The Project Gutenberg EBook of Mmoires d'Outre-Tombe, Tome I, by 
Franois-Ren de Chateaubriand

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Title: Mmoires d'Outre-Tombe, Tome I

Author: Franois-Ren de Chateaubriand

Editor: Ed. Bir

Release Date: July 18, 2006 [EBook #18864]
[Date last updated: July 30, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'OUTRE-TOMBE, TOME I ***




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                         OEUVRES COMPLTES

                                 DE

                            CHATEAUBRIAND



                      Annotes par SAINTE-BEUVE

                       de l'Acadmie franaise




                        MMOIRES D'OUTRE-TOMBE

            Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIR




                             TOME PREMIER



                                PARIS

                  GARNIER FRRES, LIBRAIRES-DITEURS

                      6, RUE DES SAINTS-PRES, 6

                                 1904



                            KRAUS REPRINT

                        Nendeln/Liechtenstein

                                 1975



           Reprinted by permission of the original publishers

                             KRAUS REPRINT

                             A Division of

                  KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED

                         Nendeln/Liechtenstein

                                 1975

                          Printed in Germany

                       Lessingdruckerei Wiesbaden




INTRODUCTION                                                        (p. V)




I


En 1834, la rdaction des _Mmoires d'Outre-Tombe_ tait fort avance.
Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768,  son
retour de l'migration, en 1800, tait termine, ainsi que le rcit de
son ambassade de Rome (1828-1829), de la Rvolution de 1830, de son
voyage  Prague et de ses visites au roi Charles X et  Mme la
Dauphine,  Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion tait
crite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes
complets. Si le champ tait loin encore d'tre puis, la rcolte
tait pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, dposant
sa faucille, pt songer un instant  s'asseoir sur le sillon,  lier
sa gerbe et  nouer sa couronne. Avant de se remettre  l'oeuvre, de
retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828,
et de runir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les deux
ailes de son monument, Chateaubriand prouva le besoin de communiquer
ses _Mmoires_  quelques amis, de recueillir leurs impressions, de
prendre leurs avis; peut-tre songeait-il  se donner par l un
avant-got du succs rserv, il le croyait du moins,  celui de ses
livres qu'il avait le plus travaill et qui tait, depuis          (p. VI)
vingt-cinq ans, l'objet de ses prdilections. Mme Rcamier eut mission
de runir  l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des invits jugs dignes
d'tre admis  ces premires lectures.

Situ au premier tage, le salon o l'on pntrait, aprs avoir mont
le grand escalier et travers deux petites chambres trs sombres,
tait clair par deux fentres donnant sur le jardin. La lumire,
mnage par de doubles rideaux, laissait cette pice dans une
demi-obscurit, mystrieuse et douce. La premire impression avait
quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu mme et avec ses
htes: salon trange, en effet, entre le monastre et le monde, et qui
tenait de l'un et de l'autre; d'o l'on ne sortait pas sans avoir
prouv une motion profonde et sans avoir eu, pendant quelques
instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux
choses idales: le gnie et la beaut.

Le tableau de Grard, _Corinne au cap Misne_, occupait toute la paroi
du fond, et lorsqu'un rayon de soleil,  travers les rideaux bleus,
clairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que
Corinne, ou Mme de Stal elle-mme, allait ouvrir ses lvres
loquentes et prendre part  la conversation. Que l'admirable
improvisatrice ft descendue de son cadre, et elle et retrouv autour
d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis
XV, la causeuse de damas bleu ciel  col de cygne dor, les fauteuils
 tte de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de
l'Empire. A dfaut de Mme de Stal, la causerie ne laissait pas d'tre
anime, grave ou piquante, loquente parfois. Tandis que le bon
Ballanche, avec une innocence digne de l'ge d'or, essayait d'aiguiser
le calembour, Ampre, toujours en verve, prodiguait sans compter les
aperus, les saillies, les traits ingnieux et vifs. Les heures
s'coulaient rapides, et certes, nul ne se ft avis de les compter,
alors mme que, sur le marbre de la chemine, la pendule          (p. VII)
absente n'et pas t remplace par un vase de fleurs, par une branche
toujours verte de fraxinelle ou de chne.

C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de fvrier 1834, la lecture
des _Mmoires_. L'assemble, compose d'une douzaine de personnes
seulement, renfermait des reprsentants de l'ancienne France et de
la France nouvelle, des membres de la presse et du clerg, des
critiques et des potes, le prince de Montmorency, le duc de la
Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche,
Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abb Gerbet, M. Dubois, ancien
directeur du _Globe_, un journaliste de province, Lonce de
Lavergne, J.-J. Ampre, Charles Lenormant, Mme Amable Tastu et Mme
A. Dupin. On arrivait  deux heures de l'aprs-midi, Chateaubriand
portant  la main un paquet envelopp dans un mouchoir de soie. Ce
paquet, c'tait le manuscrit des _Mmoires_. Il le remettait  l'un
de ses jeunes amis, Ampre ou Lenormant, charg de lire pour lui, et
il s'asseyait  sa place accoutume, au ct gauche de la chemine,
en face de la matresse de la maison. La lecture se prolongeait bien
avant dans la soire. Elle dura plusieurs jours.

On pense bien que les initis gardrent assez mal un secret dont ils
taient fiers et ne se firent pas faute de rpandre la bonne nouvelle.
Jules Janin, qui n'tait point des aprs-midi de l'Abbaye-au-Bois,
mais qui possdait des intelligences dans la place, sut faire causer
deux ou trois des heureux lus; comme il avait une mmoire excellente
et une facilit de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa
un long article, qui est un vritable tour de force, et que la _Revue
de Paris_ s'empressa d'insrer[1].

                   [Note 1: _Revue de Paris_, t. III, mars 1834.]

Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Lonce de Lavergne, qui avaient assist
aux lectures; Dsir Nisard et Alfred Nettement,  qui Chateaubriand
avait libralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient       (p. VIII)
pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis  sa table de
travail, parcourir tout  leur aise son manuscrit, parlrent  leur
tour des _Mmoires_ en pleine connaissance de cause et avec une
admiration raisonne[2]. Les journaux se mirent de la partie,
sollicitrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans
distinction d'opinion, des _Dbats_ au _National de 1834_, de la
_Revue europenne_  la _Revue des Deux-Mondes_, du _Courrier
franais_  la _Gazette de France_, de la _Tribune_  la
_Quotidienne_, se runirent, pour la premire fois peut-tre, dans le
sentiment d'une commune admiration. Tel tait,  cette date, le
prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond tait le
respect qu'inspirait son gnie, sa gloire dominait de si haut toutes
les renommes de son temps, que la seule annonce d'un livre sign de
lui, et d'un livre qui ne devait paratre que bien des annes plus
tard, avait pris les proportions d'un vnement politique et
littraire.

                   [Note 2: L'analyse de M. Nisard sert de prface au
                   volume intitul: _Lectures des Mmoires de M. de
                   Chateaubriand_ (juillet 1834).--Les articles
                   d'Alfred Nettement parurent dans l'_cho de la
                   jeune France_, numros de mai et juin 1834.]

J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui trs rare, publi par
l'diteur Lefvre, sous ce titre: _Lectures des Mmoires de M. de
Chateaubriand, ou Recueil d'articles publis sur ces Mmoires, avec
des fragments originaux_[3]. Il porte,  chaque page, le tmoignage
d'une admiration sans rserve, dont l'unanimit relevait encore
l'clat, et dont l'histoire des lettres au XIXe sicle ne nous offre
pas un autre exemple.

                   [Note 3: Un volume in-8.  Paris, chez Lefvre,
                   libraire, rue de l'peron, n 6, 1834.]




II                                                                 (p. IX)


Les heures pourtant, les annes s'coulaient. Dans son ermitage de la
rue d'Enfer,  deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thrse, fonde par
les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile  de vieux
prtres et  de pauvres femmes, l'auteur du _Gnie du Christianisme_
vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un
sourire mlancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et
les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il tait sur le chemin de
l'hpital. La devise de son vieil cusson tait: _Je sme l'or_. Pair
de France, ministre des affaires trangres, ambassadeur du roi de
France  Berlin,  Londres et  Rome, il avait _sem l'or_: il avait
mang consciencieusement ce que le roi lui avait donn; il ne lui en
tait pas rest deux sous. Le jour o dans son exil de Prague, au fond
d'un vieux chteau emprunt aux souverains de Bohme, Charles X lui
avait dit: Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours
 votre disposition votre traitement de pair, il s'tait inclin et
avait rpondu: Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez
des serviteurs plus malheureux que moi[4].

                   [Note 4: _Mmoires d'Outre-tombe_, t. X. p. 418.]

Sa maison de la rue d'Enfer n'tait pas paye. Il avait d'autres
dettes encore, et leur poids, chaque anne, devenait plus lourd. Il ne
dpendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien
cder la proprit de ses _Mmoires_, en autoriser la publication
immdiate, et il allait pouvoir toucher aussitt des sommes
considrables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il
reut des diteurs de ses oeuvres ne purent flchir sa rsolution: il
restera pauvre, mais ses _Mmoires_ ne paratront pas dans des      (p. X)
conditions autres que celles qu'il a rves pour eux. Aucune
considration de fortune ou de succs ne le pourra dcider  livrer au
public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutt,
quand le besoin sera trop pressant, s'atteler  d'ingrates besognes;
vieux et cass par l'ge, il traduira pour un libraire le _Paradis
perdu_, comme aux jours de sa jeunesse,  Londres, il faisait, pour
l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de l'anglais[5].

                   [Note 5: _Mmoires_, t. III, p. 159.]

Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques,
mus de sa situation, se proccupaient d'y porter remde. On tait en
1836. C'tait le temps o les socits par actions commenaient 
faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les
directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette poque dj
lointaine, et qui fut l'ge d'or, j'allais dire l'ge d'innocence de
l'industrialisme, il n'tait pas rare de voir les capitaux se grouper
autour d'une ide philanthropique; de mme que l'on s'associait pour
exploiter les mines du Saint-Brain ou les bitumes du Maroc, on
s'associait aussi pour lever des orphelins ou pour distribuer des
soupes conomiques. Puisqu'on mettait tout en actions, mme la morale,
pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le gnie? Les amis du grand
crivain dcidrent de faire appel  ses admirateurs, et de former une
socit qui, devenant propritaire de ses _Mmoires_, assurerait 
tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-tre n'y aurait-il pas
d'autre dividende que celui-l; mais ils estimaient qu'il se
trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.

Leur espoir ne fut pas du. En quelques semaines, le chiffre des
souscripteurs s'levait  cent quarante-six, et, au mois de juin 1836,
la socit tait dfinitivement constitue. Sur la liste des membres,
je relve les noms suivants: le duc des Cars, le vicomte de        (p. XI)
Saint-Priest, Amde Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M.
Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lvis-Ventadour,
douard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le
vicomte d'Armaill, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la
garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison
satisfaisante pour les intrts de l'illustre crivain, en mme temps
que respectueuse de ses intentions. La socit fournissait 
Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui
s'levaient  250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente
viagre de 12,000 francs, rversible sur la tte de sa femme. De son
ct, Chateaubriand faisait abandon  la socit de la proprit des
_Mmoires d'Outre-tombe_ et de toutes les oeuvres nouvelles qu'il
pourrait composer; mais en ce qui concernait les _Mmoires_, il tait
formellement stipul que la publication ne pourrait en avoir lieu du
vivant de l'auteur.

En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs tant morts, un
certain nombre d'actions ayant chang de mains, la socit couta la
proposition du directeur de la _Presse_, M. mile de Girardin. Il
offrait de verser immdiatement une somme de 80,000 francs, si on
voulait lui cder le droit,  la mort de Chateaubriand et avant la
mise en vente du livre, de faire paratre les _Mmoires d'Outre-tombe_
dans le feuilleton de son journal. Le march fut conclu.
Chateaubriand, ds qu'il en fut instruit, ne cacha point son
indignation. Je suis matre de mes cendres, dit-il, et je ne
permettrai jamais qu'on les jette au vent[6]. Il fit insrer dans les
journaux la dclaration suivante:

     Fatigu des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui
     m'importunent, il m'est utile de rpter que je suis rest tel
     que j'tais lorsque, le 25 mars de l'anne 1836, j'ai sign le
     contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier
     de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a t chang,      (p. XII)
     ni ne sera chang, avec mon approbation, aux clauses de ce
     contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient t faits,
     je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une ide, c'est que tous mes
     ouvrages posthumes parussent en entier _et non par livraisons
     dtaches_, soit dans un journal, soit ailleurs.

     Chateaubriand[7].

                   [Note 6: Cit par Alfred Nettement, _La Mode_, 5
                   dcembre 1844.]

                   [Note 7: _La Mode_, t. IV, p. 408.]

Sa rpugnance  l'gard d'un pareil mode de publication tait si vive,
que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec nergie
contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la _Presse_ et la
socit des _Mmoires_[8]. Il ne s'en tint pas l. Dans la crainte que
sa signature, donne au bas du reu de la rente viagre, ne fut
considre comme une approbation, il refusa d'en toucher les
arrrages. Six mois s'taient couls, et sa rsolution paraissait
inbranlable. Trs effraye d'une rsistance qui allait la rduire 
un complet dnuement, elle, son mari et ses pauvres, Mme de
Chateaubriand s'effora de la vaincre; mais ses instances mme
menaaient de demeurer sans rsultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy,
depuis longtemps le conseil du grand crivain, parvint  dnouer la
situation, en rdigeant pour lui une quittance dont les termes
rservaient son opposition.

                   [Note 8: _Souvenirs et Correspondance tirs des
                   papiers de Mme Rcamier_, par Mme Charles
                   Lenormant. t. II. p. 489 et suiv.]




III


Le 4 juillet 1848, au lendemain des journes de Juin, Chateaubriand
rendit son me  Dieu, ayant  son chevet son neveu Louis de
Chateaubriand, son directeur l'abb Deguerry, une soeur de charit et
Mme Rcamier[9]. Il habitait alors au numro 112 de la rue       (p. XIII)
du Bac. Le cercueil, dpos dans un caveau de l'glise des Missions
trangres, y reut les premiers honneurs funbres, et fut conduit 
Saint-Malo, o, le 19 juillet, eurent lieu les funrailles. C'est l
que repose le grand pote, sur le rocher du Grand-B,  quelques pas
de son berceau, dans la tombe depuis longtemps prpare par ses soins,
sous le ciel, en face de la mer,  l'ombre de la croix.

                   [Note 9: Mme de Chateaubriand tait morte le 9
                   fvrier 1848. Mme Rcamier mourut le 11 mai 1849.]

Si cela n'et dpendu que de M. mile de Girardin, la publication des
_Mmoires_ et commenc ds le lendemain des obsques. Malheureusement
pour le directeur de la _Presse_, il tait oblig de compter avec les
formalits judiciaires et les dlais lgaux. Ce fut donc seulement le
27 septembre 1848 qu'il put faire paratre en tte de son journal les
alinas suivants:

     Le 14 octobre, la _Presse_ commencera la publication des _Mmoires
     d'Outre-tombe_; il n'a pas dpendu de la _Presse_ de commencer
     plus tt cette publication; il y avait, pour la leve des scells,
     des dlais et des formalits qu'on n'abrge ni ne lve au gr de
     son impatience.

     Enfin les scells ont t levs samedi[10].

     C'est en publiant ces _Mmoires_, si impatiemment attendus, que la
     _Presse_ rpondra  tous les journaux qui, dans un intrt de
     rivalit, rpandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans),
     que les _Mmoires d'Outre-tombe_ ne seront pas publis dans nos
     colonnes.

     Les _Mmoires_ forment dix volumes.

     Le droit de premire publication de ces volumes a t achet et
     pay par la _Presse_ 96,000 francs[11].

                   [Note 10: Le samedi 23 septembre.]

                   [Note 11: _La Presse_, on l'a vu plus haut, avait
                   vers, en 1841, une somme de 80,000 francs qui,
                   avec les intrts, reprsentait, en effet, en 1848,
                   96,000 francs.]

Aprs la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de prsenter
aux lecteurs Chateaubriand et son oeuvre. La _Presse_ comptait alors
parmi ses rdacteurs un crivain qui se serait acquitt  merveille de
ce soin, c'tait Thophile Gautier. Mais mile de Girardin        (p. XIV)
n'y regardait pas de si prs; il choisit, pour servir d'introducteur
au chantre des _Martyrs_... M. Charles Monselet. Monselet,  cette
date, n'avait gure  son actif que deux joyeuses pochades: _Lucrce
ou la femme sauvage_, parodie de la tragdie de Ponsard, et les _Trois
Gendarmes_, parodie des _Trois Mousquetaires_ de Dumas. Ce n'tait
peut-tre pas l une prparation suffisante, et Chateaubriand tait,
pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva
cependant--Monselet tant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans
vert--que son dithyrambe tait assez galamment tourn. La _Presse_ le
publia dans ses numros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21,
paraissait le premier feuilleton des _Mmoires_. Il tait accompagn
d'un entre-filet d'mile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut,
une fois de plus, les cus qu'il avait d verser.

     ... Les _Mmoires d'Outre-tombe_ ont t achets par la _Presse_,
     en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'lever
     jusqu' 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les
     publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les
     brillantes propositions de rachat qui lui ont t faites...

     Cette publication aura lieu sans prjudice de l'accomplissement
     des traits conclus par la _Presse_ avec M. Alexandre Dumas, pour
     les _Mmoires d'un mdecin_; avec M. Flicien Mallefille
     (aujourd'hui ambassadeur  Lisbonne), pour les _Mmoires de don
     Juan_; avec MM. Jules Sandeau et Thophile Gautier.

Les choses, en effet, ne se passrent point autrement. La _Presse_
avait intrt  faire durer le plus longtemps possible la publication
d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonns nouveaux. Elle la
suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles
taient remplis, tantt par les _Mmoires d'un mdecin_, tantt par
des feuilletons de Thophile Gautier ou d'Eugne Pelletan. D'autres
fois, c'tait simplement l'abondance des matires, la longueur des
dbats lgislatifs, qui obligeaient le journal  laisser en        (p. XV)
souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La _Presse_ mit ainsi prs
de deux ans  publier les _Mmoires d'Outre-tombe_. Il avait fallu
moins de temps  son directeur pour passer des opinions les plus
conservatrices et les plus ractionnaires au rpublicanisme le plus
ardent, au socialisme le plus effrn.

Paratre ainsi, hach, dchiquet; tre lu sans suite, avec des
interruptions perptuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte,
d'intermde aux diverses parties des _Mmoires d'un mdecin_, qui
taient, pour les lecteurs ordinaires de la _Presse_, la pice
principale et le morceau de choix, c'taient l, il faut en convenir,
des conditions de publicit dplorables pour un livre comme celui de
Chateaubriand. Et ce n'tait pas tout. Pendant les deux annes que
dura la publication des _Mmoires d'Outre-tombe_--du 21 octobre 1848
au 3 juillet 1850--ils eurent  soutenir une concurrence bien
autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas,--la
concurrence des vnements politiques. Tandis que, au rez-de-chausse
de la _Presse_, se droulait la vie du grand crivain, le haut du
journal retentissait du bruit des meutes et du fracas des discours.
En vain tant de belles pages, tant de potiques et harmonieux rcits
sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux
vnements du jour, et quels vnements! Des meutes et des batailles,
la mle furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune,
l'lection du dix dcembre, le procs des accuss du 15 mai, la guerre
de Hongrie et l'expdition de Rome, la chute de la Constituante, les
lections de la Lgislative, l'insurrection du 13 juin 1849, les
dbats de la libert d'enseignement, la loi du 31 mai 1850.
Chateaubriand avait crit, dans l'_Avant-Propos_ de son livre: On m'a
press de faire paratre de mon vivant quelques morceaux de mes
_Mmoires_; je prfre parler du fond de mon cercueil: ma narration
sera alors accompagne de ces voix qui ont quelque chose de sacr,(p. XVI)
parce qu'elles sortent du spulcre. Hlas! sa narration tait
accompagne de la voix et du hurlement des factions. Le chant du pote
se perdit au milieu des rumeurs de la Rvolution, comme le cri des
Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues dchanes.




IV


On pouvait esprer, du moins, qu'aprs cette malencontreuse
publication dans le feuilleton de la _Presse_, les _Mmoires_
paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprs des vrais
lecteurs, de ceux qui, mme en temps de rvolution, restent fidles au
culte des lettres. Mais, ici encore, le grand pote eut toutes les
chances contre lui. Son livre fut publi en douze volumes in-8[12], 
7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques
millionnaires et aussi quelques fidles de Chateaubriand se risqurent
pourtant  faire la dpense. Mais les millionnaires trouvrent qu'il y
avait trop de pages blanches; quant aux fidles, ils ne laissrent pas
d'prouver, eux aussi, une vive dception. Diviss, dcoups en une
infinit de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore
son oeuvre, les _Mmoires_ n'avaient rien de cette belle ordonnance,
de cette symtrie savante, qui caractrisent les autres ouvrages de
Chateaubriand. Le dcousu, le dfaut de suite, l'absence de plan,
dconcertaient le lecteur, le disposaient mal  goter tant de belles
pages, o se rvlait, avec un clat plus vif que jamais, le gnie de
l'crivain.

                   [Note 12: Les onze premiers volumes renferment le
                   texte des _Mmoires_; le douzime volume tait
                   form d'appendices. Les douze volumes parurent de
                   1848  1850.]

L'dition  90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mmoires_ le (p. XVII)
terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en
feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout
entire. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques,
petits et grands. A deux ou trois exceptions prs, que j'indiquerai
tout  l'heure, ils se prononcrent tous, grands et petits, contre
_l'empereur enterr_.

Est-il besoin de dire que la prtendue infriorit des _Mmoires
d'Outre-tombe_ n'tait pour rien, ou pour bien peu de chose, dans
cette leve gnrale de boucliers, laquelle tenait  de tout autres
causes?

En 1850, les fautes de la Rpublique, les sottises et les crimes des
rpublicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de
Juillet. Nombreux et puissants  l'Assemble lgislative, ils
disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crdit. Ils
usrent de leurs avantages, ce qui, aprs tout, tait de bonne guerre,
en faisant expier  Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient
pas mnages dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 fvrier, en
1848, ces attaques revtaient un caractre fcheux. Leur auteur
faisait figure d'un homme sans courage, courant sus  des vaincus,
poursuivant de ses invectives passionnes des ennemis par terre. M.
Thiers, surtout, avait t trait par l'illustre crivain avec une
justice qui allait jusqu' l'extrme rigueur; dans ce passage, par
exemple: Devenu prsident du Conseil et ministre des affaires
trangres, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'cole
Talleyrand; il s'expose  se faire prendre pour un turlupin  la
suite, faute d'aplomb, de gravit et de silence. On peut faire fi du
srieux et des grandeurs de l'me, mais il ne faut pas le dire avant
d'avoir amen le monde subjugu  s'asseoir aux orgies de
Grand-Vaux[13]. Un peu plus loin, le ministre du 1er mars tait
reprsent dans une autre et non moins trange posture:         (p. XVIII)
perch sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le
dos d'un chameau[14]. Ces choses-l se paient.

                   [Note 13: Tome XI, p. 358.]

                   [Note 14: Tome XI, p. 360.]

Les bonapartistes n'taient pas non plus pour tre satisfaits des
_Mmoires_. Si l'auteur avait clbr, en termes magnifiques, le gnie
et la gloire de Napolon, il n'en tait pas moins rest, dans son
dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait
jet sa dmission  la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix
ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien
autrement autorise que celle du Snat, proclam la dchance de
l'empereur.

Les rpublicains  leur tour, firent campagne avec les bonapartistes.
Chateaubriand avait t l'ami d'Armand Carrel; il avait mme t seul,
pendant plusieurs annes,  prendre soin de sa spulture et 
entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau
temps que Carrel tait oubli des gens de son parti! En revanche, ils
n'taient pas gens  mettre en oubli tant de pages des _Mmoires_ o
les _gants_ de 93 taient ramens  leurs vraies proportions, o
leurs noms et leurs crimes taient marqus d'un stigmate indlbile.

Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Il tait de ceux qui flairent le
vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs,  se venger des
adulations qu'il avait si longtemps prodigues au grand crivain? Le
moment tait venu pour lui de brler ce qu'il avait ador. Le 18 mai
1850, alors que les _Mmoires_ n'avaient pas encore fini de paratre,
il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article, suivi, le 27
mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier,
de dextrit, de finesse et,  ct de malices piquantes, de
sous-entendus perfides[15].

                   [Note 15: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 406 et
                   tome II. p. 138 et 565.]

Aprs le matre, vinrent les critiques  la suite, de toute plume (p. XIX)
et de toute opinion. Ce fut une excution en rgle.

Contre ces attaques venues de tant de cts diffrents, les crivains
royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la dfense des _Mmoires_
et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et 
contre-coeur. Eux-mmes, disciples de M. de Villle, avaient peine 
oublier la part que Chateaubriand avait prise  la chute du grand
ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses
svrits  l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague.
Vivement attaqus, les _Mmoires_ furent donc mollement dfendus.
Seuls, Charles Lenormant, dans le _Correspondant_[16], et Armand de
Pontmartin, dans l'_Opinion publique_[17], soutinrent avec vaillance
l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donn de vaincre, ils
sauvrent du moins l'honneur du drapeau.

                   [Note 16: _Le Correspondant_, livraisons des 25
                   octobre et 10 novembre 1850.]

                   [Note 17: _L'Opinion publique_, des 7 mai 1850, 16
                   et 22 fvrier, 2, 9 et 16 mars 1851.]

Quand un combat s'meut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour
le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussire. Cette
grande mle, provoque par la publication des _Mmoires
d'Outre-tombe_, et  laquelle prirent part les abeilles--et les
frelons--de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il
a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent
en passant les annes:

     Hi motus animorum atque hc certamina tanta Pulveris exigui
     jactu compressa quiescunt[18].

                   [Note 18: _Les Gorgiques_, liv. IV.]

Les _Mmoires d'Outre-tombe_ se sont relevs de la condamnation porte
contre eux. Il n'est pas un vritable ami des lettres qui ne les
tienne aujourd'hui pour une oeuvre digne de Chateaubriand, pour l'un
des plus beaux modles de la prose franaise.

Beaucoup cependant se refusent encore  y voir un des              (p. XX)
chefs-d'oeuvre de notre littrature et ne taisent pas le regret qu'ils
prouvent  constater dans un livre o,  chaque page, se rencontrent
des merveilles de style, l'absence de ces qualits de composition que
rien ne remplace et que des beauts de dtail, si brillantes et si
nombreuses soient-elles, ne sauraient suppler. Ce regret, ceux-l ne
l'prouveront pas--je crois pouvoir le dire--qui liront les _Mmoires_
dans la prsente dition.




V


Les Franais seuls savent dner avec mthode, comme _eux seuls savent
composer un livre_[19]. Lorsque Chateaubriand disait cela, il est
permis de penser qu'il songeait  lui et  ses ouvrages, car nul
n'attacha plus de prix  la composition,  cet art qui tablit entre
les diverses parties d'un livre une distribution savante, une
harmonieuse symtrie. Du commencement  la fin de sa carrire, il
resta fidle  la mthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient
presque toujours dans leurs ouvrages la division en _LIVRES_. Ainsi
fit-il, ds ses dbuts, lorsqu'il publia, en 1797,  Londres, chez le
libraire Deboffe, son _Essai sur les Rvolutions_. L'ouvrage entier,
disait-il dans son _Introduction_, sera compos de _six livres_, les
uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalit, quinze
parties divises en chapitres.

                   [Note 19: _Mmoires_, tome VI. p. 411.]

Dans _Atala_, le rcit, encadr entre un prologue et un pilogue,
comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un
pome: les _Chasseurs_, les _Laboureurs_, le _Drame_, les
_Funrailles_.

_Le Gnie du Christianisme_ est compos de quatre _parties_ et    (p. XXI)
de _vingt-deux livres_.

Simple journal de voyage, l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_ ne
comporte pas la division en _livres_, qui aurait altr le caractre
et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait prcder
d'une _Introduction_ et l'a divis en sept _parties_, dont chacune
forme un tout distinct et comme un voyage spar.

Pour les _Martyrs_, au contraire, la division en _livres_ tait de
rigueur, et l'on sait combien est savante et varie l'ordonnance de ce
pome.

Les _Mmoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, une des oeuvres
les plus parfaites du grand crivain, sont forms de deux _parties_,
renfermant, la premire, trois, et la seconde, deux _livres_.

En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner
les rgles de composition qu'il avait suivies jusqu' ce moment. Les
_tudes historiques_ sur la chute de l'empire romain, la naissance et
les progrs du christianisme et l'invasion des barbares se composent
de six _discours_: chacun de ces discours est lui-mme divis en
plusieurs _parties_.

En 1814, un demi-sicle aprs l'_Essai sur les Rvolutions_
Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la _Vie de
Ranc_. L encore, nous le retrouvons fidle  ses habitudes: la _Vie
de Ranc_ est divise en quatre _livres_.

Des dtails qui prcdent ressort dj, si je ne me trompe, un prjug
puissant entre l'absence, dans les _Mmoires d'Outre-tombe_, de ces
divisions que l'auteur avait jusque-l, dans tous ses autres ouvrages,
tenues pour ncessaires. Dans la _Vie du duc de Berry_, dans la _Vie
de Ranc_, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en
passer; et dans ses _Mmoires_, qui ne forment pas moins de onze
volumes, il les aurait juges inutiles! Dans la moindre des oeuvres
sorties de sa plume, il se proccupait de la forme non moins     (p. XXII)
que du fond; mieux que personne, il savait que le dcousu, le dfaut
de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les
plus minentes et les plus rares qualits de style; il professait que
l'crivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que
les dtails, les grandes lignes de son monument. Et ces vrits, dont
nul n'tait plus pntr que lui, il les aurait mises en oubli
prcisment dans celui de ses ouvrages o il tait le plus
indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa
nature comme par son tendue, en rclamait le plus imprieusement
l'application! Ses Mmoires, en effet, ne sont pas, comme tant
d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et
d'anecdotes, un supplment  l'histoire gnrale de son temps et  la
biographie de ces contemporains; c'est, en ralit, un pome, une
_pope_ dont il est le hros. Sainte-Beuve ne s'y tait pas tromp;
il crivait, en 1834, aprs les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: De ses
_Mmoires_, M. de Chateaubriand a fait et a d faire un pome.
Quiconque est pote  ce degr, reste pote jusqu' la fin[20]. Un
autre critique, d'une pntration singulire et qui, moins artiste que
Sainte-Beuve, lui est,  d'autres gards, suprieur, Alexandre Vinet,
dans ses belles _tudes sur la littrature franaise au dix-neuvime
sicle_, a dit de son ct: Ce qui a persist  travers ces
vicissitudes de la pense et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez
M. de Chateaubriand, c'est le pote..... En d'autres grands crivains
on peut discerner l'homme et le pote comme deux tres indpendants;
ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de
Chateaubriand, on dirait que le pote a drob tout l'homme, que la
vie, mme intrieure, est _un pur pome_; que cette existence entire
est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations,
une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a
t dans sa carrire, il l'a t en pote... La plus parfaite   (p. XXIII)
de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas pote seulement, il
est _un pome entier; la biographie de son me formerait une
pope_[21].

                   [Note 20: _Portraits contemporains_, tome I, p.
                   17.]

                   [Note 21: A. Vinet, tome I, p. 352.]

Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique,
puisque aussi bien il ne pchait point par excs de modestie, ainsi
qu'on le lui a si souvent et si durement reproch. Du moment qu' ses
yeux sa _Biographie_, ses _Mmoires_, devaient _former une pope_, un
_pome entier_, il a d d'abord, en raison de leur tendue, les
diviser en plusieurs _parties_ et diviser ensuite chacune de ces
_parties_ elles-mmes en plusieurs _livres_. Il a d le faire et il
l'a fait. Nul doute possible  cet gard.

Dans la Prface testamentaire, crite le 1er dcembre 1833 et publie
en 1834[22], il dit expressment: Les _Mmoires_ sont diviss en
_parties_ et en _livres_.

                   [Note 22: Dans la _Revue des Deux-Mondes_, du 15
                   mars 1834.--Cette prface, trs belle, trs
                   lgante, ne figure dans aucune des ditions des
                   _Mmoires_; on la trouvera dans l'dition
                   actuelle.]

L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate
la _Prface_ de 1833: Quand la mort baissera la toile entre moi et le
monde, on trouvera que mon drame _se divise en trois actes_. Depuis ma
premire jeunesse jusqu'en 1800, j'ai t soldat et voyageur; depuis
1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a t
littraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a t
politique.

La Rvolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de
Chateaubriand. Elle donnait forcment ouverture, dans ses _Mmoires_,
 une nouvelle partie qui serait la _quatrime_. Ici encore son
tmoignage ne nous fait pas dfaut. Au mois d'aot 1830, sous la
dicte mme des vnements, il a retrac la chute de la vieille
monarchie, l'avnement de la royaut nouvelle. Lorsqu'il reprend la
plume, au mois d'octobre, il crivit: Au sortir du fracas       (p. XXIV)
des trois journes, je suis tonn d'ouvrir, dans un calme profond, la
_quatrime partie_ de cet ouvrage[23].

                   [Note 23: Tome X, p. I.]

La division des _Mmoires_ en _livres_ n'est pas moins certaine que
leur division en quatre parties.

En 1826, Chateaubriand avait autoris Mme Rcamier  prendre copie du
dbut de ses _Mmoires_. Cette copie,  peu prs tout entire de la
main de Mme Rcamier, qui se fit seulement aider (pour un quart
environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du pote jusqu' sa
dix-huitime anne, lorsqu'il se rend  Cambrai pour y rejoindre le
rgiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et
100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divis non en chapitres,
mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de
l'ouvrage[24].

                   [Note 24: Le manuscrit de 1826 a t publi, en
                   1874, par Mme Charles Lenormant, sous ce titre:
                   _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de
                   Chateaubriand_.--1 vol. in-16, Michel Lvy frres,
                   diteurs.]

Veut-on que Chateaubriand, aprs avoir commenc ses _Mmoires_ sous
cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonne dans
les annes qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors
des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, la division en _livres_ subsistait
toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui
assistrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore
Chateaubriand lui-mme, dans le passage dj cit de sa prface
testamentaire du 1er dcembre 1833: Les _Mmoires_ sont diviss en
parties et en _livres_. J'en trouverais une autre preuve, si besoin
tait, dans une lettre crite par l'auteur, le 24 avril 1834, 
douard Mennechet, qui lui avait demand un fragment de l'ouvrage pour
le _Panorama littraire de l'Europe_. Tel _livre_ de mes _Mmoires_,
lui crivait Chateaubriand, est un voyage; _tel autre_ s'lve  la
posie; _tel autre_ est une aventure prive; _tel autre_, un      (p. XXV)
rcit gnral, une correspondance intime, le dtail d'un congrs, le
compte rendu d'une affaire d'tat, une peinture de moeurs, une
esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adress
aux mmes lecteurs, et, dans cette varit, un sujet fait passer
l'autre[25].

                   [Note 25: _Lectures des Mmoires de M. de
                   Chateaubriand_, p. 269.]

Donc, en 1834, toute la partie des _Mmoires_ alors rdige,
c'est--dire sept volumes sur onze, tait divise en livres. L'auteur
avait encore  crire le rcit de sa carrire littraire, de 1800 
1814, et d'une partie de sa carrire politique, de 1814  1828. Ce fut
l'objet des quatre volumes complmentaires, composs de 1836  1839.
En cette nouvelle et dernire partie de sa rdaction, Chateaubriand
a-t-il bris le moule dans lequel il avait jet ses prcdents
volumes? A-t-il rompu tout  coup avec ses procds habituels de
composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes
ci-aprs, emprunts  la rdaction de 1836-1839.

Tome V, p. 97.--_Paris, 1839._--_Revu en juin 1847._--Le premier
_livre_ de ces _Mmoires_ est dat de la Valle-aux-Loups, le 4
octobre 1811: l se trouve la description de la petite retraite que
j'achetai pour me cacher  cette poque.

Tome V, p. 178.--_Paris, 1839._--Ces deux annes (de 1812  1814), je
les employai  des recherches sur la France et  la rdaction de
quelques _livres_ de ces _Mmoires_.

Tome V, p. 189.--_Paris, 1839._--Maintenant, le rcit que j'achve
rejoint les _premiers livres_ de ma vie publique, prcdemment crits
 des dates diverses.

Tome VI, p. 195.--Au _livre second_ de ces _Mmoires_, on lit (je
revenais alors de mon premier exil de Dieppe): On m'a permis de
revenir  ma valle. La terre tremble sous les pas du soldat tranger;
j'cris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des
barbares. Le jour, je trace des pages aussi agites que les      (p. XXVI)
vnements de ce jour[26]; la nuit, tandis que le roulement du canon
lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des
annes qui dorment dans la tombe et  la paix de mes plus jeunes
souvenirs.

                   [Note 26: La brochure _De Buonaparte et des
                   Bourbons_. Elle parut, non le 30 mars 1814, comme
                   le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme
                   le dit M. Henry Houssaye,  la page 570 de son
                   remarquable ouvrage sur _1814_, mais le mardi 5
                   avril. (Voyez le _Journal des Dbats_ des 4 et 5
                   avril 1814.)]

Tome VI, p. 336.--Dans le _livre IV_ de ces _Mmoires_, j'ai parl
des exhumations de 1815.

Tome VI, p. 380.--1838.--Benjamin Constant imprime son nergique
protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On
verra plus tard, dans _un autre livre_ de ces _Mmoires_, qui lui
inspira ce noble mouvement auquel la mobilit de sa nature ne lui
permit pas de rester fidle.

Tome VIII, p. 283.--1839.--_Revu le 22 fvrier 1845._--Le _livre
prcdent_ que je viens d'crire en 1839 rejoint ce _livre_ de mon
ambassade de Rome, crit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce
_livre_ de mon ambassade de Rome, les matriaux ont abond...[27]

                   [Note 27: Beaucoup d'autres passages des _Mmoires_
                   ne sont pas moins formels. Voyez notamment tome I,
                   p. 182 et 347; tome II, p. 131; tome III p. 147,
                   246 et 350; tome VII, p. 328.]

Ainsi, en 1839, dernire date de la rdaction de ses _Mmoires_
(quelques pages seulement y furent ajoutes plus tard), Chateaubriand
continue d'tre fidle aux principes de composition qui avaient
prsid au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant,
si nous descendons jusqu' l'anne 1846, poque  laquelle l'ouvrage
tait depuis longtemps termin, nous trouvons ce curieux et trs
significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adress  M.
Mandaroux-Vertamy:

                                      2 fvrier 46.             (p. XXVII)

     En priant M. Vertamy d'agrer tous mes remerciements empresss,
     j'ai l'honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e _livres_ de la
     premire partie des _Mmoires_ que je sais qu'il lira avec toute
     l'attention de l'amiti.

                                      La vicomtesse de CHATEAUBRIAND[28].


                   [Note 28: Je dois la connaissance de cette lettre 
                   une obligeante communication de M. Charles de
                   Lacombe.]




VI


Il faut bien croire, en prsence de l'dition de 1849-1850, et des
ditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le
manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier tat, ne renfermait plus
cette division en livres et en parties, dont l'auteur lui-mme parle
en tant d'endroits. Les premiers diteurs se sont certainement
appliqus  donner fidlement et sans y rien changer le texte et la
suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement,
faire plus, mme pour faire mieux, c'et t sortir de leur rle, et
ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, aprs bientt un
demi-sicle, la situation n'est plus la mme. Chateaubriand est pour
nous un ancien, c'est un des classiques de notre littrature, et le
moment est venu de donner une dition des _Mmoires d'Outre-tombe_ qui
replace le chef-d'oeuvre du grand crivain dans les conditions mme o
il fut compos, qui nous le restitue dans son intgrit premire.

Nous avons donc, contrairement  ce qui avait t fait dans les
ditions prcdentes, rtabli dans la ntre cette division en parties
et en livres dont il est parl dans la Prface testamentaire. Cette
distribution nouvelle de l'ouvrage--nullement arbitraire, cela va sans
dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux
divisions tablies par l'auteur--n'a pas seulement pour        (p. XXVIII)
effet, comme on serait peut-tre tent de le croire, de mnager de
distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle
donne au livre une physionomie toute nouvelle.

Les _Mmoires_, ainsi rendus  leur premier et vritable tat, se
divisent en quatre parties.

La premire (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand  son
retour de l'migration et  sa rentre en France. Elle renferme neuf
livres.

La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800  1814, est
consacre  sa carrire littraire.

A sa carrire politique (1814-1830) est rserv la troisime partie.
Elle ne comprend pas moins de quinze livres.

Les annes qui suivent la Rvolution de 1830 et la conclusion des
_Mmoires_ occupent neuf livres: c'est la quatrime partie.

Et dj, par ce seul nonc, ne voit-on pas combien est peu justifie
la principale critique mise en avant par les adversaires des
_Mmoires_, et  laquelle les amis mmes de Chateaubriand se croyaient
obligs de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien
secrtaire  l'ambassade de Londres, qui, dans la prface de son
intressant volume sur _Chateaubriand et son temps_, signale le
dcousu du livre de son matre, et ajoute, non sans tristesse: Ce
dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une
composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais t pour ainsi
dire coordonn. C'est une srie de fragments sans plan, presque sans
symtrie, tracs de verve, suivant le caprice du jour[29]. C'est
justement le contraire qui est vrai.

                   [Note 29: _Chateaubriand et son temps_, par le
                   comte de Marcellus, ancien ministre
                   plnipotentiaire. 1 vol. in-8, 1859.--Prface,
                   page 19.]

Ce n'est pas tout. Lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, en   (p. XXIX)
1834, les auditeurs avaient t frapps, tout particulirement, de la
beaut des _Prologues_ qui ouvraient la plupart des livres des
mmoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:

     Ces _Mmoires_ sont frquemment interrompus par des espces de
     prologues _mis en tte de chaque livre_... Le pote se rserve l
     tous ses droits, et il se donne pleine carrire; le trop plein de
     son imagination, que la ralit ne peut pas garder, dborde en
     nappes enchantes dans des bassins de vermeil. Il y a de ces
     _commencements_ pleins de larmes qui mnent  une histoire
     burlesque, et de comiques _dbuts_ qui conduisent  une fin
     tragique; ils reprsentent vritablement la fantaisie qui va et
     vient dans l'infini, les yeux ferms, et qui se rveille en
     sursaut l o la vie la blesse. Par l, vous sentez,  chaque
     point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse
     et la joie, la vie et la mort, la ralit et l'idal, le prsent
     et le pass, runis et confondus dans l'_harmonie_ et l'ternit
     d'_une oeuvre d'art_[30].

                   [Note 30: _Revue de Paris_, tome IV, avril 1834.]

L'enthousiasme de Jules Janin  l'endroit de ces _Prologues_ n'tait
pas moins vif:

     Il faut vous dire que _chaque livre_ nouveau de ces _Mmoires_
     commence par un magnifique exorde... Ces _introductions_ dont je
     vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas
     des hors-d'oeuvre, qui entrent, au contraire, profondment dans
     le rcit principal, tant ils servent admirablement  dsigner
     l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'me et d'esprit
     dans lesquels l'auteur pense, crit et raconte... Dans ces
     merveilleux _prliminaires_, la perfection de la langue franaise
     a t pousse  un degr inou, mme pour la langue de M. de
     Chateaubriand[31].

                   [Note 31: Jules Janin, _loc. cit._--_Revue de
                   Paris_, mars 1834.]

Jules Janin avait raison. Ces _Prologues_ n'taient pas des
hors-d'oeuvre  la place que Chateaubriand leur avait assigne. Dans
les ditions actuelles, survenant au cours mme du rcit qu'ils
interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils droutent et       (p. XXX)
dconcertent le lecteur: ce qui tait une beaut est devenu un dfaut.

De mme qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces _Prologues_,
dans ces _commencements_, de mme aussi Chateaubriand s'applique 
bien finir ses _livres_. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des
rflexions gnrales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un
effet grandiose et potique. Ce sont de beaux finales,  la condition
de venir  la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme
aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre
vingt autres, va permettre d'en juger.

Le livre Ier de la seconde partie des _Mmoires_ est consacr au
_Gnie du Christianisme_. L'auteur, aprs avoir parl des
circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle
page:

     Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement
     que, depuis quarante annes, il a produit parmi les gnrations
     vivantes; s'il servait encore  ranimer chez les tard-venus une
     tincelle des vrits civilisatrices de la terre; si ce lger
     symptme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les
     gnrations  venir, je m'en irais plein d'esprance dans la
     misricorde divine. Chrtien rconcili, ne m'oublie pas dans tes
     prires, quand je serai parti; mes fautes m'arrteront peut-tre
      ces portes o ma charit avait cri pour toi: Ouvrez-vous,
     portes ternelles! _Elevamini, port ternales_[32]!

                   [Note 32: _Mmoires d'Outre-tombe_, tome IV. page
                   70.]

Dans la pense de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces
paroles, s'y arrter au moins le temps ncessaire pour lui donner
cette prire, si chrtiennement demande. Les diteurs de 1849 ne
l'ont pas voulu; car aussitt aprs, et sans que rien l'avertisse
qu'ici prend fin un des _livres des Mmoires_, le lecteur tombe
brusquement sur les lignes suivantes:

     Ma vie se trouva toute drange aussitt qu'elle cessa d'tre 
     moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma socit
     habituelle. J'tais appel dans les chteaux que l'on       (p. XXXI)
     rtablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs
     demi-dmeubls, demi-meubls, o un vieux fauteuil succdait  un
     fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs taient
     rests intacts, tels que le Marais, chu  Mme de la Briche,
     excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se dbarrasser. Je
     me souviens que mon immortalit allait rue
     Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une mchante
     voiture de louage o je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de
     Fezensac. A Champltreux, M. Mol faisait refaire de petites
     chambres au second tage[33].

                   [Note 33: Tome IV, page 71.]

Quelle impression voulez-vous qu'prouve le lecteur lorsqu'il passe,
sans transition, des _portes ternelles_  ces _petites chambres au
second tage_? Il n'est pas jusqu' ce mot charmant sur Mme de la
Briche, _dont le bonheur n'a jamais pu se dbarrasser_, qui ne vienne
ici  contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment o je devrais
tre tout entier  l'motion que la page cite tout  l'heure tait si
bien faite pour produire.

Voici ce qui est plus grave encore.

Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu' l'anne 1812,
et qui s'est amus avec lui de la petite guerre que lui faisait, 
cette poque, la police impriale, laquelle avait dterr un
exemplaire de l'_Essai sur les Rvolutions_ et triomphait de pouvoir
l'opposer au _Gnie du Christianisme_, le lecteur se trouve  ce
moment en prsence de la _vie_ de Napolon Bonaparte. Il se demande
pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout  coup
suspendue. Il a peine  s'expliquer cette soudaine et longue
interruption, et si loquentes que soient les pages consacres 
l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression
fcheuse, un injustifiable hors-d'oeuvre.

Rtablissons les divisions cres par Chateaubriand, et tout
s'claire, tout s'explique.

Il a termin le rcit des deux premires parties de sa vie,     (p. XXXII)
de sa _carrire de voyageur et de soldat_ et de sa _carrire
littraire_; il lui reste  raconter sa carrire politique. En
ralit, c'est un ouvrage nouveau qu'il va crire; et par o le
pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une
vue-- vol d'aigle--du Consulat et de l'Empire, prface naturelle de
ces prodigieux vnements de 1814 qui, en changeant la face de
l'Europe, donneront du mme coup  la vie de Chateaubriand une
orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napolon ce qui
tait arriv  Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi,
_tout  son aise_[34]. Il lui consacre les deux premiers livres de sa
troisime partie. Dj, dans sa premire partie, il avait esquiss 
grands traits le tableau de la Rvolution, de 1789  1792. Voici
maintenant une vivante peinture de Napolon et du rgime imprial.
Nous aurons plus tard un loquent rcit de la Rvolution de 1830:
trois admirables dcors pour les trois actes de ce drame, qui fut la
vie de Chateaubriand et qu'il a lui-mme encadr, suivant la mode
romantique du temps, entre un prologue et un pilogue, entre la
description du chteau de Combourg, qui ouvre les _Mmoires_, et les
considrations sur l'_avenir du monde_, qui les terminent. Pour ma
part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littrature contemporaine,
dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et
plus belle.

                   [Note 34: _Esprit des lois_, liv. X, chap. XIII.]

En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avanc en
disant que les _Mmoires d'Outre-tombe_, ainsi diviss en parties et
en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette
division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces
chapitres, de deux  trois pages chacun, qui venaient  tout instant
interrompre et couper le rcit. Les sommaires qui, intercals dans le
texte, en dtruisaient la continuit et la suite, ont t      (p. XXXIII)
reports  leur vraie place, en tte de chaque livre. Nous nous sommes
attach, en dernier lieu,  restituer la vritable orthographe des
noms cits dans les _Mmoires_ et dont un trop grand nombre, dans les
ditions actuelles, sont imprims d'une manire fautive. Il est tel de
ces noms, celui de Peltier, par exemple, le clbre rdacteur des
_Actes des Aptres_ et de l'_Ambigu_, qui revient presque  chaque
page, sous la plume de Chateaubriand, dans le rcit de ses annes
d'exil et de misre  Londres, et qui n'est pas donn une seule fois
d'une faon exacte.




VII


En prsentant au public, pour la premire fois, une dition des
_Mmoires d'Outre-tombe_ conforme au plan et aux divisions de
l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous
les yeux son livre, tel qu'il l'a conu et excut, partageront
l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-sicle, chez tous ceux qui
furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.

Il runit, en effet,  un degr rare, ces qualits matresses: d'une
part, l'unit, la proportion, la beaut de l'ordonnance;--d'autre
part, la souplesse, la vigueur, la grce et l'clat du style.

Quelques mots sur ce dernier point.

Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu' ses dernires
annes, et que sa main, affaiblie par l'ge, y a fait en quelques
endroits des retouches malheureuses, on s'est plu  y voir une oeuvre
de vieillesse et de dclin, comparable  la dernire toile du Titien,
 ce _Christ au Tombeau_ que l'on montre  Venise,  l'Acadmie des
beaux-arts, et que le peintre, g de quatre-vingt-dix-neuf ans, a
sign d'une main tremblante, _senescente manu_. Rien de         (p. XXXIV)
moins exact. Chateaubriand a commenc ses _Mmoires_ au mois d'octobre
1811, au lendemain de la publication de l'_Itinraire_, c'est--dire 
l'heure o son talent, en pleine vigueur, conservait encore la
fracheur et la grce de la jeunesse. De 1811  1814, il crit les
premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et
les grves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprs de
sa soeur Lucile, sous l'oeil svre de son pre, ce grand vieillard
dont il a trac un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant
dans la vie politique, en l'obligeant  se mesurer avec les faits et 
en tenir compte,  prouver et  convaincre, au lieu de peindre
seulement et de charmer, rvle chez lui des dons nouveaux et de
nouvelles qualits de style. Il se trouve que ce pote est un
historien et un polmiste; il crit les _Rflexions politiques_, la
_Monarchie selon la Charte_, les articles du _Conservateur_, les
_Mmoires sur la vie et la mort du duc de Berry_. Certes, ce n'est pas
 ce moment que son talent baisse et que son gnie dcline. C'est  ce
moment pourtant que prend place la rdaction d'une partie considrable
des _Mmoires_. Le tableau des premiers mouvements de la Rvolution,
le voyage en Amrique, l'migration, les combats  l'arme des princes
et, jusqu' la rentre en France en 1800, la vie de l'exil  Londres,
les annes de misre et d'tude, de deuil et d'esprance, qui
prparaient et annonaient dj l'avenir du pote, pareilles  cette
aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui prcde l'clat du
jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont t
crites en 1821 et 1822,  Berlin et  Londres, dans les moments de
loisir que laissaient  l'auteur les travaux et les ftes de ses deux
ambassades. Le rcit de l'ambassade de Rome a t compos  Rome mme,
en 1828 et 1829; il est contemporain par consquent de ces admirables
dpches diplomatiques qui sont restes des modles du genre. Donc,
ici encore, il ne saurait tre question de dclin et             (p. XXXV)
d'affaiblissement littraire. Ce qui vient ensuite,--la rvolution de
Juillet, le voyage  Prague et le voyage  Venise, les rveries au
Lido et sur les grands chemins de Bohme, les considrations sur
l'_Avenir du monde_,--tout cela est de la mme date que les _tudes
historiques_ et les clbres brochures sur _La Restauration et la
monarchie lective_, sur le _Bannissement de Charles X et de sa
famille_, et sur la _Captivit de Mme la duchesse de Berry_. Le gnie
de l'crivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe:
l'clair jaillissait encore de l'pe de Roland.

Reste, il est vrai, la partie des _Mmoires_ qui va de 1800  1828, et
qui a t crite de 1836  1839. Cette partie est-elle infrieure aux
autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'ge
prcisment auquel M. Guizot commena d'crire ses _Mmoires_, le plus
parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du _Gnie du Christianisme_
avait soixante et onze ans, l'ge auquel Malherbe, dans l'une de ses
plus belles odes, s'criait avec une confiance que justifiait sa pice
mme:

     Je suis vaincu du temps, je cde  ses outrages;
     Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
     A de quoi tmoigner en ses derniers ouvrages
     Sa premire vigueur[35].

                   [Note 35: Malherbe. liv. 1. ode IX.]

Chateaubriand se pouvait rendre le mme tmoignage. Il crivait alors
et faisait paratre le _Congrs de Vrone_[36].

                   [Note 36: Deux vol. in-8. 1838.]

Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des _Mmoires_: l'auteur
s'tait rsolu  le dtacher de son oeuvre et  le publier sparment,
parce que cet pisode, en raison des dveloppements qu'il avait reus
sous sa plume, aurait drang l'conomie de ses _Mmoires_ et leur et
enlev ce caractre d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout
leur conserver. Tant vaut le _Congrs de Vrone_, au point      (p. XXXVI)
de vue du style--le seul qui nous occupe en ce moment--tant vaut
ncessairement toute la partie des _Mmoires d'Outre-tombe_, compose
 la mme date, crite avec la mme encre. Or, voici comme un
excellent juge, Alexandre Vinet, apprciait le style du _Congrs de
Vrone_:

     Ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais
     quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur  M.
     de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas  son talent
     d'crivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
     il ait rpandu plus de beauts, ni des beauts plus vraies et
     plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont
     point ici aux dpens l'une de l'autre; toutes les deux sont  la
     fois portes au plus haut degr, et semblent driver l'une de
     l'autre. Le style propre  M. de Chateaubriand ne nous a jamais
     paru plus accompli que dans cette dernire production; nous
     devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun
     il est presque galement parfait. L'homme d'tat dans ses
     loquentes dpches, l'historien-pote dans ses vivants tableaux,
     le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se
     disputent le prix et nous laissent indcis dans l'admiration...
     On a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a
     fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cess,
     depuis lors, d'tre en voie de progrs;  l'ge de soixante-dix
     ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi
     rapidement qu' l'poque de sa plus verte nouveaut... Ce
     talent,  mesure que la pense et la passion s'y sont fait leur
     part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail
     l'ont affermi et complt; sans rien perdre de sa suavit et de
     sa magnificence, le style s'est entrelac, comme la soie d'une
     riche tenture,  un canevas plus serr, et ses couleurs en ont
     paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu' la
     forme de la phrase, est devenu plus prcis, moins flottant; le
     mouvement du discours a gagn en souplesse et en varit; une
     tude dlicate de notre langue, qu'on dsirait flchir et jamais
     froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont
     savants et ne paraissent que libres. Le prisme a dcompos le
     rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en
     rejaillissent clairent comme la lumire[37].

                   [Note 37: A. Vinet. _tudes sur la littrature
                   franaise au dix-neuvime sicle_, tome I, page
                   432.]

A l'appui de ses loges, Alexandre Vinet fait de nombreuses    (p. XXXVII)
citations. Il se trouve que toutes sont empruntes  des passages des
_Mmoires d'Outre-tombe_ que Chateaubriand avait intercals dans le
texte du _Congrs de Vrone_. N'est-ce pas l la preuve, une preuve
dcisive, que la portion des _Mmoires_ crite de 1836  1839, la
seule qui aurait pu causer quelque inquitude littraire, ne le cde
en rien aux autres parties de l'ouvrage?




VIII


Par le style comme par la composition, les _Mmoires d'Outre-tombe_
sont donc dignes du gnie de Chateaubriand. Leur place est marque
immdiatement au-dessous des Mmoires de Saint-Simon. Et encore, tout
en maintenant le premier rang  son incomparable prdcesseur,
n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est suprieur par
plus d'un endroit. Dans un loquent article, publi en 1857,
Montalembert a dit de Saint-Simon: Il est tout, except pote; car il
lui manque l'idal et la rverie[38]. Chateaubriand, dans ses
_Mmoires_, est pote et grand pote. Qu'il promne ses rves
d'adolescent sur les grves de Bretagne ou ses rveries de vieillard
sur les lagunes de Venise; qu'il coute, sentinelle perdue aux bords
de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'veille, aux premires
blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende,
sur la route de Gand  Bruxelles,  l'angle d'un champ, au pied d'un
peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom,
qui s'appellera demain Waterloo, il a partout--et c'est       (p. XXXVIII)
Sainte-Beuve lui-mme qui est rduit  le confesser--il a, en toute
rencontre, _des passages d'une grce, d'une suavit magiques, o se
reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur_; il a _de ces
paroles qui semblent couler d'une lvre d'or_[39]!

                   [Note 38: _Le Correspondant_, livraison du 25
                   janvier 1857. Article sur la nouvelle dition de
                   Saint-Simon. Rimprim dans les _OEuvres de
                   Montalembert_, tome VI, p. 405 et 507.]

                   [Note 39: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 408,
                   424.]

A ct du pote, les _Mmoires d'Outre-tombe_ nous montrent
l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas t. La vie de
Napolon Bonaparte par Chateaubriand[40] n'est qu'une esquisse, mais
une esquisse de matre, qui, dans sa rapidit mme, reflte, avec une
incontestable fidlit, cette existence prodigieuse, toute pleine de
coups de thtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants
de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le
prix de la Justice foule aux pieds et de la Libert mise aux fers.
Pour dfendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des
accents vraiment magnifiques, galement bien inspir quand il prend en
main la cause de Pie VII, du chef de la chrtient, arrach du
Quirinal et jet dans une voiture dont les portires sont fermes 
clef, ou lorsqu'il fait entendre,  l'occasion d'un pauvre pcheur
d'Albano, fusill par les autorits impriales, cette protestation
indigne:

     Pour dgoter des conqurants, il faudrait savoir tous les maux
     qu'ils causent; il faudrait tre tmoin de l'indiffrence avec
     laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives cratures dans un
     coin du globe o ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au
     succs de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des
     tats romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chtif avait
     exist; il a ignor, dans le fracas de sa lutte avec les rois,
     jusqu'au nom de sa victime plbienne. Le monde n'aperoit en
     Napolon que des victoires; les larmes dont les colonnes
     triomphales sont cimentes ne tombent point de ses yeux. Et moi
     je pense que, de ces souffrances mprises, de ces calamits des
     humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la
     Providence, les causes secrtes qui prcipitent du trne   (p. XXXIX)
     le dominateur. Quand les injustices particulires se
     sont accumules de manire  l'emporter sur le poids de la
     fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui
     crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la
     terre; le sang pacifique rpandu jaillit en gmissant vers le
     ciel: Dieu le reoit et le venge. Bonaparte tua le pcheur
     d'Albano; quelques mois aprs, il tait banni chez les pcheurs
     de l'le d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hlne[41].

                   [Note 40: Tomes V et VI des _Mmoires_; dition de
                   1849.]

                   [Note 41: Tome VIII, p. 203.]

Sans doute, il y a des dfauts, et en grand nombre, au cours des
_Mmoires_, de bizarres purilits, des veines de mauvais got, et, en
plus d'un endroit,--la remarque est de Sainte-Beuve,--un cliquetis
d'rudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et
de plaisanteries affectes, dont l'effet est trop souvent trange
quand il n'est pas faux[42]. Mais, au demeurant, que sont ces taches
dans une oeuvre d'une si considrable tendue et o tincellent tant
et de si rares beauts?

                   [Note 42: _Causeries du lundi_, tome I, p. 420.]

Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit belle: il faut encore, il faut
surtout qu'elle soit morale.

A l'poque o les _Mmoires d'Outre-tombe_ paraissaient dans la
_Presse_, Georges Sand--qui aurait peut-tre sagement fait de se
rcuser sur ce point:--crivait  un ami: C'est un ouvrage _sans
moralit_. Je ne veux pas dire par l qu'il soit immoral, mais je n'y
trouve pas cette bonne grosse moralit qu'on aime  lire mme au bout
d'une fable ou d'un conte de fes[43].

                   [Note 43: Lettre de George Sand, cite par
                   Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, tome I, p.
                   421.--Si svre qu'elle se montre ici pour
                   Chateaubriand et ses _Mmoires_, George Sand ne
                   peut s'empcher de terminer sa lettre par ces
                   lignes: Et pourtant, malgr tout ce qui me dplat
                   dans cette oeuvre, je retrouve _ chaque instant_
                   des beauts de forme grandes, simples, fraches, de
                   certaines pages qui sont du plus grand matre de ce
                   sicle, et qu'aucun de nous, freluquets forms 
                   son cole, ne pourrions jamais crire en faisant de
                   notre mieux.]

Prcisment  l'heure o l'auteur de _Llia_ prononait cet arrt, une
autre femme, Mme Swetchine, avec l'autorit que donnait  sa       (p. XL)
parole toute une vie d'honneur et de vertu, crivait de son ct,
aprs une lecture des _Mmoires_:

     Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brve n'est
     faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout
     fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.

     Il (Chateaubriand) peint d'aprs nature, voil pourquoi il choque
     tant. Il ne se lie pas par les ides mises, mais dit le bien
     aprs avoir dit le mal et se montre _successif_ comme la pauvre
     nature humaine...

     Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique
     humaine, jamais contre les vrits imprescriptibles, contre les
     hauts sentiments du coeur humain: Mon zle, dit-il sur
     l'migration, surpassait ma foi, et puis sur cette mme
     migration viennent deux pages admirables.

     Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse,
     ni par inadvertance ni par dsir de bien dire...

     Quelle est donc la beaut morale dont M. de Chateaubriand n'ait
     pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respecte, qu'il n'ait pas
     glorifie de tout l'clat de son pinceau? Quel est donc le devoir
     dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut
     bien qu'il ait t quelquefois sublime d'gosme; avec plus de
     justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances
     capable d'lan, de sacrifice et de dvouement, non pas  un homme
     peut-tre, mais  une ide,  un sentiment incessamment vnr.
     Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vrit
     rgle, pondre, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu  son
     imagination; mais l'abngation, le dtachement de lui-mme,
     aurait trop cot  sa volont. De l des cts faibles; une
     insuffisance de la raison, qui a nui  la dignit de son
     caractre,  son attitude dans le monde, mais _n'a jamais rien
     cot  l'honneur_[44].

                   [Note 44: _Mme Swetchine, sa vie et ses oeuvres_,
                   par le comte de Falioux, tome I, p. 339.--Extrait
                   d'une note de Mme Swetchine sur les _Mmoires
                   d'Outre-tombe_.]

C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a t le plus grand
crivain du dix-neuvime sicle. Mais il n'est pas seulement en posie
l'initiateur et le matre:

     Tu duca, tu signore et tu maestro.


Il est aussi le matre de l'honneur; et comme me l'crivait un    (p. XLI)
jour Victor de Laprade,--qui avait cependant de bonnes raisons pour ne
pas dprcier la posie et pour la mettre en bon rang,--l'honneur
passe avant tout, mme avant la posie[45].

                   [Note 45: Lettre du 7 octobre 1880.]

Edmond BIR.




PRFACE TESTAMENTAIRE[46]                                       (p. XLIII)

                   [Note 46: Cette _Prface_ manque dans toutes les
                   ditions prcdentes.]

     _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra_ (Job.)

     _Paris, 1er dcembre 1833._


Comme il m'est impossible de prvoir le moment de ma fin; comme  mon
ge les jours accords  l'homme ne sont que des jours de grce, ou
plutt de rigueur, je vais, dans la crainte d'tre surpris,
m'expliquer sur un travail destin  tromper pour moi l'ennui de ces
heures dernires et dlaisses, que personne ne veut, et dont on ne
sait que faire.

Les _Mmoires_  la tte desquels on lira cette prface embrassent et
embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont t commencs ds
l'anne 1811 et continus jusqu' ce jour. Je raconte dans ce qui est
achev et raconterai dans ce qui n'est encore qu'bauch mon enfance,
mon ducation, ma jeunesse, mon entre au service, mon arrive 
Paris, ma prsentation  Louis XVI, les premires scnes de la
Rvolution, mes voyages en Amrique, mon retour en Europe, mon
migration en Allemagne et en Angleterre, ma rentre en France sous le
Consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l'empire, ma      (p. XLIV)
course  Jrusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la
restauration, enfin l'histoire complte de cette restauration et de sa
chute.

J'ai rencontr presque tous les hommes qui ont jou de mon temps un
rle grand ou petit  l'tranger et dans ma patrie. Depuis Washington
jusqu' Napolon, depuis Louis XVIII jusqu' Alexandre, depuis Pie VII
jusqu' Grgoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry,
Capo-d'Istrias, jusqu' Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson,
Bolivar, Mhmet, pacha d'gypte jusqu' Suffren, Bougainville,
Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait
point eu d'exemple: trois potes opposs d'intrts et de nations se
sont trouvs, presque  la fois, ministres des Affaires trangres,
moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en
Espagne. J'ai travers successivement les annes vides de ma jeunesse,
les annes si remplies de l're rpublicaine, des fastes de Bonaparte
et du rgne de la lgitimit.

J'ai explor les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foul le sol
des quatre parties de la terre. Aprs avoir camp sous la hutte de
l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons,
dans les dbris d'Athnes, de Jrusalem, de Memphis, de Carthage, de
Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forts et les
ruines; aprs avoir revtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le
cafetan de soie du mameluck, aprs avoir subi la pauvret, la faim, la
soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brod d'or,
bariol d'insignes et de rubans,  la table des rois, aux         (p. XLV)
ftes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et
essayer de la prison.

J'ai t en relation avec une foule de personnages clbres dans les
armes, l'glise, la politique, la magistrature, les sciences et les
arts. Je possde des matriaux immenses, plus de quatre mille lettres
particulires, les correspondances diplomatiques de mes diffrentes
ambassades, celles de mon passage au ministre des Affaires
trangres, entre lesquelles se trouvent des pices  moi
particulires, uniques et inconnues. J'ai port le mousquet du soldat,
le bton du voyageur, le bourdon du plerin: navigateur, mes destines
ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les
flots.

Je me suis ml de paix et de guerre; j'ai sign des traits, des
protocoles, et publi chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai t
initi  des secrets de partis, de cour et d'tat; j'ai vu de prs les
plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes
renommes. J'ai assist  des siges,  des congrs,  des conclaves,
 la rdification et  la dmolition des trnes. J'ai fait de
l'histoire, et je pouvais l'crire. Et ma vie solitaire, rveuse,
potique, marchait au travers de ce monde de ralits, de
catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes,
Chactas, Ren, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimres,
Atala, Amlie, Blanca, Vellda, Cymodoce. En dedans et  ct de mon
sicle, j'exerais peut-tre sur lui, sans le vouloir et sans le
chercher, une triple influence religieuse, politique et littraire.

Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d'une
longue renomme. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses    (p. XLVI)
jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni.
Pellico a us ses belles annes dans les cachots du Spielberg; les
talents de la patrie de Dante sont condamns au silence, ou forcs de
languir en terre trangre; lord Byron et M. Canning sont morts
jeunes; Walter Scott nous a laisss; Goethe nous a quitts rempli de
gloire et d'annes. La France n'a presque plus rien de son pass si
riche, elle commence une autre re: je reste pour enterrer mon sicle,
comme le vieux prtre qui, dans le sac de Bziers, devait sonner la
cloche avant de tomber lui-mme, lorsque le dernier citoyen aurait
expir.

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que
mon drame se divise en trois actes.

Depuis ma premire jeunesse jusqu'en 1800, j'ai t soldat et
voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma
vie a t littraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie
a t politique.

Dans mes trois carrires successives, je me suis toujours propos une
grande tche: voyageur, j'ai aspir  la dcouverte du monde polaire;
littrateur, j'ai essay de rtablir la religion sur ses ruines; homme
d'tat, je me suis efforc de donner au peuple le vrai systme
monarchique reprsentatif avec ses diverses liberts: j'ai du moins
aid  conqurir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de
toute constitution, la libert de la presse. Si j'ai souvent chou
dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destine. Les
trangers qui ont succd dans leurs desseins furent servis     (p. XLVII)
par la fortune; ils avaient derrire eux des amis puissants et une
patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur.

Des auteurs modernes franais de ma date, je suis quasi le seul dont
la vie ressemble  ses ouvrages: voyageur, soldat, pote, publiciste,
c'est dans les bois que j'ai chant les bois, sur les vaisseaux que
j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parl des armes, dans
l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans
les assembles, que j'ai tudi les princes, la politique, les lois et
l'histoire. Les orateurs de la Grce et de Rome furent mls  la
chose publique et en partagrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne
de la fin du moyen ge et de la Renaissance, les premiers gnies des
lettres et des arts participrent au mouvement social. Quelles
orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camons,
d'Ercilla, de Cervantes!

En France nos anciens potes et nos anciens historiens chantaient et
crivaient au milieu des plerinages et des combats: Thibault, comte
de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les flicits de
leur style des aventures de leur carrire; Froissard va chercher
l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des
abbs, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais,  compter du
rgne de Franois Ier, nos crivains ont t des hommes isols dont
les talents, pouvaient tre l'expression de l'esprit, non des faits de
leur poque. Si j'tais destin  vivre, je reprsenterais dans ma
personne, reprsente dans mes mmoires, les principes, les ides, les
vnements, les catastrophes, l'pope de mon temps, d'autant  (p. XLVIII)
plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractres
opposs de cette fin et de ce commencement se trouvent mls dans mes
opinions. Je me suis rencontr entre les deux sicles comme au
confluent de deux fleuves; j'ai plong dans leurs eaux troubles,
m'loignant  regret du vieux rivage o j'tais n, et nageant avec
esprance vers la rive inconnue o vont aborder les gnrations
nouvelles.

Les _Mmoires_, diviss en livres et en parties, sont crits 
diffrentes dates et en diffrents lieux: ces sections amnent
naturellement des espces de prologues qui rappellent les accidents
survenus depuis les dernires dates, et peignent les lieux o je
reprends le fil de ma narration. Les vnements varis et les formes
changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive
que, dans les instants de mes prosprits, j'ai  parler du temps de
mes misres, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes
jours de bonheur. Les divers sentiments de mes ges divers, ma
jeunesse pntrant dans ma vieillesse, la gravit de mes annes
d'exprience attristant mes annes lgres, les rayons de mon soleil,
depuis son aurore jusqu' son couchant, se croisant et se confondant
comme les reflets pars de mon existence, donnent une sorte d'unit
indfinissable  mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de
mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des
douleurs, et l'on ne sait si ces _Mmoires_ sont l'ouvrage d'une tte
brune ou chenue.

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je
dis ce qui est, ce qui est arriv, sans que j'y songeasse, par   (p. XLIX)
l'inconstance mme des temptes dchanes contre ma barque, et
qui souvent ne m'ont laiss pour crire tel ou tel fragment de ma vie
que l'cueil de mon naufrage.

J'ai mis  composer ces _Mmoires_ une prdilection toute paternelle,
je dsirerais pouvoir ressusciter  l'heure des fantmes pour en
corriger les preuves: les morts vont vite.

Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les
premires, rejetes  la fin des volumes, comprennent les
_claircissements et pices justificatives_; les secondes, au bas des
pages, sont de l'poque mme du texte; les troisimes, pareillement au
bas des pages, ont t ajoutes depuis la composition de ce texte, et
portent la date du temps et du lieu o elles ont t crites. Un an ou
deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient  l'achvement
de mes _Mmoires_; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois
o j'ai dormi la vie dans le sein de ma mre: il est probable que je
ne retrouverai ce repos avant-natre, que dans les entrailles de notre
mre commune aprs-mourir.

Plusieurs de mes amis m'ont press de publier  prsent une partie de
mon histoire; je n'ai pu me rendre  leur voeu. D'abord, je serais,
malgr moi, moins franc et moins vridique; ensuite, j'ai toujours
suppos que j'crivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de l
un certain caractre religieux que je ne lui pourrais ter sans
prjudice; il m'en coterait d'touffer cette voix lointaine qui sort
de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du rcit. On ne
trouvera pas trange que je garde quelques faiblesses, que je       (p. L)
sois proccup de la fortune du pauvre orphelin, destin  rester
aprs moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans
ce monde pour tre au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de
lumire des Champs-lyses, venant clairer mon dernier tableau,
servirait  rendre moins saillants les dfauts du peintre; la vie me
sied mal; la mort m'ira peut-tre mieux.




AVANT-PROPOS                                                       (p. LI)

                                                   _Paris, 14 avril 1846._

     _Revu le 28 juillet 1846._

                       _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).


Comme il m'est impossible de prvoir le moment de ma fin, comme  mon
ge les jours accords  l'homme ne sont que des jours de grce ou
plutt de rigueur, je vais m'expliquer.

Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitime
anne: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que
je ne regrette pas.

Les _Mmoires_  la tte desquels on lira cet avant-propos suivent,
dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrires.

La triste ncessit qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a
forc de vendre mes _Mmoires_. Personne ne peut savoir ce que j'ai
souffert d'avoir t oblig d'hypothquer ma tombe; mais je devais ce
dernier sacrifice  mes serments et  l'unit de ma conduite.     (p. LII)
Par un attachement peut-tre pusillanime, je regardais ces _Mmoires_
comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu sparer; mon
dessein tait de les laisser  Mme de Chateaubriand; elle les et fait
connatre  sa volont, ou les aurait supprims, ce que je dsirerais
plus que jamais aujourd'hui.

Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un
d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la
_Socit_, et n'tant, pas comme cette Socit, dans la ncessit de
mettre l'ouvrage sous presse sitt que tintera mon glas! Quelques-uns
des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes
obligeantes qui ont cherch  m'tre utiles; mais enfin les actions se
seront peut-tre vendues, elles auront t transmises  des tiers que
je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en
premire ligne;  ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se
prolongeant, deviennent sinon une importunit, du moins un dommage.
Enfin, si j'tais encore matre de ces _Mmoires_, ou je les garderais
en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante annes.

Ces _Mmoires_ ont t composs  diffrentes dates et en diffrents
pays. De l des prologues obligs qui peignent les lieux que j'avais
sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment o se renoue
le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi
entres les unes dans les autres: il m'est arriv que, dans mes
instants de prosprit, j'ai eu  parler de mes temps de misre; dans
mes jours de tribulation,  retracer mes jours de bonheur. Ma    (p. LIII)
jeunesse pntrant dans ma vieillesse, la gravit de mes annes
d'exprience attristant mes annes lgres, les rayons de mon soleil,
depuis son aurore jusqu' son couchant, se croisant et se confondant,
ont produit dans mes rcits une sorte de confusion, ou, si l'on veut,
une sorte d'unit indfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe
a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes
plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces
_Mmoires_, s'ils sont d'une tte brune ou chenue.

J'ignore si ce mlange, auquel je ne puis apporter remde, plaira ou
dplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les temptes
ne m'ont laiss souvent de table pour crire que l'cueil de mon
naufrage.

On m'a press de faire paratre de mon vivant quelques morceaux de ces
_Mmoires_; je prfre parler du fond de mon cercueil; ma narration
sera alors accompagne de ces voix qui ont quelque chose de sacr,
parce qu'elles sortent du spulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde
pour tre dans l'autre une ombre heureuse, un rayon chapp des
Champs-lyses rpandra sur mes derniers tableaux une lumire
protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-tre mieux.

Ces _Mmoires_ ont t l'objet de ma prdilection: saint Bonaventure
obtint du ciel la permission de continuer les siens aprs sa mort; je
n'espre pas une telle faveur, mais je dsirerais ressusciter 
l'heure des fantmes, pour corriger au moins les preuves. Au surplus,
quand l'ternit m'aura de ses deux mains bouch les oreilles,    (p. LIV)
dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne.

Si telle partie de ce travail m'a plus attach que telle autre, c'est
ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignor de ma vie. L, j'ai
eu  rveiller un monde qui n'tait connu que de moi; je n'ai
rencontr, en errant dans cette socit vanouie, que des souvenirs et
le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en
existe-t-il aujourd'hui?

Les habitants de Saint-Malo s'adressrent  moi le 25 aot 1828, par
l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin  flot qu'ils
dsiraient tablir. Je m'empressai de rpondre, sollicitant, en
change de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre,
pour mon tombeau, sur le _Grand-B_[47]. Cela souffrit des difficults
 cause de l'opposition du gnie militaire. Je reus enfin, le 27
octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: Le lieu
de repos que vous dsirez au bord de la mer,  quelques pas de votre
berceau, sera prpar par la pit filiale des Malouins. Une pense
triste se mle pourtant  ce soin. Ah! puisse le monument rester
longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent  tout ce qui
passe sur la terre. Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de
M. Hovius: il n'y a de trop que le mot _gloire_[48].

                   [Note 47: lot situ dans la rade de Saint-Malo.
                   Ch.]

                   [Note 48: Voir  l'_Appendice_ le n 1: _La Tombe
                   du_ GRAND-B.]

Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aime. Si je dcde
hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapport dans    (p. LV)
ma patrie qu'aprs cinquante ans rvolus d'une premire inhumation.
Qu'on sauve mes restes d'une sacrilge autopsie; qu'on s'pargne le
soin de chercher dans mon cerveau glac et dans mon coeur teint le
mystre de mon tre. La mort ne rvle point les secrets de la vie. Un
cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et lgers se
transportent facilement: ils seront moins fatigus dans ce dernier
voyage que quand je les tranais  et l chargs de mes ennuis.




CHATEAUBRIAND                                                     (p. 001)

HISTOIRE DE SES OEUVRES


Il y a des personnes qui voudraient faire de la littrature une chose
abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Aprs une
rvolution qui nous a fait parcourir en quelques annes les vnements
de plusieurs sicles, on interdira  l'crivain toute considration
leve, on lui refusera d'examiner le ct srieux des objets! Il
passera une vie frivole  s'occuper de chicanes grammaticales, de
rgles de got, de petites sentences littraires! Il vieillira
enchan dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin
de ses jours un front sillonn par ses longs travaux, par ses graves
penses, et souvent par ces mles douleurs qui ajoutent  la grandeur
de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me rduire
 l'tat d'enfance, dans l'ge de la force et de la raison. Je ne puis
me renfermer dans le cercle troit qu'on voudrait tracer autour de
l'crivain...[49].

                   [Note 49: Chateaubriand, _Discours de rception 
                   l'Acadmie franaise_, crit au mois d'avril 1811.
                   Napolon ne permit pas qu'il ft prononc.]

C'est parce qu'il ne s'est pas renferm dans ce cercle troit que
Chateaubriand a si puissamment agi sur son sicle. Il n'est pas
possible de sparer chez lui l'homme de l'crivain: l'homme de lettres
et l'homme d'tat, l'homme de pense et l'homme d'action ne faisaient
qu'un. Presque tous ses livres ont t des actes, et c'est pour cela
qu'aujourd'hui encore,  cette aurore du XXe sicle, ils sont vivants
comme au premier jour. S'ils n'avaient t que des fleurs de
littrature et des modles de style, ils dormiraient depuis longtemps,
comme tant d'autres chefs-d'oeuvre, dans la poudre des bibliothques.
Mais ils ont t aussi des leons et des exemples, et ces leons, ces
exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les
suivre. Ils ont t dicts par les plus nobles sentiments, par les
plus gnreuses passions, l'honneur, le dsintressement, le
sacrifice. A quel moment fut-il plus ncessaire de rveiller dans les
mes, de ranimer dans les coeurs ces sentiments et ces passions?
Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa
tombe de l'lot du Grand-B. Et pourtant jamais heure ne fut plus
opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour     (p. 002)
remettre ses enseignements sous les yeux des gnrations nouvelles.
_Defunctus adhuc loquitur._

Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la
dmonstration.




I


Napolon Bonaparte a remport de prodigieuses victoires; il est entr
dans toutes les capitales, il a vu  ses pieds tous les rois. Mais la
campagne d'Italie et la campagne d'gypte, Austerlitz, Marengo,
Wagram, Friedland, Ina, toutes ces victoires et cent autres
pareilles, ont t suivies de revers inous. Ces ennemis tant de fois
vaincus, Napolon est all les chercher lui-mme, jusqu'aux extrmits
de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amens
jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journe,
dans sa vie, plus glorieuse, plus vritablement grande que celles que
je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an X[50], le jour
de Pques de l'anne 1802. Ce jour-l,  six heures du matin, une
salve de cent coups de canon annona au peuple, en mme temps que la
ratification du trait de paix sign entre la France et l'Angleterre,
la promulgation du concordat et le rtablissement de la religion
catholique.

                   [Note 50: 18 avril 1802.]

Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'tat, entour
de ses gnraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du
palais des Tuileries  l'glise mtropolitaine de Notre-Dame, o le
cardinal Caprara, lgat du Saint-Sige, aprs avoir dit la messe,
entonnait le _Te Deum_, excut par deux orchestres que conduisaient
Mhul et Cherubini. Ce mme jour, le _Moniteur_ insrait un article de
Fontanes sur le _Gnie du Christianisme_ qui venait de paratre et
qui,  cette heure propice, allait tre lui-mme un vnement.

Ce n'est pas sans motion qu'on lit, dans le _Journal des Dbats_ du
samedi 27 germinal an X: Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame
retentira enfin, _aprs dix ans de silence_, pour annoncer _la fte de
Pques_. Combien dut tre profonde la joie de nos pres, lorsqu'au
matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les
joyeuses voles du bourdon de la vieille glise! Dans les villes, dans
les hameaux, d'un bout de la France  l'autre, les cloches rpondirent
 cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_
Le _Gnie du Christianisme_ mla sa voix  ces voix sublimes; comme
elles, il rassembla les fidles et les convoqua au pied des autels.

Chateaubriand ici avait devanc Bonaparte. Lorsqu'il tait rentr en
France, au printemps de 1800, aprs un exil de huit annes, il
apportait avec lui, dans sa petite malle, o il n'y avait gure   (p. 003)
de linge, le premier volume du _Gnie_, qui avait alors pour
titre: _Des beauts potiques et morales de la religion chrtienne et
de sa supriorit sur tous les autres cultes de la terre_. Pendant
deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si
bien que le jour o fut publi le _Concordat_, les cinq volumes[51] se
trouvrent prts.

                   [Note 51: La premire dition, qui comprenait les
                   deux pisodes d'_Atala_ et de _Ren_, formait cinq
                   volumes in-8. Le cinquime se composait uniquement
                   des _Notes et claircissements_.]

Dans toute notre littrature, il n'est pas un autre livre qui ait
produit un effet aussi considrable, qui ait eu des consquences aussi
grandes et aussi heureuses; son importance historique dpasse encore
son importance littraire.

Ce que Voltaire et les Encyclopdistes avaient commenc, la Rvolution
l'avait achev. L'oeuvre des bourreaux avait complt l'oeuvre des
sophistes. L'difice religieux s'tait croul tout entier. De la
France chrtienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif
 Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape.
Le matrialisme le plus hont, le sensualisme le plus abject
triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littrature
en France se tranait strilement dans l'imitation des coryphes du
philosophisme. Le XVIIIe sicle finissant se fermait sur le succs de
l'odieux pome de Parny: _La Guerre des Dieux_. C'est  cette heure-l
que Chateaubriand, seul, pauvre, exil, ramen  la foi par la
douleur, se tourne vers le Christianisme, clbre ses beauts et ose
lui promettre la victoire. Dj son livre s'avance, et voil que lui
arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rtablit le culte, o il
ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les
temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique
agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les mes, et ce
sont les mes qu'il faudrait changer. Ce sera l'oeuvre de
Chateaubriand. La raction n'est pas faite, il la fera. On entend
encore  l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'vanouira comme un
vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on
entendra ces accents,  la fois si anciens et si nouveaux, tout
pntrs de bon sens et de raison, de lumire et de posie,
d'imagination et d'loquence.

Le _Gnie du Christianisme_ n'tait pas un ouvrage de thologie; ce
n'tait pas non plus une oeuvre de rfutation et de critique. Les
beauts de la religion chrtienne, les grandes choses qu'elle avait
inspires depuis les bonnes oeuvres jusqu'aux penses de gnie; les
services qu'elle avait rendus  la civilisation et  la socit, ceux
dont lui taient redevables la posie, les beaux-arts et la
littrature; comment enfin elle se prtait merveilleusement  tous les
lans de l'me et rpondait  tous les besoins du coeur: tel est le
cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes
qui l'avaient prcd s'taient exclusivement attachs aux        (p. 004)
preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait
surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause 
l'effet, il passait de l'effet  la cause; il montrait, non que le
Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'gale la
sublimit de sa morale, l'immensit de ses bienfaits, la puret de son
culte.

C'tait bien l l'apologie que rclamait le temps. L'effet fut
immdiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, aprs un
sicle coul, les jours mauvais, les ngations brutales, les
violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, 
l'aurore du XXe sicle, quelque chose de son premier succs.

L'influence du _Gnie du Christianisme_ n'a pas t seulement
religieuse et sociale. Ce livre immortel a t, plus qu'aucun autre,
une oeuvre d'initiative. Il a lanc les intelligences dans vingt voies
nouvelles, en art, en littrature, en histoire.

C'est lui, qui rapprit  notre pays le chemin des deux antiquits, qui
ramena les esprits  ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible
et Homre.

Les Pres de l'glise--saint Augustin, saint Jrme, saint Ambroise,
Tertullien--taient relgus dans un complet oubli. Chateaubriand
remit en lumire ces admirables et puissantes figures.

La supriorit des crivains du XVIIe sicle sur ceux du XVIIIe tait
mconnue. Chateaubriand rtablit les rangs. Grce  lui, justice fut
rendue  Bossuet et  Pascal, comme  Mose et  Homre.

Les chefs-d'oeuvre des littratures trangres n'avaient pas encore
obtenu droit de cit dans la ntre. On lisait le _Roland furieux_, 
cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la
_Jrusalem dlivre_,  cause de l'pisode d'Armide; mais c'tait 
peu prs tout. On ignorait volontiers la _Divine comdie_, les
_Lusiades_, le _Paradis perdu_, la _Messiade_. Chateaubriand nous dit
leurs mrites; par d'habiles citations, il nous rvle leurs beauts.
C'est lui qui, le premier, nous apprend  regarder au del de nos
frontires.

C'est lui galement qui a cr la critique moderne, l'une des gloires
du XIXe sicle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pense,
mais de la grammaire, non de l'me, mais de la syntaxe. Elle avait
quelque peu l'air de l'_auceps syllabarum_, dont se raille quelque
part Cicron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette
rhtorique, la purilit de ces chicanes grammaticales. Il substitue 
la critique des dfauts celle des beauts. Dans ses chapitres sur la
_Potique du Christianisme_, il compare toutes les littratures de
l'antiquit avec toutes celles des temps modernes. Il tudie tour 
tour les caractres _naturels_, tels que ceux de l'poux, du pre, de
la mre, du fils et de la fille, et les caractres _sociaux_, tels que
ceux du prtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont t
compris par les grands crivains. Il largit ainsi le domaine de  (p. 005)
la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'lve  la
hauteur d'un art.

Et comme il a renouvel la critique, il renouvelle de mme la posie.
S'il tait un point sur lequel,  la fin du XVIIIe sicle, tout le
monde ft d'accord, dans la Rpublique des lettres, c'tait
l'incompatibilit de la posie et de la foi chrtienne. On en tait
plus que jamais aux fameux vers de Boileau: _De la foi des chrtiens
les mystres terribles--D'ornements gays ne sont pas susceptibles_.
Dieu n'avait rien  voir, rien  faire dans une ode ou dans un pome:
Jupiter,  la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait
en lire sans avoir sous la main le _Dictionnaire de la Fable_. C'est
le _Gnie du Christianisme_ qui a chang tout cela. Chateaubriand a
banni de la posie les sentiments et les images du paganisme; il lui a
rendu ses titres et restitu son domaine: la nature et l'idal, l'me
et Dieu.

Et de mme, il a rendu leurs titres  nos vieilles cathdrales.
Lorsqu'il les avait dcores du nom de barbares, Fnelon n'avait fait
que rsumer les ides de tout son temps. Aux ddains du sicle de
Louis XIV avaient succd les mpris du sicle de Voltaire. On les
avait badigeonnes, meurtries, dshonores. En trois pages,
Chateaubriand arrta ce beau mouvement. L'archologie du moyen ge est
sortie de son chapitre sur les _glises gothiques_. C'est grce 
Chateaubriand, a dit un professeur de l'cole des Chartes, M. Lon
Gautier, que nos archologues ont retrouv aujourd'hui tous les
secrets de cet art remis si lgitimement en honneur; c'est grce 
Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut crire son _Dictionnaire de
l'Architecture_, et M. Quicherat professer son admirable cours 
l'cole des Chartes; c'est grce  Chateaubriand que Notre-Dame et la
Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses[52]. M. Ernest Renan a
dit, de son ct: C'est au _Gnie du Christianisme_,  Chateaubriand,
que notre sicle doit la rvlation de l'esthtique chrtienne, de la
beaut de l'art gothique[53].

                   [Note 52: _Portraits littraires_, par Lon
                   Gautier, p. 14.--1868.]

                   [Note 53: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er juillet
                   1862.]

Le _Gnie du Christianisme_ n'est donc pas seulement un chef-d'oeuvre,
c'est un livre d'une nouveaut profonde et d'o est sorti le grand
mouvement intellectuel, littraire et artistique, qui restera
l'honneur de la premire moiti du XIXe sicle. Le bon Ducis avait mis
 la scne, non sans succs, les principaux drames de William
Shakespeare. L'acadmicien Campenon raconte[54] qu'tant all le voir
 Versailles, par une assez froide journe de janvier, il le trouva
dans sa chambre  coucher, mont sur une chaise, et tout occup 
disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique
anglais, une norme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme
il paraissait un peu surpris: Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis,
c'est demain la Saint-Guillaume, fte nationale de mon Shakespeare.
Puis, s'appuyant sur l'paule de Campenon pour descendre, et      (p. 006)
l'ayant consult sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la
saison et pu lui offrir: _Mon ami_, ajouta-t-il avec motion, _les
anciens couronnaient de fleurs les sources o ils avaient puis_.

                   [Note 54: _Lettres sur Ducis_, par Campenon, de
                   l'Acadmie franaise.]

Que d'crivains, parmi ceux qui comptent, potes, historiens,
critiques, orateurs, ont trouv des inspirations dans le _Gnie du
Christianisme_! Combien ont puis  cette source et auraient d, le
jour de la Saint-Franois, couronner de fleurs le buste de
Chateaubriand!




II


La publication d'_Atala_ avait prcd celle du _Gnie du
Christianisme_. _Atala_ tait un roman et un pome. Au sortir du drame
gigantesque dont la France venait d'tre le thtre, aprs tant de
scnes tragiques et de pripties sanglantes, besoin tait que le
roman lui-mme se transformt et prsentt au lecteur autre chose que
des tableaux de socit, des conversations de salon, des portraits et
des anecdotes. Ce besoin de nouveaut, Chateaubriand allait le
satisfaire. Tandis que Mme de Stal,  la mme heure, dans _Delphine_,
suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et
transportait le roman du salon dans le dsert. Dj sans doute
Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais
l'le-de-France, c'tait encore la France; Paul et Virginie taient
Franais. Les hros de Chateaubriand taient deux sauvages: Chactas,
fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux
bracelets d'or. La hardiesse, certes, tait grande, et comme s'il et
voulu ajouter encore aux difficults de son sujet, le jeune auteur
avait mis,  ct de ses deux sauvages, au premier plan de son livre,
un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jsuite, le Pre
Aubry. C'tait pour chouer cent fois auprs du public de 1801; le
livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait,
dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la
solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du
calme des dserts, une originalit puissante, la rvlation d'un monde
nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur,
cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement
mme et l'clat du gnie.

La partie descriptive du roman tait suprieure encore  la partie
dramatique. Notre littrature descriptive n'a pas de pages plus
splendides que celles o Chateaubriand a peint les rives du
Meschacb, les savanes et les forts de l'Amrique: tableaux
merveilleux o le gnie de l'artiste s'est lev  la hauteur du
modle: _majestati natur par ingenium_.

Il y avait des dfauts sans doute, et les critiques du temps--les
Morellet, les Giuguen, les Marie-Joseph-Chnier--ne manqurent pas
de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la      (p. 007)
magie du talent? Atala, Chactas, le Pre Aubry sont des tres vivants;
toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa ralit
dans le coeur du pote. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une
figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le gnie
a compos un monde aussi vivant que le monde rel.

_Atala_ fut longtemps prfr  _Ren_, qui parut dans le _Gnie du
Christianisme_,  la suite du chapitre sur le _Vague des passions_;
mais _Ren_ prit peu  peu la premire place, il l'a garde.

Ce court rcit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du
pote, un pisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la
banale acception du mot. C'est la peinture d'un tat de l'me, des
mlancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est
riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et
dsenchante. Ren est l'amant de l'impossible. Ses rveries, ses
incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas
l'indice d'une passion dirige vers un objet saisissable, mais le
symptme de l'incurable ennui d'une me tourmente par le douloureux
contraste de l'infini de ses dsirs avec la petitesse de ses
destines. Cette aspiration vers l'impossible, le pote ne peut pas la
maintenir dans les rgions mtaphysiques; il lui donne un nom, une
forme, un visage, et il l'appelle Amlie. Amlie, c'est l'impossible
personnifi, et Ren, en tournant vers elle une pense qui ne s'avoue
pas, un sentiment qui frmirait de lui-mme, ne fait qu'obir  sa
nature, rvolte contre la ralit, se dbattant sous l'ingal fardeau
de ses grandeurs et de ses misres, et aspirant sans cesse  placer
sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se
donner enfin un but en cherchant  l'approcher et  l'atteindre.

Au fond, le hros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible,
est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et
les salons et les cnacles seront remplis de ples lgiaques, de
poitrinaires rubiconds, jeunes dsabuss qui n'avaient encore us de
rien:

     Ils n'en mouraient pas tous, mais tous taient frapps.

On appelait cela le _mal de Ren_. Cette mode a pass, et le petit
livre de Chateaubriand lui a survcu. Nous pouvons aujourd'hui le
relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard,
le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit,  la
fin de son _Histoire de la littrature franaise_:

     J'ai relu  plusieurs reprises _Ren_, et une dernire fois
     avant d'en parler ici. Comme dans _Paul et Virginie_,  certaines
     pages irrsistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleur,
     c'tait jug. Voltaire a raison: Les bons ouvrages sont ceux qui
     font le plus pleurer. Mettons l'amendement de Chateaubriand:
     Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur. C'est
     ainsi que _Ren_ fait pleurer. On y pleure non seulement du
     pathtique de l'aventure, toujours poignante, quoique        (p. 008)
     toujours attendue, mais de l'motion du beau qui potise toutes
     ces pages[55].

                   [Note 55: D. Nisard, t. IV, p. 500.]

Le _Gnie du Christianisme_ avait valu  son auteur d'tre nomm par
le Premier Consul, en 1803, secrtaire de la lgation de la Rpublique
 Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de
quitter la Ville ternelle, le 10 janvier 1804, il crivit  M. de
Fontanes une _Lettre sur la Campagne romaine_, qui parut dans le
_Mercure de France_[56]. Depuis Montaigne jusqu' Goethe, beaucoup
d'crivains, franais ou trangers, avaient parl de Rome. Aucun n'en
a parl comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le
caractre grandiose et l'attendrissante mlancolie des ruines
romaines. On sait  cet gard le jugement de Sainte-Beuve, crit
pourtant  une poque o il se piquait de n'tre plus sous le charme:
La lettre  M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme
un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumire du Lorrain et
cadre du Poussin_... En prose, il n'y a rien au del. Et le clbre
critique ajoutait: N'oubliez pas, m'crit un bon juge, Chateaubriand
comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en
franais. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son lgance. Qu'avons-nous
de comparable  la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connat pas ce
langage. Quelle diffrence! L'un est genevois, l'autre olympique[57].

                   [Note 56: Livraison de mars 1804.]

                   [Note 57: _Chateaubriand et son groupe littraire
                   sous l'Empire_, t. I, p. 396.]




III


C'est  Rome, en 1803, que Chateaubriand conut la premire pense des
_Martyrs_, et depuis cette poque il ne cessa d'y travailler. Aprs de
longues tudes et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir
les sites qu'il voulait peindre. Il commena ses courses aux ruines de
Sparte et ne les finit qu'aux dbris de Carthage, passant par Argos,
Corinthe, Athnes, Constantinople, Jrusalem et Memphis.

L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitt violemment
attaqu. Outre que la presse tait alors aux gages de la police,
laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de Csar, les
bons amis n'taient pas fchs de faire expier  Chateaubriand ses
succs et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre tait
tomb. Si les _Martyrs_ depuis se sont relevs, il ne me parat pas
pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.

Le tort des _Martyrs_ est d'avoir t entrepris  l'origine pour
dmontrer une thse. L'auteur avait avanc, dans le _Gnie du
Christianisme_, que la Religion chrtienne tait plus favorable que le
Paganisme au dveloppement des caractres et au jeu des passions dans
l'pope; il avait dit encore que le _merveilleux_ de cette       (p. 009)
religion pouvait peut-tre lutter contre le _merveilleux_ emprunt de
la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il
avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il
crirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses rcits
tendraient souvent  tre des dmonstrations, et c'tait l un
malheur: le pote ou le romancier doit crire seulement pour chanter
ou pour raconter--_ad narrandum non ad probandum_.

Son sujet prsentait d'ailleurs un cueil contre lequel son gnie mme
devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un
Enfer chrtiens; mais une telle oeuvre, la plus grande qui se puisse
tenter, ne peut natre et s'panouir que dans l'atmosphre d'un sicle
de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et
les Dmons sont, pour le pote et ses contemporains, non des figures
abstraites, mais des ralits vivantes. En l'an de grce 1809, ni
Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la _Divine Comdie_. Dans
le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des _Martyrs_, il
y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Dmon de
la Fausse Sagesse et celui de la Volupt, devant l'Ange de l'Amiti et
celui des Saintes Amours.

J'ai dit les dfauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer
seulement les beauts du livre. Je me bornerai  dire qu'ici encore
Chateaubriand a t un initiateur. Il a t le premier en France, et
cela dans les _Martyrs_,  avoir le sentiment profond de l'histoire.
C'est la lecture de son pome, celle surtout du sixime livre, de ce
combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si
nouveau, c'est cette lecture qui a veill la vocation historique
d'Augustin Thierry, alors lve au collge de Blois. On sait la belle
page o l'auteur des _Rcits mrovingiens_ a consign ce souvenir de
sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernires lignes:

     ... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks
     eut quelque chose d'lectrique. Je quittai la place o j'tais
     assis, et, marchant d'un bout  l'autre de la salle, je rptai 
     haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pav: Pharamond!
     Pharamond! nous avons combattu avec l'pe... Ce moment
     d'enthousiasme fut peut-tre dcisif pour ma vocation  venir. Je
     n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en
     moi, mon attention ne s'y arrta pas; je l'oubliai mme durant
     plusieurs annes; mais lorsque, aprs d'invitables ttonnements
     pour le choix d'une carrire, je me fus livr tout entier 
     l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres
     circonstances avec une singulire prcision. Aujourd'hui, si je
     me fais lire la page qui m'a tant frapp, je retrouve mes
     motions d'il y a trente ans. Voil ma dette envers l'crivain de
     gnie qui a ouvert et qui domine le nouveau sicle littraire.
     Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce
     sicle, l'ont rencontr de mme  la source de leurs tudes, 
     leur premire inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui
     dire comme Dante  Virgile:

          Tu duca, tu signore, e tu maestro[58].

                   [Note 58: Prface des _Rcits mrovingiens_, 1840.]

C'est galement  Chateaubriand et aux _Martyrs_ qu'est d        (p. 010)
l'avnement du pittoresque dans notre littrature, l'introduction de
la couleur locale. Pour la premire fois, la description pittoresque
tait applique aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur
frappante ralit et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le
fameux sixime livre, qui est incomparable de pittoresque, de
pntration et de fidlit historique. A l'exception des livres
purement piques--le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer--l'ouvrage tout
entier offre les mmes qualits et mrite les mmes loges. Tout, dans
ces admirables tableaux, tout est vu avec la nettet, rendu avec la
sret merveilleuse du matre des peintres[59].

                   [Note 59: _Le Roman historique  l'poque
                   romantique_, par Louis Maigron.]

Mais  ct du peintre et de l'historien il y avait aussi le pote, il
y avait le chantre d'Eudore et de Cymodoce. Nous avons vu tout 
l'heure que _Ren_ arrachait des pleurs  M. Nisard. _Les Martyrs_
ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a t,
avec Chateaubriand, le plus loquent apologiste du Christianisme au
XIXe sicle, crivait en 1858, dans ses _Lettres  un jeune homme sur
la vie chrtienne_:

     Il y a peu d'annes, _les Martyrs_ de M. de Chateaubriand me
     tombrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma
     premire jeunesse. Il me prit fantaisie d'prouver l'impression
     que j'en ressentirais, et si l'ge avait affaibli en moi les
     chos de cette posie qui m'avait autrefois transport. A peine
     eus-je ouvert le livre et laiss mon coeur  sa merci, que les
     larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'tait pas
     ordinaire.

Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athnes, Jrusalem sans faire
quelques rflexions. Ces rflexions ne pouvaient entrer dans le sujet
d'une pope; il les publia en 1811 sous le titre d'_Itinraire de
Paris  Jrusalem et de Jrusalem  Paris_.

Les rcits de voyages forment une des branches importantes de la
littrature au XIXe sicle. Je crains de me rpter, et pourtant force
m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la
voie. Son _Itinraire_ est une oeuvre compltement originale. _Le
Voyage du jeune Anacharsis en Grce_, de l'abb Barthlemy, et le
_Voyage en gypte et en Syrie_, du philosophe Volney, l'avaient bien
prcd, mais ils taient conus sur un tout autre plan. _Le Voyage du
jeune Anacharsis_ tait le journal d'un rudit, qui avait tenu
registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures;
ce n'tait pas le journal d'un touriste qui note ses impressions
personnelles; l'abb Barthlemy n'avait jamais vu la Grce. M.
Chasseboeuf de Volney avait bien visit l'gypte et la Syrie, mais il
s'tait born  donner, dans des vues d'ensemble, les rsultats
gnraux de ses observations. Il est ferm  tout ce qui est couleur,
lumire, motion, posie. Il a peur de tout ce qui est charme, vite
avec soin de se mettre en scne, et ne nous montre nulle part l'homme,
le voyageur.

Chateaubriand, au contraire, nous donne son _Journal de route_;   (p. 011)
il nous initie  ses aventures,  ses joies et  ses ennuis; on ne le
lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon.
L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste,
runissant  la vigueur et  l'clat dont ses premires oeuvres
taient empreintes une sobrit et une mesure qui leur avaient
quelquefois manqu, met vritablement sous nos yeux les paysages, les
monuments, le ciel et la lumire de l'Orient. Et ce ne sont pas les
lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus
grands souvenirs de la religion et de l'histoire. _L'Itinraire de
Paris  Jrusalem_ est, en mme temps que l'oeuvre d'un voyageur et
d'un peintre, celle d'un plerin, d'un historien et d'un pote. Telle
est la perfection, tel est l'art ou plutt le naturel exquis avec
lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le
livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achev.
L'_Itinraire_ demeurera l'un des plus rares chefs-d'oeuvre de la
littrature franaise; en l'crivant, Chateaubriand a cr un genre et
il en a, du mme coup, donn le modle.

Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine,  son tour, fera le mme voyage;
il repassera sur les pas du plerin de 1807, et il dira de l'auteur de
l'_Itinraire_: Ce grand crivain et ce grand pote n'a fait que
passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprim pour toujours le
sceau du gnie sur cette terre que tant de sicles ont remue; il est
all  Jrusalem en plerin et en chevalier, la Bible, l'vangile et
les Croisades  la main[60].

                   [Note 60: _Voyage en Orient_.]

En revenant de Jrusalem, Chateaubriand avait travers l'Espagne.
C'est  Grenade, sous les portiques dserts de l'Alhambra et dans les
jardins enchants du Gnralife, qu'il conut l'ide d'un des plus
charmants crits de son ge mr, _les Aventures du dernier
Abencerage_. Publie seulement en 1827, cette nouvelle fut compose 
la Valle-aux-loups,  la mme poque que l'_Itinraire_. Bien
qu'antrieure de plusieurs annes  l'poque du romantisme, elle est
une des perles les plus fines de l'crin romantique. C'est dans les
_Abencerages_ que se trouve cette romance si pleine de mlancolie, de
douceur et de simplicit:


  Combien j'ai douce souvenance
  Du joli lieu de ma naissance!
  Ma soeur, qu'ils taient beaux les jours
              De France!
   mon Pays, sois mes amours
              Toujours!

Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces
humbles pices comme la _Chute des Feuilles_, de Millevoye, ou la
_Pauvre Fille_, de Soumet, qui vivront peut-tre plus longtemps que
les Odes les plus superbes, et pour lesquelles,  certaines heures, on
donnerait toutes les _Tristesses d'Olympio_.

L'Empire cependant s'croulait. Chateaubriand avait prvu sa      (p. 012)
chute, et c'est pourquoi, ds les premiers jours d'avril 1814, il
tait en mesure de publier sa brochure: _De Buonaparte et des
Bourbons_. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de
l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succs pour
le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le rpte encore; mais
rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le _Journal des Dbats_
du 4 avril, les premiers extraits de l'crit de Chateaubriand qui
devait tre mis en vente le lendemain, la dchance de Napolon avait
t vote par le Snat, par le conseil municipal de Paris, par les
membres du Corps lgislatif prsents dans la capitale. Le marchal
Marmont avait sign la veille avec le prince de Schwarzenberg, la
convention d'Essonne (3 avril); et le matin mme,  Fontainebleau, les
marchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arrach
 l'Empereur son abdication. Il ne dpendait donc plus de lui,  ce
moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement
l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis
qu'il y avait lui-mme et lui seul attirs.

A cette date du 4 avril, la question n'tait plus entre Napolon et
les coaliss; la victoire, seul arbitre qu'il et jamais reconnu,
s'tait prononce contre lui, et l'arrt tait sans appel. Il ne
s'agissait plus que de savoir si le trne d'o il allait descendre,
appartiendrait  son fils ou au frre de Louis XVI. La brochure de
Chateaubriand, jete dans l'un des plateaux de la balance o se
pesaient alors les destines de la France, contribua  la faire
pencher du ct des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon
l'expression de Louis XVIII, plus qu'une arme.

Sans doute, il y avait, dans ce violent rquisitoire, des allgations
errones, des attaques sans fondement, des invectives sans justice;
mais ces exagrations, ces erreurs, n'taient-elles pas invitables
aprs tant d'annes de compression, de silence et, il faut bien le
dire, de mensonge? Aprs tout, ce que la terrible brochure renfermait
de plus accusateur et de plus amer sur la duret de l'Empire, le
ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les
tyrannies locales et l'oppression publique, n'excdait en rien--le mot
est de Villemain--le grief et la plainte de la France  cette
poque[61]. Le Snat lui-mme venait de rsumer, dans son dcret de
dchance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait
pas lui appartenir d'tre l'organe et le vengeur de la conscience
publique  l'heure o elle recouvrait enfin la facult de se faire
entendre. Cet honneur revenait de droit  l'homme qui, dix ans
auparavant, le 21 mars 1804, avait _seul_ rpondu par sa dmission 
l'attentat de Vincennes.

                   [Note 61: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie,
                   ses crits, son influence littraire et politique
                   sur son temps_, page 200.--1858.]




IV                                                                (p. 013)


La Restauration ouvrait  Chateaubriand une nouvelle carrire. Pair de
France, ministre d'tat, ministre des Affaires trangres, ambassadeur
 Berlin,  Londres et  Rome, son rle politique fut considrable, et
il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814  1830,
un interrgne littraire. Il n'en fut rien en ralit. Ses crits ne
furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-tre que ceux de la
priode impriale, ils sont marqus au coin de la perfection.

Sa qualit matresse tait l'imagination; il tait surtout un pote et
un artiste, attir par le ct brillant des choses, frapp du beau
plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc
craindre que, le jour o il aborderait la politique, il ne se laisst
aller  la fantaisie et au rve, qu'il ne transportt dans la
_littrature des ides_, la _littrature des images_. Il arriva, au
contraire, qu'il fut simple, correct, logique, svre de forme et
puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette
nouvelle occurrence,  son rle d'initiateur, et c'est lui qui a
donn, ds les premiers jours de la libert renaissante, les premiers
modles d'un art nouveau, la polmique politique.

Les crits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en
plusieurs sries.

La premire comprend les crits purement royalistes, ceux o il
prsente les Bourbons  la France nouvelle. Ces pages de circonstance,
l'crivain a su les lever  la hauteur de pages d'histoire. En dpit
des rvolutions, elles ont conserv leur beaut. Elles sont
aujourd'hui oublies, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi
bien elles sont immortelles.

En voici la liste: _Compigne_, compte rendu de l'arrive de Louis
XVIII (avril 1814); _Le Vingt-et-un janvier_ (janvier 1815); _Notice
sur la Vende_ (1818); _la Mort du duc de Berry_ (fvrier 1820);
_Mmoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry_ (juin 1820); _Le
Roi est mort: Vive le roi!_ (septembre 1824); _Le Sacre de Charles X_
(juin 1825); _La Fte de saint Louis_ (25 aot 1825); _La
Saint-Charles_ (3 novembre 1825).

Les _Mmoires touchant la vie et la mort du duc de Berry_ ont t
composs sur les documents originaux les plus prcieux. Ils renferment
des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulme, du duc
de Berry, du prince de Cond, et un fragment de journal indit.

Ce livre reut une rcompense d'un prix inestimable. La mre du duc de
Bordeaux voulut que les _Mmoires_ fussent ensevelis avec le coeur de
la victime de Louvel. Cette rcompense tait mrite. Chateaubriand
n'a peut-tre pas d'ouvrage plus achev. Il semble, en l'crivant,
s'tre propos pour modle la _Vie d'Agricola_, de Tacite. Le     (p. 014)
succs n'a pas tromp son effort. S'il est dans notre littrature
historique un livre qui puisse tre mis  ct de l'oeuvre du grand
historien latin, ce sont les _Mmoires sur le duc de Berry_.

Chateaubriand s'tait associ aux joies de la famille royale; il
s'tait associ surtout  ses douleurs et  ses deuils. Mais il
s'tait propos en mme temps une autre tche. L'ducation politique
de la France tait  faire. La Charte de 1814 avait tabli le
gouvernement reprsentatif. Les hommes qui avaient servi la Rvolution
et l'Empire l'acceptaient, s'y rsignaient tout au moins, parce qu'ils
y voyaient la sauvegarde de leurs intrts. Les royalistes, au
contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur
parti et leurs ides triomphaient, et ils ne laissaient pas d'prouver
quelque apprhension en prsence d'un rgime qui avait le tort, 
leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assembles qui, en 1791 et
1792, avaient dtruit la monarchie. Il tait donc ncessaire de
dissiper ces prventions, de montrer aux royalistes que leur intrt,
aussi bien que leur devoir, tait de se rallier  la Charte. Il
n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus
convaincus et les plus loquents de la Charte se trouvaient dans les
rangs des serviteurs de la royaut.

C'est  cette oeuvre, importante entre toutes, que s'employa
Chateaubriand. Il publia successivement les considrations sur _l'tat
de la France au 4 octobre 1814_, les _Rflexions politiques sur
quelques crits du jour et sur les intrts de tous les Franais_
(dcembre 1814), le _Rapport sur l'tat de la France_, fait au Roi
dans son conseil (mai 1815), et _la Monarchie selon la Charte_
(septembre 1816).

Tous ces crits, les trois derniers surtout, furent des vnements.
crites  l'occasion de diverses brochures rvolutionnaires, et plus
particulirement du _Mmoire au roi_, de Carnot, o l'ancien membre du
Comit de salut public faisait l'loge des rgicides, les _Rflexions
politiques_ renfermaient, dans leur premire partie, sur la Rvolution
et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de
Maistre lui-mme n'a pas surpass l'loquence. Dans une seconde
partie, l'auteur faisait l'loge de la Charte, montrait qu'elle
consacrait tous les principes de la monarchie, en mme temps qu'elle
posait toutes les bases d'une libert raisonnable. C'tait un trait
de paix sign entre les deux partis qui avaient divis les Franais:
trait o chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prtentions
pour concourir  la gloire de la patrie.

Quelques jours aprs l'apparition des _Rflexions politiques_, le roi
Louis XVIII, recevant une dputation de la Chambre des dputs, saisit
cette occasion solennelle pour faire l'loge de l'ouvrage de
Chateaubriand et pour dclarer que les principes qui y taient
contenus devaient tre ceux de tous les Franais.

Bientt cependant Napolon allait quitter l'le d'Elbe, dtruire
toutes les esprances de rconciliation et dchaner sur la       (p. 015)
France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis
XVIII  Gand, il fait partie de son Conseil, et il rdige,  la date
du 12 mai 1815, le _Rapport au Roi sur l'tat de la France_. A Gand
comme  Paris, il se montre fidle aux principes d'une sage libert,
il proclame une fois de plus qu'on ne peut rgner en France que par la
Charte et avec la Charte. Approuv par le roi, insr au _Journal
officiel_, le rapport du 12 mai est un des documents les plus
considrables de la priode des Cent-Jours. C'tait une rponse 
l'Acte additionnel, et le gouvernement imprial en fut troubl  ce
point qu'il fit,  l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire
avait fait  l'apparition des _Mmoires_ de Clry. Le texte en fut
audacieusement falsifi. Chateaubriand tait cens proposer au roi le
rtablissement des droits fodaux et des dmes ainsi que le retour des
biens nationaux  leurs anciens propritaires. Rien ne prouve mieux
que ce faux en matire historique l'importance de l'crit de
Chateaubriand. S'il avait pu tre rpandu dans toute la France, comme
la brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, il aurait, une fois de
plus, valu  Louis XVIII une arme.

La _Monarchie selon la Charte_, publie au mois de septembre 1816, est
divise en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du
moment; elle ne prsente plus qu'un intrt trs secondaire. Il n'en
est pas de mme de la premire. Les quarante chapitres dont elle se
compose sont consacrs  dvelopper les principes du gouvernement
reprsentatif, et ces principes sont, en gnral, les vritables, les
principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre,
prcis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire  des
hommes qui taient loin de la parler avec cette nettet et cette
lucidit. Un vieil adversaire, l'abb Morellet[62], ne pouvait en
revenir de surprise. L'auteur d'_Atala_ avait disparu pour faire place
 un publiciste qui, s'il n'galait pas Montesquieu, le rappelait
cependant par plus d'un ct.

                   [Note 62: Il avait publi, en l'an IX, des
                   _Observations critiques sur le roman intitul_:
                   ATALA.]




V


Un jour devait venir o, de plus en plus attir par la politique,
Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818
 mars 1820, il a dirig _Le Conservateur_, auquel il avait donn pour
devise: _Le Roi, la Charte et les Honntes gens_. Aprs sa sortie du
ministre, il devint l'un des rdacteurs du _Journal des Dbats_, o
il crivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824  la fin de
1827.

Si j'crivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans   (p. 016)
doute amen  relever les inconsquences et les contradictions
auxquelles il n'a pas chapp: libral, il a combattu le ministre
libral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministre royaliste
de M. de Villle. Je serais conduit  dplorer les funestes rsultats
de ses ardentes polmiques. Mais je n'examine que la valeur littraire
de ses oeuvres, je ne considre que le talent dploy. Or, le talent
ici fut merveilleux. Chateaubriand a t sans conteste le plus grand
polmiste de son temps. Il serait rest--si Louis Veuillot ne ft pas
venu--le matre du journalisme au XIXe sicle. Armand Camel, son
lve, ne l'a suivi que de trs loin, _non passibus quis_. Solidit
de la dialectique, trame serre du raisonnement, proprit de termes
exacte et forte, ces qualits du journaliste, Chateaubriand les
possde au plus haut degr; mais il a de plus ce qui manqua au
rdacteur du _National_, l'image blouissante, le rayon potique,
l'clair lumineux de l'pe. Napolon ne s'y trompa point. Il disait,
 Sainte-Hlne, aprs avoir lu les premiers articles du
_Conservateur_:

     Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas t
     place dans des hommes dont l'me tait dtrempe par des
     circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont
     l'ambition fut de dlivrer son pays des baonnettes trangres;
     si Chateaubriand, qui venait de rendre  Gand d'minents
     services, avaient eu la direction des affaires, la France serait
     sortie puissante de ces deux grandes crises nationales.
     Chateaubriand a reu de la nature le feu sacr, ses ouvrages
     l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du
     prophte. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunment 
     la tribune des pairs, que _la redingote grise et le chapeau de
     Napolon, placs au bout d'un bton sur la cte de Brest,
     feraient courir l'Europe aux armes_[63]. Si jamais il arrive au
     timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'gare:
     tant d'autres y ont trouv leur perte! Mais, ce qui est certain,
     c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir  son
     gnie[64].

                   [Note 63: Voici le passage auquel Napolon fait
                   allusion, et qui se trouve, non dans un discours 
                   la Chambres des pairs, mais dans un article du
                   _Conservateur_, celui du 17 novembre 1818:

                        Jet au milieu des mers o Camons plaa le
                        gnie des temptes, Buonaparte ne peut se
                        remuer sur son rocher sans que nous ne soyons
                        avertis de son mouvement par une secousse. Un
                        pas de cet homme  l'autre ple se ferait
                        sentir  celui-ci. Si la Providence dchanait
                        encore son flau; si Buonaparte tait libre
                        aux tats-Unis, ses regards attachs sur
                        l'ocan suffiraient pour troubler les peuples
                        de l'ancien monde: sa seule prsence sur le
                        rivage amricain de l'Atlantique forcerait
                        l'Europe  camper sur le rivage oppos.]

                   [Note 64: _Mmoires pour servir  l'Histoire de
                   France sous Napolon_, par M. de Montholon, t. IV,
                   p. 248.]

    lev  la pairie[65], lors de la seconde rentre de Louis XVIII,
    Chateaubriand a prononc de nombreux discours, du 19 dcembre 1815
    au 7 aot 1830. Sous la Restauration, les sances du Luxembourg
    n'taient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux
    de presque tous ses collgues, sont des discours crits. Ce   (p. 017)
    fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme
    ministre des Affaires trangres, de paratre  la tribune de la
    Chambre des dputs. Un tmoin de ce temps-l, M. Villemain, dit 
    ce sujet: M. de Chateaubriand soutint avec succs l'preuve,
    nouvelle pour lui, de la tribune des dputs, de cette tribune,
    dj si passionne, o l'loquence avait reparu avec le pouvoir.
    Sa parole crite, mais prononce avec une expression forte et
    naturelle, exera beaucoup d'empire[66].

                   [Note 65: Le 17 aot 1815.]

                   [Note 66: M. Villemain, _la Tribune moderne_, p.
                   324.]

Par la beaut du style, par l'importance des questions qu'ils
traitent, les _Discours_ et les _Opinions_ de Chateaubriand mritent
de survivre aux circonstances qui les ont vus natre. Les sujets qu'il
aborde sont de ceux dont l'intrt est toujours _actuel_:
l'inamovibilit des juges, la libert religieuse, la loi d'lections,
la libert de la presse, la loi de recrutement, la libert
individuelle.

Deux discours, d'un intrt surtout historique, sont particulirement
remarquables: celui du 23 fvrier 1823 sur la guerre d'Espagne, celui
du 7 aot 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composs dans
le silence du cabinet au lieu d'tre ns  la tribune, ces discours ne
sauraient suffire  valoir une place  Chateaubriand parmi nos grands
orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que
personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni mme Berryer, n'a eu comme
lui le secret des mots puissants et des paroles imprissables.

Ses ouvrages politiques, ses crits polmiques, ses Opinions et ses
Discours sont comme une histoire abrge de la Restauration. Rangs
par ordre chronologique, ils reprsentent, comme dans un miroir, les
hommes et les choses de ce temps. A l'intrt historique se vient
ajouter ici l'intrt littraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus
en possession de son talent d'crivain que dans ces annes qui vont de
1814  1830. Mme quand il fait de la politique, il reste un charmeur.
Mme quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des
lances en faveur de la libert de la presse, il reste un chevalier;
son cu porte toujours la devise: _Je sme l'or_, et l'on voit  son
casque, comme  celui de Manfred, l'aigle dploye aux ailes d'argent.




VI


La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De
1826  1830, le libraire Ladvocat publia une dition des _OEuvres
compltes_ du grand crivain, et ce fut pour ce dernier une occasion
de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux
lecteurs quelques ouvrages nouveaux.

Il avait fait paratre  Londres, en 1797, un _Essai historique,
politique et moral sur les Rvolutions anciennes et modernes,     (p. 018)
considres dans leurs rapports avec la Rpublique franaise de nos
jours_. Rimprim en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas
pntr en France, et Chateaubriand et volontiers condamn  l'oubli
cette oeuvre de jeunesse, inspire par les ides philosophiques de
Rousseau. Mais une oeuvre sortie de sa plume et signe de son nom
pouvait-elle ternellement rester sous le boisseau? A dfaut de ses
amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer
quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se
faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, 
l'aide desquels ils s'efforaient de mettre en contradiction avec
lui-mme l'auteur du _Gnie du Christianisme_.

En 1826, Chateaubriand rimprima l'Essai sans y changer un seul mot:
seulement, il l'accompagna de notes o il relevait et rfutait ses
erreurs; o, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende
honorable au bon sens,  la religion et  la saine philosophie. C'est
un spectacle curieux, et peut-tre sans exemple avant Chateaubriand,
que celui d'un auteur qui, au lieu de dfendre son ouvrage, le
condamne avec une svrit que la critique la plus malveillante aurait
eu peine  galer.

Il apparat d'ailleurs,  la lecture de l'_Essai_, que la raison du
jeune migr, sa conscience et ses penchants dmentaient son
philosophisme, et aussi que l'esprit de libert ne l'abandonnait pas
davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'aprs les
insinuations de la malveillance,  trouver un impie, un
rvolutionnaire, un factieux, et on dcouvrait un jeune homme
accessible  tous les sentiments honntes, impartial avec ses ennemis,
juste contre lui-mme, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il
n'chappe pas un seul mot qui dcle une bassesse de coeur.

L'_Essai_ est un vritable chaos, dit Chateaubriand dans sa prface.
Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'rudition, des portraits
et des anecdotes, des impressions de lecture et des rcits de voyages,
des considrations politiques et des tableaux de la nature. Malgr le
dcousu, la bizarrerie et les incohrences de l'ouvrage, on ne le
parcourt pas sans prouver un rel intrt, sans ressentir un attrait
trs vif, parce que l'auteur y a vers toutes ses penses, toutes ses
rveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels
s'y mlent avec tous les souvenirs de cette Rvolution qui a tu son
frre et qui a fait mourir sa mre. Ce sont dj des pages de
mmoires--les mmoires d'avant la gloire, en attendant les mmoires
d'outre-tombe. On s'attache  ce livre trange, o dj se rvle, au
milieu d'normes dfauts, un si rare talent d'crivain, soit que
l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou
encore les misres et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans
pleurer cet admirable chapitre XIII: _Aux Infortuns_, qui suffirait
seul  sauver de l'oubli l'_Essai sur les Rvolutions_.

En 1827, parut le _Voyage en Amrique_.

Chateaubriand aimait  s'appliquer le vers de Lucrce:            (p. 019)

  Tum porro puer ut svis projectus ab undis
  Navita..................

N au bord de la mer en un jour de tempte, lev comme le compagnon
des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les
longues courses  travers l'ocan.

Le 6 mai 1791, il s'embarquait  Saint-Malo pour l'Amrique, avec le
dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amrique septentrionale,
le passage qui tablit la communication entre le dtroit de Behring et
les mers du Gronland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais,
lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images,
des couleurs, toute une posie nouvelle; il amenait avec lui deux
sauvages d'une espce inconnue: Chactas et Atala.

Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Mditerrane, retrouvant
Sparte, passant  Athnes, saluant Jrusalem, admirant Alexandrie,
signalant Carthage, et se reposant  Grenade, sous les portiques de
l'Alhambra. C'tait une course  travers les cits clbres et les
ruines. En 1791, au contraire, aprs une rapide visite  deux ou trois
villes dont le nom tait alors  peine connu, Baltimore, Philadelphie,
New-York, son voyage s'tait accompli tout entier dans les dserts,
sur les grands fleuves, au milieu des forts. Rien ne ressemble donc
moins  l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_ que le _Voyage en
Amrique_; mais, avec des qualits diffrentes, ce _Voyage_ est aussi
un chef-d'oeuvre. A ct des pages o l'on croit entendre, selon le
mot de Sainte-Beuve, l'hymne triomphal de l'indpendance naturelle et
le chant d'ivresse de la solitude, on y trouve des _notes sans date_,
qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, l'impression
vraie, toute pure,  sa source: ce sont les cartons du grand peintre,
du grand paysagiste, dans leur premier jet[67]. Des considrations
sur les nouvelles rpubliques de l'Amrique du Sud, sur les prils qui
les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il
s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du
portrait de Bonaparte. En 1814, dit-il dans une de ses prfaces, j'ai
peint _Buonaparte et les Bourbons_; en 1827, j'ai trac le _parallle
de Washington et de Buonaparte_; mes deux pltres de Napolon lui
ressemblent: mais l'un a t coul sur la vie, l'autre model sur la
mort, et la mort est plus vraie que la vie.

                   [Note 67: _Chateaubriand et son groupe littraire
                   sous l'Empire_, t. I, p. 126.]

_Habent sua fata libelli_... Les _Natchez_ ont leur histoire.
Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en
France sous un nom suppos, celui de La Sagne, il n'osa se charger
d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits 
Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont
il n'apportait  Paris que _Ren_, _Atala_ et quelques            (p. 020)
descriptions de l'Amrique.

Quatorze annes s'coulrent avant que les communications avec la
Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea gure  ses papiers dans
le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les
retrouver? Ils taient rests renferms dans une malle, chez une
Anglaise, qui lui avait lou une mansarde  Londres. Il avait oubli
le nom de cette femme; le nom de la rue et le numro de la maison o
il avait demeur, taient galement sortis de sa mmoire.

Aprs la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et
mme contradictoires qu'il fit passer  Londres, deux de ses amis, MM.
de Thuisy,  la suite de longues recherches, finirent par dcouvrir la
maison qu'il avait habite dans la partie ouest de Londres. Mais son
htesse tait morte depuis plusieurs annes, laissant des enfants qui,
eux-mmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de
Thuisy, aprs bien des courses infructueuses, les retrouvrent enfin
dans un village  plusieurs milles de Londres.

Ces braves gens avaient conserv avec une religieuse fidlit la malle
du pauvre migr; ils ne l'avaient pas mme ouverte. Rentr en
possession de son _trsor_, Chateaubriand ne songea pas  mettre en
ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour o, sorti du pouvoir, il eut 
s'occuper de l'dition de ses _OEuvres compltes_.

Le manuscrit des _Natchez_ se composait de deux mille trois cent
quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit tait crit de
suite sans section; tous les sujets y taient confondus: voyages,
histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprs de ce
manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partag en livres,
et o il avait commenc  tablir l'ordre. Dans ce second travail non
achev, Chateaubriand avait non seulement procd  la revision de la
matire, mais il avait encore chang le genre de la composition, en la
faisant passer du roman  l'pope.

Cette transformation s'arrtait  peu prs  la moiti de l'ouvrage.
Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas
devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se
composent aujourd'hui les _Natchez_, le premier s'lve  la dignit
de l'pope, comme dans les _Martyrs_, le second descend  la
narration ordinaire, comme dans _Atala_ et dans _Ren_.

Sainte-Beuve,  l'poque o il essayait de ragir contre la gloire de
Chateaubriand et o il s'efforait de la diminuer, a dit de la partie
pique des _Natchez_: On ne saurait se figurer quelle prodigieuse
fertilit d'imagination il y a dploye, que d'inventions, que de
machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de
similitudes les plus ingnieuses  ct des plus bizarres, un mlange
 tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de
ce pome il tait rompu aux images, il avait la main faite  tout en
ce genre. Jamais l'art de la comparaison homrique n'a t pouss plus
loin, non pas seulement le procd de l'imitation directe, mais   (p. 021)
celui de la transposition. C'est un tour de force perptuel que cette
reprise d'Homre en iroquois. Aprs les _Natchez_, tout ce qui nous
tonne en ce genre dans les _Martyrs_ n'tait pour l'auteur qu'un
jeu[68].

                   [Note 68: _Chateaubriand et son groupe littraire
                   sous l'Empire_, t. II, p. 2.]

Le second volume, non plus pique, mais simplement romanesque, offre
de brillantes descriptions, des pripties tragiques, des personnages
et des caractres varis, types d'hrosme et de vertu, de sduction
et de grces, de sclratesse et de cruaut: Chactas et le pre Souel,
le commandant Chpar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier
Jacques, le sage Adario, le gnreux Outougamiz, le sauvage Ondour,
la criminelle Akansie, et ces deux soeurs d'Atala, Cluta, l'pouse de
Ren, et cette jeune Mila, sur qui le pote semble avoir puis toutes
les grces de son pinceau et les plus fraches couleurs de sa palette;
qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers
sentiments, ses premires sensations et ses premires penses, dont il
fait ressortir la lgret piquante, la vivacit spirituelle, la
prudence sous les apparences de l'irrflexion, le courage et la
rsolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce pome
et de ce roman, que M. mile Faguet a eu raison d'appeler ces
charmants _Natchez_[69], et dont le spirituel abb de Fletz
crivait, au moment de leur apparition: Pour me rsumer, je dirai que
_les Natchez_ sont l'oeuvre d'un gnie fort, vigoureux, puissant et
original; c'est un ouvrage qui n'a point de modle; l'illustre auteur
me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir[70].

                   [Note 69: _tudes littraires sur le XIXe sicle_
                   par mile Faguet, de l'Acadmie franaise.--Les
                   premiers livres des _Natchez_, dit M. Faguet, sont
                   crits dans la manire d'une pope en prose, ton
                   que l'auteur ne possdait pas encore. Mais ensuite
                   c'est le livre le plus _naturel_ et le plus vari
                   qu'ait crit Chateaubriand. Sa verve s'y abandonne
                   en inventions charmantes, en rveries
                   merveilleuses, en tableaux d'une grandeur acheve.
                   C'est, avec _Ren_, le vrai livre de Chateaubriand
                   jeune, sans systme, sans thse, sans attitude,
                   sans prtention, enivr de libert, de solitude,
                   d'ironie sincre, de nave et magnifique
                   dsesprance. Il ne faut pas oublier que des pages
                   sublimes du _Gnie_ (la fort d'Amrique sous la
                   lune, par exemple), sont tout simplement empruntes
                   aux _Natchez_, et que _Ren_ et _Atala_ en taient,
                   en leur forme primitive, des fragments. C'est l
                   qu'est la source vive, frache, dlicieusement
                   jaillissante et libre, dj pure, non encore
                   entoure de constructions un peu artificielles,
                   d'o devait natre ce fleuve si abondamment et
                   magnifiquement panch pendant quarante ans.]

                   [Note 70: _Mlanges de philosophie, d'histoire et
                   de littrature_, par Ch.-M. de Fletz, de
                   l'Acadmie franaise, t. III, p. 304.]

En mme temps qu'il faisait paratre _les Natchez_, Chateaubriand
runissait, sous le titre de _Mlanges littraires_, les principaux
articles de critique insrs par lui, de 1800  1826, dans le _Mercure
de France_, le _Conservateur_ et le _Journal des Dbats_. Quelques-uns
de ces articles avaient t des vnements. Tel, par exemple, celui du
4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: C'est en vain que
Nron prospre, Tacite est dj n dans l'empire; il crot inconnu
auprs des cendres de Germanicus, et dj l'intgre Providence    (p. 022)
a livr  un enfant obscur la gloire du matre du monde... et qui se
termine par ces lignes: Il y a des autels, comme celui de l'honneur,
qui, bien qu'abandonns, rclament encore des sacrifices... Aprs
tout, qu'importent les revers, si notre nom prononc dans la postrit
va faire battre un coeur gnreux deux mille ans aprs notre vie[71]!

                   [Note 71: Article _Sur le Voyage pittoresque et
                   artistique de l'Espagne_, par M. Alexandre de
                   Laborde.--Cet article fit supprimer le _Mercure_.]

Sur les _Mmoires de Louis XIV_, sur la _Lgislation primitive_ de M.
de Bonald, sur la _Vie de M. de Malesherbes_, l'auteur des _Mlanges_
a des pages de la plus haute loquence. C'est un inoubliable tableau
que celui des derniers moments du dfenseur de Louis XVI, que rendit
si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans
laquelle il comptait un frre de Chateaubriand, immole le mme jour
que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle  peindre
ces grandes scnes de douleur et de dsolation: _Crescit cum
amplitudine rerum vis ingenii_.

En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intrt
secondaire, quelques-uns mme qui pourraient sembler insignifiants, il
sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie,  la vrit,
un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de
sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que
lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages  ct valent
mieux que tout le livre: _Materiam superabat opus_. Mme quand il
crit de simples _articles de journaux_, Chateaubriand sait leur
imprimer un caractre de dure.

       *       *       *       *       *

Les _Mlanges littraires_ furent bientt suivis d'un volume
entirement indit. Dans les dernires annes de la Restauration, il
tait beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse
 la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait
l'_Histoire de la Contre-Rvolution en Angleterre sous Charles II et
Jacques II_. Chateaubriand voulut en parler  son tour, et, en 1828,
il publia les _Quatre Stuart_.

Il s'tait occup autrefois, dans l'_Essai sur les Rvolutions_, du
rgne de Charles Ier; il en avait mme crit l'histoire complte. Avec
la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut
attentivement, outre les historiens qui l'avaient prcd, les
mmoires latins et anglais des contemporains, sur la matire; il
dterra quelques pices peu connues. De tout cela il est rsult, non
une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de
trait o les faits n'ont t placs que pour en tirer des
consquences. Tantt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de
rflexions ne se prsente ou qu'on n'est pas attach par l'intrt des
vnements; tantt elle est longue quand les rflexions en sortent
avec abondance, ou quand les vnements sont pathtiques.

Carrel se plaisait  voir dans le renversement des Stuarts, la    (p. 023)
prface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au
contraire, tche de faire sentir les principales diffrences des deux
rvolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux
restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les cueils,
afin d'en rendre l'vite plus facile, mais l'homme pervertit souvent
les choses  son usage, et quand on lui croit offrir des leons, on ne
lui fournit que des exemples.

Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux chteau
des Stuarts s'ouvrit bientt pour recevoir les Bourbons exils. Et
voil pourquoi on ne lit plus les _Quatre Stuart_. On y reviendra un
jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hsitent pas  y
voir un chef-d'oeuvre de pense et de style. Un autre critique qui,
lui non plus, n'tait pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son
ct: Les _Quatre Stuart_, o la manire de Voltaire se marie  celle
qui ne peut tre dsigne que par le nom de Chateaubriand, sont un
morceau brillant et impartial, o l'imagination ne parat gure que
pour embellir un incorruptible bon sens[72].

                   [Note 72: _tudes sur la littrature franaise au
                   XIXe sicle_, par A. Vinet, t. I, p. 321.]




VII


Pendant les quinze annes de la Restauration, Chateaubriand avait
maintenu son rang. Sa primaut littraire tait incontestable et
inconteste. Son talent avait rvl des qualits nouvelles, des dons
nouveaux. Sans cesser d'tre un grand pote, il tait devenu le
premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter
 sa gloire, et puisque la vieillesse tait venue, puisque le
gouvernement qu'il avait servi tait tomb, il allait sans doute se
retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout
entier  l'achvement des _Mmoires de sa vie_. Il l'et fait, s'il
et t libre, mais il ne l'tait pas. L'dition de ses _OEuvres
compltes_ n'tait pas acheve, et il avait contract vis--vis de ses
souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.

Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des _tudes historiques_.

Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien.
C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'_Essai sur les
Rvolutions_. Le sixime livre des _Martyrs_, la lutte des Romains et
des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de
vie. Le rcit de la mort de saint Louis dans l'_Itinraire_,
l'esquisse des guerres de la Vende dans le _Conservateur_, avaient
achev de montrer ce que l'auteur tait capable de faire en ce genre.
Cependant ce n'taient l que des prludes, des essais, des       (p. 024)
cartons de matre; ce n'tait pas encore la grande toile, le tableau
dfinitif et complet.

Ce tableau, nous l'avons dans les _tudes ou Discours historiques sur
la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrs du
Christianisme et l'invasion des Barbares_.

Chateaubriand, dans ces _tudes_, est remont aux sources; son
rudition est de premire main. C'est de l'histoire documentaire.
Mais, en mme temps, comme il sait ranimer ces documents teints,
clairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus
clatante lumire! Comme il laisse loin derrire lui le philosophe
Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la
Dcadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a
mieux compris--et c'est un tmoignage que lui rend un savant
mdiviste que j'ai dj eu l'occasion de citer, M. Lon Gautier, nul
n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les
Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable
contraste entre ces deux races, dont l'une tait dangereuse pour avoir
trop vcu, et l'autre pour n'avoir pas encore vcu assez; dont l'une
tait aussi loigne de la civilisation par sa corruption que l'autre
par sa grossiret[73].

                   [Note 73: _Portraits littraires_, par Lon
                   Gautier, p. 13.]

Chateaubriand se montre, dans les _tudes historiques_, investigateur
patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison
matresse de ses autres facults. Mais chaque historien donne 
l'histoire la teinte de son gnie. Celui de Chateaubriand, o dominait
l'imagination, se trahit  chaque instant par des traits d'un effet
grandiose et potique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable
coloriste. Ni la solidit, d'ailleurs, ni l'impartialit du rcit n'en
souffrent: l'clat d'une belle arme n'altre pas la beaut de sa
trempe.

Dans la pense de Chateaubriand, les six _Discours_ sur les Empereurs
romains, d'Auguste  Augustule, sur les moeurs des chrtiens et des
paens, et sur les moeurs des Barbares, devaient servir d'introduction
 la grande _Histoire de France_ qu'il avait, ds 1809, projet
d'crire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une
esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre
d'_Analyse raisonne de l'Histoire de France_, la majeure partie du
tome III et tout le tome IV des _tudes historiques_.

L'esquisse, trop rapide, est ncessairement trs incomplte; mais les
fragments sur les rgnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au
XIVe sicle, les rcits des batailles de Poitiers et de Crcy en
particulier sont des morceaux achevs. Dans cette seconde partie de
son livre, du reste, la manire de Chateaubriand est toute diffrente
de celle qu'il avait suivie dans la premire partie. Il ne lui
dplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans
cesse renouvel. Voici ce que dit du style de l'_Analyse          (p. 025)
raisonne_ l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin:
Elle est crite avec cette facilit  la fois lgante et cursive,
devenue depuis quelque temps la manire habituelle de l'auteur... Dans
toute cette partie des _tudes historiques_, la manire de M. de
Chateaubriand est sensiblement change, mais pour tre moins leve,
elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'tre
pittoresque, est devenue familire, agile et transparente, comme la
plus excellente prose de Voltaire[74].

                   [Note 74: _Causeries et mditations_, par Charles
                   Magnin, t. I, p. 447.]

Chateaubriand achevait  peine de corriger les preuves des _tudes
historiques_, lorsque les circonstances le forcrent  faire de
nouveau acte de polmiste. De mars 1831  dcembre 1832, il publia
successivement quatre brochures politiques: _De la Restauration et de
la Monarchie lective_ (24 mars 1831);--_De la nouvelle proposition
relative au bannissement de Charles X et de sa famille_ (31 octobre
1831);--_Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la
Duchesse de Berry aux indigents attaqus de la contagion_ (26 avril
1832); _Mmoire sur la captivit de Mme la Duchesse de Berry_ (29
dcembre 1832).

Ces brochures, dont le retentissement fut considrable, ne sont pas
des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est
pas un pamphltaire. Le pamphltaire, c'est Paul-Louis Courier,
crivain exquis, mais coeur vulgaire, qui dnigre tout ce qui est
noble, rabaisse tout ce qui est grand, se dguise pour attaquer et
fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arne la
visire leve, il ne se sert que d'armes loyales. Mme quand il se
trompe, mme quand ses colres sont injustes, il ne fait appel qu' de
hauts sentiments. La cause qu'il dfendait tait une cause vaincue;
s'il n'a pu la relever, il lui a t donn du moins de l'honorer par
sa fidlit. Dans le _Gnie du Christianisme_, il nous avait montr
Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Cond au cercueil et faisant
les funrailles du sicle de Louis. Chateaubriand,  son tour, dans
ses loquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de
cette race antique qui avait fait la France.




VIII


L'heure du repos avait sonn pour le vieil athlte. Mais quoi! il est
pauvre! De sa pairie, de son ministre, de ses ambassades et de ses
pensions, il n'a rien gard. Fidle  la devise de sa maison, il a
_sem l'or_, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant.
Aux jours de sa jeunesse,  Londres, dans son grenier d'Holborn, il
avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de
l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il
fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du _Paradis       (p. 026)
perdu_, et il crira un _Essai sur la littrature anglaise_.

Dans les deux volumes de l'_Essai_, Chateaubriand n'isole pas
l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littrature. L
surtout est l'originalit de son livre. Ici encore il est un
prcurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant
de succs.

On peut, certes, signaler dans l'_Essai_ des dfauts de composition.
L'auteur y a introduit des passages de ses prcdents crits et des
fragments de ses futurs _Mmoires_. Tel chapitre sur l'abb de
Lamennais, tel autre sur Branger et ses chansons, ne semblent gure
l  leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet,
s'il va et vient et touche  tout, le lecteur n'a pas  se plaindre,
puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste rudition, de
larges tableaux de moeurs et d'histoire, des vues ingnieuses et
profondes, les jugements et les penses d'un homme suprieur sur les
plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le matre,
l'homme qui, s'tant peu  peu dsabus de toutes les fausses beauts,
conserve pour les vritables, la ferveur d'un premier amour.

L'_Essai sur la littrature anglaise_ est de 1836. Presqu'en mme
temps paraissait la traduction du _Paradis perdu_. Certes, il tait
dur, pour l'auteur des _Martyrs_, d'tre condamn  traduire du
Milton  l'aune. Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme
qui, mme en une telle et si fcheuse rencontre, n'abdique pas son
originalit. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort,
il adopta pour systme de traduction la littralit. Une traduction
interlinaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection
du genre. Nous en sommes venus l, et j'estime que nous y avons
perdu. Aussi littrale que possible, la traduction de Chateaubriand
n'est donc ni flatteuse, ni pare,

  Mais fidle, mais fire, et mme un peu farouche.[75]

Un peu trop farouche mme. Elle reste pourtant la meilleure que nous
possdions. Le chantre d'Eudore et de Cymodoce se plaisait aux
souvenirs de l'antiquit. Nul doute qu'au cours de son labeur de
traducteur, il n'ait song plus d'une fois  ce pauvre Apollon rduit
 garder les troupeaux d'Admte. Mais, de mme que, dans les plaines
de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du
berger, de mme le gnie de Chateaubriand perce, en maint endroit, 
travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous
sentons mieux en commerce avec le gnie de Milton; aucune autre ne
nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-mme.

                   [Note 75: _Phdre_, acte II, scne V.]

       *       *       *       *       *

Chateaubriand travaillait toujours  ses _Mmoires_, et leur
achvement tait proche.

La guerre d'Espagne avait t la grande affaire de sa vie         (p. 027)
politique. Il lui fallait en parler avec de longs dtails; mais ces
dtails, il ne les pouvait donner dans ses _Mmoires_ mmes sans
dranger l'ordonnance de son livre, et c'est  quoi il ne se pouvait
rsigner. Encore moins se rsignait-il  mourir sans avoir mis en
pleine lumire cet pisode auquel tait attach l'honneur de son nom
et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se dcida donc  crire,
avec tous les dveloppements ncessaires, un rcit de la guerre de
1823 et des ngociations qui l'avaient prcde, et, en 1838, il le
publia sous le titre de _Congrs de Vrone_.

En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'anne la plus
glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il crit avec entrain, avec une sorte
de joie nave et d'enthousiasme juvnile,--et il s'est trouv qu'il
avait fait l,  soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au
lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:

     La grande rputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher
      ses premires productions; on a l'air de croire que l'auteur
     d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une
     erreur. Son talent n'a cess depuis lors d'tre en progrs; 
     l'ge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant
     pour le moins et aussi rapidement qu' l'poque de sa plus verte
     nouveaut.... Le talent,  mesure que la pense et la passion
     s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
     vie et le travail l'ont affermi et complt; sans rien perdre de
     sa suavit et de sa magnificence, le style s'est entrelac, comme
     la soie d'une riche tenture,  un canevas plus serr, et ses
     couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues.
     Tout, jusqu' la forme de la phrase, est devenu plus prcis,
     moins flottant; le mouvement du discours a gagn en souplesse et
     en varit; une tude dlicate de notre langue, qu'on dsirait
     flchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et
     nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme
     a dcompos le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
     qui en rejaillissent clairent comme la lumire[76].

                   [Note 76: _tudes sur la littrature franaise au
                   XIXe sicle_, par Alexandre Vinet, t. I, p. 433.]

Chateaubriand alors dposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la
reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un
nouveau succs, mais pour obir aux ordres de son directeur de
conscience, un vieux prtre de Saint-Sulpice, l'abb Sguin. Il
crivit la _Vie de Ranc_. C'est le seul de ses livres qui soit
manqu. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre
amis, causerie vagabonde, dcousue, pleine de boutades et de
bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les
heureuses rencontres, ni les riches indemnits. On y retrouve encore,
par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est
manqu, la prface est si touchante et si belle! Ces quelques pages
sur la vie du vieil abb Sguin sont la plus loquente des rponses 
ceux qui ont trouv piquant de mettre en doute la sincrit religieuse
du grand crivain.




IX                                                                (p. 028)


Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa
plus clatante victoire. Les oeuvres posthumes des grands crivains
sont presque invariablement des rogatons qui ont dj servi, des
miettes tombes de leur table, des cus rogns oublis au fond de
leurs tiroirs. Par une suprme coquetterie, Chateaubriand avait
rserv, pour l'heure o il ne serait plus, la pice la plus riche de
son trsor, le plus imprissable de ses chefs-d'oeuvre.

Il arriva cependant que les _Mmoires d'Outre-Tombe_ furent publis
dans des circonstances dfavorables et dans de dplorables conditions,
si bien que l'on put croire d'abord  un insuccs complet: ce fut
quelque chose comme cette glorieuse journe de Marengo qui,  trois
heures de l'aprs-midi, tait une dfaite. L'occasion parut bonne 
tous ceux qui avaient encens l'_empereur debout_ pour jeter la pierre
 l'_empereur enterr_. On dcouvrit que Chateaubriand, dans ses
_Mmoires_, avait parl de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire
que c'tait l une chose inoue, un scandale sans prcdent, un crime
abominable. Songez donc! Un homme qui crit l'histoire de sa vie, et
qui en profite pour se mettre en scne! Cela se pouvait-il supporter?
Un auteur de mmoires qui parle de ses contemporains et qui ne
proclame pas que tous ont t de petits saints! Cela s'tait-il jamais
vu?

On ne manquait pas d'ailleurs de se prvaloir, contre les _Mmoires
d'Outre-Tombe_, de ce qu'ils avaient t publis par bribes et par
morceaux, dchiquets en feuilletons. Quand ils parurent en volumes,
on triompha contre eux de ce qu'ils taient dcoups en une infinit
de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans
suite apparente. Nul n'eut l'ide de se dire qu'on tait videmment en
prsence d'une dition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu,
contrairement  toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de
prdilection,  cet art savant de la composition,  cette symtrie, 
cette belle ordonnance, qui avaient signal jusque-l et marqu toutes
ses oeuvres, mme les moindres. On trouva commode de dire avec
Sainte-Beuve: Les _Mmoires d'Outre-Tombe_ font l'effet des mmoires
du _Chat Murr_ dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la
bigarrure[77].

                   [Note 77: _Chateaubriand et son groupe littraire
                   sous l'Empire_, t. II, p. 435.]

Chateaubriand avait divis son ouvrage en quatre parties et chacune de
ces parties en livres. Il m'a suffi de rtablir ces divisions, dans
mon dition de 1898[78], pour que le livre prt aussitt une
physionomie toute nouvelle, pour que le monument appart tel que
l'avait conu le grand artiste, avec son tonnante varit et, en mme
temps, la noblesse et la rgularit de ses lignes.

                   [Note 78: dition de 1898-1900. Librairie de MM.
                   Garnier frres.]

On est alors revenu  ces _Mmoires_, longtemps si maltraits,    (p. 029)
et la surprise a t presque aussi grande que l'admiration. Il tait
admis, en effet, que les _Mmoires d'Outre-Tombe_ taient un long
pamphlet, que l'auteur s'y tait montr sans piti pour les hommes de
son temps, les sacrifiant tous  ses passions et  ses orgueilleuses
rancunes. Et il se trouvait que--Talleyrand et Fouch mis  part--il
les avait tous traits avec une modration et une indulgence qui
faisaient dire un jour  Mme de Chateaubriand: Je n'y comprends rien!
M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bte!--C'tait aussi une
commune opinion que l'illustre crivain avait pass les dernires
annes de sa vie  _gter_ ses _Mmoires_,  les surcharger de traits
bizarres, de couleurs fausses, d'images incohrentes et de nologismes
barbares. Et de ces dfauts sans mesure et sans nombre, qui devaient
ruiner l'oeuvre entire, on trouvait  peine trace. Ces terribles
surcharges se rduisaient, dans une oeuvre d'une si considrable
tendue,  quelques citations inutiles,  quelques plaisanteries
affectes,  quelques mots ou  quelques tournures vieillies: taches
lgres qu'et effaces un coup de brosse, grains de poussire qu'et
enlevs le souffle d'un enfant!

Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littraire, c'est le
plus beau que le XXe sicle ait lev. Ce n'est pas seulement la vie
d'un homme illustre qui se droule sous nos yeux, c'est, autour de
cette vie, tout un merveilleux dcor,--la fin de l'ancienne France, la
Rvolution, Napolon et l'Empire, les deux Restaurations, les
Cent-Jours et les Journes de Juillet. La biographie s'y mle 
l'histoire, la posie y coudoie la politique, l'exactitude la plus
minutieuse y fait bon mnage avec l'pope. Presque tous les mmoires
s'arrtent brusquement et restent inachevs: _Pendent interrupta_...
Ceux de Chateaubriand, conduits  leur terme, se terminent par des
considrations sur l'_avenir du monde_. Dans tout l'ouvrage, sans que
le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beaut de la forme vient
ajouter  l'intrt du rcit. Les _Mmoires_ touchent aux sujets les
plus varis, aux vnements les plus divers; et de mme le style prend
tous les tons, revt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la
grce  la vigueur, le charme  l'clat, la simplicit  la grandeur.

       *       *       *       *       *

Est-il besoin maintenant de rsumer ce qui prcde. Quelques traits du
moins suffiront.

Voltaire a dit, au sujet de Corneille: Les novateurs ont le premier
rang  juste titre dans la mmoire des hommes. Chateaubriand fut, au
XIXe sicle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence.
Nul n'a plus souvent que lui cri le premier, du haut du mat de
misaine: Italie! Italie!

Le _Gnie du Christianisme_ a relev la religion dans les esprits, et
en mme temps qu'il les ramenait  la vrit religieuse, il donnait le
signal du retour  la vrit littraire. La Bible venge du sarcasme
de Voltaire, l'antiquit classique remise en honneur et Homre    (p. 030)
replac  son rang; l'attention ramene sur les Pres de l'glise; la
supriorit des crivains du XVIIe sicle sur ceux du XVIIIe hautement
proclame et invinciblement tablie; les chefs-d'oeuvre des
littratures trangres admis au foyer d'une hospitalit plus large et
plus intelligente; l'art gothique rhabilit; les nouveaux historiens
de la France invits, par l'exemple mme de l'auteur,  tudier avec
un respect filial le pass de la patrie; les semences du vrai
romantisme, du romantisme national et chrtien, dposes en terre pour
produire bientt une glorieuse moisson: tels sont les principaux
services rendus  la socit et aux lettres par le _Gnie du
Christianisme_. Ce livre, a dit M. Lon Gautier, a enfant et mis au
monde le XIXe sicle[79]. Toutes les nouveauts, a dit de son ct
M. Nisard, toutes les nouveauts durables de la premire moiti du
XIXe sicle, en posie, en histoire, en critique, ont reu de
Chateaubriand ou la premire inspiration ou l'impulsion dcisive[80].

                   [Note 79: _Portraits littraires_, p. 6.]

                   [Note 80: _Histoire de la littrature franaise_,
                   t. IV, p. 503.]

Les _Martyrs_ sont la seule pope que possde la France, et il est
arriv que leur auteur, en crant la couleur locale, en
_individualisant_ ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs,
renouvelait la manire d'crire et de concevoir l'histoire. A l'entre
de cette voie o vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de
Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: l
encore, il est l'initiateur et le guide.

Dans l'_Itinraire_, il ouvre galement une voie nouvelle. Il cre un
genre, et, du mme coup, il le porte  sa perfection.

Sous la Restauration, ses crits politiques le placent au premier rang
des publicistes et des polmistes. Ses moindres articles de journaux,
de l'aveu mme de Sainte-Beuve, sont de petits chefs-d'oeuvre[81].

                   [Note 81: _Chateaubriand et son groupe littraire
                   sous l'Empire_, t. II, p. 424.]

 Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des _Martyrs_, je
n'oublierai point tes leons! Je ne laisserai point tomber mon coeur
des rgions leves o tu l'as plac. Les talents de l'esprit que tu
dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa
fracheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles
sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont
disparu. Fidle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux,
laissez-moi l'indpendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges
austres, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la posie, et
m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacr l'ge des illusions 
la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'ge des regrets au
tableau de la vrit.

Aprs 1830, l'ge des regrets tait venu. C'est le moment o il publie
les _tudes historiques_, l'_Analyse raisonne de l'histoire de
France_, le _Congrs de Vrone_. Ces dernires oeuvres sont       (p. 031)
belles, comme les prcdentes. Les annes n'ont pas affaibli ses
talents. La Muse lui est reste fidle, et c'est elle qui lui ouvre
les pages de l'histoire. A cette tche nouvelle, Chateaubriand
apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un
perptuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se
rpter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne
cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manires,
qui toutes ont fini par se runir, par se dverser dans les _Mmoires
d'Outre-Tombe_, comme ces rivires du Nouveau-Monde qu'avait visites
sa jeunesse, et qui, aprs avoir fertilis de riches contres,
finissent toutes par descendre au Meschacb et forment avec lui le
plus grand et le plus majestueux des fleuves.

Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a
pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est rest
invariablement fidle  toutes les nobles causes. Il a toujours
dfendu la vrit, le droit, la justice. Il n'a pas crit une page o
ne respire la passion de l'honneur, pas une o il ait offens la
religion et la pudeur. Et c'est par l, plus encore que par son gnie,
qu'il mrite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se
pourra relever que si les gnrations nouvelles lvent leur coeur 
la hauteur des gnreux sentiments pour lesquels l'me de
Chateaubriand n'a cess de battre, si elles reviennent  ses
enseignements et si,  leur tour, elles lui disent:

     Tu duca, tu signore, e tu maestro!

Edmond BIR.




MMOIRES                                                          (p. 001)


     _Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).



PREMIRE PARTIE

ANNES DE JEUNESSE.--LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR

1768-1800




LIVRE PREMIER[82]

                   [Note 82: Ce livre a t crit,  la
                   Valle-aux-Loups, prs d'Aulnay, d'octobre 1811 
                   juin 1812.]

Naissance de mes frres et soeurs.--Je viens au
monde.--Plancot.--Voeu.--Combourg.--Plan de mon pre pour mon
ducation.--La Villeneuve.--Lucile.--Mesdemoiselles Coupart.--Mauvais
colier que je suis.--Vie de ma grand'mre maternelle et de sa soeur,
 Plancot.--Mon oncle, le comte de Bede,  Manchoix.--Relvement du
voeu de ma nourrice.--Gesril.--Hervine Magon.--Combat contre les deux
mousses.


Il y a quatre ans qu' mon retour de la Terre Sainte, j'achetai prs
du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chtenay, une
maison de jardinier, cache parmi les collines couvertes de bois. Le
terrain ingal et sablonneux dpendant de cette maison n'tait    (p. 002)
qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un
taillis de chtaigniers. Cet troit espace me parut propre  renfermer
mes longues esprances; _spatio brevi spem longam reseces_[83]. Les
arbres que j'y ai plants prosprent, ils sont encore si petits que je
leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un
jour, en me rendant cette ombre, ils protgeront mes vieux ans comme
j'ai protg leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu
des divers climats o j'ai err, ils rappellent mes voyages et
nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions.

                   [Note 83: Horace, _Odes_, liv. Ier, XI.]

Si jamais les Bourbons remontent sur le trne, je ne leur demanderai,
en rcompense de ma fidlit, que de me rendre assez riche pour
joindre  mon hritage la lisire des bois qui l'environnent:
l'ambition m'est venue; je voudrais accrotre ma promenade de quelques
arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les gots sdentaires
d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir
mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes
mlzes, mes cdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la
Valle-aux-Loups deviendra une vritable chartreuse. Lorsque Voltaire
naquit  Chtenay, le 20 fvrier 1694[84], quel tait l'aspect du
coteau o se devait retirer, en 1807, l'auteur du _Gnie du       (p. 003)
Christianisme_?

                   [Note 84: Voltaire n'est pas n le 20 fvrier 1694,
                   et il n'est pas n  Chtenay. Il y a l une double
                   erreur, qui tait du reste accepte par tout le
                   monde  la date o crivait Chateaubriand. Chacun
                   tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans
                   sa _Vie de Voltaire_: Franois-Marie _Arouet_, qui
                   a rendu le nom de Voltaire si clbre, naquit 
                   Chtenay le 20 de fvrier 1694. M. A. Jal, en 1864
                   (_Dictionnaire critique de biographie et
                   d'histoire_, page 1283 et suivantes), a tabli
                   d'une faon certaine,  l'aide des registres de la
                   paroisse de Saint-Andr-des-Arts, que Voltaire
                   tait n  Paris le dimanche 21 novembre 1694.
                   Voltaire, du reste, avait dit lui-mme, dans sa
                   lettre du 17 juin 1760  M. de Parcieux: Que
                   puis-je faire, sinon plaindre _la ville o je suis
                   n_?... Je vous remercie en qualit de _Parisien_,
                   et quand mes compatriotes cesseront d'tre
                   _Welches_, je les louerai tant que je pourrai.
                   L'anne suivante, dans son _ptre  Boileau_, il
                   disait  l'auteur des _Satires_:

                        Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.]

Ce lieu me plat; il a remplac pour moi les champs paternels; je l'ai
pay du produit de mes rves et de mes veilles; c'est au grand dsert
d'Atala que je dois le petit dsert d'Aulnay; et, pour me crer ce
refuge, je n'ai pas, comme le colon amricain, dpouill l'Indien des
Florides. Je suis attach  mes arbres; je leur ai adress des
lgies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que
je n'aie soign de mes propres mains, que je n'aie dlivr du ver
attach  sa racine, de la chenille colle  sa feuille; je les
connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je
n'en ai pas d'autre, j'espre mourir auprs d'elle.

Ici, j'ai crit les _Martyrs_, les _Abencerages_, l'_Itinraire_ et
_Mose_; que ferai-je maintenant dans les soires de cet automne? Ce 4
octobre 1811, anniversaire de ma fte et de mon entre 
Jrusalem[85], me tente  commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui
ne donne aujourd'hui l'empire du monde  la France que pour la    (p. 004)
fouler  ses pieds, cet homme, dont j'admire le gnie et dont
j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme
d'une autre solitude; mais s'il crase le prsent, le pass le brave,
et je reste libre dans tout ce qui a prcd sa gloire.

                   [Note 85: Le 4 octobre, l'glise clbre la fte de
                   saint Franois d'Assises. Chateaubriand avait reu
                   au baptme les prnoms de _Franois-Ren_.--Il
                   tait entr  Jrusalem le 4 octobre 1806.
                   (_Itinraire de Paris  Jrusalem_, tome I, p.
                   286.)]

La plupart de mes sentiments sont demeurs au fond de mon me, ou ne
se sont montrs dans mes ouvrages que comme appliqus  des tres
imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimres sans les
poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles annes: ces
_Mmoires_ seront un temple de la mort lev  la clart de mes
souvenirs[86].

                   [Note 86: Voir,  l'_Appendice_, le N II: _Le
                   Manuscrit de 1826_.]

Commenons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel,
parce que le caractre de mon pre a tenu en grande partie  sa
position et que ce caractre a beaucoup influ sur la nature de mes
ides, en dcidant du genre de mon ducation[87].

                   [Note 87: Ce paragraphe que nous empruntons au
                   _Manuscrit de 1826_, nous a paru devoir tre
                   prfr  celui qui se trouve dans toutes les
                   ditions des Mmoires et dont voici le texte: De
                   la naissance de mon pre et des preuves de sa
                   premire position, se forma en lui un des
                   caractres les plus sombres qui aient t. Or, ce
                   caractre a influ sur mes ides en effrayant mon
                   enfance, contristant ma jeunesse et dcidant du
                   genre de mon ducation. Selon la trs juste
                   remarque du comte de Marcellus (_Chateaubriand et
                   son temps_, p. 6), ces lignes interrompent plus
                   qu'elles n'aident le rcit. C'tait sans doute,
                   ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets
                   supplmentaires dont l'auteur, aux derniers moments
                   de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de
                   telle faon qu'il ne s'y reconnaissait plus
                   lui-mme, comme il le disait  son dernier
                   secrtaire, M. Danilo. (Voir, Tome XII de la
                   premire dition des _Mmoires d'outre-tombe_, les
                   pages auxquelles M. J. Danilo a donn pour titre:
                   _M. et Mme de Chateaubriand; quelques dtails sur
                   leurs habitudes, leurs conversations._)]

Je suis n gentilhomme. Selon moi, j'ai profit du hasard de mon
berceau, j'ai gard cet amour plus ferme de la libert qui appartient
principalement  l'aristocratie dont la dernire heure est sonne.
L'aristocratie a trois ges successifs: l'ge des supriorits,   (p. 005)
l'ge des privilges, l'ge des vanits; sortie du premier, elle
dgnre dans le second et s'teint dans le dernier.

On peut s'enqurir de ma famille, si l'envie en prend, dans le
dictionnaire de Morri, dans les diverses histoires de Bretagne de
d'Argentr, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'_Histoire
gnalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne_ du P. Du Paz,
dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'_Histoire des
grands officiers de la couronne_ du P. Anselme[88].

                   [Note 88: Cette gnalogie est rsume dans
                   l'_Histoire gnalogique et hraldique des Pairs de
                   France_, etc., par M. le chevalier de Courcelles,
                   Ch.]

Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de
Chrin[89], pour l'admission de ma soeur Lucile comme chanoinesse au
chapitre de l'Argentire, d'o elle devait passer  celui de
Remiremont; elles furent reproduites pour ma prsentation  Louis XVI,
reproduites pour mon affiliation  l'ordre de Malte, et reproduites
une dernire fois quand mon frre fut prsent au mme infortun Louis
XVI.

                   [Note 89: Bernard _Chrin_ (1718-1785),
                   gnalogiste et historiographe des Ordres de
                   Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.]

Mon nom est d'abord crit _Brien_, ensuite _Briant_ et _Briand_, par
l'invasion de l'orthographe franaise, Guillaume le Breton dit
_Castrum-Briani_. Il n'y a pas un nom en France qui ne prsente   (p. 006)
ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?

Les _Brien_ vers le commencement du onzime sicle communiqurent leur
nom  un chteau considrable de Bretagne, et ce chteau devint le
chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand
taient d'abord des pommes de pin avec la devise: _Je sme l'or_.
Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre
Sainte. Fait prisonnier  la bataille de la Massoure, il revint, et sa
femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint
Louis, pour rcompenser ses services, lui concda  lui et  ses
hritiers, en change de ses anciennes armoiries, un cu de gueules,
sem de fleurs de lis d'or: _Cui et ejus hredibus_, atteste un
cartulaire du prieur de Bre, _sanctus Ludovicus tum Francorum rex,
propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini
auri, contulit_.

Les Chateaubriand se partagrent ds leur origine en trois branches:
la premire, dite _barons de Chateaubriand_, souche des deux autres et
qui commena l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien,
petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde,
surnomme _seigneurs des Roches Baritaut_, ou du _Lion d'Angers_; la
troisime paraissant sous le titre de _sires de Beaufort_.

Lorsque la ligne des sires de Beaufort vint  s'teindre dans la
personne de dame Rene, un Christophe II, branche collatrale de cette
ligne, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[90]. A
cette poque, vers le milieu du XVIIe sicle, une grande          (p. 007)
confusion s'tait rpandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et
des noms avaient t usurps. Louis XIV prescrivit une enqute, afin
de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve
de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la
possession de ses armes, par arrt de la Chambre tablie  Rennes pour
la rformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrt fut rendu le 16
septembre 1669; en voici le texte:

     Arrt de la Chambre tablie par le Roi (Louis XIV) pour la
     rformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le
     16 septembre 1669: entre le procureur gnral du Roi, et M.
     Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel
     dclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui
     permet de prendre la qualit de chevalier, et le maintient dans
     le droit de porter pour armes de gueules sem de fleurs de lys
     d'or sans nombre, et ce aprs production par lui faite de ses
     titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrt
     sign Malescot.

                   [Note 90: La terre de la Guerrande tait situe,
                   non dans le Morbihan, mais dans la paroisse de
                   Hnan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes du
                   canton de Matignon, arrondissement de Dinan
                   (Ctes-du-Nord).]

Cet arrt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande
descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires
de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers
barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis
et de Combourg taient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme
il est prouv par la descendance d'Amaury, frre de Michel, lequel
Michel tait fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans  (p. 008)
son extraction par l'arrt ci-dessus rapport de la rformation de la
noblesse, du 16 septembre 1669.

Aprs ma prsentation  Louis XVI, mon frre songea  augmenter ma
fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bnfices
appels _bnfices simples_. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable
 cet effet, puisque j'tais laque et militaire, c'tait de m'agrger
 l'ordre de Malte. Mon frre envoya mes preuves  Malte, et bientt
aprs il prsenta requte, en mon nom, au chapitre du grand-prieur
d'Aquitaine, tenu  Poitiers, aux fins qu'il ft nomm des
commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois tait alors
archiviste, vice-chancelier et gnalogiste de l'ordre de Malte, au
Prieur.

Le prsident du chapitre tait Louis-Joseph des Escotais, bailli,
grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le
chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de
Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du
Boutiez. La requte fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est
dit, dans les termes d'admission du _Mmorial_, que je mritais _
plus d'un titre_ la grce que je sollicitais, et que des
_considrations du plus grand poids_ me rendaient digne de la
satisfaction que je rclamais.

Et tout cela avait lieu aprs la prise de la Bastille,  la veille des
scnes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale 
Paris! Et, dans la sance du 7 aot de cette anne 1789, l'Assemble
nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers
et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je    (p. 009)
mritais _ plus d'un titre la grce que je sollicitais_, etc., moi
qui n'tais qu'un chtif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans
crdit, sans faveur et sans fortune?

Le fils an de mon frre (j'ajoute ceci en 1831  mon texte primitif
crit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[91], a pous
mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garon,
celui-ci nomm Geoffroy. Christian, frre cadet de Louis,
arrire-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant
d'une manire frappante, servit avec distinction en Espagne comme
capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jsuite
 Rome. Les jsuites supplent  la solitude  mesure que celle-ci
s'efface de la terre. Christian vient de mourir  Chiert, prs Turin:
vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient
au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes  pleurer.

                   [Note 91: Sur le comte Louis de Chateaubriand et
                   sur son frre Christian, voir l'_Appendice_, N
                   III.]

Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la
terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne
regardant pas le partage gal comme lgitime, voulut, en quittant le
monde, se dpouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les
rendre  son frre an.

A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu' moi, si j'hritais de
l'infatuation de mon pre et de mon frre, de me croire cadet des ducs
de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III.

Cesdits Chateaubriand auraient ml deux fois leur sang au sang   (p. 010)
des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant
pous en secondes noces Agns de Laval, petite-fille du comte d'Anjou
et de Mathilde, fille de Henri Ier; Marguerite de Lusignan, veuve du
roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'tant marie 
Geoffroy V, douzime baron de Chateaubriand. Sur la race royale
d'Espagne, on trouverait Brien, frre pun du neuvime baron de
Chateaubriand, qui se serait uni  Jeanne, fille d'Alphonse, roi
d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de
France, qu'douard de Rohan prit  femme Marguerite de Chateaubriand;
il faudrait croire encore qu'un Cro pousa Charlotte de
Chateaubriand. Tintniac, vainqueur au combat des Trente[92], Du
Guesclin, le conntable, auraient eu des alliances avec nous dans les
trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frre de
Bertrand, cda  Brien de Chateaubriand, son cousin et son hritier,
la proprit de Plessis-Bertrand. Dans les traits, des Chateaubriand
sont donns pour caution de la paix aux rois de France,  Clisson, au
baron de Vitr. Les ducs de Bretagne envoient  des Chateaubriand
copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers
de la couronne, et des _illustres_ dans la cour de Nantes; ils
reoivent des commissions pour veiller  la sret de leur province
contre les Anglais. Brien Ier se trouve  la bataille d'Hastings: il
tait fils d'Eudon, comte de Penthivre. Guy de Chateaubriand est (p. 011)
du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna  son fils pour
l'accompagner dans son ambassade auprs du Pape, en 1309.

                   [Note 92: Jean de Tintniac, le hros du combat des
                   Trente, tait fils d'Olivier, IIIe du nom, seigneur
                   de Tintniac, et d'Eustaice de Chasteaubrient,
                   seconde fille de Geoffroy, VIe du nom, baron de
                   Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P.
                   Aug. Du Paz, _Histoire gnalogique de plusieurs
                   maisons illustres, de Bretagne_.)]

Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un
court rsum; la note[93]  laquelle je me suis enfin rsolu, en
considration de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon
march que moi de ces vieilles misres, remplacera ce que j'omets dans
ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient
d'usage de dclarer que l'on est de race corvable, qu'on a l'honneur
d'tre fils d'un homme attach  la glbe. Ces dclarations sont-elles
aussi fires que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du
plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant
ni privilges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se
dnigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnatre, se
contestant mutuellement leur naissance; ces nobles,  qui l'on nie
leur propre nom, ou  qui on ne l'accorde que sous bnfice
d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me
pardonne d'avoir t contraint de m'abaisser  ces puriles
rcitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon
pre, passion qui fit le noeud du drame de ma jeunesse. Quant  moi,
je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle
socit. Si dans la premire j'tais le chevalier ou le vicomte de
Chateaubriand, dans la seconde je suis Franois de Chateaubriand; je
prfre mon nom  mon titre.

                   [Note 93: Voyez cette note  la fin de ces
                   Mmoires. Ch.]

Monsieur mon pre aurait volontiers, comme un grand terrien du    (p. 012)
moyen ge[94], appel Dieu _le Gentilhomme de l-haut_, et surnomm
Nicodme (le Nicodme de l'vangile) un _saint gentilhomme_.
Maintenant, en passant par mon gniteur, arrivons de Christophe,
seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des
barons de Chateaubriand, jusqu' moi, Franois, seigneur sans vassaux
et sans argent de la Valle-aux-Loups.

                   [Note 94: Les ditions prcdentes portent, toutes,
                   comme un grand _terrier_ du moyen-ge.
                   Chateaubriand avait d certainement crire
                   _terrien_. Le _Dictionnaire_ de Furetire (1690)
                   porte: _Terrien_.--Qui possde grande tendue de
                   terre.--Le roy d'Espagne est le plus grand
                   _terrien_ du monde depuis la dcouverte des Indes
                   occidentales.--Cette duchesse est grande
                   _terrienne_ en Bretagne, elle y possde beaucoup de
                   terres.--Littr dit aussi: Grand _terrien_,
                   seigneur qui possde beaucoup de terres.]

En remontant la ligne des Chateaubriand, compose de trois branches,
les deux premires tant faillies, la troisime, celle des sires de
Beaufort, prolonge par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande),
s'appauvrit, effet invitable de la loi du pays; les ans nobles
emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de
Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de
l'hritage paternel. La dcomposition du chtif estoc de ceux-ci
s'oprait avec d'autant plus de rapidit, qu'ils se mariaient; et
comme la mme distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour
leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage
d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardire et d'un chien de chasse,
bien qu'ils fussent toujours _chevaliers hauts et puissants seigneurs_
d'un colombier, d'une crapaudire et d'une garenne. On voit       (p. 013)
les anciennes familles nobles une quantit de cadets; on les suit
pendant deux ou trois gnrations, puis ils disparaissent, redescendus
peu  peu  la charrue ou absorbs par les classes ouvrires, sans
qu'on sache ce qu'ils sont devenus.

Le chef de nom et d'armes de ma famille tait, vers le commencement du
dix-huitime sicle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la
Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frre, Amaury.
Michel tait fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des
sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrt ci-dessus
rapport. Alexis de la Guerrande tait veuf; ivrogne dcid, il
passait ses jours  boire, vivait dans le dsordre avec ses servantes,
et mettait les plus beaux titres de sa maison  couvrir des pots de
beurre.

En mme temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin
Franois, fils d'Amaury, pun de Michel. Franois, n le 19 fvrier
1683, possdait les petites seigneuries des Touches et de la
Villeneuve. Il avait pous, le 27 aot 1713, Ptronille-Claude
Lamour, dame de Lanjgu[95], dont il eut quatre fils: Franois-Henri,
Ren (mon pre), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du
Parc. Mon grand-pre, Franois, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mre,
je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui  (p. 014)
souriait dans l'ombre de ses annes. Elle habitait, au dcs de son
mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la
fortune de mon aeule ne dpassait par 5,000 livres de rente, dont
l'an de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient
1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'an
prlevait encore le prciput.

                   [Note 95: Grand'mre paternelle de Chateaubriand.
                   Les actes de l'tat civil o elle figure lui
                   donnent tous pour premier prnom, au lieu de
                   _Ptronille_, celui de _Perronnelle_. Ce dernier
                   nom tait trs frquent en Bretagne: on le
                   traduisait en latin par _Petronilla_, d'o il
                   arrivait que, dans les familles, on crivait
                   indiffremment _Ptronille_ ou _Perronnelle_, sans
                   y attacher d'importance.]

Pour comble de malheur, ma grand'mre fut contrarie dans ses desseins
par le caractre de ses fils: l'an, Franois-Henri,  qui le
magnifique hritage de la seigneurie de la Villeneuve tait dvolu,
refusa de se marier et se fit prtre: mais au lieu de quter les
bnfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il
aurait soutenu ses frres, il ne sollicita rien par fiert et par
insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut
successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[96], dans le
diocse de Saint-Malo. Il avait la passion de la posie; j'ai vu bon
nombre de ses vers. Le caractre joyeux de cette espce de noble
Rabelais, le culte que ce prtre chrtien avait vou aux Muses dans un
presbytre, excitaient la curiosit. Il donnait tout ce qu'il avait et
mourut insolvable[97].

                   [Note 96: Avant d'tre recteur de Saint-Launeuc et
                   de Merdrignac, il avait t prieur de Bcherel (en
                   1747).]

                   [Note 97: Le _Manuscrit de 1826_ entrait ici, sur
                   Franois-Henri de Chateaubriand, seigneur de la
                   Villeneuve, dans les dtails qui suivent: Ce
                   singulier cur fut ador par ses paroissiens. Son
                   nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord
                   l'tonnement; ensuite son caractre joyeux, le
                   culte que cette autre espce de Rabelais avait vou
                   aux Muses dans un presbytre attirait  lui, on
                   venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce
                   qu'il avait, et n'tait,  la lettre, pas matre
                   chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mre
                   n'osa prendre sa chtive succession que sous
                   bnfice d'inventaire. Les paysans s'assemblrent,
                   dclarrent qu'on faisait injure  la mmoire de
                   leur cur, et se chargrent d'acquitter ses dettes;
                   en consquences, ils l'enterrrent  leurs frais,
                   liquidrent sa succession et envoyrent  sa
                   famille le peu qu'il avait laiss.]

Le quatrime frre de mon pre, Joseph, se rendit  Paris et      (p. 015)
s'enferma dans une bibliothque: on lui envoyait tous les ans les 416
livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il
s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte,
il crivait chaque premier de janvier  sa mre, seul signe
d'existence qu'il ait jamais donn. Singulire destine! Voil mes
deux oncles, l'un rudit et l'autre pote; mon frre an faisait
agrablement des vers; une de mes soeurs, madame de Farcy, avait un
vrai talent pour la posie; une autre de mes soeurs, la comtesse
Lucile, chanoinesse, pourrait tre connue par quelques pages
admirables; moi, j'ai barbouill force papier. Mon frre a pri sur
l'chafaud, mes deux soeurs ont quitt une vie de douleur aprs avoir
langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissrent pas de quoi
payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont caus mes
joies et mes peines, et je ne dsespre pas, Dieu aidant, de mourir 
l'hpital.

Ma grand'mre, s'tant puise pour faire quelque chose de son fils
an et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres,
Ren, mon pre, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait _sem
l'or_, selon sa devise, voyait de sa gentilhommire les riches abbayes
qu'elle avait fondes et qui entombaient[98] ses aeux. Elle      (p. 016)
avait prsid les tats de Bretagne, comme possdant une des neuf
baronnies; elle avait sign au trait des souverains, servi de caution
 Clisson, et elle n'aurait pas eu le crdit d'obtenir une
sous-lieutenance pour l'hritier de son nom.

                   [Note 98: Chateaubriand a francis ici un vers de
                   Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets:

                        When you _entombed_, in men' eyes, shall lie
                        Your monument shall be my gentle verse.]

Il restait  la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine
royale: on essaya d'en profiter pour mon pre; mais il fallait d'abord
se rendre  Brest, y vivre, payer les matres, acheter l'uniforme, les
armes, les livres, les instruments de mathmatique: comment subvenir 
tous ces frais? Le brevet demand au ministre de la marine n'arriva
point faute de protecteur pour en solliciter l'expdition; la
chtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

Alors mon pre donna la premire marque du caractre dcid que je lui
ai connu. Il avait environ quinze ans: s'tant aperu des inquitudes
de sa mre, il s'approcha du lit o elle tait couche et lui dit: Je
ne veux plus tre un fardeau pour vous. Sur ce, ma grand'mre se prit
 pleurer (j'ai vingt fois entendu mon pre raconter cette scne).
Ren, rpondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ.--Il ne
peut pas nous nourrir; laissez-moi partir.--Eh bien, dit la mre, va
donc o Dieu veut que tu ailles. Elle embrassa l'enfant en
sanglotant. Le soir mme mon pre quitta la ferme maternelle, arriva 
Dinan, o une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation
pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqu
comme volontaire sur une golette arme, qui mit  la voile quelques
jours aprs.

La petite rpublique malouine soutenait seule alors sur la mer    (p. 017)
l'honneur du pavillon franais. La golette rejoignit la flotte que le
cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assig dans
Dantzick par les Russes. Mon pre mit pied  terre et se trouva au
mmorable combat que quinze cents Franais, commands par le Breton de
Brhan, comte de Pllo[99], livrrent, le 29 mai 1734,  quarante
mille Moscovites commands par Munich. De Brhan, diplomate, guerrier
et pote, fut tu et mon pre bless deux fois. Il revint en France et
se rembarqua. Naufrag sur les ctes de l'Espagne, des voleurs
l'attaqurent et le dpouillrent dans la Galice; il prit passage 
Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage
et son esprit d'ordre l'avaient fait connatre. Il passa aux les; il
s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle
fortune de sa famille[100].

                   [Note 99: Louis-Robert-Hippolyte _de Brhan_, comte
                   de _Pllo_, n  Rennes le 28 mars 1699, tait le
                   petit-neveu de Mme de Svign. Sa vie a t crite
                   par M. Edmond Rathery, sous ce titre: _Le comte de
                   Pllo_, un volume in-8, 1876.]

                   [Note 100: Voir,  l'_Appendice_, le N IV: _le
                   comte Ren de Chateaubriand armateur_.]

Ma grand'mre confia  son fils Ren son fils Pierre, M. de
Chateaubriand du Plessis[101], dont le fils, Armand de Chateaubriand,
fut fusill, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'anne
1809[102]. Ce fut un des derniers gentilshommes franais morts    (p. 018)
pour la cause de la monarchie[103]. Mon pre se chargea du sort de son
frre, quoiqu'il et contract, par l'habitude de souffrir, une
rigueur de caractre qu'il conserva toute sa vie; le _Non ignora mali_
n'est pas toujours vrai: le malheur a ses durets comme ses
tendresses.

                   [Note 101: Pierre-Marie-Anne de Chateaubriand,
                   seigneur du Plessis et du Val-Guildo, n en 1727.
                   Il commanda plusieurs des navires de son frre.
                   (Voir  l'_Appendice_ le N IV.) Le 12 fvrier
                   1760, il pousa Marie-Jeanne-Thrse Brignon fille
                   de Nicolas-Jean Brignon, seigneur de Laher,
                   ngociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcr
                   pendant la Terreur, il mourut dans la prison de
                   Saint-Malo, le 3 fructidor an II (20 aot 1794).]

                   [Note 102: Les ditions prcdentes portent toutes:
                   _1810_. C'est une erreur. Armand de Chateaubriand
                   fut fusill le vendredi saint (31 mars) de l'anne
                   1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard
                   avec dtails sur ce douloureux pisode, il aura
                   bien soin de lui donner sa vraie date.]

                   [Note 103: Ceci tait crit en 1811 (note de 1831,
                   Genve). Ch.]

M. de Chateaubriand tait grand et sec; il avait le nez aquilin, les
lvres minces et ples, les yeux enfoncs, petits et pers ou glauques,
comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un
pareil regard: quand la colre y montait, la prunelle tincelante
semblait se dtacher et venir vous frapper comme une balle.

Une seule passion dominait mon pre, celle de son nom. Son tat
habituel tait une tristesse profonde que l'ge augmenta et un silence
dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de
rendre  sa famille son premier clat, hautain aux tats de Bretagne
avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux  Combourg, taciturne,
despotique et menaant dans son intrieur, ce qu'on sentait en le
voyant, c'tait la crainte. S'il et vcu jusqu' la Rvolution et
s'il et t plus jeune, il aurait jou un rle important, ou se
serait fait massacrer dans son chteau. Il avait certainement du
gnie: je ne doute pas qu' la tte des administrations ou des armes,
il n'et t un homme extraordinaire.

Ce fut en revenant d'Amrique qu'il songea  se marier. N le 23  (p. 019)
septembre 1718, il pousa  trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[104],
Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede, ne le 7 avril 1726, et fille de
messire Ange-Annibal, comte de Bede, seigneur de La Boutardais[105].
Il s'tablit avec elle  Saint-Malo, dont ils taient ns l'un    (p. 020)
et l'autre  sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur
demeure l'horizon sous lequel ils taient venus au monde. Mon aeule
maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bede, ne
 Rennes le 16 octobre 1698[106] avait t leve  Saint-Cyr dans les
dernires annes de madame de Maintenon: son ducation s'tait
rpandue sur ses filles.

                   [Note 104: Le mariage des parents de Chateaubriand
                   fut clbr  Bourseul. Bourseul est aujourd'hui
                   l'une des communes du canton de Plancot,
                   arrondissement de Dinan (Ctes-du-Nord).--Voici
                   l'extrait de l'acte de mariage, relev sur les
                   registres paroissiaux de Bourseul:--Du troisime
                   de juillet 1753, j'ay administr la bndiction
                   nuptiale  haut et puissant Ren-Auguste de
                   Chateaubriand, chevalier seigneur du Plessis, fils
                   majeur de haut et puissant Franois de
                   Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et
                   de dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame
                   de Chateaubriand, son pouse, domicilie de la
                   paroisse de Guitt en ce diocse, d'une part; et 
                   trs noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de
                   Bede, dame de la Villemain, fille de haut et
                   puissant seigneur Ange-Annibal de Bede, chevalier
                   seigneur de la Boutardays et autres lieux, et de
                   dame Bnigne-Jeanne-Marie de Ravenel du
                   Boistilleul, son pouse, d'autre part... Ont t
                   prsents  la crmonie: messire Ange-Annibal de
                   Bede et dame Bnigne-Jeanne-Marie de Ravenel, pre
                   et mre de l'pouse; demoiselle Anne de Bede et
                   demoiselle Suzanne-Apolline de Ravenel, tantes de
                   l'pouse; messire Thodore-Jean-Baptiste de Ravenel
                   de Boistilleul, cousin germain de l'pouse,
                   conseiller au Parlement de Bretagne, et autres
                   soussignants.--Suivent les signatures: Apoline de
                   Bede de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bnigne
                   J.-M. de Ravenel de la Boutardaye, de Bede de la
                   Boutardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de Bede,
                   Anglique Bede du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du
                   Boistilleul, Marie-Antoine de Bede, Thodore J.-B.
                   de Ravenel du Boistilleul, du Breil pontbriand, F.
                   de Chateaubriand, frre de l'poux, et Guillemot,
                   cur de Bourseul.]

                   [Note 105: Ange-Annibal de _Bede_, seigneur de la
                   Boutardais de la Mettrie et de Boisriou, n  la
                   Boutardais, en Bourseul, le 11 septembre 1696,
                   tait fils de Jean-Marc de Bede de la Boutardais,
                   seigneur des mmes lieux, et de Jeanne de
                   Bgaignon. Il mourut le 14 janvier 1761 et fut
                   inhum dans l'glise de Bourseul. La famille de
                   Bede, qui a compt des branches nombreuses, tire
                   son nom d'une paroisse aujourd'hui commune du
                   canton et de l'arrondissement de Montfort
                   (Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bede a cess
                   depuis longtemps d'appartenir  la famille de ce
                   nom: au sicle dernier, elle tait aux mains des
                   Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de
                   Bede.]

                   [Note 106: Bnigne-Jeanne-Marie (et non Marie-Anne)
                   de Ravenel du Boisteilleul, ne  Rennes, en la
                   paroisse Saint-Jean, le 15 octobre 1698 (et non le
                   16 octobre), tait fille de cuyer Benjamin de
                   Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de
                   Catherine-Franoise de Farcy. Elle avait pous, le
                   24 fvrier 1720, en l'glise de Toussaint, 
                   Rennes, Ange-Annibal de Bede.--Je dois ces
                   indications, ainsi que la plupart de celles qui
                   vont suivre et qui ont trait aux parents de
                   Chateaubriand,  M. Frdric Saulnier, conseiller 
                   la Cour d'appel de Rennes. Sans son utile et si
                   dvou concours, je n'aurais pu mener  bonne fin
                   cette partie de mon travail.]

Ma mre, doue de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse,
avait t forme  la lecture de Fnelon, de Racine, de madame de
Svign, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait
tout _Cyrus_ par coeur. Apolline de Bede, avec de grands traits,
tait noire, petite et laide; l'lgance de ses manires, l'allure
vive de son humeur, contrastaient avec la rigidit et le calme de mon
pre. Aimant la socit autant qu'il aimait la solitude, aussi
ptulante et anime qu'il tait immobile et froid, elle n'avait pas un
got qui ne ft oppos  ceux de son mari. La contrarit qu'elle
prouva la rendit mlancolique, de lgre et gaie qu'elle tait.
Oblige de se taire quand elle et voulu parler, elle s'en        (p. 021)
ddommageait par une espce de tristesse bruyante entrecoupe de
soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon pre. Pour
la pit, ma mre tait un ange.

       *       *       *       *       *

Ma mre accoucha  Saint-Malo d'un premier garon qui mourut au
berceau, et qui fut nomm Geoffroy, comme presque tous les ans de ma
famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne
vcurent que quelques mois.

Ces quatre enfants prirent d'un panchement de sang au cerveau.
Enfin, ma mre mit au monde un troisime garon qu'on appela
Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de
M. de Malesherbes. Aprs Jean-Baptiste naquirent quatre filles:
Marie-Anne, Bnigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beaut,
et dont les deux anes ont seules survcu aux orages de la
Rvolution. La beaut, frivolit srieuse, reste quand toutes les
autres sont passes. Je fus le dernier de ces dix enfants[107]. Il est
probable que mes quatre soeurs durent leur existence au dsir de  (p. 022)
mon pre d'avoir son nom assur par l'arrive d'un second garon; je
rsistais, j'avais aversion pour la vie.

                   [Note 107: Chateaubriand fixe  _dix_ le nombre des
                   enfants issus du mariage de ses pre et mre. Les
                   registres de la ville de Saint-Malo n'en accusent
                   que neuf:

                   1 Geoffroy-Ren-Marie, n le 4 mai 1758 (mort au
                   berceau).

                   2 Jean-Baptiste-Auguste, n le 23 juin 1759 (celui
                   qui sera le petit-gendre de Malesherbes).

                   3 Marie-Anne-Franoise, ne le 4 juillet 1760
                   (plus tard Mme de Marigny).

                   4 Bnigne-Jeanne, ne le 31 aot 1761 (qui
                   pousera plus tard M. de Qubriac, puis M. de
                   Chteaubourg).

                   5 Julie-Marie-Agathe, ne le 2 septembre 1763
                   (plus tard Mme de Farcy).

                   6 Lucile-Anglique, ne le 7 aot 1764 (plus tard
                   Mme de Caud).

                   7 Auguste, n le 28 mai 1766 (mort au bout de
                   quelques mois).

                   8 Calixte-Anne-Marie, ne le 3 juin 1767 (morte en
                   bas ge).

                   9 Franois-Ren, n le 4 septembre 1768 (l'auteur
                   du _Gnie du christianisme_).

                   Le chiffre de _dix_ enfants, donn par
                   Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un
                   _dixime_ enfant--qui fut en ralit le
                   premier--tait n  Plancot, o M. et Mme de
                   Chateaubriand habitrent pendant quelque temps  la
                   suite de leur mariage. Ce premier enfant, n et
                   mort  Plancot, n'a pu figurer sur les registres
                   de Saint-Malo. _(Recherches sur plusieurs des
                   circonstances relatives aux origines,  la
                   naissance et  l'enfance de M. de Chateaubriand_,
                   par _M. Ch. Cunat_, 1850.)]

Voici mon extrait de baptme[108]:

Extrait des registres de l'tat civil de la commune de Saint-Malo
pour l'anne 1768.

     Franois-Ren de Chateaubriand, fils de Ren de Chateaubriand et
     de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bede, son pouse, n le 4 septembre
     1768, baptis le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand
     vicaire de l'vque de Saint-Malo. A t parrain             (p. 023)
     Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frre, et marraine
     Franoise-Gertrude de Contades, qui signent et le pre. Ainsi sign
     au registre: Contades de Plour, Jean-Baptiste de Chateaubriand,
     Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire
     gnral[109].

                   [Note 108: Le texte complet de l'acte de baptme de
                   Chateaubriand est ainsi conu:

                   Franois-Ren de Chateaubriand, fils de haut et
                   puissant Ren de Chateaubriand, chevalier, comte de
                   Combourg, et de haute et puissante dame,
                   Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede, dame de
                   Chateaubriand, son pouse, n le 4 septembre 1768,
                   baptis le jour suivant par nous, Messire
                   Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de
                   l'glise cathdrale, official et grand vicaire de
                   Monseigneur l'vque de Saint-Malo. A t parrain
                   haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand,
                   son frre, et marraine haute et puissante dame
                   Franoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et
                   comtesse de Plour, qui signent et le Pre. Ont
                   sign: _Jean-Baptiste de Chateaubriand_, _Brignon
                   de Chateaubriand_, _Contades de Plour_, _de
                   Chateaubriand_, _Nouail_, _vicaire gnral_.]

                   [Note 109: Vingt jours avant moi, le 15 aot 1768,
                   naissait dans une autre le,  l'autre extrmit de
                   la France, l'homme qui a mis fin  l'ancienne
                   socit, Bonaparte. Ch.]

On voit que je m'tais tromp dans mes ouvrages: je me fais natre le
4 octobre[110] et non le 4 septembre; mes prnoms sont: Franois-Ren,
et non pas Franois-_Auguste_[111].

                   [Note 110: On lit, dans l'_Itinraire de Paris 
                   Jrusalem_, tome I, p. 295: Tandis que j'attendais
                   l'instant du dpart, les religieux se mirent 
                   chanter dans l'glise du monastre. Je demandai la
                   cause de ses chants et j'appris que l'on clbrait
                   la fte du patron de l'ordre. Je me souvins alors
                   que nous tions au _4 octobre_, jour de la
                   Saint-Franois, _jour de ma naissance_ et de ma
                   fte. Je courus au choeur et j'offris des voeux
                   pour le repos de celle qui m'avait autrefois donn
                   la vie  pareil jour.]

                   [Note 111: Je fus nomm Franois du jour o
                   j'tais n, et Ren  cause de mon pre.
                   _Manuscrit de 1826_.--_Atala_, le _Gnie du
                   christianisme_, les _Martyrs_ et l'_Itinraire_
                   sont signs: Franois-Auguste de Chateaubriand. En
                   supprimant ainsi, en tte de ses premiers ouvrages,
                   l'appellation de _Ren_, Chateaubriand voulait
                   viter les fausses interprtations de ceux qui
                   auraient t tents de le reconnatre dans
                   l'immortel pisode de ses oeuvres qui ne porte
                   d'autre titre que ce nom.]

La maison qu'habitaient alors mes parents est situe dans une rue
sombre et troite de Saint-Malo, appele la rue des Juifs[112]: cette
maison est aujourd'hui transforme en auberge[113]. La chambre    (p. 024)
o ma mre accoucha domine une partie dserte des murs de la ville, et
 travers les fentres de cette chambre on aperoit une mer qui
s'tend  perte de vue, en se brisant sur des cueils. J'eus pour
parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptme, mon frre, et
pour marraine la comtesse de Plour, fille du marchal de
Contades[114]. J'tais presque mort quand je vins au jour. Le
mugissement des vagues, souleves par une bourrasque annonant
l'quinoxe d'automne, empchait d'entendre mes cris: on m'a souvent
cont ces dtails; leur tristesse ne s'est jamais efface de ma
mmoire: Il n'y a pas de jour o, rvant  ce que j'ai t, je ne
revoie en pense le rocher sur lequel je suis n, la chambre o ma
mre m'infligea la vie, la tempte dont le bruit bera mon premier
sommeil[115], le frre infortun qui me donna un nom que j'ai     (p. 025)
presque toujours tran dans le malheur. Le ciel sembla runir ces
diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes
destines.

                   [Note 112: En 1768, les parents de Chateaubriand
                   habitaient _rue des Juifs_ (aujourd'hui _rue de
                   Chateaubriand_) une maison appartenant  M. Magon
                   de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom
                   d'_Htel de la Gicquelais_, nom du pre de M.
                   Magon.]

                   [Note 113: En 1780, M. Magon de Boisgarein vendit
                   cette maison  M. Dupuy-Fromy, et peu de temps
                   aprs elle fut occupe par M. Chenu, qui en fit une
                   auberge. Sa destination, depuis plus d'un sicle,
                   n'a pas chang. L'un des trois corps de logis dont
                   est actuellement compos l'_Htel de France et de
                   Chateaubriand_, celui qui est le plus avanc dans
                   la rue, est la maison natale du grand crivain.]

                   [Note 114: Franoise-Gertrude de Contades, fille de
                   Louis-Georges-Erasme de Contades, marchal de
                   France, et de Nicole Magon de la Lande. Elle avait
                   pous en 1747 Jean-Pierre de la Haye, comte de
                   Plour, colonel de dragons.]

                   [Note 115: Chateaubriand n'a point imagin cette
                   tempte _romantique_, qui clate pourtant si 
                   propos  l'heure mme de sa naissance. M. Charles
                   Cunat, le savant et consciencieux archiviste de
                   Saint-Malo, confirme de la faon la plus prcise,
                   dans son crit de 1850, l'exactitude de tous les
                   dtails donns par le grand pote: En effet,
                   dit-il, une pluie opinitre durait depuis prs de
                   deux mois; plusieurs coups de vent qu'on avait
                   prouvs n'avaient pas chang l'tat de
                   l'atmosphre; ce temps pluvieux jetait l'alarme
                   dans le pays; ce fut _dans la nuit de samedi 
                   dimanche_,  l'approche du dernier quartier de la
                   lune, qu'eut lieu la tempte horrible qui
                   accompagna la naissance de Chateaubriand et dont
                   les terribles effets se firent sentir dans le pays,
                   et notamment  la chausse du Sillon. Cette nuit
                   du samedi au dimanche, o la tempte fut
                   particulirement horrible, tait prcisment celle
                   du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre que
                   naquit Chateaubriand.--La continuit et la violence
                   des temptes, en ces premiers jours de septembre
                   1768, furent telles que l'vque et le chapitre
                   firent exposer pendant neuf jours, comme aux
                   poques des plus grandes calamits, les reliques de
                   Saint Malo dans le choeur de la cathdrale; les
                   votes de l'antique basilique ne cessrent de
                   retentir des chants de la pnitence et des appels 
                   la misricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le
                   ciel reprit sa srnit, et, le dimanche 18
                   septembre, on porta processionnellement les restes
                   du saint  travers les rues de la ville et autour
                   des remparts, au milieu d'un concours immense de la
                   population. Les reliques, prcdes du clerg,
                   taient portes par des chanoines et suivies par
                   Mgr. Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, vque du
                   diocse. (Ch. Cunat, _op. cit._)]

       *       *       *       *       *

En sortant du sein de ma mre, je subis mon premier exil; on me
relgua  Plancot, joli village situ entre Dinan, Saint-Malo et
Lamballe. L'unique frre de ma mre, le comte de Bede, avait bti
prs de ce village le chteau de _Monchoix_. Les biens de mon aeule
maternelle s'tendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul,
les _Curiosolites des Commentaires de Csar_. Ma grand'mre, veuve
depuis longtemps, habitait avec sa soeur, mademoiselle de
Boisteilleul, un hameau spar de Plancot par un pont, et qu'on
appelait l'Abbaye,  cause d'une abbaye de Bndictins[116], consacre
 Notre-Dame de Nazareth.

                   [Note 116: Il n'y eut jamais  Plancot d'_abbaye
                   de Bndictins_. Il existait seulement, au hameau
                   de l'Abbaye, une maison de _Dominicains_, dont les
                   btiments, aujourd'hui transforms en ferme,
                   joignent la partie nord-est de la modeste chapelle
                   o le futur plerin _de Paris  Jrusalem_ fut
                   relev de son premier voeu.]

Ma nourrice se trouva strile; une autre pauvre chrtienne me     (p. 026)
prit  son sein. Elle me voua  la patronne du hameau, Notre-Dame de
Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le
blanc jusqu' l'ge de sept ans. Je n'avais vcu que quelques heures,
et la pesanteur du temps tait dj marque sur mon front. Que ne me
laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au
voeu de l'obscurit et de l'innocence la conservation des jours qu'une
vaine renomme menaait d'atteindre.

Ce voeu de la paysanne bretonne n'est plus de ce sicle: c'tait
toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mre divine
place entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la
mre terrestre.

Au bout de trois ans, on me ramena  Saint-Malo; il y en avait dj
sept que mon pre avait recouvr la terre de Combourg. Il dsirait
rentrer dans les biens o ses anctres avaient pass; ne pouvant
traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, chue  la famille de
Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombe dans la maison de
Cond, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart crit
_Combour_[117]; plusieurs branches de ma famille l'avaient possd par
des mariages avec les Cotquen. Combourg dfendait la Bretagne dans
les marches normande et anglaise: Junken, vque de Dol, le       (p. 027)
btit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Marchal de Duras[118],
qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Cotquen[119], ne d'une
Chateaubriand, s'arrangea avec mon pre. Le marquis du Hallay[120],
officier aux grenadiers  cheval de la garde royale, peut-tre trop
connu par sa bravoure, est le dernier des Cotquen-Chateaubriand: M.
du Hallay a un frre[121]. Le mme marchal de Duras, en qualit de
notre alli, nous prsenta dans la suite  Louis XVI, mon frre et
moi.

                   [Note 117: Longtemps encore aprs Froissart, on a
                   continu d'crire _Combour_, ce qui tait suivre
                   l'ancienne forme du nom, _Comburnium_. C'est
                   seulement de 1660  1680 que le _g_ a t ajout.]

                   [Note 118: Emmanuel-Flicit de _Durfort_, duc de
                   Duras (1715-1789), pair et marchal de France,
                   premier gentilhomme de la Chambre, membre de
                   l'Acadmie franaise. Choisi par le roi pour aller
                   commander en Bretagne au milieu des troubles
                   qu'avait fait natre l'affaire de La Chalotais, il
                   russit  concilier les esprits et  rtablir la
                   tranquillit.]

                   [Note 119: Louise-Franoise-Maclovie-Cleste de
                   _Cotquen_, marie en 1736 au duc de Duras, dcde
                   le 17 nivse an X (7 janvier 1802).]

                   [Note 120: _Hallay-Cotquen_
                   (Jean-Georges-Charles-Frdric-Emmanuel, marquis
                   du), n le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il
                   avait t, sous la Restauration, capitaine au 1er
                   rgiment de grenadiers  cheval de la garde royale
                   et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le
                   marquis du Hallay a eu une grande rputation comme
                   juge du point d'honneur et arbitre en matire de
                   duel. Il a publi des _Nouvelles et Souvenirs_,
                   Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol. in-8.]

                   [Note 121: Le comte du Hallay-Cotquen, frre cadet
                   du prcdent, a t page de Louis XVIII en 1814,
                   puis garde du corps de _Monsieur_, et lieutenant au
                   4e rgiment de chasseurs  cheval.]

Je fus destin  la marine royale: l'loignement pour la cour tait
naturel  tout Breton, et particulirement  mon pre. L'aristocratie
de nos tats fortifiait en lui ce sentiment.

Quand je fus rapport  Saint-Malo, mon pre tait  Combourg, mon
frre au collge de Saint-Brieuc; mes quatre soeurs vivaient auprs de
ma mre.

Toutes les affections de celle-ci s'taient concentres dans son  (p. 028)
fils an; non qu'elle ne chrt ses autres enfants, mais elle
tmoignait une prfrence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais
bien, il est vrai, comme garon, comme le dernier venu, comme le
_chevalier_ (ainsi m'appelait-on), quelques privilges sur mes soeurs;
mais, en dfinitive, j'tais abandonn aux mains des gens. Ma mre
d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, tait proccupe par les
soins de la socit et les devoirs de la religion. La comtesse de
Plour, ma marraine, tait son intime amie; elle voyait aussi les
parents de Maupertuis[122] et de l'abb Trublet[123]. Elle aimait la
politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique 
Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cdron[124];
elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait
chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un     (p. 029)
esprit de parcimonie, qui nous empchrent d'abord de reconnatre ses
admirables qualits. Avec de l'ordre, ses enfants taient tenus sans
ordre; avec de la gnrosit, elle avait l'apparence de l'avarice;
avec de la douceur d'me elle grondait toujours: mon pre tait la
terreur des domestiques, ma mre le flau.

                   [Note 122: Pierre-Louis Moreau de _Maupertuis_
                   (1698-1759); membre de l'Acadmie des sciences et
                   de l'Acadmie franaise; prsident perptuel de
                   l'Acadmie des sciences et belles-lettres de
                   Berlin. Il tait n  Saint-Malo.]

                   [Note 123: Nicolas-Charles-Joseph _Trublet_
                   (1697-1770); parent et ami de Maupertuis et, comme
                   lui, n  Saint-Malo. Il avait t reu membre de
                   l'Acadmie franaise le 13 avril 1761.]

                   [Note 124: C'est un souvenir du voyage de l'auteur
                   en Palestine et de son sjour au couvent de
                   Saint-Saba: On montre aujourd'hui dans ce
                   monastre trois ou quatre mille ttes de morts, qui
                   sont celles des religieux massacrs par les
                   infidles. Les moines me laissrent un quart
                   d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient
                   avoir devin que mon dessein tait de peindre un
                   jour la situation de l'me des solitaires de la
                   Thbade. Mais je ne me rappelle pas encore sans un
                   sentiment pnible qu'_un caloyer voulut me parler
                   de politique et me raconter les secrets de la cour
                   de Russie_. Hlas! mon pre, lui dis-je, o
                   chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas
                   ici? _Itinraire de Paris  Jrusalem_, tome I, p.
                   313.]

De ce caractre de mes parents sont ns les premiers sentiments de ma
vie. Je m'attachai  la femme qui prit soin de moi, excellente
crature appele _la Villeneuve_, dont j'cris le nom avec un
mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve
tait une espce de surintendante de la maison, me portant dans ses
bras, me donnant,  la drobe, tout ce qu'elle pouvait trouver,
essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me
reprenant et marmottant toujours: C'est celui-l qui ne sera pas
fier! qui a bon coeur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens,
petit garon; et elle me bourrait de vin et de sucre.

Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientt domines par
une amiti plus digne.

Lucile, la quatrime de mes soeurs, avait deux ans de plus que
moi[125]. Cadette dlaisse, sa parure ne se composait que de la
dpouille de ses soeurs. Qu'on se figure une petite fille maigre, (p. 030)
trop grande pour son ge, bras dgingands, air timide, parlant avec
difficult et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe
emprunte  une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans
un corps piqu dont les pointes lui faisaient des plaies aux cts;
soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun;
retroussez ses cheveux sur le haut de sa tte, rattachez-les avec une
toque d'toffe noire; et vous verrez la misrable crature qui me
frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait souponn
dans la chtive Lucile les talents et la beaut qui devait un jour
briller en elle.

                   [Note 125: Lucile avait, non pas _deux ans_, mais
                   quatre ans de plus que son frre. Elle tait ne le
                   7 aot 1764.--Voir son acte de naissance  la page
                   7 de la remarquable tude de M. Frdric Saulnier
                   sur _Lucile de Chateaubriand et M. de Caud_,
                   d'aprs des documents indits, 1885. M. Anatole
                   France s'est donc tromp, lui aussi, lorsque, dans
                   son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur
                   _Lucile de Chateaubriand, sa vie et ses oeuvres_,
                   il l'a fait natre en l'an 1766.]

Elle me fut livre comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir;
au lieu de la soumettre  mes volonts, je devins son dfenseur. On me
conduisait tous les matins avec elle chez les soeurs Couppart, deux
vieilles bossues habilles de noir, qui montraient  lire aux enfants.
Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je
griffais les soeurs: grandes plaintes portes  ma mre. Je commenais
 passer pour un vaurien, un rvolt, un paresseux, un ne enfin. Ces
ides entraient dans la tte de mes parents: mon pre disait que tous
les chevaliers de Chateaubriand avaient t des fouetteurs de livres,
des ivrognes et des querelleurs. Ma mre soupirait et grognait en
voyant le dsordre de ma jaquette. Tout enfant que j'tais, le propos
de mon pre me rvoltait; quand ma mre couronnait ses remontrances
par l'loge de mon pre qu'elle appelait un Caton, un hros, je me
sentais dispos  faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.

Mon matre d'criture, M. Desprs,  perruque de matelot, n'tait (p. 031)
pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier
ternellement, d'aprs un exemple de sa faon, ces deux vers que j'ai
pris en horreur, non  cause de la faute de langue qui s'y trouve:

  C'est  vous, mon esprit,  qui je veux parler:
  Vous avez des dfauts que je ne puis celer.

Il accompagnait ses rprimandes de coups de poing qu'il me donnait
dans le cou, en m'appelant _tte d'achcre_; voulait-il dire
_achore_[126]? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tte d'_achcre_,
mais je la tiens pour effroyable.

                   [Note 126: [Grec: Achr], gourme. Ch.]

Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'levant autrefois au milieu d'un
marais salant, il devint une le par l'irruption de la mer qui, en
709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots.
Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient  la terre ferme que par
une chausse appele potiquement le Sillon. Le Sillon est assailli
d'un ct par la pleine mer, de l'autre est lav par le flux qui
tourne pour entrer dans le port. Une tempte le dtruisit presque
entirement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste 
sec, et,  la bordure est et nord de la mer, se dcouvre une grve du
plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel.
Auprs et au loin, sont sems des rochers, des forts, des lots
inhabits: le Fort-Royal, la Conche, Csembre et le Grand-B, o sera
mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: _b_, en breton,
signifie _tombe_.

Au bout du Sillon, plant d'un calvaire, on trouve une butte de   (p. 032)
sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette;
elle est surmonte d'un vieux gibet: les piliers nous servaient 
jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce
n'tait pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrtions
dans ce lieu.

L se rencontrent aussi les _Miels_, dunes o pturaient les moutons;
 droite sont des prairies au bas du Param, le chemin de poste de
Saint-Servan, le cimetire neuf, un calvaire et des moulins sur des
buttes, comme ceux qui s'lvent sur le tombeau d'Achille  l'entre
de l'Hellespont.

       *       *       *       *       *

Je touchais  ma septime anne; ma mre me conduisit  Plancot, afin
d'tre releve du voeu de ma nourrice; nous descendmes chez ma
grand'mre. Si j'ai vu le bonheur, c'tait certainement dans cette
maison.

Ma grand'mre occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison
dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond
duquel on trouvait une fontaine entoure de saules. Madame de Bede ne
marchait plus, mais  cela prs, elle n'avait aucun des inconvnients
de son ge: c'tait une agrable vieille, grasse, blanche, propre,
l'air grand, les manires belles et nobles, portant des robes  plis 
l'antique et une coiffe noire de dentelle, noue sous le menton. Elle
avait l'esprit orn, la conversation grave, l'humeur srieuse. Elle
tait soigne par sa soeur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui
ressemblait que par la bont. Celle-ci tait une petite personne
maigre, enjoue, causeuse, railleuse. Elle avait aim un comte    (p. 033)
de Trmignon, lequel comte, ayant d l'pouser, avait ensuite
viol sa promesse. Ma tante s'tait console en clbrant ses amours,
car elle tait pote. Je me souviens de l'avoir souvent entendue
chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait
pour sa soeur des manchettes  deux rangs, un apologue qui commenait
ainsi:

  Un pervier aimait une fauvette
  Et, ce dit-on, il en tait aim,

ce qui m'a paru toujours singulier pour un pervier. La chanson
finissait par ce refrain:

  Ah! Trmignon, la fable est-elle obscure?
  Ture lure.

Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante,
ture, lure!

Ma grand'mre se reposait sur sa soeur des soins de la maison. Elle
dnait  onze heures du matin, faisait la sieste;  une heure elle se
rveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les
saules de la fontaine, o elle tricotait, entoure de sa soeur, de ses
enfants et petits-enfants[127]. En ce temps-l, la vieillesse tait
une dignit; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on
reportait ma grand'mre dans son salon; Pierre, le domestique,    (p. 034)
mettait une table de jeu; mademoiselle de Boisteilleul[128] frappait
avec les pincettes contre la plaque de la chemine, et quelques
instants aprs on voyait entrer trois autres vieilles filles qui
sortaient de la maison voisine  l'appel de ma tante.

                   [Note 127: Dans les jardins en terrasse de cette
                   maison, qui sert maintenant de presbytre  la
                   paroisse de Nazareth, se voit encore la fontaine
                   entoure de saules, o l'aeule de Chateaubriand
                   venait respirer le frais en tricotant au milieu de
                   ses enfants et petits-enfants. Du Breil de Marzan,
                   _Impressions bretonnes sur les funrailles de
                   Chateaubriand et sur les Mmoires d'outre-tombe_,
                   1850.]

                   [Note 128: Suzanne-milie de Ravenel, demoiselle du
                   Boisteilleul, soeur cadette de madame de Bede de
                   la Boutardais, ne  Rennes le 12 mai 1700.]

Ces trois soeurs se nommaient les demoiselles Vildneux[129]; filles
d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince hritage, elles
en avaient joui en commun, ne s'taient jamais quittes, n'taient
jamais sorties de leur village paternel. Lies depuis leur enfance
avec ma grand'mre, elles logeaient  sa porte et venaient tous les
jours, au signal convenu dans la chemine, faire la partie de
quadrille de leur amie. Le jeu commenait; les bonnes dames se
querellaient: c'tait le seul vnement de leur vie, le seul moment o
l'galit de leur humeur ft altre. A huit heures, le souper
ramenait la srnit. Souvent mon oncle de Bede[130], avec son fils
et ses trois filles, assistait au souper de l'aeule. Celle-ci faisait
mille rcits du vieux temps; mon oncle,  son tour, racontait la
bataille de Fontenoy, o il s'tait trouv, et couronnait ses
vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pmer  (p. 035)
de rire les honntes demoiselles. A neuf heures, le souper fini,
les domestiques entraient; on se mettait  genoux, et mademoiselle de
Boisteilleul disait  haute voix la prire. A dix heures, tout dormait
dans la maison, except ma grand'mre, qui se faisait faire la lecture
par sa femme de chambre jusqu' une heure du matin.

                   [Note 129: La vritable orthographe du nom des
                   trois vieilles filles tait: Loisel de la
                   _Villedeneu_. (Du Breil de Marzan, _op. cit._)]

                   [Note 130: Marie-Antoine-Bnigne de Bede, comte de
                   la Boutardais, baron de Plancot, fils de
                   Ange-Annibal de Bede et de Bnigne-Jeanne-Marie de
                   Ravenel de Boisteilleul, frre de madame de
                   Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il
                   tait n dans la paroisse de Bourseul, le 5 avril
                   1727. Il mourut  Dinan, le 24 juillet 1807.]

Cette socit, que j'ai remarque la premire dans ma vie, est aussi
la premire qui ait disparu  mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce
toit de paix et de bndiction, le rendre peu  peu solitaire, fermer
une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma
grand'mre force de renoncer  son quadrille, faute des partners
accoutums; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies,
jusqu'au jour o mon aeule tomba la dernire. Elle et sa soeur
s'taient promis de s'entre-appeler aussitt que l'une aurait devanc
l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bede ne survcut que
peu de mois  mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-tre le seul
homme au monde qui sache que ces personnes ont exist. Vingt fois,
depuis cette poque, j'ai fait la mme observation; vingt fois des
socits se sont formes et dissoutes autour de moi. Cette
impossibilit de dure et de longueur dans les liaisons humaines, cet
oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de
notre tombe et s'tend de l sur notre maison, me ramnent sans cesse
 la ncessit de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner
le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fivre de la
mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chre! car comment abandonner
sans dsespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on (p. 036)
voudrait tenir ternellement sur son coeur?

Le chteau du comte de Bede[131] tait situ  une lieue de Plancot,
dans une position leve et riante. Tout y respirait la joie;
l'hilarit de mon oncle tait inpuisable. Il avait trois filles,
Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Boutardais,
conseiller au Parlement[132], qui partageaient son panouissement de
coeur. Monchoix tait rempli des cousins du voisinage; on faisait de
la musique, on dansait, on chassait, on tait en liesse du matin au
soir. Ma tante, madame de Bede[133], qui voyait mon oncle manger
gaiement son fonds et son revenu, se fchait assez justement;     (p. 037)
mais on ne l'coutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne
humeur de sa famille; d'autant que ma tante tait elle-mme sujette 
bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux
couch dans son giron, et  sa suite un sanglier priv qui remplissait
le chteau de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison
paternelle, si sombre et si silencieuse,  cette maison de ftes et de
bruit, je me trouvais dans un vritable paradis. Ce contraste devint
plus frappant lorsque ma famille fut fixe  la campagne: passer de
Combourg  Monchoix, c'tait passer du dsert dans le monde, du donjon
d'un baron du moyen ge  la villa d'un prince romain.

                   [Note 131: Le chteau de _Monchoix_, dans la
                   paroisse de Pluduno, aujourd'hui l'une des communes
                   du canton de Plancot, arrondissement de Dinan,
                   Monchoix est actuellement habit par M. du
                   Boishamon, arrire-petit-fils du comte de Bede.]

                   [Note 132: Le comte de Bede avait eu huit enfants,
                   dont quatre morts en bas ge. Chateaubriand n'a
                   donc connu que les quatre dont il parle: 1
                   _Charlotte-Suzanne-Marie_ (celle qu'il appelle
                   Caroline), ne en la paroisse de Pluduno, le 24
                   avril 1762, dcde  Dinan, non marie, le 28
                   avril 1849;--2 Marie-Jeanne-Claude ou _Claudine_,
                   ne le 21 avril 1765, marie en migration 
                   Ren-Herv du Hecquet, seigneur de Rauville.
                   Revenue en France, elle s'est fixe  Valognes et a
                   d y mourir. Ce sont ses hritiers qui ont hrit
                   de la Boutardais.--3 _Flore-Anne_, ne le 5
                   octobre 1766, marie au chteau de Monchoix, le 28
                   octobre 1788,  Charles-Augustin-Jean-Baptiste
                   Locquet, chevalier de Chteau-d'Assy, d'une famille
                   d'origine malouine; elle est dcde, veuve, 
                   Dinan, le 7 janvier 1851.--4 Marie-Joseph-Annibal
                   de Bede, comte de la Boutardais, conseiller au
                   Parlement de Rennes. Il fut,  Londres, le
                   compagnon d'migration de Chateaubriand et nous
                   renvoyons  ce moment les dtails que nous aurons 
                   fournir sur lui.]

                   [Note 133: Marie-Anglique-Fortune-Ccile
                   Ginguen, fille de cuyer Franois Ginguen et de
                   dame Thrse-Franoise Jean. Elle tait ne 
                   Rennes le 23 novembre 1729. Marie, le 23 novembre
                   1756,  Marie-Antoine-Bnigne de Bede. Dcde 
                   Dinan, le 22 novembre 1823.]

Le jour de l'Ascension de l'anne 1775, je partis de chez ma
grand'mre, avec ma mre, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bede
et ses enfants, ma nourrice et mon frre de lait, pour Notre-Dame de
Nazareth. J'avais une lvite blanche, des souliers, des gants, un
chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[134]. Nous montmes 
l'Abbaye  dix heures du matin. Le couvent, plac au bord du chemin,
s'envieillissait[135] d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V   (p. 038)
de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetire; le chrtien
ne parvenait  l'glise qu' travers la rgion des spulcres: c'est
par la mort qu'on arrive  la prsence de Dieu.

                   [Note 134: C'tait la premire fois de ma vie que
                   j'tais dcemment habill. Je devais tout devoir 
                   la religion, mme la propret, que saint Augustin
                   appelle une demi-vertu. _Manuscrit de 1826_.]

                   [Note 135: A propos de cette expression et de
                   quelques autres (me jouer _emmi_ les vagues qui se
                   retiraient;--_ l'ore_ d'une plaine;--des nuages
                   qui projettent leur ombre _fuitive_, etc.),
                   Sainte-Beuve crivait, dans son article du 15 avril
                   1834, aprs les premires lectures des _Mmoires_:
                   L'effet est souvent heureux de ces mots gaulois
                   rajeunis, mls  de fraches importations latines.
                   (_Le vaste du ciel_, _les blandices des sens_,
                   etc.) et encadrs dans des lignes d'une puret
                   grecque, au tour grandiose, mais correct et dfini.
                   Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces
                   _Mmoires_ comprend toute la langue franaise
                   imaginable et ne la dpasse gure que parfois en
                   quelque demi-douzaine de petits mots que je
                   voudrais retrancher. Cet art d'crire qui ne
                   ddaigne rien, avide de toute fleur et de toute
                   couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange
                   pour glaner un pi d'or oubli, ou ajouter un
                   antique bleuet  la couronne. _Portraits
                   contemporains_, I, 30.]

Dj les religieux occupaient les stalles; l'autel tait illumin
d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des diffrentes
votes: il y a, dans les difices gothiques[136], des lointains et
comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre  la
porte, en crmonie, et me conduisirent dans le choeur. On y avait
prpar trois siges: je me plaai dans celui du milieu; ma nourrice
se mit  ma gauche, mon frre de lait  ma droite[137].

                   [Note 136: La chapelle de Notre-Dame de Nazareth
                   n'tait aucunement un difice gothique. Elle datait
                   du milieu du XVIIe sicle et avait t fonde par
                   dame Catherine de Rosmadec, pouse de Guy de Rieux,
                   comte de Chteauneuf, qui en fit don au couvent des
                   religieux dominicains de Dinan. La premire pierre
                   fut pose, en prsence de Ferdinand de Neufville,
                   vque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et,  cette
                   date, on ne construisait plus, mme en Bretagne, ni
                   glises ni chapelles gothiques. (Voir _Dictionnaire
                   d'Oge_, article _Corseul_, et l'_Histoire de la
                   dcouverte de la Sainte image de Notre Dame de
                   Nazareth, copie sur l'ancien original du pre
                   Guillouzou_, et publie par M. L. Prud'homme, de
                   Saint-Brieuc).]

                   [Note 137: La religion, qui ne connat pas les
                   rangs et qui donne toujours des leons, ne voyait
                   dans cette crmonie que la pauvre femme qui
                   m'avait sauv de la mort, et l'enfant qui avait
                   suc le mme lait que moi; la grande dame ma mre
                   tait  la porte, la paysanne dans le sanctuaire.
                   _Manuscrit de 1826_.]

La messe commena:  l'offertoire, le clbrant se tourna vers    (p. 039)
moi et lut des prires; aprs quoi on m'ta mes habits blancs, qui
furent attachs en _ex voto_ au-dessous d'une image de la Vierge. On
me revtit d'un habit couleur violette. Le prieur pronona un discours
sur l'efficacit des voeux; il rappela l'histoire du baron de
Chateaubriand, pass dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je
visiterais peut-tre aussi, dans la Palestine, cette Vierge de
Nazareth  qui je devais la vie par l'intercession des prires du
pauvre, toujours puissantes auprs de Dieu[138]. Ce moine, qui me
racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-pre de Dante  (p. 040)
lui faisait l'histoire de ses aeux, aurait pu aussi, comme
Cacciaguida, y joindre la prdiction de mon exil.

  Tu proverai si come s di sale
  Lo pane altrui, e com'  duro calle
  Lo scendere e il salir per l' altrui scale.
  E quel che pi ti graver le spalle,
  Sar la compagnia malvagia e scempia,
  Con la qual tu cadrai in questa valle;
  Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
  Si far contra te....................
  .....................................
  Di sua bestialitate il suo processo
  Far la pruova: si ch'a te fia bello.
  Averti fatta parte, per te stesso[139].

  Tu sauras combien le pain d'autrui a le got du
  sel, combien est dur le degr du monter et du descendre
  de l'escalier d'autrui. Et ce qui psera encore
  davantage sur tes paules sera la compagnie mauvaise
  et insense avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,
  toute folle, toute impie, se tournera contre toi.
  .....................................
  .....................................
  De sa stupidit sa conduite fera preuve; tant qu' toi          (p. 041)
  il sera beau de t'tre fait un parti de toi-mme.

                   [Note 138: Quand cela fut fait, on acheva de
                   clbrer la messe; ma mre communia aprs le
                   prtre, et trs certainement ses voeux cherchrent
                    dtourner sur moi les grces que cette communion
                   devait rpandre sur elle. Combien il est essentiel
                   de frapper l'imagination des enfants, par des actes
                   de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai
                   oubli le relvement de mon voeu. Il s'est prsent
                    ma mmoire au milieu des plus grands garements
                   de ma jeunesse; je m'y sentais attach comme  un
                   point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir
                   me dprendre. Depuis l'exhortation du bndictin,
                   j'ai toujours rv le plerinage de Jrusalem et
                   j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la
                   plupart des actes religieux, nobles par eux-mmes,
                   laissent au fond du coeur de nobles souvenirs,
                   nourrissent l'me de sentiments levs et disposent
                    aimer les choses belles et touchantes; que de
                   droit la religion n'avait-elle donc pas sur moi! Ne
                   devait-elle pas me dire: Tu m'as t consacr dans
                   ta jeunesse, je ne t'ai rendu  la vie que pour que
                   tu devinsses mon dfenseur. La dpouille de ton
                   innocence, trempe des larmes de ta mre, repose
                   encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vtements
                   qu'il faut suspendre  mes temples, ce sont tes
                   passions. Consacre-moi ton coeur et tes chagrins,
                   je bnirai ta nouvelle offrande. Sainte religion,
                   voil ton langage; toi seule pourrais remplir le
                   vide que j'ai toujours senti en moi, et gurir
                   cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y
                   replonge ou m'y ramne; je n'cris pas un mot
                   qu'elle ne soit prte  dborder comme un torrent:
                   je ne suis occup qu' la renfermer, pour ne pas me
                   rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet crit qui
                   ne paratra qu'aprs moi, que j'ai entrepris pour
                   me soulager, pour donner une issue aux sentiments
                   qui m'touffent, pourquoi me contraindrais-je?
                   Rassasions-nous de nos peines secrtes, que mon me
                   malade et blesse puisse  son gr repasser ses
                   chimres et se noyer dans ses souvenirs!
                   _Manuscrit de 1826_.]

                   [Note 139: Dante, _Le Paradis_, Chant XVII.]

Depuis l'exhortation du bndictin, j'ai toujours rv le plerinage
de Jrusalem, et j'ai fini par l'accomplir.

J'ai t consacr  la religion, la dpouille de mon innocence a
repos sur ses autels: ce ne sont pas mes vtements qu'il faudrait
suspendre aujourd'hui  ces temples, ce sont mes misres.

On me ramena  Saint-Malo[140]. Saint Malo n'est point l'Aleth de la
_Notitia imperii_: Aleth tait mieux place par les Romains dans le
faubourg Saint-Servan, au port militaire appel _Solidor_, 
l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth tait un rocher, _est in
conspectu Tenedos_, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite
de l'ermite Aaron, qui, l'an 507[141], tablit dans cette le sa
demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda
un petit couvent, l'autre une grande monarchie, difices galement
tombs.

                   [Note 140: Au mois d'octobre de l'anne 1775, nous
                   retournmes  Saint-Malo. _Manuscrit de 1826_.]

                   [Note 141: Saint Aaron vivait bien au VIe sicle,
                   mais on ignore absolument la date  laquelle il
                   s'tablit sur le rocher qui porte aujourd'hui la
                   ville de Saint-Malo. La date de 507, donne ici par
                   Chateaubriand, ne repose sur aucune autorit
                   srieuse. On ne la trouve mme pas dans l'ouvrage,
                   plus lgendaire qu'historique, du P. Albert Le
                   Grand, _la vie, gestes, mort et miracles des saints
                   de la Bretagne-Armorique_.]

Malo, en latin _Maclovius, Macutus, Machutes_, devenu en 541 vque
d'Aleth[142], attir qu'il fut par la renomme d'Aaron, le visita.
Chapelain de l'oratoire de cet ermite, aprs la mort du saint il leva
une glise cnobiale, _in prdio Machutis_. Ce nom de Malo se     (p. 042)
communiqua  l'le, et ensuite  la ville, _Maclovium_, _Maclopolis_.

                   [Note 142: Cette date de 541, que Chateaubriand a
                   prise cette fois dans Albert Le Grand (dition de
                   1680, p. 583), n'est rien moins qu'exacte. Malo fut
                   bien le premier titulaire de l'vch d'Aleth,
                   fond par Judal, roi de Domnone, mais cette
                   fondation eut lieu, non en 541, mais prs d'un
                   demi-sicle plus tard. N vers 520 dans la Cambrie
                   mridionale, Malo ne passa en Armorique que vers
                   550. Il aborda dans l'le de Csembre, avec une
                   trentaine de disciples et se mit aussitt 
                   vangliser les campagnes althiennes et
                   curiosolites. Il comptait dj dans la pninsule
                   armoricaine, et spcialement dans le pays d'Aleth,
                   quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honor de
                   la dignit piscopale, vers 585-590. Saint Malo
                   mourut en Saintonge, le dimanche 16 dcembre 621,
                   g d'environ cent ans. (Voir _l'Histoire de
                   Bretagne_, par Arthur de la Borderie, tome I, p.
                   421, 465, 475.)]

De saint Malo, premier vque d'Aleth, au bienheureux Jean surnomm
_de la Grille_, sacr en 1140 et qui fit lever la cathdrale, on
compte quarante-cinq vques. Aleth tant dj presque entirement
abandonne, Jean de la Grille transfra le sige piscopal de la ville
romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron.

Saint-Malo eut beaucoup  souffrir dans les guerres qui survinrent
entre les rois de France et d'Angleterre.

Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se
terminrent les dmls de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut
conduit  Saint-Malo. Livr par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de
Richard, ceux-ci l'emmenaient  Londres pour le faire mourir. chapp
 ses gardes, il se rfugia dans la cathdrale, _asylum quod in e
urbe est inviolatissimum_: ce droit d'asile remontait aux Druides,
premiers prtres de l'le d'Aaron.

Un vque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux      (p. 043)
autres taient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent
l'infortun Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans
l'_Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de
Chantoc, prince du sang de France et de Bretagne, trangl en prison
par les ministres du favori, le 24 avril 1450_.

Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville
traite de puissance  puissance, protge ceux qui se sont rfugis
dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la
Guiche, grand matre de l'artillerie de France, de faire fondre cent
pices de canon. Rien ne ressemblait davantage  Venise (au soleil et
aux arts prs) que cette petite rpublique malouine par sa religion,
sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expdition de
Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle.
Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des
relations avec Moka, Surate, Pondichry, et une compagnie forme dans
son sein explorait la mer du Sud.

A compter du rgne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son
dvouement et sa fidlit  la France. Les Anglais la bombardrent en
1693; ils y lancrent, le 29 novembre de cette anne, une machine
infernale, dans les dbris de laquelle j'ai souvent jou avec mes
camarades. Ils la bombardrent de nouveau en 1758.

Les Malouins prtrent des sommes considrables  Louis XIV pendant la
guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le
privilge de se garder eux-mmes; il voulut que l'quipage du premier
vaisseau de la marine royale ft exclusivement compos de         (p. 044)
matelots de Saint-Malo et de son territoire.

En 1771, les Malouins renouvelrent leur sacrifice et prtrent trente
millions  Louis XV. Le fameux amiral Anson[143] descendit  Cancale,
en 1758, et brla Saint-Servan. Dans le chteau de Saint-Malo, La
Chalotais crivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la
suie, les mmoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se
souvient[144]. Les vnements effacent les vnements; inscriptions
graves sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire
des palimpsestes.

                   [Note 143: _Anson_ (Georges), amiral anglais, n en
                   1697, mort en 1762.]

                   [Note 144: _La Chalotais_ (Louis-Ren _de Caradeuc_
                   de), procureur-gnral au Parlement de Bretagne, n
                    Rennes le 6 mars 1701, mort le 12 juillet
                   1785.--Le premier Mmoire, crit sous le nom de M.
                   de La Chalotais, et reconnu par lui comme son
                   oeuvre se terminait par ces lignes: Fait au
                   chteau de Saint-Malo, 15 janvier 1766, crit avec
                   une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite
                   avec de le suie de chemine, du vinaigre et du
                   sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de
                   chocolat. La vrit est que La Chalotais, dans sa
                   prison, avait tout ce qu'il faut pour crire et
                   qu'il _crivait par toutes les postes  sa
                   famille_. Voir, dans l'ouvrage de M. Henri Carr,
                   _La Chalotais et le duc d'Aiguillon_ (1803), la
                   correspondance du chevalier de Fontette, commandant
                   du chteau de Saint-Malo, et en particulier la
                   lettre du 28 avril 1766.]

Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut
en voir le rle gnral dans le volume in-folio publi en 1682 sous ce
titre: _Rle gnral des officiers, mariniers et matelots de
Saint-Malo_. Il y a une _Coutume de Saint-Malo_, imprime dans le
recueil du Coutumier gnral. Les archives de la ville sont assez (p. 045)
riches en chartes utiles  l'histoire et au droit maritime.

Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[145], le Christophe Colomb
de la France, qui dcouvrit le Canada. Les Malouins ont encore signal
 l'autre extrmit de l'Amrique les les qui portent leur nom: _les
Malouines_.

                   [Note 145: Jacques _Cartier_ naquit  Saint-Malo le
                   31 dcembre 1494, l'anne mme o Christophe Colomb
                   dcouvrait la Jamaque. On ne sait pas exactement
                   la date de sa mort. Le savant annaliste de
                   Saint-Malo, M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer
                   aux environs de 1554.]

Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[146], l'un des plus
grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donn 
la France Surcouf[147]. Le clbre Mah de La Bourdonnais[148],
gouverneur de l'le de France, naquit  Saint-Malo, de mme que La
Mettrie[149], Maupertuis, l'abb Trublet dont Voltaire a ri: tout cela
n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'gale pas celle du jardin
des Tuileries.

                   [Note 146: Ren _Dugay-Trouin_, n le 10 juin 1673;
                   mort le 27 septembre 1736.]

                   [Note 147: Robert _Surcouf_, le clbre corsaire
                   (1773-1827). M. Ch. Cunat a crit son _Histoire_.]

                   [Note 148: Bertrand-Franois _Mah de La
                   Bourdonnais_ (1699-1753).]

                   [Note 149: Julien _Offraye de La Mettrie_, n 
                   Saint-Malo le 19 dcembre 1709, mort le 11 novembre
                   1751  Berlin, o ses ouvrages ouvertement
                   matrialistes lui avaient valu d'tre nomm lecteur
                   du roi. Frdric II a compos son _loge_.]

L'abb de Lamennais[150] a laiss loin derrire lui ces petites
illustrations littraires de ma patrie. Broussais[151] est        (p. 046)
galement n  Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La
Ferronnays[152].

                   [Note 150: Hugues-Flicit _Robert de La Mennais_,
                   n le 19 juin 1782, mort le 27 fvrier 1854.
                   Presque tous ses biographes le font natre dans la
                   mme rue que Chateaubriand. C'est une erreur.
                   L'htel de la Mennais, o naquit l'auteur de
                   l'_Essai sur l'Indiffrence_, tait situ, non rue
                   des Juifs, mais rue Saint-Vincent.]

                   [Note 151: Franois-Joseph-Victor _Broussais_
                   (1772-1832). Comme son compatriote La Mettrie, mais
                   avec plus d'clat et de talent, il se montra dans
                   tous ses ouvrages, un ardent adversaire des
                   doctrines psychologiques et spiritualistes.]

                   [Note 152: Pierre-Louis-Auguste _Ferron_, comte de
                   _La Ferronnays_, n le 17 dcembre 1772. Il migra
                   avec son pre, lieutenant gnral des armes du
                   roi, servit sous le prince de Cond et devint aide
                   de camp du duc de Berry. Marchal de camp (4 juin
                   1814); pair de France (17 aot 1815), ministre 
                   Copenhague en 1817; ambassadeur  Saint-Ptersbourg
                   en 1819; ministre des Affaires trangres du 4
                   janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur  Rome du
                   mois de fvrier au mois d'aot 1830. Il mourut en
                   cette ville le 17 janvier 1842, laissant une
                   mmoire honore de tous les partis.]

Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient
la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux,
enfants de rgiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient
avec leurs matres des batailles ranges aux Romains. Albert le Grand,
religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le
gographe grec, dclare qu' Saint-Malo la garde d'une place si
importante tait commise toutes les nuits  la fidlit de certains
dogues qui faisaient bonne et sre patrouille. Ils furent condamns 
la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidrment
les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donn lieu de nos jours  la
chanson: _Bon voyage_. On se moque de tout. On emprisonna les
criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son
gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les
chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidlit. Au surplus, le
Capitole tait, de mme que ma Dlos, gard par des chiens,       (p. 047)
lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait  l'aube
faire sa prire.

Enclos de murs de diverses poques qui se divisent en _grands_ et
_petits_, et sur lesquels on se promne, Saint-Malo est encore dfendu
par le chteau dont j'ai parl, et qu'augmenta de tours, de bastions
et de fosss, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cit insulaire
ressemble  une citadelle de granit.

C'est sur la grve de la pleine mer, entre le chteau et le
Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est l que j'ai t
lev, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que
j'aie gots tait de lutter contre les orages, de me jouer avec les
vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient aprs moi sur la
rive. Un autre divertissement tait de construire, avec l'arne de la
plage, des monuments que mes camarades appelaient des _fours_. Depuis
cette poque, j'ai souvent vu btir pour l'ternit des chteaux plus
vite crouls que mes palais de sable.

Mon sort tant irrvocablement fix, on me livra  une enfance oisive.
Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de
mathmatiques, parurent plus que suffisantes  l'ducation d'un
garonnet destin d'avance  la rude vie d'un marin.

Je croissais sans tude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison
o j'tais n: ma mre occupait un htel, place Saint-Vincent[153],
presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les         (p. 048)
polissons de la ville taient devenus mes plus chers amis: j'en
remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais
en tout; je parlais leur langage; j'avais leur faon et leur allure;
j'tais vtu comme eux, dboutonn et dbraill comme eux; mes
chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui
ne ft largement troue; je tranais de mchants souliers culs, qui
sortaient  chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et
quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouill, gratign,
meurtri, les mains noires. Ma figure tait si trange, que ma mre, au
milieu de sa colre, ne se pouvait empcher de rire et de s'crier:
Qu'il est laid!

                   [Note 153: Peu d'annes aprs la naissance de
                   Chateaubriand, sa famille avait quitt l'htel de
                   la Gicquelais et tait venue habiter le premier
                   tage de la belle maison de M. White de Boisgl,
                   maire de Saint-Malo, maison situe sur la rue et la
                   place Saint-Vincent, presque en face de la porte
                   _Saint-Vincent_. (Ch. Cunat, _op. cit._)]

J'aimais pourtant et j'ai toujours aim la propret, mme l'lgance.
La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve
et ma Lucile m'aidaient  rparer ma toilette, afin de m'pargner des
pnitences et des gronderies; mais leur rapicetage ne servait qu'
rendre mon accoutrement plus bizarre. J'tais surtout dsol quand je
paraissais dguenill au milieu des enfants, fiers de leurs habits
neufs et de leur braverie.

Mes compatriotes avaient quelque chose d'tranger, qui rappelait
l'Espagne. Des familles malouines taient tablies  Cadix; des
familles de Cadix rsidaient  Saint-Malo. La position insulaire, la
chausse, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de
granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix:
quand j'ai vu la dernire ville, je me suis souvenu de la premire.

Enferms le soir sous la mme cl dans leur cit, les Malouins    (p. 049)
ne composaient qu'une famille. Les moeurs taient si candides que de
jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris,
passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouches se
sparaient. Une faiblesse tait une chose inoue: une comtesse
d'Abbeville ayant t souponne, il en rsulta une complainte que
l'on chantait en se signant. Cependant le pote, fidle malgr lui aux
traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il
appelait _un monstre barbare_.

Certains jours de l'anne, les habitants de la ville et de la campagne
se rencontraient  des foires appeles _assembles_, qui se tenaient
dans les les et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient
 pied quand la mer tait basse, en bateau lorsqu'elle tait haute. La
multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoiles; les
caravanes de chevaux, d'nes et de mulets; le concours des marchands;
les tentes plantes sur le rivage; les processions de moines et de
confrries qui serpentaient avec leurs bannires et leurs croix au
milieu de la foule; les chaloupes allant et venant  la rame ou  la
voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves
d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait  rpandre dans
ces runions le bruit, le mouvement et la varit.

J'tais le seul tmoin de ces ftes qui n'en partaget pas la joie.
J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gteaux.
vitant le mpris qui s'attache  la mauvaise fortune, je m'asseyais
loin de la foule, auprs de ces flaques d'eau que la mer entretient et
renouvelle dans les concavits des rochers. L, je m'amusais     (p. 050)
voir voler les pingouins et les mouettes,  ber aux lointains
bleutres,  ramasser des coquillages,  couter le refrain des vagues
parmi les cueils. Le soir, au logis, je n'tais gure plus heureux;
j'avais une rpugnance pour certains mets; on me forait d'en manger.
J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon
assiette, quand mon pre tournait la tte. Pour le feu, mme rigueur:
il ne m'tait pas permis d'approcher de la chemine. Il y a loin de
ces parents svres aux gte-enfants d'aujourd'hui.

Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle,
j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.

On ne sait plus ce que c'est que ces solennits de religion et de
famille o la patrie entire et le Dieu de cette patrie avaient l'air
de se rjouir; Nol, le premier de l'an, les Rois, Pques, la
Pentecte, la Saint-Jean, taient pour moi des jours de prosprit.
Peut-tre l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes
sentiments et sur mes tudes. Ds l'anne 1015, les Malouins firent
voeu d'aller aider  btir _de leurs mains et de leurs moyens_ les
clochers de la cathdrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaill de
mes mains  relever la flche abattue de la vieille basilique
chrtienne? Le soleil, dit le pre Maunoir, n'a jamais clair canton
o ait paru une plus constante et invariable fidlit dans la vraie
foi que la Bretagne. Il y a treize sicles qu'aucune infidlit n'a
souill la langue qui a servi d'organe pour prcher Jsus-Christ, et
il est  natre qui ait vu Breton bretonnant prcher autre religion
que la catholique.

Durant les jours de fte que je viens de rappeler, j'tais        (p. 051)
conduit en station avec mes soeurs aux divers sanctuaires de la ville,
 la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille
tait frappe de la douce voix de quelques femmes invisibles:
l'harmonie de leurs cantiques se mlait aux mugissements des flots.
Lorsque dans l'hiver,  l'heure du salut, la cathdrale se remplissait
de la foule; que de vieux matelots  genoux, de jeunes femmes et des
enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la
multitude, au moment de la bndiction, rptait en choeur le _Tantum
ergo_; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Nol
frlaient les vitraux de la basilique, branlaient les votes de cette
nef que fit rsonner la mle poitrine de Jacques Cartier et de
Duguay-Trouin, j'prouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je
n'avais pas besoin que la Villeneuve me dt de joindre les mains pour
invoquer Dieu par tous les noms que ma mre m'avait appris; je voyais
les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos voeux; je
courbais mon front: il n'tait point encore charg de ces ennuis qui
psent si horriblement sur nous, qu'on est tent de ne plus relever la
tte lorsqu'on l'a incline au pied des autels.

Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifi contre
la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le
dme clair de l'glise: ainsi la religion et les prils taient
continuellement en prsence, et leurs images se prsentaient
insparables  ma pense. A peine tais-je n, que j'ous parler de
mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, (p. 052)
avertissant les chrtiens de prier pour un de leurs frres dcd.
Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et,
lorsque je m'battais le long des grves, la mer roulait  mes pieds
les cadavres d'hommes trangers, expirs loin de leur patrie. Madame
de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait  son fils:
_Nihil longe est a Deo_: Rien n'est loin de Dieu. On avait confi
mon ducation  la Providence: elle ne m'pargnait pas les leons.

Vou  la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je
confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait cot un
demi-sou  la bonne Villeneuve, tait attache avec quatre pingles 
la tte de mon lit. J'aurais d vivre dans ces temps o l'on disait 
Marie: Doulce dame du ciel et de la terre, mre de piti, fontaine de
tous biens, qui portastes Jsus-Christ en vos prtieulx flancz, belle
trs-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.

La premire chose que j'ai sue par coeur est un cantique de matelot
commenant ainsi:

  Je mets ma confiance,
  Vierge, en votre secours,
  Servez-moi de dfense,
  Prenez soin de mes jours;
  Et quand ma dernire heure
  Viendra finir mon sort,
  Obtenez que je meure
  De la plus sainte mort.

J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je rpte
encore aujourd'hui ces mchantes rimes avec autant de plaisir que (p. 053)
des vers d'Homre; une madone coiffe d'une couronne gothique, vtue
d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus
de dvotion qu'une Vierge de Raphal.

Du moins, si cette pacifique _toile des mers_ avait pu calmer les
troubles de ma vie! Mais je devais tre agit, mme dans mon enfance;
comme le dattier de l'Arabe,  peine ma tige tait sortie du rocher
qu'elle fut battue du vent.

       *       *       *       *       *

J'ai dit que ma rvolte prmature contre les matresses de Lucile
commena ma mauvaise renomme; un camarade l'acheva.

Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, tabli  Saint-Malo comme
son frre, avait, comme lui, quatre filles et deux garons[154]. De
mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma socit,
Pierre devint page de la reine, Armand fut envoy au collge comme
tant destin  l'tat ecclsiastique. Pierre, au sortir des pages,
entra dans la marine et se noya  la cte d'Afrique. Armand, depuis
longtemps enferm au collge, quitta la France en 1790, servit pendant
toute l'migration, fit intrpidement dans une chaloupe vingt voyages
 la cte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi  la plaine de
Grenelle, le vendredi saint de l'anne 1809[155], ainsi que je l'ai
dj dit et que je le rpterai encore en racontant sa            (p. 054)
catastrophe[156].

                   [Note 154: De ces six enfants, cinq figurent sur
                   les registres de naissance de Saint-Malo: Adlade,
                   ne en 1762; milie-Thrse-Rosalie, ne le 12
                   septembre 1763; Pierre, n en 1767;
                   Armand-Louis-Marie, n le 16 mars 1768; Modeste,
                   ne en 1772.]

                   [Note 155: Ici encore, dans toutes les ditions, on
                   a imprim  tort: _1810_.]

                   [Note 156: Il a laiss un fils, Frdric, que je
                   plaai d'abord dans les gardes de _Monsieur_, et
                   qui entra depuis dans un rgiment de cuirassiers.
                   Il a pous,  Nancy, mademoiselle de Gastaldi,
                   dont il a eu deux fils, et s'est retir du service.
                   La soeur ane d'Armand, ma cousine, est, depuis de
                   longues annes, suprieure des religieuses
                   Trappistes. (Note de 1831, Genve.) Ch.--Frdric
                   de Chateaubriand, dont il est parl dans cette
                   note, tait n  Jersey le 11 novembre 1798. Il est
                   mort le 8 juin 1849, au chteau de la Ballue, prs
                   Saint-Servan, laissant un fils,
                   Henri-Frdric-Marie-Geoffroy de Chateaubriand, n
                    la Ballue le 11 mai 1835 et mari en 1869 
                   Franoise-Madeleine-Anne _Regnault de Parcieu_.]

Priv de la socit de mes deux cousins, je la remplaai par une
liaison nouvelle.

Au Second tage de l'htel que nous habitions, demeurait un
gentilhomme nomm Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils
tait lev autrement que moi; enfant gt, ce qu'il faisait tait
trouv charmant: il ne se plaisait qu' se battre, et surtout qu'
exciter des querelles dont il s'tablissait le juge. Jouant des tours
perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'tait
bruit que de ses espigleries que l'on transformait en crimes noirs.
Le pre riait de tout, et _Joson_ n'tait que plus chri. Gesril
devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je
profitai sous un tel matre, quoique mon caractre ft entirement
l'oppos de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais
querelle  personne: Gesril tait fou de plaisirs, de cohue, et
jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me
parlait, Gesril me disait: Tu le souffres? A ce mot, je croyais mon
honneur compromis et je sautais aux yeux du tmraire; la taille  (p. 055)
et l'ge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami
applaudissait  mon courage, mais ne faisait rien pour me servir.
Quelquefois il levait une arme de tous les sautereaux qu'il
rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous
escarmouchions sur la plage  coups de pierres.

Un autre jeu, invent par Gesril, paraissait encore plus dangereux:
lorsque la mer tait haute et qu'il y avait tempte, la vague,
fouette au pied du chteau, du ct de la grande grve, jaillissait
jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'lvation au-dessus de la
base d'une de ces tours, rgnait un parapet en granit, troit,
glissant, inclin, par lequel on communiquait au ravelin qui dfendait
le foss: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de
franchir l'endroit prilleux avant que le flot se brist et couvrit la
tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avanait en mugissant,
laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraner, ou
vous craser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait 
l'aventure, mais j'ai vu des enfants plir avant de la tenter.

Ce penchant  pousser les autres  des rencontres dont il restait
spectateur, induirait  penser que Gesril ne montra pas dans la suite
un caractre fort gnreux; c'est lui nanmoins qui, sur un plus petit
thtre, a peut-tre effac l'hrosme de Rgulus; il n'a manqu  sa
gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris 
l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de
canonner l'arme rpublicaine, Gesril se jette  la nage, s'approche
des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le  (p. 056)
malheur et la capitulation des migrs. On le voulut sauver, en lui
filant une corde et le conjurant de monter  bord: Je suis prisonnier
sur parole, s'crie-t-il du milieu des flots, et il retourne  terre
 la nage: il fut fusill avec Sombreuil et ses compagnons[157].

                   [Note 157: _Gesril du Papeu_ (Joseph-Franois-Anne)
                   avait un an de moins que son ami Chateaubriand; il
                   tait n  Saint-Malo le 23 fvrier 1767. Entr
                   dans la marine, comme garde,  quatorze ans, il
                   prit part  la guerre de l'Indpendance amricaine
                   et fit ensuite une campagne de trois ans dans les
                   mers de l'Inde et de la Chine. Lieutenant de
                   vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas 
                   migrer, fit la campagne des Princes en 1792, comme
                   simple soldat, et se rendit ensuite  Jersey. Le 21
                   juillet 1795, il tait  Quiberon, cette fois comme
                   lieutenant de la compagnie noble des lves de la
                   marine, dans le rgiment du comte d'Hector.
                   L'pisode dont il fut le hros dans cette tragique
                   journe suffirait seul  prouver que Sombreuil et
                   ses soldats n'ont mis bas les armes qu' la suite
                   d'une capitulation. Ceux qui nient l'existence de
                   cette capitulation l'ont bien compris: ils ont
                   essay de contester l'acte mme de Gesril et son
                   gnreux sacrifice. Mais ce sacrifice et les
                   circonstances qui l'accompagnrent sont attests
                   par trop de tmoins pour qu'on puisse les mettre en
                   doute. Ces tmoins sont de ceux dont la parole ne
                   se peut rcuser: En voici la liste: 1 Chaumereix;
                   2 Berthier de Grandry; 3 La Bothelire, capitaine
                   d'artillerie; 4 Cornulier-Lucinire; 5 La
                   Tullaye; 6 Du Fort; 7 le contre-amiral Vossey; 8
                   le baron de Gourdeau; 9 le capitaine rpublicain
                   Rottier, de la lgion nantaise. Le fait,
                   d'ailleurs, est consign dans une lettre crite des
                   prisons de Vannes par Gesril du Papeu  son pre.
                   Le jeune hros fut fusill  Vannes, le 10
                   fructidor (27 aot 1796).]

Gesril a t mon premier ami; tous deux mal jugs dans notre enfance,
nous nous limes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un
jour[158].

                   [Note 158: Je pense avec orgueil que cet homme a
                   t mon premier ami, et que tous les deux, mal
                   jugs dans notre enfance, nous nous limes par
                   l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour,
                   et que c'est dans le coin le plus obscur de la
                   monarchie, sur un misrable rocher, que sont ns
                   ensemble et presque sous le mme toit deux hommes
                   dont les noms ne seront peut-tre pas tout  fait
                   inconnus dans les annales de l'honneur et de la
                   fidlit. _Manuscrit de 1826_.]

Deux aventures mirent fin  cette premire partie de mon          (p. 057)
histoire, et produisirent un changement notable dans le systme de mon
ducation.

Nous tions un dimanche sur la grve,  l'_ventail_ de la porte
Saint-Thomas et le long du _Sillon_; de gros pieux enfoncs dans le
sable protgent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement
au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premires
ondulations du flux. Les places taient prises comme de coutume;
plusieurs petites filles se mlaient aux petits garons. J'tais le
plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne,
Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se
trouvait  l'autre bout du ct de le terre.

Le flot arrivait, il faisait du vent; dj les bonnes et les
domestiques criaient: Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!
Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les
pilotis, il pousse l'enfant assis auprs de lui; celui-l se renverse
sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des
moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut
que la petite fille de l'extrmit de la ligne sur laquelle je
chavirai et qui, n'tant appuye par personne, tomba. Le jusant
l'entrane; aussitt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs
robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui
donnant une tape. Hervine fut repche; mais elle dclara que     (p. 058)
Franois l'avait jete bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur
chappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'arme
femelle me pourchasse. Ma mre et mon pre taient heureusement
sortis. La Villeneuve dfend vaillamment la porte et soufflette
l'avant-garde ennemie. Le vritable auteur du mal, Gesril, me prte
secours: il monte chez lui, et, avec ses deux soeurs, jette par les
fentres des potes d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles
levrent le sige  l'entre de la nuit; mais cette nouvelle se
rpandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, g de neuf
ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint
Aaron avait purg son rocher.

Voici l'autre aventure:

J'allais avec Gesril  Saint-Servan, faubourg spar de Saint-Malo par
le port marchand. Pour y arriver  basse mer, on franchit des courants
d'eau sur des ponts troits de pierres plates, que recouvre la mare
montante. Les domestiques qui nous accompagnaient taient rests assez
loin derrire nous. Nous apercevons  l'extrmit d'un de ces ponts
deux mousses qui venaient  notre rencontre; Gesril me dit:
Laisserons-nous passer ces gueux-l? et aussitt il leur crie: A
l'eau, canards! Ceux-ci, en qualit de mousses, n'entendant pas
raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaons au bout du pont,
et, saisissant des galets, nous les jetons  la tte des mousses. Ils
fondent sur nous, nous obligent  lcher pied, s'arment eux-mmes de
cailloux, et nous mnent battant jusqu' notre corps de rserve,
c'est--dire jusqu' nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius,
frapp  l'oeil: une pierre m'atteignit si rudement que mon       (p. 059)
oreille gauche,  moiti dtache, tombait sur mon paule.

Je ne pensai point  mon mal, mais  mon retour. Quand mon ami
rapportait de ses courses un oeil poch, un habit dchir, il tait
plaint, caress, choy, rhabill: en pareil cas, j'tais mis en
pnitence. Le coup que j'avais reu tait dangereux, mais jamais La
France ne me put persuader de rentrer, tant j'tais effray. Je
m'allai cacher au second tage de la maison, chez Gesril, qui
m'entortilla la tte d'une serviette. Cette serviette le mit en train:
elle lui reprsenta une mitre; il me transforma en vque, et me fit
chanter la grand'messe avec lui et ses soeurs jusqu' l'heure du
souper. Le pontife fut alors oblig de descendre: le coeur me battait.
Surpris de ma figure dbiffe et barbouille de sang, mon pre ne dit
pas un mot; ma mre poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en
m'excusant; je n'en fus pas moins rabrou. On pansa mon oreille, et
monsieur et madame de Chateaubriand rsolurent de me sparer de Gesril
le plus tt possible[159].

                   [Note 159: J'avais dj parl de Gesril dans mes
                   ouvrages. Une de ses soeurs, Anglique Gesril de La
                   Trochardais, m'crivit en 1818 pour me prier
                   d'obtenir que le nom de Gesril fut joint  ceux de
                   son mari et du mari de sa soeur: j'chouai dans ma
                   ngociation. (Note de 1831, Genve.) Ch.

                   Gesril avait trois soeurs; _Mmes Colas de la
                   Baronnais, Le Roy de la Trochardais_ et _Le Metar
                   de la Ravillais_. Les deux dernires seules ont
                   laiss des enfants; la famille Gesril se trouve
                   teinte et fondue dans le Metar et, par Le Roy,
                   dans Boisguhneuc et du Raquet.]

Je ne sais si ce ne fut point cette anne que le comte d'Artois   (p. 060)
vint  Saint-Malo[160]: on lui donna le spectacle d'un combat naval.
Du haut du bastion de la poudrire, je vis le jeune prince dans la
foule au bord de la mer: dans son clat et dans mon obscurit, que de
destines inconnues! Ainsi, sauf erreur de mmoire, Saint-Malo
n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.

                   [Note 160: Le comte d'Artois vint, en effet, 
                   Saint-Malo le 11 mai 1777 et y sjourna trois
                   jours. De grandes ftes eurent lieu en son honneur.
                   (Ch. Cunat, _op. cit._)]

Voil le tableau de ma premire enfance. J'ignore si la dure ducation
que je reus est bonne en principe, mais elle fut adopte de mes
proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce
qu'il y a de sr, c'est qu'elle a rendu mes ides moins semblables 
celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sr encore, c'est
qu'elle a imprim  mes sentiments un caractre de mlancolie ne chez
moi de l'habitude de souffrir  l'ge de la faiblesse, de
l'imprvoyance et de la joie.

Dira-t-on que cette manire de m'lever m'aurait pu conduire 
dtester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur
rigueur m'est presque agrable; j'estime et honore leurs grandes
qualits. Quand mon pre mourut, mes camarades au rgiment de Navarre
furent tmoins de mes regrets. C'est de ma mre que je tiens la
consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion;
je recueillais les vrits chrtiennes qui sortaient de sa bouche,
comme Pierre de Langres tudiait la nuit dans une glise,  la lueur
de la lampe qui brlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux
dvelopp mon intelligence en me jetant plus tt dans l'tude?    (p. 061)
J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes
premiers matres, convenaient peut-tre mieux  mes dispositions
natives; peut-tre dois-je  ces instituteurs sauvages quelques vertus
que j'aurais ignores. La vrit est qu'aucun systme d'ducation
n'est en soi prfrable  un autre systme; les enfants aiment-ils
mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les
craignent plus? Gesril tait gt dans la maison o j'tais gourmand,
nous avons t tous deux d'honntes gens et des fils tendres et
respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les
talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne toufferait
ces mmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence
qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine  jouer un rle sur la scne
du monde.




LIVRE II[161]                                                     (p. 063)

                   [Note 161: Ce livre a t crit  Dieppe (septembre
                   et octobre 1812), et  la Valle-aux-Loups,
                   (dcembre 1813 et janvier 1814). Il a t revu en
                   juin 1846.]

Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon
ducation.--Printemps en Bretagne.--Fort historique.--Campagnes
Plagiennes.--Coucher de la lune sur la mer.--Dpart pour
Combourg.--Description du chteau.--Collge de Dol.--Mathmatiques et
langues.--Trait de mmoire.--Vacances  Combourg.--Vie de chteau en
province.--Moeurs fodales.--Habitants de Combourg.--Secondes vacances
 Combourg.--Rgiment de Conti.--Camp  Saint-Malo.--Une
abbaye.--Thtre.--Mariage de mes deux soeurs anes.--Retour au
collge.--Rvolution commence dans mes ides.--Aventure de la
pie.--Troisimes vacances  Combourg.--Le charlatan.--Rentre au
collge.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abb de Chateaubriand.
--Premire communion.--Je quitte le collge de Dol.--Mission  Combourg.
--Collge de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.--Limolan.--Mariage
de ma troisime soeur.--Je suis envoy  Brest pour subir l'examen de
garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve encore Gesril.
--Lapeyrouse.--Je reviens  Combourg.


Le 4 septembre 1812[162], j'ai reu ce billet de M. Pasquier, prfet
de police[163]:

     CABINET DU PRFET:

     M. le prfet de police invite M. de Chateaubriand  prendre la
     peine de passer  son cabinet, soit aujourd'hui sur les quatre
     heures de l'aprs-midi, soit demain  neuf heures du matin. (p. 064)

                   [Note 162: C'tait prcisment le jour anniversaire
                   de la naissance de Chateaubriand.]

                   [Note 163: tienne-Denis Pasquier (1767-1842). Il
                   tait prfet de police depuis le 14 octobre 1810.
                   Chateaubriand et M. Pasquier devaient se retrouver
                    la Chambre des pairs et  l'Acadmie franaise.]

C'tait un ordre de m'loigner de Paris que M. le prfet de police
voulait me signifier. Je me suis retir  Dieppe, qui porta d'abord le
nom de _Bertheville_, et fut ensuite appel Dieppe, il y a dj plus
de quatre cents ans, du mot anglais _deep_, profond (mouillage). En
1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon rgiment:
habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses
boutiques, cette ville  rues propres et  belle lumire, c'tait me
rfugier auprs de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais
les ruines du chteau d'Arques, que mille dbris accompagnent. On n'a
point oubli que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais
chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table o j'tais assis,
je contemplais cette mer qui m'a vu natre, et qui baigne les ctes de
la Grande-Bretagne, o j'ai subi un si long exil: mes regards
parcouraient les vagues qui me portrent en Amrique, me rejetrent en
Europe et me reportrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut,
 mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon
histoire: si je mens, tes flots, mls  tous mes jours, m'accuseront
d'imposture chez les hommes  venir.

Ma mre n'avait cess de dsirer qu'on me donnt une ducation
classique. L'tat de marin auquel on me destinait ne serait peut-tre
pas de mon got, disait-elle; il lui semblait bon  tout vnement de
me rendre capable de suivre une autre carrire. Sa pit la portait 
souhaiter que je me dcidasse pour l'glise. Elle proposa donc    (p. 065)
de me mettre dans un collge o j'apprendrais les mathmatiques, le
dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec
et du latin, de peur d'effaroucher mon pre; mais elle me les comptait
faire enseigner, d'abord en secret, ensuite  dcouvert lorsque
j'aurais fait des progrs. Mon pre agra la proposition: il fut
convenu que j'entrerais au collge de Dol. Cette ville eut la
prfrence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo 
Combourg.

Pendant l'hiver trs froid qui prcda ma rclusion scolaire, le feu
prit  l'htel o nous demeurions[164]: je fus sauv par ma soeur
ane, qui m'emporta  travers les flammes. M. de Chateaubriand,
retir dans son chteau, appela sa femme auprs de lui: il le fallut
rejoindre au printemps.

                   [Note 164: Cet incendie eut lieu dans la nuit du 16
                   au 17 fvrier 1776. Le feu prit dans les magasins
                   qui occupaient le rez-de-chausse de la maison de
                   M. White, dont le premier tage, ainsi que nous
                   l'avons dit, tait habit par la famille
                   Chateaubriand. Ces magasins servaient d'entrept 
                   un marchand picier et renfermaient beaucoup de
                   matires combustibles. Les progrs du feu furent
                   rapides, et la maison toute entire serait sans
                   doute devenue la proie des flammes, si le cocher du
                   _Carrosse public_, qui partait cette nuit-l pour
                   Rennes, n'avait heureusement donn l'alarme. (Ch.
                   Cunat, _op. cit._)]

Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et
fleurit trois semaines plus tt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent,
l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol,
arrivent avec des brises qui hbergent dans les golfes de la pninsule
armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de penses, de
jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anmones,
comme les espaces abandonns qui environnent Saint-Jean-de-Latran (p. 066)
et Sainte-Croix-de-Jrusalem,  Rome. Des clairires se panachent
d'lgantes et hautes fougres; des champs de gents et d'ajoncs
resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons
d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise
et la violette, sont dcores d'aubpines, de chvrefeuille, de ronces
dont les rejets bruns et courbs portent des feuilles et des fruits
magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et
les nids arrtent les enfants  chaque pas. Dans certains abris, le
myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grce; la
figue mrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs
carmines, ressemble  un gros bouquet de fiance de village.

Au XIIe sicle, les cantons de Fougres, Rennes, Bcherel, Dinan,
Saint-Malo et Dol, taient occups par la fort de Brcheliant; elle
avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la
Domnone. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de
Berenton et un bassin d'or. Un document historique du XIe sicle, les
_Usemens et coutumes de la fort de Brcilien_, confirme le roman de
_Rou_[165]: elle est, disent les _Usemens_, de grande et          (p. 067)
spacieuse tendue; il y a quatre chteaux, fort grand nombre de beaux
tangs, belles chasses o n'habitent aucunes btes vnneuses, ni
nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommment la
fontaine de _Belenton_, auprs de laquelle le chevalier Pontus fit ses
armes.

                   [Note 165: Le roman de _Rou_ (Rollon, duc de
                   Normandie), fut compos au XIIe sicle par le
                   trouvre normand Robert Wace. L'immense fort qui
                   couvrait la partie centrale de la pninsule
                   armoricaine y est, en effet, appele la fort de
                   _Brecheliant_. Chez d'autres potes du moyen-ge,
                   ce nom devient _Brcilien_ ou _Brecelien_,
                   _Breseliand, Bersillant_, ou plus gnralement
                   _Broceliande_. L'un d'eux en donne cette
                   explication:

                        E ce fut en _Broceliande_,
                        Une _broce_ (une fort) en une _lande_.

                   (Voir _Brocliande et ses chevaliers_, par M. Baron
                   du Taya, p. 6, et _Histoire de Bretagne_, par
                   Arthur de la Borderie, tome I, p. 44, 45.)]

Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoup de
fosss boiss, il a de loin l'air d'une fort et rappelle
l'Angleterre; c'tait le sjour des fes, et vous allez voir qu'en
effet j'y ai rencontr une sylphide. Des vallons troits sont arross
par de petites rivires non navigables. Ces vallons sont spars par
des landes et par des futaies  cpes de houx. Sur les ctes, se
succdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de
chteaux du moyen ge, clochers de la renaissance: la mer borde le
tout. Pline dit de la Bretagne: _Pninsule spectatrice de
l'Ocan_[166].

                   [Note 166: A la suite de la lecture d'une partie de
                   ses _Mmoires_, faite en 1834 chez Mme Rcamier,
                   Chateaubriand communiqua aux journaux divers
                   fragments de son ouvrage. Les pages sur le
                   _Printemps en Bretagne_ furent publies dans le
                   _Panorama littraire de l'Europe_ (tome II, IVe
                   livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on
                   a lus plus haut n'en formaient alors qu'un seul,
                   dont le texte, assez diffrent du texte actuel,
                   mrite d'tre conserv. Voici cette premire
                   version:

                        L'aspect du pays, entrecoup de fosss
                        boiss, est celui d'une continuelle fort, et
                        rappelle l'Angleterre. Des vallons troits et
                        profonds o coulent, parmi des saulaies et des
                        chenevires, de petites rivires non
                        navigables, prsentent des perspectives
                        riantes et solitaires. Les futaies  fond de
                        bruyres et  cpes de houx, habites par des
                        sabotiers, des charbonniers et des verriers
                        tenant du gentilhomme, du commerant et du
                        sauvage; les landes nues, les plateaux pels,
                        les champs rougetres de sarrasin qui sparent
                        ces vallons entre eux, en font mieux sentir la
                        fracheur et l'agrment. Sur les ctes se
                        succdent des tours  fanaux, des clochers de
                        la renaissance, des vigies, des ouvrages
                        romains, des monuments druidiques, des ruines
                        de chteaux: la mer borde le tout.]

Entre la mer et la terre s'tendent des campagnes plagiennes,
frontires indcises des deux lments: l'alouette de champ y vole
avec l'alouette marine; la charrue et la barque,  un jet de      (p. 068)
pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur
et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit
_les vagues moutonnent_, le ptre dit _des flottes de moutons_. Des
sables de diverses couleurs, des bancs varis de coquillages, des
varechs, des franges d'une cume argente, dessinent la lisire blonde
ou verte des bls. Je ne sais plus dans quelle le de la Mditerrane
j'ai vu un bas-relief reprsentant les Nrides attachant des festons
au bas de la robe de Crs[167].

                   [Note 167. J'ai vu dans l'le de Cos un
                   bas-relief antique qui reprsentait les Nrides
                   attachant des festons au bas de la robe de Crs.
                   _Manuscrit de 1834_.]

Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la
terre et se couchant sur la mer.

tablie par Dieu gouvernante de l'abme, la lune a ses nuages, ses
vapeurs, ses rayons, ses ombres portes comme le soleil; mais comme
lui elle ne se retire pas solitaire: un cortge d'toiles
l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout
du ciel, elle accrot son silence qu'elle communique  la mer; bientt
elle tombe  l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moiti de
son front qui s'assoupit, s'incline et disparat dans la molle
intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant  (p. 069)
de plonger  sa suite, semblent s'arrter, suspendus  la cime
des flots. La lune n'est pas plutt couche, qu'un souffle venant du
large brise l'image des constellations, comme on teint les flambeaux
aprs une solennit.

       *       *       *       *       *

Je devais suivre mes soeurs jusqu' Combourg: nous nous mmes en route
dans la premire quinzaine de mai. Nous sortmes de Saint-Malo au
lever du soleil, ma mre, mes quatre soeurs et moi, dans une norme
berline  l'antique, panneaux surdors, marchepieds en dehors, glands
de pourpre aux quatre coins de l'impriale. Huit chevaux pars comme
les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses
et franges de laine de diverses couleurs, nous tranaient. Tandis que
ma mre soupirait, mes soeurs parlaient  perdre haleine, je regardais
de mes deux yeux, j'coutais de mes deux oreilles, je m'merveillais 
chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait
plus arrter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais
ses jours et son coeur changent.

Nos chevaux reposrent  un village de pcheurs sur la grve de
Cancale. Nous traversmes ensuite les marais et la fivreuse ville de
Dol: passant devant la porte du collge o j'allais bientt revenir,
nous nous enfonmes dans l'intrieur du pays.

Durant quatre mortelles lieues, nous n'apermes que des bruyres
guirlandes de bois, des friches  peines crtes, des semailles de
bl noir, court et pauvre, et d'indigentes avnires. Des
charbonniers conduisant des files de petits chevaux  crinire    (p. 070)
pendante et mle; des paysans  sayons de peau de bique,  cheveux
longs, pressaient des boeufs maigres avec des cris aigus et marchaient
 la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin,
nous dcouvrmes une valle au fond de laquelle s'levait, non loin
d'un tang, la flche de l'glise d'une bourgade; les tours d'un
chteau fodal montaient dans les arbres d'une futaie claire par le
soleil couchant.

J'ai t oblig de m'arrter: mon coeur battait au point de repousser
la table sur laquelle j'cris. Les souvenirs qui se rveillent dans ma
mmoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant,
que sont-ils pour le reste du monde?

Descendus de la colline, nous gumes un ruisseau; aprs avoir chemin
une demi-heure, nous quittmes la grande route, et la voiture roula au
bord d'un quinconce, dans une alle de charmilles dont les cimes
s'entrelaaient au-dessus de nos ttes: je me souviens encore du
moment o j'entrai sous cet ombrage et de la joie effraye que
j'prouvai.

En sortant de l'obscurit du bois, nous franchmes une avant-cour
plante de noyers, attenante au jardin et  la maison du rgisseur; de
l nous dbouchmes, par une porte btie, dans une cour de gazon,
appele la _Cour Verte_. A droite taient de longues curies et un
bouquet de marronniers;  gauche, un autre bouquet de marronniers. Au
fond de la cour, dont le terrain s'levait insensiblement, le chteau
se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et svre faade
prsentait une courtine portant une galerie  mchicoulis,        (p. 071)
denticule et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours
ingales en ge, en matriaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles
tours se terminaient par des crneaux surmonts d'un toit pointu,
comme un bonnet pos sur une couronne gothique.

Quelques fentres grilles[168] apparaissaient  et l sur la nudit
des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans
rampes, sans garde-fou, remplaait sur les fosss combls l'ancien
pont-levis; il atteignait la porte du chteau, perce au milieu de la
courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs
de Combourg, et les taillades  travers lesquelles sortaient jadis les
bras et les chanes du pont-levis.

                   [Note 168: Quelques fentres grilles, d'_un got
                   mauresque_... _Manuscrit de 1826_ et _Manuscrit de
                   1834_.]

La voiture s'arrta au pied du perron; mon pre vint au-devant de
nous. La runion de la famille[169] adoucit si fort son humeur pour le
moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montmes le
perron; nous pntrmes dans un vestibule sonore,  vote ogive, et de
ce vestibule dans une petite cour intrieure[170].

                   [Note 169: L'arrive de sa famille dans un lieu o
                   il vivait selon ses gots... _Manuscrit de
                   1826_.--La runion de la famille dans le lieu de
                   son choix... _Manuscrit de 1834_.]

                   [Note 170: Cette cour tait forme par le corps de
                   logis d'entre, par un autre corps de logis
                   parallle, qui runissait galement deux tours plus
                   petites que les premires, et par deux autres
                   courtines qui rattachaient la grande et la grosse
                   tour aux deux petites tours. Le chteau entier
                   avait la figure d'un char  quatre roues.
                   _Manuscrits de 1826 et de 1834_.]

De cette cour, nous entrmes dans le btiment regardant au midi   (p. 072)
sur l'tang, et jointif des deux petites tours. Le chteau entier
avait la figure d'un char  quatre roues. Nous nous trouvmes de
plain-pied dans une salle jadis appele la _salle des Gardes_. Une
fentre s'ouvrait  chacune de ses extrmits; deux autres coupaient
la ligne latrale. Pour agrandir ces quatre fentres, il avait fallu
excaver des murs de huit  dix pieds d'paisseur. Deux corridors 
plan inclin, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des
deux angles extrieurs de la salle et conduisaient aux petites tours.
Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, tablissait des
relations entre la salle des Gardes et l'tage suprieur: tel tait ce
corps de logis.

Celui de la faade de la grande et de la grosse tour, dominant le
nord, du ct de la Cour Verte, se composait d'une espce de dortoir
carr et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du
vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pices tait
le salon des _Archives_, ou des _Armoiries_, ou des _Oiseaux_, ou des
_Chevaliers_, ainsi nomm d'un plafond sem d'cussons coloris et
d'oiseaux peints. Les embrasures des fentres troites et trfles
taient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels
rgnait un banc de granit. Mlez  cela, dans les diverses parties de
l'difice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des
donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et dcouvertes, des
souterrains murs, dont les ramifications taient inconnues; partout
silence, obscurit et visage de pierre: voil le chteau de Combourg.

Un souper servi dans la salle des Gardes, et o je mangeai sans   (p. 073)
contrainte, termina pour moi la premire journe heureuse de ma vie.
Le vrai bonheur cote peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne
espce.

A peine fus-je rveill le lendemain que j'allai visiter les dehors du
chteau, et clbrer mon avnement  la solitude. Le perron faisait
face au nord-ouest. Quand on tait assis sur le diazome de ce perron,
on avait devant soi la Cour Verte, et, au del de cette cour, un
potager tendu entre deux futaies: l'une  droite (le quinconce par
lequel nous tions arrivs), s'appelait le _petit Mail_; l'autre, 
gauche, le _grand Mail_: celle-ci tait un bois de chnes, de htres,
de sycomores, d'ormes et de chtaigniers. Madame de Svign vantait de
son temps ces vieux ombrages[171]; depuis cette poque, cent quarante
annes avaient t ajoutes  leur beaut.

                   [Note 171: Mme de Svign vantait en 1669 ces
                   vieux ombrages.--_Manuscrit de 1826_.]

Du ct oppos, au midi et  l'est, le paysage offrait un tout autre
tableau: par les fentres de la grand'salle, on apercevait les maisons
de Combourg[172], un tang, la chausse de cet tang sur laquelle
passait le grand chemin de Rennes, un moulin  eau, une prairie
couverte de troupeaux de vaches et spare de l'tang par la chausse.
Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dpendant d'un
prieur fond en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et o l'on
voyait sa statue mortuaire, couche sur le dos, en armure de
chevalier. Depuis l'tang, le terrain s'levant par degrs        (p. 074)
formait un amphithtre d'arbres, d'o sortaient des campaniles de
villages et des tourelles de gentilhommires. Sur un dernier plan de
l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de
Bcherel. Une terrasse borde de grands buis taills circulait au pied
du chteau de ce ct, passait derrire les curies, et allait, 
diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au
grand Mail.

                   [Note 172: On apercevait le haut clocher de la
                   paroisse et les maisons _confuses_ de Combourg...
                   _Manuscrit de 1826_.]

Si, d'aprs cette trop longue description, un peintre prenait son
crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au chteau[173]? Je ne
le crois pas; et cependant ma mmoire voit l'objet comme s'il tait
sous mes yeux; telle est dans les choses matrielles l'impuissance de
la parole et la puissance du souvenir! En commenant  parler de
Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne
charmera que moi; demandez au ptre du Tyrol pourquoi il se plat aux
trois ou quatre notes qu'il rpte  ses chvres, notes de montagne,
jetes d'cho en cho pour retentir du bord d'un torrent au bord
oppos?

                   [Note 173: Le chteau qui fut comme la seconde
                   patrie de Chateaubriand appartient toujours  sa
                   famille. Mme la comtesse de Chateaubriand, ne
                   Bernon de Rochetaille, veuve du comte Geoffroy de
                   Chateaubriand, petit-neveu de l'auteur du _Gnie du
                   Christianisme_, habite Combourg la plus grande
                   partie de l'anne et y conserve avec un soin pieux
                   tout ce qui rappelle la mmoire du grand crivain.]

Ma premire apparition  Combourg fut de courte dure. Quinze jours
s'taient  peine couls que je vis arriver l'abb Porcher, principal
du collge de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgr
mes pleurs.

Je n'tais pas tout  fait tranger  Dol; mon pre en tait      (p. 075)
_chanoine_, comme descendant et reprsentant de la maison de Guillaume
de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une premire
stalle dans le choeur de la cathdrale. L'vque de Dol tait M. de
Herc, ami de ma famille, prlat d'une grande modration politique, qui,
 genoux, le crucifix  la main, fut fusill avec son frre l'abb de
Herc,  Quiberon, dans le Champ du Martyre[174]. En arrivant au
collge, je fus confi aux soins particuliers de M. l'abb Leprince, qui
professait la rhtorique et possdait  fond la gomtrie: c'tait un
homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien
le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon _Bezout_; l'abb gault,
rgent de troisime, devint mon matre de latin; j'tudiais les
mathmatiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.

                   [Note 174: Urbain-Ren _De Herc_, n  Mayenne le
                   6 fvrier 1726, sacr vque de Dol le 5 juillet
                   1757. Il fut fusill, le 28 juillet 1795, non 
                   Quiberon, dans le Champ du martyre, mais  Vannes,
                   sur la promenade de la Garenne, en mme temps que
                   Sombreuil et quatorze autres victimes, parmi
                   lesquelles tait son frre, Franois de Herc,
                   grand-vicaire de Dol, n  Mayenne, le 8 mai 1733.
                   (Voir les _Dbris de Quiberon_, par Eugne de la
                   Gournerie, p. 13.--Consulter aussi, dans
                   l'_Histoire de la perscution rvolutionnaire en
                   Bretagne_, par l'abb Tresvaux, la notice sur Mgr.
                   de Herc. Il tait le cinquime des dix-neuf
                   enfants vivants de Jean-Baptiste de Herc et de
                   Franoise Tanquerel.)]

Il fallut quelque temps  un hibou de mon espce pour s'accoutumer 
la cage d'un collge et rgler sa vole au son d'une cloche. Je ne
pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait
rien  gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas mme d'argent la
semaine; je ne m'enrlai point non plus dans une clientle, car   (p. 076)
je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prtendais mener
personne, mais je ne voulais pas tre men: je n'tais bon ni pour
tyran ni pour esclave, et tel je suis demeur.

Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de runion;
j'exerai dans la suite,  mon rgiment, la mme puissance: simple
sous-lieutenant que j'tais, les vieux officiers passaient leurs
soires chez moi et prfraient mon appartement au caf. Je ne sais
d'o cela venait, n'tait peut-tre ma facilit  entrer dans l'esprit
et  prendre les moeurs des autres. J'aimais autant chasser et courir
que lire et crire. Il m'est encore indiffrent de deviser des choses
les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevs[175]. Trs
peu sensible  l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne
sois pas une bte. Aucun dfaut ne me choque, except la moquerie et
la suffisance que j'ai grand'peine  ne pas morguer; je trouve que les
autres ont toujours sur moi une supriorit quelconque, et si je me
sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrass[176].

                   [Note 175: Aprs avoir cit ce passage, M. de
                   Marcellus ajoute: J'ai eu bien des fois l'occasion
                   de constater l'exactitude de ces traits si
                   habilement tirs du caractre de M. de
                   Chateaubriand, si justes et si vrais sous sa main,
                   qu'on croirait impossible de les dessiner
                   soi-mme. (_Chateaubriand et son temps_, p. 15.)]

                   [Note 176: Depuis que j'ai acquis une malheureuse
                   clbrit, il m'est arriv de passer des jours, des
                   mois entiers avec des personnes qui ne se
                   souvenaient plus que j'avais fait des livres;
                   moi-mme je l'oubliais, si bien que cela nous
                   paraissait  tous une chose de l'autre monde.
                   crire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte
                   un sot ddain pour les lettres, mais c'est que je
                   doute plus que jamais de mon talent, et que les
                   lettres ont si cruellement troubl ma vie que j'ai
                   pris mes ouvrages en aversion. _Manuscrit de
                   1826_.]

Des qualits que ma premire ducation avait laisses dormir      (p. 077)
s'veillrent au collge. Mon aptitude au travail tait remarquable,
ma mmoire extraordinaire. Je fis des progrs rapides en mathmatiques
o j'apportai une clart de conception qui tonnait l'abb Leprince.
Je montrai en mme temps un got dcid pour les langues. Le rudiment,
supplice des coliers, ne me cota rien  apprendre; j'attendais
l'heure des leons de latin avec une sorte d'impatience, comme un
dlassement de mes chiffres et de mes figures de gomtrie. En moins
d'un an, je devins fort cinquime. Par une singularit, ma phrase
latine se transformait si naturellement en pentamtre que l'abb
gault m'appelait l'_lgiaque_, nom qui me pensa rester parmi mes
camarades.

Quant  ma mmoire, en voici deux traits. J'appris par coeur mes
tables de logarithmes: c'est--dire qu'un nombre tant donn dans la
proportion gomtrique, je trouvais de mmoire son exposant dans la
proportion arithmtique, et _vice versa_.

Aprs la prire du soir que l'on disait en commun  la chapelle du
collge, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au
hasard, tait oblig d'en rendre compte. Nous arrivions fatigus de
jouer et mourants de sommeil  la prire; nous nous jetions sur les
bancs, tchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'tre pas
aperus et consquemment interrogs. Il y avait surtout un
confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assure. Un
soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en
sret contre le principal; malheureusement, il signala ma manoeuvre
et rsolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et          (p. 078)
longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais
par quel hasard je restai veill dans mon confessionnal. Le
principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je
dodinais comme les autres, et tout  coup, m'apostrophant, il me
demanda ce qu'il avait lu.

Le second point du sermon contenait une numration des diverses
manires dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de
la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et rptai
presque mot  mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible
pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'leva dans la chapelle:
le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me
permit, en rcompense, de ne me lever le lendemain qu' l'heure du
djeuner. Je me drobai modestement  l'admiration de mes camarades et
je profitai bien de la grce accorde.

Cette mmoire des mots, qui ne m'est pas entirement reste, a fait
place chez moi  une autre sorte de mmoire plus singulire, dont
j'aurai peut-tre occasion de parler.

Une chose m'humilie: la mmoire est souvent la qualit de la sottise;
elle appartient gnralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus
pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et nanmoins, sans la
mmoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitis, nos amours,
nos plaisirs, nos affaires; le gnie ne pourrait rassembler ses ides;
le coeur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait
plus; notre existence se rduirait aux moments successifs d'un prsent
qui s'coule sans cesse: il n'y aurait plus de pass.  misre    (p. 079)
de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre
mmoire.

       *       *       *       *       *

J'allai passer le temps des vacances  Combourg. La vie de chteau aux
environs de Paris ne peut donner une ide de la vie de chteau dans
une province recule.

La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes,
quelques moulins et les deux forts, Bourgout et Tanorn, dans un
pays o le bois est presque sans valeur. Mais Combourg tait riche en
droits fodaux; ces droits taient de diverses sortes: les uns
dterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou
fixaient des usages ns de l'ancien ordre politique; les autres ne
semblaient avoir t dans l'origine que des divertissements.

Mon pre avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin
de prvenir la prescription. Lorsque toute la famille tait runie,
nous prenions part  ces amusements gothiques: les trois principaux
taient le _Saut des poissonniers_, la _Quintaine_, et une foire
appele l'_Angevine_. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une
France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'tait
plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.

La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans
doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs.
Elle est trs bien dcrite dans du Cange (voce TANA)[177]. On devait
payer les amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu' la       (p. 080)
valeur de _deux moutons d'or  la couronne_ de 25 _sols parisis_
chacun.

                   [Note 177: _Le Manuscrit de 1826_ renferme ici une
                   courte description du jeu de la quintaine. Tous
                   les nouveaux maris de l'anne dans la mouvance de
                   Combourg taient obligs, au mois de mai, de venir
                   rompre une lance de bois contre un poteau plac
                   dans un chemin creux qui passait au haut du grand
                   mail; les jouteurs taient  cheval; le baillif,
                   juge du camp, examinait la lance, dclarait qu'il
                   n'y avait ni fraude ni dol dans les armes; on
                   pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au
                   troisime tour, si la lance n'tait pas rompue, les
                   gabeurs du tournoi champtre accablaient de
                   plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un
                   petit cu au seigneur.]

La foire appele _l'Angevine_ se tenait dans la prairie de l'tang, le
4 septembre de chaque anne, jour de ma naissance. Les vassaux taient
obligs de prendre les armes, ils venaient au chteau lever la
bannire du seigneur; de l ils se rendaient  la foire pour tablir
l'ordre et prter force  la perception d'un page d aux comtes de
Combourg par chaque tte de btail, espce de droit rgalien. A cette
poque, mon pre tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours:
les matres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les
vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On
chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces
bruits se mlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la
foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an
on voyait  Combourg quelque chose qui ressemblait  de la joie.

Ainsi, j'ai t plac assez singulirement dans la vie pour avoir
assist aux courses de la _Quintaine_ et  la proclamation des _Droits
de l'Homme_; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de
Bretagne et la garde nationale de France, la bannire des seigneurs de
Combourg et le drapeau de la rvolution. Je suis comme le dernier
tmoin des moeurs fodales.

Les visiteurs que l'on recevait au chteau se composaient des     (p. 081)
habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces
honntes gens furent mes premiers amis. Notre vanit met trop
d'importance au rle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de
Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque
du noble de province; l'homme connu ddaigne l'homme ignor, sans
songer que le temps fait galement justice de leurs prtentions, et
qu'ils sont tous galement ridicules ou indiffrents aux yeux des
gnrations qui se succdent.

Le premier habitant du lieu tait un M. Potelet, ancien capitaine de
vaisseau de la compagnie des Indes[178] qui redisait de grandes
histoires de Pondichry. Comme il les racontait les coudes appuys sur
la table, mon pre avait toujours envie de lui jeter son assiette au
visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La
Billardire[179] pre de famille qui comptait douze enfants, comme
Jacob, neuf filles et trois garons, dont le plus jeune, David, tait
mon camarade de jeux[180]. Le bonhomme s'avisa de vouloir tre    (p. 082)
noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y
avait force joie et beaucoup de dettes. Le snchal Gesbert[181], le
procureur fiscal Petit[182], le receveur Corvaisier[183], le chapelain
l'abb Chalmel[184], formaient la socit de Combourg. Je n'ai pas
rencontr  Athnes des personnages plus clbres.

                   [Note 178: Dans cette peinture de la petite socit
                   de Combourg, Chateaubriand a t scrupuleusement
                   exact, comme il le sera du reste en toute
                   circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus
                   en avanant dans la lecture des _Mmoires_.--Noble
                   Me Franois-Jean-Baptiste _Potelet_, seigneur de
                   Saint-Mah et de la Durantais, aprs avoir servi
                   dans la marine de la compagnie des Indes, pousa,
                   le 6 octobre 1767,  Combourg, Marie-Marguerite de
                   Lormel. Sa fille ane, Marie-Marguerite, ne en
                   1768, la mme anne que Chateaubriand, se maria en
                   1789  Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de Freslon de
                   Saint-Aubin, prsident des requtes au Parlement de
                   Bretagne.]

                   [Note 179: Gilles-Marie _de Launay_, sieur de la
                   _Biliardire_, d'abord procureur fiscal de
                   Bcherel, puis snchal des juridictions du
                   Vauruffier, de la vicomt de Besso et du marquisat
                   de Caradenc, tait devenu plus tard entreposeur des
                   fermes du roi  Combourg. N  Bcherel, il avait
                   pous  Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne
                   Nogues, dont taient ns, de 1752  1769, treize
                   enfants (et non douze), cinq garons et huit
                   filles. David, le compagnon de jeux de
                   Chateaubriand, tait bien, comme il le dit, le plus
                   jeune des fils.]

                   [Note 180: J'ai retrouv mon ami David: je dirai
                   quand et comment. (Note de Genve, 1832.) Ch.]

                   [Note 181: Jean-Baptiste _Gesbert_, Sr de la
                   No-Scho, snchal de la juridiction seigneuriale
                   de Combourg, originaire de Rostrenen, mari 
                   Bcherel, le 22 octobre 1782,  Marie-Jeanne
                   Faisant de la Gantraye.]

                   [Note 182: Me Ren _Petit_, n  la Guerche,
                   procureur fiscal du comt de Combourg. Il devint en
                   1791 juge au district de Dinan. Son fils Ren-Marie
                   _Lucil_, n le 29 mars 1783, a t tenu sur les
                   fonts baptismaux par Lucile de Chateaubriand.]

                   [Note 183: Me Julien _Corvaisier_ ou _le
                   Corvaisier_, notaire et procureur de la
                   juridiction.]

                   [Note 184: L'abb _Chalmel_ (Jean-Franois),
                   chapelain du chteau de Combourg, tait petit-fils
                   de Me Nol Chalmel, notaire  Rennes.]

MM. du Petit-Bois[185], de Chteau d'Assie[186], de Tintniac[187], un
ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre     (p. 083)
la messe  la paroisse, et dner ensuite chez le chtelain. Nous
tions plus particulirement lis avec la famille Trmaudan, compose
du mari[188], de la femme extrmement belle, d'une soeur naturelle et
de plusieurs enfants. Cette famille habitait une mtairie, qui
n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trmaudan vivent
encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de
vue les tours du chteau que j'ai quitt depuis trente ans; ils font
encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis  leur
table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai
plus. Peut-tre parlent-ils de moi au moment mme o j'cris cette
page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurit.
Ils ont dout longtemps que l'homme dont ils entendaient parler ft le
_petit chevalier_. Le recteur ou cur de Combourg, l'abb Svin[189],
celui-l mme dont j'coutais le prne, a montr la mme          (p. 084)
incrdulit: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des
paysans, ft le dfenseur de la religion; il a fini par le croire, et
il me cite dans ses sermons, aprs m'avoir tenu sur ses genoux. Ces
dignes gens, qui ne mlent  mon image aucune ide trangre, qui me
voient tel que j'tais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me
reconnatraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je
serais oblig de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser
dans leurs bras.

                   [Note 185: Jean Anne _Pinot_ du _Petitbois_, n 
                   Rennes le 10 janvier 1737, tait le fils an de
                   Maurille-Anne Pinot, cuyer, seigneur du Petitbois,
                   et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide
                   major au rgiment de la Reine, puis capitaine de
                   dragons au rgiment de Belzunce, il habitait le
                   chteau du Grandval en Combourg et y mourut, le 10
                   octobre 1789, _en grande odeur de pit_ (acte
                   d'inhumation). Il avait pous en Saint-Aubin de
                   Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la Chnardais,
                   dcde  Rennes le 26 vendmiaire an III (17
                   octobre 1794).--Le chteau du Grandval est encore
                   habit aujourd'hui par la famille du Petitbois.]

                   [Note 186: Michel-Charles _Locquet_, comte de
                   Chteau-d'Assis, n  Saint-Malo le 14 janvier
                   1748. Il appartenait  une famille trs honore
                   dans le pays malouin: sa mre tait une Trublet.
                   Mari en 1774  Jeanne-Anne Josphine de
                   Boisbaudry, il demeurait au chteau de Triaudin, en
                   Combourg, qui est aujourd'hui habit par le vicomte
                   Roger du Petitbois.]

                   [Note 187: Des Tintniac, en rsidence momentane
                   chez des amis habitant le pays, auront sans doute
                   fait au chteau de Combourg des visites dont
                   Chateaubriand avait gard le souvenir; mais il n'y
                   avait pas de Tintniac tablis  Combourg ou dans
                   les paroisses environnantes.]

                   [Note 188: Nicolas-Pierre _Philippes_, seigneur de
                   Trmaudan, ancien officier de dragons au rgiment
                   de la Ferronnais, tait n  Pontorson le 19
                   septembre 1749, fils d'cuyer Pierre _Philippes_,
                   seigneur de Villeneuve Torrens, et d'Augustine de
                   Lantivy. Il avait pous,  Saint-Malo, le 24
                   janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut
                   plusieurs enfants ns  Combourg de 1770  1786.]

                   [Note 189: Ren-Malo Svin fut nomm recteur de la
                   paroisse de Combourg en 1776. Il refusa de prter
                   serment  la constitution civile du clerg, et
                   passa  Jersey en 1792. Rentr en 1797, il fut
                   rinstall en 1803  la cure de Combourg et y
                   mourut en 1817.]

Je porte malheur  mes amis. Un garde-chasse, appel Raulx, qui
s'tait attach  moi, fut tu par un braconnier. Ce meurtre me fit
une impression extraordinaire. Quel trange mystre dans le sacrifice
humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande
gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me
reprsentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se tranant
 la chaumire o il expira. Je conus l'ide de la vengeance; je
m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis
singulirement n: dans le premier moment d'une offense, je la sens 
peine; mais elle se grave dans ma mmoire; son souvenir, au lieu de
dcrotre, s'augmente avec le temps; il dort dans mon coeur des mois,
des annes entires, puis il se rveille  la moindre circonstance
avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le
premier jour. Mais si je ne pardonne point  mes ennemis, je ne leur
fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif.    (p. 085)
Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais
dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire cder en
m'opprimant se sont tromps; l'adversit est pour moi ce qu'tait la
terre pour Ante: je reprends des forces dans le sein de ma mre. Si
jamais le bonheur m'avait enlev dans ses bras, il m'et touff.

       *       *       *       *       *

Je retournai  Dol,  mon grand regret. L'anne suivante, il y eut un
projet de descente  Jersey, et un camp s'tablit auprs de Saint-Malo.
Des troupes furent cantonnes  Combourg; M. de Chateaubriand donna,
par courtoisie, successivement asile aux colonels des rgiments de
Touraine et de Conti: l'un tait le duc de Saint-Simon[190], et l'autre
le marquis de Causans[191]. Vingt officiers taient tous les jours
invits  la table de mon pre. Les plaisanteries de ces          (p. 086)
trangers me dplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes
bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du rgiment de Conti,
le marquis de Wignacourt[192], galoper sous des arbres, que des ides
de voyage me passrent pour la premire fois par la tte.

                   [Note 190: Claude-Anne, vicomte, puis marquis, puis
                   duc de Saint-Simon, de la branche de Montblru,
                   fils de Louis-Gabriel, marquis de Saint-Simon, et
                   de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de Viennay,
                   naquit au chteau de la Faye (Charente). Entr trs
                   jeune au service militaire, il fut nomm, le 3
                   janvier 1770, brigadier, puis, le 29 juin 1775,
                   _colonel du rgiment de Touraine_. Il prit part 
                   la guerre d'Amrique, fut lu, en 1789, par le
                   bailliage d'Angoulme, dput de la noblesse aux
                   tats-Gnraux, migra en Espagne, y prit du
                   service et devint capitaine-gnral de la
                   Vieille-Castille. Le roi Charles IV le nomma grand
                   d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise de
                   Madrid par les Franais, il fut bless et fait
                   prisonnier; condamn  mort par un conseil de
                   guerre, il obtint une commutation de peine et fut
                   enferm dans la citadelle de Besanon, o il resta
                   jusqu' la chute de l'Empire. Il retourna alors en
                   Espagne et fut cr duc par Ferdinand VII. Il
                   mourut  Madrid le 3 janvier 1819.]

                   [Note 91: J'ai prouv un sensible plaisir en
                   retrouvant, depuis la Restauration, ce galant
                   homme, distingu par sa fidlit et ses vertus
                   chrtiennes. (Note de Genve, 1831.) Ch.

                   Cette note de 1831, relative au marquis de Causans,
                   remplace les lignes suivantes du _Manuscrit de
                   1826_, crites au lendemain de l'ordonnance du 5
                   septembre 1816, qui prononait la dissolution de la
                   _Chambre introuvable_: J'ai prouv un sensible
                   plaisir en retrouvant ce dernier, distingu par ses
                   vertus chrtiennes, dans cette chambre des dputs
                   qui fera  jamais l'honneur et les regrets de la
                   France, quand le temps des factions sera pass et
                   celui de la justice venu; dans cette Chambre que la
                   Providence avait envoye pour sauver la France et
                   l'Europe, qui n'a pu tre casse que par un
                   vritable crime politique, et dont la gloire
                   survivra  la renomme des misrables ministres qui
                   s'en firent les perscuteurs.--_Causans de
                   Maulon_ (Jacques-Vincent, marquis de), n le 31
                   juillet 1751, tait colonel du rgiment de Conti,
                   lorsqu'il fut lu dput de la noblesse aux
                   tats-Gnraux pour la principaut d'Orange. Le 17
                   avril 1790, il fut promu marchal de camp. La
                   Restauration le nomma lieutenant-gnral le 23 aot
                   1814. lu dput de Vaucluse  la _Chambre
                   introuvable_, le 24 aot 1815; rlu le 4 octobre
                   1816; limin au renouvellement par cinquime de
                   1819, renvoy  la Chambre des dputs le 24 avril
                   1820, il y sigea jusqu' sa mort, arrive le 24
                   avril 1824.]

                   [Note 192: _Wignacourt_ (Antoine-Louis, marquis
                   de), fils de Louis-Daniel, marquis de Wignacourt,
                   et de Marie-Julie de Maizires, n le 22 janvier
                   1753. Il est port sur l'_tat militaire de la
                   France_ pour 1784 comme mestre de camp
                   lieutenant-colonel en second du rgiment de Conti,
                   chevalier de Saint-Louis.]

Quand j'entendais nos htes parler de Paris et de la cour, je devenais
triste; je cherchais  deviner ce que c'tait que la socit: je
dcouvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientt je me
troublais. Des tranquilles rgions de l'innocence, en jetant les yeux
sur le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la    (p. 087)
terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.

Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde
montante dfilait, tambour et musique en tte, au pied du perron, dans
la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la cte:
mon pre y consentit.

Je fus conduit  Saint-Malo par M. de La Morandais, trs bon
gentilhomme, mais que la pauvret avait rduit  tre rgisseur de la
terre de Combourg[193]. Il portait un habit de camelot gris, avec un
petit galon d'argent au collet, une ttire ou morion de feutre gris 
oreilles,  une seule corne en avant. Il me mit  califourchon
derrire lui, sur la croupe de sa jument _Isabelle_. Je me tenais au
ceinturon de son couteau de chasse, attach par-dessus son habit:
j'tais enchant. Lorsque Claude de Bullion et le pre du prsident de
Lamoignon, enfants, allaient en campagne, on les portait tous les
deux sur un mme ne, dans des paniers, l'un d'un ct, l'autre de
l'autre, et l'on mettait un pain du ct de Lamoignon, parce qu'il
tait plus lger que son camarade, pour faire le contrepoids.    (p. 088)
(_Mmoires du prsident de Lamoignon._)

                   [Note 193: Franois-Placide _Maillard_, seigneur
                   _de la Morandais_, mari en 1757  Gillette Dastin
                   et pre de quinze enfants, dont le dernier, n 
                   Combourg en 1777, eut pour parrain M. de
                   Chateaubriand, pre du grand crivain. Les Maillard
                   de la Morandais taient d'ancienne noblesse, et de
                   la mme famille que les Maillard de Belestre et des
                   Portes, de l'vch de Nantes, qui ont t
                   maintenus en 1670, aprs avoir fait preuve de huit
                   gnrations nobles. Seulement, ceux qui s'taient
                   tablis  Combourg avaient singulirement drog, 
                   raison de leur pauvret. Les actes paroissiaux qui
                   les concernent ne leur donnent que des
                   qualifications bourgeoises. Franois-Placide de la
                   Morandais est dcd  Combourg le 30 aot 1779.]

M. de La Morandais prit des chemins de traverse:

  Moult volontiers, de grand'manire,
  Alloit en bois et en rivire;
  Car nulles gens ne vont en bois
  Moult volontiers comme Franois.

Nous nous arrtmes pour dner  une abbaye de bndictins qui, faute
d'un nombre suffisant de moines, venait d'tre runie  un chef-lieu
de l'ordre. Nous n'y trouvmes que le pre procureur, charg de la
disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il
nous fit servir un excellent dner maigre,  l'ancienne bibliothque
du prieur; nous mangemes quantit d'oeufs frais, avec des carpes et
des brochets normes. A travers l'arcade d'un clotre, je voyais de
grands sycomores qui bordaient un tang. La cogne les frappait au
pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous
servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient 
terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou
quarrissaient des troncs abattus. Mon coeur saignait  la vue de ces
forts brches et de ce monastre dshabit. Le sac gnral des
maisons religieuses m'a rappel depuis le dpouillement de l'abbaye
qui en fut pour moi le pronostic.

Arriv  Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus
sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les
chevaux au piquet, formaient une belle scne avec la mer, les
vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville.   (p. 089)
Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de
ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de
Carignan, venu au camp, pousa la fille de M. de Boisgarein, un peu
boiteuse, mais charmante[194]: cela fit grand bruit, et donna matire
 un procs que plaide encore aujourd'hui M. Lacretelle           (p. 090)
l'an[195] Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? A
mesure que la mmoire de mes privs amis, dit Montaigne, leur fournit
la chose entire, ils reculent si arrire leur narration, que si le
conte est bon, ils en touffent la bont; s'il ne l'est pas, vous tes
 maudire ou l'heur de leur mmoire ou le malheur de leur jugement.
J'ai vu des rcits bien plaisans devenir trs ennuyeux en la bouche
d'un seigneur. J'ai peur d'tre ce seigneur.

                   [Note 194: Le prince Eugne de _Savoie-Carignan_,
                   n le 22 septembre 1753, tait le fils cadet du
                   prince Louis-Victor de Savoie Carignan et de la
                   princesse Christine-Henriette de
                   Hesse-Rheinfelds-Rothembourg. Frre de la princesse
                   de Lamballe, il entra au service de France sous le
                   nom de comte de Villefranche (_Villafranca_) et fut
                   plac  la tte du rgiment de son nom. Le 22
                   septembre 1781, il pousa, dans la chapelle du
                   chteau du Parc, en la paroisse de
                   Saint-Mloir-des-Ondes,  quelques lieues de
                   Saint-Malo, lisabeth-Anne Magon de Boisgarein,
                   fille de Jean-Franois-Nicolas Maon, seigneur de
                   Boisgarein et de Louise de Karuel. Ce mariage fut
                   annul par le Parlement,  la requte des parents
                   du prince. Celui-ci lutta dsesprment pour faire
                   reviser cet arrt. Les tristesses de cette lutte
                   abrgrent sans doute ses jours, car une mort
                   prmature l'enleva, le 30 juin 1785.--Un fils
                   tait n de cette union, le 30 septembre 1783: il
                   se fit soldat sous Napolon et fut nomm, pendant
                   la campagne de Russie, colonel d'un rgiment de
                   hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui
                   confrrent le titre de baron. Louis XVIII, en
                   1814, lui rendit son ancien titre de comte de
                   Villefranche. Il devint officier-gnral et mourut
                   le 15 octobre 1825.--Il avait pous, le 9 octobre
                   1810, Pauline-Antoinette Bndictine-Marie de
                   Qulen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la
                   Vauguyon; le fils issu de ce mariage,
                   _Eugne_-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-Franois,
                   reprit le rang de ses anctres, lorsque la branche
                   de Carignan monta sur le trne de Sardaigne avec le
                   roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de Mlle de
                   Boisgarein. Le petit-fils de cette dernire, par
                   dcret royal du 18 avril 1834, fut reconnu hritier
                   prsomptif de la couronne, en cas d'extinction de
                   la branche rgnante. A plusieurs reprises, pendant
                   que le roi tait  la tte de son arme, lors des
                   guerres de l'indpendance italienne, le prince
                   Eugne de Savoie-Carignan remplit les fonctions de
                   lieutenant-gnral du royaume. Il est mort le 15
                   dcembre 1886, laissant de son mariage morganatique
                   avec Dlle Flicit Crosic, contract le 25 novembre
                   1863, six enfants, dont trois fils, qui sont
                   aujourd'hui les derniers descendants par les mles
                   du mariage romanesque clbr, le 22 septembre
                   1781, dans la chapelle du chteau du Parc. Le roi
                   d'Italie leur a accord, en 1888, le nom de
                   _Villafranca-Soissons_, avec le titre de comte.]

                   [Note 195: _Lacretelle_ (Pierre-Louis) dit l'_An_
                   (1751-1824), membre de l'Acadmie franaise. Avocat
                    Metz, puis  Paris, il plaida peu, mais ses
                   mmoires judiciaires lui valurent une assez grande
                   clbrit.]

Mon frre tait  Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y dposa. Il
me dit un soir: Je te mne au spectacle: prends ton chapeau. Je
perds la tte; je descends droit  la cave pour chercher mon chapeau
qui tait au grenier. Une troupe de comdiens ambulants venait de
dbarquer. J'avais rencontr des marionnettes; je supposais qu'on
voyait au thtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la
rue.

J'arrive, le coeur palpitant,  une salle btie en bois, dans une rue
dserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un
certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voil
avec mon frre dans une loge  moiti pleine.

Le rideau tait lev, la pice commence: on jouait _le Pre de   (p. 091)
famille_[196]. J'aperois deux hommes qui se promenaient sur le
thtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour
les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de
madame Gigogne, en attendant l'arrive du public: j'tais seulement
tonn qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les
coutt en silence. Mon bahissement redoubla lorsque d'autres
personnages, arrivant sur la scne, se mirent  faire de grands bras,
 larmoyer, et lorsque chacun se mit  pleurer par contagion. Le
rideau tomba sans que j'eusse rien compris  tout cela. Mon frre
descendit au foyer entre les deux pices. Demeur dans la loge au
milieu des trangers dont ma timidit me faisait un supplice, j'aurais
voulu tre au fond de mon collge. Telle fut la premire impression
que je reus de l'art de Sophocle et de Molire.

                   [Note 196: Le _Pre de famille_, de Diderot,
                   imprim ds 1758, ne fut reprsent  la Comdie
                   Franaise que le 18 fvrier 1768. Le succs du
                   reste fut mdiocre. La pice n'eut que sept
                   reprsentations.]

La troisime anne de mon sjour  Dol fut marque par le mariage de
mes deux soeurs anes: Marianne pousa le comte de Marigny, et
Bnigne le comte de Qubriac. Elles suivirent leurs maris  Fougres:
signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient
bientt se sparer. Mes soeurs reurent la bndiction nuptiale 
Combourg le mme jour,  la mme heure, au mme autel, dans la
chapelle du chteau[197]. Elles pleuraient, ma mre pleurait; je fus
tonn de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je          (p. 092)
n'assiste pas  un baptme ou  un mariage sans sourire amrement ou
sans prouver un serrement de coeur. Aprs le malheur de natre, je
n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour  un homme.

                   [Note 197: Le double mariage des deux soeurs anes
                   de Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780.
                   Marie-Anne-Franoise pousait Jean-Joseph
                   _Geffelot_, comte _de Marigny_. Bnigne-Jeanne
                   pousait Jean-Franois-Xavier, comte de _Qubriac_,
                   seigneur de Patrion.]

Cette mme anne commena une rvolution dans ma personne comme dans
ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien
divers, un _Horace_ non chti et une histoire des _Confessions mal
faites_. Le bouleversement d'ides que ces deux livres me causrent
est incroyable: un monde trange s'leva autour de moi. D'un ct, je
souponnai des secrets incomprhensibles  mon ge, une existence
diffrente de la mienne, des plaisirs au del de mes jeux, des charmes
d'une nature ignore dans un sexe o je n'avais vu qu'une mre et des
soeurs; d'un autre ct, des spectres tranant des chanes et
vomissant des flammes m'annonaient les supplices ternels pour un
seul pch dissimul. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir
tour  tour des mains noires et des mains blanches passer  travers
mes rideaux: je vins  me figurer que ces dernires mains taient
maudites par la religion, et cette ide accrut mon pouvante des
ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer
l'explication d'un double mystre. Frapp  la fois au moral et au
physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une
passion prmature et les terreurs de la superstition.

Ds lors je sentis s'chapper quelques tincelles de ce feu qui est la
transmission de la vie. J'expliquais le quatrime livre de        (p. 093)
l'_nide_ et lisais le _Tlmaque_; tout  coup je dcouvris dans
Didon et dans Eucharis des beauts qui me ravirent; je devins sensible
 l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je
traduisis un jour  livre ouvert _l'neadum genitrix, hominum divmque
voluptas_ de Lucrce avec tant de vivacit, que M. gault m'arracha le
pome et me jeta dans les racines grecques. Je drobai un Tibulle:
quand j'arrivai au _Quam juvat immites ventos audire cubantem_, ces
sentiments de volupt et de mlancolie semblrent me rvler ma propre
nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la
_Pcheresse_ et de _l'Enfant prodigue_ ne me quittaient plus. On me
les laissait feuilleter, car on ne se doutait gure de ce que j'y
trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour
lire la nuit ces descriptions sduisantes des dsordres de l'me. Je
m'endormais en balbutiant des phrases incohrentes, o je tchais de
mettre la douceur, le nombre et la grce de l'crivain qui a le mieux
transport dans la prose l'euphonie racinienne.

Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vrit les entranements du
coeur mls aux syndrses chrtiennes, je suis persuad que j'ai d
ce succs au hasard qui me fit connatre au mme moment deux empires
ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre
eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira,
et celles-ci furent comme alanguies par les molles penses que
m'avaient laisses des tableaux sans voile.

Ce qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut (p. 094)
dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme
les furies. Avec le penchant qui commenait  me tourmenter, naquit en
moi l'honneur; exaltation de l'me, qui maintient le coeur
incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe rparateur
plac auprs d'un principe dvorant, comme la source inpuisable des
prodiges que l'amour demande  la jeunesse et des sacrifices qu'il
impose.

Lorsque le temps tait beau, les pensionnaires du collge sortaient le
jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet
duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce
tertre isol, l'oeil plane sur la mer et sur des marais o voltigent
pendant la nuit des feux follets, lumire des sorciers qui brle
aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades taient
les prs qui environnaient un sminaire d'_Eudistes_, d'Eudes, frre
de l'historien Mzeray, fondateur de leur congrgation.

Un jour du mois de mai, l'abb gault, prfet de semaine, nous avait
conduits  ce sminaire: on nous laissait une grande libert de jeux,
mais il tait expressment dfendu de monter sur les arbres. Le
rgent, aprs nous avoir tablis dans un chemin herbu, s'loigna pour
dire son brviaire.

Des ormes bordaient le chemin: tout  la cime du plus grand brillait
un nid de pie; nous voil en admiration, nous montrant mutuellement la
mre assise sur ses oeufs, et presss du plus vif dsir de saisir
cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure?

L'ordre tait si svre, le rgent si prs, l'arbre si haut!      (p. 095)
Toutes les esprances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat.
J'hsite, puis la gloire l'emporte: je me dpouille de mon habit,
j'embrasse l'orme et je commence  monter. Le tronc tait sans
branches, except aux deux tiers de sa crue, o se formait une fourche
dont une des pointes portait le nid.

Mes camarades, assembls sous l'arbre, applaudissaient  mes efforts,
me regardant, regardant l'endroit d'o pouvait venir le prfet,
trpignant de joie dans l'espoir des oeufs, mourant de peur dans
l'attente du chtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les
oeufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je
me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste 
califourchon. L'arbre tant lagu, je ne pouvais appuyer mes pieds ni
 droite ni  gauche pour me soulever et reprendre le limbe extrieur;
je demeure suspendu en l'air  cinquante pieds.

Tout  coup un cri: Voici le prfet! et je me vois incontinent
abandonn de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appel Le
Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tt oblig de renoncer 
sa gnreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma
fcheuse position, c'tait de me suspendre en dehors par les mains 
l'une des deux dents de la fourche, et de tcher de saisir avec mes
pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'excutai
cette manoeuvre au pril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je
n'avais pas lch mon trsor: j'aurais pourtant mieux fait de le
jeter, comme depuis j'en ai jet tant d'autres. En dvalant le    (p. 096)
tronc, je m'corchai les mains, je m'raillai les jambes et la
poitrine, et j'crasai les oeufs: ce fut ce qui me perdit. Le prfet
ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang,
mais il n'y eut pas moyen de lui drober l'clatante couleur d'or dont
j'tais barbouill: Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le
fouet.

Si cet homme m'et annonc qu'il commuait cette peine en celle de
mort, j'aurais prouv un mouvement de joie. L'ide de la honte
n'avait point approch de mon ducation sauvage:  tous les ges de ma
vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse prfr  l'horreur
d'avoir  rougir devant une crature vivante. L'indignation s'leva
dans mon coeur; je rpondis  l'abb gault, avec l'accent non d'un
enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lverait la
main sur moi. Cette rponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de
faire un exemple. Nous verrons, rpliquai-je, et je me mis  jouer 
la balle avec un sang-froid qui le confondit.

Nous retournmes au collge; le rgent me fit entrer chez lui et
m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exalts firent place  des
torrents de larmes. Je reprsentai  l'abb gault qu'il m'avait
appris le latin; que j'tais son colier, son disciple, son enfant;
qu'il ne voudrait pas dshonorer son lve, et me rendre la vue de mes
compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain
et  l'eau, me priver de mes rcrations, me charger de _pensums_; que
je lui saurais gr de cette clmence et l'en aimerais davantage. Je
tombai  ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par
Jsus-Christ de m'pargner: il demeura sourd  mes prires. Je    (p. 097)
me levai plein de rage et lui lanai dans les jambes un coup de pied
si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant  la porte de sa
chambre, la ferme  double tour et revient sur moi. Je me retranche
derrire son lit; il m'allonge  travers le lit des coups de frule.
Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'crie:

  Macte animo, generose puer!

Cette rudition de grimaud fit rire malgr lui mon ennemi; il parla
d'armistice: nous conclmes un trait; je convins de m'en rapporter 
l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal
me voulut bien soustraire  la punition que j'avais repousse. Quand
l'excellent prtre pronona mon acquittement, je baisai la manche de
sa robe avec une telle effusion de coeur et de reconnaissance, qu'il
ne put s'empcher de me donner sa bndiction. Ainsi se termina le
premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie,
et auquel j'ai tant de fois sacrifi repos, plaisir et fortune.

Les vacances o j'entrai dans ma douzime anne furent tristes; l'abb
Leprince m'accompagna  Combourg. Je ne sortais qu'avec mon
prcepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se
mourait de la poitrine; il tait mlancolique et silencieux; je
n'tais gure plus gai. Nous marchions des heures entires  la suite
l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous garmes
dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: Quel chemin
faut-il prendre? je rpondis sans hsiter: Le soleil se couche; (p. 098)
il frappe  prsent la fentre de la grosse tour: marchons par l M.
Leprince raconta le soir la chose  mon pre: le futur voyageur se
montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher
dans les forts d'Amrique, je me suis rappel les bois de Combourg:
mes souvenirs se font cho.

L'abb Leprince dsirait que l'on me donnt un cheval; mais dans les
ides de mon pre, un officier de marine ne devait savoir manier que
son vaisseau. J'tais rduit  monter  la drobe deux grosses
juments de carrosse ou un grand cheval pie. La _Pie_ n'tait pas,
comme celle de Turenne, un de ces destriers nomms par les Romains
_desultorios equos_, et faonns  secourir leur matre; c'tait un
Pgase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes
quand je le forais  sauter des fosss. Je ne me suis jamais beaucoup
souci de chevaux, quoique j'aie men la vie d'un Tartare, et, contre
l'effet que ma premire ducation aurait d produire, je monte 
cheval avec plus d'lgance que de solidit.

La fivre tierce, dont j'avais apport le germe des marais de Dol, me
dbarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orvitan passa dans le
village; mon pre, qui ne croyait point aux mdecins, croyait aux
charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui dclara me gurir en
vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonn d'or,
large tignasse poudre, grandes manchettes de mousseline sale, faux
brillants aux doigts, culotte de satin noir us, bas de soie d'un
blanc bleutre, et souliers avec des boucles normes.

Il ouvre mes rideaux, me tte le pouls, me fait tirer la langue,  (p. 099)
baragouine avec un accent italien quelques mots sur la ncessit de me
purger, et me donne  manger un petit morceau de caramel. Mon pre
approuvait l'affaire, car il prtendait que toute maladie venait
d'indigestion, et que pour toute espce de maux il fallait purger son
homme jusqu'au sang.

Une demi-heure aprs avoir aval le caramel, je fus pris de
vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait
faire sauter le pauvre diable par la fentre de la tour. Celui-ci
pouvant, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en
faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa
perruque tournait en tous sens; il rptait mes cris et ajoutait
aprs: _Che? monsou Lavandier!_ Ce monsieur Lavandier tait le
pharmacien du village[198], qu'on avait appel au secours. Je ne
savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet
homme ou des clats de rire qu'il m'arrachait.

                   [Note 198: Matre Nol _Le Lavandier_, apothicaire,
                   mari  Ding, prs de Combourg, le 7 juillet 1751,
                   tait originaire de la paroisse de Vieuvel, o sa
                   famille, venue de Normandie, s'tait tablie au
                   XVIIe sicle.]

On arrta les effets de cette trop forte dose d'mtique, et je fus
remis sur pied. Toute notre vie se passe  errer autour de notre
tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent
plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu tait un chanoine
de Saint-Malo; il gisait expir sur son lit, le visage distors par les
dernires convulsions. La mort est belle, elle est notre amie:
nanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se prsente (p. 100)
 nous masque et que son masque nous pouvante.

On me renvoya au collge  la fin de l'automne.

       *       *       *       *       *

De Dieppe o l'injonction de la police m'avait oblig de me rfugier,
on m'a permis de revenir  la Valle-aux-Loups, o je continue ma
narration. La terre tremble sous les pas du soldat tranger, qui dans
ce moment mme envahit ma patrie; j'cris, comme les derniers Romains,
au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi
agites que les vnements de ce jour[199]; la nuit, tandis que le
roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au
silence des annes qui dorment dans la tombe,  la paix de mes plus
jeunes souvenirs. Que le pass d'un homme est troit et court,  ct
du vaste prsent des peuples et de leur avenir immense!

                   [Note 199: _De Buonaparte et des Bourbons_. (Note
                   de Genve, 1831.) Ch.]

Les mathmatiques, le grec et le latin occuprent tout mon hiver au
collge. Ce qui n'tait pas consacr  l'tude tait donn  ces jeux
du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le
petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit
Iroquois, le petit Bdouin roulent le cerceau et lancent la balle.
Frres d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de
ressemblance qu'en perdant l'innocence, la mme partout. Alors les
passions, modifies par les climats, les gouvernements et les moeurs,
font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de
parler le mme langage: c'est la socit qui est la vritable tour de
Babel.

Un matin, j'tais trs anim  une partie de barres dans la       (p. 101)
grande cour du collge; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis
le domestique  la porte extrieure. Je trouve un gros homme, rouge de
visage, les manires brusques et impatientes, le ton farouche, ayant
un bton  la main, portant une perruque noire mal frise, une soutane
dchire retrousse dans ses poches, des souliers poudreux, des bas
percs au talon: Petit polisson, me dit-il, n'tes-vous pas le
chevalier de Chateaubriand de Combourg?--Oui, monsieur, rpondis-je
tout tourdi de l'apostrophe.--Et moi, reprit-il presque cumant, je
suis le dernier an de votre famille, je suis l'abb de Chateaubriand
de la Guerrande[200]: regardez-moi bien. Le fier abb met la main
dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un cu de six
francs moisi, envelopp dans un papier crasseux, me le jette au nez et
continue  pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air
furibond. J'ai su depuis que le prince de Cond avait fait offrir  ce
hobereau-vicaire le prceptorat du duc de Bourbon. Le prtre
outrecuid rpondit que le prince, possesseur de la baronnie de
Chateaubriand, devait savoir que les hritiers de cette baronnie
pouvaient avoir des prcepteurs, mais n'taient les prcepteurs de
personne. Cette hauteur tait le dfaut de ma famille; elle tait
odieuse dans mon pre; mon frre la poussait jusqu'au ridicule;   (p. 102)
elle a un peu pass  son fils an.--Je ne suis pas bien sr, malgr
mes inclinations rpublicaines, de m'en tre compltement affranchi,
bien que je l'aie soigneusement cache.

                   [Note 200: Charles-Hilaire de Chateaubriand, n en
                   1708, successivement recteur de
                   Saint-Germain-de-la-mer au diocse de Saint-Brieuc,
                   de Saint-tienne de Rennes en 1748, de
                   Bazouge-du-Dsert en 1767, et de Toussaint de
                   Rennes en 1770. Il rsigna en 1776 et mourut au Val
                   des Bretons en Pleine-Fougres, le 12 aot 1782.
                   (_Pouill de Rennes_, IV, 120; V, 557, 655, 658;
                   Paris-Jallobert, _Bazouge_, p. 27,
                   _Pleine-Fougres_, p. 15 et 55.)]

       *       *       *       *       *

L'poque de ma premire communion approchait, moment o l'on dcidait
dans la famille de l'tat futur de l'enfant. Cette crmonie
religieuse remplaait parmi les jeunes chrtiens la prise de la robe
virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand tait venue assister
 la premire communion d'un fils qui, aprs s'tre uni  son Dieu,
allait se sparer de sa mre.

Ma pit paraissait sincre; j'difiais tout le collge; mes regards
taient ardents; mes abstinences rptes allaient jusqu' donner de
l'inquitude  mes matres. On craignait l'excs de ma dvotion; une
religion claire cherchait  temprer ma ferveur.

J'avais pour confesseur le suprieur du sminaire des Eudistes, homme
de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me
prsentais au tribunal de la pnitence, il m'interrogeait avec
anxit. Surpris de la lgret de mes fautes, il ne savait comment
accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je
dposais dans son sein. Plus le jour de Pques s'avoisinait, plus les
questions du religieux taient pressantes. Ne me cachez-vous rien?
me disait-il. Je rpondais: Non, mon pre.--N'avez-vous pas fait
telle faute?--Non, mon pre. Et toujours: Non, mon pre. Il me
renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au      (p. 103)
fond de l'me, et moi, je sortais de sa prsence, ple et dfigur
comme un criminel.

Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit
du mardi au mercredi en prires, et  lire avec terreur le livre des
_Confessions mal faites_. Le mercredi,  trois heures de l'aprs-midi,
nous partmes pour le sminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout
le vain bruit qui s'est depuis attach  mon nom n'aurait pas donn 
madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle prouvait
comme chrtienne et comme mre, en voyant son fils prt  participer
au grand mystre de la religion.

En arrivant  l'glise, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y
restai comme ananti. Lorsque je me levai pour me rendre  la
sacristie, o m'attendait le suprieur, mes genoux tremblaient sous
moi. Je me jetai aux pieds du prtre; ce ne fut que de la voix la plus
altre que je parvins  prononcer mon _Confiteor_. Eh bien,
n'avez-vous rien oubli? me dit l'homme de Jsus-Christ. Je demeurai
muet. Ses questions recommencrent, et le fatal _non, mon pre_,
sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils  Celui
qui confra aux aptres le pouvoir de lier et de dlier les mes.
Alors, faisant un effort, il se prpare  me donner l'absolution.

La foudre que le ciel eut lance sur moi m'aurait caus moins
d'pouvante, je m'criai: Je n'ai pas tout dit! Ce redoutable juge,
ce dlgu du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de
crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en
larmes: Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!

Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait      (p. 104)
dbarrass du poids d'une montagne, on ne m'et pas plus soulag: je
sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai t
cr honnte homme; je sentis que je ne survivrais jamais  un
remords: quel doit donc tre celui du crime, si j'ai pu tant souffrir
pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine
cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facults! Quels
prceptes de morale suppleront jamais  ces institutions chrtiennes?

Le premier aveu fait, rien ne me cota plus: mes purilits caches,
et qui auraient fait rire le monde, furent peses au poids de la
religion. Le suprieur se trouva fort embarrass; il aurait voulu
retarder ma communion; mais j'allais quitter le collge de Dol et
bientt entrer au service dans la marine. Il dcouvrit avec une
grande sagacit, dans le caractre mme de mes _juvniles_, tout
insignifiantes qu'elles taient, la nature de mes penchants; c'est
le premier homme qui ait pntr le secret de ce que je pouvais
tre. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il
croyait voir de bon en moi, mais il me prdit aussi mes maux 
venir. Enfin, ajouta-t-il, le temps manque  votre pnitence; mais
vous tes lav de vos pchs par un aveu courageux, quoique tardif.
Il pronona, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette
seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tte que la
rose cleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je
sentais participait de la flicit des anges. Je m'allai prcipiter
dans le sein de ma mre qui m'attendait au pied de l'autel. Je ne (p. 105)
parus plus le mme  mes matres et  mes camarades; je marchais d'un
pas lger, la tte haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du
repentir.

Le lendemain, jeudi saint, je fus admis  cette crmonie touchante et
sublime dont j'ai vainement essay de tracer le tableau dans le _Gnie
du christianisme_[201]. J'y aurais pu retrouver mes petites
humiliations accoutumes: mon bouquet et mes habits taient moins
beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-l tout fut  Dieu et
pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la prsence
relle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'tait aussi
sensible que la prsence de ma mre  mes cts. Quand l'hostie fut
dpose sur mes lvres, je me sentis comme tout clair en dedans. Je
tremblais de respect, et la seule chose matrielle qui m'occupt tait
la crainte de profaner le pain sacr.

  Le pain que je vous propose
  Sert aux anges d'aliment,
  Dieu lui-mme le compose
  De la fleur de son froment.

  (NE.)

                   [Note 201: _Gnie du christianisme_, premire
                   partie, livre I, chapitre VII: De la Communion.]

Je conus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment
confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions.

J'aime  rappeler ces flicits qui prcdrent de peu d'instants dans
mon me les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux
transports que je vais peindre; en voyant le mme coeur prouver, (p. 106)
dans l'intervalle de trois ou quatre annes, tout ce que l'innocence
et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que
les passions ont de plus sduisant et de plus funeste, on choisira des
deux joies; on verra de quel ct il faut chercher le bonheur et
surtout le repos.

Trois semaines aprs ma premire communion, je quittai le collge de
Dol. Il me reste de cette maison un agrable souvenir: notre enfance
laisse quelque chose d'elle-mme aux lieux embellis par elle, comme
une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchs. Je
m'attendris encore aujourd'hui en songeant  la dispersion de mes
premiers camarades et de mes premiers matres. L'abb Leprince, nomm
 un bnfice auprs de Rouen, vcut peu; l'abb gault obtint une
cure dans le diocse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal,
l'abb Porcher, au commencement de la Rvolution: il tait instruit,
doux et simple de coeur. La mmoire de cet obscur Rollin me sera
toujours chre et vnrable.

       *       *       *       *       *

Je trouvai  Combourg de quoi nourrir ma pit, une mission; j'en
suivis les exercices. Je reus la confirmation sur le perron du
manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'vque de
Saint-Malo. Aprs cela, on rigea une croix; j'aidai  la soutenir
tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe encore[202]: elle
s'lve devant la tour o est mort mon pre. Depuis trente annes (p. 107)
elle n'a vu paratre personne aux fentres de cette tour; elle n'est
plus salue des enfants du chteau; chaque printemps elle les attend
en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon
enfance, plus fidles  leur nid que l'homme  sa maison. Heureux si
ma vie s'tait coule au pied de la croix de la mission, si mes
cheveux n'eussent t blanchis que par le temps qui a couvert de
mousse les branches de cette croix!

                   [Note 202: De tout ce que j'ai plant  Combourg,
                   une croix seule est reste debout, comme si je ne
                   pouvais rien crer de durable que pour la douleur,
                   ni marquer mon passage sur la terre autrement que
                   par des monuments de tristesse. _Manuscrit de
                   1826_.]

Je ne tardai pas  partir pour Rennes: j'y devais continuer mes tudes
et clore mon cours de mathmatiques, afin de subir ensuite  Brest
l'examen de garde-marine.

M. de Fayolle tait principal du collge de Rennes. On comptait dans
ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingus, l'abb de
Chateaugiron pour la seconde, l'abb Germ pour la rhtorique, l'abb
Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes taient
nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps, Geoffroy[203]
et Ginguen[204], sortis de ce collge, auraient fait honneur 
Sainte-Barbe et au Plessis. Le chevalier de Parny[205] avait      (p. 108)
aussi tudi  Rennes; j'hritai de son lit dans la chambre qui me fut
assigne.

                   [Note 203: Geoffroy (Julien-Louis), n  Rennes le
                   17 aot 1743, mort  Paris le 24 fvrier 1814.
                   Crateur du feuilleton littraire, il fut de 1808 
                   1814, le prince des critiques. Ses articles ont t
                   runis en six volumes, sous le titre de _Cours de
                   littrature dramatique_. Il avait t lve du
                   collge de Rennes, de 1750  1758.--_Geoffroy et la
                   critique dramatique sous le Consulat et l'Empire_,
                   par Charles-Marc _Des Granges_, un vol. in-8
                   1897.]

                   [Note 204: _Ginguen_ (Pierre-Louis), n  Rennes
                   le 25 avril 1748, mort  Paris le 16 novembre 1816.
                   Plac au collge de Rennes, il y commena ses
                   tudes sous les jsuites et les termina, aprs leur
                   expulsion (en 1762), sous les prtres sculiers qui
                   leur succdrent. Son ouvrage le plus important est
                   l'_Histoire littraire d'Italie_ (Paris, 1811-1824,
                   9 vol. in-8).]

                   [Note 205: _Parny_ (Evariste-Dsir De Forges de),
                   n  l'le Bourbon le 6 fvrier 1753, mort  Paris
                   le 5 dcembre 1814. A l'ge de 9 ans, il fut envoy
                   en France et mis au collge de Rennes; il y fit ses
                   tudes avec Ginguen, lequel plus tard a
                   publiquement pay sa dette  ses souvenirs par une
                   agrable ptre de 1790, et par son zle  dfendre
                   _la Guerre des Dieux_ dans la _Dcade_.
                   (Sainte-Beuve, _Portraits contemporains et divers_,
                   tome III, p. 124.)]

Rennes me semblait une Babylone, le collge un monde. La multitude des
matres et des coliers, la grandeur des btiments, du jardin et des
cours, me paraissaient dmesures[206]: je m'y habituai cependant. A
la fte du principal, nous avions des jours de cong; nous chantions 
tue-tte  sa louange de superbes couplets de notre faon, o nous
disions:

   Terpsichore,  Polymnie,
  Venez, venez remplir nos voeux;
  La raison mme vous convie.

                   [Note 206: Le Collge de Rennes tait un des plus
                   importants de France. Il avait t fond par les
                   Jsuites en 1607. Lorsqu'ils le quittrent, en
                   1762, un collge communal, aussitt organis, fut
                   install dans les btiments qu'ils venaient de
                   quitter. C'est encore dans le mme local qui se
                   trouve aujourd'hui le lyce de Rennes, mais
                   l'tendue en a t fort rduite. Il faut, pour
                   avoir une ide de ce qu'tait, au XVIIIe sicle, ce
                   collge qui semblait un monde  Chateaubriand,
                   consulter les plans que l'autorit royale fit
                   dresser pendant sa procdure contre les Jsuites,
                   plans qui furent envoys  la cour de Rome et dont
                   le Cabinet des Estampes possde un double, en 5
                   vol. in-f. En 1761, le collge de Rennes comptait
                   4,000 lves. _Histoire de Rennes_, par Ducrest et
                   Maillet, p. 229.--_Rennes ancien et moderne_, par
                   Oge et Marteville, tome I, p. 204, 235,
                   237.--_Geoffroy_, par Charles-Marc Des Granges, p.
                   3 et suivantes.]

Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu    (p. 109)
Dol sur mes anciens compagnons: il m'en cota quelques horions. Les
babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des
cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des
Bndictins, appel _le Thabor_: nous nous servions de compas de
mathmatiques attachs au bout d'une canne, ou nous en venions  une
lutte corps  corps plus ou moins flone ou courtoise, selon la
gravit du dfi. Il y avait des juges du camp qui dcidaient s'il
chait gage, et de quelle manire les champions mneraient des mains.
Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue.
Je retrouvai au collge mon ami Gesril, qui prsidait, comme 
Saint-Malo,  ces engagements. Il voulut tre mon second dans une
affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la
premire victime de la Rvolution[207]. Je tombai sous mon adversaire,
je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme
Jean Desmarest[208] allant  l'chafaud: Je ne crie merci qu' Dieu.

                   [Note 207: ... Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui
                   eut l'honneur d'tre la premire victime de la
                   Rvolution. Il fut tu dans les rues de Rennes en
                   se rendant avec son pre  la Chambre de la
                   noblesse. _Manuscrit de
                   1826_.--Andr-Franois-Jean du Rocher de
                   Saint-Riveul, ne  Plne, fils de Henri du
                   Rocher, comte de Saint-Riveul, et de
                   Anne-Bernardine Roger. Il n'tait g que de 17
                   ans, lorsqu'il fut tu, le 27 janvier 1789.]

                   [Note 208: Jean Desmarest, avocat gnral au
                   Parlement de Paris, dcapit en 1383. On l'accusait
                   d'avoir encourag par sa faiblesse, l'anne
                   prcdente, la rvolte et les excs des
                   _Maillotins_.]

Je rencontrai  ce collge deux hommes devenus depuis diffremment
clbres: Moreau le gnral[209], et Limolan, auteur de la       (p. 110)
machine infernale, aujourd'hui prtre en Amrique[210]. Il n'existe
qu'un portrait de Lucile, et cette mchante miniature a t faite (p. 111)
par Limolan, devenu peintre pendant les dtresses rvolutionnaires.
Moreau tait externe, Limolan, pensionnaire. On a rarement       (p. 112)
trouv  la mme poque, dans une mme province, dans une mme petite
ville, dans une mme maison d'ducation, des destines aussi
singulires. Je ne puis m'empcher de raconter un tour d'colier que
joua au prfet de semaine mon camarade Limolan.

                   [Note 209: _Moreau_ Jean-Victor, n  Morlaix le 11
                   aot 1763, mort  Lauen le 2 septembre 1813.]

                   [Note 210: Joseph-Pierre Picot de Limolan de
                   Clorivire tait exactement du mme ge que
                   Chateaubriand. Il tait n  Broons le 4 novembre
                   1768. Aprs avoir t camarades de collge 
                   Rennes, ils se retrouvrent  l'cole
                   ecclsiastique de la Victoire  Dinan. Entr dans
                   l'arme  l'ge de quinze ans, Limolan tait
                   officier du roi Louis XVI lorsqu'clata la
                   Rvolution. Il migra, puis rentra bientt en
                   Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Men
                   et de Gal et devint adjudant-gnral de Georges
                   Cadoudal. En 1798, il remplaa temporairement Aim
                   du Boisguy dans le commandement de la division de
                   Fougres. A la fin de 1799, alors que la plupart
                   des autres chefs royalistes se voyaient contraints
                   de dposer les armes, il refusa d'adhrer  la
                   pacification et vint  Paris. Il tait  la veille
                   d'pouser une charmante jeune fille de Versailles,
                   Mlle Julie d'Albert,  laquelle il tait fianc
                   depuis plusieurs annes, lorsqu'eut lieu, rue
                   Saint-Nicaise, l'explosion de la machine infernale
                   (3 nivse an VIII--24 dcembre 1799). Limolan
                   avait t l'un des principaux agents du complot.
                   Grce au dvouement de sa fiance, il put chapper
                   aux recherches de la police, gagner la Bretagne et
                   s'embarquer pour l'Amrique. Son premier soin, en
                   arrivant  New-York, fut d'crire  la famille de
                   Mlle d'Albert, lui demandant de venir le rejoindre
                   aux tats-Unis, o le mariage serait clbr. La
                   rponse fut terrible pour Limolan. Mlle d'Albert,
                   au moment o il courait les plus grands dangers,
                   avait fait voeu de se consacrer  Dieu, si son
                   fianc parvenait  s'chapper. Fidle  sa
                   promesse, elle le suppliait d'oublier le pass pour
                   ne songer qu' l'avenir ternel. Le jeune officier
                   entra en 1808 au sminaire de Baltimore. Commenant
                   une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limolan
                   pour prendre celui de _Clorivire_, sous lequel il
                   est uniquement connu aux tats-Unis. Il fut ordonn
                   prtre au mois d'aot 1812 et devint cur de
                   Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abb de
                   Clorivire apprit la restauration des Bourbons, le
                   chef royaliste se retrouva sous le prtre, et il
                   entonna avec enthousiasme dans son glise un _Te
                   Deum_ d'actions de grces. En 1815, il se rendit en
                   France, mais dans l'unique but de liquider ce qui
                   lui restait de sa fortune, afin d'en rapporter le
                   produit en Amrique et de l'employer tout entier 
                   l'avantage de la religion. En 1820, il fut nomm
                   directeur du couvent de la Visitation de
                   Georgetown. Ce couvent avait t fond, en 1805,
                   par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor,
                   et un assez grand nombre de saintes filles y
                   avaient pris le voile  son exemple. Mais, en 1820,
                   l'tablissement, priv de toutes ressources
                   financires, vgtait pniblement, et les bonnes
                   soeurs se voyaient menaces chaque anne d'tre
                   disperses. L'abb de Clorivire se chargea
                   d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il
                   construisit  ses frais un pensionnat pour
                   l'ducation des jeunes personnes, et une lgante
                   chapelle, ddie au Sacr-Coeur de Jsus. Il
                   contribua aussi par de larges donations 
                   l'tablissement d'un externat gratuit pour les
                   enfants pauvres. C'est dans le monastre mme dont
                   il est le second fondateur que l'abb de Clorivire
                   mourut, le 20 septembre 1826, laissant une mmoire
                   qui est encore en vnration aux tats-Unis.--Mlle
                   Julie d'Albert lui survcut longtemps. Elle resta
                   fidle  son voeu de clibat et refusa les nombreux
                   partis qui se prsentrent  elle dans sa jeunesse.
                   Mais elle ne se sentit pas la vocation d'entrer au
                   couvent, et aprs plusieurs tentatives, qui
                   montrrent que la vie religieuse ne lui convenait
                   pas, elle obtint,  l'ge de cinquante ans, du pape
                   Grgoire XVI, d'tre releve du voeu imprudent
                   qu'elle avait form. Elle est morte  Versailles,
                   dans un ge avanc, aprs une vie consacre tout
                   entire  l'exercice de la pit et de la
                   charit.--L'abb de Clorivire avait crit, sur les
                   vnements auxquels il avait pris part en France,
                   de volumineux mmoires. Arriv  la fin de la
                   relation de chaque anne, il cachetait le cahier et
                   ne l'ouvrait plus. Ces cahiers, dit-il plus d'une
                   fois aux bonnes soeurs de Georgetown, contiennent
                   beaucoup de faits intressants et importants pour
                   l'histoire et la religion. Par son testament, il
                   ordonna de brler ses cahiers. Cette clause a t
                   fidlement observe  sa mort, et on doit le
                   regretter vivement pour l'histoire. Au moment de
                   mourir, l'abb de Clorivire ne voulait pas qu'il
                   restt rien de ce qui avait t Limolan. Limolan
                   pourtant vivra. Dans le temps mme o il donnait
                   l'ordre de dtruire ses Mmoires. Chateaubriand
                   crivait les siens et assurait ainsi l'immortalit
                    son camarade de collge. Voir dans la _Revue de
                   Bretagne et de Vende_, tome VIII, p. 343, la
                   notice sur l'_Abb de Clorivire_, par C. de
                   Laroche-Hron (Henry de Courcy.)]

Le prfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, aprs la
retraite, pour voir si tout tait bien: il regardait  cet effet par
un trou pratiqu dans chaque porte. Limolan, Gesril, Saint-Riveul et
moi nous couchions dans la mme chambre:

  D'animaux malfaisants, c'tait un fort bon plat.

Vainement avions-nous plusieurs fois bouch le trou avec du papier: le
prfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et
cassant nos chaises.

Un soir Limolan, sans nous communiquer son projet, nous engage  nous
coucher et  teindre la lumire. Bientt nous l'entendons se lever,
aller  la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure aprs,
voici venir le prfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous
lui tions suspects, il s'arrte  la porte, coute, regarde,
n'aperoit point de lumire[211]............... Qui est-ce qui   (p. 113)
a fait cela? s'crie-t-il en se prcipitant dans la chambre. Limolan
d'touffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moiti
niais, moiti goguenard: Qu'est-ce donc, monsieur le prfet? Voil
Saint-Riveul et moi  rire comme Limolan et  nous cacher sous nos
couvertures.

                   [Note 211: Chateaubriand _glisse_ ici sur cette
                   petite aventure de collge; dans le _Manuscrit de
                   1826_, il avait un peu plus _appuy_, n'omettant
                   aucun dtail. Voici cette premire version: Un
                   quart d'heure aprs, voici venir le prfet sur la
                   pointe du pied. Comme avec raison nous lui tions
                   fort suspects, il s'arrte  notre porte, coute,
                   regarde, n'aperoit point de lumire, croit le trou
                   bouch, y enfonce imprudemment le doigt... Qu'on
                   juge de sa colre? Qui a fait cela? s'crie-t-il
                   en se prcipitant dans la chambre. Limolan
                   d'clater de rire et Gesril de dire en nasillant
                   avec un air moiti niais, moiti goguenard:
                   Qu'est-ce donc, monsieur le prfet? Quand nous
                   smes ce que c'tait, nous voil, Saint-Riveul et
                   moi,  nous pmer de rire comme Limolan,  nous
                   boucher le nez et  nous coucher sous nos
                   couvertures, tandis que Gesril, se levant en
                   chemise, offrit gravement au prfet sa cuvette et
                   son pot  l'eau.]

On ne put rien tirer de nous: nous fmes hroques. Nous fmes mis
tous quatre en prison au _caveau_: Saint-Riveul fouilla la terre sous
une porte qui communiquait  la basse-cour; il engagea la tte dans
cette taupinire, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle;
Gesril se glissa dans les caves du collge et mit couler un tonneau de
vin; Limolan dmolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant
dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues.
Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de
polisson  un prfet de collge, rappelle en petit Cromwell
barbouillant d'encre la figure d'un autre rgicide, qui signait aprs
lui l'arrt de mort de Charles Ier.

Quoique l'ducation ft trs religieuse au collge de Rennes, ma
ferveur se ralentit: le grand nombre de mes matres, et de mes
camarades multipliait les occasions de distraction. J'avanai dans
l'tude des langues; je devins fort en mathmatiques, pour lesquelles
j'ai toujours eu un penchant dcid: j'aurais fait un bon         (p. 114)
officier de marine ou de gnie. En tout j'tais n avec des
dispositions faciles: sensible aux choses srieuses comme aux choses
agrables, j'ai commenc par la posie, avant d'en venir  la prose;
les arts me transportaient; j'ai passionnment aim la musique et
l'architecture. Quoique prompt  m'ennuyer de tout, j'tais capable
des plus petits dtails; tant dou d'une patience  toute preuve,
quoique fatigu de l'objet qui m'occupait, mon obstination tait plus
forte que mon dgot. Je n'ai jamais abandonn une affaire quand elle
a valu la peine d'tre acheve; il y a telle chose que j'ai poursuivie
quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour
que le premier.

Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses
secondaires. J'tais habile aux checs, adroit au billard,  la
chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais
bien chant, si l'on et pris soin de ma voix. Tout cela, joint au
genre de mon ducation,  une vie de soldat et de voyageur, fait que
je n'ai point senti mon pdant, que je n'ai jamais eu l'air hbt ou
suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de
lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et
la vanit fanfaronne des nouveaux auteurs.

Je passai deux ans au collge de Rennes: Gesril le quitta dix-huit
mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisime soeur, se
maria dans le cours de ces deux annes: elle pousa le comte de Farcy,
capitaine au rgiment de Cond, et s'tablit avec son mari       (p. 115)
Fougres, o dj habitaient mes deux soeurs anes, mesdames de
Marigny et de Qubriac. Le mariage de Julie eut lieu  Combourg, et
j'assistai  la noce[212]. J'y rencontrai cette comtesse de
Tronjoli[213] qui se fit remarquer par son intrpidit  l'chafaud:
cousine et intime amie du marquis de La Rourie, elle fut mle   (p. 116)
 sa conspiration. Je n'avais encore vu la beaut qu'au milieu de ma
famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme
trangre. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective;
j'entendais la voix lointaine et sduisante des passions qui venaient
 moi; je me prcipitais au-devant de ces sirnes, attir par une
harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prtre d'leusis,
j'avais des encens divers pour chaque divinit. Mais les hymnes que je
chantais, en brlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler
_baumes_[214], ainsi que les posies de l'hirophante?

                   [Note 212: Le mariage de la troisime soeur de
                   Chateaubriand avec Annibal Pierre-Franois _de
                   Farcy de Montavalon_ eut lieu en 1782. Le comte de
                   Farcy tait capitaine au rgiment de Cond,
                   _infanterie_.]

                   [Note 213: Il s'agit ici de Thrse-Josphe de
                   _Molien_, fille de Sbastien-Marie-Hyacinthe de
                   Molien, chevalier seigneur de _Trojolif_ (et non
                   Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux,
                   conseiller au Parlement de Bretagne, et de
                   Prinne-Josphe de la Belinaye. Elle tait ne 
                   Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc
                   vingt-trois ans, lorsque Chateaubriand la vit 
                   Combourg. Quand il crivit ses _Mmoires_, il la
                   revoyait encore avec ses yeux de collgien; mais
                   les tmoignages contemporains s'accordent  dire
                   qu'elle n'tait ni belle ni jolie. Les mots du
                   texte: _et intime amie du marquis de la Rourie_,
                   ne se trouvent pas dans le _Manuscrit de 1826_.
                   Chateaubriand ici a trop facilement accept un
                   bruit sans fondement. Thrse de Molien
                   aimait--non la Rourie--mais le major amricain
                   Chafner, qu'elle devait pouser, si elle survivait
                    la conspiration, o tous deux jouaient un rle si
                   actif. Le courageux Chafner, en apprenant les
                   dangers dont le trne de Louis XVI tait entour,
                   tait accouru d'Amrique pour mettre son dvouement
                   au service du roi qui avait assur l'indpendance
                   de sa patrie. Thrse de Molien, traduite devant
                   le tribunal rvolutionnaire de Paris, avec
                   vingt-six autres accuss, impliqus, comme elle,
                   dans ce qu'on appela la Conjuration de Bretagne,
                   fut guillotine, le 18 juin 1793. Le major Chafner,
                   qui n'avait pu tre arrt, se trouvant  Londres
                   au moment o la conspiration fut dcouverte, revint
                   en Bretagne et prit  Nantes, sous le proconsulat
                   de Carrier, aprs avoir, au milieu des Vendens,
                   bravement veng la mort de Mlle de Molien.
                   (_Biographie bretonne_, tome II, article _La
                   Rourie_;--Crtineau-Joly, _Histoire de la Vende
                   militaire_, tome III, chapitre II;--Thodore Muret,
                   _Histoire des guerres de l'Ouest_, tome
                   III;--Frdric de Pioger, _la Conspiration de La
                   Rourie_:--G. Lenotre.)]

                   [Note 214: Allusion au titre des hymnes mystiques
                   d'Orphe qui s'appelaient _parfums (Thymiamata)_.
                   (Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_,
                   p. 17.)]

       *       *       *       *       *

Aprs le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand
collge de Rennes, je ne sentis point le regret que j'prouvai en
sortant du petit collge de Dol; peut-tre n'avais-je plus cette
innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commenait  la
dclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles
maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre[215], dont
un des fils[216] officier trs distingu d'artillerie dans les    (p. 117)
armes de Bonaparte, a pous la fille unique[217] de ma soeur la
comtesse de Farcy.

                   [Note 215: _Ravenel du Boisteilleul_
                   (Jean-Baptiste-Joseph-Eugne de), fils de messire
                   Thodore-Franois de Ravenel, seigneur du
                   Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame
                   Anglique-Julie de Broise, n  Amanlis (diocse de
                   Rennes) le 13 septembre 1738, dcd  Rennes le 20
                   juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13
                   mars 1779. L'anne suivante, dans un combat prs le
                   Cap Franais (capitale de l'le Saint-Domingue)
                   contre la frgate anglaise l'_Unicorn_, il russit
                    s'emparer de ce btiment. Il se retira du
                   service, pour cause de sant, non avec le grade de
                   _chef d'escadre_, mais avec celui de capitaine de
                   vaisseau, brigadier des armes navales. (_Archives
                   du Ministre de la Marine._) Cousin-germain de la
                   mre de Chateaubriand, le comte de Ravenel du
                   Boisteilleul tait par consquent l'oncle  la mode
                   de Bretagne du grand crivain. Il avait pous 
                   Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780,
                   Demoiselle Marie-Thrse Mah de Kerouan, fille
                   d'un ancien capitaine au rgiment de Pimont, qui
                   lui survcut de longues annes et mourut  Rennes
                   le 25 avril 1837.]

                   [Note 216: Hyacinthe-Eugne-Pierre _de Ravenel du
                   Boisteilleul_, n le 17 mars 1784, capitaine
                   d'artillerie, dcor sur le champ de bataille de
                   Smolensk, dcd  la Tricaudais en Guichen le 13
                   juin 1868.]

                   [Note 217: Pauline-Zo-Marie de _Farcy de
                   Montavallon_, ne  Fougres le 15 juin 1784,
                   marie le 16 novembre 1814  Hyacinthe de Ravenel
                   du Boisteilleul, dcde  Rennes le 24 dcembre
                   1850.]

Arriv  Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais
quel accident l'avait retard. Je restai ce qu'on appelait
_soupirant_, et, comme tel, exempt d'tudes rgulires. Mon oncle me
mit en pension dans la rue de Siam,  une table d'hte d'aspirants, et
me prsenta au commandant de la marine, le comte Hector[218].

                   [Note 218: Charles-Jean, comte _d'Hector_, n 
                   Fontenay-le-Comte, en Poitou, le 22 juillet 1722.
                   Chef d'escadre le 4 mai 1779, aprs les plus
                   glorieux services de mer, il fut nomm, l'anne
                   suivante, commandant du port de Brest et remplit
                   ces hautes fonctions jusqu'au mois de fvrier 1791.
                   Obissant  la voix des princes qui l'appelaient 
                   Coblentz, il se rendit prs d'eux et reut le
                   commandement du _Corps de la marine royale_,
                   exclusivement compos d'officiers de marine. A la
                   fin de la campagne, ce corps fut licenci; mais il
                   fut rorganis deux ans plus tard, en Angleterre,
                   et le comte d'Hector en fut de nouveau nomm
                   colonel, ce qui fit donner  ce rgiment, form
                   tout entier d'officiers de marine, comme en 1792,
                   le nom de _rgiment d'Hector_. Nous avions vu, dans
                   la note sur Gesril, que ce dernier en faisait
                   partie. Lorsque ce rgiment fut appel  faire
                   partie de l'expdition de Quiberon, il se trouva
                   que les intrigues de Puysaie avaient fait carter
                   le comte d'Hector. Ses instances furent telles qu'
                   la fin il lui fut accord d'aller rejoindre son
                   poste de combat. Mais comme il faisait route pour
                   la Bretagne, il apprit le dsastre de l'expdition
                   (21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et
                   il lui fallait renoncer  l'espoir qu'il avait eu
                   de mourir sur le champ de bataille; il se renferma
                   dans la retraite, prs de la ville de Reading, 
                   treize lieues de Londres, et c'est l qu'il mourut,
                   le 18 aot 1808,  l'ge de 86 ans.--Le comte
                   d'Hector a laiss des _Mmoires_, encore indits,
                   mais qui, nous l'esprons, verront bientt le
                   jour.]

Abandonn  moi-mme pour la premire fois, au lieu de me lier avec
mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma
socit habituelle se rduisit  mes matres d'escrime, de dessin et
de mathmatiques.

Cette mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait   (p. 118)
 Brest l'extrmit de la pninsule armoricaine: aprs ce cap avanc,
il n'y avait plus rien qu'un ocan sans bornes et des mondes inconnus;
mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque
mt qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les
mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires,
douaniers, forats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs
dbarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manoeuvre,
des charpentiers quarrissaient des pices de bois, des cordiers
filaient des cbles, des mousses allumaient des feux sous des
chaudires d'o sortaient une paisse fume et la saine odeur du
goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux
magasins, et des magasins  la marine, des ballots de marchandises,
des sacs de vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes   (p. 119)
s'avanaient dans l'eau  reculons pour recevoir des chargements; l,
des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient
des pierres, et que des cure-mles creusaient des atterrissements. Des
forts rptaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des
vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.

Mon esprit se remplissait d'ides vagues sur la socit, sur ses biens
et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le
mt sur lequel j'tais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette
dans le port; j'arrivais  un coude o ce port disparaissait. L ne
voyant plus rien qu'une valle tourbeuse, mais entendant encore le
murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord
de la petite rivire. Tantt regardant couler l'eau, tantt suivant
des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de
moi, ou prtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais
dans la plus profonde rverie. Au milieu de cette rverie, si le vent
m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait  la voile, je
tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.

Un jour, j'avais dirig ma promenade vers l'extrmit extrieure du
port, du ct de la mer: il faisait chaud; je m'tendis sur la grve
et m'endormis. Tout  coup je suis rveill par un bruit magnifique;
j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirmes dans les
mouillages de la Sicile, aprs la victoire sur Sextus Pompe; les
dtonations de l'artillerie se succdaient; la rade tait seme de
navires: la grande escadre franaise rentrait aprs la signature  (p. 120)
de la paix. Les vaisseaux manoeuvraient sous voile, se couvraient de
feux, arboraient des pavillons, prsentaient la poupe, la proue, le
flanc, s'arrtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou
continuaient  voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donn une
plus haute ide de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce
moment quelque chose de Celui qui a dit  la mer: Tu n'iras pas plus
loin. _Non procedes amplius._

Tout Brest accourut. Des chaloupes se dtachent de la flotte et
abordent au mle. Les officiers dont elles taient remplies, le visage
brl par le soleil, avaient cet air tranger qu'on apporte d'un autre
hmisphre, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des
hommes qui venaient de rtablir l'honneur du pavillon national. Ce
corps de la marine, si mritant, si illustre, ces compagnons des
Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Coudic, des d'Estaing, chapps
aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Franais!

Je regardais dfiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se
dtache de ses camarades et me saute au cou: c'tait Gesril. Il me
parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'pe qu'il avait
reu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir mme pour se rendre
dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant
sa mort hroque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition
et le dpart subit de Gesril me firent prendre une rsolution qui a
chang le cours de ma vie: il tait crit que ce jeune homme aurait un
empire absolu sur ma destine.

[Illustration: LAPEYROUSE]

On voit comment mon caractre se formait, quel tour prenaient mes
ides, quelles furent les premires atteintes de mon gnie, car   (p. 121)
j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait t ce gnie, rare ou
vulgaire, mritant ou ne mritant pas le nom que je lui donne, faute
d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes,
j'eusse t plus heureux: celui qui, sans m'ter l'esprit, ft parvenu
 tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait trait en ami.

Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector,
j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et
causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde,
l'autre de l'Amrique; celui-l devait appareiller pour faire le tour
du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Mditerrane,
visiter les ctes de la Grce. Mon oncle me montra La Prouse[219]
dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des temptes.
J'coutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit
suivante, plus de sommeil: je la passais  livrer en imagination des
combats, ou  dcouvrir des terres inconnues.

                   [Note 219: _La Prouse_ (Jean-Franois _de Galaup_,
                   comte de), n au Gua, prs d'Albi, en 1741, mort
                   prs de l'le Vanikoro  une poque incertaine,
                   mais vraisemblablement dans le courant de l'anne
                   1788. C'est  Brest qu'il prit la mer, le 1er aot
                   1785, avec les frgates _la Boussole_ et
                   _l'Astrolabe_, emportant les instructions que Louis
                   XVI, d'une main savante, avaient rdiges pour lui.
                   Tous deux, hlas! allaient prir et disparatre
                   presque  la mme heure: le marin au sein de la
                   nuit et des temptes de l'Ocan, le roi au milieu
                   des orages plus terribles encore de la Rvolution.]

Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je
pensai que rien ne m'empchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais
beaucoup aim le service de la marine, si mon esprit d'indpendance ne
m'et loign de tous les genres de service: j'ai en moi une      (p. 122)
impossibilit d'obir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que
je ne les aimerais que seul, en suivant ma volont. Enfin, donnant la
premire preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel,
sans crire  mes parents, sans en demander permission  personne,
sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg
o je tombai comme des nues.

Je m'tonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon
pre, j'eusse os prendre une pareille rsolution, et ce qu'il y a
d'aussi tonnant, c'est la manire dont je fus reu. Je devais
m'attendre aux transports de la plus vive colre, je fus accueilli
doucement. Mon pre se contenta de secouer la tte comme pour dire:
Voil une belle quipe! Ma mre m'embrassa de tout son coeur en
grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie.




LIVRE III[220]                                                    (p. 123)

                   [Note 220: Ce livre a t compos au chteau de
                   Montboissier (juillet-aot 1817) et  la
                   Valle-aux-Loups (novembre 1817).--Il a t revu en
                   dcembre 1846.]

Promenade.--Apparition de Combourg.--Collge de Dinan.--Broussais.--Je
reviens chez mes parents.--Vie  Combourg.--Journes et soires.--Mon
donjon.--Passage de l'enfant  l'homme.--Lucile.--Premier souffle de
la muse. Manuscrit de Lucile.--Dernires lignes crites  la
Valle-aux-Loups.--Rvlations sur le mystre de ma vie.--Fantme
d'amour.--Deux annes de dlire.--Occupations et chimres.--Mes joies
de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je crains et refuse
de m'engager dans l'tat ecclsiastique.--Un moment dans ma ville
natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon
enfance.--Je suis rappel  Combourg.--Dernire entrevue avec mon
pre.--J'entre au service.--Adieux  Combourg.


Depuis la dernire date de ces Mmoires, Valle-aux-Loups, janvier
1814, jusqu' la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois
ans et dix mois se sont passs. Avez-vous entendu tomber l'Empire?
Non: rien n'a troubl le repos de ces lieux. L'Empire s'est abm
pourtant; l'immense ruine s'est croule dans ma vie, comme ces dbris
romains renverss dans le cours d'un ruisseau ignor. Mais  qui ne
les compte pas, peu importent les vnements: quelques annes
chappes des mains de l'ternel feront justice de tous ces bruits par
un silence sans fin.

Le livre prcdent fut crit sous la tyrannie expirante de        (p. 124)
Bonaparte et  la lueur des derniers clairs de sa gloire: je commence
le livre actuel sous le rgne de Louis XVIII. J'ai vu de prs les
rois, et mes illusions politiques se sont vanouies, comme ces
chimres plus douces dont je continue le rcit. Disons d'abord ce qui
me fait reprendre la plume: le coeur humain est le jouet de tout, et
l'on ne saurait prvoir quelle circonstance frivole cause ses joies et
ses douleurs. Montaigne l'a remarqu: Il ne faut point de cause,
dit-il, pour agiter notre me: une resverie sans cause et sans subjet
la rgente et l'agite.

Je suis maintenant  Montboissier, sur les confins de la Beauce et du
Perche[221]. Le chteau de cette terre, appartenant  madame la
comtesse de Colbert-Montboissier[222], a t vendu et dmoli pendant
la Rvolution; il ne reste que deux pavillons, spars par une grille
et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant 
l'anglaise, conserve des traces de son ancienne rgularit franaise:
des alles droites, des taillis encadrs dans des charmilles,     (p. 125)
lui donnent un air srieux; il plat comme un ruine.

                   [Note 221: Le chteau de Montboissier est situ
                   dans la commune de Montboissier, canton de
                   Bonneval, arrondissement de Chteaudun
                   (Eure-et-Loir).]

                   [Note 222: La comtesse de Colbert-Montboissier
                   tait la petite-fille de Malesherbes. Fille du
                   marquis de Montboissier, l'un des gendres du
                   dfenseur de Louis XVI, elle avait pous, en 1803,
                   le comte de Colbert de Maulevrier
                   (douard-Charles-Victornien), descendant du comte
                   de Maulevrier, lieutenant-gnral des armes du
                   roi, l'un des frres du grand Colbert. Capitaine de
                   vaisseau en 1791, le comte de Colbert avait migr
                   l'anne suivante et avait pris part  l'expdition
                   de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des
                   gardes du pavillon amiral (1814). Retir avec le
                   grade de contre-amiral  Montboissier, il fut lu
                   dput d'Eure-et-Loir, le 22 aot 1815, et fit
                   partie de la majorit de la Chambre introuvable. Il
                   mourut  Paris le 2 fvrier 1820.]

Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait  un ciel
d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la perce d'un
fourr, je m'arrtai pour regarder le soleil: il s'enfonait dans des
nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'o Gabrielle, habitante de
cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents
ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu
quand ces Mmoires seront publis.

Je fus tir de mes rflexions par le gazouillement d'une grive perche
sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique
fit reparatre  mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les
catastrophes dont je venais d'tre le tmoin, et, transport
subitement dans le pass, je revis ces campagnes o j'entendis si
souvent siffler la grive. Quand je l'coutais alors, j'tais triste de
mme qu'aujourd'hui; mais cette premire tristesse tait celle qui
nat d'un dsir vague de bonheur, lorsqu'on est sans exprience; la
tristesse que j'prouve actuellement vient de la connaissance des
choses apprcies et juges. Le chant de l'oiseau dans les bois de
Combourg m'entretenait d'une flicit que je croyais atteindre; le
mme chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus
 la poursuite de cette flicit insaisissable. Je n'ai plus rien 
apprendre; j'ai march plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de
la vie. Les heures fuient et m'entranent; je n'ai pas mme la
certitude de pouvoir achever ces Mmoires. Dans combien de lieux ai-je
dj commenc  les crire et dans quel lieu les finirai-je?      (p. 126)
Combien de temps me promnerai-je au bord des bois? Mettons  profit
le peu d'instants qui me restent; htons-nous de peindre ma jeunesse,
tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais
un rivage enchant, crit son journal  la vue de la terre qui
s'loigne et qui va bientt disparatre.

J'ai dit mon retour  Combourg, et comment je fus accueilli par mon
pre, ma mre et ma soeur Lucile.

On n'a peut-tre pas oubli que mes trois autres soeurs s'taient
maries, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles
familles, aux environs de Fougres. Mon frre, dont l'ambition
commenait  se dvelopper, tait plus souvent  Paris qu' Rennes. Il
acheta d'abord une charge de matre des requtes qu'il revendit afin
d'entrer dans la carrire militaire[223]. Il entra dans le rgiment de
Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte
de La Luzerne  Londres, o il se rencontra avec Andr Chnier[224];
il tait sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos
troubles clatrent; il sollicita celle de Constantinople; mais   (p. 127)
il eut un concurrent redoutable, Mirabeau,  qui cette ambassade fut
promise pour prix de sa runion au parti de la cour[225]. Mon frre
avait donc  peu prs quitt Combourg au moment o je vins l'habiter.

                   [Note 223: Il acheta bientt une charge de matre
                   des requtes, que M. de Malesherbes le fora de
                   vendre pour entrer au service, comme la vritable
                   carrire d'un homme de son nom, lorsqu'il pousa
                   mademoiselle de Rosambo. _Manuscrit de 1826_.--Le
                   mariage du frre de Chateaubriand avec
                   Aline-Thrse Le Peletier de Rosambo eut lieu en
                   novembre 1787.]

                   [Note 224: M. de La Luzerne, qui prit possession de
                   l'ambassade de Londres au mois de janvier 1788,
                   comptait, en effet, parmi les secrtaires attachs
                    son ambassade, Andr de Chnier, alors g de
                   vingt-cinq ans seulement. Le pote, qui prenait
                   d'ailleurs de frquents congs, revint
                   dfinitivement  Paris au mois de juin 1791.
                   (_Notice sur Andr de Chnier_, par M. Gabriel de
                   Chnier, p. 11.--_Andr Chnier, sa vie et ses
                   crits politiques_, par L. Becq de Fouquires, p.
                   12.)]

                   [Note 225: Mirabeau crivait  son ami Mauvillon,
                   le 3 dcembre 1789: Ce qu'on vous avait dit
                   relativement au Bosphore (c'est--dire 
                   l'ambassade de Constantinople) a t vrai, et
                   beaucoup d'autres choses plus belles encore; mais
                   tout cela n'tait qu'un honorable exil, et c'est
                   ici que je suis ncessaire, si je suis ncessaire 
                   quelque chose.--Voir _les Mirabeau_, par Louis de
                   Lomnie, tome V, page 31.]

Cantonn dans sa seigneurie, mon pre n'en sortait plus, pas mme
pendant la tenue des tats. Ma mre allait tous les ans passer six
semaines  Saint-Malo, au temps de Pques; elle attendait ce moment
comme celui de sa dlivrance, car elle dtestait Combourg. Un mois
avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on
faisait des prparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du
dpart, on se couchait  sept heures du soir, pour se lever  deux
heures du matin. Ma mre,  sa grande satisfaction, se mettait en
route  trois heures, et employait toute la journe pour faire douze
lieues.

Lucile, reue chanoinesse au chapitre de l'Argentire, devait passer
dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait
ensevelie  la campagne.

Pour moi, je dclarai, aprs mon escapade de Brest, ma volont
d'embrasser l'tat ecclsiastique: la vrit est que je ne cherchais
qu' gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au
collge de Dinan achever mes humanits. Je savais mieux le latin  (p. 128)
que mes matres; mais je commenai  apprendre l'hbreu. L'abb de
Rouillac tait principal du collge, et l'abb Duhamel mon
professeur[226].

                   [Note 226: Sur l'abb Duhamel et le sjour de
                   Chateaubriand  Dinan, voir  l'_Appendice_, le n
                   V: _Chateaubriand et le collge de Dinan_.]

Dinan, orn de vieux arbres, rempar de vieilles tours, est btie dans
un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule
la Rance, que remonte la mer; il domine des valles  pentes
agrablement boises. Les eaux minrales de Dinan ont quelque renom.
Cette ville, tout historique, et qui a donn le jour  Duclos[227],
montrait parmi ses antiquits le coeur de Du Guesclin: poussire
historique qui, drobe pendant la Rvolution, fut au moment d'tre
broye par un vitrier pour servir  faire de la peinture; la
destinait-on aux tableaux des victoires remportes sur les ennemis de
la patrie?

                   [Note 227: _Duclos_ (Charles _Pinot_, sieur),
                   historiographe de France et secrtaire perptuel de
                   l'Acadmie franaise, n  Dinan le 12 fvrier
                   1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville
                   natale, de 1741  1750, il s'occupa avec
                   sollicitude de ses intrts et de son
                   embellissement, encore bien qu'il rsidt
                   habituellement  Paris. C'est  lui qu'on doit les
                   deux promenades des _Grands_ et des
                   _Petits-Fosss_, qui longent les anciennes
                   fortifications de Dinan.]

M. Broussais, mon compatriote, tudiait avec moi  Dinan[228]; on
menait les coliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le
pape Adrien Ier, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous
l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M.
Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprvoyantes de     (p. 129)
l'avenir[229]. Dinan tait  gale distance de Combourg et de
Plancot. J'allais tour  tour voir mon oncle de Bede  Monchoix, et
ma famille  Combourg.

                   [Note 228: Broussais fut envoy au collge de
                   Dinan, o il fit un sjour de huit annes. _Notice
                   sur Broussais_, par le Dr de Kergaradec, membre de
                   l'Acadmie de Mdecine.]

                   [Note 229: On sait l'effroyable abus que Broussais
                   et son cole ont fait de la dite et des
                   _sangsues_. Dr de Kergaradec, _op. cit._]

M. de Chateaubriand, qui trouvait conomie  me garder, ma mre qui
dsirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se
serait fait scrupule de me presser, n'insistrent plus sur ma
rsidence au collge, et je me trouvai insensiblement fix au foyer
paternel.

Je me complairais encore  rappeler les moeurs de mes parents, ne me
fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant
plus volontiers le tableau qui semblera calqu sur les vignettes des
manuscrits du moyen ge: du temps prsent au temps que je vais
peindre, il y a des sicles.

       *       *       *       *       *

A mon retour de Brest, quatre matres (mon pre, ma mre, ma soeur et
moi) habitaient le chteau de Combourg. Une cuisinire, une femme de
chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un
chien de chasse et deux vieilles juments taient retranchs dans un
coin de l'curie. Ces douze tres vivants disparaissaient dans un
manoir o l'on aurait  peine aperu cent chevaliers, leurs dames,
leurs cuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi
Dagobert.

Dans tout le cours de l'anne aucun tranger ne se prsentait au
chteau hormis, quelques gentilshommes, le marquis de             (p. 130)
Montlouet[230], le comte de Goyon-Beaufort[231], qui demandaient
l'hospitalit en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver,
 cheval, pistolets aux arons, couteau de chasse au ct, et suivis
d'un valet galement  cheval, ayant en croupe un portemanteau de
livre.

                   [Note 230: Franois-Jean Raphal de _Brunes_, comte
                   (et non marquis) de Montlouet, commissaire des
                   tats de Bretagne, n  Pleine-Fougres le 13 aot
                   1728, mort  Bains-les-Bains en Lorraine le 2 aot
                   1787.]

                   [Note 231: Luc-Jean, comte de Gouyon-Beaufort (et
                   non Goyon), chevalier de Saint-Louis, n le 15
                   fvrier 1725. Il fut guillotin  Paris le 2
                   messidor an II (20 juin 1794). Sur les listes de
                   MM. Campardon et Wallon, dans leurs _Histoires du
                   Tribunal rvolutionnaire_, il figure sous le nom de
                   _Guyon_ de Beaufort.]

Mon pre, toujours trs crmonieux, les recevait tte nue sur le
perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits
racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et
l'histoire de leur procs. Le soir, on les conduisait dans la tour du
nord,  l'appartement de la _reine Christine_, chambre d'honneur
occupe par un lit de sept pieds en tout sens,  doubles rideaux de
gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dors.
Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'
travers les fentres je regardais la campagne inonde ou couverte de
frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chausse
solitaire de l'tang: c'taient nos htes chevauchant vers Rennes.

Ces trangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie;
cependant notre vue s'tendait par eux  quelques lieues au del de
l'horizon de nos bois. Aussitt qu'ils taient partis, nous tions
rduits, les jours ouvrables au tte--tte de famille, le        (p. 131)
dimanche  la socit des bourgeois du village et des gentilshommes
voisins.

Le dimanche, quand il faisait beau, ma mre, Lucile et moi, nous nous
rendions  la paroisse  travers le petit Mail, le long d'un chemin
champtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de
Combourg. Nous n'tions pas trans, comme l'abb de Marolles, dans un
chariot lger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs
en Hongrie[232]. Mon pre ne descendait qu'une fois l'an  la paroisse
pour faire ses Pques; le reste de l'anne, il entendait la messe  la
chapelle du chteau. Placs dans le banc du seigneur, nous recevions
l'encens et les prires en face du spulcre de marbre noir de Rene de
Rohan, attenant  l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques
grains d'encens devant un cercueil!

                   [Note 232: Les cavaliers turcs, dit l'abb de
                   Marolles, battus par l'arme chrestienne, prs de
                   Komorre, laissrent neuf cornettes en la puissance
                   des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre
                   lesquels se trouvrent quatre belles cavales d'une
                   blancheur de poil extraordinaire, qui furent
                   envoyes  ma mre avec un petit carrosse  la mode
                   de ce pays-l, dont elle se servit assez longtemps
                   pour aller  l'glise de la paroisse qui estait 
                   une petite lieue de notre maison, ou faire quelques
                   visites dans le voisinage, et quand elle nous
                   menait avec elle, ce nous estait une joye
                   nompareille, parce qu'avec ce qu'elle nous estait
                   la meilleure du monde, et que nous estions ravis de
                   la voir, ce nous estait une rjouyssance
                   nompareille de sortir et de nous aller promener.
                   _Les Mmoires de Michel de Marolles, abb de
                   Villeloin_, tome 1, p. 7.--1656.]

Les distractions du dimanche expiraient avec la journe: elles
n'taient pas mme rgulires. Pendant la mauvaise saison, des mois
entiers s'coulaient sans qu'aucune crature humaine frappt  la
porte de notre forteresse. Si la tristesse tait grande sur les   (p. 132)
bruyres de Combourg, elle tait encore plus grande au chteau: on
prouvait, en pntrant sous ses votes, la mme sensation qu'en
entrant  la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en
1805, je traversai un dsert, lequel allait toujours croissant; je
crus qu'il se terminerait au monastre; mais on me montra, dans les
murs mmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus
abandonns que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai,
envelopp dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetire
des cnobites; sanctuaire d'o le silence ternel, divinit du lieu,
tendait sa puissance sur les montagnes et dans les forts d'alentour.

Le calme morne du chteau de Combourg tait augment par l'humeur
taciturne et insociable de mon pre. Au lieu de resserrer sa famille
et ses gens autour de lui, il les avait disperss  toutes les aires
de vent de l'difice. Sa chambre  coucher tait place dans la petite
tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les
meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et
une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre gnalogique
de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la chemine,
et dans l'embrasure d'une fentre on voyait toutes sortes d'armes,
depuis le pistolet jusqu' l'espingole. L'appartement de ma mre
rgnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il
tait parquet et orn de glaces de Venise  facettes. Ma soeur
habitait un cabinet dpendant de l'appartement de ma mre. La femme de
chambre couchait loin de l, dans le corps de logis des grandes tours.
Moi, j'tais nich dans une espce de cellule isole, au haut     (p. 133)
de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intrieure
aux diverses parties du chteau. Au bas de cet escalier, le valet de
chambre de mon pre et le domestique gtaient dans des caveaux vots,
et la cuisinire tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.

Mon pre se levait  quatre heures du matin, hiver comme t: il
venait dans la cour intrieure appeler et veiller son valet de
chambre,  l'entre de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un
peu de caf  cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet
jusqu' midi. Ma mre et ma soeur djeunaient chacune dans leur
chambre,  huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour
me lever, ni pour djeuner; j'tais cens tudier jusqu' midi: la
plupart du temps je ne faisais rien.

A onze heures et demie, on sonnait le dner que l'on servait  midi.
La grand'salle tait  la fois salle  manger et salon: on dnait et
l'on soupait  l'une de ses extrmits du ct de l'est; aprs le
repas, on se venait placer  l'autre extrmit du ct de l'ouest,
devant une norme chemine. La grand'salle tait boise, peinte en
gris blanc et orne de vieux portraits depuis le rgne de Franois Ier
jusqu' celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux
de Cond et de Turenne: un tableau, reprsentant Hector tu par
Achille sous les murs de Troie, tait suspendu au-dessus de la
chemine.

Le dner fait, on restait ensemble, jusqu' deux heures. Alors, si
l't, mon pre prenait le divertissement de la pche, visitait ses
potagers, se promenait dans l'tendue du vol du chapon; si l'automne
et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mre se retirait dans   (p. 134)
la chapelle, o elle passait quelques heures en prire. Cette chapelle
tait un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands
matres, qu'on ne s'attendait gure  trouver dans un chteau fodal,
au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une _Sainte
Famille_ de l'Albane, peinte sur cuivre, tire de cette chapelle:
c'est tout ce qui me reste de Combourg.

Mon pre parti et ma mre en prire, Lucile s'enfermait dans sa
chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.

A huit heures, la cloche annonait le souper. Aprs le souper, dans
les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon pre, arm de son
fusil, tirait des chouettes qui sortaient des crneaux  l'entre de
la nuit. Ma mre, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois,
les derniers rayons du soleil, les premires toiles. A dix heures on
rentrait et l'on se couchait.

Les soires d'automne et d'hiver taient d'une autre nature. Le souper
fini et les quatre convives revenus de la table  la chemine, ma mre
se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambe,
on mettait devant elle un guridon avec une bougie. Je m'asseyais
auprs du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se
retiraient. Mon pre commenait alors une promenade qui ne cessait
qu' l'heure de son coucher. Il tait vtu d'une robe de ratine
blanche, ou plutt d'une espce de manteau que je n'ai vu qu' lui. Sa
tte, demi-chauve, tait couverte d'un grand bonnet blanc qui se
tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'loignait du foyer, la
vaste salle tait si peu claire par une seule bougie qu'on ne   (p. 135)
le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les
tnbres: puis il revenait lentement vers la lumire et mergeait peu
 peu de l'obscurit, comme un spectre, avec sa robe blanche, son
bonnet blanc, sa figure longue et ple. Lucile et moi nous changions
quelques mots  voix basse quand il tait  l'autre bout de la salle;
nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en
passant: De quoi parliez-vous? Saisis de terreur, nous ne rpondions
rien; il continuait sa marche. Le reste de la soire, l'oreille
n'tait plus frappe que du bruit mesur de ses pas, des soupirs de ma
mre et du murmure du vent[233].

                   [Note 233: Un seul incident variait ces soires
                   qui figureraient dans un roman du XIe sicle: Il
                   arrivait que mon pre, interrompant sa promenade,
                   venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous
                   faire l'histoire de la dtresse de son enfance et
                   des traverses de sa vie. Il racontait des temptes
                   et des prils, un voyage en Italie, un naufrage sur
                   la cte d'Espagne.

                   Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu
                   d'abomination et comme d'un pays tranger. Les
                   Bretons trouvaient que la Chine tait dans leur
                   voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du
                   monde. J'coutais avidement mon pre. Lorsque
                   j'entendais cet homme si dur  lui-mme regretter
                   de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se
                   plaindre en paroles courtes mais amres de sa
                   destine, lorsque je le voyais  la fin de son
                   rcit se lever brusquement, s'envelopper dans son
                   manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord
                   ses pas, puis les ralentir en les rglant sur les
                   mouvements de son coeur, l'amour filial remplissait
                   mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit
                   les chagrins de mon pre, et il me semblait que les
                   souffrances endures par l'auteur de mes jours
                   n'auraient d tomber que sur moi. _Manuscrit de
                   1826_.]

Dix heures sonnaient  l'horloge du chteau: mon pre s'arrtait; le
mme ressort, qui avait soulev le marteau de l'horloge, semblait
avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait  (p. 136)
un grand flambeau d'argent surmont d'une grande bougie, entrait un
moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau 
la main, et s'avanait vers sa chambre  coucher, dpendante de la
petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son
passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il
penchait vers nous sa joue sche et creuse sans nous rpondre,
continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous
entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman tait bris; ma mre, ma soeur et moi, transforms en
statues par la prsence de mon pre, nous recouvrions les fonctions de
la vie. Le premier effet de notre dsenchantement se manifestait par
un dbordement de paroles: si le silence nous avait opprims, il nous
le payait cher.

Ce torrent de paroles coul, j'appelais la femme de chambre, et je
reconduisais ma mre et ma soeur  leur appartement. Avant de me
retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les
chemines, derrire les portes, visiter les escaliers, les passages et
les corridors voisins. Toutes les traditions du chteau, voleurs et
spectres, leur revenaient en mmoire. Les gens taient persuads qu'un
certain comte de Combourg,  jambe de bois, mort depuis trois sicles,
apparaissait  certaines poques, et qu'on l'avait rencontr dans le
grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi
quelquefois seule avec un chat noir[234].

                   [Note 234: Voir,  l'_Appendice_, le n VI:
                   _Histoires de voleurs et de revenants_.]

Ces rcits occupaient tout le temps du coucher de ma mre et de   (p. 137)
ma soeur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais
au haut de ma tourelle; la cuisinire rentrait dans la grosse tour, et
les domestiques descendaient dans leur souterrain.

La fentre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intrieure; le jour,
j'avais en perspective les crneaux de la courtine oppose, o
vgtaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques
martinets, qui durant l't s'enfonaient en criant dans les trous des
murs, taient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un
petit morceau de ciel et quelques toiles. Lorsque la lune brillait et
qu'elle s'abaissait  l'occident, j'en tais averti par ses rayons,
qui venaient  mon lit au travers des carreaux losangs de la fentre.
Des chouettes, voletant d'une tour  l'autre, passant et repassant
entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de
leurs ailes. Relgu dans l'endroit le plus dsert,  l'ouverture des
galeries, je ne perdais pas un murmure des tnbres. Quelquefois le
vent semblait courir  pas lgers; quelquefois il laissait chapper
des plaintes; tout  coup ma porte tait branle avec violence, les
souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient
pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du matre
du chteau, appelant le valet de chambre  l'entre des votes
sculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantme de la
nuit. Cette voix remplaait pour moi la douce harmonie au son de
laquelle le pre de Montaigne veillait son fils.

L'enttement du comte de Chateaubriand  faire coucher un         (p. 138)
enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvnient;
mais il tourna  mon avantage. Cette manire violente de me traiter me
laissa le courage d'un homme, sans m'ter cette sensibilit
d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu
de chercher  me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me
fora de les braver. Lorsque mon pre me disait, avec un sourire
ironique: Monsieur le chevalier aurait-il peur? il m'et fait
coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mre me disait: Mon
enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien
 craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrtien;
j'tais mieux rassur que par tous les arguments de la philosophie.
Mon succs fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour
dshabite, ne servaient que de jouets  mes caprices et d'ailes  mes
songes. Mon imagination allume, se propageant sur tous les objets, ne
trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dvor la terre et
le ciel. C'est cet tat moral qu'il faut maintenant dcrire. Replong
dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le pass, de me
montrer tel que j'tais, tel peut-tre que je regrette de n'tre plus,
malgr les tourments que j'ai endurs.

       *       *       *       *       *

A peine tais-je revenu de Brest  Combourg, qu'il se fit dans mon
existence une rvolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec
ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.

D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions
mmes. Lorsque, aprs un dner silencieux o je n'avais os ni    (p. 139)
parler ni manger, je parvenais  m'chapper, mes transports taient
incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je
me serais prcipit. J'tais oblig de m'asseoir sur une marche pour
laisser se calmer mon agitation; mais, aussitt que j'avais atteint la
Cour Verte et les bois, je me mettais  courir,  sauter,  bondir, 
fringuer,  m'jouir jusqu' ce que je tombasse puis de forces,
palpitant, enivr de foltreries et de libert.

Mon pre me menait quand et lui  la chasse. Le got de la chasse me
saisit et je le portai jusqu' la fureur; je vois encore le champ o
j'ai tu mon premier livre. Il m'est souvent arriv, en automne, de
demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu' la ceinture, pour
attendre au bord d'un tang des canards sauvages; mme aujourd'hui, je
ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrt. Toutefois,
dans ma premire ardeur pour la chasse, il entrait un fonds
d'indpendance; franchir les fosss, arpenter les champs, les marais,
les bruyres, me trouver avec un fusil dans un lieu dsert, ayant
puissance et solitude, c'tait ma faon d'tre naturelle. Dans mes
courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes
taient obligs de me rapporter sur des branches entrelaces.

Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'tais agit
d'un dsir de bonheur que je ne pouvais ni rgler, ni comprendre; mon
esprit et mon coeur s'achevaient de former comme deux temples vides,
sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait
ador. Je croissais auprs de ma soeur Lucile; notre amiti       (p. 140)
tait toute notre vie.

       *       *       *       *       *

Lucile tait grande et d'une beaut remarquable, mais srieuse. Son
visage ple tait accompagn de longs cheveux noirs; elle attachait
souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de
tristesse ou de feu. Sa dmarche, sa voix, son sourire, sa physionomie
avaient quelque chose de rveur et de souffrant.

Lucile et moi nous nous tions inutiles. Quand nous parlions du monde,
c'tait de celui que nous portions au-dedans de nous et qui
ressemblait bien peu au monde vritable. Elle voyait en moi son
protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accs de
penses noires que j'avais peine  dissiper:  dix-sept ans, elle
dplorait la perte de ses jeunes annes; elle se voulait ensevelir
dans un clotre. Tout lui tait souci, chagrin, blessure: une
expression qu'elle cherchait, une chimre qu'elle s'tait faite, la
tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jet sur
sa tte, rver immobile et inanime; retire vers son coeur, sa vie
cessait de paratre au dehors; son sein mme ne se soulevait plus. Par
son attitude, sa mlancolie, sa vnust, elle ressemblait  un Gnie
funbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'aprs, je
m'abmais dans des dsespoirs inexplicables.

Lucile aimait  faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son
oratoire de prdilection tait l'embranchement des deux routes
champtres, marqu par une croix de pierre et par un peuplier dont le
long style s'levait dans le ciel comme un pinceau. Ma dvote     (p. 141)
mre, toute charme, disait que sa fille lui reprsentait une
chrtienne de la primitive glise, priant  ces stations appeles
_laures_.

De la concentration de l'me naissaient chez ma soeur des effets
d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes
prophtiques; veille, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un
palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui
sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait
s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le
cadran  la lueur de sa lampe pose  terre. Lorsque les deux
aiguilles, unies  minuit, enfantaient dans leur conjonction
formidable l'heure des dsordres et des crimes, Lucile entendait des
bruits qui lui rvlaient des trpas lointains. Se trouvant  Paris
quelques jours avant le 10 aot, et demeurant avec mes autres soeurs
dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une
glace, pousse un cri et dit: Je viens de voir entrer la mort. Dans
les bruyres de la Caldonie, Lucile et t une femme cleste de
Walter Scott, doue de la seconde vue; dans les bruyres armoricaines,
elle n'tait qu'une solitaire avantage de beaut, de gnie et de
malheur.

       *       *       *       *       *

La vie que nous menions  Combourg, ma soeur et moi, augmentait
l'exaltation de notre ge et de notre caractre. Notre principal
dsennui consistait  nous promener cte  cte dans le grand Mail, au
printemps sur un tapis de primevres, en automne sur un lit de
feuilles sches, en hiver sur une nappe de neige que brodait la  (p. 142)
trace des oiseaux, des cureuils et des hermines. Jeunes comme les
primevres, tristes comme la feuille sche, purs comme la neige
nouvelle, il y avait harmonie entre nos rcrations et nous.

Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec
ravissement de la solitude, me dit: Tu devrais peindre tout cela. Ce
mot me rvla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis 
bgayer des vers, comme si c'et t ma langue naturelle; jour et nuit
je chantais mes plaisirs, c'est--dire mes bois et mes vallons[235];
je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la
nature[236]. J'ai crit longtemps en vers avant d'crire en prose: M.
de Fontanes prtendait que j'avais reu les deux instruments.

                   [Note 235: Je composai alors la petite pice sur
                   la fort: _Fort silencieuse_, que l'on trouve dans
                   mes ouvrages _Manuscrit de 1826_. A son retour de
                   l'migration, en 1800, Chateaubriand fit insrer
                   ces vers dans le _Mercure de France_, que dirigeait
                   son ami Fontanes. Ils reparurent, en 1828, au tome
                   XXII des _OEuvres compltes_.]

                   [Note 236: Voyez mes OEuvres compltes. (Paris,
                   note de 1837.) Ch.]

Ce talent que me promettait l'amiti s'est-il jamais lev pour moi?
Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'_Agamemnon_
d'Eschyle, est plac en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux
cherchent  dcouvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il
chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les
astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, aprs
maintes annes, sa lumire tardive apparat sur les flots, l'esclave
est courb sous le poids du temps; il ne lui reste plus qu'      (p. 143)
recueillir des malheurs, et le choeur lui dit: qu'un vieillard est
une ombre errante  la clart du jour. [Grec: Onar hmerophanton
alainei].

       *       *       *       *       *

Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile 
m'imiter. Nous passions des jours  nous consulter mutuellement, 
nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire.
Nous entreprenions des ouvrages en commun; guids par notre instinct,
nous traduismes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et
de Lucrce sur la vie: le _Tdet animam meam vit me, l'Homo natus de
muliere_, le _Tum porro puer, ut svis projectus ab undis navita_,
etc. Les penses de Lucile n'taient que des sentiments: elles
sortaient avec difficult de son me; mais quand elle parvenait  les
exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laiss une trentaine de
pages manuscrites; il est impossible de les lire sans tre
profondment mu. L'lgance, la suavit, la rverie, la sensibilit
passionne de ces pages offrent un mlange du gnie grec et du gnie
germanique[237].

                   [Note 237: Sous ce titre: _Lucile de Chateaubriand,
                   ses contes, ses pomes, ses lettres, prcds d'une
                   tude sur sa vie_, M. Anatole France a publi, en
                   1879, un exquis petit volume. On y trouve,  la
                   suite des trois petits pomes insrs ici dans les
                   _Mmoires,--L'Aurore, A la lune,
                   l'Innocence_,--deux contes publis dans le
                   _Mercure_, du vivant de Lucile, mais contre son
                   gr: _L'Arbre sensible_, conte oriental, et
                   _l'Origine de la Rose_, conte grec. Viennent
                   ensuite trois lettres  M. de Chnedoll, deux
                   lettres  madame de Beaumont, onze lettres ou
                   fragments de lettres  son frre. C'est peu de
                   chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de
                   Lucile de Chateaubriand soit immortel.]


L'AURORE.                                                         (p. 144)

Quelle douce clart vient clairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore
qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargs des langueurs du
sommeil? Desse charmante, hte-toi! quitte la couche nuptiale, prends
la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses
noeuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds dlicats: qu'aucun
ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les
portes du jour. Mais tu te lves dj sur la colline ombreuse. Tes
cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta
bouche s'exhale un souffle pur et parfum. Tendre dit, toute la
nature sourit  ta prsence; toi seule verses des larmes, et les
fleurs naissent.


A LA LUNE.

Chaste desse! desse si pure, que jamais mme les roses de la pudeur
ne se mlent  tes tendres clarts, j'ose te prendre pour confidente
de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi,  rougir de mon
propre coeur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et
aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien.
Comme toi, les erreurs et les misres de ce monde inspirent mes
rveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu
conserves toujours la srnit; les temptes et les orages qui
s'lvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. Desse
aimable  ma tristesse, verse ton froid repos dans mon me.      (p. 145)


L'INNOCENCE.

Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes
traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de
vertu  l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beaut  la
vieillesse et de bonheur  l'infortune; qu'trangre  nos erreurs, tu
ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de
cleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent,
l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence?
chercheras-tu  te drober aux prils qui te menacent? Non, je te vois
debout, endormie, la tte appuye sur un autel.

Mon frre accordait quelquefois de courts instants aux ermites de
Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au
parlement de Bretagne. M. de Malfiltre[238], cousin de l'infortun
pote de ce nom. Je crois que Lucile,  son insu, avait ressenti une
passion secrte pour cet ami de mon frre, et que cette passion
touffe tait au fond de la mlancolie de ma soeur. Elle avait   (p. 146)
d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait
que tout le monde tait conjur contre elle. Elle vint  Paris en
1789, accompagne de cette soeur Julie dont elle a dplor la perte
avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira,
depuis M. de Malesherbes jusqu' Chamfort. Jete dans les cryptes
rvolutionnaires  Rennes[239], elle fut au moment d'tre renferme au
chteau de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Dlivre   (p. 147)
de prison[240], elle se maria  M. de Caud, qui la laissa veuve au
bout d'un an[241]. Au retour de mon migration, je revis l'amie de mon
enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut  Dieu de
m'affliger.

                   [Note 238: _Malfiltre_ (Alexandre-Henri de), n le
                   19 fvrier 1757. Pourvu d'un office de conseiller
                   non originaire au Parlement de Bretagne, par
                   lettres du 3 mars 1785, il fut reu le 3 mai
                   suivant. Pendant l'migration, il entra dans les
                   ordres et mourut  Somers-town, prs Londres, le 18
                   mars 1803. (_Lucile de Chateaubriand et M. de
                   Caud_, par Frdric Saulnier, p.7.) M. Saulnier
                   ajoute: Il tait, croyons-nous, d'origine
                   normande, et peut-tre parent du pote du mme nom.
                   Au XVIIIe sicle, il y avait des Malfiltre aux
                   environs de Falaise.]

                   [Note 239: Vers la fin de 1793, Lucile fut arrte
                   et enferme  Rennes, au couvent du Bon-Pasteur,
                   devenu la prison de la Motte, o se trouvaient dj
                   sa soeur, madame de Farcy, et sa belle-soeur,
                   madame de Chateaubriand. Un document man du
                   Comit de surveillance de la commune de Rennes
                   relate ainsi les causes de leur incarcration:

                   _Sance du 8 pluvise an II (27 janvier 1794) de
                   la Rpublique une et indivisible._

                   Le Comit de surveillance et rvolutionnaire de la
                   commune de Rennes a arrt d'envoyer au district
                   les motifs qui ont dtermin les incarcrations et
                   arrestations des personnes suivantes:

                   1 Julie Chateaubriand, femme Farcy, _ex-noble_,
                   ge de 27 ans, envoye  la maison de rclusion de
                   Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le
                   Comit de surveillance de Fougres, _sans autres
                   motifs_;

                   2 Lucille Chateaubriand, _ex-noble_, ge de 25
                   ans, regarde comme suspecte aux termes de la loi
                   du 17 septembre (vieux stile);

                   3 Cleste Buisson, femme Chateaubriand,
                   _ex-noble_, ge de 18 ans, envoye de Fougres le
                   21 octobre 1793, _mme motif_.

                   Il ressort de cette pice que Lucile n'a pas t
                   _envoye de Fougres_  Rennes, le 21 octobre 1793,
                   bien qu' cette poque elle vct, dans la premire
                   de ces deux villes, avec sa soeur et sa
                   belle-soeur. Il est probable qu'elle fut,  ce
                   moment, laisse en libert, et qu'elle provoqua
                   elle-mme son incarcration, pour ne pas quitter la
                   jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne
                   pas se sparer. On lit, en effet, dans une lettre
                   de Lucile, la dernire qu'elle ait crite  son
                   frre: Lorsque tu partis pour la seconde fois de
                   France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me
                   fis promettre de ne m'en point sparer. _Fidle 
                   ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes
                   mains aux fers, et je suis entre dans ces lieux
                   destins aux seules victimes voues  la mort._]

                   [Note 240: Lucile, madame de Farcy et leur jeune
                   belle-soeur recouvrrent la libert aprs le 9
                   thermidor. Elles sortirent de la prison de la Motte
                   le 15 brumaire an III (5 novembre 1794).]

                   [Note 241: Le mariage de Lucile et de M. de Caud
                   eut lieu  Rennes le 15 thermidor an IV (2 aot
                   1796). Le chevalier de Caud (Jacques-Louis-Ren),
                   fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg,
                   avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose
                   Baconnire, tait n  Rennes le 19 juin 1727. Sur
                   l'_tat militaire de France pour l'anne 1787_, il
                   figure avec les qualifications suivantes: M. le
                   chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de
                   Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du
                   rgiment de Monsieur (_Troupes provinciales_). Il
                   tait,  la mme date, commandant pour _S. M._ des
                   ville et chteau de Fougres. En 1796, il n'est
                   plus, sur son acte de mariage, que
                   Jacques-Louis-Ren Decaud, vivant de son bien. Le
                   jour des pousailles, Lucile avait 31 ans; M. de
                   Caud tait presque septuagnaire: il avait 69 ans
                   passs. Il laissa sa femme, dit Chateaubriand,
                   veuve au bout d'un an. Il fit mme mieux: il la
                   laissa veuve au bout de sept mois et demi. Le 26
                   ventse an V (16 mars 1797), l'officier public de
                   Rennes enregistrait le dcs de Jacques-Louis-Ren
                   Decaud, vivant de son bien, g de soixante-dix
                   ans, dcd en sa demeure, rue de Paris, ce matin,
                   environ six heures. Voir l'tude si intressante
                   et si complte de M. Frdric Saulnier sur _Lucile
                   de Chateaubriand et M. de Caud_.--M. Anatole France
                   a commis une double erreur, dans sa Notice sur
                   _Lucile_, page 35, en donnant pour date  son
                   mariage cette terrible anne 1793, et en disant
                   qu'elle pousa le _comte_ de Caud.]

       *       *       *       *       *

Revenu de Montboissier, voici les dernires lignes que je trace dans
mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux         (p. 148)
adolescents qui dj dans leurs rangs presss cachaient et
couronnaient leur pre. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait
sa rose  la tombe de ma Floridienne, le pin de Jrusalem et le cdre
du Liban consacrs  la mmoire de Jrme, le laurier de Grenade, le
platane de la Grce, le chne de l'Armorique, au pied desquels je
peignis Blanca, chantai Cymodoce, inventai Vellda. Ces arbres
naquirent et crrent avec mes rveries; elles en taient les
Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau matre
les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dprir, il les
abattra peut-tre: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en
disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis
autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.

Le got que Lucile m'avait inspir pour la posie fut de l'huile jete
sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degr de force; il me
passa par l'esprit des vanits de renomme; je crus un moment  mon
_talent_, mais bientt, revenu  une juste dfiance de moi-mme, je me
mis  douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours dout. Je
regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus 
Lucile d'avoir fait natre en moi un penchant malheureux: je cessai
d'crire, et je me pris  pleurer ma gloire  venir, comme on
pleurerait sa gloire passe.

Rentr dans ma premire oisivet, je sentis davantage ce qui manquait
 ma jeunesse: je m'tais un mystre. Je ne pouvais voir une femme
sans tre troubl; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma
timidit, dj excessive avec tout le monde, tait si grande      (p. 149)
avec une femme que j'aurais prfr je ne sais quel tourment  celui
de demeurer seul avec cette femme: elle n'tait pas plutt partie, que
je la rappelais de tous mes voeux. Les peintures de Virgile, de
Tibulle et de Massillon se prsentaient bien  ma mmoire: mais
l'image de ma mre et de ma soeur, couvrant tout de sa puret,
paississait les voiles que la nature cherchait  soulever; la
tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins
dsintresse. Quand on m'aurait livr les plus belles esclaves du
srail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'claira.

Un voisin de la terre de Combourg tait venu passer quelques jours au
chteau avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le
village; on courut  l'une des fentres de la grand' salle pour
regarder. J'y arrivai le premier, l'trangre se prcipitait sur mes
pas, je voulus lui cder la place et je me tournai vers elle; elle me
barra involontairement le chemin, et je me sentis press entre elle et
la fentre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.

Ds ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'tre aim d'une manire qui
m'tait inconnue devait tre la flicit suprme. Si j'avais fait ce
que font les autres hommes, j'aurais bientt appris les peines et les
plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en
moi un caractre extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma
timidit, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me
repliai sur moi-mme; faute d'objet rel, j'voquai par la puissance
de mes vagues dsirs un fantme qui ne me quitta plus. Je ne sais si
l'histoire du coeur humain offre un autre exemple de cette        (p. 150)
nature.

       *       *       *       *       *

Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues:
elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'trangre qui
m'avait press contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune
fille du village, la fracheur de telle autre. Les portraits des
grandes dames du temps de Franois Ier, de Henri IV et de Louis XIV,
dont le salon tait orn, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais
drob des grces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les
glises.

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec
elle comme avec un tre rel; elle variait au gr de ma folie:
Aphrodite sans voile, Diane vtue d'azur et de rose, Thalie au masque
riant, Hb  la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fe
qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile;
j'enlevais un appas  ma beaut pour le remplacer par un autre. Je
changeais aussi mes parures; j'en empruntais  tous les pays,  tous
les sicles,  tous les arts,  toutes les religions. Puis, quand
j'avais fait un chef-d'oeuvre, j'parpillais de nouveau mes dessins et
mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de
femmes dans lesquelles j'idoltrais sparment les charmes que j'avais
adors runis.

Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras tait de
plaire  la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour
tre aim, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais  cheval
comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars  (p. 151)
maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: hros de
roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des
fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et
de Grenade, les chtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses,
dlices de l'Asie, tout m'tait appropri par une baguette magique.

Voici venir une jeune reine, orne de diamants et de fleurs (c'tait
toujours ma sylphide); elle me cherche  minuit, au travers des
jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baign des flots de
la mer, au rivage embaum de Naples ou de Messine, sous un ciel
d'amour que l'astre d'Endymion pntre de sa lumire; elle s'avance,
statue anime de Praxitle, au milieu des statues immobiles, des ples
tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de
la lune: le bruit lger de sa course sur les mosaques des marbres se
mle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous
environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna;
les ondes de soie de son diadme dnou viennent caresser mon front,
lorsqu'elle penche sur mon visage sa tte de seize annes et que ses
mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupt.

Au sortir de ces rves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton
obscur, sans gloire, sans beaut, sans talents, qui n'attirerait les
regards de personne, qui passerait ignor, qu'aucune femme n'aimerait
jamais, le dsespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux
sur l'image brillante que j'avais attache  mes pas.

Ce dlire dura deux annes entires, pendant lesquelles les       (p. 152)
facults de mon me arrivrent au plus haut point d'exaltation. Je
parlais peu, je ne parlai plus; j'tudiais encore, je jetai l les
livres; mon got pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptmes
d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne
dormais plus; j'tais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours
s'coulaient d'une manire sauvage, bizarre, insense, et pourtant
pleine de dlices.

Au nord du chteau s'tendait une lande seme de pierres druidiques;
j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime
dore des bois, la splendeur de la terre, l'toile du soir scintillant
 travers les nuages de rose, me ramenaient  mes songes: j'aurais
voulu jouir de ce spectacle avec l'idal objet de mes dsirs. Je
suivais en pense l'astre du jour; je lui donnais ma beaut 
conduire, afin qu'il la prsentt radieuse avec lui aux hommages de
l'univers.

Le vent du soir qui brisait les rseaux tendus par l'insecte sur la
pointe des herbes, l'alouette de bruyre qui se posait sur un caillou,
me rappelaient  la ralit: je reprenais le chemin du manoir, le
coeur serr, le visage abattu.

Les jours d'orage, en t, je montais au haut de la grosse tour de
l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du chteau, les
torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des
tours, l'clair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme
lectrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme
Ismen sur les remparts de Jrusalem, j'appelais la foudre,        (p. 153)
j'esprais qu'elle m'apporterait Armide.

[Illustration: RVERIE.]

Le ciel tait-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel
taient des prairies divises par des haies plantes de saules.
J'avais tabli un sige, comme un nid, dans un de ces saules: l,
isol entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les
fauvettes; ma nymphe tait  mes cts. J'associais galement son
image  la beaut de ces nuits de printemps toutes remplies de la
fracheur de la rose, des soupirs du rossignol et du murmure des
brises.

D'autres fois je suivais un chemin abandonn, une onde orne de ses
plantes rivulaires; j'coutais les bruits qui sortent des lieux
infrquents; je prtais l'oreille  chaque arbre; je croyais entendre
la clart de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces
plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lvres. Je ne sais comment
je retrouvais encore ma desse dans les accents d'une voix, dans les
frmissements d'une harpe, dans les sons velouts ou liquides d'un cor
ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages
que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous
visitions les ruines clbres, Venise, Rome, Athnes, Jrusalem,
Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous
demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaums
d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions
rveiller l'aurore; comment nous descendions les _fleuves saints_ dont
les vagues pandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment
nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perch sur
le mt d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne.  (p. 154)

La terre et le ciel ne m'taient plus rien; j'oubliais surtout le
dernier; mais si je ne lui adressais plus mes voeux, il coutait la
voix de ma secrte misre: car je souffrais et les souffrances prient.

       *       *       *       *       *

Plus la saison tait triste, plus elle tait en rapport avec moi; le
temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole
les habitants des campagnes: on se sent mieux  l'abri des hommes.

Un caractre moral s'attache aux scnes de l'automne: ces feuilles qui
tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces
nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumire qui s'affaiblit
comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours,
ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets
avec nos destines.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des
temptes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des
corneilles dans la prairie de l'tang, et leur perche  l'entre de
la nuit sur les plus hauts chnes du grand Mail. Lorsque le soir
levait une vapeur bleutre au carrefour des forts, que les
complaintes ou les lais du vent gmissaient dans les mousses fltries,
j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.
Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guret, je m'arrtais
pour regarder cet homme germ  l'ombre des pis parmi lesquels il
devait tre moissonn, et qui retournant la terre de sa tombe avec le
soc de la charrue, mlait ses sueurs brlantes aux pluies         (p. 155)
glaces de l'automne: le sillon qu'il creusait tait le monument
destin  lui survivre. Que faisait  cela mon lgante dmone? Par sa
magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide
gyptienne noye dans le sable, comme un jour le sillon armoricain
cach sous la bruyre: je m'applaudissais d'avoir plac les fables de
ma flicit hors du cercle des ralits humaines.

Le soir, je m'embarquais sur l'tang, conduisant seul mon bateau au
milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nnuphar. L se
runissaient les hirondelles prtes  quitter nos climats. Je ne
perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant tait moins
attentif au rcit d'un voyageur[242]. Elles se jouaient sur l'eau au
tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'lanaient ensemble
dans les airs, comme pour prouver leurs ailes, se rabattaient  la
surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids
courbait  peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

                   [Note 242: _Tavernier_ (Jean-Baptiste), n en 1605
                    Paris, mort en 1686  Moscou. Aprs avoir
                   parcouru la plus grande partie de l'Europe, il fit
                   six voyages dans les Indes. _Les Voyages de
                   Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes_
                   (Paris, 1679) ont t souvent rimprims.]

       *       *       *       *       *

La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles
et de glaives, parmi lesquels la caravane emplume, poules d'eaux,
sarcelles, martins-pcheurs, bcassines, se taisait; le lac battait
ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des
bois: j'chouais mon bateau au rivage et retournais au chteau.   (p. 156)
Dix heures sonnaient. A peine retir dans ma chambre, ouvrant mes
fentres, fixant mes regards au ciel, je commenais une incantation.
Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roul dans ses cheveux
et dans ses voiles, j'allais, au gr des temptes, agiter la cime des
forts, branler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les
mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trne de Dieu aux portes
de l'abme, les mondes taient livrs  la puissance de mes amours. Au
milieu du dsordre des lments, je mariais avec ivresse la pense du
danger  celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient
que les soupirs de la volupt; le murmure de la pluie m'invitait au
sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais  cette
femme auraient rendu des sens  la vieillesse et rchauff le marbre
des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout,  la fois vierge et amante,
ve innocente, ve tombe, l'enchanteresse par qui me venait ma folie
tait un mlange de mystres et de passions: je la plaais sur un
autel et je l'adorais. L'orgueil d'tre aim d'elle augmentait encore
mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour tre foul sous ses
pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais  son sourire; je
tremblais au son de sa voix; je frmissais de dsir si je touchais ce
qu'elle avait touch. L'air exhal de sa bouche humide pntrait dans
la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.

Un seul de ses regards m'et fait voler au bout de la terre; quel
dsert ne m'et suffi avec elle! A ses cts, l'antre des lions se fut
chang en palais, et des millions de sicles eussent t trop     (p. 157)
courts pour puiser les feux dont je me sentais embras.

A cette fureur se joignait une idoltrie morale: par un autre jeu de
mon imagination, cette Phryn qui m'enlaait dans ses bras tait aussi
pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle
accomplit ses plus nobles sacrifices, le gnie lorsqu'il enfante la
pense la plus rare, donneraient  peine une ide de cette autre sorte
de bonheur. Je trouvais  la fois dans ma cration merveilleuse toutes
les blandices des sens et toutes les jouissances de l'me. Accabl et
comme submerg de ces doubles dlices, je ne savais plus quelle tait
ma vritable existence; j'tais homme et n'tais pas homme; je
devenais le nuage, le vent, le bruit; j'tais un pur esprit, un tre
arien, chantant la souveraine flicit. Je me dpouillais de ma
nature pour me fondre avec la fille de mes dsirs, pour me transformer
en elle, pour toucher plus intimement la beaut, pour tre  la fois
la passion reue et donne, l'amour et l'objet de l'amour.

Tout  coup, frapp de ma folie, je me prcipitais sur ma couche; je
me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que
personne ne voyait et qui coulaient, misrables, pour un nant.

       *       *       *       *       *

Bientt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais  travers
les tnbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un
meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.

Aprs avoir march  l'aventure, agitant mes mains, embrassant les
vents qui m'chappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je
m'appuyais contre le tronc d'un htre; je regardais les corbeaux  (p. 158)
que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la
lune se tranant sur la cime dpouille de la futaie: j'aurais voulu
habiter ce monde mort, qui rflchissait la pleur du spulcre. Je ne
sentais ni le froid, ni l'humidit de la nuit; l'haleine glaciale de
l'aube ne m'aurait pas mme tir du fond de mes penses, si  cette
heure la cloche du village ne s'tait fait entendre.

Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement  la
pointe du jour que l'on sonne pour les trpasss. Celte sonnerie se
compose, de trois notes rptes, un petit air monotone, mlancolique
et champtre. Rien ne convenait mieux  mon me malade et blesse que
d'tre rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en
annonait la fin. Je me reprsentais le ptre expir dans sa cabane
inconnue, ensuite dpos dans un cimetire non moins ignor.
Qu'tait-il venu faire sur la terre? moi-mme, que faisais-je dans ce
monde[243]? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux
partir  la fracheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever
le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du
dsir me montait au visage; l'ide de n'tre plus me saisissait le
coeur  la faon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma
jeunesse, j'ai souvent souhait ne pas survivre au bonheur: il y  (p. 159)
avait dans le premier succs un degr de flicit qui me faisait
aspirer  la destruction.

                   [Note 243: Chactas fait la mme question au P.
                   Aubry--: Homme-prtre, qu'es-tu venu faire dans
                   ces forts?--Te sauver, dit le vieillard d'une voix
                   terrible, dompter tes passions, et t'empcher,
                   blasphmateur, d'attirer sur toi la colre
                   cleste! (_Atala._)]

De plus en plus garrott  mon fantme, ne pouvant jouir de ce qui
n'existait pas, j'tais comme ces hommes mutils qui rvent des
batitudes pour eux insaisissables, et qui se crent un songe dont les
plaisirs galent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le
pressentiment des misres de mes futures destines: ingnieux  me
forger des souffrances, je m'tais plac entre deux dsespoirs;
quelquefois je ne me croyais qu'un tre nul, incapable de s'lever
au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des
qualits qui ne seraient jamais apprcies. Un secret instinct
m'avertissait qu'en avanant dans le monde, je ne trouverais rien de
ce que je cherchais.

Tout nourrissait l'amertume de mes gots: Lucile tait malheureuse; ma
mre ne me consolait pas; mon pre me faisait prouver les affres de
la vie. Sa morosit augmentait avec l'ge; la vieillesse roidissait
son me comme son corps; il m'piait sans cesse pour me gourmander.
Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais
assis sur le perron, on m'aurait plutt tu que de me faire rentrer au
chteau. Ce n'tait nanmoins que diffrer mon supplice: oblig de
paratre au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma
chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en dsordre. Sous
les regards de mon pre, je demeurais immobile et la sueur couvrait
mon front: la dernire lueur de la raison m'chappa.

Me voici arriv  un moment o j'ai besoin de quelque force pour
confesser ma faiblesse. L'homme qui attente  ses jours montre    (p. 160)
moins la vigueur de son me que la dfaillance de sa nature.

Je possdais un fusil de chasse dont la dtente use partait souvent
au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans
un endroit cart du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout
du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je
ritrai plusieurs fois l'preuve: le coup ne partit pas; l'apparition
d'un garde suspendit ma rsolution. Fataliste sans le vouloir et sans
le savoir, je supposai que mon heure n'tait pas arrive, et je remis
 un autre jour l'excution de mon projet. Si je m'tais tu, tout ce
que j'ai t s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de
l'histoire qui m'aurait conduit  ma catastrophe; j'aurais grossi la
foule des infortuns sans nom, je ne me serais pas fait suivre  la
trace de mes chagrins comme un bless  la trace de son sang.

Ceux qui seraient troubls par ces peintures et tents d'imiter ces
folies, ceux qui s'attacheraient  ma mmoire par mes chimres, se
doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur,
que je ne connatrai jamais, rien n'est demeur: il ne reste de moi
que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jug.

Une maladie, fruit de cette vie dsordonne, mit fin aux tourments par
qui m'arrivrent les premires inspirations de la Muse et les
premires attaques des passions. Ces passions dont mon me tait
surmene, ces passions vagues encore, ressemblaient aux temptes de
mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans
exprience, je ne savais de quel ct prsenter la voile  des vents
indcis. Ma poitrine se gonfla, la fivre me saisit; on envoya    (p. 161)
chercher  Bazouges, petite ville loigne de Combourg de cinq ou six
lieues, un excellent mdecin nomm Cheftel, dont le fils a jou un
rle dans l'affaire du marquis de La Rourie[244]. Il m'examina
attentivement, ordonna des remdes et dclara qu'il tait surtout
ncessaire de m'arracher  mon genre de vie[245].

                   [Note 244: A mesure que j'avance dans la vie, je
                   retrouve des personnages de mes _Mmoires_: la
                   veuve du fils du mdecin Cheftel vient d'tre reue
                    l'infirmerie de _Marie-Thrse_; c'est un tmoin
                   de plus de ma vracit (Note de Paris, 1834). Ch.]

                   [Note 245: Par piti sans doute et par
                   reconnaissance pour le mdecin qui l'avait si bien
                   soign, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce
                   que fut le rle de Cheftel fils. Il ne se contenta
                   pas de vendre les secrets du marquis de La Rourie,
                   il trahit jusqu'au cadavre de celui qui avait t
                   son ami. Ses perfides manoeuvres conduisirent au
                   tribunal rvolutionnaire ceux dont il avait paru
                   servir les desseins; il fit monter sur l'chafaud
                   ces trois femmes hroques, Thrse de Molien, Mme
                   de la Motte de la Guyomarais et Mme de La Fonchais,
                   la soeur d'Andr Desilles.]

Je fus six semaines en pril. Ma mre vint un matin s'asseoir au bord
de mon lit, et me dit: Il est temps de vous dcider; votre frre est
 mme de vous obtenir un bnfice; mais, avant d'entrer au sminaire,
il faut vous bien consulter, car si je dsire que vous embrassiez
l'tat ecclsiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde
que prtre scandaleux.

D'aprs ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma
pieuse mre tombait  propos. Dans les vnements majeurs de ma vie,
j'ai toujours su promptement ce que je devais viter; un mouvement
d'honneur me pousse. Abb, je me parus ridicule. vque, la majest du
sacerdoce m'imposait et je reculais avec respect devant l'autel.  (p. 162)
Ferais-je, comme vque, des efforts afin d'acqurir des vertus, ou me
contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le
premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent
d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne russirai jamais
dans le monde, prcisment parce qu'il me manque une passion et un
vice, l'ambition et l'hypocrisie. La premire serait tout au plus chez
moi de l'amour-propre piqu; je pourrais dsirer quelquefois tre
ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de
vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par
la fentre.

Je dis donc  ma mre que je n'tais pas assez fortement appel 
l'tat ecclsiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes
projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus
tre prtre. Restait la carrire militaire; je l'aimais: mais comment
supporter la perte de mon indpendance et la contrainte de la
discipline europenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je dclarai
que j'irais au Canada dfricher des forts, ou aux Indes chercher du
service dans les armes des princes de ce pays.

Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon
pre, si raisonnable d'ailleurs, n'tait jamais trop choqu d'un
projet aventureux. Il gronda ma mre de mes tergiversations, mais il
se dcida  me faire passer aux Indes. On m'envoya  Saint-Malo; on y
prparait un armement pour Pondichry.

       *       *       *       *       *

Deux mois s'coulrent: je me retrouvai seul dans mon le         (p. 163)
maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au
bord du lit vide et pauvre o elle expira, j'aperus le petit chariot
d'osier dans lequel j'avais appris  me tenir debout sur ce triste
globe. Je me reprsentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa
couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier
monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde
mre, l'ide des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait
au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un
attachement si constant, si dsintress, si pur, me brisaient le
coeur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.

Du reste, rien de mon pass  Saint-Malo: dans le port je cherchais en
vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils taient partis
ou dpecs; dans la ville, l'htel o j'tais n avait t transform
en auberge. Je touchais presque  mon berceau et dj tout un monde
s'tait croul. tranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant
on demandait qui j'tais, par l'unique raison que ma tte s'levait de
quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera
de nouveau dans peu d'annes. Combien rapidement et que de fois nous
changeons d'existence et de chimre! Des amis nous quittent, d'autres
leur succdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps o nous
ne possdions rien de ce que nous possdons, un temps o nous n'avons
rien de ce que nous emes. L'homme n'a pas une seule et mme vie; il
en a plusieurs mises bout  bout, et c'est sa misre.

Dsormais sans compagnon, j'explorais l'arne qui vit mes         (p. 164)
chteaux de sable: _campos ubi Troja fuit_. Je marchais sur la plage
dserte de la mer. Les grves abandonnes du flux m'offraient l'image
de ces espaces dsols que les illusions laissent autour de nous
lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard[246] regardait
comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son
Hlose; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (_ad horizontis
undas_), et son oreille tait berce ainsi que la mienne de
l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me
livrant aux imaginations funestes que j'avais apportes des bois de
Combourg. Un cap, nomm Lavarde, servait de terme  mes courses: assis
sur la pointe de ce cap, dans les penses les plus amres, je me
souvenais que ces mmes rochers servaient  cacher mon enfance, 
l'poque des ftes; j'y dvorais mes larmes, et mes camarades
s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aim, ni plus heureux.
Bientt j'allais quitter ma patrie pour mietter mes jours en divers
climats. Ces rflexions me navraient  mort, et j'tais tent de me
laisser tomber dans les flots.

                   [Note 246: Pierre _Abailard_ (1079-1142) est n au
                   Pallet, petit bourg  quatre lieues de Nantes.]

Une lettre me rappelle  Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille;
monsieur mon pre ne me dit pas un mot, ma mre soupire, Lucile parat
consterne;  dix heures on se retire. J'interroge ma soeur; elle ne
savait rien. Le lendemain  huit heures du matin on m'envoie chercher.
Je descends: mon pre m'attendait dans son cabinet.

Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer  vos folies. (p. 165)
Votre frre a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au
rgiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de l pour
Cambrai. Voil cent louis; mnagez-les. Je suis vieux et malade; je
n'ai pas longtemps  vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne
dshonorez jamais votre nom.

Il m'embrassa. Je sentis ce visage rid et svre se presser avec
motion contre le mien: c'tait pour moi le dernier embrassement
paternel.

Le comte de Chateaubriand, homme redoutable  mes yeux, ne me parut
dans ce moment que le pre le plus digne de ma tendresse. Je me jetai
sur sa main dcharne et pleurai. Il commenait d'tre attaqu d'une
paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un
mouvement convulsif qu'il tait oblig de contenir avec sa main
droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et aprs m'avoir remis sa
vieille pe, que, sans me donner le temps de me reconnatre, il me
conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit
monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux
ma mre et ma soeur qui fondaient en larmes sur le perron.

Je remontai la chausse de l'tang; je vis les roseaux de mes
hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard
sur le chteau. Alors, comme Adam aprs son pch, je m'avanai sur la
terre inconnue: le monde tait tout devant moi: _and the world was all
before him_[247].

                   [Note 247: Ce sont les derniers vers du _Paradis
                   perdu_, chant XIIe:

                        The world was all before them, where to choose
                        Their place of rest, and Providence their guide!]

Depuis cette poque, je n'ai revu Combourg que trois fois: aprs  (p. 166)
la mort de mon pre, nous nous y trouvmes en deuil, pour partager
notre hritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma
mre  Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du chteau; elle
attendait mon frre, qui devait amener ma belle-soeur en Bretagne. Mon
frre ne vint point; il eut bientt avec sa jeune pouse, de la main
du bourreau, un autre chevet que l'oreiller prpar des mains de ma
mre. Enfin je traversai une troisime fois Combourg, en allant
m'embarquer  Saint-Malo pour l'Amrique. Le chteau tait abandonn,
je fus oblig de descendre chez le rgisseur. Lorsque, en errant dans
le grand Mail, j'aperus du fond d'une alle obscure le perron dsert,
la porte et les fentres fermes, je me trouvai mal[248]. Je regagnai
avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au
milieu de la nuit.

                   [Note 248: Dans _Ren_, Chateaubriand a immortalis
                   le souvenir de cette dernire visite  Combourg:
                   J'arrivai au chteau par la longue avenue de
                   sapins; je traversai  pied les cours dsertes; je
                   m'arrtai  regarder les fentres fermes ou
                   demi-brises, le chardon qui croissait au pied des
                   murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
                   portes, et ce perron solitaire o j'avais vu si
                   souvent mon pre et ses fidles serviteurs. Les
                   marches taient dj couvertes de mousse; le
                   violier jaune croissait entre leurs pierres
                   djointes et tremblantes. Un gardien inconnu
                   m'ouvrit brusquement les portes..... J'entrai sous
                   le toit de mes anctres. Je parcourus les
                   appartements sonores o l'on n'entendait que le
                   bruit de mes pas. Les chambres taient  peine
                   claires par la faible lumire qui pntrait entre
                   les volets ferms: je visitai celle o ma mre
                   avait perdu la vie en me mettant au monde, celle o
                   se retirait mon pre, celle o j'avais dormi dans
                   mon berceau, celle enfin o l'amiti avait reu mes
                   premiers voeux dans le sein d'une soeur. Partout
                   les salles taient dtendues, et l'araigne filait
                   sa toile dans les couches abandonnes. Je sortis
                   prcipitamment de ces lieux, je m'en loignai 
                   grands pas sans oser tourner la tte. Qu'ils sont
                   doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les
                   frres et les soeurs passent dans leurs jeunes
                   annes, runis sous l'aile de leurs vieux parents!
                   La famille de l'homme n'est que d'un jour; le
                   souffle de Dieu la disperse comme une fume. A
                   peine le fils connat-il le pre, le pre le fils,
                   le frre la soeur, la soeur le frre! Le chne voit
                   germer ses glands autour de lui; il n'en est pas
                   ainsi des enfants des hommes!]

Aprs quinze annes d'absence, avant de quitter de nouveau la France
et de passer en Terre sainte, je courus embrasser  Fougres ce qui me
restait de ma famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le  (p. 167)
plerinage des champs o la plus vive partie de mon existence fut
attache. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je
suis, que j'ai commenc  sentir la premire atteinte de cet ennui que
j'ai tran toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment
et ma flicit. L, j'ai cherch un coeur qui pt entendre le mien;
l, j'ai vu se runir, puis se disperser ma famille. Mon pre y rva
son nom rtabli, la fortune de sa maison renouvele: autre chimre que
le temps et les rvolutions ont dissipe. De six enfants que nous
tions, nous ne restons plus que trois: mon frre, Julie et Lucile ne
sont plus, ma mre est morte de douleur, les cendres de mon pre ont
t arraches de son tombeau.

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-tre un
jour, guid par ces _Mmoires_, quelque voyageur viendra visiter les
lieux que j'ai peints. Il pourra reconnatre le chteau; mais il
cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu
comme ces songes. Demeur seul debout sur son rocher, l'antique donjon
pleure les chnes, vieux compagnons qui l'environnaient et le     (p. 168)
protgeaient contre la tempte. Isol comme lui, j'ai vu comme lui
tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me
prtait son abri: heureusement ma vie n'est pas btie sur la terre
aussi solidement que les tours o j'ai pass ma jeunesse, et l'homme
rsiste moins aux orages que les monuments levs par ses mains.




LIVRE IV[249]                                                     (p. 169)

                   [Note 249: Ce livre a t crit  Berlin (mars et
                   avril 1821). Il a t revu en juillet 1846.]

Berlin.--Potsdam.--Frdric.--Mon frre.--Mon cousin Moreau.--Ma soeur,
la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dner.--Pommereul.--Mme de
Chastenay.--Cambrai.--Le rgiment de Navarre.--La Martinire.--Mort
de mon pre.--Regrets.--Mon pre m'eut-il apprci?--Retour en
Bretagne.--Sjour chez ma soeur ane.--Mon frre m'appelle  Paris.--Ma
vie solitaire  Paris.--Prsentation  Versailles.--Chasse avec le roi.


Il y a loin de Combourg  Berlin, d'un jeune rveur  un vieux
ministre. Je retrouve dans ce qui prcde ces paroles: Dans combien
de lieux ai-je commenc  crire ces _Mmoires_, et dans quel lieu les
finirai-je?

Prs de quatre ans ont pass entre la date des faits que je viens de
raconter et celle o je reprends ces _Mmoires_. Mille choses sont
survenues; un second homme s'est trouv en moi, l'homme politique: j'y
suis fort peu attach. J'ai dfendu les liberts de la France, qui
seules peuvent faire durer le trne lgitime. Avec le _Conservateur_[250]
j'ai mis M. de Villle au pouvoir; j'ai vu mourir le duc de Berry (p. 170)
et j'ai honor sa mmoire[251]. Afin de tout concilier, je me
suis loign; j'ai accept l'ambassade de Berlin[252].

                   [Note 250: Le _Conservateur_ avait t fond par
                   Chateaubriand au mois d'octobre 1818. Il avait pour
                   devise: _Le Roi, la Charte et les Honntes Gens_.
                   Ses principaux rdacteurs taient, avec
                   Chateaubriand, qui n'a peut-tre rien crit de plus
                   parfait que certains articles de ce recueil, l'abb
                   de La Mennais, le vicomte de Bonald, Five,
                   Berryer fils, Eugne Genoude, le vicomte de
                   Castelbajac, le marquis d'Herbouville, M. Agier, le
                   cardinal de La Luzerne, le duc de Fitz-James, etc.
                   Le _Conservateur_ cessa de paratre le 29 mars
                   1820,  la suite du rtablissement de la censure.]

                   [Note 251: Les _Mmoires sur la vie et la mort de
                   Mgr le duc de Berry_ avaient paru ds le mois
                   d'avril 1820.]

                   [Note 252: Chateaubriand fut nomm, par Ordonnance
                   du 28 novembre 1820, envoy extraordinaire et
                   ministre plnipotentiaire prs la cour de Prusse.]

J'tais hier  Potsdam, caserne orne, aujourd'hui sans soldats:
j'tudiais le faux Julien dans sa fausse Athnes. On m'a montr 
_Sans-Souci_ la table o un grand monarque allemand mettait en petits
vers franais les maximes encyclopdiques; la chambre de Voltaire,
dcore de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un
jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du
cheval _Csar_ et des levrettes _Diane_, _Amourette_, _Biche_,
_Superbe_ et _Pax_. Le royal impie se plut  profaner mme la religion
des tombeaux en levant des mausoles  ses chiens; il avait marqu sa
spulture auprs d'eux, moins par mpris des hommes que par
ostentation du nant.

On m'a conduit au nouveau palais, dj tombant. On respecte dans
l'ancien chteau de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils
dchirs et souills, enfin toutes les traces de la malpropret du
prince rengat. Ces lieux immortalisent  la fois la salet du
cynique, l'impudence de l'athe, la tyrannie du despote et la gloire
du soldat.

Une seule chose a attir mon attention: l'aiguille d'une pendule fixe
sur la minute o Frdric expira; j'tais tromp par l'immobilit (p. 171)
de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce
n'est pas l'homme qui arrte le temps, c'est le temps qui arrte
l'homme. Au surplus, peu importe le rle que nous avons jou dans la
vie; l'clat ou l'obscurit de nos doctrines, nos richesses ou nos
misres, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien  la mesure de
nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que
le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la
rosace d'une basilique, l'heure n'a que la mme dure.

Dans un caveau de l'glise protestante, immdiatement au-dessous de la
chaire du schismatique dfroqu, j'ai vu le cercueil du sophiste 
couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit.
Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas mme arrach 
son sommeil par le bruit de sa renomme; il ne se rveillera qu'au son
de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de
bataille, en face du Dieu des armes.

J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouv du
soulagement  visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit
construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand,
pauvre officier, je traversai son arme. Du moins, ce roi partagea les
faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se rfugia
dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine
aujourd'hui de la diffrence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un
tait le grand Frdric, et l'autre Frdric-Guillaume[253]?
Sans-Souci et la Maison-de-Marbre sont galement des ruines sans  (p. 172)
matre.

                   [Note 253: Frdric-Guillaume II (1744-1797), neveu
                   et successeur du grand Frdric.]

A tout prendre, bien que l'normit des vnements de nos jours ait
rapetiss les vnements passs, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz,
Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprs des
batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Ina, de la Moskova, Frdric
souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le gant
enchan  Sainte-Hlne. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux
figures bizarrement groupes qui vivront: le second dtruisait une
socit avec la philosophie qui servait au premier  fonder un
royaume.

Les soires sont longues  Berlin. J'habite un htel appartenant 
madame la duchesse de Dino[254]. Ds l'entre de la nuit, mes     (p. 173)
secrtaires m'abandonnent[255]. Quand il n'y a pas de fte  la cour
pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas[256], je
reste chez moi. Enferm seul auprs d'un pole  figure morne, je
n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et
les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi
passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai gure: si je continuais
mes _Mmoires_?

                   [Note 254: Dorothe, princesse de Courlande, ne le
                   21 aot 1795, de Pierre, dernier duc de Courlande,
                   et de Dorothe, comtesse de Miden. Elle pousa, le
                   22 avril 1810, le comte Edmond de Prigord, neveu
                   du prince de Talleyrand. Ce dernier,  l'poque du
                   Congrs de Vienne, dut renoncer  la principaut de
                   Bnvent et reut en change le duch de Dino en
                   Calabre: il en abandonna le titre  son neveu, et
                   sa nice s'appela ds lors _duchesse de Dino_. Ce
                   fut  elle qu'il confia le soin de faire les
                   honneurs de son salon. Femme minente, d'un esprit
                   srieux, cultiv et indpendant, elle dploya dans
                   cette tche tant de charme et de tact que l'on
                   accourait  l'htel de la rue Saint-Florentin pour
                   elle peut-tre plus encore que pour le matre de la
                   maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de
                   soins les annes de sa vieillesse. Ce fut elle qui
                   lui parla d'une rconciliation avec l'glise; ce
                   fut sur ses instances qu'il signa, le 17 mai 1838,
                   sa rtractation et sa lettre au Saint-Pre. Le 3
                   mai, prcdant de quelques jours dans la tombe son
                   frre le prince de Talleyrand, le _duc de
                   Talleyrand-Prigord_ tait mort  l'ge de
                   soixante-dix-huit ans, et ce titre tait pass 
                   son fils Edmond de Talleyrand-Prigord. Madame de
                   Dino, devenue _duchesse de Talleyrand_, mourut 
                   son tour le 19 septembre 1862. (Voir,  l'Appendice
                   du tome III des _Souvenirs du baron de Barante_, la
                   _Notice sur la duchesse de Dino_.)]

                   [Note 255: Le comte Roger de Caux, premier
                   secrtaire; le chevalier de Cussy, deuxime
                   secrtaire.--Le comte Roger de _Caux_, aprs avoir
                   t secrtaire  Madrid (1814) et  la Haye (1816),
                   tait depuis 1820 secrtaire  Berlin. Lors de la
                   guerre d'Espagne, il fut attach  l'expdition du
                   duc d'Angoulme avec le titre de charg d'affaires
                    Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de
                   France  Hanovre du 1er juin 1823 au 15 mai
                   1831.--Le chevalier _de Cussy_, n 
                   Saint-tienne-de-Montluc (Loire-Infrieure) le 1er
                   dcembre 1795, tait deuxime secrtaire  Berlin
                   depuis le 1er fvrier 1820. Il devint en 1823
                   secrtaire  Dresde. De 1827  1845, il fut
                   successivement consul  Fernambouc,  Corfou, 
                   Rotterdam,  Dublin et  Dantzick. Consul gnral 
                   Palerme (12 mars 1845), puis  Livourne (novembre
                   1847), il fut mis  la retraite le 13 avril 1848.
                   Il avait pous en 1828 Mlle Amlie Dubourg de
                   Rosnay, fille du gnral de ce nom.]

                   [Note 256: Aujourd'hui l'empereur et l'impratrice
                   de Russie. (Paris, note 1832.) Ch.--_Nicolas Ier_
                   (1796-1855). Troisime fils de Paul Ier, il monta
                   sur le trne en 1825,  la mort d'Alexandre Ier,
                   son frre an, par l'effet de la renonciation de
                   son autre frre, l'archiduc Constantin. Il avait
                   pous la princesse Charlotte de Prusse, fille du
                   roi Frdric-Guillaume III.]

Vous m'avez laiss sur le chemin de Combourg  Rennes: je dbarquai
dans cette dernire ville chez un de mes parents. Il m'annona, tout
joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant  Paris, avait une
place  donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de       (p. 174)
dterminer cette dame  me prendre avec elle. J'acceptai, en
maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me
prsenta bientt  ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et
dsinvolte, qui se prit  rire en me regardant. A minuit les chevaux
arrivrent et nous partmes.

Me voil dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de
la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regard une femme sans rougir,
comment descendre de la hauteur de mes songes  cette effrayante
vrit? Je ne savais o j'tais; je me collais dans l'angle de la
voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me
parlait, je balbutiais sans lui pouvoir rpondre. Elle fut oblige de
payer le postillon, de se charger de tout, car je n'tais capable de
rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel bahissement ce
nigaud dont elle regrettait de s'tre emberloque.

Ds que l'aspect du paysage commena de changer et que je ne reconnus
plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un
abattement profond, ce qui augmenta le mpris que madame Rose avait de
moi. Je m'aperus du sentiment que j'inspirais, et je reus de ce
premier essai du monde une impression que le temps n'a pas
compltement efface. J'tais n sauvage et non vergogneux; j'avais la
modestie de mes annes, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai
que j'tais ridicule par mon bon ct, ma sauvagerie se changea en une
timidit insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que
j'avais quelque chose  cacher, et que ce quelque chose tait une
vertu; je pris le parti de me cacher moi-mme pour porter en paix (p. 175)
mon innocence.

Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frapp
de la grandeur des chemins et de la rgularit des plantations.
Bientt nous atteignmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de
marbre m'merveillrent. Les succs de la guerre d'Amrique avaient
ramen des triomphes au chteau de Louis XIV; la reine y rgnait dans
l'clat de sa jeunesse et de la beaut: le trne, si prs de sa chute,
semblait n'avoir jamais t plus solide. Et moi, passant obscur, je
devais survivre  cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois
de Trianon aussi dserts que ceux dont je sortais alors.

Enfin, nous entrmes dans Paris. Je trouvais  tous les visages un air
goguenard: comme le gentilhomme prigourdin, je croyais qu'on me
regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du
Mail,  l'_Htel de l'Europe_, et s'empressa de se dbarrasser de son
imbcile. A peine tais-je descendu de voiture, qu'elle dit au
portier: Donnez une chambre  ce monsieur.--Votre servante,
ajouta-t-elle, en me faisant une rvrence courte. Je n'ai de mes
jours revu madame Rose.

       *       *       *       *       *

Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef
tiquete  la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle.
Arrive au troisime tage, la servante ouvrit une chambre; le
Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La
servante me dit: Monsieur veut-il quelque chose?--Je rpondis:
Non. Trois coups de sifflet partirent; la servante cria:        (p. 176)
On y va! sortit brusquement, ferma la porte et dgringola l'escalier
avec le Savoyard. Quand je me vis seul enferm, mon coeur se serra
d'une si trange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le
chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me
revenait dans l'esprit; j'tais embarrass de cent manires. Je
m'aurais voulu coucher, et le lit n'tait point fait; j'avais faim, et
je ne savais comment dner. Je craignais de manquer aux usages:
fallait-il appeler les gens de l'htel? fallait-il descendre?  qui
m'adresser? Je me hasardai  mettre la tte  la fentre: je n'aperus
qu'une petite cour intrieure, profonde comme un puits, o passaient
et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier
du troisime tage. Je vins me rasseoir auprs de la sale alcve o je
me devais coucher, rduit  contempler les personnages du papier peint
qui en tapissait l'intrieur. Un bruit lointain de voix se fait
entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frre et
un de mes cousins, fils d'une soeur de ma mre qui avait fait un assez
mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu piti du bent, elle
avait fait dire  mon frre, dont elle avait su l'adresse  Rennes,
que j'tais arriv  Paris. Mon frre m'embrassa. Mon cousin
Moreau[257] tait un grand et gros homme, tout barbouill de tabac,
mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
soufflant, touffant, la bouche entr'ouverte, la langue  moiti
tire, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les   (p. 177)
antichambres et les salons. Allons, chevalier, s'cria-t-il, vous
voil  Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?
Qu'tait-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la
premire fois? Cette proposition me rvolta contre mon cousin Moreau.
Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frre; nous irons
voir madame de Farcy, puis il reviendra dner et se coucher.

                   [Note 257: Sur le cousin Moreau et sur sa mre
                   Julie-Anglique-Hyacinthe de Bede, soeur de madame
                   de Chateaubriand, voir,  l'Appendice, le n VII:
                   _Le cousin Moreau_.]

Un sentiment de joie entra dans mon coeur: le souvenir de ma famille
au milieu d'un monde indiffrent me fut un baume. Nous sortmes. Le
cousin Moreau tempta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit 
mon hte de me faire descendre au moins d'un tage. Nous montmes dans
la voiture de mon frre, et nous nous rendmes au couvent qu'habitait
madame de Farcy.

Julie se trouvait depuis quelque temps  Paris pour consulter les
mdecins. Sa charmante figure, son lgance et son esprit l'avaient
bientt fait rechercher. J'ai dj dit qu'elle tait ne avec un vrai
talent pour la posie[258]. Elle est devenue une sainte, aprs avoir
t une des femmes les plus agrables de son sicle: l'abb       (p. 178)
Carron a crit sa vie[259]. Ces aptres qui vont partout  la
recherche des mes ressentent pour elles l'amour qu'un Pre de
l'glise attribue au Crateur: Quand une me arrive au ciel, dit ce
Pre, avec la simplicit de coeur d'un chrtien primitif et la navet
du gnie grec, Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille.

                   [Note 258: Avec une figure que l'on trouvait
                   charmante, une imagination pleine de fracheur et
                   de grce, avec beaucoup d'esprit naturel, se
                   dvelopprent en elle ces talents brillants
                   auxquels les amis de la terre et de ses vaines
                   jouissances attachent un si puissant intrt.
                   _Mademoiselle de Chateaubriand faisait agrablement
                   et facilement les vers_; sa mmoire se montrait
                   fort tendue, sa lecture prodigieuse; c'tait en
                   elle une vritable passion. On a connu d'elle une
                   traduction en vers du septime chant de la
                   _Jrusalem dlivre_, quelques ptres et deux
                   actes d'une comdie o les moeurs de ce sicle
                   taient peintes avec autant de finesse que de
                   got. (L'abb Carron, _Vie_ de Julie de
                   Chateaubriand, comtesse de Farcy.)]

                   [Note 259: J'ai plac la vie de ma soeur Julie au
                   supplment de ces Mmoires. (Note B.)--Ch.]

Lucile a laiss une poignante lamentation: _A la soeur que je n'ai
plus_. L'admiration de l'abb Carron pour Julie explique et justifie
les paroles de Lucile. Le rcit du saint prtre montre aussi que j'ai
dit vrai dans la prface du _Gnie du christianisme_, et sert de
preuve  quelques parties de mes _Mmoires_.

Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les
trsors de ses austrits au rachat de ses frres; et,  l'exemple de
l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.

L'abb Carron, l'auteur de la _Vie des Justes_, est cet ecclsiastique
mon compatriote, le Franois de Paule de l'exil[260], dont la
renomme, rvle par les affligs, pera mme  travers la       (p. 179)
renomme de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point
t touffe par les retentissements d'une rvolution qui bouleversait
la socit; il parut tre revenu tout exprs de la terre trangre
pour crire les vertus de ma soeur: il a cherch parmi nos ruines, il
a dcouvert une victime et une tombe oublies.

                   [Note 260: L'abb _Carron_ (Guy-Toussaint-Joseph),
                   n  Rennes le 25 fvrier 1760. Rfugi en
                   Angleterre aprs le 10 Aot, il fonda 
                   Somers-Town, prs Londres, plusieurs tablissements
                   charitables, et notamment deux maisons d'ducation
                   destines  recevoir les enfants des migrs
                   pauvres. A la premire Restauration il fut invit
                   par Louis XVIII  revenir  Paris, amenant avec lui
                   ses lves et les dames qui s'taient consacres,
                   sous sa direction,  cette oeuvre de dvouement.
                   L'_Institut des nobles orphelines_--tel fut alors
                   le titre que prit l'tablissement de l'abb
                   Carron--fut install rue du faubourg Saint-Jacques,
                   au n 12 de l'impasse des Feuillantines. Le retour
                   de l'le d'Elbe obligea le saint prtre  reprendre
                   le chemin de l'exil; il se trouvait, en effet,
                   compris dans l'un des nombreux dcrets de
                   proscription que Napolon avait lancs de Lyon. Il
                   ne revint en France que le 8 novembre 1815. En
                   1816, la duchesse d'Angoulme consentit  ce que
                   son tablissement prit le nom d'_Institut royal de
                   Marie-Thrse_. C'est dans cette maison qu'il
                   mourut le 15 mars 1821. Il avait crit un nombre
                   considrable d'ouvrages, dont les principaux sont:
                   _les Confesseurs de la foi dans l'glise gallicane
                    la fin du XVIIIe sicle_, et les _Vies des
                   Justes_ dans les diffrentes conditions de la vie.
                   Ce dernier recueil, qui ne forme pas moins de huit
                   volumes, se divise en plusieurs sries: _Vies des
                   Justes dans l'tat du mariage_;--_dans l'tude des
                   lois ou dans la Magistrature_;--_dans la profession
                   des armes_;--_dans l'piscopat et le
                   sacerdoce_;--_parmi les filles chrtiennes_;--_dans les
                   conditions ordinaires de la socit_;--_dans les plus
                   humbles conditions de la socit_;--_dans les plus
                   hauts rangs de la socit_. C'est dans cette
                   dernire srie que se trouve la vie de Mme de
                   Farcy.--Voir la _Vie de l'abb Carron_, par un
                   Bndictin de la congrgation de France, un volume
                   in-8, 1866.]

Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses
cruauts de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la
profession de foi de mademoiselle de La Vallire:

Osera-t-elle toucher  ce corps si tendre, si chri, si mnag?
N'aura-t-on point piti de cette complexion dlicate? Au contraire!
c'est  lui principalement que l'me s'en prend comme  son plus
dangereux sducteur; elle se met des bornes; resserre de toutes
parts, elle ne peut plus respirer que du ct du ciel.

Je ne puis me dfendre d'une certaine confusion en retrouvant     (p. 180)
mon nom dans les dernires lignes traces par la main du vnrable
historien de Julie[261]. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprs
de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma soeur
m'avait fait promettre, lorsque je le reus pendant mon migration 
Londres? Un livre suffit-il  Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais
lui prsenter? Or, cette vie est-elle conforme au _Gnie du
christianisme_? Qu'importe que j'aie trac des images plus ou moins
brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma
foi! Je n'ai pas t jusqu'au bout; je n'ai pas endoss le cilice:
cette tunique de mon viatique aurait bu et sch mes sueurs. Mais,
voyageur lass, je me suis assis au bord du chemin: fatigu ou non, il
faudra bien que je me relve, que j'arrive o ma soeur est arrive.

                   [Note 261: La Vie de Julie de Chateaubriand se
                   termine en effet par ces lignes: Mlle de
                   Chateaubriand n'tait pas fille unique: hlas! la
                   postrit, en s'attachant  ce nom clbre, dira
                   les victimes qu'il rappelle, victimes d'un
                   dvouement sans bornes  l'autel et au trne. Un de
                   ses frres, avec tant d'autres braves, avait quitt
                   le sol de la patrie quand sa soeur y prit; elle
                   avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut
                   de ses bords qu'elle fit tenir,  ce frre si chri
                   et si digne de l'tre, le dernier gage de sa
                   tendresse. coutons-le nous raconter l'effet que
                   cet envoi touchant fit sur son coeur. (Suivait un
                   extrait de la Prface de la premire dition du
                   _Gnie du christianisme_.)]

Il ne manque rien  la gloire de Julie: l'abb Carron a crit sa vie;
Lucile a pleur sa mort.

       *       *       *       *       *

Quand je retrouvai Julie  Paris, elle tait dans la pompe de la
mondanit; elle se montrait couverte de ces fleurs, pare de ces
colliers, voile de ces tissus parfums que saint Clment dfend  (p. 181)
aux premires chrtiennes. Saint Basile veut que le milieu de la
nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres,
afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit tait
l'heure o Julie allait  des ftes dont ses vers, accentus par elle
avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale sduction.

Julie tait infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux
bleus caressants et des cheveux bruns  gaufrures ou  grandes ondes.
Ses mains et ses bras, modles de blancheur et de forme, ajoutaient
par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore 
sa taille charmante. Elle tait brillante, anime, riait beaucoup sans
affectation, et montrait en riant des dents perles. Une foule de
portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient  Julie, entre
autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'lgance que
madame de Montespan.

Julie me reut avec cette tendresse qui n'appartient qu' une soeur.
Je sentis protg en tant serr dans ses bras, ses rubans, son
bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la
dlicatesse et le dvouement d'une femme; on est oubli de ses frres
et de ses amis; on est mconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais
de sa mre, de sa soeur ou de sa femme. Quand Harold fut tu  la
bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des
morts; il fallut avoir recours  une jeune fille, sa bien-aime. Elle
vint, et l'infortun prince fut retrouv par Edith au cou de cygne:
_Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni_.

Mon frre me ramena  mon htel; il donna des ordres pour mon     (p. 182)
dner et me quitta. Je dnai solitaire, je me couchai triste. Je
passai ma premire nuit  Paris  regretter mes bruyres et  trembler
devant l'obscurit de mon avenir.

A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il tait
dj  sa cinquime ou sixime course. Eh bien! chevalier, nous
allons djeuner; nous dnerons avec Pommereul, et ce soir je vous mne
chez madame de Chastenay. Ceci me parut un sort, et je me rsignai.
Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Aprs djeuner, il
prtendit me montrer Paris, et me trana dans les rues les plus sales
des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels tait
expos un jeune homme. Nous fmes ponctuels au rendez-vous du dner,
chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La
conversation et les convives me montrrent un autre monde. Il fut
question de la cour, des projets de finances, des sances de
l'Acadmie, des femmes et des intrigues du jour, de la pice nouvelle,
des succs des acteurs, des actrices et des auteurs.

Plusieurs Bretons taient au nombre des convives, entre autres le
chevalier de Guer[262] et Pommereul. Celui-ci tait un beau parleur,
lequel a crit quelques campagnes de Bonaparte, et que j'tais    (p. 183)
destin  retrouver  la tte de la librairie[263].

                   [Note 262: Julien-Hyacinthe de _Marnire_,
                   chevalier de Guer, fils cadet de Joseph-Julien de
                   Marnire, marquis de Guer, et d'Anglique-Olive de
                   Chappedelaine, n  Rennes le 25 mars 1748. Il
                   migra en 1791, fit une campagne  l'arme des
                   princes et passa ensuite en Angleterre. En 1795, il
                   rentra en France, et on le retrouve alors  Lyon,
                   o il est un des agents les plus actifs du parti
                   royaliste. Oblig de repasser en Angleterre, il ne
                   revint que sous le Consulat et publia, de 1801 
                   1815, plusieurs crits sur des matires
                   financires, conomiques et politiques. Prfet du
                   Lot-et-Garonne sous la Restauration, il venait
                   d'tre appel  la prfecture du Morbihan,
                   lorsqu'il mourut  Paris, le 26 juin 1816.]

                   [Note 263: _Pommereul_ (Franois-Ren-Jean, baron
                   de), n  Fougres le 12 dcembre 1745. Gnral de
                   division (1796); prfet d'Indre-et-Loire
                   (1800-1805); prfet du Nord (1805-1810);
                   directeur-gnral de l'imprimerie et de la
                   librairie (1811-1814); commissaire extraordinaire,
                   durant les Cent-Jours, dans la 5e division
                   militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par
                   l'ordonnance du 24 juillet 1815, mais, ds 1819, il
                   obtint de rentrer en France. Il mourut  Paris le 5
                   janvier 1823. On lui doit un grand nombre
                   d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait
                   allusion Chateaubriand: _Campagnes du gnral
                   Bonaparte en Italie pendant les annes IV et V de
                   la Rpublique franaise_, in-8, avec cartes;
                   Paris, l'an VI (1797). Le baron de Pommereul tait
                   un homme de rare mrite. Un contemporain, dont les
                   jugements ne pchent pas d'habitude par excs
                   d'indulgence, le gnral Thibault, parle de lui en
                   ces termes: Quant au gnral Pommereul, ce que
                   j'avais appris de ses travaux scientifiques et
                   littraires, des missions qu'il avait remplies, de
                   sa capacit enfin, tait fort au-dessous de ce que
                   je trouvai en lui. Peu d'hommes runissaient  une
                   instruction aussi varie et aussi complte une
                   locution plus nerveuse. Sa rpartie tait toujours
                   vive, juste et ferme, et, lorsqu'il entreprenait
                   une discussion, il la soutenait avec une haute
                   supriorit, de mme que, lorsqu'il s'emparait d'un
                   sujet, il le dveloppait avec autant d'ordre et de
                   profondeur que de clart; et tous ces avantages, il
                   les compltait par une noble prestance et une
                   figure qui ne rvlait pas moins son caractre que
                   sa sagacit. C'est un des hommes les plus
                   remarquables que j'aie connus. _Mmoires du
                   gnral baron Thibault_, T. III, p. 280.]

Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine
pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'tait fait chambellan, il
s'criait plein de joie: Encore un pot de chambre sur la tte de ces
nobles! Et pourtant Pommereul prtendait, et avec raison, tre
gentilhomme. Il signait _Pommereux_, se faisant descendre de la   (p. 184)
famille Pommereux des Lettres de madame de Svign[264].

                   [Note 264: Lettres de _Mme de Svign_, des 4, 11
                   et 18 dcembre 1675.]

Mon frre, aprs le dner, voulut me mener au spectacle, mais mon
cousin me rclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez
ma destine.

Je vis une belle femme qui n'tait plus de la premire jeunesse, mais
qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reut bien, tcha
de me mettre  l'aise, me questionna sur ma province et sur mon
rgiment. Je fus gauche et embarrass; je faisais des signes  mon
cousin pour abrger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne
tarissait point sur mes mrites, assurant que j'avais fait des vers
dans le sein de ma mre, et m'invitant  clbrer madame de Chastenay.
Elle me dbarrassa de cette situation pnible, me demanda pardon
d'tre oblige de sortir, et m'invita  revenir la voir le lendemain
matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement
d'obir.

Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couche dans une
chambre lgamment arrange. Elle me dit qu'elle tait un peu
souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je
me trouvais pour la premire fois au bord du lit d'une femme qui
n'tait ni ma mre ni ma soeur. Elle avait remarqu la veille ma
timidit, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une
sorte d'abandon. J'ai oubli ce que je lui dis; mais il me semble que
je vois encore son air tonn. Elle me tendit un bras demi-nu et la
plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: Nous vous
apprivoiserons. Je ne baisai pas mme cette belle main; je me    (p. 185)
retirai tout troubl. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui
tait cette dame de Chastenay[265]? Je n'en sais rien: elle a pass
comme une ombre charmante dans ma vie.

                   [Note 265: Ce n'tait pas la comtesse Victorine de
                   Chastenay, l'auteur des trs spirituels _Mmoires_
                   publis en 1896 par M. Alphonse Roserot. Mme
                   Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en
                   1786. Elle a racont elle-mme comment elle vit
                   Chateaubriand, _pour la premire fois_, non chez
                   elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous le
                   Consulat,  un dner chez Mme de Coislin, auquel
                   assistait: l'auteur du _Gnie du christianisme_,
                   alors dans tout l'clat de sa jeune gloire.
                   _Mmoires de Mme de Chastenay_, T. II, p. 76.]

       *       *       *       *       *

Le courrier de la malle me conduisit  ma garnison. Un de mes
beaux-frres, le vicomte de Chateaubourg (il avait pous ma soeur
Bnigne, reste veuve du comte de Qubriac[266]), m'avait donn des
lettres de recommandation pour des officiers de mon rgiment. Le
chevalier de Gunan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre 
une table o mangeaient des officiers distingus par leurs talents,
MM. Achard, des Mahis, La Martinire[267]. Le marquis de Mortemart
tait colonel du rgiment[268]; le comte d'Andrezel, major[269];  (p. 186)
j'tais particulirement plac sous la tutelle de celui-ci. Je les ai
retrouvs tous dans la suite: l'un est devenu mon collgue  la
chambre des pairs, l'autre s'est adress  moi pour quelques services
que j'ai t heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste 
rencontrer des personnes que l'on a connues  diverses poques de la
vie, et  considrer le changement opr dans leur existence et dans
la ntre. Comme des jalons laisss en arrire, ils nous tracent le
chemin que nous avons suivi dans le dsert du pass.

                   [Note 266: La comtesse de Qubriac, Bnigne-Jeanne
                   de Chateaubriand, avait pous en secondes noces, 
                   Saint-Lonard de Fougres, le 24 avril 1786,
                   Paul-Franois de la Celle, vicomte de Chateaubourg,
                   capitaine au rgiment de Cond, chevalier de
                   Saint-Louis, n  Rennes le 29 fvrier 1752.--De ce
                   dernier mariage sont ns plusieurs enfants, et
                   notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef
                   de nom et armes, n en 1789, dcd en 1859,
                   laissant plusieurs fils qui ont continu la
                   postrit.]

                   [Note 267: L'_tat militaire de la France_ pour
                   1787,  l'article _Rgiment de Navarre_, donne sur
                   ces officiers les indications suivantes: _M. de
                   Gunan_, lieutenant en premier; _M. Berbis des
                   Maillis_ (et non des _Mahis_), lieutenant en
                   second; _La Martinire_, lieutenant en second;
                   _Achard_, sous-lieutenant.]

                   [Note 268: Victurnien-Bonaventure-Victor de
                   _Rochechouart_, marquis de _Mortemart_ (1753-1823),
                   entra en 1768  l'cole d'artillerie de Strasbourg,
                   devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel
                   au rgiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en
                   second du rgiment de Brie, et, en 1784,
                   _colonel-commandant du rgiment de Navarre_. Dput
                   aux tats-Gnraux de 1789 par la noblesse du
                   bailliage de Rouen, il fut promu marchal de camp
                   le 1er mars 1791, migra en 1792 et servit 
                   l'arme des princes, o Chateaubriand le retrouva.
                   A la premire Restauration, il fut fait lieutenant
                   gnral le 3 mars 1815, et, aprs les Cent-Jours,
                   il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant
                   au rgiment de Navarre, de la promotion de Pairs du
                   17 aot 1815.]

                   [Note 269: Christophe-Franois-Thrse Picon, comte
                   _d'Andrezel_, n  Paris en 1746, tait le
                   petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, marquis
                   d'Andrezel, ambassadeur de France  Constantinople,
                   et de Franoise-Thrse de Bassompierre. D'abord
                   page, il entra dans l'arme et fut promu, en 1784,
                   _major au rgiment de Navarre_. Il migra et fit la
                   campagne des princes. Au retour des Bourbons, il
                   fut nomm marchal de camp et admis  la retraite.
                   Il entra alors, quoique g de 69 ans, dans la
                   carrire administrative et remplit, de 1815  1821,
                   les fonctions de sous-prfet de l'arrondissement de
                   Saint-Di (Vosges).]

Arriv en habit bourgeois au rgiment, vingt-quatre heures aprs
j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours port.
Mon uniforme tait bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes  (p. 187)
voeux; j'ai march sous les mmes couleurs, jeune homme et enfant. Je
ne subis aucune des preuves  travers lesquelles les sous-lieutenants
taient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais
pourquoi on n'osa se livrer avec moi  ces enfantillages militaires.
Il n'y avait pas quinze jours que j'tais au corps, qu'on me traitait
comme un _ancien_. J'appris facilement le maniement des armes et la
thorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux
applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous
des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers
me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs
amours.

La Martinire me venait chercher pour passer avec lui devant la porte
d'une belle Cambrsienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq  six
fois le jour. Il tait trs laid et avait le visage labour par la
petite vrole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres
d'eau de groseille, que je payais quelquefois.

Tout aurait t  merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on
affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau,
petites boucles serres  la tte, queue attache roide, habit
strictement agraf. Cela me dplaisait fort; je me soumettais le matin
 ces entraves, mais le soir, quand j'esprais n'tre pas vu de mes
chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait
les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je dboutonnais et
croisais les revers de mon habit; dans ce tendre nglig, j'allais
faire ma cour pour La Martinire, sous la fentre de sa cruelle
Flamande. Voil qu'un jour je me rencontre nez  nez avec M.      (p. 188)
d'Andrezel: Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major:
vous garderez trois jours les arrts. Je fus un peu humili; mais je
reconnus la vrit du proverbe, qu' quelque chose malheur est bon; il
me dlivra des amours de mon camarade.

Auprs du tombeau de Fnelon, je relus _Tlmaque_: je n'tais pas
trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du
prlat.

Le dbut de ma carrire amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai
avec le roi, aprs les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais
habite et le caf que je frquentais: je ne les pus retrouver; tout
avait disparu, hommes et monuments.

       *       *       *       *       *

L'anne mme o je faisais  Cambrai mes premires armes; on apprit la
mort de Frdric II[270]; je suis ambassadeur auprs du neveu de ce
grand roi, et j'cris  Berlin cette partie de mes _Mmoires_. A cette
nouvelle importante pour le public succda une autre nouvelle
douloureuse pour moi: Lucile m'annona que mon pre avait t emport
d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fte de
l'Angevine, une des joies de mon enfance.

                   [Note 270: Frdric II mourut le 17 aot 1786.]

Parmi les pices authentiques qui me servent de guide, je trouve les
actes de dcs de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une faon
particulire le _dcs du sicle_, je les consigne ici comme une page
d'histoire.

Extrait du registre de dcs de la paroisse de Combourg, pour   (p. 189)
1786, o est crit ce qui suit, folio 8, verso:

     Le corps de haut et puissant messire Ren de Chateaubriand,
     chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le
     Plessis-l'pine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, poux
     de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede de La
     Boutardais, dame comtesse de Combourg, g de soixante-neuf ans
     environ, mort en son chteau de Combourg, le six septembre,
     environ les huit heures du soir, a t inhum le huit, dans le
     caveau de ladite seigneurie, plac dans le chasseau de notre
     glise de Combourg, en prsence de messieurs les gentilshommes,
     de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables
     bourgeois soussignants. Sign au registre: le comte du Petitbois,
     de Monlout, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny,
     avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal;
     Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Ding;
     Svin, recteur.

Dans le _collationn_ dlivr en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg,
les dix-neuf mots portant titres: _haut et puissant messire_, etc.,
sont biffs.

Extrait du registre des dcs de la ville de Saint-Servan, premier
arrondissement du dpartement d'Ille-et-Vilaine, pour l'an VI de la
Rpublique, folio 35, recto, o est crit ce qui suit:

     Le douze prairial an VI[271] de la Rpublique franaise, devant
     moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de  (p. 190)
     Saint-Servan, lu officier public le quatre floral dernier[272],
     sont comparus Jean Basl, jardinier, et Joseph Boulin, journalier,
     lesquels m'ont dclar qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede,
     veuve de Ren-Auguste de Chateaubriand, est dcde au domicile
     de la citoyenne Gouyon, situ  La Ballue, en cette commune, ce
     jour  une heure aprs-midi. D'aprs cette dclaration, dont je
     me suis assur de la vrit, j'ai rdig le prsent acte, que
     Jean Basl a seul sign avec moi, Joseph Boulin ayant dclar
     ne le savoir faire, de ce interpell.

                   [Note 271: Le 12 prairial an VI correspondait au 31
                   mai 1798.]

                   [Note 272: 23 avril 1798.]

     Fait en la maison commune lesdits jours et an. Sign: Jean Basl
     et Bourdasse.

Dans le premier extrait, l'ancienne socit subsiste: M. de
Chateaubriand est un _haut et puissant seigneur_, etc., etc; les
tmoins sont des _gentilshommes_ et de _notables bourgeois_; je
rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlout, qui
s'arrtait l'hiver au chteau de Combourg, le cur Svin, qui eut tant
de peine  me croire l'auteur du _Gnie du christianisme_, htes
fidles de mon pre jusqu' sa dernire demeure. Mais mon pre ne
coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jet hors quand on
jeta la vieille France  la voirie.

Dans l'extrait mortuaire de ma mre, la terre roule sur d'autres
ples: nouveau monde, nouvelle re; le comput des annes et les noms
mme des mois sont changs. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une
pauvre femme qui obite au domicile de la _citoyenne_ Gouyon; un   (p. 191)
jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls
la mort de ma mre; de parents et d'amis, point; nulle pompe funbre;
pour tout assistant, la Rvolution[273].

                   [Note 273: Mon neveu  la mode de Bretagne,
                   Frdric de Chateaubriand, fils de mon cousin
                   Armand, a achet La Ballue, o mourut ma mre. Ch.]

       *       *       *       *       *

Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il
valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je
croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg;
je m'attendrissais  la pense de ces scnes de famille. Si
l'affection de mon pre pour moi se ressentait de la svrit du
caractre, au fond elle n'en tait pas moins vive. Le farouche
marchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes,
tait rduit  cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa
gloire, cet homme de carnage se reproche sa duret envers un fils
qu'il venait de perdre.

     Ce pauvre garon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une
     contenance refroigne et pleine de mespris; il a emport cette
     crance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son
     mrite. A qui garday-je  descouvrir cette singulire affection
     que je luy portay dans mon me? Estoit-ce pas luy qui en devait
     avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint
     et gehenn pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le
     plaisir de sa conversation, et sa volont, quant et quant, qu'il
     ne me peut avoir porte autre que bien froide, n'ayant jamais
     receu de moy que rudesse, ny senti qu'une faon              (p. 192)
     tyrannique.

Ma _volont ne fut point porte bien froide_ envers mon pre, et je ne
doute point que, malgr sa _faon tyrannique_, il ne m'aimt
tendrement: il m'et, j'en suis sr, regrett, la Providence
m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, et-il
t sensible au bruit qui s'est lev de ma vie? Une renomme
littraire aurait bless sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les
aptitudes de son fils qu'une dgnration; l'ambassade mme de Berlin,
conqute de la plume, non de l'pe, l'et mdiocrement satisfait. Son
sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand
opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la _Gazette
de Leyde_, le _Journal de Francfort_, le _Mercure de France_ et
l'_Histoire philosophique des deux Indes_, dont les dclamations le
charmaient; il appelait l'abb Raynal _un matre homme_. En diplomatie
il tait antimusulman; il affirmait que quarante mille _polissons
russes_ passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient
Constantinople. Bien que turcophage, mon pre avait nonobstant rancune
au coeur contre les _polissons russes_,  cause de ses rencontres 
Dantzick.

Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les rputations
littraires ou autres, mais par des raisons diffrentes des siennes.
Je ne sache pas dans l'histoire une renomme qui me tente: fallt-il
me baisser pour ramasser  mes pieds et  mon profit la plus grande
gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais ptri
mon limon, peut-tre me fuss-je cr femme, en passion d'elles; ou si
je m'tais fait homme, je me serais octroy d'abord la beaut;    (p. 193)
ensuite, par prcaution contre l'ennui mon ennemi acharn, il m'et
assez convenu d'tre un artiste suprieur, mais inconnu, et n'usant de
mon talent qu'au bnfice de ma solitude. Dans la vie pese  son
poids lger, aune  sa courte mesure, dgage de toute piperie,
il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence,
l'amour avec la jeunesse, c'est--dire l'avenir et le prsent: le
reste n'en vaut pas la peine.

Avec mon pre finissait le premier acte de ma vie; les foyers
paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent t
capables de sentir l'abandon et la solitude. Dsormais j'tais sans
matre et jouissant de ma fortune: cette libert m'effraya. Qu'en
allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me dfiais de ma force: je
reculais devant moi.

       *       *       *       *       *

J'obtins un cong. M. d'Andrezel, nomm lieutenant-colonel du rgiment
de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai
Paris, o je ne voulus pas m'arrter un quart d'heure; je revis les
landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans
nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de
Sorrente. Ma famille se rassembla  Combourg; on rgla les partages;
cela fait, nous nous dispersmes, comme des oiseaux s'envolent du nid
paternel. Mon frre arriv de Paris y retourna; ma mre se fixa 
Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps
chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny,
chteau de ma soeur ane,  trois lieues de Fougres, tait      (p. 194)
agrablement situ entre deux tangs parmi des bois, des rochers et
des prairies[274]. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre
de Paris vint troubler mon repos.

                   [Note 274: Le chteau de Marigny est situ dans la
                   commune de Saint-Germain-en-Cogls, canton de
                   Saint-Brice-en-Cogls, arrondissement de Fougres
                   (Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans les
                   environs de Fougres que Balzac a plac le thtre
                   de son roman des _Chouans, ou la Bretagne en 1799_,
                   et il l'crivit prcisment au chteau de Marigny,
                   o il tait l'hte du gnral baron de Pommereul.
                   Il aurait pu y faire un rle  la soeur de
                   Chateaubriand, car la comtesse de Marigny,
                   royaliste ardente, ne laissa pas de prendre  la
                   chouannerie une part assez active; son chteau
                   servait aux chefs de lieu de rendez-vous. On la
                   trouve de mme mle  la pacification de 1800. (Le
                   Maz, _Un district breton_, p. 338.) La comtesse de
                   Marigny est morte  Dinan le 18 juillet 1860, dans
                   sa _cent et unime anne_.]

Au moment d'entrer au service et d'pouser mademoiselle de Rosambo,
mon frre n'avait point encore quitt la robe; par cette raison il ne
pouvait monter dans les carrosses. Son ambition presse lui suggra
l'ide de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux
prparer les voies  son lvation. Les preuves de noblesse avaient
t faites pour Lucile lorsqu'elle fut reue au chapitre de
l'Argentire; de sorte que tout tait prt: le marchal de Duras[275]
devait tre mon patron. Mon frre m'annonait que j'entrais dans la
route de la fortune; que dj j'obtenais le rang de capitaine de
cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait ais de
m'attacher  l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros
bnfices.

                   [Note 275: Voir sur lui la note 1 de la page 27.]

Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner  Paris,
tre prsent  la cour,--et je me trouvais presque mal quand je  (p. 195)
rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me
faire comprendre l'ambition,  moi qui ne rvais que de vivre oubli!

Mon premier mouvement fut de rpondre  mon frre qu'tant l'an,
c'tait  lui de soutenir son nom; que, quant  moi, obscur cadet de
Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des
chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans
son arme, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme  sa cour.

Je m'empressai de lire cette rponse romanesque  madame de Marigny,
qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de
moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre
ses soeurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il
s'agit de moi, je mandai  mon frre que j'allais partir.

Je partis en effet; je partis pour tre prsent  la premire cour de
l'Europe, pour dbuter dans la vie de la manire la plus brillante, et
j'avais l'air d'un homme que l'on trane aux galres ou sur lequel on
va prononcer une sentence de mort.

       *       *       *       *       *

J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la premire fois;
j'allai descendre au mme htel, rue du Mail: je ne connaissais que
cela. Je fus log  la porte de mon ancienne chambre, mais dans un
appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.

Mon frre, soit qu'il ft embarrass de mes manires, soit qu'il et
piti de ma timidit, ne me mena point dans le monde et ne me fit
faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des            (p. 196)
Fosss-Montmartre; j'allais tous les jours dner chez lui  trois
heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le
lendemain. Mon gros cousin Moreau n'tait plus  Paris. Je passai deux
ou trois fois devant l'htel de madame de Chastenay, sans oser
demander au suisse ce qu'elle tait devenue.

L'automne commenait. Je me levais  six heures; je passais au mange;
je djeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je
traduisais l'_Odysse_ et la _Cyropdie_ jusqu' deux heures, en
entremlant mon travail d'tudes historiques. A deux heures je
m'habillais, je me rendais chez mon frre; il me demandait ce que
j'avais fait, ce que j'avais vu; je rpondais: Rien. Il haussait les
paules et me tournait le dos.

Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frre court  la fentre et
m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'tais
tendu au fond de la chambre. Mon pauvre frre me prdit que je
mourrais inconnu, inutile  moi et  ma famille.

A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrire ma
croise. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient  cette
heure dessiner  la fentre d'un htel bti en face, de l'autre ct
de la rue. Elles s'taient aperues de ma rgularit, comme moi de la
leur. De temps en temps elles levaient la tte pour regarder leur
voisin; je leur savais un gr infini de cette marque d'attention:
elles taient ma seule socit  Paris.

Quand la nuit approchait, j'allais  quelque spectacle; le dsert de
la foule me plaisait, quoiqu'il m'en cott toujours un peu       (p. 197)
de prendre mon billet  la porte et de me mler aux hommes. Je
rectifiai les ides que je m'tais formes du thtre  Saint-Malo. Je
vis madame Saint-Huberti[276] dans le rle d'Armide; je sentis qu'il
avait manqu quelque chose  la magicienne de ma cration. Lorsque je
ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opra ou des Franais, je me
promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu' dix ou onze
heures du soir. Je n'aperois pas encore aujourd'hui la file des
rverbres de la place Louis XV  la barrire des BONS-HOMMES sans me
souvenir des angoisses dans lesquelles j'tais quand je suivis cette
route pour me rendre  Versailles lors de ma prsentation.

                   [Note 276: _Saint-Huberti_ (Marie-Antoinette
                   _Clavel_, dite), premire chanteuse de l'Opra, ne
                    Strasbourg vers 1756. Point belle, mais d'une
                   physionomie fort expressive, elle tait sans rivale
                   dans les opras de Gluck, et particulirement dans
                   le rle d'Armide, pour l'expression de son chant,
                   la largeur de son jeu et la noblesse de ses
                   attitudes. Marie d'abord  un aventurier nomm
                   Saint-Huberti, elle pousa, le 29 dcembre 1790, le
                   comte d'Antraigues, dput aux tats-Gnraux. Ils
                   prirent tous deux tragiquement, le 22 juillet
                   1812, en leur cottage de Barnes Terrace, prs
                   Londres, assassins par un domestique italien nomm
                   Lorenzo, congdi de la veille.--Voir le volume de
                   M. Lonce Pingaud: _Un agent secret sous la
                   Rvolution et l'Empire. Le comte d'Antraigues_,
                   1893.]

Rentr au logis, je demeurais une partie de la nuit la tte penche
sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans,
l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait 
l'anmone, et la braise  la grenade. J'coutais les voitures allant,
venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la
mer sur les grves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de
Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la          (p. 198)
solitude rveillaient mes regrets; j'voquais mon ancien mal, ou bien
mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars
emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours,
des conqutes. Bientt, retomb sur moi-mme, je me retrouvais,
dlaiss dans une htellerie, voyant le monde par la fentre et
l'entendant aux chos de mon foyer.

Rousseau croit devoir  sa sincrit, comme  l'enseignement des
hommes, la confession des volupts suspectes de sa vie; il suppose
mme qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses
pchs avec les _donne pericolanti_ de Venise. Si je m'tais prostitu
aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas oblig d'en instruire
la postrit; mais j'tais trop timide d'un ct, trop exalt de
l'autre, pour me laisser sduire  des filles de joie. Quand je
traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants
pour les hisser  leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud
pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'tais saisi de
dgot et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu
qu'aux temps passs.

Dans les XIVe, XVe, XVIe, et XVIIe sicles, la civilisation
imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages trangers et
demi-barbares, mlaient le roman partout: les caractres taient
forts, l'imagination puissante, l'existence mystrieuse et cache. La
nuit, autour des hauts murs des cimetires et des couvents, sous les
remparts dserts de la ville, le long des chanes et des fosss des
marchs,  l'ore des quartiers clos, dans les rues troites et   (p. 199)
sans rverbres, o des voleurs et des assassins se tenaient embusqus,
o des rencontres avaient lieu tantt  la lumire des flambeaux,
tantt dans l'paisseur des tnbres, c'tait au pril de sa tte
qu'on cherchait le rendez-vous donn par quelque Hlose. Pour se
livrer au dsordre, il fallait aimer vritablement; pour violer les
moeurs gnrales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement
il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive
des lois, mais on tait oblig de vaincre en soi l'empire des
habitudes rgulires, l'autorit de la famille, la tyrannie des
coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et
les devoirs du chrtien. Toutes ces entraves doublaient l'nergie des
passions.

Je n'aurais pas suivi en 1788 une misrable affame qui m'et entran
dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable
que j'eusse mis  fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si
bien raconte Bassompierre.

Il y avoit cinq ou six mois, dit le marchal, que toutes les fois que
je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-l le Pont-Neuf n'tait
point bti), une belle femme, lingre  l'enseigne des _Deux-Anges_,
me faisoit de grandes rvrences et m'accompagnoit de la vue tant
qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde  son action, je la
regardois aussi et la saluois avec plus de soin.

Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau  Paris, passant sur
le Petit-Pont, ds qu'elle m'aperut venir, elle se mit sur l'entre
de sa boutique et me dit, comme je passois:--Monsieur je suis votre
servante.--Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps    (p. 200)
en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle
pouvoit.

Bassompierre obtient un rendez-vous: Je trouvai, dit-il, une
trs-belle femme, ge de vingt ans, qui toit coiffe de nuit,
n'ayant qu'une trs fine chemise sur elle et une petite jupe de
revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle.
Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir
encore une autre fois.--Si vous voulez me voir une autre fois, me
rpondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue
Bourg-l'Abb, proche des Halles, auprs de la rue aux Ours,  la
troisime porte du ct de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai
depuis dix heures jusqu' minuit, et plus tard encore; je laisserai la
porte ouverte. A l'entre, il y a une petite alle que vous passerez
vite, car la porte de la chambre de ma tante y rpond, et trouverez un
degr qui vous mnera  ce second tage.--Je vins  dix heures, et
trouvai la porte qu'elle m'avoit marque, et de la lumire bien
grande, non-seulement au second tage, mais au troisime et au premier
encore; mais la porte tait ferme. Je frappai pour avertir de ma
venue; mais j'ous une voix d'homme qui me demanda qui j'tois. Je
m'en retournai  la rue aux Ours, et tant retourn pour la deuxime
fois, ayant trouv la porte ouverte, j'entrai jusques au second tage,
o je trouvai que cette lumire toit la paille du lit que l'on y
brloit, et deux corps nus tendus sur la table de la chambre. Alors,
je me retirai bien tonn, et en sortant je rencontrai des corbeaux
_(enterreurs de morts)_ qui me demandrent ce que je cherchois;   (p. 201)
et moi, pour les faire carter, mis l'pe  la main et passai outre,
m'en revenant  mon logis, un peu mu de ce spectacle inopin[277].

                   [Note 277: _Mmoires du marchal de Bassompierre,
                   contenant l'histoire de sa vie et ce qui s'est fait
                   de plus remarquable  la cour de France jusqu'en
                   1640_, tome I, p. 305.]

Je suis all,  mon tour,  la dcouverte, avec l'adresse donne, il y
deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai travers le Petit-Pont,
pass les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu' la rue aux Ours,
 main droite; la premire rue  main gauche, aboutissant rue aux
Ours, est la rue Bourg-l'Abb. Son inscription, enfume comme par le
temps et un incendie, m'a donn bonne esprance. J'ai retrouv la
_troisime petite porte_ du ct de la rue Saint-Martin, tant les
renseignements de l'historien sont fidles. L, malheureusement, les
deux sicles et demi, que j'avais cru d'abord rests dans la rue, ont
disparu. La faade de la maison est moderne; aucune clart ne sortait
ni du premier, ni du second, ni du troisime tage. Aux fentres de
l'attique, sous le toit, rgnait une guirlande de capucines et de pois
de senteur; au rez-de-chausse, une boutique de coiffeur offrait une
multitude de tours de cheveux accrochs derrire les vitres.

Tout dconvenu, je suis entr dans ce muse des ponines: depuis la
conqute des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses
blondes  des fronts moins pars; mes compatriotes bretonnes se font
tondre encore  certains jours de foire et troquent le voile naturel
de leur tte pour un mouchoir des Indes. M'adressant  un merlan, (p. 202)
qui filait une perruque sur un peigne de fer: Monsieur, n'auriez-vous
pas achet les cheveux d'une jeune lingre, qui demeurait  l'enseigne
des _Deux-Anges_, prs du Petit-Pont? Il est rest sous le coup, ne
pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retir, avec mille excuses, 
travers un labyrinthe de toupets.

J'ai ensuite err de porte en porte: point de lingre de vingt ans, me
faisant _grandes rvrences_; point de jeune femme franche,
dsintresse, passionne, _coiffe de nuit, n'ayant qu'une trs fine
chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds,
avec un peignoir sur elle_. Une vieille grognon, prte  rejoindre ses
dents dans la tombe, m'a pens battre avec sa bquille: c'tait
peut-tre la tante du rendez-vous.

Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut
comprendre une des raisons pour laquelle il avait t si rsolument
aim. A cette poque, les Franais se sparaient en deux classes
distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingre pressait
Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une
esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Franaises,
seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette
illusion.

Mais qui nous rvlera les causes inconnues de la catastrophe?
tait-ce la gentille grisette des _Deux-Anges_, dont le corps gisait
sur la table avec un autre corps? Quel tait l'autre corps? Celui du
mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car
il y avait peste  Paris) ou la jalousie taient-elles accourues
dans la rue Bourg-l'Abb avant l'amour? L'imagination se peut     (p. 203)
exercer  l'aise sur un tel sujet. Mlez aux inventions du pote le
choeur populaire, les fossoyeurs arrivant, les _corbeaux_ et l'pe de
Bassompierre, un superbe mlodrame sortira de l'aventure.

Vous admirerez aussi la chastet et la retenue de ma jeunesse  Paris:
dans cette capitale, il m'tait loisible de me livrer  tous mes
caprices, comme dans l'abbaye de Thlme o chacun agissait  sa
volont; je n'abusai pas nanmoins de mon indpendance: je n'avais de
commerce qu'avec une courtisane ge de deux cent seize ans, jadis
prise d'un marchal de France, rival du Barnais auprs de
mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues,
soeur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis
XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec
sa famille.

Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que
vif. Mon frre m'y conduisit la veille de ma prsentation et me mena
chez le marchal de Duras, galant homme dont l'esprit tait si commun
qu'il rflchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles
manires: ce bon marchal me fit pourtant une peur horrible.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, je me rendis seul au chteau. On n'a rien vu quand
on n'a pas vu la pompe de Versailles, mme aprs le licenciement de
l'ancienne maison du roi: Louis XIV tait toujours l.

La chose alla bien tant que je n'eus qu' traverser les salles des
gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais    (p. 204)
impos. Mais quand j'entrai dans l'OEil-de-boeuf[278] et que je me
trouvai au milieu des courtisans, alors commena ma dtresse. On me
regardait; j'entendais demander qui j'tais. Il se faut souvenir de
l'ancien prestige de la royaut pour se pntrer de l'importance dont
tait alors une prsentation. Une destine mystrieuse s'attachait au
_dbutant_; on lui pargnait l'air protecteur mprisant qui composait,
avec l'extrme politesse, les manires inimitables du grand seigneur.
Qui sait si ce dbutant ne deviendra pas le favori du matre? On
respectait en lui la domesticit future dont il pouvait tre honor.
Aujourd'hui, nous nous prcipitons dans le palais avec encore plus
d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'trange, sans illusion:
un courtisan rduit  se nourrir de vrits est bien prs de mourir de
faim.

Lorsqu'on annona le lever de roi, les personnes non prsentes se
retirrent; je sentis un mouvement de vanit: je n'tais pas fier de
rester, j'aurais t humili de sortir. La chambre  coucher du roi
s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette,
c'est--dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de
service. Le roi s'avana allant  la messe; je m'inclinai; le marchal
de Duras me nomma: Sire, le chevalier de Chateaubriand. Le roi me
regarda, me rendit mon salut, hsita, eut l'air de vouloir m'adresser
la parole. J'aurais rpondu d'une contenance assure: ma timidit
s'tait vanouie. Parler au gnral de l'arme, au chef de        (p. 205)
l'tat, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de
ce que j'prouvais. Le roi, plus embarrass que moi, ne trouvant rien
 me dire, passa outre. Vanit des destines humaines! ce souverain
que je voyais pour la premire fois, ce monarque si puissant tait
Louis XVI  six ans de son chafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il
regardait  peine, charg de dmler les ossements parmi les
ossements, aprs avoir t sur preuves de noblesse prsent aux
grandeurs du fils de saint Louis, le serait un jour  sa poussire sur
preuves de fidlit! double tribut de respect  la double royaut du
sceptre et de la palme! Louis XVI pouvait rpondre  ses juges comme
le Christ aux Juifs: Je vous ai fait voir beaucoup de bonnes oeuvres;
pour laquelle me lapidez-vous?

                   [Note 278: Nom d'une salle d'attente dans le
                   chteau de Versailles, lorsque la Cour s'y
                   trouvait; elle tait claire par un
                   oeil-de-boeuf.]

[Illustration: CHASSE AVEC LE ROI]

Nous courmes  la galerie pour nous trouver sur le passage de la
reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientt
entoure d'un radieux et nombreux cortge; elle nous fit une noble
rvrence; elle semblait enchante de la vie. Et ces belles mains, qui
soutenaient alors avec tant de grce le sceptre de tant de rois,
devaient, avant d'tre lies par le bourreau, ravauder les haillons de
la veuve, prisonnire  la Conciergerie!

Si mon frre avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dpendait pas de
lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de
rester  Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: Tu
seras, me dit-il, nomm  la reine, et le roi te parlera. Il ne me
pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me htai de
venir cacher ma gloire dans mon htel garni, heureux d'tre       (p. 206)
chapp  la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journe
des carrosses, du 19 fvrier 1787.

Le duc de Coigny[279] me fit prvenir que je chasserais avec le roi
dans la fort de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon
supplice, en uniforme de _dbutant_, habit gris, veste et culottes
rouges, manchettes de bottes, bottes  l'cuyre, couteau de chasse au
ct, petit chapeau franais  galon d'or. Nous nous trouvmes quatre
_dbutants_ au chteau de Versailles, moi, les deux messieurs de
Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille[280]. Le duc de Coigny nous
donna nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, (p. 207)
le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bte. Le duc de
Coigny portait un nom fatal  la reine. Le rendez-vous tait au Val,
dans la fort de Saint-Germain, domaine engag par la couronne au
marchal de Beauvau[281]. L'usage voulait que les chevaux de la
premire chasse  laquelle assistaient les hommes prsents fussent
fournis des curies du roi[282].

                   [Note 279: _Coigny_ (Marie-Henry-Franois
                   Franquetot, duc de), n  Paris le 28 mars 1737. Il
                   tait, depuis 1774, _premier cuyer du roi_. En
                   1789, il fut lu dput de la noblesse aux
                   tats-Gnraux par le baillage de Caen et sigea au
                   ct droit. Sous la Restauration, il fut nomm
                   successivement pair de France (4 juin 1814),
                   gouverneur du chteau de Fontainebleau, premier
                   cuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur
                   des Invalides (10 janvier 1816) et marchal de
                   France (3 juillet suivant). Il est mort  Paris le
                   19 mai 1821.]

                   [Note 280: J'ai retrouv M. le comte
                   d'Hautefeuille; il s'occupe de la traduction de
                   morceaux choisis de Byron; madame la comtesse
                   d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de
                   l'_me exile_, etc., etc. Ch.

                   _Hautefeuille_ (Charles-Louis-Flicit-_Texier_,
                   comte d'), n  Caen le 7 janvier 1770. Capitaine
                   de cavalerie en 1789, il fut des premiers  migrer
                   (1791), et, aprs avoir fait  l'arme des princes
                   la campagne de 1792, il prit du service en Sude,
                   dans la garde royale, et ne rentra en France qu'en
                   1811. Le dpartement du Calvados l'envoya en 1815 
                   la Chambre des dputs, o il sigea jusqu'en 1824.
                   Nomm gentilhomme de la chambre du roi, il assista,
                   en cette qualit, au sacre de Charles X. Il est
                   mort  Versailles le 21 septembre 1865. Il avait
                   pous, en 1823, Mlle de Beaurepaire, fille de l'un
                   des plus vaillants officiers de l'arme vendenne.
                   La comtesse d'Hautefeuille a publi, sous le
                   pseudonyme d'_Anna-Marie_, plusieurs ouvrages
                   remarquables, dont les principaux sont _l'me
                   exile_, _la Famille Gazotte_ et _les
                   Cathelineau_.]

                   [Note 281: _Beauvau_ (Charles-Juste, duc de), n 
                   Lunville le 10 septembre 1720. Membre de
                   l'Acadmie franaise en 1771, marchal de France en
                   1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le
                   19 mai 1793, au Val, prs de Saint-Germain.]

                   [Note 282: Dans la _Gazette de France_, du mardi 27
                   fvrier 1787, on lit ce qui suit: Le comte Charles
                   d'Hautefeuille, le baron de Saint-Marsault, le
                   baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le
                   chevalier de Chateaubriand, qui prcdemment
                   avaient eu l'honneur d'tre prsents au roi, ont
                   eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa
                   Majest, et de la suivre  la chasse. Ch.]

On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie:
_Le roi!_ Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les
carrosses  la suite. Il y avait loin de cette course et de cette
chasse avec le roi de France  mes courses et  mes chasses dans les
landes de la Bretagne; et plus loin encore  mes courses et  mes
chasses avec les sauvages de l'Amrique: ma vie devait tre remplie de
ces contrastes.

Nous arrivmes au point de ralliement, o de nombreux chevaux de
selle, tenus en main sous les arbres, tmoignaient leur impatience.
Les carrosses arrts dans la fort avec les gardes; les groupes
d'hommes et de femmes; les meutes  peine contenues par les piqueurs;
les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit  (p. 208)
des cors, formaient une scne trs anime. Les chasses de nos rois
rappelaient  la fois les anciennes et les nouvelles moeurs de la
monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpric, de
Dagobert, la galanterie de Franois Ier, de Henri IV et de Louis XIV.

J'tais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des
comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'tampes, des Gabrielles
d'Estres, des La Vallire, des Montespan. Mon imagination prit cette
chasse historiquement, et je me sentis  l'aise: j'tais d'ailleurs
dans une fort, j'tais chez moi.

Au descendu des carrosses, je prsentai mon billet aux piqueurs. On
m'avait destin une jument appele l'_Heureuse_, bte lgre, mais
sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma
fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle
partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai
derrire  me dbattre avec l'_Heureuse_, qui ne voulait pas se
laisser enfourcher par son nouveau matre; je finis cependant par
m'lancer sur son dos: la chasse tait dj loin.

Je matrisai d'abord assez bien l'_Heureuse_; force de raccourcir son
galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'cume,
s'avanait de travers  petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du
lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le
chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner
dans une troupe de chasseurs, cartant tout sur son passage, ne
s'arrtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter,
au milieu des clats de rire des uns, des cris de frayeur des     (p. 209)
autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom
de cette femme, qui reut poliment mes excuses. Il ne fut plus
question que de l'_aventure_ du dbutant.

Je n'tais pas au bout de mes preuves. Environ une demi-heure aprs
ma dconvenue, je chevauchais dans une longue perce  travers des
parties de bois dsertes; un pavillon s'levait au bout: voil que je
me mis  songer  ces palais rpandus dans les forts de la couronne,
en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystrieux
plaisirs: un coup de fusil part; l'_Heureuse_ tourne court, brosse
tte baisse dans le fourr, et me porte juste  l'endroit o le
chevreuil venait d'tre abattu: le roi parat.

Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny:
la maudite _Heureuse_ avait tout fait. Je saute  terre, d'une main
poussant en arrire ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le
roi regarde, et ne voit qu'un dbutant arriv avant lui aux fins de la
bte; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec
un ton de bonhomie et un gros rire: Il n'a pas tenu longtemps. C'est
le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes
parts; on fut tonn de me trouver _causant_ avec le roi. Le dbutant
Chateaubriand fit du bruit par ses deux _aventures_; mais, comme il
lui est toujours arriv depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni
de la mauvaise fortune.

Le roi fora trois autres chevreuils. Les dbutants ne pouvant courre
que la premire bte, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le
retour de la chasse.

Le roi revint au Val; il tait gai et contait les accidents de    (p. 210)
la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau dsappointement
pour mon frre: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au dbott,
moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et
rentrai dans Paris plein de joie d'tre dlivr de mes honneurs et de
mes maux. Je dclarai  mon frre que j'tais dtermin  retourner en
Bretagne.

Content d'avoir fait connatre son nom, esprant amener un jour 
maturit, par sa prsentation, ce qu'il y avait d'avort dans la
mienne, il ne s'opposa pas au dpart d'un esprit aussi biscornu[283].

                   [Note 283: _Le Mmorial historique de la Noblesse_
                   a publi un document indit annot de la main du
                   roi, tir des Archives du royaume, section
                   historique, registre M. 813 et carton M. 814; il
                   contient les _Entres_. On y voit mon nom et celui
                   de mon frre: il prouve que ma mmoire m'avait bien
                   servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.]

Telle fut ma premire vue de la ville et de la cour. La socit me
parut plus odieuse encore que je ne l'avais imagin; mais si elle
m'effraya, elle ne me dcouragea pas; je sentis confusment que
j'tais suprieur  ce que j'avais aperu. Je pris pour la cour un
dgot invincible; ce dgot, ou plutt ce mpris que je n'ai pu
cacher, m'empchera de russir ou me fera tomber du plus haut point de
ma carrire.

Au reste, si je jugeais le monde sans le connatre, le monde,  son
tour, m'ignorait. Personne ne devina  mon dbut ce que je pouvais
valoir, et quand je revins  Paris, on ne le devina pas davantage.
Depuis ma triste clbrit, beaucoup de personnes m'ont dit: Comme
nous vous eussions remarqu, si nous vous avions rencontr        (p. 211)
dans votre jeunesse! Cette obligeante prtention n'est que l'illusion
d'une renomme dj faite. Les hommes se ressemblent  l'extrieur; en
vain Rousseau nous dit qu'il possdait deux petits yeux tout
charmants: il n'en est pas moins certain, tmoin ses portraits, qu'il
avait l'air d'un matre d'cole ou d'un cordonnier grognon.

Pour en finir avec la cour, je dirai qu'aprs avoir revu la Bretagne
et m'tre venu fixer  Paris avec mes soeurs cadettes, Lucile et
Julie, je m'enfonai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On
me demandera ce que devint l'histoire de ma prsentation. Elle resta
l.--Vous ne chasstes donc plus avec le roi?--Pas plus qu'avec
l'empereur de la Chine.--Vous ne retourntes donc plus 
Versailles?--J'allai deux fois jusqu' Svres; le coeur me faillit, et
je revins  Paris.--Vous ne tirtes donc aucun parti de votre
position?--Aucun.--Que faisiez-vous donc?--Je m'ennuyais.--Ainsi, vous
ne vous sentiez aucune ambition?--Si fait:  force d'intrigues et de
soucis, j'arrivai  la gloire d'insrer dans l'_Almanach des Muses_
une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'esprance et de
crainte[284]. J'aurais donn tous les carrosses du roi pour avoir
compos la romance: _ ma tendre musette!_ ou: _De mon berger volage_.

                   [Note 284: Cette idylle figure, dans l'_Almanach
                   des Muses_ de 1790,  la page 205, sous ce titre:
                   _L'Amour de la campagne_, et avec cette signature:
                   _par le chevalier de C***_. Chateaubriand lui a
                   donn place dans ses _OEuvres compltes_, tome XXI,
                   p. 321.]

Propre  tout pour les autres, bon  rien pour moi: me voil.




LIVRE V[285]                                                      (p. 213)

                   [Note 285: Ce livre a t crit  Paris de juin 
                   dcembre 1821.--Il a t revu en dcembre 1846.]

Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour  Paris avec Lucile
et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille
Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prdilection pour Lucile.--Apparition
et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en
Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution
des tats de Bretagne.--Tenue des tats.--Revenu du roi en
Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste
pour la premire fois  une runion politique.--Scne.--Ma mre
retire  Saint-Malo.--Clricature.--Environs de Saint-Malo.--Le
revenant.--Le malade.--tats de Bretagne en 1789.--Insurrection.
--Saint-Riveul, mon camarade de collge, est tu.--Anne 1789.--Voyage
de Bretagne  Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi
de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection
gnrale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur
la cour.--Ttes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Sance
du 4 aot 1789.--Journe du 5 octobre.--Le roi est amen 
Paris.--Assemble constituante.--Mirabeau.--Sances de l'Assemble
nationale.--Robespierre.--Socit.--Aspect de Paris.--Ce que je
faisais au milieu de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle
Monet.--J'arrte avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en
Amrique.--Bonaparte et moi sous-lieutenants ignors.--Le marquis de
la Rourie.--Je m'embarque  Saint-Malo.--Dernires penses en
quittant la terre natale.


Tout ce qu'on vient de lire dans le livre prcdent a t crit 
Berlin. Je suis revenu  Paris pour le baptme du duc de          (p. 214)
Bordeaux[286], et j'ai donn la dmission de mon ambassade par
fidlit politique  M. de Villle sorti du ministre[287]. Rendu 
mes loisirs, crivons. A mesure que ces _Mmoires_ se remplissent de
mes annes coules, ils me reprsentent le globe infrieur d'un
sablier constatant ce qu'il y a de tomb de ma vie; quand tout le
sable sera pass, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu
m'en et-il donn la puissance.

                   [Note 286: On lit dans le _Moniteur_ du dimanche 29
                   avril 1821, sous la rubrique: _Paris, 28 avril_:
                   M. le vicomte de Chateaubriand, ministre
                   plnipotentiaire de France  Berlin, est arriv
                   avant-hier  Paris. Le baptme du duc de Bordeaux
                   eut lieu  Notre-Dame le 1er mai 1821.]

                   [Note 287: M. de Villle sortit du ministre le 27
                   juillet 1821; Chateaubriand donna sa dmission
                   d'ambassadeur le 31 juillet.]

La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, aprs ma
prsentation, n'tait plus celle de Combourg; elle n'tait ni aussi
entire, ni aussi srieuse, et, pour tout dire, ni aussi force: il
m'tait loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille
chtelaine armorie, un vieux baron blasonn, gardant dans un manoir
fodal leur dernire fille et leur dernier fils, offraient ce que les
Anglais appellent des _caractres_: rien de provincial, de rtrci
dans cette vie, parce qu'elle n'tait pas la vie commune.

Chez mes soeurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on
allait dansant de voisins en voisins, jouant la comdie dont j'tais
quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir  Fougres la
socit d'une petite ville, les bals, les assembles, les dners, et
je ne pouvais pas, comme  Paris, tre oubli.

D'un autre ct, je n'avais pas vu l'arme, la cour, sans qu'un   (p. 215)
changement se ft opr dans mes ides: en dpit de mes gots
naturels, je ne sais quoi se dbattant en moi contre l'obscurit me
demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en
dtestation; l'instinct du gnie et de la beaut poussait Lucile sur
un plus grand thtre.

Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'tais averti
que cette existence n'tait pas ma destine.

Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny tait
charmante[288]. Mon rgiment avait chang de rsidence: le premier
bataillon tenait garnison au Havre, le second  Dieppe; je rejoignis
celui-ci: ma prsentation faisait de moi un personnage. Je pris got 
mon mtier; je travaillais  la manoeuvre; on me confia des recrues
que j'exerais sur les galets au bord de la mer: cette mer a form le
fond du tableau dans presque toutes les scnes de ma vie.

                   [Note 288: Marigny a beaucoup chang depuis
                   l'poque o ma soeur l'habitait. Il a t vendu et
                   appartient aujourd'hui  MM. de Pommereul, qui
                   l'ont fait rebtir et l'ont fort embelli. Ch.

                   C'est la nice de Chateaubriand, Mme
                   lisabeth-Ccile Geffelot de Marigny, marie 
                   Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui
                   vendit le chteau de Marigny au baron de Pommereul,
                   par contrat du 30 juin 1810. Le propritaire actuel
                   est M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul,
                   petit-fils de l'acqureur de 1810, mari le 9
                   juillet 1849  Mlle Marie-Thrse Macdonald de
                   Tarente, petite-fille du marchal duc de Tarente.]

La Martinire ne s'occupait  Dieppe ni de son homonyme
_Lamartinire_[289], ni du P. Simon, lequel crivait contre       (p. 216)
Bossuet, Port-Royal et les Bndictins[290], ni de l'anatomiste
Pecquet, que madame de Svign appelle le petit Pecquet[291]; mais La
Martinire tait amoureux  Dieppe comme  Cambrai: il dprissait aux
pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une
demi-toise de haut. Elle n'tait pas jeune: par un singulier hasard,
elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise,
Anne Cauchie, qui en 1645 tait ge de cent cinquante ans.

                   [Note 289: _La Martinire_ (Antoine-Augustin
                   _Bruzen_ de), n  Dieppe en 1673, mort  La Haye
                   le 19 juin 1749. Il a laiss un grand nombre
                   d'ouvrages, dont le principal: _Grand Dictionnaire
                   gographique et critique_ (La Haye, 1726-1730) ne
                   forme pas moins de 10 vol. in-fol. Il tait neveu
                   du P. Simon, dont la notice suit.]

                   [Note 290: _Simon_ (Richard), introducteur du
                   rationalisme dans l'exgse; n le 13 mai 1638 
                   Dieppe, o il est mort le 11 avril 1712. Il tait
                   membre de l'Oratoire. Aprs avoir enseign la
                   philosophie  Juilly et  Paris, il fut exclu de
                   son ordre pour avoir soutenu, dans son _Histoire
                   critique du Vieux Testament_ (1678), des opinions
                   qui suscitrent les critiques de Bossuet et des
                   solitaires de Port-Royal et le firent condamner par
                   le Saint-Sige. Voir _Port-Royal_, par
                   Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509.]

                   [Note 291: Jean _Pecquet_ (1622-1674), n  Dieppe
                   comme les deux prcdents. On lui doit plusieurs
                   dcouvertes importantes, entre autres celle du
                   rservoir du chyle, dit _Rservoir de Pecquet_. Il
                   tait membre de l'Acadmie des sciences. Mdecin et
                   ami de Fouquet, il tait aussi l'ami de Mme de
                   Svign, qui l'appela pour donner ses soins  Mme
                   de Grignan. Voir les _Lettres_ de Mme de Svign
                   des 22 dcembre 1664, de janvier 1665, du 19
                   novembre 1670 et du 11 juillet 1672.]

C'tait en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les
fentres de sa chambre, s'amusait  regarder les brlots se consumer
pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient t fidles 
Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait  ces peuples des
bndictions infinies, _malgr leur vilain langage normand_.

On retrouvait  Dieppe quelques redevances fodales que j'avais vu
payer  Combourg, il tait d au bourgeois Vauquelin trois ttes  (p. 217)
de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqus
de la plus ancienne monnaie connue.

Je revins passer un semestre  Fougres. L rgnait une fille noble,
appele mademoiselle de La Belinaye[292], tante de cette comtesse de
Tronjoli, dont j'ai dj parl. Une agrable laide, soeur d'un
officier au rgiment de Cond, attira mes admirations: je n'aurais pas
t assez tmraire pour lever mes voeux jusqu' la beaut; ce n'est
qu' la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un
respectueux hommage.

                   [Note 292: Rene-lisabeth de la Belinaye, fille
                   ane d'Armand Magdelon, comte de la Belinaye, et
                   de Marie-Thrse Frain de la Villegontier, ne 
                   Fougres le 28 janvier 1728, morte en la mme ville
                   le 19 juin 1816.--Sa soeur, Thrse de la Belinaye,
                   marie  Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rourie,
                   a t la mre du marquis Armand, le clbre
                   conspirateur.]

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la rsolution
d'abandonner la Bretagne. Elle dtermina Lucile  la suivre; Lucile, 
son tour, vainquit mes rpugnances: nous prmes la route de Paris;
douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couve.

Mon frre tait mari; il demeurait chez son beau-pre, le prsident
de Rosambo, rue de Bondy[293]. Nous convnmes de nous placer dans son
voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, log dans les
pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous
arrtmes un appartement dans ces mmes pavillons.

                   [Note 293: Je relve sur l'_Almanach royal_ de
                   1789, p. 294, la mention suivante: Cour de
                   Parlement. Grand'Chambre. Prsident... Messire
                   Louis Le Peletier de Rosambo, _rue de Bondy_.]

Madame de Farcy s'tait accointe, je ne sais comment, avec       (p. 218)
Delisle de Sales[294], lequel avait t mis jadis  Vincennes pour des
niaiseries philosophiques. A cette poque, on devenait un personnage
quand on avait barbouill quelques lignes de prose ou insr un
quatrain dans l'_Almanach des Muses_. Delisle de Sales, trs brave
homme, trs cordialement mdiocre, avait un grand relchement
d'esprit, et laissait aller sous lui ses annes; ce vieillard s'tait
compos une belle bibliothque avec ses ouvrages, qu'il brocantait 
l'tranger et que personne ne lisait  Paris. Chaque anne, au
printemps, il faisait ses remontes d'ides en Allemagne. Gras et
dbraill, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait
sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pense du
moment. Sur le pidestal de son buste en marbre, il avait trac de sa
main cette inscription, emprunte au buste de Buffon: _Dieu, l'homme,
la nature, il a tout expliqu_. Delisle de Sales tout expliqu! Ces
orgueils sont bien plaisants, mais bien dcourageants. Qui se peut
flatter d'avoir un talent vritable? Ne pouvons-nous pas tre, tous
tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable  celle
de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase
se croit un crivain de gnie, et n'est pourtant qu'un sot.

                   [Note 294: _Delisle de Sales_ (Jean-Baptiste
                   _Isoard_, dit), n en 1743  Lyon, mort le 22
                   septembre 1816. Quelques-unes de ses compilations
                   ne laissrent pas d'avoir un assez grand succs. Sa
                   _Philosophie de la nature, ou Trait de morale pour
                   l'espce humaine_ (1769) a obtenu sept ditions. La
                   dernire, publie en 1804, forme 10 vol. in-8.]

Si je me suis trop longuement tendu sur le compte du digne homme des
pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littrateur (p. 219)
que je rencontrai: il m'introduisit dans la socit des autres.

La prsence de mes deux soeurs me rendit le sjour de Paris moins
insupportable; mon penchant pour l'tude affaiblit encore mes dgots.
Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins
des Oliviers[295], qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en
moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'tre de bonne
compagnie. Flins me fit connatre Fontanes, son ami, qui est devenu le
mien.

                   [Note 295: _Flins des Oliviers_
                   (Claude-Marie-Louis-Emmanuel _Carbon de_), n en
                   1757  Reims, mort en 1806. La multiplicit de ses
                   noms lui attira cette pigramme de Lebrun:

                        Carbon de Flins des Oliviers
                        A plus de noms que de lauriers.

                   Ami de Fontanes, il rdigea avec lui, en 1789, le
                   _Journal de la Ville et des Provinces, ou le
                   Modrateur_. Il a fait jouer, non sans succs,
                   plusieurs comdies en vers. L'une d'elles, le
                   _Rveil d'pimnide  Paris ou les trennes de la
                   libert_, reprsente sur le Thtre-Franais, le
                   1er janvier 1790, obtint une vogue considrable,
                   justifie d'ailleurs par le mrite de la pice et
                   par son excellent esprit.]

Fils d'un matre des eaux et forts de Reims, Flins avait reu une
ducation nglige; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent.
On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de
gros yeux saillants, des cheveux hrisss, des dents sales, et malgr
cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui tait celui de
presque tous les gens de lettres de Paris  cette poque, mrite
d'tre racont.

Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez prs de La Harpe,
qui demeurait rue Gungaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par
la vertu d'une casaque de livre, le servaient; le soir, ils le
suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins (p. 220)
allait rgulirement au Thtre-Franais, alors plac  l'Odon[296],
et excellent surtout dans la comdie. Brizard venait  peine de
finir[297]; Talma commenait[298]; Larive, Saint-Phal, Fleury, Mol,
Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val[299],
Desgarcins, Olivier[300], taient dans toute la force du talent, en
attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prte  dbuter au
thtre Montansier[301]. Les actrices protgeaient les auteurs    (p. 221)
et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.

                   [Note 296: Le Thtre-Franais occupait, depuis
                   1782, la salle construite par ordre de Louis XVI,
                   d'aprs les plans des architectes Peyre et de
                   Wailly, prs le Luxembourg,  l'extrmit du
                   terrain qu'occupait le jardin de l'htel Cond. En
                   1798, ce thtre reut le nom d'Odon, parce que
                   des opras devaient former le fond de son
                   rpertoire. C'tait un souvenir classique du
                   thtre couvert de ce nom [Grec: deion] bti 
                   Athnes par Pricls pour les concours de musique.
                   La salle de 1782 fut incendie dans la nuit du 18
                   au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes
                   fondations par dcision du premier Consul, ce
                   thtre fut dtruit une seconde fois par le feu le
                   20 avril 1818. Louis XVIII le fit rebtir. C'est
                   l'Odon actuel.]

                   [Note 297: _Brizard_ (Jean-Baptiste _Britard_,
                   dit), n en 1721  Orlans, mort le 30 janvier
                   1791. Aprs avoir remport, comme tragdien, de
                   trs grands succs dans les pres nobles et les
                   rois, il s'tait retir, le 1er avril 1786, le mme
                   soir que le couple Prville et Mlle Fanier. Tous
                   parurent dans _la Partie de chasse de Henri IV_, au
                   milieu des bravos et de l'motion gnrale. (G.
                   Monval et P. Porel, _l'Odon_, tome I, p. 249.)]

                   [Note 298: Talma avait dbut, le 21 novembre 1787,
                   en jouant le rle de _Side_, dans le _Mahomet_, de
                   Voltaire. (G. Monval et P. Porel, _op. cit._, tome
                   I, page 57.)]

                   [Note 299: Mlle _Saint-Val_ cadette. Son ane
                   avait quitt la Comdie-Franaise en 1779.]

                   [Note 300: Mlle _Olivier_
                   (Jeanne-Adlade-Grardine), ne  Londres en 1765.
                   Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure
                   blonde et ses yeux noirs, elle avait cr, le 27
                   avril 1784, le rle de Chrubin dans le _Mariage de
                   Figaro_, et son succs avait presque gal celui de
                   Mlle Contat, qui jouait Suzanne.]

                   [Note 301: _Mars_ (Anne-Franoise-Hyppolyte
                   _Boutet_, dite Mlle), ne  Paris le 9 fvrier
                   1779, morte le 20 mars 1847. Elle tait fille de
                   l'acteur Boutet dit _Monvel_ et d'une actrice de
                   province, Marguerite Salvetat. Ne pouvant prendre,
                   au thtre, le nom de Monvel, elle prit celui de sa
                   mre, qui se faisait appeler Madame Mars. Ds l'ge
                   de treize ans, en 1792, elle dbuta dans des rles
                   d'enfants au _Thtre de mademoiselle Montansier_,
                   auquel tait attach son pre.--La salle de Mlle
                   Montansier est actuellement le _Thtre du
                   Palais-Royal_.]

Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de
crdit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livres
de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait
avec le prt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois
mois, revenait  Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait
son pre, ce qu'il avait dpos au mont-de-pit, et recommenait le
cercle de cette vie, toujours gai et bien reu.

       *       *       *       *       *

Dans le cours des deux annes qui s'coulrent depuis mon
tablissement  Paris jusqu' l'ouverture des tats gnraux, cette
socit s'largit. Je savais par coeur les lgies du chevalier de
Parny, et je les sais encore. Je lui crivis pour lui demander la
permission de voir un pote dont les ouvrages faisaient mes dlices;
il me rpondit poliment: je me rendis chez lui rue de Clry.

Je trouvai un homme assez jeune encore, de trs bon ton, grand,
maigre, le visage marqu de petite vrole[302]. Il me rendit ma
visite; je le prsentai  mes soeurs. Il aimait peu la socit    (p. 222)
et il en fut bientt chass par la politique: il tait alors du vieux
parti. Je n'ai point connu d'crivain qui ft plus semblable  ses
ouvrages: pote et crole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde,
une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit,
cherchait  glisser dans la vie sans tre aperu, sacrifiait tout  sa
paresse, et n'tait trahi dans son obscurit que par ses plaisirs qui
touchaient en passant sa lyre:

  Que notre vie heureuse et fortune
  Coule en secret, sous l'aile des amours,
  Comme un ruisseau qui, murmurant  peine,
  Et dans son lit resserrant tous ses flots,
  Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux.
  Et n'ose pas se montrer dans la plaine.

                   [Note 302: Le chevalier de Parny est grand, mince,
                   le teint brun, les yeux noirs enfoncs et fort
                   vifs. Nous tions lis. Il n'a pas de douceur dans
                   la conversation... Il m'a dit que les sites dcrits
                   par Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_ taient
                   faux: mais Parny enviait Bernardin. (Note
                   manuscrite de Chateaubriand, crite en 1798 sur un
                   exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire,
                   donn un jour par Chateaubriand  J.-B. Souli,
                   rdacteur de la _Quotidienne_, aprs avoir pass
                   dans la bibliothque de M. Aim-Martin, dans celle
                   de M. Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve,
                   est possd aujourd'hui par Mme la comtesse de
                   Chateaubriand.]

C'est cette impossibilit de se soustraire  son indolence qui, de
furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misrable
rvolutionnaire, insultant la religion perscute et les prtres 
l'chafaud, achetant son repos  tout prix, et prtant  la muse qui
chanta lonore le langage de ces lieux o Camille Desmoulins allait
marchander ses amours.

L'auteur de l'_Histoire de la littrature italienne_[303], qui
s'insinua dans la Rvolution  la suite de Chamfort, nous arriva  (p. 223)
par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguen vivait
dans le monde sur la rputation d'une pice de vers assez gracieuse,
_la Confession de Zulm_, qui lui valut une chtive place dans les
bureaux de M. de Necker; de l sa pice sur son entre au contrle
gnral. Je ne sais qui disputait  Ginguen son titre de gloire, _la
Confession de Zulm_; mais dans le fait il lui appartenait.

                   [Note 303: Guinguen.--Voir sur lui la note 2 de la
                   page 107.]

Le pote rennais savait bien la musique et composait des romances.
D'humble qu'il tait, nous vmes crotre son orgueil,  mesure qu'il
s'accrochait  quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des
tats gnraux, Chamfort l'employa  barbouiller des articles pour des
journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la
premire fdration il disait: Voil une belle fte; on devrait pour
mieux l'clairer brler quatre aristocrates aux quatre coins de
l'autel. Il n'avait pas l'initiative de ces voeux; longtemps avant lui,
le ligueur Louis Dorlans avait crit dans son _Banquet du comte
d'Arte_: qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres
protestants  l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV
dans le muids o l'on mettoit les chats.

Ginguen eut une connaissance anticipe des meurtres rvolutionnaires.
Madame Ginguen prvint mes soeurs et ma femme du massacre qui devait
avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait _cul-de-sac
Frou_, dans le voisinage du lieu o l'on devait gorger.

Aprs la Terreur, Ginguen devint quasi chef de l'instruction     (p. 224)
publique; ce fut alors qu'il chanta _l'Arbre de la libert_ au
Cadran-Bleu, sur l'air: _Je l'ai plant, je l'ai vu natre_. On le
jugea assez bat de philosophie pour une ambassade auprs d'un de ces
rois qu'on dcouronnait. Il crivait de Turin  M. de Talleyrand qu'il
avait _vaincu un prjug_: il avait fait recevoir sa femme _en
pet-en-l'air_  la cour[304]. Tomb de la mdiocrit dans
l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie
dans le ridicule, il a fini ses jours littrateur distingu comme
critique, et, ce qu'il y a de mieux, crivain indpendant dans la
_Dcade_[305] la nature l'avait remis  la place d'o la socit
l'avait mal  propos tir. Son savoir est de seconde main, sa     (p. 225)
prose lourde, sa posie correcte et quelquefois agrable.

                   [Note 304: Guinguen fut nomm, au commencement de
                   1798, ambassadeur de la Rpublique franaise 
                   Turin. C'tait, dit M. Ludovic Sciout (_le
                   Directoire_, tome III, p. 532), c'tait un vrai
                   Trissotin, un rvolutionnaire aussi sot
                   qu'insolent. Par affectation de simplicit, et
                   sans doute aussi par conomie, car il tenait
                   beaucoup  l'argent, il fit dispenser sa femme de
                   paratre en habit de cour aux audiences. Sans
                   perdre une heure, il dpcha au ministre des
                   relations extrieures un courrier extraordinaire,
                   porteur de la grande nouvelle: la citoyenne
                   ambassadrice est alle  la cour _en pet-en-l'air_!
                   Ce pauvre Guinguen avait compt sans son hte: le
                   ministre (c'tait Talleyrand) glissa aussitt dans
                   le _Moniteur_ la note suivante: Un ambassadeur de
                   la Rpublique a crit, dit-on, au ministre des
                   relations extrieures qu'il venait de remporter une
                   victoire signale sur l'tiquette d'une vieille
                   monarchie, en y faisant recevoir _l'ambassadrice en
                   habits bourgeois_. Le ministre lui a rpondu que la
                   Rpublique n'envoyait que des ambassadeurs, parce
                   qu'il n'y avait chez elle que des directeurs et
                   qu'on n'y connaissait de _directrices_ que celles
                   qui se trouvaient  la tte de quelques
                   spectacles. (_Moniteur_ du 26 juin 1798.)--A
                   quelques jours de l, Guinguen tait rappel.]

                   [Note 305: La _Dcade philosophique_, fonde le 10
                   floral an II (29 avril 1794). Guinguen en fut le
                   principal rdacteur. Il tait second par une
                   socit de rpublicains devenue en l'an V une
                   socit de gens de lettres. On remarquait, dans le
                   nombre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton,
                   Andrieux, etc. Peu aprs l'tablissement de
                   l'empire, le 10 vendmiaire an XIII (2 octobre
                   1804), la _Dcade_ changea son titre en celui de
                   _Revue philosophique, littraire et politique_.
                   Elle cessa de paratre en 1807. Lors de la
                   publication du _Gnie du christianisme_, la
                   _Dcade_ n'avait pas manqu de l'attaquer trs
                   vivement dans trois articles dus  la plume de
                   Guinguen et runis aussitt en brochure sous ce
                   titre: _Coup d'oeil rapide sur le Gnie du
                   christianisme, ou quelques pages sur les cinq
                   volumes in-8 publies sous ce titre par
                   Franois-Auguste Chateaubriand_.--Paris, de
                   l'imprimerie de la _Dcade_, etc., an X (1802),
                   in-8 de 92 pages.]

Ginguen avait un ami, le pote Le Brun[306]. Ginguen protgeait Le
Brun, comme un homme de talent, qui connat le monde, protge la
simplicit d'un homme de gnie; Le Brun,  son tour, rpandait ses
rayons sur les hauteurs de Ginguen. Rien n'tait plus comique que le
rle de ces deux compres, se rendant, par un doux commerce, tous les
services que se peuvent rendre deux hommes suprieurs dans des genres
divers.

                   [Note 306: Le Brun (Ponce-Denis _Escouchard_) dit
                   _Lebrun-Pindare_; n le 11 aot 1729  Paris, o il
                   est mort le 2 septembre 1807.]

Le Brun tait tout bonnement un faux monsieur de l'Empyre; sa verve
tait aussi froide que ses transports taient glacs. Son Parnasse,
chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des
livres entasss ple-mle sur le plancher, un lit de sangle dont les
rideaux, forms de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle
de fer rouill, et la moiti d'un pot  l'eau accote contre un
fauteuil dpaill. Ce n'est pas que Le Brun ne ft  son aise, mais
il tait avare et adonn  des femmes de mauvaise vie[307].       (p. 226)

                   [Note 307: Dj, en 1798, dans une note manuscrite
                   de son exemplaire de l'_Essai_, Chateaubriand avait
                   trac de Le Brun ce joli croquis: Le Brun a toutes
                   les qualits du lyrique. Ses yeux sont pres, ses
                   tempes chauves, sa taille leve. Il est maigre,
                   ple, et quand il rcite son _Exegi monumentum_, on
                   croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le
                   Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait compos
                   quelques vers, et c'est toujours dans son lit,
                   entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit
                   divin le visite. Quand j'allais le voir le matin,
                   je le trouvais entre trois ou quatre pots sales
                   avec une vieille servante qui faisait son mnage:
                   Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit
                   quelque chose! oh! si vous l'entendiez! Et il se
                   mettait  _tonner_ sa strophe, tandis que son
                   perruquier, qui enrageait, lui disait: Monsieur,
                   tournez donc la tte! et avec ses deux mains il
                   inclinait la tte de Le Brun, qui oubliait bientt
                   le perruquier et recommenait  gesticuler et
                   dclamer.]

Au souper _antique_ de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de
Pindare[308]. Parmi ses posies lyriques, on trouve des strophes
nergiques ou lgantes, comme dans l'ode sur le vaisseau _le Vengeur_
et dans l'ode sur _les Environs de Paris_. Ses lgies sortent de sa
tte, rarement de son me; il a l'originalit recherche, non
l'originalit naturelle; il ne cre rien qu' force d'art; il se
fatigue  pervertir le sens des mots et  les conjoindre par des
alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le
satire; son ptre sur _la bonne et la mauvaise plaisanterie_ a joui
d'un renom mrit. Quelques-unes de ces pigrammes sont  mettre
auprs de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il
faut encore lui rendre une autre justice: il fut indpendant sous
Bonaparte, et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos         (p. 227)
liberts, des vers sanglants[309].

                   [Note 308: Sur le souper antique de M. de
                   Vaudreuil, voyez les _Souvenirs_ de Mme
                   Lebrun-Vige. Le Brun, coiff du laurier de
                   Pindare, y rcita des imitations d'Anacron.]

                   [Note 309: Il est bien vrai que Le Brun a crit des
                   vers sanglants contre Bonaparte; mais ces vers, il
                   les a tenus secrets, tandis qu'il avait bien soin
                   de publier ceux o il clbrait ce mme Bonaparte.
                   Il s'tait tout  fait, et ds le premier jour,
                   dit Sainte-Beuve, ralli  Bonaparte, qui lui avait
                   accord une grosse pension 6,000 francs. Il a lou
                   le hros, comme il avait dj lou indiffremment
                   Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robespierre, sans
                   prjudice des petites pigrammes qu'il se passait
                   dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.
                   _Causeries du lundi_, V. 134.]

Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je
connus  Paris  cette poque tait Chamfort[310]; atteint de la
maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le
hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons o il
tait admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des
moeurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du
talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la
postrit. Quand il vit que sous la Rvolution il n'arrivait  rien,
il tourna contre lui-mme les mains qu'il avait leves sur la socit.
Le bonnet rouge ne parut plus  son orgueil qu'une autre espce de
couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat
et les Robespierre taient les grands seigneurs. Furieux de retrouver
l'ingalit des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes,
condamn  n'tre encore qu'un _vilain_ dans la fodalit des
bourreaux, il se voulut tuer pour chapper aux supriorits du    (p. 228)
crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la
confondent avec le nant[311].

                   [Note 310: _Chamfort_ (Sbastien-Roch Nicolas,
                   dit), n prs de Clermont en Auvergne en 1741, mort
                    Paris, sous la Terreur, victime de cette
                   rvolution dont il avait t l'un des adeptes les
                   plus fanatiques.]

                   [Note 311: Arrt une premire fois et enferm aux
                   Madelonnettes, ramen bientt dans son appartement
                   de la Bibliothque nationale, mais plac sous la
                   surveillance d'un gendarme, le jour o on avait
                   voulu le conduire en prison, pour la seconde fois,
                   Chamfort avait voulu se tuer. Il s'tait tir un
                   coup de pistolet, qui lui avait seulement fracass
                   le bout du nez et crev un oeil. Il avait pris
                   alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y
                   revenant  plusieurs reprises et se mettant en
                   lambeaux toutes les chairs; enfin cette seconde
                   tentative ayant manqu comme la premire, il
                   s'tait port plusieurs coups vers le coeur; puis
                   par un dernier effort, il avait tch de se couper
                   les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les veines.
                   La mort s'tait ri de lui, selon le mot de
                   Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement
                   quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794.--En
                   1797, dans son _Essai sur les Rvolutions_,
                   Chateaubriand avait trac de Chamfort un portrait
                   qui doit tre rapproch de celui des _Mmoires_.
                   Chamfort, crivait-il, tait d'une taille
                   au-dessus de la mdiocre, un peu courb, d'une
                   figure ple, d'un teint maladif. Son oeil bleu,
                   souvent froid et couvert dans le repos, lanait
                   l'clair quand il venait  s'animer. Des narines un
                   peu ouvertes donnaient  sa physionomie
                   l'expression de la sensibilit et de l'nergie. Sa
                   voix tait flexible, ses modulations suivaient les
                   mouvements de son me, mais dans les derniers temps
                   de mon sjour  Paris, elle avait pris de
                   l'asprit, et on y dmlait l'accent agit et
                   imprieux des factions... Ceux qui ont approch M.
                   Chamfort savent qu'il avait dans la conversation
                   tout le mrite qu'on retrouve dans ses crits. Je
                   l'ai souvent vu chez M. Guinguen, et plus d'une
                   fois il m'a fait passer d'heureux moments,
                   lorsqu'il consentait, avec une petite socit
                   choisie,  accepter un souper dans ma famille.
                   _Essai_, livre I, premire partie, chapitre XXIV.]

Je n'ai connu l'abb Delille[312] qu'en 1798  Londres, et n'ai vu ni
Rulhire, qui vit par madame d'Egmont et qui la fait vivre[313],  (p. 229)
ni Palissot[314], ni Beaumarchais[315], ni Marmontel[316]. Il en est
ainsi de Chnier[317] que je n'ai jamais rencontr, qui m'a beaucoup
attaqu, auquel je n'ai jamais rpondu, et dont la place  l'Institut
devait produire une des crises de ma vie.

                   [Note 312: _Delille_ (Jacques), n le 22 juin 1738
                    Aigueperse (Auvergne), mort le 1er mai 1813.]

                   [Note 313: _Rulhire_ (Claude-Carloman de), n en
                   1735  Bondy, prs Paris, mort le 30 janvier 1791.
                   Mme d'Egmont tait la fille du marchal de
                   Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit 
                   Rulhire la plume  la main. En 1760, il avait
                   suivi, en qualit de secrtaire, le baron de
                   Breteuil, qui venait d'tre nomm ministre
                   plnipotentiaire en Russie. Il assista de prs,
                   dit Sainte-Beuve,  la rvolution qui, en 1762,
                   prcipita Pierre III et mit Catherine II sur le
                   trne. Il s'appliqua, suivant la nature de son
                   esprit observateur,  tout deviner,  tout dmler
                   dans cet vnement extraordinaire, et il en fit, 
                   son retour  Paris, des rcits qui charmrent la
                   socit. La comtesse d'Egmont, qui tait la
                   divinit de Rulhire, lui demanda d'crire ce qu'il
                   contait si bien: il lui obit, et, une fois la
                   relation crite, l'amour-propre d'auteur
                   l'emportant sur la prudence du diplomate, les
                   lectures se multiplirent. Elles firent vnement.
                   _Causeries du lundi_, tome IV, p. 436.]

                   [Note 314: _Palissot de Montenoy_ (Charles), n le
                   3 janvier 1730  Nancy, mort le 15 juin 1814;
                   auteur de la comdie des _Philosophes_ (1760) et du
                   pome de la _Dunciade ou la guerre des sots_
                   (1764).]

                   [Note 315: _Beaumarchais_ (Pierre-Augustin _Caron_
                   de), n le 24 janvier 1732, mort le 19 mai 1799.]

                   [Note 316: _Marmontel_ (Jean-Franois), n le 11
                   juillet 1723  Bort (Limousin), mort le 31 dcembre
                   1799.]

                   [Note 317: _Chnier_ (Marie-Joseph de), n le 28
                   aot 1764  Constantinople, mort le 10 janvier
                   1811. Chateaubriand fut appel  le remplacer comme
                   membre de la seconde classe de l'Institut;
                   l'Acadmie franaise n'avait pas encore recouvr
                   son titre, que la Restauration allait bientt lui
                   rendre (Ordonnance royale du 21 mars 1816).]

Lorsque je relis la plupart des crivains du XVIIIe sicle, je suis
confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations.
Soit que la langue ait avanc, soit qu'elle ait rtrograd, soit que
nous ayons march vers la civilisation, ou battu en retraite vers (p. 230)
la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'us, de
pass, de grisaill, d'inanim, de froid dans les auteurs qui firent
les dlices de ma jeunesse. Je trouve mme dans les plus grands
crivains de l'ge voltairien des choses pauvres de sentiment, de
pense et de style.

A qui m'en prendre de mon mcompte? J'ai peur d'avoir t le premier
coupable; novateur n, j'aurai peut-tre communiqu aux gnrations
nouvelles la maladie dont j'tais atteint. pouvant, j'ai beau crier
 mes enfants; N'oubliez pas le franais! Ils me rpondent comme le
Limousin  Pantagruel: qu'ils viennent de l'alme, inclyte et clbre
acadmie que l'on vocite Lutce[318].

                   [Note 318: _Rabelais_, livre II, chapitre VI:
                   _Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui
                   contrefaisait le langaige franois_.]

Cette manire de grciser et de latiniser notre langue n'est pas
nouvelle, comme on le voit: Rabelais la gurit, elle reparut dans
Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscit par la
science; nos rvolutionnaires, grands Grecs par nature, ont oblig nos
marchands et nos paysans  apprendre les hectares, les hectolitres,
les kilomtres, les millimtres, les dcagrammes: la politique a
_ronsardis_.

J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur
lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter  la galerie de mes
portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet
excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre
que je me liai avec lui d'une amiti toujours accrue par la mauvaise
fortune, jamais diminue par la bonne; je vous en entretiendrai   (p. 231)
plus tard dans toute l'effusion de mon coeur. Je n'aurai  peindre que
des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est
survenue au moment o mes souvenirs me conduisaient  retracer le
commencement de sa vie[319]. Notre existence est d'une telle fuite,
que si nous n'crivons pas le soir l'vnement du matin, le travail
nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre  jour. Cela
ne nous empche pas de gaspiller nos annes, de jeter au vent ces
heures qui sont pour l'homme les semences de l'ternit.

                   [Note 319: Chateaubriand crivait cette page au
                   mois de juin 1821: Fontanes tait mort le 17 mars
                   prcdent.]

       *       *       *       *       *

Si mon inclination et celle de mes deux soeurs m'avaient jet dans
cette socit littraire, notre position nous forait d'en frquenter
une autre; la famille de la femme de mon frre fut naturellement pour
nous le centre de cette dernire socit.

Le prsident Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de
courage[320], tait, quand j'arrivai  Paris, un modle de lgret. A
cette poque, tout tait drang dans les esprits et dans les moeurs,
symptme d'une rvolution prochaine. Les magistrats rougissaient de
porter la robe et tournaient en moquerie la gravit de leurs pres.
Les Lamoignon, les Mol, les Sguier, les d'Aguesseau voulaient
combattre et ne voulaient plus juger. Les prsidentes, cessant d'tre
de vnrables mres de famille, sortaient de leurs sombres htels pour
devenir femmes  brillantes aventures. Le prtre, en chaire,      (p. 232)
vitait le nom de Jsus-Christ et ne parlait que du _lgislateur des
chrtiens_; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir
glissait de toutes les mains. Le suprme bon ton tait d'tre
Amricain  la ville, Anglais  la cour, Prussien  l'arme; d'tre
tout, except Franais. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait,
n'tait qu'une suite d'inconsquences. On prtendait garder des abbs
commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait
tre officier s'il n'tait gentilhomme, et l'on dblatrait contre la
noblesse; on introduisait l'galit dans les salons et les coups de
bton dans les camps.

                   [Note 320: Il fut guillotin le 1er floral an II
                   (20 avril 1794).]

M. de Malesherbes avait trois filles[321], mesdames de Rosambo,
d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de prfrence madame de Rosambo,
 cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le
prsident de Rosambo avait galement trois filles, mesdames de
Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville[322], et un fils dont      (p. 233)
l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrtienne[323]. M.
de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et
arrire-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Rvolution,
je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout chauff de politique,
jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma
belle-soeur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les
enfants ameuts. 'aurait t du reste un homme assez vulgaire dans
ses manires, s'il n'et eu certaine brusquerie qui le sauvait de
l'air commun:  la premire phrase qui sortait de sa bouche, on
sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat suprieur. Ses vertus
naturelles s'taient un peu entaches d'affectation par la philosophie
qu'il y mlait. Il tait plein de science, de probit et de courage;
mais bouillant, passionn au point qu'il me disait un jour en     (p. 234)
parlant de Condorcet: Cet homme a t mon ami; aujourd'hui, je ne me
ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien[324]. Les flots de la
Rvolution le dbordrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme
serait demeur cach dans ses mrites, si le malheur ne l'et dcel 
la terre. Un noble Vnitien perdit la vie en retrouvant ses titres
dans l'boulement d'un vieux palais.

                   [Note 321: Il doit y avoir l une erreur de plume.
                   Malesherbes n'a eu que deux filles: Marie-Thrse,
                   ne le 6 fvrier 1756, marie le 30 mai 1769 
                   Louis Le Peletier, seigneur de
                   Rosambo;--Franoise-Pauline, ne le 15 juillet
                   1758, marie le 22 janvier 1775 
                   Charles-Philippe-Simon de
                   Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de camp du
                   rgiment d'Orlans dragons.]

                   [Note 322: Les trois filles du prsident de Rosambo
                   pousrent le frre de Chateaubriand, le comte
                   Lepelletier d'Aunay et le comte de Tocqueville. N
                   le 3 aot 1772, d'abord sous-lieutenant au rgiment
                   de Vexin, puis soldat dans la garde
                   constitutionnelle de Louis XVI, M. de Tocqueville
                   quitta la France pendant la priode
                   rvolutionnaire. Sous la Restauration, il
                   administra successivement, comme prfet, les
                   dpartements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la
                   Cte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de
                   Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la
                   Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il
                   fut exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de
                   l'article 68 de la nouvelle charte. Il a publi
                   divers ouvrages: _Histoire philosophique du rgne
                   de Louis XV; Coup d'oeil sur le rgne de Louis
                   XVI_, etc. Il est mort  Clairoix (Oise) le 9 juin
                   1856. De son mariage avec Mlle de Rosambo naquit,
                   le 29 juillet 1805,  Verneuil (Seine-et-Oise), le
                   futur auteur de la _Dmocratie en Amrique_, Alexis
                   de Tocqueville.--Le comte de Tocqueville et sa
                   femme avaient t emprisonns en mme temps que
                   Malesherbes. On lit  ce sujet dans un article de
                   Chateaubriand (_le Conservateur_, mars 1819): M.
                   de Tocqueville, qui a pous une autre petite-fille
                   de M. de Malesherbes, m'a racont que cet homme
                   admirable, la veille de sa mort, lui dit: Mon ami,
                   si vous avez des enfants, levez-les pour en faire
                   des chrtiens; il n'y a que cela de bon.]

                   [Note 323: Louis _Le Peletier_, vicomte de
                   _Rosambo_, n  Paris le 23 juin 1777. Nomm pair
                   de France le 17 aot 1815, le mme jour que
                   Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre
                   haute, au mois d'aot 1830, ne voulant pas prter
                   serment de fidlit au nouveau roi. D'une pit
                   trs vive, il tait entr dans la Congrgation en
                   1814. Il est mort au chteau de Saint-Marcel
                   (Ardche), le 30 septembre 1858.]

                   [Note 324: A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a
                   dit, dans son article sur _Condorcet_: Dans sa
                   colre d'honnte homme, Malesherbes a profr sur
                   Condorcet des paroles d'excration qu'on a
                   retenues. Noble vieillard, ces paroles n'taient
                   pas dignes d'une bouche telle que la vtre; mais le
                   vrai coupable est celui qui a pu vous les
                   arracher! _Causeries du lundi_, tome III, p. 274.]

Les franches faons de M. de Malesherbes m'trent toute contrainte.
Il me trouva quelque instruction; nous nous touchmes par ce premier
point: nous parlions de botanique et de gographie, sujets favoris de
ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conus
l'ide de faire un voyage dans l'Amrique du Nord, pour dcouvrir la
mer vue par Hearne et depuis par Mackensie[325]. Nous nous entendions
aussi en politique: les sentiments gnreux du fond de nos premiers
troubles allaient  l'indpendance de mon caractre; l'antipathie
naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force  ce penchant.
J'tais du ct de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre
M. de Rosambo et contre mon frre,  qui l'on donna le surnom de
_l'enrag_ Chateaubriand. La Rvolution m'aurait entran, si elle
n'et dbut par des crimes: je vis la premire tte porte au bout
d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera  mes yeux  (p. 235)
un objet d'admiration et un argument de libert; je ne connais rien de
plus servile, de plus mprisable, de plus lche, de plus born qu'un
terroriste. N'ai-je pas rencontr en France toute cette race de Brutus
au service de Csar et de sa police? Les niveleurs, rgnrateurs,
gorgeurs, taient transforms en valets, espions, sycophantes, et
moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen ge!

                   [Note 325: Dans ces dernires annes, navigue par
                   le capitaine Franklin et le capitaine Parry. (Note
                   de Genve, 1831.) Ch.]

Enfin, ce qui m'attacha davantage  l'illustre vieillard, ce fut sa
prdilection pour ma soeur: malgr la timidit de la comtesse Lucile,
on parvint,  l'aide d'un peu de vin de Champagne,  lui faire jouer
un rle dans une petite pice,  l'occasion de la fte de M. de
Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en
avait la tte tourne. Il poussait plus que mon frre mme  sa
translation du chapitre d'Argentire  celui de Remiremont, o l'on
exigeait les preuves rigoureuses et difficile _des seize quartiers_.
Tout philosophe qu'il tait, M. de Malesherbes avait  un haut degr
les principes de la naissance[326].

                   [Note 326: Dans l'_Essai sur les Rvolutions_, sous
                   l'impression encore rcente du supplice de
                   Malesherbes et de presque tous les siens,
                   Chateaubriand avait trac du dfenseur de Louis XVI
                   un loquent et admirable portrait, que ne fait
                   point plir celui des _Mmoires_. On trouvera ce
                   premier portrait de Malesherbes  l'_Appendice_, N
                   VIII: _M. de Malesherbes_.]

Il faut tendre dans l'espace d'environ deux annes cette peinture des
hommes et de la socit  mon apparition dans le monde, entre la
clture de la premire assemble de Notables, le 25 mai 1787, et
l'ouverture des tats gnraux, le 5 mai 1789. Pendant ces deux   (p. 236)
annes, mes soeurs et moi nous n'habitmes constamment ni Paris, ni le
mme lieu dans Paris. Je vais maintenant rtrograder et ramener mes
lecteurs en Bretagne.

Du reste, j'tais toujours affol de mes illusions; si mes bois me
manquaient, les temps passs, au dfaut des lieux lointains, m'avaient
ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de
Saint-Germain-des-Prs, dans les clotres des couvents, dans les
caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans
les petites rues de la Cit,  la porte obscure d'Hlose, je revoyais
mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et
parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle tait ple, elle me
regardait avec des yeux tristes; ce n'tait plus que l'ombre ou les
mnes du rve que j'avais aim.

       *       *       *       *       *

Mes diffrentes rsidences en Bretagne, dans les annes 1787 et 1788,
commencrent mon ducation politique. On retrouvait dans les tats de
province le modle des tats gnraux: aussi les troubles particuliers
qui annoncrent ceux de la nation clatrent-ils dans deux pays
d'tats, la Bretagne et le Dauphin.

La transformation qui se dveloppait depuis deux cents ans touchait 
son terme: la France passe de la monarchie fodale  la monarchie des
tats gnraux, de la monarchie des tats gnraux  la monarchie des
parlements, de la monarchie des parlements  la monarchie absolue,
tendait  la monarchie reprsentative,  travers la lutte de la
magistrature contre la puissance royale.

Le parlement Maupeou, l'tablissement des assembles              (p. 237)
provinciales, avec le vote par tte, la premire et la seconde
assemble des Notables, la Cour plnire, la formation des grands
baillages, la rintgration civile des protestants, l'abolition
partielle de la torture, celle des corves, l'gale rpartition du
payement de l'impt, taient des preuves successives de la rvolution
qui s'oprait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits:
chaque vnement paraissait un accident isol. A toutes les priodes
historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un
point, on n'aperoit pas les rayons convergeant au centre de tous les
autres points; on ne remonte pas jusqu' l'agent cach qui donne la
vie et le mouvement gnral, comme l'eau ou le feu dans les machines:
c'est pourquoi au dbut des rvolutions, tant de personnes croient
qu'il suffirait de briser telle roue pour empcher le torrent de
couler ou la vapeur de faire explosion.

Le XVIIIe sicle, sicle d'action intellectuelle, non d'action
matrielle, n'aurait pas russi  changer si promptement les lois,
s'il n'et rencontr son vhicule: les parlements, et notamment le
parlement de Paris, devinrent les instruments du systme
philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frntique, si elle
n'est pas loge dans une assemble qui la rend pouvoir, la munit d'une
volont, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours
par des corps lgaux ou illgaux qu'arrivent et arriveront les
rvolutions.

Les parlements avaient leur cause  venger: la monarchie absolue leur
avait ravi une autorit usurpe sur les tats gnraux. Les       (p. 238)
enregistrements forcs, les lits de justice, les exils, en rendant les
magistrats populaires, les poussaient  demander des liberts dont au
fond ils n'taient pas sincres partisans. Ils rclamaient les tats
gnraux, n'osant avouer qu'ils dsiraient pour eux-mmes la puissance
lgislative et politique; ils htaient de la sorte la rsurrection
d'un corps dont ils avaient recueilli l'hritage, lequel, en reprenant
la vie, les rduirait tout d'abord  leur propre spcialit, la
justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intrt,
qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rtablit les
parlements qui le forcrent  appeler les tats gnraux; les tats
gnraux, transforms en assemble nationale et bientt en Convention,
dtruisirent le trne et les parlements, envoyrent  la mort et les
juges et le monarque de qui manait la justice. Mais Louis XVI et les
parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils taient, sans le
savoir, les moyens d'une rvolution sociale.

L'ide des tats gnraux tait donc dans toutes les ttes, seulement
on ne voyait pas o cela allait. Il tait question, pour la foule, de
combler un dficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait
de faire disparatre. Un remde si violent, appliqu  un mal si
lger, prouve qu'on tait emport vers des rgions politiques
inconnues. Pour l'anne 1786, seule anne dont l'tat financier soit
bien avr, la recette tait de 412,924,000 livres, la dpense de
593,542,000 livres; dficit 180,018,000 livres, rduit  140 millions,
par 40,018,000 livres d'conomie. Dans ce budget, la maison du roi est
porte  l'immense somme de 37,200,000 livres: les dettes des     (p. 239)
princes, les acquisitions de chteaux et les dprdations de la cour
taient la cause de cette surcharge.

On voulait avoir les tats gnraux dans leur forme de 1614. Les
historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on
n'avait jamais ou parler des tats gnraux, ni rclamer leur
convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du
clerg, runis  Paris, demandrent les tats gnraux. Il existe un
gros recueil des actes et des discours faits et prononcs alors. Le
parlement de Paris, tout-puissant  cette poque, loin de seconder le
voeu des deux premiers ordres, cassa leurs assembles comme illgales;
ce qui tait vrai.

Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait
grave chapp  ceux qui se sont mls et qui se mlent d'crire
l'histoire de France, sans la savoir. On parle des _trois ordres_,
comme constituant essentiellement les tats dits gnraux. Eh bien,
il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des dputs que
pour _un_ ou _deux_ ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en
nomma ni pour le clerg ni pour la noblesse: le bailliage de
Chteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clerg ni pour le
tiers tat: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la
Haute-Marche, Chtellerault, firent dfaut pour le clerg, et
Montdidier et Roye pour la noblesse. Nanmoins, les tats de 1614
furent appels _tats gnraux_. Aussi les anciennes chroniques,
s'exprimant d'une manire plus correcte, disent, en parlant de nos
assembles nationales, ou les _trois tats_, ou les _notables
bourgeois_, ou les _barons et les vques_, selon l'occurrence, et
elles attribuent  ces assembles ainsi composes la mme force   (p. 240)
lgislative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout
convoqu qu'il tait, ne dputait pas, et cela par une raison
inaperue, mais fort naturelle. Le tiers s'tait empar de la
magistrature, il en avait chass les gens d'pe; il y rgnait d'une
manire absolue, except dans quelques parlements nobles, comme juge,
avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles
et criminelles, et,  l'aide de l'usurpation parlementaire, il
exerait mme le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie
des citoyens relevaient de lui: tout obissait  ses arrts, toute
tte tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait
isolment d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller
chercher une faible portion de cette puissance dans des assembles o
il n'avait paru qu' genoux?

Le peuple, mtamorphos en moine, s'tait rfugi dans les clotres,
et gouvernait la socit par l'opinion religieuse; le peuple,
mtamorphos en collecteur et en banquier, s'tait rfugi dans la
finance, et gouvernait la socit par l'argent; le peuple,
mtamorphos en magistrat, s'tait rfugi dans les tribunaux, et
gouvernait la socit par la loi. Ce grand royaume de France,
aristocrate dans ses parties ou ses provinces, tait dmocrate dans
son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait
 merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui
explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de
France  faire, ou plutt l'histoire de France n'est pas faite.

Toutes les grandes questions mentionnes ci-dessus taient        (p. 241)
particulirement agites dans les annes 1786, 1787 et 1788. Les ttes
de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacit naturelle, dans les
privilges de la province, du clerg et de la noblesse, dans les
collisions du parlement et des tats, abondante matire
d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la
Bretagne[327], avait augment les divisions en favorisant la cause du
tiers tat. M. de Montmorin[328] et M. de Thiard taient des
commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La
noblesse se coalisait avec le parlement, qui tait noble; tantt elle
rsistait  M. Necker[329],  M. de Calonne,  l'archevque de
Sens[330]; tantt elle repoussait le mouvement populaire, que sa
rsistance premire avait favoris. Elle s'assemblait,            (p. 242)
dlibrait, protestait; les communes ou municipalits s'assemblaient,
dlibraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulire
du _fouage_, en se mlant aux affaires gnrales, avait accru les
inimitis. Pour comprendre ceci, il est ncessaire d'expliquer la
constitution du duch de Bretagne.

                   [Note 327: Charles-Alexandre de _Calonne_;
                   (1734-1802), contrleur gnral des finances de
                   1783  1785. Il avait t en 1766 procureur gnral
                   de la commission institue pour examiner la
                   conduite de La Chalotais.]

                   [Note 328: _Montmorin-Saint-Hrem_ (Armand-Marc,
                   comte de), n le 13 octobre 1746. Menin du Dauphin,
                   depuis Louis XVI, il avait dbut dans la carrire
                   politique comme diplomate et avait rempli auprs du
                   roi d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en
                   France, il fut nomm commandant pour le roi en
                   Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces fonctions
                   jusqu'au commencement de 1787. Ministre des
                   affaires trangres, du 18 fvrier 1787 au 11
                   juillet 1789, et du 17 juillet 1789 au 20 novembre
                   1791, dnonc par les journalistes du parti de la
                   Gironde comme l'un des membres du prtendu _comit
                   autrichien_, emprisonn  l'Abbaye aprs le 10
                   aot, il fut gorg le 2 septembre 1792. Le comte
                   de Montmorin tait le pre de Mme de Beaumont, qui
                   a tenu une si grande place dans la vie de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 329: _Necker_ (Jacques), contrleur gnral
                   des finances, (n  Genve le 30 septembre 1732,
                   mort  Coppet le 9 avril 1814).]

                   [Note 330: tienne-Charles de _Lomnie de Brienne_,
                   archevque de Sens (1727-1794): il tait premier
                   ministre lors de la Convocation des tats-Gnraux,
                   mais fut forc de donner sa dmission, le 25 aot
                   1789. Arrt  Sens le 9 novembre 1793 et jet en
                   prison, il fut, au mois de fvrier 1794, remis chez
                   lui avec des gardes qui ne le perdaient pas de vue.
                   Son frre, le comte de Brienne, ancien ministre de
                   la guerre, l'tant venu voir, on arrta le
                   ci-devant comte, et, du mme coup, l'archevque,
                   les trois Lomnie ses neveux, dont l'un son
                   coadjuteur, et Mme de Canisy, sa nice. Ils
                   devaient tous, en vertu d'un ordre du Comit de
                   sret gnrale, tre conduits le lendemain 
                   Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans
                   la chambre de l'archevque, on le trouva mort.
                   (Voir les _Mmoires de Morellet_, tome II, p.
                   15.)--Le comte de Lomnie de Brienne; ses trois
                   neveux, l'abb Martial de Lomnie, Franois de
                   Lomnie, capitaine de chasseurs, Charles de
                   Lomnie, chevalier de Saint-Louis et de
                   Cincinnatus; sa nice, Mme de Canisy, furent
                   guillotins tous les cinq, le 21 floral an II, 10
                   mai 1794.]

Les tats de Bretagne ont plus ou moins vari dans leur forme, comme
tous les tats de l'Europe fodale, auxquels ils ressemblaient.

Les rois de France furent substitus aux droits des ducs de Bretagne.
Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas
seulement la Bretagne en dot  la couronne de Charles VIII et de Louis
XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut termin
un diffrend qui remontait  Charles de Blois et au comte de Montfort.
La Bretagne prtendait que les filles hritaient au duch; la France
soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que
celle-ci venant  s'teindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait
retour  la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII,
se cdrent mutuellement leurs droits ou prtentions. Claude      (p. 243)
fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de Franois Ier, laissa
en mourant le duch de Bretagne  son mari. Franois Ier, d'aprs la
prire des tats assembles  Vannes, unit, par dit publi  Nantes
en 1532, le duch de Bretagne  la couronne de France, garantissant 
ce duch ses liberts et privilges.

A cette poque, les tats de Bretagne taient runis tous les ans:
mais en 1630 la runion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait
l'ouverture des tats. Les trois ordres s'assemblaient selon les
lieux, dans une glise ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre
dlibrait  part: c'taient trois assembles particulires avec leurs
diverses temptes, qui se convertissaient en ouragan gnral quand le
clerg, la noblesse et le tiers venaient  se runir. La cour
soufflait la discorde, et dans ce champ resserr, comme dans une plus
vaste arne, les talents, les vanits et les ambitions taient en jeu.

Le pre Grgoire de Rostrenen, capucin, dans la ddicace de son
_Dictionnaire franais-breton_[331], parle de la sorte  nos seigneurs
les tats de Bretagne:

     S'il ne convenait qu' l'orateur romain de louer dignement  (p. 244)
     l'auguste assemble du snat de Rome, me convenait-il de hasarder
     l'loge de votre auguste assemble, qui nous retrace si dignement
     l'ide de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de
     majestueux et de respectable?

                   [Note 331: _Rostrenen_ Grgoire de, capucin et
                   prdicateur. Le savant diteur de la _Biographie
                   bretonne_, M. Paul Levot, n'a pu dcouvrir ni la
                   date et le lieu de sa naissance, ni la date et le
                   lieu de sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire
                   paru en 1732  Rennes, chez l'imprimeur Julien
                   Vatar, sous ce titre: _Dictionnaire
                   franois-celtique ou franois-breton, ncessaire 
                   tous ceux qui veulent traduire le franois en
                   celtique ou en langage breton, pour prcher,
                   catchiser et confesser, selon les diffrents
                   dialectes de chaque diocse; utile et curieux pour
                   s'instruire  fond de la langue bretonne, et pour
                   trouver l'tymologie de plusieurs mots franois et
                   bretons, de noms propres de villes et de
                   maisons_.]

Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que
Gomer, fils an de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons,
malgr leur taille, descendent des gants. Malheureusement, les
enfants bretons de Gomer, longtemps spars de la France, ont laiss
dprir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles
ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant 
l'histoire gnrale, manquent trop souvent de cette authenticit 
laquelle les dchiffreurs de diplmes attachent de leur ct beaucoup
trop de prix.

Le temps de la tenue des tats en Bretagne tait un temps de galas et
de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le
prsident de la noblesse, on mangeait chez M. le prsident du clerg,
on mangeait chez M. le trsorier des tats, on mangeait chez M.
l'intendant de la province, on mangeait chez M. le prsident du
parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de
rfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des
Duguay-Trouin matelots, portant au ct leur pe de fer  vieille
garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant
aux tats en personne ne ressemblaient pas mal  une dite de Pologne,
de la Pologne  pied, non  cheval, dite de Scythes, non de
Sarmates.

Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient.     (p. 245)
Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces
danses. Madame de Svign a peint nos ripailles politiques au milieu
des landes, comme ces festins des fes et des sorciers qui avaient
lieu la nuit sur les bruyres:

     Vous aurez maintenant, crit-elle, des nouvelles de nos tats
     pour votre peine d'tre Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche
     au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire  Vitr: le lundi
     matin il m'crivit une lettre; j'y fis rponse par aller dner
     avec lui. On mange  deux tables dans le mme lieu: il y a
     quatorze couverts  chaque table: Monsieur en tient une, et
     Madame l'autre. La bonne chre est excessive, on remporte les
     plats de rti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il
     faut faire hausser les portes. Nos pres ne prvoyaient pas ces
     sortes de machines, puisque mme ils ne comprenaient pas qu'il
     fallt qu'une porte ft plus haute qu'eux... Aprs le dner, MM.
     de Lomaria et Cotlogon dansrent avec deux Bretonnes des
     passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les
     courtisans n'ont pas  beaucoup prs: ils y font des pas de
     Bohmiens et de Bas-Bretons avec une dlicatesse et une justesse
     qui charment... C'est un jeu, une chre, une libert jour et nuit
     qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les tats; c'est
     une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province
     rassemble qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit tre
     bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul  la guerre ni
      la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Svign le fils)
     qui peut-tre y reviendra un jour comme les autres... Une    (p. 246)
     infinit de prsents, des pensions, des rparations de chemins
     et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel,
     des bals ternels, des comdies trois fois la semaine, une grande
     braverie: voil les tats. J'oublie trois ou quatre cents pipes
     de vin qu'on y boit[332].

                   [Note 332: Lettre du 5 aot 1671.]

Les Bretons ont de la peine  pardonner  madame de Svign ses
moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise:
Vous me parlez bien plaisamment de nos misres; nous ne sommes plus
si _rous_: _un_ en huit jours seulement, pour entretenir la justice.
Il est vrai que la penderie me parat maintenant un rafrachissement.
C'est pousser trop loin l'agrable langage de cour: Barre parlait
avec la mme grce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes
s'appelaient des _mariages rpublicains_: le despotisme populaire
reproduisait l'amnit de style du despotisme royal.

Les fats de Paris, qui accompagnaient aux tats messieurs les gens du
roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos
poches de fer-blanc, afin de porter  nos femmes les fricasses de
poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de
Sabran tait nagure rest sur la place, en change de ses mauvais
propos. Ce descendant des troubadours et des rois provenaux, grand
comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-livre du Morbihan,
de la hauteur d'un Lapon[333]. Ce _Ker_ ne le cdait point  son  (p. 247)
adversaire en gnalogie: si saint Elzar de Sabran tait proche
parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du trs noble
_Ker_, tait vque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans
avant Jsus-Christ[334].

                   [Note 333: La date de ce duel, rest lgendaire en
                   Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui
                   en fut le hros n'tait pas un petit chasse-livre
                   du Morbihan, mais un cadet de Cornouaille,
                   Jean-Franois de _Kratry_, qui fut plus tard,
                   aprs le dcs de son an, chef de nom et armes,
                   prsida en 1776 l'ordre de la noblesse aux tats de
                   la province, et mourut  Quimper le 7 fvrier 1779.
                   L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion,
                   comte de Kratry, aprs avoir t plusieurs fois
                   dput, fut lev  la pairie en 1837 et laissa
                   deux fils, dont l'un, le comte mile de Kratry, a
                   t le premier prfet de police de la troisime
                   Rpublique.--Sur le duel lui-mme, voici les
                   dtails que je trouve dans une curieuse et
                   rarissime brochure, publie en 1788  Rennes, 
                   l'occasion des troubles de Bretagne, et intitule:
                   _Lettre de Mme la comtesse de Kratry au marchal
                   de Stainville_: Tout le monde en Bretagne, sait
                   l'affaire du comte de Kratry avec le marquis de
                   Sabran. Ce dernier, qui avait accompagn la
                   marchale d'Estres aux tats, se permit quelques
                   propos indiscrets contre les Bretons, en prsence
                   du comte de Kratry. Le marquis de Sabran tait
                   brave et n'avait point de dignit qui le dispenst
                   de rendre raison  un gentilhomme d'une insulte
                   faite  tous les habitants d'une province. Tous les
                   deux se rencontrent et mettent l'pe  la main. M.
                   de Kratry est le premier atteint. Vous tes
                   bless, lui crie M. de Sabran.--Un Breton bless
                   tue son adversaire, rpond le comte de Kratry. Le
                   combat recommence avec plus de fureur, le marquis
                   de Sabran est perc et meurt.]

                   [Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire
                   de l'vch de Cornouaille (ou de Quimper), cr
                   par le fondateur mme du comt ou royaume de
                   Cornouaille, le roi Grallon, qui a reu de la
                   postrit le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de
                   son vivant ses peuples dcernrent,  cause de son
                   exacte justice, celui de _Iaun_, c'est--dire la
                   Loi, le Droit ou la Rgle. L'rection de l'vch
                   de Quimper se place, non _trois cents ans avant
                   Jsus-Christ_, mais vers la fin du Ve sicle aprs
                   Jsus-Christ, de 495  500. (_Annuaire historique
                   et archologique de Bretagne_), par Arthur de la
                   Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)]

       *       *       *       *       *

Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit,
variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne,
qu'on pouvait valuer de trois  quatre cent mille francs; dans la
perception du timbre, etc.

La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient    (p. 248)
faire face  ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient
les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions
annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute
gure de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut
 la rvolution de France, ce que fut le timbre  la rvolution des
tats-Unis.

Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) tait un cens, ou une
espce de taille, exig par chaque feu sur les biens roturiers. Avec
le fouage graduellement augment, se payaient les dettes de la
province. En temps de guerre, les dpenses s'levaient  plus de sept
millions d'une session  l'autre, somme qui primait la recette. On
avait conu le projet de crer un capital des deniers provenus du
fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le
fouage n'eut plus alors t qu'un emprunt. L'injustice (bien
qu'injustice _lgale_ au terme du droit coutumier) tait de le faire
porter sur la seule proprit routire. Les communes ne cessaient de
rclamer; la noblesse, qui tenait moins  son argent qu' ses
privilges, ne voulait pas entendre parler d'un impt qui l'aurait
rendue taillable. Telle tait la question, quand se runirent les
sanglants tats de Bretagne du mois de dcembre 1788.

Les esprits taient alors agits par diverses causes; l'assemble (p. 249)
des Notables, l'impt territorial, le commerce des grains, la tenue
prochaine des tats gnraux et l'affaire du collier, la Cour plnire
et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et
Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, taient l'objet des
controverses dans toutes les familles.

La noblesse bretonne, de sa propre autorit, s'tait convoque 
Rennes pour protester contre l'tablissement de la Cour plnire. Je
me rendis  cette dite: c'est la premire runion politique o je me
sois trouv de ma vie. J'tais tourdi et amus des cris que
j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on
gesticulait, on parlait tous  la fois. Le marquis de Trmargat, Jambe
de bois[335], disait d'une voix de stentor: Allons tous chez le
commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est 
votre porte; elle demande  vous parler: le roi mme ne la refuserait
pas! A ce trait d'loquence les bravos branlaient les votes de (p. 250)
la salle. Il recommenait: Le roi mme ne la refuserait pas! Les
huches et les trpignements redoublaient. Nous allmes chez M. le
comte de Thiard[336], homme de cour, pote rotique, esprit doux et
frivole, mortellement ennuy de notre vacarme; il nous regardait comme
des _houhous_, des sangliers, des btes fauves; il brlait d'tre hors
de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entre de
son htel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, aprs quoi nous
vnmes rdiger cette dclaration: Dclarons infmes ceux qui
pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration
nouvelle de la justice, soit dans l'administration des tats, qui ne
seraient pas avoues par les lois constitutives de la Bretagne. Douze
gentilshommes furent choisis pour porter cette pice au roi:  leur
arrive  Paris, on les coffra  la Bastille, d'o ils sortirent
bientt en faon de hros[337]; ils furent reus  leur retour avec
des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands  (p. 251)
boutons de nacre sems d'hermine, autour desquels boutons tait crite
en latin cette devise: Plutt mourir que de se dshonorer. Nous
triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions
avec elle dans le mme abme.

                   [Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et
                   non _marquis_) de _Trmargat_, n 
                   Bain-de-Bretagne le 24 dcembre 1749. Fils d'un
                   prsident au Parlement de Bretagne, il avait servi
                   dans la marine et tait devenu lieutenant de
                   vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il
                   avait pous Anne-Franoise de _Caradenc_ de
                   Launay, parente du clbre procureur gnral et
                   veuve de M. de Quntain. Un fils lui naquit 
                   Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des
                   tats. On lit,  cette occasion, dans la _Gazette
                   de France_ du 4 fvrier 1785: On mande de Rennes
                   que la comtesse de Trmargat, pouse du comte de
                   Trmargat, Jambe-de-bois, prsident de l'ordre de
                   la noblesse, tant accouche d'un fils, les tats
                   ont arrt de donner  cet enfant le nom de
                   _Bretagne_ et d'envoyer  la comtesse de Montmorin
                   (femme du Commandant de la province) une dputation
                   pour la prier de le prsenter au baptme.--Le
                   comte de Trmargat migra  Jersey, o il perdit sa
                   femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et
                   la date de sa mort.]

                   [Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte
                   de), n en 1726. Lieutenant-gnral et premier
                   cuyer du duc d'Orlans, il avait succd  M. de
                   Montmorin, au mois de fvrier 1787, en qualit de
                   commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand
                   le juge peut-tre ici avec trop de svrit. S'il
                   fut homme de cour, il sut aussi,  l'heure du
                   pril, noblement dfendre le roi. Il fut bless
                   dans la journe du 10 aot: le 26 juillet 1794, il
                   porta sa tte sur l'chafaud.--Maton de la Varenne
                   a publi en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes
                   du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.]

                   [Note 337: Les douze gentilhommes mis  la
                   Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de
                   Bretagne, taient: le marquis de la Rourie, le
                   comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye
                   de Montluc, le comte de Trmargat, le marquis de
                   Corn, le comte Godet de Chtillon, le vicomte de
                   Champion de Cic, le marquis Alexis de Bede, le
                   chevalier de Guer, le marquis du Bois de la
                   Feronnire, le comte Hay des Ntumires et le comte
                   de Bec-delivre-Penhout.--Sur leur captivit, qui
                   fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne
                   dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre
                   1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les
                   _Lgendes rvolutionnaires_, par Edmond Bir.]

       *       *       *       *       *

Ce fut  cette poque que mon frre, suivant toujours ses projets,
prit le parti de me faire agrger  l'ordre de Malte. Il fallait pour
cela me faire entrer dans la clricature: elle pouvait m'tre donne
par M. Cortois de Pressigny, vque de Saint-Malo. Je me rendis donc
dans ma ville natale, o mon excellente mre s'tait retire; elle
n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour  l'glise,
la soire  tricoter. Ses distractions taient inconcevables: je la
rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous
son bras, en guise de livre de prires. De fois  autre pntraient
dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps.
Lorsque nous tions tte  tte, elle me faisait de beaux contes en
vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait
une chemine avec un mcrant, et le pote s'criait:

  Le diable en l'avenue
  Chemina tant et tant,
  Qu'on en perdit la vue
  En moins d'une heur' de temps.

Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.        (p. 252)

Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle
tait charmante, ma mre.

Elle avait une longue complainte sur le _Rcit vritable d'une cane
sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain
seigneur avait renferm une jeune fille d'une grande beaut dans le
chteau de Montfort,  dessein de lui ravir l'honneur. A travers une
lucarne, elle apercevait l'glise de Saint-Nicolas; elle pria le saint
avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement
transporte hors du chteau; mais elle tomba entre les mains des
serviteurs du flon, qui voulurent en user avec elle comme ils
supposaient qu'en avait fait leur matre. La pauvre fille perdue,
regardant de tous cts pour chercher quelque secours, n'aperut que
des canes sauvages sur l'tang du chteau. Renouvelant sa prire 
saint Nicolas, elle le supplia de permettre  ces animaux d'tre
tmoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et
qu'elle ne pt accomplir les voeux qu'elle avait faits  saint
Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mmes  leur faon, en son
nom et pour sa personne.

La fille mourut dans l'anne: voici qu' la translation des os de
saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagne de ses petits
canetons, vint  l'glise de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea
devant l'image du bienheureux librateur, pour lui applaudir par le
battement de ses ailes; aprs quoi, elle retourna  l'tang, ayant
laiss un de ses petits en offrande. Quelque temps aprs, le caneton
s'en retourna sans qu'on s'en aperut. Pendant deux cents ans et  (p. 253)
plus, la cane, toujours la mme cane, est revenue,  jour fixe, avec
sa couve, dans l'glise du grand saint Nicolas,  Montfort. L'histoire
en a t crite et imprime en 1652; l'auteur remarque fort justement:
que c'est une chose peu considrable devant les yeux de Dieu, qu'une
chtive cane sauvage; que nanmoins elle tient sa partie pour rendre
hommage  sa grandeur; que la cigale de saint Franois tait encore
moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un
sraphin. Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition:
dans sa complainte, la fille renferme  Montfort tait une princesse,
laquelle obtint d'tre change en cane, pour chapper  la violence de
son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance
de ma mre:

  Cane la belle est devenue,
  Cane la belle est devenue,
  Et s'envola, par une grille,
  Dans un tang plein de lentilles.

Comme madame de Chateaubriand tait une vritable sainte, elle obtint
de l'vque de Saint-Malo la promesse de me donner la clricature; il
s'en faisait scrupule: la marque ecclsiastique donne  un laque et
 un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la
simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevque de Besanon
et pair de France[338], est un homme de bien et de mrite. Il     (p. 254)
tait jeune alors, protg de la reine, et sur le chemin de la
fortune, o il est arriv plus tard par une meilleure voie: la
perscution.

                   [Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte),
                   n  Dijon le 11 dcembre 1745. Il avait t sacr
                   vque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forc
                   d'migrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra 
                   Paris en l'an VIII, remit sa dmission entre les
                   mains de Pie VII,  l'occasion du Concordat, mais
                   refusa toutes fonctions sous le Consulat et
                   l'Empire. La premire Restauration l'envoya comme
                   ambassadeur  Rome, afin d'obtenir du Pape des
                   modifications au Concordat de 1801. Nomm pair de
                   France en 1816 et archevque de Besanon en 1818,
                   il mourut  Paris le 2 mai 1823.]

Je me mis  genoux, en uniforme, l'pe au ct, aux pieds du prlat;
il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tte; cela
s'appela tonsure, de laquelle je reus lettres en bonnes formes[339].
Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'choir, quand
mes preuves de noblesse auraient t admises  Malte: abus, sans
doute, dans l'ordre ecclsiastique, mais chose utile dans l'ordre
politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une
espce de bnfice militaire s'attacht  l'pe d'un soldat qu' la
mantille d'un abb, lequel aurait mang sa grasse prieure sur les
pavs de Paris?

                   [Note 339: Voir l'_Appendice_ N IX: _la
                   Clricature de Chateaubriand_.]

La clricature,  moi confre pour les raisons prcdentes, a fait
dire, par des biographes mal informs, que j'tais d'abord entr dans
l'glise.

Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la
campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gmissantes et
anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles;
toute la famille aboyante de Scylla sautait  mes genoux pour me  (p. 255)
caresser: _Nunc cada latrantis Scyll_. Je suis all bien loin admirer
les scnes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que
m'offrait mon pays natal.

                   [Note 340: Cette date, comme toutes celles que
                   donne Chateaubriand dans ses _Mmoires_, est
                   exacte. Ceci se passait le 16 dcembre 1788. Voir 
                   l'_Appendice_ prcit.]

Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de
cinq  six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivire
depuis son embouchure jusqu' Dinan, mriteraient seuls d'attirer les
voyageurs; mlange continuel de rochers et de verdure, de grves et de
forts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne
fodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerante.
Celles-ci ont t construites en un temps o les ngociants de
Saint-Malo taient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils
fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au
peuple par les fentres. Ces habitations sont d'un grand luxe.
Bonnaban, chteau de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apport
de Gnes, magnificence dont nous n'avons pas mme l'ide  Paris[341].
La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344],     (p. 256)
le Colombier[345], sont ou taient orns d'orangeries, d'eaux
jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en
pente au rivage derrire les arcades d'un portique de tilleuls, 
travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les
tulipes d'un parterre, la mer prsente ses vaisseaux, son calme et ses
temptes.

                   [Note 341: Le chteau de Bonnaban, alors en la
                   paroisse du mme nom, aujourd'hui en La Gouesnire,
                   achet en 1754, au prix de 195 000 livres, et
                   reconstruit avec luxe pendant les annes suivantes,
                   est encore aujourd'hui une des belles proprits
                   des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre
                   taient deux frres, d'origine malouine, qui
                   s'taient tablis  Cadix et y avaient fait une
                   immense fortune. A leur retour en France, Pierre,
                   l'an, acheta Bonnaban et en commena la
                   reconstruction, qui fut termine seulement en 1777
                   par son frre, Franois-Guillaume, devenu son
                   hritier en 1763. Le comte de Kergariou en est
                   aujourd'hui propritaire.]

                   [Note 342: La Briantais, situ en Saint-Servan, sur
                   les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot
                   de Prmesnil et appartient actuellement  M.
                   Lachambre, ancien dput.]

                   [Note 343: Ces deux chteaux, situs l'un vis--vis
                   de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en
                   Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--taient la
                   proprit de l'opulente famille des Magon.]

                   [Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait
                   galement aux Magon.--M. Magon de la Balue a t
                   guillotin le 9 juillet 1794, avec son frre Luc
                   Magon de la Blinaye, et son cousin
                   Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la
                   marquise de Saint-Pern, sa fille,
                   Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son
                   petit-fils, et Franois-Joseph de Cornulier, son
                   petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin
                   1794, deux autres membres de la famille Magon,
                   Nicolas-Franois Magon de la Villehuchet et son
                   fils, Jean-Baptiste Magon de Cotizac, taient
                   galement monts sur l'chafaud.]

                   [Note 345: Le chteau de Colombier, en Param,
                   appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.]

Chaque paysan, matelot et laboureur, est propritaire d'une petite
bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagres, les
groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on
trouve un plant de th de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une
fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un
autre soleil: c'est l'itinraire et la carte du matre du lieu. Les
tenanciers de la cte sont d'une belle race normande; les femmes
grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des
jupons courts de callomandre et de soie raye, des bas blancs 
coins de couleur. Leur front est ombrag d'une large coiffe de    (p. 257)
basin ou de batiste, dont les pattes se relvent en forme de bret,
ou flottent en manire de voile. Une chane d'argent  plusieurs
branches pend  leur ct gauche. Tous les matins, au printemps,
ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles
venaient encore envahir la contre, apportent au march des fruits
dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles;
lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tte des vases noirs
remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes
blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs
cheveux blonds emperls de rose, les Valkyries de l'Edda dont la
plus jeune est l'_Avenir_, ou les Canphores d'Athnes, n'avaient
rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes,
sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.

       *       *       *       *       *

Je quittai ma mre et j'allai voir mes soeurs anes aux environs de
Fougres. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux
maisons de campagne, Lascardais[346] et Le Plessis[347], prs de
Saint-Aubin-du-Cormier, clbre par sa tour et par sa bataille,
taient situes dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma soeur
avait pour rgisseur M. Livoret, jadis jsuite[348], auquel il    (p. 258)
tait arriv une trange aventure.

                   [Note 346: Le chteau de Lascardais tait la
                   principale rsidence de M. et Mme de Chateaubourg;
                   il est situ dans la commune de Mzires, canton de
                   Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougres
                   (Ille-et-Vilaine), et est habit aujourd'hui par
                   Mme la vicomtesse du Breil de Pontbriand,
                   petite-fille de la comtesse de Chateaubourg.]

                   [Note 347: Le Plessis-Pillet est situ dans la
                   commune de Dourdain, canton de Liffr,
                   arrondissement de Fougres.]

                   [Note 348: Rob. Lamb. _Livorel_ (et non _Livoret_),
                   n le 17 septembre 1735, tait entr dans la
                   Compagnie de Jsus le 27 octobre 1753. Au moment de
                   la suppression de la Compagnie (1762), il tait au
                   collge de Rennes, en qualit de frre coadjuteur,
                   et charg,  ce titre, de s'occuper de la maison de
                   campagne du collge.]

Quand il fut nomm rgisseur  Lascardais, le comte de Chateaubourg,
le pre, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut
install gardien du castel. La premire nuit qu'il y coucha seul, il
vit entrer dans son appartement un vieillard ple, en robe de chambre,
en bonnet de nuit, portant une petite lumire. L'apparition s'approche
de l'tre, pose son bougeoir sur la chemine, rallume le feu et
s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps.
Aprs deux heures de silence, le vieillard se lve, reprend sa
lumire, et sort de la chambre en fermant la porte.

Le lendemain, le rgisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur
la description de la lmure, affirmrent que c'tait leur vieux
matre. Tout ne finit pas l: si M. Livoret regardait derrire lui
dans une fort, il apercevait le fantme; s'il avait  franchir un
chalier dans un champ, l'ombre se mettait  califourchon sur
l'chalier. Un jour, le misrable obsd s'tant hasard  lui dire:
Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi; le revenant rpondit: Non.
M. Livoret, homme froid et positif, trs peu brillant d'imaginative,
racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la mme manire
et avec la mme conviction.

Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier    (p. 259)
atteint d'une fivre crbrale. On nous logea dans une maison de
paysan; une vieille tapisserie, prte par le seigneur du lieu,
sparait mon lit de celui du malade. Derrire cette tapisserie on
saignait le patient; en dlassement de ses souffrances, on le
plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture,
les ongles bleus, le visage violet et grinc, les dents serres, la
tte chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et
servant de vtement  sa poitrine nue, maigre et mouille.

Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se
mettre  l'abri de ses larmes: si le moyen tait sr contre les
pleurs, il faudrait lever une statue  l'auteur de la dcouverte.

Mes seuls bons moments taient ceux o je m'allais promener dans le
cimetire de l'glise du hameau, btie sur un tertre. Mes compagnons
taient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je
rvais  la socit de Paris,  mes premires annes,  mon fantme, 
ces bois de Combourg dont j'tais si prs par l'espace, si loin par le
temps; je retournais  mon pauvre malade: c'tait un aveugle
conduisant un aveugle.

Hlas! un coup, une chute, une peine morale raviront  Homre, 
Newton,  Bossuet, leur gnie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter
une piti profonde, un regret amer et ternel, pourraient tre l'objet
d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimes ont vu
se troubler leur raison auprs de moi, comme si je portais le germe de
la contagion. Je ne m'explique le chef-d'oeuvre de Cervantes et sa
gaiet cruelle que par une rflexion triste: en considrant       (p. 260)
l'tre entier, en pesant le bien et le mal, on serait tent de dsirer
tout accident qui porte  l'oubli, comme un moyen d'chapper 
soi-mme: un ivrogne joyeux est une crature heureuse. Religion 
part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver  la mort sans avoir
senti la vie.

Je ramenai mon compatriote parfaitement guri.

       *       *       *       *       *

Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne,
voulaient retourner  Paris; mais je fus retenu par les troubles de la
province. Les tats taient semoncs pour la fin de dcembre (1788).
La commune de Rennes, et aprs elle les autres communes de Bretagne,
avaient pris un arrt qui dfendait  leurs dputs de s'occuper
d'aucune affaire avant que la question des _fouages_ n'et t rgle.

Le comte de Boisgelin[349], qui devait prsider l'ordre de la
noblesse, se hta d'arriver  Rennes. Les gentilhommes furent
convoqus par lettres particulires, y compris ceux qui, comme moi,
taient encore trop jeunes pour avoir voix dlibrative. Nous     (p. 261)
pouvions tre attaqus, il fallait compter les bras autant que les
suffrages: nous nous rendmes  notre poste.

                   [Note 349: _Boisgelin_ (Louis-Bruno, comte de)
                   tait n  Rennes le 17 novembre 1734. Marchal de
                   camp, chevalier de Saint-Louis et du Saint-Esprit,
                   matre de la garde-robe du roi et baron des tats
                   de Bretagne, il prsida plusieurs fois aux tats
                   l'ordre de la noblesse, notamment dans l'orageuse
                   session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse et la
                   fraction de l'ordre du clerg qui avait entre aux
                   tats de Bretagne refusrent de dputer pour cette
                   province aux tats-Gnraux de 1789. Le comte de
                   Boisgelin ne sigea donc pas  l'Assemble
                   constituante, o son frre Boisgelin de Cuc,
                   archevque d'Aix et dput du clerg de la
                   snchausse de cette ville, a tenu au contraire
                   une place si considrable. Il fut guillotin le 19
                   messidor an II (7 juillet 1794). Sa femme,
                   Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, soeur du
                   chevalier de Bouffiers, qui unissait  l'esprit le
                   plus brillant le plus noble courage, monta sur
                   l'chafaud le mme jour.]

Plusieurs assembles se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture
des tats. Toutes les scnes de confusion auxquelles j'avais assist
se renouvelrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trmargat, mon
oncle le comte de Bede, qu'on appelait _Bede l'artichaut_,  cause
de sa grosseur, par opposition  un autre Bede, long et effil, qu'on
nommait _Bede l'asperge_, cassrent plusieurs chaises en grimpant
dessus pour prorer. Le marquis de Trmargat, officier de marine, 
jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis  son ordre: on parlait un
jour d'tablir une cole militaire o seraient levs les fils de la
pauvre noblesse; un membre du tiers s'cria: Et nos fils
qu'auront-ils?--L'hpital, repartit Trmargat: mot qui, tomb dans la
foule, germa promptement.

Je m'aperus au milieu de ces runions d'une disposition de mon
caractre que j'ai retrouve depuis dans la politique et dans les
armes: plus mes collgues ou mes camarades s'chauffaient, plus je me
refroidissais; je voyais mettre le feu  la tribune ou au canon avec
indiffrence: je n'ai jamais salu la parole ou le boulet.

Le rsultat de nos dlibrations fut que la noblesse traiterait
d'abord des affaires gnrales, et ne s'occuperait du fouage qu'aprs
la solution des autres questions; rsolution directement oppose 
celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans
le clerg, qui les abandonnait souvent, surtout quand il tait prsid
par l'vque de Rennes[350], personnage patelin, mesur, parlant  (p. 262)
avec un lger zzaiement qui n'tait pas sans grce, et se mnageant
des chances  la cour. Un journal, _la Sentinelle du Peuple_, rdig 
Rennes par un crivailleur arriv de Paris[351], fomentait les haines.

                   [Note 350: Franois Bareau de Girac.--Le jugement
                   que porte sur lui Chateaubriand est peut-tre trop
                   svre. Sur le sige de Rennes, dit l'auteur des
                   _vques avant la Rvolution_, M. l'abb Sicard, M.
                   de Girac faisait apprcier avec les talents d'un
                   administrateur souple, conciliant et habile, sa
                   charit, son zle, sa sollicitude pour toutes les
                   branches de l'instruction publique. Bonaparte
                   voulut le nommer  un vch; il refusa et
                   n'accepta qu'un canonicat  Saint-Denis. Il mourut
                   en 1820, g de quatre-vingt-huit ans.--Cardinal de
                   La Pare, _Notice sur M. Franois Bareau de Girac_,
                   vque de Rennes, 1821.]

                   [Note 351: _La Sentinelle du peuple, aux gens de
                   toutes professions, sciences, arts, commerce et
                   mtiers, composant le Tiers-tat de la province de
                   Bretagne._ Ce journal, dont le premier numro parut
                   le 10 novembre 1788, tait publi par MM.
                   _Monodive_ et _Volney_. Le Volney de la
                   _Sentinelle_ est bien le Volney du _Voyage en
                   gypte et en Syrie_ (1787) et des _Ruines_ (1791),
                   celui qui sera plus tard membre de la Constituante
                   et snateur, pair de France et acadmicien. Et
                   c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et
                   obscur Monodive, que vise Chateaubriand, quand il
                   parle de l'crivailleur arriv de Paris.]

Les tats se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du
Palais. Nous entrmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans
la salle des sances; nous n'y fmes pas plutt tablis, que le peuple
nous assigea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours
malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indcis et
sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'cole de droit de
Rennes,  la tte de laquelle tait Moreau, avait envoy qurir les
jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le
commandant, malgr ses prires, ne les put empcher d'envahir la  (p. 263)
ville. Des assembles, en sens divers, au Champ-Montmorin[352] et
dans les cafs, en taient venues  des collisions sanglantes.

                   [Note 352: En 1785, le comte de Montmorin,
                   commandant pour le roi en Bretagne, fit crer et
                   planter sur une butte au sud-est de la ville une
                   promenade qui fut appele le Champ-Montmorin. C'est
                   aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les
                   abords ont t du reste compltement modifis
                   depuis l'tablissement de la gare du chemin de fer,
                   qui est voisine.]

Las d'tre bloqus dans notre salle, nous prmes la rsolution de
saillir dehors, l'pe  la main; ce fut un assez beau spectacle. Au
signal de notre prsident, nous tirmes nos pes tous  la fois, au
cri de: _Vive la Bretagne!_ et, comme une garnison sans ressources,
nous excutmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des
assigeants. Le peuple nous reut avec des hurlements, des jets de
pierres, des bourrades de btons ferrs et des coups de pistolet. Nous
fmes une troue dans la masse de ses flots qui se refermaient sur
nous. Plusieurs gentilshommes furent blesss, trans, dchirs,
charges de meurtrissures et de contusions. Parvenus  grande peine 
nous dgager, chacun regagna son logis.

Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les coliers de droit
et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la
place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu[353], officier de
marine, attaqu, qui se battit avec une incroyable vigueur, aux   (p. 264)
applaudissements de ses jeunes adversaires.

                   [Note 353: Aucun _Keralieu_ ne figure sur la liste
                   des tats de 1788-1789, et on ne le trouve pas dans
                   les nobiliaires bretons. Au lieu de Keralieu, il
                   faut lire sans doute Kersalan. Un duel eut lieu,
                   en effet, sur la place Royale, entre M. de
                   Kersalan, qui faisait partie des tats et qui a
                   sign la protestation de la Noblesse, et un jeune
                   Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, aprs
                   avoir fait la campagne d'Amrique, tait alors
                   employ dans les fermes de Bretagne. Le courage des
                   deux adversaires excita l'admiration des
                   assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalan, tait
                   l'an des fils du marquis de Kersalan, le doyen
                   du Parlement. g de 45 ans, il tait beaucoup plus
                   _vieux_ que son adversaire, lequel n'avait que
                   vingt-quatre ans.]

Un autre attroupement s'tait form. Le comte de Montboucher[354]
aperut dans la foule un tudiant nomm Ulliac, auquel il dit:
Monsieur, ceci nous regarde. On se range en cercle autour d'eux;
Montboucher fait sauter l'pe d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse
et la foule se disperse.

                   [Note 354: Ren-Franois-Joseph de _Montbourcher_
                   (dont le nom se prononait alors _Montboucher_,
                   comme l'crit Chateaubriand). N  Rennes le 21
                   novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de
                   Montbourcher, lieutenant-colonel au rgiment de
                   Marbeuf, et de Jeanne-Cleste de Saint-Gilles, il
                   tait capitaine au rgiment gnral Dragons. Il est
                   mort  Rennes le 13 mai 1835.]

Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle
refusa de dputer aux tats gnraux, parce qu'elle n'tait pas
convoque selon les lois fondamentales de la constitution de la
province; elle alla rejoindre en grand nombre l'arme des princes, se
fit dcimer  l'arme de Cond, ou avec Charette dans les guerres
vendennes. Et-elle chang quelque chose  la majorit de l'Assemble
nationale, au cas de sa runion  cette assemble? Cela n'est gure
probable: dans les grandes transformations sociales, les rsistances
individuelles, honorables pour les caractres, sont impuissantes
contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu
produire un homme du gnie de Mirabeau, mais d'une opinion oppose,
s'il s'tait rencontr dans l'ordre de la noblesse bretonne.      (p. 265)

Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collge avaient pri
avant ces rencontres, en se rendant  la chambre de la noblesse; le
premier fut en vain dfendu par son pre, qui lui servit de
second[355].

                   [Note 355: Louis-Pierre de _Guehenneue de Boishue_,
                   fils an de Jean-Baptiste-Ren de Guehenneue,
                   comte de Boishue, tait n  Lanhlen (vch de
                   Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21
                   ans lorsqu'il fut tu dans les rues de Rennes, le
                   27 janvier 1789, en mme temps que le jeune
                   Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de la
                   page 109.)--Ces deux jeunes gens avaient sign,
                   quelques jours auparavant la protestation de la
                   noblesse contre les Arrts du Conseil relatifs 
                   la convocation des tats-Gnraux. Un certain
                   nombre d'autres gentilshommes, gs de moins de 25
                   ans, avaient t autoriss comme eux  apposer leur
                   signature sur ce document,  la suite des membres
                   des tats. L'original de cette pice est aux
                   Archives d'Ille-et-Vilaine.--Pour les dtails de la
                   mort des jeunes Boishue et Saint-Riveul, consulter
                   l'ouvrage de M. Barthlmy Pocquet, _les Origines
                   de la Rvolution en Bretagne_, tome II, p. 255.]

Lecteur, je t'arrte: regarde couler les premires gouttes de sang que
la Rvolution devait rpandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des
veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de
celle de Saint-Riveul; on et dit de moi, en changeant seulement le
nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande
immolation: Un gentilhomme nomm _Chateaubriand_, fut tu en se
rendant  la salle des tats. Ces deux mots auraient remplac ma
longue histoire. Saint-Riveul et-il jou mon rle sur la terre?
tait-il destin au bruit ou au silence?

Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui spare  (p. 266)
 jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau  l'entre
duquel tu mourras.

       *       *       *       *       *

L'anne 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de
l'espce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus
mme quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai  Paris qu'aprs
le pillage de la maison Reveillon[356], l'ouverture des tats
gnraux, la constitution du tiers tat en Assemble nationale, le
serment du Jeu de Paume, la sance royale du 23 juin, et la runion du
clerg et de la noblesse au tiers tat.

                   [Note 356: Le pillage de la maison de Reveillon,
                   fabricant de papiers peints de la rue
                   Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789.]

Le mouvement tait grand sur ma route: dans les villages, les paysans
arrtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient
les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation
croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernes dans
l'orangerie, des trains d'artillerie parqus dans les cours; la salle
provisoire de l'Assemble nationale leve sur la place du Palais, et
des dputs allant et venant parmi des curieux, des gens du chteau et
des soldats.

A Paris, les rues taient encombres d'une foule qui stationnait  la
porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes;
les marchands, sortis de leurs boutiques, coutaient et racontaient
des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'agglomraient des
agitateurs: Camille Desmoulins commenait  se distinguer dans les
groupes.

A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame Lucile,   (p. 267)
dans un htel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection clate:
le peuple se porte  l'Abbaye, pour dlivrer quelques gardes-franaises
arrts par ordre de leurs chefs[357]. Les sous-officiers d'un rgiment
d'artillerie casern aux Invalides se joignent au peuple. La dfection
commence dans l'arme.

                   [Note 357: L'insurrection pour dlivrer les
                   gardes-franaises emprisonns  l'Abbaye clata le
                   30 juin 1789.]

La cour tantt cdant, tantt voulant rsister, mlange d'enttement
et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par
Mirabeau qui demande l'loignement des troupes, et elle ne consent pas
 les loigner: elle accepte l'affront et n'en dtruit pas la cause. A
Paris, le bruit se rpand qu'une arme arrive par l'got Montmartre,
que des dragons vont forcer les barrires. On recommande de dpaver
les rues, de monter les pavs au cinquime tage, pour les jeter sur
les satellites du tyran: chacun se met  l'oeuvre. Au milieu de ce
brouillement, M. Necker reoit l'ordre de se retirer. Le ministre
chang se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizire, du marchal de
Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaaient
MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.

Un pote breton, nouvellement dbarqu, m'avait pri de le mener 
Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau
au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont
surtout cette facult de s'abstraire dans leur manie pendant les plus
grands vnements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de
tout.

Je menai mon Pindare  l'heure de la messe dans la galerie de     (p. 268)
Versailles. L'OEil-de-Boeuf tait rayonnant: le renvoi de M. Necker
avait exalt les esprits; on se croyait sr de la victoire: peut-tre
Sanson[358] et Simon[359], mls dans la foule, taient spectateurs
des joies de la famille royale.

                   [Note 358: _Sanson_ (Charles-Henri), n en 1739, il
                   fut nomm excuteur des hautes-oeuvres le 1er
                   fvrier 1778. _Louis, par la grce de Dieu, roi de
                   France et de Navarre_, qui lui accordait, ce
                   jour-l, ses lettres de provision, devait, quinze
                   ans plus tard, mourir de sa main.--Charles-Henri
                   Sanson, que la plupart des biographes font  tort
                   mourir en 1793, quelques mois aprs l'excution de
                   Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de
                   bourreau que le 13 fructidor an III (30 aot 1795),
                   poque  laquelle il sollicita sa mise  la
                   retraite. Le 4 pluvise an X (24 janvier 1802), il
                   rclamait une pension pour ses services. On ignore
                   la date de sa mort. (G. Lenotre, _la Guillotine
                   pendant la Rvolution._)]

                   [Note 359: _Simon_ (Antoine), savetier et membre de
                   la Commune de Paris; nomm instituteur du fils de
                   Louis XVI le 1er juillet 1793;--guillotin le 10
                   thermidor an II (28 juillet 1794).]

La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait
attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulme, ge de onze
ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse
du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme
la fleur d'oranger de Corneille, dans la _Guirlande de Julie_:

  J'ai la pompe de ma naissance.

Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa soeur, et M. Du
Touchet suivait son lve; il m'aperut et me montra obligeamment  la
reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut
gracieux qu'elle m'avait dj fait le jour de ma prsentation.    (p. 269)
Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'teindre sitt.
Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche,
que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnatre
la mchoire de la fille des rois, quand on dcouvrit la tte de
l'infortune dans les exhumations de 1815[360].

                   [Note 360: Les 18 et 19 janvier 1815, en excution
                   des ordres du roi Louis XVIII, il fut procd dans
                   le cimetire de la Madeleine,  la recherche des
                   restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
                   Chateaubriand tait prsent. Le 9 janvier 1816, 
                   la Chambre des pairs, dans son discours sur la
                   rsolution de la Chambre des dputs, relative au
                   deuil gnral du 21 janvier, il pronona les
                   paroles suivantes: J'ai vu, Messieurs, les
                   ossements de Louis XVI mls dans la fosse ouverte
                   avec la chaux vive qui avait consum les chairs,
                   mais qui n'a pu faire disparatre le crime! J'ai vu
                   le squelette de Marie-Antoinette, intact  l'abri
                   d'une espce de vote qui s'tait forme au-dessus
                   d'elle, comme par miracle! La tte seule tait
                   dplace! et dans la forme de cette tte _on
                   pouvait encore reconnatre ( Providence!) les
                   traits o respirait avec la grce d'une femme toute
                   la majest d'une Reine!_ Voil ce que j'ai vu,
                   Messieurs! voil les souvenirs pour lesquels nous
                   n'aurons jamais assez de larmes... _OEuvres
                   compltes_, tome XXIII: _Opinions et Discours_, p.
                   78.]

Le contre-coup du coup port dans Versailles retentit  Paris. A mon
retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes
de M. Necker et de M. le duc d'Orlans, couverts de crpes. On criait:
Vive Necker! vive le duc d'Orlans! et parmi ces cris on en
entendait un plus hardi et plus imprvu: Vive Louis XVII! Vive cet
enfant dont le nom mme et t oubli dans l'inscription funbre de
sa famille, si je ne l'avais rappel  la Chambre des pairs![361]--Louis
XVI abdiquant, Louis XVII plac sur le trne, M. le duc d'Orlans (p. 270)
dclar rgent, que ft-il arriv?

                   [Note 361: Le nom de Louis XVII avait en effet t
                   oubli. Chateaubriand, dans son discours du 9
                   janvier, releva en ces termes cette omission: Au
                   milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas
                   assez galement dparti le tribut de nos larmes. A
                   peine dans les projets divers a-t-on nomm ce
                   Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a chant les
                   louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce
                   parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et
                   dans notre histoire, que nous l'oublions? Mais que
                   ces souffrances ont d rendra ses jours lents 
                   couler, et que son rgne a t long par la douleur!
                   Jamais vieux roi, courb sous les ennuis du trne,
                   a-t-il port un sceptre aussi lourd? Jamais la
                   couronne a-t-elle pes sur la tte de Louis XIV
                   descendant dans la tombe, autant que le bandeau de
                   l'innocence sur le front de Louis XVII sortant du
                   berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille royal laiss
                   sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui
                   pouvait dire, comme l'hritier de David: Mon pre
                   et ma mre m'ont abandonn? O est-il, le
                   compagnon des adversits, le frre de l'Orpheline
                   du Temple? O pourrais-je lui adresser cette
                   interrogation terrible et trop connue: _Capet,
                   dors-tu? Lve-toi!_--Il se lve, Messieurs, dans
                   toute sa gloire cleste, et il vous demande un
                   tombeau... Je propose d'ajouter  la rsolution de
                   la Chambre des dputs un amendement qui compltera
                   les rsolutions du 21 janvier: le Roi sera
                   humblement suppli d'ordonner qu'un monument soit
                   lev  la mmoire de Louis XVII, au nom et aux
                   frais de la nation. _Opinions et Discours_, p.
                   79.]

Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc,  la tte de
_Royal-Allemand_, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et
blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des
fourbisseurs sont enfonces, et trente mille fusils enlevs aux
Invalides. On se pourvoit de piques, de btons, de fourches, de
sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brle les barrires.
Les lecteurs de Paris prennent en main le gouvernement de la
capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organiss,
arms, quips en gardes nationales.

Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur,
 cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur:   (p. 271)
si l'on et tenu les portes fermes, jamais le peuple ne ft entr
dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par
les invalides, mais par des gardes-franaises, dj monts sur les
tours. De Launey[362], arrach de sa cachette, aprs avoir subi mille
outrages, est assomm sur les marches de l'Htel de Ville; le prvt
des marchands, Flesselles[363], a la tte casse d'un coup de
pistolet: c'est ce spectacle que des bats sans coeur trouvaient si
beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait  des orgies, comme
dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans
des fiacres _les vainqueurs de la Bastille_, ivrognes heureux,
dclars conqurants au cabaret; des prostitues et des
_sans-culottes_ commenaient  rgner, et leur faisaient escorte. Les
passants se dcouvraient, avec le respect de la peur, devant ces
hros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur
triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplirent; on en envoya 
tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de
fois j'ai manqu ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit
sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui.

                   [Note 362: Bernard-Ren _Jourdan_, marquis de
                   _Launey_ (1740-1789), capitaine-gouverneur de la
                   Bastille.]

                   [Note 363: Jacques de _Flesselles_ (1721-1789),
                   ancien intendant de Bretagne et de Lyon.]

Les experts accoururent  l'autopsie de la Bastille. Des cafs
provisoires s'tablirent sous des tentes; on s'y pressait, comme  la
foire Saint-Germain ou  Longchamp; de nombreuses voitures dfilaient
ou s'arrtaient au pied des tours, dont on prcipitait les        (p. 272)
pierres parmi des tourbillons de poussire. Des femmes lgamment
pares, des jeunes gens  la mode, placs sur diffrents degrs des
dcombres gothiques, se mlaient aux ouvriers demi-nus qui
dmolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous
se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les
plus connus, les peintres les plus clbres, les acteurs et les
actrices les plus renomms, les danseuses les plus en vogue, les
trangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les
ambassadeurs de l'Europe: la vieille France tait venue l pour finir,
la nouvelle pour commencer.

Tout vnement, si misrable ou si odieux qu'il soit en lui-mme,
lorsque les circonstances en sont srieuses et qu'il fait poque, ne
doit pas tre trait avec lgret: ce qu'il fallait voir dans la
prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'tait, non
l'acte violent de l'mancipation d'un peuple, mais l'mancipation
mme, rsultat de cet acte.

On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas
chercher dans l'avenir les destines accomplies d'un peuple, le
changement des moeurs, des ides, des pouvoirs politiques, une
rnovation de l'espce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait
l're, comme un sanglant jubil. La colre brutale faisait des ruines,
et sous cette colre tait cache l'intelligence qui jetait parmi ces
ruines les fondements du nouvel difice.

Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matriel, ne se
trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille tait  ses yeux
le trophe de sa servitude; elle lui semblait leve  l'entre   (p. 273)
de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de
ses liberts.[364] En rasant une forteresse d'tat, le peuple crut
briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer
l'arme qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple
devenu soldat.

                   [Note 364: Aprs cinquante-deux ans, on lve
                   quinze bastilles pour supprimer cette libert au
                   nom de laquelle on a ras la premire Bastille.
                   (Paris, note de 1841.) Ch.]

       *       *       *       *       *

Rveill au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit
avant-coureur de la chute du trne, Versailles avait pass de la
jactance  l'abattement. Le roi accourt  l'Assemble nationale,
prononce un discours dans le fauteuil mme du prsident; il annonce
l'ordre donn aux troupes de s'loigner, et retourne  son palais au
milieu des bndictions; parades inutiles! les partis ne croient point
 la conversion des partis contraires: la libert qui capitule, ou le
pouvoir qui se dgrade, n'obtient point merci de ses ennemis.

Quatre-vingts dputs partent de Versailles, pour annoncer la paix 
la capitale; illuminations. M. Bailly[365] est nomm maire de Paris,
M. de La Fayette[366] commandant de la garde nationale: je n'ai connu
le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les
rvolutions ont des hommes pour toutes leurs priodes; les uns suivent
ces rvolutions jusqu'au bout, les autres les commencent, mais    (p. 274)
ne les achvent pas.

                   [Note 365: Jean-Sylvain _Bailly_ (1736-1793). Garde
                   des Tableaux du Roi, membre de l'Acadmie franaise
                   et de l'Acadmie des sciences et de celle des
                   inscriptions et belles-lettres, premier prsident
                   de l'Assemble nationale et premier maire de
                   Paris.]

                   [Note 366: Marie-Paul-Joseph-Gilbert de _Motier_,
                   marquis de La Fayette.]

Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Ble, Lausanne,
Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac[367] rencontra, en fuyant,
M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois[368], ses fils[369], les
trois Conds[370], migrrent; ils entranrent le haut clerg et une
partie de la noblesse. Les officiers, menacs par leurs soldats
insurgs, cdrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI
demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques
femmes, la reine, _Mesdames_[371] et Madame lisabeth[372],
_Monsieur_[373], qui resta jusqu' l'vasion de Varennes, n'tait pas
d'un grand secours  son frre: bien que, en opinant dans l'assemble
des Notables pour le vote par tte, il et dcid le sort de la
Rvolution, la Rvolution s'en dfiait; lui, _Monsieur_, avait peu de
got pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'tait pas aim
d'eux.

                   [Note 367: Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron,
                   femme du comte, puis duc de Polignac, gouvernante
                   des Enfants de France. Elle mourut  Vienne
                   (Autriche) le 5 dcembre 1793.]

                   [Note 368: Le comte d'Artois, depuis Charles X
                   (1757-1836).]

                   [Note 369: Le duc d'Angoulme (1775-1844), et le
                   duc de Berry (1778-1820).]

                   [Note 370: Le prince de Cond (1736-1818);--son
                   fils, le duc de Bourbon (1756-1830) et son
                   petit-fils le duc d'Enghien (1772-1804).]

                   [Note 371: Mme _Adlade_, fille ane de Louis XV,
                   ne en 1732, et sa soeur, Mme _Victoire_, ne en
                   1733. Elles migrrent en 1791 et moururent 
                   Trieste, la premire en 1800 et la seconde en
                   1799.]

                   [Note 372: Mme _lisabeth de France_, soeur de
                   Louis XVI, ne  Versailles le 3 mai 1764,
                   guillotine le 10 mai 1794.]

                   [Note 373: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII
                   (1755-1824).]

Louis XVI vint  l'Htel de Ville le 17: cent mille hommes, arms
comme les moines de la Ligue, le reurent. Il est harangu par    (p. 275)
MM. Bailly, Moreau de Saint-Mry[374] et Lally-Tolendal[375], qui
pleurrent: le dernier est rest sujet aux larmes. Le roi s'attendrit
 son tour: il mit  son chapeau une norme cocarde tricolore; on le
dclara, sur place, _honnte homme, pre des Franais, roi d'un peuple
libre_, lequel peuple se prparait, en vertu de sa libert,  abattre
la tte de cet honnte homme, son pre et son roi.

                   [Note 374: _Moreau de Saint-Mry_
                   (Mdric-Louis-lie), n  Port-Royal (Martinique)
                   le 13 janvier 1750. Prsident des lecteurs de
                   Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette
                   qualit. Il fut lu,  la fin de 1789, dput de la
                   Martinique  l'Assemble nationale. Arrt aprs le
                   10 aot, il ne dut son salut qu'au dvouement d'un
                   de ses gardiens. Il russit  gagner les tats-Unis
                   et ne revint en France qu' la veille du Consulat.
                   Il mourut  Paris le 28 janvier 1819.]

                   [Note 375: _Lally-Tolendal_ (Trophime-Grard,
                   marquis de) n le 5 mars 1751. Dput de la
                   noblesse de Paris aux tats-Gnraux, il s'loigna
                   aprs les journes d'octobre, reparut en 1792,
                   faillit prir dans les massacres de septembre,
                   migra une seconde fois et ne revint qu'en 1800. Il
                   se tint  l'cart sous le Consulat et l'Empire.
                   Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII 
                   Gand et fit partie de son conseil priv. Le 19 aot
                   1815, le roi l'leva  la pairie. Membre de
                   l'Acadmie franaise en vertu de l'ordonnance
                   royale du 24 mars 1816, il reut, le 31 aot 1817,
                   le titre de marquis. Il est mort  Paris le 11 mars
                   1830.]

Peu de jours aprs ce raccommodement, j'tais aux fentres de mon
htel garni avec mes soeurs et quelques Bretons; nous entendons crier:
Fermez les portes! fermez les portes! Un groupe de dguenills
arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'levaient
deux tendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils
s'avancrent, nous distingumes deux ttes cheveles et dfigures,
que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique:
c'taient les ttes de MM. Foullon[376] et Bertier[377]. Tout le  (p. 276)
monde se retira des fentres; j'y restai. Les assassins s'arrtrent
devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des
gambades, en sautant pour approcher de mon visage les ples effigies.
L'oeil d'une de ces ttes, sorti de son orbite, descendait sur le visage
obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents
mordaient le fer: Brigands! m'criai-je plein d'une indignation que
je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la libert?
Si j'avais eu un fusil, j'aurais tir sur ces misrables comme sur des
loups. Ils poussrent des hurlements, frapprent  coups redoubls 
la porte cochre pour l'enfoncer et joindre ma tte  celles de leurs
victimes. Mes soeurs se trouvrent mal; les poltrons de l'htel
m'accablrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent
pas le temps d'envahir la maison et s'loignrent. Ces ttes, et
d'autres que je rencontrai bientt aprs, changrent mes dispositions
politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'ide de
quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit.

                   [Note 376: Franois-Joseph _Foullon_ (1715-1789).
                   Il tait intendant des finances depuis 1771,
                   lorsqu'il fut nomm contrleur gnral le 12
                   juillet 1789, aprs la retraite de Necker. Le 22
                   juillet, il fut arrt  la campagne par des
                   bandits, conduit  Paris et accroch  la lanterne.
                   Sa tte fut porte en triomphe au bout d'une
                   pique.]

                   [Note 377: Louis-Bnigne Franois _Bertier de
                   Sauvigny_ (1742-1789), intendant de Paris. Il tait
                   le gendre de Foullon et prit le mme jour que lui,
                   massacr par la populace. Un dragon lui arracha le
                   coeur et alla dposer ce dbris sanglant sur la
                   table du comit des lecteurs. Sa tte fut promene
                   dans les rues.]

Rappel au ministre le 25 juillet, inaugur, accueilli par des   (p. 277)
ftes, M. Necker, troisime successeur de Turgot, aprs Calonne et
Taboureau[378] fut bientt dpass par les vnements, et tomba dans
l'impopularit. C'est une des singularits du temps qu'un aussi grave
personnage et t lev au poste de ministre par le savoir-faire d'un
homme aussi mdiocre et aussi lger que le marquis de Pezay[379]. Le
_Compte rendu_[380], qui substitua en France le systme de l'emprunt 
celui de l'impt, remua les ides: les femmes discutaient de dpenses
et de recettes; pour la premire fois, on croyait ou l'on croyait voir
quelque chose dans la machine  chiffres. Ces calculs, peints d'une
couleur  la Thomas[381], avaient tabli la premire rputation du
directeur gnral des finances. Habile teneur de caisse, mais
conomiste sans expdient; crivain noble, mais enfl; honnte    (p. 278)
homme, mais sans haute vertu, le banquier tait un de ces anciens
personnages d'avant-scne qui disparaissent au lever de la toile,
aprs avoir expliqu la pice au public. M. Necker est le pre de
madame de Stal: sa vanit ne lui permettait gure de penser que son
vrai titre au souvenir de la postrit serait la gloire de sa fille.

                   [Note 378: _Taboureau des Raux_, intendant de
                   Valenciennes. Il fut contrleur gnral des
                   finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin 1777.]

                   [Note 379: Alexandre-Frdric-Jacques _Masson_,
                   marquis de _Pezay_ (1741-1777), traducteur de
                   Catulle et de Tibulle, auteur de _Zlis au bain_,
                   de la _Lettre d'Alcibiade  Glycre_, etc. Trs
                   avant dans la faveur du premier ministre, le comte
                   de Maurepas, il eut une trs grande part  l'entre
                   de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz, _Histoire
                   du rgne de Louis XVI_, tome I, p. 219).]

                   [Note 380: Sous ce titre: _Compte rendu au Roi_, le
                   ministre Necker avait publi, en 1780, un expos ou
                   plutt un aperu, non du budget rel, mais d'un
                   budget-type, se soldant, comme de raison, par un
                   fort excdent. Pour la premire fois, l'opinion
                   publique tait ainsi appele  connatre, par
                   consquent  juger l'administration des finances.
                   La sensation produite par le _Compte rendu_ fut
                   prodigieuse.]

                   [Note 381: Antoine-Lonard _Thomas_ (1732-1785),
                   membre de l'Acadmie franaise, qui lui avait
                   dcern une fois le prix de posie et cinq fois le
                   prix d'loquence. Il a de la force, dit La Harpe,
                   mais elle est emphatique.]

La monarchie fut dmolie  l'instar de la Bastille, dans la sance du
soir de l'Assemble nationale du 4 aot. Ceux qui, par haine du pass,
crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre
de cette noblesse, le vicomte de Noailles[382], soutenu par le duc
d'Aiguillon[383] et par Mathieu de Montmorency[384], qui renversa
l'difice, objet des prventions rvolutionnaires. Sur la motion  (p. 279)
du dput fodal, les droits fodaux, les droits de chasse, de
colombier et de garenne, les dmes et champarts, les privilges des
ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les
justices seigneuriales, la vnalit des offices, furent abolis. Les
plus grands coups ports  l'antique constitution de l'tat le furent
par des gentilhommes. Les patriciens commencrent la Rvolution, les
plbiens l'achevrent: comme la vieille France avait d sa gloire 
la noblesse franaise, la jeune France lui doit sa libert, si libert
il y a pour la France.

                   [Note 382: _Noailles_ (Louis-Marie, vicomte de), n
                    Paris le 17 avril 1756, mort  la Havane (Cuba)
                   le 9 janvier 1804. Dput de la noblesse du
                   bailliage de Nemours aux tats-Gnraux, il
                   demanda, dans la nuit du 4 aot, que l'impt fut
                   pay par tous dans la proportion du revenu de
                   chacun, que tous les droits fodaux fussent
                   rembourss, que les rentes seigneuriales fussent
                   remboursables, que les corves, main-mortes et
                   autres servitudes personnelles fussent dtruites
                   sans rachat. Il tait fils du marchal de Mouchy et
                   beau-frre de La Fayette.]

                   [Note 383: _Aiguillon_ (Armand-Dsir
                   _Vignerot-Duplessis-Richelieu_, duc d'), n  Paris
                   le 31 octobre 1731. lu aux tats-Gnraux par la
                   noblesse de la snchausse d'Agen, il sigea parmi
                   les membres les plus avancs de l'Assemble. Il
                   n'en fut pas moins, aprs le 10 aot, dcrt
                   d'accusation et oblig de quitter la France. Il est
                   mort  Hambourg le 3 mai 1800.]

                   [Note 384: _Montmorency-Laval_
                   (Mathieu-Jean-Flicit, vicomte, puis duc de). N
                   le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans,
                   lorsqu'il fut envoy aux tats-Gnraux par la
                   noblesse du bailliage de Monfort-l'Amaury. Il fut
                   l'un des premiers  se runir aux Communes, et il
                   se montra aussi empress que MM. d'Aiguillon et de
                   Noailles  rclamer l'abolition des droits fodaux.
                   Le 19 juin 1790, il appuya le dcret qui supprimait
                   la noblesse, et demanda l'anantissement de ces
                   distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du
                   Code constitutionnel toute institution de noblesse
                   et la vaine ostentation des livres Pair de France
                   (17 aot 1815), ministre des Affaires trangres
                   (21 dcembre 1821--22 dcembre 1822), cr duc par
                   Louis XVIII le 30 novembre 1822, lu membre de
                   l'Acadmie franaise le 3 novembre 1825, nomm
                   gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826,
                   il mourut le 24 mars 1826, le jour du
                   Vendredi-Saint, dans l'glise Saint-Thomas d'Aquin,
                   au moment o il venait de s'agenouiller devant le
                   tombeau dress dans l'glise.]

Les troupes campes aux environs de Paris avaient t renvoyes, et,
par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volont du
roi, on appela le rgiment de Flandre  Versailles. Les gardes du
corps donnrent un repas aux officiers de ce rgiment[385]; les ttes
s'chauffrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin;
on porta la sant de la famille royale; le roi vint  son tour; la
musique militaire joue l'air touchant et favori: _ Richard!  mon
roi[386]!_ A peine cette nouvelle s'est-elle rpandue  Paris,    (p. 280)
que l'opinion oppose s'en empare; on s'crie que Louis refuse sa
sanction  la dclaration des droits, pour s'enfuir  Metz avec le
comte d'Estaing[387], Marat propage cette rumeur: il crivait dj
_l'Ami du peuple_[388].

                   [Note 385: Le banquet donn par les gardes du corps
                   au chteau de Versailles, dans la salle de l'Opra,
                   eut lieu le 1er octobre 1789.]

                   [Note 386: Lorsque Louis XVI entra dans la salle,
                   M. de Canecaude, garde de la manche du roi,
                   chevalier de Saint-Louis, qui faisait les honneurs
                   du banquet en qualit de commissaire de la Maison
                   militaire de Sa Majest, donna l'ordre au chef de
                   musique d'excuter l'air de Grtry: _O peut-on
                   tre mieux qu'au sein de sa famille!_ Le chef
                   rpondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: _
                   Richard,  mon roi!_ qui tait aussi de Grtry. Ce
                   pauvre chef de musique ne prvoyait pas en
                   choisissant cet air, qu'il prparait 
                   Fouquier-Tinville un des articles de son acte
                   d'accusation contre la reine de France (_Moniteur_
                   du 16 octobre 1793).--La pice de _Richard
                   Coeur-de-Lion_, o se trouve l'air: _ Richard, 
                   mon roi!_ avait t reprsente pour la premire
                   fois le 21 octobre 1784. Les paroles sont de
                   Sedaine.]

                   [Note 387: Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing,
                   lors des journes d'octobre, tait commandant de la
                   garde nationale de Versailles. Il s'tait couvert
                   de gloire pendant la guerre d'Amrique. Nomm
                   amiral de France au mois de mars 1792, il fut
                   autoris  en remplir les fonctions sans perdre le
                   droit d'avancer,  son tour, dans l'arme de terre,
                    laquelle il appartenait galement. L'anne
                   suivante, il tait arrt comme _suspect_, et, le
                   28 avril 1794, il mourait sur l'chafaud.]

                   [Note 388: Le journal de Marat commena de paratre
                   le 12 septembre 1789, avec ce titre: LE PUBLICISTE
                   PARISIEN, _journal politique, libre et impartial,
                   par une Socit de patriotes, et rdig par_ M.
                   MARAT, _auteur de l'OFFRANDE A LA PATRIE, du
                   MONITEUR et du PLAN DE CONSTITUTION_, etc. A partir
                   du numro 6, c'est--dire le 17 septembre 1789, le
                   journal prit le titre de _l'Ami du Peuple ou le
                   Publiciste parisien_.]

Le 5 octobre arrive. Je ne fus point tmoin des vnements de cette
journe. Le rcit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale.
On nous annonce en mme temps une visite du roi. Timide dans les
salons, j'tais hardi sur les places publiques: je me sentais fait
pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-lyses:
d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des
larronnesses, des filles de joie montes  califourchon, tenaient (p. 281)
les propos les plus obscnes et faisaient les gestes les plus
immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout ge et de tout sexe,
marchaient  pied les gardes du corps, ayant chang de chapeaux,
d'pes et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs
chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et
dbrailles. Ensuite venait la dputation de l'Assemble nationale;
les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurit
poudreuse d'une fort de piques et de baonnettes. Des chiffonniers en
lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus 
la ceinture, manches de chemises retrousses, cheminaient aux
portires; d'autres gipans noirs taient grimps sur l'impriale;
d'autres, accrochs au marchepied des laquais, au sige des cochers.
On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: _Voici le
boulanger, la boulangre et le petit mitron!_ Pour oriflamme, devant
le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses levaient en l'air
deux ttes de gardes du corps, frises et poudres par un perruquier
de Svres.

L'astronome Bailly dclara  Louis XVI, dans l'Htel de Ville, que le
peuple _humain_, _respectueux et fidle_, venait de _conqurir_ son
roi, et le roi de son ct, _fort touch et fort content_, dclara
qu'il tait venu  Paris _de son plein gr_: indignes faussets de la
violence et de la peur qui dshonoraient alors tous les partis et tous
les hommes. Louis XVI n'tait pas faux: il tait faible; la faiblesse
n'est pas une fausset, mais elle en tient lieu et elle en remplit les
fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du
roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilge.  (p. 282)

       *       *       *       *       *

Les dputs quittrent Versailles et tinrent leur premire sance le
19 octobre, dans une des salles de l'archevch. Le 9 novembre ils se
transportrent dans l'enceinte du Mange, prs des Tuileries. Le reste
de l'anne 1789 vit les dcrets qui dpouillrent le clerg,
dtruisirent l'ancienne magistrature et crrent les assignats,
l'arrt de la commune de Paris pour le premier comit des recherches,
et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras[389].

                   [Note 389: _Favras_ (Thomas _Mahy_, marquis de), n
                    Blois en 1744. Lieutenant des Suisses de la garde
                   de _Monsieur_, il fut dnonc par le comit des
                   recherches et traduit devant les juges du Chtelet
                   comme auteur d'un complot ayant pour objet
                   d'gorger La Fayette, Necker et Bailly, et
                   d'enlever Louis XVI pour le mettre  la tte d'une
                   arme contre-rvolutionnaire. Condamn  tre
                   pendu, il fut excut le 19 fvrier 1790, sur la
                   place de l'Htel-de-Ville.]

L'Assemble constituante, malgr ce qui peut lui tre reproch, n'en
reste pas moins la plus illustre congrgation populaire qui jamais ait
paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que
par l'immensit de leurs rsultats. Il n'y a si haute question
politique qu'elle n'ait touche et convenablement rsolue. Que
serait-ce si elle s'en ft tenue aux cahiers des tats gnraux et
n'et pas essay d'aller au del! Tout ce que l'exprience et
l'intelligence humaine avaient conu, dcouvert et labor pendant
trois sicles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de
l'ancienne monarchie y sont indiqus et les remdes proposs; tous les
genres de libert sont rclams, mme la libert de la presse;    (p. 283)
toutes les amliorations demandes, pour l'industrie, les manufactures,
le commerce, les chemins, l'arme, l'impt, les finances, les coles,
l'ducation publique, etc. Nous avons travers sans profit des abmes
de crimes et des tas de gloire; la Rpublique et l'Empire n'ont servi
 rien: l'Empire a seulement rgl la force brutale des bras que la
Rpublique avait mis en mouvement; il nous a laiss la centralisation,
administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-tre
pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles
taient dtruites et que l'anarchie avec l'ignorance taient dans
toutes les ttes. A cela prs, nous n'avons pas fait un pas depuis
l'Assemble constituante: ses travaux sont comme ceux du grand mdecin
de l'antiquit, lesquels ont  la fois recul et pos les bornes de la
science. Parlons de quelques membres de cette Assemble, et
arrtons-nous  Mirabeau qui les rsume et les domine tous.

       *       *       *       *       *

Ml par les dsordres et les hasards de sa vie aux plus grands
vnements et  l'existence des repris de justice, des ravisseurs et
des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, dput de la
dmocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman
d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du rou
de la Rgence et du sauvage de la Rvolution; il avait de plus du
_Mirabeau_, famille florentine exile, qui gardait quelque chose de
ces palais arms et de ses grands factieux clbrs par Dante; famille
naturalise franaise, o l'esprit rpublicain du moyen ge de
l'Italie et l'esprit fodal de notre moyen ge se trouvaient      (p. 284)
runis dans une succession d'hommes extraordinaires.

La laideur de Mirabeau, applique sur le fond de beaut particulire 
sa race, produisait une sorte de puissante figure du _Jugement
dernier_ de Michel-Ange, compatriote des _Arrighetti_. Les sillons
creuss par la petite vrole sur le visage de l'orateur avaient plutt
l'air d'escarres laisses par la flamme. La nature semblait avoir
moul sa tte pour l'empire ou pour le gibet, taill ses bras pour
treindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa
crinire en regardant le peuple, il l'arrtait; quand il levait sa
patte et montrait ses ongles, la plbe courait furieuse. Au milieu de
l'effroyable dsordre d'une sance, je l'ai vu  la tribune, sombre,
laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans
forme au centre de sa confusion.

Mirabeau tenait de son pre[390] et de son oncle[391] qui, comme
Saint-Simon, crivaient  la diable des pages immortelles. On lui
fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son
esprit pouvait amalgamer  sa propre substance. S'il les adoptait en
entier, il les dbitait mal; on s'apercevait qu'ils n'taient pas (p. 285)
de lui par des mots qu'il y mlait d'aventure, et qui le rvlaient.
Il tirait son nergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un
temprament frigide, ils portaient sur des passions profondes,
brlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramne dans la socit, en
annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la
civilisation, propres  dtruire comme les Goths, n'ont pas la
puissance de fonder comme eux: ceux-ci taient les normes enfants
d'une nature vierge, ceux-l sont les avortons monstrueux d'une nature
dprave.

                   [Note 390: Victor _Riqueti_, marquis de _Mirabeau_,
                   n le 5 octobre 1715  Pertuis (Provence). Il
                   prenait le titre de l'_Ami des hommes_, du titre de
                   son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la
                   veille mme de la prise de la Bastille, le 13
                   juillet 1789.]

                   [Note 391: Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzar de
                   _Riqueti_, n  Pertuis, comme son frre, le 8
                   octobre 1717. Il prit le titre de _bailli_ en 1763,
                   en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A
                   partir de ce moment, il n'est plus appel que le
                   _bailli de Mirabeau_. Il mourut  Malte en 1794.
                   Ainsi que l'_Ami des hommes_, le _bailli_ tait,
                   lui aussi, une faon de Saint-Simon. Chateaubriand
                   n'a rien exagr, quand il a dit des deux frres:
                   qu'ils crivaient  la diable des pages
                   immortelles. (Voir les belles tudes sur les
                   _Mirabeau_, par Louis de Lomnie, tomes I et II.)]

Deux fois j'ai rencontr Mirabeau  un banquet, une fois chez la nice
de Voltaire, la marquise de Villette[392], une autre fois au
Palais-Royal, avec des dputs de l'opposition que Chapelier[393]
m'avait fait connatre: Chapelier est all  l'chafaud, dans le mme
tombereau que mon frre et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup,
et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-mme  la (p. 286)
tte de chimre, cet homme si positif dans les faits, tait tout
roman, tout posie, tout enthousiasme par l'imagination et le langage;
on reconnaissait l'amant de Sophie, exalt dans ses sentiments et
capable de sacrifice. Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;...
je sus ce qu'tait son me, cette me forme des mains de la nature
dans un moment de magnificence.

                   [Note 392: Reine-Philiberte Rouph de _Varicourt_,
                   que Voltaire avait surnomme _Belle et Bonne_. Elle
                   avait pous  Ferney, le 12 novembre 1777, le
                   marquis de Villette. Elle est morte  Paris en
                   1822, dans son htel de la rue de Beaune, o
                   Voltaire lui-mme tait mort. C'est dans cet htel
                   que Chateaubriand rencontra Mirabeau.]

                   [Note 393: _Le Chapelier_ (Isaac-Ren-Guy), n 
                   Rennes, le 12 juin 1754. Dput du tiers-tat et de
                   la snchausse de Rennes, il prit une part des
                   plus actives aux travaux de la Constituante. L'un
                   des principaux orateurs du ct gauche, l'un des
                   fondateurs du _Club breton_, devenu bientt le club
                   des Jacobins, il n'en fut pas moins condamn par le
                   tribunal rvolutionnaire pour avoir conspir
                   depuis 1789 en faveur de la royaut. Il prit le
                   mme jour que le frre et la belle-soeur de
                   Chateaubriand, le 3 floral an II (22 avril
                   1794).--Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se
                   remaria le 10 nivse an VIII (31 dcembre 1799)
                   avec M. Corbire, le futur ministre de la
                   Restauration.]

Mirabeau m'enchanta de rcits d'amour, de souhaits de retraite dont il
bigarreait des discussions arides. Il m'intressait encore par un
autre endroit: comme moi, il avait t trait svrement par son pre,
lequel avait gard, comme le mien, l'inflexible tradition de
l'autorit paternelle absolue.

Le grand convive s'tendit sur la politique trangre, et ne dit
presque rien de la politique intrieure; c'tait pourtant ce qui
l'occupait; mais il laissa chapper quelques mots d'un souverain
mpris contre ces hommes se proclamant suprieurs, en raison de
l'indiffrence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes.
Mirabeau tait n gnreux, sensible  l'amiti, facile  pardonner
les offenses. Malgr son immoralit, il n'avait pu fausser sa
conscience; il n'tait corrompu que pour lui, son esprit droit et
ferme ne faisait pas du meurtre une sublimit de l'intelligence; il
n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.

Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait
outrageusement; bien qu'il se ft constitu marchand de drap pour tre
lu par le tiers tat (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable
folie de le rejeter), il tait pris de sa naissance: _oiseau hagard,
dont le nid fut entre quatre tourelles_, dit son pre. Il n'oubliait
pas qu'il avait paru  la cour, mont dans les carrosses et       (p. 287)
chass avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifit du titre de comte;
il tenait  ses couleurs, et couvrit ses gens de livre quand tout le
monde la quitta. Il citait  tout propos et hors de propos _son
parent_, l'amiral de Coligny. Le _Moniteur_ l'ayant appel Riquet[394]:
Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre
Riquet, vous avez dsorient l'Europe pendant trois jours? Il
rptait cette plaisanterie impudente et si connue: Dans une autre
famille, mon frre le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais
sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien. Des
biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilit
aux autres membres de la famille.

                   [Note 394: Non pas _Riquet_,--ce qui tait le nom
                   patronymique des Caraman, descendant de Pierre-Paul
                   Riquet, le crateur du canal du Languedoc,--mais
                   _Riqueti_, nom patronymique des Mirabeau. On
                   connat, crit M. de Lomnie, le mot adress,
                   dit-on, par Mirabeau au rdacteur du _Moniteur_
                   qui, au lendemain du dcret d'abolition des titres
                   et distinctions nobiliaires, et en conformit  ce
                   dcret, lui avait, dans le compte rendu de
                   l'Assemble, t le nom du fief sous lequel il
                   tait si populaire, et l'avait dsign par son nom
                   patronymique de Riqueti, ou, comme lui-mme
                   l'crivait, Riquetti: Avec votre _Riquetti_, vous
                   avez dsorient toute l'Europe. Dans sa lettre du
                   20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce
                   dcret comme d'une dmence dont La Fayette a t ou
                   btement, ou perfidement complice. _Les Mirabeau_,
                   tome V, p. 325.]

Le fond des sentiments de Mirabeau tait monarchique: il a prononc
ces belles paroles: J'ai voulu gurir les Franais de la superstition
de la monarchie et y substituer son culte. Dans une lettre, destine
 tre mise sous les yeux de Louis XVI, il crivait: Je ne voudrais
pas avoir travaill seulement  une vaste destruction. C'est     (p. 288)
cependant ce qui lui est arriv: le ciel, pour nous punir de nos
talents mal employs, nous donne le repentir de nos succs.

Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un ct, il prenait
son point d'appui dans les masses dont il s'tait constitu le
dfenseur en les mprisant; de l'autre, quoique tratre  son ordre,
il en soutenait la sympathie par des affinits de caste et des
intrts communs. Cela n'arriverait pas au plbien, champion des
classes privilgies, il serait abandonn de son parti sans gagner
l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas
n dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un
noble, puisque la noblesse est fille du temps.

Mirabeau a fait cole. En s'affranchissant des liens moraux, on a rv
qu'on se transformait en homme d'tat. Ces imitations n'ont produit
que de petits pervers: tel qui se flatte d'tre corrompu et voleur
n'est que dbauch et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil;
tel qui se vante d'tre criminel n'est qu'infme.

Trop tt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit  la cour,
et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renomme devant une pension et
une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un
titre et l'ordre de la Jarretire. Malgr sa superbe, Mirabeau ne
s'valuait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numraire et
des places a lev le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau
dont l'acqut ne cote des centaines de mille francs et les premiers
honneurs de l'tat. La tombe dlia Mirabeau de ses promesses, et  (p. 289)
le mit  l'abri des prils que vraisemblablement il n'aurait pu
vaincre; sa vie et montr sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a
laiss en possession de sa force dans le mal.

En sortant de notre dner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me
trouvais  ct de lui et n'avais pas prononc un mot. Il me regarda
en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de gnie, et, m'appliquant
sa main sur l'paule, il me dit: Ils ne me pardonneront jamais ma
supriorit! Je sens encore l'impression de cette main, comme si
Satan m'et touch de sa griffe de feu.

Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un
pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparatrait un
jour devant mes souvenirs? J'tais destin  devenir l'historien de
hauts personnages: ils ont dfil devant moi sans que je me sois
appendu  leur manteau pour me faire traner avec eux  la postrit.

Mirabeau a dj subi la mtamorphose qui s'opre parmi ceux dont la
mmoire doit demeurer; port du Panthon  l'got, et report de
l'got au Panthon, il s'est lev de toute la hauteur du temps qui
lui sert aujourd'hui de pidestal. On ne voit plus le Mirabeau rel,
mais le Mirabeau idalis, le Mirabeau tel que le font les peintres,
pour le rendre le symbole ou le mythe de l'poque qu'il reprsente: il
devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de rputations, de tant
d'acteurs, de tant d'vnements, de tant de ruines, il ne restera que
trois hommes, chacun d'eux attach  chacune des trois grandes poques
rvolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la
dmocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien:  (p. 290)
la France a pay cher trois renommes que ne peut avouer la vertu.

       *       *       *       *       *

Les sances de l'Assemble nationale offraient un intrt dont les
sances de nos _chambres_ sont loin d'approcher. On se levait de bonne
heure pour trouver place dans les tribunes encombres. Les dputs
arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans
les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du
procs-verbal; aprs cette lecture, dveloppement du sujet convenu, ou
motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article
insipide de loi; rarement une destruction manquait d'tre  l'ordre du
jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou
mal. Les dbats devenaient orageux; les tribunes se mlaient  la
discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les
orateurs. Le prsident agitait sa sonnette; les dputs
s'apostrophaient d'un banc  l'autre. Mirabeau le jeune prenait au
collet son comptiteur; Mirabeau l'an criait: Silence aux _trente
voix_! Un jour, j'tais plac derrire l'opposition royaliste;
j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de
taille, qui sautait de fureur sur son sige, et disait  ses amis:
Tombons, l'pe  la main, sur ces gueux-l. Il montrait le ct de
la majorit. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes,
l'entendirent, se levrent et crirent toutes  la fois, leurs
chausses  la main, l'cume  la bouche: A la lanterne! Le vicomte
de Mirabeau[395], Lautrec[396] et quelques jeunes nobles          (p. 291)
voulaient donner l'assaut aux tribunes.

                   [Note 395: _Mirabeau_ (Andr-Boniface-Louis
                   _Riqueti_, vicomte de), dit _Mirabeau-Tonneau_, n
                    Paris le 30 novembre 1754. lu dput de la
                   noblesse par la snchausse de Limoges, il ne
                   cessa de harceler les orateurs du ct gauche,
                   hachant leurs discours d'interruptions sans nombre,
                   toujours spirituelles et souvent grossires. Son
                   frre lui-mme n'tait pas pargn. migr au del
                   du Rhin, il continua ses escarmouches contre les
                   Rvolutionnaires  la tte de cette _lgion de
                   Mirabeau_, qu'il avait cre et qui devint bientt
                   clbre sous le nom de _hussards de la mort_. Il
                   mourut  Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre
                   1792.]

                   [Note 396: Aucun dput du nom de _Lautrec_ ne
                   figure sur la liste des membres de la Constituante.
                   Chateaubriand ne s'est pourtant pas tromp en
                   plaant ici le nom de Lautrec  ct de celui du
                   vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le
                   billet d'enterrement suivant qui circula dans
                   Paris, le 24 dcembre 1789. A la suite d'une double
                   provocation adresse au marquis de la Tour-Maubourg
                   et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait t
                   bless dans une premire rencontre, et le bruit de
                   sa mort s'tait rpandu. De l le billet
                   d'enterrement, dont voici un extrait: Vous tes
                   pri d'assister aux convoi, service et enterrement
                   de trs haut et trs puissant aristocrate,
                   Andr-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de
                   Mirabeau, dput de la noblesse du Haut-Limousin,
                   etc., etc., qui, commenc par M. le marquis de la
                   Tour-Maubourg, son collgue, a t achev par trs
                   haut, trs puissant et trs illustrissime
                   dmagogue, Franois-Alexandre-Frdric de
                   Liancourt, duc hrditaire, etc., etc., qui a
                   dbarrass la Nation de ce pesant ennemi, au milieu
                   du Champ-de-Mars, le 22 dcembre 1789, en prsence
                   de MM. _de Lautrec de Saint-Simon_, de Causans et
                   de La Chtre, et est dcd en son htel, rue de
                   Seine, faubourg Saint-Germain, le 23,  11 heures
                   du matin. L'enterrement se fera en l'glise
                   Saint-Sulpice sa paroisse, le 25,  cinq heures du
                   soir... Le Parlement de Rennes y assistera par
                   dputation... Le Clerg est invit, et l'on a droit
                   de s'attendre  l'y rencontrer, le dfunt a pris
                   trop vivement son parti pour n'avoir pas mrit ce
                   tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le
                   deuil sans manteau, mais en pleureuse... ]

Bientt ce fracas tait touff par un autre: des ptitionnaires,
arms de piques, paraissaient  la barre: Le peuple meurt de faim,
disaient-ils; il est temps de prendre des mesures contre les      (p. 292)
aristocrates et de s'lever _ la hauteur des circonstances_. Le
prsident assurait ces citoyens de son respect: On a l'oeil sur les
tratres, rpondait-il, et l'Assemble fera justice: L-dessus;
nouveau vacarme; les dputs de droite s'criaient qu'on allait 
l'anarchie; les dputs de gauche rpliquaient que le peuple tait
libre d'exprimer sa volont, qu'il avait le droit de se plaindre des
fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la reprsentation
nationale: ils dsignaient ainsi leurs collgues  ce peuple
souverain, qui les attendait au rverbre.

Les sances du soir l'emportaient en scandales sur les sances du
matin: on parle mieux et plus hardiment  la lumire des lustres. La
salle du mange tait alors une vritable salle de spectacle, o se
jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages
appartenaient encore  l'ancien ordre de choses: leurs terribles
remplaants, cachs derrire eux, parlaient peu ou point. A la fin
d'une discussion violente, je vis monter  la tribune un dput d'un
air commun, d'une figure grise et inanime, rgulirement coiff,
proprement habill comme le rgisseur d'une bonne maison, ou comme un
notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et
ennuyeux; on ne l'couta pas; je demandai son nom: c'tait
Robespierre. Les gens  souliers taient prts  sortir des salons, et
dj les sabots heurtaient  la porte.

       *       *       *       *       *

Lorsque, avant la Rvolution, je lisais l'histoire des troubles
publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait (p. 293)
pu vivre en ces temps-l; je m'tonnais que Montaigne crivt si
gaillardement dans un chteau dont il ne pouvait faire le tour sans
courir le risque d'tre enlev par des bandes de ligueurs ou de
protestants.

La Rvolution m'a fait comprendre cette possibilit d'existence. Les
moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.
Dans une socit qui se dissout et se recompose, la lutte des deux
gnies, le choc du pass et de l'avenir, le mlange des moeurs
anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire
qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractres en
libert se montrent avec une nergie qu'ils n'ont point dans la cit
bien rgle. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs,
des usages et des biensances, les prils mme, ajoutent  l'intrt
de ce dsordre. Le genre humain en vacances se promne dans la rue,
dbarrass de ses pdagogues, rentr pour un moment dans l'tat de
nature, et ne recommenant  sentir la ncessit du frein social que
lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfants par la licence.

Je ne pourrais mieux peindre la socit de 1789 et 1790 qu'en la
comparant  l'architecture du temps de Louis XII et de Franois Ier,
lorsque les ordres grecs se vinrent mler au style gothique, ou plutt
en l'assimilant  la collection des ruines et des tombeaux de tous les
sicles, entasss ple-mle aprs la Terreur dans les clotres des
Petits-Augustins: seulement, les dbris dont je parle taient vivants
et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des
runions littraires, des socits politiques et des spectacles;  (p. 294)
les renommes futures erraient dans la foule sans tre connues, comme
les mes au bord du Lth, avant d'avoir joui de la lumire. J'ai vu
le marchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rle, sur le thtre du
Marais[397], dans la _Mre coupable_ de Beaumarchais[398]. On se
transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et
des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de
l'Assemble nationale  la tribune en plein vent. Passaient et
repassaient dans les rues des dputations populaires, des piquets de
cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprs d'un homme en habit
franais, tte poudre, pe au ct, chapeau sous le bras, escarpins
et bas de soie, marchait un homme, cheveux coups et sans poudre, (p. 295)
portant le frac anglais et la cravate amricaine. Aux thtres, les
acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets
patriotiques. Des pices de circonstances attiraient la foule: un abb
paraissait sur la scne; le peuple lui criait: Calotin! calotin! et
l'abb rpondait; Messieurs, vive la nation! On courait entendre
chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino  l'_Opera-Buffa_[399],
aprs avoir entendu hurler _a ira_, on allait admirer madame Dugazon,
madame Saint-Aubin, Carline[400], la petite Olivier[401],         (p. 296)
mademoiselle Contat, Mol, Fleury, Talma dbutant, aprs avoir vu
pendre Favras.

                   [Note 397: Ce thtre, situ rue
                   Culture-Sainte-Catherine, quartier Saint-Antoine,
                   fut ouvert le 31 aot 1791. Beaumarchais en tait
                   le principal commanditaire, il y fit jouer, le 6
                   juin 1792, sa dernire pice, l'_Autre Tartufe ou
                   la mre coupable_, drame en cinq actes et en
                   prose.]

                   [Note 398: _Gouvion-Saint-Cyr_ (Laurent, marquis),
                   marchal de France, n  Toul le 13 avril 1764,
                   mort  Hyres le 17 mars 1830.--Il se consacra
                   d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans
                   tudier la peinture  Rome. Il parcourut ensuite
                   l'Italie, revint  Paris en 1784, et frquenta
                   l'atelier du peintre Brenet. Cherchant, dit la
                   _Biographie universelle_,  se procurer par
                   d'autres moyens les ressources que son art ne
                   pouvait lui offrir, il se lia avec des comdiens,
                   et se croyant quelque vocation pour le thtre, il
                   commena  jouer dans les socits d'amateurs, puis
                   dans la salle Beaumarchais, au Marais, o il fut le
                   confident de Baptiste, lorsque cet artiste y attira
                   la foule par le rle de _Robert, chef de brigands_.
                   Mais, bien que dou d'un organe sonore et d'une
                   belle stature, ne pouvant surmonter sa timidit en
                   prsence du public, et parlant quelquefois avec
                   tant de difficult qu'il semblait tre bgue,
                   Gouvion n'eut aucun succs dans cette carrire; et
                   on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut gnral,
                   s'applaudir des sifflets qui l'avaient forc d'y
                   renoncer.]

                   [Note 399: Le comte de Provence avait accord son
                   patronage  une socit qui se proposait de
                   naturaliser en France la musique des _Opera-buffa_
                   d'Italie. En attendant la construction d'une salle
                   nouvelle, la compagnie italienne s'tablit aux
                   Tuileries, dans la _salle des Machines_, o elle
                   donna sa premire reprsentation, le 26 janvier
                   1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino,
                   Mandini, Viganoni; Mmes Baletti, Mandini et
                   Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis ne
                   s'taient fait entendre  Paris.--Obligs de
                   quitter les Tuileries, par suite de l'installation
                   de la famille royale  Paris, au lendemain des
                   journes d'octobre, les chanteurs italiens
                   donnrent leur dernire reprsentation  la salle
                   des Machines le 23 dcembre 1789. Du 10 janvier
                   1790 au 1er janvier 1791, ils jourent dans une
                   mchante petite salle, nomme _Thtre des
                   Varits_, sise  la foire Saint-Germain. Le 6
                   janvier 1791, ils prirent possession de la salle
                   construite pour eux rue Feydeau et qui reut le nom
                   de _Thtre de Monsieur_, titre bientt remplac,
                   le 4 juillet 1791, par celui de _Thtre de la rue
                   Feydeau_.]

                   [Note 400: Mme Dugazon, Mme Saint-Aubin et Carline
                   taient les trois meilleures actrices du
                   _Thtre-Italien_, rue Favart, qui allait bientt
                   s'appeler l'_Opra-Comique
                   National_.--Louise-Rosalie _Lefvre_, femme de
                   l'acteur Dugazon, de la Comdie-Franaise, tait
                   ne  Berlin en 1755; elle mourut  Paris en 1821.
                   Deux emplois ont gard son nom au thtre: les
                   _jeunes Dugazon_ et les _mres
                   Dugazon_.--_Saint-Aubin_ (Jeanne-Charlotte
                   _Schroeder_, dame _d'Herbey_, dite Mme), ne en
                   1764, morte en 1850. Depuis ses dbuts (29 juin
                   1786) jusqu'en 1808, poque  laquelle elle prit sa
                   retraite, elle tint le premier rang parmi le
                   personnel fminin de la salle Favart. Elle a laiss
                   son nom  l'emploi des ingnues de l'Opra-Comique,
                   que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des
                   _Saint-Aubin_.--_Carline_, la charmante soubrette
                   du Thtre-Italien, s'appelait de son vrai nom
                   Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait dbut en
                   1780 et russissait mieux dans la comdie que dans
                   l'opra-comique, ayant peu de voix. Femme du
                   danseur Nivelon, de l'Opra, elle se retira du
                   thtre en 1801 et mourut en 1818,  55 ans.]

                   [Note 401: Chateaubriand commet  son sujet une
                   petite erreur. Il parle ici des thtres en 1789 et
                   1790: Mlle Olivier tait morte le 21 septembre
                   1787,  23 ans.]

Les promenades au boulevard du Temple et  celui des Italiens,
surnomm _Coblentz_, les alles du jardin des Tuileries, taient
inondes de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grtry y
brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent
bientt toutes trois. Elle s'endormit pour jamais, dit Grtry en
parlant de sa fille ane, assise sur mes genoux, aussi belle que
pendant sa vie. Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours
o barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de
Buffon[402], assise seule dans un phaton du duc d'Orlans, stationn
 la porte de quelque club.

                   [Note 402: _Buffon_ (Marguerite-Franoise de
                   Bouvier de Cpoy, comtesse de), ne en 1767, morte
                   en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie Leclerc,
                   comte de Buffon, fils du grand crivain, elle fut
                   la matresse affiche du duc d'Orlans
                   (Philippe-galit), dont elle eut un fils, tu sous
                   l'Empire en Espagne, o il servait comme officier
                   suprieur dans l'arme anglaise. Son mari, le comte
                   de Buffon, fut guillotin le 10 juillet 1794. Elle
                   se remaria  Rome, en 1798, avec un banquier
                   strasbourgeois, M. Renouard de Bussires. Sur Mme
                   de Buffon et son rle pendant la Rvolution, les
                   _Mmoires_ du conventionnel Choudieu renferment (p.
                   475) les dtails suivants: Elle tait la matresse
                   de Philippe-galit; elle demeurait chez le marquis
                   de Sillery, mari de Mme de Genlis; il y avait table
                   ouverte dans cette maison pour tous les dputs.
                   Cette dame tait jeune, aimable et jolie; et malgr
                   tous ces avantages, quoique seconde par
                   l'ex-constituant Voidel, homme trs adroit, elle
                   n'a pas fait beaucoup de proslytes au parti
                   d'Orlans, mais elle a essay d'en faire.]

[Illustration: MADAME DE STAL]

L'lgance et le got de la socit aristocratique se retrouvaient
 l'htel de La Rochefoucauld, aux soires de mesdames de Poix,   (p. 297)
d'Hnin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute
magistrature, rests ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de
Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame
de Stal[403], la duchesse d'Aiguillon, mesdames de Beaumont[404]--et
de Srilly[405]) toutes les nouvelles illustrations de la         (p. 298)
France, et toutes les liberts des nouvelles moeurs. Le cordonnier, en
uniforme d'officier de la garde nationale, prenait  genoux la mesure
de votre pied; le moine, qui le vendredi tranait sa robe noire ou
blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le
capucin, ras, lisait le journal  la guinguette, et dans un cercle de
femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'tait une
tante ou une soeur mise  la porte de son monastre. La foule visitait
ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent 
Grenade, les salles abandonnes de l'Alhambra, ou comme ils s'arrtent
 Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.

                   [Note 403: _Stal-Holstein_ (Anne-Louise-Germaine
                   _Necker_, baronne de), ne  Paris le 22 avril
                   1766, morte dans cette ville le 14 juillet 1817.]

                   [Note 404: _Beaumont_
                   (Pauline-Marie-Michelle-Frdrique-Ulrique de
                   Montmorin-Saint-Hrem, comtesse de), ne 
                   Meussy-l'vque en Champagne, le 15 aot 1768. Elle
                   avait pous, le 25 septembre 1786, en
                   Saint-Sulpice de Paris, _Christophe-Franois_ de
                   Beaumont, fils du marquis _Jacques_ de Beaumont et
                   de Claire-Marguerite Rich de Beaupr,--et non,
                   comme le dit  tort M. Bardoux (_la comtesse
                   Pauline de Beaumont_, p. 27),
                   Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont,
                   marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de
                   Beaumont et de Marie-Claude de Baynac. Mme de
                   Beaumont mourut  Rome en 1803, comme on le verra
                   dans la suite des _Mmoires_.]

                   [Note 405: _Srilly_ (Anne-Louise _Thomas_, dame
                   de), cousine de Mme de Beaumont. Elle avait pous
                   Antoine-Jean-Franois de _Megret de Srilly_,
                   trsorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21
                   floral an II (10 mai 1794), le jour mme o Mme
                   lisabeth porta sa tte sur l'chafaud, elle fut
                   condamne  mort, ainsi que son mari et M. Megret
                   d'Etigny, son beau-frre. Le _Moniteur_ du 23
                   floral (12 mai) l'indique comme ayant t
                   guillotine. Elle chappa cependant. Comme elle
                   tait enceinte, il fut sursis  son excution. Son
                   extrait mortuaire n'en fut pas moins dress, et ce
                   fut, cet extrait mortuaire  la main, qu'elle
                   comparut, le 29 germinal an III (18 avril 1795),
                   dans le procs de Fouquier-Tinville: J'ai vu l
                   mon mari, dit-elle; j'y vois aujourd'hui ses
                   assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait
                   mortuaire, il est du 21 floral, jour de notre
                   jugement  mort; il m'a t dlivr par la police
                   municipale de Paris. Dans le courant de l'anne
                   1795, elle pousa, en secondes noces, Franois de
                   Pange, l'ami d'Andr Chnier, qui la laissa veuve,
                   pour la seconde fois, dans les premiers jours de
                   septembre 1796. (Voir, en tte des _OEuvres de
                   Franois de Pange_, la notice de M. L. Becq de
                   Fouquires.)]

Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternit de
politique, rendez-vous mystrieux parmi des ruines, sous un ciel
serein, au milieu de la paix et de la posie de la nature; promenades
cartes, silencieuses, solitaires, mles de serments ternels et de
tendresses indfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au
bruit lointain d'une socit croulante qui menaait de sa chute ces
flicits places au pied des vnements. Quand on s'tait perdu de
vue vingt-quatre heures, on n'tait pas sr de se retrouver jamais.
Les uns s'engageaient dans les routes rvolutionnaires, les autres
mditaient la guerre civile; les autres partaient pour l'Ohio,    (p. 299)
o ils se faisaient prcder de plans de chteaux  btir chez les
sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela
allgrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes
affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrt du
parlement, les patriotes, tout aussi lgers dans leurs esprances,
annonant le rgne de la paix et du bonheur avec celui de la libert.
On chantait:

  La sainte chandelle d'Arras,
  Le flambeau de la Provence,
  S'ils ne nous clairent pas,
  Mettent le feu dans la France;
  On ne peut pas les toucher,
  Mais on espre les moucher.

Et voil comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! Il est aussi peu
en la puissance de toute facult terrienne, dit l'Estoile, d'engarder
le peuple franois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou
l'enfermer dedans un trou.

Le palais des Tuileries, grande gele remplie de condamns, s'levait
au milieu de ces ftes de la destruction. Les sentencis jouaient
aussi en attendant la _charrette_, la _tonte_, la _chemise rouge_
qu'on avait mise  scher, et l'on voyait  travers les fentres les
blouissantes illuminations du cercle de la reine.

Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et
les pomes, les chansons des _Actes des Aptres_[406], rpondaient 
l'_Ami du peuple_ ou au _Modrateur_ du club monarchien, rdig   (p. 300)
par Fontanes[407]; Mallet du Pan[408], dans la partie politique du
_Mercure_, tait en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la
partie littraire du mme journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay,
Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'pe, qui leva sur le Rhin la
lgion des hussards de la Mort), Honor Mirabeau l'an, s'amusaient 
faire, en dnant, des caricatures et le _Petit Almanach des grands
hommes_[409]: Honor allait ensuite proposer la loi martiale ou la
saisie des biens du clerg. Il passait la nuit chez madame Le Jay[410]
aprs avoir dclar qu'il ne sortirait de l'Assemble nationale que
par la puissance des baonnettes. _galit_ consultait le diable  (p. 301)
dans les carrires de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau
prsider les orgies dont Laclos[411] tait l'ordonnateur. Le futur
rgicide ne dgnrait point de sa race: double prostitu, la dbauche
le livrait puis  l'ambition. Lauzun[412], dj fan, soupait dans
sa petite maison  la barrire du Maine avec des danseuses de l'Opra,
entre-caresses de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de
Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres lgances du jour dont
il nous reste deux ou trois momies.

                   [Note 406: Ce pamphlet priodique, qui renfermait
                   en effet des satires, des pomes et des chansons, a
                   paru de novembre 1789  octobre 1791. Ses
                   principaux rdacteurs taient Peltier, Rivarol,
                   Champcenetz, Mirabeau le jeune, le marquis de
                   Bonnay, Franois Suleau, Montlosier, Bergasse, etc.
                   La collection des _Actes des Aptres_ comprend 311
                   numros, runis en onze volumes in-8, dont chacun
                   est appel _version_ et contient 30 numros, une
                   introduction et une planche grave. Il en existe
                   une dition contrefaite en vingt volumes in-12.]

                   [Note 407: _Le Journal de la Ville et des Provinces
                   ou le_ MODRATEUR, par M. de Fontanes, avait
                   commenc de paratre le 1er octobre 1789.]

                   [Note 408: Jacques _Mallet du Pan_ (1749-1800),
                   rdacteur politique du _Mercure de France_.
                   Sainte-Beuve a dit de lui: Comme journaliste et
                   comme publiciste, dans cette rude fonction de
                   saisir, d'embrasser au passage des vnements
                   orageux et compliqus qui se droulent et se
                   prcipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume
                   en main, que lui. (_Causeries du lundi_, tome IV,
                   p. 361-394).]

                   [Note 409: Le vrai titre de ce spirituel pamphlet,
                   paru en 1791, est celui-ci: _Petit dictionnaire des
                   grands hommes et des grandes choses qui ont rapport
                    la Rvolution_, compos par une socit
                   d'aristocrates.]

                   [Note 410: Femme du libraire Le Jay, l'diteur de
                   Mirabeau. Sur les relations du grand orateur avec
                   Mme Le Jay, voir les tomes III et IV des _Mirabeau_
                   par Louis de Lomnie.]

                   [Note 411: _Laclos_ Pierre-Ambroise-Franois
                   _Choderlos_ de, l'auteur des _Liaisons
                   dangereuses_, n en 1741  Amiens. Rdacteur du
                   _Journal des Amis de la Constitution_ (du 1er
                   novembre 1790 au 20 septembre 1791), marchal de
                   camp en 1792, il servait  l'arme de Naples comme
                   inspecteur gnral d'artillerie, lorsqu'il mourut 
                   Tarente le 5 novembre 1803.]

                   [Note 412: Le duc de _Lauzun_ (Armand-Louis de
                   Gontaut-Biron) devint duc de Biron en 1788. lu
                   dput de la noblesse aux tats-Gnraux par la
                   snchausse du Quercy, il embrassa avec ardeur les
                   ides nouvelles et fut successivement promu
                   marchal de camp (13 janvier 1792), gnral en chef
                   de l'arme du Rhin (9 juillet 1792), commandant de
                   l'arme des Ctes de la Rochelle (15 mai
                   1793).--Guillotin le 31 dcembre 1793.]

La plupart des courtisans, clbres par leur immoralit,  la fin du
rgne de Louis XV et pendant le rgne de Louis XVI, taient enrls
sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre
d'Amrique et barbouill leurs cordons des couleurs rpublicaines. La
Rvolution les employa tant qu'elle se tint  une mdiocre hauteur;
ils devinrent mme les premiers gnraux de ses armes. Le duc de
Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur
de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui _avait_ celle-ci et
puis qui _avait_ celle-l, selon le noble et chaste jargon de la  (p. 302)
cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la
Convention dans la Vende: quelle piti! Le baron de Besenval[413],
rvlateur menteur et cynique des corruptions de la haute socit,
mouche du coche des purilits de la vieille monarchie expirante, ce
lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauv par M.
Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il tait Suisse: quelle
misre! Qu'avaient  faire de pareils hommes avec de pareils
vnements? Quand la Rvolution eut grandi, elle abandonna avec ddain
les frivoles apostats du trne: elle avait eu besoin de leurs vices,
elle eut besoin de leurs ttes: elle ne mprisait aucun sang, pas mme
celui de la du Barry.

                   [Note 413: Pierre-Victor, baron de _Besenval_, n
                   en 1722  Soleure, mort le 2 juin 1791. Ses
                   _Mmoires_, publis par le vicomte de Sgur
                   (1805-1807), 4 vol. in-8, ont t dsavous par la
                   famille.]

       *       *       *       *       *

L'anne 1790 complta les mesures bauches de l'anne 1780. Le bien
de l'glise, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqu, la
constitution civile du clerg dcrte, la noblesse abolie.

Je n'assistais pas  la fdration de juillet 1790: une indisposition
assez grave me retenait au lit; mais je m'tais fort amus auparavant
aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Stal a merveilleusement
dcrit cette scne[414]. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M.
de Talleyrand dire la messe servie par l'abb Louis[415], comme   (p. 303)
de ne l'avoir pas vu, le sabre au ct, donner audience  l'ambassadeur
du Grand Turc.

                   [Note 414: _Considrations sur les principaux
                   vnements de la Rvolution franaise_, par Mme de
                   Stal, seconde partie, chapitre XVI: _De la
                   Fdration du 14 juillet 1790_.]

                   [Note 415: _Louis_ Joseph-Dominique, baron, n 
                   Toul le 13 novembre 1755, mort  Bry-sur-Marne le
                   26 aot 1837. Aprs avoir reu les ordres mineurs,
                   il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au
                   Parlement de Paris, o l'on remarqua bientt ses
                   aptitudes en matire financire. Lorsque l'vque
                   d'Autun, le 14 juillet 1790, clbra solennellement
                   la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie,
                   il avait l'abb Louis pour diacre. Ministre des
                   finances, du 1er avril 1814 au 20 mars 1815, le
                   baron Louis reprit plus tard ce portefeuille  cinq
                   reprises diffrentes, sous Louis XVIII et sous
                   Louis-Philippe.]

Mirabeau dchut de sa popularit dans l'anne 1790; ses liaisons avec
la Cour taient videntes. M. Necker rsigna le ministre et se
retira, sans que personne et envie de le retenir[416]. Mesdames,
tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemble
nationale[417]. Le duc d'Orlans, revenu d'Angleterre, se dclara le
trs humble et trs obissant serviteur du roi. Les socits des Amis
de la Constitution, multiplies sur le sol, se rattachaient  Paris 
la socit mre, dont elles recevaient les inspirations et excutaient
les ordres.

                   [Note 416: Necker se retira le 4 septembre 1790.]

                   [Note 417: Le 20 fvrier 1791 _Moniteur_ du 22
                   fvrier.]

La vie publique rencontrait dans mon caractre des dispositions
favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la
foule je regardais ma solitude et n'avais point  combattre ma
timidit. Cependant les salons, participant du mouvement universel,
taient un peu moins trangers  mon allure, et j'avais, malgr moi,
fait des connaissances nouvelles.

La marquise de Villette s'tait trouve sur mon chemin. Son       (p. 304)
mari[418], d'une rputation calomnie, crivait, avec Monsieur, frre
du roi, dans le _Journal de Paris_. Madame de Villette, charmante
encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mre, et
pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de
l'_Anthologie_:

  Au ciel elle a rendu sa vie,
  Et doucement s'est endormie,
  Sans murmurer contre ses lois:
  Ainsi le sourire s'efface,
  Ainsi meurt sans laisser de trace
  Le chant d'un oiseau dans les bois.

                   [Note 418: Charles-Michel, marquis de _Villette_,
                   n le 4 dcembre 1736, dput de l'Oise  la
                   Convention, il vota, dans le procs de Louis XVI,
                   pour la rclusion et le bannissement  l'poque de
                   la paix. Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son
                   htel de la rue de Beaune.]

Mon rgiment, en garnison  Rouen, conserva sa discipline assez tard.
Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'excution du
comdien Bordier[419], qui subit le dernier arrt de la           (p. 305)
puissance parlementaire; pendu la veille, hros le lendemain, s'il et
vcu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit
parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart migra; les
officiers le suivirent. Je n'avais ni adopt ni rejet les nouvelles
opinions; aussi peu dispos  les attaquer qu' les servir, je ne
voulus ni migrer ni continuer la carrire militaire: je me retirai.

                   [Note 419: Le comdien Bordier, clbre  Paris
                   dans le rle d'Arlequin, tait en reprsentation 
                   Rouen, lorsque, dans la nuit du 3 au 4 aot 1789,
                   assist d'un avocat de Lisieux, nomm Jourdain, il
                   se mit  la tte d'une meute. L'htel de
                   l'intendant, M. de Maussion, fut pill, les
                   bureaux-recettes, les barrires de la ville, le
                   bureau des aides, tous les btiments o l'on
                   percevait les droits du roi furent pills. De
                   grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues
                   et sur la place du Vieux-March; on y jette
                   ple-mle des meubles, des habits, des papiers et
                   des batteries de cuisine; des voitures sont
                   tranes et prcipites dans la Seine. C'est
                   seulement lorsque l'htel de ville est envahi que
                   la garde nationale, prenant peur, se dcida 
                   saisir Bordier et quelques autres. Mais le
                   lendemain, au cri de _Carabo_, et sous la conduite
                   de Jourdain, la Conciergerie est force, Bordier
                   est dlivr, et l'Intendance avec les bureaux est
                   saccage une seconde fois. Lorsqu'enfin les deux
                   coquins sont pris et mens  la potence, la
                   populace est si bien pour eux qu'on est forc, pour
                   la maintenir, de braquer contre elle des canons
                   chargs.  (_La Rvolution_, tome I, page 84.)--Le
                   28 brumaire an II (18 novembre 1793), sur la motion
                   du conventionnel Dubois-Cranc, la Socit des
                   Jacobins arrta qu'il serait demand  la
                   Convention d'accorder une pension au fils de
                   Bordier. Le _Moniteur_ du 11 frimaire suivant (1er
                   dcembre) constate qu'une fte vient d'tre
                   clbre  Rouen, en l'honneur de Jourdain et
                   Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la
                   mmoire est rhabilite.]

Dgag de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives
avec mon frre et le prsident de Rosambo; de l'autre, des discussions
non moins aigres avec Ginguen, La Harpe et Chamfort. Ds ma jeunesse,
mon impartialit politique ne plaisait  personne. Au surplus, je
n'attachais d'importance aux questions souleves alors que par des
ides gnrales de libert et de dignit humaines; la politique
personnelle m'ennuyait; ma vritable vie tait dans des rgions plus
hautes.

Les rues de Paris, jour et nuit encombres de peuple, ne me
permettaient plus mes flneries. Pour retrouver le dsert, je me
rfugiais au thtre: je m'tablissais au fond d'une loge, et laissais
errer ma pense aux vers de Racine,  la musique de Sacchini, ou aux
danses de l'Opra. Il faut que j'aie vu intrpidement vingt fois  (p. 306)
de suite, aux Italiens[420], la _Barbe-bleue_ et le _Sabot perdu_[421],
m'ennuyant pour me dsennuyer, comme un hibou dans un trou de mur;
tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des
votes sculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante
de Mirabeau  la tribune, ni celle de Colin qui chantait  Babet sur
le thtre:

  Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige,
  Quand la nuit est longue, on l'abrge.

                   [Note 420: Le Thtre-Italien tait situ entre les
                   rues Favart et Marivaux. On y jouait des comdies
                   et des opras-comiques. Malgr le nom de ce
                   thtre, les pices et les acteurs taient
                   franais. En 1792, il prit le nom d'_Opra-Comique
                   National_; il a t brl le 25 mai 1887.]

                   [Note 421: _Raoul Barbe-Bleue_, comdie en trois
                   actes, mle d'ariettes, paroles de Sedaine,
                   reprsente pour la premire fois, sur le
                   Thtre-Italien, au commencement de 1789.--_Le
                   Sabot perdu_, opra-comique en un acte, ml
                   d'ariettes, tait de date plus ancienne. Bien qu'il
                   et paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il
                   tait en ralit de Cazotte, non seulement pour les
                   paroles, mais encore pour la plus grande partie de
                   la musique. Voir les _OEuvres de Cazotte_, tome III.]

M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoys par madame
Ginguen, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle
Monet se plaait sur le devant de la loge; je m'asseyais moiti
content, moiti grognant, derrire elle. Je ne sais si elle me
plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle tait
partie, je la regrettais, en tant plein de joie de ne la voir plus.
Cependant j'allais quelquefois,  la sueur de mon front, la chercher
chez elle, pour l'accompagner  la promenade: je lui donnais le   (p. 307)
bras, et je crois que je serrais un peu le sien.

Une ide me dominait, l'ide de passer aux tats-Unis: il fallait un
but utile  mon voyage; je me proposais de dcouvrir (ainsi que je
l'ai dit dans ces _Mmoires_ et dans plusieurs de mes ouvrages) le
passage au nord-ouest de l'Amrique. Ce projet n'tait pas dgag de
ma nature potique. Personne ne s'occupait de moi; j'tais alors,
ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout  fait inconnu;
nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurit  la mme poque, moi
pour chercher ma renomme dans la solitude, lui sa gloire parmi les
hommes. Or, ne m'tant attach  aucune femme, ma sylphide obsdait
encore mon imagination. Je me faisais une flicit de raliser avec
elle mes courses fantastiques dans les forts du Nouveau Monde. Par
l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantme sans nom
des bois de l'Armorique, est devenue _Atala_ sous les ombrages de la
Floride.

M. de Malesherbes me montait la tte sur ce voyage, j'allais le voir
le matin; le nez coll sur des cartes, nous comparions les diffrents
dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du
dtroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les
divers rcits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais,
franais, russes, sudois, danois; nous nous enqurions des chemins 
suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous
devisions des difficults  surmonter, des prcautions  prendre
contre la rigueur du climat, les assauts des btes et le manque de
vivres. Cet homme illustre me disait: Si j'tais plus jeune,     (p. 308)
je partirai avec vous, je m'pargnerais le spectacle que m'offrent ici
tant de crimes, de lchets et de folies. Mais  mon ge il faut
mourir o l'on est. Ne manquez pas de m'crire par tous les vaisseaux,
de me mander vos progrs et vos dcouvertes: je les ferai valoir
auprs des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la
botanique! Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort,
Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le _Dictionnaire_ de
Rousseau, les Flores lmentaires; je courais au Jardin du Roi, et
dj je me croyais un Linn[422].

                   [Note 422: De ces tudes botaniques qui avaient
                   prpar son voyage au nouveau monde, il tait rest
                    Chateaubriand une connaissance assez tendue des
                   plantes; et ses contemplations de la nature, comme
                   ses promenades solitaires, avaient accru sa
                   science: Quand nous errions, dit M. de Marcellus
                   (_Chateaubriand et son temps_, p. 44) dans les
                   grands espaces presque dserts, autour de Londres,
                   il s'amusait  me montrer dans les prairies de
                   _Regent's-Park_, ou sous les bois de _Kensington_,
                   quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de
                   Combourg, retrouves dans les forts de l'Amrique,
                   mais il citait moins Linn que Virgile, car il
                   savait les _Gorgiques_ par coeur. --Voici, me
                   dit-il un jour, l'avoine strile, _steriles
                   dominantur aven_. Mais Virgile veut parler ici de
                   l'avoine folle et sauvage, et elle n'est pas
                   strile; car les Indiens la rcoltent en Amrique;
                   j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes et
                   paisses que nos champs de bl. L, au lieu de la
                   main des hommes, c'est la Providence qui la sme.
                   Regardez ce chardon pineux, _segnisque horreret in
                   arvis carduus_, et il n'est pas _segnis_, parce
                   qu'il serait lent et paresseux  crotre; mais bien
                   au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les
                   terres o il s'lve: _neu segnes faceant terr_,
                   a dit aussi Virgile, ici la grande centaure,
                   _graveolentia centaurea_, que j'ai cueillie sur les
                   raines de Lacdmone; plus loin le _cerinth_
                   _ignobile gramen_, priphrase pour laquelle
                   j'aurais  gronder un peu le pote latin, car je
                   veux y retrouver notre gentille pquerette, qui
                   certes n'a rien d'ignoble.]

Enfin, au mois de janvier 1791, je pris srieusement mon parti.   (p. 309)
Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom _aristocrate_ pour
tre expos aux perscutions: plus votre opinion tait consciencieuse
et modre, plus elle tait suspecte et poursuivie. Je rsolus donc
de lever mes tentes: je laissai mon frre et mes soeurs  Paris et
m'acheminai vers la Bretagne.

Je rencontrai,  Fougres, le marquis de la Rourie: je lui demandai
une lettre pour le gnral Washington. Le _colonel Armand_ (nom qu'on
donnait au marquis en Amrique) s'tait distingu dans la guerre de
l'indpendance amricaine. Il se rendit clbre, en France, par la
conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la
famille des Desilles[423]. Mort en organisant cette conspiration, il
fut exhum, reconnu, et causa le malheur de ses htes et de ses amis.
Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le
marquis de la Rourie avait plus d'esprit qu'eux; il s'tait plus
souvent battu que le premier; il avait enlev des actrices  l'Opra,
comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisime.
Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major amricain[424], et
accompagn d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les coliers
de droit de Rennes l'aimaient,  cause de sa hardiesse d'action et de
sa libert d'ides: il avait t un des douze gentilshommes bretons
mis  la Bastille. Il tait lgant de taille et de manires,     (p. 310)
brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des
jeunes seigneurs de la Ligue.

                   [Note 423: Anglique-Franoise _Desilles_, dame de
                   _La Fonchais_, soeur d'Andr Desilles, le hros de
                   Nancy, ne  Saint-Malo le 16 mai 1769. Elle fut
                   guillotine, le 13 juin 1793, en mme temps que son
                   beau-frre Michel-Julien Picot de Limolan. La
                   soeur d'Andr Desilles mourut avec un admirable
                   courage.]

                   [Note 424: Le major amricain Chafner. Voyez sur
                   lui la note 2 de la page 115.]

Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mre. Je
vous ai dit au troisime livre de ces _Mmoires_, comment je passai
par Combourg, et quels sentiments m'oppressrent. Je demeurai deux
mois  Saint-Malo, occup des prparatifs de mon voyage, comme jadis
de mon dpart projet pour les Indes.

Je fis march avec un capitaine nomm Dujardin[425]: Il devait
transporter  Baltimore l'abb Nagot, suprieur du sminaire de
Saint-Sulpice, et plusieurs sminaristes, sous la conduite de leur
chef[426]. Ces compagnons de voyage m'auraient mieux convenu      (p. 311)
quatre ans plus tt: de chrtien zl que j'avais t, j'tais devenu
un esprit fort, c'est--dire un esprit faible. Ce changement dans mes
opinions religieuses s'tait opr par la lecture des livres
philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux tait
paralys d'un ct, qu'il y avait des vrits qui ne pouvaient arriver
jusqu' lui, tout suprieur qu'il pt tre d'ailleurs. Ce benot
orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit
religieux cette absence d'une facult qui se trouve prcisment dans
l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce
qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence suprieure consent 
fermer les yeux, parce qu'elle aperoit tout en dedans. Enfin, une
chose m'achevait: le dsespoir sans cause que je portais au fond du
coeur.

                   [Note 425: Les recherches faites par M. Ch. Cunat
                   aux Archives de la Marine, ont constat
                   l'exactitude de tous les dtails donns ici par
                   Chateaubriand. Il s'embarqua  bord du brick le
                   _Saint-Pierre_ de 160 tonneaux, capitaine Dujardin
                   Pinte-de-Vin, allant aux les Saint-Pierre et
                   Miquelon, d'o il devait relever pour Baltimore
                   (Ch. Cunat, _op. cit._).]

                   [Note 426: Franois-Charles _Nagot_, (et non
                   Nagault, comme l'a crit Chateaubriand) n'tait pas
                   suprieur du sminaire de St-Sulpice; il tait
                   suprieur  Paris de la communaut des Robertins,
                   une des annexes du sminaire de Saint-Sulpice.
                   Dsign par M. Emery pour tre suprieur du
                   sminaire que les Sulpiciens projetaient d'tablir
                    Baltimore, il s'embarqua  Saint-Malo sur le
                   _Saint-Pierre_, emmenant avec lui trois jeunes
                   prtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM.
                   Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivs 
                   Baltimore le 10 juillet 1791, l'abb Nagot y
                   installa, ds le mois de septembre suivant, le
                   sminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus
                   renomm sminaire des tats-Unis. En 1822, le pape
                   Pie VII rigea le collge de Sainte-Marie en
                   Universit catholique, avec pouvoir de confrer des
                   grades ayant la mme valeur que ceux qui se donnent
                    Rome et dans les autres universits du monde
                   chrtien. M. Nagot mourut en 1816 dans cette maison
                   qu'il avait fonde et qu'il laissait prospre,
                   aprs l'avoir conduite  travers les difficults
                   insparables de tout commencement. (Voir _lisabeth
                   Seton et les commencements de l'glise catholique
                   aux tats-Unis_, par _Mme de Barberey_, 4me
                   dition, tome II, p. 482.)]

Une lettre de mon frre a fix dans ma mmoire la date de mon dpart:
il crivait de Paris  ma mre, en lui annonant la mort de Mirabeau.
Trois jours aprs l'arrive de cette lettre, je rejoignis en rade le
navire sur lequel mes bagages taient chargs[427]. On leva       (p. 312)
l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait
quand le pilote ctier nous quitta, aprs nous avoir mis hors des
passes. Le temps tait sombre, la brise molle, et la houle battait
lourdement les cueils  quelques encablures du vaisseau.

                   [Note 427: Ici encore se vrifie la minutieuse
                   exactitude  laquelle Chateaubriand s'est astreint
                   dans la rdaction de ses _Mmoires_. Mirabeau est
                   mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors
                   environ trois jours pour aller de Paris 
                   Saint-Malo, madame de Chateaubriand a donc d
                   recevoir la lettre de son fils an le 5 avril.
                   Trois jours aprs, c'tait le 8 avril... C'est
                   justement le 8 avril que l'abb Nagot--et
                   Chateaubriand avec lui--s'embarqurent sur le
                   _Saint-Pierre_. (Voir _lisabeth Seton_, tome II,
                   p. 483.)]

Mes regards restaient attachs sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser
ma mre tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dmes des
glises o j'avais pri avec Lucile, les murs, les remparts, les
forts, les tours, les grves o j'avais pass mon enfance avec Gesril
et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie dchire,
lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je
m'loignais galement incertain des destines de mon pays et des
miennes: qui prirait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette
France et ma famille?

Le calme nous arrta avec la nuit au dbouquement de la rade; les feux
de la ville et les phares s'allumrent: ces lumires qui tremblaient
sous mon toit paternel semblaient  la fois me sourire et me dire
adieu, en m'clairant parmi les rochers, les tnbres de la nuit et
l'obscurit des flots.

Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je dsertais un monde
dont j'avais foul la poussire et compt les toiles, pour un monde
de qui la terre et le ciel m'taient inconnus. Que devait-il m'arriver
si j'atteignais le but de mon voyage? gar sur les rives
hyperborennes, les annes de discorde qui ont cras tant de
gnrations avec tant de bruit seraient tombes en silence sur ma
tte; la socit et renouvel sa face, moi absent. Il est probable
que je n'aurais jamais eu le malheur d'crire; mon nom serait demeur
ignor, ou il ne s'y ft attach qu'une de ces renommes          (p. 313)
paisibles au-dessous de la gloire, ddaignes de l'envie et laisses
au bonheur. Qui sait si j'eusse repass l'Atlantique, si je ne me
serais point fix dans les solitudes,  mes risques et prils
explores et dcouvertes, comme un conqurant au milieu de ses
conqutes!

Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misres,
pour y tre toute autre chose que ce que j'avais t. Cette mer, au
giron de laquelle j'tais n, allait devenir le berceau de ma seconde
vie: j'tais port par elle, dans mon premier voyage, comme dans le
sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers
pleurs et de mes premiers plaisirs.

Le jusant, au dfaut de la brise, nous entrana au large, les lumires
du rivage diminurent peu  peu et disparurent. puis de rflexions,
de regrets vagues, d'esprances plus vagues encore, je descendis  ma
cabine: je me couchai, balanc dans mon hamac au bruit de la lame qui
caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles dferles
qui coiffaient les mts s'enflrent, et quand je montai sur le tillac
le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.

Ici changent mes destines: Encore  la mer! _Again to sea!_
(Byron.)




LIVRE VI[428]                                                     (p. 315)

                   [Note 428: Ce livre a t crit  Londres, d'avril
                    septembre 1822.--Il a t revu en dcembre 1846.]

Prologue.--Traverse de l'ocan.--Francis Tulloch.--Christophe
Colomb.--Camons.--Les Aores.--le Graciosa.--Jeux marins.--le
Saint-Pierre.--Ctes de la Virginie.--Soleil couchant.--Pril.
--J'aborde en Amrique.--Baltimore.--Sparation des passagers.
--Tulloch.--Philadelphie.--Le gnral Washington.--Parallle de
Washington et de Bonaparte.--Voyage de Philadelphie  New-York et 
Boston.--Mackenzie.--Rivire du nord.--Chant de la passagre.--M. Swift.
--Dpart pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais.
--M. Violet.--Mon accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et
le renard canadien.--Rate musque.--Chiens pcheurs.--Insectes.
--Montcalm et Wolfe.--Campement au bord du lac des Onondagas.--Arabes.
--Course botanique.--L'Indienne et la vache.--Un Iroquois.--Sachem
des Onondagas.--Velly et les Franks.--Crmonie de l'hospitalit.
--Anciens grecs.--Voyage du lac des Onondagas  la rivire Genesee.
--Abeilles, dfrichements.--Hospitalit.--Lit.--Serpent  sonnettes
enchant.--Cataracte de Niagara.--Serpent  sonnettes.--Je tombe au
bord de l'abme.--Douze jours dans une hutte.--Changement de moeurs
chez les sauvages.--Naissance et mort.--Montaigne.--Chant de la
couleuvre.--Pantomime d'une petite Indienne, original de _Mila_.
--Incidences.--Ancien Canada.--Population indienne.--Dgradation
des moeurs.--Vraie civilisation rpandue par la religion.--Fausse
civilisation introduite par le commerce.--Coureurs de bois.
--Factoreries.--Chasses.--Mtis ou Bois-brls.--Guerres des compagnies.
--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions franaises en
Amrique.--Regrets.--Manie du pass.--Billet de Francis Conyngham.
--Manuscrit original en Amrique.--Lacs du Canada.--Flotte de     (p. 316)
canots indiens.--Ruines de la nature.--Valle du tombeau.--Destine
des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et siminoles.--Notre
camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles taient les
demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi  Varennes.--J'interromps
mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les tats-Unis.
--Retour en Europe.--Naufrage.


Trente et un ans aprs m'tre embarqu, simple sous-lieutenant, pour
l'Amrique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conu en
ces termes: Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa
seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du
roi prs Sa Majest Britannique, etc. Point de signalement; ma
grandeur devait faire connatre mon visage en tous lieux. Un bateau 
vapeur, nolis pour moi seul, me porte de Calais  Douvres. En mettant
le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salu par le
canon du fort[429]. Un officier vient, de la part du commandant,
m'offrir une garde d'honneur. Descendu  _Shipwright-Inn_[430], le
matre et les garons de l'auberge me reoivent bras pendants     (p. 317)
et tte nue. Madame la mairesse m'invite  une soire, au nom des plus
belles dames de la ville. M. Billing[431], attach  mon ambassade,
m'attendait. Un dner d'normes poissons et de monstrueux quartiers de
boeuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'apptit et qui
n'tait pas du tout fatigu. Le peuple, attroup sous mes fentres,
fait retentir l'air de _huzzas_. L'officier revient et pose, malgr
moi, des sentinelles  ma porte. Le lendemain, aprs avoir distribu
force argent du roi mon matre, je me mets en route pour Londres, au
ronflement du canon, dans une lgre voiture, qu'emportent quatre
beaux chevaux mens au grand trot par deux lgants jockeys. Mes gens
suivent dans d'autres carrosses; des courriers  ma livre
accompagnent le cortge. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de
John Bull et des quipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyre
jadis hante des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientt
m'apparat l'immense calotte de fume qui couvre la cit de Londres.

                   [Note 429: Le 5 avril 1822 est le jour de son
                   arrive  Londres. Il dbarqua  Douvres dans la
                   soire du 4 avril. On lit dans le _Moniteur_ du
                   jeudi 11 avril: D'aprs les dernires nouvelles
                   d'Angleterre, le paquebot franais _L'Antigone_ est
                   entr le 4 avril au soir dans le port de Douvres,
                   ayant  bord M. le vicomte de Chateaubriand,
                   ambassadeur de Sa Majest Trs-Chrtienne. Il est
                   descendu  l'htel _Wright_, o il a pass la nuit.
                   Le lendemain, au point du jour, il a t salu par
                   les batteries du chteau et une seconde salve a
                   annonc le moment de son dpart pour Londres. Son
                   excellence est arrive dans la capitale le 5 dans
                   l'aprs-midi, avec une suite compose de cinq
                   voitures. Sa demeure est l'htel habit
                   prcdemment par M. le duc Decazes, dans
                   _Portland-Place_.]

                   [Note 430: L'auberge de Douvres, o descendit
                   Chateaubriand, ne s'appelait pas _Shipwrigt-Inn_,
                   ce qui signifierait _htel du constructeur de
                   vaisseau_; mais bien _Ship-Inn, htel du vaisseau_.
                   Il est vrai que le propritaire de l'htel
                   s'appelait _Wright_, et qu'il a t ainsi cause de
                   la mprise. (_Chateaubriand et son temps_, par M.
                   de Marcellus, p. 46.)]

                   [Note 431: Voir l'_Appendice_ n X: _Le Baron
                   Billing et l'ambassade de Londres_.]

Plong dans le gouffre de vapeur charbonne, comme dans une des
gueules du Tartare, traversant la ville entire dont je reconnais les
rues, j'aborde l'htel de l'ambassade, _Portland-Place_. Le charg
d'affaires, M. le comte Georges de Caraman[432], les secrtaires
d'ambassade, M. le vicomte de Marcellus[433], M. le baron E.      (p. 318)
de Cazes, M. de Bourqueney[434], les attachs  l'ambassade,
m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers,       (p. 319)
concierges, valets de chambre, valet de pied de l'htel, sont
assembls sur le trottoir. On me prsente les cartes des ministres
anglais et des ambassadeurs trangers, dj instruits de ma prochaine
arrive.

                   [Note 432: Le comte Georges de _Caraman_, devenu
                   plus tard ministre plnipotentiaire, tait le fils
                   du duc de Caraman, alors ambassadeur  Vienne, et
                   qui allait bientt, avec le vicomte Mathieu de
                   Montmorency, ministre des Affaires trangres, avec
                   Chateaubriand, ambassadeur  Londres, et M. de la
                   Ferronnays, ambassadeur  Saint-Ptersbourg,
                   reprsenter la France au congrs de Vrone.]

                   [Note 433: Marie-Louis-Jean-Andr-Charles _Demartin
                   du Tyrac_, comte de _Marcellus_ (1795-1865).
                   Secrtaire d'ambassade  Constantinople en 1820, il
                   dcouvrit  Milo et envoya en France la _Vnus
                   victorieuse_, dite _Vnus de Milo_. Aprs avoir t
                   premier secrtaire  Londres et charg d'affaires,
                   aprs le dpart de Chateaubriand pour le congrs de
                   Vrone, il fut envoy en mission  Madrid et 
                   Lucques. Nomm, sous le ministre Polignac,
                   sous-secrtaire d'tat des Affaires trangres, il
                   dclina ses fonctions et rentra dans la vie prive.
                   Il a publi, de 1839  1861, les ouvrages suivants:
                   _Souvenirs de l'Orient_,--_Vingt jours en
                   Sicile_,--_pisodes littraires en
                   Orient_,--_Chants du peuple en Grce_,--_Politique
                   de la Restauration_,--_Chateaubriand et son
                   temps_,--_Les Grecs anciens et modernes_.]

                   [Note 434: Franois-Adolphe, comte de _Bourqueney_
                   (1799-1869). Il avait dbut dans la carrire
                   diplomatique  17 ans comme attach d'ambassade aux
                   tats-Unis. En 1824, secrtaire de lgation 
                   Berne, il donna sa dmission pour suivre dans sa
                   chute M. de Chateaubriand, qui venait d'tre
                   renvoy du ministre, et, comme le grand crivain,
                   il collabora au _Journal des Dbats_. Comme lui
                   encore, il accepta sous le ministre Martignac, un
                   poste dont il se dmit  l'avnement du ministre
                   Polignac. Aprs la Rvolution de 1830, il rentra
                   dans la diplomatie, et nous le retrouvons
                   secrtaire d'ambassade  Londres, en 1840, sous M.
                   Guizot; il signa, en qualit de charg d'affaires,
                   la convention des dtroits (1841), qui faisait
                   rentrer la France dans le concert europen. Nomm
                   ambassadeur  Constantinople en 1844, il se retira
                    la suite de la Rvolution de 1848. Sous le second
                   Empire, ambassadeur  Vienne, il prit une part
                   importante aux ngociations qui terminrent la
                   guerre d'Orient et  celles qui terminrent la
                   guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires
                   du trait de Paris (1856) et du trait de Zurich
                   (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842;
                   en 1859, Napolon III le fit comte. Le 31 mars
                   1856, il avait t appel au Snat imprial.]

Le 17 mai de l'an de _grce_ 1793, je dbarquais pour la mme ville de
Londres, humble et obscur voyageur,  Southampton, venant de Jersey.
Aucune mairesse ne s'aperut que je passais; le maire de la ville,
William Smith, me dlivra le 18, pour Londres, une feuille de route 
laquelle tait joint un extrait de l'_Alien-bill_. Mon signalement
portait en anglais: Franois de Chateaubriand, officier franais 
l'arme des migrs _(French officer in the emigrant army)_, taille de
cinq pieds quatre pouces _(five feet four inches high)_, mince _(thin
shape)_, favoris et cheveux bruns _(brown hair and fits)_. Je
partageai modestement la voiture la moins chre avec quelques matelots
en cong; je relayai aux plus chtives tavernes; j'entrai pauvre,
malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, o M. Pitt
rgnait; j'allai loger,  six schellings par mois, sous le lattis d'un
grenier que m'avait prpar un cousin de Bretagne, au bout d'une
petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.

  Ah! _Monseigneur_, que votre vie,
  D'honneurs aujourd'hui, si remplie,
  Diffre de ces heureux temps!

Cependant une autre obscurit m'entnbre  Londres. Ma place
politique met  l'ombre ma renomme littraire; il n'y a pas un   (p. 320)
sot dans les trois royaumes qui ne prfre l'ambassadeur de Louis XVIII
 l'auteur du _Gnie du christianisme_. Je verrai comment la chose
tournera aprs ma mort, ou quand j'aurai cess de remplacer M. le duc
Decazes[435] auprs de George IV[436], succession aussi bizarre que le
reste de ma vie.

                   [Note 435: M. _Decazes_, le 17 fvrier 1820, avait
                   quitt le ministre pour l'ambassade de Londres
                   (avec le titre de duc), et il avait conserv cette
                   ambassade jusqu'au 9 fvrier 1822.]

                   [Note 436: Georges IV, n en 1762, mort en 1830.
                   Appel  la rgence en 1811, lorsque son pre fut
                   tomb en dmence, il ne prit le titre de roi qu'en
                   1820.]

Arriv  Londres comme ambassadeur franais, un de mes plus grands
plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller 
pied parcourir les ruelles que j'avais jadis frquentes, les
faubourgs populaires et  bon march, o se rfugie le malheur sous la
protection d'une mme souffrance, les abris ignors que je hantais
avec mes associs de dtresse, ne sachant si j'aurai du pain le
lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la
table. A toutes ces portes troites et indigentes qui m'taient
autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages trangers. Je ne
vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables  leurs gestes, 
leur manire de marcher,  la forme et  la vtust de leurs habits.
Je n'aperois plus ces prtres martyrs portant le petit collet, le
grand chapeau  trois cornes, la longue redingote noire use, et que
les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordes de palais ont
t perces, des ponts btis, des promenades plantes: _Regent's-Park_
occupe, auprs de _Portland-Place_, les anciennes prairies couvertes
de troupeaux de vaches. Un cimetire, perspective de la lucarne   (p. 321)
d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand
je me rends chez lord Liverpool[437], j'ai de la peine  retrouver
l'espace vide de l'chafaud de Charles Ier; des btisses nouvelles,
resserrant la statue de Charles II, se sont avances avec l'oubli sur
des vnements mmorables.

                   [Note 437: Robert Banks Jenkinson, 2me comte
                   _Liverpool_, d'abord lord Hawesbury, n en 1770,
                   tait entr jeune dans la vie publique sous le
                   patronage de son pre, collgue de Pitt, et
                   occupait depuis 1812 le poste de premier ministre.
                   Il mourut en 1827.]

Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de
tribulations et de larmes, ces temps o je mlai mes peines  celles
d'une colonie d'infortuns! Il est donc vrai que tout change, que le
malheur mme prit comme la prosprit! Que sont devenus mes frres en
migration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses
destines: ils ont vu comme moi disparatre leurs proches et leurs
amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'taient sur
la terre trangre. N'avions-nous pas sur cette terre nos runions,
nos divertissements, nos ftes et surtout notre jeunesse? Des mres de
famille, des jeunes filles qui commenaient la vie par l'adversit,
apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'jouir  quelque
danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries
du soir aprs le travail, sur les gazons d'Amstead et de
Primrose-Hill. A des chapelles, ornes de nos mains dans de vieilles
masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine,
tout mus d'une oraison funbre prononce par le cur migr de notre
village. Nous allions le long de la Tamise, tantt voir surgir    (p. 322)
aux docks les vaisseaux chargs des richesses du monde, tantt admirer
les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privs du
toit paternel: toutes ces choses sont de vritables flicits!

Quand je rentre en 1822, au lieu d'tre reu par mon ami, tremblant de
froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se
couche sur son grabat auprs du mien, en se recouvrant de son mince
habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe  la lueur des
flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir  cinq ou six
respectueux secrtaires. J'arrive, tout cribl sur ma route des mots:
_Monseigneur_, _Mylord_, _Votre Excellence_, _Monsieur l'Ambassadeur_,
 un salon tapiss d'or et de soie.

--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trve de ces _Mylords_!
Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire  la chancellerie,
comme si je n'tais pas l. Prtendez-vous me faire prendre au srieux
cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bte pour me croire
chang de nature parce que j'ai chang d'habit? Le marquis de
Londonderry[438] va venir, dites-vous; le duc de Wellington[439] m'a
demand; M. Canning[440] me cherche; lady Jersey[441] m'attend   (p. 323)
dner avec M. Brougham[442], lady Gwydir m'espre,  dix heures, dans
sa loge  l'Opra; lady Mansfield[443]  minuit,  Almack's[444].

                   [Note 438: _Castlereagh_ (Robert _Stewart_, marquis
                   de _Londonderry_, vicomte), n en Irlande en 1769.
                   Secrtaire d'tat pour les Affaires trangres,
                   lorsque Chateaubriand arriva  Londres, il devait
                   bientt prir d'une fin tragique. Atteint d'un
                   affaiblissement crbral attribu au chagrin que
                   lui causait le dsordre de ses affaires, il se
                   coupa la gorge le 13 aot 1822.]

                   [Note 439: Le duc de Wellington ne faisait pas
                   partie, en 1822, du cabinet Liverpool. Ce fut
                   seulement au mois de janvier 1828 qu'il devint
                   premier ministre et premier lord de la trsorerie.]

                   [Note 440: George _Canning_ (1770-1827). Il venait
                   d'tre nomm gouverneur gnral des Indes, lorsque
                   Castlereagh se tua. Il le remplaa au
                   foreign-office et devint le chef du cabinet  la
                   fin d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frapp
                   d'apoplexie. Canning mourut moins de quatre mois
                   aprs, le 8 aot 1827.]

                   [Note 441: Sarah, fille ane du 10e comte de
                   Westmoreland et hritire de son grand-pre
                   maternel, le trs riche banquier Robert Child,
                   tait en 1822 une des reines du monde lgant de
                   Londres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de
                   grand seigneur, a rempli  plusieurs reprises des
                   charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, 
                   l'ge de quatre-vingts ans, ayant survcu  son
                   mari et  tous ses enfants. Une de ses filles, lady
                   Clementina, morte sans tre marie, avait inspir
                   une vive passion au prince Louis-Napolon, qui
                   n'avait t dtourn de demander sa main que par
                   l'aversion que lui tmoignait lady Jersey.]

                   [Note 442: Henry, 1er baron _Brougham_ et de Vaux,
                   n  Edimbourg en 1778, mort le 9 mai 1868 
                   Cannes, o il avait fini par fixer sa rsidence.
                   L'extraordinaire talent qu'il avait dploy dans le
                   procs de la reine Caroline, comme avocat de la
                   princesse, avait fait de lui un des personnages les
                   plus clbres de l'Angleterre.]

                   [Note 443: Lady _Mansfield_, une des rares dames
                   anglaises qui aient hrit directement de la
                   pairie. Les lettres patentes qui avaient cr son
                   oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre,
                   comte de Mansfield, stipulaient que le titre serait
                   rversible sur la tte de sa nice Louise. Elle en
                   hrita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield
                   avait pous en 1776 son cousin, le 7e vicomte
                   Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants,
                   entr'autres un fils qui lui succda comme 3e comte
                   Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797
                   avec l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre
                   tant suprieur  celui de l'un ou de l'autre de
                   ses maris, suivant la coutume anglaise elle ne prit
                   pas leur nom, mais tait toujours appele la
                   comtesse de Mansfield. Elle mourut en 1843, aprs
                   avoir occup une place brillante dans la socit de
                   Londres.]

                   [Note 444: On appelait ainsi une suite de salons
                   servant  des concerts,  des bals et autres
                   runions de ce genre. Ils tiraient leur nom d'un
                   certain _Almack_, ancien cabaretier, qui les fit
                   construire, en 1765, dans King street, Saint-James.
                   Plus tard ces salons furent connus sous la
                   dsignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est
                   surtout associ au souvenir des bals lgants qui
                   s'y donnrent depuis 1765 jusqu'en 1810. Ces ftes
                   taient organises par un comit de dames
                   appartenant  la plus haute aristocratie et qui se
                   montraient extrmement difficiles sur le choix des
                   invits. tre reu aux bals d'Almack tait
                   considr par les gens du monde fashionable comme
                   la plus rare des distinctions, et la plus
                   enviable.]

Misricorde! o me fourrer? qui me dlivrera? qui m'arrachera    (p. 324)
ces perscutions? Revenez beaux jours de ma misre et de ma solitude!
Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du
lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans
le petit jardin d'une taverne ddaigne, boire sur un banc de bois une
tasse de mauvais th, en parlant de nos folles esprances et de notre
ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de
nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore
plus ncessiteux que nous.

Voil ce que j'prouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de
mon ambassade  Londres. Je n'chappe  la tristesse qui m'assige
sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le
parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point chang; les arbres
seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid
en paix. Ce n'est plus mme la mode de se rassembler dans ce lieu,
comme au temps que la plus belle des Franaises, madame Rcamier, y
passait suivie de la foule. Du bord des pelouses dsertes de
Kensington, j'aime  voire courre,  travers Hyde-Park, les troupes de
chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon
tilbury vide, tandis que, redevenu gentilltre migr, je remonte
l'alle o le confesseur banni disait autrefois son brviaire.

C'est dans ce parc de Kensington que j'ai mdit l'_Essai         (p. 325)
historique_; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en
ai tir les amours d'_Atala_; c'est aussi dans ce parc, aprs avoir
err au loin dans les campagnes sous un ciel baiss, blondissant et
comme pntr de la clart polaire, que je traai au crayon les
premires bauches des passions de _Ren_. Je dposais, la nuit, la
moisson de mes rveries du jour dans l'_Essai historique_ et dans les
_Natchez_. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent
je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en
assemblasse les feuillets avec des pointes arraches aux tasseaux de
mon grenier, faute de fil.

Ces lieux de mes premires inspirations me font sentir leur puissance;
ils refltent sur le prsent la douce lumire des souvenirs: je me
sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans
les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu' Berlin pour
continuer mes _Mmoires_, difice que je btis avec des ossements et
des ruines. Mes secrtaires  Londres dsirent aller le matin  des
pique-niques et le soir au bal: trs volontiers! Les gens, Peter,
Valentin, Lewis, vont  leur tour au cabaret, et les femmes, Rose,
Peggy, Maria,  la promenade des trottoirs; j'en suis charm[445]. On
me laisse la clef de la porte extrieure: monsieur l'ambassadeur est
commis  la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le
monde est sorti; me voil seul: mettons-nous  l'oeuvre.          (p. 326)

                   [Note 445: L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus,
                   n'a jamais eu de serviteur appel Lewis, ni de
                   _house-maid_ nomme Peggy. On peut m'en croire sur
                   tous ces dtails de son mnage, moi qui le tenais.
                   Le reste est exact. _Chateaubriand et son temps_,
                   p. 48.]

Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais  Londres
les _Natchez_ et _Atala_; j'en suis prcisment dans mes _Mmoires_ 
l'poque de mes voyages en Amrique: cela se rejoint  merveille.
Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprims de ma
vie, et partons pour les forts du Nouveau Monde: le rcit de mon
ambassade viendra  sa date, quand il plaira  Dieu; mais, pour peu
que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la
cataracte du Niagara  l'arme des princes en Allemagne, et de l'arme
des princes  ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de
France peut raconter l'histoire de l'migr franais dans le lieu mme
o celui-ci tait exil.

       *       *       *       *       *

Le livre prcdent se termine par mon embarquement  Saint-Malo.
Bientt nous sortmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous
annona l'Atlantique.

Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigu de se faire
une ide des sentiments qu'on prouve, lorsque du bord d'un vaisseau
on n'aperoit de toutes parts que la face srieuse de l'abme. Il y a
dans la vie prilleuse du marin une indpendance qui tient de
l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des
hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on
n'a pour amour et pour patrie que l'lment sur lequel on est port.
Plus de devoirs  remplir, plus de visites  rendre, plus de journaux,
plus de politique. La langue mme des matelots n'est pas la       (p. 327)
langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Ocan et le
ciel, le calme et la tempte. Vous habitez un univers d'eau, parmi des
cratures dont le vtement, les gots, les manires, le visage, ne
ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du
loup marin et la lgret de l'oiseau. On ne voit point sur leur front
les soucis de la socit; les rides qui le traversent ressemblent aux
plissures de la voile diminue, et sont moins creuses par l'ge que
par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces cratures,
imprgne de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'cueil
battu de la lame.

Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret
en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester
dans leur famille; aprs avoir jur cent fois qu'ils ne s'exposeront
plus  la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune
homme ne se peut arracher des bras d'une matresse orageuse et
infidle.

Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver
des _sailors_ ns sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu' leur
vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la
terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde o
ils ne sont point entrs. Dans cette vie rduite  un si petit espace,
sous les nuages et sur les abmes, tout s'anime pour le marinier: une
ancre, une voile, un mt, un canon, sont des personnages qu'on
affectionne et qui ont chacun leur histoire.

La voile fut dchire sur la cte du Labrador; le matre voilier lui
mit la pice que vous voyez.

L'ancre sauva le vaisseau quand il eut chass sur ses autres      (p. 328)
ancres, au milieu des coraux des les Sandwich.

Le mt fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Esprance; il
n'tait que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est
compos de deux pices.

Le canon est le seul qui ne fut pas dmont au combat de la
Chesapeake.

Les nouvelles du bord sont des plus intressantes: on vient de jeter
le loch; le navire file dix noeuds.

Le ciel est clair  midi: on a pris hauteur; on est  telle latitude.

On a fait le point: il y a tant de lieues gagnes en bonne route.

La dclinaison de l'aiguille est de tant de degrs: on s'est lev au
nord.

Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie.

On a remarqu des _procellaria_ dans le sillage du vaisseau: on
essuiera un grain.

Des poissons volants se sont montrs au sud: le temps va se calmer.

Une claircie s'est forme  l'ouest dans les nuages: c'est le pied du
vent; demain, le vent soufflera de ce ct.

L'eau a chang de couleur; on a vu flotter du bois et des gomons; on
a aperu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se
percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche
de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit.

Dans l'pinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacr,   (p. 329)
qui survit  tous les autres; il est fameux pour avoir chant pendant
un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules.

Sous les ponts habite un chat; peau verdtre zbre, queue pele,
moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au
tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du
monde et s'est sauv d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent
au coq du biscuit tremp dans du vin, et Matou a le privilge de
dormir, quand il lui plat, dans le vitchoura du second capitaine.

Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont
diffrentes, il est vrai: le matelot a men une vie errante, le
laboureur n'a jamais quitt son champ; mais ils connaissent galement
les toiles et prdisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un,
l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol;  l'autre, la procellaria,
le courlis, l'alcyon,--leurs prophtes. Ils se retirent le soir,
celui-ci dans sa cabine, celui-l dans sa chaumire; frles demeures,
o l'ouragan qui les branle n'agite point des consciences
tranquilles.

  If the wind tempestuous is blowing,
     Still no danger they descry;
  The guiltless heart its boon bestowing,
     Soothes them with its Lullaby, etc., etc.

  Si le vent souffle orageux, ils n'aperoivent aucun danger; le coeur
  innocent, versant son baume, les berce avec ses _dodo, l'enfant do;
  dodo, l'enfant do_, etc.

Le matelot ne sait o la mort le surprendra,  quel bord il       (p. 330)
laissera sa vie: peut-tre, quand il aura ml au vent son dernier
soupir, sera-t-il lanc au sein des flots, attach sur deux avirons,
pour continuer son voyage; peut-tre sera-t-il enterr dans un lot
dsert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isol dans
son hamac, au milieu de l'Ocan.

Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus lger mouvement du
gouvernail, hippogriffe ou coursier ail, il obit  la main du
pilote, comme un cheval  la main du cavalier. L'lgance des mts et
des cordages, la lgret des matelots qui voltigent sur les vergues,
les diffrents aspects dans lesquels se prsente le navire, soit qu'il
vogue pench par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un
aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du
gnie de l'homme. Tantt la lame et son cume brisent et rejaillissent
contre la carne; tantt l'onde paisible se divise, sans rsistance,
devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achvent la
beaut de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, dployes dans
leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus
hautes, comprimes dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une
sirne. Anim d'un souffle imptueux, le navire, avec sa quille, comme
avec le soc d'une charrue, laboure  grand bruit le champ des mers.

Sur ce chemin de l'Ocan, le long duquel on n'aperoit ni arbres, ni
villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette
route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que
les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les     (p. 331)
astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en qute de
terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se
dcouvre mutuellement  l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les
uns vers les autres. Les quipages et les passagers s'empressent sur
le pont. Les deux btiments s'approchent, hissent leur pavillon,
carguent  demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est
silence, les deux capitaines, placs sur le gaillard d'arrire, se
hlent avec le porte-voix: Le nom du navire? De quel port? Le nom du
capitaine? D'o vient-il? Combien de jours de traverse? La latitude
et la longitude? A Dieu, va! On lche les ris; la voile retombe. Les
matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans
mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le
soleil de l'Europe, qui les verront galement mourir. Le temps emporte
et spare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le
vent ne les emporte et ne les spare sur l'Ocan; on se fait un signe
de loin: _ Dieu, va!_ Le port commun est l'ternit.

Et si le vaisseau rencontr tait celui de Cook ou de La Prouse?

Le matre de l'quipage de mon vaisseau malouin tait un ancien
subrcargue, appel Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait 
cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le
bailli de Suffren, et en Amrique sous le comte d'Estaing; il s'tait
trouv  une multitude d'affaires. Appuy sur l'avant du vaisseau,
auprs du beaupr, de mme qu'un vtran assis sous la treille de son
petit jardin dans le foss des Invalides, Pierre, en mchant une
chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me    (p. 332)
peignait le moment du branle-bas, l'effet des dtonations de
l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs
ricochets contre les affts, les canons, les pices de charpente. Je
le faisais parler des Indiens, des ngres, des colons. Je lui
demandais comment taient habills les peuples, comment les arbres
faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel got les
fruits; si les ananas taient meilleurs que les pches, les palmiers
plus beaux que les chnes. Il m'expliquait tout cela par des
comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier tait un
grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mre; les chameaux
ressemblaient  un ne bossu; tous les peuples de l'Orient, et
notamment les Chinois, taient des poltrons et des voleurs. Villeneuve
tait de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'loge de
l'incomparable beaut de notre patrie.

La cloche interrompait nos conversations; elle rglait les Quarts,
l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le
matin,  un signal, l'quipage, rang sur le pont, dpouillait la
chemise bleue pour en revtir une autre qui schait dans les haubans.
La chemise quitte tait immdiatement lave dans des baquets, o
cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des
pattes goudronnes.

Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des
gamelles, plongeaient l'un aprs l'autre, rgulirement et sans
fraude, leur cuiller d'tain dans la soupe flottante au roulis. Ceux
qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un
verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande sale    (p. 333)
 leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du
capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrire
du vaisseau, et l'on dnait  la vue d'une mer bleue, tachete  et
l de marques blanches par les corchures de la brise.

Envelopp de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes
regards contemplaient les toiles au-dessus de ma tte. La voile
enfle me renvoyait la fracheur de la brise qui me berait sous le
dme cleste:  demi assoupi et pouss par le vent, je changeais de
ciel en changeant de rve.

Les passagers,  bord d'un vaisseau, offrent une socit diffrente de
celle de l'quipage: ils appartiennent  un autre lment; leurs
destines sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les
autres le repos; ceux-l retournent  leur patrie, ceux-ci la
quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des moeurs des peuples,
pour tudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connatre
dans cette htellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre
maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des
amitis. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nes du sang anglais
et du sang indien, qui joignent  la beaut de Clarisse la dlicatesse
de Sacontala, alors se forment des chanes que nouent et dnouent les
vents parfums de Ceylan, douces comme eux, comme eux lgres.

       *       *       *       *       *

Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis
Tulloch avait servi dans l'artillerie: peintre, musicien,         (p. 334)
mathmaticien, il parlait plusieurs langues. L'abb Nagot, suprieur
des Sulpiciens, ayant rencontr l'officier anglican, en fit un
catholique: il emmenait son nophyte  Baltimore.

Je m'accointai avec Tulloch: comme j'tais alors profond philosophe,
je l'invitais  revenir chez ses parents[446]. Le spectacle que nous
avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions
la nuit, lorsque le pont tait abandonn  l'officier de quart et 
quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: _Tuta quora
silent_[447]. Le vaisseau roulait au gr des lames sourdes et lentes,
tandis que des tincelles de feu couraient avec une blanche cume le
long de ses flancs. Des milliers d'toiles rayonnant dans le sombre
azur du dme cleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et
sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troubl de sa grandeur que dans
ces nuits o j'avais l'immensit sur ma tte et l'immensit sous mes
pieds.

                   [Note 446: Voir,  l'_Appendice_, le n XI:
                   _Francis Tulloch_.]

                   [Note 447: C'est l'hmistiche de Virgile renvers.
                   Virgile a dit: _quora tuta silent_. (_nid._ I.
                   v. 164.)]

Des vents d'ouest, entremls de calmes, retardrent notre marche. Le
4 mai, nous n'tions qu' la hauteur des Aores. Le 6, vers les 8
heures du matin, nous emes connaissance de l'le du Pic; ce volcan
domina longtemps des mers non navigues: inutile phare la nuit, signal
sans tmoin le jour.

Il y a quelque chose de magique  voir s'lever la terre du fond de la
mer. Christophe Colomb, au milieu d'un quipage rvolt, prt 
retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperoit
une petite lumire sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol  (p. 335)
des oiseaux l'avait guid vers l'Amrique; la lueur du foyer d'un
sauvage lui rvle un nouvel univers. Colomb dut prouver cette sorte
de sentiment que l'criture donne au Crateur quand, aprs avoir tir
le monde du nant, il vit que son ouvrage tait bon: _vidit Deus quod
esset bonum_. Colomb crait un monde. Une des premires vies du pilote
gnois est celle que Giustiniani[448], publiant un psautier hbreu,
plaa en forme de _note_ sous le psaume: _Cli enarrant gloriam Dei_.

                   [Note 448: _Giustiniani_ (1470-153l), hbrasant,
                   n  Gnes. Il fut vque de Nebbio (Corse), et
                   publia, en 1516, un psautier sous ce titre:
                   _Psalterium hebraicum, grcum, arabicum,
                   chaldaicum_.]

Vasco de Gama ne dut pas tre moins merveill lorsqu'en 1498 il
aborda la cte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature
nouvelle apparat; le rideau qui depuis des milliers de sicles
cachait une partie de la terre, se lve: on dcouvre la patrie du
soleil, le lieu d'o il sort chaque matin comme un poux ou comme un
gant, _tanquam sponsus, ut gigas_;[449] on voit  nu ce sage et
brillant Orient, dont l'histoire mystrieuse se mlait aux voyages de
Pythagore, aux conqutes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et
dont les parfums nous arrivaient  travers les champs de l'Arabie et
les mers de la Grce. L'Europe lui envoya un pote pour le saluer: le
cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de
l'Inde: Camons leur emprunta leur clat, leur renomme et leur
malheur; il ne leur laissa que leurs richesses.

                   [Note 449: Psaume XVIII, v. 5-6.]

Lorsque Gonzalo Villo, aeul maternel de Camons, dcouvrit une   (p. 336)
partie de l'archipel des Aores, il aurait d, s'il et prvu
l'avenir, se rserver une concession de six pieds de terre pour
recouvrir les os de son petit-fils.

Nous ancrmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par
quarante-cinq brasses d'eau. L'le _Graciosa_, devant laquelle nous
tions mouills, nous prsentait ses collines un peu renfles dans
leurs contours comme les ellipses d'une amphore trusque: elle taient
drapes de la verdure des bls, et elles exhalaient une odeur
fromentace agrable, particulire aux moissons des Aores. On voyait
au milieu de ces tapis les divisions des champs, formes de pierres
volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entasses les unes sur
les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau,
se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse
caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz.
L'le entire avec ses dcoupures de baies, de caps, de criques, de
promontoires, rptait son paysage inverti dans les flots. Des rochers
verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extrieure. Au
fond du tableau, le cne du volcan du Pic, plant sur une coupole de
nuages, perait, par del Graciosa, la perspective arienne.

Il fut dcid que j'irais  terre avec Tulloch et le second capitaine;
on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous tions 
environ deux milles. Nous apermes du mouvement sur la cte; une
prame s'avana vers nous. Aussitt qu'elle ft  porte de la voix,
nous distingumes une quantit de moines. Ils nous hlrent en    (p. 337)
portugais, en italien, en anglais, en franais, et nous rpondmes
dans ces quatre langues. L'alarme rgnait, notre vaisseau tait le
premier btiment d'un grand port qui et os mouiller dans la rade
dangereuse o nous talions la mare. D'une autre part, les insulaires
voyaient pour la premire fois le pavillon tricolore; ils ne savaient
si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce
pavillon si glorieusement port par Cyble. Quand on vit que nous
avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie
fut extrme. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous
rammes gaiement vers Santa-Cruz: nous y dbarqumes avec quelque
difficult,  cause d'un ressac assez violent.

Toute l'le accourut. Quatre ou cinq alguazils, arms de piques
rouilles, s'emparrent de nous. L'uniforme de Sa Majest m'attirant
les honneurs, je passai pour l'homme important de la dputation. On
nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, o Son Excellence,
vtue d'un mchant habit vert, autrefois galonn d'or, nous donna une
audience solennelle: il nous permit le ravitaillement.

Nos religieux nous menrent  leur couvent, difice  balcons commode
et bien clair. Tulloch avait trouv un compatriote: le principal
frre, qui se donnait tous les mouvements pour nous, tait un matelot
de Jersey, dont le vaisseau avait pri corps et biens sur Graciosa.
Sauv seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra
docile aux leons des catchistes; il apprit le portugais et quelques
mots de latin; sa qualit d'Anglais militant en sa faveur, on le
convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, log, vtu (p. 338)
et nourri  l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller
serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son
ancien mtier: ayant t longtemps sans parler sa langue, il tait
enchant de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en
vrai pilotin. Il nous promena dans l'le.

Les maisons des villages, bties en planches et en pierres,
s'enjolivaient de galeries extrieures qui donnaient un air propre 
ces cabanes, parce qu'il y rgnait beaucoup de lumire. Les paysans,
presque tous vignerons, taient  moiti nus et bronzs par le soleil;
les femmes, petites, jaunes comme des multresses, mais veilles,
taient navement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs
chapelets en guise de couronnes ou de chanes.

Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait
celui de Fayal. L'eau tait rare, mais, partout o sourdait une
fontaine, croissait un figuier et s'levait un oratoire avec un
portique peint  fresque. Les ogives du portique encadraient quelques
aspects de l'le et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces
figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non
palmipdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des
fruits rouges enchsss comme des cristaux. Quand il fut orn des
oiseaux cruls[450] qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits
parurent d'une pourpre clatante, tandis que l'arbre semblait avoir
pouss tout  coup un feuillage d'azur.

                   [Note 450: Locution nouvelle emprunte  l'adjectif
                   latin _cruleus_, azur.]

Il est probable que les Aores furent connues des Carthaginois;   (p. 339)
il est certain que des monnaies phniciennes ont t dterres dans
l'le de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordrent les premiers 
cette le trouvrent, dit-on, une statue questre, le bras droit
tendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue
n'est pas la gravure d'invention qui dcore les anciens
portulans[451].

                   [Note 451: _Portulan_, livre qui contient la
                   description de chaque port de mer, du fond qui s'y
                   trouve, de ses mares, de la manire d'y entrer et
                   d'en sortir, de ses inconvnients et de ses
                   avantages. _Dictionnaire de Littr_.]

J'ai suppos, dans le manuscrit des _Natchez_, que Chactas, revenant
d'Europe, prit terre  l'le de Corvo, et qu'il rencontra la statue
mystrieuse[452]. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient 
Graciosa, en me rappelant la tradition: J'approche de ce monument
extraordinaire. Sur sa base, baigne de l'cume des flots, taient
gravs des caractres inconnus; la mousse et le salptre des mers
rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perch sur le
casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses;
des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du
coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on
croyait our des rumeurs confuses.

                   [Note 452: Voir les _Natchez_, livre VII.]

Un bon souper nous fut servi chez les religieux aprs notre course;
nous passmes la nuit  boire avec nos htes. Le lendemain, vers midi,
nos provisions embarques, nous retournmes  bord. Les religieux se
chargrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'tait trouv en
danger par la leve d'un fort sud-est. On vira l'ancre; mais,     (p. 340)
engage dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous
appareillmes: le vent continuant de frachir, nous emes bientt
dpass les Aores[453].

  Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.

  Muse, aide-moi  montrer que je connais la mer
  sur laquelle je dploie mes voiles.

                   [Note 453: Dans son _Essai sur les Rvolutions_,
                   pages 635 et suivantes, Chateaubriand avait racont
                   avec beaucoup de dtails son voyage aux Aores. Le
                   rcit des _Mmoires_ est de tous points conforme 
                   celui de _l'Essai_.]

C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon
compatriote[454]. Rendu  la mer, je recommenai  contempler ses
solitudes; mais  travers le monde idal de mes rveries
m'apparaissaient, moniteurs svres, la France et les vnements
rels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais viter les
passagers, tait la hune du grand mt; j'y montais lestement aux
applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues.

                   [Note 454: C'est un des 9000 vers de la Chronique
                   dans laquelle Guillaume-le-Breton a retrac la vie
                   de Philippe-Auguste depuis son couronnement jusqu'
                   sa mort: _Philippidos libri duodecine, sive Gesta
                   Philippi Augusti, versibus herocis descripta_.]

L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile prpare pour
recevoir les futures crations d'un grand peintre. La couleur des eaux
tait pareille  celle du verre liquide. De longues et hautes
ondulations ouvraient dans leurs ravines des chappes de vue sur les
dserts de l'Ocan: ces vacillants paysages rendaient sensible  mes
yeux la comparaison que fait l'criture de la terre chancelante   (p. 341)
devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on et dit
l'espace troit et born, faute d'un point de saillie; mais si une
vague venait  lever la tte, un flot  se courber en imitation d'une
cte lointaine, un escadron de chiens de mer  passer  l'horizon,
alors se prsentait une chelle de mesure. L'tendue se rvlait
surtout lorsqu'une brume, rampant  la surface plagienne, semblait
accrotre l'immensit mme.

Descendu de l'aire du mt comme autrefois du nid de mon saule,
toujours rduit  une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de
vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou
sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je
n'avais qu' dployer mon bras pour atteindre de mon lit  mon
cercueil.

Le vent nous fora d'anordir et nous accostmes le banc de
Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rdaient au milieu d'une
bruine froide et ple.

Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs
devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se rsoudre  recevoir le
_baptme_: mme crmonie sous le Tropique, mme crmonie sur le banc
de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est
toujours le _bonhomme Tropique_. Tropique et _hydropique_ sont
synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine
norme; il est vtu, lors mme qu'il est sous son tropique, de toutes
les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourres de l'quipage.
Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps
des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence        (p. 342)
descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trbuchant comme
Silne. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux
rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le
verse sur le chef de ceux qui n'ont pas pass la Ligne, ou qui ne sont
pas parvenus  la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on
remonte sur les coutilles, on grimpe aux mts: pre Tropique vous
poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite,
qu'Homre aurait clbrs comme il a chant Prote, si le vieil
Ocanus et t connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne
voyait encore que sa tte aux Colonnes d'Hercule; son corps cach
couvrait le monde.

Nous gouvernmes vers les les Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une
nouvelle relche. Quand nous approchmes de la premire, un matin
entre dix heures et midi, nous tions presque dessus; ses cts
peraient, en forme de bosse noire,  travers la brume.

Nous mouillmes devant la capitale de l'le: nous ne la voyions pas,
mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se htrent
de dbarquer; le suprieur de Saint-Sulpice, continuellement harcel
du mal de mer, tait si faible, qu'on fut oblig de le porter au
rivage. Je pris un logement  part; j'attendis qu'une rafale,
arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour
ainsi dire le visage de mes htes dans ce pays des ombres.

Le port et la rade de Saint-Pierre sont placs entre la cte orientale
de l'le et un lot allong, l'_le aux Chiens_. Le port, surnomm le
_Barachois_, creuse les terres et aboutit  une flaque saumtre. Des
mornes striles se serrent au noyau de l'le: quelques-uns,       (p. 343)
dtachs, surplombent le littoral; les autres ont  leur pied une
lisire de landes tourbeuses et arases. On aperoit du bourg le morne
de la vigie.

La maison du gouverneur fait face  l'embarcadre. L'glise, la cure,
le magasin aux vivres, sont placs au mme lieu; puis viennent la
demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port.
Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du
bourg.

Je dnai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein
d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques
lgumes d'Europe. Aprs le dner, il me montrait ce qu'il appelait son
jardin.

Une odeur fine et suave d'hliotrope s'exhalait d'un petit carr de
fves en fleurs; elle ne nous tait point apporte par une brise de la
patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la
plante exile, sans sympathie de rminiscence et de volupt. Dans ce
parfum non respir de la beaut, non pur dans son sein, non rpandu
sur ses traces, dans ce parfum chang d'aurore, de culture et de
monde, il y avait toutes les mlancolies des regrets, de l'absence et
de la jeunesse.

Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrtions au pied du
mt de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau franais flottait sur
notre tte: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer,
_flentes_; elle nous sparait de la terre natale! Le gouverneur tait
inquiet; il appartenait  l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs
dans cette retraite, convenable  un songe-creux de mon espce, rude
sjour pour un homme occup d'affaires, ou ne portant point en    (p. 344)
lui cette passion qui remplit tout et fait disparatre le reste du
monde. Mon hte s'enqurait de la Rvolution, je lui demandais des
nouvelles du passage au nord-ouest. Il tait  l'avant-garde du
dsert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada
que des perdrix.

Un matin, j'tais all seul au Cap--l'Aigle, pour voir se lever le
soleil du ct de la France. L, une eau hymale formait une cascade
dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une
roche, les pieds pendant sur la vague qui dferlait au bas de la
falaise. Une jeune marinire parut dans les dclivits suprieures du
morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait
parmi la rose. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le
mouchoir des Indes dont sa tte tait entortille; par-dessus ce
mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en faon de nef ou
de berceau. Un bouquet de bruyres lilas sortait de son sein que
modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se
baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on
appelle dans l'le _th naturel_. D'une main elle jetait ces feuilles
dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperut: sans
tre effraye, elle se vint asseoir  mon ct, posa son panier prs
d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, 
regarder le soleil.

[Illustration: Une jeune marinire.]

Nous restmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus
courageux et je dis: Que cueillez-vous l? la saison des lucets et
des atocas est passe. Elle leva de grands yeux noirs, timides et
fiers, et me rpondit: Je cueillais du th. Elle me prsenta    (p. 345)
son panier. Vous portez ce th  votre pre et  votre mre?--Mon
pre est  la pche avec Guillaumy.--Que faites-vous l'hiver dans
l'le?--Nous tressons des filets, nous pchons les tangs, en faisant
des trous dans la glace; le dimanche, nous allons  la messe et aux
vpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la
neige et nous voyons les garons chasser les ours blancs.--Votre pre
va bientt revenir?--Oh! non: le capitaine mne le navire  Gnes avec
Guillaumy.--Mais Guillaumy reviendra?--Oh! oui,  la saison prochaine,
au retour des pcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de
soie raye, un jupon de mousseline et un collier noir.--Et vous serez
pare pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous
envoie un corset, un jupon et un collier?--Oh! non.

Elle se leva, prit son panier, et se prcipita par un sentier rapide,
le long d'une sapinire. Elle chantait d'une voix sonore un cantique
des Missions:

  Tout brlant d'une ardeur immortelle,
  C'est vers Dieu que tendent mes dsirs.

Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appels aigrettes,
 cause du panache de leur tte; elle avait l'air d'tre de leur
troupe. Arrive  la mer, elle sauta dans un bateau, dploya la voile
et s'assit au gouvernail; on l'et prit pour la Fortune: elle
s'loigna de moi.

_Oh! oui, oh! non, Guillaumy_, l'image du jeune matelot sur une
vergue, au milieu des vents, changeaient en terre de dlices      (p. 346)
l'affreux rocher de Saint-Pierre:

  L'isole di Fortuna, ora vedete[455].

                   [Note 455: _Jrusalem dlivre_, chant XV, stance
                   27.]

Nous passmes quinze jours dans l'le. De ses ctes dsoles on
dcouvre les rivages encore plus dsols de Terre-Neuve. Les mornes 
l'intrieur tendent des chanes divergentes dont la plus leve se
prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique,
mle d'un mica rouge et verdtre, se rembourre d'un matelas de
sphaignes, de lichen et de dicranum.

De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la _Vigie_, du
_Courval_, du _Pain-de-Sucre_, du _Kergariou_, de la _Tte-Galante_.
Ces flaques sont connues sous le nom des _tangs-du-Savoyard_, du
_Cap-Noir_, du _Ravenel_, du _Colombier_, du _Cap--l'Aigle_. Quand
les tourbillons fondent sur ces tangs, ils dchirent les eaux peu
profondes, mettant  nu  et l quelques portions de prairies
sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde.

La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du dtroit de
Magellan. Le nombre des vgtaux diminue en allant vers le ple; au
Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espces de phanrogames.
En changeant de localit, des races de plantes s'teignent: les unes
au nord, habitantes des steppes glaces, deviennent au midi des filles
de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphre tranquille des
plus paisses forts, viennent, en dcroissant de force et de     (p. 347)
grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Ocan. A Saint-Pierre,
le myrtille marcageux (_vaccinium fugilinosium_) est rduit  l'tat
de tranasses; il sera bientt enterr dans l'ouate et les bourrelets
des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes
prcautions pour disparatre au bord de la mer, mon site natal.

La pente des monticules de Saint-Pierre est plaque de baumiers,
d'amelanchiers, de palomiers, de mlzes, de sapins noirs, dont les
bourgeons servent  brasser une bire antiscorbutique. Ces arbres ne
dpassent pas la hauteur d'un homme. Le vent ocanique les tte, les
secoue, les prosterne,  l'instar des fougres; puis, se glissant sous
ces forts en broussailles, il les relve; mais il n'y trouve ni
troncs, ni rameaux, ni votes, ni chos pour y gmir, et il n'y fait
pas plus de bruit que sur une bruyre.

Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve
dont on dcouvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un
lichen argent (_alectoria trichodes_): les ours blancs semblent avoir
accroch leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les
tranges grimpereaux. Les _swamps_ de cette le de Jacques Cartier
offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers
rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris
des animaux affams; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins
triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent
des compagnes et des amies.

La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive  la latitude du cap
Charles Ier du Labrador; quelques degrs plus haut, commence le   (p. 348)
paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme
 ces rgions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester
immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous
l'horizon. Les monts revtus de neige, les valles tapisses de la
mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines
et semes de glaces flottantes, toute cette scne brille, claire
comme  la fois par les feux du couchant et la lumire de l'aurore: on
ne sait si l'on assiste  la cration ou  la fin du monde. Un petit
oiseau, semblable  celui qui chante la nuit dans nos bois, fait
entendre un ramage plaintif. L'amour amne alors l'Esquimau sur le
rocher de glace o l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux
dernires bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans flicit.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir embarqu des vivres et remplac l'ancre perdue  Graciosa,
nous quittmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignmes la
latitude de 38 degrs. Les calmes nous arrtrent  une petite
distance des ctes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des
rgions borales avait succd le plus beau ciel; nous ne voyions pas
la terre, mais l'odeur des forts de pins arrivait jusqu' nous. Les
aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les
crpuscules et les nuits taient admirables. Je ne me pouvais
rassasier de regarder Vnus, dont les rayons semblaient m'envelopper
comme jadis les cheveux de ma sylphide.

Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la
prire sonna: j'allai mler mes voeux  ceux de mes compagnons.   (p. 349)
Les officiers occupaient le gaillard d'arrire avec les passagers;
l'aumnier, un livre  la main, un peu en avant d'eux, prs du
gouvernail; les matelots se pressaient ple-mle sur le tillac: nous
nous tenions debout, le visage tourn vers la proue du vaisseau.
Toutes les voiles taient plies.

Le globe du soleil, prt  se plonger dans les flots, apparaissait
entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on et
dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait 
chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez
revoir l'ensemble dans le _Gnie du christianisme_[456], mes
sentiments religieux s'harmonisaient avec la scne; mais, hlas! quand
j'y assistai en personne, le vieil homme tait vivant en moi: ce
n'tait pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la
magnificence de ses oeuvres. Je voyais une femme inconnue et les
miracles de son sourire; les beauts du ciel me semblaient closes de
son souffle; j'aurais vendu l'ternit pour une de ses caresses. Je me
figurais qu'elle palpitait derrire ce voile de l'univers qui la
cachait  mes yeux. Oh! que n'tait-il en ma puissance de dchirer le
rideau pour presser la femme idalise contre mon coeur, pour me
consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de
mon dsespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller  ces
mouvements si propres  ma carrire future de _coureur des bois_, il
ne s'en fallut gure qu'un accident ne mit un terme  mes desseins et
 mes songes.

                   [Note 456: _Gnie du christianisme_, premire
                   partie, livre V, chapitre XII: _Deux perspectives
                   de la Nature_.]

La chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans  (p. 350)
voiles et trop charg de ses mts, tait tourment du roulis: brl
sur le pont et fatigu du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique
nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupr  la
mer. Tout alla d'abord  merveille, et plusieurs passagers
m'imitrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins
 tourner la tte, je m'aperus que le courant l'entranait dj loin.
Les matelots, alarms, avaient fil un grelin aux autres nageurs. Des
requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des
coups de fusil pour les carter. La houle tait si grosse qu'elle
retardait mon retour en puisant mes forces. J'avais un gouffre
au-dessous de moi, et les requins pouvaient  tout moment m'emporter
un bras ou une jambe. Sur le btiment, le matre d'quipage cherchait
 descendre un canot dans la mer, mais il fallait tablir un palan, et
cela prenait un temps considrable.

Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le
vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de
la corde; mais les compagnons de ma tmrit s'taient accrochs 
cette corde; quand on nous tira au flanc du btiment, me trouvant 
l'extrmit de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On
nous repcha ainsi un  un, ce qui fut long. Les roulis continuaient;
 chacun de ces roulis en sens oppos, nous plongions de six ou sept
pieds dans la vague, ou nous tions suspendus en l'air  un mme
nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne;  la dernire
immersion, je me sentis prt  m'vanouir; un roulis de plus, et  (p. 351)
c'en tait fait. On me hissa sur le pont  demi mort: si je m'tais
noy, le bon dbarras pour moi et pour les autres!

Deux jours aprs cet accident, nous apermes la terre. Le coeur me
battit quand le capitaine me la montra: l'Amrique! Elle tait  peine
dcline par la cime de quelques rables sortant de l'eau. Les
palmiers de l'embouchure du Nil m'indiqurent depuis le rivage de
l'gypte de la mme manire. Un pilote vint  bord; nous entrmes dans
la baie de Chesapeake. Le soir mme, on envoya une chaloupe chercher
des vivres frais. Je me joignis au parti et bientt je foulai le sol
amricain.

Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants
immobile. Ce continent, peut-tre ignor pendant la dure des temps
anciens et un grand nombre de sicles modernes; les premires
destines sauvages de ce continent, et ses secondes destines depuis
l'arrive de Christophe Colomb; la domination des monarchies de
l'Europe branle dans ce nouveau monde: la vieille socit finissant
dans la jeune Amrique; une rpublique d'un genre inconnu annonant un
changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue  ces
vnements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indpendance
au pavillon et au sang franais; un grand homme sortant du milieu des
discordes et des dserts; Washington habitant une ville florissante,
dans le mme lieu o Guillaume Penn avait achet un coin de forts;
les tats-Unis renvoyant  la France la rvolution que la France avait
soutenue de ses armes; enfin mes propres destins, ma muse vierge  (p. 352)
que je venais livrer  la passion d'une nouvelle nature; les
dcouvertes que je voulais tenter dans ces dserts; lesquels
tendaient encore leur large royaume derrire l'troit empire d'une
civilisation trangre: telles taient les choses qui roulaient dans
mon esprit.

Nous nous avanmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de
cdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux,
annonaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur
couleur, un autre climat. La maison o nous arrivmes au bout d'une
demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un crole.
Des troupeaux de vaches europennes pturaient les herbages entours
de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des cureuils  peau
raye. Des noirs sciaient des pices de bois, des blancs cultivaient
des plants de tabac. Une ngresse de treize  quatorze ans, presque
nue, d'une beaut singulire, nous ouvrit la barrire de l'enclos
comme une jeune Nuit. Nous achetmes des gteaux de mas, des poules,
des oeufs, du lait, et nous retournmes au btiment avec nos
dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie  la
petite Africaine: ce fut une esclave qui me reut sur la terre de la
libert.

On dsancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en
approchant, les eaux se rtrcirent; elles taient lisses et
immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bord
d'avenues. Baltimore s'offrit  nous comme au fond d'un lac. En regard
de la ville, s'levait une colline boise, au pied de laquelle on
commenait  btir. Nous amarrmes au quai du port. Je dormis    (p. 353)
bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger  l'auberge avec
mes bagages; les sminaristes se retirrent  l'tablissement prpar
pour eux, d'o ils se sont disperss en Amrique.

Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a t remise 
Londres, le 12 du mois d'avril 1822:

     Trente ans s'tant couls, mon trs cher vicomte, depuis
     l'_poch_ de notre voyage  Baltimore, il est trs possible que
     vous ayez oubli jusqu' mon nom; mais  juger d'aprs les
     sentiments de mon coeur, qui vous a toujours t vrai et loyal,
     ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fch
     de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez
     par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des
     choses nous sparent. Mais tmoignez le moindre dsir de me voir,
     et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera
     possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours t, votre
     fidle et dvou,

     Franc. TULLOCH.

     _P. S._--Le rang distingu que vous vous tes acquis et que vous
     mritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le
     souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne
     puis vous crire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur,
     etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne
     alliance.

     Vendredi, 12 avril.

     Portland Place, n 30.

Ainsi, Tulloch tait  Londres; il ne s'est point fait prtre,    (p. 354)
il s'est mari; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dpose
en faveur de la vracit de mes _Mmoires_, et de la fidlit de mes
souvenirs. Qui aurait rendu tmoignage d'une _alliance_ et d'une
_amiti_ formes il y a trente ans sur les flots, si la partie
contractante ne ft survenue? et quelle perspective morne et
rtrograde me droule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans
la mme ville que moi, dans la mme rue que moi; la porte de sa maison
tait en face de la mienne, ainsi que nous nous tions rencontrs dans
le mme vaisseau, sur le mme tillac, cabine vis--vis cabine. Combien
d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se
couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le
quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et
qu'il les nomme, ils rpondent: Prsents! Aucun ne manque  l'appel.

       *       *       *       *       *

Baltimore, comme toutes les autres mtropoles des tats-Unis, n'avait
pas l'tendue qu'elle a maintenant, c'tait une jolie petite ville
catholique, propre, anime, o les moeurs et la socit avaient une
grande affinit avec les moeurs et la socit de l'Europe. Je payai
mon passage au capitaine et lui donnai un dner d'adieu. J'arrtai ma
place au _stage-coach_ qui faisait trois fois la semaine le voyage de
Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voil roulant
sur les chemins du Nouveau Monde.

La route que nous parcourmes, plutt trace que faite, traversait un
pays assez plat: presque point d'arbres, fermes parses, villages
clair-sems, climat de la France, hirondelles volant sur les      (p. 355)
eaux comme sur l'tang de Combourg.

En approchant de Philadelphie, nous rencontrmes des paysans allant au
march, des voitures publiques et des voitures particulires.
Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes
plantes, se coupant  l'angle droit dans un ordre rgulier du nord au
sud et de l'est  l'ouest. La Delaware coule paralllement  la rue
qui suit son bord occidental. Cette rivire serait considrable en
Europe: on n'en parle pas en Amrique; ses rives sont basses et peu
pittoresques.

A l'poque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'tendait pas encore
jusqu' la Shuylkill; le terrain, en avanant vers cet affluent, tait
divis par lots, sur lesquels on construisait  et l des maisons.

L'aspect de Philadelphie est monotone. En gnral, ce qui manque aux
cits protestantes des tats-Unis, ce sont les grandes oeuvres de
l'architecture; la Rformation jeune d'ge, qui ne sacrifie point 
l'imagination, a rarement lev ces dmes, ces nefs ariennes, ces
tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronn l'Europe.
Aucun monument,  Philadelphie,  New-York,  Boston, une pyramide
au-dessus de la masse des murs et des toits: l'oeil est attrist de ce
niveau.

Descendu d'abord  l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une
pension o logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Franais
migrs avec d'autres ides que les miennes. Une terre de libert
offrait un asile  ceux qui fuyaient la libert: rien ne prouve mieux
le haut prix des institutions gnreuses que cet exil volontaire  (p. 356)
des partisans du pouvoir absolu dans une pure dmocratie.

Un homme, dbarqu comme moi aux tats-Unis, plein d'enthousiasme pour
les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidit des
premires moeurs romaines, dut tre fort scandalis de trouver partout
le luxe des quipages, la frivolit des conversations, l'ingalit des
fortunes, l'immoralit des maisons de banque et de jeu, le bruit des
salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire 
Liverpool ou  Bristol. L'apparence du peuple tait agrable: les
quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes
et leurs visages ples, paraissaient belles.

A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les rpubliques, bien que
je ne les crusse pas possibles  l'poque du monde o nous tions
parvenus: je connaissais la libert  la manire des anciens, la
libert, fille des moeurs dans une socit naissante; mais j'ignorais
la libert fille des lumires et d'une vieille civilisation, libert
dont la rpublique reprsentative a prouv la ralit: Dieu veuille
qu'elle soit durable! On n'est plus oblig de labourer soi-mme son
petit champ, de maugrer les arts et les sciences, d'avoir des ongles
crochus et la barbe sale pour tre libre.

Lorsque j'arrivai  Philadelphie, le gnral Washington n'y tait pas;
je fus oblig de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer
dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits 
grandes guides. Washington, d'aprs mes ides d'alors, tait
ncessairement Cincinnatus; Cincinnatus en carrosse drangeait    (p. 357)
un peu ma rpublique de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington
pouvait-il tre autre qu'un rustre, piquant ses boeufs de l'aiguillon
et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma
lettre de recommandation, je retrouvai la simplicit du vieux Romain.

Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, tait le palais
du prsident des tats-Unis[457]: point de gardes, pas mme de valets.
Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le gnral
tait chez lui; elle me rpondit qu'il y tait. Je rpliquai que
j'avais une lettre  lui remettre. La servante me demanda mon nom,
difficile  prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me
dit alors doucement: _Walk in, sir;_ entrez, monsieur et elle marcha
devant moi dans un de ces troits corridors qui servent de vestibule
aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir o elle me
pria d'attendre le gnral.

                   [Note 457: Washington avait t nomm, en 1789,
                   prsident de la Rpublique pour quatre ans. Rlu
                   en 1793, il rsigna le pouvoir en 1797.]

Je n'tais pas mu; la grandeur de l'me ou celle de la fortune ne
m'imposent point: j'admire la premire sans en tre cras; la seconde
m'inspire plus de piti que de respect: visage d'homme ne me troublera
jamais.

Au bout de quelques minutes, le gnral entra: d'une grande taille,
d'un air calme et froid plutt que noble, il est ressemblant dans ses
gravures. Je lui prsentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut 
la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: Le colonel    (p. 358)
Armand! C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait sign le marquis
de la Rourie.

Nous nous assmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon
voyage. Il me rpondait par monosyllabes anglais et franais, et
m'coutait avec une sorte d'tonnement; je m'en aperus, et je lui dis
avec un peu de vivacit: Mais il est moins difficile de dcouvrir le
passage du nord-ouest que de crer un peuple comme vous l'avez
fait.--_Well, well, young man!_, Bien, bien, jeune homme,
s'cria-t-il en me tendant la main. Il m'invita  dner pour le jour
suivant, et nous nous quittmes.

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'tions que cinq ou
six convives. La conversation roula sur la Rvolution franaise. Le
gnral nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai dj
remarqu, taient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors.
Les expditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard,
envoyer au prsident des tats-Unis le verrou de la prison du monarque
qui donna la libert  la France et  l'Amrique. Si Washington avait
vu dans les ruisseaux de Paris les _vainqueurs de la Bastille_, il
aurait moins respect sa relique. Le srieux et la force de la
Rvolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la
rvocation de l'dit de Nantes, en 1685, la mme populace du faubourg
Saint-Antoine dmolit le temple protestant  Charenton, avec autant de
zle qu'elle dvasta l'glise de Saint-Denis en 1793.

Je quittai mon hte  dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il
partit le lendemain, et je continuai mon voyage.

Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, librateur d'un    (p. 359)
monde. Washington est descendu dans la tombe[458] avant qu'un peu de
bruit se soit attach  mes pas; j'ai pass devant lui comme l'tre le
plus inconnu; il tait dans tout son clat, moi dans toute mon
obscurit; mon nom n'est peut-tre pas demeur un jour entier dans sa
mmoire: heureux pourtant que ses regards soient tombs sur moi! je
m'en suis senti chauff le reste de ma vie: il y a une vertu dans les
regards d'un grand homme.

                   [Note 458: Washington est mort le 9 dcembre 1799.]

       *       *       *       *       *

Bonaparte achve  peine de mourir. Puisque je viens de heurter  la
porte de Washington, le parallle entre le fondateur des tats-Unis et
l'empereur des Franais se prsente naturellement  mon esprit;
d'autant mieux qu'au moment o je trace ces lignes, Washington
lui-mme n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili,
s'arrte au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon[459];
moi je m'arrte au dbut de ma course dans la Pensylvanie pour
comparer Washington  Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'
l'poque o je rencontrai Napolon; mais si je venais  toucher ma
tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'anne 1814, on ne
saurait donc rien de ce que j'aurais  dire des deux mandataires de la
Providence? Je me souviens de Castelnau: ambassadeur comme moi    (p. 360)
en Angleterre, il crivait comme moi une partie de sa vie  Londres. A
la dernire page du livre VIIe, il dit  son fils: Je traiterai de ce
fait au VIIIe livre, et le VIIIe livre des _Mmoires_ de Castelnau
n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie[460].

                   [Note 459: _Ercilla Y Zuniga_ (Don Alonso _de_),
                   clbre pote espagnol (1533-1595). A vingt ans, il
                   fit partie sur sa demande, de l'expdition envoye
                   pour touffer la rvolte des Araucans dans le
                   Chili. Il y trouva le sujet de son pome:
                   l'_Araucanie_ (la Araucana), qu'il ddia  Philippe
                   II et qui parut en trois parties
                   (1569-1578-1589).]

                   [Note 460: Michel de _Castelnau_ (1520-1572) a t
                   cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les
                   rgnes de Charles IX et de Henri III. Ses
                   _Mmoires_ vont de 1559  1570.]

Washington n'appartient pas, comme Bonaparte,  cette race qui dpasse
la stature humaine. Rien d'tonnant ne s'attache  sa personne; il
n'est point plac sur un vaste thtre; il n'est point aux prises avec
les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du
temps; il ne court point de Memphis  Vienne, de Cadix  Moscou: il se
dfend avec une poigne de citoyens sur une terre sans clbrit, dans
le cercle troit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces
combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne
renverse point les trnes pour en recomposer d'autres avec leurs
dbris; il ne fait point dire aux rois  sa porte:

  Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie[461].

                   [Note 461: C'est le second vers de _l'Attila_ de
                   Corneille (Acte I, scne I):

                        Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on
                          leur die
                        Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila
                          s'ennuie.]

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il
agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent charg de la libert de
l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses
destines que porte ce hros d'une nouvelle espce: ce sont celles de
son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui           (p. 361)
appartient pas; mais de cette profonde humilit quelle lumire va
jaillir! Cherchez les bois o brilla l'pe de Washington: qu'y
trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laiss les
tats-Unis pour trophe sur son champ de bataille.

       *       *       *       *       *

Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Amricain: il combat avec fracas
sur une vieille terre; il ne veut crer que sa renomme; il ne se
charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera
courte, que le torrent qui descend de si haut s'coulera vite; il se
hte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive.
A l'instar des dieux d'Homre, il veut arriver en quatre pas au bout
du monde. Il parat sur tous les rivages; il inscrit prcipitamment
son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes 
sa famille et  ses soldats; il se dpche dans ses monuments, dans
ses lois, dans ses victoires. Pench sur le monde, d'une main il
terrasse les rois, de l'autre il abat le gant rvolutionnaire; mais
en crasant l'anarchie, il touffe la libert, et finit par perdre la
sienne sur son dernier champ de bataille.

Chacun est rcompens selon ses oeuvres: Washington lve une nation 
l'indpendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au
milieu des regrets de ses compatriotes et de la vnration des
peuples.

Bonaparte ravit  une nation son indpendance: empereur dchu, il est
prcipit dans l'exil, o la frayeur de la terre ne le croit pas
encore assez emprisonn sous la garde de l'Ocan. Il expire: cette
nouvelle, publie  la porte du palais devant laquelle le         (p. 362)
conqurant fit proclamer tant de funrailles, n'arrte ni n'tonne le
passant: qu'avaient  pleurer les citoyens?

La rpublique de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est
dtruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la dmocratie;
ns tous deux de la libert, le premier lui fut fidle, le second la
trahit.

Washington a t le reprsentant des besoins, des ides, des lumires,
des opinions de son poque; il a second, au lieu de le contrarier, le
mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose
mme  laquelle il tait appel: de l la cohrence et la perptuit
de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des
proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays:
sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renomme s'lve
comme un de ces sanctuaires publics o coule une source fconde et
intarissable.

Bonaparte pouvait enrichir galement le domaine commun; il agissait
sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante
de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occup par lui, s'il et
joint la magnanimit  ce qu'il avait d'hroque, si, Washington et
Bonaparte  la fois, il et nomm la libert lgataire universelle de
sa gloire!

Mais ce gant ne liait point ses destines  celles de ses
contemporains; son gnie appartenait  l'ge moderne: son ambition
tait des vieux jours; il ne s'aperut pas que les miracles de sa vie
excdaient la valeur d'un diadme, et que cet ornement gothique lui
sirait mal. Tantt il se prcipitait sur l'avenir, tantt il     (p. 363)
reculait vers le pass; et, soit qu'il remontt ou suivt le cours du
temps, par sa force prodigieuse, il entranait ou repoussait les
flots. Les hommes ne furent  ses yeux qu'un moyen de puissance;
aucune sympathie ne s'tablit entre leur bonheur et le sien: il avait
promis de les dlivrer, il les enchana; il s'isola d'eux, ils
s'loignrent de lui. Les rois d'gypte plaaient leurs pyramides
funbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des
sables striles; ces grands tombeaux s'lvent comme l'ternit dans
la solitude: Bonaparte a bti  leur image le monument de sa renomme.

       *       *       *       *       *

J'tais impatient de continuer mon voyage. Ce n'taient pas les
Amricains que j'tais venu voir, mais quelque chose de tout  fait
diffrent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord
avec l'ordre habituel de mes ides; je brlais de me jeter dans une
entreprise pour laquelle je n'avais rien de prpar que mon
imagination et mon courage.

Quand je formai le projet de dcouvrir le passage au nord-ouest, on
ignorait si l'Amrique septentrionale s'tendait sous le ple en
rejoignant le Gronland, ou si elle se terminait  quelque mer
contigu  la baie d'Hudson et au dtroit de Behring. En 1772, Hearn
avait dcouvert la mer  l'embouchure de la rivire de la
Mine-de-Cuivre, par les 71 degrs 15 minutes de latitude nord, et les
119 degrs 15 minutes de longitude ouest de Greenwich[462].

                   [Note 462: Latitude et longitude reconnues
                   aujourd'hui trop fortes de 4 degrs 1/4. (Note de
                   Genve, 1832.) Ch.]

Sur la cte de l'ocan Pacifique, les efforts du capitaine Cook   (p. 364)
et ceux des navigateurs subsquents avaient laiss des doutes. En
1787, un vaisseau disait tre entr dans une mer intrieure de
l'Amrique septentrionale; selon le rcit du capitaine de ce vaisseau,
tout ce qu'on avait pris pour la cte non interrompue au nord de la
Californie n'tait qu'une chane d'les extrmement serres.
L'amiraut d'Angleterre envoya Vancouver vrifier ces rapports qui se
trouvrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second
voyage.

Aux tats-Unis, en 1791, on commenait  s'entretenir de la course de
Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des
Montagnes, il descendit  la mer du ple par le fleuve auquel il a
donn son nom.

Cette dcouverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma
route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altrer le plan
arrt entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher
 l'ouest, de manire  intersecter la cte nord-ouest au-dessus du
golfe de Californie; de l, suivant le profil du continent, et
toujours en vue de la mer, je prtendais reconnatre le dtroit de
Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amrique, descendre
 l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les
tats-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.

Quels moyens avais-je d'excuter cette prodigieuse prgrination?
aucun. La plupart des voyageurs franais ont t des hommes isols,
abandonns  leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou
des compagnies les aient employs ou secourus. Des Anglais, des   (p. 365)
Amricains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli,
 l'aide du concours des volonts nationales, ce que chez nous des
individus dlaisss ont commenc en vain. Mackenzie, et aprs lui
plusieurs autres, au profit des tats-Unis et de la Grande-Bretagne,
ont fait sur la vastitude de l'Amrique des conqutes que j'avais
rves pour agrandir ma terre natale. En cas de succs, j'aurais eu
l'honneur d'imposer des noms franais  des rgions inconnues, de
doter mon pays d'une colonie sur l'ocan Pacifique, d'enlever le riche
commerce des pelleteries  une puissance rivale, d'empcher cette
rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la
France elle-mme en possession de ce chemin. J'ai consign ces projets
dans l'_Essai historique_, publi  Londres en 1796[463], et ces
projets taient tirs du manuscrit de mes voyages crit en 1791. Ces
dates prouvent que j'avais devanc par mes voeux et par mes travaux
les derniers explorateurs des glaces arctiques.

                   [Note 463: L'_Essai historique sur les
                   Rvolutions_ fut imprim  Londres en 1796, par
                   Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.
                   _Avertissement de l'auteur_ pour l'dition de 1826.
                   _OEuvres compltes de Chateaubriand_, tome
                   premier.]

Je ne trouvai aucun encouragement  Philadelphie. J'entrevis ds lors
que le but de ce premier voyage serait manqu, et que ma course ne
serait que le prlude d'un second et plus long voyage. J'en crivis en
ce sens  M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis  la
posie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai
pas en Amrique ce que j'y cherchais, le monde polaire,           (p. 366)
j'y rencontrai une nouvelle muse.

Un stage-coach, semblable  celui qui m'avait amen de Baltimore, me
conduisit de Philadelphie  New-York, ville gaie, peuple,
commerante, qui cependant tait loin d'tre ce qu'elle est
aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques annes; car les
tats-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en plerinage
 Boston saluer le premier champ de bataille de la libert amricaine.
J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis  Sparte,
la tombe de ces guerriers qui moururent _pour obir aux saintes lois
de la patrie_[464]. Mmorable exemple de l'enchanement des       (p. 367)
choses humaines! un bill de finances, pass dans le Parlement
d'Angleterre en 1765, lve un nouvel empire sur la terre en 1782, et
fait disparatre du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en
1789!

                   [Note 464: Tromp par sa mmoire, Chateaubriand,
                   lors de son voyage en Grce, avait, en effet,
                   cherch  Sparte le tombeau de Lonidas et de ses
                   compagnons. J'interrogeai vainement les moindres
                   pierres, dit-il dans l'_Itinraire_, pour leur
                   demander les cendres de Lonidas. J'eus pourtant un
                   mouvement d'espoir prs de cette espce de tour que
                   j'ai indique  l'ouest de la citadelle, je vis des
                   dbris de sculptures, qui me semblrent tre ceux
                   d'un lion. Nous savons par Hrodote qu'il y avait
                   un Lion de pierre sur le tombeau de Lonidas;
                   circonstance qui n'est pas rapporte par Pausanias.
                   Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent
                   inutiles. Et ici, en note, Chateaubriand ajoute:
                   Ma mmoire me trompait ici: le lion dont parle
                   Hrodote tait aux Thermopyles. Cet historien ne
                   dit pas mme que les os de Lonidas furent
                   transports dans sa patrie. Il prtend, au
                   contraire, que Xercs fit mettre en croix le corps
                   de ce prince. Ainsi, les dbris du lion que j'ai
                   vus  Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de
                   Lonidas. On croit bien que je n'avais pas un
                   Horace  la main sur les ruines de Lacdmone; je
                   n'avais port dans mes voyages que Racine, Le
                   Tasse, Virgile et Homre, celui-ci avec des
                   feuillets blancs pour crire des notes. Il n'est
                   donc pas bien tonnant qu'oblig de tirer mes
                   ressources de ma mmoire, j'aie pu me mprendre sur
                   un lieu, sans nanmoins me tromper sur un fait. On
                   peut voir deux jolies pigrammes de l'_Anthologie_
                   sur ce lion de pierre des Thermopyles. _Itinraire
                   de Paris  Jrusalem_, tome I, p. 83.]

       *       *       *       *       *

Je m'embarquai  New-York sur le paquebot qui faisait voile pour
Albany, situ en amont de la rivire du Nord. La socit tait
nombreuse. Vers le soir de la premire journe, on nous servit une
collation de fruits et de lait; les femmes taient assises sur les
bancs du tillac, et les hommes sur le pont,  leurs pieds. La
conversation ne se soutint pas longtemps:  l'aspect d'un beau tableau
de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout  coup,
je ne sais qui s'cria: Voil l'endroit o Asgill[465] fut arrt.
On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue
sous le nom d'_Asgill_. Nous tions entre des montagnes; la voix de la
passagre expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions
de plus prs la rive. La destine d'un jeune soldat, amant, pote et
brave, honor de l'intrt de Washington et de la gnreuse
intervention d'une reine infortune, ajoutait un charme au romantique
de la scne. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber  (p. 368)
de courageuses paroles en mmoire d'Asgill, quand Bonaparte se
disposait  monter au trne o s'tait assise Marie-Antoinette[466].
Les officiers amricains semblaient touchs du chant de la
Pensylvanienne: le souvenir des troubles passs de la patrie leur
rendait plus sensible le calme du moment prsent. Ils contemplaient
avec motion ces lieux nagure chargs de troupes, retentissant du
bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces
lieux dors des derniers feux du jour, anims du sifflement des
cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des
oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accouds sur des cltures
franges de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous
d'eux.

                   [Note 465: _Asgill_ (sir Charles), gnral anglais.
                   Envoy en Amrique en 1781 pour servir sous les
                   ordres de Cornwallis, il fut fait prisonniers par
                   les _Insurgents_ et dsign par le sort pour tre
                   mis  mort par reprsailles. L'intervention du
                   gouvernement franais le sauva. Un acte du congrs
                   amricain rvoqua son arrt de mort. Asgill
                   accourut aussitt  Versailles pour remercier Louis
                   XVI et Marie-Antoinette, qui avaient vivement
                   intercd pour lui. Cet pisode a fourni le sujet
                   de plusieurs pices de thtre et de plusieurs
                   romans qui obtinrent une grande vogue.]

                   [Note 466: Fontanes fut charg par le premier
                   consul de prononcer aux Invalides, le 20 pluvise
                   an VIII (9 fvrier 1800), l'loge funbre de
                   Washington. Dans cet loquent et noble discours,
                   l'orateur, devant tous ses tmoins, dont
                   quelques-uns avaient applaudi au crime du 16
                   octobre 1793, ne craignit pas de faire  la reine
                   Marie-Antoinette une allusion dlicate autant que
                   courageuse: C'est toi que j'en atteste, disait-il,
                    jeune Asgill, toi dont le malheur sut intresser
                   l'Angleterre, la France et l'Amrique. Avec quels
                   soins compatissants Washington ne retarda-t-il pas
                   un jugement que le droit de la guerre permettait de
                   prcipiter! Il attendit _qu'une voix alors toute
                   puissante franchit l'tendue des mers, et demandt
                   une grce qu'il ne pouvait lui refuser_. Il se
                   laissa toucher sans peine _par cette voix conforme
                   aux inspirations de son coeur_, et le jour qui
                   sauva une victime innocente doit tre inscrit parmi
                   les plus beaux de l'Amrique indpendante et
                   victorieuse. _loge funbre de Washington,
                   prononc dans le Temple de Mars, par Louis
                   Fontanes, le 20 pluvise, an VIII._]

Arriv  Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait
donn une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec des  (p. 369)
tribus indiennes enclaves dans le territoire cd par l'Angleterre
aux tats-Unis; car les puissances civilises, rpublicaines et
monarchiques, se partagent sans faon en Amrique des terres qui ne
leur appartiennent pas. Aprs m'avoir entendu, M. Swift me fit des
objections trs raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas
entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans
recommandation pour les postes anglais, amricains, espagnols, o je
serais forc de passer, un voyage de cette importance; que, quand
j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais  des
rgions glaces o je prirais de froid et de faim: il me conseilla de
commencer par m'acclimater, m'invita  apprendre le sioux, l'iroquois
et l'esquimau,  vivre au milieu des _coureurs de bois_ et des agents
de la baie d'Hudson. Ces expriences prliminaires faites, je pourrais
alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement
franais, procder  ma hasardeuse mission.

Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me
contrariaient. Si je m'en tais cru, je serais parti tout droit pour
aller au ple, comme on va de Paris  Pontoise. Je cachai  M. Swift
mon dplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour
me rendre  Niagara et  Pittsbourg:  Pittsbourg, je descendrais
l'Ohio et je recueillerais des notions utiles  mes futurs projets.
J'avais toujours dans la tte mon premier plan de route.

M. Swift engagea  mon service un Hollandais qui parlait plusieurs
dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany.

Tout le pays qui s'tend aujourd'hui entre le territoire de cette (p. 370)
ville et celui de Niagara est habit et dfrich; le canal de New-York
le traverse; mais alors une grande partie de ce pays tait dserte.

Lorsque aprs avoir pass le Mohawk, j'entrai dans des bois qui
n'avaient jamais t abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse
d'indpendance: j'allais d'arbre en arbre,  gauche,  droite, me
disant: Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus
de rpublique, plus de prsidents, plus de rois, plus d'hommes. Et,
pour essayer si j'tais rtabli dans mes droits originels, je me
livrais  des actes de volont qui faisaient enrager mon guide,
lequel, dans son me, me croyait fou.

Hlas! je me figurais tre seul dans cette fort o je levais une tte
si fire! tout  coup je vins m'naser contre un hangar. Sous ce
hangar s'offrent  mes yeux baubis les premiers sauvages que j'aie
vus de ma vie. Ils taient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous
barbouills comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles
dcoupes, des plumes de corbeau sur la tte et des anneaux passs
dans les narines. Un petit Franais, poudr et fris, habit
vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline,
raclait un violon de poche, et faisait danser _Madelon Friquet_  ces
Iroquois. M. Violet (c'tait son nom) tait matre de danse chez les
sauvages. On lui payait ses leons en peaux de castors et en jambons
d'ours. Il avait t marmiton au service du gnral Rochambeau[467],
pendant la guerre d'Amrique. Demeur  New-York aprs le dpart  (p. 371)
de notre arme, il se rsolut d'enseigner les beaux-arts aux
Amricains. Ses vues s'tant agrandies avec le succs, le nouvel
Orphe porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du
Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: Ces
messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. Il se louait beaucoup de
la lgret de ses coliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de
telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton
et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois:
_A vos places!_ Et toute la troupe sautait comme une bande de
dmons[468].

                   [Note 467: J.-B. Donatien _de Vimeur_, comte de
                   _Rochambeau_, n le 1er juillet 1725. En 1780,
                   il fut envoy en Amrique, avec 6,000 hommes, au
                   secours des _Insurgents_, et contribua puissamment
                    leurs succs. Nomm marchal de France en 1791,
                   puis investi, la mme anne, du commandement de
                   l'arme du Nord, il tenta vainement d'y rtablir la
                   discipline et donna sa dmission au mois de mai
                   1792. Il mourut le 10 mai 1807.]

                   [Note 468: Cette jolie page sur M. Violet, matre
                   de danse chez les Iroquois, avait dj paru dans
                   l'_Itinraire_, tome II, p 201. En arrivant 
                   Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au
                   milieu d'un bal donn par le consul de France, M.
                   Devoise. Le caractre national, dit-il, ne peut
                   s'effacer. Nos marins disent que, dans les colonies
                   nouvelles, les Espagnols commencent par btir une
                   glise, les Anglais une taverne, et les Franais un
                   fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais
                   en Amrique, sur la frontire du pays des sauvages:
                   j'appris qu' la premire journe je rencontrerais
                   parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arriv
                   chez les Cayougas, tribu qui faisait partie de la
                   nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans
                   une fort. Au milieu de cette fort on voyait une
                   espce de grange; je trouvai dans cette grange une
                   vingtaine de sauvages, hommes et femmes... Vient
                   alors le rcit du bal, avec la peinture de M.
                   Violet, en veste de droguet et en habit vert-pomme.
                   Chateaubriand avait crit l une page de ses
                   _Mmoires_; force lui tait bien de la reprendre
                   pour la remettre ici  sa vraie place.]

N'tait-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau  (p. 372)
que cette introduction  la vie sauvage par un bal que l'ancien
marmiton du gnral Rochambeau donnait  des Iroquois? J'avais grande
envie de rire, mais j'tais cruellement humili.

       *       *       *       *       *

J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une
pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis  mon nouvel accoutrement
la calotte de drap rouge  ctes, la casaque, la ceinture, la corne
pour rappeler les chiens, la bandoulire des coureurs de bois. Mes
cheveux flottaient sur mon cou dcouvert; je portais la barbe longue:
j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita  une
partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dpister un
carcajou.

Cette race d'animaux est presque entirement dtruite dans le Canada,
ainsi que celle des castors.

Nous nous embarqumes avant le jour pour remonter une rivire sortant
du bois o l'on avait aperu le carcajou. Nous tions une trentaine,
tant Indiens que coureurs de bois amricains et canadiens: une partie
de la troupe ctoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et
des femmes portaient nos vivres.

Nous ne rencontrmes pas le carcajou; mais nous tumes des
loups-cerviers et des rats musqus. Jadis les Indiens menaient un
grand deuil lorsqu'ils avaient immol, par mgarde, quelques-uns de
ces derniers animaux, la femelle du rat musqu tant, comme chacun le
sait, la mre du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs,
tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en
loriot.

Des oiseaux de rivire et des poissons fournirent abondamment     (p. 373)
notre table. On accoutume les chiens  plonger; quand ils ne vont pas
 la chasse, ils vont  la pche: ils se prcipitent dans les fleuves
et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour
duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprts de notre
repas.

Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour
nous mettre les yeux  l'abri de la fume, dont le nuage flottant
au-dessus de nos ttes, nous garantissait tellement quellement de la
piqre des maringouins.

Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux
formidables, ils taient peut-tre ces dragons ails dont on retrouve
les anatomies: diminus de taille  mesure que la matire diminuait
d'nergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui
 l'tat d'insectes. Les gants antdiluviens sont les petits hommes
d'aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

M. Violet m'offrit ses lettres de crance pour les Onondagas, reste
d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des
Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre  tablir notre camp:
une rivire sortait du lac; notre appareil fut dress dans la courbe
de cette rivire. Nous fichmes en terre,  six pieds de distance l'un
de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendmes horizontalement
dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des corces de
bouleau, un bout appuy sur le sol, l'autre sur la gaule transversale,
formrent le toit inclin de notre palais. Nos selles devaient nous
servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachmes
des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lchmes dans les (p. 374)
bois prs de notre camp: ils ne s'en loignrent pas.

Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du dsert
du Sabba,  quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos
chevaux, ces fils lgers de l'Arabie, avaient l'air d'couter les
contes du scheick, et de prendre part  l'histoire d'Antar et du
cheval de Job[469].

                   [Note 469: Il y a encore l un souvenir de
                   l'_Itinraire_, souvenir qui se rapporte  la page
                   suivante: Tout ce qu'on dit de la passion des
                   Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer
                   un exemple: pendant la nuit que nous venions de
                   passer sur la grve de la mer Morte, nos
                   Bethlmites taient assis autour de leur bcher,
                   leurs fusils couchs  terre  leurs cts, les
                   chevaux attachs  des piquets, formant un second
                   cercle en dehors. Aprs avoir bu le caf et parl
                   beaucoup ensemble, ces Arabes tombrent dans le
                   silence,  l'exception du scheick. Je voyais  la
                   lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire,
                   ses dents blanches, les diverses formes qu'il
                   donnait  son vtement en continuant son rcit. Ses
                   compagnons l'coutaient dans une attention
                   profonde, tous penchs en avant, le visage sur la
                   flamme, tantt poussant un cri d'admiration, tantt
                   rptant avec emphase les gestes du conteur;
                   quelques ttes de chevaux qui s'avanaient au
                   dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans
                   l'ombre, achevaient de donner  ce tableau le
                   caractre le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y
                   joignait un coin du paysage de la mer Morte et des
                   montagnes de Jude. _Itinraire_, Tome I, p. 336.]

[Illustration: LA JEUNE INDIENNE]

Il n'tait gure que quatre heures aprs midi lorsque nous fmes
hutts. Je pris mon fusil et j'allai flner dans les environs. Il y
avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant
moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels;  la
couleur du mle, je reconnus le passereau blanc, _passer nivalis_ des
ornithologistes. J'entendis aussi l'orfraie, fort bien            (p. 375)
caractrise par sa voix. Le vol de l'_exclamateur_ m'avait conduit 
un vallon resserr entre des hauteurs nues et pierreuses;  mi-cte
s'levait une mchante cabane; une vache maigre errait dans un pr
au-dessous.

J'aime les petits abris: _A chico pajarillo chico nidillo_,  petit
oiseau, petit nid. Je m'assis sur la pente en face de la hutte
plante sur le coteau oppos.

Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois
hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent patre
et loignrent  coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage
sortit de la hutte, s'avana vers l'animal effray et l'appelait. La
vache courut  elle en allongeant le cou avec un petit mugissement.
Les planteurs menacrent de loin l'Indienne, qui revint  sa cabane.
La vache la suivit.

Je me levai, descendis la rampe de la cte, traversai le vallon et,
montant la colline parallle, j'arrivai  la hutte.

Je prononai le salut qu'on m'avait appris: _Siegoh!_ Je suis venu!
l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la rptition d'usage:
_Vous tes venu_, ne rpondit rien. Alors je caressai la vache: le
visage jaune et attrist de l'Indien ne laissa paratre des signes
d'attendrissement. J'tais mu de ces mystrieuses relations de
l'infortune: il y a de la douceur  pleurer sur des maux qui n'ont t
pleurs de personne.

Mon htesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute,
puis elle s'avana et vint passer la main sur le front de sa compagne
de misre et de solitude.

Encourag par cette marque de confiance, je dis en anglais, car   (p. 376)
j'avais puis mon indien: Elle est bien maigre! L'Indienne repartit
en mauvais anglais: Elle mange fort peu, _she eats very little_.--On
l'a chasse rudement, repris-je. Et la femme rpondit: Nous sommes
accoutumes  cela toutes deux, _both_. Je repris: Cette prairie
n'est donc pas  vous? Elle rpondit: Cette prairie tait  mon mari
qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mnent
leurs vaches dans ma prairie.

Je n'avais rien  offrir  cette crature de Dieu. Nous nous
quittmes, mon htesse me dit beaucoup de chose que je ne compris
point; c'taient sans doute des souhaits de prosprit; s'ils n'ont
pas t entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait,
mais l'infirmit de celui pour qui la prire tait offerte. Toutes les
mes n'ont pas une gale aptitude au bonheur, comme toutes les terres
ne portent pas galement des moissons.

Je retournai  mon _ajoupa_, o m'attendait une collation de pommes de
terre et de mas. La soire fut magnifique: le lac, uni comme une
glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivire baignait en
murmurant notre presqu'le, que les calycanthes parfumaient de l'odeur
de la pomme. Le _weep-poor-will_ rptait son chant: nous
l'entendions, tantt plus prs, tantt plus loin, suivant que l'oiseau
changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait.
Pleure, pauvre William! _weep, poor Will!_

       *       *       *       *       *

Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai
 son village  dix heures du matin. Aussitt je fus environn    (p. 377)
de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mle de phrases
anglaises et de quelques mots franais; ils faisaient grand bruit, et
avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis 
Coron, en dbarquant sur le sol de la Grce. Ces tribus indiennes,
enclaves dans les dfrichements des blancs, ont des chevaux et des
troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achets, d'un
ct,  Qubec,  Montral,  Niagara,  Dtroit, et, de l'autre, aux
marchs des tats-Unis.

Quand on parcourut l'intrieur de l'Amrique septentrionale, on trouva
dans l'tat de nature, parmi les diverses nations sauvages, les
diffrentes formes de gouvernement connues des peuples civiliss.
L'Iroquois appartenait  une race qui semblait destine  conqurir
les races indiennes, si des trangers n'taient venus puiser ses
veines et arrter son gnie. Cet homme intrpide ne fut point tonn
des armes  feu, lorsque pour la premire fois on en usa contre lui;
il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme
s'il les et entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus
d'attention qu' un orage. Aussitt qu'il se put procurer un mousquet,
il s'en servit mieux qu'un Europen. Il n'abandonna pas pour cela le
casse-tte, le couteau de scalpe, l'arc et la flche; mais il y ajouta
la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir
jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement par des instruments
meurtriers de l'Europe et de l'Amrique, la tte orne de panaches,
les oreilles dcoupes, le visage bariol de diverses couleurs, les
bras tatous et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde      (p. 378)
devint aussi redoutable  voir qu' combattre, sur le rivage qu'il
dfendit pied  pied contre les envahisseurs.

Le sachem des Onondagas tait un vieil Iroquois dans toute la rigueur
du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du dsert.

Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien
_the old gentleman_. Or, le _vieux gentilhomme_ est tout nu; il a une
plume ou une arte de poisson passe dans ses narines, et couvre
quelquefois sa tte, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau
bord  trois cornes, en signe d'honneur europen. Velly ne peint pas
l'histoire avec la mme vrit? Le cheftain franc Khilprick se
frottait les cheveux avec du beurre aigre, _infundens acido comam
butyro_, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette
bigarre ou un sayon de peau de bte; il est reprsent par Velly
comme un prince magnifique jusqu' l'ostentation dans ses meubles et
dans ses quipages, voluptueux jusqu' la dbauche, croyant  peine en
Dieu, dont les ministres taient le sujet de ses railleries.

Le sachem Onondagas me reut bien et me fit asseoir sur une natte. Il
parlait anglais et entendait le franais; mon guide savait l'iroquois:
la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit
que, quoique sa nation et toujours t en guerre avec la mienne, il
l'avait toujours estime. Il se plaignit des Amricains; il les
trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des
terres indiennes sa tribu n'et pas augment le lot des Anglais.

Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalit est la dernire (p. 379)
vertu reste aux sauvages au milieu de la civilisation europenne; on
sait quelle tait autrefois cette hospitalit; le foyer avait la
puissance de l'autel.

Lorsqu'une tribu tait chasse de ses bois, ou lorsqu'un homme venait
demander l'hospitalit, l'tranger commenait ce qu'on appelait la
danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait:
Voici l'tranger! Et le chef rpondait: Enfant, introduis l'homme
dans la hutte. L'tranger, entrant sous la protection de l'enfant,
s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant
de la consolation: L'tranger a retrouv une mre et une femme; le
soleil se lvera et se couchera pour lui comme auparavant.

Ces usages semblent emprunts des Grecs: Thmistocle, chez Admte,
embrasse les pnates et le jeune fils de son hte (j'ai peut-tre
foul  Mgare l'tre de la pauvre femme sous lequel fut cache l'urne
cinraire de Phocion[470]); et Ulysse, chez Alcinos, implore Art:
Noble Art, fille de Rhexnor, aprs avoir souffert des maux cruels,
je me jette  vos pieds...[471] En achevant ces mots, le hros
s'loigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer.--Je pris cong du
vieux sachem. Il s'tait trouv  la prise de Qubec. Dans les
honteuses annes du rgne de Louis XV, l'pisode de la guerre du
Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire
retrouve  la Tour de Londres.

                   [Note 470: _Vie de Phocion_, par Plutarque.]

                   [Note 471: L'_Odysse_, chant VII.--Art tait la
                   femme d'Alcinos.]

Montcalm, charg sans secours de dfendre le Canada contre des    (p. 380)
forces souvent rafrachies et le quadruple des siennes, lutte avec
succs pendant deux annes; il bat lord Loudon et le gnral
Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; bless sous les murs de
Qubec, il tombe, et deux jours aprs il rend le dernier soupir: ses
grenadiers l'enterrent dans le trou creus par une bombe, fosse digne
de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de
lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur
quelques drapeaux franais.

       *       *       *       *       *

Nous voil, mon guide et moi, remonts  cheval. Notre route, devenue
plus pnible, tait  peine trace par des abatis d'arbres. Les troncs
de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans
les fondrires. La population amricaine se portait alors vers les
concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins
cher selon la bont du sol, la qualit des arbres, le cours et la
foison des eaux.

On a remarqu que les colons sont souvent prcds dans les bois par
les abeilles: avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de
l'industrie et de la civilisation qu'elles annoncent. trangres 
l'Amrique, arrives  la suite des voiles de Colomb, ces conqurants
pacifiques n'ont ravi  un nouveau monde de fleurs que des trsors
dont les indignes ignoraient l'usage; elles ne se sont servies de ces
trsors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirs.

Les dfrichements sur les deux bords de la route que je parcourais
offraient un curieux mlange de l'tat de nature et de l'tat     (p. 381)
civilis. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que des
cris du sauvage et des bramements de la bte fauve, on rencontrait une
terre laboure; on apercevait du mme point de vue le wigwuam d'un
Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces
habitations, dj acheves, rappelaient la propret des fermes
hollandaises; d'autres n'taient qu' demi termines et n'avaient pour
toit que le ciel.

J'tais reu dans ces demeures, ouvrages d'un matin; j'y trouvais
souvent une famille avec les lgances de l'Europe; des meubles
d'acajou, un piano, des tapis, des glaces,  quatre pas de la hutte
d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs taient revenus des
bois ou des champs avec la cogne ou la houe, on ouvrait les fentres.
Les filles de mon hte, en beaux cheveux blonds annels, chantaient au
piano le duo de _Pandolfetto_ de Paisiello[472], ou un _cantabile_ de
Cimarosa[473], le tout  la vue du dsert, et quelquefois au murmure
d'une cascade.

                   [Note 472: Giovanni _Paisiello_ (1741-1816). De ses
                   compositions dramatiques qui sont au nombre de
                   quatre-vingt-quatorze, plusieurs ont survcu. Les
                   plus clbres sont _la Serva padrona_, _Nina o la
                   pazza d'amore_, _la Molinara_ et _Il re Teodoro_.

                   Le duo de _Pandolfette_, dit M. de Marcellus,
                   tait le morceau que M. de Chateaubriand demandait
                   le plus souvent  mon piano; et, quand je le lui
                   rappelais par quelques notes, il chantait lui-mme
                   volontiers _Il tuo viso m'innamora_.
                   _Chateaubriand et son temps_, p. 59.]

                   [Note 473: Domenico _Cimarosa_ (1754-1801). Il a
                   compos plus de 120 opras. Il excellait surtout
                   dans le genre bouffon. Son chef-d'oeuvre, dans ce
                   dernier genre est _Il matrimonio segreto_,
                   reprsent pour la premire fois  Vienne en 1792.]

Dans les terrains les meilleurs s'tablissaient des bourgades. La
flche d'un nouveau clocher s'lanait du sein d'une vieille      (p. 382)
fort. Comme les moeurs anglaises suivent partout les Anglais, aprs
avoir travers des pays o il n'y avait pas trace d'habitants,
j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait  une branche
d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient 
ces caravansrails: la premire fois que je m'y reposai, je jurai que
ce serait la dernire.

Il arriva qu'en entrant dans une de ces htelleries, je restai
stupfait  l'aspect d'un lit immense, bti en rond autour d'un
poteau: chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau
du centre, la tte  la circonfrence du cercle de manire que les
dormeurs taient rangs symtriquement, comme les rayons d'une roue ou
les btons d'un ventail. Aprs quelque hsitation, je m'introduisis
dans cette machine, parce que je n'y voyais personne. Je commenais 
m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi;
c'tait la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai de ma vie prouv
une plus grande horreur. Je sautais dehors du cabas hospitalier,
maudissant cordialement les usages de nos bons aeux. J'allai dormir,
dans mon manteau, au clair de lune: cette compagne de la couche du
voyageur n'avait rien du moins que d'agrable, de frais et de pur.

Au bord de la Genesee, nous trouvmes un bac. Une troupe de colons et
d'Indiens passa la rivire avec nous. Nous campmes dans des prairies
peintures de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos
diffrents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachs ou
paissant, nous avions l'air d'une caravane. C'est l que je fis la
rencontre de ce serpent  sonnettes qui se laissait enchanter par (p. 383)
le son d'une flte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien,
Orphe; de la flte, une lyre; du serpent, Cerbre, ou peut-tre
Eurydice.

       *       *       *       *       *

Nous avanmes vers Niagara. Nous n'en tions plus qu' huit ou neuf
lieues, lorsque nous apermes, dans une chnaie, le feu de quelques
sauvages, arrts au bord d'un ruisseau, o nous songions nous-mmes 
bivaquer. Nous profitmes de leur tablissement: chevaux panss,
toilette de nuit faite, nous accostmes la horde. Les jambes croises
 la manire des tailleurs, nous nous assmes avec les Indiens, autour
du bcher, pour mettre rtir nos quenouilles de mas.

La famille tait compose de deux femmes, de deux enfants  la
mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint gnrale,
c'est--dire entrecoupe par quelques mots de ma part, et par beaucoup
de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place o il tait. Rest
seul veill, j'allai m'asseoir  l'cart, sur une racine qui traait
au bord du ruisseau.

La lune se montrait  la cime des arbres: une brise embaume, que
cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la
prcder dans les forts, comme sa frache haleine. L'astre solitaire
gravit peu  peu dans le ciel: tantt il suivait sa course, tantt il
franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d'une
chane de montagnes couronnes de neige. Tout aurait t silence et
repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit,
le gmissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds
mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la (p. 384)
nuit, se prolongeaient de dsert en dsert, et expiraient  travers
les forts solitaires. C'est dans ces nuits que m'apparut une muse
inconnue: je recueillis quelques-uns de ses accents; je les marquai
sur mon livre,  la clart des toiles, comme un musicien vulgaire
crirait les notes que lui dicterait quelque grand matre des
harmonies.

Le lendemain, les Indiens s'armrent, les femmes rassemblrent les
bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon  mes htes.
Nous nous sparmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les
guerriers poussrent le cri de marche et partirent en avant: les
femmes cheminrent derrire, charges des enfants qui, suspendus dans
des fourrures aux paules de leurs mres, tournaient la tte pour nous
regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu' ce que la troupe
entire et disparu entre les arbres de la fort.

Les sauvages du Saut de Niagara dans la dpendance des Anglais,
taient chargs de la police de la frontire de ce ct. Cette bizarre
gendarmerie, arme d'arcs et de flches, nous empcha de passer. Je
fus oblig d'envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un
permis afin d'entrer sur les terres de la domination britannique. Cela
me serrait un peu le coeur, car il me souvenait que la France avait
jadis command dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint
avec le permis: je le conserve encore; il est sign: _le capitaine
Gordon_. N'est-il pas singulier que j'aie retrouv le mme nom anglais
sur la porte de ma cellule  Jrusalem? Treize plerins avaient crit
leurs noms sur la porte en dedans de la chambre: le premier s'appelait
Charles Lombard, et il se trouvait  Jrusalem en 1669; le        (p. 385)
dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804.
(_Itinraire_[474].)

                   [Note 474: _Itinraire de Paris  Jrusalem_, tome
                   II, p. 102.]

Je restai deux jours dans le village indien, d'o j'crivis encore une
lettre  M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de diffrents
ouvrages; leurs nourrissons taient suspendus dans des rseaux aux
branches d'un gros htre pourpre. L'herbe tait couverte de rose, le
vent sortait des forts tout parfum, et les plantes  coton du pays,
renversant leurs capsules, ressemblaient  des rosiers blancs. La
brise berait les couches ariennes d'un mouvement presque insensible;
les mres se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants
dormaient et s'ils n'avaient point t rveills par les oiseaux. Du
village indien  la cataracte, on comptait trois  quatre lieues: il
nous fallut autant d'heures,  mon guide et  moi, pour y arriver. A
six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait dj le lieu
du dversoir. Le coeur me battait d'une joie mle de terreur en
entrant dans le bois qui me drobait la vue d'un des plus grands
spectacles que la nature ait offerts aux hommes.

Nous mmes pied  terre. Tirant aprs nous nos chevaux par la bride,
nous parvnmes,  travers des brandes et des halliers, au bord de la
rivire Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je
m'avanais incessamment, le guide me saisit par le bras: il m'arrta
au rez mme de l'eau, qui passait avec la vlocit d'une flche. Elle
ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente
du roc; son silence avant sa chute faisait contraste avec le      (p. 386)
fracas de sa chute mme. L'criture compare souvent un peuple aux
grandes eaux; c'tait ici un peuple mourant, qui, priv de la voix par
l'agonie, allait se prcipiter dans l'abme de l'ternit.

Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire
entran par le fleuve, et j'avais une envie involontaire de m'y
jeter. Tantt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantt
en aval, sur l'le qui partageait les eaux et o ces eaux manquaient
tout  coup, comme si elles avaient t coupes dans le ciel.

Aprs un quart d'heure de perplexit et d'une admiration indfinie, je
me rendis  la chute. On peut chercher dans _l'Essai sur les
rvolutions_ et dans _Atala_ les deux descriptions que j'en ai
faites[475]. Aujourd'hui, de grands chemins passent  la cataracte; il
y a des auberges sur la rive amricaine et sur la rive anglaise, des
moulins et des manufactures au-dessous du chasme.

                   [Note 475: _Essai sur les rvolutions_, livre Ier,
                   seconde partie, chapitre XXIII.--_Atala_, dans
                   l'pilogue.]

Je ne pouvais communiquer les penses qui m'agitaient  la vue d'un
dsordre si sublime. Dans le dsert de ma premire existence, j'ai t
oblig d'inventer des personnages pour la dcorer; j'ai tir de ma
propre substance des tres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je
portais en moi. Ainsi j'ai plac des souvenirs d'Atala et de Ren au
bord de la cataracte de Niagara, comme l'expression de sa tristesse.
Qu'est-ce qu'une cascade qui tombe ternellement  l'aspect insensible
de la terre et du ciel, si la nature humaine n'est l avec ses    (p. 387)
destines et ses malheurs? S'enfoncer dans cette solitude d'eau et
de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les
flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul! Donnez 
l'me une compagne, et la riante parure des coteaux, et la frache
haleine de l'onde, tout va devenir ravissement: le voyage de jour, le
repos plus doux de la fin de la journe, le passer sur les flots, le
dormir sur la mousse, tireront du coeur sa plus profonde tendresse.
J'ai assis Vellda sur les grves de l'Armorique, Cymodoce sous les
portiques d'Athnes, Blanca dans les salles de l'Alhambra. Alexandre
crait des villes partout o il courait: j'ai laiss des songes
partout o j'ai tran ma vie.

J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des
Pyrnes avec leur isards; je n'ai pas remont le Nil assez haut pour
rencontrer ses cataractes, qui se rduisent  des rapides; je ne parle
pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, lgantes charpes de
ruines ou sujets de chansons pour le pote;

  Et prceps Anio ac Tiburni lucus.

  Et l'Anio rapide et le bois sacr de Tibur[476].

                   [Note 476: Horace. _Odes_, livre I, _ode_ VII, _A.
                   L. Munaccius Plancus_.]

Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que rvlrent au
vieux monde, non d'infimes voyageurs de mon espce, mais des
missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient 
genoux  la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le
martyre en achevant leur cantique d'admiration. Nos prtres salurent
les beaux sites de l'Amrique et les consacrrent de leur sang;   (p. 388)
nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thbes et prsent
les armes  l'Andalousie: tout le gnie de la France est dans la
double milice de nos camps et de nos autels.

Je tenais la bride de mon cheval entortille  mon bras; un serpent 
sonnettes vint  bruire dans les buissons. Le cheval effray se cabre
et recule en approchant de la chute. Je ne puis dgager mon bras des
rnes; le cheval, toujours plus effarouch, m'entrane aprs lui. Dj
ses pieds de devant quittent la terre; accroupi sur le bord de
l'abme, il ne s'y tenait plus qu' force de reins. C'en tait fait de
moi, lorsque l'animal, tonn lui-mme du nouveau pril, volte en
dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois
canadiens, mon me aurait-elle port au tribunal suprme les
sacrifices, les bonnes oeuvres, les vertus des pres Jogues et
Lallemant[477], ou des jours vides et de misrables chimres?

                   [Note 477: Jsuites franais, missionnaires au
                   Canada; le premier fut massacr, en haine de la
                   foi, aprs d'horribles tortures; le second
                   vanglisa les Sauvages pendant prs de quarante
                   ans. Isaac _Jogues_, n  Orlans le 10 janvier
                   1607, admis au noviciat de Rouen le 24 octobre
                   1624, professa les humanits dans le collge de
                   cette ville. Il obtint les missions du Canada en
                   1636, et fut martyris par les Agniers ou Mohawks,
                   le 18 octobre 1646.--Jrme _Lallemant_, n  Paris
                   le 26 avril 1593, entra au noviciat le 2 octobre
                   1610. Il enseigna les belles lettres et la
                   philosophie  Paris, et fut recteur de Blois et de
                   La Flche. Il partit ensuite pour le Canada, fut
                   suprieur gnral de la mission et mourut  Qubec
                   le 26 janvier 1673. _Bibliothque de la Compagnie
                   de Jsus_, nouvelle dition (1693), par le P. C.
                   Sommervogel, Tome IV, p. 808 et 1400.]

[Illustration: LA CHUTE DU NIAGARA]

Ce ne fut pas le seul danger que je courus  Niagara: une chelle de
lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin infrieur;
elle tait alors rompue. Dsirant voir la cataracte de bas en     (p. 389)
haut, je m'aventurai, en dpit des reprsentations du guide, sur le
flanc d'un rocher presque  pic. Malgr les rugissements de l'eau qui
bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tte et je parvins 
une quarantaine de pieds du fond. Arriv l, la pierre nue et
verticale n'offrait plus rien pour m'accrocher; je demeurai suspendu
par une main  la dernire racine, sentant mes doigts s'ouvrir sous le
poids de mon corps: Il y a peu d'hommes qui aient pass dans leur vie
deux minutes comme je les comptai. Ma main fatigue lcha prise; je
tombai. Par un bonheur inou, je me trouvai sur le redan d'un roc o
j'aurais d me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal;
j'tais  un demi-pied de l'abme et je n'y avais pas roul: mais
lorsque le froid et l'humidit commencrent  me pntrer, je
m'aperus que je n'en tais pas quitte  si bon march: j'avais le
bras gauche cass au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en
haut et auquel je fis des signes de dtresse, courut chercher des
sauvages. Ils me hissrent avec des harts par un sentier de loutres,
et me transportrent  leur village. Je n'avais qu'une fracture
simple: deux lattes, un bandage et une charpe suffirent  ma
gurison[478].

                   [Note 478: Chateaubriand n'a point _romanc_ ses
                   souvenirs. Le rcit des dangers qu'il a courus 
                   Niagara est ici de tous points conforme  celui
                   qu'il en avait donn ds 1797 dans une note de
                   l'_Essai_, pages 527-530.]

       *       *       *       *       *

Je demeurai douze jours chez mes mdecins, les Indiens de Niagara. J'y
vis passer des tribus qui descendaient de Dtroit ou des pays situs
au midi et  l'orient du lac ri. Je m'enquis de leurs coutumes; (p. 390)
j'obtins pour de petits prsents des reprsentations de leurs anciennes
moeurs, car ces moeurs elles-mmes n'existent plus. Cependant, au
commencement de la guerre de l'indpendance amricaine, les sauvages
mangeaient encore les prisonniers ou plutt les tus: un capitaine
anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec le cuiller
 pot, en retira une main.

La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce
qu'elles ne s'en vont point  la venvole comme la partie de la vie qui
les spare; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confre
encore au nouveau-n, afin de l'honorer, le nom le plus ancien sous
son toit, celui de son aeule, par exemple: car les noms sont toujours
pris dans la ligne maternelle. Ds ce moment, l'enfant occupe la
place de la femme dont il a recueilli le nom; on lui donne, en lui
parlant, le degr de parent que ce nom fait revivre; ainsi, un oncle
peut saluer un neveu du titre de _grand'mre_. Cette coutume, en
apparence risible, est nanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux
dcds; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la
faiblesse des derniers; elle rapproche les extrmits de la vie, le
commencement et la fin de la famille; elle communique une espce
d'immortalit aux anctres et les suppose prsents au milieu de leur
postrit.

En ce qui regarde les morts, il est ais de trouver les motifs de
l'attachement du sauvage  de saintes reliques. Les nations civilises
ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnmonique des
lettres et des arts; elles ont des cits, des palais, des tours,  (p. 391)
des colonnes, des oblisques; elles ont la trace de la charrue dans les
champs jadis cultivs: les noms sont entaills dans l'airain et le
marbre, les actions consignes dans les chroniques.

Rien de tout cela aux peuples de la solitude: leur nom n'est point
crit sur les arbres; leur hutte, btie en quelques heures, disparat
en quelques instants; la crosse de leur labour ne fait qu'effleurer la
terre, et n'a pu mme lever un sillon. Leurs chansons traditionnelles
prissent avec la dernire mmoire qui les retient, s'vanouissent
avec la dernire voix qui les rpte. Les tribus du Nouveau-Monde
n'ont donc qu'un seul monument: la tombe. Enlevez  des sauvages les
os de leurs pres, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et
jusqu' leurs dieux; vous ravissez  ces hommes, parmi les gnrations
futures, la preuve de leur existence comme celle de leur nant.

Je voulais entendre le chant de mes htes. Une petite Indienne de
quatorze ans, nomme Mila, trs jolie (les femmes indiennes ne sont
jolies qu' cet ge), chanta quelque chose de fort agrable.
N'tait-ce point le couplet cit par Montaigne? Couleuvre,
arreste-toy; arreste-toy, couleuvre,  fin que ma soeur tire sur le
patron de ta peincture la faon et l'ouvrage d'un riche cordon, que je
puisse donner  ma mie: ainsi, soit en tout temps ta beaut et ta
disposition prfre  tous les aultres serpens.

L'auteur des _Essais_ vit  Rouen des Iroquois qui, selon lui, taient
des personnages trs senss: Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent
point de hauts-de-chausses!

Si jamais je publie les _stromates_ ou bigarrures de ma jeunesse, (p. 392)
pour parler comme saint Clment d'Alexandrie[479], on y verra Mila[480].

                   [Note 479: De Saint-Clment d'Alexandrie, un des
                   pres de l'glise grecque, il nous reste entre
                   autres ouvrages [Grec: Strmateis] les _Stromates_
                   (tapisseries), recueil en huit livres de penses
                   chrtiennes et de maximes philosophiques, places
                   sans ordre et sans liaison, de mme que dans une
                   prairie, selon l'expression de l'auteur, les fleurs
                   se mlent et se confondent.]

                   [Note 480: Ceci tait crit en 1822, et les
                   _Natchez_ n'avaient pas encore paru. L'auteur ne
                   devait les publier qu'en 1826. Mila, l'une des
                   hrones du pome, est peut-tre la plus charmante
                   cration de Chateaubriand.]

       *       *       *       *       *

Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain,
La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les _Lettres difiantes_:
le XVIe sicle et le commencement du XVIIe taient encore le temps de
la grande imagination et des moeurs naves: la merveille de l'une
refltait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la
simplicit du sauvage. Champlain,  la fin de son premier voyage au
Canada, en 1603, raconte que proche de la baye des Chaleurs, tirant
au sud, est une isle, o fait rsidence un monstre pouvantable que
les sauvages appellent Gougou. Le Canada avait son gant comme le cap
des Temptes avait le sien. Homre est le vritable pre de toutes ces
inventions; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres
ou gougous.

La population sauvage de l'Amrique septentrionale, en n'y comprenant
ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s'lve pas aujourd'hui  quatre
cent mille mes, en de et au del des montagnes Rocheuses; des
voyageurs ne la portent mme qu' cent cinquante mille. La        (p. 393)
dgradation des moeurs indiennes a march de pair avec la dpopulation
des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses;
l'instruction rpandue par les jsuites du Canada a ml des ides
trangres aux ides natives des indignes: on aperoit, au travers de
fables grossires, les croyances chrtiennes dfigures; la plupart
des sauvages portent des croix en guise d'ornements, et les marchands
protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires
catholiques. Disons,  l'honneur de notre patrie et  la gloire de
notre religion, que les Indiens s'taient fortement attachs  nous;
qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une _robe noire_ (un
missionnaire) est encore en vnration dans les forts amricaines. Le
sauvage continue de nous aimer sous l'arbre o nous fmes ses premiers
htes, sur le sol que nous avons foul et o nous lui avons confi des
tombeaux.

Quand l'Indien tait nu ou vtu de peau, il avait quelque chose de
grand et de noble;  cette heure, des haillons europens, sans couvrir
sa nudit, attestent sa misre: c'est un mendiant  la porte d'un
comptoir, ce n'est plus un sauvage dans sa fort.

Enfin, il s'est form une espce de peuple mtis, n des colons et des
Indiennes. Ces hommes, surnomms _Bois-brls_,  cause de la couleur
de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur
double origine. Parlant la langue de leurs pres et de leurs mres,
ils ont les vices des deux races. Ces btards de la nature civilise
et de la nature sauvage se vendent tantt aux Amricains, tantt aux
Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries; ils
entretiennent les rivalits des compagnies anglaises de la        (p. 394)
_Baie d'Hudson_ et du _Nord-Ouest_, et des compagnies amricaines,
_Fur Colombian-American Company, Missouri's fur Company_ et autres:
ils font eux-mmes des chasses au compte des traitants et avec des
chasseurs solds par les compagnies.

La grande guerre de l'indpendance amricaine est seule connue. On
ignore que le sang a coul pour les chtifs intrts d'une poigne de
marchands. La compagnie de la _Baie d'Hudson_ vendit, en 1811,  lord
Selkirk, un terrain au bord de la rivire Rouge; l'tablissement se
fit en 1812. La compagnie du _Nord-Ouest_, ou du _Canada_, en prit
ombrage. Les deux compagnies, allies  diverses tribus indiennes et
secondes des _Bois-brls_, en vinrent aux mains. Ce conflit
domestique, horrible dans ses dtails, avait lieu au milieu des
dserts glacs de la baie d'Hudson. La colonie de lord Selkirk fut
dtruite au mois de juin 1815, prcisment  l'poque de la bataille
de Waterloo. Sur ces deux thtres, si diffrents par l'clat et par
l'obscurit, les malheurs de l'espce humaine taient les mmes.

Ne cherchez plus en Amrique les constitutions politiques artistement
construites dont Charlevoix a fait l'histoire: la monarchie des
Hurons, la rpublique des Iroquois. Quelque chose de cette destruction
s'est accompli et s'accomplit encore en Europe, mme sous nos yeux; un
pote prussien, au banquet de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux
prussien, vers l'an 1400, les faits hroques des anciens guerriers de
son pays: personne ne le comprit, et on lui donna, pour rcompense,
cent noix vides. Aujourd'hui, le bas breton, le basque, le        (p. 395)
galique, meurent de cabane en cabane,  mesure que meurent les
chevriers et les laboureurs.

Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indignes
s'teignit vers l'an 1676. Un pcheur disait  des voyageurs: Je ne
connais gure que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce
sont de vieilles gens comme moi, de soixante  quatre-vingts ans; tout
ce qui est jeune n'en sait plus un mot.

Des peuplades de l'Ornoque n'existent plus; il n'est rest de leur
dialecte qu'une douzaine de mots prononcs dans la cime des arbres par
des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui
gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel
sera tt ou tard le sort de nos jargons modernes, dbris du grec et du
latin. Quelque corbeau envol de la cage du dernier cur
franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine,  des peuples
trangers  nos successeurs: Agrez ces derniers efforts d'une voix
qui vous fut connue: vous mettrez fin  tous ces discours.

Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier rsultat votre chef-d'oeuvre
survive, dans la mmoire d'un oiseau,  votre langage et  votre
souvenir chez les hommes!

       *       *       *       *       *

En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles
cartes l'tendue des anciennes colonies franaises en Amrique, je me
demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser prir
ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source
inpuisable de prosprit.

De l'Acadie et du Canada  la Louisiane, de l'embouchure du       (p. 396)
Saint-Laurent  celle du Mississipi, le territoire de la
_Nouvelle-France_ entoura ce qui formait la confdration des treize
premiers tats unis: les onze autres, avec le district de la Colombie,
le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orgon et
d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils
appartiennent aux tats-Unis par la cession des Anglais et des
Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le
pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord,
l'Ocan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe
Mexicain au midi, c'est--dire plus des deux tiers de l'Amrique
septentrionale, reconnatraient les lois de la France.

J'ai peur que la Restauration ne se perde par les ides contraires 
celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au pass, manie que
je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne
renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle
pourrait bien renverser le trne. L'immobilit politique est
impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine.
Respectons la majest du temps; contemplons avec vnration les
sicles couls, rendus sacrs par la mmoire et les vestiges de nos
pres; toutefois n'essayons pas de rtrograder vers eux, car ils n'ont
plus rien de notre nature relle, et, si nous prtendions les saisir,
ils s'vanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit
ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva
l'empereur assis dans une chaise dore, tenant dans ses mains de
squelette le livre des vangiles crit en lettres d'or; devant    (p. 397)
lui taient poss son sceptre et son bouclier d'or; il avait au ct
sa _Joyeuse_ engaine dans un fourreau d'or. Il tait revtu des
habits impriaux. Sur sa tte, qu'une chane d'or forait  rester
droite, tait un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que
surmontait une couronne. On toucha le fantme; il tomba en poussire.

Nous possdions outre mer de vastes contres: elles offraient un asile
 l'excdent de notre population, un march  notre commerce, un
aliment  notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers o le
genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole,
servent en Afrique, en Asie, dans l'Ocanie, dans les les de la mer
du Sud, sur le continent des deux Amriques,  l'interprtation de la
pense de plusieurs millions d'hommes; et nous, dshrits des
conqutes de notre courage et de notre gnie,  peine entendons-nous
parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une
domination trangre, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y
reste que comme un tmoin des revers de notre fortune et des fautes de
notre politique[481].

                   [Note 481: Tout ce qui prcde, depuis:
                   l'_immobilit politique est impossible_, avait t,
                   dit M. de Marcellus, crit dans une dpche
                   officielle, transcrite de ma main, et en fut
                   retranch presque aussitt pour passer dans les
                   _Mmoires_; comme si c'tait dict par une verve
                   trop leve pour aller se perdre et s'enfouir dans
                   une correspondance phmre. _Chateaubriand et son
                   temps_, p. 62.]

Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la
domination du roi de France sur les forts canadiennes? Celui qui hier
me faisait crire ce billet:

                           Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822.      (p. 398)

     Monsieur le vicomte,

     J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence  venir dner
     et coucher ici jeudi 6 courant.

     Le trs humble et trs obissant serviteur,

                           Francis CONYNGHAM[482].

                   [Note 482: Lord Francis Conyngham, frre du premier
                   marquis de ce nom, tait chambellan (_groom of the
                   bed-chamber_) du roi Georges IV.]

Il tait dans ma destine d'tre tourment par les princes. Je
m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cass 
Niagara; je me dpouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit
dor; je me rends du wigwaum d'un Iroquois  la royale loge de Sa
Majest Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur
des Indes; je laisse mes htes aux oreilles dcouvertes et la petite
sauvage  la perle; souhaitant  lady Conyngham[483], la gentillesse
de Mila, avec cet ge qui n'appartient encore qu'au plus jeune    (p. 399)
printemps, qu' ces jours qui prcdent le mois de mai, et que nos
potes gaulois appelaient l'_avrille_.

                   [Note 483: Lady Conyngham, dont Chateaubriand parle
                   ici, non peut-tre sans une certaine malice
                   rtrospective, n'tait pas la femme de lord Francis
                   Conyngham, mais sa belle-soeur, la femme du
                   marquis, elle tait la matresse de George
                   IV.--Dans le _Journal de Charles G.-F. Greville_,
                   secrtaire du conseil priv, il est souvent parl
                   de Lady Conyngham. Greville, crit,  la date du 2
                   mai 1821: Lady Conyngham habite une maison de
                   Marlborough-Row, entoure de toute sa famille, qui
                   est, comme elle-mme, pourvue de chevaux, de
                   voitures et de gens par les curies royales et elle
                   se promne  cheval avec sa fille lisabeth, mais
                   jamais avec le roi, qui va de son ct en compagnie
                   d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se
                   montrent jamais ensemble en public. Elle dne tous
                   les jours avec le roi, ainsi que sa fille qui ne la
                   quitte gure, et elle agit en matresse de maison.
                   Elles ont toutes deux reu de lui de magnifiques
                   prsents, notamment des perles du plus grand prix,
                   que Mme de Liven dit suprieures  celles des
                   grandes-duchesses elles-mmes.]

       *       *       *       *       *

La tribu de la petite fille  la perle partit; mon guide, le
Hollandais, refusa de m'accompagner au del de la cataracte; je le
payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour
descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'oeil sur les
lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les
plaines de l'Ocan et de la Mditerrane ouvrent des chemins aux
nations, et leurs bords sont ou furent habits par des peuples
civiliss, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne prsentent que
la nudit de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dvtue:
solitudes qui sparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants
regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots dserts
sur des grves dsertes.

Le lac ri a plus de cent lieues de circonfrence. Les nations
riveraines furent extermines par les Iroquois, il y a deux sicles.
C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans
des nacelles d'corce sur ce lac renomm par ses temptes, o
fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens
suspendent leurs manitous  la poupe des canots, et s'lancent au
milieu des tourbillons entre les vagues souleves. Les vagues,    (p. 400)
de niveau avec l'orifice des canots, semblent prtes  les engloutir.
Les chiens des chasseurs, les pattes appuyes sur le bord, poussent
des abois, tandis que leurs matres, gardant un silence profond,
frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots
s'avancent  la file:  la proue du premier se tient debout un chef
qui rpte la diphtongue _oah_: _o_ sur une note sourde et longue,
_ah_ sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef,
debout encore, manoeuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres
guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le
brouillard et les vents, on n'aperoit que les plumes dont la tte des
Indiens est orne, le cou tendu des dogues hurlants, et les paules
des deux _sachems_, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs.

Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre
est la destine du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin.
Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et
de sang les conqurants ont rpandus pour traverser dans leur cours
ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas  leur source!

       *       *       *       *       *

Partis des lacs du Canada, nous vnmes  Pittsbourg, au confluent du
Kentucky et de l'Ohio; l, le paysage dploie une pompe
extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du
nom de sa rivire qui signifie _rivire de sang_. Il doit ce nom  sa
beaut: pendant plus de deux sicles, les nations du parti des
Chrokis et du parti des nations iroquoises s'en disputrent les
chasses.

Les gnrations europennes seront-elles plus vertueuses et plus  (p. 401)
libres sur ces bords que les gnrations amricaines extermines? Des
esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs
matres, dans ces dserts de la primitive indpendance de l'homme? Des
prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et
le haut tulipier o l'oiseau pend sa couve? La richesse du sol ne
fera-t-elle point natre de nouvelles guerres? Le Kentucky
cessera-t-il d'tre la _terre de sang_, et les monuments des arts
embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la
nature?

Le Wabach, la grande Cyprire, la Rivire-aux-Ailes ou Cumberland, le
Chroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passs, on arrive  une langue
de terre souvent noye dans les grandes eaux; l s'opre le confluent
de l'Ohio et du Mississipi par les 36 51' de latitude. Les deux
fleuves s'opposant une rsistance gale ralentissent leurs cours; ils
dorment l'un auprs de l'autre sans se confondre pendant quelques
milles dans le mme chenal, comme deux grands peuples diviss
d'origine, puis runis pour ne plus former qu'une seule race; comme
deux illustres rivaux, partageant la mme couche aprs une bataille;
comme deux poux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant
 mler dans le lit nuptial leurs destines.

Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai rpandu
le petit cours de ma vie, tantt d'un ct de la montagne, tantt de
l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; prfrant les
vallons pauvres aux riches plaines, m'arrtant aux fleurs plutt
qu'aux palais. Du reste, j'tais si charm de mes courses, que je (p. 402)
ne pensais presque plus au ple. Une compagnie de trafiquants, venant
de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.

Nous nous acheminmes vers les pays connus alors sous le nom gnral
des Florides, et o s'tendent aujourd'hui les tats de l'Alabama, de
la Gorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions  peu
prs des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez 
Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par
Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu frquent et dont cependant
Bartram avait explor les lacs et les sites. Les planteurs de la
Gorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses
tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages,
multiplis  l'infini dans les savanes que percent ces _puits_ au bord
desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils tendaient mme leur
course jusqu' l'Ohio.

Nous tions pousss par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent
rivires, tantt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant
nous, tantt dans les bois. Des les s'levaient au milieu des lacs.
Nous fmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordmes  huit
heures du matin.

Je traversai une prairie seme de jacobes  fleurs jaunes, d'alces 
panaches roses et d'oblarias dont l'aigrette est pourpre.

Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et
de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un dsert,
causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette le? Son nom,
sa race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde   (p. 403)
au sein duquel il tait cach existait ignor des trois autres parties
de la terre? Le silence de ce peuple est peut-tre contemporain du
bruit de quelques grandes nations tombes  leur tour dans le
silence[484].

                   [Note 484: Les ruines de Mitla et de Palenque au
                   Mexique prouvent aujourd'hui que le Nouveau-Monde
                   dispute d'antiquit avec l'Ancien. (Paris, note de
                   1834.) Ch.]

Des anfractuosits sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient
des pavots  fleurs roses pendant au bout d'un pdoncule inclin d'un
vert ple. La tige et la fleur ont un arme qui reste attach aux
doigts lorsqu'on touche  la plante. Le parfum qui survit  cette
fleur est une image du souvenir d'une vie passe dans la solitude.

J'observai la nympha: elle se prparait  cacher son lis blanc dans
l'onde,  la fin du jour; l'_arbre triste_, pour dclore le sien,
n'attendait que la nuit: l'pouse se couche  l'heure o la courtisane
se lve.

L'oenothre pyramidale, haute de sept  huit pieds,  feuilles blondes
denteles d'un vert noir, a d'autres moeurs et une autre destine: sa
fleur jaune commence  s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps
que Vnus met  descendre sous l'horizon; elle continue de s'panouir
aux rayons des toiles; l'aurore la trouve dans tout son clat; vers
la moiti du matin elle se fane; elle tombe  midi. Elle ne vit que
quelques heures; mais elle dpche ces heures sous un ciel serein,
entre les souffles de Vnus et de l'Aurore; qu'importe alors la
brivet de la vie?

Un ruisseau s'enguirlandait de diones; une multitude d'phmres (p. 404)
bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des
papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'clat
avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces
tudes, j'tais souvent frapp de leur futilit. Quoi! la Rvolution,
qui pesait dj sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait
rien de plus brave? Quoi! c'tait pendant les heures du bouleversement
de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de
papillons et de fleurs? L'individualit humaine sert  mesurer la
petitesse des plus grands vnements. Combien d'hommes sont
indiffrents  ces vnements! De combien d'autres seront-ils ignors!
La population gnrale du globe est value de onze  douze cents
millions; il meurt un homme par _seconde_; ainsi,  chaque _minute_ de
notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes
expirent, soixante familles gmissent et pleurent. La vie est une
peste permanente. Cette chane de deuil et de funrailles qui nous
entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons
nous-mmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces
catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront
jamais parler! Haletons aprs une renomme qui ne volera pas 
quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'ocan d'une
flicit dont chaque minute s'coule entre soixante cercueils
incessamment renouvels!

  Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est
  Qu non audierit mixtos vagitibus gris
  Ploratus, mortis comites et funeris atri.

  Aucun jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a t              (p. 405)
  suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mls
   des vagissements douloureux, compagnons de
  la mort et des noires funrailles.

       *       *       *       *       *

Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une le
o vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont
tent maintes fois la conqute; mais cet den fuit devant les canots,
naturelle image de ces chimres qui se retirent devant nos dsirs.

Cette contre renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait
revivre?

Peu s'en fallut que ces fables ne prissent  mes yeux une espce de
ralit. Au moment o nous nous y attendions le moins, nous vmes
sortir d'une baie une flottille de canots, les uns  la rame, les
autres  la voile. Ils abordrent notre le. Ils formaient deux
familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi
lesquelles se trouvaient des Chrokis et des _Bois-brls_. Je fus
frapp de l'lgance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien 
ceux du Canada.

Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un
contraste extraordinaire, leurs mres, leurs pouses et leurs filles
sont la plus petite race de femmes connue en Amrique.

Les Indiennes qui dbarqurent auprs de nous, issues d'un sang ml
de chroki et de castillan, avaient la taille leve. Deux d'entre
elles ressemblaient  des croles de Saint-Domingue et de
l'le-de-France, mais jaunes et dlicates comme des femmes du     (p. 406)
Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du ct paternel, m'ont servi
de modles, l'une pour _Atala_, l'autre pour _Cluta_: elles
surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette
vrit de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race
et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose
d'indfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombr que l'on
croyait voir  travers une fume orange et lgre, dans ces cheveux
si noirs et si doux, dans ces yeux si longs,  demi cachs sous le
voile de deux paupires satines qui s'entr'ouvraient avec lenteur;
enfin, dans la double sduction de l'Indienne et de l'Espagnole.

La runion  nos htes changea quelque peu nos allures; nos agents de
traite commencrent  s'enqurir des chevaux: il fut rsolu que nous
irions nous tablir dans les environs des haras.

La plaine de notre camp tait couverte de taureaux, de vaches, de
chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de plicans: ces
oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la
savane.

Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non
des passions de rang, d'ducation, de prjugs, mais des passions de
la nature, pleines, entires, allant directement  leur but, ayant
pour tmoins un arbre tomb au fond d'une fort inconnue, un vallon
inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des
femmes creekes faisaient le fond des aventures: les _Bois-brls_
jouaient le rle principal dans ces romans. Une histoire tait
clbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie sduit et ruin par une (p. 407)
_fille peinte_ (une courtisane). Cette histoire, mise en vers
siminoles sous le nom de _Tabamica_, se chantait au passage des
bois[485]. Enleves  leur tour par les colons, les Indiennes
mouraient bientt dlaisses  Pensacola: leurs malheurs allaient
grossir les _Romanceros_ et se placer auprs des complaintes de
Chimne.

                   [Note 485: Je l'ai donne dans mes Voyages. (Note
                   de Genve, 1832.) Ch.--Cette histoire de _Tabamica_
                   se trouve  la page 248 du _Voyage en Amrique_, o
                   elle porte ce titre: _Chanson de la Chair
                   blanche_.]

       *       *       *       *       *

C'est une mre charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans
l'enfance, elle nous tient  ses mamelles gonfles de lait et de miel;
dans la jeunesse et l'ge mur, elle nous prodigue ses eaux fraches,
ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le
bain, la table et le lit;  notre mort, elle nous rouvre ses
entrailles, jette sur notre dpouille une couverture d'herbes et de
fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrtement dans sa propre
substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voil ce
que je me disais, en m'veillant lorsque mon premier regard
rencontrait le ciel, dme de ma couche.

Les chasseurs tant partis pour les oprations de la journe, je
restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux
sylvaines: l'une tait fire, et l'autre triste. Je n'entendais pas un
mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais
j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu,
les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les  (p. 408)
grosses manches taillades  l'espagnole, le corset et le manteau
indiens. Leurs jambes nues taient losanges de dentelles de bouleau.
Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de
joncs; elles se maillaient de chanes et de colliers de verre. A leurs
oreilles pendaient des graines empourpres; elles avaient une jolie
perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient  leur
paule en guise d'meraude, ou la portaient chaperonne sur la main
comme les grandes dames du Xe sicle portaient l'pervier. Pour
s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou
souchet d'Amrique. Au Bengale, les bayadres mchent le btel, et,
dans le Levant, les almes sucent le mastic de Chio; les Floridiennes
broyaient, sous leurs dents d'un blanc azur, des larmes de
_liquidambar_ et des racines de _libanis_, qui mlaient la fragrance de
l'anglique, du cdrat et de la vanille. Elles vivaient dans une
atmosphre de parfums mans d'elles, comme des orangers et des fleurs
dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je
m'amusais  mettre sur leur tte quelque parure: elles se
soumettaient, doucement effrayes; magiciennes, elles croyaient que je
leur faisais un charme. L'une d'elles, la _fire_, priait souvent;
elle me paraissait demi-chrtienne. L'autre chantait avec une voix de
velours, poussant  la fin de chaque phrase un cri qui troublait.
Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais dmler des
accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.

Faible que j'tais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin  (p. 409)
de m'encourager. Camons n'avait-il pas aim dans les Indes une
esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amrique
offrir des hommages  deux jeunes sultanes jonquilles? Camons
n'avait-il pas adress des _Endechas_, ou des stances,  _Barbaru
escrava_? Ne lui avait-il pas dit:

  Aquella captiva
  Que me tem captivo,
  Porque nella vivo,
  J na quer que viva.
  Eu nunqua vi rosa,
  Em suaves mlhos,
  Que para meus olhos
  Fosse mais formosa.
  Pretida de amor,
  Ta doce a figura,
  Que a neve lhe jura
  Que trocra a cr.
  Lda mansida,
  Que o siso acompanha:
  Bem parece estranha,
  Mas Barbara na.

  Cette captive qui me tient captif, parce que je vis
  en elle, n'pargne pas ma vie. Jamais rose, dans
  de suaves bouquets, ne fut  mes yeux plus charmante
  .    .    .     .    .    .    .    .   .   .   .   .
  .    .    .     .    .    .    .    .   .   .   .   .

  Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que
  la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaiet est
  accompagne de rserve: c'est une trangre; une barbare, non.

On fit une partie de pche. Le soleil approchait de son couchant. (p. 410)
Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des
catalpas et des chnes dont les rameaux talaient des cheveaux de
mousse blanche. Derrire ce premier plan s'levait le plus charmant
des arbres, le papayer, qu'on et pris pour un style d'argent cisel,
surmont d'une urne corinthienne. Au troisime plan dominaient les
baumiers, les magnolias et les liquidambars.

Le soleil tomba derrire ce rideau: un rayon glissant  travers le
dme d'une futaie scintillait comme une escarboucle enchsse dans le
feuillage sombre; la lumire divergeant entre les troncs et les
branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des
arabesques mobiles. En bas, c'taient des lilas, des azalas, des
lianes anneles, aux gerbes gigantesques; en haut, des nuages, les uns
fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumes de
rose ou cardes de soie. Par des transformations successives, on
voyait dans ces nues s'ouvrir des gueules de four, s'amonceler des tas
de braise, couler des rivires de lave: tout tait clatant, radieux,
dor, opulent, satur de lumire.

Aprs l'insurrection de la More, en 1770, des familles grecques se
rfugirent  la Floride: elles se purent croire encore dans ce climat
de l'Ionie, qui semble s'tre amolli avec les passions des hommes: 
Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatigue d'amour.

A notre droite taient des ruines appartenant aux grandes
fortifications trouves sur l'Ohio,  notre gauche un ancien camp de
sauvages; l'le o nous tions, arrte dans l'onde et reproduite (p. 411)
par un mirage, balanait devant nous sa double perspective. A
l'orient, la lune reposait sur des collines lointaines;  l'occident,
la vote du ciel tait fondue en une mer de diamants et de saphirs,
dans laquelle le soleil,  demi plong, paraissait se dissoudre. Les
animaux de la cration veillaient; la terre, en adoration, semblait
encenser le ciel, et l'ambre exhal de son sein retombait sur elle en
rose, comme la prire redescend sur celui qui prie.

Quitt de mes compagnes je me reposai au bord d'un massif d'arbres:
son obscurit, glace de lumire, formait la pnombre o j'tais
assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux
encrps, et s'clipsaient lorsqu'elles passaient dans les
irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du
lac, les sauts du poisson d'or, et le cri rare de la cane plongeuse.
Mes yeux taient fixs sur les eaux; je dclinais peu  peu vers cette
somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde: nul
souvenir distinct ne me restait; je me sentais vivre et vgter avec
la nature dans une espce de panthisme. Je m'adossai contre le tronc
d'un magnolia et je m'endormis; mon repos flottait sur un fond vague
d'esprance.

Quand je sortis de ce Lth, je me trouvais entre deux femmes; les
odalisques taient revenues; elles n'avaient pas voulu me rveiller;
elles s'taient assises en silence  mes cts; soit qu'elles
feignissent le sommeil, soit qu'elles fussent rellement assoupies,
leurs ttes taient tombes sur mes paules.

Une brise traversa le bocage et nous inonda d'une pluie de roses  (p. 412)
de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit  chanter:
quiconque n'est pas sr de sa vie se garde de l'exposer ainsi jamais!
on ne peut savoir ce que c'est que la passion infiltre avec la
mlodie dans le sein d'un homme. A cette voix une voix rude et jalouse
rpondit: un _Bois-brl_ appelait les deux cousines; elles
tressaillirent, se levrent: l'aube commenait  poindre.

Aspasie de moins, j'ai retrouv cette scne aux rivages de la Grce:
mont aux colonnes du Parthnon avec l'aurore, j'ai vu le Cythron, le
mont Hymette, l'Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines,
baigns dans une rose de lumire dore, transparente, volage, que
rflchissaient les mers, que rpandaient comme un parfum les zphyrs
de Salamine et de Dlos.

Nous achevmes au rivage notre navigation sans paroles. A midi, le
camp fut lev pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient
vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous taient
convoqus comme tmoins, selon la coutume dans les marchs solennels.
Les talons de tous les ges et de tous les poils, les poulains et les
juments avec des taureaux, des vaches et des gnisses, commencrent 
fuir et  galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus spars
des Creeks. Un groupe pais de chevaux et d'hommes s'agglomra 
l'ore d'un bois. Tout  coup, j'aperois de loin mes deux
Floridiennes; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de
deux barbes que montaient  cru un _Bois-brl_ et un Siminole.  Cid!
que n'avais-je ta rapide Babiea pour les rejoindre! Les cavales
prennent leur course, l'immense escadron les suit. Les chevaux    (p. 413)
ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des
buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l'air, leurs
queues et leurs crinires volent sanglantes. Un tourbillon d'insectes
dvorants enveloppe l'orbe de cette cavalerie sauvage. Mes
Floridiennes disparaissent comme la fille de Crs, enleve par le
dieu des enfers.

Voil comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que
des images de ce qui a pass si vite: je descendrai aux champs lyses
avec plus d'ombres qu'homme n'en a jamais emmen avec soi. La faute en
est  mon organisation: je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne
m'intresse  quoi que ce soit de ce qui intresse les autres. Hors en
religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait
de mon sceptre ou de ma houlette? Je me serais galement fatigu de la
gloire et du gnie, du travail et du loisir, de la proprit et de
l'infortune. Tout me lasse: je remorque avec peine mon ennui avec mes
jours, et je vais partout billant ma vie.

       *       *       *       *       *

Ronsard nous peint Marie Stuart prte  partir pour l'cosse, aprs la
mort de Franois II.

  De tel habit vous estiez accoustre,
  Partant, hlas! de la belle contre
  (Dont aviez eu le sceptre dans la main),
  Lorsque, pensive et baignant vostre sein
  Du beau crystal de vos larmes roules,
  Triste, marchiez par les longues alles
  Du grand jardin de ce royal chasteau
  Qui prend son nom de la source d'une eau.

Ressemblais-je  Marie Stuart se promenant  Fontainebleau, quand (p. 414)
je me promenai dans ma savane aprs mon veuvage? Ce qu'il y a de
certain, c'est que mon esprit, sinon ma personne, tait envelopp
d'_un crespe long, subtil et dli_, comme dit encore Ronsard, ancien
pote de la nouvelle cole.

Le diable ayant emport les demoiselles muscogulges, j'appris du guide
qu'un _Bois-brl_, amoureux d'une des deux femmes, avait t jaloux
de moi et qu'il s'tait rsolu, avec un Siminole, frre de l'autre
cousine, de m'enlever _Atala_ et _Cluta_. Les guides les appelaient
sans faon des _filles peintes_, ce qui choquait ma vanit. Je me
sentais d'autant plus humili que le _Bois-brl_, mon rival prfr,
tait un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractres
des insectes qui, selon la dfinition des entomologistes du grand
Lama, sont des animaux dont la chair est  l'intrieur et les os 
l'extrieur. La solitude me parut vide aprs ma msaventure. Je reus
mal ma sylphide gnreusement accourue pour consoler un infidle,
comme Julie lorsqu'elle pardonnait  Saint-Preux ses Floridiennes de
Paris. Je me htai de quitter le dsert, o j'ai ranim depuis les
compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie
qu'elles me donnrent; du moins, j'ai fait de l'une vierge, et de
l'autre une chaste pouse, par expiation.

Nous repassmes les montagnes Bleues, et nous rapprochmes des
dfrichements europens vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune
lumire sur le but principal de mon entreprise; mais j'tais escort
d'un monde de posie:

  Comme une jeune abeille aux roses engage,                      (p. 415)
  Ma muse revenait de son butin charge.

J'avisai au bord d'un ruisseau une maison amricaine, ferme  l'un de
ses pignons, moulin  l'autre. J'entrai demander le vivre et le
couvert et fus bien reu.

Mon htesse me conduisit par une chelle dans une chambre au-dessus de
l'axe de la machine hydraulique. Ma petite croise, festonne de
lierre et de cobes  cloches d'iris, ouvrait sur le ruisseau qui
coulait, troit et solitaire, entre deux paisses bordures de saules,
d'aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La
roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs
rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'cume du
remous; des bergeronnettes volaient d'une rive  l'autre, et des
espces de martins-pcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes
bleues.

N'aurais-je pas bien t l avec la _triste_, suppose fidle, rvant
assis  ses pieds, la tte appuye sur ses genoux, coutant le bruit
de la cascade, les rvolutions de la roue, le roulement de la meule,
le sassement du blutoir, les battements gaux du traquet, respirant la
fracheur de l'onde et l'odeur de l'effleurage des orges perles?

La nuit vint, je descendis  la chambre de la ferme. Elle n'tait
claire que par des feurres de mas et des coques de fasoles qui
flambaient au foyer. Les fusils du matre, horizontalement couchs au
porte-armes, brillaient au reflet de l'tre. Je m'assis sur un
escabeau dans le coin de la chemine, auprs d'un cureuil qui sautait
alternativement du dos d'un gros chien sur la tablette d'un       (p. 416)
rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce
jeu. La meunire coiffa le brasier d'une large marmite, dont la flamme
embrassa le fond noir comme une couronne d'or radie. Tandis que les
patates de mon souper bouillaient sous ma garde, je m'amusai  lire 
la lueur du feu, en baissant la tte, un journal anglais tomb  terre
entre mes jambes: j'aperus, crits en grosses lettres, ces mots:
_Flight of the king_ (Fuite du roi). C'tait le rcit de l'vasion de
Louis XVI et de l'arrestation de l'infortun monarque  Varennes[486].
Le journal racontait aussi les progrs de l'migration et runion des
officiers de l'arme sous le drapeau des princes franais.

                   [Note 486: L'arrestation du roi  Varennes eut lieu
                   le 22 juin 1791.]

Une conversion subite s'opra dans mon esprit: Renaud vit sa faiblesse
au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide; sans tre le hros
du Tasse, la mme glace m'offrit mon image au milieu d'un verger
amricain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit  mon
oreille sous le chaume d'un moulin cach dans des bois inconnus.
J'interrompis brusquement ma course, et je me dis: Retourne en
France.

Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena
la premire de ces pripties dont ma carrire a t marque. Les
Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revint
d'outre-mer leur offrir son obscur dvouement, pas plus qu'ils n'ont
eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurit. Si,
continuant mon voyage, j'eusse allum ma pipe avec le journal qui a
chang ma vie, personne ne se ft aperu de mon absence; ma vie tait
alors aussi ignore et ne pesait pas plus que la fume de mon     (p. 417)
calumet. Un simple dml entre moi et ma conscience me jeta sur le
thtre du monde. J'eusse pu faire ce que j'aurais voulu, puisque
j'tais seul tmoin du dbat; mais de tous les tmoins, c'est celui
aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.

Pourquoi les solitudes de l'ri, de l'Ontario, se prsentent-elles
aujourd'hui  ma pense avec un charme que n'a point  ma mmoire le
brillant spectacle du Bosphore? C'est qu' l'poque de mon voyage aux
tats-Unis, j'tais plein d'illusions; les troubles de la France
commenaient en mme temps que commenait mon existence; rien n'tait
achev en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu'ils
me rappellent l'innocence des sentiments inspirs par la famille et
les plaisirs de la jeunesse.

Quinze ans plus tard, aprs mon voyage au Levant, la Rpublique,
grossie de dbris et de larmes, s'tait dcharge comme un torrent du
dluge dans le despotisme. Je ne me berais plus de chimres: mes
souvenirs, prenant dsormais leur source dans la socit et dans des
passions, taient sans candeur. Du dans mes deux plerinages en
Occident et en Orient, je n'avais point dcouvert le passage au ple,
je n'avais point enlev la gloire des bords du Niagara o je l'tais
all chercher, et je l'avais laisse assise sur les ruines d'Athnes.

Parti pour tre voyageur en Amrique, revenu pour tre soldat en
Europe, je ne fournis jusqu'au bout ni l'une ni l'autre de ces
carrires: un mauvais gnie m'arracha le bton et l'pe, et me mit la
plume  la main. Il y a de cette heure quinze autres annes, qu'tant
 Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais (p. 418)
des pays qui avaient dj vu mon sommeil paisible ou troubl: parmi
les bois de l'Allemagne, dans les bruyres de l'Angleterre, dans les
champs de l'Italie, au milieu des mers, dans les forts canadiennes,
j'avais dj salu les mmes toiles que je voyais briller sur la
patrie d'Hlne et de Mnlas. Mais que me servirait de me plaindre
aux astres, immobiles tmoins de mes destines vagabondes? Un jour
leur regard ne se fatiguera plus  me poursuivre; maintenant,
indiffrent  mon sort, je ne demanderai pas  ces astres de
l'incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le
voyageur laisse de sa vie dans les lieux o il passe.

Si je revoyais aujourd'hui les tats-Unis, je ne les reconnatrais
plus; l o j'ai laiss des forts, je trouverais des champs cultivs;
l o je me suis fray un sentier  travers les halliers, je
voyagerais sur de grandes routes; aux Natchez, au lieu de la hutte de
Cluta, s'lve une ville d'environ cinq mille habitants; Chactas
pourrait tre aujourd'hui dput au Congrs. J'ai reu dernirement
une brochure imprime chez les _Chrokis_, laquelle m'est adresse
dans l'intrt de ces sauvages, comme au _dfenseur de la libert de
la presse_.

Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cit
d'Athnes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de
Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence; on trouve un
comt de la Colombie et un comt de Marengo: la gloire de tous les
pays a plac un nom dans ces mmes dserts o j'ai rencontr le pre
Aubry et l'obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles; un    (p. 419)
territoire appel Bourbon a pour capitale un Paris.

Tous les exils, tous les opprims qui se sont retirs en Amrique y
ont port la mmoire de leur patrie.

.... Falsi Simntis ad undam
Libabat cineri Andromache[487].

                   [Note 487: _nide_, livre III, v. 302-303.]

Les tats-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la
libert, une image et un souvenir de la plupart des lieux clbres de
l'antiquit et de la moderne Europe: dans son jardin de la campagne de
Rome, Adrien avait fait rpter les monuments de son empire.

Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les
voies romaines partaient du Capitole; elles aboutissent, en se
ramifiant,  la circonfrence des tats-Unis, et tracent une
circulation de 25,747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les
postes sont montes. On prend la diligence pour l'Ohio ou pour
Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprte
indien. Ces moyens de transport sont doubles: des lacs et des rivires
existent partout, lis ensemble par des canaux; on peut voyager le
long des chemins de terre sur des chaloupes  rames et  voiles, ou
sur des coches d'eau, ou sur des bateaux  vapeur. Le combustible est
inpuisable, puisque des forts immenses couvrent des mines de charbon
 fleur de terre.

La population des tats-Unis s'est accrue de dix ans en dix ans,
depuis 1790 jusqu'en 1820, dans la proportion de trente-cinq      (p. 420)
individus sur cent. On prsume qu'en 1830 elle sera de douze millions
huit cent soixante quinze mille mes. En continuant  doubler tous les
vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent
cinquante mille mes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle
dpasserait cinquante millions[488].

                   [Note 488: Les prvisions de Chateaubriand se sont
                   vrifies ici avec une tonnante justesse. Il
                   crivait en 1822: En 1880, la population des
                   tats-Unis _dpassera cinquante millions_. Or,
                   d'aprs le recensement officiel du 1er juin 1880,
                   le chiffre de la population,  cette date, tait de
                   _cinquante millions quatre cent quarante-cinq
                   mille, trois cent trente-six habitants_.]

Cette sve humaine fait fleurir de toutes parts le dsert. Les lacs du
Canada, nagure sans voiles, ressemblent aujourd'hui  des docks o
des frgates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent
avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les
galres se mlent aux pinques, aux chaloupes et aux caques dans les
eaux de Constantinople.

Le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, ne coulent plus dans la solitude;
des trois-mts les remontent; plus de deux cents bateaux  vapeur en
vivifient les rivages.

Cette immense navigation intrieure, qui suffirait seule  la
prosprit des tats-Unis, ne ralentit point leurs expditions
lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent 
toutes les espces d'entreprises, promnent le pavillon toil du
couchant le long de ces rivages de l'aurore qui n'ont jamais connu que
la servitude.

Pour achever ce tableau surprenant, il se faut reprsenter des villes
comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah,
La Nouvelle-Orlans, claires la nuit, remplies de chevaux et    (p. 421)
de voitures, ornes de cafs, de muses, de bibliothques, de
salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du
luxe.

Toutefois, il ne faut pas chercher aux tats-Unis ce qui distingue
l'homme des autres tres de la cration, ce qui est son extrait
d'immortalit et l'ornement de ses jours: les lettres sont inconnues
dans la nouvelle Rpublique, quoiqu'elles soient appeles par une
foule d'tablissements. L'Amricain a remplac les oprations
intellectuelles par les oprations positives; ne lui imputez point 
infriorit sa mdiocrit dans les arts, car ce n'est pas de ce ct
qu'il a port son attention. Jet par diffrentes causes sur un sol
dsert, l'agriculture et le commerce ont t l'objet de ses soins;
avant de penser, il faut vivre; avant de planter des arbres, il faut
les abattre afin de labourer.

Les colons primitifs, l'esprit rempli de controverses religieuses,
portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu'au sein des
forts; mais il fallait qu'ils marchassent d'abord  la conqute du
dsert la hache sur l'paule, n'ayant pour pupitre, dans l'intervalle
de leurs labeurs, que l'orme qu'ils quarrissaient. Les Amricains
n'ont point parcouru les degrs de l'ge des peuples; ils ont laiss
en Europe leur enfance et leur jeunesse; les paroles naves du berceau
leur ont t inconnues; ils n'ont joui des douceurs du foyer qu'
travers le regret d'une patrie qu'ils n'avaient jamais vue, dont ils
pleuraient l'ternelle absence et le charme qu'on leur avait racont.

Il n'y a dans le nouveau continent ni littrature classique, ni
littrature romantique, ni littrature indienne: classique, les   (p. 422)
Amricains n'ont point de modles; romantique, les Amricains
n'ont point de moyen ge; indienne, les Amricains mprisent les
sauvages et ont horreur des bois comme d'une prison qui leur tait
destine.

Ainsi, ce n'est donc pas la littrature  part, la littrature
proprement dite, que l'on trouve en Amrique, c'est la littrature
applique, servant aux divers usages de la socit; c'est la
littrature d'ouvriers, de ngociants, de marins, de laboureurs. Les
Amricains ne russissent gure que dans la mcanique et dans les
sciences, parce que les sciences ont un ct matriel: Franklin et
Fulton se sont empars de la foudre et de la vapeur au profit des
hommes. Il appartenait  l'Amrique de doter le monde de la dcouverte
par laquelle aucun continent ne pourra dsormais chapper aux
recherches du navigateur.

La posie et l'imagination, partage d'un trs petit nombre de
dsoeuvrs, sont regardes aux tats-Unis comme des purilits du
premier et du dernier ge de la vie: les Amricains n'ont point eu
d'enfance, ils n'ont point encore de vieillesse.

De ceci, il rsulte que les hommes engags dans les tudes srieuses
ont d ncessairement appartenir aux affaires de leur pays afin d'en
acqurir la connaissance, et qu'ils ont d de mme se trouver acteurs
dans leur rvolution. Mais une chose triste est  remarquer: la
dgnration prompte du talent, depuis les premiers hommes des
troubles amricains jusqu'aux hommes de ces derniers temps; et
cependant ces hommes se touchent. Les anciens prsidents de la
Rpublique ont un caractre religieux, simple, lev, calme, dont (p. 423)
on ne trouve aucune trace dans nos fracas sanglants de la Rpublique
et de l'Empire. La solitude dont les Amricains taient environns a
ragi sur leur nature; ils ont accompli en silence leur libert.

Le discours d'adieu du gnral Washington au peuple des tats-Unis
pourrait avoir t prononc par les personnages les plus graves de
l'antiquit:

Les actes publics, dit le gnral, prouvent jusqu' quel point les
principes que je viens de rappeler m'ont guid lorsque je me suis
acquitt des devoirs de ma place. Ma conscience me dit du moins que je
les ai suivis. Bien qu'en repassant les actes de mon administration je
n'aie connaissance d'aucune faute d'intention, j'ai un sentiment trop
profond de mes dfauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis
beaucoup de fautes. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur
le Tout-Puissant d'carter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient
entraner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne
cessera jamais de les considrer avec indulgence, et qu'aprs
quarante-cinq annes de ma vie dvoues  son service avec zle et
droiture, les torts d'un mrite insuffisant tomberont dans l'oubli,
comme je tomberai bientt moi-mme dans la demeure du repos.

Jefferson, dans son habitation de Monticello, crit, aprs la mort de
l'un de ses deux enfants:

     La perte que j'ai prouve est rellement grande. D'autres
     peuvent perdre ce qu'ils ont en abondance; mais moi, de mon
     strict ncessaire, j'ai  dplorer la moiti. Le dclin de mes
     jours ne tient plus que par le faible fil d'une vie humaine. (p. 424)
     Peut-tre suis-je destin  voir rompre ce dernier lien
     de l'affection d'un pre!

La philosophie, rarement touchante, l'est ici au souverain degr. Et ce
n'est pas l la douleur oiseuse d'un homme qui ne s'tait ml de rien:
Jefferson mourut le 4 juillet 1826, dans la quatre-vingt-quatrime
anne de son ge, et la cinquante-quatrime de l'indpendance de son
pays. Ses restes reposent, recouverts d'une pierre, n'ayant pour
pitaphe que ces mots: Thomas JEFFERSON, _Auteur de la Dclaration
d'indpendance_[489].

                   [Note 489: Thomas _Jefferson_ (1743-1826) fut le
                   troisime prsident des tats-Unis (les deux
                   premiers avaient t Washington et John Adams). lu
                   en 1801 et rlu en 1805, il resta huit ans  la
                   tte de l'administration. C'est lui qui runit la
                   Louisiane aux tats-Unis.]

Pricls et Dmosthne avaient prononc l'oraison funbre des jeunes
Grecs tombs pour un peuple qui disparut bientt aprs eux:
Brackenridge[490], en 1817, clbrait la mort des jeunes Amricains
dont le sang a fait natre un peuple.

                   [Note 490: _Brackenridge_ (Henri), n  Pittsburg
                   en 1786. Outre deux tudes sur _Jefferson_ et
                   _Adams_ et une _Histoire populaire de la guerre de
                   1814 avec l'Angleterre_, il a publi un _Voyage
                   dans l'Amrique du Sud_ (1810),--_La Louisiane_
                   (1812),--et les _Souvenirs de l'Ouest_ (1834).]

On a une galerie nationale des portraits des Amricains distingus, en
quatre volumes in-octavo, et, ce qu'il y a de plus singulier, une
biographie contenant la vie de plus de cent principaux chefs indiens.
Logan, chef de la Virginie, pronona devant lord Dunmore ces paroles:
Au printemps dernier, sans provocation aucune, le colonel Crasp
gorgea tous les parents de Logan: il ne coule plus une seule     (p. 425)
goutte de mon sang dans les veines d'aucune crature vivante. C'est l
ce qui m'a appel  la vengeance. Je l'ai cherche; j'ai tu beaucoup
de monde. Est-il quelqu'un qui viendra maintenant pleurer la mort de
Logan? Personne.

Sans aimer la nature, les Amricains se sont appliqus  l'tude de
l'histoire naturelle. Towsend, parti de Philadelphie, a parcouru 
pied les rgions qui sparent l'Atlantique de l'ocan Pacifique, en
consignant dans son journal ses nombreuses observations. Thomas
Say[491], voyageur dans les Florides et aux montagnes Rocheuses, a
donn un ouvrage sur l'entomologie amricaine. Wilson[492], tisserand,
devenu auteur, a laiss des peintures assez finies.

                   [Note 491: Thomas _Say_, n  Philadelphie en 1787,
                   mort  New-Harmony en 1834. On lui doit une
                   _Entomologie amricaine_ (1824) et une
                   _Conchyliologie amricaine_ (1830).]

                   [Note 492: Alexandre _Wilson_ (1766-1813) tait n
                    Paisley, en cosse, mais il passa de bonne heure
                   en Amrique. Tour  tour tisserand, matre d'cole,
                   colporteur, il s'attacha  l'tude et  la
                   description des oiseaux. Son _Ornithologie_
                   (American Ornithology), parue de 1808  1813, et
                   formant sept volumes, est  la fois un monument
                   scientifique et, par la varit et la finesse des
                   peintures, une oeuvre littraire d'une relle
                   valeur.]

Arrivs  la littrature proprement dite, quoiqu'elle soit peu de
chose, il y a pourtant quelques crivains  citer parmi les romanciers
et les potes. Le fils d'un quaker, Brown[493], est l'auteur de
_Wieland_, lequel Wieland est la source et le modle des romans de la
nouvelle cole. Contrairement  ses compatriotes, j'aime mieux,  (p. 426)
assurait Brown, errer parmi les forts que de battre le bl. Wieland,
le hros du roman, est un puritain  qui le ciel a recommand de tuer
sa femme:

Je t'ai amene ici, lui dit-il, pour accomplir les ordres de Dieu:
c'est par moi que tu dois prir, et je saisis ses deux bras. Elle
poussa plusieurs cris perants et voulut se dgager.--Wieland, ne
suis-je pas ta femme? et tu veux me tuer; me tuer, moi, oh! non, oh!
grce! grce!--Tant que sa voix eut un passage, elle cria ainsi grce
et secours. Wieland trangle sa femme et prouve d'ineffables dlices
auprs du cadavre expir. L'horreur de nos inventions modernes est ici
surpasse. Brown s'tait form  la lecture de _Caleb Williams_[494],
et il imitait dans _Wieland_ une scne d'_Othello_.

                   [Note 493: Charles Brockden _Brown_, n 
                   Philadelphie le 17 janvier 1771, mort le 22 fvrier
                   1810. Il est l'auteur de plusieurs romans, dont le
                   meilleur est celui que cite Chateaubriand, _Wieland
                   ou la Transformation_.]

                   [Note 494: _Caleb Williams_, oeuvre dramatique et
                   puissante du romancier anglais William Godwin,
                   avait paru en 1794, un an avant le roman de Brown,
                   et son succs avait t aussi considrable en
                   Amrique qu'en Angleterre.]

A cette heure, les romanciers amricains, Cooper[495], Washington
Irving[496], sont forcs de se rfugier en Europe pour y trouver des
chroniques et un public. La langue des grands crivains de
l'Angleterre s'est _crolise_, _provincialise_, _barbarise_, sans
avoir rien gagn en nergie au milieu de la nature vierge; on a t
oblig de dresser des catalogues des expressions amricaines.     (p. 427)

                   [Note 495: Fenimore _Cooper_ (1780-1851), le plus
                   clbre des romanciers amricains.]

                   [Note 496: Washington _Irving_ (1783-1859). De
                   nombreux voyages en Europe et surtout de longs
                   sjours en Espagne, o il revint enfin, comme
                   ministre de son pays, en 1842, lui ont fourni les
                   lments de ses principaux ouvrages. Les plus
                   clbres sont les _Contes d'un voyageur_ (1824),
                   _l'Histoire de la vie et des voyages de Christophe
                   Colomb_ (1828-1830), la _Chronique de la conqute
                   de Grenade_ (1829).]

Quant aux potes amricains, leur langage a de l'agrment, mais ils
s'lvent peu au-dessus de l'ordre commun. Cependant, l'_Ode  la
brise du soir_, le _Lever du soleil sur la montagne_, le _Torrent_, et
quelques autres posies, mritent d'tre parcourues. Halleck[497] a
chant Botzaris expirant, et Georges Hill a err parmi les ruines de
la Grce:  Athnes! dit-il, c'est donc toi, reine solitaire, reine
dtrne!..... Parthnon, roi des temples, tu as vu les monuments tes
contemporains laisser au temps drober leurs prtres et leurs dieux.

                   [Note 497: _Halleck_ (Fitz-Greene), pote
                   amricain, n  Guilfort (Connecticut) en 1795,
                   mort en 1867. Ses _OEuvres compltes_, parues 
                   New-York en 1852, ont eu de nombreuses rditions.
                   _Marco Botzaris_, pisode de la rvolution grecque,
                   est son oeuvre la plus remarquable.]

Il me plat,  moi, voyageur aux rivages de la Hellade et de
l'Atlantide, d'entendre la voix indpendante d'une terre inconnue 
l'antiquit gmir sur la libert perdue du vieux monde.

       *       *       *       *       *

Mais l'Amrique conservera-t-elle la forme de son gouvernement? Les
tats ne se diviseront-ils pas? Un dput de la Virginie n'a-t-il pas
dj soutenu la thse de la libert antique avec des esclaves,
rsultat du paganisme, contre un dput de Massachusetts, dfendant la
cause de la libert moderne sans esclaves, telle que le christianisme
l'a faite?

Les tats du nord et du midi ne sont-ils pas opposs d'esprit et
d'intrts? Les tats de l'ouest, trop loigns de l'Atlantique, ne
voudront-ils pas avoir un rgime  part? D'un ct, le lien       (p. 428)
fdral est-il assez fort pour maintenir l'union et contraindre chaque
tat  s'y resserrer? D'un autre ct, si l'on augmente le pouvoir de
la prsidence, le despotisme n'arrivera-t-il pas avec les gardes et
les privilges du dictateur?

L'isolement des tats-Unis leur a permis de natre et de grandir: il
est douteux qu'ils eussent pu vivre et crotre en Europe. La Suisse
fdrale subsiste au milieu de nous: pourquoi? parce qu'elle est
petite, pauvre, cantonne au giron des montagnes, ppinire de soldats
pour les rois, but de promenade pour les voyageurs.

Spare de l'ancien monde, la population des tats-Unis habite encore
la solitude; ses dserts ont t sa libert: mais dj les conditions
de son existence s'altrent.

L'existence des dmocraties du Mexique, de la Colombie, du Prou, du
Chili, de Buenos-Ayres, toutes troubles qu'elles sont, est un danger.
Lorsque les tats-Unis n'avaient auprs d'eux que les colonies d'un
royaume transatlantique, aucune guerre srieuse n'tait probable,
maintenant des rivalits ne sont-elles pas  craindre? que de part et
d'autre on coure aux armes, que l'esprit militaire s'empare des
enfants de Washington, un grand capitaine pourra surgir au trne: la
gloire aime les couronnes.

J'ai dit que les tats du nord, du midi et de l'ouest taient diviss
d'intrts; chacun le sait: ces tats rompant l'union, les
rduira-t-on par les armes? Alors, quel ferment d'inimitis rpandu
dans le corps social! Les tats dissidents maintiendront-ils leur
indpendance? Alors quelles discordes n'clateront pas parmi ces
tats mancips! Ces rpubliques d'outre-mer, dsengrenes, ne    (p. 429)
formeraient plus que des units dbiles de nul poids dans la balance
sociale, ou elles seraient successivement subjugues par l'une d'entre
elles. (Je laisse de ct le grave sujet des alliances et des
interventions trangres.) Le Kentucky, peupl d'une race d'hommes
plus rustique, plus hardie et plus militaire, semblerait destin 
devenir l'tat conqurant. Dans cet tat qui dvorerait les autres, le
pouvoir d'un seul ne tarderait pas  s'lever sur la ruine du pouvoir
de tous.

J'ai parl du danger de la guerre, je dois rappeler les dangers d'une
longue paix. Les tats-Unis, depuis leur mancipation, ont joui, 
quelques mois prs, de la tranquillit la plus profonde: tandis que
cent batailles branlaient l'Europe, ils cultivaient leurs champs en
sret. De l un dbordement de population et de richesses, avec tous
les inconvnients de la surabondance des richesses et des populations.

Si des hostilits survenaient chez un peuple imbelliqueux, saurait-on
rsister? Les fortunes et les moeurs consentiraient-elles  des
sacrifices? Comment renoncer aux usances clines, au confort, au
bien-tre indolent de la vie? La Chine et l'Inde, endormies dans leur
mousseline, ont constamment subi la domination trangre. Ce qui
convient  la complexion d'une socit libre, c'est un tat de paix
modr par la guerre, et un tat de guerre attremp[498] de paix. Les
Amricains ont dj port trop longtemps de suite la couronne     (p. 430)
d'olivier: l'arbre qui la fournit n'est pas naturel  leur rive.

                   [Note 498: L'adjectif _attremp_ est un terme de
                   fauconnerie pour dsigner un oiseau qui n'est ni
                   gras, ni maigre. Chateaubriand l'emploie ici dans
                   le sens de _mitig_. C'est un emprunt qu'il fait 
                   la langue italienne, _attemperato_, comme il a dj
                   fait de nombreux emprunts  la langue latine,
                   _fragrance_, _effluences_, _cruls_, _diluvis_,
                   _vastitude_, _blandices_, _rivulaires_, _obiter_.]

L'esprit mercantile commence  les envahir; l'intrt devient chez eux
le vice national. Dj, le jeu des banques des divers tats s'entrave,
et des banqueroutes menacent la fortune commune. Tant que la libert
produit de l'or, une rpublique industrielle fait des prodiges; mais
quand l'or est acquis ou puis, elle perd son amour de l'indpendance
non fond sur un sentiment moral, mais provenu de la soif du gain et
de la passion de l'industrie.

De plus, il est difficile de crer une _patrie_ parmi des tats qui
n'ont aucune communaut de religion et d'intrts, qui, sortis de
diverses sources en des temps divers, vivent sur un sol diffrent et
sous un diffrent soleil. Quel rapport y a-t-il entre un Franais de
la Louisiane, un Espagnol des Florides, un Allemand de New-York, un
Anglais de la Nouvelle-Angleterre, de la Virginie, de la Caroline, de
la Gorgie, tous rputs Amricains? Celui-l lger et duelliste;
celui-l catholique, paresseux et superbe; celui-l luthrien,
laboureur et sans esclaves; celui-l anglican et planteur avec des
ngres; celui-l puritain et ngociant; combien faudra-t-il de sicles
pour rendre ces lments homognes?

Une aristocratie chrysogne[499] est prte  paratre avec l'amour des
distinctions et la passion des titres. On se figure qu'il rgne   (p. 431)
un niveau gnral aux tats-Unis: c'est une complte erreur. Il y a des
socits qui se ddaignent et ne se voient point entre elles; il y a
des salons o la morgue des matres surpasse celle d'un prince allemand
 seize quartiers. Ces nobles plbiens aspirent  la caste, en dpit
du progrs des lumires qui les a fait gaux et libres. Quelques-uns
d'entre eux ne parlent que de leurs aeux, fiers barons, apparemment
btards et compagnons de Guillaume le Btard. Ils talent les blasons
de chevalerie de l'ancien monde, orns des serpents, des lzards et
des perruches du monde nouveau. Un cadet de Gascogne abordant avec la
cape et le parapluie au rivage rpublicain, s'il a soin de se
surnommer _marquis_, est considr sur les bateaux  vapeur.

                   [Note 499: _Chrysogne_, ne de l'or. Terme nouveau
                   invent par l'auteur et qui mrite de faire
                   fortune.]

L'norme ingalit des fortunes menace encore plus srieusement de
tuer l'esprit d'galit. Tel Amricain possde un ou deux millions de
revenu; aussi les Yankees de la grande socit ne peuvent-ils dj
plus vivre comme Franklin: le vrai _gentleman_, dgot de son pays
neuf, vient en Europe chercher du vieux; on le rencontre dans les
auberges, faisant comme les Anglais, avec l'extravagance ou le spleen,
des _tours_ en Italie. Ces rdeurs de la Caroline ou de la Virginie
achtent des ruines d'abbayes en France, et plantent,  Melun, des
jardins anglais avec des arbre amricains. Naples envoie  New-York
ses chanteurs et ses parfumeurs, Paris ses modes et ses baladins,
Londres ses grooms et ses boxeurs: joies exotiques qui ne rendent pas
l'Union plus gaie. On s'y divertit en se jetant dans la cataracte du
Niagara, aux applaudissements de cinquante mille planteurs,       (p. 432)
demi-sauvages que la mort a bien de la peine  faire rire.

Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'en mme temps que dborde
l'ingalit des fortunes et qu'une aristocratie commencera, la grande
impulsion galitaire au dehors oblige les possesseurs industriels ou
fonciers  cacher leur luxe,  dissimuler leurs richesses, de crainte
d'tre assomms par leurs voisins. On ne reconnat point la puissance
excutive; on chasse  volont les autorits locales que l'on a
choisies, et on leur substitue des autorits nouvelles. Cela ne
trouble point l'ordre; la dmocratie pratique est observe, et l'on se
rit des lois poses par la mme dmocratie en thorie. L'esprit de
famille existe peu; aussitt que l'enfant est en tat de travailler,
il faut, comme l'oiseau emplum, qu'il vole de ses propres ailes. De
ces gnrations mancipes dans un htif orphelinage et des
migrations qui arrivent de l'Europe, il se forme des compagnies
nomades qui dfrichent les terres, creusent des canaux et portent leur
industrie partout sans s'attacher au sol; elles commencent des maisons
dans le dsert o le propritaire passager restera  peine quelques
jours.

Un gosme froid et dur rgne dans les villes; piastres et dollars,
billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout
l'entretien; on se croirait  la Bourse ou au comptoir d'une grande
boutique. Les journaux, d'une dimension immense, sont remplis
d'expositions d'affaires ou de caquets grossiers. Les Amricains
subiraient-ils, sans le savoir, la loi d'un climat o la nature
vgtale parait avoir profit aux dpens de la nature vivante, loi
combattue par des esprits distingus, mais que la rfutation n'a  (p. 433)
pas tout  fait mise hors d'examen? On pourrait s'enqurir si
l'Amricain n'a pas t trop us dans la libert philosophique, comme
le Russe dans le despotisme civilis.

En somme, les tats-Unis donnent l'ide d'une colonie et non d'une
patrie-mre: ils n'ont point de pass, les moeurs s'y sont faites par
les lois. Ces citoyens du Nouveau-Monde ont pris rang parmi les
nations au moment que les ides politiques entraient dans une phase
ascendante: cela explique pourquoi ils se transforment avec une
rapidit extraordinaire. La socit permanente semble devenir
impraticable chez eux, d'un ct par l'extrme ennui des individus, de
l'autre par l'impossibilit de rester en place, et par la ncessit de
mouvement qui les domine: car on n'est jamais bien fixe l o les
pnates sont errants. Plac sur la route des ocans,  la tte des
opinions progressives aussi neuves que son pays, l'Amricain semble
avoir reu de Colomb plutt la mission de dcouvrir d'autres univers
que de les crer.

       *       *       *       *       *

Revenu du dsert  Philadelphie, comme je l'ai dj dit, et ayant
crit sur le chemin  la hte _ce que je viens de raconter_, comme le
vieillard de La Fontaine, je ne trouvai point les lettres de change
que j'attendais; ce fut le commencement des embarras pcuniaires o
j'ai t plong le reste de ma vie. La fortune et moi nous nous sommes
pris en grippe aussitt que nous nous sommes vus. Selon Hrodote[500],
certaines fourmis de l'Inde ramassaient des tas d'or; d'aprs     (p. 434)
Athne, le soleil avait donn  Hercule un vaisseau d'or pour aborder
 l'le d'rythia, retraite des Hesprides: bien que fourmi, je n'ai
pas l'honneur d'appartenir  la grande famille indienne, et, bien que
navigateur, je n'ai jamais travers l'eau que dans une barque de
sapin. Ce fut un btiment de cette espce qui me ramena d'Amrique en
Europe. Le capitaine me donna mon passage  crdit. Le 10 de dcembre
1791, je m'embarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, pour
divers motifs, retournaient comme moi en France. La dsignation du
navire tait le Havre.

                   [Note 500: Chateaubriand avait beaucoup lu
                   Hrodote, qui ne quittait pas sa table,  l'poque
                   o il crivait son _Essai sur les Rvolutions_.
                   Dans une conversation avec M. de Marcellus, en
                   1822, il jugeait ainsi le vieil historien:
                   Hrodote est, avec Homre, le seul auteur grec que
                   je puisse lire encore. Il n'y a pas, quoiqu'en dise
                   Plutarque, une ombre de malice dans ses rcits. Il
                   est vridique et trs circonspect quand il touche
                   aux antiques lgendes. Enfin, il est ais,
                   abondant, et surtout clair et simple, premires
                   vertus du style de l'histoire. _Chateaubriand et
                   son temps_, p. 75.]

Un coup de vent d'ouest nous prit au dbouquement de la Delaware, et
nous chassa en dix-sept jours  l'autre bord de l'Atlantique. Souvent
 mt et  corde,  peine pouvions-nous mettre  la cape. Le soleil ne
se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant  l'estime,
fuyait devant la lame. Je traversai l'Ocan au milieu des ombres;
jamais il ne m'avait paru si triste. Moi-mme, plus triste, je
revenais tromp ds mon premier pas dans la vie: On ne btit point de
palais sur la mer , dit le pote persan Feryd-Eddin. J'prouvais je
ne sais quelle pesanteur de coeur, comme  l'approche d'une grande
infortune. Promenant mes regards sur les flots, je leur demandais (p. 435)
ma destine, ou j'crivais, plus gn de leur mouvement qu'occup de
leur menace.

Loin de calmer, la tempte augmentait  mesure que nous approchions de
l'Europe, mais d'un souffle gal; il rsultait de l'uniformit de sa
rage une sorte de bonace furieuse dans le ciel hve et la mer plombe.
Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, tait inquiet; il montait
dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une
lunette. Une vigie tait place sur le beaupr, une autre dans le
petit hunier du grand mt. La lame devenait courte et la couleur de
l'eau changeait, signes des approches de la terre: de quelle terre?
Les matelots bretons ont ce proverbe: Celui qui voit Belle-Isle, voit
son le; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessant,
voit son sang.

J'avais pass deux nuits  me promener sur le tillac, au glapissement
des ondes dans les tnbres, au bourdonnement du vent dans les
cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et dcouvrait le
pont: c'tait tout autour de nous une meute de vagues. Fatigu des
chocs et des heurts,  l'entre de la troisime nuit, je m'allai
coucher. Le temps tait horrible; mon hamac craquait et blutait aux
coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse.
Bientt j'entends courir d'un bout du pont  l'autre et tomber des
paquets de cordages: j'prouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un
vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'chelle de l'entrepont
s'ouvre; une voix effraye appelle le capitaine: cette voix, au milieu
de la nuit et de la tempte, avait quelque chose de formidable.   (p. 436)
Je prte l'oreille; il me semble our des marins discutant sur le
gisement d'une terre. Je me jette en bas de mon branle; une vague
enfonce le chteau de poupe, inonde la chambre du capitaine, renverse
et roule ple-mle tables, lits, coffres, meubles et armes; je gagne
le tillac  demi noy.

En mettant la tte hors de l'entrepont, je fus frapp d'un spectacle
sublime. Le btiment avait essay de virer de bord; mais, n'ayant pu y
parvenir, il s'tait affal sous le vent. A la lueur de la lune
corne, qui mergeait des nuages pour s'y replonger aussitt, on
dcouvrait sur les deux bords du navire,  travers une brume jaune,
des ctes hrisses de rochers. La mer boursouflait ses flots comme
des monts[501] dans le canal o nous nous trouvions engouffrs; tantt
ils s'panouissaient en cumes et en tincelles; tantt ils
n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbre de taches
noires, cuivres, verdtres, selon la couleur des bas-fonds sur
lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les
vagissements de l'abme et ceux du vent taient confondus; l'instant
d'aprs, on distinguait le dtaler des courants, le sifflement des
rcifs, la voix de la lame lointaine. De la concavit du btiment
sortaient des bruits qui faisaient battre le coeur aux plus intrpides
matelots. La proue du navire tranchait la masse paisse des vagues
avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d'eau
s'coulaient en tourbillonnant, comme  l'chappe d'une cluse.  (p. 437)
Au milieu de ce fracas, rien n'tait aussi alarmant qu'un certain
murmure sourd, pareil  celui d'un vase qui se remplit.

                   [Note 501: Traduction du _mons aqu_, dans la
                   tempte de Virgile:

                        ... Cumulo prruptus aqu mons.

                   (_nide_, livre I, v. 109.)]

clairs d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des
cartes, des journaux de route taient dploys sur une cage  poulets.
Dans l'habitacle de la boussole, une rafale avait teint la lampe.
Chacun parlait diversement de la terre. Nous tions entrs dans la
Manche sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant  chaque vague,
courait en drive entre l'le de Guernesey et celle d'Aurigny. Le
naufrage parut invitable, et les passagers serrrent ce qu'ils
avaient de plus prcieux afin de le sauver.

Il y avait parmi l'quipage des matelots franais; un d'entre eux, au
dfaut d'aumnier, entonna ce cantique  _Notre-Dame de Bon-Secours_,
premier enseignement de mon enfance; je le rptai  la vue des ctes
de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mre. Les matelots
amricains-protestants se joignaient de coeur aux chants de leurs
camarades franais-catholiques: le danger apprend aux hommes leur
faiblesse et unit leurs voeux. Passagers et marins, tous taient sur
le pont, qui accroch aux manoeuvres, qui au bordage, qui au cabestan,
qui au bec des ancres pour n'tre pas balay de la lame ou vers  la
mer par le roulis. Le capitaine criait: Une hache! une hache! pour
couper les mts; et le gouvernail, dont le timon avait t abandonn,
allait, tournant sur lui-mme, avec un bruit rauque.

Un essai restait  tenter: la sonde ne marquait plus que quatre
brasses sur un banc de sable qui traversait le chenal; il tait  (p. 438)
possible que la lame nous fit franchir le banc et nous portt dans une
eau profonde: mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du
salut commun? Un faux coup de barre, nous tions perdus.

Un de ces hommes qui jaillissent des vnements et qui sont les
enfants spontans du pril, se trouva: un matelot de New-York s'empare
de la place dserte du pilote. Il me semble encore le voir en
chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux pars et
diluvis[502], tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la
tte tourne, il regardait  la poupe l'onde qui devait nous sauver ou
nous perdre. Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe,
roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots
d'une autre mer: de grands oiseaux blancs, au vol calme, la prcdent
comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se
fit un silence profond; tous les visages blmirent. La houle arrive:
au moment o elle nous attaque, le matelot donne le coup de barre; le
vaisseau, prs de tomber sur le flanc, prsente l'arrire, et la lame,
qui parat nous engloutir, nous soulve. On jette la sonde; elle
rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y
joignons le cri de: _Vive le roi!_ il ne fut point entendu de Dieu
pour Louis XVI; il ne profita qu' nous.

                   [Note 502: _Diluvis_ pour _ruisselants_,
                   expression latine de Lucrce:

                         _Omnia diluviare ex alto gurgite ponti_.]

Dgags des deux les, nous ne fmes pas hors de danger; nous ne
pouvions parvenir  nous lever au-dessus de la cte de Granville.
Enfin la mare retirante nous emporta, et nous doublmes le cap   (p. 439)
de La Hougue. Je n'prouvai aucun trouble pendant ce demi-naufrage
et ne sentis point de joie d'tre sauv[503]. Mieux vaut dguerpir de
la vie quand on est jeune que d'en tre chass par le temps. Le
lendemain, nous entrmes au Havre. Toute la population tait accourue
pour nous voir. Nos mts de hune taient rompus, nos chaloupes
emportes, le gaillard d'arrire ras, et nous embarquions l'eau 
chaque tangage. Je descendis  la jete. Le 2 de janvier 1792, je
foulai de nouveau le sol natal qui devait encore fuir sous mes pas.
J'amenais avec moi, non des Esquimaux des rgions polaires, mais deux
sauvages d'une espce inconnue: Chactas et Atala.

                   [Note 503: C'est d'aprs cette tempte, o il avait
                   failli prir, que Chateaubriand peindra plus tard,
                   au XIXe livre des _Martyrs_, le naufrage de
                   Cymodoce. On lit dans les notes qui accompagnent
                   ce livre: Je ne peins dans ce naufrage que ma
                   propre aventure. En revenant de l'Amrique, je fus
                   accueilli d'une tempte de l'Ouest qui me
                   conduisit, en vingt et un jours, de l'embouchure de
                   la Delaware  l'le d'Aurigny, dans la Manche, et
                   fit toucher le vaisseau sur un banc de sable... _Je
                   regrette de n'avoir point la lettre que j'crivis 
                   M. de Chateaubriand_, mon frre, qui a pri avec
                   son aeul M. de Malesherbes. Je lui rendais compte
                   de mon naufrage. _J'aurais retrouv dans cette
                   lettre des circonstances qui ont sans doute chapp
                    ma mmoire_, quoique ma mmoire m'ait bien
                   rarement tromp.--Ne convient-il pas de voir dans
                   ce regret une nouvelle preuve de ce constant souci
                   d'exactitude qui ne quitta jamais Chateaubriand,
                   mme lorsqu'il crivait ses pomes,  plus forte
                   raison lorsqu'il crivit ses _Mmoires_?]




APPENDICE                                                         (p. 441)

LA TOMBE DU GRAND-B[504]

                   [Note 504: Ci-dessus, _Avant-propos_.]


Au mois d'aot 1828, le maire de Saint-Malo, M. de Bizien, crivit 
Chateaubriand pour le prier d'appuyer auprs du Gouvernement la
demande de la ville, relative  l'tablissement d'un bassin  flot.
L'auteur du _Gnie du christianisme_, en mme temps qu'il se mettait 
leur disposition, sollicitait de ses concitoyens la concession,  la
pointe occidentale du Grand-B, d'un petit coin de terre tout juste
suffisant pour contenir son cercueil. La rponse du maire au grand
pote fut peut-tre un peu trop administrative: Je ne crois pas,
disait-il, qu'il soit difficile d'obtenir la concession d'une portion
de terrain dans le flanc occidental de cette le, et si votre
seigneurie le _juge  propos_, j'informerai _en son nom_ M. le
commandant du gnie  Saint-Malo de son dsir en le priant de le faire
connatre  M. le ministre de la guerre auprs duquel votre S.
_terminerait aisment_, je crois, cette affaire.--Il ne pouvait
convenir  Chateaubriand de courir les bureaux de la guerre et de
faire des dmarches auprs du ministre. L'affaire en resta l.    (p. 442)
Elle fut reprise trois ans plus tard, en 1831, par un jeune pote,
M. Hippolyte La Morvonnais. Sur sa requte, le Conseil municipal
dcida de demander  l'tat les quelques pieds de terre ncessaire 
la spulture du grand crivain; il se chargerait de plus des frais de
la tombe. Au maire, M. Hovius, qui lui avait transmis la dlibration
du Conseil, Chateaubriand rpondit par la lettre suivante:

     Il me serait impossible de vous exprimer l'motion que j'ai
     prouve en recevant la lettre que vous m'avez fait l'honneur
     de m'crire. Avant d'entrer dans quelques dtails, je
     m'empresse d'abord, Monsieur, de satisfaire au devoir de la
     reconnaissance, en vous priant d'offrir mes remerciements les
     plus sincres  MM. les membres du conseil municipal et
     d'agrer vous-mme dans ces remerciements la part qui vous est
     si justement due.

     Je n'avais jamais prtendu et je n'aurais jamais os esprer,
     Monsieur, que ma ville natale se charget des frais de ma
     tombe. Je ne demandais qu' acheter un morceau de terre de
     vingt pieds de long sur douze de large,  la pointe occidentale
     du Grand-B. J'aurais entour cet espace d'un mur  fleur de
     terre, lequel aurait t surmont d'une simple grille de fer
     peu leve, pour servir non d'ornement, mais de dfense  mes
     cendres. Dans l'intrieur je ne voulais placer qu'un socle de
     granit taill dans les rochers de la grve. Ce socle aurait
     port une petite croix de fer. Du reste, point d'inscription,
     ni nom, ni date. La croix dira que l'homme reposant  ses pieds
     tait un chrtien: cela suffira  ma mmoire.

     Je ne suis revenu, Monsieur, que momentanment en France; il
     est probable que je mourrai en terre trangre[505]. Si la
     ville qui m'a vu natre m'octroie le terrain dont je
     sollicitais la concession, ou si elle maintient la rsolution
     si glorieuse pour moi, de s'occuper de ces soins funbres,
     j'ordonnerai par mon testament de rapporter mon cercueil auprs
     de mon berceau, quel que soit le lieu o il plaise  la
     Providence de disposer de ma vie. Dans le cas o mes
     concitoyens persisteraient dans leur dessein gnreux, je les
     supplie de ne rien changer  mon plan de spulture et de faire
     bnir par le cur de Saint-Malo le lieu de mon repos, aprs
     l'avoir prpar.

     Je ne puis, Monsieur, que vous renouveler, en finissant cette
     lettre, l'assurance de ma profonde reconnaissance, et vous   (p. 443)
     prier encore d'offrir mes remerciements aux personnes dont je
     transcris ici les noms avec un respect tout religieux: MM.
     Bossinot, Boishamon, Dupuy-Fromy, Egault, Delastelle,
     Villalard, Bhier, Lebreton-de-Blessin, Choesnet, Lanuel,
     Fontan, Bossinot-Ponphily, Michel-Villeblanche, Michel pre,
     Gaultier, Sereldes-Forges, Dujardin-Pinte-de-Vin, Blaize,
     Lachambre, Bourdet, de Seguinville, Chapel, Heurtault, Pothier.

                   [Note 505: Chateaubriand s'tait alors fix 
                   Genve.]

Chateaubriand et la ville sont d'accord; les choses vont donc pouvoir
marcher vite... Mais, si elles marchaient vite,  quoi servirait
l'Administration?  quoi serviraient les Bureaux? Huit annes se
passeront avant que l'affaire aboutisse. Besoin sera que M. La
Morvonnais fasse encore dmarches sur dmarches, mette en mouvement
des dputs, et non des moindres, M. Eugne Janvier et M. de
Lamartine. Ce dernier lui crivait:

     Personne ne sera plus fier que moi d'avoir port ma pierre au
     tombeau de notre plus grand pote. Le peu de posie qui est dans
     mon me y a dcoul de la sienne: mon hommage n'est que de la
     reconnaissance et de la tendresse pour cette grande individualit
     de notre temps qui fera, je l'espre, attendre longtemps notre
     prvoyance.

Je serai  Paris dans huit jours et je demanderai audience au ministre
pour lui exposer vos motifs: j'espre qu'il se montrera digne de les
entendre.

Enfin, en 1839, le dpartement de la guerre consentit  cder les
quelques pieds de terre,--non sans faire d'ailleurs d'expresses
rserves et spcifier que l'rection du tombeau de M. de Chateaubriand
ne devait tre considr que comme une simple tolrance. Voici la
dclaration que le maire de Saint-Malo tait oblig de signer:

     L'an mil huit cent trente-neuf, le vendredi dix-sept mai, nous
     soussign Louis-Franois Hovius, maire de Saint-Malo, dment
     autoris par le conseil municipal, en vertu de sa dlibration du
     trois aot mil huit cent trente-six, dont l'expdition a t
     adresse  M. le chef du Gnie le huit septembre mil huit cent
     trente-sept, reconnaissons, conformment  la lettre de      (p. 444)
     M. le Ministre de la guerre en date du vingt-et-un janvier mil
     huit cent trente-six, que c'est par _tolrance_ du dpartement de
     la guerre qu'un tombeau a t rig pour M. de Chateaubriand sur
     l'le du Grand-B, et que cette construction ne pourra jamais
     faire acqurir  la commune aucun droit de proprit sur cette
     le qui appartient au dpartement de la guerre, et que ceux de ce
     dernier sur tout le terrain sont maintenus dans leur plnitude.

Pendant tout ce temps, je l'ai dit, M. La Morvonnais tait rest sur
la brche. Son zle et son pieux dvouement ne devaient pas rester
sans rcompenses. Le 15 mai 1836, il recevait de Chateaubriand la
lettre qu'on va lire:

                                            _Paris, le 15 mai 1836._

     Enfin, Monsieur, j'aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi
     qu' mes bienveillants compatriotes! Vous savez, Monsieur, que je
     ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans
     ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une
     petite grille pour empcher les animaux de me dterrer.

     Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse.
     Tous les ans, je fais le projet d'aller revoir le lieu de ma
     naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les
     souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je
     tcherai cependant, Monsieur, de faire un effort et d'aller
     visiter quelque jour mon dernier asile.

     Je suis charm que Saint-Malo ait enfin obtenu le bassin  flot
     auquel je m'tais intress pendant mon ministre. Le projet du
     bassin entre la ville et le Grand-B me plairait, surtout parce
     qu'il accrotrait la ville de ce ct.

     Offrez, je vous prie,  toutes les personnes qui se sont
     intresses  ma tombe, mes remerciements les plus sincres.
     Recevez en particulier, Monsieur, ceux que j'ai l'honneur de vous
     offrir. J'espre que vous voudrez bien quelquefois me donner de
     vos nouvelles et m'apprendre aussi un peu le progrs du monument:
     le temps me presse, et j'aimerais  apprendre bientt que mon lit
     est prpar. Ma route a t longue, et je commence  avoir
     sommeil.

                                            CHATEAUBRIAND.

A quelques mois de l, M. La Morvonnais crivit au grand pote, de
Combourg mme, que bientt il allait donner le premier coup de    (p. 445)
bche  sa tombe. Chateaubriand lui rpondit:

                                            _Paris, 15 aot 1836._

     J'ai ouvert avec motion une lettre timbre de _Combourg_, et
     j'ai trouv, Monsieur, qu'elle tait de vous et qu'il s'agissait
     de mon tombeau. Mille grces  vous, Monsieur, et Dieu soit lou!
     La chose est donc finie! tout est bien pourvu que je sois sur un
     point solitaire de l'le, au soleil couchant, et aussi avanc
     vers la pleine mer que le _gnie militaire_ le permettra. Quand
     ma cendre recevrait, avec le sable donc elle sera charge,
     quelques boulets, il n'y aurait pas de mal: Je suis un vieux
     soldat.

     Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j'avais pens
     qu'elle pourrait tre prise dans le rivage; mais s'il y a
     quelques objections, on peut la prendre partout o l'on voudra:
     Je cherche surtout le bon march, afin d'viter  ma ville natale
     les frais dont elle veut bien se charger. Vous savez, Monsieur,
     qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun
     nom, aucune date sur la pierre qui doit porter une petite croix
     de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce
     monde. Autour de cette pierre un mur  fleur de sable, muni d'une
     grille de fer, suffira pour dfendre mes restes contre les
     animaux sauvages et domestiques.

     Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les
     hommes qui ont eu la bont de s'occuper de cette affaire de mort,
     puisse prendre la peine d'inaugurer ma tombe. Le cippe pos et
     l'enceinte ferme, je dsire que M. le cur de Saint-Malo bnisse
     le lieu de mon futur repos; car avant tout, je veux tre enterr
     en terre sainte; un jour, Monsieur, comme vous me survivrez
     longues annes, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma
     tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes
     adieux.

     Voil, Monsieur, les dernires explications que vous dsiriez, je
     les ai dictes  mon secrtaire avec le regret de ne pouvoir les
     crire moi-mme, ayant une douleur assez vive  la main droite.
     Si vous avez l'extrme bont de me tenir au courant du travail et
     de m'en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d'obligation.
     La nuit _me presse_, comme dit Horace, et je n'ai gure le temps
     d'attendre.

En 1838, Hippolyte La Morvonnais publia la _Thbade des Grves_ et en
fit hommage  Chateaubriand, qui lui rpondit en ces termes:

     Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d'tre       (p. 446)
     oblig de dicter cette lettre  Pilorge, mon secrtaire, parce
     que le long voyage que je viens d'achever[506], quoiqu'il m'ait
     fait du bien, ne m'a pourtant point guri de la goutte que j'ai 
     la main droite.

     Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous
     tes donnes. Tout devait tre difficile dans ma vie, mme mon
     tombeau. Je suis presque afflig de la croix massive de granit;
     j'aurais prfr une petite croix de fer, un peu paisse
     seulement, pour qu'elle rsiste mieux  la rouille: mais enfin,
     si la croix de pierre n'est pas trop leve, je ne serai pas
     aperu de trop loin, et je resterai dans l'obscurit de ma fosse
     de sable, ce qui surtout est mon but. J'espre aussi que la
     grille de fer n'aura que la hauteur ncessaire pour empcher les
     chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout 
     la bndiction du lieu sur lequel votre pit et vos esprances
     chrtiennes ont bien voulu veiller.

     Le bruit qu'on a fait dans les journaux de mes dispositions
     dernires est parvenu jusqu' Mme de Chateaubriand: vous jugez,
     Monsieur, combien elle en a t trouble. S'il tait donc
     possible qu'il ne fut plus question de ma tombe,  laquelle le
     public ne peut prendre aucun intrt, et que vous eussiez la
     bont de faire achever le monument dans le plus grand silence,
     vous me rendriez un vrai service. J'ai dj fait part de mes
     inquitudes  M. L..., de Dinan, qui m'a envoy de fort beaux
     vers sur un sujet qui ncessairement est fort pnible  ma femme.

     Vos vers, Monsieur, n'ont point cet inconvnient. J'ai dj
     parcouru le volume _Aux amis inconnus_[507]. J'y ai retrouv la
     tristesse de nos grves natives et ce charme qui m'a toujours
     rendu si chers les souvenirs et les vents. J'envie votre sort,
     Monsieur; je voudrais dans votre _Thbade_, parmi les rochers au
     bord des flots, entendre  la fin de ma vie

       Ce chant qui m'endormait  l'aube de mes jours[508].

     Je n'ai point encore eu l'honneur de voir le bienveillant
     compatriote que vous m'annoncez.

     Agrez, je vous prie, Monsieur, avec l'expression de ma
     reconnaissance, la nouvelle assurance de ma considration trs
     distingue.

                                          CHATEAUBRIAND.

                                         _Paris, le 4 septembre 1838._


                   [Note 506: Chateaubriand venait de faire un voyage
                   dans le Midi de la France.]

                   [Note 507: pigraphe de la _Thbade des Grves_.]

                   [Note 508: Vers du mme recueil, extrait de la
                   pice intitule: _une Soire de Fvrier_.]

On a parfois reproch  Chateaubriand d'avoir trop soign son   (p. 447)
tombeau. Les lettres qu'on vient de lire, d'un sentiment si chrtien,
rpondent suffisamment  ce reproche, et certes Alfred de Vigny, le
noble pote, avait tort de s'y associer, lorsqu'il crivait  la
vicomtesse du Plessis, sa petite-cousine: Chateaubriand n'a-t-il pas
assez _soign_ d'avance son tombeau? N'est-il pas vrai qu'il en a t
le saule pleureur toute sa vie? _Il lui faisait de tendre visites sur
le bord de la mer_, et l'un de ses plus nafs admirateurs me disait un
jour, comme un trait d'originalit charmant: Monsieur, il est all
cet t, tout seul, voir son rocher de Saint-Malo, et il n'est pas
all faire visite  sa soeur ge, pauvre et malade, qui demeure
quelque part sur cette route-l. On me contait cela dans la voiture
noire o je suivais ce pauvre Ballanche qui fut son Pylade[509].
C'est un conte macabre qu'Alfred de Vigny rptait l  sa
petite-cousine. La vrit est que pas une seule fois, en son vivant,
Chateaubriand n'a fait visite  son tombeau. Il tait de notorit 
Saint-Malo, en 1848,  l'poque de ses funrailles, qu'il n'avait pas
revu sa ville natale depuis 1792. M. Charles Cunat, le savant et
consciencieux archiviste de Saint-Malo, crivait en 1850, dans ses
_Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, 
la naissance et  l'enfance de M. de Chateaubriand_: Peu de temps
aprs son mariage (19 mars 1792), Chateaubriand partit pour Paris avec
sa femme et ses soeurs Lucile et Julie. Depuis cette poque, _il ne
revit plus sa ville natale_, quoiqu'il en et manifest maintes fois
le dsir: il remettait ce voyage d'anne en anne.--Quant  sa soeur,
Mme de Marigny, qui habitait Dinan, o elle est morte au couvent de la
Sagesse, le 18 juillet 1860, Chateaubriand ne l'oubliait point, et il
ne cessa de lui crire jusqu' la fin, lui qui, dans ses dernires
annes, n'crivait plus  personne. J'ai sous les yeux            (p. 448)
quelques-unes de ces lettres de Chateaubriand  sa soeur, crites
parfois  peu de jours de distance, l'une par exemple  la date du 9
septembre 1845, et l'autre  la date du 15 du mme mois. De cette
correspondance j'extrairai seulement la lettre suivante, o il est
parl de la tombe du Grand-B; elle est signe de ce prnom de
_Franois_, qui rappelait au frre et  la soeur les lointaines annes
de Combourg:

                                           _Paris, le 15 mars 1834._

     J'ai port, chre soeur, ta lettre et la lettre qu'elle
     renfermait  Louis[510], il ne comprend grand'chose  l'affaire,
     mais il te rpond aujourd'hui mme. Chaque anne je forme le
     projet d'aller t'embrasser, toi et mes parents, d'aller revoir
     avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque anne vient une
     bouffe de vent qui me pousse ailleurs. Tu tais souffrante en
     m'crivant, et je t'cris, extrmement souffrant moi-mme. Tu
     sais que j'ai pris mes prcautions, et la ville de Saint-Malo
     m'accorde une petite place sur le Grand-B pour ma spulture. La
     ville a la bont d'lever mon tombeau  ses frais; tu vois que je
     ne renonce pas  notre patrie. Chre amie, je dsire beaucoup
     cependant te revoir de mon vivant et t'embrasser comme je t'aime.
     Dis mille choses  Caroline[511] et  toute notre famille.

                                            Ton frre,

                                            Franois.

                   [Note 509: _Lettres indites d'Alfred de Vigny_,
                   dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
                   1897.]

                   [Note 510: Son neveu, le comte Louis de
                   Chateaubriand.]

                   [Note 511: Caroline de Bede, cousine-germaine de
                   Chateaubriand.]




II

LE MANUSCRIT DE 1826[512]

                   [Note 512: Ci-dessus, p. 4.]


Sous ce titre: _Esquisse d'un matre_: _souvenirs d'enfance et de
jeunesse de Chateaubriand_[513], Mme Charles Lenormant a publi, en
1874, le texte primitif des trois premiers livres de _Mmoires    (p. 449)
d'outre-tombe_, d'aprs un manuscrit qui porte la date de 1826. Ce
manuscrit, ainsi que j'ai dj eu occasion de le dire dans
l'_Introduction_ de l'dition actuelle, est  peu prs tout entier de
la main de Mme Rcamier qui se fit seulement aider dans sa copie (pour
un quart environ) par Charles Lenormant. Nous avons l le premier jet,
l'expression spontane la plus pure et la plus simple de la pense de
son auteur. Cette rdaction premire, Chateaubriand, depuis 1826, l'a
profondment remanie. Il y a beaucoup ajout; il y a fait aussi des
suppressions, dont quelques-unes sont regrettables. C'est ainsi que,
dans sa version dernire, il a fait disparatre tout le dbut du livre
premier. Et pourtant ces pages, littrairement trs belles, avaient en
outre l'avantage de bien indiquer le dessein de leur auteur, et quels
sentiments l'animaient au moment o il entreprenait d'crire les
Mmoires de sa vie[514]. Le lecteur sera heureux de trouver ici ces
pages supprimes:

     Je me suis souvent dit: Je n'crirai point les mmoires de ma
     vie, je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la
     vanit et le plaisir qu'on trouve naturellement  parler de soi,
     rvlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne
     sont pas les leurs, et compromettent la paix des familles.

     Aprs ces belles rflexions, me voil crivant les premires
     lignes de mes mmoires. Pour ne pas rougir  mes propres yeux, et
     pour me faire illusion, voici comment je pallie mon
     inconsquence.

     D'abord je n'entreprends ces mmoires qu'avec le dessein formel
     de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui
     concerne ma vie prive; j'cris principalement pour rendre compte
     de moi  moi-mme. Je n'ai jamais t heureux, je n'ai jamais
     atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec une persvrance qui
     tient  l'ardeur naturelle de mon me; personne ne sait quel
     tait le bonheur que je cherchais, personne n'a connu entirement
     le fond de mon coeur: la plupart des sentiments y sont       (p. 450)
     rests ensevelis ou ne se sont montrs dans mes ouvrages que
     comme appliqus  des tres imaginaires. Aujourd'hui que je
     regrette encore mes chimres sans les poursuivre, que parvenu au
     sommet de la vie, je descends vers la tombe, je veux, avant de
     mourir, remonter vers mes belles annes, expliquer mon
     inexplicable coeur, voir enfin ce que je pourrai dire, lorsque ma
     plume sans contrainte s'abandonnera  tous mes souvenirs. En
     rentrant au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant des
     illusions passes, des amitis vanouies, j'oublierai le monde au
     milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement tranger.
     Ce sera de plus un moyen agrable pour moi d'interrompre des
     tudes pnibles, et quand je me sentirai las de tracer les
     tristes vrits de l'histoire, je me reposerai en crivant
     l'histoire de mes songes.

     Je considre ensuite que, ma vie appartenant au public par un
     ct, je n'aurais pu chapper  tous les faiseurs de mmoires, 
     tous les biographes marchands, qui couchent le soir sur le papier
     ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai
     eu des succs littraires, j'ai attaqu toutes les erreurs de mon
     temps, j'ai dmasqu des hommes, bless une multitude d'intrts;
     je dois donc avoir runi contre moi la double phalange des
     ennemis littraires et politiques. Ils ne manqueront pas de me
     peindre  leur manire; et ne l'ont-ils pas dj fait! Dans un
     sicle o les plus grands crimes commis ont d faire natre les
     haines les plus violentes, dans un sicle corrompu, o les
     bourreaux ont un intrt  noircir les victimes, o les plus
     grandes calomnies sont celles que l'on rpand avec le plus de
     lgret, tout homme qui a jou un rle dans la socit doit,
     pour la dfense de sa mmoire, laisser un monument par lequel on
     puisse le juger.

     Mais avec cette ide, je vais peut-tre me montrer meilleur que
     je ne suis? J'en serai peut-tre tent? A prsent, je ne le crois
     pas, je suis rsolu  dire toute la vrit. Comme j'entreprends
     d'ailleurs l'histoire de mes ides et de mes sentiments, plutt
     que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de
     mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi, ce sera de
     bonne foi, et par cela mme on verra encore la vrit au fond de
     mes prventions personnelles.

                   [Note 513: Un volume in-18. Michel Lvy frres,
                   diteurs.]

                   [Note 514: C'tait le titre que Chateaubriand avait
                   d'abord projet de donner  ses rcits. On lit  la
                   premire page du Manuscrit de 1826: _Mmoires de ma
                   vie, commencs en 1809_.]




III                                                               (p. 451)

LE COMTE LOUIS DE CHATEAUBRIAND ET SON FRRE CHRISTIAN[515]

                   [Note 515: Ci-dessus, p. 9.]


Geoffroy-Louis, comte de Chateaubriand, neveu du grand crivain et
arrire-petit-fils de Malesherbes, naquit  Paris le 13 fvrier 1790.
Il tait le fils an de Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte
de Combourg, et d'Aline-Thrse Le Peletier de Rosambo, fille de Louis
Le Peletier de Rosambo, prsident  mortier au Parlement de Paris, et
de Marguerite de Lamoignon de Malesherbes. En 1812,  l'ge de
vingt-deux ans, il pousa Mlle Henriette-Flicit-Zlie d'Orglandes,
qui en avait  peine dix-sept. Le mariage eut lieu au chteau du Mnil,
prs de Mantes, chez Mme de Rosambo, tante de Mlle d'Orglandes.
Chateaubriand composa en l'honneur des jeunes poux ce gracieux
pithalame:

  L'autel est prt; la foule t'environne:
  Belle Zlie, il rclame ta foi.
  Viens; de ton front est la blanche couronne
  Moins virginale et moins pure que toi.

  J'ai quelquefois peint la grce ingnue
  Et la pudeur sous ses voiles nouveaux:
  Ah! si mes yeux plus tt t'avaient connue
  On aurait moins critiqu mes tableaux.

  Mon cher Louis, chez la race trangre
  Tu n'iras point t'garer comme moi:
  A qui la suit la fortune est lgre;
  Il faut l'attendre et l'enfermer chez soi.

  Cher orphelin, image de ta mre
  Au Ciel pour toi je demande ici-bas
  Les jours heureux retranchs  ton pre
  Et les enfants que ton oncle n'a pas.

  Fais de l'honneur l'idole de ta vie:                            (p. 452)
  Rends tes aeux fiers de leur rejeton,
  Et ne permets qu' la seule Zlie
  Pour un moment de rougir  ton nom.

Mais la prose allait mieux que les vers au chantre des _Martyrs_. A
peu de temps de l, il crivait  sa jeune nice cette charmante
lettre:

     Oui, ma chre nice, je ferai tout ce que vous voudrez cette
     anne, et si vous y mettez un peu de soin, je suis assez vieux
     pour radoter de vous toute ma vie. Il y a toutefois une condition
      notre trait: c'est que vous rendrez Louis heureux. Plusieurs
     dames de Chateaubriand ont t clbres de diverses manires.
     L'une mourut de joie en revoyant son mari qu'on avait cru tu par
     les Sarrasins en Terre-Sainte; l'autre sduisit le coeur d'un
     grand roi; une troisime fut mre ou aeule de ce duc de
     Montausier, si connu par l'austrit de ses vertus. Vous tes
     belle comme cette haute dame qui charma le coeur de Franois Ier;
     vous serez sage comme la femme du chevalier de Palestine et comme
     la mre de Montausier. Voil un petit conte qui sent tout  fait
     son oncle, et qui vous annonce tout ce que vous aurez  souffrir.
     Songez que je suis le plus proche parent de Louis; il n'a point
     de pre, je n'ai point d'enfant, vous ne pouvez viter d'tre ma
     fille.

Le comte Louis de Chateaubriand embrassa la carrire militaire et fit,
en qualit de colonel au 4e chasseurs, la campagne d'Espagne en 1823.
Le 23 dcembre de cette mme anne, une ordonnance du roi Louis XVIII
l'institua hritier prsomptif de la pairie de son oncle, l'auteur du
_Gnie du christianisme_. En 1830, aprs avoir suivi jusqu' Cherbourg
Charles X partant pour l'exil, il quitta l'arme, en mme temps que
son oncle se retirait de la Chambre des pairs. Lors des journes de
juin 1848, il se montra un des plus nergiques volontaires de l'ordre,
au service duquel il mit son pe. Peu de jours aprs, le 18 juillet,
il avait l'honneur, comme chef de la famille, de ramener  Saint-Malo
le cercueil de Chateaubriand. En 1870,  quatre-vingts ans, il
s'enferma dans Paris et se fit inscrire au nombre des dfenseurs  (p. 453)
de la capitale assige. Il mourt au chteau de Malesherbes le 14
octobre 1873, survivant de peu  sa femme, morte le 27 septembre
prcdent. Selon le mot de son oncle, le comte Louis de Chateaubriand
_avait fait de l'honneur l'idole de sa vie_.

Il avait eu un fils et cinq filles, dont Anne-Louise (baronne de Baudry),
Louise-Franoise (marquise d'Espeuilles), Marie-Antoinette-Clmentine
(comtesse de Beaufort) et Marie-Adlade-Louise-Henriette (baronne de
Carayon-Latour).--Son fils, Marie-Christian-Camille-Geoffroy, n le
25 janvier 1828, mort au chteau de Combourg le 8 novembre 1889, n'a
laiss que deux filles: Marie-Louise-Mlanie, ne en 1858 d'un premier
mariage avec Josphine-Marie-Mlanie Rogniat, qui a pous en 1881
Grard-Louis-Marie, comte de la Tour du Pin; et Georgette-Marie-Sybille,
ne en 1876 d'un second mariage avec Franoise-Marie-Antoinette Bernou
de Rochetaille.

Le chteau et le parc de Combourg appartiennent aujourd'hui, pour la
nue-proprit,  Mlle Sybille de Chateaubriand, et, pour l'usufruit, 
sa mre, Mme la comtesse Geoffroy de Chateaubriand.

Christian-Antoine de Chateaubriand, frre cadet du comte Louis, tait
n  Paris le 21 avril 1791, Chevau-lger garde du Roi le 1er mai
1814, il suivit Louis XVIII  Gand. Lieutenant en second de la garde
royale le 10 octobre 1815, il fut brevet capitaine le 1er juillet
1818 et fit la campagne d'Espagne en 1823. Dmissionnaire le 5 mars
1824, il entra dans la compagnie de Jsus  Rome le 30 avril de la
mme anne. Il est mort dans la maison de Chieri le 27 mai 1843. D'une
lettre qu'a bien voulu m'crire un des Pres de la Compagnie,
j'extrais ces lignes: Le P. Christian de Chateaubriand jouit parmi
nous d'une rputation de grande vertu. Il s'tait exil en Italie pour
un motif d'humilit.




IV                                                                (p. 454)

LE COMTE REN DE CHATEAUBRIAND, ARMATEUR[516]

                   [Note 516: Ci-dessus, p. 17.]


Le pre de Chateaubriand--comme on l'a vu dans le texte des
_Mmoires_--ne pouvait compter que sur un chtif avoir. Tout au plus
devait-il lui choir,  la mort de sa mre, une rente de quelques
centaines de livres. Au retour de Dantzick, il passa aux les
d'Amrique avec son frre, M. de Chateaubriand du Plessis, afin d'y
chercher fortune. Il en revint avec un pcule modeste encore, mais
qu'il saura faire fructifier.

Mari en 1755 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille,
puisqu'il ne peut plus tre marin, il sera armateur. Aussi bien, le
commerce de mer ne droge pas, surtout en Bretagne, surtout 
Saint-Malo. En 1757, le navire la _Villegenie_, arm par MM. Petel et
Leyritz, tait en partance pour Saint-Domingue. Ren de Chateaubriand
y prit un grand nombre d'actions. Le fort intrt qu'elles
reprsentaient lui permit d'obtenir pour son frre, M. du Plessis, le
commandement du navire. On tait alors au dbut de la guerre de
Sept-Ans. Au pril de mer se venait donc ajouter le pril de guerre;
mais, en cas d'heureuse issue du voyage, les bnfices taient
considrables. Malgr les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui
couvraient les mers, le _Villegenie_ effectua avec succs sa double
traverse. Son retour en France avait lieu au lendemain de
l'expdition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait
incendi dans le port mme de Saint-Malo plus de soixante navires de
commerce, parmi lesquels plusieurs taient richement chargs. Cette
premire opration fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup (p. 455)
de fortune.

Encourag par ce succs, il n'hsita pas en 1759,  armer le mme
navire pour son compte et  son risque exclusif. Commande, comme la
premire fois, par M. du Plessis, cette seconde expdition, aussi
heureuse que la prcdente, fut plus fructueuse encore.

En janvier 1760, la guerre durant toujours, Ren de Chateaubriand arma
trois corsaires: le _Vautour_, l'_Amaranthe_ et la _Villegenie_, ce
dernier toujours command par son frre. Aprs avoir pris aux Anglais
quelques navires marchands, la _Villegenie_ fut capture par le
vaisseau de guerre l'_Antilope_; mais au tour que venaient de lui
jouer les Anglais, M. de Chateaubriand rpondit en vrai Malouin: il
arma deux nouveaux corsaires, le _Jean-Baptiste_--qui portait le nom
de son fils an--et la _Providence_.

Le trait de Paris (10 fvrier 1763) ayant mis fin aux hostilits
entre la France et l'Angleterre, la paix donna un nouveau
dveloppement aux oprations commerciales de M. de Chateaubriand.
Outre le _Jean-Baptiste_, il arma pour Terre-Neuve le _Paquet
d'Afrique_, l'_Apolline_ (du nom de sa femme) et l'_Amaranthe_. Ce fut
 bord de ce dernier navire que son frre reprit la navigation. En
1764, le _Jean-Baptiste_ partit pour Saint-Domingue, et l'_Amaranthe_
pour les ctes de Guine, pendant que l'_Apolline_ et le _Paquet
d'Afrique_ retournaient  Terre-Neuve. Il continua ses entreprises
d'armement jusqu'en 1772:  partir de cette poque, il se retira peu 
peu des affaires. En 1775, il ne mit plus en mer qu'un seul navire, le
_Saint-Ren_, qu'il expdia  l'le de France et  l'le Bourbon sous
le commandement de M. Benot Giron. Le voyage du _Saint-Ren_ mit fin
 la carrire commerciale de M. de Chateaubriand[517]. Son but tait
atteint. La fortune de la famille tait releve. Le 3 mai 1761,   (p. 456)
il avait pu acqurir de trs haut et trs puissant seigneur
Emmanuel-Flicit de Durfort, duc de Duras, et de trs haute et trs
puissante dame Louise-Franoise-Maclovie-Cleste de Cotquen, duchesse
de Duras, le chteau et la terre de Combourg, qui avait t le
principal domaine de ses anctres. Sur l'acte de baptme de sa fille
Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763,
il put signer: Ren de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le
petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout hritage une rente de
416 livres, tait, lorsqu'il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron
d'Aubign, seigneur de Gaugres, du Plessis-l'pine, du Boulet, de
Malestroit-en-Dol et autres lieux.

                   [Note 517: Charles Cunat. _Recherches sur plusieurs
                   des circonstances relatives aux origines,  la
                   naissance et  l'enfance de M. de Chateaubriand._]




V

CHATEAUBRIAND ET LE COLLGE DE DINAN[518]

                   [Note 518: Ci-dessus, p. 128.]


Au mois de dcembre 1832, Chateaubriand publia son _Mmoire sur la
captivit de Mme la duchesse de Berry_. Cet crit, qui se terminait
par la fameuse apostrophe: Illustre captive de Blaye, _Madame!...
Votre fils est mon Roi!_ eut un immense retentissement et valut  son
auteur des lettres sans nombre. L'une d'elles lui venait d'un de ses
anciens camarades du collge de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz,
ancien juge de paix  Ploubalay (Ctes-du-Nord), dmissionnaire  la
suite des journes de Juillet, Chateaubriand lui rpondit, le 1er
fvrier 1833:

     Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je
     m'occupais prcisment de mes Mmoires, qui ne paratront
     qu'aprs ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon
     de lumire sur les obscures annes de ma jeunesse, et faire
     revivre des images presque effaces par le temps. Franois   (p. 457)
     regrette _Francillon_, ses petits camarades et les heures de
     l'enfance qui ne portent ni le poids du pass, ni les inquitudes
     de l'avenir. Hlas! mes chres bruyres de Bretagne, je ne les
     reverrai jamais! Mais si je meurs en terre trangre, comme la
     chose est probable, j'ai demand et obtenu que mes os fussent
     rapports dans ma patrie, et j'entends par patrie cette pauvre
     Armorique o j'ai t le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur,
     que nous tions des polissons bien heureux,  Dinan, et que la
     gloire (si gloire il y a), et ses prtentailles, et nos vieilles
     annes, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de
     barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous tiez l un
     jour que j'ai pens me noyer en apprenant  nager dans cette
     rivire? Vous seriez venu  mon enterrement, et vous auriez pour
     jamais oubli mon nom: voil comme la Providence dispose de
     chaque homme. Dans ce temps-l, Monsieur, je vous aurais crit
     de ma propre main: aujourd'hui j'ai la goutte  cette ancienne
     jeune main que vous avez serre, et je suis oblig de dicter ma
     lettre. Mais, Monsieur, vous n'y perdrez rien, car je n'ai jamais
     pu apprendre  crire, et c'est toujours comme si je barbouillais
     la matire d'un thme latin sous la dicte de l'abb Duhamel.

     Sans plus de faon, Monsieur le juge de paix dmissionnaire aprs
     exprience, ma seigneurie, qui n'a point prt serment et qui n'a
     trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitis de collge,
     bien suprieures  la considration trs distingue avec laquelle
     j'aurais l'honneur d'tre,

     Votre trs humble et trs obissant serviteur,

                                                      CHATEAUBRIAND.




VI

RCITS DE LA VEILLE[519]

                   [Note 519: Ci-dessus, p. 136.]


Aprs avoir dit que les gens du chteau taient persuads qu'un
certain comte de Combourg,  jambe de bois, mort depuis trois sicles,
apparaissait  certaines poques, Chateaubriand ajoute: _Ces rcits_
occupaient tout le temps du coucher de ma mre et de ma soeur:    (p. 458)
elles se mettaient au lit mourantes de peur... Ces _rcits_, on les
cherche en vain dans l'dition de 1849 et dans les ditions suivantes,
et cependant ils avaient charm tous les auditeurs des _lectures_ de
1834. Sainte-Beuve crivait, dans son article du 15 avril 1834: Le
coup de dix heures arrtant brusquement sa marche, le pre se retire
dans son donjon. Alors, il y a un court moment d'explosion de paroles
et d'allgement. Madame de Chateaubriand elle-mme y cde, et elle
entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de
chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de
Tintniac, dont le pote nous reproduit la lgende dans une langue
cre, inoue[520].--Jules Janin disait de son ct, dans la _Revue
de Paris_: Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa
chambre; on prtait l'oreille et on l'entendait marcher l-haut: son
pied faisait gmir les vieilles solives; puis enfin tout se taisait,
et alors la mre, le fils, la soeur, poussaient un cri de joie... Ils
se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y
en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses _Mmoires_, et qui
sera un jour cite comme un modle de narration.

                   [Note 520: _Revue des Deux-Mondes_, du 15 avril
                   1831.--_Portraits contemporains_, par C. A. Sainte
                   Beuve, t. I, p. 37.]

Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le ple squelette du
revenant de M. de Chateaubriand:

     La nuit,  minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend
     frapper  sa porte. Une voix plaintive l'appelle; le moine hsite
      ouvrir. A la fin il se lve, il ouvre: c'est un plerin qui
     demande l'hospitalit. Le moine donne un lit au plerin et il se
     repose sur le sien; mais  peine est-il endormi que tout  coup
     il voit le plerin au bord de son lit qui lui fait signe de le
     suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l'glise s'ouvre et se
     referme derrire eux. Le prtre,  l'autel, clbrait les saints
     mystres. Arriv au pied de l'autel, le plerin te son      (p. 459)
     capuchon et montre au moine une tte de mort: Tu m'as donn une
     place  tes cts, dit le plerin;  mon tour, je te donne une
     place sur mon lit de cendres![521]

                   [Note 521: _Revue de Paris_, mars 1834.]

Qui retrouvera le manuscrit de 1834? Qui nous rendra ces merveilleuses
histoires, la lgende du _Moine et du Plerin_, et celle du _Sire de
Beaumanoir et de Jehan de Tintniac_? A leur dfaut, voici du moins
deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a
trs heureusement conserves:

Deux faits mieux prouvs venaient mler, pour ma mre et pour Lucile,
la crainte des voleurs  celle des revenants et de la nuit. Il y avait
quelques annes que mes quatre soeurs, alors fort jeunes, se
trouvaient seules  Combourg avec mon pre. Une nuit, elles taient
occupes  lire ensemble la mort de Clarisse; dj tout effrayes des
dtails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d'homme
dans l'escalier de la tour qui conduisait  leur appartement. Il tait
une heure du matin. pouvantes, elles teignent la lumire et se
prcipitent dans leurs lits. On approche, on arrive  la porte de leur
chambre, on s'arrte un moment comme pour couter, ensuite on s'engage
dans un escalier drob qui communiquait  la chambre de mon pre;
quelque temps aprs on revient, on traverse de nouveau l'antichambre,
et le bruit des pas s'loigne, s'vanouit dans la profondeur du
chteau.

Mes soeurs n'osaient parler de l'aventure le lendemain, car elles
craignaient que le revenant ou le voleur ne ft mon pre lui-mme qui
avait voulu les surprendre. Il les mit  l'aise en leur demandant si
elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on tait venu  la porte
de l'escalier secret de sa chambre et qu'on l'et ouverte sans un
coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. veill en
sursaut, il avait pris ses pistolets; mais, le bruit cessant, il avait
cru s'tre tromp et il s'tait rendormi. Il est probable qu'on avait
voulu l'assassiner. Les soupons tombrent sur un de ses domestiques.
Il est certain qu'un homme  qui le chteau et t inconnu, n'aurait
pas pu trouver l'escalier drob par o l'on descendait dans la
chambre de mon pre. Une autre fois, dans une soire du mois de
dcembre, mon pre crivait auprs du feu dans la grande salle. On
ouvre une porte derrire lui; il tourne la tte et aperoit un    (p. 460)
homme qui le regardait avec des yeux hagards et tincelants. Mon
pre tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer
les quartiers d'arbres dans le foyer; arm de ces tenailles rougies,
il se lve: l'homme s'effraye, sort de la salle, traverse la cour
intrieure, se prcipite sur le perron et s'chappe  travers la nuit.




VII

LE COUSIN MOREAU ET SA MRE[522]

                   [Note 522: Ci-dessus, p. 176.]


Vers 1866--ou, pour tre tout  fait exact, en 1867--M. Alexandre
Dumas fils a publi avec grand succs, un roman intitul l'_Affaire
Clmenceau_. Se doutait-il qu'un sicle auparavant, en 1766, au plus
fort de la querelle de La Chalotais et du duc d'Aiguillon, une autre
affaire Clmenceau avait t lance  Rennes, et que le roman
chalotiste avait fait plus de tapage que le sien? Le livre d'Alexandre
Dumas avait pour second titre: _Mmoire  consulter_. Or, j'ai sous
les yeux quelques-uns des nombreux crits publis  Rennes et  Paris
sur l'affaire de 1766, et l'un d'eux a de mme pour titre: _Mmoire 
consulter pour le sieur Clmenceau_. Je vais essayer de rsumer aussi
brivement que possible ce Mmoire oubli, qui dut intresser tout
particulirement la mre de Chateaubriand, puisqu'aussi bien, nous le
savons, elle s'tait jete avec ardeur dans l'affaire La Chalotais,
et qu'elle retrouvait, parmi les personnages dont il tait question
dans le _Mmoire  consulter_, sa propre soeur et l'un de ses neveux.

Un Normand en rsidence  Rennes, le sieur Bouquerel, avait crit  M.
de Saint-Florentin[523] une lettre anonyme fort injurieuse.       (p. 461)
Souponn d'en tre l'auteur, arrt et conduit  la Bastille, il
avoua que la lettre tait de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait
avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on rsolut de joindre
son affaire  celle du procureur gnral, et il fut ramen  Rennes.
Il devait y tre incarcr aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du
Parlement; mais les prparatifs ncessaires pour le recevoir n'tant
pas compltement termins, on le dposa, pour une nuit, dans l'hpital
de Saint-Men, maison de force semblable  celle de Charenton.

                   [Note 523: Le comte de Saint-Florentin (1705-1777)
                   tait fils de L. Philippeaux, marquis de La
                   Vrillire, ministre de la maison de Louis XV. Il
                   occupa lui-mme, pendant cinquante-deux ans,
                   diffrents ministres, notamment celui de la maison
                   du roi et celui de l'intrieur. Louis XV le cra
                   duc en 1770.]

Le suprieur de Saint-Men tait un prtre du nom de Clmenceau. Il
avait t jsuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c'est--dire
depuis plus de vingt-cinq ans, il tait sorti de la Socit. Il
garda, durant une nuit, l'accus Bouquerel, et quand celui-ci,
transfr aux Cordeliers, demanda  se confesser, ce fut M. Clmenceau
que l'autorit militaire fit venir.

Aux Cordeliers, le suprieur de Saint-Men fut en rapports avec un
officier de dragons du nom de des Fourneaux, qui se trouvait prpos 
la garde de Bouquerel. C'tait un homme trs brave, qui avait sauv
son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reu,
disait-on, quatorze coups de sabre sur la tte. Il en avait gard
l'esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se
vit en prsence d'un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son
entre aux Cordeliers, avait des accs de folie rels ou simuls. M.
Clmenceau lui demanda s'il voulait se charger de la malle de
Bouquerel et d'une bourse trouve sur lui. Des Fourneaux refusa et le
prtre dut alors s'adresser  l'intendant, qui l'autorisa  dposer
l'argent et la malle au greffe criminel du Parlement.

Voil les faits tels qu'ils furent raconts par Clmenceau et admis
par le Parlement qui, aprs enqute, les reconnut vrais. De ces faits
trs simples allait sortir tout un roman.

Trs inquiet d'tre le gardien d'un homme dont l'affaire avait    (p. 462)
de la connexit avec le procs La Chalotais, M. des Fourneaux prtexta
sa mauvaise sant, et il obtint qu'on le dbarrasst de Bouquerel. Il
n'en resta pas moins obsd de terreur,  la pense qu'il avait attir
sur sa tte la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les
Chalotistes. Son rgiment ayant quitt Rennes pour prendre ses
quartiers  Blain, il fit l une grave maladie. Dans un accs de
fivre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint
les propos les plus extravagants, disant qu'il tait Jsus-Christ, et
parlant en mme temps d'un prisonnier d'tat menac d'empoisonnement.

Sur ces entrefaites vint de Blain  Rennes un jeune homme de dix-huit
ans, Annibal Moreau, fils d'un procureur au Parlement et soldat au
mme rgiment que des Fourneaux. Il raconta  sa mre la maladie du
lieutenant et en fit, peut-tre sans en avoir conscience, une
vritable lgende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son dlire
souvent parl de poison; il s'tait dit circonvenu pour tuer un
prisonnier; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu'il entendait
lire le _Tableau des Assembles_[524], il avait frmi au nom de M.
Clmenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas mme
son existence, s'tait dit que le prisonnier dont le souvenir     (p. 463)
torturait des Fourneaux devait tre M. de La Chalotais; de l 
supposer que l'empoisonnement dont parlait son officier avait d tre
conseill par l'ex-jsuite Clmenceau, il n'y avait qu'un pas, et ce
pas Annibal l'avait franchi.

                   [Note 524: _Le Tableau des Assembles secrtes et
                   frquentes des Jsuites et leurs affilis 
                   Rennes_, tait un libelle anonyme rpandu par les
                   partisans de La Chalotais. On y dvoilait les
                   horribles dtails de la grande conspiration
                   Jsuitique, trame contre de vertueux
                   magistrats. On y montrait les Jsuites prparant
                   tout dans leurs assembles clandestines, rdigeant
                   les chefs d'accusation, sollicitant les tmoins,
                   dnonant les parents, les amis, les conseils des
                   accuss, choisissant les espions qu'ils voulaient
                   distribuer dans toute la province. Une information
                   fut ordonne contre les auteurs, complices et
                   distributeurs de l'crit anonyme, aussi bien que
                   contre ceux qui avaient pu former quelque part des
                   assembles illicites. Plus de cent tmoins furent
                   entendus. Pas un fait ne fut articul qui pt
                   donner crance aux affirmations de la brochure, et
                   un arrt ordonna que le _Tableau des Assembles_
                   ft lacr et brl.--Voy. _La Chalotais et le
                   duc d'Aiguillon_, par _Henri Carr_, professeur
                   d'histoire  la Facult des lettres de Poitiers.
                   1893.]

Les Moreau confirent leurs soupons  leurs amis, qui en parlrent 
d'autres. Mme Moreau, d'ailleurs, ne se faisait pas faute d'embellir
les rcits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors
qu'il rsidait  Rennes, lui avait un jour demand une fiole de lait
qui pt servir de contre-poison. Les imaginations s'enflammrent sur
ce sujet, et le gros public, pris de scnes dramatiques et d'motions
violentes, eut vite fait de voir l'ex-jsuite Clmenceau se dressant
devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une
main, une bourse pleine d'or dans l'autre.

La poire tait mre: il ne restait plus aux Chalotistes qu' la cueillir.
Ils avaient prcisment sous la main l'homme qu'il leur fallait, un
procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et trs avant dans
l'intimit de Mme Moreau, homme de moeurs suspectes, de fortune mal
aise, friand de scandales et dou d'une imagination hardie. Il reprit
 son compte tous les rcits d'Annibal Moreau et de sa mre et en dposa
en justice, les exagrant encore, les dnaturant au besoin. Il prtendit
tenir des Moreau que le projet d'empoisonnement de La Chalotais avait
t l'un des objets des assembles secrtes, et jamais ils n'avaient
rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l'affaire
des assembles  l'affaire Clmenceau, pour que les menes des Jsuites
en parussent mieux combines, selon un plan plus vigoureux. Trs
satisfait du reste de son rle, enivr du bruit qui se faisait autour
de son nom, il se plaisait  rpter et  faire sien le vers du pote:

  Victrix causa Diis placuit, sed victa _Canoni_.

Une instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit    (p. 464)
de nombreux interrogatoires et fut confront avec les principaux
tmoins. Il dclara n'avoir jamais parl d'un ecclsiastique lui
prsentant du poison et de l'or. Il soutint aux Moreau qu'il ne les
avait jamais entretenus d'aucune tentative faite sur lui pour le
corrompre; il n'avait jamais, dit-il, prononc devant eux le nom de La
Chalotais. Aussi bien, toute la lgende cre  son sujet
s'vanouissait, aux yeux des gens non prvenus, devant le seul fait
que des Fourneaux avait t le gardien non pas de La Chalotais, mais
de Bouquerel; devant cet autre fait galement certain que La Chalotais
tait dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux tait 
Rennes. Cependant, grce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux
partisans qu'ils comptaient dans le Parlement, le procs dura trs
longtemps. Ce fut seulement le 3 mai 1768 que la Cour rendit son
arrt. Jean Canon fut banni  perptuit hors du royaume.
Julie-Anglique de Bede, pouse de Jean-Franois Moreau, et Annibal
Moreau, son fils, furent condamns en mille livres de dommages et
intrts, par forme de rparation civile au sieur Clmenceau
seulement, applicables  l'hpital de Saint-Men; ladite somme
supportable, savoir: six cents livres par Canon, deux cents livres par
Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bede[525].

                   [Note 525: Henri Carr, _La Chalotais et le duc
                   d'Aiguillon_.]

L'innocence de M. Clmenceau tait proclame par arrt. Elle n'tait
douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La
Chalotais, on n'en continua pas moins  dire et  crire que le
complot du poison avait rellement exist. Des pamphlets
chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a pass dans les livres
de nos historiens.

Dans le dispositif de l'arrt du 5 mai 1768, le lecteur n'aura
pas t sans remarquer cette ligne: Julie-Anglique de _Bede_,  (p. 465)
pouse de Jean-Franois Moreau... La dame Moreau, qui fut si
dplorablement mle  l'affaire Clmenceau, n'tait rien moins, en
effet, que la tante propre de Chateaubriand, une soeur de sa mre,
celle-l mme dont il dit dans ses _Mmoires_: Une soeur de ma mre
qui avait fait un assez mauvais mariage. Fille d'Ange-Annibal de
Bede, seigneur de la Botardais, et de Bnigne-Jeanne-Marie de
Ravenel du Boisteilleul, Julie-Anglique-Hyacinthe de Bede avait
pous, le 14 avril 1744, noble Me Jean-Franois Moreau, procureur au
Parlement, noble chevin de la ville et communaut de Rennes. Leur
fils _Annibal_ tait donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de
tous les personnages de l'affaire Clmenceau, il vivra, grce aux
_Mmoires_ o son glorieux parent a trac de lui cet inoubliable
portrait: Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente,
approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frre et un de mes cousins,
fils d'une soeur de ma mre qui avait fait un assez mauvais mariage...
Mon cousin Moreau tait un grand et gros homme, tout barbouill de
tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,
soufflant, touffant, la bouche entr'ouverte, la langue  moiti
tire, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les
antichambres et les salons.




VIII

M. DE MALESHERBES[526]

                   [Note 526: Ci-dessus, p. 235]


Un des chapitres de l'_Essai sur les Rvolutions_ (Seconde partie,
chapitre XVII) a pour titre: _M. de Malesherbes_. _Excution de Louis
XVI._ Sur cet excrable attentat, sur ce crime que la postrit,  (p. 466)
faisant cho  Joseph de Maistre, appellera, comme lui, LE GRAND
CRIME[527], Chateaubriand a des paroles loquentes, celle-ci, par
exemple: Fions-nous en  la postrit, dont la voix tonnante gronde
dj dans l'avenir;  la postrit qui, juge incorruptible des ges
couls, s'apprte  traner au supplice la mmoire plissante des
hommes de mon sicle. Dans une note de ce chapitre, le jeune migr,
le beau-frre de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes
du dfenseur de Louis XVI:

                   [Note 527: Au mois de fvrier 1793, Joseph de
                   Maistre, envoyant  Mallet du Pan le manuscrit de
                   son _Adresse  la Convention nationale_, lui
                   crivait: Combien il m'en a cot d'adresser la
                   parole  cette Convention franaise! A chaque
                   instant, je croyais me souiller en lui parlant et
                   je l'ai perdue de vue autant qu'il m'a t
                   possible, vous l'apercevrez en me lisant. _Depuis
                   le grand crime_, toute ma philosophie
                   m'abandonne.--Lettre indite, publie par M.
                   Franois Descostes, dans son ouvrage sur _Joseph de
                   Maistre pendant la Rvolution_.]

     Ce que l'on sent trop n'est pas trop toujours ce que l'on exprime
     le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l'aurais
     dsir du dfenseur de Louis XVI. L'alliance qui unissait ma
     famille  la sienne me procurait souvent le bonheur d'approcher
     de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en
     prsence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption
     des cours, avait su conserver dans un rang lev l'intgrit du
     coeur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la
     dernire entrevue que j'eus avec lui. C'tait un matin: je le
     trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit  me
     parler de Rousseau avec une motion que je ne partageais que
     trop. Je n'oublierai jamais le vnrable vieillard voulant bien
     condescendre  me donner des conseils, et me disant: J'ai tort
     de vous entretenir de ces choses-l; je devrais plutt vous
     engager  modrer cette chaleur d'me qui a fait tant de mal 
     votre ami (J. S.). J'ai t comme vous, l'injustice me rvoltait;
     j'ai fait autant de bien que j'ai pu, sans compter sur la
     reconnaissance des hommes. Vous tes jeune, vous verrez bien des
     choses; moi j'ai peu de temps  vivre. Je supprime ce que
     l'panchement d'une conversation intime et l'indulgence de son
     caractre lui faisait alors ajouter. De toutes ses prdictions
     une seule s'est accomplie, je ne suis rien, et il n'est plus. Le
     dchirement de coeur que j'prouvai en le quittant me        (p. 467)
     semblait ds lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.

     M. de Malesherbes aurait t grand si sa taille paisse ne
     l'avait empch de le paratre. Ce qu'il y avait de trs tonnant
     en lui, c'tait l'nergie avec laquelle il s'exprimait dans une
     vieillesse avance. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses
     yeux un peu enfoncs, ses gros sourcils grisonnants et son air de
     bont, vous l'eussiez pris pour un de ces augustes personnages
     peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait  toucher la
     corde sensible, il se levait comme l'clair, ses yeux  l'instant
     s'ouvraient et s'agrandissaient: aux paroles chaudes qui
     sortaient de sa bouche,  son air expressif et anim, il vous
     aurait sembl voir un jeune homme dans toute l'effervescence de
     l'ge; mais  sa tte chenue,  ses mots un peu confus, faute de
     dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagnaire. Ce
     contraste redoublait les charmes que l'on trouvait dans sa
     conversation, comme on aime ces feux qui brlent au milieu des
     neiges et des glaces de l'hiver.

     M. de Malesherbes a rempli l'Europe du bruit de son nom; mais le
     dfenseur de Louis XVI n'a pas t moins admirable aux autres
     poques de sa vie que dans les derniers instants qui l'ont si
     glorieusement couronne. Patron des gens de lettres, le monde lui
     doit l'_mile_, et l'on sait que c'est le seul homme de cour, le
     marchal de Luxembourg except, que Jean-Jacques ait sincrement
     aim. Plus d'une fois il brisa les portes des bastilles; lui seul
     refusa de plier son caractre aux vices des grands, et sortit par
     des places o tant d'autres avaient laiss leur vertu.
     Quelques-uns lui ont reproch de donner dans ce qu'on appelle
     _les principes du jour_. Si par principes du jour on entend haine
     des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant 
     moi, j'avouerai que s'il n'et t qu'un bon et franc
     gentilhomme, prt  se sacrifier pour le roi, son matre, et  en
     appeler  son pe plutt qu' sa raison, je l'eusse sincrement
     estim, mais j'aurais laiss  d'autres le soin de faire son
     loge.

     Je me propose d'crire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle
     je rassemble depuis longtemps des matriaux. Cet ouvrage
     embrassera ce qu'il y a de plus intressant dans le rgne de
     Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l'illustre magistrat ml
     dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote  la
     cour, naturaliste  Malesherbes, philosophe  Paris. On le suivra
     au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra
     crivant d'un ct aux ministres sur des matires d'tat, de
     l'autre entretenant une correspondance de coeur avec         (p. 468)
     Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgraci par
     la cour pour son intgrit, et voulant porter sa tte sur
     l'chafaud avec son souverain.




IX

LA CLRICATURE DE CHATEAUBRIAND[528]

                   [Note 528: Ci-dessus, p. 254]


Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d'obtenir son
agrgation  l'ordre de Malte, s'est fait donner par l'vque de
Saint-Malo la premire tonsure clricale. Sur un registre de l'ancien
vch de Saint-Malo, destin  enregistrer les dispenses, dmissions,
lettres d'ordre, synodes, dlibrations du clerg du diocse et
gnralement les expditions quelconques du secrtariat de l'vch,
on trouve  la date du _16 dcembre 1788_, cette mention: _Lettre de
tonsure pour M. de Chateaubriand_. Suit le texte de la lettre:

     _Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanct sedis
     apostolic gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus
     quod nos die dat prsentium in sacello palatii nostri dilectum
     nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand,
     filium Renati-Augusti et dame Apollin-Joann-Suzann de Bede
     conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi lacum de legitimo
     matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad
     primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus.
     Datum maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri
     suscriptione, anno Domini millesimo septingentesima octogesimo
     die vero decembris decima sexta._

                                    G. Epus Macloviensis.

                                    DE MANDATO.

                                    Met, _secrt._

Voici la traduction:                                              (p. 469)

     Gabriel Cortois de Pressigny, par la misricorde divine et la
     grce du Saint-Sige apostolique, vque de Saint-Malo, etc.

     Nous faisons connatre que le jour de la date de ces prsentes
     lettres nous avons promu et nous promouvons  la premire tonsure
     clricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils
     noble Franois-Auguste-Ren de Chateaubriand, fils de
     Ren-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bede, son
     pouse, laque de la ville, et paroisse de Saint-Malo, procr de
     lgitime mariage, examin et trouv capable et idoine.

     Donn  Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la
     signature de notre secrtaire, l'an du Seigneur mil sept cent
     quatre-vingt-huit, le 16e jour de dcembre.

                                    _Sign_: G., vque de Saint-Malo.

                                     PAR MANDEMENT:

                                     Met, _secrtaire_.




X

LE BARON BILLING ET L'AMBASSADE DE LONDRES[529]

                   [Note 529: Ci-dessus, p. 317.]


En 1834,  l'poque o, dans le salon de madame Rcamier, eurent lieu
les lectures des _Mmoires_, le baron de Billing tait charg
d'affaires de France  Naples. C'est de cette ville qu'aprs avoir lu,
dans la _Revue de Paris_, le premier article de Jules Janin; il lui
crivit pour lui signaler un de ces actes de gnrosit dont
Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa dtresse
comme aux heures de sa prosprit. Parce qu'il a plu  Chateaubriand
de toujours se taire sur ces actes-l, ce nous est peut-tre une
raison d'en faire connatre au moins quelques-uns. Par l'anecdote
qu'elle rappelle, par les dtails qu'elle contient, la lettre de M.
Billing est, d'ailleurs, comme une page tombe des _Mmoires_; il
sied, je crois, de la leur restituer.

Voici cette lettre.                                               (p. 470)

                                         _Naples, ce 30 avril 1834._

                                          Monsieur Jules JANIN,  PARIS,

     Vous nous avez donn, dans la _Revue de Paris_, un admirable
     article sur M. de Chateaubriand; vous nous en promettez un
     second, et c'est  cette occasion que je vous adresse la prsente
     lettre.....

     Vous savez donc que, par un bonheur inespr, lors de son
     ambassade  Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non
     seulement m'honorer d'un intrt, dont j'ai plus tard prouv les
     effets, mais qu'il daigna m'accorder quelque part dans sa
     confiance. Connaissant ma longue habitude du pays o il venait
     reprsenter la France, il avait coutume de remettre entre mes
     mains, souvent mme presque sans examen, les lettres qu'il
     recevait de l'intrieur de l'Angleterre. Un jour, parmi celles
     qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne,
     il s'en trouva une dont l'criture, la forme mme, excitrent
     particulirement mon attention; un certain parfum de femme me fit
     hsiter longtemps d'en pntrer le contenu, car je craignais
     quelque distraction de la part de celui dont la tte, comme celle
     du pre Aubry, n'avait pas toujours t chauve. Enfin, il me
     sembla que ce papier respirait une odeur de puret et
     d'innocence. Je l'ouvris: c'tait une de ces lettres charmantes
     telle que Clarisse l'aurait crite avant d'avoir rencontr
     Lovelace. Elle tait adresse  M. de Chateaubriand par une jeune
     femme qu'il avait connue enfant, qu'il avait entirement perdue
     de vue depuis lors, mais qui nanmoins (heureux privilge du
     gnie!) conservait encore le nom potique, dont il l'avait
     baptise en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de
     sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette poque,
     elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune
     _Clergyman_ une union qui faisait la flicit de son existence.
     Elle lui demandait la grce de paratre devant lui pour lui
     prsenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses
     vieux parents, l'ambassadeur du puissant roi de France, des
     bienfaits dont l'auteur pauvre, et _alors_ ignor, de l'_Essai
     sur les Rvolutions_, les avait jadis combls: Vous ne pouvez
     avoir oubli, disait-elle, que sachant mes parents dans la
     dtresse, vous avez compati  des maux que vous prouviez
     vous-mme, au point d'abandonner gnreusement  vos humbles
     htes tout le produit de l'ouvrage que vous veniez de mettre au
     jour!

     Quand je rapportai cette lettre  M. de Chateaubriand, et    (p. 471)
     que je lui demandai quel tait le jour que je devais indiquer 
     cette jeune femme pour qu'elle accomplit le devoir dont elle
     avait  s'acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de
     cette confusion enfantine que vous lui connaissez: il tait
     confus que mme l'un de ses plus sincres admirateurs et surpris
     un nouveau trait de son admirable caractre!

     Je n'oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu
     de jours aprs, o la jeune Anglaise, pleine de cette chaste
     assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux
     calmes et confiants sur le timide reprsentant d'un grand empire,
     rougissant de cette sorte de _flagrante delicto_, o il se
     trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, srieux comme son
     saint ministre, appelant gravement la bndiction divine sur le
     bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de
     Chateaubriand, homme alors puissant et entour des pompes
     diplomatiques, troubl, perdu, balbutiant quelques mots
     d'anglais, de cette voix dont je n'ai retrouv l'harmonie que
     dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars;
     pour touffer ce souvenir du bien qu'il avait fait, alors que
     pauvre, obscur, isol, il avait gnreusement secouru une famille
     plus pauvre, plus obscure, plus isole encore que lui!

     Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperu dans un drame
     admirable, par une distraction bien naturelle  M. de
     Chateaubriand, n'aura pas t omis des _Mmoires_, dont il est si
     fort question, en ce moment, dans le monde; mais il m'a sembl
     que c'tait surtout  vous qu'il appartenait de rparer cet
     oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas
     tirer de tout ce que cette anecdote renferme,  mon gr, de
     touchant!

     Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer
     dans le prochain article que nous attendons de vous, j'avais, en
     la tirant de l'oubli, tmoign  l'homme illustre qui en est
     l'objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m'a
     inspire, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son
     infortune, qu'alors qu'il tait assis parmi les puissants de la
     terre!

     Recevez, monsieur, l'assurance de mon dvouement et de mes
     sentiments tout particuliers.

                                                A. BILLING.




XI                                                                (p. 472)

FRANCIS TULLOCH[530]

                   [Note 530: Ci-dessus, p. 334.]


Il y a de tout dans l'_Essai sur les Rvolutions_, cette tour de
Babel, comme l'appelle quelque part Chateaubriand[531]. Les Trente
Tyrans d'Athnes y coudoient les membres du Comit de salut public et
du Comit de sret gnrale. Critias y donne la main  Marat, et
Tallien y donne la rplique  Thramnes. Aux massacres d'Eleusine
rpondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite 
la campagne de l'an III de la soixante-douzime olympiade, et la
campagne de 1794 est comme un dcalque de la campagne de l'an 479
avant notre re. Voici ple-mle la bataille de Marathon et celle de
Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de
Plate et la victoire de Fleurus. Voici, accoupls  tout bout de
champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg,
Darius et l'empereur Lopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et
Robespierre, Lycurque et Saint-Just, le second chant de Tyrte et
l'Hymne des Marseillais, pimnide et M. de Flins! Au milieu de ce
chaos, travers par des clairs de gnie, il y a des pages de
Mmoires; l'une d'elles est relative  ce Francis Tulloch, que
Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amrique.
Cette page, qui confirme d'ailleurs pleinement le rcit des _Mmoires
d'Outre-tombe_, est des plus intressantes, et il me semble bien
qu'elle a ici sa place marque. Racontant, au chapitre LIV de     (p. 473)
sa seconde partie, son voyage aux Aores, Chateaubriand s'exprime en
ces termes:

                   [Note 531: Dans la prface de l'dition de 1823.]

     Manquant d'eau et de provisions fraches, et nous trouvant au
     printemps de 1791 par la hauteur des Aores, il fut rsolu que
     nous y relcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors
     en Amrique, il y avait plusieurs prtres franais qui migraient
      Baltimore, sous la conduite du suprieur de St..., M. N...
     (l'abb Nagot). Parmi ces prtres se trouvaient quelques
     trangers, en particulier M. T... (Francis Tulloch), jeune
     Anglais d'une excellente famille, qui s'tait nouvellement
     converti  la religion romaine.

Et ici, en note, vient l'histoire du jeune Anglais et de ses relations
avec le futur auteur du _Gnie du christianisme_, qui, passionnment
pris,  cette date, des ides philosophiques de Rousseau, cherche 
le mettre en garde contre les prtres et s'efforce de le dtacher de
la religion romaine. L'pisode est curieux. On va le lire:

     L'histoire de ce jeune homme est trop singulire pour n'tre pas
     raconte, surtout crivant en Angleterre, o elle peut intresser
     plusieurs. J'invite le lecteur  la parcourir avant de continuer
     la lecture du chapitre.

     M. T... tait n d'une mre cossaise et d'un pre anglais,
     ministre, je crois, de W. (quoique j'aie fait en vain des
     dmarches pour trouver celui-ci, et que je puis d'ailleurs avoir
     oubli les vrais noms). Il servait dans l'artillerie, o son
     mrite l'et sans doute bientt fait distinguer. Peintre,
     musicien, mathmaticien, parlant plusieurs langues, il runissait
     aux avantages d'une taille leve et d'une figure charmante les
     talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la socit.

     M. N..., suprieur de Saint..., tant venu  Londres, je crois,
     en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T... A
     l'esprit rus d'un vieux prtre, M. N... joignait cette chaleur
     d'me qui fait aisment des proslytes parmi des hommes d'une
     imagination aussi vive que celle de T... Il fut donc rsolu que
     celui-ci passerait  Paris, renverrait de l sa commission au duc
     de Richmond, embrasserait la religion romaine, et, entrant dans
     les ordres, suivrait M. N... en Amrique. La chose fut excute;
     et T..., en dpit des lettres de sa mre, qui lui tiraient des
     larmes, s'embarqua pour le Nouveau-Monde.

     Un de ces hasards qui dcident de notre destine m'amena     (p. 474)
     sur le mme vaisseau o se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas
     longtemps sans dcouvrir cette me, si mal assortie avec celles
     qui l'environnaient; et j'avoue que je ne pouvais cesser de
     m'tonner de la chance singulire qui jetait un Anglais, riche et
     bien n, parmi une troupe de prtres catholiques. T..., de son
     ct, s'aperut que je l'entendais; il me recherchait, mais il
     craignait M. N..., qui marquait de moi une juste dfiance, et
     redoutait une trop grande intimit entre moi et son disciple.

     Cependant notre voyage se prolongeait, et nous n'avions pu encore
     nous ouvrir l'un  l'autre. Une nuit, enfin, nous restmes seuls
     sur le gaillard, et T... me conta son histoire. Je lui
     reprsentai que, s'il croyait la religion romaine meilleure que
     la protestante, je n'avais rien  dire  cet gard; mais que
     d'abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir
      l'autre bout du monde avec un sminaire de prtres, me
     paraissait une insigne folie dont il se repentirait amrement. Je
     l'engageai  rompre avec M. N...: comme il lui avait confi son
     argent, et qu'il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis
     que nous partagerions ma bourse; que mon dessein tait de voyager
     chez les sauvages aussitt que j'aurais remis mes lettres de
     recommandation au gnral Washington; que, s'il voulait
     m'accompagner dans cette intressante caravane, nous reviendrons
     ensemble en Europe; que je passerais par amiti pour lui en
     Angleterre, et que j'aurais le plaisir de le ramener moi-mme au
     sein de sa famille. Je me chargeai en mme temps d'crire  sa
     mre, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T..... me
     promit tout, et nous nous limes d'une tendre amiti.

     T... tait comme moi, pris de la nature. Nous passions les nuits
     entires  causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le
     vaisseau, qu'il ne restait plus que quelques matelots de quart;
     que, toutes les voiles tant plies, nous roulions au gr d'une
     lame sourde et lente, tandis qu'une mer immense s'tendait autour
     de nous dans les ombres, et rptait l'illumination magnifique
     d'un ciel charg d'toiles. Nos conversations alors n'taient
     peut-tre pas tout  fait indignes du grand spectacle que nous
     avions sous les yeux; et il nous chappait de ces penses qu'on
     aurait honte d'noncer dans la socit, mais qu'on serait trop
     heureux de pouvoir saisir et crire. Ce fut dans une de ces
     belles nuits, qu'tant  environ cinquante lieues des ctes de la
     Virginie, et cinglant sous une lgre brise de l'ouest, qui nous
     apportait l'odeur aromatique de la terre, il composa, pour une
     romance franaise, un air qui exhalait le sentiment entier   (p. 475)
     de la scne qui l'inspira. J'ai conserv ce morceau prcieux, et
     lorsqu'il m'arrive de le rpter dans les circonstances prsentes,
     il fait natre en moi des motions que peu de gens pourraient
     comprendre.

     Avant cette poque, le vent nous ayant forcs de nous lever
     considrablement dans le Nord, nous nous tions trouvs dans la
     ncessit de faire une seconde relche  l'le de
     Saint-Pierre[532]. Durant les quinze jours que nous passmes 
     terre, T... et moi nous allions courir dans les montagnes de
     cette le affreuse; nous nous perdions au milieu des brouillards
     dont elle est sans cesse couverte. L'imagination sensible de mon
     ami se plaisait  ces scnes sombres et romantiques: quelquefois,
     errant au milieu des nuages et des bouffes de vent, en entendant
     les mugissements d'une mer que nous ne pouvions dcouvrir, gars
     sur une bruyre laineuse et morte, au bord d'un torrent rouge qui
     roulait entre des rochers, T... s'imaginait tre le barde de
     Cona; et, en sa qualit de demi-cossais, il se mettait 
     dclamer des passages d'_Ossian_ pour lesquels il improvisait des
     airs sauvages, qui m'ont plus d'une fois rappel le _'t was like
     the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the
     soul_. Je suis bien fch de n'avoir pas not quelques-uns de
     ces chants extraordinaires, qui auraient tonn les amateurs et
     les artistes. Je me souviens que nous passmes toute une
     aprs-midi  lever quatre grosses pierres en mmoire d'un
     malheureux clbr dans un petit pisode  la manire
     d'Ossian[533]. Nous nous rappelions alors Rousseau s'amusant 
     lever des rochers dans son le, pour regarder ce qui tait
     dessous: si nous n'avions pas le gnie de l'auteur de l'_mile_,
     nous avions du moins sa simplicit. D'autres fois nous
     herborisions.

                   [Note 532: Sur la cte de _Terre-Neuve_. Ch.]

                   [Note 533: Il tait tir de mes _Tableaux de la
                   Nature_, que quelques gens de lettres connus et qui
                   ont pri comme je le rapporte ci-aprs. Ch.]

     Mais je prvis ds lors que T... m'chapperait. Nos prtres se
     mirent alors  faire des processions et voil mon ami qui se
     monte la tte, court se placer dans les rangs, et se met 
     chanter avec les autres. J'crivis aussi de Saint-Pierre  la
     mre de T... Je ne sais si ma lettre lui aura t remise, comme
     le gouverneur me l'avait promis; je dsire qu'elle ait t
     perdue, puisque j'y donnais des esprances qui n'ont pas t
     ralises.

     Arriv  Baltimore, sans me dire adieu, sans paratre sensible 
     notre ancienne liaison,  ce que j'avais fait pour lui (m'tant
     attir la haine des prtres), T... me quitta un matin et je  (p. 476)
     ne l'ai jamais revu depuis. J'essayai, mais en vain, de lui
     parler; le malheureux tait circonvenu, et il se laissa aller.
     J'ai t moins touch de l'ingratitude de ce jeune homme que de
     son sort: depuis ma retraite en Angleterre, j'ai fait de vaines
     recherches pour dcouvrir sa famille. Je n'avais d'autre envie
     que d'apprendre qu'il tait heureux, et de me retirer; car, quand
     je le connus, je n'tais pas alors ce que je suis: je rendais
     alors des services, et ce n'est pas ma manire de rappeler des
     liaisons passs avec des riches, lorsque je suis tomb dans
     l'infortune. Je me suis prsent chez l'vque de Londres et, sur
     les registres qu'on m'a permis de feuilleter, je n'ai pu trouver
     le nom du ministre T... Il faut que je l'orthographie mal. Tout
     ce que je sais, c'est que T... avait un frre et que deux de ses
     soeurs taient places  la cour. J'ai peu trouv d'hommes dont
     le coeur ft mieux en harmonie avec le mien que celui de T...;
     cependant mon ami avait dans les yeux une arrire pense que je
     ne lui aurais pas voulu.

Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle dition de
l'Essai, il fit suivre la note qu'on vient de lire des lignes
suivantes:

     Il n'y a de passable dans cette note que mes descriptions comme
     voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j'tais philosophe,
     que j'eusse tous les caractres de ma secte: la fureur du
     propagandisme et le penchant  calomnier les prtres. J'ai t
     plus heureux comme ambassadeur que je ne l'avais t comme
     migr. J'ai retrouv  Londres, en 1822, M. T..., il ne s'est
     point fait prtre: il est rest dans le monde; il s'est mari; il
     est devenu vieux comme moi; il n'a plus _d'arrire-pense_ dans
     les yeux: son roman, ainsi que le mien, est fini.




XII

JOURNAL DE VOYAGE[534]

                   [Note 534: Ci-dessus, p. 402.]


Dans son _Voyage en Amrique_ (_OEuvres compltes_, tome VI),
Chateaubriand a donn quelques fragments de son _Journal de       (p. 477)
route_. Ce sont de simples notes, mais o se rvle dj le grand
peintre qu'il sera plus tard. Rien, dit Sainte-Beuve _(Chateaubriand
et son groupe littraire sous l'Empire_, t. I, p. 126), rien ne rend
mieux l'impression vraie, toute pure,  sa source; ce sont les cartons
du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet.

Voici quelques-unes de ces notes.

     Le ciel est pur sur ma tte, l'onde limpide sous mon canot qui
     fuit devant une lgre brise. A ma gauche sont des collines
     tailles  pic et flanques de rochers d'o pendent des
     convolvulus  fleurs blanches et bleues, des festons de
     bignonias, de longs gramines, des plantes saxatiles de toutes
     les couleurs;  ma droite rgnent de vastes prairies. A mesure
     que le canot avance, s'ouvrent de nouvelles scnes et de nouveaux
     points de vue; tantt ce sont des valles solitaires et riantes,
     tantt des collines nues; ici c'est une fort de cyprs dont on
     aperoit les portiques sombres; l c'est un bois lger d'rables,
     o le soleil se joue comme  travers une dentelle.

     Libert primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
     oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est
     embarrass que du choix des ombrages. Me voil tel que le
     Tout-Puissant m'a cr, souverain de la nature, port triomphant
     sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent
     ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que
     les btes de la terre me saluent, que les forts courbent leur
     cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la
     socit, ou sur le mien, qu'est grav le sceau immortel de notre
     origine? Courez vous enfermer dans vos cits, allez vous
     soumettre  vos petites lois; gagnez votre pain  la sueur de
     votre front, ou dvorez le pain du pauvre; gorgez-vous pour un
     mot, pour un matre; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le
     sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes
     solitudes; pas un seul battement de mon coeur ne sera comprim,
     pas une seule de mes penses ne sera enchane; je serai libre
     comme la nature; je ne reconnatrai de souverain que celui qui
     alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main
     fit rouler tous les mondes.

     _Sept heures du soir._

     Nous nous sommes levs de grand matin pour partir  la fracheur;
     les bagages ont t rembarques; nous avons droul notre     (p. 478)
     voile. Des deux cts nous avions de hautes terres charges de
     forts; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables:
     l'carlate fuyant sur le rouge, le jaune fonc sur l'or brillant,
     le brun ardent sur le brun lger; le vert, le blanc, l'azur,
     lavs en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins
     clatantes. Prs de nous c'tait toute la varit du prisme; loin
     de nous, dans les dtours de la valle, les couleurs se mlaient
     et se perdaient dans des fonds velouts. Les arbres harmonisaient
     ensemble leurs formes; les uns se dployaient en ventail,
     d'autres s'levaient en cnes, d'autres s'arrondissaient en
     boule, d'autres taient taills en pyramide: mais il faut se
     contenter de jouir de ce spectacle sans chercher  le dcrire.

     _Midi._

     Il est impossible de remonter plus haut en canot: il faut
     maintenant changer notre manire de voyager; nous allons tirer
     notre canot  terre, prendre nos provisions, nos armes, nos
     fourrures pour la nuit, et pntrer dans les bois.

     _Trois heures._

     Qui dira le sentiment qu'on prouve en entrant dans ces forts
     aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une ide de la
     cration telle qu'elle sortit des mains de Dieu? Le jour, tombant
     d'en haut  travers un voile de feuillage, rpand dans la
     profondeur du bois une demi-lumire changeante et mobile qui
     donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut
     franchir des arbres abattus, sur lesquels s'lvent d'autres
     gnrations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces
     solitudes; tromp par un jour plus vif, j'avance  travers les
     herbes, les mousses, les lianes, et l'pais humus compos des
     dbris des vgtaux; mais je n'arrive qu' une clairire forme
     par quelques pins tombs. Bientt la fort redevient plus sombre;
     l'oeil n'aperoit que des troncs de chnes et de noyers qui se
     succdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en
     s'loignant: l'ide de l'infini se prsente  moi.

     _Six heures._

     J'avais entrevu de nouveau une clart et j'avais march vers
     elle. Me voil au point de lumire: triste champ plus
     mlancolique que les forts qui l'environnent! Ce champ est un
     ancien cimetire indien. Que je me repose un instant dans cette
     double solitude de la mort et de la nature: est-il un asile o
     j'aimasse mieux dormir pour toujours.

     _Sept heures._                                               (p. 479)

     Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons camp. La
     rverbration de notre bcher s'tend au loin; clair en dessous
     par la lueur scarlatine, le feuillage parait ensanglant, les
     troncs des arbres les plus proches s'lvent comme des colonnes
     de granit rouge, mais les plus distants, atteints  peine de la
     lumire, ressemblent, dans l'enfoncement du bois,  de ples
     fantmes rangs en cercle au bord d'une nuit profonde.

     _Minuit._

     Le feu commence  s'teindre, le cercle de sa lumire se
     rtrcit. J'coute; un calme formidable pse sur ces forts; on
     dirait que des silences succdent  des silences. Je cherche
     vainement  entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui
     dcle la vie. D'o vient ce soupir? d'un de mes compagnons: il
     se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres: voil
     l'homme.

     _Minuit et demie._

     Le repos continue: mais l'arbre dcrpit se rompt: il tombe. Les
     forts mugissent; mille voix s'lvent. Bientt les bruits
     s'affaiblissent; ils meurent dans des lointains presque
     imaginaires; le silence envahit de nouveau le dsert.

     _Une heure du matin._

     Voici le vent: il court sur la cime des arbres; il les secoue en
     passant sur ma tte. Maintenant c'est comme le flot de la mer qui
     se brise tristement sur le rivage.

     Les bruits ont rveill les bruits. La fort est toute harmonie,
     Est-ce les sons graves de l'orgue que j'entends, tandis que des
     sons plus lgers errent dans les votes de verdure? Un court
     silence succde: la musique arienne recommence; partout de
     douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mmes d'autres
     murmures; chaque feuille parle un langage diffrent, chaque brin
     d'herbe rend une note particulire.

     Une voix extraordinaire retentit: c'est celle de cette grenouille
     qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de
     la fort les chauves-souris accroches aux feuilles lvent leurs
     chants monotones: on croit our des glas continus, ou le
     tintement funbre d'une cloche. Tout nous ramne  quelque ide
     de la mort, parce que cette ide est au fond de la vie.




TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION. ......................................................... V

PRFACE TESTAMENTAIRE.............................................. XLIII

AVANT-PROPOS.......................................................... LI


PREMIRE PARTIE


LIVRE PREMIER


Naissance de mes frres et soeurs.--Je viens au monde.--Plancot.--Voeu.
--Combourg.--Plan de mon pre pour mon ducation.--La Villeneuve.
--Lucile.--Mesdemoiselles Couppart.--Mauvais colier que je suis.--Vie
de ma grand'mre maternelle et de sa soeur,  Plancot.--Mon oncle,
le comte de Bede,  Monchoix.--Relvement du voeu de ma nourrice.
--Gesril.--Hervine Magnon.--Combat contre les deux mousses............. 1


LIVRE II


Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon ducation.--Printemps
en Bretagne.--Fort historique.--Campagnes Plagiennes.--Coucher de la
lune sur la mer.--Dpart pour Combourg.--Description du chteau.
--Collge de Dol.--Mathmatiques et langues.--Trait de mmoire.
--Vacances  Combourg.--Vie de chteau en province.--Moeurs fodales.
--Habitants de Combourg.--Secondes vacances  Combourg.--Rgiment de
Conti.--Camp  Saint-Malo.--Une abbaye.--Thtre.--Mariage de mes deux
soeurs anes.--Retour au collge.--Rvolution commence dans mes ides.
--Aventures de la pie.--Troisimes vacances  Combourg.--Le charlatan.
--Rentre au collge.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abb de
Chateaubriand.--Premire communion.--Je quitte le collge de Dol.
--Mission  Combourg.--Collge de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.
--Limolan.--Mariage de ma troisime soeur.--Je suis envoy  Brest
pour subir l'examen de garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve
encore Gesril.--Lapeyrouse.--Je reviens  Combourg.................... 63


LIVRE III


Promenade.--Apparition de Combourg.--Collge de Dinan.--Broussais.--Je
reviens chez mes parents.--Vie  Combourg.--Journes et soires.--Mon
donjon.--Passage de l'enfant  l'homme.--Lucile.--Dernires lignes
crites  La Valle-aux-Loups.--Rvlations sur le mystre de ma vie.
--Fantme d'amour.--Deux annes de dlire.--Occupations et chimres.
--Mes joies de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je
crains et refuse de m'engager dans l'tat ecclsiastique.--Un moment
dans ma ville natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations
de mon enfance.--Je suis rappel  Combourg.--Dernire entrevue avec
mon pre.--J'entre au service.--Adieux  Combourg.................... 123


LIVRE IV


Berlin.--Potsdam.--Frdric.--Mon frre.--Mon cousin Moreau.--Ma
soeur, la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dner.--Pommereul.--Mme
de Chastenay.--Cambrai.--Le rgiment de Navarre.--La Martinire.--Mort
de mon pre.--Regrets.--Mon pre m'et-il apprci?--Retour en
Bretagne.--Sjour chez ma soeur ane.--Mon frre m'appelle  Paris.
--Premier souffle de la muse.--Manuscrit de Lucile.--Ma vie solitaire
 Paris.--Prsentation  Versailles.--Chasse avec le roi............. 169


LIVRE V


Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour  Paris avec Lucile
et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille
Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prdilection pour Lucile.--Apparition
et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en
Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution
des tats de Bretagne.--Tenue des tats.--Revenu du roi en
Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste
pour la premire fois  une runion politique.--Scne.--Ma mre
retire  Saint-Malo.--Clricature.--Environs de Saint-Malo.--Le
revenant.--Le malade.--tats de Bretagne en 1789.--Insurrection.
--Saint-Riveul, mon camarade de collge est tu.--Anne 1789.--Voyage
de Bretagne  Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi
de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection
gnrale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur
la cour.--Ttes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Sance
du 4 aot 1789.--Journe du 5 octobre.--Le roi est amen  Paris.
--Assemble constituante.--Mirabeau.--Sances de l'Assemble nationale.
--Robespierre.--Socit.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu
de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrte avec
M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amrique.--Bonaparte et moi
sous-lieutenants ignors.--Le marquis de la Rourie.--Je m'embarque 
Saint-Malo.--Dernires penses en quittant la terre natale........... 213


LIVRE VI


Prologue.--Traverse de l'ocan.--Francis Tulloch.--Christophe
Colomb.--Camons.--Les Aores.--le Graciosa.--Jeux marins.--le
Saint-Pierre.--Ctes de la Virginie.--Soleil couchant.--Pril.--J'aborde
en Amrique.--Baltimore.--Sparation des passagers.--Tulloch.
--Philadelphie.--Le gnral Washington.--Parallle de Washington et de
Bonaparte.--Voyage de Philadelphie  New-York et  Boston.--Mackensie.
--Rivire du nord.--Chant de la passagre.--M. Swift.--Dpart pour la
cataracte de Niagara avec un guide hollandais.--M. Violet.--Mon
accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate
musque.--Chiens pcheurs.--Insectes.--Montcalm et Wolfe.--Campement
au bord du lac des Onondagas.--Arabes.--Course botanique.--L'Indienne
et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les
Franks.--Crmonie de l'hospitalit.--Anciens grecs.--Voyage du lac
des Onondagas  la rivire Genesee.--Abeilles, dfrichements.
--Hospitalit.--Lit.--Serpent  sonnettes enchant.--Cataracte de
Niagara.--Serpent  sonnettes.--Je tombe au bord de l'abme.--Douze
jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance
et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite
Indienne, original de _Mila_.--Incidences.--Ancien Canada.--Population
indienne.--Dgradation des moeurs.--Vraie civilisation rpandue par la
religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs
de bois.--Factoreries.--Chasses.--Mtis ou Bois-brls.--Guerres des
compaynies.--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions
franaises en Amrique.--Regrets.--Manie du pass.--Billet de Francis
Conyngham.--Manuscrit original en Amrique.--Lacs du Canada.--Flotte
de canots indiens.--Ruines de la nature.--Valle du tombeau.--Destine
des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et Siminoles.--Notre
camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles taient les
demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi  Varennes.--J'interromps
mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les tats-Unis.
--Retour en Europe.--Naufrage........................................ 315



APPENDICE


    I. La tombe du Grand-B.......................................... 441

   II. Le manuscrit de 1826.......................................... 448

  III. Le comte Louis de Chateaubriand et son frre Christian........ 451

  IV. Le comte Ren de Chateaubriand, armateur....................... 454

   V. Chateaubriand et le collge de Dinan........................... 456

  VI. Rcits de la Veille........................................... 457

 VII. Le cousin Moreau et sa mre.................................... 460

VIII. M. de Malesherbes.............................................. 465

  IX. La clricature de Chateaubriand................................ 468

   X. Le baron Billing et l'ambassade de Londres..................... 469

  XI. Francis Tulloch................................................ 472

 XII. Journal de voyage.............................................. 476

      Table.......................................................... 481


Paris.--E. Kapp, imprimeur, 83, rue du Bac.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires d'Outre-Tombe, Tome I, by 
Franois-Ren de Chateaubriand

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