vrai Dieu! voil un fameux gaillard. Il me plat pour
avoir pous la femme qu'il aimait.

Amlia admirait beaucoup M. Crawley  cause de son quipe, trop
peut-tre. Rebecca ne pouvait manquer d'tre heureuse avec lui, et
elle disait en riant que Jos finirait bien par en prendre son parti.

C'est ainsi que le couple amoureux tait revenu aux panchements des
premiers jours. Amlia avait repris toute sa confiance, tout en
se disant trs-jalouse de miss Swartz et en tmoignant, la petite
hypocrite, la plus vive terreur de se voir oublie par George pour
l'hritire de Saint-Kitts aux immenses richesses et aux vastes
domaines. Mais, en fait, elle tait trop heureuse pour ressentir
des craintes ou des doutes; elle voyait George  ses cts; aucune
hritire, aucune beaut ne pouvait plus maintenant lui causer de
terreur.

Quand le capitaine Dobbin revint dans l'aprs-midi pour rendre compte
de ses ngociations, son coeur s'panouit en voyant Amlia reprendre
la fracheur de la jeunesse, en l'entendant rire, badiner et chanter
au piano ses vieilles romances, jusqu'au moment o retentit la
sonnette de la porte. C'tait M. Sedley qui rentrait, et George dut
battre en retraite devant lui.

Aprs le premier sourire d'arrive, miss Sedley ne s'tait pas plus
inquite de Dobbin que s'il n'y tait pas. Pour lui, il se sentait
heureux du bonheur de la jeune fille, et s'applaudissait de pouvoir
s'en faire l'instrument.




CHAPITRE XXI.

Querelle  propos d'une hritire.


Les mrites incontestables que possdait miss Swartz avaient
assurment de quoi inspirer une violente passion, et l'me du vieil
Osborne se berait dj de mille rves ambitieux qu'il esprait
bientt, grce  cette hritire, voir passer  l'tat de ralits.
Il tait ravi des avances et des cajoleries que ses filles faisaient 
leur nouvelle amie, et il dclarait que sa plus grande joie comme pre
tait de voir ses enfants placer si bien leurs affections.

Il ne faut point chercher, disait-il  miss Rhoda, dans notre humble
retraite de Russell-Square, la splendeur et le luxe que vous offrent
les salons aristocratiques. Chre demoiselle, mes filles sont toutes
simples, tout ouvertes. Ce qu'on peut dire pour elles, c'est qu'elles
ont le coeur bien plac et ressentent pour vous une tendresse qui
prouve en leur faveur. Quant  moi, je ne suis qu'un ngociant tout
uni et tout rond dans les affaires, et sans prtention, comme pourront
vous le dire Hulker et Bullock, les correspondants de feu votre pre,
de si respectable mmoire. Vous trouverez chez nous cette cordialit
et cette franchise qui font le bonheur, et, pour tout dire en un
mot, une famille respecte, une table simple, des moeurs honntes,
un accueil affectueux. Ah! chre miss Rhoda, chre Rhoda, laissez-moi
vous appeler ainsi, car mon coeur, je vous le jure, s'panouit de joie
 votre approche. Je vous le dis du fond du coeur, je ne sais quel
instinct me pousse vers vous. Vite, un verre de Champagne! Hicks, du
Champagne pour miss Swartz.

Pourquoi douter de la vracit du vieil Osborne, de la sincrit de
ses filles dans leurs protestations de tendresse pour miss Swartz?
Combien de gens y a-t-il ici-bas dont les affections savent aller
ainsi au-devant des cus et les saluent de loin! Leurs plus tendres
sympathies sont toujours prtes pour ceux qui ont le bon esprit
d'avoir beaucoup d'argent et qui justifient l'amiti qu'on leur
accorde par leur rang dans le monde. Pendant quinze ans, les Osborne
n'avaient manifest qu'une trs-mince tendresse  la pauvre Amlia,
tandis qu'une seule soire suffit pour les enflammer d'une belle
passion en faveur de miss Swartz, de manire  persuader les plus
incrdules sur la sympathie mystrieuse des coeurs.

Quel magnifique parti ce serait l pour George, disaient ses soeurs
avec miss Wirt, et qui lui vaudrait bien mieux que cette petite niaise
d'Amlia!

Un joli garon comme lui, avec sa tournure, son grade, ses qualits,
tait le mari qu'il fallait  la riche hritire.

Les demoiselles Osborne avaient soin de parsemer l'horizon de bals
 Portland-Place, de prsentations  la cour, d'invitations chez les
plus hauts personnages. Il n'tait plus question que de George et de
ses brillantes connaissances auprs de leur nouvelle et bien chre
amie.

Le vieil Osborne, de son ct, voyait l pour son fils une excellente
occasion. George laisserait l'arme pour le parlement, et prendrait sa
place dans les salons et la politique. Le sang du vieillard bouillait
dans ses veines quand il pensait que le nom des Osborne pourrait tre
anobli dans la personne de son fils, et pour lui il se voyait dj
le tronc d'une glorieuse ligne de baronnets. Dans la Cit et  la
Bourse, il se mit en qute des renseignements les plus complets sur la
fortune de l'hritire, sur la nature de ses biens, sur la situation
de ses immeubles. Le jeune Fred Bullock, qui lui avait fourni les
indications les plus dtailles aurait bien pris l'affaire pour son
propre compte (ce sont les expressions mme du jeune banquier), si
dj il n'avait pas t fianc  Maria Osborne. Ne pouvant donc faire
sa femme de miss Swartz, ce dsintress jeune homme aurait bien voulu
en faire tout au moins sa belle-soeur.

Que George marche  l'assaut franchement, continua-t-il sur le ton de
la plaisanterie, et l'enlve  la pointe de l'pe; il faut frapper le
fer pendant qu'il est rouge, comme on dit, et la prendre au dbott.
Dans une semaine ou deux, quelque petit freluquet de nos quartiers
aristocratiques viendra lui offrir son titre avec une fortune 
refaire, et nous autres gens de la Cit, nous en serons pour nos
frais, comme c'est arriv l'anne dernire pour lord Fitzrufus, et
miss Grogram, jusqu'alors fiance  Podder de la maison Podder
et Brown. Le plus tt, c'est le mieux, M. Osborne, tel est mon
sentiment.

Quand M. Osborne fut parti, M. Bullock se souvint alors d'Amlia, de
la grce aimable de cette jeune fille si attache  George Osborne, et
il prleva bien sur son temps dix prcieuses secondes pour dplorer le
malheur qui avait frapp cette innocente enfant.

Ainsi, pendant que l'inconstant George Osborne revenait aux pieds
d'Amlia, sous l'inspiration de son bon gnie personnifi dans
l'excellent Dobbin, son pre et ses soeurs prparaient pour lui un
brillant mariage, sans croire  aucun obstacle possible de sa part.

Lorsque le vieil Osborne faisait ce qu'il appelait une _ouverture_,
il ne laissait point de place au doute par rapport  ses intentions.
Lorsque d'un coup de pied il prcipitait un de ses valets du haut de
son escalier, c'tait une ouverture pour engager celui-ci  quitter
son service. Avec sa rondeur, son tact ordinaires, il promit 
mistress Haggistoun de lui souscrire un billet  vue de dix mille
livres, le jour o son fils pouserait sa pupille: il appelait cela
une ouverture, et pensait avoir agi en diplomate consomm touchant
la susdite hritire. Il fit aussi une _ouverture_  George; il lui
ordonna de l'pouser sur-le-champ, tout comme il aurait dit  son
sommelier de dboucher une bouteille, ou  son secrtaire d'crire une
lettre.

Cette ouverture du genre impratif fut accueillie par George avec une
vive contrarit. Il tait alors dans le premier enthousiasme, dans le
premier feu de sa rconciliation avec Amlia, et jamais ses chanes
ne lui avaient paru si douces. La comparaison de ses manires, de
sa tournure avec celles de miss Swartz, lui montrait une union avec
celle-ci sous des traits doublement burlesques et odieux.

Des voitures et des loges  l'Opra, se disait-il, o l'on me verra 
ct de mon enchanteresse couleur acajou! J'en ai assez!

Il faut dire que le jeune Osborne tait bien aussi entt que le
vieux. Quand il voulait quelque chose, rien ne pouvait l'branler dans
sa rsolution, et, si les fureurs du pre taient terribles, celles du
fils ne valaient gure mieux.

La premire fois que son pre lui signifia d'un ton impratif qu'il
aurait  dposer ses hommages aux pieds de miss Swartz, Georges songea
 opposer la temporisation  l'ouverture du vieillard.

Vous auriez d y penser plus tt, mon pre, lui dit-il; cela est
impossible maintenant: d'un moment  l'autre nous allons recevoir
nos ordres de dpart. Ce sera pour mon retour, si tant est que j'en
revienne; et il s'efforait pour lui faire sentir que c'tait fort mal
prendre son temps pour conclure un mariage que de choisir prcisment
celui o le rgiment tait menac  chaque instant de quitter
l'Angleterre. Le peu de jours qui restaient devaient tre consacrs
aux prparatifs de campagne, et non  des serments d'amour. Il
songerait tout  son aise  se marier quand il aurait son brevet
de major. Car, je vous le jure, continuait-il d'un air joyeux et
dtermin, vous verrez un de ces jours le nom de George Osborne tout
au long sur la Gazette.

Suivait la rplique du pre, qui mettait en avant les renseignements
qu'il avait pris dans la cit: Mais le pre avait  coeur d'empcher
que quelque freluquet aristocratique ne ft main basse sur
l'hritire, dans le cas d'un plus long retard, et on pouvait au moins
par prcaution procder aux fianailles, pour clbrer ensuite le
mariage au retour de George en Angleterre. D'ailleurs, c'tait une
folie d'aller exposer sa vie sur le continent, lorsqu'on avait sous la
main une fortune de dix mille livres sterling de rente.

Vous voulez donc, monsieur, que je passe pour un lche, rpliqua
George, et que notre nom soit dshonor, par tendresse pour les cus
de miss Swartz?

Cette objection jeta quelque incertitude dans l'esprit du vieillard;
mais, domin par son enttement naturel, il rpondit:

Demain, vous dnerez ici, monsieur, et, toutes les fois que miss
Swartz y viendra, j'entends que vous soyez l pour lui faire votre
cour. Si vous avez besoin d'argent, vous pouvez passer chez M.
Chopper.

Un nouvel obstacle s'levait donc  la traverse des projets de George
au sujet d'Amlia. Plus d'une confrence intime eut lieu  cette
occasion entre lui et Dobbin. L'opinion de ce dernier nous est dj
connue; et quant  George, une fois qu'il s'tait mis une chose en
tte, il ne s'arrtait pas devant une difficult de plus ou de moins.

La ngrillonne restait tout  fait trangre  cette conspiration
trame entre les principaux membres de la famille Osborne, et dont
elle tait l'objet. Bien plus, sa tutrice et amie ne lui avait
rien laiss pntrer, et l'hritire de Saint-Kitts prenait pour
trs-sincres les flatteries de ses jeunes compagnes. Sa nature
imptueuse et ardente, comme nous avons eu occasion de le voir
prcdemment, rpondait  ces dmonstrations multiplies avec une
chaleur toute tropicale. Et puis, il faut en convenir, elle trouvait
une jouissance personnelle dans ses visites  Russell-Square; elle
y rencontrait un charmant garon, George Osborne, en un mot. Les
moustaches du jeune lieutenant avaient fait sur elle une vive
impression le soir o elle les avait vues au bal de MM. Hulker, et
comme nous le savons, elle n'tait pas la premire victime de leur
puissance sductrice.

George savait prendre  la fois un air vaniteux et mlancolique,
langoureux et hautain, derrire lequel il affectait de laisser
entrevoir des passions, des secrets et tout un enchanement mystrieux
de peines de coeur et d'aventures. Sa voix avait des notes douces et
sonores. Il disait: Il fait chaud ce soir, ou offrait une glace avec
cet accent triste et sentimental qu'il aurait mis  annoncer  la mme
dame la mort de sa mre ou  lui faire une dclaration d'amour. Il
regardait du haut de sa grandeur les jeunes lions de la socit de son
pre et posait en hros parmi ces lgants de troisime ordre. Les
uns riaient de lui et le dtestaient, les autres, comme Dobbin,
concevaient une admiration pousse jusqu'au fanatisme. Toujours est-il
que ses moustaches commenaient  produire leur effet sur le petit
coeur de miss Swartz et  l'enrouler _de leurs vrilles capricieuses_.

Toutes les fois qu'il y avait chance de voir George Osborne  Russell
Square, cette nave et excellente jeune fille n'avait point de paix
qu'elle ne ft auprs de ses chres amies. C'tait une dpense et un
luxe de robes neuves, de bracelets et de chapeaux sur lesquels on
ne mnageait pas les plumes. Elle donnait  sa parure tous les soins
imaginables pour assurer son triomphe sur le conqurant, et avait
recours  toutes ses sductions pour obtenir ses bonnes grces. Quand
les demoiselles Osborne lui demandaient de leur air le plus grave de
faire un peu de musique, elle chantait ses trois romances et jouait
ses deux morceaux avec un courage infatigable et un plaisir toujours
croissant. Pendant que les demoiselles Osborne se livraient  ces
dlicieuses distractions, miss Wirt et la tutrice, se retirant dans
un coin de la pice, se mettaient  tudier le _Dictionnaire de la
Pairie_ et  parler noblesse.

Le lendemain du jour o George reut l'_ouverture_ de son pre
quelques instants avant le dner, il s'tendit sur le sofa du salon,
dans la pose la plus naturelle  un homme mlancolique et rveur.
D'aprs l'avis de son pre, il avait pass, dans la journe, au bureau
de M. Chopper. Le vieux commerant donnait de grosses sommes  son
fils, sans consulter, dans ses largesses, d'autre rgle que son
caprice. Ensuite, George s'tait rendu  Fulham, o il tait rest
trois heures avec Amlia, sa chre petite Amlia, et enfin il tait
venu retrouver ses soeurs, aussi empeses dans leur maintien que
leurs robes de mousseline. La socit tait runie dans le salon; les
dugnes bavardaient dans leur coin, et l'honnte Swartz portait sa
robe favorite de satin jaune, des bracelets de turquoise, des bagues
 n'en plus finir, des fleurs, des plumes, et une collection de
breloques et de brimborions qui la faisaient ressembler  la boutique
d'une revendeuse  la toilette.

Les demoiselles de la maison, aprs des efforts inutiles pour tirer
une parole de leur frre, se mirent sur le chapitre des modes et
parlrent de la dernire rception  la cour. George ne tarda pas
 trouver ce babillage insupportable. Et puis ces tournures
taient-elles  comparer  celle de la petite Emmy? Dans ces voix
brusques et saccades, ces jupes roides d'empois, qu'y avait-il
de semblable  la douceur anglique, aux grces modestes de sa
bien-aime? La pauvre Swartz tait justement assise  la place que
prenait autrefois Emmy; ses mains, couvertes de joyaux, s'talaient
en ventail sur sa robe de satin jaune; ses broches et ses boucles
d'oreille lanaient des lueurs rutilantes, et ses gros yeux semblaient
vouloir se prcipiter de leurs orbites. Elle exprimait dans toute sa
personne la parfaite satisfaction du dsoeuvrement, avec un air qui
disait  tout le monde: Admirez-moi! Les deux soeurs trouvaient, du
reste, que le satin lui allait  ravir.

Le diable m'emporte, dit George en retrouvant le confident de son
coeur, si elle n'avait pas l'air d'un mandarin chinois qui n'a rien 
faire toute la journe qu' branler la tte. Vrai Dieu, Will, j'tais
dmang de l'envie de lui jeter le coussin du sofa.

Il tait parvenu toutefois  rprimer la ptulance de sa mauvaise
humeur.

Ses soeurs se mirent  jouer la _Bataille de Prague_.

Encore cet infernal refrain! hurla George exaspr, du sofa o il
tait couch. Vous voulez donc me rendre fou! A la bonne heure si miss
Swartz nous jouait quelque chose; chantez-nous quelque chose, miss
Swartz, ce que vous voudrez,  l'exception toutefois de la _Bataille
de Prague_.

--Que dsirez-vous? _Marie aux yeux bleus_ ou l'air de la _Corbeille_?
demanda miss Swartz.

--Il est fort joli, l'air de la _Corbeille_, reprirent en choeur les
deux demoiselles Osborne.

--Connu! cria de son sofa le misanthrope.

--Je puis vous chanter encore _Fleuve du Tage_, dit Swartz d'une voix
doucereuse; il ne me manque que les paroles.

L s'arrtait le rpertoire de la jeune fille.

Oh! oui, _Fleuve du Tage_, s'cria miss Maria; nous avons la
romance.

Et elle alla chercher bien vite le recueil o elle se trouvait.

Or, cette romance, qui jouissait de la vogue du moment, avait t
donne aux deux soeurs par une de leurs amies, dont le nom tait
crit sur la premire page. Miss Swartz reut de George les plus
vifs applaudissements. C'tait, en effet, une des romances favorites
d'Amlia, et il ne l'avait pas oubli. L'hritire de Saint-Kitts,
esprant sans doute qu'on la prierait de recommencer, jouait
ngligemment avec les feuillets de la musique, lorsque son oeil
rencontra le nom d'Amlia Sedley, crit au haut du premier feuillet.

Dites donc, s'cria miss Swartz en tournant vivement sur le tabouret,
est-ce l mon Amlia? l'Amlia qui tait chez miss Pinkerton, 
Hammersmith? C'est elle, n'est-ce pas? Comment va-t-elle? o est-elle?

--Ne rptez pas ce nom, s'empressa de dire Maria Osborne. Sa famille
est bien coupable. Son pre a abus de la confiance du ntre, et,
quant  elle, son nom n'est plus prononc ici.

Maria Osborne se vengeait ainsi de la sortie de George au sujet de la
_Bataille de Prague_.

tes-vous l'amie d'Amlia? demanda George en se redressant. Dieu vous
le rende alors, miss Swartz. Ne croyez pas un mot de tout le bavardage
de ces femmes. On n'a pas le moindre reproche  lui adresser. C'est la
meilleur....

--Vous savez bien, George, que vous ne devez point parler ainsi,
s'cria Jane tout effare; papa le dfend.

--Je voudrais bien voir qu'on m'en empcht, cria George en fureur; je
veux parler d'elle; je dis que c'est la plus accomplie, la plus
douce, la plus charmante des filles d'Angleterre. Que son pre soit
banqueroutier ou non, mes soeurs ne sont pas dignes de dlier les
cordons de ses souliers. Si vous l'aimez, allez la voir, miss Swartz,
elle n'a plus beaucoup d'amis maintenant, et, je le rpte, Dieu
bnira ceux qui lui conservent quelque affection. Qui parle bien
d'elle est mon ami; qui en dit du mal est mon ennemi. Merci encore une
fois, miss Swartz.

Et, se levant, il alla lui serrer la main.

Ah! George fit une de ses soeurs d'une voix suppliante, ah! George,
que dites-vous l?

--Je dis, rpta George d'un air de dfi, que je remercie tous ceux
qui aiment Amlia Sed....

Il laissa son mot inachev. Le vieil Osborne tait dans la pice, la
face livide de colre; ses yeux injects de sang brillaient comme des
charbons ardents.

Bien que George se fut arrt tout court, le sang lui bouillonnait
dans les veines, et tous les Osborne de la terre ne l'auraient pas
fait reculer d'un pas. Matrisant bientt son motion, il rpondit au
regard menaant du vieillard par un coup d'oeil o se peignaient si
bien la rsolution et le dfi, que celui-ci, tout interdit  son
tour, porta les yeux d'un autre ct: il avait senti la rsistance, et
comprenait que la lutte tait dsormais invitable.

Mistress Haggistoun, votre bras pour aller  table; donnez le vtre 
miss Swartz, George, dit-il  son fils.

Et l'on se mit en marche.

Miss Swartz, disait George  la riche hritire, j'aime Amlia, et
nous sommes fiancs l'un  l'autre depuis nos plus jeunes annes.

Pendant le repas, George parla avec une volubilit qui le surprenait
lui-mme et irritait de plus en plus les nerfs de son pre. On et
dit qu'il trouvait du plaisir  amonceler les nuages pour l'orage qui
allait clater aprs le dpart des dames.

Mais il existait cette diffrence entre les deux champions, que le
pre cumait de rage et tait tout hors de lui, tandis que le fils
conservait le sang-froid et la clart de penses qui manquaient au
vieillard, et se trouvait arm ainsi, non-seulement pour l'attaque,
mais encore pour la riposte. Il ne se proccupait point de la
bataille, trouvant qu'il serait assez tt d'y penser quand le moment
serait enfin venu; il mangea donc avec le plus grand calme et du
meilleur apptit, attendant le signal pour commencer la mle.

Le vieil Osborne, au contraire, tait en proie  une agitation
nerveuse, vidant les verres les uns aprs les autres. Plus d'une fois
il perdit le fil de ses ides dans sa conversation avec ses voisines,
et le sang-froid de George redoublait encore sa colre. Il tait
presque fou de voir l'impassibilit de son fils  jouer avec sa
serviette,  s'incliner profondment devant les dames qui se levaient
pour partir,  leur ouvrir la porte,  remplir son verre,  en
dguster  loisir le contenu, puis enfin  regarder son pre entre les
deux yeux, en ayant l'air de lui dire: Messieurs de la garde, tirez
les premiers. Le vieillard voulut prendre du renfort, mais le carafon
heurtait son verre dans un choc convulsif, sans arriver  le remplir.

Aprs avoir pouss un gros soupir, et avec la figure d'un homme qui
suffoque, M. Osborne commena la charge.

Vous tes bien os, monsieur, de venir prononcer devant miss Swartz,
et dans mon salon, le nom de cette personne. Voyons, monsieur,
pouvez-vous m'expliquer une pareille audace?

--Prenez garde aux termes que vous employez, dit George; votre mot
d'_oser_ sonne mal aux oreilles d'un capitaine de l'arme anglaise.

--Mon fils ne me dictera peut-tre pas le choix des mots, monsieur.
Quand je le voudrai, il n'aura pas dans sa poche un schelling
vaillant; quand je le voudrai, il sera aussi pauvre que le dernier des
mendiants. Je parlerai comme il me plat, poursuivit le vieillard.

--Bien que votre fils, je suis gentilhomme, monsieur, rpondit George
avec hauteur. Quelques avis que vous ayez  me donner, quelques ordres
que vous vouliez me transmettre, je vous prie de me parler avec la
politesse  laquelle j'ai droit de prtendre.

Toutes les fois qu'il s'levait  ce ton d'arrogance, le jeune
officier portait son pre au comble de la colre ou de la terreur. Le
vieil Osborne redoutait chez son fils l'usage du grand monde et des
belles manires, qui lui faisait compltement dfaut; car rien, en
gnral, ne met plus mal  l'aise un manant que de sentir  ct de
lui un homme de bon ton.

Mon pre n'a pas dpens pour mon ducation tout ce que m'a cot la
vtre, il n'a pas fait les mmes sacrifices, et je ne lui ai pas cot
aussi cher. Si j'avais frquent la socit o certains tres peuvent
vivre, grce  moi, mon fils n'aurait peut-tre pas tant de motifs de
faire le fier, monsieur, et de tirer supriorit de ses airs de grand
seigneur.

Le vieil Osborne appuya en prononant ces mots avec une intention
ironique.

De mon temps, on ne croyait pas qu'il ft d'un gentilhomme d'insulter
son pre. Si j'avais rien fait de pareil, monsieur, le mien m'aurait
jet  coups de pied  la porte, monsieur.

--Je ne vous ai point insult, monsieur. Je vous ai seulement pri
de vous souvenir que j'tais aussi gentilhomme que vous. Je sais
trs-bien que vous me donnez de l'argent  discrtion, continua George
en serrant dans ses doigts un paquet de bank-notes que M. Chopper lui
avait dlivr le matin mme. Mais vous en tes fastidieux avec vos
rptitions. Craignez-vous donc que je ne l'oublie?

--Vous devriez avoir autant de mmoire pour tout le reste, monsieur,
rpliqua le pre de plus en plus irrit; vous devriez vous rappeler
que dans cette maison, aussi longtemps que vous daignerez l'honorer de
votre prsence, je suis le matre, moi, que ce nom.... et que vous....
et je veux....

--Quoi, monsieur? dit George avec un sourire moqueur; et il remplit de
nouveau son verre.

--Mille tonnerres!... s'cria son pre avec un effroyable jurement,
que ce nom des Sedley ne soit plus prononc ici, monsieur; non, je ne
veux rien qui me rappelle cette damne engeance!

--Ce n'est pas moi, monsieur, qui le premier ai mis en avant le nom
de miss Sedley; mes soeurs en disaient du mal  miss Swartz, et je me
suis promis de la dfendre en toute rencontre. Personne ne traitera
lgrement ce nom en ma prsence. Notre famille lui a dj fait assez
d'affronts, il est temps d'arrter la calomnie devant la ruine de ces
malheureux: le premier qui s'avisera de parler contre elle sentira le
poids de ma main.

--Allez donc, monsieur, allez donc, dit le vieux pre dont les yeux
sortaient de leurs orbites.

--Oui, certes, monsieur! Je prtends persvrer dans mes sentiments
pour cette anglique jeune fille. Si je l'aime, vous n'avez qu' vous
en prendre  vous. J'aurais peut-tre adress mes hommages d'un autre
ct, lev mes voeux plus haut, en dehors de notre cercle troit,
mais je n'ai fait que vous obir. Et maintenant que son coeur est 
moi, vous me dites de l'abandonner, de la punir d'un crime dont elle
est innocente, de causer sa mort peut-tre, et tout cela pour les
fautes d'autrui! Voil o seraient la lchet et la bassesse, voil
o serait l'infamie, dit George cdant  l'exaltation de son
enthousiasme. Se jouer ainsi du coeur d'une jeune fille, d'un ange
descendu du ciel au milieu de ce monde dont ses vertus exciteraient
l'admiration, si sa douceur et son amnit ne rduisaient au silence
les accusations de la haine! Enfin, si je la dlaissais, monsieur,
croyez-vous qu'elle m'oublierait?

--Il ne me convient point, monsieur, de prter l'oreille  ce
galimatias d'absurdits sentimentales, s'cria le pre de George. Je
ne donnerai point la main  un mariage qui ferait entrer des gueux
dans ma famille. Du reste,  votre aise, monsieur, il ne tient qu'
vous de laisser envoler huit mille livres sterling de rentes quand
vous n'avez qu' vous baisser pour les avoir; mais alors songez, 
faire votre paquet. Une fois pour toutes, voulez-vous faire ce que je
vous dis, monsieur?

--pouser cette multresse? dit George en redressant les pointes de
son faux-col; je n'aime pas la teinture, monsieur. Vous ferez mieux
d'envoyer chercher le ngre qui balaye  Fleet-Market; pour moi,
monsieur, je ne veux pas m'allier  la Vnus hottentote.

M. Osborne s'lana furieux vers la sonnette qui d'ordinaire servait
 faire venir le sommelier pour le bordeaux, et, d'une voix  moiti
touffe par la colre, il lui donna l'ordre de faire avancer un
fiacre pour le capitaine Osborne.



C'est une affaire faite! dit George entrant une heure aprs chez
Slaughter avec une figure ple et dfaite.

--Quelle affaire, mon garon? dit Dobbin.

George lui exposa tout au long ce qui s'tait pass entre lui et son
pre.

Je l'pouserai demain, dit-il avec un jurement. Ah! Dobbin, Dobbin,
chaque jour je sens mon amour grandir pour elle.




CHAPITRE XXII.

Mariage et premiers quartiers de la lune de miel.


La garnison la plus dtermine et la plus courageuse ne peut tenir
contre la famine. Le vieil Osborne comptait sur cet auxiliaire dans la
lutte que nous lui avons vu engager avec son fils. Il ne doutait
point que George ne vnt faire une soumission complte ds qu'il se
trouverait  court d'espces. Il tait  regretter seulement que, le
jour mme du premier assaut, l'ennemi et ravitaill la place; mais
les provisions ne devaient durer qu'un temps, et, suivant ses calculs,
le vieil Osborne s'attendait avant peu  une reddition. Pendant
plusieurs jours, toute communication cessa entre le pre et le fils.
Le premier s'tonnait de ce silence, sans en tre autrement inquiet;
car, ainsi qu'il disait avec son lgance habituelle, il savait
fort bien o le bt blessait George, et il s'en rapportait 
l'infaillibilit de ses prvisions. Il avait racont minutieusement
 ses filles les dtails de sa querelle avec son fils, tout en leur
enjoignant de rester trangres  cette affaire et d'accueillir
George  son retour comme si rien ne s'tait pass. Le couvert du
fils rebelle tait mis tous les jours comme  l'ordinaire, et le vieux
marchand se proccupait peut-tre beaucoup plus de son absence
qu'il ne le disait et ne voulait le laisser paratre. Il envoya aux
informations chez Slaughter, o l'on ne put rien lui dire, sinon que
George et son ami le capitaine Dobbin avaient quitt la ville.

Par une matine maussade et pleureuse de la fin d'avril, des giboules
balayaient par rafales le trottoir de la rue o se trouvait le caf du
vieux Slaughter; George Osborne arriva dans le caf, l'air ple et les
yeux hagards. Sa mise cependant indiquait une certaine recherche;
il portait un habit bleu aux boutons bronzs, et un gilet en peau
de daim, suivant la mode du temps. Dobbin, qu'il retrouva dans cet
endroit, avait, lui aussi, abandonn la casaque militaire et le
pantalon gris dont il affublait d'ordinaire sa longue et osseuse
personne, pour l'habit bleu aux boutons bronzs.

Dobbin venait de passer une heure et plus dans le caf,  prendre
successivement tous les journaux sans pouvoir venir  bout d'en lire
un seul. Il avait plus de vingt fois jet les yeux sur la pendule,
puis dans la rue, o la pluie balayait la chausse, o les passants
faisaient retentir le pav sous leurs socques, o leurs ombres
mouvantes miroitaient en longs reflets sur les dalles humides. Tantt
il battait le rappel sur la table, puis rongeait ses ongles jusqu' la
racine, ce qui ajoutait  la beaut de ses mains monumentales; ensuite
il mettait en quilibre sur le pot au lait une petite cuiller, et la
poussait avec une pichenette, etc., etc.... L'impatience de son
esprit se faisait jour dans ses moindres gestes et le portait  ces
dplorables distractions qui sont le suprme recours d'un esprit en
proie  toutes les anxits de l'attente.

Quelques camarades du rgiment, habitus de ce caf, le plaisantaient
sur l'lgance de son costume et sur la surexcitation fbrile de ses
nerfs. On lui demandait si, par hasard, il n'allait pas se marier?
Dobbin riait du bout des lvres et promettait  son ami, le major
Wagstaff, de lui envoyer un morceau de gteau aussitt aprs la
crmonie. Enfin arriva le capitaine Osborne en grande tenue, comme
nous l'avons dit, mais trs-ple et trs-agit. Il essuya avec son
foulard des Indes sa figure dcompose o perlait la sueur, et une
forte odeur d'eau de Cologne se rpandit dans toute la pice. George
serra ensuite la main de Dobbin, regarda  la pendule, dit  John le
garon de lui apporter du curaao, dont il avala deux verres avec une
prcipitation fbrile, et son ami lui demanda comment il se portait.

Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, Dob, dit celui-ci; j'ai eu le
frisson et un mal de tte pouvantable. Lev  neuf heures, je suis
sorti pour prendre un bain. C'est tout comme le jour o je me suis
rendu sur le terrain avec Rocket,  Qubec, si vous vous en souvenez,
Dobbin.

--Je crois bien, rpondit William, mes diables de nerfs me
tiraillaient encore plus que vous ce matin-l; car mme vous avez
joliment mang, sans reproche. Puisque cela vous a si bien russi,
recommencez, aujourd'hui.

--Vous tes toujours bon et prvenant, Will. Je veux boire  votre
sant, mon vieux, et au diable la....

--Non, non, deux verres c'est assez, fit Dobbin en l'arrtant. John,
enlevez ce carafon. Voil du poivre de Cayenne pour mettre avec votre
poulet, et dpchez-vous, car nous devrions dj tre l-bas.

La pendule marquait onze heures et demie, quand les deux capitaines
changeaient ces quelques paroles. Un fiacre, o le domestique
d'Osborne avait plac son ncessaire de voyage et sa valise, attendait
 la porte depuis quelques instants. Les deux jeunes gens gagnrent
la voiture, abrits sous un parapluie, et le domestique grimpa sur le
sige en maugrant contre l'averse et contre l'humidit du manteau du
cocher, d'o se dgageait une paisse vapeur.

Nous trouverons heureusement une meilleure voiture  la porte de
l'glise, se disait-il par manire de consolation.

Le fiacre traversa Piccadilly, o alors encore Apsley-House et
l'hpital Saint-Georges portaient leur robe de briques rouges, o l'on
voyait encore des rverbres  l'huile, o Achille[6] devait bientt
se dresser sur son socle de granit, o devait s'lever dans peu l'arc
de triomphe de Pimlico, surmont de ce monstre questre[7] qui semble
vouloir enjamber tous les toits du voisinage. Enfin, ils s'arrtrent
 Brompton, devant une petite chapelle, au carrefour de Fulham.

[Note 6: Le duc de Wellington en statue de bronze avec un casque pour
vtement.]

[Note 7: Un char de triomphe attel de plusieurs chevaux et plac 
soixante pieds au-dessus du sol. (_Note du traducteur._)]

Une voiture de poste attele de quatre chevaux attendait  la porte;
par l'lgance de sa coupe, elle rappelait les voitures de remise;
quelques oisifs seulement bravaient cette fcheuse averse.

Morbleu! dit George, je n'avais command que deux chevaux.

--Mon matre en a voulu quatre, rpondit le domestique de M. Joseph,
post sur le seuil en sentinelle.

Le valet de M. Osborne et celui de M. Joseph trouvaient, tout en
suivant leurs matres dans l'glise, que c'tait donner un croc en
jambe aux convenances, que de faire une noce sans repas, sans bouquet,
sans rubans.

Ah! vous voici! dit  George Joseph Sedley, notre galant cavalier
du Vauxhall; vous tes de cinq minutes en retard, George, mon garon!
Quel temps, bon Dieu! Cela me rappelle la saison des pluies au
Bengale. Mais soyez tranquille, ma voiture est impermable. Entrons:
Emmy et ma mre sont dj  la sacristie.

Joe Sedley tait dans toute sa splendeur: jamais on ne l'avait vu
si gras; jamais son faux-col n'tait mont si haut, jamais sa face
n'avait t plus rubiconde. Son jabot s'talait avec orgueil sur son
gilet  ramages; ses bottes  la hongroise resplendissaient sur la
rotondit de ses mollets. Sur son habit vert clair s'panouissait la
rosette nuptiale, large et blanche comme la fleur du magnolia.

George faisait son tout, George allait se marier. Ce seul mot explique
la pleur de sa figure, l'excitation de ses nerfs, ses insomnies et
ses frissons. J'ai entendu des gens qui affrontaient la mme preuve
avouer la mme motion.  la troisime ou quatrime fois on finit par
s'y accoutumer sans doute, mais le premier plongeon cote toujours
beaucoup  faire.

La marie avait une douillette de soie brune, comme me l'a appris
depuis le capitaine Dobbin, et portait un chapeau de paille avec un
ruban rose et un voile en dentelle blanche de Chantilly. Le capitaine
Dobbin, aprs lui en avoir demand la permission, lui avait offert une
montre avec sa chane d'or, qu'elle portait pour la crmonie. Sa mre
lui avait fait prsent d'une broche en diamants, unique bijou rest
en possession de mistress Sedley. Pendant le service, cette excellente
mre, assise dans l'un des bancs, versait d'abondantes larmes,
tandis que la servante irlandaise et mistress Clapp, son htesse,
s'efforaient de la consoler. Le vieux Sedley n'avait pas voulu
assister au mariage. Joe remplaait son pre et conduisait la marie
 l'autel, tandis que le capitaine Dobbin remplissait, du ct de
George, les fonctions de garon d'honneur.

Dans l'glise se trouvait seulement le clerg qui officiait. La pluie
sur les vitraux et les sanglots de mistress Sedley taient le seul
bruit qui vint par moments interrompre le service divin. La voix du
ministre branlait les tristes chos de ces votes dsertes. Le
oui d'Osborne se fit entendre grave et articul. La rponse d'Emmy,
s'chappant avec peine de son petit coeur, parvint mourante  ses
lvres, et n'arriva qu'aux seules oreilles du capitaine Dobbin.

La crmonie termine, Joe Sedley embrassa sa soeur; c'tait plus
qu'il n'en avait fait pour elle depuis plusieurs mois. George avait
dpos son air triste et semblait maintenant tout radieux.

 votre tour, William, dit-il tout joyeux en frappant sur l'paule
de Dobbin.

Et Dobbin s'en alla embrasser Amlia sur la joue.

On alla ensuite  la sacristie pour signer le registre.

Dieu vous bnisse, mon vieux Dobbin! dit George en lui serrant la
main, la vue presque trouble par les larmes.

William rpondit par un mouvement de tte. Son coeur tait trop mu
pour lui permettre d'en dire plus long.

crivez-nous rgulirement, et venez aussitt que possible, n'est-ce
pas, mon ami? dit Osborne.

Aprs des adieux trs-pathtiques qui eurent lieu entre mistress
Sedley et sa fille, le nouveau couple monta dans la voiture.

Gare l! petits polissons, cria George  une troupe de gamins tout
tremps de pluie qui stationnaient devant la porte de l'glise.

L'averse cinglait sur la figure des deux poux, rien que pour monter
dans la voiture; les rubans des postillons se collaient sur leur veste
ruisselante. La troupe d'enfants poussa des hurlements diaboliques au
moment o la voiture s'loigna en les claboussant.

William Dobbin, de la porte de l'glise, les regardait disparatre
avec une expression singulire dans le regard; la petite troupe de
curieux riait de son air bizarre; mais il se souciait bien des curieux
et de leur rire!

Allons manger un morceau, Dobbin, lui cria une voix par derrire.

En mme temps une main pesante s'abaissant sur son paule coupait
court aux rveries du pauvre garon; mais le capitaine ne se sentait
pas le coeur  se rendre aux provocations gastronomiques de Joe
Sedley. Il installa dans la voiture la vieille dame tout plore, vit
Joe monter  ct d'elle et les domestiques sur le sige, puis les
quitta sans leur faire de bien longs adieux; cette seconde voiture
disparut comme la premire, et les gamins la poursuivirent encore de
leurs cris railleurs.

Voil pour vous, petits mendiants, dit Dobbin en leur jetant de la
menue monnaie; puis il s'en alla lui-mme sans faire attention  la
pluie.

Tout tait donc fini. Il les voyait donc maris et heureux, du moins
Dobbin le demandait au ciel. Quant  lui, le pauvre garon, jamais il
ne s'tait trouv si seul et si abandonn. Il aurait dj voulu tre 
quelques jours de l pour _la_ revoir de nouveau.

Dix jours environ aprs la crmonie dont nous venons de parler, trois
jeunes gens de notre connaissance taient  admirer ce magnifique
panorama de Brighton, o d'un ct se droulent devant les yeux du
visiteur de dlicieuses petites tourelles, et de l'autre l'azur de la
mer. Tantt le citadin merveill contemple l'Ocan, dont le sourire
des vents plisse la surface de rides sans nombre sur lesquelles mille
voiles blanches tincellent au soleil, et que couronne une coquette
ceinture de mystrieuses cabines. Tantt un ami de la nature humaine,
qui la prfre aux sites les plus pittoresques, se tourne du ct des
tourelles, o un air de vie indique la prsence de l'homme. Ici
l'on entend gmir un piano qu'une jeune demoiselle en tire-bouchons
martyrise six heures par jour pour le plus grand plaisir des autres
locataires; l une gentille petite bonne, l'aimable Polly, fait sauter
dans ses bras

    Un petit nourrisson dont on se croit le pre,

tandis que Jacob, _pater quem nupti demonstrant_, mange des
sauterelles  l'tage au-dessous et dvore le _Times_ pour son
djeuner.

L-bas ce sont des filles d've qui regardent les jeunes officiers
de dragons en promenade sur la plage; ou bien c'est encore un bon
habitant de Londres en costume nautique, arm d'un tlescope de la
dimension d'un canon du calibre six, qui a point son instrument sur
la mer et  l'inspection duquel n'chappe aucune barque de plaisance
ou de pche, aucune cabine de baigneuse allant  la mer ou on
revenant, etc., etc.... Que n'avons-nous le loisir de dcrire
Brighton? car Brighton, c'est la voluptueuse Parthnope avec des
lazzaroni aristocratiques; car Brighton a toujours l'air frais,
aimable et pimpant comme le costume d'un arlequin, car Brighton,
loign de sept heures de Londres  l'poque dont nous parlons, n'en
est plus qu' une centaine du minutes et s'embellira peut-tre encore
davantage,  moins que la flotte franaise ne juge  propos de venir
le bombarder.

Voil une petite qui est diablement belle, dans cette maison,
au-dessus des modistes, dit un des promeneurs  son voisin; hein,
Crawley, avez-vous vu comme elle m'a fait de l'oeil quand je suis
pass?

--N'allez pas la blesser au coeur, Joe, mauvais sujet que vous tes,
rpliqua l'autre; n'allez pas ainsi badiner avec les affections
fminines, monsieur le Don Juan.

--Laissez-moi, reprit Joe Sedley fort satisfait et jetant  la bonne
des oeillades assassines. Joe tait encore plus brillant  Brighton
qu'au mariage de sa soeur. Il avait un choix de gilets du dernier
got dont un seul et suffi pour contenter un dandy plus modeste. Il
portait un habit d'uniforme orn de brandebourgs, de franges et de
boutons, mais avec des broderies tortueuses comme le Mandre. Il
affectait un costume militaire et toutes les allures de l'emploi,
se promenait avec ses deux amis, tous deux officiers dans l'arme,
faisait sonner ses bottes  perons en l'honneur de toutes les
servantes qu'il jugeait dignes de ses regards meurtriers.

--Qu'allons-nous faire, mes enfants, jusqu'au retour de ces dames?
demanda notre lion.

Ces dames taient alles faire une promenade en voiture  Rottingdean.

Nous pourrions jouer au billard, reprit un de ses amis, le grand aux
moustaches cires.

--Non, diable! non, capitaine, rpliqua Joe un peu alarm, pas de
billard aujourd'hui, Crawley, mon garon; c'est bien assez d'y avoir
jou hier.

--Cependant vous avez un coup de queue admirable, dit Crawley en
riant; n'est-ce pas, Osborne? comme il est fort avec son fameux coup
de cinq?

--Trs-fort, reprit Osborne, Joe est un rude jouteur au billard, sans
compter le reste. Je voudrais bien qu'il ft possible de chasser le
tigre dans les environs; nous serions alls en tuer quelques-uns avant
dner.--Tenez, la jolie fille, quelle jambe. Joe!--Racontez-nous donc
l'histoire de votre chasse au tigre, et de l'entrevue que vous avez
eue avec lui dans les fourrs de l'Inde. Ah! Crawley, voil une bien
merveilleuse histoire.

George Osborne manqua se casser la mchoire par un norme billement.

Que la vie est ennuyeuse ici-bas! continua-t-il; eh bien! que faire?

--Si nous allions voir les chevaux qui viennent d'arriver de la foire
Lewes? dit Crawley.

--Pourquoi ne pas aller plutt chercher des petits gteaux qui doivent
sortir du four? proposa ce sclrat de Joe, qui songeait  faire d'une
pierre deux coups. Elle est fort jolie, la ptissire.

--Encore mieux, allons au-devant de _l'clair_ qui va arriver; car
voici son heure, dit George.

Ce dernier avis l'emporta; on remit  un autre jour la visite  la
ptissire et aux chevaux, et l'on se dirigea vers les bureaux de
_l'clair_.

Sur leur route ces trois messieurs rencontrrent la voiture dcouverte
de Joe Sedley, orne de magnifiques armoiries. C'tait dans ce
splendide quipage qu'il avait coutume de se produire en public,
majestueux dans son isolement, les bras croiss sur la poitrine,
son chapeau  cornes sur l'oreille, ou bien, dans ses jours de bonne
fortune, ayant des dames  ses cts.

Deux personnes occupaient alors la voiture: une jeune femme aux
cheveux un peu rouges, et mise  la dernire mode, et une autre en
douillette de soie brune, avec un chapeau de paille et des rubans
roses encadrant une figure ronde et vermeille qui faisait plaisir 
voir. Cette dernire fit arrter la voiture quand elle fut proche des
trois jeunes gens, puis, comme toute honteuse de cet acte d'autorit,
elle s'empressa de rougir de la faon la plus ridicule.

Nous avons fait une dlicieuse promenade, George, se mit-elle  dire;
et.... nous sommes bien aises d'tre rentres. Et... Joseph, ne faites
pas rentrer mon mari trop tard.

--N'allez pas conduire nos maris  leur perte, monsieur Sedley, esprit
tentateur que vous tes, reprit l'autre dame en menaant Joe d'un
joli petit doigt prcieusement serr sous un gant franais. Point de
billard, point de fumerie! Soyez sage!

--Ma chre mistress Crawley, je vous le jure.... sur mon honneur!...

Ce furent les seuls mots que l'loquence de Joe put profrer pour
toute rponse. Mais si la parole lui manquait, il eut soin de prendre
une pose acadmique; il inclina lgrement la tte sur son paule,
souffla d'une manire expressive en regardant sa victime d'autrefois;
en mme temps une de ses mains reposait derrire lui sur sa canne,
tandis que l'autre, sur laquelle scintillait un gros brillant,
chiffonnait son jabot et jouait avec son gilet. Quand la voiture
repartit, il envoya mille baisers aux dames. Combien n'et-il pas
donn pour que tout Brighton, tout Londres et tout Calcutta pussent le
voir dans cette attitude galante, au milieu des saluts qu'il adressait
 une si piquante beaut, et dans la compagnie d'un lion aussi renomm
que Crawley des Gardes!

Nos nouveaux maris taient venus  Brighton aprs la clbration de
leur mariage et avaient pass, dans un appartement de l'htel de la
Marine, quelques jours de calme et de bonheur, en attendant
l'arrive de Joe. Toutefois, ils se trouvrent bien vite en pays de
connaissance; car une aprs-midi, en revenant d'une promenade au bord
de la mer, ils se rencontrrent nez  nez avec Rebecca et son mari.

Rebecca se jeta dans les bras de sa chre Amlia. Crawley et Osborne
se serrrent la main avec assez de cordialit, et Becky, en quelques
heures, trouva le moyen de faire oublier  ce dernier les paroles un
peu dures de leur dernire entrevue.

Vous rappelez-vous la dernire fois que je vous vis, chez miss
Crowley? je vous ai un peu maltrait, mon cher capitaine: c'est que
vous aviez l'air d'tre refroidi pour notre chre Amlia. Voil ce
qui me fchait, m'irritait jusqu' me rendre mchante et mme ingrate.
Votre main, capitaine, et passons l'ponge!

Et en mme temps Rebecca lui tendait la main avec une grce si franche
et si irrsistible, qu'Osborne ne trouva rien de mieux que de la
prendre et de croire  la sincrit de la dmarche de Becky.

Nos deux jeunes couples avaient beaucoup  se dire; chacun fit 
l'autre le rcit de son mariage et raconta ses projets d'avenir avec
une franchise et un intrt rciproques. Le mariage de George devait
tre annonc  son pre par son ami le capitaine Dobbin, et le jeune
Osborne tremblait un peu des suites de cette communication; miss
Crawley,  laquelle se rattachait toutes les esprances de Rawdon, lui
tenait encore rigueur. Consign  la porte de sa maison de Park-Lane,
il avait, avec sa femme, suivi cette chre tante  Brighton et post
dans sa rue des missaires en permanence.

Il faudra que nous vous fassions aussi connatre, ma chre, dit
Rebecca en riant, quels vigilants amis Rawdon tient en faction
perptuelle  sa porte. Avez-vous jamais vu la mine d'un crancier
ou celle d'un bailli avec son assesseur? Deux abominables gredins qui
sont toute la semaine  nous pier de la boutique de l'picier, de
telle sorte que nous ne pouvons sortir que le dimanche. Si la tante ne
s'apprivoise pas, gare au dnoment!

Rawdon, avec de gros clats de rire, raconta une douzaine de tours
fort divertissants qu'il avait jous  ses cranciers, et la manire
adroite dont Rebecca leur donnait cong. Il affirma avec un gros juron
qu'il n'y avait pas en Europe une femme qui ft comparable  la sienne
pour le talent d'envoyer patre les cranciers. Presque aussitt aprs
son mariage, elle avait eu  recourir  ce don naturel, et son mari
avait pu alors l'apprcier  sa juste valeur. Ils avaient su se crer
un crdit illimit; mais ils avaient aussi des protts  revendre, et
ils poursuivaient leurs projets au milieu d'une disette absolue de vil
mtal. Ces embarras pcuniaires jetaient-ils quelques brouillards sur
la bonne humeur de Rawdon? Aucun.

Le meilleur moyen pour vivre au sein de l'opulence, c'est d'tre
cribl de dettes; on n'a rien alors  se refuser, et, dans cette
situation, l'esprit se trouve toujours allgre et dispos. Rawdon et
sa femme occupaient le plus bel appartement du plus bel htel de
Brighton; l'hte, en leur prsentant chaque plat, les saluait comme
ses plus gros consommateurs; Rawdon engloutissait ses dners et son
vin avec un aplomb de magnat ou de prince russe. Des allures de grand
seigneur, des bottes et un costume irrprochables, de l'arrogance dans
la tournure, enfin une certaine rouerie, posent souvent beaucoup mieux
un homme que des fonds placs chez un banquier.

Les deux couples ne pouvaient plus vivre l'un sans l'autre. Au bout de
deux ou trois jours, les messieurs organisrent pour le soir une table
de piquet, tandis que leurs femmes se mettaient dans un coin  causer.
Les cartes avec George, le billard avec Joe Sedley, qui ne tarda pas
 arriver dans sa grande voiture dcouverte, aidrent  combler les
vides de la bourse de Rawdon et lui procurrent les avantages de cet
argent comptant, dont la disette met dans l'embarras les plus grands
gnies eux-mmes.

Mais revenons  nos trois jeunes gens, qui s'en allaient au-devant de
_l'clair_. La voiture, d'une exactitude rigoureuse, tait remplie 
l'intrieur et couverte au dehors d'tres vivants. Le conducteur tira
de son cor ses modulations habituelles. _L'clair_ entra dans la rue
avec une rapidit digne de son nom et s'arrta devant le bureau des
voitures.

Bravo! voil Dobbin, s'cria George enchant de voir son vieil ami
perch sur l'impriale.

Sa visite, diffre de jour en jour, tait impatiemment attendue.

Comment vous portez-vous, mon brave garon? Vous tes bien aimable
d'tre venu. Emmy va tre enchante de vous voir, dit Osborne donnant
une cordiale poigne de main  son ami quand celui-ci fut descendu
de son poste lev. Puis, d'une voix plus basse: M'apportez-vous des
nouvelles? Avez-vous t  Russell-Square? Que dit le pre Rabat-joie?
ne me cachez rien.

La figure de Dobbin tait ple et grave.

J'ai vu votre pre, rpondit-il; comment va Amlia.... Mrs. George?
vous saurez toutes les nouvelles. Mais la plus grande de toutes, c'est
que....

--Vite, mon vieux camarade, dit George avec anxit.

--On nous envoie en Belgique; l'arme entire est commande pour le
dpart, le rgiment des gardes comme les autres. Heavytop a ses accs
de goutte et enrage de ne pouvoir bouger. O'Dowd le remplace. Nous
nous embarquons  Chatham la semaine prochaine.

Ces nouvelles de guerre, tombant comme la foudre sur nos amants, les
plongrent dans de srieuses et tristes mditations.




CHAPITRE XXIII.

O le capitaine fait preuve de diplomatie.


Qui pourra nous expliquer par quel mystre William Dobbin, qui, sur
les instances de ses parents, n'aurait fait aucune difficult  aller
chercher sa cuisinire par la main pour l'pouser ensuite, et qui
tait d'une humeur si indolente et si molle qu'en vue de son intrt
personnel il n'et pas trouv le courage de traverser la rue, qui
pourra nous dire par quelle merveilleuse influence ce mme Dobbin se
rvla tout  coup et  point nomm, dans la conduite des affaires de
George Osborne, comme le tacticien le plus actif, et montra au profit
de son ami l'habilet dont un diplomate consomm n'et peut-tre pas
t capable dans la poursuite de ses projets ambitieux?

Pendant que George et sa femme taient  Brighton, o ils s'enivraient
 longs traits des douceurs de la lune de miel, l'honnte William
restait  Londres en qualit de plnipotentiaire et avec mission de
faire toutes les dmarches ncessites par le mariage de son ami. Il
avait  voir le vieux Sedley,  le mettre de bonne humeur,  pousser
Joe  rejoindre son beau-frre, afin que l'clat de sa position et
de son crdit comme receveur de Boggley-Wollah servt  couvrir le
dsastre de son pre,  faire tomber les prjugs du vieil Osborne
contre ce mariage en question, et  finir par l'apprendre au vieillard
en mnageant le plus possible son humeur irritable.

Toutefois, avant de s'aventurer dans la maison d'Osborne avec les
nouvelles dont il tait porteur, Dobbin rflchit qu'il y aurait de la
politique de sa part  se crer des intelligences parmi les membres de
la famille, et  mettre au moins les dames de son ct.

Au fond du coeur, se disait-il, elles ne sauraient tre fches de
tout ceci. Quelle femme a jamais t fche de voir entrer un peu de
roman dans un mariage? Il y aura bien sr des larmes de rpandues,
mais elles ne tarderont pas  se ranger du ct de leur frre; nous
serons trois alors  poursuivre le vieil Osborne dans ses derniers
retranchements.

Notre machiavlique capitaine se demandait ensuite  l'aide de quel
heureux stratagme il pourrait glisser en douceur, dans l'oreille des
demoiselles Osborne, le terrible secret de leur frre.

Grce  un interrogatoire pralable qu'il fit subir  sa mre sur
l'emploi de ses soires, il se trouva bien vite au courant des salons
o il avait chance de rencontrer les soeurs de George. Malgr son
horreur pour les bals, horreur, hlas! partage par plus d'un homme
sens, il s'assura d'une invitation pour une soire  laquelle
devaient assister les demoiselles qu'il cherchait.  peine arriv, il
s'empressa de les faire danser  plusieurs reprises, se montra plein
de prvenances et de petits soins  leur gard, et poussa le courage
jusqu' demander  miss Osborne quelques minutes d'entretien dans
la matine du lendemain. C'tait, dit-il, pour lui communiquer des
nouvelles de la dernire importance.

Pourquoi cette jeune demoiselle se mit-elle  tressaillir de la sorte,
puis  regarder son cavalier, puis  baisser modestement les yeux vers
le sol, enfin  manquer de s'vanouir dans les bras de son danseur,
lorsque le capitaine lui crasant maladroitement le pied, la rappela
fort  propos  un sentiment plus net de la ralit? Pourquoi, en un
mot, cette requte lui causa-t-elle une si vive agitation? Voil un
mystre que jamais on ne pourra approfondir. On sait seulement que le
lendemain, quand le capitaine arriva  Russell-Square, Maria n'tait
point au salon avec sa soeur, et que miss Wirt sortit sous prtexte
d'aller la chercher. Le capitaine et miss Osborne restrent donc
en tte  tte. Un si profond silence rgna d'abord, qu'on pouvait
trs-distinctement entendre le tic tac de la pendule place sur la
chemine et reprsentant le sacrifice d'Iphignie.

Quelle dlicieuse soire que celle d'hier! fit miss Osborne, comme
pour encourager son interlocuteur; vous voil maintenant pass matre
 la danse, capitaine Dobbin. Vous avez pris des leons, je gage,
continua-t-elle avec une aimable espiglerie.

--Ah! je voudrais que vous me vissiez danser une bourre cossaise
avec mistress _la major_ O'Dowd de notre rgiment!... Et une gigue!...
avez-vous jamais vu danser une gigue? Mais qui ne danserait pas bien
avec vous, miss Osborne, vous qui dansez si bien?

--La femme du major est-elle jeune et belle, capitaine? continua la
jolie questionneuse. C'est une bien terrible chose que d'tre la femme
d'un soldat! Je m'tonne qu'on ait le coeur  la danse dans ces
temps de guerre! Si vous saviez, capitaine Dobbin, comme je tremble
quelquefois en pensant  notre cher George, aux dangers des pauvres
soldats! Y a-t-il beaucoup d'officiers maris dans le ***e, capitaine
Dobbin?

--Elle joue trop  cartes dcouvertes, pensa miss Wirt en elle-mme.

Cette observation ne se place ici que comme parenthse, et ne
s'entendit point  travers la fente de la porte, o la gouvernante la
murmura entre ses dents.

Un de nos jeunes officiers vient de se marier, dit Dobbin se
dirigeant vers son but; c'taient d'anciennes affections, et les
jeunes gens sont pauvres comme des rats d'glise.

--Mais c'est charmant, mais c'est romantique, s'cria miss Osborne,
comme le capitaine achevait ces mots: _anciennes affections_, _pauvres
comme des rats d'glise_.

Cette marque de sympathie l'encouragea.

C'est le plus beau garon de notre rgiment, continua-t-il; l'arme
entire ne compte pas dans ses rangs de plus brave et de plus brillant
officier. Et puis une femme accomplie! rien qu' la voir, j'en suis
sr, vous vous prendriez  l'aimer, miss Osborne.

La jeune demoiselle se crut  deux doigts du dnoment. Il tait bien
permis d'avoir cette pense en prsence de l'agitation nerveuse de
Dobbin se trahissant aux contractions de sa figure, au mouvement
saccad de son large pied retombant en cadence sur le parquet, 
l'infatigable activit de ses mains  boutonner et  dboutonner son
habit, etc., etc.

Miss Osborne supposa que la respiration avait manqu au capitaine,
et qu'il attendait que ses poumons se fussent remplis d'air pour lui
faire une confidence complte qu'elle se prparait  recevoir de grand
coeur. L'horloge de l'autel d'Iphignie commena  sonner midi. Quand
les dernires vibrations eurent cess d'agiter les rouages, miss
Osborne pensa qu'il tait au moins une heure, tant lui paraissaient
longues les minutes qui tenaient en suspens son anxieuse curiosit.

Mais ce n'est pas en vue d'un mariage que je viens vous parler.... ou
plutt c'est  propos d'un mariage.... c'est--dire.... je ne voudrais
pas vous laisser croire.... Enfin, ma chre miss Osborne, c'est de ce
cher George qu'il s'agit.

--De George? dit-elle d'un ton dsappoint, qui excita l'hilarit de
Maria et de miss Wirt derrire la porte, et provoqua un sourire sur
les lvres de ce tratre de Dobbin; car il savait  quoi s'en tenir,
et plus d'une fois George lui avait dit en badinant:

Que diable, Dobbin, pourquoi ne prenez-vous pas la vieille Malcy?
vous n'avez qu' la demander pour l'avoir. Je vous parie cent contre
deux qu'elle dira oui.

--Eh! oui, de George, continua-t-il une fois lanc. Il s'est lev une
querelle entre lui et M. Osborne; or, vous savez que je l'aime comme
un frre, ce cher George, et je voudrais faire en sorte d'touffer
ce dbat  sa naissance; nous allons partir pour l'tranger, miss
Osborne. Demain peut-tre vont arriver les ordres d'embarquement; qui
oserait rpondre des suites de la campagne? Allons, plus de calme,
miss Osborne, il faut au moins faire en sorte que le pre et le fils
se sparent bons amis.

--Mais il n'y a rien de grave, capitaine Dobbin; c'est une bouderie
comme il y en a si souvent entre eux, reprit la jeune demoiselle.
Nous attendons George d'un jour  l'autre. Ce qu'en disait son pre,
c'tait pour son bien. Il n'a qu' revenir et il n'y paratra plus;
il n'y a pas jusqu' cette chre Rhoda, qui ne soit prte, j'en suis
sre,  lui pardonner. Les femmes, capitaine, ont toujours le pardon
trop facile.

--Cela est vrai, surtout de vous, de votre coeur, dit Dobbin, avec la
plus noire perfidie. Aussi c'est un crime impardonnable  un homme
de causer de la peine  une femme. Vous, par exemple, que
deviendriez-vous si l'homme qui vous a jur sa foi vous tait
infidle?

--Oh! alors, j'en mourrais! Je me prcipiterais par la fentre!
j'avalerais du poison! je succomberais  l'excs de ma douleur! Oh!
oui, bien sr, s'cria la sensible demoiselle, qui dj avait vu
plusieurs amants lui chapper et n'en tait pas moins vivante et
trs-vivante.

--Vous n'tes pas la seule  penser de la sorte, continua Dobbin; il
y en a d'autres aussi sensibles que vous. Je ne parle point de
l'hritire des Indes, miss Osborne, mais d'une pauvre fille que
George a aime autrefois, et qui, depuis son enfance, a fait de lui
l'unique objet de ses penses. Je l'ai vue dans la misre, rsigne 
son malheur, toujours pure, toujours irrprochable. Je vous parle de
miss Sedley. Ah! chre miss Osborne, votre coeur gnreux peut-il
en vouloir  votre frre de lui avoir t fidle? Un remords ternel
s'emparerait de lui, s'il dlaissait cette pauvre fille. Ainsi, 
votre tour, aimez celle qui vous a toujours aim.... Je viens de la
part de George vous dire qu'il se regarde li envers elle par des
serments irrvocables, et vous prie, vous au moins, de vous rallier 
sa cause.

Quand M. Dobbin se sentait sous l'influence d'une forte motion, il
prouvait toujours quelque embarras  trouver ses premires paroles;
mais bientt le reste suivait avec la plus grande volubilit, et,
 dire vrai, ce flux oratoire fit dans le cas prsent une trs-vive
impression sur la personne dont il devait gagner le suffrage.

Voici, dit-elle, qui est fort pnible et fort singulier. Refuser un
si brillant parti! En tout cas, capitaine Dobbin, George a trouv en
vous un valeureux champion de sa cause. Pourquoi faut-il que tous
ces efforts soient en pure perte. Cependant, je vous le dis,
continua-t-elle aprs une pause, cette pauvre miss Sedley peut compter
sur mes sympathies les plus vraies et les plus sincres. Quant  ce
mariage, il ne nous a jamais paru bien sortable, bien qu'ici nous
ayons toujours tmoign  miss Sedley beaucoup d'affection, oh! oui,
beaucoup! mais jamais, j'en suis sre, vous n'aurez le consentement de
mon pre.... D'ailleurs une jeune fille bien leve.... qui a de
bons principes, devrait.... George lui-mme devrait n'y plus penser,
entendez-vous, mon cher capitaine Dobbin!

--Un homme doit-il donc ne plus penser  la femme qu'il aimait du
moment o le malheur vient  la frapper? dit Dobbin en lui tendant
la main. Ah! chre miss Osborne, mes oreilles me trompent sans doute.
Aimez, aimez cette jeune fille, aimez-la tendrement. George ne peut
plus, il ne doit plus renoncer  elle. Croyez-vous qu'on renoncerait 
vous, si vous tombiez dans la pauvret?

Cette adroite question impressionna vivement le coeur de miss Jane
Osborne.

--J'ignore, capitaine, jusqu' quel point, nous autres pauvres
filles, devons ajouter foi  toutes vos belles paroles, messieurs. La
tendresse des femmes les rend toujours trop confiantes, et vous n'en
profitez que pour nous abuser cruellement.

Dobbin sentit une pression non quivoque de la main de miss Osborne,
reste ngligemment dans la sienne. Il fit un soubresaut sans savoir
o il en tait, et les deux mains se trouvrent spares.

Nous des trompeurs! dit-il; non, chre miss Osborne, il n'en est
point ainsi de tous les hommes. Rayez d'abord votre frre de la liste.
George aimait et aime encore Amlia Sedley; tous les trsors de la
terre ne pourraient le dcider  en pouser une autre. Serait-ce bien
vous qui lui conseilleriez de l'abandonner?

La rponse tait difficile pour miss Jane, surtout avec ses vues
personnelles. Elle s'empressa de l'luder:

Eh bien, alors, si vous n'tes pas un trompeur, vous tes au moins
trs-romantique.

Le capitaine William laissa passer cette observation sans broncher
d'un pas, et lorsqu'enfin,  l'aide de nouveaux compliments, il pensa
miss Osborne assez prpare pour recevoir la grande nouvelle, il lui
glissa  l'oreille les paroles suivantes:

George Osborne ne peut plus dsormais renoncer  Amlia, car ils sont
maris.

Il entra alors dans le dtail de toutes les circonstances que nous
connaissons dj, et lui raconta comme quoi la pauvre petite serait
morte de chagrin, si son amant n'avait pas t fidle  la foi jure;
comme quoi le vieux Sedley avait refus d'assister  ce mariage; comme
quoi Joe Sedley tait venu de Cheltenham pour conduire la fiance
 l'autel, et comme quoi les nouveaux poux taient partis dans la
voiture  quatre chevaux de Joe, pour passer  Brighton leur lune de
miel; comme quoi enfin George comptait sur ses chres et excellentes
soeurs, sur ces coeurs de femmes si dvous et si sincres, pour
rconcilier le pre et le fils. Il termina en demandant  miss Osborne
la permission de venir la revoir encore, et la jeune demoiselle s'y
prta avec un empressement des plus gracieux.

Bien persuad, et pour cause, que les nouvelles qu'il venait de
communiquer seraient, avant cinq minutes, portes  la connaissance
des autres dames, le capitaine Dobbin fit un profond salut et se
retira.

 peine franchissait-il le seuil de la maison que miss Maria et miss
Wirt taient dj dans le salon auprs de miss Jane, qui les mettait
au courant de la surprenante nouvelle. Pour tre juste  l'gard des
deux soeurs, nous devons dire que ni l'une ni l'autre ne se montra
bien courrouce. Un mariage par enlvement plat toujours par quelque
ct  de jeunes demoiselles, et Amlia avait presque fait des progrs
dans l'estime de ses belles-soeurs par le courage qu'elle avait
dploy en cette circonstance. Tandis que chacune disait son mot, et
que les conjectures allaient leur train sur ce que pourrait dire et
faire le pre de George, le marteau retentit sur la porte comme le
tonnerre de la vengeance, et fit tressaillir les conjures jusque dans
les plis de leurs robes. Voil notre pre, fut la pense commune. Ce
n'tait point lui, mais simplement M. Frdrick Bullock, qui arrivait
de la Cit au rendez-vous donn par ces dames pour les conduire  une
exposition d'horticulture.

Le nouveau venu, comme on peut le penser, fut bien vite du secret.
Mais  cette nouvelle sa figure exprima une surprise bien diffrente
de la rverie sentimentale qui se peignait dans les traits des deux
soeurs. M. Bullock, en homme d'affaires, en jeune associ d'une
riche maison, savait apprcier tout ce que vaut et tout ce que
peut l'argent; aussi ses petits yeux brillrent d'une satisfaction
manifeste  cette rvlation inattendue. Il regardait Maria en
souriant et calculait que par la folie de George elle allait lui
reprsenter trente mille livres de plus qu'il ne l'avait d'abord
value!

Pardieu, Jane, dit-il en jetant un oeil de convoitise sur la soeur
ane, comme si la cadette ne lui suffisait plus, Eels va s'arracher
les cheveux de vous avoir plante l, car, savez-vous, vos actions
vont monter de trente mille livres, valeur vnale.

Les deux soeurs n'avaient pas jusqu'alors rflchi  la question
d'argent, mais Fred Bullock revint sur ce sujet avec une humeur si
enjoue pendant tout le temps de cette excursion matinale, que peu 
peu elles finirent par grandir considrablement dans leur estime et
qu'elles taient devenues  leurs yeux de fort grandes dames quand
elles rentrrent pour le dner.




CHAPITRE XXIV.

O M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille.


Aprs avoir pris ses prcautions auprs des deux soeurs, Dobbin
s'empressa de se rendre dans la Cit: c'tait l qu'il lui restait 
poursuivre sa tche de mdiateur dans sa partie la plus pineuse et
la plus difficile. La pense de se trouver face  face avec le vieil
Osborne lui donnait la chair de poule, et plus d'une fois il songea
 laisser aux jeunes dames le soin de rvler  l'inexorable pre
un secret que leur discrtion fminine ne pouvait leur permettre de
porter bien loin. Mais il avait promis  George de lui rendre compte
de la manire dont le vieil Osborne aurait reu la nouvelle. Il partit
donc pour la Cit, o se trouvaient les bureaux de M. Osborne. Il eut
le soin, toutefois, de se faire prcder d'un billet pour le pre de
George, lui demandant un entretien de quelques instants pour parler
avec lui des affaires de son fils. Le messager de Dobbin lui rapporta,
avec les compliments de M. Osborne, l'assurance que celui-ci aurait
grand plaisir  le voir sans plus tarder.

Le capitaine entra dans les bureaux de M. Osborne avec une conscience
un peu trouble et la perspective d'une conversation dsagrable
et orageuse. Sa dmarche tait chancelante, son air mal assur.
Il traversa la premire pice, o trnait M. Chopper. Le commis de
confiance le regarda passer du haut de son tabouret avec une maligne
bonhomie qui acheva de dcontenancer le pauvre capitaine. M. Chopper
cligna de l'oeil, secoua la tte et dsigna du bout de sa plume la
porte du cabinet de son matre.

Entrez, le patron vous attend, dit-il avec un ton de bonne humeur.

Dobbin poussa la porte. Osborne se leva aussitt, et lui donnant une
cordiale poigne de main:

Comment va la sant, mon cher? lui dit-il.

 cet accueil franc et amical, l'ambassadeur de George se sentit pris
de nouveaux remords et sa main resta insensible sous l'treinte du
vieil Osborne. Sa conscience lui criait qu'il tait le vrai coupable
dans tout ce qui venait de se passer. C'tait lui qui avait ramen
George aux pieds d'Amlia; c'tait lui qui avait approuv, encourag,
conduit tout ce mariage; et lorsqu'enfin il se prsentait pour
dvoiler au pre l'abme o il avait pouss le fils, il trouvait
une figure riante, et s'entendait appeler _mon bon ami Dobbin_. Ah!
certes, il y avait bien l de quoi rougir et baisser la tte.

Osborne avait l'intime conviction que Dobbin lui apportait la
soumission de son fils. Dj,  l'arrive du message qui annonait
sa venue, M. Chopper et son patron, en causant de cette brouille
de famille, taient tombs d'accord que George se rendait enfin aux
ordres paternels, et envoyait l'adhsion attendue depuis plusieurs
jours.

Dans peu vous verrez une fameuse noce, disait M. Osborne avec un air
de triomphe  son commis; et en mme temps il faisait claquer ses gros
doigts, et remuait les guines confondues dans ses poches avec les
schellings.

Lorsque Dobbin fut entr, Osborne, se prlassant dans son fauteuil,
continua avec une satisfaction toujours croissante  tirer de ses
poches un son mtallique; pendant ce temps, le capitaine se tenait
ple et silencieux sous ce regard o s'panouissaient la sottise et la
prsomption.

Quelle tournure de paysan pour un capitaine? pensait le vieil
Osborne. George aurait bien d le dgrossir un peu et le styler aux
belles manires.

Dobbin finit par appeler tout son courage  son aide et prit le
premier la parole:

Monsieur, dit-il, les nouvelles dont je suis porteur sont de la plus
haute gravit. Je me suis rendu ce matin aux Horse-Guards, et notre
rgiment recevra infailliblement son ordre de dpart pour la Belgique
avant la fin de la semaine. Or, vous savez, monsieur, que nous ne
reviendrons ici qu'aprs une bataille qui pourra tre fatale  plus
d'un parmi nous.

La figure d'Osborne prit une expression plus srieuse.

Mon fils.... le rgiment fera son devoir, j'en suis sr, monsieur,
rpondit-il.

--Les franais sont nombreux, continua Dobbin; il faudra encore du
temps aux troupes russes et autrichiennes pour arriver  notre aide:
le premier choc sera pour nous, monsieur, et comptez que Bonaparte
s'arrangera pour qu'il soit le plus rude possible.

--O voulez-vous en venir, Dobbin, dit son interlocuteur, mal  l'aise
et fronant le sourcil. Ce ne sont pas ces damns Franais, j'imagine,
qui pourraient faire trembler un soldat des armes britanniques,
monsieur?

--Certainement non, monsieur; mais j'ai seulement voulu vous dire
qu'en prsence des prils nombreux et invitables qui nous menacent,
vous feriez bien, monsieur, de passer l'ponge sur les petites
fcheries qui peuvent exister entre vous et George, et de vous donner
la main, vous m'entendez? S'il lui arrivait quelque chose, ce serait
pour vous, j'en suis sr, un sujet d'ternel regret de ne vous tre
pas quitts bons amis.

En disant cela, le pauvre William Dobbin passait par les diffrentes
nuances du rouge pour arriver au violet. Il faisait intrieurement
son _mea culpa_ de toute cette malheureuse affaire; car, sans lui
peut-tre, ce dchirement domestique n'aurait jamais eu lieu. Pourquoi
avoir tant press le mariage de George? Ne pouvait-il pas attendre
quelque temps? Amlia, dlaisse par son fianc, en et conu sans
doute une douleur mortelle; mais le temps, en grand mdecin, aurait
peut-tre fini par gurir les chagrins d'Amlia. Il fallait donc
s'en prendre  lui de ce mariage, de ses fcheuses consquences. Quel
mobile l'avait pouss  toutes ces dmarches? Ah! c'est qu'il l'aimait
tant, qu'il ne pouvait souffrir de la voir malheureuse. Peut-tre
aussi les tortures de l'incertitude taient-elles si cuisantes  son
me qu'il avait hte de les touffer. C'est ainsi qu'aprs un dcs,
on se dpche d'en finir avec les funrailles ou l'on devance le
moment du dpart lorsqu'on doit quitter ceux qu'on aime.

Vous tes un brave garon, William, dit M. Osborne d'une voix
radoucie. George et moi nous ne pouvons nous quitter fchs, c'est
impossible. Voyez-vous, dans ma tendresse pour lui j'ai fait tout ce
qui est au pouvoir d'un pre. Il a eu de moi trois fois plus d'argent
que votre pre, j'en suis sr, ne vous en a jamais donn. Ce n'est
pas pour le lui reprocher si j'en parle, mais je ne saurais vous dire
toutes les proccupations dont il a t sans cesse l'objet de ma part;
tout ce que j'ai dpens pour lui de talent et d'nergie. Interrogez
Chopper, George lui-mme, interrogez toute la Cit. Eh bien! quand je
lui propose un mariage  rendre jaloux les plus grands seigneurs de la
terre, pour la premire chose que je lui demande il me refuse;
dites, monsieur Dobbin, les torts sont-ils de mon ct? La brouille
vient-elle de mon fait? Ce que je veux, n'est-ce pas son bien? son
bien en vue duquel je travaille comme un galrien depuis sa naissance?
Non, non, personne ne pourra dire que c'est l'gosme qui me pousse.
Qu'il revienne, et voil ma main, je lui promets oubli et pardon.
Quant  se marier maintenant, il ne peut en tre question, il fera
sa paix avec miss Swartz, et plus tard on avisera au mariage.  son
retour, avec le grade de colonel, car il sera colonel, morbleu! s'il
ne lui faut que des cus pour cela. Enfin je suis bien aise que
vous l'ayez ramen  de bons sentiments. C'est  vous que j'en suis
redevable, Dobbin, je le sais. Vous avez dj t son Mentor en plus
d'une occasion. Qu'il revienne donc, et il trouvera de l'indulgence.
Son couvert sera mis ce soir  Russell-Square pour le dner, mme
heure, mme rue, mme numro. Il se trouvera en face d'un cuisseau de
chevreuil et  l'abri de toutes rcriminations.

Ces paroles confiantes et affectueuses murent vivement le coeur
de Dobbin. Plus l'entretien prenait cette tournure, plus une voix
intrieure l'accusait de la plus noire des trahisons.

Monsieur, dit-il enfin, vous vous abusez, je crois; je puis mme vous
affirmer que George a trop de noblesse dans l'me pour s'abaisser 
un mariage d'argent, et quand  une menace d'exhrdation en cas
de dsobissance, elle n'aurait d'autre rsultat que d'amener une
rsistance plus formelle de sa part.

--Que diable, monsieur, prenez-vous pour une menace l'offre de huit 
dix mille livres de rente? dit le vieil Osborne dans un accs de belle
humeur. Si miss Swartz voulait de moi, je lui dirais de suite: Me
voil. Pour une nuance de peau un peu plus ou un peu moins claire,
faut-il donc faire le dgot?

Le vieux marchand, charm de sa plaisanterie, poussa un grognement
expressif accompagn de gros clats de rire.

Vous oubliez, monsieur, les engagements antrieurs du capitaine
Osborne, dit son ambassadeur avec gravit.

--Qu'est-ce  dire, monsieur, de quels engagements venez-vous
nous parler? continua M. Osborne, dont la colre et la surprise,
s'veillant  cette pense subite, firent pressentir les plus
terribles clats. Vous ne voulez pas dire, j'imagine, que mon fils est
assez misrablement fou pour se sentir encore pris de la fille d'un
escroc et d'un banqueroutier? Vous n'tes pas venu, ici, je suppose,
pour me faire entrevoir son intention de l'pouser. L'pouser? une
belle fin qu'il ferait l. Mon fils, mon sang s'allier  la fille d'un
gueux, d'un mendiant! Il peut bien aller au diable, si jamais il lui
prend fantaisie pareille. Je lui conseille alors d'acheter un balai
et de se faite boueux. Oh! je me la rappelle bien, toujours autour de
lui, avec ses agaceries et ses oeillades. C'tait un mange combin,
j'en suis sr, avec son vieux coquin de pre.

--M. Sedley a t un de vos bons amis, fit Dobbin, l'arrtant tout
court et charm de trouver un prtexte pour se mettre en colre. Il
fut un temps o vous saviez lui donner d'autres noms que ceux d'escroc
et de coquin. Qui plus que vous, d'ailleurs, a travaill  cette
alliance? George n'a pas le droit de jouer ainsi  pile ou face
avec...

--Pile ou face! pile ou face! hurla le vieil Osborne. Ah ! le diable
m'emporte, ce sont les mmes mots que mon gentilhomme de fils m'a
jets  la figure, il y a eu jeudi quinze jours, quand il faisait
son rodomont, qu'il me menaait de l'arme britannique et voulait
en remontrer  son pre. C'est donc vous qui l'avez pouss  cette
rbellion? Je le vois maintenant, capitaine, et vous en remercie; mais
apprenez que je n'ai que faire de mendiants dans ma famille. Grand
merci encore une fois, capitaine! pouser cette fille, et pourquoi
donc, s'il vous plat? Croyez-vous donc qu'il ne puisse avoir ses
faveurs  meilleur march?

--Monsieur, dit Dobbin rouge de colre et mettant de ct tout
mnagement, je ne permettrai  personne de tenir de pareils propos en
ma prsence, et  vous encore moins qu' tout autre.

--C'est donc, maintenant un cartel? Alors je vais sonner pour qu'on
nous apporte des pistolets pour deux. M. George vous a envoy ici pour
insulter son pre, sans doute, dit Osborne en sautant sur le cordon de
la sonnette.

--M. Osborne, dit Dobbin d'une voix touffe, c'est vous qui insultez
la plus douce crature que Dieu ait mise sur la terre. Vous feriez,
mieux, monsieur, de la mnager, car c'est la femme de votre fils.

 ces mots, Dobbin sortit, sentant qu'il n'avait rien  ajouter, et
Osborne retomba sur son fauteuil en jetant autour de lui un regard
furieux et sauvage. Un commis accourut au bruit de la sonnette, et
Dobbin tait  peine au bas de l'escalier, qu'il vit descendre 
toutes jambes M. Chopper, le principal employ, courant aprs lui nu
tte et hors d'haleine.

Pour l'amour de Dieu, qu'y a-t-il? demanda M. Chopper, en saisissant
le capitaine par la basque de son habit. Le patron est en tat de
convulsion. Qu'a fait M. George, capitaine Dobbin?

--Il a pous miss Sedley depuis cinq jours, rpondit Dobbin; j'tais
son garon d'honneur, M. Chopper, et vous serez toujours du nombre de
ses amis.

Le vieux commis branla la tte.

Cela va mal, cela va mal, capitaine. Le patron sera inflexible.

Dobbin, aprs avoir pri Chopper de venir  son htel l'informer
de tout ce qu'il pourrait apprendre sur cette affaire, se dirigea
tristement vers son quartier, sans apercevoir dans l'avenir des
consolations pour le pass.

 l'heure du dner, la famille de Russell-Square trouva ce jour-l
dans la salle  manger son chef assis  sa place ordinaire, mais
l'expression sombre et triste de sa figure fit rgner un morne silence
parmi les convives. Les demoiselles Osborne et M. Bullock, qui tait
du dner, virent bien vite que le pre de George tait dj au courant
de la grande nouvelle. Ses traits soucieux et moroses comprimaient la
joie intrieure de M. Bullock, rduisaient au silence son amabilit
et glaaient sa belle humeur. Il redoublait toutefois d'attentions et
d'gards pour miss Maria,  ct de laquelle il tait assis, et pour
sa soeur, qui prsidait au haut bout de la table.

Miss Wirt, en consquence, se trouvait isole  sa place; il y avait
une place vide entre elle et miss Jane Osborne, occupe par le couvert
de George que l'on continuait  mettre en attendant le retour de
l'enfant prodigue. Rien ne troubla la monotonie et le silence de
ce repas, si ce n'est les confidences langoureuses du souriant M.
Frdrick et le bruit heurt de la vaisselle et des porcelaines.

Les valets entraient et sortaient sur la pointe du pied; on et dit 
leur air des pleureurs aux funrailles. Le cuisseau de chevreuil
dont Osborne avait parl  Dobbin, fut dcoup par lui dans un morne
silence; il laissa enlever son assiette sans avoir presque touch 
son morceau. Mais en revanche, il buvait beaucoup et le sommelier ne
faisait que remplir son verre.

Enfin, vers la fin du dner, ses yeux firent le tour de la table et
se fixrent un moment sur le couvert destin  George; il fit un geste
avec l'index de sa main gauche comme pour le dsigner aux domestiques;
ses filles regardaient sans comprendre, et les domestiques ne
s'expliquaient pas davantage le sens de cet ordre silencieux.

Enlevez cette assiette, dit enfin M. Osborne, en se levant avec un
jurement.

Et repoussant sa chaise du pied, il alla s'enfermer dans sa chambre.

Derrire la salle  manger se trouvait la pice servant de cabinet
 M. Osborne. C'tait l le sanctuaire du matre de la maison. M.
Osborne s'y retirait le dimanche matin quand il ne voulait pas aller
 l'glise, et y lisait son journal, tendu sur son grand fauteuil
de maroquin rouge. Deux corps de bibliothque vitrs renfermaient les
ouvrages les plus connus, relis en veau et dors sur tranches. Du
1er janvier au 31 dcembre, jamais une main profane ne drangeait les
livres de leurs rayons. Aucun des membres de la famille n'aurait os,
pour tout l'or du monde, y toucher du bout du doigt. Quelquefois le
dimanche soir, lorsqu'il n'y avait eu personne  dner, on tirait de
leur coin la grande Bible rouge et le livre de prires plac  ct
d'un exemplaire du _Dictionnaire de la Pairie_. Les domestiques
taient appels dans la salle  manger, et Osborne, d'une voix aigre,
et emphatique, procdait devant la famille assemble  la lecture du
service du soir.

Enfants ou serviteurs, personne n'entrait dans cette pice sans un
certain frisson d'pouvante. C'tait l que M. Osborne rvisait les
comptes du majordome et examinait le livret du sommelier. Des fentres
de son cabinet, qui avaient vue sur une cour bien sable et  l'aide
d'une sonnette qui le mettait en communication avec l'curie, il
donnait ses ordres au cocher et le poursuivait de ses jurements.
Quatre fois par an, miss Wirt entrait dans cette pice pour toucher
ses appointements, et les demoiselles Osborne y allaient aussi
recevoir leur pension trimestrielle. Plus d'une fois, dans son
enfance, George y avait t fouett, tandis que sa mre, tout en moi,
comptait sur le palier les coups du martinet. Jamais ces corrections
n'avaient arrach un cri au bambin. La pauvre femme le caressait et
l'embrassait en secret aprs le supplice et lui donnait de l'argent
pour le consoler.

Au-dessus de la chemine s'levait un tableau de famille qu'on avait
transport  cette place depuis la mort de Mrs. Osborne. On y voyait
George sur un poney; sa soeur ane tenait un gros bouquet  la
main, et sa cadette se cachait dans les jupes de sa mre. Tous ces
personnages avaient des roses sur les joues, des cerises sur les
lvres, et se renvoyaient de l'un  l'autre le sourire traditionnel
des portraits de famille. Depuis longtemps la pauvre mre tait
descendue dans le tombeau; depuis longtemps aussi on l'avait oublie.
Frre et soeurs, chacun allait de son ct, et bien que membres de la
famille, ils taient comme trangers dans leurs rapports. Au bout de
quelque vingtaine d'annes, quand les personnages reprsents sur
des toiles ont atteint un certain ge, quelle amre pigramme ne
trouve-t-on pas dans ces tableaux de famille! Que reste-t-il souvent
de ces sourires menteurs, de tout ce fard sentimental? Le portrait
en pied d'Osborne, de son encrier d'argent massif, de son fauteuil de
cuir, avaient pris la place d'honneur occupe jadis, dans la salle 
manger, par cette grande toile de famille.

Lorsque le vieil Osborne se fut retir dans son cabinet, le reste
des convives, fort soulag par son dpart et celui des domestiques,
s'entretint  voix basse d'une manire fort anime. Les demoiselles
montrent ensuite  l'tage suprieur, o M. Bullock les accompagna
sur la pointe des pieds. Il n'avait pas eu le courage de rester seul
 vider des bouteilles, et surtout dans le voisinage du cabinet o le
terrible vieillard s'tait enferm.

Il faisait nuit depuis une heure environ, lorsque le sommelier, ne
recevant point d'ordres, s'aventura  frapper  la porte du cabinet,
pour donner  M. Osborne de la lumire et le th. Le matre de la
maison, assis dans son fauteuil, paraissait tout occup de la lecture
du journal. Quand le domestique eut plac devant son matre la bougie
et le plateau, il se releva, et M. Osborne alla fermer la porte au
verrou. Il n'y avait plus  s'y mprendre! une vague terreur rpandue
dans la maison faisait pressentir une grande catastrophe suspendue sur
la tte de George et prte  le frapper d'un coup terrible.

Un des tiroirs du grand bureau en acajou de M. Osborne tait
spcialement affect aux papiers concernant son fils. L se trouvait
runi tout ce qui se rattachait  lui depuis son enfance. La taient
les prix qu'il avait remports, les albums qu'il avait faits en
collaboration de son matre, ses premires lettres avec leurs jambages
indcis et vacillants: en gnral il y prsentait ses tendresses  son
papa et  sa maman suivies de requte pour avoir des gteaux. Son
cher parrain Sedley y tait nomm plus d'une fois. Les maldictions se
pressaient sur les lvres livides du vieil Osborne; un ressentiment,
une haine implacable torturaient son coeur toutes les fois que ce nom
lui apparaissait au milieu de tous ces papiers. Ils taient arrangs,
tiquets et lis ensemble avec un ruban rouge. On lisait sur l'un:
_Lettre de George, qui demande 5 schellings, 23 avril 18.... Rpondu
le 25 avril_. Sur une autre: _De George, pour un poney, 13...._ et
ainsi de suite. Dans un autre paquet on trouvait: _Note du docteur
Swishtail...._ _Notes acquittes du tailleur de George...._ _Billets
tirs sur moi par G. Osborne, juin_, etc. Puis venaient les lettres
crites de l'Inde, les lettres de son correspondant, les journaux
contenant sa nomination au grade de lieutenant; il s'y trouvait aussi
un fouet avec lequel George avait jou tant enfant, et dans un papier
un mdaillon renfermant une boucle de ses cheveux, bijou qui n'avait
point quitt sa mre.

Ce malheureux pre passa plusieurs heures  prendre et  contempler
ces souvenirs l'un aprs l'autre et  mditer sur le pass. Tout tait
l, vanits, ambitions, esprances, qui jadis avaient fait battre
son coeur. N'avait-il pas plac tout son orgueil dans son fils? Comme
enfant, en vit-on jamais un plus beau? Chacun le disait digne du sang
d'un grand seigneur. Une princesse royale l'avait remarqu parmi tous
les autres et demand son nom. Quel bourgeois de Londres et pu  plus
juste titre tre fier de sa progniture? Aussi quel fils de prince
tait l'objet de plus de gteries et de soins?

 l'cole, George avait toujours des schellings neufs  distribuer
 ses camarades. Quand George fut sur le point de partir avec son
rgiment pour le Canada, son pre avait donn  tous les officiers
un dner qui n'et pas t indigne de l'hritier de la couronne.
L'avait-on jamais vu refuser aucune lettre de change tire par George?
Il les payait toujours sans la moindre observation. Plus d'un gnral
de l'arme pouvait lui envier ses chevaux de selle.  propos des
moindres circonstances, le pass de cet enfant de prdilection se
prsentait  son esprit. Il le voyait encore aprs dner tranant sa
chaise  ct de son pre pour vider son verre avec la dignit d'un
lord; il le voyait  Brighton, sur son poney, sautant la haie comme le
meilleur cavalier, et encore le jour o il avait t prsent au petit
lever du prince rgent, et o dans tout Saint-James on n'aurait pu
trouver un plus brillant militaire; tous ces rves, tout cet
difice de grandeur s'croulait par son mariage avec la fille d'un
banqueroutier, par sa dsertion devant le devoir et la fortune. 
honte!  dsespoir!  tortures d'une me dchire dans ses ambitions
et ses tendresses! Quelle blessure et quel outrage pour la vanit et
les affections de ce vieux sectateur du monde et de ses pompes!

Aprs un examen minutieux de tous ces papiers, poursuivi au milieu des
souffrances que cause cette affliction sans espoir rserve aux mes
dont le bonheur doit se borner dsormais  un amer retour sur le
pass, le pre de George tira tous ces objets du tiroir o il les
tenait depuis si longtemps, les enferma dans son secrtaire, aprs les
avoir entours d'un ruban sur lequel il apposa son sceau. Il ouvrit
ensuite la bibliothque, prit la grande Bible rouge si rarement
ouverte et toute resplendissante de dorures. Sur le frontispice, on
voyait le sacrifice d'Abraham. Suivant l'usage, M. Osborne avait crit
 la premire page, d'une criture boiteuse, la date de son mariage,
de la mort de sa femme, de la naissance de ses enfants, avec leurs
prnoms: Jane venait la premire, ensuite George Sedley Osborne, puis
Maria Frances; le jour de leur baptme se trouvait aussi indiqu.

M. Osborne prit une plume, la passa soigneusement sur les noms de
George.

Puis, quand la page fut sche, il remit la volume  la place o
il l'avait pris. Dans un autre tiroir o il serrait ses papiers
personnels, il tira une autre pice crite, la lut, la chiffonna,
l'alluma  l'une des bougies et la regarda brler dans le foyer:
c'tait son testament. Quand il ne resta plus que des cendres, il
s'assit, crivit une lettre, sonna son domestique et la lui remit
avec ordre de la porter  son adresse dans la matine. Il faisait jour
quand il alla se mettre au lit. Toute la maison brillait des premiers
feux du soleil. Les oiseaux gazouillaient sous les frais ombrages de
Russell-Square.



Dsireux de se faire le plus de recrues possible parmi les gens de la
maison Osborne et d'assurer  George leurs bonnes dispositions pour
l'heure de l'adversit, William Dobbin, qui connaissait la puissance
de la bonne chre et du bon vin sur l'me humaine, crivit  sa
rentre  l'htel la lettre la plus aimable  Thomas Chopper, esquire,
avec prire d'accepter  dner pour le lendemain, chez Slaughter.
Le billet parvint  M. Chopper avant son dpart de la Cit, et il
rpondit aussitt:

M. Chopper prsente ses respectueux compliments au capitaine Dobbin,
et aura l'honneur et le plaisir d'tre exact au rendez-vous.

L'invitation et le brouillon de la rponse furent montrs  mistress
Chopper et  ses filles, lorsque le brave commis revint de son bureau.
La famille, assise autour de la table pour le th, n'en finissait
point de s'extasier sur les gens de guerre et les grands seigneurs du
royaume britannique. Quand les filles eurent t se mettre au lit, M.
Chopper et sa femme s'entretinrent des singuliers vnements qui se
passaient dans la famille de leur patron. Jamais le commis n'avait vu
son matre si mu que ce jour-l. Aprs le dpart du capitaine Dobbin,
lorsque M. Chopper tait accouru auprs du pre, la figure cramoisie
et en proie  un tremblement nerveux, lui indiqurent assez que
quelque scne violente avait d avoir lieu entre M. Osborne et le
jeune capitaine. Chopper avait reu l'ordre de faire le relev des
sommes comptes au capitaine Osborne dans le cours des trois dernires
annes.

Et il a men l'argent grand train, disait le principal commis, plein
de respect pour son vieux matre et d'admiration pour son fils qui
savait si gnreusement faire rouler les guines.

Le sommeil du commis fut sans contredit beaucoup plus profond et
beaucoup plus calme que celui de son patron. Il embrassa ses enfants
aprs avoir djeun du meilleur apptit du monde, bien que, pour lui,
les douceurs de la vie se bornassent  mler un peu de cassonade  la
coupe de la vie; il partit pour son bureau dans son plus bel habit des
dimanches et avec sa chemise  jabot, en promettant  sa femme,
ravie d'admiration pour sa tournure, de ne point abuser du porto du
capitaine Dobbin.

L'extrieur de M. Osborne, lorsqu'il arriva  son heure ordinaire,
frappa de surprise tous ses employs; il paraissait ple et dfait.
 midi arriva M. Higgs, homme d'affaires avec lequel il avait
rendez-vous. M. Higgs fut introduit dans le cabinet du patron et y
resta plus d'une heure enferm avec lui. Dans l'intervalle, M. Chopper
reut un billet du capitaine Dobbin avec un pli pour M. Osborne,
auquel le commis s'empressa d'aller le remettre. Quelque temps aprs,
M. Chopper et M. Birch, le second employ, furent appels pour donner
leurs signatures.

C'est un nouveau testament que je viens de faire, dit M. Osborne.

Ses deux employs signrent comme tmoins. Pas un mot ne fut prononc.
M. Higgs en traversant l'antichambre avait une figure grave et
srieuse; il jeta un coup d'oeil sur M. Chopper, mais on n'changea
aucune parole. Le reste du jour, M. Osborne se montra bienveillant et
affable,  la grande surprise de ceux qui avaient mal augur de
ses sinistres allures; il ne dit de sottises  personne, et on ne
l'entendit point jurer. Il quitta son bureau de bonne heure, mais
avant de partir il appela son principal commis; il lui fit des
recommandations gnrales, puis, aprs quelque hsitation, il lui
demanda s'il pensait que le capitaine Dobbin ft  la ville.

Chopper dit qu'il le pensait. Du reste, tous deux savaient
parfaitement  quoi s'en tenir.

Osborne chargea alors son commis d'une lettre pour cet officier, en
priant M. Chopper de la remettre le plus tt possible  Dobbin en
personne.

Et maintenant, mon cher Chopper, dit-il en prenant son chapeau, et
avec une singulire expression dans la figure, je me sens bien mieux
dans mon assiette.

 deux heures, probablement d'aprs un rendez-vous convenu, M.
Frdrick Bullock vint le prendre, et ils sortirent ensemble.

Le colonel du ***e rgiment dont faisaient partie les compagnies
de MM. Dobbin et Osborne tait un vieux gnral qui avait fait ses
premires armes sous Wolf,  Qubec, et que son ge et sa faiblesse
avaient mis depuis longtemps hors d'tat de commander. Il prenait
toutefois un vif intrt au rgiment dont il tait le chef nominal et
recevait de temps  autre,  sa table, quelques jeunes sous-officiers.
Le capitaine Dobbin tait l'un des privilgis du vieux gnral.
Dobbin connaissait assez la littrature de sa profession pour savoir
qui tait le grand Frdric et l'impratrice Marie-Thrse; il tait
mme en mesure,  propos des guerres de ces souverains, de discuter
avec le vieux gnral, assez indiffrent aux victoires contemporaines
et admirateur exclusif des tacticiens du dernier sicle.

Cet officier suprieur envoya  Dobbin une invitation  djeuner le
matin mme o M. Osborne avait chang son testament et o M. Chopper
avait mis sa chemise  jabot. Il apprit, au moins deux jours plus tt,
 son jeune favori l'ordre de dpart, attendu depuis si longtemps par
le rgiment. Avant la fin de la semaine, les cadres tant ports
au complet, les troupes devaient commencer  s'embarquer. Le vieux
gnral esprait que les hommes qui l'avaient aid  battre Montcalm
au Canada et  mettre en droute M. Washington,  Long-Island,
soutiendraient leur rputation traditionnelle sur les champs de
bataille des Pays-Bas, illustrs dj par tant de trophes.

Ainsi, mon bon ami, si vous avez quelque affaire qui vous remue par
l, dit le vieux gnral en prenant une prise de tabac de ses doigts
dcharns et en montrant du doigt la place o, sous sa robe de
chambre, son coeur ne donnait plus que de faibles battements, si vous
avez quelque Philis  consoler,  dire adieu  papa et  maman, 
mettre en ordre votre testament, faites au plus vite; il n'y a pas de
temps  perdre.

L dessus, le vieux gnral tendit un doigt  son jeune ami, et de sa
tte poudre et portant une queue lui fit un amical salut. Puis, quand
la porte se fut referme sur Dobbin, le vieux guerrier se mit  crire
un poulet dans un franais dont il tait trs-fier, et mit l'adresse 
Mlle Amnade, du thtre de Sa Majest.

En apprenant ces nouvelles, Dobbin sentit son me s'assombrir; il
pensa  ses amis de Brighton. Il se fit un reproche de ce qu'Amlia
venait toujours la premire  sa pense, avant qui que ce ft, avant
pre et mre, soeurs et devoirs; ds son rveil, pendant la nuit,
tout le long de la journe, il avait toujours son image prsente
 l'esprit. De retour  son htel, il envoya  M. Osborne un petit
billet o il l'instruisait des renseignements qu'il venait de
recueillir, esprant l'branler par l et amener une rconciliation
entre George et son pre.

Ce billet, apport par le mme messager charg la veille de
l'invitation  dner pour Chopper, alarma beaucoup ce digne employ.
Le billet tait  son adresse, et, en dchirant l'enveloppe, il
tremblait d'y voir remis le dner pour lequel il avait fait de
si grands frais de toilette; il prouva un grand soulagement en
s'assurant que ce pli n'avait d'autre objet que de lui rappeler le
rendez-vous qu'il n'avait pas oubli.

Je vous attends  cinq heures et demie, lui crivait le capitaine
Dobbin.

Chopper tait sans doute fort attach  son patron; mais, que
voulez-vous! un bon dner passait pour lui avant toute autre
considration.

La communication du gnral  Dobbin n'avait rien de confidentiel.
Celui-ci se trouvait donc parfaitement autoris  la rpter aux
autres officiers qu'il pourrait rencontrer dans le cours de ses
prgrinations. Le premier qui s'offrit  lui fut le jeune enseigne
Stubble qui, n'coutant que son ardeur belliqueuse, alla sur-le-champ
choisir une pe neuve chez l'armurier. Cet officier avait dix-sept
ans environ, soixante-six pouces de haut et une constitution dj
dbilite par l'abus prmatur du brandy et de l'eau, mais du reste
un courage indomptable et un coeur de lion. Il pesa, plia, essaya la
lame, avec laquelle il pensait tailler des croupires aux Franais,
faisant des _hop l!_ et frappant de son petit pied avec une nergie
furibonde. Il porta deux ou trois bottes au capitaine Dobbin, qui les
para en riant avec sa canne de bambou.

M. Stubble,  en juger par sa haute stature et sa maigreur, avait sa
place marque parmi les voltigeurs. L'enseigne Spooney, au contraire,
un gros et gras garon, tait du nombre des grenadiers du capitaine
Dobbin. Ce dernier s'occupait  essayer un gros chapeau  poils
tout neuf, sous lequel il avait l'air bien plus farouche que ne
le comportait son ge. Ces deux jeunes gens s'taient rendus chez
Slaughter, o, aprs avoir ordonn un dner splendide, ils se mirent
 crire des lettres pour consoler leurs excellents parents. Dans ces
lettres, il y avait beaucoup de sentiment, beaucoup de tendresse,
un peu d'esprit et des fautes d'orthographe.  cette poque, que de
coeurs, en Angleterre, palpitaient d'inquitude et de crainte! Plus
d'une mre dans la solitude secrte du foyer se livrait aux larmes et
 la prire.

Le jeune Stubble,  l'une des tables du caf de Slaughter, tait
dans le feu de la composition; les larmes lui coulant le long du nez
finissaient par inonder son papier: le pauvre garon pensait  sa mre
que peut-tre il ne reverrait plus. Dobbin, de son ct, se disposa
 crire une lettre  George Osborne, puis il changea d'avis et ferma
son portefeuille.

 quoi bon? dit-il, laissons-leur encore une nuit de calme et de
bonheur. J'irai voir demain mes parents de grand matin, et puis je
partirai dans la journe pour Brighton.

Cette rsolution prise, il se leva et, se dirigeant vers Stubble,
il lui posa la main sur l'paule; il dit  son jeune camarade qu'il
devrait renoncer au brandy et  l'eau, et qu'alors il deviendrait un
bon soldat comme il avait t jusqu'ici un loyal et excellent garon.
Les yeux du jeune Stubble brillrent de reconnaissance pour ces
paroles bienveillantes. Au rgiment, Dobbin tait l'objet de la plus
haute considration; on le tenait pour l'officier le plus habile et le
mieux entendu.

M. Dobbin, dit-il en essuyant une larme du revers de sa main, voil
prcisment ce que j'tais en train de _lui_ promettre quand vous
m'avez frapp sur l'paule. C'est que, voyez-vous, capitaine, _elle_
est _diablement_ bonne pour moi.

Les cascades se remirent alors  couler de plus belle, et nous
n'oserions pas affirmer que les yeux du tendre Dobbin ne finirent pas
aussi par s'humecter.

Les deux enseignes, le capitaine et M. Chopper dnrent  la mme
table, dans le mme cabinet. Chopper remit  Dobbin une lettre de la
part de M. Osborne. Celui-ci prsentait brivement ses compliments au
capitaine Dobbin, et le priait de faire parvenir la lettre incluse au
capitaine George Osborne. Chopper n'en savait pas plus long. Il donna
quelques indications sur la manire d'tre de M. Osborne, parla de son
entrevue avec son homme d'affaires, de sa politesse inaccoutume
avec tout le monde, et se perdit en commentaires et en conjectures.
 chaque verre il devenait de plus en plus confus et finit par n'tre
plus du tout intelligible. Enfin,  une heure avance, le capitaine
Dobbin fit entrer son convive dans un fiacre. M. Chopper se trouvait
dans un tat de titubation complte et jurait au milieu de hoquets
redoubls, qu'il tait l'ami du capitaine,  la vie,  la mort.

Ainsi que nous l'avons vu, le capitaine Dobbin, en prenant cong
de miss Osborne, lui avait demand la permission de se prsenter
de nouveau. Le jour suivant, cette jeune demoiselle passa plusieurs
heures  l'attendre, et Dobbin ne vint pas. Peut-tre, s'il et fait
cette visite, s'il et adress la question pour laquelle elle tenait
sa rponse toute prte, peut-tre alors, disons-nous, prenant en main
la cause de son frre, miss Jane et-elle russi  rconcilier George
avec un pre irrit. Mais son attente fut aussi vaine que celle de ma
soeur Anne. Dobbin avait  mettre en rgle ses propres affaires; il
avait  consoler ses parents, puis  s'embarquer sur _l'clair_ pour
aller retrouver ses amis  Brighton.

Dans la journe, miss Osborne entendit son pre donner l'ordre de
fermer la porte  cet intrigant de capitaine Dobbin, qui se mlait de
tout ce qui ne le regardait pas. Cette parole fit tomber les secrtes
esprances de la demoiselle.

M. Frdrick Bullock, d'une exactitude scrupuleuse, se montra fort
tendre pour Maria, fort empress pour l'infortun pre. M. Osborne
rptait bien haut qu'il se sentait bien plus  son aise; mais les
moyens qu'il avait pris pour cela paraissaient manquer compltement
leur but, et il tait visiblement affect des vnements accomplis
dans le cours des deux derniers jours.




CHAPITRE XXV.

O nos principaux personnages se dcident  quitter Brighton.


Ds son arrive  Brighton, Dobbin fut conduit auprs des dames,
 l'htel de _la Marine_. Jamais ce jeune officier ne se montra si
jovial et si causeur, tant il faisait chaque jour de progrs dans
l'art profond d'une hypocrite diplomatie. Il ne laissa rien paratre
des sentiments qui l'agitaient pour mieux tudier mistress George
Osborne dans sa nouvelle condition. Il ne voulait pas non plus qu'on
pt s'apercevoir des apprhensions et des craintes que lui donnaient
les mauvaises nouvelles dont il tait porteur, et qui n'auraient pas
manqu d'avoir sur Amlia le plus mauvais effet.

Mon opinion, mon cher George, avait-il dit  ce dernier, mon
opinion est que l'empereur des Franais va nous tomber sur les bras,
infanterie et cavalerie, avant trois semaines d'ici, et qu'entre le
duc et lui il va y avoir une danse auprs de laquelle les guerres de
la Pninsule ne sont que des jeux d'enfants. Mais c'est inutile  dire
 mistress Osborne, savez-vous bien? Aprs tout, nous pourrions bien
tre dispenss de mettre la main  la pte, et alors notre promenade
en Belgique se terminerait par une simple occupation militaire.
C'est une opinion, du reste, assez gnralement rpandue, et c'est 
Bruxelles une procession de beau monde et de dames  la mode.

Il fut, en consquence, arrt entre les deux amis que l'expdition
de l'arme anglaise en Belgique serait prsente  Amlia sous les
couleurs les plus rassurantes.

Les conjurs d'accord, l'hypocrite Dobbin s'avana vers mistress
George Osborne avec un air de complet contentement; il lui commena
deux ou trois compliments sur les joies matrimoniales, et resta en
chemin d'une faon assez gauche, nous devons l'avouer, malgr l'estime
que nous avons pour notre ami.

La conversation tomba ensuite sur Brighton, l'air de la mer, les
plaisirs de l'endroit, les beauts de la route, la douceur des
coussins et la rapidit des chevaux de _l'clair_. Amlia ouvrait de
grands yeux; Rebecca paraissait beaucoup se divertir et observait le
capitaine comme tous ceux avec qui elle se trouvait en rapport.

La petite Amlia, pour le dire en passant, n'avait pas ce qu'on
appelle des regards prvenus pour l'ami de son mari, le capitaine
Dobbin. Il bgayait, tait un peu bonasse, un peu timide, fort
emprunt et fort maladroit. Elle lui savait gr de son attachement
pour George, sans toutefois lui en faire un trop grand mrite;
d'ailleurs, qu'y avait-il d'tonnant qu'on aimt George, si bon,
si gnreux? et ne faisait-il pas beaucoup pour son camarade en lui
accordant son amiti? Plus d'une fois, George s'tait amus devant
elle  contrefaire le bgayement et la tournure maladroite de Dobbin.
Toutefois, George ne parlait des qualits de son ami qu'avec le ton
de la plus profonde estime. Dans les premires joies de son amour,
pendant ses jours de triomphe, Amlia, se laissant tromper  l'corce
grossire du capitaine, faisait assez bon march de l'honnte
William. Le pauvre garon savait parfaitement  quoi s'en tenir, et
se soumettait sans murmure  son sort. Un temps devait venir o,
connaissant mieux Dobbin, elle changerait de sentiments  son gard.
Mais ce temps tait encore bien loign.

Le capitaine Dobbin avait  peine pass deux heures avec ces dames,
que Rebecca tait dj matresse de son secret. Elle prouvait pour
lui un sentiment de rpulsion instinctive, de dfiance secrte, et, de
son ct, Dobbin n'avait pas conu pour elle de grandes sympathies.
Il tait trop honnte pour se laisser prendre aux artifices et aux
cajoleries de l'enchanteresse, et il ne lui restait plus alors  son
endroit qu'une aversion bien marque. Rebecca, suprieure  toutes
les autres faiblesses de son sexe, n'avait pas su s'affranchir de ces
inspirations jalouses qui sont un lment de la nature fminine, et
elle en voulait beaucoup au capitaine de ses prfrences pour Amlia.
Mais, malgr ses froissements intrieurs, elle affectait envers lui
des manires pleines d'gard et de cordialit. Un ami des Osborne, de
ses chers bienfaiteurs! Elle parlait bien haut de sa vive affection
pour lui, et rappelait tous les dtails de la nuit du Vauxhall, quitte
 en faire des gorges chaudes tout en s'habillant avec son amie pour
le dner. Rawdon Crawley daignait  peine faire attention  Dobbin;
c'tait pour lui un gros bta, bonne pte d'homme au demeurant, mais
dont l'bauche tait reste inacheve. Jos prenait avec lui des airs
majestueux et protecteurs.

Lorsque George et Dobbin se trouvrent seuls dans la chambre de ce
dernier, Dobbin tira de son ncessaire la lettre que M. Osborne lui
avait fait remettre pour son fils.

Ce n'est pas l l'criture de mon pre, s'cria George tout alarm.

Il ne disait que trop vrai. La lettre tait de l'homme d'affaires de
M. Osborne. En voici le contenu:

    Bedford-Row, 7 mai 1815.
    Monsieur,

Je suis charg par M. Osborne de vous informer qu'il reste
inbranlable dans ses rsolutions antrieures. Aussi, par suite du
mariage que vous venez de contracter, il cesse de vous considrer
dornavant comme membre de sa famille. Sa dtermination est dfinitive
et formelle.

Bien que les sommes dpenses  votre profit, pendant votre minorit,
et les billets  vue que vous ne lui avez pas mnags dans le cours de
ces dernires annes, dpassent de beaucoup le montant de la somme 
laquelle vous avez droit,  savoir, le tiers de la fortune de feu Mrs.
Osborne, fortune au partage de laquelle, par le dcs de ladite dame,
vous avez t appel en concurrence avec miss Jane Osborne et miss
Maria Frances Osborne, M. Osborne m'a charg cependant de vous
informer qu'il renonce  toute reprise sur vos biens, et que la somme
de 2000 liv. en 4 pour 100 valeur courante et formant le tiers des
6000 liv. qui constituent la fortune de votre mre, vous sera paye
sur quittance,  vous ou  votre charg d'affaires.

    Votre trs-obissant serviteur,
    HIGGS.

_P.S._ M. Osborne me prie de vous donner, pour la dernire fois,
avis qu'il ne recevra aucun message, lettre ou communication de votre
part sur ce sujet, pas plus que sur aucun autre.

Voil comme vous avez arrang mes affaires, dit George en lanant 
Dobbin un regard fulminant. Tenez, lisez Dobbin.

Et il lui mit brusquement sous le nez la lettre de son pre.

Il ne me reste d'autre parti  prendre que de mendier. Beau rsultat
de ma stupidit chevaleresque! Aussi qui diable nous poussait tant
d'en finir? Nous pouvions attendre la fin de la guerre; une balle
m'aurait tir d'embarras, comme c'est encore la plus sre ressource
qui me reste; Emmy sera bien avance quand elle se trouvera veuve d'un
mendiant. Vous avez fait l un beau coup; je vous conseille de vous en
vanter; mais vous n'avez eu ni repos ni cesse avant d'avoir consomm
 la fois ma ruine et mon mariage. Que faire maintenant, avec mes deux
mille livres sterlings? Dans deux ans j'en aurai vu la fin. Depuis que
nous sommes ici, Crawley m'a gagn aux cartes et au billard plus
de 450 liv. Soyez tranquille, je vous chargerai de mes affaires 
l'avenir!

--Le fait est que la situation est difficile, rpondit Dobbin, dont
la pleur avait augment  mesure qu'il avanait dans la lecture de la
lettre; et, comme vous dites, j'y entre bien pour quelque chose. Mais
malgr cela, il y a encore des gens qui voudraient se mettre  votre
place, reprit-il avec un amer sourire. Croyez-vous que le rgiment
compte beaucoup de capitaines avec deux mille livres  leur
disposition? Tchez de vous suffire avec votre paye, jusqu' ce que
votre pre se rabatte un peu de sa svrit, et si une balle vous
emporte, vous laisserez encore une rente de cent livres  votre femme.

--Croyez-vous donc que ma paye et cent livres de rente puissent
suffire  mes habitudes, s'cria George exaspr. Vous avez perdu la
tte Dobbin, cent livres pour tenir mon rang dans le monde, allons
donc, c'est une plaisanterie. D'abord, il m'est impossible de rien
changer  mes habitudes. Je ne puis me passer de mes aises; on ne m'a
pas lev  manger  la gamelle comme Mac Whirter, ou  me nourrir
de pommes de terre comme le vieil O'Dowd. Voudriez-vous aussi voir
ma femme faire la lessive du soldat ou monter dans la charrette des
bagages?

--C'est bien, c'est bien, dit Dobbin avec une parfaite galit
d'humeur, nous nous arrangerons pour lui procurer une meilleure
voiture. Il faut, pour le moment, vous rsigner au rle de prince
dtrn, George, mon garon; attendez avec patience la fin de l'orage.
Ce ne sera pas bien long  passer. Que votre nom soit seulement dans
la Gazette, et je vous promets que le vieux papa se relchera de sa
svrit.

--Dans la Gazette! rpondit George, et  quel titre, je vous
prie? parmi les morts et les blesss? et l'un des premiers
trs-probablement.

--Allons, allons, rpliqua Dobbin, il sera assez temps de se lamenter
quand les choses seront venues. D'ailleurs, vous savez, George, je
possde quelque bien et me sens peu de dispositions matrimoniales,
eh bien, je n'oublierai pas mon filleul dans mon testament,
continua-t-il avec un sourire.

La dispute en resta l, comme cela ne manquait jamais entre Osborne et
son ami. Osborne s'en alla en disant qu'il n'y avait pas moyen de se
fcher avec Dobbin. Il fut mme assez gnreux pour ne plus lui en
vouloir de la mauvaise querelle qu'il lui avait cherche.

Je dis Becky.... criait Rawdon Crawley de son cabinet de toilette 
sa femme qui, dans sa chambre, mettait la dernire main  sa toilette
pour le dner.

--Quoi? reprit Becky d'une voix perante, tout en jetant un coup
d'oeil  sa glace par-dessus son paule.

Elle avait mis la robe blanche la plus dlicieuse et la plus frache
qu'on pt voir. Avec ses paules nues, son petit collier, sa ceinture
bleu clair, on l'et prise pour la desse de l'Innocence entoure
d'une aurole de bonheur.

Je dis, que deviendra mistress Osborne quand Osborne partira avec
le rgiment? reprit Crawley sur le seuil de la chambre. Arm de deux
brosses impitoyables, il chassait ses mches rebelles sur le devant
de sa tte, tout en admirant sa charmante femme  travers les
broussailles de sa chevelure.

--Ses yeux vont se changer en fontaine, dit Becky. Dj  plusieurs
reprises elle m'a tourdie de ses jrmiades  ce sujet.

--Et vous, vous en prenez  votre aise, il me semble, dit Rawdon 
moiti fch du ton indiffrent de sa femme.

--Allons, mauvaise tte! rpliqua Becky, vous savez bien que je vous
accompagne. C'est fort diffrent pour _nous autres_, qui faisons
partie de l'tat-major du gnral Tufto. Nous n'avons rien  dmler
avec les fantassins, ajouta-t-elle, rejetant sa tte en arrire d'un
air tout  la fois si comique et si sducteur que son mari ne put
l'empcher de l'embrasser.

--Rawdon, mon cher.... pensez-y.... il ne serait pas mal.... d'avoir
votre argent de Cupidon avant qu'il parte, continua Becky en lui
lanant un coup d'oeil meurtrier.

C'tait George Osborne qu'elle dcorait ainsi du nom de Cupidon. Dj
plusieurs fois elle lui avait fait compliment de sa bonne mine, et
ne manquait jamais de se mettre  ct de lui quand il venait le soir
faire sa partie d'cart avec Rawdon.

Elle le traitait de dissipateur, de prodigue, le menaait d'instruire
Emmy de ses inclinations perverses, de ses dtestables habitudes;
prenant ses petits airs de charmante coquetterie, elle lui apportait
un cigare et l'allumait elle-mme sachant d'avance les rsultats de
cette tactique par l'exprience qu'elle en avait faite autrefois sur
Rawdon Crawley. Quant  Osborne, il la trouvait gaie, vive, espigle,
distingue, ravissante en un mot. Dans leurs promenades, dans leurs
dners intimes, les hommages, les applaudissements taient pour Becky,
et la pauvre Emmy tait condamne au silence et  l'abandon. Mistress
Crawley bavardait avec Osborne; Rawdon et Jos, quand ce dernier eut
rejoint nos deux mnages, vidaient les bouteilles sans prononcer une
seule parole. Qui se serait alors occup de la pauvre Amlia?

En prsence de son amie, Amlia en tait venue  douter du pouvoir
de ses charmes. L'esprit, l'entrain, les attraits de Rebecca lui
causaient un trouble inexprimable.  peine une semaine de mariage
coule et George souffrait dj de l'ennui et recherchait une autre
socit que la sienne! En vrit, l'avenir n'avait-il pas de quoi
exciter son effroi?

Comment, se disait-elle  elle-mme, pourrait-il trouver quelque
plaisir avec moi, pauvre et humble crature, lui si aimable, si
sduisant! Dj quelle gnrosit de sa part de m'avoir pouse,
d'avoir renonc  tout pour se mettre  mes pieds! Mon devoir me
disait de refuser ce sacrifice, mais je n'en ai pas eu le courage; mon
devoir me disait de rester auprs de mon pre pour prendre soin de sa
douleur et de ses vieux jours, et je ne l'ai point cout!

Trouble alors avec quelque raison par la voix accusatrice de sa
conscience, elle se souvint pour la premire fois de l'abandon o elle
avait laiss ses parents et se mit  rougir de honte.

Ah! continua-t-elle alors, mon gosme est bien coupable de m'avoir
fait ainsi oublier leurs chagrins, bien coupable d'avoir forc George
 m'pouser! Je le reconnais, je ne suis pas digne de lui; sans moi il
et trouv le bonheur.... et pourtant j'ai fait tous mes efforts pour
lui rendre sa libert.

Combien n'est-elle pas  plaindre la pauvre petite marie qui,
aprs sept jours au plus de mariage, se surprend au milieu de ces
douloureuses penses et de ces tristes aveux. Tel tait pourtant le
supplice qu'endurait Amlia!

La veille de l'arrive de Dobbin, par une soire tide et embaume
d'une belle journe de mai, on avait laiss ouverte la fentre
du balcon. George et mistress Crawley, appuys sur la balustrade,
contemplaient les plaines argentes de l'Ocan, tandis que Rawdon et
Jos faisaient  l'intrieur leur partie de trictrac et que la triste
Amlia restait sur le grand fauteuil dans l'oubli le plus complet, et
sentait le dsespoir et le regret se glisser dans son me avec leurs
amres douleurs.

Une semaine  peine coule, tel tait le prsent! Quant  l'avenir,
elle en dtournait les yeux, elle avait peur de le voir, car il
s'offrait encore  elle sous un plus sombre aspect. L'me d'Emmy avait
trop besoin de protecteur et de guide pour oser fixer ses regards de
ce ct, pour s'aventurer seule sur ce vaste ocan. Un autre devait
prendre le gouvernail pour elle; elle ne savait qu'aimer et souffrir.

Quelle soire magnifique! comme la lune resplendit au ciel! dit
George en poussant une bouffe de tabac qui s'leva en blanches
spirales.

--J'adore cette odeur.... dit Rebecca, il embaume l'air, votre
cigare.... Croirait-on que la lune est  deux cent trente-six mille
huit cent quarante-sept milles de la terre? ajouta-t-elle avec
un sourire sur les lvres en contemplant le disque aux clarts
vacillantes. J'ai bonne mmoire, comme vous voyez, n'est-ce pas? Peuh!
toutes ces belles choses, nous les avons apprises chez miss Pinkerton!
Comme la mer est calme! comme il fait clair ce soir. Je crois, en
vrit, que j'aperois les ctes de la France.

Et ses yeux brillants s'lanaient dans les tnbres et plongeaient
dans la nuit comme s'ils avaient pu en percer les voiles.

Vous ne savez pas ce que je compte faire un de ces matins,
reprit-elle en riant. Vous avez peut-tre entendu parler de mes
talents comme nageuse: eh bien! un de ces jours, quand la demoiselle
de compagnie de ma tante Crawley, la vieille Briggs, vous vous la
rappelez bien, cette femme  bec de corbin et  la chevelure clair
seme, enfin un de ces jours, au moment o Briggs se mettra au bain,
je m'en irai sous l'eau la tirer par les pieds et la contraindre 
une rconciliation entre deux vagues. Ne trouvez-vous pas mon ide
sublime?

George clata de rire  la pense de cette entrevue aquatique.

Quel tapage faites-vous  vous deux? cria Rawdon en secouant les
ds.

Amlia,  moiti folle de douleur et retenant ses sanglots mal
touffs, se retira dans sa chambre pour y donner un libre cours  ses
larmes.



Ce chapitre a t contraint, par les ncessits du rcit, de faire
une pointe en avant, puis de revenir en arrire, en suivant une marche
fort irrgulire en apparence. Mais l'arrive de Dobbin  Brighton,
venant annoncer le dpart de l'arme pour la Belgique, sous le
commandement de Sa Grce le duc de Wellington, tait un vnement d'un
assez haut intrt pour prendre le pas sur tous les menus dtails
qui forment le fond de cette histoire. On nous pardonnera, nous
l'esprons, ce dsordre ncessaire,  cause de son peu de gravit dans
ses consquences; et maintenant que la chronologie se trouve rtablie,
nous allons rejoindre nos diffrents personnages dans leurs cabinets
de toilette respectifs, o ils s'habillent pour le dner qui eut lieu
comme de coutume le soir de l'arrive de Dobbin.

Par gard pour sa femme ou dans sa proccupation pour la noeud de sa
cravate, George ne dit rien  Amlia des nouvelles que son ami lui
avait apportes de Londres. Il entra cependant dans la chambre avec un
air si important, et tenant  la main la lettre de l'homme d'affaires
d'une faon si solennelle, que sa femme, toujours en dfiance de
quelque malheur, s'imagina que pour le moins toutes les calamits de
la terre venaient de fondre sur eux. Elle courut toute tremblante
au devant de son mari et supplia son cher George de n'avoir point
de secret pour elle. Son ordre de dpart tait-il venu, devait-on se
battre la semaine suivante? Ce n'tait rien moins que tout cela, elle
en tait sre!

Le cher George luda, par des rponses vasives, tout ce qui avait
trait au dpart pour l'tranger, et, avec un mlancolique mouvement de
tte, il ajouta:

Non, Emmy, il n'est pas question de tout cela; mes inquitudes sont
pour vous, non pour moi. Les nouvelles que j'ai reues de mon pre
sont fort mauvaises. Tous rapports sont rompus entre nous; il me ferme
sa porte, il nous livre  la pauvret. Elle ne me fait point peur,
Emmy; mais vous, ma chre femme, comment la supporterez-vous? Tenez et
lisez.

Et il lui prsenta la lettre.

Amlia fixait un douloureux et tendre regard sur le hros de ses
penses, grandi encore dans son imagination par la gnrosit des
sentiments qu'il talait; puis, s'asseyant sur son lit, elle lut la
lettre que George lui tendait en se drapant dans une orgueilleuse
rsignation de martyr. Ses traits prenaient une expression plus calme
et plus sereine  mesure qu'elle avanait dans sa lecture. L'ide de
partager la pauvret et les privations de l'objet aim est loin
d'tre pnible pour un coeur de femme vivement pris. Amlia
plaait dsormais tout son bonheur dans cette pense; puis, comme
 l'ordinaire, elle fut prise d'un remords subit pour cette joie si
intempestive, refoulant dans son me ce bonheur bien innocent, elle
dit avec calme:

Oh George! George! votre excellent coeur doit saigner cruellement de
cette rupture avec votre pre!

--Ah! bien sr! fit George avec un air de crucifi.

--Mais sa colre ne pourra tenir contre vous, continua-t-elle. Qui
aurait le courage de vous en vouloir longtemps? Il vous pardonnera,
cher ami, et, s'il ne le faisait pas, ce serait pour moi un chagrin de
toute la vie.

--Je me consolerais facilement des privations de la misre, ma pauvre
Emmy, reprit George, mes inquitudes sont toutes pour vous! Que
m'importe  moi la pauvret? Vanit  part, je possde assez de
talents pour faire mon chemin.

--Oh! cela est sr, dit sa femme persuade qu' la fin de la guerre
son mari ne pouvait manquer d'tre nomm gnral.

--Mon chemin est donc tout trac, continua George; mais vous, ma toute
belle!... Ah! je ne puis m'accoutumer  cette ide de vous voir prive
de vos aises, de ce rang que ma femme tait appele  tenir dans le
monde. Penser que vous serez soumise  toutes les fatigues et les
souffrances de la vie du soldat. Ah! cette ide m'accable et me tue.

Emmy, toute joyeuse d'tre l'unique objet de la sollicitude de son
mari, lui prit les mains, les serra dans les siennes, et, la figure
radieuse et souriante, se mit  gazouiller les couplets d'une de
ses romances favorites, dont l'hrone, aprs avoir reproch 
son bien-aim ses froideurs rptes, finit par lui promettre de
raccommoder ses culottes et de lui prparer son grog s'il est fidle
et tendre et s'il ne la dlaisse pas.

D'ailleurs, dit-elle aprs une pause pendant laquelle elle semblait
reprendre tout cet clat de bonheur et de beaut qui sied si bien 
une femme; d'ailleurs, George n'avons-nous pas la somme norme de deux
mille livres?

George se prit  rire de sa navet, et ils descendirent pour aller
se mettre  table. Amlia s'appuyait sur le bras de son mari, en
fredonnant encore les dernires notes de sa romance; elle avait
l'esprit bien plus allgre et bien plus satisfait que les jours
prcdents.

Le repas, au lieu de traner comme  l'ordinaire, fut vif et anim.
L'esprit de George, s'enflammant  l'ide de la campagne prte 
s'ouvrir, avait secou la premire stupeur o l'avait jet la lettre
qui le dshritait. Dobbin continuait son rle de beau parleur et
divertissait la compagnie par ses bavardages sur l'expdition en
Belgique; l'objet principal devait y tre les plaisirs, les ftes et
les toilettes.

L'indiscret capitaine racontait que mistress la major O'Dowd tait
dans tous les embarras de l'emballage; qu'elle avait serr les
paulettes neuves de son mari dans la bote  th: qu'elle avait
mis sous une double enveloppe de papier gris son fameux turban jaune
surmont d'un oiseau de paradis, et qu'il reposait finalement dans la
bote en fer-blanc dont la destination premire tait pour le chapeau
 cornes du major. Cette brave femme avait la tte perdue de l'effet
qu'elle se promettait de faire  Gand  la cour du roi de France, ou 
Bruxelles dans les bals de l'arme.

Gand! Bruxelles! s'cria Amlia avec un tressaillement subit, le
rgiment a donc reu son ordre de dpart, George? Ah! rpondez-moi?

En mme temps une expression d'effroi courait sur cette figure nagure
si souriante, et instinctivement Amlia se serrait contre George.

Ne vous effrayez pas pour si peu, ma chre, dit-il avec un air de
bonne humeur. Pour douze heures de traverse, ce n'est pas la peine de
vous bouleverser les sens. D'ailleurs, vous viendrez avec nous, Emmy.

--Et moi aussi, je pars, dit Becky  son tour; je fais partie de
l'tat-major. Je suis la passion du gnral Tufto; n'est-ce pas
Rawdon?

Rawdon fit ses gros clats de rire ordinaires. William Dobbin devint
tout rouge.

_Elle_ ne peut nous accompagner, dit-il, songez....

Il allait ajouter au danger; mais toute sa conversation pendant le
dner n'avait-elle pas eu pour but de prouver qu'il n'y avait rien 
craindre? Le silence seul vint  l'aide de sa confusion.

J'irai avec vous, dit Amlia d'un ton rsolu et impratif.

George, tout fier de sa dtermination, demanda  l'aimable assistance
si jamais on avait vu pareil grenadier en jupons de femme, et en mme
temps il assura sa femme qu'elle ferait partie de l'expdition.

Mistress O'Dowd vous servira de chaperon, dit-il.

Tant qu'elle avait son mari auprs d'elle, que lui fallait-il de
plus? le dpart donc n'avait plus rien de pnible. La guerre avec ses
dangers apparaissait bien  l'horizon, mais d'ici l, il y avait au
moins une distance de plusieurs mois. Cet intervalle permettait  la
timide Amlia de goter une joie aussi pure que si l'on et dclar la
suspension dfinitive des hostilits. Dobbin applaudissait du fond du
coeur  cet arrangement; car voir Amlia tait pour lui le rve de
sa vie; et, dans le secret de son me, il se sentait heureux d'avoir
bientt  veiller sur elle et  la protger.

Si elle tait ma femme, pensait-il, elle ne partirait pas.

Mais George tait le matre, et ce n'tait point  Dobbin  lui faire
la leon.

Rebecca, passant le bras autour de la taille de son amie, quitta enfin
avec elle la table o ces graves affaires venaient d'tre mises sur le
tapis; les messieurs, excits dj par la plus folle gaiet, restrent
pour se livrer aux plaisirs de la boisson et faire la chronique
scandaleuse du prochain.

Dans le cours de la soire, Rawdon reut un billet tout confidentiel
de sa femme, qu'il froissa et brla sur-le-champ  la bougie. Nous
avons heureusement pu le lire par-dessus l'paule de Rebecca; et nous
en faisons profiter nos lecteurs:

Grandes nouvelles, crivait-elle, mistress Bute est partie! Tchez de
vous faire donner ce soir votre argent par Cupidon, demain il sera en
route selon toute probabilit. N'oubliez pas surtout ce dernier point.
R.

Aussi, au moment o ces messieurs se disposaient  passer dans
l'appartement des dames, pour y prendre le caf, Rawdon tira Osborne
par le bras et lui dit, de son air le plus gracieux:

Ah a, mon cher, si cela ne vous faisait rien, je vous prierais de me
donner cette petite bagatelle que vous savez.

Cela faisait bien quelque chose  Osborne, mais nanmoins il lui remit
une liasse de bank-notes qu'il tira de son portefeuille, et quelques
billets  une semaine d'chance pour complter la somme.

Cette affaire termine, George, Joe et Dobbin s'assemblrent en grand
conseil de guerre, au milieu de la fume des cigares, et on arrta
que le lendemain on plierait ses tentes pour se mettre en marche sur
Londres, dans la voiture dcouverte de Joe. Joe et peut-tre mieux
aim attendre  Brighton le dpart de Rawdon Crawley; mais Dobbin
et George le forcrent  se ranger  leur avis. Avec sa royale
gracieuset, il consentit  les ramener  Londres dans son quipage,
et commanda quatre chevaux de poste: un homme comme lui ne pouvait pas
moins faire. Le lendemain, aprs djeuner, leur dpart eut lieu avec
une pompe toute seigneuriale.

Ce jour-l, Amlia se leva de bonne heure, et fit ses paquets avec une
prestesse merveilleuse. Quant  Osborne, il resta au lit, gmissant de
la voir manquer du secours d'une femme de chambre. La pauvre enfant ne
se sentait pas d'aise d'avoir pu ainsi se suffire  elle-mme. Mais
un sentiment pnible et vague torturait encore son me  l'occasion de
Rebecca. Qui ne connat la jalousie fminine? Et, malgr les tendres
embrassements du dpart, nous pouvons affirmer que parmi les vertus de
son sexe, Amlia possdait celle-l au suprme degr.

 ct de ces personnages dont nous venons de partager les alles
et venues, n'oublions pas certains autres de nos vieux amis qui se
trouvent aussi  Brighton. Miss Crawley, par exemple, et tout le
cortge attach  sa personne.

Quelques maisons  peine sparaient Rebecca et son mari de celle o
miss Crawley tait venue loger ses infirmits et son ennui. Malgr
ce voisinage, la porte de la vieille dame leur tait rigoureusement
ferme; la consigne tait la mme qu' Londres. Aussi longtemps que
mistress Bute Crawley resta auprs de sa belle-soeur, elle eut soin
d'pargner  sa trs-chre Mathilde les motions d'une entrevue
avec son neveu. Quand la vieille demoiselle faisait sa promenade en
voiture, la fidle mistress Bute tait toujours  ct d'elle. Quand
miss Crawley allait prendre l'air dans son fauteuil roulant, mistress
Bute marchait  sa droite, tandis que l'honnte Briggs soutenait
l'aile gauche. Rencontrait-on par hasard Rawdon et sa femme, en
dpit des coups de chapeau respectueux et persvrants du capitaine,
l'escorte de miss Crawley passait prs de lui avec une indiffrence
si glaciale et si ddaigneuse, qu'il ne restait plus  Rawdon qu'
s'arracher les cheveux ou  se casser la tte contre les murs.

Pour ce que nous faisons ici, rptait souvent le capitaine Rawdon,
d'un air mortifi, nous serions aussi bien  Londres.

--Un bon htel  Brighton vaut toujours mieux que la prison de dette
 Chancery-Lane, rpondait sa femme toujours en belle humeur.
Pensez-donc aux deux aides-de-camp de M. Moses, l'officier du shriff
qui, toute une semaine, nous ont fait l'honneur de monter la garde 
notre porte. La socit dans laquelle nous vivons ici est insipide,
j'en conviens. Mais Rawdon, mon cher, M. Joe et le capitaine Cupidon
sont encore prfrables aux acolytes de M. Moses.

--Si quelque chose m'tonne, continua Rawdon en proie  un sombre
dsespoir, c'est qu'ils ne m'aient pas relanc jusqu'ici avec leurs
mandats.

--Eh bien aprs, n'aurions-nous pas encore trouv la manire de leur
glisser dans la main, dit l'intrpide Becky, en insistant sur les
avantages et les profits qu'ils avaient retirs de leur rencontre avec
Joe et Osborne, ce renouvellement d'amiti n'tait-il pas venu fort 
propos leur procurer un peu d'argent comptant?

--Ce sera tout juste de quoi payer la note de l'htelier, grommela le
Horse-Guard.

-- quoi bon le payer? rpondit son interlocutrice, qui ne restait
jamais court.

Le valet de Rawdon,  l'instigation des matres, tait rest en
change de bons procds avec le personnel mle au service de miss
Crawley. Il avait ordre de payer  boire au cocher toutes les fois
qu'il le rencontrait, et c'est par l que le jeune couple tait mis au
courant des faits et gestes de la chre tante. Rebecca, de plus,
avait eu l'heureuse ide de se sentir indispose afin d'appeler auprs
d'elle le mme apothicaire qui donnait ses soins  miss Crawley. Les
informations leur arrivaient de la sorte assez compltes et assez
rgulires. L'attitude hostile de miss Briggs contre Rawdon et
sa femme tait plutt apparente que relle. Au fond du coeur elle
penchait pour l'indulgence et le pardon. Son aversion pour Rebecca
avait disparu avec ses motifs de jalousie; elle ne se rappelait plus
que l'inaltrable bonne humeur et les dlicieuses plaisanteries de
son ancienne rivale. En rsum, toute la maison de miss Crawley, 
commencer par elle et mistress Firkin, la femme de chambre, murmurait
en secret du despotisme et des envahissements de l'omnipotente
mistress Bute.

En toute circonstance, cette digne mais imprieuse matrone voulait
pousser trop loin ses avantages et abusait sans piti de ses succs.
Quelques semaines lui avaient suffi pour rduire la malade  une
obissance passive pour ses moindres volonts. Miss Crawley
n'osait mme plus se plaindre  Briggs et  Firkin de son tat
d'asservissement. Mistress Bute mesurait avec un infatigable
dvouement les verres de vin que miss Crawley tait autorise  boire
chaque jour; ce contrle tait fort  charge  Firkin et au sommelier,
qui perdaient ainsi jusqu' leurs droits sur la bouteille de Xrs.
Mistress Bute faisait mme aux gens de l'office leur part de ris de
veau, de geles et de volailles. Le matin,  midi et le soir, elle
arrivait auprs de miss Crawley avec les abominables mdecines
prescrites par le docteur, et la patiente avait fini par les avaler
avec une si touchante soumission, que Firkin disait:

 voir ma pauvre matresse prendre ses drogues, ne dirait-on pas un
agneau?

C'tait encore mistress Bute qui dcidait si la promenade se ferait en
voiture ou dans le fauteuil roulant. En un mot, une jeune mre n'est
pas plus attentive  dorloter son premier-n. La patiente avait-elle
des vellits de rsistance, suppliait-elle pour un morceau de plus 
dner, ou une mdecine de moins  prendre, aussitt sa garde-malade la
menaait de mort subite, et miss Crawley se rendait  une logique si
pressante.

Il ne lui reste pas une tincelle de vie, disait un jour Firkin 
Briggs, voil trois semaines qu'elle ne m'a appele vieille bte!

Mistress Bute lui faisait dj des ouvertures pour congdier l'honnte
Firkin, M. Bowls, le gros sommelier, enfin Briggs elle-mme, afin de
substituer ses filles  tous ces mercenaires, et de prparer la pauvre
malade  sa translation  Crawley-la-Reine. Mais hlas! un funeste
accident vint tout  coup dtruire ses projets et l'enlever aux
devoirs dont elle s'acquittait avec un zle si dsintress. Le
rvrend Bute Crawley, son mari, en revenant un soir  cheval, avait
fait une chute et s'tait fractur le col du fmur. La fivre s'tait
dclare avec tous les symptmes de l'inflammation, et mistress Bute
Crawley avait t force de quitter le chevet de sa belle-soeur
pour courir  celui de son mari. Ce n'tait pas toutefois sans avoir
promis, avant son dpart, de revenir auprs de sa chre amie aussitt
aprs le rtablissement de Bute. Elle avait laiss aux domestiques
les instructions les plus pressantes sur les soins  donner  leur
matresse; mais  peine la voiture de Southampton avait-elle fait
quelques tours de roue, qu'une jubilation universelle rgna dans la
maison de miss Crawley. On y respirait plus  l'aise; depuis longtemps
on n'y avait joui d'une aussi grande libert. Ce jour mme, Bowls
dboucha, sans crainte de surprise, une bouteille de Xrs pour lui et
mistress Firkin; ce soir-l, miss Crawley et Briggs remplacrent par
la partie de piquet la lecture fastidieuse et monotone des sermons
de Porteus. C'tait comme dans les contes de fes o, d'un coup de
baguette, il s'opre une heureuse et paisible rvolution ds que le
mauvais gnie est mis en fuite.

Deux ou trois fois par semaine, miss Briggs allait de grand matin
prendre ses bats  la mer et se transformer en ocanide sous la robe
de flanelle et le bonnet de toile cire. Rebecca tait, comme nous
l'avons vu, au fait de ses habitudes, et sans raliser contre Briggs
sa conspiration aquatique et  l'aide d'un plongeon lui chatouiller la
plante des pieds, elle rsolut de dresser une embuscade et d'attaquer
Briggs au sortir du bain, alors que toute frache et ragaillardie par
ses ablutions, elle se trouverait en belle humeur.

Becky fut de trs-bonne heure sur pied le lendemain, et apportant le
tlescope sur le balcon qui faisait face  la mer, elle le braqua
dans la direction des baraques de baigneurs. Elle put voir de la sorte
Briggs arriver, entrer dans sa cabine et se mettre  l'eau; et elle
tait  son poste, sur le rivage, piant sa proie, lorsque l'ocanide
sortit de sa cabine et s'avana sur les galets. Il y aurait eu de
quoi faire un charmant tableau de genre avec la plage et la troupe
de baigneuses sur le premier plan, et dans le lointain une chane de
rochers et de maisons tincelant aux premiers feux du soleil. Rebecca
avait par sa figure de son plus tendre et de son plus aimable
sourire; elle tendit  Briggs sa petite main blanche en allant
au-devant d'elle. Briggs pouvait-elle repousser cette dmonstration
amicale.

Ah! miss Sh.... mistress Crawley, fit-elle.

Mistress Crawley lui prit la main, la serra contre son coeur, puis,
comme si elle et cd  l'entranement de son motion, elle jeta ses
bras autour du cou de Briggs et l'embrassa avec une effusion pleine
d'une apparente sincrit.

Ah! ma bien bonne amie, dit-elle d'un ton si naturel que Briggs se
mit incontinent  fondre en larmes, et que la fille des bains en fut
attendrie.

Rebecca obtint sans peine de Briggs de longues et dlicieuses
confidences. Briggs raconta et commenta tous les vnements accomplis
chez miss Crawley, depuis la disparition subite de Becky jusqu'au
prsent jour; elle couronna son rcit par les dtails de la retraite
si inattendue et si dsire de mistress Bute. Les symptmes de la
maladie de miss Crawley, les moindres circonstances de son traitement
mdical furent exposs par cette honnte fille avec l'ampleur et la
complaisance que les femmes mettent toujours  s'tendre sur cette
matire. C'est toujours avec un nouveau plaisir qu'elles causent entre
elles de leurs malaises et de leur docteur. Briggs suivit, en cette
occasion, l'exemple des personnes de son sexe, et Rebecca ne s'en
plaignit point; elle ne pouvait assez rpter combien elle tait
heureuse de penser que l'excellente Briggs, la fidle Firkin taient
restes auprs de leur bienfaitrice pour la soulager dans ses
souffrances. La Providence avait droit pour ce seul motif  ses plus
vives actions de grce.

Alors Rebecca, revenant sur sa conduite, lui faisait voir comment,
malgr les apparences, sa faute tait cependant bien naturelle et bien
excusable. Pouvait-elle refuser sa main  l'homme qui avait trouv le
chemin de son coeur? Pour toute rponse, la sensible Briggs leva
les yeux au ciel, poussa un soupir de sympathie, car elle aussi avait
autrefois connu ces tendresses de coeur: Rebecca, en somme, n'tait
donc pas bien criminelle.

Ah! je n'oublierai jamais, disait cette dernire, que miss Crawley
a donn asile  l'orpheline dlaisse; non, non, bien qu'elle m'ait
bannie de sa prsence, jamais je ne cesserai de l'aimer; ma vie est
 elle; sur un signe de sa part, je suis prte  lui en faire le
sacrifice. Comme ma bienfaitrice, comme la tante de mon bien-aim
Rawdon, chre miss Briggs, miss Crawley domine dans ma tendresse et ma
vnration mes sentiments pour toute autre femme; immdiatement aprs
elle, mes affections s'adressent aux personnes qui lui donnent tant de
preuves de fidlit.

Il n'y avait que cette astucieuse et intrigante mistress Bute pour
traiter, comme elle l'avait fait, les coeurs dvous  cette chre
demoiselle.

Tenez, continua Rebecca, mon Rawdon, qui est si bon, malgr la
rudesse et la brusquerie de ses manires, m'a dit mille fois les
larmes aux yeux qu'il bnissait le ciel d'avoir mis auprs de sa chre
tante deux femmes, deux anges, comme l'excellente et dvoue Firkin,
comme l'admirable miss Briggs.

Dans le cas o,  l'aide de ses menes tnbreuses, l'abominable
mistress Bute, suivant les craintes encore trop bien fondes de
Rebecca, parviendrait  carter tous ceux qui avaient la confiance de
miss Crawley pour faire de cette pauvre femme la pture des harpies du
presbytre, Rebecca priait miss Briggs de se souvenir que sa maison,
toute modeste qu'elle tait, serait toujours ouverte pour elle.

Chre amie, s'criait-elle dans un transport d'enthousiasme, il est
des coeurs pour lesquels le souvenir d'un bienfait est ternel! Toutes
les femmes ne sont pas des Bute Crawley! Mais aprs tout, dois-je me
plaindre d'elle, dois-je me plaindre d'avoir t l'instrument et la
victime de ses artifices, puisque sans elle je ne serais point devenue
la femme de Rawdon?

Alors Rebecca dcouvrit  Briggs les ruses et les fourberies de
mistress Bute  Crawley-la-Reine; jusqu'alors elle n'avait pu saisir
les fils cachs de sa conduite; mais les vnements actuels les lui
faisaient toucher du doigt, aprs avoir par mille artifices allum
une flamme rciproque, aprs avoir fait tomber deux innocents dans les
filets qu'elle leur avait prpare, mistress Bute les avait conduits
par l'amour et le mariage  la ruine la plus complte.

C'tait d'une vrit palpable, et tous ces stratagmes sautaient aux
yeux de miss Briggs. Dans le mariage de Rawdon et de Rebecca, mistress
Bute tait la grande, l'unique coupable. Mais en reconnaissant Becky
pour une victime bien innocente des embches de mistress Bute, miss
Briggs ne pouvait dissimuler  son amie son peu d'espoir de voir
les affections de miss Crawley se ranimer en faveur de Rebecca, et
l'loignement de la vieille fille  pardonner  son neveu ce mariage
inconsidr.

Sous ce rapport, Rebecca ne partageait point les ides de la
demoiselle de compagnie, et conservait bon courage. Miss Crawley
refusait quant  prsent tout pardon: soit; mais tt ou tard elle
finirait par se radoucir. Et d'ailleurs, d'autre part, qu'y avait-il
entre Rawdon et le titre de baronnet? Le maladif et souffreteux Pitt
Crawley. Quelle facult de mdecine aurait os rpondre de lui! Avoir
mis au grand jour les tnbreuses menes de mistress Bute, avoir
attir sur elle les soupons tait une douce satisfaction pour
Rebecca, et cette manoeuvre ne pouvait d'ailleurs que tourner 
l'avantage de Rawdon. Rebecca, aprs une heure de causeries intimes
avec miss Briggs, rallie dsormais  sa cause, la quitta au milieu
des plus tendres protestations d'amiti, et parfaitement convaincue
que dans une heure au plus tard, miss Crawley saurait par le menu tout
ce qui venait de se dire.

Aprs cette entrevue, Rebecca retourna en toute hte  son htel. Dj
la socit des jours prcdents s'y trouvait runie pour un djeuner
d'adieu.  voir Rebecca et Amlia troitement embrasses au moment de
la sparation, on aurait dit deux soeurs tendrement unies. Mistress
Crawley tira grand parti de son mouchoir pour les effets dramatiques;
elle se suspendit au cou de son amie comme si elle n'avait plus d
la revoir, et de sa fentre, tandis que la voiture s'loignait, elle
agita son mouchoir qui, du reste, tait parfaitement sec. Aprs cette
petite pantomime, elle vint reprendre sa place  table, et mangea
de trs-bon apptit pour une femme mue. Tout en pluchant ses
sauterelles, elle instruisit Rawdon du rsultat de sa promenade
matinale. Ses esprances taient en hausse; elle fit partager sa
manire de voir  son mari: c'tait en gnral l'habitude, et, soit
que ses opinions fussent tristes ou gaies, son mari finissait toujours
par voir comme elle.

Allez, lui dit-elle, mon cher ami, vous mettre  ce pupitre, et
crivez-moi une jolie petite lettre pour miss Crawley, o vous lui
ferez comprendre que vous tes un brave garon et autres choses sur le
mme ton.

Rawdon s'assit et crivit fort couramment:

    Brighton, jeudi.
    Ma chre tante....

Mais ici s'arrta tout court la verve imaginative du brillant
officier. Il rongea le bout de sa plume en regardant la figure de
sa femme, et elle ne put s'empcher de rire  la mine piteuse qu'il
faisait. Alors, se promenant en long et en large les mains derrire le
dos, elle lui dicta la lettre suivante:

Avant de quitter mon pays et de partir pour une guerre qui pourra
m'tre fatale....

--Comment? dit Rawdon un peu surpris; mais bientt, saisissant la
finesse de la phrase, il fit de nouveau courir sa plume sur le papier,
en se livrant  de gros ricanements:

Qui pourra trs-probablement m'tre fatale, je suis venu  vous....

--Pourquoi pas _prs de vous_, Becky? _prs de vous_ est
trs-grammatical, risqua le dragon.

Je suis venu  vous, reprit Rebecca en frappant du pied, pour vous
faire mes adieux comme  ma meilleure et  ma plus ancienne amie. Ah!
avant de m'loigner de vous, pour toujours peut-tre, permettez-moi
une fois encore de presser cette main qui a rpandu sur moi tant de
bienfaits.

--De bienfaits! rpta Rawdon en griffonnant les derniers mots, et
tout merveill de la facilit de sa femme.

Je vous fais une seule demande, c'est de ne point me laisser partir
sous le poids de votre colre. Je partage le noble orgueil de ma
famille sans le pousser pourtant aussi loin qu'elle  de certains
gards; j'ai pous la fille d'un peintre, et ne rougis point de cette
union.

--On m'enfoncerait plutt dans le corps une pe jusqu' la garde,
exclama Rawdon.

--Taisez-vous, imbcile! dit Rebecca en lui tirant l'oreille, et
en regardant par-dessus son paule pour voir s'il ne lui tait pas
chapp quelque faute d'orthographe. Partir ne prend pas d'_e_  la
fin, et il en faut un  colre.

Il corrigea ces mots en baissant pavillon devant l'minente
supriorit de sa commandante.

Je vous croyais instruite du succs de ma flamme, continua Rebecca,
car mistress Bute Crawley l'approuvait et l'encourageait. Loin de me
plaindre d'avoir pous une femme sans fortune, je m'applaudis encore
de ce que j'ai fait. Chre tante, disposez de votre fortune comme il
vous plaira; vous en avez le droit; je n'y trouverai jamais  redire.
Je voudrais seulement vous persuader que mon affection est pour vous
et non pour votre argent. Je ne puis quitter l'Angleterre sans votre
pardon; permettez-moi de vous voir, je vous en conjure, avant mon
dpart. Dans un mois, une semaine, il sera trop tard, et je ne puis
m'accoutumer  la pense de quitter ce pays sans une bonne parole
d'adieu de votre bouche.

--Elle ne reconnatra pas mon style, dit Becky; j'ai fait  dessein
des phrases courtes et coupes.

Cette missive officielle fut envoye sous enveloppe  miss Briggs.

La vieille miss Crawley se mit  rire quand Briggs, avec un air de
mystre, lui prsenta cette candide et simple requte.

Maintenant, dit-elle, que nous voil dbarrasss de mistress Bute,
nous pouvons nous donner les plaisirs de la correspondance. Voyons,
Briggs, lisez-moi a un peu, de votre plus belle voix.

Quand Briggs fut arrive  la fin de l'ptre, sa chre protectrice
redoubla d'hilarit.

Vous tes bte comme une oie, dit-elle  Briggs, pour ne pas voir
qu'il n'y a pas l un mot de Rawdon, tandis que celle-ci gagne au ton
de probit et de tendresse rpandu dans tout ce message, se laissait
aller  sa sensibilit naturelle. Il ne m'a jamais crit de sa vie
que pour me demander de l'argent, et puis ses lettres se trahissent
toujours par les fautes d'orthographe et les ratures. Ce petit monstre
de gouvernante le mne par le bout du nez. Les voil bien tous les
mmes, ajoutait miss Crawley  mi-voix, ils dsirent tous ma mort
et soupirent aprs mon argent. Que m'importe, en dfinitive, de voir
Rawdon? ajouta-t-elle aprs une pause et du ton le plus indiffrent;
je n'en irai ni mieux ni pis pour lui avoir donn une poigne de main.
Qu'il vienne s'il veut, mais  la condition que cette entrevue ne
tourne point au tragique! D'ailleurs, il serait aussi avanc de
souffler sur une glace. Mais, ma chre, il y a des bornes  tout, mme
 la patience, et je me refuse positivement  voir mistress Rawdon.
Sur ce point, mon parti est pris.

Force fut bien  miss Briggs de se contenter de ce message de
rconciliation. Elle pensa que la meilleure manire de raccommoder
la tante et le neveu tait d'engager Rawdon  faire sentinelle sur
la falaise o miss Crawley venait chaque jour prendre l'air dans son
fauteuil.

Ce fut l le thtre de l'entrevue. Il nous serait impossible de dire
si miss Crawley prouva aucun sentiment de tendresse ou d'motion  la
vue de son ancien favori. Elle lui tendit deux doigts avec un sourire
de bonne humeur:  son air, on aurait dit qu'ils s'taient quitts la
veille. Quant  Rawdon, il devint rouge comme un homard; il saisit par
mgarde la main de Briggs, tant son trouble et sa confusion taient 
leur comble. Peut-tre cette motion avait-elle une cause intresse;
peut-tre venait-elle d'une affection sincre; peut-tre enfin, ce bon
neveu tait-il frapp de l'altration que quelques semaines de maladie
avaient porte dans les traits de sa tante.

La vieille fille m'a fait capot, dit-il  sa femme en lui racontant
sa confrence. Je me sentais tout drle et tout chose, savez-vous?...
Je me tenais  ct de sa grande machine, savez-vous?... Je l'ai
conduite jusqu' sa porte, o Bowls est venue au devant d'elle pour la
soutenir. J'aurais bien voulu entrer, savez-vous?...

--Vous n'tes pas entr, Rawdon! cria sa femme furieuse.

--Non, ma chre, que la peste m'touffe si je n'ai pas prouv un
tremblement du diable  ce moment-l.

--Vous tes un imbcile: il fallait entrer quand mme et n'en plus
sortir, dit Rebecca.

--Ne me dites pas de sottises, grogna notre gros guerrier; il est
possible que _j'aie t_ un imbcile, Becky; mais ce n'est pas  vous
de me dire cela.

Et il lana un coup d'oeil  sa femme, avec une expression hargneuse
et une physionomie plisse par la colre.

Voyons, mon bijou, dit Rebecca en s'efforant d'adoucir le courroux
de son bien-aim, tenez-vous prt pour aller la revoir, qu'elle vous
engage ou non  une nouvelle visite.

 cela il rpondit qu'il savait bien ce qu'il avait  faire, et la
pria seulement de garder pour elle ses aimables compliments. Le mari
froiss s'en alla sombre, silencieux et rancunier, passer le reste de
la journe  l'estaminet.

Vers le soir, il fut oblig, comme toujours, de rendre les armes 
la haute et prvoyante intelligence de sa femme, en recevant la plus
triste confirmation des inquitudes qu'elle avait manifestes  propos
de sa maladroite dmarche. L'motion avait sans doute t trop forte
pour miss Crawley, car elle resta longtemps accable par ses rveries,
et c'tait une fatigue dont la vieille demoiselle voulut mme
s'affranchir.

Comme Rawdon est devenu vieux et pais, dit-elle  sa compagne, son
nez s'est teint en rouge et sa personne tourne  l'obsit. Quel air
de vulgarit il a pris depuis son mariage avec cette femme! Mistress
Bute me disait qu'ils se grisaient ensemble, et j'en ai la certitude
maintenant; il rpand une abominable odeur de genivre. N'avez-vous
rien senti? c'tait  suffoquer.

En vain Briggs fit valoir que mistress Bute parlait mal de tout le
monde, et qu'avec les faibles capacits d'une personne de son humble
condition elle la tenait pour une....

--Une intrigante de la pire espce? Oh! vous avez raison, sa langue
s'en prend  tout le monde. Mais j'ai l'intime conviction que cette
Rebecca a donn  Rawdon des habitudes d'ivrognerie. Tous ces gens de
peu....

--Il a t trs-mu en vous voyant, madame, dit la demoiselle de
compagnie, et je suis persuade que si vous rflchissez aux dangers
qu'il va courir, vous....

--Combien, Briggs, vous a-t-il promis pour tre son avocat? cria la
vieille demoiselle prise d'un accs de fureur nerveuse. Bon! voil
maintenant que vous allez vous mettre  pleurer. Je dteste les
scnes. Je ne pourrai donc jamais avoir la paix? Allez-vous-en pleurer
dans votre chambre et envoyez-moi Firkin. Non, restez, asseyez-vous
l, mouchez-vous et finissez-en avec vos larmes. Bien; prenez
maintenant ce qu'il vous faut pour crire une lettre au capitaine
Crawley.

La pauvre Briggs, avec une obissance passive, alla se placer devant
le buvard, dont chaque page portait les traces de l'criture ferme
et courante du dernier secrtaire de la vieille fille, mistress Bute
Crawley.

--crivez: Mon cher monsieur, ou Cher monsieur, cela vaudra mieux,
et dites que vous tes charge par miss Crawley.... par le mdecin de
miss Crawley, M. Cramer, de l'informer que l'tat chtif de ma
sant ne me permet pas d'affronter de trop fortes secousses; qu'en
consquence, il m'est impossible d'avoir aucune discussion d'affaires,
aucune entrevue de famille; que je le remercie d'tre venu  Brighton,
et que je le prie de ne pas y prolonger son sjour  cause de moi.
Ensuite, miss Briggs, vous pourrez ajouter que je lui souhaite un bon
voyage, et que s'il veut prendre la peine de passer chez mon notaire 
Grays'-Inn-Square, il y trouvera quelque chose qui ne lui fera pas
de peine. C'est bien; en voil assez pour le dterminer  quitter
Brighton.

L'excellente Briggs crivit la dernire phrase avec un sentiment de
trs-vive satisfaction.

Vouloir me mettre en tat de blocus le jour mme du dpart de M.
Bute, marmottait la vieille dame entre ses dents, c'est par trop fort.
Briggs, ma chre, crivez aussi  mistress Bute Crawley qu'il est
inutile qu'elle revienne; elle n'a qu' rester chez elle. Je serai
peut-tre enfin la matresse chez moi. Je ne me laisserai pas 
plaisir touffer sous les drogues et noyer dans le poison. Ils sont
tous acharns  ma mort. Oui, tous, tous....

La vieille dame, cartant successivement tous les proches que
l'intrt seul avait appels autour d'elle, finissait par se trouver
dans un isolement complet; c'taient alors des convulsions nerveuses
amenant un dluge de larmes et des lamentations sans fin.

La dernire scne approchait pour elle dans la triste comdie de la
Foire aux Vanits. Peu  peu les lumires s'teignaient, et bientt
elle allait disparatre derrire le rideau fatal.

Le dernier alina o miss Crawley engageait Rawdon  aller voir son
notaire  Londres, alina que miss Briggs avait crit avec un
plaisir tout particulier, fut pour le dragon et sa femme une fiche de
consolation, aprs le refus explicite de la vieille fille pour toute
espce de rconciliation. Ces lignes magiques produisirent donc
tout leur effet. Rawdon eut dsormais le plus grand empressement 
retourner  Londres.

Sans ses gains sur Jos et les bank-notes de George, Rawdon n'aurait su
comment payer sa dpense  l'htel. L'htelier ignora toujours combien
peu il s'en tait fallu qu'il n'en et t pour ses frais. Comme un
gnral expriment qui dans la retraite sauve ses bagages, Rebecca,
aprs avoir prudemment emball tous ses effets de quelque valeur, les
avait expdis pour Londres, sous la responsabilit du domestique de
George. Le jeu fournit heureusement  Rawdon les moyens d'tre honnte
et de partir avec sa femme et sa note acquitte, le lendemain du
dpart de nos autres personnages.

J'aurais bien voulu revoir cette vieille fille encore une fois, dit
Rawdon; elle est si puise et si change, que, j'en suis sr, elle
n'ira pas loin... Je suis fort intrigu de savoir le montant des
billets qui m'attend chez son notaire. Un billet de deux cents
livres... Oh! oui, deux cents livres au moins, n'est-ce pas, Becky?

Pour se soustraire aux assiduits persvrantes des importuns dont
nous avons parl plus haut, Rawdon et sa femme n'allrent point
reprendre leur appartement de Brompton, mais descendirent dans un
htel cart. Le lendemain matin, Rebecca put apercevoir sur sa route
les susdits visages en se rendant  Fulham chez la vieille mistress
Sedley, o elle allait faire visite  Amlia et  ses amis de
Brighton. Ils taient tous partis pour Chatham et de l pour Harwich,
d'o le rgiment devait s'embarquer pour la Belgique. L'excellente
mistress Sedley tait dans les larmes et dans la douleur.

 son retour, Rebecca trouva son mari, qui rentrait de Gray's-Inn, o
il avait t apprendre son sort. Il touffait de colre.

Mordieu! Becky, dit-il, elle nous donne vingt livres pour tout
potage!

Quoique la plaisanterie tournt  leur dtriment, elle tait des
meilleures, et Becky ne put s'empcher de rire de la dconvenue de
Rawdon.




CHAPITRE XXVI.

Entre Londres et Chatham.


Comme il convenait  un grand seigneur de son espce, notre ami
George, en quittant Brighton, fit la route dans une berline  quatre
chevaux, et descendit dans un splendide htel de Cavendish-Square. L,
le jeune gentleman prit, pour lui et sa nouvelle pouse, une longue
suite de salles magnifiquement dcores, une table garnie de vaisselle
plate, et se fit servir par une demi-douzaine de domestiques noirs,
silencieux comme les muets du srail. George fit les honneurs  Jos
et  Dobbin avec une aisance toute princire. Pour la premire fois,
Amlia, surmontant  peine sa timide gaucherie, prsida ce que George
appelait pompeusement la table de sa femme.

L'amphytrion faisait le difficile pour les vins, et ses airs de
monarque en imposaient aux domestiques. Jos avalait sa soupe  la
tortue avec une satisfaction gloutonne, et Dobbin lui compltait ce
qui faisait dfaut sur son assiette par suite de l'inexprience 
servir de la matresse de la maison; les yeux de Jos tmoignaient au
capitaine de la reconnaissance de son estomac.

La somptuosit du repas et de l'appartement provoqua la sollicitude du
bon Dobbin pour la bourse de son ami. Aprs le dner, tandis que
Jos tait  ronfler dans le grand fauteuil, il hasarda quelques
observations sur cette recherche dans les mets, cette prodigalit de
vin de Champagne vraiment digne d'un archevque, mais ce fut en vain:

J'ai toujours t habitu  voyager en gentilhomme, rpondit George,
et quand le diable y serait, ma femme aura toutes les aises auxquelles
elle doit prtendre dans son rang. Tant qu'il restera un sou dans ma
bourse, j'entends qu'elle vive au sein de l'abondance.

George paraissait trop satisfait de ses grands airs de gnrosit,
pour que Dobbin chercht plus longtemps  lui persuader que le bonheur
d'Amlia n'tait point dans une soupe  la tortue.

Un peu aprs le dner, Amlia exprima timidement le dsir d'aller voir
sa mre  Fulham; George y consentit, mais non pas sans avoir d'abord
accueilli sa demande par de grondeuses paroles. Elle alla s'apprter
dans son immense chambre  coucher o s'levait un immense lit de
parade, o avait dormi la soeur de l'empereur Alexandre lorsque les
_souffrants_ allis s'taient rendus  Londres. Elle mit son petit
chapeau et son chle avec beaucoup d'empressement et de plaisir.
George, pendant ce temps, tait rest dans la salle  manger  boire
du bordeaux, et quand elle revint il ne se drangea pas le moins du
monde.

Est-ce que vous ne m'accompagnez pas, cher ami? lui dit-elle d'un
ton clin?

Rponse ngative! le _cher ami_ avait _ faire_ ce soir-l, et il
laissa  son valet de pied le soin d'accompagner milady. Quand la
voiture qu'on avait envoy chercher fut arrive  la porte de l'htel,
Amlia prit cong de George d'un petit air boudeur. Aprs deux ou
trois coups d'oeil inutiles, elle descendit tristement le grand
escalier. Le capitaine Dobbin la suivit par derrire, lui prsenta
la main pour monter en voiture et la regarda partir. Le valet, pour
n'avoir point  rougir en donnant l'adresse au cocher devant les gens
de l'htel, lui promit de la lui indiquer un peu plus loin.

Dobbin prit la route de son vieux quartier tout en pensant en lui-mme
au plaisir qu'il aurait eu de se trouver dans le fiacre  ct de
mistress Osborne. George videmment n'tait pas dans les mmes ides;
car lorsqu'il fut las de boire, il sortit et acheta une contremarque,
pour voir M. Kean dans le _Juif de Venise_. C'est que le capitaine
Osborne aimait beaucoup le thtre, il avait mme jou certains
premiers rles d'une faon fort brillante, dans des reprsentations
donnes au rgiment.

Lorsque M. Joseph se rveilla en sursaut au bruit que faisait son
domestique en vidant les carafons placs sur la table, il faisait nuit
noire depuis longtemps. Un nouveau fiacre fut mis en rquisition 
la station voisine, et l'on transfra M. Joe d'abord chez lui et puis
ensuite dans son lit.

La visite de la pauvre Amlia fit passer  mistress Sedley quelques
moments bien doux pour ses affections maternelles. Elle s'lana vers
la porte quand la voiture s'arrta  la grille du jardin, et elle
serra avec effusion dans ses bras la jeune marie tremblante et mue
jusqu'aux larmes. Le vieux M. Clapp, qui tait en bras de chemise 
bcher ses plates-bandes, se sauva tout honteux de son accoutrement,
et la grosse fille irlandaise franchit d'un bond l'escalier de la
cuisine pour faire son plus beau sourire  la nouvelle arrive.
Amlia, chancelante, avait peine  arriver au salon.

La mre et la fille laissrent couler leurs pleurs sans contrainte ds
qu'elles purent,  l'abri de ce sanctuaire, se livrer  la vivacit
des sentiments qui dbordaient dans leur coeur; il y eut bien des
larmes rpandues, comme le comprendra tout lecteur sentimental!
Les larmes dans toutes occasions, soit tristes, soit joyeuses ne
sont-elles pas la suprme ressource des femmes? Une mre et sa
fille ont bien le droit de donner un libre cours  ces dlicieux
panchements. Les bonnes mres se remarient  la noce de leurs filles;
jugez de ce qui advient  un degr de plus! Tout le monde sait  quoi
s'en tenir sur les grand'mres et leur tendresse ultra-maternelle. Je
poserais volontiers en principe qu'on ne connat bien l'amour maternel
que lorsqu'on est pass  l'tat de grand'mre. Laissons dans la
demi-teinte d'obscurit qui rgne au salon les sanglots, les larmes
et les rires d'Amlia et de sa mre. Le vieux Sedley nous en donne
lui-mme l'exemple. Sa pntration,  lui, n'avait pas t  deviner
qui se trouvait dans la voiture qui s'tait arrte  la porte. Il
n'avait pas couru au devant de sa fille, mais il l'avait troitement
serre contre son sein lorsqu'elle tait entre dans la maison, o
il vivait au milieu de ses paperasses, de ses fils rouges et de ses
comptes. Il causa un instant avec la mre et la fille, puis sortit
discrtement de la pice pour leur laisser toute libert.

Le laquais de George avait un air de superbe ddain  regarder
M. Clapp en bras de chemise arrosant ses rosiers. Il se dcouvrit
toutefois avec une affable courtoisie, quand M. Sedley lui demanda des
nouvelles de son gendre, de la voiture, de Joe, de la manire dont les
chevaux avaient support le voyage de Brighton, et l'infortun finit
comme toujours par tomber sur le sujet de cet infernal sournois de
Bonaparte. La servante irlandaise apporta une bouteille et un
verre, car le vieux Sedley voulut  toute force que le domestique se
rafrachit, et il lui donna une demi-guine, que le laquais empocha
avec un mlange de surprise et de mpris.

Buvez ce verre de vin  la sant de votre matre et de sa femme, dit
Mr. Sedley, et n'oubliez pas de boire  la ntre, Trotter, quand vous
serez chez vous.

Neuf jours  peine s'taient couls depuis qu'Amlia avait quitt ce
modeste rduit, et cependant elle se sentait spare par un bien long
intervalle des temps heureux qu'elle y avait passe. En faisant un
retour vers cette poque, quelle diffrence ne trouvait-elle pas
entre la situation prsente de son esprit et celle de la jeune fille
absorbe dans son amour, dirigeant toutes les forces de son me sur
l'objet unique de ses affections, et payant les soins affectueux
de ses parents, sinon par l'ingratitude, du moins par une froide
indiffrence, tandis qu'elle rservait toute la chaleur de son coeur
et de son me pour rchauffer une esprance dont un jour, peut-tre,
elle aurait  reconnatre les illusions. Ce coup d'oeil rtrospectif
vers des temps tout  la fois voisins et si loigns, la saisirent
d'une certaine honte, et la vue de son excellente mre, si afflige
dans sa solitude, la pntra d'un tendre remords. Elle tait bien
force d'avouer maintenant que, possdant ce qu'elle croyait le
paradis sur terre, ses dsirs n'en taient ni moins inquiets ni plus
satisfaits.

Quand le nouvelliste, en mariant son hros et son hrone, leur a fait
faire ce qu'on appelle le grand saut, il tire en gnral la toile sur
ce tableau. Eh! mon Dieu! le drame est-il donc fini? Les soucis et
les luttes de la vie respectent-ils cette limite? En un mot, ne
trouve-t-on plus que des objets couleur de rose sur les terres du
mariage? Doit-on croire que la femme et le mari n'aient plus alors
qu' gagner paisiblement, au milieu des plus douces treintes et des
plus ineffables jouissances, le terme de leur vieillesse? Notre petite
Amlia, toute frache dbarque sur ce nouveau rivage, jetait un
dernier regard de regret et d'adieu  ces tristes et charmantes
figures dont le courant ne la sparait pas encore assez pour
l'empcher de voir leurs ombres disparatre dans le lointain.

En l'honneur de la jeune marie, mistress Sedley voulut faire quelque
chose d'extraordinaire. Aussi, aprs le premier feu de leur entretien,
elle quitta un instant mistress George Osborne, et descendit dans
les parties infrieures de la maison, o se trouvait une espce de
cuisine, rsidence habituelle de M. et mistress Clapp et de miss
Flannigan, la servante irlandaise, lorsqu'elle avait lav la vaisselle
et t ses papillotes. Mistress Sedley se rendit donc dans
ces profondeurs pour faire prparer un th remarquable par sa
magnificence. Chacun exprime sa tendresse  sa faon; la meilleure
pour mistress Sedley tait de bourrer sa chre Amlia de gteaux et de
salade d'oranges servie dans une coupe de cristal.

Tandis qu'on s'occupait de la confection des susdites friandises dans
les parties basses de la maison, Amlia quittait le salon, montait
l'escalier et se retrouvait sans savoir trop comment, dans la petite
pice qui lui avait servi de chambre avant son mariage, dans ce mme
fauteuil o elle avait pass de si longues heures d'angoisses et
d'amertume. Elle prouva le dlicieux plaisir que l'on ressent 
revoir un vieux camarade. Puis ses penses l'entranrent vers la
semaine  peine coule, et peu  peu elle revint sur son pass.
Rechercher dans le pass les souvenirs heureux, qui contrastent
douloureusement avec le prsent; gmir sur ses esprances de bonheur
vanouies et remplaces par le doute et la souffrance, tel tait le
sort de cette pauvre et infortune crature, de cette brebis errante
au milieu des luttes et des presses de la _Foire aux Vanits_.

Assise dans son vieux fauteuil, elle se rappelait avec tout son
enthousiasme d'autrefois cette image de George, objet de ses
confiantes et premires adorations. Fallait-il donc s'avouer
maintenant la diffrence entre la ralit et les traits imaginaires du
hros devant lequel elle et volontiers jadis brl de l'encens? Pour
rduire  une pareille extrmit la vanit de la femme qui vous aime
et qui vous choisit, il faut ordinairement bien des annes et bien
des trahisons.... Les yeux verts et perants de Rebecca, son sourire
sinistre venaient ensuite remplir d'effroi la craintive Amlia. Elle
resta plonge dans le vague de ces mditations, dans ces rveries
mlancoliques, les mmes o l'avait trouve l'honnte Irlandaise
lorsqu'elle lui apporta la lettre qui contenait les nouvelles
protestations de George et sa nouvelle demande en mariage.

Ses yeux taient fixs sur ce petit lit bien lisse et bien blanc o
nagure reposait encore sa tte de jeune fille! Mais il avait cess
d'tre  elle. Alors elle se prenait  penser au plaisir qu'elle
aurait  y dormir encore,  s'veiller comme autrefois sous les
regards souriants de sa mre. Elle songeait avec terreur  ce grand
catafalque de damas qui s'levait comme un tombeau dans cette vaste et
sombre pice o elle devait passer la nuit  Cavendish-Square.  cher
petit lit bien blanc, que de confidences n'avez-vous pas reues dans
ses longues insomnies! que de fois dans son dsespoir ne l'avez-vous
pas entendue appeler la mort! Maintenant elle doit tre bien heureuse
et ses dsirs sont remplis. Le bien-aim pour lequel elle a tant
soupir, elle le possde pour toujours! Avec quelle vigilance, quelle
tendresse sa bonne mre n'avait-elle pas veill sur cette couche
de l'innocence! Tous ces souvenirs, toutes ces penses brisaient ce
pauvre petit coeur sensible et passionn. Amlia alla s'agenouiller
au pied de son humble couchette, et pour les froissements et les
blessures de son me demanda le baume consolateur  celui auquel la
jeune fille s'tait trop rarement adresse jusqu'alors. L'amour
avait t sa foi, et maintenant ce coeur saignant et rebut cherchait
l'appui qui ne fait jamais dfaut aux mes souffrantes. Avons-nous
le droit d'couter, de rpter ces prires? Ces mystres sacrs de la
conscience, mon cher lecteur, ne doivent point tre troubls par le
tumulte de _la Foire aux Vanits_ au milieu de laquelle notre histoire
se passe.

Nous dirons seulement que, quand on vint la chercher pour le th, la
jeune femme descendit avec une me plus sereine. Ses tristes visions
s'taient vanouies, sa destine lui paraissait moins amre; elle ne
pensait plus ni aux froideurs de George, ni aux yeux verts de Rebecca.
Elle embrassa tendrement son pre et sa mre, et, par ses causeries
avec le vieux Sedley, pntra son me d'une joie  laquelle il n'tait
plus accoutum. Elle trouva le th excellent, fit ses compliments  sa
mre sur la salade d'oranges, et, en cherchant  rpandre le bonheur
autour d'elle, se sentit elle-mme plus heureuse. Puis elle repartit
pour aller dormir dans le grand catafalque funbre, et reut George
avec un sourire sur les lvres quand il rentra du thtre.

Le lendemain, matre George avait des _affaires_ d'une plus haute
importance que d'aller au thtre applaudir M. Kean. Ds son arrive 
Londres, il avait crit aux hommes de loi de son pre pour leur faire
savoir que, dans sa royale sagesse, il avait dcid qu'il aurait avec
eux une entrevue le jour suivant. Ses pertes au billard et aux cartes
contre le capitaine Crawley avaient presque vid sa bourse, et il
dsirait se monter en espces avant son dpart. Il n'avait d'autre
moyen pour cela que d'entamer les deux mille livres que le notaire
avait ordre de lui compter. Du reste, il ne doutait pas que son pre,
avant peu, ne se relcht beaucoup de ses svrits. Quel pre assez
dur pour ne point finir par ouvrir les yeux sur les mrites d'un
prodige de son espce? Et si ce coeur de roc tait capable de rsister
 la voix du sang et  l'vidence de ses hautes vertus, eh bien!
George tait dcid  recueillir tant de lauriers,  planter tant de
trophes sur les champs de bataille qui allaient s'ouvrir pour
lui, que le vieillard, vaincu, finirait par reprendre de meilleurs
sentiments pour son fils. D'ailleurs, George n'avait-il pas le monde
devant lui? Sa mauvaise chance aux cartes ne serait peut-tre pas
ternelle, et deux mille livres, du reste, lui laissaient encore bien
du temps.

Par ses soins, une voiture conduisit de nouveau Amlia auprs de sa
mre. Il donnait carte blanche  ces deux dames pour se conformer
dans leurs achats  toutes les exigences de la mode. Il voulait que
mistress George Osborne ne manqut de rien pour faire sensation 
son arrive en pays tranger. Mais un jour, un seul jour pour de si
importantes emplettes, c'tait bien peu; aussi fut-il grandement et
gravement rempli. Mistress Sedley courant en voiture chez la modiste
et la lingre, se voyant escorte jusqu' son quipage par une foule
obsquieuse de commis empresss et polis, se crut un instant revenue
aux jours de ses grandeurs passes; c'tait la premire joie qu'elle
gotait depuis ses rudes et pnibles preuves. Mistress Amlia ne se
montra pas compltement indiffrente au plaisir de s'arrter dans les
boutiques, de voir, de marchander et d'acheter de jolies choses; il ne
lui en cotait point du tout d'obir aux ordres de son mari, et elle
se distinguait dans l'acquisition de ces objets de toilette par une
finesse et une lgance toute fminines, comme disent les marchands,
suivant une habitude traditionnelle.

Quant  la guerre qu'on voyait poindre  l'horizon, mistress Osborne
ne s'en tourmentait pas beaucoup. L'affaire de Bonaparte tait claire,
il ne pouvait manquer d'tre cras au premier choc. Les navires de
Margate transportaient chaque jour  Gand et  Bruxelles une socit
lgante et choisie. On avait plutt l'air de se rendre  une partie
de plaisir qu' une guerre srieuse. Comment le Corse pourrait-il
tenir contre les armes coalises de l'Europe et le gnie de
Wellington! Amlia partageait ces sentiments; car il est inutile de
dire que cette douce et tendre crature acceptait sans contrle les
impressions de ceux qui l'environnaient. Il y avait trop d'humilit
et de soumission dans cette me pour qu'elle vnt jamais  prendre
l'initiative d'une opinion personnelle. Mais revenons  notre sujet;
Amlia et sa mre passrent une grande journe  courir les boutiques
de Londres, et la jeune femme trouva  la fois grand succs et grand
plaisir  ses dbuts dans le monde lgant.

George, pendant ce temps, le chapeau sur l'oreille, les coudes en
querre, l'air crne et provocateur, se dirigeait vers Bedford-Row, et
s'avanait dans l'tude du notaire avec une dmarche majestueuse, au
milieu de tous les clercs  mine de parchemin, occups  griffonner
des mmoires indchiffrables. Il enjoignit  l'un d'eux d'aller
prvenir M. Higgs que le capitaine Osborne tait  l'attendre. Au ton
protecteur et arrogant d'Osborne, on aurait pu croire que ce _pkin_
de notaire, qui avait trois fois plus de cervelle que lui, cinquante
fois plus d'argent et mille fois plus d'exprience, n'tait qu'un
pauvre hre qui, toute affaire cessante, devait se mettre  la
disposition du capitaine. George ne s'aperut pas du sourire de piti
qui passa sur les lvres de tous ces gratteurs de papier, comme il
les traitait dans son for intrieur, depuis le matre clerc jusqu'au
saute-ruisseau. Il s'assit, et tout en caressant avec sa canne la tige
de sa botte, il daigna abaisser ses penses sur le ramassis de pauvres
diables qu'il avait devant les yeux. Ces pauvres diables taient
au courant de ses affaires, et en parlaient le soir au caf tout en
buvant leur bire avec des confrres. Quel secret y eut-il jamais
pour un notaire ou pour ses clercs? Rien n'chappe  cette puissance
scrutatrice, mais discrte; dans les tudes se rglent mystrieusement
les destines de tous les habitants de la Cit.

En entrant dans le cabinet de M. Higgs, George s'attendait peut-tre
 le trouver charg de quelque message de rconciliation de la part
de son pre, et peut-tre avait-il pris ces allures ddaigneuses et
superbes pour manifester, dans son extrieur, la rsolution et
la fermet de son me. Mais ces prtentions  l'arrogance ne
rencontrrent chez le notaire que froideur et indiffrence, ce qui les
rendit encore plus ridicules. M. Higgs tait occup  crire quand le
capitaine entra.

Avez la bont de vous asseoir, monsieur, lui dit-il; je suis  vous 
la minute. Monsieur Poe, apportez-moi le dossier, s'il vous plat.

Et il se remit  crire.

M. Poe ayant apport les pices, le patron demanda  George s'il
voulait ses deux mille livres en billets payables  vue, ou bien s'il
prfrait qu'on lui achett de la rente.

Un des excuteurs testamentaires de feu M. Osborne est absent en ce
moment, dit-il avec le ton de l'indiffrence, mais mon client consent
 se conformer  vos dsirs pour terminer le plus tt possible.

--Faites-moi un billet, reprit le capitaine de fort mauvaise humeur,
je n'ai que faire de vos schellings et vos sous, ajouta-t-il quand
l'homme de loi lui prsenta le montant de la somme.

Il se flattait d'avoir, par ce trait de majestueux mpris, confondu la
ridicule exactitude de ce vieil crivassier, et il sortit du cabinet
le papier dans sa poche.

Dans deux ans ce garon-l sera sous clef, dit M. Higgs  M. Poe.

--Croyez-vous donc que le pre Osborne ne finisse pas par se radoucir?

--Je me fierais plutt  l'attendrissement d'une borne, rpliqua M.
Higgs.

--Du reste, il la mne bonne et heureuse, reprit le clerc, voil 
peine une semaine qu'il est mari, et je l'ai vu l'autre jour avec
d'autres individus de son rgiment reconduire au sortir du thtre
mistress High Flyer  sa voiture.

Puis la conversation prit un autre cours, et mistress George Osborne
s'effaa du souvenir de ces messieurs.

Le billet tait tir sur nos amis de Lombard-Street Hulker et Bullock.
George jugea  propos de se diriger sur-le-champ de ce ct pendant
qu'il tait en train de faire ses affaires: il avait hte de recevoir
son argent. Fred Bullock,  la face bilieuse, tait prcisment 
regarder le travail d'un de ses employs, dans le bureau o George
se prsenta, sa face jaune prit aussitt une teinte livide, et il se
retira comme pour cacher les remords de sa conscience dans son cabinet
le plus recul. George, tout occup  couver des yeux son argent,
ne fit aucune attention aux variations de teint et  la fuite du
cadavrique adorateur de sa soeur.

Fred Bullock instruisit le soir mme le vieil Osborne de la dmarche
de son fils.

Il est fier comme un cu neuf, lui dit son futur gendre. Il a pris
jusqu'au dernier schelling. Quelques centaines de livres n'iront pas
loin avec ce garon-l.

Le vieil Osborne attesta par le plus terrible serment qu'il se
souciait peu du temps et de la manire qu'on mettrait  dpenser cet
argent.

Quant  George, fort satisfait de l'emploi de sa journe, il fit
promptement tous ses prparatifs de dpart, et Amlia reut, pour
payer ses emplettes, des billets  vue que son mari lui remit avec une
gnrosit de grand seigneur.




CHAPITRE XXVII.

Amlia au rgiment.


Quand le splendide quipage de Joe s'arrta  la porte de l'htel de
_Chatham_, la premire figure qu'avait aperue Amlia avait t celle
du brave capitaine Dobbin qui, depuis plus d'une heure, arpentait
la rue en attendant l'arrive de ses amis. Le capitaine, avec ses
paulettes, son habit d'uniforme, son ceinturon rouge et son sabre,
avait une tournure tout  fait martiale. Jos sentit alors un certain
orgueil  pouvoir parler de sa liaison avec lui; aussi mit-il dans son
bonjour bien plus de cordialit qu'il lui en avait jamais tmoign 
Brighton.

Le capitaine avait avec lui l'enseigne Stubble qui, en voyant
descendre Amlia de voiture, ne put retenir l'exclamation suivante:

Vrai Dieu, la jolie fille!

Osborne se rengorgea  cette approbation spontane et la prit comme un
hommage rendu  son bon got.  vrai dire, Amlia dans sa pelisse de
marie, avec ses rubans roses, la fracheur que donnait  ses joues un
voyage rapide et au grand air, justifiait assez, par la gentillesse et
le charme de sa figure, le compliment de l'enseigne. Dobbin au fond du
coeur en sut gr  son jeune camarade; puis, comme il s'avanait pour
aider la jeune femme  descendre de voiture, Stubble put voir le
joli petit pied qui posa  peine sur la marche. Il devint tout rouge
pendant qu'il faisait le plus profond salut  la jeune marie.

En voyant le numro du rgiment sur le casque de l'enseigne, Amlia
lui fit un petit signe de tte accompagn d'un doux sourire, ce qui
acheva de le clouer sur place.  partir de ce jour, le capitaine
Dobbin traita M. Stubble de la faon la plus affectueuse, et,  la
promenade comme  la caserne, il fut souvent question d'Amlia dans
leurs conversations. Bientt, parmi les jeunes et braves officiers du
***e rgiment, ce fut  qui aurait le plus d'admiration et de louanges
pour mistress Osborne. Ses manires simples et naturelles, son air
bienveillant et modeste lui gagnrent tous les coeurs honntes. Notre
lecteur doit demander  son imagination plus encore qu' nos paroles
une ide de cette douceur et de cette simplicit. La simplicit, voil
un joyau inestimable pour une femme et qu'on peut reconnatre en
elle, rien qu' lui entendre dire qu'elle est engage pour le prochain
quadrille ou que la chaleur la fatigue. George, qui avait toujours
eu le pompon dans son rgiment, grandit encore dans l'estime de ses
jeunes collgues, sduits par son dsintressement  prendre une femme
sans fortune et son bon got  la choisir si charmante.

Dans le salon commun, Amlia fut toute surprise de trouver une lettre
adresse  mistress la capitaine Osborne. C'tait un billet rose de
forme triangulaire. Sur le cachet on voyait une colombe tenant dans
son bec un rameau d'olivier; la cire n'avait point t mnage, et
l'criture trs-large et trs-lche accusait une main fminine.

Voil qui sort du poignet de Peggy O'Dowd, dit George en riant; je le
reconnais aux bavures de la cire.

C'tait bien en effet un billet de mistress la major O'Dowd, qui
priait mistress Osborne de venir passer la soire chez elle en petit
comit.

Il faut y aller, dit George  sa femme; vous ferez connaissance avec
tous les officiers de notre corps. O'Dowd commande le rgiment, et
Peggy commande O'Dowd.

Mais ils taient  peine, depuis quelques minutes, en possession de la
lettre de mistress O'Dowd, que la porte s'ouvrit avec fracas et
qu'une bonne grosse mre, en amazone, suivie de quelques officiers du
rgiment, s'avana  leur rencontre.

Me voil! fit-elle, car je n'ai pas pu attendre au th. George, mon
cher, prsentez-moi  madame. Madame, charme de faire la vtre et de
vous prsenter mon poux, le major O'Dowd.

Aprs ce compliment, la joyeuse et grosse amazone s'lana au cou
d'Amlia avec une effusion dlirante, et celle-ci reconnut bien vite
l'original dont son mari s'tait si souvent amus  lui faire la
caricature.

Vous avez d souvent entendre parler de moi  votre cher poux,
reprit cette dame avec beaucoup de vivacit.

--Vous avez d souvent en entendre parler, rpta son mari le major
avec la prcision d'une serinette.

Amlia lui dit qu'en effet ils avaient souvent parl d'elle avec son
mari.

Je suis sre qu'il ne m'aura pas trop bien arrange, rpliqua
mistress O'Dowd en ajoutant que George tait une mauvaise langue.

--J'en rpondrais, continua le major essayant de prendre un air
malicieux, ce qui excita une vive hilarit de la part de George.

Mistress O'Dowd fit claquer son fouet, en intimant au major l'ordre
de se tenir fixe sur toute la ligne. Puis elle demanda  George d'tre
prsente  mistress la capitaine Osborne, suivant toutes les rgles
de l'tiquette.

Je vous prsente, ma chre femme, dit George avec son plus grand
srieux, la trs-bonne, trs-aimable et trs-excellente amie, Aurelia
Margaretta, autrement dite Peggy.

--Vous y tes; allez toujours, dit le major.

--Autrement dite Peggy, femme de Michel O'Dowd, major de notre
rgiment et fille de Fitzjurld Ber'sford de Burge Malony de Glen
Malony, comt de Kildare.

--Et de Murgan-Square,  Dublin, reprit la dame avec un air de majest
calme et digne.

--Et de Murgan-Square, cela va sans dire, fit tout bas le major.

--C'est l que vous m'avez fait la cour, mon cher major, reprit la
dame.

Le major eut un signe de tte affirmatif pour ces dernires paroles
comme pour celles qui les avaient prcdes.

Le major O'Dowd avait servi son souverain dans toutes les parties du
monde. Bien qu'il et d ses grades  quelque chose de plus honorable
que des intrigues de boudoir, il tait cependant le plus modeste, le
plus silencieux, le plus doux et le plus paisible des hommes; c'tait
un agneau que sa femme menait  sa fantaisie. Il venait en silence
prendre sa place  la table des officiers, buvait beaucoup, puis,
quand il tait gorg de liquides, il rentrait dans sa chambre pour
y cuver son vin. S'il ouvrait la bouche, c'tait toujours pour tre
d'accord sur n'importe quoi avec n'importe qui. Sa vie s'coulait
ainsi heureuse et gale. Le soleil brlant de l'Inde n'avait point
embras son sang, et la fivre jaune n'avait point eu de prise sur
cette rude corce. Il marchait  une batterie de canons avec la mme
indiffrence qu'il mettait  se rendre  une table servie. Son apptit
ne distinguait pas entre un rti de cheval et une soupe  la tortue.
Il avait encore sa vieille mre, mistress O'Dowd de O'Dowdstown,
 laquelle il n'avait jamais dsobi qu'en prenant la fuite pour
s'enrler et en s'obstinant  pouser cette gaillarde de Peggy Malony.

Peggy tait une des cinq demoiselles faisant partie des onze enfants
de la noble maison de Glen-Malony. Son mari, et tout  la fois son
cousin, lui tait parent du ct maternel, et lui devait l'inestimable
avantage d'une alliance avec des Malonies, dont pas une famille au
monde n'galait  ses yeux la noblesse. Aprs neuf saisons  Dublin et
deux  Bath et  Cheltenham, sans avoir pu trouver personne qui voult
s'atteler avec elle au joug de l'hymne, miss Malony ordonna  son
cousin Mick de l'pouser; elle marquait alors six lustres et demi
sonns. L'honnte garon obit et emmena sa cousine dans les Indes
occidentales, o elle eut, comme doyenne d'ge, la prsidence des
dames du ***e rgiment dans lequel O'Dowd venait de passer par
mutation.

Mistress O'Dowd avait  peine pass une demi-heure avec Amlia,
que celle-ci, subissant le sort commun  toutes les nouvelles
connaissances de la major, dut couter d'un bout  l'autre l'histoire
de sa famille et la gnalogie des Malonies.

Ma chre, disait-elle dans le laisser-aller de ses panchements,
je voulais faire de George mon beau-frre, et ma soeur Glorvina lui
allait parfaitement; mais ce qui est fait n'est plus  faire, et,
puisqu'il vous a pouse, vous tes dsormais pour moi comme ma soeur.
Pas vrai? C'est maintenant comme si vous tiez de la famille. Vous
avez une petite mine chiffonne qui me plat, et je vois d'ici que
nous nous entendrons au mieux; et nous n'aurons au rgiment qu'
marquer un de plus au total.

--C'est cela, nous n'aurons qu' marquer un de plus au total, dit
O'Dowd d'un air approbateur.

Amlia, fort reconnaissante de ces bons procds, se divertit
nanmoins beaucoup d'un accueil aussi cavalier, et de cette brusque
introduction au milieu de sa nouvelle et nombreuse famille.

Ici, nous sommes tous de bons diables, continua la femme du major. Il
n'y a pas un rgiment au service o vous puissiez trouver plus d'union
et de concorde que dans le ntre. Jamais de querelles, de mauvais
rapports, de mdisance parmi nous. Il y rgne, tout au contraire, une
affection rciproque  l'gard les uns des autres.

--Exemple: mistress Magenis et vous, dit George en riant.

--Mistress la capitaine Magenis et moi avons fait notre paix, et
pourtant elle s'tait conduite avec moi  me rendre les cheveux tout
blancs et  me mettre  deux doigts du tombeau.

--Ah! Peggy, ma chre, c'et t dommage pour ces belles tresses
noires, s'cria le major.

--Taisez votre bec, gros bta! Voyez-vous, ces maris, mistress
Osborne, il faut toujours que a lve la tte. Quant  Mick, je lui
ai dit qu'il ne devrait jamais ouvrir la bouche que pour donner le mot
d'ordre, boire et manger. Il faudra que je vous fasse connatre
notre personnel; je vous donnerai tous les renseignements dans le
tte--tte. Prsentez-moi maintenant  votre frre; en vrit,
c'est un bel homme: il me rappelle mon cousin Dan Malony, Malony de
Ballymalony, ma chre; vous savez qu'il a pous Ophlia Scully de
Oystherstown, cousine de lord Poldoody.... Monsieur Sedley.... charme
de faire la vtre. Vous dnerez, je pense, avec nous ce soir  la
table des officiers.... Pensez au docteur, Mick, et tenez-vous bien
pour ne pas vous mettre hors combat pour la runion de ce soir.

--Nous pourrions peut-tre, ma chrie, fit observer le major, avoir
pour M. Sedley un billet d'invitation  ce dner d'adieu que nous
donne le 150e.

--Vite, Simple.... L'enseigne Simple de notre rgiment; ma chre
Amlia, j'avais oubli de vous le prsenter.... Courez en toute hte:
vous offrirez au colonel Tavish les compliments de mistress la major
O'Dowd, et vous lui direz que le capitaine Osborne a amen avec
lui son beau-frre, et que nous le lui conduirons dans la salle du
banquet,  cinq heures sonnant. Voulez-vous, ma chre, venir prendre
avec moi quelque chose pour tromper la faim jusque-l? Allons, pas de
crmonie, je vous prie.

Tandis que mistress O'Dowd continuait sa litanie, le jeune enseigne,
dj au bas de l'escalier, courait s'acquitter de sa commission.
L'obissance est l'me du soldat!

Emmy, dit le capitaine George, nous allons  notre service. Pendant
ce temps, mistress O'Dowd voudra bien procder  votre ducation
militaire.

Les deux capitaines prirent chacun un bras du major, et se firent l'un
 l'autre, par-dessus sa tte, une grimace d'intelligence.

Une fois en possession de sa nouvelle amie, mistress O'Dowd l'accabla
d'une avalanche de renseignements,  laquelle ne pouvait rsister
la mmoire de la pauvre petite patiente. Amlia fut initie  toute
l'histoire secrte de la nombreuse famille dans les rangs de laquelle
la jeune dame s'tonnait d'tre encore si vite entre.

Mistress Heavytop, la femme du colonel, tait morte  la Jamaque,
d'une passion malheureuse, fortement complique de fivre jaune. Quant
 ce vieux monstre de colonel, auquel on ne voyait pas plus de cheveux
sur la tte qu'il n'y en a sur un boulet de canon, il avait cont
fleurette  une fille mtis de la localit. Mistress Magenis, 
laquelle manquaient les premiers rudiments de l'ducation, tait au
demeurant une brave femme; mais elle avait une langue infernale, et
aurait trich sa mre au whist. Mistress la capitaine Kirk ne manquait
pas de lever au ciel ses grands yeux de homard effarouch ds qu'on
parlait de faire le plus innocent loto. Et pourtant, continuait la
major, mon pre, l'homme le plus pieux qui soit entr dans une glise,
le doyen Malony, mon oncle et notre cousin l'vque, font tous les
soirs, en parfaite tranquillit de conscience, leur partie de mouche
ou de whist. Du reste, aucune de ces dames n'accompagne le rgiment,
reprit mistress O'Dowd. Fanny Magenis reste avec sa mre, marchande,
comme vous savez, de charbon et de pommes de terre  Islington-Town,
tout prs de Londres. Aussi la fille est-elle toujours  nous parler
des navires de son pre et  nous appeler pour nous les faire voir
quand ils montent la rivire. Mistress Kirk et ses enfants resteront
ici,  Bethesda-Place, pour tre plus  porte de leur prdicateur
favori, le docteur Ramshorn.... Mistress Bunny est dans une situation
intressante, mais c'est pour elle un tat normal: voil le huitime
qu'elle va donner au lieutenant.... La femme de l'enseigne Posky, qui
nous est arrive deux mois avant vous, ma chre, s'est dj querelle
plus de vingt fois avec Tom Posky. On entend leur vacarme de toute la
caserne. D'aprs le bruit qui court, ils en seraient dj  se jeter
les plats  la tte. Tom n'a point voulu s'expliquer la semaine
dernire sur un noir qu'il avait  l'oeil. Quant  madame, elle
va retourner chez sa mre, qui tient une pension de demoiselles 
Richemond. Pour en venir l, elle et aussi bien fait de se tenir
tranquille au lieu de se laisser enlever!... O avez-vous tudi,
ma chre? Moi, j'ai t leve chez mistress Flanagan, aux Bosquets
d'Ilissus, prs Dublin, et la pension y cotait bon. Rien qu'une
marquise pour nous donner la prononciation de Paris, et un major
gnral retir du service pour nous faire marcher au pas.

Amlia n'en revenait pas de ces singulires communications et de ces
titres de parent qui, sans plus de crmonie, lui donnaient mistress
O'Dowd pour soeur ane. On la prsenta le soir mme au reste de sa
famille improvise. Comme elle tait timide et aimable, sans tre
assez jolie pour donner de l'ombrage aux autres femmes, la premire
impression fut en sa faveur. Mais les officiers du 150e tant survenus
et l'ayant juge digne de leur attention particulire, toutes ses
soeurs se mirent bien vite  lui trouver des dfauts.

Osborne en a donc fini avec ses folles dpenses, dit mistress Magenis
 mistress Bunny.

--Si dans un dbauch converti on peut tailler un bon mari, il y a
des chances pour que George devienne le modle du genre, fit observer
mistress O'Dowd  mistress Posky, jusqu'alors la plus jeune marie
du rgiment, et furieuse par suite contre la nouvelle venue qui lui
prenait sa place.

Quant  mistress Kirck, l'assistante du docteur Ramshorn, elle posa
 mistress Osborne deux ou trois questions de principe sur le dogme,
pour voir si c'tait une brebis marque au sceau de l'lection.  la
simplicit des rponses de la jeune femme, elle dcida que cette me
errait encore dans les plus paisses tnbres. Pour la rapprocher le
plus possible de la lumire, elle lui remit trois excellents petits
livres  bon march et orns de vignettes. En voici les titres.

    _Les gmissements au dsert_;
    _La Blanchisseuse de Wandworth_;
    _La Vraie Baonnette du soldat anglais_.

Dsireuse de la tirer de ce chaos d'ignorance avant que le sommeil ft
venu fermer ses yeux, mistress Kirk pressa Amlia de lui promettre de
ne pas se coucher avant d'avoir lu ces petits manuels.

Les hommes, trangers  tous ces petits manges, firent cercle autour
de la charmante femme de leur camarade et puisrent en son honneur
tout le rpertoire de la galanterie militaire. Ce fut une vritable
ovation, qui ranima le courage d'Amlia et rendit  ses yeux tout leur
clat. George se sentait fier des succs de sa femme et surtout du
mlange de grce et de timidit avec lequel elle recevait les hommages
de ses jeunes adorateurs et rpondait  leurs compliments. Quant
 lui, sous son brillant uniforme, il clipsait tous les autres
officiers et tenait un regard d'affectueuse tendresse sans cesse
attach sur sa femme. Ce soir-l, Amlia fut bien heureuse, et son
pauvre petit coeur en bondissait de joie.

Je veux tre aimable pour tous ses amis, disait-elle en elle-mme.
Il suffit qu'ils soient ceux de George pour devenir les miens, je
m'efforcerai de lui faire trouver la joie et la gaiet dans son
intrieur pour le lui faire chrir davantage.

L'entre d'Amlia au rgiment se fit donc par acclamations; les
capitaines la trouvaient charmante, les lieutenants chantaient
ses louanges, et les enseignes lui auraient brl de l'encens. Le
chirurgien-major, le vieux Cutler, risqua deux ou trois plaisanteries
qui sentent trop l'anatomie pour trouver place ici. Cackle, son aide,
qui avait pris ses grades  l'Universit d'dimbourg, daigna causer
avec elle littrature et lui adresser quelques citations franaises,
enfin, Stubble allait de l'un  l'autre glisser  l'oreille de chacun:

Hein! n'est-ce pas qu'elle est jolie?

Le vin chaud eut seul le pouvoir de le dtourner de sa contemplation.
Quant au capitaine Dobbin, il ne dit mot  Amlia de toute la soire,
mais il reconduisit Jos  son htel, assist du capitaine Porter.
Le pauvre garon avait la dmarche fort vacillante. Le rcit de ses
chasses au tigre avait eu un succs fou d'abord  table auprs des
officiers, puis, le soir, sur mistress O'Dowd, qui se prlassait
 l'ombre de son turban  l'oiseau de Paradis. Dobbin remit
l'ex-receveur aux mains de son domestique et resta  se promener et 
fumer son cigare sur le devant de l'htel. George, au moment de partir
de chez mistress O'Dowd, avait soigneusement envelopp sa femme dans
son chle, et celle-ci donna  la ronde une poigne de main  tous
les officiers qui l'accompagnrent jusqu' sa voiture, et la suivirent
encore de leurs bruyantes acclamations. Amlia, pour descendre de
voiture, s'appuya sur la main de Dobbin et le gronda, en souriant, de
ne s'tre pas approch d'elle de toute la soire.

Le capitaine fumait encore son cigare que dj, depuis longtemps,
tout dormait dans l'htel et dans la rue. Il avait regard la lumire
disparatre du salon de George, puis briller ensuite et s'teindre
dans la chambre  coucher.

Il rentra dans ses quartiers aux clarts incertaines d'un jour qui
commenait  poindre. Dj un sourd murmure de cris et de manoeuvres
s'levait du ct de la rivire: c'taient les btiments de transport
qui recevaient leurs nombreux passagers pour les porter sur le
continent, bien loin des rives de la Tamise.




CHAPITRE XXVIII.

Amlia arrive en Belgique.


Officiers et soldats dans le ***e devaient prendre passage sur les
navires quips  cet effet par le gouvernement. Le surlendemain du
th de mistress O'Dowd, au milieu des bruyantes clameurs des matelots
et des troupes, des fanfares de la musique rptant l'air national du
_God save the king_, des officiers qui agitaient leurs chapeaux, enfin
des hourras de la flotte entire, le convoi descendit lentement sur le
fleuve et appareilla pour Ostende.

Joe, toujours galant, avait consenti  servir d'escorte  sa soeur,
et  la femme du major, dont les malles immenses, y compris le fameux
oiseau de paradis, taient parties avec les bagages du rgiment. Nos
deux hrones, aprs s'tre rendues en voiture  Ramsgate sans le plus
mince paquet, s'embarqurent pour Ostende, au milieu de la cohue des
passagers qui se pressaient en foule pour cette destination.

Cette priode de la vie de Jos  laquelle nous allons assister, est si
remplie d'incidents du genre le plus dramatique, qu'elle lui fournit
pendant longtemps des sujets de conversation aussi neuve qu'anime et
fit mme beaucoup tort  la chasse au tigre, remplace dsormais par
les rcits les plus mouvants de l'hroque campagne de Waterloo.

Ds qu'il eut prix le grand parti d'accompagner les dames, il cessa
de se raser la lvre suprieure.  Chatham, il assistait avec la plus
invariable exactitude aux revues et aux exercices. Il prtait une
oreille attentive aux conversations de _ses confrres les officiers_,
comme il se plaisait  les appeler, et il faisait tout son possible
pour retenir les expressions techniques du mtier. L'excellente
mistress O'Dowd l'aidait beaucoup dans cette tude en lui prtant le
secours de ses lumires.

Le jour de l'embarquement  bord de _la Belle-Rose_, il arriva pour
le dpart avec un habit  brandebourgs, un pantalon d'ordonnance et un
immense chapeau tincelant sous ses galons d'or. Il disait d'un air de
mystre  qui voulait l'entendre qu'il allait rejoindre l'arme du duc
de Wellington, et comme il avait sa voiture avec lui, on le prenait
pour quelque grand personnage, pour un commissaire gnral ou tout au
moins pour un courrier du gouvernement.

Son coeur eut horriblement  souffrir du voyage; les dames prouvrent
aussi un tat de malaise pitoyable. Mais Amlia sentit la vie renatre
en elle quand le navire entra dans le port d'Ostende: c'est qu'elle
voyait le btiment sur lequel se trouvait le rgiment de son mari.
Jos alla tout droit  l'htel, le coeur encore mal  sa place; et le
capitaine Dobbin, aprs avoir escort les dames, s'occupa de rclamer
au navire, puis  la douane, la voiture et les effets de M. Joe, car
M. Joe se trouvait alors sans valet. Le sien, d'accord avec celui
de M. Osborne, avait refus catgoriquement de se livrer aux flots
trompeurs d'Amphytrite. Cette conspiration, ayant clat au dernier
moment, avait jet la consternation dans l'me de M. Joe Sedley, et il
s'en fallut de bien peu qu'il ne laisst le convoi partir tout
seul. Mais les railleries du capitaine Dobbin triomphrent de ses
hsitations. Ses moustaches avaient d'ailleurs atteint toute leur
croissance; ce dernier motif acheva ce qu'avait commenc l'loquence
de Dobbin, et Joe s'embarqua.

Dobbin, pour rcompenser Joe d'avoir obtempr  sa demande, se mit
en qute d'un domestique et lui amena un petit Belge olivtre qui
ne parlait aucun idiome connu, mais qui, par son air affair et sa
ponctualit  n'appeler M. Sedley que milord, se concilia promptement
les bonnes grces de notre ami.

Ostende a bien chang de physionomie sous le rapport des Anglais qu'on
y voit maintenant: les grands seigneurs y sont fort rares, et ceux
qu'on y rencontre ne trahissent gure une origine aristocratique.
La plupart du temps, ce sont des gens mal vtus, en linge sale, qui
sentent l'eau-de-vie et le tabac, et vont jouer aux cartes ou pousser
les billes dans des estaminets enfums.

Un ordre du duc de Wellington obligeait alors chacun dans l'arme 
payer rigoureusement sa dpense. Pour un peuple de marchands, c'est un
de ces souvenirs qui ne saurait s'effacer de la mmoire. tre envahi
par une arme de pratiques qui payent bien, avoir  nourrir des hros
parfaitement solvables, que peut dsirer de plus un pays industriel?

La Belgique n'est pas du reste, par elle-mme, fort belliqueuse,
car son histoire atteste, depuis des sicles, qu'elle se contente de
fournir un champ de bataille aux autres nations.

Ce riche et florissant royaume prsentait aux premiers jours de l't
de 1815, un air de bien-tre et d'opulence qui rappelait les plus
beaux temps de son pass. Ses vastes campagnes et ses paisibles
cits s'animaient de la prsence de nos beaux uniformes rouges;
ses magnifiques promenades taient sillonnes en tout sens par de
fringants quipages, par de brillantes cavalcades; ses rivires
ctoyant de riches pturages, d'antiques et pittoresques hameaux, de
vieux chteaux cachs sous d'pais ombrages, promenaient doucement sur
leurs ondes la foule indolente des touristes anglais; le soldat buvait
 l'auberge du village et, chose plus rare, payait libralement sa
dpense; le Highlander, log dans les fermes flamandes, berait
le nouveau-n, tandis que Jean et Jeannette allaient rentrer les
fourrages. Un pinceau dlicat trouverait l un charmant sujet comme
pisode de la guerre  cette poque. On et dit les prparatifs d'une
revue inoffensive et brillante. Cependant Napolon, abrit par une
ceinture de forteresses, se prparait, lui aussi,  envahir ce pays.

Le gnral en chef de l'arme anglaise, le duc de Wellington, avait
su inspirer  tous ses soldats une foi comparable seulement 
l'enthousiasme fanatique des Franais pour Napolon. Ses dispositions
pour la dfense taient si bien combines, ses renforts, en cas de
besoin, taient si proches et si nombreux, que la crainte tait
bannie de tous les coeurs, et que nos voyageurs, parmi lesquels s'en
trouvaient deux d'une timidit excessive, partageaient nanmoins la
scurit gnrale.

Le rgiment parmi les officiers duquel sont nos amis allait tre
transport par eau jusqu' Bruges et Gand et marcher ensuite de l
sur Bruxelles. Joe accompagnait les dames, qui prirent passage sur
les bateaux publics, dont le luxe et l'amnagement ont droit  quelque
place dans le souvenir des vieux touristes de Flandres. Ces lents mais
commodes vhicules s'taient fait, pour la bonne chre, une rputation
parfaitement justifie et  laquelle se rattache la tradition
suivante: Un voyageur anglais, qui tait venu en Belgique avec
l'intention d'y passer seulement une semaine, tant mont  bord de
l'un de ces navires, se trouva si bien de la cuisine, qu'une fois
arriv  Gand, il repartit pour Bruges, et recommena de nouveau
le mme voyage. Enfin les chemins de fer furent invents. Alors, de
dsespoir, notre homme se noya dans le fleuve au moment o le dernier
navire qui faisait le dernier voyage touchait  sa destination.

Joe ne devait point en venir  cette extrmit, mais il fit largement
honneur  la table servie devant lui. Mistress O'Dowd affirmait que,
pour complter son bonheur, il ne lui manquait plus que d'pouser sa
soeur Glorvina. Toute la journe se passa pour lui  boire sur le
pont de la bire flamande,  tempter contre Isidore, son nouveau
domestique, et  faire le galant auprs des dames.

Son courage tait mont  un diapason des plus levs et devait
beaucoup aux fumes bachiques.

Que le Corse vienne donc nous attaquer! s'criait-il; Emmy! ma chre
me, si je tremble, ce n'est que pour lui. Dans deux mois, morbleu!
les allis seront  Paris, et je vous payerai  dner au Palais-Royal.
Trois cent mille Russes, entendez-vous? vont entrer en France par
Mayence et le Rhin; trois cent mille, ma chre soeur, sous les ordres
de Wittgenstein et de Barclay de Tolly. Vous n'tes pas au fait de la
stratgie militaire, chre petite; mais en homme qui m'y connais, je
puis vous dire qu'il n'y a pas d'infanterie en France capable de
tenir tte  l'infanterie russe. Le Corse a-t-il un gnral en tat de
moucher la chandelle  Wittgenstein? Viennent ensuite les Autrichiens,
au nombre de cinq cent mille, aussi vrai que me voil. Avant dix
jours, vous les verrez  la frontire de France, sous les ordres
de Schwartzemberg et du prince Charles. Et puis les Prussiens, les
Prussiens, entendez-vous? commands par le brave gnral Blcher.
Maintenant que Murat n'y est plus, trouvez-moi un gnral de cavalerie
 comparer  celui-l. N'est-ce pas, mistress O'Dowd, que votre jeune
amie aurait tort de se tourmenter? Allons, Isidore, ne tremblez pas
ainsi; vite, monsieur, versez-moi de la bire.

Mistress O'Dowd, pour toute rponse, insista sur le courage de
Glorvina. C'tait une femme  ne pas reculer devant homme qui vive, et
encore moins devant un Franais. Aprs cet loge, elle avala un
verre de bire, et, par une grimace de satisfaction, tmoigna de ses
sympathies pour ce genre de liquide.

De frquentes escarmouches avec l'ennemi, c'est--dire avec le beau
sexe de Cheltenham et de Bath, avaient fini par ter beaucoup 
l'ancienne timidit de notre ami, l'ex-receveur de Boggley-Wollah.
Dans cette circonstance, enhardi par les fumes ptillantes de la
bire, il se sentait plus que jamais des dispositions  la faconde. Au
rgiment, on tait enchant de lui; les jeunes officiers lui savaient
gr des splendides festins qu'il leur offrait et des occasions de
rire qu'il leur procurait par ses allures martiales. Dans l'arme, les
rgiments adoptent tous, plus ou moins, un animal favori qui les suit
dans leurs prgrinations. George, par allusion  son beau-frre,
disait que son rgiment avait choisi un lphant.

George commenait  rougir un peu de la socit  laquelle il s'tait
vu forc de prsenter sa femme, et faisait part  Dobbin,  la grande
satisfaction de ce dernier, de ses intentions de passer le plus tt
possible dans un autre corps, pour pargner  Amlia le contact d'un
entourage aussi vulgaire. Quant  mistress Osborne, son caractre
simple, sa nature franche et ouverte la rendaient exempte de ces
dlicatesses exagres que son mari prenait pour une preuve de bon
got.

Parce que mistress O'Dowd avait une poigne de plumes de coq sur son
chapeau, parce qu'elle laissait ballotter sur sa poitrine une grosse
montre  rptition et la faisait sonner  tout propos; parce qu'elle
racontait comment son pre lui avait donn la susdite bassinoire
le jour de son mariage, au moment o elle mettait le pied dans
la voiture, et ajoutait mille autres petits dtails non moins
intressants, le dlicat Osborne n'en pouvait plus; il souffrait
intrieurement de voir sa femme en si fcheux voisinage. Amlia, au
contraire, riait des excentricits de l'honnte commre, sans rougir
le moins du monde de la socit o le sort l'avait jete.

En dpit des susceptibilits de George, il tait impossible de trouver
une compagne de route plus divertissante que mistress la major O'Dowd.
Sa conversation se distinguait par le pittoresque et l'imprvu.

En fait de bateaux de rivire, ne me parlez, ma toute belle, que
de ceux de Dublin  Ballinsloe; voil ce qui s'appelle voyager
rapidement! Et puis, comme elle est belle la viande qu'on a par-l!
Savez-vous que mon pre a obtenu la mdaille d'or  l'un des concours?
Son Excellence elle-mme a voulu manger une tranche du boeuf qui a
remport le prix, et elle a dit que jamais sa dent n'avait broy un
morceau si dlicat. C'tait une bte de quatre ans. Voyez si vous
pourrez me trouver son pareil dans ce pays-ci.

Jos dclara avec un soupir que l'Angleterre seule produisait de la
bonne viande de boucherie, tenant un juste milieu entre le gras et le
maigre.

Ah! l'Irlande mrite bien qu'on fasse exception en sa faveur, dit la
dame du major, fort dispose, suivant l'usage de ses compatriotes, 
tablir en toute rencontre la supriorit de son pays. Quant  l'ide
de comparer le march de Bruges  ceux de Dublin, elle n'y voyait
qu'une folle et ridicule prtention qui lui faisait hausser les
paules.

Les rues, les places, les jardins publics taient remplis de soldats
anglais. Le matin, on s'veillait aux notes sonores des clairons; le
soir, on rentrait chez soi au bruit du fifre et du tambour. Ce
pays, l'Europe entire ressemblaient alors  un camp, et l'histoire
prparait ses tablettes dans l'attente de grands vnements. L'honnte
Peggy O'Dowd continuait  discourir avec un aplomb imperturbable des
chevaux et des tables de Glen-Malony et des vins qu'on y buvait; Jos
Sedley faisait de graves dissertations sur le riz et le curry qu'on
mangeait  Dumdum; Amlia pensait  son mari et  la meilleure manire
de lui tmoigner son amour. Comme si la rflexion n'avait pas eu alors
 s'exercer sur de plus graves sujets!

Chacun, dans ce tourbillon joyeux, dont le centre tait  Bruxelles,
se laissait entraner  la poursuite des plaisirs ou par le cours de
ses penses intimes. Il semblait qu'on ne voult point voir l'avenir
avec ses menaces, apercevoir l'ennemi qu'on avait devant soi.

Le rgiment avait t dsign pour prendre ses quartiers  Bruxelles,
et nos voyageurs se trouvrent ainsi avoir pour rsidence une des plus
aimables et des plus brillantes capitales de l'Europe. Partout des
salons ouverts au jeu et  la danse; partout des festins dignes de
chatouiller le palais vorace de M. Jos. Quoi encore? un thtre o un
rossignol, sous des traits de femme, charmait un auditoire d'lite;
des promenades fraches et ombreuses, toutes chamares de brillants
uniformes. Enfin, une ville antique, curieuse par ses bizarres
costumes, ses admirables monuments. Il y avait bien l de quoi faire
ouvrir les yeux  la petite Amlia qui n'tait jamais sortie de son
le, et lui causer  chaque pas de dlicieuses surprises.

Au milieu des jouissances les plus pures, ce jeune mnage gota
pendant quinze jours encore les douceurs trop fugitives de la lune
de miel. George tait descendu dans un magnifique htel dont il
supportait la dpense de moiti avec Jos; George, toujours prodigue
de son argent, redoublait de petits soins et de prvenances pour sa
femme. Mistress Amlia dut alors se trouver plus heureuse qu'aucune
des jeunes maries de l'Angleterre.

Chaque jour de nouveaux plaisirs, de nouveaux divertissements: la
varit prvenait le dgot; tantt c'tait une glise  visiter;
dans le jour on faisait une excursion pour aller voir une galerie de
tableaux; tantt on parcourait les environs, et le soir on allait 
l'Opra. Les concerts militaires se succdaient au Parc, o l'on se
coudoyait avec les plus hauts personnages de l'Angleterre; on aurait
dit une fte militaire en permanence. Chaque soir, George conduisait
sa femme au restaurant et de l dans quelque lieu de plaisir, et, ravi
de lui-mme, il s'empressait de se dcerner des loges sur sa vocation
matrimoniale. tre sans cesse avec George, tre la compagne prfre
de ses plaisirs, c'tait assez pour rendre bien heureuse la timide
et aimante Amlia. Sa reconnaissance pour son mari clatait  chaque
ligne dans les lettres qu'elle crivait alors  sa mre. Son mari
voulait lui voir colliers, dentelles, bijoux de toute espce. C'tait,
sans aucun doute, le modle, le phnix des maris.

George prouvait un vif sentiment de plaisir  se rencontrer dans
les lieux publics avec cette foule nombreuse de lords et de
ladies, d'lgants et de hauts personnages dont les flots presss
envahissaient Bruxelles de toutes parts. Dans cette course au plaisir,
on avait mis de ct cette froide tiquette, cette impertinence polie
qui est assez souvent le caractre distinctif des grands seigneurs
dans les murs de leur htel: sur la place publique, l'galit reprend
tout son empire. Comment s'assurer que le voisin qui vous pousse a
bien le droit de vous coudoyer? Le plus simple est de prendre son
parti de bon coeur et de se fondre dans la nuance gnrale.

Dans une soire donne par un officier suprieur, George obtint une
contredanse de lady Blanche Thistlewood, fille de lord Bareacres. Tout
fier d'un pareil honneur, il se montra fort empress  procurer des
glaces et des rafrachissements aux deux nobles dames; il ne voulut
laisser  personne autre le soin de faire avancer la voiture de
lady Bareacres; sa bouche n'tait pas assez grande pour parler de la
comtesse, et le ton emphatique de son pre, en pareille circonstance,
n'tait rien auprs du sien. Le lendemain, il fit visite  ces dames,
caracola au Parc  ct de leur voiture et les invita  un grand dner
chez le restaurateur.

Il faillit avoir un transport au cerveau lorsqu'il les entendit
accepter son invitation. Le vieux Bareacres tait trop peu fier et
beaucoup trop affam pour ne pas aller dner partout.

J'espre au moins que nous serons les seules femmes  ce dner, dit
lady Bareacres en rflchissant  cette invitation faite et accepte
avec la mme tourderie.

--Grands dieux! maman, croyez-vous donc qu'il nous amne sa femme? fit
lady Blanche qui, la nuit prcdente, s'abandonnait dans les bras de
George aux voluptueux vertiges de la valse. Passe encore pour le mari;
mais la femme!

--Sa femme? Il vient de l'pouser; une charmante femme, ma foi,  ce
que j'ai entendu dire, reprit le vieux comte.

--Allons, ma chre Blanche, dit la mre, si ton pre y va, nous
pouvons bien le suivre; et d'ailleurs, une fois en Angleterre, nous
n'aurons qu' ne plus les voir, entends-tu, mon enfant?

Cette rsolution une fois prise, ces grands personnages acceptrent
sans difficult le dner que George leur offrait  Bruxelles,
et daignrent lui laisser payer la carte. Toutefois, pour ne pas
compromettre leur dignit, ils eurent soin de tenir sa femme 
distance, et ne lui permirent point de se mler  la conversation. Les
dames anglaises du grand ton excellent  ravir  se donner ces airs de
supriorit ddaigneuse.

Cette fte cota fort cher  la bourse de George, et fut pour la
pauvre Amlia une des plus tristes soires de sa lune de miel. Dans
les confidences  sa mre, elle lui crivit de la faon la plus
lamentable comment la comtesse de Bareacres avait affect de ne point
lui rpondre pendant tout le dner; comment lady Blanche la regardait
avec son lorgnon, et quelle avait t la fureur de Dobbin contre
ces airs de morgue et les exclamations de milord qui, en quittant la
table, avait demand  voir la carte et s'tait cri que c'tait 
la fois horriblement mauvais et horriblement cher. Mais, malgr les
plaintes d'Amlia sur la grossiret de ses convives et sa fcheuse
soire, la vieille mistress Sedley n'en fut pas moins ravie d'avoir
 prononcer le nom de la nouvelle amie de sa fille, la comtesse de
Bareacres, et elle le fit mme avec un zle si persvrant que le
vieil Osborne finit par savoir que son fils recevait  sa table des
pairs et des pairesses.

Ceux qui connaissent le gnral Tufto d'aujourd'hui, tel qu'on peut le
voir par un beau jour, se pavaner dans Pall-Mall, la poitrine garnie
de ouate, la taille serre dans son corset, le jarret finement dessin
dans ses bottes  hautes tiges, le torse cambr quoique dcrpit, avec
un regard provocateur pour le beau sexe, ou bien encore sur sa jument
bai, tout pimpant et  la dernire mode, auraient peine  reconnatre
dans ce sir George Tufto d'aujourd'hui le vaillant officier des
guerres de la Pninsule et de la journe de Waterloo. Il porte
maintenant des cheveux bruns, pais et friss, des sourcils noirs et
des moustaches du rouge le plus clatant.

En 1815, ses cheveux, de couleur claire, taient fort rares sur sa
tte; il avait la taille plus ronde, et les mollets surtout, mieux
nourris; mais tout passe, les mollets comme la gloire du monde. 
soixante-dix ans, il en a maintenant quatre-vingts, ses cheveux, fort
clair-sems et presque blancs, devinrent, comme par enchantement,
pais, bruns et friss; ses favoris et ses sourcils prirent la couleur
rutilante qu'ils n'ont plus quitte depuis lors. De mauvaises langues
cherchent bien  accrditer le bruit qu'il a un estomac de laine, et
que si ses cheveux n'ont jamais besoin des ciseaux du coiffeur, c'est
qu'ils n'ont point encore pris racine. Tom Tufto vous dira encore que
Mlle de Jaisey, actrice du Thtre-Franais  Londres, envoyait,
avec deux doigts, promener sur le parquet, tous les cheveux de son
grand-papa; mais Tom est un enfant terrible, et, d'ailleurs, la
perruque du gnral n'entre pour rien dans cette histoire.

Nos amis du ***e, aprs avoir visit l'htel de ville de Bruxelles,
que mistress la major O'Dowd ne trouvait pas,  beaucoup prs, aussi
grand et aussi beau que la maison de son pre  Glen-Malony, taient
 se promener sur le march aux fleurs, lorsqu'ils aperurent un
officier  cheval, suivi d'un ordonnance, qui se dirigeaient de ce
ct. Aprs avoir quitt sa monture, l'officier s'avana au milieu des
fleurs, et choisit un des plus beaux et des plus gros bouquets;
puis monta  cheval, aprs avoir fait soigneusement envelopper cette
magnifique botte de fleurs, et l'avoir remise  son ordonnance, qui
le reut tout en grommelant, tandis que son chef repartait avec un air
fort content de lui et de son emplette.

Je voudrais vous faire voir nos fleurs de Glen-Malony, glissa en
passant mistress O'Dowd. Mon pre a trois jardiniers et neuf aides. Il
y a chez lui un arpent tout couvert de serres chaudes, et les ananas
y sont aussi communs que les poires  Londres dans la saison. Nos
treilles portent des grappes du poids de six livres, et sur mon
honneur et ma conscience, je puis vous dire que nous avons des
magnolias bien grands, ma foi, comme des chaudrons.

Dobbin ne trouvant aucun plaisir aux ridicules tirades de mistress
O'Dowd, s'tait cart du reste de la bande, ayant peine  contenir
son hilarit. Enfin, lorsqu'il fut  une distance convenable, il lui
donna un libre cours,  la grande surprise des passants.

Eh bien! ou est-il donc, notre grand flandrin de capitaine, s'cria
mistress la major O'Dowd en regardant autour d'elle, est-ce qu'il
saigne encore du nez? Il dit toujours qu'il saigne du nez; il finira
par avoir cet organe totalement dpourvu de sang... N'est-ce pas,
O'Dowd, que les magnolias de Glen-Malony sont bien aussi larges que
des chaudrons?

--Oh! certainement, Peggy, et mme plus larges, reprit le major
toujours prt  certifier les assertions de sa femme.

Cette charmante conversation fut interrompue par l'arrive de
l'officier, qui a fait son apparition quelques lignes plus haut.

Le beau cheval! dit George; qui est-ce qui le monte?

--Que serait-ce, si vous voyiez la bte de mon frre Molloy Malony,
qui a gagn une coupe cisele  Curragh, s'cria la femme du major,
reprenant son histoire de famille  un autre chapitre.

Son mari, par extraordinaire, l'arrta tout court.

Je ne me trompe pas, dit-il, c'est le gnral Tufto qui commande la
***e division de cavalerie. Puis il ajouta tranquillement: nous avons,
lui et moi, reu un coup de feu  la mme jambe au sige de Talavera.

--C'est ce qui vous a fait marcher, dit George en riant. Le gnral
Tufto! ajouta-t-il ensuite en se tournant vers Amlia, ma chre, les
Crawley ne doivent pas tre loin.

Amlia sentit un vertige et manqua se trouver mal sans savoir
pourquoi. Le soleil lui parut moins brillant, la ville moins curieuse
et moins pittoresque. Et cependant le ciel tait illumin par les
derniers feux au couchant, et il faisait une des plus belles journes
de la fin de mai.




CHAPITRE XXIX.

Bruxelles.


M. Jos avait lou une paire de chevaux pour mettre  sa voiture
dcouverte, et avec cet attelage et son luxueux carrosse de Londres,
il faisait une assez passable figure dans les promenades qui entourent
Bruxelles. George s'tait procur un cheval de selle, et en compagnie
de Dobbin il caracolait autour de la voiture o Jos et sa soeur
allaient faire leur tourne quotidienne. Dans une de leurs excursions
au Parc, thtre ordinaire de leurs promenades, ils purent s'assurer
de la justesse des conjectures de George sur l'arrive de Rawdon
Crawley et de sa femme. En effet, au milieu d'un groupe de cavaliers,
compos des personnes les plus considrables de Bruxelles, ils
virent Rebecca bien serre, bien coquette dans son costume d'amazone,
galopant sur un joli cheval arabe, qu'elle manoeuvrait dans la
perfection. Ses talents d'cuyre dataient de Crawley-la-Reine, o le
baronnet MM. Pitt et Rawdon lui avaient donn plus d'une leon.  ses
cts se trouvait le galant gnral Tufto.

En vrit, c'est le duc lui-mme, criait  Jos mistress la major
O'Dowd, tandis que la rougeur commenait  monter au visage de
celui-ci. Oui, voil lord Uxbridge sur le cheval bai; quelle tournure
lgante! il ressemble  mon frre Molloy Malony comme deux gouttes
d'eau.

Rebecca n'avait pas d'abord remarqu la voiture, mais en reconnaissant
son ancienne amie parmi les personnes qui s'y trouvaient, elle lui
adressa un gracieux sourire et lui fit un salut de la main. Puis elle
se tourna vers le gnral Tufto, qui lui demandait quel tait ce gros
officier en chapeau tout galonn d'or.

C'est, rpondit Beck, un officier au service de la compagnie des
Indes orientales.

Rawdon Crawley, se dtachant alors de la cavalcade, se dirigea vers
Amlia pour lui donner une amicale poigne de main et demander de ses
nouvelles; puis ses regards se fixrent sur mistress la major O'Dowd
et ses plumes de coq noires avec une attention imperturbable, que
la grosse mre s'empressa d'attribuer  la puissance de ses charmes
vainqueurs.

George, qui se trouvait de quelques pas en arrire, accourut presque
aussitt, accompagn de Dobbin; tous deux trent leurs chapeaux
aux augustes personnages, dans les rangs desquels Osborne distingua
mistress Crawley. Il tait singulirement flatt de voir Rawdon,
accoud sur la portire, causer sans faon avec Amlia, et il rpondit
par les protestations les plus obsquieuses aux cordiales avances de
l'aide de camp. Les saluts changs entre Rawdon et Dobbin restrent
tout juste dans les limites de la plus stricte politesse.

Crawley engagea Osborne  venir le voir  l'htel du Parc, o il tait
descendu avec le gnral Tufto, et George rclama de son ami un pareil
engagement.

Que je suis donc fch de ne vous avoir pas rencontr trois jours
plus tt, dit George  Rawdon, je vous aurais enlev pour un dner
que j'ai donn chez le restaurateur. C'tait fort bien servi. Lord
Bareacres, la comtesse et lady Blanche ont bien voulu nous faire
l'amiti d'accepter notre invitation. Nous aurions t charms de vous
avoir aussi pour convives.

Aprs avoir donn cette petite satisfaction  son amour-propre et 
ses prtentions d'homme  la mode, Osborne laissa Rawdon rejoindre
l'auguste cavalcade, qui s'enfona au galop dans une alle dtourne.
George et Dobbin reprirent leur place des deux cts de la portire,
et la voiture continua sa promenade.

Que ce duc a bon air  cheval, observa mistress O'Dowd; les Wellesley
et les Malonys sont parents. Mais, dans ma position, j'attendrai pour
me prsenter  Sa Grce, qu'elle se souvienne la premire de nos liens
de famille.

--C'est un fameux capitaine, dit Jos, qui avait retrouv toute sa
langue depuis que le hros n'tait plus devant ses yeux. Trouvez-moi
une victoire  comparer  celle de Salamanque? Qu'en dites-vous,
Dobbin? Eh bien, savez-vous o il a puis toutes ses connaissances
stratgiques? Dans l'Inde, mon cher, dans l'Inde, mettez-vous bien
dans la tte que, pour former un bon gnral, il n'y a rien de tel que
les _jungles_. Moi aussi je le connais, mistress O'Dowd; nous avons
tous deux dans le mme soir avec miss Cutler, la fille de Cutler
de l'artillerie, un beau brin de fille, morbleu! C'tait dans le bon
temps,  Dumdum.

Cette rencontre avec de si illustres personnages fit les frais de la
conversation pendant le reste de la promenade, au dner et jusqu'au
dpart pour l'Opra.

Ce soir-l, au thtre, on et pu se croire, pour un moment,
transport dans les murs de la vieille Albion. La salle tait garnie
de figures anglaises, et un air d'intimit rgnait parmi l'assistance;
les loges resplendissaient de ces merveilleuses toilettes qui
portrent  un si haut degr la rputation des femmes anglaises.

Mistress O'Dowd n'tait pas moins remarquable dans sa mise. Sur son
front s'avanait une range de boucles surmontes d'un diadme en
cailloux d'Irlande, qui clipsaient,  son avis, les parures de toutes
ses rivales. Sa prsence mettait Osborne au supplice. Mais bon gr
mal gr, elle s'inscrivait d'office pour toutes les parties de plaisir
concertes entre ses amis, sans qu'il lui vnt jamais  l'esprit que
sa prsence pt causer autre chose que du plaisir.

Jusqu'ici elle vous a t d'un grand secours, ma chre, disait
George  sa femme, se sentant fort tranquille toutes les fois qu'il
la laissait en cette compagnie; mais l'arrive de Rebecca, dont
vous allez faire votre amie, vous permettra de laisser de ct cette
indigeste Irlandaise.

Amlia garda le silence. Le moyen alors de connatre le secret de sa
pense?

Pour mistress O'Dowd, elle trouvait le coup d'oeil assez joli; mais
il ne fallait pas tablir de comparaison avec la salle du thtre de
Fishamble-Street,  Dublin. La musique franaise tait  cent piques
au-dessous des marches nationales de son pays. Les amis de la major
profitaient de toutes ces remarques accompagnes de bruyants clats de
voix et des oscillations majestueuses de son immense ventail.

Savez-vous quelle est cette femme assise  ct d'Amlia, et qu'on
prendrait pour un grenadier dguis, Rawdon, mon amour? disait dans
une loge vis--vis une dame, fort aimable avec son mari dans le
tte--tte, mais encore plus amoureuse de lui en public. D'o sort
cette crature avec un panache jaune fich sur son turban, cette robe
de satin rouge et cette horloge qui lui bat les flancs?

-- ct de la jolie petite dame en blanc? demanda une troisime
personne place au second rang. C'tait un monsieur entre les deux
ges et portant ruban  la boutonnire; il cachait son cou dans les
plis d'une immense cravate blanche, et sa poitrine sous une paisse
quantit de gilets.

--La jolie femme en blanc, gnral? C'est Amlia Osborne....Mais
vous avez des yeux pour toutes les jolies femmes, monsieur le mauvais
sujet.

--Oh! je vous le jure, une seule, une seule au monde a su fixer mes
regards, dit le gnral enchant de son esprit.

En mme temps sa voisine levait sur lui son immense bouquet, comme si
elle et voulu le frapper.

Parbleu, je ne me trompe pas, dit mistress O'Dowd, c'est bien le
bouquet et l'homme du march aux fleurs!

Rebecca voyant que son amie tournait les yeux de son ct, lui envoya
un baiser avec la grce que nous lui connaissons. La major O'Dowd
prenant la politesse pour elle, fit une lgre inclinaison de tte
accompagne d'un aimable sourire; Amlia, avec une vivacit nerveuse,
se rejeta dans le fond de sa loge.

Pendant l'entr'acte, George alla prsenter ses hommages  mistress
Crawley; il rencontra Crawley dans le corridor, et ils changrent
quelques mots sur les vnements de la dernire quinzaine.

Eh bien! mon cher, mon banquier vous a pay mon billet sans la
moindre difficult? dit George d'un air de familiarit: c'tait bien
en rgle?

--Parfaitement en rgle, lui rpondit Rawdon. Je suis prt pour la
revanche quand vous voudrez. Et le papa, s'apprivoise-t-il?

--Pas trop, dit George, mais c'est une affaire de temps. Pour prendre
patience, j'ai eu  recueillir quelque peu de fortune au ct de ma
mre. Et pour vous, la tante est-elle moins froce?

--Ah! oui; au fait, elle a t jusqu' me donner vingt livres, la
vieille avare.  quand, maintenant, pour nous retrouver? le gnral
dne dehors mardi. Pouvez-vous venir ce jour-l? Dites donc  Sedley
de couper sa moustache. Que diable! un pkin a-t-il  faire d'une
moustache et d'une redingote  brandebourgs? Voil qui est chose
convenue, je compte sur vous pour mardi.

Aprs ce petit colloque, Rawdon s'loigna aux bras de deux coryphes
de la mode, faisant partie, comme lui, de l'tat-major du gnral.

George tait un peu dsappoint de voir que Rawdon avait prcisment
choisi, pour l'inviter, le jour o le gnral devait dner en ville.

Je vais de ce pas prsenter mes hommages  votre femme, avait alors
dit George.

--Comme il vous plaira, rpondit l'autre d'un air videmment
contrari.

Les deux officiers qui taient avec Rawdon changrent un coup d'oeil
d'intelligence, et George se dirigea vers la loge du gnral, dont il
avait soigneusement retenu le numro.

Entrez, fit une voix argentine aprs le petit coup frapp  la
porte, et notre ami se trouva en prsence de Rebecca.

Mistress Crawley vint  sa rencontre avec un grand talage de
dmonstrations; elle lui tendit ses deux mains, comme pour mieux lui
exprimer son ravissement de le revoir. Pendant ce temps, le gnral
dcor fixait le nouveau venu avec un froncement de sourcil, qu'on
pouvait traduire sans peine par un: Au diable l'importun qui nous
drange!

Ce cher capitaine George! s'cria Rebecca avec un charmant sourire;
c'est bien gentil  vous d'tre venu. Le gnral et moi commencions 
trouver une certaine monotonie dans le tte--tte. Gnral, je vous
prsente le capitaine George, dont vous m'avez souvent entendu parler.

--Fort bien, dit le gnral avec un salut imperceptible.  quel
rgiment appartient le capitaine George?

George indiqua le numro de son rgiment.

C'est un rgiment qui arrive des Indes-Occidentales, n'est-ce pas?
Il ne s'est pas beaucoup distingu dans la guerre. Avez-vous vos
quartiers  Bruxelles, capitaine George? continua le gnral avec une
morgue insultante.

--Ce n'est pas le capitaine George; vous vous embrouillez, gnral:
c'est le capitaine Osborne, reprit Rebecca en riant.

Le gnral lanait des regards fulminants.

Capitaine Osborne, soit. Eh bien, capitaine Osborne, tes-vous de la
mme famille que les lords Osborne?

--Nos armes sont les mmes, rpondit George avec la plus exacte
vrit.

M. Osborne, aprs avoir eu recours  un gnalogiste, avait emprunt
au livre de la pairie l'cusson de son homonyme et le promenait depuis
quinze ans sur les panneaux de sa voiture.

Le gnral ne dit plus un seul mot; mais, prenant sa lorgnette, il
parut porter toute son attention sur ce qui se passait dans la salle.
Toutefois il ne sut le faire avec assez d'adresse pour que Rebecca ne
s'apert pas qu'un de ses yeux tait obstinment braqu sur elle et
lui lanait des regards de tigre ainsi qu' George.

Elle n'en devint que plus tendre et plus familire.

Et cette chre Amlia, comment va-t-elle? Mais  quoi bon le demander
lorsqu'on la voit si frache et si jolie! Quelle est donc la grande et
belle femme assise  ct d'elle? Une des passions de monsieur, sans
doute? Vous serez donc toujours un profond sclrat! Ah! M. Sedley se
met  manger des glaces; mais on dirait qu'il y prend got! Gnral,
comment se fait-il que nous n'ayons pas aussi des glaces?

--Je vais aller vous en chercher, dit le gnral outr de colre.

--Laissez-moi ce soin, je vous prie, reprit George avec empressement.

--Non, je veux aller voir Amlia dans sa loge. Cette chre et bonne
Amlia! Votre bras, capitaine George.

Aprs quoi, faisant un petit salut au gnral, elle partit au bras
de George. Rebecca souriait alors d'un sourire plein de finesse et
d'expression, comme pour dire  son cavalier: Ne voyez-vous pas o
en sont les choses? Ce pauvre gnral n'a plus sa tte  lui. Mais
George ne vit rien. Il tait trop proccup de ses penses, de ses
dsirs, et domin surtout par une vive admiration pour les charmes
triomphants de sa personne.

Les maldictions dont le gnral poursuivit  mi-voix le ravisseur et
sa conqute sont telles que pas un imprimeur ne se chargerait de les
reproduire; aussi nous les passerons sous silence. Cependant, chez le
gnral, cela partait du fond du coeur; et c'est merveille de penser
que le coeur humain tient en rserve pour de telles occasions de
pareils trsors de bile et de fureur.

Les jolis yeux d'Amlia suivaient aussi avec anxit le couple dont
les faits et gestes excitaient si fortement l'humeur jalouse du
gnral. Quand Rebecca entra dans sa loge, elle se jeta dans les bras
de son amie avec un lan de tendresse enthousiaste, et, en dpit
du lieu o elle se trouvait, en dpit de la lorgnette du gnral,
obstinment braque sur la loge d'Osborne, elle embrassa sa chre
amie en prsence de la salle entire; mistress Crawley eut en outre un
gracieux salut pour Dobbin, admira la large broche de mistress O'Dowd
et ses magnifiques cailloux d'Irlande, ne pouvant se persuader qu'ils
ne vinssent pas en droite ligne de Golconde. Elle s'agitait, se
tournait, frtillait, dcochait un sourire  celui-ci, une parole 
celui-l, et tout ce mange tait  l'adresse de la lorgnette jalouse,
qui ne perdait pas un seul de ses mouvements. Quand la toile se leva
pour le ballet, o pas un danseur n'gala son talent de pantomime et
de comdienne, elle retourna  sa loge, s'appuyant cette fois sur
le bras du capitaine Dobbin. Elle avait refus celui de George; elle
n'avait pas voulu l'enlever  sa chre et et excellente petite Amlia.

Quelle grimacire! murmura l'honnte Dobbin  l'oreille de George,
en revenant de la loge de Rebecca, o il avait conduit cette dernire
sans desserrer les dents et avec une mine d'entrepreneur de pompes
funbres; elle se tord et se dmne comme un serpent coup en deux.
Tout le temps qu'elle est reste ici, je ne sais si vous vous en
tes aperu, George, mais c'tait une vraie comdie  l'intention du
gnral qui se trouvait dans la loge.

--Grimacire.... la comdie.... Au moins vous m'accorderez que c'est
la plus jolie femme de l'Angleterre! rpliqua George en montrant une
range de dents blanches et en frisant sa moustache parfume. Allons,
Dobbin, vous n'tes pas un homme du monde. Mais voyez-la maintenant,
je vous prie:  peine a-t-elle dit deux mots au gnral, que le voil
 rire!... Emmy, pourquoi donc n'avez-vous pas de bouquet? Toutes les
femmes ici ont des bouquets.

--Et pourquoi ne lui en avez-vous pas achet un? rpliqua mistress
O'Dowd.

Amlia et Dobbin surent gr  cette excellente femme de l'-propos de
sa repartie. Mais tout le reste de la soire se passa dans un silence
complet. L'clat sducteur, la conversation brillante de sa rivale
causaient  Amlia une tristesse insurmontable. Mistress O'Dowd
elle-mme restait pensive et taciturne comme si l'apparition de cette
sduisante crature et mis  nant les puissants attraits de la
major; le chroniqueur affirme que, de toute la soire, il lui chappa
 peine un mot sur Glen-Malony.

Quand donc renoncerez-vous au jeu, suivant vos promesses mille fois
rptes? disait Dobbin  George, quelques jours aprs cette soire 
l'Opra.

--Et vous, quand aurez-vous fini vos sermons, lui rpondit son ami.
Que diable! je ne vois pas l de motifs de vous tourmenter si
fort; nous jouons un jeu trs-modr. D'ailleurs j'ai gagn la nuit
dernire. Croyez-vous donc que Crawley me triche? En jouant toujours
un jeu gal, les pertes et les gains se compensent  la fin de
l'anne.

--Mais s'il perd il ne vous payera pas, dit Dobbin.

Son conseil eut le sort qu'ils avaient tous d'ordinaire. Osborne et
Crawley taient les deux insparables; le gnral Tufto dnait souvent
en ville, et George tait toujours le bienvenu dans les appartements
que l'aide de camp et sa femme occupaient  l'htel, tout  ct de
ceux du gnral.

La premire querelle entre George et Amlia faillit venir de l'ennui
et de la gne qui peraient, pendant la dure de ces visites chez les
Crawley, dans les traits et les manires de sa femme. George la gronda
beaucoup de sa rpugnance manifeste  aller voir une ancienne amie,
du ton fier et ddaigneux qu'elle prenait avec mistress Crawley. La
pauvre Amlia ne dit rien, mais les regards irrits de son mari, les
coups d'oeil inquisiteurs de Rebecca redoublrent sa gaucherie et son
embarras  la visite suivante.

Rebecca ne s'en montrait que plus prvenante, ne voulant pas faire
semblant de s'apercevoir des froideurs de son amie.

On dirait qu'Emmy est devenue plus fire depuis que le nom de son
pre a pu se lire dans la.... depuis les malheurs de M. Sedley,
reprit-elle en adoucissant charitablement sa phrase pour l'oreille de
George.  Brighton, elle me faisait l'honneur d'tre jalouse de moi,
et maintenant elle se scandalise sans doute de nous voir vivre
en commun, moi, Rawdon et le gnral. Eh! mon Dieu! nos propres
ressources ne pourraient nous suffire si un ami ne se mettait de
moiti avec nous dans la dpense. Croit-elle donc que Rawdon n'est
pas de taille  avoir soin de mon honneur? En vrit, j'en suis fort
reconnaissante pour Emmy, oh! oui, excessivement reconnaissante!

--C'est de la jalousie, fit George, et pas autre chose; toutes les
femmes sont jalouses, plus ou moins.

--N'oubliez pas les hommes, reprit  son tour Rebecca; vous, l'autre
soir,  l'Opra, n'tiez-vous pas jaloux du gnral Tufto? Ne
l'tait-il pas de vous? Je crois qu'il m'aurait avale quand j'ai t
auprs de cette petite mijaure d'Amlia. Comme si je me souciais plus
de vous deux plus que de la tte d'une pingle; et elle accompagna ses
paroles d'un hochement de tte impertinent. Voulez-vous dner avec moi
ce soir? Je suis toute seule. Mes deux dragons dnent chez le gnral
en chef. Au fait, vous savez les grandes nouvelles? Les Franais ont,
dit-on, pass la frontire. Nous dnerons bien paisiblement.

George accepta malgr une lgre indisposition qui retenait sa femme
au lit. Son mariage datait au plus de six semaines, et dj une autre
femme pouvait diriger contre Amlia les saillies de sa verve moqueuse,
sans que cet excellent mari y mit la moindre opposition, sans qu'il
se reprocht  lui-mme cette indiffrence coupable. C'est mal, lui
disait tout bas sa conscience; mais il faut bien se rsigner 
son sort lorsqu'une jolie femme vient se mettre  la traverse, et
d'ailleurs, toutes les fois qu'il avait fait devant Stubble, Spooney
et ses autres camarades la chronique de ses amours, se vantant que,
parmi toutes les femmes, il n'en avait jamais rencontr de cruelles,
ses prouesses en ce genre l'avaient lev au plus haut degr dans
l'admiration de ses jeunes collgues.

M. Osborne ne pouvait se dfaire de la ferme conviction que sa
destine tait de porter les plus terribles ravages dans le coeur de
toutes les femmes. Ainsi le voulait le sort; il ne pouvait donc que
lui obir sans rsistance. Et comme Amlia, au lieu de fatiguer son
mari par des plaintes jalouses, se rsignait  tre malheureuse et
 verser des larmes dans le silence et l'abandon, George tenait  se
persuader qu'elle n'avait pas le moindre soupon de ce qui n'tait
plus un secret pour personne, de ses folles intrigues avec mistress
Crawley. Il faisait avec elle des promenades toutes les fois qu'elle
trouvait moyen de se dbarrasser de son gnral, et George prtextait
auprs d'Amlia des affaires de service, mensonge dont elle n'tait
point la dupe.

Tandis que sa femme passait ses soires dans le dlaissement et
la solitude, ou en compagnie de son frre, il allait chez Crawley,
perdait son argent contre le mari, et se berait de la douce illusion
que la femme schait d'amour pour lui. On ne peut pas dire que ces
deux honntes personnes s'entendissent pour le dpouiller, mais
enfin la femme avait pris pour rle d'tourdir le jeune homme par ses
cajoleries, et le mari de lui vider sa bourse. Osborne pouvait aller
et venir dans la maison sans que jamais la bonne humeur de Rawdon en
souffrt la moindre altration.

George tait dsormais si empress  courir chez ses amis, qu'il ne
voyait presque plus William Dobbin. Il l'vitait mme dans le monde
et au rgiment, et n'aimait pas beaucoup, comme nous l'avons vu, les
sermons que son Mentor tait toujours prt  lui adresser. D'ailleurs,
si certains points de sa conduite peinaient et attristaient le coeur
du capitaine,  quoi et-il servi de dire  George que, malgr ses
paisses moustaches et sa profonde exprience, il tait encore aussi
novice qu'un colier; que Rawdon le prenait pour sa dupe, que cela
remontait dj assez loin, et qu'enfin, lorsqu'il lui aurait soutir
jusqu' son dernier schelling, il serait le premier  l'accabler de
ses mpris? George n'et pas mme cout. Aussi, quand, par hasard,
 de rares intervalles, Dobbin, dans ses visites chez Osborne,
rencontrait son ancien ami, il vitait avec soin ces explications
inutiles et douloureuses. George continuait  savourer avec dlices
les plaisirs enivrants de la Foire aux Vanits.

Jamais arme, depuis le rgne de Darius, ne surpassa ou n'gala mme,
par les fastueuses splendeurs de son cortge, celle que le duc de
Wellington commandait en 1815, dans les Pays-Bas. Les ftes et les
danses se prolongrent, on peut le dire, jusqu' la veille de la
bataille. Le bal donn  Bruxelles, le 15 juin de la susdite anne,
par une noble duchesse, est devenu historique. Tout Bruxelles fut,
 l'occasion de ce bal, comme livr  une agitation fivreuse et
frmissante, et longtemps aprs on pouvait encore recueillir cet
aveu des dames qui se trouvaient alors dans cette ville, que les
proccupations de leur sexe taient toutes pour le bal et les plaisirs
qu'il promettait, sans nul souci de l'ennemi camp  quelques heures
de marche. On aurait peine  se faire une ide des luttes, des
manoeuvres, des prires auxquelles il fallut recourir pour avoir des
billets. Les dames anglaises sont seules capables de dpenser tant de
diplomatie et d'adresse pour leurs divertissements et l'honneur d'tre
admises chez quelque grand de leur nation.

Jos et mistress O'Dowd, malgr leurs dsirs et leurs dmarches, ne
purent russir  se procurer des billets. Nos autres amis furent
plus heureux. Grce  l'intervention de milord Bareacres, qui rendait
ainsi, d'une manire conomique, la politesse du dner, George obtint
une carte pour lui et mistress Osborne, ce qui ajouta, s'il tait
possible,  la vanit de ses sentiments. Dobbin, ami du gnral de
division sous les ordres duquel tait son rgiment, vint un jour
tout joyeux trouver mistress Osborne et lui montra une invitation
semblable. Jos en fut jaloux, et George se demanda avec surprise
ce que William avait  faire dans ces salons aristocratiques. M.
et mistress Rawdon furent tout naturellement invits, comme amis du
gnral commandant la brigade de cavalerie.

George avait fait prparer pour sa femme les toilettes les plus
lgantes, les parures les plus nouvelles; mais la pauvre Amlia,
une fois arrive dans ce bal qui acquit par la suite une si grande
clbrit, ne trouva personne  qui parler.

Lady Bareacres rpondit  peine au salut de George et lui tourna le
dos. Il lui avait offert  dner; elle lui avait procur un billet,
partant ils taient quittes. De toute la soire elle n'eut pas l'air
de l'apercevoir. George dposa Amlia sur une banquette o il la
laissa  ses rflexions. N'avait-il pas fait preuve de galanterie,
en lui achetant des robes, en la conduisant au bal; c'tait  elle
maintenant de s'y amuser comme elle l'entendrait. La pauvre femme
tait assaillie par les penses les plus tristes et les plus pnibles,
et personne,  l'exception de l'honnte Dobbin, ne vint en troubler le
cours.

L'chec fut complet pour Amlia, et son mari s'en mordit les lvres
avec rage. Par contre, mistress Rawdon Crawley obtint un vritable
triomphe. Elle arriva  une heure fort avance, sa figure tait
rayonnante, sa toilette d'un got exquis; son entre fit sensation au
milieu de ces grands personnages, et tous les lorgnons se dirigrent
sur elle. Rebecca paraissait aussi  son aise que si elle se ft
trouve  la tte des pensionnaires de miss Pinkerton pour les
conduire au temple.

La foule des lgants et des hommes  la mode, dont la plupart
l'avaient dj vue, faisait cercle autour d'elle; les dames disaient
tout bas qu'enleve par Rawdon dans un couvent, elle tait allie
avec la famille des Montmorency. La manire pure et facile dont elle
s'exprimait en franais tait bien de nature  donner  ces bruits
quelque apparence de vrit, et l'on s'accordait  reconnatre que
ses manires exquises et son air des plus distingus en taient une
nouvelle confirmation. Plus de cinquante cavaliers se prsentrent
 la fois, se disputant l'honneur de danser avec elle. Elle rpondit
qu'elle tait engage, qu'elle ne danserait que fort peu, et se
fit enfin passage jusqu' l'endroit o Emmy, dans l'abandon le plus
absolu, souffrait un cruel supplice.

Pour la pauvre enfant, ce fut le coup de grce de se voir accable,
par mistress Rawdon, des protestations les plus tendres, des airs les
plus protecteurs. Mistress Rawdon critiqua quelques dtails dfectueux
de sa coiffure et de sa toilette, et lui demanda comment elle avait
fait pour se chausser si mal. Elle lui donna l'adresse de sa marchande
de corsets, l'engageant  y passer le lendemain; puis elle lui fit
l'loge du bal: il tait charmant, surtout pour l'intimit qui y
rgnait. On ne voyait dans la salle que fort peu de visages inconnus.

Quinze jours et trois grands dners avaient suffi  cette jeune femme
pour se familiariser avec la langue des salons, et maintenant elle la
parlait aussi bien que le premier des naturels de l'endroit.

George avait laiss Emmy sur sa banquette ds son arrive au bal;
mais, ds qu'il aperut Rebecca  ct de sa chre amie, il
revint bien vite sur ses pas. Becky faisait prcisment alors des
reprsentations  mistress Osborne sur les folies de son mari.

Pour l'amour de Dieu, ma chre, lui disait-elle, empchez-le de
jouer, il se ruinera. Tous les soirs ce sont des parties de cartes
avec Rawdon; et comme il n'est pas riche, Rawdon aura bientt fait de
lui gagner jusqu' son dernier schelling. Vous avez tort, petite sans
souci, de ne rien faire pour le modrer. Venez donc passer vos soires
avec nous, au lieu de vous ennuyer chez vous avec le capitaine Dobbin.
Il est trs-aimable, j'en conviens, mais comment aimer un homme qui
a des pattes de cette largeur;  la bonne heure, votre mari, il a
des amours de pieds. Mais le voici qui se dirige de ce ct. D'o
venez-vous, mauvais sujet? Vous laissez ainsi toute seule cette pauvre
Emmy, et vous allez vous divertir, tandis qu'elle est  pleurer comme
une Madeleine. Mais qui vous ramne ici vers nous? Venez-vous me
prendre pour la contredanse?

Elle se dbarrassa en mme temps de son bouquet et de son charpe
qu'elle laissa  ct d'Amlia, et rejoignit au bras de George les
groupes de danseurs. Les femmes, les femmes seules excellent  faire
de si cruelles blessures; la pointe acre de leurs traits porte un
poison mille fois plus dangereux que les armes mousses et pesantes
de l'homme. La pauvre Emmy, dont le coeur ne connaissait ni la haine
ni le ddain, tait livre sans dfense aux mains de son impitoyable
ennemie.

George dansa deux ou trois fois avec Rebecca, Amlia ne s'en aperut
mme pas, et nul ne fit attention  elle,  l'exception de Rawdon
qui vint lui adresser quelques-unes de ses phrases dcousues, et du
capitaine Dobbin qui, vers la fin de la soire, s'enhardit assez pour
lui apporter des glaces et s'asseoir  ses cts. Il ne la questionna
point sur les causes de sa tristesse, il ne les savait que trop. Ne
pouvant lui cacher les larmes qui remplissaient ses yeux, elle lui
dit que mistress Crawley avait jet le trouble dans son me en lui
apprenant que George tait toujours possd de la mme passion pour le
jeu.

Il est vraiment curieux, dit le capitaine Dobbin, de voir  quels
piges grossiers se laisse prendre un homme aveugl par l'amour du
jeu.

--Hlas! fit Emmy domine par un violent chagrin, dans lequel
n'entraient pour rien les pertes de l'argent.

Enfin George arriva; mais il venait chercher l'charpe et les fleurs
de Becky. Elle partait, sans avoir daign mme faire ses adieux 
Amlia. La pauvre enfant, silencieuse comme un marbre, vit son mari
s'loigner de nouveau. Sa tte retomba sur son sein. Dobbin avait
t entran d'un autre ct par le gnral de division son ami, et
paraissait avoir avec lui une conversation fort srieuse. Dobbin ne
fut pas tmoin de cette dernire douleur ajoute  tant d'autres.

George remit le bouquet  mistress Crawley; un billet doux s'y cachait
comme un serpent parmi les fleurs. L'oeil de Rebecca l'y dcouvrit
sur-le-champ, son ducation avait reu un dveloppement prcoce sur
le chapitre des billets doux. Elle tendit la main, prit le bouquet,
et George put lire dans son regard qu'elle avait devin la prsence
de son message. Rawdon tait trop absorb sans doute dans ses ides
personnelles pour remarquer les signes d'intelligence changs entre
son ami et sa femme au moment du dpart. Du reste, il n'y avait rien
l d'extraordinaire. Un serrement de main, un coup d'oeil, un salut,
et puis ce fut tout; n'tait-ce pas la manire dont on se disait adieu
tous les jours? George, tout exalt par les joies du triomphe, n'avait
pas fait la moindre attention  une phrase que Crawley lui avait dit
en entranant Rebecca. Il n'avait rien entendu, rien rpondu.

Amlia avait vu en partie la scne du bouquet. George venant,  la
demande de Rebecca, chercher son charpe et ses fleurs, qu'y avait-il
de plus naturel? C'tait la rptition de ce qu'il avait fait vingt
fois depuis quelque temps. Mais c'en tait trop pour Emmy, elle n'eut
pas la force d'y rsister.

William, dit-elle en prenant convulsivement le bras de Dobbin qui se
trouvait prs d'elle, vous tes toujours si complaisant pour moi....
je ne me sens pas bien.... je voudrais rentrer.

Elle l'avait appel, sans y prendre garde, par son nom de baptme,
comme George faisait avec son vieux camarade. Amlia demeurait 
quelque pas de l; mais dans ce court trajet elle put remarquer dans
la rue une agitation, un frmissement qui n'taient pas ordinaires.

Plusieurs fois dj George avait grond sa femme pour avoir attendu
son retour jusqu' une heure avance; afin d'viter de nouveaux
reproches elle se coucha de suite en rentrant. Il lui fut impossible
de dormir, et cependant ce n'tait point le tumulte, le mouvement,
le galop des chevaux dans la rue, qui chassaient le sommeil de son
oreiller; elle n'entendit aucun de ces bruits; mais de plus pressantes
proccupations accablaient son me et causaient son insomnie.

Osborne, ivre du succs qu'il venait de remporter, se dirigea vers une
table de jeu et se mit  jouer avec une folle audace. La chance tait
toujours pour lui.

Tout me russit ce soir, se disait-il dans ses joyeux transports;
son bonheur au jeu ne contribua nullement  calmer l'exaltation de son
me. Il se leva au bout de quelques instants emportant les pices
d'or qu'il avait gagnes; et se rendit au buffet o il avala plusieurs
verres de punch.

Il apostrophait tous ceux qui l'entouraient, riait tout haut et se
livrait aux saillies d'une folle gaiet. Ce fut l que Dobbin le
retrouva, aprs l'avoir vainement cherch  la table de jeu. La
figure ple et srieuse du capitaine contrastait avec l'air anim et
insouciant de son ami.

Oh! Dobbin! venez donc boire, vieux Dobbin. Le vin du duc est
excellent. H! vous autres, encore du champagne!

Et d'une main tremblante George tendait son verre pour qu'on le
remplt de nouveau.

Partons, George, dit Dobbin, dont la figure s'assombrissait de plus
en plus; vous avez bu suffisamment.

-- boire!  boire! ne faites donc pas ainsi la petite bouche. Un peu
de vermillon sur vos joues, mon vieux, a ne leur fera pas de mal.
Tenez, voil pour vous.

Dobbin, tirant George  part, lui glissa quelques mots  l'oreille.
George tressaillit, et, aprs une exclamation de surprise, il posa
son verre, quitta la table et partit sans plus de retard au bras du
capitaine Dobbin.

L'ennemi a pass la Sambre, lui avait dit William, notre gauche est
engage, et nous serons en marche dans trois heures.

Un tressaillement nerveux s'tait empar de George  cette nouvelle si
impatiemment dsire, mais qui venait fondre sur lui rapide comme
un coup de foudre. Combien taient loin maintenant ses intrigues
amoureuses, les enivrements d'une passion coupable! Mille penses
assigrent son me, tandis qu'il regagnait ses quartiers. Il
rflchissait aux vicissitudes de sa vie passe,  la destine que lui
rservait l'avenir; il songeait  sa femme,  l'enfant que peut-tre
il ne verrait jamais. Ah! combien il aurait voulu jeter un voile
sur cette nuit dont chaque souvenir s'levait comme un remords!
Pourrait-il, avec une conscience bien calme, dire adieu  la douce et
innocente crature dont il avait froiss l'amour avec une froideur si
outrageante?

Son mariage remontait  quelques semaines au plus, et dj il ne lui
restait plus rien de sa modeste fortune! N'tait-ce pas, de sa part,
le comble de l'gosme et de l'insouciance? Non, il n'tait pas digne
d'une pareille femme. En cas de malheur, que lui laisserait-il? Mais
aussi pourquoi aller se marier? Les devoirs de mari n'allaient ni 
son caractre ni  ses gots. Pourquoi avait-il dsobi  son pre
toujours si gnreux envers lui. L'esprance, le remords, l'ambition,
la tendresse, mls d'un peu d'gosme, soulevaient tumultueusement
son me.

Il s'assit et crivit  son pre. L'aube commenait  poindre
lorsqu'il ferma sa lettre; il la cacheta et y dposa un baiser.
Il pensait  l'isolement de ce malheureux vieillard, aux mille
tmoignages de bont qu'il en avait reus  travers toutes ses
svrits.

En rentrant, il avait jet un coup d'oeil sur le lit o reposait
Amlia. Une respiration douce et rgulire s'chappait de sa poitrine;
ses yeux taient ferms; il crut qu'elle dormait et se rjouit
en voyant le calme de ses traits. Son planton s'occupait dj des
prparatifs du dpart; d'un signe il lui fit comprendre qu'il et
 faire ses arrangements sans bruit et en toute clrit. George
hsitait pour savoir s'il devait veiller Amlia ou charger son
beau-frre de lui apprendre son dpart. Il entrouvrit la porte pour la
contempler une dernire fois.

Lorsqu'il tait arriv, elle ne dormait pas, mais elle tait reste
les yeux ferms. Elle voulait lui pargner mme les remords des
insomnies qu'il lui causait; mais le voyant revenir de nouveau et  un
si court intervalle, son petit coeur craintif se sentit plus  l'aise;
elle fit un mouvement de son ct comme il se retirait sur la pointe
du pied, puis elle dormit d'un paisible sommeil. Quand George revint
pour le suprme adieu avec un redoublement de prcaution, il put
distinguer  la faible lueur de la veilleuse cette ple et douce
figure dont les paupires, rougies par les larmes, taient  demi
closes et encadres par un bras mollement arrondi et d'une blancheur
blouissante. Quelle puret dans ses traits! Quelle grce, quelle
douceur et en mme temps quelle tristesse! Chez lui, au contraire,
quel gosme, quelle duret, quelle barbarie! Ah! ses fautes lui
apparaissaient maintenant dans toute leur immensit; la rougeur sur
le front, le dsespoir dans l'me, il s'arrta au pied du lit 
contempler le sommeil de cette chaste enfant.

Tandis qu'il restait ainsi inclin sur cette charmante figure,
immobile sur l'oreiller, deux bras s'enlacrent tendrement autour de
son cou.

George, je ne dors plus, je suis veille, dit cette chre me avec
un sanglot capable de faire clater son pauvre coeur.

veille! Hlas! oui, veille pour sa plus grande douleur, la pauvre
enfant, car au mme instant les notes aigus du clairon retentirent
sur la place d'armes pour s'tendre de l sur la ville entire.
Bientt la cit se trouva sur pied au son du tambour et des fifres.




CHAPITRE XXX.

Adieu, cher ange! il faut partir!


Nous n'levons pas nos prtentions jusqu' vouloir prendre rang parmi
les chroniqueurs de bataille. Notre place est marque loin de
la mle, et nous y tenons. Pendant le branle-bas du combat nous
descendons  la cale pour y attendre hroquement la fin de l'action.
 quoi bon venir nous jeter  la traverse des manoeuvres que de
braves gens excutent au-dessus de nos ttes. Ainsi donc aprs avoir
accompagn le ***e aux portes de la ville, nous laissons le major
O'Dowd faire son devoir, et nous retournons auprs de la femme du
major, des autres dames et des bagages.

Mais il est indispensable de dire auparavant que le major et sa femme
n'ayant pas t invits au bal o nous venons de voir figurer nos
autres amis, avaient eu, pour goter les douceurs de l'dredon, bien
plus de temps que ceux qui avaient voulu partager la nuit entre le
plaisir et le devoir.

Peggy, ma chre, disait le major, en tirant tranquillement son bonnet
de nuit sur ses oreilles, laissez faire, et dans deux ou trois jours
nous allons commencer une danse comme on n'en a pas vu souvent de
pareilles.

Le lit, aprs un bon verre de genivre, aval  son aise, lui
paraissait bien prfrable  l'ennui et  la fatigue de ces corves
du grand monde. Quant  Peggy, elle regrettait de n'avoir pu faire 
l'clat des lumires l'exhibition de son turban et de son oiseau de
paradis, lorsque les paroles de son mari vinrent lui offrir un plus
grave sujet de mditations.

veillez-moi, je vous prie, une heure avant le rappel, dit le major
 sa femme, vers une heure et demie, ma chre Peggy; donnez un coup
d'oeil  ce qu'il ne me manque rien. Je ne rentrerai pas pour djeuner
mistress O'Dowd.

Aprs lui avoir ainsi fait comprendre que le rgiment devait se mettre
en route le lendemain, le major cessa de parler et s'endormit.

Mistress O'Dowd, en camisole et en papillottes, comme une mnagre,
sentit que c'tait le moment d'agir et non de se coucher.

Nous aurons assez le temps de dormir, se dit-elle, quand Mick ne sera
plus l.

Elle se mit donc  l'oeuvre, prpara la valise de campagne, brossa
l'habit et le tricorne, disposa le reste du fourniment militaire de
manire  ce que son mari trouvt sous sa main ses affaires prtes et
en ordre. Elle garnit les poches de son manteau d'une petite provision
de comestibles, y joignit une bouteille d'osier contenant presque une
pinte d'excellent cognac, qui tait fort de son got et de celui du
major. Lorsque l'aiguille de sa montre  rptition, dont la sonnerie
pouvait rivaliser avec les cloches d'une cathdrale, au dire de la
propritaire, arriva enfin sur l'heure fatale et fit sonner comme un
glas funbre, mistress O'Dowd veilla le major.

Une tasse de caf, la meilleure peut-tre qui et t prpare ce
matin-l  Bruxelles, lui fut servie toute chaude par les soins de sa
femme. Les attentions dlicates et empresses de cette digne pouse
n'auront-elles pas, aux yeux de tout le monde, un prix bien suprieur
 ces flots de larmes,  ces crises nerveuses qui sont toujours le
plus grand tmoignage que les femmes sensibles sachent donner de leur
tendresse. Cette tasse de caf prise en commun au bruit des clairons
et des tambours qui se rpondaient des diffrents quartiers,
n'tait-elle pas alors bien plus  sa place qu'un vain luxe de douleur
dont tant d'autres, en cette circonstance, ne se seraient pas fait
faute? Au moins le major put se montrer  la parade frais, allgre et
dispos, les joues roses et le menton ras; et sa tournure martiale,
sur son cheval de bataille, rpandirent la confiance et la bonne
humeur dans le coeur de tous ses hommes.

Tous les officiers salurent le major quand le rgiment dfila sous le
balcon o se tenait cette digne pouse. Si elle n'accompagnait point
le brave ***e jusqu'au milieu de la mle, ce n'tait point par manque
de courage, mais seulement par un sentiment de dlicatesse et de
retenue fminine; ses voeux du moins taient avec ces braves soldats.

Dans les grandes circonstances, mistress O'Dowd avait coutume de lire
avec la plus religieuse attention quelques pages d'un norme volume
de sermons composs par son oncle le doyen. Sur le point de faire
naufrage  son retour des Indes-Occidentales, elle avait puis dans ce
livre une nergie et une force nouvelles. Elle chercha alors dans ce
volume des sujets de mditation, peut-tre sans bien comprendre
ce qu'elle lisait. Son esprit avait peine  se dtacher des
proccupations qui l'accablaient; en vain elle avait plac  ct
d'elle sur l'oreiller le bonnet de coton du pauvre Mick, ses paupires
taient restes sans sommeil.

Ainsi va le monde. Pierre et Jacques courent  la gloire, le sac sur
le dos, et fredonnant gaiement: _Adieu! cher ange, il faut partir_.
Derrire eux un coeur aimant se consume dans l'incertitude de l'avenir
et dans d'amers retours sur le pass.

Bien persuade de l'inutilit des regrets, qui n'ont pour rsultat que
de nous rendre plus malheureux, Rebecca jugea  propos de se dispenser
de ces motions aussi superflues que fatigantes. Elle supporta le
dpart de son mari avec l'hrosme d'une fille de Sparte.

Le capitaine Rawdon, au moment des adieux, tait beaucoup plus mu que
cette petite crature pleine de rsolution et d'nergie; il aimait et
adorait sa femme avec l'effusion d'une me violemment prise; car
les mois qu'il venait de passer avec elle depuis leur mariage lui
paraissaient les plus beaux et les plus heureux de sa vie. Les
courses, le rgiment, la chasse, le jeu, ses intrigues prcdentes
avec les modistes et les danseuses de l'Opra, tous ces triomphes
faciles, tout son pass, en un mot, lui semblait fade et insipide en
comparaison des volupts nouvelles que lui avait fait connatre cette
union lgalement contracte. Et, il faut le dire, Rebecca avait eu le
talent de conduire son robuste Adonis de distractions en distractions,
et de lui faire trouver sa maison mille fois plus agrable, plus
charmante que tous les lieux de plaisir qui l'attiraient jadis.

Sur le point d'aller se faire estropier pour la gloire, il se mit
 maudire ses extravagances passes,  gmir tristement sur cette
effroyable meute de cranciers qui pourraient un jour faire  sa femme
un fcheux parti. Souvent, au milieu des confidences de l'alcve, il
avait dpos dans le sein de Rebecca de pathtiques lamentations  ce
sujet, lui qui, avant son mariage, n'avait jamais eu pareil souci!

Morbleu! disait-il avec une expression peut-tre plus nergique
encore, et emprunte  son naf vocabulaire, avant mon mariage je
m'inquitais fort peu de tous ces billets auxquels j'apposai
ma signature. Tant que Juda voulait bien attendre, ou que Lvi
m'accordait un renouvellement, je vivais joyeux et sans souci, mais
depuis que je suis mari, je n'ai plus touch, je vous le jure,  tous
ces billets d'usuriers, si ce n'est pour obtenir des sursis.

Rebecca savait toujours l'arrter fort  propos sur cette pente
mlancolique.

Taisez-vous, gros bta, disait-elle du plus grand sang-froid, tout
n'est pas perdu auprs de la tante. Si elle nous clate dans la main,
nous aurons pour suprme ressource la dernire colonne de la Gazette.
Mais que l'oncle Bute rende seulement ses os  la terre, j'ai mon ide
l (et elle portait son index  son front). Le bnfice revient
de droit au plus jeune frre, vous rendrez alors votre brevet de
capitaine, et vous vous ferez ministre.

Cette ide burlesque provoqua de la part de Rawdon la plus bruyante
hilarit.  l'heure de minuit, tout l'htel retentit des gros clats
de rire de notre dragon. Ils arrivrent jusqu'aux oreilles du
gnral Tufto, et le lendemain,  son djeuner, Rebecca lui donna
la reprsentation du premier sermon du rvrend Rawdon, ministre de
Crawley, etc.... L'esprit inventif de Rebecca savait ainsi charmer
le temps par ses saillies imprvues et piquantes. Mais enfin lorsque
arriva la nouvelle qui mit tout Bruxelles en moi, lorsqu'on sut que
les hostilits taient ouvertes et que les troupes marchaient, Rawdon
prit un air plus grave et Betty fit pleuvoir sur lui des pigrammes
dont le Horse-Guard se sentit presque offens.

Ah! Becky, disait-il avec un frmissement dans la voix. N'allez pas
croire, au moins, que j'aie peur, c'est que, voyez-vous, si un coup
de fusil me dcrochait, et j'offre une assez belle surface, je vous
laisserais vous et l'enfant que nous aurons peut-tre en fort mauvaise
passe, sans avenir assur, et ce serait moi qui vous aurais pousse
dans le prcipice. Allez! tout cela mistress Crawley n'est pas si
risible que vous voulez bien le dire.

Rebecca, par mille caresses, par de douces paroles, essaya de mettre
du baume sur la blessure qu'elle venait de faire. Son caractre vif
et enjou pouvait l'entraner parfois  des sorties satiriques et
moqueuses, mais bientt matrisant cette humeur naturelle, elle
finissait par rendre  sa figure une expression calme et impassible.

Cher ange, dit-elle  Rawdon, me supposez-vous un coeur de roc? Moi
aussi, je sais aimer, je sais sentir.

En mme temps, elle avait l'air d'essuyer  la drobe comme une larme
dans ses yeux et lanait  son mari le sourire le plus enivrant.

Cette loquence ne manquait jamais son effet.

Voyons, reprit Rawdon, si je meurs, faisons le compte de ce qui vous
restera. Dans ces derniers temps, la chance m'a assez favoris au jeu,
et au total, voici deux cent trente livres. Je garde dix napolons
dans ma poche; il ne m'en faut pas davantage avec le gnral qui paye
en prince. D'ailleurs, si une balle me donne mon compte, je n'aurai
plus besoin de rien. Allons, ne pleurez pas ainsi, cher petite; j'en
chapperai peut-tre, et pour votre plus grand tourment. Il va sans
dire que je ne ferai pas la sottise de prendre un de mes chevaux; je
monterai un de ceux du gnral, ce sera plus conomique: je l'ai dj
averti que le mien avait mal au pied. Si je suis tu, vous aurez au
moins quelque chose  tirer de l. On m'a dj offert quatre-vingt-dix
livres sterling de cette bte avant l'arrive de ces maudites
nouvelles. Vous la vendrez bien encore  dix pour cent de perte.
_Couche tout nu_ ne perdra rien de son prix, mais je vous engage 
le vendre dans ce pays. Mes affaires sont si embrouilles avec les
maquignons anglais, qu'ils pourraient se mler du march; il vaut donc
mieux traiter loin de leurs griffes. La petite jument dont le gnral
vous a fait prsent, mrite bien encore d'tre porte pour quelque
chose, et ici vous n'avez point  craindre, comme  Londres, les
oppositions des cranciers.

Rawdon accompagna cette remarque d'un rire de satisfaction.

Voici mon ncessaire de toilette, qui cote deux cents livres  votre
mari, ou plutt au marchand, car je ne l'ai point encore pay; les
flacons, avec leurs bouchons en or cisel, peuvent bien tre valus
de trente  quarante livres sterling. Il faudra tirer le meilleur
parti possible de tout cela, madame, ainsi que de mes pingles,
montre, chane et autres bijoux. Je vous rponds que cela fait encore
une somme. Miss Crawley a donn, je le sais, cent livres sterling pour
la chane et la _toquante_. Les bouchons et les flacons sont en or.
J'ai un remords maintenant: c'est de n'avoir pas cout le marchand,
qui voulait de plus me faire prendre des tire-bottes en vermeil. Si
je m'tais laiss faire, j'aurais eu le ncessaire complet, avec la
bassinoire d'argent et le service d'argenterie. Mais enfin, Becky, 
la guerre comme  la guerre; il faudra faire de votre mieux.

Le capitaine Crawley qui, jusqu' l'poque o l'amour vainqueur
l'avait fait passer sous son joug, avait t domin par une pense
exclusive de sa personne, se proccupait ainsi du bien-tre futur de
sa femme, dans le cas o il ne serait plus l pour veiller sur elle.

Il prouvait une vive satisfaction dans ce moment d'anxit  faire
l'inventaire des diffrents objets d'une dfaite facile  l'aide
desquels sa veuve pourrait se procurer quelques ressources. Voici
encore quelques articles du catalogue:

Mon fusil double, soit 40 guines; mon manteau doubl de fourrure,
soit 50 livres; mes pistolets de duel dans leur tui en bois de rose,
avec lesquels j'ai tu le capitaine Market, 20 livres sterling; ma
selle d'ordonnance avec ses housses, ma selle de promenade, etc.,
etc.

C'tait  Rebecca  faire l'emploi de ces objets de la manire la plus
avantageuse. Fidle  son principe d'conomie, Rawdon prit ce qu'il
avait de plus rp en uniforme et en paulettes; ce qu'il avait de
plus neuf devait rester entre les mains de sa femme, et, qui sait?
peut-tre de sa veuve. Avant de partir, il prit Rebecca dans ses bras,
la serra contre son coeur, qui battait  rompre sa poitrine, la tint
troitement embrasse, tandis que le sang montait  sa figure et que
les larmes gonflaient ses yeux, puis il la remit  terre et la quitta.
Pendant quelque temps il chevaucha  ct du gnral, son cigare 
la bouche et gardant le plus profond silence, jusqu'au moment o ils
eurent rejoint le corps principal; ce fut alors seulement qu'il cessa
de friser sa moustache et rompit le silence.

Rebecca, comme nous l'avons dit, avait sagement rsolu de ne point
se livrer  propos de cette sparation aux carts d'une sensiblerie
strile et superflue. De la croise elle lui fit un dernier signe
d'adieu, puis resta quelques minutes  jouir de la fracheur du matin.
Les tours de la cathdrale et les toits bizarres des vieilles maisons
de la ville commenaient  s'illuminer aux premiers feux du soleil.
Elle n'avait encore pris aucun repos de toute la nuit. Sa toilette de
bal qu'elle portait encore, ses belles boucles dfrises, descendant
sur son cou, un cercle d'azur autour de ses yeux accusaient assez une
nuit sans sommeil.

Je suis laide  faire peur, dit-elle en se regardant  la glace, ce
rose me fait paratre ple.

Elle dlaa aussitt sa robe rose. Un billet tomba du corsage; elle
le ramassa en souriant et le ferma dans le tiroir de son meuble de
toilette. Puis, aprs avoir mis son bouquet de bal dans un verre
rempli d'eau, elle se jeta sur son lit et s'endormit du meilleur
somme.

Un calme profond planait sur la ville lorsque mistress Crawley
s'veilla vers les dix heures du matin; elle prit son caf avec un
grand plaisir, ce qui l'aida beaucoup  se remettre de la fatigue de
la nuit et des motions de la matine.

Son repas termin, elle reprit les calculs que l'honnte Rawdon lui
avait faits la nuit prcdente, et rcapitula sa situation. Somme
toute, et en mettant les choses au plus mal, sa position n'tait pas
encore si dsespre qu'elle aurait pu le craindre. Aux objets laisss
par son mari venaient s'ajouter ses bijoux et son propre trousseau, et
la gnrosit de Rawdon,  l'poque de son mariage, a dj reu dans
cette histoire les loges qu'elle mritait. Outre la jument ci-dessus
mentionne, le gnral, son intrpide admirateur, lui avait fait de
magnifiques prsents, comme chles de cachemire achets au rabais
 une vente aprs banqueroute et autres articles provenant de la
boutique des joailliers, et tmoignant  la fois du got et de la
fortune du donateur.

Quant aux _toquantes_, suivant l'expression du pauvre Rawdon, leurs
tics tacs se rpondaient de toutes les pices de l'appartement. Un
soir, Rebecca s'tant plainte  Rawdon de celle qu'il lui avait donne
comme ayant le double dfaut d'aller mal et de sortir d'une fabrique
anglaise, le lendemain elle recevait un petit bijou portant le nom de
Leroy, dans une petite bote enrichie de turquoises, et une montre 
la marque de Brguet, couverte de perles et tout au plus grande comme
une demi-couronne. Le gnral Tufto et George Osborne lui avaient
aussi fait semblable cadeau. Mistress Osborne n'avait point de montre,
mais son mari lui en aurait certainement donn une si elle en avait
seulement exprim le dsir. L'honorable mistress Tufto, alors en
Angleterre, tranait  son ct, pour savoir l'heure, une vieille
mcanique, hritage de famille qui aurait remplac avec avantage la
bassinoire d'argent dont Rawdon parlait plus haut. Si la plupart des
bijoux que vendent les joailliers allaient aux femmes, aux filles
des acqureurs, combien ne verrait-on pas, dans les maisons les plus
honntes, de parures qui, hlas! prennent une tout autre route!

Son compte fait, Rebecca put constater, avec un vif sentiment de
plaisir, qu'en dfinitive elle avait au moins  sa disposition de six
 sept cents livres sterling pour assurer sa rentre dans le monde.
Elle fut trop occupe toute la matine  ranger ses petits trsors
pour avoir un moment d'ennui. Parmi les papiers renferms dans le
portefeuille de Rawdon tait un billet de vingt livres, souscrit
par Osborne; ce fut pour Rebecca une occasion de penser  mistress
Osborne.

J'irai d'abord toucher le billet, se dit-elle, et voir ensuite cette
pauvre petite Emmy.

Si notre roman manque de hros, il possde du moins une hrone. Dans
les rangs de l'arme anglaise, y compris le grand Duc lui-mme, on
n'aurait pu trouver un homme aussi impassible, aussi matre de lui 
l'approche de la bataille que l'intrpide petite femme de l'aide de
camp.

Il est une dernire personne de notre connaissance qui, n'tant point
un des acteurs du drame sanglant qui va se passer  quelques heures de
Bruxelles, tombe  ce titre sous notre juridiction et sur les motions
duquel nous avons des droits imprescriptibles: nous voulons parler de
notre ami l'ex-collecteur de Boggley-Wollah, dont le sommeil, comme
celui de tout le monde, avait t troubl  une heure matinale par
le bruit aigu des clairons. Notre ami tait, pour le sommeil, de la
famille des marmottes; son lit avait pour lui des charmes indicibles.
Peut-tre, en dpit des tambours, des clairons et des fifres de toute
l'arme anglaise, ses ronflements se seraient-ils prolongs jusqu'
l'heure ordinaire de son lever, si une interruption,  laquelle George
tait tout  fait tranger, n'tait venue le tirer de sa lthargie.

George occupait le mme appartement de moiti avec son beau-frre,
mais ses prparatifs et le chagrin de quitter sa femme ne lui
laissrent pas le temps de songer  matre Jos, profondment enfonc
dans ses draps. George n'entra donc pour rien dans l'attentat dirig
contre le sommeil de son beau-frre: le capitaine Dobbin fut le seul
coupable. Le capitaine vint le secouer rudement dans son lit, ne
pouvant, disait-il, partir sans lui avoir serr la main.

C'est bien aimable  vous, fit Jos avec un pouvantable billement et
le sincre dsir de voir le capitaine au diable.

--C'est que.... vous savez.... je n'aurais pas voulu partir sans
vous dire adieu, dit Dobbin dont les paroles confuses trahissaient le
trouble des ides; parce que, voyez-vous, il en est plus d'un parmi
nous qui ne reviendra pas.... et alors je n'tais pas fch de vous
voir tous en bonne sant.... et puis.... enfin.... voil.... vous
m'entendez?

--Je ne vous comprends pas! dit Jos en se frottant les yeux.

Mais le capitaine ne faisait pas la moindre attention au gros garon
en bonnet de nuit pour lequel il venait de protester d'un si tendre
intrt. L'hypocrite dirigeait toutes les facults de son me du ct
des appartements de George, dans l'esprance de recueillir un murmure,
d'apercevoir une ombre fugitive. Il allait et venait dans la chambre
de Jos, drangeait les chaises, battait la mesure sur les vitres,
rongeait ses ongles et donnait mille preuves non quivoques du
dsordre intrieur de son tre.

Jos, qui ne s'tait jamais form une bien haute ide du capitaine,
commena  concevoir quelques doutes sur son courage.

--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin? demanda-t-il d'un
ton railleur.

--Je vais vous le dire, rpondit le capitaine en s'approchant de son
lit. Le rgiment part dans une heure, Sedley, et qui sait le sort
qui nous est rserv,  George et  moi! Comprenez bien ceci, vous ne
quitterez cette ville que lorsque vous serez bien renseign sur l'tat
des choses. Votre place, Jos, est marque  ct de votre soeur, pour
veiller sur elle, lui donner du courage et la protger contre
tout danger. Si quelque malheur arrivait  George, c'est  vous
qu'appartiendrait le soin de la dfendre; en cas de dfaite pour
l'arme, vous aurez  ramener votre soeur en Angleterre. Eh bien!
donnez-moi votre parole de ne point l'abandonner. Mais je n'ai pas
besoin de vous demander cette promesse. Quant  l'argent, comme vous
ne l'avez gure mnag, si vous en avez besoin, je vous en offre,
parlez sans dtour, avez-vous encore assez d'or pour effectuer votre
retour en Angleterre en cas de dsastre?

--Monsieur, dit Jos avec un air majestueux, quand j'ai besoin
d'argent, je sais o en prendre; et quant  ma soeur, je n'ai point 
apprendre de vous mes devoirs  son endroit.

--Vous parlez en homme de coeur, Jos, repartit l'excellent Dobbin,
et je suis heureux de penser que George laisse sa femme en si bonnes
mains. Je pourrai donc lui reporter votre parole d'honneur, qu'elle
trouvera en vous appui et protection, si elle tait menace de quelque
pril.

--Certainement, certainement, rpondit M. Jos.

Dobbin le savait fort bien du reste, ce n'tait pas les sacrifices
d'argent qui devaient coter le plus au frre d'Amlia.

Et en cas de dfaite, vous l'accompagnerez hors de Bruxelles, jusqu'
ce qu'elle soit en sret.

--La dfaite?.... morbleu! monsieur, c'est chose impossible, vous
chercheriez en vain  m'effrayer, vocifra le hros, en allongeant sa
tte entre les deux draps de son lit.

Le capitaine se sentait l'esprit plus tranquille en entendant Jos se
prononcer si rsolment.

Au moins, pensa Dobbin, la retraite est assure pour elle dans le cas
o nos affaires prendraient une mauvaise tournure.

Si le capitaine Dobbin avait espr, avant son dpart, puiser dans
la vue d'Amlia un nouveau courage, une dernire consolation, ce
mouvement d'gosme trouva sa punition dans la satisfaction mme du
dsir qu'il avait inspir.

Un salon commun  la famille sparait la chambre de Jos de celle
d'Amlia. C'tait dans cette pice que le domestique de George
procdait  l'emballage,  mesure que son matre lui apportait les
objets dont il pensait avoir besoin pour l'expdition.  travers les
portes  demi entr'ouvertes, Dobbin put contempler encore une fois les
traits d'Amlia. Mais, hlas! la pleur, l'abattement, le dsespoir,
taient peints sur sa figure. Ce souvenir tortura longtemps l'me de
Dobbin; cette image lui apparaissait comme un remords  travers les
douloureuses angoisses d'une tendresse inquite et compatissante.

Elle avait jet  la hte sur ses paules son peignoir du matin,
ses cheveux tombaient en dsordre, ses grands yeux taient ternes et
fixes. Comme pour aider aux prparatifs de dpart et montrer qu'en ces
circonstances critiques elle aussi pouvait tre utile, elle avait pris
dans la commode le ceinturon de George, et le tenant toujours  la
main, suivait son mari pas  pas et en silence. Elle entra dans le
salon, et l, appuye contre le mur, elle pressait ce ceinturon sur
son sein d'o l'charpe cramoisie descendait comme une longue trane
de sang.  ce pnible spectacle, notre bon et sensible capitaine
entendit une voix accusatrice s'lever dans sa conscience.

Mon Dieu, pensa-t-il, voil pourtant l'affliction, dont je n'ai pas
su respecter le mystre.

C'tait une de ces douleurs immenses que les paroles ne sauraient ni
calmer ni adoucir. Pntr d'une vive sympathie, il s'arrta un
moment  contempler cette femme avec la tendresse d'une mre qui voit
souffrir son enfant.

Enfin George prit la main d'Emmy, la reconduisit dans sa chambre 
coucher, et reparut immdiatement, mais seul cette fois. Les derniers
adieux avaient eu lieu; il partit.

Grce au ciel, pensa George en descendant l'escalier son pe sous le
bras, voil un terrible moment de pass.

Il se rendit en toute hte au lieu de ralliement, o soldats et
officiers arrivaient de toutes parts et en tumulte. Son pouls battait
bien fort, ses joues taient bien brlantes, on allait jouer au grand
jeu des batailles, et il avait sa part dans l'enjeu!

George, rpondant ainsi au premier appel de la trompette guerrire,
s'tait lanc des bras de sa femme pour se soustraire  des penses
qui auraient pu amollir son courage. Il rougissait presque de cette
faiblesse de coeur, de ce mouvement de tendresse. Ce reproche, hlas!
il n'avait eu, jusqu'ici, que trop rarement  se l'adresser. Du reste,
le mme sentiment d'anxit et d'exaltation rgnait dans tout le
rgiment, depuis le gros-major, qui conduisait ses hommes au feu,
jusqu' l'enseigne Stubble, qui ce jour-l portait le drapeau.

Le soleil se montrait  peine  l'horizon, lorsque le 2e rgiment
commena  s'branler; il faisait beau  voir l'air martial de toutes
ces figures avec la musique en tte jouant une marche guerrire. Le
major venait ensuite sur Pyrame, son cheval de bataille, puis les
grenadiers commands par leur capitaine, et au centre le drapeau
port par de jeunes et vieux enseignes. Enfin George  la tte de sa
compagnie.

Il leva les yeux, sourit  Amlia en passant sous sa fentre, puis
disparut avec ses hommes, et bientt le son mme de la musique se
perdit dans le lointain.




CHAPITRE XXXI.

Dvouement de Jos Sedley pour sa soeur.


Tandis que chacun des officiers allait occuper sur le champ de
bataille le poste qui lui tait dsign, Jos Sedley restait 
Bruxelles pour y commander la petite colonie que nous connaissons
dj. Comme compensation du trouble o l'avaient jet les confidences
de Dobbin et les vnements de la matine, il prolongea de plusieurs
heures les plaisirs du lit, et, n'ayant pas l'espoir de reprendre son
sommeil o il l'avait laiss, il se mit  rflchir jusqu' l'heure de
son lever sur les circonstances actuelles. Le soleil tait dj fort
avant dans sa course; dj nos vaillants amis du ***e avaient parcouru
plusieurs milles, que le fonctionnaire civil ne s'tait point encore
montr pour le djeuner avec sa robe de chambre  ramages.

En l'absence de George, Jos Sedley se sentait beaucoup plus  son
aise. Peut-tre mme au fond du coeur n'tait-il pas fch du dpart
d'Osborne; car, en prsence de ce dernier, son rle dans la maison
tait fort secondaire, et George ne se faisait aucun scrupule de
tmoigner un mpris marqu pour ce gros et gras personnage. Emmy,
au contraire, avait toujours t pleine de prvenances pour
l'ex-receveur; c'tait elle qui veillait au confortable de sa vie, qui
lui prparait mille petites friandises, qui l'accompagnait dans ses
promenades en voiture.

Elle encore, qui par de doux sourires, savait lui faire oublier les
colres et le mpris de son mari. Combien de timides remontrances
n'avait-elle pas,  ce sujet, hasardes  l'oreille de George, et
combien de fois n'avait-il pas, d'un ton tranchant, coup court  ses
boutades.

C'est dans mon caractre d'tre franc, disait-il; j'ai un sentiment,
je le montre; c'est ainsi que doit agir tout homme de bien.
Prtendez-vous donc, ma chre, que j'irai prendre des gants pour
parler  un nigaud de l'espce de votre frre?

En consquence, Jos tait fort satisfait de se voir dbarrass de
George. En voyant le chapeau rond et les gants du capitaine placs sur
un coin du buffet, il pensait avec plaisir que le propritaire de ces
objets tait dj bien loin; un tressaillement de plaisir courait par
tout son tre.

Au moins, ce matin, pensait-il, il ne m'accablera point de son
insolente et ddaigneuse fatuit.

Puis se tournant vers Isidore, son domestique:

Allez mettre, lui dit-il, le chapeau du capitaine dans
l'antichambre.

--Peut-tre n'en aura-t-il plus grand besoin, dit le laquais rpondant
 son matre.

Il dtestait George dont l'insolence  son gard justifiait tout ce
qu'on a dit des Anglais sous ce rapport.

Allez dire  Madame que le djeuner est servi, dit M. Sedley,
avec une dignit majestueuse, et ddaignant de s'expliquer avec un
domestique sur son aversion pour George.

Il ne s'tait pas cependant toujours montr aussi discret, et plus
d'une fois, en prsence de M. Isidore, il avait donn libre carrire 
sa mauvaise humeur contre son beau-frre.

Madame, hlas! n'tait point en tat de venir djeuner, de couper 
Jos des tartines comme il les aimait. Madame se sentait beaucoup trop
indispose pour cela; depuis le dpart de son mari, suivant la rponse
de sa bonne, elle n'avait cess d'tre dans un tat d'agitation
dplorable. La plus grande marque de sympathie que son frre pt
imaginer  son endroit, fut de verser pour elle une immense tasse de
th: chacun a sa manire d'exprimer sa tendresse, c'tait celle
de Jos. Non content de lui avoir envoy son djeuner, il pensa aux
friandises qui, au dner, pourraient le plus flatter son got.

M. Isidore avait regard d'un air sournois le domestique d'Osborne
faire les prparatifs du dpart de son matre. Il en voulait
d'abord beaucoup  M. Osborne pour ses airs mprisants avec lui; les
domestiques du continent sont en gnral d'une nature peu endurante.
En second lieu, il tait tout contrist de voir tant d'objets de prix
soustraits  sa convoitise pour passer en des mains autres que les
siennes aprs la droute des Anglais. La dfaite des allis paraissait
invitable  la plupart de ceux qui se trouvaient alors en Belgique.
L'opinion gnrale tait que l'empereur, passant sur le ventre des
Prussiens et des Anglais, serait dans trois jours  Bruxelles.
En consquence, M. Isidore s'attribuait dj en esprit toute la
garde-robe et tous les meubles de ses matres actuels auxquels il ne
restait qu' choisir entre tre pris, tus, ou mis en fuite.

Au milieu des soins que ce fidle serviteur donnait chaque matin  Jos
pour la confection de sa toilette, il calculait,  mesure que chaque
objet lui passait dans les mains, le parti qu'il en pourrait tirer
pour son usage ou son avantage personnel. Il destinait les flacons
en argent et autres objets de mme nature  une jeune personne, pour
laquelle il nourrissait de trs-tendres sentiments. Il s'adjugeait les
rasoirs anglais avec une superbe pingle monte en rubis. Il se voyait
dj se prlassant avec les chemises  jabots, le chapeau galonn
d'or, la redingote  brandebourgs, qu'on pourrait facilement rajuster
 sa taille, la canne  pomme d'or du capitaine, sa grosse bague
 double range de rubis, dont on lui ferait deux superbes boucles
d'oreille; comment Mlle Reine pourrait-elle alors rsister aux charmes
fascinateurs de ce nouvel Adonis?

Ces doubles boutons m'iront  merveille, pensait-il en fixant ses
regards sur les susdits boutons qui scintillaient aux normes poignets
de son matre. Avec ces boutons, je mettrai les bottes  perons de
cuivre que le capitaine a laisses dans la chambre  ct, et alors,
corbleu! comme on va me regarder passer dans l'alle Verte!

Tandis que M. Isidore, saisissant d'une main hardie l'extrmit du
nez de son matre, lui rasait la partie infrieure de la figure, il
se voyait dj en imagination s'avanant majestueusement dans l'alle
Verte, Mlle Reine au bras et l'habit  brandebourgs sur le dos, ou
bien encore, en face d'une cruche de faro, dans le cabaret qui se
trouve sur la route de Lacken.

Mais, heureusement pour son repos, M. Jos Sedley n'avait nulle notion
des oprations intellectuelles qui s'accomplissaient dans le cerveau
de son domestique, pas plus que nous n'en savons en gnral sur ce
qu'on pense de nous  l'office. Le pauvre Jos ne se doutait pas plus
des funestes projets mdits contre lui que les poulets qui figurant
sur la carte du traiteur n'ont eu la prescience de leur sort.

La domestique d'Amlia tait loin de se livrer  ces vues intresses
et cupides. Il tait dit que personne, et jusqu'aux subordonns
eux-mmes, ne pouvait approcher de cette aimable et douce crature
sans se sentir pris pour elle de dvouement et d'affection. Pauline
la cuisinire, pendant cette longue matine, chercha  consoler de son
mieux sa jeune matresse. En voyant Amlia rester des heures entires
immobile et silencieuse  la fentre d'o elle avait vu disparatre la
dernire baonnette du rgiment, cette honnte fille, lui prenant la
main, lui dit d'un accent pntr:

Et moi, madame, moi aussi, n'ai-je pas mon homme  l'arme?

Puis elle se mit  fondre en larmes. Amlia se jeta dans ses bras;
elles pleurrent ensemble, et leur douleur s'adoucit dans cette
communaut de peines.

Plusieurs fois pendant la journe M. Isidore alla parcourir la
ville en qute de nouvelles. Il s'arrtait  la porte des htels qui
avoisinent le parc. Il se mlait aux valets et aux gens de service,
et, dans la ville, saisissait  la vole les bruits divers qui
circulaient, et rapportait bien vite  son matre le bulletin du
moment. Tous les Belges taient attachs au fond de l'me  la cause
de l'empereur, et ils le voyaient dj vainqueur et la campagne
termine. La proclamation suivante avait t rpandue  profusion dans
Bruxelles:

    PROCLAMATION.

    Aveunes, 14 Juin 1815.
    Soldats!

C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland,
qui dcidrent deux fois du destin de l'Europe. Alors comme aprs
Austerlitz, comme aprs Wagram, nous fmes trop gnreux, nous crmes
aux protestations et aux serments des princes que nous laissmes sur
le trne; aujourd'hui cependant, coaliss entre eux, ils en veulent
 l'indpendance et aux droits les plus sacrs de la France. Ils ont
commenc la plus injuste des agressions; marchons  leur rencontre:
eux et nous ne sommes plus les mmes hommes!

Soldats,  Ina contre ces mmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants,
vous tiez un contre trois, et  Montmirail un contre six!

Que ceux d'entre vous qui ont t prisonniers des Anglais vous
fassent le rcit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont
soufferts.

Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la
Confdration du Rhin gmissent d'tre obligs de prter leurs bras 
la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les
peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable; aprs avoir
dvor douze millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un
million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dvorer les
tats du second ordre de l'Allemagne.

Les insenss, un moment de prosprit les aveugle; l'oppression et
l'humiliation du peuple franais sont hors de leur pouvoir. S'ils
entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

Soldats, nous avons des marches forces  faire, des batailles 
livrer, des prils  courir; mais, avec de la constance, la victoire
sera  nous; les droits de l'homme et le bonheur de la patrie seront
reconquis. Pour tout Franais qui a du coeur, le moment est arriv de
vaincre ou de prir.

    Sign: NAPOLON.

Les partisans de l'empereur allaient plus loin: ils annonaient
l'extermination de ses ennemis; parmi les Anglais et les Prussiens,
tout ce qui chapperait au fer et au canon devait infailliblement tre
fait prisonnier et tran  l'arrire-garde de l'arme conqurante.

Tous ces bruits rpandus dans la ville taient rapports  M. Sedley
avec une minutieuse exactitude. On avait bien soin de lui dire que le
duc de Wellington, aprs avoir ralli son avant-garde, qui, la nuit
prcdente, avait t compltement crase, s'tait mis en marche et
commenait sa retraite.

crase! allons donc, disait Jos toujours fort courageux au sortir de
table. Oui, le duc est en marche, mais pour battre l'empereur comme il
a battu ses gnraux.

--Il a fait brler ses papiers, partir ses bagages, et l'on prpare
le logement qu'il occupait pour le duc de Dalmatie, lui rpondit son
empress donneur de nouvelles. Ces renseignements, je les tiens de
son matre d'htel en personne. Les gens de milord le duc de Richemont
font les paquets en toute hte et achvent d'emballer son argenterie;
quant  Sa Grce, elle a pris les devants et est alle rejoindre le
roi de France  Ostende.

--Le roi de France est  Gand, mon ami! rpondit Jos avec un sourire
railleur et sceptique.

--Hier, le roi de France s'est sauv  Bruges; aujourd'hui, il
s'embarque  Ostende. Le duc de Berri est prisonnier. Ceux qui
tiennent  leur peau n'ont qu' partir au plus vite. Demain on va
rompre les digues; il sera trop tard de songer  fuir quand tout le
pays sera sous l'eau.

--Chansons que tout cela, matre sot; nous sommes trois contre un,
entendez-vous? Buonaparte n'est pas en mesure de tenir un instant
contre nous. Les Autrichiens et les Russes sont en marche; il est
impossible que le Corse ne soit pas cras au milieu du choc, dit Jos
avec un grand coup de poing sur la table.

--Les Prussiens taient trois contre un  Ina: eh bien! en une
semaine leur arme tait battue et leur royaume conquis! ils taient
six contre un  Montmirail, et lui les a disperss comme un troupeau
de moutons. Les troupes autrichiennes sont en marche, mais avec le
roi de Rome et l'impratrice  leur tte; les Russes se disposent 
la retraite; et quant aux Anglais, point de quartier; leur compte est
bon; ils n'ont qu' se tenir coi. Regardez un peu ici; lisez-moi a
comme c'est rdig: en voil une crne proclamation de Sa Majest
l'empereur et roi!

M. Isidore tirant de sa poche le susdit papier, le fit passer d'un air
de dfi sous le nez de son matre. Il croyait dj n'avoir plus qu'
mettre la main sur l'habit  brandebourgs et les autres objets de sa
convoitise.

Jos, comme nous l'avons dit, sortait de table, et ces rcits, tout en
branlant sa confiance, ne l'alarmaient pas encore trs-vivement.

Mon habit, mon chapeau, monsieur, dit-il, et suivez-moi. Je veux
aller aux informations, et juger par moi-mme de la vrit de tous ces
bruits.

Isidore tait furieux; Jos mettait l'habit  brandebourgs.

Milord ferait mieux de mettre un autre habit qui ait une apparence
moins militaire. Les Franais ont fait serment d'exterminer jusqu'au
dernier soldat anglais.

--Silence, drle! rpondit Jos d'une voix rsolue.

Et il enfila son bras dans la manche avec une intrpidit hroque.

Mistress Rawdon entrait au mme instant: elle venait voir Amlia.
Trouvant la porte ouverte, elle n'avait pas eu la peine de sonner.

Rebecca n'tait ni moins jolie ni moins lgante qu' son ordinaire.
Le paisible et profond repos qu'elle avait got depuis le dpart de
Rawdon lui avait rendu la fracheur de son teint; ses joues roses
et souriantes faisaient plaisir  voir, surtout  voir au milieu des
figures ples et inquites que l'on rencontrait  chaque pas dans la
ville. Elle ne put s'empcher de rire  la vue de Jos, tout essouffl
de ses efforts pour pntrer dans les manches de sa redingote.

Vous vous disposez  rejoindre l'arme, monsieur Jos? demanda-t-elle.
Qui restera donc  Bruxelles pour nous protger, nous autres, pauvres
femmes?

Le bras de Jos tant enfin parvenu  franchir l'entre de la
redingote, notre sducteur s'avana tout rougissant, et balbutia
quelques excuses  la belle visiteuse, et lui demanda comment elle
avait support les fatigues du bal et les vnements de la matine.

M. Isidore tait all serrer, pendant ce temps, la robe de chambre 
ramages.

Que c'est aimable  vous de vous informer ainsi de ma sant, dit-elle
en serrant une des mains de Jos dans les siennes.  la bonne heure:
au moins, vous tes calme et de sang-froid, tandis que les autres ont
tous l'air de ne plus savoir o ils en sont. Et notre petite Emmy? la
sparation a d tre bien terrible pour elle.

--Dchirante! dit Jos.

--Vous autres hommes, vous tes tous de roc; les sparations, les
dangers, rien ne vous meut. Allons, vous vous disposez  rejoindre
l'arme, n'est-ce pas? vous voulez donc nous abandonner  notre
malheureux sort. Je savais bien que je devinais juste! j'en avais
comme un pressentiment. Cette pense que vous alliez nous quitter m'a
mise tout en moi, c'est que je pense souvent  vous quand je suis
seule, monsieur Jos, et alors je suis vite accourue pour vous supplier
de n'en rien faire, de ne point nous abandonner.

Voici maintenant de quelle manire on pouvait interprter ces paroles:

Mon cher monsieur, dans le cas o l'arme prouverait un chec et
serait force de battre en retraite, vous avez une excellente voiture
o je compte bien trouver une place.

La pntration de Jos alla-t-elle jusqu' dcouvrir ce sens cach?
Nous n'oserions le garantir. Jos gardait, du reste,  la dame un
profond ressentiment de ses airs d'indiffrence pour lui pendant son
sjour  Bruxelles. L'avait-elle jamais prsent aux illustres amis de
Rawdon? C'tait tout au plus si elle l'avait invit  ses runions.
Il faut ajouter qu'il tait d'une timidit excessive au jeu et ne
hasardait jamais beaucoup. George et Rawdon ne pouvaient le sentir;
peut-tre n'taient-ils pas bien aises de l'avoir pour tmoin de leurs
amusements favoris.

C'est cela! pensait Jos, elle vient me trouver quand elle a besoin
de moi. Elle pense  son vieux Jos Sedley quand personne autre ne lui
trotte en tte.

Mais il se sentait surtout trs-fier de l'opinion avantageuse que
Rebecca paraissait se faire de son courage. Il rougit de nouveau, se
rengorgea dans sa cravate, et d'un ton d'importance:

Il est vrai, dit-il, que je ne serais pas fch d'assister  une
bataille range; c'est une pense, d'ailleurs, que tout homme de coeur
aurait  ma place, n'est-ce pas? J'ai bien vu comme une guerre en
miniature dans les Indes, je voudrais voir maintenant de la haute
stratgie.

--En vrit, messieurs, vous sacrifieriez tout  un plaisir, continua
Rebecca du mme ton. Le capitaine Crawley m'a quitte ce matin aussi
gai que s'il allait  une partie de chasse. Que lui importaient, que
vous importent  vous les angoisses et les tortures de la femme que
vous abandonnez? Je viens, mon cher monsieur Sedley, je viens chercher
auprs de vous refuge et consolation. J'ai pass ma matine dans les
larmes et la prire dans l'apprhension des prils qui menacent
nos maris, nos troupes, nos allis. Et venant ici dans l'espoir d'y
trouver asile et protection auprs du seul ami qui me reste pour me
dfendre au milieu de ces scnes de sang et de carnage, devais-je
m'attendre  vous voir partir, vous aussi?

--Ah! chre madame, rpondit Jos oubliant toutes les anciennes
rancunes, il ne faut pas vous tourmenter ainsi; je dis seulement que
j'aurais du plaisir  aller voir cela! c'est un langage que tiendrait
tout Anglais  ma place; mais mon devoir,  moi, m'enchane ici, et
je ne puis laisser cette pauvre soeur qui est l enferme dans sa
chambre.

En mme temps il dsignait du doigt la porte d'Amlia.

Noble frre et excellent coeur! dit Rebecca en passant sur ses yeux
son mouchoir, qui sentait l'eau de Cologne, comme j'ai t injuste
envers vous, moi qui vous accusais de n'avoir point de coeur!

--Oh! certes oui, je vous le jure, dit Jos en portant sa main sur
l'organe en question, vous avez t injuste envers moi, chre mistress
Rawdon, oh! oui, bien injuste!

--Il faudrait tre aveugle pour nier votre fidlit et votre
dvouement  votre soeur; mais vous, il y a deux ans, je m'en souviens
encore parfaitement, vous avez t bien perfide  mon endroit.

Et Rebecca, aprs avoir un instant fix ses yeux sur lui, se dirigea
vers la fentre.

Une vive rougeur monta aux oreilles de Jos. L'organe dont Rebecca
accusait l'absence chez lui se mit  faire de furieuses gambades.
Il se rappela son brusque loignement, sa passion incandescente
d'autrefois, leurs promenades en voiture, la bourse de soie verte, le
temps o il contemplait avec un coeur pris la blancheur de ses bras
et l'clat de ses yeux.

Je sais que vous me croyez ingrate, reprit Rebecca. Et quittant
la fentre, elle se mit  le regarder de nouveau; puis elle continua
d'une voix mue et tremblante:

Votre froideur, vos regards ddaigneux, tout dans vos manires,
lorsque nous nous sommes retrouvs dernirement, tout m'a prouv votre
indiffrence et votre oubli. Quant  moi, n'avais-je pas des motifs
pour vous viter? Cherchez dans votre coeur la rponse  cette
question. Pensez-vous que mon mari ft d'humeur  vous voir avec
plaisir? Les seuls mots un peu durs qu'il m'ait adresss, je dois
cette justice au capitaine Crawley, me sont venus  votre occasion.
Quelle blessure, hlas! ne rouvraient-ils pas dans mon coeur!

--Juste ciel! grands dieux! disait Joseph dans un transport de joie et
d'inquitude; qu'ai-je fait pour.... pour....

--Ah! croyez-le bien, dit Rebecca, la jalousie est une terrible chose!
j'ai eu bien  souffrir de sa part  cause de vous. Cependant, en
dpit du pass, mon coeur lui appartient tout entier, et vous savez si
je suis innocente, monsieur Sedley.

Le sang de Jos lui brlait les veines; il couvait du regard cette
victime, qui avait fini par subir le charme sducteur de sa personne.
D'adroites paroles, de tendres oeillades rallumrent en un instant
ses ardeurs assoupies, et lui firent refouler bien loin et doutes et
soupons. Y compris Salomon lui-mme, les hommes les plus sages ne se
sont-ils pas toujours laiss prendre aux cajoleries des femmes?

En cas de dsastre, pensa Becky, ma retraite est assure. Je puis
maintenant compter sur la place d'honneur dans sa voiture.

Personne ne peut mesurer  quels amoureux transports,  quelles
brlantes dclarations M. Jos se ft laiss entraner dans le dsordre
de ses sens, si M. Isidore ne ft aussitt survenu pour remplir
auprs de lui les devoirs de sa charge. Jos tout prt  se rpandre en
tendres aveux, pensa touffer de l'motion qu'il lui fallut comprimer
en lui-mme; et quant  Rebecca, elle jugea que dsormais elle n'avait
plus rien de mieux  faire que d'aller consoler sa chre Amlia.

Au revoir, dit-elle, en faisant  M. Jos le geste de main le plus
amical, puis elle frappa doucement  la porte de mistress Osborne.

Tandis qu'elle tirait la porte sur elle, Joseph s'affaissait sur
son fauteuil de la faon la plus tragique;  entendre ses soupirs on
aurait dit un soufflet de forge.

Voil un vtement qui doit gner monsieur, se risqua  dire Isidore,
les yeux fixs sur la redingote de Jos.

Son matre n'entendit point; il pensait bien  son habit! Tantt la
vision trop fugitive de son enchanteresse le plongeait dans une
folle extase, et tantt il se laissait aller aux dfaillances
d'une conscience coupable, croyant voir dj le jaloux Rawdon, ses
moustaches firement retrousses et posant le doigt sur la dtente de
ses terribles pistolets de duel.

 la vue de Rebecca le coeur d'Emmy tressaillit d'effroi, et la pauvre
enfant fit un bond en arrire. La soire de la veille lui revint
tout entire  l'esprit. Elle l'avait oublie sous le poids de ses
terribles proccupations; elle avait oubli Rebecca, sa jalousie et
le reste en prsence du dpart et des prils de son mari. Nous-mmes
n'avons point voulu troubler le mystre de ses larmes et de sa douleur
jusqu'au moment o cette effronte coquette rompit le charme et tourna
le bouton. Qui pourra dire les angoisses de ces longues heures passes
par cette pauvre enfant prosterne dans une prire muette au milieu
d'amres rveries! Ceux qui racontent les batailles et chantent le
triomphe parlent rarement de ces pnibles dtails. Au milieu des
hymnes de la victoire, le conqurant n'a jamais voulu entendre les
gmissements des veuves et les cris des mres! Jamais cependant plus
lgitime et plus douloureuse protestation ne s'leva contre les joies
lugubres et ensanglantes du triomphateur.

Amlia prouva d'abord une rpulsion instinctive devant ce regard
glauque et brillant, cette frache toilette qui semblait dfier
l'anxit gnrale, ces bras tendus vers elle pour protester d'une
amiti mensongre. Puis un juste courroux s'empara de son coeur, le
sang monta  sa figure d'abord aussi ple que la mort; elle renvoya
 Rebecca un coup d'oeil fixe et glacial, et sa rivale s'arrta toute
surprise et presque trouble.

Mais cet embarras fut de courte dure, et faisant un pas vers sa
victime:

Ma chre Amlia, lui dit-elle, vous avez l'air d'tre souffrante; je
vous en prie, pour ma tranquillit, dites-moi, ce que vous avez?

Amlia recula de nouveau. Pour la premire fois de sa vie, cette
me confiante et sincre refusait d'ajouter foi  une dmonstration
affectueuse et bienveillante. Elle recula et un frisson lui parcourut
tout le corps.

Vous ici, Rebecca? dit-elle avec une froideur pleine de dignit.

Ce regard fit natre quelque inquitude dans l'esprit de la visiteuse.

Elle l'a vu au bal glisser la lettre dans le bouquet, pensa Rebecca.
Voyons, chre Amlia, reprit-elle tout haut et en baissant les yeux,
soyez plus calme, je viens voir si je puis.... si vous vous sentez
mieux.

--Et vous-mme, repartit Amlia, comment vous trouvez-vous? Oh!
fort bien sans doute, car vous n'aimez point votre mari. Autrement
seriez-vous ici! Vous avez t pour moi la source de bien cruelles
souffrances, et cependant avez-vous jamais trouv en moi autre chose
qu'une amie tendre et dvoue?

--Non, sans doute Amlia, rpondit l'autre femme le front toujours
inclin.

--Quand vous tiez malheureuse, n'ai-je pas t comme votre soeur? Ne
vous ai-je pas tendu les bras quand vous n'aviez ni parents ni amis,
et quand tous ces souvenirs devaient vous faire aimer mon bonheur,
vous engager au moins  le respecter, vous tes venue porter le
trouble dans mes affections, vous tes venue vous mettre entre mon
amour et lui! Qui tes-vous donc pour porter la discorde o Dieu a
mis l'union, pour m'enlever le coeur de mon bien-aim, de mon mari?
Pensez-vous l'aimer d'un amour aussi vrai, aussi pur que le mien? Sa
tendresse formait toute ma joie, vous le savez, et malgr cela
vous avez voulu me la ravir. Honte  vous, Rebecca, me mchante et
dprave! honte  vous, amie trompeuse et pouse infidle!

--Amlia, j'en prends Dieu  tmoin, je n'ai aucun reproche  me faire
 l'gard de mon mari.

--Ah! Rebecca, interrogez votre conscience, et voyez si elle vous en
dira autant pour ce qui me concerne. Si vous n'avez pas russi, ce
n'est pas faute au moins d'y avoir essay.

--Elle ignore tout, pensa Rebecca plus rassure.

--Je ne sais quelle voix secrte disait  mon coeur qu'il chapperait
 vos piges,  vos fourberies, et qu'enfin il reviendrait  moi.
J'tais sre de la gnrosit de son coeur; j'avais foi dans son
amour, et son amour a t rendu  mes voeux.

La pauvre enfant pronona ces paroles avec une vivacit et une
effusion dont Rebecca ne l'avait jamais crue capable, et qui la
laissrent muette. Amlia poursuivit d'une voix attendrie:

Vous ai-je jamais fait aucun mal pour chercher ainsi  m'enlever
celui que j'aime? Il est  moi depuis six semaines au plus. Vous
auriez d, par pudeur au moins, respecter les premiers jours de notre
mariage; et vous semblez, au contraire, n'avoir rien eu de plus press
que de corrompre mon bonheur. Et vous venez sans doute maintenant
pour jouir du spectacle de mon affliction. Ah! quinze jours des plus
cruelles souffrances auraient d m'pargner cette dernire insulte!

--Mais, mon Dieu!... fit Rebecca; puis elle finit sa phrase de la
faon la plus maladroite: M'a-t-on jamais vue mettre le pied ici?

--Jamais, vous dites la vrit; mais, par vos sductions, vous avez
enlev mon mari  son intrieur. Venez-vous me le ravir encore? Il
n'est plus ici, il est bien loin maintenant.... Il s'est assis sur
ce sofa; c'est l que nous avons prononc nos dernires paroles....
J'tais sur ses genoux, ma tte incline sur la sienne. Nous avons
pri tous deux, et nous avons dit: Notre Pre.... Oui, il tait l et
on me l'a emmen; il est bien loin maintenant; mais il m'a promis de
revenir.

--Il reviendra, chre Emmy, fit Rebecca en proie  une motion
involontaire.

--Regardez, dit Amlia: voici son ceinturon; n'est-il pas d'une jolie
couleur?

En mme temps elle le portait  ses lvres et le couvrait de baisers,
puis elle le passait autour de sa taille, et elle restait ainsi de
longs instants, immobile comme une statue de marbre. Elle ne pensait
plus ni  son courroux, ni  sa jalousie, ni  la prsence mme de sa
rivale. Enfin,  moiti souriante, elle alla caresser l'oreiller o
George reposait la nuit  ct d'elle.

Rebecca quitta la chambre sans profrer une parole.

Comment se trouve Amlia? demanda Jos, toujours tendu dans son
fauteuil.

--Je l'ai trouve fort souffrante, rpondit Rebecca; il faudrait
mettre quelqu'un auprs d'elle pour la soigner.

Aprs quoi elle partit toute srieuse, malgr les vives instances de
Jos, qui la pressait d'accepter son dner.

En quittant Amlia, mistress Crawley rencontra la major O'Dowd, dans
l'me de laquelle les sermons du Doyen n'avaient pu russir  ramener
le calme. Peu habitue aux politesses de mistress Rawdon, elle fut
toute surprise de se voir aborde par elle. Rebecca lui apprit que
cette pauvre petite mistress Osborne tait dans un tat pitoyable, et
que le chagrin l'avait rendue presque folle. Qu'enfin ce serait une
bonne action  mistress O'Dowd d'aller consoler sa jeune amie.

J'ai dj beaucoup de ma propre affliction, dit mistress O'Dowd avec
gravit, et cette pauvre Amlia doit fort peu dsirer les visites;
toutefois, si elle est aussi souffrante que vous le dites, et si vos
occupations ne vous laissent pas le temps de rester auprs d'elle,
aprs toutes vos belles protestations de tendresse  son gard, je
vais voir ce que je pourrais faire pour elle. J'ai bien l'honneur
d'tre la vtre, madame.

L-dessus, la dame au turban, aprs une lgre inclination de tte,
tira sa rvrence  mistress Crawley, dont la compagnie ne lui
paraissait aucunement dsirable.

Becky, avec un sourire sur les lvres, s'arrta pour voir s'loigner
la majestueuse major. Enfin, son srieux ne put tenir contre un
dernier regard que lui dcocha mistress O'Dowd par-dessus son paule,
comme la flche du Parthe; et sa bonne humeur l'emporta.

Charme, ma belle dame, marmotta Peggy entre ses dents, de vous voir
si gaie. Ce n'est pas votre chagrin qui vous abme les yeux  force de
pleurer.

En mme temps, elle se dirigea d'un pas rapide vers la demeure de
mistress Osborne.

La pauvre femme se trouvait encore auprs du lit o l'avait laisse
Rebecca; elle tait debout, toujours gare par le chagrin. La femme
du major, d'un caractre plus ferme et plus nergique, essaya de son
mieux  consoler sa jeune amie.

Allons! du courage, Amlia, lui dit-elle avec douceur; il ne faut pas
qu'il vous trouve par trop souffrante, quand il vous reviendra aprs
la victoire. Vous n'tes pas la seule aujourd'hui dont le sort repose
entre les mains de Dieu.

--Hlas! fit Amlia, la force et le courage m'ont abandonne.

Elle avait le sentiment de sa faiblesse; toutefois la prsence d'une
personne plus nergique releva son moral, et elle se retint par la
crainte de donner  son amie le spectacle de ses dfaillances. Pendant
le temps que ces deux femmes passrent ensemble, leur coeur avait
rejoint le rgiment, et en suivait la marche lointaine. Des craintes,
des prires et des voeux, tel est le triste lot des femmes dans la
guerre. Car la guerre lve son tribut sur les deux sexes: aux hommes
elle demande leur sang, aux femmes elle prend leurs larmes.

Vers les deux heures et demie vint se placer un vnement d'une haute
importance pour M. Joseph; il s'agissait de dner. La mort pouvait
 quelques lieues de l faire sa terrible moisson, pour lui il n'en
perdait pas un coup de dent. Il se rendit lui-mme auprs d'Amlia,
esprant la dcider  prendre quelque nourriture, il eut recours dans
ce but  toute son loquence culinaire.

Venez, dit-il, venez, la soupe est excellente. Allons Emmy, du
courage, que diable!

Et il lui baisa la main.

Depuis bien des annes, si l'on excepte le jour du mariage, il ne lui
avait fait pareille tendresse.

Vous tes bien bon, Joseph, lui dit-elle; tout le monde est bien bon
pour moi, je vous en ai beaucoup de gr, mais je dsire ne pas quitter
ma chambre de la journe.

Le fumet de la soupe produisit toutefois un si agrable chatouillement
sur les nerfs olfactifs de mistress O'Dowd, qu'elle s'offrit pour
tenir compagnie  M. Jos. Tous deux allrent se mettre  table.

Grces  Dieu, pour nous avoir donn cet excellent bouillon, dit
avec solennit la femme du major.

Elle pensait  son digne poux, chevauchant alors  la tte de ses
braves.

Ils feront un bien mauvais dner aujourd'hui, ces pauvres enfants,
ajouta-t-elle avec un soupir; puis elle avala le contenu de son
assiette avec une rsignation trs-philosophique.

Le courage de Jos grandissait en proportion des morceaux qu'il
mangeait:  la fin du dner, pour boire, disait-il,  la sant du
rgiment, il se fit apporter un verre de champagne.

Allons, mistress O'Dowd, fit-il avec un aimable salut  sa convive;
vous, Isidore, remplissez le verre de la major; et buvons  la sant
de ce bon O'Dowd et du brave ***e.

Tout  coup Isidore tressaillit, la femme du major laissa tomber son
couteau et sa fourchette, et,  travers les fentres toutes grandes
ouvertes, on put distinguer dans le lointain un roulement sourd et
continu.

Qu'avez-vous, drle? demanda Jos en apostrophant son domestique.
Allons, versez-nous  boire.

--N'entendez-vous pas? dit Isidore en courant  la fentre.

--Dieu nous protge, s'cria mistress O'Dowd, c'est le canon.

Elle s'lana  la suite d'Isidore comme pour se rapprocher du bruit.

Toutes les maisons taient garnies de figures ples et inquites, et
les rues de la ville encombres d'une foule morne et silencieuse.




CHAPITRE XXXII.

O Joseph prend la fuite.


Bruxelles prsentait alors des scnes de tumulte et d'effroi dont
notre plume ne peut donner qu'une ide affaiblie. Des flots de peuple
se prcipitaient vers la porte de Namur, situe dans la direction
du bruit. La route tait couverte de gens  cheval, qui allaient aux
renseignements sur le sort de l'arme. On se demandait des nouvelles
de proche en proche. Les plus gros seigneurs et les plus grandes dames
de l'Angleterre ne faisaient aucune difficult de parler au premier
venu.

Les partisans de Napolon couraient de ct et d'autre dans un tat
d'exaltation fbrile et prdisaient le triomphe de leur empereur. Les
marchands fermaient prcipitamment leurs boutiques pour prendre leur
part des inquitudes de la foule et grossir le tumulte. Les femmes
se pressaient dans les glises, encombraient les chapelles et
s'agenouillaient pour prier jusque sur les dalles du porche. Les
sourds roulements du canon se succdaient de minute en minute. Des
voitures charges de fuyards sillonnaient la ville, se dirigeant
vers la barrire de Gand. Dj les prdictions du parti napolonien
prenaient la consistance de faits accomplis.

Il a culbut ses ennemis, disait-on, et il est en marche sur
Bruxelles.

--En un tour de main il aura raison des Anglais, disait M. Isidore 
son matre, et il arrivera ici ce soir.

Le pauvre Jos tait toujours par voie et par chemin, s'informant 
tous ceux qu'il rencontrait du dsastre de ses compatriotes.  chaque
nouveau dtail, sa figure plissait davantage et ce pacifique hros
commenait  cder  la panique gnrale; le champagne ne pouvait plus
suffire  remonter son courage. Avant la nuit, il en tait arriv 
un tel degr d'abattement et de faiblesse, qu'Isidore, au comble de la
joie, se voyait dj propritaire de la redingote  brandebourgs.

Aprs avoir un moment prt l'oreille  la fusillade, la femme du
major se souvint d'Amlia, reste seule dans la pice voisine.
Elle courut auprs d'elle pour la consoler ou partager au moins ses
douleurs. Cette brave et digne femme puisait un redoublement d'nergie
dans la pense que cette faible crature l'avait alors pour seul
appui. Ces deux femmes passrent ensemble de longues heures,
pendant lesquelles l'honnte Irlandaise s'efforait, tantt par le
raisonnement, et tantt par ses tendres paroles, de ramener le calme
dans cette me agite; puis elle-mme s'adressait au ciel dans une
fervente prire.

Tant que le feu a dur, disait plus tard cette excellente femme, j'ai
gard sa main dans la mienne.

Pauline, la bonne, tait alle  l'glise voisine prier pour son homme
 elle.

Quand le canon eut cess de gronder, mistress O'Dowd sortit de la
chambre d'Amlia et trouva dans la pice voisine matre Joseph
en tte--tte avec deux bouteilles vides; mais elles avaient t
impuissantes  lui rendre le courage. Une ou deux fois il s'tait
prsent  la porte de sa soeur avec une mine trs-effare; il avait
ouvert la bouche comme pour dire quelque chose; mais l'immobilit de
la femme du major l'avait fait battre en retraite sans qu'il ait pu
soulager son esprit des paroles qui le gnaient si fort. Il songeait 
la fuite, mais n'osait pas l'avouer.

Cependant, lorsque mistress O'Dowd vint le rejoindre dans la salle o,
rendu plus mlancolique encore par une demi-obscurit, il se lamentait
en face de ses deux bouteilles de champagne, Joseph alors se hasarda 
lui ouvrir le fond de son coeur.

Mistress O'Dowd, lui dit-il, vous ferez bien de dire  Amlia de
s'apprter.

--Voulez-vous donc la mener prendre l'air? demanda la femme du major;
elle n'est pas de force  cela.

--C'est que.... j'ai demand ma voiture, dit-il, et.... des chevaux de
poste. Isidore est all les chercher.

--Vous prend-il donc fantaisie de vous promener au clair de la lune?
repartit mistress O'Dowd; quant  elle, ce dont elle a le plus besoin,
c'est son lit; aussi je viens de la faire coucher.

--Allez la faire lever, il faut qu'elle se lve, s'cria Jos
en frappant du pied avec force. J'ai demand des chevaux,
m'entendez-vous? des chevaux de poste. La droute est complte, et....

--Et aprs? demande mistress O'Dowd.

--Eh bien! je pars pour Gand, continua Jos. Tout le monde fait comme
moi. Il y a une place pour vous dans ma voiture. Il faut que nous
soyons en route dans une demi-heure.

La femme du major lui jeta un regard de suprme mpris.

Je ne bougerai pas, dit-elle, tant que je n'en aurai pas reu l'avis
d'O'Dowd. Partez, si tel est votre bon plaisir, monsieur Sedley; mais,
je vous le jure, je reste ici avec Amlia.

--Je veux qu'elle parte! vocifra Joseph avec de nouveaux
trpignements.

Mistress O'Dowd, la main firement campe sur la hanche, barra la
porte de la chambre  coucher.

Vous tes trop bon frre, en vrit, monsieur Sedley, lui dit-elle;
mais vous irez tout seul vous mettre sous les jupes de petite maman.
Beaucoup de plaisir je vous souhaite, trs-cher monsieur, et surtout
_dbarquez sans naufrage_, comme dit la chanson. Toutefois, si j'ai
un conseil  vous donner, vous ferez bien de raser vos moustaches, ou
elles pourraient vous jouer un vilain tour.

--Mille tonnerres!... hurla Jos, partag  la fois entre la crainte,
la rage et le dpit.

Sur ces entrefaites, arriva Isidore.

Pas un cheval dans cette diable de ville! maugrait le laquais
furieux.

Les moindres quadrupdes avaient t mis en rquisition, car Jos
n'tait pas le seul  couter les inspirations de la peur.

Mais les terreurs de Jos, dj si cruelles et si poignantes, devaient
atteindre avant peu aux dernires limites. Pauline, la femme de
chambre, avait, comme on l'a vu, _son homme  elle_ dans les rangs de
l'arme envoye contre Napolon. Cet homme, originaire de Bruxelles,
servait dans les hussards belges. Ses concitoyens se signalrent, dans
cette lutte mmorable, par tout autre chose que la valeur, et le
jeune Rgulus Van Cutsum, l'amant de Pauline, connaissait trop bien le
devoir du soldat pour ne pas obir  l'ordre de sauve qui peut donn
par son colonel.

Le jeune Rgulus, ainsi nomm pour avoir eu un sans-culotte pour
parrain, venait passer tous les loisirs que lui laissait son tat
dans la cuisine de sa Pauline, et les joies de son existence se
partageaient entre les faveurs et le bouillon de sa belle. Lorsqu'il
fallut partir avec le rgiment, la sensible Pauline, tout en versant
des torrents de larmes, avait garni les poches et les fontes de son
hussard d'un choix de comestibles destins  lui adoucir les ennuis du
bivouac.

Pour lui, pour son rgiment, la campagne fut bientt finie. Il faisait
partie du dtachement command par le prince d'Orange.  juger de la
bravoure de ces hommes par la longueur des pes et des moustaches,
par la richesse de l'uniforme et des harnais, Rgulus et ses
compagnons devaient tre le corps le plus vaillant qui ait jamais
dfil  la parade.

Ney, s'tant port aux avant-postes des ennemis, avait successivement
enlev leurs positions. Tout semblait perdu pour les allis, lorsque
la division anglaise, dbouchant aux Quatre-Bras, changea  elle seule
la face de la lutte. Les escadrons parmi lesquels se trouvait Rgulus
avaient t admirables dans leur ardeur  battre en retraite devant
les Franais. Par politesse, sans doute, et pour laisser aux Anglais
le champ plus libre, ainsi que tous les honneurs de la guerre, nos
hros prirent la fuite dans toutes les directions. En un clin d'oeil
le rgiment avait cess d'exister; il n'tait plus nulle part, et
quant  se rallier, il n'en sentait nul besoin. Ce fut ainsi que
Rgulus se trouva galopant  plusieurs milles du lieu de l'action,
sans autre escorte que lui-mme. Et maintenant pour lui quel refuge
plus sr que la cuisine de sa Pauline, toujours si hospitalire,
toujours prsente  sa mmoire,  son coeur,  son estomac
reconnaissant?

Vers dix heures environ, dans la maison qu'habitaient les Osborne,
on entendit le cliquetis d'un sabre retentir sur les marches de
l'escalier. On poussa discrtement la porte de la cuisine, et la
pauvre Pauline pensa s'vanouir de terreur, quand,  son retour
de l'glise, elle vit se dresser devant elle son hussard aux yeux
effars. Il tait aussi ple que l'amant de Lnore dans la lgende
allemande. Pauline pensa bien  crier; mais ses cris auraient fait
venir ses matres, et que serait alors devenu son bien-aim? Elle
prfra donc touffer toute exclamation. Aprs s'tre assure que son
hros n'tait point un vain fantme, elle lui servit de la bire
et les restes du dner que Jos, dans l'excs de ses terreurs, avait
renvoy presque intact. Entre chaque bouche, le hussard faisait  sa
belle le rcit de la droute.

Son rgiment avait fait des prodiges de valeur et, un moment, avait
soutenu  lui seul l'effort de toute l'arme franaise; mais force
avait t de plier devant le nombre. Toute l'arme anglaise tait
maintenant taille en pices, tous les rgiments avaient t dtruits
l'un aprs l'autre. En vain les Belges avaient tent d'en sauver
quelques-uns du carnage; les soldats du duc de Brunswick, prenant
la fuite avaient laiss tuer leur duc, en un mot, la dbcle tait
gnrale. Quant  Rgulus, il ne dsirait qu'une chose, c'tait de
noyer dans des flots de bire la douleur de la dfaite.

Isidore, qui, sur ces entrefaites, tait venu  la cuisine, s'empressa
d'aller tout rpter  M. Joseph.

Tout est fini, lui cria-t-il ds qu'il fut  porte d'tre entendu,
le duc de Wellington est prisonnier, le duc de Brunswick est tu,
l'arme anglaise est en droute.... Un seul homme a pu chapper au
massacre, il est en ce moment  la cuisine. Venez, venez, il vous dira
tout.

Jos s'lana aussitt vers la cuisine, et trouva Rgulus occup 
venger sa dfaite sur une bouteille de bire.  l'aide des phrases
les plus franaises qu'il put trouver, et qui taient fort loin d'tre
irrprochables au point de vue grammatical, Joseph pria le hussard
de recommencer son rcit. Ce rcit s'augmentait de dtails de plus en
plus lugubres  chaque nouvelle dition donne par Rgulus. De tout
le rgiment, il tait le seul homme qui n'et pas succomb  cette
boucherie. Il avait vu le duc de Brunswick tendu mort, les hussards
en fuite, et les cossais hachs par le canon.

Et le ***e? balbutia Jos.

--Taill en pices, rpondit imperturbablement le hussard.

 ces mots, Pauline fut prise d'une crise nerveuse, et remplit la
maison de ses cris et de ses sanglots.

Oh! ma chre matresse, ma bonne petite dame! s'criait-elle par
intervalles.

gar par la terreur, Jos Sedley ne savait plus  quel coin du monde
demander son salut. De la cuisine il se prcipita dans le salon
et regarda la porte d'Amlia avec une expression suppliante; mais
bientt, se rappelant les ddains de mistress O'Dowd, il prta
l'oreille pendant un moment, et, prenant un parti nergique, rsolut
de s'aventurer dans la rue.

Saisissant une chandelle avec tout le courage du dsespoir, il se mit
 la recherche de son chapeau galonn, qu'il finit par retrouver  sa
place ordinaire, sur la console de l'antichambre, devant un miroir o
il avait coutume de donner le dernier coup d'oeil  sa toilette. Telle
est la puissance de l'habitude, que, malgr ses terreurs, il se mit
instinctivement devant la glace pour passer l'inspection d'usage.  la
vue de sa pleur, il se sentit dfaillir; mais ses moustaches surtout
attirrent son attention; depuis sept semaines environ qu'on leur
avait permis de voir le jour, elles avaient atteint un degr de
dveloppement bien capable de lui donner des inquitudes dans la
circonstance actuelle.

On va me prendre pour un militaire, pensa-t-il, en se rappelant
l'avis d'Isidore et les menaces de massacre profres contre toute
l'arme anglaise.

Il remonta prcipitamment dans sa chambre et tira violemment la
sonnette.

Isidore accourut. Jos tait dj sur sa chaise, sa cravate enleve,
son col rabattu, sa tte renverse, et les deux mains autour du cou,
au-dessous du menton.

_Coup mo, Isidore_, criait-il, _vite, coup mo_.

Isidore pensa un moment que son matre, atteint d'alination mentale,
lui disait de lui couper la gorge.

--_Les moustaches.... mo vouloar descendre dans le rou.... coup les
moustaches.... ras vite_.

Son franais se pressait avec assez de rapidit sur ses lvres, mais
il tait en rvolte constante avec la grammaire.

D'un coup de rasoir, les moustaches disparurent.  la suite de cette
opration, Isidore prouva une satisfaction ineffable, lorsqu'il
entendit son matre lui concder tous ses droits de proprit sur le
chapeau et l'habit si longtemps dsirs.

_Mo ne port plou le habit militaire, le bonn... donn  vou, vou
le pren dehors_.

Isidore allait donc pouvoir enfin figurer avec avantage dans l'alle
Verte.

Aprs cet acte de gnrosit, Jos prit dans sa garde-robe un habit et
un gilet noirs, une cravate blanche et un castor  larges bords.
Il les trouvait encore trop petits. Dans ce costume il avait toute
l'allure de quelque honnte et gras ministre de l'glise rforme.

--_Vn maintnant_, continua-t-il, _souiv mo, all, partons dans la
rou_.

Aprs s'tre assur d'une escorte, il descendit l'escalier sur la
pointe du pied, comme pour ne pas donner l'veil, et se trouva enfin
dans la rue.

Au dire de Rgulus il tait le seul de son rgiment, peut-tre mme
de toute l'arme allie qui et chapp  la boucherie gnrale.
Cependant bon nombre de ces prtendues victimes n'taient pas aussi
mortes qu'il voulait bien l'affirmer, et dj beaucoup d'autres
hussards commenaient  rentrer de toutes parts dans Bruxelles, tous
rptaient qu'ils n'avaient cd qu' la dernire extrmit et ainsi
s'accrditaient dans la ville les bruits d'une dfaite pour les
allis. D'un moment  l'autre on s'attendait  voir arriver les
Franais, la panique tait  son comble, et partout on se prparait
au dpart.--Point de chevaux! pensait Jos au comble de l'effroi. Il
envoya Isidore en vingt endroits diffrents en demander, soit  vendre
soit  louer. La rponse tait partout la mme, tous les chevaux
taient partis et  chaque fois le coeur de Jos tait prt 
dfaillir. Faudrait-il donc entreprendre le voyage  pied? sous
l'influence de la peur, cette masse pesante aurait trouv des ailes.

Les htels donnant sur le parc taient presque tous occups par les
Anglais. Jos se mit  errer  l'aventure dans ce quartier, il allait
coutant de groupe en groupe, il trouvait les esprits agits comme lui
par la crainte et la curiosit. Quelques familles assez heureuses pour
se procurer des chevaux se htaient de sortir de la ville. Le plus
grand nombre, aussi  plaindre que Jos, n'avait pu  aucun prix
s'assurer des moyens de retraite. Parmi les fuyards de cette
catgorie, Jos remarqua lady Bareacres et sa fille, qui taient
assises toutes deux dans leur voiture, sous la porte cochre de leur
htel, leurs malles charges sur l'impriale; elles n'avaient comme
Jos d'autre obstacle  leur fuite que le manque de chevaux.

Mistress Rebecca Crawley habitait le mme htel que ces dames, et,
jusqu' cette poque, elles s'taient efforces de part et d'autre
 se prouver, dans leurs moindres rapports, combien elles se
dtestaient. Si, par hasard, milady Bareacres rencontrait mistress
Crawley dans l'escalier, aussitt elle dtournait la tte avec
affectation. Toutes les fois qu'on prononait devant elle le nom de sa
voisine, elle avait mille petites infamies  raconter sur sa conduite.
La comtesse ne pouvait digrer les familiarits du gnral Tufto avec
la femme de l'aide de camp, et lady Blanche la fuyait comme si c'et
t la peste ou la vermine. Le comte seul changeait volontiers
quelques paroles avec elle toutes les fois qu'il pouvait chapper  la
surveillance de ces dames.

Rebecca allait pouvoir enfin se venger de tant d'outrages. Tout
l'htel savait que les chevaux du capitaine Crawley taient rests 
l'curie. Et, ds le commencement de l'alerte, lady Bareacres avait
daign envoyer  Rebecca sa femme de chambre pour lui prsenter ses
compliments et lui demander le prix qu'elle voulait de ses chevaux.

Mistress Crawley lui retourna ses compliments dans un billet o elle
lui faisait savoir qu'il n'tait pas dans ses habitudes de traiter
avec des femmes de chambre.

 la suite de cette brve rponse, le comte en personne fut dpch
auprs de Becky, mais son ambassade n'obtint pas plus de succs que la
prcdente.

M'envoyer une femme de chambre,  moi! s'criait mistress Crawley
simulant la fureur. Pourquoi lady Bareacres ne m'a-t-elle pas fait
dire tout de suite de mettre les chevaux  sa voiture? Est-ce milady
ou sa femme de chambre qui veut prendre la fuite?

Telles furent les seules paroles que le comte put arracher  mistress
Crawley, et qu'il alla reporter  la comtesse.

Mais  quoi la ncessit ne peut-elle nous rduire? Aprs ce second
chec, la comtesse alla trouver elle-mme mistress Crawley; elle la
supplia de lui cder ses chevaux, lui promit de les payer ce qu'elle
voudrait, s'engageant mme  recevoir Becky  l'htel Bareacres si
celle-ci consentait  lui procurer tel moyens d'y rentrer.

Mistress Crawley partit d'un clat de rire.

Je me soucie peu de connatre la couleur de votre livre, lui
dit-elle d'un ton moqueur; quant  vous, ma belle dame, vous ferez
bien de faire votre deuil de l'Angleterre, ou pour le moins de vos
diamants. Soyez tranquille, les Franais s'en accommoderont. D'ici 
deux heures, vous les verrez  Bruxelles; pour moi, je serai dj
 moiti chemin sur la route de Gand. Vous m'offririez, pour mes
chevaux, les deux gros diamants que Votre Seigneurie portait au bal,
que je n'en voudrais pas, entendez-vous, ma trs-noble lady.

Lady Bareacres frmissait de rage et d'effroi; elle avait cousu une
partie de ses diamants dans la doublure de sa robe, et cach le reste
dans les habits et les bottes de milord.

Madame, reprenait-elle, mes diamants sont chez le banquier, et
j'entends avoir vos chevaux  l'instant.

Rebecca se mettait  rire de plus belle.

La comtesse redescendit, toute bouleverse par la fureur, et elle
rentra dans sa voiture. La femme de chambre, le valet de pied et le
mari furent expdis dans des directions opposes, pour tcher de se
procurer une rosse quelconque. Malheur  qui manquerait  l'appel!
Milady tait dcide  partir impitoyablement ds qu'elle aurait des
chevaux: tant pis pour son mari s'il ne se trouvait pas l.

Rebecca, de sa fentre, eut la satisfaction de voir milady assise dans
sa voiture toute prte  partir, sauf les chevaux, et de lui adresser
de railleuses condolances, tandis que la comtesse s'emportait contre
les lenteurs de ses maladroits missaires.

--Ne point trouver de chevaux! disait mistress Crawley, il y a de quoi
se dsoler, lorsqu'on a tant de diamants cousus dans les coussins de
sa voiture! Les Franais auront  se rjouir d'une si belle prise! je
ne parle que des diamants, bien entendu.

Mistress Crawley se livrait ainsi tout haut  ses rflexions devant le
matre d'htel, les domestiques, les autres voyageurs et les flneurs
amasss dans la cour, et si les yeux de lady Bareacres eussent t
alors des pistolets, Rebecca n'aurait plus eu longtemps  figurer
parmi les personnages de cette histoire.

Joe apercevant Rebecca toute rayonnante de son triomphe sur son
ennemie humilie, se dirigea aussitt de son ct. Sa grosse figure
ple et effare trahissait assez le secret de son me. Lui aussi
voulait fuir, et cherchait  s'assurer les moyens de retraite.

Il veut m'acheter mes chevaux, pensa Rebecca; je garderai pour moi ma
jument et lui vendrai les deux autres.

Joe, s'adressant  sa chre amie, lui rpta la question qu'il faisait
pour la centime fois depuis une heure:

Connaissez-vous des chevaux  vendre?

--Eh quoi? dit Rebecca en riant, vous songez  fuir, monsieur Sedley,
vous, le champion, le dfenseur des dames?

--Je ne suis pas un militaire, balbutia Joe d'une voix touffe.

--Et Amlia, que deviendra-t-elle, qui protgera cette pauvre petite
soeur, demanda Rebecca; vous ne voulez pas l'abandonner, je suppose.

-- quoi bon puis-je lui servir, si l'ennemi se prsente? On ne lui
fera aucun mal; tandis que mon domestique m'a dit qu'ils avaient jur,
les lches, de ne point faire de quartier aux hommes.

--C'est affreux! fit Rebecca fort divertie de ses terreurs.

--Et d'ailleurs, je ne veux point l'abandonner, s'cria cet excellent
frre; non, elle ne sera point abandonne, car il y a une place
pour elle dans ma voiture, et une autre pour vous, ma chre mistress
Crawley, si vous voulez venir, et si je puis trouver des chevaux,
soupira-t-il.

--J'en ai deux  vendre, reprit son interlocutrice.

Joe se serait volontiers jet dans les bras de Rebecca.

Prparez la voiture, Isidore, s'cria-t-il; je les ai trouvs, je les
ai trouvs.

--Mes chevaux n'ont jamais t attels, observa mistress Crawley;
_Tintamarre_ mettra votre voiture en pices s'il sent seulement le
brancard.

--Mais au moins est-il facile  monter? demanda notre hros pacifique.

--Doux comme un agneau et rapide comme un livre, rpondit Rebecca.

--Croyez-vous qu'il soit assez fort pour me porter? dit Joe.

Il se voyait dj galopant sur Tintamarre  plusieurs milles de
Bruxelles, et ne pensait plus  la pauvre Amlia. Pour une personne
qui savait s'en servir l'occasion tait magnifique.

Rebecca engagea Joe  monter dans sa chambre, il franchit l'escalier
en quatre bonds et arriva tout haletant de la crainte de voir manquer
son march. Dans toute la vie de Joe on peut dire que ce fut le
quart d'heure qui lui cota le plus cher; Rebecca fixa le prix de sa
marchandise sur le dsir que Joe prouvait de s'en voir possesseur, et
sur la raret de l'objet. La demande fut toutefois si considrable que
notre gros peureux recula d'un pas en arrire.

C'est  prendre ou  laisser! dit rsolment Becky.

Elle avait reu de Rawdon la recommandation expresse de ne pas s'en
dfaire  un prix moindre que celui qu'elle indiquait. Lord Bareacres,
 l'tage infrieur, n'en n'offrait ni plus ni moins, mais son
affection, son attachement sans borne pour la famille Sedley la
dcidaient en faveur de Joe. Enfin, ce cher M. Joe avait le coeur trop
bon pour ne pas comprendre qu'il faut que tout le monde vive. Bref,
avec l'affection la plus tendre, il tait impossible de se montrer
plus serr en affaire.

Joseph finit par accder au prix de Rebecca, comme il tait facile de
le prvoir. La somme qu'il avait  lui compter tait si importante,
qu'il fut oblig de lui demander quelque dlai; si importante, qu'elle
constituait presque une fortune pour Rebecca. Elle eut bien vite
calcul que cette somme jointe au prix des autres effets de Rawdon et
 la pension qu'elle recevrait comme veuve, s'il restait sur le champ
de bataille, lui crerait une position indpendante dans le monde, et
que, dsormais, elle n'avait plus  se proccuper de voir arriver le
veuvage.

Une ou deux fois dans le courant de la soire, elle avait song  fuir
comme les autres. Mais la rflexion lui suggra un meilleur parti.

En admettant que les Franais nous arrivent, pensa Becky, que
pourront-ils faire  la femme d'un pauvre officier? Allons! nous ne
sommes plus dans des temps de sac et de pillage; on nous laissera
tranquillement retourner chez nous; ou je pourrai encore me fixer sur
le continent avec un revenu assez honnte.

Joe, accompagn d'Isidore, descendit  l'curie sans plus de retard
pour examiner les chevaux; puis il dit  son valet de les seller
sur-le-champ. Il voulait partir le soir mme,  la minute. Il laissa
 son valet le soin de prparer les montures, et lui-mme se dirigea
vers sa demeure pour y prendre ses dernires dispositions. Il voulait
s'entourer du plus grand mystre, ne se sentant pas le courage de
se prsenter devant mistress O'Dowd et Amlia et de leur rvler ses
projets de fuite.

Tandis que Joe achevait son march avec Rebecca et faisait sa visite 
l'curie, l'horizon commenait  s'clairer des premires lumires du
jour. Cette nuit s'tait passe sans repos pour la cit; tout le monde
tait rest sur pied, toutes les fentres avaient de la lumire, 
toutes les portes il se formait des groupes, et une agitation inquite
rgnait dans toutes les rues. Les bruits les plus contradictoires
circulaient de bouche en bouche. L'un annonait la dfaite complte
des Prussiens, un autre la droute des Anglais aprs une lutte
acharne, un troisime affirmait au contraire qu'ils taient matres
du champ de bataille. Peu  peu, ce dernier bruit finit par prendre
une certaine consistance. En effet, les Franais ne paraissaient
point. Quelques tranards apportrent de l'arme des nouvelles plus
favorables. Enfin, un aide de camp arriva avec des dpches pour le
commandant de la place, et l'on put lire bientt sur les murs de la
ville l'annonce officielle du succs des allis aux Quatre-Bras. La
colonne, commande par le marchal Ney, avait battu en retraite aprs
un combat de six heures.

Il faut placer l'arrive de l'aide de camp  peu prs vers le temps
o Joe achevait son march avec Rebecca et allait examiner son
acquisition.

Joe trouva, en rentrant, sur la porte de l'htel, une vingtaine de
personnes occupes  commenter les dernires nouvelles, auxquelles on
ajoutait une foi complte. Il monta aussitt pour les communiquer aux
deux femmes places sous sa garde. Il pensa qu'il tait inutile de
les informer de ses projets de retraite, de son march, et de l'argent
qu'il lui en cotait.

Le succs ou la dfaite proccupait moins ces deux femmes que le sort
de ceux qui leur taient chers.  la nouvelle de la victoire, Amlia
se sentit prise d'une inquitude plus vive encore que par le pass.
Elle voulait rejoindre l'arme, et tout en larmes suppliait son frre
de l'y conduire. L'anxit et la terreur taient arrives chez elle au
dernier degr. La pauvre femme qui depuis plusieurs heures paraissait
en proie  une lthargie profonde courait maintenant de ct et
d'autre avec tous les symptmes de la folie: elle sanglotait, pleurait
et criait.

Joe avait l'me trop sensible pour supporter longtemps le spectacle
d'une telle douleur. Il laissa sa soeur aux mains de son nergique
compagne et redescendit  la porte de l'htel o l'on tait encore
runi  causer en attendant de plus amples informations.

Le jour tait enfin arriv, et avec lui ne tardrent pas  venir des
nouvelles plus compltes du champ de bataille. On les reut de la
bouche mme de ceux qui avaient t acteurs dans ce terrible drame.
Des charrettes, des voitures charges de blesss commencrent  entrer
dans la ville, au milieu des plaintes et des gmissements de ceux
qu'elles ramenaient. On apercevait sur des litires de paille des
figures dcomposes par la souffrance. Un de ces fourgons attira plus
particulirement la curiosit de Joe Sedley. Les cris de ceux qu'on
y avait couchs avaient de quoi fendre le coeur; les chevaux fatigus
pouvaient  peine traner la voiture.

C'est l, cria une voix faible et mconnaissable, et la voiture
s'arrta en face de l'htel de Sedley.

C'est George, je le reconnais, s'cria Amlia la figure toute
bouleverse et les cheveux en dsordre.

Ce n'tait point George, mais au moins elle allait avoir de ses
nouvelles. C'tait le pauvre Tom Stubble, qui vingt-quatre heures
auparavant partait d'un pas rsolu agitant avec orgueil le drapeau de
son rgiment. Il l'avait vaillamment dfendu sur le champ de bataille,
et la cuisse traverse d'un coup de lance, il tait tomb en serrant
toujours son tendard.  la fin de l'action notre jeune hros avait
trouv une place dans une charrette qui l'avait ramen dans ce triste
tat  Bruxelles.

Monsieur Sedley! monsieur Sedley! criait le bless d'une voix
dfaillante.

 cet appel, Joe tressaillit d'abord; puis s'avana tout effray. Le
pauvre Stubble lui tendait une main brlante et affaiblie.

C'est ici qu'on doit me dposer, ajouta-t-il, Osborne et Dobbin l'ont
dit, et vous donnerez deux napolons  l'homme de la charrette, ma
mre vous les rendra.

Pendant les longues heures passes dans la charrette, en proie aux
souffrances de la fivre, le jeune enseigne s'tait transport en
imagination  la cure de son pre, qu'il avait quitte quelques mois
auparavant, et par instant ses souvenirs l'avaient aid  oublier sa
douleur.

L'htel tait vaste, ceux qui l'habitaient taient bons et
compatissants. Les blesss de la charrette trouvrent chacun un lit.
Le jeune enseigne fut port dans l'appartement d'Osborne; Amlia et la
femme du major taient venues  sa rencontre, aprs l'avoir reconnu
du balcon. Le coeur de ces femmes se sentit plus  l'aise lorsqu'elles
eurent appris que la lutte tait interrompue et que leurs maris
n'avaient pas la moindre gratignure. Amlia, transporte de joie,
se jeta au cou de son amie, l'embrassa, et dans l'lan de sa
reconnaissance, tomba  genoux pour lever son coeur  Dieu et
remercier le Tout-Puissant d'avoir protg son George bien-aim.

Tous les mdecins de la terre n'auraient pu apporter  cette jeune
femme, dans son tat de surexcitation nerveuse, un soulagement aussi
puissant que celui que le hasard lui offrait. Assiste de mistress
O'Dowd elle soigna le bless et s'effora d'adoucir ses cruelles
souffrances. Cette occupation force l'enlevait aux inquitudes et
aux craintes de son esprit, et son activit fbrile prenait, de cette
manire, une autre direction.

Notre jeune ami racontait avec la simplicit du soldat les vnements
de la journe et les faits d'armes de ses vaillants compagnons du
***e. Ils avaient eu beaucoup  souffrir. Ils avaient perdu beaucoup
de monde. Le cheval du major avait t tu sous lui pendant une charge
du rgiment, et on avait d'abord cru que c'en tait fait d'O'Dowd
et que Dobbin allait lui succder. Mais en revenant  leur point de
ralliement ils avaient trouv le major assis sur le flanc de Pyrame
et demandant des consolations  la bouteille d'osier. Le capitaine
Osborne avait sabr le lancier qui avait bless l'enseigne.

 ce rcit, une telle pleur se rpandit sur la figure d'Amlia, que
mistress O'Dowd interrompit bien vite le jeune enseigne.  la fin de
la journe, le capitaine Dobbin, bien que bless lui-mme, avait pris
son jeune camarade dans ses bras pour le porter aux chirurgiens; la
charrette l'avait ensuite ramen  Bruxelles.

Le capitaine avait promis deux louis au conducteur pour transporter
l'enseigne  l'htel de M. Sedley, et annoncer  mistress la capitaine
Osborne que le feu avait cess et que son mari n'avait pas la plus
lgre blessure.

Il a bon coeur, ce William Dobbin, observa mistress O'Dowd, quoiqu'il
ait toujours l'air de rire de moi.

Le jeune Stubble dclara que Dobbin n'avait pas son pareil dans toute
l'arme. C'taient des loges sans fin sur les qualits de l'excellent
capitaine, sur sa modestie, sur sa bont, sur son sang-froid au feu.
 toutes ces paroles, Amlia ne prtait qu'une oreille fort distraite;
elle n'coutait que lorsqu'on parlait de George, et lorsqu'on n'en
parlait plus, ses penses taient encore pour lui.

La journe s'coula assez rapide pour Amlia, au milieu des soins
qu'elle donnait au malade et des rcits merveilleux de la bataille.
Pour elle, toutefois, il n'y avait qu'un homme dans l'arme
britannique, et son salut l'inquitait bien plus que tous les
mouvements des allis et les attaques de l'ennemi. Les nouvelles que
Joe lui rapportait de la rue faisaient  ses oreilles l'effet d'un
vague bourdonnement. Notre craintif ami ne s'y montrait pas toutefois
aussi indiffrent que sa soeur, et il tait en proie aux inquitudes
les plus srieuses. Les Franais avaient t repousss; mais, aprs
une lutte acharne et indcise, soutenue par une seule division de
l'arme franaise. L'empereur, avec le corps principal, se trouvait
 Ligny, o il avait culbut les Prussiens sur toute la ligne, et
dbarrass de ce premier obstacle, il se disposait  concentrer toutes
ses forces contre les allis. Le duc de Wellington se repliait sur
Bruxelles. Toutes les ventualits taient pour une grande bataille 
livrer sous les murs de la capitale, et dont l'issue paraissait fort
douteuse. Le duc de Wellington n'avait que vingt mille hommes
de troupes anglaises sur lesquelles il pt compter. Les troupes
allemandes se composaient de nouvelles recrues, et les Belges ne
suivaient le reste de l'arme qu' contre coeur. Avec cette poigne
d'hommes le duc devait rsister aux cinquante mille hommes qui
envahissaient la Belgique sous les ordres de Napolon, jusqu'alors
invincible et avec lequel aucun capitaine ne semblait pouvoir se
mesurer avec chance de succs.

En prsence de ces rflexions qui se pressaient dans son esprit, Joe
ne trouvait d'autre ressource que de trembler de tous ses membres. Du
reste, tout le monde en tait l  Bruxelles, car chacun comprenait
que le combat de la veille n'tait que le prlude d'une bataille
invitable et plus terrible encore. Dj l'empereur avait fait subir
un chec  l'arme qu'il avait trouve sur son chemin. Il lui en
coterait  peine un effort pour passer sur le corps de quelques
Anglais qui le sparaient de Bruxelles. Malheur alors  ceux qu'il
y trouverait! On rdigeait d'avance les discours; les autorits
s'taient runies pour discuter en secret le crmonial  observer. On
prparait les appartements, les drapeaux tricolores, les emblmes de
triomphe pour l'entre de Sa Majest l'Empereur et Roi.

L'migration continuait de plus belle: ds qu'on avait trouv des
moyens de transport, on suivait le mouvement gnral. Quand Joe se
prsenta dans l'aprs-midi  l'htel de Rebecca, il remarque que la
voiture des Bareacres avait enfin dbarrass la porte cochre. Le
comte s'tait procur une paire de chevaux  un prix fabuleux, et, en
dpit de mistress Crawley, galopait maintenant sur la route de Gand.
Louis XVIII tait tout prt lui-mme  abandonner les murs de cette
ville. Le malheur semblait s'acharner  poursuivre de pays en pays le
royal exil.

La pntration de Joe allait jusqu' prvoir l'imminence d'une crise
finale. D'un moment  l'autre, il allait avoir besoin des chevaux
qui lui cotaient si cher. Cette journe se passa pour lui au milieu
d'angoisses impossibles  dpeindre. Par prcaution, il ramena ses
chevaux des curies o ils se trouvaient dans celles de son htel.
Dans un cas urgent, cette distance et t encore trop grande; et,
en outre, il les tenait ainsi  l'abri d'un enlvement de vive force.
Isidore faisait bonne garde  la porte de l'curie. Les chevaux
taient tout sells et tout prts, ce qui n'empchait pas Joe
d'attendre la suite des vnements avec la plus grande anxit.

Aprs l'accueil de la veille, Rebecca n'tait pas fort presse de
venir auprs de sa chre Amlia; mais la femme la fit penser au mari
et elle rafrachit les queues du bouquet de George, en changea l'eau
et relut sa lettre.

L'infortune, dit-elle en roulant entre l'index et le pouce le
coupable billet, avec cela je pourrais la rendre bien malheureuse!
Dire qu'elle a la bont de se torturer le coeur pour un tre pareil,
un sot, un fat, qui la nglige et la ddaigne! Mon pauvre Rawdon, tout
bte qu'il est, vaut dix fois plus.

Alors elle se mit  rflchir sur ce qu'elle aurait  faire si....
s'il arrivait quelque malheur au pauvre Rawdon. Il avait eu une bien
bonne ide de lui laisser ses chevaux.

Mistress Crawley qui, dans le courant du jour, avait eu le regret de
voir les Bareacres trouver les moyens de partir, songea  son tour 
prendre les mmes prcautions que la comtesse.  l'aide de quelques
coups d'aiguille, elle mit en sret la meilleure partie de ses
bijoux, billets et bank-notes, et se trouva ainsi prte  tout
vnement, soit qu'elle se dcidt  prendre la fuite ou  attendre
de pied ferme les vainqueurs anglais ou franais. Tandis que Rawdon,
envelopp dans son manteau, bivouaque au mont Saint-Jean par une pluie
battante et pense de toutes les forces de son me  sa chre petite
femme, qui pourrait affirmer que celle-ci ne songe pas, dans un
cas donn,  devenir Mme la marchale et  se dcorer d'un titre de
duchesse?

Le lendemain, qui tait un dimanche, mistress la major O'Dowd eut la
satisfaction de voir que le repos bienfaisant de la nuit avait rendu
le calme et le courage  ses deux malades. Elle-mme avait pris
quelque sommeil sur le grand fauteuil de la chambre d'Amlia, toute
prte  courir auprs de son amie ou de l'enseigne, suivant que l'un
ou l'autre aurait rclam ses soins. Dans la matine, elle se rendit
 sa demeure pour procder  sa toilette avec toute la recherche et
l'lgance qu'exigeait la solennit du jour. Il est fort possible que
se trouvant seule dans cette chambre qu'elle avait partage avec
son mari, que, voyant le bonnet de coton du pauvre Mick encore sur
l'oreiller et sa canne dans un coin, elle ait adress ses prires au
ciel pour le brave soldat.

Elle rapporta avec elle son livre de prires et le fameux recueil
des sermons de son oncle le doyen; elle n'y comprenait trop rien 
la vrit, et ne prononait mme pas trs-correctement tous ces mots
barbares et abstraits, mais elle n'aurait pour rien au monde manqu 
sa lecture des dimanches.

Que de fois, mon cher Mick, pensait-elle, a cout avec recueillement
ces sermons que je lisais dans le calme de la traverse.

Ce jour-l elle comptait bien avoir pour auditeurs de cette lecture
intressante Amlia et l'enseigne commis  ses soins. Le mme jour,
le mme office se lisait  la mme heure dans plus de vingt mille
glises, et des millions d'hommes et de femmes imploraient  genoux,
de l'autre ct du dtroit, la protection du Tout-Puissant.

Mais leurs oreilles ne furent point troubles par le bruit qui mut
notre petite colonie de Bruxelles, bruit bien plus menaant encore que
celui de la veille. Tandis que mistress O'Dowd dbitait l'office de sa
voix la plus claire, le canon de Waterloo commena  gronder.

 ce bruit redoutable, Joe, de plus en plus convaincu que son
temprament ne lui permettait pas de supporter ces alertes si souvent
rptes, dcida qu'il n'y avait plus  hsiter, et que, sans plus
tarder, il allait prendre la fuite. Il s'lana, en consquence, vers
la chambre o nos trois amis avaient suspendu leurs prires pour mieux
saisir les moindres rumeurs.

Emmy, dit-il brusquement  sa soeur, il m'est impossible de rester
plus longtemps ici; je finirais par en mourir. Venez avec moi: j'ai
achet un cheval pour vous; quant au prix, c'est mon affaire. Allons!
habillez-vous vite, et en route; vous monterez derrire Isidore....

--Dieu me pardonne, monsieur Sedley, vous m'avez tout l'air d'un
poltron, dit mistress O'Dowd en posant son livre.

--Allons Amlia, entendez-vous, continua l'employ civil, ne vous
arrtez pas aux sornettes de cette radoteuse; belle avance d'attendre
les Franais pour tre massacrs par eux!

--Vous oubliez le ***e, mon cher monsieur, dit de son lit le jeune
Stubble, et vous mistress O'Dowd, vous consentiriez donc  me quitter.

--Non, non, rpondit-elle en s'approchant de lui; le caressant comme
elle et fait  son enfant, ne craignez rien. Je ne bougerai pas
sans un ordre de Mick. La jolie figure que je ferais  califourchon
derrire ce monsieur.

Cette saillie fit clater de rire le jeune malade, et provoqua mme un
sourire de la part d'Amlia.

Est-ce qu'on la demande? murmurait Joe; est-ce qu'on lui parle,
seulement? Voyons, Amlia, une fois pour toutes, oui ou non,
voulez-vous venir?

--Sans mon mari, Joseph, fit Amlia avec un regard de surprise, et en
mme temps elle tendit la main  la femme du major.

La patience de Joe tait  bout:

Eh bien! alors, bonsoir! s'cria-t-il en brandissant son poing avec
colre et tirant violemment la porte par laquelle il venait de sortir.

Une minute plus tard, Joe tait en selle, et mistress O'Dowd entendait
le pitinement des chevaux qui franchissaient la porte de l'htel.
Elle alla  la fentre pour voir passer M. Joe, escort d'Isidore en
chapeau galonn. Les deux montures, qui n'taient pas sorties depuis
plusieurs jours, se livraient  des pointes de gaiet et faisaient
toutes sortes de courbettes dans la rue. Joe, naturellement gauche et
timide, avait toutes les peines du monde  se tenir en quilibre.

Regardez-le donc, Amlia ma chre, bon, le voil qui va entrer par la
fentre du salon. Je n'ai jamais vu pareil magot dans les boutiques de
chinoiseries.

Enfin les deux cavaliers s'lancrent au galop dans la direction
de Gand. Mistress O'Dowd les accompagna des railleries les plus
mprisantes tant qu'elle put les apercevoir.

Nous connaissons tous par des ou-dire ou par nos lectures le choc
terrible qui, pendant ce temps, avait lieu  quelques heures de
Bruxelles. Le souvenir de cette fameuse journe est rest grav
dans le coeur de tous les braves soldats qui, vainqueurs ou vaincus,
prirent part  cette grande bataille. Faudra-t-il qu'une nouvelle
lutte donnant la victoire  ceux qui pleurent encore leur dfaite,
fasse succder nos enfants  un hritage maudit de haine et de
vengeance? Faudra-t-il ne voir jamais terminer ces massacres dans
lesquels deux nations gnreuses arrosent les champs de bataille
du plus pur de leur sang? Depuis tant de sicles de lutte et
d'gorgement, Anglais et Franais n'ont-ils pas pay assez chrement
leur tribut  ce qu'on appelle le code de l'honneur.

Tous nos amis se conduisirent en hommes de coeur dans cette grande
journe. Tandis que les femmes agenouilles priaient loin du champ de
bataille, les lignes inbranlables d'infanterie anglaises essuyaient
et repoussaient les charges furieuses des rgiments franais. La
fusillade, dont les roulements arrivaient jusqu' Bruxelles, portait
la mort au milieu des rangs ennemis; ceux qui tombaient taient
aussitt remplacs par d'autres aussi rsolus  faire leur devoir.
Vers le soir, l'attaque des Franais, si bravement conduite, si
nergiquement repousse, sembla se ralentir un peu. Ils semblaient
dlibrer pour savoir s'ils tourneraient leurs efforts d'un autre
ct, o s'ils runiraient leurs forces pour un suprme assaut. 
un signal donn, les colonnes de la garde impriale gravissent les
hauteurs du mont Saint-Jean pour dbusquer les Anglais qui, tout le
jour, s'taient maintenus dans leur position. Cette imposante colonne,
dployant ses mouvants anneaux dans la plaine, commena  escalader la
colline sans paratre entame par l'artillerie anglaise qui vomissait
la mort du sein de nos bataillons. Dj elle attaquait le sommet du
mamelon occup par les Anglais, quand soudain elle se ralentit et
hsita dans sa marche. Elle s'arrta alors faisant toujours face
au feu, mais enfin les Anglais repoussrent leurs agresseurs et
conservrent le poste d'o nul ennemi n'avait pu les dloger.

Aucun bruit n'arrivait plus  Bruxelles, la lutte s'tait engage 
quelques milles plus loin. D'paisses tnbres couvraient de leurs
voiles la ville et le champ de bataille. Amlia adressait au ciel de
ferventes prires pour son bien-aim, et George, couch sur la face,
gisait sans vie broy par un boulet.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES CHAPITRES

CONTENUS DANS LE PREMIER VOLUME.

    I. Chiswick Mall                                            1

    II. O miss Sharp et miss Sedley se disposent  entrer en
    campagne                                                    9

    III. Rebecca en prsence de l'ennemi                        19

    IV. La bourse de soie verte                                 28

    V. L'ami Dobbin                                             43

    VI. Le Vauxhall                                             56

    VII. Crawley de Crawley-la-Reine                            72

    VIII. Tout confidentiel                                     82

    IX. Portraits de famille                                    93

    X. Miss Sharp commence  se faire des amis                  102

    XI. D'une simplicit toute pastorale                        109

    XII. O l'on fait du sentiment                              126

    XIII. O l'on fait du sentiment et autre chose              135

    XIV. Intrieur de miss Crawley                              149

    XV. O l'on voit un bout de l'oreille du mari de miss
     Sharp                                                      171

    XVI. La lettre sur la pelote                                181

    XVII. Le capitaine Dobbin achte un piano                   191

    XVIII. Qui joua sur le piano achet par le capitaine Dobbin 200

    XIX. Miss Crawley et sa garde-malade                        214

    XX. Le capitaine Dobbin ngociateur de mariages             225

    XXI. Querelle  propos d'une hritire                      236

    XXII. Mariage et premiers quartiers de la lune de miel      248

    XXIII. O le capitaine fait preuve de diplomatie            259

    XXIV. O M. Osborne fait une rature sur la Bible de famille 266

    XXV. O nos principaux personnages se dcident  quitter
    Brighton                                                    281

    XXVI. Entre Londres et Chatham                              296

    XXVII. Amlia au rgiment                                   314

    XXVIII. Amlia arrive en Belgique                           323

    XXIX. Bruxelles                                             334

    XXX. Adieu, cher ange! il faut partir!                      350

    XXXI. Dvouement de Jos Sedley pour sa soeur                361

    XXXII. O Joseph prend la fuite                             376

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of La foire aux vanits, Tome I, by 
William Makepeace Thackeray

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FOIRE AUX VANITS, TOME I ***

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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