The Project Gutenberg EBook of Mmoires de Joseph Fouch, Duc d'Otrante,
Ministre de la Police Gnrale, by Joseph Fouch

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Title: Mmoires de Joseph Fouch, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Gnrale
       Tome II

Author: Joseph Fouch

Release Date: August 8, 2006 [EBook #19008]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE JOSEPH FOUCH ***




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[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouch est conserve]




MMOIRES DE JOSEPH FOUCH, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GNRALE.
SECONDE PARTIE.

Rimpression de l'dition 1824

Osnabrck

Biblio-Verlag

1966

Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrck




AVIS DE L'DITEUR.


Jamais peut-tre aucun ouvrage sur les vnemens comtemporains n'a t
attendu et dsir aussi impatiemment que cette seconde partie des
Mmoires posthumes de l'ex-ministre Fouch, duc d'Otrante. Au moment o
parut le premier volume de ces Mmoires accueillis avec tant
d'empressement et de curiosit, j'annonai moi-mme au public que la
suite serait bientt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive
que l'intrt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser
celui qu'offrait dj la premire, puisqu'elle traite d'une priode plus
difficile et plus pineuse sous le point de vue politique. Je ne
souponnais pas alors que cette annonce put rveiller les craintes trop
susceptibles de certaines personnes sur ce complment des rvlations du
duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entranerait, comme
diteur, dans un procs en action civile, dont ni le public ni moi
n'avons pu d'abord apprcier les vrais motifs? Ce procs m'est suscit
par les hritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point  venger la
mmoire de leur pre, qui lui-mme a pris soin de justifier sa conduite
politique; ils n'ont pas non plus  dfendre leurs intrts dont aucun
n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu' des suggestions
trangres l'action judiciaire qu'ils m'intentent.

Quant  moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'gide des
lois protectrices de la proprit littraire, je n'hsite donc pas 
dposer sur le tribunal de mes juges ce _complment_ de mon corps de
dlit imaginaire. La culpabilit de ces deux parties, s'il pouvait en
exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une
comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir bless, ni les lois, ni
le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voil ce qu'tablira
victorieusement dans son plaidoyer l'loquent et habile avocat qui a
bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M.
Berryer fils; je me prsente donc avec confiance devant mes juges, et je
soumets  leur quit et  leurs lumires l'ensemble de ces Mmoires.

       *       *       *       *       *




MMOIRES DE JOSEPH FOUCH, DUC D'OTRANTE.


Je m'impose une tche grande et forte en m'offrant de nouveau  toute la
svrit d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de
chercher  dtruire les prventions de l'esprit de parti et les
impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la
raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions
acharnes qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour
le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A
prsent, que ma destine s'accomplisse! Et quelle destine, grand Dieu!
Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si norme pouvoir, dont
je n'abusai jamais que pour viter de plus grands maux? Ce que je prise
le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste:  moi, qui, par mes
gots simples, et pu me passer de richesses;  moi qui n'apportai dans
les splendeurs que la rserve d'un sage et la sobrit d'un anachorte!
Tour--tour puissant, redout ou dans la disgrce, je recherchai
l'autorit, il est vrai, mais je dtestai l'oppression. Que de services
n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas sches! Osez le nier,
vous tous dont je russis  me concilier les suffrages malgr de fcheux
antcdens? N'tais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre
vos propres ressentimens, contre les passions si imptueuses du chef de
l'tat? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont
j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en et jamais de
plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la
violence, qui pntrt par des moyens plus doux dans le secret des
familles, et dont l'action moins sentie se laisst moins apercevoir? Ne
disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante tait, sans aucun doute, le
plus habile et le plus supportable des ministres de Napolon? Vous tenez
 prsent un autre langage, par la seule raison que les temps sont
changs. Vous jugez le pass par le prsent, je n'en juge pas ainsi.
J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit
entrer en balance. Jet dans le chaos des affaires, occup  dnouer
toutes sortes d'intrigues, je me complus  calmer les ressentimens, 
teindre les passions,  rapprocher les hommes. C'tait avec une sorte
de dlice que je gotais parfois le repos, au sein de mes affections
prives, empoisonnes aussi  leur tour. Dans mes rcentes disgrces,
dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant
d'un empire immense, ma seule dsapprobation le mit en pril, et qu'il
s'croula ds que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de
vue que si, par l'effet d'une grande raction, d'un retour que j'avais
pressenti; je ressaisis les lmens disperss de tant de grandeur et de
puissance, tout s'vanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait
comme bien suprieur par ma longue exprience, peut-tre aussi par ma
sagacit,  tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissrent chapper
le pouvoir.

A prsent que, dsabus de tout, je plane de trs-haut sur toutes les
misres, sur tout le faux clat des grandeurs;  prsent que je ne
combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je
reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les
affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant
les conduit et les rgle au mpris de nos combinaisons les plus
profondes.

Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de
l'ambition. En dpit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi
malgr moi par les illusions du pouvoir, par les fantmes de la vanit;
je m'y sens attach comme Ixion l'tait  sa roue. Un sentiment pnible
et profond m'oppresse.

Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec
toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voil, je pense, une assez
solide garantie de la sincrit de mes rvlations. Je le devais, ce
gage,  l'importance de cette seconde partie des Mmoires de ma vie
politique; me voil invariablement plac dans la rigoureuse obligation
d'en retracer toutes les particularits et d'en dvoiler tous les
mystres. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'prouvai dans
ma narration premire, je puiserai quelques adoucissemens dans le
charme des souvenirs et dans la saveur de quelques rminiscences.

En prparant ces Mmoires, une ide consolante ne m'abandonna jamais. Je
ne descendrai peut-tre pas tout entier au tombeau, me dis-je, au
tombeau qui dj s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je
ne puis me le dissimuler! Si j'lude le dprissement de l'esprit, je ne
ressens que trop le dprissement de mes forces. Que je me hte donc,
press par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincrit, le rcit
des vnemens renferms entre ma disgrce de 1810 et ma chute de 1815.
Ce complment est la partie la plus grave, la plus pineuse de mes
confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intrts, que de
personnages, que de turpitudes se rattachent  ces dernires scnes, 
ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et
ennemis: ce n'est point ici la police qui dnonce, c'est l'histoire qui
rvle.

Si je prtends m'lever au-dessus des frivoles mnagemens, je n'en suis
pas moins dcid  me placer toujours aussi loin de la satire et du
libelle que de la dissimulation et du mensonge; je fltrirai ce qui
doit tre fltri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot,
je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'garer, j'aurai
l'oeil ouvert sur le synchronisme des vnemens publics.

De ces prliminaires destins  veiller l'attention et  provoquer les
souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularits
qui dvoilent, aux traits qui caractrisent. Il en rsultera, j'espre,
un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des
matriaux pour l'crire.

A la fin de la premire partie de ces Mmoires, se trouve mon point de
dpart actuel; il est marqu par l'vnement de ma disgrce, qui fit
passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de
l'tat. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire tait alors  l'apoge de
sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient dj plus
de bornes. Possesseur de l'Allemagne, matre de l'Italie, dominateur
absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napolon tait en outre
l'alli des Csars et de l'autocrate du Nord. On tait si bloui de
l'clat de sa puissance, qu'on ne songeait dj plus au chancre de
cette guerre espagnole, qui, au Midi, commenait  ronger les fondemens
de l'Empire. Partout ailleurs, Napolon n'avait qu' vouloir pour
obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout
pliait; ses employs, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient
plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets piant ses moindres dsirs.
Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui et
os modrer ses empitemens successifs; en moi il venait d'carter le
ministre surveillant et zl qui ne lui pargna jamais ni les avis
utiles, ni les reprsentations courageuses.

Un dcret imprial me nommait gouverneur gnral de Rome[1]. Mais je ne
crus pas un seul instant qu'il entrt dans la volont de l'empereur que
je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.

[Note 1: _Lettre de l'empereur  M. le duc d'Otrante._

Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans
les diffrentes circonstances qui se sont prsentes, nous portent 
vous confier le gouvernement de Rome, jusqu' ce que nous ayons pourvu 
l'excution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 fvrier
dernier. Nous avons dtermin, par un dcret spcial, les pouvoirs
extraordinaires dont les circonstances particulires o se trouve ce
dpartement exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous
continuerez, dans ce nouveau poste,  nous donner des preuves de votre
zle pour notre service et de votre attachement  notre personne.

Cette lettre n'tant  autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante,
qu'il vous ait en sa sainte garde.

                          _Sign_ NAPOLON.

         A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.


_Lettre du ministre de la police gnrale,  S. M. I. et R._

     SIRE,

J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bont de m'lever,
pour rcompense des faibles services que j'ai t assez heureux de lui
rendre.

Je ne dois cependant pas dissimuler que j'prouve une peine trs-vive en
m'loignant d'elle: je perds  la fois le bonheur et les lumires que je
puisais chaque jour dans ses entretiens.

Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pense que je donne
dans cette circonstance, par ma rsignation absolue aux volonts de V.
M., la plus forte preuve d'un dvouement sans bornes  sa personne.

Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le
trs-humble et trs-obissant serviteur, et sujet.

                          _Sign_ le duc d'OTRANTE.

         Paris, le 3 juin 1810.

(_Note de l'diteur_.)]

Cette nomination n'tait qu'un voile honorable tissu par sa politique,
pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrce, dont ses
familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y mprendre; le choix
seul de mon successeur tait un indice effrayant. Dans chaque salon,
dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frmissait de voir la
police gnrale de l'Empire confondue dsormais avec la police militaire
du chef de l'tat, et de plus livre au dvouement fanatique d'un homme
qui s'honorait d'tre l'excuteur des ordres occultes de son matre. Son
nom seul excitait partout la dfiance et une sorte de stupeur, dont le
sentiment tait peut-tre exagr.

Je ne voyais dj plus qu'avec d'extrmes prcautions, mes amis intimes,
mes agens particuliers. J'eus bientt la confirmation de tout ce que
j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne
dsemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous
l'apparence de flicitations, au sujet du dcret imprial qui m'levait
au gouvernement gnral de Rome. Je reus les panchemens d'une foule de
hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avourent que
ma retraite emportait la dsapprobation des hommes les plus
recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la
socit. Nous ne savons mme pas trop, me dirent-ils, si les regrets du
faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui
clatent chez cette foule de personnes notables  qui les intrts de la
rvolution tiennent  coeur. De pareils tmoignages, vis--vis d'un
ministre disgraci, n'taient ni suspects ni douteux.

Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours,
dvorer l'ennui de servir de mentor  Savary dans le dbut de son
noviciat ministriel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie
jusqu'  l'initier dans les hauts mystres de la police politique; je me
gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer 
notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez
difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se
rserver la pense et souvent mme la rdaction. Le triste savoir-faire
de Savary dans ce genre m'tait connu; jadis je m'tais procur, sans
qu'il s'en doutt, copie de ses bulletins de contre-police: quelles
turpitudes! A vrai dire, impatient de ses perptuelles interrogations
et de sa lourde suffisance, je m'amusai  lui conter des sornettes[2].

[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis  M. le duc de
Rovigo, en parlant de Fouch: Celui-l nous en a bien fait accroire.
Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer
dans le monde, comprend tout le gouvernement imprial. (_Note de
l'diteur_.)]

En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et
des traditions du ministre; je lui vantai surtout les vues profondes
des trois Conseillers d'tat, qui, sous sa direction, allaient
travailler comme quatre  exploiter la police administrative en se
partageant la France. Il en tait tout bahi. Je lui prsentai et lui
recommandai de tout coeur les principaux agens et employs que j'avais
eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et
le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'tais dfi. Cet homme, dou
d'un certain tact, s'tait courb vers le soleil levant par instinct. Ce
fut pour Savary une vraie cheville ouvrire. Rien de risible comme de
voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, pelant la liste des
solliciteurs, confectionne par les huissiers de la chambre, avec les
notes de Desmarets en regard; c'tait le guide-ne pour les accueils ou
pour les refus, presque toujours accompagns de juremens ou
d'invectives. Je n'avais pas manqu de lui dire que c'tait pour avoir
t trop bon que j'avais indispos l'empereur; et que, pour mieux
veiller sur ses jours si prcieux, il devait se montrer rcalcitrant.

Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, ds les premiers jours,
d'imiter son matre dans ses frquentes incartades, dans ses phrases
coupes et incohrentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police,
que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de
le contempler dans ses soubresauts, et s'panouissant le jour que je lui
fis l'agrable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre
dans la caisse prive: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.

[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouch,
homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine
dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'diteur_.)]

Je grillais d'tre dbarrass de cette pdagogie ministrielle; mais,
d'un autre ct, je cherchais des prtextes, afin de prolonger mon
sjour  Paris. J'y faisais ostensiblement mes prparatifs de dpart
pour Rome, comme si je n'eusse pas dout un instant d'aller m'y
installer. Toute ma maison fut monte sur le pied d'un gouvernement
gnral, et jusqu' mes quipages portrent en grosses lettres
l'inscription: _quipages du gouverneur gnral de Rome_. Instruit que
toutes mes dmarches taient pies, je mettais beaucoup de soins dans
de petites choses.

Enfin, ne recevant ni dcision ni instructions, je chargeai Berthier de
demander  l'empereur mon audience de cong. J'en reus pour toute
rponse que l'empereur n'avait point encore assign le jour de mon
audience, et qu'il serait convenable,  cause des caquetages publics,
que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient
adresses incessamment. Je me rendis  mon chteau de Ferrires[4], non
sans me permettre la petite malice de faire insrer dans les journaux de
Paris, par voie dtourne, que je partais pour mon gouvernement[5].

[Note 4: Le chteau de Ferrires est  trois quarts de lieue de la
terre de Pont-Carr, bien d'migr,  environ six lieues de Paris, que
Fouch avait acquis de l'tat, mais dont on assure qu'il avait pay
l'exacte valeur  son propritaire. Le chteau de Pont-Carr tombant
alors en ruine, il parat que Fouch le fit dmolir, et fit construire
sur son emplacement des bergeries. Ferrires et Pont-Carr, runis 
d'immenses bois qui en dpendent  prsent, forment, dit-on, un des plus
magnifiques domaines du royaume: il embrasse une tendue de quatre
lieues. C'est au chteau de Ferrires que Fouch s'est retir d'abord
aprs sa disgrce, et ensuite aprs son retour de la snatorerie d'Aix,
ainsi qu'on va le voir  la suite de ces Mmoires. (_Note de
l'diteur_.)]

[Note 5: L'auteur nglige presque toujours les dates. Nous croyons
que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'diteur_.)]

Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas t
difficile de pntrer les dispositions de l'empereur  mon gard;
j'avais entrevu combien il tait contrari de voir l'opinion publique se
prononcer contre mon renvoi, et se dclarer contre mon successeur. On
n'apercevait plus dans le ministre de la police qu'une gendarmerie et
une prvt. Tous ces indices me confirmrent dans l'ide que je me
droberais difficilement aux consquences d'une disgrce relle.

En effet,  peine tais-je  Ferrires, qu'un parent de ma femme, laiss
 Paris aux aguets, arrive en toute hte  minuit, m'apportant l'avis
que le lendemain je serais arrt ou gard  vue, et qu'on saisirait mes
papiers. Quoiqu'exagre dans ces circonstances, l'information tait
positive; elle me venait d'un homme attach au cabinet de l'empereur, et
attir dans mes intrts depuis long-temps. Je me mis  l'instant mme 
la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.
L'opration faite, j'attendis d'un air stoque tout ce qui pourrait
m'advenir. A huit heures, J......, mon missaire de confiance, m'arrive
 franc trier, porteur d'un billet de Mme de V......, en criture
contrefaite, m'annonant de son ct que Savary vient d'informer
l'empereur que j'ai emport  Ferrires sa correspondance secrte et ses
ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V.......
tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne
s'agissait plus que de papiers. Quoique rassur sur toute atteinte
porte  la libert de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef
avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un quipage,
accompagn d'hommes  cheval, pntrait dans la cour du chteau. Mais
Napolon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait pargn tout contact
avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des
Conseillers d'tat Ral et Dubois.

A leur embarras, je m'aperus que je leur imposais encore, et que leur
mission tait conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me
dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander
sa correspondance; qu'il l'exigeait imprieusement; et que, dans le cas
d'un refus, il tait enjoint au prfet de police Dubois, prsent, de
m'arrter et de mettre les scells sur mes papiers. Ral, prenant le ton
persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme  un ancien ami, me
pressa presque les larmes aux yeux de dfrer aux volonts de
l'empereur. Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi rsister aux ordres
de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec
tant de zle, quoiqu'il m'ait souvent bless par d'injustes dfiances,
alors mme que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez
partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous
livrer moi-mme tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur
me mette  une preuve inattendue, et dont il est impossible que je ne
sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma
correspondance mettra l'empereur  porte de se convaincre de
l'injustice des soupons que la malveillance de mes ennemis a pu seule
lui inspirer contre le plus dvou de ses serviteurs et le plus fidle
de ses ministres. Le calme et la fermet que je mis  dbiter cette
courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes:
Quant  la correspondance prive de l'empereur avec moi pendant
l'exercice de mes fonctions, comme elle tait de nature  rester 
jamais secrte, je l'ai brle en partie en rsignant mon
porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance
aux chances d'aucune investigation indiscrte. Du reste, messieurs, 
cela prs, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que rclame
l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons ferms et tiquets;
il vous sera facile de les reconnatre, et de ne pas les confondre avec
mes papiers personnels, que je livre avec la mme confiance  votre
examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien 
craindre d'une pareille preuve. Les commissaires se confondirent en
protestations et en excuses. Ils en vinrent  la visite des papiers, ou
plutt je la fis moi-mme en prsence de Dubois. Je dois rendre ici
justice  Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulirement
charg de l'excution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec
autant de rserve que de dcence, soit qu'il et dj le pressentiment
que sa disgrce suivrait bientt la mienne[6], soit qu'il juget
prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renvers, pouvait
remonter sur le pinacle.

[Note 6: M. le comte Dubois fut remplac par M. Pasquier, dans ses
fonctions de prfet de police, le 14 octobre 1810. Fouch a indiqu l'un
des motifs de sa disgrce, dans la premire partie de ses Mmoires.
(_Note de l'diteur_.)]

Touche vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impriale se
contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui
remettre; enfin, aprs les politesses d'usage, Berthier, Ral et Dubois
remontrent en voiture, et reprirent la route de Paris.

[Note 7: Le mot candeur tait soulign dans les notes originales.
(_Note de l'diteur_.)]

A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le
cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagn d'un ami, je filai
rapidement vers la capitale, o je vins descendre incognito dans mon
htel de la rue du Bac. L, j'appris, deux heures aprs (car tous mes
fils taient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'tait
pass  Ferrires, tait entr dans une colre violente; qu'aprs avoir
clat en menaces contre moi, il s'tait cri que j'avais jou ses
commissaires, que c'taient des imbcilles, et que Berthier en affaires
d'tat n'tait qu'une femme qui s'tait laiss mystifier par l'homme le
plus rus de tout l'Empire.

Le lendemain  neuf heures du matin, toute rflexion faite, je cours 
Saint-Cloud; l, je me prsente au grand-marchal du palais; Me voil,
dis-je  Duroc; j'ai le plus grand intrt de voir l'empereur sans
retard, et de lui prouver que je suis loin de mriter ses amres
dfiances et ses injustes soupons. Dites-lui, je vous prie, que
j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes
d'audience--J'y vais, rpond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez
de l'eau dans votre vin_. Telles furent ses propres paroles; elles
cadraient avec l'ide que je dsirais lui donner de ma dmarche. Duroc,
de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de
l'empereur. A la vue, au maintien de Napolon, je devine sa pense. Lui,
sans me laisser le temps de profrer une parole, me caresse, me flatte,
et va jusqu' me tmoigner une sorte de repentir de ses emportemens 
mon gard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de
lui-mme un gage de rconciliation, il finit par me demander, par exiger
sa correspondance. Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai
brle.--Cela n'est pas vrai; je la veux, rpond-il avec contraction et
colre.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcs avec un
mouvement de tte et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous
dis-je! (Paroles accentues de manire  me dissuader de rester.) Je
tenais tout prt  la main un mmoire court, mais fort de choses, et en
sortant je le dposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un
salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colre, saisit le
papier et le dchire.

Duroc, que j'allai revoir aussitt, n'apercevant en moi ni trouble, ni
motion, me croit rentr en grce. Vous l'avez chapp belle, me
dit-il; j'ai dtourn avant-hier l'empereur de vous faire arrter.--Vous
lui avez pargn une grande folie, un acte pour le moins impolitique et
qui et servi de texte  la malignit. L'empereur et par l jet
l'alarme parmi les hommes les plus dvous aux intrts de son
gouvernement. Je vis,  l'air de Duroc, que telle tait aussi son
opinion, et lui prenant la main, je lui dis: Ne vous rebutez pas,
Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.

Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassur par cette demi-confidence du
grand-marchal, dont j'tais redevable  une mprise, et je rentrai tout
rflchissant  mon htel.

J'allais repartir pour Ferrires, aprs avoir vaqu  quelques affaires
urgentes, lorsqu'on m'annona le prince de Neufchtel. L'empereur est
furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emport; il s'est mis dans
la tte que vous nous avez jou; que vous avez pouss la hardiesse
jusqu' lui soutenir en face que vous aviez brl ses lettres, et cela
pour vous dispenser de les rendre; il prtend que c'est un crime d'tat
punissable de vous obstiner  les garder.--Ce soupon est encore le plus
injurieux de tous, dis-je  Berthier. La correspondance de l'empereur
serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la
livrerais pas. Berthier me conjure avec instance de cder; et sur mon
silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. Allez, lui
dis-je; rapportez-lui que je suis habitu, depuis vingt-cinq ans, 
dormir la tte sur l'chafaud; que je connais les effets de sa
puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire
de moi un Straford, il en est le matre. Nous nous sparmes; moi plus
que jamais rsolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves
irrcusables que tout ce qui s'tait fait de violent et d'inique dans
l'exercice de mes fonctions ministrielles m'avait t imprieusement
prescrit par les ordres mans du cabinet, et revtus du seing de
l'empereur.

Aussi n'tait-ce pas les effets d'une disgrce publique que je
redoutais, mais bien des embches tendues dans les tnbres. Dcid par
mes propres mditations, de mme que par les instances de mes amis et de
tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste,
n'emmenant avec moi que mon fils an, accompagn de son gouverneur;
puis je me dirigeai vers Lyon; l je trouvai mon ancien secrtaire,
Maillocheau, commissaire gnral de police, qui m'tait redevable de sa
place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et
je traversai rapidement une grande partie de la France. De l, passant
avec la mme rapidit en Italie, j'arrivai  Florence avec un plan
fortement conu, qui devait me mettre  l'abri du ressentiment de
l'empereur. Mais tel tait mon tat d'irritabilit, et l'excs des
fatigues dont m'avait accabl un voyage si rapide et si long, qu'il me
fallut donner deux jours au repos, avant d'tre en tat de pourvoir  ma
sret.

Ce n'tait pas sans intention, et je m'en expliquerai tout--l'heure,
que j'tais venu me rfugier sur cette terre classique, mnage dans
tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane,
tombe d'abord sous la domination des Mdicis, puis sous le sceptre de
la maison d'Autriche, princes qui la rgirent en pres plutt qu'en
rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire franais.
Je glisse sur sa cession drisoire, faite par Napolon  l'infant de
Parme sous le titre de roi d'trurie, cession rvoque presqu'aussitt
que conclue. La Toscane tait rserve  d'autres destines. Depuis
1807, lisa, soeur de Napolon, y rgnait sous le titre de
grande-duchesse. Et c'tait moi;  vicissitudes incohrentes et
bizarres! c'tait moi qui venais me ranger sous la protection de cette
mme femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie
Fontanes et Mol, avait concouru  ma premire disgrce; de cette femme
dont j'aurai  dire ici plus de bien que de mal pour tre juste, car
j'ai l'habitude de parler et d'crire avec les souvenirs de l'poque,
mais sans passion ni ressentiment. Telle doit tre en effet la maxime de
l'homme d'tat; le pass ne devrait jamais tre  ses yeux que de
l'histoire: tout est renferm dans le prsent.

Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises  l'empire de
passions fortes, tout est facile  expliquer. A ma rentre au ministre,
j'avais eu l'occasion de me concilier lisa; j'avais mis successivement
 l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient
essentiellement  coeur, et qui,  trs-peu d'intervalle, taient
devenus ncessaires  ses penchans d'une trs vive exigeance. L'un,
comme traitant, tait poursuivi avec acharnement par l'empereur;
l'autre, plus obscur, s'tait abm dans une affaire criante. Ce ne fut
pas sans peine que je finis par tout assoupir.

En outre, j'avais en 1805 dcid Napolon  confrer  sa soeur la
souverainet de Lucques et de Piombino; or, j'tais presque sr de
trouver le coeur d'lisa encore ouvert  la reconnaissance: je n'avais
pas hsit de m'en assurer par moi-mme le jour o, dans ma dernire
audience de l'empereur, ma disgrce s'tait aggrave. M'tant prsent
chez la grande-duchesse, alors  Paris pour les ftes du mariage, je lui
avais demand, sans m'ouvrir  elle entirement sur les pines de ma
position, des lettres pour son grand-duch, o je lui dis que j'allais
passer pour me rendre  Rome. lisa y mit une grce infime, me
recommandant avec chaleur, et me dsignant mme dans ses lettres par
l'aimable pithte de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en
Toscane des amis que j'y avais fait gter avec lucre, et la
grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle tait
la sret de leur caractre, que je pus, sans inconvnient, leur faire
connatre tout ce que ma position avait de pnible.

Les avis reus presqu'en mme temps de Paris et de ma famille, qui
s'tait arrte  Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on
me reprsentait l'empereur aiguillonn par Savary, et prt  svir
contre ce qu'on appelait mon obstination, taxe d'imprudente et mme
d'insense. Personne alors ne pouvait se faire  l'ide qu'un seul homme
ost rsister  la volont de celui devant qui tout pliait, potentats et
nations. Voulez-vous, m'crivait-on, tre plus puissant que
l'empereur? Ma tte se monta, j'eus peur  mon tour. Dans mes
insomnies, dans mes rves, je me croyais environn de sbires, et il me
semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du
Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie
s'offrait  mon imagination trouble sous des traits plus effrayans qu'
l'poque mme de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait
dsign au bourreau. Ici je redoutais moins l'chafaud que les
oubliettes. Je ne savais que trop, hlas!  quel homme j'avais affaire.
Ma tte s'chauffant de plus en plus, j'en reviens  la premire ide
qui s'tait prsente  mon esprit; je prends la rsolution dsespre
de m'embarquer pour les tats-Unis, refuge des amans malheureux de la
libert. Sr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duch, qui
m'tait redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en
blanc, puis je cours  Livourne, o je frte un navire, disant partout
que je vais par mer voir Naples, pour de l revenir  Rome. Je monte 
bord; je mets  la voile, dcid  passer le dtroit et  cingler vers
l'Atlantique. Mais, grand Dieu!  quel atroce supplice fut aussitt en
proie ma complexion frle et irritable! Le mal de mer me dchirait la
poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je
commenais  regretter de n'avoir eu aucun gard aux reprsentations de
mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-tre compromettre
l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus 
l'ide de flchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance,
et j'allais expirer quand on me remit  terre. Accabl par une si rude
preuve, je dclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais,
qui ambitionnait de me transporter dans son le,  bord d'un btiment
commode et excellent voilier, me promettant des soins et mme des
antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire.
J'tais rsolu de tout endurer plutt que de me confier encore  un
lment incompatible avec mon existence. Cette cruelle preuve avait
d'ailleurs chang mes ides; je ne voyais plus les objets sous les mmes
points de vue. Insensiblement j'admis la possibilit d'en venir  une
espce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait
jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps
encore, afin de mrir mon plan et d'attendre plus d'opportunit pour son
excution. Enfin, mes ides une fois fixes, mes batteries dresses, je
revins  Florence. L, j'crivis  lisa, toute dispose  me complaire;
je lui envoyai pour l'empereur une lettre o, sans adulation ni
bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir dplu; mais qu'ayant
 redouter de tomber sans dfense victime de la mchancet de mes
ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-tre  tort, de me
dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y
rflchissant, et tout navr de m'tre attir son dplaisir, je m'tais
rang sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et
la bont de son coeur, tait digne de le reprsenter en Toscane; que je
lui remettais tous mes intrts, et que je suppliai Sa Majest de
m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en change des
papiers dont j'tais dcid  me dessaisir pour complaire  sa volont,
un titre quelconque d'irresponsabilit pour toutes les mesures et tous
les actes que j'avais pu faire excuter par ses ordres pendant la dure
de mes deux ministres; qu'un tel gage, ncessaire  ma sret et  ma
tranquillit, serait pour moi comme une gide sacre qui me garantirait
des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais
dj plus d'une raison de croire que par gard pour mon dvouement et
pour mes services, Sa Majest daignerait m'ouvrir la voie qui restait 
sa bont et  sa justice, en me permettant de me retirer  Aix,
chef-lieu de ma snatorerie, et d'y rsider jusqu' nouvel ordre au sein
de ma famille.

[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, prfet de
police. On nous a assur que le Dubois, directeur de police en Toscane,
et M. Maillocheau, commissaire gnral de police  Lyon, furent
svrement rprimands par le duc de Rovigo, pour avoir favoris le
voyage furtif de Fouch. Le commissaire gnral de Lyon fut mme
rvoqu. (_Note de l'diteur_.)]

Cette lettre, envoye par estafette  la grande duchesse, eut un plein
et entier effet. Eliza y mit du zle. Le retour du courrier m'annona
que le prince de Neufchtel, vice-conntable, tait charg, par ordre
exprs de l'empereur, de me dlivrer un reu motiv en change de la
correspondance et des ordres que m'avait adress l'empereur dans
l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me
retirer au chef-lieu de ma snatorerie.

Ainsi s'opra, par l'intermdiaire de la grande-duchesse, non un
rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espce de transaction
que j'aurais regarde comme impraticable trois semaines auparavant. J'en
tais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou  une
soumission sincre, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait
pas t donn de pouvoir supporter les tourmens.

Runi  ma famille, je pus enfin goter  Aix le calme si ncessaire au
dlabrement de mes forces et  l'tat de mon esprit irrit sans tre
abattu. Ce n'tait pas sans un combat intrieur trs-pnible que j'avais
ainsi pli devant la violence du dominateur. Si je m'tais dcid 
flchir, c'tait en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignit
d'homme et n'aspire qu' vivre sous un gouvernement raisonnable, de
pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il tait pour moi
bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et
acclre d'un pouvoir qui allait se dvorer lui-mme, et dont les
ressorts m'taient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se drober
 la prvoyance de mes calculs.

Quoique je dusse me croire condamn pour un assez long terme  rester
dans une nullit parfaite et  l'cart, ce rle, qui m'et conduit 
l'apathie et  l'indiffrence, ne pouvait convenir  un esprit rompu aux
habitudes et  l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne
voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongres colonnes du
_Moniteur_, s'chappaient autant de traits de lumire qui frappaient mes
regards; la cause de l'vnement du jour m'tait dvoile par l'annonce
de son rsultat; la vrit pour moi tait presque toujours supple par
l'affectation des rticences; et enfin les lucubrations du chef de
l'tat me dcelaient tour  tour les joies et les tourmens de son
ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrtes, jusqu'aux
serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens
les plus prouvs.

Toutefois, les particularits me manquaient; j'tais trop loin du lieu
de la scne. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les
circonstances imprvues qui survenaient hors du cours ordinaire des
choses? Presque toujours on en prouvait quelque commotion ou quelque
orage dans l'intrieur du palais. S'il en transpirait des traits pars,
dcousus, ils n'arrivaient gure au fond des provinces qu'altrs ou
dfigurs par l'ignorance ou la passion.

L'habitude invtre de tout savoir me poursuivait; j'y succombai
davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis
srs et de trois missaires fidles, je montai ma correspondance
secrte, fortifie par des bulletins rguliers, qui, venus de plusieurs
cts diffrens, pouvaient tre contrls l'un par l'autre; en un mot,
j'eus  Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire,
se rpta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant
d'une manire plus piquante que je ne l'avais t  Paris mme. Tels
furent les charmes de ma retraite. L, dans le calme de la rflexion,
mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes mditations politiques.
 vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez
presque tous les fils de ce rseau d'informations et de vrits; vous
qui, doue d'une sagacit parfaite, d'une raison suprieure; qui,
toujours active, imperturbable, resttes fidle, dans toutes les crises,
 la reconnaissance et  l'amiti, recevez ici le tribut d'hommage et de
tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu' mon
dernier soupir. Vous n'tiez pas la seule occupe, dans l'intrt de
tous,  tisser la trame patriotique prpare depuis un an pour la chance
probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la
gracieuse et belle R......, secondaient votre zle pur. Vous aviez
aussi vos chevaliers du mystre, enrls sous la bannire des grces et
des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la dcomposition
sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions
directoriales et impriales, qui avons-nous vu se dvouer avec un rare
dsintressement? Quelques femmes. Que dis-je? un trs-grand nombre de
femmes restes gnreuses,  l'abri de cette contagion de vnalit et de
bassesse qui dgrade l'homme et abtardit les nations.

[Note 9: Ici Fouch ne fait que soulever un coin du voile; la suite
mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas
encore. (_Note de l'diteur_.)]

Hlas! nous arrivions alors, aprs bien des traverses, aux confins de ce
terme fatal o comme nation nous pouvions avoir tout  dplorer et tout
 craindre; nous touchions  cet avenir effrayant, parce qu'il tait
prochain, o tout pouvait tre compromis et remis en question: nos
fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions t redevables, il
est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en
dpit des leons de tous les sicles,  vouloir exercer un pouvoir sans
contre-poids et sans contrle. Dvor d'une rage de domination et de
conqutes, parvenu aux sommits de la puissance humaine, il ne lui tait
plus donn de s'arrter.

Grce  mes correspondances et  mes informations, je le suivais pas 
pas dans ses actes publics comme dans ses actions prives. Si je ne le
perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'tait lui; c'est que toute
notre force, toute notre fortune rsidaient dans sa fortune et dans sa
force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait  la merci
d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations diffrentes.

Arriv  son apoge, Napolon n'y fit pas mme une halte; ce fut pendant
les deux annes que je passai en dehors des affaires que le principe de
son dclin, d'abord inaperu, se dcela. Aussi dois-je en marquer ici
les effets rapides, moins par une vaine curiosit que pour l'utilit de
l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que
j'arriverai sans lacunes  ma rapparition[10] sur la scne du monde et
au remaniement des affaires de l'tat.

[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est
pas franais; il est emprunt de l'anglais, et on ne pourrait le
suppler que par une priphrase. (_Note de l'diteur_.)]

L'anne 1810, signale d'abord par le mariage de Napolon et de
Marie-Louise, puis par ma disgrce, le fut aussi par la disgrce de
Pauline Borghse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frre
Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux vnemens pour mieux nous
expliquer l'avenir.

Des trois soeurs de Napolon, lisa, Caroline et Pauline, celle-ci,
fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans
toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Lgre, bizarre, dissolue, sans
esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait
le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle
n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et
plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghse, 
qui Napolon la fit pouser en secondes noces. Son premier mariage fut
ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre
Leclerc dans son expdition de Saint-Domingue, elle fut transporte en
litire par ordre de Napolon  bord du vaisseau amiral.

En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et relgue dans
l'le de la Tortue par suite des revers de l'expdition, elle se
plongea, pour s'tourdir, dans tous les genres de sensualits. A la mort
de Leclerc, elle se hta de remettre  la voile, non comme Artmise ni
comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne
funraire de son poux, mais libre, triomphante, venant se replonger
dans les dlices de la capitale. L, dvore long-temps par une maladie
dont le sige accuse l'incontinence, Pauline eut recours  tous les
trsors d'Esculape, et gurit. Chose trange dans sa cure merveilleuse!
c'est que, loin d'en tre fltrie, sa beaut n'en reut que plus d'clat
et de fracheur, telle que ces fleurs singulires que l'engrais fait
clore et rend de plus en plus vivaces.

Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son
frre et ses brusques svrits, Pauline forma, de concert avec une de
ses femmes, le projet d'assujettir Napolon  tout l'empire de ses
charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe
fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses
familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa
soeur la belle des belles et la Vnus de notre ge. Ce n'tait pourtant
qu'une beaut hardie. Mais cartons ces tableaux plus dignes des
pinceaux de Sutone et de l'Artin que du burin de l'histoire.
Voluptueux chteau de Neuilly! magnifique htel du faubourg
Saint-Honor! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone,
rvlaient la vrit, que de scnes licencieuses ne retraceriez-vous pas
en gros caractres?

Pendant plus d'un an, l'engouement du frre pour la soeur se soutint,
quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la
domination et des conqutes ne pouvait matriser cette me hautaine et
belliqueuse. Quand, aprs Wagram et  la paix de Vienne, Napolon revint
triomphant dans Paris, prcd par le bruit sourd de son prochain
divorce avec Josphine, il courut le jour mme chez sa soeur, inquite
et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour
son frre tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour mme dire,
car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: Pourquoi
ne rgnons-nous pas en gypte? nous ferions comme les Ptolmes; je
divorcerais et j'pouserais mon frre. Je la savais trop ignorante pour
avoir fait d'elle-mme une telle allusion, et j'y reconnus un lan de
son frre.

Qu'on juge du dpit amer et concentr de Pauline, quand,  quelques mois
de l, elle vit Marie-Louise, pare de toute sa candeur, apparatre aux
ftes nuptiales et s'asseoir sur le trne  ct de Napolon! La cour
impriale subit une rforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs,
dans son tiquette; la rforme fut complte et rigide. Napolon en donna
l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de
ses devoirs comme poux. Ds ce moment, la cour licencieuse de Pauline
fut dserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux
grces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale,
en conut un dpit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif
ressentiment. Sa sant en fut altre. De l'avis des mdecins, elle eut
recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rtablir que pour
tromper l'ennui qui la dvorait. S'tant mise en route, elle se croisa
dans Bruxelles avec Napolon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la
frontire de la Hollande. L, force de paratre  la cour de la
nouvelle impratrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure
grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire
derrire elle, et avec des ricanemens indcens, un signe de ses deux
doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossires drisions, qu'aux
poux crdules et tromps. Napolon, tmoin et choqu d'une telle
impertinence, que le reflet des glaces avait mme dcel  Marie-Louise,
ne pardonna point  sa soeur: elle reut le jour mme l'ordre de se
retirer de la cour. Se refusant dsormais  toute soumission, elle
prfra vivre dans l'exil et dans la disgrce, jusqu'aux vnemens de
1814, qui la retrouvrent toute dvoue aux malheurs de son frre.

La disgrce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.

Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dpouill que des souverains
de race, comme si, par l, il et voulu rellement que la sienne ft
bientt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant
d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va dtrner un roi de sa
propre famille, et dont lui-mme a ceint le front du bandeau royal. On
se demandait si c'tait pour rduire son frre  la condition de prfet,
qu'il l'avait proclam roi de Hollande. Louis, d'un caractre doux et
ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume,
par l'effet du systme continental destructif de toute industrie et de
tout ngoce. Il favorisa secrtement le commerce maritime, malgr les
menaces de son frre qui le traitait de _fraudeur_. Outr de se voir
ainsi dsobi, Napolon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant
qu'il avait dit  son frre, en l'appelant au trne et pour vaincre son
refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant
empcher l'occupation de ses tats par les soldats et les douaniers de
son frre, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonant, par un
message au Corps lgislatif de la Hollande, sa rsolution en ces termes:
Mon frre, quoique trs-exaspr contre moi, ne l'est pas contre mes
enfans; certainement il ne dtruira pas ce qu'il a institu pour eux; il
ne leur enlvera pas leur hritage, puisqu'il ne trouvera jamais
l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par
lui-mme. La reine, appele  la rgence, fera tout ce qui pourra tre
agrable  l'empereur mon frre. Elle y sera plus heureuse que moi, dont
les efforts n'ont jamais russi; et qui sait....... Peut-tre suis-je le
seul obstacle d'une rconciliation entre la France et la Hollande; si
cela tait, oh! je trouverais ma consolation  passer loin des premiers
objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et
souffrante. Une telle abdication n'tait pas sans dignit. A peine ce
message est-il envoy, que Louis quitte en secret la Hollande, et se
retire dans les tats autrichiens,  Gratz en Styrie, n'ayant plus pour
vivre qu'une chtive pension. Sa femme, Hortense, plus avide,
s'appropria les deux millions de rente que Napolon fit dcrter en
faveur de son frre dpossd.

Ce premier exemple d'une abdication napolonienne me frappa et me fit
rflchir. L'avouerai-je? Il me donna l'ide de la possibilit de sauver
un jour l'Empire au moyen d'une abdication impose  celui qui pouvait
en compromettre les destines par son extravagance. On verra plus tard
comment cette pense, concentre d'abord en moi, fructifia dans d'autres
ttes politiques.

On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait dconcert Napolon.
Mais n'tait-il pas entour d'hommes occups sans relche  colorer ses
invasions et ses empitemens? Veut-on savoir quelle fut  ce sujet la
rhtorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations
extrieures, promu successivement aux plus grandes places, et que
Talleyrand avait si bien jug, en disant que c'tait un homme propre 
toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si
avis commena par tablir, dans un repltrage appel rapport, que
l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le
consentement de Napolon, tait nulle par cela mme et de nul effet. Il
en tira la consquence merveilleuse (et on s'attendait  ce grand effort
de logique) que la Hollande devait tre conquise et runie  l'empire
franais, ce qu'un _dcret imprial_ dcida sans appel.

Cet vnement eut pour dernier acte une scne caractristique. Napolon
fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait cr grand duc de
Berg, et il lui adressa cette courte allocution: Venez, mon fils; la
conduite de votre pre afflige mon coeur; sa maladie seule peut
l'expliquer[11]; venez, je serai votre pre; vous n'y perdrez rien; mais
n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que
vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les
peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'aprs..... Ainsi
fut dchir le voile d'une ambition si effrne que Napolon se plaait
de lui-mme au-dessus du roi des rois et de la souverainet de tous les
peuples.

[Note 11: Cette insinuation de Napolon sur son frre tait
injurieuse. Louis tait mlancolique et valtudinaire; mais son jugement
sain et droit n'en prouvait aucune altration. (_Note de l'diteur_.)]

A prsent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la
Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point trangre
 ma disgrce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut rsolu,
Napolon eut une vellit de pacification gnrale que je m'efforai de
changer en volont ferme et raisonnable. Je savais par mes missaires
que le cabinet de Londres tenait  deux points dcisifs: l'indpendance
de la Hollande et de la pninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le
maintien de la sparation de la Hollande. Quant  la pninsule, Napolon
ne voulait se dsister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne
rencontrait que des obstacles  en consommer la conqute. Je ne
dsesprais pourtant pas de pouvoir l'amener au dgot de l'occupation
de l'Espagne, qui lui cotait dj des flots de sang, et qui n'tait
rien moins qu'assure. Autoris par lui, je concertai avec son frre
Louis, dans le sjour qu'il fit  Paris en 1810, un plan de ngociation
secrte et particulire avec Londres. Louis crivit  son ministre des
affaires trangres que Napolon tait si courrouc contre lui et
contre les Anglais,  cause de leur commerce furtif avec ses tats,
qu'il serait impossible d'empcher qu'il n'effectut de force la runion
de la Hollande  la France, si la paix maritime n'intervenait pas au
plutt, ou au moins si des changemens dans le systme du blocus et des
ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son
ministre  s'entendre  ce sujet avec ses collgues, mais comme agissant
d'eux-mmes en son absence, et  faire partir pour Londres un agent qui,
environn de quelque considration, pt faire des ouvertures de
ngociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord
exposer au cabinet de Saint-James le dsavantage immense qui rsulterait
pour le commerce et mme pour la sret  venir de l'Angleterre, si la
Hollande, runie  l'Empire de Napolon, devenait dans ses mains un
instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire
 toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour
agent M. Labouchre, banquier d'Amsterdam, qui se rendit  Londres avec
des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley,
une ngociation secrte. Il devait surtout insister sur la ncessit
d'apporter des changemens dans l'excution des ordres du conseil, du
mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans
une ngociation dtourne au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement
que son indpendance ne pouvait tre assure qu'autant qu'il plairait 
Napolon, jusque-l si peu dispos  reconnatre les droits d'aucune des
nations places sous son influence. Toutefois, voulant sonder les
vritables dispositions de Napolon, il autorisa, vers la mme
poque[12], le commissaire anglais Mackensie, charg de continuer 
Morlaix la ngociation pour l'change des prisonniers,  ouvrir une
ngociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la ngociation
ostensible avec le commissaire franais prpos pour l'change[13]. Le
cabinet de Saint-James laissait  Napolon, par l'organe du commissaire
Mackensie, le choix entre trois manires de traiter, savoir: 1. l'tat
de possession avant les hostilits; 2. l'tat de possession prsent;
3. enfin des compensations rciproques. Mais Napolon, enivr de sa
prosprit, refusa d'entendre  aucune de ces manires de traiter,
repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les
conditions.

[Note 12: Avril 1810.]

[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de
Charles X en Suisse. (_Note de l'diteur_.)]

Ds ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune
ouverture de la part du banquier Labouchre, ni mme de M. Fagan, que je
lui avais adress dans le mme but. Le ministre anglais tait trop
persuad de l'efficacit de son systme de blocus, pour accder  aucune
modification  cet gard. Tout fut rompu sans retour; et Napolon,
voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre  flchir sous sa volont,
rsolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frre,
croyant par-l soustraire  jamais la Hollande au commerce anglais. En
mme temps, il crut ne devoir plus diffrer la disgrce de son ministre
de la police, qui s'efforait de le ramener sans cesse  un systme
d'administration et de politique raisonnables. Il tait d'autant plus
port  me sacrifier, que ses correspondans privs lui rptaient, en
parlant de moi, d'aprs certains pamphltaires de Londres: Qu'il
tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser. Depuis
plusieurs mois, il en piait l'occasion. On a vu[14] combien il avait
d'abord t inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une
disgrce lui parut encore plus plausible. Il prtendit que, sous
prtexte de ngocier au sujet de la Hollande, mes agens  Londres ne
s'taient livrs qu' des intrigues et  des spculations frauduleuses,
voulant par-l me rendre responsable de la rupture d'un commencement de
ngociation qui n'avait chou que par sa mauvaise foi et sa prpotence.
Voil sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma
disgrce, des claircissemens dont je puis garantir l'exactitude.

[Note 14: Dans la premire partie de ces Mmoires. (_Note de
l'diteur_.)]

Ce systme d'irrconciliation et de violences fut perptu par un dcret
imprial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui
existaient dans les lieux soumis  la domination de l'empereur, ou
conquis par ses armes, seraient brles publiquement. C'tait un
appendice aux dcrets de Berlin et de Milan; c'est--dire qu'on allait
faire  Amsterdam et  Livourne ce qu'on avait dj fait  Berlin, 
Francfort,  Mayence et  Paris. Si l'on ne pouvait pas rpter ici:
Brler n'est pas rpondre, on pouvait dire: Brler n'est pas
gouverner.

[Note 15: Du 19 octobre 1810.]

Telles taient les consquences du systme continental, qui, selon des
conseillers niais et lches, devait finir par mettre l'Angleterre hors
de combat, et par livrer le monde  Napolon. Et cette conception
incendiaire, qui devint chez lui une ide fixe, n'tait qu'une tradition
politique dont il avait hrit du gouvernement directorial,  qui des
publicistes de clubs et de gazettes avaient persuad que le seul moyen
de rduire l'Angleterre tait de lui fermer les ports du continent.

Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent europen, dont
Napolon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron
des rois, ses allis, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit rgnait
dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre
Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports  tous les
navires anglais? Qu'il n'y avait plus de neutres pour les tats de
l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mmes aucun commerce actif ni
passif, et que la France seule, par la voie des licences ngocies 
Londres, les approvisionnerait des denres qu'il leur tait
indispensable d'en recevoir. Tel tait ce fameux systme continental,
qui tendait  anantir le commerce du monde, et qui par cela mme tait
impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutt le terminer
par le systme des licences d'invention anglaise.

Aussi vit-on,  compter de la fin de 1810, Napolon tendre lui-mme ce
systme, en accordant  prix d'argent la permission d'introduire en
France une certaine quantit de denres coloniales; mais c'tait 
condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique franaise,
qu'on jetait le plus souvent  la mer  cause des difficults suscites
par les douaniers anglais.

Et qui s'engraissait le plus  ce monopole inoui? Certes, ce n'taient
ni les spculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifs du
grand spculateur en chef, rduits  peine  un modique droit de
commission. Quant  l'empereur, son bnfice tait clair et net. Chaque
jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les
accs, l'norme trsor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles
en taient encombres. Dj ce trsor s'levait  prs de cinq cent
millions en espces[16]; c'tait un rsidu des deux milliards de
numraire entrs en France par l'effet de la conqute. Ainsi la passion
de l'or l'et peut-tre emport un jour sur celle des combats, dans le
coeur de Napolon, si l'inexorable Nmsis l'y et laisse vieillir.

[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hlne ont
confirm depuis cette rvlation; mais ils n'lvent qu' quatre cent
millions le trsor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note
de l'diteur_.)]

Si l'on veut avoir une ide de l'accumulation de richesses inhrentes au
dveloppement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trsors que
les caveaux des Tuileries reclaient, quarante millions de mobilier, et
quatre  cinq millions de vaisselle renferme dans les rsidences
impriales; cinq cent millions distribus  l'arme  titre de
dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'levant  plus de sept
cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se
composait des biens que l'empereur, exerant le droit de paix et de
guerre, acqurait par des conqutes et des traits, rien ne pouvait lui
chapper avec un texte aussi indfini. Dj le fonds de ce domaine
extraordinaire tait form de provinces entires, d'tats dont le sort
tait indcis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul
doute qu'il n'et fini par absorber tous les revenus et tout le domaine
public qui aurait chapp aux deux autres crations de domaines
impriaux et de domaines privs. Mettre toute la France en fief, et
l'attacher  son domaine par des redevances annuelles, tait aussi une
des ides favorites de Napolon.

Quel rgime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et
de prodigalits, de l'autre! O allait-il nous conduire? A verser tout
notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y
avait gure d'espoir de rassasier la voracit des favoris et des
familiers d'un conqurant insatiable.

De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les rflexions qui
les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh
quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgraci;
a-t-il donc t si tranger  l'abus des distributions lucratives contre
lesquelles il se rcrie peut-tre, par la seule raison que la source en
est tarie? N'a-t-il pas t combl aussi d'honneurs et de richesses? Et
qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux
avantages individuels d'un systme outr, pernicieux, insoutenable,
faudrait-il cesser d'tre vrai quand on a promis de tout dire? Le temps
des rticences est pass. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes
de la chute du plus grand Empire qui ait dsol et orn l'univers.

On va voir comment, dans un trs-court dlai, Napolon se prcipita
volontairement au-del des bornes de la modration et de la prudence.

Par une consquence de l'usurpation de la Hollande, il dclara, dans un
message adress au Snat[17], que de nouvelles garanties lui taient
devenues ncessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus
urgentes, taient la runion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse,
du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'tablissement d'une
navigation intrieure de la Baltique. De l un snatus-consulte[18]
portant que la Hollande, une portion considrable de l'Allemagne
septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brme et de Lubeck,
feraient partie intgrante de l'Empire franais et formeraient dix
nouveaux dpartemens. C'est ainsi que Napolon, sans songer 
l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acqurir
encore.

[Note 17: Le 10 dcembre 1810.]

[Note 18: Du 13 dcembre 1810.]

Cette violente runion s'excuta sans aucun motif de droit, mme
apparent, sans ngociation pralable avec un cabinet quelconque, et sous
le prtexte futile qu'elle tait commande par la guerre contre
l'Angleterre. Par-l, Napolon anantit mme ses propres crations: les
tats de la Confdration du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun
autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part  ce nouveau
partage du lion.

Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontires qui
enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute
communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, sparait le
Danemarck de l'Allemagne, se fixait mme sur la Baltique et paraissait
tendre  rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que
nous occupions en dpit des traits.

On sent bien que par lui-mme ce devait tre un acte assez inquitant
pour les puissances voisines, que celui qui tablissait ainsi sur les
ctes de l'Allemagne une nouvelle domination franaise, par un simple
dcret, par un snatus-consulte impos  un Snat servile. Je jugeai
aussitt que le trait de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la
dlimitation des deux Empires, tait par l mme ananti, et que, se
retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas
tarder  s'entre-dchirer.

Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquitudes que la
runion des villes ansatiques causait  la Russie,  la Prusse, et
mme  l'Autriche, je fus confirm dans l'ide qu'il y avait l
non-seulement le germe d'une nouvelle guerre gnrale, mais d'un conflit
qui devait dcider en dernier ressort si on aurait la monarchie
universelle dans les mains de Napolon Bonaparte, ou si nous verrions le
retour de tout ce qu'avait dispers ou dtruit la rvolution.

Hlas! dans cette grande question se trouvait renferme la question
identique des intrts de la rvolution et de la sret des hommes qui
l'avaient fonde et constitue. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je
rester tranger, froid ou insensible  un avenir si inquitant?

Parmi les princes nouvellement dpouills se trouvait le duc
d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est--dire de la mme
famille que l'empereur de Russie. Et Napolon enlevait ainsi ses tats 
un prince que tout l'invitait  mnager! Une ngociation s'ouvrit  ce
sujet entre la cour de Saint-Ptersbourg et le cabinet des Tuileries.
Napolon offrait au duc d'Oldembourg,  titre d'indemnit, la ville et
le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'tre
hautement rejete, que l'empereur Alexandre avait mis en rserve les
droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres
avaient reu l'ordre de la prsenter aux diverses cours, je ne formai
plus aucun doute que la guerre ne vnt  clater. En rflchissant
toutefois au caractre circonspect et mesur de l'empereur Alexandre, je
jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni
prcipites.

Passons  l'anne 1811 pendant laquelle s'accumulrent tous les lmens
d'une effroyable tempte,  travers un calme trompeur dont je dcouvrais
toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes
bulletins de Paris et mes correspondances prives devenaient d'un
intrt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison
des faits, les aperus et les traits les plus saillans, me permettant 
peine d'y ajouter de courtes rflexions et des claircissemens obligs.
D'ailleurs, je l'ai dj dit, press d'arriver moi-mme aux temps de ma
rentre dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une
transition historique abrge qui nous mne aux catastrophes de 1813,
1814 et 1815.

Le premier vnement qui se prsente est celui de la naissance d'un
enfant proclam roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mre, comme si
le fils de Bonaparte n'avait pu natre autre chose que roi. Ce
renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais
augure  quelques personnes; il rappelait trop la spoliation rcente du
Saint-Sige et l'oppression exerce contre le souverain pontife. Des
bruits ridicules furent propags et accrdits dans Paris au sujet de la
naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis  la fois des classes
vulgaires et des classes leves, ne constataient pas l'tat hostile de
l'opinion  cette poque contre la perptuit de la dynastie nouvelle,
je me serais dispens d'en parler comme tant indignes de la gravit de
l'histoire. La malignit se montra ingnieusement crdule. On supposa
d'abord une grossesse simule, comme si jamais une archiduchesse,
cessant d'tre fconde, et pu faire mentir le distique latin. La
consquence de cette supposition amena une autre fable d'aprs laquelle
on aurait reconnu roi de Rome un enfant n rcemment de Napolon et de
la duchesse de M......

[Note 19: 20 mars 1811.]

Certains nouvellistes prtendirent qu'on l'avait substitu  un enfant
mort; d'autres  un enfant du sexe fminin. Certes, l'archichancelier
Cambacrs ne s'y serait pas mpris. Les frondeurs malveillans furent
intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de
Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la
tte, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa lthargie
que par l'effet de la dtonation rpte de cent-un coups de canon.
Quant au ravissement de l'empereur, il tait bien naturel. Quelques
flatteurs en infrrent tout d'abord que, plus heureux que Csar, il
n'aurait point  redouter les ides de mars, puisque le 20 mars tait
pour lui et pour l'Empire un jour de flicit. Napolon croyait aux
horoscopes et aux prsages. Quel mcompte pour lui en mars 1814 et 1815!

Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour
aller visiter Cherbourg. A leur retour  Saint-Cloud[20], ils
prsidrent au baptme de leur fils, que Napolon, levant entre ses
bras, montra lui-mme aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer 
cet enfant les destines les plus brillantes: trois annes suffirent
pour renverser la puissance colossale de son pre; et pourtant la cour,
les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une scurit
profonde. A peine dcouvrait-on, parmi les penseurs, quelques
apprhensions, quelques inquitudes vagues.

[Note 20: Le 4 juin 1811.]

Peu de jours aprs[21], Napolon, faisant l'ouverture de la session du
Corps lgislatif, annona que la naissance du roi de Rome avait rempli
ses voeux et satisfait  l'attente de ses peuples. Il parla de la
runion des tats romains, de la Hollande, des villes ansatiques et du
Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent
ne serait pas trouble. La France attentive comprit ces dernires
paroles, qui n'taient pas jetes sans dessein de prparer les esprits 
la guerre.

[Note 21: 16 juin 1811.]

On m'avait fait connatre l'ukase destin par l'empereur Alexandre 
tirer son Empire de l'embarras o le jetait le maintien du systme
continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce
maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes
commenait  prvaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase
restreignait  certains ports dsigns l'importation des marchandises;
et parmi celles qui taient tarifes, on ne trouvait aucun article de
fabrique franaise. Je vis l le contre-coup de la prise de possession
arbitraire des villes ansatiques.

Quant  notre commerce, concentr de plus en plus dans nos propres
limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres
navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renomme de
notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave.
C'tait une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie
nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions
de terrains. L'administration s'puisait pour ces jongleries, dont les
bateleurs nous promenaient du sucre de betterave  un prix colonial.
Dj mme, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous
verre, sur sa chemine  Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave
raffin, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti
des raffineries d'Orlans. Il tait si parfait que son ministre de
l'intrieur le lui avait prsent en pompe comme une merveille digne de
figurer dans un muse. On en envoyait en cadeau au prince-primat et 
tous les petits potentats de la confdration du Rhin. Si le public ne
pouvait y aborder  cause de la trop grande lvation du prix, en
revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le caf de
chicore indigne  un prix raisonnable. Au milieu de cette pnurie de
productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospraient dans
l'intrieur, et une centaine de fabricans qui avaient part  la
distribution des encouragemens et des primes, vantaient trs-haut
l'activit de notre commerce intrieur.

Tout le reste languissait, et, ce qui tait dplorable, le peuple
commenait  souffrir de la disette des grains, occasionne par une
mauvaise rcolte, et aggrave par des exportations sur lesquelles le
gouvernement faisait des bnfices. A la vrit, dans tous les
dpartemens on organisait, pour rendre la misre moins importune, des
dpts de mendicit, o une partie de la population tait successivement
parque et substante au moyen de soupes conomiques. Mais le peuple,
qui s'obstinait  rester panivore, accusait l'empereur de vendre
lui-mme nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exerc
par Napolon sur les bls, produisait en partie la disette. L'esprit qui
rgnait dans les salons n'tait pas plus favorable  l'empereur; on y
redevenait hostile. Voil comment se formait l'opinion depuis que Savary
dirigeait l'esprit public.

Cet homme, qu'blouissait le faste des grandeurs et le prestige de la
reprsentation, crut qu'il arriverait  tre influent et puissant s'il
avait une cour, des cratures, des parasites, des gens de lettres
embrigads  sa table et  ses ordres. Il s'imagina que pour mettre 
profit mes traditions, il lui suffirait de mnager le faubourg
Saint-Germain, sans pour cela dpouiller sa police de tout ce qu'elle
avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait
l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de
la nouvelle cour. Alors s'organisrent dans les salles  manger de la
police les fameux djeuners  la fourchette prsids par Savary, et o
se runissaient habituellement les publicistes  gages qui
correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient 
recevoir des directions et des gratifications. C'tait l que Savary,
excit par des traits d'esprit de commande, et par les fumes d'un large
djeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait
donner  la littrature de la semaine.

La direction de cette partie _morale_ du ministre de la police tait
confie au pote Esmenard, crivain d'un vrai talent, mais si dcri que
j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais
mis en oeuvre. Abusant bientt de sa suprierit et de sa position, il
mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses carts. J'avais
respect le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'riger
en protecteur des acadmies, les traita militairement, leur imposa ses
propres candidats, et n'eut rien de plus press que d'avilir avec
scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respect la
proprit des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea
les actions  ses familiers et  ses suppts. C'est ainsi que, par la
dgradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de
l'opinion. De mme que Napolon, il prit en haine Mme de Stal, et
s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: perscution impolitique,
en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme clbre un
foyer d'opposition contre le rgime imprial et d'animosit contre
l'empereur.

Dans la haute police, c'tait le mme systme, les mmes violences; et
l on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre
d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des
inventions maladroites, des actes rprouvs, une administration
vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly,
pimontais, charg par le gouvernement britannique de tenter d'arracher
Ferdinand VII  sa captivit, vint dbarquer au commencement de mars
1810 dans la baie de Quiberon; de l, il se rendit  Paris, o je le fis
arrter et conduire au chteau de Vincennes. Que fait mon successeur? Il
imagine d'prouver Ferdinand  la faveur d'un faux baron de Kolly, muni
des papiers et de la lettre de crdit du vritable missaire. Ferdinand
VII, sur ses gardes, voit le pige, l'vite, et laisse Savary dans la
confusion.

La reine d'trurie, dpouille de ses tats, vivait  Nice dans l'exil;
on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des missaires pour
l'exciter  se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine,
au dsespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrte, on la menace de
la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers
sont fusills. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en
excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqus dans
une trame tnbreuse, dirige, dit-on, contre nos arsenaux, furent
trans au supplice, dans une ville encore consterne par les plus
affreux souvenirs.

Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus
d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'tait que dans
l'intrieur des familles et au sein de l'amiti que la douleur publique
osait s'exhaler par des accens touffs. A dfaut d'opinion publique,
l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une
factice, cre par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y
eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices
donnrent la leur. La moins insignifiante tait sans contredit celle du
directeur gnral des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et
l'missaire de confiance de Napolon quand il n'tait que gnral, il
tait au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur,
apprciant bientt le vide de toutes ces explorations, dont personne,
depuis moi, n'avait saisi le vritable esprit, exigea des faits. On lui
en fournit, mais de misrables; il finit par y renoncer, par ne plus les
lire, tant il les trouvait fastidieux et incohrens. Dans ma retraite,
on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des coliers. Plus
tard, Savary transcrivit d'un bout  l'autre celui qui sortait de son
cabinet, croyant par l donner plus d'importances  ses vagues
explorations.

Si, depuis ma disgrce, la police avait dgnr dans ses attributions
les plus essentielles, il en tait de mme dans un autre ministre qui
tait aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extrieures,
o, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conqute, de violence
et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napolon
avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la consquence)
d'abreuver de dgot ce personnage si dli, d'un esprit si brillant,
d'un got si exerc et si dlicat, qui, d'ailleurs, en politique lui
avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en
rendre moi-mme dans les hautes affaires de l'tat qui intressaient la
sret de sa personne. Mais Napolon ne pouvait pardonner  Talleyrand
d'avoir toujours parl de la guerre d'Espagne avec une libert
dsapprobatrice. Bientt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent
le thtre d'une guerre sourde entre les adhrens de Napolon d'une
part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'pigramme et les
bons mots taient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de
l'Europe tait presque toujours battu. Cette espce de lutte satirique
prenait un caractre plus grave  mesure que la guerre d'Espagne
s'envenimait. De leur ct, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient
que plus d'intrt aux princes de la maison d'Espagne, relgus  leur
chteau de Valanay par un petit raffinement de vengeance de la part de
Napolon. Piqu de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperoit un jour
 son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour
l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prtendait s'tre passe
 Valanay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus
sanglant des outrages. Sans faire paratre aucune motion dans ses
traits, Talleyrand lui rpond avec dignit:Pour la gloire de Votre
Majest et pour la mienne, il serait  dsirer qu'il ne ft jamais
question des princes de la maison d'Espagne. Jamais Napolon ne se
montra plus confus qu'aprs cette svre leon donne avec le sens
exquis des convenances. Tout annona bientt une disgrce complte, et
la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son htel,
ses amis, ses gens furent livrs  un espionnage perptuel que Savary
affectait mme de ne pas dissimuler. Il se vantait  ses familiers de
tenir Talleyrand et Fouch dans de perptuelles alarmes. Le public en
tira la consquence que le chef de l'tat, par son caractre ombrageux,
s'tait priv des services de deux hommes dont les conseils lui avaient
toujours t utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les
affaires trangres, ni mesure ni habilet depuis leur retraite. La
police n'tait plus qu'une inquisition strile et irritante. Dans les
affaires trangres on s'habituait  voir les traits comme des trves
ou des expdiens pour arriver  de nouvelles guerres. On finit mme par
ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. Nous ne voulons
plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,
le mme qui avait prsid aux violences exerces envers le pape et
envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce mme ministre, hors de sa
sphre diplomatique, ou plutt de l'influence de Napolon, tait l'un
des hommes de France dont le commerce tait le plus doux et les opinions
les plus modres. On le verra bientt prouver  son tour une disgrce
 laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de
Napolon. Comme il n'tait plus possible de se soutenir qu'en flattant
les passions de celui qui tait la source de tous les pouvoirs et de
toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impriale se
mirent  travailler de plus belle  prparer la chute de l'Angleterre et
l'humiliation de la Russie. Les mmoires et les plans se succdrent
sous l'gide de la police secrte de Desmarets et de Savary, chargs de
cautionner les faiseurs de projets  l'ordre du jour. L'empereur ne
reut bientt plus de ses agens que des rapports o la vrit des faits
et celle des consquences taient ou altres ou dissimules; il ne fut
plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et
de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.

On en vint  vouloir _travailler_  la fois l'Angleterre et la Russie.
J'avais cherch inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute
police,  ramener l'empereur  des ides plus saines  l'gard de
l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne hassait pas
prcisment l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son
gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel rgime, l'Angleterre
voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une
trve de trois ans au plus, aprs laquelle il et fallu recommencer.
Jamais je ne pus dtruire  cet gard les prventions et les prjugs
de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le
fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement
britannique, passion qui le conduisait de nouveau  une guerre
universelle. C'tait vritablement une rvolution que Bonaparte voulait
en Angleterre; il brlait du dsir d'y touffer la libert de la presse
et la libert des dbats parlementaires. Induit  souhaiter de voir
cette le livre  son tour aux horreurs d'une rvolution politique, il
y envoya des missaires qui le tromprent sur son tat rel. Je lui
avais dit cent fois qu'elle tait aussi puissante par ses institutions
que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutt  des
explorateurs intresss. Ce fut dans l'espoir d'y faire clater des
dchiremens intrieurs que, pendant toute l'anne 1811, il s'occupa
principalement du projet d'exclure entirement le commerce anglais du
continent. Ses missaires ne manqurent pas d'attribuer au blocus
continental la dtresse des manufactures du royaume-uni et les
banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette mme anne,
portrent au crdit anglais les plus rudes coups. Ils annoncrent des
troubles srieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas
supporter long-temps un tat de guerre qui lui cotait plus de cinquante
millions sterlings.

En effet, des meutes d'ouvriers sans ouvrage clatrent dans le
Nottinghamshire. Les mutins se runissaient par bandes, brlaient ou
dtruisaient les mtiers de nouvelle mcanique, et commettaient toute
sorte d'excs. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_,
personnage imaginaire, d'o leur est venu le nom de _luddistes_.
L'empereur ne vit l qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de mme que
celle de l'Irlande. Bientt, en effet, ce systme d'insurrection
s'tendit et gagna les contres voisines de Derby et de Leicester. On
assurait, dans le cabinet de Napolon, que des personnages considrables
n'taient pas trangers  ces mouvemens, et en taient mme les
instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection srieuse et de
tentatives correspondantes prpares dans Londres mme, sur la
coopration plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'levaient 
cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napolon  ne point
consentir  leur change. Comme nous n'avions en France que dix mille
prisonniers anglais, mais prs de cinquante-trois mille prisonniers de
guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir  un
cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre
Espagnols ou Portugais, contre cinq Franais ou Italiens. Il tait sr
d'avance que l'Angleterre se refuserait  tout change tabli sur de
telles bases. En effet, la proposition seule rvolta le ministre
anglais.

Napolon, devenu plus rigide dans son systme continental,  mesure
qu'il voyait approcher la dtresse de l'Angleterre, exigea une fermeture
plus exacte des ports de la Sude,  laquelle il ne laissa que l'option
d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si
impolitiques contre une puissance indpendante, provenaient en partie de
son mcontentement contre Bernadotte, proclam l'anne prcdente[22],
par la volont unanime des tats, prince royal, et successeur
hrditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'me, cette subite
lvation avait dplu  l'empereur, dont le ressentiment contre son
ancien compagnon d'armes s'tait toujours accru depuis la mission que je
lui avais dfre en 1809 pour la dfense d'Anvers. Il tait persuad
qu'une secrte intelligence avait rgn  cette poque entre Bernadotte
et moi, et que s'il et prouv un grand revers en Allemagne, j'aurais
fait proclamer, pour lui fermer  jamais les portes de la France,
Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre ct, il le vit
d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'tre
dlivr de la prsence d'un homme que Savary et ses familiers lui
reprsentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable.
Croyant mme pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Sude forcment
dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions
sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tnt ses
ports rigoureusement ferms au commerce anglais. Irrit de ce qu'on ne
se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses
corsaires les navires sudois chargs de marchandises coloniales, et
persista dans l'occupation de la Pomranie. Des griefs rciproques
s'tant ainsi tablis, Napolon donna de nouvelles inquitudes au
gouvernement dont Bernadotte tait devenu l'espoir et l'arbitre. Toute
l'anne 1811 se passa en altercations entre les deux tats.

[Note 22: 21 aot 1810.]

La connaissance que j'avais du caractre de Bernadotte, me faisait assez
pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de
l'Angleterre, soit pour garantir l'indpendance de la Sude, soit pour
s'assurer l'hritage d'une couronne dont Napolon se montrait envieux.

Mes anciennes relations avec le prince de Sude donnrent  l'empereur,
par les impressions de Savary, l'ide que j'excitai secrtement
Bernadotte  se maintenir rcalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud.
Je sus bientt  n'en pouvoir plus douter qu'on m'piait et qu'on
ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne
m'tais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une
police dont je connaissais tous les dtours? Je n'ignorais cependant pas
ce qui se passait  Stockholm, ni mme dans tout le nord; j'avais
auprs de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.

Terminons par quelques rflexions sur la guerre de la pninsule
l'esquisse des vnemens politiques de 1811 qui nous conduisent  la
fatale expdition de Russie. Dj la rsistance des peuples de l'Espagne
avait pris le caractre d'une guerre nationale; et c'tait Napolon qui
avait ouvert  l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.

Ds le commencement de 1810, la guerre s'tait tellement complique en
Espagne; elle offrait dj tant de chances  l'ambition et aux rivalits
des gnraux, que lorsque le roi Joseph vint  Paris assister au mariage
de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirt toutes les
troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immdiats, ou plutt sous la
direction de son major-gnral. L'empereur se garda bien de lui accorder
le rappel des troupes, mais il lui en dfra le commandement. Joseph
alors amena de Paris le marchal Jourdan, qui eut le titre de
major-gnral du roi d'Espagne. Les gnraux en chef furent censs sous
ses ordres et eurent  rendre compte au roi Joseph et  l'empereur en
mme temps. Mais ces dispositions ne remdirent  rien; il y eut
toujours plusieurs armes, et les gnraux, qui dpendaient  la fois de
Paris et de Madrid, s'arrangrent pour ne dpendre de personne; ils
voulaient avant tout rester matres des provinces qu'ils occupaient ou
qu'ils disputaient  l'ennemi.

Cependant nous avions t chasss deux fois du Portugal, o l'arme
anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assur. Tout
aurait d convaincre Napolon que, pour assujettir la pninsule, il
fallait d'abord faire la conqute de Lisbonne et forcer les Anglais  se
rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement  la face de
l'Europe. Mais ici son gnie se trouva en dfaut, comme dans d'autres
circonstances dcisives o la fougue et la violence de son caractre
auraient d cder  la profondeur des vues ou tout au moins  la
prvision la plus commune. Comment put-il lui chapper qu'il
compromettrait non-seulement la conqute de l'Espagne, mais sa propre
fortune, en laissant s'lever dans la pninsule une rputation
militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un
gnral qui st les conduire, qui st rsister aux armes franaises,
n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait chapp  la
sagacit de Napolon. Ce fut par excs de confiance en lui-mme et dans
sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne  la tte d'une arme
formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du
continent le lui permettait), il y envoya Massna, le plus habile de ses
lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une tnacit remarquable,
dont le talent croissait par l'excs du pril, et qui, vaincu, tait
toujours prt  recommencer comme s'il et t vainqueur. Mais Massna,
dprdateur intrpide, tait l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait
fait rendre gorge de trois millions. De mme que Soult, il se bera de
l'ide qu'il pourrait aussi gagner  la pointe de l'pe une couronne;
ils taient d'ailleurs si sduisans les exemples de Napolon, de Murat
et de Bernadotte! Le coeur de Massna s'ouvrit aisment  l'ambition de
rgner aussi  son tour. Plein d'esprance, il se met en marche  la
tte de soixante mille soldats; mais, au milieu mme des premires
difficults de son expdition, il reoit l'avis certain que l'empereur
est dispos  restituer le Portugal  la maison de Bragance si
l'Angleterre consent  lui laisser l'Espagne, et qu'une ngociation
secrte est ouverte  cet effet. Massna, piqu, dcourag, laisse
s'teindre le feu de son gnie militaire. D'ailleurs, dans une opration
si dcisive, nul ne pouvait suppler Napolon; lui seul et pu sacrifier
trente  quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de
Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait
dpendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napolon
et pour l'Europe entire. Ne pas apercevoir cette corlation intime,
c'tait manquer de tact et de gnie.

Qu'arriva-t-il? La campagne fut manque; lord Wellington triompha;
Massna, tomb dans la disgrce, vint se morfondre dans les salons des
Tuileries, n'obtenant qu'aprs un mois de sollicitations, une audience
particulire o il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la
guerre de la pninsule, malgr de beaux faits d'armes, offrit dans son
ensemble un aspect inquitant. Suchet, seul, dans les provinces
orientales, lgua aux Franais des titres  une gloire incontestable;
il effectua la conqute du royaume de Valence et se suffit constamment 
lui-mme. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indpendant, Soult,
qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en
Andalousie; et Marmont, ralliant les dbris de l'arme de Portugal,
agissait  part sur le Duero et sur la Torms; en un mot, les lieutenans
de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'tait qu'un roi
fictif. Il ne pouvait dj plus sortir de Madrid sans avoir une arme
pour escorte; plus d'une fois il manqua d'tre pris par les _guerillas_;
son royaume n'tait point  lui; les provinces que nous occupions
n'taient rellement que des provinces franaises ruines par nos armes
ou dvastes par les _guerillas_ qui nous harcelaient sans cesse. Je
pose en fait que tous les revers subsquens de la pninsule se
rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conue et si
lgrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis
d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer  Paris son abdication
formelle, ou pour faire reconnatre l'indpendance de l'Espagne. Mais
Napolon, ne songeant plus qu' la Russie, ajourna ses dcisions sur
l'Espagne aprs l'issue de la grande expdition lointaine o il allait
s'abmer.

La guerre de Russie n'a pas t une guerre entreprise pour du sucre et
du caf, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement
politique. Si les causes n'en ont pas t bien comprises, c'est que,
voiles par les mystres de la diplomatie, elles ne pouvaient tre
aperues que par des observateurs clairs ou des hommes d'tat. Les
germes de la guerre de Russie furent renferms dans le trait mme de
Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en dduire ici les suites
immdiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie
napolonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de
l'Allemagne  la confdration du Rhin; l'rection du duch de Varsovie,
noyau du rtablissement de la Pologne entire, pouvantail toujours
mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner 
volont, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le
rtablissement de la rpublique de Dantzick, dont l'indpendance fut
garantie, mais dont la sujtion permanente donnait  Napolon un port
et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires
rserves aux armes franaises  travers les tats prussiens, ce qui
renversait toute barrire jusqu'aux frontires russes, voil quelles
furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des
accroissemens ventuels en Turquie, devenus bientt illusoires. Il n'en
fut pas de mme, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas
avouer que si l'autocrate reconnut dans Napolon un gal, il reconnut
aussi un vainqueur qui tt ou tard se prvaudrait de ses avantages?

Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le
Portugal et l'Amrique espagnole devinrent les objets immdiats de sa
convoitise. De l pour l'empire russe le rpit qu'offrait un trait
captieux. Il n'en cotait rien d'ailleurs  Napolon pour fasciner les
yeux de ceux qu'il caressait en mditant leur ruine. J'avais su, dans le
temps,  quoi m'en tenir relativement  ses vues sur la Russie, et
j'avoue qu'alors, sduit moi-mme par la grandeur de ses plans, j'avais
espr le rtablissement de la Pologne, fonde sur sa libert; mais
Napolon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant  l'attirer dans
un pige, je compris qu'il ne s'agissait que d'tendre au-del de la
Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus
de rectitude dans mon jugement.

Du reste, il tait bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur
Alexandre devait complaire en tout  Napolon,  son cabinet,  ses
ministres,  ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'carter en rien
de l'obligation de reconnatre sa suprmatie et d'obir  ses volonts.

Tout en procdant  la conqute de l'Espagne, Napolon avait mis la
dernire main  son systme fdral, et s'acheminait ainsi  la
monarchie universelle. Survint la dernire dfaite de l'Autriche, le
mariage forc d'une archiduchesse, et le changement opr dans la
politique de cette puissance. Alors toute esprance disparut pour le
continent europen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que
l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire
fdral, appel dj le grand Empire. Mais le moyen de respirer  ct
d'une ambition si infatigable? On commenait en Russie mme 
reconnatre que les suites infaillibles du systme continental, pour
toute nation qui s'y livrait, taient la ruine du commerce et de
l'industrie, l'tablissement d'impts devenus accablans, le fardeau de
grandes armes presqu'trangres  leurs princes, et des princes
incapables de protger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de
l'Europe.

L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux aprs trois annes d'une
alliance quivoque et onreuse; il jugea qu'il tait temps de rallier
toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indpendance.
Napolon, averti par ses missaires que le parti anti-franais, ou des
vieux Russes, commenait  prvaloir dans le cabinet de
Saint-Ptersbourg, en revint,  l'gard de la Russie,  son plan de 1805
et 1806, qu'il n'avait ajourn alors que dans la vue d'en mieux prparer
l'excution.

Voici ce plan: Diviser, anantir l'empire russe ou contraindre
l'empereur Alexandre  faire une paix humiliante, suivie d'une alliance
dont le rtablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du
croissant eussent t la base et le prix entre la Russie, la France et
l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au systme continental,
qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.

Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui
faire une guerre  mort pour anantir sa puissance ou la rejeter en
Asie. De longue main, on s'occupait  branler la fidlit des Polonais,
en prparant les esprits par des ngociations tnbreuses.

Quand Napolon eut dcid que tous les ressorts de sa diplomatie
seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires
trangres, la complication de tant d'intrigues et de manoeuvres
devenant au-dessus, non pas du zle, mais des forces de
Champagny-Cadore.

Napolon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires 
d'autres qu' Maret, chef de son secrtariat; c'est--dire que toutes
les affaires du dehors furent ds ce moment concentres dans son cabinet
mme, et ne reurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point
de vue, Maret, vraie machine officielle, tait bien ce qu'il fallait 
l'empereur. Sans tre un mchant homme, il admirait rellement son
matre, dont il connaissait toutes les penses, tous les secrets, tous
les penchans. Il tait de plus son crivain confidentiel, celui qui
savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et
ses improvisations politiques. C'tait lui galement qui tenait le
registre secret sur lequel l'empereur faisait tablir des notes sur les
hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui tre
utiles, de mme que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il
souponnait les intentions. Il avait galement le tarif des cours et des
personnages pensionns d'un bout de l'Europe  l'autre; enfin, c'tait
lui qui, depuis long-temps, dirigeait les missaires du cabinet.
Constamment dvou aux caprices de Napolon, et n'opposant  ses
brusqueries que le calme d'une rsignation imperturbable, ce fut de
bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se
prta sans scrupule  des procds attentatoires  la sret des tats.
Jamais il ne lui vint dans l'ide de combattre les volonts de Napolon;
aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.

Ces mystres du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de
1811, l'indice de grands prparatifs ordonns dans le secret, de
manoeuvres, d'intrigues au-dehors donnrent l'veil  la Russie. Dj
mme le czar avait jug qu'il tait temps de pntrer les projets de
Napolon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur
Kourakin, trop cajol  Saint-Cloud et partisan du systme continental,
il avait dpch  Paris, ds le mois de janvier, avec une mission
diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un
rgiment de cosaques de la garde impriale russe, se fit d'abord
remarquer  la cour de Napolon par sa politesse et par ses manires
chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les ftes;
il y obtint, de mme que dans la haute socit, des succs tels qu'il
fut bientt  la mode auprs de toutes les dames qui se disputaient
l'empire des grces et de la beaut. Toutes aspiraient  recevoir les
hommages de l'aimable et smillant envoy d'Alexandre; il parut d'abord
hsiter; enfin, ce fut  la duchesse de R.... que le Paris de la Newa
donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que
l'empereur, et non son ministre de la police, souponna le premier que,
sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et lgers,
l'envoy russe masquait une mission d'investigation politique. Les
soupons redoublrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission
un mois aprs son dpart. Confus d'avoir t prvenu et averti par son
matre, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de
dcocher quelques traits piquans, mais dtourns,  l'missaire du czar.
La veille mme de son arrive[23], l'crivain semi-officiel insre dans
le _Journal de l'Empire_ un article o l'on rappelait les courses d'un
officier au service de Russie, nomm Bower, que le prince Potemkin
envoyait tantt choisir un danseur  Paris, tantt chercher de la
boutargue en Albanie, des melons d'eau  Astracan et des raisins en
Crime. L'allusion tait sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il
s'en plaignit avec fermet de concert avec son ambassadeur. L'intention
de Napolon n'tant pas de brusquer une rupture, il feignit d'tre
irrit d'une satire dont il avait fourni lui-mme l'ide, et, pour
rparation, il pronona la disgrce apparente d'Esmenard qu'on exila
temporairement  Naples, mais couvert d'or et combl de faveurs
secrtes. Elles lui furent fatales: entran deux mois aprs[24] par des
chevaux fougueux dans un prcipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux
expira la tte brise contre un rocher.

[Note 23: Le 11 avril 1811.]

[Note 24: Le 25 juin 1811.]

Cependant Napolon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, 
Saint-Ptersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 dcembre, qui
servait les intrts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses
denres coloniales. Les journaux de Paris annonaient mme frquemment
que des vaisseaux anglais taient admis dans les ports russes. Ds-lors,
les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture tait
invitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des
griefs politiques devenus l'objet de vifs dbats entre les deux empires.
Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regarde en Angleterre mme,
comme imminente, et le cabinet de Londres fut ds-lors persuad que
Napolon ne pourrait envoyer  ses armes d'Espagne les renforts que
rclamait son frre Joseph.

C'est  partir aussi de cette poque, prsente encore  ma mmoire, que
par le seul effet des bruits et des conjectures rpandus dans le monde
et rpts dans toutes les classes, se forma cette proccupation
publique accompagne d'une si vive attente qui, pendant six ou huit
mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les penses sur
l'entreprise immense que mditait Napolon. J'en tais absorb au point
que ds le commencement de l't, j'avais prouv le plus vif dsir de
me rapprocher de la capitale; j'esprais y faire changer ma position, et
par l me trouver en mesure de prsenter  l'empereur, s'il en tait
temps encore, quelques rflexions capables ou de le faire changer de
dessein ou de le porter  modifier ses projets, car un secret
pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait  sa perte.

Il se prsentait d'assez grandes difficults. D'abord je ne pouvais me
dissimuler que j'tais devenu, pour l'empereur, un objet de soupon et
d'inquitude; je savais que l'ordre de surveiller mes dmarches avait
t donn  plusieurs reprises, mais que la haute police s'tait trouve
si en dfaut qu'elle avait cru devoir allguer que mon trop grand
loignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire;
qu'en un mot, j'chappais avec une adresse infinie  toutes les
investigations. Je partis de cette donne pour fonder le succs de la
demande directe que j'adressai  l'empereur par l'intermdiaire de
Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la
faveur tait croissante.

J'allguai que le climat du Midi nuisait singulirement  ma sant; que
tel tait l'avis des mdecins; que d'ailleurs, sous le rapport des
intrts de ma famille, un sjour de quelques mois dans ma terre de
Pont-Carr devenait indispensable; que j'prouverais une grande douceur
 pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans
tous les temps une prdilection dcide. J'y fus autoris sur le champ;
mais Duroc me donnait en mme temps l'avis confidentiel de vivre 
Ferrires dans la plus grande rserve, afin de ne donner aucun ombrage,
d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes
prventions. Je changeai donc de rsidence, mais sans clat et pour
ainsi dire incognito. Arriv  Ferrires, j'y vcus tout--fait dans
l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de
fortifier ma sant, d'lever mes enfans et d'amliorer mes terres. L,
il fallut user d'abord de prcautions infinies pour recevoir de Paris,
dont j'tais si rapproch, les informations secrtes dont je m'tais
fait une habitude invincible. Je sentis bientt que, vu la gravit de
conjonctures, rien ne pourrait suppler aux conversations expansives que
j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu  me reprocher aucun
abus de confiance; mais ici ce n'tait plus qu' la drobe et de loin
en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des
personnes sres et dvoues. Quand il m'en venait, elles ne pntraient
jamais chez moi qu' l'insu de mes gens, par une petite porte dont
j'avais seul la clef, et protges par les ombres de la nuit. C'tait
dans un coin de mon chteau que je les recevais, et o nous ne pouvions
tre entendus ni surpris.

De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient
partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui et le courage de
venir me visiter  dcouvert et sans aucun mystre. Ce fut alors que je
pus rellement juger tout le mrite de cet homme rare. Je fus
profondment touch de le voir braver ainsi l'autorit pour venir tendre
la main  un ancien condisciple,  un ami de son adolescence[25]; et
pourtant nous avions eu en politique des opinions opposes, que de
fortes nuances sparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et
modr; moi, j'avais t rpublicain exalt; que dis-je, hlas!... Aussi
Malouet  sa rentre en France avait-il rapport contre moi de trop
justes prventions. Elles ne se dissiprent que lorsqu'il put juger par
lui-mme qu'il retrouvait en moi un autre homme, mri par l'exprience
et par la rflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'tais investi que
pour dsarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la
rvolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une
amiti inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emport au tombeau est
certes le gage le plus honorable que je puisse offrir  mes amis et 
mes ennemis.

[Note 25: Fouch et M. Malouet avaient tudi ensemble  l'Oratoire.
(_Note de l'diteur_.)]

Qu'ils furent dlicieux et profonds nos panchemens mutuels! Quoique
spars par des nuances d'opinions, nous nous retrouvmes bientt sur le
mme terrain, apercevant les carts du pouvoir avec les mmes yeux,
pntrs des mmes inquitudes, et persuads que l'Europe touchait 
l'une des plus fortes crises sociales qui et jamais agit les nations.
La guerre de Russie, regarde comme invitable, et l'extravagante
ambition du chef de l'tat, furent le texte de nos commentaires et de
nos rflexions. J'appris de Malouet que Napolon avait propos 
l'empereur de Russie de faire passer  son ambassadeur Kourakin des
pouvoirs pour entrer en ngociation sur les trois points en litige,
savoir: 1. L'ukase du 31 dcembre qui, selon notre cabinet, avait
annul le trait de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2.
la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duch
d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de
s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confdration du Rhin;
3. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donn  son arme de Moldavie
de se porter sur les confins du duch de Varsovie. Mais Alexandre, dont
les yeux taient ouverts dj sur les suites de son alliance avec
Napolon, venait d'luder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer
 Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplac le
comte de Romanzoff.

Tout bien examin, nous regardmes les points en litige comme des
prtextes mis rciproquement en avant pour masquer la vritable question
d'tat; elle rsidait dans la puissance et la rivalit de deux empires
dsormais trop prs l'un de l'autre pour ne pas se disputer la
prminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et
impuissantes les reprsentations que je me proposais d'adresser 
Napolon dans un Mmoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet
ne chercha point  m'en dissuader; il me dit que ce serait une espce de
protestation que je devais  mon pays,  moi-mme,  l'importance de
l'emploi que j'avais occup, et dont il convenait que je prisse acte
pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'bauche qu'il
approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me
presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma
sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pntr le secret de l'tat; que ce
serait  moi seul  saisir le moment le plus opportun, qui
vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous sparmes, et je
me remis au travail.

L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de
Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des ctes. A
son retour, il s'occupa immdiatement de ses immenses prparatifs, afin
de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques
conseils privs, auxquels n'assistrent que les plus serviles instrumens
du pouvoir. Jamais Napolon ne l'avait exerc, matriellement et
moralement, d'une manire plus absolue, tenant les ministres et le
Conseil d'tat dans sa dpendance, par le Snat au moyen de
snatus-consultes qui manaient de son cabinet, et pouvant se passer du
Corps lgislatif au moyen du Snat, et de tous les deux par le Conseil
d'tat encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun
compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des dcrets
soumis par eux  son approbation, que par des actes qui lui taient
secrtement inspirs par ses correspondans, ses confidens, et plus
souvent encore qui n'taient dus qu' ses propres inspirations ou  sa
fougue. On a vu comment l'adulation s'tait empare de sa cour, de ses
grands, de ses ministres et de son Conseil. L'loge tait devenu si
outr, que l'adoration fut de commande et ds ce moment devint honteuse.

Les bruits de guerre avec la Russie acqurant chaque jour plus de
consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les
conversations et de tous les entretiens. Les actes mme du gouvernement
commencrent enfin  soulever le voile. Le 20 dcembre, un
snatus-consulte mit  sa disposition cent vingt mille hommes de la
conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le
rapport de la commission du Snat ne furent pas rendus publics, motif de
plus pour tout rapporter  la prochaine rupture.

J'avais coordonn toutes mes ides sur les dangers de s'engager dans
cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler  aucune autre; je
n'avais plus qu' mettre au net mon mmoire qu'il tait temps de
prsenter. Il se divisait en trois sections. Dans la premire, je
traitais de l'inopportunit de la guerre de Russie, et je tirais mes
principaux argumens du danger qu'il y aurait  l'entreprendre au moment
mme o celle d'Espagne, au lieu de s'teindre, s'enflammait de plus en
plus. J'tablissais, par des exemples, que c'tait une combinaison
tout--fait contraire aux rgles de la politique consacre mme par les
nations conqurantes. Dans la seconde section, je traitais des
difficults de cette guerre en elle-mme, difficults, pour ainsi dire,
intrinsques, et je dduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du
caractre de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du
peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractre de l'empereur Alexandre,
que j'tais fond  croire mal jug ou mal compris. Enfin, dans la
troisime et dernire partie je traitais des consquences probables de
cette guerre dans les deux hypothses d'un plein succs ou d'un grand
revers. Dans le premier cas, j'tablissais que prtendre arriver  la
monarchie universelle par la conqute de la Russie qui confine  la
Chine, serait une brillante chimre; que de Moscou le vainqueur voudrait
incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de
Constantinople sur le Gange, par suite de ce mme lan irrsistible qui
avait pouss jadis, au-del de toutes les bornes de la raison d'tat,
Alexandre-le-Macdonien, puis un autre gnie, bien plus rflchi et plus
profond, Jules Csar, qui,  la veille d'entreprendre la guerre des
Parthes (les Russes de cette poque) nourrissait la folle esprance de
faire, avec ses lgions victorieuses, le tour du monde connu. On sent
bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon
sujet sous le point de vue des considrations gnrales.Sire, disais-je
 Napolon, vous tes en possession de la plus belle monarchie de la
terre; voudrez-vous sans cesse en tendre les limites pour laisser  un
bras moins fort que le vtre un hritage de guerre interminable? Les
leons de l'histoire rejettent la pense d'une monarchie universelle.
Prenez garde que trop de confiance dans votre gnie militaire ne vous
fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les prceptes de
la sagesse. Il est temps de vous arrter. Vous avez atteint, sire, ce
point de votre carrire o tout ce que vous avez acquis devient plus
dsirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire
acqurir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui dj
passe toute mesure, est lie  un danger vident, non-seulement pour la
France, dj peut-tre accable sous le poids de vos conqutes, mais
encore pour l'intrt bien entendu de votre gloire et de votre sret.
Tout ce que votre domination pourrait gagner en tendue elle le perdrait
en solidit. Arrtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une
destine qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles
que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis 
une imagination hardie de dsirer et de possder.

Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est
assis sur le ple et adoss  des glaces ternelles; qui n'est
attaquable qu'un quart de l'anne; qui n'offre aux assaillans que les
rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol dsert, d'une nature
morte et engourdie? C'est l'Ante de la fable dont on ne saurait
triompher qu'en l'touffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous
enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir
compte ni de la duret et de l'inclmence du climat, ni de la pauvret
du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des
forts qui suffisent seuls pour arrter votre marche, ni de l'norme
fatigue et des dangers de toute espce qui puiseront votre arme telle
formidable qu'elle puisse tre? Aucune force au monde, sans doute, ne
pourra vous empcher de passer le Nimen, de vous enfoncer dans les
dserts, dans les forts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina
bien plus difficile  surmonter que le Nimen, et vous serez encore 
cent lieues de Ptersbourg. L, il vous faudra choisir entre Ptersbourg
et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher
pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera
le destin de l'univers.

Quels que soient vos succs, les Russes vous disputeront pied  pied
ces contres difficiles o vous ne trouverez rien de ce qui alimente la
guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous
aurez  combattre, que vous aurez  livrer trente batailles, peut-tre,
la moiti de votre arme sera employe  couvrir des communications trop
faibles, interrompues, menaces, coupes par des nues de cosaques.
Craignez que tout votre gnie ne soit impuissant pour conjurer la perte
de votre arme, en proie aux fatigues,  la faim,  la nudit,  la
duret du climat; craignez d'tre rduit ensuite  venir combattre entre
l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom
de votre gloire, au nom de votre sret et de la ntre, remettez l'pe
dans le fourreau; songez  Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne
pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe
continentale, et d'une arme de six cent mille hommes; mais, de son
ct, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante
mille cosaques. Il avait, direz-vous, une me de fer, et la nature a
dparti le caractre le plus doux  l'empereur Alexandre; mais ne vous y
mprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermet de l'me, surtout quand
il s'agit d'intrts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre
vous son Snat, la majorit des grands, la famille impriale, un peuple
fanatis, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de
Saint-James? Dj, si la Sude vous chappe, c'est par la seule
influence de son or. Craignez que cette le irrconciliable n'branle la
fidlit de vos allis; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent
d'une ambition irrflchie et ne se proccupent trop de la possibilit
d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien
des passions hostiles; un revers inattendu pourrait branler tous les
fondemens de votre Empire.

Ce mmoire termin, je fis demander  l'empereur une audience. On
m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperoit-il,
que, prenant un air ais: Vous voil, M. le duc; je sais ce qui vous
amne.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mmoire  me
prsenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je
le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas
plus de votre got que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que
celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre  la fois sans
danger au-del des Pyrnes et au-del du Nimen; le dsir et le besoin
de voir s'affermir  jamais la puissance de Votre Majest, m'ont donn
le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise
prsente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique;
vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe.
Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il
sommeille. L'Espagne tombera ds que j'aurai ananti l'influence
anglaise  Saint-Ptersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et
je les ai; je trane toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus
qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec
huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous
faisiez consister le gnie  ne rien trouver d'impossible? Eh bien,
dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes
combinaisons runies  la force qui sait mettre en oeuvre. Je me rgle
d'aprs l'opinion de l'arme et du peuple plus que par la vtre,
messieurs, qui tes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce
que vous craignez la dbcle. Soyez sans inquitude; regardez la guerre
de Russie comme celle du bon sens, des vrais intrts, du repos et de la
scurit de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excs de puissance
m'entrane  la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribu, vous et
tant d'autres qui me blmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un
roi dbonnaire? Ma destine n'est pas accomplie; je veux achever ce qui
n'est qu'bauch. Il nous faut un code europen, une cour de cassation
europenne, une mme monnaie, les mmes poids et mesures, les mmes
lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le mme
peuple, et de Paris la capitale du monde. Voil, monsieur le duc, le
seul dnouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas
bien, parce que vous vous imaginez que tout va tre remis en question;
mais avant un an vous me servirez avec le mme zle et la mme ardeur
qu'aux poques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que
tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites
ni le disgraci, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de
confiance.

Je me retirai stupfait, aprs avoir fait une rvrence profonde 
l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'tourdissement que m'avait
fait prouver ce singulier entretien, je commenais  rflchir comment
l'empereur avait pu tre si exactement inform de l'objet de ma
dmarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'ide que
peut-tre quelque indiscrtion involontaire de sa part aurait mis sur la
voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en
expliquai; mais, convaincu bientt par les protestations de l'homme le
plus probe de l'Empire que rien ne lui avait chapp, je trouvai
l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupons ne pouvaient se
porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu tre inform
que je devais lui prsenter un mmoire? J'tais donc pi dans mon
intrieur? Tout--coup il me vint un trait de lumire; je me rappelai
qu'un jour, un homme s'tait introduit subitement chez moi sans donner
le temps  mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'tait servi
d'un prtexte spcieux pour m'entretenir. J'en infrai sur-le-champ,
aprs avoir ralli tous les indices, que c'tait un missaire. En
rcapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupons prirent
consistance. J'allai aux enqutes, et j'appris que cet homme, nomm
B...., tait un migr rentr qui avait achet prs de mon chteau un
petit domaine qu'il n'avait pas pay encore; qu'il tait maire de sa
commune; mais que tout indiquait que c'tait un intrigant et un fourbe.
Je me procurai de son criture, et je la reconnus pour tre celle d'un
ancien agent, charg  Londres de l'espionnage des Bourbons, des migrs
de marque et des chefs de chouans. J'avais son numro de correspondance,
et cette donne me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur
les rapports de ce drle. Un de mes anciens employs se chargea de tout
claircir: il y parvint. Voici ce qui s'tait pass.

Savary, ayant reu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce
que faisait l'ex-ministre Fouch dans son chteau de Ferrires, fit un
premier rapport annonant qu'il tait  la recherche d'un agent assez
adroit pour remplir les intentions de Sa Majest. Toutefois il prvenait
l'empereur que l'investigation tait d'une nature dlicate,
l'ex-ministre tant invisible pour tous les trangers, personne, mme
les gens du pays, n'ayant accs dans son chteau. Aprs quelques
recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme,
d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractre insinuant, fin,
adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: Monsieur,
vous tes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou
du moins vous avez t en correspondance avec lui, et vous avez d vous
former une ide de son caractre et de ses habitudes; il faut me rendre
compte de ce qu'il fait  Ferrires; il le faut absolument, l'empereur
veut le savoir.--Monseigneur, rpond B...., vous me donnez l une
commission bien difficile  remplir; je la regarde presque comme
impossible. Vous connaissez le personnage; il est dfiant, souponneux,
sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel
prtexte puis-je pntrer chez lui? En vrit je ne le puis
pas.--N'importe, rpond le ministre, il faut absolument remplir cette
mission,  laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends
de vous cette nouvelle preuve de dvouement  la personne de l'empereur.
Partez, et ne revenez pas sans rsultat; je vous donne quinze jours.

B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations,
et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par
mon homme d'affaires, pour complication de fermages arrirs. Il va le
voir, le circonvient; et, feignant un intrt pressant, il obtient de
lui communication des pices. Muni de ses papiers, il prend un
cabriolet, et se prsente, avec une mise soigne,  la grille de mon
chteau, s'annonant comme tant le maire d'une commune voisine, qui
prend un grand intrt  une famille malheureuse, poursuivie
injustement. Arrt d'abord  la grille, il cajole mon concierge, qui le
laisse pntrer jusqu'au perron. L, mon valet-de-chambre s'oppose  ce
qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie,
sollicite, devient pressant, et obtient d'tre annonc; mais au moment
o le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et
entre; j'tais  mon bureau la plume  la main.

L'arrive subite d'un tranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me
voulait: Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprs de vous
une grce, un acte de justice et d'humanit trs-urgent; je viens vous
supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux pre de famille; et
ici il emploie toute sa rhtorique pour me toucher en faveur de son
client; il m'explique trs-bien toute cette affaire. Aprs un moment
d'hsitation, je me lve et vais chercher dans un carton les papiers
relatifs  mes fermages. Tandis que, le dos tourn, je cherche les
pices, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu' rebours, 
dchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon criture; et ce qui le
frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent;
il en tire l'induction que je m'occupe d'un mmoire destin  tre
prsent  l'empereur. De retour  mon bureau, aprs deux ou trois
minutes de recherches, et sduit par les belles paroles de cet homme,
j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et  la
satisfaction de son client; je le congdie ensuite en lui tmoignant
quelque gr de m'avoir port  une action louable. B.... sort et court
rendre compte  Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hte d'aller
porter son rapport  l'empereur. J'avoue que lorsque les dtails de
cette espce de mystification me furent connus, j'en fus piqu au vif.
J'avais de la peine  me pardonner d'avoir t ainsi jou par un drle,
de qui, pendant long-temps j'avais reu de Londres les rapports secrets,
et au profit de qui j'ordonnanais, chaque anne, une somme de vingt
mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer
par trop de ressentiment.

[Note 26: En 1815.]

Cette intrigue tait misrable; j'en tirai pourtant un avantage de
position qui me donna plus de scurit et de confiance, tout en me
maintenant dans mon systme de circonspection et de rserve. Il tait
vident qu'une grande partie des ombrages de Napolon  mon gard
taient dissips, et que je n'avais plus  craindre, au moment o il
allait s'enfoncer en Russie, d'tre l'objet d'aucune mesure
inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet,
o l'empereur n'avait appel que Berthier, Cambacrs et Duroc, on avait
agit la question de savoir s'il tait de l'intrt du gouvernement
qu'on s'assurt, par l'arrestation ou par un exil svre, de M. de
Talleyrand et de moi; et que, tout bien considr, l'ide de ce coup
d'tat avait t abandonn comme impolitique et inutile; impolitique, en
ce qu'il aurait trop branl l'opinion et inquit l'avenir des hauts
fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer
aucun acte de notre part ni aucun fait  notre charge, qui pt motiver
une telle mesure. Proccup d'ailleurs par les prparatifs de
l'expdition de Russie, le gouvernement prouvait, d'un autre ct, des
inquitudes plus relles et des contrarits plus affligeantes. La
France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des
soulvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des
commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de
malheureux que le dsespoir avait gars. Ce ne fut pas sans horreur
qu'on apprit que parmi les victimes de ces excutions sanglantes il
s'tait trouv, dans la ville de Caen, une femme.

Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui drobait le
mystre des grands prparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne
tait dj le thtre. Le Snat fut assembl extraordinairement pour
recevoir la communication de deux rapports qui taient censs avoir t
adresss  l'empereur; l'un par le ministre des relations extrieures,
l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie,  la fois
guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir
un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait
pargns, et la formation des cohortes du premier ban, d'aprs une
nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans
ou trois catgories l'immense majorit de notre population virile.

Il n'y avait pas d'exagration, cette fois,  considrer la France
comme un vaste camp, d'o nos phalanges s'lanaient de toutes parts sur
l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se
trouvaient libres de la conscription, il fallut un mobile et des
prtextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore rvler le vrai
motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Snat de la
ncessit de forcer l'Angleterre  reconnatre le droit maritime tabli
par les stipulations du trait d'Utrecht, stipulations que la France
avait abandonnes  Amiens. Mais la leve du premier ban des gardes
nationales fut accorde par un snatus-consulte et cent cohortes furent
mises  la disposition du gouvernement; nous tions au Snat d'une
docilit et d'une souplesse admirables.

En mme temps on signait les deux traits d'alliance et de secours
rciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute,
Napolon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres
forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les
petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de
sa puissance.

La guerre tait tout--fait dcide quand il fit ouvrir, par son
ministre intime, de nouvelles ngociations avec Londres, mais tard et
maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues,
m'assurrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expdient,
de concert avec les principaux Russes du parti franais; se voyant  la
veille d'tre expulss des conseils de St. Ptersbourg, ils s'taient
imagins que l'empereur Alexandre, effray par l'ide de la possibilit
d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le
systme continental, pour ne pas rester isol, et qu'il flchirait de
nouveau sous la volont de Napolon. Quoi qu'il en soit, Maret crivit 
lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes:
Renoncer  toute extension du ct des Pyrnes, dclarer indpendante
la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intgrit de cette
monarchie; garantir  la maison de Bragance l'indpendance et
l'intrgrit du Portugal, de mme que le royaume de Naples  Joachim, et
le royaume de Sicile  Ferdinand IV. Quant aux autres objets de
discussion, notre cabinet proposait de les ngocier sur cette base, que
chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la
guerre. Lord Castlereagh se contenta de rpondre que si, par _dynastie
actuelle_ de l'Espagne, il tait question du frre du chef du
gouvernement franais, et non de Ferdinand VII, il lui tait ordonn,
par son souverain, de dclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir
aucune proposition de paix tablie sur cette base. Il fallut en rester
l. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que
d'amener la Russie  quelqu'acte de faiblesse, s'aperut trop tard qu'il
avait imprim  notre diplomatie un caractre de versatilit, de
mauvaise foi et d'ignorance.

Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui droutait le
plus les politiques, c'est qu'en France, et mme en Russie, on gardait
encore, tout en faisant d'immenses prparatifs, les dehors de la bonne
intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur 
Paris, et Napolon son ambassadeur  Saint-Ptersbourg; mais de plus,
Alexandre entretenait  Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate
de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour
brillante et des mystres de plus d'une intrigue amoureuse
maladroitement voile  dessein, ne ngligeait pas une mission plus
secrte, plus mile  son matre. Second par des femmes, les unes
passionnes, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au
moyen desquels il pntrait les vrais desseins de Napolon pour
l'invasion de la Russie. Souponn sur l'objet secret de sa mission, il
tait pi, surveill, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui
dcocher un homme attach  la police, qui lui donne des renseignemens
faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, 
la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti  temps; il
vite le pige, maltraite l'espion, et va se plaindre  Maret d'tre en
butte  des procds si outrageans. Ce jour-l mme, l'empereur,
instruit de l'objet de sa dmarche, se dcide  lui faire communiquer
les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de
cette preuve par l'expos de sa conduite et de ses motifs de plaintes.
La police reoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de
continuer ses explorations, il parvient  en remplir l'objet. Il avait
le plus grand intrt  se procurer les tats de mouvemens de l'arme
franaise; il y russit  la faveur d'un commis du bureau des mouvemens,
appel Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret
des oprations de l'empereur, ayant donn l'veil  la police, on le
suit et on l'arrte. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il
s'loigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens
prcieux. En vain on donne l'ordre par le tlgraphe de se saisir de sa
personne; il a cinq  six heures d'avance; elles lui suffisent pour
s'chapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl
lorsque la transmission tlgraphique, portant l'ordre de l'arrter,
parvint  Strasbourg.

La prcipitation avec laquelle il avait quitt Paris, lui avait fait
ngliger de brler sa correspondance furtive, qu'il avait pris
l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle
devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenrent les agens de
police  la dcouverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord
la preuve qu'il avait rgn une grande intimit entre ce seigneur russe
et plusieurs dames de la cour de Napolon, entr'autres la duchesse de
R..... Elle s'en tira, dit-on, en allguant qu'elle avait agi de concert
avec son mari pour tcher de pntrer l'objet secret de la mission de
Czernitscheff. Parmi les papiers dcouverts, on trouva une lettre de la
main de Michel, accablante pour ce prvenu, qui paya sa trahison de sa
tte. La procdure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet
russe prvoyait mme,  l'poque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilit
d'une rupture avec la France. C'tait alors que Romanzoff disait, pour
justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napolon: _Il faut
l'user_.

Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientt connues dans les
salons, firent grand bruit, et cette affaire acclra la rupture. Dj
l'empereur, dont le dpart tait rsolu, cherchant  obtenir quelque
popularit, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les
travaux publics, et jouant des scnes prpares, soit avec le prfet de
Paris, soit avec le prfet de police, Pasquier. Il allait frquemment
aussi  la chasse, affectant de paratre plus occup de plaisirs que de
la grande entreprise qu'il mditait. Je le vis  Saint-Cloud o j'allai
lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'pier une
audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans,
me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'tat. Jamais il
n'avait joui d'une sant plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur
son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les
signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sre confiance en
lui-mme, puise dans le sentiment profond de sa force. J'en prouvai
une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu dfinit si
les plus fcheux pressentimens n'avaient assig mon esprit.

Cependant le cabinet de Saint-Ptersbourg, soit qu'il et rellement
l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles
avec l'indpendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de
se procurer des donnes positives sur les vraies intentions politiques
de Napolon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connatre au
gouvernement franais les bases d'un arrangement que son souverain
consentait  conclure. Ces bases taient la dlivrance de la Prusse, une
diminution de la garnison de Dantzick et l'vacuation de la Pomranie
sudoise. A ces conditions, le czar s'engageait  n'oprer aucun
changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec
l'Angleterre, et  concerter avec le cabinet de France un systme de
licences  tablir en Russie.

La note de Kouiakin demeura quinze jours sans rponse. Enfin le 9 mai,
jour du dpart de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande  Kourakin
s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin rpond que le
caractre d'ambassadeur dont il est revtu doit suffire. Ne pouvant
obtenir qu'une rponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui
refuse sous divers prtextes. On ne les lui expdie que de Thorn, le 20
juin, mange oblique ayant pour objet de donner le temps  Napolon de
passer le Nimen avec toutes ses forces, pour surprendre  Wilna son
auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la
moindre information.

Le sort en est jet; le Nimen est franchi par six cent mille hommes,
par la plus belle arme, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler
aucun des conqurans de la terre. Maintenant laissons Napolon, laissons
cet illustre fou courir  sa perte; ce n'est pas son histoire militaire
que je raconte.

Constatons l'tat de l'opinion, au moment o traversant l'Allemagne et
s'arrtant  Dresde, il attirait  lui les regards inquiets de vingt
peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mmes salons de
Paris, dont il dsirait tant le suffrage: on y laissait chapper des
voeux pour son abaissement et mme pour sa chute, tant son agression
semblait inspire par une ambition en dlire. Dans les classes
intermdiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui tait pas plus
favorable. Toutefois, le mcontentement n'y tait point hostile. On
aurait voulu garantir Napolon de ses propres excs, et le contenir dans
de plus justes bornes.

Quelques personnes s'imaginaient qu'une rsistance combine de ses
marchaux et de l'arme, finirait pas rgler ses dterminations et le
matriser lui-mme. C'tait bien peu connatre le prestige de la guerre
et les habitudes des camps. J'avais t  porte de m'assurer qu'il
n'tait jamais sorti de la tte d'aucun gnral mcontent, la moindre
vue politique propre  nous garantir des abus de la victoire ou des
dangers d'un dsastre.

Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit dsapprobateur, un
sentiment qui prvalait: celui d'une vive attente, d'une curiosit
inquite sur l'issue de l'expdition gigantesque de l'homme
extraordinaire dont l'ambition dvorait les sicles. On admettait assez
gnralement qu'il resterait vainqueur et matre de la terre.

Quant aux ttes politiques, en considrant la destruction de la Pologne
d'une part, et les empitemens de la rvolution de l'autre, ils voyaient
l'Allemagne entre deux dbordemens: celui des Franais  l'Occident, et
 l'Orient celui des Russes. C'taient ceux-ci que Napolon voulait
refouler sur les glaces du ple, ou dans les _stpes_ de l'Asie. Cet
homme, que rien ne pouvait arrter, qui entranait  sa suite la moiti
des soldats de l'Europe, et dont les ordres taient excuts
ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrs de
latitude et trente degrs de longitude, cet homme qui dbordait en
Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.

En proclamant la guerre, en s'lanant au-del du Nimen, il s'crie par
une inspiration feinte: La fatalit entrane les Russes, que les
destins s'accomplissent! Plus calme, son adversaire, qui n'ose
l'attendre  Wilna, recommande  ses peuples de dfendre la _patrie et
la libert_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces
deux adversaires et leur langage!

D'abord la retraite force des Russes, qui, partout les plus faibles et
les moins aguerris, cherchent  viter le choc; et la dvastation du
territoire qu'ils oprent systmatiquement, sont regards comme deux
grandes mesures de guerre, rsultat d'un plan arrt pour attirer
Napolon au fond de l'Empire.

Mais l'imagination s'effraie bientt, quand, aprs un furieux combat,
Napolon dpasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les
frontires de la Pologne, contre l'avis de la majorit de ses marchaux,
et au mpris de l'espce d'engagement qu'il a contract  Paris envers
son propre conseil. On s'inquite, quand on le voit s'avancer sur la
ligne de Moscou sans hsitation, affrontant tous les hasards, ne
calculant ni le caractre de ses ennemis, ni les dispositions de
l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancs, ni l'pret
du climat.

Enfl du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, o
cent mille soldats sont sacrifis  l'ambition d'un seul homme[27], et
nullement mu du pnible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napolon
croit enfin pouvoir oprer la destruction d'un vaste et puissant Empire,
comme il a improvis jadis la chute des rpubliques de Gnes, de Venise
et de Lucques.

[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livre le 7
septembre,  vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de
l'diteur_.)]

Les Russes se retirent arms de torches: ils ont brl Smolensk,
Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojask, et il s'imagine qu'ils vont lui
rserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le dsabusant
trop tard, vint clairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation
fut profonde. J'y vis, hlas! se raliser mes pressentimens; j'y vis un
but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour
conclure la paix.

Que fait Napolon, tmoin de ce grand sacrifice national? Il campe
quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa
vaine conqute, ne doutant pas de clore la campagne par des
ngociations, ne souponnant pas mme la runion ordonne sur Borisow, 
cent lieues sur ses derrires de deux armes russes: l'une partie du
golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-tre que
la Russie, sans un seul alli  l'ouverture de la campagne, venait de
signer coup sur coup trois traits d'union: avec la Sude, l'Angleterre
et la rgence de Cadix.

Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre
et Bernadotte, en prsence de lord Cathcart, entrevue o a t fait le
premier appel  Moreau qu'on voudrait opposer  son perscuteur,  celui
qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livr le cadavre
de Moscou, et il ne comprend pas encore un systme de guerre qui est
hors de sa stratgie. Pendant vingt-deux jours il attend une
dmonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se
joue de ses pourparlers et de ses ngociateurs. Aveugle en Espagne,
Napolon reste tel  Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop
dans un ordre mthodique dont il avait horreur.

Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonn; il se
met en retraite, et, le jour mme de l'vacuation tardive de Moscou, le
23 octobre, clate  Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le
chef de l'tat, pour ses suppts, pour sa police; conspiration qui le
met lui-mme  deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu
satisfaire la vanit de dater quelques dcrets de Moscou.

La conspiration Malet n'a pas t comprise. Malet n'tait pas un fou,
c'tait un audacieux.

Peu connu comme gnral, il fut d'abord compromis en 1802 dans la
conspiration dite _du Snat_, dont Bernadotte tait l'me, Mme de
Stal le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je
fus dnonc moi-mme comme complice par le prfet de police, Dubois. Il
fallut bien en porter toute la culpabilit sur Malet. On le mit en
prison. Rendu  la libert lors de l'amnistie du sacre, il fut employ
en 1805  l'arme d'Italie; l et  son retour il ourdit de nouvelles
trames contre l'empereur, compromit tantt Brune, tantt Massna, et
finit en 1808 par tre jet dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans
l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait
rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur.
Mais toute la conspiration n'tait pas dans la tte de Malet[28]. La
pense en tait royaliste et l'excution rpublicaine. En effet, aucun
succs n'tait possible que par l'accord des deux opinions extrmes, que
cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser
l'oppresseur pour rtablir les liberts publiques. Tout tait opportun
pour les conjurs dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le
mode d'excution ne dpendait que d'un homme seul, et que cet homme
tait sr, plein de rsolution, de courage, toutes les conditions pour
la probabilit du succs taient remplies. Le reste tait livr aux
chances du hasard. Essayons de le dmontrer; et d'abord voyons dans
quelles mains le pouvoir tait dlgu dans l'absence de l'empereur.
Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacrs en tait le dpositaire:
homme lche et fltri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se
gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de
rvlations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, tait nul en
politique et en affaires d'tat. Venait, en seconde ligne, Pasquier,
prfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les
lanternes, pour rgler la police des marchs, des jeux, des courtisanes,
mais vide de sens et charg de paroles; nul quant au tact et 
l'investigation: voil pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir
du sabre rsidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, pais
soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en
politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorit tant devenu pour les
principaux fonctionnaires une sorte de mcanisme, hors de l, ils
n'apercevaient plus rien que l'obissance passive; ajoutons que
l'impratrice Marie-Louise rsidait  St.-Cloud; qu'il n'y avait alors,
dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatises,
qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout  feu et  sang; qu'on les
avait remplaces par des cohortes organises nouvellement, et la plupart
commandes par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez
les hauts fonctionnaires, l'inquitude sur le dnouement de l'expdition
moscovite commenait  branler la scurit. Or, Paris, comme on le
voit, pouvait,  la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester
au premier occupant. L'extrme loignement de l'empereur, l'irrgularit
et l'interruption frquente des courriers, en aggravant les inquitudes,
et en prparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances
 qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur
est mort_; un dcret du Snat abolit le gouvernement imprial, un
gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration
dont le moteur et le chef tait Malet. Lui-mme avait fabriqu le
snatus-consulte portant abolition du gouvernement imprial.

[Note 28: Ceci mrite attention. (_Note de l'diteur_)]

Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de dcret du Snat; il
n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur tait plein de
vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment
Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant mme qu'il ft rest matre
de Paris?

Il n'y avait pas de dcret du Snat, dites-vous; mais tes-vous bien sr
qu'il n'y et pas dans le Snat un noyau d'opposition qu'on et pu faire
agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente
snateurs, prs de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la
direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne,
auraient second toute rvolution, dans un but salutaire,  la seule
manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle
coalition n'tait ni improbable, ni impraticable.

[Note 29: Les mmes sans doute qui, dix-huit mois aprs, le 2 avril
1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille
baonnettes, de dclarer Napolon _dchu du trne_. (_Note de
l'diteur_.)]

Cette possibilit explique la cration d'un gouvernement provisoire
ventuel, compos de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le
gnral Moreau, le comte Frochot, prfet de la Seine, et un cinquime
qu'on n'a pas nomm. Eh bien! ce cinquime, c'tait M. de Talleyrand, et
je devais moi-mme remplacer le gnral Moreau absent, dont le nom tait
l, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser
l'arme.

Quant  Malet, instrument prcieux, il et cd de son propre mouvement
le commandement de Paris  Massna, qui, ainsi que moi, vivait alors
dans la retraite et dans la disgrce.

Mais, rpondez, dira-t-on,  cette dernire et plus forte objection?
L'empereur tait plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment
s'opra la rvolution impriale qui renversa Nron (sans que je veuille
pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit  l'aide de faux
bruits et d'alarmes par un snat servile et tout--coup dchan. Au
moment o Malet fit son coup de main, o tait Napolon? Il vacuait
Moscou; il commenait sa dsastreuse retraite, qui n'tait que
pressentie, mais qui, une fois dvoile, aurait dcid la dfection, si
quinze  vingt personnes considrables eussent remplac, au pouvoir et
au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration.
Songez que dj les courriers et les bulletins taient interrompus; que
les vingt-six et vingt-septime bulletins, annonant l'vacuation et la
retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le
vingt-huitime qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de
quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe
d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues.
Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de
dsastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer  jamais les
portes de la France  l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il
n'aurait ressuscit que pour tre frapp d'un dcret de dchance.
Jamais une poque plus propice ne s'tait encore prsente pour oprer
le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'et t plus
facile d'tablir les prmices d'un gouvernement qui nous et rconcilis
avec nous-mmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition:  combien
de calamits nouvelles la France n'aurait-elle pas t soustraite?

A prsent examinons quelles furent les causes qui firent chouer Malet,
au milieu mme de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir rgl
ses moyens d'excution sur une base trop largement philantropique.
Expliquons-nous. Malet, rpublicain, tenant de mme que Guidal et
Lahorie, devenus ses complices,  la socit secrte des Philadelphes,
craignit avec raison de faire revivre l'apprhension du retour de ces
jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur.
Cette considration morale l'emporta sur tout autre considration plus
dcisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux
adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'tat-major, Malet crut pouvoir
se borner  la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle
lui russit d'abord  l'gard de la police, qui se trouva dsorganise
ds que Savary et Pasquier se laissrent surprendre et traner
honteusement en prison. Mais quand la rsistance d'Hullin eut forc
Malet de tirer ses pistolets, son hsitation le perdit, ne pouvant faire
feu  la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, rest libre, eut le
temps de rallier quelques hommes  lui, et se jetant sur Malet, le
dsarma, l'arrta et fit vanouir la conjuration. Malet mourut avec
sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que
la grande poque de notre rvolution lgue  l'histoire.

La facilit avec laquelle cette surprise du pouvoir s'tait effectue,
semblait un indice qu'elle n'tait pas inattendue. Tout tait prt 
l'Htel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Ple,
tremblant, jusqu' dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux
plus vives alarmes, croyait tantt qu'on allait venir le tuer, tantt
qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne
fit rien, il est vrai, pour le succs d'une entreprise, d'abord
enveloppe des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force
d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique
djou, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napolon, en rvlant
un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses
adhrens: c'est que son tablissement politique finirait avec sa
personne.

Ce fut  Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des
angoisses de sa retraite, reut le premier avis de la conjuration et de
la prompte excution de ses auteurs. Il en fut troubl. Quelle
impression cela va faire en France! dit-il. Savary et Cambacrs lui
mandaient qu'il et  surveiller l'arme, o il s'ourdissait des trames
contre sa vie. Aussitt des prcautions inusites sont prises; on forme
un escadron sacr des officiers les plus dvous, dont on confie 
Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'lite est bientt
entrane dans la dissolution gnrale. Souponneux  l'excs de tout ce
qui menace son trne, Napolon songe bien plus  le garantir qu' sauver
les dbris de son arme, dont il prcipite la retraite. Grce 
l'inhabile poursuite de Kutusow, il drobe trois marches aux Russes,
arrive sur la Brzina, trompe les gnraux de l'arme de Moldavie, et,
sous la protection d'un dsastre immense, gagne la rive oppose. Mais
toute l'arme se dbande; on ne voit plus  et l que des spectres
errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la
misre. Napolon, dcid  terminer en fugitif une expdition qui va le
rabaisser comme gnral et lui ravir sa rputation d'homme d'tat, fuit
en traneau, ne se confiant qu'au dvouement de Caulaincourt; il se
dirige en toute hte et furtivement sur Paris, o tout le fait trembler
pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-mme rvle  son
ambassadeur sa position et l'tat de son me par ces paroles si connues:
Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. Toujours frapp de la
crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche  surmonter le
pril par la rapidit de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et
toujours incognito. En Silsie, on le voit au moment d'tre retenu par
les Prussiens;  Dresde, il n'chappe  un complot pour l'enlever que
par le seul motif que lord Walpole,  Vienne, n'ose en donner le signal.

Et comme si la fortune et voulu l'prouver jusqu'au bout, il rentre au
palais des Tuileries, le 18 dcembre, le lendemain de la publication de
son vingt-neuvime bulletin, qui porte le deuil dans toutes les
familles. Mais c'est de sa part un nouveau pige offert au dvouement et
 la crdulit d'une nation gnreuse, qui, toute consterne, croit que
son chef, corrig par les revers, est prt  saisir la premire occasion
favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur
gnral. C'est ainsi que la France se prpare aux plus grands
sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a russi qu' fouler les
cendres de Moscou,  porter le ravage dans une vaste tendue de
territoire qu'il laisse jonch de cent cinquante mille cadavres de ses
sujets ou allis, abandonnant un nombre plus considrable de
prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent
mille soldats qui ont franchi le Nimen,  peine, cinq mois aprs,
trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont
pas vu le Kremlin.

Cependant Napolon parat d'abord bien moins proccup de la perte de
son arme, que de la conspiration qui vient de rvler un secret fatal,
celui de la fragilit des fondemens de son Empire. Tourment de la
prvoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste charg de
nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses
premires enqutes. Il s'enferme avec Cambacrs, et le scrute dans un
long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions
et de reproches; il reoit plusieurs membres de son conseil, et parat
toujours occup de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres,
ses agens dans la terreur.

Mais sa police, intresse  isoler la trame, soutient que tout le
complot tait dans la tte de Malet; telle est aussi l'opinion de
Cambacrs, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui
fortifient Napolon dans l'ide que le plus grand danger pour lui et
contre lequel il doit se prmunir rside dans les souvenirs de la
rpublique. Furieux contre le prfet de la Seine, adepte du tribun
Mirabeau, et qu'on a vu flchir devant les conjurs, il clate contre
les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, dtruisent l'empire des
lois et les droits du trne. Nos pres avaient pour cri de ralliement:
_le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napolon,
contient les principaux avantages de la monarchie. Tous les corps de
l'tat viennent aussitt protester de leur fidlit prsente et future.
L'orateur du Snat, Lacpde, qualifiant son corps de _premier Conseil
de l'empereur_, ajoute bien vte: dont l'autorit n'existe que lorsque
le monarque la rclame et la met en mouvement. Cette allusion au
mobile, dont s'tait servi Malet, frappa les snateurs. Dans sa rponse
au Conseil d'tat, Napolon, attribuant  l'_idologie_ (mtaphysique
tnbreuse) tous les malheurs qu'_a prouv la belle France_, s'effora
de fltrir la philosophie et la libert. Il ne vit pas qu'en cessant de
continuer la rvolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et
appui; et qu'en prconisant les maximes de la lgitimit monarchique, il
rouvrait aux Bourbons les voies fermes par la rvolution. Et pourtant,
dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pense. Outre ce que
j'avais vu et entendu de lui  cet gard, j'eus alors connaissance du
trait suivant. Ney, en me racontant les dsastres de la retraite, et
faisant ressortir la fermet de sa conduite militaire en opposition avec
l'imprvoyance et la stupeur de Napolon, ajouta qu'il avait remarqu en
lui une sorte d'garement. Je le crus fou, me dit Ney, quand, frapp de
son dsastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui
se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_. Propos dont
le sens chappait  Ney, incapable de combiner deux ides politiques.

Or, il s'agissait pour Napolon de faire prvaloir la _quatrime
dynastie_ sur la _troisime_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on
tous les corps de l'tat occups  rsoudre une nouvelle question de
droit public, d'aprs l'impulsion du cabinet, d'aprs les premires
paroles chappes au matre. Je vais, leur dit-il, rflchir sur les
diffrentes poques de _notre_ histoire. Aussitt chacun songe aux
moyens d'assurer l'hrdit. Tous les orateurs s'empressent de
dvelopper la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hrdit, de
droits lgitimes; c'est le thme de tout les discours d'apparat. Il
faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Snat,
et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire  l'hritier du
trne.

Voil sur quel mobile prtendait s'appuyer l'homme qui, redevable  la
rvolution d'une vaste puissance dont il venait de dtruire la magie,
reniait cette mme rvolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant
toute l'instabilit d'un trne qui ne s'appuyait que sur l'pe.

Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la
rvolution, je lui revins  l'esprit, moi, contre lequel il avait
nourri tant de soupons et d'inquitudes. D'ailleurs, pouvait-il me
pardonner mes avertissemens dsapprobateurs et ma prvoyance importune?
On m'avertit que j'avais t de sa part l'objet d'une sourde enqute au
sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon
isolement et ma circonspection s'taient trouvs unanimes. Ne pouvant
m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant
pas de m'avoir visit ouvertement dans ma disgrce, doublement inquiet
de cette franche alliance d'un patriote de la rvolution avec un
royaliste patriote, et irrit, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition
qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de
mesures outres, vexatoires. loign du Conseil d'tat, Malouet fut
exil  Tours, o il alla vivre en sage, moins sensible  la rigueur
dont il tait l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrce fut pour
moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la mme rserve
vis--vis d'un gouvernement qui, dans son dsespoir, pouvait en frappant
dpasser toutes les bornes.

Dj son pouvoir tait chancelant, et des yeux exercs apercevaient les
lmens de sa destruction. Mais second par ses conseillers intimes,
Napolon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos
dsastres, et de nous drober leurs invincibles consquences. Il runit
toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les
endoctrina, et tous de concert attriburent  la seule rigueur des
lmens la perte de l'arme, la funeste issue de la campagne. A force de
dceptions, ils accrditent, et tous les chos rptent, que tout peut
se rparer si la nation se montre grande et gnreuse; que de nouveaux
sacrifices ne doivent rien lui coter pour la conservation de son
indpendance et de sa gloire. L'esprit public est travaill par des
adresses mendies auprs des chefs de cohortes des premiers bans de
gardes nationales, qui rclament de marcher  l'ennemi, hors de la
France, et aussi par les offres des dpartemens et des communes, de
fournir des cavaliers, offres commandes par l'administration elle-mme.
Napolon cherche en mme temps  se faire des cratures,  soutenir des
affections chancelantes; il distribue de secrtes largesses, qu'il tire
de ses propres trsors; il en a dj soustrait prs de cent millions
pour les dpenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser 
pleines mains, soit pour se crer une nouvelle arme, soit pour payer 
des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les
maintenir dans sa politique. C'tait dans ses trsors qu'il trouvait une
arme de rserve.

En attendant, il tenait des conseils privs o taient appels
Cambacrs, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret,
qui venait de Berlin, assura qu'il avait reu des ministres de Prusse et
du roi lui-mme, les plus fortes protestations qu'ils persvreraient
dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir  rassurer
l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret ft de bonne foi,
soit que tout ft concert afin d'aiguillonner le conseil qui penchait
pour les voies de ngociations, Napolon, affectant aussi plus de
confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute
apparence, sur la Prusse; or, que rien n'tait alarmant dans sa
position; que d'ailleurs il retrouvait son frre Joseph  Madrid et les
Anglais rejets en Portugal; qu'en outre, il avait dj sous les armes
cent cohortes et la leve anticipe des conscrits de 1813. Il dcida que
la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menes de front.

D'un autre ct, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commenait 
percer; on savait que lord Walpole avait fait  l'Autriche les offres
les plus brillantes; qu'il avait prsent l'Allemagne prte  se
soulever, et la France  la veille d'une rvolution. Otto ajoutait qu'il
fallait s'attendre  la dfection de l'Autriche. Mais ce cabinet,
instruit bientt que Napolon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait
de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intrieur aucune apparence
de crise, se hta de dpcher  Paris le comte de Bubna. Otto changeant
aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de
l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu' intervenir comme allie
pour une pacification gnrale.

[Note 30: Ambassadeur de Napolon  Vienne.]

Plein de confiance, Napolon fait parler officiellement son _Moniteur_;
 l'en croire: L'Autriche et la France sont insparables, aucune
puissance du continent ne s'loignera de lui; d'ailleurs, quarante
millions de Franais ne craignent rien... Si l'on veut savoir,
ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire  une paix
gnrale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a crite  lord
Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie. Cela voulait
dire qu'il consentait, comme s'il n'avait prouv aucun revers  Moscou,
 laisser la Sicile  Ferdinand IV, et le Portugal  la maison de
Bragance, mais qu'on n'et  lui demander aucun autre sacrifice.

Arrive la nouvelle de la dfection du corps prussien d'Yorck. Ce qui
suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui, s'crie Napolon; et tous
ses conseillers voient  l'instant mme tout le parti qu'ils peuvent
tirer d'un pareil vnement. Maret fait un rapport rempli, selon
l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par
proposer une leve de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court
demander au Snat, au nom de l'empereur, les jeunes Franais des cent
cohortes auxquels on a donn l'assurance de n'tre occups qu' des jeux
militaires dans l'intrieur: un snatus-consulte les met  la
disposition du gouvernement.

On convoque le Corps lgislatif pour qu'il vote les impts.La paix, dit
Napolon, dans son discours d'ouverture, est ncessaire au monde; mais
je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme  la _grandeur_ de
mon Empire. Rien de plus pompeux que l'expos de sa situation prsent
par le ministre de l'intrieur Montalivet; tout prospre: population,
agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine mme.
Vient ensuite la prsentation du budget par le comte Mol, conseiller
d'tat, et ici le digne lve de Fontanes, merveill de tant de belles
choses, s'crie en terminant: Il suffit, pour produire tant de
merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme! Et aussitt onze
cent cinquante millions sont mis sans discussion  la disposition de ce
seul homme.

Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement
de ses diffrends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, tait
relgu au chteau de Fontainebleau. Sous prtexte d'une partie de
chasse, Napolon court lui arracher un nouveau concordat qui le
dpouillait du temporel, mais que le saint vieillard rtracte presque
aussitt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.

La dfection ouverte de la Prusse ne laissa bientt plus aucun doute sur
les progrs de la coalition. Frdric-Guillaume, quittant Berlin tout 
coup, s'tait mis en fuite sur Breslaw, protg par la bonhomie de notre
ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'gide d'Augereau,
qui s'tait humanis. Rien de plus bnins que nos gnraux, nos
ambassadeurs depuis nos dsastres. A la nouvelle que le roi de Prusse
lui est chapp, Napolon regrette de ne l'avoir pas trait comme
Ferdinand VII et comme le pape.Ce n'est pas la premire fois, dit-il,
qu'en politique la gnrosit est un mauvais conseiller. Lui, gnreux
envers la Prusse!

Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait
avec rapidit vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugne, qui avait ralli
quelques milliers d'hommes, s'tait retir successivement sur le Wartha,
l'Oder, la Spre, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excite
par les socits secrtes, se propageait de ville en ville, de village
en village, et le nombre des ennemis de Napolon grossissait chaque
jour. Comment compter sur nos allis? La dfection de la Prusse nous en
faisait prvoir bien d'autres. Voulant faire face  tout, Napolon
ordonne de mettre en disponibilit la conscription de 1814. Le voil
comme le dissipateur, dvorant d'avance son revenu d'hommes. Il rve
encore, avec ses familiers, une arme de mille bataillons, offrant un
effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent
mille chevaux; en tout un million de soldats  dfrayer. Il se berce de
cette imposante chimre, et dj ses ministres demandent un supplment
de trois cents millions.

D'un autre ct, cent soixante mille conscrits errent dans les
campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protgs par le mauvais esprit des
provinces. Napolon redoute cette rbellion sourde  la loi militaire, 
laquelle il ne manquera bientt que des chefs tous prts quand il en
sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il
enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens
tirs des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant
d'otages destins  garantir la fidlit de leurs parens.

La mdiation de l'Autriche ne faisant aucun progrs, Napolon essaie de
nouveau une ngociation directe avec le ministre anglais; il lui envoie
le banquier Labouchre, qui, cette fois, n'est pas plus cout que de
mon temps. De son ct, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie,
fait proposer un armistice, moyennant que Napolon se contentera de la
ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de
la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait  soutenir que la
paix tait encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on tait toujours
le matre de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt taient d'avis
galement de prendre la Prusse au mot, et de ngocier. Mais comment
dcider Napolon  livrer des forteresses? Il ne peut se rsoudre  rien
cder par ngociation. Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien
donner.

Il fait dire  ses journaux: l'Espagne est  la dynastie franaise;
aucun effort humain ne peut l'empcher. Instruit, le 31 mars, que les
Russes ont commenc  passer l'Elbe, il dit lui-mme, par l'organe de
ces mmes journaux: Que des batteries ennemies, places sur les
hauteurs de Montmartre, ne l'amneraient pas  cder un pouce de terre.

Et pourtant il recevait de tous cts des conseils pacifiques et des
avis utiles.

J'tais piqu de voir M. de Talleyrand rentr, sinon en grce, du moins
rappel dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la
dfaveur; j'en sentais le motif, qui tenait  l'impression qu'avait
laiss, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait
donn, avec affectation, une couleur rpublicaine et librale; je
pouvais aussi l'imputer  mes reprsentations contre la guerre de
Russie. Persuad pourtant que tt ou tard mes conseils seraient
rclams, je crus en hter le terme par une nouvelle dmarche. Je
n'ignorais pas qu'on rpandait clandestinement une dclaration de Louis
XVIII au peuple Franais, date de Hartwell, le 1er fvrier, o le
Snat tait appel _ tre l'instrument d'un grand bienfait_; je savais
que l'empereur avait connaissance de cette pice, dont on pouvait
contester l'authenticit, n'ayant encore donn lieu, en Angleterre, 
aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que
je lui adressai, en la lui certifiant.

Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le
faubourg St.-Germain, et que ses revers le rveillaient; qu'ils
opraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que dj mme
en France l'esprit public s'altrait; que les partisans de la maison de
Bourbon taient aux aguets; qu'ils se rorganiseraient secrtement ds
l'instant o la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges;
que la lassitude de la guerre tait le sentiment le plus gnral et le
plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur
national pour faire sentir la ncessit de conqurir la paix par une
nouvelle campagne, o nous nous prsenterions tous arms, pour appuyer
des ngociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et
pour le sien, il tait urgent qu'il ft la paix ou qu'il rendt la
guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne
pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or  l'Autriche et lui
rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du
reste, je ne croyais pas que le comte Otto ft l'homme qui convnt dans
une telle complication d'intrts politiques, et en prsence d'un
diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul
capable de pntrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure
tait si quivoque.

Ce ne fut qu'aprs quinze  vingt jours que j'eus la preuve sans
rplique, par l'envoi de M. de Narbonne  Vienne, que ma lettre avait
produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'tais pas
attendu  plus; le reste devait venir tt ou tard. J'tais sr du crdit
et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission tait d'une grande
importance.

Du reste, qu'on ne s'tonne pas si, au moment o la Prusse obtenait la
leve en masse des peuples d'Allemagne derrire la ligne des armes de
la confdration du Nord; si, au moment o elle prsentait la dlivrance
de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napolon s'tait
volontairement la meilleure dfense, celle d'une guerre nationale. Il
savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'lan qu'en rappelant  lui
l'opinion, qu'en faisant  nos liberts des concessions faciles  tout
autre, mais qui lui auraient cot plus que la vie, puisqu'elles
auraient bless son orgueil et mis un frein  sa puissance; j'tais donc
sr qu'il ne s'y prterait pas davantage, que de rendre  la Prusse les
places de la Vistule et de l'Oder, et  l'Autriche le Tyrol et
l'Illyrie. Napolon crut parer  tout par la formation d'une nouvelle
arme de trois cent mille hommes, et en organisant une rgence pour le
cas mme de sa mort.

En la confrant  Marie-Louise, avec le droit d'assister aux diffrens
conseils d'tat, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en
mme temps de prvenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la
rgente ne pouvant autoriser par sa signature la prsentation d'aucun
snatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rle se bornait  une
simple comparse au conseil. Elle tait d'ailleurs sous la tutelle de
Cambacrs, qui, lui-mme, tait sous la tutelle de Savary; on avait
aussi attach  la rgence, en qualit de secrtaire, l'ex-ministre
Champagny, charg de consigner dans un registre nouveau, ridiculement
appel _livre d'tat_, les intentions _dfinitives_ de l'empereur
absent. En effet, ds que la rgence eut t mise en activit, _la
pense_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napolon,
qui ne se fit pas faute de lancer des dcrets de tous ses
quartiers-gnraux mobiles.

Les allis,  la suite de divers combats, se disposaient  passer
l'Elbe, quand l'empereur, aprs avoir dploy pendant trois mois, dans
ses prparatifs, une activit extraordinaire, quitte Paris le 15 avril,
et va se mettre  la tte de ses troupes.

D'abord il tonne l'Europe par la cration, et par l'apparition subite,
au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle arme de deux cent mille hommes,
qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux
batailles, l'une  Bautzen, en Saxe; l'autre  Wurtchen, au-del de la
Spre, rtablissant ainsi la renomme de ses armes. Leur premier effet
ramne le roi de Saxe, qui revient se jeter tte baisse dans notre
alliance.

Les Prusso-Russes, que Napolon a battus, c'est--dire les troupes de
Frdric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite
vers l'Oder, et lui se laisse entraner  leur poursuite. Mais,  mesure
qu'il avance, il s'loigne de ses renforts, tandis que les allis se
rejettent sur les leurs.

Tout--coup se rpand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napolon y
adhre, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le
manteau d'une mdiation, l'intervention arme de l'Autriche.

Mais sur quelle ligne de dmarcations les deux armes
s'arrteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se
dispute avec le plus de vivacit. Les Prussiens insistent avec une
grande opinitret pour que la Silsie leur reste. Napolon craint que
l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutt qu'un
prliminaire pour la paix. Il se dcide pourtant: le voeu gnral autour
de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce  la possession de
Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent  faire replier son
arme sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin  Plessevig;
Napolon reprend son quartier-gnral  Dresde.

Tels furent les vnemens qui remplirent les deux premiers mois d'une
campagne qui allait dcider du sort de l'Europe. Ils avaient excit au
plus haut degr l'attente et l'intrt public, en-de et au-del du
Rhin.

On respirait, on se berait en gnral, de l'espoir d'une paix
prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'tait-ce pas ainsi,
d'ailleurs, que Napolon, aprs toutes ses victoires, tait parvenu 
pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps taient
changs! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait  Paris
que des ides peu arrtes sur des vnemens dont nous ignorions le
secret et les mobiles.

J'attendais du quartier-gnral des nouvelles par une voie dtourne,
quand je reus de l'archichancelier l'invitation d'aller confrer avec
lui sur un objet important. C'tait, me dit-il, de la part de
l'empereur, qu'il tait charg de me faire une communication.
L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services,
dsirait qu'au moment o il allait crire au roi de Naples, pour qu'il
vnt le joindre  Dresde, je me servisse moi-mme de l'intimit que
j'avais conserve avec ce prince pour le dterminer  ne pas diffrer
de rpondre  l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il
devenait urgent de dployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous
nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi  conclure
une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de
l'empereur,  laquelle il joignit ses propres instances, me rptant
qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appel incessamment 
remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma
dignit. Je rpondis  l'archichancelier que j'tais prt  remplir les
volonts de l'empereur; que j'allais crire au roi de Naples, et que je
lui communiquerais ma lettre pour qu'il pt en rendre compte.

Quoique je ne fusse pas loign, d'aprs quelques antcdens, de
m'attendre que je rentrerais bientt dans une carrire active, je ne
savais trop sur quoi je devais pointer mes ides  cet gard. Je me
dfiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilits, ne serait
pour moi qu'un honorable exil inspir par la dfiance. N'importe. Je fis
ma lettre  Murat, qui n'tait pas non plus dans une position
ordinaire.

Joachim Murat, franc et brave gnral, mais roi sans aucune fermet dans
les rsolutions, s'tait cr  Naples une sorte de popularit et de
puissance militaire; il en tait bloui au point de vouloir secouer le
joug de Napolon, qui ne voyait en lui qu'un vassal  ses ordres. Ce
n'avait pas t sans peine que sur son injonction, il s'tait dcid 
faire partie de l'expdition de Russie avec son contingent form de
douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'tait  lui que
Napolon, en fuyant, avait confi le commandement des malheureux dbris
de l'arme. Joachim, prvoyant les changemens qui allaient s'oprer dans
le systme politique de l'Europe, rsolut de rentrer dans son royaume,
et de tcher de le mettre a couvert des suites d'un tel dsastre. Il
quitta l'arme  Posen, et, dix jours aprs[31], le _Moniteur_ annona
son dpart en ces termes: Le roi de Naples, tant indispos, a d
quitter le commandement de l'arme, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce
dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la
confiance entire de l'empereur.

[Note 31: 27 janvier 1813.]

Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours
des deux annes prcdentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il
n'tait qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait 
craindre le sort de son beau-frre Louis, si l'empereur, rparant son
dsastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de
l'Autriche, qui ne s'tait point encore dtache de Napolon. Ses
premiers rapports avec la cour de Vienne furent mnags par le comte de
Mir, ministre d'Autriche  Naples. Il y eut aussi quelques ngociations
avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim
et lord Bentinck eurent mme une entrevue secrte dans l'le de Ponza;
mais Napolon piait Murat.

Quand on sut  Naples que l'empereur, rest vainqueur  Lutzen et 
Bautzen, rassemblait une nombreuse arme en Saxe, la reine Caroline
crivit  son frre de mieux traiter son poux, et usa de tout son
pouvoir sur le roi pour rompre ses relations prcipites avec l'Autriche
et l'Angleterre. Napolon crivit  Murat, qui d'abord refusa de se
rendre en Saxe. Il lui fit alors crire une lettre affectueuse, par
laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait  se rendre au
quartier-gnral, l'assurant que peut-tre la campagne ne se rouvrirait
pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il tait d'un grand intrt
pour lui de se rapprocher des ngociations, afin d'y stipuler ses
intrts. Ma lettre fut  peu prs dans les mmes termes; je le flattai,
j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire  acqurir, et qu'il tait de son
honneur de se joindre  ses frres d'armes. Murat n'hsita plus. Avant
mme qu'il et pu recevoir ma dpche, un courrier, arrivant de Dresde,
m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait  son quartier-gnral.
Je jugeai aussitt que, redoutant ma prsence  Paris, pour le moins
autant que celle de Murat  Naples, c'taient deux otages qu'il voulait
avoir sous la main en nous appelant prs de lui. Je fis mes dispositions
 la hte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.

La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, tait confie 
Augereau, avec qui je dsirais m'aboucher, et qui tait charg en outre
de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant
peu  la paix, blmant Napolon, et plaignant les pauvres Mayenais
encore troubls de l'ide d'un sige et de la dvastation des rians
environs de leur ville. Voyant qu'il tait au fait de tout ce qui venait
de se passer, je le fis causer. Nos beaux jours sont passs! me dit-il.
Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napolon, qu'il fait sonner si haut
dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes
d'Italie o j'apprenais  Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire
que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A
Lutzen, notre centre avait flchi; plusieurs bataillons se dbandaient;
en vain nos deux ailes se prolongeant, menaaient d'envelopper les
forces que l'ennemi accumulait au centre: nous tions perdus sans seize
bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pices de canon. Il ne
peut plus compter, vous dis-je, que sur la supriorit de son
artillerie; nous leur avons appris  se battre. Aprs Bautzen, il a
press le passage de l'Elbe et a fait une troue dans le Nord; mais il a
fallu s'arrter devant Wurtchen, au-del de la Spre; l, nous n'avons
emport les positions et le camp retranch qu' force de sang. J'ai des
lettres du quartier-gnral; et, encore aprs cette horrible boucherie,
point de rsultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays
entrecoup, on trouvait l'ennemi retranch partout, et disputant le
terrain avec avantage; nous avons mme t maltraits au combat de
Reichembach. Et notez que dans ce court dbut de la campagne, un boulet
a emport Bessires en-de de l'Elbe; et un autre boulet a renvers
Duroc  Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il et! Le mme jour,
Bruyres et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle
guerre! ajoutait Augereau en continuant ses rflexions dcourageantes,
quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant 
Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi;
il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que
l'Autriche ne lui sera pas plus fidle que la Prusse. Oui, s'il
s'obstine, s'il n'est pas tu, et il ne le sera pas, nous y passerons
tous.

Je pus, ds-lors, juger par moi-mme ce qu'on m'avait dj dit, que
l'impatience de la paix et de revenir  Paris tait dans l'me de
presque tous les gnraux dont la fortune tait faite.

Dresde me parut  la fois un vaste camp retranch et une ville capitale.
Les forts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en
arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fosss,
des palissades. L'empereur tait en course, tant pour examiner les
travaux que pour tudier le pays. Il tait presque toujours entour de
Berthier, de Soult et de l'ingnieur-gographe, Bacler d'Albe,
parcourant, la carte  la main, tous les dbouchs qui aboutissaient 
la plaine de Dresde. La jete des ponts, le trac des routes, la
construction des redoutes et l'assiette des camps taient aussi le but
de ses excursions et de ses promenades.

Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient tre considres
comme les ouvrages avancs de Dresde, point central d'une forte position
sur la rive suprieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour
de la ville touchaient  leur perfection; des paysans, requis de toutes
les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.

L'empereur faisait complter l'enceinte de la ville par des fosss et
des palissades qui devaient suppler  toutes les interruptions des
murs; les approches en taient dfendues par une ligne de redoutes
avances dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne.
Ne se bornant point  fortifier les environs de Dresde, c'tait sur la
ligne de l'Elbe, dans toute son tendue, qu'il venait d'tablir l'arme
 cheval sur le fleuve, la tte  Dresde et la queue allant aboutir 
Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et
Magdebourg, taient ses principaux points fortifis sur l'Elbe; ils lui
assuraient la possession de cette large et belle valle. Tous ces
travaux commencs et poursuivis avec ardeur, rvlaient assez le projet
de Napolon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs
de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les vnemens. Ainsi, je le
trouvais trs-occup de ngociations, aprs avoir choisi les environs de
Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point
d'appui. La plupart de ses gnraux considraient Dresde comme ayant
tous les avantages d'une position centrale propre  devenir le pivot de
toutes les oprations que mditait l'empereur; cependant il y en eut qui
m'avourent que si l'Autriche se dclarait, nous nous trouverions en
_l'air_, exposs  tre dbords entre l'Elbe et le Rhin. Ils
regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles
comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin,
l'arme de Bernadotte, prince de Sude;  l'est, sur la route de
Silsie, l'arme de Blucher, et derrire les montagnes de la Bohme, en
observation, l'arme autrichienne de Swartzemberg; car dj on regardait
 l'tat-major les Autrichiens comme prts aussi  se dclarer.

Instruit que l'empereur tait de retour au palais Marcolini, dans
Friederichstadt, je m'empressai d'aller me prsenter  son audience. Il
me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. Vous venez
tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible
pour me rendre aux ordres de Votre Majest.--Que n'tiez-vous ici avant
mon grand dbat avec Metternich; vous l'auriez pntr.--Sire, ce n'est
pas ma faute.--Ces gens-l, sans tirer l'pe, voudraient me dicter des
lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus
aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une
guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez
Berthier; il vous communiquera les rsums de ma chancellerie et vous
mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos ides sur
cette maudite ngociation autrichienne qui m'chappe; il nous faut toute
votre habilet pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette
ma puissance ni ma gloire! Ces gens-l sont si pres! ils voudraient,
sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'
la pointe de l'pe. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point;
Narbonne nous a clair; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous
avec Berthier le plutt possible, mrissez vos ides; je vous attends
sous deux jours.

M'tant retir, il me fut impossible, ce jour-l, de causer avec
Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc  la fois le confident
politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dnait mme tous
les jours  sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une
personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui
taient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus
incertaines les esprances de paix. Je veux parler de la contestation
politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai
tout--l'heure) et de la nouvelle arrive, le mme jour, de l'entire
droute de notre arme d'Espagne  Vittoria; elle laissait Wellington
matre de la pninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrnes. Un
tel vnement, connu  Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fcheuse
influence sur les ngociations.

L'empereur, tourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait  l'impritie
de Joseph et de Jourdan, chercha un gnral capable de rparer tant de
fautes. Il jeta les yeux sur le marchal Soult, alors auprs de lui dans
sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de dfendre
pied  pied le passage des Pyrnes. Soult n'et pas hsit, si sa
femme, arrive  Dresde depuis peu avec un grand talage, n'et tmoign
de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, o il n'y avait plus,
disait-elle,  recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari
beaucoup d'empire, Soult tourment eut recours  l'empereur, qui mande
aussitt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant
le ton imprieux, et dclare que son mari ne retournera point en
Espagne, qu'il n'y a que trop guerroy, et qu'il est temps enfin qu'il
se repose. Madame, s'crie Napolon en colre, je ne vous ai point
mand pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je
l'tais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent
obir; retournez  votre mari et ne le tourmentez plus. Il fallut
flchir; vendre chevaux, quipages, et se mettre en route tristement
pour les Pyrnes occidentales. On riait au quartier-gnral d'une scne
o venait de figurer une duchesse altire, et qui faisait diversion aux
malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle
Bourgoin, avait t rcemment l'objet. Appele  Dresde avec l'lite de
la comdie franaise, et invite un jour au djeuner de l'empereur, avec
Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour--tour, en
quittant le rle de Melpomne, le masque d'Hb, de Therpsicore et de
Thas.

Mais passons  des faits plus graves. Je confrai enfin avec Berthier,
qui avait un pied  terre au palais de Brhl[32]. Il serait trop
fastidieux de rapporter littralement les dtails de notre long
entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur  cette
poque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique,
en y entremlant quelques aperus tirs de mes souvenirs. Commenons par
la ngociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, crivit de
Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche,
ayant arrach  M. de Metternich l'aveu que le trait d'alliance, du 14
mars 1812, cessait de paratre applicable  la conjoncture; il appelait
une srieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche.
L'empereur conut ds-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet
de Vienne, moyennant deux ngociations: l'une officielle, et l'autre
secrte; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord,
et sur l'empereur son beau-pre et sur M. de Metternich.

[Note 32: Nous croyons que c'est le mme que le palais Marcolini,
occup par Napolon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brhl,
ministre d'Auguste III, lecteur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de
l'diteur_.)]

L'empereur s'tait fait une fausse ide de cet homme d'tat, qui avait
rsid trois ans  Paris en qualit d'ambassadeur, et qui avait ngoci,
comme principal ministre, le trait de Vienne et l'alliance. C'tait,
sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sond le
gouvernement et la cour de Napolon. Il y tait parvenu sans effort, par
ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intresss
 Hortense,  Pauline, et avec plus de prdilection,  la femme de
Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea
superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde,
aimable, galant, livr aux plaisirs, cachait une des plus fortes ttes
de l'Allemagne, un esprit essentiellement europen et monarchique.
Encore abus, mme aprs ses revers, l'empereur s'imagina que des
intrigues l'emporteraient  Vienne sur les plus importantes
considrations d'tat: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec
l'pe il crut avoir tranch tous les noeuds de la politique dans les
champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour
ramener  lui l'Autriche. On lui dpcha M. de Bubna, qui, tout en le
cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les
provinces illyriennes; du ct de la Bavire et de la Pologne, une
augmentation de frontires, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la
Confdration du Rhin. Napolon, regardant comme une faiblesse d'acheter
par de pareils sacrifices une neutralit seulement, rpondit  la lettre
autographe de son beau-pre, qu'il prfrait mourir les armes  la main
 se soumettre, si on prtendait lui dicter des conditions.
L'incertitude sur l'alliance s'tant prolonge aprs l'armistice, on
revit Bubna aller et venir de Vienne  Dresde, de Dresde  Prague, et
enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhraient  la mdiation de
sa cour. Ds-lors, on parla de la runion d'un congrs  Prague.
Narbonne y suivit la cour d'Autriche;  peine fut-il dans le voisinage
de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. Eh bien!
lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?--Ah! sire, rpond le
courtisan spirituel, les uns disent que vous tes un dieu, les autres
que vous tes un dmon; mais tout le monde convient que vous tes plus
qu'un homme. Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste
sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tte  un
volcan.

Il faut qu'on sache que la ngociation secrte roulait sur deux
conditions: la rtrocession des provinces illyriennes et le paiement
d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible
compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions
sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraner contre
nous. Dj dix millions lui avaient t donns en deux paiemens gaux.

Aprs avoir confr avec Narbonne, l'empereur dcide qu'on s'adressera,
pour ngocier, directement  M. de Metternich, et que je serai mand 
Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menes secrtes de
l'investigation diplomatique.

Tandis qu'un courrier m'est dpch, M. de Metternich arrive, apportant
la rponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations
extrieures. Il faut d'abord se rsoudre  dchirer l'alliance rpute
inconciliable avec la mdiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas
non plus la prtention de sa cour de se placer entre les puissances
belligrantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la
chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficults, Napolon ne
voulant point entendre  ce mode inusit de ngociation. Porteur d'une
lettre particulire de son matre, le comte de Metternich vient la
remettre lui-mme  l'empereur, qui le reoit en audience
confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napolon se plaint
qu'on a dj perdu un mois, que la mdiation de l'Autriche est presque
hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intgrit de l'Empire
franais; il se plaint qu'elle est venue arrter son lan victorieux, en
parlant d'armistice et de mdiation. Vous parlez de paix, d'alliance,
dit-il  M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre
ses liens par des traits que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui
que vos deux cent mille hommes sont prts, vous venez me trouver pour
me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour
recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous ranonner sans
combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec
franchise. Que voulez-vous?--L'Autriche, rpond Metternich, ne veut
qu'tablir un ordre de choses qui, par une sage rpartition des forces
europennes, place la garantie de la paix sous l'gide d'une association
d'tats indpendans.--Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie;
j'ai adhr  un subside pour que vous restiez neutre; mon arme est
suffisante pour amener les Russes et les Prussiens  la raison. M. de
Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que
l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est force de se dclarer
pour la France ou contre la France. Pouss dans ce dfil, Napolon,
sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de
s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais
la moiti de l'Italie, le retour du pape  Rome, la reconstruction de
la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la
Confdration du Rhin, ne se possdant plus alors: C'est donc pour en
venir au partage, s'crie-t-il, que vous vous transportez d'un camp  un
autre! C'est le dmembrement de l'Empire franais que vous voulez! d'un
trait de plume vous prtendez faire tomber les remparts des plus fortes
places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu' force de
victoires! Et c'est sans coup frir que l'Autriche croit me faire
souscrire  de telles conditions! Et c'est mon beau-pre qui accueille
une prtention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trne
mutil puisse tre un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah!
Metternich, combien avez-vous reu de l'Angleterre pour vous dcider 
jouer un tel rle contre moi?....

A ces mots, l'homme d'tat offens ne rpond que par la fiert du
silence. Napolon, confus, reprenant plus de calme, dclare qu'il ne
dsespre pas encore de la paix; il insiste pour que le congrs soit
ouvert. En congdiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de
l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte
Dresde[33] qu'aprs y avoir fait accepter la mdiation de sa cour, et
proroger l'armistice jusqu'au 10 aot. Quand on vint demander  Napolon
s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, Non, dit-il,
bientt ces gens-l nous demanderaient toute la France.

[Note 33: Le 30 juin.]

Tel tait,  mon arrive  Dresde, l'tat des affaires. Je ne dissimulai
pas  Berthier, dont le jugement tait sain et les opinions
raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrt
dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne
et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilits, je
prsageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais
exist, depuis la rvolution, contre notre puissance, un principe de
coalition plus compacte. Berthier partagea ma manire de voir. Mais, me
dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection
avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction
ouverte; je suis forc d'employer des biais,  moins qu'il ne
m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous
faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans
l'hypothse de la rupture; c'est l mon terrain. Eh bien! le
croirez-vous? je n'ai pas os le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe
pour se rapprocher mthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait
 couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuy,
sous main, le plan d'un officier-gnral trs-capable[34]; plan qui
consiste  rappeler tout ce que nous avons par del l'Elbe,  runir
tous les corps dtachs, et  se retirer en masse sur la Saale et de l
sur le Rhin. Une considration dcisive milite en faveur de ce plan.
Admettons que l'Autriche se dclare: elle ouvrira aussitt les portes de
la Bohme, elle permettra aux allis de tourner toutes nos positions, en
un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur
l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il cri, dix batailles perdues
pourraient  peine me rduire  la position o vous voulez me placer
tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop _en l'air_ au coeur de
l'Allemagne? N'tais-je pas dans une position plus hasarde  Marengo, 
Austerlitz,  Wagram? Eh bien! j'ai vaincu  Wagram,  Austerlitz, 
Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuy sur
toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur
lequel je veux manoeuvrer pour faire face  toutes les attaques. Depuis
Berlin jusqu' Prague, l'ennemi se dveloppe sur une circonfrence dont
j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations diffrentes
conserveront long-temps de l'ensemble dans des oprations si tendues?
Je les surprendrai tt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les
plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se dcider. Je vous
le rpte, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que
l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait  peine me ramener sur
le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journe, et me
reportant de l sur les capitales de l'ennemi, je dlivrerais mes
garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les allis  une
paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calcul; le
sort fera le reste. Quant  votre plan de dfense rtrograde, il ne peut
me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne;
n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pense pour excuter
les ordres que je vous donne.

[Note 34: Nous sommes fonds  croire qu'il s'agit du
lieutenant-gnral Rogniat, qui commandait l'arme du gnie  la campagne
de Saxe. (_Note de l'diteur_.)]

Mais, dis-je  Berthier, si tous les gnraux, si tous les chefs de
l'arme pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne
voient de mme, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne
dciderait pas l'empereur  ne pas tout compromettre par son
obstination?--Ne vous faites pas illusion, rpliqua Berthier; les
opinions sont bien partages au quartier-gnral. Parce que nous avons
t long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on
ne voit pas combien les temps sont changs. Voyez d'ailleurs comment
l'empereur est entour: Maret est tout confit dans son systme; il ne
faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possde sa confiance encore
plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez
souvent la vrit, il n'en est pas moins obsquieux et courtisan.
L'empereur ne consulte gure ses deux plus braves gnraux, Murat et
Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours
habituels le poussent  la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut,
Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs
manires, et dont les opinions rentreraient aisment dans un systme
raisonnable. Quant  ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui,
ses cartes  la main, le suit partout, ils esprent comme lui que les
allis feront des fautes et qu'on les crasera; ils en parlent avec
mpris comme n'ayant pas de systme; ils ne veulent pas voir que tout a
chang depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons
appris  faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre  la
promptitude,  la prcision de nos manoeuvres,  la supriorit de notre
artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par
les faire triompher; car de mme que du temps du marchal de Saxe, ce
sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.--Dites aussi
la coopration des peuples, qui sont excits aujourd'hui 
l'insurrection contre nous, et par les socits secrtes, et par leurs
gouvernemens mmes.--Oui, sans doute, rpliqua Berthier, et ajoutez que
nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.--Me voil
clair, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos
donnes, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je
verrai l'empereur; je lui dirai la vrit, comme je l'ai fait  toutes
les poques.

Mon intention n'tait pas de m'engager dans une discussion militaire, ni
mme dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs,
qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son
dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son
vouloir. J'avais pu juger, dans ma premire audience, que deux hommes le
proccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais
 quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier tait plus
difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assur qu' l'entrevue
d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit:

[Note 35: Septembre 1812.]

Si Bonaparte ne russit point dans son attaque contre mon Empire, et
que, par suite de sa dfaite, le trne de France devienne vacant, je ne
vois personne de plus en mesure que vous d'y monter. Ces paroles, qui
servaient  expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas t
plutt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de
l'auguste organe qui les avait profres? Rien dans l'intrieur n'tait
prpar alors pour un semblable vnement. Que de chances n'aurait-il
pas fallu pour le rendre probable? A la suite des dsastres de Moscou,
il ne pouvait plus tre question dans les cabinets de l'Europe, de
substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On
commenait  se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons.
L'annonce de la prochaine arrive de Moreau sur le continent  la suite
de Bernadotte, claircissait bien des obscurits. La premire opration
de Charles-Jean, dbarqu  Stralsund avec le corps sudois, avant
l'armistice, fut de nous reprendre la Pomranie. Quelle allait tre sa
politique? On le disait toujours accompagn et presque gard  vue par
le gnral anglais Stewart, le gnral autrichien baron de Vincent, le
gnral russe Pozzo-di-Borgo, et le gnral prussien de Krusemarck. Bien
des dfiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui;
presque tous les partis taient reprsents  son quartier-gnral, et
jusqu' la coterie des mcontens, dont madame de Stal tait l'me.

Napolon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean
sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au
quartier-gnral de Reichembach, pour les affermir dans la rsolution de
ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat franais sur
la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le
trouver! Je me prmunis, et me prsentai aux jardins Marcolini.
Introduit presque aussitt, je trouvai l'empereur environn de cartes et
de plans. A peine m'aperoit-il, que, se levant, il me parle en ces
termes:Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?--Oui,
sire.--Allons-nous tre entre deux feux: entre les obus de votre ami
Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?--Selon moi, il
n'y a pas l-dessus le moindre doute,  moins de satisfaire
l'Autriche.--Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dpouiller sans
combattre. Je le sais, on soulve contre moi toutes les ambitions et
beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire
beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de
nos armes  nos ennemis.--Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essay
de le ramener  un systme moins hostile?--Quel moyen? il est  la solde
anglaise; je lui ai pourtant fait crire, et j'ai prs de lui un homme
sr; mais la tte lui tourne de se voir recherch et encens par les
lgitimes.--Sire, tout ceci me parat si grave que j'ai pris aussi la
plume pour tcher d'ouvrir les yeux au prince de Sude qui peut bien
venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la
guerre  la France.--Bah! la France! la France! c'est moi.--Que Votre
Majest daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y dmontre au
prince de Sude qu'il se fait l'instrument de la Russie et de
l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire
revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre  l'empereur qui la
lit attentivement.)--C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous
parvenir?--Je pense que Votre Majest pourrait se servir de
l'intermdiaire du marchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon
d'armes du prince de Sude, et qui pourrait y joindre ses instances
personnelles dans le mme but politique, en l'autorisant  choisir pour
missaire le colonel T....--Non, cet officier a t jacobin,--Sire, on
pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre
Majest connat le dvouement et l'intelligence.--A la bonne heure; je
lui ferai remettre des instructions et je le dpcherai  Ney.

Aprs un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout--coup la
parole: Avez-vous rflchi aux moyens de suivre la ngociation secrte
avec l'Autriche?--Oui, sire.--M'avez-vous prpar une note?--Oui, sire,
la voil.--(L'empereur aprs l'avoir lue:) Quoi! tout vous parat
inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des
demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir
dsarm, rduit  l'autorit d'un maire de village? Croyez bien, M. le
duc, que vous ne trouverez pas une gide plus sre que la mienne.--Sire,
j'en suis tellement persuad, que c'est prcisment l'un des motifs qui
me fait dsirer si ardemment de ne plus voir le trne de Votre Majest
expos aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la
raction de l'Europe, arrte long-temps par vos glorieux triomphes, ne
saurait plus l'tre aujourd'hui que par d'autres triomphes plus
difficiles  obtenir. Les mmes ministres, qui taient toujours prts 
ngocier avec votre cabinet, qu'il vous tait si facile autrefois de
diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera
plus touffe dans les conseils des rois par une politique troite et
imprvoyante; ils prtendent qu'il s'agit pour eux du salut de
l'Europe.--Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes
je ne me chargerai pas du rle dont ils ne veulent plus.--Mais enfin il
faut une solution; si vous ne dsarmez pas l'Autriche, ou si elle ne
passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette
fois unie invariablement. Le mieux serait l'oeuvre de la paix; elle est
possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en
cdant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fcheux
pressentimens, sire, me proccupent; au nom du ciel, pour la gloire et
l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai  organiser, vitez,
je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une
croisade gnrale contre votre puissance. Songez que cette fois, au
moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous
perdriez le reste de vos allis qui chanclent; qu'en vous refusant 
une dfense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se
prvaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole;
c'est alors qu'on verrait se rveiller de vieilles esprances assoupies,
et que l'Angleterre aux aguets verserait  Bordeaux, dans la Vende, en
Normandie et dans le Morhiban, ses missaires chargs d'y relever, au
moindre vnement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure,
sire, au nom de notre sret et de votre gloire, de ne pas en venir 
jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance.
Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne
par toute une population insurge, vous forceraient  dserter
l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des ngociations. A
ces mots l'empereur, relevant la tte, et prenant une attitude
guerrire: Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une
seule me suffit pour les dsorganiser et les craser. Il est fcheux,
monsieur le duc, qu'une fatale disposition au dcouragement domine ainsi
les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou
telle province; il s'agit de notre suprmatie politique, et pour nous
l'existence en dpend. Si ma puissance matrielle est grande, ma
puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en
brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les
vnemens. Quant  l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut
profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y
suis presque dcid; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente 
m'abattre tout--fait, et se livrer ainsi elle-mme  la toute-puissance
de la Russie. Voil ma politique, et j'entends que vous me serviez de
tous vos moyens. Je vous ai nomm gouverneur-gnral de l'Illyrie; et
c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise  l'Autriche.
Partez; passez  Prague; nouez-y vos fils pour la ngociation secrte;
et de l dirigez-vous  Gratz et sur Laybach, d'o vous suivrez les
affaires; allez vte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est
dcidment fou  lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et
ferme.--Je suis tout prt, sire,  rpondre  la confiance dont vous
m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des
principaux mobiles de la ngociation secrte, serait, sans aucun doute,
indpendamment de la rtrocession des provinces, la perspective de la
rgence, telle que l'a organise Votre Majest dans toute sa
latitude.--Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez
l-dessus, je vous donne carte blanche.

Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'
tirer parti, pour l'intrt de l'tat, de ma nouvelle position.
D'ailleurs, la ngociation secrte avec l'Autriche me semblait sans
objet du moment o l'empereur ne faisait point  ce cabinet les
concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intrts.
Or, ma mission n'tait,  l'gard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers
moi qu'un prtexte pour m'loigner, pendant la crise, du centre des
affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus
long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y
alimenter un parti tout prt  se rapprocher de lui, si, en cas de
rupture, il parvenait, par quelque grande dfaite,  disloquer la
coalition du nord. En second lieu, il avait  coeur de me faire
traverser la monarchie autrichienne d'un bout  l'autre pour me rendre 
mon gouvernement, persuad que je n'y jetterais pas en vain un
coup-d'oeil d'observation. Berthier m'avoua que telle tait l'intention
de l'empereur; qu'il dsirait mme que je m'arrtasse  Prague autant
que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pntrer les vues
ultrieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les
grands pouvoirs dont j'tais investi dans les provinces ilyriennes,
pouvoirs qui  la fois civils et militaires, me confraient une sorte de
dictature; mais je savais  quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que
la guerre se rallumt, soit que cette province ft rtrocde 
l'Autriche. Quant  mon sjour et  mes observations  Prague, je jugeai
qu' moi plus qu' tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni
d'tendre les autres au-del des limites que prescrivaient les
convenances.

Je voulais pourtant m'arrter  un plan raisonnable et utile, car je ne
connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur
l'tat politique existant, je combinais mes ides sur un avenir
probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confdration
gnrale; il peut prir les armes  la main, ou tre atteint par un
dcret de dchance  la suite de nouveaux revers qui dissiperaient
tout--fait le prestige de sa puissance. Malgr l'gosme, l'aveuglement
et mme la lchet qui rgnent parmi les principaux fonctionnaires de
l'tat, il est impossible que des ides de haute conservation ne
viennent pas  germer dans quelques-unes des premires ttes de Paris;
ceci peut amener une de ces rvolutions que la gravit des circonstances
et les exigeances de l'opinion dterminent. Il peut y avoir urgence, car
si l'Angleterre, l'me de cette coalition nouvelle, en prend la
direction politique, on verra renatre des chances en faveur des
Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antcdens ne me
permettaient pas de diriger mes vues de ce ct, en supposant mme le
renversement de l'Empire, et peut-tre m'imputera-t-on d'tre trop
sincre en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient
trouv, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de
fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement
compter. En effet, tous les intrts de la rvolution qui se dtachaient
de l'empereur, ceux mme des royalistes qui s'taient incorpors dans le
gouvernement imprial, devaient d'abord chercher  se rallier sous le
pouvoir de la rgence, dont Napolon avait lui-mme pos les bases, si
quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en prparer la
transition en cas de revers. Mais il tait clair qu'il ne fallait pas
attendre que tout ft dsespr. L'Autriche avait un grand intrt 
voir s'tablir une rgence sous l'gide d'une archiduchesse, et 
soutenir un systme qui, l'alliant  la France rconcilie avec l'Europe
et rduite  ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit
tout d'abord de balancer la trop grande prpondrance qu'allait acqurir
la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes ides, et je les
rdigeai dans un Mmoire o j'tablis l'hypothse d'une rgence
effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'ventualit aux hommes
d'tat. D'aprs mon plan, tous les intrts devaient tre reprsents
dans le conseil de rgence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi
que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres
personnes que je puis me dispenser de dsigner. Quant  l'ambition des
marchaux, elle et t satisfaite par l'rection de grands gouvernemens
militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur
influence dans l'tat; en un mot, la rgence, selon mes ides, aurait
concili tous les intrts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il
tait, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut t
une monarchie tempre par le mlange d'une aristocratie raisonnable et
d'une dmocratie reprsentative. C'tait sans contredit le plan le plus
appropri  la gravit des circonstances, puisqu'il pouvait prserver la
France du double danger de l'invasion et du dmembrement.

J'tais plus que fond  croire qu'il serait accueilli par l'homme
d'tat, alors le rgulateur de la politique autrichienne, dont je
connaissais la solidit du caractre et la profondeur des vues, de M. de
Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait  la dclaration
de guerre de l'Autriche en 1809. A cette poque, l'empereur m'ordonna de
le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par
une brigade de gendarmerie, pour tre conduit ainsi escort jusqu'aux
confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procd toutes les durets qui
pouvaient le rendre plus injurieux. Rvolt de ce traitement inoui, je
pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma
voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif
de ma visite, et lui exprimai combien j'en prouvais de regret; de l
quelques panchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous
comprendre. Ayant demand au marchal Moncey un capitaine de gendarmerie
qui st temprer par l'amnit et la politesse de ses manires ce que sa
mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de
poste de l'ambassadeur,  qui j'accordai tous les dlais convenables. En
nous sparant, il me tmoigna combien il tait sensible aux gards et
aux mnagemens que j'avais employs dans cette occasion.

Mes ides tant donc fixes, comme on l'a vu plus haut, press
d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de
Chassenon, auditeur prs l'intendance gnrale de la grande arme, et je
me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir t rendre hommage,
avant mon dpart de Dresde, au vnrable souverain de la Saxe, qui se
vouait avec tant de persvrance  la cause franaise. J'avais pu
remarquer combien les Saxons gmissaient de voir ainsi leur roi engag
dans les intrts de Napolon, et combien ils prvoyaient qu'il en
pourrait rsulter de malheurs.

J'arrivai  Prague au moment o l'on croyait toucher  l'ouverture du
congrs, sur lequel je ne fondais aucune esprance, et qui,  mes yeux,
n'tait qu'une de ces reprsentations diplomatiques imagines pour
justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les
plnipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver;
toute la chancellerie autrichienne y tait tablie. Des deux
plnipotentiaires franais, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il
attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son
collgue. Dj quelques difficults prcdaient la runion du congrs;
Napolon venait de se dclarer contre la nomination de M. d'Anstett,
plnipotentiaire de Russie, Franais n en Alsace, et qu'il signalait
dans son _Moniteur_ comme un agent de guerre trs-actif. Outre ces
altercations, on s'attendait que la question de forme arrterait ds les
premiers jours la marche des affaires. Napolon s'tait expliqu avec
Narbonne dans le mme sens qu'avec moi. La paix que je ne veux pas
faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer.
Croyez-moi, celui qui a toujours dict la paix ne peut pas  son tour
la subir impunment. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra
avec plus d'ardeur jusqu' ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cde
l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de
l'Allemagne. La seule instruction positive qu'et encore reue Narbonne
tait de chercher  ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie.
Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement  la
ngociation secrte, et il n'en augura pas mieux que moi.

Je me trouvai  Prague dans une sphre toute nouvelle et sur un terrain
qui m'tait inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me
fallut user de certains mnagemens pour m'aboucher avec le chef de la
chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mmes dfiances 
l'gard de Napolon, et des griefs plus ou moins fonds. On m'assura,
par exemple, que ds le mois de dcembre[36], il avait fait offre
d'abandonner  l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la
suprmatie de l'Allemagne, et enfin de rtablir l'ancienne splendeur de
la cour de Vienne; mais qu'aussitt qu'il s'tait vu en tat d'ouvrir
une nouvelle campagne, il avait tout lud, se bornant  ne plus cder
que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce
qui se prsentait naturellement  l'Autriche pour reprendre en Europe
son rang et sa prpondrance.

[Note 36: 1812.]

Le cabinet de Vienne voulait videmment profiter de l'affaiblissement de
notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de
Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intrt
 la rtrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup
de canon, de rentrer dans son vaste domaine.

J'appris  Prague que la coalition du nord venait de se dclarer contre
la Confdration du Rhin,  l'ouverture mme de la campagne, et que, ds
le 25 mars, la marchal Kutusoff avait annonc, par une proclamation
publie  Kalisch, que la Confdration du Rhin tait dissoute. C'tait
une sorte de sanction offerte d'avance  toutes les dfections de
troupes allemandes employes dans nos armes. J'appris galement que les
confrences de Reichenbach venaient d'tre reprises  Trachenberg; que
l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Sude y
assistaient, de mme que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord
Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les gnraux en chef de l'arme
combine. L on dterminait les forces que les puissances coalises
allaient consacrer  la guerre la plus active contre Napolon; l on
concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on
indiquait le rendez-vous des trois grandes armes _dans le camp mme de
l'ennemi_. Il tait impossible de ne pas y voir un accord de toutes les
parties contractantes qu'allaient cimenter des traits de partage et de
subsides.

Cependant on tait dcid  ouvrir le congrs, mais pour y renfermer
Napolon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux
confrences, l'Angleterre devait en tre l'me; elle allait en diriger
les ngociations.

Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne ft  la veille de complter son
accession  la confdration du nord, en y portant deux cent mille
hommes de troupes de premire ligne. A tout ce que nous essayions
d'allguer confidentiellement pour l'en dtourner, elle rpondait
qu'elle pouvait  peine trouver dans Napolon l'assurance de n'tre plus
expose  de nouvelles spoliations, tandis que l'tat des affaires lui
promettait davantage.

Tous mes efforts pour renouer la ngociation secrte furent infructueux.
Quant  mes vues particulires, ayant pour objet la garantie future de
notre tablissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan
d'une rgence dans l'intrt de l'Autriche, pourrait influer sur les
dterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions
seraient converties en ralits. Je ne pus faire prendre aucun
engagement provisoire sur un ordre de choses ventuel; j'obtins
seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la
puissance extrieure de Napolon, et que l'Autriche refuserait de se
prter  l'excution d'aucun projet de bouleversement dans l'intrieur.
Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent
prsents par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches
qu'elle faisait  Napolon au sujet des diatribes de son _Moniteur_, et
de certains articles insrs dans d'autres journaux.

Je m'loignais de Prague avec plus de lumires, sans doute, mais sans y
avoir trouv aucun lment de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en
emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait dcider du
sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien
difficile de stipuler  temps pour les intrts que j'avais combins et
qu'aucune diplomatie ne mettait encore en premire ligne.

En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je
tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidit, plus d'une instruction;
je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique compose
de tant d'tats divers, tait mieux gouverne et administre qu'on ne le
supposait gnralement; qu'elle tait d'ailleurs habite et dfendue par
une population fidle et patiente; que sa politique avait une sorte de
longanimit propre  triompher des revers, pour lesquels on lui voyait
toujours des palliatifs en rserve. Par sa persvrance dans ses maximes
d'tat, elle l'emportait tt ou tard sur la politique mobile de
circonstance; enfin, il tait vident que l'Autriche, par l'entier
dveloppement de sa puissance, allait mettre un poids dcisif dans la
balance de l'Europe.

Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes
styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duch de Carniole,
considr alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y
arrivai  la fin de juillet, et je m'y installai immdiatement en
qualit de gouverneur gnral. Ces provinces, cdes par le trait de
paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du
gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui
renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la
Croatie et de la Dalmatie, c'est--dire, tout le pays situ  la droite
de la Save, en partant du point o cette rivire sort de la Carniole, et
prend son cours jusqu' la frontire de la Bosnie; ce dernier pays
comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie
militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous
les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de
limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par
l que c'tait un assemblage de parties htrognes se repoussant entre
elles, mais qui, runies plus long-temps  l'Empire franais, eussent pu
former un seul tout, et acqurir par leur position une haute importance,
d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y taient
comprises. Mon arrive dans ces provinces fit d'autant plus de
sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police gnrale y
tait connu, et que j'y remplaais dans le gouvernement civil et
militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot
enfin, duc d'Abrants, qui venait d'tre pris en flagrant dlit de
dmence. Voici ce qui tait arriv  ce pauvre Junot: l'action corrosive
de l'pre climat de Russie sur la blessure qui l'avait dfigur en
Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas
obtenu le bton de marchal d'Empire, affectrent tellement ses organes,
qu'il donna six semaines avant mon arrive des marques publiques de
folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calche, 
laquelle six chevaux taient attels, et que prcdait un piquet de
cavalerie, lui-mme se place tout couvert de ses dcorations sur le
sige du cocher, et un fouet  la main. Ainsi en vidence, il se
promne, pendant plusieurs heures, d'une extrmit de la ville de Goritz
 l'autre, au milieu de la foule des habitans tonns. Le lendemain, il
dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par
cette formule: Sur ce, monsieur le commandant, je prie _Sainte
Cungonde_ de vous avoir en sa digne garde. Des scnes dplorables
s'tant succdes, le malheureux Junot fut transport en France, o il
mourut quinze jours aprs,  la suite d'un accs de fureur, en se
prcipitant des fentres du chteau de son pre. Tel tait l'homme que
je venais remplacer dans le gouvernement gnral des provinces qui, le
moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire franais, taient
encore gouvernes sur le pied de la conqute. A la vrit, j'allais,
tre second par le lieutenant gnral baron Fresia, nomm commandant
militaire sous mes ordres immdiats. Cet officier gnral, l'un des
Pimontais qui s'taient le plus distingus dans les armes franaises,
tait pntrant et capable; il commandait une division de cavalerie 
la grande arme  Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces
illyriennes.

Nous nous y trouvmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les
plus varis, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours
pittoresques, et chez des peuples offrant tour--tour les traces d'une
civilisation avance et les moeurs des temps primitifs.

A mon dpart de Dresde, prenant cong de l'empereur, il me dit que, dans
ses mains, l'Illyrie tait une avant-garde au sein de l'Autriche, propre
 la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de
marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais t de la
garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'ide de
l'changer contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant  son beau-pre
pour le retenir dans son alliance. Je m'tais aperu, du reste, qu'il
avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent.
Il me dit en outre qu' tout vnement il allait envoyer au prince
vice-roi, Eugne Beauharnais, l'ordre de se tenir prt sur la frontire
italienne pour attaquer au coeur les tats hrditaires, si la cour de
Vienne se dclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en mme
temps  l'arme bavaroise, au corps d'observation du marchal Augereau,
et au corps de cavalerie du gnral Milhaud, de seconder l'entreprise du
vice-roi, auquel il ordonnerait de pntrer jusqu' Vienne. Mais
Napolon pouvait-il s'abuser encore sur ses ides gigantesques, et ne
les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?

A peine arriv dans mon gouvernement, je pus juger par moi-mme que le
temps des ides hardies tait pass; qu'il ne fallait plus songer aux
oprations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au
centre mme des tats hrditaires. Nous n'avions en Illyrie que de
faibles dtachemens, et depuis les dsastres de la campagne de Moscou,
l'tat militaire du royaume d'Italie tait presque nul. Trois corps
d'observation en avaient t tirs successivement depuis 1812, ce qui
avait puis tous les cadres des corps franais et italiens; les
garnisons taient absolument dgarnies de troupes, et les tats de
situation n'offraient que les numros des rgimens; le vice-roi venait
pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle
arme. On lui assignait, en consquence, les conscriptions des
dpartemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut
assez rapide, mais les cadres commenaient  peine  se remplir, et
cette arme qui devait tre de cinquante mille hommes, n'avait encore ni
matriel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'crivait
Narbonne m'annona la rupture du congrs. L, le mot de l'Autriche avait
t enfin prononc le 7 aot; elle avait demand: la dissolution du
duch de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le
rtablissement des villes ansatiques dans leur indpendance; la
reconstruction de la Prusse avec une frontire sur l'Elbe; la cession 
l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On
renvoyait  la paix gnrale la question de l'indpendance de la
Hollande et de l'Espagne. Napolon employa la journe du 9  dlibrer.
Il se dcide enfin  donner une premire rponse, dans laquelle,
acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journe
du 11 se passe  en attendre l'effet; mais il apprend bientt que dans
la matine le congrs a t dissous. Le mme jour, l'Autriche
abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes
accourent en Bohme. Napolon adopte, trop lard, dans leur entier, les
conditions nonces par M. de Metternich; mais ces concessions qui
auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche
dclare la guerre, et ajourne indfiniment la question de la reprise
d'un congrs. A la rception de cette lettre, je ne formai plus aucun
doute que l'attaque ne comment par l'Illyrie.

En traversant les tats hrditaires, je n'avais pas t sans
d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que
le feld-marchal lieutenant Hiller tait attendu  Agram; qu'il y tait
prcd par les gnraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de
l'arme dont il allait prendre le commandement s'lverait  quarante
mille hommes, et que dj les rgimens qui se trouvaient dans la Croatie
autrichienne taient mis sur le pied de guerre. A mon arrive, j'en
avais donn avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonaient
parmi les habitans de la Croatie franaise des menes secrtes et une
fermentation sourde pratiques par des agens autrichiens envoys en de
de la Save; ils y prparaient un mouvement insurrectionnel qui pt
faciliter une invasion. En effet, le 17 aot, le lendemain du jour de
l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes,
sans dclaration de guerre pralable, passrent la Save  Sissek et 
Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le gnral Jeanin,
commandant  Carlstadt, chef-lieu de la Croatie franaise, fit d'abord
quelques dispositions de dfense; mais, abandonn par les soldats
croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgs, il opra
sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la
Croatie, M. de Contades, arrt dans sa fuite, fut en danger de perdre
la vie. chapp comme par miracle  la fureur des habitans dchans
contre les employs de l'administration franaise, il fut retenu
prisonnier par le gnral Nugent, qui ne consentit  le rendre  la
libert que sur une autorisation de la cour de Vienne.

La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de
surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement
autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes
suivirent l'exemple de la Croatie. Bientt mme les villes de Zara,
Raguse et Cattaro, dfendues par les gnraux Roise, Montrichard et
Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employs
franais, furent assiges par des troupes autrichiennes, auxquelles se
joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens,
j'avais fait mettre en tat de dfense les chteaux de Laybach et de
Trieste. Instruit que le gnral autrichien Hiller, commandant en chef
l'arme ennemie, runissait prs de Clagenfurt la plus grande partie de
ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pntrer ensuite dans le
Tyrol par la valle de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi.
Dj il avait mis son arme en mouvement sur l'Illyrie. L'arrive 
Laybach de la division italienne du gnral Pino, me mit en tat de
soutenir les hostilits.

Je ne m'abusai pas cependant; Hiller oprait avec quarante mille hommes,
et il avait pour lui la population. Le vice-roi, rduit, soit par la
faiblesse numrique de son arme, soit par l'inexprience de ses
soldats,  une guerre dfensive, dans le seul but de gagner du temps, ne
pouvait songer  reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait dj
dpasse. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet
sur Clagenfurt, il tait rellement  craindre que l'ennemi ne vnt 
forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement et dbord
la gauche de l'arme du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le
vallon de la Drave, l'accs du Tyrol. Le prince prit la position
d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste.
Sur l'extrme gauche, il fit garder les dbouchs du Tyrol par un corps
dtach.

Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste
sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le gnral
Pino avec la mme facilit. Willach, pris et repris, souffrit du combat
plus encore que les combattans. La seule opration vigoureuse fut
l'enlvement du camp de Felnitz par le lieutenant-gnral Grenier.

Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur,
c'tait en Allemagne que devait se dcider le sort de l'Italie. A
Dresde, la rupture venait d'tre suivie d'vnemens militaires plus
importans.

Mais la bataille de Dresde, en rpandant l'allgresse parmi les
partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un clair d'esprance; ils
se virent replongs tout--coup dans l'incertitude et la crainte. Les
nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm
commenaient  transpirer  Paris et  Milan. J'apprenais, par mes
correspondans, qu'on tait rest  Paris dix-huit jours sans recevoir de
courriers. Les rumeurs commenaient  attrister la France o l'empereur
perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues
royalistes recommenaient dans la Vende et  Bordeaux, et qu'on se
disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est
le commencement de la fin_.

On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernires
nouvelles d'Allemagne, les gnraux autrichiens qui nous combattaient,
se montraient de plus en plus confians. De notre ct, les troupes
italiennes ne montraient plus la mme ardeur. Un de leur chef, le
gnral Pino, qui d'abord avait manoeuvr sous mes yeux pour la dfense
de l'Illyrie, trahissant le dcouragement secret qui commenait  gagner
tous les rangs, quitta l'arme tout--coup, et alla rsider  Milan dans
l'attente du rsultat de la campagne.

J'allai confrer de l'tat des choses avec le prince vice-roi, que je
trouvai lui-mme inquiet, mais toujours dvou  l'empereur. Il tait
pein de la rupture, et n'avait plus la mme confiance dans la fortune
de Napolon: Mieux et valu, me dit-il, qu'il et perdu, sans trop de
dommage, les deux premires batailles dans le dbut de la campagne, il
se serait retir  temps derrire le Rhin. Je ne lui cachai pas que je
lui en avais donn le conseil  Dresde, mais que rien n'avait pu faire
impression sur son esprit. Cela est d'autant plus fcheux, lui dis-je,
qu' la premire bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la
reconstruction politique de l'Europe sans lui. Eugne fut frapp de
cette rflexion, et, pour la premire fois peut-tre, il sonda la
fragilit de son tablissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage
cette fois, peu confiant dans son entourage.

Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le
portaient  croire que la Bavire tait au moment de se dtacher de
notre alliance; que l'arme bavaroise, sur les frontires de l'Autriche,
n'avait fait aucun mouvement pour arrter ceux des Autrichiens qui
s'avanaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave
vers le Tyrol; que ne pouvant plus dfendre lui-mme l'Italie allemande,
il allait se retirer derrire l'Isonzo, pour mettre les dfils entre
lui et l'ennemi. Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez
vous y maintenir, tchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que
dans vos soldats, tchez au moins de disputer assez long-temps le pays
entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux vnemens de se
dvelopper. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous
mettez  couvert Mantoue, Vrone, Milan et les bouches du P.

Il fit aussitt ses dispositions de retraite, et de mon ct j'vacuai
Laybach, aprs avoir laiss dans le chteau un simulacre de garnison,
compose en grande partie de convalescens, que je mis sous le
commandement du colonel Lger. Je suivis l'arme, qui vint occuper les
lignes de l'Isonzo. Le mme jour, les Autrichiens s'tant reports en
forces sur Trieste, le lieutenant-gnral Fresia vacua dfinitivement
par mon ordre cette place, ne laissant dans le chteau qu'une petite
garnison, commande par le colonel Rabi, qui ne capitula, un mois
aprs, qu' la suite d'une trs-belle dfense.

Du quartier-gnral de Gradisca, j'adressai  l'empereur mon rapport. Je
lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus couter que des
motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par
suite de ce mouvement, les provinces illyriennes taient dsormais
perdues; que cependant le rle auquel l'arme d'Italie allait borner ses
efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et
pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillit de l'Italie.
J'ajoutai que ma mission touchant  son terme, je le suppliais de me
donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.

Dans l'attente soit des vnemens, soit de ce que Napolon dciderait 
mon gard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prdilection sur cette
magnifique Lombardie,  la libert de laquelle je m'tais vou  mon
dbut dans la carrire des hauts emplois. Hlas! elle gmissait aussi
sous l'oppression impriale, et sa destine politique ne dpendait que
trop de la destine de Napolon.

En conqurant l'Italie, nous y avions apport notre activit, notre
industrie, le got des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le
plus d'avantages de la rvolution franaise que nous y avions
transplante. Milan reut plus de lustre encore lorsqu'elle devint
capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'tat, un snat, un corps
diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires,
des tribunaux, ajoutrent prs de vingt mille habitans  sa population,
qui dpassait cent mille mes. Milan s'embellit; mais sa priode
brillante fut de courte dure, comme celle de tous les royaumes italiens
que l'ambition du dominateur puisa bientt d'hommes et d'argent dans
sa vaine pense de conqurir le monde. Le vice-roi, Eugne, ne fut
bientt plus aux yeux des Lombards que l'excuteur obissant de toutes
ses volonts. Aprs Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient
perdu leur lasticit en Italie comme en France. Le sentiment de la
puissance de Napolon s'teignait en mme temps que s'clipsait
l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugne
sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage.
D'ailleurs brave soldat, et d'une loyaut prouve, Eugne tait
parcimonieux, un peu lger, trop docile aux conseils de ceux qui
flattaient ses gots, ne connaissant point assez le caractre des
peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Franais
ambitieux; il lui manquait de possder la tactique politique au mme
degr que celle des armes. Arriv  ces derniers temps d'preuve, ce
prince acheva de mcontenter les peuples par des conscriptions et des
rquisitions forces; en un mot, le vice-roi ne cda que trop 
l'exemple et  l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint
d'autant plus difficile, qu'il eut bientt contre lui, et les partisans
de l'indpendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les
premiers s'inquitant davantage, cherchaient un appui. De mme que son
pre adoptif, Eugne n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son
autorit, que dans son arme, qu'il s'tait ht d'organiser et
d'aguerrir.

Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armes en
Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'arme de l'empereur, avec le
projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opration  Dresde, et
si les vnemens de la guerre leur taient favorables, de se runir en
arrire de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que
Napolon avait  opposer aux trois grandes armes des allis  peine
deux cent mille hommes rpartis dans onze corps d'infanterie, quatre de
cavalerie, et dans sa garde qui prsentait une rserve formidable. Nous
venions de savoir enfin qu'il s'tait dcid, pour ne pas se laisser
tout--fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour
aller manoeuvrer  Magdebourg et sur la Saale. Tout--coup, vers les
derniers jours d'octobre, je reois du quartier-gnral du vice-roi, un
billet conu en ces termes: Pour ne vouloir rien cder, il a tout
perdu. Qu'on juge de ma perplexit et de mon impatience  connatre
toute l'tendue de l'vnement. Ds le lendemain se propagrent des
bruits sinistres sur les fatales journes de Leipsick, qui allaient
ramener sur le Rhin Napolon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se
ralisaient tous mes pressentimens, toutes mes prvisions. Mais
qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire
chancelant? Il tait facile de prvoir que l'norme pouvoir dont
l'empereur s'tait empar, s'il n'tait abattu, serait au moins rduit;
d'un autre ct, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il
pourrait rencontrer dans l'intrieur de l'Empire, tous les lmens
constitutifs de la puissance publique m'taient connus; tous les hommes
plus ou moins influens, je pouvais les apprcier, et juger de la porte
de leur courage et de leur nergie. Il fallait un audacieux, et il n'y
avait que des lches. Le seul homme qui, par son talent et par la
souplesse de son gnie aurait pu matriser les vnemens et sauver la
rvolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tte.
Quant  moi, qui certes n'et pas manqu de rsolution, j'tais loign
du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons
prpares de longue main. J'en frmissais d'impatience, et, dcid 
tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils
secrets d'une trame qui nous et conduit  un but salutaire, j'tais
dj en route, quand une lettre de l'empereur, date de Mayence,
m'ordonna, en rponse  mon dernier rapport, d'aller prendre le
gouvernement gnral de Rome, dont je n'avais t jusqu'alors que le
titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui
perdait l'Empire se trouvait encore en sret avec les dbris de sa
puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les
vnement, et dans l'attente de recevoir de mes affids de Paris des
informations positives sur la sensation que produirait le retour subit
de l'empereur  la suite de ces nouveaux dsastres. Mais que je
connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jug les hommes qui
l'occupaient! Pas vingt snateurs qui ne crussent l'Empire hors de
danger, parce que l'empereur tait sauv! pas un grand fonctionnaire
qui souponnt les armes europennes capables de franchir le Rhin!
Malgr la stupeur qui rgnait dans toutes les classes, l'aveuglement
crait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter
sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment dsign; il
semblait pier avec une astuce et une ironie cache l'instant d'une
chte qui ne lui paraissait pas tre arriv encore  son terme.

Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement
l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de
repasser l'Adige et d'tablir son quartier-gnral  Vrone. L'arme
autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts,
s'tablit  Vicence,  Bassano et  Montebello, formant dj le blocus
de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les ngociations secrtes dont
j'avais tenu les fils, l'abandon des tats de Venise jusqu' l'Adige,
tait consenti comme un des prliminaires de paix avec l'Autriche. Mais,
o pouvaient s'arrter aujourd'hui les prtentions de cette puissance?
Les deux armes restrent ainsi en prsence comme en quartier d'hiver.
C'tait sur l'Italie mridionale que se portaient tous les regards, et
d'o l'on attendait les dterminations politiques et militaires, qui
rendraient quelque activit aux deux armes qui s'observaient sur la
Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napolon
entirement perdues aprs les journes de Leipsick, s'tait ht de
retourner  Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le
maintenir sur le trne, mme aprs la ruine de celui qui l'y avait fait
monter. Dans une entrevue avec le comte de Mir, au quartier-gnral
d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'baucher, pour ainsi
dire, son accession  la coalition et son trait avec la cour
d'Autriche. Je n'avais alors aucune donne particulire sur les
dterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa
politique. J'appris qu'en arrivant  Lodi, venant de Leipsick et de
Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de
marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui et demand s'il
viendrait bientt secourir le vice-roi: Sans doute, rpondit-il avec
son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante
mille bons b....... Et il partit comme un clair. J'en infrais qu'il
avait dit prcisment le contraire de ce qu'il mditait. En effet, il
entrait alors dans les vues de Murat, en mme temps qu'il s'allierait 
l'Autriche, de se prsenter aux Italiens comme le soutien de leur
indpendance; j'appris mme qu'il avait accueilli, en traversant la
haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers suprieurs qui
travaillaient aussi  l'affranchissement de leur patrie, eu leur
promettant d'embrasser leur cause et d'amener une arme sur le P.

A mon arrive  Rome, je trouvai le gnral Miollis et l'administrateur
Janet, pleins de dfiance et de soupons sur la conduite de Murat, qui,
me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait
une nouvelle arme, compose en partie de Napolitains, de transfuges
italiens, de Corses et de Franais. Tous les avis de Naples annonaient
qu'il venait d'abolir le systme continental dans ses tats, et de
permettre l'entre dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations;
on assurait que non-seulement il ngociait avec la cour de Vienne, mais
encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix spare
avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome
taient partages par le vice-roi, qui venait de dpcher  Naples son
aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui
donna des assurances de paix et d'amiti dont se contenta ce jeune
officier, peu au fait des manges de cette cour.

Murat se dclarant pour l'indpendance italienne, trouvait un parti dans
les tats romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espces
d'illumins politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les
jurisconsultes et les prlats romains. Le prtre Battaglia venait
d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'tait mis  la
tte d'une troupe de rvolts, s'emparant des caisses publiques et
levant des contributions sur les personnes attaches au parti franais.
En mme temps, des crits et des proclamations incendiaires taient
rpandus avec profusion dans les tats pontificaux. Miollis ayant fait
marcher la force arme, dispersa bientt les bandes d'insurgs;
Battaglia ayant t arrt et conduit  Rome, ses dpositions laissrent
entrevoir qu'il tait l'agent du consul napolitain Zuccari, charg par
sa cour de susciter des soulvemens contre la domination franaise. Je
pensais qu'il fallait opposer aux menes des Napolitains beaucoup de
circonspection et de prudence, et ne rien prcipiter.

Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute
Italie. Ds les premiers jours de dcembre, une division d'infanterie et
une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches  feu,
entrrent dans Rome: ces troupes taient commandes par le gnral
Carascosa. Quoique l'empereur et donn l'ordre de traiter le roi de
Naples comme un alli _qui tait prt  montrer de bonnes dispositions_,
et que le mouvement de son corps d'arme ft concert avec le vice-roi,
le gnral Miollis reut les Napolitains avec dfiance, faisant mettre
en tat de dfense Civita-Vecchia et le chteau Saint-Ange, o furent
transports les caisses et tous les effets prcieux. Trois ou quatre
divisions napolitaines se succdrent, en se dirigeant  la fois par les
Abruzzes sur Ancne, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro,
Rimini et Bologne. C'tait dans cette dernire ville que Murat venait
d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route
de son arme, dont la prsence sur le P paraissait avoir pour but de
contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de
l'indpendance  l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de
travailler  lui faire des partisans.

Dans ces entrefaites, je reus de l'empereur la mission de me rendre 
Naples, pour tcher de dtourner Murat de se dclarer contre lui; mes
instructions portaient de le mnager et d'user de beaucoup d'adresse
dans cette ngociation; de le flatter mme de la perspective qu'on lui
abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancne, dpouilles de l'tat
romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus
prcd  Naples par trois lettres de l'empereur adresses  Joachim,
l'une d'elles annonant ma prochaine arrive comme charg de ses
pouvoirs. Je fis mon entre  la cour de Naples vers la mi-dcembre.

C'tait une singulire cour que celle de Joachim, et une royaut bien
vacillante que sa royaut du Vsuve. Murat avait un grand courage et peu
d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le
ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les
soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napolon, qui ne se
mprenait pas sur le caractre de son beau-frre, crut  tort que la
reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son
mari, et que sans elle Murat ne saurait tre roi. Mais ds les premiers
temps de son rgne, souponnant l'empire auquel on voulait le soumettre
maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances
politiques o il se trouvait alors combattirent d'autant plus
l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour
alentours que des hommes qui le poussaient  se dclarer contre
Napolon, en lui prsentant ce revirement de systme comme une ncessit
politique.

Dans une cour o la politique n'tait que de l'astuce, la galanterie de
la dissolution, et la reprsentation extrieure une pompe thtrale, je
me trouvais  peu prs, si la comparaison n'tait pas trop ambitieuse,
comme Platon  la cour de Denys. Ds mon arrive, je fus assailli
d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une
sorte d'ingnuit, je reconnus des missaires de Paris. Il y en avait
aussi dans le conseil du roi; et je me dfiais surtout d'un certain
marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est
pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise
de l'autre. Lors de mes premires confrences en prsence de Murat, je
dus y apporter une grande rserve; je feignis d'tre sans instructions,
et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua
qu'elle tait critique et embarrassante; qu'il se trouvait plac d'une
part entre son peuple et son arme, abhorrant toute ide de persvrance
dans l'alliance franaise; de l'autre, entre l'empereur Napolon qui le
laissait sans direction et l'abreuvait de dgot, et les souverains
allis, qui exigeaient de lui qu'il pronont sans dlai son accession
complte  la coalition; que, d'un autre ct, les chefs des Italiens
lui demandaient de concourir  dclarer l'indpendance de leur patrie,
tandis que le vice-roi tait en opposition  toutes les mesures
favorables aux indpendans, soit par les ordres de l'empereur, soit
d'aprs ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore  lutter
contre les manoeuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche 
soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les
_carbonari_ dans toute l'tendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne
m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'tait
une rsolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner 
l'engager  en prendre une, et, une fois prise,  s'y tenir d'une
manire invariable.

Le roi,  l'issue de la confrence, m'avoua qu'ayant communiqu 
l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un dtachement
autrichien ne ft dirig sur les bouches du P, il lui avait demand 
cette occasion qu'il renont franchement  la possession directe de
l'Italie, et compltt ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son
indpendance. Je rpondis au roi qu'il tait difficile de croire que
l'empereur ft de ncessit vertu; que, dans cette supposition, je
rclamerais la priorit pour la France, moi qui l'avais suppli en vain,
 plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.

Mes autres confrences furent tout aussi oiseuses. Murat tait lanc;
son conseil le poussait de plus en plus dans les intrts de la
coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler
l'Italie  l'indpendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je
me bornai  lui recommander, dans une confrence secrte, d'augmenter
son arme et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher  tout prix  sa
cause la secte des _carbonari_ qu'il avait impolitiquement perscute,
et qui me paraissait prendre plus de consistance  mesure que les
vnemens acquraient plus de gravit. Je terminai par conseiller au roi
de ne pas trop compter sur sa cohue princire d'altesses napolitaines,
et de s'entourer plutt de gens qui auraient d'autre _excellence_ que
celle de nom, et  la fermet desquels il pourrait se confier.

Ma mission  Naples n'tait pas sans agrment. Je respirais en plein
hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et
considr dans une cour brillante; mais toutes mes penses se tournaient
vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la
menaait; l'tranger tait  ses portes; qu'allait faire l'empereur?
qu'allait-il devenir? J'tais convaincu qu'il n'aurait point assez de
grandeur d'me pour s'identifier avec la nation. Isol, sa ruine tait
certaine; mais les clats de sa chute graduelle pouvaient encore tre
long-temps funestes  la patrie.

Ne recevant aucune dpche directe, et n'ayant que des notions vagues
sur l'tat de Paris, je me htai de reprendre la route de Rome, o
m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de
quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manire certaine, qu'on y
attendait l'arrive du comte de Neyperg, plnipotentiaire d'Autriche,
charg de conclure son trait d'accession, et que je me serais trouv
alors dans une fausse position  Naples. Rentr dans la capitale du
monde chrtien, je n'eus rien de plus press que d'ouvrir mes dpches
de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment 
l'autre,  la violation de la neutralit de la Suisse par les allis, et
 l'invasion de notre territoire par les frontires de l'Est; qu' peine
l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une
soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les
maladies pidmiques et la dsorganisation avaient caus de ravages
dans ses armes; que cependant il s'obstinait  repousser _les bases
sommaires_ que les allis venaient de lui faire parvenir de Francfort,
bien que dans le conseil Talleyrand le pousst fortement  la paix, en
ne cessant de lui rpter qu'il se mprenait sur l'nergie de la nation,
qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonn.

Sourd  de si sages conseils, que mditait Napolon dans cette crise? Un
coup d'tat: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des
orages d'une rvolution o les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'tait
persuad, par suite de la confusion d'ides qui rgnait dans sa tte en
matire d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand
effet. Il y renona nanmoins, sur les reprsentations de Talleyrand et
de Cambacrs. Ils observrent qu'il fallait faire la chose sans le
dire; qu'il pouvait mme prendre les clefs du Snat dans sa poche, sans
avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du
Snat fut depuis ce temps gard  vue.

Tel tait le rsum de ma correspondance; et dans les dispositions o
m'avait jet l'impression que j'en ressentis, j'crivis  l'empereur la
lettre suivante:

J'ai pris cong du roi de Naples: je ne dois dissimuler  Votre Majest
aucune des causes qui ont arrt l'activit naturelle de ce prince.

1. C'est l'incertitude o vous l'avez laiss sur le commandement des
armes d'Italie. Le roi, dans ces deux dernires campagnes, vous a donn
tant de preuves de son dvouement et de ses qualits militaires, qu'il
s'attendait  recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent
humili  la fois et de vos soupons, et de l'ide de se trouver plac
sur la mme ligne que vos gnraux.

2. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie  l'empereur,
vous dgarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y oprer des
dbarquemens et y exciter des sditions d'autant plus dangereuses que
les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans
quel tat, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans arme, dcourag par
une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses
maux, puisque le Rhin n'est plus une barrire, et que l'empereur, loin
de pouvoir garantir l'Italie, a peine  s'opposer  l'envahissement de
ses frontires d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez  vous, lui
crit-on de Paris, ne comptez que sur vous-mme. L'empereur ne peut plus
rien, mme pour la France; comment garantirait-il vos tats? Si, dans le
temps de sa toute-puisssance, il eut la pense de runir Naples 
l'Empire, quel sacrifice serait-il port  faire pour vous? Il vous
sacrifierait aujourd'hui  une place forte.

3. D'un autre ct, vos ennemis opposent au tableau de la situation de
la France celui des avantages immenses que prsente au roi son accession
 la coalition: ce prince consolide son trne, agrandit ses tats; au
lieu de faire  l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa
couronne, il va rpandre sur l'un et l'autre l'clat le plus brillant en
se proclamant le dfenseur de l'Italie, le garant de son indpendance.
Se dclare-t-il pour Votre Majest, son arme l'abandonne, son peuple
se soulve. Spare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout
entire accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi
des hommes qui tiennent de prs  votre gouvernement. Peut-tre ne
fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majest. La
paix est ncessaire  tout le monde: dterminer le roi  se mettre  la
tte de l'Italie, est,  leurs yeux, le plus sr moyen de vous forcer 
faire la paix.

Je suis arriv  Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot
d'_indpendance_ a acquis une vertu magique. Sous cette bannire se
rangent sans doute des intrts divers; mais tous les pays veulent un
gouvernement local; chacun se plaint d'tre oblig d'aller  Paris pour
des rclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France,
 une distance aussi considrable de la capitale, ne leur prsente que
des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impts,
vexations, privations, sacrifices, voil, se disent les Romains, ce que
nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons
aucune espce de commerce, ni intrieur ni extrieur; que nos produits
sont sans dbouchs, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le
payons un prix excessif.

Sire, lorsque Votre Majest tait au plus haut degr de la gloire et de
la puissance, j'avais le courage de lui dire la vrit, parce que
c'tait la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois
galement, mais avec plus de mnagement, puisqu'elle est dans le
malheur. Son discours au Corps lgislatif aurait fait une profonde
impression sur l'Europe et aurait touch tous les coeurs, si Votre
Majest et ajout au dsir qu'elle a manifest pour la paix, une
renonciation magnanime  son ancien systme de monarchie universelle.
Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalises
croiront ou diront que ce systme n'est qu'ajourn, que vous profiterez
des vnemens pour y revenir. La nation franaise elle-mme restera dans
les mmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous
concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrnes et le Rhin;
si vous faisiez une dclaration franche de ne pas dpasser ces
frontires naturelles, vous auriez tous les voeux et tous les bras de la
nation pour dfendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore
le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait  votre gloire
et  la prosprit de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez
avoir de vritable paix qu' ce prix. Je crains d'tre seul  vous
parler ce langage; dfiez-vous des mensonges des courtisans,
l'exprience a d vous les faire connatre. Ce sont eux qui ont pouss
vos armes en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait
loigner de vous vos plus fidles amis, et qui, dernirement encore,
vous ont dtourn de signer la paix  Dresde. Ce sont eux qui vous
trompent aujourd'hui et qui vous exagrent votre puissance. Il vous en
reste assez pour tre heureux et pour rendre la France paisible et
prospre; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est
persuade; il serait mme inutile  lui faire illusion, on ne la
tromperait plus.

Je conjure Votre Majest de ne pas rejeter mes conseils, ils partent
d'un coeur qui n'a cesse de vous tre attach. Je n'ai point le sot
amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la mme
franchise il vous tiendrait le mme langage. Il vous aurait parl comme
moi aprs la paix de Tilsitt, aprs la paix de Vienne, avant la guerre
contre la Russie, et, en dernier lieu,  Dresde.

Il est affligeant, pour la dignit de l'homme, que je sois le seul qui
ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majest prouve de nouveaux
malheurs, je n'aurai pas  me reprocher d'avoir cess de lui dire la
vrit. Au nom du ciel, mettez un terme  la guerre; faites que les mes
puissent trouver un moment pour se reposer.

Ma lettre tait  peine partie, que Napolon frappait son dernier coup
d'tat: la dissolution du Corps lgislatif. De ce palais des Tuileries
qui n'aurait d retentir que de voeux et d'hommages, et qui fut
transform soudainement en une arne d'orgueil, de colre et de
scandale, on vit sortir, pouvants, lgislateurs et magistrats,
gnraux et fonctionnaires publics. Tous furent pntrs d'une profonde
douleur de voir le chef de l'tat et la nation se retirer l'un de
l'autre au moment o ils auraient le plus besoin de leurs secours
mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisime lustre de
l'Empire? cette anne serait-elle la dernire de sa dure? Quels
funestes prsages pour la dfense de la patrie envahie par cinq armes
trangres, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de
l'Europe!

Pour continuer d'en imposer  l'Autriche, et se croyant matre de la
dtacher,  son gr, de la coalition, l'empereur, au dbut de cette
campagne dfinitive, conserva la rgence  Marie-Louise; de sorte que
l'Empire, dans son agonie, et de fait deux gouvernemens, l'un au camp
de Napolon, l'autre  Paris. Bientt mme il ajouta encore  tout ce
que cette rgence avait d'absurde dans la pratique comme dans la
conception, en dfrant  son frre Joseph, presqu'au moment o il
venait d'investir l'impratrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance
gnrale de l'Empire. Ce n'tait qu'un lment de division de plus qu'il
jetait dans son gouvernement.

Ce n'est pas ainsi que j'avais conu la rgence et que j'aurais fini
par la faire prvaloir si le mauvais gnie de la rvolution ne m'eut pas
tenu enchan au-del des Alpes.

Je le demande, quelle tait, dans cette incohrence du pouvoir, la
personne ou l'autorit qu'on pouvait rellement considrer comme
dpositaire de la pense de Napolon? Joseph n'tait que le contre-poids
de l'archichancelier Cambacrs, qui l'tait de l'impratrice et de
Joseph, et l'impratrice n'tait l que pour la forme. Voil donc
Cambacrs la cheville ouvrire de la rgence de Paris; mais il ne
l'tait que sous la surveillance du ministre de la police, vritable
inquisiteur domestique. En elle-mme, la police n'est qu'une puissance
occulte, dont la force rside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa
force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'tat;
mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'tait bris
 jamais.

On voit par ce qui prcde que jamais gouvernement ne s'tait tenu prt
 succomber sous autant de prcautions, et peut-tre par excs de
prcautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorits se
trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilit de conserver le
gouvernement dans les mains de Napolon. Personne n'a eu le courage de
le proclamer tout haut et d'agir en consquence; mais aussi quelle honte
pour tant d'hommes capables et expriments d'avoir laiss consommer la
ruine de l'tat, et oprer, sous l'influence de l'tranger, une
rvolution dont la patrie en pleurs rclamait l'initiative!

 vous qui m'avez dit depuis et aprs coup; Pourquoi n'tiez-vous pas
l? Combien cette sorte de regret ne rvle-t-il pas votre lchet! Je
n'tais pas l, prcisment parce que j'aurais d y tre, et qu'on avait
pressenti que, par la seule force des choses, tous les intrts de la
rvolution que je reprsentais  moi seul, auraient prvalu et par  la
catastrophe.

Je me mprenais si peu sur notre tat rel, que, voulant hter mon
retour et mettre un terme  ma mission, j'crivis  l'empereur une
seconde lettre o je lui reprsentai combien il tait contraire  sa
dignit que je restasse en qualit de son gouverneur gnral  Rome,
envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que
d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'tat de
Gnes pussent tre conservs, si le roi de Naples accdait  la
coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce
prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire
provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de
dfendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos
garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples  la cause
franaise; que, du reste, trouvant ma dignit blesse  Rome o mon
autorit ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence
o j'attendrais ses dernires instructions.

Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquite, en suspens,
partage sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat,
vers la Haute-Italie. Les adhrens de Napolon assuraient que les
Napolitains, rests fidles et dvous  sa cause, ne se portaient sur
le P que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat
viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indpendance ne
voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrive
d'auxiliaires qui les aideraient  s'affranchir du joug des Franais.
D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquitude, sur le thtre de la
Haute-Italie, une nouvelle arme qui n'tait  leurs yeux qu'un ramassis
de vagabonds et de pillards enrls par force et tout--fait
indisciplins. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, mdiocre
talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp
du vieux gnral cisalpin Trivulzi, dont il a pous la concubine, et
qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume
d'Italie, s'est jet de dsespoir dans les troupes de Murat; d'un
ex-gnral lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruauts, ses
exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un
conseil de guerre, fut renvoy sans emploi. Peut-tre viendra-t-on
vanter le jeune Lavauguyon, rcemment rentr en grce auprs de Murat,
qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgraci en 1811, poque o,
 la tte des vlites  cheval de sa garde, il tait, selon les uns trop
remarqu par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus
heureux de Murat. Les autres gnraux n'ont ni plus de consistance ni
plus de considration. Ainsi, je sus bientt  quoi m'en tenir sur
cette arme napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt
escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pices
d'artillerie; du reste, elle tait d'une assez belle tenue, mais en
effet peu discipline.

Le gouvernement de Toscane tait d'autant plus inquiet sur son avenir,
que, ds le 10 dcembre, les Anglais avaient opr un dbarquement 
Via-Reggio, et de l s'taient prsents devant Livourne; mais la bonne
contenance de la garnison franaise les avait dcids  se rembarquer.
Toutefois, cette tentative ne paraissait tre de leur part qu'une
premire reconnaissance.

Ce fut au milieu de ces circonstances que je me prsentai  la cour de
la grande-duchesse, o je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle
une femme singulire, que pour cette fois j'eus le temps d'tudier.
Dpourvue de beaut et de charmes, lisa n'tait pas sans esprit, et les
premiers mouvemens de son coeur taient bons; mais un dfaut incurable
de jugement, et ses penchans  la lubricit, la jetaient dans des carts
et dans l'extravagance. Son tic consistait  se modeler par imitation
sur les habitudes de son frre, affectant sa brusquerie, recherchant le
faste, l'appareil militaire, et ngligeant les arts de la paix, les
lettres mmes, dont jadis elle s'tait rige en protectrice par
engouement. Dans un pays o avait tant fleuri l'agriculture et le
commerce, elle ne s'tait occupe qu' se former une cour splendide et
servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et dfaisant
les gnraux; l o jadis les universits de Pise et de Florence, les
acadmies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jet tant
d'clat, elle avait laiss dprir les tudes, n'accordant de protection
qu' des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot,
lisa tait redoute et n'tait point aime. Quant  moi, loin d'avoir 
m'en plaindre, je la trouvai prvenante, affectueuse, rsigne mme 
toutes les traverses dont elle tait menace, et dfrant volontiers 
mon exprience et  mes conseils. Ds ce moment, je devins le directeur
de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dpit de ce que
Napolon tait  la veille, non seulement de perdre peut-tre l'Empire
par son obstination, mais encore de sacrifier sans hsiter les
tablissemens dont sa famille tait en possession. Je devinai alors
toutes ses craintes, et je compris combien elle tait alarme de l'tat
prcaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur  voir chapper
de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu' Dresde j'avais donn 
Napolon les avis les plus sincres et les plus  propos; que je l'avais
averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe;
qu'il devait cder l'Allemagne et se tenir ensuite derrire le Rhin, en
appelant la nation  son aide; qu'il serait forc malgr lui d'en venir
l, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti command par la
ncessit.

Cependant les diffrens corps de l'arme de Murat parvenaient
successivement  leur destination, soit  Rome, soit dans les Marches.
Le gnral Lavauguyon, son aide-de-camp, qui tait  Rome mme,  la
tte de cinq mille Napolitains, se dclarant tout--coup commandant des
tats romains, prit possession du pays. Le gnral Miollis, qui n'avait
que dix-huit cents soldats franais, se renferma dans le chteau
St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le
chteau; il demanda une entrevue  Miollis que celui-ci refusa
nettement.

Mais bientt Murat lui-mme, qui tait parti de Naples le 23 janvier,
fit son entre  Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant
d'empressement; il fut reu avec de grands tmoignages de satisfaction
par les indpendans.

Murat fit proposer au gnral Miollis, ainsi qu'au gnral Lasal cette,
qui dfendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en
France eux et leur garnison; ces deux gnraux s'y refusrent, et le roi
laissa un corps d'observation charg de bloquer ces deux places. En mme
temps il avait fait commencer le sige de la citadelle d'Ancne, o
s'tait retir le gnral Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore
d'hostilits ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes
d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entre 
Bologne, fit occuper Modne, Ferrare et Cento. Sa conduite quivoque, et
les mouvemens de ses troupes qui s'avanaient vers Parme et vers la
Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine dfection.
Joachim tait entr dans Bologne le premier fvrier. Le jour mme il
dtacha de son arme le gnral Minutolo, avec huit cents hommes, pour
prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le gnral
Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la
grande-duchesse, qui se lamentait d'tre ainsi dpouille par son
beau-frre. Appel au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple
allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai  la
grande-duchesse de cder  l'orage et de se retirer soit  Livourne soit
 Lucques. Cette rsolution prise, elle enjoignit  son mari, le prince
Flix Baciocchi, d'oprer l'vacuation militaire de la Toscane.

Je fus tmoin de cette dbcle qui, sur une moindre chelle, n'tait que
la rptition de la grande scne dont Paris allait tre prochainement le
thtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut
que fuite d'une part et de l'autre guerre drisoire de jeux de mots et
de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du
gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait
cru devoir changer de nom; il s'tait fait appeler _Flix_ (l'heureux)
au lieu de _Pascal_, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse
en France. De l, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au
moment de sa dconfiture: _Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso
che sei ritornato Pasquale, saremo felici_.

Le prfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes
de ce genre; comme il tait trs-rigide pour la conscription, et que
toutes les fois qu'un homme se prsentait pour tre rform, il le
congdiait avec sa formule habituelle: _bon  marcher_; au moment o les
autorits furent contraintes d'abandonner la ville, on crivit sur sa
porte en gros caractres: _bon  marcher_.

Tandis que la grande-duchesse et moi tions retirs  Lucques, Baciocchi
tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui
de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais
demands pour l'vacuation militaire de la Toscane et des tats romains.
La grande-duchesse dsirait galement voir la Toscane dlivre des
troupes franaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la
fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napolon.
Elle se dfiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait
impos en qualit de commissaire-gnral de police et qui m'tait
redevable de sa fortune. Elle allait jusqu' le souponner d'adresser 
Napolon des rapports qui lui taient contraires, de mme qu' moi.
lisa s'en ouvrit franchement et me tmoigna un jour combien tait vif
son dsir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-gnral, afin
de vrifier si ses soupons taient fonds. Persuad moi-mme que la
correspondance de Lagarde devait m'tre encore plus dfavorable qu' la
grande-duchesse, je ne cherchai point  la dissuader, quand elle me dit
qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre  Pise, et qu'elle
le ferait ensuite arrter par des hommes masqus et aposts sur la
route. Il me parut plaisant de voir ainsi dtrousser sur le grand chemin
un commissaire-gnral de police, qui, tout en affectant de la rondeur
et de la bonhomie, se vantait d'tre plus fin que l'Italien le plus
rus. Il s'agissait de donner un dmenti  sa suffisance. En effet, 
son retour de Pise, les hommes aposts l'arrtent, le font descendre de
sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le
bord d'un foss, les autres lui enlvent argent, bijoux, et surtout ses
papiers, qui taient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vmes
venir des gens tout effars nous apprendre la msaventure de M. le
commissaire-gnral, nous emes peine, la grande-duchesse et moi, 
conserver notre gravit, et il fallut nous retirer  l'cart pour donner
cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette _opra
seria_, tout le monde fut mystifi; les prtendus papiers du
commissaire-gnral qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des
numros du _Moniteur_ que Lagarde, ayant une voiture  double fond o
tait cachs ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse
extrieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et
suivant toute probabilit pour la peur seulement, car il n'aura pas
manqu de s'indemniser, soit  Florence, soit  Paris.

Cependant Murat, qui dj occupait les lgations, s'efforait de remplir
de son nom l'Italie entire. Il m'crivait lettre sur lettre, me
rptant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul
moyen de conserver le trne, et m'engageant de dire  l'empereur toute
la vrit sur l'tat actuel de l'Italie. Je lui rpondis que je l'avais
prvenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour
oser dire la vrit  l'empereur; que j'avais toujours pens que c'tait
trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la ncessit
pour le roi de Naples de se constituer une bonne arme comme moyen
d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir
toute indcision; il lui tait trs-essentiel, lui disais-je, de se
crer une grande considration et de faire estimer son caractre; et
puisque sa dcision paraissait arrte, je devais  l'amiti qu'il avait
pour moi, de lui avouer que la moindre hsitation serait funeste;
qu'elle appellerait sur lui la dfiance; qu'il pouvait, d'ailleurs,
servir sa patrie en contribuant  la pacification gnrale, et en
relevant la dignit des trnes et l'indpendance des nations. J'ajoutais
que je voyais avec peine les soulvemens des campagnes; qu'il ne fallait
pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invit aussi
par ce prince  lui envoyer, par crit, les rflexions que je lui avais
prsentes  Naples sur les constitutions que lui demandaient les
partisans de la libert, je l'avertissais de ne pas se laisser entraner
 jeter au milieu du peuple napolitain des ides auxquelles il n'tait
point prpar; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de
constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand
nombre, qu'un prtexte mis en avant par le dsir de s'affranchir de
toute obissance.

Les troupes de Murat taient arrives sur les rives mridionales du P.
En prenant possession de la Toscane et des tats romains, il s'tait
prononc contre l'empereur, son beau-frre, en faveur de l'Autriche. Il
tait engag et on ne l'tait pas vis--vis de lui; car le trait qu'il
avait sign  Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'tait
pas ratifi.

Je jugeai, d'aprs la gravit des vnemens, devoir m'aboucher encore
avec Murat, et j'allai confrer avec lui secrtement  Modne. L, je
lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti dcisif, qu'il devait le
dclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermet dans le caractre
que votre coeur renferme de qualits, vous seriez plus fort en Italie
que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'lan
et de franchise. Il hsitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de
Paris les plus rcentes. Dtermin par leur contenu, il me confia son
projet de proclamation, ou plutt de dclaration de guerre, pour lequel
j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, date
de Bologne, tait conue en ces termes:

Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napolon
combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu  ses
cts; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune
illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intrts de
mon ancienne patrie, ceux de mes tats et les vtres, si je ne sparais
pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre  celles des
puissances allies, dont les intentions magnanimes sont de rtablir la
dignit des trnes et l'indpendance des nations.

Je sais qu'on cherche  garer le patriotisme des Franais qui sont dans
mon arme par de faux sentimens d'honneur et de fidlit; comme s'il y
avait de l'honneur et de la fidlit  assujtir le monde  la folle
ambition de l'empereur Napolon.

Soldats! il n'y a plus que deux bannires en Europe; sur l'une vous
lisez: religion, morale, justice, modration, lois, paix et bonheur; sur
l'autre: perscutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil
dans toutes les familles: choisissez.

J'eus aussi  traiter avec Murat d'une affaire particulire qui touchait
 mes intrts; j'avais  rclamer, comme gouverneur-gnral des tats
romains et ensuite de l'Illyrie, un arrir de traitement qui s'levait
 la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples
s'tant empar des tats romains et des revenus publics,  ce titre il
devait acquitter ma crance. Il en donna l'ordre; l'excution souffrit
quelque retard; nanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je
n'y avais pas fait la guerre  mes dpens.

Je retrouvai  Lucques la grande-duchesse toujours en moi et dans une
vive inquitude sur la marche des vnemens. Je lui annonai que Murat
allait en venir enfin  sa leve de bouclier, mais que je doutais
nanmoins qu'il mt assez de vigueur et de rectitude dans ses oprations
pour s'attirer la confiance de ses nouveaux allis; que les ministres
d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'tre franais et surtout
trop attach  l'empereur; que les rvolutionnaires qui gouvernaient
Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des
intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils
allaient mme jusqu' imputer  mes conseils l'inaction des troupes
napolitaines, que les Autrichiens taient impatiens de voir marcher
contre le vice-roi, lequel allait tre incessamment attaqu par le
gnral comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laiss Murat
malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation pineuse il
s'tait plac; mais que dsormais il me serait difficile de lui faire
parvenir mes avis.

Peu de jours aprs, je reus du ministre de la guerre une dpche
contenant les instructions de l'empereur relatives  l'vacuation de
l'tat romain et de la Toscane. A ces instructions tait jointe une
lettre pour le roi de Naples, que j'tais charg de lui remettre
personnellement; il m'tait prescrit de lui faire en mme temps
certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon
la position o je trouverais ce prince. Je partis aussitt pour Bologne,
o se trouvait alors Murat. Jusqu' Florence je n'prouvai aucune
difficult; mais  mon arrive dans cette ville, les nouvelles autorits
me signifirent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrter 
Florence, et que je devais me retirer  _Prato_ pour y attendre la
rponse du roi. Je lui expdiai aussitt un courrier, et revins 
Lucques, prfrant sjourner dans cette ville, _Prato_ tant dj en
insurrection. Je reus bientt la rponse de Murat, qui m'annonait
avoir donn l'ordre  ses gnraux de traiter avec moi de l'vacuation
de la Toscane et des tats romains.

Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort  propos. La
plupart des troupes franaises qui taient en Toscane s'taient
concentres  Livourne; celles qui taient  Pise faisaient mine de
rsister. Dj mme le gnral napolitain Minutolo, s'tant port avec
une colonne de l'arme de Murat, de Florence  Livourne, il y avait eu 
Pise des hostilits entre cette troupe et un dtachement franais:
elles allaient devenir srieuses. Instruit de l'vnement, je partis de
Lucques en toute hte et je me prsentai aux avant-postes. M'tant fait
reconnatre, je stipulai aussitt une convention, par laquelle les
troupes franaises abandonneraient les postes et les forteresses
qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre
aussitt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur
Gnes.

Peu de jours aprs, je traitai, en vertu des mmes pouvoirs, avec le
lieutenant-gnral Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane,
de l'vacuation des tats romains. Cette nouvelle convention stipulait
la remise du chteau Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains.
Les garnisons franaises devaient tre transportes par mer  Marseille,
aux frais du roi de Naples.

Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'tais si impatient de voir
arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un tat si
dplorable; elle tait inonde de troupes trangres qui s'avanaient de
plus en plus vers la capitale, dont Napolon tait rduit  dfendre
les approches. De loin j'avais quelque embarras  m'expliquer la marche
de certains vnemens: par exemple, pourquoi les deux armes allies
runies s'taient spares de nouveau aprs avoir gagn sur Napolon la
bataille de la Rhotire, au lieu de marcher ensemble sans dlai sur
Paris. Par l on et devanc de deux mois les vnemens de la fin de
mars, ce qui aurait vit bien des dsastres, bien du sang et des larmes
inutilement rpandus. Mais les allis n'avaient alors rien de prt dans
Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la rgence,
prolongrent  regret, sans doute, les calamits de la guerre, afin
d'arriver  d'autres combinaisons et  d'autres rsultats. Quant au
congrs de Chtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrs de
Prague. Tout annonait que le dnouement de ce grand drame ne se ferait
pas long-temps attendre.

Avant de prendre la route de France, je me transportai  Volta,
quartier-gnral du prince vice-roi; il avait opr sa retraite sur le
Mincio; et au moment de la dnonciation de la guerre du roi de Naples
contre la France, il avait livr aux Autrichiens une de ces batailles,
qui ne dcidant rien en politique, ne profitent qu' l'honneur des
armes. J'eus avec le vice-roi deux confrences particulires, dans
lesquelles je lui reprsentai que donner des batailles devenait d'autant
plus inutile que tout allait se dcider dans le rayon de Paris; je le
dtournai de dfrer  l'ordre de l'empereur de porter l'arme d'Italie
sur les Vosges; d'abord, parce qu'il tait trop tard pour qu'une
jonction pt s'oprer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait 
jamais son tablissement en Lombardie. Eugne m'avoua que Murat lui
avait fait proposer secrtement de s'unir  lui pour se partager
l'Italie aprs avoir renvoy toutes les troupes franaises, et qu'il
avait repouss cette proposition extravagante; que sa dclaration de
guerre le mettait, lui Eugne, dans le plus grand embarras, et qu'il ne
croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur 
servir les Autrichiens. Je le rassurai  cet gard, connaissant le
caractre incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses voeux pour
l'indpendance italienne taient dj contraris par les allis.

J'tais au quartier-gnral d'Eugne, lorsque je vis arriver, dpch
par l'empereur, Faypoult, ancien prfet, en qui Murat avait une
certaine confiance, et que Napolon lui envoyait, ainsi qu' Eugne,
avec la nouvelle des succs recens obtenus dans la Brie et  Montereau.
Ces avantages taient exagrs  dessein pour soutenir l'espoir d'Eugne
d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zle de Murat dans la cause
de ses nouveaux allis. Un aide-de-camp d'Eugne, le comte Tacher, qu'il
avait envoy  Napolon, tant revenu aussi en toute hte, lui rapporta
les propres paroles que l'empereur, enivr par quelques succs brillans,
mais passagers, lui avait adresses: Retournez auprs d'Eugne, lui
avait dit Napolon, racontez-lui comment j'ai arrang tous ces gens-l;
c'est de la canaille que je chasserai  coups de fouet. Tout le monde
en tait dans la joie au quartier-gnral. Je pris Eugne  part, et je
lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance
qu' des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien
sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans
toute son tendue le danger imminent qui menaait le trne imprial; que
ce n'tait point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le
sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se sparant de la nation,
l'empereur, par son despotisme, avait tu l'esprit public. Je donnai
quelques conseils  Eugne, et je me mis en route pour Lyon, laissant
l'Italie en proie, pour ainsi dire,  quatre armes diffrentes,
franaise, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord
Bentinck avait rellement dbarqu  Livourne; de l, signifiant  lisa
qu'il ne reconnaissait ni l'autorit de Napolon, ni la sienne comme
grande duchesse; et, dictant ainsi des lois  la Toscane, il vint se
runir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modne et Reggio.

Ainsi je laissai l'Italie dans un tat quivoque, embarrass; et rien de
plus prcaire alors que nos tablissemens au-del des Alpes. Ni le
vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de
bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni mme assez de
consistance aux yeux mme des Italiens, pour soutenir les restes de
notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des
directions opposes.

Du reste, j'tais bien plus inquiet de l'tat alarmant de la France que
de la situation chancelante du vice-roi et mme de Murat; au fond, le
sort de l'Italie allait dpendre du rsultat de la lutte, alors si
vivement engage entre Napolon et les monarques allis, qui
s'efforaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.

Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les
premiers jours de mars. Tout y tait dans une sorte de confusion et
d'incertitude sur le rsultat de la campagne. Le prfet, le
commissaire-gnral de police et quelques gnraux secondaires voulaient
dfendre Lyon, par suite de la persuasion o l'on tait  Lyon qu'on
dfendrait Paris, et c'tait avec des ouvrages de campagne qu'on
prtendait arrter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menace
par l'arrive d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On
circonvint Augereau, dtracteur de Napolon, mais guerrier peu
politique, et qui, dans cette crise, cdant  de mauvais conseils, ne
voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant  sa destine. Une
ligne de fortifications fut trace  la hte, et tous les moyens furent
employs pour donner un caractre national  cette rsistance parmi le
peuple. Mais les mmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir
dans Paris, sige du gouvernement, prvalaient aussi  Lyon. Le prfet
Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais
assoupis, et dtruit par les mmes causes qui le faisaient tomber en
langueur dans le reste de la France.

La nuit mme de mon arrive, je fus admis aux confrences des principaux
fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le marchal
Augereau. Je m'aperus, ds l'abord, que tout ce qui ressemblait  des
partis dsesprs, n'taient plus accueillis que par le prfet, par
quelques-uns des officiers gnraux accourus avec un corps de l'arme
d'Aragon, et par le commissaire-gnral de police Saulnier. J'annonai
franchement la dfection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes
allait se prcipiter sur la France, qu'il n'tait plus possible de
sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions,
aussi bien que mes rvlations, contrariaient les fonctionnaires, qui,
par zle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un
sige. Ils ne dguisrent pas la gne qu'ils ressentaient de ma
prsence, et je m'aperus bientt qu'ils avaient des instructions
secrtes  mon gard. Augereau, n'ayant point prt l'oreille au seul
projet de dlivrance qui ft dans les intrts de la rvolution dont il
tait pourtant un zlateur sincre, finit par donner les mains  la
mesure provoque par le prfet et le commissaire-gnral de police, qui
tendait  me forcer de quitter Lyon pour aller rsider provisoirement 
Valence. Je cdai, quoiqu' regret, et je pris la route du Dauphin, en
jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais
voulu pouvoir traverser en poste.

Ce fut  Valence que j'appris l'arrive  Vesoul de MONSIEUR, comte
d'Artois, et les terreurs de Napolon aux premires lueurs de royalisme
qui venaient de percer  Troyes en Champagne. J'appris peu de jours
aprs, coup sur coup, l'arrive du duc d'Angoulme au quartier-gnral
de lord Wellington, la perte de la bataill d'Orthez par Soult, la perte
de la bataille de Laon par Napolon, et l'entre du duc d'Angoulme 
Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir 
plus de cent lieues de la capitale, o une rvolution politique devait
ncessairement clater  la suite de tant de dsastres! L'occupation de
Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitt, et le marchal
Augereau, reculant son quartier-gnral  Valence, je me rendis 
Avignon dans l'attente des vnemens, et toujours  la veille de
m'lancer vers Paris au premier signal. Mais, entour par diffrens
corps d'arme, rduit  des conjectures et  des bruits vagues par
l'interruption des courriers, et par la difficult des communications,
je balanai trop sans doute  prendre un parti dcisif. Que je me suis
repenti, dans la suite, de ne pas m'tre rapproch furtivement de Paris
par le centre de la France, libre encore de l'invasion trangre! Une
seule considration put m'arrter; je craignis que les instructions
secrtes qui me concernaient n'eussent t transmises  chaque prfet
individuellement.

J'tais  Avignon sans aucun caractre politique, et j'habitais les
mmes appartemens o fut assassin un an plus tard le malheureux Brune.
L, je trouvai l'esprit public mont contre Napolon, au point que je
pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les
autorits constitues, auxquels j'annonais le renversement prochain du
gouvernement imprial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait
pour la bonne cause. Plus qu' Lyon et  Valence, il se manifestait 
Avignon des dispositions  voir Napolon dchu, remplac par une
autorit quelconque. Enfin, la nouvelle des vnemens du 31 mars me
parvint. Forc de faire un long dtour, de prendre la route de Toulouse
et de Limoges, je n'arrivai  Paris que dans les premiers jours d'avril,
mais il tait trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont
j'aurais d faire partie, la dchance de Napolon que j'eusse
ambitionn de prononcer, mais effectue sans moi; enfin, la restauration
des Bourbons,  laquelle je me fusse oppos pour faire prvaloir le plan
de rgence qui tait mon ouvrage, anantissaient mes projets et me
rejetaient dans la nullit politique, en prsence de princes que j'avais
offenss; je sentais que la clmence pouvait tre d'accord avec la bont
de leur coeur, mais qu'elle n'en tait pas moins incompatible avec le
principe de la lgitimit.

J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se
ft trouv  Paris, et-il fait partie du gouvernement provisoire, et
dans cette supposition quel et t le rsultat de la rvolution du 31
mars?

Ici je dois  mes contemporains quelques claircissemens relatifs  des
circonstances secrtes que j'ai jug  propos de ne point morceler dans
mes rcits, afin de les mieux prsenter dans tout leur jour, car il est
des aveux qui ne peuvent tre justifis que par les conjonctures, et
qu'on ne doit se permettre qu' la faveur des temps. Je confesserai
d'abord que, pntr de la ncessit de prvenir la raction de l'Europe
et de sauver la France par la France, les vnemens de 1809,
c'est--dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers,
n'taient que les premiers moyens d'excution d'un plan de rvolution,
qui avait pour but le dtrnement de l'empereur. Je confesserai aussi
que j'avais t l'me de ce plan, seul capable de nous rconcilier avec
l'Europe, et de nous ramener  un gouvernement raisonnable. Il demandait
le concours de deux hommes d'tat, l'un dirigeant le cabinet de Vienne,
l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de
Metternich et du marquis de Wellesley,  qui j'avais envoy,  cet
effet, M. de Fagan, ancien officier au rgiment irlandais de Dillon, que
son caractre insinuant rendait propre  une mission si dlicate.

Avant d'en venir  de pareilles ouvertures, je n'avais point nglig,
dans l'intrieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopration me
fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre
rconciliation avait eu lieu dans une confrence  Surne, chez la
princesse de Vaudmont. Ds les premiers panchemens, nos ides
politiques s'taient accordes, et une sorte de concidence s'tait
tablie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu chapper 
la morsure pigrammatique de mon noble et nouvel alli qui, aprs
l'entrevue, questionn par ses affids sur ce qu'il pensait  mon gard,
rpondit: Oui, oui, j'ai vu Fouch, c'est du papier dor sur tranche.

On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas
offens; les considrations de politique dominant toujours chez moi
l'irritabilit de l'amour-propre.

J'avais galement senti la ncessit de me mettre en rapport direct avec
l'un des snateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-mme, tait
en relation intime avec la secrtairerie d'tat par l'entremise de
Maret, son ancien compagnon de captivit. Une pareille conqute m'tait
d'autant plus prcieuse que, depuis la disgrce de Bourienne, je n'avais
plus  la secrtairerie d'tat, dans mes intrts, que des subalternes,
 qui les fils des hautes intrigues chappaient souvent. Mais quel moyen
de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre
de mes antagonistes dclars! La snatorerie de Bourges tant venue 
vaquer, j'y vis aussitt le prix de la rconciliation; je manoeuvrai en
consquence: S........ l'obtint; j'eus ds-lors un ami de plus au Snat,
et comme un oeil toujours ouvert dans le cabinet de Napolon.

Un homme me manquait encore; le marchal M......, chef de la
gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait t contraire; nomm au commandement
d'un corps d'arme en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois,
dnu de ressources pcuniaires pour entrer en campagne; je connus son
embarras, et je lui envoyai, d'aprs le conseil d'un ami, une rserve de
quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de
laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de
trs-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux
ministres dans mes mains: l'intrieur et la police; j'avais la
gendarmerie  ma disposition et une nue d'observateurs  mes ordres;
j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des
vieux rpublicains et des royalistes persvrans, qui trouvaient une
gide dans mon crdit. Tels taient les lmens de mon pouvoir, quand
Napolon, engag dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et
dsormais jug perturbateur incorrigible, me parut dans une position
tellement inextricable que je formai le plan que j'ai rvl plus haut.
Soit que son instinct m'et devin, soit que des indiscrtions
inhrentes au caractre franais eussent veill ses soupons: car, pour
trahi, je ne le fus pas; ma disgrce presque subite, comme je l'ai
racont dans la suite des vnemens de 1809, reculrent de cinq annes
la ruine du trne imprial. Et c'tait, protg par de tels souvenirs,
soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonn ni lors de
ma dfaveur, ni dans mon exil; c'tait, en outre, second par la
rputation d'homme d'tat qui avait prophtis la chute de Napolon avec
la prcision d'un calculateur froid et prvoyant, que je me trouvai
surpris par les vnemens du 31 mars. Si j'eusse t  Paris alors, sans
aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des
secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer  ces vnemens
extraordinaires une toute autre direction. Ma prpondrance et ma
dcision prompte auraient prvalu sur l'influence plus mystrieuse et
plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si lev n'aurait pu cheminer
qu'attel avec moi au mme char. Je lui aurais rvl toutes les
ramifications de mon plan politique; et en dpit de l'odieuse police de
Savary, du ridicule gouvernement de Cambacrs, de la lieutenance
gnrale du mannequin Joseph et de la lchet du Snat, nous aurions
redonn la vie  ce cadavre de la rvolution; et ces patriciens
dgrads n'auraient plus song, comme ils l'ont fait trop tard, qu' se
conserver eux mmes. Par notre impulsion ils auraient prononc, avant
l'intervention trangre, la dchance de Napolon, et proclam le
conseil de rgence, tel que j'en avais arrt les bases. Ce dnouement
tait le seul qui pt mettre  couvert la rvolution et ses principes.
Mais les destins en avaient autrement dcid.[37]. Napolon lui-mme
conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de
prtextes pour me tenir loign de la capitale, o il redoutait mme la
prsence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y mprendre,
l'ordre laiss  Cambacrs de faire partir immdiatement pour Blois
l'impratrice et le roi de Rome,  la moindre apparition des allis,
n'eut pas d'autre motif que de parer  une rvolution qui pouvait tre
opre par l'tablissement d'une rgence nationale. Lorsqu'aprs s'tre
laiss, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre,
il voulut avoir recours  la rgence pour dernier expdient, il tait
trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prvalu, et ce
fut lorsqu'un gouvernement provisoire tait dj tout form, que je vins
me prsenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux!
Agit par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir,
et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frapp moi-mme
d'un spectacle tout nouveau pour la gnration; l'entre publique d'un
fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans,
revoyait, au milieu des acclamations et de l'allgresse publique, la
capitale de ses aeux, dcore des drapeaux et des emblmes de la
royaut; mu, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bont royale, se
mlant  une ivresse royaliste, je fus subjugu[38]; je ne dissimulai
ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Snat, en le
pressant d'envoyer une dputation  S. A. R. MONSIEUR, et me dclarant
indigne d'en faire partie, de paratre moi-mme devant le reprsentant
du monarque; m'levant avec force contre ceux de mes collgues qui
prtendaient imposer des chanes aux Bourbons.

[Note 37: Dites plutt qu'en dpit de tant d'intrigues, de toute la
puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la
politique europenne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que
nos princes du sang franais pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes
consols aujourd'hui de tant de guerres et de calamits par le rgne de
Charles X, que la haute sagesse de Louis XVIII a su nous mnager. (_Note
de l'diteur_.)]

[Note 38: Voyez ici les effets de cette mme Providence: Quel
sublime et touchant spectacle que celui de la rentre du fils de France
dans l'immortelle journe du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'me
d'un rgicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconnat dans ce
grand dnouement la main de la divine Providence, qui prparait, dix
annes  l'avance, la douce et paternelle domination de Charles X, de ce
roi chevalier, salu par les acclamations des Parisiens dans les
prludes de notre restauration. (_Note de l'diteur_.)]

Le mois n'tait pas coul que, tourment d'une secrte inquitude que
m'inspirait le voisinage de Napolon  l'le d'Elbe, voisinage que
j'entrevoyais pouvoir devenir fatal  la France, je pris la plume et je
lui adressai la lettre suivante que je livre  l'impartialit de
l'histoire:

Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe taient  vos pieds,
j'ai os vous faire entendre constamment la vrit. Maintenant que vous
tes dans le malheur, j'prouve plus de crainte de blesser votre
sensibilit, en vous parlant le langage de la sincrit; mais je vous le
dois, puisqu'il vous sera utile et mme ncessaire.

Vous avez accept, comme retraite, l'le d'Elbe et sa souverainet. Je
prte une oreille attentive  tout ce qui se dit au sujet de cette
souverainet et de cette le. Je crois qu'il est de mon devoir de vous
assurer que la situation de cette le, en Europe, ne vous convient pas,
et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore
moins  celui qui a possd un Empire immense.

Je vous supplie de peser ces deux considrations, et vous sentirez
combien elles sont fondes.

L'le d'Elbe est  trs-peu de distance de l'Afrique, de la Grce et de
l'Espagne; elle touche presqu'aux ctes d'Italie et de France. De cette
le, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener
subitement dans les pays les plus exposs  l'agitation, aux vnemens,
aux rvolutions. La stabilit n'existe encore nulle part; dans cet tat
de mobilit des nations, un gnie comme le vtre peut toujours exciter
de l'inquitude et des soupons parmi les puissances europennes; sans
tre criminel, vous pouvez tre accus, et sans tre criminel, vous
pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les
gouvernemens que pour les nations.

Un roi qui monte sur le trne de France dsire rgner uniquement par la
justice; mais vous savez de combien de passions un trne est entour, et
avec quelle adresse la haine donne  la calomnie les couleurs de la
vrit.

Les titres que vous conservez, en rappelant  chaque instant ce que
vous avez perdu, ne peuvent servir qu' augmenter l'amertume de vos
regrets; il ne paratront pas des dbris, mais une vaine reprsentation
de tant de grandeurs qui se sont vanouies. Je dis plus, sans vous
honorer, il vous exposeront  de plus grands dangers. On dira que vous
ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos
prtentions. On dira que le rocher de l'le d'Elbe est le point d'appui
sur lequel vous voulez placer le levier, d'o vous chercherez  soulever
de nouveau le monde entier.

Permettez-moi de vous dire toute ma pense. Il serait plus glorieux et
plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, 
prsent, l'asile le plus sr et le plus convenable pour un homme comme
vous, est dans les tats-Unis de l'Amrique. L, vous recommencerez
votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer
votre gnie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois
galement impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la
patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux
Amricains que si vous tiez n parmi eux, vous auriez pens et vot
comme eux; et que vous auriez prfr leurs vertus et leur libert 
toutes les dominations de la terre.

Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par
des royalistes, sous les yeux de MONSIEUR, comte d'Artois, avec la
lettre suivante que j'adressai  Son Altesse Royale.

    Monseigneur,

J'ai voulu rendre un dernier service  l'empereur Napolon, dont j'ai
t dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer  Son Altesse
Royale la lettre que je viens de lui crire. Ses intrts ne peuvent
tre pour moi une chose indiffrente, puisqu'ils ont excit la piti
gnreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous
les intrts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout
sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances aprs tant
d'agitations et de malheurs; et le repos, mme alors qu'il serait tabli
sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assur; on n'en
jouirait jamais tant que l'empereur Napolon serait dans l'le d'Elbe.
Napolon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute
l'Europe, ce que le Vsuve est  ct de Naples. Je ne vois que le
Nouveau-Monde et les tats-Unis auxquels il ne pourra pas donner de
secousses.

Par cette lettre, le prince, dont la sagacit ne peut tre rvoque en
doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-tre, que je
ne devais pas tre rang au nombre des adhrens de Napolon.

Consult par des courtisans et par des ministres, je leur rptai
plusieurs fois: Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous  la
tte du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur
les gouvernemens qui vous ont prcds, et plus justement encore sur les
vnemens; servez-vous  la fois de la vertu qui a clat dans
l'oppression, de l'nergie qui s'est dveloppe dans nos discordes, et
des talens qui se sont produits dans le dlire. Si le roi ne prend pas
la nation pour point d'appui, son autorit s'affaiblira, ses courtisans
seront rduits  provoquer autour de lui de striles hommages qui le
perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher  la couleur de la
cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle
n'est frivole qu'en apparence, elle dcide de tout, c'est la question
de l'tendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban
semblera dcider de la couleur du rgne. Ce sacrifice est pour le roi ce
que fut pour Henri IV celui de la messe. On voit que dans mes conseils
je n'hsitais pas  constituer le roi chef de la rvolution,  qui se
fut offerte ainsi une garantie plus sre que celle de la Charte
elle-mme; mes opinions, les intrts de ma patrie et les miens m'en
prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans,
soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la rvolution,
j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de
Savary. Ceux-ci me reprsentaient comme rong de chagrin de n'avoir pu
aider au renversement de l'difice que je m'tais complu  lever, comme
tant accouru auprs du trne lgitime, affectant des remords et offrant
 tout prix mes services  l'auguste famille que j'avais outrage;
ceux-l, au contraire, me dsignaient comme le seul homme capable de
fonder la scurit des Bourbons, comme un chef plein de sagacit,
pouvant disposer d'une partie des lmens du corps politique. Je ne
crois pas m'abuser en affirmant que telle tait l'opinion de la
majorit du faubourg St.-Germain.

J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la
cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil  Tours,
venait d'tre appel par le roi au ministre de la marine. Toutes les
lettres que je lui crivais taient mises sous les yeux du roi; je lui
recommandais, ainsi qu' tous ceux qui venaient de la part du monarque
me demander des conseils, de ne point tablir de lutte entre les
anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les migrs;
mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait
entraner par le torrent.

Vers la fin de juin, le roi ayant ordonn  M. de Blacas de venir
confrer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reus avec
froideur; je le savais entour de personnes qui taient mes ennemis, et
qui ne jouissaient d'aucun crdit dans l'opinion, telles que Savary,
Bourienne, l'ancien prfet de police Dubois, et une certaine madame
P****, femme dcrie et affiche; je savais que tous runis, ils
s'efforaient de circonvenir et d'garer M. de Blacas. Le peu de liant
de son esprit, son inexprience des affaires, jointe  l'aversion que
m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je
ne m'ouvris pas entirement. Toutefois, comme Louis XVIII allait tre
instruit que j'avais apport de la rserve et de la dfiance dans mes
communications avec son ministre, je pris la plume, et j'crivis le
lendemain  M. de Blacas une lettre dtaille, bien sr que le roi en
aurait bientt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France
avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits fodaux;
dans les possesseurs des biens d'migrs, l'inquitude pour leurs
domaines; dans ceux qui s'taient prononcs fortement, soit pour la
rpublique, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sret personnelle;
dans l'arme, la perte et le regret de tant d'esprances, de gloire et
de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'tonnement o les
laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une manation de la
puissance hrditaire de son trne. Parmi ces causes, la plus dangereuse
tait prcisment celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres
n'aurait pu prvoir ni empcher entirement l'action; je veux parler du
mcontentement des troupes, et j'en dduisais les motifs; je disais,
entr'autres, qu'une arme, et une arme surtout forme par la
conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle
elle vit, et qu'elle finit toujours par tre contente ou mcontente avec
la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mcontement,
se mlait encore le gnie de Bonaparte. Une nation, observais-je
encore, o depuis vingt-cinq ans les esprits et les mes ont t dans
une action assez forte pour donner des secousses  l'univers, ne peut
pas, sans de longues gradations, rentrer dans un tat doux et paisible;
il ne faut donc pas entreprendre d'arrter son activit; il faut donner
 cette activit, devenue dvorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et
largir de toutes parts les carrires sans bornes de toutes les
industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de
toutes les sciences et de leurs dcouvertes; enfin de tout ce qui tend
la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvime sicle commence 
peine; il faut qu'il porte le nom de Louis XVIII, comme le dix-septime
sicle porta le nom Louis XIV. Je plaidais galement la cause de la
libert de la presse et de la libert individuelle; et je terminais
ainsi: Une multitude de Franais, dvous  tous les malheurs des
Bourbons comme ils l'avaient t  leur puissance, sont revenus avec la
dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prtendre  rentrer dans
leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre
civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit
sain et l'loquence d'une me qui sent tout ce qu'on doit  de grands
malheurs et  de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme
annuelle destine  servir d'indemnit  des infortunes et  des
indigences si dignes d'tre assistes par une nation hroque et
sensible; j'en rponds, la proposition, dans les Chambres, serait
transforme en loi par acclamation.

Mais de tels avis ne pouvaient tre que striles, tant qu'ils
partiraient d'un homme hors de la sphre du pouvoir. J'avoue que, pouss
et appuy par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications
s'tendaient jusqu' la cour; j'avoue qu'on m'avait laiss entrevoir la
possibilit d'arriver au ministre pour dominer les circonstances; mais
j'avais contre moi M. de Blacas livr  l'influence astucieuse de
Savary, qui, vendu  Bonaparte, tremblait qu'une porte me ft ouverte
aux conseils du roi. J'avais de plus  combattre trop de souvenirs,
d'intrts, et surtout de prtentions rivales. Je ne me dissimulai pas
que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi tait
malheureusement sans rplique. Je jugeai ma position, et je partis avec
ma famille pour mon chteau de Ferrires, d'o je me proposais
d'observer les vnemens. Il me fallut rsister aux voeux de mes amis,
pour me tenir ainsi  quelque distance de la capitale.

J'tais persuad d'avance que les hommes faibles ou incapables qui
tenaient le timon de l'tat, continueraient  suivre de fausses maximes
de politique, et  donner aux affaires une fcheuse direction.

Ainsi, que de srieuses rflexions venaient m'assiger sur la position
quivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'tat, il ne
pouvait m'chapper qu'il s'tait opr une restauration sans
rvolution, puisque tous les rouages du gouvernement imprial
subsistaient encore, et qu'il n'y avait de chang, si je puis m'exprimer
ainsi, que l'_individualit_ du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on
dans un laps de vingt annes qui ft rest immuable? Clerg, noblesse,
institutions, corporations diverses, grandes proprits hrditaires,
rien n'avait chapp au bouleversement. En remontant sur le trne, les
Bourbons trouvrent de l'appui dans les coeurs, mais non dans les
intrts. Telle fut l'origine et la cause premire de la commotion dont
les indices prcurseurs commenaient ds-lors  se rvler  mes yeux.
La France tait partage en partisans et en adversaires de la
restauration; Louis XVIII rgnait sur une nation divise et souffrante;
tous les fauteurs de la domination impriale, tous les hommes qui
avaient marqu dans nos crises rvolutionnaires, apprhendrent d'entrer
en partage de dignits avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherch des
garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver
dans cette dclaration rclame du roi, et promulgue par ce prince
avant son entre dans la capitale.

Mais, d'un autre ct, les revers de Napolon s'taient succds avec
tant de rapidit, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes
fortunes n'avaient pas eu le temps de rformer leur luxe. Quand les
Bourbons furent rappels, il fallut compter avec soi-mme, et arrter
subitement le cours de ces dpenses effrnes. Quelle source de
mcontentement et d'irritation dans les notabilits sociales! Une autre
cause bien plus alarmante d'instabilit pour le nouveau gouvernement,
rsidait dans l'arme encore intacte; on ne l'avait point licencie,
faute norme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus 
la France taient anims d'un esprit oppos  la restauration, et
dvous aux intrts de l'ex-empereur.

Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroye; autre sujet de
mcontentement de la part de cette grande masse de Franais dont l're
politique datait de la rvolution. La Charte confirmait, il est vrai,
les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle
lgalisait les acquisitions des proprits nationales; ce n'tait point
encore assez pour tant d'hommes inquiets et prvenus. D'ailleurs, la
Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'tait
point assez librale; selon les partisans de l'ancien rgime, la vieille
constitution du royaume et t prfrable. Qu'on ajoute  cet tat de
choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'tant ni
royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France
ministrielle. Qu'on y joigne enfin les apprhensions qu'entretenait le
congrs de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, menaait les
tats devenus le domaine de la rvolution de les soumettre  un ordre
politique anti-rvolutionnaire. C'est ainsi que s'alarmrent les
intrts mans de vingt-cinq annes de troubles. Les royalistes
s'affaiblissaient et se divisaient  mesure que leurs adversaires,
frmissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opinitret 
mconnatre leurs droits. La possibilit du retour de Napolon, range
d'abord parmi les chimres, devint l'ide favorite de l'arme; on forma
des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de
concevoir qu'ayant occup tant de postes levs dans l'tat, conservant
encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale
une clientelle si dvoue, mes observations s'tendaient sur toutes les
trames qu'on y prparait.

J'tais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup
d'influence, et qui commenait  la perdre, m'crivit pour m'engager 
faire partie d'un comit secret o il s'agissait d'un projet de
bouleversement. Je fis sur le billet mme d'invitation cette seule
rponse, qui ne resta point inconnue: Je ne travaille point en _serres
chaudes_; je ne veux rien faire qui ne puisse paratre au _grand air_.

Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens
contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bientt
vident que l'tat marchait vers une crise, et que les adhrens de
Napolon s'taient coaliss pour la faire clore. Mais aucun succs
n'tait possible sans ma coopration; je n'tais rien moins que dcid 
l'accorder  un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On
revint plusieurs fois  la charge, divers plans me furent proposs; tous
tendaient  dtrner le roi et  proclamer ensuite, soit un prince
d'une autre dynastie, soit une rpublique provisoire. Un parti militaire
vint me proposer de dfrer la dictature  Eugne Beauharnais. J'crivis
 Eugne, croyant la partie dj lie: je n'en reus qu'une rponse
vague. Dans l'intervalle, tous les intrts de la rvolution vinrent se
grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une
sensation qui accusait de plus en plus l'impritie du ministre.
L'affaire d'Excelmans vint ajouter  la conviction qu'un parti
considrable, dont le foyer tait  Paris, voulait rtablir Napolon et
le gouvernement imprial.

Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le
gouvernement royal me parut min par deux partis ennemis de la
lgitimit, et dsormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse,
avait charg M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses
communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractre de ce
seigneur, autant que sa franchise, lui concilirent toute ma confiance;
je lui ouvris mon coeur, et je me trouvai entran  une expansion que
je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma
vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon me une loquence
aussi vraie, une sensibilit aussi profonde que celles qui
accompagnrent le rcit des circonstances par lesquelles j'avais t
fatalement entran  voter la mort de Louis XVI. Je puis le dire, cet
panchement arrach  mon coeur, tenait  la fois du remords et de
l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-mme, sans tre mu, les larmes
que je vis rpandre  mon vertueux interlocuteur,  ce noble duc, type
de la vraie chevalerie franaise et loyale.

Nos entretiens politiques taient tous recueillis pour tre ensuite
communiqus au roi. Mais les plaies de l'tat taient sans remde, un
grand coup tait invitable. Plac, d'un ct, entre les Bourbons, qui
ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le systme me fermait
toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais
dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espce d'engagement;
de l'autre, entre le parti auquel j'tais redevable de ma fortune, et o
me poussait une communaut d'opinions et d'intrts, au moment o une
incertitude prolonge de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre,
je me jetai tout entier dans ce dernier. Intrieurement ce n'tait point
aux Bourbons que je me dcidai  faire la guerre, mais au dogme de la
lgitimit. J'tais pourtant contrari dans mes combinaisons par
l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence
sur l'arme, nous tenait tous sous sa dpendance. Ce fut mon ancien
collgue Thibaudeau qui, le premier, me rvla les progrs de la faction
de l'le d'Elbe, dont il tait le principal agent. Je vis qu'il n'y
avait pas de temps  perdre; je jugeai d'ailleurs que Napolon servirait
au moins de point de ralliement  l'arme, sauf  le culbuter ensuite,
ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'tait plus  mes
yeux qu'un personnage us, dont le premier rle ne pouvait pas tre jou
une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau ft des ouvertures
aux affids de Napolon, et je fis admettre aux confrences Regnault,
Cambacrs, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais
j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre  ce
parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un systme
de gouvernement libral. Notre coalition fut cimente par la promesse
d'un partage gal de pouvoir, soit dans le ministre, soit dans le
gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'aprs le plan arrt
avec Thibaudeau, je me htai d'envoyer mon missaire J*****  Murat,
pour le presser de se dclarer l'arbitre de l'Italie; en mme temps le
grand comit dpcha le docteur R******  l'le d'Elbe. Lyon et Grenoble
devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un
mouvement militaire, dirig par d'Erlon et Lefvre-Desnouettes, devait
dterminer la fuite ou l'enlvement de la famille royale, ce qui et
amen la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire
partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le
pouvoir suprme au milieu de la confusion gnrale, tel tait le but de
nos combinaisons. Press de se rconcilier avec Napolon, et dans
l'espoir de rester matre de l'Italie, Murat, quoique alli de
l'Autriche, prit le premier les armes sous des prtextes insidieux;
cette leve de boucliers, en apparence dirige contre Louis XVIII, jeta
le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitt
dirigs vers Grenoble et les Alpes, ou plutt ainsi jets au devant de
Napolon. L'habilet de cette tactique ne fut point pntre. Sur ces
entrefaites se fit,  Cannes, le dbarquement de l'empereur; et ce qui
prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que,
depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons tait
publiquement avou par tous les partis et un sujet de conversation
universel; la cour seule s'obstinait  ne pas voir ce qui n'avait plus
de nuage que pour elle.

Avant d'aborder les vnemens du 20 mars, jetons un regard en arrire.
On a d voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le
parti de la rvolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet
des Tuileries  se saisir des rnes de la rvolution et  les matriser
en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je
crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'tais seul capable de me
mettre  la tte d'un pareil systme et de le maintenir;  la cour, 
Paris et dans les provinces, tout le monde me dsignait pour cette
tentative hardie. J'eus  lutter contre des rivalits  qui mes
antcdens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au
dernier moment, je ne cessai de chercher quelque _mezzo-termine_,
quelque voie de conciliation, qui pt dispenser de recourir 
l'expdient dsespr du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je
n'avais fait que cder  la ncessit. Ce ne fut qu'au moment du
dbarquement de Napolon que j'eus une parfaite connaissance de la
fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait
trois parties distinctes: le retour de Napolon  Paris, l'enlvement du
roi et de la famille royale, l'vasion de Marie-Louise et de son fils
retenus  Vienne. La premire partie de ce plan tait celle dont
l'excution offrait le plus de facilit, vu la disposition  la
dfection de presque toutes les troupes. Il n'en tait pas de mme de
l'enlvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une
arme vnt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilit du
secret; aussi la tentative de Lefvre-Desnouettes choua-t-elle. Quant 
l'vasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tente, et peu
s'en fallut avec succs. Reculant avec une sorte de saisissement contre
l'ide de sacrifier  un coup de main militaire la famille d'un monarque
qui avait tmoign assez de dfrence  mon gard pour prendre mes avis,
je fis demander une audience au roi aussitt que j'appris que Napolon
marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accorde, mais deux
gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je
les avertis du pril que courait Louis XVIII, et je me fis fort
d'arrter les progrs du fugitif de l'le d'Elbe, si la cour voulait
consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient
de la nature mme des vnemens qui se dveloppaient. Un parti patriote,
non moins ennemi que moi du despotisme imprial, venait de s'organiser
subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson,
Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrt de demander au
roi: le renvoi de ses ministres, la nomination  la Chambre des pairs de
quarante nouveaux membres, l'lite des hommes de la rvolution, et celle
de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait,
en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour
arrter la dfection des troupes, et stimuler dans leur me une nergie
nationale. Je n'tais pas tranger au mouvement de ce parti, par lequel
j'arrivais de suite au ministre. Je sentais pourtant qu'il fallait
runir tous les lmens de la rvolution pour les opposer en corps 
l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom  un
nom, et le prestige des souvenirs que rveilleraient dans les coeurs des
hommes libres, l'hritier du premier moteur de la rvolution,  celui
d'une gloire qui, en se ravivant tout--coup, blouissait les camps.
Lorsque les ministres du roi me firent demander quels taient les moyens
que je me proposais d'employer pour empcher Napolon d'arriver jusqu'
Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les rvler qu'au roi
lui-mme; mais je protestai que j'tais sr du succs. Les deux
conditions principales que je rclamais taient la nomination du premier
prince du sang  la lieutenance gnrale du royaume, et la remise dans
mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement
des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous
vmes forcs, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que
j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer
au gouvernement que menaait de faire revivre Napolon, un gouvernement
plus populaire.

Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, 
mesure que la marche de Napolon devenait plus rapide et plus certaine,
la cour tourna de nouveau ses regards de mon ct. Quelques royalistes
s'entremirent pour me mnager du moins une entrevue avec _Monsieur_,
frre du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me
ft permis de me rendre au chteau la nuit  la drobe, la publicit
d'une telle dmarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti.
Tout fut rgl en consquence. MONSIEUR ne se fit pas long-temps
attendre. Il n'tait accompagn que de M. le comte d'Escars.
L'affabilit du prince, son abord gracieux, son accueil empress, o se
peignait sa sollicitude sur les destines de la France et de sa famille,
enfin ses paroles nobles et touchantes m'murent le coeur et
redoublrent mon regret de ce qu'on s'tait dcid trop tard  une
entrevue d'une si haute importance; je dclarai avec douleur  ce
prince franc et loyal qu'il n'tait plus temps, et qu'il m'tait
dsormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut  la suite d'un
entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugus par le
charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dpit de
mon impuissance une subite inspiration, je m'criai en effet, au moment
de prendre cong du prince: Sauvez le roi, je me charge de sauver la
monarchie.

Qui aurait pu croire qu'aprs des communications d'un intrt si lev,
il se tramerait presqu'immdiatement contre moi, contre ma libert, une
sorte de complot, car ce n'tait pas autre chose, complot tout--fait
tranger d'ailleurs aux vritables intentions d'un souverain magnanime
et de son noble frre: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit,
j'tais sans nulle dfiance dans mon htel, lorsque des agens de la
police de Paris,  la tte de laquelle venait d'tre plac un Bourienne,
parurent tout--coup accompagns de gendarmes pour m'arrter. Prvenu 
temps; je pris  la hte des mesures  l'effet de m'chapper. Dj les
agens de police se livraient  une recherche active dans mes
appartemens, lorsque les gendarmes chargs de mettre  excution l'ordre
du nouveau prfet, se prsentrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient
si long-temps obi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornrent
 me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je
l'ouvre, et  peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec
assurance: Cet ordre n'est point rgulier; restez-l, je vais protester
contre. Je passe dans mon cabinet, dont la porte tait ouverte; je me
place devant mon secrtaire et j'cris; je me lve un papier  la main,
et faisant une soudaine conversion, je descends prcipitamment  mon
jardin par une porte secrte. L, je trouve une chelle applique contre
un mur contigu   l'htel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un
de mes gens lve l'chelle, dont je m'empare et que je laisse tomber
sur ses pieds de l'autre ct du mur; je l'escalade aussitt, et je
descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif prs
d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un
conte arabe, je me vois tout--coup au milieu de l'lite des
bonapartistes, dans le quartier-gnral d'un parti o je trouve
l'hilarit, et o ma prsence apporte l'ivresse.

Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la dfiance que ce
parti nourrissait contre moi, et ceux-mmes qui m'avaient regard
jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent
plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.

Qu'on sache donc  prsent que les considrations politiques n'entraient
pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. MONSIEUR alla
mme jusqu' faire dire  des membres influens de la seconde Chambre,
que c'tait contre son aveu qu'on avait tent de m'arrter, et qu'elle
rpondait de la sret de ma personne.

Cette tentative n'tait que le rsultat d'une connivence intresse
entre Savary, Bourienne, et B....; quel que ft l'vnement du 20 mars,
ce _triumvirat_, ou plutt les trois membres de ce tripot, voulaient
s'assurer l'exploitation des jeux, et ils taient convaincus qu'il
fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pt acqurir une
sorte de garantie et d'affermissement.

Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils
devaient me transfrer  Lille; non, ce n'tait point  Lille, je l'ai
su depuis, c'tait au chteau de Saumur; et l, je le demande encore,
quoi sort me rservaient-ils? Si j'en crois des rvlations que fit
clore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois
n'taient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et
l'on aurait ensuite imput ma mort aux royalistes, qui en auraient subi
tout l'odieux.

Telle tait ma position singulire, qu'il me fallut le dpart de Louis
XVIII et l'arrive de Napolon pour me rendre une entire libert.
Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries taient vacantes,
j'appris en mme temps que Lavalette avait envoy un courrier 
Fontainebleau, o Napolon venait d'arriver, pour l'informer du dpart
du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigu dans ce bouleversement,
fut contrarie de cette avance qu'on prenait sur elle, et dpchant
elle-mme un courrier en toute hte pour gagner l'autre de vitesse, se
donna ainsi le mrite du premier avis.

Port par les soldats et par quelques flots de peuple, Napolon reprit
possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent clater une
joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de
l'tat, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des
affaires. Napolon m'envoya chercher: On a donc voulut vous enlever; me
dit-il en l'abordant, pour vous empcher d'tre utile  votre pays? eh
bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le
moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont
suprieurs  la crise; acceptez encore une fois le ministre de la
police. Je lui reprsentai que le porte-feuille des affaires trangres
serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion
o j'tais de pouvoir l, mieux qu'ailleurs, rendre service  ma patrie.
Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris  juger
sainement l'esprit public;  deviner,  prparer,  diriger les
vnemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prtentions
des partis: la police est votre fait. Il n'y eut pas moyen de reculer.
Je lui fis connatre dans toute leur tendue le danger de la situation
des choses. Comme s'il et voulu me faire entrer plus avant dans ses
intrts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin
de balancer la prpondrance de la Russie, approuvaient secrtement son
vasion et sa rentre en France; sans y ajouter beaucoup de foi,
j'acceptai le ministre.

Ds le lendemain, j'appris par Regnault qui m'tait dvou, que
Bonaparte, toujours souponneux et dfiant  mon gard, aurait voulu ne
point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cd
aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-mme, et de
ses principaux affids, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi,
lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma
popularit et de l'adhsion du parti dont je disposais.

Cambacrs, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermde,
n'accepta qu'auprs beaucoup d'hsitation le ministre de la justice. Le
porte-feuille de la guerre fut donn  Davoust, encore plus attach  sa
fortune qu' Napolon. Caulaincourt, persuad qu'on ne pourrait rtablir
aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires
trangres; Napolon les offrit  Mol qui n'en voulut point et refusa
de mme l'intrieur. Trop dvou  l'empereur pour le laisser sans
ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intrieur
tomba dans les mains de Carnot, choix considr comme une garantie
nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrs, et la
secrtairerie d'tat  Bassano, connu pour penser avec les ides de
Napolon et ne voir qu'avec ses yeux. Par dfrence pour l'opinion
publique on conduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refus la
gendarmerie, on la lui donna; au moins l tait-il  sa place. Champagny
et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revtus des plus hauts
emplois, quand Napolon, presque matre du monde, ne marchait point
encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un 
l'intendance des btimens, l'autre  celle de la liste civile. Bertrand,
galement aimable, insinuant et dvou, remplaait Duroc dans les
fonctions de grand-marchal du palais. Napolon replaa prs de sa
personne presque tous les chambellans, cuyers, matres de crmonies
qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrig de sa passion
malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait 
tout prix; il se serait cru au milieu de la rpublique, s'il n'et pas
t environn de l'ancienne noblesse.

Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la
Mditerrane, prtendaient qu'il avait song autant  rtablir la
rpublique ou le consulat que l'Empire; mais je savais  quoi m'en
tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprs de ses
adhrens, pour qu'ils le contraignissent  abandonner son systme
oppressif et  fournir des gages aux liberts de la nation. Ses dcrets
de Lyon n'avaient pas t volontaires; il y avait pris l'engagement de
donner une constitution nationale  la France. Je reviens, avait-il
dit, pour protger et dfendre les intrts que notre rvolution a fait
natre. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit
l'ouvrage du peuple et de moi. Par ses dcrets de Lyon, il avait
renvers la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse
fodale. C'tait aussi de Lyon que, dans l'espoir de prvenir le
ressentiment des puissances, il avait charg son frre Joseph, alors en
Suisse, de leur faire connatre, par l'intermdiaire de leur ministre
prs la Confdration helvtique, qu'il tait dans l'intention positive
de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le
trait de Paris.

Cette disposition force de sa part, la dfiance qu'il trouva dans
l'intrieur sur la franchise de ses arrire-penses, et, je puis le
dire, mon attitude rpressive, arrtrent l'lan de cet homme prt 
embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit mme de son arrive aux
Tuileries, il mit en dlibration s'il ne rallumerait pas tous les
brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment
de rpulsion s'tant manifest dans ceux qui l'environnaient, il lui
fallut abandonner ce projet; il flchit sous la main de la ncessit,
quoiqu'il ft arm encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs,
depuis les dcrets de Lyon, ce pouvoir avait chang de nature.

Par dcret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la
librairie, il complta ce qu'on tait convenu d'appeler la restauration
impriale. La libert de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui
n'en est pas moins la mre de toutes les liberts, venait d'tre
reconquise; je n'y avais pas peu contribu, en prsence mme de son
plus grand ennemi. Napolon m'objecta que les royalistes, d'une part,
allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de
l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. Sire, lui
dis-je, il faut aux Franais des victoires, ou les alimens de la
libert. J'insistai aussi pour que ses dcrets ne continssent plus
d'autres qualifications que celle d'empereur des Franais, l'amenant
ainsi  supprimer les _et coetera_ remarqus avec inquitude dans ses
proclamations et ses dcrets de Lyon.

Mais il se regimbait  l'ide d'tre redevable aux patriotes de sa
rinstallation aux Tuileries. Certains meneurs, me dit-il avec
amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur
propre compte. Ils prtendent aujourd'hui m'avoir fray le chemin de
Paris; je sais  quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les
sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est  eux,  eux seuls que je dois
tout. Je vis  quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient
sur mon parti et sur moi-mme.

On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer
d'une police autre que la mienne. Il mande Ral, qu'il venait d'tablir
prfet de police; et aprs l'avoir allch par de belles promesses et
des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de
suivre  la piste et de dconcerter mes projets: mais j'tais en mesure.

Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis XVIII se proposait
de rester en observation sur les frontires de la Belgique. Il eut un
autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres gnraux voulaient lui faire
acheter leurs services et le ranonner; il s'en indigna. L'issue de
l'chauffoure royale vint le calmer un peu. Il fut tonn du courage
que dploya le duc d'Angoulme dans la Drme, et surtout MADAME royale 
Bordeaux; il admira l'intrpidit de cette hroque princesse, que
n'avait pu abattre la dfection d'une arme entire. Je dois ici rendre
justice  Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc
d'Angoulme au mpris de la capitulation de la Palud,  laquelle
manquait seulement la ratification de Napolon, obtenue alors, mais non
encore expdie, Maret cle l'arrestation du Prince  Napolon,
transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la
convention que lorsque l'obscurit de la nuit eut rendu impossible toute
transmission tlgraphique.

Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en change du
duc d'Angoulme les diamans de la couronne, qui taient un objet de
quarante millions. Je proposai  l'empereur de donner M. de Vitrolles
par-dessus le march, si l'on consentait  les restituer. Non, dit
Napolon avec colre, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est
lui qui a t dpch  l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes
de Paris aux allis. Cet homme a t arrt travaillant  Toulouse
contre moi, on aurait d le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son
devoir. Je lui reprsentai pourtant que si l'on en tait venu  des
excutions militaires de part et d'autre, la France et t bientt
couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres mnagemens,
et qu'en rendant  la libert le duc d'Angoulme, on pouvait bien
stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'tait que l'agent avou des
Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai  l'instant une
ngociation  ce sujet.

Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir,
chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre
d'Autriche, auquel on retardait  dessein la dlivrance d'un passe-port.
Ce ministre ne dissimula point la rsolution des puissances allies de
s'opposer  ce que Napolon conservt le trne; mais il laissa entrevoir
que son fils n'inspirerait pas la mme rpugnance. On a vu que c'tait
sur cette mme base que j'avais combin le plan d'un difice que je me
crus alors plus en tat d'lever.

Napolon fit crire  l'empereur Alexandre et au prince de Metternich
par Hortense, et encore  ce dernier par sa soeur, la reine de Naples,
esprant par ce moyen amortir les coups qu'il n'tait point encore prt
de parer. Il chargea galement Eugne et la princesse Stphanie de Bade
de ne rien ngliger pour les dtacher de la coalition. En mme temps il
fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui
indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la
nation anglaise, il abolit par un dcret la traite des ngres.

Cependant toutes nos communications au-dehors taient interceptes par
les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrs de Vienne tait
pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pnible anxit. Nous
connmes enfin, d'une manire certaine, ce que le public savait dj: la
dclaration du congrs de Vienne du 13 mars, qui mettait Napolon hors
de la loi des nations. La France fut ds-lors effraye des malheurs que
lui prsageait l'avenir; elle gmit d'tre expose  subir Une nouvelle
invasion pour un seul homme. Napolon affecta de ne pas en tre mu; il
nous dit en plein conseil: Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront
point affaire  la France de 1814, et que leurs succs, s'ils
parvenaient  en obtenir, ne serviraient qu' rendre l guerre plus
meurtrire et plus opinitre, au lieu que si la victoire me favorise, je
puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la
Belgique, les provinces en-de du Rhin? Avec une proclamation et un
drapeau tricolore, je les rvolutionnerai en vingt-quatre heures.

J'tais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine
eus-je connaissance de la dclaration, que je n'hsitai pas un moment 
faire demander au roi, par un intermdiaire sr, qu'il daignt consentir
 ce que je me dvouasse, quand il en serait temps,  son service. Je
n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillit et ma
fortune dans ma retraite de Pont-Carr. Tout ft accept et sanctionn
par lord Wellington, qui arrivait alors  Gand du congrs de Vienne;
cette espce de convention avait dj t arrte, en ce qui me
concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le
gnralissime des allis.

Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de
bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley,
non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord
Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors
de mon second ministre,  faire cesser la captivit d'un membre de
cette famille honorable dtenu en France, par suite des mesures
rigoureuses qu'avait ordonn Napolon.

Le trait du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient,
de rechef,  ne point dposer les armes tant que Napolon serait sur le
trne, ne fut que la consquence naturelle de l'acte du 13. Les
ouvertures indirectes avaient chou compltement, Point de paix, point
de trve avec cet homme, avait rpondu l'empereur Alexandre  la reine
Hortense: tout, except lui. Flahaut, envoy  Vienne, n'avait pu
dpasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher  Napolon.
Toutefois, malgr la dfaveur de ses premires ouvertures, il se
dtermine  en faire de nouvelles auprs de l'empereur d'Autriche. En
mme temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dpche  M. de
Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations
avec cet homme d'tat, le dernier tant son ami le plus intime et le
plus dvou. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient gures
changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napolon,
un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de
m'opposer  l'essor que voulait reprendre son gnie despotique et aux
mesures rvolutionnaires qu'il promulguait. On ne me dsignait dj
plus, parmi ses familiers, qu'avec l'pithte du _ministre de Gand_.
Voici quels taient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd  tous les
avis, ayant laiss faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter,
oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la prcipitation
de son dpart, une masse de papiers qui auraient compromis un grand
nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, ds
le 21 mars, par un esprit de prvoyance, le notaire Lain, colonel de la
garde nationale, de s'tablir dans le cabinet de M. de Blacas, de
classer tous les papiers, et de dtruire ceux qui auraient pu servir 
inquiter les signataires. Savary et Ral m'ayant dpist dans cette
opration, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui
reprsentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne
manqua pas de me souponner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.

Le 25 mars il avait exil, par un dcret,  trente lieues de Paris, les
royalistes, chefs vendens, volontaires royaux et gardes-du-corps.
Oppos  cette mesure gnrale, je fis appeler chez moi les principaux
d'entr'eux; et, aprs leur avoir tmoign l'intrt que je prenais 
leur position, et expos les efforts que j'avais tents pour prvenir
leur exil, je les autorisai assez gnralement  rester  Paris.

L'humeur que donnait  Napolon les menes royalistes, et ma tendance 
tout mitiger, le portrent  promulguer son fameux dcret, cens n 
Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu' Paris, par lequel il ordonnait la
mise en jugement et le squestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse,
d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis
de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthne de
Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom
d'Augereau; mais il en fut ray  la prire de sa femme, et en
considration de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement
dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle
on avait lud toute dlibration prive. Je soutins que c'tait un acte
de vengeance et de despotisme, une premire infraction des promesses
faites  la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet,
ils avaient dj des chos dans l'intrieur mme du palais des
Tuileries.

Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement
une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus
Napolon. Dans son _mmorandum_ du 25 avril, l'Angleterre dclara
qu'elle ne s'tait pas engage, par le trait du 29 mars,  rtablir
Louis XVIII sur le trne, et que son intention n'tait point de
poursuivre la guerre dans la vue d'imposer  la France un gouvernement
quelconque. Une dclaration semblable de la part de l'Autriche, parut
le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis
d'une manire grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de
Metternich m'ayant t dpch, cet homme, par suite de quelques
indiscrtions, fut devin, et l'empereur donna ordre  Ral de le faire
arrter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il
dclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe
de reconnaissance qui devait servir  l'agent que je lui enverrais 
Ble,  l'effet de confrer avec M. Werner, son dlgu confidentiel.
L'empereur me mande  l'instant mme, comme s'il avait eu  m'entretenir
d'affaires d'tat. Sa premire ide avait t de faire saisir mes
papiers, mais il l'abandonna bientt, persuad que je n'tais pas homme
 laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre
indice qu'on et arrt l'envoy de M. de Metternich, je ne montrai ni
embarras ni inquitude. L'empereur, infrant de mon silence au sujet de
ces relations secrtes, que je le trahissais, runit ses affids, et
leur dit que j'tais un tratre, qu'il en avait la preuve, et qu'il
allait me faire fusiller. Mille rclamations s'levrent; on lui observa
qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir  un
acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot
voyant qu'il insistait: Vous tes le matre, lui dit-il, de faire
fusiller Fouch; mais demain,  pareille heure, vous n'aurez plus aucun
pouvoir.--Comment! s'cria l'empereur.--Oui, sire, reprend Carnot; il
n'est plus temps de feindre: les hommes de la rvolution ne vous
laissent rgner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs liberts.
Si vous faites prir militairement Fouch, qu'ils regardent comme une de
leur plus forte garantie, demain, soyez-en sr, vous n'aurez plus aucune
puissance d'opinion. Si Fouch est rellement coupable, il faut en
acqurir une preuve convaincante, le dnoncer ensuite  la nation et lui
faire son procs en rgle. Cet avis runit toutes les opinions; il fut
rsolu toutes les preuves ncessaires pour me confondre. L'empereur
confia cette mission  son secrtaire Fleury[39]. Muni de tous les
signes de reconnaissance, il partit aussitt pour Ble, et se mit de
suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut t envoy par
moi-mme. On sent bien que la premire question qu'il lui fit, eut pour
objet de s'informer des moyens que les allis comptaient employer pour
se dfaire de Napolon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien
d'arrt  ce sujet, que les allis n'auraient voulu employer la force
qu' la dernire extrmit, qu'ils auraient dsir que j'eusse pu
trouver le moyen de dlivrer la France de Bonaparte sans rpandre
de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rle:
il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le dtrner ou
l'assassiner.--L'assassiner! s'cria M. Werner avec indignation, jamais
un tel moyen ne s'offrit  la pense de M. de Metternich ni des allis.
Fleury, malgr tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put
tirer contre moi d'autre tmoignage, si ce n'est que M. de Metternich
tait convaincu que je dtestais l'empereur, et que cette conviction lui
avait fait natre l'ide d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu
cach ma pense  M. de Metternich  cet gard, que l'anne prcdente
(1814),  pareille poque, l'ayant revu  Paris, je lui reprochai
vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un chteau fort,
lui prdisant qu'il reviendrait de l'le d'Elbe ravager de nouveau
l'Europe. Fleury et M. Werner se sparrent, l'un pour se rendre 
Vienne et l'autre  Paris, afin de se munir de nouvelles instructions,
avec promesse de se retrouver  Ble sous huit jours.

[Note 39: Le baron Fleury de Chaboulon.]

Mais Fleury venait  peine de se mettre en route pour Ble, qu'un second
missaire direct m'ayant donn l'veil et conduit  dcouvrir tout ce
qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de
Metternich; et aprs mon travail avec l'empereur, feignant de me
recorder: Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long
oubli,  quel point les affaires m'accablent! Je suis assig dans mon
cabinet; voil cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos
yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est  Votre Majest de dcider
si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut tre son but?
Je ne doute pas que les allis, pour viter les calamits d'une guerre
gnrale, ne cherchent  vous amener  une abdication en faveur de votre
fils; je suis convaincu que tel est en particulier le dsir de M. de
Metternich; j'ose vous le rpter, sire, tel est aussi le mien; je ne
vous l'ai point cach, et je suis encore d'avis qu'il vous est
impossible de rsister aux armes de l'Europe entire. Je vis 
l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il tait
intrieurement partag entre l'humeur que lui causait ma franchise et le
contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.

Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer,
comme s'il et voulu lui-mme subjuguer ma confiance. Je me jouai
lgrement de ce jeune homme, plein d'lan et de feu, qui mit une
finesse grave et tudie  m'empcher de deviner le second rendez-vous
qu'il avait  Ble. Je le laissai partir; il y arriva trs-empress, et
en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zle.
Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargs pour moi
de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de
M. de Talleyrand, renouvelrent les dfiances de Napolon  mon gard.
Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put
rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en
surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mcontentement que Bresson
venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission
apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposs par
un armateur. Il ne manqua pas de souponner une connivence de Davoust
avec moi, et que Bresson n'tait que notre instrument.

Dans ma position, je ne devais rien ngliger pour me conserver l'opinion
dominante. J'avais aussi mes vhicules de popularit, par mes
circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'tablir dans
toute la Franco des lieutenans de police qui m'taient dvous;  moi
seul tait rserv le choix des agens secrets: je m'emparai des
journaux, et je devins ainsi matre de l'esprit public. Mais j'eus
bientt sur les bras une affaire bien autrement importante,
l'insurrection intempestive de la Vende qui drangeait tous mes
calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de
les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvrent
d'accord avec les intrts de Napolon. Il se montra trs-contrari de
cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me htai de le
tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientt teinte; qu'il me
donnt seulement carte blanche, et mit  ma disposition douze mille
hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux
Bourbons, il me laissa toute libert d'agir. Je persuadai sans peine aux
idiots du parti royaliste, dont je disposais  mon gr, que cette guerre
de quelques cervels tait inopportune; que les mesures qu'elle allait
suggrer, ramneraient la terreur et causeraient le dchanement des
rvolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour
faire poser les armes  toute cette cohue; que la grande question ne se
dciderait pas dans l'intrieur, mais aux frontires. A l'instant mme
je fis partir trois ngociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudire,
munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que
l'effervescence n'avait point entrans dans ce parti, et qui auraient
saisi volontiers un prtexte plausible d'attendre les vnemens. Toute
cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques
escarmouches, et au moment dcisif la Vende se trouva tout  la fois
comprime et presque assoupie.

La leve de boucliers de Murat me causa une inquitude d'un autre genre,
et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen
efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion
venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un _attacht le
grelot_. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su
s'arrter  temps; rcemment je lui avais crit en vain, ainsi qu' la
reine, de se modrer et de ne pas trop presser des vnemens auxquels
on serait peut-tre trop tt oblig d'obir. Quand j'appris que ses
troupes taient dj engages contre les troupes de l'Autriche, je me
dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas gale. Et en effet il
s'abma dans les flots qu'il avait soulevs. Vers la fin de mai, il
dbarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet
d'un funeste prsage, et jeta la consternation autour de l'empereur.

De son ct, Napolon se trouvait embarrass dans un ddale d'affaires,
plus srieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses
esprits taient absorbs dans la penses de faire face aux armemens de
l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes
en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient
partags. Ce n'tait d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en oeuvre
les instrumens de la rvolution, en autorisant le rtablissement des
clubs populaires et la formation des confdrations civiques, ce qui lui
faisait craindre d'avoir exhum l'anarchie, lui qui s'tait tant vant
de l'avoir dtrne. Aussi que de soins, que d'inquitudes, que de
contrainte dans toute son allure pour modrer ces associations si
dangereuses  manier.

Cette affectation de popularit l'avait protg dans l'opinion nationale
jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux
constitutions de l'Empire. Napolon les regardait comme les titres de
proprit de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer
un nouveau rgne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait,
il prfra se modeler d'une manire ridicule d'aprs Louis XVIII, qui
supputait les temps sur les bases de la lgitimit. Au lieu d'une
constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier
les lois politiques et les snatus-consulte qui rgissaient l'empire. Il
rtablit la confiscation des biens, contre laquelle s'levaient presque
tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu  ce
sujet,  ne point soumettre sa constitution  des dbats publics et  la
prsenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son ide,
aussi bien que Decrs, Caulaincourt, et presque tous les membres
prsens. Il persista, en dpit de nos efforts,  renfermer toutes ses
concessions dans cette bauche informe; Ce mot _additionnel_ dsenchanta
les amis de la libert. Ils y virent le maintien maladroitement dguis
des principales institutions cres en faveur du pouvoir absolu. Ds
lors on ne vit plus dans Napolon qu'un despote incurable; et moi je le
regardai comme un fou livr pieds et poings lis  la merci de l'Europe.
Rduit  ce genre de suffrages populaires dont Savary et Ral avaient
l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui,
sous le nom de fdrs, vinrent dfiler sous les balcons des Tuileries,
aux cris rpts de _vive l'empereur_! L, il annonce lui-mme  ce
ramas qu'il se porterait aux frontires si les rois osaient l'attaquer.
Cette scne humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui
avait revtu la pourpre avec tant d'clat, ne l'avait si fort rabaisse.
Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis  la _crie_
de la plus vile populace.

Des scnes aussi dgradantes m'affectrent vivement; certain d'ailleurs
que toutes les puissances, unanimes dans leur rsolution, se disposaient
 marcher contre nous, ou plutt contre lui, je me rendis aux Tuileries
le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je reprsentai 
Napolon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il tait de
l'impossibilit la plus absolue que la France divise soutnt le choc de
toute l'Europe runie; qu'il convenait qu'il s'expliqut franchement
avec la nation; qu'il s'assurt des dernires intentions des souverains;
et que s'ils persistaient, comme tout le donnait  penser, alors il n'y
avait plus  balancer; que ses intrts et ceux de la patrie lui
faisaient une loi de se retirer aux tats-Unis.

Mais  sa rponse qu'il balbutia, o il entremla des plans de
campagnes, des terreurs, des batailles, des soulvemens de peuples, des
inspirations gigantesques, des dcrets de la fatalit, je vis qu'il
tait rsolu  remettre au sort des armes les destins de la France, et
que la faction militaire l'emportait malgr mes conseils.

L'assemble du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, o
Napolon, dguis en citoyen, espra sduire la multitude par le
prestige d'une cermonie publique. Les diffrens partis n'en furent pas
plus satisfaits qu'ils l'avaient t par l'acte additionnel; les uns
auraient dsir qu'il et rtabli la rpublique; les autres qu'en se
dmettant de la couronne, il et laiss  la nation souveraine le droit
de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'tat dont
j'tais l'me lui reprochait de n'avoir point profit de cette solennit
pour proclamer Napolon II, vnement qui nous et fait trouver de
l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous et prservs
de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de
la France, ce dernier expdient ne ft le plus raisonnable.

Ds que nous emes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir
ce rsultat dans l'intrieur resterait sans succs,  moins d'en venir 
une dposition que le parti militaire n'et pas laiss consommer, il
fallut se rsoudre  voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon
impatience s'accrut alors, et je travaillai  prcipiter les vnemens.
En vain Davoust, dans le conseil, avait rpt  plusieurs reprises 
Napolon que sa prsence  l'arme devenait indispensable; trop peu sr
de la capitale pour la laisser long-temps derrire lui sans dfiance,
il ne prit la rsolution de partir que lorsque tout fut prt  frapper
un grand coup sur les frontires de la Belgique, dans l'espoir de
dbuter par un triomphe et de reconqurir la popularit par la victoire.
Il part; il part, dis-je, laissant  Ral le soin de ses fdrs;
beaucoup d'argent pour faire crier _Napolon ou la mort_; et la
haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan
de campagne arrt pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqu
par Davoust.

Dans un moment aussi dcisif, ma position devint et bien dlicate, et
bien difficile; je ne voulais plus de Napolon; et s'il ft rest
victorieux, il m'et fallu subir son joug ainsi que toute la France,
dont il et prolong les calamits. D'un autre ct, j'avais des
engagemens avec Louis XVIII, non pas que je fusse port  le rtablir,
mais la prudence exigeait que je me mnageasse d'avance une garantie.
D'ailleurs mes agens auprs de M. de Metternich et de lord Wellington
avaient promis monts et merveilles. Le gnralissime s'attendait  ce
que je lui livrasse au moins le plan de campagne.

Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de
l'arme franaise qui ne fut plus  mes yeux que celle de la nation,
enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'ide que le mot de
tratre pt jamais servir d'pithte au nom du duc d'Otrante, et ma
rsolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles
conjonctures, un homme d'tat auquel il n'est point permis de rester
sans ressources? Voici celui auquel je m'arrtai. Je savais positivement
que le choc inopin de l'arme de Napolon aurait lieu du 16 au 18 au
plus tard; Napolon voulant mme livrer bataille le 17  l'arme
anglaise, spare des Prussiens, aprs avoir march sur le ventre  ces
derniers. Il tait d'autant plus fond  esprer la russite de son
plan, que Wellington, tromp par de faux rapports, croyait pouvoir
retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succs
de Napolon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes dmarches en
consquence; je dpchai, le jour mme du dpart de Napolon, Mme.
D...... munie de notes crites en chiffres et rvlant le plan de
campagne. En mme temps je suscitai des obstacles sur la partie de la
frontire qu'elle devait, franchir, de manire  ce qu'elle ne pt
arriver au quartier-gnral de Wellington qu'aprs l'vnement. Voil
l'explication de l'inconcevable scurit du gnralissime, qui fit
natre un tonnement universel et des conjectures si diverses.

Si Napolon a succomb qu'il s'en prenne donc  son destin; la trahison
n'eut point de part,  sa dfaite; lui-mme avait fait tout ce qu'il
devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on
me demande ce que je voulais qu'il ft, je rpondrai comme le vieil
Horace:....... Qu'il mourt!

C'tait  condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les
patriotes avaient consenti  lui prter leur appui; il tait vaincu, ils
jugrent le pacte dissous. J'appris en mme temps son arrive nocturne 
l'lyse, et qu' Laon, aprs sa droute, Maret, par son impulsion,
avait ouvert l'avis de quitter l'arme et de se rendre  Paris sans
perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus inform
aussi dans la matine que Lucien, soutenant son courage, s'efforait de
chercher des ressources dans un parti dsespr; qu'il le poussait 
s'emparer de la dictature,  ne s'environner que d'lmens militaires,
et  dissoudre la Chambre.

C'est alors que je sentis la ncessit de mettre en oeuvre toutes les
ressources de ma position et de mon exprience. La droute de
l'empereur, sa prsence dans Paris, qui soulevait l'indignation
gnrale, me plaaient dans la circonstance la plus favorable pour
arracher de lui une abdication,  laquelle il s'tait refus quand elle
aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes
adhrens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-mme, je m'abouchai,
avant le conseil, avec l'lite de tous les partis. Aux membres inquiets,
dfians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: Il faut agir, faire
peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, dcid 
dissoudre la Chambre et  saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas,
je l'espre, ce retour  la tyrannie. Je dis aux partisans de Napolon:
Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est  son
comble parmi un grand nombre de dputs. On veut sa dchance, on exige
son abdication. Si vous tes rsolus  le sauver, vous n'avez qu'un
parti sr, c'est de leur tenir tte avec vigueur, de leur montrer quelle
puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour
dissoudre la Chambre. J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs
vues; ils se se montrrent alors  dcouvert, et je pus dire aux chefs
des patriotes qui se groupaient autour de moi: Vous voyez bien que ses
meilleurs amis n'en font pas mystre; le danger est pressant; dans peu
d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de
ngliger le seul moment de vous opposer  leur dissolution.

Le conseil assembl, Napolon fit lire par Maret le bulletin de la
bataille de Waterloo, et finit en nous dclarant qu'il avait besoin,
pour sauver la patrie, d'tre revtu d'un grand pouvoir, d'une dictature
temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile
et plus national qu'il lui ft donn par les Chambres. Je laissai, 
ceux de mes collgues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de
combattre cette proposition dj dcrdite et battue en ruines.

Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au
conseil, et sr de la majorit, fit sa motion de la permanence des
Chambres, motion qui dconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le
parti patriote, lui donna une grande force morale.

Attaqu par les Chambres, Napolon n'ose prendre aucun parti; il sonde
Davoust pour oprer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.

Le lendemain nous manoeuvrmes tous pour arracher son abdication; il y
eut une foule d'alles et de venues, de pourparlers, d'objections, de
rpliques, en un mot des volutions de tout genre; il y eut du terrain
pris, abandonn, repris de nouveau; enfin, aprs une journe chaude,
Napolon se rendit en plein conseil, persuad qu'une plus longue
rsistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec
un rire sardonique: crivez  ces messieurs de demeurer en repos, ils,
seront satisfaits. Lucien prit la plume, et rdigea, sous la dicte de
Napolon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.

Ici, changement de scne; le pouvoir n'tant plus dans les mains de
Napolon, qui donc allait rester le matre du terrain? Je pntrai
bientt les desseins secrets du cabinet: je dcouvris que le parti
bonapartiste, dirig alors par Lucien, voulait faire envisager comme
consquence de l'abdication, la proclamation immdiate de Napolon II,
et l'tablissement d'un conseil de rgence. C'et t laisser triompher
le camp ennemi. En effet, cette rgence, depuis si long-temps le but de
tous mes calculs, et l'objet de tous mes voeux, venant  s'organiser
sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je
dus alors recourir  de nouvelles combinaisons et dresser des
contre-batteries pour carter, avec la mme adresse, le systme de
rgence et le rtablissement des Bourbons. J'imaginai la cration d'un
gouvernement provisoire tabli d'aprs mes indications, et qu'en
consquence je dirigerais selon mes vues. Je me prsentai  la Chambre
pour lui persuader de se conduire avec fermet, en consacrant les
principes et les lois de la rvolution.

La Chambre ayant accepte l'abdication de Napolon sans faire aucune
mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la
proclamation de Napolon II. Il avait pour lui les fdrs, les
militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs.
J'avais pour moi la majorit de la Chambre des reprsentans, un parti
aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des
gnraux, et les royalistes qui me mnageaient et me circonvenaient,
dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.

Dj Lucien avait mand Ral  l'Elyse pour rassembler les fdrs sous
les croises de Napolon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le
consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer
que mon parti voulait faire considrer son abdication comme pure et
simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on
ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que
d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amnerait peut-tre
l'Autriche  lui procurer un traitement plus favorable de la part des
allis. Ral entre aussitt en campagne et ameute, aux Champs-Elyses,
toute la canaille de Paris. De son ct, Lucien monte en voiture, court
 la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours prpar:
_L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napolon II_! La
majorit semble accder  cette proposition. Lucien revient triomphant
aux Champs-Elyses, y endoctrine les deux  trois mille bandits que Ral
avait ameuts autour du palais, et leur fait promettre de se transporter
 la chambre des reprsentans pour dcider la proclamation de Napolon
II. Il rentre dans l'Elyse et amne, sur la terrasse, son frre, dont
la physionomie offrait dj des marques d'abattement. L, Napolon fait
quelques signes de la main, salue la bande des exalts, qui dfile
devant lui aux cris de _vive notre empereur et son fils, nous n'en
voulons pas d'autres!_

Mais ces dmonstrations et ce dvouement de commande m'inquitrent peu.
Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide tait dans
mes mains. Je m'tais d'ailleurs assur l'initiative, et, au moment mme
de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission excutive
provisoire, dont la prsidence m'tait dvolue.

Cependant, Ral avait donn le mot d'ordre aux fdrs pour qu'ils
allassent dfiler devant le palais du Corps lgislatif; ils s'y
rendirent en tumulte, mais il n'tait plus temps. Les lgislateurs
effrays venaient de dserter leur salle, aprs avoir nomm la
commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues
de Paris, rpandait la terreur parmi les citoyens par la dcharge de
leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre
quiconque ne reconnatrait pas Napolon II.

L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, prludes
d'une sance des plus animes pour le lendemain. Ds le matin j'tais
entr en possession avec mes collgues, Caulaincourt, Carnot, Quinette
et le gnral Grenier, des rnes du gouvernement. Nous procdions 
notre organisation quand j'appris que le dput Brenger,  l'ouverture
de la sance, venait de demander que les membres de la commission
fussent responsables collectivement. Cette proposition avait videmment
pour objet de porter chacun d'eux  s'isoler de mon vote, et  me
surveiller par suite de la dfiance que j'excitais dans la faction
bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: Si ces
hommes taient inviolables, en supposant que l'un d'eux vnt  trahir
ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.

Je ne redoutais rien de ces attaques dtournes; je l'ai dj dit, mon
parti tait le plus fort.

Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhrens les plus exalts
de Buonaparte, en vint  une philippique, o il signala et dnona la
faction d'Orlans; c'tait avertir les amis des Bourbons et les
bonapartistes qu'un troisime parti apparaissait  la faveur de la
doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions
au dogme de la lgitimit.

Il est certain que, me trouvant embarqu avec un nouveau parti plus
d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective
que le gouvernement absolu ou la contre-rvolution, et pressantant
l'impossibilit de conserver le trne  Napolon II, je me sentis plus
dispos  seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les
cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La dclamation de
Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napolon II par la
Chambre. La partie tait fortement lie, il fallut de l'adresse pour
esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin dlicat dans un
discours qui emporta tous les suffrages, et o l'on crut reconnatre le
cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant  ce qu'aucun membre de
la famille de Bonaparte ft appel  la rgence; c'tait le point
dcisif, c'tait m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la
Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et
me donna dans les affaires, en ma qualit de prsident, une
prpondrance inconteste.

Installs ds le 23 juin, notre premire opration fut de faire dclarer
la guerre nationale, et d'envoyer cinq plnipotentiaires[40] au
quartier-gnral des allis, avec la mission de traiter de la paix et
d'adhrer  toute espce de gouvernement, except celui des Bourbons.
Leurs instructions secrtes portaient de laisser placer la couronne, 
dfaut de Napolon II, sur la tte du roi de Saxe ou du duc d'Orlans,
dont le parti s'tait renforc d'un grand nombre de dputs et de
gnraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux
meneurs actuels, et qu'au fond je doutais trs-fort qu'on parvnt au but
qu'on se proposait; j'avais mme d'autant plus lieu de croire que la
cause des Bourbons tait loin d'tre dsespre, qu'un de mes agens
secrets vint bientt m'annoncer l'entre de Louis XVIII  Cambray, et
m'apporter sa dclaration royale. Aussi nos plnipotentiaires furent-ils
d'abord amuss par des rponses dilatoires.

[Note 40: Ces plnipotentiaires taient M. de Lafayette, Lafort,
Pontcoulaut, d'Argenson et Sbastiani. M. Benjamin-Constant les
accompagnait en qualit de secrtaire d'ambassade. (_Note de
l'diteur_.)]

Qu'on juge de ma position! Le parti de Napolon, toujours vivace, se
recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient
se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armes confdres
s'avanaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les
bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il
me fallut  la fois contenir les fdrs, m'assurer des gnraux pour
matriser l'arme, djouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne
tendaient  rien moins qu' le replacer  la tte des troupes, et
refrner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les
portes de Paris  Louis XVIII, au milieu mme du dchanement de tant
de passions contraires d'o pouvaient natre encore d'horribles
convulsions.

Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de dtails
accessoires, de contrarits et de chicanes qui, pendant cette
tourmente, m'infligrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant
l'abdication, j'tais pi et continuellement sur le _qui vive_
vis--vis les adhrens les plus chauds de Napolon, tels que Maret,
Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-mme, qui m'tait tantt
favorable et tantt contraire; maintenant j'avais  me dfendre des
exigeances d'un autre parti; j'avais  me prmunir contre les dfiances
de mes propres collgues, de Carnot entr'autres, qui de rpublicain
tait devenu tellement zl pour Napolon, qu'il l'avait pleur 
chaudes larmes en ma prsence, aprs avoir opin seul, mais vainement,
contre l'abdication.

On sent bien que je n'tais parvenu  museler cette tourbe de hauts
fonctionnaires, de marchaux, de gnraux, qu'en leur garantissant, pour
ainsi dire sur ma tte, la sret de leur personne et de leur fortune.
C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour ngocier.

J'expdiai d'abord, au, quartier-gnral de Wellington, mon ami M. G*,
homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il tait porteur de
deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi,
l'autre pour le duc d'Orlans, car, jusqu'au dernier moment, et dans
l'incertitude prolonge sur les intentions des allis, il ne fallait
ngliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoy fut introduit
de suite auprs de lord Wellington, et lui dit qu'il dsirait tre
prsent au duc d'Orlans, Il n'est point ici, lui rpondit lu
gnralissime, mais vous pouvez vous adresser  votre roi et, en effet,
il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas
revenir, je fia partir, pour la mme destination, le gnral de
T*******, homme de coeur et de tte,  qui je donnai la commission
expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire
connatre ma position particulire, combien les esprits taient
exasprs, et les passions tellement enflammes, que je ne rpondais
point de prserver la France d'tre mise  feu et  sang, si l'on
s'opinitrait  vouloir rendre le trne aux Bourbons. J'offrais de
traiter directement avec lui sur tout autre bse. Cette fois la rponse
du gnralissime fut absolue et ngative; il dclara qu'il avait ordre
de ne traiter que sur l'unique base du rtablissement de Louis XVIII.
Quant au duc d'Orlans, ce n'et t, selon l'expression de Wellington,
qu'un usurpateur de bonne famille. Cette rponse, que je cachai
soigneusement  mes collgues, rendit ma position bien autrement
dlicate.

D'un autre ct, nos plnipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin,
taient arrivs le 1er juillet au quartier-gnral des souverains
allis,  Haguenau. L, les souverains, ne jugeant pas convenable de
leur accorder audience, nommrent une commission pour les entendre. On
ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prvue: De quel
droit la nation prtendait expulser son roi et se choisir un autre
souverain?.... Ils rpondirent par un exemple tir de l'histoire mme
d'Angleterre.

Avertis par cette question des dispositions des allis, les
plnipotentiaires nationaux s'attachrent moins  obtenir Napolon II
qu' repousser Louis XVIII. Ils insinurent enfin que la nation pourrait
agrer le duc d'Orlans ou le roi de Saxe, s'il ne lui tait pas
possible de conserver le trne au fils de Marie-Louise. Aprs quelques
pourparlers insignifians, ils furent congdis par une note pourtant que
les cours allies ne pouvaient entrer, quant  prsent, dans aucune
ngociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que
Napolon ft hors d'tat, pour l'avenir, de troubler le repos de la
France et de l'Europe; et que, d'aprs les vnemens survenus au mois de
mars, les puissances devaient exiger qu'il ft remis  leur garde.
Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustre de l'espoir
d'obtenir le duc d'Orlans ou Napolon II. Avant mme le retour des
plnipotentiaires, j'tais directement instruit des vritables
intentions des puissances.

Je ne m'occupai plus, ds-lors, qu' donner un cours aux vnemens, tel
qu'ils pussent aboutir au dnouement qui serait le plus favorable pour
la patrie et pour moi-mme. J'avais demand un armistice, et envoy, 
cet effet, des commissaires[41] aux gnraux allis qui venaient de
commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington
ludrent toute proposition  ce sujet, levant plus que des objections
contre le gouvernement de Napolon II, parlant de Louis XVIII comme du
seul souverain qui leur semblait runir toutes les conditions qui
empcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa scurit et se
plaignant vivement de la prsence de Bonaparte  Paris, au mpris de son
abdication. Cet homme, comme si la fatalit l'et pouss  se prcipiter
de lui-mme dans l'abme, s'tait d'abord obstin, au lieu de gagner
prcipitamment un de nos ports,  rester au palais de l'lyse, puis 
la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorit, non plus
comme empereur, mais au moins comme gnral. Il alla mme, excit par de
fanatiques amis, jusqu' nous en adresser la demande formelle. Ce fut
alors que je m'criai en plein conseil de la commission: Cet homme est
fou sans doute, veut-il donc nous entraner dans sa perte? Et je dois
le dire, toute la commission, Carnot lui-mme, votrent avec moi pour
une rsolution dfinitive  son gard. Il tait gard  vue, et Davoust
tait dtermin  le faire arrter  la moindre tentative de sa part
pour nous dbaucher l'arme. Il tait d'autant plus urgent de prendre un
parti dcisif  son gard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis
jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment
 l'autre, et l'on n'aurait pas manqu de m'imputer une part dans cet
vnement. Il nous fallut ngocier son loignement, et envoyer un
officier gnral pour y prsider. Le reste est connu. Cette courte
explication des faits suffira pour rpondre aux accusations de ces
dtracteurs aveugles et passionns, qui, apercevant quelque similitude
entre la captivit de Napolon et de Perse, roi de Macdoine, ont
attribu celle du premier  des combinaisons perfides qui, en calculant,
les jours et les heures, l'aurait livr aux Anglais par des moyens
dtourns et habilement mnags.

[Note 41: MM. Androssy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et
Labesnardire. (_Note de l'diteur_.)]

Nous esprmes, aprs le dpart de Napolon, pouvoir obtenir
l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'crivis,  chacun des
gnraux en chef des armes assigeantes, les deux lettres qui ont t
rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres o je feignis, par
la ncessit des circonstances, de plaider la cause de Napolon II, que
je regardais la question comme irrvocablement dcide en faveur des
Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut
paratre pencher tour--tour pour la branche cadette ou pour la branche
rgnante. J'esprais d'ailleurs qu'en aidant Louis XVIII  se rtablir,
ce prince consentirait  carter quelques hommes dangereux et  faire 
la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir,
 recourir plus tard  d'autres combinaisons.

J'eus alors des confrences nocturnes soit avec M. de Vitrolles,  qui
je venais de procurer la libert, soit avec plusieurs autres royalistes
minens et deux marchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai 
la fois des missaires au roi, au duc de Wellington et  M. de
Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, aprs avoir quitt Vienne,
s'tait transport  Francfort, puis  Wisbad, pour tre plus  porte
de ngocier soit  Gand, soit  Paris. Trs-ardent contre Napolon, il
jugea pourtant, aprs son entre  Paris, devoir s'entendre avec moi, me
promettant de son ct de me garantir auprs des Bourbons, dont le
rtablissement, aprs la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je
pensais qu'il devait tre alors auprs du roi, et je savais,  n'en pas
douter, que pour rester matre ds affaires; il rclamerait
l'loignement de M. de Blacas; je manoeuvrai aussi en consquence. Mais
il m'tait presque impossible de ne pas exciter la dfiance de mes
collgues. Mes dmarches tant observes, j'eus  supporter des bordes
de reproches et des dclamations amres de la part de quelques meneurs
rvolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les
imputations. Telle tait ma position, que j'avais  entretenir des
ngociations avec tous les partis, et  transiger avec toutes les
opinions dans mon intrt, non moins que dans celui de l'tat. Je ne me
dissimulai pas que cette conduite, o il entrait ncessairement quelque
chose de tnbreux, et dirige, en quelque sorte, par des voies
souterraines, soulverait contre moi tous les soupons et toutes les
haines des partis blesss dans leurs plus chres esprances. Le moment
redoutable devait tre celui o le jour pntrerait dans ce chaos
d'intrigues si diverses et si opposes.

Ce qui tait plus grave encore et plus dangereux, c'tait l'exaltation
des fdrs et la violence des nergumnes de la Chambre qui ameutaient
contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'crivis 
lord Wellington qu'il tait temps de mettre fin  leurs fureurs et 
leurs excs, car bientt ils ne me laisseraient plus le matre d'agir.
Mais Wellington tait contrari par son intraitable collgue Blucher; ce
Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pntrer dans Paris,
afin, disait-il, de mettre les honntes gens  l'abri du pillage dont
les menaait la populace; ce n'tait que dans les murs de la capitale
qu'il prtendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que
faire? il fallait soutenir un sige, livrer bataille sous les murs de
Paris, ou capituler. Dcourags par l'abdication, les soldats
paraissaient irrsolus; les gnraux eux-mmes taient rendus timides
par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, gnral en
chef de l'arme, Davoust, m'crivait qu'il avait vaincu ses prjugs et
reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de
proclamer sur-le-champ Louis XVIII. Je mis ma rponse  cette lettre
sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement
la question du rappel de Louis XVIII, et que je laissais trop de
latitude  Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficult, la
dtermination de ce marchal m'ayant paru devoir tre d'un si grand
poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du
roi, par M. de Vitrolles.

Press de dlibrer sur notre situation militaire, la commission,
d'aprs mon avis, s'entoura des lumires, des conseils, et de la
responsabilit des hommes les plus expriments dans l'art de la guerre.
Les principaux gnraux furent appels en prsence des prsidens et des
bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-mme,
avait visit nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport
sur la situation de Paris. Carnot dclara que la rive gauche de la Seine
se trouvait entirement  dcouvert et offrait un vaste champ aux
entreprises des gnraux en chef des deux armes combines, qui
venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que
j'attachai un grand intrt national  ce que la dfense de Paris ne ft
pas prolonge. Nous tions dans un tat dsespr: le trsor tait vide,
le crdit teint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le
heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait plac sur un
volcan. D'un autre ct, le territoire tait chaque jour inond de
nouveaux dbordemens de troupes trangres. Si, dans de telles
circonstances, la capitale venait  tre enleve de vive force, nous
n'avions plus  esprer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions.
Dans une seule journe qui et t le complement des journes de
Leipsick et de Waterloo, tous les intrts de la rvolution pouvaient
tre engloutis dans des flots de sang franais. Voil cependant ce
qu'auraient voulu les frntiques d'un parti aux abois.

Dans une telle crise, n'tait-ce pas mriter de la patrie que de
replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorit de Louis
XVIII? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armes trangres nous
livrassent pieds et poings lis  nos adversaires? Je parvins,  force
d'insinuations et de promesses,  ramener des hommes jusqu'alors
intraitables.

On arrta que la question militaire serait soumise, ds la nuit
suivante,  un conseil de guerre convoqu par le marchal Davoust. Ainsi
on allait dcider s'il tait possible de dfendre Paris. Capituler,
sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait
de grands et invitables dangers pour la capitale en proie  tous les
excs de la fureur populaire si nous tions vaincus. Et, en effet, 
quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille,
auraient-ils expos cette immense cit et la France elle-mme, dans le
cas d'une dfaite!

Les dbats furent solennels; et, sur la rponse ngative et unanime du
conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas dfendu
et qu'on remettrait la ville aux allis, puisqu'ils ne consentaient 
suspendre les hostilits qu' ce prix. Mais Blucher voulut aussi la
reddition de l'arme; une telle condition n'tait pas proposable:
c'tait vouloir tout mettre  feu et  sang. Je dpchai  la hte, aux
deux, gnraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone,  qui je remis, 
l'insu de la commission, une note confidentielle conue en ces termes:
L'arme est mcontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle
deviendra fidle et dvoue. Les Chambres sont indociles et par la mme
raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on
loigne l'arme; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter 
la Charte les garanties spcifies par le roi. Pour se bien entendre, il
est ncessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois
jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les
Chambres; elles se croiront indpendantes et sanctionneront tout. Ce
n'est point la force qu'il faut employer auprs d'elles, c'est la
persuasion.

Blucher devint aussitt plus maniable, et on consentit  traiter de la
reddition militaire de Paris, qui fut conclue  Saint-Cloud dans h
journe du 3 juillet. Je m'opposai  ce qu'on donnt le nom de
capitulation  ce trait; j'y fis substituer celui de convention qui me
parut moins dur et plus acceptable.

La faction tait encore trop exaspre pour qu'on pt viter le tumulte
et le dsordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fdrs, qui ne
furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles.
Ral, qui avait la direction des fdrs, et que je savais facile 
effrayer, cdant  mes conseils, fit le malade, laissant l sa place de
prfet de police. La faction y mit Courtin, le protg de la reine
Hortense, qui, montrant elle-mme, pendant toute cette crise, une grande
exaltation, s'efforait en vain de soutenir les restes du parti
bonapartiste expirant. Toutes ces manoeuvres vinrent chouer devant le
plus grand de tous les intrts, l'intrt public. On ne tarda pas
d'imputer aux gnraux et  la commission d'avoir livr Paris et trahi
l'arme. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux
Franais une proclamation explicative, o j'invoquais l'union de tous
les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous
nos maux.

Aprs avoir capitul avec les trangers, il fallut capituler avec
l'arme, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous
arracher la solde qui lui tait due; grces  quelques millions avancs
par le banquier Lafitte, on dsarma les mutins et l'on satisfit les
cupides. Cependant tous les missaires et les agens du roi, entr'autres
M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des confrences,
nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'tait
pass, et qu'une rconciliation gnrale serait le gage de son retour.
J'avais dj vaincu bien des rpugnances  l'aide de ces promesses,
quand parurent, imprimes par ordre des Chambres, les proclamations
royales dates de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position
devant la Chambre des reprsentans qui se montrait de plus en plus
hostile  l'gard des Bourbons. Bientt nous apprmes, par le retour de
nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington dclaraient
hautement que l'autorit des Chambres et des commissions manaient d'une
source illgitime, qu'en consquence elles n'avaient rien de mieux 
faire que de donner leur dmission et de proclamer Louis XVIII.

Alors, sur la proposition de Carnot, la commission dlibra s'il ne lui
convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'arme, derrire la
Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait
infailliblement rallum la guerre trangre et la guerre civile. Je
soutins que ce moyen dsespr perdrait la France; que j'tais sr
d'ailleurs que la plupart des gnraux n'y souscrirait pas, et je
dclarai que je serais le dernier  quitter Paris. Ramene par mes
raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage
d'attendre dans Paris l'issue des vnemens.

La convention de Paris une fois signe, le duc de Wellington, instruit
de mon dsir de m'aboucher avec lui, tmoigna la volont de s'entendre
avec moi sur l'excution de la convention. La commission du gouvernement
ne s'opposa pas  notre entrevue, qui eut lieu au chteau de Neuilly.
L, je m'expliquai avec franchise devant le gnralissime des allis. Je
savais que les mots de modration et de clmence taient propres 
sduire une grande me, et sans chercher  diminuer les torts de ceux
qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trne rtabli ne
pouvait tre consolid que par l'entier oubli du pass. Je reprsentai
combien tait encore menaante et redoutable l'nergie des patriotes, et
je parlai des mnagemens dont il fallait user pour calmer leur
effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur
routine et leurs prjugs, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la
tranquillit qu'en s'opposant aux ractions, aux vengeances, et en ne
laissant  aucune faction l'espoir de dominer l'tat. Je rclamai
l'excution des deux dclarations authentiques de l'Angleterre et de
l'Autriche, portant que leur intention n'tait point de continuer la
guerre dans la vue de rtablir les Bourbons ou d'imposer  la France un
gouvernement quelconque. Le gnralissime m'objecta que cette
dclaration n'avait eu lieu que dans le but de prvenir la guerre et
dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de
Napolon, frapp alors d'anathme par le congrs; mais que, s'tant
leves en sa faveur, nous avions dgag les allis d'une disposition
purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous
avions t jous. Lord Wellington me dclara sans dtour que les
puissances s'taient prononces formellement en faveur de Louis XVIII,
et que ce souverain ferait son entre  Paris le 8 juillet. Le gnral
Pozzo-di-Borgo, qui tait prsent, me rpta la mme dclaration au nom
de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de
Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volont de ne
reconnatre que Louis XVIII, et de n'admettre aucune proposition
contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnisti
gnrale, et rclamai des garanties. A ces conditions, je consentais 
servir le roi et  donner mme des gages compatibles avec ma rputation
et mon honneur. Le gnralissime me rpondit qu'il tait dcid qu'on
carterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de
Talleyrand, du conseil, le roi ayant daign consentir  me confirmer
dans le ministre de la polic gnrale; mais il ne me dissimula point
que toutes les mesures taient prises pour que Napolon tombt comme
otage au pouvoir des allis, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse
rien pour favoriser son vasion; qu'on exigeait aussi que l'arme se
soumt au roi, et mme qu'on punt pour l'exemple quelques-uns des
chefs. Je me rcriai, je protestai que si Bonaparte n'tait pas venu, il
y aurait eu galement une crise. Toutes mes objections chourent devant
une rsolution bien arrte. Je jugeai le mal sans remde, mais
susceptible de palliatifs par ma prsence dans le conseil. Le duc
m'annona que le lendemain il me prsenterait lui-mme  S. M., ou du
moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au chteau d'Arnouville. Je
lui rpondis que mon intention tait d'adresser au roi une lettre que
j'avais prpare et que je lui communiquai. Elle tait conue en ces
termes:

Sire, le retour de Votre Majest ne laisse plus aux membres du
gouvernement d'autres devoirs  accomplir que celui de se sparer. Je
demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle,  lui exposer
fidlement l'opinion et les sentimens de la France.

Ce n'est pas Votre Majest que l'on redoute; elle a vu pendant onze
mois que la confiance dans sa modration et dans sa justice soutenait
les Franais au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises
d'une partie de sa cour.

Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumires ni l'exprience qui
manquent  Votre Majest; elle connat la France et son sicle, elle
connat le pouvoir de l'opinion; mais sa bont lui a trop souvent fait
couter les prtentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversit.

Ds lors, il y a eu deux peuples en France. Il tait pnible sans doute
 Votre Majest d'avoir sans cesse  repousser ces prtentions par des
actes de sa volont. Combien de fois elle a d regretter de ne pouvoir
leur opposer des lois nationales.

Si le mme systme se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs
d'hrdit, Votre Majest ne reconnaisse aucun des droits du peuple
autres que ceux qui viennent des concessions du trne, la France, comme
la premire fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura  hsiter
entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son
penchant et ses lumires. Son obissance n'aura d'autre base que sa
confiance personnelle dans Votre Majest; et si cette confiance suffit
pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties
s'affermissent et qu'on carte tous les dangers.

Sire, Votre Majest a reconnu que ceux qui entranaient le pouvoir
au-del de ses limites, sont peu propres  le soutenir quand il est
branl; que l'autorit se perd elle-mme dans le combat continuel qui
la force de rtrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits
au peuple, plus sa juste dfiance le porte  conserver ceux qu'on ne
peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit
et que les rvolutions se prparent.

Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre
propre justice et vos lumires. Croyez que le peuple franais met
aujourd'hui  sa libert autant d'importance qu' sa propre vie. Il ne
se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits
galement inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des
tats-gnraux qui taient indpendans du monarque?

Sire, voue sagesse ne peut attendre les vnemens pour faire des
concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles  votre intrt, et
peut-tre mme plus tendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent
les esprits, pacifient et donnent de la force  l'autorit royale; plus
tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le dsordre qui
les arracherait; les esprits resteraient aigris.

Cette lettre fut adresse, le jour mme,  Sa Majest. De retour 
Paris, je dclarai  la commission que la rentre de Louis XVIII tait
invitable, que telle tait la volont immuable des puissances allies,
et que le jour en tait mme fix au surlendemain. Je lui celai que
j'tais conserv au ministre de la police gnrale, circonstance qui,
au lieu d'tre considre comme une garantie pour les patriotes et une
espce de transition qui ferait succder, avec une secousse moins
violente, le gouvernement lgitime au gouvernement de fait, n'et paru
aux nergumnes que le salaire de ma trahison, quand elle n'tait, en
effet, que la rcompense mrite du salut de Paris. Le soir mme cette
nouvelle s'bruita; ces mmes hommes m'accablrent, dans leurs discours,
d'injures et de maldictions; les royalistes seuls m'en adressrent des
flicitations; oui, les royalistes, et parmi les crivains distingus de
ce parti, il en est qui ont avou depuis que, de toutes parts, on avait
cri que sans moi il n'y avait ni de sret pour le roi, ni de salut
pour la France, et que tous les partis s'taient entendus pour me
porter au ministre. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me
prsentai au chteau d'Arnouville pour avoir ma premire audience du
roi. Je fus introduit dans son cabinet par le prsident du conseil, qui
s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en
tranquillisant chacun sur sa sret personnelle; je reprsentai que la
clmence avait sans doute des inconvniens, mais que la capitulation
qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre
systme; qu'une amnistie pleine et entire, et sans condition, me
paraissait le seul moyen de donner de la stabilit  l'tat et de la
dure au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice;
que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation
des places, des biens, des honneurs et des dignits. Mon discours parut
avoir fait impression sur le roi, qui me prta une attention soutenue.
Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habilet et de repos pour
rassembler les lmens que le temps et les circonstances avaient
disperss. Je crus voir qu'il comprenait la ncessit de voiler les
fautes commises et de gagner la confiance par une modration et une
loyaut exemplaires. Je m'efforai de rendre public cet entretien pour
laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.

Je ne me bornai point  des supplications; j'osai reprsenter au roi que
Paris tait dans l'tat le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait
pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec
la cocarde blanche, et seulement accompagn des migrs de Gand. Mon
plan consistait  maintenir les Chambres,  faire prendre au roi la
cocarde tricolore, et  licencier toute sa maison militaire; en un mot,
j'aurais voulu, comme je l'avais toujours dsir, voir Louis XVIII
marcher  la tte de la rvolution et la consolider.

On dlibra sur ces diffrens objets dans le conseil, o mes
propositions ne furent rejetes qu' la majorit d'une seule voix. Le
roi, d'ailleurs, resta inbranlable; il dclara qu'il aimerait mieux
retourner  Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute,
et on dcida que ds le lendemain on chasserait la Chambre des
reprsentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill
des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa
pense, pouvaient seuls satisfaire le voeu public. Quoique je n'eusse
pas espr beaucoup de succs de mes dmarches, parce que mon tact des
affaires m'avait assez montr qu'elle tait leur tendance, il me sembla
que je ne devais rien ngliger pour l'acquit de ma conscience.

Le soir mme du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcrent les
portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La
commission du gouvernement n'tant plus libre, cessa ses fonctions, ce
qu'elle annona par un message. Une circonstance particulire signala
cette sparation de mes collgues; Carnot, l'un des plus rvolts de ma
conservation au ministre, et de se voir sous ma surveillance, pour
ainsi dire, en attendant qu'on lui assignt un lieu de rsidence,
m'crivit le billet suivant: _Tratre, o veux-tu que j'aille_? je lui
rpondis tout aussi laconiquement: _Imbcille, o tu voudras_. Il faut
dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec
Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appel vieille femme.

Le jour suivant, ds huit heures du matin, les dputs se prsentrent
pour entrer dans la salle de leurs dlibrations; mais, trouvant les
portes closes, entoures de gardes et de gens d'armes, ils se
retirrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur prsident,
o ils consignrent une protestation. Le roi fit son entre dans Paris;
rien ne troubla l'ivresse porte au comble de la part des royalistes,
qui accoururent au-devant du monarque, et se montrrent fort nombreux.
J'avoue que ma prvoyance fut trompe en partie, et que toutes mes
apprhensions ne furent pas confirmes. Ici finit l're des cent-jours,
et recommence le cours d'un rgne interrompu ds sa premire anne. Mais
quels auspices accompagnent ce nouvel avnement? Toutes les passions qui
fermentent, toutes les vengeances qui cherchent  s'assouvir, tous les
intrts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent
avec fureur, enfin toutes les haines ulcres qui ragissent! Dans de si
dplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux
 mon pays.

La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes
et de toutes les provinces annoncrent bientt que la France tait
pacifie sous tous les rapports qui pouvaient intresser les souverains;
mais elle ne pouvait l'tre pleinement eu gard au repos et au bonheur
du roi, si tout notait pas oubli, s'il n'y avait pas une gale
rpression de toutes les opinions extrmes, de quelque hauteur que
pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient
pas de la protection des lois avec la mme certitude et la mme
scurit.

Tels taient les conseils de modration et de clmence que je donnais 
Louis XVIII, comme je les avais donns  Napolon, toutefois en
proposant des mesures efficaces, en cartant toutes les causes qui
auraient pu plonger la France dans une nouvelle rvolution. Mais tout le
monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes
ides; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie,
depuis quinze jours, du ministre royal, lorsque parut l'ordonnance du
24 juillet; cinquante-sept individus, diviss en deux catgories, y
taient frapps sans jugement. On demandera comment j'ai pu
contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart
avaient suivi la mme route que moi. Qu'on sache donc que, ds le
lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les
classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain
jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de
noms, autant ignors que connus, furent signals au ministre de la
police pour tre envelopps dans une mesure gnrale de proscription. On
demandait des ttes au ministre de la police, comme preuve de son
affection sincre pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que
deux partis  prendre: celui d'tre le complice des vengeances, ou de
renoncer au ministre. Je ne pouvais souscrire au premier; j'tais
engag trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un
troisime expdient: ce fut de faire rduire les listes  un petit
nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient jou un rle plus
actif dans les derniers vnemens; et je dois le dire ici, je rencontrai
dans le conseil, et surtout dans les sentimens minemment franais du
monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outre
et diminuer le nombre des victimes.

Mais le torrent de la raction menaait d'entraner toutes les digues
qu'on lui opposerait. J'avais conu le dessein d'tre mdiateur entre le
roi et les patriotes; je m'aperus bientt qu'on voulait seulement se
servir de moi comme de l'instrument ncessaire au rtablissement d'une
autorit royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait
plus offert de garantie aux hommes de la rvolution. Les deux
ordonnances sur les collges lectoraux et sur les lections qui
allaient donner  la France la Chambre de 1815; ne me laissrent plus
aucun doute  cet gard. On a cru que j'avais apport une insouciance
coupable  la formation des collges lectoraux, et on a dit qu'il
n'tait pas permis  un homme d'tat tel que moi, vielli dans
l'exprience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une
telle faute politique, ni de se mprendre sur la direction que
s'efforait de donner  l'opinion la faction royaliste qui venait de
ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antrieure auraient
d me mettre  l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de
lgret imprvoyante et d'indiffrence funeste dans de si gravs
circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable gosme et sur
l'incurie nonchalante du prsident du conseil qui se berait d'illusions
sensuelles, et n'aimait  voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit
de repos.

Je me rveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adresses aux
puissances allies et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les
avais rdigs sur la demande des souverains, pour leur faire connatre
l'tat de la France. La divulgation de ces documens produisit une
sensation profonde sur les esprits clairs, mais leur contenu excita,
au plus haut point, la fureur du parti _ultra-royaliste_[42] qui
regardait son influence comme perdue, si mes rvlations amenaient un
changement de systme. Le roi, lui-mme, vit avec dplaisir la publicit
donne  des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jug ma
position; tromp par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le
cabinet du roi, dlaiss parl prsident du conseil que le pass
n'obligeait pas de sacrifier le prsent, je voyais ma chute invitable,
 moins que je ne parvinsse  faire prvaloir mes desseins.

[Note 42: C'est Fouch qui, le premier, s'est servi de cette
expression, avec laquelle on s'est familiaris depuis, et qu'on a mme
use. (_Note de l'diteur_.)]

L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes,
mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unit
dans les partis disjoints et comme disperss de la rvolution, et
surtout de faire craindre  l'Europe une insurrection nationale; par l,
j'esprais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle
consentt, pour prix d'un trait de paix dfinitif,  nous accorder ce
que je n'avais cess de solliciter depuis le congrs de Prague, la
dynastie de Napolon, devenue l'objet de nos rclamations scrtes, de
nos voeux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques
fit vanouir des esprances fondes; c'est  l'histoire  recueillir et
 rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au
grand jour. Je crois rsumer ma vie en dclarant que j'ai voulu vaincre
pour la rvolution et que la rvolution a t vaincue dans moi.

FIN DE LA SECONDE PARTIE






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de Joseph Fouch, Duc
d'Otrante, Ministre de la Police Gnrale, by Joseph Fouch

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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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