The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome V

Author: Alexandre Dumas

Release Date: July 6, 2006 [EBook #18773]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME V ***




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                            ALEXANDRE DUMAS

                                  LA
                              SAN-FELICE

                                TOME V

                           DEUXIME DITION


                                PARIS
               MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
          RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                       A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                LXXVI

          O MICHELE SE FACHE SRIEUSEMENT AVEC LE BECCAO.


Les illustres fugitifs n'taient pas les seuls qui, dans cette nuit
terrible, eussent eu  lutter contre le vent et la mer.

A deux heures et demie, selon sa coutume, le chevalier San-Felice tait
rentr chez lui, et, avec une agitation en dehors de toutes ses
habitudes, avait deux fois appel:

--Luisa! Luisa!

Luisa s'tait lance dans le corridor; car, au son de la voix de son
mari, elle avait compris qu'il se passait quelque chose
d'extraordinaire: elle en fut convaincue en le voyant.

En effet, le chevalier tait fort ple.

Des fentres de la bibliothque, il avait vu ce qui s'tait pass dans
la rue San-Carlo, c'est--dire la mutilation du malheureux Ferrari.
Comme le chevalier tait, sous sa douce apparence, extrmement brave et
surtout de cette bravoure que donne aux grands coeurs un profond
sentiment d'humanit, son premier mouvement avait t de descendre et de
courir au secours du courrier, qu'il avait parfaitement reconnu pour
celui du roi; mais,  la porte de la bibliothque, il avait t arrt
par le prince royal, qui, de sa voix cline et froide, lui avait
demand:

--O allez-vous, San-Felice?

--O je vais? o je vais? avait rpondu San-Felice. Votre Altesse ne
sait donc pas ce qui se passe?

--Si fait, on gorge un homme. Mais est-ce chose si rare qu'un homme
gorg dans les rues de Naples, pour que vous vous en proccupiez  ce
point?

--Mais celui qu'on gorge est un serviteur du roi.

--Je le sais.

--C'est le courrier Ferrari.

--Je l'ai reconnu.

--Mais comment, pourquoi gorge-t-on un malheureux aux cris de Mort aux
jacobins! quand, au contraire, ce malheureux est un des plus fidles
serviteurs du roi?

--Comment? pourquoi? Avez-vous lu la correspondance de Machiavel,
reprsentant de la magnifique rpublique florentine  Bologne?

--Certainement que je l'ai lue, monseigneur.

--Eh bien, alors, vous connaissez la rponse qu'il fit aux magistrats
florentins  propos du meurtre de Ramiro d'Orco, dont on avait trouv
les quatre quartiers empals sur quatre pieux, aux quatre coins de la
place d'Imola?

--Ramiro d'Orco tait Florentin?

--Oui, et, en cette qualit, le snat de Florence croyait avoir droit de
demander  son ambassadeur des dtails sur cette mort trange.

San-Felice interrogea sa mmoire.

--Machiavel rpondit: Magnifiques seigneurs, je n'ai rien  vous dire
sur la mort de Ramiro d'Orco, sinon que Csar Borgia est le prince qui
sait le mieux faire et dfaire les hommes, selon leurs mrites.

--Eh bien, rpliqua le duc de Calabre avec un ple sourire, remontez sur
votre chelle, mon cher chevalier, et pesez-y la rponse de Machiavel.

Le chevalier remonta sur son chelle, et il n'en avait pas gravi les
trois premiers chelons, qu'il avait compris qu'une main qui avait
intrt  la mort de Ferrari, avait dirig les coups qui venaient de le
frapper.

Un quart d'heure aprs, on appelait le prince de la part de son pre.

--Ne quittez pas le palais sans m'avoir revu, dit le duc de Calabre au
chevalier; car j'aurai, selon toute probabilit, quelque chose de
nouveau  vous annoncer.

En effet, moins d'une heure aprs, le prince rentra.

--San-Felice, lui dit-il, vous vous rappelez la promesse que vous m'avez
faite de m'accompagner en Sicile?

--Oui, monseigneur.

--tes-vous toujours prt  la remplir?

--Sans doute. Seulement, monseigneur...

--Quoi?

--Quand j'ai dit  madame de San-Felice l'honneur que me faisait Votre
Altesse...

--Eh bien?

--Eh bien, elle a demand  m'accompagner.

Le prince poussa une exclamation joyeuse.

--Merci de la bonne nouvelle, chevalier! s'cria-t-il. Ah! la princesse
va donc avoir une compagne digne d'elle! Cette femme, San-Felice, est le
modle des femmes, je le sais, et vous vous rappellerez que je vous l'ai
demande pour dame d'honneur de la princesse; car, alors, elle et t,
de nom et de fait, une vraie dame d'honneur; c'est vous qui me l'avez
refuse. Aujourd'hui, c'est elle qui vient  nous. Dites-lui, mon cher
chevalier, qu'elle sera la bienvenue.

--Je vais le lui dire, en effet, monseigneur.

--Attendez donc, je ne vous ai pas tout dit.

--C'est vrai.

--Nous partons tous cette nuit.

Le chevalier ouvrit de grands yeux.

--Je croyais, dit-il, que le roi avait dcid de ne partir qu' la
dernire extrmit?

--Oui; mais tout a t boulevers par le meurtre de Ferrari. A dix
heures et demie, Sa Majest quitte le chteau et s'embarque avec la
reine, les princesses, mes deux frres, les ambassadeurs et les
ministres,  bord du vaisseau de lord Nelson.

--Et pourquoi pas  bord d'un vaisseau napolitain? Il me semble que
c'est faire injure  toute la marine napolitaine que de donner cette
prfrence  un btiment anglais.

--La reine l'a voulu ainsi, et, sans doute par compensation, c'est moi
qui m'embarque sur le btiment de l'amiral Caracciolo, et, par
consquent, vous vous y embarquez avec moi.

--A quelle heure?

--Je ne sais encore rien de tout cela: je vous le ferai dire. Tenez-vous
prt en tout cas; ce sera probablement de dix heures  minuit.

--C'est bien, monseigneur.

Le prince lui prit la main, et, le regardant:

--Vous savez, lui dit-il, que je compte sur vous.

--Votre Altesse a ma parole, rpondit San-Felice en s'inclinant, et
c'est un trop grand honneur pour moi de l'accompagner pour que j'hsite
un moment  le recevoir.

Puis, prenant son chapeau et son parapluie, il sortit.

La foule, toute grondante encore, encombrait les rues; deux ou trois
feux taient allums sur la place mme du palais, et l'on y faisait
rtir sur les braises des morceaux du cheval de Ferrari.

Quant au malheureux courrier, il avait t mis en morceaux. L'un avait
pris les jambes, l'autre les bras; on avait tout mis au bout de btons
pointus,--les lazzaroni n'avaient encore ni piques ni baonnettes,--et
l'on portait dans les rues ces hideux trophes en criant: Vive le roi!
Mort aux jacobins!

A la descente du Gant, le chevalier avait rencontr le beccao, qui
s'tait empar de la tte de Ferrari, lui avait mis une orange dans la
bouche, et portait cette tte au bout d'un bton.

En voyant un homme bien mis,--ce qui tait  Naples le signe du
libralisme,--le beccao avait eu l'ide de faire baiser au chevalier la
tte de Ferrari. Mais, nous l'avons dit, le chevalier n'tait pas homme
 cder  la crainte. Il avait refus de donner la sanglante accolade et
avait rudement repouss l'ignoble assassin.

--Ah! misrable jacobin! s'cria le beccao, j'ai dcid que vous vous
embrasseriez, cette tte et toi, et, _mannaggia la Madonna!_ vous vous
embrasserez.

Et il revint  la charge.

Le chevalier, qui n'avait pour toute arme que son parapluie, se mit en
dfense avec son parapluie.

Mais, au cri Le jacobin! le jacobin! pouss par le beccao, tous les
misrables qui venaient d'habitude  ce cri taient accourus, et dj un
cercle menaant se formait autour du chevalier,--quand un homme fendit
ce cercle, envoya, d'un coup de pied dans la poitrine, le beccao rouler
 dix pas, tira son sabre, et, se plaant devant le chevalier:

--En voil un drle de jacobin! dit-il; le chevalier San-Felice,
bibliothcaire de Son Altesse royale le prince de Calabre, rien que
cela! Eh bien, continua-t-il en faisant le moulinet avec son sabre, que
lui voulez-vous, au chevalier San-Felice?

--Le capitaine Michele! crirent les lazzaroni. Vive le capitaine
Michele! il est des ntres!

--Ce n'est point Vive le capitaine Michele! qu'il faut crier; c'est
Vive le chevalier San-Felice! et cela tout de suite.

La foule,  laquelle il est gal de crier: _Vive un tel!_ ou _Mort  un
tel!_ pourvu qu'elle crie, hurla d'une seule voix:

--Vive le chevalier San-Felice!

Seul, le beccao s'tait tu.

--Allons, allons, lui dit Michele, ce n'est point une raison parce que
c'est devant la porte de son jardin que tu as reu ta pile, pour que tu
ne cries pas: Vive le chevalier!

--Et s'il ne me plat pas de le crier,  moi! dit le beccao.

--Ce sera absolument comme si tu chantais, attendu qu'il me plat, 
moi, que tu le cries! Ainsi donc, continua Michele, vive le chevalier
San-Felice, et tout de suite, ou je t'appareille l'autre oeil!

Et il fit tourner son sabre autour de la tte du beccao, qui devint
trs-ple, encore plus de terreur que de colre.

--Mon ami, mon bon Michele, dit le chevalier, laisse cet homme
tranquille. Tu vois bien qu'il ne me connat pas.

--Et quand il ne vous connatrait pas, serait-ce une raison pour vouloir
vous forcer de baiser la tte de ce malheureux qu'il a tu? Il est vrai
qu'il vaudrait mieux encore baiser cette tte, qui est celle d'un
honnte homme, que la sienne, qui est celle d'un coquin.

--Vous l'entendez! hurla le beccao, il appelle des jacobins des
honntes gens!

--Tais-toi, misrable! Cet homme n'tait pas un jacobin, tu le sais
bien: c'tait Antonio Ferrari, le courrier du roi et l'un des plus
rsolus serviteurs de Sa Majest. Et, si vous ne me croyez pas, demandez
au chevalier. Chevalier, dites  ces hommes qui ne sont point mchants,
mais qui ont le malheur de suivre un mchant, dites-leur ce qu'tait le
pauvre Antonio.

--Mes amis, dit le chevalier, Antonio Ferrari, qui vient d'tre tu, a,
en effet, t victime de quelque erreur fatale; car c'tait un des
serviteurs dvous de votre bon roi, qui pleure en ce moment sa mort.

La foule coutait avec stupfaction.

--Ose dire maintenant que cette tte n'est pas celle de Ferrari et que
Ferrari n'tait pas un honnte homme! Dis-le! mais dis-le donc, que
j'aie l'occasion de te couper l'autre moiti du visage!

Et Michele leva son sabre sur le beccao.

--Grce! dit celui-ci en tombant  genoux: je dirai tout ce que tu
voudras.

--Et moi, je ne dirai qu'une chose, c'est que tu es un lche! Va-t'en,
et, quand tu te trouveras sur mon chemin, vingt pas  l'avance,  droite
ou  gauche, aie soin de te dranger.

Le beccao se retira au milieu des hues de cette foule qui, un instant
auparavant, l'applaudissait, et gui se divisa en deux bandes: l'une
suivit le beccao en l'injuriant; l'autre suivit Michele et le chevalier
en criant:

--Vive Michele! Vive le chevalier San-Felice! Michele resta  la porte
du jardin pour congdier son escorte; le chevalier rentra chez lui, et,
comme nous l'avons dit, appela Luisa.

Nous venons de raconter ce qu'il avait vu des fentres de la
bibliothque et ce qui lui tait arriv  la descente du Gant: deux
choses suffisantes,  notre avis, pour motiver sa pleur.

A peine eut-il dit  Luisa le motif qui le ramenait, qu'elle devint 
son tour plus ple que lui; mais elle ne rpliqua point une parole, ne
fit point une observation; seulement:

--A quelle heure le dpart? demanda-t-elle.

--Entre dix heures et minuit, rpondit le chevalier.

--Je serai prte, dit-elle; ne vous inquitez pas de moi, mon ami.

Et elle se retira dans sa chambre, sous prtexte de faire ses
prparatifs de dpart, en donnant l'ordre que le dner ft, comme
d'habitude, servi  trois heures.




                                 LXXVII

                                FATALIT.


Ce n'tait point dans sa chambre que s'tait retire Luisa; c'tait dans
celle de Salvato.

Dans la lutte entre le devoir et l'amour, le premier avait vaincu; mais,
ayant sacrifi son amour au devoir, elle se croyait par cela mme le
droit de donner des larmes  son amour.

Aussi, depuis le jour o Luisa avait dit  son mari: Je partirai avec
vous, elle avait beaucoup pleur.

Ne sachant comment faire tenir ses lettres  Salvato, elle ne lui avait
point crit; mais elle avait reu deux nouvelles lettres de lui.

Cet amour si ardent, cette joie si profonde qu'elle trouvait  chaque
ligne dans les lettres du jeune homme lui brisait le coeur, lorsqu'elle
songeait surtout  quel amer dsappointement Salvato serait en proie
quand, plein d'esprance et de scurit, croyant trouver la fentre
ouverte et Luisa dans la chambre o elle pleurait si douloureusement 
cette heure, il trouverait Luisa absente et la fentre ferme.

Et pourtant, elle ne se repentait point de ce qu'elle avait promis ou
plutt offert: elle et eu le choix, maintenant que l'heure du dpart
tait arrive, qu'elle et agi comme elle avait fait.

Elle appela Giovannina.

Celle-ci accourut. Elle avait vu Michele  la cuisine et se doutait
qu'il arrivait quelque chose d'extraordinaire.

--Nina, lui dit sa matresse, nous quittons Naples cette nuit. C'est
vous que je charge du soin de runir et de mettre dans des caisses les
objets de mon usage habituel. Vous les connaissez aussi bien que moi,
n'est-ce pas?

--Sans doute, je les connais, rpondit la femme de chambre, et je ferai
ce que madame m'ordonne; mais j'ai besoin que madame ait la bont de
m'clairer sur un point.

--Lequel? Dites Nina, rpliqua la San-Felice, un peu tonne de la
fermet progressive avec laquelle la femme de chambre avait rpondu 
l'ordre qu'elle lui donnait.

--Mais sur ces paroles: Nous quittons Naples; madame a dit cela, je
crois?

--Sans doute, je l'ai dit.

--Est-ce que madame comptait m'emmener avec elle?

--Si vous eussiez voulu, oui; mais, pour peu que la chose vous
dplaise...

Nina vit qu'elle avait t trop loin.

--Si je ne dpendais que de moi, ce serait avec le plus grand plaisir
que je suivrais madame jusqu'au bout du monde, dit-elle; mais, par
malheur, j'ai une famille.

--Ce n'est jamais un malheur d'avoir une famille mon enfant, dit Luisa
avec une suprme douceur.

--Excusez-moi, madame, si je dis un peu trop franchement...

--Vous n'avez pas besoin d'excuse. Vous avez une famille, disiez-vous,
et cette famille, alliez-vous dire, ne permettra point que vous quittiez
Naples.

--Non, madame, j'en suis sre, rpondit vivement Giovannina.

--Mais cette famille permettrait-elle, continua Luisa, qui venait de
songer qu'il serait moins cruel  Salvato de trouver, elle absente,
quelqu'un  qui parler d'elle, qu'une porte ferme et une maison
muette,--cette famille permettrait-elle que vous restassiez ici comme
une personne de confiance charge de veiller sur la maison?

--Oh! pour cela, oui, s'cria Nina avec une vivacit qui, si elle et eu
le moindre soupon de ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille,
et ouvert les yeux de Luisa.

Puis, se modrant:

--Car ce sera toujours, ajouta-t-elle, un honneur et un plaisir pour moi
d'tre charge des intrts de madame.

--Eh bien, alors, Nina, quoique je sois habitue  votre service, dit la
jeune femme, vous resterez. Peut-tre notre absence ne sera pas longue.
Pendant cette absence,  ceux qui viendront pour me voir--retenez bien
mes paroles, Nina,--vous direz que le devoir de mon mari tait de suivre
le prince, et que mon devoir,  moi, tait de suivre mon mari; vous
direz--car vous apprciez mieux que personne, vous qui ne voulez pas
quitter Naples, ce que je souffre, moi, en le quittant--vous direz, que
c'est les yeux baigns de larmes que je fais mes premiers, et qu'
l'heure de mon dpart, je ferai mes derniers adieux  chacune des
chambres de cette maison et  chacun des objets renferms dans ces
chambres. Et, quand vous parlerez de ces larmes, vous saurez que ce ne
sont point de vaines paroles, car vous les aurez vues couler.

Luisa acheva ces paroles en sanglotant.

Nina la regardait avec une certaine joie, profitant de ce qu'ayant son
mouchoir sur les yeux, sa matresse ne pouvait lire l'expression
fugitive qui clairait son visage.

--Et...--elle hsita un instant,--et si M. Salvato vient, que lui
dirai-je,  lui?

Luisa dcouvrit son visage et, avec une suprme srnit:

--Que je l'aime toujours, rpondit-elle, et que cet amour durera autant
que ma vie. Allez dire  Michele qu'il ne s'loigne pas: j'ai  lui
parler avant mon dpart et je compte sur lui pour me conduire jusqu'au
bateau.

Nina sortit.

Reste seule, Luisa imprima son visage dans l'oreiller rest sur le lit,
laissa un baiser dans l'empreinte qu'elle avait faite et sortit  son
tour.

Trois heures venaient de sonner, et, avec sa ponctualit ordinaire que
rien ne pouvait troubler, le chevalier entrait dans la salle  manger
par la porte de son cabinet de travail, tandis que Luisa y entrait par
celle de sa chambre  coucher.

Michele se tenait debout sur le perron en dehors de la porte.

Le chevalier le chercha des yeux.

--O est donc Michele? demanda-t-il. J'espre bien qu'il n'est point
parti?

--Non, dit Luisa, le voici. Viens donc, Michele! le chevalier t'appelle,
et, moi, j'ai besoin de te parler.

Michele entra.

--Tu sais ce qu'a fait ce garon-l! dit le chevalier  Luisa en lui
posant la main sur l'paule.

--Non, fit la jeune femme; quelque chose de bien, j'en suis sr.

Puis, mlancoliquement:

--On l'appelle Michele le Fou  la Marinella; mais l'amiti qu'il a pour
nous,  mes yeux, du moins, ajouta-t-elle, lui tient lieu de raison.

--Ah! pardieu! dit Michele, voil une belle affaire!

--Il est vrai que cela ne vaut pas la peine d'en parler, continua
San-Felice avec son bon sourire; je suis si distrait, qu'en rentrant, je
ne t'en ai rien dit;--il m'a trs-probablement sauv la vie.

--Allons donc! fit Michele.

--Sauv la vie! Et comment cela? demanda Luisa avec une vive altration
dans la voix.

--Imagine-toi qu'il y avait un drle qui voulait me faire baiser la tte
de ce malheureux Ferrari, et qui, parce que je ne voulais pas la baiser,
m'appelait jacobin. C'est malsain, d'tre appel jacobin, par le temps
qui court. Le mot commenait  faire son effet. Michele s'est lanc
entre moi et la foule, il a jou du sabre et l'homme s'en est all en me
menaant, je crois. Que pouvait-il donc avoir contre moi?

--Pas contre vous, mais contre la maison probablement. Vous vous
rappelez ce que vous a dit le docteur Cirillo d'un assassinat qui avait
eu lieu sous vos fentres dans la nuit du 22 au 23 septembre; eh bien,
c'est un des cinq ou six coquins qui ont t si bien trills par
celui-l mme qu'ils voulaient assassiner.

--Ah! ah! et c'est sous mes fentres qu'il a reu la balafre qu'il a
sous l'oeil.

--Justement.

--Je comprends que l'endroit lui paraisse nfaste; mais qu'ai-je  voir
l dedans?

--Rien, bien entendu; mais, si jamais vous aviez affaire dans le
Vieux-March, je vous dirais: Si cela vous est gal, monsieur le
chevalier, n'y allez pas sans moi.

--Je te le promets. Et maintenant embrasse ta soeur, mon garon, et
mets-toi  table avec nous.

Michele tait habitu  cet honneur que lui faisaient de temps en temps
le chevalier et Luisa. Il ne fit donc aucune difficult d'accepter
l'invitation, maintenant surtout qu'tant nomm capitaine, il avait
mont quelques-uns des degrs de l'chelle sociale qui, autrefois, le
sparaient de ses nobles amis.

Vers quatre heures, une voiture s'arrta  la porte de la rue, Nina
introduisit le secrtaire du duc de Calabre, qui passa avec le chevalier
dans son cabinet, mais en sortit presque aussitt.

Michele avait fait semblant de ne rien voir.

En sortant du cabinet, et aprs avoir reconduit le secrtaire du prince,
le chevalier fit  Luisa un signe pour lui demander s'il pouvait se
confier  Michele.

Luisa qui savait que Michele se ferait tuer pour elle encore bien plus
que pour le chevalier, lui rpondit que oui.

Le chevalier regarda un instant Michele.

--Mon cher Michele, lui dit-il, tu vas nous promettre de ne pas dire 
qui que ce soit au monde un seul mot du secret que nous allons te
confier.

--Ah! ah! tu sais ce que c'est, petite soeur?

--Oui.

--Et il faut se taire?

--Tu entends bien ce que te dit le chevalier? Michele fit une croix sur
sa bouche.

--Parlez: c'est comme si le beccao m'et coup la langue.

--Eh bien, Michele, tout le monde part ce soir.

--Comment, tout le monde? Qui cela?

--Le roi, la reine, la famille royale, nous-mmes.

Les larmes vinrent aux yeux de Luisa. Michele jeta un rapide coup d'oeil
sur elle et vit ces larmes.

--Et pour quel pays part-on? demanda Michele.

--Pour la Sicile.

Le lazzarone secoua la tte.

--Ah! ah! fit le chevalier.

--Je n'ai pas l'honneur d'tre du conseil de Sa Majest, dit Michele;
mais, si j'en tais, je lui dirais: Sire, vous avez tort.

--Oh! pourquoi n'a-t-il pas des conseillers aussi francs que toi,
Michele!

--On le lui a dit, reprit le chevalier; l'amiral Caracciolo, le cardinal
Ruffo le lui ont dit; mais la reine a eu peur, mais M. Acton a eu peur,
et,  la suite du meurtre d'aujourd'hui, le roi s'est dcid  partir.

--Ah! ah! fit Michele, je commence  comprendre pourquoi, au nombre des
assassins, j'ai vu Pasquale de Simone et le beccao. Quant  fra
Pacifico, pauvre homme, il y tait, comme son ne, sans savoir pourquoi.

--Alors, Michele, demanda Luisa, tu crois que c'est la reine...?

--Chut! petit soeur; on ne dit pas de ces choses-l  Naples, on se
contente de les penser. N'importe! le roi a tort. Si le roi tait rest
 Naples, jamais les Franais n'y seraient entrs, non, jamais: nous
nous serions plutt fait tuer tous! Ah! si le peuple savait que le roi
veut partir!

--Oui; mais il ne faut pas qu'il le sache, Michele. Voil pourquoi je
t'ai fait faire serment de ne rien de dire ce que j'allais te rvler.
Enfin, nous partons ce soir, Michele.

--Et petite soeur aussi? demanda Michele avec un accent dont il n'avait
pu chasser toute surprise.

--Oui; elle a voulu venir, elle a voulu me suivre, cette chre enfant
bien-aime, dit le chevalier en tendant sa main au-dessus de la table
pour chercher celle de Luisa.

--Eh bien, dit Michele, vous pouvez vous vanter d'avoir pous une
sainte, vous!

--Michele!... fit Luisa.

--Je sais ce que je dis. Et vous partez, vous partez ce soir! _Madonna_!
moi, je voudrais bien tre quelqu'un: je partirais aussi avec vous.

--Viens, Michele! viens! s'cria Luisa, qui voyait dans Michele un ami
auquel elle pourrait parler de Salvato.

--Par malheur, c'est impossible, petite soeur; chacun a son devoir. Le
tien veut que tu partes, et le mien m'ordonne de rester. Je suis
capitaine et chef du peuple, et ce n'est pas seulement pour faire le
moulinet autour de la tte du beccao que j'ai un sabre au ct: c'est
pour me battre, c'est pour dfendre Naples, c'est pour tuer le plus de
Franais que je pourrai.

Luisa ne put rprimer un mouvement.

--Oh! sois tranquille, petite soeur, reprit Michele en riant, je ne les
tuerai pas tous.

--Eh bien, pour en finir, continua le chevalier, nous nous embarquons ce
soir  la Vittoria, pour rejoindre la frgate de l'amiral Caracciolo,
derrire le chteau de l'Oeuf. Je voulais te prier de ne pas quitter ta
soeur et, au besoin, de faire pour elle, au moment de l'embarquement, ce
que tu as fait, il y a deux heures, pour moi, c'est--dire de la
protger.

--Oh! sous ce rapport-l, vous pouvez tre tranquille, chevalier. Pour
vous, je me ferais tuer; mais, pour elle, je me ferais hacher en
morceaux. Mais, c'est gal, si le peuple savait cela, il y aurait une
fire meute.

--Ainsi, dit le chevalier se levant de table, j'ai ta parole, Michele:
tu ne quittes Luisa que quand elle sera dans la barque.

--Soyez tranquille, je ne la quitte d'ici l pas plus que son ombre un
jour de soleil, attendu qu'aujourd'hui je ne sais pas trop ce que chacun
de nous a fait de la sienne.

Le chevalier, qui avait tous ses papiers  mettre en ordre, tous ses
livres  emballer, tous ses manuscrits commencs  emporter avec lui,
rentra dans son cabinet.

Quant  Michele, qui n'avait rien  faire qu' regarder sa petite soeur,
il fixa son regard bienveillant sur elle, et, voyant deux grosses larmes
qui coulaient silencieusement de ses beaux yeux sur ses joues:

--C'est gal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fire chance, et le
chevalier est de ces hommes-l. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas
Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.

Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrt dans sa chambre, si
rapidement qu'elle en refermt la porte, Michele put entendre le bruit
des sanglots qui, malgr elle, maintenant qu'elle tait seule,
s'chappaient tumultueusement de sa poitrine.

Nous avons dj, dans une autre circonstance, et quand c'tait Salvato
et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et
ingal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en mme temps que
nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuys l'un  l'autre, il leur
paraissait  coup sur moins douloureux qu' ce pauvre coeur isol qui
n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli.

Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait
regagn sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le
corridor, elle avait, avec un certain tonnement, recueilli quelques
notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine.
Aux accents de cette gaiet un peu intempestive, Luisa avait soupir et
s'tait contente de se dire  elle-mme:

--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si
j'tais libre et que je restasse comme elle  Naples, comme elle, moi
aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.

Et elle tait rentre dans sa chambre, le coeur encore plus oppress
qu'auparavant de cette gaiet qui faisait contraste avec sa douleur.

Il est inutile de dire quelles penses occupaient le coeur de Luisa une
fois qu'elle tait rentre dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie
repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses
souvenirs, elle n'avait vcu que pendant les six semaines que Salvato
avait habit cette chambre.

Alors, depuis le moment o le bless avait t apport sur son lit de
douleur jusqu' celui o, appuy  son bras, le convalescent tait sorti
de la maison par cette fentre donnant sur la petite ruelle; o, avant
de quitter cette fentre, il avait, dans un premier et dernier baiser,
appuy ses lvres sur les siennes et vers son me dans sa
poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour
passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou claire.

Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps ferms, mais avec
les yeux de l'me, cette longue et blanche thorie,--lorsqu'elle
entendit gratter doucement  sa porte, et que, de sa voix la plus douce,
Michele lui souffla par le trou de la serrure:

--C'est moi, petite soeur.

--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux
entrer.

Michele entra; il tenait une lettre  la main.

Luisa resta les yeux fixs sur cette lettre, les bras tendus, la
respiration suspendue.

Aurait-elle cette suprme consolation dans un pareil moment de recevoir
une dernire lettre de Salvato?

--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du
facteur, et je te l'apporte.

--Oh! donne, donne! s'cria Luisa, c'est de lui!

Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la
fermer:

--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.

--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour
toi.

Michele resta, mais se tint prs de la porte.

Luisa dcacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement
de la lire. Les larmes et l'motion tendaient devant ses yeux un
brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.

Enfin, elle put lire:

San-Germano, 19 dcembre, au matin.

--Il est  San-Germano, ou plutt il y tait lorsqu'il m'crivait cette
lettre, dit Luisa  Michele.

--Lis, petite soeur, lui rpondit celui-ci: cela te fera du bien.

Elle reprit,--car elle s'tait interrompue pour respirer en renversant
sa tte en arrire et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle
reprit:

    San-Germano, 19 dcembre, au matin.

    Chre Luisa,

Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la
seule personne que j'aime d'un amour gal  celui que je vous ai vou,
quoiqu'il soit bien diffrent: je viens de revoir mon pre!

Ce qu'il est et o il est, c'est un secret que je dois garder, mme
vis--vis de vous, mais que nanmoins je vous dirais bien certainement
si j'tais prs de vous. Un secret pour vous! En vrit, j'en ris
moi-mme. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde me?

Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu' six
heures du matin avec mon pre, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu.
Toute la nuit, il m'a parl de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui
ai parl de mon amour et de vous.

C'est  la fois, chose rare, un esprit lev et un coeur tendre que
mon pre. Il a beaucoup aim, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne
croit pas.

Priez pour le pre, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien
 vous refuser, lui accordera peut-tre la foi.

Une autre femme que vous, Luisa, se serait dj tonne de ne pas avoir
trouv vingt fois dans ces lignes le mot: Je vous aime! Vous l'avez
dj lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon pre, dont je
ne puis parler  personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le
comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et
c'est vous dire  deux genoux: Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!

Me voil donc  vingt lieues de vous, ma belle fe du Palmier, et,
quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproch encore. Les
brigands nous harclent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous
arrtent point. C'est que nous ne sommes point une arme, c'est que nous
ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et
conqurir une capitale: nous sommes une ide faisant le tour du monde.

Bon! voil que je parle politique!

Je parie que je devine o vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans
notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre o nous
nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours
passs loin de vous...

Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui
coupaient la voix.

Michele courut  elle et se mit  ses genoux.

--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu
fais, et le bon Dieu t'en rcompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous tes
jeunes tous deux: peut-tre, un jour, vous reverrez-vous.

Luisa secoua la tte.

--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de
ses yeux ferms; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux
que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis
que j'ai dcid de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime.

--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de
bon  ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour,
une triste prdiction de Nanno.

--Oh! s'cria Luisa, que m'importeraient toutes les prdictions du monde
si je pouvais l'aimer sans crime!

--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.

--Non, dit Luisa mettant la lettre  moiti lue dans sa poitrine, non,
s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-tre ne
partirais-je pas!

En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.

La jeune femme s'lana dans le corridor, dont Michele ferma la porte
derrire elle et derrire lui.

La porte de la salle  manger donnant sur le salon tait ouverte; dans
le salon, tait le docteur Cirillo.

Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui
aussi, tait dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que
c'tait par les mains du comit libral, dont Cirillo faisait partie,
que lui parvenaient les lettres de Salvato.

--Chre amie, dit le chevalier  Luisa, voici notre bon docteur, que
nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles
de ta sant; j'espre qu'il en sera content.

Le docteur salua la jeune femme et s'aperut, au premier coup d'oeil, du
trouble moral qui l'agitait.

--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore gurie, et je suis
enchant d'tre venu aujourd'hui.

Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux.

--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec
elle. En vrit, vous autres mdecins, vous avez des privilges que les
maris eux-mmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose 
faire; sans quoi, bien certainement j'couterais  la porte.

--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons 
nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce
pas, ma chre enfant?

Luisa essaya de sourire; mais ses lvres ne se crisprent que pour
laisser passer un soupir.

--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave
que je ne croyais.

Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrire
lui.

Puis, revenant  Luisa et lui prenant les deux mains.

--A nous deux, ma chre fille, lui dit-il. Vous avez pleur?

--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.

--Depuis que vous avez reu une lettre de lui, ou auparavant?

--Auparavant et depuis.

--Lui est-il arriv quelque accident?

--Aucun, Dieu merci!

--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes
comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples.
Vous avez donc un autre sujet de chagrin?

Luisa ne rpondit point, mais ses yeux se mouillrent.

--Vous n'avez point  vous plaindre de San-Felice, je prsume? demanda
Cirillo.

--Oh! s'cria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle
bont.

--Je comprends, il part et vous restez.

--Il part, et je le suis.

Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil tonn qui, peu  peu, se
mouilla de larmes.

--Et vous, lui dit-il, quel ange tes-vous? Je n'en connais pas au ciel
un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de
porter le vtre.

--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les
anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.

--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de
mrite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous
l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans
vos prires, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vtre qui
ont l'oreille du Seigneur.

Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au
cou.

--Oh! embrassez-moi comme un pre embrasse sa fille, lui dit-elle.

Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect ml
d'admiration:

--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle
tout bas  son oreille.

Cirillo lui serra la main en signe de promesse.

San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.

--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous
donnez des consultations  vos malades, docteur?

--Non; mais c'est en les embrassant que je prends cong de ceux que
j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vnre. Ah! chevalier,
chevalier, vous tes un homme heureux!

--Il est si digne de l'tre, dit Luisa tendant la main  son mari.

--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au
revoir, chevalier, car j'espre que nous nous reverrons. Allez! et
servez votre prince. Moi, je reste et vais tcher de servir mon pays.

Puis, runissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne:

--Je voudrais tre saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un
miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre
poque o les miracles sont rares, mais pour vous bnir comme vous
mritez de l'tre. Adieu!

Et il s'lana hors de la maison.

San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de
la main; puis, revenant  sa femme:

--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.

--A dix heures, je serai prte, rpondit Luisa.

Elle l'tait, en effet. Aprs avoir dit adieu  la chambre bien-aime,
aprs avoir pris cong de tous les objets qu'elle renfermait, aprs
avoir coup une boucle de ses beaux cheveux blonds, aprs avoir nou
avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait crit
ces quatre mots: Mon frre, je t'aime! elle prit le bras de son mari,
et, plore comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta
avec lui dans la voiture du prince.

Michele monta sur le sige.

Nina, les lvres frmissantes de joie, baisa la main de sa matresse.

Puis la portire se referma et la voiture partit.

Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grle et la pluie
battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgr l'obscurit,
l'on apercevait dans toute son tendue, n'tait qu'une nappe d'cume
boursoufle par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette
mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempte bien autrement violente,
ne voyait mme pas. L'ide du danger auquel il allait exposer la seule
crature qu'il aimt au monde, l'pouvanta. Il tourna les yeux vers
Luisa. Elle tait ple et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux
taient ferms, et, ne croyant pas tre vue dans l'obscurit, elle
laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la premire fois,
l'ide vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand
sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta  ses lvres.
Luisa rouvrit les yeux, et, souriant  son mari  travers les larmes:

--Que vous tes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime!

Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tte de Luisa
contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui
les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lvre frmissante et plus que
paternelle cette fois.

Luisa ne put retenir un gmissement.

Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.

On arriva  la descente de la Vittoria.

Une barque, monte de six rameurs, attendait, se maintenant 
grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.

A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrter, que, comprenant
que ceux qu'ils attendaient taient dedans, ils crirent:

--Faites vite! la mer est mauvaise;  peine sommes-nous matres de la
barque.

Et, en effet, San-Felice n'eut qu' jeter un coup d'oeil sur
l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient taient en
danger de perdition.

Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas  Michele,
prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu' la plage.

Avant qu'ils fussent arrivs au bord de la mer, une vague, en se brisant
sur le sable, les avait couverts d'cume.

Luisa jeta un cri.

Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur.

Puis, appelant Michele d'un signe:

--Attends, dit-il  Luisa; je descends dans la barque, et, une fois
descendu, Michele et moi, nous t'aiderons  descendre  ton tour.

Luisa en tait  ce point de la douleur qui prcde le complet
anantissement des forces et qui laisse  peine  la volont la facult
de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras
du chevalier dans ceux de son frre de lait.

Le chevalier s'approcha rsolument de la barque, et, au moment o, 
l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du
moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant:

--Au large!

--Et la petite dame? demanda le patron.

--Elle reste, dit San-Felice.

--Le fait est, rpliqua le patron, que ce n'est pas l un temps 
embarquer des femmes. Nagez, mes garons! nagez d'ensemble, et vivement!

En une seconde, la barque fut  dix brasses du rivage.

Tout cela s'tait pass si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps
de deviner la rsolution de son mari, et, par consquent, de la
combattre.

En voyant la barque s'loigner, elle jeta un cri:

--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele
pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc?

--Que dirait ton pre,  qui j'ai promis de veiller sur toi, en me
voyant t'exposer  un pareil danger? rpondit San-Felice en haussant la
voix.

--Mais je ne puis rester  Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je
veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis
perdue!

Le chevalier tait dj loin; une rafale de vent apporta ces mots:

--Michele, je te la confie!

--Non, non, cria Luisa dsespre;  personne qu' toi, Luciano! Tu ne
sais donc pas! je l'aime!

Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait
mis tout ce qui lui restait de force, son me sembla l'abandonner.

Elle s'vanouit.

--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur
de lait  la vie.

--_Anank_! murmura une voix derrire Michele.

Le lazzarone se retourna.

Une femme tait debout derrire eux, et,  la lueur d'un clair, il
reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la
Sicile et Luisa rester  Naples, prononait en grec le mot mystrieux et
terrible que nous avons donn pour titre  ce chapitre: FATALIT.

Au mme moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait
derrire la sombre et massive construction du chteau de l'Oeuf.




                                 LXXVIII

                             JUSTICE DE DIEU.


Le 22 dcembre au matin, c'est--dire le lendemain du jour et de la nuit
o s'taient accomplis les vnements que nous venons de raconter, des
groupes nombreux stationnaient ds le point du jour devant des affiches
aux armes royales apposes pendant la nuit sur les murailles de Naples.

Ces affiches renfermaient un dit dclarant que le prince de Pignatelli
tait nomm vicaire du royaume, et Mack lieutenant gnral.

Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.

La vrit terrible tait donc enfin rvle aux Napolitains. Toujours
lche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonn son
arme. Seulement, cette fois, en fuyant, il dpouillait la capitale de
tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un sicle, et de tout l'argent
qu'il avait trouv dans les caisses.

Alors, ce peuple dsespr courut au port. Les vaisseaux de la flotte
anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade.
A la bannire flottant  son mt, on reconnaissait celui qui portait le
roi: c'tait, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_.

En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prvu le
comte de Thurn, le vent tant un peu tomb, la mer avait calmi; et,
aprs avoir pass la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans
pouvoir se rchauffer, les fugitifs s'taient remis en mer et 
grand'peine avaient abord le vaisseau de l'amiral.

Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soup avec des anchois
sals, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des
filles de la reine, raconte ce fait et dcrit ses angoisses et celles de
ses augustes parents pendant cette terrible nuit.

Quoique la mer ft encore horriblement houleuse et le port mal garanti,
l'archevque de Naples, les barons, les magistrats et les lus du peuple
montrent dans des barques, et,  force d'argent, ayant dcid les plus
braves patrons  les conduire, allrent supplier le roi de revenir 
Naples, promettant de sacrifier  la dfense de la ville jusqu' la
dernire goutte de leur sang.

Mais le roi ne consentit  recevoir que le seul archevque, monseigneur
Capece Zurlo, lequel, malgr ses prires, ne put en tirer que ces
paroles:

--Je me fie  la mer, parce que la terre m'a trahi.

Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme
seul. Cet homme, vtu de noir, tenait son front abaiss dans ses mains,
et, de temps en temps, relevait sa tte ple pour regarder d'un oeil
hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.

Le vaisseau, comme nous l'avons dit, tait entour de barques; mais,
devant cette barque isole et cet homme seul, les barques s'cartrent.

Il tait facile de voir que c'tait par rpugnance et non par respect.

La barque et l'homme arrivrent au pied de l'chelle; mais l se tenait
un soldat de marine anglais, dont la consigne tait de ne laisser monter
personne  bord.

L'homme insista pour qu'on lui accordt,  lui, la faveur refuse 
tous. Son insistance amena un officier de marine.

--Monsieur, cria celui  qui l'on refusait l'entre du vaisseau, ayez la
bont de dire  ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite
l'honneur d'tre reu par elle pendant quelques instants.

Un murmure s'leva de toutes les barques.

Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les
barons et les lus du peuple, recevaient Vanni, c'tait une insulte
faite  tous.

L'officier avait transmis la demande  Nelson. Nelson, qui connaissait
le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services
rendus  la royaut par ce magistrat, l'avait transmise  la reine.

L'officier reparut au haut de l'chelle, et, en anglais:

--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.

Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre,
continuait  se cramponner  l'chelle, d'o le factionnaire le
repoussait sans cesse.

Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.

--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que
j'ai si fidlement servi, repousse la requte que j'ai  lui prsenter.

Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait  faire,
lorsque, en ce moment mme, le roi parut sur le pont, reconduisant
l'archevque.

--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre
fidle serviteur!

Le roi, sans rpondre  Vanni, baisa la main de l'archevque.

L'archevque descendit l'escalier, et, arriv  Vanni, s'effaa le plus
qu'il put pour ne point le toucher, mme de ses vtements.

Ce mouvement de rpulsion, fort peu chrtien, du reste, fut remarqu des
barques, o il souleva un murmure d'approbation.

Le roi saisit cette dmonstration au passage et rsolut d'en tirer
profit.

C'tait une lchet de plus; mais Ferdinand,  cet endroit, avait cess
de calculer.

--Sire, rpta Vanni, la tte dcouverte et les bras tendus vers le
roi, c'est moi!

--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses
goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.

--Moi, le marquis Vanni.

--Je ne vous connais pas, dit le roi.

--Sire, s'cria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal,
le rapporteur de la junte d'tat?

--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillit ne
serait rtablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrt tous les
nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin;
c'est vous qui demandiez la tte de trente-deux personnes et qui vouliez
donner la torture  Medici,  Canzano,  Teodoro Montecelli.

La sueur coulait du front de Vanni.

--Sire! murmura-t-il.

--Oui, rpondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai
jamais eu affaire  vous, ou plutt vous n'avez jamais eu affaire  moi.
Vous ai-je jamais personnellement donn un seul ordre?

--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tte. Tout ce que j'ai
fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.

--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose  demander,
demandez-le  la reine et non  moi.

--Sire, je me suis, en effet, adress  la reine.

--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus tait approuv par tous
les assistants et qui, reconqurant un peu de sa popularit par l'acte
d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abrger la conversation,
cherchait  la prolonger; eh bien?

--La reine a refus de me recevoir, sire.

--C'est dsagrable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je
n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la
dsapprouver quand elle ne vous reoit pas.

--Sire! s'cria Vanni avec l'accent d'un naufrag qui sent glisser entre
ses bras l'pave  laquelle il s'tait cramponn, et sur laquelle il
fondait son salut; sire! vous savez bien qu'aprs les soins que j'ai
rendus  votre gouvernement, je ne puis rester  Naples... Me refuser
l'asile que je vous demande sur un des btiments de la flotte anglaise,
c'est me condamner  mort: les jacobins me pendront!

--Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mrit!

--Oh! sire! sire! il manquait  mon malheur l'abandon de Votre Majest!

--Ma Majest, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'
Naples. La vraie Majest, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la
reine qui rgne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci,
je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et
qui l'a nomm gnral en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est
la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais
rester  Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper
de vous.

Vanni prit, d'un geste dsespr, sa tte entre ses mains.

--Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...

Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.

--Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller  bord de _la
Minerve_, o est embarqu le duc de Calabre et sa maison, demander
passage  l'amiral Caracciolo. Mais, quant  moi, bonjour, cher marquis!
bon voyage!

Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec
la bouche et qui imitait,  s'y mprendre, celui que fait le diable dont
parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.

Quelques rires clatrent, malgr la gravit de la situation; quelques
cris de Vive le roi! se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce
fut le concert de hues et de sifflets qui accompagna le dpart de
Vanni.

Si peu de chance qu'il y et dans ce conseil donn par le roi, c'tait
un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la
frgate _la Minerve_, qui se balanait gracieusement  l'cart de le
flotte anglaise, portant  son grand mt le pavillon indiquant qu'elle
avait  bord le prince royal.

Trois hommes monts sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la
scne que nous venons de raconter. C'taient le prince royal, l'amiral
Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le
dire, se tournait plus souvent du ct de Mergellina, o s'levait la
maison du Palmier, que du ct de Sorrente, dans la direction de
laquelle tait ancr le _Van-Guard_.

Le prince royal vit cette barque qui,  force de rames, se dirigeait
vers _la Minerve_, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler
longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulire sa
lunette sur cet homme.

Tout  coup, le reconnaissant:

--C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'cria-t-il.

--Que vient faire  mon bord ce misrable? demanda Caracciolo en
fronant le sourcil.

Puis, se rappelant tout  coup que Vanni tait l'homme de la reine:

--Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les
juges ne portent pas le mme uniforme; peut-tre un prjug me rend-il
injuste.

--Il ne s'agit point ici de prjug, mon cher amiral, rpondit le prince
Franois: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de
rester  Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a t demander au roi de
le recevoir sur le _Van-Guard_: le roi ayant refus, le malheureux vient
 nous.

--Et quel est l'avis de Votre Altesse  l'endroit de cet homme? demanda
Caracciolo.

--S'il vient avec un ordre crit de mon pre, mon cher amiral, comme
nous devons obissance  mon pre, recevons-le; mais, s'il n'est point
porteur d'un ordre crit bien en rgle, vous tes matre suprme  votre
bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.

Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui
avait cde, entranant derrire lui son secrtaire.

La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier
degr de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croiss.

--Oh! de la barque! cria le matelot, qui vive?

--Ami, rpondit Vanni.

L'amiral sourit ddaigneusement.

--Au large! dit le matelot. Parlez  l'amiral.

Les rameurs, qui savaient  quoi s'en tenir sur Caracciolo  l'endroit
de la discipline, se tinrent au large.

--Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brve.

--Je suis...

L'amiral l'interrompit.

--Inutile de me dire qui vous tes, monsieur: comme tout Naples, je le
sais. Je vous demande, non pas qui vous tes, mais ce que vous voulez.

--Excellence, Sa Majest le roi, n'ayant point de place  bord du
_Van-Guard_ pour m'emmener en Sicile, me renvoie  Votre Excellence en
la priant...

--Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: o est l'ordre?

--O est l'ordre?

--Oui, je vous demande o il est; sans doute, en vous envoyant  moi, il
vous a donn un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de
lui, je ne recevrais pas  mon bord un misrable tel que vous.

--Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni constern.

--Alors, au large!

--Excellence!...

--Au large! rpta l'amiral.

Puis, s'adressant au matelot:

--Et, quand vous aurez cri une troisime fois: Au large! si cet homme
ne s'loigne pas, feu dessus!

--Au large! cria le matelot.

La barque s'loigna.

Tout espoir tait perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants
ne s'attendaient point  le revoir. Ces demandeurs de ttes ont des
femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont mme quelquefois,
assure-t-on, des coeurs d'poux et des entrailles de pre... Femme et
enfants accoururent  lui, tout tonns de son retour:

Vanni s'effora de leur sourire, leur annona qu'il partait avec le roi;
mais, comme le dpart n'aurait probablement lieu que dans la nuit, 
cause du vent contraire, il tait venu chercher des papiers importants
que, dans son empressement  quitter Naples, il n'avait pas eu le temps
de runir.

C'tait ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.

Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y
renferma.

Il venait de prendre une rsolution terrible: celle de se tuer.

Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre 
coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les
diffrents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la
corde, le pistolet, le rasoir.

Enfin, il s'arrta au rasoir.

Il s'assit devant son bureau, plaa en face de lui une petite glace,
puis,  ct de la petite glace, son rasoir.

Aprs quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait
demand la mort d'autrui, il rdigea en ces termes son propre arrt de
mort:

L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible,
l'absence d'asile, m'ont dtermin  m'enlever la vie, qui, dsormais,
est pour moi un fardeau.

Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux
inquisiteurs d'tat.

Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquite de ne point voir se
rouvrir la chambre de son mari, inquite surtout de n'entendre aucun
bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle et cout, frappa
 la porte.

Personne ne lui rpondit.

Elle appela: mme silence.

On essaya de pntrer par la porte de la chambre  coucher: elle tait
ferme, comme celle du cabinet.

Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la
fentre.

On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un
serrurier.

On redoutait un malheur: la prfrence fut donne au moyen propos par
le domestique.

Le carreau fut cass, la fentre ouverte: le domestique entra.

Il jeta un cri et recula jusqu' la fentre.

Vanni tait renvers sur un bras de son fauteuil, en arrire, la gorge
ouverte. Il s'tait tranch la carotide avec son rasoir, tomb prs de
lui.

Le sang avait jailli sur ce bureau o tant de fois le sang avait t
demand; le miroir devant lequel Vanni s'tait ouvert l'artre en tait
rouge; la lettre o il donnait la cause de son suicide en tait
souille.

Il tait mort presque instantanment, sans se dbattre, sans souffrir.

Dieu, qui avait t svre envers lui au point de ne lui laisser que la
tombe pour refuge, avait du moins t misricordieux pour son agonie.

Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius. Du sang de Vanni
naquit Speciale.

Il et peut-tre t mieux, pour l'unit de notre livre, de ne faire de
Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est
l, qui nous force  constater que Naples a fourni  son roi deux
Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donn qu'un  la
Rvolution.

L'exemple qui aurait d survivre  Vanni fut perdu. Il manque parfois de
bourreaux pour excuter les arrts, jamais de juges pour les rendre.

Le lendemain, vers trois heures de l'aprs-midi, le temps s'tant
clairci et le vent tant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant
appareill, s'loignrent et disparurent  l'horizon.




                                  LXXIX

                                LA TRVE.


Le dpart du roi, auquel on s'attendait cependant depuis deux jours,
laissa Naples dans la stupeur. Le peuple, press sur les quais, et qui
avait toujours espr, tant qu'il avait vu les vaisseaux anglais 
l'ancre, que le roi changerait d'avis et se laisserait toucher par ses
prires et ses promesses de dvouement, resta jusqu' ce que le dernier
btiment se ft confondu avec l'horizon gristre, et, une fois le
dernier btiment disparu, s'coula triste et silencieux. On en tait
encore  la priode de prostration.

Le soir, une voix trange courut par les rues de Naples. Nous nous
servons de la forme napolitaine, qui exprime  merveille notre pense.
Ceux qui se rencontraient se disaient les uns aux autres: Le feu! et
personne ne savait o tait ce feu ni ce qui le causait.

Le peuple se rassembla de nouveau sur le rivage. Une paisse fume,
partant du milieu du golfe, montait au ciel, incline de l'ouest vers
l'est.

C'tait la flotte napolitaine qui brlait par l'ordre de Nelson et par
les soins du marquis de Nezza.

C'tait un beau spectacle; mais il cotait cher!

On livrait aux flammes cent vingt barques canonnires.

Ces cent vingt barques brles en un seul et immense bcher, on vit sur
un autre point du golfe,--o,  quelque distance les uns des autres,
taient  l'ancre deux vaisseaux et trois frgates,--on vit tout  coup
un rayon de flamme courir d'un btiment  l'autre, puis les cinq
btiments prendre feu  la fois, et cette flamme, qui d'abord avait
gliss  la surface de la mer, s'tendre le long des flancs des
vaisseaux, et, dessinant leurs formes, monter le long des mts, suivre
les vergues, les cbles goudronns, les hunes, s'lancer enfin jusqu'au
sommet des mts, o flottaient les flammes de guerre, puis, aprs
quelques instants de cette fantastique illumination, les vaisseaux
tomber en cendre, s'teindre et disparatre engloutis dans les flots.

C'tait le rsultat de quinze ans de travaux, c'taient des sommes
immenses qui venaient d'tre ananties en une soire, et cela, sans
aucun but, sans aucun rsultat. Le peuple rentra dans la ville comme en
un jour de fte, aprs un feu d'artifice; seulement, le feu d'artifice
avait cot cent vingt millions!

La nuit fut sombre et silencieuse; mais c'tait un de ces silences qui
prcdent les irruptions du volcan. Le lendemain, au point du jour, le
peuple se rpandit dans les rues, bruyant, menaant, tumultueux.

Les bruits les plus tranges couraient. On racontait qu'avant de partir
la reine avait dit  Pignatelli:

--Incendiez Naples s'il le faut. Il n'y a de bon  Naples que le peuple.
Sauvez le peuple et anantissez le reste.

On s'arrtait devant des affiches sur lesquelles tait inscrite cette
recommandation:

Aussitt que les Franais mettront le pied sur le sol napolitain,
toutes les communes devront s'insurger en masse, et le massacre
commencera.

    Pour le roi:

    PIGNATELLI, _vicaire gnral_.

Au reste, pendant la nuit du 23 au 24 dcembre, c'est--dire pendant la
nuit qui avait suivi le dpart du roi, les reprsentants de _la ville_
s'taient runis pour pourvoir  la sret de Naples.

On appelait _la ville_ ce que, de nos jours, on appellerait la
municipalit, c'est--dire sept personnes lues par les _sedili_.

Les _sedili_ taient les titulaires de privilges qui remontaient  plus
de huit cents ans.

Lorsque Naples tait encore ville et rpublique grecque, elle avait,
comme Athnes, des portiques o se runissaient, pour causer des
affaires publiques, les riches, les nobles, les militaires.

Ces portiques taient son agora.

Sous ces portiques, il y avait des siges circulaires appels _sedili_.

Le peuple et la bourgeoisie n'taient point exclus de ces portiques;
mais, par humilit, ils s'en excluaient eux-mmes, et les laissaient 
l'aristocratie, qui, comme nous l'avons dit, y dlibrait sur les
affaires de l'tat.

Il y eut d'abord quatre sedili, autant que Naples avait de quartiers,
puis six, puis dix, puis vingt.

Ces sedili, enfin, s'levrent jusqu' vingt-neuf; mais, s'tant
confondus les uns avec les autres, ils furent rduits dfinitivement 
cinq, qui prirent les noms des localits o ils se trouvaient,
c'est--dire de Capuana, de Montagna, de Nido, de Porto et de
Porta-Nuova.

Les sedili acquirent une telle importance, que Charles d'Anjou les
reconnut comme des puissances dans le gouvernement. Il leur accorda le
privilge de reprsenter la capitale et le royaume, de nommer parmi eux
les membres du conseil municipal de Naples, d'administrer les revenus de
la ville, de concder le droit de citoyen aux trangers et d'tre juges
dans certaines causes.

Peu  peu, un peuple et une bourgeoisie se formrent. Ce peuple et cette
bourgeoisie, en voyant les nobles, les riches et les militaires seuls
administrateurs des affaires de tous, demandrent  leur tour un
_seggio_ ou _sedile_, qui leur fut accord, et l'on nomma le sedile du
peuple.

Sauf la noblesse, ce sedile eut les mmes privilges que les cinq
autres.

La municipalit de Naples se forma alors d'un syndic et de six lus, un
par sedile. Vingt-neuf membres choisis dans les mmes runions, et
rappelait les vingt-neuf sedili qui, un instant, avaient exist dans la
ville, leur furent adjoints.

Ce furent donc, le roi parti, le syndic, ces dix lus et ces vingt-neuf
adjoints formant la cit, qui se runirent et qui prirent, comme
premire mesure, la rsolution de former une garde nationale et d'lire
quatorze dputs ayant mission de prendre la dfense et les intrts de
Naples, dans les vnements encore inconnus, mais,  coup sur, graves,
qui se prparaient.

Que nos lecteurs excusent la longueur de nos explications: nous les
croyons ncessaires  l'intelligence des faits qui nous restent 
raconter, et sur lesquels l'ignorance de la constitution civile de
Naples et des droits et des privilges des Napolitains jetterait une
certaine obscurit, puisque l'on assisterait  cette grande lutte de la
royaut et du peuple, sans connatre, nous ne dirons pas les forces,
mais les droits de chacun d'eux.

Donc, le 24 dcembre, c'est--dire le lendemain du dpart du roi, tandis
qu'ils taient occups de l'lection de leurs quatorze dputs, _la
ville_ et la magistrature allrent prsenter leurs hommages  M. le
vicaire gnral prince Pignatelli.

Le prince Pignatelli, homme mdiocre dans toute la force du terme, fort
au-dessous de la situation que les vnements lui faisaient, et, comme
toujours, d'autant plus orgueilleux, qu'il tait plus infrieur  sa
position,--le prince Pignatelli les reut avec une telle insolence, que
la dputation se demanda si les prtendues instructions que l'on disait
laisses par la reine n'taient pas relles, et si la reine n'avait
point lanc, en effet, l'acte fatal qui faisait trembler les
Napolitains.

Sur ces entrefaites, les quatorze dputs, ou plutt reprsentants, que
la ville devait lire, avaient t lus. Ils rsolurent, comme premier
acte constatant leur nomination et leur existence, malgr le mdiocre
succs de la premire ambassade, d'en envoyer une seconde au prince
Pignatelli, ambassade qui serait particulirement charge de lui
dmontrer l'utilit de la garde nationale, que la ville venait de
dcrter.

Mais le prince Pignatelli fut encore plus rogue et plus brutal cette
fois que la premire, rpondant aux dputs qui lui taient adresss que
c'tait  lui, et non pas  eux, que la scurit de la ville avait t
confie, et qu'il rendrait compte de cette scurit  qui de droit.

Il arriva ce qui, d'habitude, arrive dans les circonstances o les
pouvoirs populaires commencent, en vertu de leurs droits,  exercer
leurs fonctions. La ville,  laquelle il fut rendu compte de la rponse
insolente du vicaire gnral, ne se laissa aucunement intimider par
cette rponse. Elle nomma de nouveaux dputs qui, une troisime fois,
se prsentrent devant le prince, et qui, voyant qu'il leur parlait plus
grossirement encore cette troisime fois que les deux premires, se
contentrent de lui rpondre:

--Trs bien! Agissez de votre ct, nous agirons du ntre, et nous
verrons en faveur de qui le peuple dcidera.

Aprs quoi, ils se retirrent.

On en tait  Naples  peu prs o en avait t la France aprs le
serment du Jeu-de-Paume; seulement, la situation tait plus nette pour
les Napolitains, le roi et la reine n'tant plus l.

Deux jours aprs, la ville reut l'autorisation de former la garde
nationale qu'elle avait dcrte.

Mais, dans la manire de la former, bien plus encore que dans
l'autorisation accorde ou refuse par le prince Pignatelli, tait la
difficult.

Le mode de formation tait l'enrlement; mais l'enrlement n'tait point
l'organisation.

La noblesse, habitue,  Naples,  occuper toutes les charges, avait la
prtention, dans le nouveau corps qui s'organisait, d'occuper tous les
grades ou, du moins, de ne laisser  la bourgeoisie que les grades
infrieurs, dont elle ne se souciait pas.

Enfin, aprs trois ou quatre jours de discussion, il fut convenu que les
grades seraient galement rpartis entre les bourgeois et les nobles.

Sur cette base, un bon plan fut tabli, et, en moins de trois jours, les
enrlements montrent  quatorze mille.

Mais,  cette heure que l'on avait les hommes, il s'agissait de se
procurer les armes. Ce fut  cet endroit que l'on rencontra, de la part
du vicaire gnral, une opposition obstine.

A force de lutter, on obtint une premire fois cinq cents fusils, et une
seconde fois deux cents.

Alors les patriotes, le mot circulait dj hautement,--les patriotes
furent invits  prter leurs armes, les patrouilles commencrent
immdiatement, et la ville prit un certain air de tranquillit.

Mais tout  coup, et au grand tonnement de chacun, on apprit  Naples
qu'une trve de deux mois, dont la premire condition devait tre la
reddition de Capoue, avait t signe la veille, c'est--dire le 9
janvier 1799,  la demande du gnral Mack, entre le prince de Migliano
et le duc de Geno, d'un ct, pour le compte du gouvernement, reprsent
par le vicaire gnral, et le commissaire ordonnateur Archambal, de
l'autre, pour l'arme rpublicaine.

La trve tait arrive  merveille pour tirer Championnet d'un grand
embarras. Les ordres donns par le roi pour le massacre des Franais
avaient t suivis  la lettre. Outre les trois grandes bandes de
Pronio, de Mammone et de Fra-Diavolo que nous avons vues  l'oeuvre,
chacun s'tait mis en chasse des Franais. Des milliers de paysans
couvraient les routes, peuplaient les bois et la montagne, et,
embusqus derrire les arbres, cachs derrire les rochers, couchs
dans les plis du terrain, massacraient impitoyablement tous ceux qui
avaient l'imprudence de rester en arrire des colonnes ou de s'loigner
de leurs campements. En outre, les troupes du gnral Naselli, de retour
de Livourne, runies aux restes de la colonne de Damas, s'taient
embarques dans le but de descendre aux bouches du Garigliano et
d'attaquer les Franais par derrire, tandis que Mack leur prsenterait
la bataille de front.

La position de Championnet, perdu avec ses deux mille soldats au milieu
de trente mille soldats rvolts, et ayant affaire  la fois  Mack, qui
tenait Capoue avec 15,000 hommes,  Naselli, qui en avait 8,000, 
Damas,  qui il en restait 5,000, et  Rocca-Romana et  Maliterno,
chacun avec son rgiment de volontaires, tait assurment fort grave.

Le corps d'arme de Macdonald avait voulu prendre Capoue par surprise.
En consquence, il s'tait avanc nuitamment, et il enveloppait dj le
fort avanc de Saint-Joseph, lorsqu'un artilleur, entendant du bruit et
voyant des hommes se glisser dans l'obscurit, avait mis le feu  sa
pice et tir au hasard, mais, en tirant au hasard, avait donn
l'alarme.

D'un autre ct, les Franais avaient tent de passer le Volturne au
gu de Caazzo; mais ils avaient t repousss par Rocca-Romana et ses
volontaires. Rocca-Romana avait fait des merveilles dans cette occasion.

Championnet avait aussitt donn l'ordre  son arme de se concentrer
autour de Capoue, qu'il voulait prendre, avant de marcher sur Naples.
L'arme accomplit son mouvement. Ce fut alors qu'il vit son isolement et
comprit dans toute son tendue le danger de la situation. Il en tait 
chercher, dans quelqu'un de ces actes d'nergie qu'inspire le dsespoir,
le moyen de sortir de cette position, en intimidant l'ennemi par quelque
coup d'clat, lorsque, tout  coup et au moment o il s'y attendait le
moins, il vit s'ouvrir les portes de Capoue et s'avancer au-devant de
lui, prcds de la bannire parlementaire, quelques officiers
suprieurs chargs de proposer l'armistice.

Ces officiers suprieurs, qui ne connaissaient pas Championnet, taient,
comme nous l'avons dit, le prince de Migliano et le duc de Geno.

L'armistice, tait-il dit dans les prliminaires, avait pour objet
d'arriver  la conclusion d'une paix solide et durable.

Les conditions que les deux plnipotentiaires napolitains taient
autoriss  proposer taient la reddition de Capoue et le trac d'une
ligne militaire, de chaque ct de laquelle les deux armes napolitaine
et franaise attendraient chacune la dcision de leur gouvernement.

Dans la situation o tait Championnet, de telles conditions taient
non-seulement acceptables, mais avantageuses. Cependant Championnet les
repoussa, disant que les seules conditions qu'il pt couter taient
celles qui auraient pour rsultat la soumission des provinces et la
reddition de Naples.

Les plnipotentiaires n'taient point autoriss  aller jusque-l; ils
se retirrent.

Le lendemain, ils revinrent avec les mmes propositions, qui, comme la
veille, furent repousses.

Enfin, deux jours aprs, deux jours pendant lesquels la situation de
l'arme franaise, enveloppe de tous cts, n'avait fait qu'empirer, le
prince de Migliano et le duc de Geno revinrent pour la troisime fois et
dclarrent qu'ils taient autoriss  accorder toute condition qui ne
serait point la reddition de Naples.

Cette nouvelle concession des plnipotentiaires napolitains tait si
trange dans la situation o se trouvait l'arme franaise, que
Championnet crut  quelque embche, tant elle tait avantageuse. Il
runit ses gnraux, prit leur avis: l'avis unanime fut d'accorder
l'armistice.

L'armistice fut donc accord, pour trois mois, et aux conditions
suivantes:

Les Napolitains rendraient la citadelle de Capoue avec tout ce qu'elle
contenait.

Une contribution de deux millions et demi de ducats serait leve pour
couvrir les dpenses de la guerre  laquelle l'agression du roi de
Naples avait forc la France.

Cette somme serait payable en deux fois: moiti le 15 janvier, moiti le
25 du mme mois.

Une ligne tait trace de chaque ct de laquelle se tenaient les deux
armes.

Cette trve fut un objet d'tonnement pour tout le monde, mme pour les
Franais, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit
le nom de Sparanisi, du nom du village o elle fut conclue, et signe le
10 du mois de dcembre.

Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent
rvls depuis, disons-les.




                                 LXXX

       LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNE 1789.


Notre livre--on a d depuis longtemps s'en apercevoir--est un rcit
historique dans lequel se trouve, comme par accident, ml l'lment
dramatique; mais cet lment romanesque, au lieu de diriger les
vnements et de les faire plier sous lui, se soumet entirement 
l'exigence des faits et ne transparat en quelque sorte que pour relier
les faits entre eux.

Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si
tranges, que, pour la premire fois depuis que nous tenons une plume,
nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait
sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la ncessit
l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le
rcit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le rcit pittoresque,
et de souder Tacite  Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en
comprendra l'tendue, est de ne pas possder  la fois la plume de
l'historien romain et celle du romancier cossais; car, avec les
lments qui nous taient donns, nous eussions crit un chef d'oeuvre.

Nous avons  faire connatre  la France une rvolution qui lui est
encore  peu prs inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps
o sa propre rvolution absorbait son attention tout entire, et
ensuite parce qu'une partie des vnements que nous racontons, par les
soins du gouvernement qui les opprimait, tait inconnue aux Napolitains
eux-mmes.

Ceci pos, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer
quelques lignes  l'explication de cette trve de Sparanisi, qui, le 10
dcembre, jour o elle fut connue, faisait l'tonnement de Naples.

Nous avons dit comment la ville avait nomm des reprsentants, comment
elle avait t elle-mme trouver le vicaire gnral, comment elle lui
avait envoy des dputs.

Le rsultat de ces alles et venues avait t d'tablir que le prince
Pignatelli reprsentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais
encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire,
naissant, mais ayant dj la conscience de droits qui ne devaient tre
reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement
antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher
ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remport une victoire
sur le pouvoir royal: c'tait la cration de la garde nationale.

Mais,  ct de ces deux partis, reprsentant, l'un l'absolutisme
royal, l'autre la souverainet populaire, il en existait un troisime
qui tait, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de
l'intelligence.

C'tait le parti franais, dont nous avons, dans un des premiers
chapitres de ce livre, prsent les principaux chefs  nos lecteurs.

Celui-l, connaissant l'ignorance des basses classes  Naples, la
corruption de la noblesse, le peu de fraternit de la bourgeoisie, 
peine ne et n'ayant jamais t appele au maniement des
affaires,--celui-l croyait les Napolitains incapables de rien faire par
eux-mmes et voulait  toute force l'invasion franaise, sans laquelle,
 son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles
intestines.

Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable  Naples,--et ce
gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait tre une
rpublique,--il fallait donc, pour fonder une rpublique, la main ferme
et surtout loyale de Championnet.

Ce parti-l seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait.

Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes
nourrissaient l'espoir de runir en un seul, tout tait trouble chez
eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que
le peuple les droits qu'il devait exiger.

Le programme des rpublicains tait simple et clair: Le gouvernement du
peuple par le peuple, c'est--dire par ses lus.

Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient
toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficult 
s'tablir.

Laisss libres d'agir par le dpart du roi, les chefs du parti
rpublicain s'taient runis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un
si grand mystre devenait inutile, quoique l'on dt garder encore
certaines prcautions,--mais  Portici, chez Schipani.

L, il avait t dcid que l'on ferait tout au monde pour faciliter
l'entre des Franais  Naples, et pour fonder,  l'abri de la
rpublique franaise, la rpublique parthnopenne.

Mais, de mme que la ville avait appel  son aide des dputs, de mme
les chefs rpublicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules
 un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se dcidait 
la pluralit des voix, les quatre chefs, dbords,--l'emprisonnement de
Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa rduisaient le
nombre des chefs rpublicains  quatre,--les quatre chefs, dbords,
n'avaient plus t assez puissants pour conduire les dlibrations et
diriger les dcisions.

Il fut donc, dans le club rpublicain de Portici, dcid  l'unanimit
moins quatre voix, qui taient celles de Cirillo, de Manthonnet, de
Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des ngociations avec
Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Franais dans le
combat de Caazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles
preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montr dans le
Tyrol.

Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on
offrait  chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement
qui allait se crer  Naples, s'ils voulaient se runir au parti
rpublicain. Le parlementaire charg de cette ngociation fit chaudement
valoir prs des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur
Naples de la retraite des Franais, et, soit ambition, soit patriotisme,
les deux nobles consentirent  pactiser avec les rpublicains.

Mack et Pignatelli taient donc les seuls hommes qui s'opposassent  la
rgnration de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli,
c'est--dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti
national, spar de lui par des nuances seulement, se runirait au parti
rpublicain.

Nous empruntons les dtails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni
dans Cuoco, crivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en
douter lui-mme, ni dans Colletta, crivain partial et passionn, qui
crivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs
de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les dtails
suivants aux _Mmoires pour servir  la dernire rvolution de Naples_,
ouvrage trs-rare et trs-curieux, publi en France en 1803.

L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la navet de
l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les
faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont  leur
dshonneur. C'est une espce de Sutone qui crit _ad narrandum, non ad
probandum_.

Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un
des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le
compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le
courant de la nuit du 10 dcembre, on assassinerait Mack au milieu de
Capoue, que Maliterno prendrait immdiatement le commandement de
l'arme, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de
ses officiers, qui chercherait un conjur facile  reconnatre  son
signalement d'abord, et ensuite  un mot d'ordre convenu. Ce conjur,
certain de la mort de Mack, pntrerait sous prtexte de visite amicale
jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait
assassin Mack_. Aussitt, on s'emparerait du Chteau-Neuf, sur le
commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les
mesures ncessaires  un changement de gouvernement, et l'on ferait,
avec les Franais, devenus des frres, la paix la plus avantageuse qui
serait possible.

[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin
n'tait ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore
Caraffa, puisqu'en 1803, poque  laquelle Bartolomeo N... crivait son
livre, les quatre premiers taient pendus et le dernier dcapit.]

L'envoy de Capoue se trouva  l'heure dite devant le palais royal et y
trouva les conjurs; seulement, au lieu d'avoir  leur annoncer la mort
de Mack, il avait  leur annoncer l'arrestation de Maliterno.

Mack, ayant eu quelque rvlation du complot, avait, ds la veille, fait
arrter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec
ceux de Naples, avaient soulev le peuple en faveur de Maliterno.
Maliterno, en consquence, avait t relch, mais envoy, par le
gnral Mack,  Sainte-Marie.

La conspiration tait vente, et il devenait inutile, Mack vivant, de
se dbarrasser de Pignatelli.

Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous
deux avaient failli tre victimes, avait pris peur et avait envoy le
prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les
Franais.

Et voil pourquoi Championnet, au moment o il s'y attendait le moins et
devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et
venir  lui les deux envoys du vicaire gnral.

Maintenant, une courte explication  l'endroit des mots que nous avons
souligns tout  l'heure et qui ont rapport  l'assassinat de Mack et 
celui de Pignatelli.

Ce serait un grand tort aux moralistes franais, et ce serait surtout le
tort d'hommes qui ne connatraient pas l'Italie mridionale, d'examiner
l'assassinat  Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue
o nous l'examinons en France. Naples, et mme la haute Italie, ont des
noms diffrents pour dsigner l'assassinat, selon qu'il s'excute sur un
individu ou sur un despote.

En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.

L'homicide est l'assassinat d'individu  individu. Le tyrannicide est
l'assassinat du citoyen au tyran ou  l'agent du despotisme.

Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les
Allemands--partager cette grave erreur morale.

Les Allemands ont presque lev des autels  Karl Sand, qui a assassin
Rotzebe, et  Staps, qui a tent d'assassiner Napolon.

Le meurtrier inconnu de Rossi et Agsilas Milano, qui a tent de tuer
d'un coup de baonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont
considrs  Rome et  Naples, non point comme des assassins, mais comme
des tyrannicides.

Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens.

Sous quelque despotisme qu'ait t courbe l'Italie, l'ducation des
Italiens a toujours t classique et, par consquent, rpublicaine.

Or, l'ducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois
fltrissent, que notre conscience rprouve.

Et cela est si vrai, que non-seulement la popularit de Louis-Philippe
s'est soutenue, grce aux nombreux attentats dont il a failli tre
victime pendant dix-huit ans de rgne, mais encore qu'elle s'en tait
accrue.

Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de
Lecomte,  peine si une vieille mre, une soeur pieuse, un fils innocent
du crime paternel, oseront y assister.

A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit  Naples
pour le salut de son me;  chaque anniversaire, l'glise dborde dans
la rue.

Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la
tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des trusques et
l'assassinat de Csar par Brutus et Cassius.

Et que fait le Snat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le
meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, graci par l'ennemi de Rome,
rentre  Rome avec son bras brl?

Au nom de la Rpublique, il vote une rcompense  l'assassin, et, au nom
de la Rpublique, qu'il a sauve, lui donne un champ.

Que fait Cicron, qui passe  Rome pour l'honnte homme par excellence,
lorsque Brutus et Cassius assassinent Csar?

Il ajoute un chapitre  son livre _De officiis_ pour prouver que,
lorsqu'un membre de la socit est nuisible  la socit, chaque
citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce
membre du corps social.

Et il rsulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions
orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous
inviterions les philosophes et mme les juges  peser ces
considrations, que ne songent  faire valoir ni les avocats ni les
prvenus eux-mmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des
provinces mridionales, se trouvera ml  quelque tentative
d'assassinat politique.

La France seule est assez avance en civilisation pour placer sur le
mme rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur
de Charlotte Corday, c'est  cause de l'horreur physique et morale
qu'inspirait le batracien Marat.




                                 LXXXI

                   OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.


L'armistice fut, comme nous l'avons dit, sign le 10 dcembre, et la
ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait t convenue, remise aux
Franais le 11.

Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les reprsentants de la
ville.

Cet appel avait pour but de les inviter  trouver le moyen de rpartir,
entre les grands propritaires et les principaux ngociants de Naples,
la moiti de la contribution de deux millions et demi de ducats qui
devait tre paye le surlendemain. Mais les dputs, qui pour la
premire fois taient bien accueillis, refusrent positivement de se
charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait
aucunement, et que c'tait  celui qui avait pris l'engagement de le
tenir.

Le 14,--les vnements vont devenir quotidiens et de plus en plus
graves, de sorte que nous n'aurons qu' les noter jusqu'au 20,--le 14,
les 8,000 hommes du gnral Naselli, rembarqus aux bouches du Volturne,
entrrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.

On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue 
Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la
ville imprenable.

Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularit, ne se regardait
point,  juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille
rsolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de
l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le
premier sou n'tait point trouv, n'taient pas prts le lendemain,
l'armistice tait rompu de droit.

D'un autre ct, les patriotes dsiraient la rupture de cet armistice,
qui empchait les Franais, leurs frres d'opinion, de marcher sur
Naples.

Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure  l'endroit des 8,000 hommes
qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montrent
sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la
Madeleine jusqu' Mergellina, vogurent vers les felouques et
s'emparrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se
laissrent dsarmer sans opposer aucune rsistance.

Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se
trouvaient naturellement  la tte de cette expdition, grce  laquelle
leurs hommes se trouvrent admirablement arms.

Quand ils se virent si bien arms, les huit mille lazzaroni ce mirent 
crier: Vive le roi! vive la religion! et: Mort aux Franais!

Quant aux soldats, ils furent mis  terre et eurent permission de se
retirer o ils voulaient.

Au lieu de se retirer, ils se runirent aux groupes et crirent plus
haut que les autres: Vive le roi! vive la religion! et: Mort aux
Franais!

En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant
du Chteau-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas 
tre attaqu, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei,
pour demander, en cas d'attaque, quelles taient les instructions du
vicaire gnral.

--Dfendez le chteau, rpondit le vicaire gnral; mais gardez-vous
bien de faire aucun mal au peuple.

Simonei rapporta au commandant cette rponse, qui, au commandant comme 
lui, parut singulirement manquer de clart.

Et, en effet, il tait difficile, on en conviendra, de dfendre le
chteau contre le peuple, sans faire de mal au peuple.

Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une rponse
plus positive.

--Faites feu  poudre, lui fut-il rpondu: cela suffira pour disperser
la multitude.

Simonei se retira en levant les paules; mais, sur la place du palais,
il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des ngociateurs de l'armistice
de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne
pas faire feu du tout.

De retour au Chteau-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le
vicaire gnral; mais, au moment mme o il entamait son rcit, une
foule immense se prcipita vers le chteau, brisa la premire porte, et
s'empara du pont en criant: La bannire royale! la bannire royale!

En effet, depuis le dpart du roi, la bannire royale avait disparu de
dessus le chteau, comme, en l'absence du chef de l'tat, le drapeau
disparat du dme des Tuileries.

La bannire royale fut dploye selon le dsir du peuple.

Alors, la foule, et particulirement les soldats qui venaient de se
laisser dsarmer, demandrent des armes et des munitions.

Le commandant rpondit que, ayant les armes et les munitions en compte
et sous sa responsabilit, il ne pouvait dlivrer ni un seul fusil ni
une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire gnral.

Que l'on vnt avec un ordre du vicaire gnral, et il tait prt  tout
donner, mme le chteau.

Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec
le peuple, le rgiment samnite, qui avait la garde des portes, les
ouvrit au peuple.

La foule se prcipita dans le chteau et en chassa le commandant et les
officiers.

Le mme jour et  la mme heure, comme si c'tait un mot d'ordre,--et
probablement, en effet, en tait-ce un,--les lazzaroni s'emparrent des
trois autres chteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine.

tait-ce mouvement instantan du peuple? tait-ce impulsion du vicaire
gnral, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de
neutraliser les projets des patriotes et d'excuter les instructions
incendiaires de la reine?

La chose demeura un mystre; mais, quoique les causes restassent
caches, les faits furent visibles.

Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'aprs-midi, cinq calches
charges d'officiers franais, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur
gnral Archambal, signataire du trait de Sparanisi, entrrent  Naples
par la porte de Capoue et descendirent  l'_Albergo reale_.

Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient tre pays 
titre d'indemnit au gnral Championnet, et, comme il y a du caractre
franais partout o il y a des Franais, pour aller au thtre de
Saint-Charles.

Immdiatement, le bruit se rpandit qu'ils venaient prendre possession
de la ville, que le roi tait trahi et qu'il fallait venger le roi.

Qui avait intrt  propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions 
payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur  sa parole, et
qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une dfaite, si
mauvaise et si coupable qu'elle ft.

Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni
arms se portrent  l'Albergo reale en criant: Vive le roi! vive la
religion! mort aux Franais!

A la tte de ces hommes taient ceux que l'on avait vus  la tte de
l'meute o avaient pri les frres della Torre, et de celle o le
malheureux Ferrari avait t mis en morceaux, c'est--dire les Pasquale,
les Rinaldi, les Beccao. Quant  Michele, nous dirons plus tard o il
tait.

Par bonheur, Archambal tait au palais, prs de Pignatelli, qui essayait
de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent.

Les autres officiers taient au spectacle.

Tout ce peuple fanatis se prcipita vers Saint-Charles. Les sentinelles
de la porte voulurent faire rsistance et furent tues. On vit tout 
coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaant, se rpandre dans le
parterre.

Les cris de Mort aux Franais! retentissaient dans la rue, dans les
corridors, dans la salle.

Que pouvaient douze ou quinze officiers arms de leurs sabres seulement,
contre des milliers d'assassins?

Des patriotes les envelopprent, leur firent un rempart de leurs corps,
les poussrent dans le corridor, ignor du peuple et rserv au roi
seul, qui conduisait de la salle au palais. L, ils trouvrent Archambal
prs du prince, et, sans avoir reu un sou des cinq millions, mais aprs
avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue,
protgs par un fort piquet de cavalerie.

A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient
baiss la toile et interrompu le spectacle.

Quant aux spectateurs, fort indiffrents  ce qui pouvait arriver aux
Franais, ils ne songrent qu' se mettre en sret.

Ceux qui connaissent l'agilit des mains napolitaines peuvent se faire
une ide du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs
personnes furent, en fuyant, touffes aux portes de sortie, d'autres
foules aux pieds dans les escaliers.

Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui
n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine.

Sous prtexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Franais,
toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui taient dedans
dvaliss.

Les membres de la municipalit, les patriotes, les hommes les plus
distingus de Naples essayrent vainement de mettre de l'ordre parmi
cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dpouillait,
assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez
l'archevque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estim de
tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande rgularit de moeurs,
et le supplirent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes
de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable
populace, qui roulait dsordonne et dvastatrice dans les rues de
Naples comme un torrent de lave.

L'archevque monta en carrosse dcouvert, mit des torches aux mains de
ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens,
sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix tant incessamment
couverte par les cris de Vive le roi! vive la religion! vive saint
Janvier! mort aux jacobins!

Et, en effet, le peuple, matre des trois chteaux, tait matre de la
ville entire, et il commena d'inaugurer sa dictature en organisant le
meurtre et le pillage, sous les yeux mmes de l'archevque. Depuis
Masaniello, c'est--dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que
le peuple de Naples a pour armes n'avait point t lche  sa fantaisie
sans mors et sans selle. Elle s'en donnait  plaisir et rattrapait le
temps perdu. Jusque-l, les assassinats avaient t, pour ainsi dire,
accidentels;  partir de ce moment, ils furent rgulariss.

Tout homme vtu avec lgance, et portant ses cheveux coups court,
tait dsign sous le nom de jacobin, et ce nom tait un arrt de mort.
Les femmes des lazzaroni, toujours plus froces que leurs maris aux
jours de rvolution, les accompagnaient, armes de ciseaux, de couteaux
et de rasoirs, et excutaient, au milieu des hues et des rires, sur les
malheureux que condamnaient leurs maris, les mutilations les plus
horribles et les plus obscnes. Dans ce moment de crise suprme, o la
vie de tout ce qu'il y avait d'honntes gens  Naples ne tenait qu' un
caprice,  un mot,  un fil, quelques patriotes pensrent  un reste de
leurs amis prisonniers et oublis par Vanni dans les cachots de la
Vicaria et del Carmine. Il se dguisrent en lazzaroni, criant qu'il
fallait dlivrer les prisonniers pour accrotre les forces d'autant de
braves. La proposition fut accueillie par acclamation. On courut aux
prisons, on dlivra les prisonniers, mais, avec eux, cinq ou six mille
forats, vtrans de l'assassinat et du vol, qui se rpandirent dans la
ville et redoublrent le tumulte et la confusion.

C'est une chose remarquable,  Naples et dans les provinces
mridionales, que la part que prennent les forats  toutes les
rvolutions. Comme les gouvernements despotiques qui se sont succd
dans l'Italie mridionale, depuis les vice-rois espagnols jusqu' la
chute de Franois II, c'est--dire depuis 1503 jusqu'en 1860, ont
toujours eu pour premier principe de pervertir le sens moral, il en
rsulte que le galrien n'y inspire point la mme rpulsion que chez
nous. Au lieu d'tre parqus dans leurs bagnes et sans communication
avec la socit qui les a repousss de son sein, ils sont mls  la
population, qui ne les rend pas meilleurs et qu'ils rendent plus
mauvaise. Leur nombre est immense, presque le double de celui de la
France, et,  un moment donn, ils sont pour les rois, qui ne ddaignent
pas leur alliance, un puissant et terrible secours  Naples,--et, par
Naples, nous entendons toutes les provinces napolitaines. Il n'y a pas
de galres  vie. Nous avons fait un calcul, bien facile  faire, du
reste, qui nous a donn une moyenne de neuf ans pour les galres  vie.
Ainsi, depuis 1799, c'est--dire depuis soixante-cinq ans, les portes
des galres ont t ouvertes six fois, et toujours par la royaut, qui,
en 1799, en 1806, en 1809, en 1821, en 1848 et en 1860, y recruta des
champions. Nous verrons le cardinal Ruffo aux prises avec ces tranges
auxiliaires, ne sachant comment s'en dbarrasser, et, dans toutes les
occasions, les poussant au feu.

J'avais pour voisins, pendant les deux ans et demi que j'ai passs 
Naples, une centaine de forats habitant une succursale du bagne situe
dans la mme rue que mon palais. Ces hommes n'taient employs  aucun
travail et passaient leurs journes dans l'inaction la plus absolue. Aux
heures fraches de l't, c'est--dire de six heures  dix heures du
matin et de quatre  six heures du soir, ils se tenaient soit  cheval,
soit accouds sur le mur, regardant ce magnifique horizon qui n'a pour
borne que la mer de Sicile, sur laquelle se dcoupe la sombre silhouette
de Capre.

--Quels sont ces hommes? demandai-je un jour aux agents de l'autorit.

--_Gentiluomini_ (des gentlemen), me rpondit celui-ci.

--Qu'ont-ils fait?

--_Nulla! hanno amazzato_ (rien! ils ont tu).

Et, en effet,  Naples, l'assassinat n'est qu'un geste, et le lazzarone
ignorant, qui n'a jamais sond les mystres de la vie et de la mort, te
la vie et donne la mort sans avoir aucune ide, ni philosophique ni
morale, de ce qu'il donne et de ce qu'il te.

Que l'on se figure donc le rle sanglant que doivent jouer, dans les
situations pareilles  celles o nous venons de montrer Naples, des
hommes dont les prototypes sont les Mammone, qui boivent le sang de
leurs prisonniers, et les La Gala, qui les font cuire et qui les
mangent!




                                LXXXII

                       LE PRINCE DE MALITERNO.


Il fallait au plus tt porter remde  la situation, ou Naples tait
perdue et les ordres de la reine taient excuts  la lettre,
c'est--dire que la bourgeoisie et la noblesse disparaissaient dans un
massacre gnral et qu'il ne restait que le peuple, ou plutt que la
populace.

Les dputs de la ville, alors, se runirent dans la vieille basilique
de Saint-Laurent, dans laquelle tant de fois avaient t discuts les
droits du peuple et ceux du pouvoir royal.

Le parti rpublicain, qui, nous l'avons vu, avait dj t en relation
avec le prince de Maliterno, et qui, d'aprs ses promesses, croyait
pouvoir compter sur lui, faisant valoir son courage dans la campagne de
1796, et ce que, quelques jours auparavant encore, il venait de faire
pour la dfense de Capoue, le proposa comme gnral du peuple.

Les lazzaroni, qui venaient de le voir combattre contre les Franais,
n'eurent aucune dfiance et accueillirent son nom par acclamation.

Son entre tait prpare pour se faire au milieu de l'enthousiasme
gnral. Au moment o le peuple criait: Oui! oui! Maliterno! vive
Maliterno! mort aux Franais! mort aux jacobins! Maliterno parut 
cheval et arm de pied en cap.

Le peuple napolitain est un peuple d'enfants, facile  se laisser
prendre  des coups de thtre. L'arrive du prince, au milieu des
bravos qui signalaient sa nomination, lui parut providentielle. A sa
vue, les cris redoublrent. On enveloppa son cheval, comme, la veille et
le matin encore, on avait envelopp le carrosse de l'archevque, et
chacun hurla, de cette voix qu'on n'entend qu' Naples:

--Vive Maliterno! vive notre dfenseur! vive notre pre!

Maliterno descendit de cheval, laissa l'animal aux mains des lazzaroni
et entra dans l'glise de San-Lorenzo. Dj accept par le peuple, il
fut proclam dictateur par le municipe, revtu de pouvoirs illimits, et
libre de choisir lui-mme son lieutenant.

Sance tenante, et avant mme que Maliterno sortit de l'glise, on
annona une dputation charge de se rendre prs du vicaire gnral et
de lui dire que _la ville_ et le peuple ne voulaient plus obir  un
autre chef que celui qu'ils s'taient choisi, et que ce chef, qui venait
d'tre lu, tait le seigneur San-Girolame, prince de Maliterno.

Le vicaire gnral devait donc tre invit par la dputation 
reconnatre les nouveaux pouvoirs crs par le municipe et accepts,
mieux encore, proclams par le peuple.

La dputation qui s'tait offerte, et qui avait t accepte, se
composait de Manthonnet, Cirillo, Schipani, Velasco et Pagano.

Elle se prsenta au palais.

La rvolution, depuis deux jours, avait march  pas de gant. Le
peuple, tromp par elle, lui prtait momentanment son appui, et, cette
fois, les dputs ne venaient plus en suppliants, mais en matres.

Ces changements n'tonneront point nos lecteurs, qui les ont vus
s'oprer sous leurs yeux.

Ce fut Cirillo qui fut charg de porter la parole.

Sa harangue fut courte: il supprima le titre de _prince_ et mme celui
d'_excellence_.

--Monsieur, dit-il au vicaire gnral, nous venons, au nom de la ville,
vous inviter  renoncer aux pouvoirs que vous avez reus du roi, vous
prier de nous remettre, ou plutt de remettre  la municipalit,
l'argent de l'tat qui est  votre disposition, et de prescrire, par un
dit, le dernier que vous rendrez, obissance entire  la municipalit
et au prince de Maliterno, nomm gnral par le peuple.

Le vicaire gnral ne rpondit point positivement, mais demanda
vingt-quatre heures pour rflchir, en disant que la nuit porte conseil.

Le conseil que lui porta la nuit fut de s'embarquer au point du jour,
avec le reste du trsor royal, sur un btiment faisant voile pour la
Sicile.

Revenons au prince de Maliterno.

L'important tait de dsarmer le peuple, et, en le dsarmant, d'arrter
les massacres.

Le nouveau dictateur, aprs avoir engag sa parole aux patriotes et jur
de marcher en tout point d'accord avec eux, sortit de l'glise, monta de
nouveau  cheval, et, le sabre  la main, aprs avoir rpondu par le cri
de Vive le peuple! au cri de Vive Maliterno! nomma pour son
lieutenant don Lucio Caracciolo, duc de Rocca-Romana, presque aussi
populaire que lui,  cause de son brillant combat de Caazzo. Le nom du
beau gentilhomme qui, depuis quinze ans, avait chang trois fois
d'opinions et qui devait se les faire pardonner par une troisime
trahison, fut salu par une immense acclamation.

Aprs quoi, le prince de Maliterno fit une harangue, pour inviter le
peuple  dposer les armes dans un couvent voisin destin  servir de
quartier gnral, et ordonna, sous peine de mort, d'obir  toutes les
mesures qu'il croirait ncessaires pour rtablir la tranquillit
publique.

En mme temps, pour donner plus de poids  ses paroles, il fit dresser
des potences dans toutes les rues et sur toutes les places, et sillonna
la ville de patrouilles composes des citoyens les plus braves et et les
plus honntes, charges d'arrter et de pendre, sans autre forme de
procs, les voleurs et les assassins pris en flagrant dlit.

Puis il fut convenu qu' la bannire blanche, c'est--dire  la bannire
royale, tait substitue la bannire du peuple, c'est--dire la bannire
tricolore. Les trois couleurs du peuple napolitain taient le bleu, le
jaune et le rouge.

A ceux qui demandrent des explications sur ce changement et qui
essayrent de le discuter, Maliterno rpondit qu'il changeait le drapeau
napolitain pour ne pas montrer aux Franais une bannire qui avait fui
devant eux. Le peuple, orgueilleux d'avoir sa bannire, accepta.

Lorsque, le matin du 17 janvier, on connut  Naples, la fuite du vicaire
gnral et les nouveaux malheurs dont cette fuite menaait Naples, la
colre du peuple, jugeant inutile de poursuivre Pignatelli, qu'il ne
pouvait atteindre, se tourna tout entire contre Mack.

Une bande de lazzaroni se mit  sa recherche. Mack, selon eux, tait un
tratre, qui avait pactis avec les jacobins et avec les Franais, et
qui, par consquent, mritait d'tre pendu. Cette bande se dirigea vers
Caserte, o elle croyait le trouver.

Il y tait, en effet, avec le major Riescach, le seul officier qui lui
ft rest fidle dans ce grand dsastre, lorsqu'on vint lui annoncer le
danger qu'il courait. Ce danger tait srieux. Le duc de Salandra, que
les lazzaroni avaient rencontr sur la route de Caserte et qu'ils
avaient pris pour lui, avait failli y laisser la vie. Il ne restait
qu'une ressource au malheureux gnral: c'tait d'aller chercher un
asile sous la tente de Championnet; mais il l'avait, on se le rappelle,
si grossirement trait dans la lettre qu'en entrant en campagne, il lui
avait fait porter par le major Riescach; il avait, en quittant Rome,
rendu contre les Franais un ordre du jour si cruel, qu'il n'osait
esprer dans la gnrosit du gnral franais. Mais le major Riescach
le rassura, lui proposant de le prcder et de prparer son arrive.
Mack accepta la proposition, et, tandis que le major accomplissait sa
mission, il se retira dans une petite maison de Cirnao,  la sret de
laquelle il croyait  cause de son isolement.

Championnet tait camp en avant de la petite ville d'Aversa, et,
toujours curieux de monuments historiques, il venait de reconnatre avec
son fidle Thibaut, dans un vieux couvent abandonn, les ruines du
chteau o Jeanne avait assassin son mari, et jusqu'aux restes du
balcon o Andr fut pendu avec l'lgant lacet de soie et d'or tress
par la reine elle-mme. Il expliquait  Thibaut, moins savant que lui
en pareille matire, comment Jeanne avait obtenu l'absolution de ce
crime en vendant au pape Clment VI Avignon pour soixante mille cus,
lorsqu'un cavalier s'arrta  la porte de sa tente et que Thibaut jeta
un cri de joie et de surprise en reconnaissant son ancien collgue, le
major Riescach.

Championnet reut le jeune officier avec la mme courtoisie qu'il
l'avait reu  Rome, lui exprima son regret de ce qu'il ne ft point
arriv une heure plus tt pour prendre part  la promenade archologique
qu'il venait de faire; puis, sans s'informer du motif qui l'amenait, lui
offrit ses services comme  un ami, et comme si cet ami ne portait point
l'uniforme napolitain.

--D'abord, mon cher major, lui dit-il, permettez que je commence par des
remercments. J'ai trouv,  mon retour  Rome, le palais Corsini, que
je vous avais confi, dans le meilleur tat possible. Pas un livre, pas
une carte, pas une plume ne manquait. Je crois mme que l'on ne s'tait,
pendant deux semaines qu'il a t habit, servi d'aucun des objets dont
je me sers tous les jours.

--Eh bien, mon gnral, si vous m'tes aussi reconnaissant que vous le
dites du petit service que vous prtendez avoir reu de moi, vous
pouvez,  votre tour, m'en rendre un grand.

--Lequel? demanda Championnet en souriant.

--C'est d'oublier deux choses.

--Prenez garde! oublier est moins facile que de se souvenir. Quelles
sont ces deux choses? Voyons!

--D'abord, la lettre que je vous ai porte  Rome de la part du gnral
Mack.

--Vous avez pu voir qu'elle avait t oublie cinq minutes aprs avoir
t lue. La seconde?

--La proclamation relative aux hpitaux.

--Celle-l, monsieur, rpondit Championnet, je ne l'oublie pas, mais je
la pardonne.

Riescach s'inclina.

--Je ne puis demander davantage de votre gnrosit, dit-il. Maintenant,
le malheureux gnral Mack...

--Oui, je le sais, on le poursuit, on le traque, on veut l'assassiner;
comme Tibre, il est forc de coucher chaque nuit dans une nouvelle
chambre. Pourquoi ne vient-il pas tout simplement me trouver? Je ne
pourrai pas, comme le roi des Perses  Thmistocle, lui donner cinq
villes de mon royaume pour subvenir  son entretien; mais j'ai ma tente,
elle est assez grande pour deux, et, sous cette tente, il recevra
l'hospitalit du soldat.

Championnet achevait  peine ces paroles, qu'un homme couvert de
poussire sautait  bas d'un cheval ruisselant d'cume, et se prsentait
timidement au seuil de la tente que le gnral franais venait de lui
offrir.

Cet homme, c'tait Mack, qui, apprenant que les hommes lancs  sa
poursuite se dirigeaient sur Carnava, n'avait pas cru devoir attendre le
retour de son envoy et la rponse de Championnet.

--Mon gnral, s'cria Riescach, entrez, entrez! Comme je vous l'avais
dit, notre ennemi est le plus gnreux des hommes.

Championnet se leva et s'avana au-devant de Mack, la main ouverte.

Mack crut sans doute que cette main s'ouvrait pour lui demander son
pe.

La tte basse, le front rougissant, muet, il la tira du fourreau, et, la
prenant par la lame, il la prsenta au gnral franais par la poigne.

--Gnral, lui dit-il, je suis votre prisonnier, et voici mon pe.

--Gardez-la, monsieur, rpondit Championnet avec son fin sourire; mon
gouvernement m'a dfendu de recevoir des prsents de fabrique anglaise.

Finissons-en avec le gnral Mack, que nous ne retrouverons plus sur
notre chemin, et que nous quittons, nous devons l'avouer, sans regret.

Mack fut trait par le gnral franais comme un hte et non comme un
prisonnier. Ds le lendemain de son arrive sous sa tente, il lui donna
un passeport pour Milan, en le mettant  la disposition du Directoire.

Mais le Directoire traita Mack avec moins de courtoisie que Championnet.
Il le fit arrter, l'enferma dans une petite ville de France, et, aprs
la bataille de Marengo, l'changea contre le pre de celui qui crit ces
lignes, lequel tait  Brindisi prisonnier par surprise du roi
Ferdinand.

Malgr ses revers en Belgique, malgr l'incapacit dont il avait fait
preuve dans cette campagne de Rome, le gnral Mack obtint, en 1804, le
commandement de l'arme de Bavire.

En 1805,  l'approche de Napolon, il se renferma dans Ulm, o, aprs
deux mois de blocus, il signa la plus honteuse capitulation que l'on ait
jamais mentionne dans les annales de la guerre.

Il se rendit avec 35,000 hommes.

Cette fois, on lui fit son procs, et il fut condamn  mort; mais sa
peine fut commue en une dtention perptuelle au Spitzberg.

Au bout de deux ans, le gnral Mack obtint sa grce et fut mis en
libert.

A partir de 1808 il disparat de la scne du monde, et l'on n'entend
plus parler de lui.

On a trs-justement dit de lui que, pour avoir la rputation de premier
gnral de son sicle, il ne lui avait manqu que de ne pas avoir eu
d'armes  commander.

Continuons  drouler, dans toute sa simplicit historique, la liste des
vnements qui conduisirent les Franais  Naples, et qui, d'ailleurs,
forment un tableau de moeurs o ne manque ni la couleur ni l'intrt.




                                LXXXIII

                        RUPTURE DE L'ARMISTICE.


Les lazzaroni, furieux de voir le gnral Mack leur chapper, ne
voulurent point avoir fait une si longue course pour rien.

Ils marchrent, en consquence, sur les avant-postes franais, battirent
les gardes avances et repoussrent la grand'garde. Mais, au premier
coup de fusil, le gnral Championnet ayant dit  Thibaut d'aller voir
ce qui se passait, celui-ci rallia les hommes que cette irruption
imprvue avait disperss et chargea toute cette multitude au moment o
elle traversait la ligne de dmarcation trace entre les deux armes. Il
en dtruisit une partie, mit l'autre en fuite, mais, sans la poursuivre,
s'arrta dans les limites traces  l'arme franaise.

Deux vnements avaient rompu la trve: le dfaut de payement des cinq
millions stipuls dans le trait et l'agression des lazzaroni.

Le 19 janvier, les vingt-quatre dputs de la ville comprirent  quels
dangers les exposaient ces deux insultes, qui, faites  un vainqueur, ne
pouvaient manquer de le dterminer  marcher sur Naples.

Ils partirent donc pour Caserte, o Championnet avait son quartier
gnral; mais ils n'eurent point la peine d'aller jusque-l, le gnral,
nous l'avons dit, s'tant avanc jusqu' Maddalone.

Le prince de Maliterno marchait  leur tte.

En arrivant en prsence du gnral franais, tous, comme c'est
l'habitude en pareil cas, commencrent de parler  la fois, les uns
priant, les autres menaant, ceux-ci demandant humblement la paix,
ceux-l jetant  la face des Franais des dfis de guerre.

Championnet couta avec sa courtoisie et sa patience ordinaires pendant
dix minutes; puis, comme il lui tait impossible d'entendre un mot de ce
qui se disait:

--Messieurs, dit-il en excellent italien, si l'un d'entre vous tait
assez bon pour prendre la parole au nom de tous, je ne doute pas que
nous ne finissions par nous entendre, du moins par nous comprendre.

Puis, s'adressant  Maliterno, qu'il reconnaissait au coup de sabre qui
lui partageait le front et la joue:

--Prince, lui dit-il, quand on sait se battre comme vous, on doit savoir
dfendre son pays avec la parole comme avec le sabre. Voulez-vous me
faire l'honneur de me dire la cause qui vous amne? J'coute, je vous le
jure, avec le plus grand intrt.

Cette locution si pure, cette grce si parfaite, tonnrent les
dputs, qui se turent et qui, faisant un pas en arrire, laissrent au
prince de Maliterno le soin de dfendre les intrts de Naples.

N'ayant point, comme Tite-Live, la prtention de faire les discours des
orateurs que nous mettons en scne, nous nous empressons de dire que
nous ne changeons point une parole au texte du discours du prince de
Maliterno.

--Gnral, dit-il, s'adressant  Championnet, depuis la fuite du roi et
du vicaire gnral, le gouvernement du royaume est dans les mains du
snat de la ville. Nous pouvons donc faire, avec _Votre Excellence_, un
durable et lgitime trait.

Au titre d'_excellence_, donn au gnral rpublicain, Championnet avait
souri et salu.

Le prince lui prsenta un paquet.

--Voici une lettre, continua-t-il, qui renferme les pouvoirs des dputs
ici prsents. Peut-tre, vous qui, en vainqueur et  la tte d'une arme
victorieuse, tes venu au pas de course de Civita-Castellana 
Maddalone, regardez-vous comme un faible espace les dix milles qui vous
sparent de Naples; mais vous remarquerez que cet espace est immense,
infranchissable mme, lorsque vous rflchirez que vous tes entour de
populations armes et courageuses, et que soixante mille citoyens
enrgiments, quatre chteaux forts, des vaisseaux de guerre, dfendent
une ville de cinq cent mille habitants enthousiasms par la religion,
exalts par l'indpendance. Maintenant, supposez que la victoire
continue de vous tre fidle et que vous entriez en conqurant  Naples;
il vous sera impossible de vous maintenir dans votre conqute. Ainsi,
tout vous conseille de faire la paix avec nous. Nous vous offrons,
non-seulement les deux millions et demi de ducats stipuls dans le
trait de Sparanisi, mais encore tout l'argent que vous nous demanderez
en vous renfermant dans les limites de la modration. En outre, nous
mettons  votre disposition, pour que vous puissiez vous retirer, des
vivres, des voitures, des chevaux, et enfin des routes de la scurit
desquelles nous vous rpondons... Vous avez remport de grands succs,
vous avez pris des canons et des drapeaux, vous avez fait un grand
nombre de prisonniers, vous avez emport quatre forteresses: nous vous
offrons un tribut et nous vous demandons la paix comme  un vainqueur.
Ainsi, du mme coup, vous conqurez la gloire et l'argent. Considrez,
gnral, que nous sommes beaucoup trop faibles pour votre arme; que, si
vous nous accordez la paix, que, si vous consentez  ne pas entrer 
Naples, le monde applaudira  votre magnanimit. Si, au contraire, la
rsistance dsespre des habitants, sur laquelle nous avons le droit de
compter, vous repousse, vous ne recueillerez que la honte d'avoir chou
au bout de votre entreprise.

Championnet avait cout, non sans tonnement, ce long discours, qui lui
paraissait plutt une lecture qu'une improvisation.

--Prince, rpondit-il poliment mais froidement  l'orateur, je crois que
vous commettez une erreur grave: vous parlez  des vainqueurs comme vous
parleriez  des vaincus. La trve est rompue pour deux raisons: la
premire, c'est que vous n'avez pas pay, le 15, la somme que vous
deviez payer; la seconde, c'est que vos lazzaroni sont venus nous
attaquer dans nos lignes. Demain, je marche sur Naples; mettez-vous en
mesure de me recevoir, je suis, moi, en mesure d'y entrer.

Le gnral et les dputs, chacun de leur ct, changrent un froid
salut; le gnral rentra dans sa tente, les dputs reprirent la route
de Naples.

Mais, aux jours de rvolution comme aux jours orageux de l't, le temps
change vite, et le ciel, serein  l'aurore, est sombre  midi.

Les lazzaroni, en voyant partir Maliterno avec les dputs de la ville
pour le camp franais, se crurent trahis, et, soulevs par les prtres
prchant dans les glises, par les moines prchant dans les rues, tous
couvrant l'gosme ecclsiastique du manteau royal, ils s'lancrent
vers le couvent o ils avaient dpos leurs armes, s'en emparrent de
nouveau, se rpandirent dans les rues, enlevrent  Maliterno la
dictature qu'ils lui avaient vote la veille, et se nommrent des chefs,
ou plutt se remirent sous le commandement des anciens.

On avait abaiss les bannires royales; mais on n'avait pas encore
inaugur le drapeau populaire.

Les bannires royales furent remises partout o elles avaient t
enleves.

Le peuple s'empara, en outre, de sept ou huit pices de canon, qu'il
trana par les rues et qu'il mit en batterie  Tolde,  Chiaa et 
Largo del Pigne.

Puis les pillages et les excutions commencrent. Les gibets que
Maliterno avait fait dresser pour pendre les voleurs et les assassins
servirent  pendre les jacobins.

Un sbire bourbonien dnona l'avocat Fasulo: les lazzaroni firent
irruption chez lui. Il n'eut que le temps de se sauver avec son frre
par les terrasses. On trouva chez eux une cassette pleine de cocardes
franaises, et on allait gorger leur jeune soeur, lorsqu'elle s'abrita
d'un grand crucifix qu'elle prit entre ses bras. La terreur religieuse
arrta les assassins, qui se contentrent de piller la maison et d'y
mettre le feu.

Maliterno revenait de Maddalone, lorsque, par bonheur, en dehors de la
ville, il fut instruit de ce qui s'y passait, par les fugitifs qu'il
rencontra.

Il expdia alors deux messagers, porteurs chacun d'un billet dont ils
avaient pris connaissance. S'ils taient arrts, ils devaient dchirer
ou avaler les billets, et, comme ils les savaient par coeur, s'ils
chappaient aux mains des lazzaroni, excuter de mme leur mission.

Un de ces billets tait pour le duc de Rocca-Romana: Maliterno lui
disait o il tait cach, et, la nuit tombe, l'invitait  le venir
rejoindre avec une vingtaine d'amis.

L'autre tait pour l'archevque: il lui enjoignait, sous peine de mort,
 dix heures prcises du soir, de mettre en branle toutes ses cloches,
de runir son chapitre, ainsi que tout le clerg de la cathdrale, et
d'exposer le sang et la tte de saint Janvier.

Le reste, disait-il, le regardait.

Deux heures aprs, les deux messagers taient arrivs sans accident 
destination.

Vers sept heures du soir, Rocca-Romana vint seul; mais il annonait que
ses vingt amis taient prts et se trouveraient au rendez-vous qui leur
serait indiqu.

Maliterno le renvoya immdiatement  Naples, le priant de se trouver,
lui et ses amis,  minuit, sur la place du couvent de la Trinit, o il
s'engageait  les rejoindre. Ils devaient runir, en mme temps qu'eux,
le plus grand nombre possible de leurs serviteurs,--matres et
serviteurs bien arms.

Le mot d'ordre tait _Patrie et Libert_. On ne devait s'occuper de
rien. Maliterno rpondait de tout.

Seulement, Rocca-Romana devait donner cet ordre et revenir aussitt. En
supposant l'absence de tous deux, on crirait  Manthonnet, qui tait
prvenu de son ct.

A dix heures du soir, fidle  l'ordre reu, le cardinal-archevque fit
sonner toutes les cloches d'un mme coup.

A ce bruit inattendu,  cette immense vibration qui semblait le vol
d'une troupe d'oiseaux aux ailes de bronze, les lazzaroni, tonns,
s'arrtrent au milieu de leur oeuvre de destruction. Les uns, croyant
que c'tait un signal de joie, dirent que les Franais avaient pris la
fuite; les autres, au contraire, crurent que, les Franais ayant attaqu
la ville, on les appelait aux armes.

Dans l'un et l'autre cas, et quelle que ft sa croyance, chacun courut 
la cathdrale.

On y trouva le cardinal revtu de ses habits pontificaux, au milieu de
son clerg, dans l'glise illumine d'un millier de cierges. La tte et
le sang de saint Janvier taient exposs sur l'autel.

On sait la dvotion que les Napolitains ont pour les saintes reliques du
protecteur de leur ville. A la vue de ce sang et de cette tte, qui ont
peut-tre jou encore un plus grand rle en politique qu'en religion,
les plus ardents et les plus furieux commencrent  s'apaiser, tombant
 genoux, dans l'glise, s'ils avaient pu y pntrer, dehors, si la
foule qui encombrait la cathdrale les avait forcs de demeurer dans la
rue; et tous, dans l'glise et au dehors, se mirent  prier.

Alors, la procession, le cardinal-archevque en tte, s'apprta pour
sortir et pour parcourir la ville.

En ce moment,  la droite et  la gauche du prlat, parurent, comme
reprsentants de la douleur populaire, le prince de Maliterno et le duc
de Rocca-Romana, vtus de deuil, pieds nus, les larmes aux yeux. Le
peuple voyant tout  coup, en costumes de pnitents, implorant la colre
de Dieu contre les Franais, les deux plus grands seigneurs de Naples,
accuss d'avoir trahi Naples en faveur de ces Franais, on ne songea
plus  les accuser de trahison, mais seulement  prier et  s'humilier
avec eux. Le peuple, tout entier alors, suivit les saintes reliques
portes par l'archevque, fit en procession un grand tour dans la ville
et revint  l'glise, d'o il tait parti.

L, Maliterno monta en chaire et fit au peuple un discours dans lequel
il lui dit que saint Janvier, protecteur cleste de la ville, ne
permettrait certainement pas qu'elle tombt aux mains des Franais; puis
il invita chacun  rentrer chez soi,  se reposer, en dormant, des
fatigues de la journe, afin que ceux qui voudraient combattre se
trouvassent au point du jour les armes  la main.

Enfin l'archevque donna sa bndiction aux assistants, et chacun se
retira en rptant les paroles qu'il avait prononces:

Nous n'avons que deux mains, comme les Franais; mais saint Janvier est
pour nous.

L'glise vacue, les rues redevinrent solitaires. Alors, Maliterno et
Rocca-Romana reprirent leurs armes, qu'ils avaient laisses dans la
sacristie, et, se glissant dans l'ombre, se rendirent  la place de la
Trinit, o leurs compagnons les attendaient.

Ils y trouvrent Manthonnet, Velasco, Schipani et trente ou quarante
patriotes.

La question tait de s'emparer du chteau Saint-Elme, o, l'on se le
rappelle, tait prisonnier Nicolino Caracciolo. Rocca-Romana, inquiet
sur le sort de son frre, et les autres sur celui de leur ami, avaient
dcid de le dlivrer. Un coup de main pour arriver  ce but tait
urgent. Aprs avoir chapp si heureusement  la torture de Vanni,
Nicolino ne pouvait manquer d'tre assassin si les lazzaroni
s'emparaient du chteau Saint-Elme, le seul que, dans sa position
imprenable, ils se fussent abstenus d'attaquer.

A cet effet, Maliterno, pendant ses vingt-quatre heures de dictature,
n'osant ouvrir les portes  Nicolino, de peur que les lazzaroni ne
l'accusassent de trahison, avait ml  la garnison trois ou quatre
hommes faisant partie de sa domesticit. Par un de ces hommes, il avait
eu le mot d'ordre du chteau Saint-Elme pour la nuit du 20 au 21
janvier. Le mot d'ordre tait _Parthnope et Pausilippe_.

Or, voici ce que comptait faire Maliterno: simuler une patrouille venant
de la ville apporter des ordres au commandant du fort; ensuite, faire
irruption dans la citadelle et s'en emparer.

Par malheur, Maliterno, Rocca-Romana, Manthonnet, Velasco et Schipani
taient trop connus pour prendre le commandement de la petite troupe.
Ils durent le cder  un homme du peuple, enrl dans leur parti. Mais
celui-ci, peu familier avec les usages de la guerre, au lieu de donner
le mot _Parthnope_ pour mot d'ordre, croyant que c'tait la mme chose,
donna celui de _Napoli_. La sentinelle reconnut la fraude et appela aux
armes. La petite troupe fut alors accueillie par une vive fusillade et
trois coups de canon qui, par bonheur, ne firent aucun mal aux
assaillants.

Cet chec avait une double gravit: d'abord de ne point dlivrer
Nicolino Caracciolo, et ensuite de ne pas donner  Championnet le signal
qui lui avait t promis par les rpublicains.

Et, en effet, Championnet avait promis aux rpublicains d'tre en vue de
Naples, le 21 janvier dans la journe, et les rpublicains, de leur
ct, lui avaient promis qu'il verrait, en signe d'alliance, flotter la
bannire tricolore franaise sur le chteau Saint-Elme.

Leur attaque de la nuit manque, ils ne pouvaient tenir  Championnet la
parole qu'ils lui avaient donne.

Maliterno et Rocca-Romana, qui voulaient tout simplement dlivrer
Nicolino Caracciolo, et qui n'taient que les allis et non les
complices des rpublicains, n'taient point dans cette partie de leur
secret.

Pour les uns comme pour les autres, l'tonnement fut donc grand, lorsque
le 21, au point du jour, on vit flotter la bannire tricolore franaise
sur les tours du chteau Saint-Elme.

Disons comment s'tait faite cette substitution inattendue, comment le
drapeau franais avait t arbor sur le chteau Saint-Elme et de
quelles matires il tait fait.




                                LXXXIV

                     UN GEOLIER QUI S'HUMANISE.


On se rappelle comment,  la suite du billet remis par Roberto Brandi,
commandant du chteau Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci
avait suspendu les apprts de la torture et fait reconduire Nicolino
Caracciolo dans le cachot numro 3, au second au-dessous de
l'entre-sol, comme disait le prisonnier.

Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adress  Vanni
par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'tait fait sur
la physionomie de ce dernier,  la pleur qui avait enseveli son visage,
 l'ordre donn de reconduire Nicolino dans sa prison,  la rapidit
avec laquelle il s'tait lanc hors de la salle de la torture, il avait
t facile  Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre
tait des plus graves.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, il avait, comme tout le monde,
appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi  Caserte, et, le
soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assist au triomphe
du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient t la suite.

La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi lectrique
qu' Vanni, lui avait cependant donn  penser.

Il avait song que Vanni, dans sa crainte des Franais, s'tait arrt
au moment de donner la torture  Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui
aussi, avoir maille  partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.

Il songea donc  se faire, pour l'hypothse dsormais possible de la
venue des Franais  Naples, il songea donc  se faire un ami de ce
prisonnier lui-mme.

Vers cinq heures du soir, c'est--dire au moment o le roi entrait par
la porte Campana, le commandant du chteau se fit ouvrir le cachot du
prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle,
d'ailleurs, il ne s'tait jamais cart entirement:

--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier 
M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le
manque de livres.

--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, rpondit Nicolino avec sa
bonne humeur ternelle. Quand je jouis de ma libert, je suis plutt un
oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rveur
comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi,
pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre
gelier, qui a l'habitude de rpondre aux demandes les plus prolixes par
ce seul mot: _Oui_, ou: _Non_, quand il rpond toutefois.

--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques
livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus
agrables...

--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothque au chteau?

--Deux ou trois cents volumes.

--Diable! en libert, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y
en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume des
_Annales_ de Tacite, traitant des amours de Claude et des dbordements
de Messaline? Je ne serais point fch de relire cela, que je n'ai point
lu depuis le collge.

--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque.
Dsirez-vous les autres?

--Merci. J'aime tout particulirement Claude, et j'ai toujours t on ne
peut plus sympathique  Messaline; et, comme je trouve que nos augustes
souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien
innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux
personnages, j'eusse voulu faire des parallles dans le genre de ceux de
Plutarque, parallles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en
suis certain, l'excellent rsultat de me raccommoder avec eux.

--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette
facilit. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la
bibliothque...

--N'en parlons plus. Avez-vous la _Science nouvelle_, de Vico?

--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.

--Comment! vous ne connaissez pas Vico?

--Non, monsieur le duc.

--Un homme de votre instruction qui ne connat pas Vico! c'est
extraordinaire. Vico tait le fils d'un petit libraire de Naples. Il
fut, pendant neuf ans, prcepteur des fils d'un vque dont j'ai oubli
et dont bien d'autres avec moi ont oubli le nom, malgr la confiance
que cet vque avait bien certainement que son nom vivrait plus
longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa
messe, donnait sa bndiction et levait paternellement ses trois
neveux, Vico crivait un livre qu'il intitulait la _Science nouvelle_,
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre o il distinguait, dans
l'histoire des diffrents peuples, trois ges qui se succdent
uniformment: l'_ge divin_, enfance des nations, pendant lequel tout
est divinit, et o les prtres possdent l'autorit; l'_ge hroque_,
qui est le rgne de la force matrielle et des hros, et l'_ge humain_,
priode de civilisation aprs laquelle les hommes reviennent  l'tat
primitif. Or, comme nous en sommes  l'ge des hros, j'aurais voulu
tablir un parallle entre Achille et le gnral Mack, et, comme, bien
certainement, le parallle et t en faveur de l'illustre gnral
autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui et pu plaider ma
cause vis--vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous
dire adieu, disparu ce matin.

--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aid, monsieur le duc; mais
nous n'avons point Vico.

--Alors, laissons de ct les historiens et les philosophes, et passons
aux chroniqueurs. Avez-vous la _Chronique du couvent de Sant'Archangelo
 Bajano_? tant clotr comme un religieux, je me sens plein de
bienveillance pour mes soeurs clotres les religieuses. Imaginez-vous
donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouv
moyen, par une porte secrte dont elles possdaient une clef en mme
temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins.
Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques
jours auparavant, et qui, par consquent, n'avait pas encore eu le temps
de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses
mesures, confondit les dates et donna pour la mme nuit rendez-vous 
deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrrent, se
reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse
prise, moi, la prirent au srieux: ils tirrent leurs pes. On ne
devrait jamais entrer avec une pe dans un couvent. L'un des deux tua
l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher
commandant, impossible de dire qu'il tait venu l tout seul. On fit une
enqute, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dnona la jeune
soeur,  laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de
faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction
ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles
rflchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour
elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles
demandrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il
faudrait une abbesse de bien mauvais caractre pour refuser un clavecin
 deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction.
On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule tait trop
troite pour qu'il pt entrer. C'tait un dimanche, au moment de la
grand' messe: on remit  le faire entrer avec des cordes par la fentre
quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on
mit une heure  monter le clavecin, il avait mis une autre heure  venir
de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres
religieuses taient-elles affames de mlodie. Les fentres et les
portes fermes, elles ouvrirent en toute hte l'instrument.
L'instrument tait devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme
qui y tait enferm et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur
matre de chant tait asphyxi. Autre embarras,  l'endroit du second
cadavre, bien autrement difficile  cacher dans une cellule que le
premier dans un jardin. La chose s'bruita. Naples avait alors pour
archevque un jeune prlat trs-svre. Il rflchit  la satisfaction
qu'il pouvait donner  la vindicte publique. Un procs faisait connatre
au monde entier le scandale qui n'tait connu que de Naples; il rsolut
d'en finir sans procs. Il alla chez un pharmacien, se fit prparer un
extrait de cigu aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe
d'archevque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux
religieuses; puis il divisa la cigu en trois parts, et fora les
coupables  boire chacune leur part du poison sanctifi par Socrate.
Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevque avait de
grands pouvoirs: il leur remit leurs pchs _in articulo mortis_.
Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire
pnitence dans les monastres les plus svres de leur ordre. Eh bien,
vous comprenez: sur un texte comme celui-l, dont, faute de mmoire, je
m'carte peut-tre sur certains points, mais pas,  coup sr, 
l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre
de _la Religieuse_, de Diderot, ou un drame de la famille des _Victimes
clotres_, de Monvel; cela et occup mes loisirs pendant le temps plus
ou moins long que j'ai encore  demeurer votre hte. Vous n'avez rien de
tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'_Histoire_ de Polybe, les
Commentaires de Csar, la _Vie de la Vierge_, le _Martyre de saint
Janvier_. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de
tout une gale reconnaissance.

Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothque
cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.

Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la
prison de Nicolino, prcd d'un gelier portant deux bougies.

Le prisonnier s'tait dj jet sur son lit, quoiqu'il ne dormt pas
encore. Il ouvrit des yeux tonns de ce luxe de cire. Trois jours
auparavant, il avait demand une lampe et on la lui avait refuse.

Le gelier disposa les deux bougies sur la table et sortit.

--Ah ! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard,
vous me feriez la surprise de me donner une soire?

--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme
je dteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter
des lumires.

--Je me flicite bien sincrement de votre antipathie pour les
tnbres; mais il est impossible que le dsir de venir causer avec moi
vous soit pouss tout  coup comme cela, de lui-mme et sans raison
extrieure. Qu'avez-vous  me dire?

--J'ai  vous dire une chose assez importante, et  laquelle j'ai
longtemps rflchi avant de vous en parler.

--Et, aujourd'hui, vos rflexions sont faites?

--Oui.

--Dites, alors.

--Vous savez, mon cher hte, que vous tes ici sur une recommandation
toute particulire de la reine?

--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.

--Et au secret le plus absolu?

--Quant  cela, je m'en suis aperu.

--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hte, que dix fois, depuis que vous
tes ici, une dame s'est prsente pour vous parler.

--Une dame?

--Oui; une dame voile qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a
prtendu qu'elle venait de la part de la reine,  la maison de laquelle
elle tait attache.

--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma
foi! voil qui la rhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement,
vous lui avez constamment refus la porte?

--Venant de la part de la reine, j'ai pens que sa visite pourrait ne
pas vous tre agrable, et j'ai craint de vous dsobliger en
l'introduisant prs de vous.

--La dame est-elle jeune?

--Je le crois.

--Est-elle jolie?

--Je le gagerais.

--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne dsoblige
jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vnt-elle de la part
du diable, et, je dirai mme plus, surtout de la part du diable.

--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?

--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!

--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'ide
qu'elle reviendra ce soir.

--Mon cher commandant, vous tes un homme charmant, d'une conversation
pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous
l'homme le plus spirituel de Naples...

--Oui, vous prfreriez la conversation de la dame inconnue  la mienne;
soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant,
n'oubliez pas une chose ou plutt deux choses.

--Lesquelles?

--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tt, c'est que j'ai
craint que sa visite ne vous dplt, et que, si je la fais entrer
aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agrable.

--Je vous l'affirme, mon cher commandant. tes-vous satisfait?

--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits
services  mes prisonniers.

--Oui; seulement, vous prenez votre temps.

--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe: _Tout vient  point 
qui sait attendre_.

Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son
prisonnier et sortit.

Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver
d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se ft dans les
manires de son juge et de son gelier un si grand changement  son
gard; et il n'avait pu encore se faire une rponse satisfaisante  sa
question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage 
une femme voile, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.




                                 LXXXV

    QUELLE TAIT LA DIPLOMATIE DU GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.


Comme l'avait devin Nicolino Caracciolo, la femme voile n'tait autre
que la marquise de San-Clemente.

Au risque de perdre sa faveur et sa position prs de la reine, qui ne
lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui tait arriv, et qui
n'avait chang en rien ses faons vis--vis d'elle, la marquise de
San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, tait venue deux fois
pour essayer de voir Nicolino.

Le commandant avait t inflexible: les prires n'avaient pu le toucher,
l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.

Ce n'tait point que le commandant Brandi fut la perle des honntes
gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'tait un
homme assez fort en arithmtique pour calculer que, quand une place vaut
dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer  la perdre
pour mille.

Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du chteau Saint-Elme
ne ft en ralit que de quinze cents ducats, comme il tait charg de
nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et
promettaient de durer encore longtemps  Naples,--de mme que M.
Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, tait de
douze mille francs fixe, parvenait  lui faire produire cent quarante
mille livres,--de mme Roberto Brandi, dont le traitement tait de cinq
ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille
francs.

Cela explique l'intgrit de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles
du 9 dcembre, c'est--dire le retour du roi, la dfaite des Napolitains
et la marche de l'arme franaise sur Naples, il avait t plus loin que
le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi
acharn: Roberto Brandi avait rv de se faire, de Nicolino,
non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et,  cet effet, il
avait, comme nous l'avons vu, essay de semer dans le coeur de son
prisonnier, avant que celui-ci pt se douter dans quel but, cette graine
qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits,
la reconnaissance.

Mais, quoiqu'il ne ft qu' demi Napolitain, puisqu'il tait Franais
par sa mre, Nicolino Caracciolo n'avait pas t assez naf pour
attribuer  une sympathie spontane le changement qui, depuis la veille,
s'tait fait pour lui dans les faons du commandant. Aussi, l'avons-nous
vu se demander quels taient les vnements extraordinaires qui avaient
pu amener envers lui ce changement de faons.

La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite
prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point
tout ce qu'il dsirait savoir.

Mais, nous n'avons pas besoin de le dire  nos lecteurs, qui, nous
l'esprons, s'en seront aperus, Nicolino tait homme d'esprit. Il
rsolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu
 peu venir  lui Roberto Brandi. Il y avait videmment, dans l'avenir
et  un moment donn, un pacte avantageux pour tout le monde  faire
entre le gouverneur du chteau Saint-Elme et les rpublicains.

Jusque-l, toutes les avances avaient t faites par le commandant du
chteau, tandis que Nicolino n'tait nullement engag de son ct.

Quoique les instances obstines de la marquise San-Clemente, pour
arriver jusqu' lui, instances qui avaient t couronnes par le succs,
eussent laiss  Nicolino, si sceptique qu'il ft, peu de doutes sur son
dvouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait ft suffisant pour
le tenir en rserve vis--vis d'elle, soit qu'il craignt qu'elle ne ft
pie, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il
ne les compromt et, en mme temps, ne compromt la marquise elle-mme,
Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa prs de lui qu' lui
parler de son amour ou  le lui prouver.

Les amants se sparrent enchants l'un de l'autre et s'aimant plus que
jamais. La marquise San-Clemente promit  Nicolino que tous les soirs o
elle ne serait pas de service prs de la reine, elle les viendrait
passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant t interrog sur la
possibilit de mettre ce projet  excution, et n'y ayant vu aucun
empchement de son ct, il fut convenu que les choses se passeraient
ainsi.

Le commandant n'avait point t sans savoir que la dame voile tait la
marquise de San-Clemente, c'est--dire une des dames d'honneur les plus
avant dans l'intimit de la reine; et, par un jeu de bascule des plus
simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la
marquise de San-Clemente, si c'tait le parti royal qui l'emportait, par
Nicolino Caracciolo, si c'tait, au contraire, les rpublicains qui
avaient le dessus.

Les jours s'coulrent, nous avons vu de quelle faon, en projets de
rsistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne
fut chang  la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du
commandant  son gard, non-seulement continurent, mais allrent
toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats  son djeuner,
cinq  son dner, du vin de France  discrtion, et la permission de se
promener deux fois par jour sur les remparts,  la condition de donner
sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.

La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la
disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise,
tellement dsespre, qu'il dt, pour en sortir, risquer un suicide;
aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il,
sur sa foi, se promener tout  son aise.

Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grce 
l'indiffrence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux prcautions
qu'elle prenait pour le venir voir, n'tait aucunement inquite,
Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il
connaissait le roi et ne crut jamais srieusement  sa rsistance, et,
comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui
devaient suivre la cour  Palerme, il sut la vrit, entre sept et huit
heures, le soir mme du 21 dcembre, c'est--dire trois heures avant la
fuite de la famille royale.

La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle
avait reu l'ordre de se trouver  dix heures du soir dans les
appartements de la reine; l, il lui serait fait communication de la
rsolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la rsolution
prise ne ft celle du dpart.

Elle revenait donc  tout hasard faire ses adieux  Nicolino. Ces adieux
faits ne rengageaient  rien, et, si elle restait, il serait toujours
temps de les refaire.

On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le
commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adresses, 
remettre  Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en
prit lecture auparavant, promit de faire passer  la marquise les
lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on changea le
plus prs possible quelques paroles d'un dsespoir assez calme pour ne
point donner aux amants eux-mmes de trop grandes inquitudes l'un sur
l'autre.

C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions
raisonnables. Comme les golands dans la tempte, elles ne font que
mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les
emporte du ct vers lequel il souffle, et, plutt que de lutter contre
lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose
gracieuse, emporter par le vent comme les Ocanides de Flaxman.

Le chagrin donna grand apptit  Nicolino. Il soupa de manire 
effrayer son gelier, qu'il fora de boire avec lui  la sant de la
marquise. Le gelier protesta contre la violence qui lui tait faite,
mais il but.

Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino veill fort avant dans la
nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans
le cachot de son prisonnier, il le trouva profondment endormi.

Cependant la nouvelle qu'il lui apportait tait assez grave pour qu'il
prt sur lui de l'veiller. On lui avait envoy, pour les afficher 
l'intrieur et  l'extrieur du chteau, quelques-unes des proclamations
qui annonaient le dpart du roi, qui promettaient son prochain retour,
qui nommaient le prince Pignatelli vicaire gnral, et Mack lieutenant
du royaume.

Les gards que le commandant avait vous  son prisonnier lui faisaient
un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire
connatre  personne.

La nouvelle, en effet, tait grave; mais Nicolino y tait prpar. Il se
contenta de murmurer: Pauvre marquise! Puis, coutant les sifflements
du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa
tte, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de
Pompadour:

--Elle aura mauvais temps pour son voyage.

--Si mauvais, rpondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont
encore dans la rade et n'ont pu partir.

--Bah! vraiment! rpondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas
l'heure de la promenade, monter sur les remparts?

--Certainement! La gravit de la situation serait une excuse, si l'on
venait  me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce
pas, monsieur le duc, vous auriez la bont de dire que cette
complaisance, vous l'avez exige de moi?

Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualit de neveu d'un amiral,
comme il disait, reconnut, sur le _Van-Guard_ et _la Minerve_, les
pavillons qui indiquaient la prsence du roi sur l'un de ces btiments
et du prince de Calabre sur l'autre.

Le commandant, qui l'avait quitt un instant, le rejoignit en lui
apportant une excellente lunette d'approche.

Grce  cette excellente lunette, il put suivre les pripties du drame
que nous avons racont. Il vit la municipalit et les magistrats venant
supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le
cardinal-archevque monter  bord du _Van-Guard_ et en descendre; il vit
Vanni, chass de _la Minerve_, rentrer dsespr derrire le mle. Une
ou deux fois mme, il vit apparatre sur le pont la belle marquise. Il
lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une
larme; et ce spectacle lui parut d'un intrt tel, qu'il resta toute la
journe sur le rempart, tenant sa lunette  la main, et ne quitta son
observatoire que pour descendre,  la hte, djeuner et dner.

Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa
chambre. Rien n'tait chang depuis la veille; le vent continuait d'tre
contraire; les vaisseaux taient toujours dans le port.

Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent
gracieusement le long des mts et semblrent faire un appel au vent. Le
vent obit, les voiles se gonflrent: vaisseaux et frgates se mirent en
mouvement et s'avancrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut
 bord du _Van-Guard_ une femme qui faisait des signes non quivoques de
reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait tre autre que la
marquise de San-Clemente, il lui jeta  travers l'espace un tendre et
dernier adieu.

Au moment o la flotte commenait  disparatre derrire Capre, on vint
annoncer  Nicolino que le dner tait servi, et, comme rien ne le
retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner
aux plats, qui devenaient de plus en plus dlicats, le temps de se
refroidir.

Le mme soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et
d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, aprs les
terribles motions de la journe, descendit dans son cachot, et le
trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.

Le prisonnier paraissait trs-mu. Il avait le front rveur et l'oeil
humide.

Il tendit mlancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de
syracuse et trinqua avec lui en secouant la tte.

Puis, aprs avoir vid son verre jusqu' la dernire goutte:

--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar
qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia ft
un bien grand coquin.

Puis, vaincu par l'motion que lui causait ce souvenir historique,
Nicolino laissa tomber sa tte sur la table et s'endormit!




                                LXXXVI

           CE QU'ATTENDAIT LE GOUVERNEUR DU CHATEAU SAINT-ELME.


Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des
vnements que nous avons dj vus se drouler sous nos yeux. Seulement,
il est bon de dire que, du haut des remparts du chteau Saint-Elme,
grce  l'excellente lunette que lui avait laisse le commandant,
Nicolino assistait  tout ce qui se passait dans les rues de Naples.
Quant aux vnements qui ne se produisaient point au grand jour, le
commandant Roberto Brandi, qui tait devenu pour son prisonnier un
vritable ami, les lui racontait avec une fidlit qui et fait honneur
 un prfet de police faisant son rapport  son souverain.

C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et
magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le trait de
Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers
franais qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le
lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient t pays,
assista enfin  toutes les pripties qui suivirent le dpart du vicaire
gnral, depuis la nomination de Maliterno  la dictature jusqu'
l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte  demi avec
Rocca-Romana. Tous ces vnements lui eussent, perus par les yeux
seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant
venaient les lucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rle
du fil d'Ariane.

On atteignit ainsi le 20 janvier.

Le 20 janvier, on apprit la rupture dfinitive de la trve,  la suite
de l'entrevue entre le gnral franais et le prince de Maliterno, et
l'on sut qu' six heures du matin, les troupes franaises s'taient
branles pour marcher sur Naples.

A cette nouvelle, les lazzaroni hurlrent de rage, et, brisant toute
discipline, mirent  leur tte Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne
voulaient reconnatre qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les
soldats et les officiers qui taient revenus de Livourne avec le gnral
Naselli, ils commencrent  traner des canons  Poggioreale, 
Capodichino et  Capodimonte. D'autres batteries furent tablies  la
porte Capuana,  la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les
points par lesquelles les Franais pouvaient tenter d'entrer  Naples.
C'tait pendant cette journe o se prparait la dfense, que, malgr
les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et
les meurtres avaient t le plus terribles.

Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec
terreur les cruauts qui s'accomplissaient. Il s'tonnait de ne voir le
parti rpublicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocits,
et se demandait si le comit rpublicain tait rduit  un tel abandon,
qu'il dt laisser les lazzaroni matres de la ville sans rien tenter
contre les dsordres qu'ils commettaient.

A tout moment, des clameurs nouvelles s'levaient de quelque point de la
ville et montaient jusqu'aux hauteurs o est situe la forteresse. Des
tourbillons de fume s'lanaient tout  coup d'un pt de maisons, et,
pousss par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le
chteau. Des assassinats commencs dans les rues se continuaient par les
escaliers et venaient se dnouer sur les terrasses des palais, presque
 porte de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et
aux poternes du chteau, dont il avait doubl les sentinelles, avec
ordre de faire feu sur quiconque se prsenterait, lazzaroni ou
rpublicains. Il conduisait videmment, avec des intentions hostiles, 
un but cach, un plan arrt avec lui-mme.

La bannire royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et,
malgr le dpart du roi, n'avait point disparu un instant.

Cette bannire, gage pour eux de la fidlit du commandant, rjouissait
les yeux des lazzaroni.

Sa longue-vue  la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de
Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'tait
point rentr  Naples; Rocca-Romana se tenait cach; Manthonnet,
Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.

A deux heures de l'aprs-midi, on releva les sentinelles, comme cela se
pratiquait, de deux heures en deux heures.

Il sembla  Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de
lui, lui faisait un signe de tte.

Il ne parut point l'avoir remarqu; mais, au bout de quelques secondes,
il tourna de nouveau les yeux de son ct.

Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait t d'autant
plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixs, les unes
 l'horizon du ct de Capoue, o l'on s'attendait  voir dboucher les
Franais, les autres sur Naples, se dbattant sous le fer et au milieu
du feu, ne faisaient aucune attention  la quatrime sentinelle et au
prisonnier.

Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer  un pas de
lui.

--Aujourd'hui, en dnant, faites attention  votre pain, lui jeta en
passant la sentinelle.

Nicolino tressaillit et continua sa route.

Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait
l'empoisonner.

Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-mme, et, en repassant
devant le factionnaire:

--Du poison? demanda-t-il.

--Non, rpondit celui-ci, un billet.

--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dgage.

Et, s'loignant du factionnaire, il se tint  distance sans plus
regarder de son ct.

Enfin, les rpublicains se dcidaient donc  quelque chose! Le dfaut
d'initiative dans le _mezzo ceto_ et dans la noblesse est le dfaut
capital des Napolitains. Autant le peuple, poussire souleve au moindre
vent, est toujours prt aux meutes, autant la classe moyenne et
l'aristocratie sont difficiles aux rvolutions.

C'est qu' tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie
craignent de perdre une portion de ce qu'ils possdent, tandis que le
peuple, qui ne possde rien, ne peut que gagner.

Il tait trois heures de l'aprs-midi; Nicolino dnait  quatre: il
n'avait, en consquence, qu'une heure  attendre. Cette heure lui parut
un sicle.

Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui
sonnaient aux trois cents glises de Naples.

Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain
sur la table. Il examina ngligemment son pain, n'y vit aucune rupture;
sur toute sa rotondit, la crote tait lisse et intacte. Si un billet
avait t introduit dans l'intrieur, c'tait pendant la fabrication
mme du pain.

Le prisonnier commena de croire  un faux avis.

Il regarda le gelier charg de le servir  table, depuis l'amlioration
croissante de ses repas, esprant voir en lui quelque encouragement 
rompre son pain.

Le gelier resta impassible.

Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne
manquait sur la table. La table tait irrprochablement prpare.

--Mon cher ami, dit-il au gelier, le commandant est si bon pour moi,
que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'apptit, il ne me donne une
bouteille d'asprino, si je la lui demande.

L'asprino correspond  Naples, au vin de Suresne,  Paris.

Le gelier sortit en faisant un mouvement des paules qui signifiait:

--En voil une ide de demander du vinaigre quand on a sur sa table du
lacrima-cristi et du monte de Procida.

Mais, comme on lui avait recommand d'avoir les plus grands gards pour
le prisonnier, il s'empressa d'obir avec tant de diligence, que, pour
aller plus vite, il ne ferma mme pas, en s'loignant, la porte du
cachot.

Nicolino le rappela.

--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le gelier.

--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, rpondit
Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.

Le gelier, qui savait la fuite impossible au chteau Saint-Elme, 
moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendt du haut des murailles
avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais
pour ne pas dsobliger Nicolino.

La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de
rotation qui indiquaient la clture  double tour, Nicolino, certain de
ne pas tre surpris, brisa son pain.

On ne l'avait point tromp: au beau milieu de la mie tait un billet
roul, lequel, coll  la pte, indiquait qu'il n'avait pu y tre
introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pens le
prisonnier.

Nicolino prta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement
le billet.

Il contenait ces mots:

Jetez-vous sur votre lit sans vous dshabiller; ne vous inquitez point
du bruit que vous entendrez de onze heures  minuit; il sera fait par
des amis; seulement, tenez-vous prt  les seconder.

--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prvenir; je les
eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tap dessus. Voyons le
post-scriptum:

Il est urgent que, demain, le drapeau franais flotte, au point du
jour, sur les murailles du chteau Saint-Elme. Si notre tentative
chouait, faites ce que vous pourrez de votre ct pour arriver  ce
but. Le comit met cinq cent mille francs  votre disposition.

Nicolino dchira le billet en morceaux impalpables, qu'il parpilla sur
toute la longueur de son cachot.

Il achevait cette opration lorsque la clef tourna dans la serrure, et
que son gelier entra une bouteille d'asprino  la main.

Nicolino, qui tenait de sa mre un palais franais, n'avait jamais pu
souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait
faire un sacrifice  la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air,
porta un toast  la sant du commandant, le vida d'un trait et fit
clapper sa langue avec autant d'nergie qu'il et pu le faire aprs un
verre de chambertin, de chteau-laffitte ou de bouzi.

L'admiration du gelier pour Nicolino redoubla: il fallait tre dou
d'un courage hroque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.

Le dner tait encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son
compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus
l'habitude, lui faire sa visite au caf.

--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au
cuisinier, mais  l'asprino, qui vous aura ouvert l'apptit.

Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart aprs son
dner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'tait amlior, jusqu'
cinq heures et demie et mme six heures du soir. Mais, surexcite, non
point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais
par le billet qu'il avait reu; voyant le seigneur Roberto Brandi de
bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne ft au moins aussi curieux
 voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une
certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tte, que, de
lui-mme, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.

Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le dsobliger,
consentit  monter avec le commandant sur le rempart.

Naples prsentait dans la soire le mme spectacle que pendant le jour,
except que, vu  travers les tnbres, il devenait plus effrayant. Et,
en effet, le pillage et les assassinats s'excutaient  la lueur des
torches qui, courant dans l'obscurit comme des insenses, semblaient
jouer quelque jeu fantastique et terrible invent par la mort. De leur
ct, les incendies, dtachant les flammes ardentes de la fume paisse
qui les couronnait, offraient  Nicolino la mme reprsentation que
Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donne  Nron. Rien n'et
empch Nicolino, s'il et voulu se couronner de roses et chanter des
vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de
Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.

Mais Nicolino n'tait pas fantaisiste  ce point; Nicolino avait tout
simplement sous les yeux le spectacle d'une scne de meurtre et
d'incendie comme Naples n'en avait point donn depuis la rvolte de
Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons
dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que,
s'il tait gouverneur du chteau  la place de Roberto Brandi, il aurait
bientt forc toute cette canaille  chercher un abri dans les gouts
d'o elle sortait.

En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son paule, et,
comme si elle et pu lire au plus profond de sa pense, une voix lui
dit:

--A ma place, que feriez-vous?

Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait
ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.

--Par ma foi, rpondit Nicolino, je n'hsiterais pas, je vous le jure:
je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanit et de la
civilisation.

--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me cotera chaque coup
de canon que je tirerai? A votre ge et en paladin franais, vous dites:
_Fais ce que dois, advienne que pourra._

--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.

--Oui; mais,  mon ge, et pre de famille comme je suis, je dis:
_Charit bien ordonne est de commencer par soi-mme._ Ce n'est pas le
chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.

--Ou l'gosme, mon cher gouverneur.

--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.

--Mais, enfin, que voulez-vous?

--Mais je ne veux rien. Je suis  mon balcon, balcon bien tranquille:
rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.

--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous
attendez.

--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable:
j'attends qu'on me fasse des propositions.

Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles taient, en effet,
c'est--dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission
de traiter au nom des rpublicains, mission qu' la rigueur il se ft
donne  lui-mme, le billet qu'il avait reu lui recommandait tout
simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il tait en son
pouvoir, aux vnements qui devaient s'accomplir de onze heures 
minuit.

Qui lui disait que ce qu'il arrterait avec le commandant, si avantageux
que cela ft, selon lui, aux intrts de la future rpublique
parthnopenne, s'accorderait avec les plans des rpublicains?

Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il
fit, pour la troisime ou la quatrime fois, le tour des remparts en
sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance,
aux artilleurs de veiller prs de leurs pices, la mche allume.




                                LXXXVII

OU L'ON VOIT ENFIN COMMENT LE DRAPEAU FRANAIS AVAIT T ARBOR SUR LE
                         CHATEAU SAINT-ELME.


Nicolino couta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix
assez haute, au contraire, pour qu'elle ft entendue de son prisonnier.

Ce redoublement de surveillance l'inquita; mais il connaissait la
prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il
avait reu, et il se confiait  eux.

Seulement, il lui fut dmontr plus clair que jamais que toutes les
attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le
directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino 
lui faire quelque ouverture ou  recueillir les siennes; ce qui serait
arriv, sans aucun doute, si Nicolino ne se ft,  cause de l'avis reu,
tenu sur la rserve.

Le temps s'coula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son
prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de
rester sur le rempart.

Dix heures sonnrent. On se rappelle que c'tait l'heure indique par
Maliterno  l'archevque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les
cloches de Naples. A la dernire vibration des bronzes, toutes les
cloches clatrent  la fois.

Nicolino tait prpar  tout, except  ce concert de cloches, et le
gouverneur,  ce qu'il parat, n'y tait pas plus prpar que lui; car,
 ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et
le regarda avec tonnement.

--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie
cet effroyable charivari; j'allais vous faire la mme question.

--Alors, vous l'ignorez?

--Parfaitement. Et vous?

--Moi aussi.

--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera
part  son voisin.

--Je vous le promets.

--C'est incomprhensible, mais c'est curieux, et j'ai pay bien cher,
souvent, ma loge  Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait
pas celui-ci.

Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en
plus curieux.

En effet, comme nous l'avons dit, arrts au milieu de leur infernale
besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni,
qui entendent mal la langue cleste, coururent en demander l'explication
 la cathdrale.

On sait ce qu'ils y trouvrent: la vieille mtropole claire _
giorno_, le sang et la tte de saint Janvier exposs, le
cardinal-archevque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et
Maliterno en costume de pnitents, pieds nus, en chemise et la corde au
cou.

Les deux spectateurs, pour lesquels on et pu croire que le spectacle
tait fait, virent alors l'trange procession sortir de l'glise, au
milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches taient si
nombreuses et jetaient un tel clat, qu' l'aide de sa lunette, que le
commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevque sous son
dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant  ses cts le
sang et la tte de saint Janvier, et enfin, derrire les chanoines,
Maliterno et Rocca-Romana, dans leur trange costume, ne portaient
rien, ou plutt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les pchs
du peuple.

Nicolino savait son frre Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et
Maliterno aussi sceptique que son frre. Il fut donc, malgr la grande
proccupation qui le tenait, pris d'un rire homrique en reconnaissant
les deux pnitents.

Quelle tait cette comdie? dans quel but tait-elle joue? C'tait ce
que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mlange, tout particulier
 Naples, du grotesque au sacr.

Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout
cela.

Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus
inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait
Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense pige cach sous
cette comdie religieuse.

Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande
curiosit, la procession dans les diffrentes volutions qu'elle
accomplit depuis sa sortie de la cathdrale jusqu' sa rentre; puis ils
virent le bruit diminuer, les torches s'teindre, et y succder le
silence et l'obscurit.

Quelques maisons auxquelles le feu avait t mis continurent de brler;
mais personne ne s'en occupa.

Onze heures sonnrent.

--Je crois, dit Nicolino, qui dsirait suivre les instructions du billet
en rentrant dans son cabinet, je crois que la reprsentation est
termine. Qu'en dites-vous, mon commandant?

--Je dis que j'ai encore quelque chose  vous faire voir avant que vous
rentriez chez vous, mon cher prisonnier.

Et il lui fit signe de le suivre.

--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu' prsent proccups de ce
qui se passe  Naples, depuis Mergellina jusqu' la porte
Capuana,--c'est--dire  l'ouest, au midi et  l'est:--occupons-nous un
peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce ct
fasse peu de bruit et jette peu de lumire, cela vaut la peine que nous
y accordions un instant d'attention.

Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart
exactement oppose  celle du haut de laquelle il venait de contempler
Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de
Capodimonte jusqu' celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux
disposs avec la rgularit d'une arme en marche.

--Ah! ah! fit Nicolino, voil du nouveau, ce me semble.

--Oui, et qui n'est pas sans intrt, n'est-ce pas?

--C'est l'arme franaise? demanda Nicolino.

--Elle-mme, rpondit le gouverneur.

--Demain, alors, elle entrera  Naples.

--Oh! que non! On n'entre point  Naples comme cela quand les lazzaroni
ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-tre.

--Eh bien, aprs? demanda Nicolino.

--Aprs?... Rien, rpondit le gouverneur. C'est  nous de songer  ce
que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal  ses allis,
quels qu'ils soient, le gouverneur du chteau Saint-Elme.

--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos
prfrences?

--Mes prfrences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des prfrences, mon
cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que
j'tais pre de famille, et en vous citant le proverbe franais:
_Charit bien ordonne est de commencer par soi-mme._ Rentrez chez
vous; mditez l-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et
philosophie, et, comme les Franais ont encore un autre proverbe qui
dit: _La nuit porte conseil_, eh bien, demandez des conseils  la nuit;
au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donns. Bonsoir,
monsieur le duc!

Et, comme, tout en causant, on tait arriv au haut de l'escalier qui
conduisait aux prisons infrieures, le gelier reconduisit Nicolino 
son cachot et l'y enferma, comme d'habitude,  double tour.

Nicolino se trouva dans la plus complte obscurit.

Par bonheur, les instructions qu'il avait reues n'taient point
difficiles  suivre. Il se dirigea  ttons vers son lit, le trouva et
se jeta dessus tout habill.

A peine y tait-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme,
cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.

Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.

Qu'tait-il arriv?

Nous sommes obligs de dire que, malgr le courage bien prouv de
Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.

Dix autres minutes ne s'taient point coules, que Nicolino entendit un
pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous
grincrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant,
clair d'une bougie qu'il tenait lui-mme  la main.

Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande prcaution, dposa
sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir prs du lit de
son prisonnier, qui, ignorant absolument o aboutirait toute cette mise
en scne, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.

--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis  son chevet, je
vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le chteau Saint-Elme
tait d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider
demain.

--Et  quel propos, mon cher commandant, venez-vous,  une pareille
heure, vous fliciter prs de moi de votre perspicacit?

--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de
pouvoir dire  un homme d'esprit comme vous: Vous voyez bien que
j'avais raison; ensuite parce que je crois que, si nous attendons 
demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu
causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons 
demain, dis-je, il pourra bien tre trop tard.

--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc pass
quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quitts?

--Vous allez en juger. Les rpublicains, qui avaient, je ne sais
comment, surpris mon mot d'ordre, qui tait _Pausilippe et Parthnope_,
se sont prsents  la sentinelle; seulement, celui qui tait charg de
dire _Parthnope_ a confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a dit
_Napoli_ au lieu de _Parthnope_. La sentinelle, qui ne savait
probablement pas que _Parthnope_ et _Napoli_ ne font qu'un ou plutt ne
font qu'une, a donn l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont
fait feu, et le coup a t manqu. De sorte, mon cher prisonnier, que,
si c'est dans l'attente de ce coup-l que vous vous tes jet tout
habill sur votre lit, vous pouvez vous dshabiller et vous coucher, 
moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous
causions chacun d'un ct de cette table, comme deux bons amis.

--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts,
abattez votre jeu, et causons.

--Causons! dit le gouverneur, c'est bientt dit.

--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.

--Oui, mais aprs quelques claircissements.

--Lesquels? Dites.

--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?

--J'en ai.

--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifi par vos amis?

--Foi de gentilhomme!

--Alors, il n'y a plus d'empchements. Asseyez-vous, mon cher
prisonnier.

--Je suis assis.

--MM. les rpublicains ont donc bien besoin du chteau Saint-Elme?
Voyons!

--Aprs la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de
menteur si je vous disais que sa possession leur est tout  fait
indiffrente.

--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce chteau,
substitut en son lieu et place le trs-haut et trs-puissant seigneur
Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que
gagnerait  cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?

--Messire Roberto Brandi m'a prvenu, je crois, qu'il tait pre de
famille?

--J'ai oubli de dire poux et pre de famille.

--Il n'y a pas de mal, puisque vous rparez  temps votre oubli. Donc,
une femme?

--Une femme.

--Combien d'enfants?

--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer 
marier.

--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je prsume?

--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple
observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intrt.

--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degr.

--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend
un trs-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les
rpublicains de Naples?

--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?

--Oh! interrompit le gouverneur.

--Attendez donc, laissez-moi dire.

--C'est juste; dites.

--Je rpte. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour
vous, de dix mille ducats d'pingles pour votre femme, de dix mille
ducats de bonne main  votre fils, et de dix mille ducats de dot  votre
fille?

--Quarante mille ducats?

--Quarante mille ducats.

--En tout?

--Dame!

--Cent quatre-vingt-dix mille francs?

--Juste.

--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous
reprsentez de ne pas offrir des sommes rondes?

--Deux cent mille livres, par exemple?

--Oui,  deux cent mille livres, on rflchit.

--Et  combien terminerait-on?

--Tenez, pour ne pas vous faire marchander,  deux cent cinquante mille
livres.

--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!

--C'est un joli morceau que le chteau Saint-Elme.

--Hum!

--Vous refusez?

--Je me consulte.

--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la
journe, nous avons parl par proverbes; passez-moi donc encore
celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.

--Je vous le passe.

--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion
de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser chapper
l'occasion.

L'occasion passe  ct de la main: je la prends par ses trois cheveux,
et je ne la lche pas, morbleu!

--Je ne veux pas y regarder de trop prs avec vous, mon cher gouverneur,
reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu' me louer de vos bons
procds: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.

--A la bonne heure.

--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille
livres dans ma poche.

--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au
comptant, on ne ferait jamais d'affaires.

--Alors, vous vous contenterez de mon billet?

Roberto Brandi se leva et salua.

--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont
sacres, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons
chacun notre tte.

--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, rpondit
Nicolino avec une suprme dignit; je vous prouverai que j'en tais
digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'excution, des moyens.

--C'est pour arriver  ce but que je vous demanderai, mon prince, toute
la complaisance possible.

--Expliquez-vous.

--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par
les cheveux, je ne la lcherais point sans y trouver une fortune.

--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille
francs...

--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui tes riche
 millions, vous devez le comprendre.

--Merci!

--Non: il me faut cinq cent mille francs.

--Monsieur le commandant, je suis fch de vous dire que vous manquez 
votre parole.

--En quoi, si ce n'est pas  vous que je les demande?

--Alors, c'est autre chose.

--Et si j'arrive  me faire donner par Sa Majest le roi Ferdinand, pour
ma fidlit, le mme prix que vous m'offrez pour ma trahison?

--Oh! le vilain mot que vous venez de dire l!

Le commandant, avec le comique srieux particulier aux Napolitains, prit
la bougie, alla regarder derrire la porte, sous le lit, et revint poser
la bougie sur la table.

--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.

--J'allais voir si quelqu'un nous coutait.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que
je suis un tratre, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les
autres peut-tre, mais voil tout.

--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux
cent cinquante mille francs pour prix de votre fidlit?

--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.

--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.

--Pour en arriver l, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois
votre complice, il faut que je sois votre victime.

--C'est assez logique, ce que vous me dites l. Eh bien, voyons, comment
pouvez-vous devenir ma victime?

--C'est bien facile.

Le commandant tira des pistolets de sa poche.

--Voil des pistolets.

--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.

--Que le procureur fiscal a oublis ici... Vous savez comment il a fini,
ce bon marquis Vanni?

--Vous m'avez annonc sa mort, et je vous ai mme rpondu que j'avais le
regret de ne pas le regretter.

--C'est vrai. Vous vous tes donc procur vos pistolets, qui taient je
ne sais o, par vos intelligences dans le chteau; de sorte que, quand
je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.

--Trs-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.

--Prenez garde! ils sont chargs. Puis, le pistolet sur la gorge
toujours, vous m'avez li  cet anneau scell dans la muraille.

--Avec quoi? avec les draps de mon lit?

--Non, avec une corde.

--Je n'en ai pas.

--Je vous en apporte une.

--A la bonne heure: vous tes homme de prcaution.

--Quand on veut que les choses russissent, n'est-ce pas? il ne faut
rien ngliger.

--Aprs?

--Aprs? Lorsque je suis bien li et bien garrott  cet anneau, vous me
billonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la
porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer
en patrouille tous les hommes dont je suis sr, et de ne laisser dans
l'intrieur et aux portes que les dserteurs, pour faire une meute.

--Et comment ferai-je cette meute?

--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une
trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employs: c'est trois
cent cinquante ducats. Vous distribuez immdiatement vos trois cent
cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de
faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.

--Et o prendrai-je les trois cent cinquante ducats?

--Dans ma poche; seulement, c'est un compte  part, vous comprenez.

--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: trs-bien!

--Une fois matre du chteau, vous me dliez, vous me laissez dans votre
cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien trait; puis,
une nuit, quand vous m'avez pay mes deux cent cinquante mille francs et
rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter  la porte,
par piti; je descends jusqu'au port, je frte une barque, un speronare,
une felouque; j'aborde en Sicile  travers mille prils, et je vais
demander au roi Ferdinand le prix de ma fidlit. Le chiffre auquel je
l'tendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.

--Oui, deux cent cinquante mille francs.

--Tout cela est-il bien entendu?

--Oui.

--J'ai votre parole d'honneur?

--Vous l'avez.

--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur
la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne
craignez pas de serrer les cordes; ne m'touffez pas avec le mouchoir.
Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille
rentre.

Tout se passa exactement, comme l'avait prvu l'intelligent gouverneur,
et l'on et dit qu'il avait donn ses ordres d'avance pour que Nicolino
ne rencontrt aucun obstacle. Le commandant fut li, garrott, billonn
 point; la porte fut referme sur lui. Nicolino ne rencontra personne,
ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de
garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme,  la
fin de son discours, il remarquait une certaine hsitation parmi ceux
auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lcha la parole
magique qui devait tout enlever: Dix ducats par homme. A ces mots, en
effet, les gestes d'hsitation disparurent, les cris de Vive la
libert! retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et
aux remparts, on menaa la patrouille de faire feu sur elle si elle ne
disparaissait  l'instant mme dans les profondeurs du Vomero ou dans
les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparat un
fantme par une trappe de thtre.

Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opration 
laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne
bannire blanche, un rideau de fentre et un couvre-pieds rouge. Ce
travail termin, on abattit la bannire blanche et l'on leva la
bannire tricolore.

Enfin, tout  coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont
il avait usurp les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son
cachot, le fit dlier et dbillonner en lui tenant le pistolet sur la
gorge, et, malgr ses gmissements, ses prires et ses supplications, il
le laissa  sa place, dans le fameux cachot numro 3, au deuxime
au-dessous de l'entre-sol.

Et voil comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se rveillant, vit
la bannire tricolore franaise flotter sur le chteau Saint-Elme.




                                LXXXVIII

                         LES FOURCHES CAUDINES.


Championnet aussi la vit, la bannire sainte, et aussitt il donna
l'ordre  son arme de marcher sur Naples, afin de l'attaquer vers onze
heures du matin.

Si nous crivions un roman au lieu d'crire un livre historique, o
l'imagination n'est qu'accessoire, on ne doute pas que nous n'eussions
trouv moyen d'amener Salvato  Naples, ne ft-ce qu'avec les officiers
franais venant toucher les cinq millions convenus par la trve de
Sparanisi. Au lieu d'aller au spectacle avec ses compagnons, au lieu de
s'occuper de la rentre des cinq millions avec Archambal,--rentre qui,
on se le rappelle, ne rentra point,--nous l'eussions conduit  cette
maison du Palmier, o il avait laiss, sinon la totalit, du moins la
moiti de cette me  laquelle le sceptique chirurgien du mont Cassin ne
pouvait croire, et, au lieu d'un long rcit intressant, mais froid
comme toute narration politique, nous eussions eu des scnes
passionnes, rehausses de toutes les craintes qu'eussent inspires  la
pauvre Luisa les terribles scnes de carnage dont la rumeur arrivait
jusqu' elle. Mais nous sommes forc de nous renfermer dans l'inflexible
exigence des faits, et, quel que ft l'ardent dsir de Salvato, il lui
avait fallu avant tout suivre les ordres de son gnral, qui, dans son
ignorance de l'irrsistible aimant qui attirait son chef de brigade vers
Naples, l'en avait plutt loign que rapproch.

A San-Germano, au moment mme o, aprs avoir pass la nuit au couvent
du mont Cassin, Salvato venait d'embrasser et de quitter son pre,
Championnet lui avait donn l'ordre de prendre la 17e demi-brigade, et,
en faisant un circuit pour protger et clairer le reste de l'arme, de
marcher sur Bnvent par Venafro, Marcone et Ponte-Landolfo. Salvato
devait constamment se tenir en communication avec le gnral en chef.

Ainsi jet au milieu des brigands, Salvato eut tous les jours une
attaque nouvelle  repousser; toutes les nuits, une surprise  dcouvrir
et  djouer. Mais Salvato, n dans le pays, parlant la langue du pays,
tait  la fois l'homme de la grande guerre, c'est--dire de la bataille
range, par son sang-froid, par son courage et par ses tudes
stratgiques, et celui de la petite guerre, c'est--dire de la guerre de
montagnes, par son infatigable activit, sa vigilance perptuelle et cet
instinct du danger que Fenimore Cooper nous montre si bien dvelopps
chez les peuplades rouges de l'Amrique du Nord. Pendant cette marche
longue et difficile dans laquelle on eut, au mois de dcembre, des
rivires glaces  franchir, des montagnes couvertes de neige 
traverser, des chemins boueux et dfoncs  suivre, ses soldats, au
milieu desquels il vivait, secourant les blesss, soutenant les faibles,
louant les forts, ses soldats purent reconnatre l'homme suprieur et
bon  la fois, et, n'ayant  lui reprocher ni une erreur, ni une
faiblesse, ni une injustice, se grouprent autour de lui avec le respect
non-seulement de subordonns pour leur chef, mais encore d'enfants pour
leur pre.

Arriv  Venafro, Salvato avait appris que le chemin ou plutt le
sentier des montagnes tait impraticable. Il tait remont jusqu'
Isernia par une assez belle route, qu'il lui avait fallu conqurir pas 
pas sur les brigands; puis, de l, par un chemin dtourn, il avait, 
travers monts, bois et valles, atteint le village ou plutt la ville de
Bocano.

Il lui fallut cinq jours pour faire cette route, que dans les temps
ordinaires, on peut faire en une tape.

Ce fut  Bocano qu'il apprit la trve de Sparanisi, qu'il reut l'ordre
de s'arrter et d'attendre de nouvelles instructions.

La trve de Sparanisi rompue, Salvato se remit en marche, et, en
combattant toujours, gagna Marcone. A Marcone, il apprit l'entrevue de
Championnet avec les dputs de la ville, et la dcision prise le mme
jour par le gnral en chef d'attaquer Naples le lendemain.

Ses instructions portaient de marcher sur Bnvent et de se rabattre
immdiatement sur Naples pour seconder le gnral dans son attaque du
21.

Le 20 au soir, aprs une double tape, il entrait  Bnvent.

La tranquillit avec laquelle s'tait opre cette marche donnait 
Salvato de grandes inquitudes. Si les brigands lui avaient laiss le
chemin libre de Marcone  Bnvent, c'tait, sans aucun doute, pour le
lui disputer ailleurs et dans une meilleure position.

Salvato, qui n'avait jamais parcouru le pays dans lequel il tait
engag, le connaissait du moins stratgiquement. Il savait qu'il ne
pouvait aller de Bnvent  Naples sans passer par l'ancienne valle
Caudia, c'est--dire par ces fameuses Fourches Caudines, o, trois cent
vingt et un ans avant le Christ, les lgions romaines, commandes par le
consul Spurnius Postumus, furent battues par les Samnites et forces de
passer sous le joug.

Une de ces illuminations comme en ont des hommes de guerre lui dit que
c'tait l que l'attendaient les brigands.

Mais Salvato rsolut, les cartes de la Terre de Labour et de la
principaut tant incompltes, de visiter le pays par lui-mme.

A huit heures du soir, il se dguisa en paysan, monta son meilleur
cheval, se fit accompagner d'un hussard de confiance,  cheval comme
lui, et se mit en chemin.

A une lieue de Bnvent,  peu prs, il laissa dans un bouquet de bois
son hussard et les chevaux, et s'avana seul.

La valle se rtrcissait de plus en plus, et,  la clart de la lune,
il pouvait distinguer la place o elle semblait se fermer tout  fait.
Il tait vident que c'tait  cette mme place que les Romains
s'taient aperus, mais trop tard, du pige qui leur avait t tendu.

Salvato, au lieu de suivre le chemin, se glissa au milieu des arbres qui
garnissent le fond de la valle, et arriva ainsi  une ferme situe 
cinq cents pas,  peu prs, de cet tranglement de la montagne.

Il sauta par-dessus une haie et se trouva dans un verger.

Une grande lueur venait d'une partie de la maison spare du reste de la
ferme. Salvato se glissa jusqu' un endroit o ses regards pouvaient
plonger dans la chambre claire.

La cause de cet clairage tait un four que l'on venait de chauffer et
o deux hommes se tenaient prts  enfourner une centaine de pains.

Il tait vident qu'une pareille quantit de pain n'tait point destine
 l'usage du fermier et de sa maison.

En ce moment, on frappa violemment  la porte de la ferme donnant sur la
grande route.

Un des deux hommes dit:

--Ce sont eux.

Le regard de Salvato ne pouvait s'tendre jusqu' la grande porte; mais
il l'entendit crier sur ses gonds et vit bientt entrer, dans le cercle
de lumire projet par le bois brlant dans le four, quatre hommes qu'
leur costume il reconnut pour des brigands.

Ils demandrent  quelle heure serait prte la premire fourne, combien
on en pourrait faire dans la nuit, et quelle quantit de pains pouvaient
donner quatre fournes.

Les deux boulangers leur rpondirent qu' onze heures et demie, ils
pourraient livrer la premire fourne,  deux heures la seconde,  cinq
heures la troisime.

Chaque fourne pourrait donner de cent  cent vingt pains.

--Ce n'est gure, rpondit un des brigands en secouant la tte.

--Combien tes-vous donc? demanda un des boulangers.

Le brigand qui avait dj parl calcula un instant sur ses doigts.

--Huit cent cinquante hommes environ, dit-il.

--Ce sera  peu prs une livre et demie de pain par homme, dit le
boulanger, qui jusque-l avait gard le silence.

--Ce n'est point assez, rpondit le brigand.

--Il faudra pourtant bien vous contenter de cela, rpondit le boulanger
d'un ton bourru. Le four ne peut contenir que cent dix pains chaque
fois.

--C'est bien: dans deux heures, les mules seront ici.

--Elles attendront une bonne demi-heure, je vous en prviens.

--Ah ! tu oublies que nous avons faim,  ce qu'il parat?

--Emportez le pain comme il est, si vous voulez, dit le boulanger, et
faites-le cuire vous-mmes.

Les brigands comprirent qu'il n'y avait rien  faire avec ces hommes,
qui avaient de pareilles rponses  tout ce qu'on pouvait dire.

--A-t-on des nouvelles de Bnvent? dirent-ils.

--Oui, rpondit un boulanger; j'en arrive il y a une heure.

--Y avait-on entendu parler des Franais?

--Ils venaient d'y entrer.

--Disait-on qu'ils y feraient sjour?

--On disait que, demain, au point du jour, ils se remettraient en
marche.

--Pour Naples?

--Pour Naples.

--Combien taient-ils?

--Six cents,  peu prs.

--En les rangeant bien, combien peut-il tenir de Franais dans ton four?

--Huit.

--Eh bien, demain soir, si nous manquons de pain, nous aurons de la
viande.

Un clat de rire accueillit cette plaisanterie de cannibales, et les
quatre hommes, en ordonnant aux deux boulangers de se presser,
regagnrent la porte qui donnait sur la grande route.

Salvato traversa le verger, en vitant de passer dans le rayon de
lumire projet par le four, franchit la seconde haie, suivit,  cent
cinquante pas en arrire, les quatre hommes qui regagnaient leurs
compagnons, les vit gravir la montagne, et put tudier  son aise, grce
 un clair de lune assez transparent, la disposition du terrain.

Il avait vu tout ce qu'il avait voulu voir: son plan tait fait. Il
passa devant la masserie cette fois, au lieu de passer derrire,
rejoignit son hussard, remonta  cheval, et rentra avant minuit  son
logement.

Il y trouva l'officier d'ordonnance du gnral Championnet, ce mme
Villeneuve que nous avons vu,  la bataille de Civita-Castellana,
traverser tout le champ de bataille pour aller porter  Macdonald
l'ordre de reprendre l'offensive.

Championnet faisait dire  Salvato qu'il attaquerait Naples  midi. Il
l'invitait  faire la plus grande diligence possible, afin d'arriver 
temps au combat, et il autorisait Villeneuve  rester prs de lui et 
lui servir d'aide-de-camp, le prvenant de se dfier des Fourches
Caudines.

Salvato raconta alors  Villeneuve la cause de son absence; puis,
prenant une grande feuille de papier et une plume, il fit un plan
dtaill du terrain qu'il venait de visiter et sur lequel, le lendemain,
devait se livrer le combat.

Aprs quoi, les deux jeunes gens se jetrent chacun sur un matelas et
s'endormirent.

Ils furent rveills au point du jour par les tambours de cinq cents
hommes d'infanterie et par les cinquante ou soixante hussards qui
formaient toute la cavalerie du dtachement.

Les fentres de l'appartement de Salvato donnaient sur la place o se
rassemblait la petite troupe. Il les ouvrit et invita les officiers, qui
se composaient d'un major, de quatre capitaines et de huit ou dix
lieutenants ou sous-lieutenants,  monter dans sa chambre.

Le plan qu'il avait fait pendant la nuit tait tendu sur la table.

--Messieurs, dit-il aux officiers, examinez cette carte avec attention.
Arriv sur le terrain, que, par l'tude que vous allez faire, vous
connatrez aussi bien que moi, je vous expliquerai ce qu'il y a 
excuter. De votre adresse et de votre intelligence  me seconder
dpendra non-seulement le succs de la journe, mais encore notre salut
 tous. La situation est grave: nous avons affaire  un ennemi qui a,
tout  la fois, l'avantage du nombre et celui de la position.

Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rties qu'il
avait demandes la veille, et invita les officiers  manger, tout en
tudiant la topographie du terrain o devait avoir lieu le combat.

Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la
place mme de Bnvent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de
verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportes.

Le repas fini, Salvato fit battre  l'ordre, et les soldats formrent un
immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers.

Cependant, comme ils n'taient que six cents, nous l'avons dit, tous se
trouvrent  porte de la voix.

--Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle
journe; car nous remporterons une victoire sur le lieu mme o le
premier peuple du monde a t battu. Vous tes des hommes, des soldats,
des citoyens, et non pas de ces machines  conqute et de ces
instruments de despotisme comme en tranaient derrire eux les Cambise,
les Darius et les Xercs. Ce que vous venez apporter aux peuples que
vous combattez, c'est la libert et non l'esclavage, la lumire et non
la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples
avant vous foulaient la terre que vous allez fouler.

Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'tait le nom
des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que
la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, tait sur le point d'tre prise
et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les
Apennins. Les lgions romaines partirent, conduites par le consul
Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, o nous allons, elles
suivaient le chemin oppos  celui que nous allons suivre. Arrivs  une
gorge troite o nous serons dans deux heures, et o les brigands nous
attendent, les Romains se trouvrent entre deux rochers  pic, couronns
de bois pais; puis, arrivs au point le plus trangl de la valle, ils
la trouvrent ferme par un immense amas d'arbres, coups et entasss
les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrire. Mais de tous
cts les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent
pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne,
les crasaient par centaines. C'tait le gnral samnite Caius Pontius
qui avait prpar le pige; mais, en voyant les Romains pris, il fut
pouvant d'avoir russi; car, derrire les lgions romaines, il y avait
l'arme, et, derrire l'arme, Rome! Il pouvait craser les deux
lgions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant
rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur
leur tte et envoya consulter son pre Erennius.

Erennius tait un sage.

--Dtruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et
honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis.

Caius Pontius n'couta point ces sages conseils. Il donna la vie aux
Romains, mais  la condition qu'ils passeraient en courbant la tte sous
une vote forme des massues, des lances et des javelots de leurs
vainqueurs.

Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre
d'extermination aux Samnites et finirent par conqurir tout leur pays.

Aujourd'hui, soldats, vous le verrez, l'aspect du pays est loin d'tre
aussi formidable: ces rochers  pic ont disparu pour faire place  une
pente douce, et des buissons de deux ou trois pieds de haut ont
remplac les bois qui le couvraient.

Cette nuit, veillant  votre salut, je me suis dguis en paysan et
j'ai t moi-mme explorer le terrain. Vous avez confiance en moi,
n'est-ce pas? Eh bien, je vous dis que, l o les Romains ont t
vaincus, nous triompherons.

Des hourras, des cris de Vive Salvato! clatrent de tous les cts.
Les soldats agrafrent d'eux-mmes la baonnette au bout du fusil,
entonnrent _la Marseillaise_, et se mirent en marche.

En arrivant  un quart de lieue de la ferme, Salvato recommanda le plus
grand silence. Un peu au del, la route faisait un coude.

A moins que les brigands n'eussent des sentinelles en avant de la
masserie, ils ne pouvaient voir les dispositions qu'allait prendre
Salvato. C'tait bien sur quoi le jeune chef de brigade avait compt.
Les brigands voulaient surprendre les Franais, et des sentinelles
places sur le chemin ventaient le plan.

Les officiers avaient reu d'avance leurs instructions. Villeneuve, avec
trois compagnies, alla par un dtour, et en ctoyant le verger,
s'embusquer dans le foss grce auquel Salvato avait pu suivre pendant
plus de cinq cents pas les quatre brigands retournant  leur embuscade;
lui-mme se plaa avec ses soixante hussards derrire la ferme; enfin,
le reste de ses hommes, conduits par le major, vieux soldat sur le
sang-froid duquel il pouvait compter, devaient paratre donner dans
l'embuscade, rsister un instant, puis se dbander et attirer l'ennemi
jusqu'au del de la masserie, en donnant peu  peu  leur retraite
l'apparence d'une fuite.

Ce qu'avait espr Salvato s'accomplit en tout point. Aprs une
fusillade de dix minutes, les brigands, voyant les Franais plier,
s'lancrent hors de leurs couverts en poussant de grands cris; comme
s'ils taient pouvants  la fois et par le nombre et par l'imptuosit
des assaillants, les Franais reculrent en dsordre et tournrent le
dos. Les hues succdrent aux cris et aux menaces, et, ne doutant pas
que les rpublicains ne fussent en droute complte, les brigands les
poursuivirent en dsordre, et, sans garder aucune prcaution, se
prcipitrent sur le chemin. Villeneuve les laissa bien s'engager; puis,
tout  coup, se levant et faisant signe  ses trois compagnies de se
lever, il ordonna  bout portant un feu, qui tua plus de deux cents
hommes. Aussitt, au pas de course et en rechargeant les armes,
Villeneuve alla derrire les brigands prendre la position qu'ils
venaient de quitter. En mme temps, Salvato et ses soixante cavaliers
dbouchaient de derrire la ferme, coupaient la colonne en deux, sabrant
 droite et  gauche, tandis qu'au cri de Halte! les prtendus fuyards
se retournaient et recevaient sur la pointe de leurs baonnettes les
prtendus vainqueurs.

Ce fut une horrible boucherie. Les brigands se trouvaient enferms comme
dans un cirque par les soldats de Villeneuve et ceux du major, et, au
milieu de ce cirque, Salvato et ses soixante hussards hachaient et
pointaient  loisir.

Cinq cents brigands restrent sur le champ de bataille. Ceux qui
s'enfuirent gagnrent le haut de la montagne au milieu du double feu qui
les dcimait. A onze heures du matin, tout tait fini, et Salvato et ses
six cents hommes, qui comptaient trois ou quatre morts et une douzaine
de blesss au plus, reprenaient au pas de course la route de Naples,
vers laquelle les attirait le grondement sourd du canon.




                                  LXXXIX

                             PREMIRE JOURNE.


A peine Championnet avait-il fait un quart de lieue sur la route de
Maddalone  Aversa, qu'il vit venir un cavalier sur un cheval lanc 
toute bride: c'tait le prince de Maliterno, qui fuyait  son tour la
colre des lazzaroni.

A peine ceux-ci avaient-ils vu la bannire tricolore flotter sur le
chteau Saint-Elme, que les cris: Aux armes! avaient retenti par la
ville et que, de Portici  Pouzzoles, tout ce qui tait en tat de
porter un fusil, une pique, un bton, un couteau, depuis l'enfant de
quinze ans jusqu'au vieillard de soixante, s'tait prcipit vers la
ville en criant ou plutt en hurlant: Mort aux Franais!

Cent mille hommes rpondaient  l'appel frntique des prtres et des
moines, qui, un drapeau blanc d'une main, un crucifix de l'autre,
prchaient  la porte des glises et sur les bornes des carrefours.

Ces prdications efficaces avaient pouss les lazzaroni au plus haut
degr d'exaltation contre les Franais et les jacobins. Tout homicide
commis sur un jacobin ou sur un Franais tait une action mritoire,
tout lazzarone tu serait un martyr.

Depuis cinq ou six jours, cette population  moiti sauvage, si facile 
conduire  la frocit quand on la laisse s'enivrer de sang, de pillage
et d'incendie, en tait arrive  cette folie furieuse dans laquelle,
devenu un instrument de destruction, l'homme, qui ne songe plus qu'
tuer, oublie jusqu' l'instinct de sa propre conservation.

Mais, lorsque les lazzaroni apprirent que les Franais s'avanaient  la
fois par Capodichino et Poggioreale, qu'on apercevait la tte des deux
colonnes, tandis qu'un nuage de poussire annonait qu'une troisime
tournait la ville, et, par les marais et la via del Pascone, s'avanait
vers le pont de la Madeleine, il sembla qu'une secousse lectrique
poussait, comme un tourbillon, cette foule sur les points menacs.

La colonne franaise qui suivait le chemin d'Aversa tait commande par
le gnral Dufresse, qui remplaait Macdonald, lequel,  la suite d'une
discussion qu'il avait eue  Capoue avec Championnet, avait donn sa
dmission, et, pareil  un cheval encore blanc d'cume, coutait en
frissonnant tous ces bruits de trompette et de tambour, forc qu'il
tait au repos.

Le gnral Dufresse avait sous ses ordres Hector Caraffa, qui, Coriolan
de la Libert, venait, au nom de la grande desse, faire la guerre au
despotisme.

La colonne qui s'avanait par Capodichino tait commande par
Kellermann, ayant sous ses ordres le gnral Rusca, que celui qui crit
ces lignes a vu tomber, en 1814, au sige de Soissons, la tte emporte
par un boulet de canon.

La colonne qui s'avanait par Poggioreale tait sous le commandement du
gnral en chef lui-mme, lequel avait sous ses ordres les gnraux
Duhesme et Monnier.

Enfin, celle qui, par les marais et la via del Pascone, tournait la
ville, marchait conduite par le gnral Mathieu Maurice et le chef de
brigade Broussier.

La colonne la plus avance dans sa marche, parce qu'elle suivait le plus
beau chemin, tait celle de Championnet. Elle appuyait sa droite  la
route de Capodichino, que suivait, comme nous l'avons dit, Kellermann,
et sa gauche aux marais, dans lesquels manoeuvrait Mathieu Maurice, mal
remis d'une balle de Fra-Diavolo qui lui avait travers le ct.

Duhesme, encore ple de ses deux blessures, mais chez lequel l'ardeur
militaire supplait au sang perdu, commandait l'avant-garde de
Championnet. Il avait l'ordre d'enlever de haute lutte tout ce qu'il
rencontrerait sur son chemin. Duhesme tait l'homme de ces coups de main
vigoureux qui veulent, avant tout, la dcision et le courage.

A un quart de lieue en avant de la porte de Capoue, il rencontra une
masse de cinq ou six mille lazzaroni; elle tranait avec elle une
batterie de canons servie par les soldats du gnral Naselli, qui
s'taient joints  eux.

Duhesme lana Monnier et six cents hommes sur cette foule, avec ordre de
la percer d'outre en outre  la baonnette, et de s'emparer des pices
de canon tablies sur une petite hauteur et qui mitraillaient la colonne
franaise par-dessus la tte des lazzaroni.

Contre des troupes rgulires, un pareil ordre et t insens; l'ennemi
que l'on et attaque ainsi n'et eu qu' s'ouvrir et  faire feu des
deux cts pour dtruire en un instant ses six cents agresseurs. Mais
Duhesme ne fit point aux lazzaroni l'honneur de compter avec eux.
Monnier partit la baonnette en avant, et, sans s'inquiter des coups de
fusil, des coups de pistolet et des coups de poignard, il pntra au
milieu de ce flot, y disparut, lardant  coups de baonnette tout ce qui
tait  sa porte, le traversa comme un torrent traverse un lac, au
milieu des cris, des hurlements et des imprcations, tandis que Duhesme,
impassible  la tte de ses hommes et sous le feu de la batterie,
gravissait, toujours au pas de charge et la baonnette en avant, la
colline occupe par l'ennemi, tuait sur leurs pices tous les artilleurs
qui tentaient de rsister, abaissait le point de mire des pices et
faisait feu sur les lazzaroni avec leurs propres canons.

En mme temps, profitant du dsordre que cette dcharge avait jet au
milieu de cette foule, Duhesme fit battre la charge et marcha sur elle 
la baonnette.

Incapables de se former en colonnes d'attaque pour reprendre la
batterie, ou en carrs pour soutenir l'assaut de Duhesme, les lazzaroni
s'parpillrent dans la plaine, comme une bande d'oiseaux effarouchs.

Sans s'inquiter davantage de ces six ou huit mille hommes, Duhesme,
tranant avec lui les canons qu'il venait de conqurir, marcha sur la
porte Capuana.

Mais,  deux cents pas de la place irrgulire qui s'tend devant la
porte Capuana, Duhesme, au commencement de la monte de Casanuova,
trouva un petit pont et, aux deux cts de ce petit pont, des maisons
crneles, desquelles partit un feu si bien dirig, que les soldats
hsitrent. Monnier vit cette hsitation, s'lana  leur tte en
levant son chapeau au bout de son sabre; mais  peine eut-il fait dix
pas, qu'il tomba dangereusement bless. Ses officiers et ses soldats
s'lancrent pour le soutenir et le conduire hors du champ de bataille;
mais les lazzaroni firent feu sur cette masse. Trois ou quatre
officiers, huit ou dix soldats tombrent sur leur gnral bless: le
dsordre se mit dans les rangs, l'avant-garde fit un pas en arrire.

Les lazzaroni se prcipitrent sur les morts et sur les blesss: sur les
blesss pour les achever, sur les morts pour les mutiler.

Duhesme vit ce mouvement, appela son aide de camp Ordonneau, lui
commanda de prendre deux compagnies de grenadiers, et,  quelque prix
que ce ft, de forcer le passage du pont.

C'taient les vieux soldats de Montebello et de Rivoli: ils avaient
forc, avec Augereau, le pont d'Arcole; avec Bonaparte, le pont de
Rivoli. Ils abaissrent la baonnette, s'lancrent au pas de course,
et,  travers une grle de balles, chassrent les lazzaroni devant eux
et arrivrent au sommet de la monte. Le gnral, les soldats et les
officiers blesss taient sauvs; mais ils se trouvaient entre un double
feu partant de toutes les fentres et de toutes les terrasses, tandis
qu'au milieu de la rue s'levait, pareille  une tour, une maison 
trois tages vomissant la flamme depuis le rez-de-chausse jusqu'au
fate.

Deux barricades s'levant  la hauteur du premier tage avaient t
construites de chaque ct de la maison et interceptaient la rue.

Trois mille lazzaroni dfendaient la rue, la maison, les barricades.
Cinq o six mille, parpills dans la plaine, se reliaient  ceux-ci par
les ruelles et les ouvertures des jardins.

Ordonneau se trouva en face de la position et la jugea inexpugnable.
Cependant, il hsitait  donner l'ordre de la retraite, lorsqu'une balle
l'atteignit et le renversa.

Duhesme arrivait, tranant derrire lui les canons pris le matin aux
lazzaroni sous le feu des tirailleurs. On mit ces pices en batterie,
et,  la troisime vole, la maison oscilla, fit un craquement terrible,
et s'abma en crasant dans sa chute et ceux qu'elle renfermait, et les
dfenseurs des barricades.

Duhesme s'lana  la baonnette, et, au cri de Vive la rpublique!
planta le drapeau tricolore sur les ruines de la maison.

Mais, pendant ce temps, les lazzaroni avaient tabli une vaste batterie
de douze pices de canon sur une hauteur qui dominait de beaucoup l'amas
de pierres au sommet duquel flottait le drapeau; et les rpublicains,
matres des deux barricades et des ruines de la maison, furent bientt
couverts d'une pluie de mitraille.

Duhesme abrita sa colonne derrire les ruines et les barricades, ordonna
au 25e rgiment de chasseurs  cheval de prendre une trentaine
d'artilleurs en croupe, de tourner la colline, o les douze pices
taient en batterie, et de charger sur elles par derrire.

Avant que les lazzaroni eussent pu reconnatre l'intention des
chasseurs, ceux-ci,  travers plaine, sans s'inquiter des coups de
fusil qu'on leur tirait de la route, accomplirent leur demi-cercle;
puis, tout  coup, enfonant les perons dans le ventre de leurs
chevaux, ils s'lancrent sur la colline, qu'ils gravirent au galop. Au
bruit de cet ouragan d'hommes qui faisait trembler la terre, les
lazzaroni abandonnrent leurs canons  moiti chargs. De leur ct,
arrivs au fate de la colline, les artilleurs sautrent  terre et se
mirent  la besogne; puis, se laissant rouler comme une avalanche sur la
pente oppose, les chasseurs se mirent  la poursuite des lazzaroni,
qu'ils dispersrent dans la plaine.

Dbarrass de ces assaillants, Duhesme ordonna aux sapeurs d'ouvrir un
chemin dans la barricade, et, poussant ses canons devant lui, il
s'avana, balayant la route, tandis que, du haut de la colline, les
artilleurs rpublicains faisaient feu sur tout groupe qui essayait de se
former.

En ce moment, Duhesme entendit battre la charge derrire lui: il se
retourna et vit la 64e et la 73e demi-brigade de ligne, conduites par
Thibaut, qui arrivaient au pas de course et aux cris de Vive la
Rpublique!

Championnet, entendant la terrible canonnade engage, reconnaissant, au
nombre et  l'irrgularit des coups de fusil, que Duhesme avait affaire
 des milliers d'hommes, avait mis son cheval au galop en ordonnant 
Thibaut de le suivre aussi vite que possible et de soutenir Duhesme.
Thibaut ne se l'tait pas fait dire  deux fois: il tait parti et
arrivait au pas de course.

Ils traversrent le pont, passrent par-dessus les morts qui jonchaient
les rues, franchirent les ouvertures des barricades et arrivrent au
moment o Duhesme, matre du champ de bataille, faisait faire halte 
ses soldats harasss.

A cent pas des premiers soldats de Duhesme, se dressait la porte Capuana
et ses tours, et deux ranges de maisons formant faubourg s'avanaient,
pour ainsi dire, au-devant des rpublicains.

Tout  coup, et au moment o ceux-ci s'y attendaient le moins, une
fusillade terrible partit des terrasses et des fentres de ces maisons,
tandis que, de la plate-forme de la porte Capuana, deux petites pices
de canon portes  bras vomissaient leur mitraille.

--Ah! pardieu! s'cria Thibaut, je craignais d'tre arriv trop tard.
En avant, mes amis!

Ces troupes fraches, conduites par un des plus braves officiers de
l'arme, pntrrent dans le faubourg au milieu d'un double feu. Mais,
au lieu de suivre le haut du pav, la droite de la colonne suivait le
pied des maisons, tirant sur les fentres et les terrasses de gauche, et
la colonne de gauche faisait feu sur les terrasses de droite, tandis
que, arms de leurs haches, les sapeurs enfonaient les maisons.

Alors, les braves de Duhesme, suffisamment reposs, comprirent la
manoeuvre ordonne par Thibaut, et, en s'lanant dans les maisons au
fur et  mesure qu'elles taient ventres par les sapeurs, ils
attaqurent les lazzaroni corps  corps, les poursuivant  travers les
escaliers, du rez-de-chausse au premier tage, du premier tage au
second, du second tage sur les terrasses. On vit alors dborder, dans
un combat arien, lazzaroni et rpublicains. Les terrasses se couvrirent
de feu et de fume, tandis que les fugitifs qui n'avaient pas le temps
de gagner les terrasses, croyant, d'aprs ce que leur avaient dit leurs
prtres et leurs moines, qu'ils n'avaient point de grce  attendre des
Franais, sautaient par les fentres, se brisaient les jambes sur le
pav, ou tombaient sur la pointe des baonnettes.

Toutes les maisons du faubourg furent ainsi prises et vacues; puis,
comme la nuit tait venue, qu'il tait trop tard pour attaquer la porte
Capuana, et que l'on craignait quelque surprise, les sapeurs reurent
l'ordre d'incendier les maisons, et le corps de Championnet prit
position devant la porte, qu'il devait attaquer le lendemain, et dont il
fut bientt spar par un double rideau de flammes.

Championnet arriva sur ces entrefaites, embrassa Duhesme, et, pour
rcompenser Thibaut de ses belles actions oublies et du magnifique
mouvement offensif qu'il venait d'accomplir:

--En face de la porte Capuana, que tu prendras demain, lui dit-il, je te
nomme adjudant gnral.

--Eh bien, dit Duhesme, enchant de cette rcompense accorde  un brave
officier pour lequel il avait la plus grande estime, voil ce qui
s'appelle arriver  un beau grade et par une belle porte!




                                   XC

                                LA NUIT.


Sur les trois points o les Franais ont attaqu Naples, on s'est battu
avec le mme acharnement. De toutes partes, les aides de camp arrivent
au quartier gnral de la porte Capuana, et trouvent le bivac du
gnral entre la via del Vasto et l'Arenaccia, derrire la double ligne
de maisons qui brlent.

Le gnral Dufresse, entre Aversa et Naples, a trouv, sur un point o
le chemin se rtrcit, un corps de dix ou douze mille lazzaroni avec six
pices de canon. Les lazzaroni taient au pied d'une colline, les canons
au sommet. Les hussards de Dufresse ont fait cinq charges sur eux sans
parvenir  les entamer. Ils taient si nombreux et si presss, que les
morts restaient debout, soutenus par les vivants.

Il a fallu les grenadiers chargeant  la baonnette pour faire une
troue. Quatre pices d'artillerie volante, diriges par le gnral
bl, ont, pendant trois heures, cribl de mitraille les lazzaroni; ils
se sont rfugis sur les hauteurs de Capodimonte, o Dufresse les
attaquera demain.

Vers la fin du combat, un corps de patriotes, conduit par Schipani et
Manthonnet, est venu se jeter dans les rangs du gnral Dufresse. Ils
annoncent que Nicolino s'est empar du fort Saint-Elme; mais il n'a que
trente hommes et est bloqu par des milliers de lazzaroni, qui amassent
des fascines pour mettre le feu aux portes, et qui apportent des
chelles pour monter aux murailles. Ils se sont empars du couvent de
San-Martino, situ aux pieds des remparts du fort, ou plutt les moines
les ont appels et leur ont ouvert les portes; des terrasses du couvent,
ils font feu sur les murailles. Si Nicolino n'est pas secouru dans la
nuit, le fort Saint-Elme sera incontestablement pris au point du jour.

Trois cents hommes, conduits par Hector Caraffa et les patriotes,
s'ouvriront, pendant la nuit, un chemin jusqu'aux portes du fort
Saint-Elme; deux cents renforceront la garnison, cent enlveront aux
lazzaroni le couvent de San-Martino.

Kellermann, aprs un combat acharn, s'est empar des hauteurs de
Capodichino; mais il n'a pas pu dpasser le Campo-Santo. Il lui  fallu
enlever les unes aprs les autres  la baonnette les masseries, les
glises, les villas, qui toutes ont fait une rsistance hroque. La
cavalerie, qui constitue sa principale force, lui a t inutile au
milieu de cette multitude de collines qui bossellent le terrain. De son
bivac, il voit s'tendre devant lui la longue rue de Foria, encombre de
lazzaroni; l'immense btiment de l'hospice des Pauvres les protge. On
voit une lumire  chacune de ses fentres; le lendemain, toutes ces
fentres cracheront des balles.

A la strada San-Giovanella, il y a une batterie de canons; au largo
delle Pigne, un bivac en grande partie compos de soldats de l'arme
royale. Deux pices de canon dfendent la monte du muse Borbonico, qui
donne sur la grande rue de Tolde.

A l'aide de sa lunette, Kellermann voit les chefs qui parcourent les
rues  cheval en encourageant leurs hommes. L'un de ces chefs est vtu
en capucin et mont sur un ne.

Mathieu Maurice et le chef de brigade Broussier se sont empars des
marais. Seulement, coups par un rseau de fosss, ces marais ont d
tre conquis avec des pertes considrables, les lazzaroni tant protgs
par les mouvements du terrain, et les rpublicains attaquant 
dcouvert. Ils sont arrivs jusqu'aux Granili, qu'on n'avait point song
 garder; ils ont coup la route de Portici. Broussier est camp sur la
plage de la Marinella; Mathieu Maurice, qui a t lgrement bless au
bras gauche, est au moulin de l'Inferno. Le lendemain, ils seront prts
 attaquer le pont de la Madeleine, tout resplendissant des cierges qui
brlent devant la statue de saint Janvier.

Des fentres des Granili, on distingue tout Naples, depuis la plage de
la Marinella jusqu' la hauteur du mle: la ville regorge de lazzaroni
qui se prparent  la dfense.

Championnet coutait ce dernier rapport, lorsque tout  coup de grands
cris s'lvent derrire lui, et une fusillade clate sur un immense
cercle, dont une des extrmits touche  la route de Capoue et l'autre
 l'Arenaccia. Les balles font voler les cendres du feu auquel se
chauffe le gnral en chef.

En un instant, Championnet et Duhesme, Monnier et Thibaut sont sur
pied. Les trois mille hommes qui composent le corps d'arme du gnral
en chef se forment en carr et font feu sur les assaillants, qu'ils ne
connaissent pas encore.

Ce sont les insurgs de tous les villages que les Franais ont traverss
dans la journe qui se sont runis et qui attaquent  leur tour; ils ont
profit de l'obscurit et ont fait leur premire dcharge presque  bout
portant.

La multiplicit des coups de fusil indique que l'on a affaire  un corps
de quatre  cinq mille hommes au moins.

Mais, au milieu du ptillement de la fusillade, au-dessus des cris et
des hurlements des lazzaroni, de l'autre ct de cette ligne qui menace,
on entend battre la charge et sonner des trompettes, puis des feux de
peloton admirablement nourris, qui annoncent l'approche d'une troupe
rgulire. Les lazzaroni, qui croyaient surprendre, taient surpris.

D'o vient ce secours, aussi inattendu que l'attaque?

Championnet et Duhesme se regardent et s'interrogent inutilement.

Le tambour et les fanfares se rapprochent, les cris de Vive la
Rpublique! rpondent aux cris de Vive la Rpublique! Le gnral en
chef s'crie:

--Soldats! c'est Salvato et Villeneuve qui arrivent de Bnvent.
Chargeons toute cette canaille, qui n'osera pas nous attendre, je vous
en rponds.

Duhesme et Monnier changent leurs carrs en colonnes d'attaque, les
chasseurs montent  cheval, tout s'branle d'un irrsistible mouvement.
Les lazzaroni sont percs  jour par les hussards de Salvato et par les
chasseurs de Thibaut, par les baonnettes de Duhesme et de Monnier, et,
sur un monceau de morts, les deux troupes se rejoignent et s'embrassent
au cri de Vive la Rpublique!

Championnet et Salvato changent quelques paroles rapides. Comme
toujours, Salvato est arriv au bon moment et a rvl sa prsence par
un coup de tonnerre.

Il ira renforcer avec ses six cents hommes Mathieu Maurice et Broussier.
Si la blessure de Mathieu Maurice est plus grave qu'on ne le croit, ou
si ce gnral, toujours atteint, parce qu'il est toujours au premier
rang, reoit une nouvelle blessure, Salvato prendra le commandement.

Il portera au gnral Mathieu Maurice l'ordre d'attaquer le pont de la
Madeleine au point du jour. Ce pont est dfendu par les maisons
crneles de la Marine et du bourg de San-Loreto; derrire lui, il a
pour le soutenir le fort del Carmine, dfendu par six pices de canon,
par un bataillon d'Albanais et par des milliers de lazzaroni, auxquels
s'est joint un millier de soldats revenus de Livourne.

Vers trois heures du matin, on rveilla Championnet, qui dormait dans
son manteau.

Un aide de camp de Kellermann venait lui donner des nouvelles de
l'expdition du chteau Saint-Elme.

Hector Caraffa, profitant de l'obscurit, s'tait gliss  travers cette
multitude de collines qui runissent Capodimonte  Saint-Elme. Outre la
difficult du terrain, horriblement accident, il avait eu, pendant
quatre heures de marche, un combat continuel  soutenir, souvent ingal,
meurtrier toujours. Il lui avait fallu franchir cinq milles d'embuscades
entasses les unes sur les autres, et, de plus, un quartier de Naples
insurg.

Arriv sous le feu de Saint-Elme,--qui le soutenait de son mieux en
tirant des coups de canon  poudre, de peur que les boulets ne se
trompassent de but, et, croyant atteindre des ennemis, n'atteignissent
des amis,--Hector Caraffa, au lieu de sparer ses hommes en deux bandes,
avait runi toutes ses forces, et, au moment o l'on croyait qu'il
allait les porter sur le fort Saint-Elme, il s'tait jet sur la
chartreuse de San-Martino. Les lazzaroni, qui ne s'attendaient point 
l'attaque, essayrent de se dfendre, mais inutilement. Les patriotes,
jaloux de montrer aux Franais qu'ils ne le cdaient  personne en
courage, s'lancrent en avant de la colonne, et entrrent les premiers
aux cris de Vive la Rpublique! En moins de dix minutes, les lazzaroni
furent chasss du couvent et les portes refermes sur les Franais.

Cent, comme il tait convenu, restrent  la chartreuse; les deux autres
cents, par la rampe del Petrio, montrent au fort, dont les portes leur
furent ouvertes, non-seulement comme  des allis, mais encore comme 
des librateurs.

Nicolino faisait demander  Championnet de lui accorder l'honneur de
donner, le lendemain, le signal du combat en faisant, au premier rayon
du jour, tirer un coup de canon.

Cette faveur lui fut accorde, et le gnral envoya son aide de camp 
tous les chefs de corps pour leur dire que le signal de l'attaque serait
un coup de canon tir par les _patriotes napolitains_ du haut du fort
Saint-Elme.




                                  XCI

                           DEUXIME JOURNE.


A six heures prcises du matin, une ligne de feu raya le crpuscule
au-dessus de la masse noire du chteau Saint-Elme, un coup de canon se
fit entendre: le signal tait donn.

Les trompettes et le tambour franais y rpondirent, et toutes les
hauteurs plongeant sur les rues de Naples, garnies de canon pendant la
nuit par le gnral bl, s'allumrent  la fois.

A ce signal, les Franais attaqurent Naples sur trois points
diffrents.

Kellermann, commandant l'extrme droite, se runit  Dufresse, et
attaqua Naples par Capodimonte et Capodichino. La double attaque devait
aboutir  la porte de Saint-Janvier, strada Foria.

Le gnral Championnet devait, comme il l'avait dit la veille, enfoncer
la porte Capuana, devant laquelle Thibaut avait t fait gnral de
brigade, et entrer dans la ville par la strada dei Tribunali et par
San-Giovanni  Carbonara.

Enfin, Salvato, Mathieu Maurice et Broussier devaient, comme nous
l'avons dit encore, forcer le pont de la Madeleine, s'emparer du chteau
del Carmine; par la place du Vieux-March, remonter jusqu' la strada
dei Tribunali, et, par un autre courant qui suivrait le bord de la mer,
pntrer jusqu'au mle.

Les lazzaroni qui devaient dfendre Naples du ct de Capodimonte et de
Capodichino, taient commands par fra Pacifico; ceux qui dfendaient la
porte Capuana taient commands par notre ami Michel le Fou; enfin ceux
qui dfendaient le pont de la Madeleine et la porte del Carmine taient
commands par son compre Pagliuccella.

Dans ces espces de combats qui consistent non pas  prendre une ville
d'assaut, mais  prendre d'assaut, et les unes aprs les autres, toutes
les maisons d'une ville, une populace mutine est bien autrement
terrible qu'une troupe rgulire. Une troupe rgulire se bat
mcaniquement, avec sang-froid, et, pour ainsi dire, _avec le moins de
frais possible_[2], tandis que, dans un combat comme celui que nous
allons essayer de dcrire, cette populace mutine substitue aux
mouvements stratgiques, faciles  repousser, parce qu'ils sont faciles
 prvoir, les lans furieux des passions, l'opinitret du dlire, et
les ruses de l'imagination individuelle.

[Note 2: Nous employons l'expression mme du gnral Championnet.]

Alors, ce n'est plus un combat, c'est une lutte  toute outrance, une
boucherie, un carnage, un massacre dans lequel les assaillants sont
forcs d'opposer l'enttement du courage  la frnsie du dsespoir;
dans cette circonstance surtout, o dix mille Franais attaquaient en
face une population de cinq cent mille mes, menacs sur leurs flancs et
sur leurs derrires par la triple insurrection des Abruzzes, de la
Capitanate et de la Terre de Labour; craignant de voir revenir par mer
au secours de cette population et de cette insurrection une arme dont
les dbris pouvaient encore monter  quatre fois leur nombre, il
s'agissait tout simplement, non plus de vaincre pour l'honneur, mais de
vaincre pour sa propre conservation. Csar disait: Dans toutes les
batailles que j'ai livres, j'ai combattu pour la victoire;  Munda,
j'ai combattu pour la vie. A Naples, Championnet pouvait dire comme
Csar, et il fallait, pour ne pas mourir, vaincre comme Csar avait
vaincu  Munda.

Les soldats le savaient: de la prise de Naples dpendait le salut de
l'arme. Le drapeau franais devait donc flotter sur Naples, flottt-il
sur un monceau de cendres.

Par chaque compagnie, il y avait deux hommes portant des torches
incendiaires prpares par l'artillerie. A dfaut du canon, de la hache,
de la baonnette, le feu devait, comme dans les inextricables forts de
l'Amrique,--dans cet inextricable labyrinthe de ruelles et de
_vicoli_,--le feu devait ouvrir un chemin.

Presque en mme temps, c'est--dire vers sept heures du matin,
Kellermann entrait, prcd de ses dragons, dans le faubourg de
Capodimonte, Dufresse,  la tte de ses grenadiers, dans celui de
Capodichino, Championnet enfonait la porte Capuana, et Salvato, portant
 la main le drapeau tricolore de la rpublique italienne, c'est--dire
bleu, jaune et noir, forait le pont de la Madeleine, et voyait le canon
del Carmine abattre autour de lui les premires files de ses hommes.

Il serait impossible de suivre ces trois attaques dans tous leurs
dtails. Les dtails, d'ailleurs, sont les mmes. Sur quelque point de
la ville que les Franais essayassent de s'ouvrir un passage, ils
trouvaient la mme rsistance acharne, inoue, mortelle. Il n'y avait
pas une fentre, pas une terrasse, pas un soupirail de cave qui n'et
ses dfenseurs et qui ne vomt le feu et la mort. Les Franais, de leur
ct, s'avanaient, poussant leur artillerie devant eux, se faisant
prcder par des torrents de mitraille, enfonant les portes, ventrant
les maisons, passant de l'une  l'autre, et laissant l'incendie sur
leurs flancs et derrire eux. Ainsi, les maisons que l'on ne pouvait
prendre taient brles. Alors, du milieu d'un cratre de flammes, dont
le vent poussait, comme un dme funbre, la fume au-dessus de la ville,
sortaient les imprcations d'agonie, les hurlements de mort des
malheureux qui brlaient vivants. Les rues prsentaient l'aspect d'une
vote de feu sous laquelle roulait un fleuve de sang. Matres d'une
formidable artillerie, les lazzaroni dfendaient chaque place, chaque
rue, chaque carrefour, avec une intelligence, une vigueur qu'tait loin
d'avoir souponnes l'arme de ligne; et, tour  tour repousss ou
agressifs, vaincus ou victorieux, se rfugiaient dans les ruelles sans
cesser de combattre et reprenaient l'offensive avec l'nergie du
dsespoir et l'obstination du fanatisme.

Nos soldats, non moins acharns  l'attaque qu'eux  la dfense, les
poursuivaient au milieu des flammes, qui semblaient devoir les dvorer,
tandis que, pareils  des dmons qui combattent dans leur lment
naturel, ceux-ci, noircis et fumants, s'lanaient hors des maisons
brlantes pour revenir  la charge avec plus d'audace qu'auparavant. On
combat, on marche, on avance, on recule sur un monceau de ruines. Les
maisons qui s'croulent crasent les combattants; la baonnette enfonce
les masses, qui se resserrent, et qui offrent l'trange spectacle d'un
combat corps  corps entre trente mille combattants, ou plutt trente
mille combats dans lesquels les armes ordinaires deviennent inutiles.
Nos soldats arrachent la baonnette du canon de leur fusil et s'en
servent comme de poignards, tandis que, de leurs fusils teints et
qu'ils n'ont pas le temps de recharger, ils font des massues. Les mains
cherchent  trangler, les dents  mordre, les poitrines  touffer. Sur
les cendres, sur les pierres, sur les charbons enflamms, dans le sang
qui coule, rampent les blesss, qui, comme des serpents fouls aux
pieds, dchirent en expirant. Le terrain est disput pas  pas, et le
pied,  chaque pas qu'il fait, se pose sur un mort ou un mourant.

Vers midi, un hasard fit qu'un nouveau renfort arriva aux lazzaroni. Dix
mille des leurs, excits par les moines et par les prtres, taient
partis la surveille par la route de Pontana pour reprendre Capoue. Du
haut de la chaire, on leur avait promis la victoire. Ils ne doutaient
pas que les murailles de Capoue ne tombassent devant eux, comme celles
de Jricho taient tombes devant les Isralites.

Ces lazzaroni taient ceux du petit mle et de Santa-Lucia.

Mais, en voyant cette foule soulever la poussire de la plaine qui
dpasse Santa-Maria, et qui spare la vieille Capoue de la nouvelle,
Macdonald, rest Franais, tout dmissionnaire qu'il tait, se mit comme
volontaire  la tte de la garnison, et, tandis que, du haut des
remparts, dix pices de canon crachaient  mitraille sur cette foule, il
fit deux sorties par les deux portes opposes, et, formant un immense
cercle dont le centre tait Capoue et son artillerie, et les deux ailes,
son infanterie et sa fusillade, il fit un carnage horrible de toute
cette multitude. Deux mille lazzaroni tus ou blesss restrent sur le
champ de bataille, couchs entre Caserte et Pontana. Tout ce qui tait
sain et sauf ou lgrement bless s'enfuit et ne se rallia qu'
Casanuova.

Le lendemain, le canon se fit entendre dans la direction de Naples;
mais, encore harasss de leur droute de la veille, ils attendirent, en
buvant, des nouvelles du combat. Le matin, ils apprirent que la journe
avait t aux Franais, qui avaient pris  leurs camarades vingt-sept
pices de canon, leur avaient tu mille hommes et leur avaient fait six
cents prisonniers.

Alors, ils se runirent  sept mille et marchrent  toute course pour
venir au secours des lazzaroni qui dfendaient la ville, laissant sur la
route, comme des jalons de carnage, ceux de leurs blesss qui, rallis
la veille et dans la nuit, n'eurent point la force de les suivre.

Arrivs au largo del Castello, ils se divisrent en trois bandes. Les
uns, par Toledo, portrent secours au largo delle Pigne; les autres, par
la strada dei Tribunali, au Castel-Capuano; les autres, par la Marina,
au March-Vieux.

Couverts de poussire et de sang, ivres du vin qui leur avait t offert
tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux,
dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une
premire fois, accourant au secours de leurs frres vaincus, ils ne
voulurent pas l'tre une seconde. Tout rpublicain qui combattait dj
un contre six, eut un ou deux ennemis de plus  terrasser; et, pour les
terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer;
car, nous l'avons dit dj, tant qu'ils leur restait un souffle de vie,
les blesss s'obstinaient  combattre.

La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu' trois heures de
l'aprs-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le
chteau del Carmine et le March-Vieux; Championnet, Thibaut et Duhesme
s'taient empars de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes
jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali;
Kellermann s'tait avanc jusqu' l'extrmit de la rue dei Cristallini
tandis que Dufresse, aprs un combat acharn, s'tait empar de
l_'Albergo dei Poveri_.

Il y eut alors une espce de trve due  la fatigue; des deux cts, on
tait las de tuer. Championnet esprait que cette terrible journe, dans
laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait
une leon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en
tait rien, il rdigea, au milieu du feu, sur un tambour, une
proclamation adresse au peuple napolitain, et il chargea son aide de
camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions prs de lui, de la
porter aux magistrats de Naples. En consquence, il lui donna, comme
parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de
l'effroyable dsordre auquel Naples tait en proie, les magistrats
avaient perdu toute autorit. Les patriotes, sachant qu'ils seraient
gorgs chez eux, se tenaient cachs; Villeneuve, malgr sa trompette
et son drapeau blanc, partout o il se prsenta pour passer, fut
accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'aron de sa selle,
et il fut oblig de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connatre 
l'ennemi la proclamation du gnral.

La voici. Elle tait rdige en italien, langue que Championnet parlait
aussi bien que la langue franaise:


    _Championnet, gnral en chef, au peuple napolitain._

    Citoyens,

J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoque par une
horrible licence et par la fureur de quelques individus pays par vos
assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gmis du
plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forc de lui faire.
Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser  vous, comme un
pre ferait  ses enfants rebelles, mais toujours aims, pour vous dire:
Renoncez  une dfense inutile, dposez les armes, et les personnes, la
proprit et la religion seront respectes.

Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brle, et les
habitants en seront fusills. Mais que le calme se rtablisse,
j'oublierai le pass, et les bndictions du ciel pleuvront de nouveau
sur cette heureuse contre.


    Naples, 3 pluvise, an VII de la Rpublique

    (22 janvier 1799).

Aprs la manire dont Villeneuve avait t accueilli, il n'y avait point
d'espoir  garder, pour ce jour-l du moins. A quatre heures, les
hostilits furent reprises avec plus d'acharnement que jamais. La nuit
mme descendit du ciel sans sparer les combattants. Les uns
continurent  tirer des coups de fusil dans l'obscurit; les autres se
couchrent au milieu des cadavres, sur les cendres brlantes et les
ruines enflammes.

L'arme franaise, crase de fatigue, aprs avoir perdu mille hommes,
tant tus que blesss, planta l'tendard tricolore sur le fort del
Carmine, sur le Castel-Capuano et sur l'_Albergo dei Poveri_.

Comme nous l'avons dit, un tiers de la ville,  peu prs, tait en son
pouvoir.

L'ordre fut donn de rester toute la nuit sous les armes, de garder les
positions et de reprendre le combat au point du jour.




                                 XCII

                          TROISIME JOURNE.


L'ordre n'et point t donn par le gnral en chef de rester toute la
nuit sous les armes, que le soin de leur propre conservation et forc
les soldats de ne pas les abandonner un seul instant. Pendant toute la
nuit, le tocsin sonna  toutes les glises situes dans les quartiers de
Naples demeurs aux Napolitains. Sur tous les postes avancs des
Franais, les lazzaroni tentrent des attaques; mais partout ils furent
repousss avec des pertes considrables.

Pendant la nuit, chacun reut son ordre de bataille pour le lendemain.
Salvato, en venant annoncer au gnral qu'il tait matre du fort del
Carmine, reut l'ordre, pour le lendemain, de s'avancer  la baonnette
et au pas de course, par le bord de la mer, avec les deux ttes de son
corps, vers le Chteau-Neuf et de l'enlever cote que cote, afin de
tourner immdiatement ses canons contre les lazzaroni, tandis que
Monnier et Mathieu Maurice, avec l'autre tiers, se maintiendraient dans
leur position, et que Kellermann, Dufresse et le gnral en chef, runis
 la strada Foria, perceraient jusqu' Toledo par le largo delle Pigne.

Vers deux heures du matin, un homme se prsenta au bivac du gnral en
chef  San-Giovanni  Carbonara. Au premier coup d'oeil, sous son
costume de paysan des Abruzzes, le gnral reconnut Hector Caraffa.

Il avait quitt le chteau Saint-Elme et venait dire  Championnet que
le fort, mal approvisionn et n'ayant que cinq ou six cents coups 
tirer, n'avait point voulu user inutilement ses munitions, mais que, le
lendemain, pour le seconder, son canon combattrait par derrire, et en
plongeant sur tous les points o l'on pourrait les apercevoir, les
lazzaroni, que l'arme attaquerait en face.

Las de son inaction, Hector Caraffa venait non-seulement pour annoncer
cette nouvelle au gnral, mais encore pour prendre part au combat du
lendemain.

A sept heures, les fanfares sonnrent et les tambours battirent.
Pendant la nuit, Salvato avait gagn du terrain. Avec quinze cents
hommes, au signal donn il dboucha de derrire la Douane et s'lana au
pas de course vers le Chteau-Neuf. En ce moment, un hasard providentiel
vint  son aide.

Nicolino, impatient de commencer l'attaque de son ct, se promenait sur
les remparts, encourageant ses artilleurs  employer utilement le peu de
munitions qu'ils avaient.

Un d'eux, plus hardi que les autres, l'appela.

Nicolino vint.

--Que me veux-tu? lui demanda-t-il.

--Voyez-vous cette bannire qui flotte au Chteau-Neuf? reprit
l'artilleur.

--Sans doute que je la vois, fit le jeune homme, et je t'avoue mme
qu'elle m'agace horriblement.

--Mon commandant veut-il me permettre de l'abattre?

--Avec quoi?

--Avec un boulet.

--Tu es capable d'une pareille adresse?

--Je l'espre, mon commandant.

--Combien de coups demandes-tu?

--Trois.

--Je veux bien; mais je te prviens que, si tu ne l'abats pas en trois
coups, tu feras trois jours de salle de police.

--Et si je l'abats?

--Il y a dix ducats pour toi.

--Accept, le march.

L'artilleur pointa sa pice, y mit le feu: le boulet passa entre le
blason et la hampe, trouant la toile du drapeau.

--C'est bien, dit Nicolino; mais ce n'est point encore cela.

--Je le sais bien, rpondit l'artilleur; aussi, je vais essayer de faire
mieux.

La pice fut pointe une seconde fois avec plus d'attention encore que
la premire. L'artilleur tudia de quel ct soufflait le vent; il
apprcia le faible changement de direction que ce souffle avait pu
imposer au boulet, se releva, se baissa de nouveau, changea d'un
centime de ligne le point de mire de sa pice, approcha la mche de la
lumire: une dtonation qui domina le tumulte se fit entendre, et la
bannire, coupe par sa base, tomba.

Nicolino battit des mains et donna  l'artilleur, sans se douter de
l'influence qu'allait avoir cet incident, les dix ducats qu'il lui avait
promis.

En ce moment, la tte de la colonne de Salvato arrivait 
l'Immacolatella. Salvato, comme toujours, marchait le premier. Il vit
tomber la bannire, et, quoiqu'il et reconnu que sa disparition tait
cause par un accident, il s'cria:

--On abaisse la bannire; le fort se rend. En avant, mes amis! en avant!

Et il s'lana au pas de course.

De leur ct, les dfenseurs du fort, ne voyant plus le drapeau et
croyant qu'on l'avait enlev volontairement, crirent  la trahison. Il
en rsulta un tumulte au milieu duquel la dfense languit. Salvato
profita de ce temps d'arrt pour franchir au pas de course la strada del
Piliere. Il lana ses sapeurs contre la porte du fort: un ptard la fit
sauter. Il s'lana dans l'intrieur du Chteau-Neuf en criant:

--Suivez-moi!

Dix minutes aprs, le fort tait pris, et son canon, balayant le largo
del Castello et la descente du Gant, forait les lazzaroni  se
rfugier dans les rues qui donnent sur cette place et dans lesquelles la
position des maisons les mettait  l'abri des boulets.

Immdiatement, le drapeau tricolore franais fut substitu  la bannire
blanche.

Une sentinelle place au sommet du Castel-Capuano transmit au gnral
Championnet la nouvelle de la prise du fort.

Les trois chteaux dans le triangle desquels la ville est enferme,
taient au pouvoir des Franais.

Championnet, lorsqu'il reut la nouvelle de la prise de Castel-Nuovo,
venait de faire sa jonction avec Dufresse, dans la rue de Foria. Il
envoya Villeneuve, par le bord de la mer libre, fliciter Salvato et lui
ordonner de laisser la garde du Chteau-Neuf  un officier, et lui dire
de venir le rejoindre  l'instant mme.

Villeneuve trouva le jeune chef de brigade appuy aux crneaux et l'oeil
fix sur Mergellina. De l, il pouvait apercevoir cette chre maison du
Palmier, que, depuis deux mois, il ne voyait plus que dans ses rves.
Toutes les fentres en taient fermes; cependant,  l'aide de sa
longue-vue, il lui semblait voir ouverte la porte du perron donnant sur
le jardin.

L'ordre du gnral vint le prendre au milieu de cette contemplation.

Il cda le commandement  Villeneuve lui-mme, prit son cheval et partit
au galop.

Au moment o Championnet et Dufresse runis poussaient les lazzaroni
vers la rue de Tolde, et o un effroyable feu partait, non-seulement du
largo delle Pigne, mais encore de toutes les fentres, on aperut une
lgre fume qui couronnait les remparts du chteau Saint-Elme; puis on
entendit la dtonation de plusieurs pices de gros calibre, et l'on vit
un grand trouble se produire parmi les lazzaroni.

Nicolino tenait sa parole.

En mme temps, une charge de dragons descendit comme un torrent qui se
prcipite par la strada della Stalla, tandis qu'une vive fusillade se
faisait entendre derrire le muse Borbonico.

C'tait Kellermann qui,  son tour, faisait sa jonction avec les corps
de Dufresse et de Championnet.

En un instant, le largo delle Pigne fut balay, et les trois gnraux
purent s'y donner la main.

Les lazzaroni battaient en retraite par la strada Santa-Maria in
Costantinopoli et la salita dei Studi. Mais, pour traverser le largo
San-Spirito et le Mercatello, ils taient forcs de passer sous le feu
du chteau Saint-Elme, qui, malgr la clrit de leur passage, eut le
temps d'envoyer dans leurs rangs cinq ou six messagers de mort.

Pendant que s'oprait la retraite des lazzaroni, on amenait 
Championnet un de leurs chefs qu'on avait pris aprs une rsistance
dsespre. Couvert de sang, les habits dchirs, la figure menaante,
la voix railleuse, il tait le vrai type du Napolitain port au plus
haut degr de l'exaltation.

Championnet haussa les paules, et, lui tournant le dos:

--C'est bien, dit-il. Qu'on me fusille ce gaillard-l pour l'exemple.

--Bon! dit le lazzarone, il parat que dcidment Nanno s'est trompe.
Je devais tre colonel et mourir pendu: je ne suis que capitaine et je
vais mourir fusill. Cela me console pour ma petite soeur.

Championnet entendit et comprit ces paroles. Il fut sur le point
d'interroger le condamn; mais, comme en ce moment il voyait un
cavalier accourir  toute bride, et que, dans ce cavalier, il
reconnaissait Salvato, son attention tout entire se porta du ct du
nouvel arrivant.

On entrana le lazzarone, on l'appuya contre les fondations du muse
Bourbonien, et l'on voulut lui bander les yeux.

Mais lui, alors, se rvolta.

--Le gnral a dit qu'on me fusille, cria-t-il; mais il n'a pas dit
qu'on me bande les yeux.

Salvato tressaillit  cette voix, se retourna et reconnut Michele;
Michele, lui aussi, reconnut le jeune officier.

--_Sangue di Cristo!_ cria le lazzarone, dites-leur donc, monsieur
Salvato, que l'on n'a pas besoin de me bander les yeux pour me fusiller.

Et, repoussant ceux qui l'entouraient, il croisa les bras et s'appuya de
lui-mme  la muraille.

--Michele! s'cria Salvato.--Gnral, cet homme m'a sauv la vie, je
vous prie de m'accorder la sienne.

Et, sans attendre la rponse du gnral, bien sr d'avoir obtenu ce
qu'il demandait, Salvato sauta  bas de son cheval, carta le cercle de
soldats qui dj apprtaient leurs armes pour fusiller Michele, et se
jeta dans les bras du lazzarone, qu'il embrassa en le serrant contre son
coeur.

Championnet vit  l'instant tout le parti qu'il pouvait tirer de cet
vnement. Faire justice est d'un grand exemple, mais faire grce est
parfois d'un grand calcul.

Il fit aussitt un signe  Salvato, qui lui amena Michele. Un immense
cercle se forma autour des deux jeunes gens et du gnral.

Ce cercle se composait de Franais vainqueurs, de Napolitains
prisonniers, de patriotes accourus, soit pour fliciter Championnet,
soit pour se mettre sous sa protection.

Championnet, qui dominait ce cercle de toute la hauteur de son buste,
leva la main en signe qu'il voulait parler, et le silence se fit.

--Napolitains, dit-il en italien, j'allais, comme vous l'avez vu,
fusiller cet homme, pris les armes  la main et combattant contre nous;
mais mon ancien aide de camp, le chef de brigade Salvato, me demande la
grce de cet homme, qui, me dit-il, lui a sauv la vie. Non-seulement je
lui accorde cette grce, mais encore je dsire donner une rcompense 
l'homme qui a sauv la vie  un officier franais.

Puis, s'adressant  Michele tout merveill de ce langage:

--Quel grade occupais-tu parmi tes compagnons?

--J'tais capitaine, Excellence, lui rpondit le prisonnier.

Et, avec la libert de langage familire  ses pareils, il ajouta:

--Mais il parat que je ne m'arrterai pas l. Une sorcire m'a prdit
que je serais nomm colonel, et puis pendu.

--Je ne puis et ne veux me charger que de la premire partie de la
prdiction, rpondit le gnral; mais je m'en charge. Je te fais colonel
au service de la rpublique parthnopenne. Organise ton rgiment. Je me
charge de ta paye et de ton uniforme.

Michele fit un bond de joie.

--Vive le gnral Championnet! cria-t-il, vivent les Franais! vive la
rpublique parthnopenne!

--Nous l'avons dit, un certain nombre de patriotes entouraient le
gnral. Le cri de Michele trouva donc un cho plus tendu que l'on
n'aurait d s'y attendre.

--Maintenant, dit le gnral s'adressant aux Napolitains qui
l'entouraient, on vous a dit que les Franais taient des impies, ne
croyant ni  Dieu, ni  la Madone, ni aux saints: on vous a tromps. Les
Franais ont une dvotion trs-grande en Dieu,  la Madone, et
particulirement  saint Janvier. Et la preuve, c'est que ma seule
proccupation en ce moment est de faire respecter l'glise et les
reliques du bienheureux vque de Naples,  qui je veux donner une
garde d'honneur, si Michele se charge de la conduire.

--Je m'en charge! s'cria Michele en agitant son bonnet de laine rouge,
je m'en charge! et il y a plus: je rponds d'elle!

--Surtout, lui dit Championnet  voix basse, si je lui donne pour chef
ton ami Salvato.

--Ah! pour lui et ma petite soeur, je me ferai tuer, gnral.

--Tu entends, Salvato, dit Championnet au jeune officier: la mission est
des plus importantes; il s'agit d'enrler saint Janvier parmi les
rpublicains.

--Et c'est moi que vous chargez de lui mettre une cocarde tricolore 
l'oreille? rpondit en riant le jeune homme. Je ne me croyais pas tant
de vocation pour la diplomatie; mais n'importe: on fera ce que l'on
pourra.

--Une plume, de l'encre et du papier, demanda Championnet.

On se prcipita, et, au bout d'un instant, Championnet avait pu choisir
entre dix feuilles de papier et autant de plumes.

Le gnral, sans descendre de cheval, crivit, sur l'aron de sa selle,
cette lettre, adresse au cardinal-archevque:


    minence,


J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des
crimes qui ont t commis. Profitez de cette trve pour faire ouvrir
toutes les glises; exposez le saint sacrement et prchez la paix, le
bon ordre et l'obissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un
voile sur le pass et m'appliquerai  faire respecter la religion, les
personnes et la proprit.

Dclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai
svir, j'arrterai le pillage, et que le calme et la tranquillit
renatront dans cette malheureuse ville, trahie et trompe. Mais, en
mme temps, je dclare qu'un seul coup de fusil tir d'une fentre fera
brler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera.
Remplissez donc les devoirs de votre ministre, et votre zle religieux
sera, je l'espre, utile au bien public.

Je vous envoie une garde d'honneur pour l'glise de saint Janvier.

    CHAMPIONNET.

    Naples, 4 pluvise,  an VII de la
    Rpublique (23 janvier 1790.)


Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre,
chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le
trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir
compter comme sur lui-mme, et marcha devant Salvato, derrire lequel
marchait une compagnie de grenadiers.

Le petit cortge se rendit du largo delle Pigne  l'archevch, assez
voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di
San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est--dire par
quelques-unes des rues les plus troites et les plus populeuses du vieux
Naples. Les Franais n'avaient point encore pntr sur ce point de la
ville, o ptillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirs
par la populace en manire d'encouragement, et o, en passant, les
rpublicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement:
la terreur, la haine et la stupfaction.

Par bonheur, Michele, sauv par Palmieri, graci par Championnet, se
voyant dj caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel,
s'tait franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, ralli
aux Franais, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses
poumons: Vivent les Franais! vive le gnral Championnet! vive saint
Janvier! Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrogns,
Salvato lui mettait dans la main une poigne de carlini, qu'il jetait en
l'air, en expliquant  ses compatriotes la mission que Salvato tait
charg d'accomplir et qui avait gnralement cette bienheureuse
influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus
bienveillante.

En outre, Salvato, qui tait des provinces napolitaines et qui parlait
le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en
temps  ses compatriotes des allocutions qui, corrobores des poignes
de carlins de Michele, avaient aussi leur influence.

On parvint ainsi  l'archevch: les grenadiers s'tablirent sous le
portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur prsence 
tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui
avait sauv la vie au moment o il allait tre fusill, et demanda, au
nom de l'amiti que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne ft fait
aucune insulte ni  lui, ni  ses soldats, devenus les protecteurs de
saint Janvier.




                                  XCIII

                        SAINT JANVIER ET VIRGILE.


A peine Championnet eut-il vu disparatre Michele, Salvato et la
compagnie franaise, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint
 l'esprit une de ces ides que l'on peut appeler une illumination. Il
pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui
s'obstinaient  combattre encore, et de faire cesser le pillage
individuel, tait de livrer le palais du roi  un pillage gnral.

Il s'empressa de communiquer cette ide  quelques-uns des lazzaroni
prisonniers, auxquels on rendit la libert,  la condition qu'ils
retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme
venant d'eux. C'tait une manire de s'indemniser eux-mmes de la
fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu.

La communication eut tout le succs qu'en attendait le gnral en chef.
Les plus acharns, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu
l'espoir de vaincre, et trouvaient, par consquent, plus avantageux de
se mettre  piller que de continuer  combattre.

En effet,  peine cette espce d'autorisation de piller le chteau
fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer
qu'elle venait du gnral franais, que toute cette multitude se
dbanda, se ruant  travers la rue de Tolde et  travers la rue des
Tribunaux vers le palais royal, entranant avec elle les femmes et les
enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant
comme un flot les trois tages du palais.

En moins de trois heures, tout fut emport, jusqu'au plomb des fentres.

Pagliuccella, que Michele avait vainement cherch sur le largo delle
Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'tait, un des
premiers, empress de se prcipiter vers le chteau et de le visiter,
avec une curiosit qui n'avait pas t sans fruit, de la cave au
grenier, et de la faade qui donne sur l'glise San-Ferdinand  celle
qui donne sur la Darsena.

Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait mpris l'indemnit
offerte  son courage humili; et, avec un dsintressement qui faisait
honneur aux anciennes leons de discipline reues sur la frgate de son
amiral, il avait, pas  pas et  la manire du lion, c'est--dire en
faisant face  l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par
l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent
referme, il avait mis son ne  l'curie, son bton dans le bcher, et
s'tait ml aux autres frres qui chantaient dans l'glise le _Dies
irae, dies illa_.

Et t bien malin celui qui et t chercher l et qui y et reconnu,
sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant
trois jours.

Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du chteau Saint-Elme, avait
suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons
vu qu'au moment o il avait pu venir en aide aux Franais, il n'avait
pas manqu  ses engagements vis--vis d'eux.

Son tonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songet  les
poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter
leurs armes, avec les apparences d'une droute, non point rtrograder
vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus.

Au bout d'un instant, tout lui fut expliqu. A la manire dont ils
culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils
reparaissaient aux fentres de tous les tages, dont ils dgorgeaient
sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de
trve, pour ne pas perdre leur temps, s'taient faits pillards; et,
comme il ignorait que ce ft  l'instigation du gnral franais que le
pillage tait organis, il envoya  toute cette canaille trois coups de
canon  boulet, qui turent dix-sept personnes, parmi lesquelles un
prtre, et qui cassrent la jambe au gant de marbre, ancienne statue de
Jupiter Stator, qui dcorait la place du Palais.

Veut-on savoir  quel point l'amour du pillage s'tait empar de la
multitude, et s'tait substitu chez elle  tout autre sentiment? Nous
citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une ide de la
mobilit d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de
valeur pour dfendre son roi.

Au milieu de toute cette foule, acharne au pillage, l'aide de camp
Villeneuve, qui continuait de tenir le Chteau-Neuf, envoya un
lieutenant  la tte d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec
ordre de remonter Tolde jusqu' ce qu'il et pris langue avec les
avant-postes franais. Le lieutenant eut soin de se faire prcder par
quelques lazzaroni patriotes, criant: Vivent les Franais! vive la
libert! A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien
enrag,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens
aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit  crier,
lui: Vive le roi! Comme ce cri pouvait avoir un cho et servir de
signal  l'gorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le
marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: Feu!

Le marinier tomba fusill au milieu de la foule, sans que la foule,
proccupe maintenant d'autres intrts, songet  le dfendre et  le
venger.

Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu
l'imprudence de sortir avec une livre galonne d'or, vit le peuple
mettre sa livre en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette
livre ft celle du roi.

Au mme moment o on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise
pour lui arracher les galons de sa livre, Kellermann, qui tait
descendu avec un dtachement de deux ou trois cents hommes, du ct de
Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du chteau.

Mais, avant d'arriver l, il avait fait une halte  l'glise de Santa
Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone.

C'tait, on se le rappelle, ce mme prtre patriote que Cirillo avait
envoy chercher pour confrer les derniers sacrements au sbire bless
par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23
septembre, au matin, expira dans la maison o il avait t transport, 
l'angle de la fontaine du Lion.

Kellermann tait porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au
patriotisme du digne prtre et l'invitait  se rallier aux Franais.

Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hsit un instant: il avait suivi
Kellermann.

A midi, les lazzaroni avaient dpos les armes, et Championnet,
vainqueur, parcourait la ville. Les ngociants, les bourgeois, toute la
partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part  la lutte,
n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencrent alors
d'ouvrir timidement les portes et les fentres des magasins et des
maisons. La premire vue au gnral tait dj une promesse de scurit;
car il tait entour d'hommes que leur talent, leur science et leur
courage avaient faits la vnration de Naples. C'taient les Baffi, les
Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les
Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa,
les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rmunration
tait enfin arriv pour tous ces hommes qui avaient pass du despotisme
 la perscution, et qui passaient de la perscution  la libert. Le
gnral, alors, au fur et  mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir,
s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de
rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout
tait fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et
substituer la libert  la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la
route que le gnral avait suivie, en voyant le calme rgner l o, un
instant auparavant, Franais et lazzaroni s'gorgeaient, les Napolitains
se rassuraient en effet, et toute cette population _di mezzo ceto_,
c'est--dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de
Naples, la cocarde tricolore  l'oreille, criant: Vivent les Franais!
vive la libert! vive la Rpublique! commena de se rpandre gaiement
dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et  mesure qu'elle se
tranquillisait, se laissant emporter  cette joie ardente qui s'empare
de ceux qui, dj plongs dans l'abme tnbreux de la mort, se
retrouvent tout  coup et comme par miracle rendus au jour,  la lumire
et  la vie.

Et, en effet, si les Franais eussent tard de vingt-quatre heures
encore  entrer  Naples, qui peut dire ce qu'il ft rest de maisons
debout et de patriotes vivants?

A deux heures de l'aprs-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirms dans
leur grade de chefs du peuple, rendirent un dit pour l'ouverture des
boutiques.

Cet dit portait la date de l'an Ier et du deuxime jour de la
rpublique parthnopenne.

Championnet avait vu avec inquitude que la bourgeoisie et la noblesse
seules s'taient runies  lui et que le peuple se tenait  l'cart.
Alors, il rsolut de frapper le lendemain un grand coup.

Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans
son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout o il irait.

Il envoya un message  Salvato. Salvato, qui gardait la cathdrale,
c'est--dire le point le plus important de Naples, avait reu la
consigne de ne point quitter son poste sans tre rclam par un ordre
man directement du gnral.

Le message envoy  Salvato ordonnait  celui-ci de s'aboucher avec les
chanoines, et de les inviter  exposer, le lendemain, la sainte ampoule
 la vnration publique, dans l'esprance que saint Janvier, auquel les
Franais avaient la plus grande dvotion, daignerait faire son miracle
en leur faveur.

Les chanoines se trouvaient entre deux feux.

Si saint Janvier faisait son miracle, ils taient compromis vis--vis de
la cour.

S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient  la colre du gnral
franais.

Ils trouvrent un biais et rpondirent que ce n'tait point l'poque o
saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient
fort que l'illustre bienheureux consentt, mme pour les Franais, 
changer sa date habituelle.

Salvato transmit, par Michele, la rponse des chanoines  Championnet.

Mais,  son tour, Championnet rpondit que c'tait l'affaire du saint et
non la leur; qu'ils n'avaient point  prjuger des bonnes ou des
mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une
certaine prire  laquelle il esprait que saint Janvier ne demeurerait
pas insensible.

Les chanoines rpondirent que, puisque Championnet le voulait
absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur ct, ils
ne rpondaient de rien.

A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute
la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposes le
lendemain, et qu' dix heures et demie prcises du matin, la
liqufaction du prcieux sang aurait lieu.

C'tait une nouvelle trange et tout  fait incroyable pour les
Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivt de sa part une
suspicion de partialit en faveur des Franais. Depuis quelque temps, au
contraire, il s'tait montr capricieux jusqu' la manie. Ainsi, au
moment de son dpart pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'tait
personnellement prsent  la cathdrale pour demander  saint Janvier
son secours et sa protection, et saint Janvier, malgr son instante
prire, lui avait obstinment refus la liqufaction de son sang; ce qui
avait fait prvoir une dfaite  un grand nombre de personnes.

Or, si saint Janvier faisait pour les Franais ce qu'il avait refus au
roi de Naples, c'est que saint Janvier avait chang d'opinion, c'est
que saint Janvier s'tait fait jacobin.

A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillit rtablie,
monta  cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de
Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vnration que pour
saint Janvier. Ce tombeau tait celui de Publius Virgilius Maro, ou, du
moins, celui dont les ruines ont, disent les archologues, renferm les
cendres de l'auteur de l'_nide_.

Tout le monde sait qu' son retour d'Athnes, d'o le ramenait Auguste,
Virgile mourut  Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe
qu'il avait tant aim, et d'o il pouvait embrasser tous les lieux
immortaliss par lui dans son sixime livre de l'_nide_.

Championnet descendit de cheval au monument lev par Sannazar, et monta
la pente rapide et escarpe qui conduit  la petite rotonde que l'on
montre au voyageur comme le columbarium o fut dpose l'urne du pote.
Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition
donnait comme tant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il
passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant  ceux qui
l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une
rcolte plus considrable ne ft tort  l'arbre d'Apollon, et que la
vnration ne correspondt, par son rsultat,  l'impit.

Puis, lorsqu'il eut rv pendant quelques instants sur ces pierres
sacres, il demanda un crayon, et, dchirant une page de son
portefeuille, il rdigea le dcret suivant, qui fut envoy le mme soir
 l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin.


Championnet, gnral en chef.


    Considrant que le premier devoir d'une rpublique est d'honorer la
    mmoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers
    l'mulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque
    dans la tombe les gnies sublimes de tous les pays et de tous les
    temps:

    Avons dcrt ce qui suit:

    1 Il sera lev  Virgile un tombeau en marbre au lieu mme o se
    trouve sa tombe, prs de la grotte de Pouzzoles.

    2 Le ministre de l'intrieur ouvrira un concours dans lequel
    seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront
    prsenter. Sa dure sera de vingt jours.

    Cette priode expire, une commission compose de trois membres,
    nomme par le ministre de l'intrieur, choisira, parmi les projets
    qui auront t prsents, celui qui semblera le meilleur, et la
    curie lvera le monument, dont l'rection sera confie  celui dont
    le projet aura t adopt.

    Le ministre de l'intrieur est charg de l'excution de la prsente
    ordonnance.

CHAMPIONNET.


Il est curieux que les deux monuments dcrts  Virgile, l'un 
Mantoue, l'autre  Naples, aient t dcrts par deux gnraux
franais: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet.

Aprs soixante-cinq ans, la premire pierre de celui de Naples n'est
point encore pose.




                                  XCIV

            OU LE LECTEUR RENTRE DANS LA MAISON DU PALMIER.


La ncessit o nous avons t de suivre sans interruption les
vnements politiques et militaires  la suite desquels Naples tait
tombe au pouvoir des Franais, nous a forc de nous loigner de la
partie romanesque de notre rcit et de laisser de ct les personnages
passifs qui subissaient ces vnements, pour nous occuper, au contraire,
des personnages actifs qui les dirigeaient. Que l'on nous permette donc,
maintenant que nous avons donn aux acteurs pisodiques de cette
histoire toute l'importance qu'ils rclamaient, de revenir aux premiers
rles sur lesquels doit se concentrer tout l'intrt de notre drame.

Au nombre de ces personnages, pour lesquels on nous accuse peut-tre,
mais  tort, d'oubli, est la pauvre Luisa San-Felice, qu'au contraire
nous n'avons pas perdue de vue un seul instant.

Reste vanouie entre les bras de son frre de lait Michele, sur la
plage de la Vittoria, tandis que son mari, fidle  la fois  ses
devoirs envers son prince et  ses promesses envers son ami, rejoignait
le duc de Calabre, au risque de sa vie, et laissait Luisa  Naples, au
risque de son bonheur, Luisa, reporte dans la voiture, avait t
ramene, au grand tonnement de Giovannina,  la maison du Palmier.

Michele, qui ignorait les causes relles de cet tonnement auquel le
sourcil fronc et l'oeil presque menaant de Giovannina donnaient un
caractre tout particulier, raconta les choses comme elles s'taient
passes.

Luisa se mit au lit avec une fivre ardente. Michele passa la nuit dans
la maison, et, comme le lendemain, au point du jour, l'tat de Luisa ne
s'tait point amlior, il courut prvenir le docteur Cirillo.

Pendant ce temps, le facteur apporta une lettre  l'adresse de Luisa.

Nina reconnut le timbre de Portici. Elle avait remarqu, que chaque fois
qu'arrivait une lettre pareille  celle qu'elle tenait entre ses mains,
l'motion de sa matresse en la recevant tait grande; puis qu'elle se
retirait et s'enfermait dans la chambre de Salvato, d'o elle ne sortait
que les yeux rouges de larmes.

Elle comprit donc que c'tait une lettre de Salvato, et,  tout hasard,
et sans savoir encore si elle la lirait ou non, elle la garda, ayant
pour excuse de ne pas l'avoir remise, si la lettre tait rclame,
l'tat dans lequel se trouvait Luisa.

Cirillo accourut. Il avait cru Luisa partie; mais, au simple rcit de
Michele, qui le ramenait, il devina tout.

On sait la tendresse paternelle du bon docteur pour Luisa. Il reconnut
chez la malade tous les symptmes de la fivre crbrale, et, sans lui
faire une question qui pt ajouter au trouble moral qu'elle avait
prouv, il s'occupa de combattre le mal matriel. Trop habile pour se
laisser vaincre par une maladie connue quand cette maladie en tait 
peine  son dbut, il la combattit nergiquement, et, au bout de trois
jours, Luisa tait, sinon gurie, du moins hors de danger.

Le quatrime jour, elle vit sa porte s'ouvrir, et,  la vue de la
personne qui entra, poussa un cri de joie et tendit ses deux bras vers
elle. Cette personne, c'tait son amie de coeur, la duchesse Fusco.
Comme l'avait prdit San-Felice, la reine partie, la duchesse disgracie
revenait  Naples. En quelques instants, la duchesse fut au courant de
la situation. Depuis trois mois, Luisa avait t force de tout enfermer
dans son coeur; depuis quatre jours, son coeur dbordait, et, malgr
cette maxime d'un grand moraliste, que les hommes gardent mieux les
secrets des autres, mais que les femmes gardent mieux les leurs, au bout
d'un quart d'heure, Luisa n'avait plus de secrets pour son amie.

Inutile de dire que la porte de communication fut plus ouverte que
jamais, et qu' toute heure du jour et de la nuit, la duchesse eut la
disposition de la chambre sacre.

Le jour o elle avait quitt le lit, Luisa avait reu une nouvelle
lettre de Portici. Giovannina l'avait vue avec inquitude prendre cette
lettre. Puis elle avait attendu que la lecture en fut faite. Si cette
lettre indiquait la lettre prcdente, et si Luisa la rclamait,
Giovannina cherchait cette lettre, la retrouvait intacte, et mettait son
oubli sur le compte de la proccupation que lui avait cause la maladie
de sa matresse. Si Luisa ne la rclamait pas, Giovannina la conservait
 tout hasard, comme un auxiliaire dans un sombre projet qu'elle n'avait
pas encore mri, mais qui dj tait en germe dans son cerveau.

Les vnements suivaient leur cours. On connat ces vnements: nous les
avons longuement raconts. La duchesse Fusco, lance dans le parti
patriote, avait rouvert ses salons et y recevait tous les hommes
minents et toutes les femmes distingues de ce parti. Au nombre de ces
femmes tait lonore Fonseca-Pimentel, que nous allons bientt voir,
avec l'me d'une femme et le courage d'un homme, se mler aux vnements
politiques de son pays.

Ces vnements politiques avaient pris pour Luisa, qui, jusque-l, ne
s'en tait jamais proccupe, une importance suprme. Si bien que
fussent renseigns les familiers de la duchesse Fusco, il y avait
toujours un point sur lequel Luisa tait mieux renseigne qu'eux:
c'tait la marche des Franais sur Naples. En effet, tous les trois ou
quatre jours, elle savait prcisment o taient les rpublicains.

Elle avait reu aussi deux lettres du chevalier. Dans la premire, o il
lui annonait son arrive  bon port  Palerme, il lui exprimait tout
son regret de ce que l'tat orageux de la mer l'et empche de
s'embarquer avec lui; mais il ne lui disait point de venir le
rejoindre. La lettre tait tendre, calme et paternelle, comme toujours.
Il tait probable que le chevalier n'avait point entendu ou n'avait pas
voulu entendre le dernier cri de dsespoir jet par Luisa.

La seconde lettre contenait, sur la situation de la cour  Palerme, des
dtails que l'on trouvera dans la suite de notre rcit. Mais, pas plus
que la premire, elle n'exprimait le dsir de la voir quitter Naples. Au
contraire, elle lui donnait des conseils sur la manire dont elle devait
se conduire au milieu des crises politiques qui allaient agiter la
capitale, et la prvenait que, par le mme courrier, la maison Backer
recevait avis de mettre  la disposition de la chevalire San-Felice les
sommes dont elle pourrait avoir besoin.

Le mme jour, la lettre du chevalier  la main, Andr Backer, que Luisa
n'avait point revu depuis le jour de sa visite  Caserte, se prsentait
 la maison du Palmier.

Luisa le reut avec la grce srieuse qui lui tait habituelle, le
remercia de son empressement, mais le prvint que, vivant trs-retire,
elle avait dcid de ne recevoir aucune visite pendant l'absence de son
mari. S'il arrivait qu'elle et besoin d'argent, elle passerait
elle-mme  la banque, ou y enverrait Michele avec un reu.

C'tait un cong dans toutes les formes. Andr le comprit, et se retira
en soupirant.

Luisa le reconduisit jusqu'au perron et dit  Giovannina, qui venait de
fermer la porte derrire lui:

--Si jamais M. Andr Backer se reprsentait  la maison et demandait 
me parler, souvenez-vous que je n'y suis pas.

On connat la familiarit des serviteurs napolitains avec leurs matres.

--Ah! mon Dieu! rpondit Giovannina, comment un si beau jeune homme
a-t-il pu dplaire  madame?

--Il ne m'a point dplu, mademoiselle, rpondit froidement Luisa; mais,
en l'absence de mon mari, je ne recevrai personne.

Giovannina, toujours mordue au coeur par la jalousie, fut sur le point
de rpliquer: Except M. Salvato; mais elle se retint, et un sourire
dubitatif fut sa seule rponse.

La dernire lettre que Luisa avait reue de Salvato portait la date du
19 janvier: elle arriva le 20.

Toute la journe du 20 se passa pour Naples dans les angoisses, et pour
Luisa ces angoisses furent plus grandes que pour tout autre. Elle savait
par Michele les formidables prparatifs de dfense qui s'excutaient;
elle savait par Salvato que le gnral en chef avait jur de prendre la
ville  tout prix.

Salvato suppliait Luisa, si l'on bombardait Naples, de se mettre 
l'abri des projectiles dans les caves les plus profondes de sa maison.

Ce danger tait surtout  craindre si le chteau Saint-Elme ne tenait
point la promesse qu'il avait faite et se dclarait contre les Franais
et les patriotes.

Le 21, au matin, une grande agitation se manifesta dans Naples. Le
chteau Saint-Elme, on se le rappelle, avait arbor le drapeau
tricolore; donc, il tenait sa promesse et se dclarait pour les
patriotes et pour les Franais.

Luisa en fut joyeuse, non point pour les patriotes, non point pour les
Franais: elle n'avait jamais eu aucune opinion politique; mais il lui
sembla que cet appui donn aux Franais et aux patriotes diminuait le
danger que courait son amant, puisqu'il tait patriote de coeur,
Franais d'adoption.

Le mme jour, Michele vint lui faire visite. Michele, l'un des chefs du
peuple, dcid  combattre jusqu' la mort pour une cause qu'il ne
comprenait pas trs-bien, mais  laquelle il appartenait par le milieu
dans lequel il tait n et par te tourbillon qui l'entranait,---
Michele, en cas d'accident, venait faire ses adieux  Luisa et lui
recommander sa mre.

Luisa pleurait fort en prenant cong de son frre de lait; mais toutes
ses larmes n'taient pas pour le danger que courait Michele: une bonne
moiti coulait sur les dangers qu'allait courir Salvato.

Michele, moiti riant, moiti pleurant, de son ct, et ne voyant pas
plus loin que les paroles de Luisa, essaya de rassurer celle-ci sur son
sort en lui rappelant la prdiction de Nanno. Selon la sorcire
albanaise, Michele devait mourir colonel et pendu. Or, Michele n'tait
encore que capitaine, et, s'il tait expos  la mort, c'tait  la mort
par le fer ou par le feu, et non par la corde.

Il est vrai que, si la prdiction de Nanno se ralisait pour Michele,
elle devait se raliser aussi pour Luisa, et que, si Michele mourait
pendu, Luisa devait mourir sur l'chafaud.

L'alternative n'tait pas consolante.

Au moment o Michele s'loignait de Luisa, la main de celle-ci le
retint, et ces paroles qui depuis longtemps erraient sur ses lvres,
s'en chapprent:

--Si tu rencontres Salvato...

--Oh! petite soeur! s'cria Michele.

Tous deux s'taient parfaitement compris.

Une heure aprs leur sparation, les premiers coups de canon se
faisaient entendre.

La plupart des patriotes de Naples, ceux qui, par leur ge avanc ou
l'tat pacifique qu'ils exeraient, n'taient point appels  prendre
les armes, taient runis chez la duchesse Fusco. L, d'heure en heure,
arrivaient les nouvelles du combat. Mais Luisa prenait trop d'intrt 
ce combat pour attendre ces nouvelles dans le salon et au milieu de la
socit runie chez la duchesse. Seule, dans la chambre de Salvato, 
genoux devant le crucifix, elle priait.

Chaque coup de canon lui rpondait au coeur.

De temps en temps, la duchesse Fusco venait  son amie et lui donnait
des nouvelles des progrs que faisaient les Franais, mais, en mme
temps, avec une espce d'orgueil national, lui disait la merveilleuse
dfense des lazzaroni.

Luisa rpondait par un gmissement. Il lui semblait que chaque boulet,
chaque balle, menaait le coeur de Salvato. Cette lutte terrible
serait-elle donc ternelle?

Pendant les vnements du 21 et du 22, Luisa se coucha tout habille sur
le lit de Salvato. Plusieurs alertes furent causes par les lazzaroni:
la rputation de patriotisme de la duchesse n'tait pas sans danger.
Luisa ne se proccupait point de ce qui faisait l'inquitude des autres:
elle ne songeait qu' Salvato, ne pensait qu' Salvato.

Dans la matine du troisime jour, la fusillade cessa, et l'on vint
annoncer que les Franais taient vainqueurs sur tous les points, mais
pas encore matres de la ville.

Qu'tait-il arriv aprs cette lutte acharne? Salvato tait-il mort ou
vivant?

Le bruit du combat avait cess tout  fait avec les trois derniers coups
de canon du chteau Saint-Elme, tirs sur les pillards du palais royal.

Elle allait revoir ou Michele ou Salvato, s'il ne leur tait point
arriv malheur;--Michele le premier sans doute, car Michele pouvait
venir  toute heure du jour, trouver Luisa, tandis que Salvato, ignorant
qu'elle ft seule, n'oserait jamais se prsenter chez elle qu' la nuit
et par le chemin convenu.

Luisa se mit  la fentre, les yeux fixs sur Chiaa: c'tait de ce ct
que devaient lui venir les nouvelles.

Les heures s'coulaient. Elle apprit la reddition complte de la ville;
elle entendit les cris de la foule qui accompagnait Championnet au
tombeau de Virgile; elle sut l'annonce faite, pour le lendemain, de la
liqufaction du bienheureux sang de saint Janvier; mais toutes ces
choses passrent devant son intelligence comme des fantmes passent prs
du lit d'un homme endormi. Ce n'tait rien de tout cela qu'elle
attendait, qu'elle demandait, qu'elle esprait.

Laissons Luisa  sa fentre, rentrons dans la ville et assistons aux
angoisses d'une autre me, non moins trouble que la sienne.

On sait de qui nous voulons parler.

Ou nous avons bien mal russi dans le portrait physique et moral que
nous avons essay de tracer de Salvato, ou nos lecteurs savent que, de
quelque ardent dsir que notre jeune officier ft atteint de revoir
Luisa, le devoir du soldat prenait, en toute circonstance, le pas sur le
dsir de l'amant.

Il s'tait donc dtach de l'arme, il s'tait donc loign de Naples,
il s'en tait donc rapproch sans une plainte, sans une observation,
quoiqu'il et parfaitement su qu'au premier mot qu'il et dit 
Championnet de l'aimant qui l'attirait  Naples, son gnral, qui avait
pour lui la tendresse de l'admiration, la plus profonde peut-tre de
toutes les tendresses, l'et pouss en avant et lui et donn toutes
facilits pour entrer le premier  Naples.

Au moment o, arriv  temps au largo delle Pigne pour sauver la vie 
Michele, il tint le jeune lazzarone press sur sa poitrine, son coeur
bondit d'une double joie, d'abord parce qu'il pouvait, dans une mesure
plus complte, reconnatre le service qu'il lui avait rendu, ensuite
parce que, rest seul avec lui, il allait avoir des nouvelles de Luisa
et quelqu'un  qui parler d'elle.

Mais, cette fois encore, son attente avait t trompe. La vive
imagination de Championnet avait vu dans la runion des lazzaroni et de
Salvato un vnement dont il pouvait tirer parti. Le germe de l'ide
qu'il avait mrie au point de faire faire  saint Janvier son miracle
lui tait entr dans l'esprit, et il avait rsolu de donner en garde la
cathdrale  Salvato, et de choisir Michele pour conduire celui-ci  la
cathdrale.

On a vu que ce double choix tait bon, puisqu'il avait russi.

Seulement, Salvato tait consign jusqu'au lendemain  la garde de la
cathdrale, dont il rpondait.

Mais  peine parvenu jusqu' l'archevch,  peine ses grenadiers
disposs sous le portail de l'glise et sur la petite place qui donne
sur la strada dei Tribunali, Salvato avait jet son bras autour du cou
de Michele et l'avait entran dans la cathdrale, sans lui dire autre
chose que ces deux mots, qui contenaient un monde d'interrogations:

--ET ELLE?

Et Michele, avec la profonde intelligence qu'il puisait dans le triple
sentiment de vnration, de tendresse et de reconnaissance qu'il avait
pour Luisa, Michele lui avait tout racont, depuis les efforts
impuissants de la jeune femme pour partir avec son mari, jusqu' ce
dernier mot chapp, il y avait trois jours, au plus profond de son
coeur: SI TU RENCONTRES SALVATO!...

Ainsi, les derniers mots de Luisa et les premiers mots de Salvato
pouvaient se traduire ainsi:

--Je l'aime toujours!

--Je l'adore plus que jamais!

Quoique le sentiment que Michele portait  Assunta n'et pas atteint les
proportions de l'amour que Salvato et Luisa avaient l'un pour l'autre,
le jeune lazzarone pouvait mesurer les hauteurs auxquelles il
n'atteignait point; et, dans l'effusion de sa reconnaissance, dans cette
joie de vivre que la jeunesse prouve  la suite d'un grand danger
disparu, Michele s'tait fait l'interprte des sentiments de Luisa avec
plus de vrit et mme d'loquence qu'elle n'et os le faire elle-mme,
et, au nom de Luisa, sans en avoir t charg par Luisa, il lui avait
vingt fois rpt,--chose que Salvato ne se lassait pas d'entendre,--il
lui avait vingt fois rpt que Luisa l'aimait.

C'tait Michele  le dire et Salvato  l'couter que tous deux passaient
leur temps, tandis que, comme soeur Anne, Luisa regardait si elle ne
voyait rien venir sur la route de Chiaa.




                                   XCV

                           LE VOEU DE MICHELE.


La nuit tomba lentement du ciel. Tant qu'elle eut l'espoir de distinguer
quelque chose dans le crpuscule, Luisa tint ses regards  la fentre;
seulement, son regard s'levait de temps en temps vers le ciel, comme
pour demander  Dieu s'il n'tait pas l-haut, prs de lui, celui
qu'elle cherchait vainement sur la terre.

Vers huit heures, il lui sembla reconnatre dans les tnbres un homme
ayant la tournure de Michele. Cet homme s'arrta  la porte du jardin;
mais, avant qu'il et eu le temps d'y frapper, Luisa avait cri:

Michele! et Michele avait rpondu: Petite soeur!

Au son de cette voix qui l'appelait, Michele tait accouru, et, comme la
fentre n'tait qu' la hauteur de huit ou dix pieds, profitant des
interstices des pierres, il avait grimp le long de la muraille, et, se
cramponnant au balcon, il avait saut dans l'intrieur de la salle 
manger.

Au premier son de la voix de Michele, au premier regard que Luisa jeta
sur lui, elle comprit qu'elle n'avait  redouter aucun malheur, tant le
visage du jeune lazzarone respirait la paix et le bonheur.

Ce qui la frappa surtout, ce fut l'trange costume dont son frre de
lait tait revtu.

Il portait d'abord une espce de bonnet de uhlan, surmont d'un plumet
qui semblait emprunt au panache d'un tambour-major; son torse tait
enferm dans une courte jaquette bleu de ciel, toute passemente de
ganses d'or sur la poitrine et toute soutache d'or sur les manches; 
son cou pendait, couvrant l'paule gauche seulement, un dolman rouge,
non moins riche que la jaquette. Un pantalon gris  ganse d'or
compltait ce costume, rendu plus formidable encore par le grand sabre
que le lazzarone tenait de la libralit de Salvato et qui, il faut
rendre justice  son matre, n'tait pas rest oisif pendant les trois
jours qui venaient de s'couler.

C'tait le costume de colonel du peuple que, sachant la fidlit que le
lazzarone avait montre  Salvato, le gnral en chef s'tait empress
de lui envoyer.

Michele l'avait revtu  l'instant mme, et, sans dire  Salvato dans
quel but il lui demandait cette grce, il avait sollicit de l'officier
franais un cong d'une heure, que celui-ci lui avait accord.

Il n'avait fait qu'un bond du porche de la cathdrale chez les Assunta,
o sa prsence  une pareille heure et dans un pareil costume avait jet
la stupfaction, non-seulement chez la jeune fille, mais encore chez le
vieux Basso-Tomeo et ses trois fils, dont deux taient occups  panser
dans un coin les blessures qu'ils avaient reues. Il avait t droit 
l'armoire, avait choisi le plus beau costume de sa matresse, l'avait
roul sous son bras; puis, en lui promettant de revenir le lendemain
matin, il tait parti avec une multiplicit de gambades et un dcousu de
paroles qui lui eussent bien certainement fait donner le surnom _del
Pazzo_, s'il n'et point t depuis longtemps dcor de ce surnom.

Il y a loin de la Marinella  Mergellina, et, pour aller de l'une 
l'autre, il faut traverser Naples dans toute sa largeur; mais Michele
connaissait si bien tous les vicoli et toutes les ruelles qui pouvaient
lui faire gagner un mtre de terrain, qu'il ne mit qu'un quart d'heure 
faire le trajet qui le sparait de Luisa, et l'on a vu que, pour
diminuer d'autant ce trajet, il venait de grimper par la fentre au lieu
d'entrer par la porte.

--D'abord, dit Michele en sautant du rebord de la fentre dans
l'appartement, il vit, il se porte bien, il n'est pas bless, et t'aime
comme un fou!

Luisa jeta un cri de joie; puis, mlant la tendresse qu'elle avait pour
son frre de lait  la joie que lui causait la bonne nouvelle apporte
par lui, elle le prit dans ses bras et le pressa sur son coeur en
murmurant:

--Michele! cher Michele! que je suis heureuse de te revoir!

--Et tu peux t'en rjouir, car il ne s'en est pas fallu de beaucoup que
tu ne me revisses pas: sans lui, j'tais fusill.

--Sans qui? demanda Luisa, quoiqu'elle st bien de qui parlait Michele.

--Lui, pardieu! dit Michele, c'est lui! Est-ce qu'il y en avait un autre
que M. Salvato qui put m'empcher d'tre fusill? Qui diable se serait
inquit des trous que sept ou huit balles peuvent faire  la peau d'un
pauvre lazzarone? Mais lui, il est accouru, il a dit: C'est Michele! il
m'a sauv la vie: je demande grce pour lui. Il m'a pris dans ses bras,
il m'a embrass comme du pain, et le gnral en chef m'a fait colonel;
ce qui me rapproche firement de la potence, ma chre Luisa.

Puis, voyant que sa soeur de lait l'coutait sans rien comprendre  ses
paroles:

--Mais il ne s'agit pas de tout cela, continua-t-il. Au moment d'tre
fusill, j'ai fait un voeu dans lequel tu es pour quelque chose, petite
soeur.

--Moi?

--Oui, toi. J'ai fait voeu que, si j'en rchappais, et il n'y avait pas
grande chance, je t'en rponds! j'ai fait voeu que, si j'en rchappais,
la journe ne se passerait pas sans que j'allasse avec toi, petite
soeur, faire ma prire  saint Janvier. Or, il n'y a pas de temps 
perdre, et, comme on pourrait tre tonn de voir une grande dame comme
toi courir les rues de Naples en donnant le bras  Michele le Fou, tout
colonel qu'il est, je t'apporte un costume sous lequel on ne te
reconnatra pas. Tiens!

Et il laissa tomber aux pieds de Luisa le paquet contenant les habits
d'Assunta.

Luisa comprenait de moins en moins; mais son instinct lui disait qu'il y
avait, au fond de tout cela, pour son coeur bondissant, quelque surprise
que ne pouvait deviner son esprit; et peut-tre ne voulait-elle pas
approfondir la mystrieuse proposition de Michele, de peur d'tre
oblige de le refuser.

--Allons, dit Luisa, puisque tu as fait un voeu, mon pauvre Michele, et
que tu crois devoir la vie  ce voeu, il faut le remplir; y manquer te
porterait malheur. Et, d'ailleurs, jamais, je te le jure, je ne me suis
trouve eu meilleure disposition de prier qu'en ce moment. Mais...,
ajouta-t-elle timidement.

--Quoi, mais?

--Tu te rappelles qu'il m'avait dit de tenir la fentre de la petite
ruelle ouverte, ainsi que les portes qui, de cette fentre, conduisent 
sa chambre?

--De sorte, dit Michele, que la fentre est ouverte et que les portes
conduisant  sa chambre sont ouvertes?

--Oui. Juge donc ce qu'il et pens en les trouvant fermes!

--Cela lui et caus, en effet, je te le jure, une bien grande peine.
Mais, par malheur, depuis qu'il se porte bien, M. Salvato n'est plus son
matre, et, cette nuit, il est de garde prs du _commandant, gnral_,
et, comme il ne pourrit quitter ce poste que demain  onze heures du
matin, nous pouvons fermer fentres et portes, et aller accomplir 
saint Janvier le voeu que je lui ai fait.

--Allons donc, soupira Luisa en emportant dans sa chambre les vtements
d'Assunta, tandis que Michele allait fermer les portes et les fentres.

En entrant dans la pice qui donnait sur la ruelle, Michele crut voir
une ombre qui se dissimulait dans l'angle le plus obscur de
l'appartement. Comme cette hte  se cacher pouvait venir de mauvaises
intentions, Michele s'avana les bras tendus dans les tnbres.

Mais l'ombre, voyant qu'elle allait tre prise, vint au-devant de lui en
disant:

--C'est moi, Michele: je suis l par l'ordre de madame.

Michele reconnut la voix de Giovannina, et, comme la chose n'avait rien
d'invraisemblable, il ne s'en inquita pas davantage et seulement se
mit  fermer les fentres.

--Mais, demanda Giovannina, si M. Salvato vient?

--Il ne viendra pas, rpondit Michele.

--Lui serait-il arriv malheur? demanda la jeune fille avec un accent
qui trahissait plus qu'un intrt ordinaire et dont elle comprit
elle-mme l'imprudence; car, presque aussitt:--Il faudrait en ce cas,
continua-t-elle, apprendre cette nouvelle  madame avec toute sorte de
mnagements.

--Madame, rpondit Michele, sait  ce sujet tout ce qu'elle doit savoir,
et, sans qu'il soit arriv malheur  M. Salvato, il est retenu o il est
jusqu' demain matin.

En ce moment, on entendit la voix de Luisa qui appelait sa camriste.

Giovannina, pensive et le sourcil fronc, se rendit lentement  l'appel
de sa matresse, tandis que Michele, habitu aux excentricits de la
jeune fille, les remarquant peut-tre, mais ne cherchant mme pas  les
expliquer, fermait les fentres et les portes, que Luisa s'tait vingt
fois promis de ne pas ouvrir, et que, depuis trois jours, cependant,
elle tenait ouvertes.

Lorsque Michele revint dans la salle  manger, Luisa avait complt sa
toilette. Le lazzarone jeta un cri d'tonnement: jamais sa soeur de lait
ne lui avait paru si belle que sous ce costume, qu'elle portait comme
s'il et toujours t le sien.

Giovannina, de son ct, regardait sa matresse avec une trange
expression de jalousie. Elle lui pardonnait d'tre belle sous ses habits
de dame; mais, fille du peuple, elle ne pouvait lui pardonner d'tre
charmante sous les habits d'une fille du peuple.

Quant  Michele, il admirait Luisa franchement et navement, et, ne
pouvant deviner que chacun de ses loges tait un coup de poignard pour
la femme de chambre, il ne cessait de rpter sur tous les tons du
ravissement:

--Mais regarde donc, Giovannina, comme elle est belle!

Et, en effet, une espce d'aurole non-seulement de beaut, mais encore
de bonheur, rayonnait autour du front de Luisa. Aprs tant de jours
d'angoisses et de douleurs, le sentiment si longtemps combattu par elle
avait pris le dessus. Pour la premire fois, elle aimait Salvato sans
arrire-pense, sans regret, presque sans remords.

N'avait-elle pas fait tout ce qu'elle avait pu pour chapper  cet
amour? et n'tait-ce pas la fatalit elle-mme qui l'avait enchane 
Naples et empche de suivre son mari? Or, un coeur vraiment religieux,
comme l'tait celui de Luisa, ne croit pas  la fatalit. Si ce n'tait
pas la fatalit qui l'avait retenue, c'tait donc la Providence; et si
c'tait la Providence, comment redouter le bonheur qui lui venait de
cette fille bnie du Seigneur!

Aussi dit-elle joyeusement  son frre de lait:

--J'attends, tu le vois, Michele; je suis prte. Et, la premire, elle
descendit le perron.

Mais, alors, Giovannina ne put s'empcher de saisir et d'arrter Michele
par le bras.

--O va donc madame? demanda-t-elle.

--Remercier saint Janvier de ce qu'il a bien voulu sauver aujourd'hui la
vie  son serviteur, rpondit le lazzarone se htant de rejoindre la
jeune femme pour lui offrir son bras.

Du ct de Mergellina, o aucun combat n'avait eu lieu, Naples
prsentait encore un aspect assez calme. La rive de la Chiaa tait
illumine dans toute sa longueur, et des patrouilles franaises
sillonnaient la foule, qui, toute joyeuse d'avoir chapp aux dangers
qui, pendant trois jours, avaient atteint une partie de la population et
avaient menac le reste, manifestait sa joie  la vue de l'uniforme
rpublicain en secouant ses mouchoirs, en agitant ses chapeaux et en
criant: Vive la rpublique franaise! vive la rpublique
parthnopenne!

Et, en effet, quoique la rpublique ne ft point encore proclame 
Naples et ne dt l'tre que le lendemain, chacun savait d'avance que ce
serait le mode de gouvernement adopt.

En arrivant  la rue de Tolde, le spectacle s'assombrissait quelque
peu. L, en effet, commenait la srie des maisons brles ou livres au
pillage. Les unes n'taient plus qu'un tas de ruines fumantes; les
autres, sans portes, sans fentres, sans volets, avec leurs monceaux de
meubls briss devant leur faade, donnaient une ide de ce qu'avait t
ce rgne des lazzaroni et surtout de ce qu'il et t s'il et dur
quelques jours de plus. Vers certains points o avaient t dposs les
morts et les blesss et o s'tendaient, sur les dalles qui pavent les
rues, de larges taches de sang, des voitures charges de sable taient
arrtes, et des hommes arms de pelles faisaient tomber le sable des
voitures, tandis que d'autres, avec des rteaux, tendaient ce sable,
comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des
taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevs de l'arne.

En arrivant  la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste.
On avait fait, devant la place circulaire qui s'tend devant le collge
des Jsuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons
contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait
des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une
statue de Ferdinand Ier, place sous le portique, et l'on faisait
disparatre les derniers cadavres.

Luisa dtourna les yeux avec un soupir et passa.

Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade  moiti dmolie, et,
en face, au coin de la rue San-Pietro  Mazella, un palais achevait de
brler et s'croulait en lanant vers le ciel des gerbes de feu aussi
nombreuses que les fuses du bouquet d'un feu d'artifice.

Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa
terreur tait mle d'un sentiment de bien-tre dont il lui et t
impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et  mesure qu'elle
approchait de la vieille glise, son pas devenait de plus en plus lger,
et les anges qui avaient transport au ciel le bienheureux saint Janvier
semblaient lui avoir prt leurs ailes, pour franchir les degrs qui
vont de la rue  l'intrieur du temple.

Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la
mtropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre
chaise  ct de celle-l; puis il dit  sa soeur de lait:

--Prie, je reviens.

En effet, Michele s'lana hors de l'glise. Il avait cru reconnatre,
appuy, rvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla 
l'officier: c'tait bien lui.

--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose  vous
montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sr.

--Tu sais, lui rpondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste.

--Bon! c'est dans votre poste mme.

--Alors..., dit le jeune homme suivant Michele par complaisance, soit.

Ils entrrent dans la cathdrale, et,  la lueur de la lampe qui brlait
dans le choeur clairant les rares fidles venus l pour faire leurs
prires nocturnes, Michele montra  Salvato une jeune femme qui priait
avec ce profond recueillement des mes amoureuses.

Salvato tressaillit.

--Voyez-vous? demanda Michele en la lui montrant du doigt.

--Quoi? fit Salvato.

--Cette femme qui prie si dvotement.

--Eh bien?

--Eh bien, mon commandant, tandis que je veillerai pour vous et que je
veillerai consciencieusement, soyez tranquille, allez vous agenouiller
prs d'elle. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'ide qu'elle vous donnera
de bonnes nouvelles de ma petite soeur Luisa.

Salvato regarda Michele avec tonnement.

--Allez! mais allez donc! lui disait Michele en le poussant.

Salvato fit ce que lui disait Michele; mais, avant qu'il ft agenouill
prs d'elle, au bruit de son pas, qu'elle avait reconnu, Luisa s'tait
retourne, et un faible cri, retenu  moiti par la majest du lieu,
s'tait chapp de la poitrine des deux jeunes gens.

A ce cri, tout imprgn d'une ineffable bonheur, qui annonait  Michele
qu'il avait russi selon ses intentions, la joie du lazzarone fut si
grande, que, malgr la dignit nouvelle dont il tait revtu, malgr
cette majest du lieu qui avait impos  Salvato et  Luisa et qui avait
teint dans une prire leur double cri d'amour, il se livra,  sa sortie
de l'glise,  une srie de gambades qui faisaient suite  celles qu'il
avait excutes en sortant de chez Assunta.

Et maintenant, si l'on juge au point de vue de notre moralit,  nous,
cette action de Michele ayant pour but de rapprocher les deux amants,
sans s'inquiter si, en faisant le bonheur des uns, il n'branlait point
la flicit d'un autre, nous y trouverons, certes, quelque chose
d'inconsidr et mme de rprhensible; mais la morale du peuple
napolitain n'a pas les mmes susceptibilits que la ntre, et quelqu'un
qui et dit  Michele qu'il venait de faire une action douteuse, l'et
bien tonn, lui qui tait convaincu qu'il venait de faire la plus belle
action de sa vie.

Peut-tre et-il pu rpondre qu'en mnageant aux deux amants leur
premire entrevue dans une glise, il lui avait, par cela mme, en la
forant de se passer dans les limites de la plus stricte biensance,
enlev ce que le tte--tte, l'isolement, la solitude lui eussent, en
tout autre lieu, donn de hasard; mais nous devons  la plus stricte
vrit de dire que le brave garon n'y avait pas mme song.




                                  XCVI

                    SAINT JANVIER PATRON DE NAPLES.


Nous avons dit l'effet qu'avait produit  Naples l'annonce faite par
Championnet du miracle de saint Janvier pour le lendemain.

Championnet avait jou le tout pour le tout. Si le miracle ne se faisait
point, c'tait une seconde sdition  touffer; s'il se faisait, c'tait
la tranquillit, et, par consquent, la fondation de la rpublique
parthnopenne.

Pour expliquer cette immense influence de saint Janvier sur le peuple
napolitain, disons, en quelques mots, sur quels mrites s'est fonde
cette influence.

Saint Janvier n'est pas, comme les autres saints du calendrier, un saint
banal  force d'tre cosmopolite, invoqu, comme saint Pierre et saint
Paul, dans toutes les basiliques du monde: saint Janvier est un saint
local, patriote, napolitain.

Saint Janvier remonte aux premiers sicles de l'glise. Il prcha la
parole du Christ  la fin du IIIe et au commencement du IVe sicle, et
convertit des milliers de paens. Comme tous les convertisseurs, il
s'attira naturellement la haine des empereurs et subit le martyre l'an
305 du Christ.

Nous serons forc, pour faire comprendre le miracle de la liqufaction
du sang, de donner quelques dtails sur ce martyre.

La supriorit de saint Janvier sur les autres saints est, au dire des
Napolitains, incontestable. Et, en effet, les autres saints ont bien
fait, de leur vivant et mme aprs leur mort, quelques miracles qui,
discuts par les philosophes, sont arrivs jusqu' nous sous la forme de
tradition vague et d'une demi-authenticit, tandis qu'au contraire, le
miracle de saint Janvier s'est perptu jusqu' nos jours et se
renouvelle deux fois par an,  la plus grande gloire de la ville de
Naples et  la suprme confusion des athes.

Citoyen avant tout, saint Janvier n'aime rellement que sa patrie et ne
fait rien que pour elle. Le monde entier serait menac d'un second
dluge, ou croulerait autour de l'homme juste d'Horace, que saint
Janvier ne lverait pas le bout du doigt pour le sauver. Mais que les
pluies torrentielles de novembre menacent de noyer les rcoltes, que les
ardeurs caniculaires d'aot schent les citernes de son pays bien-aim,
saint Janvier remuera le ciel et la terre pour avoir du soleil en
novembre et de l'eau en aot.

Si saint Janvier n'avait pas pris Naples sous sa garde toute spciale,
il y a dix sicles que Naples n'existerait plus, ou serait abaisse au
rang de Pouzzoles et de Baa. Et, en effet, il n'y a pas de ville au
monde qui ait t plus de fois conquise et domine par l'tranger! mais,
grce  l'intervention active et persvrante de son patron, les
conqurants ont disparu et Naples est reste.

Les Normands ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss.

Les Souabes ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss.

Les Angevins ont rgn sur Naples; mais saint Janvier les a chasss.

Les Aragonais ont,  leur tour, occup le trne de Naples; mais saint
Janvier les a punis.

Les Espagnols ont tyrannis Naples; mais saint Janvier les a battus.

Enfin, les Franais ont occup Naples; mais saint Janvier les a
conduits.

Et comme nous crivions ces mmes paroles en 1836, nous ajoutions: Et
qui sait ce que saint Janvier fera encore pour sa patrie?

Et, en effet, quelle que soit la domination indigne ou trangre,
lgitime ou usurpatrice, quitable ou despotique, qui pse sur ce beau
pays, il est une croyance au fond du coeur de tous les Napolitains et
qui les rend patients jusqu'au stocisme: c'est que tous les rois et
tous les gouvernements passeront et qu'il ne restera, en dfinitive, 
Naples que les Napolitains et saint Janvier.

L'histoire de saint Janvier commence avec l'histoire de Naples et ne
finira probablement qu'avec elle.

La famille de saint Janvier appartient naturellement  la plus haute
noblesse de l'antiquit. Le peuple qui, en 1647, donnait  sa rpublique
de lazzaroni, commande par un lazzarone, le titre _de srnissime
royale rpublique napolitaine_, et, qui, en 1799, poursuivait les
patriotes  coups de pierres pour avoir os abolir le titre
d'_Excellence_, n'aurait jamais consenti  se choisir un patron
d'origine plbienne. Le lazzarone est essentiellement aristocrate, ou
plutt, avant tout, a besoin d'aristocratie.

La famille de saint Janvier descend en droite ligne de la famille des
Januari de Rome, qui, eux-mmes, avaient la prtention de descendre de
Janus. Ses premires annes sont obscures. En 304 seulement, sous le
pontificat de saint Marcelin, il est nomm  l'vch de Bnvent, que
le pape vient de crer.

trange destine de l'vch bnventin, qui commence  saint Janvier et
qui finit  M. de Talleyrand!

La dernire perscution qui avait atteint les chrtiens avait eu lieu
sous les empereurs Diocltien et Maximien; elle datait de deux ans,
c'est--dire de 302, et avait t des plus terribles: dix-sept mille
martyrs consacrrent de leur sang la religion naissante.

Aux empereurs Diocltien et Maximien succdrent les empereurs Constance
et Galre, sous lesquels les chrtiens respirrent un instant.

Au nombre des prisonniers entasss sous le rgne prcdent dans les
prisons de Gumes taient Sosius, diacre de Misne, et Proculus, diacre
de Pouzzoles. Pendant tout le temps qu'avait dur la perscution de 302,
saint Janvier n'avait jamais manqu de leur apporter, au pril de sa
vie, les secours de sa parole.

Relchs provisoirement, les prisonniers chrtiens, qui croyaient toute
perscution finie, rendaient grce au Seigneur dans l'glise de
Pouzzoles, saint Janvier officiant et Sosius et Proculus l'aidant 
l'oeuvre sainte, quand, tout  coup, la trompette se fit entendre, et un
hraut  cheval et tout arm entra dans l'glise et lut  haute voix un
ancien dcret de Diocltien, que les nouveaux csars remettaient en
vigueur.

Ce dcret, fort curieux, qu'il soit vrai ou apocryphe, existe dans les
archives de l'archevch. Nous pouvons donc le mettre sous les yeux de
nos lecteurs, o nous avons dj mis quelques pices historiques ne
manquant point d'un certain intrt.

Le voici:

Diocltien, trois fois grand, toujours juste, empereur ternel,  tous
les prfets et proconsuls de l'empire romain, salut!

Un bruit qui ne nous a point mdiocrement dplu tant parvenu  nos
oreilles divines, c'est--dire que l'hrsie de ceux qui s'appellent
chrtiens, hrsie de la plus grande impit, reprend de nouvelles
forces; que lesdits chrtiens honorent comme Dieu ce Jsus enfant par
je ne sais quelle femme juive, insultent par des injures et des
maldictions le grand Apollon, et Mercure, et Hercule, et Jupiter
lui-mme, tandis qu'ils vnrent ce mme Christ, que les Juifs ont clou
sur une croix comme sorcier.

A cet effet, nous ordonnons que tous les chrtiens, hommes et femmes,
dans toutes les villes et contres, subissent les supplices les plus
cruels, s'ils refusent de sacrifier  nos dieux et d'abjurer leur
erreur. Si cependant quelques-uns se montrent obissants, nous voulons
bien leur accorder leur pardon. Au cas contraire, nous exigeons qu'ils
soient frapps par le glaive et punis par la mort la plus dure (_pessimo
morte_.) Sachez, enfin, que, si vous ngligez nos divins dcrets nous
vous punirons des mmes peines dont nous menaons les coupables.

Dans la suite de cette histoire, nous aurons, pour faire pendant 
celui-ci,  citer un ou deux dcrets du roi Ferdinand. On pourra les
comparer  ceux de Diocltien, et l'on verra qu'ils se ressemblent
beaucoup. Seulement, ceux de l'empereur romain sont mieux rdigs.

Comme on le comprend bien, ni saint Janvier ni les deux diacres ne se
soumirent  ce dcret. Saint Janvier continua de dire la messe, les deux
diacres de la servir; si bien qu'un beau matin, ils furent arrts tous
trois dans l'exercice de leurs fonctions.

Inutile de dire que ceux qui assistaient  la messe furent arrts avec
eux; plus inutile encore de dire que les prisonniers ne se laissrent
point intimider par les menaces du proconsul, nomm Timothe, et
confessrent obstinment le Christ.

Consignons seulement ceci, c'est qu'au moment de l'arrestation, une
vielle femme, qui regardait dj saint Janvier comme un saint, le
supplia de lui donner quelques reliques. Saint Janvier alors lui
prsenta les deux fioles avec lesquelles il venait d'accomplir le
mystre de l'Eucharistie, en lui disant:

--Prends ces deux fioles, ma soeur, et recueilles-y mon sang!

--Mais je suis paralytique et ne puis mettre un pied devant l'autre.

--Bois le vin et l'eau qui y restent, et tu marcheras.

Ce fut sur saint Janvier que s'acharna plus particulirement le
proconsul, parce que c'tait lui que protgeait particulirement le
Seigneur.

On commena par le jeter dans une fournaise ardente; mais le feu
s'teignit, et les charbons enflamms qui couvraient le plancher se
changrent en une jonche de fleurs.

Saint Janvier fut condamn  tre jet dans le cirque et dvor par les
lions.

Au jour indiqu pour le supplice, la foule se pressa dans
l'amphithtre. Elle y tait accourue de tous les points de la province;
car l'amphithtre de Pouzzoles tait, avec celui de Capoue,--d'o se
sauva, on s'en souvient, Spartacus,--un des plus beaux de la Campanie.

C'tait le mme, au reste, dont les ruines existent encore aujourd'hui
et dans lequel, deux cent trente ans auparavant, le divin empereur Nron
avait donn une fte  Tiridate, premier roi d'Armnie, lequel, chass
de son royaume par Corbulon, qui soutenait Tigrane, tait venu
redemander sa couronne au fils de Domitius et d'Agrippine. Tout avait
t prpar pour frapper d'tonnement le barbare. Les animaux les plus
puissants, les gladiateurs les plus habiles avaient combattu devant lui,
et, comme il tait rest impassible  ce spectacle et que Nron lui
demandait ce qu'il pensait de ces combattants dont les efforts
surhumains avaient fait clater le cirque en applaudissements, Tiridate,
sans rien rpondre, s'tait lev en souriant, et, lanant son javelot
dans le cirque, il avait perc de part en part deux taureaux d'un seul
coup.

Depuis le jour o Tiridate avait donn cette preuve de sa force, jamais
le cirque n'avait contenu un si grand nombre de spectateurs.

A peine le proconsul eut-il pris place sur son trne et les licteurs se
furent-ils groups autour de lui, que les trois saints, amens par son
ordre, furent placs en face de la porte par laquelle les animaux
devaient tre introduits. A un signe de Timothe, cette porte s'ouvrit
et les animaux de carnage s'lancrent dans l'arne. A leur vue, trente
mille spectateurs battirent des mains avec joie. De leur ct, les
animaux, tonns, rpondirent par un rugissement de menace qui couvrit
toutes les voix et teignit tous les applaudissements; puis, excits par
les cris de la multitude, dvors par la faim  laquelle, depuis trois
jours, leurs gardiens les condamnaient, allchs par l'odeur de la chair
humaine, dont on les nourrissait aux grands jours, les lions
commencrent  secouer leur crinire, les tigres  bondir et les hynes
 lcher leurs lvres... Mais l'tonnement du proconsul fut grand quand
il vit les hynes, les tigres et les lions se coucher aux pieds des
trois martyrs, en signe de respect et d'obissance, tandis que les liens
de saint Janvier tombaient d'eux-mmes, et que, de sa main, redevenue
libre, il bnissait en souriant les spectateurs.

Timothe, vous le comprenez bien, proconsul pour l'empereur, ne pouvait
pas avoir le dernier avec un misrable vque, d'autant qu' la vue du
dernier miracle opr par lui, cinq mille spectateurs s'taient faits
chrtiens. Voyant que le feu ne pouvait rien sur son prisonnier et que
les lions se couchaient  ses pieds, il ordonna que l'vque et les deux
diacres fussent mis  mort par le glaive.

Ce fut par une belle matine d'automne, le 19 septembre 305, que saint
Janvier, accompagn de Proculus et de Sosius, fut conduit au forum de
Vulcano, prs d'un cratre  moiti teint, dans la plaine de la
Solfatare, pour y subir le dernier supplice. Mais  peine avait-il fait
une cinquantaine de pas dans la direction du forum, qu'un pauvre
mendiant, fendant la foule, vint, en trbuchant, se jeter  ses genoux.

--O tes-vous, saint homme? demanda le mendiant; car je suis aveugle et
je ne vous vois pas.

--Par ici, mon fils, dit saint Janvier s'arrtant pour couter le
vieillard.

--Oh! mon pre! s'cria le mendiant, il m'est donc, avant de mourir,
accord de baiser la poussire que vos pieds ont foule!

--Cet homme est fou, dit le bourreau en s'apprtant  le repousser.

--Laissez approcher cet aveugle, je vous prie, dit saint Janvier; car la
grce du Seigneur est avec lui.

Le bourreau s'carta en haussant les paules.

--Que veux-tu, mon fils? demanda le saint.

--Un simple souvenir de vous, quel qu'il soit. Je le garderai jusqu' la
fin de mes jours, et cela me portera bonheur dans ce monde et dans
l'autre.

--Mais, lui dit le bourreau, ne sais-tu pas que les condamns n'ont rien
 eux? Imbcile, qui demande l'aumne  un homme qui va mourir!

--Qui va mourir? rpta le vieillard en secouant la tte. La chose n'est
pas bien sre et ce n'est point la premire fois qu'il vous chappe.

--Sois tranquille, rpondit le bourreau; cette fois, il aura affaire 
moi.

--Mon fils, dit saint Janvier, il ne me reste plus rien que le linge
avec lequel on me bandera les yeux au moment de me dcapiter; je te le
laisserai aprs ma mort.

--Et si les soldats ne me permettent pas d'approcher de vous?

--Sois tranquille, je te le porterai moi-mme.

--Merci, mon pre.

--Adieu, mon fils.

L'aveugle s'loigna: le cortge reprit sa marche.

Arriv au forum de Vulcano, les trois martyrs s'agenouillrent, et saint
Janvier dit  haute voix:

--Mon Dieu, par grce, veuillez aujourd'hui m'accorder le martyre que
vous m'avez dj refus deux fois! et puisse notre sang qui va couler
calmer votre colre et tre le dernier sang vers par les perscutions
des tyrans contre notre sainte glise!

Se levant alors, il embrassa tendrement ses deux compagnon de martyre et
fit signe au bourreau de commencer son oeuvre de sang.

Le bourreau trancha d'abord les deux ttes de Proculus et de Sosius, qui
moururent en chantant les louanges du Seigneur; mais, comme il
s'approchait de saint Janvier pour le dcapiter  son tour, il fut pris
d'un tremblement convulsif si violent, que l'pe lui tomba des mains et
que la force lui manqua pour se courber et la ramasser.

Alors, saint Janvier se banda les yeux lui-mme, et, se mettant dans la
position la plus favorable  la terrible opration:

--Eh bien, demanda-t-il au bourreau, qu'attends-tu, mon frre?

--Je ne pourrai jamais relever cette pe si tu ne m'en donnes la
permission, et je ne pourrai jamais te trancher la tte si je n'en
reois l'ordre de ta propre bouche.

--Non-seulement je te permets et te l'ordonne, frre, mais encore je
t'en prie.

Aussitt les forces revinrent au bourreau, qui frappa avec tant de
vigueur, que la tte du saint et un de ses doigts furent tranchs du
mme coup.

Quant  la double prire que saint Janvier avait adresse  Dieu avant
de mourir, elle fut sans doute agre du Seigneur; car le bourreau, en
lui tranchant la tte, le mit au rang des martyrs, et, la mme anne de
la mort du saint, Constantin, qui fut depuis Constantin le Grand et qui
assura le triomphe de la religion chrtienne, s'enfuit de Nicomdie,
reut  York le dernier soupir de Constance Chlore, son pre, et fut
proclam empereur par les lgions de la Grande-Bretagne, des Gaules et
de l'Espagne. C'est donc de l'anne mme de la mort de saint Janvier que
date le triomphe de l'glise.

Le soir mme de l'excution, vers neuf heures, deux personnes, pareilles
 deux ombres, s'avanaient timidement vers le forum dsert, en
cherchant des yeux les trois cadavres, que l'on avait laisss sur le
lieu mme du supplice.

La lune, qui venait de se lever, rpandait sa lumire sur la plaine
jauntre de la Solfatare, de sorte que l'on pouvait distinguer chaque
objet dans tous ses dtails.

Les deux personnages qui hantaient seuls ce lieu dsol taient, l'un un
vieillard, l'autre une vieille femme.

Tous deux s'observrent un instant avec dfiance, puis, enfin, se
dcidrent  marcher l'un vers l'autre.

Arrivs  la distance de trois pas seulement, tous deux portrent la
main  leur front en faisant le signe de la croix.

S'tant alors reconnus pour chrtiens:

--Bonjour, mon frre, dit la femme.

--Bonjour, ma soeur, dit le vieillard.

--Qui tes-vous?

--Un ami de saint Janvier. Et vous?

--Une de ses parentes.

--De quel pays tes-vous?

--De Naples. Et vous?

--De Pouzzoles. Qui vous amne  cette heure?

--Je viens pour recueillir le sang du martyr. Et vous?

--Je viens pour ensevelir son corps.

--Voici les deux fioles avec lesquelles il a dit sa dernire messe, et
qu'il m'a donnes en sortant de l'glise et en m'ordonnant de boire
l'eau et le vin qui y restaient. J'tais paralytique, ne pouvant remuer
ni bras ni jambes depuis dix ans; mais  peine, selon l'ordre du
bienheureux saint Janvier, eus-je vid les fioles, que je me levai et
que je marchai.

--Et moi, j'tais aveugle. Je demandai au martyr, au moment o il
marchait au supplice, un souvenir de lui: il me promit de me donner,
aprs sa mort, le mouchoir avec lequel on lui banderait les yeux. Au
moment mme o le bourreau lui trancha la tte, il m'apparut, me donna
le mouchoir, m'ordonna de l'appuyer sur mes yeux et de venir le soir
ensevelir son corps. Je ne savais comment excuter la seconde partie de
son ordre; car j'tais aveugle; mais  peine eus-je port la relique
sainte  mes paupires, que, pareil  saint Paul sur la route de Damas,
je sentis tomber les cailles de mes yeux, et me voici prt  obir aux
ordres du bienheureux martyr.

--Soyez bni, mon frre! car je sais maintenant que vous tiez bien
vritablement l'ami de saint Janvier, qui m'est apparu en mme temps
qu' vous pour m'ordonner une seconde fois de recueillir son sang.

--Soyez bnie, ma soeur! car,  mon tour, je vois que vous tes bien
vritablement sa parente. Mais,  propos, j'oubliais une chose...

--Laquelle?

--Il m'a bien recommand de chercher un doigt qui lui a t coup en
mme temps que la tte, et de les runir religieusement  ses saintes
reliques.

--Il m'a dit de mme que je trouverais dans son sang un ftu de paille,
et m'a ordonn de le garder avec soin dans la plus petite des deux
fioles.

--Cherchons, ma soeur.

--Cherchons, mon frre.

--Heureusement, la lune nous claire.

--C'est encore un bienfait du saint; car, depuis un mois, la lune tait
couverte de nuages.

--Voici le doigt que je cherchais.

--Voici le ftu de paille dont on m'a parl.

Et, tandis que le vieillard de Pouzzoles plaait dans un coffre le
corps, la tte et le doigt du martyr, la vieille femme napolitaine,
agenouille pieusement, recueillait, avec une ponge, jusqu' la
dernire goutte du sang prcieux et en remplissait les deux fioles que
le saint lui avait donnes.

C'est ce mme sang qui, depuis quinze sicles et demi, se met en
bullition, chaque fois qu'on le rapproche du saint, et c'est dans cette
bullition prodigieuse, inexplicable, et qui se produit deux fois par
an, que consiste le fameux miracle de saint Janvier, qui fait tant de
bruit de par le monde et que, de gr ou de force, Championnet comptait
bien obtenir du saint.




                                  XCVII

    OU L'AUTEUR EST FORC D'EMPRUNTER A SON LIVRE DU _Corricolo_
           UN CHAPITRE TOUT FAIT, N'ESPRANT PAS FAIRE MIEUX.


Nous ne suivrons pas les reliques de saint Janvier dans les diffrentes
prgrinations qu'elles ont accomplies et qui les conduisirent de
Pouzzoles  Naples, de Naples  Bnvent, et enfin les ramenrent de
Bnvent  Naples; cette narration nous entranerait  l'histoire du
moyen ge tout entire, et l'on a tant abus de cette intressante
poque, qu'elle commence  passer de mode.

C'est depuis le commencement du XVIe sicle seulement que saint Janvier
a un domicile fixe et inamovible, d'o il ne sort que deux fois par an,
pour aller faire son miracle  la cathdrale de Sainte-Claire, spulture
des rois de Naples. Deux ou trois fois, par hasard, on drange bien
encore le saint; mais il faut de ces grandes circonstances qui remuent
un empire ou qui bouleversent une province pour le faire sortir de ses
habitudes sdentaires, et chacune de ces sorties devient un vnement
dont le souvenir se perptue et grandit par tradition orale dans la
mmoire du peuple napolitain.

C'est  l'archevch, et dans la chapelle du trsor, que, tout le reste
de l'anne, demeure saint Janvier. Cette chapelle fut btie par les
nobles et les bourgeois napolitains; c'est le rsultat d'un voeu qu'ils
firent simultanment, en 1527, pouvants qu'ils taient par la peste
qui dsola, cette anne, la trs fidle ville de Naples. La peste cessa,
grce  l'intervention du saint, et la chapelle fut btie comme signe de
la reconnaissance publique.

A l'oppos des votants ordinaires qui, lorsque le danger est pass,
oublient le plus souvent le saint auquel ils se sont vous, les
Napolitains mirent une telle conscience  remplir vis--vis de leur
patron l'engagement pris, que doa Catherine de Sandoval, femme du vieux
comte de Lemos, vice-roi de Naples, leur ayant offert de contribuer, de
son ct, pour une somme de trente mille ducats,  la confection de la
chapelle, ils refusrent cette somme, dclarant qu'ils ne voulaient
partager avec aucun tranger, fut-il leur vice-roi ou leur vice-reine,
l'honneur de loger dignement leur saint protecteur.

Or, comme ni l'argent ni le zle ne manqurent, la chapelle fut bientt
btie, il est vrai que, pour se maintenir mutuellement en bonne volont,
nobles et bourgeois avaient pass une obligation, laquelle existe
encore, devant matre Vicenzo de Bassis, notaire public. Cette
obligation porte la date du 13 janvier 1527. Ceux qui l'ont signe
s'engagent  fournir, pour les frais du btiment, la somme de treize
mille ducats; mais il parat qu' partir de cette poque, il fallait
dj commencer  se dfier du devis des architectes: la porte seule
cota cent trente cinq mille francs, c'est--dire une somme triple de
celle qui tait alloue pour les frais gnraux de la chapelle.

La chapelle termine, on dcida qu'on appellerait, pour l'orner de
fresques reprsentant les principales actions de la vie du saint, les
premiers peintres du monde. Malheureusement, cette dcision ne fut point
approuve par les peintres napolitains, qui dcidrent,  leur tour, que
la chapelle ne serait orne que par les artistes indignes, lesquels
jurrent que tout rival qui rpondrait  l'appel s'en repentirait
cruellement.

Soit qu'ils ignorassent ce serment, soit qu'ils ne crussent point  son
excution, le Guide, le Dominiquin et le chevalier d'Arpino accoururent.
Mais le chevalier d'Arpino fut oblig de fuir, avant mme d'avoir mis le
pinceau  la main. Le Guide, aprs deux tentatives d'assassinat,
auxquelles il n'chappa que par miracle, quitta Naples  son tour. Le
Dominiquin seul, aguerri par les perscutions qu'il avait prouves, las
d'une vie que ses rivaux lui avaient faite si triste et si douloureuse,
n'couta ni insultes ni menaces, et continua de peindre. Il avait fait
successivement la _Femme gurissant les malades_ (avec l'huile de la
lampe qui brle devant saint Janvier); la _Rsurrection d'un jeune
homme_ et la coupole, lorsqu'un jour il se trouva mal sur son chafaud.
On le rapporta chez lui: il tait empoisonn.

Alors, les peintres napolitains se crurent dlivrs de toute
concurrence; mais il n'en tait point ainsi. Un matin, ils virent
arriver Gessi, qui venait avec deux de ses lves pour remplacer le
Guide, son matre. Huit jours aprs, les deux lves, attirs sur une
galre, avaient disparu, sans que jamais plus depuis on entendt
reparler d'eux. Alors, Gessi, abandonn, perdit courage et se retira 
son tour, et l'Espagnolet, Corenzio, Lanfranco et Stanzoni se trouvrent
matres  eux seuls de ce trsor de gloire et d'avenir auquel ils
taient arrivs par des crimes.

Ce fut alors que l'Espagnolet peignit son _Saint sortant de la
fournaise_, composition titanesque;--Stanzoni, _la Possde dlivre_
par le saint,--et enfin Lanfranco, la coupole,  laquelle il refusa de
mettre la main tant que les fresques commences par le Dominiquin aux
angles des votes ne seraient pas entirement effaces.

Ce fut  cette chapelle, o l'art aussi avait eu ses martyrs, que
furent confies les reliques du saint.

Ces reliques se conservent dans une niche place derrire le
matre-autel; cette niche est spare en deux parties par un
compartiment de marbre, afin que la tte du saint ne puisse regarder son
sang, vnement qui pourrait faire arriver le miracle avant l'poque
fixe, puisque, disent les chanoines, c'est par le contact de la tte et
des fioles que le sang fig se liqufie; enfin, elle est close par deux
portes d'argent massif, sculptes aux armes du roi d'Espagne Charles II.

Ces portes sont fermes par deux clefs, dont l'une est garde par
l'archevque, et l'autre par une compagnie tire au sort parmi les
nobles, et qu'on appelle les _dputs du Trsor_. On voit que saint
Janvier jouit tout juste de la libert accorde aux doges, qui ne
pouvaient jamais dpasser l'enceinte de la ville, et qui ne sortaient de
leur palais qu'avec la permission du snat. Si cette rclusion a ses
inconvnients, elle a bien aussi ses avantages. Saint Janvier y gagne de
ne point tre drang  toute heure du jour et de la nuit comme un
mdecin de village. Aussi, les chanoines, les diacres, les sous-diacres,
les bedeaux, les sacristains et jusqu'aux enfants de choeur de
l'archevch connaissent-ils bien la supriorit de leur position sur
leurs confrres les gardiens des autres saints.

Un jour que le Vsuve faisait des siennes, et que sa lave, au lieu de
suivre sa route ordinaire, ou d'aller pour la huitime ou neuvime fois
faucher Torre-del-Greco, se dirigeait sur Naples, il y eut meute des
lazzaroni, qui justement avaient le moins  perdre en tout cela, mais
qui sont toujours  la tte des meutes, par tradition probablement. Ces
lazzaroni se portrent  l'archevch et commencrent  crier pour que
l'on sortt le buste de saint Janvier, et qu'on le portt  l'encontre
de l'inondation de flammes. Mais ce n'tait point chose facile que de
leur accorder ce qu'ils demandaient. Saint Janvier tait sous double
clef, et une de ces deux clefs tait entre les mains de l'archevque,
pour le moment en course dans son diocse, tandis que l'autre tait
entre les mains des dputs, qui, occups  dmnager ce qu'ils avaient
de plus prcieux, couraient, les uns d'un ct, les autres de l'autre.

Heureusement, le chanoine de garde tait un gaillard qui avait le
sentiment de la position aristocratique que son saint occupait au ciel
et sur la terre. Il se prsenta au balcon de l'archevch, qui dominait
toute la place encombre de monde; il fit signe qu'il voulait parler,
et, balanant la tte de haut en bas, en homme tonn de l'audace de
ceux  qui il a affaire:

--Vous me paraissez encore de plaisants drles, dit-il, de venir ici
crier: Saint Janvier! saint Janvier! comme vous crieriez: Saint
Fiacre! ou: Saint Crpin! Apprenez, canailles! que saint Janvier est
un seigneur qui ne se drange pas ainsi pour le premier venu.

--Tiens! dit un raisonneur, Jsus-Christ se drange bien pour le premier
venu. Quand je demande le bon Dieu, moi, est-ce qu'on me le refuse?

Le chanoine se mit  rire avec une expression de foudroyant mpris.

--Voil justement o je vous attendais, reprit-il. De qui est fils
Jsus-Christ, s'il vous plat? D'un charpentier et d'une pauvre fille.
Jsus-Christ est tout simplement un lazzarone de Nazareth, tandis que
saint Janvier, c'est bien autre chose: il est fils d'un snateur et
d'une patricienne. C'est donc, vous le voyez bien, un autre personnage
que Jsus-Christ. Allez donc chercher le bon Dieu, si vous voulez. Quant
 saint Janvier, c'est moi qui vous le dis, vous aurez beau vous runir
en nombre dix fois plus grand et crier dix fois plus fort, il ne se
drangera pas, car il a le droit de ne pas se dranger.

--C'est juste, dit la foule. Allons chercher le bon Dieu.

Et l'on alla chercher le bon Dieu, qui, moins aristocrate, en effet, que
saint Janvier, sortit de l'glise Sainte-Claire et s'en vint, suivi de
son cortge populaire, au lieu qui rclamait sa misricordieuse
prsence.

Mais, soit que le bon Dieu ne voult pas empiter sur les droits de
saint Janvier, soit qu'il n'et pas le pouvoir de dire  la lave ce
qu'il a dit  la mer, la lave continua d'avancer quoiqu'elle ft
conjure au nom de l'hostie sainte et de la prsence relle.

Le danger redoublait donc, et les cris avec le danger, lorsque la statue
de marbre de saint Janvier, qui domine le pont de la Madeleine, et qui,
jusque-l, avait tenu sa main droite appuye sur son coeur, la dtacha
et retendit vers la lave avec un geste de domination rpondant  celui
qui accompagnait le _Quos ego_ de Neptune.

La lave s'arrta.

On comprend quelle fut la gloire de saint Janvier aprs ce nouveau
miracle.

Le roi Charles III, pre de Ferdinand, avait t tmoin du fait. Il
chercha ce qu'il pouvait faire pour honorer saint Janvier. Ce n'tait
pas chose facile. Saint Janvier tait noble, saint Janvier tait riche,
saint Janvier tait saint, saint Janvier--il venait de le prouver--tait
plus puissant que le bon Dieu. Il donna  saint Janvier une dignit 
laquelle celui-ci n'avait videmment jamais eu mme l'ide d'atteindre:
il le nomma COMMANDANT GNRAL des troupes napolitaines, avec trente
mille ducats d'appointements.

C'est pourquoi Michele, sans mentir, pouvait rpondre  Luisa Felice,
qui lui demandait o tait Salvato:

--Il est de garde jusqu' demain dix heures et demie du matin prs du
COMMANDANT GNRAL.

Et, en effet, comme le disait le bon chanoine, et comme nous l'avons
rpt aprs lui, saint Janvier est un saint aristocratique. Il a un
cortge de saints infrieurs qui reconnaissent sa suprmatie,  peu prs
comme les clients romains reconnaissaient celle de leur patron. Ces
saints le suivent quand il sort, le saluent quand il passe, l'attendent
quand il rentre. C'est le conseil des ministres de saint Janvier.

Voici comment se recrute cette troupe de saints secondaires, garde,
cortge et cour du bienheureux vque de Bnvent.

Toute confrrie, tout ordre religieux, toute paroisse, tout particulier
qui tient  faire dclarer un saint de ses amis patron de Naples, sous
la prsidence de saint Janvier, n'a qu' faire fondre une statue
d'argent massif du prix de huit mille ducats et  l'offrir  la chapelle
du Trsor. La statue, une fois admise, est retenue  perptuit dans la
susdite chapelle. A partir de ce moment, elle jouit de toutes les
prrogatives de sa prsentation en rgle. Comme les anges et les
archanges qui, au ciel, glorifient ternellement Dieu, autour duquel ils
forment un choeur, eux glorifient ternellement saint Janvier. En
change de cette batitude qui leur est accorde, ils sont condamns 
la mme rclusion que saint Janvier. Ceux mmes qui en ont fait don  la
chapelle ne peuvent plus les tirer de leur sainte prison qu'en dposant
entre les mains d'un notaire le double de la valeur de la statue 
laquelle, soit pour son plaisir particulier, soit dans l'intrt
gnral, on dsire faire voir le jour. La somme dpose, le saint sort
pour un temps plus ou moins long. Le saint rentr, son identit
constate, le propritaire, muni du reu de son saint, va retirer sa
somme. De cette faon, on est sr que les saints ne s'garent point, ou
que, s'ils s'garent, ils ne seront, du moins, pas perdus, puisque,
avec l'argent dpos, on pourra en faire fondre deux au lieu d'un.

Cette mesure qui, au premier abord, peut paratre arbitraire, n'a t
prise, il faut le dire, qu'aprs que le chapitre de saint Janvier a t
dupe de sa trop grande confiance. La statue de san Gaetano, sortie sans
dpt, non-seulement ne rentra point au jour convenu, mais ne rentra
mme jamais. On eut beau essayer d'accuser le saint lui-mme et
prtendre qu'ayant toujours t assez mdiocrement affectionn  saint
Janvier, il avait profit de la premire occasion qui s'tait prsente
pour faire une fugue, les tmoignages les plus respectables vinrent en
foule contredire cette calomnieuse assertion, et, recherches faites, il
fut reconnu que c'tait un cocher de fiacre qui avait dtourn la
prcieuse statue. On se mit  la poursuite du voleur; mais, comme il
avait eu deux jours devant lui, qu'il avait une voiture attele de deux
chevaux pour fuir, et que la police, n'en ayant pas, tait oblige de le
poursuivre  pied, il avait probablement pass la frontire romaine; de
sorte que, si minutieuses que fussent les recherches, elles n'amenrent
aucun rsultat. Depuis ce malheureux jour, une tache indlbile
s'tendit sur la respectable corporation des cochers de fiacre, qui,
jusque-l,  Naples comme en France, avait disput aux caniches la
suprmatie de la fidlit, et qui n'osa plus se faire peindre, revenant
au domicile de la pratique une bourse  la main, avec cet exergue: _Au
Cocher fidle_. Il y a plus: si vous avez  Naples une discussion avec
un cocher de fiacre et que vous pensiez que la discussion vaille la
peine d'appliquer  votre adversaire une de ces immortelles injures que
le sang seul peut effacer, ne jurez ni par la Pasque-Dieu, comme jurait
Louis XI, ni par Ventre-saint-gris, comme jurait Henri IV; jurez tout
simplement par san Gaetano, et vous verrez votre ennemi tomber  vos
pieds pour vous demander excuse. Il est vrai que, deux fois sur trois,
il se relvera pour vous donner un coup de couteau.

Comme on le comprend bien, les portes du Trsor sont toujours ouvertes
pour recevoir les saints qui dsirent faire partie de la cour de saint
Janvier, et cela, sans aucune investigation de date et sans que le
rcipiendaire ait besoin de faire ses preuves de 1399 ou de 1426. La
seule rgle exige, la seule condition _sine qua non_, c'est que la
statue soit d'argent pur, qu'elle soit contrle et qu'elle pse le
poids.

Cependant, la statue serait d'or et pserait le double, qu'on ne la
refuserait pas pour cela. Les seuls jsuites, qui, comme on le sait, ne
ngligent aucun moyen de maintenir ou d'augmenter leur popularit, ont
dpos cinq statues au Trsor dans l'espace de moins de trois ans.

Maintenant, nous esprons que ces dtails, que nous avons crus
indispensables, une fois donns, le lecteur comprendra l'importance de
l'annonce faite par le gnral en chef de l'arme franaise.




                                 XCVIII

      COMMENT SAINT JANVIER FIT SON MIRACLE ET DE LA PART QU'Y PRIT
                              CHAMPIONNET.


Ds le point du jour, les accs de la cathdrale de Sainte-Claire
taient encombrs par une effroyable affluence de peuple. Les parents de
saint Janvier, les descendants de la vieille femme que l'aveugle
rencontra dans le forum de Vulcano recueillant le sang du saint dans des
fioles, avaient pris leurs places dans le choeur, non pour activer le
miracle, comme c'est leur habitude, mais pour l'empcher, si c'tait
possible. La cathdrale tait dj pleine et dgorgeait dans la rue.

Toute la nuit, les cloches avaient sonn  pleine vole. On et dit
qu'un tremblement de terre les mettait en branle, tant elles
carillonnaient, isoles les unes des autres, dans une indpendance tout
individuelle.

Championnet avait donn l'ordre que pas une cloche ne dormt cette
nuit-l. Il fallait non-seulement que Naples, mais que toutes les
villes, tous les villages, toutes les populations environnantes fussent
avertis que saint Janvier tait mis en demeure de faire son miracle.

Aussi, ds le point du jour, les principales rues de Naples
apparurent-elles comme des canaux roulant des fleuves d'hommes, de
femmes et d'enfants. Toute cette foule se dirigeait vers l'archevch
pour prendre sa place  la procession qui,  sept heures du matin,
devait se mettre en route, de l'archevch  la cathdrale.

En mme temps, par toutes les portes de la ville, entraient les pcheurs
de Castellamare et de Sorrente, les corailleurs de Torre-del-Greco, les
marchands de macaroni de Portici, les jardiniers de Pouzzoles et de
Baa, enfin les femmes de Procida, d'Ischia, d'Acera, de Maddalone, dans
leurs plus riches atours. Au milieu de toute cette foule diapre,
bruyante, dore, passait de temps en temps une vieille femme aux cheveux
gris et pars, pareille  la sibylle de Cumes, criant plus haut,
gesticulant plus fort que tout le monde, fendant la presse sans
s'inquiter des coups qu'elle donnait, entoure, au reste, sur tout son
chemin, de respect et de vnration. C'tait quelque parente de saint
Janvier en retard, se htant de rejoindre ses compagnes pour prendre, 
la procession ou dans le choeur de Sainte-Claire, la place qui lui
appartenait de droit.

Dans les temps ordinaires, et quand le miracle doit se faire  sa date,
la procession met un jour pour se rendre de l'archevch  la
cathdrale; les rues sont tellement encombres, qu'il lui faut quatorze
ou quinze heures pour parcourir un trajet d'un demi-kilomtre.

Mais, cette fois, il ne s'agissait point de s'amuser en route, de
s'arrter aux portes des cafs et des cabarets, de faire trois pas en
avant et un en arrire, comme les plerins qui ont fait un voeu. Une
double haie de soldats rpublicains s'tendait de l'archevch 
Sainte-Claire, dgageant le passage, dissipant les groupes, faisant
disparatre enfin tout obstacle que la procession pouvait rencontrer.
Seulement, ils avaient la baonnette au ct et des bouquets de fleurs
dans le canon de leur fusil.

Et, en effet, la procession devait faire en soixante minutes le trajet
qu'elle fait ordinairement en quinze heures.

A sept heures prcises, Salvato et sa compagnie, c'est--dire la garde
d'honneur de saint Janvier, ayant au milieu d'eux Michele, revtu de son
bel uniforme, et portant une bannire sur laquelle tait crit en
lettres d'or: GLOIRE A SAINT JANVIER! se mirent en route, partant de
l'archevch pour la cathdrale.

Aussi cherchait-on vainement, dans cette crmonie toute militaire, cet
trange laisser aller qui fait le caractre distinctif de la procession
de saint Janvier  Naples.

D'habitude, en effet, et lorsqu'elle est abandonne  elle-mme, la
procession s'en va vagabonde comme la Durance ou indpendante comme la
Loire, battant de ses flots le double rang de maisons qui forme ses
rives, s'arrtant tout  coup sans qu'on sache pourquoi elle s'arrte,
se remettant en marche sans que l'on puisse deviner le motif qui lui
rend le mouvement. On ne voyait pas briller au milieu des flots du
peuple les uniformes couverts d'or, de cordons, de croix, des officiers
napolitains, un cierge renvers  la main, escorts chacun de trois ou
quatre lazzaroni qui se heurtent, se culbutent, se renversent pour
recueillir dans un cornet de papier gris la cire qui tombe de leurs
cierges, tandis que les officiers, la tte haute, ne s'occupant point de
ce qui se passe  leurs pieds et autour d'eux, faisant royalement
largesse d'un ou deux carlins de cire, lorgnent les dames amasses aux
fentres et sur les balcons, lesquelles, tout en ayant l'air de jeter
des fleurs sur le chemin de la procession, leur envoient des bouquets en
change de leurs clins d'oeil.

On cherchait encore et vainement, autour de la croix ou de la bannire,
mls au peuple dont le flot les enveloppe en les isolant, ces moines de
tous les ordres et de toutes les couleurs, capucins, chartreux,
dominicains, camaldules, carmes chausss ou dchausss;--les uns au
corps gros, gras, rond, court, avec une tte enlumine pose carrment
sur de larges paules, s'en allant comme  une fte de campagne ou  une
foire de village, sans aucun respect de cette croix qui les domine, de
cette bannire qui jette son ombre flottante sur leur front; riant,
chantant, causant, offrant, dans leur tabatire de corne, du tabac aux
maris, donnant des consultations aux femmes enceintes, des numros de
loterie  celles qui ne le sont pas, regardant, un peu plus
charnellement qu'il ne convient aux rgles de leur ordre, les jeunes
filles tages sur le pas des portes, sur les bornes des coins de rue et
sur le perron des palais;--les autres, longs, minces, maigres, macis
par le jene, plis par l'abstinence, affaiblis par les austrits,
levant au ciel leur front d'ivoire, leurs yeux caves et bistrs,
marchant sans voir, emports par le flot humain, spectres vivants,
fantmes palpables qui se sont fait un enfer de ce monde, dans l'espoir
que cet enfer les conduira tout droit en paradis, et qui, aux grands
jours des ftes religieuses, recueillent le fruit de leurs douleurs
claustrales par le respect craintif dont ils sont environns.

Non! pas de peuple, pas de moines, gras ou maigres, asctiques ou
mondains,  la suite de la croix et de la bannire. Le peuple est
entass dans les rues troites, dans les ruelles et les vicoli: il
regarde d'un oeil menaant les soldats franais, qui marchent
insoucieusement au pas au milieu de cette foule, o chaque individu qui
la compose a la main sur son couteau, n'attendant que le moment de le
tirer de sa poitrine, de sa poche ou de sa ceinture, et de le plonger
dans le coeur de cet ennemi victorieux, qui a dj oubli sa victoire et
qui remplace les moines dans les oeillades et dans les compliments,
mais qui, moins bien reu qu'eux, n'obtient, en change de ses avances,
que des murmures et des grincements de dents.

Quant aux moines, ils sont l, mais dissmins dans la foule, qu'ils
excitent tout bas au meurtre et  la rbellion. Cette fois, si
diffrente que soit la robe qu'ils portent, leur opinion est la mme, et
_cette voix_, comme on dit  Naples, serpente dans la foule, pareille 
un clair charg d'orage: Mort aux hrtiques! mort aux ennemis du roi
et de notre sainte religion! mort aux profanateurs de saint Janvier!
mort aux Franais!

Aprs la croix et la bannire, portes par des gens d'glise et
escortes seulement de Pagliuccella, que Michele avait ralli  lui,
puis fait sous-lieutenant, et qui lui-mme avait ralli une centaine de
lazzaroni, objets pour le moment des sarcasmes de leurs compagnons et
des anathmes des moines, venaient les soixante-quinze statues d'argent
des patrons secondaires de la ville de Naples, lesquels, comme nous
l'avons dit, forment la cour de saint Janvier.

Quant  saint Janvier, pendant la nuit, son buste avait t transport 
Sainte-Claire, et il attendait sur l'autel, expos  la vnration des
fidles.

Cette escorte de saints, qui, par la runion des noms les plus honors
du calendrier et du martyrologe, commande ordinairement sur son passage
le respect et la vnration, devait tre fort indigne, ce jour-l, de
la faon dont elle tait reue et des apostrophes qui lui taient
adresses.

Et, en effet, comme on craignait que la plupart de ces saints, adors en
France, ne donnassent  saint Janvier le conseil de favoriser les
Franais, les lazzaroni, que la chronique publique avait mis au courant
des peccadilles que les bienheureux avaient  se reprocher, les
apostrophaient au fur et  mesure qu'ils passaient, reprochant  saint
Pierre ses trahisons,  saint Paul son idoltrie,  saint Augustin ses
fredaines,  sainte Thrse ses extases,  saint Franois Borgia ses
principes,  saint Gaetano son insouciance, et cela, avec des
vocifrations qui faisaient le plus grand honneur au caractre des
saints et qui prouvaient qu'en tte des vertus qui leur avaient ouvert
le paradis, figuraient la patience et l'humilit.

Chacune de ces statues s'avanait, porte sur les paules de six hommes,
et prcde de six prtres appartenant aux glises o ces saints taient
particulirement honors, et chacune d'elles soulevait sur sa route les
hourras que nous avons dits et qui, au fur et  mesure qu'elles
approchaient de l'glise, passaient des vocifrations aux menaces.

Ainsi apostrophes, ainsi menaces, les statues arrivrent enfin 
l'glise Sainte-Claire, firent humblement la rvrence  saint Janvier,
et allrent prendre leur place en face de lui.

Aprs les saints, venait l'archevque, monseigneur Capece Zurlo, que
nous avons dj vu apparatre dans les troubles qui ont prcd
l'arrive des Franais, et qui tait fortement souponn de patriotisme.

Le torrent aboutit  l'glise Sainte-Claire, o tout s'engouffra. Les
cent vingt hommes de Salvato formaient une haie allant du portail au
choeur, et lui-mme tait  l'entre de la nef, son sabre  la main.

Voici le spectacle que prsentait l'glise encombre:

Sur le matre-autel tait, d'un ct, le buste de saint Janvier; de
l'autre, la fiole contenant le sang.

Un chanoine tait de garde devant l'autel; l'archevque, qui n'a rien 
faire avec le miracle, s'tait retir sous son dais.

A droite et  gauche de l'autel tait une tribune, de manire qu'entre
ces deux tribunes se trouvait l'autel: la tribune de gauche charge de
musiciens attendant, leurs instruments  la main, que le miracle se fit
pour le clbrer; la tribune de droite encombre de vieilles femmes
s'intitulant parentes de saint Janvier, venant l, d'habitude, pour
activer le miracle par leurs accointances avec le saint, et venues,
cette fois, pour l'empcher de se faire.

Au haut des marches conduisant au choeur s'tendait une grande
balustrade de cuivre dor,  l'ouverture de laquelle, nous l'avons dit,
se tenait Salvato, le sabre  la main.

Devant cette balustrade, c'est--dire  sa droite et  sa gauche,
venaient s'agenouiller les fidles.

Le chanoine, debout devant l'autel, prenait alors la fiole et la leur
faisait baiser, montrant  tous le sang parfaitement coagul; puis les
fidles, satisfaits, se retiraient pour faire place  d'autres. Cette
adoration du bienheureux sang avait commenc  huit heures et demie du
matin.

Le saint, qui a ordinairement un jour, deux jours et mme trois jours
pour faire son miracle, et qui quelquefois, au bout de trois jours, ne
l'a pas fait, avait deux heures et demie pour le faire.

Le peuple tait convaincu que le miracle ne se ferait pas, et les
lazzaroni, en se comptant et en voyant le peu de Franais qu'il y avait
dans l'glise, se promettaient si,  dix heures et demie sonnantes, le
miracle n'tait pas fait, d'avoir bon march d'eux.

Salvato avait donn l'ordre  ses cent vingt hommes, lorsqu'ils
entendraient sonner dix heures, et, par consquent, lorsque le moment
dcisif approcherait, d'enlever les bouquets qui ornaient les canons des
fusils et d'y substituer les baonnettes.

Si,  dix heures et demie, le miracle ne s'oprait point et si des
menaces se faisaient entendre, une manoeuvre tait commande pour que
les cent vingt grenadiers fissent demi-tour, les uns  droite, les
autres  gauche, abaissassent les armes, et, au lieu de prsenter le dos
 la foule, lui prsentassent la pointe de leurs baonnettes. Au
commandement Feu! une fusillade terrible s'engagerait; chaque Franais
avait cinquante cartouches  tirer.

En outre, une batterie de canons avait t tablie pendant la nuit au
Mercatello, enfilant toute la rue de Tolde; une autre  la strada dei
Studi, enfilant le largo delle Pigne et la strada Foria; enfin deux
batteries, adosses, l'une au chteau de l'Oeuf, l'autre  la Victoria,
enfilaient d'un ct tout le quai de Santa-Lucia, et de l'autre toute
la rivire de Chiaa.

Le Chteau-Neuf et le chteau del Carmine, pourvus de garnison
franaise, se tenaient prts  tout vnement, et Nicolino, sur les
remparts du chteau Saint-Elme, une lunette  la main, n'avait qu'un
signe  faire  ses artilleurs pour qu'ils commenassent le feu qui,
terrible trane de poudre, incendierait Naples.

Championnet tait  Capodimonte, avec une rserve de trois mille hommes,
 la tte de laquelle il devait, selon les circonstances, faire son
entre solennelle et pacifique  Naples, ou descendre, la baonnette en
avant, sur Tolde. On voit que, mme  part cette prire  saint
Janvier, qui devait tre dcisive et sur laquelle comptait Championnet,
toutes les mesures taient prises, et que, si l'on s'apprtait 
attaquer d'un ct, on tait prs de l'autre  se dfendre.

Au reste, jamais rumeurs plus menaantes n'avaient couru dans les rues,
au-dessus d'une foule plus compacte, et jamais angoisses plus mouvantes
ne furent ressenties par ceux qui, de leurs balcons ou de leurs
fentres, dominaient cette foule et attendaient ou que la paix fut
dfinitivement rtablie, ou que les massacres, les incendies et les
pillages recommenassent.

Au milieu de cette foule, et la poussant  la rvolte, taient ces mmes
agents de la reine que nous avons dj vus si souvent  l'oeuvre, les
Pasquale de Simone, le beccao et ce terrible prtre calabrais, le cur
Rinaldi, qui, de mme que l'cume ne se montre  la surface de la mer
que les jours de tempte, ne se montrait  la surface de la socit que
les jours d'meute et de boucherie.

Tous ces cris, tout ce tumulte, toutes ces menaces cessaient  l'instant
mme, comme par magie, ds que l'on entendait la premire vibration du
marteau des horloges frappant le timbre et marquant l'heure. Cette
multitude, attentive, comptait alors les coups de marteau, mais, l'heure
sonne, remontait aussitt  ce diapason de rumeurs confuses qui n'a de
comparable que le mugissement de la mer.

Elle compta ainsi huit heures, neuf heures, dix heures.

A dix heures sonnantes, au milieu du silence qui se faisait pour couter
sonner l'heure dans l'glise comme dehors, les grenadiers de Salvato
enlevrent les bouquets du canon de leurs fusils et les armrent de
leurs baonnettes. La vue de cette manoeuvre exaspra les assistants.

Jusque-l, les lazzaroni s'taient contents de montrer le poing  nos
soldats: cette fois, ils leur montrrent les couteaux.

De leur ct, les vieilles hideuses qui s'intitulent les parentes de
saint Janvier et qui, en vertu de cette parent, se croient le droit de
parler librement au saint, le menaaient de leurs plus terribles
maldictions, si le miracle s'accomplissait; jamais tant de bras maigres
et rids ne s'taient tendus vers le saint, jamais tant de bouches
tordues par la colre et par la vieillesse n'avaient hurl au pied de
l'autel de plus grossires injures. Le chanoine qui faisait voir la
fiole, et qu'on relayait de demi-heure en demi-heure, en tait assourdi,
et semblait prs de devenir fou.

Tout  coup, on entendit, dans la rue, un redoublement de cris et de
menaces. Il tait occasionn par un peloton de vingt-cinq hussards qui,
le mousqueton sur la cuisse, s'avanaient dans l'espace laiss vide,
c'est--dire entre la double haie forme par les soldats franais depuis
l'archevch jusqu' la cathdrale. Ce peloton, command par l'aide de
camp Villeneuve, calme, impassible, prit une des petites rues qui
contournaient la cathdrale, et s'arrta  la porte extrieure de la
sacristie.

Dix heures sonnaient, et il se faisait un de ces moments de silence que
nous avons indiqus. Villeneuve descendit de cheval.

--Mes amis, dit-il aux hussards, si,  dix heures trente-cinq minutes,
vous ne me voyez pas revenir et si le miracle n'est point accompli,
entrez dans la sacristie sans vous inquiter de la dfense, des menaces
ou mme de la rsistance qui pourraient vous tre faites.

Un simple Oui, mon commandant! fut la rponse.

Villeneuve pntra jusqu' la sacristie, o tous les chanoines, moins
celui qui faisait baiser la fiole, taient assembls et s'encourageaient
les uns les autres  ne point laisser s'oprer le miracle.

En voyant entrer Villeneuve, ils firent un mouvement d'tonnement; mais,
comme c'tait un jeune officier de bonne maison,  la figure douce,
plutt mlancolique que svre, et qui entrait en souriant, ils se
rassurrent, et mme ils s'apprtaient  lui demander compte d'une
pareil inconvenance, lorsque, celui-ci, s'avanant vers eux:

--Mes chers frres, dit-il, je viens de la part du gnral.

--Pour quoi faire? demanda le chef du chapitre d'une voix assez assure.

--Pour assister au miracle, rpondit l'aide de camp.

Les chanoines secourent la tte.

--Ah! ah! dit Villeneuve, vous avez peur,  ce qu'il parait, que le
miracle ne se fasse point?

--Nous ne vous cacherons pas, rpondit le chef du chapitre, que saint
Janvier est mal dispos.

--Eh bien, rpliqua Villeneuve, je viens, moi, vous dire une chose qui
changera peut-tre ses dispositions.

--Nous en doutons, rpondirent en choeur les chanoines.

Alors, Villeneuve, toujours souriant, s'approcha d'une table, et de la
main gauche, tira de sa poche cinq rouleaux de cent louis chacun, tandis
que, de la main droite, il prenait une paire de pistolets  sa ceinture;
puis, tirant sa montre  son tour et la plaant entre les cinq cents
louis et les pistolets:

--Voici, dit-il, cinq cents louis destins  l'honorable chapitre de
Saint-Janvier, si,  dix heures et demie prcises, le miracle est fait.
Vous le voyez, il est dix heures quatorze minutes; vous avez donc
encore seize minutes devant vous.

--Et si le miracle ne se fait point?... demanda le chef du chapitre d'un
ton lgrement goguenard.

--Ah! ceci, c'est autre chose, rpondit tranquillement l'officier, mais
en cessant de sourire. Si,  dix heures et demie, le miracle n'est point
fait,  dix heures trente-cinq minutes, je vous fais tous fusiller,
depuis le premier jusqu'au dernier.

Les chanoines firent un mouvement pour fuir; mais Villeneuve, prenant un
pistolet de chaque main:

--Que pas un de vous ne bouge, dit-il,  l'exception de celui qui va
sortir d'ici pour faire le miracle.

--C'est moi qui le ferai, dit le chef du chapitre.

--A dix heures et demie prcises, riposta Villeneuve, pas une minute
avant, pas une minute aprs.

Le chanoine fit un signe d'obissance et sortit en se courbant jusqu'
terre.

Il tait dix heures vingt minutes.

Villeneuve jeta les yeux sur sa montre.

--Vous avez encore dix minutes, dit-il.

Puis, sans dtourner les yeux de la montre, il continua avec un
sang-froid terrible:

--Saint Janvier n'a plus que cinq minutes! Saint Janvier n'a plus que
trois minutes! Saint Janvier n'a plus que deux minutes!

Il est impossible de s'imaginer le tumulte qui se faisait et qui,
toujours croissant, semblait les rugissements de la mer et de la foudre
runis, quand la demie sonna, prcde de deux tintements prparatoires.

Un silence de mort lui succda.

La demie vibra lentement au milieu de ce silence; puis on entendit la
voix du chanoine qui, d'un accent plein et sonore, au moment o les
cris, les menaces recommenaient, s'cria, en levant la fiole au dessus
des ttes:

--Le miracle est fait!

A l'instant mme, rumeurs, cris et menaces cessrent comme par
enchantement. Chacun tomba la face contre terre en criant: Gloire 
saint Janvier! tandis que Michele, s'lanant hors de l'glise,
s'criait du haut du perron en agitant sa bannire:

--_Il miracolo  fatto!_

Chacun tomba  genoux.

Puis toutes les cloches de Naples, partant avec un ensemble admirable,
sonnrent  pleine vole.

Comme l'avait dit Championnet, il savait une prire  laquelle saint
Janvier ne manquerait pas de se rendre.

Et, en effet, comme on le voit, saint Janvier s'y tait rendu.

Une joyeuse vole d'artillerie, partant des quatre forts, annona 
Naples et  ses environs que saint Janvier venait de se dclarer pour
les Franais.




                                  XCIX

                     LA RPUBLIQUE PARTHNOPEENNE.


A peine Championnet eut-il entendu le carillon des cloches, ml  la
quadruple borde d'artillerie, qu'il comprit que le miracle tait fait,
et qu'il sortit de Capodimonte pour faire son entre solennelle 
Naples.

Il traversa toute la ville, entrant par la strada dei Cristallini,
suivant le largo delle Pigne, le largo San-Spirito, le Mercatello, au
milieu de la joie la plus bruyante et des cris mille fois rpts de
Vivent les Franais! vive la rpublique franaise! vive la rpublique
parthnopenne! Toute cette populace, qui, pendant trois jours, avait
combattu contre lui, avait gorg, mutile, brl ses soldats, qui, une
heure auparavant, tait prte  les brler,  les mutiler,  les gorger
encore,--avait t,  l'instant mme, convertie par le miracle de saint
Janvier, et, du moment que le saint tait pour les Franais, ne trouvait
plus aucune raison d'tre contre eux!

--Saint Janvier sait mieux que nous ce qu'il y a  faire, disaient-ils:
faisons donc comme saint Janvier.

De la part du _mezzo ceto_ et de la noblesse, que l'invasion franaise
arrachaient  la tyrannie bourbonienne, la joie et l'enthousiasme
taient non moins grands. Toutes les fentres taient pavoises de
drapeaux tricolores franais et de drapeaux tricolores napolitains
mlant leurs plis en confondant leurs couleurs. Des milliers de jeunes
femmes se tenaient  ces fentres, agitant leurs mouchoirs, et criant:
Vive la Rpublique! vivent les Franais! vive le gnral en chef! Les
enfants couraient devant son cheval en agitant de petites banderoles
jaunes, rouges et noires. Il restait bien encore, il est vrai, quelques
taches de sang sur le pav, quelques ruines de maisons fumaient bien
encore; mais, dans ce pays de la sensation du moment, o les orages
passent sans laisser leur trace dans un ciel d'azur, le deuil tait dj
oubli.

Championnet se rendit directement  la cathdrale, o l'archevque
Capece Zurlo chanta un _Te Deum_, en face du buste et du sang de saint
Janvier, exposs  tous les regards, et que Championnet, en
reconnaissance de la protection spciale qu'il accordait aux Franais,
couvrit d'une mitre orne de diamants, que le saint daigna accepter et
se laissa mettre sans rsistance.

Nous verrons plus tard ce que devait coter  l'archevque cette
faiblesse pour les Franais.

Pendant que l'on chantait le _Te Deum_ dans l'glise, on affichait sur
tous les murs la proclamation suivante:

Napolitains[3]!

[Note 3: Nous citons toutes ces pices originales, qui ne se trouvent
dans aucune histoire, et qui ont t tires par nous des cachettes o
elles taient demeures enfouies pendant soixante-quatre ans.]

Soyez libres et sachez user de votre libert. La rpublique franaise
trouvera dans votre bonheur une large compensation de ses fatigues et de
ses combats. S'il en est encore parmi vous qui restent partisans du
gouvernement tomb, ils sont libres de quitter cette terre de libert.
Qu'ils fuient un pays o il n'y a plus que des citoyens, et, esclaves,
retournent avec les esclaves. A partir de ce moment, l'arme franaise
prend le nom d'arme napolitaine et s'engage, par un serment solennel, 
maintenir vos droits et  prendre pour vous les armes toutes les fois
que l'exigeront les intrts de votre libert. Les Franais respecteront
le culte, les droits sacrs de la proprit et des personnes. De
nouveaux magistrats, nomms par vous, par une sage et paternelle
administration, veilleront au repos et au bonheur des citoyens, feront
vanouir les terreurs de l'ignorance, calmeront les fureurs du
fanatisme, et vous montreront enfin autant d'affection que vous montrait
de perfidie le gouvernement tomb.

Avant de sortir de l'glise, Championnet, en rendant Salvato  la
libert, constitua une garde d'honneur qui devait reconduire saint
Janvier  l'archevch et veiller sur lui, avec cette consigne: _Respect
 saint Janvier_.

Ds le matin, et dans la prvision que saint Janvier aurait la
complaisance de faire son miracle, complaisance dont ne doutait point
Championnet, un gouvernement provisoire avait t arrt et six comits
avaient t nomms: le comit central,--le comit de l'intrieur,--le
comit des finances,--le comit de la justice et de la police,--le
comit de la lgislation.

Tous les membres des comits avaient t pris dans le gouvernement
provisoire.

Cirillo et Manthonnet, nos conspirateurs des premiers chapitres, taient
membres du gouvernement provisoire, et Manthonnet, de plus, ministre de
la guerre; Ettore Caraffa tait nomm chef de la lgion napolitaine;
Schipani prendrait l'un des premiers commandements de l'arme lorsque
l'arme serait rorganise; Nicolino gardait son commandement du chteau
Saint-Elme; Velasco n'avait rien voulu tre, que volontaire.

De la cathdrale, Championnet se rendit  l'glise Saint-Laurent. Cette
glise, pour les Napolitains, qui, depuis le XIIe sicle, ne se sont
jamais gouverns eux-mmes, est une espce de municipalit dans
laquelle, aux jours de trouble ou de danger, se sont retirs pour
dlibrer les lus et les chefs du peuple. Le gnral tait accompagn
des membres du gouvernement provisoire, qui, ainsi que nous l'avons dit,
taient en mme temps les membres du comit.

L, au milieu d'une foule immense, Championnet prit la parole, et, en
excellent italien:

Citoyens, dit-il, vous gouvernerez provisoirement la rpublique
napolitaine; le gouvernement dfinitif sera nomm par le peuple, lorsque
vous-mmes, constituants et constitus, gouvernant avec les rgles qui
ont t le but de cette rvolution, vous aurez abrg le travail
qu'exige la rdaction des nouvelles lois, et c'est dans cette esprance
que je vous ai provisoirement remis la charge de lgislateurs et de
gouvernants. Vous avez donc autorit sans limites, mais, en mme temps,
immense responsabilit. Pensez qu'entre vos mains est le bonheur public
ou le malheur suprme de la patrie, votre gloire ou votre dshonneur. Je
vous ai nomms; vos noms ne m'ont t prsents ni par la faveur ni par
l'intrigue, mais recommands de votre seule renomme: vous rpondrez par
vos oeuvres  la confiance qui voit en vous non-seulement des hommes de
gnie, mais encore de jeunes, chauds et sincres amants de la patrie.

Dans la constitution de la rpublique napolitaine, vous prendrez,
autant que le permettront les moeurs et les lois du pays, exemple de la
constitution franaise, mre de la nouvelle rpublique et de la nouvelle
civilisation. En gouvernant votre patrie, faites la rpublique
parthnopenne, amie, allie, compagne, soeur de la rpublique
franaise. Quelles ne fassent qu'une, qu'elles soient indivisibles!
N'esprez point de bonheur spars d'elle. Si la rpublique franaise
chancelle, la rpublique napolitaine tombe.

L'arme franaise, qui garantit votre libert, prendra, comme je vous
l'ai dj dit, le nom d'arme napolitaine. Elle soutiendra vos droits et
vous aidera dans vos travaux; elle combattra avec vous et pour vous, et,
en mourant pour votre dfense, ne vous demandera d'autre prix que votre
alliance et votre amiti.

Ce discours s'acheva au milieu des acclamations et des
applaudissements, des cris de joie et des larmes de la foule. Ce
spectacle tait nouveau pour le pays, ces paroles taient inconnues aux
Napolitains. C'tait la premire fois que, parmi eux, on proclamait la
grande loi de la fraternit des peuples, suprme voeu du coeur, dernire
parole de la civilisation humaine.

Aussi ce jour, 24 janvier 1799, fut-il un jour de fte pour les
Napolitains: ce que fut pour nous notre 14 juillet. Les rpublicains
s'embrassaient en se rencontrant dans les rues et levaient, en action de
grces, leurs yeux au ciel. Pour la premire fois, les corps et les mes
se sentaient libres  Naples. La rvolution de 1647 avait t la
rvolution du peuple, toute matrielle et constamment menaante: celle
de 1799 tait la rvolution de la bourgeoisie et de la noblesse,
c'est--dire toute intellectuelle et toute misricordieuse. La
rvolution de Masaniello tait la rclamation de sa nationalit par un
peuple conquis  un peuple conqurant; la rvolution de Championnet
tait la rclamation de sa libert faite par un peuple opprim  son
oppresseur. Il y avait donc une immense diffrence et surtout un immense
progrs entre les deux rvolutions.

Et alors, une chose touchante s'accomplit.

Nous avons dj parl des trois premiers martyrs de la libert
italienne, de Vitagliano, de Galiani et d'Emanuele de Deo. Ce dernier
avait refus la vie qu'on lui offrait s'il voulait trahir ses complices.
C'taient des enfants:  eux trois, ils avaient soixante-deux ans. Deux
avaient t pendus; puis le troisime, Vitagliano,--comme le supplice
des deux premiers avait produit une certaine motion dans le peuple,--le
troisime avait t poignard par le bourreau, de peur qu' la faveur
d'un mouvement, il ne lui chappt, et pendu mort avec sa plaie
sanglante au ct comme le Christ. Une dputation patriotique s'organisa
spontanment, et dix mille citoyens environ vinrent, au nom de la
libert naissante, saluer les familles de ces gnreux jeunes gens, dont
le sang avait consacr la place o l'on allait planter l'arbre de la
libert.

Le soir, des feux de joie furent allums dans toutes les rues et sur
toutes les places, et, comme s'il et voulu se runir  saint Janvier,
son rival en popularit, le Vsuve lana des flammes qui furent plutt
de sa part une communion  l'allgresse publique qu'une menace. Ces
flammes, muettes et sans lave, taient une espce de buisson ardent, un
Sina politique.

Aussi, Michel le Fou, vtu de son magnifique costume, se dmenant sur un
magnifique cheval, au milieu de son arme de lazzaroni, criant  cette
heure: Vive la libert! comme la veille elle avait cri: Vive le
roi! disait-il  toute cette populace:

--Vous le voyez, ce matin, c'tait saint Janvier qui se faisait jacobin,
ce soir, c'est le Vsuve qui met le bonnet rouge!

FIN DU TOME CINQUIME.



                                 TABLE



LXXVI.--O Michele se fche srieusement avec le beccao.
LXXVII.--Fatalit.
LXXVIII.--Justice de Dieu.
LXXIX.--La trve.
LXXX.--Les trois partis de Naples au commencement de l'anne 1799.
LXXXI.--O ce qui devait arriver arrive.
LXXXII.--Le prince de Maliterno.
LXXXIII.--Rupture de l'armistice.
LXXXIV.--Un gelier qui s'humanise.
LXXXV.--Quelle tait la diplomatie du gouverneur du chteau Saint-Elme.
LXXXVI.--Ce qu'attendait le gouverneur du chteau Saint-Elme.
LXXXVII.--O l'on voit enfin comment le drapeau franais avait t
          arbor sur le chteau Saint-Elme.
LXXXVIII.--Les Fourches caudines.
LXXXIX.--Premire journe.
XC.--La nuit.
XCI.--Deuxime journe.
XCII.--Troisime journe.
XCIII.--Saint Janvier et Virgile.
XCIV.--O le lecteur rentre dans la maison du Palmier.
XCV.--Le voeu de Michele.
XCVI.--Saint Janvier patron de Naples.
XCVII.--O l'auteur est forc d'emprunter  son livre du _Corricolo_
        un chapitre tout fait, n'esprant pas faire mieux.
XCVIII.--Comment saint Janvier fit son miracle et de la part qu'y prit
        Championnet.
XCIX.--La rpublique parthnopenne.

FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIME



POISSY.--TYP. ET STR. DE AUG. BOURET.






End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome V, by Alexandre Dumas

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