The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle Clocque, by Ren Boylesve

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Title: Mademoiselle Clocque

Author: Ren Boylesve

Release Date: July 23, 2006 [EBook #18899]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE CLOCQUE ***




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REN BOYLESVE

MADEMOISELLE CLOQUE

ditions de LA REVUE BLANCHE

1 rue Laffitte--Paris

1899




I

UNE ENTREVUE AVEC CHATEAUBRIAND


Vers 188.., vivait  Tours une vieille demoiselle trs distingue et
d'un grand mrite, qui avait eu, dans sa jeunesse, l'heureuse fortune de
voir et d'entendre le vicomte de Chateaubriand.

Cette circonstance tait pour elle un motif de coquetterie bien
excusable et lui valait une renomme d'une originalit charmante.
Beaucoup de personnes l'coutaient en souriant,  cause de la manie
qu'elle avait d'y faire des allusions frquentes, et la quittaient
gagnes par l'accent de respectueuse motion dont elle ne manquait point
d'embellir ce sujet.

Cela s'tait pass en 1833, au moment o Chateaubriand, plus que jamais
clbre, venait d'atteindre une grande popularit par sa dfense
gnreuse de la duchesse de Berry, suivie d'un procs personnel
retentissant. Il tait sur le point de partir pour Prague, allant porter
 Charles X exil et aux Enfants de France, un message secret de la mre
du jeune Henri V, enferme  Blaye. Ce n'tait pas une petite affaire 
une jeune fille qui n'avait pour se recommander que son enthousiasme,
d'aborder un personnage si considrable. Elle s'tait rendue rue
d'Enfer, o il habitait une maison simple, entoure de verdure, presque
au milieu des champs. Quel prtexte  sa visite? Aucun. Elle voulait
seulement le voir et lui dire, si toutefois elle en trouvait la force:
Monsieur, je vous admire, et chez moi, toute ma famille et les voisins,
et tous les gens que nous connaissons vous admirent... et s'en aller
l-dessus, brise peut-tre par la secousse, mais soulage pour
longtemps.

Un domestique lui avait ouvert et lui avait demand:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais voir Monsieur le vicomte de Chateaubriand...

--Votre nom?

--Oh! ce n'est pas la peine; il ne me connat pas; dites que je suis une
jeune fille.

On avait fait toutes sortes de difficults. Le valet de chambre, puis
d'autres domestiques la regardaient d'un oeil souponneux. Sans doute
ft-elle demeure longtemps dans l'antichambre si, par hasard, M. le
vicomte n'et ouvert lui-mme brusquement une porte, tout bott,
coiff, la canne  la main. Il sortait, l'air proccup et chagrin. Il
faillit bousculer la pauvre fille. Elle tomba, mais volontairement,
s'tant jete littralement  ses pieds. Elle l'entendit qui disait:
Qu'est-ce qu'il y a? que me veut-on? Elle fut si pouvante qu'elle
crut se trouver mal et poussa un cri dsespr. Chateaubriand se pencha,
lui prit la main et la releva avec bienveillance,  peine surpris quant
 lui de ces motions fminines maintes fois causes par sa personne. Et
aprs l'avoir mise debout, il lui avait adress cette question banale:

--Comment vous appelez-vous, mademoiselle?

Elle, avec simplicit:

--Athnas Cloque, monsieur le vicomte...

--Vous dites... Athnas...?

--Cloque, monsieur le vicomte.

Alors le grand homme avait souri, peut-tre  la surprise de ce nom
modeste, peut-tre  ses songes intrieurs. Mais, tout de suite, et avec
une grande facilit, il levait la voix, comme s'il s'adressait 
plusieurs personnes, et il laissait tomber sur cette jeune fille mue
des paroles lgantes et dsenchantes. Il s'en fallait qu'elle comprit
tout, tant tait grand son trouble; mais elle retenait qu'il louait sa
jeune foi et sa facult d'enthousiasme si rares dans une priode de
mdiocrit o la France et le monde mme semblaient s'engager pour une
dure indterminable. N'avait-il pas dit aussi que la nature humaine
elle-mme allait sans cesse en s'amoindrissant, ce qui et mrit au
moins une explication? Enfin, et, comme il reconduisait doucement la
visiteuse, il avait cru devoir faire allusion au jeune prince, dernier
espoir de tous ceux qui manifestaient en ce moment leur reconnaissance
au dfenseur de la duchesse de Berry, et c'est alors qu'il avait rpt
un mot dont Mlle Cloque s'tait sentie frappe dfinitivement:
lui-mme, avait-il dit, en parlant d'Henri V, s'il veut rgner, devra
s'engager rsolument dans la srie des faits mdiocres. Il ajoutait
encore: Et qui sait s'il ne natra pas de ces tristes conditions de la
vie nouvelle, une sorte d'hrosme que l'on a ignore jusqu'ici? Aprs
quoi, il la saluait et la congdiait.

Rien de plus. Elle le revoyait quelques minutes aprs, dans la rue
dserte, passant dans un cabriolet: il ne faisait mme pas attention 
elle.

Cependant elle avait vcu cinquante ans du souvenir de cette trange
dmarche, sans jamais s'expliquer comment lui tait venue l'audace de
l'accomplir, aussi stupfaite aujourd'hui que le lendemain mme de
l'entrevue. Des femmes lui avaient confi l'aveu de pareils dsirs
irrsistibles prouvs vis--vis de certains hommes clbres;
quelques-unes taient alles jusqu' la porte de M. Alexandre Dumas
fils; et une de ses amies, de Tours mme, avait tir le cordon de la
sonnette de Mounet-Sully, mais tait redescendue quatre  quatre. Mlle
Cloque clignait des yeux, disant  part soi: Moi j'ai pouss jusqu'au
bout... et c'tait Chateaubriand!




II

LA MAISON DE LA RUE DE LA BOURDE


Mlle Cloque habitait une petite maison de la rue de la Bourde, derrire
les Halles et les ruines de l'glise Saint-Clment qui tenaient encore
debout  cette poque. La rue de la Bourde n'tait qu'un passage assez
troit allant des Marchs couverts  une caserne de chasseurs  pied;
elle formait un boyau sombre et tortueux entre de trs hauts murs de
jardins ou de pauvres logements. Il y avait en face de chez Mlle Cloque
un savetier que l'on voyait travailler  toute heure derrire sa range
de chaussures ressemeles, sans que l'on pt savoir  quel moment ce
diable d'homme prenait ses repas ou se reposait. Un peu plus bas, et
enclav, pour des raisons inconnues, dans ce quartier quasi indigent, se
trouvait un assez bel htel particulier appartenant  M. le marquis
d'Aubrebie, petit vieillard assez spirituel et dont la femme tait
folle. M. d'Aubrebie et sa voisine Mlle Cloque ne s'entendaient sur
aucun point, mais se voyaient assidment. Il ne se passait gure de
journe sans qu'on pt les apercevoir de la rue, l'un en face de
l'autre,  une petite table de jeu o ils faisaient rgulirement et
successivement deux parties de bsigue et une partie de dames ou deux,
selon que la marquise, qui ne quittait point son htel, agitait un
mouchoir  sa fentre, ou consentait  rester tranquille. La pauvre
femme, d'une famille ultra-lgitimiste, et dont le cerveau avait
toujours t dbile, avait perdu la raison en 1873, au moment o s'agita
et se rsolut d'une manire irrvocable la question de la restauration
de la royaut. Quand son mari n'tait pas prs d'elle, elle le
confondait avec le roi absent, se lamentait, et faisait monter les
domestiques pour leur demander s'ils pensaient que cette priode
d'anarchie pt durer longtemps, enfin s'impatientait jusqu' faire  la
fentre, du ct de l'exil, des signaux dsesprs  l'aide d'un
mouchoir qu'elle croyait tre un drapeau blanc. Mlle Cloque, l'oeil aux
aguets, prvenait le marquis. Il interrompait la partie et rentrait
mlancoliquement. C'tait le rtablissement de la monarchie.

Et Mlle Cloque restait seule. S'il tait encore de bonne heure, elle
prenait sur une petite tagre un livre de dvotion ou quelque ouvrage
du grand homme qui avait t le culte de sa vie _Atala_, _Ren_, ou
_les Mmoires d'Outre-Tombe_; et elle s'asseyait  sa fentre dans un
fauteuil de cretonne imprime, pareil aux tentures de la chambre. Les
larges feuilles d'un catalpa haut comme la maison se balanaient
doucement sous ses yeux, presque au ras de la fentre; et, selon les
caprices de l'air, elle apercevait, entre les branches, une petite
fontaine situe au milieu de la cour du locataire voisin. Cette fontaine
 double vasque de bronze, coulait nuit et jour, et son maigre murmure
monotone avait souvent flatt les rves et l'imagination facile de celle
qui,  quinze ans, se jetait aux pieds d'un pote. Elle s'efforait de
faire abstraction du bruit du savetier de la rue de la Bourde, de celui
des plombiers de la rue de l'Arsenal et des gmissements d'une scierie
mcanique que l'on entendait  certaines heures; et la chute rgulire
et rafrachissante des gouttelettes dans le bassin lui voquait des
images du Jourdain o Ren s'tait baiss puiser une bouteille d'eau, ou
bien la transportait au pays d'Atala.

Des songes, c'tait toute sa vie. Elle avait pass au travers de la
ralit grce  l'agilit de ses facults imaginatives et  l'ardeur de
ses dsirs. Elle avait t garantie de la marque dprimante que laisse
infailliblement la comprhension des grises et misrables ncessits.

Elle portait une sorte de velouteux duvet moral, que l'on ne saurait
comparer qu' cette blonde lumire qui orne les joues de l'adolescence.
Elle avait gard l'ge de tous les lans, de toutes les gnrosits,
l'ge o l'homme ignore l'impossible.

Elle ne s'tait point marie, non qu'elle ft laide ou mprisante, mais
parce qu' la suite d'une enfance dlicate, le bruit s'tait rpandu
qu'elle manquait de sant. D'excellentes amies de la famille assez
gnreuses pour s'intresser beaucoup  elle, avaient contribu,  force
de bons soins,  affermir cette opinion contre quoi rien n'avait
prvalu.

La vulgarit des hommes l'avait console du clibat. Longtemps,
cependant, elle avait espr le hros que rvent les jeunes filles. Il
en existait, puisqu'elle avait approch un Chateaubriand.

Elle tait demeure prs de son frre qu'elle adorait. Il s'tait mari,
avait eu des enfants; elle avait vu se drouler  ct d'elle l'pisode
d'un court bonheur; puis des deuils, des malheurs de fortune taient
survenus qui avaient rduit la famille  une nice, Genevive, grande
jeune fille de dix-sept ans, achevant son ducation au pensionnat du
Sacr-Coeur de Marmoutier.

Souvent, avant l'heure de dner, Mlle Cloque descendait, sous le
prtexte de jeter un coup d'oeil  la cuisine, causer avec sa vieille
bonne, Mariette.

--Ah ! voyons, Mariette, qu'est-ce que a sent donc?

--Qu'est-ce que a sent? Mais, Mademoiselle, je viens seulement
d'allumer mon fourneau, qu'est-ce que vous voulez donc que a sente?

--Je vous dis que a monte jusque l-haut... Je suis descendue voir si
vous laissiez brler quelque chose.

--Ah! faisait Mariette, en secouant sa figure toute ride, faut-il en
avoir un nez! faut-il en avoir un!...

Et sur cet innocent subterfuge qui lui servait presque quotidiennement
de prambule, Mlle Cloque chafaudait une conversation peu varie dont
deux sujets immuables faisaient les frais: le projet de mariage de sa
nice Genevive et le projet de la reconstruction de la Basilique de
Saint-Martin. Il semblait que tout l'avenir ft contenu dans la solution
de ces deux questions.

Et, en effet, les pieuses mes de Tours ne doutaient pas que le sort de
la religion ne dpendt de l'glise colossale qu'il s'agissait de
relever des ruines o l'avait rduite la Rvolution, pour la faire
resurgir comme un hardi dfi  la libre-pense. Dans toute la ville il
n'tait bruit que de cette affaire.

Quant  l'union de la petite Genevive,--entretenue  grand'peine par sa
vieille tante, dans un couvent coteux,--avec le jeune sous-lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour, c'tait une perspective d'un
intrt si vif et si immdiat qu'elle passionnait quiconque avait de
l'amiti pour Mlle Cloque.

Mlle Cloque poussait tout  coup un profond soupir.

--Allons, voyons! Mademoiselle, qu'est-ce qu'il y a encore? Votre
marquis ne vous a donc point dit des btises pour vous drider un brin?

Mariette disait votre marquis avec une nuance accentue de ddain, 
cause de la rputation d'irreligion de M. d'Aubrebie.

--Le marquis? Le marquis est un vieux sacripant qui ne croit ni  Dieu,
ni  diable. Il faut le plaindre et prier pour lui. Le pauvre homme n'a
que sa distinction naturelle; c'est un homme comme il faut, assurment,
et il est respectable  cause du grand malheur dont la Providence l'a
afflig; mais, voyez-vous bien, ma pauvre Mariette, ce ne sont pas ces
gens-l qui sont capables de vous donner un conseil...

--Un conseil? Ah! bien! Mademoiselle en a peut-tre besoin d'un conseil?
Mais c'est-il pas  vous que toutes ces dames viennent en demander des
conseils, et  tout bout de champ, et quand bien mme il ne s'agirait
que de savoir s'il faut prendre sa gauche ou sa droite!...

--Mettez donc vos lunettes pour trier votre salade, voyons, Mariette,
faudra-t-il que je vous le dise cent fois!... Ah! dcidment, c'est une
grosse charge que d'avoir une jeune fille  caser. Quand on est son
pre ou sa mre, on prend plus facilement une dcision.

--S'il s'agissait de la marier  quelqu'un sans argent ou  un olibrius
qui ne lui plairait point, je comprendrais que vous ayez de la peine,
mais d'abord elle en est folle de son militaire, Mlle Genevive, a, on
peut le dire...

--Taisez-vous, Mariette, ne dites pas des choses comme cela! Vous ne
savez rien, et cette enfant est trop jeune, leve comme elle est,  son
couvent, pour savoir seulement ce que c'est que...

--Que de sentir que a lui fait toc toc sous sa mdaille de sagesse?
Allez donc! faut pas vous tourmenter, Mademoiselle; la poule sait
chanter avant d'avoir pondu. Je vous donne ma parole...

--Allons! faites ce que vous avez  faire, vous bavarderez une
autrefois. Je vais voir si le journal est arriv.

Le samedi soir, le _Journal du Dpartement_ arrivait une heure plus tt
que de coutume, et le porteur, s'il ne pleuvait pas, le glissait sans
sonner sous la porte du jardin donnant dans la rue de la Bourde. Mlle
Cloque traversa le petit parterre grand comme la main qui entourait deux
cts de la maison. Avec des prodiges de soins et d'conomies, elle y
entretenait elle-mme des rosiers et quelques fleurs. Une haie de
fusains sparait son jardinet d'une grande cour encombre de tuyaux de
pole, de lames de zinc, de charrettes  bras, de ferrailles et des
mille accessoires qu'exigeait la profession du propritaire, Loupaing,
entrepreneur de plomberie. Depuis une anne ou deux, les arbustes
commenaient  tre assez touffus pour que l'on se trouvt  peu prs
garanti du contact des ouvriers de Loupaing, affreux borgne presque
toujours ivre, et des regards inquisiteurs de la mre Loupaing qui, de
sa fentre du premier, tout en tricotant des bas, passait sa vie  pier
le voisinage.

Le journal, pli en quatre, et tout humide encore des baisers de la
presse. ainsi que se ft exprim le marquis d'Aubrebie, laissait
pencher une corne sur le pas de la porte, et des fourmis couraient sur
l'encre frache. Mlle Cloque le ramassa, fit sauter d'une chiquenaude
les petites btes, et, ayant aperu en capitales normes le mot
TRAHISON EN HAUT LIEU suivi, il est vrai, de plusieurs points
d'interrogation, elle s'inquita immdiatement et rentra par la salle 
manger, cherchant ses lunettes. Elle appela:

--Mariette! est-ce que je n'ai pas laiss mon tui dans la cuisine?...

--Attendez donc... Oui, mademoiselle, le voil!

--Eh bien apportez-le moi!

Mariette apporta l'tui.

--Ma pauvre fille, que vous tes donc sotte; vous ne sentez pas que cet
tui est vide? J'au-rai laiss mes lunettes en haut. Courez vite me les
chercher.

Les yeux de Mariette brillrent.

--C'est-il bien la peine d'aller l-haut?

Mlle Cloque qui s'extnuait  prendre connaissance de l'alarmante
Trahison en haut lieu??? frappa du pied et faillit s'abandonner  un
mouvement de colre.

--Dame! fit Mariette, sans plus se tourmenter, Mademoiselle a ses
lunettes sur le front!

C'tait une des distractions ordinaires de cette pauvre demoiselle. Elle
tait toujours vexe qu'on la lui ft remarquer.

Mais la lecture tait trop captivante, et elle oublia de se fcher. Elle
parcourait avidement l'article sans prendre garde que la servante tait
retourne  la cuisine.

--En voil bien d'une autre, par exemple! s'cria-t-elle.

Elle froissait le journal; elle s'aperut qu'elle tait seule et sentit
le besoin de s'pancher. Elle alla retrouver Mariette.

--Eh bien! ma fille, si ce qu'on dit est vrai, on peut s'attendre  en
voir du joli...

--Qu'est-ce qu'il y a encore? C'est toujours leur Tonkin, je parie...
Dire que j'ai mon pauvre garon qui est  Toulon...

--Il ne s'agit pas de cela pour le moment: croiriez-vous, ma fille,
qu'il parat que Monseigneur favorise en sourdine leur projet...

--Leur projet,  qui?

--Le projet  qui? mais le projet du conseil municipal parbleu! le
projet des architectes diocsains qui sont tous des libres-penseurs, 
ce qu'on dit, enfin le projet de tous les ennemis de l'glise, quoi!
C'est une indignit!

--C'est-il bien possible! Et qu'est-ce qu'ils veulent faire comme a?

--Mais leur glise btarde, une glise de quatre sous, une baraque
informe qui sera une humiliation pour les fidles en mme temps qu'une
victoire pour toute la franc-maonnerie!... Vous comprenez bien que ces
gens-l priraient de dpit si nous relevions la grande Basilique! Ha!
ha! cela les gnerait ce monument qui doit englober tout un quartier et
qui serait plus grand que la cathdrale! Vous connaissez les deux tours,
la tour de l'Horloge et la tour Charlemagne, n'est-ce pas? Eh bien, ces
tours forment les deux angles de la grande construction qu'on projette:
on btirait deux autres tours pareilles, aux deux autres coins, le tout
runi par un btiment  cinq nefs, gigantesque!...

--Eh! l l, mon Dieu! faut-il! Et pourquoi faire mettre tant d'argent?

--Comment! pourquoi faire? Mais voulez-vous me dire pourquoi nos vieux
pres ont construit les cathdrales? C'est parce qu'ils pensaient que
rien n'tait trop beau pour le bon Dieu. Ah! ceux-l ne regardaient pas
 la dpense! Et voulez-vous me dire o est-ce que nous irions prier
Dieu aujourd'hui, s'ils n'avaient pas bti les cathdrales; et qu'est-ce
qui reprsenterait la religion aux yeux des ennemis de la foi, s'il n'y
avait pas toujours l ces beaux monuments qu'ils sont bien forcs
d'admirer comme tout le monde?...

--Mais, vous n'y allez seulement point dans vos cathdrales; voyons,
c'est-il pas vrai, mademoiselle? Est ce que vous n'tes pas toujours
fourrs les uns sur les autres dans votre chapelle de Saint-Martin qui
est large comme la main et construite en bois, comme un hangar..., une
grange, si vous y tenez; mettons une grange?...

--Mais, ttue! vous ne comprenez donc pas que cela, c'est  cause de la
dvotion  saint Martin dont les restes vnrs sont l, dans votre
grange, comme vous dites si bien; et que c'est prcisment pour qu'on
lui lve un sanctuaire plus digne que nous nous pressons dans cette
chapelle provisoire, afin de montrer en haut lieu qu'elle est devenue
trop petite, qu'elle n'est plus proportionne au culte sans cesse plus
large qu'on rend au grand Thaumaturge!...

--Tout a, c'est des bien beaux noms et des affaires qui ne me regardent
point... Vous allez pouvoir vous mettre  table, mademoiselle. Et tchez
donc de ne point vous faire de la bile pour ces histoires-l; on a bien
assez des siennes... Je trempe ma soupe.

Mlle Cloque passa dans la salle  manger et fit son signe de croix en
s'asseyant  la petite table solitaire. Elle achevait l'article du
journal rempli d'insinuations alambiques et de priphrases d'un travail
infini, o sous les apparences d'une attitude des plus respectueuses
envers l'archevch, se dissimulaient des piqres au venin administres
savamment. Monseigneur trahissait la cause des catholiques purs; il
ouvrait dfinitivement l're depuis longtemps prvue, des concessions,
des louches compromissions, des pactes tacites et sans dignit, avec les
pouvoirs publics perscuteurs de l'glise. Enfin, allait donc se
manifester par un fait la justesse des sombres prvisions qui avaient
accueilli l'avnement de l'archevque Fripire. Ce fils d'une marchande
 la toilette, hauss par sa seule habilet aux plus hautes fonctions
ecclsiastiques; cette sorte de philosophe que certains disaient paen
ou mme athe, que l'on poussait  l'Acadmie franaise en raison
d'ouvrages presque exclusivement littraires et  peine orthodoxes, se
prparait  passer impudemment  l'ennemi. Il ressortait nettement de
l'article qu' l'heure o paratraient ces lignes l'archevch aurait
pris position dans l'affaire de la Basilique, ce qui devait du mme coup
hter d'une faon inattendue le commencement des travaux. On savait
hlas quel tait le sens de ces fameux plans tout prts  tre excuts.
Exposs dans la crypte du tombeau de saint Martin, ils avaient t
lacrs, il n'y avait pas plus de trois semaines, par quelque pieux
basilicien demeur inconnu.

Ce n'tait pas tout; l'article se terminait par des lignes ambigus
quant aux personnes vises, mais trs claires quant au sens de
l'accusation. Elles fltrissaient la conduite quivoque de certaines
notabilits dont l'ostensible dvotion  saint Martin, jointe  la
comptence reconnue tant en matire d'archologie qu'en _la pratique
des affaires,_ avait fortement contribu  affermir l'espoir de voir se
relever la Basilique, alors que ces mmes notabilits favorisaient
secrtement, et cela _dans un but qu'il restait  lucider_, le
misrable projet de l'glise btarde.

C'tait l de quoi faire aller les imaginations et les langues.

Mlle Cloque ne pouvait qu'appartenir au parti des projets hroques et
grandioses. Son me s'tait de tout temps incline du ct des
gnreuses chimres. Rien n'tait assez grand ni assez beau, au gr du
superbe lan de ses dsirs. Depuis le mouvement qui l'avait jete aux
pieds du plus magnifique gnie de son temps, jusqu' celui qui faisait
monter le rose d'une sainte colre  ses vieilles joues de femme
vertueuse,  propos de la Basilique, elle n'avait point hasard un pas
qui ne ft orient vers l'intransigeant idal.

Une porte-fentre ouverte sur le jardin laissait venir l'arme dlicat
des fleurs, qui s'exalte un peu vers le soir. Et l'on entendait le bruit
de la lance d'arrosage de Loupaing sur la haie des fusains. Par des
trous que Mlle Cloque n'arrivait pas  combler dans le feuillage de ces
arbustes, elle avait le dsagrment d'apercevoir la figure rouge et
l'oeil du plombier borgne. Chaque soir, il tait l, au moment o elle
se mettait  table. C'tait  croire qu'il le faisait exprs, et cela
tait infiniment probable, car ils avaient eu une contestation
prcisment au sujet de cette lance. La locataire s'tait rserv le
droit d'en user pour l'entretien de son jardinet improvis dans la cour
du propritaire. Or Loupaing prtendait s'en servir pour laver sa cour,
 l'heure mme o l'arrosage est avantageux pour les plantes. Jamais,
malgr nombre de rclamations, Mlle Cloque n'avait touch la lance, et
elle en tait rduite  promener sur ses plates-bandes son petit
arrosoir  main, tandis que, de l'autre ct des fusains lavs sur une
seule face, Loupaing inondait sa cour  plaisir.

Mais la pauvre fille avait, ce soir, des soucis trop graves pour tre
affecte de cette petite perscution qui d'ordinaire l'exasprait; et
elle ngligeait mme de fermer la porte au nez de l'affreux borgne aux
aguets derrire les trous. Peut-tre,  cause de cette indiffrence,
tait-ce aujourd'hui Loupaing qui rageait.

--Vous ne comprenez pas, dit-elle  Mariette qui apportait une omelette,
combien cette affaire est importante...

--Quelle affaire donc, mademoiselle?

--Mais la Basilique! voyons. Savez-vous bien que cela peut nous faire
manquer le mariage de Genevive?...

Mariette leva les bras au ciel.

--C'est-il vrai, Dieu possible! Pour une histoire de btisse voil
mademoiselle Genevive qui ne se marierait pas?

Mlle Cloque se demanda si elle allait confier  sa bonne toute
l'tendue de ses angoisses. Elle pensa que cette femme ne comprendrait
jamais la liaison de choses en apparence si indpendantes.

--Vous verrez, ma pauvre Mariette, vous verrez! c'est moi qui vous le
dis.

Et elle se ressouvint des premires apprhensions qu'elle avait eues
lorsque s'baucha ce projet de mariage avec les Grenaille-Montcontour.
Certes c'tait une des meilleures familles de Touraine, et la petite
Cloque, sans autre dot que sa grce naturelle et le renom de vertu de sa
vieille tante, devait regarder comme une surprise heureuse le fait
d'avoir t distingue par le jeune sous-lieutenant. A vrai dire,
c'tait un bonheur inespr, et personne autre que Mlle Cloque n'et
aperu l de nuage.

Elle en avait aperu pour une raison d'une dlicatesse toute
particulire.

Les Grenaille-Montcontour, d'authentique et trs ancienne noblesse, mais
d'une fortune qu'on souponnait insuffisante  soutenir un train assez
brillant, avaient mari leur fils an  une jeune fille isralite.
L'amour l'avait voulu,  ce qu'on affirmait, et beaucoup d'mes
gnreuses en demeuraient persuades. D'ailleurs, disait-on, il y a juif
et juif, et il fallait considrer que les Niort-Caen, bien avant leur
alliance avec les Grenaille-Montcontour, avaient donn au catholicisme
une prcieuse recrue: une Niort-Caen, dont on rappelait la conversion
retentissante, dirigeait  Paris une institution religieuse. Enfin
c'tait encore  l'occasion d'une conversion que les deux familles
destines  s'unir taient entres en relations, depuis dj plusieurs
annes. Le zle de la comtesse de Grenaille avait amen  la religion un
jeune protg de la famille Niort-Caen, garon intelligent et sans
fortune, qui depuis lors ayant prononc ses voeux, se trouvait
aujourd'hui  la tte d'une petite boutique d'objets de pit,  la
porte de la chapelle Saint-Martin, en qualit de Frre vulgairement
appel  rabat bleu. Ce Frre jouissait du privilge vanglique
attribu au pcheur converti; et il tait,  lui seul, plus choy que
cent justes par les fidles de Saint-Martin.

C'en tait assez, en vrit, pour que le monde le plus scrupuleux n'et
pas lieu de faire la grimace. On ne la faisait pas trop; les Niort-Caen
chez les de Grenaille s'effaaient, se faisaient oublier; et la jeune
femme tait si charmante qu'on ne voyait pas de diffrence entre elle et
les femmes leves le plus chrtiennement, sinon l'extraordinaire saveur
de sa beaut. O donc, alors, tait le nuage?

Le voici. Mlle Cloque avait observ finement, et dans mille petites
circonstances de l'apparence la plus insignifiante, qu'il y avait une
flure aux principes moraux, religieux ou politiques des
Grenaille-Montcontour. En quoi consistait-elle, il et t bien
difficile de le prciser; cela n'tait rien ou presque rien du tout,
puisque cela ternissait  peine la figure que faisait cette famille dans
la socit tourangelle. Nanmoins, il y avait une indfinissable issue
par o s'coulait le suc qui maintient l'intgrit et l'originalit
absolues des vieilles maisons franaises.

    Le vase o meurt cette verveine
    D'un coup d'ventail fut fl...

D'une manire gnrale, cela pouvait se traduire par une sorte de
mollesse  soutenir certaines opinions qui, au gr de Mlle Cloque,
taient fondamentales d'une socit chrtienne. C'tait, par exemple,
une nuance de libralisme qui allait s'accentuant de jour en jour. On
commence par tre libral en matire politique; puis on le devient
rapidement en matire de religion et de morale. De l  l'opportunisme,
il est clair qu'il n'y a qu'un pas. On disait couramment: les Grenaille
_admettent_ ceci, admettent cela. Bon pour ceci ou cela; mais que
n'admettraient-ils pas demain? On citait ce trait bien significatif de
l'aisance avec laquelle cette maison glissait  toute volution
inquitante:  quelqu'un qui interrogeait M. le comte,  propos des
rcentes perscutions des jsuites: Mais, enfin, si vous aviez encore
des fils  instruire, les mettriez-vous au Lyce? M. le comte de
Grenaille-Montcontour avait rpondu: Pourquoi pas? Et quelques-uns
avaient frmi. C'tait une rponse qu'il n'et pas faite avant
l'influence des Niort-Caen.

Les Grenaille observaient une prudente rserve depuis le commencement de
l'affaire de la Basilique. Cependant on n'ignorait pas que le comte et
des connaissances tout  fait exceptionnelles en matire d'archologie.
C'tait une question qui devait l'intresser; il pouvait apporter aux
partisans de la reconstruction de l'antique monument l'appui prcieux de
ses lumires. On n'osait pas l'interroger par crainte de l'entendre
mettre un avis dfavorable, ce qui et t le signal de la guerre.
Quant  lui, il se taisait. Lors du mouvement suscit par la lacration
des plans du projet gouvernemental, la famille de Grenaille tait partie
pour Vichy.

Mais la question avanait; les grondements souterrains allaient aboutir
 un dchirement du sol dj si oscillant; l'heure arrivait o il
deviendrait invitable de prendre un parti. Que fallait-il pour cela? Un
clat. L'article du journal le faisait prvoir comme prochain.

Et la pauvre Mlle Cloque achevait tristement son dner en songeant 
cette menaante perspective. La douleur de ses hautes aspirations
compromises tait cruellement avive par le souci du sort de sa chre
Genevive qu'elle devait aller voir le lendemain, dimanche, 
Marmoutier.

Quand elle descendit au jardin, elle ne trouva pas la seille d'eau que
lui apportait rgulirement Mariette, et dans laquelle elle puisait avec
son petit arrosoir afin de soigner elle-mme ses plantes. Elle alla vers
la cuisine et appela Mariette qui ne rpondit point. Enfin, elle aperut
la vieille bonne sous le porche par o la maison de plomberie
communiquait avec la rue de l'Arsenal; elle causait avec la mre
Loupaing, malgr la dfense que lui en avait faite maintes fois sa
matresse. Elle se hta d'accourir et prvint l'observation qui la
menaait:

--Mademoiselle! Vous ne savez pas ce qu'il y a? Parat que Loupaing se
prsente au conseil municipal: les affiches sont commandes!

Mlle Cloque leva les yeux au ciel, en haussant une paule.

--Loupaing, au conseil municipal! soupira-t-elle.

Et elle ne put se retenir de jeter un regard de piti sur la maison de
cet ivrogne imbcile et mchant. Il scandalisait le quartier par sa
dbauche, et le voisinage par les mauvais traitements infligs  sa
femme, une pauvre patiente laborieuse qui ne criait que sous les coups
par trop vifs, et ne se plaignait jamais. Entre les branches d'un
magnolia au feuillage rare, Mlle Cloque vit Loupaing accoud ce soir, 
la fentre de sa chambre, cte  cte avec sa femme. Il tait en gilet
de flanelle rouge, sans manches; les gros muscles de sa chair nue
formaient d'paisses saillies. Il regardait fixement, sans que l'on st
jamais o, de son oeil incertain. Sa femme tait tranquille et muette,
prs de lui, en camisole blanche.

--Parat qu'il a promis de ne plus sortir le soir, d'ici l'lection, dit
Mariette; c'est Mme Loupaing qui est contente!...

--La malheureuse! elle veut donc qu'il ait le temps de la couper en
morceaux? Cet homme-l me fait peur. Tenez, je rentre; vous arroserez
vous-mme, Mariette; et que je vous reprenne  bavarder!...

--Mademoiselle aimerait donc mieux ne pas apprendre ce qui se passe?

--Ce qui se passe? Ah! on l'apprend toujours bien assez tt!

Mlle Cloque remonta  sa chambre, et se pencha un instant  la fentre
sur la rue de la Bourde. L'air de juillet tait lourd, la nuit tombait
doucement. On entendait sans le voir le marteau de l'infatigable
savetier. A chaque porte, des femmes taient assises ou debout, en
petits groupes immobiles. Un nouveau-n criait comme un animal qu'on
gorge; des enfants jouaient dans la rue, butant contre les jambes des
chasseurs  pied qui rentraient par trois ou quatre  la caserne. Sur la
droite, dans le ciel obscurci, on pouvait voir la tour de l'Horloge,
l'un des dbris de la vieille Basilique. Un gros camion voiturant des
eaux minrales passa en faisant trembler les maisons. Une fentre
s'ouvrit  l'htel d'Aubrebie, et la marquise agita de nouveau le
drapeau blanc; sans doute le marquis faisait un tour de jardin et la
malheureuse folle prouvait le vide de l'exil du prince. La grosse
cloche de l'horloge tinta; une sonnerie de clairon vint des casernes;
les soldats passaient en courant. Peu  peu les bruits s'apaisrent; les
groupes, au pas des portes, disparurent; de temps en temps seulement
quelques coups de marteau sur le cuir marquaient que le savetier
travaillait encore.




III

LA CHAPELLE PROVISOIRE


Rien n'indiquait, dans la rue Descartes, l'existence d'une chapelle, si
ce n'tait une simple croix de bois applique contre le mur au-dessus
d'une porte, et sur laquelle on lisait, en caractres  demi effacs:
SANCTO MARTINO. Un aveugle se tenait perptuellement sur le pas de cette
porte avec une sbile de plomb  la main; il avait la figure ronge par
les piqres de la petite vrole et il semblait que ses lvres se fussent
paissies et dessches  force de murmurer, sans rpit, du mme ton de
mlope plaintive: Ayez piti, Messieurs, Mesdames; ayez piti d'un
pauvre aveugle...

Les deux marches franchies, et avant de pousser les tambours de cuir
noir, on trouvait,  droite, un guichet mnag au centre d'une troite
vitrine o pendaient des chapelets et des scapulaires. En appliquant
l'oeil aux mauvais petits carreaux, on distinguait dans une pice exigu
et mal claire, des ranges de casiers et de tiroirs, une petite table,
et un Frre  rabat bleu fort laid, et portant sur un nez biblique une
norme paire de lunettes aux verres du mme ton que son rabat, ce qui le
faisait appeler communment le _Frre bleu_ par les personnes ignorant
qu'il avait reu en religion le nom de Frre Gdon.

La plupart de ces dames, en entrant dans la chapelle, avaient un mot 
dire ou une question  adresser au Frre Gdon. Il tait le vivant
rpertoire de toutes les nouvelles ecclsiastiques, et sa complaisance
tait sans bornes. Derrire son guichet, pareil au prpos aux
renseignements dans une banque ou une gare de chemin de fer, la lvre
souleve d'un facile sourire et la courbe du nez flexible comme un arc
dcochant ses traits avec prcision et sans cesse reband par un gnie
mystrieux, il rpondait et renseignait sur les offices, sermons,
bndictions, missions, plerinages, dplacements d'vques ou de
prdicateurs, nouvelles de Rome, nominations, mouvement de la
propagande, chelles des gurisons miraculeuses, etc., etc., au point de
constituer  lui seul une concurrence apprciable  la _Semaine
religieuse_. Beaucoup de fidles ngligeaient depuis qu'il tait l de
s'abonner  cet organe de l'archevch sous le prtexte que le Frre
Gdon avait des renseignements de meilleure main.

Quand Mlle Cloque arriva pour la messe de neuf heures, au milieu d'un
sombre remous de vieilles dames, elle risqua un oeil au guichet, malgr
l'heure avance. Elle tait si avide d'apprendre ce que l'article du
_Journal du Dpartement_ contenait de fond! Le Frre Gdon se leva,
contrairement  son ordinaire; il ouvrit mme la porte de sa petite
boutique et fit signe  Mlle Cloque: Entrez donc, Mademoiselle...

Le coeur de la pauvre fille battait. Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir,
mon Dieu?

--Eh bien, fit-elle, nous avons du nouveau?

--Je le crois bien! lui glissa le Frre, sur un ton confidentiel, et
c'est pour cela que je ne veux pas vous le dire devant tout le monde:
hier soir  neuf heures, le sous-lieutenant Marie-Joseph de
Grenaille-Montcontour s'est rendu aux bureaux du _Journal du
Dpartement_, accompagn de deux officiers, et il a soufflet le
rdacteur en chef.

--Seigneur Jsus! s'cria Mlle Cloque.

Et elle ressentit  cette nouvelle un mouvement de soulagement et mme
d'orgueil. Cette affaire tait trs dsagrable  cause des suites
qu'elle comportait, mais elle lui donnait une haute satisfaction morale,
contrairement  ses apprhensions. C'tait bien, ce qu'il avait fait l,
ce jeune homme; ce mouvement de bravoure chevaleresque flattait
immdiatement les plus intimes penchants de Mlle Cloque. Ce ne fut
qu'en se ressaisissant qu'elle se demanda: mais pourquoi a-t-il fait
cela?

Les yeux du Frre bleu brillottaient derrire ses conserves, et l'arc de
son nez se bandait et se dtendait successivement sans qu'il pronont
un mot. Enfin, voyant l'anxit de la vieille fille, il dit tout bas, et
d'un air qui voulait signifier beaucoup de choses:

--Ce jeune homme est bien, imprudent...

Soudain, les yeux de Mlle Cloque chavirrent. Elle crut comprendre la
rticence du Frre; elle la rapprocha, ainsi que la provocation du jeune
Grenaille, de la queue du fameux article.

--Quoi! fit-elle; c'taient eux que l'on visait dans l'article? Mais je
vais me dsabonner en sortant de la messe!... Comment c'taient eux!
Mais c'est une infamie!

--Ce jeune homme, rpta le Frre, a t bien imprudent... Vous allez
manquer le commencement de la messe, Mademoiselle. M. le vicaire gnral
est  l'autel; je vous recommande son allocution, elle sera
intressante.

Tout mue, toute frmissante, Mlle Cloque entra dans la chapelle dj
entirement garnie de monde. Elle s'engagea dans une contre-alle
qu'assombrissaient les tribunes, et se heurta  la chaisire qui lui fit
un signe de tte amical et, la main en cornet sur la bouche, lui
chuchota confidentiellement:

--Le sermon, Mademoiselle, coutez-le bien: tout le monde en tremble
dj!

Au troisime rang, devant la sainte-table, une seule chaise restait
libre, avec un prie-Dieu garni d'une petite bote fermant  clef et
d'une plaque de cuivre portant grav: Mademoiselle Cloque. Cette
chaise tait place au bord de l'alle; sa titulaire l'occupa sans
dranger personne et sans mme lever les yeux pour rpondre  une foule
de petits saluts tout prts, suspendus  ce signe des paupires qu'elle
et pu faire, mais que l'on ne se permet plus quand le prtre en est
dj  l'offertoire. Cependant elle fit une exception en faveur du comte
et de la comtesse de Grenaille, en raison de l'abominable calomnie dont
ils venaient d'tre l'objet, et leur adressa en passant un fin sourire 
la fois douloureux et sympathique.

A gauche et  droite d'une sorte de balcon faisant face  l'assistance,
et servant de chaire, deux escaliers de bois conduisaient au choeur trs
surlev et orn d'une profusion de bannires portant des noms de villes
de France, adresses en hommage  saint Martin. Contre la balustrade du
balcon, taient appendus des sabres et des pes, en ex-voto, formant
panoplies autour de cadres  fond de velours pingl de nombreuses
dcorations parmi lesquelles les anciennes croix de Saint-Louis et du
Saint-Esprit ctoyaient la Lgion d'honneur et la mdaille militaire.
Toute la surface des murailles, d'ailleurs, aussi bien du choeur que de
la grande et unique nef  toiture de bois, que Mariette appelait une
grange, tait couverte de plaques de marbre revtues d'inscriptions
chaleureuses et touchantes: Reconnaissance  saint Martin,
Reconnaissance ternelle. Un pre sauv, avec les initiales et la
date; Gloire  saint Martin: un mari et un fils conservs, 1870-71,
Grce obtenue, Grce obtenue, etc., etc. Ces murs simples et qu'on
disait nus avaient la grandeur mme et la beaut des angoisses humaines
et de l'inbranlable foi des cratures. Sous les hommages militaires des
panoplies et des croix, s'ouvrait une arcade grille donnant sur la
crypte o reposaient les restes du Thaumaturge.

Beaucoup d'hommes, surtout des officiers, taient mls au flot des
dvotes de saint Martin;  et l, la tache claire du dolman d'un
chasseur ou une toilette de femme lgante fleurissaient la foule.

La chaisire allait de l'un  l'autre. Le tulle de deuil flottant sur
les ailes blanches de son bonnet, sa vivacit, sa faon de se poser
brusquement contre l'oreille d'une personne en lui vrillant toute la
longueur d'un cancan, puis de s'chapper soudain, butinant de ci de l,
jusqu' telle autre oreille complaisante, l'avaient fait surnommer la
Mouche. Rarement la Mouche avait manifest une aussi grande fbrilit
qu'aujourd'hui. Par son contact multipli, chaque groupe venait de
recevoir, en mme temps que la petite piqre, une maladive impatience
touchant le sermon de M. l'abb Janvier, vicaire gnral.

Cependant, quand il parla, on eut la secousse du coup de foudre attendu
et qui surprend infailliblement.

C'tait un homme trs savant et trs cout qui, six mois de l'anne,
faisait  la chapelle Saint-Martin une sorte d'instruction positive et
documente agrable aux esprits prcis. Il s'enflammait rarement et ne
parlait que pour dire quelque chose, ce qui lui valait une rputation
d'originalit diversement apprcie. Quelques-uns le trouvaient froid et
sec, d'autres un peu terre  terre, sous le prtexte qu'il s'attachait
plutt  l'histoire religieuse qu' la thologie; certains l'accusaient
d'avoir l'esprit protestant.

Du mme ton impassible et un peu monotone qu'il employait  raconter les
batailles de Constantin, il aborda le sujet brlant de la construction
d'une glise digne des prcieux restes de saint Martin. Il tenait, comme
toujours, dans la main gauche, sa montre d'argent assujettie par une
petite ganse noire qui enmaillottait l'annulaire. Il parlait vingt
minutes, jamais plus, et son seul geste consistait  regarder l'heure au
creux de sa main.

Il affecta d'ignorer absolument qu'il et jamais t question de
construire une Basilique. A l'entendre, c'tait l un projet dont il
n'avait mme pas eu vent. Il dcida que l'heure tait venue de raliser
le voeu cher  tous les chrtiens. Grce  la gnrosit des fidles,
les capitaux recueillis taient suffisants non seulement  entamer, mais
 parachever, dans un dlai aisment apprciable, le pieux difice
appel  remplacer la prsente chapelle provisoire. On et dit qu'il
s'agissait de construire un bazar pour une vente de charit. A aucun
instant le souffle de l'enthousiasme n'branla sa parole. Et il y avait
l des centaines de personnes qui eussent vendu leur lit pour voir
surgir le monument grandiose, le manifeste universel de la puissance
catholique!

M. l'abb Janvier poursuivait l'numration des travaux prochains. Il
possdait pierre par pierre la future glise de Saint-Martin. Il en
connaissait les moindres dtails. Aucun terme technique ne lui manquait
ni ne lui faisait peur. Il ne s'excusa point de prononcer des chiffres,
et de donner  son allocution l'allure d'un mmoire d'architecte, au
pied mme des autels. C'tait,  lui, sa mthode. Au lieu d'voquer dans
les esprits l'ide du monument  l'aide d'images apocalyptiques, il en
dressait petit  petit les assises solides, tayes  mesure sur ce
qu'il ne craignait point d'appeler: ce point d'appui essentiel: les
capitaux disponibles.

Personne ne broncha. Autour de cette parole glaciale l'air lui-mme se
figeait. Les assistants se ptrifiaient. Par tant de flegme et d'audace
ils semblaient anantis. M. Janvier en qualit de vicaire gnral tait
le porte-parole de l'archevch. Ce que l'on annonait l, c'tait
l'irrvocable. Demain, probablement, les ouvriers entoureraient dj
cette chapelle noble et belle dans sa pauvret toute nue, pour la
remplacer par l'odieuse construction moderne dont le dessin et la plate
silhouette taient en ce moment si distinctement voqus par les plates
expressions de M. Janvier.

Peu  peu, une sorte de dgel se produisant  la suite de la premire
surprise, des ttes se tournrent, on changea des regards
significatifs, une houle passa sur les paules. Le respect du saint lieu
interdisait toute manifestation. Pas un fidle ne sortit. Mais on
sentait comme  certains jours, sous la surface terne de la mer, la lame
profonde, plus dangereuse que la tempte.

Quand la vingtime minute fut coule, M. l'abb Janvier avait achev de
dcrire jusqu' la pointe du clocher futur et de prouver la possibilit
matrielle de son excution. Alors, comme un maon parvenu au fate de
son ouvrage y plante un petit drapeau, il dit un mot qui, d'un seul
coup, parut rsumer toutes ses rticences et faire claquer son pli
impertinent sur les creuses chimres d'une partie des cervelles
prsentes: Mes frres, il faut tre de son temps. Ainsi-soit-il. Puis
il fit son signe de croix et continua la messe.

On se contint jusqu' la fin; mais la sortie fut fivreuse. L'officiant
n'avait pas ferm le livre sur le dernier vangile, que nombre de
personnes se htaient vers la porte, presses d'changer leurs
impressions. D'ordinaire, beaucoup descendaient  la crypte dposer un
cierge prs du tombeau. Seuls, quelques soldats et des femmes pauvres se
dirigrent aujourd'hui du ct de l'escalier. La porte extrieure, sur
la rue Descartes, tait comparable  l'ouverture d'une ruche d'abeilles.

--Ayez piti, messieurs, mesdames, ayez piti d'un pauvre aveugle...

La malheureuse prire de l'aveugle tait couverte par la rumeur
bourdonnante d'une centaine de femmes qui aussitt  l'air libre
clataient, laissaient fuser  grands jets leur indignation et leur
colre. Elles restaient l, sur place, coude  coude, par groupes confus
qui se dformaient ou se pntraient d'un simple pivotement sur les
talons, une phrase commence au nez de quelqu'un s'achevant brusquement
contre une autre figure: propos sans suite, incohrents, mais
s'embotant les uns les autres  cause d'une aigreur, d'une violence
communes; le ton seul harmonisait ce pot-pourri d'ides dont la
plupart, mises posment, se fussent trouves contradictoires. Les plus
acharnes taient les vieilles; on en voyait qui relevaient leur
voilette sur le front pour parler mieux, et qui brandissaient leur gros
paroissien entre leurs mains gantes. Et elles ne pouvaient se rsigner
 s'en aller, comme si,  elles toutes, l, en force, elles allaient
faire quelque chose. Elles n'taient plus cent; elles semblaient
innombrables; les tambours noirs vomissant toujours deux torrents de
lave humaine qui largissaient, paississaient et ranimaient cette
grande flaque de matire en bullition.

La rue, peu frquente, permettait ce rassemblement. Quelques rares
fiacres rasaient le bord du trottoir oppos, le long du mur du couvent
de l'Adoration perptuelle. Deux ou trois voitures attendaient des
personnes ayant assist  la messe, entre autres le landau des
Grenaille, avec deux chevaux fort bien attels.

Plusieurs avaient cherch un panchement au guichet du Frre bleu, mais
le guichet tait ferm.

Lorsque Mlle Cloque sortit, longtemps aprs le gros de la foule, il y
eut une forte pousse vers elle. D'un accord tacite et unanime, ce
mouvement la proclamait l'me mme de l'opposition. Nul ne doutait de
son opinion, dj maintes fois exprime; son importance morale au milieu
de tout le monde de la dvotion, et de plus, sa qualit actuelle de
prsidente de l'ouvroir de Saint-Martin la plaaient d'emble  la tte
de la rsistance.

Elle eut un mot heureux qui courut de bouche en bouche et donna une
consistance et une force inattendues au parti de la Basilique: prs des
personnes qui l'entourrent, elle tiqueta les plans et devis que venait
d'taler le vicaire gnral, de projet rpublicain. Le _Journal du
Dpartement_ n'avait jamais pouss si loin, et c'tait un tort, car,
prononcs en temps opportun, de tels mots ruinent un parti. Le Saint
Pre n'ayant pas encore parl  cette poque, aucun simulacre de paix
n'existait entre l'glise et la Rpublique. Le projet que venait
d'adopter l'archevch, et que favorisait en secret le ministre, tait
bien un projet teint de rpublicanisme. On s'en doutait; mais il
fallait le dire. C'tait fait.

Et toutes ces dames achevaient de se monter la tte avec cette pithte
malsonnante. Aucune d'elles ne doutait qu'il ne ft suffisant de la
prononcer pour rendre odieuse dsormais l'ide mme de toute
construction autre que l'ancienne, la grandiose, la sainte Basilique
dmolie et rase par les mains rvolutionnaires. D'un coup, la question
qui, depuis des mois, agitait les esprits, changeait d'aspect. Elle
cessait de se prsenter sous le caractre purement religieux et
esthtique qu'elle avait jusqu'alors revtu, pour s'aggraver d'un
caractre politique. Il ne s'agissait plus de savoir s'il tait ou non
plus convenable d'lever une glise colossale ou une glise moyenne.
L'glise moyenne s'identifiait avec la Rpublique. Un bon catholique ne
frayait pas avec la Rpublique. Voil qui tait net. Cela allait viter
 bien des esprits indcis ou paresseux  se prononcer, l'embarras de
formuler un jugement.

On n'osait pas trop parler de Monseigneur, car il est dlicat de
s'exprimer sur la trahison d'un chef, et toute l'acrimonie s'accumulait
sur la tte du vicaire gnral.

--Est-il sorti? demandait-on.

--Non; on ne l'a pas vu.

--Peut-tre djeune-t-il avec M. le Chapelain?

--Ce n'est pas probable; il y a un grand djeuner  l'archevch en
l'honneur de Monseigneur l'vque d'Hliopolis.

--Mademoiselle Cloque! Vous devez savoir cela, vous, par vos amis. M. le
comte de Grenaille n'est-il pas li avec l'vque d'Hliopolis?

--Certainement! certainement! fit l'hrone de la matine.

Elle tait plus curieuse de voir sortir les Grenaille-Montcontour que le
vicaire gnral. Selon le raisonnement qu'elle s'adressait, M. de
Grenaille ne pouvait plus hsiter  dclarer son opinion, tenue
jusqu'ici si scrupuleusement secrte. Et, aprs l'article du journal
d'hier, auquel son propre fils avait attribu le sens prcis d'une
insinuation injurieuse  son adresse, il tait inadmissible qu'il ne
donnt pas  ses ennemis un clatant dmenti en se rangeant ouvertement
du ct des protestataires.

On et voulu que le vicaire gnral se montrt au moment o
l'agglomration des fidles dans la rue gardait un aspect imposant.
Quelle tte ferait-il en face de la manifestation? C'est ce dont il
serait assez plaisant d'tre tmoin. Quelques personnes, notamment Mlle
Jouffroy, deux soeurs ges, pensionnaires au couvent de l'Adoration
perptuelle, se dclaraient d'avis qu'on lui fournt un tmoignage
dmonstratif du mcontentement gnral. Qu'entendaient-elles par l? A
voir les plis courroucs de leur visage et le froncement de sourcils de
ces deux filles agites par une pieuse colre, on pouvait s'attendre 
tout.

Malheureusement, le public commenait  se rpandre et  se clairsemer.
On vit sortir l'organiste, M. Houblon, homme maigre et haut qui prtait
gracieusement le concours de son talent  la chapelle de Saint-Martin
ainsi qu' sa paroisse. Il leva des bras pareils  des signaux de
dtresse, et, suivi de ses quatre filles, se confondit dans la foule des
dvotes. Le vicaire gnral ne paraissait point, non plus que la famille
de Grenaille-Montcontour. Les chevaux du landau avaient des impatiences,
et le cocher tait oblig de leur faire excuter un mouvement de
va-et-vient dans la rue, tout en prtant l'oreille  l'appel du groom
tabli prs de la porte de la chapelle.

Tout  coup, celui-ci siffla. M. et Mme de Grenaille causaient
amicalement avec le Frre bleu qui rentrait  son guichet. Mlle Cloque
s'avana les saluer, et ils descendirent ensemble le trottoir en se
dirigeant du ct de la voiture.

Le comte tait un homme d'une soixantaine d'annes, portant beau, de
haute taille, le teint chaud, les cheveux blancs, le menton ras, avec
des moustaches et des favoris d'ancien blond, fort soigns, d'une vraie
distinction. La comtesse tait une grande et forte femme, qui et paru
obse sans le port de grenadier qu'elle avait et qui semblait lui donner
la force de soutenir allgrement toute surcharge physique. Elle
conservait les dents superbes et des cheveux chtain fonc durs comme
crins. Elle conduisait elle-mme, chassait  courre et tenait le verbe
haut. Avec cela, une mise toute provinciale: pas plus de got pour sa
toilette que pour l'intrieur de sa maison.

Mlle Cloque n'osa placer aucune parole importante. Ils causaient du
beau temps qu'il faisait, lorsqu'un mouvement se produisit dans la
foule. On venait de voir surgir dans l'entre-billement de la porte la
figure ronde et rose de M. le vicaire gnral. Il n'tait pas encore
couvert et causait assez vivement avec quelqu'un demeur  l'intrieur.

Que de malheureuses femmes frissonnrent! On s'attendait  un scandale.

Il salua la personne avec qui il s'tait attard et s'avana
dlibrment jusqu'au seuil de la chapelle, o il leva le nez, prit le
vent, mit son chapeau et se dirigea pour sortir, dans l'espace libre
qu'ouvraient devant lui instinctivement les manifestants. Il considra
ce recul comme une marque de respect et avana en s'inclinant lgrement
jusqu'au groupe form par les Grenaille-Montcontour et Mlle Cloque,
entre le landau et une grande porte ouverte sur la cour d'un droguiste.
La manifestation piait ces quatre personnes. La pauvre Mlle Cloque
blmit, et les jambes faillirent lui manquer.

Avec la plus chaleureuse cordialit, M. l'abb Janvier aborda M. et Mme
de Grenaille-Montcontour. Il fut tout de suite apparent qu'ils
s'attendaient l, que c'tait un rendez-vous. En effet, la comtesse dit
 Mlle Cloque que ces messieurs djenaient  l'archevch avec Mgr
l'vque d'Hliopolis; et sur quelques mots trs aimables et pleins de
promesses sous-entendues, pour sa charmante petite Genevive, elle
tendit la main  la vieille fille. Le vicaire gnral monta  ct de la
comtesse; le comte s'assit lestement sur le strapontin; et le landau se
dirigea vers la rue Nricault-Destouches o il tourna et disparut.

Mlle Cloque murmura intrieurement:

--Mon Dieu! donnez-moi des forces; faites-moi la grce de ne pas
tomber!...

Et, d'un courageux effort sur elle-mme, elle se redressa et se tint
ferme.

La situation tait plus tragique pour elle que pour aucune des personnes
prsentes  cette volte-face. Car elle seule, sans doute, tait informe
du vritable sens de l'article ambigu du _Journal du Dpartement_. Elle
seule savait,  l'heure actuelle, la gravit de l'attitude que venait de
prendre le comte de Grenaille. En adoptant le parti de l'archevch et
le projet rpublicain, non seulement il trahissait la cause du parti
catholique dont il tait l'ornement, mais il endossait la responsabilit
des insinuations calomnieuses du journal; il reniait l'acte
chevaleresque de son fils Marie-Joseph! C'tait un coup d'tat, une
rvolution. Demain, ce soir, tout  l'heure peut-tre, par les
feuilles de l'aprs-midi, tous apprendraient que M. le comte de
Grenaille-Montcontour publiquement accus de soutenir les projets
gouvernementaux _dans un but qu'il restait  lucider_ n'avait rpondu
qu'en affirmant son adhsion  ces projets. C'tait pour les Basiliciens
la perte d'un appui des plus prcieux et sur lequel beaucoup avaient
tmrairement compt; mais pour Mlle Cloque c'tait la question du
mariage de sa nice vis--vis de quoi venait de se creuser un prcipice
beaucoup plus terrible qu'elle n'avait os le redouter.

Les deux demoiselles Jouffroy vinrent les premires au-devant d'elle.
Elles ne dirent rien. La colre et l'indignation atteignent parfois un
degr d'intensit que l'expression verbale est inhabile  traduire. Mais
leur contenance parlait pour elles. Leurs traits, leurs bras, toute leur
personne taient affaisss, chous, abms. Leurs coques grises
tremblotaient de chaque ct de leurs yeux noys. Toutes les deux
pareilles, elles se ressemblaient comme deux jumelles. Leur dpit
s'augmentait de la dconfiture de leurs belles menaces. Elles avaient
donn  entendre qu'elles briseraient les vitres au nez du vicaire
gnral. Et elles s'taient cartes  son passage, comme tout le monde,
sans oser profrer un cri. Elles avaient assist, comme tout le monde, 
l'espce de dfi que leur jetait  la face leur ennemi plein
d'insouciance et de bonne humeur en transformant en hommage--par
inconscience ou par une souveraine habilet--leur quivoque
manifestation.

Quelques mines abattues se joignirent  elles, tandis que la plupart
s'en allaient derrire M. Houblon dont les grands bras de smaphore
annonaient la tempte.

Ce fut la jeune femme du libraire catholique, Mme Pigeonneau-Exelcis,
qui fit remarquer la pleur excessive de Mlle Cloque; et elle se hta
de la soutenir en lui donnant le bras. Il n'tait que temps; Mlle
Cloque allait cder  un tourdissement. Par bonheur, la porte du
couvent tait entre-bille; ces demoiselles n'eurent qu' la pousser,
et on installa promptement la malade sur une chaise qu'avana la soeur
tourire, dans une petite cour pave o il y avait des lis en pots au
pied des murs. On alla chercher des sels, de l'ther, et tout en se
livrant  cette besogne charitable, on racontait  la tourire les
vnements. La bonne vieille soeur, la figure embobeline dans un bonnet
blanc tuyaut du front au menton, ne se laissait gure atteindre par ce
qui s'agitait de l'autre ct du clotre o elle tait enferme depuis
un demi-sicle, et elle dit, aprs le rcit de si grandes choses:

--Monsieur l'aumnier a t pris d'une attaque de goutte ce matin, et la
messe de huit heures a eu quarante minutes de retard...

Mlle Cloque revint doucement  elle. On apercevait, par le jour d'un
porche, la verdure du jardin plant de hauts tilleuls. Deux formes
blanches passrent au bout d'une alle. Puis on ne vit plus rien remuer;
et l'on n'entendait que le bruit d'un torchon poussetant les chaises du
parloir d'o il venait une grande fracheur. Mme Pigeonneau-Exelcis
demanda si elle ne pouvait pas profiter de l'occasion pour emmener sa
fillette, avant le djeuner. Mais la soeur ouvrit des yeux comme si on
lui demandait d'abjurer sa religion:

--Y pensez-vous, madame Pigeonneau? Ces demoiselles sont  l'Instruction
religieuse,  cause du retard de la messe de ce matin...

--Ah! la messe a t en retard?

Et la bonne soeur rpta ce qu'elle avait dit un instant auparavant et
qu'on n'avait point cout. Puis, pour rveiller tout  fait Mlle
Cloque, elle la taquina sur un sujet pass  l'tat d'habitude:

--Vous voyez bien, Mademoiselle, si votre nice tait en pension ici,
elle serait venue vous embrasser, et c'est a qui vous aurait
ragaillardie!...

--Mais non, dit en souriant la malade, puisque c'est l'heure de
l'Instruction religieuse...

--C'est vrai! c'est vrai! Ah! mademoiselle Cloque a rponse  tout.

Et ce sujet tait plein d'amertume pour la vieille tante de Genevive.
Car elle l'avait mise au Sacr-Coeur parce que l'on ne cite rien de
mieux que le Sacr-Coeur pour l'ducation d'une jeune fille. Elle allait
toujours aux extrmes, en toutes choses. Et que de mrite elle avait 
cela! Car on ne cite rien non plus de plus coteux que l'ducation au
Sacr-Coeur. Le couvent de l'Adoration perptuelle et t beaucoup plus
 la porte de ses ressources. Mais le moyen de marier brillamment une
jeune fille leve cte  cte avec la petite Pigeonneau, fille du
libraire?

--Ma bonne amie, firent Mlles Jouffroy, vous djeunerez avec nous. Nous
ne vous laisserons pas vous en aller chez vous aprs cette faiblesse...

--Vous tes bien bonnes! Je n'ai gure d'apptit. Il faut pourtant que
je reprenne des forces pour aller voir ma Genevive cet aprs-midi...
Mais Mariette; que dira Mariette si elle ne me voit pas rentrer?... Vous
ai-je averties que Loupaing va tre conseiller municipal?

Tout le monde haussa les paules.

--On fera prvenir Mariette, ne vous inquitez pas; madame Pigeonneau va
avoir la complaisance d'envoyer un commissionnaire jusqu' la rue de la
Bourde; n'est-ce pas, chre petite dame?

--Mais comment donc! Mais trop heureuse de pouvoir vous tre agrable!
Je vais y aller moi-mme, parce que votre bonne croirait sa matresse
perdue si un homme de peine lui expliquait cela tout de travers...

--Non, madame Pigeonneau, vous ne ferez pas cela, je ne le souffrirai
pas!

--J'y cours; j'en ai pour un moment. Au revoir, Mesdemoiselles, bonjour
ma chre soeur: je viendrai prendre ma fillette  deux heures et
demie...

Elle fit sonner l's douce: z et demie et s'esquiva.

--Vous tes trop gentille! Au revoir, chre madame Pigeonneau.

Et quand la femme du libraire fut partie:

--Quelle excellente petite femme! dit Mlle Cloque.

--Bah! fit Mlle Jouffroy, la cadette, elle est enchante de vous rendre
service; c'est une faon de vous dire: n'oubliez pas de prendre chez moi
le livre de mariage...

--Oh! la mauvaise!

Mlle Jouffroy, la cadette, avait la dent pointue. On reprochait
d'ailleurs, en secret,  madame Pigeonneau-Exelcis d'tre jolie. Non pas
que personne et pu jamais l'accuser de msuser de sa beaut; mais, le
charme physique laisse toujours planer quelque inquitude morale.

Mlle Cloque eut la force de monter jusqu'au premier, dans l'appartement
qu'occupaient ses amies. Le couvent recevait une douzaine de
pensionnaires libres, veuves ou clibataires, qui, moyennant un prix
modique, jouissaient dans cette paisible maison d'un confortable des
plus avantageux. La tante de Genevive ne gravissait jamais sans un
profond soupir les larges escaliers de pierre  rampe de fer forg,
donnant sur des paliers plus spacieux que son jardin et o s'ouvraient
les doubles portes soigneusement calfeutres, rembourres et lourdes
comme des portes d'glise. De beaux christs d'ivoire, des images de la
Vierge, un peu mesquins sur l'immense surface des panneaux blanchis; une
atmosphre de quitude et d'ordre intime; le parfum du voluptueux
servage divin et de l'ternit assure, ornaient et emplissaient cet
enviable refuge. Quel dlice de reposer ses yeux, par les hautes
fentres, sur la crte bien taille des tilleuls, sur le pieux
va-et-vient des religieuses toutes blanches et sur les bats innocents
d'enfants dont les voix et les cris venaient trois ou quatre fois par
jour vous revigorer l'esprit et le coeur! Ne plus voir l'oeil louche du
futur conseiller municipal, sa lance braque sur le revers des fusains,
ni l'accablante tristesse du drapeau blanc de la folle, c'tait le
rve de Mlle Cloque; et elle y ajoutait encore le dsir d'conomiser le
loyer de la rue de la Bourde qui absorbait ses maigres revenus. Mais 
cause de Genevive il fallait faire figure; tant que Genevive ne serait
pas marie, il ne fallait pas songer  venir s'enterrer dans une maison
de retraite dont le nom sonne une certaine flure de pauvret.

Une soeur converse, au doux visage de bienheureuse, apportait le repas
dans de grands paniers cylindriques  plusieurs tages, en fer blanc
pour les plats chauds, en jonc pour le pain et les desserts. Elle tait
chausse de sandales de feutre, et son pas insonore la laissait prendre
tout  coup pour une apparition. Elle faisait sa besogne et recevait les
observations avec un trange contentement; on et dit qu'elle servait 
la table des Anges.

--Eh bien! soeur Brigitte, a ne vous fait donc rien que le bon Dieu
soit frustr d'une si belle Basilique?

Soeur Brigitte sourit et rpondit sans hsitation:

--Notre Seigneur Jsus-Christ a dit: Mon royaume n'est pas de ce
monde...

Et elle emporta le fromage, dj retourne, quant  elle,  sa
tranquille batitude.




IV

GENEVIVE


Quand Mlle Cloque allait voir sa nice Genevive, le dimanche
aprs-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue
Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrtait alors au
faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomtre  faire
 pied, et c'tait un de ses soucis d'tre rencontre sur cette route
poussireuse en t, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de
sa chre pensionnaire, dont les voitures la devanaient. Elle disait que
le mdecin lui ordonnait la marche; mais ce n'tait qu'une des mille
conomies secrtes qu'elle ralisait pour faire face aux frais de cette
pension luxueuse.

Mlles Jouffroy qui n'taient pas assez sottes pour s'illusionner sur
ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de
l'tourdissement que leur amie avait eu dans la matine, pour aller voir
une de leurs petites parentes, lve aussi du Sacr-Coeur de Marmoutier,
et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.

Marmoutier est situ dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la
Loire basse et nonchalante, c'est un norme btiment moderne construit
entre un vieux portail gothique qui date de l'antique abbaye, et des
collines boises ou plantes de vignes et qu'agrmentent encore de trs
anciens monuments ruins. Dans la partie plane qui s'tend au long du
fleuve, ce sont des jardins  perte de vue, des alles ombreuses, des
massifs de fleurs; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de
cris, ou retombe instantanment au silence le plus complet.

Trs lentement, aprs qu'on avait sonn  la porte,  gauche du porche
ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des
marches en mettant sa main en auvent sur ses yeux effarouchs de la
lumire. Elle tait d'origine italienne et s'appelait madame
Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient
la figure d'un polichinelle barbouill de confitures, ce qui n'tait
qu'exagr. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous
adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu' l'amabilit. Mais
malheur  qui se prsentait pour la premire fois en venant demander de
voir une lve au parloir. C'tait  croire que cette compatriote de
Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de
jeunesse, et il semblait qu'elle rvt sans cesse  des complots
d'enlvements contre les jeunes filles confies  sa garde.

La formule d'un protocole svrement observ voulait que l'on s'informt
immdiatement de la sant de Madame de Montgomery, la Suprieure, ou
tout au moins de madame la Surveillante gnrale qui passait pour tre
ni plus ni moins que la propre petite-fille de lord Byron. En vertu
d'une fiction non dpourvue de style, les parents ne venaient pas ici
voir leur fille dans une maison anonyme o l'on achte trs cher une
ducation et une instruction choisies; ils venaient chez Madame de
Montgomery afin de lui prsenter leurs hommages, aprs quoi ils
embrassaient leur enfant place ici avant tout pour recevoir le lustre
d'un si grand nom.

Madame Cantalamessa prit un air embarrass qui inquita les trois
vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que
tous les malheurs s'enchanent et vous assaillent d'un coup, s'cria:

--Genevive est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en
conjure, madame Cantalamessa!...

La religieuse se hta de la rassurer.

--La chre enfant, Dieu merci, n'est pas malade...

--Alors, c'est Lopoldine! firent en mme temps les demoiselles
Jouffroy.

Madame Cantalamessa pina les lvres tout en faisant de la tte un signe
de ngation. On comprit immdiatement qu'il ne s'agissait pas de la
sant. D'un ton sententieux de prsident de tribunal, et en affectant de
rpandre une amertume douloureuse sur le nom qu'elle prononait, madame
Cantalamessa laissa tomber ces paroles du ct des demoiselles Jouffroy:

--Nous avons le regret de vous prvenir, mesdemoiselles, que l'lve
Lopoldine Archambault ne sera pas visible aujourd'hui, cette
malheureuse enfant s'tant rendue coupable d'une faute grave.

Ces demoiselles soupirrent. Au fond, la sant seule avait pour elles de
l'importance, comme pour tous les parents, et elles taient prtes 
accueillir en souriant la communication qui leur tait faite sur un ton
disproportionn. Ce n'tait pas la premire fois que l'on trouvait
Lopoldine en pnitence!

Mais Madame Cantalamessa ne riait pas. Pour attnuer seulement la
svrit de la nouvelle, elle ajouta que toutes ces dames avaient
beaucoup pri afin d'appeler l'indulgence de Dieu sur la malheureuse
enfant, et que l'on esprait que l'esprit du mal n'tait pas ancr en
elle...

--Elle est si jeune!... acheva la religieuse, afin de marquer, que,
quant  elle, elle lui pardonnait dj.

Mais il fut impossible de savoir en quoi consistait la faute grave;
ces demoiselles verraient Madame la suprieure qui parlerait, elle, si
elle le jugeait convenable. Madame Cantalamessa les fit engager avec
Mlle Cloque dans un escalier de pierre, en colimaon, o l'on
remarquait dans une niche une statuette de moine assis, trs populaire
dans l'tablissement; c'tait celle de Saint-Brice, patron des mauvaises
ttes. On ouvrait tout  coup sur le _salon_ qu'il fallait bien se
garder d'appeler parloir, ce mot bas tant rserv aux Maisons de second
ordre.

Une immense pice blanche, au parquet cir, emplie d'une grand murmure.
Tout autour, en groupes plus ou moins pais, des familles, pres, mres,
grand'mamans, frres en uniforme de collge des P.P. Jsuites, et
pensionnaires de tout ge, depuis des fillettes de huit  neuf ans,
auxquelles on fait manger des bonbons, jusqu' des jeunes filles
formes, presque toutes gauches sous le costume et la coiffure
rglementaires dont les rubans et les mdailles de sagesse achvent
l'aspect disgracieux.

A la vue de Mlles Jouffroy que l'on connat pour venir frquemment
demander Lopoldine Archambault, on dirait qu'un coup de vent a emport
les voix. Mais elles reprennent aussitt de plus belle, et l'on entend
dans chaque groupe des Lopoldine par-ci, Lopoldine par-l, et des
exclamations, et des rticences et des chut!... et des a ne se dit
pas!... enfin, tant et si bien qu'une phrase articule net et aigu par
une bambine de dix ans, arrive toute crue aux oreilles de Mlle Jouffroy
la cadette: Lopoldine est  la soeur vachre!...

--Lopoldine est  la soeur vachre!... Qu'est-ce que cela veut dire?
s'interrogent les trois vieilles amies.

C'est aussi ce que demandent les parents dans les groupes. Mais
personne, pas mme les enfants qui rpandent cette stupfiante et
mystrieuse nouvelle, ne savent au juste ce qu'elle signifie. Mlles
Jouffroy reoivent les discrtes condolances de quelques personnes de
leur connaissance; Mlle Cloque dispose dans un coin favorable des
chaises pour recevoir sa Genevive. Genevive arrive, grande, mince,
d'abondants cheveux blonds, des yeux longs, taills en amande, profonds
et velouts. Des chanes de cuivre et d'argent supportant des mdailles
de diffrents ordres battent sa poitrine o passe en sautoir un ruban
bleu large de quatre doigts. Elle se jette au cou de sa pauvre tante qui
prpare des phrases pour la pressentir sur un sujet pnible.

--Dis donc, tante, tu sais? Lopoldine, est  la soeur vachre!...

--Ah ! qu'est-ce que c'est que cette histoire-l! Qu'appelez-vous
comme cela?

--Oh! tante, mais c'est tout ce qu'il y a de plus grave! Tu ne te
souviens pas, il y a trois ans, c'est arriv  une grande, nomme
Jeanne-Marie Legolec, qui avait introduit une romance trs dangereuse.
Ds les premiers mots, je me rappelle, il y avait:

    _Espoir charmant! Sylvain m'a dit je t'aime._

--Oh!... Mais a ne m'explique pas la soeur vachre?...

--Eh bien! voil. On ne communique plus avec le couvent, pendant un
mois, deux mois peut-tre; on est dans la ferme,  ct, avec la soeur
qui s'occupe des bestiaux; il parat mme qu'on couche dans l'table;...
on dit qu'on trait les vaches!...

--Mais, enfin, qu'est-ce qu'elle a fait pour cela, cette malheureuse?...

--Qu'est-ce que tu veux? a vaut toujours mieux que d'tre renvoye...
L'autre est renvoye, par exemple.

--L'autre? quelle autre?

--La Brsilienne.

--Qu'est-ce que la Brsilienne vient faire l-dedans?

Et Mlle Cloque eut soudain peur d'apprendre des horreurs par la bouche
de sa nice. Elle chercha  dtourner la conversation, mais Genevive
sans aucune gne et avec une candeur qui ne laissait pas le moindre
soupon d'arrire-pense:

--Elles s'crivaient des billets; c'est dfendu.

--Ah!

Par une des grandes portes vitres ouvertes sur une terrasse 
balustrade gothique donnant sur les jardins, on voyait passer et
repasser Mlles Jouffroy et madame de Montgomery dont le nez long et
distingu mergeait de profil, hors de la cornette tuyaute. A leur air
il tait vident que l'affaire de Lopoldine bouleversait la maison.

Presque toutes les fois que Mlle Cloque venait voir sa nice, il y
avait  Marmoutier un vnement qui absorbait les esprits. C'tait une
retraite, un sermon, la visite d'un vque, la rougeole, une
canonisation ou des nouvelles alarmantes de la sant du pape. Et,
invariablement, il fallait consacrer cinq bonnes minutes pour le moins,
 tirer la jeune fille de ce rseau d'anxits dont la porte dpassait
rarement l'enceinte du couvent, mais qui s'exaltaient outre mesure dans
l'imagination de ce petit monde cltur.

La pauvre tante ne savait par quel bout aborder le sujet de ses propres
tourments autrement intressants pour Genevive que les msaventures de
Lopoldine. Telle est la force du milieu, que cette grande jeune fille
pour qui il tait question d'un brillant mariage et qui avait manifest
de son inclination naturelle pour le bel officier de cavalerie,
semblait, aprs avoir t replonge une semaine ou deux dans sa vie de
couvent, avoir  briser comme une coquille pour ressaisir le souvenir du
monde extrieur.

Et la dtresse de Mlle Cloque s'augmentait  tort, de la crainte de
dtruire par un mot les jolies chimres qui donnaient tant de grce
ingnue  cette cervelle de dix-sept ans. Mlle Cloque s'imaginait que
l'on tue d'un mot les chimres! Vais-je lui dire que ce mariage court
grand risque d'tre compromis? pensait-elle. Vais-je lui donner 
entendre que si ce mariage ne s'accomplit point, elle aura dsormais 
partager ma pauvret que je lui ai  peu prs dissimule jusqu'ici en
l'entretenant  grand'peine dans cette maison?

Elle lui prenait les mains, et, avant de lui parler encore, elle
s'attardait  examiner si ses ongles taient bien taills; si elle se
soignait les dents qu'elle avait dlicates comme un grand nombre de
Tourangelles. Elle lui regarda les cheveux emprisonns dans l'affreux
filet:

--On va donc enfin pouvoir coiffer comme il faut cette petite tte-l!
soupira-t-elle.

C'tait une transition aux choses de la vie mondaine. Elle chercha 
lire dans les yeux de velours de la jeune fille, s'ils la suivaient sur
ce terrain. Genevive rougit tout  coup.

L'image du sous-lieutenant Marie-Joseph se prsentait  son esprit 
propos de cette question de coquetterie. La tante vit que les choses
allaient plus vite encore qu'elle ne l'avait prvu, et, surprise par
cette promptitude, elle donna de l'avant dans le sujet qu'elle se
prparait depuis une heure  adoucir au moyen de mille dtours:

--Nous serions donc bien fche, petite coquine, si notre lieutenant
venait  nous manquer?

Et elle lui chatouillait le menton, du bout du doigt.

Genevive se contenta de rougir davantage.

videmment elle n'avait pas compris, elle avait tenu au contraire cette
phrase pour une taquinerie heureuse. Le coeur de la pauvre vieille
battait. Elle s'tonnait d'avoir os tant dire d'un coup et de n'avoir
pas sem la moindre inquitude. Tout tait  recommencer.

Madame de Montgomery opra une diversion. Elle venait de prendre cong
des demoiselles Jouffroy, et, en traversant un coin du salon, elle
s'arrta au groupe de Mlle Cloque et de sa nice, ce qui tait un
honneur pour la meilleure de ses lves et pour sa digne parente.

Aprs une allusion discrte aux rcompenses que la fin de l'anne
scolaire rservait  Genevive, elle toucha avec une prudence extrme 
l'tat qui allait succder pour elle  celui de jeune fille. Elle dit
qu'il tait possible d'tre une sainte au milieu du sicle comme 
l'abri du clotre, malgr les embches sans cesse croissantes du dmon.
De grands devoirs, d'ailleurs, s'imposaient actuellement aux femmes
chrtiennes. Quant  celles qui avaient l'honneur de partager le sort
des futurs hros de l'arme franaise...

Mlle Cloque ne put s'empcher de l'interrompre, et lui lana 
brle-pourpoint la nouvelle du scandale de la Basilique. Madame de
Montgomery l'couta quelques instants avec condescendance, mais sans
passion, et, ayant entendu plusieurs expressions acrimonieuses 
l'endroit de l'archevque nageant dans les eaux du gouvernement, elle
salua avant de s'tre compromise et se retira.

--Oui, ma pauvre enfant, continua Mlle Cloque, c'est une affaire bien
triste pour les consciences chrtiennes, et prions Dieu qu'elle ne soit
pas pour nous la cause de grandes dconvenues... de grands malheurs...

Genevive coutait avec le demi sourire des mes innocentes et
tranquilles, rassure quant au danger religieux de ces histoires, du
moment que Madame de Montgomery n'avait pas paru y ajouter d'importance.

--Tu ne sais pas, ma chre enfant, que le pre de monsieur Marie-Joseph
s'est lanc dans le parti des adversaires de la Basilique?...

Une nouvelle roseur colora les joues de Genevive. Les partis ne la
touchaient point, c'tait bien clair; mais le nom de Marie-Joseph la
troublait dans des rgions presque ignores de sa conscience.
Osait-elle seulement penser  lui, avec cette trange servilit d'esprit
des natures comme la sienne, foncirement et scrupuleusement soumises
aux mthodes spirituelles imposes, aux examens de conscience
quotidiens, aux confessions trs frquentes? Qui sait si un directeur ne
lui avait pas interdit de reposer ses courts instants de rverie sur
cette figure fascinante? Mais  son seul nom, son sang bougeait.

--Et si monsieur Marie-Joseph tait du parti de son pre et qu'il
s'entendt avec son pre pour compromettre le triomphe de l'glise?

--Oh! quant  a, dit Genevive, je saurai bien l'empcher d'tre si
mchant!

--D'tre aussi mchant que les autres, peut-tre; mais tu ne
l'empcherais pas d'tre du parti de nos ennemis... Et toi, toi?
Qu'est-ce que tu ferais entre les deux camps?

--Moi?.. Dame! ma tante, il faudrait bien que je sois du parti de mon
mari...

Mlle Cloque trembla. Elle fut atterre de cette phrase innocente et
instinctive  quoi aboutissaient quinze annes de l'ducation la plus
svre et la plus intransigeante. Il faudra bien que je sois du parti
de mon mari. Et c'tait la meilleure lve du Sacr-Coeur de Marmoutier
qui disait cette phrase de taille  faire remuer sur leurs fondements
toutes les murailles du couvent! Que serait-ce de la multitude des
petites ttes de linottes leves l autour de Genevive qu'on leur a
sans cesse propose comme exemple? Une fois la porte referme sur la
figure de Mme Cantalamessa, cela se disperserait  tous les vents,
prendrait le premier chemin venu, se modlerait au gr de maris
rencontrs dans les bals ou dans les casinos et ayant puis eux-mmes
leurs principes et leur direction de vie dans les casernes ou dans les
cafs du quartier latin!

--Et, si, par hasard,--je dis par hasard, bien entendu,--si, par hasard,
et sous le prtexte que la vieille tante n'est pas de son parti, ce
jeune homme ne... voulait plus t'pouser?...

Elle prenait des prcautions, car elle croyait par ces mots d'utile
prvoyance semer la terreur dans l'me de la jeune fille.

Mais Genevive la dcontenana par un sourire trange et charmant, le
sourire que les peintres d'autrefois ont mis sur les lvres des saintes
femmes, et qu'on ne voit qu'aux figures chrtiennes, le sourire de la
foi complte, absolue.

--Tu n'as pas peur que cela arrive?

--Non, fit Genevive.

--Non! Mais pourquoi? voyons, ma chre petite, il faut penser  tout; il
faut tout prvoir, surtout le pire, hlas! en ce bas monde. Eh bien sur
quoi te fondes-tu pour avoir tant d'assurance? songe donc, mon enfant,
que ce jeune homme n'est mme pas encore ton fianc; il n'a pas t
autoris  t'offrir une fleur; vous n'avez rien chang?...

--Oh! si! s'cria Genevive.

--Quoi donc, quoi donc? Voyons! Il t'a parl; il t'a dit quelque chose?

--Oh! oui.

Genevive confuse jeta sa jolie tte sur l'paule de sa tante, et ses
yeux se mouillrent sans qu'elle pt parler.

--Il t'a dit?... il t'a dit?... Allons, ma chre petite enfant, il t'a
dit quoi?... il t'a dit qu'il... t'aimais?

Genevive toute trouble fit signe que oui, puis elle releva la tte en
regardant sa tante de ces yeux clestes qu'a la jeune fille qui atteint
l'ge de l'amour en tant demeure compltement pure.

La bonne tante en frissonna de la tte aux pieds. Les larmes lui
montrent  elle-mme en face de tant de candeur et d'une foi si
touchante. Elle eut froid  la pense de ce qui arriverait si un coeur
aussi honnte tait trahi. Et comme elle tait justement venue pour
prparer l'enfant  cette perspective, elle se sentit accable. Elle
attira la jeune fille et l'embrassa.

Deux gamines de quatorze ans qui venaient de reconduire leurs parents
jusqu' la porte du salon, arrivaient en faisant de gros yeux et
bavardant la main sur la bouche. Mlle Cloque qui berait amoureusement
son trsor entendit qu'il tait question de Lopoldine. En approchant,
l'une des petites pronnelles souffla tout bas:

--Chut!... c'est des choses qu'il ne faut pas dire devant Genevive...

Au retour, les demoiselles Jouffroy furent amres. Habituellement, elles
plaisantaient volontiers des msaventures prouves par Lopoldine qui
tait range  Marmoutier dans la catgorie des lves indisciplines.
La grandeur de la punition affectant les proportions d'un scandale, les
avait profondment troubles aujourd'hui. L'une  ct de Mlle Cloque,
dans la voiture dcouverte, et la cadette assise en face, sur le
strapontin, elles faisaient de longues figures jaunes, parlaient peu,
vitaient de se regarder l'une et l'autre ainsi que leur infortune
compagne de route, et baissaient les yeux sur les eaux sablonneuses de
la Loire.

Mlle Cloque qui cherchait  pancher ses propres tristesses se heurta
contre ses amies  de vritables brisants:

--Qu'est-ce que vous voulez, ma chre? on ne peut pas non plus tout
avoir. A votre place, je m'estimerais heureuse de voir ma nice flatte,
adule, encense de droite et de gauche. Jusqu'ici elle a eu toutes les
rcompenses; elle va enlever tous les prix; c'est une perfection. Peu
s'en faut qu'on ne vous la mette dans une niche et qu'on ne lui adresse
ses prires.

--Tout malheur a du bon, ajouta l'autre; je ne vois pas pourquoi vous
vous dsolez tant  l'ide d'une anicroche  son mariage avec un
militaire: elle ne me parat pas si taille pour mener la vie de
garnison!

La pauvre Mlle Cloque se contentait de soupirer

--Chacun ses peines, dit-elle. Et vous? ajouta-t-elle sans penser que
toute parole peut tre interprte dans le sens d'une allusion
blessante, j'espre bien au moins que vous n'tes pas inquites du sort
de cette chre petite Lopoldine. Vous avez intercd pour elle auprs
de madame de Montgomery?

--Ah! ma bonne amie, dit l'ane, je vous en prie, ne nous accablez pas!
C'est assez en vrit d'avoir subi l-bas toutes ces oeillades obliques,
comme si nous avions un parent au bagne...

Mlle Cloque ne se froissait point parce qu'elle ne concevait pas la
mchancet. Elle dit encore, quelques minutes aprs:

--J'espre bien qu'on ne va pas vous la priver de vacances...

--Certainement non! Lopoldine sortira avec les autres: madame de
Montgomery a dj prvenu les parents qu'il fallait la marier tout de
suite.




V

LA LIBRAIRIE PIGEONNEAU-EXELCIS


En sortant de la chapelle provisoire de Saint-Martin, si on tournait 
droite par la rue du mme nom, on passait presque immdiatement devant
la librairie catholique Pigeonneau-Exelcis. C'tait un magasin d'assez
grande importance quoique une bonne moiti de la longue devanture ft
compose d'une troite langue lchant le mur mme de la chapelle et tout
juste suffisante pour l'talage.

On pouvait se fournir chez Pigeonneau-Exelcis de tous les objets du
culte, depuis les calices, ostensoirs, ciboires, jusqu'au modeste
chapelet en bois taill,  trente centimes. Cette maison offrait le plus
grand choix d'ouvrages pieux, et mme romanesques, ceux-ci tris, bien
entendu, avec le plus minutieux scrupule. Les familles y trouvaient le
grand avantage de pouvoir puiser les yeux ferms dans une bibliothque
cependant trs varie. Il est malais de faire soi-mme son choix sans
courir le risque de tomber sur des insanits qui cotent aussi cher que
les meilleurs livres et que l'on hsite quelquefois  brler.

Mme Pigeonneau tait une femme si dlicieuse que beaucoup frquentaient
sa maison pour le seul plaisir. Elle causait bien, et affectait de
n'tre pas commerante pour deux sous. Cependant il tait rare qu'on
s'en allt de chez elle les mains vides: tmoin le marquis d'Aubrebie,
dont l'impit tait notoire, qui venait l chaque matin se rgaler de
sa vue, et qui amoncelait chez lui paroissiens, mdailles et statuettes
de tous les saints.

--C'est pour ma pauvre femme, disait-il; il faut flatter ses innocentes
manies.

Et ces dames qui le taquinaient fort sur son irreligion se faisaient un
jeu de lui emplir les mains et les poches des mille articles du magasin
Pigeonneau.

--On n'prouvera jamais trop l'efficacit des images saintes; leur
prsence chez vous, monsieur le marquis, vous vaudra une fin
difiante...

Une dame Chevill, qui craignait toujours que l'on plaisantt des choses
de la religion, lana, d'un ton pointu:

--On a vu des cas bien extraordinaires!...

--Connaissez-vous celui de monsieur Dupont, surnomm le saint homme de
Tours? rpliquait le marquis en jouant une conviction qui mettait
chacun mal  l'aise. Monsieur Dupont avait l'habitude de jeter des
mdailles de saint Benot dans les fondations ou autour des difices
dont il voulait loigner Satan. Lorsqu'il s'agit d'obtenir le
consentement des propritaires pour les travaux destins  dcouvrir les
fondations de l'ancienne Basilique, monsieur Dupont, fidle  sa pieuse
industrie, fut aperu plusieurs fois, dit-on, priant dans les tnbres
et semant ses mdailles dans les caves des maisons adjacentes aux ruines
de l'antique glise...

--Mais parfaitement! monsieur, et le fait est si vrai qu'il est rapport
dans une brochure de monsieur le chanoine Beausjour; vous n'en nierez
pas en tout cas les rsultats?...

--Certainement non, Madame, et j'aurai mme l'avantage de vous fournir
ces rsultats au complet.

On s'attendait  une des mchancets de langue habituelles au marquis.

--Ces maisons, dit-il, aussitt dlivres de Satan, ouvrirent quasiment
d'elles-mmes leurs entrailles et prsentrent les dbris sacrs
qu'elles y reclaient. Elles furent achetes, au nombre de vingt-sept,
par l'oeuvre dite de Saint-Martin qui se constitua alors en vue de la
reconstruction d'une basilique...

--Vous ne nous apprenez rien!

--Pardon! peut-tre ignorez-vous que, par acte pass devant Me
Sautereau, notaire en cette ville, rue de la Scellerie, le 19 juillet
188...,  savoir samedi dernier, le Sequestre de la mense
archipiscopale a revendu les vingt-sept maisons  la Socit anonyme
immobilire de Touraine, moyennant...

Il n'y eut qu'un bond. Toutes les personnes prsentes ce lundi matin
chez Pigeonneau-Exelcis se pressrent autour du marquis d'Aubrebie, les
unes avec des gestes de doute, d'autres de dngation, d'autres de
colre aveugle.

Ce qu'il annonait n'avait cependant rien de surprenant, aprs le
manifeste du sermon de l'abb Janvier. Mais quelque averti que l'on soit
des calamits, le coeur ne perd un secret espoir qu'en prsence du fait
accompli.

Mme Pigeonneau tait debout derrire une des tables de vente qui
faisaient le tour de la pice carre et o taient tales de superbes
Imitations de Jsus-Christ en maroquin, couches chacune en son crin de
soie blanche. La jeune femme appuye sur les deux bras droit tendus,
prsentait en agrable saillie les formes pleines de sa poitrine serre
dans un jersey bleu marine. Elle dirigea ses yeux noirs sur le vieillard
qui semblait s'tre fait un malin plaisir  annoncer cette catastrophe:

--Monsieur le marquis, dit-elle, en s'oubliant  relever un peu trop sa
lvre ombre sur la range ingale des dents qui taient sa partie
faible, vous tes, ce matin, un oiseau de bien mauvais augure...

Toutes ces dames la remercirent d'un signe de tte, parce qu'elle
embrassait leur chagrin commun.

--Le sort de mon magasin, reprit Mme Pigeonneau, est li  celui de la
chapelle. Si l'on nous met  la porte d'ici, o me conseillez-vous de le
porter? On ne peut cependant pas vendre des objets de dvotion dans la
rue Royale...

--En quelque endroit que vous fixiez votre saint commerce, ma bonne
petite, nous vous suivrons: n'en doutez pas!

--Vous pourriez vendre autre chose, opina le marquis.

On lui tourna le dos. On l'invectiva. On s'emporta. On commenta la
nouvelle avec chaleur et indignation.

Peu  peu l'entretien retomba aux petits sujets des proccupations
habituelles:

--Dans un temps comme le ntre il faut plus que jamais aider les
personnes bien pensantes.

--Vous avez joliment raison, madame, et tenez, je me permets, pour ma
part, de vous recommander l'picier Duvignaud, rue du Commerce: il a une
petite femme trs comme il faut, et il vote bien...

--A propos, savez-vous que Rocher, le directeur des Grands Magasins de
blanc, est franc-maon?

--Allons donc!...

--Il assistait samedi au banquet du Conseil municipal!

--Grand Dieu! C'est  ne plus savoir o prendre ses fournisseurs. Mais
comment avez-vous appris cela? moi, j'y vais tous les jours dans cette
maison de blanc!...

--Je l'ai appris d'une source autorise: c'est Mlle Cloque dont le
propritaire, comme vous savez...

--Ah? Eh bien, tenez, vous ne me ferez jamais comprendre comment une
aussi sainte fille persiste  demeurer dans un pareil bourbier.
Figurez-vous que cet nergumne se promne dans son jardin, depuis les
chaleurs, en gilet de flanelle, les bras nus!...

--Le fait est que ce n'est pas un spectacle pour une petite pensionnaire
qui sort du couvent, car Mlle Cloque va avoir sa nice ces jours-ci...

--Et l'on dit mme qu'elle l'aura longtemps...

--, c'est mchant. Qu'est-ce qui vous prouve que le mariage...

--Le mariage! mais vous ne savez donc pas ce qui se passe?

--En effet, est-ce que le jeune homme ne se bat pas en duel avec un
journaliste?

--Il s'agit bien de cela! L'affaire est arrange; il y a eu des
explications... Il y en avait besoin, d'ailleurs... Si tant est que l'on
puisse s'expliquer dans un cas aussi...

--Que voulez-vous dire?

--Comment! Mais vous n'avez donc pas lu l'article de samedi soir?

--Si.

--Eh bien, la fin... la fin de l'article!... Ah! si vous n'avez pas
compris, tant pis pour vous! Ce n'est pas moi qui vous mettrai le doigt
dessus, ce serait de la mdisance.

--... Que le comte de Grenaille aurait des intrts dans les affaires de
Saint-Martin?

--Ce n'est pas moi qui vous le fais dire!...

--Je me suis laiss conter qu'il vit un peu aux crochets des bons juifs
qui ont pous son fils an...

--Chut! Voici Mlle Cloque.

Mlle Cloque arrivait cahin-caha, flanque de M. Houblon, l'organiste.
Deux fois grand comme la vieille fille qu'il accompagnait, il la
contraignait par le feu de sa parole  relever tout en l'air sa figure
dfaite par les rcentes motions. Il tait sangl dans une redingote de
drap noir, malgr la chaleur, tandis qu'un lger chapeau de feutre mou
se retroussait sur son front ruisselant; il faisait des gestes
dsesprs, et courbait et relevait tour  tour son chine, comme s'il
et prouv par instants la chute du ciel sur ses paules, et se ft
redress successivement par l'effort d'une rsistance hroque.

Mlle Cloque l'affectionnait et elle disait de lui qu'il avait l'me la
mieux trempe pour la lutte. Elle lui avait inspir le culte de
Chateaubriand; il avait lu une partie de ses oeuvres et tirait de cette
noble admiration des avantages dans le monde.

L'entre des deux amis au magasin Pigeonneau ranima les conversations.
Ils apportaient avec eux la force communicative de leur indignation
raffermie par la nouvelle de la vente des maisons, qu'ils venaient de
puiser toute frache au guichet du frre Gdon.

--Alors, dit Mme Pigeonneau-Exelcis, il ne me reste plus qu' fermer
boutique!...

--Madame, dit M. Houblon, je ne jurerais pas qu'avant huit jours on ne
vous signifit cong: la maison que vous occupez--pour le bien de la
religion et pour notre agrment  tous,--cette maison, dis-je, est au
nombre des quatre immeubles,--que le ciel m'entende! je dis bien: des
quatre immeubles--sur vingt-sept!... qu'ait conservs la mense!... C'est
sur ce sol que s'lvera la misrable masure, la bicoque, le chalet!...
que les temps modernes--oh! bien modernes!--se proposent d'lever  la
gloire de saint Martin!

Le mot de chalet, vritable trouvaille, fut saisi, relanc; il revint,
bondit  nouveau; chacun le voulut prononcer  son tour. On l'unit 
l'pithte jaillie la veille de la colre de Mlle Cloque, et l'glise
future fut ds lors stigmatise du nom de _Chalet rpublicain_.

--Mon Dieu! Mon Dieu! s'cria Mme Pigeonneau, mais, o irons-nous?

--Rassurez-vous, Madame, fit M. Houblon avec fermet, il passera encore
d'ici l de l'eau sous les ponts, et le parti des honntes gens n'a pas
dit son dernier mot!...

--Que comptez-vous donc faire? demanda M. d'Aubrebie.

--D'abord nous organiser...

--Oh! oh! mais, cela sent la guerre civile?

--Pourquoi pas? fit M. Houblon en se redressant de toute sa taille.

On admira beaucoup sa dcision et sa hardiesse. Mlle Cloque, assise sur
une chaise qu'on s'tait empress de lui offrir, applaudit en criant:

--Bravo! cher monsieur, bravo!

Ce pourquoi pas? tait encore un mot qui resterait.

--Cependant... allait rpliquer M. d'Aubrebie.

Mais on lui ferma la bouche de dix cots  la fois. D'abord il n'tait
qu'un parpaillot, il n'avait pas voix au chapitre. Pouvait-on nier qu'il
y et des guerres saintes? On cita les Croisades. Le mot de Dieu des
armes fut prononc.

Le marquis tait tout petit vis--vis de M. Houblon. Il avait la figure
rase, mobile, expressive; il faisait peu de gestes, parlait sans
passion et n'levait presque pas la voix. Il semblait que son
adversaire, pareil  un don Quichotte et qui ne remuait pas un membre
sans avoir l'air d'agiter des ailes de moulin  vent, l'assommt.

--Permettez! insista M. d'Aubrebie: c'est entre chrtiens que vous rver
de vous exterminer, et mon modeste rle ne saurait consister qu'
marquer les points. Puis-je, en simple curieux, vous interroger sur les
forces respectives des deux camps?

--Peu importe! dit M. Houblon; nous combattons pour la justice: Dieu et
saint Martin sont avec nous!...

--Seront-ils contre l'archevque?

Le dbat allait s'chauffant et pouvait donner de l'inquitude
lorsqu'entrrent Mlles Jouffroy qui s'taient attardes  converser
avec le Frre bleu. Les premiers mots qu'elles prononcrent causrent un
si grand tonnement que le ton de la discussion devenue gnrale baissa
d'un coup.

Elles apportaient un air rsign qui contrastait singulirement avec
leur attitude provocante de la veille.

--Aprs tout... dirent-elles, et sur le ton particulier qui promet
toutes les concessions.

--Comment! aprs tout? leur fut-il vertement rpliqu. Il n'y a pas
d'aprs tout!

C'est tout l'un ou tout l'autre, n'est-il pas vrai, Mesdames? C'est
l'glise digne de Dieu et du saint Thaumaturge, ou c'est la maonnerie
des conseillers municipaux. Est-ce que ces demoiselles nous
apporteraient un projet intermdiaire?

Ce disant, M. Houblon ploya sa taille flexible en une sorte de point
d'interrogation dont l'impertinence provoqua un mouvement approbatif.

Ces demoiselles se retranchrent aussitt derrire leurs autorits:

--Le Frre Gdon, dirent-elles, vient de nous parler d'une faon, ma
foi, fort sage...

--Le Frre Gdon? interrompit Mlle Cloque, mais, mes bonnes amies,
nous venons de le quitter, monsieur Houblon et moi; est-ce qu'il serait
plus sage qu'il y a un quart d'heure?

--Toujours est-il, ma chre amie, que nous n'avons point entendu
jusqu'ici de paroles si senses, si mesures, n'est ce pas, Hortense?

--Ah! , mais de quoi se mle-t-il, le Frre Gdon? Il ne nous a
jamais donn son avis sur ces histoires!

--Le Frre Gdon, insinua finement M. d'Aubrebie, est un garon d'une
excessive prudence: il trie son grain et le sme selon la convenance des
terrains...

--Que voulez-vous dire? fit l'une des demoiselles Jouffroy?

--Rien du tout, Mademoiselle, continuez donc votre rcit.

--Le Frre Gdon nous disait tout simplement que c'tait sur l'avis
formel du Pape, que monseigneur l'Archevque avait pench vers
l'adoption du projet...

On s'exclama de nouveau. L'avis formel du Pape? Ah! par exemple! on ne
s'attendait pas  celle-l! L'avis formel du pape! Mais qu'est-ce qu'il
en savait, le Frre Gdon? Est-ce que c'tait  lui que Mgr Fripire
tait venu raconter ses entretiens avec Sa Saintet? Ne dirait-on pas en
vrit que le Frre Gdon est  tu et  toi avec l'Archevque;
n'allait-on pas aussi bientt apprendre qu'il mangeait  sa table?...

--S'il ne mange pas  sa table, opina Mme Chevill, tenez compte qu'il
est du dernier bien avec des personnes qui ne se font pas faute d'y
manger...

Tout le monde comprit l'allusion au comte de Grenaille-Montcontour. Le
djeuner de la veille  l'archevch, le dpart en landau avec l'abb
Janvier avaient fait assez de bruit. Par gard pour Mlle Cloque, on ne
la releva point, mais la pauvre fille sentit le poids de ce silence
intentionnel, et reut une premire fois, d'une manire positive, la
sensation du grand malheur qui la frappait, elle et sa nice. On
comprenait qu'il ne fallait plus prononcer devant elle le nom du comte
de Grenaille.

Mais, M. Houblon, fouett par le sentiment du danger s'exalta, prora,
pesta, invoqua tous les saints du paradis, lectrisa son auditoire,
l'tourdit, le tint comme fascin sous l'clat de son loquence. Ah! il
avait de quoi foudroyer le Frre Gdon; il et retourn bout pour bout
l'avis du Pape! Tout au moins durant le temps qu'il parlait, Mlles
Jouffroy recouvrrent leur premire opinion. Il tait magnifique. On et
dit qu'il tenait les grandes orgues. Il fit tant de bruit que le
libraire Pigeonneau ouvrit la petite porte de son atelier de reliure et
parut, en longue blouse blanche, l'air effray derrire ses lunettes de
travailleur modeste.

Pigeonneau tait un homme timide et calme qui se montrait rarement et
passait pour un niais  ct du brillant de sa femme. Cette apparition
et cette figure effare donnrent  comprendre  quel point l'air tait
branl; ce fut comme le signe tangible de la priode de troubles qui
s'ouvrait.

Assurment il n'y avait l que le marquis d'Aubrebie qui ne tremblt
point. Il dit, sur un ton plaisant qui fit l'effet d'un jet d'eau froide
sur toutes les cervelles flambantes:

--Eh bien! monsieur Pigeonneau, vous voil, encore l au lieu de
prparer vos paquets: il parat qu'on vous fait dmnager!...

--Dmnager? dit Pigeonneau, compltement ahuri.

--Ces messieurs prtendent, lui dit sa femme, que l'on va commencer les
travaux de Saint-Martin.

--Ah! fit Pigeonneau.

On crut qu'il allait ajouter une rflexion approprie au sujet, mais il
dit simplement, en homme qui n'a pas de temps  perdre, et du ct de sa
femme:

--Dis donc, ma bonne, as-tu prvenu monsieur le proviseur que ses
volumes seront prts pour les quatre heures?

--Oui, oui, dit Mme Pigeonneau qui se hta de baisser la tte en
inscrivant des chiffres sur une facture.

Mais quelques fines mouches s'taient aperu qu'elle avait rougi
lgrement  cause de l'impair que venait de commettre son mari en
risquant une allusion  l'tablissement de l'tat.

--Comment! dit une dame pince qui venait d'entrer. Vous fournissez le
Lyce,  prsent?

Cette phrase amre tait prononce par Mme Bzu, personne importante et
qui avait t candidate  la prsidence de l'Ouvroir en mme temps que
Mlle Cloque. On la souponnait de jalousie.

--Oh! se hta de rpondre Mme Pigeonneau, sans redresser encore la
tte, ce n'est rien: de simples impressions en or sur volumes de prix;
vous savez: deux petites branches de laurier et en dessous: Offert par
le conseil gnral. Il n'y a que mon mari qui fasse ici ce genre de
travail, vous comprenez, on ne peut pas refuser...

Et, comme ce petit incident tait suivi d'un silence, Mme Pigeonneau
ajouta ingnuement:

--Encore, pour les branches de laurier, leur avons-nous mis celles qui
nous servent pour les Rvrends Pres Jsuites...

--Mme Pigeonneau! s'cria le marquis, aprs cette rflexion charmante,
vous tes adorable et Pigeonneau est le plus heureux des hommes.

Cela fit rougir encore Mme Pigeonneau toute courbe sur le pupitre de
la caisse, au point qu'on ne voyait d'elle que ses beaux cheveux, le
bout de son nez, et sa gorge bien serre qui caressait les feuilles
commerciales. Mais le libraire n'entendant point les allusions
spirituelles, rentra  la reliure sans faire attention  ce que l'on
disait, et rassur quant  lui, du moment qu'on ne se battait pas.

--Prenez garde, ma belle petite, reprit Mme Bzu, c'est par des
inconsquences de cette sorte que l'on perd sa maison. On ne peut pas
servir  la fois Dieu et le diable, ft-on aide dans cette besogne par
tous les beaux esprits de la ville.

Le marquis rpondit d'un sourire gracieux  l'inclinaison de tte qui
avait accompagn ce trait  son adresse.

--Les affaires sont les affaires, hasarda quelqu'un.

--Hlas! Madame, on ne le voit que trop! dit Mme Bzu dont les yeux
brillaient comme si elle avait une rvlation  produire. Et il y a
mieux  dire: c'est que tout devient affaires par le temps qui court...
Voulez-vous que je vous dise le fond de ma pense? eh bien, jusqu'
preuve du contraire, je ne serais pas loigne de croire que ce sont des
hommes d'affaires qui mnent en ce moment-ci la barque de
Saint-Martin...

--Oh!

--Il y a trop d'argent  remuer pour que quelque bon financier ne se
soit pas trouv l et n'ait pas impos adroitement sa volont.

Ces paroles firent natre un nouvel embarras chez les personnes qui
voulaient viter que l'on parlt de cette question en prsence de Mlle
Cloque. Quelques-unes, gnes, se retirrent; les autres souhaitaient
que M. Houblon reprt la parole: au moins celui-ci n'tait pas
compromettant; on sentait qu'il disait toujours des choses excellentes,
quoiqu'on ne se souvnt jamais de ce qu'il avait dit.

M. Houblon tait soufflant encore, non pas puis toutefois, et
visiblement prt  recommencer au moindre signe, tant sa bonne volont
tait grande.

Mlle Cloque lui vita cette peine. L'me de la malheureuse souffrait
toutes les angoisses. Elle comprenait les rticences gnreuses de ses
amis, sans en pressentir encore compltement le sens. Elle rsolut, en
rassemblant son courage, d'aborder carrment la question. Ses membres
tremblaient; il lui semblait qu'elle tnt sur les genoux sa chre petite
Genevive et qu'elle l'toufft comme un pauvre pigeon. Elle la
revoyait, hier encore, la tte sur son paule, lui faisant son joli aveu
d'amour et de confiance en le jeune homme dont elle allait elle-mme
placer le pre sur le banc des accuss.

Elle avait fait signe qu'elle voulait parler, ce qui avait rendu
attentif autour d'elle, car elle tait ordinairement comme un oracle
pour toutes ces dames; et l'motion lui coupait la voix. Enfin, elle
dit:

--Il faut savoir tout sacrifier quand les grands intrts de la religion
sont en jeu. Je ne voudrais pas que l'on s'interdt de rechercher la
lumire qui peut tre trs cruelle pour nous, mais qui peut aussi
innocenter ceux qui souffrent de nos soupons...

Cinq ou six dames, qui parurent lances par un ressort, sautrent
confusment dans la brche qu'ouvrait Mlle Cloque:

--Ma bonne amie, croyez qu'il est aussi douloureux pour notre coeur que
pour le vtre de nous voir contraintes  juger svrement la conduite de
personnes...

--Ah! a, s'cria M. Houblon, qu'est-ce que c'est que tout cela? De qui
voulez-vous donc parler?

--Comment! objecta quelqu'un, vous ne savez rien? D'o sortez-vous?

Immdiatement les demoiselles Jouffroy se ressaisirent:

--Vous nous parlez depuis une heure; vous nous dites des choses!... On
ne sait plus o en donner de la tte, et au fond vous n'tes pas du tout
inform!...

--J'avoue... balbutia M. Houblon, que ce mystre...

--Allons! taisez-vous donc! dit vivement Mlle Jouffroy, la cadette, ce
n'est pas la peine de faire des embarras quand on en est  l'A. B. C. Si
vous voulez nous permettre de prendre l'histoire _ab ovo_, nous ne
serons pas en peine de vous prouver avec le Frre Gdon...

--Pardon! mademoiselle, dit Mme Bzu qui avait allum la mche et qui
tenait absolument  mettre le feu aux poudres, si bien informes que
vous soyez par le Frre Gdon, je doute que ce soit l'ancien protg de
la famille Niort-Caen qui ait pris soin de vous clairer sur la seule
question qui nous intresse en ce moment:  savoir, s'il y a quelqu'un
qui ait t en mesure de mener en sous ordre l'affaire de la
construction de Saint-Martin; et, au cas o quelqu'un aurait t en
mesure de le faire, qui est le personnage. Or, nous nous trouvons
aujourd'hui en prsence de deux faits: _primo_: la vente des maisons
dites de l'oeuvre de Saint-Martin  une socit financire; _secundo_:
la prsence, non officielle, bien entendu, mais effective et constate
 la tte de ladite socit d'une personne dont j'ai dj prononc le
nom...

--M. Niort-Caen! acheva elle-mme Mlle Cloque.

Et elle fit un suprme effort pour supporter cette terrible nouvelle qui
dpassait ses apprhensions.

--Vous l'avez dit, ma chre, fit l'ancienne candidate  l'Ouvroir, en se
rengorgeant.

--Comment! fit-on de tous cts, c'est Niort-Caen qui est  la tte de
la Socit?

--Ce M. Niort-Caen n'est-il pas Isralite? demanda M. Houblon.

--a se sent assez! fit Mme Bzu. Il est vrai, ajouta-t-elle,
pour ceux qui pouvaient avoir oubli son union intime avec les
Grenaille-Montcontour, il est vrai qu'il a mari sa fille dans une
maison si catholique!...

--Mais, observa Mlle Cloque qui n'avait pas perdu la tte, qu'est-ce
que cela prouve? Il fallait bien vendre ces maisons  une socit
quelconque, si l'on tait rsolu  ne pas en user, et la prsence de M.
Niort-Caen dans cette socit ne signifie pas...

--Comment! ne signifie pas! Mais c'est un juif, ma chre amie, faut-il
vous rpter que c'est un juif?... Tout le monde sait qu'il est fort
riche, riche  entretenir plusieurs familles--(ceci tait d'une perfidie
atroce,)--et l'on connat l'influence dont il dispose. Et vous voudriez
nous faire croire qu'il n'a pas us de son ascendant pour faire chouer
un grand projet religieux?...

--Son ascendant! son ascendant sur le monde des libres-penseurs, je vous
le concde; mais il s'agissait l d'un projet intressant surtout les
autorits ecclsiastiques...

--Et c'est vous, ma chre amie--vous qui avez mis hier en voiture M. le
comte de Grenaille-Montcontour avec M. le Vicaire gnral--qui allez
nous dire que M. Niort-Caen n'a pas dans son entourage de quoi peser sur
les autorits ecclsiastiques? Ah! non, je ne reconnais plus vos
lumires!... Perdrions-nous nos facults, ma bonne? Serions-nous
dcidment nous aussi en dcadence? Qui ne sait deviner ne sait point
gouverner!...

Mme Bzu se vengeait en torturant sa concurrente  la prsidence de
l'Ouvroir dans le prsent, et en essayant de la compromettre dans
l'avenir.

Mlle Cloque avait trop de chagrin pour comprendre autre chose que la
gravit de la nouvelle.




VI

LA PELET


--Mademoiselle, il y a encore Loupaing qui regarde par ici!... je vois
son oeil sur la fentre.

--Eh bien! ma pauvre Mariette, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
Fermez-la, votre fentre!

Mlle Cloque se souleva dans son fauteuil en abaissant ses lunettes, et
elle risqua un regard  travers le rideau de vitrage du ct de la
maison du propritaire. Elle aperut en effet le plombier borgne dont
l'oeil incertain semblait sans cesse fix sur elle.

Loupaing ne sortait plus, depuis sa candidature, afin qu'on ne l'accust
pas de courir les mauvais lieux et de rouler sous les tables des dbits
de vin. Il avait remplac sa mre  la fentre et ne quittait son poste
d'observation que pour faire  sa femme des scnes qui mettaient la
maison et le voisinage sens dessus dessous.

Mlle Cloque rentrait de la messe du matin, et, aprs une de ces
affreuses discussions chez le libraire qui s'accentuaient de jour en
jour, elle avait justement appris, de sa marchande de fruits, en
traversant les halles, que Loupaing ne cachait pas sa joie des ennuis de
sa locataire. Il s'tait vant qu'aussitt membre du conseil municipal
il ferait gratter ou effacer toutes les croix qui offusquaient dans la
rue l'oeil du libre penseur, et interdire l'usage des cloches. En
parlant de la vieille fille  qui il avait vou une haine de brute, il
avait dit: Je vas me payer quelque chose de rupin, a sera de la voir
crever de dpit sous mes yeux. Sous mes yeux! rptait la marchande de
la halle, c'est qu'il ne sait seulement pas compter, car il n'en a
qu'un, le vilain monstre!... Le bon mot avait couru tout le long de
l'tal des fruits. Mlle Cloque tait seule  ne l'avoir pas trouv
drle.

--Allons, Mariette, dpchez-vous de finir la chambre, c'est le jour de
vos pauvres; ils vont arriver avant le djeuner.

--J'y vais, mademoiselle, j'y vais. Mais vous ne m'enlverez pas de la
caboche que c'est cette canaille-l qui vous jette un mauvais sort avec
son oeil... Lui et puis votre marquis, mademoiselle en pensera ce
qu'elle voudra, mais en voil assez pour nous faire damner, le temps de
notre ternit.

--Mariette, vous n'avez pas assez de confiance dans le bon Dieu; il est
plus fort que tous les mchants.

Les journaux de la semaine taient en pile devant elle sur une commode
contenant des papiers, des souvenirs, les reliques sentimentales de sa
vie. Au mur, des photographies, des daguerrotypes, des images pieuses,
une lithographie de Chateaubriand, un portrait du comte de Chambord.

Malgr elle, elle reprit un journal de ces derniers jours, avec cet
acharnement que l'on a  relire vingt fois un paragraphe contenant la
preuve rigoureuse d'une vrit qui vous anantit.

La semaine n'avait t qu'un orage aux formidables clats. Les journaux
s'injuriaient; les journalistes se battaient  coups de plume et  coups
d'pe. Tous les rpublicains soutenaient le projet de la petite glise,
et les conservateurs taient diviss: la _Semaine Religieuse_ ayant pris
le parti de l'Archevch ainsi qu'un journal bonapartiste qui avait os
imprimer, sous l'image du petit chapeau de Napolon, que les monuments
grandioses taient antipopulaires. Le _Journal du dpartement_, avec
quelques feuilles de choux sans importance, avait assum tout le poids
de l'opposition aux pouvoirs civils et religieux.

En quelque endroit que l'on allt, on n'osait plus lever les yeux 
cause du sentiment pnible qu'il y a  rencontrer dans un ami de la
veille un adversaire arm jusqu'aux dents. Il n'tait plus question que
de la Basilique ou du Chalet rpublicain.

Mlle Cloque comptait dj plus de dix familles qui ne la voyaient plus.
Du ct des fournisseurs, elle avait elle-mme bris non seulement avec
le grand magasin de blanc du franc-maon Rocher, mais avec son
charcutier et son marchand de comestibles qui avaient commis
l'imprudence d'avouer leur sympathie au projet de l'glise moyenne. Par
contre, la petite picerie Duvignaud situe fort loin et affichant les
principes les plus ultramontains, tait en train de s'attirer la
clientle de tous les partisans de la Basilique.

Mlle Cloque avait retourn son fauteuil pour ne pas voir Loupaing. Elle
s'agitait, rflchissait, implorait Dieu. Ses lunettes taient releves
sur son front; ses deux mains taient jointes, les doigts croiss, sauf
les deux index tout droit tendus, appliqus en forme de compas, et dont
elle se fourrageait les lvres en gardant des yeux fixes.

--Eh bien! criait Mariette dans l'escalier, faudra donc que je vous
appelle aujourd'hui pour djeuner?

--J'y vais, ma fille, j'y vais. Est-ce que vos pauvres sont venus?

--Il n'y a que la Pelet qui est encore en retard, je lui ai pourtant
dit, la dernire fois, Mademoiselle Pelet, si vous ne venez pas en
mme temps que les autres il n'y aura plus rien pour vous...

Mlle Cloque n'tait pas  table depuis cinq minutes, que la cuisine
retentissait des gmissements ordinaires  la Pelet. Si on n'et t au
courant de ses manires, on et jur que la malheureuse venait de se
faire craser.

--Mariette! dit mademoiselle Cloque, aprs avoir frapp sur son verre
pour bien montrer qu'elle tait  table, donnez-lui tout de suite, et
qu'elle s'en aille; a-t-on ide de crier comme cela! Et puis, je ne veux
pas qu'elle entre sans sonner. Avez vous remarqu que depuis qu'elle ne
vient plus avec les autres, elle arrive par la rue de l'Arsenal? Elle
sait pourtant bien que je n'aime pas qu'on passe par chez Loupaing...

--Mademoiselle, c'est qu'elle dit qu'elle ne peut plus manger, rapport 
ses entrailles...

--Ses entrailles?... Eh bien! donnez-lui de quoi acheter quelque chose
pour se soigner.

--Ah! pardi, Mademoiselle, si vous voulez vous en dbarrasser, vous
ferez aussi bien de venir vous-mme, parce que, telle qu'elle est
aujourd'hui, moi, je n'en viendrai pas  bout...

--Allons! qu'est-ce que c'est encore que cela?

Mlle Cloque se leva et entre-billa la porte de la cuisine; elle tendit
une pice de monnaie:

--Tenez mademoiselle Pelet, prenez donc cela, et laissez-nous, parce
que nous n'avons pas le temps de causer aujourd'hui.

La pauvresse tait installe sur une chaise; elle se leva en poussant
des plaintes dchirantes:

--Eh! l, l, mon Dieu! l, l, mon Dieu! que la bonne Sainte Vierge
vous protge! Faut-il! faut-il! mon bon Jsus, endurer tant de mal sur
la terre!

--O est-ce donc que a vous fait mal?

--Eh! l, l! pardi, je n'en sais quasiment rien: on est si malheureux!

--Vous ne pouvez donc pas venir avec les autres? Je vous prviens que
c'est la dernire fois que je vous reois  part...

--Heu! heu! faut-il! faut-il! J'ai encore eu bien du mal  arriver,
rapport  mon garon que j'ai t voir l-bas, l-bas,  Saint-Avertin,
o ils l'ont mis, le pauvre chrubin...

--O ils l'ont mis?... le pauvre chrubin? Mais, est-ce qu'il n'est
pas content de la place qu'on lui a obtenue dans les tramways? Vous
devriez pourtant vous estimer heureuse, mademoiselle Pelet; vous savez
combien j'ai eu  batailler avec ces dames de l'Ouvroir qui ne
s'occupent pas ordinairement des filles-mres, et qui n'aiment pas
beaucoup solliciter quelque chose des autorits?

--Eh! l, sans doute que ce n'est pas une mauvaise place; mais tout
n'est pas rose, non, tout n'est pas rose, surtout quand on a femme et
enfant.

--Oui, enfin, je vois que a ne va pas si mal. Pour ce qui est du petit,
est-ce qu'on n'a pas fait remettre pour lui tout un paquet avec des
effets?

--Si bien, mademoiselle, tout un trousseau quasiment: des affaires si
belles, pardi, qu'on n'ose seulement point les mettre... Heu l, l! Mon
bon Dieu de misre, est-il possible aussi d'tre si vieille quand on n'a
que ses bras et ses jambes?... Car pour le reste, autant ne point en
parler. Voyez-vous, mademoiselle, c'est les entrailles qui ont toujours
t chtives... Le pain, c'est comme si je le jetais dans le ruisseau et
que j'irais le voir passer  l'autre bout de la rue; mademoiselle, sauf
votre respect, c'est l'image exacte.

--Mariette, avez-vous encore un peu de bouillon? Faites-le lui donc
chauffer.

La vieille poussa des gmissements inarticuls en hochant la tte.

--Eh bien quoi? a ne vous va pas, le bouillon?

--Heu! heu! Si fait, mademoiselle, si fait; c'est ces messieurs qui
racontent aujour-d'aujourd'hui, que le bouillon c'est comme qui dirait
de l'eau  la rivire. Ce qu'il me faudrait, c'est du chocolat, je le
sais bien; mais il y a Mame Loupaing, la mre, qui m'a arrte par le
bras tout  l'heure histoire de me dire que tout ce que j'aurais  lui
demander, fallait pas me gner, parce que son fils va tre dans les
honneurs. C'est joli  son ge, et vu qu'il n'est qu'un simple
travailleur. Elle m'en a donn deux petites tablettes; je ne mourrai
toujours pas de faim d'ici aprs-demain; car pour ce que j'en mange,
c'est pas une souris qui s'en contenterait... Il y a encore du bon
monde...

--Ah! vous allez chez Loupaing,  prsent? Est-ce que vous lui parlez
aussi du bon Dieu et de la Sainte Vierge?

--Eh! l! ma pauvre demoiselle, on va chez l'un comme chez l'autre.
C'est-il pas le plus gnreux que le bon Dieu bnit, sans se proccuper
s'il pense noir ou bien blanc? Voil qu'ils disent  cette heure qu'on
ne peut pas avoir la puissance en mme temps qu'on est dans la dvotion;
eh bien! faut-il pas qu'il y en ait qui soient au pouvoir? Eh! l,
pardi, que a soit ceux-ci, que a soit ceux-l...

--Dites-donc! mademoiselle Pelet, est-ce que c'est pour venir me parler
ce langage-l qu'on vous a donn du chocolat chez Loupaing? Je vous
prviens une fois pour toutes que cela ne me plat pas et que si cela se
renouvelle, je vous prierai de passer devant ma porte sans vous arrter.

--Heu! heu! je vous aurais-t-il fche, mademoiselle, qui tes bonne
comme le bon Dieu en personne? Eh! l, l, j'ai-t-il du malheur! On dit,
on dit comme a sans penser  mal; nous autres on n'est pas bien
habiles; et puis il y en a qui prennent de travers ce qu'on a dit!... Si
a vous chagrine que j'aille chez Mame Loupaing, ma chre demoiselle, je
n'irai plus; je n'irai plus, j'en lve la main! Plutt que de vous
chagriner, je le dis bien, j'aimerais mieux me laisser mourir sur mes
deux malheureuses tablettes de chocolat sans seulement y toucher de la
dent. Je me remettrai au pain, faudra bien: je m'y remettrai!... Tenez!
il y a plus fort encore, j'aimerais mieux que mon fils perde sa place
sous prtexte que je me fais entretenir par les bigotes, comme ils
disent, ou bien que je m'entends avec vous pour construire la Basilique!

Mademoiselle Cloque l'arrta:

--Qu'est-ce que vous dites l? qu'est-ce que vous dites l? Que votre
fils perde sa place? les bigotes, la Basilique? Ah! a, est-ce que
j'entends bien? Dieu me pardonne, c'est  ne pas en croire ses oreilles!
Qui est-ce qui lui a procur sa place  votre fils, aprs l'avoir tir
de la misre avec sa femme et son enfant, aprs l'avoir nourri trois
mois, habill, log? Est-ce que ce ne sont pas ces dames de l'Ouvroir?
C'est  elles, entendez-vous bien,  ces bigotes, comme vous les
appelez, que la compagnie des tramways  accord la faveur de prendre
votre fils...

--Je le sais bien, ma chre demoiselle; je le sais bien, mais voil
qu'ils disent  cette heure que c'est la Ville qui va reprendre les
tramways, enfin des affaires o je ne comprends goutte, vous pensez
bien!... et dame, la Ville, a ne plaisante pas, et tous ceux qui ne
sont pas de leur bord,  ce qu'il parat, va-t-en voir s'ils viennent!

Mlle Cloque joignit les mains et leva les yeux au ciel. Elle tait
abasourdie par l'explication de la conduite que tenait depuis quelque
temps la Pelet.

--Je comprends, dit-elle, je comprends pourquoi vous vous cachez pour
venir chez moi, pourquoi vous avez dit sans doute aux pauvres qui
venaient avec vous que vous ne receviez plus la charit dans ma maison!
Vous vous fournissez  la maison d'en face! Vous passez par chez
Loupaing qui tche de vous accaparer pour faire de vous sa crature. Il
vous gte; il vous sucre votre pain; il vous nourrit au chocolat pour
que vous alliez chanter ses louanges! Bon, bon,  votre aise ma fille!
Vous avez l'ge de vous conduire n'est-ce pas? Eh bien! que je ne vous
gne pas plus longtemps! Puisque vous me trouvez compromettante,
pargnez-vous donc dsormais de respirer l'air de chez moi! Je lui
souhaite beaucoup d'avancement  votre fils; s'ils manoeuvre aussi
habilement que vous, il ira loin. Faites lui flatter les autorits!
Grand bien lui fasse! Quant  moi, mademoiselle Pelet, retenez bien
ceci: je n'aime ni les hypocrites, ni les ennemis de la religion, quels
qu'ils soient. Puisque vous avez pris le parti de mnager la chvre et
le chou, allez avec ceux qui n'ont pas d'autres principes de conduite,
ils sont nombreux aujourd'hui. Allez! allez! vous pouvez dire  la mre
Loupaing que vous n'avez plus affaire avec la bigote du fond de la cour:
je vous y autorise.

Et Mlle Cloque ferma la porte au nez de la Pelet terrifie de cette
dcision  laquelle elle tait loin de s'attendre, car elle n'avait
pens qu'exciter la gnrosit de la vieille fille en lui soulevant une
concurrence. La nouvelle cliente de Loupaing reprit promptement ses
gmissements interrompus par la surprise, et quitta la cuisine  pas
lents:

--Et dites lui bien que a ne lui portera pas bonheur  votre matresse,
fit-elle en s'adressant  Mariette avec un geste de menace, non, a ne
lui portera pas bonheur, ni  elle, ni  sa nice... On dit qu'elle ne
se mariera pas dj si facilement qu'elle voudrait... la demoiselle...
Parat qu'on y met des btons dans les roues; il est question de a, par
ci, par l. Oh! oh! quand on a rat son premier pas, il y en a qui
disent qu'aprs a c'est la guigne... ajouta-t-elle d'un oeil malin et
en levant la voix pour pouvanter Mlle Cloque.

Mariette la poussa dehors, et revint trouver sa matresse. Elle souleva
le rideau de vitrage toujours baiss par o l'on voyait jusqu' l'entre
de la rue de l'Arsenal, sous le porche du plombier.

--Tenez! dit-elle, regardez-la moi cette engeance! Voil tous les
Loupaing difis  l'heure qu'il est sur ce qui s'est pass ici, arrang
 la couleur de son esprit, bien entendu... J'aurais-t-il grand honte!
Aussi je vous l'ai toujours dit, Mademoiselle: votre Pelet c'est une
filouse, mfiez-vous-en! Oh! la vieille sainte Nitouche!

On voyait la longue et noire Mlle Pelet stationnant devant la porte du
candidat au conseil municipal. Celui-ci tait sorti avec sa mre et sa
femme, en entendant les hurlements de la pauvresse; il tait en chemise
de nuit, de couleur,  ramages, ferme au menton par une cordelire
carlate; il riait  se tenir les ctes en regardant dans la direction
de sa locataire.

--Et puis, dit Mariette, je ne sais pas pourquoi je vous montre a; vous
devez tre morte de faim! Et votre djeuner qui est tout froid!... Allez
donc faire rchauffer des oeufs! autant ressusciter un mort!

--Ah! ma pauvre Mariette, mon djeuner est fait, allez; je vous assure
que je n'ai pas faim; ces choses-l me mettent  l'envers! C'est triste
de renvoyer une malheureuse; mais voyez-vous bien, pour les gens qui ne
veulent pas aller tout droit leur chemin, je sens que je serai toujours
impitoyable. D'un ct il y a le bien, de l'autre il y a le mal; il faut
choisir; quant  louvoyer de l'un  l'autre, cela ne se peut pas, cela
ne se peut pas!

Dans l'aprs-midi Mlle Cloque faillit se fcher  propos de la Pelet
avec le marquis d'Aubrebie qui tait venu faire sa partie comme 
l'ordinaire. Le maintien des relations entre les deux vieillards tenait
d'ailleurs du miracle. tait-ce  l'opposition extrme de leurs
caractres ou  la puissance de l'attrait du jeu qu'ils taient
redevables de demeurer unis au milieu des bourrasques qui renversaient
alors les amitis les plus solides? En tous cas, leurs chamailleries
quotidiennes restaient sans effet sur le lendemain.

Le marquis faisait rgulirement la charit  la Pelet qui lui avait t
adresse par sa vieille amie.

--Je trouve, dit-il, que vous avez t avec elle un peu trop svre...
pour une petite rouerie qu'elle vous a confesse d'ailleurs assez
maladroitement. Qu'euss-je d faire, moi, la premire fois qu'elle m'a
vol?

--Qu'elle vous a vol! fit Mlle Cloque en laissant tomber ses cartes.

--Oui, dit le marquis, du ton tranquille dont il narrait parfois des
anecdoctes scandaleuses, ds la premire fois que Mlle Pelet vint chez
moi sur votre recommandation, ma bonne amie, elle droba  l'office
trois crevisses...

Mlle Cloque bondit:

--Trois crevisses!... Vous voulez vous moquer de moi, marquis...

--Point du tout! Elle fut prise sur le fait par la dame de compagnie de
la marquise, qui eut la bonne ide de me rapporter l'aventure avant d'en
avoir fait reproche  la coupable...

--Et vous ne m'avez pas avertie que la Pelet tait une voleuse!

--A quoi bon? Vous lui eussiez coup les vivres, et j'eus le
pressentiment qu'elle mritait plus d'indulgence.

--Comment! de l'indulgence?

--Qu'importait  mon dner trois crevisses de moins? Et ce got pour
une friandise m'intressa aussitt  Mlle Pelet. Je donnai l'ordre
d'avoir l'air de fermer les yeux la premire fois qu'elle viendrait.
Quand elle se prsenta, on lui offrit un morceau de pain. Elle demanda,
des tomates. Notez bien ceci, ma chre amie, des tomates! On les lui
refusa.

--Alors?

--Alors, elle s'appropria clandestinement un petit bocal de pickles...
un petit bocal de pickles, mal bouch qui se rpandit en partie dans sa
poche profonde, avant qu'elle ne ft sortie... On pouvait la suivre  la
trace: elle a d manger son piment sans vinaigre.

--Des pickles! s'criait Mlle Cloque au comble de l'indignation.

--Des pickles. Je n'eus plus aucun doute: Mlle Pelet tait une ancienne
courtisane.

Mlle Cloque qui ne comprenait pas la relation frona les sourcils, et
recula sa chaise.

--Oui, mon amie, je dis bien: mon flair veill par les crivisses ne
m'avait pas tromp. Cette fille-l a vcu, m'tais-je dit. Ce n'est pas
une voleuse de profession, car elle est maladroite; c'est une gourmande
qui suit son impulsion. Additionnez crevisses, tomates, condiments
et... le nouvel employ des tramways: j'avais en mains toutes les
marques d'un estomac et d'une conduite drgls... Ne vient-elle pas de
vous demander du chocolat?

--Oui, oui, dit Mlle Cloque ahurie, elle a demand du chocolat.

--Brillat-Savarin le recommande comme le meilleur lment rparateur de
la dbauche...

--Et ces choses-l vous amusent! s'cria Mlle Cloque indigne.

--Pourquoi pas? dirait M. Houblon.

--Marquis, je vous ai pri une fois pour toutes de mnager vos allusions
et vos sarcasmes!

--Pardon, ma belle... Je reviens  notre Pelet. Aprs la perte de mes
pickles, je fus aux renseignements. Toutes mes prvisions furent
confirmes. Mlle Pelet, sous le nom d'Irma Bonheur, plus vulgairement
appele la Chandelle Romaine, sur les champs de bataille, mena la vie
d'une gourgandine...

--Assez! assez! s'cria Mlle Cloque en se bouchant les oreilles. Il est
inutile de remuer toute cette fange. Et quand je pense que c'est M. le
cur de Notre-Dame-la-Riche, lui-mme, qui me l'a recommande comme une
de ses plus pieuses paroissiennes!...

--Ma bonne amie, permettez-moi de vous dire que vous vous laisserez
toujours tromper par l'talage d'un sentiment qui, selon vous, doit
abriter toutes les vertus. Les fourbes sont informs de votre faiblesse
et ne manquent pas de l'exploiter. Pour vous, un chrtien est honnte,
un militaire est courageux et fier, un noble runit les qualits d'un
militaire et d'un chrtien; un juif mrite d'tre pendu. Ne serait-il
pas plus quitable de juger les hommes un  un et abstraction faite de
toute ide de communaut?

--Oh! je sais que vous avez toujours des ides  part. Vous n'avez pas
la prtention de changer les miennes, n'est-ce pas? Eh bien!
qu'allez-vous faire de votre Pelet,  prsent que vous connaissez toute
cette turpitude?

--Je ferai d'elle ce qu'on fait des petits chats qui ont commis quelque
incongruit: on leur met le nez dedans. Je lui raconterai ses larcins
avec dtails circonstancis; elle aura peur, je la tiendrai dans la
main, et je lui ferai, en retour, me dire ses aventures qui m'amuseront
probablement. Cela lui vaudra un dner qu'elle n'aura pas vol,
celui-l, du moins, la pauvre vieille... J'y mettrai des pices...

Mlle Cloque fut sur le point de jeter les cartes  la figure du
marquis. Elle fut ramene  la piti par le rappel des tristesses de
mnage de ce fcheux esprit:

--Tenez, dit-elle, regardez donc!

On vit, de loin, la tte blanche de la marquise. La pauvre folle agitait
dsesprment son mouchoir.

--Je me sauve, ma bonne amie, dit M. d'Aubrebie,  demain!

--A demain.

Mlle Cloque achevait de se prparer, et elle allait descendre pour
aller  la bndiction du Saint-Sacrement, quand on sonna  la porte de
la rue de la Bourde. Elle avait entendu une voiture s'arrter; la
curiosit la prit; elle pencha la tte avec prcaution et regarda 
travers les jours de la persienne.

Elle eut une secousse en reconnaissant le landau des
Grenaille-Montcontour. Les chevaux piaffaient; un cocher magnifique se
tenait droit sur son sige. Le petit groom tait descendu et avait la
main sur le bouton de la sonnette. Elle reconnut la comtesse. C'tait la
premire fois qu'on lui faisait une visite en si grand appareil. Les
gens de la rue de la Bourde sortaient aux portes voir l'quipage. Le
savetier lui-mme s'tait interrompu, et les deux mains appuyes contre
l'tal des chaussures, il penchait la tte au dehors.

Mariette criait du milieu de l'escalier:

--Mademoiselle, qu'est-ce qu'il faut dire?

Mlle Cloque rflchit une seconde et rpondit rsolument:

--Je n'y suis pas!




VII

AUTOUR D'UNE BNDICTION DU SAINT SACREMENT


Ce n'tait pas  Saint-Martin qu'il y avait ce soir-l bndiction du
Saint Sacrement, mais  la chapelle du couvent de l'Adoration
perptuelle. On s'y rendait par une petite rue situe derrire les
halles et nomme rue Rapin, ou familirement la Mort aux Dvotes, 
cause des bronchites qu'y prenaient ces dames en hiver. Trs troite et
sinueuse, garantie du soleil par les vieux htels qui l'treignaient,
elle recevait les courants glacs de quelques mchantes ruelles avant
d'aller aboutir  la rue Descartes, presqu'en face du droguiste dont le
sort tait li  celui du magasin Pigeonneau.

Mlle Cloque, parvenue au tournant de la rue Rapin, aperut, en face de
la porte de la chapelle M. l'abb Moisan chapelain de Saint-Martin, son
directeur de conscience, arrt  causer avec le sous-lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour. La fatalit voulait qu'elle
tombt aujourd'hui sur quelque membre de cette famille. Dans le passage
o trois personnes de front se cognaient les coudes, il ne fallait pas
songer  viter la rencontre.

Ces messieurs, d'ailleurs, vinrent vers elle aussitt qu'ils l'eurent
reconnue, l'un son chapeau, l'autre son kpi  la main.

Le sous-lieutenant de dragons tait en petite tenue de cheval, peronn
et bott. De sa cravache il se taquinait la cuisse; en parlant au
prtre, il avait laiss tomber le monocle. Il tait grand, bien fait,
lgant. Il avait une jolie figure avenante, le teint dor, la moustache
blonde dj longue, ondule au fer, trs soigne, un nez dont on n'avait
rien  dire, les cheveux en brosse, coiffure alors  la mode, et des
yeux bleus un peu foncs, non d'un beau bleu  la vrit, mais qui vous
regardaient bien en face. Ds le premier abord, la personne la moins
prvenue avait la certitude que le jeune officier n'tait pas
l'inventeur de la poudre, mais se sentait dispose  dire de lui: un
brave garon!

Il parla tout de suite  Mlle Cloque, comme si de rien n'tait. Il
s'informa de sa sant, de son entourage; il avait coutume de la taquiner
un peu cavalirement  propos de son ennemi Loupaing; son intention
tait d'amener le nom de Genevive dont il attendait que la tante
parlt la premire. L'abb Moisan qui tait rond en affaires, vint  son
aide, en faisant de petits yeux significatifs. Mlle Cloque rpondit
d'une faon si brve et si sche que les deux hommes furent tonns. Le
chapelain se tenait, par apathie naturelle autant que par prudence, 
l'abri des querelles qui divisaient ses pnitentes, et il tait clair
que Marie-Joseph, avec l'insouciance de sa jeunesse, n'attachait pas
d'importance  ces histoires.

Mlle Cloque qui ne voulait toutefois rien cacher et qui avait le parler
net, trouva que le moyen le plus prompt d'clairer le jeune homme sur
les causes de sa prsente rserve, tait de le fliciter de la conduite
qu'il avait tenue aux dbuts des vnements et qui avait t en
opposition directe avec les agissements paternels.

--Aux dbuts des vnements? fit Marie-Joseph, semblant chercher dans sa
mmoire. Ah! parfaitement, mademoiselle, voil comment c'est arriv.
J'avais t prvenu qu'un certain X..., appartenant au _Journal du
Dpartement_, en voulait  papa, et qu'il se vengerait prochainement.
Vous comprenez? Je n'attendais que le coup. Un soir, les camarades me
montrent le journal au caf, en me disant: a y est!--Bon! je finis
la partie et je vais giffler mon homme; qui est-ce qui vient avec moi?
Deux de mes amis se nomment; l'un d'eux lit l'article et me prvient:
Dis donc! c'est assez sale...

--a ne m'tonne pas de l'individu. Je rgle les consommations. On me
dit: Mais, lis tout de mme, au moins. Je lis et ne comprends pas un
tratre mot: C'est de papa qu'on parle, l-dedans?... Les uns
rpondent: Dame! puisque tu tais prvenu du coup!... Les autres me
font: C'est idiot. Vous comprenez? Suffisait qu'il y et un camarade
ayant dit oui pour que je lave a  grande eau. Nous partons; je demande
l'auteur: on refuse de me le nommer. Je fiche ma main par la figure du
rdacteur en chef. change de cartes. Le lendemain: explications.
Journaliste affirme pas question papa; de son ct, papa furieux, menace
couper les vivres, et patati et patata! Moi, vous comprenez? me moquais
du reste: j'tais quitte vis--vis de l'honneur. Et voil! dit-il, en se
cinglant la botte d'un coup de cravache.

--Quel enfant terrible! fit M. le chapelain, en croisant les deux mains.
Et dire qu'il ressemblait  un petit ange quand il a fait sa premire
communion! Vous en souvenez-vous, mademoiselle? Je suis sr que nous
avons oubli tous les excellents principes de notre Sainte Mre
l'glise: Notre-Seigneur a dit: Si l'on vous frappe la joue gauche...

--Oui, oui, interrompit Mlle Cloque, mais voyez-vous, monsieur le
chapelain, on ne saurait trop recommander d'avoir avant tout les mains
nettes, par le triste temps o nous vivons. Sans doute il ne faut pas
aller contre les enseignements de la sainte glise, mais c'est une faon
d'honorer ses pre et mre que de ne pas tolrer...

--Je m'en vais! je m'en vais! dit en souriant le bon abb qui tendait
les deux mains comme pour loigner le dmon. Je ne veux pas entendre
davantage les paroles de mademoiselle--que l'on dit... hrtique!...
ajouta-t-il, la main sur la bouche, du ct du jeune homme, et en riant
franchement. Il faut que j'aille revtir les vtements sacerdotaux pour
remplacer M. l'aumnier qui a une attaque de goutte...

Il salua et disparut par la sombre petite porte de la chapelle.

--Et depuis lors, monsieur Marie-Joseph, vous n'avez plus relu les
journaux?

--Si fait! Je sais. On veut dmolir papa, mais a ne me regarde plus.
C'est des affaires de boutique... Que papa soit pour la grande glise ou
pour la petite, m'en bats l'oeil, moi...

--Comment! mais, jeune homme! ce sont des choses qui ont cependant de
l'importance. Et, si M. le comte, accus d'avoir fait volte-face au
parti de la Basilique, dans un but qui n'est pas tir au clair, avait
soutenu rsolument la Basilique--avec nombre d'honntes gens--il faisait
tomber du coup toute insinuation fcheuse...

--Moi, vous savez, je ne connais pas bien ces machines-l. Chacun son
mtier, n'est-ce pas? Papa fait comme il l'entend; d'ailleurs, m'a
dfendu de mettre le nez dans ses affaires. Pour la volte-face, par
exemple, la vois pas. J'ai toujours entendu dire  papa que la
Basilique, c'tait une nerie. Qu'est-ce que vous voulez? C'est son
opinion  cet homme. Des gots et des couleurs... N'est-ce pas?
mademoiselle, c'est pas a qui nous empchera d'aller notre petit
bonhomme de train?...

A propos! Maman a d aller chez vous; l'avez-vous vue? Elle avait
quelque chose  vous dire...

Mlle Cloque tait tout  coup suffoque. Une telle insouciance des
choses qui lui boulversaient la vie,  elle, tait-il possible qu'elle
l'entendt exprimer par la bouche de ce grand jeune homme franc et loyal
jusqu' la brusquerie? Les causes de son tourment, de ses insomnies, de
sa haute tristesse, il en parlait le sourire aux lvres! La grande ide
 laquelle elle tait prte  sacrifier jusqu'au coeur de sa nice, il
la traitait du bout de sa cravache! Et l'impeccabilit du nom paternel,
l'honneur, ce culte doublement hrditaire chez un officier et chez un
Grenaille-Montcontour, ne le rduisait-il pas, en somme,  une question
d'amour-propre vis--vis de ses camarades? Oh! certes, on est vite parti
en guerre: un soufflet, un coup d'pe,  la rigueur une goutte de sang,
et tout est dit, tout est lav  grande eau selon l'expression mme de
Marie-Joseph. Mais, la blessure intime et profonde qui assombrit une
me noble, qui la fait se redresser pleine d'orgueil et de haine et
subordonner toutes choses  la puret du rle que l'on joue dans la vie;
est-ce qu'il y avait trace de cela sur la figure de ce garon avide
avant tout de vivre et de jouir et qui dbordait de sant et de bonheur?

--Je n'ai pas eu l'honneur de voir Mme la comtesse, dit froidement
Mlle Cloque.

Mais Marie-Joseph ne comprit pas. Il dit seulement, avec les mmes yeux
pleins de sous-entendus trs clairs qu'il avait eus en prononant ces
mots pour la premire fois:

--Elle aura beaucoup regrett. Elle avait des choses  vous dire...

Et il eut un sourire heureux. Il tait tout content  l'ide d'un
mariage auquel il ne voyait pas d'inconvnient, lui. videmment la jeune
fille lui plaisait. Il ne tenait pas  une dot, du moment que papa avait
dit que a s'arrangerait trs bien comme a. Il n'avait quitt sa mre
que pendant les annes de Saint-Cyr; les jeunes poux vivraient  la
maison paternelle; il y aurait deux enfants gts au lieu d'un. Il ne
voyait pas plus loin. Il trouverait mme une conomie  supprimer sa
chambre en ville. Et il tait press. En honnte garon qu'il tait,
peut-tre vitait-il de nouer avec une matresse, dans la pense qu'il
aurait bientt une gentille petite femme  lui.

Mlle Cloque le quitta brusquement, sur son dernier mot, en lui faisant
un bref salut.

--Je vais tre en retard  la bndiction, dit-elle.

Et elle se confondit avec plusieurs dames qui pntraient en mme temps
qu'elle dans le couloir humide et sombre.

Mlle Cloque n'avait point ici de chaise particulire et tchait
ordinairement de se placer au hasard de son arrive, autant que possible
dans le voisinage de Mlles Jouffroy qui taient l chez elles, ayant,
en qualit de pensionnaires du couvent, le droit d'entrer  toute heure,
par le couloir mme des religieuses. Celles-ci ne paraissaient point au
rez-de-chausse abandonn au public, hormis deux d'entre elles qui se
relevaient d'heure en heure devant le Saint Sacrement perptuellement
expos. Elles occupaient une tribune situe trs haut, au fond de la
nef, et se prolongeant  droite et  gauche en galerie troite. Sur les
murs grossirement blanchis  la chaux, on distinguait  peine, l-haut,
les deux longues thories de soeurs vtues de flanelle blanche qui
venaient s'agenouiller silencieusement  la queue leu leu. Leurs chants
limpides et frais tombaient tout  coup comme une chute d'eau soudaine
sans qu'on les et aperues ou entendues venir.

La dvotion, passe  l'tat de pratique favorite, tend  se rfugier
dans les plus petits sanctuaires, comme l'avait navement exprim
Mariette en faisant observer  sa matresse qu'elle ne mettait jamais le
pied dans ses cathdrales. Sans doute Mlle Cloque obissait depuis
longtemps  cette loi en frquentant plus assidment Saint-Martin et la
chapelle de l'Adoration que l'glise de Notre-Dame-la-Riche, sa
paroisse. Et il est probable que si le ciel et permis qu'elle vt
ralis son voeu de reconstruction de la grande Basilique, elle n'et
jamais trouv sous ces immenses votes le doux frisson d'intimit divine
que lui procurait l'exigut mme de ces murs familiers. Mais, ce que
Mlle Cloque ne s'avouait pas non plus  elle-mme, c'tait que son
assiduit  la chapelle de l'Adoration redoublait, depuis quelque temps,
et que la cause en tait qu'elle boudait Saint-Martin.

Elle boudait du moins le Frre bleu qui tenait  Saint-Martin une place
considrable. Depuis qu'il tait avr que le prpos  la petite
boutique d'objets de pit jouait un rle militant dans la propagation
de l'ide du Chalet rpublicain, il rpugnait aux ferventes
basiliciennes de passer en face du guichet de leur redoutable
adversaire. Et, peu  peu, sans se donner le mot, sans mme peut-tre y
prendre garde, sous les mille prtextes ingnieux que l'on se donne 
soi-mme pour agir, elles migraient vers la petite chapelle voisine.
Cela avait commenc par la messe de neuf heures du dimanche, o l'on ne
voulait plus, bien entendu, se retrouver en face de M. Janvier; et cela
gagnait les offices de la semaine.

C'tait de la petite chapelle de l'Adoration qu'tait partie la grande
protestation, signe de plusieurs centaines de noms et porte 
l'archevch, il y avait de cela deux jours, par M. Houblon.

Mlle Cloque remarqua aussitt que les demoiselles Jouffroy n'taient
pas l. Elle s'agenouilla  ct de leurs prie-Dieu, et,  chaque
instant, elle tournait la tte du ct de la porte du couloir, afin de
voir si elles n'arrivaient point. Les deux soeurs, impressionnables et
versatiles, taient devenues un sujet d'incessant tourment pour Mlle
Cloque. Elle les aimait malgr leurs travers, malgr leur
susceptibilit, leur jalousie, leur caractre pointu. Elle leur
pardonnait tout. Et ces deux malheureuses girouettes tournaient  tous
les vents. On les avait ramenes au parti de la Basilique et elles
avaient sign la protestation. Le soir mme elles prenaient une voiture,
affoles, aux cent coups, et couraient aprs la fameuse liste qui
faisait le tour de la ville; elles ne voulaient plus signer; elles
voulaient qu'on effat leurs deux noms. Mlle Cloque ne parvenait pas 
les persuader que c'tait impossible. Elle les menait chez M. Houblon
qui, aprs un discours de sept quarts d'heure, les rendait  leur amie
et  la Basilique, aplaties, crases, sans plus aucune ide, sans plus
aucune volont: des chiffons sortis de l'eau, avait-il dit lui-mme,
en se flattant de sa victoire.

Pour n'tre point  la bndiction, o donc taient-elles encore? Il
fallait les surveiller comme des enfants!

Par contre, il y avait l Mme Bzu, Mme Pigeonneau, les quatre filles
de M. Houblon, Mme Chevill, et toutes ces dames de l'Ouvroir qui
avaient fidlement suivi leur prsidente dans sa rvolte contre les
compromissions et la Rpublique. La chapelle tait comble. Le pauvre
pre Lonard, de l'ordre de Picpus, l'aumnier du couvent, s'tait fait
apporter sur une chaise, dans le choeur, et, en proie  son attaque de
goutte, il grelottait, malgr la grande chaleur.

Mlle Cloque ayant compris que ces demoiselles ne viendraient pas, avait
appliqu les deux mains sur ses yeux, et,  genoux devant le brillant
ostensoir, elle se rfugiait en Dieu.

Sa foi et son amour taient sans bornes. Elle et fait une martyre. Et
ces instants d'anantissement devant le Matre bien-aim taient, par
l'intensit de l'ivresse, une ample compensation  ses misres. Elle
n'apportait aucune jactance dans sa pit; ce n'tait pas pour se
montrer, pour entretenir sa renomme de vertu qu'elle venait l. Elle
venait l comme  la source mme de toute beaut, de toute puret, de
tous dsirs sublimes. Elle savait que l'tre parfait tait l, 
quelques mtres d'elle. Ses yeux pouvaient se porter sur l'apparence
mme de l'incessant miracle. Et il lui arrivait de les sentir se
mouiller d'admiration et d'tonnement,  cause d'une si grande chose, si
proche d'elle. Mme dans les moments de ses pires dtresses, quand elle
venait tomber l pour prendre le ciel  tmoin de sa douleur, si elle se
rendait compte de la prsence de Dieu, elle demeurait bouleverse et ne
savait que dire: Mon Dieu, je vous remercie!

Il y avait  l'harmonium invisible, l-haut dans la tribune, une soeur
d'un trs beau talent et dont la voix tait dlicieuse. M. Houblon
disait d'elle: C'est une sainte Ccile. Et en effet, il est rare
qu'une voix humaine vous communique une impression religieuse aussi vive
que le faisait l'organe de cette blanche recluse. La divine passion qui
l'animait et la candeur du sentiment d'amour qu'elle rpandait dans
cette petite nef communiquaient aux pieuses filles runies l un
avant-got du ciel. Un jour, la soeur s'tait interrompue de chanter, au
beau milieu d'une bndiction. Elle tait tombe vanouie, au bas de
l'harmonium. On avait mis vingt minutes  la ranimer. Elle avait dit, en
se rveillant, qu'elle avait vu les anges. On n'en tait pas tonn; on
s'attendait  ce qu'elle ft quelque jour ravie en Dieu.

Le doux branlement de ce miracle possible donnait une solennit
particulire aux crmonies de la chapelle de l'Adoration. Ah! comme on
tait bien l pour oublier les misres de la vie! Comment, disait Mlle
Cloque, ceux qui sortent d'aussi prs de Dieu, peuvent-ils encore tre
mchants?

A un tintement de cloche qui vint de l'intrieur du couvent, les deux
soeurs adoratrices, qui portaient un long manteau d'carlate sur leur
robe blanche, se relevrent du pied de l'autel o elles taient
prosternes depuis une heure, et firent, d'un mme mouvement, une longue
et profonde gnuflexion. Deux autres soeurs toutes pareilles entrrent
et vinrent les relever de leur garde d'honneur.

M. l'abb Moisan se leva et entama de sa bonne voix grasse le _Tantum
ergo_ dont une toute petite flte, en haut, indiquait les premires
notes. A quoi l'harmonium trmolant et ronflant rpondit d'un vaste
clat sonore, toutes les soeurs, ainsi que le public, chantant 
l'unisson. Les nuages troublants de l'encens s'levaient des cassolettes
balances par deux petits enfants de choeur qui se faisaient des signes
des yeux et pouffaient,  cause du Pre Lonard qui avait des grimaces
de douleur. Quand le moment de la bndiction fut venu, le malheureux
goutteux fit signe au sacristain qu'il voulait se mettre  genoux. On
vit les gros bottons dans lesquels ses pieds malades taient
emprisonns, et l'un des deux gamins laissa clater son rire pareil au
bruit d'un petit jet de vapeur. Le sacristain le giffla et eut  peine
le temps d'agiter la quadruple sonnette au tintement prolong; M. Moisan
faisait dcrire  la sainte hostie un grand signe de croix au-dessus des
ttes courbes des fidles, et l'on entendait les gmissements touffs
du Pre Lonard  genoux.

Une sonnerie plus longue que la premire relevait les ttes. Mais Mlle
Cloque demeurait alors souvent plonge dans une sorte de langueur
bienheureuse o se baignait sa pense, o s'panchait son coeur, o,
l'espace de quelques minutes d'illusion, elle touchait ses chimres.

Les cierges taient teints; il n'y avait plus que de rares personnes
dans la chapelle, et on n'entendait plus que le murmure charmant des
religieuses continuant  prier dans les tribunes, quand Mlle Cloque se
reprit  la vie. Elle reconnut Mme Pigeonneau-Exelcis qui avait eu la
gracieuset de venir se mettre  ct d'elle, afin de la prendre  la
sortie. On changea un signe des yeux:

--Comme c'est aimable  vous!

--Est-ce que vous venez?

--Mais certainement.

Et, ds qu'elles furent dans le corridor sombre allant  la rue Rapin:

--Vous ne savez pas ce qu'a fait Mme Bzu? dit Mme Pigeonneau, d'un
ton fivreux et indign. Figurez-vous qu'elle vient de me flibuster la
clientle des Dames Delignac, un pensionnat qui nous valait plusieurs
mille francs d'affaires! Oh! j'ai reu mon cong tantt: un avis d'aprs
lequel on se fournira dsormais uniquement chez l'diteur Mame... C'est
assez clair.

--Mais, ma bonne, voyons! Qui est-ce qui vous dit que c'est Mme
Bzu?...

--- Qui est-ce qui me le dit? Vous tiez l l'autre matin, Mademoiselle,
quand elle a appris que nous faisions quelques petits travaux pour le
Lyce? Vous vous rappelez comme elle m'a secoue. Je me suis dit: Mme
Bzu n'est pas femme  s'en tenir  une observation. Par o va-t-elle me
procurer du dsagrment? Tiens! elle a sa demoiselle chez les Dames
Delignac; eh bien! ma fille, il va t'arriver une surprise de ce
ct-l. Voil la surprise. Et que je vous prvienne, mademoiselle
Cloque, elle a jur de vous supplanter  l'Ouvroir!...

--Quant  cela, si Mme Bzu est en mesure d'y accomplir plus de bien
que moi, je n'y vois pas d'inconvnient. C'est un honneur que je n'ai
pas ambitionn et j'ignorais jusqu' prsent qu'il s'obtnt par
l'intrigue. Mais, madame Pigeonneau, je suis bien attriste de ce que
vous me dites! Je le regrette d'autant plus que Mme Bzu est demeure
des plus fidlement dvoues au saint parti de la Basilique... Peu
m'importent les attaques personnelles, voyez-vous bien, du moment que
l'on est d'accord sur les principes...

--Ne vous fiez pas  cela, mademoiselle Cloque! Mme Bzu vous lchera
quand elle le croira de son intrt.

--Mon Dieu! qu'est-ce que vous me dites l? Ces dames avaient tourn
dans la rue Descartes, et, frlant les murs du couvent, elles passaient
en face de la chapelle de Saint-Martin. Mlle Cloque saisit le bras de
Mme Pigeonneau-Exelcis:

--Qu'est-ce que je vois? dit-elle. Ah a! est-ce que j'ai de bons yeux?
Voil Mlles Jouffroy qui sont au guichet du Frre Gdon!...

--Ah! s'cria Mme Pigeonneau, si vous voulez tre difie du ct du
Frre Gdon, sachez qu'il nous fait depuis quelques jours une
concurrence ouverte: nous n'avons pas un objet au magasin qui ne soit
aujourd'hui dans sa boutique!... Oui, Mademoiselle, vous n'avez qu' y
aller voir. Il a toute la srie des paroissiens, des Imitations, des
Journes du Chrtien, des livres de premire communion!... J'y ai envoy
hier quelqu'un, en cachette, demander un tome d'Henri Lasserre et les
lettres d'Ozanam: on me les a apports immdiatement! Vous verrez qu'il
vendra des romans!...

--Oh!... madame Pigeonneau!

Une voix bien connue les appela,  une dizaine de pas en arrire:

--Ne courez donc pas si fort, mesdames!...

C'tait M. Houblon qui avait t prendre ses quatre filles  la chapelle
de l'Adoration. Ces demoiselles, de dix-huit  vingt-trois ans, toutes
habilles de mme et sans got, grandes et plates et presque laides,
tenaient la largeur du trottoir, et leur papa marchait sur la chausse,
la redingote toujours boutonne, le petit chapeau de feutre mou relev
ngligeamment sur son front brlant.

Mlle Cloque et la femme du libraire se retournrent d'un mme mouvement
et s'arrtrent. Mais la voix de M. Houblon tait parvenue jusqu'
Mlles Jouffroy qui, l'oeil appliqu au guichet, n'avaient pas aperu
jusque-l ces dames. On se regarda de part et d'autre. Les deux soeurs
taient prises.

On les vit aussitt s'agiter dans cette petite entre de la chapelle qui
tait constamment grande ouverte sur la rue. Leur teint jaune, leurs
coques grises, les rubans violets de leurs chapeaux, vire-voletrent
comme deux papillons levs soudain d'une mme fleur. Que faire? Mon
Dieu! que faire? Elles ne savaient plus o donner de la tte. Comment
expliquer aux deux terribles enquteurs Mlle Cloque et M. Houblon, leur
nouvelle visite au Frre bleu? Elles prirent rapidement cong de
celui-ci et foncrent contre le danger comme deux btes affoles:

--Nous ne faisions que passer...

--Nous venions justement de chez vous, madame Pigeonneau...

--Nous avions absolument besoin d'un petit, renseignement...

Heureusement le groupe tait assez nombreux, parla prsence de Mlles
Houblon, et leur dsarroi se trouva noy dans les nouvelles de la sant
et des travaux des quatre jeunes filles:

--Comme elles ont bonne mine!

--Et la chaleur ne vous incommode pas?

--Toujours musicienne?... A la bonne heure.

--Dieu me pardonne! je crois qu'elles ont encore grandi!

--Mauvaise herbe crot toujours! dit le papa.

--Oh!

--Oh!

--Oh!

--Genevive? Mais elle sort aprs-demain, jeudi.

--Lopoldine aussi, ajoutrent immdiatement Mlles Jouffroy.

--Et on vous les amne toujours au _Faisan_? n'est-ce pas, Mademoiselle?
C'est vraiment bien commode...

--Certainement. L'omnibus du Sacr-Coeur sera  l'Htel du Faisan 
quatre heures moins le quart.

Les jeunes filles battaient des mains. Ne pourrait-on pas aller
embrasser Genevive  la descente de l'omnibus?

--Et aussi Lopoldine? ajouta l'ane des demoiselles Houblon qui avait
l'ge de savoir vivre.

--Mais oui! mais oui!

--Ah! quel bonheur!

Ce fut comme l'annonce d'un voyage d'agrment.

--Sont-elles gaies!

--Quelles charmantes fillettes!

--Ah! que c'est joli, la jeunesse!

--Dieu bnit les nombreuses familles.

--Hlas! soupira M. Houblon,--avec un -propos digne d'un homme
loquent,--comme les rois, qu'il bnit et qu'il dcouronne!...

Il faisait allusion  la perte de sa femme, morte depuis plusieurs
annes, et qu'il s'obstinait  regretter malgr qu'elle l'et 
demi-ruin, rendu ridicule et beaucoup ennuy.

Chacun eut une figure grave et les jeunes filles se turent.

Mais les demoiselles Jouffroy qui avaient absorb au guichet l'influence
du Frre Gdon, en manifestaient l'insurmontable oppression. Elles se
regardaient,  qui parlerait la premire. Enfin, Hortense, la cadette,
leva tout  coup des yeux de supplicie sur M. Houblon:

--Ah! monsieur Houblon, dit-elle, Dieu seul est juge de ce que vous nous
avez fait faire... Mais nous craignons, hlas, d'tre bientt les
victimes de notre bonne volont. Cette malheureuse liste...

--Cette malheureuse liste? s'cria M. Houblon en se redressant de toute
sa taille, et dj prt, s'il le fallait,  parler sept quarts d'heure
de suite, comme la dernire fois.

En le voyant bondir, si rsolu, les deux soeurs furent prises d'un
tremblement. Au fond elles ne demandaient pas mieux que d'tre encore
une fois converties par lui, d'tre persuades qu'elles avaient bien
fait de signer.

--Mais, dit Hortense, il parat que la liste a t copie  la
prfecture, et les infortuns qui ont des parents fonctionnaires...

--Ah! ceux-l, par exemple, fit M. Houblon, en se frottant les mains,
ils sont fricasss!

La terreur envahit le visage de Mlles Jouffroy. Elles agitaient les
mains, roulaient des yeux, dodelinaient de la tte; elles bgayrent.

--Eh quoi? fit Mlle Cloque, n'tes-vous pas compltement indpendantes,
et libres de vos actes?

--Si, si, dirent-elles; mais... mais il y a... il y a le pre de
Lopoldine, notre pauvre frre...

--Monsieur votre frre? Mais vous ne nous avez jamais donn  penser
qu'il ft fonctionnaire! Un homme qui met sa fille au Sacr-Coeur?

--Prcisment! c'est prcisment  cause de cela que nous n'en parlions
pas, d'abord pour viter des tracasseries  la chre enfant, ensuite
pour mnager la situation du pre, vous comprenez? On a besoin de faire
vivre sa petite famille, et si l'on savait qu'un receveur particulier...

--O a, est-il receveur?

--A Grenoble.

--C'est loin.

--Mais! que ne disiez-vous que vous aviez les mains lies? dit M.
Houblon.

--Alors, vous croyez rellement que notre signature peut
compromettre?...

--Tout est possible, par le temps qui court! s'cria l'auteur du fier
manifeste sign par trois cents fidles. La franc-maonnerie est
affame, c'est une hydre aux cents bouches _quaerens quem devoret_!

Et il faisait des yeux effrayants, trs srieusement convaincu,
d'ailleurs, que le texte rdig par lui tait propre  allumer
l'incendie aux quatre coins du globe.

--Eh bien! dit l'ane des demoiselles Jouffroy, en se mettant 
trpigner comme une enfant colre, ce que vous avez fait l, Monsieur,
est infme. Je vous le dis  la face, et devant tous! Vous tes un grand
coupable! Jeter ainsi des familles sur la paille!...

--Voyons! mon amie, voyons! fit Mlle Cloque en s'efforant d'adoucir le
conflit, car elle sentait par les regards des deux soeurs qu'elles lui
donnaient  partager la responsabilit de la msaventure.

--Ma chre, dit Hortense, sur un ton aigre, je ne vous conseille pas de
parler: vous avez assez mis la main  la pte dans ces affaires, pour ne
pas vous montrer outrecuidante quand on vous ouvre les yeux sur les
prcipices...

--Mais il n'y a pas de prcipices! vous ne savez rien encore, ayez donc
la patience d'attendre un peu avant de compromettre la sainte cause...
Il n'y a point de grande chose accomplie sans quelques sacrifices...

Mme Pigeonneau s'agitait parce qu'elle avait hte de rentrer au
magasin, et elle n'osait se retirer au milieu de la bagarre.

--Voyons! Mesdemoiselles, glissait-elle de temps en temps, il doit y
avoir malentendu...

Les quatre jeunes filles plissaient et se tenaient ranges derrire
leur pre qu'elles tiraient  tour de rle par la manche ou par les
basques de sa redingote en lui soufflant:

--Allons-nous-en! Allons-nous-en!

M. Houblon se trouvait dans un cruel embarras. Son dsir tait de se
mettre  parler et de convertir; mais, dans le cas prsent, il se
heurtait au caractre minemment dangereux de son manifeste: il ne
pouvait soutenir qu'il tait anodin.

On tait arriv au coin de la rue Saint-Martin, vis--vis le grand
magasin de blanc mis  l'index par les Basiliciens, et les commis, de
l'intrieur, se montraient en souriant, entre des mouchoirs de batiste
et des cravates de soire, ce combat de catholiques.

--Le Frre Gdon ne nous a pas trompes!... s'criaient les demoiselles
Jouffroy.

Au nom du Frre Gdon, Mme Pigeonneau commit l'imprudence de se mler
 la lutte:

--Le Frre Gdon, dit-elle, ferait bien de s'occuper de ce qui le
regarde... On ne fait pas de commerce dans une glise.

--Oh! vous, ma petite, dit Hortense, prenez: garde qu'il ne vous en
cuise de faire de la politique dans votre magasin!

--Mais, mesdemoiselles..

--Il n'y a pas de mais, mesdemoiselles et puisque vous parlez du Frre
Gdon, nous vous ferons observer que si vous tiez aussi souvent 
votre boutique qu'il se trouve  la sienne, lui, peut-tre ne
dserterait-on pas la vtre pour aller chez lui... Chacun  sa place, en
ce bas-monde, ma petite, on ne vous l'envoie pas dire!...

Mlle Cloque aperut les employs du libre-penseur qui s'amusaient
beaucoup derrire le linge blanc:

--Mesdames, dit-elle, je vous en supplie, ne nous donnons pas en
spectacle!...

Mais les demoiselles Jouffroy taient montes, ne voyaient et
n'entendaient plus rien; elles croyaient tout perdu du moment que M.
Houblon ne se dfendait pas, et elles parlaient  tort et  travers,
vidant d'un coup toutes leurs petites rancunes secrtes, et essayant de
compenser leur faiblesse de caractre par l'avidit de leurs propos.

Mlle Cloque fit signe, d'un geste imprieux:

--Sparons-nous!

Chacun tira immdiatement de son ct. Les deux soeurs se trouvrent
isoles et parlant dans le dsert. Ce fut le Frre Gdon qui dut
essuyer la queue de la tempte. Mais, cette fois-ci, c'tait lui qui les
tenait.




VIII

EN VACANCES


Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing
s'tait promis de faire dbaptiser aussitt assis au conseil. C'est une
grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en
ligne droite, sur une tendue de plusieurs kilomtres, par l'avenue de
Grammont d'un ct, et de l'autre, par le pont de pierre jet sur la
Loire, et la Rampe de la Tranche. C'est rue Royale que sont situs tous
les grands cafs, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les
libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les
ptissiers, renomme de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout 
l'autre; on y voit  certaines heures des quipages assez brillants, des
charrettes lgantes conduites par un officier, voire mme des mails
poudreux venus des chteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il
y avait  Tours beaucoup d'Anglais venus--cela est obligatoire 
dire--tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que
pour y prendre le langage le plus pur, et l'on rencontrait frquemment
sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage
ras, au teint gnreux, au pas dmesurment long, et tenant  la main
les accessoires du tennis. De quatre  cinq, avant le dpart des trains,
l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment
autour de chez Roche le clbre confiseur.

L'htel du Faisan, un des plus importants, tait situ rue Royale, et
prcisment dans le voisinage de Roche et du dentiste Mnick dont la
gloire tait alors presque europenne.

Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un
petit coup d'oeil aux ptisseries destines  tre enleves en un tour
de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra  travers
les glaces, le regarda la fois amical et hautain, rserv et serviable,
prometteur et sucr de Mlle Zlie, prpose depuis trente ans au
maintien de la qualit traditionnelle des babas. Elle lui rpondit d'un
signe de tte: A tout  l'heure!

Pendant les vacances de Genevive, on venait l souvent, l'aprs-midi,
et l'on tait toujours sre d'y rencontrer quelques figures amies.

Mlle Cloque arriva en mme temps que deux grands omnibus remplis de
jeunes ttes tournant et virant de droite et de gauche, comme des
oiseaux chapps. Elle avait reconnu Genevive. Les familles se
pressrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant
mme de se reconnatre entre elles.

Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers,
d'interrogations sur la sant, sur les prix, sur mille dtails
particuliers: Mre chrie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu
as encore oubli tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon tui 
musique... Non, figure-toi, on s'est gorg de crme!... C'est mon
scapulaire... Sept fois nomme... Oh superbe! Monseigneur y tait... Je
monterai  cheval, dis papa?... Les lections sont si mauvaises...

Et, ds que sont prononces ainsi les phrases essentielles qui
tablissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts
sur la bouche, comme lors de la dernire visite de Mlle Cloque au salon
du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: Oh! cette Lopoldine!...
Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tte de
la malheureuse soeur converse!... Il faut que cette Lopoldine ait le
diable au corps!... Oui, oui, il parat qu'elle est possde!... Et pas
moyen de l'arrter!... La soeur en fera une maladie... Nous avons ri de
tout notre coeur!...

--Mais qu'est-ce qu'il s'est pass? interrogent les parents.

Et l'on se tourne vers Lopoldine qui, ds le premier abord avait attir
tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui
contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces
demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente taient alles se
rfugier dans un coin de la cour de l'htel, entre des lauriers en
caisse, les deux vieilles filles compltement hbtes de la note
discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des
commentaires qu'elle provoquait.

--Figure toi, tante, dit Genevive  Mlle Cloque, nous n'avions pas
pass la porte du couvent que la voil qui se met  ouvrir un grand
carton  chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et  tirer de l-dedans
un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre 
des choses extraordinaires; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de mme
cru a! La soeur qui tait prs de la portire, c'est--dire  l'autre
bout, et qui ne perdait pas Lopoldine des yeux, car il avait mme t
question de l'envoyer toute seule  part, et c'est pour ne pas trop
l'humilier qu'on ne l'a pas fait--on a eu bien tort;--, o est-ce que
j'en tais? ah! eh bien! la soeur lui dit: Mademoiselle, vous
regarderez dans votre carton  chapeau quand vous serez arrive.
Jusque-l, tenez-vous comme tout le monde... Si tu avais vu la figure
de Lopoldine! non, rien que d'y penser j'en tremble encore: Je fais ce
qui me plat! dit-elle. La soeur converse, bien entendu, n'a pas grande
autorit, n'est-ce pas? elle lui dit: Mademoiselle, je dirai  Mme de
Montgomery que vous avez t impolie!...--Vous direz  Mme de
Montgomery que je me f... d'elle et de sa bote. Oui, oui, c'est comme
a qu'elle a parl, croirais-tu? Et puis, dit-elle, vous pouvez encore
lui _rapporter_, puisque c'est l votre joli mtier, que je lui ai fait
un pied de nez, et que je lui ai tir la langue; et  vous aussi, belle
dame!... On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre soeur tait toute
rouge. Elle criait par la portire: Arrtez! arrtez! Mais,
figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint-Symphorien; je fais
observer  la soeur: Prenez garde, ma chre soeur, de donner lieu  un
scandale public, dans la rue; monte comme elle l'est, Lopoldine ne
saura plus se contenir. Nous continuons  rouler. Mais voil-t-il pas.
Lopoldine qui se met  ter son corsage, en pleine rue! La soeur crie,
pleure, perd compltement la tte. C'tait moi l'ane, dans tout a,
n'est-ce pas? Je dis  ces demoiselles: Mesdemoiselles, dtournez la
tte et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon  Dieu de ce
qui s'est fait ici... Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle
avait t dans son alcve, la malheureuse continue de se dshabiller et
elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le
chapeau qu'elle a sur la tte... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas
pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une
glace! O la cachait-elle! C'est dfendu, tu penses bien! Elle se
regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette  la figure de la
soeur son corsage d'uniforme: Tenez! dit-elle, eh! l-bas, vous, la
dame du bout, voil votre sale casaque! a sent la vache; vous ne pensez
pas que je vais entrer dans le monde civilis avec a sur le dos!...
Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on
ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met 
l'curie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu'on m'empche de crier 
mon pre que je suis martyrise dans votre jsuitire... Oui,
jsuitire! Vous n'tes pas contentes? Eh bien, tenez: Vive la
Rpublique! entendez-vous, Vive la Rpublique!... Il tait temps que
nous arrivions!

Le mme rcit se rpandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous
cts, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dtelait ou
attelait, jusqu'au bord des cuisines o des marmitons en bonnet blanc
passaient affairs, des mamans, des papas, des soeurs aines, tous
penchs et attentifs  une aventure assez grave pour absorber l'intrt
du moment. Il n'y avait plus gure  cette heure que les deux
demoiselles Jouffroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent
l'exploit dont l'hrone au corsage jaune avait bien garde de se vanter.

Mlle Cloque fut salue par plusieurs familles avec lesquelles elle
changea quelques mots, mais Genevive s'tonna de voir les parents de
ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue
date, lui adresser un maigre salut du haut de la tte, tout en prenant
des airs pincs.

--Tante, dit Genevive, avant de nous en aller, il faut tout de mme
dire bonjour  mesdemoiselles Jouffroy et  Lopoldine?

--Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement
Mlle Cloque.

--Ah ! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba,  ce moment,
sur M. Houblon et ses filles. Ce fut, entre ces demoiselle, des
embrassements et des petits cris et des compliments  perte de souffle.
Les quatre filles de M. Houblon avaient t leves  Marmoutier, et la
plus jeune, d'un an seulement en avance sur Genevive, n'en tait sortie
que l'anne prcdente. Prtexte  mille questions, au remuement de
nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le rcit du scandale de
Lopoldine Archambault.

Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrrent sans aucune
hsitation chez Roche, et il fallut rpondre immdiatement aux
politesses de Mlle Zlie.

Mlle Zlie avait pris au contact d'une clientle choisie les manires
d'une femme du monde. Elle avait la large bouche des bonnes personnes et
le regard d'une matresse de maison accueillante qui, avant la premire
parole, semble vous dire: vous voil; je vous attendais. Il ne
faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue
Royale, rgnt la petite intimit toute provinciale, la familiarit de
quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne ft jamais venu 
l'ide de M. Houblon d'lever la voix chez Roche. Lui-mme s'y ft jug
ridicule. C'tait dj l une atmosphre de grande ville et le ton de la
passion y semblait dplac.

Mlle Cloque fut gronde. Pourquoi ne la voyait-on plus? Mme la
comtesse de Grenaille venait tous les jours.

La pauvre tante de Genevive fit ce qu'elle put pour matriser un
mouvement d'inquitude et d'impatience au rappel d'une rencontre
possible avec les Grenaille qu'elle vitait. Depuis des semaines, elle
n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle tait d'ordinaire si peu
accoutume  redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait
succomber ici  la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas song en
entrant.

--Je ne sors plus gure, mademoiselle Zlie; je me fais bien vieille,
voyez-vous...

Et l'oeil expert de Mlle Zlie voyait en effet qu'elle disait plus vrai
peut-tre encore qu'elle ne croyait. Les traces des grands soucis de
Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.

--Allons! allons! cette belle jeunesse-l va avoir vite fait de nous
ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout
l'talage est  vous... Ah! mille pardons!...

Mlle Zlie tait appele vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles
se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats
grillags, un des gteaux innombrables, frais, apptissants.

--Dpche-toi, Genevive, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de
rester longtemps.

Genevive tendait la main. Elle s'arrta pour dire aux demoiselles
Houblon:

--La voil!...

Elle montrait Lopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous
avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient t averties de
l'pisode de l'omnibus par la soeur converse, et l'on essayait de vider
cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde  la
ptisserie.

Mais Lopoldine, s'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans
consulter ses tantes qui furent obliges de la suivre, et elle apparut,
fire comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison
Roche.

Trs jolie, d'une beaut provocante, avec son teint mat et ses
magnifiques cheveux noirs, le nez bourbonnien un peu trop accentu
peut-tre, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit
ans, et une toilette, grce au scandale de la voiture, qui claboussait
la modeste petite tenue rglementaire de Genevive et les accoutrements
grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gne aucune, tendre la
main  celles-ci qui se mirent assez gauchement  rougir pour elle et 
rester embarrasses, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans
savoir si elles devaient ou non rpondre. Ce que voyant, Lopoldine,
sans plus se proccuper, mangea avec un apptit froce d aux quinze
jours du rgime de la soeur vachre.

Mlles Jouffroy, blmes de dpit, entre leur nice dont elles taient
peu fires, et les deux principaux basiliciens vis--vis desquels elles
avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du fonctionnaire de la
Rpublique, se drapaient dans une dignit artificielle, et pinaient
les lvres, croyant voir partout des provocations et jusque mme dans
les amabilits de Mlle Zlie.

Les jeunes filles s'cartrent peu  peu de Lopoldine qui, demeure
seule, continua de manger face  la rue o des jeunes gens tournaient
longuement la tte, attirs par cette jolie fille  la bouche goulue et
blouissante.

Tout  coup, Mlle Cloque, reste debout pour ne pas prolonger cette
station, demanda  M. Houblon une chaise et un verre d'eau.

--Qu'avez-vous? fit M. Houblon.

--Rien du tout, dit-elle; mais je me fatigue vite et il fait si
chaud!...

Elle avait vu entrer, dans le salon d'-ct, M. et Mme de
Grenaille-Montcontour accompapagns de Marie-Joseph et de leur jeune
belle-fille, la juive.

Et il fallait n'avoir pas l'air mu surtout devant Genevive; et il
allait falloir affronter le contact et mme les gracieusets de ceux
qu'elle considrait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions
morales, de la raison d'tre de toute sa vie, de sa foi; et assister 
la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir,
mais qu'elle ne pouvait sparer brusquement en ce moment-ci sous peine
d'exposer la tendre et sensible Genevive  donner lieu, malgr soi, 
un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Lopoldine: 
s'vanouir peut-tre d'motion, en face du sous-lieutenant.

Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se
lever et de garder toute sa prsence d'esprit lorsque la famille de
Grenaille pntra dans la pice. Elle les regarda s'approcher, les uns
derrire les autres, par la porte, entre les tagres de verre garnies
de bocaux de pralins ou de botes de sucre d'orge en piles. C'tait la
jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur
les bras nus, d'une beaut  faire retourner toutes les ttes sur son
passage. Le sous-lieutenant la suivait; puis venaient le comte et sa
femme aussi grande que lui.

Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de rserve qu'elle
s'imposait, ce fut une indignation aussitt prouve par elle  se
rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de
cette famille. Comment! C'taient ces gens-l qui menaient toute
l'histoire de la Basilique; ils savaient que cette aventure passionnait
et rvolutionnait la ville; ils taient attaqus et trans dans la boue
tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage;
ils se trouvaient en prsence d'une sainte fille reconnue comme la tte
mme de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation
d'hier,--et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant
devant eux leur fils qui ne demandait qu' pouser, comme dans les
contes, la fille de l'ennemi. Seulement, ici, c'tait en pleine guerre
qu'on allait  la noce. C'tait donc qu'ils n'attachaient aucune
importance  la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique,
c'tait une affaire qu'ils traitaient? Hors des heures de ngociations,
ils n'y pensaient plus.

On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le
babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit.
Marie-Joseph s'inclinait profondment devant Mlle Cloque et se
retournait aussitt vers Genevive, en lui adressant de la tte et de
toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune
fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se
reculaient, tandis que Lopoldine ouvrait des yeux merveills sur le
joli sous-lieutenant.

Le comte et la comtesse vinrent complimenter Genevive de ses succs. On
se mla et l'on dit des choses banales. On mit la rserve de Mlle
Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle tait visiblement
trouble et ne parvenait point  dissimuler son malaise. Les conseils
lui furent prodigus; il n'tait question que d'hygine. Les Grenaille
excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une mthode de
gymnastique sudoise. Ds le matin, au saut du lit, elle la pratiquait;
puis elle marchait un certain nombre d'heures; elle avait maigri de huit
livres. Elle mettait une telle ardeur  parler que sa voix couvrit
heureusement une phrase fcheuse qu'adressait une des demoiselles
Houblon  la juive, en lui demandant si elle avait t leve au
Sacr-Coeur.

Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en tait pas
redevable au seul hasard. Il rpondait aux proccupations dominantes et
aux habitudes familires des Grenaille-Montcontour. Trs bien, trs
bien, mais la sant avant tout, tel tait le mot favori de la comtesse.

Mlle Cloque tait retombe sur sa chaise, et elle avalait de temps en
temps une gorge d'eau. Son chapeau, orn de dentelles noires, tait
nou, sous le menton, par des brides de soie, au noeud bien fait. Sous
ses bandeaux de cheveux gris encore pais, ses yeux emplis d'anxit
cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui
tait trangre. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni sudoise ni
autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait 
reconnatre l'importance de cette cure exclusivement matrielle. Elle
pensait qu'elle se porterait trs bien si la religion tait triomphante
et si sa nice tait heureuse.

--Est-ce que Mademoiselle a pris des leons d'quitation? demanda la
comtesse.

C'tait une chose  laquelle la vieille tante n'avait point song.

--Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!

--Pas pour faire une honnte femme, dit Mlle Cloque.

On trouva que Genevive, qui tout  l'heure avait rougi assez vivement,
tait plotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang  la
figure.

--Elle est dlicieuse, dit le comte. Quel est donc, ajouta-t-il, cette
jeune personne, au corsage jaune, qui gote d'un si bon apptit?

Mlles Jouffroy qui taient restes tapies au fond de la pice, en
entendant ces mots s'agitrent. La comtesse les reconnut et alla vers
elles, tonne qu'elles ne fussent point mles au groupe de Mlle
Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui prsentrent avec
empressement Lopoldine. On appela le comte et le sous-lieutenant qui
s'inclinrent, le papa extasi devant une si belle sant, le fils flatt
dans sa vanit de joli garon, de l'attention que n'avait cess de lui
accorder l'lgante jeune fille.

--Eh bien! s'cria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de
seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!

--Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.

Et leur conversation se perdit dans le bruit gnral. A cause de la
beaut de Lopoldine et de la juive, des messieurs taient entrs et la
ptisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se
lever et entraner sa nice. M. Houblon l'imita. Dans la mle, les
Grenaille ne les virent pas sortir.

Genevive ne comprenait pas; elle crut que l'on passait seulement de
l'autre ct pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte,
tout en jetant  Mlle Zlie le chiffre des gteaux que l'on avait pris.
Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la
tte, et elle vit,  travers les glaces, entre un Anglais tout blond et
un grand lve des Jsuites en redingote mal taille, le sous-lieutenant
qui causait avec Lopoldine.

Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se
sentit tout  coup le coeur gros, comme cela ne lui tait jamais arriv.
Elle fut sur le point d'interroger navement sa tante; mais quelque
chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lvres. Elle
marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de
la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien.
Elles taient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue
et ne parlaient gure. Pour couper les silences, tantt l'une, tantt
l'autre de ses amies se retournait vers Genevive et lui disait:

--Quelle chance, n'est-ce pas, d'tre en vacances!

--Oui, rpondait Genevive.

M. Houblon reprenait prs de sa vieille amie la question des suites
retentissantes qu'il prvoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en
tait mu dans les diocses voisins, Dieu merci encore vierges du poison
rpublicain. A Poitiers, notamment, o l'vque avait t l'ami et le
confident du comte de Chambord;  Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un
mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand
saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors,
lui aussi, le projet grandiose du Sacr-Coeur de Montmartre. S'il le
fallait on irait  Rome. Il tait tout prt  partir: il lanait un pied
et tout le corps en avant comme s'il excutait dj le premier pas de
cette noble mission.

--Hlas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont dj bien avancs. On
ne rachtera pas les terrains vendus.

--Sauvons l'honneur! s'criait M. Houblon en brandissant sa canne. Je
compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup  l'occasion
de la fte de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000
plerins autour du tombeau et une seule voix imposante s'chappant de
toutes ces poitrines pour fltrir les profanateurs!

--Dieu peut faire un miracle. Vous avez raison, mon ami, ne dsesprons
jamais.

Ils avaient obliqu  droite par la rue de l'Ancienne Intendance qui
aboutissait  la rue Saint-Martin. On aperut Mme Pigeonneau-Exelcis,
dans l'ombre de son magasin, qui adressait de discrets signes de la main
pour fter le retour de Genevive. Il fallut entrer. La librairie
semblait un peu dserte. Les rallis au Chalet rpublicain
l'abandonnaient. D'un coin sombre se leva le marquis d'Aubrebie occup 
palper des petites statuettes de saint Louis de Gonzague. Il avait
l'oeil ptillant comme lorsqu'il venait de dire une mchancet ou de
lcher quelque grillardise enrubanne  la mode d'antan.

--Fi! le vilain coureur! dit Mlle Cloque.

--Hlas! ma bonne amie, je suis pass chez vous sans vous rencontrer;
vouliez-vous que je fisse ma partie avec Mlle Pelet?

--Vous l'avez donc vue?

--Je l'ai fait djeuner.

--J'espre, au moins, que vous lui avez servi son paquet?

--Non, dit-il, je vins la voir, au dessert: elle tait ivre.

--Comment! vous avez fait boire cette malheureuse! mais c'est ignoble!

--Ce qui est ignoble, c'est qu'elle ait perdu l'habitude de boire et de
manger. La seule vue de la table l'a grise. Elle est si gourmande! Je
n'oserai jamais lui faire de chagrin.

--Oui, on sait qu'il suffit d'un dfaut pour vous attendrir... Enfin!
Dieu vous pardonnera peut-tre parce qu'il y a un peu de bont en vous.

Mme Pigeonneau, monte sur un escabeau, venait d'atteindre des objets
soigneusement envelopps et faisait de mystrieux gestes  Mlle Cloque:
Venez donc voir! venez donc voir!... Le marquis, tout en causant, ne
perdait pas une ligne de la taille de la jeune femme qu'il tait
agrable de voir se tendre avec les bras levs, ou se courber soudain
sur la table, portant sur un seul coude, un petit doigt taquinant la
bouche.

Elle mouvait une demi-douzaine d'crins tout frais dshabills de leur
fine chemise de papier de soie. Le maroquin tait vert sombre, noir,
chamois ou vieux rose.

--Qu'est-ce que c'est que a? fit Mlle Cloque.

D'un mouvement du pouce, Mme Pigeonneau pesa sur les boutons de cuivre,
et de magnifiques missels de mariage apparurent dans leur lit capitonn.

--Ah! trs bien! fit la pauvre tante de Genevive; c'est trs joli, en
effet, trs joli... Nous avons bien peu de temps pour regarder vos
merveilles, madame Pigeonneau, nous avons seulement voulu vous dire
bonjour... Allons! fillettes...

Sur le pas de la porte, on se spara de la famille Houblon. Le marquis
accompagna Mlle Cloque et sa nice jusqu' la rue de la Bourde.

Le savetier cognait  tour de bras sur le cuir. La folle agitait son
mouchoir blanc  la fentre de l'htel d'Aubrebie. Dans le temps d'un
clin d'oeil, Genevive pensa au grand tumulte ordonn de la vie du
couvent,  la petite existence enclose derrire cette porte de la rue de
la Bourde, et  l'espoir chri de l'avenir.




IX

EXCUTION


Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitt des exclamations qui
amenrent les figures de Loupaing et de sa mre,  la fentre, derrire
le magnolia.

--Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que
c'est que d'tre sage!... Et des rcompenses, en veux-tu en voil, bien
sr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...

Et la bonne fille embrassait les mains de Genevive en la retenant au
bas des marches.

--Ah! ce n'est pas trop tt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a
notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de
mchants sur la terre, voyez-vous!... Eh l l! chre mignonne, vous au
moins, vous tes un ange, on en est sr...

Avec cette clart de vision des natures sensibles qui changent de lieu,
Genevive regarda la petite alle sable entre la porte de la salle 
manger et la haie des fusains, l'extrmit d'une corbeille ovale de
rosiers en face de l'autre flanc de la maison, et sous le magnolia, la
porte basse grillage  hauteur de genoux, et peinte en vert, qui
ouvrait du ct de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de
l'Arsenal.

--Tiens! dit-elle, les fusains ont pouss... Tante, tes rosiers ont
besoin d'eau.

Mais c'tait pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle
prouvait l'angoisse trange que donnent les endroits connus, o l'on
revient vivre aprs en avoir t spar. Et, pour la jeune fille qui
n'avait pass ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup
moins gaies en vrit que les mois d'tude dans le beau couvent aux
jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et o elle
jouissait en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement
un peu privilgi, cette petite alle, cette maigre verdure et cet
horizon born par la grosse et vilaine maison du propritaire,
produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait
l'inquitude sourde cause par tout ce qu'elle avait remarqu d'ambigu
autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus: les demoiselles
Jouffroy qui ne lui disaient plus bonjour; bien d'autres personnes qui
lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis--vis des
Grenaille-Montcontour, que l'on avait laisss, sans mme leur serrer la
main, sans un petit adieu de la tte, pendant qu'ils tournaient le
dos...

A peine avait-on pntr  l'intrieur, que Genevive, succombant  la
commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.

--Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?

--Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...

Et Mlle Cloque se demandait: Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je
ne vais pas tre oblige de lui avouer tout?...

On monta l'escalier; on installa Genevive, dans la chambre toujours
rserve pour elle et qui tait la plus luxueuse de la maison. Le
mobilier tait en palissandre, un peu piqu, mais si soigneusement tenu
qu'il faisait encore bonne figure. Il datait du mariage du frre de
Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime  ce digne
homme victime de sa probit, avait t recueilli l. Il y avait une
armoire  glace, une chaise longue, et les tentures du lit et de la
fentre taient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de trs
distingu dans ce temps-l. Une tagre montrait sur ses trois tablettes
les reliques du pre et de la mre de Genevive: un porte-feuille, une
bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie o taient, piques
des pingles  tte bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et
une de ces anciennes pingles de cravate  deux tiges runies par une
chanette d'or. Les photographies sur la chemine, la pendule de marbre
noir avec, comme sujet, une chienne de bronze lchant un petit enfant
abandonn, tout tait souvenir, tout rappelait le culte des parents
disparus.

Une grande fentre donnait sur les ferrailles, les tles, les tuyaux,
les charrettes  bras de la cour de Loupaing; il fallait se pencher et
regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la
verdure des fusains. Au del du mur de clture, sur la rue de la Bourde,
on voyait l'htel d'Aubrebie.

Bien avant les vnements qui avaient apport tant de trouble en ses
projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nice plusieurs toilettes
d'un got trs entendu, qu'on tait all lui essayer  Marmoutier et qui
taient l toutes prtes, tendues sur la chaise longue. Leur vue fit
diversion, et Genevive voulut s'habiller de suite.

--Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...

--Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui!

--Qu'est-ce que a fait! qu'est-ce que a fait! je vais faire toilette
pour nous toutes seules...

Ce ne fut qu'aprs la porte referme, et lors qu'elle se trouva
rellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second
mouvement d'angoisse treignit ce coeur de dix-sept ans ouvert  toutes
les ardeurs et cultiv pour la tendresse par une ducation religieuse
surchauffe. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela:

--Tante! Tante! non, reviens, tu m'aideras...

Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa chambre spare de
celle de Genevive par la longueur d'un couloir; elle n'entendit pas.
Alors la jeune fille se ravisa  la pense que sa tante se moquerait
d'elle, car elle tait svre pour les caprices et n'admettait pas que
l'on changet d'ide.

Affale sur la chaise longue et livre  elle-mme, ce qui n'arrivait
jamais au couvent, elle s'abandonna  la rverie tout en enlevant son
corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait  ses yeux. Et,
plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait
l'impression que quelque chose de mauvais s'tait produit. Aussitt,
elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, pos au chevet de
son lit, et dit: Mon Dieu! mon Dieu! loignez de moi le malheur! Sa
pit tait si nave et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne ft
touch par son grand dsir, et elle se releva, presque rassure. Les
images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de
confiance se reprsentrent  son esprit.

Une entre autres lui revenait sans cesse. C'tait  la fin des vacances
de l'anne prcdente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au
djeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions
coupes et recoupes par les entres de Mariette, qu'une chose trs
grave avait t srieusement discute entre elle et la famille de
Grenaille-Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gr  M.
le comte qui se contentait de la dot rglementaire exige pour les
mariages d'officiers... Quels battements de coeur, pendant ce repas-l!
Et l'aprs-midi, on avait t faire visite  la comtesse,  l'htel du
boulevard Branger. Il faisait beau; on avait fait un tour de jardin
avant de se quitter. C'tait un jeudi, on entendait sur le mail la
musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu  btons
rompus, dans les grandes alles droites bordes de buis. Mme de
Grenaille montrait  Mlle Cloque une frise de faence artistique d'un
got assez mdiocre, qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche
de l'htel. La jeune juive cueillait les dernires fleurs de la saison;
on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronant ses
sourcils bruns, pais et bien arqus, lorsqu'elle se piquait les doigts,
et aussitt aprs elle souriait en regardant Genevive de ses yeux
mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose th qui penchait la
tte au centre d'un massif tait trop loigne pour que la jeune femme
pt l'atteindre, et elle avait appel Marie-Joseph. Le sous-lieutenant
s'tait lanc, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la
remettre  sa belle-soeur, il l'avait directement offerte  sa future
fiance, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle
l'avait reue de sa main; leurs doigts se s'taient mme pas effleurs.
Elle avait rougi, puis pli et trembl. Pour se donner une contenance,
elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui
perlait  la main. Oh! ce n'est rien! avait-il dit simplement, sans
chercher  faire de madrigal; et il l'avait essuye de son mouchoir.
Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demand: Et votre
blessure?... Il lui avait rpondu seulement par un sourire, mais qui
voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'taient
parl au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage
de l'amour. C'tait une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.

Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et
noua ngligemment l'paisse torsade de ses cheveux; sur le front et sur
les tempes, ils frisaient naturellement et formaient une sorte de mousse
d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait compltement la
physionomie; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa
bouche fine, elle tait charmante. Deux toilettes la tentaient; mais
elle se dit qu'il fallait tre raisonnable, et prit une robe unie et
une petite blouse cossaise. Ds qu'elle se jugea bien, elle alla
frapper chez sa tante.

Mlle Cloque tait assise dans son fauteuil contre la fentre de la
cour. Elle avait t son chapeau remplac par un bonnet noir. Ses
lunettes taient releves sur le front; elle croisait les mains, les
deux index en compas appuys sur les lvres; et ses yeux attrists
reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La
scierie criait dans le lointain; les bruits mtalliques de la plomberie
couvraient le clapotis de la fontaine.

Genevive entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.

La vieille tante carta les mains d'admiration, en la voyant
transforme.

--Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?

--Embrasse-moi, tante!

Genevive courut au fauteuil.

Quand elle releva la tte, sa tante la regarda avec un air si accabl
qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre
de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir branl mais que sa
dernire prire avait redress tout  l'heure.

Mlle Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce,
relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante tait
plus malheureuse que la nice. Il lui semblait que le monde allait
s'crouler, et que c'tait elle-mme qui donnait la chiquenaude fatale;
et elle s'pouvantait d'assister de si prs, au supplice de sa chre
enfant. Elle ne disait rien. Ce fut Genevive qui eut le courage de
demander:

--Dis-moi ce qu'il y a.

--Il n'y a rien! il n'y a plus rien! ma pauvre Genevive; il ne faut
plus penser ... cela;  lui, oui ma fille chrie, il ne faut plus
penser  lui... tout est fini!...

Genevive poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tte entre les
genoux de sa tante. Elle tait abasourdie; elle ne songea mme pas 
demander pourquoi tout tait fini; elle sentait seulement le sol lui
manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous
sens, dans une course folle qui la laissait isole, avec une pente
vertigineuse autour d'elle.

Presque aussitt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse
de ses cheveux dans le giron de la tante qui fit comme elle.

Lorsque Genevive s'essuya les yeux, elle aperut par la fentre
Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit  l'autre bout de la chambre.
Mlle Cloque ferma la fentre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et
elles commencrent  pouvoir parler. Alors la tante raconta ce qui tait
arriv.

Elle endossa elle-mme les premires responsabilits. Elle dit 
Genevive que si son pre avait vcu, il n'aurait pas laiss cette
malheureuse liaison s'engager si avant, parce qu'il et bien vu, lui,
comme elle l'avait fait elle-mme sans avoir le courage de s'arrter, le
dfaut imperceptible mais dangereux de cette famille.

--Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans
toutes les nouveauts. Je ne prtends pas qu'il soit ncessaire de
rester perptuellement encrot; il y a des innovations qui sont bonnes,
mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honntet et c'est le
respect de notre sainte religion. On ne transige point avec cela. Quand
le moindre accroc se produit, tout se dchire. Sans doute, il faut tre
bon, et je n'ai point de haine pour les infidles; mais, cela n'empche
pas que si vous recevez tous les jours  votre table des personnes qui
ne sont mme pas chrtiennes, il y a des chances pour que la religion
soit relgue au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible?
Est-ce qu'on t'a appris  admettre une chose pareille?

--Non, tante.

--La religion au second plan, c'est la religion foule aux pieds, et
avec elle tous les principes, toute la morale. Aprs a, c'est la
dbandade... Ah! si j'avais su plus tt le rle que jouaient les
Niort-Caen dans la famille! Je me disais: ce sont des juifs, c'est vrai,
mais ils ont laiss leur fille abjurer; c'est dj un bon pas de fait,
et il y a peut-tre possibilit de les ramener au bien,  la vrit;
'aurait t une belle tche pour toi! Mais, c'est tout le contraire qui
arrive; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout
du nez et qui suivent ces juifs partout o il leur plat de les mener.
Je n'ose pas penser une pareille extrmit, mais je crains bien qu'ils
aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extrieure, c'est
facile  voir; il n'y a qu' regarder leur manire de vivre de plus en
plus agite et toute matrielle, tout entire livre aux soins du corps,
aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...

Elle confessa qu'elle avait t fascine par ce que cette union pouvait
avoir de flatteur et de brillant. C'tait une grande faiblesse, elle
l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce
penchant insurmontable pour le panache. Ce n'est que l'ombre de ce qui
est grand, mon enfant, il faut tcher de ne pas confondre...

Puis, elle raconta tous les incidents; les insinuations des journaux;
l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la
vente des maisons de Saint-Martin, Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le
connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppt de l'enfer, vomi
pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit
en dessous; on ne le voit pas; c'est lui qui mne tout!

Elle dpliait la pile du _Journal du Dpartement_; elle lisait les
articles  haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les
relevant sur le front. Elle dit mme trs franchement la belle prouesse
de Marie-Joseph...

--Tu vois bien! fit Genevive, il n'est pas comme son pre!...

Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le
sous-lieutenant, rue Rapin, d'o elle avait rapport la certitude que
l'hrosme du jeune homme ne dpassait pas les limites d'une question
d'amour-propre vis--vis des officiers de son rgiment; elle dit avec
quelle facilit il avait accept ds le lendemain les raisons ou les
ordres de son pre qui le menaait de lui couper les vivres.

--Ce n'est pas un mauvais garon; il est bon et brave. Je ne doute pas
qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de
bataille; mais le plus difficile,  mon avis, c'est de les accomplir,
ces belles actions, sur le champ trs terre  terre de la vie de chaque
jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus
poltron peut se couvrir de gloire; mais c'est une autre affaire quand il
s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace
de vous priver de votre argent de poche...

--Mais tante, tante, disait Genevive entre deux sanglots, rflchis
aussi que c'tait son pre; il faut se soumettre aux volonts
paternelles...

--Non pas! quand votre pre vous ordonne de ne pas le dfendre contre
une odieuse accusation. L'intention du comte tait bien vidente, il ne
voulait pas que l'on soulevt une question d'honneur qui et pu
l'empcher d'excuter une opration financire avantageuse... Il a
prfr laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un
but intress. Et il n'a pas eu honte d'excuter ouvertement ce qu'on
l'accusait de prmditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier
seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyons bien
d'accord sur ce que nous avons  faire; eh bien, le comte a achet trois
maisons dans le lot dont la socit s'tait rendue acqureur; trois
maisons, j'en suis sre, puisque la maison o est situ l'Ouvroir en
fait partie; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du
notaire, en qualit de prsidente, que j'ai su le nom de notre nouveau
propritaire. On l'ignore encore; tu es la premire personne  qui je le
dis... Il les a eues  moiti prix de leur valeur. Cela va mettre du
beurre dans leurs pinards! D'un coup de main, il avait l de quoi
complter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela
qu'on fait aujourd'hui.

Genevive ouvrit ses yeux humides; elle cherchait dsesprment une
occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina:

--Oui, oui, tu vas me dire que c'tait dans un but excellent qu'il
agissait en s'enrichissant de cette faon, et qu'il pensait  assurer le
bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dpens de l'glise
de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvret!... Ah! a, est-ce que ce
n'est pas ton avis?

--Si, ma tante, si, si, bien sr; mais... enfin, c'tait donc bien, bien
ncessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout
de mme une glise?...

Mlle Cloque leva les bras au ciel.

--Comment! s'cria-t-elle, tu en es l! C'est l que vous en tes tous,
aujourd'hui! Est-ce que c'tait ncessaire! Mais sache donc, ma pauvre
enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le
monde n'tait pas _ncessaire_. Est-ce qu'il tait ncessaire que
Notre-Seigneur prt sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous
sauver par un moyen plus simple, puisqu'il tait tout-puissant? Non,
non! Il a voulu nous montrer la beaut du sacrifice pour lui-mme, sans
utilit, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les
hommes ont longtemps port dans leur coeur et qui consiste  dsirer
faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on
ne fait assez bien, jamais on ne doit se dire mme: J'ai bien fait,
parce qu'il y a mieux  faire. Regarde nos vieilles cathdrales qui ont
t bties  l'ge de la foi; regarde leurs flches qui montent,
montent tout le temps qu'elles peuvent; elles ne s'arrtent que parce
que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire
de Dieu. Aucune mme n'est finie; la foi est tombe avant que ces braves
gens aient puis leurs dernires ressources; qui sait jusqu'o ils
seraient alls? Voil des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus
cela, non! il s'agit,  l'heure qu'il est, de mesurer  un millimtre
prs ce qu'il est indispensable que l'on fasse, aprs quoi on
l'accomplit ric--rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est excut dans
ces conditions-l est condamn d'avance et n'a ni vie ni dure, parce
que le coeur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on
va sans compter. Voil pourquoi si nous avions du coeur, on ne
marchanderait pas  Dieu quelques pouces de terrain; on ne lui dirait
pas: Avec tant de mtres carrs on va vous faire une petite glise trs
convenable! Quant  ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des
maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces
gens-l n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens!...

Mlle Cloque s'chauffait. Sa nice ne l'avait encore point entendue
parler si haut. Elle marchait dans la chambre; le plancher craquait, et,
sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans les plateaux.
En prononant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force
d'un serment, elle avait frapp l'un contre l'autre deux livres de pit
relis en maroquin qui taient poss sur la table du milieu; l'un en
retombant  faux avait bill et laiss chapper une image et des petits
papiers du Saint-Rosaire qui se mirent  voleter; des porte-plumes
avaient saut dans l'critoire.

Genevive se pencha pour ramasser les papiers et l'image. Mlle Cloque
fut un peu effraye de son propre emportement.

--Ma pauvre Genevive, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en
colre, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu
supporter, c'est la tideur, c'est ce qui est fait  moiti; c'est ce
qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu'on veut nous
imposer aujourd'hui de tous cts. Ah! il avait bien raison, le grand
homme qui m'a prdit un jour que nous entrions dans le rgne de la
mdiocrit. Nous y sommes plongs jusqu'au cou; nous y nageons  pleines
eaux. On parle d'une beaut nouvelle! L'idal Niort-Caen! tu vois a
d'ici? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te
garantir. Ton pre t'aurait parl comme moi: je le connaissais bien, lui
qui a, toute sa vie, sacrifi son bien-tre  ses opinions. Il aurait
prfr te donner  un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure
planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutt que
de t'assurer une scurit tablie  coups d'expdients. Je me suis
laisse tromper, comme une vieille sotte; que veux-tu? C'est difficile
de se faire  l'ide que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a
dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois
raison s'il n'tait pas un mcrant. Les Grenaille-Montcontour, c'tait
un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y
a toute une ligne de braves dans leur galerie... Le comte, un homme si
bien, si distingu! Le fils officier: avec celui de prtre, o trouver
un mtier plus noble? Mais il parat qu'il n'y a plus ni noms ni
mtiers; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus
rien; il faut encore aller l-dessous trier les bons et les mauvais...

Genevive se redressa tout  coup. Elle crut avoir dcouvert un dernier
argument qui lui semblait irrsistible:

--Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me
chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce
n'est pas une preuve de dsintressement, ou tout au moins de la loyaut
de ses... de leurs sentiments?...

--C'est cela qui m'avait le plus touche, ma fille; c'est cela qui m'a
fait donner tte baisse dans cette histoire; mais aujourd'hui le monde
est tellement boulevers qu'il ne faut plus se fier  rien,  ce qu'il
parat... Je ne vais pas jusqu' dire que le jeune homme n'ait pas t
sincre, non, mon enfant, non; je crois bien que c'est lui qui t'a
distingue spontanment, et j'ai mme dans l'ide qu'il a trouv au
commencement un soupon de rsistance de la part de la famille, et cela
 cause de ta situation modeste. C'est quelque temps aprs qu'il y a eu
un brusque revirement et que la famille s'est montre la plus dispose 
la russite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'tait donc pass? Les
raisons d'agir de ce monde-l sont tellement compliques, il y a tant de
mystre dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose 
laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la
seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui
font le plus les malins, qui sont les premiers  reconnatre cette
vrit de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse; mais on sait ce que
tu vaux par toi-mme; on sait comment tu as t leve, la bonne
renomme que tu t'es faite au couvent; on sait aussi la belle droiture
de ton pauvre pre; ta mre est morte bien jeune, mais tous ceux qui
l'ont approche ont reconnu quelle sainte femme c'tait... Tout a vaut
bien un peu d'argent!...

Retiens ceci, c'est que, si nous devons tre humbles de coeur comme
Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de mme tre 
plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la
richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent nous
apprcier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent
quelquefois leur compte...

Mlle Cloque tait retombe dans son fauteuil. Genevive tait venue
s'asseoir auprs d'elle, les coudes sur le bras du vieux sige de
cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.

--On touffe... dit la tante. Elle rouvrit la fentre.

En face,  travers le magnolia, Loupaing tait toujours l qui
regardait. Genevive surprit la douleur et le dgot qu'prouvait la
malheureuse  ce perptuel espionnage. Elle connaissait les doux projets
de retraite de sa tante, aussitt le mariage accompli. Et, une ide
imprvue, un argument suprme, lui monta, du fond de sa nature de femme.
Elle dit avec un gros soupir:

--Alors tante, te revoil encore pour longtemps avec ce vis--vis-l?...
puisqu'il n'y aura rien de chang...

Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit tout  coup l'inanit
des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette
petite fille qui aimait. Au moment o elle la croyait rendue, voil
qu'un sourd instinct de finesse fminine s'veillait en elle et qu'elle
essayait de tenter la pauvre vieille dans son got d'un entourage pieux
et tranquille, qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait
d'innocente sensualit!

Par cette enfant ignorante et nave, la tnacit, l'aveuglement et la
sombre puissance de l'amour taient rvls  la vieille Mlle Cloque. A
soixante-dix ans, elle trembla comme avait fait dj Genevive en
recevant la rose de la main de Marie-Joseph; et elle eut peur comme  la
prsence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais
imagin.

--Genevive! dit-elle.

--Tante?

--Genevive! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais!...

La jeune fille sans rpondre se laissa retomber  genoux, se cachant la
figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus
belle. Peu  peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en
mchonnant son mouchoir humide, elle tchait d'articuler quelques mots:

--Non!... non!... ne crois pas a... tante! je t'aime bien, va!... Si tu
savais!... tu as raison, tante... oui, oui... je suis sre que tu as
raison. Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah! si tu
savais!...

--Mais si je savais quoi? Voyons, ma chre enfant; quoi?

--Je ne sais pas! je ne sais pas!...

Et Genevive secouait entre les genoux de sa tante, la masse paisse de
sa chevelure blonde. Elle faisait signe: Je ne sais pas! je ne sais
pas! et elle mordait, mangeait son mouchoir pour ne pas crier.

A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fentre, Genevive
ouvrant les yeux, lui vit une figure si dsespre que ces mots lui
sortirent du coeur avant mme qu'elle et voulu les prononcer:

--Tante, je ferai ce que tu voudras!

--Tu me promets d'tre raisonnable?

--Je te le promets.

Mlle Cloque tait rsolue  ne pas laisser traner les choses. Sa
dcision de rompre tait irrvocable et elle voulait viter le retour de
scnes aussi pnibles. Elle redressa doucement Genevive, la mit debout,
l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui tait sur la table
du milieu une lettre dj sous enveloppe et  laquelle il ne manquait
plus que de mettre le nom et l'adresse.

--Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d'une manire dfinitive
avant de te prvenir; mais puisque tu m'as promis d'tre raisonnable, je
suis d'avis qu'il ne faut pas remettre  demain ce que nous devons faire
aujourd'hui. Voil une lettre que j'adresse  M. le comte... Tu peux la
lire. Nous n'avons pas  le dgager d'une parole qui n'a pas encore t
prononce officiellement: je le prie seulement de ne pas donner suite 
un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'et pas bni, je le
crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos
familles ont prouv qu'elles n'usaient pas de la mme balance pour peser
les choses les plus essentielles de ce monde. Je vais crire l'adresse.
Nous irons la jeter  la bote aprs le dner. Cela nous fera une petite
promenade...

Genevive, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe
d'motion, et la rendit  sa tante qui l'embrassa de nouveau.

--Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais
bien l. Si ton pre te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui
toujours; il n'a connu que son devoir; il lui a tout sacrifi.

Elles restrent sans presque plus rien dire. Aprs la secousse violente,
elles taient relativement apaises. On ouvrit encore une fois la
fentre sut le jardin. Les parfums du soir commenaient  monter. Il
venait d'paisses bouffes des fleurs du magnolia grle. De temps en
temps, Genevive se mouchait; et des restes dcroissants de sanglots lui
donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la
plomberie taient tombs. On ne voyait plus personne chez Loupaing.
Genevive se pencha  la fentre:

--Il est l-bas qui arrose, dit-elle.

--C'est l'heure du dner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en
bas.

Mais elles dnrent vite sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet
de la lance contre les fusains venait par moments s'perler en
gouttelettes jusque sur le pas de la porte entr'ouverte. Par deux fois
mme la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut  peine si on
tourna la tte. On et dit que la lettre  mettre  la poste les brlt.
L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la mme hte d'en
finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements
semblaient combins en vue de cette mme action  accomplir. La tante la
considrait comme une fin, une conclusion dfinitive  la priode
d'inquitude et de tergiversations qu'elle venait de traverser.
Qu'est-ce donc qu'y voyait la nice pour dsirer ainsi l'achvement de
ce qu'elle redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les
jeunes ttes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le
sentiment de l'irrvocable.

Il tait encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes
de la rue de la Bourde taient dj installes aux portes pour prendre
le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe
de la tte; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se
montrant Genevive:

--La demoiselle  Mlle Cloque est arrive...

On tournait soit  droite, soit  gauche de la vieille glise
Saint-Clment en ruines et servant de halle au bl, pour atteindre
l'entre de la rue Saint-Martin. L, au coin d'un magasin de
quincaillerie, il y avait une bote aux lettres. Mlle Cloque tenait la
lettre  la main sous son mantelet. Arrive devant la bote de fer, elle
s'approcha de tout prs, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la
fente; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le
long de l'troite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la
bote, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout.
On continua son chemin.

--Nous allons plus loin? demanda Genevive.

--Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prire  Saint-Martin?

--Je veux bien.

--J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a personne. C'est ce
Frre surtout que je tiens  viter depuis les _vnements_, car il a
montr un cynisme dans toute cette affaire!...

Et elle apprit  Genevive qui n'coutait qu' demi, le rle de plus en
plus important qu'avait jou le Frre Gdon dans la propagande en
faveur du Chalet Rpublicain, et l'extension croissante de sa boutique
de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau
qui tait demeure, elle, si bien pensante au milieu des
sollicitations des diffrents partis.

La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la
partie la plus loigne qui inclinait un peu vers la droite au del du
magasin Pigeonneau, les petites lumires jaunes des becs de gaz
naissaient une  une en se rapprochant. Les deux hautes tours de
l'ancienne basilique taient dj noyes dans l'ombre. La maison de
blanc de Rocher, le franc-maon, fermait sa devanture  grand bruit.
Mlle Cloque cita  sa nice les maisons o l'on n'allait plus...

Elles tournrent  la rue Descartes et entrrent  la chapelle
provisoire. Le guichet du Frre bleu tait ferm et sans lumire. Elles
poussrent la porte de cuir rembourr, avec le lger frmissement aux
paules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques
minutes en prire devant Dieu.

Il leur fallut ttonner pour se diriger dans l'obscurit de l'intrieur.
Deux bougies seulement taient allumes du ct de la chapelle de la
Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du choeur, clignotait
la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres
blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se
rfugier contre les murs plaqus de marbre.

Elles s'agenouillrent ds les premires chaises venues et
s'absorbrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle
de la Vierge leur fit aussitt relever la tte, et il fut facile de
reconnatre la voix bien timbre du Frre Gdon qui parlait assez
durement  des gamins rangs autour de lui. Presque au mme instant
clata un choeur de voix aigres soutenues par le Frre dont le bras
rythmant le chant passait et repassait  grands coups devant la flamme
d'une des bougies.

--Il exerce les enfants pour la fte de l'Assomption, chuchota Mlle
Cloque  l'oreille de Genevive.

Le bras vigoureux du Frre semblait marteler chaque mot du cantique  la
Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais trs nettement
articul:

    _De Marie-e_
    _Qu'on publie-e._
    _Et la gloire et la grandeur!..._

Puis, aprs un sourd bougonnement du Frre pench sur les petites ttes,
on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique,
pour leur donner le ton:

    _Le Saint Nom de Marie-e_
    _C'est le nom le plus beau,... etc._

Les enfants reprirent avec lui; mais cela allait tout de travers; il les
interrompit et recommena seul, patiemment. Aucun progrs n'tant
sensible, il se fcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire
grand mal, avec une petite baguette de bois qu'il avait  la main Dans
un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui se renversa.
Les gamins furent saisis d'un fou rire. Il leur lana:

--Allez-vous-en! allez-vous-en! que je ne me mette pas en colre!...

Toute la marmaille s'enfuit ple-mle au travers des chaises, butant,
tombant, se relevant avec des cris touffs. Malgr les culbutes, en un
clin d'oeil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors on entendit le
Frre leur crier trs-fort:

--Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix!...

Dans l'ombre o leurs yeux s'accoutumaient, Mlle Cloque et sa nice
distingurent la grappe de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par
un bras au bnitier; elles entendirent le gargouillement de l'eau et
virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.

Puis le Frre se disposa  traverser la chapelle, sa bougie  la main.

Mon Dieu! soupira Mlle Cloque, il va nous voir; j'aurais pourtant
prfr l'viter...

Il s'avanait, protgeant la flamme d'une main. La lumire qui donnait
en plein sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un
mouvement en reconnaissant Mlle Cloque qui le fuyait depuis plusieurs
semaines, ce qu'il savait trs bien. Il n'hsita pas un instant; il
s'arrta et dit:

--Comment! c'est vous, mademoiselle; vous avez donc t malade?...

Il fit un salut trs digne  la jeune fille, et, vivement, sans attendre
la rponse de l'ancienne fidle de Saint-Martin, qu'il souponnait
devoir tre glaciale, il ajouta:

--Il faut que je vous montre une pierre provenant de la premire des
Basiliques leves sur ce sol mme, dite Basilique de Saint-Perpet;
c'est du Ve sicle... Les fouilles donnent des rsultats
merveilleux!...

Mlle Cloque prise immdiatement au sige de sa plus brlante curiosit,
demanda:

--On a donc commenc les... travaux?

Le Frre jugea habile de ne pas l'incommoder par une rponse
affirmative.

--Oh! dit-il, d'un ton ddaigneux, toujours des fouilles, vous savez...

Et il glissa confidentiellement:

--Il y a quelques petites pierres vnrables que l'on m'a permis de
vendre!...

--Ah!...

--Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mains du
premier venu. Je me disais justement: Quel dommage que Mlle Cloque ne
passe pas par chez nous!... Je vais vous faire voir les plans qu'on a
dj pu lever... Vous y touchez du doigt les trois basiliques
superposes; c'est net comme le fond de l'oeil... Je vous attends  la
sortie.

Et il gagna sa boutique avant que Mlle Cloque et eu la possibilit de
placer une rflexion. Elle demeura trs ennuye d'tre ainsi prise au
pige. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frre qui l'attendait.
Et ce qu'il lui avait propos l'intriguait. Fort au courant de la
question de Saint-Martin, elle savait parfaitement que les premires
fouilles effectues sous le sol de la chapelle provisoire, et arrtes
dj depuis longtemps, n'avaient pas permis de se rendre un compte exact
de cette fameuse hypothse des trois basiliques successives, selon M. le
chanoine Beausjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocsain.
Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'tait-ce pas
que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non
plus seulement de fouilles, cette fois, mais prludes de la construction
hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens?

--Allons! dit-elle  sa nice, en se levant; viens voir cela, mon
enfant; il faut en passer par l...

Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frre
considrablement modifie. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les
chapelets et les mdailles qui constituaient autrefois avec les feuilles
du Saint-Rosaire et les Annales de la propagation de la Foi, le petit
fond commercial du Frre Gdon, c'tait aujourd'hui un talage de
rayons bonds d'ouvrages brochs et rpandant l'odeur de la menuiserie
frache. On n'avait mme pas eu le loisir de peindre; cela sentait son
provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme
pour largir ses murs. Et il y avait  mme le sol une demi-douzaine de
ces hautes botes noires,  coins cuivrs, o les commis-voyageurs
enferment en un troit espace de quoi monter des magasins On avait aussi
tabli plusieurs tagres volantes portant un nombreux choix de
statuettes en biscuit ou en nickel, la plupart enveloppes encore dans
les chemises de papier de soie.

Le Frre Gdon tait assis sur une de ces fcondes armoires 
pacotille; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt,
il rangeait sur la plate-forme des autres botes une srie de pierres
informes sur chacune desquelles il avait fix pralablement des
tiquettes en papier gomm.

En prsence de tout cet appareil commercial, Mlle Cloque n'eut qu'une
ide qu'elle ne put retenir:

--Ah a! mon cher Frre, s'cria-t-elle, savez-vous que Notre-Seigneur
chassa les vendeurs du temple?

Le Frre la regarda derrire ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez
prouver sa flexibilit:

--C'est un sujet que j'ai l en chromolithographie  quarante-cinq
centimes sans le cadre, reproduction fidle d'un tableau clbre...

Et il dsignait du doigt l'tage d'une des botes noires qui
scandalisaient Mlle Cloque. D'ailleurs, il poursuivit, sans perdre de
temps, et en prsentant un des cailloux  la lumire:

--Voici de la Basilique de Saint-Perpet; voici de la Basilique
d'Herv;... enfin voici un morceau qui provient certainement de la
Basilique qui tait debout  la fin du sicle dernier...

--Celle qui a t brle par les mains des rvolutionnaires!... dit
Mlle Cloque d'un air sarcastique.

--Elle a t dtruite en 1802, dit le Frre, sans souligner davantage la
rfutation que comportait cette date.

Ils discutrent sur les constructions leves par Saint-Perpet et par
Herv. C'taient des thses et des hypothses dont les journaux locaux
taient remplis depuis des mois.

--Mais les plans? dit Mlle Cloque.

Le Frre tint  lui mettre de ct une des pierres, moyennant cinq
francs, avant de lui montrer les plans.

Enfin, il tira de derrire un casier une immense feuille de papier
bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu
du silence. Mlle Cloque prit elle-mme la bougie et se baissa sur les
grosses lignes bleu, ros et rouge brique, sur les tronons de courbe,
aussi de couleurs varies, qui se rejoignaient en se superposant sur le
plan:

--Voyons! dit-elle, voici la rue Descartes, voici la chapelle, voici la
limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est crit en
toutes lettres... Voici le sol occup par la maison de M. le
Chapelain... Eh bien! mais! dit-elle, sur le ton d'une inquitude
croissante, comment a t-on pu lever le plan de toute cette partie-l qui
se trouve sous la maison du droguiste?

--Mais! dit le Frre, en jetant par terre la moiti de cette maison...
tout ce qui donnait sur la cour, par derrire...

--Ah! ah! la moiti de la maison est par terre! c'est cela que vous
appelez de simples fouilles! mais on est tout bonnement en train de nous
dmolir! c'est commenc, votre construction de la nouvelle glise! voil
la preuve que c'est commenc!... La moiti du droguiste est par terre!
dit-elle en se retournant vers Genevive, et on a dj retourn le sol,
puisqu'on a pu dresser ces plans-l!... Voil o nous en sommes, ma
pauvre fille...

Elle tait reprise d'une sainte colre, comme si cette fatale chance
la surprit encore, malgr toutes les confirmations successives qu'elle
avait eues de l'adoption dfinitive du projet moyen. Jamais, jamais,
elle ne cesserait d'esprer la reconstruction de la Basilique.

Sans s'mouvoir, le Frre Gdon replaa sa feuille de bristol derrire
le casier. Il s'excusa d'avoir laiss tenir la bougie  Mlle Cloque et
revint  ses pierres:

--Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses
basiliques de Saint-Martin!...

Mlle Cloque, exalte, entendit rsonner cette parole dont l'impudence
lui chappa. Elle n'en retint que la triste ralit. tait-ce possible?
Dieu de Dieu! tait-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois
relev de ses ruines au cours des sicles, et chaque fois pour resurgir
plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui
pouvaient tenir dans sa poche! ces quatre pierres... et puis le mdiocre
Chalet Rpublicain!

--Je les prends toutes! dit-elle en happant de la main ces restes sacrs
des poques de foi et d'hrosme.

Le Frre les enveloppa l'une aprs l'autre, posment, dans du papier de
soie; mme il dgarnit un petit saint Michel argent, pour mettre une
double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui tait grumeleux. On
n'entendait que le friselis du papier mince et sec.

--Mais, dit Mlle Cloque en ouvrant son porte-monnaie, c'est que je ne
vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous rgler cela...

Le Frre Gdon achevait de lui faire un paquet du tout, et il le lui
mit dans la main:

--Ah! bien! par exemple! dit-il aimablement, j'espre que nous aurons
l'occasion de nous revoir!

Ces dames sortirent tristement, en reprenant pour rentrer, le chemin par
o elles taient venues. Neuf heures sonnaient au-dessus de leurs ttes,
 la Tour de l'Horloge. En arrivant  l'extrmit de la rue
Saint-Martin, elles virent le facteur qui faisait la leve de la bote.
La petite porte en tait entre-bille, et Mlle Cloque distingua,
malgr sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la
bote dans le sac du facteur.

--Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je
n'avais pas entendu tomber la mienne.

Elles s'taient arrtes toutes les deux, un instant inapprciable,
devant cette opration du facteur. Cela leur affirmait que la lettre
tait bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranime
dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des
travaux excrs, se flicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli
aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le
voyage de cette enveloppe. Dans sa dlicatesse, elle tait seulement
ennuye que Genevive ft rappele  l'ide pnible pour elle, de la
lettre, par la rencontre du facteur.

Mais Genevive, prenant tout  coup sa tante par le bras et s'appuyant
contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait
souvent:

--Tout de mme!... tante, si ta lettre allait les faire changer
d'opinion!...

Mlle Cloque faillit laisser tomber les quatre dernires pierres des
Basiliques de Saint-Martin.




X

MARCHE LENTE


Mlle Cloque venait de faire construire un petit hangar formant abri
au-dessus de la porte de la cuisine et pouvant contenir la provision de
bois et une cage  poules. Il fallait bien tcher d'amliorer cette
maison, que cependant elle n'aimait gure, puisque les circonstances la
contraignaient d'y faire un nouveau bail. Les frais d'un dmnagement
l'pouvantaient, car sa situation de fortune avait t aggrave par la
conversion; et,  prix gal, si elle et pu viter un odieux voisinage,
elle n'et trouv qu'un simple appartement, ce qui, aux yeux du monde
qu'il faut mnager quand on a une jeune fille, et t dchoir.

Hlas, les amitis s'grenaient une  une autour d'elle. Les esprits
tournaient du ct du parti victorieux. La haute intransigeance de Mlle
Cloque effrayait les mes faibles, et jusqu'au sein mme de l'Ouvroir,
des dfections inavoues taient sensibles.

Elle passait les clous  Mariette pour qui c'tait une joie que de
suspendre sous l'appentis nouveau mille objets encombrants. Un bruit
vint de la porte basse fermant le jardin sur la cour du plombier, et
Mlle Cloque et sa bonne purent reconnatre  travers le treillage, une
longue femme qui s'avanait, l'oeil vif et le teint anim,
mconnaissable; c'tait la Pelet.

La Pelet venait chez Mlle Cloque avec autant d'aisance que si rien ne
se ft pass entre elles, et bien qu'on ne l'et plus revue depuis trois
mois. Elle se mit aussitt  parler sur un ton gaillard. Elle mettait
les ides les plus dcousues.

--Voulez-vous bien vous sauver! fit Mariette en brandissant le marteau
qu'elle tenait  la main.

Mlle Cloque, charitable, allait implorer pour la pauvresse.

--Vous ne voyez pas, dit Mariette, qu'elle vient de chez Loupaing qui
fte son lection? Ils l'ont fait boire; elle est saole comme une
bourrique...

--Est-ce possible? soupira Mlle Cloque.

--Encore bien heureux si ce n'est pas lui qui l'envoie!...

--Oh!...

Mais, la Pelet, qui effectivement sentait le vin, reprit par coeur la
louange du nouveau conseiller municipal, qui lui avait si mal russi
lors de sa dernire visite. Elle la colportait partout depuis lors; elle
avait contribu au succs de Loupaing et venait de toucher sa
rcompense.

Mlle Cloque la poussa doucement jusqu' une chaise, car elle titubait.

--Croyez-vous, dit Mariette, que a ne mrite pas la damnation?

La Pelet, un peu calme, aprs le premier flot de paroles, marmottait
sur sa chaise:

--Nous la tenons, il l'a bien dit, oui, nous la tenons, de ce coup-l,
la fraternit universelle!... Fallait un homme... le voil! Le fait est
qu'il est bti... et rbl... Mais qu'est-ce que je dis donc l, bonne
Sainte Vierge! devant cette chre demoiselle qui est confite en
dvotion?... Vous m'avez mise  la porte, je le sais: c'est une faute,
c'est pas diplomate--on me l'a dit, c'est pas moi qui le dis,--a ne
fait rien, je ne suis pas rancunire pourvu qu'on prenne soin de mon
malheureux corps... Eh pardi! c'est toujours les entrailles qui sont
d'un chtif!... Elles ne veulent rien garder, a je peux le dire,
mademoiselle Cloque: figurez-vous un caniveau o on passerait le balai 
toute heure... a n'empche pas que si c'tait un effet de votre bont,
j'aimerais bien que vous me donniez  boire!...

La bonne et sa matresse levaient les mains et cherchaient un moyen de
dgriser la misrable.

Elle continuait, hypnotise par celui qui venait de dcrter, en buvant,
la fraternit universelle:

--Oh! il est fort, celui-l; il ira loin,  prsent que le voil un pied
dans l'trier. Il y a de l'avenir pour les travailleurs... Faut pas
faire la bgueule, entendez-vous bien! et, quoique son beau-frre ne
soit qu'un gcheur de pltre...

Mariette haussa les paules en reprenant son marteau:

--Bon! dit-elle, voil le pltrier  prsent! parat qu'il tait aussi
de la rjouissance... C'est le frre  Mme Loupaing...

--... Qu'un pltrier, oui!--vous-ne pourrez toujours pas dire qu'il n'a
pas les mains blanches... ah! ah!..--Eh bien! quand il viendra, cet
honnte homme, vous dire qu'il trouve votre demoiselle  son got...

Les deux femmes se retournrent d'un seul bond, comme si on avait
profan devant elles le Saint Sacrement.

--Allez-vous-en! dit Mlle Cloque, allez-vous-en! Je vous dfends de
prononcer le nom de ma nice...

Elle dut arrter du bras Mariette qui allait lui casser la tte avec son
marteau. Elles la relevrent  elles deux et la conduisirent dehors. La
Pelet avait peut-tre eu peur. Elle semblait dgrise tout  coup. Elle
s'loigna en demandant pardon; elle se retourna plusieurs fois, dans la
petite alle, et murmura des excuses si humbles que Mlle Cloque
regretta sa violence et faillit rappeler la vieille. Mais elle craignit
que Mariette ne lui fit un mauvais sort.

Toutes les deux continurent, tristement, en plantant leurs clous, et
sans tenir compte des divagations de la Pelet,  dplorer l'lection
scandaleuse de Loupaing. Il avait eu cent cinquante voix de majorit sur
son adversaire, un ancien maire de Tours sous l'Empire, et qui se
prsentait avec l'tiquette de conservateur.

--C'est le gchis, dit Mariette.

--Dieu veut nous prouver, dit Mlle Cloque.

Mariette hsita, tourna sa langue. Enfin elle lcha:

--Mademoiselle!...

--Qu'est-ce qu'il y a?

--... Ah! tant pis, mademoiselle, faut que je vous dise!...

--Mais dites donc!

--Eh bien! c'est toujours rapport  Loupaing... faut vous mfier de cet
homme-l, il vous fera du mal. Voulez-vous savoir ce qu'il a dit?... Il
a dit qu'il attendait vos compliments pour son lection, avant que le
soleil soit couch!...

--Mes compliments pour son lection! s'cria Mlle Cloque, mais il est
fou!...

--Voil ce qu'il a dit. Mademoiselle sait bien que c'est aujourd'hui
qu'elle va lui payer son terme... Faudra bien que mademoiselle lui
cause...

Mlle Cloque haussa les paules en soupirant:

--Et ce n'est pas tout a, mademoiselle, c'est que si vous ne faites pas
ce qu'il a dit, cet homme-l est capable de tout!... Quand je me mets 
ma fentre,  la fracheur,--coutez bien ce qui est sorti de sa
bouche,--et que je regarde autour de moi, je n'aurais-t-il qu'un oeil,
je veux que tous les gens que je vois soient des amis. Voil ses
paroles exactes!

--Ah! a, mais, Mariette, qui est-ce qui vous avertit si bien de ce qui
se passe chez Loupaing?

Mariette leva une paule sans rpondre.

--Je parie que vous avez encore t bavarder! La vieille bonne cognait
sur un clou  tour de bras.

--Mais dites-le moi! avouez-le, au moins: Vous avez encore t
bavarder!...

Mariette bgaya sans regarder sa matresse et en lui prenant un clou
dans la main:

--Des fois... des fois, bien sr que je leur ai parl, comme a, en
passant, par hasard. Mademoiselle ne se rend pas compte de ce qui est
possible et de ce qui n'est pas possible...

On sonna  la porte de la rue de la Bourde, ce qui vita  Mariette un
abatage!

--Allez donc ouvrir, tenez! ce doit tre Genevive qui revient avec les
demoiselles Houblon.

Mais, au lieu de Genevive et des demoiselles Houblon, on vit venir par
la petite alle sable M. l'abb Moisan, chapelain de Saint-Martin. Il
tenait d'une main son parapluie et son brviaire entr'ouvert d'un doigt
marquant la page, et de l'autre son chapeau, car il aimait marcher tte
nue. De chaque ct de sa bonne figure placide, envoyait trembloter ses
bajoues.

--Bonjour, Mademoiselle, lana-t-il de loin, d'une voix grasse o l'on
croyait toujours entendre comme la rsonnance d'une vote d'glise, et
qui exerait une mystrieuse onction sur les fidles.

--Monsieur le chanoine... pronona Mlle Cloque avec une fine intonation
soulignant le titre honorifique.

Il tendit la main, en fermant les yeux, comme pour signifier:
n'insistez pas...

M. le chapelain de Saint-Martin avait t nomm chanoine honoraire, le
jour mme o les dmolisseurs avaient attaqu la maison qu'il occupait 
ct de la chapelle provisoire. On savait son got prdominant pour le
repos et pour une calme demeure o l'attachaient de longues habitudes.
Aussi cette distinction--d'ailleurs bien due  ses mrites,--tait-elle
venue  propos pour arrter la grimace que l'abb Moisan commenait de
faire au Chalet Rpublicain qui le drangeait. Elle l'avait soudain
rendu raisonnable, et, lui qui souriait si complaisamment jusqu'ici aux
rvoltes de Mlle Cloque, il venait aujourd'hui,  l'instigation, il est
vrai, des Grenaille-Montcontour, lui apporter des paroles de
conciliation et de paix. Il s'agissait non seulement d'essayer de faire
revenir la tante de Genevive sur la rupture dont le bruit, rpandu,
avait vivement bless cette famille, mais encore d'viter les
manifestations hostiles que prparaient  grand bruit les quelques
Basiliciens pour la fte de Saint-Martin qui tombe le 11 novembre. Dans
le fond, un attrait secret motivait sa visite, comme toutes celles qu'il
faisait  sa pnitente, et c'tait l'espoir d'une partie de piquet.

Ceci, il ne l'avouait pas; une pudeur l'empchait de demander  jouer;
il piait une occasion et, en la saisissant aux cheveux, dcouvrait
maladroitement sa rouerie. Il parla d'abord de Genevive:

--Cette pieuse enfant, partout o elle va, est un objet d'dification.
On dit qu'elle unit les qualits d'une matresse de maison aux plus
prcieuses vertus morales. Quel dommage que cette union...

--Je ne regrette rien! dclara vivement Mlle Cloque.

--Si vous ne regrettez rien, il n'en est pas de mme pour l'autre
partie, Mademoiselle, je vous prie de le croire, M. le comte et Mme la
comtesse, pour ne parler que de la famille, ont t bien durement
prouvs par votre dtermination.

--Je sais, je sais! M. d'Aubrebie qui fait exprs,--on le dirait ma
foi!--de frquenter plus que jamais ces gens-l depuis que je ne les
vois plus, s'est charg de me rapporter leurs insistances. Ils ont t
vexs de voir une malheureuse comme moi, abandonne de tous, faire fi de
leurs gracieusets. Ce n'est pas  nous qu'ils tiennent aujourd'hui,
c'est  repriser l'accroc de leur amour-propre. Peut-tre aimeraient-ils
un retour de ma part pour se donner l'agrment de le repousser? Je
reconnais que tout ce qui tait humainement possible pour me faire
revenir sur ma dcision, ils l'ont fait... sauf une chose: c'est de
changer leur opinion et leur manire de vivre.

Le nouveau chanoine prouvait de la timidit  dfendre l'opinion des
Grenaille-Montcontour  laquelle il avait fait grise mine jusqu'
prsent.

--Leur... manire de vivre, dit-il? leur manire de vivre peut se
modifier...

Mlle Cloque le regarda d'un air incrdule.

--Sans doute, continua l'abb. Ne disait-on pas que cette famille
allie... la famille Niort-Caen, pour tout dire, tait grandement
responsable du ton qui rgne chez eux?...

--Eh bien! cette famille, elle n'est pas morte, que je sache?...

--Non, mais on parle... vous ne l'avez donc pas entendu dire?... on
parle... d'un... divorce!...

La sainte fille sauta de son fauteuil:

--Un divorce! s'cria-t-elle, et c'est ce scandale que vous venez me
proposer pour m'attendrir! monsieur l'abb, voyons! vous n'y pensez pas!
Comment! c'est vous qui me dites cela? Mais, fit-elle, en voyant entrer
M. d'Aubrebie qui venait  son heure habituelle, mais, un mchant
parpaillot comme le marquis ne dirait pas pis!...

--Cependant, Mademoiselle, quand il s'agit d'expulser la brebis...

--... Galeuse! acheva le marquis, en refermant la porte. Mais d'abord il
n'y a plus de brebis galeuse de nos jours, pas plus qu'il n'y a de
lpreux, et prcisment pour la bonne raison que l'on n'expulse plus: on
soigne; on traite; on s'accommode avec le mal; il vous livre ses secrets
et on le gurit. On n'arrache plus les dents, on les remet  neuf. Si,
au lieu de rvoquer l'dit de Nantes, cette vieille bte de Louis...

Il s'arrta et sourit en voyant toute la personne de sa vieille amie
s'enfler dj, comme une soupe au lait:

--Tout beau! tout beau! dit-il, avec un geste apaisant de la main, j'ai
surpris le vilain mot de divorce en entr'ouvrant la porte, laissez-moi
vous rassurer: ce divorce n'aura pas lieu.

--Mais enfin! dit Mlle Cloque, il aura lieu, il n'aura pas lieu,...
il y a donc un motif tout au moins?

--Curieuse! fit le marquis. Et, avec une affectation de plaisanterie:
puisque monsieur le chanoine a tant fait que de commencer ce chapitre,
nous aurons l'honneur de l'entendre nous en exposer lui-mme les
pripties...

L'abb Moisan se rcria:

--A vous, monsieur le marquis,  vous! Mlle Cloque fit remarquer:

--Est-il bien ncessaire d'entrer dans des dtails?

--Oui, dit le marquis, car autrement, ma bonne amie, vous ne dormiriez
pas de cette nuit, en vous puisant  les imaginer. Samedi dernier, la
belle Rachel...

--Qui a, la belle Rachel?

--Mais la jeune Mme de Grenaille-Montcontour, la juive! Je vois
dcidment qu'il faut vous mettre les points sur les i. La belle Rachel,
disais-je, suivant une chasse  courre dans la fort d'Azay se
perdit!...

--... Corps et biens! lcha l'abb.

--Ce n'est pas encore le cas de le dire, monsieur l'abb, vous allez
plus vite que les piqueurs. Rachel perdue, on la cherche, on l'appelle.
C'est en vain. Elle ne vient pas au djener servi sur l'herbe au lieu
dit la Croix-du-Rond. On s'inquite, on songe  l'tang qu'ont grossi
les pluies dernires. On y court, on reste un quart d'heure devant cette
eau saumtre et profonde qui recouvre peut-tre, Rachel sous sa
tranquillit perfide...

--Il fallait plonger au lieu de perdre du temps, observa Mlle Cloque.

--Mais on venait de djeuner, ma chre amie.

--Et son mari? Est-ce que ce n'tait pas son devoir de retrouver sa
femme avant de djeuner?

--Justement, son mari n'assistait pas  cette chasse, ayant t retenu,
le matin, par une de ces migraines inopines auxquelles il est sujet.
Bref, au lieu de courre le cerf, on passa la journe  la recherche de
la malheureuse jeune femme. Vers quatre heures, la comtesse, suivie du
capitaine de Champchevrette, atteignait, puise, une ferme de maigre
apparence, nomme la Mnardire, prs de la lisire de la fort.
Entrons l, dit-elle au capitaine, nous y prendrons un bol de lait.
L'endroit est clos de haies vives, les barrires sont fermes: Il n'y a
personne l-dedans fait M. de Champchevrette. Il met toutefois pied 
terre, enjambe une haie et court  la dcouverte  travers
d'interminables plants de choux. Aucun bruit, pas un chien, pas une me.
Il heurte la porte  claire-voie de la cour; il fait fuir trois poules
effrayes, et remarque entre la clture de bois barbel d'une table et
le pas humide de purin, la rondelle ros d'un groin de porc. C'est tout.
Il fait le tour de la maison, pench sur chaque fentre, les deux mains
en auvent sur les tempes, l'oeil carquill contre les vitres. Tout 
coup, le voil fix  l'une d'elles avec la solidit de ces
bougeoirs-appliques que vous connaissez et que l'on fiche contre les
glaces  l'aide d'une sorte de petite ventouse en caoutchouc. Qu'a-t-il
vu? C'est une laiterie; il y a des pintes de grs, des faisselles 
fromages, une baratte  battre le beurre, et, contre un coffre de bois,
Rachel de Grenaille-Montcontour, ne Niort-Caen, se faisant hausser 
porte de la bouche un grand seau de fer-blanc  demi plein du lait
qu'on vient d'y traire!... Le tableau, parat-il, tait exquis. Un
demi-jour venait de l'table voisine o l'on apercevait la croupe de
plusieurs vaches. Et cette jeune femme dont toute la personne est une
volupt, comme chacun sait, la taille cambre, la gorge tendue sous son
corsage d'amazone, arc-boute  deux mains en arrire contre le coffre,
buvait avec ivresse une vritable rivire de lait!

--C'est bien innocent, dit Mlle Cloque.

--C'est la rflexion que se fait le capitaine de Champchevrette  qui,
d'ailleurs, il suffit d'avoir reconnu Rachel et de l'avoir vue vivante
pour n'insister pas davantage. Il ne songe pas  s'tonner qu'elle ait
pu leur fausser compagnie depuis le matin pour venir ici se gorger de
lait. Il court au-devant de Mme la comtesse. Il lui fait signe de loin:
Accourez, madame, accourez! Ses grands gestes d'allgresse
tranquillisent dj la belle-mre. L'air mystrieux du capitaine, ds
qu'elle approche, et ses recommandations de silence!... pas de
bruit!... la prparent  une surprise agrable. Enfin, c'est en
souriant que la comtesse, relevant haut sa jupe, de la main qui tient
la cravache, se plaque  la petite fentre de la laiterie...

--Cognez-vous mme contre les carreaux! dit tout bas le capitaine; mais
ne la faites pas avaler de travers!...

Ce fut ce pauvre Champchevrette qui faillit perdre la respiration. La
comtesse se retourne vers lui d'un air froce, elle brandit sa cravache
et menace de lui en cingler la figure.

--Ah! c'est comme cela que vous vous payez ma tte!...

Le capitaine pare le coup, se relve ahuri, se remet  la fentre pour
avoir avant tout le mot de l'nigme. Il regarde; il veut pousser une
exclamation: elle est touffe dans sa gorge...

Dois-je continuer?

M. l'abb Moisan faisait une bouche en cul-de-poule, mais sa
physionomie, si grasse, exprimait une indulgence absolue. Mlle Cloque
avait soudain baiss les yeux, afin de ne dire ni oui, ni non. Le
marquis se rpondit  lui-mme:

--Vous le voulez! eh bien voici la scne dont furent tmoins le
capitaine de Champchevrette conjointement avec Mme la comtesse de
Grenaille-Montcontour par la fentre de la laiterie. Toujours adosse au
coffre de bois, la belle Rachel qui venait d'absorber une nouvelle
lampe, fermait les yeux et penchait la tte sur le ct pour la mettre
au niveau d'un petit jeune homme...

--D'un petit jeune homme! s'exclama Mlle Cloque.

--D'un petit jeune homme qui regardait avec convoitise la raie blanche
demeure entre les lvres de la gourmande, et qui, s'tant approch,
l'pongea soigneusement du fin bout de la langue...

--Assez! s'cria Mlle Cloque, je ne veux pas entendre des abominations!

--C'est fini, dit le marquis. Le nom seulement du petit...

--Oh! oh! interrompit Mlle Cloque, peu importe! quand on s'entoure
comme font les Niort-Caen, d'une squelle de gamins levs sans foi ni
loi, d'un tas de blanc-becs qui,  quinze ans, sont dj  la Bourse, il
ne faut par, s'tonner...

--... Mais ma bonne amie, celui-ci avait encore sur la tte la casquette
au velours violet des R. R. P. P. Jsuites. C'est le fils d'un notaire
d'Azay; que M. Niort-Caen fait sortir les jours de cong. On dit qu'il
est joli comme un amour; la comtesse elle-mme raffolait de lui; mme il
parat...

--Marquis, taisez-vous! Je vous ai averti que je ne voulais plus rien
apprendre.

Le marquis tenait  son trait final; il en trouva un autre:

--Il parat que ce n'est pas un mauvais lve: il fait partie de la
congrgation de la Sainte Vierge... On lui voyait trois ou quatre croix
de mrite qui balivotaient sur sa veste.

--Oh! dit Mlle Cloque, j'tais bien sre que votre histoire finirait
par tourner contre la religion. Vous n'en faites jamais d'autres!...

--Vos prires, mademoiselle, dit l'abb Moisan avec un geste conciliant,
finiront par attirer l'attention du bon Dieu sur M. le marquis, et il le
touchera de sa grce. Tout s'arrange finalement. Ne disiez-vous pas,
monsieur le marquis, que le scandale d'un divorce qu'on avait, hlas,
redout, serait pargn  nos fidles populations tourangelles?

--Mais, dit le marquis, il n'est question de divorce que parmi les gens
qui s'amusent de ces historiettes. Dans la famille de Grenaille, il ne
se passera rien du tout...

--J'espre qu'on a pu viter au mari, dit Mlle Cloque, la douleur
d'apprendre?...

--On n'a rien vit. Le tort de la comtesse a t de crier trop fort les
premiers jours, pour une malheureuse peccadille: une raie de lait! je
vous demande un peu, une raie de lait!

--Et sur laquelle le coupable lui-mme avait pris soin de passer
l'ponge! dit le chanoine honoraire qui ne voyait que le plaisir de
faire un mot.

Le marquis sourit; Mlle Cloque s'indigna:

--Comment! c'est vous, monsieur l'abb, qui vous mettez  plaisanter
aussi sur des choses qui intressent l'honneur des familles! vous
n'tes pas mu par ces dplorables moeurs?

--En bon chrtien, dit-il, je suis plus touch par le pardon que par la
faute, et il convient d'oublier la malheureuse pcheresse, en faveur du
mari qui a absous...

--Peuh! dit le marquis, le mari n'tait gure en position de faire le
geste de l'absolution. On sut que sa migraine n'tait que feinte et
qu'il avait pass la journe en compagnie d'une demoiselle de l'Alcazar.

--Mais, c'est abominable! dit Mlle Cloque, cette famille-l est
pourrie!

--L'eussiez-vous mieux aime ensanglante d'un meurtre? Il n'est rien de
tel que l'humilit de conscience,  savoir: l'assurance que l'on ne vaut
gure soi-mme, pour vous porter  accueillir avec politesse les mfaits
d'autrui. N'est-ce pas votre avis, monsieur le chanoine?

--Nous sommes tous pcheurs, dit l'abb en s'inclinant.

--Mais! avec ces systmes-l, s'cria Mlle Cloque, vous encouragez tous
les vices! nous sommes pcheurs, je ne dis pas non, encore faudrait-il
s'entendre l-dessus, car il y a des degrs dans le mal; mais en tous
cas, nous devons tendre  ne pas l'tre...

--La perfection engendre l'orgueil qui est bien dtestable en socit!
Je ne dis pas cela  votre intention, ma bonne amie, car je vous sais
cousue de petits dfauts: monsieur votre directeur qui est l ne me
contredira pas...

M. l'abb Moisan leva deux doigts, en prenant une attitude de haute
discrtion.

--Et puis, continua le marquis, si vous vouliez vous donner la peine d'y
regarder d'un peu prs et de remonter aux origines, vous verriez que ce
got de vertu farouche n'est nullement chrtien. Jsus n'a fait que
prcher la douceur et l'indulgence. Pour le cas particulier de la femme
adultre, je n'ai pas besoin de vous rappeler ses paroles mmorables.
C'est M. Niort-Caen, le pre de Rachel, qui les a cites, parat-il, 
Mme la comtesse de Grenaille-Montcontour, non sans un manque de tact
qui est familier  cet homme d'affaires de gnie, mais dont l'-propos
me ravit. N'est-il pas piquant, en effet de voir une tradition si
intelligente de vie sociale, renoue  dix-huit sicles d'intervalle,
par un homme de sang smite, comme l'tait Jsus? et ceci contre une
socit qui se pique d'tre chrtienne et qui ne rve en toutes choses
que la guerre et que le sang?...

--Marquis, en vrit, vous vous garez. Songez au moins que vous tes en
prsence d'un ministre de Jsus-Christ!...

--Je sais, dit le prtre, qu'il y a malheureusement beaucoup d'abus...

--Comme ce serait drle, reprit le marquis, de voir les juifs nous
ramener au vritable christianisme!

--Il est clair que vous voulez rire, dit Mlle Cloque; j'aime mieux
cela!

--Je ne ris pas! Je dis seulement que notre religion et notre morale
sont formes  l'idal de cette vieille Rome exclusive et cruelle o
j'eusse autant souffert d'tre citoyen que d'tre condamn aux galres.
L'essence mme du christianisme, n'tait-ce pas une certaine douceur
d'amour, un arme pntrant et charmeur, un parfum oriental qui se
heurta sans le pntrer, au cerveau rationaliste des Latins? Cette vertu
subtile qui tait propre  rpandre tant de bonheur par le monde, ils
crurent l'analyser et en conserver l'efficacit en la rduisant en
formules crites, qu'ils codifirent, selon leur manie, et auxquelles
ils donnrent enfin force de loi, ce qui tait une de leurs plus grandes
satisfactions. La hache et les baguettes taient l dsormais et ne
faillirent plus  aucune poque et sous des formes varies,  viter que
quelqu'un manqut du bienfait nomm religion chrtienne par les
docteurs, et amour, tout simplement, par l'homme tendre qui l'avait le
premier rpandu.

Mlle Cloque faisait des efforts surhumains pour ne pas bondir, et sous
le bord de la robe noire, sa pantoufle qui avait quitt le talon,
frmissait et tremblait. M. l'abb Moisan avait repris ses lvres en
cul-de-poule qui voulaient dire: Heu! heu! que savons-nous de tout
cela? et au fond: Dieu est bon et tout est mieux que l'on ne dit.

Il trouvait toujours de l'-propos aux paroles de chacun, et il opinait
tour  tour du ct de sa pnitente, et du ct du marquis. Il pensait 
part lui qu'une bonne partie de piquet les et mis tous d'accord.

Mlle Cloque demanda au marquis  quel arme oriental taient selon
lui, parfums les tripotages excuts autour de l'affaire de la
Basilique.

--Ce n'est pas le moment, dit le marquis, de juger la question de la
Basilique; elle est trop brlante...

--On n'y voit que du feu! jeta le chanoine.

--Comme vous dites, cher monsieur l'abb. Quant aux tripotages
laissez-moi vous dire que je ne vois dans tout cela pas l'ombre d'une
opration qui ne soit licite...

--Licite! s'cria Mlle Cloque, licite!... c'est admirable en vrit;
ils ont des mots  eux pour justifier leur morale de boursicotiers, de
tripatouilleurs!... Pendant que vous y tes, dites-moi donc s'il y a un
terme dans cet argot pour exprimer la filouterie et le vol commis au
prjudice d'une des grandes ides qui gouvernent le monde, telle par
exemple que la suprmatie de la religion catholique?

--Ah! dit l'abb, voil un point que l'on nomme spcieux.

--Je me place, dit le marquis, au point de vue d'une morale...

--Il n'y a pas deux morales, monsieur le marquis, il y en a une seule et
unique!

L'abb pour prvenir tout mcontentement hasarda:

--Toutefois, mieux vaut-il deux morales que pas du tout.

Ce n'tait pas habile. Mlle Cloque frappa sur la table:

--C'est la mme chose! dit-elle, d'une faon comme de l'autre, vous
n'aboutissez qu' l'anarchie!

Sans s'mouvoir, le marquis poursuivait sa pense:

--Si vous eussiez vu, dit-il, la figure de M. Niort-Caen lorsqu'il
apprit le double vnement que j'ai eu l'avantage de vous exposer! Il ne
s'est point emport, il n'a mme pas manifest de surprise,
contrairement  M. le comte de Grenaille qui voulait s'arracher les
cheveux et qui, nanmoins, a fort bien dn. M. Niort-Caen a pris les
deux coupables, et il leur a tenu un petit discours si bien fait, que
chacun des poux fut convaincu qu'il avait commis une imbcillit. Ils
ne se sont point jet dans les bras l'un de l'autre en larmoyant, en se
traitant de misrables; ils se sont regards dans les yeux et ont
convenu qu'ils taient des nigauds de s'tre ainsi laiss prendre.
Puisque nous sommes si maladroits sparment, a dit l'un d'eux en
souriant, ne nous quittons plus. C'est ce qui fut dcid.

--Le joli monde! s'cria Mlle Cloque. Vos deux poux ne mritaient pas
mieux, en effet, que l'loquence opportuniste de votre Niort-Caen,
puisqu'ils n'avaient fait que de jouer chacun de leur ct. Car on en
est l: on joue, on plaisante, on rit, mme en adultre!...
Saperlipopette! lana-t-elle, en agitant le pied si fort que sa
pantoufle s'en alla, j'aimerais mieux encore une belle passion, une
grande flambe o l'on expost ses jours, dt-elle tre suivie d'un
cataclysme foudroyant!

--Oh! oh! dit l'abb, comme vous y allez! mademoiselle Cloque!

Le marquis s'tait baiss ramasser la pantoufle. Il la prsenta
galamment  sa vieille adversaire. En se relevant, il aperut par la
fentre le mouchoir blanc de sa femme et se retira.

Mlle Cloque haussa les paules ds qu'il fut sorti:

--a lui va bien, dit-elle, de parler de l'aisance des moeurs: il a t
esclave toute sa vie. Avant la dmence de sa femme il en tait amoureux
fou; il a mang une fortune  payer ses caprices politiques; il s'est
battu trois fois par jalousie, et il a failli mourir de chagrin quand
elle a perdu le peu d'esprit qu'elle avait. Et depuis, vous voyez avec
quelle pieuse fidlit il lui rend un culte qu'on peut comparer  celui
que nous avons pour les morts! Mais il nie la religion et le
sacrifice!...

--C'est une espce de revanche que prennent certaines gens contre
l'infortune, dit l'abb Moisan.

Et il insista en prononant  plusieurs reprises le mot revanche.
Enfin Mlle Cloque comprit:

--Sapristi! dit-elle, et moi qui oubliais que je vous en dois une au
piquet!

Le chanoine se frappa les genoux; il emplit la chambre de son gros rire.

--Eh bien, ma parole! ce n'est pas de refus.

--Avouez que vous l'attendiez! dit Mlle Cloque.

--Heu! heu!... Il ne faudrait pas vous imaginer que je ne prenne pas
plaisir  la conversation des hommes intelligents!...

Et comme il s'installait  la petite table de jeu:

--Cependant, Notre-Seigneur a dit: Heureux les pauvres d'esprit...

Mais Mlle Cloque s'tonna que Genevive ne ft pas rentre:

--Les demoiselles Houblon m'avaient jur de la ramener  quatre
heures;... il en est cinq, et bien sonnes.

L'abb la rassura. Le nom de Genevive lui rappelait le but premier de
sa visite. Il pensa que la conversation du marquis tait peu favorable
 la poursuite d'un tel sujet, car elle avait aigri Mlle Cloque.
Dcidment il tait bien difficile de contenter tout le monde. A part
lui, pour le moment, sa partie de piquet lui suffisait. Il s'y absorba.
Mais cinq heures et demie sonnrent sans que la jeune fille ft de
retour. La vieille tante avait des distractions qui rendaient le jeu
difficile. Elle pronona tout haut, malgr elle:

--O est-elle?

--La voici, dit l'abb en ramassant une carte qui tait tombe.

--Je parle de ma nice, dit Mlle Cloque.

--La chre enfant! fit M. Moisan que l'inquitude n'atteignait point,
voyons, dcidment, qu'en faisons-nous? Il faut pourtant la marier.

--Il vaut mieux attendre que de faire cela  la lgre.

--Sans doute, sans doute.

--Il est vrai, que si je venais  lui manquer, la pauvre petite, je me
demande ce qu'elle deviendrait!

--On ne sait qui vit, qui meurt...

L'abb tait trs embarrass de placer ce qu'on l'avait videmment
charg de dire, et il voulait malgr tout s'en soulager, par acquit de
conscience. Il tendit la main au-dessus du petit tapis vert, jusque sur
le bras de sa partenaire, comme pour prvenir un mouvement de rvolte,
et lui glissa sans la regarder:

--Si-- Dieu ne plaise,--il y avait jamais un malheur, mademoiselle
Cloque, soyez assure que votre nice trouverait une seconde mre en la
personne de Mme la comtesse... Pas plus tard qu'hier, Mme la comtesse
me disait...

Mlle Cloque l'interrompit d'un regard droit, qui alla chercher bon gr
mal gr ses yeux fuyants. Il y lut une si froide dcision qu'il se
repentit d'avoir accompli sa mission. Et la vieille fille continuait 
le dvisager, luttant contre son respect inn, absolu, du prtre, qui la
retenait de mpriser cette basse servilit vis--vis d'une maison
puissante.

--Monsieur l'abb, dit-elle, je vous prie une fois pour toutes de ne
plus me reparler de ce sujet. Mme la comtesse doit bien se douter que
je n'ai pas pris sous mon bonnet la rsolution de rompre avec sa
famille, mais que ma nice a t consulte; et elle est de mon avis.
Nous n'en changerons ni l'une ni l'autre.

Elle surprit un lger tonnement sur la figure du chanoine:

--Oh! dit-elle, vous pensez que Genevive a eu du chagrin de cette
rupture un peu brusque? C'tait tout naturel. Cette union flattait son
imagination. Mais c'est une fille intelligente et courageuse, et la
raison a eu vite fait de prendre le dessus. Dieu merci! elle est bien
gurie.

--On la trouve plotte, dit le prtre, en faisant une moue
interrogative.

--La pauvre enfant aurait besoin de distractions qu'une bonne femme
comme moi n'est gure en mesure de lui procurer. Elle sort tous les
jours avec les demoiselles Houblon... Elle n'est jamais rentre si
tard!...

--Tenez, dit l'abb en prtant l'oreille, je suis sr que la voil...

--Non, c'est un fiacre qui s'arrte; elle ne revient jamais en voiture.

--Faisons-nous la belle? demanda-t-il en battant les cartes.

Mais Mlle Cloque s'tait leve et regardait  la fentre de la rue:

--C'est curieux, dit-elle, il y a un fiacre  la porte de la maison;
avez-vous entendu sonner, monsieur l'abb?

Sans attendre sa rponse, elle se prcipitait dans la cage de
l'escalier. Elle entendit en bas une porte se fermer, une autre
s'ouvrir, puis des chuchottements. Elle descendit quelques marches; elle
aperut le bonnet blanc de Mariette, qui passait rapidement de la salle
 manger  la cuisine:

--Mariette!

--La bonne referma promptement la porte de la cuisine comme si elle
n'avait rien entendu. Alors Mlle Cloque, tout en dgringolant
l'escalier, et la voix pleine d'angoisse, cria:

--Mariette! Mariette!

Mariette la sentant si prs, se hta de monter au-devant d'elle 
grandes enjambes et sans rien dire.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--N'y a rien du tout, mademoiselle... de quoi donc que vous vous
tourmentez?

--Vous mentez! qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a?

Et avec une brusquerie et une agilit extraordinaires, Mlle Cloque
bouscula sa servante et fut en bas avant que celle-ci et eu le temps de
formuler une rflexion.

Elle ouvrit la porte de la salle  manger et vit le dos des quatre
demoiselles Houblon tournes du ct du vieux fauteuil de velours rouge
qui garnissait le coin  gauche de la chemine. En entendant la tante de
Genevive, toutes les quatre firent en mme temps:

--Ce n'est rien! ce n'est rien du tout!

L'une d'elles tenait  la main un flacon d'eau de mlisse des Carmes,
une autre un verre d'eau o elle remuait rapidement le sucre, en
l'approchant des lvres de Genevive.

Mlle Cloque avait fendu leur groupe et tait venue tomber aux pieds de
sa nice qu'elle pensait trouver morte. Genevive lui sourit aussitt,
au milieu de sa figure dcompose, et rpta comme les autres:

--Ce n'est rien, ce n'est rien du tout.

--Mais enfin, qu'est-ce qu'il lui est arriv?

Au lieu de rpondre directement, l'ane des demoiselles Houblon dit:

--Oh! nous savions bien que ce ne serait rien, et nous ne voulions vous
prvenir que lorsque Genevive irait tout  fait mieux... Je parie que
vous ne nous avez pas entendu sonner?

--Non, mais j'ai entendu la voiture.

Mlle Houblon se pina les lvres. Ah! on avait entendu la voiture. Plus
moyen de cacher  la tante que Genevive avait t assez souffrante pour
ne pas revenir  pied.

--Enfin, me direz-vous ce qu'elle a eu?

--Une faiblesse, cela peut arriver  tout le monde. Elle tait trs
gaie; nous entrons chez Mme Pigeonneau; on cause de la pluie et du beau
temps--ah! vous savez, entre parenthses, que Lopoldine Archambault est
revenue; nous l'avons vue passer justement, avec Mlles Jouffroy,--quand
voil tout  coup cette pauvre Genevive qui s'assied prcipitamment,
qui plit,  propos de rien, et qui perd connaissance: un bon petit
vanouissement.

--Mais enfin, qu'avait-elle vu? qu'avait-on dit devant elle?

--Des riens, mademoiselle; ce que l'on dit tous les jours. Ce n'est pas
la vue de Lopoldine...

--Est-ce qu'on sait jamais, avec ces ttes-l?

--Oh! elle avait une de ces toilettes! dit en levant les yeux une des
demoiselles Houblon.

--On se demande, ajouta une autre, ce qu'elle revient faire  Tours.

--Ce n'est pas un petit trajet que le voyage de Grenoble!

Genevive reprenait peu  peu ses forces. Elle se souleva dans le
fauteuil, et comme sa tante l'embrassait:

--Oh! a va mieux! dit-elle, et elle se mit debout.

Mlles Houblon se retirrent en promettant de venir prendre des
nouvelles dans la soire.

--Pourquoi vous dranger encore?

--Papa va prsider la runion de ces messieurs de la confrrie du
Tiers-Ordre de Saint-Franois: il s'agit de s'entendre sur la conduite 
tenir pour la fte de Saint-Martin qui approche.--Vous savez qu'on
s'attend  du grabuge!--Aujourd'hui, l'important est de se compter afin
de connatre exactement ses forces, pour le jour de la lutte suprme...

--Ah! Monsieur votre pre a bien du mrite! car la cause que nous
soutenons avec lui est ingrate. Mesdemoiselles, vous avez lieu d'tre
fires de lui appartenir.

Remonte  sa chambre, Mlle Cloque fut toute confuse d'avoir oubli le
chanoine durant cette alerte:

--Monsieur l'abb, que je vous fasse mes excuses: j'ai t retenue en
bas...

Mais l'abb n'avait pas trouv le temps long. Il faisait des russites.
Mlle Cloque, dans sa prcipitation avait laiss ouverte la fentre de
la rue de la Bourde. Il n'avait pas os la fermer. Le vent d'octobre qui
soufflait fort drangeait son jeu. Et il maintenait ses petits paquets
de cartes  l'aide des pierres des Basiliques qu'il avait prises sur la
chemine.

--Comment! s'cria Mlle Cloque, mais ce sont des reliques de
Saint-Martin!

--Est-ce possible? dit l'abb; elles constituent d'excellents
presse-papier.

Et il les remit lui-mme en place, non sans respect, mais avec une
certaine familiarit d'homme habitu au toucher des objets sacrs.

Il se leva pour prendre cong. Il chatouilla du doigt le menton de
Genevive:

--Elle est plotte, elle est plotte, dit-il en regardant la tante d'un
air entendu.

On envoya chercher le docteur Cornet, mdecin de la maison. Puis on mit
Genevive au lit ds avant le dner, non qu'elle ft malade, mais 
cause de la fatigue qui rsultait de son indisposition. La tante
prfrait d'ailleurs que la jeune fille, dj branle, ne ft pas
tmoin de l'entretien qu'elle devait avoir avec Loupaing, durant lequel
il tait possible que l'on changet des paroles vives.

Elle avait coutume d'aller elle-mme tous les trois mois, payer son
loyer, entre les mains du propritaire. Elle tenait  honneur de s'y
rendre aujourd'hui plus que jamais, puisque celui-ci l'avait
grossirement provoque.

Le docteur Cornet arriva comme la nuit tombait. C'tait un petit homme
aux cheveux gris, pais, mal peign, plus mal mis encore, qui avait une
figure hideuse, une voix de femme et des manires brusques. Quoiqu'il
ft laid et bourru, il tait agrable. Il pratiquait l'homopathie.

Par une trange contradiction avec la tournure de son esprit vou au
respect des plus vieilles traditions, Mlle Cloque allait en mdecine
aux excentricits. Elle avait recours au mdecin homopathe, et encore,
pour son usage personnel, trahissait-elle en secret le docteur Cornet en
faveur d'une certaine mdecine italienne, appele lectro-homopathie et
qui tait rpandue dans le clerg. On en faisait venir les remdes de
Bologne, en petits tubes remplis de granules blancs, ou en flacons de
verre color contenant un liquide tiquet: lectricit blanche, rouge,
jaune et bleue. Des brochures envoyes franco donnaient la manire de se
traiter soi-mme.

Le docteur Cornet tta le pouls de Genevive couche tristement sous ses
rideaux de reps gris pass. Une veilleuse rpandait dans la chambre sa
pauvre lueur. Il voulut qu'on la remplat par une bonne lampe, au moins
jusqu' dix heures du soir.

--Qu'est-ce que c'est que ce lumignon-l! dit-il. Il faut de la lumire
 cette jeunesse.

Quand on eut apport la lampe, il s'approcha de la tte de Genevive. Il
rabattait ses gros sourcils et la regardait attentivement dans les yeux.
Il ne lui fit pas tirer la langue, mais il lui posa des questions qui
avaient l'air d'tre  cent lieues du cas prsent. Il passait pour
original; on s'amusait de ses interrogations dconcertantes et on y
rpondait sans mfiance. C'est ainsi qu'au milieu de vingt autres
sujets, il demanda  Genevive si on avait l'habitude,  son couvent,
d'apprendre aux jeunes filles  composer des vers, si on les exerait 
noter leurs impressions personnelles. Cette curiosit fit sourire la
nice et sa tante.

--Ce docteur Cornet, on le ferait venir rien que pour vous gayer...
s'il n'tait pas d'une indiscrtion!...

Mais en descendant l'escalier, il dit  Mlle Cloque qui lui demandait:
qu'a-t-elle?

--Elle a un secret. Il faut tourdir cette petite-l, cote que cote.

Et il ajouta, aprs une hsitation:

--A votre place, moi, je tcherais de jeter un coup d'oeil dans le
pupitre de cette enfant. Je parierais qu'il y a l-dedans des pattes de
mouches qui nous renseigneraient mieux qu'elle ne le fera elle-mme, la
petite coquine...

Mlle Cloque le regarda d'un air effar:

--Qu'est-ce que vous voulez dire, docteur?

--Rien. Faites donc ce que je vous dis, faites donc!

Et il s'enfona dans l'ombre de l'escalier en serrant autour de son cou
un foulard blanc sur lequel il releva le col d'un vieux pardessus. Il
mit son chapeau de feutre mou, presque gras. Il tait fait comme un
voleur.

Quel drle de pistolet, pensa Mlle Cloque. On se demande o l'on va
pcher la confiance que l'on a dans ces tres-l.

Elle remonta un moment prs de Genevive qu'elle crut devoir
tranquilliser en lui disant que le docteur ne la trouvait point malade.
Elle n'osa pas l'interroger, bien que la conclusion du mdecin
l'inquitt. Un secret! Genevive! une fille si franche, si expansive
mme, qui,  chaque instant, avait des candeurs enfantines! Elle ne
voyait qu'une hypothse admissible  la rigueur: la persistance d'un
penchant pour le jeune Grenaille-Montcontour. Mais comment ne s'en
serait-elle jamais aperue depuis trois mois que cette affaire tait
enterre et que Genevive causait avec elle  coeur ouvert de toutes
choses et notamment de la construction de Saint-Martin qui ramenait 
chaque instant le nom du comte sur leurs lvres? Quelle puissance de
dissimulation il et fallu supposer  la pauvre petite! Ces mdecins
s'imaginent toujours avoir affaire  des femmes romanesques. Sans doute,
il jugeait la nice d'aprs la rputation qu'avait la tante de vivre
par l'imagination. Mais prcisment une des surprises de Mlle Cloque
tait de dcouvrir chez Genevive une nature trs positive, trs calme,
trs raisonnable. Elle lui avait dit  plusieurs reprises, en souriant:
Toi, tu n'es pas de la famille! Nous n'avons jamais eu tant de bon
sens! Quant  aller fouiller dans les pupitres, il fallait que le
docteur la connt bien peu pour croire qu'elle consentirait  commettre
un indlicatesse de cette taille!

--Ce malheureux docteur aura beau faire, dit-elle en bordant le lit, il
restera toujours un vrai paysan du Danube.

--Il est amusant, dit Genevive; il ne fait pas peur.

--Il n'est peut-tre bien pas si fort, aprs tout!... Il n'a rien
ordonn; il dit qu'il faut que tu manges et que tu t'amuses... Si tu es
encore faiblotte ce soir, je t'appliquerai sur les tempes une petite
compresse d'lectricit rouge.

Et elle laissa la jeune fille en refermant doucement la porte de cette
chambre grise o la lampe  abat-jour opaque ne rpandait qu'un cne de
lumire sur le pied du lit, sur la petite table au pupitre et sur une
chaise garnie d'effets; au plafond le halo sautillait, donnant
l'illusion de nuages fumeux et phmres ou dansant en sarabande; sur
l'oreiller, dans la pnombre, penchait la tte gracieuse de Genevive,
et sous le front droit que dcouvrait la mousse blonde, le mystre
tait clos.

Mlle Cloque passa dans sa chambre prendre l'argent du terme; elle mit
son chapeau, ses gants, et descendit rsolument chez Loupaing. Mariette
l'attrapa au passage:

--Vous y allez donc tout de mme, mademoiselle! Voulez-vous de moi pour
vous donner un coup de main?

--En voil une ide!

--Oh! mademoiselle, j'ai si grand peur de cet homme-l! Faites au moins
ce que je vous ai dit, sans a il est capable de tout. Et qu'est-ce que
a cote un compliment, je vous le demande un peu?

--Laissez-moi donc tranquille et occupez-vous de ce qui vous regarde.
Vous monterez le bouillon  mademoiselle ds qu'il sera chaud.

Le coeur lui battait cependant, en ouvrant dans l'obscurit la petite
porte grillage qui fermait son jardin, sous le magnolia; car il lui
rpugnait d'affronter l'imbcile jacobin. Par une fentre claire du
rez-de-chausse, elle aperut coup sur coup les bonnets blancs de la
mre et de la femme de Loupaing. S'il tait ivre, elle ne se trouverait
du moins pas seule vis--vis de lui.

Elle frappa  la porte entr'ouverte. Une voix de stentor rpondit de
l'intrieur:

--Entrez donc nom de D...!

Et comme elle poussait la porte, la mme voix ajouta:

--C'est la maison du peuple, chez moi, nom de D...! Ici tout le monde
est chez soi!

Mlle Cloque eut la prsence d'esprit de dire:

--Pas moi, du moins, monsieur Loupaing, car vous ne me faites pas grce
de mon loyer, que je sache?

Il y avait, en face de Loupaing, son beau-frre le pltrier. Celui-ci
ta sa casquette et se mit  rire.

--Ah! dit Loupaing, en frappant un grand coup sur la table o il tait
assis, voil mademoiselle Cloque, tonnerre de D...! Ne manquait plus que
ma bonne amie!...

Ce mot fit encore rire le pltrier.

Mais la vieille fille regarda Loupaing d'un air si calme, si rsolu et
si digne, qu'il n'ajouta plus rien, et fut, des deux, le plus mal 
l'aise.

Elle avait le noeud des brides de son chapeau, sous le menton,
irrprochable, comme toujours; ses bandeaux gris taient bien lisss, sa
figure honnte de femme n'ayant connu jamais qu'une ligne de conduite,
qu'une foi, qu'un but, en imposait  tout le monde.

La mre et la femme de Loupaing arrivrent en mme temps de la pice
voisine; elles dirent bonjour poliment  la locataire, et lui
demandrent des nouvelles de sa nice.

--On sait donc dj qu'elle a eu une petite indisposition?

--C'est votre bonne qui nous a dit a en passant.

--Ah!

--A cet ge-l, dit la mre Loupaing, d'un air entendu, les demoiselles
c'est comme du verre: faut y faire bien attention. Ma fille est l pour
vous le dire: si je ne l'avais pas tenue au doigt,  l'oeil, elle, de
son temps!... C'est-il pas vrai, Victorine?

--Elle est si comme il faut, votre petite demoiselle! observa Mme
Loupaing, en regardant son frre, a serait grand dommage qu'elle ne
russisse point dans ce qu'elle veut faire...

--Il n'y a rien de tel que de ne pas viser au-dessus de sa condition: a
vous vite bien des dboires.

--Ah! dame! c'est qu'on ne commande point comme on veut  ses
fantaisies!...

---Faut avoir eu des filles pour savoir ce que c'est. C'est dlicat, oh!
oh! c'est dlicat.

Tandis que les deux femmes donnaient ainsi leur invitable avis, sans
mouvoir autrement Mlle Cloque qui savait par coeur les moeurs de ce
petit monde, elles avaient saisi chacune un coin de leur tablier et le
passaient, en guise de torchon, sur la toile cire de la table toute
macule de ronds de vin rouge  bon march et qui avait dj dpos une
poussire de tartre. En mme temps elles disaient l'une et l'autre dans
le nez de Loupaing:

--Lve-toi donc! lve-toi donc un peu pour dire bonjour!

Mais Loupaing tait assis l comme au conseil municipal; il se carrait,
s'largissait, se faisait, sur sa chaise, plus pesant que nature. Il
avait le teint allum; il tait ras de frais, ce qui dessinait
nettement la ligne tombante des moustaches qu'il allongeait par un
emprunt sur les deux joues, pour se donner, disait-il, l'air d'un
tribun. Il tait en gilet, et sa chemise mal boutonne et souille de
larmes de boisson violtres, laissait entrevoir la flanelle rouge.

Mlle Cloque tira d'une enveloppe qu'elle tenait  la main, un billet de
banque. Elle le dposa sur la table et laissa tomber par-dessus, en les
comptant, des pices d'or:

--Je viens m'acquitter de ma petite dette. Si vous avez eu l'obligeance
de me prparer ma quittance...

Loupaing frappa un nouveau coup sur la table, qui fit sauter les trois
louis:

--Nom de D!... dit-il, c'est pas tout a!... Je ne refuse pas votre
argent, mais je suis un homme de coeur et qui est sensible au sentiment:
sacr mille millions de nom d'un nom! faut-il que je vous apprenne que
je suis nomm du conseil municipal?

--Je le sais, dit Mlle Cloque. Je pense que cela peut vous tre utile
ainsi qu' votre famille, et j'en suis heureuse pour elle et pour vous.
Mais, je me fais de ces fonctions une haute ide. Je crois qu'il y faut
 la fois des principes fermes et gnreux, et des capacits prouves;
j'ajouterai que la vie mme de ceux qui prtendent gouverner leurs
concitoyens devrait pouvoir leur tre propose en exemple... Vous me
trouvez difficile, mais c'est que je suis vieille et que je sais le prix
du mrite rel. J'ai vu bien des hommes lus, monsieur Loupaing, aux
plus hautes fonctions, mme au trne de France, et je les ai vus
retomber sous les hues de ceux mmes qui les avaient levs. A mon ge,
on n'applaudit plus qu'aux belles actions, non aux succs.

--Autrement dit, vous vous f... de mes lecteurs comme de moi, sous le
prtexte que je ne suis pas pour les calotins!...

--Je ne dis pas cela, monsieur Loupaing. Je dis seulement que je vous
ferai des compliments,  vous et  vos lecteurs, le jour o vous aurez
montr que vous tiez digne de leur choix. L'occasion peut se prsenter
un jour ou l'autre, il y a tant de bien  faire!...

--Nom de D!... faut-il,  l'ge que vous parlez, en avoir tout de mme
un culot! Vous pouvez vous vanter que vous tes la premire personne qui
ose rouspetter devant moi et qui ne me tourne pas un compliment!...

Il fit glisser sa chaise en arrire, dans un mouvement de colre. Le
pltrier roulait sa casquette entre ses doigts. Sa mre et sa femme se
penchaient de chaque ct du conseiller, pour le calmer.

--Mademoiselle est plus savante que nous autres, vois-tu bien! faut pas
lui en vouloir de ce qu'elle sait parler... Faites donc pas attention,
mademoiselle Cloque, il est un peu butor: c'est l'honneur qui le rend
injuste...

Il roulait un oeil furieux, en cherchant que dire; il allongea le bras
vers le billet et la monnaie d'or rests sur la table, et les attira 
lui; il les couvrit de ses deux mains arrondies comme s'il les y
chauffait. Et il sembla que la chaleur de ce petit brasier montt
dissiper l'hbtude de sa demi-ivresse. Il eut l'air de se raccrocher
tout  coup  une ide perdue. Le pltrier lui lanait des regards  la
fois timides et brlants; les deux femmes d'ailleurs insistaient:

--Tu oublies donc ce que tu sais bien! voyons Loupaing!

Il n'abandonna point toutefois son air farouche; il recogna sur la
table:

--Nom de D...! s'cria-t-il, en regardant Mlle Cloque qui attendait
tranquillement sa quittance: mais c'est qu'elle n'a pas peur!...

--Il n'y a que les mchants qui aient peur, monsieur Loupaing; il arrive
souvent malheur aux honntes gens, c'est vrai, mais ils ne le craignent
point.

--Eh bien! sacr nom! on s'aperoit que vous tes de la vieille garde,
vous! J'en connais plus d'un, avec du poil au menton, qui ne se
tiennent pas si droit sur les jambes... C'est pas du sang de navet qu'il
y a dans votre famille; a se voit; c'est bon  retenir!... On en fera
peut-tre bien son profit, soit dit en passant. Voulez-vous toper l et
qu'on soit bons amis?

Mlle Cloque tonne d'un revirement si soudain, et sans comprendre le
sens nigmatique de ces paroles, dit, en acceptant simplement la
quittance qu'une des femmes lui tendait:

--Monsieur Loupaing, je ne demande pas mieux que nous vivions en bons
termes; il n'a pas dpendu de moi que nous ne l'ayons toujours fait...

Loupaing se leva en la voyant gagner la porte:

--Voulez-vous la lance?

--C'est un peu tard, dit Mlle Cloque, la saison est bien avance pour
que j'arrose mes fleurs!

--a ne fait rien, dit Loupaing, je vous la porterai moi-mme... A quoi
que a sert de s'asticoter, voyons! on n'est-il pas des braves gens?...
Je vous la porterai. Je l'ai dit.

Mlle Cloque salua et sortit.

--Vous ne nous laisserez pas sans nouvelles de cette chre petite
demoiselle! cria la mre Loupaing, sous le porche.




XI

RUNION DE ZLATRICES


Mlle Cloque reut une lettre anonyme en caractres d'imprimerie
dcoups aux ciseaux et prsentant une analogie frappante avec les
elzvirs pais de la _Semaine religieuse_:

     _Si vous voulez connatre les embches qui vous sont tendues au
     sein de l'Ouvroir, faites en sorte de ne pas tre des ouvrires de
     la premire heure, et tenez-vous dans les tnbres du corridor
     extrieur. Alors, ceux qui auront des bouches parleront et ceux qui
     auront des oreilles entendront. On a trouv une faute  vous
     reprocher. Vous saurez laquelle en mditant sur ce texte:_ Un
     bienfait n'est jamais perdu.

               _Sign_ (sic):

     _Quelqu'un de bien inform, sans tre prcisment dans la
     dvotion, et qui veut du bien  son prochain._

Elle affirma  Genevive et elle se dclara trs sincrement  elle-mme
qu'il ne fallait tenir aucun compte de tel avis. Elle chiffonna la
lettre et la jeta au feu avec dgot. Mais, de la nuit, elle ne ferma
l'oeil.

--Si tu veux venir avec moi, dit-elle, le lendemain,  sa nice, tu
verras par toi-mme le cas qu'il faut faire de ces sortes de paperasses.

Vers trois heures de l'aprs-midi, elles sortirent par un temps gris et
dsol de novembre. Mlle Cloque portait  la main son sac  ouvrage
ainsi qu'une petite chaufferette  braise chimique, en cuivre, dont les
dimensions dpassaient  peine celle d'un gros paroissien.

Genevive promenait  ct de sa tante une figure rsigne. Elle
l'accompagnait dans toutes ses courses et semblait partager l'agitation
que causait  la vieille fille l'approche des lections  la prsidence
de l'Ouvroir et de la fte de Saint-Martin.

Elle ne donnait aucun signe d'motion secrte. Elle montrait moins
d'entrain que du temps qu'elle tait au couvent: mais elle avait
dix-huit ans sonns, ce n'tait plus une enfant. Elle n'tait pas gaie:
mon Dieu, cela pouvait s'expliquer par le manque de jeunesse autour
d'elle. Enfin, si elle avait moins bonne mine qu'autrefois, cela tenait
videmment au peu d'exercice qu'elle prenait; et on aviserait  y
remdier aussitt aprs les ftes.

Elles longrent le mur de la chapelle provisoire, tronque dj de
l'appendice qu'habitait encore trois semaines auparavant M. l'abb
Moisan, et offrant  vif la plaie de son flanc mutil, sur le large
espace bant de l'ancienne maison du droguiste.

Elles allaient prendre une petite ruelle faisant suite  la rue Rapin,
pour gagner l'Ouvroir; mais elles la trouvrent compltement obstrue
par les dcombres, et firent le tour par la rue Nricault-Destouches.
Devant la porte, une demi-douzaine de voitures de matre attendaient
dj celles de ces dames  qui leurs occupations ne laissaient que le
loisir de tirer quelques aiguilles  la salle de travail.

On rentrait de la campagne, et les premiers froids concordant avec le
zle des commencements d'anne et des intrigues de l'lection prochaine,
runissaient au complet la pieuse association de bienfaitrices des
pauvres.

Bien que, au dire des mchantes langues, on travaillt moins en fait
qu'en paroles  l'Ouvroir de Saint-Martin, les rsultats taient
loquents, et cette institution fournissait chaque anne aux familles
ncessiteuses un lot considrable de brassires d'enfants, de petits bas
de laine, de layettes compltes, de couvre-pieds au crochet tunisien.
Qu'importait-il, aprs tout, que ces objets fussent imprgns du subtil
parfum de charit qu'y laisse la main mme de l'ouvrire mondaine, ou
qu'ils fussent achets tout faits,  la dernire heure, par les
zlatrices paresseuses?

Dans une vaste salle dont la nudit absolue avait pour but de faire
pntrer jusqu'aux moelles des femmes du monde, le sentiment des affres
de la pauvret, elles se pressaient autour du petit pole de fonte
ronflant, qui supportait une vieille bote de conserves emplie d'eau, et
envoyait dans l'espace vide d'ornement l'clair sinistre de son noir
tuyau en zig-zags. De tristes becs de gaz d'cole primaire, efflanqus,
descendaient du plafond fumeux. Pour tout mobilier: des chaises
grossires; pas mme un porte-manteau. Aux angles de la pice, les
parapluies inclins les uns sur les autres, dans une complte
promiscuit, prenaient des airs boudeurs ou pleurnichards. Le long du
mur, les socques et snow-boots, soigneusement spars par paires,
chacune suintant sa petite mare, billaient avec contorsions leur
veuvage des pieds dvots. Au milieu du dsert d'un panneau, pendait un
lamentable crucifix de grabat.

On respirait une odeur d'eau tide, de roussi et de caoutchouc.

C'tait l que Mlle Cloque,--depuis vingt ans l'me de cette runion,
depuis huit ans honore annuellement de la prsidence,--avait eu la
joie de remarquer, et prcisment ces derniers jours, en dpit de la
lettre anonyme, un regain de la belle union de jadis, de la fconde
entente des mes et des coeurs dans l'amour de Notre-Seigneur, en vue du
bien.

Il tait incontestable que la plupart de ces dames, depuis quelques
semaines surtout, lui manifestaient un empressement qui la touchait.
Elle y reconnaissait une consolation envoye du ciel et destine  lui
faire prendre en patience la mchancet des temps. Non que ces dames se
fussent jamais ouvertement loignes d'elle! La plupart ne lui avaient
point soulev d'opposition dclare: tout au plus donnaient-elles, en
tapinois, quelques gages timides au parti adverse. Peut-tre ne leur
manquait-il, pour trahir, qu'une occasion du genre de celle qui avait
amen la rupture clatante des deux soeurs du fonctionnaire de Grenoble.
Le fait tait qu'elles n'avaient pas trahi.

La prsidente entra en ngligeant, cela va sans dire, de s'attarder aux
tnbres du corridor extrieur.

--Eh bien! ma chre amie, dit aussitt une de ces dames, vous seriez
arrive une minute plus tt, vous interrompiez un vritable pangyrique
prononc en votre honneur par Mme Bzu!...

--Je ne m'en ddis pas, lana celle-ci.

--Oh! fit Mlle Cloque, en souriant, et d'un air confus, mesdames,
attendez que je sois morte!

Et, en prenant la chaise qui lui tait rserve prs du pole:

--Ah! qu'il fait bon, mesdames, se sentir les coudes, par ces malheureux
temps de dsordres et de haines! Dieu nous prserve de la division entre
nous!

--Voil qui s'appelle tre l'interprte du sentiment gnral! soupira
Mme Chevill.

--Ce ne serait certes pas ma faute, dit Mme Bzu, si nous cessions
jamais de composer autour de vous comme une couronne d'un mtal
inaltrable!

--Hlas! dit Mlle Cloque, en priant Genevive de lui enfiler son
aiguille, il souffle autour de nous de telles temptes! Mais, comme rien
n'arrive ici-bas sans la permission de Dieu, il faudra bien qu'un jour
ou l'autre l'ordre soit rtabli... Les consolations nous viennent,
Mesdames, en se donnant la main, comme les malheurs. Et, tenez, voici
qui est de bonne augure, pour ne vous citer qu'un exemple: figurez-vous
que mon propritaire, Loupaing, depuis son lection, est devenu doux
comme un agneau: il m'accable de prvenances...

--Ces gens-l sont tous les mmes. Regardez nos farouches radicaux. Une
fois au pouvoir...

--Dieu ne permet jamais au mal de dpasser certaines limites: il y a
comme une soupape de sret qui s'ouvre au moment o l'on croit tout
perdu.

Mlle Cloque menait la conversation doucement et prudemment, asseyant
l'entente sur des sujets propres  tenir tout le monde d'accord.

Elle caressait en silence un projet cher  son coeur. Son dsir tait de
ramener,  l'occasion de la fte de Saint-Martin, les deux seules
zlatrices qui eussent bris avec elle: elle se promettait secrtement
d'embrasser les demoiselles Jouffroy.

Par contre, on remarquait un embarras chez la plupart de ces dames.
Leurs phrases avaient des terminaisons biaises, des pentes tortueuses
ou de brusques glissades, mnages, semblait-il, en vue de faire
trbucher la plus presse ou d'entraner la plus hardie dans la
discussion d'un sujet qui les possdait toutes.

Mlle Cloque soupira:

--Je ne serai contente, que lorsque toutes les brebis seront rentres au
bercail.

L'allusion aux dissidentes n'chappa  personne, et les penses allrent
aux deux soeurs qui ne venaient plus  l'Ouvroir  cause de Mlle
Cloque, mais qui voyaient les zlatrices des diffrentes oeuvres, et
s'taient, disait-on, fort agites ces dernires semaines.

Les paroles de la prsidente furent suivies d'un silence trop complet.

On entendait les chutes molles de la braise sur la plaque de tle, au
pied du pole ronronnant. Une goutte d'eau coula au flanc de la bote de
conserves, et, surprise par le contact de la fonte brlante, jeta un
long pfuiii dsespr.

Cette gne fut heureusement allge par l'entre de la femme de journe
prpose  l'entretien de la salle. Elle ouvrit la porte rougie du pole
et y agita le charbon  l'aide d'une tige de fer. Elle alluma les quatre
becs de gaz, en annonant qu'il pleuvait. Chacun tourna la tte du ct
de son parapluie.

Un bruit naquit aux environs de Mme Bzu. Il s'largit aussitt et
s'enfla, pareil  ces nouvelles que chacun sait et dont personne n'ose
parler le premier. Mlle Cloque le connaissait comme les autres, car
elle se hta de dire:

--Ce n'est pas vrai! c'est un cancan.

La veille, pendant la messe,  la chapelle provisoire--o Mlle Cloque
retournait en vertu de sa sympathie pour les choses condamnes 
prir--la chaisire lui avait insuffl dans l'oreille: Faut bien vous
dire ce qui est! Eh bien, la demoiselle  ces demoiselles Jouffroy a t
 la chasse avec M. le comte et tout le tremblement. Parat que ce n'est
pas croyable, mademoiselle Cloque! Mais le pire, c'est que ces
demoiselles,--que l'on dit,--l'ont laisse aller  cheval avec plus de
trente messieurs et autant de militaires!... Moi, je n'y suis pour
rien.

Immdiatement une longue protestation s'unit  celle de Mlle Cloque.

--Que rsulte-t-il de cela, dit Mme Chevill, mme en mettant les
choses au pire? Que la jeune fille a t autorise  suivre une chasse 
courre. videmment elle y tait accompagne de plusieurs personnes de
son sexe, et elle tait sans doute confie  la garde de Mme la
comtesse.

--Madame, dit Mme Bzu, ce n'est pas possible, cela ne se fait pas. Une
mre ne confie pas sa fille  une trangre, surtout dans une partie de
plaisir de cette sorte!

--Mais, dit Mlle Cloque, Mme la comtesse n'est pas une trangre pour
ces demoiselles.

--Enfin, vous, ma bonne, confieriez-vous votre nice pour une chasse 
courre?

--Oh! moi, moi, je suis peut-tre un peu rigoriste sur ces
questions-l... Et d'abord, j'aurais une bonne raison de refuser: c'est
que Genevive ne monte pas  cheval.

--Est-ce que la jeune Archambault montait,  Marmoutier? demanda
quelqu'un en se tournant vers Genevive.

La jeune fille rpondit d'une voix blanche et qui semblait touffe dans
sa gorge:

--Oh! non, madame, on ne faisait pas d'quitation  Marmoutier.

--Elle aura donc appris pendant les vacances.

Genevive cousait avec une application, exagre, la tte sur son
ouvrage.

--N'avez-vous pas mal  la gorge, ma chre petite?

--Oh! non, madame, c'est un chat...

--Mfiez-vous des granulations! Et puis, je me permettrai de vous faire
observer, mon enfant, qu'il est trs malsain de travailler la tte
basse...

On fut promptement divis en deux camps au sujet de l'affaire de
Lopoldine  la chasse  courre, l'un soutenu par Mme Bzu qui trouvait
que la conduite de ces demoiselles tait d'une inconsquence et d'une
lgret blmables; l'autre enclin  l'indulgence et qu'avait paru
diriger d'abord la charitable Mlle Cloque, mais dont s'empara bientt
la majorit des dames de l'Ouvroir avec une chaleur dpassant hardiment
l'opinion de condescendance de la prsidente, et qui s'enflamma jusqu'
l'apologie en rgle de ces deux saintes filles dont la vie, toute
d'humilit et d'abngation, s'coulait derrire les murailles d'un
clotre, et dont les opinions modestes n'avaient jamais heurt qui que
ce ft.

Du coup, Mme Bzu s'emporta, et elle fut appuye par Mlle Cloque. Mme
Bzu qui, au su de toutes briguait la prsidence de l'Ouvroir, tait
oppose d'instinct  ce qu'on exaltt aucune des zlatrices. Elle
s'leva contre les tendances neutres et incolores des demoiselles
Jouffroy. En toutes choses, il tait ncessaire d'avoir une foi, un
programme. Or, ces demoiselles allaient  l'aveuglette, se laissaient
mener par les vnements comme des paves  la drive.

Mlle Cloque, qui ne savait point mentir  son opinion, dit:

--Mme Bzu a d'excellents principes.

Ivre de se sentir soutenue par celle mme dont elle ambitionnait la
place, Mme Bzu se lana dans une diatribe  perte d'haleine contre les
demoiselles Jouffroy. Pour se mnager l'assentiment durable de Mlle
Cloque, elle introduisit de ci de l quelques pointes  l'endroit des
Grenaille-Montcontour avec qui ces demoiselles avaient entam des
relations qu'on ne s'expliquait pas.--Dis-moi qui tu hantes et je te
dirai qui tu es. La frquentation des gens  demi-tars ne va pas sans
vous laisser aux mains quelques traces douteuses...

Des allusions aussi malveillantes provoqurent une explosion
d'indignation. Il surgit une arme de dfenseurs aux Grenaille-Montcontour.
On vit tout de suite que leur parti tait loin d'tre affaibli, mme dans
cette rserve d'lite du monde pieux. On les dfendait ple-mle avec
les demoiselles Jouffroy. On et dit que leur cause tait commune.

Cette bagarre n'tait pas prpare. Dans l'intervalle des cris, ces
dames se regardaient, s'interrogeaient des yeux: o allait-on? ne
s'garait-on pas? qui donc allait trouver la transition?

Tout  coup, Mme Bzu blmit. Sa tte maigre et bilieuse trembla, et
les arguments lui manqurent. Le soulvement en faveur des demoiselles
Jouffroy n'indiquait-il pas une arrire-pense politique, un complot
organis en vue d'opposer  sa candidature celle de l'une des deux
soeurs? Comment s'expliquer autrement cette entente chaleureuse en
faveur de filles sottes qui, jusque-l, n'avaient gure fait parler
d'elles? Une telle conjuration, trame dans l'ombre, la prenait au
dpourvu. A quel philtre ces deux vieilles cruches avaient-elles eu
recours pour se constituer une clientle si discipline, et comment
avaient-elles manoeuvr pour que leur projet et pu chapper  ses
investigations?

Mme Bzu rapprocha sa chaise de Mlle Cloque et rsolut d'unir
dsesprment ses propres forces  celles dont pouvait encore disposer
sa rivale.

C'tait un baiser de Judas, impudent et malhabile: la suite du
pangyrique. On n'en fut point dupe. Cette outrecuidance, au contraire,
excita les ennemies de Mme Bzu, tout en favorisant les intentions de
la plupart. Mais Mlle Cloque, toujours fascine avant tout par les
principes, et jugeant que Mme Bzu avait raison dans la circonstance,
donna tte baisse dans le pige.

--Je suis fire, dit Mme Bzu, en prenant la main de sa voisine, de
pouvoir, dans ces malheureuses dissensions, tendre la main  notre digne
prsidente. Je savais bien, en parlant comme je l'ai fait, attirer
l'approbation d'une personne d'un ge et d'un jugement si respectables,
et qui a fourni, elle la premire, l'exemple de rompre avec les gens
dont les demoiselles Jouffroy semblent tre devenues les cratures!...

Mlle Cloque, tout en lui laissant sa main, hochait la tte et lui
faisait signe de ne point manquer  la discrtion.

--Mlle Cloque, poursuivait Mme Bzu, a t encore la premire 
fltrir la pusillanimit de ces demoiselles qui, lors de la grande
protestation du mois de juillet, se couvrirent de ridicule avec leur
aveu d'un fonctionnaire du gouvernement cach dans leur famille, l-bas,
 Grenoble.

--Permettez!... fit Mlle Cloque.

Mais Mme Bzu ne permettait plus rien; elle tait lance.

--Qui a tenu cache, durant de longues annes, l'existence de son propre
frre fonctionnaire, peut  bon droit tre souponn de receler d'autres
fltrissures...

--Fltrissures! s'cria quelqu'un; mais, madame, il n'y a pas de
fltrissures  avoir un frre fonctionnaire.

--De la Sainte-Rpublique! n'est-ce, pas? reprit Mme Bzu d'un ton
sarcastique. Mais madame, ignorez-vous le rle de propagandiste
rvolutionnaire que doit jouer, pour se maintenir en place, le plus
petit percepteur des contributions?...

--Pardon! madame, vous ignorez sans doute que le frre de Mlles
Jouffroy vient d'obtenir une fort belle situation? il est nomm receveur
gnral...

--Ah?

--Mais!... s'il vous plat!... prononcrent en mme temps plusieurs
personnes que ce nouveau titre blouissait.

Mme Bzu, comme les autres, tait sensible  la sorte d'ahurissement
que produit sur les cervelles l'vocation soudaine d'un personnage
puissant, ft-il rpublicain. L'image imprvue du haut fonctionnaire et
jouissant d'un traitement de prfet... lui coupa tous ses moyens.

videmment les demoiselles Jouffroy bnficiaient du lustre que cet
vnement jetait sur leur famille.

A la suite de cette petite douche, des voix aigres-douces s'levrent
dans le groupe qui penchait de plus en plus vers les compromissions.

--Si les hommes dous de hautes capacits se mettaient tous  refuser
obstinment leurs services au gouvernement, c'en serait promptement fait
de notre malheureux pays...

--Le rgime de l'abstention a bien des inconvnients...

--Il nous faut des hommes politiques pour maintenir haut et ferme le
drapeau de la France vis--vis de l'tranger!

Ce langage tait insupportable  Mlle Cloque.

--Un homme d'honneur, dit-elle, ne saurait prter son concours  un
gouvernement anarchique et anti-chrtien, c'est cooprer  la ruine de
son pays!

Il se produisit un silence court et solennel. Toutes sentirent que la
vieille prsidente ultramontaine avait mis le pied sur la
chausse-trappe. Il tait urgent que quelqu'un l'achevt. Ce fut  qui
parlerait la premire:

--Ma chre amie, fit Mme Chevill, quand on fait tant que a la petite
bouche vis--vis des autorits de son pays, on devrait bien ne pas
contribuer d'autre part  introduire des gens sans aveu dans
l'administration de la cit.

On eut les paules allges. On poussa des soupirs. Ouf! a y tait!

--Que voulez-vous dire? fit Mlle Cloque, anxieuse.

--Je m'entends, je m'entends... Il est prfrable de ne pas revenir sur
un vritable traquenard o nous avons eu, toutes ici, la lgret de
nous laisser introduire assez sottement.

--Pardon!... dit Mme Bzu.

On l'interrompit:

--Mme Bzu, votre allie, proteste! Et en effet, il convient de lui
rendre cette justice que c'est elle qui nous a ouvert les yeux. Mme
Bzu n'a donc t ni lgre, ni sotte, puisqu'elle a su, de ses propres
moyens, dcouvrir le pot aux roses...

--Je ne comprends pas, rpta Mlle Cloque.

--On va vous faire comprendre, ma bonne. On vient de parler  ct de
vous, de cratures! Eh bien! il faut convenir que vous en avez qui ne
vous font gure honneur. On se demande en vrit, dans quel but votre
beau zle s'en va s'appliquer  secourir des voleurs de profession: une
misrable, dont la vie, passez-moi l'expression, mesdames, n'est qu'une
fosse  ordures! qu'on est venu nous prner  l'gal d'une sainte, d'une
vierge-mre!...

Mlle Cloque s'aperut qu'il s'agissait de la Pelet, et de son fils que
ces dames avaient contribu  placer dans les tramways.

--Vous voulez parler sans doute de la Pelet, dit-elle. Il est vrai,
hlas, qu'il m'est venu sur son compte de tristes renseignements;
j'ignorais...

--Mais, ma chre, il ne fallait pas ignorer! Par votre ignorance vous
nous avez mises dans de beaux draps!... Que ne vous tes-vous documente
plus tt! Nous avions bien raison de nous mfier! Si nous n'avions pas
courb aveuglment la tte devant votre toute-puissance de
prsidente,--oh! oh! vous nous l'avez fait sentir, le poids de votre
dogmatisme!...--nous n'aurions pas drog, pour vous complaire,  nos
statuts qui nous recommandent la plus grande circonspection dans la
distribution de nos charits, et ne nous indiquent pas, que je sache,
de nous intresser particulirement aux filles-mres!...

--Elle m'tait recommande par le cur de Notre-Dame-la-Riche!

--Ta! ta! ta! nous savons ce que valent les recommandations des curs de
paroisses; ils nous adressent sans cesse le rebut de leurs oeuvres.

--La pauvre fille ainsi que son fils, sa bru et un petit enfant taient
dans la plus noire misre. Si vous les eussiez vus dans le taudis d'o
on allait d'ailleurs les expulser, votre bon coeur...

--Ma chre amie, notre bon coeur c'est une autre affaire; il ne peut,
malheureusement, exercer sa commisration sur toutes les dtresses de ce
monde. Il importe avant tout, pour le renom de notre Oeuvre, que nos
bienfaits ne s'garent pas. La dignit de la vie et la rectitude des
opinions doivent nous servir incessamment de guides dans le choix de nos
protgs. Ce n'est pas  vous qui tes si  cheval sur les principes, de
condamner cette svrit.

--Je comprends plutt la svrit envers les grands qu'envers les
petits, dit Mlle Cloque.

Mais, elle n'osait blmer absolument le langage de Mme Chevill. Elle
se souvenait d'avoir chass la Pelet qui avait mis devant elle des
opinions avances.

--Ce qui est fait est fait, reprit Mme Chevill. Mais il y a du
nouveau...

--Du nouveau? interrogea toute tremblante, Mlle Cloque.

--Si vous l'ignorez, ma chre, c'est que vous continuez  tre mal
renseigne. O donc vous informez-vous de ce qui se passe? Nous sommes
averties de source certaine--mon Dieu, je puis bien vous le dire, c'est
le Frre Gdon qui nous a garanti le fait,--que M. Niort-Caen, pour
l'appeler par son nom, victime d'un vol de la part de _notre_ protge,
va dposer une plainte en police correctionnelle. Mme la comtesse a t
vole, elle aussi; M. d'Aubrebie a avou  Mme Pigeonneau qu'il avait
t vol; enfin Mlles Jouffroy l'ont t. M. Niort-Caen n'a pas de
mnagements  garder vis--vis de nous, et il a rsolu de se plaindre.
Nous verrons un de ces jours dans les journaux rpublicains: _l'affaire
de la protge de l'Ouvroir!_ Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mlle Cloque tait atterre. Par une trange ironie du sort, ces dames
souleves contre elle  cause de son dogmatisme et de son
intransigeance, choisissaient pour l'attaquer le seul fait o son
dogmatisme et son intransigeance eussent t  demi temprs par la
piti. Elle s'tait spare, il est vrai, de la Pelet reconnue indigne,
mais elle n'avait pas os lui nuire en la trahissant prs des personnes
qui la secouraient.

--Mon Dieu, dit-elle, mais si cette malheureuse est condamne, que vont
devenir ses enfants?

--Ses enfants, je vous conseille d'en parler! Savez-vous ce que fait son
fils, _notre_ protg aussi, celui pour qui nous avons obtenu une place
honorable: il s'est improvis orateur de club; il tient chaque soir des
discours incendiaires, et il serait mis  pied depuis longtemps si la
Compagnie n'tait dj entre les mains du conseil municipal.

--Mon Dieu! mon Dieu! soupira Mlle Cloque.

Mme Chevill, le teint anim, venait de jeter sur le cercle de ces
dames le regard d'un _leader_ essouffl qui n'attend plus que les
applaudissements de son parti. Quelques-unes baissrent prudemment la
tte sur leur ouvrage; d'autres se regardaient avec des visages penchs,
soulevant les sourcils et les paules, largissant les coudes d'un air
qui voulait dire: Dame! qu'est-ce que vous voulez! cette vieille Cloque
n'a que ce qu'elle mrite!... Il y en avait de plus hardies qui
faisaient ouvertement les gros yeux en regardant la prsidente, et qui
avanaient des lvres menaantes: J'aurais grand'honte! Enfin quelques
voix se firent entendre:

--Il nous est trs pnible, ma chre amie, d'tre obliges de vous
exprimer un reproche, mais l'affaire, vous tes la premire  le
comprendre, a un caractre de gravit tel!...

--Il s'agit de l'honneur de notre institution!...

--Avouez que vous avez t coupable d'une certaine incurie.

--Il faut appeler les choses par leur nom: ce que vous avez fait l,
c'est trahir les statuts!

Et toutes, aussitt, se rurent  la cure:

--Il ne suffit pas, ma chre, d'avoir des principes!

--C'est trs joli de se monter la tte avec des histoires de Basiliques!
et de faire signer des listes, et d'tre plus catholique que Mgr
l'Archevque ou que le Pape!

--On commet des gaffes, comme le dernier des mortels...

--La pire des imprudences, c'est de prtendre imposer ses opinions 
tous.

--Le mieux est l'ennemi du bien.

Et on entendait, dans le charivari de ces femmes vomissant leur bile:

--... Se plier aux ncessits...

--... Dieu ne demande pas l'impossible!

--... Envoyer promener ceux qui ne sont pas contents!

La pauvre Mlle Cloque que l'motion suffoquait et qui ne voyait plus
clair, tourna la tte du ct de Mme Bzu qui, tout  l'heure, lui
pressait les mains.

On ne put s'empcher de rire. Mme Bzu,  mesure que s'aggravait le cas
de Mlle Cloque, avait petit  petit retir sa chaise, en se
garantissant les yeux, de ses mains sches, comme si la chaleur du pole
l'incommodait. Elle tait maintenant  une bonne distance, et cousait
avec ardeur la manche d'une chemisette de nouveau-n.

Quelqu'un cria sur le petit ton chantant qu'on emploie en province pour
appeler la marchande en entrant dans un magasin:

--Mme Bzu!...

Mme Bzu releva une figure tonne, absorbe. On et jur qu'elle tait
 cent lieues de la question.

Cependant elle comprit  tous les yeux dirigs vers elle, que l'on
exigeait son avis:

--Heu! heu! dit-elle, simulant de n'attribuer que peu d'importance  la
chose, il ne faut point perdre de vue les principes de la charit
chrtienne... Notre digne prsidente a pu se laisser abuser... C'est
avec les meilleures intentions que l'on se laisse aller... parfois...
Mon Dieu! il faut tenir compte de son grand ge.

Genevive, indigne,  bout de patience, et qui comprenait la perfidie
de ces dernires phrases doucereuses, prit sa tante par le bras:

--Tante! allons-nous-en!... viens, viens!...

--Pas encore, ma petite enfant, dit Mlle Cloque dont la voix tremblait;
il ne sera pas dit que mme au grand ge auquel on fait allusion,
j'aurai manqu de tte autant qu'on me le reproche... Et, cependant, il
y aurait de quoi tre trouble, car c'est  cet ge-l, et un pied dj
dans la tombe, que j'aurai encouru le premier blme de ma vie. Non, sans
doute, que je n'en aie mrit d'autres, car je n'ai point la prtention
d'tre parfaite, mais j'ai l'orgueil de dire que la loyaut de mes
intentions m'avait jusqu'ici garantie de si grandes preuves... Ce n'est
pas sans raison que Dieu m'envoie une humiliation... particulire. Je
l'accepte sans rcriminer. Je ne quitterai point mcontente cette
runion o, depuis vingt ans...

Sa voix chevrotta  ce rappel de si longues annes de doux entretien
autour du pole; et un mouvement se dessina dans la salle.

--... O, depuis vingt ans, au milieu d'amitis prcieuses et de si
pieux devoirs pratiqus en commun, j'ai got sans doute trop de
plaisir--Dieu me le fait expier cruellement...--non, ce n'est pas
l'amertume aux lvres, mais au contraire en exprimant ma reconnaissance
 tous les coeurs qui m'ont accord jusqu' ce jour le trsor de leur
sympathie et de leur confiance,  toutes les voix qui, depuis huit
annes, m'ont comble d'un honneur que je rsigne aujourd'hui...

Il y eut des chuchotements, des trmoussements; quelques-unes de ces
dames se levrent; on entendit des Ma chre amie!... Mais ma bonne
amie, on ne vous demande pas cela!...

--Mesdames, reprit Mlle Cloque, je remets ma dmission entre vos mains.
Mes prires, soyez-en assures, se joindront aux vtres afin d'obtenir
du ciel qu'il vous guide sagement dans le choix d'une nouvelle
prsidente. Mes voeux ne cesseront point d'appartenir  l'Oeuvre
sainte,  laquelle j'ai consacr presque le tiers de ma vie...

Aprs le premier mouvement de protestation contre la dcision de Mlle
Cloque, on s'tait rassis, on avait repris son ouvrage et on laissait
parler la vieille fille.

--Mais avant de me sparer de vous, continua-t-elle; je tiens  vous
avertir que le dommage que j'ai pu vous causer par ma faute, s'il est
encore rparable, sera rpar, duss-je y puiser le restant de mes
malheureuses ressources...

Il y eut  et l de petits sourires d'incrdulit. On entendait de
droite et de gauche:

--Des mots!... des mots!...

--Oui, le mot de la fin!...

Mlle Cloque fit un violent effort sur elle-mme; elle dit:

--Aucune rpugnance ne m'arrtera pour viter que le nom de votre oeuvre
soit tran dans la boue. En sortant d'ici, j'irai trouver M.
Niort-Caen...

On haussa les paules. On savait qu'elle avait bris l'avenir de sa
nice pour ne pas la laisser approcher de cette famille; et elle parlait
d'aller trouver le juif Niort-Caen, le destructeur de la basilique
rve, et de l'aller trouver dans l'attitude d'une suppliante!

--J'irai trouver M. Niort-Caen, disait Mlle Cloque, et je le prierai de
renoncer  dposer sa plainte, de la retirer si la menace est
accomplie... Oh! oh! je saurai dcouvrir des termes pour l'adoucir: Dieu
m'aidera. Mais je fais ce serment que, moi vivante, l'Oeuvre de
l'Ouvroir de Saint-Martin ne sera pas tourne en drision.

Sa rsolution devenait inquitante. On avait agit devant elle cette
image de Niort-Caen comme un pouvantail. On avait compt qu' ce seul
nom, elle se ft effrondre.

De tous cts on s'exclama:

--Mais personne n'a exig de vous une pareille dmarche!

--Nous ne sommes pas si froces!

--On dirait que nous vous mettons le couteau sous la gorge!

--a n'a pas de bon sens, vous n'obtiendrez rien...

--A quoi bon tant d'embarras?

Soudain on s'avisa que si, par hasard, elle revenait avec la victoire,
son ascendant pouvait renatre, une rparation lui serait due.
Quelques-unes s'offrirent  l'accompagner.

--Nous ne vous laisserons pas seule dans un moment si critique, dit Mme
Bzu.

--En effet, opina Mme Chevill, on pourrait nommer une dlgation...

Mais Mlle Cloque les arrta fermement de la main:

--La faute que j'ai commise vous est trangre, dit-elle, il ne
convient pas que vous en assumiez  aucun moment la responsabilit: je
serai seule  tenter de la rparer.

Dix personnes se prcipitrent pour lui prsenter son parapluie, ses
caoutchoucs:

--Mon Dieu! mon Dieu! mademoiselle Cloque, que tout cela est donc
regrettable!

--Voyez comme les choses arrivent! qui est-ce qui aurait dit cela, il y
a seulement un quart d'heure?

--Enfin, il faut esprer qu'il n'y a rien de perdu. Tout s'arrangera!

--Et n'oubliez pas, quoi qu'il advienne, mademoiselle Cloque, que vous
avez une amie sur qui compter...

Genevive l'attendait, une main sur le bouton de la porte.

Elles sortirent. Elles avaient toutes les deux le coeur si gros qu'elles
ne trouvrent rien  se dire. La femme de journe les attrapa dans le
corridor:

--C'est-il bien possible que ces demoiselles s'en aillent par un temps
pareil! mais il pleut  plein temps! rentrez donc plutt, je vous
prviendrai quand l'averse sera tombe.

--Non, non, nous sommes un peu presses...

Dehors, il faisait sombre, la nuit tant venue avant que les rverbres
ne fussent allums; la pluie jaillissait trs haut sur les pavs. Les
deux pauvres femmes relevrent leur robe, et le froid les saisit.

--Allons jusqu' la station des voitures, dit Mlle Cloque. Je te
reconduirai  la maison, et j'irai tout de suite l-bas.




XII

NIORT-CAEN


Presque aussitt assise dans le fiacre, Genevive eut un grand frisson
suivi d'un tremblement nerveux qui ne s'arrtait plus. Elle se contenait
depuis une demi-heure,  demi paralyse plutt, par un aspect de la vie
bien nouveau pour elle. Tout d'abord, aux premiers mots ambigus adresss
 sa tante, elle avait cru se trouver mal; puis l'indignation l'avait
soutenue; aux attaques ouvertes, elle avait prouv elle-mme la colre
qui lui semblait si affreuse sur la figure des autres; elle avait eu
envie de parler, elle aussi, mais les mots ne lui taient pas venus, et
elle avait attendu, croyant qu'on allait se battre, ce qui ne lui et
pas paru plus pouvantable. A la fin, le sentiment que ces dames taient
arrives  leurs fins, de longtemps prmdites, et que sa malheureuse
tante sortait de l sacrifie, lui avait caus une suffocation.

--Mon enfant, voyons, ma petite enfant! nous traversons de grandes
preuves; mais il faut du courage.

--Oh!... balbutiait Genevive, comme elles sont mchantes!... as-tu
vu?...

--Nous devons les plaindre; elles sont dans l'erreur. Ce qui leur pse,
ce sont mes ides arrtes; elles croient qu'on peut faire le bien en se
laissant tourner aux quatre vents. L'exprience les instruira... Allons,
mon enfant, tche de te remettre, on va se demander ce que tu as eu...

La voiture s'arrta  la petite porte de la rue de la Bourde.

Genevive embrassa sa tante qui lui dit:

--Va te reposer, je serai rentre pour dner.

--Oh, ma pauvre tante! quand je pense que tu vas l-bas... comme a doit
te coter!

La porte s'ouvrit avant qu'on et sonn. C'tait la mre Loupaing qui
sortait. Depuis qu'on se faisait assaut de prvenances, les Loupaing
avaient obtenu le droit  ce passage rserv par contrat  la seule
locataire.

--Baisse ta voilette, dit vivement Mlle Cloque.

Mais l'oeil alerte de la mre du plombier avait eu le temps de saisir, 
la lumire de la lanterne, les traces surabondantes de l'motion de la
jeune fille.

--Eh! cette chre demoiselle! s'cria-t-elle, en ouvrant son parapluie
sur la tte de Genevive, n'avez-vous point eu quelque accident, par
hasard?

--Mais non! mais non! lanait Mlle Cloque, de l'intrieur de la
voiture. Dpche-toi de rentrer, Genevive, tu vas tre trempe...

--Eh! l, mon Dieu! dit la mre Loupaing, un malheur est si vite
arriv!... Vous voil donc repartie toute seule, mademoiselle Cloque,
faut-il que je dise au cocher o c'est que vous allez?

--Vous tes trop bonne; dites-lui, s'il vous plat, de me conduire
jusqu' Notre-Dame-la-Riche.

Ce ne fut que plus loin, au tournant de la rue, devant la caserne, que
Mlle Cloque baissa la glace et dit au cocher:

--Vous me mnerez jusqu' la Rampe de la Tranche,  droite, vous savez
bien, la grande proprit avec une maison neuve...

Le cocher, ruisselant, montra la grimace de son profil:

--Chez le juif? dit-il.

--C'est a.

La voiture roula, sous la pluie, dans la triste rue aux longs murs
monotones. Les becs de gaz s'allumaient; une troupe d'enfants sortait
d'une cole, trois ou quatre sous le mme parapluie, criant,
riant, courant. On passa devant la noire faade sculpte de
Notre-Dame-la-Riche; puis, par une srie de petites rues o de vieilles
maisons du moyen ge formaient des saillies pittoresques, on aboutit
aux quais de la Loire, qu'on remonta jusqu' l'entre du pont de pierre,
entre les deux squares o les statues blanches de Rabelais et de
Descartes baignaient leur marbre dans l'ombre diluvienne.

De l, Mlle Cloque apercevait la double ligne droite indfinie des
rverbres, prolonge au del du pont immense par la Rampe de la
Tranche qui s'lve en pente douce et se perd  l'horizon. Et elle
laissait ses yeux aller sur cette guirlande lumineuse tablie l ce
soir, lui semblait-il, comme pour solenniser sa monte au calvaire. Le
vent d'Ouest plaquant l'eau  baquetes sur la glace de gauche, le large
fleuve ne se laissait deviner par elle que sur la droite, dessin par
les lumires des jetes tant de fois parcourues lorsqu'elle allait 
Marmoutier. Des souvenirs nombreux et confus revenaient  son esprit
agit, troubl et meurtri par la rapidit des vnements. Elle les
chassait; elle voulait ne s'appliquer qu' prparer ce qu'elle allait
dire, en arrivant l-bas. Les battements de son coeur lui rappelaient
ses vingt ans, son pas de somnambule en arrivant dans la rue d'Enfer au
bout de laquelle tait la maison du grand homme!...--Qui donc conduit
les timides, quelle force trange les mne et les soutient dans ces
dmarches rsolues o ils vont comme  la mort?--Malgr elle, son
imagination parcourait l'intervalle entre l'motion de jadis et celle
d'aujourd'hui.

Que de choses coules! que de tristesses! Et que de vrit dans les
paroles prononces par le beau prophte, en la relevant, dans
l'antichambre, en prsence des domestiques! La mdiocrit? Elle pleuvait
comme l'eau du ciel. Tous l'adoptaient, la proclamaient ouvertement:
c'tait la devise des temps nouveaux. On l'embrassait de cet lan
d'universelle paresse qui prcipite le monde vers le moindre effort,
vers le petit confortable physique et moral, vers une espce de srnit
goste et sans grandeur. Qui sait, cependant, avait ajout
Chateaubriand, s'il ne natra pas de ces autres conditions de la vie
nouvelle, une sorte d'hrosme que l'on a ignore jusqu'ici? Ah! quant
 cela, par exemple, elle n'en pressentait pas la ralisation! Elle
tait trop vieille, elle n'assisterait qu' la dcrpitude...

Et la voiture tait dj engage dans la Rampe de la Tranche, que la
pauvre fille n'avait pas encore mis en ordre deux ides, parmi les
choses qu'il allait falloir dire tout  l'heure. Mon Dieu! fit-elle,
nous voil dj arrivs!... Elle eut un lger dsir,  peine formul,
un peu lche: Peut-tre, ne sera-t-il pas chez lui!... Mais son
sentiment du devoir lui redonna immdiatement du courage. Cependant,
comme le fiacre, ayant franchi la grille ouverte, s'lanait avec
coquetterie, au trot, sur la pente montante des alles du parc, une
ide glaciale la saisit: Ce que je viens faire l, c'est par acquit de
conscience: je n'obtiendrai rien. Et tout le monde est contre moi, aussi
bien mes frres en Jsus-Christ que ce fils de ses bourreaux... Mon
Dieu, que vous ai-je fait pour que vous ayez voulu l'humiliation que je
vais souffrir ici?

Aprs quoi, elle ne pensa plus qu' une chose,  ne pas se faire arrter
 la grande entre,  passer d'abord par les communs demander si M.
Niort-Caen est l, si on peut lui parler  lui tout seul.

Mais, des communs, on renvoya la voiture devant le perron abrit par une
marquise et donnant sur le vestibule. Deux domestiques accueillirent
Mlle Cloque. On la dbarrassa de son parapluie.

--M. Niort-Caen? demanda-t-elle. Je dsirerais avoir un entretien
particulier.

Elle donna son nom. On la fit entrer dans une petite pice chaude o une
lampe, sur une table  tapis de billard, clairait des journaux et des
revues. L'impression dominante pour elle, ici, c'tait que cette maison
tait vide de toute pense comme de tout signe chrtiens. Elle se
sentait sur une terre trangre. Elle n'et pas t tonne si l'air
qu'elle y respirait y et port une odeur insolite.

Elle tressaillit. Une voix qu'elle reconnaissait pour tre celle de la
belle Rachel appela dans une pice voisine:

--Marie-Joseph!

Marie-Joseph tait l. Mlle Cloque pensa  Genevive,  ce qui aurait
pu tre. Si les vnements de Saint-Martin n'avaient pas fait clater
brutalement les antinomies des moeurs et clair les penchants secrets,
Genevive serait peut-tre l, ce soir, et elle-mme, s'apprtant 
dner  la table d'un juif.

Mlle Cloque ne connaissait pas Niort-Caen. Du temps qu'elle frquentait
les Grenaille-Montcontour, le pre de Rachel habitait encore Paris, la
maison prsente n'tant pas acheve; et lorsqu'il venait par hasard chez
les parents de sa fille, il vitait, avec une prudence extrme, que sa
prsence y ft la moindre sensation. Quant  lui, sans avoir jamais
rencontr la vieille fille, il tait amplement difi sur tout ce qui la
concernait, et par l'union qui avait failli se conclure, et par les
affaires de Saint-Martin.

Au bout d'un quart d'heure, on vint la prvenir que Monsieur
l'attendait. Le temps lui avait paru  la fois long et trop court. Elle
n'tait pas prte. Elle se sentait des jambes de chiffon; elle
contenait son coeur. Elle trbucha contre la corne d'un tapis, et dut
s'appuyer au bras du domestique qui la prcdait. Elle disait  cet
homme:

--Ce que c'est que d'avoir de mauvais yeux!

Cependant, quoique mue, elle gardait sa fiert. Elle croyait porter
derrire elle la grande ombre de la Basilique qu'elle avait agite sur
la ville, et elle comptait tre traite par Niort-Caen avec la
considration qu'on accorde  l'ennemi.

On lui fit traverser de nouveau l'antichambre; on ouvrit une porte, puis
une autre, et, au fond d'une grande pice,  une table encombre de
dossiers et de paperasses, elle vit Niort-Caen.

Une lampe  globe dpoli laissait sa figure en pleine lumire; on n'en
apercevait qu'une masse adipeuse et de couleur jaune, et des cheveux
drus,  courte ondulation naturelle, grisonnants  peine et spars par
une raie.

Il se leva lorsqu'on annona la visiteuse, et sa taille se ploya sans
que sa physionomie exprimt rien. D'un geste bref il indiqua un sige.

Mlle Cloque fut blesse par sa premire parole.

--Je vous ai fait attendre, dit-il, parce que j'avais un travail 
terminer et que je prfrais vous couter  mon aise.

Ce n'tait pourtant que l'expression un peu crue d'une franche
serviabilit.

Elle lui exposa en quelques mots l'objet de sa visite, s'efforant,
malgr elle,  supprimer les parenthses, les mille considrations
morales qui faisaient corps dans son esprit avec la question principale,
mais qu'un secret instinct l'invitait  juger oiseuses, en face de cette
figure.

Il avait repris sa place  la table, un coude appuy au fauteuil de
bureau; il se tenait la mchoire infrieure, d'une main trs blanche,
assez fine, que dparaient de vilains doigts. Il portait de courtes
ctelettes descendant des tempes. Toute la face tait noye dans une
graisse molle, cireuse et mobile o les yeux, le nez et la large bouche
rase semblaient se dplacer et voguer en dsordre comme des paves sur
une eau mouvante. Sa main nerveuse remontait par moments jusqu'au front
aux rides puissantes, puis redescendait en appuyant fortement sur toute
cette cire qui en semblait modele  nouveau. tait-ce un tic, une
lassitude des muscles, un massage rparateur, ou une manire de masquer
son visage? La tte penche sur le ct, les genoux croiss dans une
attitude un peu sans faon, prtant de biais sa large oreille, il se
ptrissait et se reptrissait.

Ds qu'il comprit que l'essentiel tait dit, il arrta Mlle Cloque,
d'un signe de la main, et, pour la premire fois, la regarda.

Il ne voyait d'elle que la flamme ardente de ses yeux foncs, qui
tincelait dans sa face blme; le reste de sa personne, noire, se
confondait presque avec la teinte sombre du sige.

--Parfait! dit-il, d'un timbre mtallique qui fut dsagrable. En
rsum, mademoiselle, vous venez me trouver pour me prier de faire en
sorte qu'il n'y ait pas de suite  la plainte dpose par moi contre la
fille Pelet?

Comme il semblait peser ses expressions, Mlle Cloque comprit que la
plainte tait dj dpose. Elle dit:

--C'est cela mme, monsieur.

--Il est clair, reprit-il, que vous devez porter  cette fille un
intrt tout particulier pour vous tre charge d'une dmarche...

Ce fut elle qui l'arrta:

--Rien ne me cote, monsieur, lorsqu'il s'agit non de moi, mais de
l'intrt collectif d'une institution de bienfaisance.

Elle tait choque qu'il ft une allusion  la rpugnance qu'elle devait
prouver. Mais elle comprit, par la suite, qu'il n'y mettait point de
mchancet; il s'informait seulement, sans souci de dlicatesse.

--Je tenais, dit-il, et nullement froiss de sa riposte vive,  savoir 
quel degr vous tiez attache personnellement  la fille Pelet.

--C'est bien simple, monsieur. Je l'avais chaudement recommande; je
suis jusqu' un certain point responsable...

--Il ne s'agit pas de cela! L'employiez-vous  quelque ouvrage? Vous
rendait-elle des services dont la privation dt vous tre nuisible?...

--Mais non, monsieur.

--En quoi donc souffrirez-vous de son internement?

--Mais, je vous rpte, monsieur, que j'ai cri sur les toits que
c'tait une sainte femme, que je l'ai fait agrer au nombre des pauvres
de l'Ouvroir de Saint-Martin, et que toutes ces dames elles-mmes se
trouvent compromises, en quelque sorte, par une poursuite contre leur
protge...

Il se renversa dans son fauteuil, s'empoigna d'une main les sourcils
entre le pouce et l'index et en ramena la peau mobile,  gros plis,
jusqu' la racine du nez. Sa bouche bauchait une affreuse grimace
dcouvrant les dents.

--Je ne comprends pas bien, dit-il.

Elle allait reprendre, tout  fait tonne de cet enttement. Mais il
n'aimait pas se faire dire deux fois la mme chose. Il l'arrta:

--La fille Pelet m'a vol, dit-il; elle a commis autour de ma maison
plusieurs vols manifestes.

Mlle Cloque inclina la tte.

--Vous le reconnaissez. Il en rsulte donc que vous avez t abuse en
tenant cette fille pour recommandable, et que vous avez abus l'Ouvroir
de Saint-Martin, en la lui recommandant?

Mlle Cloque fit un signe d'acquiescement et de regret, toujours choque
de son insouciance  viter les termes pnibles.

--Cette fille, reprit Niort-Caen, nuisible par ses instincts, l'est
devenue dans des proportions beaucoup plus graves par l'ascendant
qu'elle a reu de ce double concours. Voulez-vous donc lui maintenir
cette sorte de brevet qui lui permet d'oprer impunment?...

--Je ne dis pas...

--Que dites-vous donc?

--Je dsirerais viter du bruit...

--Du bruit? fit-il, comme s'il persistait  ne pas comprendre ce motif
d'ordre moral; mais il ne s'agit pas de bruit: il s'agit de coffrer une
voleuse.

--Nous craignons les commentaires des journaux... On est peu gnreux,
par le temps qui court; la charit elle-mme ne trouve pas grce devant
les inimitis politiques... Mon Dieu, monsieur, il est certes bien
dlicat de m'ouvrir devant vous de ces questions, puisque, hlas! de
profonds fosss nous sparent... Je m'adresse  votre intelligence que
l'on dit trs haute. Eh bien! monsieur, vous devez comprendre combien
c'est une chose pnible de voir une institution renomme pour ses
bienfaits  la cause de l'humanit (l'intimidation de Niort-Caen lui
faisait employer des mots qui n'taient pas de la langue chrtienne), de
voir, dis-je, cette institution expose aux railleries et aux quolibets
de plumitifs trop heureux...

--En un mot, interrompit Niort-Caen, l'Ouvroir de Saint-Martin _voudrait
ne s'tre pas tromp?_

Il dit cela d'un ton doux, en appuyant sur les mots, mais sans ironie
apparente. C'tait mettre si justement le doigt dans la plaie, qu'elle
n'osa dire oui.

Elle ouvrait de grands yeux et restait bouche be. Il n'exigea point de
rponse. Mais il dit, et cette fois-ci, sans dissimuler la malignit du
ton:

--Il y a bien les faits qui sont l...

Il la regarda du coin de l'oeil. Elle ne perdit point l'quilibre, et
poursuivant le dveloppement logique de son point de vue  elle:

--Il y a des considrations qui peuvent primer les faits. Sauvegarder,
par exemple, l'honneur d'une institution...

Il jeta tout  coup sa tte en avant:

--Hein? s'il vous plat?...

--Je dis: sauvegarder l'honneur...

--Excusez-moi, dit-il, je n'entends pas bien le sens de tous vos termes.
L'honneur d'une institution me parat tre, lorsqu'elle a commis une
erreur, de le reconnatre loyalement, pour la rparer si c'est possible.

--Cependant, monsieur, s'il y avait moyen de rparer cette erreur sans
s'attirer la dconsidration qui ne manque pas de rsulter d'un aveu de
faiblesse?...

Il ne put s'empcher de sourire imperceptiblement.

--L'honneur! dit-il, je crois que j'arriverai  comprendre ce que c'est.
C'est une espce de tyrannie d'origine despotique, qui dcrte
l'impeccabilit soit d'un individu, soit d'un groupe, et prvoit les
moyens de coercition  employer pour maintenir, jusque malgr
l'vidence, la considration attache  cette perfection arbitraire.
Celle-ci vient-elle  tre prise en dfaut, s'il s'agit d'un individu on
recourt  la force et on tire l'pe, selon d'antiques usages, pour
prouver que le fait imput n'est pas vrai; s'agit-il d'un groupe, on
touffe, encore par la force, les traces de la dfaillance, et la
renomme est sauve...

--Oh, monsieur, je vous en prie, n'piloguons point sur les mots, je
crains que nous ne nous entendions pas. Je ne suis pas assez loquente,
moi, pour trouver des dfinitions. Tout ce que je sais, c'est que, dans
ce que nous entendons par l'honneur, de pre en fils, il y a un idal 
atteindre, tandis que je n'en vois gure dans ce qu'on nous propose de
mettre  la place. Celui qui tient absolument  ce que les taches ne
paraissent pas sur son habit--quelle que soit sa recette pour les
effacer,--est bien prs d'viter de se tacher. Quand il sera de mode que
tout monde se dgraisse sans pudeur, on ne prendra plus gure de
prcautions pour garder ses vtements intacts.

Niort-Caen leva ses sourcils en se frottant toujours la main sur la rpe
de sa peau rase. L'clair de ses yeux montrait qu'il comprenait. Et il
s'intressait certainement  cette bonne femme assise l devant lui, qui
tait sa drisoire adversaire, d'avance vaincue, mais jamais dcourage,
et qu'il sentait meurtrie jusqu' n'tre plus qu'une plaie vivante.

S'il et t logique qu'il lui parlt, quel colloque!

Il tait n sans aucune servitude d'esprit; il possdait un sens
critique impitoyable; il apportait dans ses entreprises une tnacit
humble, patiente et muette; il venait inculquer son fructueux
positivisme  une ville de province franaise toujours un peu prompte 
donner dans le miroir aux alouettes. Elle, elle tait l'hritire fidle
d'une race fire, sensible, capricieuse, imaginative. C'tait par
orgueil encore qu'elle implorait le destructeur systmatique de ses
dernires chimres. Elle l'implorait sans bassesse, et,  la froide
raison que lui opposait la nouvelle puissance, quand elle agitait, en
signe de ngation, les maigres dentelles de son chapeau de dvote,
l'oeil d'un pote et pu voir encore remuer en claquant au vent les
bannires des Croiss.

--Revenons au fait, dit Niort-Caen, en lui coupant le secret plaisir
qu'elle avait  faire parade de ses ides.

Elle tendit une main et pencha la taille, persuade qu'il allait, d'un
mot, lui casser net toute esprance.

En effet, il dit:

--Ma plainte a t dpose rgulirement; l'affaire suit son cours. Je
n'y puis plus rien... Ce n'est pas  moi d'aller dire au juge: Je me
suis mis le doigt dans l'oeil; je suis venu vous dranger inutilement:
la fille Pelet est la plus honnte mre de famille...

Mlle Cloque se leva:

--C'est bien, monsieur, il ne me reste donc plus qu' vous saluer.

--Croyez, mademoiselle, que je regrette personnellement de ne pouvoir
vous donner satisfaction.

Et elle rpta encore:

--Ainsi donc, rien?

--Rien du tout.

Elle s'tait menti  elle-mme en se disant sans espoir lorsqu'elle
tait entre ici: elle n'avait jamais cess de croire qu'un mot,--que
Dieu lui inspirerait, peut-tre,--parviendrait  troubler son ennemi.

Et, cingle comme d'un coup de fouet, par les trois petits termes secs
et catgoriques de la ngation de Niort-Caen, cette cervelle de
catholique que n'atteignait pas la notion de l'impossible, ne
franchissait encore qu' petits pas le long tapis de la grande pice,
dont chaque fleur imprime au centre de losanges qu'elle comptait,
prenait la figure, pour sa foi tenace, d'une raison d'esprer.

Sur quoi comptait-elle? tait-elle folle ou stupide?

Elle attendait de Niort-Caen ce qu'elle avait vainement attendu du ciel:
un mot! Un mot qui dpost en elle le germe d'une nouvelle srie
d'esprances. Elle n'exigeait pas que ce mot ft logique ou repost sur
des promesses solides et fcondes, mais bien qu'il ft un mot. Quand il
n'et valu qu' adoucir cette fin d'entretien un peu rude; quand il et
t presque clairement mensonger; quand il n'et t que gonfl de vent
comme une bulle; de savon phmre mais qui monte et brille au soleil,
elle et t heureuse.

La terrible et magnifique magie verbale s'imposait  cette vieille
imagination latine en dtresse. Et, en couvrant une  une, de ses
bottines de satin humides, les fleurs inscrites dans les losanges du
tapis de Niort-Caen, elle pensait  cet autre homme qui l'avait jadis
reconduite aussi, avec une certaine froideur,  la porte de sa maison,
mais qui avait su dposer en elle des paroles dont elle avait vcu.

Niort-Caen n'eut pas l'ide de prononcer un mot. Il la salua.

Un domestique se prsenta aussitt pour l'accompagner  sa voiture. Elle
aperut un brillant couvert mis dans la salle  manger. Comme elle
posait le pied sur la premire marche de l'escalier descendant  la
marquise, elle entendit une porte s'entr'ouvrir avec prcaution, et il
lui sembla, sans que ses yeux lui permissent de distinguer bien, que
quelqu'un la regardait par l'entre-billement.

--Voyons! Lopoldine! lana de l'intrieur une voix qu'elle reconnut.
C'tait celle de Mlle Jouffroy, la cadette.

Tel tait son trouble qu'elle ne chercha pas  s'expliquer la prsence
des Jouffroy chez Niort-Caen; elle tomba dans le fiacre qui reprit sa
course sous la pluie.

Elle n'prouvait qu'un aplatissement; il lui semblait qu'on se ft assis
sur elle, qu'on l'et pitine. Elle resta ahurie le long de la descente
de la Tranche. Un employ de l'octroi en ouvrant la portire  l'entre
de la ville, la fit sursauter.

--Rien  dclarer?

--Non, non! fit-elle, je n'ai rien  dclarer.

Et elle pensa  son dnuement. Elle revoyait, sous la lampe, au fond de
la grande pice, la figure de celui contre qui elle venait de se briser
les ailes comme un pauvre oiseau de mer dsempar qui se heurte  la
dure lentille du phare. Son oreille tait pleine du timbre mtallique et
des syllabes nettes et comptes, qui tranchaient, au tissu de la
conversation, exactement ce qu'il fallait, exclusivement ce qu'il
fallait. C'tait bien l'homme qui rduisait l'glise de Saint-Martin 
la dimension d'un mouchoir de poche: l'indispensable pour la petite
pit moderne! l'homme qui transformait un quartier vou  Dieu en un
profane champ de foire! Et, tout ce qu'elle et d lui dire, lui montait
 prsent  la tte et se formulait sur ses lvres: Mais non! fit-elle,
il n'aurait pas compris. C'tait pour la mme raison qu'il tait rest
silencieux.

La voiture s'engageait sur le pont; il y avait une foule presse, sous
les parapluies,  la station des tramways; elle croisa deux de ceux-ci
qui se suivaient un peu plus loin, bonds et faisant chanter leur petite
corne.

Il se produisit un encombrement autour d'une grande tapissire dont les
chevaux taient tombs sur le pav glissant. Elle cria au cocher:

--Prenez bien garde!

Les choses extrieures s'emparaient peu  peu de son esprit fatigu.
Elle faisait des efforts pour distinguer les voitures et les pitons,
pantalons et jupes retrousss, comme si elle s'intressait  quelque
chose.

Au lieu de reprendre les quais, le cocher fila tout droit par la rue
Royale, entre l'Htel de ville et le Muse municipal.

Elle vit l'htel du Faisan; elle reconnut Mlle Zlie qui apparaissait 
l'intrieur de la ptisserie, comme si elle avait le cou et la taille
coups par les tagres de verre. Elle lut,  haute voix, dans une
hbtude de pense, les grandes lettres d'or de Mnick,
chirurgien-dentiste amricain. Et en les rptant, elle se souvint
qu'elle devait faire soigner Genevive qui s'tait plainte d'une dent.
Pauvre enfant! dit-elle, pauvre petite enfant! Et par le moyen de sa
nice  qui elle se devait corps et me, le sentiment de sa misre
prsente lui remonta tout entier.

Pour la premire fois de sa vie, elle prouva l'amertume particulire
que cause l'isolement au milieu du monde: la sensation que tous les
tres ne vous sont de rien, pensent autrement que vous, s'en vont, d'un
pas plus ou moins rapide, dans des directions contraires  la vtre.

Le fiacre allait lentement dans l'troite rue de l'Ancienne-Intendance.
A la rue Saint-Martin qui s'largissait, il s'lana et passa rapidement
devant le magasin Pigeonneau-Exelcis. Mlle Cloque eut le temps de
distinguer qu'il tait  peine clair. Cette pauvre Mme Pigeonneau,
qu'allait-elle devenir?

On tourna l'ancienne glise Saint-Clment condamne aussi. Je suis
comme elle, se dit Mlle Cloque, je suis trop vieille, on me
supprime!...

--Vous dites?... une heure trois quarts? fit-elle en tendant la monnaie
au cocher, autant dire deux heures, allez, allez!

--Merci bien, la bourgeoise.

Et il ajouta, satisfait de sa course:

--Pardi! c'est pas les plus riches qui sont les plus gnreux.

De quel coeur elle embrassa sa nice! Celle-ci, devant un tel lan, crut
que tout allait bien. H! non, c'tait le contraire.

Mariette, aux cent coups,  cause du retard du dner, ce qui ne s'tait
jamais vu; ah! on en voyait de belles au jour d'aujourd'hui! les
pressa de se mettre  table. Quand Mlle Cloque eut achev le rcit de
sa visite, elle dit:

--Et tu ne sais pas qui est-ce qui dnait l-bas ce soir?

Genevive eut un soubresaut de tout le corps, qu'elle comprima par un
effort de volont. Et elle rpondit aussitt  sa tante qui ne l'avait
pas vue plir:

--Je parie que ce sont Mlles Jouffroy avec Lopoldine.

--Comment sais-tu a?

--Je n'en sais rien, je devine. Qu'est-ce que a a d'extraordinaire
d'ailleurs, qu'elles dnent l-bas, puisqu'elles vont bien  la chasse
avec... les autres?

--Les autres, les autres... oui, mais ces juifs?

--Eh bien! dit Genevive, dont le coeur battait  rompre, et qui se
commandait une voix unie, une voix d'automate: c'est la mme famille, en
somme, et comme Lopoldine ne tardera pas  en faire partie...

--Comment! s'cria la tante, qui est-ce qui t'a dit a?

--Personne.

Il y eut un moment de silence.

--Personne ne t'a dit cela? reprit Mlle Cloque. Mais alors comment
t'es-tu mis cette ide-l dans la tte?... Il faut bien que tu aies
rumin cela toute seule. Moi, je n'ai pas entendu parler de ce que tu
dis.

Genevive ne rpondait pas. La tante hsita, fut plusieurs fois sur le
point de prononcer un mot qui n'en finissait point de sortir. Elle lui
dit tout  coup:

--Mais tu y penses donc?

Genevive eut un petit tremblement des paupires. Une de ses mains, sans
qu'elle y prt garde, tordait en bouchon la partie retombante de la
nappe, et des plis concentriques se formaient sur la table, jusqu'au
dessous de plat.

--Prends garde, dit Mlle Cloque, tu vas renverser la carafe...

Genevive passa la main sur la table pour aplanir la nappe ainsi
souleve. Elle dit en ayant l'air de rire:

--Crois-tu? j'ai encore des manies de pension: je m'amusais  faire
comme a pendant qu'on mangeait des lentilles.

Et la question en resta sur ce dtour qui voilait trop mal un terrible
aveu. Chacune de leur ct, les deux malheureuses tremblaient, Genevive
puise du poids de son secret, prte  se rendre, secoue de l'ivresse
de crier sa douleur; sa tante perdue, affole, terrorise, par-dessus
toutes les misres de cette journe nfaste, de dcouvrir l'horrible mal
qui rongeait le coeur de la jeune fille. Mlle Cloque, levant les
yeux--qui voyaient clair tout de mme quand elle le voulait
absolument,--surprit une larme qui coulait sur la joue de Genevive
tandis que ses lvres se contractaient dans un effort de volont
acharne.

Elle se leva.

--Il ne faut pas te faire mal comme cela, si tu as envie de pleurer, ma
pauvre fille... Ce n'est pas de ta faute; mais nous sommes bien
malheureuses!...

Alors Genevive clata.




XIII

LES DEUX BLESSES


La premire question de Mlle Cloque, aprs le tumulte de cette scne,
avait t:

--Mais pourquoi ne m'as-tu pas parl?

--Tu crois que c'est facile! disait Genevive; a ne vient pas comme a,
je t'assure... Et puis,  quoi bon te donner encore des ennuis,
puisqu'il n'y avait pas  revenir sur ce qui tait fait? Je savais bien
que c'tait impossible, va; je comprenais bien toutes tes raisons; je ne
t'ai jamais donn tort... Seulement j'avais espr, oui, tout au fond de
moi, j'avais espr toujours que peut-tre _il_ comprendrait, lui, que
nous n'tions pas faites pour son monde et que, s'il le voulait bien,
nous pourrions vivre  part, lui et moi, avec toi, je ne sais o, je ne
sais comment. Mais est-ce qu'il n'y a pas toujours moyen de s'arranger
quand on y tient?...

--Alors tu comptais?...

--Je ne comptais sur rien; j'esprais!... Ce n'est que Lopoldine qui
m'a fait peur. Oh! quand je l'aie sue de retour ici, aprs ses vacances,
j'ai bien compris tout de suite pour qui elle revenait. Et, comme je la
connais, je me suis dit: elle arrivera  bout de ce qu'elle voudra. Tu
te souviens quand nous les avons laisss  la ptisserie, en arrivant de
Marmoutier? Je les ai vus qui causaient ensemble. Il y a quelque chose
qui m'a serr le coeur, l, comme avec une griffe!

--Pauvre enfant! ma pauvre petite enfant!

-Et on avait essay de se taire. Mais la porte des secrets demeurait
entr'ouverte, et les aveux inhabiles, alourdis par la longue prison, se
pressaient confusment  l'issue nouvelle. Genevive s'ingnia  ramener
elle-mme la conversation sur un sujet que la tante cartait. Elle en
vint  gner la pauvre fille par l'exubrance de ses panchements.

Elles travaillaient ou lisaient, chacune  son coin du feu, dans la
chambre aux tentures de cretonne. Le livre, la tapisserie ou le crochet
leur tombait des mains; on regardait les bches crpiter; on tisonnait
un peu; on entendait un gros soupir; on recourait  des stratagmes pour
viter de se rencontrer les yeux; et en face de cette chemine garnie de
pieuses images et qui portait les quatre vestiges des basiliques de
Saint-Martin, dans cette atmosphre d'austrit rigide, un flot fusait
soudain, comme par l'invisible dfaut d'une cloison tanche,
grossissait, brisait les parois, inondait tout: le hardi dbordement de
l'amour que soulve parfois le plus innocent des coeurs.

--Te souviens-tu, faisait tout  coup Genevive, d'un jour que tu m'as
dit: Mais qu'est-ce que tu trouves donc de si intressant  ce catalpa,
pour le regarder comme cela?

--Eh bien?

--Eh bien! entre les feuilles, en regardant  droite de la fontaine, il
y avait un trou qui dessinait exactement _son_ profil. Je t'assure, il y
avait jusqu' une pointe pour la moustache qui revient comme cela en
avant...

Et  l'aide du doigt, elle indiquait le dessin, d'un petit geste en
spirale.

--Genevive!...

La pauvre tante rougissait, croisait les mains, invoquait les Saints du
paradis. Ses remontrances se heurtaient  la candeur parfaite des
confessions de la jeune fille. Elle avait consult l'abb Moisan qui
avait conseill la lecture d'ouvrages difiants. Le marquis d'Aubrebie
avait surpris ce qui se passait et donn son avis sans qu'on le lui
demandt: Laissez-la parler, ma chre amie, laissez-la parler, cela
s'chappe par l. Mais menez-la dehors, faites-lui faire des
promenades.

L'abb Moisan tait revenu quelque temps aprs en proposant un mariage
avec un petit notaire appartenant  une famille des plus honorables.

--Comment voulez-vous, avait object Mlle Cloque, qu'il puisse tre
question de mariage dans l'tat o elle est? Laissons passer le temps.

Le temps avait pass non sans un accompagnement de cruauts nouvelles.
Les disgrces particulires de la tante avaient fourni une triste
diversion aux souffrances de la nice. C'tait peut-tre  l'excs mme
de leur dtresse qu'elles devaient l'une et l'autre d'avoir support ces
mois nfastes. Leurs infortunes les avaient rendues indulgentes  leurs
plaintes rciproques, et finalement, il leur montait un farouche plaisir
des pires sujets cent fois retouchs en commun, comme si la douleur
humaine portait en soi son remde, et, ayant atteint les extrmes
limites, se pansait elle-mme  l'aide de ses claboussures.

Un jour cependant, une pudeur avait clos les lvres de la petite
amoureuse, c'tait lorsque l'annonce du mariage de Marie-Joseph avec
Lopoldine tait devenue officielle. Durant des semaines, on n'avait
plus prononc un seul nom pouvant rappeler de prs ou de loin les deux
familles parties momentanment pour Grenoble. Ce silence pesait autant 
la tante qu' la nice, car Mlle Jouffroy, l'ane, avait t
rcemment nomme prsidente de l'Ouvroir, et il et t bon d'exprimer
 ce propos son amertume.

Mlle Cloque tait intimement confondue de la manire adroite dont les
Grenaille avaient men les vnements. Ils voulaient avoir par un de
leurs fils un pied dans le monde catholique--qu'ils jugeaient prudent de
mnager,--de mme que par l'an ils s'taient fermement appuys sur le
monde des affaires. Et, ayant chou devant l'intransigeance de la
vieille zlatrice, ils avaient foment contre elle une raction,
l'avaient brise et remplace habilement par ce soliveau de Mlle
Jouffroy dont on levait le frre  une haute fonction administrative et
prenait la nice, belle et frache crature sans scrupules,
admirablement taille pour leur genre de vie. Derrire cette forte
diplomatie, elle distinguait non pas le comte, qui, en vrit, n'avait
jamais t si malin, mais la figure hassable et terrifiante de
Niort-Caen, tout jaune, tout mou, sa petite main blanche ptrissant ses
traits mobiles, derrire la grande table  dossiers: un cauchemar du
jour et de la nuit.

Depuis le mariage on restait muet.

Une aprs-midi de la fin d'avril, comme Mlle Cloque ouvrait la fentre
de la chambre de Genevive pour faire l'inventaire des toilettes de
printemps, elle vit s'entre-biller la petite porte de la rue de la
Bourde, et distingua la mre Loupaing qui causait furtivement avec la
Pelet:

--Elle n'aura pas fait plus de bruit  sa sortie qu' son entre sous
les verrous...

C'tait une allusion  la grce,  elle refuse par Niort-Caen et sans
doute accorde  la nouvelle prsidente, puisque l'affaire de la
protge de l'Ouvroir avait pass presque inaperue dans les journaux.
Seule Mlle Cloque en portait toute la responsabilit.

Genevive, amaigrie, les yeux creuss, illumins d'une sourde flamme,
piait l'occasion qui ramnerait l'entretien sur leur douleur. Elle
brossait et secouait les robes avec des mouvements brusques. Dans l'tat
de mlancolie qui la dtachait de beaucoup de choses et tidissait
jusque sa pit, elle gardait un got vif pour la toilette. Mme durant
les jours lugubres de l'hiver, o l'on ne sortait que le matin, dans la
boue neigeuse, pour aller jusqu' la chapelle de l'Adoration, jamais
elle n'avait nglig de s'habiller. Elle dit  sa tante, gauchement,
avec une de ces fausses transitions dont la maladresse trahit
l'intention:

--Voil une robe qui ne fera plus long feu... Tu te rappelles quand je
la portais?...

--Quand tu la portais, mon enfant?

--Ce n'est dj pas d'hier! tu ne te souviens pas?... Dame, je l'ai dj
rafistole pour l'anne dernire, et elle n'tait mme pas toute neuve
le jour que je veux dire, tu sais bien... Voyons! quand nous sommes
alles faire visite... il y aura deux ans  l'automne, tiens... avant
de rentrer  Marmoutier... l-bas... boulevard Branger?

--Ah!

Mlle Cloque revoyait en effet cette visite chez la comtesse: le jardin,
les grandes alles bordes de buis, les sons de la musique militaire, la
jeune juive cueillant des roses.

--Eh bien! mon enfant, dit-elle, il faudra examiner si tes conomies te
permettent de la remplacer, cette robe.

Genevive, dsappointe par la rponse de sa tante, regarda le pupitre
sur la table:

--Mes conomies, dit-elle, elles sont l, tu peux voir.

Mlle Cloque jeta les yeux sur le pupitre muni de sa clef  la serrure.
Elle entendait encore les paroles du docteur Cornet descendant
l'escalier: A votre place, moi, je regarderais dans le pupitre... Elle
n'avait pas os le faire. Et aujourd'hui, c'tait Genevive qui lui
disait elle-mme: Regarde donc dans le pupitre!

--A quoi bon? tu dois savoir ce que tu as de ct?

--Non, non! regarde! regarde!

Mlle Cloque souleva la planchette du petit meuble.

Genevive brossait, brossait; et, de l'ongle, envoyait des pichenettes
de ci, de l, aux endroits douteux de l'toffe.

--O c'est-il? dit la tante.

Elle rpondit sans se dtourner:

--Sous les papiers, dans la petite bote ronde o il y a crit: _pte
pectorale_.

Mlle Cloque remarqua un amoncellement de papiers recouverts de
l'criture haute, hache et pointue qu'adoptent toutes les lves du
Sacr-Coeur; elle distingua mme des lignes ingales qui pouvaient tre
des vers. Ce diable de docteur aurait-il eu l'intuition complte de la
ralit? Mais, qu'importait-il, maintenant? Elle ne saurait plus rien
apprendre des mmoires de Genevive, quels qu'ils fussent. Elle fureta
du bout des doigts, sous les papiers, jusqu' la bote de pte
pectorale, et referma le pupitre sans insister.

--Ah! bien! dit Genevive, tu es meilleure chercheuse que moi. Tu
trouves tout de suite!

Alors elle vint elle-mme au pupitre. Elle le rouvrit; et, pendant que
sa tante numrait le contenu de la caisse, elle restait pensive devant
les papiers.

La tante continuait d'affecter de n'y pas prendre garde; Genevive dit:

--En ai-je un dsordre l-dedans! crois-tu? Tu ne me grondes pas de
tenir ainsi toutes mes affaires en pagaie? Ah! si j'tais encore au
couvent!...

Mlle Cloque recommenait de compter, croyant s'tre trompe. Genevive
poursuivit toute seule:

--Il est vrai que si j'tais au couvent, on ne me laisserait pas
barbouiller comme cela du papier...

--Dis donc! mon enfant, interrompit Mlle Cloque, il me semble que tu as
fait beaucoup de dpenses pour ta toilette! Sais-tu ce qu'il te reste
pour ta demi-saison?

Mais c'tait au tour de Genevive de ne pas entendre. Penche sur le
pupitre ouvert, elle touchait de ses doigts longs, un peu trop maigres,
les feuilles de papier de tout format et de toutes nuances, que couvrait
son criture. Elle attendait que sa tante comprt enfin et la grondt
d'crire. Ah! comme elle dsirait, de son coeur meurtri, de sa passion
touffe, et de la frnsie de ses sens inconnus, comme elle dsirait
tre gronde  cause de _cela_! Il y avait si longtemps qu'on ne parlait
de rien!

Mlle Cloque comprenait trop bien. Sans y regarder de plus prs, elle
devinait sur ces feuilles, les naves confidences, les vers construits 
coups de dictionnaire des rimes,  l'imitation des pices d'anthologie
ou des cantiques de couvent. Elle savait quel nom elle y lirait,
entrelac probablement dans chaque strophe. N'avait-elle pas trouv un
paroissien dont Genevive se servait  Marmoutier, o, dans le texte des
vangiles, les noms de Marie et de Joseph taient souligns au
crayon ou  l'ongle autant de fois qu'ils y taient imprims?

La vieille tante ne broncha pas. Elle tenait toujours  la main la
bote de pte pectorale o elle faisait remuer les conomies de
Genevive. Elle dit:

--Allons, je vais violer notre petite constitution, je prendrai une
pice sur les fonds secrets pour l'introduire dans cette bote-l: nous
aurons de quoi nous offrir une robe? Allons-nous choisir l'toffe
pendant qu'il fait jour?

--Comme tu voudras, dit Genevive.

--Tu ne me remercies pas?

--Si, si, tante, tu es bonne...

Son regard du semblait se raccrocher dans l'espace  quelque nouvelle
chimre. Elle dit:

--Et, est-ce que nous irons aussi chez le dentiste, rue Royale?...

--C'est juste, mon enfant, il faudra y passer puisque nous avons pris
rendez-vous.

Sortir en ville tait devenu un supplice pour Mlle Cloque. Non
seulement la rue Royale lui tait dsormais un lieu redoutable  cause
des rencontres que l'on courait le risque d'y faire, mais la traverse
de son quartier mme lui dchirait le coeur.

Elle ne pouvait quitter la rue de la Bourde sans passer dans le nuage de
poussire des dmolitions de l'glise Saint-Clment. Une semaine durant,
on avait vu les sveltes arceaux gothiques dresser encore vers le ciel
leur chine tronque, comme des martyrs tents, au moment de mourir, de
dsesprer de Dieu. Puis, les arceaux jets  terre, 'avait t le
tour du superbe jub de la Renaissance, prostituant aux souillures du
grand jour ou de la pluie ses fines sculptures et sa dlicate vocation
pour les seules caresses des lumires de cire ou pour les intimits
sacres de l'ombre.

La place entire n'offrait plus  la vue qu'un chaos: des pyramides ou
des montagnes de moellons, des trous comme si l'on creusait des bassins,
et une fort de mts d'chafaudages donnant l'ide d'un port de mer; le
tout retentissant d'un bruit infernal: les bouleversements en vue de la
lacisation commerciale du quartier; l'oeuvre de Niort-Caen.

La rue Saint-Martin venait d'tre dbaptise et nomme rue des Halles.
Mais la rue Descartes offrait un spectacle plus affligeant encore.

De l'ancienne chapelle provisoire, il ne restait pas pierre sur pierre;
ce n'tait qu'un espace bant, un vide qui semblait immense et laissait
 nu, tout alentour, les flancs corchs et lamentables de hautes
maisons. De la rue, on ne voyait rien qu'une palissade de planches
hermtiquement closes, contre quoi les fervents ou les curieux, parfois,
appliquaient l'oreille. Par les temps secs, il s'levait, avec le vent,
des nues de terre friable. On entendait les grands coups sourds des
pioches dfonant le sol, et  et l, des grignottements plus
circonspects qui laissaient supposer l'exhumation minutieuse des
antiques murailles. Une seule chose tait demeure intacte: le tombeau
du Thaumaturge. Les gens informs disaient qu'il tait garanti par une
forte caisse de bois, dans le milieu mme des travaux; cela formait un
petit cabanon, gnant, mais respect. Les ouvriers ne le plaisantaient
point et ne s'en approchaient qu'avec crainte,  cause des innombrables
bquilles en _ex-voto_ qu'ils y avaient vues appendues prcdemment.

O tait l'aveugle aux lvres tumfies par la prire monotone? O tait
la Mouche? O tait le guichet du Frre bleu? O tait le Frre bleu
lui-mme?

Un prodige d'quilibre maintenait debout l'angle de la maison
Pigeonneau, qui semblait encore aiguis par son isolement. De longs
madriers penchs en arc-boutants lui prtaient un appui drisoire, en
attendant l'poque prochaine de la fin du bail. Pigeonneau, fort de son
contrat, avait refus d'vacuer la place avant la dernire extrmit.

Les quelques personnes demeures fidles au magasin ultramontain y
tenaient encore parfois de tristes colloques. C'tait le seul endroit o
l'on se retrouvt entre gens bien pensants, o l'on se sentt  l'abri
des rallis aux ides nouvelles. On s'y mlait aux mes fluctuantes que
le zle inaltrable de M. Houblon reconqurait par hasard, mais pour une
priode presque toujours phmre. Cet aptre donnait encore, ds qu'on
l'approchait, l'illusion d'une grande force. Il levait si haut, en
parlant, un bras qui avait l'air de commander si loin, et comme  des
puissances inconnues, qu'en prsence mme de ses dfaites les plus
videntes, on hsitait  le dclarer vaincu. Mais malgr qu'il se
dment, il ne pouvait tre prsent partout  la fois, et la vertu de
ses arguments disparaissait avec lui.

Le marquis d'Aubrebie que son scepticisme maintenait  l'cart des
rvolutions, continuait  rendre quotidiennement ses devoirs  Mme
Pigeonneau. Celle-ci tait plus charmante que jamais, et, au sein mme
des troubles qui semblaient compromettre sa fortune, prenait de la mine
et quasiment de l'embonpoint. Pigeonneau lui-mme, quand il montrait le
nez  la porte de la reliure, avait son immuable figure placide.

--Pigeonneau, disait le marquis, je vous trouve stoque!

--Oh! a m'est bien gal, rpondait le relieur, on peut me dire ce qu'on
voudra, du moment que j'ai  travailler.

Pour taquiner ces dames, M. d'Aubrebie aimait  rappeler les dernires
batailles de M. Houblon. La plus chaude avait eu lieu lors de la fte de
saint Martin. Pendant des mois, le champion de la Basilique avait
escompt cette date pour l'accomplissement de grandes choses. Il
confessait tout bas avoir prvu des barricades.

Le 11 novembre de chaque anne, on venait en effet  Tours, non
seulement du dpartement, mais des diocses voisins et circonvoisins.
Les vques avaient coutume de se joindre  leur clerg et  leurs
fidles, et la prsence de nombreux princes de l'glise donnait un clat
particulier  cette solennit. Avant l'interdiction des processions, les
reliques de saint Martin taient portes dans les rues, et, du haut
d'une estrade adosse au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de
la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue
Descartes, un cardinal donnait la bndiction. A un moment de cet
imposant spectacle, ne manquaient pas d'crire, le lendemain, les
feuilles religieuses, on se ft cru sur l'immense place de Saint-Pierre,
dans la capitale mme de la chrtient, alors que le Trs Saint Pre
prononce _urbi et orbi_... etc. Depuis qu'un maire radical avait
supprim les manifestations extrieures du culte, la fte de saint
Martin se clbrait plus modestement, il est vrai, dans l'intrieur de
la chapelle. Mais, cette dernire anne, on avait pu esprer un regain
de l'ancienne affluence, la _Semaine Religieuse_ et le _Journal du
Dpartement_ ayant annonc que la crmonie de la fte de saint Martin
devait tre la dernire clbre  la vnrable chapelle provisoire.
C'tait peu de jours aprs, en effet, que ce lieu devait tre abandonn
 la pioche des dmolisseurs pour tre dignement remplac disait le
premier organe, par le magnifique temple nouveau lev au grand
Thaumaturge des Gaules, grce au _touchant accord_ des fidles; pour
cder, disait l'adversaire,  la tyrannie occulte des franc-maons et
des juifs, dont les mains unies  la mme truelle imposaient dsormais
jusques aux sols sacrs leurs humiliantes architectures.

M. Houblon avait lanc dix mille convocations  tous les cercles
catholiques,  toutes les associations de bienfaisance,  tous les
membres de la socit de Saint-Vincent de Paul, de la Confrrie du
Tiers-Ordre de Saint-Franois, etc., etc. Il assistait  l'arrive des
trains de plerins, en compagnie de commissaires choisis parmi les
jeunes gens des meilleures familles, et portant  la boutonnire un
insigne bleu cleste, frang d'or, de la longueur de la main. Ces
messieurs distribuaient aux plerins d'autres insignes, accepts
volontiers, prtant  confusion: Vive saint Martin! y lisait-on en
caractres argents. N'tait-ce pas la dvotion  saint Martin qui
amenait effectivement tous ces trangers?

M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les
boulevards cette foule docile que son aspect honnte et sa parole
ardente chauffait le long du chemin. Il lui faisait crier: Vive saint
Martin! Et elle criait. Les personnes de la ville, croyant  une
opposition violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un
moment.

--O allons-nous? s'taient risqus  demander quelques plerins.

--Au Cirque! avait rpondu M. Houblon, afin de nous entendre sur la
conduite  tenir...

Il avait lou de ses propres deniers le Cirque de la ville, pour y
parler devant les plerins assembls.

On ne comprit pas; on demanda des claircissements; il en donna; on
comprit moins encore. Enfin la lumire se fit; on ne s'tait point du
tout entendus. Ces braves gens ignoraient pour la plupart l'existence du
parti basilicien. Ils venaient assister aux ftes, quelles qu'elles
fussent. D'ailleurs ils pensaient premirement  djeuner. Ils se
disloqurent, se rpandant dans les htels et les auberges.

M. Houblon eut environ trente personnes au Cirque. Il parla nanmoins;
il les conquit, les maintint fermement tout le jour. Mais que faire d'un
troupeau si mince? On s'abstint: c'est la force du faible. Pendant les
crmonies, et pour ne point entendre les paroles de triomphe de M.
l'abb Janvier, M. Houblon, des plans  la main, promena pacifiquement
les trente protestataires autour de la colossale enceinte prsume de
l'ancienne Basilique. Ensemble ils foulrent dans, toute son tendue
probable, le sol qu'honora jadis le monument deux fois ruin par les
temps modernes. Trs loin de la rue Saint-Martin et de la Chapelle,
ayant pass par un labyrinthe de petites rues, ils n'avaient pas atteint
l'emplacement de l'antique _atrium_, ou dambulatoire prononait M.
Houblon. Il n'y avait pas  dire, les plans taient l; on les leur
faisait toucher du doigt. Et le cicrone passionn dcrivait la chose
norme telle qu'elle avait d tre, telle que des yeux plus fortuns
l'avaient vue. Il prononait des mots techniques mls  de fortes
images vocatrices. Si celles-ci laissaient un doute dans l'esprit des
auditeurs, on retombait inbranlablement sur les autres. Il parlait de
basiliques _trichores_ et d'absides _Pentachores_. Il citait des
descriptions tires de manuscrits du IXe sicle:

--_Ingrediens templum_... etc.

Et se retournant tout  coup vers le nord, le plan  la main, un bras
tendu vers la droite:

--_A parte orientis_... s'criait-il.

Par moments, dans son exaltation, il oubliait de traduire, ce qui ne
produisait pas mauvais effet.

--La tour? messieurs, dit-il, en rpondant  une interrogation, mais la
tour elle-mme, quel que soit son loigneraient de la btarde
reconstitution actuelle, ne posait pas le pied en dehors de l'enceinte!

--Oh! s'criait-on, en signe d'admiration.

Et il en citait la preuve tire de Grgoire de Tours:

--Un plerin, disait-il, avait tent d'emporter secrtement quelque
pieux souvenir de la Basilique: de la cire ou de la poussire du
tombeau. Il n'y put russir et revint la nuit pour les vigiles. Ayant
alors rencontr le cble qui sert  mettre la cloche (_signum_) en
mouvement, il en coupa un fragment: _nocte ad funem illum de quo signum
commovetur advenit_. Ce texte, ajoutait-il, prouve clairement que la
tour n'tait pas en dehors de l'glise.

Tous, peu  peu, finissaient par voir comme lui le monument des temps
anciens englobant les deux tours survivantes. Il se grossissait  leurs
yeux, de tout ce qu'il et fallu dtruire pour le remettre debout. Et le
sentiment du gigantesque s'emparait de leur esprit. Ils allaient,
allaient, par de petites rues, dbouchaient dans de grandes,
s'infiltraient  nouveau dans des boyaux tortueux:

--Jusque-l? demandait quelqu'un.

--Jusque-l! rpondait victorieusement M. Houblon.

Il avait accompli seul dj ce plerinage rtrospectif. Il s'enivrait
aujourd'hui, de fournir  ses trente compagnons un rve grandiose.

--Voyez-vous? disait-il, en levant sa canne sur les misrables bicoques,
de bois.

Ils levaient les yeux. Ils voyaient la Basilique!

--Ce cher M, Houblon, disait Mme Pigeonneau, a d dpenser beaucoup
d'argent dans ces histoires-l...

--On prtend qu'il est fort gn.

--Et avec tout a, il ne case point ses demoiselles. Enfin, monsieur le
marquis, quand on a charge de famille, est-ce qu'on ne devrait pas tout
de mme penser un peu aux choses srieuses?

--C'est un artiste, disait M. d'Aubrebie.

--C'est un saint! disait Mlle Cloque. Il n'a pas cess un seul instant
d'avoir le courage de sa foi. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une
pointe de fiert, ne sommes-nous pas tous logs un peu  la mme
enseigne? Vous-mme, chre madame Pigeonneau, n'tes-vous pas un
tantinet compromise?

--Oh! moi!...

Et l'aimable femme souriait, creusant  ses joues grasses deux fossettes
exquises. Elle semblait exempte d'inquitude. On admirait sa confiance.

--Vous avez raison, madame Pigeonneau! Dieu n'abandonne jamais ceux qui
se confient  sa divine Providence.

La jeune femme souriait encore:

--Ce n'est pas dans l'intention de mdire de la Providence, mademoiselle
Cloque, mais, pour en revenir encore  M. Houblon, regardez un peu ce
qui lui arrive:--soit dit entre nous, bien entendu, car je crois qu'il
serait joliment mcontent s'il apprenait qu'on parle de cela.--Il
parat qu'il avait compt toucher ses cachets, comme organiste 
Notre-Dame-la-Riche. En tous cas, il en avait fait la demande. Vous
pensez s'il faut qu'il soit bas, le cher homme, pour en arriver l, lui
qui a toujours prt gracieusement son concours. Eh bien! savez-vous ce
que la Fabrique a rpondu  sa demande? Elle l'a pri de cesser ses
services, tout simplement! On va lui nommer sous le nez un autre
organiste appoint.

--Le pauvre homme, qui tenait l'orgue pour son plaisir! Il n'aura mme
pas la consolation de s'entendre!

--On attendait toujours le rsultat de la fameuse liste aux trois cents
signatures! observa le marquis; le voil!

--Il faut avouer que ce n'tait pas de ce ct-l qu'on l'attendait.

--On n'est jamais trahi que par les siens.

Bien qu'elle n'apprt plus gure, hlas, que de mauvaises nouvelles,
Mlle Cloque fut vivement affecte du malheur de son grand ami.

--Je l'ai vu hier, disait-elle  Genevive, en s'acheminant vers chez le
dentiste; il tait comme l'ordinaire; on n'aurait pas cru qu'il lui ft
arriv quelque chose... Quel exemple que cet homme-l!

Elles traversrent la rue Royale avec la rapidit d'oiseaux effarouchs,
tant on craignait,--du moins la tante,--la rencontre des Montcontour.

Il tait loin le temps des stations chez Roche, des bonjours  Mlle
Zlie  travers les glaces:  tout  l'heure!... des promenades dans
le gai mouvement de cinq heures. Et le battement de coeur que donnait
autrefois l'htel du Faisan qui symbolisait l'arrive en vacances! Il
semblait  Genevive que des annes avaient pass durant un seul triste
hiver.

Jadis, Mlle Cloque menait chaque anne sa nice se faire examiner la
bouche par Mnick. Mais l'illustre chirurgien ayant augment ses prix, 
mesure que diminuaient les ressources de la vieille fille, on avait fait
flchir son amour-propre, et on allait pour la premire fois chez le
concurrent, situ juste en face, moins cher, aussi fort, disait-on, et
nomm Stanislas de Wielosowsky.

C'tait un Polonais blond et gras qui avait un violon et un pupitre 
musique derrire le terrible fauteuil machin. Il parlait d'une voix
douce  l'accent agrable:

--Des dents de nacre, fit-il.

--Oh! oui, dit Mlle Cloque, elle a une dentition trs dlicate.

Il promenait le petit miroir entre le double hmicycle des fines dents
transparentes.

--Il y en a une pique, dit-il. En voici une autre... Oh! oh!
ajouta-t-il, en soulevant la lvre, d'un doigt parfum: ce sont les
gencives!... qui est-ce qui soigne donc cette jeune fille-l?

Mlle Cloque n'osa prononcer le nom du mdecin homopathe, qu'elle
n'avait plus fait venir d'ailleurs, depuis la premire faiblesse de
Genevive.

--Mon Dieu, dit-elle, embarrasse, il n'y a que sept ou huit mois
qu'elle est sortie de pension... C'tait le docteur Gatineau qui les
soignait l-bas, n'est-ce pas, mon enfant?

--Elle a besoin de fortifiants. Regardez-moi a: est-ce que ce sont l
des gencives?

C'tait le dfaut de Mlle Cloque d'apporter trop peu d'attention aux
soins physiques. Peut-tre tait-elle coupable d'une certaine
ngligence. Mais aussitt son attention veille, voil qu'elle croit
tout perdu; elle voit sa Genevive en danger; elle s'accuse d'avoir
manqu de prvoyance; elle jetterait tout au feu pour sauver sa chre
enfant; son imagination est partie; le dentiste est oblig d'attnuer
ses premires paroles. Elle avait t jusqu' lui dire:

--Mais enfin, Monsieur, y a-t-il _encore_ moyen de ragir?

Le chirurgien avait souri:

--Fichtre! je l'espre bien, Mademoiselle. Le mdecin nous ordonnera
quelque rgime ferrugineux, et nous nous occuperons de ces deux
dents-l.

Tout de suite, on courut chez Cornet.

Au premier aspect de Genevive, il se mit en colre:

--Non d'une pipe! s'cria-t-il, vous n'avez donc pas fait ce que je vous
ai dit?

--Comment? s'cria la pauvre tante interloque, mais, docteur, vous
n'aviez rien ordonn...

Il la regarda de son oeil gris qui, sous l'pais sourcil retombant,
semblait vous lorgner au travers d'une jalousie:

--Je n'avais rien ordonn!... je n'avais rien ordonn!

Il pronona cela sur un ton bougonnant qui signifiait: Il faut donc
vous mcher les choses? Il faut vous crire cela sur un papier pour que
vous compreniez!...

L'oeil et l'intonation taient si expressifs, qu'elle saisit aussitt
une allusion au pupitre. En effet, il lui avait conseill de l'ouvrir.
C'tait une ordonnance. Si elle l'et suivie et et fait part au docteur
de sa dcouverte, il et peut-tre trouv un moyen, lui, d'viter le
dprissement de la jeune fille.

Mlle Cloque tremblait de tous ses membres, contrairement  Genevive
qui ne s'impressionnait aucunement, conservant vis--vis de ces paroles
inquitantes, la figure tranquille, muette et rsigne qu'elle avait
toujours eue dans l'intervalle des crises de chagrin.

Cornet ayant fich sur ses cheveux gris une toque grasse, s'tait assis
 son bureau, et il crivait.

--Cette fois-ci, dit-il, on va donc vous mettre sur du papier ce qu'il
faut faire. C'est une ordonnance cela!

Il plia son papier en deux aprs l'avoir sch devant un grand feu de
coke. Il ouvrit un petit tiroir du bureau, o des flacons minuscules,
tiquets sur le bouchon, passaient le cou par les trous rguliers d'une
mince plaque de lige.

Sa main malpropre et savante glissa sur le clavier de poisons et
s'arrta, sans le secours des yeux,  la petite bouteille qu'il fallait.
Il en versa quelques gouttes, comptes attentivement, dans un flacon
vide, et reboucha le tout en faisant grincer le lige. Puis il lut tout
haut l'ordonnance qui acheva d'extnuer Mlle Cloque. Elle fit observer,
d'une voix que couvrait la monte des larmes, en rptant quelques-unes
des prescriptions:

--Changer de milieu, voir des figures nouvelles; passe encore s'il le
faut, mais, mon cher docteur, comment voulez-vous que nous allions dans
les montagnes?... et en Suisse, par-dessus le march! Je ne parle pas
de mon ge; Dieu merci, je me remue encore, mais il y a malheureusement
la question... pcuniaire.

--Le voyage n'est pas si cher, dit Cornet, et c'est l-bas que vous
pourrez trouver au meilleur compte le moyen de passer trois ou quatre
mois hors de chez vous, toutes conditions runies. Allons! allons! si je
vous ordonne cela, c'est qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.

Comme il les reconduisait, la jeune fille tant passe devant, il retint
la tante par le bras et lui dit dans l'oreille:

--Question de vie ou de mort.

Si elle ne mourut pas sur ce coup, elle, la pauvre vieille, ce fut que
son amour pour l'enfant opra un miracle. Elle eut le courage de mentir
immdiatement  Genevive:

--Heureusement, son dernier mot m'a rassure.

--Ah! dit Genevive.

Pendant trois semaines, la maison de la rue de la Bourde fut sens dessus
dessous. Mariette avait commenc par jeter les hauts cris  l'annonce du
voyage de ces demoiselles, et avait prononc:

--C'est la fin de tout!

Les Loupaing taient venus demander  la locataire si ce n'tait pas
une faon de donner cong.

--Dame! est-ce qu'on sait jamais, quand on s'en va si loin!...

Et ils donnaient des signes d'inquitude et de regret. Ils taient
d'ailleurs d'une prvenance parfois obsquieuse. C'tait  qui des trois
offrirait ses services,  tout propos, souvent sans propos aucun. Le
plombier avait fait poser un toit de zinc au petit hangar, et surveill
lui-mme le travail.

--Mais a va me coter les yeux de la tte! avait object Mlle Cloque.

--Taisez-vous donc! On s'arrangera. Est-ce que je vous demande quelque
chose?

Le pltrier tait venu en personne blanchir le pan de muraille o
s'adossait la cage  poules.

Et, bien avant que la lumire du printemps et perc le ciel gris,
Loupaing arm de la lance arrosait le jardinet de sa locataire, de
prfrence  sa propre cour.

--Si nous avions pass l't ici, avouait Mlle Cloque, je crois que cet
tre-l et fini par devenir ennuyeux. On n'est plus chez soi.

C'tait le moment o les bourgeons des rosiers commenaient  s'ouvrir,
et les fusains ranimaient le bout de leurs branches par un vert tendre
et frais. Entre les membrures du catalpa, les feuilles nouvelles
allaient bientt redessiner de chimriques images. Et la fontaine, tarie
durant l'hiver, s'tait remise  grener son murmure favorable aux
songes.

--Pourquoi nous en aller? disait Genevive enracine aux lieux mmes de
son lent martyre.

--Parce qu'il le faut! rpondait la tante. Elle avait d vendre des
titres pour faire face aux dpenses du voyage. Ce n'tait pas assez que
ses revenus diminuassent: elle entamait son petit capital. Le pire,
peut-tre, avait t de donner ordre  son banquier,  travers le
grillage: Il s'agirait de vendre ces trois obligations... Il la
connaissait pour lui payer ses coupons chaque trimestre. Il lui avait
fait remarquer que son intrt consistait plutt ...

--Si, si! vendez! je vous prie!

Elle avait cru qu'il la regardait avec un air de piti.

Mais les mots de Cornet lui bourdonnaient sans cesse aux oreilles:
Question de vie ou de mort.

La tourne des adieux fut courte, puisque tous s'taient retirs d'elle.
On recommanda au marquis d'viter les mauvaises connaissances. On
embrassa Mme Pigeonneau et les rares personnes qui se trouvaient chez
elle. Ce fut en serrant la main de l'infortun M. Houblon que le coeur
de sa vieille amie se souleva. L'ex-organiste ne confessait rien de sa
dtresse; il parlait toujours, et d'espoir en l'avenir!

M. l'abb Moisan sollicita de sa pnitente un moment d'entretien
particulier afin de lui toucher encore une fois un mot de son petit
notaire.

--Ce garon est compltement gagn par le portrait qui lui a t fait de
mademoiselle votre nice. Vous avez tort de ne pas accepter au moins une
entrevue avant votre dpart... Il habite un pays sain; c'est pour ainsi
dire la pleine campagne, et  une heure d'ici, sur la grande ligne de
Paris-Bordeaux...

--Mais monsieur l'abb...

--A quoi cela vous et-il engage? Une entrevue et tout est dit. Au cas
o la Providence et regard cette combinaison d'un oeil bienveillant,
la chre enfant et pu trouver la sant et le bonheur quasi  votre
porte et sans recourir  des expditions lointaines...

Mais Mlle Cloque traitait,  part soi, de rengaines la proposition de
l'abb Moisan. Outre qu'elle jugeait imprudent de parler mariage en ce
moment  Genevive, elle prfrait encore pour celle-ci le voyage et son
imprvu,  la piteuse solution d'un vritable enterrement dans un
village.

--Plus tard, monsieur l'abb, nous verrons; nous avons le temps de
penser  cela.

Vers le milieu de mai, un omnibus du chemin de fer vint prendre ces
demoiselles, rue de la Bourde. On empila les bagages brutalement
au-dessus de leurs ttes. A chaque heurt violent, elles sautaient, l'une
et l'autre, sur la banquette, car leur vie enclose et abrite des
rigueurs physiques leur donnait une sensibilit excessive.

Mariette bougonnait:

--C'est autant fait pour voyager que moi pour dire la messe!

--Adieu! adieu!

--Portez-vous bien!

Le gros vacarme de l'omnibus attira aux fentres quelques figures de
femmes hbtes. Elles se retournaient vers l'intrieur pour annoncer ce
qu'elles avaient vu. D'autres sortirent. Et, il s'en trouva un grand
nombre dehors pour commenter l'vnement.




XIV

EXTRMITS


Elles passrent cinq mois dans une pension suisse au bord du lac des
Quatre-Cantons, adonnes, par ordre du mdecin,  un rgime excellent
pour la jeune fille et qui fatiguait la tante. Chaque jour, on allait
prendre le repas de midi  la succursale situe dans la montagne.
C'tait une petite ascension de trois kilomtres en belle route, avec la
vue du lac sans presque aucune interruption. Les couleurs remontaient
aux joues et aux lvres de Genevive; Mlle Cloque soufflait et se
plaignait d'avoir un coeur de poulet. Elle demandait  Dieu de le lui
laisser battre jusqu' temps que sa nice ft ressuscite. Et elle
tricotait des jambes, bien courageusement, le long des lacets poudreux
de ce beau chemin.

On revenait par une diligence o il y avait des prtres trs sales, en
pantalon et en chapeau de paille, et qui fumaient des cigares
nausabonds. La roue, paralyse par le sabot, labourait le sol inclin
en soulevant des nuages de poussire. Genevive attentive  toutes
choses, comme une enfant, se disait en ballon, bien au-dessus de la
terre, et quand les nues s'entr'ouvraient sur la perspective magnifique
et vertigineuse, elle s'agrippait au bras de sa tante:

--Regarde l-bas, l-bas, dans le fond, comme c'est beau! Comme c'est
bon!...

La voiture,  son gr, n'allait jamais assez vite.

Les jolies montagnes se miraient avec des complaisances de femmes,  la
surface polie des eaux couleur d'olive, tandis que derrire leur cran,
un ciel de lilas et d'oranges se livrait  d'clatantes dbauches.

Les soires taient belles et douces. Dans le petit salon, on dansait
quelquefois. Ou bien on allait s'asseoir et causer en rvant, au bord de
l'eau toujours lumineuse, mme les nuits o l'on est priv du plaisir de
la lune.

Genevive avait t demande deux fois en mariage. D'abord par un
Genevois assez riche, trs convenable et protestant, que l'on avait
cart aussitt. Ensuite par un jeune substitut de la Vende, voyageant
avec sa famille, et qui,  l'nonc de la dot, tait parti.

Ni  l'une ni  l'autre de ces propositions, Genevive ne s'tait
rvolte. Sa forte raison renaissait avec la sant. Le va-et-vient
constant des touristes cosmopolites largissait le monde  ses yeux.
Elle avait dit  sa tante:

--Ah! si on pouvait voyager toujours!...

Le souvenir du pass n'tait plus assez vif pour qu'elle dsirt mme
s'en entretenir. Une seule allusion y avait t risque au moment de
l'arrive de plusieurs familles franaises:

--Ce serait drle, avait dit Genevive, qu'_ils_ aient l'ide de venir
faire leur voyage de noces par ici...

Tout allait si bien qu'on avait prolong le sjour jusqu'aux extrmes
limites de la saison.

Ces demoiselles ne rentrrent  Tours qu'en octobre.

Ce fut tout juste si on les reconnut.

--Ah! bien! s'cria Mariette en recevant Genevive au bas du marchepied
de l'omnibus, a se voit que vous n'avez pas mang de la vache enrage
dans vos pays!

Mais, en apercevant les cheveux tout blancs et la figure de la tante,
elle mchonna cette rflexion:

--C'est celle-l qui a aval tout le mauvais air.

Il se trouva des gens pour remarquer que, ds le lendemain de son
retour, Mlle Cloque avait t chez son banquier, place d'Aumont, avant
d'aller  la messe. La rue de la Bourde, excite par le long voyage en
Suisse, prtendait que c'tait un fameux coup pour la vieille fille
d'avoir mis tant d'argent  l'tranger pour marier sa demoiselle et
d'tre revenue bredouille:

--Faut tre orgueilleux pour aller chercher si loin!

--a veut des princes, on est bien oblig d'aller en dnicher l o il y
en a...

--Dame! quand on a t rebute par un comte, c'est bien le moins qu'on
prenne un marquis pour en effacer l'affront...

--Il y en a qui commenceraient par payer leur d...

--Pas possible!... Qui est-ce qui vous a dit a?

--Eh bien! et la Pelet pour quoi donc qu'elle est faite? C'est cette
pauvre Mme Loupaing qui en est pour ses deux termes de juillet et
d'octobre.

--Autrement dit: c'est les Loupaing qui paient le voyage.

Mlle Cloque, en froissant quelques billets de banque qu'elle repliait
avec soin dans son porte-carte, demanda  Mariette si le propritaire
serait chez lui dans l'aprs-midi.

--C'est-il pour lui porter de l'argent? dit Mariette. Eh! pardi, ne vous
dpchez donc point, un coup que le terme est pass. Il ne rclame rien:
allez donc au plus press.

--Au plus press? dit Mlle Cloque.

--Bien sr! n'y a-t-il pas la couturire qui est venue ici trois fois
le mois dernier, avec sa note, rapport aux costumes de voyage de
Mademoiselle? Ah! dame! les dplacements, les voyages conomiques, a
n'est pas pour rien!... Elle a dit qu'elle reviendrait tantt, du moment
que ces demoiselles taient arrives.

--C'est bon! c'est bon! fit Mlle Cloque en s'asseyant prcipitamment.

--Faut-il bien vous faire de la bile comme a, Mademoiselle! Profitez
donc de ce que votre propritaire est gentil. Il a arros votre parterre
tous les jours. L'autre matin je l'ai pris qui bchottait le massif de
rosiers. Il n'y a pas d'homme plus comme il faut quand il s'agit de vous
et de Mademoiselle. Son loyer? qu'il me disait encore, hier au soir, 
la brune, son loyer? est-ce que j'ai une figure  pressurer le monde? On
est au-dessus de a; on est au-dessus de a!

--Ah!... il vous a dit?...

Ainsi Loupaing s'tait flatt de faire des gnrosits  sa locataire!
On savait qu'elle avait deux termes en retard! Comment avait-elle commis
l'imprudence de croire  l'amiti dont l'accablait Loupaing? Comment en
tait-elle arrive  ne se point gner pour lui crire au mois de
juillet: Nous sommes si loin...  cause des formalits d'expdition,
voulez-vous garder ma quittance jusqu' notre retour?

Et, ne pensant plus qu'au bien-tre immdiat de sa nice, elle avait
consacr  un prolongement de sjour la somme due  Loupaing. Elle
venait de toucher en arrivant quelques petits coupons qu'elle pensait
lui verser en acompte. Mais elle avait oubli la couturire: les
costumes supplmentaires commands en hte, pour partir au plus vite,
quand c'tait pour Genevive une question de vie ou de mort! Comment
se tirer de l?

Plutt que d'avoir des obligations  Loupaing, elle rsolut de
s'entendre avec la couturire. Mais celle-ci surprit ces demoiselles
pendant le djeuner, tant entre par le porche de la plomberie. Sans
mme passer par la cuisine, et de l'air gar d'une personne qui vient
pour la premire fois, elle se prsenta par la porte-fentre
entr'ouverte au doux soleil de la fin d'octobre.

--Ah! pardon! mesdemoiselles, je vous drange? Je reviendrai.

--Mais non, mais non! entrez donc!

--Mon Dieu! que je suis donc fche! Voil ce que c'est quand on ne
connat pas les habitudes... C'tait pour prendre les nouvelles
commandes de ces demoiselles... Vous avez fait un bon voyage, au moins?
Et alors, j'avais apport en mme temps la petite note...

Mlle Cloque, ordonne comme les gens de fortune extrmement modeste,
n'avait jamais fait attendre un fournisseur. Confesser sa gne devant
Genevive qui en tait la cause involontaire, lui rpugnait
particulirement. Son mouvement d'ailleurs fut plus prompt que sa
pense. Elle avait l'argent sur elle: elle paya, sance tenante, devant
Mariette qui acquiesait de la tte.

--Mariette, fit Mlle Cloque, ds que ft partie la couturire, je vous
avais dit d'aller demander  Loupaing un rendez-vous pour cet
aprs-midi: je suis sre que vous n'en avez rien fait?

--Bien sr que non, Mademoiselle; on n'tait-il pas d'accord que c'tait
pas la peine?

--Je ne vous demande pas votre avis. Vous allez me faire le plaisir
d'aller tout de suite chez lui et le prier de me dire  quelle heure il
pourra me recevoir.

--C'est bon! Mademoiselle, c'est bon! On y va. Que je vous mette votre
dessert au moins...

Ces demoiselles se levaient de table, quand elles virent la bonne
entr'ouvrant la porte devant le conseiller municipal flanqu de sa mre
et de sa femme.

Mlle Cloque n'eut que le temps de dire  Genevive:

--Sauve-toi, mon enfant, nous allons parler d'affaires.

Elle avait compt sur une demi-heure, aprs son djeuner, pour trouver
une faon de confesser au propritaire ses embarras momentans.

--Ah! bien! fit la mre Loupaing qui montra son nez la premire, faut
esprer que c'est pas nous qui faisons en aller votre petite
demoiselle... On en serait bien au regret.

Mlle Cloque rpondit au hasard:

--Elle n'tait pas habille... Excusez-la.

--On peut dire qu'elle a profit, elle au moins, pendant son voyage
d'agrment! Je la montrais  ma bru, ce matin, par la fentre; c'est-il
pas vrai, Victorine? Eh! nom d'un petit bonhomme! que je lui disais, a
fait-il une belle fille  cette heure: elle serait capable de donner
envie  un grenadier...

--On a voulu vous dire un petit bonjour, mademoiselle Cloque, disait
modestement la bru.

Le conseiller avait mis une jaquette, une chemise blanche, une petite
cravate noire au noeud soign. Il tait propre. Il ta son chapeau:

--Nous voil. On vient vous dire qu'on n'est pas fch de se revoir,
entre amis. Dame! vous avez fichu le camp bougrement loin,  ce qu'il
parat! Il n'y a que les millionnaires pour aller dans ces sacrs
pays-l. Mais a ne fait rien, pas vrai? on est encore mieux chez soi,
et plus  l'conomie?

--Nous ne revenons pas de si loin, monsieur Loupaing! dit Mlle Cloque
en les priant de s'asseoir, mais le mdecin m'avait prvenue qu'il y
allait de la vie de la petite si je ne me dcidais pas au sacrifice de
ce voyage...

--Voyez ce que c'est! tout de mme, pronona la mre Loupaing; ils ne
savent qu'inventer au jour d'aujourd'hui pour transvaser l'argent en
dehors de la frontire. Si on avait d mourir, de notre temps, nous
autres, sous peine d'aller en Suisse, o est-ce que nous serions, mes
bons amis? Les temps changent...

--Il n'y a qu'une chose qui ne change point, dit Victorine, c'est la
chert de la vie.

--Dame, si! observa le plombier, puisqu'elle augmente...

Les trois Loupaing eurent la gorge secoue d'un rire commun.

Mlle Cloque, pour couper court aux allusions, rsolut d'aborder
directement le sujet qu'elle sentait prsent, sous chacun de leurs
termes,  l'esprit de ses propritaires. L'apprhension lui en branlait
tous les membres.

--Monsieur Loupaing, pronona-t-elle, d'une voix qui, pour la premire
fois de sa vie, chevrotait de crainte, je vous ai demand un entretien
pour vous parler de mon retard  vous rgler...

Loupaing l'interrompit d'un geste:

--Des btises! Allez-vous pas me parler de ces histoires-l, comme si on
en tait de l'un  l'autre  un sou prs? Eh bien! et l'amiti, alors, 
quoi donc qu'elle est bonne? voulez-vous me le dire?

--C'est que... dit-elle, sans trop savoir o elle allait, c'est que les
bons comptes font les bons amis...

--On tablira ses comptes! a n'est pas bien difficile. J'ai-t-il pas de
l'inquitude? Ah! l, l! Mon argent est aussi bien plac dans votre
armoire que dans la mienne. Du moment qu'on vous tient! J'espre bien,
au moins, que vous n'tes pas repartie pour les grandes Indes! Vous
n'allez pas vous remettre en chasse,  prsent que vous voil rentre 
la niche? Eh bien! si a vous arrange de ne pas me payer, moi, a
m'arrange; et puisque je vois que a peut vous rendre service...

Il s'arrta sur ce mot qui resta suspendu sur le silence et retomba en
petites gouttelettes torturantes sur toute la surface de la sensibilit
de Mlle Cloque.

Sa nature se rvoltait; son corps se soulevait pour protester, pour
refuser l'humiliation que lui infligeait en pleine figure ce butor, et
avec un raffinement qui sentait la prmditation.

Mais elle ne rpliquait rien. Ce _service_ qu'il lui offrait de plein
gr, spontanment, n'tait-ce pas celui qu'elle se proposait de lui
demander elle-mme? Tandis que le mot rsonnait encore dans la pice,
elle pensait qu'il et t pourtant moins pnible d'implorer que de
recevoir ainsi.

Loupaing ne sut pas cacher son triomphe. Sa joie montra qu'il n'avait eu
que des prsomptions sur les embarras d'argent de sa locataire et que la
confirmation qu'il en recevait flattait ses desseins secrets.

Il se leva, la figure illumine, et posa la main sur son coeur:

--Je mentirais si je disais le contraire, mademoiselle Cloque: j'ai du
plaisir  vous tre agrable.

La malheureuse baissait la tte et ne disait rien; son tre physique
refusait tout secours.

Il profita de cette faiblesse de vieillard pour mettre les pieds dans le
plat. Il l'accabla.

Il s'approcha d'elle, les deux mains dans les poches, et se baissa pour
lui parler sous le nez:

--Je savais a! dit-il. On n'a qu'un oeil, mais c'est le bon! Dame! dans
la vie, il y a des haut et des bas... Ah! sacrdi! vous avez mis du
temps  reconnatre que j'tais un ami! Je vous avais-t-il pas dit:
topez-l! Vous vous en souvenez bien?

Elle fit un violent effort sur elle-mme, et reprenant ses sens, elle se
releva:

--Ah! a, voyons, dit-elle, monsieur Loupaing, il ne faudrait pas croire
qu'il y a pril en la demeure! Je veux bien user de votre obligeance 
me donner quelques... semaines, quelques mois tout au plus de rpit pour
le paiement de mon loyer; mais vous serez pay, n'en doutez pas... Mes
coupons de novembre et ceux de janvier...

Il ricana:

--Vous y tenez donc bien?... Vous y tenez donc tant que a?

Elle le regardait avec des yeux ronds de poule mourante:

--Je tiens  quoi?  quoi?

--Mais  me payer, donc!... Voyons, il y a pourtant bien des moyens de
s'arranger... quand on se cause d'ami  ami!...

--Quels moyens de s'arranger? fit-elle, ahurie.

Il avait arrach une de ses mains  son pantalon; il fut sur le point
d'en toucher, d'un geste goguenard, l'paule de Mlle Cloque:

--Faites donc pas la bte!

Elle bondit.

--Monsieur Loupaing!

L'indignation lui touffa toute rflexion.

--Allons! dit-il, allons! tout beau! Vous voil partie comme une soupe
au lait!...

Et, se retournant vers les deux femmes, d'un ton admiratif:

--C'est-il du sang! nom d'un tuyau! C'est-il du sang qu'il y a dans
cette famille-l! Je vous l'ai-t-il pas toujours dit.

La mre Loupaing et sa bru, embarrasses, baissaient les yeux.

De sa main libre, le plombier fendit l'air tout autour de lui, comme
s'il prenait  tmoin un nombreux auditoire:

--Voil ce qu'il y a. Moi, je suis carr; je n'aime pas  tourner autour
du pot. C'est rapport  votre nice...

--Ma nice! s'cria Mlle Cloque.

--Bien sr; c'est pas du pape que j'ai  vous parler. Eh bien! l, en
deux mots; j'ai quelqu'un  vous proposer.

--A me proposer?... mais pour quoi? Seigneur Jsus! Je ne vous comprends
pas.

--Tonnerre de D...! Vous ne me comprenez pas! Comment donc qu'il faut
vous parler?

Les deux femmes firent simultanment un geste destin  l'apaiser. La
mre crut mme devoir dire:

--Mon fils, prends garde! Tu vas aller contre ce que tu veux!

Victorine ajouta:

--Elle est si comme il faut, cette petite demoiselle! On a tant de
respect pour elle  la maison!

Mlle Cloque se tenait le coeur  poigne. Elle croyait que toute sa
machine intrieure allait se rompre.

Loupaing adoucit subitement sa voix, et modula sur un ton de gamin qui
demande du sucre:

--C'est pour mon beau-frre, le frre  ma femme, un honnte garon qui
est bien tabli.

D'un bond, Mlle Cloque fut debout. Jamais la colre ne lui tait monte
si prompte et si incoercible. Elle ne se possdait plus:

--Fichez-moi la paix! s'cria-t-elle. Allez-vous-en! allez-vous-en! que
je n'entende plus jamais parler de vous!... Je vais vous payer. Votre
compte sera rgl ce soir! Mais que je ne vous voie plus,
entendez-vous? Que je ne revoie jamais vos figures!

Les deux femmes s'taient leves. Victorine avait gagn aussitt la
porte qu'elle tenait entr'ouverte. Aux cris de sa matresse, Mariette,
qui n'tait pas loin, entre-billait aussi la porte du ct de la
cuisine. Le courant d'air emporta le journal dpli sur la table.

Loupaing n'tait pas fier en face de la sincrit et de l'absolutisme de
cette indignation. Il n'tait pas brave. Ce fut sa mre qui osa parler:

--C'est pas l peine de nous faire un affront. On n'a pas eu l'ide de
vous offenser. C'tait une chose qui nous plaisait; on a voulu s'en
expliquer, c'est pas plus mchant que a... Pardi, on sait bien que vous
n'estimez pas les travailleurs: c'est plutt la dorure qui vous tape
dans l'oeil; mais c'est comme pour le reste: faut y mettre le prix. Vous
n'tes pas non plus sans savoir, comme dit cet autre, que faute de
grives on mange des merles? Peut-tre bien qu'un jour vous ne serez
point si faraude... Mais parle donc, toi aussi, ajouta-t-elle en
secouant le bras de son fils qui restait coi.

--Qu'est-ce que tu veux que je dise? fit-il. On a peut-tre bien eu
tort: je vous l'avais-il pas dit aussi que a n'irait pas comme on
voudrait?

--Mais cause-lui donc, dis-lui donc quelque chose  elle, avant de t'en
aller, pour raccommoder les affaires!

Mariette soutenait sa matresse; elle la posa, ple comme une morte, sur
son fauteuil. Mlle Cloque dardait nanmoins des yeux furieux qui
continuaient de dire: Allez-vous-en! allez-vous-en!

Loupaing rassembla tous ses moyens et pronona:

--Nom de D....! C'est vexant.

Et il mit son chapeau.

Sa mre haussa les paules. Mais tous trois sortirent.

On crut que Mlle Cloque allait mourir. On envoya chercher Cornet et
l'abb Moisan. Ils taient l tous les deux quand vint le marquis
d'Aubrebie. Elle les pria de la laisser un instant avec celui-ci. Ce fut
 son vieux mcrant d'ami qu'elle demanda le service de lui avancer de
quoi payer le propritaire. M. d'Aubrebie faillit l'embrasser de joie:

--Enfin! dit-il, je vais donc tre bon  quelque chose!

Le plaisir rel qu'il montra  lui tre utile la soulagea de l'amertume
immense qu'elle prouvait.

--Ah! dit-elle, en lui tendant sa vieille main brlante, quand je serai
morte, je serai plus prs du bon Dieu pour lui parler de vous.

On fit revenir le prtre et le mdecin. Elle leur raconta elle-mme ce
qui s'tait pass. On l'avait couche. Dans l'ombre des rideaux de
cretonne, sous un bonnet blanc, sa figure blme paraissait toute menue;
ses cheveux relevs lui dcouvraient un grand front sec et bomb sous
lequel les deux yeux creux s'enfonaient comme des portes sombres.

--Un dme d'glise! faisait remarquer l'abb.

Quand elle eut senti qu'elle survivrait  cette secousse, elle se reprit
 esprer. Elle dit presque en souriant  Cornet:

--Allez-vous me faire une ordonnance cette fois-ci?

Il versait des gouttes de substance inconnue dans un verre d'eau. Il
griffonna un mot sur un bout de papier et le lui tendit:

Elle lut: Marier la petite.

L'abb demanda  voir et applaudit. Le marquis donna aussi son
approbation. Elle comprit par l qu'ils voyaient tous la mort  son
chevet, et qu'il tait urgent de rgler le sort de Genevive et de la
soustraire  des entreprises matrimoniales telles que l'on venait d'en
subir.

M. Moisan qui s'enttait dans sa proposition dj ancienne, se pencha 
son oreille:

--Voulez-vous que je lui crive?

--A qui? dit-elle.

--A mon petit notaire... Simple entrevue... engage  rien?...

Le masque de la vieille imaginative se modela selon l'expression d'une
pesante tristesse. Ce n'tait pas d'un petit notaire qu'elle avait rv
pour sa nice! Cependant l'abominable tentative des Loupaing lui avait
montr les extrmits o l'on pouvait tomber. Avec les quelques sous
qu'elle laisserait  Genevive, on mettait en fuite un substitut
venden, et on tait convoite par un pltrier bien tabli. Sous le
dme de son grand front dcharn, Mlle Cloque rflchissait, comme
dans toutes les occasions critiques de sa vie, aux paroles de
Chateaubriand.

--La mdiocrit... pronona-t-elle,  demi-voix, se parlant  elle-mme.

--S'il vous plat? fit l'abb qui avait mal entendu.

--Je dis que j'en parlerai  la petite, monsieur l'abb. Quand vous
reviendrez me voir, nous reprendrons cela.

Mais un long temps s'coula avant qu'elle consentt  revenir sur ce
sujet. Quand je serai tout  fait mieux, disait-elle. Et, comme elle,
s'acharnait  remordre  la vie, ses amis attendaient. Quand elle alla
mieux, ce fut Genevive qui manqua d'empressement. Pour peu qu'on
insistt, la jeune fille menaait de rentrer au couvent, de se faire
religieuse. Secrtement, sa tante prfrait cette solution, mais elle
n'osait le dire.

Elles passrent encore un triste hiver, dans la chambre de cretonne,
entre la fentre de la rue de la Bourde et celle d'o l'on voyait
Loupaing dont l'hostilit rouverte se manifestait  toute occasion,
plus vive que jamais.

Il avait envoy la note du petit toit de zinc pos par lui au hangar,
et, faute d'un acquittement immdiat, il tait venu en personne, avec
des marteaux et des tenailles, un jour d'averse, et il avait arrach le
toit. Les volailles geignaient sous la pluie; la provision de bois tait
trempe. Mariette terrorise n'osait mme plus passer par le porche de
la rue de l'Arsenal, elle avait cess momentanment de parler aux
femmes.

Il fit froid. Au travers des branches dnudes du catalpa, on vit un
matin la double vasque de la fontaine pleurant des larmes immobiles sur
le bassin glac, o, par hasard, un balai tait pris. Durant de longues
semaines, on regarda chaque jour ce balai au long manche inclin et
gnant. Quelquefois, aprs l'heure du djeuner, le dimanche, on
apercevait le voisin, le cou entour d'un cache-nez, frappant du pied le
sol coriace, s'exercer contre le bton et l'abandonner en hochant la
tte.

La neige vint doubler l'paisseur des branches, et le manche  balai
aussi se hrissa de la pure fourrure. Les moineaux s'approchaient, en
ppiant, de la fentre o l'on rpandait de la crote de pain, et
Genevive avait des frissons  les voir poser sur la neige leurs petites
pattes si fines. Pour couper le temps et occuper la jeune fille, on lui
faisait prparer du th vers les quatre heures, au moment o venait M.
d'Aubrebie. Bien longtemps avant l'heure, l'eau, dans la bouillotte au
coin du feu, chantait. On se levait,  de frquentes reprises, pour
loigner un peu la bouillotte. Nol et le jour de l'an, avec les
almanachs, les catalogues et les publications illustres, singulire
priode d'nervement joyeux pour les familles nombreuses, n'apportrent
aux deux pauvres femmes que des tristesses, en leur rendant l'isolement
plus sensible et en les forant,  cause des souhaits et des voeux, 
penser davantage  l'avenir.

Enfin, le balai fut retir de l'eau; on nagea quelque temps dans la boue
gluante; le soleil revint. L'abb Moisan, ayant reu de Monseigneur
l'assurance qu'il serait maintenu dans ses fonctions de chapelain, pour
la nouvelle glise, et log, rpandait la joie autour de lui. M.
d'Aubrebie apportait  Genevive des bouquets de violettes. Et elle dit
un jour que l'tat de religieuse lui faisait peur.

--Alors il faut te marier, mon enfant.

A ce mot elle avait des tremblements et on entendait se choquer ses
dents de nacre.

--Enfin, soupira-t-elle, il faudra bien!... Mais, d'abord, comment
s'appelle-t-il, votre monsieur?

--Jules Giraud...

Ce seul nom fut la cause d'un retard de trois semaines. On la traita de
folle; on lui dit qu'il tait honteux d'avoir,  son ge et dans sa
situation, des rpugnances aussi puriles. Rien n'y fit. On crut tout
perdu.

Elle ne concevait pas qu'on poust un homme qui s'appelait Jules
Giraud. D'abord ce prnom de Jules lui avait toujours port sur les
nerfs; c'tait un nom absurde, tout  fait idiot.

Elle tait prte  passer sur bien des choses dsagrables: qu'elle
habitt un trou, elle s'en moquait pas mal; que son mari ft notaire
ou picier, c'tait bien le cadet de ses soucis; mais de crier le nom de
Jules du haut en bas de l'escalier, ou dans un jardin, lui semblait
au-dessus de ses forces. Giraud, , autant n'en pas parler, c'tait
franchement commun, c'tait le plus plat des noms. Mais elle
reconnaissait qu'elle n'tait elle-mme qu'une pauvre petite bourgeoise
au nom trs mdiocre, presque drle, et qui faisait rire, au couvent,
les premires annes; cela n'tait rien. Ce qui importait c'tait le nom
qui doit tre insparable de toutes les expressions de tendresse, sans
lesquelles elle n'imaginait pas le mariage.

Le marquis lui vantait Jules Csar. Elle rpondait en objectant:
Jules Grvy, Jules Ferry.

--Le fait est... disait Mlle Cloque, qui avait ces hommes en horreur.

A cause de ces deux personnages, peu s'en fallut qu'elle ne ft de
l'avis de sa nice.

Tout d'un coup, Genevive se dcida, comme les enfants prennent le
parti de se faire arracher une dent. L'abb crivit. Le notaire tait
toujours prt. Une entrevue fut convenue. Toutefois on la remit encore,
parce qu'on voulait avoir auparavant la photographie du jeune homme. On
l'obtint. Il n'tait ni bien ni mal.

--C'est ce qu'il faut, dit Genevive.

Mais elle grimaait presque, en prononant ces mots. On et dit qu'elle
touffait une sombre colre.

--Voyons! ma fille, personne n'exige que tu te fasse violence...

--Mais non! mais non! je t'assure que je suis dcide.

L'entrevue fut fixe au premier jeudi de mai, boulevard Branger, au
concert de la musique militaire. C'tait le seul endroit o l'on pt se
rencontrer comme par hasard, et passer inaperus, au milieu de la foule.

Ces demoiselles arrivrent les premires, trs agites, depuis longtemps
prpares, et se croyant en retard. Les musiciens n'taient pas l
encore. Quelques ranges de chaises seulement taient occupes par les
fanatiques. Elles eurent tout loisir pour le choix de leurs places.
Elles s'ingnirent  ne se fixer ni trop prs de la musique, ni trop
loin. Il fallait pouvoir causer sans tre gns par des voisins entasss
chaise contre chaise, viter aussi de se planter au beau milieu d'une
clairire, ou bien d'aller se relguer aux endroits loigns o l'on
n'a pas l'air de venir pour la musique. Cependant il tait non moins
ncessaire que ces messieurs,  leur arrive, les aperussent aisment.
Il ne manquerait plus qu'elles fussent obliges de leur faire signe!

Elles ttonnaient; Genevive nerve dit:

--Mettons-nous l! mettons-nous l, n'importe o.

Elles s'assirent. Elles taient l'une et l'autre de mauvaise humeur.
Mlle Cloque reprochait  sa nice le peu de frais de sa toilette.

--Peuh! si tu crois qu'on s'y connat  la Celle-Saint-Avant!...

C'tait le nom du petit endroit o Jules Giraud tait notaire.

--Mais, mon enfant, ce jeune homme a peut-tre t  Paris?

--Allons donc! est-ce que l'abb ne nous a pas dit qu'il avait t clerc
 Chtellerault? Il n'a seulement pas fait son droit...

Mlle Cloque avait pris la prcaution de garder deux chaises auprs
d'elle:

--a fait, dit Genevive, que si l'on nous voit, il sera clair comme le
jour que nous attendons quelqu'un!

--Mais enfin! ma pauvre enfant, comment veux-tu nous arranger, aussi! Et
s'il n'y a plus de places auprs de nous quand ils arriveront:
faudra-t-il que ce soit nous qui nous drangions pour les suivre?

En l'espace de quelques minutes, le mail se garnit. La double range des
grands ormes balanait ses hautes branches  l'air agrable de mai. Les
chausses, de chaque ct du large terre-plein, portaient une foule dj
compacte. Aux fentres de jolies maisons donnant sur le boulevard,
paraissaient quelques femmes accoudes. A une centaine de mtres 
peine, en tournant un peu la tte, on pouvait apercevoir, entre deux
bouquets d'arbres du parc, la frise de faence courant au-dessous d'une
balustrade  l'italienne, qui dcorait l'htel de Grenaille. Il venait,
des jardins voisins, des odeurs de clmatite et de chvrefeuille.

--Tiens! voici Mlle Cloque et sa charmante jeune fille! pronona la
voix grasse de M. l'abb Moisan. Mesdemoiselles, voulez-vous me
permettre de vous prsenter mon bon ami, M. Jules Giraud, qui tait
prcisment en train de faire avec moi un petit tour de promenade?

--Si Monsieur veut bien s'asseoir? dit Mlle Cloque, nous avons
justement deux chaises  ct de nous, o nous avions dpos nos
mantilles.

Mon Dieu! mon Dieu! pensait Genevive, est-il possible de parler comme
cela! Mieux vaudrait dire carrment que l'on attend, que de prendre des
dtours si maladroits.

Elle avait vu, tout en blmant le langage de sa tante, que le notaire
avait les cheveux friss, ce qu'elle n'aimait pas du tout. En outre, il
portait un lorgnon de myope, d'un numro assez fort, qui dformait
compltement les yeux quand on le regardait de face. Elle pensa:

C'est horrible: on dirait deux hutres ouvertes.

Sa barbe tait assez bien, entire, blonde et frise; mais il sortait de
chez le coiffeur qui lui avait ras les joues  la tondeuse. Elle le
jugea stupide d'avoir t le chez le coiffeur avant de venir au
rendez-vous. Il avait d'assez jolies dents trs blanches, mais presque
point de lvres ni de moustache: une espce de malheureux petit bout de
duvet d'un blond si clair qu'on aurait dit qu'il tait blanc, et dont
trois ou quatre poils, un peu plus longs, descendaient de chaque ct de
la bouche.

Jamais, pensa Genevive, je ne me laisserai embrasser par cet
homme-l.

Il tait en redingote, soigneusement boutonne, et en chapeau haut de
forme.

Eh bien! se dit la jeune fille, comment serait-il, s'il venait
officiellement demander ma main?

Il tait surtout terriblement mu. On sentait sa crainte de laisser
chapper quelque sottise devant Genevive, dans le premier moment, et il
parlait  la tante aussi trouble que lui.

L'abb Moisan entretenait Genevive qui n'coutait que le notaire lanc
 bride abattue  la conqute de Mlle Cloque. Dans sa prcipitation,
le malheureux conservait son lent parler tourangeau aux consonnes
lourdes, aux voyelles de brebis blante. Genevive saisit au vol les
mots d'hiver _rigoureux_, de saison plus _propice_ et d'air
_printanier_.

Il est trop bte, non, dcidment, il est trop bte!

Combien de fois s'tait-elle moque,  Marmoutier, de ces expressions
endimanches o excellaient les filles de parvenus!

Mlle Cloque s'tant ressaisie, avait dirig le notaire sur une voie
plus intressante, et il donnait la description de la Celle-Saint-Avant.
La musique militaire entamait un pas redoubl, et, dans l'intervalle des
clats de piston, on entendait des excellente tude... frais
gnraux... amortissement... vignobles et sapinires... grande voie
ferre... clientle du chteau... socit de l'endroit... Il faisait
valoir sa marchandise.

Genevive se refusait  admettre que l'on pt parler de ces choses-l de
prime abord, comme au march.

Mlle Cloque ayant os une allusion discrte aux principes religieux,
il parla de sa vieille mre; il s'tendit sur des dtails intimes que
personne ne lui demandait. Il pronona quelques mots dont Genevive
ignorait compltement la signification: cadastre et main-leve
d'hypothque lgale. Ces termes, qui eussent pu lui tre trs
dsagrables, lui donnrent cependant  entendre que cet homme
possdait des connaissances techniques, une sorte de science, quelque
chose enfin qui le releva un peu  ses yeux. Mais quelle ide d'aller
parler de cela  une vieille fille qu'on n'a jamais vue!

L'abb Moisan jugea qu'il tait temps d'oprer un contact entre les deux
principaux intresss. Il remua son sige, le posa de biais, cogna
contre des chaises voisines qu'on recula complaisamment par gard pour
un ecclsiastique; il parvint  faire vis--vis au notaire et lui tapa
sur le genou:

--Eh bien! dit-il, j'espre que vous tes  votre affaire: on sait que
vous vous y connaissez en musique!

--Oh! oh! fit modestement le notaire.

--Monsieur est musicien? demanda Mlle Cloque.

--Oh! mon Dieu, Mademoiselle, je racle un peu de violon... comme tout le
monde...

--Comme tout le monde!... dit l'abb, ah! que non pas! Ce n'est pas dj
si commun.

--Et vous, Mademoiselle, dit le jeune homme  Genevive, vous tes
musicienne aussi, sans doute?...

C'tait la premire parole qu'il lui adressait.

Sa voix trbuchait sur un imperceptible trmolo, et, comme il s'tait
command de profiter de cette occasion de parler, il avait dbit cette
phrase sans aucun naturel, mais au contraire, du ton le plus hassable
dans le genre commun et convenu.

Genevive n'tait aucunement intimide; elle sentait clairement sa
supriorit sur cet homme. Elle n'prouvait point de piti pour lui,
malgr que son motion ft touchante. Elle le dtestait simplement
d'tre si bte.

--Je fais de la musique de temps en temps, dit-elle sans complaisance.
J'ai surtout aim cela autrefois. Mais, maintenant!...

Elle eut un petit geste qui signifiait: Maintenant, vous savez, ce que
a m'est gal!...

Il la regardait en coutant sa rponse, et, par une sorte d'attention
indfinissable, il avait t son binocle. Elle lui en sut presque gr,
car ses yeux ainsi taient moins laids, quoiqu'il les fermt  demi, et
que le double sillon ros creus par la pince,  la racine du nez,
donnt  leurs environs l'aspect pnible d'une blessure. Ils contenaient
une telle crainte de la minute prsente, un tel dsir de ne pas inspirer
d'antipathie, une si franche admiration des deux cratures dont on lui
avait des annes durant vant les mrites, enfin un si vif sentiment de
sa propre petitesse en face de cette jeune fille distingue, que le
coeur de Genevive fut un moment branl. Elle se dit: Comme il doit
tre bon! Mais aussitt: Jamais je n'aimerai cette tte-l!

Elle n'ajouta rien  sa petite rponse sche. Il comprit qu'il lui avait
dplu ds le premier coup d'oeil. Cela acheva de le dmoraliser. Il
fallait parler. Il hasarda une rflexion qui parut saugrenue,  propos
de la Marche Indienne de Sellnick accueillie autour d'eux par des
applaudissements. Genevive en conclut que, comme musicien, il tait bon
 conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant
grincer l'archet sur son instrument.

Mlle Cloque qui dcouvrait au notaire des qualits srieuses sans
toutefois tre sduite par un homme aussi simple, demeurait fort
embarrasse. L'abb s'efforait d'insuffler de la chaleur dans
l'entretien;  dfaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de
sorte qu'on remplissait les vides par de petites rflexions sans aucune
porte: Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le
pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique
de trop prs... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos  ces
dames!... Nous aurons peut-tre trouv le moyen de nous caser, quand le
concert sera fini... On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire 
chaque mot.

L'abb remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver
l'un  ct de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur
permettre de causer tous les deux.

Jules Giraud prit un parti hroque. Il jugea qu'il perdrait son temps 
essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pense les
tentatives de conversation sur des sujets gnraux o il faut tre
profond ou lgant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre.
Il dit tout franchement  Genevive que c'tait bien inutile de chercher
midi  quatorze heures quand on avait trs peu de temps  rester
ensemble et qu'on savait trs bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un
peu surprise de cette nettet; puis elle rflchit vite que ce qu'il
disait un peu gauchement, tait prcisment ce qu'elle avait pens
elle-mme. Et elle l'couta.

Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de
front le _sujet_. Il servit une partie des renseignements dj fournis 
la tante, car, livr  lui-mme, il n'avait pas une grande varit de
choses  dire et se bornait  ce qui lui semblait essentiel. Elle
entendit  nouveau la srie des frais gnraux, des vignobles et
sapinires, de la grande voie ferre et de la socit de l'endroit. Il
reparla avec une pit trs relle de sa vieille bonne femme de maman
qui pleurait de joie  l'ide d'avoir une fille. Il ne cherchait pas 
attendrir, ni  surfaire quoi que ce ft; il talait avec sincrit le
tableau de sa situation.

Il n'avait pas escompt l'avenir pour payer son tude. Tout tait rgl;
le moindre bnfice entrerait directement dans le mnage. Il avait tout
 fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficult, se
sentant appuy sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans
possder une sensibilit trs aigu, il devinait la jeune fille plus
attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'oeil bref qui
signifiait: Oui, oui, je comprends. Mais son regard, alangui par les
longues rveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant
s'accrocher  un oiseau invisible,  une feuille d'arbre,  la frise de
faence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon
de soleil rendait tincelante.

--Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout a vous
convient?

--Si tout a me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un
rve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.

--Oh! merci! dit-il.

Il laissa dborder tout son bon coeur dans cette exclamation. Il tait
soulag d'un poids immense. Il respira. Elle sentit une nouvelle fois
l'excellence de cette nature d'homme, et le regarda, le temps d'un
clair. Il avait de petites gouttelettes qui perlaient sur la surface
trs blanche du front. Mais une force qui ne venait pas d'elle, et
qu'elle sentait tomber on ne sait d'o, lui releva les yeux l-bas, sur
le petit point brillant de la frise de faence.

Le notaire interprta mal la fuite de ce regard et crut comprendre
qu'elle savait par l'abb tout ce qui le concernait, et qu'elle
attendait qu'il s'expliqut sur des points qui pouvaient lui faire
peur. Il poursuivit, moiti souriant, mais une crainte revenue dans son
regard implorant:

--Il faut vous dire, Mademoiselle, que nous ne sommes pas sortis de la
cuisse de Jupiter. Mon pauvre pre, de son vivant, tait sabotier.

Elle ne broncha pas  ce mot.

Chez lui, le Tourangeau reprit le dessus quand il ajouta sur un ton de
malice tranante:

--Ce qui ne l'a pas empch d'amasser quelques sacs d'cus...

Et il rit.

Genevive pensait aux fleurs de la juive,  la rose de Marie-Joseph, et
 la piqre rouge au doigt... Cela avait t, l-bas,  cent mtres
d'ici, une aprs-midi. On entendait aussi la musique militaire.

Le rire de Jules Giraud l'veilla; elle revint  elle et sourit par
complaisance. C'tait bien malgr elle, que, durant un court instant,
elle avait perdu les paroles du notaire.

Il lui dit, rassur par son sourire:

--a ne vous fait pas peur, a non plus?

--Quoi donc?

--Oh! dit-il, vous ne voulez pas me le faire rpter!

Elle se demanda: Que diable a-t-il bien pu dire?... Bah! qu'importe?

Et elle continua de lui sourire en allumant un peu son oeil, mais,  la
faon des paresseux qui, pour s'pargner d'insister, prfrent simuler
avoir compris.

Il se laissa prendre  ce genre de lger mensonge, inconnu des tres
simples qui tiennent toujours  s'informer, et ne recueillit que le
sourire et que l'oeil anim qui l'avait un moment regard en face, avec
un commencement presque de familiarit.

Le galop final tirait  sa fin; on tait sur le point de se sparer. Il
avait encore quelque chose  dire. Il se dpcha, en laissant tomber sa
voix. Cette fois, elle le regardait pendant qu'il parlait. Ce fut lui
qui baissa les yeux:

--Mademoiselle, dit-il, c'est bien le moins que vous me connaissiez
jusqu'au bout, puisqu'il s'agit de passer sa vie ensemble... Je ne veux
pas vous tromper, sur rien... Eh bien, je sais qu'il y a des personnes
qui sont plus ou moins difficiles, comme a, sur les petites choses...
Voil: je me suis fait mettre deux dents fausses.

Il allait les lui montrer. Un tonnerre d'applaudissements brouilla tout.
On se levait et chacun se dplaait immdiatement. L'abb regarda d'un
oeil malin les deux jeunes gens:

--Eh bien! dit-il, il me semble que nous avons rompu la glace!... Ah!
cette jeunesse!...

Pour ne pas tre remarqus, on se spara.

Le notaire dit qu'il tait enchant d'avoir fait la connaissance de ces
dames. Elles s'inclinrent.

Elles se trouvrent presque aussitt nez  nez avec M. Houblon et deux
de ses filles.

--Tiens! s'cria une de celles-ci, comment! vous tiez l?

Le papa qui tait la franchise mme disait en mme temps:

--Nous vous avions vues, mais comme vous tiez avec une personne
trangre, nous n'avons pas os, vous comprenez...

--C'tait un ami de M. le Chapelain.

--Parfaitement! firent en choeur les trois Houblon, et ils affectrent
de parler d'autre chose afin de prouver leur discrtion. Les deux
demoiselles Houblon qui n'taient pas l, donnaient des leons de
musique, et celles qui taient l ne trouvaient pas  en donner. Cela ne
se disait pas et l'on ne faisait jamais allusion--par discrtion--
l'absence des deux soeurs.

Genevive songea que son entrevue avec Jules Giraud notaire  la
Celle-Saint-Avant, avait pu exciter des jalousies.




XV

LE PETIT BONHEUR


La grande route nationale, parallle  la ligne de Paris-Bordeaux; sur
un espace de cent cinquante mtres environ, des maisons  droite et 
gauche: deux auberges avec l'enseigne de zinc reprsentant, l'une un
_Cheval blanc_, l'autre une _Lamproie_; la gendarmerie avec un drapeau
tricolore, galement en zinc; un boulanger; la mairie, qui ne se
distingue des autres btiments que par les affiches sur papier blanc
frip et le cadre grillag contenant les actes de l'tat civil; un
renfoncement formant une petite place: l'glise; un chemin de
bifurcation; l'alignement reprend; on lit des rclames du chocolat
Menier et du _Petit Journal_ sur des murs gris; puis une grosse maison:
quatre fentres au rez-de-chausse, autant au premier et unique tage,
la maison du notaire.

Les pannonceaux nouvellement dors brillent au-dessus de la porte
d'entre.

Et aprs, c'est la route encore, toute droite, soigneusement entretenue,
souvent dserte; au loin, la brouette du cantonnier portant un panier et
un gilet  manches; un blanc troupeau d'oies qui, gravement, traverse.

C'est la Celle-Saint-Avant.

Genevive, connue ici depuis un an bientt, sous le nom de Madame
Giraud, se tient d'ordinaire  la dernire fentre du rez-de-chausse,
vis--vis d'un petit meuble  ouvrage; et les rares passants de la route
peuvent reconnatre son profil pench. Lorsque, fatigue de lire ou de
travailler, elle lve la tte et hasarde un coup d'oeil au dehors, elle
voit le marchal ferrant, le marteau lev, et la croupe d'un cheval de
trait prsentant son sabot. L'odeur de la corne roussie l'oblige souvent
 fermer la fentre. Parfois ses yeux demeurent longtemps fixs sur
l'ardente petite flamme rouge de la forge, qui brle au milieu d'un trou
d'ombre.

     Ainsi, crivait-elle  sa vieille tante, la vie est donc
     d'attendre la fin de chaque journe derrire une vitre en regardant
     toujours le mme objet? Je me souviens de l'oeil de Loupaing, du
     catalpa, de la petite fontaine, et de ce pauvre balai pris dans la
     glace! Et, en face de mon forgeron, il me semble, je ne sais
     pourquoi, que ces choses d'autrefois taient un spectacle trs
     agrable... Pourtant, cet homme qui ferre ses btes du matin au
     soir, n'a point mauvaise figure et ne me veut pas de mal; tandis
     que le beau-frre du pltrier (!!!... est-ce loin dj ces
     histoires-l!) te fera mourir de chagrin si tu t'obstines  ne pas
     le quitter. Sans compter que rien ne s'oppose  ce que j'aille dans
     mon jardin qui est dix fois grand comme le tien, et qui pousse!
     c'est une vraie bndiction. On espre qu'il y aura beaucoup de
     fruits cette anne... Si tu voyais les poiriers! Je pense avec
     joie, ma bonne tante, que lorsque nous cueillerons nos poires, ton
     maudit bail sera expir, et que tu seras l, avec nous. Tout de
     mme, si tu avais t moins entte (attrape! tant pis!) tu
     aurais bien pu venir t'installer avec nous plus tt. Enfin!...

     Jules m'a encore emmene hier avec lui en cabriolet. Ce sont des
     promenades qui ne sont pas bien attrayantes, car la voiture est
     trs incommode et les chemins o il me mne sont atroces. Mais je
     n'ose pas refuser de l'accompagner tant il est heureux de m'avoir
     avec lui. Tant et si bien que j'ai attrap un peu froid en
     l'attendant dehors, pendant qu'il faisait un inventaire; et je
     recommence  souffrir des dents. Il faudra donc bon gr mal gr que
     je me paie le voyage de Tours, probablement samedi prochain. Tu
     penses que ce sera _bon gr_! Jules me conseille d'y aller samedi,
     quoique les trains et le salon du dentiste soient bonds,  cause
     de la rduction sur les billets, qui est assez importante ce
     jour-l.

     J'ai eu la lessive cette semaine. C'est a qui en est un tracas!
     Heureusement la maman Giraud m'est d'un grand secours. Elle ne
     vient que lorsqu'il y a  payer de ses mains. On perdrait son latin
      tenter de la faire asseoir. Quant  la mettre  table avec nous,
     c'est une affaire d'tat! et encore je suis oblige de me regimber
     pour l'empcher de nous servir.

     Ah! quand j'entends les trains qui roulent l-bas, sur cette
     grande ligne qui n'en finit pas, ni par un bout ni par l'autre,
     tante, mon coeur se serre. Il en passe l, dans le temps d'une
     journe, des gens en costume de voyage--comme nous en avons tant
     vus, en Suisse, te rappelles-tu?--D'o viennent-ils? O vont-ils?
     Pourquoi est-ce que j'ai une espce de vertige  savoir qu'il y a
     des gens qui passent?... Je ne les vois pas; ils ne me voient pas
     derrire ma vitre: il y a, entre nous, le marchal ferrant, et,
     plus loin, une range de peupliers... Voil de drles d'ides. Ne
     te moque pas de moi, au moins!

     A bientt, ma tante chrie,  samedi, je t'embrasse.

                       Ta GENEVIVE.

Le samedi matin,  8 heures et demie, le cabriolet tait attel devant
la porte orne des pannonceaux, et le notaire, debout, en flattant les
naseaux de sa jument, attendait Madame. Elle qui se pressait si peu,
d'ordinaire, n'tait jamais en retard pour aller  Tours; elle
descendait avec des cartons  chapeaux, un sac de voyage, mille
brinborions, et plus lgante que le dimanche. On s'lanait sur la
grande route droite,  l'oppos de la direction de Tours, pour aller
joindre la station de Port-de-Piles,  huit ou dix minutes. Jules Giraud
n'osait s'loigner de sa bte toujours un peu fringante au sifflet des
locomotives; Genevive le quittait avant d'entrer dans la gare:

--N'oublie pas de prendre un aller et retour!

--Sois tranquille. A ce soir!

Seule, elle se sentait les membres lgers. Elle et t au bout du
monde.

Le train rattrapait promptement le cabriolet sur la route parallle.
Genevive agitait son mouchoir par la portire, jusqu' la range de
peupliers.

Quand elle se rasseyait, les personnes de son compartiment, quelles
qu'elles fussent, avaient rgulirement le petit sourire de sympathique
et maligne connivence: Ah! bien, j'espre qu'on s'en fait des adieux!

Une heure aprs, le train s'arrtait et poussait de grands sifflements
pour demander la voie en vue de l'immense plaine, carrefour de lignes
de chemins de fer, termine au loin par les douces collines de la Loire,
et o s'tend Tours, tout  plat. On ne voyait merger de la ville que
les flches grises de la cathdrale, quelques glises, les deux hautes
tours de l'ancienne basilique et, depuis peu de temps, une sorte de
ptisserie informe, blanchtre, comparable  une grosse cloche de
pltre, qui tait la nouvelle glise de Saint-Martin.

En marche ralentie, on coupait l'extrmit de la longue avenue de
Grammont plante d'arbres, et l'oeil de la jeune femme embrassait d'un
coup le prolongement en droite ligne: la rue Royale,--depuis peu nomme
rue Nationale,--le pont de pierre, la Rampe de la Tranche, et tout
l-bas, adoss aux coteaux, le Sacr-Coeur de Marmoutier: un monde
d'vocations!

Avant l'heure du djener, elle tait dans les bras de sa tante. Et
c'taient aussitt des questions prcipites, superposes, enchevtres,
un babillage sans fin que ne russissaient  interrompre ni la sombre
exaltation religieuse qui croissait chez Mlle Cloque d'une manire
inquitante, ni l'apptit que ce dplacement matinal donnait 
Genevive. A chaque fois, on et dit qu'elle revenait d'un long voyage.

Aller chez le dentiste, aprs le djener, tait une vraie partie de
plaisir. Les personnes qui la rencontraient pendant les cinq ou six
heures qu'elle passait  Tours, dclaraient ne jamais l'avoir vue si
gaie. Elle voulait aller partout dans une seule aprs-midi, chez les
Houblon, chez l'abb Moisan qui triomphait d'avoir fait le mariage, chez
Madame Pigeonneau nouvellement installe rue Nationale et  qui on avait
 remettre des romans en location, chez des amies de pension maries, et
jusque mme  Marmoutier, souhaiter un petit bonjour  ses anciennes
matresses.

--Mais ma pauvre enfant! tu manqueras ton train de 4 h. 55.

--Ah! bien! la belle affaire! pour une fois, je n'en mourrais pas!...
D'abord mon mari sait bien que tant que tu seras  Tours et qu'il y aura
chez toi une chambre pour moi, ce n'est pas la peine de me fouler la
rate pour attraper le train... Ah! par exemple, si tu n'habitais plus
ici, je n'y ferais pas long feu!...

Mais elle ne doutait pas que sa tante persistt  demeurer  Tours.
Mlle Cloque affirmait le contraire, et son dsir tait sincre d'aller
vivre prs de sa nice. Car elle-mme ne se rendait pas compte des
racines secrtes et profondes qui la rivaient aux pieds des vieilles
tours de Saint-Martin, mieux mme: au spectacle quotidien et
passionnment douloureux de l'exhaussement pierre  pierre du monument
nouveau, quitte  endurer jusqu' sa dernire heure le voisinage et les
perscutions de Loupaing.

Pour quiconque connaissait bien Mlle Cloque, il tait clair qu'elle
mourrait l, au milieu de ses habitudes de souffrir, et qu'elle mourrait
peut-tre de la mystrieuse et cruelle volupt qu'il y a  contempler
avec orgueil l'outrageant triomphe de ce que l'on juge la pire chose du
monde.

--Tu ne sais pas ce que je souhaiterais? avait-elle dit elle-mme 
Genevive. Eh bien! ce serait de disparatre le jour o ils mettront la
dernire main  leur cabanon moderne. C'est une grce que je demande
tous les jours au bon Dieu. Je n'ai jamais compris qu'un chef survive 
une dfaite, et il est encore beau de mourir de la main du vainqueur,
quel qu'il soit...

Dans leurs courses de l'aprs-midi, une fois pass le dbordement des
premires confidences, la tante reprenait la rengaine de ses tristesses.
Genevive, qui connaissait tout cela, coutait d'un air distrait et
rpondait en dcrivant la vie de cloportes des gens de la
Celle-Saint-Avant, dont la momification prte  rire quand on y songe au
milieu du bruit des voitures et du va et vient de la grande ville.

--On dit dj la messe dans la nouvelle crypte, figure-toi, ma chre
enfant. C'est M. Janvier qui l'a inaugure. C'est un honneur qui lui
revenait de droit. Il sera vque avant peu. Quant  l'glise mme, on
achve les mosaques: c'est d'un mauvais got! il faudra que tu voies
a...

--Pourquoi, puisque ce n'est pas beau?

--Prcisment! Il faut voir a! Si nous avons une minute de reste, nous
entrerons... Ah! par exemple, je me prive de parler au Frre Gdon!

--Il est donc toujours l?

--Lui! Ah bien! Puisque Mme Pigeonneau a eu la faiblesse d'abandonner
la place, tu penses qu'il en a profit! Tu verras le magasin qu'on lui a
rserv dans la nouvelle construction. a n'a pas d'apparence sur la
rue. On entre par la petite porte allant  l'escalier de la crypte, et
il y a l une magnifique salle pave en mosaque, avec des vitraux, et
consacre  la vente. Il parat que leur glise lilliputienne tait
encore trop grande: on a rogn dessus pour la boutique! Tu verras: avec
le dessin des fentres, a a quelque chose d'oriental. Le marquis
prtend que le Frre est l dedans comme un juif d'Alger: il ne manque
que des babouches...

--Tu te montes la tte avec tout a! disait Genevive, laisse-les donc
tranquilles avec leur Saint-Martin!

Et, regardant  la pendule du salon d'attente de Stanislas de
Wielosowsky:

--Dj deux heures et demie! dit-elle. A cette heure-l, tous les jours,
except le jeudi et le dimanche, il y a le vtrinaire qui passe en
tilbury... C'est le moment o le juge de paix de Port-de-Piles, qui suit
un rgime contre le diabte, arrive  pied juste en face du marchal
ferrant, et il se range pour viter la poussire de la voiture...

Deux personnes devaient encore passer avant elle. Genevive s'nervait,
impatiente d'aller dehors et de s'enivrer du mouvement de la ville. Elle
avait feuillet, tout en causant  voix basse, un grand volume illustr;
elle marcha dans la pice; s'arrta en face de deux jolies ttes de
femmes au pastel, signes d'un nom imprononable, un artiste compatriote
du dentiste, probablement. Enfin elle alla  la fentre sur la rue
Nationale, prs de sa tante. Elle souleva le rideau. Tout  coup elle
fit:

--Tiens!

--Quoi donc, ma fille?

--... Oh! rien.

Comme elle continuait  regarder, Mlle Cloque tourna la tte contre la
vitre. Mais ses mauvais yeux lui firent faire la grimace.

--Qu'est-ce que c'est donc? rpta-t-elle.

--Ce sont eux, dit Genevive.

L'esprit de Mlle Cloque alla tout droit aux Grenaille-Montcontour; car,
toutes les fois qu'elle venait dans cette rue, elle pensait  eux, pour
les viter.

Et elle dit, de peur que le laconisme des deux questions et rponses ne
prt l'importance d'une rticence:

--Ils sortent sans doute de chez Roche?

--Oui, dit Genevive.

Celle-ci ajouta:

--Lopoldine n'embellit pas.

Elles ne parlrent plus.

La nature des souvenirs qui papillonnaient dans le silence les gnait
l'une et l'autre. On distinguait, de l'autre ct de la cloison, la voix
douce de Stanislas et le choc minuscule des petits instruments d'acier
qu'il posait sur la planchette mobile. Soudain, un lger cri de femme:
Ho-a!

Et leur tour vint de pntrer dans le cabinet du dentiste. Celui-ci les
avertit que l'opration n'exigerait pas de longs soins.

--Oh! fit Genevive, ne vous pressez pas.

--Le nerf n'est pas sensible; si vous aviez le temps aujourd'hui mme,
nous pourrions en une seule sance...

--Non! non! non! je sais ce que c'est que les oprations trop vite
faites. J'y consacrerai autant de sances qu'il faudra... D'autant plus
que, justement aujourd'hui, j'ai pas mal de petites courses.

--Bien, bien! fit Stanislas de Wielosowsky, de son joli accent. En ce
cas, nous nous contenterons de ceci pour aujourd'hui.

Et il dposa dans la piqre de la dent un tout petit coton imbib
d'acide arsnieux.

--C'est dommage que a sente mauvais, observa Genevive.

Le dentiste sourit et dit, non sans une lgre impertinence, et pour
montrer qu'il n'tait pas dupe des stratagmes employs par les dames
des environs pour venir  la ville:

--S'il n'y avait pas quelque inconvnient, nous aurions trop de monde...

Mais son timbre tranger tait si aimable qu'on ne pouvait point se
froisser.

Il tait nanmoins trop tard, quand elles sortirent, pour aller jusqu'
Marmoutier. Mlle Cloque voulait entraner Genevive voir la nouvelle
glise. C'tait une ide fixe. La malheureuse passait dsormais sa vie 
rder autour du monument excr.

--A quoi bon? dit la jeune femme. Je t'avoue que j'aime mieux les
endroits gais...

Elles allrent s'asseoir dans le nouveau magasin Pigeonneau-Exelcis,
malgr que Mlle Cloque boudt encore la gracieuse titulaire de
l'ex-librairie ultramontaine,  cause du petit coup d'tat qu'elle avait
accompli.

En s'tablissant dans la rue ci-devant Royale, dsormais Nationale, dont
le seul nom donnait des nauses  Mlle Cloque, la maison
Pigeonneau-Exelcis avait rpudi carrment toute spcialit de commerce
religieux. C'tait dsormais une librairie profane, talant  sa
devanture tous les ouvrages nouvellement parus, sans aucune distinction.
On y trouvait _Nana_  ct du _Matre de forges_ et d'un roman qui
faisait alors beaucoup de bruit, l'auteur en tant renvoy devant la
Cour d'assises. On y voyait une brochure de M. le chanoine Beausjour
tablissant par _a+b_ la superposition de trois Basiliques sur l'ancien
sol de Saint-Martin, et une brochure de l'architecte diocsain qui
contenait _in-extenso_ le texte du chanoine Beausjour avec une
rfutation point par point en regard; une brochure de M. l'abb Janvier
exaltant la construction prochainement acheve; une autre publie  ses
propres frais par ce pauvre M. Houblon, anathmatisant M. Janvier. Un
album en couleur reproduisant les traits de _Nos clbres
demi-mondaines_ grand ouvert sur l'talage, couvrait en partie les
controverses religieuses.

Le jour o Mlle Cloque, en passant rue Nationale, avait aperu ce
pot-pourri, au-dessous du nom de sa fidle amie, Mme Pigeonneau,
inscrit en grandes lettres d'or sur les glaces, elle crut avoir une
attaque et ne dut son salut qu' son accoutumance aux surprises les plus
pnibles.

--Je me demande, avait-elle dit  sa nice, ce qu'il faudrait maintenant
pour m'abattre. Des trahisons, des scandales, des lchets, des
sacrilges, j'aurai tout vu et me voil encore debout!...

Mais Genevive tenait  louer des romans pour rompre les longues heures
de la Celle-Saint-Avant, et on tait entr  la nouvelle librairie.

Il y avait deux demoiselles de magasin, une caissire, un petit garon
pour les courses.

La salle, vaste, tait du haut en bas garnie de rayons o pressaient
leur dos jaune tous les exemplaires de la littrature romanesque.  et
l taient appendues des chromolithographies doucereuses reprsentant en
gnral des jeunes femmes  l'air niais, avec de jolies paules
largement dcouvertes, entoures d'oiseaux, de fleurs ou d'amours ails.
A cheval sur de menues tigelles de fer les journaux de Paris laissaient
lire la moiti de leur titre: _Gil B..._, _Le Fig..._, _L'Intrans..._,
_La Lant..._

--Qu'est-ce que vous voulez? avait dit aussitt Mme Pigeonneau en
venant au devant de ces dames, avec un petit air quasi contrit, il faut
bien suivre le mouvement!... On nous a mis  la porte de l-bas,
n'est-ce pas? et nous n'tions pas de force  soutenir la concurrence du
frre Gdon.

--Tous mes compliments, avait prononc un peu schement Mlle Cloque.
Mais que ne nous avez-vous averties de vos intentions; moi qui me suis
tant tourmente de votre sort!

--Cette chre mademoiselle Cloque! Comme vous tes bonne! J'avais mon
projet dans la tte, voyez-vous bien... Et, que je vous dise,
mademoiselle Cloque, pour tout ce qui est des ouvrages et des objets de
pit, vous les trouverez toujours aussi bien ici qu'ailleurs. Nous ne
les mettons pas  l'talage, parce que ce n'est pas le genre du
quartier, mais nous en sommes trs bien fournis.

Elle tait un tantinet plus lgante. Elle conservait pour la vente ses
jerseys collants qui, s'ils avaient fait crier quelques dvotes,
s'harmonisaient exactement aux gots de sa nouvelle clientle. Mais elle
avait modifi sa coiffure, et portait des cheveux sur le front que Mlle
Cloque trouvait immodestes et qui lui donnaient un piquant
apprciable, sinon du meilleur aloi. Ses hanches s'arrondissaient: pour
un rien, elle sautait sur l'escabeau, levait un bras vers un rayon et
vous regardait de l-haut, le sourire aux yeux et aux fossettes des
joues, la lvre abaisse soigneusement sur ses dents imparfaites.

Pigeonneau tenait tout l'entresol avec sa reliure. Il correspondait avec
sa femme par un tube acoustique, et ne descendait gure. Tout au plus,
quand on tardait  rpondre  son coup de sifflet, voyait-on apparatre
le bas des jambes de son pantalon, dans un petit escalier tournant,  la
rampe garnie de serge verte. Et il ne se gnait pas pour faire allusion,
de l-haut, aux commandes du Conseil municipal ou du Lyce de jeunes
filles, nouvellement fond.

M. le marquis d'Aubrebie, sans qu'il l'avout, souffrait de cette
rvolution. Il allongeait sa promenade jusqu' la rue Nationale, et
achetait des almanachs et des photographies d'actrices au lieu de
statuettes et de mdailles: l n'tait point pour lui le grand dommage.
Mais, en face des demoiselles de magasin, de la caissire et des
acheteurs de passage, il perdait ses aises et ses moyens; ses madrigaux
sentaient le rance, et il avait des rivaux parmi les jeunes gens de la
ville.

--Vous vous moquiez de nos tourments, lui disait Mlle Cloque, vous
posiez au bel indpendant! Ta! ta! ta! mon bon ami, tout se tient; et
vous tes, comme nous, une victime des affaires de Saint-Martin.

Il venait de sortir au moment mme o Mlle Cloque et sa nice entraient
 la librairie. Il avait attendu longtemps et, prcisment, dans
l'espoir de voir ces dames. Il devait tre all manger un baba chez
Roche.

--Allons-y! dit Genevive.

La tante hsitait.

--De quoi as-tu donc peur? Viens donc! Tu sais, mon djeuner est dj
loin: le dentiste, a creuse...

Et Mlle Cloque se laissait entraner par cette impitoyable jeunesse,
quoiqu'elle redoutt, d'instinct, cette rue Nationale, dans la mesure
mme o Genevive paraissait s'y plaire.

--Je ne comprends pas, disait-elle  la jeune femme, que tu n'aies pas
la curiosit de connatre _leur_ nouvelle glise.

L'aprs-midi s'acheva tranquillement chez Roche, en compagnie du marquis
et de Mlle Zlie; et il ne se passa rien de remarquable. On vit une des
demoiselles Houblon qui marchait  grandes enjambes sur le trottoir,
avec un pauvre petit chapeau frip, et sous le bras, un rouleau 
musique. Elle ne leva mme pas la tte devant la ptisserie. Mlle Zlie
haussa une paule en signe de commisration.

--Quelle noble et digne famille! dit Mlle Cloque.

On commenait  prtendre que le papa tait fou.

Genevive reprit le train de 4 h. 55.

Le samedi suivant, elle revint avec son mari qui devait traiter une
affaire avec un avou. Aprs le djener chez la tante, on s'apprtait 
sortir tous trois ensemble. Il faisait chaud; les persiennes taient
rabattues  la porte-fentre donnant sur le jardinet. Le notaire
boutonnait assez maladroitement un des gants de sa femme. Deux fois il
avait recommenc dj, ne mettant jamais le bouton en face de sa
boutonnire.

--Ne vous impatientez pas, dit Mlle Cloque, en regardant  travers les
jours de la persienne; nous avons le temps, et j'aimerais bien que cet
animal de Loupaing ne se trouvt pas sur notre passage. Regardez-le moi,
derrire les fusains: je vous demande un peu ce qu'il fait l!

Tout  coup, on entendit distinctement la voix du plombier qui adressait
des signaux du ct de sa maison:

--Venez donc! venez donc vite: on va voir dfiler tout le cortge; la
douairire, la princesse et le cocu!...

Mlle Cloque quitta rapidement la persienne, et se laissa tomber dans le
fauteuil rouge,  gauche de la chemine, o Genevive, un jour, avait eu
aussi une faiblesse, aprs le retour de Lopoldine.

--Qu'est-ce que tu as? dit Genevive en se prcipitant vers sa tante.

--Rien, mon enfant, rien. Mais cet homme me tuera avec sa grossiret.

--Qu'est-ce qu'il a donc dit? Il emploie un langage!

--De qui parle-t-il donc? fit le notaire encore tout rouge de son
application.

--Oh! ne vous en proccupez pas, dit Mlle Cloque. Je connais les
habitudes de cet nergumne; il ne s'agit que de m'tre dsagrable.

Genevive insista de grand coeur auprs de sa tante afin qu'elle quittt
cette maison et vnt habiter prs d'elle:

--Vois un peu dans quel tat tu te mets... Ah! l-bas, tu serais bien
tranquille.

Mlle Cloque encore tout branle, leva jusqu' ses lvres les deux
index, en compas, comme toutes les fois qu'elle rflchissait. Puis elle
tendit la main  Genevive:

--Eh bien! oui, mon enfant, oui, mes chers enfants, puisque vous
insistez, je m'y dciderai. Aussi bien, je ne peux plus vivre ici, vous
le voyez, c'est intolrable. J'irai avec vous...

--Quand a? quand a?

--Ah! quand a! dit Mlle Cloque.

Et elle rflchit encore:

--Eh bien! dit-elle,  la prochaine fte de Saint-Martin... Je voudrais
les voir inaugurer leur glise.

Les deux poux la regardrent en hochant la tte. Que faire contre une
manie incurable? Ils sortirent tous les deux, la tante ne se sentant pas
suffisamment remise de sa secousse.

Le notaire admira la nouvelle halle au bl qui s'levait  la place de
l'ancienne glise Saint-Clment. Les maisons neuves, la propret de la
place rajeunie, l'odeur humide des btiments tout frais lui taient
agrables. Il avait ce que la maman Giraud appelait le got de la
btisse.

Il s'extasia sur le quartier qu'on ne reconnaissait plus. La place et
les rues rcemment paves offraient  sa semelle le luxe d'une chapelure
de sable grsillant. Le rouge vif du coutil ray qu'abaissaient les
magasins  leur devanture, lui rappelait des comices agricoles:

--a donne  la ville un air de fte... As-tu lu, dans le journal, que
le noyau de l'activit commerciale tait dsormais fix ici?

Il ne trouva rien  redire  la construction de Saint-Martin. Il en
jugea le style original et l'ensemble imposant. Il savait par les
journaux que cela s'appelait romano-byzantin; et il prononait en
examinant chaque face, donnant le bras  sa femme, adoss au magasin de
blanc: Romano-byzantin... romano-byzantin...

--Tu trouves a vilain?

Genevive ne savait trop qu'en penser, ayant entendu dire tant de mal de
cette entreprise.

--C'est d'un mastoc! dit-elle, et cependant c'est tout petit. En somme
ce n'est pas plus grand que l'glise de la Celle-Saint-Avant... On ne
sait pas de quoi a a l'air... Tiens! a ressemble  ces rductions en
pltre qu'on fait des grands monuments. C'est prtentieux, et c'est
mesquin.

--Mais cependant, dit le notaire, tout le monde en semble trs
satisfait... Je ne parle pas de ta tante, bien entendu!

Ils dcidrent de visiter l'intrieur, en commenant par la crypte.

L'aveugle de l'ancienne chapelle provisoire se tenait  la petite porte.
Il n'avait pas chang durant les annes de dmolition et de
reconstruction; et de ses lvres tumfies tombait la plainte et la
prire d'autrefois: Ayez piti messieurs, mesdames, ayez piti d'un
pauvre aveugle.

Comme  tous les rappels de ses annes de jeune fille, Genevive
frissonna.

Le Frre bleu la reconnut. Il sortit de sa boutique et l'accompagna pour
lui donner des explications, car il joignait dsormais  son rle de
vendeur les fonctions de cicerone.

--Je ne me permets pas de vous demander des nouvelles de mademoiselle
votre tante; nous la voyons tous les jours...

Et, en descendant l'escalier, il commena de rciter sa leon:

--Ces messieurs et dames n'ont pas manqu de constater que
l'architecture du monument est inspire par les belles et antiques
basiliques de Ravenne et la dlicieuse chapelle de San-Miniato de
Florence; les faades du transept sont remarquables par le fini et le
got des sculptures...

--Oui, oui, faisaient M. et Mme Giraud.

--La crypte, continua le Frre, est divise en cinq nefs, et du sol
s'lvent dix riches colonnes dont les fts sont en marbre grenat
d'Ecosse.

La rsonnance assez forte dans ce sous-sol bas et troit o l'on ne
voyait que des colonnes prtentieuses, troublait la limpidit du langage
du guide, et certains mots tonnaient et en couvraient plusieurs autres.
On entendait: Sarcophage... grs des Vosges... Sous ces votes
majestueuses... Anges gardiens du tombeau... insignes du soldat et de
l'vque... et par dessus tout: _Ciborium_, mot incompris, mais qui 
lui seul donnait l'ide d'une grande richesse sacre.

--L'ange de droite, dit le Frre, en or massif, est un don de Mme la
comtesse de Grenaille-Montcontour...

Et il glissa un regard malin sur Genevive.

--Presque toutes les personnes notables de la ville, ajouta-t-il, se
sont fait remarquer par leur gnrosit.

Il cita d'autres donateurs.

--Enfin, acheva le Frre, vous voyez, Messieurs et dames, dans la partie
qui sert de base  ce sarcophage, le caveau mme o reposaient les
restes du saint Thaumaturge et qui fut recouvr de nos jours par une
permission spciale de la Providence.

De l'ombre d'une colonne mergea la Mouche. Elle portait toujours le
tulle de deuil sur les ailes de son bonnet blanc, et dans les yeux une
envie terrible de parler. Elle esquissa deux ou trois courbettes
destines  se concilier les faveurs du mari de Genevive qui ne la
connaissait point.

--Tiens! vous tes encore ici, vous aussi?

La chaisire indiqua du geste un grand plateau pos prs de la porte de
sortie, qu'elle surveillait, et o s'entassaient des pices de monnaie
blanche.

--- C'est pour l'embellissement de l'glise, dit la Mouche.

Genevive comprit et tira son porte-monnaie. La Mouche lui toucha le
bras, l'amena dans l'ombre et lui glissa  l'oreille:

--Vous avez joliment bien fait de vous marier, madame: parat que a ne
va pas bien du tout de l'autre ct. Ces demoiselles Jouffroy sont
bien ennuyes, allez!

--Ah? fit Genevive.

Alors, l'ancienne chaisire lui souffla avec une odeur de tabac:

--Ce n'est pas moi qui le dis. On prtend que c'est un mnage
d'enfer!...

En passant devant le plateau, le Frre, un pied dans l'escalier, se
retourna:

--Les dons les plus modestes sont reus avec reconnaissance, comme le
prsent du riche.

Jules Giraud se crut,  son tour, oblig de dposer une pice de
monnaie.

On remonta. Genevive acheta des images pour les petits enfants de la
Celle-Saint-Avant.

--Maintenant, si vous voulez visiter l'glise suprieure?

--Oh! bien, ma foi, ce sera pour un autre jour... Je viens souvent le
samedi.

--Mais, Monsieur n'a peut-tre pas le loisir de venir si souvent? dit le
Frre, sur un ton ambigu qui montrait que, comme par le pass, il tait
inform de tout. D'ailleurs, il tait lanc et dcrivait quand mme
l'glise suprieure:

--Cette partie de l'difice, encore -demi masque par les chafaudages
des artistes-dcorateurs, est tout  fait digne de l'attention du pieux
plerin. L'autel se dresse exactement au-dessus du Tombeau... Port sur
ses quatre colonnes de marbre et orn d'un tabernacle avec colonnettes
de porphyre, cette oeuvre, pure de lignes, et sobre de dtails, revt un
cachet de vritable grandeur... La coupole, d'une noble lgance, est
surmonte de la statue du grand vque...

Enfin, comme les jeunes poux s'en allaient, le Frre posa un doigt sur
la manche de Genevive signifiant l'annonce d'une confidence prcieuse
que l'on ne fait pas  tout le monde:

--Dans le bras de la statue, dit-il tout bas, sont dposes les reliques
de saint Martin, de saint Brice, de saint Perpet et de saint Grgoire de
Tours...

Et, plus bas encore, de peur du mari qui pouvait n'tre pas bon
catholique:

--Il y a cent jours d'indulgence pour l'invocation saint Martin priez
pour nous prononce en regardant la statue...

Jules tint  accompagner sa femme chez le dentiste:

--Tu n'aurais, dit-il, qu' te trouver mal!... Oh! oh! toutes les fois
qu'il s'agit d'oprations, il ne faut pas plaisanter. Moi-mme, qui suis
robuste, eh bien, pour ces choses-l, j'ai une sensibilit!...

A vingt-cinq pas de chez Stanislas de Wielosowsky, en passant devant une
porte troite prs de laquelle tait une affiche colorie donnant le
programme de la soire  l'Alcazar, on vit sortir le lieutenant
Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour accompagn de son frre an.
Marie-Joseph reconnut Genevive et la salua. Jules leva son chapeau,
avec embarras, ne connaissant pas l'officier.

--Qui est-ce donc? demanda-t-il  Genevive qui avait rougi jusqu'aux
oreilles.

--Mais, c'est _lui_, dit-elle.

--Lui? qui?...

Et il parut comprendre tout a coup:

--Ah! parfaitement.

En honnte femme, ou bien, par un insatiable besoin de rouvrir les
anciennes blessures, elle avait fait  son mari la confidence de son
amour de jeune fille.

Il ajouta:

--Eh bien! tu vois qu'il vaut mieux que je sois avec toi. Tu aurais t
seule, a aurait pu t'tre pnible... Si, si, je sais ce que c'est.

Mais, huit jours aprs, quand elle revint, elle tait seule. En passant
devant le Caf de la Ville et sans lever les yeux, elle distingua le
lieutenant assis tout contre la porte, le monocle  l'oeil, surveillant
la rue.

Elle eut une peur inconnue d'elle jusqu'alors. Elle faillit s'arrter
brusquement et rebrousser chemin. Pourquoi? Mon Dieu! fit-elle, que je
suis donc sotte! Elle ne s'avouait pas que, depuis des annes, elle
tait attire vers cette grande rue par l'espoir de _le_ voir, lui, ou
mme  son dfaut quelqu'un des siens. Et  l'instant o elle le voyait,
elle eut voulu tre  cent lieues. Elle regretta de ne pas avoir amen
sa tante fatigue. On aurait pu prendre une voiture.

Ses jambes flageolrent en sentant que l'officier s'tait lev aussitt
son passage et marchait derrire elle. Il la devana vite et fut  ct
d'elle, le kpi  la main.

--Madame, dit-il, peut-tre suis-je indiscret; mais j'avais un grand
dsir de vous prsenter mes hommages.

Elle avait rougi, et elle plissait. Il savourait son trouble
insurmontable. Il demanda des nouvelles de la tante. Elle crut devoir
s'informer de la sant de sa famille. Elle entendait sa propre voix
trembler.

Elle fut prise de honte, d'une honte soudaine, qui la stupfia et
l'affola. Elle salua le jeune homme trs schement et s'engouffra, comme
une plume que le vent chasse, dans le couloir du dentiste.

Elle montait l'escalier sans rien voir, la conscience anantie, son
coeur faisant plus de bruit que ses pas. Quelqu'un montait plus vite
qu'elle. Elle se rangea. Elle poussa un cri. C'tait lui qui l'avait
suivie. Il disait:

--Pardon! pardon!... Je ne pouvais pas vous quitter comme cela... Je
n'aurai peut-tre jamais l'occasion de vous revoir... Je... Je vous aime
toujours.

Suffoque, arrte malgr elle sur la marche, au lieu de fuir, elle eut
l'imprudence de dire:

--Ce n'est pas vrai! au lieu de manifester son indignation.

A ce mot, lui fut certain qu'elle l'aimait. Mais elle avait eu le temps
de se ressaisir. Elle se redressa et dit:

--Monsieur!... d'un air suffisamment bless, cette fois-ci.

Elle monta vite. Il redescendit.

Pendant qu'elle attendait son tour, dans le salon du dentiste, en face
des deux dames au pastel, elle se disait: Je vais en finir aujourd'hui
avec ces satanes dents. Je ne puis plus revenir ici.

Stanislas de Wielosowsky lui proposa:

--Pendant que nous y sommes, nous ferions peut-tre bien de procder 
un petit nettoyage complet.

--Oh! croyez-vous que ce soit bien ncessaire? J'avais justement
l'intention de vous prier de terminer.

--C'est une mesure prventive. Mieux vaut profiter de la belle saison,
pour vous viter de vous dplacer pendant l'hiver... Votre dentition est
trs susceptible.

Elle palpitait sous ces paroles d'apparence anodine. Elle sentait du
froid aux extrmits de ses pieds et  ses mains. Ce n'tait pas elle
qui dcidait de son sort, en ce moment-ci. Elle avait dit
consciencieusement qu'elle voulait en finir.

--Et cela demandera longtemps?... C'est que voyez-vous, je ne pourrai
plus gure venir.

--Une seule sance, dit-il. La prochaine fois, nous terminerons tout
cela.




XVI

LES COMBINAISONS DE LA PROVIDENCE


C'tait le mois de juin. Il y eut des pluies et des orages. Le temps
s'assombrissait; on entendait de trs loin les trains siffler du ct du
sud. Les mouches harcelaient les chevaux chez le marchal ferrant; et,
quand il passait sur la grande route une charrette fleurant bon le foin
et trane par des boeufs accoupls, Genevive prouvait de la peine 
voir les beaux yeux mlancoliques des btes s'ouvrir et se fermer sans
dfense sous les piqres. Au premier roulement du tonnerre, elle fermait
la fentre, et elle appliquait un instant les mains aux vitres, pour
voir tomber le commencement de l'averse, en grosses gouttes d'eau.

Le notaire tait souvent en courses, dans son cabriolet. Il revenait 
demi tremp et sentant le chien mouill. Il demandait  changer de
flanelle et de chaussettes. Et il venait achever de se remettre devant
une grande flambe de sarments dans la chemine de la cuisine. Il se
frottait les mains vigoureusement, se ttait, se tapotait d'un bout 
l'autre. Alors, il disait qu'il se trouvait bien, et qu'il faisait
joliment bon de vivre.

Avant le dner, le ciel tant calm, il chaussait des sabots et sa femme
de lgres galoches  semelles de bois, et tous deux allaient au potager
donner la chasse aux limaons. On cueillait les lentes coquilles mobiles
sur le sable humide, au milieu des alles, ou bien l'on s'amusait 
suivre les petits rubans visqueux jusque dans les bouilles d'oseille o
l'on dtachait l'escargot crachant et renfonant soudain sa mauvaise
humeur. Pouah! faisait Genevive quand par hasard elle en crasait un.
Elle criait aussi, lorsque, tandis qu'elle tait penche, un poirier lui
pleurait dans le cou. Son mari ayant t,  cette occasion, charg de
l'essuyer, l'embrassa. Elle lui dit:

--Occupe-toi donc plutt de tes sales btes!...

Et il alla devant, portant les limaons dans un pot de grs recouvert
d'une assiette brche.

Cependant la terre ayant reu l'eau du ciel rpandait un parfum de noces
mystrieuses, et, aprs la secousse de l'atmosphre, le silence des
petits vergers et des champs et l'apaisement universel des choses vous
soulevait le coeur, d'un dsir  faire pleurer.

Un chat parut sur la crte d'un des murs; il marchait avec des
prcautions sur les cimes  demi sches des moellons. Il s'arrta tout
 coup, une patte leve, en regardant fixement Jules et Genevive de ses
yeux tranges de mtal jaune.

Genevive eut un petit rire nerveux en voyant ce chat. Son mari sourit
et lui dit:

--Comme tu es enfant! Qu'est-ce qui te fait rire?

Elle n'en savait rien.

De l'horizon encore sombre et troubl vint un dernier roulement de
tonnerre affaibli. Elle frissonna et rentra  la maison.

Le soir, comme ils achevaient de dner, la fentre ouverte sur le mme
potager, Jules lui dit:

--Mais, avec tout a, on n'a pas rgl le compte du dentiste.

--Puisqu'il n'a pas fini, dit Genevive.

--Sais-tu bien que tu es un peu capricieuse? Voyons; tu as eu cinq ou
six semaines pendant lesquelles il fallait absolument aller  Tours,
chaque samedi, pour te faire soigner la bouche. Tu ne laisses pas ton
dentiste aller jusqu'au bout, et maintenant tu ne veux plus y
retourner!... Je ne te comprends pas.

--Je voudrais que la dent me ft mal, dit Genevive, alors j'y
retournerais... Mais, je t'en prie, laisse-moi tranquille avec ce
sujet-l!

--Les temps orageux te rendent nerveuse. Oh! je vois bien a, depuis
quelque temps.

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... Sortons-nous?

Il alla dans le corridor prendre son chapeau et sa canne.

--Ta canne! dit-elle, je te demande un peu si tu as besoin d'une canne
pour aller faire les cent pas sur ta route o l'on ne rencontre pas me
qui vive! C'est bien un endroit pour faire des embarras!...

Il reposa sa canne et reparut les deux mains libres. Elle haussa
imperceptiblement les paules.

Ils allrent le long de la route, comme chaque soir. Ils marchaient,
tantt cte  cte et tantt se donnant le bras, selon l'humeur de la
jeune femme, du ct de Port-de-Piles, jusqu' la rencontre du rapide.
Ils s'arrtaient pour voir passer cette barre lumineuse et ronflante
qui, tout  coup, rayait brutalement la nuit. La fuite perdue des
trains vers l'horizon tait toujours d'un grand effet sur Genevive.

Son mari  qui elle avait confi son impression, la sentant trembler 
son bras, lui disait:

--Il n'y a pourtant pas de quoi tre jaloux des gens qui sont l-dedans,
ce n'est pas dj si agrable de voyager la nuit...

Il la serrait un peu contre lui, et ajoutait:

--Avoue qu'on est tout de mme mieux ici, dans un bon dodo...

Et ils revenaient.

Selon le vent, telle ou telle cloche semait dans la campagne sa douce
invitation  la prire ou au repos du soir.

--Comme c'est joli! soupirait Genevive, ces petites cloches, l-bas,
l-bas; on ne sait pas d'o cela vient...

--Si, si, disait le notaire. Et il se faisait une coquetterie de ne
jamais se tromper sur le nom de l'endroit d'o venait le son.

Elle rappelait les clochettes des troupeaux entendues en Suisse, et elle
revoyait la belle route en lacets, les chevaux de la diligence au galop,
la valle profonde avec le lac tout en bas...

--Oh! oh!... faisait-elle; brrr!

Et elle se cramponnait au bras de son mari, comme si elle et encore
prouv le lger vertige de la descente.

--Tu as une imagination! disait-il, tu te fatigues inutilement la tte.

Alors on discutait sur la nature des lumires qu'on apercevait au loin
devant soi:

--Je te dis que c'est une voiture.

--Non, puisque le dernier train est pass; c'est l'auberge.

--Et l'autre lumire en face?

--Je parie que c'est le matre d'cole qui sort de la mairie avec sa
lanterne.

Un clair blanchissait l'espace: et l'on distinguait une charrette
bche, au conducteur invisible, et s'avanant  pas de tortue. A dix
mtres du vhicule on entendait le chien aplati sur l'avant, qui
grognait; il semblait tenir entre les mchoires un joujou  engrenage,
longuement remont et dont les roues dentes se froissaient avec un
bruit de rpe. Puis le ressort se brisait d'un coup net: ouap! au
passage de Giraud et de Genevive.

Et, presque tous les soirs, avant de toucher les premires maisons du
village, le notaire disait:

--Mais, m'aimes-tu un peu?

--Cette question! Est-ce que je ne suis pas ta femme? Est-ce que tu as 
te plaindre de moi?

--Oh! non! bien sr que non!

Il ajoutait:

--Je suis trop heureux... Je ne mritais pas de t'avoir... Je n'avais
jamais espr une femme comme toi.

Quelquefois, quand Genevive voyait une grosse larme dgringoler
jusqu'aux quatre brins de moustache de son mari comme pour affirmer la
sincrit de ses paroles, elle l'embrassait de bon coeur.

Ce fut la vieille tante, qui, enfin, se plaignit de ce qu'on ne vnt
plus la voir. Genevive exigea que son mari l'accompagnt  Tours. Et,
cette fois-ci, on alla chez le dentiste, tous les trois, aprs le
djeuner.

Le lieutenant tait au caf de la Ville. Genevive passa, sans tourner
la tte, toute fire et trs solide, entre ses deux chaperons. Il
l'avait vue, avec sa tante et son mari; elle en tait certaine. Elle se
flicitait, intimement, comme si elle et remport une grande victoire
sur elle-mme. Au premier abord, elle ne s'tait pas tonne que
Marie-Joseph ft encore l, peut-tre  l'attendre,  l'heure o il
l'avait dj rencontre le samedi. En y rflchissant, elle se dit: Il
faut qu'il en ait une patience!... Elle se demanda s'il l'attendait
tous les jours. Oh! non! il ne vient que le samedi. Elle compta les
samedis qu'il avait d l'attendre, depuis celui o il l'avait aborde,
o il avait eu le toupet de la suivre dans l'escalier, o il lui avait
dit--elle entendait sa voix, elle voyait le bout de soleil dor qui
tremblait sur la moustache ondule: Je... Je vous aime toujours!

Le notaire observa que, puisque Mlle Cloque restait avec Genevive, il
pouvait bien aller chez son avou.

--Non! non! dit vivement Genevive, ne t'en va pas!

--Quelle ide! tu n'es pas perdue, je suppose?

--Ne vous plaignez donc pas, dit Mlle Cloque, d'avoir une femme qui ne
veut pas se sparer de son mari. C'est sans doute pour cela que je ne la
vois plus, moi... Quand on pense qu'il y a six semaines que nous n'avons
caus!...

--Pauvre chre tante, dit Genevive.

Afin de pouvoir causer  l'aise, elle permit  Jules de s'en aller. Il
tait trs flatt de la marque de sympathie que venait de lui donner
publiquement sa femme. Il eut une trouvaille d'amoureux:

--Allons! dit-il, je vais descendre, mais tu me regarderas un peu dans
la rue; tu me feras un petit signe de la main.

--Comme c'est gentil! dit Mlle Cloque, quand le notaire eut le dos
tourn; que je suis heureuse de vous voir ainsi tous les deux!...
Sais-tu bien, dit-elle, en regardant Genevive dans les yeux, que tu es
ma seule consolation au milieu d'un monde qui s'en va tout entier 
vau-l'eau! Oui, mon enfant, partout, du haut en bas de l'chelle, je ne
vois que des gens qui suivent leurs petits intrts mesquins et qui,
pour le plaisir de leur ventre--oh! il faut appeler les choses par leur
nom!--n'hsitent pas  renier Dieu et  trafiquer de leur me...

Genevive tait debout et faisait  Jules, par la fentre, les signaux
convenus. Elle pensait: S'_il_ est encore au caf, il doit voir que mon
mari est en bons termes avec moi. Cela devrait suffire  le faire
partir... Mais quelque chose, au dedans d'elle, et qui s'imposait
souvent  elle, en s'emparant de son intelligence et de ses membres, lui
soufflait: Mais, s'il t'aime, s'il t'aime, crois-tu qu'il va partir
pour si peu?--S'il m'aime! pronona-t-elle, presque des lvres, en
ouvrant des yeux hbts. Et l'abominable dialogue de cauchemar qui la
torturait depuis six semaines, se reformulait dans sa tte endolorie:
Il t'aime! il t'aime!--Non! non!--Il t'aime! il t'aime! pourquoi
a-t-il mont l'escalier derrire toi?--Non! non! il ne m'aime pas.
--Et toi?

C'est alors qu'elle devenait folle, qu'elle se mettait  rire parce
qu'elle voyait un chat s'arrter sur un mur en la regardant; c'est alors
que le son des cloches dans la campagne, ou la fuite du train rapide, la
rendaient malade; c'est alors, parfois, qu'elle embrassait son mari. Et
la voix intrieure, odieuse et chrie, ajoutait en ce moment: Il
t'attendait depuis six semaines  la porte du caf, le monocle  l'oeil,
te guettant dans la rue...

Elle restait les yeux fixs en bas, droit devant elle, sur les glaces de
la ptisserie Roche, sans rien distinguer.

--Tu le vois encore? demanda Mlle Cloque.

--Qui a? mon mari? Non.

A ce rappel, ses yeux se dbrouillrent et elle baissa aussitt le
rideau du vitrage:

--Ah! bien! fit-elle, crois-tu? J'tais l  regarder tes ennemies en
face et je ne les voyais pas! C'est un peu fort!...

--Mes ennemies? demanda Mlle Cloque.

--Ces deux vieilles perruches de Jouffroy! Elles sont l chez Roche et
elles lorgnent par ici tant qu'elles peuvent...

--Vraiment?... Et tu crois qu'elles regardent par ici? Elles nous auront
peut-tre vu monter... Pauvres filles! je ne les rencontre plus. Elles
ne vont aux offices qu' la crypte de la nouvelle glise... Oh! je ne
leur en veux pas! J'aurais tant aim me rconcilier avec elles avant de
mourir...

--Tu as bien le temps, par exemple!... Elles ont t assez mchantes
avec toi!

--Est-ce qu'elles regardent encore?

Genevive risqua un oeil sans toucher au rideau:

--On dirait qu'elles guettent... Qu'est-ce qu'elles peuvent bien faire
l?

--Mon Dieu! s'cria Mlle Cloque; elles ont peut-tre la mme pense que
moi.

--Quelle pense?

--Si elles avaient le dsir de me revoir!...

--Ah! soupira Genevive en soulevant les paules, tu crois les gens bien
gnreux!

--Ma fille chrie, quand on a mon ge, vois-tu bien, on juge les gens et
les choses autrement que dans la jeunesse. Je voudrais m'en aller de ce
monde sans que personne pt me reprocher de lui avoir manqu gravement,
et l'hostilit de ces deux soeurs, qui ont t si longtemps mes amies,
m'est bien pnible... Je te prierai, si je ne peux pas les embrasser
avant ma mort...

--Tante, dit Genevive, avec impatience, je te supplie de ne pas me
parler toujours comme si ta dernire heure tait arrive! Est-ce que a
a du bon sens? Tu ne te portes pas trop mal; tes jambes sont bien
meilleures qu'il y a dix-huit mois!...

--Je sais que ces sujets-l ne sont pas gais, mon enfant, mais, c'est
avec raison que je t'avertis parce que le Ciel m'a fait la grce de
m'avertir moi-mme, afin que j'aie le temps de me bien prparer...

--Comment a? fit Genevive, souriant  demi.

--Ma Genevive! il faut te dire que j'ai eu dernirement une petite
attaque...

Genevive plit:

--Et tu ne m'as rien dit? tu ne m'as pas appele?

--Cornet a dit tout de suite que c'tait inutile, pour cette fois-l. Il
m'a administr je ne sais quelle drogue qui m'a tellement secoue qu'en
moins de huit jours j'tais debout. C'est  cause du tracas qu'a eu
cette pauvre Mariette que je lui ai donn quelques jours de cong pour
aller voir son fils. Si elle avait t ce matin  la maison, elle
t'aurait tout racont, malgr ma dfense.

Genevive tait bouleverse. Mais elle voulut cacher son inquitude:

--Enfin, tante, c'est pass! Et tu vois que tu es solide, puisque te
voil si bien rtablie!

Et elle embrassa sa tante. Il n'y avait plus personne dans le salon, et
Stanislas, en ouvrant  la dernire cliente qui devait passer avant
elles, leur avait adress le sourire qui signifie: A vous, tout 
l'heure!

Soudain, Genevive eut une motion rtrospective et ne put contenir ses
larmes. Elle se jeta au cou de sa tante:

--Ah bien! dit-elle, tout de mme, si je m'attendais  celle-l, par
exemple! Et dire que je n'ai rien su de tout cela... J'aurais bien d
m'en douter... Je suis sre que c'tait cela qui me mettait la tte 
l'envers, l-bas...

--Mon enfant! ma chre petite enfant! disait Mlle Cloque, en la
pressant sur son coeur, ne te fais pas de chagrin; dis-toi que je m'en
irai bien tranquille puisque je te laisse honnte et pieuse femme, telle
que ton pre et souhait te voir...

Elle ajouta, tout bas, en confidence:

--Je crois que le bon Dieu exaucera mes prires et me prendra dans ses
bras quand ils auront consomm l'abaissement de notre sainte religion
devant les pouvoirs publics...

Et elle mettait un doigt devant sa bouche, comme pour signifier: Chut!
chut!... n'en dis rien!... en faisant des yeux qui savouraient par
avance l'orgueilleux contentement d'une belle mort.

Mais elle revint  la minute prsente.

--Est-ce qu'elles regardent encore?

--Oh! dit Genevive, qu'est-ce que a fait? laisse-les donc.

--Non! non! Va voir  la fentre, je t'en prie. J'ai mon ide.

--Oui, dit Genevive: c'est mme assez drle: il y a Hortense qui ne
quitte pas des yeux soit la fentre, soit la porte. Elles ont l'air de
se cacher.

Mlle Cloque se leva:

--J'ai mon ide, rpta-t-elle. Mon enfant, ton tour va venir dans un
instant; je vais descendre, et si les choses se passent bien, tu me
retrouveras  la ptisserie... J'ai mon ide; j'ai mon ide!...

Genevive se prit le front. Des images discordantes et entremles se
dessinrent  ses yeux. La lugubre confidence de sa tante, son hroque
rsignation devant la mort annonce, sa joie mystique de vieille fille
vertueuse, et d'un autre ct cet acharnement  se rconcilier avec les
demoiselles Jouffroy,--maintenant les tantes de Marie-Joseph,--la
perspective d'un rapprochement entre les deux familles--aprs l'aventure
de l'escalier et le tumulte depuis lors de sa cervelle et de ses
sens,--lui causrent une espce d'affolement craintif. Elle pensa tout 
coup: mais les Jouffroy sont l pour surveiller Marie-Joseph!...

--N'y va pas! dit-elle  sa tante.

--Si, mon enfant, je sens que Dieu me commande cette action qu'il
approuve. Ne perdons pas de temps. A tout  l'heure. Je t'attendrai chez
Mlle Zlie.

Elle l'embrassa et descendit.

On entendait dans le cabinet du dentiste le ronronnement de la lime
mcanique ramonant par peses ritres la dent de la patiente, une dame
assez bien, que l'on avait vue longtemps, l, tranquille,  regarder des
images. Et, quand la lime cessait de mordre, la bouche, sans doute
maintenue ouverte par le doigt parfum de Stanislas, mettait des sons
plaintifs, inarticuls: ahan... ahan... ahan!... sans que
s'interrompissent les coups rguliers de la pdale branlant l'trange
rouet.

La porte donnant sur le palier fut vivement ouverte. Une tte d'homme
parut, qui inspecta d'un clin d'oeil toute la pice. Genevive crut
mourir. Elle avait vu Marie-Joseph.

Elle n'eut certainement pas la force de crier. Il tait prs d'elle. Il
disait:

--Il le fallait bien! il le fallait bien! Depuis le temps que je vous
attends... Je vous aime... Je vous aime... Genevive!

Elle ramassa ses forces pour lui dire:

--Vous tes perdu! allez-vous-en: vos tantes sont en face, chez Roche...

--Allons donc! dit-il; vous voulez me faire peur: mes tantes sont au
diable. En tout cas, je les y envoie...

--Mais la mienne, la mienne! ma tante sort d'ici.

--Je le sais bien! c'est pour a que j'y suis!

--Vous tes fou!

--Je ne dis pas non, mais je vous aime!...

Elle s'tait leve pour lui montrer les demoiselles Jouffroy chez Roche.
S'il ne s'en allait pas, il ne lui restait  elle qu'un parti: fuir, et
sur-le-champ. Mais elle n'aperut plus ces demoiselles chez Roche. Elle
vit Mlle Cloque y entrer. L'arrive de celle-ci avait peut-tre fait
reculer les deux soeurs. Il tait possible, grce  cette circonstance,
qu'elles n'eussent pas vu l'officier pntrer dans le couloir du
dentiste. Et la scne qui allait invitablement avoir lieu entre les
trois vieilles filles les retiendrait.

Elle pensa: C'est un peu fort! il faut que Dieu lui-mme s'en mle!

Le sentiment toujours stupfiant des combinaisons qui semblent l'oeuvre
d'une ironique puissance souveraine, s'empara d'elle en mme temps
qu'elle retombait anantie sur une chaise.

--Puisque vous venez le samedi, balbutiait Marie-Joseph, je puis vous
voir... Je vous verrai...

Elle faisait signe de la tte: non, non!...

--Allez-vous-en! dit-elle, je vous en supplie! Vous vous perdez et vous
me perdez en mme temps! Mon mari peut revenir: ma tante est  trois pas
d'ici...

--Genevive! nous avons t spars par des histoires stupides... C'est
vous qui deviez tre ma femme...

--Oh! oh! si vous l'aviez bien voulu!...

--Ah! oui... fit-il, les parents... l'argent... On ne fait pas ce qu'on
veut... Je ne suis pas heureux.

--Vous n'tes pas heureux...

Il s'aperut que le mot qu'il venait de prononcer s'emparait de toute
l'attention de Genevive.

--Non! non! insista-t-il. Il y a une femme qui nous est destine, et si
on la manque, toute la vie est gche...

Elle trouva cela joli. Ses yeux remontrent  ce niveau de l'espace o
elle avait coutume de rencontrer les rves. Elle semblait regarder une
des ttes de femmes au pastel. Elle la voyait tout juste pour recueillir
sur ces traits sduisants les songeries qu'elle avait eues ici durant
les heures d'attente; et  toutes ces songeries, Marie-Joseph tait
ml. Aujourd'hui, il tait l; il lui parlait d'une voix mue; il
s'chauffait; il s'approchait d'elle. Mme, elle avait dj retir sa
main qu'il essayait de prendre. Dans le petit mouvement, elle avait
rencontr les yeux du jeune homme, et vu le beau serpent d'or qui
ondulait sur sa lvre.

--Allez-vous-en! disait-elle encore.

Mais elle ne pensait mme plus  ce qu'elle disait. C'tait  peine si
elle distinguait les paroles brlantes que lui-mme prononait. Dans le
temps de quelques secondes, c'taient ses trois annes de torture
d'amour qui lui revenaient, jusque dans leurs moindres dtails, avec
une prcision qui lui incisait la chair  nouveau, et une abondance qui
l'touffait. La rose et la goutelette de sang, la brusque entrevue chez
Roche, la lettre de la tante mise  la bote, les papiers du pupitre, le
long hiver, le profil dans le catalpa, et jusqu' la vue de la frise de
faence, au concert militaire, pendant que Jules Giraud parlait du
sabotier!... Et son existence dans le village perdu: le marchal
ferrant, le tilbury du vtrinaire et la promenade du diabtique; les
lessives tendues dans le jardin clos de murs, et l'ombre mouvante des
nuits sur la campagne, que les trains balafraient d'une longue
corchure: pas un souvenir, pas une image, pas une parcelle du temps ou
de l'espace, pas une minute de ses jours ou de son sommeil qui n'eussent
t imprgns du regret de lui, du secret et fol espoir de seulement lui
parler un jour! Si elle ne lui disait pas tout cela d'un coup, dans cet
instant unique, o elle respirait son souffle et sentait le parfum de
ses cheveux, il tait donc inutile et vain d'avoir vcu ces longues
heures de martyre solitaire, et combien il tait vain de recommencer 
vivre aprs cela!

Elle croyait qu'elle allait le lui dire, qu'elle allait s'abandonner en
dpit de tout; elle entr'ouvrait les lvres.

Elle prononait:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

De l'autre ct de la porte, les peses rythmes de la pdale, mles
aux ahan... ahan... de la femme, et au lger murmure explicatif du
dentiste, accompagnaient en sourdine le colloque hach et fivreux.

Genevive dit encore:

--Allez-vous-en! je vous jure que vos tantes taient l en face. C'est
un miracle qu'elles ne vous aient pas vu!...

Il ricana. Il tait prt  tout braver pour suivre son dsir.

Et ce mpris de la minute qui vient exaltait la pauvre amoureuse. Elle
trouvait l'officier superbe et chevaleresque, aussi beau qu'elle l'avait
rv. Il la grisait par une longue litanie de mots d'amour dont elle
avait parfois imagin quelques-uns, accoude sur son pupitre aux
confidences, mais qu'elle n'avait jamais entendus.

Elle portait sur les genoux un petit sac qui tomba. Marie-Joseph le
ramassa et le lui remit. Un de ses doigts lui toucha la main. Elle eut
un mouvement nerveux et se recula, en faisant glisser sa chaise. Le
bruit l'affola; elle se leva; elle croyait que toutes les portes
s'ouvraient. Elle eut un regard de dmente. Mais aucune porte ne
s'ouvrit; tout tait tranquille. Dans le cabinet du dentiste,
l'opration semblait d'une lenteur anormale, bien qu'en ralit il n'y
et pas dix minutes qu'elle durt.

--Comme je voudrais mourir! soupira-t-elle, en retombant sur sa chaise.

A ce mot, il comprit qu'elle tait rendue. Il eut, avant de se
prcipiter sur ses lvres, la petite halte infinitsimale qui suit la
certitude de la victoire. Quoique innocente, elle comprit la solennit
de cette seconde, et son geste pour le repousser prvint celui qu'il
allait faire. Elle rpta:

--Allez-vous-en! allez-vous-en!

Il saisit la main qui l'cartait.

Mlle Cloque s'tait achemine avec de grands battements de coeur chez
Roche. Tout en traversant la rue Nationale, elle priait Dieu plutt que
de prparer les termes d'un discours propre  gagner ses deux anciennes
amies. Quand je leur ouvrirai les bras, se disait-elle, elles n'auront
pas la cruaut de me repousser! La perspective de ce pardon la
comblait; elle gotait par avance la douceur des larmes qu'on allait
rpandre. Sa nice, de l-haut, l'avait vue trottiner avec une lgret
inaccoutume.

Les demoiselles Jouffroy, faisant le guet derrire les glaces de la
ptisserie, avaient t prises, en la voyant descendre seule, d'une
agitation qui n'tait point calme lorsqu'elle entra.

Elles taient passes, en discourant avidement avec Mlle Zlie, dans le
second salon, ce qui fit que Mlle Cloque trouva la premire pice vide.
Elle tremblait un peu. Elle franchit la porte, entre les bocaux de
chocolat pralin et les botes de sucre d'orge, par o elle avait vu
s'avancer un jour toute la famille de Grenaille-Montcontour. Elle lut
immdiatement, et malgr sa vue basse, la plus grande gne sur tous les
visages, y compris celui de Mlle Zlie.

Elle s'avana nanmoins. Sa grande honntet rayonnait sur sa figure.
Son coeur dbordait. Elle sentait tout le Ciel se rjouir avec elle.
Elle souriait. Elle tendit ses deux mains franches, et elle dit sur un
ton qui faisait justice de toutes les malheureuses petites querelles
humaines:

--Voyons! Nous ne nous embrassons pas?

Ces demoiselles tmoignrent un ahurissement complet. Simultanment,
elles croisrent les mains en les retournant  l'envers et abaissant les
bras. Elles eurent des yeux troubles, se regardrent, prirent  tmoin
Mlle Zlie qui cachait, elle aussi, une certaine motion, en souriant 
tout le monde.

La cadette poussa une exclamation:

--Eh bien! ma chre, voil ce qui s'appelle de l'aplomb!

Mlle Cloque qui gardait ses deux mains ouvertes, en offrande gnreuse,
dit encore:

--Je ne m'attendais pas  tre accueillie de la sorte... J'tais
l-haut, chez le dentiste, avec ma nice qui vous a aperues par la
fentre... Je n'ai pas rsist  un grand dsir... A mon ge, il faut
saisir les occasions par les oreilles. J'ai pens que Notre-Seigneur
m'envoyait celle-ci pour pratiquer son divin prcepte: aimez-vous les
uns les autres...

Les deux soeurs taient en bullition. L'ane, sans dlier ses mains
unies  rebours par l'indignation, sautillait sur place en branlant la
tte. La cadette se dmenait, courait jusqu' son rcent poste
d'observation, revenait prcipitamment regarder sous le nez l'infortune
messagre de paix. Elle dit, semblant cracher chacun de ses mots:

--Mais, Mademoiselle Cloque, vous exercez l un mtier qui n'a gure de
nom!...

--Un mtier? dit Mlle Cloque.

Mlle Zlie jetait dj le bras sur ces demoiselles, comme pour apaiser
un incendie qui se dclare.

--Il est vrai, reprit Hortense, qu'_on_ vous le fait peut-tre exercer
sans que vous vous en doutiez!...

Mlle Cloque les regardait tour  tour et levait les yeux au ciel. Elle
ne comprenait rien.

--Vous croyez peut-tre que nous sommes ici, en face de votre dentiste,
pour notre bon plaisir? Savez-vous pourquoi nous sommes ici, ma soeur et
moi? Nous sommes ici pour chercher le secret du malheur de notre
nice...

--Du malheur de votre nice?...

--Oh! vous faites l'ignorante! Vous n'avez jamais rien su de ce qui se
passe! c'est comme pour l'affaire Pelet!... Il est vrai, encore, que
l'_on_ ne vous raconte sans doute pas tous _ses_ petits secrets...

Mlle Cloque se regimba:

--Qui , l'_on_? de qui , les petits secrets?

--Ma bonne, dit l'ane qui n'avait point parl, trve de
circonlocutions. Je ne veux pas vous demander pourquoi vous tes ici, en
ce moment et non chez le dentiste, prs de Madame votre nice, ni qui
vous a dpche vers nous dans le but attendrissant de tomber dans nos
bras! Je vais vous dire deux mots seulement qui vous ouvriront les yeux.
M. Marie-Joseph de Grenaille-Montcontour trompe sa femme. Il la trompe
impudemment: c'est un coureur, un galantin, tout ce que vous voudrez,
ceci est la fable de la ville...--Avec qui trompe-t-il sa femme--tout au
moins une fois entr'autres?--Voil ce qu'il importe que nous sachions
afin d'essayer d'extirper le mal en sa racine.--Or, vous allez
comprendre tout de suite o je veux en venir--c'est pourquoi nous sommes
ici, le samedi, en face du dentiste qui a la pratique de votre famille
et autour duquel le mari de notre pauvre Lopoldine rde incessamment,
ce _jour-l_, depuis plus d'un mois.. Si Mme Giraud tait descendue
avec vous, de chez le dentiste, elle et pu vous confirmer immdiatement
nos paroles, puisqu'elle a parfois sans doute la bonne fortune de se
trouver sous les pas de M. Marie-Joseph, et puisqu'elle a mme le
privilge de recevoir ses confidences, ce qui lui est arriv notamment
il y a juste aujourd'hui six semaines...

--Vous en avez menti! s'cria Mlle Cloque, en s'appuyant contre une
console de marbre. Ce que vous dites est une infamie... Mon Dieu!
soupira-t-elle, pardonnez-leur, car elles ne savent ce qu'elles font.

--Voyons! mesdemoiselles! voyons! nonnait Mlle Zlie, je suis sre
qu'il y a dans tout cela un malentendu.

--Dites-leur, Mlle Zlie, dites-leur, je vous en prie, vous qui
connaissez Genevive, que ce qu'elles imaginent est odieux!...

--Ah! ah! ah! fit Hortense: elle est bien bonne! C'est Mlle Zlie
elle-mme qui a t tmoin de la scne!

Mlle Cloque tomba sur une chaise. Mlle Zlie, furieuse qu'on ait abus
de sa parole, levait les bras et disait tout haut:

--Ah! bien! si on m'y repince jamais,  dire quelque chose!...

Mais le mal tait accompli. Il ne fallait songer qu' l'attnuer.

--Oh! dit-elle: j'ai t tmoin... j'ai t tmoin de bien peu de
chose... Ne vous tourmentez donc pas, mademoiselle Cloque; ils ont fait
seulement un petit brin de causette devant la porte du dentiste...

Mlle Cloque recommena  respirer. Elle tait certaine qu'il n'y avait
rien et que la vrit allait se dcouvrir sur-le-champ.

--Ah! a, Mlle Zlie, s'cria Hortense, j'espre bien que vous n'allez
pas nous faire passer pour des menteuses ou des imbciles! Et le
couloir, s'il vous plat! qu'en faites-vous? Vous l'avez digr, vous,
peut-tre, le couloir? Mais pas nous, je vous le garantis.

--Qu'est-ce que c'est que ce couloir? demanda Mlle Cloque.

--Rien du tout! dit Mlle Zlie. Ces demoiselles se tourmentent,
voyez-vous! Dame, pour ces choses-l, on se monte vite la tte!...

--Le couloir! reprit elle-mme Mlle Cloque; je suis curieuse de
connatre cette grave affaire du couloir.

--Allons donc! a ne vaut pas la peine...

Mlle Cloque insistait ironiquement, en frappant le sol du bout de son
ombrelle:

--Le couloir! le couloir!

Les deux soeurs, sous leurs chapeaux  rubans violets, tout pareils,
avaient un mme tremblement de la tte, et leurs yeux furibonds jetaient
un dfi commun  Mlle Cloque et  Mlle Zlie.

--Mon Dieu! dit celle-ci; j'ai vu le militaire s'enfoncer dans le
couloir derrire cette chre petite dame: j'ai pens tout de suite
qu'elle avait d laisser tomber quelque chose qu'il a eu la complaisance
de lui reporter. Il faut dire qu'il est ressorti presque aussitt.

--C'est tout?

--C'est la pure vrit, mademoiselle.

Mlle Cloque se releva.

--Et c'est de l que vous partez pour tenter de salir une malheureuse
femme qui a d tre tout simplement accoste dans la rue par un homme
qu'elle a connu tant jeune fille?...

--Oh! connu! Il y a connu et connu! dit Mlle Jouffroy. Il y a des
degrs de connaissance, aprs lesquels, quand on a une fois rompu, on ne
se connat plus.

--Elle et peut-tre mieux fait de ne pas rpondre au salut de M. de
Grenaille-Montcontour, mais remarquez que cette abstention et t
injurieuse pour lui...

Hortense qui tait encore une fois retourne  son poste d'observation,
dans l'autre pice, revint les deux mains en l'air et les abaissa
aussitt en s'en frappant les genoux:

--Il n'est plus au caf! dit-elle; il n'est plus au caf! Nous allons
bien voir!...

L'ane se prcipita elle-mme aux glaces.

--Ah! a, s'cria Mlle Cloque avec dgot, est-ce que vous auriez la
prtention de me faire croire que l'on se donne des rendez-vous derrire
mon dos?

Les demoiselles Jouffroy se mirent  rire.

--- Cela suffit! dit Mlle Cloque. Je vais chercher ma nice qui est
entre les mains du dentiste et je vais vous l'amener ici-mme, si vous
voulez bien me faire l'honneur de m'y attendre. C'est devant elle,
entendez-vous, c'est devant elle que vous formulerez vos accusations!

Les deux soeurs se trmoussrent devant les glaces, cherchant 
dcouvrir le lieutenant. Assurment il attendait la jeune femme au
passage; il tait dissimul quelque part;  moins qu'il n'et eu le
front de pntrer comme l'autre fois dans le couloir. Il ne serait pas
mauvais qu'il se trouvt nez  nez avec la vieille!

Mlle Cloque remontait tranquillement chez le dentiste. Elle avait
essuy tant d'ignominies, ces dernires annes, que l'abominable
calomnie des Jouffroy ne lui laissait que le dsir d'en laver
immdiatement sa chre Genevive: Mon Dieu! disait-elle, en atteignant
le palier du second tage, devant la plaque de cuivre o tait grav:
Entrez sans sonner, mon Dieu! je suis sre que vous ne permettez les
mchancets des hommes que pour donner plus d'clat  la vrit et  la
justice!...

Elle poussa la porte du salon, au moment o Marie-Joseph saisissait la
main de Genevive.

Elle tomba, tout d'une pice, en travers de la porte incompltement
ouverte; on entendit trs bien sa tte cogner contre la porte d'abord,
puis faire _blou_ en touchant le sol. Elle ne bougea plus.

Genevive eut la force de contenir son cri, pour ne pas perdre
Marie-Joseph. Elle lui dit:

--Fuyez! fuyez! Que personne ne vous voie ici! Fuyez, je vais appeler...

Il enjamba le corps de la malheureuse, et Genevive appela. Stanislas
arriva, sans trop se presser. Mais  la vue d'une femme tendue, il
activa son pas pesant, et comme il courait sur le parquet, les bobches
tremblrent aux chandeliers de la chemine. D'un bras solide, il remit
la vieille fille debout. Elle n'tait pas morte; elle balbutiait. Elle
avait une figure terreuse; le sourcil gauche, et l'oeil, du mme ct,
taient fortement relevs, tandis que le coin de la bouche s'affaissait,
comme si son visage si rgulier et si uni, en tombant, se ft cass en
plusieurs morceaux. Quand elle ouvrit l'oeil droit et qu'une lumire
encore parut sur ce beau masque d'honneur bris, ce fut une pouvante,
et Genevive faiblit.

En revenant  elle, aprs une courte absence, elle distingua sa tante
allonge sur le canap, et auprs d'elle la personne que l'on avait vue
d'abord regarder les images et qui avait paru si longtemps pousser sous
la morsure de la lime ses petites plaintes inarticules.

Le dentiste prparait lui-mme des rvulsifs, et il avait envoy la
bonne chercher un mdecin, un fiacre, des hommes pour transporter la
malade.

Genevive, folle, se jetait aux pieds du dentiste et de la dame et les
suppliait de lui dire ce qu'avait sa tante et si elle allait garder
cette figure effrayante. Elle surprit sur les lvres du dentiste le mot
d'hmiplgie, puis le salon s'emplit promptement de personnes de la
maison prvenues par la bonne avant le mdecin. Enfin celui-ci arriva,
approuva les premiers soins du dentiste et autorisa le transport
immdiat au domicile du moment qu'il y avait une personne de la
famille.

Deux commissionnaires taient l; on n'utilisa que le plus vigoureux, un
colosse rouge qui rpandait une odeur d'ail. Il prit  bras-le-corps la
paralytique, comme on soulve un enfant. On vit pendre sur le flanc de
l'homme les deux pieds inertes de Mlle Cloque, enferms en de fines
bottines de satin,  lastiques, telles qu'elle en avait port toute sa
vie. Sa tte pouvantable appuyait par le menton sur l'paule de
l'hercule; elle n'ouvrait plus son oeil droit, mais sa bouche tordue
s'extnuait dans un perptuel vagissement. Derrire l'homme, Genevive
tendait son mouchoir pour essuyer ces lvres dsormais inhumaines, d'o
filait la salive.

Tout cela formait une bousculade, un gros remuement de pas sur le
palier. On se tria pour descendre. Le mdecin prit les devants, puis le
porteur, et Genevive. Sur les marches dpourvues de tapis, on
n'entendit plus alors que le bruit des lourds talons et le ttonnement
du bout de la semelle de celui qui allait porter jusqu' la voiture pour
une petite commission de quarante sous, l'informe paquet  quoi en tait
rduite Mlle Cloque.

Le fiacre tait au bord du trottoir, la portire ouverte.

En face,  la porte de chez Roche, les demoiselles Jouffroy qui avaient
vu sortir l'officier attendaient, campes firement, dans l'attitude de
la plus haineuse provocation, que la vieille fille ost leur amener sa
nice. Et elles dgustaient d'avance la mdiocre satisfaction de voir
seulement leurs ttes au dbouch du couloir.

Au dbouch du couloir, elles virent d'abord le mdecin qu'elles ne
connaissaient point; puis le grand commissionnaire et son objet.

L'homme s'tant retourn, presqu'aussitt dans la rue, afin de prsenter
plus commodment le fardeau au docteur dj introduit dans la voiture,
la tte de Mlle Cloque apparut sur l'paule gante, par-dessus le
fiacre. On la reconnut de chez Roche,  ses bandeaux blancs demeurs
seuls paisibles dans le chaos de la figure pitoyable.

Instantanment,  cette vue, le mouvement de la rue s'arrta. Seuls, un
tramway et deux ou trois fiacres qui passaient rapidement continurent
leur chemin. Mais tout ce qui tait  pied convergea vers la voiture
stationnant  la porte du dentiste. Mlle Zlie faillit quitter la
ptisserie. Les demoiselles Jouffroy s'avancrent.

Mais la voiture se mit en marche; et le mdecin, Genevive et la malade
chapprent promptement aux regards. Jusqu'au premier tournant, des
gamins couraient encore pour voir l'impressionnante ruine humaine.




XVII

LA FIN


Elle semblait assoupie dans son lit, sous les tentures de cretonne.
Mais, de minute en minute, le vagissement sinistre agitait sa lvre
entr'ouverte, et un effort de volont soulevait sa paupire.

Cornet avait dclar toute mdication inutile. L'abb Moisan venait
d'administrer l'absolution  la mourante, et l'on attendait le cur de
Notre-Dame-la-Riche pour les derniers sacrements.

Le notaire, prvenu par le mouvement de la rue, tandis qu'il retournait
prendre ces dames chez Stanislas, avait regagn en courant la rue de la
Bourde. La tte  l'envers, il montait et descendait l'escalier, ouvrait
et fermait les portes. Et il demandait  tous:

--Mais enfin! comment c'est-il arriv?

Personne ne le savait.

Il ouvrait des yeux stupides derrire son lorgnon. Il passait un doigt
dans son faux-col et disait:

--Moi, j'en ai ma chemise mouille.

Genevive prsidait  tous les soins, Mariette se trouvant absente, et
la femme de journe qui la remplaait tant compltement inhabile. Quand
Giraud croisait sa femme au cours de ses vaines alles et venues dans la
maison, il lui disait:

--Tu vas te tuer! Mnage-toi, je t'en prie!

--Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Aide-moi donc!

Mais il n'tait bon  rien.

Le marquis vint pour faire sa partie,  quatre heures. La petite table
de jeu tait recouverte d'une nappe blanche. On y avait pos un crucifix
avec calvaire  trois marches de bois, qui, d'ordinaire, se trouvait sur
la commode derrire les flacons de mdecine italienne; et il tait
flanqu de droite et de gauche par des candlabres. Le courant d'air que
fit la porte, en s'ouvrant, drangea une maigre branche de buis sch,
passe entre le crucifi et la croix, et Jules Giraud se prcipita pour
la redresser comme si cela et de l'importance. M. d'Aubrebie alla tout
droit  sa vieille amie, et l'on vit sa face indiffrente se creuser
instantanment sous l'influence d'une grande douleur.

Tous s'cartrent du lit, respectueusement, parce qu'on savait la
mystrieuse force d'amiti de ces deux tres qui n'avaient jamais pu
mettre une ide en commun. Elle lui avait toujours reproch sa lgret,
et lui l'avait plaisante sans cesse sur la gravit intraitable qu'elle
apportait  juger toutes choses. Il y eut un moment horrible. En face du
marquis profondment affect, la malheureuse paralytique, sans doute
mue, fut prise d'un rire de faiblesse qui ne la quitta d'ailleurs
presque plus. Son oeil ouvert restait srieux et sombre, et de cette
bouche tragiquement tordue, sortait le son seulement, le son d'un rire
de gavroche.

Ceux qui taient tmoins de cela se sentirent frmir, et Genevive tomba
 genoux devant la petite table, aux pieds du Christ  la branche de
buis. Elle dit tout haut:

--Seigneur Jsus! Ayez piti d'elle!...

Le notaire prit sa femme par la taille et voulut la relever:

--Je te dfends de te faire du mal, entends-tu?

La gorge de la mourante continuait  livrer passage  cette suite de
petits hoquets hilares auxquels elle avait t soixante-treize ans
trangre. Et cette trahison des organes s'accompagnait du sourd
balbutiement par quoi elle croyait probablement exprimer sa pense. Le
marquis demeurait pench sur ce spectacle, et il portait son attention 
refouler deux larmes, une au coin de chaque oeil, que tout le monde
voyait. Enfin, elle parvint  lever le bras droit et  diriger l'index
vers le ciel, o son oeil l'accompagna. Et elle voulait prendre la main
du marquis, tout en faisant signe: l-haut! l-haut!

M. d'Aubrebie pronona:

--Vous dites que vous parlerez de moi au bon Dieu, n'est-ce pas?

Alors le rire atroce s'leva plus haut et se continua un peu aprs que
le balbutiement fut arrt. L'oeil se ferma un instant. Le marquis avait
devin ce qu'elle voulait dire. La tte retomba sur l'oreiller. M.
d'Aubrebie s'enfuit dans le corridor.

Il faisait chaud. Cornet qui restait l, chassait avec un cran les
mouches au vol alenti autour du visage immobile. Il maintenait ouvertes
les deux fentres sur le jardin. Dans les moments de silence, le doux
froissement des feuilles du catalpa veillait aux oreilles de Genevive
de longues heures d'ts couls, et les grincements lointains de la
scierie mcanique exaspraient la confusion complte de tout son tre.
Elle ne pensait pas. Elle avait t trop secoue. Dans l'intervalle
d'une heure  peine, elle avait approch de l'unique ivresse que son
imagination et son coeur pussent concevoir; elle avait soutenu une lutte
qui dpassait ses forces, et n'avait t sauve que par la plus grande
terreur. Ce fut dans cette premire minute de calme, et abme aux pieds
du petit calvaire, sur la nappe blanche, que l'ide lui vint: Mais je
suis maudite! Elle va mourir en me maudissant!... C'est, moi qui l'ai
tue!...

Elle se trana par terre sur les genoux en priant l'abb, le docteur et
son mari de sortir un moment parce qu'elle avait quelque chose  dire 
sa tante toute seule.

--a n'a pas de bon sens, dit Giraud, de se mettre en des tats pareils;
tu vas te rendre malade et nous serons dans de beaux draps...

Il sortit cependant avec ces messieurs.

--Tante! tante! s'cria Genevive, au bord du lit, tu sais qu'il n'y a
rien eu! Je lui disais: Allez-vous-en! allez-vous-en! quand il m'a
pris la main...

Mais Mlle Cloque ne parut pas comprendre. La circonstance qui l'avait
foudroye ne laissait pas de trace en sa mmoire.

Genevive reprit:

--Je suis honnte, tante! Je suis une honnte femme!

Ce mot attendrit la malade, et sans qu'elle saisit  quoi il faisait
particulirement allusion, elle y retrouva l'un des grands soucis
perptuels de sa vie de vertu, et son terrible rire clata de nouveau,
tandis que son oeil se mouillait. Elle prit de sa main droite la main de
sa nice et l'leva vers le crucifix qui tait pendu au chevet du lit.
Et on entendait, au milieu des clats de joie de courtisane qu'un Dieu
cruel permettait d'mettre  cette bouche sainte:

--...ure... ure... ure!

Genevive dit:

--Que je _jure_? c'est ce que tu demandes, n'est-ce pas? Oui, oui, ma
bonne tante! Je jure de rester honnte, toute ma vie!...

La main de Mlle Cloque retomba lourdement,  la suite de l'effort
qu'elle avait fait. L'hilarit s'teignit et l'oeil, encore une fois, se
ferma. Elle devait savourer l'assurance de ce prolongement d'honntet,
par del sa mort, au milieu des compromissions gnrales. Le ciel qui
l'avait tue par le spectacle de la plus redoutable de celles-ci, du
moins lui faisait la grce du souvenir.

Jules Giraud frappait  la porte:

--Dis donc! Genevive: si tu venais un peu? C'est le propritaire, je ne
sais pas comment m'en dptrer. Il ne veut pas croire au malheur; il
vient pour une question de bail.

--Rentrez doucement, dit Genevive, je vais descendre le mettre  la
porte.

Comme elle apparaissait au bas de l'escalier obscur, Loupaing dit, avant
d'avoir vu ses larmes:

--Ah! voil quelqu'un  qui parler. C'est rapport au bail  renouveler.
La bourgeoise n'est pas sans savoir que les loyers ont augment dans le
quartier, depuis que les affaires marchent...

--Ma tante a t frappe, il y a une heure, d'une attaque de paralysie;
on l'attend  passer d'un instant  l'autre...

--Comment a se fait-il qu'on n'en sache rien  la maison? dit Loupaing,
en regardant la figure bouleverse de la jeune femme.

--C'est que Mariette n'est pas l! dit-elle. Et elle laissa le
propritaire qui s'en alla. Derrire le prtre qui apportait les saintes
huiles, les femmes Loupaing, aussitt prvenues, accoururent. Elles
montrent, ainsi que toute une squelle de femmes voisines attires par
la mort. Celles qui n'avaient pas eu le temps d'enlever leur tablier le
tenaient repli en triangle afin de n'en prsenter que la face propre.
Elles s'agenouillrent ple-mle dans la chambre, avec des mines
chagrines et des branlements de tte. Parmi elles tait la Pelet qui
commandait les gmissements. La porte tait reste ouverte, et toute la
rue de la Bourde entrait. M. Houblon, prvenu en hte, apparut avec ses
quatre filles, au milieu des bonnets. Il enjamba et s'approcha, de
lourdes perles de sueur coulant de son front dnud. Sous les onctions
sacres, la pauvre vieille allie de cet aptre s'efforait d'touffer
son motion pour retenir la suprme humiliation du rire spasmodique
dont, sans doute, elle se rendait compte. Elle taisait jusque son
murmure. Le mouvement dsordonn de sa lvre brise indiquait sa prire
mentale.

Le cur, en surplis, toucha avec le coton imbib son beau front pareil 
un dme d'glise. Et M. Houblon tait assur que la lueur de pense qui
veillait encore sous cette vote allait  la Basilique impossible,  la
rsurrection glorieuse de la religion catholique.

Elle n'eut pas la consolation de reconnatre son grand ami. Elle reposa
longuement aprs le sacrement. A cinq heures, elle eut une secousse; on
se pressa autour d'elle et elle pronona presque distinctement:

--Pardon!... Pardon.

Mais sa paupire ne s'ouvrait plus. Elle reprit son vagissement. Elle
articulait mieux, mais les mots taient sans suite.

On distingua encore des mots favoris: Les quatre pierres...
mdiocrit...

Instinctivement les personnes prsentes se retournrent vers la chemine
o taient les vestiges des monuments de l'ge de foi, ainsi que la
lithographie de Chateaubriand de qui les paroles lui revenaient encore.
Pendant ce temps, elle eut son dernier souffle et le calme se rpandit
sur son visage.

Genevive, alors, fut prise de sanglots; les demoiselles Houblon, plus
ples que la morte, ne savaient o se mettre; l'abb,  genoux, priait 
haute voix; le marquis pleurait comme un enfant. On alluma les
candlabres et on ferma  demi les persiennes. L'air du soir amena
l'odeur du magnolia nouvellement fleuri. On entendait les coups de
marteau du savetier. Les personnes familires  la vie de la chambre de
Mlle Cloque prouvrent le grand vide que laissait ici cette me
envole. Et tous sentaient qu'elle emportait avec elle, comme un sicle
qui finit, quelque chose qui ne se retrouverait plus.

Pour la premire fois, on vit M. Houblon, les paules crases, donner
comme tout le monde les signes d'un grand abattement. Seule,  la
fentre de l'htel d'Aubrebie, la folle, agitant son drapeau drisoire,
faisait encore un geste d'esprance.

FIN

Chteauroux--Typ. et Str. A. MAJEST et L. BOUCHARDEAU





End of the Project Gutenberg EBook of Mademoiselle Clocque, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE CLOCQUE ***

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