The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle

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Title: Micah Clarke - Tome III
       La Bataille de Sedgemoor

Author: Arthur Conan Doyle

Translator: Albert Savine

Release Date: June 29, 2006 [EBook #18718]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Arthur Conan Doyle




MICAH CLARKE

Tome III

LA BATAILLE DE SEDGEMOOR

(1910)

Table des matires

I--L'Affaire du Pont de Keynsham.
II--La Bataille dans la Cathdrale de Wells.
III--Du grand cri qui part d'une maison isole.
IV--L'escrimeur  la jaquette brune.
V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta  la surface de
   la fondrire.
VI--La Bataille de Sedgemoor.
VII--Ma prilleuse aventure au moulin.
VIII--La venue de Salomon Sprent.
IX--Le Diable en perruque et en robe.
X--O tout prend fin.




I--L'Affaire du Pont de Keynsham.


Le lundi 21 juin 1685 se leva trs sombre, avec un vent violent, des
nuages noirs se mouvaient lourdement dans le ciel, et une pluie fine,
continuelle, tombait.

Nanmoins, quelques instants aprs l'aube, les clairons de Monmouth se
firent entendre dans tous les quartiers de la ville, depuis le pont sur
la Tone jusqu' Shuttern.

 l'heure dite, les rgiments se rassemblrent.

L'appel fut fait et l'avant-garde traversa d'un pas alerte la porte de
l'Est.

On sortit dans le mme ordre que lors de l'entre, notre rgiment et les
bourgeois de Taunton formant l'arrire-garde.

Le maire Timewell et Saxon s'taient partag l'organisation de cette
partie de l'arme, et comme c'taient des gens qui avaient longtemps
servi, ils placrent l'artillerie dans une situation moins expose et
postrent une forte troupe de cavalerie  l'arrire,  une porte de
canon, pour faire face  toute attaque des dragons du Roi.

On fut unanime  constater que l'arme avait fait de grands progrs au
point de vue de l'ordre et de la discipline pendant notre halte de trois
jours, grce sans doute  la peine, que nous avions prise pour l'exercer
sans relche, et  notre attitude militaire.

En rangs solides, serrs, les hommes allaient, faisant jaillir la boue
liquide ou paisse, tout en changeant de rudes plaisanteries
campagnardes ou en chantant un couplet entranant d'une chanson ou d'un
hymne.

Sir Gervas chevauchait en tte de ses mousquetaires, dont les queues
enfarines pendaient molles et moites, et toutes dgotantes d'eau.

Les piquiers de Lockarby et ma compagnie de faucheurs taient pour la
plupart des travailleurs des champs, endurcis  toutes les intempries,
et ils marchaient patiemment, les gouttes de pluie coulant sur leurs
faces hles.

En avant se trouvait l'infanterie de Taunton, en arrire la file
encombrante des chariots  bagages, que suivait la cavalerie.

Ce fut ainsi que la longue ligne se droula par-dessus les hauteurs.

Quand on fut arriv au sommet, o la route commence  descendre sur
l'autre versant, on commanda une halte pour permettre aux rgiments de
se serrer et nous jetmes un coup d'oeil en arrire sur cette jolie
ville qu'un si grand nombre des ntres ne devaient pas revoir.

Nous apercevions sans peine sur les murailles sombres et les toits des
maisons le flottement, l'agitation des mouchoirs blancs de ceux que nous
quittions.

Ruben chevauchait bride  bride avec moi, sa chemise de rechange battant
au vent et ses grands piquiers, la figure toute panouie d'un large
rire, marchant derrire lui, mais ses penses et ses regards taient
trop loin de l pour qu'il pt les remarquer.

Pendant que nous regardions, une longue flche de lumire solaire
jaillit entre les deux bancs de nuages qui doraient le sommet du clocher
de Sainte-Madeleine et l'tendard royal qui y flottait encore.

Cet incident fut salu comme un prsage favorable et une acclamation
retentissante se propagea de rang en rang.

 cette vue, on agita les chapeaux et il y et un grand cliquetis
d'armes.

Alors les clairons sonnrent en fanfare.

Les tambours battirent une marche guerrire.

Ruben rentra sa chemise dans son havresac.

Et l'on se remit en route  travers la boue, la vase, les nuages mornes
toujours suspendus sur nous, s'appuyant sur les collines non moins
mornes  notre droite et  notre gauche.

Un chercheur de prsage aurait peut-tre dit que le ciel pleurait sur
notre fatale aventure.

Pendant tout le jour, on marcha pniblement sur des routes qui n'taient
que des fondrires, avec de la boue jusqu'aux chevilles.

Le soir, on se dirigea vers Bridgewater, o nous fmes quelques recrues
et ajoutmes quelques centaines de livres  notre caisse militaire, car
c'tait une localit prospre, avec un commerce trs actif de cabotage
qui s'tendait sur tout le cours de la rivire de Parret.

Aprs avoir pass une nuit sous des abris confortables, nous repartmes
par un temps pire encore que la veille.

Dans cette rgion, le sol est une vaste fondrire, mme au temps le plus
sec, mais de fortes pluies avaient fait dborder les mares et les
avaient changes en vastes lacs des deux cts de la route.

Cela avait peut-tre un bon ct pour nous, car nous tions aussi
protgs contre les raids de la cavalerie du Roi, mais notre marche en
tait trs ralentie.

Et, tout le jour, on ne fit que barboter dans la vase et la boue.

Les gouttes de pluies brillaient sur les canons des fusils et
ruisselaient sur les flancs des chevaux au pied lourd.

Nous longemes la Parret enfle, traversmes Eastover, le paisible
village de Bawdrip.

Nous franchmes la hauteur de Polden.

Les clairons sonnrent enfin la halte sous les bosquets d'Ashcot et un
grossier repas fut servi aux hommes.

Puis en route sous la pluie impitoyable!

On traversa le parc bois de l'Auberge au joueur de flte, puis Wallon,
o l'inondation menaait les chaumires.

On longea les vergers de Street et on arriva ainsi,  la tombe de la
nuit, dans la vieille et grise cit de Glastonbury, o les bonnes gens
firent de leur mieux pour faire oublier, par leur chaleureux accueil,
les souffrances que causait le mauvais temps.

Le lendemain matin fut encore pluvieux et inclment.

En consquence, l'arme fit une tape pour attendre Wells.

C'est une ville assez importante, avec une belle cathdrale, qui possde
un grand nombre de figures sculptes places dans des niches 
l'extrieur, comme nous en avions vu  Salisbury.

Les habitants taient fort bien disposs pour la cause protestante et
l'arme fut si bien accueillie que sa nourriture cota peu  la caisse
militaire.

Ce fut au cours de cette tape que nous vnmes pour la premire fois en
contact avec la cavalerie royale.

Plus d'une fois, quand la bue de la pluie s'claircissait, nous avions
vu l'clat des armes sur les collines basses qui dominaient la route, et
nos claireurs taient revenus annoncer qu'ils avaient aperu sur nos
deux flancs de fortes troupes de dragons.

 un certain moment, ils se massrent en grand nombre sur nos derrires,
comme s'ils se proposaient d'attaquer nos bagages.

Mais Saxon disposa des deux cts un rgiment de piquiers, de sorte
qu'ils se dispersrent et qu'on ne revit plus leurs armes luire que sur
les hauteurs.

On partit de Wells, le 24, pour gagner Shepton Mallet, sans cesser
d'entrevoir derrire nous et de chaque ct les maudits sabres et
casques.

Ce soir l, nous tions prs du pont de Keynsham,  moins de deux
lieues,  vol d'oiseau, de Bristol.

Plusieurs de nos cavaliers passrent la rivire  gu et s'avancrent
presque jusqu'aux murailles.

Le matin, les nuages, chargs de pluie, avaient fini par s'claircir.

Aussi Ruben et moi, nous descendmes lentement sur nos montures la pente
d'une des vertes collines qui s'levaient  l'arrire du camp, dans
l'espoir d'apercevoir quelques indices de l'ennemi.

Nos hommes avaient t laisss libres.

Ils taient parpills sur l'herbe, essayant d'allumer des feux avec du
bois mouill ou mettant leurs habits  scher au soleil.

C'tait l une troupe bien trange  voir.

Ils taient cuirasss de boue de la tte aux pieds.

Leurs chapeaux ramollis s'taient dforms, leurs armes rouilles, leurs
bottes si uses que beaucoup marchaient nu-pieds, et que d'autres
avaient roul leurs mouchoirs autour de leurs pieds.

Et pourtant leur court passage par la vie militaire avait fait de ces
rustres aux bonnes figures, des gaillards aux regards farouches, 
moiti rass, aux joues creuses, sachant prsenter armes ou mettre la
pique sur l'paule, comme s'ils n'avaient fait que cela depuis leur
enfance.

Les officiers ne se trouvaient pas mieux partags que les hommes.

D'ailleurs, mes chers enfants, nul officier, quand il est de service, ne
s'abaisserait  se procurer un confortable que tous ne pourraient point
partager avec lui.

Il doit prendre place au feu du bivouac, partager l'ordinaire du soldat,
ou bien tout laisser-l, car il est un embarras, une pierre
d'achoppement.

Nos habits taient en bouillie, nos cuirasses rougies par la rouille,
nos chevaux aussi tachs, aussi clabousss que s'ils s'taient rouls
dans la vase.

Mme nos pes et nos pistolets taient dans une condition telle que
nous avions de la peine  dgainer les unes et faire partir les autres.

Seul Sir Gervas russit  maintenir jusqu'au bout sur son costume et sa
personne la propret pousse jusqu' la coquetterie.

Que faisait-il pendant les gardes de nuit et comment arrivait-il 
dormir?

Ce fut toujours un mystre pour moi, car chaque jour il se montrait 
l'appel du clairon lav, parfum, bross, la perruque bien arrange,
avec des vtements desquels jusqu' la dernire claboussure avait t
enleve soigneusement.

 l'aron de sa selle tait toujours suspendu la bote pleine de farine
o nous l'avions vu puiser  Taunton, et ses braves mousquetaires
avaient la tte dment poudre tous les matins, bien que leurs queues
redevinssent une heure aprs aussi brunes que la nature les avait
faites, bien que la farine s'en allt en minces filets laiteux sur leurs
larges dos, en formant des grumeaux sur les bords de leurs habits.

Ce fut une longue lutte contre le mauvais temps et le baronnet, mais ce
fut notre camarade qui l'emporta.

--Il fut un temps o on m'appelait le Gros Ruben, disait mon ami, comme
nous chevauchions cte  cte sur la route tortueuse. Avec trop peu de
ce qui est solide et trop de l'lment liquide, je finirai par tre le
squelette Ruben avant de revoir Havant. Je suis aussi plein d'eau de
pluie que les barils de mon pre de bire d'octobre. Je voudrais, Micah,
que vous me tordiez et que vous me mettiez  scher sur un de ces
buissons.

--Si vous tes mouill, les gens du Roi Jacques doivent l'tre encore
plus, dis-je, car aprs tout nous avons t abrits tant bien que mal.

--C'est une pitre consolation, quand vous crevez de faim, de savoir que
votre prochain est dans la mme situation. Je vous en donne ma parole,
Micah, j'ai serr ma ceinture d'un cran lundi; d'un autre mardi, d'un
hier, et d'un autre aujourd'hui. Je vous le dis, je fonds comme un
glaon au soleil.

--Si vous en venez  tre rduit  rien, dis-je en riant, qu'est-ce que
nous aurons  raconter sur vous  Taunton? Depuis que vous avez endoss
la cuirasse et que vous tes  la conqute des coeurs de nos
demoiselles, vous nous avez dpasss tous en importance, et vous tes
devenu un homme de poids, un homme considrable.

--J'avais plus de substance, plus de poids, avant de me mettre  traner
sur les routes de la campagne comme un colporteur de Hambledon, dit-il.
Mais pour dire la vrit vraie et parler srieusement, Micah, c'est une
chose trange de sentir que le monde qui se trouve tout entier devant
vous, vos esprances, vos ambitions, tout en un mot, se tiennent dans le
petit espace que peut couvrir un bonnet et que supportent deux petits
pieds. Il me semble qu'elle est ce qu'il y a de plus noble, de plus
lev en moi, et que si j'tais arrach d'elle, je resterais  jamais un
tre incomplet, inachev. Avec elle, je ne demande pas autre chose. Sans
elle, tout le reste n'est rien.

--Mais avez-vous parl au vieillard? demandai-je. tes-vous fianc en
rgle?

--Je lui ai parl, rpondit mon ami, mais il tait si occup  garnir
les cartouches, que je n'ai pu obtenir son attention. Lorsque j'ai fait
une nouvelle tentative, il tait en train de compter les piques de
rechange dans la salle d'armes du chteau, avec une taille et un
encrier. Je lui ai dit que j'tais venu pour solliciter la main de sa
petite-fille. Sur quoi il s'est tourn vers moi, et m'a demand: Quelle
main? d'un air si distrait qu'il tait vident que son esprit tait
ailleurs. Mais  la troisime tentative, le jour o vous tes revenu de
Badminton, j'ai prsent enfin ma requte, mais il a pris feu aussitt,
pour me dire que ce n'tait pas la saison de pareilles sottises,
ajoutant que j'aurais  attendre que le Roi Monmouth fut sur le trne et
qu'alors je pourrais lui faire ma demande. Je vous rponds qu'il ne
traitait pas ces choses-l de sottises, il y a cinquante ans, quand il
faisait lui-mme sa cour.

--Du moins il ne vous a pas refus, dis-je. Cela vaut autant qu'une
promesse, de vous dire que si l'entreprise russit, vous russirez
aussi.

--Sur ma foi, s'cria Ruben, si un homme pouvait amener ce rsultat,
rien qu'avec sa lame, il n'y en a point qui s'y intresse aussi vivement
que moi. Non! Pas mme Monmouth en personne. Depuis longtemps l'apprenti
Derrick a lev les yeux jusqu' la petite-fille de son matre et le
vieux tait prt  faire de lui son fils, tant il tait enchant de le
voir si pieux et si zl. Mais j'ai appris indirectement que ce n'est
qu'un dbauch, un homme aux plaisirs bas, bien qu'il cache ses frasques
sous des dehors pieux. J'ai pens, tout comme vous, qu'il tait  la
tte des tapageurs qui ont tent d'enlever Mistress Ruth, et pourtant
sur ma foi! je n'ai gure sujet de les blmer svrement puisqu'ils
m'ont rendu le plus grand service que jamais des gens aient rendu. En
attendant, avant notre dpart de Wells, il y a deux nuits, j'ai saisi
l'occasion de dire quelques mots  ce sujet  Matre Derrick et de
l'avertir de ne comploter aucune trahison contre elle, s'il tenait  sa
vie.

--Et comment a-t-il accueilli cette bienveillante sommation?

--Comme un rat accueille un pige  rat. Il a grogn quelques mots de
haine dvote et s'est esquiv.

--Sur ma vie, mon garon, dis-je, vous avez eu autant d'aventures de
votre ct que moi du mien. Mais nous voici au sommet de la hauteur,
avec une perspective aussi tendue qu'on peut le souhaiter.

Juste au-dessous de nous courrait l'Avon, traversant en longues courbes
un pays bois et renvoyant les rayons du soleil tantt sur un point,
tantt sur un autre.

On et dit une range de soleils minuscules sur une corde d'argent.

De l'autre ct, le pays paisible, aux teintes varies, montait et
descendait en ondulations, qui prsentaient  la vue champs de bls et
vergers, et s'tendait au loin pour finir en une lisire de forts, sur
les collines lointaines de Malvern.

 notre droite taient les hauteurs verdoyantes des environs de Bath, 
notre gauche les crtes dchiquetes des Mendips, Bristol, la reine du
pays, tapie derrire ses fortifications, et plus en arrire, les eaux
grises du Canal, avec des voiles blanches comme la neige.

 nos pieds se trouvaient le pont de Keynsham, notre arme formant des
taches sombres sur le vert des champs, la fume des bivouacs et les voix
des conversations flottant encore dans l'air de l't.

Une route longeait les bords de l'Avon du ct du Comt de Somerset.

Sur cette route s'avanaient deux escadrons de cavalerie, qui se
proposaient d'tablir des postes avancs sur notre flanc d'est.

Comme ils dfilaient  grand bruit, sans grand ordre, ils avaient 
traverser un bois de pins, dans lequel la route fait un brusque dtour.

Nous tions en train de contempler la scne, quand tout  coup, pareil 
l'clair qui jaillit du nuage, un escadron des Horseguards fit demi-tour
pour se lancer sur le terrain dcouvert, et passant rapidement 
l'allure du trot, puis du galop, fondit comme un tourbillon d'habits
bleus et d'acier sur nos escadrons surpris.

Des rangs de tte partit le bruit des carabines qu'on paule, mais en un
instant, les Gardes passrent  travers eux et fondirent sur le second
escadron.

Pendant quelque temps les braves paysans tinrent ferme.

La masse compacte d'hommes et de chevaux oscillait, avanant, reculant,
les lames de sabre tournoyant au dessus d'elle en clairs d'une lumire
rageuse.

Puis, des habits bleus se montrrent  et l parmi les habits de bure.

La lutte reporta ses mouvements furieux sur une centaine de pas en
arrire.

La masse paisse fut fendue en deux et les Gardes du Roi s'lancrent
comme un flot dans la brche, s'pandant  droite et  gauche, forant
les haies, franchissant les fosss, sabrant de la pointe et du tranchant
les cavaliers qui fuyaient.

Toute la scne, ces chevaux qui frappaient du pied, ces crinires
agites, ces cris de triomphe ou de dsespoir, ces haltements pnibles,
cette sonorit musicale de l'acier qui heurte l'acier, ce fut pour nous,
qui tions sur la hauteur, comme une vision dsordonne, tant elle fut
prompte  paratre et  disparatre.

Un coup de clairon sec, imprieux, ramena les Bleus sur la route, o ils
se reformrent et partirent au petit trop avant que de nouveaux
escadrons eussent le temps de venir du camp.

Le soleil continuait  briller, la rivire  se rider.

Il ne restait plus rien qu'un long amas d'hommes et de chevaux pour
marquer le passage de la tempte infernale qui avait clat sur nous si
brusquement.

Pendant que les Bleus s'loignaient, nous remarqumes un officier isol
qui formait l'arrire-garde.

Il chevauchait trs lentement, comme s'il trouvait fort mauvais de
tourner le dos mme  une arme entire.

L'intervalle entre l'escadron et lui ne cessait de s'accrotre, mais il
ne faisait rien pour hter le pas.

Il allait tranquillement son train, jetant de temps  autre un regard en
arrire pour voir s'il tait suivi.

La mme ide surgit simultanment dans l'esprit de mon camarade et dans
le mien, et nous la devinmes en changeant un coup d'oeil.

--Prenons ce sentier, cria-t-il avec vivacit. Il nous mnera au del du
bouquet d'arbres et il est encaiss dans toute sa longueur.

--Conduisons les chevaux  la main, jusqu' ce que nous soyons sur un
meilleur terrain, rpondis-je. Nous lui couperons la retraite, si nous
avons de la chance.

Sans prendre le temps d'en dire davantage, nous nous htmes de
descendre par le sentier ingal, o nous glissions et faisions des
rainures dans le gazon dtremp par la pluie.

Puis nous remettant en selle, nous parcourmes le dfil, traversmes le
bouquet d'arbre, et nous nous trouvmes sur la route assez tt pour voir
l'escadron disparatre dans le lointain et nous trouver face  face avec
l'officier isol.

C'tait un homme brl par le soleil, aux traits fortement marqus, aux
moustaches noires.

Il montait un grand cheval osseux, de robe chtain.

 notre apparition sur la route, il fit halte pour nous examiner de
prs.

Puis s'tant convaincu de nos intentions hostiles, il dgaina son pe,
tira de son aron un pistolet, avec la main gauche, puis mettant la
bride entre ses dents, il planta ses perons dans les flancs de son
cheval, et se lana sur nous  fond de train.

Comme nous nous lancions sur lui, Ruben  sa gauche, et moi  droite,
il me lana un violent coup de sabre, et en mme temps fit feu sur mon
camarade.

La balle effleura la joue de Ruben, laissant sur son passage une ligne
rouge semblable  celle qu'aurait produite un coup de fouet, en mme
temps que la poudre lui noircissait la figure.

Mais le coup de sabre ne m'atteignit pas.

Au moment o nos chevaux se touchaient presque dans leur course, je
l'arrachai de sa selle et l'attirai en travers de la mienne, la figure
en haut.

Le brave Covenant partit un peu ralenti par son double fardeau, et avant
que les Gardes se fussent aperus qu'ils avaient perdu leur officier,
nous avions amen celui-ci, malgr, ses efforts et ses mouvements
dsesprs jusqu'en vue du camp de Monmouth.

--Il m'a ras de prs, l'ami, dit Ruben en portant la main  sa joue; il
m'a tatou la figure avec de la poudre, si bien qu'on va me prendre pour
le frre cadet de Salomon Sprent.

--Grce  Dieu, vous n'avez pas de mal, dis-je. Regardez, voici notre
cavalerie qui s'avance sur le haut de la route. Lord Grey est  sa tte.
Ce que nous avons de mieux  faire, c'est d'amener notre prisonnier au
camp, puisque nous ne servons  rien ici.

--Au nom du Christ, s'cria celui-ci, tuez-moi ou mettez-moi  terre, je
ne saurais souffrir d'tre port de cette faon comme un enfant  moiti
sevr,  travers tout votre campement de rustauds qui ricanent.

--Je ne veux nullement me divertir aux dpens d'un brave, rpondis-je.
Si vous consentez  donner votre parole de rester avec nous, vous
marcherez entre nous.

--Volontiers, dit-il en se laissant glisser  terre et rajustant son
uniforme froiss. Par ma foi, messieurs, vous m'aurez appris  ne point
faire fi de mes ennemis. Je serais rest auprs de mon escadron, si
j'avais cru  la possibilit de rencontrer des avant-postes ou des
vedettes.

--Nous tions sur la hauteur, avant de vous avoir coup, dit Ruben. Si
cette balle de pistolet tait alle plus droit, c'est plutt moi qui
aurais t coup. Diable! Micah! Il n'y a qu'un instant je grognais
parce que j'avais maigri, mais si j'avais eu la joue aussi ronde que
jadis, le morceau de plomb l'aurait traverse.

--O vous ai-je dj vus? demanda notre prisonnier, en fixant sur moi
ses yeux noirs. Ah! oui, j'y suis, c'tait  l'htellerie de Salisbury,
o notre cervel de camarade, Horsford, a dgain contre un vieux
soldat qui tait avec vous. Pour moi, je me nomme Ogilvy... Major
Ogilvy, des Horseguards bleus. J'ai t vraiment enchant d'apprendre
que vous aviez chapp aux mtins. Aprs votre dpart, quelques mots ont
fait entrevoir votre vritable destination, et un ou deux faiseurs
d'embarras, en qui le zle touffe l'humanit, ont lanc les chiens sur
votre piste.

--Je me souviens bien de vous, rpondis-je. Vous allez trouver au camp
le colonel Dcimus Saxon, mon ancien compagnon. Sans doute vous serez
bientt chang contre quelqu'un de nos prisonniers.

--Il est bien plus probable que je serai gorg, dit-il en souriant. Je
crains que Feversham, dans ses dispositions prsentes, ne s'arrte gure
 faire des prisonniers et Monmouth sera peut-tre tent de le payer de
la mme monnaie. Aprs tout, c'est la fortune de la guerre et je dois
expier mon dfaut de prudence militaire.  dire vrai, j'avais  ce
moment l l'esprit bien loin des batailles et des embuscades, car il
errait dans la direction de l'eau rgale et de son action sur les
mtaux, jusqu'au moment o votre apparition m'a rappel  l'tat
militaire.

--La cavalerie est hors de vue, dit Ruben, en jetant un coup d'oeil
derrire lui, la ntre aussi bien que la leur. Mais je vois un groupe
d'hommes, l-bas, de l'autre ct de l'Avon, et ici, sur le flanc de la
hauteur, n'apercevez-vous pas le reflet de l'acier?

--Il y a l de l'infanterie, dis-je, en fermant  demi les yeux. Il me
semble que je peux distinguer quatre ou cinq rgiments et autant
d'tendards de cavalerie. Il faut informer de cela, sans aucun retard,
le Roi Monmouth.

--Il est au fait, dit Ruben. Le voici l-bas, sous les arbres, entour
du conseil. Voyez, l'un d'eux arrive  cheval de ce ct-ci.

En effet, un cavalier s'tait dtach du groupe et galopait vers nous.

--Monsieur, dit-il, en saluant, si vous tes le Capitaine Clarke, le roi
vous ordonne de vous rendre au Conseil.

--Alors, m'criai-je, je laisse le major sous votre garde, Ruben.
Veillez  ce qu'il soit aussi bien que le comportent nos ressources.

Sur ces mots, j'peronnai mon cheval et je rejoignis bientt le groupe
form autour du Roi.

Il y avait l Grey, Wade, Buyse, Ferguson, Saxon, Hollis, et une
vingtaine d'autres.

Tous avaient l'air trs grave et examinaient la valle  l'aide de leurs
longues-vues.

Monmouth lui-mme avait mis pied  terre et tait adoss au tronc d'un
arbre, les bras croiss sur sa poitrine, et le plus profond dsespoir
tait peint sur sa figure.

Derrire l'arbre, un laquais allait et venait, promenant son cheval noir
 la robe lustre, qui faisait des gambades, agitait sa magnifique
crinire, comme un vrai roi de la race chevaline.

--Vous le voyez, mes amis, dit Monmouth, promenant tour  tour sur les
chefs ses yeux teints, il semblerait que la Providence soit contre
nous. Nous avons sans cesse aux talons quelque nouvelle msaventure.

--Ce n'est pas la Providence, Sire. C'est notre propre ngligence,
s'cria hardiment Saxon. Si nous avions marchs sur Bristol hier soir,
nous serions  l'heure actuelle du bon ct des remparts.

--Mais nous ne nous doutions pas que l'infanterie ennemie tait si
proche, s'cria Wade.

--Je vous ai dit ce qui en rsulterait et le colonel Buyse l'a dit
galement, ainsi que le digne Maire de Taunton, rpondit Saxon. Mais je
n'ai rien  gagner en pleurant sur une cruche casse. Nous devons mme
faire de notre mieux pour la raccommoder.

--Avanons sur Bristol et mettons notre confiance dans le Trs-Haut, dit
Ferguson. Si c'est sa puissante volont que nous la prenions, eh bien
nous y entrerons, quand mme fauconneaux et sacres seraient aussi
nombreux que les pavs des rues.

--Oui, oui, en route pour Bristol! Dieu avec nous! crirent avec ardeur
plusieurs Puritains.

--Mais c'est folie, sottise, le comble de la sottise! dit Buyse,
clatant avec violence. Vous avez l'occasion et vous ne voulez pas la
saisir. Maintenant l'occasion est partie et vous voil tous presss de
partir. Il y a l une arme forte, autant que je puis en juger, de cinq
mille hommes sur la rive droite de la rivire. Nous sommes du mauvais
ct et cependant vous parlez de la passer et d'assiger Bristol sans
pices de sige, sans bches, et avec ces forces sur nos derrires. La
ville se rendra-t-elle, alors qu'elle peut voir du haut de ses remparts
l'avant-garde de l'arme qui vient  son secours? Est-ce que cela nous
aidera  combattre l'ennemi, que de le faire dans le voisinage d'une
place forte, d'o la cavalerie et l'infanterie peuvent sortir pour faire
une attaque sur notre flanc? Je le rpte, c'est de la folie.

Ce que disait le guerrier allemand tait d'une vrit si vidente que
les fanatiques eux-mmes furent rduits au silence.

Au loin dans l'est, de longues lignes d'acier brillaient, et les taches
rouges, qu'on voyait sur les hauteurs vertes, taient des arguments que
les plus tmraires ne pouvaient ddaigner.

--Alors que conseillez-vous? demanda Monmouth en frappant avec
impatience de la cravache orne de pierres prcieuses sur ses bottes de
cheval.

--De passer la rivire et de les prendre corps  corps avant qu'ils
aient pu recevoir des secours de la ville, dit le gros Allemand d'un ton
bourru. Je ne peux pas comprendre pourquoi nous sommes ici, si ce n'est
pour nous battre. Si nous gagnons la partie, la ville tombera forcment.
Si nous la perdons, nous aurons toujours tent un coup hardi et nous ne
pouvons faire davantage.

--Est-ce aussi votre opinion, Colonel Saxon? demanda le Roi.

--Certainement, Sire, si nous pouvons livrer bataille avantageusement.
Mais nous ne pouvons gure le faire en traversant la rivire, sur un
seul pont troit en face d'une arme aussi forte. Je suis d'avis de
dtruire le pont de Keynsham et de descendre la rive du sud pour imposer
la bataille dans une position que nous pourrons choisir.

--Nous n'avons pas encore somm Bath, dit Wade. Faisons ce que propose
le Colonel Saxon, et en attendant, marchons dans cette direction et
envoyons un trompette au gouverneur.

--Il y a encore un autre plan, dit Sir Stephen Timewell, c'est de
marcher rapidement sur Gloucester, d'y passer la Severn, et alors de
traverser le comt de Worcester pour se rendre dans le Shropshire et le
Cheshire. Votre Majest a bien des partisans dans ce pays-l!

Monmouth allait et venait la main sur son front, de l'air d'un homme qui
a perdu la tte.

--Que dois-je faire? s'cria-t-il enfin, au milieu de tous ces avis
contradictoires, quand je sais que de ma dcision dpend non seulement
mon succs, mais encore la vie de ces pauvres et fidles paysans et gens
de mtier.

--Avec les humbles gards que je dois  Votre Majest, dit Lord Grey,
qui  ce moment mme revenait de la manoeuvre de la cavalerie, comme il
y a fort peu d'escadrons de leur cavalerie de ce ct-ci de l'Avon, je
conseillerais de faire sauter le pont et de marcher sur Bath, d'o nous
pourrons passer dans le Comt de Wilts, o nous savons que nous serons
bien accueillis.

--Qu'il en soit ainsi, s'cria le Roi, avec la prcipitation d'un homme
qui accepte un plan non point parce que c'est le meilleur, mais parce
qu'il sent que tous les plans sont galement sans issue. Qu'en
dites-vous, gentilshommes? ajouta-t-il avec un sourire amer. J'ai reu
ce matin des nouvelles de Londres. On me dit que mon oncle a mis sous
clef deux cents marchands et autres personnes suspectes de fidlit 
leur religion, dans les prisons de la Tour et de la Flotte. Il lui
faudra employer la moiti de la nation  garder l'autre, d'ici  peu.

--En somme, Votre Majest en viendra  le garder, suggra Wade. Il
pourrait bien se faire qu'il voie s'ouvrir la Porte des Matres un de
ces matins.

--Ha! Ha! Croyez-vous? s'cria Monmouth en se frottant les mains,
pendant que sa figure s'clairait d'un sourire. Eh bien, vous aurez
peut-tre dit la vrit. La cause d'Henri paraissait perdue le jour o
la bataille de Bosworth trancha le dbat.  vos postes, gentilshommes!
Nous marcherons dans une demi-heure. Le Colonel Saxon et vous, Sir
Stephen, vous couvrirez l'arrire-garde et protgerez les bagages. C'est
un poste honorable, avec ce rideau de cavalerie autour de nos basques.

Le conseil se dispersa aussitt.

Chacun de ses membres regagna  cheval son rgiment.

Tout le camp fut bientt en mouvement, au son des clairons, au roulement
des tambours, de sorte qu'en trs peu de temps l'arme fut dploye en
ordre et les enfants perdus de la cavalerie se lancrent sur la route
qui mne  Bath.

L'avant-garde tait compose de cinq cents cavaliers avec les miliciens
du Comt de Devon.

Aprs eux, et dans l'ordre suivant venaient le rgiment des marins, les
hommes du nord du Somerset; le premier rgiment des bourgeois de
Taunton, les mineurs de Mendip et de Bagworthy, les dentelliers et
sculpteurs sur bois de Honiton, Wellington et Ottery Sainte Marie; les
bcherons, les marchands de bestiaux, les gens des marais et ceux du
district de Quantock.

Puis venaient les canons et les bagages, avec notre propre brigade et
quatre enseignes de cavalerie comme arrire-garde.

Pendant notre marche, nous pouvions voir les habits rouges de Feversham
suivant la mme direction sur l'autre bord de l'Avon.

Une grosse troupe de leur cavalerie et de leurs dragons avait pass 
gu la rivire et voltigeait autour de nous, mais Saxon et Sir Stephen
couvraient les bagages si habilement, tenaient tte d'un air si rsolu
et faisaient ptiller la fusillade avec tant d'-propos, quand nous
tions serrs de trop prs, que l'ennemi ne se hasarda point  charger 
fond.




II--La Bataille dans la Cathdrale de Wells.


Me voici maintenant bel et bien li aux roues du char de l'histoire, mes
chers enfants, me voici tenu d'indiquer au fur et  mesure les noms, les
lieux, les dates, quelque alourdissement qu'il en rsulte pour mon
rcit.

Alors que se droulait un pareil drame, il serait impertinent de parler
de moi, si ce n'est comme le tmoin ou l'auditeur de ce qui peut vous
faire paratre plus vivantes ces scnes d'autrefois.

Il n'est point agrable pour moi de m'tendre sur ce sujet, mais
convaincu, ainsi que je le suis, que le hasard ne joue aucun rle dans
les grandes ou les petites affaires de ce monde, j'ai la ferme croyance
que les sacrifices de ces braves gens ne furent point perdus, que leurs
efforts ne se dpensrent point en pure perte, comme on le dirait
peut-tre  premire vue.

Si la race perfide des Stuarts n'est plus maintenant sur le trne, et si
la religion de l'Angleterre est encore une plante qui se dveloppe
librement, nous en sommes, selon moi, redevables  ces patauds du Comt
de Somerset.

Ils furent les premiers  faire voir combien il faudrait peu de chose
pour branler le trne d'un monarque impopulaire.

L'arme de Monmouth ne fut que l'avant-garde de celle qui marcha sur
Londres, trois ans plus tard, lorsque Jacques et ses cruels ministres
fuyaient, abandonns de tous,  la surface de la terre.

Dans la nuit du 27 juin, ou plutt dans la matine du 28, nous arrivmes
 la ville de Frome, trs mouills, dans un tat lamentable, car la
pluie avait recommenc, et toutes les routes taient des fondrires
boueuses.

De l, nous partmes le lendemain pour Wells.

On y passa la nuit et tout le jour suivant, pour donner aux hommes le
temps de scher leurs habits et de se refaire aprs leurs privations.

Dans l'aprs-midi, une revue de notre rgiment du comt de Wills eut
lieu dans le parvis de la cathdrale, et Monmouth nous fit des loges,
bien mrits d'ailleurs, pour les progrs accomplis en si peu de temps
dans notre allure martiale.

Comme nous retournions  nos quartiers, aprs avoir renvoy nos hommes,
nous apermes une grande foule des grossiers mineurs d'Oare et de
Bagworthy rassembls sur la place en face de la cathdrale, et coutant
l'un d'eux, qui les haranguait du haut d'un char.

Les gestes farouches et violents de cet homme prouvaient que c'tait un
de ces sectaires extrmes en qui la religion court le danger de tourner
 la folie furieuse.

Les bruits sourds et les gmissements qui montaient des rangs de la
foule marquaient, cependant, que ses paroles ardentes taient bien
d'accord avec les dispositions de son auditoire.

Aussi nous fmes une halte tout prs de la foule, pour couter son
discours.

C'tait un homme  barbe rouge,  la figure farouche, avec une toison en
dsordre qui retombait sur ses yeux luisants, et dou d'une voix rauque
qui retentissait dans toute la place.

--Que ne ferons-nous pas pour le Seigneur, criait-il, que ne ferons-nous
pas pour le Saint des Saints? Pourquoi sa main s'appesantit-elle sur
nous? Pourquoi n'avons-nous pas dlivr ce pays, ainsi que Judith
dlivra Bthulie?

Voyez-vous, nous avons attendu en paix, et il n'en est rsult rien de
bon, et pour un temps de sant, nous vivons dans la peine.

Pourquoi cela, vous dis-je?

En vrit, frres, c'est parce que nous avons agi  la lgre avec le
Seigneur, parce que nous n'avons pas t entirement de coeur avec lui.

Oui, nous l'avons lou en paroles, mais par nos actions, nous lui avons
tmoign de la froideur.

Vous le savez bien, le Prlatisme est chose maudite, qui mrite les
sifflets, une chose qui est une abomination aux yeux du Tout-Puissant.

Et cependant, qu'est-ce que nous avons fait pour lui en cette
circonstance, nous, ses serviteurs?

N'avons-nous pas vu des glises prlatistes, glises des formes et des
apparences, o la crature est confondue avec le Crateur?

Ne les avons-nous pas vues, dis-je, et cependant n'avons-nous pas
nglig de les balayer au loin, et ainsi ne les avons-nous pas
sanctionnes?

Le voil le pch d'une gnration tide et prte  reculer!

La voil la cause pour laquelle le Seigneur regarde avec froideur son
peuple!

Voyez,  Shepton et  Frome, nous avons laiss derrire nous de
pareilles glises.

 Gastonbury aussi, nous avons pargn ces murailles coupables qui
furent leves par les mains des idoltres de jadis.

Malheur  vous, si aprs avoir mis la main  la charrue du Seigneur,
vous tournez le dos  la besogne!

Regardez par ici...

Et sur ces mots, il se tourna vers la belle cathdrale:

--Que signifie cet amas de pierre? N'est-ce point un autel de Baal?

Ne fut-il point construit pour le culte de l'homme et non pour celui de
Dieu.

N'est-ce point ici que le nomm Ken, par de son sot rochet, de ses
joyaux purils, peut prcher des doctrines sans me, et menteuses,
lesquelles ne sont que le vieux ragot du Papisme servi sous un nom
nouveau?

Est-ce que nous souffririons pareille chose?

Est-ce que nous, les enfants choisis du Grand tre, nous laisserons
subsister cette tache pestifre!

Pouvons-nous compter sur l'aide du Tout-Puissant, si nous n'tendons pas
la main pour venir  son aide?

Nous avons laiss derrire nous les autres temples du Prlatisme,
laisserons-nous aussi celui-ci debout, mes frres?

--Non, non, hurla la foule, agite par des mouvements d'orage.

--Allons-nous le dmolir jusqu' ce qu'il n'en reste pas pierre sur
pierre?

--Oui! Oui! cria-t-on.

--Maintenant? Tout de suite?...

--Oui, oui!

--Alors,  l'oeuvre! cria-t-il, et s'lanant  bas de son char, il se
prcipita vers la cathdrale, suivi de prs par la tourbe d'enrags
fanatiques.

Les uns s'amassrent, hurlant, vocifrant, pour franchir les portes
ouvertes.

D'autres, en essaims, grimpaient aux piliers et aux pidestaux de la
faade, martelaient les ornements sculpts, se cramponnaient aux
vieilles et grises statues de pierre qui occupaient chaque niche.

--Il faut mettre un terme  ce dsordre, dit Saxon d'un ton bref. Nous
ne pouvons laisser insulter et salir toute l'glise d'Angleterre pour
plaire  une bande de braillards  la tte chauffe. Le pillage de
cette cathdrale ferait plus de tort  notre cause que la perte d'une
bataille range. Amenez votre compagnie, Sir Gervas. Pour nous, nous
ferons de notre mieux pour les retenir jusque-l.

--H, Masterton, cria le baronnet, apercevant un de ses sous-officiers
dans un groupe qui se contentait de regarder, sans aider ni empcher les
meutiers. Courez au quartier et dites  Barker de former la compagnie,
la mche allume. Je puis tre de quelque utilit ici.

--Ah! voici Buyse, s'cria joyeusement Saxon, en voyant le colosse
allemand se frayer passage  travers la foule, et, Lord Grey aussi. Il
faut que nous sauvions la cathdrale, mylord. Ils la mettraient  sac et
la brleraient.

--Par ici, gentilshommes, s'cria un homme g, aux cheveux gris, qui
accourait  nous les bras tendus, un trousseau de clef sonnant  sa
ceinture. Oh! htez-vous, gentilshommes, si vous avez vraiment quelque
autorit sur ces gens sans principes. Ils ont abattu saint Pierre, et
ils finiront par dmolir saint Paul, s'il n'arrive pas de secours. Il ne
restera pas un Aptre. Ils ont apport un tonneau de bire et ils sont
en train de le dfoncer sur le matre-autel. Oh! Hlas! Peut-on voir
chose pareille dans un pays chrtien!

Il eut un bruyant sanglot et frappa du pied dans son dsespoir et sa
souffrance.

--C'est le sacristain, messieurs, dit quelqu'un de la ville. Il a
vieilli dans la cathdrale.

--Voil le chemin de la Sacristie, mylords et gentilshommes, dit le
vieillard en s'ouvrant courageusement passage  travers la foule.
Maintenant, quel malheur, le saint Paul est tomb aussi!

Comme il parlait, un craquement multiple s'entendit  l'intrieur de la
cathdrale, annonant une nouvelle profanation des fanatiques.

Notre guide redoubla de vitesse, et parvint enfin  une porte basse en
chne qu'il ouvrit  force de faire grincer des barreaux et craquer des
gonds.

Nous nous glissmes tant bien que mal par cette ouverture et suivmes du
pas le plus rapide le vieillard dans un corridor dall qui dbouchait
dans la cathdrale par une petite porte tout prs du matre-autel.

Le vaste difice tait plein d'meutiers qui couraient de tous cts,
dtruisant, brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre.

Un grand nombre d'entre eux taient des fanatiques sincres, disciples
du prdicant que nous avions entendu dehors, mais il y en avait d'autres
que leurs figures suffisaient  dsigner comme des coquins et des
simples voleurs, tels que toute arme en ramasse sur son passage.

Pendant que les premiers arrachaient les statues des murailles ou
lanaient les livres de prires  travers les vitraux des fentres, les
autres dracinaient les massifs candlabres de bronze, emportant tout ce
qui paraissait videmment avoir quelque valeur.

Un individu dguenill, huch dans la chaire, s'employait  dchirer le
velours cramoisi qu'il jetait dans la foule.

Un autre avait renvers le pupitre, o on lisait les livres saints, et
s'vertuait  tordre la monture de bronze pour l'enlever.

Au milieu d'une des ailes, un petit groupe avait pass une corde au cou
de l'vangliste Marc et tirait avec ardeur, si bien qu'au moment mme
de notre entre, la statue oscilla quelques instants et finit par
s'abattre  grand bruit sur les dalles de marbre.

Les vocifrations, qui accompagnaient chaque nouvelle profanation, le
craquement des boiseries dmolies, des fentres brises, le bruit sourd
de la maonnerie qui tombait, tout cela faisait un vacarme des plus
assourdissants, auquel s'ajoutait le ronflement de l'orgue, que
plusieurs meutiers firent taire enfin en crevant les soufflets.

Le spectacle qui nous frappa le plus vivement, ce fut la scne qui se
passait juste en face de nous au matre-autel.

On y avait plac un tonneau de bire.

Une douzaine de bandits s'taient groups tout autour.

L'un d'eux, avec des gestes indcents, avait grimp dessus et s'occupait
 dfoncer le tonneau  coups de hachette.

Au moment de notre entre, il venait de russir  l'ouvrir.

La liqueur brune sortait en moussant, pendant que la foule, avec de
bruyants clats de rire, faisait circuler des cuillers  pot et des
gobelets.

Le soldat allemand lana un juron grossier, d'une voix saccade,  ce
spectacle, se frayant  coups d'paules un passage  travers les
tapageurs.

Il sauta sur l'autel.

Le meneur de l'orgie tait pench sur son baril, la cruche  la main,
quand la poigne de fer du soldat s'abattit sur son collet.

En un instant, ses talons battaient l'air, il avait la tte plonge
d'une profondeur de trois pieds dans le tonneau, dont le contenu jaillit
en cumant de tous cts.

Par un effort vigoureux, Buyse saisit le tonneau avec le mineur 
demi-noy qui s'y trouvait et lana le tout  grand bruit sur les larges
degrs de marbre qui partaient du centre de l'glise.

En mme temps, aids d'une douzaine de nos hommes, qui nous avaient
suivis dans la cathdrale, nous repoussmes les camarades de l'individu
et les rejetmes derrire la grille qui sparait le choeur de la nef.

Notre attaque eut pour effet de mettre un terme  la dvastation, mais
en dtournant sur nous la furie des fanatiques qui, jusque l,
s'exerait sur les murs et les fentres.

Statues, sculptures de pierre, boiseries, tout fut abandonn par les
vandales et la bande entire se prcipita avec un rauque bourdonnement
de rage.

Toute discipline, tout ordre disparut dans leur frnsie pieuse.

--Abattez les Prlatistes! hurlaient-ils.  bas les partisans de
l'Antchrist! Massacrons-les aux cornes mmes de l'autel.  bas!  bas!

Ils se massrent des deux cts, en une cohue sauvage,  demi folle, les
uns arms, les autres sans armes, mais tous, jusqu'au dernier, pleins de
cette fivre, de cette rage qui aboutissent au meurtre.

--C'est une guerre civile complique d'une autre guerre civile, dit Lord
Grey, avec un calme sourire. Nous n'avons rien de mieux  faire que de
dgainer, gentilshommes, et de dfendre l'ouverture de la grille, si
nous pouvons tenir bon jusqu' ce qu'il arrive de l'aide.

Et en disant ces mots, il tira vivement sa rapire et se posta au haut
des marches, entre Saxon et Sir Gervas d'un ct, Buyse, Ruben et moi de
l'autre.

Il y avait juste l'espace ncessaire pour permettre  six hommes de
manier efficacement leurs armes.

En consquence, notre faible troupe d'auxiliaires se rpartit le long de
la grille.

Heureusement elle tait assez haute et assez solide pour qu'il ft
prilleux de l'escalader en prsence d'adversaires.

Le dsordre avait fait place  une vritable mutinerie parmi ces hommes
des marais et des mines.

Les piques, les faux, les couteaux brillaient dans le demi-jour.

Les clameurs de rage taient renvoyes en chos par les hautes votes du
toit, comme les hurlements d'une meute de loups.

--Marchez en avant, mes frres, criait le prdicant fanatique qui avait
dtermin l'explosion, marchez en avant contre eux. Peu importe qu'ils
soient  une place dominante. Il y en a un qui est plus haut qu'eux.
Reculerons-nous devant son oeuvre  cause d'une pe nue?
Souffrirons-nous que l'autel prlatiste soit sauv par ces fils
d'Amalek? En avant, en avant, au nom du Seigneur!

--Au nom du Seigneur! s'cria la foule, avec une sorte de voix
haletante, accompagne d'une sorte de sifflement, comme celui d'un homme
sur le point de se lancer dans un bain glac. Au nom du Seigneur!

Et ils arrivrent des deux cts, gagnant en nombre et en impulsion, si
bien qu'enfin, avec un cri sauvage, ce flot se trouva devant la pointe
mme de nos pes.

Je ne saurais dire ce qui se passa  ma droite ou  ma gauche pendant la
mle, car il y avait tant de gens qui nous serraient de prs, et la
lutte tait si vive que chacun de nous ne pouvait faire plus que de se
maintenir.

Le nombre mme de nos agresseurs tait une circonstance favorable pour
nous, car il les gnait dans le maniement de l'pe.

Un gros mineur me lana un furieux coup de faux, mais il me manqua et
perdit l'quilibre par suite de l'lan qu'il avait pris pour frapper, et
je lui passai mon pe  travers le corps avant qu'il pt se remettre
debout.

Ce fut la premire fois, mes chers enfants, qu'il m'arriva de tuer un
homme dans un moment de colre, et je n'oublierai jamais la figure ple,
effare, qu'il tourna vers moi par-dessus son paule avant de tomber.

Un autre me prit corps  corps avant que j'eusse dgag mon arme, mais
je l'cartai violemment de ma main gauche, puis j'abattis sur sa tte le
plat de mon pe, et je l'tendis sans connaissance sur le pav.

Dieu le sait, je n'avais nul dsir d'ter la vie  ces fanatiques
gars, ignorants, mais la ntre tait en jeu.

Un homme des marais, qui avait plutt l'air d'une bte sauvage velue que
d'un tre humain, s'lana au dessus de mon arme et me saisit par les
genoux pendant qu'un autre abattait son flau sur mon casque, d'o le
coup glissa sur mon paule.

Un troisime me porta un coup de pique et m'atteignit  la cuisse, mais
d'un coup je tranchai son arme en deux, et d'un autre je lui fendis la
tte.

 cette vue, l'homme au flau recula.

Une violente ruade me dlivra de la crature sans armes, aux apparences
simiesques, qui tait  mes pieds, si bien que je me trouvai dbarrass
de mes adversaires, sans avoir souffert de la rencontre, si ce n'est une
gratignure  la cuisse et une certaine raideur dans le cou et l'paule.

Je regardai autour de moi et je vis que mes compagnons avaient galement
russi  carter leurs agresseurs.

Saxon tenait de la main gauche sa rapire sanglante.

Le sang coulait  petites gouttes d'une blessure lgre qu'il avait
reue  la main droite.

Devant lui gisaient, l'un sur l'autre, deux mineurs, mais aux pieds de
Sir Gervas, il n'y avait pas moins de quatre corps entasss.

Au moment o je le regardai, il avait tir sa tabatire et il
s'inclinait devant Lord Grey, et d'un gracieux mouvement, il la lui
prsentait, l'air aussi insouciant que s'ils s'taient rencontrs dans
un caf de Londres.

Buyse s'appuyait sur son grand sabre et considrait d'un air sombre un
corps dcapit, qui gisait devant lui, et qu' ses vtements je reconnus
pour tre celui du prdicant.

Pour Ruben, il tait sain et sauf, mais il tmoignait une vive
inquitude au sujet de ma lgre entaille, malgr tout ce que je fis
pour lui prouver que c'tait moins grave que tant de dchirures causes
par les branches ou les pines, que nous avions jadis reues en allant
ensemble cueillir les mres.

Les fanatiques, bien qu'ils eussent t repousss, n'taient pas gens 
s'en tenir  une premire dfaite.

Ils avaient perdu dix des leurs, y compris leur chef, sans arriver 
forcer notre ligne, mais cet chec ne servit qu' exasprer leur furie.

Ils se rassemblrent, haletants, dans une aile de l'glise, pendant une
ou deux minutes.

Puis, poussant un hurlement de rage, ils s'lancrent une seconde fois
et firent un effort dsespr pour se frayer un passage jusqu' l'autel.

Cette fois, la lutte fut plus acharne, plus prolonge que la premire.

Un de nos hommes reut un coup de poignard au coeur,  travers les
barreaux et tomba sans pousser un gmissement.

Un autre fut tourdi par un bloc de maonnerie que lana sur lui un
gigantesque montagnard.

Ruben fut jet  terre d'un coup de massue, et il aurait t tran au
dehors et hach en morceaux, si je ne m'tais pas dress au-dessus de
lui et si je n'avais pas cart ses adversaires.

Sir Gervas perdit l'quilibre sous le flot des assaillants, mais quoique
tendu  terre, il se dbattait comme un chat sauvage bless, frappant
furieusement tout ce qui se trouvait  sa porte.

Buyse et Saxon, dos  dos, se tenaient debout solidement au milieu de la
foule bouillonnante, qui s'lanait sur eux, et chacun de leurs coups
d'pe lancs  toute vole abattait son homme.

Mais dans une pareille lutte, le nombre devait l'emporter, et pour ma
part je dois reconnatre que je commenais  avoir des craintes sur le
dnouement de notre querelle, quand les pas lourds d'une troupe
discipline rsonnrent dans la cathdrale.

C'taient les mousquetaires du baronnet qui arrivaient en hte par la
nef centrale.

Les fanatiques n'attendirent pas leur charge.

Ils s'enfuirent par-dessus les bancs, les stalles, poursuivis par nos
allis furieux de voir  terre leur bien-aim capitaine.

Il y eut une ou deux minutes d'effarements, des bruits de pas, des coups
de poignard, des plaintes sourdes, des fracas de crosses de mousquets
tombant sur les dalles de marbre.

Parmi les meutiers, quelques-uns furent tus, mais le plus grand nombre
jetrent leurs armes et furent arrts sur l'ordre de Lord Grey.

En mme temps, une forte garde fut place aux portes, pour s'opposer 
toute nouvelle explosion de la rage sectaire.

Lorsqu'enfin la cathdrale fut vide et l'ordre rtabli, nous pmes 
loisir regarder autour de nous et nous rendre compte de ce que nous
avions souffert.

Dans toutes mes prgrinations, dans les nombreuses guerres auxquelles
j'ai pris part,  ct desquelles cette affaire de Monmouth ne fut
qu'une simple escarmouche, je ne vis jamais scne plus trange ou plus
mouvante.

 la faible et solennelle lueur, le tas de cadavres en avant de la
grille, avec leurs membres tordus, leurs faces blmes et contractes,
avait un aspect fort mlancolique, des plus fantastiques.

La lumire du soir, passant par un des rares vitraux, qui n'avaient
point t briss, jetait de grandes taches d'un rouge vif et d'un vert
livide sur l'amas de corps immobiles.

Quelques blesss taient assis dans les stalles du premier rang ou
gisaient sur les marches, demandant  boire d'une voix plaintive.

Aucun de ceux de notre petite troupe ne s'tait tir d'affaire sans
gratignure.

Trois de nos hommes avaient t bel et bien gorgs; un quatrime gisait
assomm.

Buyse et Sir Gervas avaient de fortes contusions, Saxon une entaille au
bras droit.

Ruben avait t abattu d'un coup de gourdin et aurait t certainement
massacr sans la forte trempe de la cuirasse donne par Sir Jacob
Clancing qui avait dtourn un violent coup de pique.

Quant  moi, ce n'est gure la peine d'en parler, mais j'entendais dans
ma tte des bourdonnements comparables au chant de la bouilloire d'une
mnagre, et ma botte tait pleine de sang, ce qui tait peut-tre un
bienfait involontaire. Sneckson, notre barbier de Havant, ne cessait-il
pas de me corner aux oreilles qu'aprs une saigne je ne m'en trouverais
que mieux.

Pendant ce temps, toutes les troupes avaient t runies et on avait
cras la mutinerie sans retard.

Sans doute il y avait parmi les Puritains bien des gens qui ne voulaient
aucun bien aux Prlatistes, mais aucun,  part les fanatiques les plus
cervels, ne pouvait se dissimuler que la mise  sac de la Cathdrale
armerait toute l'glise d'Angleterre et ruinerait la cause pour laquelle
ils combattaient.

En tout cas, de grands ravages avaient t commis, car, pendant que la
bande du dedans s'tait occupe  briser tout ce qui se trouvait sous sa
main, d'autres, au dehors, avaient abattu les corniches, les
gargouilles, avaient mme arrach le plomb qui couvrait la toiture et
l'avait jet en grandes feuilles  ceux d'en bas.

Ce dernier forfait servit du moins  quelque chose, car l'arme n'tait
pas trop bien approvisionne de munitions.

Le plomb fut donc recueilli par l'ordre de Monmouth et on en fondit des
balles.

On garda  vue quelque temps les prisonniers, mais on jugea imprudent de
les punir, en sorte qu'on finit par leur pardonner, en les renvoyant de
l'arme.

Le second jour de notre arrive  Wells, comme le temps tait enfin
redevenu beau et ensoleill, une revue gnrale de l'arme fut passe
dans la campagne autour de la ville.

On trouva alors que l'infanterie comptait six rgiments de neuf cents
hommes, en tout cinq mille quatre cents.

Sur ce nombre, quinze cents taient arms de mousquets; deux mille
taient des piquiers, les autres arms de faux des paysans avec des
flaux et des maillets.

Quelques corps, comme le ntre et celui de Taunton, pouvaient prtendre
 passer pour des soldats, mais le plus grand nombre taient encore des
laboureurs et des artisans auxquels on aurait mis des armes  la main.

Et pourtant, mal arms, mal dresss, c'taient toujours des Anglais
pleins de vigueur et d'endurance, de courage et de zle religieux.

Le lger et mobile Monmouth reprenait courage, en voyant leur attitude
nergique, en coutant leurs cordiales acclamations.

Comme je me trouvais  cheval prs de son tat-major, je l'entendis
parler avec enthousiasme  ceux qui taient  ct de lui et demander
s'ils croyaient possible que ces beaux gaillards fussent battus par des
mercenaires sans entrain.

--Qu'en dites-vous, Wade? s'cria-t-il. Est-ce que nous ne verrons
jamais un sourire sur la figure que vous faites? Ne voyez-vous pas le
sac de laine qui vous attend, lorsque vous jetez les yeux sur ces braves
garons?

--Dieu me prserve de dire un seul mot pour refroidir l'ardeur de Votre
Majest, rpondit l'homme de loi, mais je me rappelle le temps o Votre
Majest,  la tte de mercenaires pareils  ceux de l'ennemi, tailla en
pices et mit en droute des hommes aussi braves que ceux-ci au Pont de
Bothwell.

--C'est vrai, c'est vrai, dit le Roi en passant la main sur son front
par un geste qui lui tait habituel quand il tait vex, fch.
C'taient de vaillants hommes, les Covenantaires de l'Ouest, et pourtant
ils n'ont pu rsister au choc de nos bataillons. Mais ils n'taient
point dresss, tandis que ceux-ci savent combattre en ligne et excuter
un feu de file avec autant de prcision qu'on peut le dsirer.

--Quand mme nous n'aurions ni un canon, ni un ptrinal, dit Ferguson,
quand nous n'aurions pas mme une pe, quand nous serions rduits  nos
mains, le Seigneur nous donnerait la victoire, si cela semblait bon 
ses yeux qui voient tout.

--Toutes les batailles sont affaire de chance, Votre Majest, fit
remarquer Saxon, dont le bras tait entour d'un mouchoir. Un incident
heureux, une faute lgre, un hasard que nul ne saurait prvoir peuvent
survenir selon toute vraisemblance et faire pencher la balance. J'ai
perdu alors que j'avais l'air de gagner et j'ai gagn quand j'tais sur
le point de perdre. C'est une partie incertaine, et personne ne peut
savoir comment elle tournera avant que la dernire carte soit abattue.

--Non, pas tant que les enjeux sont encore sur la table, dit Buyse de sa
voix profonde et gutturale. Plus d'un gnral gagne ce que vous appelez
la partie et cependant perd la belle.

--La partie, c'est la bataille, et la belle c'est la campagne, dit le
Roi en souriant. Notre ami allemand est un matre en mtaphores de
bivouac. Mais je trouve que nos pauvres chevaux sont dans un piteux
tat. Que dirait notre cousin Guillaume, l-bas,  la Haye, s'il voyait
un pareil dfil?

Pendant cet entretien, la longue colonne d'infanterie avait dfil
jusqu'au bout, portant encore les tendards avec lesquels elle tait
venue  la guerre, mais fort endommags par le vent et les intempries.

Les remarques de Monmouth avaient t provoques par l'aspect des dix
escadrons de cavalerie qui suivaient les fantassins.

Les chevaux avaient t terriblement fatigus par le travail continuel
et la pluie incessante.

Les cavaliers, ayant laiss la rouille atteindre leurs casques et leurs
cuirasses, avaient l'air aussi mal en point que leurs montures.

Il tait vident pour le moins expriment d'entre nous que, si nous
voulions tenir bon, nous devions surtout compter sur notre infanterie.

Le reflet des armes, se multipliant sur les crtes des basses collines,
tout autour de nous, et brillant  et l, quand les rayons du soleil
les frappaient, nous montraient combien l'ennemi tait fort sur le point
mme qui tait le plus faible de notre ct.

Mais en somme cette revue de Wells nous ragaillardit, car elle nous ft
voir que les hommes conservaient leur entrain, et qu'ils ne nous en
voulaient pas de la rude faon dont nous avions traits les fanatiques
de la veille.

La cavalerie de l'ennemi voltigea autour de nous, pendant ces jours-l,
mais son infanterie avait t retarde par le mauvais temps et le
dbordement des cours d'eau.

Le dernier jour de juin, on partit de Wells et on traversa des plaines
gales, couvertes de roseaux.

Puis on franchit les basses collines de Polden, pour arriver 
Bridgewater, o nous attendaient quelques recrues.

Monmouth songea un instant  y faire halte et commena mme  lever
quelques ouvrages de terre, mais on lui fit remarquer que lors mme
qu'il pourrait tenir bon dans la ville, il ne s'y trouvait des
provisions que pour peu de jours.

Le pays environnant avait t nettoy si compltement qu'on ne devait
gure s'attendre  en retirer davantage.

Les ouvrages furent donc abandonns.

Ainsi donc, bel et bien rduits aux abois, sans la moindre fente pour
nous chapper, nous attendmes l'approche de l'ennemi.




III--Du grand cri qui part d'une maison isole.


L se terminent nos marches et contremarches monotones.

Nous tions cette fois au pied du mur, ayant en face de nous toutes les
forces du gouvernement.

Il ne nous arrivait aucune nouvelle d'un soulvement, d'un mouvement en
notre faveur dans une partie quelconque de l'Angleterre.

Partout, les Dissenters taient jets en prison, et l'glise avait le
dessus.

La milice des comts, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, marchait
contre nous.

Six rgiments hollandais, prts par le Prince d'Orange, taient arrivs
 Londres et on disait qu'il y en avait d'autres en route.

La capitale avait mis sur pied dix mille hommes.

Partout on enrlait, on marchait pour renforcer l'lite de l'arme
anglaise, qui tait dj dans le comt de Somerset.

Et tout cela dans le but d'craser cinq ou six mille pieds terreux et
pcheurs,  demi arms, sans un penny, prts  sacrifier leurs
existences pour un homme et pour une ide.

Mais c'tait une ide noble, une de celles qui mritent amplement qu'on
leur sacrifie tout et qu'on se dise que c'tait un sacrifice bien plac.

En effet, ces pauvres paysans auraient prouv de grandes difficults 
dire, dans leur langage pauvre et gauche, toutes leurs raisons, mais au
plus profond de leur coeur, il y avait la certitude, le sentiment qu'ils
luttaient pour la cause de l'Angleterre, qu'ils dfendaient la vritable
personnalit de leur pays contre ceux qui voulaient dtruire les
systmes de jadis, grce auxquels elle avait march  la tte des
nations.

Trois ans plus tard, on vit cela clairement.

Alors on reconnut que nos compagnons illettrs avaient aperu et
apprci les signes du temps avec plus de justesse que ceux qui se
disaient leurs suprieurs.

Il y a, selon mon opinion, des phases du progrs humain, auxquelles
convient admirablement l'glise Romaine.

Lorsque l'intelligence d'une nation est jeune, il est peut-tre
prfrable qu'elle ne s'occupe point d'affaires spirituelles, qu'elle
s'appuie sur l'antique support de la coutume et de l'autorit.

Mais l'Angleterre avait rejet ses langes et tait devenue une ppinire
d'hommes nergiques et de penseurs, disposs  ne s'incliner devant
aucune autre autorit que celle que reconnaissaient leur raison et leur
conscience.

C'tait une tentative dsespre, inutile, et folle que de vouloir
ramener les gens  une croyance que leur dveloppement avait dpasse.

Et c'tait pourtant une tentative de ce genre qui se faisait, avec
l'appui d'un Roi bigot, qui avait pour allie une glise puissante et
opulente.

Trois ans plus tard, la Nation comprit cela et le Roi s'enfuit devant la
colre de son peuple, mais prsentement, plong dans sa torpeur aprs
les longues guerres civiles et le rgne corrompu de Charles, la masse de
la nation n'tait pas en mesure de se rendre compte quel tait l'enjeu.

Elle se tourna contre ceux qui l'avertissaient, ainsi qu'un homme
emport s'en prend au porteur de fcheuses nouvelles.

N'y a-t-il pas de quoi s'tonner, mes chers enfants, quand on voit une
pense, qui n'tait qu'une sorte de vague fantme, prendre une forme
vivante et se transformer en la ralit la plus tragique.

 un bout de la chane est un roi qui s'opinitre dans un thme de
doctrine.

 l'autre, six mille hommes prts  tout, perscuts, pourchasss d'un
comt  l'autre, et qui, enfin, rduits aux abois, se dressent sur les
landes dsoles de Bridgewater, leur coeur aussi plein d'amertume et de
dsespoir que s'ils taient des btes de proie traques.

La thologie d'un roi est chose dangereuse pour ses sujets.

Mais si l'ide, pour laquelle ces pauvres gens combattaient, tait
digne, que dirons-nous de l'homme qui avait t choisi comme champion de
leur cause?

Hlas, fallait-il que de tels hommes eussent un tel chef!

Oscillant contre les cimes de la confiance et les abmes du dsespoir,
un jour faisant choix de ses conseillers d'tat, et le lendemain parlant
d'abandonner secrtement l'arme, il part ds le premier jour possd
du dmon mme de l'inconstance.

Et pourtant il avait acquis une belle rputation avant son entreprise.

En cosse, il avait conquis une renomme magnifique, non seulement par
sa victoire, mais encore par sa modration, la piti avec laquelle il
avait trait les vaincus.

Sur le Continent, il avait command une brigade anglaise d'une manire
qui lui avait valu les loges de vieux soldats de Louis et de l'Empire.

Et pourtant, maintenant que sa tte et sa fortune taient en jeu, il
tait faible, irrsolu, poltron.

Selon le langage de mon pre, toute vertu s'tait carte de lui.

Je le dclare, quand je l'ai vu chevauchant au milieu de ses troupes, la
tte penche sur sa poitrine, avec la figure d'un pleureur  un
enterrement, jetant une atmosphre de sombre dsespoir tout autour de
lui, j'ai senti qu'un pareil homme, mme s'il russissait, ne porterait
jamais la couronne des Tudors ou des Plantagenets, mais qu'elle lui
serait arrache par une main plus forte, peut-tre celle d'un de ses
propres gnraux.

Je rendrai cette justice  Monmouth de dire que depuis le jour o il fut
enfin dcid qu'on livrerait bataille, et cela pour l'excellente raison
qu'il tait impossible de faire autrement, il montra un caractre plus
digne d'un soldat et d'un homme.

Pendant les premiers jours de juillet, aucun moyen ne fut nglig pour
donner du coeur  nos troupes et les raffermir en vue de la prochaine
bataille.

Du matin au soir, nous tions  l'oeuvre, apprenant  notre infanterie 
se former en masses compactes pour recevoir une charge de cavalerie, 
s'appuyer les uns sur les autres,  attendre les ordres de leurs
officiers.

Le soir, les rues de la petite ville, depuis la pelouse du chteau
jusqu'au pont sur la Parret, retentissaient de prires et de sermons.

Les officiers n'eurent plus de dsordres  combattre, car les troupes
les rpugnaient elles-mmes.

Un homme, qui s'tait montr dans les rues chauff par le vin, faillit
tre pendu par ses camarades, qui finirent par le chasser de la ville
comme indigne de combattre dans ce qu'ils regardaient comme une sainte
querelle.

Quant  leur courage, il n'y avait pas lieu de l'exciter, car ils
taient aussi intrpides que des lions, et le seul danger  craindre
tait une tmrit capable de les entraner  de folles entreprises.

Ils souhaitaient de fondre sur l'ennemi comme une horde de fanatiques
musulmans, et ce n'tait pas chose aise que d'imposer par l'exercice, 
des gaillards  tte aussi chaude, le sang-froid et la prudence qu'exige
la guerre.

Le troisime jour de notre halte  Bridgewater, les provisions
diminurent d'inquitante faon par suite de ce fait, que nous avions
dj puis auparavant cette rgion, grce aussi  la vigilance de la
cavalerie royale, qui battait le pays et nous coupait les vivres.

Lord Gray dcida donc d'envoyer deux escadrons,  la faveur de la nuit,
faire tout ce qu'ils pourraient pour regarnir notre garde-manger.

Le commandement de cette petite expdition fut confi au Major Hooker,
vieux soldat des Gardes du Corps, au langage grossier et bref, qui
s'tait rendu utile en imposant une sorte d'ordre  ces fortes ttes
qu'taient les fermiers et les yeomen.

Sir Gervas Jrme et moi, nous demandmes  Lord Grey  faire partie de
la troupe de fourrageurs.

Cette faveur nous fut accorde avec empressement, car on ne se remuait
gure dans la ville.

Nous partmes de Bridport  onze heures par une nuit sans lune, dans
l'intention de reconnatre le pays du ct de Boroughbridge et
d'Athelney.

Nous tions prvenus qu'il n'y avait pas de grandes forces ennemies dans
cette rgion, que c'tait un pays fertile et o nous pouvions compter
sur des quantits suffisantes de provisions.

Nous emmenions avec nous quatre charrettes vides, pour emporter ce que
notre bonne chance nous ferait trouver.

Notre commandant dcida qu'un escadron marcherait devant les charrettes,
et un autre derrire, avec une petite troupe d'avant-garde sous les
ordres de Sir Gervas, qui le prcderait de quelques centaines de pas.

Nous sortmes de la ville dans cet ordre au moment o rsonnaient les
derniers coups de clairon et nous suivmes  grand train les routes
sombres et silencieuses, en faisant apparatre aux fentres des
cottages, qui bordaient les chemins, des figures anxieuses, qui nous
regardaient disparatre dans l'obscurit.

Cette chevauche se reprsente trs distinctement  mon esprit lorsque
j'y pense.

Le noir contour des saules taills en ttards passe rapidement devant
nous.

La brise gmit  travers les osiers.

Les silhouettes vagues et confuses des soldats, le choc sourd des fers
sur le sol, le tintement des fourreaux contre les triers, autant de
souvenir de ces temps passs que l'oeil et l'oreille peuvent galement
voquer.

Le baronnet et moi nous marchions en tte, cte  cte.

Ses lgers propos o il contait l'existence qu'on mne  la ville, les
fragments de chansons ou de tirades emprunts  Cowley ou  Waller,
taient un vritable baume de Galaad pour mon humeur sombre et pas trs
sociable.

--On se sent vraiment vivre, en une nuit comme celle-ci, disait-il,
pendant que nous aspirions l'air frais de la campagne avec les senteurs
des moissons et du lapereau. Par ma foi! Clarke, mais il y a de quoi
tre jaloux de vous, qui tes n et avez vcu  la campagne. Quels
plaisirs la ville peut-elle offrir qui vaillent les dons gnreux de la
nature,  la condition toutefois qu'on y trouve  sa porte un
perruquier, un marchand de tabac  priser, un parfumeur, et un ou deux
tailleurs passables? Joignons-y un bon caf, un thtre, et je crois que
je pourrais m'arranger pour mener pendant quelques mois une vie simple,
pastorale.

-- la campagne, dis-je en riant, nous avons toujours la sensation que
le sjour des villes a pour effet d'exprimer sous le poids de la science
et de la philosophie tout ce qu'il y a de vritable vie dans l'homme.

--Ventre Saint-Gris, ce que j'y ai acquis de science et de philosophie
se rduit  bien peu de chose, rpondit-il.  dire vrai, j'ai plus vcu
et j'en ai appris davantage en ces quelques semaines que nous avons
passes  faire des glissades sous la pluie, en compagnie de vos gars en
guenilles, que je n'en appris jamais au temps o j'tais page  la Cour,
o j'avais sous mes pieds la boule de la fortune. C'est chose fcheuse
pour l'esprit d'un homme que de n'avoir pas de proccupation plus grave
que la faon de tourner un compliment ou de danser une courante.
Pardieu! mon garon, j'ai de grandes obligations  votre charpentier.
Ainsi qu'il le dit dans sa lettre,  moins qu'un homme n'arrive  mettre
en oeuvre ce qu'il y a de bon en lui, il a moins de valeur qu'une de ces
volailles que nous entendons caqueter, car elles, du moins, remplissent
leur destination, ne ft ce qu'en pondant des oeufs. Diable, voil que
je me fais prcheur. C'est une religion nouvelle pour moi.

--Mais, dis-je, quand vous tiez dans l'opulence, vous avez d vous
rendre utile  quelqu'un. Sans cela comment peut-on dpenser tant
d'argent et ne s'en trouver pas plus avanc?

--Ah! cher et bucolique Micah! s'cria-t-il avec un rire joyeux,
parlerez-vous toujours de ma pauvre fortune en retenant votre souffle,
en baissant la voix avec respect comme s'il s'agissait des trsors de
l'Inde? Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle facilit un sac d'cus
prend des ailes et s'envole. Il est vrai que l'homme qui dpense
l'argent ne le mange pas et qu'il se borne  le transmettre  un autre
qui en tire parti. Mais notre tort consistait en ce que nous
transmettions notre argent  des gens qui ne le mritaient point et
qu'ainsi nous faisions vivre une classe inutile et dbauche au
dtriment des professions honntes. Par ma foi, mon garon, quand je
pense aux essaims de parasites mendiants, d'entremetteurs de dbauche,
de bravaches fendeurs de nez, d'avaleurs de crapauds, de flatteurs que
nous avions forms, je sens qu'en couvant une niche pareille de ces
tres venimeux, notre argent a fait un mal qu'aucune somme d'argent ne
saurait dfaire, n'ai-je pas vu de ces gens l sur trente rangs de
profondeur,  mon petit lever, rampant autour de mon lit...

--Autour de votre lit! m'criai-je.

--Oui, c'tait la mode, de recevoir au lit, en chemise de batiste orne
de dentelles et en perruque, bien que par la suite il ait t admis
qu'on pouvait recevoir assis dans sa chambre, mais en costume _nglig_,
robe de chambre et pantoufles.

La mode est un terrible tyran, Clarke, bien que son bras ne s'tende
jamais jusqu' Havant.

L'homme dsoeuvr de la ville doit soumettre sa vie  une certaine
rgle. Aussi devient-il l'esclave de la loi que fait la mode.

Personne,  Londres, n'y fut plus docile que moi.

J'tais trs rgl dans mes irrgularits, trs rang dans mes
dsordres.

Au coup de onze heures, mon valet apportait la coupe d'hypocras du
matin, chose excellente pour les maux de tte, et un trs lger repas,
un filet d'ortolan, une aile de canard.

Puis venait le lever.

Vingt, trente, quarante individus de la classe dont j'ai parl, sans
doute il pouvait s'y trouver  et l d'honntes gens dans l'indigence,
des gens de lettres besogneux en qute d'une guine, un pdant sans
lve, la tte pleine d'rudition antique, mais les poches mal garnies
de monnaie moderne.

Cela tenait non seulement  ce qu'on me reconnaissait quelque influence
personnelle mais encore parce qu'on savait que j'avais accs facile
auprs de Mylord Halifax, de Sidney Godolphin, de Lawrence Hyde, et
d'autres dont la volont suffisait pour faire ou dfaire un homme.

Remarquez-vous ces lumires sur la gauche? Ne serait-il pas  propos
d'aller voir si nous ne pourrions pas y trouver quelque chose?

--Hooker a des ordres pour se rendre  une certaine ferme, rpondis-je.
Nous pourrions visiter celle-ci  notre retour, si nous en avions le
temps. Nous repasserons par ici avant le jour.

--Il faut que nous ayons des vivres, dit-il, duss-je aller  cheval
jusque dans le Surrey. Je veux tre pendu, si j'ose regarder en face mes
mousquetaires  moins de leur rapporter quelque chose  faire rtir au
bout de leur baguette.

Ils n'avaient rien eu de plus savoureux  se mettre sous la dent que
leurs balles, au moment o je les ai quitts.

Mais je parlais de ma vie d'autrefois  Londres.

Notre journe tait bien remplie.

Un homme de qualit avait-il du got pour le sport? Il y avait toujours
de quoi l'intresser.

Il pouvait aller voir tirer  l'pe  Hockley, ou les combats de corps
 Shoo-Lane, ou les combats d'animaux  Southwark, ou aller tirer  la
cible de Tothill Fields.

Ou bien encore il pouvait faire un tour aux jardins des plantes
mdicinales de Saint-James, ou profiter de la mare basse pour aller par
la rivire jusqu'aux vergers de cerisiers de Rotherhithe, ou se rendre
en voiture  Islington pour boire la crme, mais il lui fallait avant
tout sa promenade dans le Parc, ce qui est le dernier mot de la mode
pour un gentleman fashionable dans sa tenue.

Vous le voyez, Clarke, nous tions des gens fort actifs, dans notre
dsoeuvrement, et ce n'taient pas les occupations qui nous manquaient.

Puis, le soir venu, il y avait les thtres pour nous attirer, les
jardins de Dorset, Lincoln's Inn, Drury-Lane, le thtre de la Reine, et
entre les quatre, il s'en trouvait bien un qui procurt quelque
amusement.

--L du moins, dis-je, votre temps tait bien employ, vous ne pouviez
couter les grandes penses et les phrases sublimes de Shakespeare, de
Massinger, sans en sentir en votre me quelque effet.

Sir Gervas eut un rire silencieux.

--Vous me rafrachissez autant que cet air dlicieux de la campagne,
Micah, dit-il. Sachez-le donc, grand cher enfant que vous tes. Si nous
frquentions le thtre, ce n'tait point pour voir les pices.

--Pourquoi donc, au nom du Ciel? demandai-je.

--Pour nous voir les uns les autres, rpondit-il. La mode exigeait, je
vous l'assure, qu'un homme fashionable restt debout, tournant le dos 
la scne depuis que le rideau se levait jusqu' ce qu'il tombt.

C'tait les vendeuses d'oranges  taquiner, et je vous rponds qu'elles
ont la langue bien pendue, ces donzelles.

C'taient les masques du parterre, dont les petits loups noirs
invitaient  l'indiscrtion.

C'taient les beauts de la ville, les clbrits de la Cour, autant de
cibles pour nos monocles.

La pice! Oui vraiment, pardieu, nous avions mieux  faire que d'couter
des alexandrins ou d'apprcier le mrite des hexamtres!

Il est vrai que si la Jeune dansait, si Mistress Bracegirdle ou Mistress
Oldfield paraissaient en scne, nous faisions entendre nos
bourdonnements ou nos battoirs, mais ce que nous applaudissions, c'tait
la beaut de la femme plutt que l'actrice.

--Et la pice finie, vous alliez sans doute souper, puis vous coucher.

--Souper? Oui certes. On allait parfois  la maison du Rhin, d'autres
fois chez Pontack dans Abchurch-Lane. Chacun avait ses prfrences  ce
point de vue.

Puis c'taient les ds et les cartes chez le Groom Porter, le piquet, le
hasard, le primero,  votre choix.

Ensuite vous pouviez rencontrer l'univers entier dans les cafs, o l'on
servait souvent un arrire-souper aux os grills et fortement pics et
aux prunes, pour dissiper les vapeurs du vin.

Ah! ma foi! Micah, si les juifs voulaient bien desserrer leurs griffes,
ou si cette guerre nous portait quelque chance, vous devriez venir  la
ville avec moi et voir toutes ces choses-l par vous-mme.

-- parler franchement, cela ne me tente gure, rpondis-je. J'ai le
caractre lent et solennel, et dans les scnes de cette sorte je ferais
l'effet d'une tte de mort sur la table du festin.

Sir Gervas allait rpondre quand tout  coup le silence de la nuit fut
dchir par un cri trs long, perant, qui fit frmir jusqu'aux
dernires fibres de notre corps.

Jamais je n'entendis une clameur empreinte d'une pareille angoisse.

Nous arrtmes nos chevaux.

Nos hommes en firent autant derrire nous, et nous tendmes l'oreille
pour saisir quelque indice qui nous fit connatre de quel ct venait ce
bruit.

Les uns taient d'avis qu'il partait de notre droite et les autres que
c'tait de notre gauche.

Bientt il retentit de nouveau, violent, aigu, comme un cri d'agonie.

C'tait celui d'une femme qui expire dans la souffrance.

--C'est par ici, Major Hooker, cria Sir Gervas se dressant sur ses
triers et sondant les tnbres du regard. Il y a une maison au del des
deux champs. J'aperois une faible lumire, comme celle d'une fentre
dont les volets seraient ferms.

--N'allons-nous pas y courir sans retard demandai-je avec impatience,
car notre commandant restait impassible sur son cheval, comme s'il ne
savait pas du tout quel parti prendre.

--Je suis ici, Capitaine Clarke, dit il, pour amener des vivres 
l'arme, et je n'ai en aucune manire le droit de me dtourner de mon
trajet pour m'occuper d'autres incidents.

--Par la mort, mon homme! s'cria Sir Gervas. Il y a une femme en
danger. Major, vous n'allez pas poursuivre votre route en la laissant
appeler vainement au secours? coutez, c'est encore elle.

Et comme il parlait encore, le cri de dtresse partit de nouveau de la
maison isole.

--Non, je ne peux en supporter davantage, m'criai-je.

Mon sang bouillonnait dans mes veines.

--Major Hooker, allez excuter vos ordres, mon ami et moi nous vous
quitterons ici. Nous saurons justifier notre manire d'agir devant le
Roi; venez, Sir Gervas.

--Remarquez-le, c'est bel et bien de la mutinerie, Capitaine Clarke.
Vous tes sous mes ordres, et si vous me quittez, ce sera  vos risques
et prils.

--En pareille circonstance, je me soucie de tes ordres autant que d'un
liard, rpartis-je avec vivacit.

Faisant faire demi-tour  Covenant, je le lanai d'un coup d'peron dans
un sentier troit, labour d'ornire profonde qui conduisait  la
maison, suivi de Sir Gervas et de deux ou trois soldats.

Au mme instant, j'entendis Hooker donner un ordre d'un ton bref, et les
roues grincer, ce qui me prouva qu'il ne comptait plus sur nous, et
qu'il s'tait remis en route pour accomplir sa mission.

--Il a raison, dit le baronnet pendant que nous suivions le sentier.
Saxon ou tout autre vieux soldat, le louerait de son esprit de
discipline.

--Il y a des choses qui l'emportent sur la discipline, dis-je 
demi-voix. Il m'tait impossible d'aller plus loin en abandonnant cette
pauvre crature dans la dtresse. Mais voyez, qu'est-ce que ceci?

En face de nous se dessinait une masse sombre.

En approchant, nous reconnmes que c'taient quatre chevaux attachs par
la bride  la haie.

--Des chevaux de la cavalerie, Capitaine Clarke, s'cria un des soldats,
qui avaient mis pied  terre pour les regarder de prs. Ils portent la
selle et les harnais du gouvernement. Voici une grille de bois. Elle
ouvre sur un chemin qui aboutit  la maison.

--Alors il vaut mieux descendre, dit Sir Gervas en sautant  bas et
attachant son cheval  ct des autres. Mes gars, restez prs des
chevaux, et si nous appelons, venez  notre aide. Sergent Holloway, vous
pouvez nous accompagner. Prenez vos pistolets.




IV--L'escrimeur  la jaquette brune.


Le sergent, qui tait un grand gaillard osseux des campagnes de l'ouest,
poussa la grille, et nous suivions le sentier tortueux, quand un flot de
lumire jaune jaillit par une porte ouverte tout  coup.

Nous vmes alors une silhouette noire et trapue qui s'lana par l 
l'intrieur.

Au mme moment s'entendit un bruit assourdissant, confus, suivi de deux
dtonations de pistolet, et d'un vacarme de cris, d'haleines
entrecoupes, d'un froissement d'pes, d'un orage de jurons.

Ce tapage subit nous fit hter le pas vers la maison.

Nous jetmes un coup d'oeil par la porte ouverte et nous vmes une
scne, telle que je ne l'oublierai jamais, tant que ma vieille mmoire
sera capable d'voquer un tableau du pass.

La chambre tait vaste et haute.

Aux solives brunies par la fume taient suspendues, comme c'est la
coutume dans le comt de Somerset, de longues ranges de jambons et de
viandes sales.

Une haute et noire horloge faisait tic-tac dans un angle.

Une table grossire, charge de plats et d'assiettes comme pour un
repas, occupait le milieu.

Juste en face de la porte brlait un grand feu de fagots, et devant ce
feu, chose horrible  voir, un homme tait suspendu, la tte en bas, par
une corde qui entourait ses chevilles, et qui, aprs avoir t passe
dans un crochet d'une des solives du plafond, tait maintenue par un
anneau du plancher.

Ce malheureux, en se dbattant, avait imprim  la corde un mouvement de
rotation, en sorte qu'il tournait devant le brasier comme un quartier de
viande mise  rtir.

En travers du seuil gisait une femme, celle dont les cris nous avaient
attirs, mais sa figure rigide et son corps contract montraient que
notre aide tait venu trop tard pour la soustraire au traitement qu'elle
voyait prt  fondre sur elle.

Tout prs d'elle, gisaient l'un sur l'autre deux dragons au teint
basan, vtus de l'uniforme d'un rouge criard que portait l'arme
royale, et jusque dans la mort, ils avaient gard l'air sombre et plein
de menace.

Au centre de la pice deux autres dragons s'escrimaient d'estoc et de
taille, avec leurs sabres contre un homme gros, court, aux larges
paules, vtu d'une toffe  ctes d'un tissu grossier, de couleur
brune.

Il bondissait parmi les chaises, autour de la table tenant en main une
longue rapire  coquille pleine, parant ou esquivant les coups avec une
adresse merveilleuse, et de temps  autre mettant un coup de pointe au
bon endroit.

Quoique serr de fort prs, sa figure contracte, sa bouche ferme,
l'clat de ses yeux bien ouverts rvlaient un caractre hardi.

En mme temps, le sang qui coulait de la manche d'un de ses adversaires
prouvait que la lutte n'tait pas aussi ingale qu'elle le paraissait.

Au moment mme o nous regardions, il fit un bond en arrire pour viter
une attaque  fond des soldats furieux, et d'un coup sec, rapide, lanc
obliquement, il trancha la corde par laquelle la victime tait
suspendue.

Le corps tomba avec un bruit lourd, sur le sol de briques, pendant que
le petit escrimeur ne tardait pas  recommencer sa danse dans un autre
endroit de la chambre, sans cesser de parer ou d'esquiver, avec autant
d'aisance et d'adresse, la grle de coups qui tombaient sur lui.

Cette trange scne nous tint quelques secondes dans une sorte
d'immobilit magique, mais ce n'tait pas le moment de s'attarder.

Une glissade, un faux pas, et le vaillant inconnu succombait fatalement.

Nous nous lanmes dans la chambre, sabre en main, et fondmes sur les
dragons.

Devenus alors infrieurs en nombre, ils s'adossrent dans un coin et
frapprent avec fureur.

Ils savaient qu'ils n'avaient pas de quartier  attendre aprs la
besogne diabolique qu'ils avaient commence.

Holloway, notre sergent de cavalerie, se portant furieusement en avant,
s'exposa  un coup de pointe qui l'tendit mort sur le sol.

Avant que le dragon ait eut le temps de ramener son arme, Sir Gervas
l'abattit.

En mme temps l'inconnu passa sous la garde de son antagoniste et le
blessa mortellement  la gorge.

Pas un des quatre habits rouges ne s'chappa vivant, mais les corps de
notre pauvre sergent et des vieux poux qui avaient t les premires
victimes ajoutaient  l'horreur de la scne.

--Le pauvre Holloway est mort, dis-je en posant la main sur son coeur.
Vit-on jamais pareille boucherie? Je me sens coeur, malade.

--Voici de l'eau de vie, si je ne me trompe, cria l'inconnu en montant
sur une chaise et prenant une bouteille sur une tagre. Et mme elle
est bonne,  en juger par le bouquet. Prenez une gorge, vous tes aussi
blanc qu'un drap qu'on vient de laver.

--La guerre loyale, je puis m'y faire, mais des scnes comme celle-ci me
glacent le sang, rpondis-je en avalant une lampe du flacon.

J'tais alors un fort jeune soldat, mes chers enfants, mais j'avoue que
jusqu' la fin de mes campagnes, toutes les formes de la cruaut ont
produit le mme effet sur moi.

Je vous en donne ma parole, quand j'allai  Londres, l'automne dernier,
la vue d'un cheval qui tire une charrette, succombant sous l'effort,
dont les os sont  nu, et qu'on cingle pour n'avoir pas fait ce qu'il
tait hors d'tat de faire, m'a plus profondment coeur que le champ
de bataille de Sedgemoor, ou la journe plus importante encore de
Landen, ou dix mille jeunes gens, la fleur de la France, gisaient devant
les retranchements.

--La femme est morte, Sir Gervas, et le mari n'en reviendra pas, je le
crains. Il n'est pas brl, mais, autant que je puis en juger, le pauvre
diable mourra des suites de l'afflux du sang  la tte.

--Si ce n'est que cela, remarqua l'tranger, on peut le gurir.

Et tirant de sa poche un petit couteau, il releva une des manches du
vieillard et ouvrit une veine.

D'abord quelques gouttes de sang parurent avec lenteur par l'ouverture,
mais peu  peu le sang coula plus librement, et le malade manifesta des
indices du retour de la sensibilit.

--Il vivra, dit le petit escrimeur en remettant sa lancette dans sa
poche, et maintenant qui donc tes-vous, vous  qui je dois cette
intervention qui a ht le dnouement, sans y changer grand chose
peut-tre, dans le cas o vous nous auriez laisss nous arranger entre
nous?

--Nous faisons partie de l'arme de Monmouth, rpondis-je. Il fait halte
 Bridgewater et nous battons le pays  la recherche de vivres.

--Et vous, qui tes-vous? demanda Sir Gervas, et comment vous tes-vous
ml  cette chauffoure? Par ma foi, vous tes un fameux petit coq
pour avoir livr bataille  quatre coqs de cette taille.

--Je me nomme Hector Marot, dit l'homme, en nettoyant ses pistolets et
les rechargeant avec grand soin. Quant  ce que je suis, cela importe
peu. Je me bornerai  dire que j'ai contribu  diminuer de quatre
coquins la cavalerie de Kirke. Jetez un coup d'oeil sur ces figures. La
mort ne leur a point fait perdre la couleur brune qu'elles doivent  un
ardent soleil. Ces hommes-l ont appris la guerre en combattant contre
les paens d'Afrique, et maintenant ils mettent en pratique sur de
pauvres Anglais inoffensifs les tours diaboliques qu'ils ont connus
parmi les sauvages. Que le Seigneur ait piti des partisans de Monmouth
en cas de dfaite. Cette racaille est plus  craindre que la corde du
gibet ou la hache du bourreau.

--Mais comment vous tes-vous trouv l juste  l'instant opportun?
demandai-je.

--Ah! voil! Je me promenais sur ma jument, le long de la route, quand
j'entendis derrire moi des pas de chevaux. Je me cachai dans un champ,
ainsi que tout homme prudent l'aurait fait, vu l'tat o se trouve le
pays en ce moment, et je vis ces quatre gredins passer au galop.

Ils se dirigrent vers cette ferme, et bientt des clameurs et d'autres
indices me rvlrent la besogne infernale  laquelle ils se livraient.

Aussitt je laissai ma jument dans le champ, et je me htai d'accourir.

Je vis par la fentre qu'ils pendaient le vieux devant son feu pour lui
faire avouer o il tenait son argent cach, et pourtant,  mon avis, ni
lui ni les autres fermiers du pays ne doivent avoir encore de l'argent 
cacher, aprs que deux armes ont t campes chez eux l'une aprs
l'autre.

Voyant qu'il persistait  se taire, ils l'ont hiss en l'air, et
certainement ils l'auraient fait griller comme une bcasse, si je
n'tais pas survenu et n'avais pas descendu deux d'entre eux avec mes
aboyeurs.

Les autres se sont jets sur moi, mais j'en ai piqu un  l'avant-bras,
et sans doute je leur aurais bien rgl leur compte  tous deux si vous
n'tiez pas arrivs.

--Voil qui a t gaillardement men, m'criai-je. Mais o donc ai-je
dj entendu prononcer votre nom, M. Hector Marot?

--Ah! rpondit-il en jetant vivement un regard oblique, c'est ce que je
ne saurais dire.

--Il m'est familier, dis-je.

Il secoua ses larges paules et se remit  examiner l'amorce de ses
pistolets, avec une expression o il y avait  la foi du dfi et de
l'embarras.

C'tait un homme fort trapu,  la poitrine saillante, avec une figure
farouche, une mchoire carre.

Une cicatrice blanche qui ressemblait  la trace d'une entaille faite
avec un couteau traversait son front.

Il tait coiff d'un bonnet de cavalier, galonn d'or, et portait une
jaquette de drap brun fonc, trs salie par les intempries, une paire
de bottes montantes taches de rouille, et une petite perruque ronde.

Sir Gervas qui, depuis un instant, considrait notre homme avec
attention, eut un tressaillement soudain, et se donna une tape sur la
cuisse:

--C'est tout naturel! s'cria-t-il. Qu'on me noie, si je pouvais me
rappeler o j'avais vu votre figure, mais maintenant elle me revient
fort clairement.

L'homme nous jeta tour  tour un regard sournois, tout en baissant la
tte.

--Il parait que je suis tomb parmi des connaissances, dit-il d'un ton
farouche, et cependant je n'ai aucun souvenir de vous. M'est avis, mes
jeunes messieurs, que votre mmoire vous trompe.

--Pas le moins du monde, rpondit tranquillement le baronnet.

Puis, se penchant en avant, il dit  l'oreille de l'homme quelques mots
qui eurent pour effet de le faire bondir et avancer de deux grands pas,
comme pour s'esquiver de la maison.

--Non, non, s'cria Sir Gervas, en s'lanant entre lui et la porte,
vous ne nous chapperez pas. Allons, mon garon, ne portez pas la main 
votre pe. Assez de sang vers pour une nuit. D'ailleurs nous ne
voulons pas vous faire du mal.

--Que comptez-vous donc faire alors? O voulez-vous en venir?
demanda-t-il de l'air d'une bte froce prise au pige.

--Je suis plein de bienveillance  votre gard, mon ami, aprs ce qui
s'est pass cette nuit. Que m'importe que vous fassiez ceci ou cela pour
vivre, du moment o vous avez un vrai coeur d'homme? Que je prisse s'il
m'est jamais arriv d'oublier une figure que j'ai vue une seule fois, et
votre bonne mine, surtout avec la marque professionnelle qu'elle porte,
n'est gure de celles qui chappent  l'attention.

--Supposons que ce soit bien moi... Et aprs? demanda l'homme d'un ton
rbarbatif.

--Il n'y a pas de supposons, je l'affirmerais sous serment. Mais je ne
le ferais pas, mon garon. Non, lors mme que je vous prendrais sur le
fait. Il faut que vous le sachiez, Clarke, puisqu'il n'y a personne pour
surprendre nos paroles, jadis j'tais juge de paix dans le Surrey, et
notre ami ici prsent fut amen devant moi, sous l'imputation de se
promener  cheval un peu tard pendant la nuit et de tenir aux passants
un langage un peu trop bref. Vous me comprenez. Il fut dfr aux
assises, mais auparavant il s'vada, et cela lui sauva le cou. J'en suis
tout  fait enchant, et vous conviendrez avec moi qu'un aussi galant
homme n'est pas fait pour danser au bout d'une corde  Tyburn.

--Et maintenant je me rappelle bien o j'ai entendu votre nom, dis-je.
N'tiez-vous pas dtenu dans la prison du Duc de Beaufort  Badminton et
n'avez-vous pas russi  vous vader de la vieille tour des Botelers?

--Eh bien non, gentilshommes, rpondit-il en s'asseyant sur la table et
balanant sans faons ses jambes, puisque vous en savez aussi long, ce
serait sottise de ma part que de vouloir vous tromper. Je suis, en
effet, ce mme Hector Marot, dont le nom rpand la terreur sur la grande
route de l'Ouest et qui a vu plus qu'aucun homme du Sud l'intrieur des
prisons.

Toutefois je puis vous le dire avec franchise, bien que je _fasse_ les
grandes routes depuis dix ans, jamais je n'ai pris un denier  de
pauvres gens, ni fait du mal  quiconque ne cherchait point  m'en
faire. Au contraire, j'ai souvent risqu ma vie et mes membres pour
tirer les gens de danger.

--Nous sommes en mesure de vous rendre tmoignage de cela, rpondis-je,
car si ces quatre habits rouges ont expi leurs crimes, comme ils le
mritaient, c'est grce  vous plutt qu' nous.

--Non, je n'ai pas grand mrite  revendiquer pour cela, rpondit notre
nouvelle connaissance. La vrit, c'est que j'avais d'autres comptes 
rgler avec la cavalerie du colonel Kirke et que j'ai t charm de
cette occasion de me frotter  eux.

Pendant que nous causions, les hommes, que nous avions laisss avec les
chevaux, vinrent accompagns de plusieurs fermiers et mtayers des
environs.

Ils furent pouvants  la vue du carnage, et fort inquiets de la
vengeance que pourraient en tirer le lendemain les troupes royales.

--Au nom du Christ, monsieur, s'cria l'un d'eux, un vieux paysan 
figure rougeaude, portons les cadavres de ces soldats sur la route, pour
qu'ils aient l'air d'avoir pri dans une rencontre fortuite avec vos
hommes. Si l'on venait  savoir qu'ils ont t tus dans une ferme, il
ne resterait pas un toit de chaume en place dans tout le pays, car mme
maintenant on ne saurait croire combien nous avons de mal  empcher ces
diables de Tanger de nous couper la gorge.

--Sa demande est raisonnable, dit l'homme des grands chemins d'un ton de
franchise bourrue. Nous n'avons aucunement le droit de faire nos farces
et de faire payer l'cot aux autres.

--Eh bien, coutez, dit Sir Gervas, s'adressant au groupe de paysans
effrays, je vais faire march avec vous au sujet de l'affaire. Nous
sommes venus pour chercher des vivres et on n'admettra gure que nous
rentrions les mains vides.

Si vous consentez, entre vous tous,  nous fournir un char,  le remplir
de pain, ainsi que de lgumes, avec une douzaine de jeunes boeufs
par-dessus le march, non seulement nous vous dlivrerons du souci de
cette affaire, mais encore je vous promets que vous serez pays au prix
ordinaire du march, si vous venez chercher votre argent au camp
protestant.

--Je peux donner les boeufs, dit le vieillard que nous avions secouru et
qui tait assez bien remis pour pouvoir rester assis. Maintenant que ma
pauvre compagne a t cruellement assassine, peu m'importe ce qui
adviendra du btail.

Je la ferai enterrer dans le cimetire de Durston.

Ensuite je vous suivrai au camp et je mourrai content si je peux
seulement purger la terre d'un de ces diables incarns.

--Bien dit, grand-papa! s'cria Hector Marot. Je suis d'avis que cette
vieille canardire que je vois accroche l-bas, quand elle aura une
bonne charge de plomb et qu'elle sera aux mains d'un homme hardi, pourra
abattre un de ces beaux oiseaux, avec leur brillant plumage.

--Elle a t une compagne fidle pour moi, dit le vieillard, dont les
joues rides taient mouilles de larmes. Pendant trente semailles et
trente moissons, nous avons travaill ensemble. Mais voici des semailles
qui produiront une moisson de sang si ma main droite est assez ferme.

--Si vous partez  la guerre, grand-pre Swain, nous aurons soin de
votre domaine, dit le fermier qui avait parl le premier. Quant aux
lgumes que ce gentleman demande, il n'en aura pas une charrete, mais
trois, pourvu qu'il nous laisse une demi-heure pour les charger.

S'il ne les prend pas, d'autres les prendront, et nous prfrons que
tout cela aille  la bonne cause.

Par ici, Miles, rveillez les valets de ferme et veillez  ce qu'ils se
htent de charger sur les voitures la provision de pommes de terre, puis
les pinards, et aussi la viande sche.

--Alors nous n'avons qu' faire notre part du contrat, dit Hector Marot.

Avec l'aide de nos hommes, nous tranmes du dehors les cadavres des
quatre dragons et de notre sergent et les tendmes en travers du chemin
 quelque distance de l.

Nous promenmes les chevaux autour des corps et entre eux de faon 
ptrir le sol, et  faire croire  une escarmouche de cavalerie.

Pendant cette besogne, d'autres valets de ferme avaient lav le sol de
briques de la cuisine et fait disparatre toutes traces du tragique
vnement.

La femme assassine avait t monte dans sa chambre, en sorte qu'il ne
restait plus rien pour rappeler ce qui s'tait pass, si ce n'est le
malheureux fermier.

Il tait assis au mme endroit, l'air dsol, le menton appuy sur ses
mains noueuses, dformes par le travail, les yeux mornes et vides,
regardant devant lui, sans rien voir de ce qui se faisait autour de lui.

Le chargement des chars fut prestement opr et le petit troupeau de
boeufs fut bientt amen d'un champ voisin.

Nous allions nous remettre en route quand un jeune paysan  cheval
arriva nous annonant qu'un escadron de la cavalerie royale se trouvait
entre le camp et nous.

C'tait-l une grave nouvelle, car nous tions sept en tout, et nous ne
pouvions marcher qu'avec lenteur, tant que nous serions encombrs des
provisions.

--Que faire pour Hooker? suggrai-je. Ne ferions-nous pas bien de le
rejoindre et de le prvenir?

--Je pars tout de suite, dit le paysan. Je suis certain de le rencontrer
s'il est sur la route d'Athelney.

Et sur ces mots, il peronna son cheval et disparut au galop dans la
nuit.

--Puisque nous avons de pareils claireurs de bonne volont dans le
pays, fis-je remarquer, il est ais de savoir pour quel parti penchent
les campagnards. Hooker a encore avec lui plus de deux demi-escadrons.
Il pourra donc se dfendre. Mais nous? Comment ferons-nous pour revenir?

--Eh bien, pardieu, Clarke, improvisons une forteresse, suggra Sir
Gervas. Nous pourrions tenir dans cette ferme jusqu'au retour d'Hooker
et alors runir nos forces aux siennes. Et maintenant notre redoutable
colonel ne serait-il pas glorieux de cette chance de combiner des feux
croiss, des feux de flanc et toutes les autres finesses que comporte un
sige bien conduit.

--Certes, rpondis-je, aprs avoir quitt le Major Hooker d'une faon
aussi cavalire, il serait humiliant d'avoir  lui demander des secours,
maintenant qu'il y a du danger.

--Ho! Ho! s'cria le baronnet, il ne faut pas jeter la sonde bien
profondment pour trouver le fond de votre philosophie stocienne, cher
Micah! Avec tout votre sang-froid, toute votre impassibilit, vous tes
assez chatouilleux quand il s'agit d'amour propre ou d'honneur.
Irons-nous en avant, en courrons-nous la chance? Je gage une couronne
contre une autre que nous ne verrons pas mme l'ombre d'un habit rouge.

--Si vous agrez mon avis, gentilshommes, dit le dtrousseur de grands
chemins, arrivant au trot sur une belle jument bai, je crois que le
meilleur parti pour vous serait de me prendre pour guide jusqu' votre
camp. Ce serait bien trange, si je ne trouvais pas un trajet qui puisse
faire perdre la piste  ces lourdauds de soldats.

--Voil une proposition des plus sages, des plus raisonnables, s'cria
le baronnet. Matre Marot, une prise de ma tabatire... C'est toujours
un gage d'amiti qu'offre son possesseur. Par ma foi, l'ami, bien que
nos relations se bornent jusqu' prsent  avoir failli vous pendre en
une certaine circonstance, je n'en ai pas moins beaucoup de sympathie
pour vous, tout en souhaitant que vous exerciez une profession plus
prsentable!

--Il en est ainsi de plus d'un qui fait des chevauches nocturnes,
rpondit Marot, riant en dedans, mais nous ferons bien de partir, car
l'orient s'claire dj et il fera jour avant que nous arrivions 
Bridgewater.

Laissant derrire nous la ferme malencontreuse, nous nous mimes en route
avec toutes les prcautions militaires, Marot marchant avec moi 
quelque distance en avant, deux des soldats formant l'arrire-garde.

Il faisait encore trs sombre, bien qu'une mince ligne grise  l'horizon
annont l'approche de l'aube.

Mais, malgr l'obscurit, notre nouvel ami nous guida sans s'arrter,
sans hsiter un instant  travers un ddale de ruelles, de sentiers,
traversant des champs, des bourbiers o parfois les charrettes
s'enfonaient jusqu'aux essieux, d'autres o elles grinaient et
cahotaient sur le roc ou les pierres.

Nous fmes tant de dtours, nous changemes si souvent de direction dans
notre marche, que je craignis plus d'une fois que notre guide ne se
trompt, lorsqu'enfin les premiers rayons du soleil clairant le paysage
nous montrrent le clocher de l'glise paroissiale de Bridgewater.

--Pardieu, l'ami, vous devez avoir quelque chose de la nature du chat,
pour retrouver ainsi votre chemin dans les tnbres, s'cria Sir Gervas,
en accourant vers nous. Je suis fort content de revoir la ville, car mes
pauvres charrettes ne font que geindre et grincer, au point que je suis
las d'avoir l'oreille tendue  la rupture d'un timon. Matre Marot, nous
vous sommes fort obligs.

--Est-ce votre district particulier? demandai-je, ou bien
connaissez-vous avec la mme exactitude toutes les rgions du sud?

--Mon terrain, dit-il en allumant sa courte pipe noire, il va du Kent
aux Cornouailles, mais jamais au Nord de la Tamise ou du Canal de
Bristol. Dans ce district-l, il n'est pas une route qui ne me soit
familire, pas une brche dans une haie que je ne puisse retrouver au
milieu de la nuit la plus noire.

C'est mon mtier.

Mais les affaires ne sont plus ce qu'elles taient.

Si j'avais un fils, je ne l'lverais pas pour prendre ma suite.

Notre mtier a t gt par les gardiens arms qu'on met sur les coches
et par ces maudits orfvres qui ont ouvert leurs banques. Ils gardent
les espces dans leurs coffres-forts et vous remettent en change des
bouts de papier qui n'ont pas plus de valeur entre nos mains qu'un vieux
journal.

Je vous en donne ma parole, il y a eu huit jours vendredi dernier, j'ai
arrt un marchand de bestiaux qui revenait de la foire de Blandford et
je lui ai pris sept cents guines en ces chques de papier, comme on les
appelle.

Si cela avait t de l'or, j'en aurais eu assez pour faire bombance
pendant trois mois.

Vraiment le pays est dans une jolie passe, quand on tolre que des
chiffons pareils prennent la place de la monnaie du Roi!

--Pourquoi vous obstiner dans une telle profession? demandai-je. Vous
savez assez par vous-mme qu'elle ne peut vous conduire qu' votre
perte,  la potence. Avez-vous jamais connu un homme qu'elle ait amen 
la prosprit?

--Ah! pour cela, oui, j'en ai connu un. C'tait Jones de Kingston. Il a
_fait_ Hounslow pendant bien des annes. Il a pris dix mille jaunets
d'une seule rafle, et en homme avis, il a jur de ne jamais plus
risquer son cou.

Il s'est rendu dans le Comt de Chester, en faisant courir je ne sais
quelle histoire, se donnant comme arriv des Indes. Il a achet un
domaine, et le voil maintenant devenu un gentleman campagnard fort 
l'aise, et juge de paix par-dessus le march!

Pardieu, mon homme! Le voir sur son banc condamnant un pauvre diable qui
aura vol une douzaine d'oeufs, c'est une comdie aussi bonne qu'au
thtre.

--Soit, mais vous tes un homme, insistai-je, un homme qui, d'aprs ce
que nous avons vu de votre courage et de votre adresse  manier vos
armes, recevrait un avancement rapide dans n'importe quelle arme. Il
serait certainement bien meilleur d'employer vos qualits  conqurir de
l'honneur et du crdit que d'en faire le marchepied de l'infamie et du
gibet.

--Quant au gibet, je m'en soucie autant que d'un shilling rogn, riposta
le brigand en lanant dans l'air du matin de grosses bouffes de fume
bleue. Nous devons tous payer notre dette  la nature, et que je le
fasse mes bottes aux pieds ou dans un lit de plume, dans un an ou dans
dix, cela n'a pas plus d'importance que pour le premier soldat venu
parmi vous. Pour ma part, je ne vois rien de honteux  prlever un
tribut sur la fortune des riches, puisque pour le faire je risque
carrment ma peau.

--Il y a le juste et il y a l'injuste, rpondis-je, et ce n'est pas avec
des mots qu'on s'en dfait. C'est un jeu qui ne rapporte gure que de
tricher avec le juste et l'injuste.

--En outre, quand mme vous auriez dit vrai en ce qui concerne la
proprit, fit remarquer Sir Gervas, cela ne vous justifierait pas du
peu de cas qu'on fait, dans votre mtier de la vie humaine.

--Pardon, ce n'est pas autre chose qu'une chasse, avec cette diffrence
que parfois le gibier se retourne contre vous et devient le chasseur.
C'est, comme vous le dites, un jeu dangereux, mais la partie se joue 
deux, et les deux joueurs ont la mme chance.

Pas moyen d'employer des ds pips, de _truquer_ les pices!

Tenez, il y a quelques jours, comme je me promenais  cheval sur la
grande route, je vis trois gros rjouis de fermiers qui traversaient les
champs au galop, prcds d'une meute de chiens en laisse, aboyant avec
entrain, tout ce monde  la poursuite d'un levraut inoffensif.

C'tait dans un pays strile et mal peupl, sur la lisire d'Exmoor. Je
me dis en consquence que je ne pouvais mieux employer mon temps qu'
faire la chasse aux chasseurs.

Par la mort dieu! Pour une chasse, ce fut une chasse!

Mes gens partent en criant comme des enrags, les pans de leurs habits
battant au vent, hurlant aprs les chiens et se donnant un sport matinal
comme il y en a gure.

Ils ne remarqurent pas un seul instant qu'un cavalier les suivait sans
faire d'embarras, et sans faire des: Tayaut! ni des: Arrte! et prenait
autant de plaisir  la chasse que le plus braillard d'entre eux.

Il ne manquait plus qu'une escorte de gardes ruraux  mes talons pour
complter ce beau chapelet que nous formions, comme  une partie
d'attrape-qui-pourra, joue par des gamins sur la pelouse du village.

--Et qu'en advint-il? demandai-je, car notre nouvel ami riait tout seul.

--Et bien, mes trois, gaillards forcrent leur livre et tirrent leurs
flacons, en gens qui ont bien travaill. Ils taient encore  pitiner
le levraut forc. Ils riaient. L'un d'eux avait mis pied  terre pour
lui couper les oreilles comme trophe de chasse, quand j'arrivai au
petit galop.

--Bonjour, messieurs, dis-je, nous nous sommes bien amuss?

Ils me regardrent avec effarement, je vous en rponds, et l'un d'eux me
demanda que diable avais-je et comment je prenais la libert de me mler
 un divertissement priv.

--Non, dis-je, ce n'tait pas votre livre que je chassais.

--Quoi donc alors, monsieur l'inconnu?

--Eh bien, par la Vierge, c'tait vous, rpondis-je, et voil bien des
annes que je n'ai men une aussi belle chasse  courre.

Sur ces mots, je chargeai mes instruments de persuasion, et je
m'expliquai en peu de mots fort clairement, et je vous rponds que vous
auriez ri de voir leurs figures pendant qu'ils tiraient de leurs poches
leurs bourses de cuir bien pansues.

Mon butin de ce matin-l se monta  soixante-dix livres, ce qui valait
mieux que des oreilles de livre comme prix d'une promenade  cheval.

--Est-ce qu'ils n'ont pas lanc tout le pays  votre poursuite?
demandai-je.

--Oh! mais quand Alice la Brune a la bride sur le cou, elle va plus vite
que les nouvelles. Les rumeurs mettent peu de temps  se rpandre, mais
les foules de la bonne jument sont plus rapides encore.

--Et nous voici en dedans de nos avant-postes, dit Sir Gervas.
Maintenant, notre honnte ami, car vous l'avez t honnte, avec nous,
quoi que d'autres puissent dire de vous, ne consentiriez-vous pas  vous
joindre  nous, et  vous engager au service de la bonne cause? Par ma
foi, l'ami, vous avez bien des mfaits  expier, je le parie. Pourquoi
ne mettriez-vous pas une bonne action dans la balance, en risquant votre
vie pour la religion rforme?

--Moi! non! rpondit le bandit, en arrtant son cheval. Ma peau n'est
rien, mais pourquoi risquerais-je ma jument dans une aussi folle
quipe? Si elle attrapait quelques mauvais coups dans l'affaire, o
trouverais-je son gale? Et d'ailleurs il ne lui importe aucunement que
ce soit un Papiste ou un Protestant qui occupe le trne d'Angleterre...
n'est-ce pas, ma belle?

--Mais vous auriez des chances d'avoir de l'avancement, dis-je. Notre
colonel Dcimus Saxon estime grandement un bon tireur  l'pe, et sa
parole a beaucoup de poids auprs du Roi Monmouth et du Conseil.

--Non, non, s'cria Hector Marot d'un ton farouche, que chacun reste 
son mtier. Quand il s'agit de brosser la cavalerie de Kirke, je suis
toujours prt, car c'est un de ses escadrons qui a perdu le vieux
aveugle Jim Houston, de Milverton, qui tait un de mes amis. J'ai rgl
ce compte pour toujours  sept de ces coquins et si j'avais le temps, je
viendrais  bout de tout le rgiment. Mais je ne veux pas me battre
contre le Roi Jacques, je ne veux pas davantage risquer la jument. Aussi
ne parlons plus de cela. Et maintenant il faut que je vous quitte, car
j'ai bien des choses  faire. Adieu.

--Adieu! Adieu! nous crimes-nous en serrant ses mains brunes et
calleuses, et nos remerciements pour nous avoir servi de guide!

Il souleva son chapeau, agita sa bride et disparut au galop sur la route
dans un nuage mobile de poussire.

--Que le diable m'emporte, si jamais je dis du mal des voleurs, fit Sir
Gervas. Jamais de ma vie je n'ai vu manier si dextrement l'pe et il
faut tre un tireur comme on n'en voit gure pour descendre avec deux
balles deux grands gaillards? Mais regardez par ici, Clarke, ne
voyez-vous point des troupes aux habits rouges?

--Certainement je puis les voir, rpondis-je, en promenant mon regard
sur la vaste plaine couverte de roseaux, et de teinte grise qui
s'tendait entre les sinuosits de la Parret et les hauteurs lointaines
de Polden. Je peux les apercevoir l-bas dans la direction de
Weston-zoyland. Ils sont aussi visibles que les coquelicots dans le bl.

--Il y en a encore davantage sur la gauche, aux environs de Chedzoy, dit
Sir Gervas. Un, deux, trois, et un l-bas, et deux autres en arrire,
six rgiments d'infanterie en tout. Puis je crois apercevoir de ce
ct-ci les cuirasses de la cavalerie, et aussi certains indices
d'artillerie. Par ma foi, c'est maintenant que Monmouth devra se battre,
s'il tient  sentir le cercle d'or sur ses tempes. Toute l'arme du Roi
Jacques s'est referme sur lui.

--Alors il faut que nous reprenions notre commandement, rpondis-je. Si
je ne me trompe, je vois flotter nos tendards sur la place du march.

Nous donnmes de l'peron  nos montures fatigues et avanmes avec
notre petite troupe et les vivres que nous avions runis.

Nous rentrmes enfin  nos quartiers o nous fmes salus par les joyeux
vivats de nos camarades affams.

Avant midi, la bande de jeunes boeufs avait t transforme en rtis et
en grillades.

Nos lgumes et le reste de nos vivres contriburent  fournir le dner
qui, pour un bon nombre de nos hommes, devait tre le dernier repas.

Le Major Hooker revint bientt aprs avec une certaine quantit de
vivres, mais dans une condition assez fcheuse, car il avait eu une
escarmouche avec les dragons et y avait perdu huit ou dix de ses hommes.

Il alla tout droit au Conseil prsenter ses plaintes au sujet de la
faon dont nous l'avions abandonn, mais les vnements d'importance se
multipliaient autour de nous, et on n'avait gure le temps d'plucher
les menues affaires de discipline.

Quant  moi, quand je reporte mon regard sur ce fait, je conviens que
comme soldat, il avait parfaitement raison et qu'au point de vue
militaire, notre conduite n'admettait pas d'excuse.

Et cependant, mme aujourd'hui encore, mes chers enfants, tout courb
sous le poids des annes, je suis convaincu qu'un cri de femme en
dtresse serait un signal qui me ferait accourir  son aide, aussi
longtemps que ces membres vieillis pourront me porter. Car notre devoir
envers les faibles dpasse tous les autres devoirs. Il est au-dessus de
toutes les circonstances, et pour mon compte je ne vois pas pourquoi
l'habit du soldat aurait pour effet d'endurcir le coeur de l'homme.




V--La fillette de la lande et la bulle d'eau qui monta  la surface de
   la fondrire.


Tout Bridgewater fut en rvolution lorsque nous y fmes notre entre 
cheval.

Les troupes du Roi taient  moins de quatre milles, sur la Plaine de
Sedgemoor.

Il tait trs probable qu'elles s'avanceraient encore et qu'elles
donneraient l'assaut  la ville.

Quelques ouvrages grossiers avaient t levs du ct de Eastover.

Derrire eux taient dployes en armes deux brigades, pendant que le
reste de l'arme tait gard en rserve sur la place du march et la
pelouse du chteau.

Mais dans l'aprs-midi, des patrouilles de notre cavalerie et des
paysans de la rgion des landes vinrent nous avertir que nous ne
courions aucun danger d'un assaut.

Les troupes royales s'taient installes confortablement dans les petits
villages du pays, et quand elles eurent rquisitionn du cidre et de la
bire chez les fermiers, elles ne manifestrent aucune intention de
marcher en avant.

La ville tait pleine de femmes, les pouses, les mres et les soeurs de
nos paysans. Elles taient venues de loin et de prs pour voir encore
une fois ceux qu'elles aimaient.

Fleet Street ou Cheapside ne sont pas plus encombrs en un jour
d'affaires que ne l'taient les rues et ruelles troites de cette ville
du comt de Somerset.

Soldats en hautes bottes, en justaucorps de buffle, miliciens en habits
rouges, gens de Taunton aux figures brunes et graves, piqueurs vtus de
serge, mineurs en guenilles, aux traits sauvages, paysans en
houppelandes, gens de mer tmraires, aux faces hles par les
intempries, montagnards dgingands de la cte du nord, tout ce monde
se poussait, se bousculait en une cohue compacte, bariole.

Partout dans cette foule se voyaient les paysannes, coiffes de chapeaux
de paille, au parler sonore, prodiguant les pleurs, les embrassades, les
exhortations.

 et l, parmi les bigarrures des costumes et les reflets des armes
circulait la sombre et austre silhouette de quelque ministre puritain 
l'ample manteau noir, au chapeau  visire, distribuant tout autour de
lui de courtes et ardentes improvisations, des textes farouches,
substantiels, du rpertoire belliqueux de la Bible qui chauffaient le
sang aux hommes comme l'et fait une liqueur forte.

De temps  autre, une clameur sauvage montait de la foule.

On et dit le long hurlement d'un mtin, plein d'ardeur, qui tire sur sa
laisse et ne demande qu' sauter  la gorge de l'ennemi.

Notre rgiment avait t dispens de service, maintenant qu'il tait
clair que Feversham ne voulait pas marcher en avant et il s'occupait de
dpcher les vivres qu'avait rapports notre expdition nocturne.

C'tait un dimanche, une belle et chaude journe, avec un ciel clair,
sans nuages, o soufflait une douce brise charge des parfums de la
campagne.

Pendant tout le jour, les cloches des villages environnants sonnrent
l'alarme, rpandant par la campagne ensoleille leur carillon musical.

Les fentres suprieures et les toits de tuiles rouges des maisons
taient encombrs de femmes et d'enfants aux figures ples, qui
fouillaient du regard la direction de l'est, o des claboussures rouges
sur la teinte brune de la lande indiquaient la position de nos ennemis.

 quatre heures, Monmouth runit un dernier conseil de guerre sur la
tour carre, qui sert de base au clocher de l'glise paroissiale de
Bridgewater et d'o l'on voyait fort bien tout le pays environnant.

Depuis mon voyage auprs de Beaufort, j'avais toujours eu l'honneur de
recevoir l'ordre d'y assister, en dpit de l'humble rang que j'occupais
dans l'arme.

Il y avait l une trentaine de conseillers en tout, autant qu'il pouvait
en tenir en cet endroit, soldats et courtisans, Cavaliers et Puritains,
tous unis maintenant par le lien d'un commun danger.

 vrai dire, l'approche d'un dnouement dans leur fortune avait fait
disparatre en grande partie les diffrences de manires qui avaient
contribu  les sparer.

Le sectaire avait perdu un peu de son austrit, et il se montrait
chauff, plein d'ardeur  la perspective d'une bataille, en mme temps
que l'homme  la mode, si tourdi, tait contraint  une gravit
inaccoutume en considrant le danger de sa position.

Leurs vieilles querelles furent oublies lorsqu'ils se grouprent prs
du parapet et contemplrent d'un air renfrogn les paisses colonnes de
fume qui montaient  l'horizon.

Le Roi Monmouth se tenait au milieu de ses chefs, ple et hagard, la
chevelure en dsordre, de l'air d'un homme  qui le dsarroi de son
esprit a fait oublier le soin de sa personne.

Il tenait une lunette double en ivoire, et quand il la portait  ses
yeux, un tremblement, des secousses nerveuses, agitaient ses fines et
blanches mains, au point que cela faisait peine  voir.

Lord Grey tendit sa lunette  Saxon qui tait accoud sur la grossire
bordure de maonnerie et qui regarda longtemps l'ennemi d'un air grave.

--Ce sont les mmes hommes que j'ai commands, dit enfin Monmouth, 
demi-voix, comme s'il pensait tout haut. L-bas, par la droite, je vois
le rgiment d'infanterie de Dumbarton. Je connais bien ces hommes-l;
ils se battront. Si nous les avions de notre ct, tout irait bien.

--Non, Majest, rpondit avec vivacit Lord Grey, vous ne rendez pas
justice  vos braves partisans. Eux aussi verseront jusqu' la dernire
goutte de leur sang pour votre cause.

--Regardez-les, l en bas, dit Monmouth avec tristesse, en montrant le
fourmillement des rues au dessous de nous. Jamais coeurs plus braves ne
battirent dans des poitrines anglaises, mais remarquez ces
vocifrations, cette clameur de paysans un samedi soir. Comparez-y le
dploiement rigide et rgulier des bataillons exercs. Hlas! pourquoi
ai-je arrach ces honntes cratures  leurs modestes foyers pour livrer
une lutte aussi dsespre?

--coutez cela, s'cria Wade, ils ne trouvent pas la situation
dsespre; et nous pas davantage.

Comme il parlait encore, une clameur furieuse s'leva de la foule
compacte coutant un prdicant qui la haranguait par une fentre.

--C'est le digne Docteur Ferguson, dit Sir Stephen Timewell, qui venait
de monter. Il est comme un homme inspir qu'un souffle puissant emporte
l-haut dans ses paroles. Vraiment on dirait un des anciens prophtes.
Il a pris pour texte: Le Seigneur Dieu des Dieux, il sait, et Isral il
le saura. S'il est en rbellion, ou s'il est en tat de pch contre le
Seigneur, sauve-nous en ce jour.

--Amen! Amen! crirent pieusement plusieurs des soldats puritains,
pendant qu'une autre acclamation rauque, accompagne du bruit des faux
et des armes entrechoques, montrait combien ce peuple tait
profondment remu par les paroles ardentes du fanatique.

--Ils ont vraiment l'air d'avoir soif du combat, dit Monmouth d'un air
plus dgag. Il est bien possible que, quand on a command des troupes
rgulires, comme je l'ai fait, on se sente port  attacher une
importance exagre  la diffrence qui rsulte de la discipline et de
l'entranement. Les braves garons paraissent avoir le coeur haut. Que
pensez-vous des dispositions de l'ennemi, Colonel Saxon?

--Par ma foi, Majest, j'en pense fort peu de bien, rpondit Saxon avec
rudesse. J'ai vu des armes disposes en ligne de bataille dans maints
pays du monde et sous bien des gnraux. J'ai galement lu la section
qui traite de ce sujet dans le _De re militari_ de Petrinus Bellus,
ainsi que dans les ouvrages d'un Flamand renomm, mais je n'ai rien vu
ni entendu qui puisse recommander les dispositions que nous avons sous
les yeux.

--Comment appelez-vous le hameau qui est sur la gauche, celui qui a ce
clocher carr couvert de lierre? demanda Monmouth au Maire de Bridwater,
petit homme  la figure anxieuse, qui paraissait videmment fort
embarrass du relief o l'avait mis son office.

--Weston-zoyland, Votre Honneur... Votre Grce, non, c'est: Votre
Majest, que je voulais dire. L'autre,  deux milles plus loin, est
Middlezoy, et enfin  gauche, c'est Chedzoy, juste de l'autre ct du
Rhin.

--Du Rhin, monsieur, que voulez-vous dire, demanda le Roi, sursautant
brusquement et interpellant le timide bourgeois d'un ton si violent que
celui-ci perdit le peu d'aplomb qui lui restait.

--Mais... le Rhin... Votre Grce... Votre Majest... dit-il en
bgayant, le Rhin. La Grce de Votre Majest ne peut pas l'ignorer,
c'est ce que les gens du pays appellent le Rhin.

--C'est un terme courant, Sire, par lequel on dsigne de larges et
profondes tranches destines au drainage des grandes mares de
Sedgemoor, dit Sir Stephen Timewell.

La pleur de Monmouth s'tendit jusqu' ses lvres.

Plusieurs des conseillers changrent des regards significatifs.

Ils se rappelaient l'trange et prophtique jeu de mots qui tait arriv
de l'atelier du faiseur d'or du laboratoire au camp par mon
intermdiaire.

Mais le silence fut interrompu par le Major Hollis, vtran qui avait
servi sous Cromwell.

Il venait de marquer sur un papier la situation des villages o tait
tabli l'ennemi.

--S'il plat  Votre Majest, il y a dans leur disposition quelque chose
qui me rappelle celle de l'arme cossaise lors de la bataille de
Dunbar. Cromwell occupait Dunbar, tout comme nous occupons Bridgewater.

Le terrain environnant, de mme marcageux et perfide, tait occup par
l'ennemi.

Il n'y avait pas dans toute l'arme un homme qui n'admt que si le vieux
Leslie dfendait jusqu'au bout sa position, il ne nous restait plus
d'autre parti de prendre que de nous rembarquer, en abandonnant nos
approvisionnements et notre artillerie, et  faire de notre mieux pour
gagner Newcastle.

Mais grce  la bienveillante Providence, il manoeuvra de telle sorte
qu'il trouva une fondrire entre son aile gauche et le reste de son
arme.

Aussi Cromwell tomba-t-il sur cette aile ds l'aube et la tailla en
pices, avec tant de succs, que l'arme ennemie tout entire prit la
fuite, et que nous la poursuivmes, en la sabrant, jusqu'aux portes mme
de Leith.

Sept mille cossais perdirent la vie, mais il ne prit qu'une centaine
d'hommes au plus du ct des honntes gens.

Or, Votre Majest peut voir, grce  ses lunettes, qu'il y a un mille de
terrain marcageux entre ces villages, et que le plus rapproch, qui est
Chedzoy--c'est son nom, je crois--pourrait tre abord sans que nous
ayons  traverser le marais.

Je suis trs convaincu que si le Lord Gnral tait avec nous, il nous
engagerait  risquer une attaque de ce genre.

--C'est bien hardi de faire attaquer de vieux soldats par des paysans
qui ne sont pas forms, dit Sir Stephen Timewell. Mais, s'il faut le
faire, je ne crois pas qu'aucun des hommes qui ont vcu au son des
cloches de Sainte Marie-Madeleine, recule devant cette tache.

--Voil qui est bien parl, Sir Stephen, dit Monmouth.  Dunbar,
Cromwell avait derrire lui des vtrans, et en face de lui des gens qui
n'avaient qu'une faible exprience de la guerre.

--Cependant il y a beaucoup de bon sens dans ce qu'a dit le Major
Hollis, remarqua Lord Grey. Il nous faut attaquer ou nous laisser corner
peu  peu, puis affamer.

Cela tant ainsi, pourquoi ne profiterions-nous pas tout de suite de la
chance que nous offre l'ignorance ou l'insouciance de Feversham?

Demain, si Churchill russit  se faire entendre de son chef, je ne
doute gure que nous ne trouvions leur camp dispos autrement et
qu'ainsi nous n'ayons lieu de regretter notre occasion manque.

--Leur cavalerie est poste  Weston-zoyland, dit Wade. Maintenant le
soleil est si ardent que son clat et la bue, qui monte des marais,
nous empche presque de voir. Mais il n'y a qu'un instant, j'ai pu, 
l'aide de mes lunettes, distinguer deux longues lignes de chevaux au
piquet sur la lande au del du village.

En arrire,  Middlezoy, il y a deux mille hommes de milice et 
Chedzoy, o se ferait notre attaque, cinq rgiments d'infanterie
rgulire.

--Si nous pouvions rompre ces derniers, tout irait bien, s'cria
Monmouth. Quel est votre avis, Colonel Buyse?

--Mon avis est toujours le mme, rpondit l'Allemand. Nous sommes ici
pour nous battre, et plus tt nous nous mettrons  la besogne, mieux
cela vaudra.

--Et le vtre, Colonel Saxon? tes-vous du mme avis que votre ami?

--Je crois, comme le Major Hollis, Sire, que Feversham, par ses
dispositions, s'est expos  une attaque et que nous devons en profiter
sans retard.

Toutefois, considrant que des soldats exercs et une nombreuse
cavalerie ont une grande supriorit en plein jour, je serais port 
conseiller une camisade ou attaque de nuit.

--La mme pense m'est venue  l'esprit, dit Grey. Nos amis d'ici
connaissent chaque pouce du terrain, et ils nous guideraient  Chedzoy
dans les tnbres aussi bien qu'en plein jour.

--J'ai entendu dire, ajouta Saxon, qu'il est arriv  leur camp des
quantits de bire et de cidre, ainsi que du vin et des liqueurs fortes.

S'il en est ainsi, nous pouvons leur donner le rveil pendant que leur
tte sera encore toute trouble par la boisson et qu'ils ne sauront
gure si c'est nous qui tombons sur eux ou si ce sont les diables bleus.

Un choeur unanime d'approbations de tout le Conseil prouva qu'on
accueillait avec empressement la perspective d'en venir enfin aux mains,
aprs les marches et les retards nervants des dernires semaines qui
s'taient coules.

--Y a-t-il quelque cavalier qui ait des objections contre ce plan?
demanda le Roi.

Nous changemes tous un coup d'oeil, mais bien que maintes physionomies
exprimassent le doute ou le dcouragement, aucune voix ne s'leva contre
l'attaque de nuit.

En effet, il tait, vident que dans tous les cas il fallait hasarder
notre action et que celle-l avait au moins le mrite d'offrir plus de
chances de succs que l'autre.

Et pourtant, mes chers enfants, je puis le dire, les plus hardis d'entre
nous se sentaient le coeur dfaillir  la vue de notre chef, de son air
abattu, mlancolique, et nous nous demandions si c'tait bien l l'homme
fait pour amener  un heureux dnouement une entreprise aussi
hasardeuse.

--Si nous sommes d'accord, prenons pour mot de passe Soho et
attaquons-les le plus tt possible aprs minuit.

Ce qui reste  dcider pour l'ordre de bataille pourra tre rgl d'ici
 ce moment-l.

Maintenant, gentilshommes, vous allez rejoindre vos rgiments, et vous
vous souviendrez que, quoiqu'il arrive de ceci, soit que Monmouth mette
sur sa tte la couronne d'Angleterre, soit qu'il devienne un fugitif en
tous lieux pourchass, tant que son coeur battra, il gardera toujours la
mmoire des braves amis qui lui sont rests fidles en cette heure de
peine.

Cette allocution simple et cordiale fit passer sur tous les fronts la
flamme du dvouement.

Au moins, il en fut ainsi pour moi, en mme temps que j'prouvais une
piti profonde pour ce pauvre faible gentilhomme.

Nous nous serrmes autour de lui, la main sur la poigne de nos pes,
en lui jurant que nous lui resterions fidles, dt l'univers entier se
dresser entre lui et ses droits.

Il n'y eut pas jusqu'aux rigides et impassibles Puritains, qui ne
fussent mus, qui ne laissassent entrevoir un sentiment de loyaut,
pendant que les gens de cour, transports de zle, tiraient leurs
rapires et lanaient des appels  la foule, qui fut envahie par cet
enthousiasme et emplit l'air de ses acclamations.

Les yeux de Monmouth reprirent leur clat, ses joues leur couleur,
pendant qu'il prtait l'oreille  ses cris.

Pendant un instant, il parut ce qu'il aspirait  tre, un Roi.

--Je vous remercie, chers amis et sujets, cria-t-il. L'issue est aux
mains du Tout-Puissant, mais ce que l'homme peut faire, j'en suis
convaincu, vous le ferez cette nuit. Si Monmouth ne peut possder
l'Angleterre, il aura au moins six pieds de son sol. En attendant,
retournez  vos rgiments et que Dieu dfende la juste cause.

--Que Dieu dfende la juste cause! rpta le conseil, d'une voix
solennelle.

Puis, il se spara et laissa le Roi prendre avec Grey les dernires
dispositions en vue de l'attaque.

--Les mirliflors de la Cour sont assez disposs  brandir leurs rapires
et  crier quand il y a quatre grands milles entre eux et l'ennemi, dit
Saxon, pendant que nous nous faisions passage  travers la foule.

Je crains qu'ils ne soient moins prompts  se mettre en avant, quand ils
sont face  face avec une ligne de mousquetaires, et peut-tre avec une
brigade de cavalerie qui les chargera par le flanc.

Mais voici l'ami Lockarby, qui apporte des nouvelles,  en juger par sa
physionomie.

--J'ai un rapport  faire, Colonel, dit Ruben accourant  nous tout
essouffl. Vous vous rappelez sans doute que moi et ma compagnie nous
tions de garde aujourd'hui  la porte de l'Est?

Saxon acquiesa dans un mouvement de tte.

--Comme je dsirais en savoir aussi long que possible sur l'ennemi, je
grimpai sur un grand arbre qui se trouve juste  la sortie de la ville.

De cet endroit, avec l'aide d'une lunette, je pus distinguer leurs
lignes et leur camp.

Pendant cet examen, le hasard me fit apercevoir un homme qui marchait
furtivement  l'abri des bouleaux, et qui se trouvait  moiti chemin de
leurs lignes et de la ville.

Je le suivis des yeux et je m'aperus qu'il se dirigeait de notre ct.

Bientt il fut si proche que je pus reconnatre qui il tait, je connais
bien cet homme-l, mais au lieu d'entrer dans la ville, il fit un dtour
en profitant des fosss  tourbe et sans doute trouva le moyen d'entrer
par un autre endroit.

Mais j'ai des motifs pour croire que cet homme n'est pas sincrement
affectionn  la cause.

Je suis convaincu qu'il est all au Camp Royal donner avis de ce que
nous faisons et qu'il est revenu chercher de nouvelles informations.

--Ha! Ha! ft Saxon, en levant les sourcils. Et comment se nomme cet
homme-l?

--Il s'appelle Derrick. Il tait auparavant premier apprenti de Matre
Timewell  Taunton. Maintenant il a un grade dans l'infanterie de
Taunton.

--Quoi, c'est ce jeune godelureau qui a lev les yeux sur Mistress Ruth.
Et maintenant voici que l'amour fait de lui un tratre?

Et moi qui le prenais pour un des lus! Je l'ai entendu sermonner les
piquiers.

Comment se fait-il qu'un individu de sa faon apporte son concours  la
cause de l'piscopat?

--Toujours l'amour, fis-je. Le dit amour est une jolie fleur, quand il
pousse sans tre contrari, mais s'il rencontre des obstacles, c'est une
bien mauvaise herbe.

--Il y a dans le camp bien des gens auxquels il veut du mal, dit Ruben,
et il perdrait l'arme pour se venger sur eux, de mme qu'un gredin
ferait couler  pic un navire rien que pour noyer un ennemi.

Sir Stephen s'est attir sa haine en refusant de contraindre sa fille 
accepter ses hommages.

Maintenant il est retourn au camp et je suis venu vous faire mon
rapport  ce sujet afin que vous dcidiez s'il y a lieu d'envoyer un
peloton de piquiers le prendre par les talons pour l'empcher de faire
de l'espionnage une fois de plus.

--Cela vaudrait peut-tre mieux, dit Saxon, aprs avoir bien rflchi,
mais sans doute notre homme a une histoire toute prte, et qui aurait
plus d'apparence que nos simples soupons. Ne pourrions-nous pas le
prendre sur le fait?

Une ide me vint  l'esprit.

J'avais remarqu du haut du clocher un cottage entirement isol 
environ un tiers du chemin qui allait au camp ennemi.

Il s'levait au bord de la route dans un endroit situ entre deux
marais.

Quand on traversait le pays, on tait oblig de passer par l.

Si Derrick tentait de porter nos plans  Feversham, on pourrait lui
couper la route  cet endroit-l, au moyen d'un poste mis  l'afft pour
l'attendre.

--Excellent, parfait! s'cria Saxon quand je lui eus fait connatre ce
projet. Mon rudit Flamand lui-mme n'et point invent une pareille
ruse de guerre. Emmenez autant de pelotons que vous le croirez
ncessaire sur ce point, et je ferai en sorte que Matre Derrick soit
convenablement amorc en fait de nouvelles pour Mylord Feversham.

--Non, dit Ruben, une troupe qui sortirait mettrait toutes les langues
en mouvement. Pourquoi n'irions-nous pas, Micah et moi?

--En effet, cela vaudrait mieux, rpondit Saxon, mais il faut engager
votre parole que, quoi qu'il arrive, vous serez de retour avant le
coucher du soleil, car vos hommes doivent tre sous les armes une heure
avant l'ordre de marcher.

Nous nous empressmes de faire la promesse demande.

Puis, nous tant assurs que Derrick tait bien revenu au camp, Saxon
s'arrangea de faon  laisser chapper devant lui quelques mots
relativement  nos plans pour la nuit, pendant que nous nous rendions en
hte  notre poste.

Quant  nos chevaux, nous les laissmes derrire nous.

Puis, nous franchmes  la drobe la porte de l'est, nous cachant de
notre mieux, jusqu'au moment o nous fmes sur la route dserte et nous
nous trouvmes devant la maison.

C'tait un cottage simple, blanchi  la chaux,  toiture de chaume.

Au-dessus de la porte, un petit criteau informait que la fermire
vendait du lait et du beurre.

Le toit ne laissait point chapper de fume et les volets de la fentre
taient clos; d'o nous conclmes que les habitants avaient fui loin de
cet emplacement prilleux.

Des deux cts s'tendait le marcage, couvert de joncs et peu profond
sur ses bords, mais plus profond  quelque distance, avec une cume
verte qui en dissimulait la surface tratresse.

Nous frappmes  la porte, que le temps avait salie, mais n'ayant pas
reu de rponse, ainsi que nous nous attendions, je m'arc-boutai contre
elle et bientt j'eus fait sauter les clous de la gche.

Il n'y avait qu'une pice.

Dans un coin, une chelle droite menait, par une ouverture carre du
plafond,  la chambre  coucher sous le toit.

Trois ou quatre chaises et escabeaux taient pars sur le sol de terre
battue, et sur un des cts une table, faite de planches brutes,
supportait de grandes tasses  lait de faence brune.

Des plaques vertes sur les murs et l'affaissement d'un des cts de la
maison tmoignaient des effets que produisait sa position dans un
endroit humide, au voisinage des marais. Nous fmes surpris de trouver
encore un habitant dans l'intrieur.

Au milieu de la pice, en face de la porte par o nous tions entrs, se
tenait debout une fillette charmante aux boucles dores, ge de cinq ou
six ans.

Elle avait pour costume une petite blouse blanche, propre, serre  la
taille par une coquette ceinture de cuir, avec une boucle brillante.

Deux petites jambes poteles se laissaient entrevoir, sous la blouse,
avec des chaussettes et des souliers de cuir, et elle se tenait
firement campe, un pied en avant, en personne dcide  dfendre son
poste.

Sa mignonne tte tait rejete en arrire, et ses grands yeux bleus
exprimaient le plus vif tonnement ml  la bravade.

 notre entre, la petite sorcire agita de notre ct son mouchoir et
nous fit: Pfoutt!, comme si nous tions tous les deux de ces volailles
importunes qu'elle avait l'habitude de chasser de la maison.

Ruben et moi, nous nous arrtmes sur le seuil, hsitants,
dcontenancs, comme deux grands flandrins d'coliers, contemplant cette
petite reine des fes dont nous avions envahi les royaumes, et nous
demandant s'il nous fallait battre en retraite ou apaiser sa colre par
de douces et caressantes paroles.

--Allez-vous-en, cria-t-elle sans cesser d'agiter les mains et de
secouer son mouchoir. Grand-mre m'a dit de dire  tous ceux qui
viendraient de s'en aller.

--Et s'ils ne veulent pas s'en aller, demanda Ruben, que deviez-vous
faire alors, petite mnagre?

--Je devais les mettre  la porte, rpondit-elle s'avanant hardiment
contre nous et multipliant les coups de mouchoir. Vous, mchant, vous
avez cass le verrou de grand-mre.

--Eh bien, je vais le raccommoder, rpondis-je d'un air content.

Puis, ramassant une pierre, j'eus bientt consolid la gche dplace.

--Voil, petite femme. La grand-mre ne s'apercevra jamais de la
diffrence.

--Faut vous en aller tout de mme, insista-t-elle. C'est la maison 
grand-mre, pas la vtre.

Que faire en prsence de cette petite entte de dame des marais?

Une ncessit imprieuse nous ordonnait de rester dans la maison, car il
n'y avait pas d'autre moyen de nous cacher que nous abriter parmi ces
terribles marcages.

Et pourtant elle s'tait mis en tte de nous expulser, avec une
dcision, une intrpidit qui eussent fait honte  Monmouth.

--Vous vendez du lait, dit Ruben. Nous sommes las et altrs. Nous
sommes donc venus en boire un coup.

--Ah! s'cria-t-elle, tout panouie, souriante, est-ce que vous me
paierez tout comme les gens paient grand-mre? Ah! coeur vivant, ce sera
bien beau!

Et sautant lgrement sur un escabeau, elle puisa dans les bassins qui
taient sur la table de quoi remplir de grandes cuelles.

--Un penny, s'il vous plat.

C'tait chose trange  voir que la faon dont la petite mnagre cacha
sa pice de monnaie dans son tablier.

Sa figure nave brillait d'orgueil et de joie, d'avoir fait cette
superbe affaire pour la grand-mre absente.

Nous emportmes notre lait prs de la fentre.

Nous enlevmes les volets et nous nous assmes de manire  bien voir
sur la route.

--Au nom du Seigneur, buvez lentement! dit Ruben  demi-voix. Il faut
lamper  toutes petites gorges. Sans quoi elle voudra nous mettre  la
porte.

--Maintenant que nous avons pay les droits, elle nous laissera rester,
rpondis-je.

--Si vous avez fini, il faut vous en aller, dit-elle d'un ton ferme.

--A-t-on jamais vu deux hommes d'armes tyranniss ainsi par une petite
poupe comme celle-l! dis-je en riant. Non, ma petite, nous allons nous
arranger avec vous, en vous donnant ce shilling, qui paiera bien tout
votre lait. Nous avons le temps de rester ici et de le boire  loisir.

--Jenny, la vache, est justement en train de traverser la mare,
fit-elle. C'est presque l'heure de la traite, et je l'amnerai si vous
en voulez encore.

-- prsent! Dieu m'en garde! s'cria Ruben. Nous finirons par tre
obligs d'acheter la vache. O est votre grand-mre, petite demoiselle?

--Elle est alle  la ville, rpondit l'enfant. Il y a des hommes
mchants avec des habits rouges et des fusils, qui viennent pour voler
et se battre, mais grand-mre les fera bientt partir. Grand-mre est
alle arranger tout cela.

--Nous combattons contre les hommes aux habits rouges, ma poulette,
dis-je. Nous vous aiderons  garder la maison et nous ne laisserons rien
voler.

--Oh! alors, vous pouvez rester, dit-elle en grimpant sur mes genoux,
l'air aussi srieux qu'un moineau perch sur un rameau. Quel grand
garon vous tes?

--Et pourquoi pas un homme? demandai-je.

--Parce que vous n'avez pas de barbe  la figure. Tenez, grand-mre en a
plus que vous au menton. Et puis, il n'y a que les garons qui boivent
du lait. Les hommes boivent du cidre.

--Eh bien, puisque je suis un garon, je serai votre amoureux.

--Ah! non, s'cria-t-elle en secouant ses boucles dores. Je n'aurai pas
de longtemps l'ide de me marier, mais mon amoureux, c'est Giles Martin
de Gommatch. Quelle jolie veste de fer-blanc vous avez, comme elle
reluit! Pourquoi les gens portent-ils ces choses-l pour se faire du mal
les uns aux autres, puisqu'en vrit, ils sont tous frres?

--Et pourquoi sont-ils tous frres, petite femme? demanda Ruben.

--Parce que grand-mre dit qu'ils sont tous les fils du Pre suprme,
rpondit-elle. Et puisqu'ils ont tous le mme pre, ils doivent tre
frres. Il le faut bien, n'est-ce pas?

--De la bouche des petits enfants et des nourrissons... fit Ruben en
regardant par la fentre.

--Vous tes une rare fleurette des marcages, dis-je, pendant qu'elle se
haussait pour atteindre mon casque d'acier. N'est-ce pas chose trange 
penser, Ruben, qu'il y ait de chaque ct de nous des milliers d'hommes,
des chrtiens, tout prts  verser le sang les uns des autres, et qu'il
se trouve ici entre eux un chrubin aux yeux bleus, qui expose en
zzayant une philosophie bien faite pour nous renvoyer tous  notre
foyer, le coeur calm, et les membres intacts?

--Un jour pass avec cette enfant me dgoterait pour toujours de la
carrire des armes, rpondit Ruben. Quand je l'coute, je sens trop ce
qui rapproche le cavalier du boucher.

--Peut-tre faut-il des uns et des autres, dis-je en haussant les
paules. Nous avons mis la main  la charrue. Mais je crois que voici
l'homme que nous attendons. Il arrive en se cachant l-bas sous l'ombre
de cette range de saules ttards.

--C'est lui, c'est certain, s'cria Ruben, en guettant par la fentre
aux vitres  facettes.

--Alors, ma petite, il faut vous asseoir ici, dis-je en la descendant de
mes genoux et la mettant sur une chaise dans le coin. Il faut vous
montrer une brave fille et ne pas bouger, quoi qu'il arrive. Le
voulez-vous?

Elle avana ses lvres roses, et affirma d'un signe de tte.

--Il arrive pas  pas, Micah, dit mon camarade, toujours debout prs de
la fentre. Ne dirait-on pas un renard perfide ou quelque autre bte de
proie?

Il y avait, en effet, dans son ensemble maigre, avec son costume noir,
dans la lgret de ses mouvements furtifs, quelque chose qui faisait
songer  un animal cruel et plein de ruse.

Il se glissa sous l'ombre des arbres et des osiers rabougris, le corps
pench, la marche glissante, en sorte qu'il n'et pas t facile 
l'homme le plus clairvoyant de le voir de Bridgewater.

 vrai dire, l'loignement de la ville lui et permis de marcher 
dcouvert et de se lancer  travers la lande, mais la profondeur des
marais de chaque ct l'avait empch de quitter la route jusqu'
l'endroit o elle passait devant le cottage.

Lorsqu'il se trouva en face de notre embuscade, nous nous lanmes tous
les deux par la porte ouverte et lui barrmes le passage.

J'ai entendu le ministre indpendant d'Emsworth faire la description de
Satan, mais si le digne homme s'tait trouv avec nous ce jour-l, il
n'aurait pas eu besoin de se mettre en frais d'imagination.

La figure basane de l'homme se couvrit de plaques d'une pleur livide,
au moment o il faisait un pas en arrire, aspirait longuement l'air, et
lanait un clair venimeux de ses yeux noirs  droite et  gauche, pour
chercher quelque moyen de s'esquiver.

Pendant un instant, il porta la main sur la poigne de son pe, mais sa
raison lui dit qu'il ne pouvait gure esprer de forcer le passage
contre nous deux.

Alors il jeta les yeux tout autour de lui, mais de tous les cts, il
lui fallait revenir prs des gens qu'il avait trahis.

Il s'arrta donc, morne, impassible, la figure allonge, piteuse, les
yeux inquiets, toujours en mouvement.

C'tait le type, le symbole de la trahison.

--Nous vous avons attendu quelque temps, Matre John Derrick, dis-je.
Maintenant il vous faut retourner avec nous  la ville.

--De quel droit m'arrtez-vous? demanda-t-il d'une voix rauque et
saccade. O est votre ordre? Qui vous donne mission d'inquiter des
gens qui voyagent paisiblement sur la grande route du Roi?

--Je tiens ma mission de mon Colonel, rpondis-je d'un ton bref. Vous
tes dj all ce matin au camp de Feversham.

--C'est un mensonge, dit-il avec une fureur sauvage. Je me suis born 
faire une promenade pour prendre l'air.

--C'est la vrit, dit Ruben, je vous ai vu  votre retour. Montrez-nous
ce papier dont un bout sort de votre doublet.

--Nous savons tous pourquoi vous m'avez tendu ce pige, s'cria Derrick
avec amertume. Vous avez fait courir sur moi des bruits dfavorables de
peur que je ne vous gne pour pouser la fille du Maire. Qu'est-ce que
vous tes, pour oser lever les yeux sur elle? Un simple vagabond, un
homme sans matre, venu on ne sait d'o. De quel droit aspirez-vous 
cueillir la fleur qui a grandi au milieu de nous? Qu'avez-vous affaire 
elle ou  nous? Rpondez-moi.

--C'est une question que je ne discuterai que dans un moment et un
endroit plus opportun, rpondit Ruben avec calme. Rendez-nous votre pe
et revenez avec nous. Pour ma part, je promets de faire tout mon
possible pour vous sauver la vie. Si nous sommes victorieux cette nuit,
vos misrables tentatives peuvent bien peu de chose pour nous nuire. Si
nous sommes vaincus, il restera bien peu d'entre nous  qui vous
puissiez nuire.

--Je vous remercie de votre bienveillante protection, rpondit-il
toujours de cette voix blanche, froide, amre.

Puis, dbouclant son pe, il se dirigea lentement vers mon compagnon.

--Vous pourrez emporter cela comme prsent  Mistress Ruth, dit-il en
tendant l'arme de la main gauche.

--Et cela aussi, ajouta-t-il, en tirant vivement de sa ceinture un
poignard qu'il plongea dans le flanc de mon pauvre ami.

Cela fut fait en un instant, si brusquement que je n'eus le temps ni de
m'lancer entre eux, ni de comprendre son intention.

Le bless s'affaissait en respirant pniblement et le poignard rsonnait
sur le chemin,  mes pieds.

Le gredin lana un cri perant de triomphe et fit un bond en arrire,
grce auquel il vita le furieux coup de poing que je lui lanai.

Puis, il fit demi-tour et s'enfuit sur la route de toute sa vitesse.

Il tait bien plus lger que moi, et vtu d'une faon moins encombrante,
mais grce  ma force de respiration et  la longueur de mes jambes,
j'avais t le meilleur coureur de mon district, et bientt le bruit de
mes pas lui apprit qu'il n'avait aucune chance de me distancer.

Deux fois il revint brusquement sur ses pas, comme fait un livre serr
de prs par un lvrier, et deux fois, mon pe passa  moins d'un pouce
de lui, car, pour dire la vrit, je n'avais pas plus l'intention de
l'pargner, que s'il s'tait agi d'un serpent venimeux qui aurait, sous
mes yeux, plant ses crochets dans le corps de mon ami.

Je ne songeais pas plus  donner quartier que lui  le demander.

 la fin, comme il entendait mes pas tout prs de lui et mon souffle
contre son paule mme, il s'lana comme un fou  travers les joncs, et
courut vers le perfide marcage; avec de l'eau jusqu' la cheville,
jusqu'au genou, jusqu'aux cuisses, jusqu' mi-corps.

Nous luttions. Nous chancelions.

Je gagnais toujours sur lui, et enfin je n'avais plus qu' tendre le
bras, et je faisais dj tournoyer mon pe pour le frapper.

Mais, mes chers enfants, il tait crit qu'il ne mourrait pas de la mort
d'un homme, mais de celle d'un reptile, qu'il tait.

Au moment mme o je l'abordais, il s'enfona soudain, avec un bruit de
gargouillement, et la mousse verte des eaux mortes se referma au-dessus
de sa tte.

Pas la moindre ride, pas d'claboussement pour indiquer l'endroit.

Cela se fit brusquement, silencieusement, comme si un monstre inconnu
l'avait happ et entran dans les abmes.

Comme je me dressais l'pe leve, les yeux toujours fixs sur cet
endroit, une bulle unique, volumineuse, monta et creva  la surface.

Puis tout redevint immobile, les terribles marais se dployant devant
moi, comme le sjour mme de la mort et de la dsolation.

Je ne sais s'il s'tait trouv sur un brusque enfoncement qui l'avait
englouti ou si, dans son dsespoir, il s'tait noy  dessein.

Tout ce que je sais c'est que dans la grande lande de Sedgemoor sont
ensevelis les os du tratre et de l'espion.

Je revins tant bien que mal vers le bord  travers la vase paisse,
collante, et je me htai d'accourir  l'endroit o gisait Ruben.

Je me penchai sur lui, et je vis que le poignard avait travers la bande
de cuir qui runissait les pices de devant et de derrire de la
cuirasse, que non seulement le sang coulait en abondance de la blessure,
mais encore suintait goutte  goutte aux coins de la bouche.

De mes doigts tremblants, je dfis les courroies et les boucles,
j'enlevai l'armure, et appuyai mon mouchoir contre son flanc pour
arrter le sang.

--J'espre que vous ne l'avez pas tu, Micah? dit-il soudain, en ouvrant
les yeux.

--Une puissance plus haute que la ntre l'a jug, Ruben, rpondis-je.

--Pauvre diable! Bien des choses ont contribu  l'aigrir, dit-il 
demi-voix.

Puis il eut un nouvel vanouissement.

Agenouill prs de lui, je remarquai la pleur, la respiration pnible
du jeune homme, et je songeai  son caractre simple, si bon, 
l'affection que j'avais eu si peu de peine  mriter, et je n'ai aucune
honte  en convenir, mes chers enfants, bien que je sois assez lent 
prouver des motions, mes larmes se mlrent  son sang.

Le hasard voulut que Dcimus Saxon, dans un moment de loisir, montt au
clocher pour nous regarder avec sa lunette et voir comment nous nous
tirions d'affaire.

Il remarqua quelque chose de suspect et descendit en hte pour aller 
la recherche d'un chirurgien habile, qu'il amena auprs de nous avec une
escorte de piquiers.

J'tais rest  genoux prs de mon ami sans connaissance, et faisant
pour le secourir ce que peut faire un ignorant, quand la troupe arriva
et m'aida  le transporter dans le cottage,  l'abri du brlant soleil.

Les minutes me parurent des heures pendant que l'homme de l'art, l'air
grave, examinait et sondait la blessure.

--Elle ne sera probablement pas mortelle, dit-il enfin.

Sur ces mots, je l'aurais presque embrass.

--La lame a rebondi sur une cte, non sans faire une lgre dchirure au
poumon. Nous allons le transporter avec nous  la ville.

--Vous l'entendez? dit Saxon, d'un ton amical. C'est un homme dont
l'opinion a du poids.

                    _Un mdecin habile vaut  lui seul_
                    _bien plus que cent hommes de guerre._

Du courage, l'ami. Vous tes aussi ple que si c'tait vous et non lui
qui aviez subi la saigne. O est Derrick?

--Noy dans le marais, rpondis-je.

--Tant mieux, cela nous conomisera six pieds de bonne corde. Mais ici
notre position est assez dangereuse, car la cavalerie royale pourrait
bien nous assaillir. Qu'est-ce que cette bambine si ple et si
tranquille qui est assise dans le coin?

--C'est la gardienne de la maison. Sa grand' mre l'a laisse ici.

--Vous feriez mieux de venir avec nous. Il se fera peut-tre une rude
besogne ici avant que tout soit fini.

--Non, il faut que j'attende grand-mre, rpondit-elle, les joues
inondes de larmes.

--Mais si moi je vous conduisais prs de grand-mre, ma petite?
demandai-je. Nous ne pouvons pas vous laisser ici.

Je lui tendis les bras. L'enfant s'y lana et se serra contre ma
poitrine, en sanglotant comme si son coeur se brisait.

--Emmenez-moi, cria-t-elle. J'ai peur.

Je calmai du mieux que je pus la petite crature tremblante et
l'emportai sur mon paule.

Les faucheurs avaient pass les hampes de leurs longues armes dans les
manches de leurs justaucorps de faon  en former une sorte de
couchette, une civire sur laquelle on tendit le pauvre Ruben.

Une lgre couleur tait revenue  ses joues, grce  un cordial
administr par le chirurgien, et il adressait  Saxon des signes de tte
et des sourires.

On partit ainsi, d'un pas lent, pour retourner  Bridgewater.

Ruben fut transport  notre logement, et je conduisis la fillette chez
de bonnes gens de la ville qui promirent de la ramener chez elle ds que
l'agitation aurait cess.




VI--La Bataille de Sedgemoor.


Si pressants que fussent nos chagrins et nos besoins personnels, nous
n'avions gure de loisir de nous y arrter, car le moment approchait o
allait se dcider non seulement notre destine  nous, mais encore celle
de la cause protestante en Angleterre.

Aucun de nous ne traitait le danger  la lgre.

Il n'eut fallu rien moins qu'un miracle pour nous viter une dfaite et
la plupart d'entre nous taient convaincus que le temps des miracles
tait pass.

D'aucuns nanmoins pensaient autrement.

Je crois que bon nombre de Puritains, s'ils avaient vu le ciel s'ouvrir
cette nuit-l et les armes des Sraphins et des Chrubins en descendre
 notre aide, auraient regard cela comme un vnement qui n'avait rien
de merveilleux, rien d'inattendu.

Toute la ville retentissait de prches.

Chaque escadron, chaque compagnie avait son prdicant de prdilection,
parfois plus d'un, pour lui faire des harangues, des commentaires.

Monts sur des tonneaux, sur des chars, ou par les fentres, et mme du
haut des toits, ils exhortaient la foule au dessous d'eux.

Et leur loquence ne se dpensait point en vain. Des clameurs, rauques,
sauvages, s'levaient des rues, mles de prires et d'exclamations
dsordonnes.

Les hommes taient ivres de religion, comme de vin.

Ils avaient la figure chauffe, la langue pteuse, les gestes fous.

Sir Stephen et Saxon changeaient des sourires  ce spectacle, car en
vieux soldats qu'ils taient, ils savaient que parmi les causes qui
rendent un homme vaillant en prouesses et insouciant de la vie, il n'en
est point qui soit plus nergique et plus persistante que cet accs
religieux.

Le soir, je trouvai le temps de rendre visite  mon ami bless et le vis
adoss  des oreillers, tendu sur son lit, respirant avec quelque
difficult, mais aussi en train, aussi gai que d'ordinaire.

Notre prisonnier, le Major Ogilvy, qui s'tait pris d'une vive affection
pour nous, tait assis prs de son lit et lui lisait un vieux recueil de
pices de thtre.

--Cette blessure est survenue  un fcheux moment, disait Ruben avec
impatience. N'est-ce pas trop fort qu'une lgre piqre comme celle-l
envoie mes hommes au combat sans leur chef, aprs tant de marches et
d'exercices? J'ai t l quand on disait les grces et je n'aurai pas 
dner.

--Votre compagnie a t runie  la mienne, rpondis-je. Ce qui
n'empche pas que ces braves gens soient fort abattus de n'avoir point
leur capitaine. Le mdecin est-il venu vous voir?

--Il vient de sortir, dit le Major Ogilvy, et il dclare que l'tat de
notre ami s'amliore, mais il m'a conseill de ne point le laisser
causer.

--Vous entendez, mon garon? dis-je en le menaant du doigt. Si je vous
entends dire un seul mot, je m'en vais. Vous allez chapper  un rude
rveil cette nuit, major. Que pensez-vous de nos chances?

--Je n'en ai jamais augur rien de bon ds le dbut, rpondit-il avec
franchise, Monmouth agit comme un joueur ruin, qui risque sa dernire
pice de monnaie sur le tapis vert. Il ne peut gagner beaucoup, mais il
peut perdre tout.

--Ah! voil une affirmation bien tranchante, dis-je. Un succs ferait
peut-tre prendre les armes  tous les comts de l'intrieur.

--L'Angleterre n'est pas mre pour cela, rpondit le Major, en hochant
la tte. Sans doute elle n'est pas enchante soit du Papisme, soit d'un
Roi papiste, mais nous savons que ce n'est l qu'un flau passager,
puisque l'hritier du trne, le Prince d'Orange, est protestant. Ds
lors pourquoi s'exposer  tant de maux pour arriver  un rsultat que le
temps, uni  la patience, amnera srement? En outre, l'homme que vous
soutenez a prouv qu'il est indigne de confiance. N'a-t-il point promis
dans sa Dclaration de laisser aux Communes le choix du monarque? Et
pourtant, moins de huit jours aprs, ne s'est-il pas proclam Roi devant
la Croix du March,  Taunton? Comment croire un homme qui a aussi peu
d'gards pour la vrit?

--Trahison, Major, trahison scandaleuse! rpondis-je en riant. Sans
doute si nous pouvions commander un chef comme on commande un habit,
nous aurions peut-tre choisi un chef d'un tissu plus solide. Ce n'est
point lui que nous soutenons par les armes, ce sont les liberts et les
droits antiques des Anglais. Avez-vous vu Sir Gervas?

Le Major Ogilvy et Ruben lui-mme clatrent de rire.

--Vous le trouverez dans la chambre au-dessus. Jamais homme  la mode ne
se prpara pour un bal  la Cour avec autant de soin qu'il en prend pour
le combat. Si les troupes du Roi le font prisonnier, elles s'imagineront
certainement qu'elles tiennent le Duc. Il est venu ici nous demander
notre avis au sujet de ses mouches, de ses culottes, et je ne sais quoi
encore. Vous ferez mieux d'y aller.

--Alors, adieu, Ruben, dis-je en lui serrant la main.

--Adieu, Micah! et que Dieu vous garde de tout mal! dit-il.

--Puis-je vous dire un mot  part, major? fis-je tout bas...

Et je repris:

--Vous ne direz pas, je pense, qu'on vous a rendu votre captivit bien
pnible. Ds lors, puis-je vous demander de veiller sur mon ami, dans le
cas o nous serions dfaits cette nuit?  n'en pas douter, si Feversham
a le dessus, il se fera ici une sanglante besogne. Ceux qui seront sains
et saufs, s'en tireront comme ils pourront mais lui, il est rduit 
l'impuissance, et il aura besoin d'un ami.

Le Major me serra la main.

--J'en prends Dieu  tmoin, dit-il. Il ne lui arrivera rien de fcheux.

--Vous m'avez soulag le coeur d'un grand poids, rpondis-je, car je
sais que je le laisse en sret. Je puis maintenant monter  cheval pour
aller au combat l'esprit dispos.

Le soldat me rpondit par un sourire amical et retourna dans la chambre
du malade, pendant que je montais l'escalier et entrais dans le logis de
Sir Gervas Jrme.

Il tait debout devant une table encombre de pots, de brosses, de
botes, d'une vingtaine d'autres menus objets achets ou emprunts pour
la circonstance.

Un grand miroir  main tait pos contre le mur, entre deux chandelles
allumes.

Devant lui, le baronnet, dont la belle et ple figure avait une
expression des plus srieuses, des plus solennelles, arrangeait une
cravate blanche de _berdash_.

Ses bottes de cheval reluisaient du plus bel clat et la couture rompue
avait t refaite.

Son baudrier, sa cuirasse, ses courroies, tout tait propre et brillant.

Il avait revtu son costume le plus pimpant, le plus neuf, et avant tout
il avait arbor une trs noble et trs imposante perruque entire, dont
les boucles retombaient sur ses paules.

Depuis son coquet chapeau de cavalier jusqu' ses perons brillants, il
n'avait pas sur lui un atome de poussire, pas une tache, ce qui
contrastait fcheusement avec mon aspect, car j'tais encore tout
couvert d'une crote paisse laisse par la vase des marais de
Sedgemoor, et les courses  cheval et la besogne faite, pendant ces deux
jours sans trve ni repos, avaient complt le dsordre de ma toilette.

--Qu'on me coupe en deux, si vous n'tes pas venu au bon moment!
s'cria-t-il ds mon entre. Je viens d'envoyer en bas l'ordre de me
monter un flacon de vin des Canaries. Ah! le voil arriv.

 ce moment-l, une servante de l'htellerie entrait d'un pas menu avec
la bouteille et les verres.

--Voici une pice d'or, ma belle enfant. C'est bien la dernire qui me
reste au monde, la seule survivante d'une assez belle famille. Payez le
vin  l'htelier, ma petite, et gardez la monnaie. Vous vous en
achterez des rubans pour la fte prochaine. Que le diable m'emporte, je
n'arrive pas  arranger cette cravate sans qu'elle fasse des plis!

--Il n'y a rien qui aille de travers, rpondis-je. Comment peut-on
s'occuper de pareilles bagatelles en un moment comme celui-ci?

--Bagatelles! cria-t-il d'un ton fch. Bagatelles! Bah, aprs tout, ce
n'est pas la peine d'argumenter avec vous, votre intelligence bucolique
ne s'lverait jamais  concevoir les fines consquences qu'il peut y
avoir dans de pareilles affaires, le repos d'esprit que l'on prouve
quant tout est bien ordonn, et le malaise cruel quand quelque chose est
de travers. Cela vient sans doute de l'ducation, et il peut se faire
que j'en aie plus que d'autres personnes de ma condition. Je suis comme
un chat qui passerait toute la journe  se lcher pour enlever jusqu'
la dernire parcelle de poussire. Cette mouche au-dessus du sourcil
n'est-elle pas heureusement place? Non, vous n'tes pas mme capable
d'exprimer une opinion. Je prfrerais demander l'avis de l'ami Marot,
le chevalier du pistolet. Remplissez votre verre.

--Votre compagnie vous attend prs de l'glise, rpondis-je. Je l'ai
aperue sur mon passage.

--Quel air avait-elle? demanda-t-il. Les hommes taient-ils poudrs,
propres?

--Ah! pour cela, je n'ai pas eu le temps de le remarquer. J'ai vu qu'ils
coupaient leurs mches et prparaient leurs amorces.

--J'aimerais mieux qu'ils eussent des fusils  pierre, rpondit-il en
s'aspergeant d'eau de senteur. Les fusils  mche sont lents  charger
et encombrants. Avez-vous assez de vin?

--Je n'en prendrai pas davantage, dis-je.

--Alors peut-tre le Major se chargera de le finir, il ne m'arrive pas
souvent de demander qu'on m'aide  boire une bouteille, mais je veux
avoir toute ma tte  moi cette nuit. Descendons et allons voir nos
hommes.

Il tait dix heures quand nous fmes dans la rue.

Le bourdonnement des prcheurs et les cris du peuple s'taient teints,
car les rgiments s'taient forms et se tenaient silencieux, rsolus.

La faible lueur des lampes et des fentres se jouait sur leurs rangs
noirs et serrs.

Une lune froide et claire brillait sur nous entre des nuages laineux,
qui de temps  autre passaient sur elle.

Bien loin vers le nord, de tremblants rayons de lumire papillotaient au
ciel, allaient et venaient comme de longs doigts fivreux.

C'tait une aurore borale, un spectacle qui se voit rarement dans les
comts du Sud.

Il n'est donc gure tonnant qu'en un moment pareil les fanatiques le
fissent remarquer en l'interprtant comme un signe venu de l'autre
monde, en le comparant  la colonne de feu qui guidait Isral  travers
les prils du dsert. Les trottoirs et les fentres taient encombrs de
femmes et d'enfants qui jetaient des exclamations aigus de crainte ou
d'tonnement, selon que l'trange lueur croissait ou s'effaait.

--C'est pour dix heures et demie sonnant  l'horloge de Saint-Marc, dit
Saxon, pendant que nous rejoignions  cheval le rgiment. N'avons-nous
rien  donner aux hommes?

--Il y a un tonneau de cidre de Zoyland dans la cour de cette
htellerie, dit Sir Gervas. Oh! Dawson. Prenez-moi ces agrafes de
manche en or et donnez-les en change  monsieur l'htelier. Je veux
tre pendu, s'ils vont au combat avec de l'eau claire dans le corps.

--Ils en sentiront le besoin avant que le matin se lve, dit Saxon,
pendant qu'une vingtaine de piquiers couraient  l'htellerie. L'air des
marais a pour effet de glacer le sang.

--J'ai dj froid, et Covenant bat des pieds pour la mme raison,
dis-je. Ne pourrions-nous pas, si nous en avons le temps promener nos
chevaux au trot le long des lignes?

--Certainement, rpondit Saxon avec joie, nous ne pouvons rien faire de
mieux.

Aussi donc, agitant les rnes, nous partmes, les fers des chevaux
tirant des tincelles des pavs en silex, sur notre route.

Derrire la cavalerie, et formant une longue ligne, qui s'tendait de la
porte d'Eastover, en passant par la Grande Rue, jusqu'au Cornill, puis
longeait l'glise et finissait  la Croix du Porc, notre infanterie
tait range, silencieuse et farouche, except quand une voix de femme
partant d'une fentre, tait suivie d'une grave et courte rponse dans
les rangs.

La lumire capricieuse se refltait sur les lames des faux ou les canons
des fusils et montrait les lignes de figures tailles  la hache,
contractes.

Les unes taient celles de vrais enfants sans un poil aux joues; les
autres, celles de vieillards dont les barbes grises descendaient jusqu'
leurs buffleteries entrecroises, mais toutes portaient l'empreinte du
courage obstin, de la rsolution farouche qui se concentre sur
elle-mme.

Il y avait encore ici des pcheurs du Sud, les rudes hommes venus des
Mendips, les sauvages chasseurs de Porlok Quay et de Minehead, les
braconniers d'Exmoor, les habitants velus des marais d'Axbridge, les
montagnards des Quantocks, les ouvriers en laine et en serge du Comt de
Devon, les marchands de bestiaux de Bampton, les habits rouges de la
milice, les solides bourgeois de Taunton, puis ceux qui en formaient
l'lite, la vritable force, les braves paysans des plaines, en blouses.

Ils avaient relev les manches de leurs jaquettes, et montraient leurs
bras brunis et musculeux, ainsi que c'tait leur habitude, quand il y
avait de bonne besogne  faire.

Pendant que je vous parle, chers enfants, cinquante ans s'effacent comme
un brouillard matinal, et je me revois chevauchant par la rue tortueuse,
je revois les rangs compacts de mes braves compagnons.

Braves coeurs! Ils montrrent  tous les temps combien il faut peu
d'entranement pour faire de l'Anglais un soldat, et quelle race
d'hommes se forme dans ces tranquilles, ces paisibles hameaux qui sont
parsems sur les pentes ensoleilles des dunes dans les Comts de
Somerset et de Devon.

Si jamais l'Angleterre tombait  genoux sous un coup, si ceux qui se
battent pour elle l'abandonnaient et qu'elle se vt dsarme en face de
son ennemi, qu'elle reprenne coeur, qu'elle se rappelle que tout village
du royaume est une caserne, que sa vritable arme permanente consiste
dans le courage, l'endurance et la vertu simple toujours prsents dans
le coeur du plus humble des paysans.

Pendant que nous passions  cheval devant la longue ligne, un lourd
murmure de salutations et de bienvenue montait par intervalles des
rangs, quand ils voyaient passer la sombre silhouette de Saxon, avec sa
grande taille et sa maigreur.

L'horloge commenait  sonner onze heures lorsque nous revnmes prs de
nos hommes.

 ce moment mme, le Roi Monmouth sortit de l'htellerie, qui lui
servait de quartier gnral, et descendit au trot la Grande Rue, suivi
de son tat-major.

Les acclamations avaient t interdites, mais les bonnets qu'on y
agitait, les armes qu'on brandissait, tmoignaient de l'ardeur de ses
dvous partisans.

Le clairon ne devait pas commander la marche, mais  mesure que chacun
recevait l'ordre, celui qui le suivait faisait la mme manoeuvre.

Le vacarme et le bruit sourd de centaines de pieds en mouvement se
faisaient entendre de plus en plus prs, jusqu'au moment o les gens de
Frome, qui nous prcdaient, se mirent en route, et nous commenmes
enfin le voyage qui devait tre le dernier de ce monde pour beaucoup
d'entre nous.

Nous devions traverser la Parrot, passer par Eastover et suivre ensuite
le chemin tortueux jusqu'au del du point o Derrick avait trouv la
mort et du cottage isol o nous avions vu la fillette.

 partir de l, la route devient un simple sentier trac  travers la
plaine.

Une brume dense s'tendait sur la lande, s'paississait encore dans les
creux et cachait  la fois la ville, que nous avions quitte, et les
villages vers lesquels nous marchions.

De temps  autre, elle se dissipait un instant, et alors je voyais sans
peine, grce au clair de lune, la longue ligne noire et serpentine de
l'arme, pique des clairs que renvoyait l'acier et les grossiers
tendards blancs qu'agitait la brise de la nuit.

Bien loin vers la droite montait une grande flamme.

Sans doute c'tait une ferme devenue la proie des diables de Tanger.

Nous avancions avec une grande lenteur, avec de grandes prcautions,
car, ainsi que nous l'avait appris Sir Stephen Timevell, la plaine tait
sillonne de tranches profondes, les _rhines_, que nous ne pouvions
franchir qu'en certains endroits.

Ces fosss avaient t creuss dans le but de drainer des terres
marcageuses.

Ils taient remplis d'eau et de vase  la profondeur de plusieurs pieds,
en sorte que la cavalerie elle-mme ne pouvait les traverser. Les ponts
taient troits, et il fallut assez longtemps  l'arme pour y dfiler.

Enfin, les deux derniers, et les principaux, le Foss Noir et le Rhin de
Langmoor, furent franchis sans accident.

On commanda une halte pour mettre l'infanterie en ligne, car nous avions
lieu de croire qu'il ne se trouvait pas d'autres troupes entre le camp
royal et nous.

Jusqu' ce moment, notre entreprise avait admirablement russi.

Nous tions arrivs  un demi-mille du camp sans qu'il y et eu de
mprise ou d'accident.

Les claireurs de l'ennemi n'avaient pas donn le moindre signe de leur
prsence.

videmment il prouvait  notre gard tant de ddain, qu'il ne lui tait
pas mme venu  l'esprit que nous pourrions commencer l'attaque.

Si jamais un gnral mrita d'tre dfait, ce fut Feversham, cette
nuit-l!

Comme nous avancions sur la lande, l'horloge de Chedzoy sonna une heure.

--N'est-ce pas magnifique? dit  demi-voix Sir Gervas, quand nous
repartmes sur l'autre bord du Rhin de Langmoor. Est-il rien au monde
qui se puisse comparer  l'motion prsente.

--Vous parlez comme s'il s'agissait d'un combat de coq ou d'une course
de taureau, rpondis-je avec quelque froideur. C'est un moment solennel
et triste, quel que soit le vainqueur, c'est du sang anglais qui va
dtremper le sol de l'Angleterre.

--Il n'y en aura que plus de place pour ceux qui resteront, dit-il d'un
ton lger. Regardez-moi, par l-bas, ces feux de leur bivouac, qui
brillent  travers le brouillard. Quelle tait donc la recommandation
que vous faisait votre ami le marin? Prenez bien leur ct sous le vent,
puis...  l'abordage! H, en avez-vous parl au colonel?

--Ah! non, ce n'est pas le moment de faire des plaisanteries, des jeux
de mots, rpondis-je d'un ton grave. Il y a des chances pour que bien
peu d'entre nous voient le soleil se lever demain.

--Je ne suis pas trs curieux de le voir, fit-il en riant. Il sera
quelque chose de fort semblable  celui d'hier. Par ma foi! bien que je
ne me sois jamais lev pour en voir un en ma vie, il m'est arriv d'en
voir des centaines avant de me mettre au lit.

--J'ai dit  l'ami Ruben les quelques choses que je dsire dans le cas
o je succomberais, dis-je. J'ai prouv un grand soulagement d'esprit,
en songeant que je laisse derrire moi quelques mots d'adieu, et un
petit souvenir  tous ceux que j'ai connus. Puis-je vous offrir un
service de ce genre?

--Hum! fit-il d'un air distrait, si je suis sous terre, vous pouvez en
avertir Araminte... Non! laissons tranquille cette pauvre donzelle.
Pourquoi lui envoyer des nouvelles qui l'ennuieraient?... Si par hasard
vous allez  la Ville, le petit Tommy Chichester serait content
d'apprendre les farces que nous avons faites dans le Somerset. Vous le
trouverez au Cocotier tous les jours de la semaine de deux  quatre
heures sonnant. Il y a aussi la mre Butterworth, que je recommanderais
 votre attention. Elle fut la reine des nourrices, mais hlas, la
cruaut du temps a tari la source de son mtier, et elle a besoin qu'on
s'occupe un peu de la nourrir elle-mme.

--Si je vis et que vous mourriez, je ferai tout ce qui sera possible
pour elle, rpondis-je. Avez-vous autre chose  me dire?

--Seulement que Hacker, de la Cour Saint-Paul, n'a pas son pareil pour
les vestes, rpondit-il. C'est un renseignement de peu de valeur, mais
il a t achet et pay, comme tout ce qu'on apprend. Encore une chose.
Il me reste un ou deux bijoux qui pourraient servir  faire un prsent 
la jolie Puritaine, si notre ami la conduisait  l'autel. Ah sur ma vie,
elle lui fera lire de singuliers livres. O en sommes-nous maintenant,
colonel? Pourquoi restons-nous l plants sur la lande, comme une range
de hrons parmi les roseaux?

--On met l'arme en ligne pour l'attaque, dit Saxon, qui tait arriv 
cheval pendant notre entretien. clair et tonnerre! A-t-on jamais vu un
camp aussi expos  un assaut. Ah! si j'avais douze cents bons
cavaliers, les Pandours de Wessemburg pour une heure seulement! Comme je
vous les foulerais aux pieds, jusqu' ce que leur camp ait l'air d'un
champ de bl vert aprs la grle.

--Notre cavalerie ne peut-elle pas avancer? Le vieux soldat eut un
profond reniflement de ddain.

--Si cette bataille peut tre gagne, il faut qu'elle le soit par notre
infanterie. Qu'attendre d'une pareille cavalerie? Tenez vos hommes bien
en main, car nous aurons peut-tre  soutenir le choc des dragons du
Roi. On pourrait nous attaquer de flanc, car nous sommes au poste
d'honneur.

--Il y a des troupes  notre droite, rpondis-je, en sondant les
tnbres du regard.

--Oui, les bourgeois de Taunton et les paysans de Frame. Notre brigade
couvre le flanc gauche.  ct de nous se trouvent les mineurs de
Mendip, et je ne pouvais dsirer de meilleurs camarades, si leur ardeur
ne l'emporte pas sur la prudence. En ce moment, ils sont agenouills
dans la boue.

--Ils ne s'en battront pas plus mal pour cela, remarquai-je, mais voici
que les troupes se mettent en marche.

--Oui, oui, dit Saxon, d'un ton joyeux, en tirant son pe et roulant
son mouchoir autour de la poigne pour la tenir plus ferme. L'heure est
venue! En avant!

Nous partmes avec grande lenteur et sans bruit  travers l'pais
brouillard, nos pieds crasant la vase du sol dtremp et y glissant.

Malgr toutes les prcautions possibles, la marche d'un aussi grand
nombre d'hommes ne pouvait se faire sans produire un son sourd et
accentu, sous des milliers de pieds en mouvement.

En avant de nous, des taches d'une lumire rougetre papillotant 
travers le brouillard indiquaient les feux des postes avancs du Roi.

Juste en avant de nous, marchait notre cavalerie forme en une colonne
compacte.

Tout  coup, du fond de l'obscurit partit un _qui vive_ retentissant,
suivi d'une dtonation de carabine, et d'un bruit de galop.

Et sur toute la ligne nous entendmes crpiter une vive fusillade.

Nous avions atteint la premire ligne des avant-postes.

 cette alarme, notre cavalerie chargea en jetant un grand cri et nous
la suivmes aussi vite que nos hommes pouvaient courir.

Nous avions avanc de deux ou trois cents yards sur la lande, et nous
entendions trs distinctement les coups de clairon du Roi tout prs de
nous, quand notre cavalerie s'arrta court, et notre marche en avant fut
suspendue.

--Sancta Maria! cria Saxon se portant en avant avec nous pour
reconnatre la cause de cet arrt... Il faut marcher cote que cote.
Une halte en ce moment, c'est l'chec de notre camisade.

--En avant, en avant, criai-je en mme temps que Sir Gervas et en
brandissant nos sabres.

--C'est inutile, messieurs! cria un cornette de cavalerie en se tordant
les mains. Nous sommes perdus, trahis. Il y a devant nous un foss large
d'au moins vingt pieds, sans un passage  gu.

--Qu'on me fasse de la place pour mon cheval et je vais vous faire voir
comment on franchit, s'cria le baronnet en faisant reculer son cheval.
Maintenant, mes gars, qui veut sauter?

--Non, monsieur, au nom de Dieu, dit un soldat, en mettant la main sur
la bride. Le sergent Sexton vient de faire le saut. Tout est all au
fond, homme et cheval.

--Dans ce cas allons-y voir, dit Saxon en se frayant un passage 
travers la foule des cavaliers.

Nous le suivmes de tout prs et nous nous vmes enfin au bord de la
vaste tranche qui arrtait notre lan.

Jusqu' ce jour, il m'a t impossible de rsoudre la question qui se
prsentait  mon esprit.

tait-ce par hasard ou par suite d'une trahison de la part de nos
guides, que nous avions ignor l'existence de ce foss jusqu'au moment
o nous nous trouvmes prs de son bord dans l'obscurit.

Certains disent que le Rhin de Bussex, ainsi qu'on le nomme, n'tait ni
profond ni large, et que pour cette raison les gens des marais n'en
avaient point fait mention, mais que les pluies rcentes et continuelles
lui avaient donn une dimension inconnue jusqu'alors.

D'autres disent que les guides avaient t tromps par le brouillard et
que par suite ils avaient pris une fausse direction, alors que nous
eussions pu suivre un autre trajet et tomber ainsi sur le camp du roi
sans traverser le foss.

Quoi qu'il en soit, il tait certain que nous l'avions en face de nous,
large, noir, menaant, mesurant bien vingt pieds d'un bord  l'autre, et
que le bonnet du malchanceux sergent se voyait encore au milieu, comme
un silencieux avertissement  quiconque voudrait tenter un passage 
gu.

--Il doit y avoir un passage quelque part, criait Saxon avec
emportement. Chaque moment vaut un escadron de cavalerie pour eux. O
est Mylord Grey? Le guide a-t-il t trait comme il le mrite?

--Le Major Hollis a prcipit le guide dans la tranche, rpondit le
jeune cornette. Mylord Grey a suivi les bords  cheval pour trouver un
endroit guable.

Je pris la pique d'un fantassin et la plongeai dans la vase noire et
paisse, au milieu de laquelle j'entrai jusqu' la ceinture, en tenant
de la main gauche la bride de Covenant.

Nulle part je ne trouvai le fond, nulle part un endroit o le pied pt
se poser solidement.

--Hol! mon garon, cria Saxon, en prenant un soldat par le bras, courez
 l'arrire-garde, galopez comme si vous aviez le diable  vos trousses.
Amenez deux charrettes  vivres, nous allons voir s'il ne nous est pas
possible de faire un pont sur cette infernale bouillie.

--Si quelques-uns de nous pouvaient s'tablir  l'autre bord, nous
tiendrions ferme jusqu' ce qu'il vienne de l'aide, dit Sir Gervas, ds
que le cavalier fut parti pour accomplir sa mission.

Tout le long de la ligne des rebelles courut un sauvage et sourd
grondement de rage, qui prouvait que l'arme entire avait rencontr le
mme obstacle qui s'opposait  notre attaque.

De l'autre ct du foss, les tambours battaient.

Les clairons lanaient des sons aigus et l'on entendait distinctement
les appels et les jurons des officiers qui rangeaient leurs hommes.

Des lumires mobiles,  Chedzoy,  Weston-zoyland, dans les autres
hameaux,  droite et  gauche, montraient avec quelle rapidit l'alarme
s'tendait.

Dcimus Saxon allait et venait le long du foss, mchonnant des jurons
trangers, grinant des dents en sa fureur, se dressant parfois sur ses
triers pour tendre son poing gant de fer  l'ennemi.

--Pour qui tes-vous? cria une voix rauque  travers le brouillard.

--Pour le Roi, hurlrent les paysans en guise de rponse.

--Pour quel Roi? cria la voix.

--Pour le Roi Monmouth.

--Alors feu sur eux, garons!

Et aussitt une pluie de balles sifflrent, chantrent  nos oreilles.

 la vue de la nappe de flamme qui jaillissait de l'obscurit, les
chevaux affols, imparfaitement dresss, s'emportrent, s'lancrent 
toute vitesse  travers la plaine, indociles aux efforts que faisaient
leurs cavaliers pour les arrter.

Certains prtendent, il est vrai, que ces efforts ne furent pas trs
srieux, et que nos cavaliers, dcourags par l'chec qu'avait caus le
foss, ne furent pas fchs de tourner les talons  l'ennemi.

Quand  Mylord Grey, je puis dire avec vrit, je le vis  la faible
clart au milieu des escadrons en fuite, et faisant tout ce que peut
faire un brave cavalier pour les forcer  s'arrter.

Mais ils passrent, ils disparurent, en traversant comme la foudre les
rangs de l'infanterie, puis se dispersrent sur la lande, laissant leurs
compagnies subir tout le choc de la bataille.

--Faces contre terre, les hommes! cria Saxon d'une voix qui domina le
fracas de la mousqueterie et les cris des blesss.

Les piquiers et les faucheurs se jetrent galement  terre  son
commandement! pendant que les mousquetaires, un genou sur le sol en
avant d'eux, chargeaient et tiraient sans avoir d'autre point de mire
que les mches allumes des armes de l'ennemi, qu'on voyait scintiller
dans les tnbres.

Sur toute la ligne, de la droite  la gauche, avait clat une fusillade
continue, par salves courtes et rapides du ct des soldats, par un tir
continuel, irrgulier du ct des paysans.

 l'autre aile, nos quatre canons avaient t mis en position, et nous
entendions leur sourd et lointain grondement.

--Chantez, frres, chantez, cria notre intrpide chapelain, Matre Josu
Pettigrue, courant fort affair, en tous sens, par les rangs couchs.
Invoquez le Seigneur en notre jour d'preuve!

Les hommes entonnrent un hymne sonore de louanges qui devint bientt un
choeur unanime, quand s'y ajoutrent les voix des bourgeois de Taunton 
notre droite et des mineurs  notre gauche.

 ce chant, les soldats de l'autre bord rpondirent par des cris
farouches et l'air s'emplit de clameurs.

Nos mousquetaires avaient t amens au bord mme du Rhin de Bussex.

Les troupes royales s'taient rapproches de leur ct autant qu'elles
avaient pu le faire, si bien qu'il n'y avait pas cinq longueurs de pique
entre les deux lignes.

Et pourtant si infranchissable tait cette troite sparation qu'un
quart de mille ne nous eut pas tenus plus  l'cart, except que le feu
tait plus meurtrier.

Nous tions si rapprochs que les bourres enflammes des mousquets de
l'ennemi volaient en langues de feu par-dessus nos ttes et que nous
sentions sur nos figures un courant d'air chaud passer rapidement 
chacune de leurs dcharges.

Mais bien que l'atmosphre ft traverse par une vritable pluie de
balles, les soldats visant trop haut par dessus nos rangs agenouills,
nous n'emes que peu d'hommes d'atteints.

De notre ct, nous faisions de notre mieux pour empcher les hommes de
relever trop haut les canons des mousquets.

Saxon, Sir Gervas et moi, nous passions  cheval sans interruption
devant la ligne, allant et venant, abaissant les canons avec nos sabres,
exhortant les hommes  viser posment, lentement.

Les gmissements et les cris qui partaient de l'autre bord nous
prouvrent que du moins quelques-unes de nos balles n'avaient pas t
tires en vain.

--Nous tenons ferme par ici, dis-je  Saxon. Il me semble que leur feu
se ralentit.

--C'est leur cavalerie que je crains, rpondit-il, car ils peuvent
viter le foss, puisqu'ils viennent des hameaux situs sur nos flancs.
Ils peuvent tomber sur nous  n'importe quel moment.

--Hallo! monsieur, cria Sir Gervas, en arrtant son cheval sur l'extrme
bord du foss, et se dcouvrant pour saluer un officier mont qui tait
de l'autre ct, pouvez-vous nous dire si nous avons l'honneur de
combattre la garde  pied?

--Nous sommes le rgiment de Dumbarton, monsieur, cria l'autre. Nous
allons vous envoyer de quoi vous souvenir de votre rencontre avec nous.

--Nous allons traverser bientt pour faire plus ample connaissance
rpondit Sir Gervas.

Mais au mme instant, cheval et cavalier roulrent dans le foss, aux
cris triomphants des soldats.

Une demi-douzaine de ses mousquetaires s'lancrent aussitt dans la
vase jusqu' la taille et tirrent de danger notre ami, mais sa monture
atteinte d'une balle en plein coeur s'effondra sans se dbattre.

--Il n'y a pas de mal, s'cria le baronnet, en se relevant. J'aime
autant combattre  pied, comme mes braves mousquetaires.

 ces mots les hommes lancrent une sonore acclamation et de part et
d'autre la fusillade redoubla d'activit.

Ce fut un sujet d'admiration pour moi, et aussi pour bien d'autres, que
la vue de ces braves paysans qui, la bouche pleine de balles,
chargeaient, amoraient, faisaient feu avec autant de sang-froid que
s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie, et tenaient tte  un
rgiment de vtrans qui avaient donn sur d'autres champs de bataille
la preuve qu'il n'tait infrieur  aucun des rgiments anglais.

La lueur grise de l'aube se glissait sur la lande, et la lutte tait
encore indcise.

Le brouillard tait suspendu au-dessus de nous en lambeaux effilochs,
et la fume de nos mousquets s'en allait en nuage brun,  travers lequel
les longues lignes d'habits rouges se dessinaient de l'autre ct du
Rhin pareilles  un bataillon de gants.

J'avais les yeux cuisants, les lvres dessches par la saveur de la
poudre.

De tous cts, mes hommes tombaient plus nombreux, car le surplus de
lumire avait rendu le tir des soldats plus prcis.

Notre bon chapelain interrompit son psaume au beau milieu pour lancer 
tue-tte une phrase de louanges et d'action de grces, et ce fut ainsi
qu'il trpassa, en compagnie de ses paroissiens qui gisaient autour de
lui sur la lande.

Williams _Mon-Espoir-est-au-Ciel_ et le garde-chasse Wilson, parmi les
sous-officiers et les plus vaillants des hommes de la compagnie, taient
tous deux  terre, l'un mort, l'autre grivement bless, ce qui ne
l'empchait pas d'enfoncer la baguette du fusil et de cracher des balles
dans le canon.

Les deux Stukeley, de Somerton, jumeaux d'un bel avenir, taient tendus
muets, leurs figures livides tournes vers le ciel, unis dans la mort
comme  leur naissance.

Partout les morts s'entassaient parmi les vivants.

Et pourtant pas un ne cdait la place et Saxon continuait toujours sa
promenade  cheval au milieu d'eux, avec des paroles d'espoir et
d'loge.

Sa figure rsolue, aux traits profondment marqus, sa haute taille
pleine de vigueur musculaire taient un vritable phare d'esprance, aux
yeux de ces simples campagnards.

Ceux de mes faucheurs, qui pouvaient manier un mousquet, taient mls 
la ligne des tireurs, aprs avoir pris les armes et les munitions des
hommes tombs.

La lumire croissait graduellement.

 travers les intervalles dans la fume et le brouillard, je pus voir
quelle tournure prenait la lutte sur d'autres points du champ de
bataille.

 droite, la lande avait pris une teinte brune, celle des hommes de
Taunton et de Frome, qui s'taient couchs comme nous, pour viter le
feu.

Le long des bords du Rhin de Bussex, une ligne paisse de leurs
mousquetaires changeaient des salves meurtrires, presque  bout
portant avec l'aile gauche des rgiments mme que nous combattions.

Celui-ci tait soutenu par un second rgiment aux larges revers blancs,
qui, je crois, faisait partie de la milice du Comt de Wilts.

Sur chacun des deux bords de la noire tranche, une dense range de
cadavres, bruns d'un ct, vtus d'carlate de l'autre servait de rideau
 leurs camarades, qui s'abritaient derrire elle, et appuyaient les
canons de leurs mousquets sur les corps tendus.

 gauche, parmi les osiers, taient posts cinq cents mineurs de Mendip
et de Bagworthy.

Ils chantaient  tue-tte, mais si mal arms qu'ils avaient  peine un
mousquet  dix hommes pour rpondre au tir qui les assaillait.

Ne pouvant avancer, se refusant  reculer, ils se couvraient du mieux
qu'ils pouvaient, et attendaient patiemment que leurs chefs prissent un
parti sur ce qu'il y avait  faire.

Plus loin, sur une tendue d'un demi-mille ou davantage, le long nuage
flottant de fume, d'o jaillissaient capricieusement des clairs,
prouvait que nos rgiments de recrues faisaient tous bravement leur part
de la tche.

 la gauche, l'artillerie avait cess son feu.

Les canonniers hollandais avaient laiss les insulaires arranger leurs
affaires entre eux.

Ils s'enfuirent jusqu' Bridgewater, abandonnant leurs pices  la
cavalerie royale.

Tel tait l'aspect de la bataille quand un cri se fit entendre:

--Le Roi, le Roi!

Et Monmouth passa  cheval dans nos rangs, la tte nue, les yeux
hagards, accompagn de Buyse, de Wade et d'une demi-douzaine d'autres.

Ils s'arrtrent  une longueur de pique de moi, et Saxon, jouant de
l'peron pour les rejoindre, leva son pe pour saluer.

Je ne pus m'empcher de remarquer le contraste que faisait la mine calme
et grave du vtran, rflchi en mme temps que plein de vivacit, avec
l'air  moiti gar de l'homme que nous tions contraints de considrer
comme notre chef.

--Qu'en pensez-vous, Colonel Saxon? cria-t-il d'une voix perdue.
Comment marche la bataille? Tout va-t-il bien de votre ct? Quelle
erreur, hlas! quelle erreur I Allons-nous battre en retraite? Qu'en
dites-vous?

--Nous tenons ferme ici, Majest, rpondit Saxon. M'est avis que si nous
avions quelque chose dans le genre des palissades, des chevaux de frise,
 l'espagnole, nous pourrions tenir tte mme  la cavalerie.

--Oh! la cavalerie! s'cria l'infortun Monmouth. Si nous nous tirons
d'ici, Lord Grey aura des comptes  rendre. Elle s'est sauve comme un
troupeau de mouton. Quel chef pourrait tirer un parti quelconque de
pareilles troupes? Ah! malheur! malheur! Ne marcherons-nous pas en
avant?

--Il n'y a aucune raison pour avancer, Majest, maintenant que la
surprise a chou, dit Saxon. J'ai envoy chercher des charrettes pour
faire un pont sur la tranche, conformment au plan qui est recommand
dans le trait _De Vallis et fossis_, mais elles sont inutiles pour le
moment. Nous ne pouvons que combattre dans la position o nous sommes.

--Jeter des troupes de l'autre ct, ce serait les sacrifier, dit Wade.
Nous avons fait de grosses pertes, mais d'aprs le coup d'oeil que
prsente le bord oppos, je trouve que vous avez arrang proprement les
habits rouges.

--Tenez ferme, au nom de Dieu, tenez ferme! cria Monmouth, d'un ton
d'affolement. La cavalerie a fui, l'artillerie aussi. Oh! que faire avec
de pareilles gens? Que dois-je faire, hlas! hlas!

Il peronna son cheval et partit au galop le long de la ligne continuant
 se tordre les mains et  pousser ses lugubres lamentations.

Oh! mes enfants, c'est peu de chose, bien peu de chose que la mort, mise
en balance contre le dshonneur.

Si cet homme s'tait rsign silencieusement  son sort, comme le fit le
moindre des fantassins qui avait suivi son drapeau, combien nous aurions
t fiers et contents de parler de lui, de notre chef de sang princier.

Mais laissons-le de ct.

Les craintes, les agitations, les menues marques d'motion bienveillante
qui se produisaient  sa vue comme la brise sur l'eau, sont maintenant
dissipes pour bien des annes.

Ne songeons qu' son bon coeur et oublions sa faiblesse de caractre.

Pendant que son escorte se formait pour le rejoindre, le grand Allemand
se spara d'elle et revint auprs de nous.

--J'en ai assez d'aller et de venir au trot comme un cheval de mange
dans une fte foraine, dit-il. Si je reste avec vous, j'entends avoir
une part de tous les combats qui se livreront. Tout doux, ma chrie!
Cette balle lui a corch la queue, mais elle est trop vieux soldat pour
faire la grimace pour des bagatelles. Hallo! l'ami, o est votre cheval?

--Au fond du foss, dit Sir Gervas en raclant avec la lame de son sabre
la boue qui couvrait ses habits. Il est maintenant deux heures passes,
et voici une bonne heure, que nous nous amusons  ce jeu d'enfants. Et
avec un rgiment de ligne, encore! Ce n'est pas ce que j'attendais.

--Vous allez avoir bientt de quoi vous consoler, s'cria l'Allemand,
dont les yeux brillrent. _Mein Gott!_ N'est-ce pas splendide!
Regardez-moi cela, ami Saxon, regardez-moi cela.

Ce n'tait point un menu dtail, ce qui avait veill l'admiration du
soldat.

Dans la bue paisse, qui s'tendait sur notre droite, apparurent
d'abord quelques rayons de lumire argente, en mme temps qu'un bruit
sourd comme un roulement de tonnerre arriva  nos oreilles, comme celui
du flot qui assaillit une cte rocheuse.

Les clairs capricieux de l'acier se firent de plus en plus nombreux.

Le bruit rauque prit une ampleur croissante.

Enfin, tout  coup, ce brouillard s'entr'ouvrit, et on en vit sortir
toutes les longues lignes de la cavalerie royale, en vagues successives,
richement teintes d'carlate, de bleu, et d'or, un spectacle aussi
grandiose qu'on n'en vit jamais.

Il y avait, dans cette marche mesure, rgulire d'un si nombreux corps
de cavalerie, je ne sais quoi qui donnait l'ide d'une puissance
irrsistible.

Les rangs succdant aux rangs, les lignes aux lignes, drapeaux
flottants, crinires au vent, brillants d'acier, ils se dversaient en
avant, formant  eux seuls une arme, dont les ailes taient encore
masques par le brouillard.

Comme ils s'avanaient avec ce bruit de foudre, se touchant du genou,
bride, contre bride, on entendit venir de leur ct une telle borde de
jurons sonores mle au bruissement des harnais, au froissement de
l'acier, au battement rythm d'un nombre infini de sabots, qu' moins
d'avoir tenu bon, une simple pique de sept pieds  la main, contre un
pareil ouragan, nul ne saurait comprendre combien il est difficile d'y
faire face, les lvres serres et la main bien ferme.

Mais si merveilleux que ft ce spectacle, nous n'emes gure le loisir
de le contempler, comme vous le devinez bien, mes chers enfants.

Saxon et l'Allemand se lancrent parmi les piquiers et firent tout ce
que des hommes peuvent faire pour serrer leurs rangs.

Sir Gervas et moi, nous en fmes autant pour les hommes arms de faux,
qui avaient t exercs  se former sur trois rangs, l'un  genoux, le
second le corps pench, le troisime debout, les armes en avant.

Prs de nous, les gens de Taunton s'taient rangs en un cercle sombre,
farouche, tout hriss d'acier, au centre duquel on pouvait voir et
entendre leur vnrable maire, dont la longue barbe flottait au vent,
dont la voix perante retentissait sur le champ de bataille.

Le grondement de la cavalerie devenait de plus en plus fort.

--Tenez ferme, mes braves garons, cria Saxon d'une voix claironnante.
Plantez en terre le bout de la pique. Appuyez-la sur le genou droit. Ne
cdez pas d'un pouce. Ferme!

Une grande clameur partit des deux cts, et alors la vague vivante
s'abattit sur nous.

Comment esprer de dcrire une pareille scne?

Le craquement du bois, les cris brefs, haletants, le renclement des
chevaux, le choc du sabre lanc  tour de bras sur la pique.

Comment esprer qu'on pourra faire voir  autrui ce dont on n'emporte
soi-mme qu'une impression aussi vague et aussi confuse?

Quiconque a jou ce rle dans une scne pareille ne se fait aucune ide
gnrale de tout le combat, ainsi que le pourrait un simple spectateur,
mais en sa mmoire se gravent les quelques dtails que le hasard lui met
directement sous les yeux.

C'est ainsi qu'il n'est rest en mes souvenirs qu'un tourbillon de
fume, o se montrent brusquement des casques d'acier, des faces
farouches, expressives, des naseaux rouges et bants de chevaux dont les
pieds de devant battent l'air, comme pour viter le tranchant des armes.

Je vois aussi un jeune homme imberbe, un officier de dragons, rampant
sr les mains et les genoux jusque sous les faux, et j'entends le
gmissement qu'il jette quand un des paysans le cloue  terre.

Je vois un soldat barbu  grosse figure, mont sur un cheval gris et
courant le long de la range de piques, y cherchant une brche, et
poussant des cris de rage.

Dans de telles circonstances, ce sont les menus dtails qui s'impriment
dans l'esprit.

Je remarquai mme les grosses dents blanches et les gencives rouges de
ces hommes.

En mme temps, je vis un homme  figure ple, aux lvres minces, qui se
penchait sur la crinire de son cheval et me lanait un coup de pointe,
en jurant comme un dragon seul sait le faire.

Toutes ces images se mettent en mouvement, ds que je songe  cette
charge furieuse, pendant laquelle je m'escrimai d'estoc et de taille sur
les hommes, sur les chevaux sans songer  parer, ni  me tenir en garde.

De tous cts s'entendait un vacarme bablique de clameurs, de cris
brefs, de pieuses exclamations parmi les paysans, de jurons parmi les
cavaliers, mais par-dessus tout cela on discernait la voix de Saxon
suppliant ses piquiers de tenir ferme.

Puis, le nuage de cavaliers recula et pivota  travers la plaine.

Le cri de triomphe de mes camarades, et une tabatire, qui me fut
prsente ouverte, annoncrent que nous avions fait tourner le dos aux
escadrons les plus solides qui aient jamais suivi un timbalier.

Mais si nous pouvions compter cela comme un succs, l'arme, dans son
ensemble n'tait gure en mesure d'en dire autant.

L'lite des troupes avait seul pu rsister au flot de grosse cavalerie
des cuirassiers.

Les paysans de Frome avaient t entirement balays du champ de
bataille.

Un grand nombre, cdant par le seul effet du poids et de la pression,
avaient t jets dans la vase fatale qui avait arrt notre marche en
avant.

Beaucoup d'autres, cruellement sabrs, entaills, gisaient en monceaux
affreux  voir sur tout le terrain qu'ils avaient gard.

Un petit nombre avait chapp au sort de leurs compagnons en se joignant
 nous.

Plus loin, les gens de Taunton rsistaient toujours, mais bien affaiblis
en nombre.

Un long entassement de chevaux et de cavaliers en avant de nous
tmoignaient de la vivacit de l'attaque et de l'obstination dans la
rsistance.

 notre gauche, les sauvages mineurs avaient t rompus par le premier
choc, mais ils s'taient battus avec tant de fureur, en se jetant 
terre et ventrant les chevaux, par des coups de couteau dirigs en
haut, qu'ils avaient enfin fait reculer les dragons.

Mais les miliciens du Comt de Devon avaient t disperss et avaient
subi le sort des gens de Frome.

Pendant toute l'attaque, l'infanterie, poste sur l'autre bord du Rhin
de Bussex, n'avait cess de faire pleuvoir sur nous les balles, et nos
mousquetaires, obligs de se dfendre contre la cavalerie, n'taient pas
en mesure de riposter.

Il ne fallait pas une grande exprience militaire pour voir que la
bataille tait perdue et la cause de Monmouth condamne.

Il faisait dj grand jour, bien que le soleil ne ft pas encore lev.

Notre cavalerie avait disparu, notre artillerie tait muette, notre
ligne perce en mains endroits, et plus d'un de nos rgiments dtruit.

Sur le flanc droit, la cavalerie bleue de la Garde, la cavalerie de
Tanger, et deux rgiments de dragons se formaient pour une nouvelle
attaque.

Sur le flanc gauche, les gardes  pied avaient jet un pont sur le foss
et se battaient corps  corps avec les hommes du Somerset septentrional.

En face de nous, on entretenait une fusillade continue,  laquelle nous
ripostions d'une faon faible et indcise, car les chariots de poudre
s'taient gars dans l'obscurit, et bien des hommes s'gosillaient 
demander des munitions.

D'autres chargeaient avec de petits cailloux, faute de balles.

Ajoutez  cela que les rgiments, qui avaient conserv leur terrain,
avaient t fortement entams par la charge, et avaient perdu un tiers
de leur effectif.

Cependant les braves paysans persistaient  faire succder les
acclamations aux acclamations,  s'encourager mutuellement par de
grosses plaisanteries, comme si une bataille n'tait qu'un jeu un peu
rude o l'on trouve tout naturel de continuer la partie tant qu'il reste
quelqu'un pour y jouer son rle.

--Le Capitaine Clarke est-il ici? cria Dcimus Saxon, arrivant, le bras
droit tach de sang. Courez auprs de Sir Stephen Timewell, et dites-lui
de runir ses hommes aux ntres. Sparment, nous serons rompus.
Ensemble nous pourrons repousser une autre charge.

J'peronnai Covenant et je me dirigeai vers nos compagnons, pour leur
transmettre l'ordre.

Sir Stephen, qui avait t atteint par la balle d'un ptrinal et avait
un mouchoir tout rougi sur sa tte blanche comme la neige, comprit la
sagesse de cet avis et fit marcher ses compatriotes du ct indiqu.

Ses mousquetaires, mieux pourvus de poudre que les ntres, firent de
bonne besogne en arrtant quelque temps la fusillade meurtrire qui
partait de l'autre bord.

--Qui l'aurait cru capable de cela? s'cria Sir Stephen, les yeux
flamboyants, lorsque Buyse et Saxon arrivrent  sa rencontre. Qu'est-ce
que vous pensez maintenant de notre noble monarque, de notre champion de
la cause protestante.

--Ce n'est pas un trs grand homme de guerre, dit Buyse, mais peut-tre
que cela vient du dfaut d'habitude plutt que du manque de courage.

--Courage? cria le vieux Maire, d'un ton de ddain. Regardez par l-bas,
regardez-le votre Roi.

Et il montra la lande, d'un geste de sa main que la colre plus encore
que l'ge faisait trembler.

L-bas bien loin, mais fort visible sur le terrain qui avait la teinte
fonce de la tourbe, fuyait un cavalier au costume pimpant, suivi d'une
troupe d'autres cavaliers, lanc au galop le plus rapide qui pt
l'loigner du champ de bataille.

Impossible de s'y tromper: c'tait le lche Monmouth.

--Chut, s'cria Saxon, entendant notre cri unanime d'horreur et de
maldiction, ne dcourageons pas nos braves jeunes gens! La lchet est
contagieuse. Elle gagnera toute une arme aussi vite que la fivre
putride.

--Le lche! cria Buyse en grinant des dents. Et ces braves campagnards!
C'en est trop.

--Tenez bien vos piques, mes hommes, cria Saxon d'une voix tonnante.

Nous emes  peine le temps de former notre carr et de nous jeter 
l'intrieur que le tourbillon de cavalerie bondit de nouveau sur nous.

Au moment o les gens de Taunton s'taient runis  nous, il s'tait
produit un point faible dans nos rangs, et ce fut par cette ouverture
qu'en un instant les gardes bleus se frayrent passage en crasant tout,
en frappant avec fureur  droite et  gauche.

D'un ct les bourgeois, et nous de l'autre, nous ripostmes par de
violents coups de piques et de faux qui firent vider les arons  plus
d'un homme, mais au plus fort de la mle, l'artillerie royale ouvrit le
feu pour la premire fois avec un bruit de tonnerre, sur l'autre bord du
Rhin, et un ouragan de boulets laboura nos rangs compacts, en traant
des sillons de morts et de blesss.

En mme temps un grand cri: De la poudre! au nom du Christ, de la
poudre! partit des rangs des mousquetaires, qui avaient brl leur
dernire charge.

Le canon gronda de nouveau, et nos hommes furent de nouveau moissonns.

On et dit que la mort en personne promenait sa faux parmi nous.

 la fin, nos rangs se rompaient.

Au milieu mme des piqueurs, brillaient des casques d'acier.

Les sabres se levaient et retombaient.

Toute la troupe fut oblige de reculer, d'au moins deux cents pas, sans
cesser de lutter furieusement, et alors elle se mla  d'autres corps
auxquels le choc avait fait perdre toute apparence d'ordre militaire.

Pourtant on se refusait  fuir.

Les gens du Devon, du Dorset, du Comt de Wills, et quelques-uns du
Somerset, pitins par les chevaux, sabrs par les dragons, tombant par
vingtaines sous l'averse des boulets, continuaient  se battre avec un
courage obstin, dsespr pour une cause perdue et pour un homme qui
les avait abandonns.

De quelque ct que tombt mon regard, je voyais des figures
contractes, les dents serres.

On jetait des hurlements de rage et de dfi, mais aucun cri n'annonait
la crainte ni le dsir de se rendre.

Quelques-uns se hissrent sur les croupes des chevaux et arrachaient les
cavaliers de leur selle.

D'autres, tendus la face contre terre, coupaient les jarrets aux
chevaux avec le tranchant de leurs faux et poignardaient les hommes
avant qu'ils eussent le temps de se dgager.

Les gardes se lanaient en tout sens, sans relche  travers eux, et
cependant les rangs rompus se refermaient sur eux et reprenaient la
lutte avec enttement.

La chose devenait si dsespre et si mouvante que j'aurais presque
dsir qu'ils se dbandassent pour fuir, mais sur cette vaste lande, il
n'y avait point d'endroit o ils pussent courir et trouver un refuge.

Et pendant tout le temps qu'ils luttrent, combattirent, noircis par la
poudre, desschs par la soif, versant leur sang comme s'il et t de
l'eau, l'homme qui s'appelait leur Roi, peronnait son cheval,
traversait la campagne, la bride sur le cou de sa monture, le coeur
palpitant, n'ayant plus que l'unique pense de sauver son cou, sans se
demander ce qu'il adviendrait de ses vaillants partisans.

Un grand nombre de fantassins se battirent jusqu' la mort, sans donner
ni recevoir quartier, mais enfin, disperss, rompus, sans munitions, le
gros des paysans se dbanda et s'enfuit  travers la lande, poursuivi de
prs par la cavalerie.

Saxon, Buyse et moi, nous avions fait tout ce que nous pouvions pour les
rallier, nous avions tu quelques-uns de ceux qui taient au premier
rang de la poursuite, lorsque soudain j'aperus Sir Gervas, debout, sans
chapeau, entour d'un petit nombre de ses mousquetaires, et au milieu
d'une cohue de dragons.

Donnant de l'peron  nos chevaux, nous nous ouvrmes passage pour aller
 son secours, et nous joumes de nos sabres de faon  le dlivrer un
instant de ses assaillants.

--Sautez en croupe derrire moi, lui criai-je. Nous pourrons encore nous
sauver.

Il me regarda en souriant, et hocha la tte.

--Je reste avec ma compagnie, dit-il.

--Votre compagnie! cria Saxon, mais, mon garon, vous tes fou, votre
compagnie est balaye jusqu'au dernier homme.

--C'est ainsi que je l'entends, rpondit-il, en faisant tomber un peu de
boue attache  sa cravate. Ne vous tourmentez pas! Ne songez qu'
vous-mme. Adieu. Clarke. Prsentez mes compliments ...

Les dragons nous chargrent de nouveau.

Nous fmes tous entrans en arrire, en combattant avec dsespoir, et
lorsque nous pmes regarder autour de nous, le baronnet avait disparu
pour toujours.

Nous apprmes plus tard que les troupes royales avaient trouv sur le
terrain un corps qu'elles prirent pour celui de Monmouth,  cause de la
grce effmine des traits et de la richesse du costume.

Sans nul doute, c'tait celui de notre infortun ami, Sir Gervas Jrme,
dont le nom restera toujours cher  mon coeur.

Dix ans aprs, lorsque nous entendmes parler longtemps de la bravoure
dont firent preuve les jeunes courtisans de la Maison du Roi de France
et de la lgret courageuse avec laquelle ils combattirent contre nous
dans les Pays Bas  Steinkerque et ailleurs, j'ai toujours pens,
d'aprs le souvenir laiss en moi par Sir Gervas, que je savais quelle
sorte de gens c'tait-l.

Dsormais c'tait le moment du sauve qui peut.

En aucun endroit du champ de bataille, les insurgs ne prolongeaient la
rsistance.

Les premiers rayons du soleil tombant obliquement sur la vaste et morne
plaine clairaient en plein la longue ligne des bataillons rouges et
faisaient scintiller les sabres cruels qui se levaient et s'abattaient
parmi le troupeau confus des fugitifs impuissants.

L'Allemand avait t spar de nous dans la mle et nous ne smes point
d'abord s'il tait vivant ou s'il avait pri, mais longtemps aprs, nous
apprmes qu'il tait parvenu  s'chapper, bien que ce ne ft que pour
tre fait prisonnier avec le malchanceux Duc de Monmouth.

Grey, Wade, Ferguson et d'autres trouvrent aussi le moyen de
s'esquiver, pendant que Stephen Timewell gisait au centre du cercle de
ses bourgeois aux visages farouches.

Il tait mort comme il avait vcu, en vaillant Puritain anglais.

Tout cela, nous le smes plus tard.

Pour le moment, nous nous sauvions  travers la lande, pour conserver la
vie, poursuivis par quelques pelotons de cavalerie qui nous
abandonnrent bientt pour s'attacher  une proie plus facile.

Nous passions prs d'un petit fourr d'arbres, lorsqu'une voix forte et
mle, qui disait des prires, attira notre attention.

cartant les branches, nous vmes un homme assis, adoss  un gros bloc
de pierre et occup  se couper le bras avec un couteau  large lame,
tout en rcitant l'oraison dominicale, sans un arrt, sans un
tremblement dans sa parole.

Il dtourna les yeux de sa terrible besogne, et nous reconnmes tous
deux en lui un certain Hollis, dont j'ai parl comme s'tant trouv avec
Cromwell  Dunbar.

Son bras avait t  moiti coup par un boulet et il achevait
tranquillement la sparation, pour se dbarrasser du membre qui pendait
inutile.

Saxon lui-mme si habitu qu'il ft  tous les aspects,  tous les
incidents de la guerre, ouvrait de grands yeux effars  la vue de cette
trange chirurgie, mais l'homme, aprs avoir indiqu d'un bref signe de
tte, qu'il le reconnaissait, se remit  sa besogne d'un air farouche,
et enfin pendant que nous regardions, il trancha le dernier lambeau qui
tenait encore, et se coucha, les lvres ples murmurant toujours sa
prire[1].

[Note 1: L'incident est historique et peut servir  montrer quelle
sorte d'hommes taient ceux qui apprirent la guerre  l'cole de
Cromwell. (Note de l'auteur).]

Nous ne pouvions pas faire grand'chose pour le secourir. D'ailleurs
notre halte aurait peut-tre attir vers sa retraite les gens lancs 
la poursuite.

Nous lui jetmes donc un flacon  moiti plein d'eau et nous reprmes
notre course rapide.

Oh! la guerre, mes enfants, comme c'est chose terrible! Comment des
hommes se laissent-ils sduire, prendre au pige par des costumes
recherchs, par des coursiers bondissants, par les vains mots d'honneur
et de gloire, au point d'oublier, grce  l'clat extrieur, au
clinquant,  l'apparat, la relle, l'effrayante horreur de cette chose
maudite?

Qu'on ne songe point aux escadrons blouissants, aux fanfares des
trompettes qui rveillent les courages, qu'on songe plutt  cet homme
perdu sous l'ombre des aulnes et  l'acte qu'il accomplissait en un
sicle, en un pays chrtien.

Amrement, moi qui ai grisonn sous le harnais, et vu autant de champ de
bataille que je compte d'annes dans ma vie, je devrais tre le dernier
 prcher sur ce sujet, et pourtant, il m'est ais de bien voir que
s'ils sont honntes, les hommes doivent ou bien renoncer  la guerre ou
bien avouer que les paroles du Rdempteur sont trop sublimes pour eux et
qu'il est inutile de prtendre encore que son enseignement peut tre mis
en pratique.

J'ai vu un ministre chrtien bnir un canon qu'on venait de fondre, un
autre bnir un navire de guerre au moment o il glissait sur ses tais.

Eux, les soi-disant reprsentants du Christ, ils bnissaient ces engins
de destruction que l'homme, en sa cruaut, avait invents pour dtruire
et mettre en pices d'autres vers de terre comme lui.

Que dirions-nous si nous lisions dans la Sainte criture que notre
Seigneur bnit les bliers et les catapultes des lgions?

Trouverions-nous cela d'accord avec son enseignement?

Mais voil. Tant que les chefs de l'glise s'carteront de l'esprit de
son enseignement jusqu'au point d'habiter des palais et de se promener
en voiture, est-il tonnant que, devant de tels exemples, le clerg
infrieur enfreigne parfois les rgles poses par leur souverain matre?

En regardant derrire nous du haut des collines peu leves qui
s'lvent  l'ouest de la lande, nous pmes voir la nue de cavaliers
franchir le pont sur la Parret et pntrer dans la ville de Bridgewater,
poussant devant eux la troupe impuissante des fugitifs.

Nous avions arrt nos chevaux et nous regardions dans un silence
attrist la fatale plaine, quand un bruit de pas de chevaux arriva  nos
oreilles.

Faisant demi-tour, nous apermes deux cavaliers portant l'uniforme des
gardes qui se dirigeaient vers nous.

Ils avaient fait un dtour pour nous couper la route, car ils allaient
droit  nous l'pe haute et faisant des gestes anims.

--Encore du carnage! dis-je avec ennui. Pourquoi veulent-ils nous y
contraindre?

Saxon regarda attentivement par-dessous ses paupires tombantes les
cavaliers qui se rapprochaient, et un sourire farouche fit apparatre
sur sa figure des milliers de plis et de rides.

--C'est notre ami qui a lanc les chiens sur notre piste  Salisbury,
dit-il. Voil qui tombe bien! j'ai un compte  rgler avec lui.

C'tait en effet ce jeune cornette  tte chaude que nous avions
rencontr au dbut de nos aventures.

Une chance fcheuse lui avait fait reconnatre mon compagnon avec sa
haute stature, pendant que nous quittions le champ de bataille, et
l'avait port  le poursuivre dans l'espoir de prendre sa revanche de
l'affront qu'il avait reu de lui.

L'autre tait un caporal porte-lance, homme bti solidement, en vrai
soldat, montant un lourd cheval noir qui avait une marque blanche sur le
front.

Saxon se dirigea lentement vers l'officier, pendant que le soldat et moi
nous nous regardions les yeux dans les yeux.

--Eh bien, mon garon, entendis-je dire par mon compagnon, j'espre que
vous avez appris l'escrime depuis notre dernire rencontre.

Le jeune garde poussa un grognement de rage  cette raillerie, et
aussitt aprs, le bruit des pes annonait qu'ils taient aux prises.

De mon ct, je n'osais pas tourner les yeux sur eux, car mon adversaire
m'attaquait avec tant de furie que je ne pouvais faire autre chose que
de l'carter.

On ne recourut point au pistolet d'un ct ni de l'autre: ce fut une
franche lutte pe contre pe.

Le caporal me lanait sans trve des coups de pointe, tantt  la
figure, tantt au corps, en sorte que je n'avais point l'occasion de
donner un de ces vigoureux coups de taille qui eussent termin
l'affaire.

Nos chevaux tournaient autour l'un de l'autre mordaient, battaient des
pieds pendant que nous nous donnions, que nous parions les coups.

Enfin nous nous trouvmes cte  cte,  une longueur d'pe
d'intervalle, et nous nous prmes mutuellement  la gorge. Il tira un
poignard de sa ceinture et m'en frappa au bras gauche, mais je lui
lanai de mon poignet gant de fer un coup qui le fit tomber de cheval
et l'tendit sans mouvement sur le sol.

Presque en mme temps le cornette, bless en maints endroits, vida les
arons.

Saxon mit vivement pied  terre, ramassa le poignard que le soldat avait
lch et se disposait  les achever l'un et l'autre, quand je mis aussi
pied  terre et l'en empchai.

Il se tourna vers moi avec la promptitude de l'clair, d'un air si
froce que je ne pus voir la bte sauvage qui tait en lui entirement
rveille.

--De quoi te mles-tu? gronda-t-il. Laisse-moi faire.

--Non, non, assez de sang vers, dis-je. Laissez-les  terre.

--Est-ce qu'ils auraient eu quelque piti pour nous, cria-t-il avec
emportement et se dbattant pour dgager son poignet. Ils ont perdu la
partie. Il faut qu'ils paient.

--Non, pas cela de sang-froid, dis-je d'un ton ferme. Je ne le
permettrai pas.

--Vraiment, monseigneur? railla-t-il, avec, une expression dmoniaque
dans le regard.

D'une violente secousse, il se dgagea de mon treinte, fit un bond en
arrire et ramassa l'pe qu'il avait laiss tomber.

--Eh bien! aprs? demandai-je en me mettant en garde, un pied de chaque
ct du bless.

Il resta immobile une ou deux minutes, me regardant par-dessous ses
sourcils contracts, sa figure toute bouleverse par la colre.

 chaque instant, je m'attendais  le voir bondir sur moi, mais enfin,
avec un serrement de gorge, il remit son pe au fourreau si brusquement
qu'elle rsonna.

Puis d'un bond, il se remit en selle.

--Nous nous sparons ici, dit-il avec froideur. J'ai t deux fois sur
le point de vous tuer, et une troisime fois ce serait peut-tre trop
pour ma patience. Vous n'tes pas le compagnon qu'il faut  un soldat de
fortune. Entrez dans les ordres, mon garon. C'est l votre vocation.

--Est-ce Dcimus Saxon qui parle o est-ce Will Spotterbridge?
demandai-je, rappelant sa plaisanterie au sujet de son anctre. Mais son
pre figure ne se dtendit point en un sourire pour me rpondre.

Il rassembla les rnes dans sa main gauche, lana un dernier regard de
travers sur l'officier couvert de sang et partit au galop sur un des
sentiers qui se dirigeaient vers le sud.

Je restai un instant  le suivre du regard, mais il ne m'envoya pas mme
un adieu de la main.

Il s'loigna sans tourner la tte et finit par disparatre derrire une
ingalit dans le sol de la lande.

--Un ami qui s'en va! dis-je tristement, et tout cela, peut-tre parce
que je ne veux pas assister en simple spectateur  l'gorgement d'un
homme sans dfense. Un autre ami a pri sur le champ de bataille. Le
troisime, le plus ancien, le plus cher, est tendu, bless, 
Bridgewater,  la merci d'une brutale soldatesque. Si je retourne  la
maison, ce ne sera que pour apporter l'inquitude et le danger  ceux
que j'aime. De quel ct me diriger?

Je m'attardai en quelques minutes d'irrsolution prs du garde tendu 
terre, pendant que Covenant se promenait tout doucement en broutant
l'herbe rare, et tournait de temps  autre vers moi ses grands yeux
noirs, comme pour m'affirmer qu'il me restait au moins un ami plein de
constance.

Je regardai dans la direction du nord les hauteurs de Polden, au sud les
Dunes Noires,  l'ouest la longue chane bleue des Quantocks,  l'est la
vaste rgion des landes, et nulle part je ne vis rien qui me ft esprer
le salut.

 dire vrai, je me sentais le coeur las et en ce moment, je me souciais
fort peu de me sauver de l ou non.

Un juron, profr  demi-voix, suivi d'une plainte, me tira de mes
rflexions.

Le caporal tait assis, se frottait la tte d'un air d'tonnement, de
stupeur, comme s'il ne savait pas au juste o il tait, ni comment il se
trouvait l.

L'officier avait aussi ouvert les yeux et donn d'autres indices de son
retour  la conscience.

videmment les blessures n'taient pas d'un caractre bien grave.

Je ne courais aucun danger d'tre poursuivi par eux, car lors mme
qu'ils auraient voulu le faire, leurs chevaux taient partis au trot
pour rejoindre les nombreuses montures sans cavaliers qui erraient de
tous cots sur la Lande.

Je me mis donc en selle, et m'loignai d'une allure lente, afin
d'pargner autant que possible mon brave cheval, car la besogne du matin
l'avait quelque peu fatigu.

Il y avait de nombreux escadrons qui battaient sparment la plaine
marcageuse, mais je pus les viter et je continuai ma route au trot,
jusqu' ce que je fusse  huit ou dix milles du champ de bataille.

Les quelques cottages ou maisons, devant lesquels je passai, taient
abandonns, et un grand nombre d'entre elles portaient les traces du
pillage.

On ne voyait pas un seul paysan.

La mauvaise renomme des agneaux de Kirke avait chass tous ceux qui
n'avaient pas pris les armes.

Enfin, aprs trois heures de chevauche, je me dis que j'tais assez
loin de la direction principale de la poursuite pour ne craindre aucun
danger.

Je fis donc choix d'un endroit abrit, o une grosse touffe de
broussailles tait suspendue au-dessus d'un petit ruisseau.

Je m'y assis sur un banc de mousse veloute, j'y reposai mes membres las
et je m'efforai de faire disparatre de ma personne les traces du
combat.

Ce fut seulement quand je pus jeter un regard tranquille sur mon
accoutrement que je reconnus combien avait d tre terrible la lutte 
laquelle j'avais pris part, et combien aussi il tait surprenant que je
m'en fusse tir presque sans une gratignure.

Je ne me souvenais que vaguement des coups que j'avais donns dans la
bataille, mais ils avaient d tre nombreux et terribles, car le
tranchant de mon sabre tait aussi dentel, aussi mouss, que si
j'avais pass une heure  frapper sur une barre de fer.

De la tte aux pieds, j'tais clabouss de boue et couvert de sang, en
partie le mien, mais surtout celui des autres.

Mon casque tait tout bossel par les chocs.

Une balle de ptrinal avait ricoch sur ma cuirasse, en la frappant
obliquement et y laissant une rainure profonde.

Deux ou trois autres flures ou toiles prouvaient que l'excellente
qualit de la plaque d'acier m'avait sauv la vie.

Mon bras gauche tait raide, presque inerte par suite du coup de
poignard donn par le caporal, mais aprs avoir enlev mon doublet et
examin l'endroit, je trouvai que si la blessure avait beaucoup saign,
du moins elle n'intressait que le ct extrieur de l'os et ds lors ne
signifiait pas grand'chose.

Un mouchoir tremp dans l'eau et nou serr tout autour adoucit la
douleur et arrta le sang.

En dehors de cette gratignure, je n'avais pas t atteint, mais mes
efforts avaient produit une raideur douloureuse et gnrale, comme si on
m'avait inflig une bastonnade.

La petite blessure, reue dans la cathdrale de Wells, s'tait rouverte
et saignait. Mais avec un peu de patience et de l'eau froide, je vins 
bout de la nettoyer et de la bander aussi bien que l'et fait n'importe
quel chirurgien du royaume.

Aprs avoir pass en revue mes plaies, il me fallait maintenant
m'occuper de ma tenue, car,  dire vrai, j'avais l'air d'un de ces
gants couverts de sang qu'taient accoutums  combattre Don Bellianis
de Grce et autres vaillants paladins.

Pas de femme, pas d'enfant qui n'eussent pris la fuite  ma vue, car
j'tais aussi rouge que le boucher de la paroisse  l'approche de la
Saint-Martin.

Toutefois un bon lavage dans le ruisseau eut bientt fait disparatre
ces traces de la guerre, et j'arrivai  effacer les marques de ma
cuirasse et de mes bottes.

Mais en ce qui concernait mes habits, c'tait peine perdue que de
vouloir les rendre plus propres et j'y renonai de dsespoir.

Mon bon vieux cheval n'avait pas mme t effleur par les armes et les
balles, en sorte que quand il fut bien arros, bien frictionn, il tait
en aussi bon tat que jamais; et quand nous tournmes le dos au petit
ruisseau, nous formions un couple plus prsentable qu' notre arrive
sur ses bords...

Il tait prs de midi, et je commenais  avoir grand'faim, car je
n'avais rien mang depuis la veille au soir.

Il y avait bien sur la lande un groupe de deux ou trois maisons, mais
les murs noircis et le chaume roussi indiquaient qu'il ne fallait pas
esprer d'y trouver quoi que ce fut.

Une ou deux fois, j'aperus des gens dans les champs ou sur la route;
mais  la vue d'un cavalier arm, ils couraient comme si leur vie tait
menace et plongeaient dans les fourrs comme des animaux sauvages.

 un certain endroit, o un grand chne marquait la rencontre de trois
routes, deux cadavres se balanant  une branche prouvaient que les
craintes des villageois taient fondes sur l'exprience.

Selon toute vraisemblance, ces pauvres gens avaient t pendus parce que
la valeur de leurs conomies s'tait trouve au-dessous de ce
qu'attendaient leurs pillards, ou bien parce qu'ayant tout donn  une
bande de pillards, ils n'avaient plus de quoi contenter la bande
suivante.

Enfin, comme j'en avais vraiment assez de chercher vainement de la
nourriture, je dcouvris un moulin  vent qui se dressait sur un tertre
vert, au bout de quelques champs.

Jugeant  son apparence qu'il avait chapp au pillage gnral, je pris
le sentier qui partait de la grande route pour y conduire[2].

[Note 2: Les deux lettres suivantes communiques  l'Institut Royal
archologique par le Rv. C. W. Bingham, clairent d'un jour curieux
certains cts de cette bataille.

I

 Mistress Chaffin  Chettle House.

Lundi, dans la matine. 6 juillet 1685.

Ma trs chre amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu
avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous tions sous nos
tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tu et pris au
moins un millier... Ils se sont enfuis  Bridgewater. On dit que nous
avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons
pris la plus grande partie, si ce n'est la totalit. Un habit, sur
lequel il y avait des dcorations, a t pris: il est dchir dans le
dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a t tu,
mais la plupart croient qu'il tait port par un domestique. Je voudrais
qu'il ft pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il
sera hors d'tat de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends
grce  Dieu de ce que je me porte trs bien, sans la moindre blessure.
Il en est de mme de nos amis du comt de Dorset. Je vous prie, faites
savoir cela  Biddy par la premire occasion. Je suis votre unique et
cher Tossey.

II

Bridgewater. 7 juillet 1685.

Nous avons mis en complte droute les ennemis de Dieu et du Roi, et 
ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de
toute l'arme rebelle. Nous en ramassons  toute heure dans les champs
de bl et les fosss. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il
a fait un rcit trs amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue
 raconter. La dernire fois qu'il lui parla, ce fut au moment o son
arme s'enfuit. Il dit qu'il tait dfait et devait pourvoir  sa
sret. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le gnral  Wells, sur la
route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est  deux milles
de l, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se
propose d'aller  Wells. Je serai certainement  la maison samedi au
plus tard. Je crois que ma chre Nan aurait bien donn 500 livres pour
que son Tossey et servi le Roi jusqu' la fin des guerres. Toujours 
toi, ma chre enfant. (Note de l'Auteur.)]




VII--Ma prilleuse aventure au moulin.


Au pied du moulin, il y avait un hangar, videmment destin  loger les
chevaux qui apportaient le grain du fermier.

Il y restait de l'herbe.

Je dtachai donc les sangles de Covenant, et le laissai se rgaler
copieusement.

Quant au moulin, il semblait silencieux et vide.

Je gravis la raide chelle de bois.

J'ouvris la porte d'une pousse et entrai dans une chambre ronde, dalle
en pierre, d'o une autre chelle aboutissait au grenier situ
au-dessus.

Sur un des cts de la chambre se trouvait une longue caisse carre, et
tout autour des murs taient dresses plusieurs ranges de sacs pleins
de farine.

Dans le foyer, il y avait un tas de fagots qu'il ne restait plus qu'
allumer.

Aussi  l'aide de ma bote  briquet, j'eus bientt une rjouissante
flambe.

Je pris dans le sac le plus proche une grosse poigne de farine.

Je la ptris avec l'eau d'une cruche, je la roulai, puis j'en fis une
galette plate, et je me mis en devoir de la faire cuire, souriant 
l'ide que se ferait ma mre, si elle assistait  une aussi grossire
cuisine.

J'en suis trs sur, Patrick Lamb, l'auteur de ce livre intitul le
_Parfait cuisinier de la Cour_, que la chre crature tenait toujours de
la main gauche, tandis qu'elle remuait et tournait la sauce de la main
droite, n'a jamais assaisonn un plat qui ft plus  mon gr en ce
moment l.

Je n'eus pas mme la patience d'attendre que la galette et pris une
teinte rousse, je la saisis et l'avalai  moiti cuite.

J'en roulai alors une seconde que je plaai devant le feu, puis tirant
ma pipe de ma poche, je me mis  fumer, jusqu' ce qu'elle ft prte,
avec toute la philosophie que je pus appeler  mon aide.

J'tais perdu dans mes rflexions et je songeais avec tristesse au coup
que ces nouvelles porteraient  mon pre, quand j'en fus tir soudain
par un sonore ternuement, qui me fit l'effet d'avoir retenti  mon
oreille.

Je me dressai d'un bond et jetai les yeux autour de moi, mais je ne vis
rien que le mur massif derrire moi, et devant moi, la chambre vide.

J'avais fini par me persuader que j'avais t le jouet de quelque
illusion, quand soudain un ternuement sonore, plus bruyant et plus
prolong que le premier, rompit le silence.

Y avait-il quelqu'un de cach dans un des sacs?

Je tirai mon pe et je fis le tour de la chambre, en ttant de la
pointe les grands sacs de farine, sans russir  dcouvrir la cause de
ce bruit.

J'tais encore  m'tonner de la chose, quand un concert tout  fait
extraordinaire, o se mlaient des aspirations violentes, des
renclements, des sifflets clata, suivi de cris Sainte Mre! Bni
Rdempteur! et autres exclamations analogues.

Cette fois, il n'y avait pas  se mprendre sur l'endroit d'o venait le
vacarme.

Je courus  la grande caisse sur laquelle je m'tais assis.

J'en rejetai le couvercle et je regardai  l'intrieur.

Elle tait plus qu' moiti pleine de farine, au milieu de laquelle
tait perdu un tre vivant, sur lequel la poudre blanche s'tait si bien
attache et plaque que, sans les cris lamentables qu'il poussait, il
et t difficile de savoir si c'tait une crature humaine.

Je me baissai.

Je retirai l'homme de sa cachette.

Aussitt il tomba  genoux sur le sol et se mit  hurler merci, tout en
soulevant  chacune de ses contorsions un tel nuage de poudres que je me
mis  tousser et  ternuer.

Lorsque enfin ce revtement de farine eut commenc  se dtacher, je ne
fus pas peu surpris de voir que ce n'tait ni un meunier ni un paysan,
mais un homme arm de toutes pices, avec un norme sabre pendu  sa
ceinture et qui pour le moment ne ressemblait pas mal  un glaon,
portant une vaste cuirasse.

Son casque tait rest dans le ptrin et sa chevelure d'un rouge vif, la
seule partie de sa personne dont on vit la couleur, se dressait en l'air
sous l'influence de la terreur, pendant qu'il me suppliait d'pargner sa
vie.

Je trouvai que cette voix ne m'tait pas inconnue et je promenai ma main
sur sa figure, ce qui le fit hurler comme si je l'gorgeais.

Impossible de se mprendre  ces joues rebondies,  ces petits yeux
avides.

Ce n'tait rien moins que Matre Tetheridge, l'encombrant secrtaire
municipal de Taunton.

Mais quel changement s'tait accompli chez le secrtaire que nous avions
vu se pavaner dans toute la pompe et la magnificence de son emploi
devant le brave Maire le jour de notre arrive dans le Comt de
Somerset!

Qu'taient devenus son assurance et son air guerrier?

Pendant qu'il tait  genoux, ses grandes bottes s'entrechoquaient
d'apprhension, et il jaculait d'une voix de fausset, comme celle d'un
mendiant de Lincoln's Inn, enfilait des excuses, des explications, comme
si j'tais Feversham en personne et que je fusse sur le point d'ordonner
son excution.

--Je ne suis qu'un pauvre diable de scribe, Votre Altesse Srnissime,
braillait-il. Vrai, je suis un malheureux employ, Votre Honneur, qui a
t entran dans ces affaires par la tyrannie de ses suprieurs.
Jamais, Votre Grce, un homme plus loyal ne porta le cuir de boeuf. Mais
quand le Maire dit oui, l'employ peut-il dire non. pargnez-moi, Votre
Seigneurie, pargnez le plus repentant des misrables, qui demande
seulement dans ses prires  servir le Roi Jacques jusqu' la dernire
goutte de son sang.

--Renoncez-vous au duc de Monmouth? demandai-je d'un ton rude.

--Oui,... de tout mon coeur, dit-il avec ardeur.

--Alors prparez-vous  mourir, criai-je, on tirant mon pe, car je
suis un de ses officiers.

 la vue de l'acier, le misrable secrtaire jeta un vritable hurlement
de terreur.

Tombant la figure contre terre, il se tordit, se roula, jusqu' ce que,
levant les yeux, il s'aperut que je riais.

 cette vue, il se remit d'abord  genoux, puis se leva, en me regardant
obliquement, comme s'il ne devinait rien de mes intentions.

--Vous devez vous souvenir de moi, Matre Tetheridge, dis-je. Je suis le
Capitaine Clarke, du rgiment d'infanterie du Comt de Wilts, que
commande Saxon. Je suis vraiment surpris que vous ayez adjur votre
fidlit, alors que non seulement vous avez jur de la maintenir, mais
que de plus vous avez fait prter le mme serment aux autres.

--Pas du tout, capitaine, pas du tout, rpondit-il en reprenant ses
allures habituelles de coq de combat aussitt qu'il s'aperut que le
danger avait disparu, en fait de serment je suis aussi sincre, aussi
loyal que je le fus jamais.

--Pour cela, je vous crois entirement, dis-je.

--Je n'ai fait que dissimuler, reprit-il en secouant la farine qui le
couvrait. Je me suis born  mettre en pratique cette ruse du serpent
qui dans tout guerrier doit tre jointe au courage du lion. Vous avez lu
Homre sans doute. Eh! moi aussi je suis quoique peu frott d'tudes
classiques. Je ne suis pas seulement un grossier soldat, bien que je
puisse manier l'pe d'une main vigoureuse. Matre Ulysse, voil mon
idal, de mme qu'Ajax est le vtre, je suppose.

--M'est avis que le type du diable qui sort de la bote vous irait bien
mieux, dis-je. Voulez-vous accepter la moiti de cette galette? Comment
vous tes-vous trouv dans ce ptrin?

--Eh! par Sainte Marie! voici comment, rpondit-il, la bouche pleine de
pte. C'tait un stratagme, une ruse, telle qu'en conoivent les plus
grands gnraux, qui ont toujours t fameux pour leur art  drober
leurs manoeuvres et se dissimuler l o on les attendait le moins. En
effet, lorsque la bataille fut perdue, lorsque je me fus escrim d'estoc
et de taille jusqu' ce que mon bras fut engourdi et ma lame mousse,
je m'aperus que de tous les gens de Taunton j'tais seul rest vivant.
Si nous tions sur le champ de bataille, vous pourriez reconnatre
l'endroit o je me trouvais par le cercle des cadavres de ceux qui se
sont, trouvs  porte de mon pe. Voyant que tout tait perdu, et que
nos coquins avaient fui, je montai le cheval de notre digne Maire, vu
que ce valeureux gentleman n'en avait plus besoin, et je m'loignai
lentement du champ de bataille. Je vous rponds qu'il y avait dans mon
regard et dans mon port quelque chose qui empcha leur cavalerie de me
suivre de trop prs. Un soldat, il est vrai, me barra la route, mais mon
coup habituel de tranchant de sabre en vint aisment  bout. Hlas! j'ai
un gros poids sur la conscience: j'ai fait  la fois des veuves et des
orphelins. Pourquoi venir me braver, quand... Dieu de misricorde!
qu'est-ce que cela?

--Ce n'est que mon cheval, dans l'curie au-dessous, rpondis-je.

--Je croyais que c'taient les dragons, dit le secrtaire en essuyant
les gouttes de sueur qui avaient tout  coup perl sur son front. Vous
et moi, nous aurions fait une sortie et les aurions assaillis.

--Ou bien vous vous seriez remis dans le ptrin, dis-je.

--Je ne vous ai pas encore expliqu comment je suis venu ici, reprit-il,
aprs m'tre loign de quelques milles du champ de bataille, je
remarquai ce moulin et il me vint  l'esprit qu'un homme nergique
pouvait  lui seul y tenir tte  un escadron de cavalerie. Nous ne
sommes gure disposs  fuir, nous autres, Tetheridge. C'est peut-tre
un vain amour-propre, mais ce sentiment-l est trs fort dans la
famille. Nous avons du sang de vaillants en nous ds le temps o mon
anctre suivit Ireton en qualit de vivandier. Je m'arrtai donc, et
j'avais mis pied  terre pour faire mes observations quand ma brute de
cheval donna une brusque secousse  la bride, et ainsi devenu libre,
disparut en un instant franchissant les haies, les fosss. Il ne me
restait donc plus qu' compter sur ma bonne pe. Je gravis l'chelle,
et m'occupais  combiner un plan en vue de faire bonne dfense, quand
j'entendis le pas d'un cheval, et aussitt aprs vous tes mont d'en
bas. Je me suis  l'instant mis en embuscade, et je n'aurais pas t
long  en sortir soudainement pour une attaque, si la farine ne m'avait
pas touff, au point qu'il me semblait avoir un pain de deux livres
arrt dans le gosier. Pour ma part, je suis content que la chose soit
arrive, car dans mon aveugle colre, je vous aurais peut-tre fait du
mal. En entendant le tintement de votre sabre, pendant que vous montiez
l'chelle, j'ai pens que vous tiez sans doute un des suppts du Roi
Jacques, peut-tre mme le capitaine d'un de ces escadrons qui battent
la plaine.

--Voil qui est fort clair, fort intelligible, Matre Tetheridge,
dis-je, en rallumant ma pipe. Sans doute votre attitude lorsque je vous
ai tir de votre cachette n'avait d'autre but que de masquer votre
valeur. Mais en voil assez. Quelles sont vos intentions?

--C'est de rester avec vous, capitaine, dit-il.

--Non, pour cela, vous ne le ferez pas, rpondis-je. Je ne tiens gure 
votre compagnie. Votre bravoure dbordante peut m'entraner dans des
mles que j'aimerais tout autant viter.

--Non, non, je modrerai ma valeur, s'cria-t-il. En des temps aussi
troubls, vous ne vous en trouverez pas plus mal d'avoir la compagnie
d'un combattant qui a fait ses preuves.

--Appel  faire ses preuves a fait dfaut, dis-je, agac des propos
fanfarons de mon homme. Je vous le dis, j'entends rester seul.

--Non, vous n'avez pas besoin de vous chauffer pour cela, s'cria-t-il,
en s'cartant de moi. En tout cas, nous n'avions rien de mieux  faire
que de rester ici jusqu' la nuit tombante, o nous pourrons gagner la
cte.

--C'est la premire fois que vous faites preuve de bon sens, dis-je. La
cavalerie royale trouvera assez  s'occuper avec le cidre de Zoyland et
la bire de Bridgewater. Si nous pouvons nous faufiler  travers, j'ai
sur les ctes septentrionales des amis qui nous prendraient  bord de
leur lougre pour gagner la Hollande. Pour cela, je ne refuserai pas de
vous aider, puisque vous tes mon compagnon d'infortune. Je voudrais
bien que Saxon ft rest avec moi. Je crains que nous ne soyons pris.

--Si vous voulez parler du Colonel Saxon, dit le Secrtaire je crois que
lui aussi est un homme qui joint la ruse  la valeur. C'tait un rude et
farouche soldat, je le sais bien, ayant combattu dos  dos avec lui
pendant quarante minutes d'horloge contre un escadron de la cavalerie de
Sarsfield. Il tait simple dans son langage, et peut-tre que parfois il
traitait avec trop peu d'gards l'honneur d'un cavalier, mais il et t
bon que, sur le champ de bataille, l'arme et eu plus de chefs pareils.

--Vous avez raison, rpondis-je, mais maintenant que nous nous sommes
restaurs, il est temps de songer  prendre un peu de repos, car nous
aurons peut-tre un long trajet  faire cette nuit. Je voudrais bien
pouvoir mettre la main sur une bouteille d'ale.

Je ne demanderais pas mieux que d'en boire un coup pour faire plus ample
connaissance, dit mon compagnon, mais pour ce qui regarde le sommeil, il
est facile de s'arranger. Montez cette chelle, vous trouverez dans le
grenier une quantit de sacs vides sur lesquels vous pourrez vous
reposer. Pour moi je resterai quelques instants ici, en bas, et je me
ferai cuire une autre galette.

--Restez de garde pendant deux heures, et alors rveillez-moi,
rpondis-je, puis je veillerai pendant que vous dormirez.

Il toucha la poigne de son sabre pour donner  entendre qu'il serait
fidle  son poste.

Alors, non sans quelques fcheux pressentiments, je montai au grenier.

Je me jetai sur cette rude couche et ne tardai pas  tomber dans un
sommeil profond, sans rves, berc par la grave et mlancolique plainte
des ailes qui tournaient en grinant.

Je fus rveill par des pas  cot de moi et m'aperus que le petit
secrtaire avait gravi l'chelle et se penchait sur moi.

Je lui demandai si le moment tait venu pour moi de me lever.

Il me rpondit d'une voix trange, fle, que j'avais encore une heure
et qu'il tait venu voir s'il ne pourrait pas m'tre utile.

J'tais trop fatigu pour remarquer ce qu'il y avait de sournois dans
ses faons et la pleur de ses joues.

Je le remerciai donc de son attention.

Je me retournai et fus bientt endormi.

Mon second rveil fut plus brutal, plus terrible aussi.

Il y eut une invasion soudaine par l'chelle, craquant sous des pas
lourds, et une douzaine d'habits rouges emplirent la pice.

Je me redressai brusquement.

J'tendis la main pour saisir l'pe que j'avais pose  ct de moi, 
porte de ma main.

L'arme fidle avait disparu; elle avait t drobe pendant mon sommeil.

Dsarm, et assailli  l'improviste, je fus jet  terre et ligot en un
instant.

Un homme tenait un pistolet prs de ma tte et jurait qu'il me brlerait
la cervelle si je faisais un mouvement.

Les autres roulaient des tours de corde autour de mon corps et de mes
bras.

Samson lui-mme aurait eu bien de la peine  se dlivrer.

Je compris que mes efforts seraient inutiles.

Je restai silencieux, attendant tout ce qui pourrait arriver.

Alors, pas plus qu'en aucun autre moment, mes chers enfants, je n'ai
fait grand cas de la vie, mais enfin j'y tenais moins qu'aujourd'hui,
car chacun de vous est comme une petite vrille de lierre qui m'attache 
ce monde.

Et pourtant, quand je songe aux autres tres chris qui m'attendent sur
l'autre rive, je crois que maintenant mme la mort ne me paratrait
point un mal.

Sans cela, comme la vie serait chose dsesprante et vide!

Aprs m'avoir li les bras, les soldats me tranrent sur l'chelle,
comme si j'avais t une botte de foin, dans la chambre de dessous,
galement pleine de soldats.

Dans un coin, le misrable scribe, vritable peinture de l'pouvante
abjecte, grelottant, les genoux s'entrechoquant, se serait affaiss s'il
n'avait t maintenu par la poigne d'un vigoureux caporal.

Devant lui taient deux officiers, l'un d'eux un petit homme dur, brun,
aux yeux ptillants, aux mouvements vifs, l'autre grand, mince, avec une
longue moustache blonde, qui allait  moiti chemin de ses paules.

Le premier tenait mon sabre  la main et tous deux en examinaient la
lame avec curiosit.

--C'est un fin morceau d'acier, Dick, dit l'un en appuyant la pointe sur
le sol de pierre et exerant une pression de l'autre ct jusqu' ce que
la poigne le toucht. Voyez avec quelle force elle se redresse. Pas de
nom de fabricant, mais la date, 1638, est marque sur la poigne. O
vous-tes-vous procur cela, h, l'homme?

--C'tait l'pe de mon pre, rpondis-je.

--Alors j'espre qu'il l'aura tir pour dfendre une cause meilleure que
celle qu'a soutenue le fils, dit l'officier, d'un ton narquois.

--Une cause tout aussi juste mais non plus juste, rpondis-je; Cette
pe a toujours t tire pour les droits et les liberts des Anglais,
et contre la tyrannie des rois et la bigoterie des prtres.

--Quel clou pour un thtre! Dick s'cria l'officier. Comme cela sonne
bien: la bigoterie des rois et la tyrannie des prtres. Eh! si cela
tait dbit par Betterton tout prs de la rampe, une main sur le coeur,
l'autre leve au ciel, je parie que tout le parterre se lverait.

--C'est trs probable, dit l'autre en tortillant sa moustache, mais ce
n'est pas le moment des beaux discours. Qu'allons-nous faire du petit?

--Le pendre, rpondit l'officier d'un ton insouciant.

--Non, non, trs gracieux gentlemen, hurla Tetheridge, s'arrachant
brusquement  la poigne du caporal et se jetant  terre devant eux. Ne
vous ai-je pas inform o vous pourriez trouver un des plus vigoureux
soldats de l'arme rebelle? Ne vous ai je pas conduits jusqu' lui? Ne
suis-je pas mont tout doucement pour lui drober son pe, de peur
qu'un des sujets du Roi ne prit en le faisant prisonnier? Srement,
srement, vous n'allez pas me traiter avec autant de mchancet, moi qui
vous ai rendu de tels services. N'ai-je pas tenu parole? N'est-il pas
tel que je l'ai dcrit, un gant par la taille et par sa force
extraordinaire? Toute l'arme me rendra tmoignage sur ce point qu'il en
vaut deux comme lui en combat singulier? Je vous l'ai livr. Assurment
vous me relcherez.

--Voil, qui est fort bien dbit, terriblement bien, dit le petit
officier en tapant doucement d'une main dans le creux de l'autre main.
L'emphase tait juste, la prononciation nette. Un peu plus du ct des
coulisses, caporal, s'il vous plat. Merci! Maintenant, Dick, c'est
votre tour d'entrer en scne.

--Non, John, vous tes par trop absurde, s'cria l'autre, impatient. Le
masque et les brodequins sont fort bons  leur place, mais vous regardez
la pice comme une ralit, au lieu de regarder la ralit comme une
pice. Ce qu'a dit ce reptile est vrai. Nous devons lui tenir parole, si
nous tenons  ce que d'autres gens du pays livrent les fugitifs. Il n'y
a pas moyen de faire autrement.

--Pour moi, je crois  la Justice de Jeddard, rpondit son compagnon. Je
commencerais par pendre l'homme et ensuite je discuterais sur la
question de notre promesse. Cependant, qu'on me tue si jamais j'impose
mon opinion  qui que ce soit!

--Non, c'est impossible, dit l'officier de haute taille. Caporal,
emmenez-le. Henderson vous accompagnera. Enlevez-lui cette cuirasse et
ce sabre, que sa mre porterait de meilleure grce. Puis, entendez bien,
caporal, quelques bons coups de la courroie  triers sur ses paules
dodues ne seraient pas dplacs pour le faire souvenir des dragons du
Roi.

Mon perfide compagnon fut entran malgr sa rsistance, et bientt une
succession de hurlements aigus, qui devinrent de plus en plus lointains,
 mesure qu'il fuyait devant ses bourreaux, annona que l'indication
avait t comprise.

Les deux officiers coururent  la petite fentre du moulin et rirent 
gorge dploye, pendant que les soldats, regardant furtivement par-dessus
leurs paules, ne pouvaient s'empcher de prendre part  leur hilarit.

Je devinai ainsi que Matre Tetheridge, ainsi peronn par la crainte,
qui le lanait, malgr son gros ventre,  travers les haies, dans les
fosss, prsentait un coup d'oeil assez risible.

--Et maintenant  l'autre, dit le petit officier en se dtournant de la
fentre et essuyant les larmes, que le rire avait amenes sur sa figure,
cette poutre que voici ferait notre affaire. O est le pendeur
Broderick, le Jack Ketch des Royaux?

--Me voici, monsieur, rpondit un soldat  la figure bourrue et
grossire, j'ai l une corde avec un noeud coulant.

--Jetez-la par-dessus la poutre, alors. Qu'avez-vous donc  la main,
maladroit coquin, pour l'envelopper ainsi?

--S'il vous plat de le savoir, monsieur, rpondit l'homme, cela vient
d'un ingrat de Presbytrien aux oreilles redresses, que j'ai pendu 
Gommatch. J'ai fait pour lui tout ce qui pouvait se faire. Il aurait t
 Tyburn qu'il n'aurait pas t trait avec plus d'gards, et pourtant,
quand j'ai mis la main sur son cou pour m'assurer que tout allait bien,
il m'a saisi  pleines dents et m'a emport un bon morceau de pouce.

--J'en suis fch pour vous, dit l'officier. Vous savez sans doute qu'en
pareille circonstance la morsure humaine est aussi fatale que celle d'un
chien enrag, en sorte qu'un de ces beaux matins on vous verra peut-tre
donner des coups de dents et aboyer. Mais ne plissez donc pas. Je vous
ai entendu prcher la patience et le courage  vos victimes. Vous n'avez
pas peur de la mort, n'est-ce pas?

--Non, pas d'une mort chrtienne, Votre Honneur, mais dix shillings par
semaine, ce n'est pas trop bien pay pour finir comme cela.

--Bah! C'est une loterie, comme le reste! remarqua le capitaine, d'un
ton encourageant. J'ai entendu dire que dans cette circonstance, le
malade est tellement contract qu'il ne fait que battre le rappel avec
ses pieds derrire sa tte, mais ce n'est peut-tre pas aussi douloureux
que cela le parat. Pour le moment, occupez-vous de votre office.

Deux ou trois soldats me saisirent par les bras.

Je m'en dbarrassai de mon mieux par une secousse et je m'avanai, je
crois, d'un pas ferme, la figure joyeuse, sous la poutre.

C'tait une grande solive noircie par la fume et qui passait d'un ct
 l'autre de la chambre.

La corde fut lance par-dessus, et le bourreau, de ses doigts
tremblants, passa  mon cou le noeud coulant, en faisant grande
attention  ne pas se tenir  porte de mes dents.

Une demi-douzaine de dragons prirent l'autre bout de la corde et se
tinrent prts  me lancer dans l'ternit.

Pendant toute ma vie aventureuse, jamais je ne me suis vu aussi prs de
franchir le seuil de la mort qu' ce moment-l, et pourtant, je
l'affirme, si terrible que ft ma position, il me fut impossible de
penser  autre chose qu'aux tatouages que portait au bras le vieux
Salomon Sprent, et  l'habilet avec laquelle il y avait mari le rouge
et le bleu.

Et cependant je ne perdais pas le plus lger dtail de ce qui se passait
autour de moi.

La scne, cette chambre nue, dalle, l'unique et troite fentre, les
deux officiers flneurs, lgants, les armes entasses dans le coin, et
mme le tissu de la grossire serge rouge, et les dessins des larges
boutons de cuivre sur la manche de l'homme qui me tenait, tout cela est
rest nettement grav en mon esprit.

--Il faut faire notre besogne avec mthode, fit remarquer le capitaine
de haute taille, en tirant de sa poche un calepin. Le colonel Sarsfield
demandera peut-tre quelques dtails. Voyons... celui-ci est le
dix-septime, n'est-ce pas?

--Quatre  la ferme, et cinq  la croise des routes, rpondit l'autre
on comptant sur ses doigts. Puis, celui que nous avons tu d'un coup de
feu dans la haie, et le bless qui s'est presque sauv en mourant, et
les deux dans le petit bois auprs de la colline. Je ne puis m'en
rappeler d'autres, si ce n'est ceux qui ont t accrochs  Bridgewater
aussitt aprs le combat.

Il est bon de faire la chose avec un soin attentif, dit l'autre en
griffonnant dans son calepin. C'est affaire  Kirke et  ses hommes, qui
sont, eux aussi,  moiti des Maures, de pendre et d'gorger sans
distinction, ni crmonie, mais il nous convient de donner un meilleur
exemple. Comment vous nommez-vous, l'homme?

--Je me nomme le capitaine Micah Clarke, rpondis-je.

Les deux officiers changrent un regard et le plus petit siffla
longuement.

--C'est bien l'homme en question, dit-il. Voil ce que c'est que de
faire des questions. Je veux tre pendu si je n'avais pas dj des
pressentiments que cela tournerait ainsi. On disait qu'il tait d'une
forte carrure.

--Dites-moi, mon homme, avez-vous jamais connu un Major Ogilvy, des
gardes  cheval, des Bleus?

--Comme j'ai eu l'honneur de le faire prisonnier, rpondis-je, et comme
depuis ce jour-l il a toujours partag avec moi l'ordinaire du soldat,
je crois que j'ai le droit de dire que je le connais.

--Enlevez la corde, dit l'officier.

Et le pendeur, de fort mauvaise grce fit passer de nouveau le noeud
coulant par-dessus ma tte.

--Jeune homme, vous tes certainement appel  quelque chose de grand,
car jamais vous ne serez plus prs de la tombe, except le jour o vous
y mettrez le pied pour tout de bon. Le major Ogilvy a fait les plus
actives dmarches en votre faveur et en celle d'un de vos camarades
bless qui est couch  Bridgewater. Votre nom a t transmis  tous les
chefs de cavalerie avec l'ordre de vous amener intact si vous tes pris.
Mais il n'est que juste de vous informer que si le langage bienveillant
du Major peut vous viter la cour martiale, elle vous servira fort peu
auprs d'un juge civil, devant lequel il vous faudra comparatre, en
dfinitive.

--Je dsire partager le mme sort, les mmes hasards que mes compagnons
d'armes, rpondis-je.

--Eh bien, voil une faon maussade d'accueillir votre dlivrance!
s'cria le plus petit des officiers. La situation est aussi plate que de
la bire de cantinier. Ottway en et tir meilleur parti. Ne
sauriez-vous donc vous hausser  la hauteur qu'elle comporte? O
est-elle?

--Elle? Qui? demandai-je.

--Elle! Elle, parbleu, la femme. Votre femme, votre amoureuse, votre
fiance,--comme vous voudrez.

--Je n'en ai d'aucune sorte, rpondis-je.

--Ah bien! Que faire en pareille circonstance? s'cria-t-il d'un ton
dsappoint. Elle aurait d sortir des coulisses en courant, se jeter
entre vos bras. J'ai vu une situation pareille tirer du parterre trois
salves d'applaudissements. Que voil un beau sujet gt, faute de
quelqu'un pour en profiter!

--Nous avons encore d'autre besogne, Jack, s'cria son compagnon avec
impatience. Sergent Gredder, prenez deux hommes et conduisez le
prisonnier dans l'glise de Gommatch. Il n'est que temps de nous
remettre en route, car dans quelques heures l'obscurit empchera la
poursuite.

En entendant ces ordres, les soldats descendirent dans le champ, o
leurs chevaux taient au piquet, et se remirent promptement en marche,
sous la conduite du capitaine de haute taille, le cornette amateur de
thtre dirigeant l'arrire-garde.

Le sergent, aux soins duquel j'avais t confi, grand gaillard aux
larges paules, aux sourcils noirs, fit amener mon propre cheval et
m'aida  le monter, mais il enleva des fontes les pistolets et les
suspendit avec mon pe au pommeau de sa selle.

--Lui attacherai-je les jambes sous le ventre du cheval? demanda un des
dragons.

--Non, le jeune homme a une honnte figure, rpondit le sergent. S'il
promet de se tenir tranquille, nous lui dlierons les bras.

--Je n'ai point l'intention de m'chapper, dis-je.

--Alors, dfaites la corde. Un brave dans le malheur a toujours ma
sympathie. Autrement que je devienne muet. Je me nomme le sergent
Gredder, servant auparavant sous Mackay et prsentement dans la
cavalerie royale, un homme qui travaille aussi dur, et qui est aussi mal
pay que pas un au service de Sa Majest. Par le flanc droit, et qu'on
descende le sentier! En file sur chaque ct et moi derrire! Nos
carabines sont amorces, l'ami. Aussi tenez votre promesse.

--Oh! vous pouvez y compter, rpondis-je.

--Votre petit camarade vous a jou un vilain tour, dit le sergent, car
en nous voyant arriver par la route, il a coup court  travers champs
pour nous joindre, et il a fait un march avec le capitaine, pour qu'on
l'pargnt,  la condition qu'il livrerait entre nos mains un homme
qu'il dcrivait comme un des plus vigoureux soldats de l'arme rebelle.
Et vraiment, vous ne manquez pas de nerfs et de muscles, quoique vous
soyez certainement trop jeune pour avoir beaucoup servi.

--Cette campagne a t ma premire, rpondis-je.

--Et selon toute vraisemblance, elle sera votre dernire, remarqua-t-il
avec une franchise militaire.  ce que j'ai entendu dire, le Conseil
Priv se propose de faire un exemple tel qu'il dcouragera les Whigs
pour une vingtaine d'annes au moins. On fait venir de Londres un homme
de loi dont la perruque est plus  craindre que nos casques. Il fera
prir plus d'hommes en un jour qu'un escadron de cavalerie en dix milles
de poursuite. Par ma foi, j'aime mieux qu'ils se chargent eux-mmes de
cette besogne de bouchers. Voyez ces arbres l-bas. C'est une bien
mauvaise saison quand de tels glands poussent sur les chnes anglais.

--C'est une mauvaise saison, dis-je, quand des gens qui se prtendent
chrtiens exercent une telle vengeance sur de pauvres et simples
paysans, qui n'ont fait autre chose que ce que leur commandait leur
conscience. Que les chefs et les officiers ptissent, ce n'est que
juste. Ils ont jou pour gagner en cas de succs et ils ont  payer
l'amende maintenant qu'ils ont perdu. Mais cela me fend le coeur de voir
ainsi trait ces pauvres et pieux campagnards.

--Oui, il y a du vrai dans cela, dit le sergent. Maintenant, si ces
pcheurs au langage nasillard, aux longues tignasses, bliers qui mnent
le troupeau au son de leur clochette, taient ceux qui ont men leurs
ouailles au diable, ce serait une autre affaire. Pourquoi ne veulent-ils
pas se conformer  l'glise, pour son tourment? Le Roi s'en contente
bien. N'est-ce pas assez bon pour eux? Ou bien ont-ils l'me si dlicate
qu'ils ne sauraient l'accommoder de ce qui engraisse tout brave Anglais.
La grande route pour aller au ciel, c'est trop commun pour eux. Il leur
faut leur chemin  eux et ils crient contre tous ceux qui ne veulent pas
le suivre.

--Mais, dis-je, il y a des gens pieux dans toutes les religions. Quand
on vit honntement, qu'importe ce qu'on croit.

--On doit garder sa vertu dans son coeur, fit le sergent Gredder, on
doit la tenir emballe au fin fond de son havresac. Je me mfie de la
saintet qui s'tale  la surface, du langage nasillard, des roulements
d'yeux, des gmissements, des boniments. C'est comme la fausse monnaie.
On la reconnat  ce qu'elle a plus d'clat, plus d'apparence que la
vraie.

--La comparaison est juste, dis-je. Mais, sergent, comment se fait-il
que vous ayez tourn votre attention sur ces sujets?  moins qu'on ne
les dcrive tous de fausses couleurs, les dragons du Roi ont autre chose
en tte.

--J'ai servi dans l'infanterie de Mackay, rpondit-il brivement.

--J'ai entendu parler de lui, dis-je. C'est, je crois, un homme qui a 
la fois des capacits et de la religion.

--Oh! pour cela c'est vrai, s'cria le sergent Gredder avec chaleur.
C'est un homme svre, un vrai soldat, au premier coup d'oeil, mais de
plus prs il a l'me d'un saint. Je vous rponds qu'on n'avait gure
besoin de l'estrapade dans son rgiment, car il n'y avait pas un homme
qui ne craignit de voir la figure attriste de son colonel, plus qu'il
ne craignait le prvt-marchal.

Pendant toute notre longue chevauche, je reconnus que le digne sergent
tait un vrai disciple de l'excellent colonel Mackay, car il fit preuve
d'une intelligence plus qu'ordinaire et il laissa voir des habitudes
srieuses et rflchies.

Quant aux deux soldats qui marchaient de chaque ct de moi, ils taient
aussi muets que des statues, car les simples dragons de ce temps-l
savaient parler vin et femmes, mais perdaient leur aplomb et leur
loquacit quand il tait question d'autre chose.

Lorsque enfin nous arrivmes dans le petit village de Gommatch, qui
domine la plaine de Sedgemoor, ce fut avec des regrets rciproques que
nous nous sparmes, mon gardien et moi.

Comme dernire faveur, je lui demandai de se charger de mon Covenant, en
lui promettant de lui payer une certaine somme par mois pour son
entretien et lui donnant le droit de garder le cheval pour son propre
usage, si je manquais de le rclamer avant la fin de l'anne.

Ce fut un soulagement pour mon esprit de voir emmener mon fidle
compagnon, qui se retournait pour me regarder avec de grands yeux
interrogateurs, comme s'il n'arrivait pas  comprendre cette sparation.

Quoi qu'il pt m'advenir, j'tais sr dsormais qu'il tait confi  la
garde d'un brave homme qui veillerait  ce qu'il ne lui arrivt rien de
fcheux.




VIII--La venue de Salomon Sprent.


L'glise de Gommatch tait un petit difice couvert de pierre, avec un
clocher normand carr, et se dressait au milieu du hameau de ce nom.

Ses grandes portes de chne, semes de gros clous, ses hautes et
troites fentres, la rendaient bien propre  l'usage qu'on allait en
faire.

Deux compagnies de l'infanterie de Dumbarton avaient t tablies dans
le village, sous les ordres d'un corpulent major, auquel je fus remis
par le sergent Gredder, qui y ajouta quelques dtails de ma capture et
sur les raisons qui avaient empch mon excution sommaire.

La nuit venait dj, mais quelques lampes aux faibles lueurs, suspendues
 et l aux murs, jetaient une incertaine et vacillante clart sur la
scne.

Une centaine au moins de prisonniers taient pars sur le sol dall,
beaucoup d'entre eux, blesss, et quelques-uns videmment prs de
mourir.

Les hommes indemnes s'taient runis en groupes silencieux et discrets
autour de leurs amis souffrants, et faisaient de leur mieux pour
soulager leurs peines.

Plusieurs avaient mme t la plus grande partie de leurs vtements pour
en faire des couchettes et en couvrir les blesss.

 et l on discernait dans l'ombre les noires silhouettes de gens
agenouills, et l'on entendait rsonner sous les ailes le bruit rythm
de leurs prires, coupes de temps  autre d'une plainte, d'un souffle
pnible, trangl, celui de quelque pauvre malade qui luttait pour
respirer.

La lueur vague, jaune, tombant sur les faces graves, tires, sur les
corps en haillons salis de boue, eussent inspir le talent d'un de ces
peintres des Pays-Bas dont je vis plus tard les tableaux  la Haye.

Le jeudi matin, troisime jour aprs la bataille, nous fmes tous
conduits  Bridgewater, et enferms jusqu' la fin de la semaine dans
l'glise de Sainte-Marie, la mme du haut du clocher de laquelle
Monmouth et ses officiers avaient examin la position de l'arme de
Feversham.

Plus nous entendions parler du combat par les soldats et d'autres plus
il paraissait vident que notre attaque de nuit avait eu toutes les
chances de russir.

Feversham n'avait vit presque aucune des fautes que peut commettre un
gnral.

Il avait jug son adversaire trop  la lgre, et laiss son camp
entirement expos  une surprise.

Lorsque clatrent les coups de feu, il s'lana de son lit, mais comme
il tardait  trouver sa perruque, il errait  ttons par sa tente
pendant que la bataille se dcidait et il n'en sortit gure que quand
elle fut termine.

Tous taient unanimes  dclarer que sans le hasard qui fit ngliger 
nos guides et claireurs le foss du Rhin de Bussex, nous nous serions
trouvs au milieu des tentes avant que les hommes pussent tre appels
aux armes.

Cette seule circonstance et l'ardente nergie de John Churchill, qui
commandait en second, ce qui par la suite le rendit clbre sous un nom
plus noble, dans l'histoire de la France comme de l'Angleterre,
pargnrent  l'arme royale un revers qui aurait peut-tre modifi
l'issue de la campagne[3].

[Note 3: Il n'est que juste de reconnatre que selon bien des
auteurs Ferguson tait aussi nergique comme soldat que zl pour la
religion. Le rcit qu'il fait de Sedgemoor est intressant en ce qu'il
exprime l'opinion de ceux qui prirent part  l'affaire sur les causes de
leur chec. Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans tre
d'une bien grande habilet, avaient du moins assez de courage pour se
conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontr
l'obstacle sus-mentionn, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons,
un seul qui se soit lanc  la charge, ou se soit mme approch de
l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de
nos capitaines, ne ft pas plus tt  porte de voir leur camp qu'il eut
la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre
approche. Aprs quoi il abandonna sa charge, et partit  fond de train,
pour s'assurer le bnfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon
 tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fix. Il fit
valoir tout cela  son procs, mais  cela Jeffreys rpondit qu'il
mritait plus que tous autres d'tre pendu, et cela pour sa perfidie
envers Monmouth, comme pour sa trahison  l'gard du Roi. Et bien
qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie,
nanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu
qu'ils n'essayrent pas mme de charger une fois, et ne conserveront
point leurs hommes runis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie
n'avait pas tir un seul coup de pistolet, qu'elle se ft borne  se
tenir en position, de faon  donner  l'ennemi inquitude et
apprhension, l'infanterie aurait su  elle seule, aurait gagn la
bataille, et aurait triomph. Mais notre cavalerie se tenant disperse
et dsunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la
leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage  ce corps car
l'ennemi, aprs avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans
juger ncessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient
parpills, cela lui permit d'attaquer enfin par derrire nos bataillons
et d'arracher la victime de leurs mains prtes  la saisir, et qui dj
taient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur
cavalerie ne se montait pas  plus de trois cents hommes, tandis que
nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu
quelque courage et avaient t commands par un galant homme pour les
attaquer  la fois de front et de flanc. Voil ce que j'affirme avec
d'autant plus de conviction, que j'en fus le tmoin attrist, car
contrairement  mon habitude, j'avais cess mon service auprs du duc,
qui avanait avec l'infanterie, pour me transporter prs de la
cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la premire,
ce matin-l,  engager l'action en faisant irruption et mettant le
dsordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment o nos bataillons devaient
arriver, je fis tous les efforts dont j'tais capable, car non seulement
je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonn leur poste, mais
encore je rprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer
 leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur  Mylord Grey
et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont
notre infanterie s'tait en quelque sorte saisie, nous ft arrache.
Mais lui, au lieu d'couter, se conduisit en homme indigne et en lche
poltron, dserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son
commandement, et en outre partit  fond de train vers le Duc, en lui
disant que tout tait perdu et qu'il n'tait que temps pour lui de se
tirer d'affaire. Et par-l, en outre de tout le mal qu'il avait dj
occasionn, il dcida le lger et malheureux gentilhomme  quitter les
bataillons, alors que ceux-ci taient occups  disputer courageusement
 qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal  propos, au
moment mme o une certaine personne cherchait  trouver le Duc pour lui
demander instamment de venir charger  la tte de ses troupes. Mais ce
que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement
deux cents cavaliers, bien monts, bien quips, vaillants de leur
personne, et commands par des officiers expriments, ils auraient t
victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avou
qu'ils avaient t sur le point de prendre la fuite, aprs les attaques
faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient t battus, si
notre cavalerie avait rempli son rle, au lieu d'attendre dans
l'inertie,  regarder sans agir jusqu' ce que la cavalerie et rtabli
le combat, en tombant sur les derrires de nos bataillons. Et il ne faut
point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de
suivre leurs chefs, mais  ceux-l mme qui les commandaient, et en
particulier  Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir
trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lchet du nom
de trahison. _Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson_, cit dans le
livre intitul _Ferguson le conspirateur_, ouvrage intressant d'un de
ses descendants en droite ligne, avocat  dimbourg. (Note de
l'auteur).]

Si vous entendez dire ou si vous lisez, mes chers enfants, que la
rvolte de Monmouth fut aisment dompte ou que c'tait ds le dbut une
entreprise dsespre, rappelez-vous que moi, qui y ai pris part,
j'affirme nettement qu'elle faillit faire pencher la balance et que
cette poigne de paysans rsolus, avec leurs piques, leurs faux, ont t
bien prs de modifier toute la marche de l'histoire d'Angleterre.

Si, aprs avoir supprim la rbellion, ce conseil priv montra tant de
frocit, c'est qu'il savait combien elle avait t proche du succs.

Je ne veux pas m'tendre trop longuement sur la cruaut et la barbarie
des vainqueurs, car il n'est point utile que vos oreilles d'enfants
entendent de tels dtails.

La mollesse de Feversham et la brutalit de Kirke leur ont fait, dans
l'Ouest, une rputation qui n'est dpasse que par celle du gredin de
haute envergure qui leur succda.

Quant  leurs victimes, quand elles eurent t pendues, coupes en
quartiers, qu'elles eurent subi tout ce qu'on pouvait leur faire
souffrir, elles laissrent dans leurs petits villages, comme un trsor
que devaient y transmettre les gnrations successives, la rputation
d'hommes braves et sincres qui moururent pour une noble cause.

Allez maintenant  Milverton ou  Wivoliscombe, ou Minehead, ou 
Colyford, ou dans n'importe quel village dans toute la longueur et la
largeur du Comt de Somerset, et vous verrez qu'ils n'ont point oubli
ceux qu'ils sont fiers d'appeler leurs martyrs.

Et aujourd'hui, o est Kirke, o est Feversham?

Leurs noms sont conservs, il est vrai, mais conservs dans la haine du
pays.

Comment ne pas voir que ces hommes, en chtiant d'autres hommes, se sont
attir un chtiment bien plus svre?

Leur pch, en vrit, les a montrs au grand jour.

Ils firent tout ce dont sont capables des gens sclrats, endurcis de
coeur, sachant bien qu'en agissant ainsi ils auraient l'approbation de
l'hypocrite au sang glac, du bigot qui occupait alors le trne.

Ils agirent pour gagner sa faveur et ils l'obtinrent.

Des hommes furent perdus, dpecs et pendus de nouveau.

Tous les carrefours du pays prsentrent l'pouvante des gibets.

Il n'y a pas une insulte, pas un affront, capables d'aggraver jusqu'
les rendre intolrables les angoisses de la mort, qui ne fussent
accumuls sur ces hommes vous aux longues souffrances et pourtant on se
raconte avec orgueil dans leur Comt natal que dans toute cette arme de
victimes, il n'y en eut pas une seule qui ne marcht  la mort le visage
ferme, en protestant que si la chose tait  refaire, elle la referait.

Au bout d'une ou deux semaines, on eut des nouvelles des fugitifs.

Monmouth,  ce qu'il parait, avait t pris par les habits jaunes de
Portman pendant qu'il tentait de gagner New Forest, d'o il esprait
s'enfuir sur le continent.

Il fut tran, amaigri, non ras, et tremblant, hors d'un champ de
haricots o il avait cherch un abri, et conduit  Ringwood, dans le
Hampshire.

Des rumeurs tranges nous parvinrent au sujet de son attitude, rumeurs
que nous connmes par les grossires plaisanteries de nos gardiens.

Certains dirent qu'il s'tait tran aux genoux des rustres qui
l'avaient pris.

D'aprs d'autres, il avait crit au Roi, en lui offrant de faire tout et
mme de jeter par-dessus bord la cause protestante, afin de sauver sa
tte de l'chafaud[4].

[Note 4: La lettre suivante, que Monmouth crivit de la Tour  la
Reine, montre bien l'tat d'abjection de son me. Madame,--Je n'aurais
pas la hardiesse d'crire  Votre Majest jusqu'au jour o j'aurai
montr au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et
combien je dsire de vivre pour le servir. J'espre, Madame, que ce que
j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincre, et combien
je dteste tous ces gens qui m'ont amen  cela. Aprs avoir fait cela,
Madame, j'ai cru tre dans une situation convenable pour implorer votre
intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et
je suis certain, Madame, d'tre l'objet de votre piti, ayant t sduit
et attir par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas
d'autre objet que le dsir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais
cette peine, mais je tiens  la vie pour servir le Roi, ce que je suis
en tat de faire, et ce que je ferai au-del de ce que je puis dire. En
consquence, c'est aprs avoir tenu compte de cela, que je puis
m'enhardir jusqu'au point d'insister auprs de vous et vous implorer
d'intercder pour moi, car je suis sr que le Roi vous coutera. Vos
prires ne sauraient jamais prouver de refus, quand elles sollicitent
la vie seulement pour servir le Roi. J'espre, Madame, que par la
gnrosit et la bont du Roi, et par votre intercession, je puis
esprer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entirement employe 
tmoigner  Votre Majest tout le sentiment imaginable de gratitude; et
 servir le Roi en fidle sujet. Et  tre le plus dvou et le plus
obissant serviteur, Monmouth. (Note de l'auteur).]

Nous rmes alors de ces histoires, en les traitant d'inventions de nos
ennemis.

En outre, il paraissait impossible qu'en un temps o les partisans lui
montraient un attachement si ferme et si loyal, lui qui les avait
conduit et sur qui taient fixs les yeux de tous, montrt moins de
courage que n'en tmoigne le moindre petit tambour qui marche  pas
menus en tte de son rgiment sur le champ de bataille.

Hlas, le temps nous prouva que ces histoires-l taient vraies, et
qu'il n'y avait aucun abme d'infamie o ce malheureux ft prt 
descendre dans l'espoir de prolonger de quelques annes une vie qui
avait t une maldiction pour un si grand nombre de ceux qui l'avaient
suivi.

Aucune nouvelle bonne ou mauvaise au sujet de Saxon ne vint m'encourager
 esprer qu'il avait trouv un endroit o se mettre en sret.

Ruben tait toujours confin au lit par sa blessure; il recevait les
soins et la protection du Major Ogilvy.

Ce bon gentleman vint me voir plus d'une fois et s'effora d'amliorer
ma situation, jusqu'au jour o je lui fis entendre combien il m'tait
pnible de me voir traiter autrement que les braves garons avec qui
j'avais partag les prils de la campagne.

Il me fit la grande faveur d'crire  mon pre, pour l'informer que je
me portais bien et que je n'tais point en danger imminent.

En rponse  cette lettre, je reus du vieillard une nergique et
chrtienne recommandation d'avoir bon courage, avec de nombreuses
citations empruntes  un sermon sur la patience, par le Rvrend Josiah
Seaton, de Petersfield.

Ma mre, disait-il, tait profondment dsole de ma situation, mais
soutenue par sa confiance dans les dcrets de la Providence.

Il joignait  cette lettre un chque au nom du Major Ogilvy, en le
chargeant d'en faire l'usage que je dsirais.

Cette somme, jointe au petit pcule que ma mre avait cousu dans mon
collet, me fut d'une utilit incomparable, car la fivre des prisons
avait clat parmi nous, et je me trouvai en mesure de procurer aux
malades les aliments qui leur convenaient, ainsi que de payer les
services des mdecins, si bien que l'pidmie fut tue dans le germe
avant d'avoir pu se rpandre.

Dans les premiers jours d'aot, nous fmes conduits de Bridgewater 
Taunton, et jets avec des centaines d'autres dans le mme magasin 
laines o notre rgiment avait t log au commencement de la campagne.

Nous gagnmes peu au change.

Toutefois nous nous apermes que nos nouveaux gardiens taient, en
quelque sorte, plus rassasis de cruaut que les premiers et que, ds
lors, ils taient moins exigeants envers leurs prisonniers.

Non seulement on permettait de temps  autre  nos amis de nous rendre
visite, mais encore nous pouvions nous procurer des livres et des
journaux, grce  un petit cadeau fait au sergent de service.

Nous fmes donc en tat de passer notre temps dans un confortable
relatif, pendant la dure d'un mois et plus qui s'coula avant notre
jugement.

Un soir, comme j'tais adoss au mur, l'esprit vague, les yeux fixs sur
une mince tranche de ciel qui se montrait par l'troite fentre, j'en
vins  me croire revenu dans les prairies d'Havant, quand il arriva 
mon oreille une voix qui me ramena en effet  mon foyer du Hampshire.

Ce timbre grave, rauque, qui parfois s'levait  un grondement colreux,
ne pouvait appartenir qu' un homme,  mon vieil ami le marin.

Je m'approchai de la porte d'o venait le vacarme, et tous les doutes
disparurent ds que j'entendis les propos changs:

--Allez vous me laisser passer, oui ou non? criait-il. Permettez-moi de
vous dire que j'ai ralenti ma marche quand des gens qui valaient mieux
que vous m'ont pri de couvrir de voiles les huniers. Je vous dis que
j'ai le permis de l'amiral, et je n'entends pas les carguer pour un
petit bout de peint en rouge. Ainsi donc tirez-vous  travers mon
aussire. Sans quoi je pourrais bien vous couler.

--Nous ne connaissons point d'amiraux ici, dit le sergent de garde.
L'heure de la visite aux prisonniers est passe pour aujourd'hui, et si
vous ne retirez pas d'ici votre disgracieuse personne, je vais faire
essayer  votre dos le poids de ma hallebarde.

--J'ai reu des coups et je les ai rendus avant qu'on ait jamais pens 
vous, torchon de terrien, hurla le vieux Salomon. Je me suis trouv
vergue contre vergue avec Ruyter quand vous appreniez encore  tter,
mais tout vieux que je suis, je tiens  vous faire savoir que je ne suis
pas encore mis au rebut, et que je suis encore capable d'changer des
bordes avec n'importe quel brigand de homard  queue rouge qui aura
jamais t pendu  l'estrapade pour recevoir dans le des l'empreinte des
diamants du Roi. Je n'ai qu' naviguer en arrire et  faire un signal
au Major Ogilvy pour lui apprendre de quelle faon j'ai reu la
bienvenue, il vous rendra la peau encore plus rouge que ne l'a t votre
habit.

--Le Major Ogilvy! s'cria le sergent plus respectueux. Si vous aviez
dit que votre permission tait signe du Major Ogilvy, cela se serait
pass autrement, mais vous vous tes mis  raconter des histoires
d'amiraux, de commodores, et Dieu sait quels autres propos d'outre-mer.

--C'est honteux pour vos parents, de vous avoir si mal appris 
connatre l'anglais du Roi, grommela Salomon.  vrai dire, l'ami, c'est
pour moi un sujet d'tonnement quand je vois que des gens de mer sont en
tat d'en remontrer aux terriens en matire d'argot. Car sur les sept
cents hommes du navire le Worcester, le mme qui coula  pic dans la
baie de Funchal, il n'y en avait pas un, mme parmi les mousses qui
servent les canons, qui ne comprit tout ce que je disais, tandis qu'
terre, il y a plus d'un bent comme toi, qui pourrait aussi bien tre
Portugais, d'aprs le peu d'anglais qu'il sait et qui me regarde du mme
air qu'un cochon pendant un ouragan, rien que pour lui avoir demand
quelle est sa position, ou combien de fois la cloche a sonn.

--Qui voulez-vous voir? demanda le sergent, d'un ton bourru. Vous avez
une langue diablement longue.

--Oui, et assez rude encore, quand j'ai affaire  des imbciles, riposta
le marin. Mon garon, si je vous avais dans mon quart pour une croisire
de trois ans, je ferais tout de mme un homme de vous.

--Laissez passer le vieux, cria le sergent furieux.

Et le marin entra, faisant sonner sa jambe de bois, sa figure bronze
toute contracte, toute bouleverse, tant par l'effet du plaisir que lui
donnait sa victoire sur le sergent, que par celui d'une grosse chique
qu'il avait l'habitude de fourrer sous sa joue.

Ayant jet les yeux autour de lui sans me voir, il porta ses mains  sa
bouche et lana mon nom d'une voix retentissante, en l'accompagnant
d'une srie de oh! qui rsonnrent dans tout l'difice.

--Me voici, Salomon, dis-je en le touchant  l'paule.

--Dieu vous bnisse, mon garon, Dieu vous bnisse. Je n'arrivais pas 
vous voir, car mon oeil de tribord est aussi brouill que l'air autour
des bancs de Terre-Neuve. Sue William y a lanc un pot d'un quart, 
l'auberge du Tigre, il y aura bientt trente ans. Comment allez-vous? En
bon tat partout, dessous et dessus?

--Tout va aussi bien que possible, rpondis-je. Je n'ai gure sujet de
me plaindre.

--Vous n'avez pas reu de boulet dans les manoeuvres fixes? Pas d'agrs
de cass. Pas de trous entre le bord et la ligne d'eau? Vous n'avez pas
t rduit  l'tat de ponton, pas t pris d'enfilade, pas subi
d'abordage?

--Rien de tout cela, dis-je en riant.

--Sur ma foi, vous tes plus maigre que jadis, et vous avez vieilli de
dix ans en deux mois. Vous tes parti en vaisseau de ligne aussi
pimpant, aussi coquet qui ait jamais obi  la barre, et maintenant vous
avez l'air de ce mme vaisseau, aprs que la bataille et la tempte ont
us le brillant vernis de ses flancs, et ont jet  bas les pennons de
la pomme de son grand mt. Mais je n'en suis pas moins content de vous
voir en bon tat dans la voilure et la membrure.

--J'ai t tmoin de spectacles bien capables de faire vieillir un homme
de dix ans.

--Oui, oui, rpondit-il avec un grognement caverneux, en agitant la tte
de droite et de gauche. C'est une bien maudite affaire. Et pourtant, si
fcheuse que soit la tempte, le calme reviendra toujours par la suite,
pourvu que vous arriviez  la traverser avec votre ancre profondment
plante dans la Providence. Ah! mon garon, voil un fond qui tient
bien! Mais si je vous connais, mon garon, vous souffrez plus  cause de
ces pauvres diables qui vous entourent que pour vous-mme.

--En effet c'est bien cruel de les voir souffrir avec tant de patience
et sans jamais se plaindre, rpondis-je, et cela pour un homme pareil.

--Ah! Oui, cet tre au foie de poulet, grogna le marin en grinant des
dents.

--Comment vont ma mre et mon pre, demandai-je, et comment tes-vous
venu si loin de chez vous?

--Ah! j'aurais fini par tre jet  la cte sur mes moignons d'os si
j'avais attendu plus longtemps  mon amarrage. Donc, j'ai coup mon
cble, et aprs avoir fait une pointe au nord, jusqu' Salisbury, j'ai
couru sous une bonne brise.

Votre pre s'est fait une figure impassible, et il s'occupe de son
mtier comme  l'ordinaire, bien qu'il soit fortement tracass par les
juges de paix.

Ils l'ont fait venir deux fois  Winchester pour l'interroger, mais ils
ont trouv ses papiers en rgle et on n'a rien pu trouver  sa charge.

Votre mre, la pauvre crature, n'a gure le loisir de bouder ou de
s'essuyer les yeux, car elle a un tel sentiment du devoir que quand mme
le vaisseau serait en train de couler sous ses pieds, je parie un galion
d'argenterie contre une mandarine, qu'elle resterait tranquillement dans
la cambuse  plucher des renoncules ou  rouler de la ptisserie.

Ils ont donn dans la prire, comme d'autres s'adonneraient au rhum, et
ils s'en rchauffent le coeur quand souffle la bise glaciale du malheur.

Ils ont t enchants de voir que je partais pour vous trouver et je
leur ai donn ma parole de marin que je vous tirerais des fers d'une
faon ou d'autre si la chose tait faisable.

--Me faire sortir, Salomon? dis-je. Il ne saurait en tre question.
Comment pourriez-vous me faire sortir?

--Il y a plus d'une faon, rpondit-il, en baissant la voix pour
continuer tout bas, et hochant sa tte grise de l'air d'un homme qui
parle d'un projet qui lui  cot bien du temps, bien des rflexions: il
y a l'coutillage.

--L'coutillage!

--Oui, mon garon. Quand j'tais quartier-matre sur la galre la
_Providence_, pendant la seconde guerre de Hollande, nous nous trouvmes
pris entre la cte  bbord et l'escadre de Ruyter, de sorte qu'aprs
nous tre battus jusqu' ce que tout notre grement ft emport, et que
le sang coult  flots par nos dalots, nous fmes pris  l'abordage et
envoys comme prisonniers au Texel.

On nous entassa les fers aux pieds dans la cale, parmi les flaques d'eau
puante et les rats.

Les coutilles taient cloues et gardes par des hommes, mais malgr
cela ils ne russirent pas  nous garder, car les fers allrent  la
drive, et Will Adams, le compagnon charpentier pera, un trou dans les
coutures du bordage, si bien que le navire faillit couler, et dans la
confusion, nous tombmes sur l'quipage de la prise, et nous servant de
nos chanes comme d'assommoirs, nous redevnmes les matres du navire.

Mais vous souriez, comme s'il y avait peu d'espoir de faire russir un
plan de ce genre.

--Si ce magasin  laines tait la galre la _Providence_, et que le
territoire de Taunton ft la Baie de Biscaye, on pourrait essayer,
dis-je.

--En effet je me suis cart de la passe, rpondit-il en fronant le
sourcil, mais il y a pourtant un autre moyen parfait, auquel j'ai song,
et qui consiste  faire sauter le btiment.

--Le faire sauter! m'criai-je.

--Oui, une couple de barils et une mche  combustion lente feraient
l'affaire, par une nuit bien noire. Alors que seraient ces murs qui nous
enferment maintenant?

--Et o seraient les gens qui s'y trouvent en ce moment. Est-ce qu'ils
ne sauteraient pas en mme temps?

--Que le diable m'emporte! J'avais oubli cela! s'cria Salomon. Non, je
prfre m'en rapporter  vous. Qu'avez-vous  proposer?

Vous n'avez qu' donner vos ordres de marche.

Alors, avec ou sans navire compagnon, vous verrez que je suis capable de
gouverner d'aprs eux aussi longtemps que cette vieille carcasse sera en
tat d'obir  la barre.

--Alors, mon cher vieil ami, dis-je, mon avis est que vous laissiez les
choses suivre leur cours et que vous retourniez  Havant, charg de mes
recommandations pour ceux qui me connaissent, pour leur dire qu'ils
soient courageux et qu'ils esprent pour le mieux.

--Ni vous ni aucun autre ne pouvez rien faire pour moi maintenant, car
j'ai dcid d'unir mon sort  celui de ces pauvres gens, et si je
pouvais les quitter, je ne le ferais pas.

Faites tout votre possible pour rconforter ma mre et rappelez-moi 
Zacharie Palmer.

Votre visite a t une joie pour moi, et votre retour en sera une pour
eux.

Vous ne sauriez m'tre plus utile qu'en restant l-bas.

--Qu'on me noie, si j'aime  partir sans avoir frapp mon coup!
grommela-t-il. Et pourtant si vous le voulez ainsi, il n'y a plus  en
parler.

Dites-moi, mon garon, est-ce que ce grand diable aux pars minces, aux
flancs plats, qui avait l'air d'un hareng vid, vous aurait trahi?

S'il en tait ainsi, par l'ternel, tout vieux que je suis, ma lame fera
connaissance avec la rapire interminable qui pend  sa ceinture.

Je sais o il s'est retir, o il s'est amarr, bien confortablement
comme un bon marin, pour attendre le retour de la mare.

--Comment, Saxon? m'criai-je. Est-ce que vraiment vous sauriez o il
est? Au nom de Dieu, parlez bas, car il y aurait un grade et cinq cents
bonnes livres  gagner pour le premier venu de ces soldats qui mettrait
la main sur lui.

--Il est peu probable qu'ils y russissent, dit Salomon. Sur mon trajet
pour venir ici, j'ai fait relche dans un endroit nomm Bruton, o il se
trouve une auberge qui peut soutenir la comparaison avec la plupart, et
le patron est une gaillarde qui a la langue bien pendue et de la gaiet
dans les yeux.

J'tais en train de boire un verre d'ale pice, comme c'est mon
habitude au sixime coup de cloche du quart du milieu, quand j'aperus
un grand efflanqu de charretier qui chargeait des barils de bire sur
une charrette, dans la cour.

En y regardant de plus prs, il me parut que j'avais dj vu ce nez, qui
ressemble au bec d'un faucon, ces yeux ptillants, avec les paupires
seulement  moiti leves, mais lorsque je l'eus entendu jurer tout seul
en bon hollandais de Hollande, alors sa figure de proue me revint tout
de suite  l'esprit.

J'allai faire un tour dans la cour et le touchai  l'paule!

Mordieu! mon garon, il vous aurait fallu voir comme il fit un bond en
arrire, en crachant et menaant comme un chat sauvage, tous ses cheveux
hrisss sur sa tte.

Il tira prestement un couteau de dessous son grand manteau, car sans
doute il croyait que j'allais gagner la rcompense en le livrant aux
habits rouges.

Je lui dis que son secret tait en sret avec moi et je lui demandai
s'il savait que vous tiez prisonnier.

Il me rpondit qu'il le savait et qu'il prenait sur lui de faire qu'il
ne vous arrivt rien de fcheux, et pourtant,  vrai dire il me semblait
qu'il avait assez de besogne  arranger sa voilure sans se mler de
piloter un autre.

Mais je le quittai l et c'est la que je le retrouverai s'il s'est mal
conduit envers vous.

--Eh bien, dis-je, je suis tout  fait content qu'il ait trouv ce
refuge.

Nous nous sommes spars  propos d'une diffrence d'opinion, mais je
n'ai aucun motif de me plaindre de lui. Il m'a tmoign de la bont et
mme de l'amiti de bien des manires.

--Il est aussi rus qu'un employ du comptable, fit Salomon. J'ai vu
Ruben Lockarby, qui vous envoie son affection. Il est encore retenu sur
sa couchette par sa blessure, mais il est bien trait.

Le major Ogilvy me dit qu'il a si bien parl pour lui qu'il a toutes les
chances possibles d'obtenir son acquittement, d'autant plus srement
qu'il n'tait pas prsent  la bataille.

Vous auriez,  son avis, de plus grandes chances d'tre amnisti si vous
aviez combattu moins vaillamment, mais vous vous tes signal comme un
homme dangereux, surtout parce que vous vous tes concili l'affection
de bien des gens du petit peuple parmi les rebelles.

Le bon vieux marin resta avec moi jusqu' une heure avance de la nuit,
 couter le rcit de mes aventures, et  me conter  son tour les nafs
commrages du village, qui intressent le voyageur lointain plus que ne
saurait le faire la naissance et la chute des empires.

Avant de me quitter, il tira de sa bourse une grosse poigne de pices
d'argent et fit un tour parmi les prisonniers, s'informant de leurs
besoins et faisant de son mieux pour les consoler dans son rude langage
d'homme de mer.

Il leur distribua aussi des pices de monnaie pour attnuer leurs
ennuis.

Il y a dans la bienveillance du regard et dans l'honnte expression de
la figure un langage que tous les hommes peuvent comprendre, et bien que
les propos du marin eussent pu tre tenus en grec, pour ce qui en tait
intelligible aux paysans du Comt de Somerset, ils se grouprent autour
de lui au moment de son dpart et appelrent sur sa tte la bndiction
du ciel.

Il me sembla qu'avec lui une bouffe d'air pur de l'Ocan avait pntr
dans notre prison  l'atmosphre confine et malsaine et nous la rendait
plus douce et plus salubre.

Vers la fin d'aot, les juges partirent de Londres pour cette tourne de
crimes qui anantit les existences et les foyers de tant d'hommes, et
qui a laiss dans les comts, o ils passrent, un souvenir qui ne
s'teindra pas tant qu'un pre pourra parler  un fils.

Nous apprenions leurs actes jour par jour, car les gardiens se faisaient
un plaisir de les rapporter en dtail, en les accompagnant de propos
grossiers et orduriers, afin de nous bien montrer ce qui nous attendait
et pour ne nous rien laisser perdre de ce qu'ils appelaient les charmes
de l'attente.

 Winchester, la vnrable et si honore lady Alice Lisle fut condamne
par le grand juge Jeffreys  tre brle vive et il fallut tous les
efforts, toutes les prires de ses amis, pour obtenir  grand' peine,
qu'il lui accordt la misrable faveur de mourir sous la hache et non
sur le bcher.

Sa belle tte fut spare de son corps au milieu des gmissements et des
cris de la foule rassemble sur la place du march de la ville.

 Dorchester, on massacra en masse.

Trois cents personnes furent condamnes  mort, soixante-quatorze furent
excutes.

Enfin les squires, les plus connus comme de loyaux tories, en vinrent 
se plaindre de ce qu'on rencontrait partout des cadavres pendus.

De l les juges se rendirent  Exeter, puis  Taunton, o ils arrivrent
dans la premire semaine de septembre, plus semblables  des btes
furieuses et affames, qui ont got du sang et ne peuvent plus apaiser
leur soif d'gorgements, qu' des hommes anims d'un esprit de justice,
instruits par l'exprience  distinguer entre les diffrents degrs de
culpabilit, ou  reconnatre l'innocent et  le protger contre
l'injustice.

Ils avaient un beau champ pour exercer leur cruaut, car  Taunton
seulement se trouvaient un millier d'infortuns prisonniers, parmi
lesquels un grand nombre taient si inhabiles  exprimer leurs penses,
si emptrs dans l'trange dialecte, qu'ils parlaient, qu'il aurait t
tout aussi avantageux d'tre ns muets, tant ils avaient peu de chance
de faire comprendre, soit aux juges, soit aux avocats, les excuses
qu'ils dsiraient prsenter.

Le Lord Prsident de la Cour fit son entre un lundi soir.

Je le vis passer, tant  une des fentres de la pice, o l'on nous
enfermait.

En tte du cortge venaient les dragons avec leurs tendards et leurs
timbales, puis les hommes arms de leurs hallebardes, et aprs eux une
longue file de voitures, qu'occupaient les hauts dignitaires de l'ordre
judiciaire.

Enfin, tran par six juments flamandes  sa longue queue, parut un
grand carrosse dcouvert, richement orn d'or massif, et dans lequel se
prlassait, sur des coussins de velours, le juge infme drap d'un
manteau de peluche cramoisie, la tte coiffe d'une grosse perruque
blanche, si longue qu'elle retombait jusque sur ses paules.

On disait qu'il s'habillait d'carlate, afin de jeter la terreur dans le
coeur du peuple, et que ses salles taient tendues de la mme couleur
pour cette raison-l.

Quant  lui, il a t d'usage, depuis que sa sclratesse en est venue 
tre connue de tous, de le dpeindre comme un homme, dont l'expression
et les traits taient aussi hideux que l'me qu'ils cachaient.

En ralit, il en tait tout autrement.

Au contraire, cet homme-l, au temps de sa jeunesse, avait d tre
remarquable par son extrme beaut.[5]

[Note 5: Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des
Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le
plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)]

Il n'tait pas trs g, il est vrai, s'il n'est question que de son
ge, lorsque je le vis, mais la dbauche et la bassesse de ses moeurs
avaient marqu leur empreinte sur sa figure sans cependant dtruire
entirement la rgularit et la beaut de ses traits.

Il tait brun, d'un teint qui tenait de l'Espagnol plutt que de
l'Anglais, avec des yeux noirs, et la peau olivtre.

Il avait un air hautain et noble, mais son caractre s'enflammait si
aisment que la moindre contradiction le moindre tracas le faisaient
dlirer comme un fou, les yeux allums, l'cume  la bouche.

Moi-mme, je l'ai vu les lvres cumantes, la figure bouleverse par la
fureur, semblable  un homme atteint du haut mal.

Cependant il n'tait gure plus matre de ses autres motions, car,  ce
que j'ai oui dire, il fallait fort peu de chose pour qu'il se mt 
sangloter,  pleurer, surtout quand il avait reu de ses suprieurs
quelque marque de ddain.

 mon avis, c'tait un homme qui possdait de grandes facults soit pour
le bien, soit pour le mal, mais qui, en flattant ses tendances
naturelles en ce qu'elles avaient de tnbreux, et ngligeant l'autre
ct, s'tait rapproch, autant que la chose est possible, de la nature
diabolique.

Il fallait, en vrit, un gouvernement bien mauvais pour qu'un misrable
aussi vil, aussi insolent ft choisi pour tenir les balances de la
justice.

Comme il passait, un gentleman tory, qui chevauchait  ct de sa
voiture, attira son attention sur les figures des prisonniers, qui le
regardaient.

Il leva les yeux de leur ct, en montrant ses dents blanches dans un
ricanement de mchancet. Puis il s'enfona dans ses coussins.

Je remarquai que pas un seul chapeau ne se leva dans la foule sur son
passage et que les rudes soldats eux-mmes semblaient prouver  sa vue
un sentiment mlang de frayeur et de dgot, ainsi qu'un lion
regarderait un vampire affreux, suceur de sang, qui se serait abattu sur
la proie qu'il aurait lui-mme jete  terre.




IX--Le Diable en perruque et en robe.


L'oeuvre de carnage commena sans retard.

Cette nuit mme, le grand gibet fut dress devant l'Htellerie du _Blanc
Cerf_.

Pendant des heures, nous pmes entendre les coups des maillets, les
scies coupant les poutres, en mme temps que l'obscne concert de la
suite du Prsident, qui se divertissaient bruyamment avec les officiers
du rgiment de Tanger, dans la salle qui donnait sur la rue et avait vue
sur le gibet.

Du ct des prisonniers, la nuit se passa en prire et en mditation,
les hommes au coeur nergique raffermissant leurs frres plus faibles,
les exhortant  se montrer virils,  marcher  la mort d'une manire qui
servirait d'exemple dans le monde entier aux vrais protestants.

Les Puritains, qui taient ecclsiastiques, avaient t, pour la
plupart, pendus sance tenante, aprs la bataille, mais il en tait
rest un petit nombre pour soutenir le courage de leur troupeau et lui
montrer comment on marche au supplice.

Jamais je ne vis rien d'aussi admirable que la fermet calme et
l'entrain avec lesquels ces pauvres paysans envisageaient leur destin.

Leur bravoure sur le champ de bataille n'tait rien auprs de celle
qu'ils montrrent dans l'abattoir lgal.

Ce fut ainsi, parmi les prires dites  voix basse et les appels  la
misricorde divine, de ces voix qui n'avaient jamais encore implor la
piti humaine, que se leva le matin, le dernier matin, que beaucoup
d'entre nous avaient  passer sur la terre.

L'audience aurait d s'ouvrir  neuf heures, mais mylord le Prsident
tait indispos pour avoir prolong la veille en compagnie du colonel
Kirke.

Il tait prs de onze heures quand les trompettes et les crieurs
annoncrent qu'il avait pris place.

Les prisonniers furent appels par leurs noms, l'un aprs l'autre, les
plus marquants les premiers.

Ils nous quittrent avec des poignes de mains, des bndictions, mais
nous ne les revmes plus, nous ne les entendmes plus.

Seulement un bruyant roulement de timbales s'entendait de temps  autre.

Il avait pour but,  ce que nos gardiens nous dirent, de couvrir les
dernires paroles que les victimes pourraient prononcer et qui
porteraient leur fruit dans l'me des auditeurs.

Le dfil des martyrs, qui marchaient d'un pas ferme, le sourire aux
lvres  leur destin, dura pendant toute cette longue journe d'automne,
si bien qu'enfin les grossiers soldats de garde furent rduits  un
silencieux respect devant un courage qu'ils ne pouvaient s'empcher de
reconnatre comme plus lev et plus noble que le leur.

On peut qualifier de dbats la faon dont furent traits ces hros, et
c'taient en effet des dbats, mais non dans le sens que nous autres
Anglais donnons  ce mot.

Cela ne consistait qu' tre amen devant le juge et insult avant
d'tre tran au gibet.

La salle du tribunal tait la voie seme d'pines qui aboutissait 
l'chafaud.

 quoi bon prsenter un tmoin qu'on faisait taire par des clameurs, par
des jurons, par les menaces du Prsident qui braillait, jurait au point
que les bourgeois pouvants de Fore Street pouvaient l'entendre?

J'ai ou dire par des personnes qui se trouvaient l en ce jour qu'il
tint des propos dignes d'un possd du dmon, que ses yeux noirs
tincelaient d'un clat qui n'avaient presque rien d'humain.

Le jury s'effaait devant lui comme devant une crature venimeuse,
lorsqu'il tournait sur lui son regard funeste.

Parfois,  ce qu'on m'a rapport, sa svrit faisait place  une gaiet
plus terrible encore. Il se renversait sur son sige de magistrat en
riant au point que les larmes coulaient en sautillant sur son hermine.

Ce premier jour, prs de cent personnes furent excutes ou condamnes 
mort.

Je m'tais attendu  tre appel l'un des premiers, et je l'aurais t
sans doute sans les actives dmarches du Major Ogilvy.

En fait, le second jour se passa sans qu'on se ft occup de moi.

Le troisime et le quatrime jour, la boucherie se ralentit, non point
que la piti s'veillt dans l'me du juge, mais parce que les grands
propritaires tories et les principaux partisans du gouvernement avaient
encore des entrailles compatissantes, que rvoltait ce massacre de gens
sans dfense.

Sans l'influence que ces gentlemen exercrent sur le juge, je suis
convaincu que Jeffreys aurait pendu jusqu'au dernier les onze cents
prisonniers enferms alors  Taunton.

Quoi qu'il en soit, deux cent cinquante d'entre eux furent sacrifis 
la soif de sang humain de ce monstre maudit.

Le huitime jour des assises, il ne restait plus que cinquante de nous
dans le magasin aux laines.

En effet, dans ces quelques derniers jours, les prisonniers avaient t
jugs par fournes de dix, de vingt.

Mais cette fois nous fmes tous emmens comme un troupeau, sous escorte,
dans la salle d'audience.

On nous entassa  la barre en aussi grand nombre qu'il pouvait en tenir,
pendant que les autres taient parqus, comme les veaux au march, dans
le centre de la salle.

Le juge tait vautr sur un sige lev, avec un dais au-dessus de lui,
les deux autres juges installs sur des siges moins hauts,  ses deux
cts.

 droite, se trouvait le compartiment des jurs, douze personnes
soigneusement tries, des tories de la vieille cole, fermes partisans
des doctrines de la non-rsistance et du droit divin des rois.

La Couronne avait pris les prcautions les plus minutieuses pour le
choix de ces hommes.

Il n'y en avait pas un seul qui n'et condamn son propre pre, sur le
plus lger soupon qu'il penchait vers le presbytrianisme ou pour les
Whigs.

Juste au-dessous du juge se trouvait une grande table couverte de drap
vert, et jonche de papiers.

 la droite s'alignait la longue range des lgistes de la Couronne,
gens farouches, aux mines de furets.

Chacun d'eux tenait une liasse de papiers, qu'ils flairaient de temps en
temps.

On et dit autant de mtins cherchant la piste sur laquelle ils
comptaient nous poursuivre jusqu'au bout.

De l'autre ct de la table tait assis un seul homme, jeune,  figure
frache, en perruque et en robe, avec des manires nerveuses d'une
prudence craintive.

C'tait l'avocat, Matre Helstrop, que, dans sa clmence, la Couronne
avait consenti  nous accorder, de peur que quelqu'un n'et la hardiesse
de dclarer que nous n'avions pas t jugs dans les formes lgales.

Le reste de la salle tait occup par les serviteurs de la suite des
juges, par les soldats de la garnison, qui se conduisaient l comme dans
leur lieu habituel de flnerie et regardaient toute la crmonie comme
un genre de divertissement qui ne cotait rien, qui riaient bruyamment
aux grossiers sarcasmes, aux brutales plaisanteries de Sa Seigneurie.

Le clerc ayant bredouill la formule lgale d'aprs laquelle nous, les
prisonniers  la barre, ayant secou toute crainte de Dieu, nous nous
tions assembls illgalement, tratreusement, et cetera, le Lord juge
de paix dclara qu'il prenait l'affaire en main, selon son habitude:

--J'espre que nous nous tirerons heureusement de ceci, dit-il
brusquement, j'espre qu'un jugement ne tombera pas sur cet difice.
A-t-on jamais vu tant de sclratesse entasse dans une seule salle
d'audience? Vit-on jamais pareille collection de faces criminelles? Ah!
coquins, je vois une corde toute prte pour chacun, de vous. N'as-tu
point peur du jugement? N'as-tu point peur du feu d'enfer? Vous, le
barbon, dans le coin, comment se fait-il que vous n'ayez pas eu en vous
assez de la grce de Dieu pour vous empcher de prendre les armes contre
votre trs gracieux et trs affectueux souverain.

--J'ai suivi les conseils de ma conscience, mylord, dit le vnrable
drapier de Wellington, auquel il s'adressait.

--Ha! votre conscience! hurla Jeffreys. Un prdicant qui a une
conscience! O tait-elle votre conscience, il y a deux mois, sclrats,
coquin? Votre conscience ne vous servira gure, monsieur, quand vous
danserez en l'air avec la corde au cou. A-t-on jamais vu pareille
sclratesse? A-t-on jamais entendu pareille effronterie? Et vous, grand
pendard de rebelle, n'aurez-vous pas assez de grce pour tenir les yeux
baisss? Faut-il que vous osiez regarder la justice en face, comme si
vous tiez un honnte homme! Est-ce que vous n'avez pas peur, monsieur?
Ne voyez-vous pas la mort qui vous attend?

--Je l'ai dj vue, mylord, et je n'en ai pas peur, rpondis-je.

--Race de vipres! cria-t-il en levant les mains. Le meilleur des pres,
le plus bienveillant des rois! Ayez soin que mes paroles soient
transcrites sur le procs-verbal, greffier! Le plus indulgent des
parents. Mais il faut ramener par le fouet  l'obissance les enfants
indociles.

Et sur ces mots, il eut un ricanement froce.

--Le roi pargnera tout nouveau souci sur ce point  vos parents
naturels. S'ils tenaient  vous conserver, ils n'avaient qu' vous
lever dans de meilleurs principes. Coquins, nous allons tre
misricordieux envers vous.--Oh! misricordieux, misricordieux! Combien
sont-ils ici, greffier?

--Cinquante-un, mylord.

-- gout de vilenie! Cinquante-un coquins fieffs comme il n'y en eut
jamais de trans sur claie! Oh! quelle masse de corruption nous avons
l! Qui dfend les vilains?

--Je dfends les prisonniers, Votre Seigneurerie, rpondit le jeune
lgiste.

--Matre Helstrop! Matre Helstrop, cria Jeffreys, agitant sa grande
perruque au point d'en faire tomber la poudre, vous tes dans toutes ces
sales affaires, Matre Helstrop. Vous pourriez bien vous trouver dans un
cas fcheux, Matre Helstrop. Parfois il me semble que je vous vois
vous-mme sur la sellette, Matre Helstrop. Il pourrait bien arriver que
vous ayez aussi besoin d'un gentleman de robe longue, Matre Helstrop.
Ah! prenez garde, prenez garde.

--Je suis dsign par la couronne, Votre Seigneurie, dit le lgiste
d'une voix tremblante.

--Dois-je donc m'entendre rpliquer! brailla Jeffreys, dont les yeux
noirs s'allumrent d'une rage dmoniaque Serais-je insult dans mon
propre tribunal? Faudra-t-il que tout plaideur d'une pice de cinq
liards, parce que le hasard lui aura mis une perruque et une robe,
vienne contredire le Lord juge et sauter  la figure de celui qui
prside le Tribunal? Oh! Matre Helstrop, je crains de vivre assez
longtemps pour vous voir arriver quelque malheur.

--J'implore le pardon de Votre Seigneurie, s'cria l'avocat au coeur
dfaillant, la figure aussi blanche que le papier de sa nomination.

--Prenez garde  vos paroles et  vos actes, rpondit Jeffreys d'un ton
de menace. Faites en sorte de ne pas exagrer le zle  dfendre l'cume
de la terre. Eh bien, maintenant, voyons. Qu'est-ce que ces cinquante-un
bandits dsirent dire pour leur dfense? Messieurs du jury, je vous prie
de remarquer l'air de coupeurs de gorge qu'ont toutes ces figures. Il
est heureux que le Colonel Kirke ait donn au tribunal une garde
suffisante, car avec eux ni la justice ni l'glise ne sont en sret.

--Quarante d'entre eux demandent  plaider coupables sur l'accusation
d'avoir pris les armes contre le Roi, rpondit notre avocat.

--Ah! hurla le juge, vit-on jamais une imprudence aussi incomparable?
Vit-on jamais une effronterie aussi invtre? Coupables, disent-ils?
Ont-ils exprim leur repentir de cette faute contre le meilleur, le plus
patient monarque! crivez ces mots sur le procs-verbal, greffier.

--Ils ont refus d'exprimer du repentir, Votre Seigneurerie, rpondit le
conseiller de la dfense.

--Oh! les parricides! les impudents coquins! cria le juge. Mettez
ensemble ces quarante-l de ce ct-ci de l'enceinte. Oh! messieurs,
avez-vous jamais vu une pareille concentration de vice! Regardez comment
la bassesse, la sclratesse peuvent se dresser, la tte haute. Oh!
monstres endurcis! Mais les onze autres! Peuvent-ils donc esprer que
nous ajouterons foi  ce mensonge transparent?  cette ruse palpable?
Pourront-ils le faire avaler  la Cour?

--Mylord, leurs moyens de dfense n'ont pas encore t formuls,
balbutia Matre Helstrop.

--Je suis capable de flairer un mensonge avant qu'il ne soit exprim,
gronda le juge. Je suis capable de le lire aussi vite que vous de le
concevoir. Allons! Allons! le temps de la Cour est prcieux. Proposez
des moyens de dfense ou asseyez-vous et qu'on prononce la sentence.

--Ces hommes, Mylord, dit le dfenseur, qui tremblait au point que le
parchemin se froissait avec bruit sous sa main, ces onze hommes, mylord...

--Onze diables, mylord, interrompit Jeffreys.

--Ce sont des paysans innocents, mylord, et qui aiment Dieu et le Roi.
Ils ne se sont mls en aucune faon dans cette rcente affaire. Ils ont
t trans hors de leur maison, mylord, non point parce qu'on les
souponnait, mais parce qu'ils taient hors d'tat de satisfaire la
rapacit de certains simples soldats qui, dus dans leur espoir de
butin...

--Oh! honte! honte! cria Jeffreys d'une voix tonnante, trois fois honte!
Matre Helstrop, ne vous suffit-il pas de soutenir des rebelles, et
faut-il encore que vous sortiez de votre sujet pour calomnier les
troupes du Roi? O en vient le monde? En un mot, qu'allguent ces
coquins pour leur dfense?

--Un alibi, Votre Seigneurerie!

--Ha! L'argument connu de tous les gredins. Ont-ils des tmoins?

--Nous avons ici une liste de quarante tmoins, Votre Seigneurerie. Ils
attendent en bas. Beaucoup d'entre eux ont fait un long trajet, se sont
exposs  bien de la peine,  des ennuis.

--Que sont-ils? Qui sont-ils? cria Jeffreys.

--Ce sont des gens de la campagne, Votre Seigneurerie, des cultivateurs,
des fermiers, les voisins de ces pauvres gens, qu'ils connaissaient
bien, et qui peuvent parler de ce qu'ils ont fait.

--Des cultivateurs, des fermiers, cria le juge  tue-tte, mais alors
ils appartiennent  la mme classe que ces hommes-l. Voudriez-vous que
nous acceptions le serment de ces gens-l, qui sont eux-mmes des Whigs,
des Presbytriens, des prcheurs, des camarades de taverne de ceux que
nous sommes en train de juger? Je parie qu'ils ont concert cela 
loisir tout en buvant leur bire.  loisir,  loisir, les coquins.

--Ne voulez-vous pas entendre les tmoins, Votre Seigneurie? s'cria
notre avocat, rappel  un faible sentiment d'nergie par cet outrage.

--Pas un mot d'eux, monsieur, dit Jeffreys. Je me demande si mon devoir
envers le Roi, mon bon matre,--crivez bon matre greffier,--ne
m'autorise pas  faire asseoir tous vos tmoins sur la sellette comme
complices et fauteurs de trahison.

--S'il plat  Votre Seigneurie, cria un des prisonniers, j'ai pour
tmoins M. Johnson, du Bas Stowey, qui est un bon Tory, et aussi M.
Shepperton le clergyman.

--Il n'en est que plus honteux pour eux de se montrer dans une cause
pareille, riposta Jeffreys. Que devons-nous dire, gentlemen du jury, en
voyant la noblesse de campagne et le clerg de l'glise tablie soutenir
de cette manire la trahison et la rbellion? Assurment c'est le
dernier jour qui approche. Vous tes un Whig des plus mal intentionns,
des plus dangereux, pour les avoir entrans si loin de leur devoir.

--Mais coutez-moi, Mylord, s'cria un des prisonniers.

--Vous couter, veau mugissant! cria le juge. Nous n'avons pas autre
chose  entendre. Vous figurez-vous que vous tes revenu  votre
conciliabule, pour oser lever ainsi la voix. Vous entendre! Parbleu!
Nous vous couterons du bout d'une corde avant peu de jours.

--Nous avons peine  croire, dit un des conseillers de la Couronne, en
se dressant soudain, avec un grand bruit de papiers froisss, nous avons
peine  croire qu'il soit ncessaire pour la Couronne de prciser aucun
cas. Nous avons dj entendu bien des fois toute l'histoire de cette
damnable, de cette excrable entreprise. Les hommes, qui comparaissent
devant Votre Seigneurie, se sont, pour la plupart, reconnus coupables,
et parmi ceux qui s'obstinent, il n'y en a pas un qui ait pu nous donner
quelque sujet de le croire innocent de l'horrible crime dont il est
accus. En consquence les gentlemen de la robe longue sont d'accord
pour dclarer que le jury peut tre requis tout de suite de prononcer un
seul verdict sur la totalit des accuss.

--Et c'est... demanda Jeffreys, en se tournant vers le chef des jurs
pour l'interroger du regard.

--Coupable, Votre Seigneurie, dit celui-ci, en ricanant, pendant que les
jurs ses confrres hochaient la tte et changeaient des rires.

--Naturellement, naturellement! Coupables comme Judas Iscariote, cria le
juge, en regardant d'un air triomphant la foule des paysans et bourgeois
qui se trouvait devant lui. Faites-les avancer un peu, huissiers, afin
que je puisse les considrer plus avantageusement. Oh! les russ!
N'est-ce pas que vous voil pris! N'est-ce pas que vous tes cerns? O
pouvez-vous fuir maintenant? Ne voyez-vous pas l'enfer s'ouvrir  vos
pieds? Eh! n'est-ce pas que vous avez peur? Oh! elle sera courte,
courte, votre confession.

On et dit que le diable en personne tait entr en cet homme, car tout
en parlant, il se tordait d'un rire infernal et tapotait le coussin
rouge qui tait devant lui.

Je promenai un regard sur mes compagnons, mais il semblait que leurs
figures eussent t tailles dans le marbre.

S'il avait compt voir un oeil se mouiller, une lvre trembler, cette
satisfaction lui tait refuse.

--Si j'tais libre d'agir, dit-il, pas un de vous n'chapperait  la
corde. Oui, et si j'tais libre d'agir, certains dont l'estomac est trop
dlicat pour cette besogne et qui prtendent servir le Roi du bout des
lvres, tout en intercdant pour ses pires ennemis, auraient eux-mmes
de quoi garder un souvenir des assises de Taunton. Oh! les plus ingrats
des rebelles! N'avez-vous pas entendu comme quoi votre trs tendre et
trs misricordieux monarque, le meilleur des hommes (greffier; mettez
cela par crit) cdant  l'intercession de ce grand et charitable homme
d'tat, Lord Sunderland, (greffier, crivez cela) a piti de vous. Cela
ne vous a-t-il pas amollis? Cela ne vous a-t-il pas inspir l'horreur de
vous-mmes? Je le dclare, quand j'y songe...

...Et sur ces mots, la respiration lui manqua tout  coup.

Il clata en sanglots, les larmes ruisselrent sur ses joues...

--... Quand j'y songe,  cette patience chrtienne,  cette ineffable
misricorde, je me sens contraint d'voquer en mon esprit ce Grand Juge
devant lequel nous tous, et mme moi, nous aurons un jour  rendre nos
comptes. Faut-il recommencer greffier, ou bien est-ce dj crit?

--C'est crit, Votre Seigneurie.

--Alors crivez en marge: sanglots. Il est bon que le Roi soit
instruit de notre opinion en pareille matire. Sachez donc, vous les
rebelles les plus perfides et les plus dnaturs, que ce bon pre, que
vous avez repouss du talon, est venu s'interposer entre vous et les
lois offenses par vous. Sur son ordre, j'carte de vous le chtiment
que vous avez mrit. Si vraiment vous tes capables de prier, si vos
conciliabules mortels pour l'me n'ont pas chass de vous toute grce,
tombez  genoux, et exprimez votre gratitude en apprenant de moi qu'il
vous est accord  tous un pardon entier.

Alors le juge se leva de son sige, comme s'il allait descendre du
tribunal, et nous changemes des regards stupfaits sous l'impression
de ce dnouement si inattendu du procs.

Les soldats et les gens de loi ne furent pas moins bahis, pendant qu'un
murmure de joie et d'approbation se faisait entendre, parmi les quelques
campagnards qui avaient eu la hardiesse de s'aventurer dans cette
enceinte maudite.

--Toutefois, reprit Jeffreys, en se tournant, un malicieux sourire sur
les lvres, ce pardon est subordonn  certaines conditions et rserves.
Vous serez tous conduits d'ici  Poole, enchans, et vous y trouverez
un navire qui vous attend. Vous serez enferms avec d'autres dans la
cale dudit navire et transports aux frais du Roi dans les Plantations,
pour y tre vendus comme esclaves. Puisse Dieu vous donner des matres
qui sachent faire un usage libral du bton et du cuir pour amollir vos
esprits obstins et vous porter  de meilleures penses.

Il tait de nouveau sur le point de se retirer, lorsqu'un des
conseillers de la Couronne lui dit un mot  demi-voix.

--Une bonne ide! s'cria le juge. J'avais oubli. Ramenez les
prisonniers, huissiers. Peut-tre vous figurez-vous que par les
Plantations j'entends les possessions de Sa Majest en Amrique.
Malheureusement il s'y trouve dj trop de gens de votre religion. Vous
seriez tous au milieu d'amis qui vous encourageraient peut-tre dans
votre mauvaise voie et mettraient ainsi votre salut en danger. Vous y
envoyer, ce serait ajouter du bois au feu, tout en se flattant
d'teindre l'incendie. Ainsi donc, par les Plantations, j'entends les
Barbades, o vous vous trouverez avec les autres esclaves, qui ont
peut-tre la peau plus noire que la vtre, mais dont j'ose affirmer
qu'ils ont l'me plus blanche.

Le procs se termina sur ce speech final, et nous fmes ramens, 
travers la foule qui emplissait les rues, dans la prison d'o nous
avions t tirs.

Des deux cts de la rue, sur notre passage, nous pmes voir les membres
de nos anciens compagnons se balanant au vent, et leurs ttes fiches
sur des perches et des piques nous regardaient en ricanant.

Nul pays sauvage du coeur de la paenne Afrique ne devait prsenter un
spectacle galant en horreur celui de la ville anglaise de Taunton,
pendant qu'y rgnrent Jeffreys et Kirke.

Il y avait de la mort dans l'air.

Les citadins allaient et venaient timides, silencieux, osant  peine
s'habiller de noir en mmoire de ceux qu'ils avaient aims et perdus, de
peur qu'on ne btit sur ce fait une accusation de trahison.

 peine tions-nous de retour dans le magasin aux laines qu'un sergent
entra, accompagnant un homme long,  figure ple, aux dents saillantes,
que son costume bleu clair, ses culottes de soie blanche, l'pe 
pommeau d'or, les brillantes boucles de ses souliers, permettaient de
ranger parmi ces raffins de Londres que l'intrt ou la curiosit
avaient amens sur le thtre de la rbellion. Il marchait  petits pas
sur la pointe des pieds comme un matre de danse franais, en agitant
son mouchoir parfum devant son nez mince et prominent, et respirait
des sels aromatiques contenus dans un flacon bleu qu'il tenait de la
main gauche.

--Par le Seigneur! s'cria-t-il, mais la puanteur de ces sales
misrables est de force  vous couper la respiration! Oui, parle
Seigneur, qu'on m'arrache les organes vitaux si je me risquerais parmi
eux  moins d'tre, comme je le suis, un vritable dbauch d'enfer! Y
a-t-il quelque danger d'attraper la fivre des prisons, sergent?

--Ils sont tous aussi sains que des carpes, Votre Honneur, dit le
sous-officier, en portant la main  son bonnet.

--H! H! s'cria le raffin, avec un rire suraigu. Ce n'est pas souvent
que vous recevez la visite d'une personne de qualit, j'en suis sr.
C'est pour affaires, sergent, pour affaires. _Auri sacra fames_. Vous
vous rappelez, sergent, ce que dit Virgilius Maro.

--Jamais entendu causer ce gentleman, monsieur, du moins  ma
connaissance, dit le sergent.

--H! H! jamais entendu causer? H! Voil qui aura du succs chez
Slaughter, sergent. Voil qui fera bien pouffer de rire chez Slaughter.
Par mon me! Mais quand je lance une histoire, les gens se plaignent de
ne pouvoir se faire servir, car les garons rient tellement qu'on ne
peut tirer d'eux aucun travail. Oh! qu'on me saigne! Mais voil une
troupe bien sale, bien profane. Faites approcher les mousquetaires,
sergent, de peur qu'ils ne sautent sur moi.

--Nous y veillerons, Votre-Honneur.

--Il m'est accord une douzaine d'entre eux, et le capitaine Pogram m'a
offert douze livres par tte. Mais il me faut de solides coquins,
solides, robustes, car le voyage en tue beaucoup, sergent, et le climat
les prouve pareillement. Ah! en voici un qu'il me faut. Oui, c'est trs
vrai. Il est jeune. Il a en lui beaucoup de vie et beaucoup de force.
Marquez-le  part, sergent. Marquez-le.

--Il se nomme Clarke, dit le soldat. Je l'ai marqu.

--Si celui-ci est le clerc, je dsirerais avoir un prtre pour faire la
paire, s'cria le fat, en reniflant son flacon. Saisissez-vous la
plaisanterie, sergent? H! H! Votre lenteur d'esprit s'lve-t-elle 
cette hauteur? Qu'on me fasse tourner au rouge, si je ne me sens pas en
train. Et cet autre, l-bas,  la figure brune, vous pouvez le marquer
aussi, et de mme le jeune qui est  ct de lui. Marquez-le. Ah! il
agite la main de mon ct. Tenez ferme, sergent. O sont mes sels. Qu'y
a-t-il, l'homme? Qu'y a-t-il?

--S'il plat  Votre Honneur, dit le jeune paysan, s'il vous convient de
me choisir pour faire partie d'une troupe, j'espre que vous permettrez
 mon pre, que voici, de venir aussi avec nous.

--Peuh! Peuh! s'cria le fat, vous tes draisonnable, oui vraiment.
A-t-on jamais ou chose pareille? L'honneur le dfend. Comment oserai-je
imposer un vieil homme  mon honnte ami, le capitaine Pogram. Fi! Fi!
qu'on me coupe en deux s'il ne dirait pas que je l'ai filout! Il y a
l-bas un gaillard, un luron  tte rousse, sergent. Les ngres se
figureront qu'il a pris feu. Ceux-l, avec ces six solides rustres,
complteront ma douzaine.

--Vous avez vraiment le dessus du panier, dit le sergent.

--Oui, qu'on me noie si je n'ai pas le coup d'oeil prompt en fait de
chevaux, d'hommes et de femmes! Je trouverai en un instant ce qu'il y a
de mieux dans une fourne. Douze fois douze, bien prs de cent cinquante
pices, sergent, qui n'auront cot que quelques mots. Je n'ai eu qu'
envoyer ma femme, une personne diantrement belle, remarquez bien, et qui
s'habille  la mode,  mon bon ami le secrtaire, pour lui demander
quelques rebelles. Combien? dit-il.--Une douzaine, cela suffira. Et
tout a t rgl d'un trait de plume. Pourquoi l maudite sotte
n'a-t-elle pas pens  en demander un cent? Mais qu'y a-t-il, sergent,
qu'y a-t-il?

Un petit homme vif,  tte en potiron, vtu d'un habit de cheval et de
grandes bottes, venait d'entrer  grand bruit d'perons dans le magasin
aux laines, d'un air fort assur, fort autoritaire, porteur d'un grand
sabre de forme antique qui tranait derrire lui, et agitant une
cravache.

--Bonjour, sergent, dit-il d'une voix forte et imprieuse, vous avez
peut-tre entendu parler de moi? Je suis monsieur John Wooton, de
Langmere House, qui s'est donn tant de tracas pour le Roi et que M.
Godolphin a appel, en pleine Chambre des Communes, une des colonnes
locales de l'tat. Ce furent ses propres paroles. C'est beau, n'est-ce
pas? Des colonnes? Remarquez cette ide ingnieuse: l'tat serait en
quelque sorte un palais ou un temple, et les fidles sujets autant de
colonnes, et je fus l'une d'elles.

Je suis une colonne locale. J'ai reu un permis royal, sergent, pour
choisir parmi vos prisonniers dix solides coquins que je pourrai vendre,
comme rcompense de mes efforts. Rangez-les donc en ligne, que je puisse
faire mon choix.

--Alors, monsieur, nous sommes ici pour la mme affaire, dit le
Londonien, qui mit la main sur son coeur en s'inclinant si bas qu'on et
dit que son pe prenait une direction perpendiculaire vers le plafond,
l'honorable Georges Dawnish,  votre service! Votre trs humble et trs
dvou serviteur, monsieur.  vos ordres en toutes choses, en toutes
circonstances. C'est vraiment une joie, une faveur, monsieur, de faire
votre distingue connaissance. Hem!

Le hobereau parut quelque peu dcontenanc par cette averse de
salamalecs londoniens.

--Ahem! monsieur! oui, monsieur, dit-il en agitant la tte avec
rapidit. Enchant de vous voir, monsieur! Diablement enchant! Mais ces
hommes, sergent! Le temps presse, car il y a march demain  Shepton, et
je serais enchant de voir mon vieux ragot avant qu'il ne soit vendu. En
voil un bien en chair. Il me le faut.

--Pardieu! je vous ai devanc, s'cria le courtisan. Qu'on me noie, si
cela ne me fait pas de la peine. Il est  moi.

--Alors celui-ci, dit l'autre, en le montrant avec sa cravache.

--Il est  moi aussi. Ma parole! mais c'est par trop drle.

--Corps de Dieu! Combien en avez-vous? s'cria le squire de Dulverton.

--Une douzaine! H! H! La douzaine toute ronde. Qu'on me crve si je
n'ai pas eu le meilleur choix avant vous! Le premier oiseau lev, vous
connaissez le vieux dicton.

--C'est une infamie, cria le squire en colre, une honte, une infamie.
Il faut que nous nous battions pour le Roi, que nous risquions notre
peau, et alors, quand tout est fini, voici qu'arrive un troupeau de
laquais d'antichambre, qui viennent nous escamoter le choix avant que
leurs matres soient servis!

--Laquais d'antichambre, monsieur, piailla le raffin. Sur la mort,
monsieur, voil qui touche  mon honneur de trs prs. J'ai vu couler du
sang, monsieur, et des blessures s'ouvrir pour de moindres provocations.
Rtractez-vous, monsieur, rtractez-vous.

--Arrire, perche  porter les habits! dit l'autre d'un ton mprisant.
Vous tes venu, comme les autres oiseaux mangeurs de charognes, quand la
bataille est finie. Est-ce qu'on a prononc votre nom en plein
Parlement? Est-ce que vous tes une colonne locale? Arrire, arrire,
mannequin de tailleur!

--Et vous, insolent rustre en sabots, s'cria le fat, lourdaud au
langage grossier, la seule colonne avec laquelle vous ayez jamais fait
connaissance est le poteau  fouetter. Ha! sergent, il porte la main 
son pe. Arrtez-le, sergent, arrtez-le, ou je lui ferai peut-tre du
mal.

--Non, messieurs, s'cria le sous-officier, cette querelle ne doit pas
se poursuivre ici. Nous ne pouvons tolrer qu'on fasse du dsordre dans
l'intrieur de la prison, mais il y a au dehors une pelouse bien
nivele, o il y a autant d'espace qu'un gentilhomme peut en souhaiter
pour se donner de l'exercice.

Cette proposition ne parut plaire  aucun des deux gentlemen en colre,
qui se mirent  comparer la longueur de leurs pes et  jurer qu'avant
le coucher du soleil chacun aurait des nouvelles de l'autre.

Notre propritaire, car je puis appeler ainsi le fat, partit enfin, et
le hobereau, aprs avoir choisi les dix hommes suivants, s'en alla 
grand fracas, pestant aprs les courtisans, les Londoniens, le sergent,
les prisonniers, et principalement contre l'ingratitude du gouvernement,
qui le rcompensait aussi chichement de son zle.

Cette scne ne fut que la premire d'un grand nombre d'autres
semblables, car le gouvernement, qui s'efforait de satisfaire aux
demandes de ses partisans, avait promis beaucoup plus de prisonniers
qu'il n'y en avait.

Je suis fch d'avoir  le dire, j'ai vu non seulement des hommes, mais
encore des femmes de mon pays, des dames titres mme, se tordre les
mains, se lamenter parce qu'il leur avait t impossible d'obtenir
quelqu'un de ces pauvres gens du comt de Somerset pour le vendre comme
esclave.

Et en fait, il fut fort difficile de leur faire comprendre que leurs
sollicitations auprs du Gouvernement ne leur donnaient aucunement le
droit de s'emparer du premier citadin ou paysan qui leur tomberait sous
la main et de l'expdier aux Plantations sans autre forme de procs.

Ainsi donc, mes chers petits enfants, je vous ai ramens avec moi dans
le pass pendant toutes les soires de ce long et ennuyeux hiver, je
vous ai fait assister  des scnes dont tous les acteurs sont sous
terre,  part peut-tre un ou deux barbons comme moi, pour garder
quelque souvenir d'eux.

J'ai appris que vous, Joseph, vous avez mis par crit, chaque matin, ce
que je vous avais racont la veille.

Vous avez fort bien fait d'agir ainsi, car vos enfants et les enfants de
vos enfants pourront y prendre de l'intrt et mme prouver quelque
fiert, en apprenant que leurs anctres ont jou un rle dans de telles
scnes.

Mais voici que le printemps arrive, que la verdure se dpouille de sa
neige, en sorte que vous avez mieux  faire que de rester assis 
couter les histoires d'un vieillard loquace.

Ah! ah! vous secouez la tte.

Mais la vrit, c'est que vos jeunes membres ont besoin de s'exercer, de
se fortifier, de se consolider, et vous n'obtiendrez jamais ce rsultat
en vous rtissant devant ce grand feu.

De plus, maintenant mon histoire marche rapidement  sa fin, car je n'ai
jamais eu l'intention de vous conter autre chose que les vnements qui
se rapportent  l'insurrection de l'Ouest.

Si la partie qui s'achve a t des plus mornes, si elle n'a point pour
dnouement un joyeux carillon et des poignes de mains, comme dans les
livres  bon march, c'est  l'histoire et non  moi qu'il faut vous en
prendre. Car la Vrit est une matresse svre, et une fois qu'on s'est
mis en route avec elle, il faut suivre la commre jusqu'au bout,
dut-elle braver carrment toutes les rgles, toutes les conditions, qui
voudraient faire de cette confusion inextricable qu'est le monde le
jardin bien rgulier,  la hollandaise, des conteurs d'histoires.

Trois jours aprs notre procs, nous fmes aligns dans la rue du Nord,
devant le chteau, avec des hommes venus d'autres prisons et qui
devaient partager notre sort.

Nous tions placs sur quatre de front et une corde runissait chaque
rang au suivant.

Je comptai cinquante de ces rangs, ce qui porterait notre total  deux
cents.

De chaque ct marchaient des dragons. Nous avions devant et derrire
nous des compagnies de mousquetaires pour empcher toute tentative
d'attaque ou d'vasion.

Nous partmes ainsi rangs le dix septembre, au milieu des larmes et des
gmissements des gens de la ville, parmi lesquels beaucoup voyaient
leurs fils ou leurs frres en route pour l'exil sans pouvoir changer
avec eux un dernier mot, une treinte.

Quelques-uns de ces pauvres gens, des vieux tout rids, au chef
branlant, des femmes dcrpites, marchrent pniblement pendant des
milles  notre suite sur la grande route, jusqu'au moment o
l'infanterie de l'arrire-garde fit volte-face de leur ct et les
chassa avec des jurons et des coups de leurs baguettes de fusil.

Ce jour-l, nous passmes par Yeovil et Sherborne.

Le lendemain, on traversa les Dunes du Nord jusqu' Blandford, o nous
fmes parqus ensemble comme des bestiaux et laisss l pendant la nuit.

Le troisime jour, nous reprmes notre marche  travers Wimborne et une
srie de jolis villages du Comt de Dorset, les derniers villages
anglais que devaient voir la plupart d'entre nous pour bien des longues
annes.

 une heure avance de l'aprs-midi, nous vmes apparatre les vergues
et les agrs des navires dans le Port de Poole.

Au bout d'une autre heure, nous descendmes le sentier ardu et
rocailleux qui mne  la ville.

L nous fmes rangs sur le quai en face du brick au large pont, aux
lourdes manoeuvres qui tait destin  nous conduire vers l'esclavage.

Pendant toute cette marche, nous fmes traits avec la plus grande bont
par le menu peuple.

Il accourait de tous ces cottages avec des fruits et du lait qu'ils
partageaient entre nous.

Dans d'autres endroits, des ministres dissidents risqurent leur vie en
venant se poster sur les bords de la route, pour nous bnir au passage,
sous les grossires plaisanteries et les jurons des soldats.

Nous montmes  bord et fmes mens dans la cale par le lieutenant du
navire, un grand marin  figure rouge, aux oreilles ornes d'anneaux,
pendant que le capitaine, debout sur la poupe, les jambes cartes, la
pipe  la bouche, nous vrifiait l'un aprs l'autre au moyen d'une liste
qu'il tenait  la main.

Quand il vit de prs la construction solide et l'air de sant rustique
des paysans, que n'avait pu entamer mme leur longue captivit, ses yeux
ptillrent et il frotta de plaisir ses grosses mains rouges.

--Conduisez-les en bas, Jim, ne cessait-il de crier au lieutenant.
Arrimez-les comme il faut. L-bas. Il y a des logements dignes d'une
duchesse, sur ma foi, une duchesse. Emballez-moi cela.

Nous dfilmes l'un aprs l'autre devant le capitaine enchant.

Puis, nous descendmes par l'chelle raide qui aboutissait  la cale.

Arrivs l, nous fmes conduits dans un troit corridor, sur chaque ct
duquel s'ouvraient les compartiments qui nous taient destins.

 mesure qu'un homme se trouvait devant, celui qui lui tait rserv, il
y tait pouss par le vigoureux lieutenant, et fix au plancher par des
entraves aux chevilles que mettait en place l'armurier du bord.

Il faisait nuit quand nous fmes tous enchans, mais le capitaine fit
une ronde avec une lanterne pour s'assurer que sa proprit tait en
parfaite sret.

Je pus l'entendre, ainsi que le lieutenant, calculer la valeur de chaque
prisonnier et compter ce qu'il en tirerait sur le march des Barbades.

--Leur avez-vous servi leur fourrage, Jim? demanda-t-il en mettant sa
lanterne successivement dans chaque compartiment. Vous tes-vous assur
qu'ils ont eu leur ration?

--Un pain d'avoine et une pinte d'eau, rpondit le lieutenant.

--Une duchesse s'en contenterait, par ma foi, s'cria le capitaine.
Regardez-moi celui-ci, Jim. Regardez-moi ses grandes mains: il pourrait
travailler des annes dans les rizires, avant que les crabes de terre
viennent le dvorer.

--Oui, nous aurons une belle vente aux enchres chez les colons pour cet
assortiment. Par Dieu! Capitaine, vous avez fait l une fameuse affaire.
Morbleu, vous avez roul ces gens de Londres de la belle manire.

--Qu'est-ce que cela? hurla le capitaine. En voici un qui n'a pas touch
 sa ration? Ah! a, mon homme, est-ce que vous auriez l'estomac trop
dlicat pour manger ce que d'autres ont trouv bon, qui valaient mieux
que vous.

--Je n'ai pas le coeur  manger, monsieur, rpondit le prisonnier.

--Eh quoi! Se permettrait-on des caprices, des fantaisies?
Prtendez-vous trier, choisir? Je vous le dis, mon homme, vous
m'appartenez corps et me. Je vous ai pay dix belles pices, et
maintenant il faut que je m'entende dire que vous ne voulez pas manger.
Mettez-vous  la besogne  l'instant, capricieux coquin, o je vous fais
passer  l'estrapade.

--En voici un autre qui reste continuellement la tte penche sur la
poitrine, sans entrain, sans vie.

--Chien de rvolt, d'entt, cria le capitaine, de quoi vous
plaignez-vous? Pourquoi faites-vous une figure d'assureur pendant une
tempte?

--S'il vous plat, monsieur, c'est que je ne fais que penser  ma
vieille mre, l-bas,  Wellington, et je me demande qui la nourrira
maintenant que je n'y suis plus.

--H, qu'est-ce que cela me fait? brailla le brutal marin. Comment
ferez-vous pour arriver au terme de votre voyage, en bon tat de sant,
et le coeur content, si vous restez l comme une poule malade sur son
perchoir? Riez, mon homme, faites-vous gai, ou bien je vous donnerai de
quoi pleurer. C'est honteux pour vous, torchon de terrien, de bouder, de
geindre comme un enfant qu'on vient de sevrer. N'avez-vous pas tout ce
que le coeur peut souhaiter? Faites-lui tter d'un bout de corde, Jim,
si jamais vous le rattrapez  se faire du mauvais sang. Ce qu'il fait
l, ce n'est que pour nous ennuyer.

--Votre Honneur m'excusera, dit un matelot accourant du pont. Il y a 
l'arrire un tranger qui dsire s'entretenir avec Votre Honneur.

--Quelle sorte d'homme est-ce, l'ami?

--C'est certainement une personne de qualit, Votre Honneur. Il parle
avec autant d'aplomb que s'il tait le capitaine du navire. Le matre
d'quipage n'a fait que le frler et il s'est mis  jurer,  sacrer
aprs lui,  le regarder en face, avec des yeux de chat sauvage, si bien
que Job Harrisson se figure avoir embarqu le diable en personne. Les
hommes ne trouvent pas sa tournure fort  leur gr.

--Que diable peut-tre ce godelureau? dit le capitaine. Allez sur le
pont, Jim, et dites-lui que je suis occup  compter mon btail sur pied
et que j'irai le trouver dans un instant.

--Non, Votre Honneur, on aura des ennuis, si vous ne montez pas. Il jure
qu'il n'entend pas se laisser berner, qu'il veut vous voir tout de
suite.

--Que son sang soit maudit, quel qu'il soit! grommela le marin. Tout cop
est matre sur son tas de fumier. Que veut dire ce coquin? Quand mme il
serait le Lord du Sceau priv, je tiens  lui faire savoir que je suis
le matre sur mon pont.

En disant ces mots et les accompagnant de grondements d'indignation, le
lieutenant et le capitaine retirrent,  eux deux, l'chelle, et firent
retomber le lourd panneau de l'coutille aprs leur passage.

Une seule lampe  huile, suspendue  une des solives au centre du
couloir, qui sparait les deux ranges de cellules, tait tout
l'clairage qu'on nous accordait.

 sa jaune et trouble lueur, nous distinguions vaguement les grosses
ctes de bois du navire se courbant de chaque ct de nous et supportant
les traverses qui soutenaient le pont.

Une odeur infecte, provenant de l'eau stagnante, empoisonnait l'air
pais et lourd.

 chaque instant, un rat, poussant un cri aigu, et avec un bruit de
pitinement, s'lanait  travers la zone claire, et disparaissait un
peu loin dans les tnbres.

La forte respiration que j'entendais autour de moi m'apprit que mes
compagnons, puiss par leur voyage et leurs souffrances, avaient fini
par s'endormir.

De temps  autre, un lugubre tintement de chanes, la brusque
interruption du souffle, et une inspiration profonde rappelaient qu'un
pauvre paysan, encore sous l'influence d'un rve qui lui montrait son
humble coin de terre parmi les bosquets des Mendips, se rveillait
brusquement pour voir le vaste cercueil dans lequel il se trouvait et
pour respirer l'air empoisonn de la prison flottante.

Je restai longtemps veill, tout entier  mes penses au sujet de
moi-mme, et aussi des pauvres cratures qui m'entouraient.

 la fin, cependant, le battement rythmique de l'eau contre les flancs
du navire, le lger roulis et le tangage me firent tomber dans un
sommeil dont je fus brusquement tir par une lumire passant devant mes
yeux. Je me mis sur mon sant et vis plusieurs matelots groups autour
de moi, avec un homme de haute taille envelopp d'un manteau noir, qui
tenait une lanterne au-dessus de ma tte.

--C'est l'homme en question, dit-il.

--Allons, matelot, il faut que vous veniez sur le pont, dit l'armurier
du bord.

Et de quelques coups de son marteau, il fit tomber les fers de mes
pieds.

--Suivez-moi, dit l'inconnu de haute stature, en me prcdant vers
l'chelle de l'coutille.

C'tait une sensation cleste de revenir encore une fois  l'air pur.

Les toiles brillaient au ciel de tout leur clat.

Une frache brise soufflait de la terre et murmurait une charmante
chanson  travers les agrs.

Tout prs de nous, les lumires de la ville jetaient des clats jaunes
et gais.

Plus loin, la lune regardait  la drobe par-dessus les collines de
Bournemouth.

--Par ici, monsieur, dit le marin, tout droit, dans la cabine, monsieur.

Suivant toujours mon guide, je me trouvai dans la cabine basse du brick.

Une table carre, luisante, en occupait le centre, et une lampe 
lumire clatante se balanait au-dessus.

Tout au bout, en plein dans la partie claire, le capitaine tait
assis, la figure rayonnante d'avidit et d'espoir.

Sur la table il y avait une petite pile de pices d'or, une bouteille de
rhum, des verres, une bote  tabac et deux longues pipes.

--Mes compliments, capitaine Clarke, dit le capitaine, avanant sa tte
ronde, hrisse. Agrez les flicitations d'un honnte marin.  ce qu'il
parat, nous ne sommes pas destins  tre compagnons de voyage, malgr
tout.

--Le capitaine Micah Clarke doit faire un voyage pour son compte, dit
l'inconnu.

Au son de sa voix, je sursautai d'tonnement.

--Grands Dieux! m'criai-je, Saxon!

--Vous l'avez devin, dit-il en rejetant son manteau et me montrant la
figure et la tournure bien connues du soldat de fortune. Par ma foi!
l'ami, si vous avez pu me recueillir dans le Solent, je puis bien, je
suppose, vous tirer de ce maudit pige  rats o je vous trouve. C'est
partie lie, comme on dit devant le tapis vert. Sans doute je vous en
voulais  mort au moment de notre dernire sparation, mais je vous
gardais quand mme un coin de mon me.

--Une chaise et un verre, capitaine Clarke, s'cria le patron. Parbleu!
Je pense que vous tes tout dispos  lever le petit doigt et  vous
rincer le sifflet aprs tout ce que vous avez travers.

Je m'assis  table. La tte me tournait.

--Voil qui est trop profond pour moi, dis-je. Que signifie tout cela et
comment est-ce arriv?

--Pour mon compte, le sens est aussi clair que le verre de mon
habitacle, dit le marin. Votre bon ami le Colonel Saxon,--c'est son nom
 ce que j'apprends,--m'a offert autant d'argent que je pouvais esprer
d'en gagner en vous vendant dans les Indes. Ma parole! je suis rude et
je parle franc, mais j'ai le coeur au bon endroit. Oui, oui, je ne
voudrais pas enlever par fraude un homme si je pouvais lui rendre la
libert, mais nous avons  veiller sur nos intrts et le commerce ne
marche gure.

--Alors je suis libre! dis-je.

--Vous tes libre, rpondit-il. Voici l'argent de votre achat sur la
table. Vous pouvez aller o il vous plaira, except en Angleterre, o
vous tes encore hors la loi par le fait de votre sentence.

--Comment avez-vous fait cela, Saxon? demandai-je. N'avez-vous rien 
craindre pour vous-mme.

--Ho! Ho! fit le vieux soldat en riant, je suis un homme libre, mon
garon. Je tiens mon pardon et je ne me soucie d'un espion ou d'un
dnonciateur pas plus que d'un maravdi. Qui ai-je rencontr, il y a un
jour ou deux? Le Colonel Kirke en personne. Oui, mon garon, je l'ai
rencontr dans la rue, et  son nez, j'ai mis mon chapeau de travers. Le
gredin a port la main  la poigne de son pe, et j'allais dgainer
pour envoyer son me au diable, si on ne nous avait pas spars.
Jeffreys et les autres me sont aussi indiffrents que les cendres de
cette pipe. Je peux faire claquer ce pouce et cet index pour les
narguer. Ils aiment mieux voir le dos de Dcimus Saxon que sa figure, je
vous en rponds, oui!

--Mais d'o vient cela? demandai-je.

--Eh! Vierge Marie, ce n'est point un mystre. Les vieux oiseaux, qui
ont de l'exprience, ne se prennent pas avec de la paille. Lorsque je
vous quittai, je me mis en route pour certaine htellerie o je pouvais
tre sr de trouver une personne amie. J'y passai quelque temps _en
cachette_, ainsi que disent les Franais, afin de prparer  bien le
plan que j'avais en tte. clair et tonnerre! j'eus une peur terrible
que me causa ce vieux marin votre ami, qui pourrait tre vendu comme
peinture, car en tant qu'homme, il n'est plus bon  grand'chose.

Bon, je me rappelai assez tt l'affaire de votre visite  Badminton et
du Duc de B... Nous ne nommerons personne, mais vous devinerez aisment
de quoi je parle. Je lui envoyai un messager pour lui dire que je
comptais acheter mon pardon en faisant connatre tout ce que je savais
du double jeu qu'il avait jou avec les rebelles.

Le message fut remis secrtement et il me rpondit que je le trouverais
lui-mme,  un certain endroit, la nuit.

Au lieu de m'y rendre en personne, j'y envoyai mon messager, qui fut
trouv le lendemain raide mort avec plus de boutonnires dans son
doublet que le tailleur n'en avait fait.

Sur quoi j'envoyai de nouveau, en me montrant plus exigeant et parlant
d'un prompt arrangement.

Il me demanda mes conditions.

Je rpondis: un pardon complet et un commandement pour moi, et pour vous
une somme suffisante pour que vous puissiez vous rendre commodment dans
un pays tranger et vous adonner  la noble profession des armes.

J'obtins l'un et l'autre, quoique cela ft aussi dur que si on lui
arrachait les dents.

Son nom a grand crdit  la Cour en ce moment mme et le Roi ne peut
rien lui refuser.

J'ai mon pardon et un commandement de troupes dans la
Nouvelle-Angleterre.

Pour vous, j'ai deux cents pices; sur lesquelles trente ont servi 
payer votre ranon au capitaine; vingt autres me sont dues pour mes
avances en cette affaire.

Vous trouverez dans ce sac les cent cinquante et quelques pices, sur
lesquelles vous en paierez quinze aux pcheurs qui ont pris l'engagement
de vous transporter  Flessingue.

Vous n'aurez aucune peine  croire, mes chers enfants, combien je fus
boulevers par ce brusque revirement des choses.

Lorsque Saxon eut cess de parler, je restai comme tourdi  essayer de
comprendre ce qu'il m'avait dit.

Puis, il me vint  l'esprit une pense qui glaa la flamme d'espoir et
de bonheur qu'avait fait jaillir en moi l'ide de ma libert recouvre.

Ma prsence avait t un aide, une consolation pour mes malheureux
compagnons.

Ne serait-ce pas cruaut que de les abandonner dans leur dtresse? Il
n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne levt les yeux vers moi dans
sa peine, et dans la faible mesure de mes ressources je les avais
secourus et rconforts.

Comment les abandonner maintenant?

--Je vous suis extrmement oblig, Saxon, dis-je enfin en parlant avec
lenteur, et avec quelque difficult, car c'taient des paroles pnibles
 prononcer, mais je crains que vous ne vous soyez donn des peines
inutiles. Les pauvres paysans n'ont personne pour les soigner, pour les
aider. Ils sont aussi simples que des enfants, et tout aussi peu faits
pour tre dbarqus dans un pays inconnu. Je ne puis prendre sur moi de
les abandonner.

Saxon clata de rire, en se renversant sur sa chaise, allongeant ses
grandes jambes et enfonant les mains dans les poches de sa culotte.

--Voil qui est trop fort, dit-il enfin. J'avais prvu bien des
difficults sur ma route, mais celle-l, je n'y songeais pas! Vous tes,
il faut le dire, l'homme le plus contrariant qui ait jamais port le
justaucorps de cuir de boeuf. Vous avez toujours quelque raison tire on
ne sait d'o pour vous chapper, pour vous effrayer, comme un poulain
tourdi,  moiti dompt. Et pourtant je crois pouvoir venir  bout,
avec un peu de persuasion, de ces tranges scrupules qui vous prennent.

--Quant aux prisonniers, Capitaine Clarke, dit le marin, je me conduirai
envers eux comme un pre, sur ma parole, je le ferai, foi d'honnte
marin. S'il vous convenait de prlever une bagatelle d'une vingtaine de
pices pour leur assurer le confortable, je veillerais  ce qu'ils aient
une nourriture telle que beaucoup d'entre eux n'en ont jamais eu la
pareille  leur propre table. Et en outre ils viendront sur le pont,
pendant les quarts, et prendront l'air frais une heure ou deux par jour.
Je ne puis rien proposer de plus quitable.

--J'ai un ou deux mots  vous dire sur le pont, fit Saxon.

Il sortit de la cabine, et je le suivis jusqu'au bout de la poupe, o
nous restmes debout adosss aux bastingages.

Les lumires s'taient teintes l'une aprs l'autre dans la ville, en
sorte que l'ocan noir battait contre le rivage plus noir encore.

--Vous n'avez pas  vous tourmenter au sujet de l'avenir des
prisonniers, dit-il en me parlant tout bas. Ils ne partiront pas pour
les Barbades, et ce capitaine,  l'me aussi dure qu'un caillou n'aura
pas  les vendre, malgr toute la certitude qu'il en a. S'il peut se
tirer d'affaire en sauvant sa peau, il aura plus de chance que je ne
crois. Il a sur son bord un homme qui ne ferait pas plus de faon que
moi pour lui donner une pousse par-dessus bord.

--Que voulez-vous dire, Saxon? m'criai-je.

--Avez-vous jamais entendu parler d'un certain Hector Marot?

--Hector Marot? Oui, certes, je le connais fort bien. C'tait un
dtrousseur de grand chemin sans doute, mais avec cela un gaillard d'une
nergie terrible, et un bon coeur sous l'habit d'un voleur.

--Lui-mme. C'est, comme vous le dites, un homme nergique, et un
sabreur rsolu, bien que, d'aprs ce que j'ai vu de son jeu, il soit
faible dans les coups de pointe, et qu'il ait une prfrence exagre
pour les coups de taille et n'attache pas assez d'importance  la
pointe. En quoi il ne fait pas assez grand cas de l'opinion et de
l'enseignement des escrimeurs les plus remarquables de l'Europe. Bah!
Bah! les gens diffrent d'avis sur ce point comme sur bien d'autres.

Pourtant il me semble que j'aimerais mieux tre emport du terrain de
combat, aprs m'tre servi de mon arme _secundum artem_ que de le
quitter sans une gratignure aprs avoir enfreint les lois de l'escrime.
Quarto, tierce, seconde, voil ce que je dis, et au diable vos
estramaons et vos passades.

--Mais il s'agit de Marot, dis-je avec impatience.

--Il est  bord, dit Saxon. Il parat qu'il a t rvolt, indign des
cruauts qu'on a fait souffrir aux paysans aprs la bataille de
Bridgewater. Comme c'est un homme de caractre assez sombre, assez
farouche, sa dsapprobation s'est traduite par des actes plutt que par
des paroles.

On a trouv  et l dans la campagne, des soldats tus  coups de
pistolets ou de poignard, sans que leur agresseur et laiss aucune
trace.

Il y en a eu une douzaine au moins de traits de la sorte, et l'on en
est bientt venu  se dire tout bas qu'Hector Marot, le brigand de grand
chemin, tait l'auteur de tout cela et on s'est mis avec ardeur  sa
poursuite.

--Bon, et aprs? demandai-je, car Saxon s'tait interrompu pour allumer
sa pipe au moyen de cette mme vieille bote de mtal contenant un
briquet dont il s'tait servi lors de notre premire rencontre.

Quand j'voque en imagination Saxon, c'est presque toujours sous
l'aspect qu'il avait en ce moment-l, alors que la lueur rouge clairait
sa figure dure, anime, au profil de faucon, et montrait mille petits
plis et rides que le temps et le souci avaient gravs dans sa peau
brune, hle.

Parfois, dans mes rves, cette figure m'apparaissait sur un fond de
tnbres.

Ses yeux  demi clos, si mobiles, si clignotants, sont tourns vers moi
de cette faon un peu oblique qui lui tait propre, si bien qu'enfin je
me retrouve assis sur mon sant, et tendant la main dans l'espace vide,
m'attendant presque  sentir autour d'elle une autre main maigre,
nerveuse.

C'tait, sous bien des rapports, un malhonnte homme, mes chers enfants,
un homme rou, plein de ruse, qui n'avait gure de scrupules, gure de
confiance, et pourtant la nature humaine est chose si trange, et il
nous est si difficile de matriser nos sentiments, que mon coeur
s'chauffe quand je pense  lui et que cinquante annes ont plutt accru
qu'affaibli la sympathie que j'ai pour lui.

--J'ai entendu dire, fit-il en envoyant lentement des bouffes de sa
pipe, que Marot tait bien l'homme de cette trempe, et qu'il tait serr
de si prs qu'il courait le danger d'tre pris.

En consquence, je me mis  sa recherche, et je tins conseil avec lui.

Sa jument avait pri d'une balle perdue, et comme il avait beaucoup
d'affection pour cette bte, cet vnement le rendait plus farouche et
plus dangereux que jamais. Il n'avait plus, disait-il, aucun got pour
son ancien mtier.

En fait, il tait mr pour n'importe quoi.

C'est de cette manire-l qu'on fait les instruments utiles.

J'appris que dans sa jeunesse, il avait appris le mtier de marin.

 ces mots, mon plan se dessina avec autant de rapidit qu'on tire un
coup de ptrinal.

--Et ensuite? demandai-je, je ne vois pas encore clair.

--Pourtant, c'est assez vident pour vous maintenant. Le but de Marot
tait de fausser compagnie aux gens qui le poursuivaient et de rendre
service aux exils.

Pouvait-il rien faire de mieux pour raliser ce projet que de s'engager
comme matelot  bord de ce brick, la _Dorothe Fox_, et de quitter
l'Angleterre avec lui.

Il n'y a que trente hommes d'quipage.

Au-dessous des coutilles, ils sont prs de deux cents, et si simples
qu'ils puissent tre, vous le savez aussi bien que moi, ils n'ont pas
leurs pareils pour jouer de la pointe et du tranchant, mais il leur
manque l'ordre et la discipline qui seraient ncessaires en pareil cas.

Marot n'a qu' descendre au milieu d'eux, par une nuit noire,  les
dbarrasser de leurs entraves,  leur mettre en main quelques armes 
feu, quelques gourdins.

Ho! Ho! Micah, qu'en dites-vous?

Les planteurs feront bien de cultiver leurs terres eux-mmes, s'ils
n'ont  compter en cette occurrence que sur les bras des campagnards de
l'Ouest.

--En effet, c'est un plan bien conu, dis-je. C'est malheureux, Saxon,
qu'avec votre ingniosit, votre esprit inventif, vous n'ayez pas un
champ d'action honorable. Vous tes, je le sais bien, aussi capable de
commander des armes, d'organiser des campagnes qu'aucun de ceux qui
jamais portrent une pe.

--Regardez par-l, dit tout bas Saxon, en me saisissant par le bras.
Voyez-vous l'endroit que la lune claire,  ct de l'coutille.
N'apercevez-vous pas cet homme de petite taille, trapu, qui est debout,
seul perdu dans ses penses, la tte incline sur sa poitrine? C'est
Marot.

Je vous l'affirme, si j'tais le capitaine Pogram, j'aimerais mieux
avoir pour premier lieutenant, pour camarade de lit le diable en
personne, cornes, sabots, et queue, plutt que d'avoir cet homme,  bord
de mon navire. Vous n'avez pas de sujet de vous tourmenter en ce qui
regarde les prisonniers, Micah. Leur avenir est dcid.

--Alors, Saxon, rpondis-je, il ne me reste plus qu' vous remercier et
 accepter ces moyens de salut que vous avez mis  ma porte.

--Voil qui est parler en homme, dit-il. Y a-t-il encore autre chose que
je puisse faire pour vous en Angleterre? Et pourtant, par la Messe, il
pourrait bien se faire que je n'y reste pas bien longtemps, car,  ce
que j'ai appris, on doit me confier le commandement d'une expdition
qu'on prpare contre les Indiens qui ont ravag les plantations de nos
colons.

Ce sera une bonne affaire que d'obtenir un emploi profitable, car je
n'ai jamais vu une guerre pareille, o l'on n'a pu ni se battre, ni
piller. Je vous en donne ma parole, c'est  peine si j'ai eu quelque
argent entre les mains depuis qu'elle a commenc. Quand il s'agirait de
mettre Londres  sac, je ne voudrais pas la recommencer.

--Il y a une personne amie que Sir Gervas Jrme a recommande  mes
soins, fis-je remarquer, mais j'ai dj pourvu  ce qu'il dsirait. Il
ne me reste rien qu' faire savoir  tous les gens de Havant qu'un Roi
qui a prodigu le sang de ses sujets, comme l'a fait celui que nous
avons, n'est pas destin, selon toute vraisemblance,  possder bien
longtemps le trne d'Angleterre. Lorsqu'il tombera, je reviendrai, et
plutt peut-tre qu'on ne le croit.

--Ce traitement inflig  l'Ouest a, en effet, fortement indispos tout
le pays, dit mon compagnon. De tous cts j'entends dire que la haine
contre le Roi et ses ministres est plus violente qu'avant l'explosion.
H! capitaine Pogram, par ici! Nous avons arrang l'affaire, et mon ami
est prt  partir.

--Je me disais bien qu'il demanderait  virer de bord, fit le capitaine,
en s'avanant vers nous d'une allure chancelante qui prouvait que la
bouteille de rhum lui avait tenu compagnie depuis notre sortie. Par ma
foi, j'en tais sr. Et pourtant, par la Messe, je ne m'tonne pas qu'il
y ait regard  deux fois avant de quitter la _Dorothe Fox_. Elle est
amnage pour une duchesse, par ma foi. O est votre canot?

--Bord  bord, dit Saxon. Mon ami se joint  moi, capitaine Pogram, pour
esprer que vous ferez un agrable et utile voyage.

--Je lui en suis diablement oblig, dit le capitaine en agitant en tous
sens son tricorne.

--Et aussi que vous arriverez sain et sauf aux Barbades.

--Il n'y a gure  en douter, dit le capitaine.

--Et que vous tirerez de vos marchandises assez bon parti pour recevoir
la rcompense de votre humanit.

--Ah! voil de belles paroles, s'cria le capitaine. Monsieur, je suis
votre dbiteur.

Une barque de pche se tenait bord  bord du brick.

 la lueur fumeuse des lanternes de la poupe, je pus discerner des
hommes sur son pont et la grande voile brune toute prte  tre hisse.

J'enjambai le bordage et mis le pied sur l'chelle de corde qui
descendait jusqu' elle.

--Adieu, Dcimus, dis-je.

--Adieu, mon garon. Vous avez votre argent en lieu sr?

--Je l'ai.

--Alors, j'ai un autre prsent  vous faire. Il m'a t remis par un
sergent de la cavalerie royale. C'est sur lui que vous devrez compter
dsormais, Micah, pour vous nourrir, vous loger, vous habiller. C'est 
lui qu'un homme brave doit toujours recourir pour vivre. C'est le
couteau qui vous servira  ouvrir cette hutre qu'est le monde.
Regardez, mon garon. C'est votre sabre.

--Mon vieux sabre! L'pe de mon pre! m'criai-je, au comble du
ravissement, lorsque Saxon tira de dessous son manteau et me tendit le
fourreau en cuir dteint, de vieux modle, avec la lourde poigne de
laitons que je connaissais si bien.

--Vous voici maintenant, dit-il, membre de l'antique et honorable
corporation des soldats de fortune. Tant que le Turc rdera en grognant
devant les portes de Vienne, il y aura toujours de la besogne pour les
bras vigoureux et les coeurs braves. Vous verrez que parmi ces guerriers
errants, venus de tous les climats, de toutes les nations, le nom
d'Anglais est estim trs haut. Je sais fort bien qu'il ne dchoira pas
lorsque vous ferez partie de la confrrie. Je voudrais pouvoir partir
avec vous, mais on me promet une solde et une situation auxquelles il
serait fcheux de renoncer. Adieu, mon garon, et que la bonne fortune
vous accompagne!

Je serrai la main calleuse du vieux soldat, et descendis dans la barque
de pche.

Le cble qui nous retenait fut retir, la voile hisse, et la barque
fila  travers la baie.

Elle allait de l'avant par une obscurit de plus en plus paisse,
obscurit aussi noire, aussi impntrable que l'avenir vers lequel
marchait la barque de ma vie.

Bientt la force du soulvement et de la retombe nous apprit que nous
avions franchi l'entre du port et que nous tions en plein canal.

 terre, des lumires clignotantes, apparaissant  de longs intervalles,
marquaient la ligne de la cte.

Comme je me retournais pour regarder en arrire, un nuage, en se mouvant
lentement, dcouvrit la lune, et je vis le dessin bien net des agrs du
brick sur le disque d'un blanc froid.

Prs de la voilure, tait debout le vtran, qui d'une main se tenait 
un cordage, et agitait l'autre, en signe d'adieu et d'encouragement.

Un autre gros nuage masqua la lumire, et cette maigre et nerveuse
figure, ce long bras tendu furent le dernier objet que je vis, avant une
longue et triste priode, du cher pays o j'tais n et avais t lev.




X--O tout prend fin.


Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu  la fin du rcit d'un
chec,--d'une aventure qui choua bravement, noblement, mais qui n'en
fut pas moins un chec.

Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession
d'elle-mme, rejeter les chanes qui entravaient la libert de ses
membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couve loin de ses rivages,
tout comme je les fuyais alors.

Nous avions commis l'erreur d'tre en avance sur notre temps.

Et pourtant il vint une poque o l'on se rappela avec sympathie les
gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, o leurs
membres, recueillis dans bien des fosss et les solitudes o les avaient
sems les bourreaux, furent rapports au milieu du deuil silencieux
d'une nation, dans les jolis cimetires champtres o ils auraient voulu
reposer.

L,  porte du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance,
appels  la prire, sous le gazon o ils s'taient promens,  l'ombre
de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimes, ces
braves coeurs dorment en paix dans le sein maternel.

_Requiescant! Requiescant in pace!_

Pas un mot de plus sur moi-mme, chers enfants.

Ce rcit est tout hriss de _Je_. On dirait un Argus...

Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-tre pas, je
m'en doute.

J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et
cette histoire, vous venez de l'entendre.

Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de
plus.

Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez
seulement le mener jusqu' Flessingue, il vous conduirait  travers les
guerres de l'Empire,  la cour de Guillaume et  la seconde invasion de
l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la premire.

Mais je ne ferai pas un pouce de plus.

Allez sur la pelouse, petits sclrats.

N'avez-vous rien autre  exercer que vos oreilles, pour aimer tant que
cela  vous accroupir autour de la chaise de grand'pre?

Si je dure jusqu' l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse
tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils briss de
mon rcit.

Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.

Certains disparurent entirement de ma connaissance.

Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et
incompltes.

Les meneurs de l'insurrection s'chapprent bien plus aisment que ceux
qui les avaient suivis, car ils s'aperurent que la passion de l'avidit
est plus forte encore que celle de la cruaut.

Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetrent au prix de tout ce qu'ils
possdaient.

Ferguson s'chappa.

Monmouth fut excut sur le tertre de la Tour, et du moins  ses
derniers moments il montra cet entrain qui, de temps  autre, se faisait
jour  travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par
intermittences d'un feu prs de s'teindre.

Mon pre et ma mre vcurent assez pour voir la Religion protestante
reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la
foi rforme sur le Continent.

Trois ans plus tard, je les retrouvai  Havant, presque tels que je les
avais quitts,  cela prs qu'il y avait quelques fils d'argent de plus
dans les tresses brunes de ma mre, que les larges paules de mon pre
taient un peu courbes, et son front sillonn par les rides du souci.

Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain,
et elle disciple de l'glise, et je n'ai jamais dsespr de voir se
gurir l'hostilit religieuse en Angleterre, aprs avoir reconnu combien
il est ais  deux personnes de garder la foi la plus nergique en leur
propre croyance, tout en prouvant l'affection et le respect le plus
sincre pour celle qui professe un autre culte.

Il viendra peut-tre un jour o glise et Chapelle seront entre elles
comme un frre cadet et un frre an, travaillant ensemble au mme but
et chacun se rjouissant du succs de l'autre.

Que le dsaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et
le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalit en
vue d'une vie plus haute,  qui adoptera la manire de voir la plus
large,  qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les
plus heureuses et les mieux soignes.

Ds lors cette rivalit sera non plus une maldiction, mais un bienfait
pour ce pays d'Angleterre.

Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il
fut rtabli, il se trouva amnisti grce aux soins que se donna le Major
Ogilvy.

Au bout d'un certain temps, quand l'agitation et entirement pris fin,
il pousa la fille du Maire Timewell et il vit encore  Taunton en
citoyen opulent, prospre.

Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et
maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui
promet d'tre un Tte-Ronde aussi dlur que pas un de ceux qui
marchrent au roulement du tambour.

Quant  Saxon, j'ai reu plus d'une fois de ses nouvelles.

Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort
que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une
expdition envoye pour chtier les sauvages de la Virginie, qui avaient
commis de grandes cruauts sur les colons.

Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels
tours  leurs guerriers les plus russ, qu'il a laiss un grand nom
parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet
indien, qui signifie l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de
rat.

Aprs avoir repouss les tribus fort loin dans le dsert, il reut comme
rcompense de ses services un territoire, sur lequel il s'tablit.

Il s'y maria et passa le reste de ses jours  cultiver du tabac et 
enseigner les principes de la guerre  une nombreuse ligne d'enfants
dgingands, longs comme des perches.

On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force tonnante et d'une
stature extraordinaire promet de se former de l'autre ct de l'eau. Si
cela venait vraiment  se raliser, il pourrait bien se faire que ces
jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.

Plaise  Dieu que leurs coeurs ne s'endurcissent jamais  l'gard de
cette petite le de la mer, qui est, qui devra toujours tre le berceau
de leur race!

Salomon Sprent se maria et vcut de longues annes aussi heureux que ses
amis pouvaient le souhaiter.

Pendant mon sjour  l'tranger, je reus une lettre de lui, o il
m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis
seuls pour la traverse du mariage, ils taient maintenant escorts d'un
petit canot et d'un bateau de passage.

Une nuit d'hiver o le sol tait couvert de neige, il envoya chercher
mon pre, qui accourut chez lui.

Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum 
porte de sa main, sa bote  tabac prs de lui, et une grande Bible
jaunie en quilibre sur ses genoux ploys.

Il respirait pniblement et tait dans des transes terribles.

--J'ai une planche dfonce et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu
plus vite que je ne puis me l'expliquer.  la vrit, ami, voil bien
des jours que je ne suis propre  tenir la mer, et il est temps que je
sois condamn et mis au rebut.

Mon pre hocha la tte avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de
son visage et sa respiration embarrasse.

--En quel tat est votre me? demanda-t-il.

--Ah! oui, dit Salomon, c'est l une cargaison que nous transportons
sous nos coutilles, sans tre en tat de la voir et nous n'avons pas
donn de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres
de mise  la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne
trouve pas, il me semble, que je me sois cart de ma route au point de
n'avoir pas  esprer de rentrer dans la passe.

--N'ayez pas confiance en vous-mme, mais en Christ, dit mon pre.

--C'est lui le pilote naturellement, rpondit le vieux marin. Mais quand
j'avais un pilote  bord, je ne manquais jamais selon mon habitude
d'avoir l'oeil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai  prsent.
Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de
mon ct ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle
part dans l'Ocan de la misricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous
que ce mme corps, cette mme carcasse que voici, ressuscitera un jour.

--C'est ce qu'on nous enseigne, rpondit mon pre.

--Je la reconnatrai n'importe o, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont
t faits quand j'tais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales,
et je serais fch d'avoir  les perdre.

Quant  moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal  personne, pas
mme  ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux
dans trois guerres, et qu'ils m'aient emport un de mes espars, et qu'on
le pende aprs eux!

Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux,
voyez-vous, c'tait en bonne part et affaire de service.

J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais
bien peu de gens m'ont vu en mauvais tat dans les agrs d'en haut, ou
refusant d'obir  mon gouvernail.

Je n'ai jamais touch ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot
ft bien accueilli  en demander la moiti.

Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.

J'ai t un fidle navire compagnon pour ma Phb depuis qu'elle a jug
bon d'attendre mes signaux.

Voil mes papiers, tous nets et sans rien de cach.

Si je suis mand  l'arrire cette nuit mme par le Suprme Lord grand
amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car
bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouv dans ce
livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que _Lui_ ne la tienne pas.

Mon pre passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux
pour le rconforter et l'aider, car il tait vident qu'il baissait
rapidement.

Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidle pouse prs de
lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les
couvertures.

--Je vous reverrai, dit-il.

--Oui, sous la latitude du ciel, rpondit le marin agonisant.

Son pressentiment tait juste, car aux premires heures du matin, sa
femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tanne,
bronze par les coups de mer.

Se soulevant sur son oreiller, il porta la main  une mche de son
front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement
dans le long sommeil d'o l'on se rveille quand la nuit cesse
d'exister.

Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de
l'trange cargaison qui avait mis  la voile du port de Poole.

On n'entendit jamais parler d'eux,  moins qu'on applique  leur
destine un bruit qui fut rpandu quelques mois plus tard par le
Capitaine Elias Hopkins, du navire _La Caroline_, de Bristol.

Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traverse qui le ramenait de
nos colonies, il rencontra une brume paisse et eut le vent debout au
voisinage des grands bancs de morue.

Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense,
qu'il pouvait  peine voir la pomme de son propre mat, il prouva une
sensation des plus tranges, car comme lui et d'autres taient debout
sur le pont, ils entendirent,  leur grand tonnement, le bruit d'un
grand nombre de voix, qui paraissaient former un choeur, bruit d'abord
faible et certain, puis prenant bientt une ampleur croissante, jusqu'
ce qu'il ft,  ce qu'il semblait,  la distance d'un jet de pierre.

Aprs quoi il diminua et s'teignit lentement pour se perdre au loin.

Certains hommes de l'quipage mirent la chose sur le compte du Maudit,
mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire
remarquer, il tait bien trange que le Malin et choisi des hymnes
familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus trange encore
que les habitants de l'abme eussent, en chantant, une prononciation
aussi pteuse que celle du Comt de Somerset.

Quant  moi, je ne doute gure que ce ne ft en effet la _Dorothe Fox_
qui et pass par l dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant
reconquis leur libert, n'aient clbr leur dlivrance  la faon de
vrais Puritains.

O furent-ils entrans?

Fut-ce sur la cte rocheuse du Labrador, ou bien trouvrent-ils un asile
dans quelque rgion dsole o la cruaut royale ne pouvait pas les
poursuivre, voil qui doit rester ternellement ignor.

Zacharie Palmer vcut de longues annes en vieillard vnrable et
honor, avant d'tre appel  son tour auprs de ses pres.

C'tait un doux et simple philosophe de village que cet homme-l, et
dans sa vieille poitrine il y avait un coeur d'enfant.

Rien qu' penser  lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si
dans ma manire d'envisager la vie, et dans mes esprances d'avenir, je
ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon pre,
je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements
bienveillants du charpentier.

Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi
qu'il se plaisait  le dire, ds lors sa vie sans faute, exempte de
blme, pourrait servir de modle  vous et  tous.

Puisse la poussire lui tre lgre!

Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le
moins apprci.

Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trne d'Angleterre,
qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle
un grand cheval fortement charpent, dont le pelage gris tait tachet
de marques blanches.

Et, comme on l'a toujours remarqu, lorsque les soldats sortaient de
Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour
parvenait  son oreille, il arquait son cou fatigu par l'ge, agitait
sa queue mle de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de
trot majestueux et pdantesque.

Les gens de la campagne s'arrtaient volontiers  considrer les
gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux
racontait aux autres que ce coursier l avait port  la guerre un des
jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait d fuir
le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait
ramen le cheval au pre du jeune homme comme souvenir de lui.

Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernires annes, en vtran des
chevaux, bien nourri, bien soign et fort enclin peut-tre  conter en
langage de cheval,  tous les pauvres sots bidets de la campagne, les
merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.





End of Project Gutenberg's Micah Clarke - Tome III, by Arthur Conan Doyle

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