The Project Gutenberg EBook of Micah Clarke - Tome II, by Arthur Conan Doyle

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Title: Micah Clarke - Tome II
       Le Capitaine Micah Clarke

Author: Arthur Conan Doyle

Translator: Albert Savine

Release Date: June 29, 2006 [EBook #18717]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Arthur Conan Doyle




MICAH CLARKE

Tome II

LE CAPITAINE MICAH CLARKE

(1911)

Table des matires

I--Notre arrive  Taunton.
II--Le rassemblement sur la place du March.
III--Matre Stephen Timewell, Maire de Taunton.
IV--Une mle nocturne.
V--La Revue des Hommes de l'Ouest.
VI--Un change de poignes de mains entre moi et le Brandebourgeois.
VII--Nouvelles reues de Havant.
VIII--Le pige tendu sur la route de Weston.
IX--De la bienvenue qui m'accueille  Badminton.
X--Des choses tranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.
XI--La querelle au conseil.




I--Notre arrive  Taunton.


Les ombres empourpres de soir s'tendaient sur la campagne.

Le soleil s'tait couch derrire les lointaines hauteurs de Quantock et
de Brendon quand la colonne d'infanterie, que formaient nos rudes
paysans, traversa de son pas lourd Curry Revel, Wrantage et Hendale.

De tous les cottages situs sur le bord de la route, de toutes les
fermes aux tuiles rouges, les paysans sortaient en foule sur notre
passage, portant des cruches pleines de lait ou de bire, changeant des
poignes de mains avec nos rustauds, les pressant d'accepter des vivres
ou des boissons.

Dans les petits villages, jeunes et vieux accouraient en bourdonnant,
pour nous saluer, et poussaient des cris prolongs et sonores en
l'honneur du Roi Monmouth et de la Cause protestante.

Les gens, qui restaient  la maison, taient presque tous des vieillards
et des enfants, mais  et l un jeune laboureur que l'hsitation ou
quelques devoirs avaient retenu, tait si enthousiasm de notre air
martial, des trophes visibles de notre victoire, qu'il s'emparait d'une
arme et se joignait  nos rangs.

L'engagement avait diminu notre nombre, mais il avait produit un grand
effet moral et fait de notre cohue de paysans une vritable troupe de
soldats.

L'autorit de Saxon, les phrases braves et pres o il distribuait
l'loge ou le blme, avaient produit plus encore.

Les hommes se disposaient en un certain ordre et marchaient d'un pas
alerte en corps compact.

Le vieux soldat et moi, nous chevauchions en tte de la colonne, Master
Pettigrue cheminant toujours  pied entre nous.

Puis, venait la charrette charge de nos morts.

Nous les emportions avec nous pour leur assurer une spulture dcente.

Ensuite marchaient une quarantaine d'hommes arms de faux et de
faucilles, portant sur l'paule leur arme primitive et prcdant le
chariot o se trouvaient nos blesss.

Aprs venait le gros de la troupe des paysans.

L'arrire-garde tait compose de dix ou douze hommes sous les ordres de
Lockarby et de Sir Gervas.

Ils montaient les chevaux capturs et portaient les cuirasses, les pes
et les carabines des dragons.

Je remarquai que Saxon chevauchait la tte tourne en arrire et jetait
de ce ct des regards inquiets, qu'il s'arrtait prs de toutes les
saillies du terrain, pour s'assurer que nous n'avions personne sur nos
talons pour nous poursuivre.

Ce fut seulement quand on eut parcouru bien des milles d'un trajet
monotone, et quand le scintillement des lumires de Taunton put
s'apercevoir au loin dans la valle, vers laquelle nous descendions,
qu'il poussa un profond soupir de soulagement et dclara qu'il nous
croyait hors de tout danger.

--Je ne suis pas enclin  m'effrayer pour peu de chose, fit-il
remarquer, mais nous sommes embarrasss de blesss et de prisonniers, au
point que Petrinus lui-mme aurait t fort empch de dire ce que nous
aurions  faire, dans le cas o la cavalerie nous rattraperait.
Maintenant, Matre Pettigrue, je puis fumer ma pipe tranquillement, sans
dresser l'oreille au moindre grincement de roue, aux billements d'un
villageois en gat.

--Alors mme qu'on nous aurait poursuivis, dit le ministre d'un ton
rsolu, tant que la main du Seigneur nous servira de bouclier, pourquoi
les craindrions nous?

--Oui, oui, rpondit Saxon impatient, mais en certaines circonstances,
c'est le diable qui a le dessus. Le peuple lui-mme n'a-t-il pas t
vaincu et emmen en captivit? Qu'en pensez-vous, Clarke?

--Un engagement pareil, c'est assez pour une journe, fis-je remarquer.
Par ma foi, si au lieu de charger, ils avaient continu  faire feu de
leurs carabines, il nous aurait fallu faire une sortie ou tomber sous
les balles l o nous tions.

--C'est pour cette raison-l que j'ai interdit  nos hommes arms de
mousquets de riposter, dit Saxon. Leur silence a fait croire  l'ennemi
que nous n'avions  nous tous qu'un ou deux pistolets. Aussi notre feu a
t d'autant plus terrifiant qu'il tait plus inattendu. Je parierais
que parmi eux il n'y a pas un homme qui ne comprenne qu'il a t attir
dans un pige. Remarquez comme ces coquins ont fait volte-face et pris
la fuite, comme si cela faisait partie de leur exercice journalier.

--Les paysans ont reu le choc comme des hommes, fis-je remarquer.

--Il n'y a rien de tel qu'une teinture de calvinisme, pour tenir bien
raide une ligne de bataille, dit Saxon. Voyez le Sudois quand il est
dans ses foyers. O trouverez-vous un homme au coeur plus honnte, plus
simple, plus dpourvu de toute qualit militaire, si ce n'est qu'il est
capable d'ingurgiter plus de bire de bouleau que vous ne pourrez en
payer. Et pourtant il suffit de le bourrer de quelques textes
nergiques, familiers, de lui mettre une pique entre les mains, et de
lui donner pour chef un Gustave, et il n'y a pas au monde d'infanterie
capable de lui rsister. D'autre part, j'ai vu de jeunes Turcs, sans
ducation militaire, batailler en l'honneur du Koran avec autant
d'entrain que l'ont fait les gaillards, qui nous suivent, en l'honneur
de la Bible que Matre Pettigrue portait devant eux.

--J'espre, dit gravement le ministre, que par ces remarques vous n'avez
pas l'intention d'tablir une comparaison quelconque entre nos critures
sacres et les compositions de l'imposteur Mahomet, non plus que
d'infrer une analogie, entre la furie que le diable inspire aux
incroyants Sarrasins, et le courage chrtien des fidles qui luttent.

--En aucune faon, rpondit Saxon en m'adressant un ricanement par
dessus la tte du ministre, je me bornais  montrer combien le malin est
habile  imiter les influences de l'Esprit.

--Ce n'est que trop vrai, Matre Saxon, dit le ministre avec tristesse.
Parmi les dbats et les discordes, il est bien difficile de discerner la
vraie route. Mais je m'merveille de ce que, au milieu des piges et
tentations qui assaillent la vie de soldat, vous vous soyez conserv pur
de souillure, et le coeur toujours fidle  la vraie foi.

--Cette force l ne me venait point de moi-mme, dit Saxon d'un ton
pieux.

--En vrit, en vrit, s'cria Matre Josu, des hommes comme vous sont
bien ncessaires dans l'arme de Monmouth. Il s'en trouve plusieurs, 
ce qu'on m'a dit, qui viennent de Hollande, du Brandebourg, de l'cosse,
et qui ont t forms  l'art de la guerre, mais ils ont si peu cure de
la cause que nous soutenons, qu'ils jurent et sacrent de manire 
pouvanter nos paysans et  attirer sur l'arme une condamnation d'en
haut. Il en est d'autres qui tiennent fermement pour la vraie foi et qui
ont t levs parmi les justes, mais hlas! ils n'ont aucune exprience
du camp et de la campagne. Notre Divin Matre peut agir par le moyen de
faibles instruments, mais il n'est pas moins certain que tel peux tre
choisi pour briller dans la chaire, et tre malgr cela peu capable de
se rendre utile dans une chauffoure comme celle que nous vmes
aujourd'hui. Pour ma part, je sais disposer un discours de faon 
satisfaire mon troupeau, et que mes auditeurs soient fchs de voir le
sablier fini, mais je sens que ce talent ne servirait  bien peu de
chose quand il s'agirait de dresser des barricades, ou d'employer les
armes charnelles. C'est ainsi que cela se passe dans l'arme des
fidles: ceux qui ont les capacits pour commander sont mal vus du
peuple, tandis que ceux dont le peuple coute volontiers la parole sont
peu entendus aux choses de la guerre. Maintenant nous avons vu en ce
jour que vous tes un homme de tte et d'action, et nanmoins de vie
modeste et rserve, plein d'aspirations aprs la Parole, et de menaces
contre Apollyon. En consquence, je vous le rpte, vous serez parmi eux
un vritable Josu, ou bien un Samson, destin  briser les colonnes
jumelles du Prlatisme et du Papisme, de faon  ensevelir dans sa chute
ce gouvernement corrompu.

Decimus Saxon s'en tint pour toute rponse  un de ces grognements qui
passaient parmi ces fanatiques pour la manifestation d'une intense
agitation, d'une motion intrieure.

La physionomie tait si austre, si pieuse, ses gestes si solennels.

Il rptait tant de fois sa grimace, levant les yeux, joignant les
mains, et faisant tant d'autres simagres qui caractrisaient le
sectaire exalt, que je ne pus m'empcher d'admirer la profondeur et la
perfection de l'hypocrisie qui avait envelopp si compltement sous son
manteau sa nature rapace.

Un mouvement malicieux, que je ne pus matriser, me porta  lui rappeler
qu'il y avait au moins un homme qui apprciait  leur valeur les
apparences qu'il se donnait.

--Avez-vous racont au digne ministre, dis-je, votre captivit parmi les
Musulmans et la noble manire dont vous avez soutenu la foi catholique 
Istamboul?

--Non, s'cria notre compagnon, j'aurais bien du plaisir  entendre ce
rcit. Je m'merveille de voir qu'un homme aussi fidle, aussi
inflexible que vous, ait t jamais mis en libert par les impurs et
sanguinaires sectateurs de Mahomet.

--Il n'est pas bien sant que je fasse ce rcit, dit Saxon avec un grand
sang-froid, en me jetant un regard de travers tout plein de venin. C'est
 mes camarades de mauvaise fortune et non  moi  dcrire ce que j'ai
souffert pour la foi. Je suis  peu prs certain, Matre Pettigrue, que
vous auriez fait comme moi, si vous vous tiez trouv l-bas... La ville
de Taunton se dploie bien tranquillement devant nous, et il y a bien
peu de lumire pour une heure aussi avance, vu qu'il est prs de dix
heures. Il est clair que les troupes de Monmouth ne sont pas encore
arrives, sans cela nous aurions vu des indices de bivouacs dans la
valle; car s'il fait assez chaud pour dormir en plein air, les hommes
sont obligs de faire du feu pour prparer leur repas.

--L'arme aurait eu quelque peine  arriver aussi loin dit le ministre.
Elle a,  ce qu'on m'a appris, t trs retarde par le manque d'armes
et le dfaut de discipline. Songez aussi, que c'est le onze que
s'effectua le dbarquement de Monmouth  Lyme et nous ne sommes qu' la
nuit du quatorze. Il a fallu faire bien des choses dans ce temps.

--Quatre jours entiers! grommela le vieux soldat. Et pourtant je
n'attendais rien de mieux, vu le dfaut de soldats prouvs parmi eux, 
ce qu'on me dit. Par mon pe! Tilly ou Wallenstein n'auraient pas mis
quatre jours pour aller de Lyme  Taunton, quand mme toute la cavalerie
du Roi Jacques aurait barr la route. Ce n'est pas ainsi, en lambinant,
qu'on mne les grandes entreprises. On doit frapper fortement,
brusquement. Mais, dites-moi, mon digne monsieur, car nous n'avons gure
recueilli en route que des rumeurs et des suppositions, n'y a-t-il pas
eu quelque sorte d'engagement  Bridport?

--En effet, il y a eu un peu de sang vers dans cette localit. Ainsi
que je l'ai appris, les deux premiers jours ont t employs  enrler
les fidles, et  chercher des armes pour les en pourvoir. Vous avez
raison de hocher la tte, car les heures taient prcieuses.  la fin,
on parvint  mettre en un certain ordre environ cinq cents hommes,
auxquels on fit longer la cte, sous le commandement de Lord Grey de
Wark et de Wade, l'homme de loi.  Bridport, ils se trouvrent en face
de la milice rouge du Dorset et d'une partie des Habits jaunes de
Portman. Si tout ce qu'on dit est vrai, on n'a pas lieu de se montrer
bien fier de part ni d'autre. Grey et sa cavalerie ne cessrent de tirer
sur la bride que quand ils furent revenus se mettre en sret  Lyme. On
dit cependant que leur fuite est plutt imputable  la duret de la
bouche de leurs montures qu'au peu de coeur des cavaliers. Wade et ses
fantassins tinrent tte bravement et eurent le dessus sur les troupes du
Roi. On a beaucoup cri dans le camp contre Grey, mais Monmouth n'a
gure les moyens de se montrer svre  l'gard du seul gentilhomme qui
ait rejoint son drapeau.

--Peuh! fit Saxon, d'un ton bourru, les gentilshommes n'abondaient pas
dans l'arme de Cromwell, je crois, et pourtant elle a fait une bonne
figure contre le Roi, qui avait autour de lui autant de Lords qu'il y a
de baies dans un buisson. Si vous avez le peuple pour vous,  quoi bon
rechercher ces beaux gentlemen  perruque, dont les blanches mains et
les fines rapires rendent autant de services que des pingles 
cheveux.

--Sur ma foi, dis-je, si tous les freluquets font aussi peu de cas de
leur vie que notre ami Sir Gervas, je ne souhaiterais pas de meilleurs
compagnons sur le champ de bataille.

--Et c'est la vrit, oui, s'cria avec conviction Matre Pettigrue. Et
pourtant, comme Joseph, il porte un habit de bien des couleurs, et il a
d'tranges faons de parler. Personne n'aurait pu combattre avec tant de
bravoure, ni fait meilleure figure contre les ennemis d'Isral.
Assurment ce jeune homme a du bon dans le coeur, et deviendra un sjour
de la grce et un vaisseau de l'Esprit, quoique pour le moment il soit
emptr dans le filet des folies mondaines et des vanits charnelles.

--Il faut l'esprer, dit dvotement Saxon. Mais avez-vous encore quelque
chose  nous apprendre au sujet de la rvolte, digne monsieur?

--Trs peu, si ce n'est que les paysans sont accourus en si grand nombre
qu'il a fallu en renvoyer beaucoup, faute d'armes. Tous ceux qui paient
la dme dans le comt de Somerset vont  la recherche de cognes et de
faux. Il n'y a pas un forgeron qui ne soit occup dans sa forge du matin
au soir,  faire des fers de pique. Il y a six mille hommes comme cela
dans le camp, mais ils n'ont pas mme un mousquet pour cinq.  ce qu'on
m'a dit, ils se sont mis en marche sur Axminster, o ils auront affaire
au Duc d'Albemarle qui est parti d'Exeter avec quatre mille hommes des
milices de Londres.

--Alors, quoique nous fassions, nous arriverons trop tard, m'criai-je.

--Vous aurez assez de bataille avant que Monmouth change son chapeau de
cheval contre une couronne et sa roquelaure  dentelles contre la
pourpre, dit Saxon. Si notre digne ami que voici est exactement
renseign, et qu'un engagement de cette sorte ait lieu, ce ne sera que
le prologue de la pice. Lorsque Churchill et Feversham arriveront avec
les propres troupes du Roi, ce sera alors que Monmouth fera le grand
saut, qui le portera sur le trne ou sur l'chafaud.

Pendant qu'avait lieu cette conversation, nous avions mis nos chevaux au
pas pour descendre le sentier tortueux qui longe la pente Est de Taunton
Deane.

Depuis quelque temps, nous avions pu voir dans la valle au-dessous de
nous les lumires de la ville de Taunton, et la longue bande d'argent de
la rivire la Tone.

La lune, brillant de tout son clat dans un ciel sans nuages, rpandait
un doux et paisible rayonnement sur la plus belle et la plus riche des
valles anglaises.

De magnifiques rsidences seigneuriales, des tours crneles, des
groupes de cottages bien abrits sous leurs toits de chaume, les vastes
et silencieuses tendues des champs de bl, de sombres bosquets, 
travers lesquels brillaient les fentres claires des maisons qui
peuplaient leurs profondeurs, tout cela se dveloppait autour de nous,
ainsi que les paysages indfinis, muets, qui se dploient devant nous en
nos rves.

Il y avait dans ce tableau tant de calme, tant de beaut, que nous
arrtmes nos chevaux  un coude que faisait le sentier, que les paysans
las, les pieds meurtris, firent halte, que les blesss eux-mmes se
soulevrent dans la charrette, pour rjouir leurs yeux par un regard
jet sur cette terre promise.

Tout  coup, du silence, monta une voix forte, fervente, qui s'adressait
 la Source de Vie pour lui demander de garder et prserver ce qu'elle
avait cr.

C'tait Matre Josu Pettigrue, qui,  genoux, implorait  la fois des
lumires pour l'avenir, et exprimait sa reconnaissance de ce que son
troupeau tait sorti sain et sauf des dangers rencontrs sur son chemin.

Je voudrais, mes enfants, possder un de ces cristaux magiques dont vous
parlent les livres, afin de pouvoir vous y montrer cette scne: les
noires silhouettes des cavaliers, l'attitude grave, srieuse des
paysans, les uns agenouills pour prier, les autres s'appuyant sur leurs
armes grossires, l'expression  la fois soumise et narquoise des
dragons prisonniers, la range de figures ples, contractes par la
souffrance, qui regardaient par-dessus le bord de la charrette, le
choeur de gmissements, de cris, de phrases entrecoupes qui
interrompait parfois la parole ferme et gale du pasteur.

Si seulement j'tais capable de peindre une pareille scne avec le
pinceau d'un Verrio ou d'un Laguerre, je n'aurais pas besoin de la
dcrire en ce langage dcousu et faible.

Matre Pettigrue avait termin son discours d'actions de grce, et
allait se relever quand le tintement musical d'une cloche nous arriva de
la ville endormie  nos pieds.

Pendant une ou deux minutes, ce son s'leva tour  tour fort et faible,
en sa douce et claire vibration.

Il fut suivi d'un second coup d'un son plus grave, plus pre, et d'un
troisime, et l'air finit par s'emplir d'un joyeux carillon.

En mme temps, on entendit une rumeur de cris, d'applaudissements, qui
s'enfla, s'tendit et devint un grondement puissant.

Des lumires tincelrent aux fentres.

Des tambours battirent.

Toute la ville fut en mouvement.

Ces manifestations soudaines de rjouissance, suivant d'aussi prs la
prire du ministre, furent regardes comme un heureux prsage par les
superstitieux paysans, qui poussrent un cri de joie et, se remettant en
marche, furent bientt arrivs aux confins de la ville.

Les sentiers et la chausse taient noirs d'une foule forme par la
population de la ville, hommes, femmes, enfants.

Beaucoup d'entre eux portaient des torches et des lanternes, et cette
masse serre allait dans une mme direction.

Nous les suivmes, et nous nous trouvmes sur la place du march, o des
groupes de jeunes apprentis entassaient des fagots, pour un feu de joie,
tandis que d'autres mettaient en perce deux o trois grands tonneaux
d'ale.

Ce qui donnait lieu  cette subite explosion de joie, c'tait la
nouvelle toute frache que la milice d'Albemarle avait dsert en
partie, et que le reste avait t battu, ce matin l,  Axminster.

Lorsqu'on apprit le succs de notre propre engagement, la joie populaire
devient plus tumultueuse que jamais.

On se prcipita au milieu de nous, on nous combla de bndictions, en
cet trange dialecte de l'ouest,  la prononciation paisse.

On embrassait nos chevaux autant que nous.

Des prparatifs furent bientt faits pour accueillir nos compagnons
fatigus.

Un long difice vide, qui servait de magasin pour les laines, fut garni
d'une paisse couche de paille et mis  leur disposition.

On y plaa un grand baquet rempli d'ale, et une abondante provision de
viandes froides et de pain de froment.

De notre ct, nous descendmes par la rue de l'Est,  travers les cris
et les poignes de main de la foule, pour nous rendre  l'htellerie du
_Blanc-Cerf_, o, aprs un repas htif, nous fmes fort heureux de
nous mettre au lit.

Mais  une heure avance de la nuit, notre sommeil fut interrompu par
les rjouissances de la foule qui, aprs avoir brl en effigie Lord
Sunderland et Grgoire Alford, Maire de Lyme, s'attarda  chanter des
chansons du pays de l'Ouest et des hymnes puritains jusqu'aux premires
heures du matin.




II--Le rassemblement sur la place du March.


La belle ville o nous nous trouvions alors, tait le vritable centre
de la rbellion, bien que Monmouth n'y ft pas encore arriv. C'tait
une localit florissante, faisant un grand commerce de laine et de draps
 ctes, qui donnait du travail  prs de sept mille habitants.

Ainsi elle occupait un rang lev parmi les cits anglaises, et n'avait
au-dessus d'elle que Bristol, Norwich, Bath, Exeter, York, Worcester,
entre les villes de province.

Taunton avait t longtemps fameux non seulement par ses ressources et
par l'initiative de ses habitants, mais encore par la beaut et la bonne
culture du pays qui s'tendait autour d'elle et produisait une vaillante
race de fermiers.

Depuis un temps immmorial, la ville avait t un centre de ralliement
pour le parti de la libert, et pendant bien des annes elle avait
pench pour la Rpublique en politique et pour le puritanisme en matire
de religion.

Aucune localit du Royaume n'avait combattu avec plus de bravoure pour
le Parlement, et bien qu'elle et t deux fois assige par Goring, les
bourgeois, sous les ordres du courageux Robert Blake, avait lutt si
dsesprment que chaque fois les Royalistes avaient t obligs de se
retirer dconfits.

Pendant le second sige, la garnison avait t rduite  se nourrir de
la chair des chiens et des chevaux, mais pas un mot relatif  une
reddition n'tait sorti de sa bouche, non plus que de celle de
l'hroque commandant.

C'tait ce mme Blake sous lequel le vieux marin Salomon Sprent avait
combattu contre les Hollandais.

Aprs la Restauration, le Conseil Priv, pour faire voir qu'il se
souvenait du rle jou par la glorieuse ville du comt de Somerset,
avait ordonn, par une mesure toute spciale, la dmolition des remparts
qui entouraient la cit vierge.

Aussi, au temps dont je parle, il ne restait de l'enceinte de murs
pais, si bravement dfendue par la dernire gnration de citadins, que
quelques misrables amas de dbris.

Toutefois il restait encore bien des souvenirs de ces temps orageux.

Les maisons du pourtour portaient encore les cicatrices et les lzardes
produites par les bombes et les grenades des cavaliers.

D'ailleurs, la ville entire avait une farouche et martiale apparence.

On et dit un vtran parmi les cits qui avaient combattu au temps
jadis.

Elle ne redoutait point de voir encore une fois l'clair des canons et
d'entendre le sifflement aigu des projectiles.

Le Conseil de Charles pouvait dtruire les remparts que ses soldats
avaient t incapables de prendre, mais nul dit royal n'avait le
pouvoir d'en finir avec le caractre rsolu et les opinions avances des
bourgeois.

Bon nombre d'entre eux, ns et grandis dans le fracas de la guerre
civile, avaient subi ds leur enfance l'action incendiaire des rcits de
la guerre de jadis, et des souvenirs du grand assaut o les mangeurs
d'enfants de Lumley furent prcipits en bas de la brche par les bras
vigoureux de leurs pres.

Ainsi furent entretenues dans Taunton des dispositions plus nergiques,
un caractre plus guerrier qu'en toute autre ville provinciale
d'Angleterre.

Cette flamme fut attise par l'action infatigable d'une troupe d'lite
de prdicants non conformistes, parmi lesquels le plus en vue tait
Joseph Alleine.

On n'et pu mieux choisir comme foyer d'une rvolte, car aucune cit
n'attachait plus de prix aux liberts et  la croyance qui taient
menaces.

Une forte troupe de bourgeois tait dj partie pour rejoindre l'arme
rebelle, mais beaucoup taient rests  la ville pour la dfendre.

Ceux-ci furent renforcs par des bandes de paysans, comme celle 
laquelle nous nous tions nous-mmes attachs.

Elles taient accourues en masse des environs, et maintenant elles
partageaient leur temps entre les discours de leurs prdicateurs
favoris, et l'exercice qui consistait  s'aligner et  manier leurs
armes.

Dans les cours, les rues, les places du march, on apprenait la marche,
la manoeuvre, le soir, le matin,  midi.

Lorsque nous sortmes  cheval aprs le djeuner, toute la ville
retentissait des cris de commandement et du fracas des armes.

Nos amis d'hier se rendaient sur la place du march au moment o nous y
arrivmes, et ils nous eurent  peine vus qu'ils trent leurs chapeaux
et nous accueillirent par des acclamations nourries, et ils ne
consentirent  se taire que quand nous les emes rejoints au petit trot
pour prendre notre place  leur tte.

--Ils ont jur qu'aucun autre ne serait leur chef, dit le ministre,
debout prs de l'trier de Saxon.

--Je ne pouvais pas souhaiter de plus solides gaillards  conduire,
dit-il.

--Qu'ils se dploient en double ligne, en avant de l'htel de ville!
Comme cela! c'est cela!

--Rangez-vous bien, la ligne d'arrire! dit-il en se plaant  cheval
vis--vis d'eux. Maintenant mettez-vous pour prendre position, le flanc
gauche immobile, pour servir de pivot  l'autre! C'est cela: voil une
ligne aussi rigide, aussi droite qu'une pe sortant des mains d'Andrea
Ferrare... Je t'en prie, l'ami, ne tiens pas ta pique comme si c'tait
une houe, quoique j'espre que tu feras de bonne besogne avec elle pour
monder la vigne du Seigneur... Et vous, monsieur, il faut porter votre
mousqueton sur l'paule au lieu de le tenir sous le bras comme un dandy
tient sa canne. Jamais malheureux soldat se vit-il oblig de mettre en
ordre une quipe aussi panache! Mon bon ami le Flamand lui-mme ne
servirait pas  grand-chose, ici, non plus que Petrinus qui, dans son
trait _De re militari_, ne donne nulles indications sur la faon de
faire faire l'exercice  un homme dont l'arme est une faucille ou une
faux.

--paulez faux! Portez faux! Prsentez faux! dit tout bas Ruben 
l'oreille de Sir Gervas.

Et tous deux clatrent de rire sans se proccuper des froncements de
sourcils de Saxon vot.

--Partageons-les, dit-il, en trois compagnies de quatre-vingts hommes.

--Non, un instant... Combien avez-vous d'hommes arms de mousquets?
Cinquante-cinq. Qu'ils sortent des rangs! Ils formeront la premire
ligne ou compagnie. Sir Gervas Jrme, vous avez sans doute command la
milice de votre comt, et vous savez quelque chose sur l'exercice  feu.
Si je suis le chef de cette troupe, je vous nomme capitaine de cette
compagnie. Elle formera la premire dans la bataille, et c'est une
position qui ne vous dplaira pas, je le sais.

--Pardieu, il faudra qu'ils se poudrent la tte, dit Sir Gervas d'un ton
dcid.

--Vous aurez  pourvoir  tout leur arrangement, rpondit Saxon. Que la
premire compagnie s'avance de six pas sur le pont! C'est cela!...
Maintenant que les hommes arms de piques se prsentent! Quatre-vingt
sept! une compagnie bonne pour le service. Lockarby, chargez-vous de ces
hommes, et n'oubliez pas ceci: les guerres d'Allemagne l'ont dmontr.
La meilleure cavalerie est aussi impuissante contre des piquiers bien
fermes que les vagues contre un rocher. Vous serez le capitaine de la
seconde compagnie. Allez vous placer  sa tte.

--Par ma foi, s'ils ne savent pas mieux se battre que leur capitaine ne
sait se tenir  cheval, dit  demi-voix Ruben, ce sera une fcheuse
affaire. J'espre qu'ils seront plus solides sur le champ de bataille
que je ne le suis en selle.

--Quant  la troisime compagnie des hommes arms de faux, je la confie
 vos soins, capitaine Micah Clarke, reprit Saxon. Le bon Matre Josu
Pettigrue sera notre aumnier militaire. Sa voix et sa prsence ne
seront-elles pas pour nous comme la manne dans le dsert, comme des
sources d'eau dans les lieux arides. Quant aux sous-officiers, je vois
que vous les avez dj choisis. Vos capitaines auront le droit d'ajouter
 ce nombre, ceux qui frappent avec sang-froid et ne font pas de
quartier. Maintenant j'ai encore une chose  vous dire. Je parle de
faon  ce que tout le monde m'entende, et que dans la suite personne ne
se plaigne de ce qu'on ne lui a pas fait connatre clairement les rgles
de son service. Ainsi donc, je vous avertis que quand le clairon sonnera
l'appel du soir, qu'on aura dpos le casque et la pique, je suis comme
vous, et vous comme moi, les uns et les autres, des ouvriers dans le
mme champ, et nous buvons aux mmes sources de vie. Ainsi donc je
prierai avec vous, je prcherai avec vous, je vous donnerai des
claircissements, je ferai tout ce qui peut convenir  un frre de
plerinage sur la route fatigante. Mais coutez bien, amis, quand nous
sommes sous les armes, et qu'il y a de bonne besogne  faire, en marche,
ou sur le champ de bataille, ou  la revue, que votre tenue soit
rgulire, militaire, scrupuleuse. Soyez vifs  entendre, alertes 
obir, car je ne veux pas de flemmards, ni de tranards, et s'il s'en
trouvait, je leur ferais sentir le poids de ma main. Oui, j'irai mme
jusqu' les supprimer. Je vous le dclare, il n'y aura point de piti
pour des gens de cette sorte.

Sur ces mots il s'arrta, promena ses regards sur sa troupe d'un air
svre, ses paupires trs baisses sur ses yeux brillants et mobiles.

--Si donc, reprit-il, un homme se trouvait parmi vous qui redoute de se
soumettre  une discipline rigoureuse, qu'il sorte des rangs, et qu'il
se mette en qute d'un chef plus indulgent car je vous le dis, tant que
je commanderai ce corps, le rgiment d'infanterie de Wiltshire, qui a
pour chef Saxon, sera digne de faire ses preuves en cette cause sainte
et si propre  lever les mes.

Le colonel se tut et resta immobile sur sa jument.

Les paysans, forms en longue ligne levrent les yeux, les uns d'un air
balourd, les autres d'un air d'admiration, certains avec une expression
de crainte devant ses traits svres, osseux, et son regard plein de
menaces.

Mais personne ne bougea.

Il reprit:

--L'honorable Matre Timewell, Maire de cette belle ville de Taunton,
laquelle a t une tour de force pour les fidles pendant ces longues
annes pleines d'preuves pour l'esprit, se dispose  nous passer en
revue, quand les autres corps se seront runis. Ainsi donc, capitaines,
 vos commandements... L, les mousquetaires! Formez les rangs, avec
trois pas d'intervalle entre chaque ligne. Faucheurs, prenez place sur
la gauche; que les sous-officiers se postent sur les flancs et en
arrire. Comme cela! Voil qui est bien manoeuvr pour un premier essai,
quoiqu'un bon adjudant avec sa trique,  la faon impriale, puisse
trouver encore ici pas mal de besogne.

Pendant que nous tions occups ainsi  nous organiser d'une manire
rapide et srieuse un rgiment, d'autres corps de paysans, plus ou moins
disciplins, s'taient rendus sur la Place du March et y avaient pris
position.

Ceux de notre droite taient venus de Frome et de Radstock, dans le nord
du comt de Somerset.

C'tait une simple cohue dont les armes consistaient en flaux,
maillets, et autres outils de ce genre, et sans autres signes de
ralliement que des branches vertes fixes dans les rubans de leurs
chapeaux.

Le corps, qui se trouvait  notre gauche, portait un drapeau indiquant
qu'il se composait d'hommes du comt de Dorset.

Ils taient moins nombreux, mais mieux quips, car leur premier rang
tout entier tait comme le ntre, arm de mousquets.

Pendant ce temps, les bons bourgeois de Taunton, leurs femmes et leurs
filles, s'taient groups sur les balcons et aux fentres qui avaient
vue sur la place du March, et d'o ils pouvaient assister au dfil.

Ces graves bourgeois, aux barbes tailles en carr, aux vtements de
drap, avec leurs imposantes moitis en velours et taffetas  triple
poil, regardaient du haut de leurs observatoires, tandis que  et l
s'entrevoyait sous la coiffe puritaine une jolie figure timide et trs
propre  confirmer la renomme de Taunton, ville aussi clbre par la
beaut de ses femmes que pour les prouesses de ses hommes.

Les cts de la place taient occups par la masse compacte des gens du
peuple, vieux tisseurs de laine  la barbe blanche, matrones aux faces
revches, villageoises avec leurs chles poss sur la tte, essaims
d'enfants, qui de leurs voix aigus acclamaient le Roi Monmouth et la
succession protestante.

--Sur ma foi, dit Sir Gervas, en faisant reculer son cheval jusqu' ce
qu'il se trouvt sur la mme ligne que moi, nos amis aux bottes carres
ne devraient pas tre si presss d'aller au ciel, alors qu'ils ont parmi
eux, sur terre, des anges en si grand nombre. Par le Corps Dieu! ne
sont-elles pas belles! Et  elles toutes, elles n'ont pas une mouche,
pas un diamant, et pourtant que ne donneraient pas vos belles fanes du
Mail ou de la Piazza pour avoir leur innocence et leur fracheur?

--Je vous en prie, au nom du ciel, ne leur envoyez pas de ces sourires
et de ces saluts, dis-je. Ces politesses sont de mise  Londres, mais
elles seraient entendues de travers parmi ces simples villageoises au
Somerset et leurs parents, gens  la tte chaude, et qui frappent dur.

J'avais  peine dit ces mots que la porte  deux vantaux de l'Htel de
Ville s'ouvrit, et que le cortge des pres de la cit apparut sur la
place du march.

Deux trompettes en justaucorps _ini-parti_ les prcdaient, en
sonnant une fanfare sur leurs instruments.

Derrire eux venaient les aldermen et les conseillers, graves et
vnrables vieillards, draps dans des robes de soie noire  trane, aux
collets et aux bords forms de coteuses fourrures.

Aprs eux s'avanait un petit homme rougeaud, bedonnant, qui tenait  la
main la verge, insigne de son office.

C'tait le secrtaire de la ville.

Le dfil des dignitaires se terminait par la haute et imposante
personne de Stephen Timewell, Maire de Taunton.

Il y avait dans l'extrieur de ce magistrat bien des choses faites pour
attirer l'attention, car tous les traits qui caractrisaient le parti
puritain, auquel il appartenait, se personnifiaient et s'exagraient en
lui.

Il tait d'une taille trs haute, extrmement maigre, avec un air
fatigu, des paupires lourdes, qui trahissaient les jenes et les
veilles.

Les paules courbes, la tte penche sur la poitrine marquaient les
effets de l'ge, mais ses yeux brillants, d'un gris d'acier, l'animation
qui se remarquait dans les traits de sa figure pleine de vivacit,
prouvaient  quelle hauteur l'enthousiasme religieux pouvait s'lever
au-dessus de la faiblesse corporelle.

Une barbe pointue, en dsordre, tombait  mi-chemin de sa ceinture.

Ses longs cheveux, blancs comme la neige, s'chappaient en voltigeant de
dessous une calotte de velours.

Cette calotte tait fortement tendue sur le crne de faon  faire
saillir les oreilles dans une position force, de chaque ct, coutume
qui a valu  son parti l'pithte de dresse-l'oreille qui lui fut si
souvent applique par ses adversaires.

Son costume tait d'une simplicit tudie, de couleur sombre.

Il se composait de son manteau noir, de culottes en velours fonc, de
bas de soie, avec des noeuds de velours aux souliers  la place des
boucles alors en usage.

Une grosse chane d'or, qu'il portait au cou, tait la marque de son
office.

En avant de lui marchait  pas compts le gros secrtaire de la ville,
au gilet rouge, une main sur la hanche, l'autre tendue pour brandir la
verge qui lui servait d'insigne.

Il jetait des regards solennels  droite et  gauche, s'inclinait de
temps en temps comme s'il s'attribuait les applaudissements.

Ce petit homme avait attach  sa ceinture un norme sabre qui rsonnait
sur ses pas avec un bruit de ferraille sur le pav form de galets, et
qui de temps en temps se mettait entre ses jambes.

Alors l'homme l'enjambait d'un air brave et reprenait sa marche sans
rien perdre de sa dignit.

Trouvant  la fin ces interruptions trop frquentes, il abaissa la
poigne de son sabre de manire  en lever la pointe, et il continua 
marcher avec l'air d'un coq bantam dont la queue aurait t rduite 
une seule plume.

Lorsque le Maire eut pass en avant et en arrire des diffrents corps
et les eut inspects avec une minutie et une attention bien propres 
prouver que l'ge n'avait point mouss ses qualits militaires, il fit
demi-tour dans l'intention vidente de nous parler.

Aussitt son secrtaire s'lana devant lui, agitant les bras, et criant
 tue-tte:

--Silence, bonnes gens! Silence pour le trs honorable Maire de Taunton!
Silence pour le digne Matre Stephen Timewell.

Et au milieu de ses gestes et de ses cris, il s'emptra encore une fois
dans son arme dmesure, et alla s'taler  quatre pattes dans le
ruisseau.

--Silence, vous mme, Matre Tetheridge, dit d'un ton svre le
magistrat suprme, si l'on vous rognait votre pe et votre langue, ce
serait aussi avantageux pour vous que pour nous. Ne saurais-je dire
quelques mots opportuns  ces braves gens sans que vous veniez
m'interrompre par vos aboiements discordants?

L'encombrant personnage se ramassa et s'esquiva derrire le groupe des
conseillers, pendant que le Maire gravissait avec lenteur les degrs de
la croix du march.

De l, il nous parla d'une voix haute, perante, qui prenait plus
d'ampleur  chaque mot, si bien qu'elle s'entendait jusque dans les
coins les plus loigns de la place.

--Amis dans la foi, dit-il, je rends grce au Seigneur d'avoir t
pargn dans ma vieillesse pour tre prsent  cette pieuse runion. Car
nous, gens de Taunton, nous avons toujours entretenu vivante parmi nous
la flamme du Covenant, parfois peut-tre obscurcie par les courtisans
des circonstances, mais reste toujours allume dans les coeurs de notre
peuple. Toutefois il rgnait autour de nous des tnbres pires que
celles de l'gypte, alors que Papisme et Prlatisme, Arminianisme et
rastianisme faisaient rage et se donnaient libre cours sans rencontrer
d'obstacle ni de rpression. Mais que vois-je maintenant? Vois-je les
fidles se retirer tremblants en leurs cachettes, et dressant l'oreille
pour percevoir le bruit des fers des chevaux de leurs oppresseurs?
Vois-je une gnration docile aux matres du jour, avec le mensonge aux
lvres, et la vrit ensevelie au fond de son coeur? Non, je vois devant
moi des hommes pieux, qui viennent non seulement de cette belle cit,
mais encore de tout le pays  la ronde, et des comts de Dorset, et de
Wilts, certains mme,  ce qu'on me dit, du Hampshire, tous disposs,
empresss  besogner vigoureusement pour la cause du Seigneur. Et quand
je vois ces hommes fidles, et quand je pense que chacune des grosses
pices de monnaie qu'ils ont dans leurs caisses est prte  les
soutenir, et quand je sais que ceux qui, dans le pays, ont survcu aux
perscutions, rivalisent de prires pour nous, j'entends une voix
intrieure qui me dit que nous abattrons les idoles de Dagon et que nous
btirons dans cette Angleterre, notre pays, un temple de la vraie
religion tel que ni Papisme, ni Prlatisme, ni idoltrie, ni aucune
autre invention du Mauvais ne prvaudra jamais contre lui.

Un sourd murmure d'approbation que rien ne pouvait contenir, monta des
rangs compacts de l'infanterie insurge, en mme temps que les armes ou
mousquetons retombaient sur le pav avec un bruit sonore.

Saxon tourna  demi sa figure farouche, en levant la main d'un signe
d'impatience.

Le grondement rauque s'teignit parmi nos hommes, pendant que nos
compagnons de droite et de gauche, moins disciplins, continuaient 
agiter leurs branches vertes et  faire sonner leurs armes.

Les gens de Taunton restaient immobiles, rsolus, silencieux, mais leurs
traits contracts, leurs sourcils froncs prouvaient que l'loquence de
leur concitoyen avait remu jusqu'en ses profondeurs l'esprit fanatique
qui les distinguait.

--J'ai en main, reprit le Maire, en tirant de sa poitrine un papier
roul, la proclamation dont notre royal chef s'est fait prcder. En sa
grande bont, en son abngation, il a, dans le premier appel dat de
Lyme, fait savoir qu'il laisserait le choix d'un monarque aux Communes
d'Angleterre, mais ayant appris que ses ennemis faisaient de cette
dclaration l'usage le plus scandaleux, le plus vil, et assuraient qu'il
avait trop peu de confiance en sa propre cause pour surprendre
publiquement le titre qui lui tait d, il a dcid de mettre fin  ces
mauvais propos.

Sachez donc que par la prsente il est proclam que James, Duc de
Monmouth, est dsormais le Roi lgitime d'Angleterre, que Jacques
Stuart, le papiste et le fratricide, est un sclrat usurpateur, qu'il
est promis cinq mille guines  quiconque le livrera mort ou vif, et que
l'assemble sigeant actuellement  Westminster et se donnant le nom de
Communes d'Angleterre est une assemble illgale, que ses actes sont
nuls et non avenus devant la loi. Dieu bnisse le Roi Monmouth et la
Religion protestante!

Les trompettes sonnrent une fanfare, et le peuple applaudit, mais le
Maire, levant ses mains maigres et blanches pour rclamer le silence,
reprit:

--Il est arriv ce matin un message du Roi. Il envoie son salut  ses
fidles sujets protestants, et ayant fait halte  Axminster, pour se
reposer aprs sa victoire, il se mettra bientt en marche, et sera parmi
vous dans deux jours au plus tard.

Vous serez peins d'apprendre que le bon Alderman Rider a pri, frapp
au plus fort de la mle. Il est mort en homme et en chrtien, lguant
toute sa fortune en ce monde, ainsi que sa fabrique de draps et ses
biens immeubles, pour la continuation de la guerre.

Parmi les autres morts, il n'y en a pas plus de dix qui soient de
Taunton. Deux vaillants jeunes pres ont t moissonns, Ohoss et
Ephram Hollis, dont la pauvre mre...

--Ne vous dsolez pas  mon sujet, bon Matre Timewell, cria une voix de
femme dans la foule. J'ai trois autres fils, aussi solides, que j'offre
tous pour la mme querelle.

--Vous tes une digne femme, _Mistress_ Hollis, rpondit le Maire, et
vos enfants ne seront point perdus pour vous. Le nom suivant sur ma
liste est celui de Jess Trfail, puis viennent Joseph Millar et
Aminadab Holt...

Un mousquetaire, homme d'un certain ge, se trouvant dans l premire
ligne de l'infanterie Taunton, enfona son chapeau sur ses yeux, et cria
d'une voix forte et ferme:

--Le Seigneur me l'a donn, le Seigneur me l'a t. Bni soit le nom du
Seigneur!

--C'est votre fils unique, Matre Holt, dit le Maire, mais le Seigneur a
aussi sacrifi son Fils unique pour que vous et moi nous puissions boire
aux eaux de la vie ternelle... Puis viennent Route-de-lumire-Rgan,
James Fletcher, Salut-Smith et Robert Jolinstone.

Le vieux Puritain roula ses papiers d'un air grave, et aprs tre rest
quelques instants les mains croises sur sa poitrine, en une silencieuse
prire, il descendit de la croix du march, et s'loigna suivi des
aldermen et des conseillers.

La foule commena de mme  se disperser, d'une faon pose et sans
dsordre.

Les figures taient solennelles, srieuses, les yeux baisss.

Toutefois un grand nombre de paysans, plus curieux ou moins dvots que
les citadins, se grouprent autour de notre rgiment, pour voir ceux qui
avaient battu les dragons.

--Vois-tu l'homme qui a une tte de gerfaut? s'cria l'un, en dsignant
Saxon. C'est lui qui a abattu hier ce Philistin d'officier, et qui a
men les fidles  la victoire.

--Remarquez-vous cet autre, s'cria une vieille dame, celui qui a la
figure blanche, et qui est habill comme un prince? C'est un noble, qui
est venu de Londres pour rendre tmoignage en faveur de la foi
protestante. C'est un bien pieux gentleman, oh, oui, et s'il tait rest
dans la cit coupable, on lui aurait coup la tte, comme on a fait au
bon Lord Russell, ou on l'aurait enchan avec le digne monsieur Baxter.

--Par la Vierge Marie, compre, criait un autre, l'homme de grande
taille au cheval gris, voil mon soldat  moi. Il a les joues aussi
lisses qu'une demoiselle, et des membres comme Goliath de Gath. Je vous
parie qu'il serait capable d'emporter ce vieux compre de Jones en
travers de sa selle aussi aisment que Towser enlve une donzelle. Mais
voici ce bon monsieur Tetheridge, le secrtaire: il est bien occup, et
c'est un homme qui n'pargne ni le temps ni la peine pour la Grande
Cause.

--Place, bonnes gens, place! criait le petit secrtaire affair, l'air
autoritaire. N'entravez pas les hauts employs de la corporation dans
l'accomplissement de leurs fonctions. Vous ne devez pas non plus
encombrer les abords des combattants, vu que par l vous les empchez de
se dployer et de s'tendre en ligne, ainsi que le demandent
actuellement plusieurs chefs importants. Je vous prie, quel est donc
celui qui commande cette cohorte, ou plutt cette lgion, vu que vous
avez le concours de cavalerie auxiliaire?

--C'est un rgiment, monsieur, dit Saxon d'un air bourru, le rgiment du
colonel Saxon, infanterie du Comt de Wilts, que j'ai l'honneur de
commander.

--Je demande pardon  monsieur le colonel, s'cria le secrtaire, d'un
air inquiet, en s'cartant du soldat  figure bronze. J'ai entendu
parler de monsieur le colonel et de ses exploits dans les guerres
d'Allemagne. Moi-mme, j'ai port la pique dans ma jeunesse, et j'ai
bris une ou deux ttes, oui, et mme aussi un ou deux coeurs, au temps
o je portais justaucorps et bandoulire.

--Faites connatre votre message, dit brivement le colonel.

--C'est de la part de son Excellence monsieur le Maire. Il s'adresse 
vous-mme, et  vos capitaines, qui sans doute sont ces cavaliers de
haute stature que je vois  mes cts. Beaux gaillards, sur ma foi, mais
vous et moi, colonel, nous savons bien qu'un petit tour d'escrime peut
mettre le plus petit d'entre nous au mme niveau que le plus fendant.
Oui, je vous le garantis, vous et moi qui sommes des soldats, nous
pourrions, tant mis dos  dos, tenir tte  ces trois galants.

--Parlez, mon garon, gronda Saxon, en tendant un long bras musculeux
et saisissant par le revers de son habit le bavard secrtaire, et le
secouant de faon  faire sonner encore une fois son grand sabre.

--Quoi! Colonel! Comment? s'cria Mr Tetheridge, dont l'habit parut
prendre une teinte plus fonce par le contraste avec la pleur soudaine
de ses joues. Porteriez-vous une main irrite sur le reprsentant du
Maire? Moi aussi, je porte l'pe au ct, comme vous pouvez le voir. En
outre, je suis assez vif, assez prompt  me fcher, et je vous avertis
en consquence de ne rien faire que je puisse par hasard regarder comme
une offense personnelle. Quant  mon message, c'tait pour vous dire que
son Excellence Mr le Maire dsirait avoir un entretien avec vous et vos
capitaines  l'Htel de Ville.

--Nous allons nous y rendre, dit Saxon.

Puis, s'adressant au rgiment, il se mit  expliquer quelques-uns des
mouvements et exercices les plus simples, en instruisant ses officiers
tout comme ses hommes, car si Sir Gervas connaissait un peu l'exercice,
Lockarby et moi, nous n'avions gure que de la bonne volont  offrir
dans l'occasion.

Lorsque l'ordre de rompre fut enfin donn, nos compagnies retournrent 
leur casernement dans le magasin  laines, pendant que nous remettions
nos chevaux aux valets d'curie du _Blanc-Cerf_ et que nous nous
mettions en route pour prsenter nos respects au Maire.




III--Matre Stephen Timewell, Maire de Taunton.


Tout tait en mouvement, en agitation, dans l'Htel de Ville.

Sur un des cts,  une table basse couverte de serge verte, taient
assis deux crivains, ayant devant eux de grands rouleaux de papier.

Une longue procession de citadins dfilaient devant eux.

Chacun dposait un rouleau ou un sac de pices de monnaies qui tait
dment enregistr par les receveurs.

Une caisse carre, renforce de fer, se trouvait  ct d'eux.

On y jetait l'argent et nous remarqumes au passage qu'elle tait 
moiti pleine de pices d'or.

Nous ne pmes viter de constater que parmi les donateurs, il y en avait
beaucoup dont les doublets rps et les figures amaigries montraient que
les sommes si volontiers donnes par eux taient le fruit de privations
qu'ils s'taient imposs jusque dans leur nourriture.

Beaucoup, parmi eux, accompagnaient leur offrande d'une courte prire,
ou de la citation d'un texte bien choisi, o il est parl du trsor qui
ne se corrompt point, ou du prt fait au Seigneur.

Le secrtaire de la ville, debout prs de la table, dlivrait les reus
pour chaque somme, et le mouvement incessant de sa langue emplissait la
salle, lorsqu'il lisait les noms et les sommes, en y intercalant ses
remarques:

--Abraham Willis, criait-il  notre entre, inscrivez-le pour vingt-six
livres dix shillings. Vous recevrez dix pour cent sur cette terre,
Matre Willis, et je vous garantis qu'ensuite vous ne serez point
oubli... John Standish, deux livres, William Simons, deux guines...
Tiens-bon Bealing, quarante-cinq livres. Voil un fameux coup dans le
flanc du Prlatisme, brave Matre Hoaling... Salomon Warren, cinq
guines; James White, cinq shillings, l'obole de la veuve, James!...
Thomas Bakewell, cinq livres. Non, Matre Bakewell, avec trois fermes
sur les bords de la Tone et des pturages dans l'endroit le plus fertile
d'Athelney, vous pouvez vous montrer plus libral pour la bonne cause.
Nous vous reverrons sans doute. L'Alderman Smithson, quatre-vingt-dix
livres! Aha! voil un soufflet sur la figure de la femme vtue
d'carlate. Encore quelques autres comme celui-l, et son trne se
changera en chaise  plongeon. Nous la dmolirons, digne Matre
Smithson, ainsi que Jhu, le fils de Nimshi, dmolit la demeure de Baal.

Et il bavardait, bavardait, faisant succder loges, conseils,
reproches, bien que les graves et solennels bourgeois ne prtassent
gure attention  son vain jacassement.

 l'autre ct de la salle, il y avait plusieurs longues auges de bois,
employes  loger les piques et les faux.

Des messagers spciaux, des appariteurs avaient t expdis pour battre
le pays et runir des armes.

Ceux-ci,  leur retour, avaient dpos l leur butin sous la
surveillance de l'armurier en chef.

Outre les armes ordinaires des paysans, on voyait un tonneau  moiti
plein de pistolets et de ptrinaux, sans compter un bon nombre de
mousquets, de fusils  crou, des fusils hollandais, canardires,
carabines, ainsi qu'une douzaine de tromblons  canon de bronze, 
gueule vase, quelques armes de rempart d'antique faon, telles que
sacres, couleuvrines, provenant des manoirs du comt.

On avait pris sur les remparts, tir des greniers de ces vieilles
demeures bien d'autres armes, que sans doute nos aeux regardaient comme
des objets de prix, mais qui paratraient bien tranges en ce temps-ci,
o on peut tirer un coup de fusil toutes les deux minutes, et envoyer
aussi une balle  une distance de quatre cents pas.

Il y avait des hallebardes, des haches de combat, des masses d'armes,
des lances, et d'antiques cottes de mailles, capables encore aujourd'hui
de mettre la vie d'un homme  l'abri d'un coup d'pe ou de pique.

Matre Timewell, le Maire, tait debout au milieu de ces alles et
venues, mettant de l'ordre dans toutes choses, en chef habile et
prvoyant.

Je compris aisment la confiance et l'affection qu'prouvaient pour lui
ses concitoyens, quand je le vis  l'oeuvre, et faisant preuve de toute
la sagesse de l'ge et de tout l'entrain de la jeunesse.

Il tait tout entier  sa besogne.

Au moment de notre arrive, il essayait le fonctionnement d'un
falconnette, mais en nous apercevant, il s'avana et nous salua avec
beaucoup de bienveillance.

--J'ai entendu parler beaucoup de vous, dit-il, et raconter comment vous
avez maintenu ensemble les fidles, et battu ainsi les cavaliers de
l'usurpateur. Ce ne sera pas la dernire fois, je l'espre, que vous
aurez vu leur dos. On m'a appris, Colonel Saxon, que vous avez beaucoup
servi  l'tranger.

--J'ai t l'humble instrument de la Providence dans plus d'une bonne
besogne, dit Saxon en s'inclinant. J'ai combattu avec les Sudois contre
les Brandebourgeois, puis avec les Brandebourgeois contre les Sudois,
mon temps tant expir et mes conditions satisfaites avec ces derniers.
Ensuite j'ai combattu avec les Bavarois contre les Sudois et les
Brandebourgeois runis, sans parler de la part que j'ai prise aux
grandes guerres sur le Danube contre le Turc, et de deux campagnes dans
le Palatinat avec les _Messieurs_, ce qui toutefois peut passer pour
une distraction plutt que pour de la guerre.

--De vrais tats de service pour un soldat! s'cria le Maire, en
caressant sa barbe blanche. J'ai entendu dire aussi que vous tes
puissant dans la prire et le chant. Vous tes, ce que je vois, colonel,
de la vieille race de mil six cent quarante, o les hommes passaient
toute la journe en selle, et la moiti de la nuit  genoux. Quand
reverrons-nous leurs pareils? Il ne reste plus que des dbris tels que
moi, le feu de notre jeunesse entirement teint, et n'offrant plus que
des cendres lthargiques de la tideur.

--Non, non, dit Saxon, la position et l'occupation o vous voil
maintenant ne sont gure d'accord avec la modestie de votre langage.
Mais voici des jeunes gens qui trouveront l'ardeur, si leurs anciens
apportent le concours de leurs cerveaux. Voici le Capitaine Micah
Clarke, le Capitaine Lockarby, et le Capitaine Honorable Sir Gervas
Jrme, qui sont venus de loin tirer leurs pes en faveur de la foi
foule aux pieds.

--Taunton vous souhaite la bienvenue jeunes messieurs, dit le Maire, en
regardant un peu de travers, du moins je me le figurais, le baronnet qui
avait tir son miroir de poche et tait occup  se brosser les sourcils
J'espre que durant votre sjour en cette ville, vous voudrez bien vous
installer chez moi. C'est une maison sans faon, o la chre est simple,
mais un soldat a peu de besoins. Et maintenant, colonel, je serais
heureux de vous consulter au sujet de ces drags, et de savoir si aprs
avoir t recercls, ils peuvent encore servir, ainsi qu'au sujet de ces
trois demi-canons, qui furent employs au temps ancien du Parlement et
diront peut-tre leur mot dans la cause du peuple.

Le vieux soldat et le Puritain s'enfoncrent aussitt dans une profonde
et savante discussion sur les mrites des pices de rempart, des petits
canons, demi-couleuvrines, sacres, mignons, mortiers, faucons,
pierriers, autant de types d'artillerie sur chacun desquels Saxon avait
 exprimer des opinions bien tranches, tayes de bien des aventures,
de bien des expriences personnelles.

Il s'tendit ensuite sur les avantages des flches  feu, des lances 
feu, dans l'attaque ou la dfense des places fortes.

Il termina par une longue dissertation sur les fortins, _directis
lareribus_, sur les ouvrages en demi-lune, en ligne droite, horizontaux,
obsculaires, avec tant de mentions des lignes de la Majest Impriale, 
Gran, qu'il semblait que ce discours ne dt jamais finir.

Nous nous esquivmes pendant qu'il tait en train de discuter sur les
efforts que produisirent les grenades autrichiennes sur une brigade de
piquiers bavarois  la bataille d'Obergranstock.

--Que je sois maudit, si je suis dispos  accepter l'offre de ce
personnage, dit Sir Gervas  demi-voix. J'ai entendu parler des mnages
puritains. Beaucoup de prires, peu de vin du Rhin, et de tous cts des
vols de textes aussi durs, aussi tranchants que des cailloux. On se
couche avec le soleil, et un sermon est l qui vous guette pour peu
qu'on regarde avec bienveillance la domestique, ou qu'on chantonne un
refrain de chanson  boire.

--La maison peut tre plus importante que celle de mon pre, fis-je
remarquer, mais elle ne peut pas tre plus rigoureuse.

--Pour cela, je le garantis, s'cria Ruben. Quand nous allions  une
danse moresque, quand nous organisions un jeu des samedis soir, comme la
ronde aux baisers ou le cur qui a perdu son habit, j'ai vu Joe Cte
de Fer nous jeter au passage un regard capable de geler le sourire sur
nos lvres. Je vous rponds qu'il aurait aid le Colonel Pride  tuer
les ours ou  abattre les mas.

--Un tel homme et commis un fratricide en tuant des ours, dit Sir
Gervas, avec tout le respect que je professe pour votre honorable pre,
ami Clarke.

--Tout comme vous si vous aviez abattu un papegai, rpondis-je en
souriant. Quant  l'offre du Maire, nous ne pouvons maintenant nous
dispenser d'aller  son repas, et si on le trouve ennuyeux, il vous sera
ais de trouver une excuse, et de vous tirer honorablement de l. Mais
rappelez-vous ceci, Sir Gervas, ces intrieurs-l sont trs diffrents
de tous ceux que vous connaissez. Aussi donc rfrnez votre langue: sans
quoi il pourrait y avoir quelqu'un de fch. Si je fais hem! ou si je
tousse, cela signifiera que vous ferez bien de vous tenir sur vos
gardes.

--Convenu, jeune Salomon, s'cria-t-il. Il fait rellement bon avoir un
pilote qui connat comme vous ces eaux sacres. Quant  moi, je ne me
doutais pas combien j'tais prs des rcifs. Mais nos amis ont fini la
bataille d'Ober... je ne sais pas quoi, et ils s'avancent vers nous.
J'espre, Monsieur le Maire, que toutes les difficults sont rsolues?

--Elles le sont, rpondit le Puritain. J'ai t extrmement difi par
les propos de votre colonel, et je suis certain qu'en servant sous ses
ordres vous ferez grand profit de sa mre exprience.

--Trs probable, monsieur, trs probable! dit Sir Gervas d'un ton
insouciant.

--Mais, reprit le Maire, il est prs d'une heure, et notre faible chair
demande  grands cris  manger et  boire. Je vous en prie, faites-moi
la faveur de m'accompagner en mon humble demeure, o nous trouverons le
repas de famille dj servi.

En disant ces mots, il nous prcda pour sortir de la salle, et
descendit lentement Fore Street, les gens s'cartant  droite et 
gauche sur son passage et se dcouvrant respectueusement devant lui.

De place en place, ainsi qu'il nous le fit remarquer, des mesures
avaient t prises pour barrer la route avec de fortes chanes,
destines  rompre l'lan de la cavalerie.

Dans certains endroits,  l'angle d'une maison un trou avait t
pratiqu dans la maonnerie, et par l pointait la gueule noire d'une
caronade ou d'une pice de rempart.

Ces prcautions taient d'autant plus ncessaires, que plusieurs corps
de cavalerie, sans compter celui que nous avions repouss, taient
rpandus dans les environs, on le savait, et que la ville, n'ayant plus
ses remparts, tait expose  une incursion d'un chef audacieux.

La demeure du principal magistrat tait une maison trapue,  faade
carre en pierre, situe dans une cour qui s'ouvrait sur la rue de
l'Est.

La porte de chne,  imposte pointue, parseme de gros clous de fer,
avait un air sombre et maussade, mais le vestibule sur lequel elle
s'ouvrait tait clair et ar.

Il avait un parquet de cdre trs poli et tait lambriss jusqu' une
grande hauteur, d'un bois de nuance fonce qui rpandait une odeur
agrable, analogue  celle de la violette.

Un large escalier partait de l'autre bout du vestibule.

Ce fut par l qu'arriva, d'une marche lgre, au moment de notre entre,
une jeune fille  la figure douce, suivie d'une vieille dame charge de
lingerie blanche.

En nous voyant, la personne ge battit en retraite, remontant
l'escalier, pendant que la jeune personne descendait les marches trois 
trois, entourait de ses bras le cou du vieillard, et l'embrassait avec
tendresse, en le regardant bien en face, comme une mre regarde un
enfant, quand elle craint quelque chose d'inquitant.

--On s'est encore fatigu, grand-papa, encore fatigu, dit-elle en
hochant la tte, et lui posant sur chaque paule une petite main
blanche. Vraiment, vraiment, ton courage est plus grand que tes forces.

--Non, non, petite, dit-il, en passant affectueusement la main  travers
une opulente chevelure brune, l'ouvrier doit travailler jusqu' ce que
sonne l'heure du repos. Gentilshommes, voici ma petite fille Ruth, tout
ce qui reste de ma famille, et la lumire de ma vieillesse. Tout le
bosquet a t abattu, et il ne reste plus que le vieux chne et le jeune
rejeton. Ces cavaliers, ma petite, sont venus de loin pour servir la
cause, et ils nous ont fait l'honneur d'accepter notre hospitalit.

--Vous tes venus au bon moment, gentilshommes, rpondit-elle en nous
regardant bien en face avec un bienveillant sourire, comme celui d'une
soeur accueillant ses frres. La maisonne est runie autour de la
table, et le repas est prt.

--Pas plus prt que nous ne le sommes, s'cria le robuste vieux
bourgeois. Conduis nos htes  leurs places, pendant que j'terai cette
robe officielle, ma chane et mon col de fourrure, avant de rompre mon
jene.

 la suite de notre jolie conductrice, nous entrmes dans une chambre
trs grande et trs haute, dont les murs taient revtus de panneaux de
chne et dont chaque extrmit tait orne d'une tapisserie.

Le parquet tait en marqueterie  la faon franaise et couvert d'une
quantit de peaux et de tapis.

 un bout de la pice se dressait une grande chemine de marbre, assez
vaste pour former  elle seule une petite chambre, meuble, comme au
temps jadis, d'un appui pour les ferrures, dans le centre, et pourvue de
larges bancs en pierre sur les cts.

Au-dessus du manteau de la chemine, des ranges de crochets avaient
servi,  ce qu'il me sembla,  supporter des armes, car les riches
marchands anglais avaient coutume d'en avoir chez eux au moins en
quantit suffisante pour quiper leurs apprentis et leurs ouvriers.

Mais elles avaient t enleves, et il ne restait plus d'autre indice
des temps de troubles, qu'un monceau de piques et de hallebardes
entasses dans un coin.

Au milieu de la chambre s'tendait une longue table massive, autour de
laquelle taient assis trente ou quarante personnes, pour la plupart des
hommes.

Ils taient tous debout  notre entre.

 l'extrmit la plus loigne de la table, un individu  figure grave
dbitait avec une prononciation tranante des actions de grce qui n'en
finissaient pas.

Cela commenait par une formule de reconnaissance, pour la nourriture,
mais se perdait dans des histoires d'glise et d'tat, pour finir par
une supplication en faveur d'Isral, qui venait de prendre les armes
pour livrer les batailles du Seigneur.

Pendant tout ce temps-l, nous formions un groupe prs de la porte,
nu-tte, et nous nous occupions  observer la compagnie et nous pouvions
le faire de plus prs que la politesse ne nous et permis de le faire,
si les gens n'avaient pas tenu les yeux baisss, et si leur pense ne
s'tait pas porte ailleurs.

Il y en avait de tous les ges, depuis les barbons jusqu'aux jeunes
garons ayant  peine dpass les dix-huit ans.

Tous avaient sur les traits la mme expression austre et solennelle.

Tous taient vtus de la mme faon, de costumes simples et sombres.

 part la blancheur de leurs larges cols et de leurs manches, pas un
cordon de couleur n'gayait la triste svrit de leur habillement.

Leurs vestes et leurs gilets noirs taient de coupe droite et collante,
et leurs souliers de cuir Cordoue, qui, au temps de notre jeunesse,
taient d'ordinaire l'endroit prfr pour quelques menus ornements,
taient tous, sans exception,  bouts carrs et attachs avec des
cordons de couleur fonce.

La plupart portaient des baudriers simples en cuir non tann, mais les
armes elles-mmes, ainsi que les larges chapeaux de feutres et les
manteaux noirs, taient entasss sur les bancs, ou dposs sur les
siges le long des murs.

Ils tenaient les mains jointes, la tte penche et coutaient cette
allocution inopportune, en tmoignant de temps  autre, par un
gmissement ou une exclamation, de l'motion que les paroles du
prdicant excitaient en eux.

Les trop longues actions de grces se terminrent enfin.

La troupe s'assit et se mit sans autre retard ni crmonie  attaquer
les gros quartiers de viande qui fumaient devant elle.

Notre jeune htesse nous conduisit au bout de la table, o une haute
chaise sculpte, pourvue d'un coussin noir, indiquait la place du matre
de la maison.

_Mistress_ Timewell s'assit  la droite du Maire, ayant  ct d'elle
Sir Gervas et la place d'honneur, la gauche, tant donne  Saxon.

 ma gauche tait assis Lockarby, dont j'avais vu les yeux se fixer avec
une admiration visible et persistante sur la jeune Puritaine depuis le
premier instant o il l'avait aperue.

La table n'tant pas trs large, nous pouvions causer d'un bord 
l'autre malgr le fracas de vaisselle et des plats, malgr l'affairement
des domestiques et le grave bourdonnement des voix.

--C'est le personnel de la maison de mon pre, fit remarquer notre
htesse, s'adressant  Saxon. Il n'y a ici personne qui ne soit  son
service. Il a un grand nombre d'apprentis dans le commerce de la laine.
Nous sommes ici quarante  chaque repas, tous les jours de l'anne.

--Et un repas fameux, dit Saxon, en jetant un regard sur la table, du
saumon, des ctes de boeuf, des croupes de mouton, des pts de veau,
qu'est-ce qu'un homme peut dsirer de plus? De la bire brasse  la
maison, servie en abondance, pour faire descendre tout cela. Si le digne
Matre Timewell trouve le moyen d'approvisionner l'arme de cette faon,
je serai le premier  lui en tre reconnaissant. Une tasse d'eau sale,
et un morceau de viande enfil sur une baguette de fusil et charbonne
plutt que rtie au feu du bivouac, voil probablement ce qui succdera
 ces douceurs.

--Ne vaut-il pas mieux avoir la foi? dit la jeune Puritaine. Le Tout
Puissant ne nourrira-t-il pas ses soldats, tout de mme qu'lise fut
nourri dans sa solitude et qu'Agar le fut dans le dsert?

--Oui, dit un jeune homme  la tignasse frise, au teint basan, qui
tait assis  la droite de Sir Gervas, il pourvoira  nos besoins, tout
de mme qu'un ruisseau jaillit des endroits secs, tout de mme que les
cailles et la manne tombrent en abondance sur le sol strile.

--Je l'espre bien, mon jeune monsieur, dit Saxon, mais il ne nous
faudra pas moins organiser un service d'approvisionnement, avec une
escorte de chariots numrots, et un intendant pour chacun,  la faon
allemande. Ce sont l choses qu'il ne faut point laisser au hasard.

 cette remarque, la jolie _Mistress_ Timewell leva les yeux d'un air
presque effar, comme si elle en tait scandalise.

Ses penses auraient pris la forme de paroles, si  ce moment mme, son
pre n'tait entr dans la salle, o toute la compagnie se leva et
salua, pendant qu'il gagnait sa place.

--Asseyez-vous, mes amis, dit-il, en faisant un geste de la main...
Colonel Saxon, nous sommes des gens simples, et l'antique vertu du
respect pour nos anciens n'est point entirement teinte chez nous.
J'espre, Ruth, reprit-il que tu as pourvu aux besoins de nos htes?

Nous protestmes d'une seule voix que nous n'avions jamais t l'objet
d'autant d'attention et d'hospitalit.

--C'est bien, c'est bien, dit le bon tisseur de laine, mais vos
assiettes sont nettes et vos verres vides. William, veillez  cela. Un
bon travailleur sait toujours dcouper  table. Si un de mes apprentis
n'arrive pas  faire plat net, je sais que je ne tirerai pas grand chose
de lui quand il maniera l'outil  carder et le chardon  foulon. Les
muscles et les nerfs se font avec des matriaux... Une tranche de ce
quartier de boeuf, William...  propos de cette bataille
d'Obergranstock, colonel, quel fut le rle qu'y joua ce rgiment de
Pandous dans lequel vous aviez une commission?

Sur une question de ce genre, vous pouviez vous imaginer que Saxon avait
bien des choses  dire.

Les deux hommes ne tardrent pas  s'enfoncer dans une discussion anime
o les incidents de la Dune de Roundway et de la bande de Marston furent
mis en parallle avec les rsultats d'une vingtaine d'affaires aux noms
impossibles  prononcer, dans les Alpes de Styrie et sur les bords du
Danube.

Dans sa vaillante jeunesse, Matre Timewell avait command d'abord un
escadron, puis un rgiment, pendant les guerres du Parlement, depuis la
bataille de Chalgrove jusqu' la lutte finale  Worcester, en sorte que
ces aventures militaires, sans avoir autant de diversit et d'tendue
que celles de son interlocuteur, taient suffisantes pour lui permettre
de formuler et dfendre des opinions prcises.

Au fond, elles taient les mmes que celles du soldat de fortune, mais
lorsque leurs ides diffraient sur quelque dtail, aussitt s'engageait
un feu crois d'expressions militaires.

Il tait tant question d'estacades, de palissades, de comparaisons entre
la cavalerie lgre et la grosse cavalerie, entre piquiers et
mousquetaires, entre lansquenets et lanciers que l'oreille du profane
tait tourdie de ce torrent de mots.

Enfin,  propos d'un dtail de fortification, le Maire traa le plan de
ses ouvrages avancs avec des cuillers et des fourchettes, pendant que
Saxon ouvrait ses parallles avec des lignes de morceaux de pain, les
poussait rapidement en traverses et chemins couverts, pour s'tablir sur
l'angle rentrant de la redoute du Maire.

De l partit une nouvelle discussion au sujet des contre mines, ce qui
et pour effet de donner au dbat un redoublement d'ardeur.

Pendant que cette dispute amicale avait lieu entre les anciens, Sir
Gervas Jrme et _Mistress_ s'taient mis  causer d'un bout de
la table  l'autre.

--Mes chers enfants, j'ai rarement vu une figure aussi belle que celle
de cette demoiselle puritaine.

Elle tait belle de cette sorte de beaut modeste et virginale o les
traits doivent leur charme au charme de l'me qui les illumine.

Le corps, dans sa perfection de forme, semblait n'tre que l'expression
de l'esprit accompli qui l'habitait.

Sa chevelure brun fonc tombait en arrire depuis son front large et
blanc, qu'embellissaient deux sourcils fortement marqus, et de grands
yeux bleus et pensifs.

L'ensemble de ses traits avait un caractre de douceur qui faisait
songer  la tourterelle.

Nanmoins il y avait dans la bouche une fermet, dans le menton une
dlicate saillie qui indiquaient qu'en des temps de trouble et de
danger, la petite demoiselle saurait se montrer la digne descendante du
soldat Tte-Ronde et du magistrat puritain.

Je suis certain qu'en des circonstances o des matrones,  la voix plus
forte et plus autoritaire, se seraient vues rduites au silence, la
jeune fille du Maire, avec sa douce voix, n'aurait pas t longtemps 
perdre son accent de conciliation et  laisser apparatre l'nergie
naturelle qu'elle cachait.

Je fus fort diverti en observant le mal que Sir Gervas se donnait pour
causer avec elle, car la demoiselle et lui appartenaient  des mondes si
profondment divers, qu'il lui fallait toute sa galanterie, tout son
esprit, pour se maintenir sur un terrain o ses propos fussent
intelligibles pour elle.

--Sans doute, _Mistress_ Ruth, vous employez une grande partie de votre
temps  la lecture, remarqua Sir Gervas, je me demande si vous pouvez
faire autre chose, tant aussi loin de la Ville.

--De la ville? dit-elle d'un air surpris. Est-ce que Taunton n'est point
une ville.

--Le Ciel me prserve de dire le contraire, rpondit Sir Gervas et tout
particulirement en prsence d'un aussi grand nombre de dignes bourgeois
qui passent pour tre assez susceptibles en ce qui regarde l'honneur de
leur cit natale. Il n'en est pas moins vrai, belle _Mistress_, que la
ville de Londres l'emporte sur toutes les autres villes  tel point
qu'on la nomme la Ville, ainsi que je viens de le faire.

--Elle est bien grande alors, s'cria-t-elle, avec un joli tonnement.
Mais on btit de nouvelles maisons  Taunton, en dehors des anciennes
murailles, et de l'autre ct de Shuttern, et mme sur l'autre bord de
la rivire. Peut-tre sera-t-elle aussi grande, avec le temps.

--Quand bien mme on ajouterait toute la population de Taunton 
Londres, dit Sir Gervas, personne n'y remarquerait le moindre
accroissement.

--Mais non, vous vous moquez de moi, s'cria la petite provinciale.
C'est contre toute raison.

--Votre grand-pre confirmera mes paroles, dit Sir Gervas. Mais pour
revenir  vos lectures, je parierais qu'il n'y a pas une page de Scudry
et de son _Grand Cyrus_ que vous n'ayez lue. Sans nul doute vous
connaissez trs bien les choses sentimentales qui se trouvent dans
Cowley, dans Waller, ou Dryden?

--Qui sont ces gens-l? demanda-t-elle. Dans quelle glise prchent-ils?

--Sur ma foi! s'cria le baronnet en riant, l'honnte John prche dans
l'glise de Will Unwin, connue de tout le monde sous la dnomination de
Chez Will, et bien souvent deux heures du matin sonnent avant la fin
de son sermon. Mais pourquoi cette question? Croyez-vous que nul n'a le
droit d'crire sur du papier,  moins qu'il ne porte une robe et n'ait
grimp dans une chaire. Je me figurais que toutes les personnes de votre
sexe avaient lu Dryden. Dites-moi, je vous prie, quels sont vos livres
favoris.

--Il y a le _Tocsin sonn aux Inconvertis_ d'Alleine, dit-elle.
C'est un ouvrage qui vous remue, un ouvrage qui a opr beaucoup de bien.
N'avez-vous pas ressenti des fruits abondants  sa lecture?

--Je n'ai point lu l'ouvrage que vous dsignez, avoua Sir Gervas.

--Point lu? s'cria-t-elle en levant les sourcils. Vraiment, je croyais
que tout le monde avait lu le _Tocsin_. Alors, que pensez-vous des
_Combats du Fidle_?

--Je ne l'ai point lu.

--Ou bien des _Sermons_ de Baxter? demanda-t-elle.

--Je ne les ai point lus.

--Et le _Cordial de l'Esprit_, par Bull?

--Je ne l'ai point lu.

_Mistress_ Ruth le regarda en ouvrant de grands yeux, pleins d'un
tonnement sincre.

--Vous trouverez peut-tre qu'en parlant ainsi je manque d'ducation,
mais je ne puis m'empcher d'tre surprise. O donc avez-vous t?
Qu'avez-vous fait pendant toute votre vie? Mais voyons, les enfants des
rues eux-mmes ont lu ces livres.

--La vrit, c'est que des ouvrages de cette sorte ne se rencontrent
gure sur notre chemin,  Londres, rpondit Sir Gervas. Une pice de
Georges Etheredge, des bouts-rims de Sir John Suckling sont choses plus
lgres, bien qu'elles soient peut-tre moins nourrissantes pour
l'esprit.  Londres, on peut se tenir au fait de ce qui se passe dans le
monde des lettres, sans avoir beaucoup de lectures  faire, car sans
parler des commrages des cafs et des nouvelles  la main qu'on
rencontre sur sa route, il y a les bavardages des potes et les
beaux-esprits dans les assembles, puis de temps en temps, peut-tre une
soire ou deux dans la semaine, le thtre, avec Vanbrugh ou Farquhar.
Ainsi on ne fausse pas longtemps compagnie aux Muses. Puis, aprs la
pice, si l'on se sent dispos  tenter la fortune au tapis-vert chez
Groom Porter, on peut aller faire un tour au Cocotier si l'on est
Tory, ou  Saint-James, si l'on est un Whig. Il y a dix contre un 
parier que la conversation tournera sur la faon de composer des
alcaques, ou sur la rivalit entre le vers blanc et le vers rim. Puis,
aprs un arrire-souper, on s'en ira chez Will ou chez Slaughter o l'on
trouvera le vieux John, ainsi que Tickell, Congrve, et le reste de la
troupe, en train de travailler ferme sur les units dramatiques, ou sur
la justice potique, ou d'autres sujets analogues. J'avoue que mes gots
ne me portent gure dans cette direction, et qu' cette heure-l,
j'avais le tort de consacrer mon temps  la bouteille de vin, au cornet
 ds, ou bien...

--Hem! Hem! fis-je trs bruyamment pour le mettre sur ses gardes, car
plusieurs des Puritains taient aux coutes, avec des mines qui
exprimaient toute autre chose que de l'approbation.

--Ce que vous dites de Londres m'intresse vivement, dit la jeune
Puritaine, bien que ces noms et ces endroits n'aient pas beaucoup de
sens pour mes oreilles d'ignorante. Mais vous avez parl du thtre.
Assurment, personne ne s'approche de ces antres d'iniquit, de ces
piges que tend le Mauvais? Le bon et sanctifi Matre Bull dclara du
haut de la chaire que ce sont l les lieux o se rassemblent les
effronts, les lieux que hantent de prfrence les pervers Assyriens, et
qui sont aussi dangereux pour l'me qu'aucune de ces constructions
papistes pourvues d'un clocher, o la crature est d'une manire
sacrilge confondue avec le Crateur.

--Voil qui est bien parl, et qui est bien vrai, _Mistress_ Timewell,
s'cria le jeune et efflanqu Puritain de gauche, qui avait prt une
oreille attentive  toute la conversation. Il y a plus de choses
mauvaises en ces maisons-l, qu'en toutes les cits de la plaine. Je ne
doute point que la colre du Seigneur ne fonde un jour sur elles et ne
les dtruise entirement, ainsi que les hommes dissolus et les femmes
perdues qui les frquentent.

--Vos opinions tranches sont sans doute, mon ami, fondes sur une
connaissance complte de votre sujet, dit avec calme Sir Gervas. Combien
de fois, dites-moi, tes-vous entr dans ces maisons que vous dcriez?

--Grce au Seigneur, je n'ai jamais t tent de m'carter du droit
chemin jusqu'au point de mettre les pieds dans une seule. Je n'ai pas
mme pntr dans ce vaste gout qu'on appelle Londres. Toutefois,
j'espre, et avec moi d'autres fidles, que nous arriverons un jour 
nous mettre en marche dans cette direction, nos estocs au ct, avant
que cette affaire-ci soit termine, et alors, je vous en rponds, nous
ne nous bornerons pas, comme fit Cromwell,  clore ces sjours du vice,
mais nous n'en laisserons pas pierre sur pierre, nous smerons du sel
sur leur emplacement, si bien qu'ils deviennent pour le peuple un
proverbe et une occasion de siffler.

--Vous avez raison, John Derrick, dit le Maire, qui avait saisi au vol
la fin de ces remarques. Toutefois m'est avis que de parler moins haut
et de vous mettre moins en avant, vous sirait mieux, quand vous vous
entretenez avec les invits de votre matre...  propos de ces mmes
thtres, colonel, cette fois-ci, quand nous aurons le dessus, nous ne
tolrerons pas que l'ivraie d'autrefois touffe le nouveau froment. Nous
savons quel fruit ont produit ces endroits-l au temps de Charles, les
Gwynn, les Palmer, et toute la vile bande de parasites impurs,
prostitus. tes-vous jamais all  Londres, capitaine Clarke?

--Non, monsieur, je suis n et j'ai t lev  la campagne.

--Vous n'en valez que mieux, dit notre hte. J'y suis all deux fois. La
premire, ce fut au temps du Parlement Croupion, lorsque Lambert amena
sa division pour terrifier les Communes. Je fus alors log  l'_Enseigne
des Quatre Croix_ dans Southwark, alors tenue par un digne homme, un
nomm John Dolman, avec lequel j'eus plus d'un difiant entretien au
sujet de la prdestination. Tout tait tranquille et bien rgl alors,
je vous en rponds, et vous auriez pu aller  pied de Westminster  la
Tour, en pleine nuit, que vous n'auriez pas entendu d'autre bruit que le
murmure des prires et le chant des hymnes. Ds qu'il faisait sombre, on
ne rencontrait dans les rues pas un ruffian, pas une pronnelle, rien
que des citadins bien poss allant  leurs affaires, ou des
hallebardiers de la garde. La seconde visite que je fis eut lieu au
sujet de cette affaire de la dmolition des remparts. Alors moi et l'ami
Foster, le gantier, nous fmes envoys  la tte d'une dputation de
cette ville au Conseil Priv de Charles. Qui aurait cru que si peu
d'annes auraient pu produire un pareil changement? Toutes les mauvaises
choses qu'on avait fait rentrer sous terre  coups de pieds avaient
germ, pullul, si bien qu'enfin cette vermine dborda dans les rues, et
que les gens pieux furent rduits  fuir la lumire du jour. Apollyon en
personne triompha vraiment pendant quelque temps. Un homme paisible ne
pouvait parcourir  pied les rues sans tre bouscul dans le ruisseau
par des bravaches, des rodomonts, ou accost par des femelles fardes.
Brigands et volereaux, manteaux brods, perons sonores, bottes
dcoupes  jour, grandes plumes, querelleurs, souteneurs, jurons et
blasphmes, je vous rponds que l'enfer s'enrichissait. Et jusque dans
l'isolement de votre voiture, vous n'tiez pas  l'abri du larron.

--Comment cela, monsieur? demanda Ruben.

--Eh bien, tenez, voici comment. Comme c'est moi qui en ai pti, j'ai
mieux que tout autre le droit de conter la chose. Vous saurez qu'aprs
avoir t reus, d'une faon trs froide--car nous tions aussi bien vus
du Conseil Priv que le collecteur de l'impt du foyer l'est de la
mnagre villageoise--on nous invita par raillerie, je suppose, plutt
que par courtoisie,  la rception du soir au Palais de Buckingham. Nous
n'aurions pas demand mieux, que de nous en excuser, mais nous
redoutions que notre refus ne ft regard comme une offense gratuite, et
qu'il ne ft nuisible au succs de notre mission. Mes habits de gros
drap taient un peu grossiers pour une telle circonstance, mais je
rsolus de les garder pour me prsenter, en y ajoutant un gilet neuf de
baye  devant de soie, et une bonne perruque, que je payai trois livres
dix shillings au Haymarket.

Le jeune Puritain qui faisait vis--vis, fit des yeux blancs en
murmurant quelques mots comme sacrifier  Dagon, et qui heureusement
ne furent pas entendus de l'nergique vieillard.

--Ce n'tait l que vanit mondaine, dit le Maire, car avec toute la
dfrence possible, Sir Gervas Jrme, la chevelure naturelle d'un
homme, quand elle est arrange avec un peu de got, avec peut-tre une
pince de poudre, est,  mon avis, l'ornement qui convient le mieux  sa
tte. Ce qui a de la valeur, c'est le contenu et non le contenant. Aprs
avoir dispos cette friperie, le bon Matre Foster et moi nous loumes
une _calash_, et on partit pour le Palais. Nous tions tout entiers dans
une conversation srieuse, et, je l'espre, profitable, pendant qu'on
parcourait les rues interminables de la ville, lorsque soudain je sentis
une violente traction  la tte, et mon chapeau fut lanc sur mes
genoux. Je levai les mains: le croiriez-vous, elles touchrent ma tte
nue. La perruque avait disparu. Nous descendions  ce moment
Fleet-Street, et il n'y avait dans la _calash_ d'autre personne que
l'ami Foster, qui tait aussi abasourdi que moi. Nous regardmes en
haut, en bas, sur les siges et par-dessous: pas la moindre trace de la
perruque. Elle s'tait vapore sans laisser d'indices.

--Dans quel endroit, alors? demandmes-nous d'une seule voix.

--C'tait la question que nous cherchmes  rsoudre. Je vous assure que
pendant un moment nous crmes que c'tait l une punition pour avoir
accord autant d'attention  de telles sottises charnelles.

Puis, il me vint  l'esprit que cela pourrait bien tre le fait de
quelque lutin malicieux, comme le tambour de Tedworth, ou ceux qui
causrent quelques dsordres il n'y avait pas fort longtemps  la maison
Gast,  Little Burton dans notre comt de Somerset.

Croyant cela, nous appelmes le cocher, et lui dmes ce qui tait
arriv. L'homme descendit de son perchoir, et quand il eut entendu notre
rcit, il se rpandit en propos des plus grossiers, passa derrire son
_calash_, et nous fit voir qu'une fente avait t pratique dans
le cuir dont la capote tait faite.

Le voleur avait gliss sa main par l et avait fait passer ma perruque
par le trou, en se tenant debout sur la barre de traverse de la voiture.

C'tait chose assez commune, dit-il, et les voleurs de perruques
formaient une corporation nombreuse. Ils se tenaient au guet dans les
environs des boutiques des perruquiers, et lorsqu'ils voyaient un client
sortir avec une emplette qui en valait la peine, ils le suivaient et si
par hasard celui-ci partait en voiture, ils employaient ce moyen pour le
voler.

Qu'il en soit ainsi ou autrement, je n'ai jamais revu ma perruque, et
je fus oblig d'en acheter une autre, avant de me hasarder en prsence
du Roi.

--Voil vraiment une trange aventure, s'cria Saxon. Mais comment la
chose tourna-t-elle pour vous dans la soire?

--D'une faon fort piteuse, car la figure de Charles, qui avait le teint
assez sombre en tout temps, s'assombrit encore  notre entre, et son
frre le Papiste ne se montra gure plus complaisant. On ne nous avait
amens l que dans le but de nous blouir de leur clinquant, de leurs
hochets, et pour que nous eussions  raconter de belles choses aux gens
de l'Ouest.

Il y avait l des courtisans  l'chine souple, des nobles  la
dmarche guinde, des courtisanes aux paules nues, et qui sans leur
haute naissance, auraient t envoyes  Bridewell aussi bien que pas
une des pauvres filles qu'on a promenes derrire une charrette. Puis,
il y avait l les gentilshommes de la chambre, avec leurs habits couleur
de cinnamome ou de prune, et un bel talage de dentelle, d'or, de soie,
de plumes d'autruche.

L'ami Foster et moi, nous nous faisions l'effet de deux corbeaux qui se
seraient gars parmi une troupe de paons. Mais nous avions prsent 
l'esprit Celui  l'image duquel nous avons t crs, et nous nous
comportmes, je l'espre, en citoyens anglais, indpendants.

Sa Grce le Duc de Buckingham se permit de nous railler.

Rochester nous tint des propos narquois.

Les femmes minaudaient, mais nous prsentmes notre front de bataille,
mon ami et moi, pour discuter, ainsi que je m'en souviens bien, les trs
prcieuses doctrines de l'lection et de la rprobation, sans faire
grande attention  ceux qui se moquaient de nous, non plus qu'aux gens
qui jouaient,  notre gauche, ni aux gens qui dansaient  notre droite.

Nous tnmes bon ainsi pendant toute la soire.

Alors s'apercevant que ces gens-l ne s'amuseraient gure  nos dpens,
Milord Clarendon, le chancelier, nous fit signe de nous retirer, ce que
nous fmes sans nous presser, aprs avoir salu le Roi et la socit.

--Non, pour cela, je ne l'aurais jamais fait, s'cria le jeune Puritain
qui avait cout attentivement le rcit de son ancien. N'et-il pas t
bien plus  propos de lever vos mains et d'appeler la vengeance sur eux,
ainsi que le fit le saint homme de jadis sur les cits criminelles.

--Plus  propos, dites-vous? rpondit le Maire avec impatience. Ce qui
est le plus  propos, c'est que la jeunesse se taise, jusqu'au moment o
on lui demande son avis sur des affaires de ce genre. La colre de Dieu
marche avec des pieds de plomb, mais elle frappe avec des mains de fer.
Au moment propice qu'il s'est choisi, il a jug quand serait pleine 
dborder la coupe des iniquits de ces hommes-l. Ce n'est point  nous
 l'en instruire. Ainsi que l'a dit le Sage, les maldictions ont
l'habitude de revenir  leur perchoir. Mettez-vous cela dans l'esprit,
Matre Derrick, et n'en soyez pas trop libral.

Le jeune apprenti--car c'en tait un--courba la tte d'un air maussade
sous cette rprimande.

Puis le Maire, aprs un court silence, reprit son rcit:

--Comme la nuit tait belle, dit-il, nous dcidmes de regagner  pied
notre logement, mais jamais je n'oublierai les scnes scandaleuses que
nous vmes en route. Le bon Matre Bunyan, d'Elstow, aurait pu ajouter
quelques pages  sa description de la Foire aux Vanits, s'il s'tait
trouv avec nous. Des femmes avec des mouches, aux cheveux teints, aux
fronts d'airain, les hommes, aux allures dsordonnes, tapageuses, et
blasphmant, et les cris, et le maquerellage, et l'ivrognerie. C'tait
bien le royaume qui mritait d'tre gouvern par une cour pareille.  la
fin, nous passmes par des rues plus tranquilles, et nous esprions en
avoir fini avec nos aventures, quand tout  coup arriva au galop une
troupe de cavaliers  moiti ivres, sortant d'une rue latrale, qui
attaqurent les passants  coups d'pe, comme si nous tions tombs
dans une embuscade de sauvages en quelques pays de mcrants. Ils
taient,  ce que je supposais, de la mme couve que ceux au sujet de
qui l'excellent John Milton  crit: Fils de Blial, gonfls
d'insolence et de vin. Hlas! ma mmoire n'est plus ce qu'elle tait:
car il fut un temps o j'aurais pu rciter par coeur des chants entiers
de ce noble et pieux pome.

--Et comment vous tes-vous tir d'affaire avec ces querelleurs,
monsieur? demandai-je.

--Ils nous assaillirent, nous et quelques autres honntes citadins qui
regagnaient leur domicile. Brandissant leurs pes, ils nous sommrent
de poser les armes et de leur rendre hommage.

-- qui? demandai-je.

Ils montrrent l'un d'eux qui tait vtu d'un costume plus voyant et
tait un peu plus ivre que les autres.

--Voici notre trs souverain soigneur.

--Souverain de quoi? demandai-je.

--Souverain des Tityre-tu, rpondirent-ils. Oh! trs barbares et cocus
de bourgeois, ne vous apercevez-vous pas que vous tes tombs entre les
mains de cet ordre trs noble?

--Ce n'est point votre vritable monarque, dis-je, car celui-ci est
enchan dans l'abme, au-dessous de nous, et c'est l qu'un jour il
runira autour de lui ses fidles sujets.

--Entendez-vous, il a tenu des propos de tratre, crirent-ils.

Sur quoi, sans autre prambule, ils foncrent sur nous, l'pe et le
poignard en main.

L'ami Foster et moi, nous nous adossmes contre un mur, et nos manteaux
rouls autour de notre bras gauche, nous joumes de nos armes, et fmes
si bien que nous atteignmes un ou deux de ces fendants de la vieille
ruelle de Wigan.

L'ami Foster, en particulier, piqua le Roi de telle faon que Sa
Majest s'enfuit dans la rue en hurlant comme un petit bouledogue qu'on
saigne.

Mais nous tions accabls par le nombre, et notre mission aurait
peut-tre t termine  ce moment et  cet endroit, si la garde n'tait
pas entre en scne, pour faire tomber nos armes d'un coup de
hallebarde, et n'avait ainsi arrt toute la troupe.

Pendant qu'avait lieu cette chauffoure, les bourgeois des maisons
voisines versaient de l'eau sur nous, comme sur des chats de gouttires,
et si cela ne refroidit pas notre ardeur au combat, cela nous mit dans
un tat fcheux et peu prsentable.

Nous fmes trans ainsi au poste de garde, et nous y passmes la nuit
en compagnie de braillards, de voleurs et de marchandes d'oranges, mais
je suis fier de pouvoir dire que mon ami Foster et moi-mme nous dmes 
celles-ci quelques paroles de joie et de rconfort.

On nous relcha dans la matine, et secouant aussitt de nos souliers
la poussire de Londres, nous partmes.

Et je souhaite de n'y jamais retourner,  moins que ce ne soit  la
tte de nos rgiments du Comte de Somerset, pour voir le Roi Monmouth
poser sur sa tte la couronne, qu'il aura arrache, dans une lutte
loyale, au corrupteur papiste.

Lorsque Matre Stephen Timewell eut achev son rcit, il se fit un
brouhaha gnral, et on se leva de tous cts, ce qui annonait la fin
du repas.

La compagnie sortit en lent dfil par ordre d'anciennet.

Tous avaient la mme expression sombre et srieuse, la dmarche grave,
les yeux baisss.

Ces faons puritaines m'taient, il est vrai, familires depuis mon
enfance, mais jusqu'alors je ne les avais point vu pratiques par une
maisonne nombreuse, et je n'avais point remarqu leur effet sur un
aussi grand nombre de jeunes gens.

--Vous resterez quelques instants encore, dit le Maire, au moment o
nous allions les suivre. William, apportez un flacon de vieux vin du
Rhin  cachet vert. Ces rconforts charnels, je ne les offre point
devant mes jeunes gens, car ce qui leur convient le mieux, c'est le
boeuf et une bire saine.  l'occasion toutefois, je partage l'opinion
de Paul  savoir qu'un flacon de vin entre amis n'est point chose
mauvaise pour l'esprit et le corps. Vous pouvez vous retirer maintenant,
ma chrie, si vous avez quelque chose  faire.

--Est-ce que vous allez sortir de nouveau? demanda Ruth.

--Bientt. Je dois aller  l'Htel de Ville. La revue des armes n'est
pas termine.

--Je tiendrai votre costume prt, ainsi que les chambres de nos htes,
rpondit-elle.

Aprs quoi, nous adressant un joli sourire, elle partit de son pas
lger.

--Je voudrais pouvoir gouverner la ville comme cette fillette dirige
cette maison, dit le Maire. Il n'est pas une chose ncessaire  laquelle
elle ne pourvoie, avant mme qu'on n'en sente le besoin. Elle lit mes
penses et y conforme ses actes avant que mes lvres aient eu le temps
de les exprimer. S'il me reste encore quelque force  consacrer au
service public, c'est parce que ma vie prive est toute pleine d'une
paix reposante. N'ayez nulle crainte au sujet du vin du Rhin: il vient
de chez Brooke et Hellier, d'Abchurch-Lane, et il mrite toute
confiance.

--Ce qui prouve que du moins il vient de Londres une bonne chose, fit
remarquer Sir Gervas.

--Oui, c'est vrai, dit le vieillard, en souriant. Mais que pensez-vous
de mes jeunes gens, monsieur? Il faut qu'ils soient d'une classe trs
diffrente de celle que vous connaissez, si comme on me le dit, vous
avez frquent le monde de la cour.

--Mais parbleu oui, ce sont de fort braves jeunes gens, sans doute,
rpondit Sir Gervas, d'un ton lger. M'est avis toutefois qu'ils
manquent un peu de sve. Ce qu'ils ont dans les veines, ce n'est pas du
sang, mais du petit lait aigri.

--Non, non, rpondit le Maire avec chaleur. Sur ce point, vous ne leur
rendez pas justice. Leurs passions, leurs sentiments sont soumis  un
contrle. C'est ainsi qu'un bon cavalier tient son cheval en main. Mais
ils existent tout autant que dans l'animal il existe de la vitesse et de
l'endurance. Avez-vous remarqu le pieux jeune homme qui tait assis 
votre droite, et que j'ai eu maintes fois sujet de rprimander pour son
excs de zle? C'est un bon exemple  citer pour faire voir comment un
homme peut garder la haute-main sur ses sentiments, et les maintenir
sous la rgle.

--Et comment y est-il arriv? demandai-je.

--H bien, entre amis, dit le Maire, ce fut seulement  la dernire
Annonciation qu'il demanda la main de ma petite fille Ruth. Son temps
est presque termin, et son pre, Sam Derrick, est un estimable ouvrier,
en sorte que le mariage serait assez bien assorti. La jeune personne l'a
pris en grippe--les jeunes filles ont aussi leurs caprices--et il n'a
plus t question de rien. Et pourtant il demeure sous le mme toit, il
la coudoie du matin jusqu'au soir, sans jamais laisser rien percer de
cette passion, qui n'a pas pu s'teindre aussi vite. Deux fois mon
magasin  laines a t dtruit au ras du sol par l'incendie, et deux
fois il s'est mis  la tte de ceux qui luttaient contre les flammes.
Bien peu de gens, aprs avoir vu leur demande repousse, auraient t
capables de faire preuve d'autant de rsignation et de patience.

--Je suis tout dispos  reconnatre la justesse de votre apprciation,
dit Sir Gervas Jrme. J'ai appris  ne pas prendre au mot les
antipathies trop promptes, et j'ai prsent  l'esprit ce distique de
John Dryden:

    _Les erreurs, comme les brins de paille, flottent  la surface,_
    _Quiconque cherche des perles, doit plonger dans les profondeurs._

--Ou bien, dit Saxon, le digne Docteur Samuel Butler, qui dit, dans son
immortel pome d'Hudibras:

    _Le sot ne voit que la peau;_
    _Le sage s'efforce de regarder  l'intrieur._

--Je m'tonne, Colonel Saxon, dit notre hte d'un ton svre, de vous
entendre parler avec loge de ce pome licencieux. D'aprs ce que j'ai
ou dire, il a t compos dans le but exprs de jeter le ridicule sur
les gens pieux. Je n'aurais pas t plus surpris de vous entendre louer
l'ouvrage criminel et sot de Hobbes, qui soutient cette thse
malfaisante: _ Deo Rex,  Rege lex_: De Dieu vient le Roi, du Roi
vient la loi.

--Il est vrai que je mprise et ddaigne l'usage que Butler a fait de sa
satire, dit adroitement Saxon. Toutefois je puis admirer la satire
elle-mme, tout comme je puis admirer une lame damasquine, sans
approuver la querelle pour laquelle on la tire.

--Ces distinctions-l, je le crains, sont trop subtiles pour ma vieille
cervelle, dit l'nergique vieux Puritain. Cette Angleterre, notre
patrie, est divise en deux camps, celui de Dieu, et celui de
l'Antchrist. Quiconque n'est point avec nous est contre nous, et aucun
de ceux qui servent sous la bannire du dmon n'aura rien de moi, sinon
mon mpris et le tranchant acr de mon pe.

--Bien, bien, dit Saxon, en remplissant son verre, je ne suis point un
Laodicen, non plus qu'un adorateur du succs. La cause ne trouvera
point en dfaut ma langue ni mon pe.

--Pour cela, j'en suis bien convaincu, mon digne ami, rpondit le Maire,
et si j'ai parl en termes trop secs, vous voudrez bien m'excuser. Mais
j'ai le regret d'avoir  vous annoncer de mauvaises nouvelles. Je ne les
ai point fait connatre au corps communal, de peur de le dcourager,
mais je sais que l'adversit sera simplement la pierre sur laquelle
votre ardeur s'aiguisera et prendra un tranchant plus fin. Le
soulvement d'Argyle a chou. Lui et ses compagnons sont tombs entre
les mains de l'homme qui n'a jamais su ce que c'est que le pardon.

 ces mots, nous sursautmes tous sur nos chaises, en changeant des
regards effars,  l'exception de Sir Gervas Jrme, dont la srnit
naturelle tait  l'preuve de toute perturbation.

Vous vous le rappelez sans doute, mes enfants quand j'ai commenc  vous
raconter ces incidents de ma vie, j'ai dit que les esprances du parti
de Monmouth reposaient en grande partie sur l'invasion des exils
cossais dans le comt d'Ayr.

On comptait y faire natre ainsi des troubles, tels qu'ils
dtourneraient une bonne partie des forces du Roi Jacques, ce qui
rendrait notre marche sur Londres moins difficile.

On y comptait d'autant plus srement que les domaines d'Argyle taient
situs dans cette rgion de l'cosse, o il pouvait lever cinq mille
hommes arms de sabres parmi les gens de son clan.

En outre, il y avait, dans les comts de l'Ouest, un trs grand nombre
de farouches zlotes, tout prts  soutenir la cause du Covenant, et qui
avaient prouv, en maintes escarmouches, leurs brillantes qualits
guerrires.

Il semblait certain qu'avec le concours des Highlanders et des
Covenantaires, Argyle serait capable de rsister, d'autant mieux qu'il
avait emmen avec lui en cosse le puritain anglais Rumbold, et un grand
nombre d'autres gens de guerre habiles.

La nouvelle inattendue de sa dfaite complte tait donc un coup
terrible, car il en rsultait que nous aurions affaire  toutes les
forces du Gouvernement.

--Tenez-vous cette nouvelle d'une source sre? demanda Decimus Saxon,
aprs un long silence.

--C'est une certitude qui n'admet pas de doute, rpondit Matre Stephen
Timewell. Toutefois je comprends bien votre surprise, car le Duc tait
entour de conseillers dignes de confiance. Il y avait Sir Patrick Hume,
de Polwarth.

--Tout en paroles, rien en action, dit Saxon.

--Et Richard Rumbold.

--Tout en action, rien en paroles, dit notre compagnon. M'est avis qu'il
aurait d faire en sorte qu'on parlt mieux de lui.

--Puis il y avait le Major Elphinstone.

--Un sot et un fanfaron.

--Et Sir John Cochrane.

--Un tranard captieux,  la langue longue,  l'intelligence courte, dit
le soldat de fortune. Commande par de tels hommes, l'expdition tait
condamne ds le dbut. Pourtant je me figure que tout au moins, et en
admettant qu'ils ne fissent rien de plus, ils auraient pu se jeter dans
la rgion montagneuse, o ces _caterans_ aux jambes nues auraient pu se
maintenir parmi les nuages et les brouillards de leur pays natal. Tous
pris, dites-vous? C'est une leon, un avertissement pour nous. Je vous
le dis, si Monmouth n'infuse pas plus d'nergie dans ses conseils, s'il
hsite  pousser tout droit vers le coeur, s'il fait des passes, des
feintes d'escrime aux extrmits, nous nous trouverons dans la situation
d'Argyle et de Rumbold. Que signifient ces deux journes gaspilles 
Axminster, en un temps o chaque heure a son prix? Faudra-t-il chaque
fois qu'il se frottera contre un corps de milice et le rejettera de
ct, qu'il se repose quarante-huit heures, pour chanter _Te Deum_
alors que Churchill et Feversham sont en route, je le sais, pour l'Ouest
avec tous les hommes qu'ils ont pu ramasser, et que les Grenadiers
hollandais pullulent comme les rats dans un magasin de grains?

--Vous avez parfaitement raison, Colonel Saxon, rpondit le Maire, et
j'espre que, quand le Roi arrivera ici, nous russirons  lui inspirer
une action plus rapide. Il a grand besoin de conseillers plus entendus 
la guerre, car depuis le dpart de Fletcher, il n'a gure autour de lui
de gens qui aient appris le mtier des armes.

--Bon, dit Saxon, d'un air bourru, maintenant qu'Argyle a disparu, nous
voici face  face avec le Roi Jacques, sans pouvoir compter sur autre
chose que nos bonnes pes.

--Sur elles et sur la justice de notre cause. Comment trouvez-vous ces
nouvelles, jeunes messieurs? Est-ce qu'elles auraient fait perdre au vin
tout son bouquet? Seriez-vous enclins  dserter le drapeau du Seigneur?

--Pour mon compte, dis-je, j'entends voir la chose jusqu'au dnouement.

--Et moi, dit Ruben Lockarby, je suivrai Micah Clarke partout o il ira.

--Quant  moi, dit Sir Gervas, la chose m'est parfaitement indiffrente,
tant que je suis en bonne compagnie et qu'il y a de quoi donner de
fortes motions.

--En ce cas, dit le Maire, ce qu'il y a de mieux  faire, c'est que
chacun remplisse son rle propre, et que nous nous tenions prts pour
l'arrive du Roi. Jusqu'alors, j'espre que vous me ferez l'honneur
d'agrer mon humble toit.

--Je crains, dit Saxon, de ne pouvoir accepter cette offre si
bienveillante. Quand je suis sous les armes, je me lve tt et me couche
tard. J'tablirai donc mon quartier-gnral  l'auberge, qui n'est pas
trs bien fournie au point de vue des victuailles, mais qui peut
m'offrir la nourriture simple  laquelle se bornent mes besoins, avec
mon quart de bire noire d'octobre, et ma pipe de Trinidad.

Saxon tenant ferme dans sa dcision, le Maire cessa d'insister auprs de
lui, mais mes deux amis s'empressrent de se joindre  moi pour accepter
l'offre du digne marchand de laines, et nous nous installmes pour la
dure de notre sjour sous son toit hospitalier.




IV--Une mle nocturne.


Si Decimus Saxon refusa de mettra  profit l'offre du logement et de la
table que lui avait faite Matre Timewell, ce fut, ainsi que je l'appris
plus tard, pour cette raison que le Maire tant un ferme Presbytrien,
il croyait inopportun de laisser s'tablir entre eux une intimit trop
grande, qui lui nuirait auprs des Indpendants et autres zlotes.

 vrai dire, mes chers enfants, cet homme plein de ruse commena, ds ce
jour,  rgler sa vie et ses actes de faon  se concilier l'amiti des
Sectaires, et de se faire considrer par eux comme leur chef.

En effet, il tait fermement convaincu que dans des mouvements violents
comme celui o nous tions engags, le parti le plus extrme est sr
d'avoir enfin la haute main.

--Fanatisme, me disait-il un jour, cela signifie ferveur, et ferveur
signifie qu'on sera pre  la besogne, et l'pret  la besogne signifie
la puissance.

Tel tait le pivot de toutes ses intrigues, de tous ses projets.

En premier lieu, il s'appliqua  prouver qu'il tait un excellent
soldat. Il n'pargna ni le temps, ni la peine pour y arriver.

Du matin jusqu' midi, dans l'aprs-midi jusqu' la nuit, nous faisions
l'exercice, et encore l'exercice, si bien qu'enfin les commandements
lancs  tue-tte, ce fracas des armes devinrent fatigants par leur
monotonie.

Les bons bourgeois purent bien se figurer que l'infanterie du Wiltshire
sous le colonel Saxon, faisait partie de la place du March au mme
titre que la croix de la ville ou le carcan de la paroisse.

Il fallait faire bien des choses en peu de temps, et mme tant de choses
que plus d'un aurait dclar la tentative inutile.

Ce n'tait pas seulement la manoeuvre d'ensemble du rgiment; il fallait
de plus que chacun de nous habitut sa compagnie  l'exercice qui lui
tait propre.

Il nous fallait apprendre de notre mieux les noms et les besoins des
hommes.

Mais notre tche fut rendue plus aise par la certitude que ce n'tait
point du temps perdu, car  chaque rassemblement nos patauds se tenaient
plus droit et maniaient leurs armes avec plus de dextrit.

Depuis le chant du coq jusqu'au coucher du soleil, on n'entendit dans
les rues d'autres cris que: Portez armes, prparez armes, reposez vos
armes, apprtez vos amorces et tous les autres commandements de
l'ancien exercice de peloton.

 mesure que nous devenions meilleurs soldats, notre nombre augmentait,
car notre apparence coquette attirait dans nos rangs l'lite des
nouveaux-venus.

Ma compagnie s'accrut au point qu'il fallt la ddoubler.

Il en fut ainsi des autres dans la mme proportion.

Les mousquetaires du baronnet atteignirent le chiffre d'une bonne
centaine, gens sachant pour la plupart se servir du mousquet.

En totalit, nous passmes de trois cents  quatre cent cinquante, et
notre faon de manoeuvrer se perfectionna au point de nous valoir de
tous cts des loges sur l'tat de nos hommes.

 une heure avance de la soire, je rentrais  cheval, lentement,  la
maison de Matre Timewell, quand Ruben arriva  grand bruit derrire moi
et me pria de revenir sur mes pas avec lui pour assister  un spectacle
qui valait la peine d'tre vu.

Bien que je ne me sentisse gure dispos  ce genre de plaisirs, je fis
faire demi-tour  Covenant, et nous descendmes toute la longueur de la
Grande Rue, pour entrer dans le faubourg qui se nomme Shuttern.

Mon compagnon s'y arrta devant un difice nu, qui avait l'air d'une
grange, et me dit de regarder dans l'intrieur par la fentre.

Le dedans se composait d'une seule grande chambre.

C'tait le magasin, alors vide, dans lequel on avait l'habitude de
mettre la laine.

Il tait clair d'un bout  l'autre par des lampes et des chandelles.

Un grand nombre d'hommes parmi lesquels je reconnus des gens de ma
compagnie, ou de celle de mon camarade, taient couchs des deux cts,
occups les uns  fumer, d'autres  prier, d'autres  polir leurs armes.

Dans le centre, sur toute la longueur, des bancs avaient t rangs bout
 bout, et sur ses bancs taient assis  cheval tous les cent
mousquetaires du baronnet.

Chacun deux tait en train de tresser en forme de queue la chevelure de
l'homme assis devant lui.

Un jeune garon allait et venait, un pot de graisse  la main, et avec
cet ingrdient et de la ficelle  fouet, la besogne marchait rondement.

Sir Gervas en personne, muni d'une grande bote pleine de farine, tait
assis, perch sur un ballot de laine au bout de la range, et aussitt
qu'une queue tait acheve, il l'examinait  travers son monocle, et si
elle lui paraissait convenablement faite, il la saupoudrait d'un geste
prcieux, en puisant dans sa bote, et oprait avec autant de soin et de
srieux que s'il se fut agi d'une crmonie de l'glise.

Jamais cuisinier, assaisonnant un plat, n'et distribu ses pices avec
autant d'exactitude et de jugement que notre ami n'en mettait 
enfariner les ttes de sa compagnie.

Au milieu de son travail, il leva les yeux, et vit une ou deux figures
souriantes  la fentre, mais son occupation l'absorbait trop pour qu'il
se permit de l'interrompre, et nous finmes par repartir  cheval sans
lui avoir parl.

 ce moment, la ville tait fort tranquille et silencieuse, car les gens
de cette rgion taient habitus  se coucher tt,  moins que quelque
occasion ne les tnt sur pied.

Nous parcourions, au pas lent de nos chevaux, les rues muettes.

Les fers de nos montures rsonnaient d'un bruit clair sur le pav de
galets, et nous tenions de ces propos lgers qui sont d'usage entre
jeunes gens.

Au dessus de nous, la lune brillait d'un vif clat, rpandait une lueur
argente sur les larges rues, et dessinait en un rseau d'ombres les
pointes et les clochetons des glises.

Arriv dans la cour de Matre Timewell, je mis pied  terre, mais Ruben,
charm par le calme et la beaut de la scne, continua sa promenade 
cheval, dans l'intention de pousser jusqu' la porte de la ville.

J'tais encore occup  dfaire les boucles de la sangle, et  enlever
mon harnais, quand tout  coup arriva d'une des rues voisines, un grand
cri, un bruit de lutte, de choc d'pes en mme temps que la voix de mon
camarade appelant  l'aide.

Je tirai mon pe et sortis en courant.

 une faible distance de l, se trouvait un assez large espace, tout
blanc de clart lunaire, et au centre j'aperus la silhouette trapue de
mon ami.

Il faisait des bonds avec une agilit dont je ne l'avais jamais cru
capable, et changeait des coups de pointe avec trois ou quatre hommes
qui le serraient de prs.

Sur le sol gisait une figure sombre.

Du groupe de combattants, la jument de Ruben se dressait, se baissait
comme si elle comprenait le danger que courait son matre.

Comme j'accourais, criant, l'pe haute, les assaillants s'enfuirent par
une rue latrale, except l'un d'eux, un homme de haute taille,
musculeux, qui avait une pe.

Il se lana contre Ruben, en lui portant un furieux coup de pointe,
jurant, et le traitant de trouble-fte.

J'prouvai une sensation d'horreur en voyant la lame passer  travers la
parade de mon ami, qui leva les bras, et tomba la face en avant, pendant
que l'autre, aprs avoir lanc un dernier coup, s'enfuyait par une des
ruelles troites et tortueuses qui allaient de la rue de l'Est  la rive
de la Tone.

--Au nom du ciel, o tes-vous atteint? m'criai-je en me jetant 
genoux prs du corps tendu. O tes-vous bless, Ruben?

--Surtout dans le soufflet, dit-il en soufflant comme un soufflet de
forge, et aussi derrire la tte. Donnez-moi la main, je vous prie.

--Vraiment, vous n'tes pas touch? m'criai-je, le coeur soulag d'un
grand poids, en l'aidant  se relever. Je croyais que ce gredin vous
avait transperc.

--Autant chercher  percer un crabe de Warsash avec un pingle 
cheveux, dit-il. Grce au bon Sir Jacob Clancing, jadis de Snellaby
Hall, et prsentement de la Plaine de Salisbury, leurs rapires n'ont
produit d'autre effet que de rayer ma cuirasse impntrable. Mais o en
est la demoiselle?

--Quelle demoiselle?

--Oui, c'tait pour la sauver que j'ai dgain. Elle tait assaillie par
des rdeurs de nuit. Voyez, elle se relve. Ils l'avaient jete  terre
quand j'ai fondu sur eux.

--Comment vous trouvez-vous, madame? demandai-je, car la personne
gisante  terre s'tait releve et avait pris l'aspect d'une femme,
jeune et gracieuse, d'aprs toutes les apparences, mais dont la figure
tait enveloppe dans un manteau. J'espre que vous n'avez eu aucun mal?

--Aucun, monsieur, rpondit-elle d'une voix basse et douce, mais si j'ai
chapp, je le dois  la valeur et  l'empressement de votre ami, ainsi
qu' la sagesse prvoyante de Celui qui confond les complots des
mchants. Sans doute tout homme digne de ce nom aurait rendu ce service
 une jeune personne en dtresse, quelle qu'elle ft, et pourtant, ce
qui contribuera peut-tre  votre satisfaction, ce sera d'apprendre que
votre protge ne vous est pas inconnue.

Et en parlant ainsi, elle laissa tomber son manteau et tourna sa figure
vers nous sous la clart de la lune.

--Grands Dieux! C'est _Mistress_ Timewell, m'criai-je tout abasourdi.

--Rentrons  la maison, dit-elle d'une voix ferme et rapide. Les voisins
ont pris l'alarme et il y aura bientt un rassemblement de populace.
chappons aux commentaires.

En effet, on entendait dj de tous cts le bruit des fentres, et des
gens demandant  tue-tte de quel malheur il s'agissait.

Bien loin, au bout de la rue, nous pouvions apercevoir la lueur des
lanternes se balanant et annonant la patrouille qui arrivait  grands
pas.

Nous nous drobmes cependant,  la faveur de l'ombre, et fmes bientt
en sret dans la cour du Maire, sans tre interpells ou arrts.

--J'espre, monsieur, que vous n'avez pas t bless, bien vrai? dit la
jeune demoiselle  mon compagnon.

Depuis qu'elle avait dcouvert sa figure, Ruben n'avait pas dit un mot.

Il avait tout l'air d'un homme qui est berc par un rve agrable et qui
n'est fch que d'en tre rveill.

--Non, je ne suis pas bless, rpondit-il, mais je voudrais que vous
nous disiez quels sont ces spadassins errants et o l'on peut les
trouver.

--Non, non, dit-elle, le doigt lev, vous ne pousserez pas l'affaire
plus loin. Quant  ces hommes, je ne puis dire avec certitude qui ils
pouvaient tre. J'tais sortie pour rendre visite  Dame Clatworthy, qui
a la fivre tierce, et ils m'ont assaillie pendant que je revenais.
Peut-tre sont-ce des gens qui ne partagent pas les opinions de mon
grand-pre sur les affaires de l'tat, et est-ce lui qu'ils ont vis
par-dessus moi. Mais vous ftes tous deux si bons pour moi, que vous ne
me refuserez pas une autre faveur que j'ai  vous demander.

Nous protestmes que cela nous tait impossible, en mettant la main sur
la garde de nos pes.

--Non, gardez-les pour la cause de Dieu, dit-elle, en souriant de notre
geste. Tout ce que je vous demande, c'est de ne rien dire de cette
affaire  mon grand-pre, car la moindre chose suffit pour le mettre en
feu, malgr son grand ge. Je ne voudrais pas que son attention ft
dtourne des affaires publiques par un dtail personnel comme celui-l.
Ai-je votre parole?

--La mienne! dis-je en m'inclinant.

--La mienne aussi! dit Lockarby.

--Merci, mes bons amis! Ah! J'ai laiss tomber mon gant dans la rue.
Mais cela n'a pas d'importance. Je rends grce  Dieu de ce qu'il n'est
arriv malheur  personne. Merci encore une fois, et que des rves
agrables vous attendent.

Elle gravit lestement les marches et disparut en un instant.

Ruben et moi, nous tmes les harnais de nos chevaux et assistmes en
silence aux soins qu'on leur donna.

Nous entrmes alors dans la maison, pour regagner nos chambres, toujours
sans mot dire.

Arriv sur le seuil de sa porte, Ruben s'arrta.

--J'ai dj entendu la voix de l'homme au long corps, Micah, dit-il.

--Et moi aussi, rpondis-je. Le vieillard fera bien de se mfier de ses
apprentis. J'ai presque envie de sortir pour aller chercher le gant de
la fillette.

Un joyeux clignement d'yeux brilla dans le nuage qui avait obscurci la
figure de Ruben. Il ouvrit la main gauche et me montra le gant de peau
de daim froiss entre ses doigts.

--Je ne le troquerais pas contre tout l'or qui se trouve dans les
coffres de son grand-pre, dit-il avec une explosion soudaine d'ardeur.

Puis riant  la fois et rougissant, il se hta de rentrer et me laissa 
mes penses.

Ce fut ainsi que j'appris pour la premire fois, mes chers enfants, que
mon bon camarade avait t perc par les flches du petit dieu.

Quand un homme ne compte que vingt ans, l'amour jaillit en lui, ainsi
que la citrouille dont parle l'criture et qui poussa en une seule nuit.

Je vous aurais mal racont mon histoire, si je ne vous avais pas fait
comprendre que mon ami tait un jeune homme franc, au coeur chaud, tout
de premier mouvement, chez qui la raison tait rarement de faction en
prsence de ses penchants.

Un homme de cette sorte est aussi peu capable de s'loigner d'une jeune
fille attrayante que l'aiguille de fuir l'aimant.

Il aime, tout comme l'alouette chante, tout comme joue un chaton.

Or, un garon  l'esprit lent et lourd comme moi, et dans les veines
duquel le sang avait toujours coul avec quelque froideur, quelque
rserve, peut entrer dans l'amour ainsi qu'un cheval entre dans un cours
d'eau aux rives en talus, degr par degr, mais un homme tel que Ruben
frappe du talon un seul instant sur le bord, et l'instant d'aprs, il
s'est lanc jusqu'aux oreilles dans l'endroit le plus profond.

Le ciel seul sait quelle mche avait mis le feu  l'toupe.

Tout ce que je puis dire, c'est que depuis ce jour, mon camarade tait
mlancolique et assombri une heure, puis gai, et plein d'entrain l'heure
suivante.

Il n'avait plus rien de son flot constant de bonne humeur, il devenait
aussi piteux qu'un poussin qui mue, chose qui m'a toujours paru un des
plus singuliers rsultats de ce que les potes ont appel le joyeux tat
de l'amour.

Mais, il faut le dire, en ce monde, joie et plaisir se touchent de si
prs, qu'on dirait qu'ils sont  l'attache dans des stalles contigus,
et qu'une ruade suffirait pour faire tomber la cloison qui les spare.

Voici un homme aussi plein de soupirs qu'une grenade est bourre de
poudre.

Il fait triste figure; il a l'air abattu. Son esprit va  l'aventure et
si vous lui faites remarquer qu'il est trs malheureux dans cet tat, il
vous rpondra, vous pouvez en tre certain, qu'il ne l'changerait pas
pour les Puissances ni pour les Principauts du ciel.

Pour lui les larmes sont de l'or, et le rire n'est que de la fausse
monnaie.

Mais, mes chers enfants, c'est peine perdue pour moi que de vous
expliquer une chose que moi-mme je n'entends point.

Si comme je l'ai entendu dire, il est impossible de trouver deux
empreintes du pouce qui soient identiques, comment esprer de faire
concider les penses et les sentiments les plus intimes de deux tres.

Toutefois, il est une chose que je puis affirmer comme vraie, c'est que
quand je demandai la main de votre grand-mre, je ne m'abaissai point 
prendre la mine d'un homme qui mne un enterrement.

Elle me rendra ce tmoignage que j'allai  elle avec la figure
souriante, bien que j'eusse tout de mme une petite palpitation au
coeur, et je lui dis...

Mais diantre, ou me suis-je laiss entraner?

Qu'y a-t-il de commun entre tout cela et la ville de Taunton, et la
rvolte de 1685?

Le mercredi soir, 17 juin, nous apprmes que le Roi, (c'tait ainsi
qu'on dsignait Monmouth dans tout l'Ouest) tait camp  moins de dix
milles de l, avec toutes ces forces, et que le lendemain matin, il
ferait son entre dans la fidle ville de Taunton.

On s'ingnia tant qu'on put, comme vous le pensez bien, pour lui
souhaiter la bienvenue d'une faon qui ft digne de la ville
d'Angleterre la plus attache aux Whigs et au Protestantisme.

Un arc de plantes vertes avait dj t dress  la porte de l'ouest.

Il portait cette devise: Bienvenue au Roi Monmouth!

Un second s'levait depuis l'entre de la place du March jusqu' la
fentre la plus haute de l'htellerie du _Blanc-Cerf_, avec ces mots en
grandes lettres carlate Salut au Chef Protestant.

Un troisime, si je m'en souviens bien, surmontait l'entre de la cour
du chteau, mais je ne me rappelle plus la devise qui s'y lisait.

L'industrie du drap et de la laine est, ainsi que je vous l'ai dit, la
principale occupation de la ville.

Les marchands n'avaient pas mnag leurs marchandises.

Ils les avaient tales  profusion pour embellir les rues.

De riches tapisseries, des velours lustrs, de prcieux brocarts
flottaient aux fentres ou dcoraient les balcons.

La rue de l'Est, la Grande Rue, la rue d'Avant, taient tendues des
greniers jusqu' terre d'toffes rares et belles.

De gais tendards taient suspendus aux toits des deux cts, ou
voltigeaient en longues guirlandes d'une maison  l'autre.

La bannire royale d'Angleterre tait dploye au clocher lev de
Sainte Marie-Madeleine, et le drapeau de Monmouth flottait au clocher
tout pareil de Saint Jacques.

Jusqu' une heure avance de la nuit, on manoeuvra le rabot, le marteau,
on travailla, on inventa, si bien que le jeudi 18 juin, quand le soleil
se leva, il claira le plus beau dploiement de couleurs et de verdure
qui ait jamais par une ville.

Une sorte de magie avait chang la ville de Taunton en un jardin fleuri.

Matre Stephen Timewell s'tait occup de ces prparatifs, mais il
s'tait dit en mme temps que le signe de bienvenue le plus agrable
qu'il pt offrir aux yeux de Monmouth serait la vue du gros corps
d'hommes arms qui taient prts  suivre sa fortune.

Il y en avait seize cents dans la ville.

Deux cents d'entre eux formaient la cavalerie.

La plupart taient bien arms et quips.

Ils furent rangs de faon que le Roi passt devant eux  son entre.

Les gens de la ville bordaient, sur trois rangs de profondeur, la place
du March, depuis la porte du Chteau jusqu' l'entre de la Grande Rue.

De l jusqu' Shuttern, les paysans du comt de Dorset et ceux de Frome
taient placs sur les deux cts de la rue.

Notre rgiment tait post  la porte de l'Ouest.

Avec des armes bien astiques, des rangs bien aligns, et des branches
vertes  tous les bonnets, aucun chef ne pouvait s'abstenir de souhaiter
de voir son arme ainsi accrue.

Lorsque tous furent  leurs places, que les bourgeois et leurs pouses
se furent pars de leurs atours des jours de fte, avec des figures
rjouies, des corbeilles pleines de fleurs, tout ft prt pour la
rception du royal visiteur.

--Voici mes ordres, dit Saxon en s'avanant vers nous sur son cheval, au
moment o nous prenions nos places prs de nos compagnons. Moi et mes
capitaines, nous nous runirons  l'escorte du Roi, quand il passera, et
nous l'accompagnerons ainsi jusqu' la place du March. Vos hommes
prsenteront les armes et resteront en place jusqu' notre retour.

Nous tirmes, tous les trois, nos sabres et nous fmes le salut.

--Si vous voulez bien venir avec moi, messieurs, et prendre position 
droite de cette porte-ci, dit-il, je pourrai vous dire quelques mots au
sujet de ces gens, quand ils dfileront. Trente ans de guerre, sous bien
des climats, m'ont bien donn le droit de parler en matre-ouvrier qui
instruit ses apprentis.

Nous suivmes son invitation avec empressement.

On franchit la porte, qui maintenant se rduisait  une large brche
parmi les tas de dblais marquant l'emplacement des anciennes murailles.

--On ne les aperoit pas encore, fis-je remarquer, pendant que nous
montions sur une hauteur commode. Je suppose qu'ils doivent arriver par
cette route dont les dtours suivent la valle en face de vous.

--Il y a deux sortes de mauvais gnraux, dit Saxon, l'homme qui va trop
vite et celui qui va trop lentement. Les conseillers de Sa Majest ne
seront jamais accuss du premier de ces dfauts, quelques erreurs qu'ils
puissent commettre d'ailleurs. Le vieux Marchal Grunberg, avec qui j'ai
fait trente-six mois de campagne en Bohme, avait pour principe de voler
 travers le pays, ple-mle, cavalerie, infanterie, artillerie, comme
s'il avait le diable  ses trousses. Il aurait pu commettre cinquante
fautes, mais l'ennemi n'avait jamais le temps d'en profiter. Je me
rappelle un raid que nous fmes en Silsie. Aprs deux jours de marche
dans les montagnes, son chef d'tat-major lui dit que l'artillerie tait
hors d'tat de suivre.

--Qu'on la laisse en arrire! rpondit-il.

On abandonna donc les canons, et le lendemain au soir, l'infanterie
tait fourbue.

--Ils ne peuvent pas faire un mille de plus, dit le chef.

--Qu'on les laisse en arrire, dit Grunberg.

Nous voil donc partis avec la cavalerie. Pour mon malheur, j'tais
dans son rgiment de pandours, aprs une escarmouche ou deux, tant par
l'tat des routes que par le fait de l'ennemi, nos chevaux taient
crevs inertes.

--Les chevaux sont fourbus, dit le capitaine en chef.

--Qu'on les laisse en arrire! crie-t-il.

Et je parie qu'il aurait pouss jusqu' Prague avec son tat-major, si
on l'avait laiss faire. Aprs cela, nous lui donnmes comme surnom
Gnral Laisse-en-arrire.

--Un brillant commandant, oh! oui, s'cria Sir Gervas, j'aurais aim
servir sous lui.

--Oui, et il avait une faon de former ces recrues qui n'aurait gure
t du got de nos bons amis d'ici dans l'Ouest, dit Saxon. Je me
rappelle qu'aprs Salzbourg, quand nous emes pris le chteau ou la
forteresse de ce nom, nous fmes renforcs d'environ quatre mille hommes
d'infanterie qui n'avaient point t dresss. Comme ils approchaient de
nos lignes, en agitant les mains, en sonnant du clairon, le vieux
Marchal Laisse-en-arrire dchargea sur eux tous les canons qui se
trouvaient sur les murs, ce qui tua soixante hommes et jeta parmi le
reste une grande panique.

--Il faut que ces coquins apprennent tt ou tard  tenir bon sous le
feu, dit-il. Ils peuvent bien commencer tout de suite leur ducation.

--C'tait un rude matre d'cole, fis-je remarquer. Il aurait pu laisser
 l'ennemi partie de cet enseignement.

--Et pourtant le soldat l'aimait, dit Saxon. Il n'tait point homme,
quand une ville avait t prise d'assaut,  regarder de trop prs quand
une femme braillait, non plus qu' couter tous les bourgeois qui
avaient par hasard trouv leur coffre plus lger d'une bagatelle. Mais
parlons des chefs qui vont lentement. Je n'en ai connu aucun qui pt
tre compar au Brigadier Baumgarten, qui tait aussi de l'arme
impriale. Il levait par exemple ses quartiers d'hiver, pour venir
s'tablir devant une place forte. Il levait un paulement ici, l il
creusait une sape, si bien que ses soldats finissaient par avoir mal au
coeur rien qu' regarder la place. Il jouait ainsi avec elle comme un
chat avec une souris, jusqu'au moment o elle allait ouvrir ses portes,
mais alors il pouvait bien prendre la fantaisie de lever le sige et de
se mettre en quartiers d'hiver. J'ai fait deux campagnes sous lui, sans
honneur, sans mise  sac, sans pillage, sans profit, except une
misrable solde de trois florins par jour, paye en pices rognes, avec
six mois de retard... Mais voyez-vous les gens sur ce clocher! Ils
agitent leurs mouchoirs comme s'ils apercevaient quelque chose.

--Je ne puis rien voir, rpondis-je, en abritant mes yeux et promenant
mon regard sur la valle seme d'arbres qui montait en pente douce
jusqu'aux collines couvertes de pturages de Blackdown.

--Les gens, qui sont sur les forts, agitent des mouchoirs et dsignent
du geste quelque chose. Il me semble que j'entrevois l'clair de l'acier
parmi les bois tout l-bas.

--C'est ici, dit Saxon, tendant sa main arme d'un gantelet sur la rive
ouest de la Tone, tout prs du pont de bois. Suivez mon doigt, Clarke,
et voyez si vous pouvez le discerner.

--Oui, c'est vrai, m'criai-je, je vois un reflet brillant qui va et
vient. Et ici,  gauche,  l'endroit o la route passe en courbe par
dessus la hauteur, apercevez-vous cette masse compacte d'hommes! Ha! la
tte de la colonne commence  sortir d'entre les arbres.

Il n'y avait pas un nuage au ciel, mais la grande chaleur produisait une
bue qui s'tendait sur la valle.

Elle devenait trs paisse le long du cours sinueux de la rivire, et
flottait en petits flocons en lambeaux, au-dessus de la rgion boise
qui avoisine ses bords.

 travers cette mince couche de vapeur pntrait de temps en temps un
clair de vive lumire, quand les rayons du soleil tombaient sur une
cuirasse ou sur un casque.

Par intervalles, la douce brise de l't apportait  nos oreilles de
soudains clats d'une musique militaire, o se mlaient le son aigu des
trompettes et le sourd grondement des tambours.

Puis, nos regards perurent l'avant-garde de l'arme, qui commenait 
se drouler, sortant de l'ombre des arbres et apparaissant en noir sur
la route blanche et poussireuse.

La longue ligne continua  s'tendre, se tordant sur elle-mme,  mesure
qu'elle sortait des bois, pareille  un serpent noir aux cailles
polies.

Enfin, l'arme rebelle tout entire--cavalerie, infanterie,
artillerie--fut visible pour nous.

L'clat des armes, le flottement de nombreux drapeaux, les plumes des
chefs, les colonnes paisses des hommes en marche, tout cela formait un
tableau qui remuait jusqu'au fond du coeur les citoyens de Taunton.

Ceux-ci, du haut des toits, des minences croulantes que formaient les
murs dmantels, pouvaient contempler les champions de leur foi.

Si la seule vue d'un rgiment qui passe est capable d'exciter un frisson
dans votre poitrine, vous vous imaginerez sans peine ce qui se passe,
quand les soldats que vous regardez ont pris les armes pour tout de bon
afin de dfendre vos intrts les plus chers, les plus aims, et
viennent de sortir victorieux d'une lutte sanglante.

Si la main de tous les autres hommes tait leve contre nous, du moins
ceux-l taient de notre ct, et nos coeurs allaient  eux comme  des
amis et  des frres.

De tous les liens qui unissent les hommes en ce monde, il n'en est pas
de plus fort qu'un commun danger.

Pour mes yeux inexpriments, tout cela apparaissait comme trs
guerrier, trs imposant, et en contemplant ce long dfil, je me disais
que notre cause tait en quelque sorte gagne.

Mais  ma grande surprise, Saxon postait, jetait  demi-voix des peuh!
ddaigneux.

 la fin, ne pouvant plus matriser son impatience, il clata en paroles
brlantes de mcontentement.

--Regardez-moi seulement cette avant-garde pendant qu'elle descend la
pente, s'cria-t-il. O est le groupe d'claireurs, de _vorreiter_,
comme disent les Allemands? Et o est l'espace qu'il faudrait laisser
entre l'avant-garde et le corps principal? Par l'pe de Scanderbeg, ils
me rappellent plutt un troupeau de plerins, comme j'en ai vus,
lorsqu'ils s'approchent du sanctuaire de Saint Sbald,  Nuremberg, avec
leurs bannires et leurs flots de rubans. Et au centre, parmi cette
troupe de cavaliers, se trouve sans doute notre nouveau monarque. Quel
malheur pour lui de n'avoir point  ses cts un homme capable de ranger
cet essaim de paysans en quelque chose qui ressemble  un ordre de
campagne! Maintenant regardez-moi ces quatre pices de canon qui
tranent comme des moutons boiteux derrire le troupeau! _Carajo_, je
voudrais tre un jeune officier du Roi avec un escadron de cavalerie
lgre sur cette crte que voil! Par ma foi, je fondrais sur ce
croisement de routes, comme un mouchet sur une bande de petits
pluviers. Alors et je taille, et je coupe.  bas ces canonniers qui
rampent, un feu de carabines pour nous couvrir, un mouvement enveloppant
de la cavalerie, et les canons des rebelles partent dans un nuage de
poussire. Qu'on dites-vous, Sir Gervas?

--Un fameux sport, colonel, dit le baronet, dont une lgre rougeur
anima les joues ples. Je parie que vous faisiez trotter vos pandours!

--Oui, les coquins avaient le choix: travailler ou tre pendus. Mais il
me semble que nos amis sont loin d'tre aussi nombreux qu'on le
rapportait. J'estime que la cavalerie se monte  un millier, et que
l'infanterie compte environ cinq mille deux cents hommes. J'ai t
regard comme un bon apprciateur en fait de nombre en pareilles
occasions. Avec les quinze cents qu'il y a dans la ville, cela nous
ferait prs de huit mille hommes, et ce n'est pas l une arme bien
considrable pour envahir un royaume et disputer une couronne.

--Si l'Ouest peut fournir huit mille hommes, combien peuvent donner tous
les comts d'Angleterre, demandai-je. N'est-ce pas la faon la plus
quitable d'envisager la situation?

--La popularit de Monmouth est concentre surtout dans l'Ouest,
rpondit Saxon. C'est ce souvenir qui l'a dcid  lever son tendard
dans ces comts.

--Dites plutt ses tendards, fit Ruben. Tenez, on dirait qu'ils ont mis
leur linge  scher tout le long de la ligne.

--C'est vrai, ils ont plus d'enseignes que je n'en vis jamais dans une
arme aussi faible, rpondit Saxon, en se dressant sur ses triers. Il y
en a un ou deux qui sont bleus. Tous les autres, autant que je pus en
juger, avec le soleil qui les claire, sont blancs, avec un mot ou une
devise.

Pendant cette conversation, le corps de cavalerie qui formait
l'avant-garde de l'arme protestante tait parvenu  moins d'un quart de
mille de la ville, lorsqu'une sonnerie bruyante et claire de trompettes
le fit s'arrter.

Ce signal fut rpt dans chacun des rgiments ou escadrons en sorte que
le son passa rapidement sur toute la longue range, jusqu' ce qu'il
finit par se perdre dans l'loignement.

 la vue de ce cble humain qui couvrait toute la route, et qui tait 
peine agit d'un mouvement de vibration, d'ondulation dans sa ligne
oscillante, l'analogie avec un serpent gigantesque me revint encore une
fois  l'esprit.

--Je trouverais que cela ressemble  un grand boa, qui irait entourer la
ville de ses replis.

--Un serpent  sonnettes plutt, dit Ruben, en montrant les canons 
l'arrire-garde. C'est dans sa queue qu'il garde de quoi faire du bruit.

--Voici sa tte qui approche, si je ne me trompe, dit Saxon. Il vaudrait
mieux, je crois, nous placer sur le ct de la porte.

Comme il parlait, un groupe de cavaliers aux costumes voyants se dtacha
du corps principal et se dirigea tout droit vers la ville.

 leur tte se trouvait un jeune homme de haute taille, de tournure
svelte et lgante, qui montait avec la grce d'un cuyer accompli.

Il se faisait remarquer parmi ceux qui l'entouraient par la fiert de
son attitude et la richesse de son harnachement.

Lorsqu'il se fut approch au galop de la porte, une clameur de
bienvenue, partit de la multitude, clameur qui se transmit et se
prolongea dans la foule plus loigne.

Celle-ci, ne pouvant voir ce qui se passait en avant, conclut de ces
acclamations que le Roi approchait.




V--La Revue des Hommes de l'Ouest.


Monmouth tait alors dans sa trente-sixime anne.

Il se distinguait par ces grces superficielles qui plaisent  la
multitude et mettent un homme en tat de prendre la direction d'une
cause populaire.

Il tait jeune.

Il avait la parole facile et spirituelle.

Il tait habile dans tous les exercices qui conviennent  un soldat et 
un homme.

Pendant qu'il parcourait l'Ouest, il n'avait point jug au-dessous de
lui d'embrasser les jeunes villageoises, d'offrir des prix pour les
sports champtres, et de disputer, chauss de bottes, la palme de la
course  pied avec les plus agiles des paysans courant nu-pieds.

Il tait d'un naturel vain et prodigue, mais il excellait en cette sorte
de magnificence qui frappe les yeux, et dans cette gnrosit
insouciante qui gagne les coeurs du peuple.

Tant sur le Continent qu' Bothwell-Bridge, il avait conduit des armes
avec succs.

Sa bont, sa piti envers les Covenantaires, aprs la victoire, lui
avait valu autant d'estime auprs des whigs que Dalzell et Claverhouse
s'taient attir de haine.

Au moment o il arrta son beau cheval noir  la porte de la ville, il
ta son chapeau _montero_  plumes devant la foule qui l'acclamait. Il
avait une attitude si gracieuse et si digne qu'elle semblait bien celle
d'un chevalier errant de roman, combattant  armes trs ingales pour
conqurir une couronne qui lui aurait t drobe par la ruse d'un
tyran.

On trouva qu'il avait bonne mine, mais je ne saurais dire que je fusse
de cet avis.

Sa figure me parut trop allonge, trop ple pour tre agrable; mais ses
traits taient accentus et nobles, son nez saillant, ses yeux
brillants, pntrants.

On aurait peut-tre pu discerner dans le dessin de sa bouche quelques
indices de cette faiblesse qui entacha sa rputation, bien que
l'expression en ft douce et aimable.

Il portait une jaquette de cheval en roquelaure pourpre fonc, avec des
bords et des revers de dentelle d'or, et qui, en s'cartant par devant,
laissait voir une brillante cuirasse d'argent.

Son habillement tait complt par un costume de velours d'une nuance
plus claire que la jaquette, une paire de bottes montantes en cuir jaune
de Cordoue, une rapire  poigne d'or qu'il portait d'un ct, et un
poignard de Parme de l'autre ct, ces deux armes suspendues  une
ceinture en cuir du Maroc.

Un large col en dentelle de Malines flottait sur ses paules et de ses
manches sortaient  flots des manchettes de cette mme coteuse
dentelle.

Bien des fois, il souleva son chapeau et s'inclina sur le pommeau de sa
selle pour rpondre au tonnerre des applaudissements.

--Un Monmouth! Un Monmouth! criait le peuple. Salut au Chef Protestant!

--Vive le Roi Monmouth!

Et  toutes les fentres, sur tous les toits,  tous les balcons, les
mouchoirs, les chapeaux s'agitaient pour animer cette scne joyeuse.

L'avant-garde des rebelles s'enflamma  cette vue et lana un grand cri
au timbre sourd qui fut repris et rpt bien des fois par le reste de
l'arme et qui finit par remplir tout le pays.

Pendant ce temps, les anciens de la cit, ayant  leur tte notre ami le
Maire, sortirent par la porte dans tout l'apparat des costumes de soie
et de fourrures pour rendre dommage au Roi.

Le Maire mit un genou  terre  ct de l'trier de Monmouth et baisa la
main que celui-ci lui tendit avec grce.

--Mon cher monsieur le Maire, dit le Roi d'une voix claire et forte,
c'est  mes ennemis  se prosterner devant moi, et non  mes amis. Je
vous en prie, qu'est-ce que ce rouleau que vous dployez?

--C'est une allocution de bienvenue et de soumission, Votre Majest, de
la part de votre loyale ville de Taunton.

--Je n'ai pas besoin d'une telle allocution, dit le Roi Monmouth, en
promenant ses yeux autour de lui. Elle est crite tout autour de moi en
plus beaux caractres qu'on n'en vit jamais sur parchemin. Mes bons amis
m'ont prouv que je suis le bienvenu, sans recourir  l'aide d'un clerc
ou d'un crivain. Vous vous nommez Stephen Timewell, digne Mr le Maire,
 ce qu'on m'a appris.

--Oui, Majest.

--C'est un nom trop court pour un homme aussi digne de confiance, dit le
Roi en tirant son pe, et l'en touchant sur l'paule, je veux
l'allonger de trois lettres. Relevez-vous, Sir Stephen, et puiss-je
trouver grand nombre d'autres chevaliers semblables dans mon royaume, et
aussi loyaux, aussi fermes.

Le Maire se retira avec les conseillers au ct gauche de la porte, au
milieu des applaudissements que fit clater cet honneur confr  la
ville, pendant que Monmouth et son escorte formaient un groupe  droite.

Sur un signal donn, un trompette sonna une fanfare.

Les tambours firent entendre un roulement guerrier, et l'arme des
insurgs, en rangs serrs, bannires dployes, reprit sa marche vers la
ville.

Pendant qu'elle approchait, Saxon nous dsignait les diffrents chefs et
personnages de marque, qui entouraient le Roi, et nous disait leurs
noms, en y ajoutant quelques mots sur leur caractre.

--Voici Lord Grey de Wark, dit-il. C'est ce petit homme maigre entre
deux ges, du ct gauche du Roi. Il a t mis une fois  la Tour pour
haute trahison. C'est lui qui s'enfuit avec Lady Henriette Berkeley,
soeur de sa femme. Un beau chef, vraiment, pour une cause pieuse.
L'homme  sa gauche, celui qui a une figure rouge, bouffie, et la plume
blanche  son bonnet, est le colonel Holmes. J'espre qu'il ne montrera
jamais la plume blanche ailleurs que sur la tte. L'autre, sur le cheval
bai-brun est un homme de loi, mais,  mon sens, un homme qui s'entend
mieux  disposer un bataillon qu' rdiger une note de frais. C'est le
rpublicain Wade qui menait l'infanterie  l'engagement de Bridport et
qui l'a tir de l sans dommage. Le grand, l-bas, avec de gros traits,
qui est coiff d'un heaume d'acier, c'est Antoine Buyse, le
Brandebourgeois, un soldat de fortune, un homme de grand coeur, ainsi
que la plupart de ses compatriotes. J'ai bataill tantt avec lui,
tantt contre lui, avant le jour prsent.

--Remarquez donc le personnage de haute taille, trs maigre qui est
derrire lui, s'cria Ruben. Il a dgain son pe et la brandit
au-dessus de sa tte. Voil un moment et un endroit singulirement
choisis pour l'exercice au sabre. Il est certainement fou.

--Vous n'tes peut-tre pas trs loin de la vrit, dit Saxon, et
pourtant par la garde de mon pe, sans cet homme-l, il n'y aurait
point d'arme protestante, comme celle qui s'avance vers nous par cette
route-ci. C'est lui qui en faisant voltiger la couronne sous les yeux de
Monmouth, lui a fait quitter sa confortable retraite en Brabant. Il n'y
a pas un de ces hommes qu'il n'ait sduit et attir dans cette affaire
par tel ou tel appt. Avec Grey, ce fut un Duc, h, avec Wade le sac de
laine, avec Buyse, la mise au pillage de Cheapside. Chacun a son motif
personnel, mais les ficelles qui les font mouvoir sont entre les mains
de ce fanatique enrag qui remue ces pantins  sa volont. Il a complot
plus, menti plus et souffert moins qu'aucun des Whigs du parti.

--Ce doit tre le docteur Robert Ferguson, dont j'ai entendu mon pre
parler, dis-je.

--Vous avez raison, c'est lui. Je l'ai vu une seule fois  Amsterdam,
mais je le reconnais  sa perruque bouriffe et  ses paules
difformes. On dit tout bas que son infatuation dmesure a troubl sa
raison. Voyez, l'Allemand lui met la main sur l'paule et lui persuade
de rengainer son arme. Le Roi Monmouth regarde aussi autour de lui et
sourit comme s'il voyait en lui le bouffon de la cour, en manteau
genevois, au lieu de l'habit multicolore. Mais l'avant-garde arrive prs
de nous.  vos compagnies, et n'oubliez pas de lever vos pes pour
saluer au passage le drapeau de chaque troupe.

Pendant la conversation de notre compagnon, l'arme protestante tout
entire roulait vers la ville et la tte de l'avant-garde tait au
niveau de la porte.

Quatre escadrons de cavalerie marchaient en avant, mal harnachs, mal
monts, avec des cordes en guise de brides, et certains d'entre eux
ayant pour selles des carrs en toile  sac.

La plupart des hommes avaient pour armes le sabre et le pistolet.

Quelques-uns portaient la cotte de buffle, des pices d'armure, des
casques pris  Axminster, et parfois tachs encore du sang de celui qui
les avait ports le dernier.

Au milieu d'eux marchait un porte-drapeau.

Il tenait un grand tendard carr suspendu  une hampe et celle-ci
reposait sur un trou pratiqu sur le ct de la selle.

Sur ce drapeau taient inscrits en lettres d'or les mots: _Pio
libertate et religione nostra_.

Ces cavaliers appartenaient  la classe des petits propritaires ruraux
et de leurs fils.

Inaccoutums  la discipline, ils avaient une haute opinion d'eux-mmes,
en leur qualit de volontaires, ce qui les portait  plaisanter et
raisonner  propos de chaque commandement.

Il en rsulta que sans tre dpourvus de courage naturel, ils rendirent
peu de services pendant la guerre et furent pour l'arme une cause
d'embarras plutt qu'un secours utile.

Aprs la cavalerie, venaient les fantassins, rangs sur six de front,
rpartis en compagnies d'effectif variable.

Chaque compagnie avait un tendard indiquant la ville ou le village o
elle avait t leve.

On avait adopt cette faon d'ordonner les troupes parce qu'on avait
reconnu l'impossibilit de sparer des hommes unis par des liens de
parent et des relations de voisinage.

Ils entendaient, disaient-ils, se battre cte  cte, ou bien ne pas se
battre du tout.

Pour mon compte, je trouve que ce n'est point une mauvaise ide, car
quand on en vient  jouer de la pique, chacun tient d'autant plus ferme,
s'il se sait flanqu  droite et  gauche de vieux amis prouvs.

J'arrivai dans la suite  connatre un grand nombre de localits par les
propos des hommes, et j'en traversai un grand nombre d'autres, en sorte
que les noms inscrits sur les bannires avaient pour moi un sens rel.

Homre a consacr,  ce que je me rappelle, un chapitre ou un livre 
l'numration de tous les chefs grecs, des localits d'o ils venaient
et du nombre d'hommes qu'ils amenrent  la revue gnrale.

Il est malheureux que l'Ouest n'ait pas eu son Homre pour conserver les
noms de ces braves paysans et artisans, rappeler ce que chacun d'eux
accomplit ou endura.

Du moins les lieux de leur naissance ne seront point perdus dans
l'oubli, en tant que cela dpendra de ma faible mmoire.

Le premier rgiment d'infanterie, si l'on peut appeler ainsi une troupe
organise d'une manire aussi rudimentaire, se composait des gens de
mer, pcheurs, caboteurs vtus des justaucorps de grosse toffe bleue et
du grossier costume de leur classe.

C'taient des loups de mer bronzs, hls, avec des figures dures, de
couleur d'acajou, avec des armes varies, canardires, sabres
d'abordages, pistolets.

Je me figure que ces armes n'taient pas employes pour la premire fois
contre le Roi Jacques, car les ctes de Somerset et de Devon taient
fameuses par leur race de contrebandiers, et plus d'un lougre aux
allures capricieuses tait sans doute amarr dans une crique ou dans une
baie, pendant que son quipage tait parti  Taunton pour guerroyer.

Quant  la discipline, ils n'en avaient aucune ide.

Ils allaient de leurs pas de marins en vrais loups de mer, changeant
des cris divers entre eux et avec la foule.

Depuis la Star Point jusqu' Portlands Roads, les filets allaient rester
inactifs pendant bien des semaines, et plus d'un poisson parcourut les
dtroits de la mer, qui aurait d former des piles  Lyme Cobb ou tre
tal en vente au march de Plymouth.

Chacun des groupes ou des bandes de ces gens de mer avait sa bannire.

Celle de Lyme tait en tte; puis venaient celles de Topsham, de
Colyfort, de Bridport, de Sidmouth, d'Otterton, d'Abbotsbury et de
Charmouth, villes qui sont toutes dans le Sud sur la cte ou tout prs.

Ils passrent ainsi devant nous en troupe confuse et insouciante, les
chapeaux poss de travers, la fume de leur tabac montant au-dessus
d'eux comme la vapeur du corps d'un cheval fatigu.

Leur nombre devait s'lever  environ quatre cents.

Les paysans de Rockbere, arms de flaux et de faux, venaient en tte de
la colonne suivante, qui prcdait la bannire de Honiton dfendue par
deux cents robustes ouvriers en dentelles venus des rives de l'Otter.

Ces hommes, ainsi que le montrait la teinte de leur figure, avaient t
retenus entre quatre murs par leur mtier, mais ils taient bien
suprieurs  leurs camarades les paysans par leurs faons alertes, et
leur attitude martiale.

D'ailleurs,  propos de toutes les troupes en gnral, nous avons
remarqu que si les paysans montraient plus d'endurance et de bonne
volont, les gens de mtier prenaient plus vite l'air et l'esprit des
camps.

Derrire les gens de Honiton venaient les tisseurs de draps, les
Puritains de Wellington, avec leur Maire mont sur un cheval blanc, 
ct de leur porte-tendard, et prcds d'une fanfare de vingt
instrumentistes.

Avec leurs figures farouches, c'taient des hommes rflchis, poss.

Le plus grand nombre taient vtus de gris et coiffs de chapeaux aux
larges bords.

Pour Dieu et la Foi telle tait la devise d'un tendard qui flottait
au milieu d'eux.

Les drapiers formaient trois fortes compagnies, et le rgiment entier
devait compter bien prs de six cents hommes.

Le troisime rgiment avait en tte cinq cents fantassins fournis par
Taunton, gens de vie paisible et industrieux, mais profondment pntrs
de ces grands principes de libert civile et religieuse qui devaient
trois ans plus tard renverser tout devant eux en Angleterre.

Lorsqu'ils franchirent la porte, ils furent salus par un tonnerre
d'applaudissements de leurs concitoyens posts sur les murs et aux
fentres.

Leurs rangs rguliers et compacts, leurs larges et honntes figures de
bourgeois, me parurent avoir un air marqu de discipline et de besogne
bien faite.

Derrire eux venaient les recrues de Winterbourne, d'Illminster, de
Chard, d'Yeovil, de Collumpton, chaque troupe d'au moins cent piquiers,
ce qui portait  mille hommes l'effectif du rgiment.

Puis passa au trot un escadron de cavalerie.

Il tait suivi de prs par le quatrime rgiment.

L'avant-garde portait les tendards de Beaminster, de Crewkerne, de
Langport et de Chidiock, autant de paisibles villages du comt de
Somerset, qui avaient envoy leurs hommes frapper un coup pour la
vieille cause.

Des ministres puritains, coiffs du chapeau pointu, et vtus des robes
genevoises, jadis noires, mais maintenant blanches de poussire,
marchaient d'un pas ferme  ct de leur troupeau.

Puis venait une forte compagnie de ptres sauvages,  peine arms,
sortis des grandes plaines qui s'tendent depuis les Blackdowns, dans le
Sud, jusqu'aux Mendips dans le Nord.

Je vous rponds que ces gaillards-l n'avaient aucun trait de
ressemblance avec les Corydons, avec les Strephons de Matre Waller ou
de Matre Dryden, qui ont dpeint les bergers toujours occups  verser
des larmes d'amour et  souffler dans un chalumeau plaintif.

Je crains que Chlo, que Phyllis n'eussent trouv de bien grossiers
amoureux chez ces sauvages de l'Ouest.

Aprs eux venaient des mousquetaires de Dorchester, des piquiers de
Newton-Poppleford, d'un corps de solide infanterie fourni par les
tisseurs de serge d'Ottery Saint Mary.

Ce quatrime rgiment se montait  un peu plus de huit cents hommes,
mais par l'armement et la discipline, il tait infrieur  celui qui le
prcdait.

Le cinquime rgiment avait en tte une compagnie des gens habitant les
contres marcageuses qui forment la monotone rgion des environs
d'Athelney.

Ces hommes, en leurs logements sombres et sordides, avaient gard le
mme caractre libre et hardi qui, au temps jadis, avait fait d'eux la
dernire ressource du bon Roi Alfred et les dfenseurs des comts de
l'Ouest contre les incursions des Danois: ceux-ci ne purent jamais
pntrer au coeur de leurs forteresses entoures par les eaux.

Deux compagnies de ces hommes,  la chevelure d'toupe, aux pieds nus,
mais ardents au chant des hymnes et aux prires, taient venues de leurs
citadelles pour secourir la cause protestante.

Aprs eux, venaient les bcherons et charpentiers de Bishop's Lidiard,
hommes gros et vigoureux sous leurs justaucorps verts, puis les
villageois en manteaux blancs de Huish Champ-flover.

Le rgiment se terminait par quatre cents hommes en habits rouges, avec
des buffleteries blanches en croix et des mousquets bien polis.

C'taient des dserteurs de la Milice du comt de Devon.

Ils avaient fait avec Albemarle le trajet depuis Exeter et s'taient
runis  l'arme de Monmouth sur le champ de bataille d'Axminster.

Ceux-l taient groups en un seul corps, mais il y avait bon nombre
d'autres miliciens, les uns en habits rouges, les autres en habits
jaunes, dissmins parmi les diffrents corps que j'ai numrs.

Ce rgiment pouvait compter sept cents hommes.

La sixime et dernire colonne d'infanterie avait en tte une troupe de
paysans dont la bannire portait inscrit le nom de Minehead, avec les
trois ballots et le vaisseau aux voiles dployes qui forment les armes
de cette antique cit.

La plupart taient venus de la sauvage contre qui s'tend au nord de
Dunster Castle, et longe les bords du canal de Bristol.

Puis venaient les braconniers et les chasseurs de Porlock Quay.

Ils avaient laiss le daim rouge de l'Exmoor brouter en paix pour se
mettre  la piste d'un plus noble gibier.

Aprs eux, c'taient des gens de Dulverton, des gens de Milverton, des
gens de Wiveliscombe, et des pentes ensoleilles des Quantocks, les
hommes hls, farouches, des striles landes de Dunkerry Beacon, les
hauts et forts leveurs de chevaux et marchands du bestiaux de Bampton.

Les bannires de Bridgewater, de Shepton Mallet, et du Bas-Storvey
passrent devant nous, avec celles des pcheurs de Clovelly et des
carriers des Blackdowns.

 l'arrire venaient trois compagnies d'hommes tranges, de taille
gigantesque, bien qu'un peu courbs par le travail, avec de longues
barbes en broussailles, et des cheveux tombant en dsordre sur leurs
yeux.

C'taient les mineurs des collines de Mendip, et des valles de l'Oare,
de Bagworthy, gens rudes,  demi sauvages, qui roulaient des yeux  la
vue des velours et des brocarts dploys par les citadins, criant 
tue-tte, ou bien ils fixaient leurs femmes souriantes avec une
intensit farouche qui terrifiait les paisibles bourgeois.

La longue ligne se droula ainsi, pour se terminer par quatre escadrons
de cavalerie, et quatre petits canons accompagns de leurs artilleurs,
des Hollandais en vtements bleus, qui se tenaient aussi raides que
leurs couvillons.

Une longue procession de chars et voitures, qui avaient suivi l'arme,
furent conduits dans les champs en dehors des murs et installs-l.

Lorsque le dernier soldat eut franchi la porte de Shuttern, Monmouth et
ses chefs entrrent lentement,  cheval, le Maire marchant  ct de la
monture du Roi.

Au moment o nous les salumes, ils nous firent face, et je vis un
rapide clair de joie passer sur la figure ple de Monmouth, quand il
remarqua nos rangs compacts et notre aspect militaire.

--Par ma foi, messieurs, dit-il, en promenant ses regards sur son
tat-major, notre digne ami le Maire a d hriter des dents du dragon de
Cadmus. O avez-vous fait cette belle rcolte, Sir Stephen? Comment
tes-vous parvenu  les amener  une telle perfection, jusqu'au point
d'avoir des grenadiers poudrs?

--J'ai quinze cents hommes dans la ville, rpondit le vieux drapier avec
fiert, bien que tous ne soient pas aussi disciplins. Ces gens-ci
viennent du comt de Wilts, les officiers, sont du Hampshire. Quant 
leur bon ordre, le mrite n'en revient point  moi, mais au vieux soldat
le colonel Decimus Saxon, qu'ils ont choisi pour commandant, ainsi que
les capitaines qui servent sous ses ordres.

--Je vous dois mes remerciements, dit le Roi, s'adressant  Saxon, qui
s'inclina et baissa jusqu' terre la pointe de son pe, et  vous
aussi, messieurs; je n'oublierai point l'ardente fidlit qui vous a
amens du Hampshire en si peu de temps. Dieu veuille que je trouve la
mme vertu en plus haut lieu. Mais  ce qu'on me dit, Colonel Saxon,
vous avez longtemps servi  l'tranger. Que pensez-vous de l'arme qui
vient de dfiler devant vos yeux?

--S'il plat  Votre Majest, rpondit Saxon, elle ressemble  une
quantit de laine qui n'a pas encore t carde, et qui est assez
grossire par elle-mme, mais qui peut avec le temps se tisser pour
devenir un beau vtement.

--Hein! On n'aura pas beaucoup de loisir pour le tissage, dit Monmouth.
Mais ils se battent bien. Si vous aviez vu comment ils se sont conduits
 Axminster! Nous esprons vous voir et vous entendre exposer vos vues 
la table du conseil. Mais qu'est-ce? N'ai-je pas dj vu la figure de ce
gentleman?

--C'est l'honorable Sir Gervas Jrme, du comt de Surrey, dit Saxon.

--Votre Majest a pu me voir  Saint-James, dit le Baronnet en se
dcouvrant, ou au balcon de Whitehall. J'allais beaucoup  la Cour
pendant les dernires annes du dfunt Roi.

--Oui, oui, je me rappelle le nom aussi bien que la figure, s'cria
Monmouth... Vous le voyez, messieurs, reprit-il en s'adressant  son
tat-major, les gens de la Cour se dcident enfin  venir. N'tes-vous
pas celui qui s'est battu avec Sir Thomas Killigrew, derrire Dunkirk
House? Je m'en doutais. Ne voulez-vous pas faire partie de ma suite
personnelle?

--S'il plat  Votre Majest, rpondit Sir Gervas, je crois que je
pourrai rendre plus de services  votre cause royale, en restant  la
tte de mes mousquetaires.

--Eh bien, soit, soit! dit le Roi Monmouth.

Puis, donnant de l'peron  son cheval, il ta son chapeau pour rpondre
aux acclamations des troupes et parcourut au trot la Grande Rue sous une
pluie de fleurs qui tombaient des toits et des fentres sur lui, son
tat-major et son escorte.

Nous nous tions joints  sa troupe, ainsi que nous en avions reu
l'ordre, en sorte que nous emes notre part de ce joyeux feu crois.

Une rose, qui voletait, fut happe au passage par Ruben.

Je le remarquai, il la porta  ses lvres, puis il la cacha sous sa
cuirasse.

Je levai les yeux et je surpris la figure souriante de la petite fille
de notre hte nous piant  une fentre.

--Quelle adresse, Ruben! dis-je  demi-voix. Au trictrac comme  la
balle au trou, vous avez toujours t notre meilleur joueur.

--Ah! Micah, dit-il, je bnis le jour o j'ai eu l'ide de vous suivre 
la guerre. Aujourd'hui je ne changerais pas ma place avec celle de
Monmouth.

--Nous en sommes dj l! m'criai-je. Quoi, mon garon, vous avez 
peine ouvert la tranche, et vous parlez comme si vous aviez emport la
place.

--Peut-tre que je me laisse emporter par l'espoir, s'cria-t-il en
passant du chaud au froid ainsi qu'un homme le fait quand il est
amoureux, ou qu'il a la fivre tierce ou quelque autre maladie du corps.
Dieu sait combien je suis peu digne d'elle, et pourtant...

--N'attachez point votre coeur trop fortement  quelque chose qui pourra
bien tre inaccessible pour vous, dis-je. Le vieillard est riche, et il
portera ses regards plus haut.

--Je voudrais qu'il ft pauvre, soupira Ruben, avec tout l'gosme de
l'amoureux. Si cette guerre dure, je pourrais conqurir de l'honneur, un
titre. Qui sait? D'autres l'ont fait. Pourquoi ne le ferais-je pas?

--Nous sommes partis trois de Havant, fis-je remarquer. L'un est
aiguillonn par l'ambition, l'autre par l'amour. Maintenant que faire,
moi qui suis indiffrent aux grandes charges et qui n'ai cure de la
figure d'une demoiselle? Qu'est-ce qui peut m'entraner au combat?

--Nos mobiles viennent et s'en vont, mais le vtre reste toujours en
vous. L'honneur et le devoir, Micah, voil les deux toiles qui ont
toujours guid vos actions.

--Sur ma foi! _Mistress_ Ruth vous a appris  faire de jolis discours,
dis-je, mais il me semble qu'elle devrait tre ici au milieu des jeunes
filles de Taunton.

Tout en causant, nous nous dirigions vers la place du March, que nos
troupes remplissaient  ce moment.

Autour de la croix tait rang un groupe d'une vingtaine de jeunes
filles vtues de costumes en mousseline blanche, avec des charpes
bleues autour de la taille.

 l'approche du Roi, ces jeunes demoiselles, avec une timidit pleine de
grce, s'avancrent  sa rencontre, et lui offrirent une bannire
qu'elles avaient brode pour lui, ainsi qu'une Bible fort lgamment
relie en or.

Monmouth remit le drapeau  l'un de ses capitaines, mais il leva le
livre au-dessus de sa tte, en criant qu'il tait venu dfendre les
vrits qui y taient contenues, ce qui donna un redoublement de vigueur
aux applaudissements et aux acclamations.

On pensait qu'il haranguerait le peuple du haut de la croix, mais il se
borna  rester l pendant que les hrauts proclamaient ses titres  la
couronne.

Aprs quoi, il donna l'ordre de se disperser, et les troupes gagnrent
les divers lieux de rassemblement o on avait pourvu  leur nourriture.

Le Roi et ses principaux officiers tablirent leur quartier-gnral dans
le chteau, pendant que le Maire et les plus riches bourgeois
pourvoyaient au logement des autres.

Quant aux simples soldats, un grand nombre d'entre eux furent mis en
subsistance chez les habitants.

Beaucoup d'autres camprent dans les rues et sur les terrains
environnant le chteau.

Le reste s'installa dans les voitures et les charrettes laisses dans
les champs en dehors de la ville.

Ils y allumaient de grands feux.

Ils firent rtir du mouton et couler la bire  flots, avec autant
d'entrain que s'il s'agissait d'une partie de campagne et non d'une
marche sur Londres.




VI--Un change de poignes de mains entre moi et le Brandebourgeois.


Le Roi Monmouth avait convoqu une runion du conseil pour la soire et
donn au colonel Decimus Saxon l'ordre d'y venir.

Je m'y rendis avec lui, muni du petit paquet que Sir Jacob Clancing
avait confi  ma garde.

Arrivs au chteau, nous apprmes que le Roi n'tait pas encore sorti de
sa chambre.

On nous introduisit dans le grand hall pour l'attendre.

C'tait une belle pice avec de hautes fentres et un superbe plafond de
bois sculpt.

Tout au fond on avait fix les armoiries de Monmouth, mais sans la barre
 senestre qu'il avait porte jusqu'alors.

L taient runis les principaux chefs de l'arme, un grand nombre des
officiers subalternes des fonctionnaires de la ville, et d'autres
personnes qui avaient des requtes  prsenter. Lord Grey de Wark tait
debout prs d'une fentre et contemplait la campagne d'un air sombre.

Wade et Holmes hochaient la tte et causaient  demi-voix dans un coin.

Ferguson allait et venait  grands pas, sa perruque pose de travers,
lanant  tue-tte des exhortations et des prires, qu'il prononait
avec l'accent cossais le plus marqu.

Un certain nombre de personnages, aux costumes plus gais, s'taient
groups devant la chemine sans feu et coutaient l'un d'eux racontant
une histoire dans un langage bourr de jurons, et qui les faisait rire
aux clats.

Dans un autre coin, un groupe de fanatiques, en vtements noirs ou
bruns, avec de larges poignets blancs et des manteaux tranants,
faisaient cercle autour de quelqu'un des prdicants les plus gots et
discutaient  demi-voix la philosophie calviniste dans ses rapports avec
la science du gouvernement.

Un petit nombre de soldats aux costumes et aux faons simples qui
n'taient ni des courtisans, ni des sectaires allaient et venaient, ou
regardaient fixement par les fentres le camp plein d'animation qui
tait form sur la pelouse du chteau.

Saxon me conduisit vers l'un de ces hommes remarquable par sa haute
stature et la largeur de ses paules, et le tirant par la manche, il lui
tendit la main comme  un vieil ami.

--_Mein Gott!_ s'cria l'aventurier allemand, car c'tait celui-l mme
que Saxon m'avait dsign le matin, je me suis dit que c'tait bien
vous, Saxon, quand je vous ai vu prs de la porte, quoique vous soyez
encore plus maigre qu'autrefois. Comment se fait-il qu'aprs avoir lamp
autant de bonne bire bavaroise que vous l'avez fait, vous soyez rest
aussi dcharn. Cela dpasse mon intelligence. Et comment vos affaires
ont-elles march?

--Comme, jadis, dit Saxon, plus de coups que de thalers, et j'ai eu plus
souvent besoin d'un chirurgien que d'un coffre-fort. Quand vous ai-je vu
pour la dernire fois, mon ami? N'tait-ce pas  l'affaire de Nuremberg,
quand je commandais l'aile droite, et vous l'aile gauche de la grosse
cavalerie?

--Non, dit Buyse, je vous ai rencontr depuis lors, sur le terrain des
affaires. Avez-vous oubli l'escarmouche sur les bords du Rhin, quand
vous avez dcharg sur moi votre fusil hollandais? Sans un gredin qui
ventra mon cheval, je vous aurais fait sauter la tte aussi aisment
qu'un gamin abat des chardons avec un bton.

--Oui, rpondit Saxon avec placidit, je l'avais oubli. Vous avez t
fait prisonnier, si je m'en souviens bien, mais par la suite vous avez
assomm la sentinelle avec vos chanes et franchi le Rhin  la nage sous
le feu d'un rgiment. Et cependant, je crois, nous vous avions offert
les mmes avantages que vous receviez des autres.

--On m'a fait, en effet, de ces sales offres, dit l'Allemand, d'un ton
pre.  quoi j'ai rpondu que si je vendais mon pe, je ne vendais pas
mon honneur. Il est bon que des cavaliers de fortune fassent voir ce
qu'est pour eux un contrat... comment dites-vous... inviolable pour
toute la dure de la guerre. Alors on redevient parfaitement libre de
changer son payeur-gnral. Pourquoi pas?

--C'est vrai, mon ami, c'est vrai, rpondit Saxon. Les mendiants
d'Italiens et de Suisses ont fait du mtier un vrai commerce. Ils se
sont vendus avec tant de sans-gne, corps et me,  celui qui a la
bourse la mieux garnie, que nous devons nous montrer chatouilleux sur le
point d'honneur. Mais vous vous rappelez la poigne de main d'autrefois
que pas un homme du Palatinat n'tait de force  changer avec vous.
Voici mon capitaine, Micah Clarke. Il faut qu'il voie quelle chaude
bienvenue peut vous faire un Allemand du Nord.

Le Brandebourgeois montra ses dents blanches dans un ricanement en me
tendant sa large main brunie. Ds que la mienne y fut enferme, il mit
brusquement toute sa force  la serrer, si bien que le sang se porta
vivement aux ongles, et que j'eus toute la main paralyse, impuissante.

--_Donner wetter!_ s'cria-t-il en riant  gorge dploye au sursaut de
douleur et de surprise que j'avais fait. C'est une grosse farce  la
Prussienne et les gamins d'Angleterre n'ont pas assez d'estomac pour
cela.

-- vrai dire, fis-je, c'est la premire fois que j'ai vu cet amusement
et je ne demanderais pas mieux que de m'y exercer sous un matre aussi
capable.

--Comment? Encore une fois? s'cria-t-il, mais vous devez tre encore
tout chaud de la premire. Eh bien, je ne vous la refuserai pas,
quoique, aprs cela, vous n'ayez plus la mme force pour serrer la
poigne de votre sabre.

En disant ces mots, il tendit sa main, que je saisis avec force, pouce
contre pouce, en levant le coude pour mettre toute ma force dans cette
pression.

Ainsi que je l'avais remarqu, son artifice consistait  paralyser
l'autre main par un grand et brusque dploiement de force.

J'y rsistai en dployant moi-mme toute la mienne.

Pendant une ou deux minutes, nous restmes immobiles, nous regardant
dans les yeux.

Puis, je vis une goutte de sueur rouler sur son front.

Je fus alors certain qu'il tait vaincu.

La pression diminua lentement.

Sa main devint inerte, molle pendant que la mienne continuait  se
serrer si bien qu'enfin, d'une voix grognonne et touffe, il fut
contraint de me demander de le lcher.

--Diable et Sorcellerie! s'cria-t-il en essuyant le sang qui sortait
goutte  goutte sous ses ongles, j'aurais mieux fait de mettre mes
doigts dans un pige  rats. Vous tes le premier qui ait pu changer
une vraie poigne de mains avec Antoine Buyse.

--Nous produisons du muscle en Angleterre aussi bien que dans le
Brandebourg, dit Saxon qui riait aux clats en voyant la dconfiture du
soldat allemand. H, tenez, j'ai vu ce jeune garon prendre 
bras-le-corps un sergent de dragons de grandeur naturelle et le jeter
dans une charrette aussi aisment qu'il et fait d'une pellete de
terre.

--Pour fort, il l'est! grogna Buyse, qui tordait encore sa main
paralyse, aussi fort que Goetz  la main de fer. Mais  quoi sert la
force toute seule pour le maniement d'une arme? Ce n'est pas la force du
coup, mais la manire dont il est port, qui produit l'effet. Tenez,
votre sabre est plus lourd que le mien,  premire vue, et cependant ma
lame ferait une entaille plus profonde. Eh! n'est-ce pas un jeu plus
digne d'un guerrier que ne l'est un amusement d'enfants, comme un
serrement de main, et le reste?

--C'est un jeune homme modeste, dit Saxon, et pourtant je parierais pour
son coup contre le vtre.

--Quel enjeu? grogna l'Allemand.

--Autant de vin que nous pourrons en boire en une sance.

--Ce n'est pas peu dire, en effet, fit Buyse, un couple de gallons pour
le moins. Eh bien soit. Acceptez-vous la lutte?

--Je ferai ce que je pourrai, dis-je, bien que je n'aie gure l'espoir
de frapper aussi fort qu'un vieux soldat prouv.

--Que le diable emporte vos compliments! cria-t-il d'un ton rageur. Ce
fut avec de douces paroles que vous avez pris mes doigts dans ce pige 
imbciles que voil. Maintenant voici mon vieux casque d'acier espagnol.
Comme vous le voyez, il porte une ou deux traces de coups, et une
nouvelle marque ne lui fera pas grand mal. Je le pose ici sur cette
chaise qui est assez haute pour donner un jeu suffisant au coup de
sabre. Allons-y, mon gentilhomme, et voyons si vous tes capable d'y
mettre votre marque.

--Frappez le premier, monsieur, dis-je, puisque vous avez port le dfi.

--Il me faudra abmer mon propre casque pour refaire ma rputation de
soldat, grommela-t-il. Soit, soit, ces jours-ci il a rsist  plus d'un
coup de taille.

Il tira son sabre, fit reculer la foule qui s'tait amasse autour de
nous, brandit la lame avec une vigueur tonnante autour de sa tte, et
l'abattit dans tout son lan, avec justesse, sur le casque d'acier poli.

L'objet rebondit trs haut, puis retomba  grand bruit sur le parquet de
chne.

On y voyait une longue et profonde entaille qui avait pntr  travers
l'paisseur du mtal.

--Bien frapp! Un beau coup! crirent les spectateurs.

--C'est de l'acier mis  l'preuve et trois fois tremp, garanti capable
de faire glisser une lame de sabre, dit quelqu'un aprs avoir ramass le
casque pour l'examiner.

Puis il le replaa sur la chaise.

--J'ai vu mon pre trancher de l'acier tremp avec ce vieux sabre,
dis-je, en tirant l'arme qui avait cinquante ans d'ge. Il y mettait un
peu plus de force que vous ne l'avez fait. Je lui ai entendu dire qu'un
bon coup venait plutt du dos et des reins que des seuls muscles du
bras.

--Ce n'est pas une confrence qu'il nous faut, mais un _beispiel_ ou
exemple, railla l'Allemand. C'est  votre coup que nous avons affaire,
et non aux leons de votre pre.

--Mon coup, dis-je, est d'accord avec les leons de mon pre.

Puis faisant tournoyer le sabre, je l'abattis de toute ma force sur le
casque de l'Allemand.

La bonne vieille lame du temps de la Rpublique trancha la plaque
d'acier, coupa la chaise en deux et enfona sa pointe  deux pouces de
profondeur dans le parquet de chne.

--Ce n'est qu'un tour, expliquai-je, un tour que j'ai excut  la
maison dans les soires d'hiver.

--Voil un tour que je ne me soucierais gure de voir faire sur moi, dit
Lord Grey au milieu du murmure gnral d'applaudissements et de
surprise. Par ma foi, mon homme, vous tes venu au monde deux sicles
trop tard. Quelle valeur auraient eue vos muscles avant que la poudre 
canon et mis tous les hommes au mme niveau!

--Merveilleux! grogna Buyse, merveilleux! J'ai pass l'ge de la force,
mon jeune monsieur, et je puis bien vous laisser la palme de la vigueur.
C'tait vraiment un coup magnifique. Voil qui m'a cot un baril ou
deux de vin des Canaries, et un bon vieux casque, mais je ne le regrette
pas, car la chose s'est faite en toute loyaut. Je suis heureux que ma
tte n'ait pas t dedans. Saxon, que voici, nous a fait voir quelques
beaux tours  l'pe, mais il n'a pas le poids qu'il faut pour des coups
assommants comme celui-ci.

--J'ai encore le coup d'oeil juste et la main ferme, bien que le dfaut
d'exercice leur ait fait perdre quelque chose, dit Saxon, trop heureux
de saisir cette occasion d'attirer sur lui les regards des chefs. Au
sabre, avec l'pe et la dague, l'pe et le bouclier, un seul fauchon
ou l'assortiment de fauchons, mon dfi d'autrefois tient toujours contre
le premier venu,  l'exception de mon frre Quartus, qui joue aussi bien
que moi, mais il a un demi-pouce de taille qui lui donne l'avantage sur
moi.

--J'ai tudi l'escrime au sabre sous le _signor_ Contarini, de Paris,
dit Lord Grey. Quel a t votre matre?

--Mylord, dit Saxon, j'ai tudi sous le _signor_ l'pre Ncessit,
d'Europe. Pendant trente-cinq ans, chaque jour de ma vie a dpendu de ce
que j'tais en mesure de me dfendre avec ce bout d'acier. Voici un
petit tour qui exige quelque justesse de coup d'oeil. Il consiste 
lancer cet anneau au plafond et  le recevoir  la pointe d'une rapire.
Cela semble peut-tre facile, et cependant on ne peut y arriver sans
quelque pratique.

--Facile! s'cria Wade, l'homme de loi, personnage  figure carre, au
regard hardi. Mais l'anneau est juste assez large pour votre petit
doigt. On pourrait russir ce tour une fois par hasard, mais on ne peut
y compter.

--Je mets une guine sur chaque coup, dit Saxon, et jetant en l'air le
petit cercle d'or, il brandit sa rapire et lana un coup de pointe.

L'anneau glissa avec un bruit mtallique le long de la lame et sonna
contre la garde, dextrement enfil. D'un vif mouvement du poignet, il le
lana de nouveau au plafond, o l'anneau heurta une poutre sculpte et
changea de direction, mais il fit encore un prompt mouvement en avant,
se plaa dessous et le reut sur la pointe de son pe.

--Srement il y a dans l'assistance quelque cavalier capable de faire ce
tour-l aussi bien que moi, dit-il en remettant l'anneau  son doigt.

--Colonel, je crois que je pourrais m'y risquer, dit une voix.

Nous regardmes autour de nous et vmes que Monmouth tait entr dans la
salle et attendait en silence, prs du groupe nombreux.

Il tait rest inaperu grce  l'attention gnrale qu'avait absorbe
notre rivalit.

--Non, non, gentilshommes, reprit-il d'un ton charmant, pendant que nous
nous inclinions et faisions des saluts d'un air assez embarrass... Mes
fidles compagnons ne sauraient mieux employer leur temps qu' reprendre
un peu le souffle avec quelques petits jeux  l'pe. Je vous en prie,
colonel, prtez-moi votre rapire.

Il ta de son doigt un anneau o tait enchss un diamant, le lana en
l'air et l'enfila avec autant d'adresse que l'avait fait Saxon.

--Je me suis exerc  ce tour  la Haye, o, sur ma foi, j'avais
beaucoup trop de loisirs  consacrer  de pareilles bagatelles. Mais que
signifient ces plaques d'acier, et ces clats de bois pars sur le
plancher?

--Un fils d'Anak est apparu parmi nous, dit Ferguson, levant de mon ct
sa figure toute ravage et rougie par la scrofule. Un Goliath de Gath
dont le coup est pareil  celui d'une ensouple de tisserand. N'a-t-il
pas la joue lisse d'un petit enfant et les muscles de Bellemoth.

--Un coup adroit, en vrit, dit le Roi en ramassant la moiti de la
chaise. Et comment se nomme notre champion?

--Il est mon capitaine, Majest, dit Saxon en remettant au fourreau
l'pe que le Roi lui avait tendue, Micah Clarke, natif du Hampshire.

--Ce pays-l produit une bonne vieille race anglaise, dit Monmouth, mais
comment se fait-il que vous vous trouvez ici, monsieur? J'ai convoqu ce
matin ma suite personnelle, et les colonels des rgiments. Si tous les
capitaines doivent tre admis  nos conseils, nous serons oblig de le
tenir sur la pelouse du chteau, car il n'y aura pas de salle assez
grande pour nous.

--Majest, rpondis-je, si je me suis hasard  venir ici, c'est que, au
cours de mon voyage j'ai t charg d'une commission, qui consistait 
remettre un paquet entre vos mains. J'ai donc cru qu'il tait de mon
devoir de ne pas perdre un moment pour m'acquitter de ma mission.

--Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il.

--Je l'ignore, rpondis-je.

Le Docteur Ferguson chuchota quelques mots  l'oreille du Roi, qui se
mit  rire, et tendit la main pour prendre le paquet.

--Ta! Ta! dit-il, les temps des Borgia et des Mdicis sont passs,
docteur. En outre ce jeune homme n'est point un conspirateur italien et
la Nature lui a donn comme certificat d'honntet de loyaux yeux bleus
et une chevelure couleur de chanvre. C'est bien lourd... un lingot de
plomb,  en juger par le poids. C'est enferm dans de la toile cousue
avec du gros fil. Ha! c'est un barreau d'or, d'or vierge massif,
n'est-ce pas bien extraordinaire. Chargez-vous de cela, Wade, et veillez
 ce que cela entre dans le trsor commun. Ce petit morceau de mtal
peut fournir dix piquiers. Qu'est-ce que ceci? Une lettre et un pli
ferm.  James, Duc de Monmouth. Hum! ceci a t crit avant que nous
eussions pris notre titre royal: Sir Jacob Clancing, jadis de
Snellaby-Hall, envoie ses salutations et une preuve d'affection. Menez
la bonne oeuvre  la bonne fin. Cent lingots pareils vous attendent
quand vous aurez travers les plaines de Salisbury. De magnifiques
promesses, Sir Jacob! Je souhaiterais que vous les eussiez envoyes. Eh
bien, messieurs, vous le voyez, l'aide et les tmoignages de bonne
volont affluent vers nous. N'est-ce pas l'heure de la mare montante?
L'usurpateur a-t-il quelque espoir de se maintenir? Ses gens lui
resteront-ils attachs? En un mois, et mme moins du temps, je vous
verrai tous runis autour de moi  Westminster, et alors aucun devoir ne
me sera plus agrable que de pourvoir  ce que tous, du plus haut
jusqu'au moindre, vous soyez rcompenss de votre loyaut envers votre
monarque en cette heure sombre pour lui, en cette heure prilleuse.

Un murmure de gratitude s'leva du milieu des courtisans  ce gracieux
discours, mais l'Allemand tira saxon par la manche et dit tout bas:

--Il a son accs de chaleur maintenant. Vous allez le voir se refroidir
bientt.

--Quinze cents hommes m'ont rejoint ici, o je n'en attendais qu'un
millier au plus, reprit le Roi. Si nous avions de grandes esprances
lors de notre dbarquement  Lyme Cobb, o nous tions accompagn de
quatre-vingts personnes, que devons-nous penser maintenant, quand nous
nous trouvons dans la principale ville du Somerset avec huit mille
braves autour de nous? Encore une affaire comme celle d'Axminster, et le
pouvoir de mon oncle s'croulera comme un chteau de cartes. Mais
runissez-vous autour de la table, messieurs, et nous allons discuter
sur les affaires selon toutes les rgles.

--Voici encore un bout de papier que vous n'avez pas lu, sire, dit Wade
en lui tendant un billet qui avait t inclus dans la note.

--C'est une attrape rime, ou un refrain de ronde, dit Monmouth en y
jetant un coup d'oeil. Quel sens donnerons-nous  ceci?

    _Quand ton toile sera dans le trine aspect,_
    _Entre l'clat et les tnbres,_
    _Duc Monmouth, Duc Monmouth,_
    _Mfie-toi du Rhin._

--Ton toile dans le trine aspect? Qu'est-ce que cette mauvaise
plaisanterie.

--S'il plat  Votre Majest, dis-je, j'ai des motifs de croire que la
personne qui vous a envoy ce message est un des adeptes profondment
verss dans les arts de la divination, et qui prtendent annoncer les
destines des hommes d'aprs les mouvements des corps clestes.

--Ce gentleman a raison, sire, fit remarquer Lord Grey. Ton toile dans
le trine aspect, est un terme d'astrologie qui signifie que votre
plante natale sera dans une certaine rgion du ciel. Ces vers tiennent
de la prophtie. Les Chaldens et les gyptiens du temps jadis passent
pour avoir acquis une grande habilet dans cet art, mais j'avoue que je
ne fais pas grand cas de l'opinion de ces prophtes des temps nouveaux
qui se donnent la peine de rpondre aux sottes questions de la premire
mnagre venue:

    _Et qui rvlent grce  Vnus ou  la Lune_
    _Qui a vol un d  coudre ou une cuiller._

dit  demi-voix Saxon, citant un passage de son pome favori.

--Eh! voici que nos colonels prennent la maladie de la rime, dit le Roi
en riant. Nous allons donc poser l'pe pour prendre la harpe, ainsi que
le fit Alfred en ce mme pays. Ou bien je deviendrai un Roi des bardes
et des trouvres, comme le bon Roi Ren de Provence. Mais, messieurs, si
c'est vraiment une prophtie, elle est,  mon avis, de bon augure pour
notre entreprise. Sans doute je suis invit  me dfier du Rhin, mais il
est bien peu probable que notre querelle se dcide par les armes sur ses
rives.

--Tant pis! murmura l'Allemand entre ses dents.

--Ainsi donc nous pouvons remercier ce Sir Jacob et son gigantesque
messager pour sa prdiction autant que pour son or. Mais voici le digne
Maire de Taunton, le plus g de nos conseillers et le plus rcent de
nos chevaliers. Capitaine Clarke, je vous prie de vous poster en dedans
de la porte et de vous opposer  toute intrusion. Ce qui se passe entre
nous, sera, j'en suis certain, en sret sous votre garde.

Je m'inclinai et pris le poste qui m'tait assign pendant que les
conseillers et les chefs militaires s'asseyaient autour de la grande
table de chne qui occupait le centre du hall.

La douce lumire du soir se rpandait  flots par les trois fentres de
l'ouest, tandis que les conversations des soldats camps sur la pelouse
du chteau rsonnait comme le bourdonnement endormant des insectes.

Monmouth allait et venait d'un pas rapide, d'un air embarrass, jusqu'au
bout de la pice, jusqu' ce que tout le monde ft assis.

Alors il se tourna vers le groupe et lui adressa la parole:

--Vous avez d deviner, messieurs, dit-il, que si je vous ai runis
aujourd'hui, c'est pour profiter de votre sagesse collective et me fixer
sur le parti que nous avons  prendre. Nous nous sommes avancs
d'environ quarante milles dans notre royaume, et nous avons trouv
partout le chaleureux accueil auquel nous nous attendions. Bien prs de
huit mille hommes suivent nos tendards et un nombre gal ont d tre
renvoys faute d'armes. Nous nous sommes trouvs deux fois en prsence
de l'ennemi, et le rsultat de ces rencontres nous a livr ses mousquets
et ses pices de campagne. Depuis le dbut jusqu'au dernier moment, il
ne s'est rien pass qui n'ait tourn  notre avantage. Nous devons faire
en sorte que l'avenir soit aussi heureux que le pass. C'est pour
assurer ce succs que je vous ai runis, et maintenant je vous demande
de me donner votre avis sur notre situation, et de me laisser combiner
notre plan d'action aprs que je vous aurai entendus. Il y a parmi vous
des hommes d'tat, il y a parmi vous des militaires, il y a parmi vous
des hommes de pit qui peuvent apercevoir un clair de lumire alors
qu'hommes d'tat et militaires sont dans les tnbres. Donc parlez sans
crainte, faites-moi connatre vos penses.

De mon poste central prs de la porte je voyais parfaitement les ranges
de figures de chaque ct de la table, les solennels Puritains  la face
rase, les soldats brls par le soleil, les courtisans  moustaches et
en perruques blanches.

Mes yeux se portrent surtout sur les traits scorbutiques de Ferguson,
sur le profil dur, aquilin de Saxon, sur la face grossire de l'Allemand
et sur la figure pointue et pensive du lord de Wark.

--Si aucun autre ne veut exprimer une opinion, s'cria le fanatique
docteur, je vais parler moi-mme, comme tant inspir par une voix
intrieure. Car n'ai-je pas travaill pour la cause, ne m'en suis-je pas
fait l'esclave, ptissant, souffrant, bien des choses par le fait de
l'audacieux? Par quoi mon esprit a fructifi avec abondance. N'ai-je pas
t foul comme dans un pressoir  vin et jet au rebut avec des
sifflets et du mpris?

--Nous connaissons vos mrites et vos souffrances, docteur, dit le Roi.
La question qui nous est soumise est de savoir ce que nous avons 
faire.

--Une voix ne s'est-elle pas fait entendre  l'Orient? cria le vieux
Whig. Un nom ne s'est-il pas lev comme celui d'une grande clameur, de
grands pleurs pour un Covenant viol et une gnration pcheresse. D'o
venait ce cri? Quelle tait cette voix? N'tait-elle pas celle de cet
homme, Robert Ferguson, qui s'est dress contre les grands de la terre
et n'a pas voulu se laisser apaiser?

--Oui, oui, docteur, dit Monmouth, avec impatience. Parlez de ce qui
nous occupe, ou faites place  un autre.

--Je vais m'expliquer clairement, Majest. N'avez-vous pas appris
qu'Argyle est pris. Et pourquoi est-il pris? Parce qu'il n'a point eu la
confiance qu'il devait avoir dans les oeuvres du Tout-Puissant, parce
qu'il lui a fallu rejeter l'aide des enfants de lumire pour accepter
celle des rejetons du Prlatisme, hommes aux jambes nues,  moiti
paens,  moiti papistes. S'il avait march dans la voie du Seigneur,
il ne serait point enferm dans la Prison d'dimbourg, avec la corde ou
la hache en perspective. Que n'a-t-il ceint ses reins, pour marcher
droit en avant, avec l'tendard de la lumire, au lieu de s'amuser ici
et l,  attendre, ainsi qu'un Didyme au coeur incertain. Et notre sort
sera le mme ou pire encore, si nous n'avanons pas dans l'intrieur, si
nous ne plantons pas nos tendards devant cette ville coupable de
Londres, la ville o l'oeuvre du Seigneur doit tre faite, o l'ivraie
doit tre spare du froment, et entasse  part pour tre brle.

--En somme, vous tes d'avis que nous nous mettions en marche, demanda
Monmouth.

--Que nous marchions en avant, Majest, et que nous nous prparions 
tre les instruments de la grce, que nous nous abstenions de souiller
la cause de l'vangile en portant la livre du diable, dit-il en lanant
un regard froce  un cavalier au costume brillant qui tait assis de
l'autre ct de la table, qu'on renonce  jouer aux cartes,  chanter
des chansons profanes, et  lancer des jurons, autant de fautes qui sont
commises chaque soir par les membres de cette arme, ce qui est un grand
scandale envers Dieu et le peuple.

Un murmure d'assentiment et d'approbation s'leva parmi les Puritains
les plus fermes de l'assemble, quand ils entendirent exprimer cette
opinion, pendant que les gens de cour changeaient des coups d'oeil et
avanaient les lvres d'un air moqueur. Monmouth alla et vint deux ou
trois fois et demanda un autre avis.

--Vous, Lord Grey, dit-il, vous tes un soldat et un homme d'exprience;
quel est votre avis? Devons-nous faire halte ici ou pousser sur Londres?

--Nous diriger vers l'Est serait aller  notre perte, selon mon humble
jugement, rpondit Grey, en parlant avec lenteur, et du ton d'un homme
qui a longtemps et mrement rflchi avant de se prononcer. Jacques
Stuart a beaucoup de cavalerie, et nous en sommes entirement dpourvus.
Nous pouvons tenir ferme derrire des haies, dans un pays accident,
mais quelle chance aurions-nous au milieu de la plaine de Salisbury?
Entours par les dragons, nous serions comme un troupeau de moutons
cern par une bande de loups. En outre, chaque pas que nous faisons dans
la direction de Londres nous loigne du terrain qui nous est favorable,
et du pays fertile qui fournit  nos besoins, en mme temps que cela
raccourcit la distance que Jacques Stuart doit parcourir pour amener ses
troupes et ses subsistances. Ainsi donc,  moins que nous ne recevions
la nouvelle d'un soulvement important en notre faveur  Londres, nous
ferions mieux de dfendre notre terrain et d'attendre une attaque.

--Vous raisonnez avec finesse et justesse, Mylord Grey, dit le Roi. Mais
combien de temps attendrons-nous ce soulvement qui ne se produit
jamais, ces appuis toujours promis qui n'arrivent point. Voici sept
longs jours que nous sommes en Angleterre et pendant ce temps, pas un
des membres de la Chambre des Communes n'est venu  nous, et parmi les
Lords il n'y a que Lord Grey qui tait lui-mme en exil. Pas un baron,
pas un comte, et un seul baronnet a pris les armes pour nous. O sont
les homme que Danvers et Wildman m'avaient promis de Londres? O sont
les remuants apprentis de la Cit qui, disait-on, me demandaient
instamment? O sont les insurrections qui devaient s'tendre de Berwick
 Portland,  ce qu'on annonait. Pas un homme n'a boug, except ces
bons paysans. J'ai t tromp, attir dans un pige, pouss dans une
trappe par de vils agents qui m'ont entran  l'abattoir.

Il allait et venait en se tordant les mains, se mordant les lvres, le
dsespoir marqu en grands traits sur sa figure.

Je remarquai que Buyse disait quelques mots  l'oreille de Saxon.

C'tait sans doute une allusion  la crise de froid dont il avait parl.

--Parlez, colonel Buyse, dit le Roi, faisant un violent effort pour
matriser son motion. En qualit de soldat, tes-vous d'accord avec
Mylord Grey?

--Interrogez Saxon, Majest, rpondit l'Allemand. Dans une runion du
Conseil, mon opinion, ainsi que je l'ai remarqu, est toujours la mme
que la sienne.

--Alors nous nous adressons  vous, colonel Saxon, dit Monmouth. Nous
avons dans ce conseil un parti en faveur d'une marche en avant, et un
autre qui propose de maintenir notre position. Si votre vote devait
faire pencher la balance, que dcideriez-vous?

Tous les regards se retournrent vers notre chef, car son attitude
martiale et le respect que lui tmoignait Buyse, un vtran, faisaient
supposer avec toute probabilit que son avis l'emporterait.

Il resta un instant silencieux, les mains sur sa figure.

--Je vais dire ce que je pense, Majest, fit-il enfin. Feversham et
Churchill marchent vers Salisbury avec trois mille hommes d'infanterie,
et ils ont lanc en avant huit cents hommes de la garde bleue et deux ou
trois rgiments de dragons. Nous serions donc forcs de livrer bataille
dans la plaine de Salisbury, comme l'a dit Lord Grey, et notre
infanterie, qui a des armes de toutes les sortes, ne serait gure
capable de rsister  leur caractre. Tout est possible au Seigneur,
ainsi que le dit sagement le docteur Ferguson; nous sommes comme des
grains de poussire dans le creux de sa main. Toutefois il nous a donn
de la cervelle pour que nous soyons en tat de choisir le meilleur
parti, et si nous omettons d'en faire usage, nous aurons  supporter les
suites de notre sottise.

Ferguson eut un rire ddaigneux, et marmotta une prire, mais bon nombre
de Puritains hochrent la tte en signe d'assentiment, reconnaissant que
cette faon de voir les choses n'avait rien de draisonnable.

--D'un autre ct, reprit Saxon, il me semble galement impossible que
nous restions ici. Les amis qu'a Votre Majest dans toute l'Angleterre
seraient entirement dcourags si l'arme restait immobile, sans
frapper un coup. Les paysans retourneraient prs de leurs femmes, dans
leurs foyers. Un tel exemple est contagieux. J'ai vu une grande arme se
fondre comme un glaon au soleil. Une fois qu'ils seraient partis, il ne
serait pas facile de les runir de nouveau. Pour les retenir, il faut
les occuper. Ne jamais les laisser une minute sans rien faire, les
exercer, les faire marcher, les faire manoeuvrer, les faire travailler,
leur prcher, les faire obir  Dieu et  leur colonel. Rien de cela
n'est possible dans une garnison confortable. Nous ne pouvons esprer de
mener  sa fin cette entreprise, tant que nous ne serons pas arrivs 
Londres. Ainsi donc, Londres doit tre notre but. Mais il y a bien des
routes pour y arriver. Sire, vous avez bien des partisans  Bristol et
dans les Terres du centre,  ce que j'ai entendu dire. S'il m'est permis
de donner un conseil, je dirais: Marchons de ce ct-l. Chaque jour qui
passe augmentera le nombre de vos troupes et les rendra meilleures, si
l'on s'aperoit qu'on se remue. Supposez que nous prenions Bristol--et
j'ai ou dire que les ouvrages ne sont pas trs forts--cela nous
donnerait une trs bonne prise sur la navigation, et un centre d'action
comme il y en a peu. Si tout va bien pour nous, nous pourrions marcher
sur Londres  travers les comts de Gloucester et de Worcester. En
attendant, je serais d'avis qu'une journe de peine et d'humiliation
soit impose pour appeler une bndiction sur la cause.

Cette allocution, o taient habilement combines la sagesse de ce monde
et le zle spirituel, conquit les applaudissements de toute l'assemble,
et surtout du Roi Monmouth, dont l'humeur mlancolique se dissipa comme
par enchantement.

--Par ma foi, Colonel, dit-il, ce que vous dites est clair comme le
jour. Naturellement, si nous prenons de la force dans l'Ouest et si mon
oncle est menac de perdre des partisans quelque part, il n'aura aucune
chance de tenir contre nous. S'il veut nous combattre sur notre propre
terrain, il lui faudra dgarnir de troupes le Nord, le Sud et l'Est,
chose  laquelle on ne peut songer. Nous pouvons fort bien entreprendre
la marche sur Londres par la route de Bristol.

--Je trouve le conseil bon, remarqua Lord Grey, mais je tiendrais 
savoir sur quoi se fonde le colonel Saxon, pour dire que Churchill et
Feversham sont en route avec trois mille hommes d'infanterie rgulire,
et plusieurs rgiments de dragons.

--Sur les paroles d'un officier des Bleus avec lequel je me suis
entretenu  Salisbury, rpondit Saxon. Il m'a fait ses confidences,
croyant que je faisais partie de la maison du Duc de Beaufort. Quant 
la cavalerie, une troupe de celle-ci nous a poursuivis dans la Plaine de
Salisbury avec des mtins. Une autre nous a attaqus  moins de vingt
milles d'ici, et a perdu une vingtaine d'hommes et un cornette.

--Nous avons entendu parler de l'affaire dit le Roi. Elle a t
bravement mene. Mais si ces gens-l sont aussi prs, nous n'avons pas
beaucoup de temps pour nos prparatifs.

--Leur infanterie ne peut tre ici avant une semaine, dit le Maire, et 
ce moment-l nous serions de l'autre ct des murs de Bristol.

--Il y a un point sur lequel on pourrait insister, dit Wade, l'homme de
loi. Ainsi que le dit avec grande vrit Votre Majest, nous avons t
cruellement dsappoints par ce fait qu'aucuns gentilshommes, et fort
peu de membres importants des Communes ne se sont dclars pour nous. La
raison de cela,  mon avis, est que chacun d'eux attend que son voisin
se mette en mouvement. S'il nous en venait un ou deux, les autres ne
tarderaient pas  les imiter. Comment donc faire pour amener un ou deux
Ducs sous nos tendards?

--Voil la question, Matre Wade, dit Monmouth en hochant la tte d'un
air de dcouragement.

--Je crois que la chose est possible, rpondit le lgiste whig. De
simples proclamations adresses  tout l'ensemble des citoyens
n'attraperont pas ces poissons dors. Ils ne mordront point  l'hameon
s'il n'y a point d'appt. Je recommanderais une sorte de convocation,
d'invitation qui serait envoye  chacun d'eux, et qui les sommerait de
se rendre  notre camp, avant une certaine date, sous peine de haute
trahison.

--Ainsi parla l'esprit des formes lgales, dit le Roi Monmouth en riant.
Mais vous avez omis de nous dire comment la dite citation ou sommation
serait signifie  ces mmes dlinquants.

--Le Duc de Beaufort, reprit Wade, sans s'arrter  l'objection du Roi,
est Prsident de Galles, et comme le sait Votre Majest, lieutenant de
quatre comts anglais. Son influence s'tend sur tout l'Ouest. Il a deux
cents chevaux dans ses curies  Badminton, et,  ce que j'ai ou dire,
mille hommes s'assoient chaque jour  ses tables. Pourquoi ne ferait-on
pas une tentative particulire pour gagner un tel personnage, d'autant
mieux que nous nous proposons de marcher dans sa direction?

--Malheureusement Henri, Duc de Beaufort, est dj en armes contre son
souverain, dit Monmouth, d'un air sombre.

--Il l'est, Sire, mais on peut le dcider  tourner en votre faveur
l'arme qu'il a leve contre vous. Il est protestant. On le dit Whig.
Pourquoi ne lui enverrions-nous pas un message? On flatterait son
orgueil. On ferait appel  sa religion. On lui ferait des caresses et
des menaces. Qui sait? Il peut avoir des griefs personnels que nous
ignorons. Il est peut-tre mr pour une pareille dmarche.

--Votre conseil est bon, Wade, dit Lord Grey, mais je trouve que Sa
Majest a fait une question bien naturelle. Je crains que votre messager
n'en vienne  se balancer au bout d'une corde sur un des chnes de
Badminton, si le Duc veut faire parade de son loyalisme envers Jacques
Stuart. O trouver un homme  la fois assez avis, et assez hardi pour
une pareille mission, sans risquer un de nos chefs, dont nous aurions
peine  nous passer en un temps pareil?

--C'est vrai, rpondit Monmouth, il vaudrait mieux renoncer tout  fait
 cette aventure que de la tenter d'une faon maladroite et comme 
regret. Beaufort croirait que c'est un complot ayant pour but non point
de le gagner, mais de le compromettre. Mais o veut en venir notre gant
de la porte, avec ces signes qu'il nous fait?

--S'il plat  Votre Majest, demandai-je, m'autorisera-t-elle  parler?

--Nous ne demandons pas mieux que de vous couter, capitaine,
rpondit-il d'un ton plein de bienveillance, pour peu que votre
intelligence soit proportionne  votre force, votre opinion doit avoir
du poids.

--Alors, Majest, dis-je, je m'offrirais comme messager propre  me
charger de l'affaire. Mon pre m'a command de n'pargner ni ma vie, ni
mes membres en cette querelle, et si l'honorable Conseil pense qu'on
peut gagner le Duc, je suis prt  garantir que le message lui sera
remis, si un homme  cheval peut accomplir la chose.

--Je dclare qu'on ne saurait choisir un meilleur hraut, s'cria Saxon.
Ce jeune homme a du sang-froid et un coeur  toute preuve.

--Alors, jeune monsieur, nous agrons votre offre vaillante et loyale,
dit Monmouth. tes-vous d'accord sur ce point, messieurs?

Un murmure d'assentiment partit de l'assemble.

--Vous rdigerez la lettre, Wade. Offrez-lui de l'argent, la prsance
dans l'ordre des Ducs, la prsidence des Galles  perptuit, ce que
vous voudrez, si vous pensez pouvoir le faire hsiter. Si non, le
squestre, l'exil, l'infamie ternelle. Puis, coutez-moi bien, vous
pouvez joindre une copie des documents crits par Van Brunow, prouvant
le mariage de ma mre, ainsi que les attestations des tmoins. Tenez
tout cela prt pour demain matin  la pointe du jour, heure o le
messager pourra se mettre en route.

--Tout cela sera prt, Majest, dit Wade.

--En ce cas, messieurs, reprit le Roi Monmouth, je puis vous renvoyer 
vos postes. S'il survient quelque chose de nouveau, je vous runirai une
seconde fois pour mettre  profit votre sagesse. Nous sjournerons ici,
avec la permission de Sir Stephen Timewell, jusqu' ce que les hommes
soient reposs et les recrues enrles. Alors nous nous mettrons en
marche dans la direction de Bristol, et nous verrons quelle sorte de
chance nous aurons dans le Nord. Si Beaufort passe de notre ct, tout
ira bien. Adieu, mes bons amis, je n'ai pas besoin de vous recommander
la diligence et la fidlit.

Le Conseil se leva  ce cong du Roi, et chacun s'inclinant devant-lui
sortit  la file du Hall du Chteau. Plusieurs des membres se grouprent
autour de moi pour me donner des indications au sujet de mon voyage, ou
des avis sur la conduite  tenir.

--C'est un homme plein d'orgueil et d'insolence, dit quelqu'un.
Parlez-lui humblement. Sans quoi il n'coutera pas votre message et vous
fera chasser de sa prsence  coups de fouet.

--Non, non, s'criait un autre, il est vif, mais il aime un homme qui
soit homme. Parlez-lui honntement, franchement: il est plus probable
qu'il entendra raison.

--Parlez-lui comme le Seigneur vous inspirera de le faire, dit un
Puritain. C'est son message que vous portez, autant que celui du Roi.

--Tchez de l'entraner  l'cart sous quelque prtexte, dit Buyse, puis
hop! en route, avec votre homme en travers de la selle. Tonnerre de
grle, voil qui serait bien jou.

--Qu'on le laisse tranquille, s'cria Saxon. Le gars a autant de bon
sens qu'aucun de vous: il verra bien de quel ct le chat saute. Allons,
ami, revenons auprs de nos hommes.

--Vraiment, je suis fch de vous perdre, dit-il, pendant que nous nous
faisions passage  travers la foule des paysans et des soldats sur la
pelouse du Chteau. Votre compagnie vous regrettera vivement. Lockarby
devra en commander deux. Si tout va bien, vous devez tre de retour dans
trois ou quatre jours. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous allez 
un danger rel. Si le Duc tient  prouver  Jacques qu'il n'entend pas
qu'on cherche  le sduire, il ne peut le faire qu'en punissant le
messager, et en sa qualit de lieutenant du comt, il a le droit de le
faire dans les temps d'agitation politique. C'est un homme dur, si les
on-dit sont vrais. D'autre part, si vous avez la chance de russir, cela
peut tre le fondement de votre fortune, ainsi que le moyen de sauver
Monmouth. Ah! il a besoin d'aide, par le Lord Harry! Jamais je ne vis
une cohue comme son arme. Buyse dit qu'ils se sont battus avec entrain
 Axminster, mais il est d'accord avec moi pour dclarer que quelques
coups de canon et quelques charges de cavalerie les parpilleront par
tout le pays. Avez-vous quelques messages  laisser?

--Non, rien que de rappeler mon affection  ma mre.

--C'est bien. Si vous succombez d'une faon dloyale, je n'oublierai pas
Sa Grce le Duc de Beaufort, et le premier de ses gentilshommes qui
tombera entre mes mains sera pendu aussi haut qu'Aman. Et maintenant
vous n'avez rien de mieux  faire que de gagner votre chambre, et de
dormir aussi bien que possible, car votre nouvelle mission commence
demain au chant du coq.




VII--Nouvelles reues de Havant.


Aprs avoir donn mes ordres pour que Covenant ft sell et harnach le
lendemain  la pointe du jour, j'tais rentr dans ma chambre, et je me
prparais pour une longue nuit de repos, quand Sir Gervas, qui couchait
dans la mme pice, entra en dansant et agitant au-dessus de sa tte un
paquet de papiers.

--Trois devinettes, Clarke, cria-t-il. Qu'est-ce que vous dsireriez le
plus?

--Des lettres de Havant, dis-je vivement.

--Juste! rpondit-il en les jetant sur mes genoux. En voil trois, et
pas une qui soit d'une criture fminine. Je veux tre pendu si je
comprends ce que vous avez fait de toute votre vie:

    _Comment un coeur jeune peut-il renoncer_
    _ l'amour de la femme, au vin qui ptille?_

Mais vous tes si absorb par vos nouvelles que vous n'avez pas
remarqu ma transformation.

--Ah! o donc avez-vous trouv tout cela? demandai-je, fort tonn.

Il tait vtu d'un costume de nuance prune trs dlicate avec des
boutons et des bordures d'or, que faisaient ressortir des culottes de
soie et des souliers  l'espagnole avec des roses sur le cou-de-pied.

--Cela sent plus la Cour que le camp, dit Sir Gervas en se frottant les
mains et promenant sur sa personne des regards fort satisfaits. Je suis
galement ravitaill en fait de ratafia et d'eau de fleur d'oranger. En
plus, j'ai deux perruques, une courte, et une de gala, une livre du
tabac  priser imprial qui se vend  l'enseigne de l'Homme noir, une
bote de poudre  cheveux de De Crpigny, mon manchon en peau de renard
et plusieurs autres choses indispensables. Mais je vous gne dans votre
lecture.

--J'en ai vu assez pour tre assur que tout va bien  la maison,
rpondis-je en jetant un coup d'oeil sur la lettre de mon pre. Mais
comment sont venues toutes ces choses?

--Des cavaliers sont arrivs de Petersfield et les ont apportes. Quant
 ma petite caisse, garnie par un bon ami que j'ai  la ville, elle a
t expdie  Bristol, o on suppose que je me trouve prsentement, et
o je serais en effet si je n'avais eu la bonne fortune de rencontrer
votre troupe. La caisse a nanmoins trouv le moyen d'arriver 
l'Htellerie de Bruton, et la bonne femme qui la dirige et dont je me
suis fait une amie, a su s'arranger pour me la faire parvenir. C'est une
rgle utile  suivre, Clarke, dans ce plerinage terrestre: il faut
toujours embrasser l'htelire. C'est peut-tre peu de close, mais en
somme la vie est faite de petites choses. J'ai peu de principes fixes,
je le crains, mais il en est deux que je puis me flatter de ne jamais
violer. Je suis toujours pourvu d'un tire-bouchon, et jamais je ne
manque d'embrasser l'htelire.

--D'aprs ce que j'ai vu de vous, dis-je en riant, je pourrais me porter
garant que ces deux devoirs sont toujours accomplis.

--J'ai des lettres moi aussi, dit-il en s'asseyant sur le bord du lit,
et parcourant un rouleau de papiers. Votre Araminte au coeur bris.
Hum! la donzelle ne doit pas savoir que je suis ruin. Sans quoi son
coeur serait bientt raccommod... Qu'est-ce que cela? Un dfi pour
faire combattre mon coq Julius contre le jeune coq de Lord Dorchester,
enjeu cent guines. Par ma foi, j'ai trop d'occupation  soutenir
l'oiseau de Monmouth, pour l'enjeu du championnat... Un autre m'invite 
une partie de chasse au cerf  Epping... Diantre, si je n'avais pas
gagn au large, je me verrais moi-mme aux abois, avec une meute de
mtins d'huissiers aux talons... Une lettre o mon drapier me rclame
son d. Il peut supporter cette perte. Je lui ai rgl plus d'une note
bien longue... Une offre de trois mille livres que me fait le petit
Dicky Chichester! Non, non, Dicky, pas de cela. Un gentleman ne doit pas
vivre aux crochets de ses amis. On n'en est pas moins trs
reconnaissant... Qu'est-ce maintenant? De _Mistress_ Butterworth. Pas
d'argent depuis trois semaines: des garnisaires dans la maison! Non,
maldiction, voil qui est trop fort!

--Qu'y a-t-il? demandai-je en interrompant la lecture de mes propres
lettres.

La figure ple du baronnet avait pris une lgre coloration, et il
arpentait la pice d'un air furieux, une lettre froisse  la main.

--C'est une honte abominable, Clarke, s'cria-t-il. Par la corde, elle
aura ma montre, qui sort de chez Tompion,  l'enseigne des
Trois-Couronnes, dans la Cour de Saint-Paul, et qui a cot toute neuve
cent livres! Cela pourra assurer son existence pendant quelques mois...
Pour cela Mortimer aura  se mesurer  l'pe avec moi. J'crirai le mot
de _vilain_ sur lui avec la pointe de ma rapire.

--Je ne vous ai jamais vu en colre jusqu' ce jour, dis-je.

--Non, rpondit-il en riant. Bien des gens m'ont frquent pendant des
annes et me donneraient un certificat d'galit d'humeur. Mais cela est
trop fort. Sir Edward Mortimer est le frre cadet de ma mre, mais il
n'est pas mon an de beaucoup. Un jeune homme convenable, tir  quatre
pingles,  la voix douce, le voil tel qu'il fut toujours. En
consquence de quoi, il a russi dans le monde, et a joint les terres
aux terres, selon le langage de l'criture. Au temps jadis, je l'ai aid
de ma bourse, mais il n'a pas tard  devenir plus riche que moi, car il
gardait tout ce qu'il gagnait. Moi au contraire, tout ce que je
gagnais... Bah! cela s'est dissip comme la fume de la pipe que vous
allumez en ce moment. Lorsque je m'aperus qu'il n'y avait plus rien, je
reus de Mortimer un prt qui tait suffisant pour me permettre de me
rendre dans la Virginie, ainsi que je le dsirais, et de faire emplette
d'un cheval et d'un quipement. La chance pouvait tourner de telle
sorte, Clarke, que les domaines des Jrme lui revinssent, s'il
m'arrivait un accident. Aussi ne voyait-il aucun inconvnient  ce que
je partisse pour le pays des fivres et des couteaux  scalper. Non, ne
hochez pas la tte, mon cher campagnard, vous tes peu au fait des
malices du monde.

--Faites-lui crdit, jusqu' ce que le pire soit prouv, dis-je en
m'asseyant sur le lit, et fumant, mes lettres tales devant moi.

--Il est prouv, le pire, dit Sir Gervas, dont la figure s'assombrit.
Comme je l'ai dit, j'ai rendu  Mortimer quelques services, dont il
aurait bien d garder le souvenir, quoique je ne juge pas convenable de
les lui rappeler. Cette _Mistress_ Butterworth a t ma nourrice, et ma
famille avait l'habitude de pourvoir  son entretien. Je ne pouvais me
faire  l'ide que la ruine de ma fortune lui ferait perdre une ou deux
pauvres guines par semaine, sa seule ressource contre la faim. Je
demandai donc  Mortimer une seule chose, au nom de notre ancienne
amiti, c'tait de continuer cette aumne. Je lui promis que si je
russissais, je le rembourserais entirement. Ce vilain au coeur bas me
serra la main avec chaleur et jura de le faire. Combien la nature
humaine est chose vile, Clarke! Pour cette misrable somme, lui, un
homme riche, il a manqu  son engagement. Il a abandonn cette pauvre
femme  la mort par la faim. Mais il me paiera cela. Il me croit sur
l'Atlantique. Si je marche sur Londres avec ces braves garons, je
drangerai l'harmonie de sa pieuse existence jusqu' ce jour... Je me
contenterai des cadrans solaires, et ma montre ira aux mains de la mre
Butterworth. Bnis soient ses amples seins! J'ai got de bien des
liquides, mais je parierais volontiers que le premier de tous tait le
plus salutaire. Eh bien? Et vos lettres? Vous avez eu des froncements et
des sourires comme un jour d'Avril.

--En voici une de mon pre,  laquelle ma mre a ajout un mot, dis-je.
La seconde est d'un vieil ami  moi, Zacharie Palmer, le charpentier du
village. La troisime est de Salomon Sprent, un marin retir, pour qui
j'ai de l'affection et du respect.

--Voil un rare trio de porteurs de nouvelles, Clarke. Je voudrais
connatre votre pre. D'aprs ce que vous dites, ce doit tre un solide
bloc de chne anglais. Je disais, il n'y a qu'un instant, que vous ne
connaissiez gure le monde, mais vraiment il peut se faire que dans
votre village on voit l'humanit exempte de tout vernis, et qu'ainsi on
en vienne  mieux voir le bon ct de la nature humaine. Avec ou sans
vernis, le mauvais finit toujours par percer  jour. Or, sans aucun
doute, ce charpentier et ce marin se montrent tels qu'ils sont. On peut
connatre, pendant toute la dure d'une existence, mes amis de la cour
sans jamais pntrer jusqu' leur nature relle, et peut-tre aussi se
trouverait-on mal rcompens de cette recherche. Peste! voil que je
deviens philosophe, ce qui fut toujours le refuge de l'homme ruin.
Qu'on me donne un tonneau, je le mettrai sur la Piazza de Covent-Garden,
et je serai le Diogne de Londres. Je ne demande pas  redevenir riche,
Micah! Que dit donc le vieux couplet:

    _Notre argent ne sera pas notre matre,_
    _Et ne nous tranera pas  Goldsmith Hall._
    _Ni pirates ni naufrages ne peuvent nous effrayer,_
    _Nous qui ne possdons point de domaines,_
    _Qui ne redoutons ni pillages ni impts,_
    _Qui n'avons nul besoin de fermer nos portes  clef._
    _Quand on est  terre, on ne risque plus de tomber._

Ce dernier vers ferait une jolie devise pour un asile de mendiants.

--Vous allez rveiller Sir Stephen, dis-je pour le mettre sur ses
gardes, car il chantait  tue-tte.

--Pas de danger. Lui et ses apprentis s'exeraient au sabre dans le
hall, lorsque je l'ai travers. C'est un coup d'oeil qui en vaut la
peine. Le vieux qui bat du pied, qui brandit son arme et crie: Ha! en
l'abaissant. _Mistress_ Ruth et l'ami Lockarby sont dans la chambre aux
tapisseries. Elle est occupe  filer, et lui  lire  haute voix un de
ces divertissants ouvrages qu'elle aurait voulu me voir lire. M'est avis
qu'elle a entrepris de le convertir, et cela finira peut-tre en ceci:
que c'est lui qui la convertira de fille en femme marie. Ainsi donc
vous allez trouver le Duc de Beaufort! Eh bien, je serais charm de
faire le voyage avec vous, mais Saxon ne voudra rien entendre, et je
dois m'occuper avant tout de mes mousquetaires. Que Dieu vous ramne
sain et sauf! O sont ma poudre au jasmin et ma bote  mouches?
Lisez-moi vos lettres, s'il y a quelque chose d'intressant. J'ai cass
le cou  une bouteille,  l'auberge, en compagnie de notre vaillant
colonel, et il m'en a dit assez long sur votre intrieur  Havant pour
me faire dsirer de le mieux connatre.

--C'est un intrieur un peu srieux, dis-je.

--Non, j'ai l'esprit tourn aux choses srieuses. Allez-y, quand mme il
y aurait l toute la philosophie platonicienne.

--Celle-ci est du vnrable charpentier qui a t pendant de longues
annes mon conseiller et mon ami. Cet homme est religieux sans rien du
sectaire, philosophe sans tre attach  un parti, affectueux sans
faiblesse.

--Un modle, vraiment, s'cria Sir Gervas, occup  manier sa brosse 
sourcils.

--Voici ce qu'il dit, repris-je.

Puis, je me mis  lire la lettre mme que je vous transcris maintenant:

Ayant appris par votre pre, mon cher garon, qu'il y avait quelque
possibilit de vous faire parvenir une lettre, j'ai crit celle-ci, que
je vous envoie par les soins du digne John Packingham, de Chichester,
qui part maintenant pour l'Ouest.

J'espre que vous tes sain et sauf, avec l'arme de Monmouth, et que
vous y avez obtenu un emploi honorable.

Je suis certain que vous trouverez parmi vos camarades un certain
nombre de sectaires excessifs, ainsi que d'autres qui sont des railleurs
et des incroyants.

Suivez mes conseils, ami, cartez-vous des uns et des autres.

Car le fanatique est l'homme qui ne s'en tient pas  dfendre la
libert de son propre culte, ce qui ne serait que justice, mais veut
encore s'imposer  la conscience d'autrui, et par l tombe dans cette
mme erreur contre laquelle il combat.

D'autre part, le simple railleur sans cervelle est infrieur  la bte
des champs, car il n'en a pas l'instinctif respect de soi-mme et
l'humble rsignation...

--Par ma foi, s'cria le baronnet, le vieux gentleman a un ct de la
langue assez rude.

Prenons la religion par sa base la plus large, car la vrit a plus de
largeur que nous ne sommes capables d'en concevoir.

La prsence d'une table prouve l'existence d'un charpentier, et de mme
la prsence de l'univers prouve celle d'un tre qui a fait l'univers,
quelque soit ce nom qu'on lui donne.

Jusque l vous avez sous les pieds un sol trs ferme, sans qu'il y ait
besoin d'inspiration, d'enseignement, ni d'une aide quelconque.

Ds lors, puisqu'il doit y arriver un auteur de l'univers, jugeons de
sa nature par son oeuvre.

Nous ne pouvons observer les gloires du firmament, son tendue infinie,
sa beaut, et l'art divin avec lequel il a t pourvu aux besoins de
toutes les plantes, de tous les animaux, et ne point voir qu'il est
plein de sagesse, d'intelligence et de puissance.

Nous somme encore ici, vous le reconnatrez, sur un terrain solide,
sans avoir besoin d'appeler  notre aide autre chose que la pure raison.

Quand nous sommes parvenus  ce point, demandons-nous pour quelle fin
l'univers a t fait et pour quelle fin nous y avons t mis.

La nature tout entire nous enseigne que ce doit tre pour nous
perfectionner, pour tendre plus haut, pour crotre en vertu vritable,
en science, en sagesse.

La Nature est un prdicateur muet qui se fait entendre les jours de la
semaine comme le jour du Sabbat.

Nous voyons le gland grandir en un chne, l'oeuf produire l'oiseau, la
chenille devenir papillon.

Ds lors, douterons-nous que l'me humaine, de toutes les choses la
plus prcieuse, ne soit aussi sur la route qui monte.

Et comment l'me peut-elle faire du progrs, sinon en cultivant la
vertu et l'empire sur elle-mme?

Peut-il exister une autre voie?

Il n'en est aucune.

Ainsi donc nous pouvons dire avec confiance que nous sommes placs
ici-bas pour crotre en science et en vertu.

Voil l'essence intime de la religion, et pour aller jusque-l, il
n'est pas besoin de foi.

Cela est aussi vrai et aussi susceptible de dmonstration qu'aucun des
exercices d'Euclide que nous avons tudis ensemble.

Sur ce terrain commun les hommes ont lev bien des difices
diffrents.

Le Christianisme, la religion de Mahomet, la croyance des Orientaux,
toutes ont une mme substance.

Les diversits se trouvent dans les formes et les dtails.

Tenons-nous en  notre foi chrtienne, la doctrine de l'amour, celle
qui est si belle, qui a t souvent enseigne, et rarement mise en
pratique, mais ne mprisons point nos semblables, car tous nous sommes
les branches issues d'une mme racine, la vrit.

L'homme quitte les tnbres pour la lumire: il y passe quelque temps,
puis il retourne dans les tnbres.

Micah, mon garon, les jours passent, pour moi comme pour toi.

Qu'ils ne se passent point en pure perte!

Leur nombre est bien petit.

Que dit Ptrarque?: _ celui qui y entre, la vie parait l'infini; 
celui qui la quitte, le nant_.

Que chaque jour, chaque heure soient employs  seconder les vues du
Crateur,  mettre en oeuvre toutes les puissances du bien qui sont en
vous.

Qu'est-ce que la douleur, le travail, le chagrin?

C'est le nuage qui passe devant le soleil. Ce qui est tout, c'est le
rsultat de l'oeuvre bien faite.

Il est ternel; il vit et s'accrot de sicle en sicle.

Ne vous arrtez pas pour vous reposer.

Le repos viendra quand sera acheve l'heure du travail.

Que Dieu vous protge et vous garde!

Il n'y a pas grand-chose de nouveau.

La garnison de Portsmouth est partie pour l'Ouest.

Sir John Lawson, le magistrat, est venu ici et a fait des menaces 
votre pre et  d'autres, mais il ne peut faire grand-chose faute de
preuves.

L'glise et les Dissenters se prennent  la gorge, comme toujours.

Vraiment l'austre Loi de Mose rgne plus longtemps que les douces
paroles du Christ.

Adieu, mon cher garon, recevez les meilleurs souhaits de votre ami 
la tte grisonnante.

                    ZACHARIE PALMER

--Corbleu! s'cria Sir Gervas, pendant que je repliais la lettre, j'ai
entendu Stillingfleet et Tenison, mais je n'ai jamais cout un meilleur
sermon. Celui-l, c'est un vque dguis en charpentier. Mais voyons
notre ami le marin. Est-ce un thologien en droit, un docteur en droit
canon parmi les loups de mer?

--Salomon Sprent est un personnage tout diffrent, bien qu'il soit fort
bon en son genre, dis-je, mais vous allez juger de lui par sa lettre.

--Matre Clarke.

La dernire fois que nous fmes de compagnie, j'ai couru sous les
batteries, en service d'enlvement, pendant que vous restiez au large et
attendiez les signaux.

M'tant arrt pour me radouber et passer l'examen de ma prise, qui
s'est trouve tre en bonne condition pour le grement et la
charpente...

--Que diable veut-il dire? demanda Sir Gervas.

--C'est d'une demoiselle qu'il parle, Phb Dawson, la soeur du
forgeron. Il est rest pendant plus de quarante ans presque sans mettre
le pied sur la terre ferme. Aussi s'exprime-t-il en ce jargon maritime,
tout en s'imaginant qu'il parle un anglais aussi pur que n'importe qui
dans le Hampshire.

--Alors, continuez, dit le baronnet.

Lui ayant lu les rglements de guerre, je lui ai expliqu les
conditions d'aprs lesquelles nous devions naviguer de conserve dans le
voyage de la vie, savoir:

Premirement: elle obira aux signaux sans faire de questions, ds
qu'ils seront reus.

Deuximement: elle gouvernera d'aprs mon calcul.

Troisimement: elle me soutiendra en fidle navire de conserve, qu'il
fasse mauvais temps, ou dans la bataille, ou dans le naufrage.

Quatrimement: elle se mettra  l'abri sous mes canons, en cas
d'attaque par des bandits, corsaires, ou garde-ctes.

Cinquimement: j'aurai  la tenir en bon tat,  la mettre en cale
sche de temps en temps, et pourvoir  ce qu'elle soit bien repeinte,
approvisionn de parois, d'tamine, ainsi qu'il convient pour un coquet
navire d'agrment.

Siximement: je m'interdirai de prendre  la remorque aucun autre
bateau, et s'il s'en trouve un qui me soit amarr prsentement, je
couperai les aussires.

Septimement: je devrai la ravitailler chaque jour.

Huitimement: si par hasard elle venait  avoir une voie d'eau, ou  se
trouver choue et prisonnire dans un banc de sable, j'aurai  la
soutenir, la vider avec la pompe, et la redresser.

Neuvimement: arborer le pavillon protestant  la pomme du grand mt
pendant la traverse de la vie, et tracer notre route vers le grand
port, avec l'espoir de rencontrer un amarrage et un fond propre  jeter
l'ancre, pour deux navires de construction anglaise, quand ils seront
dsarms pour l'ternit.

Le huitime coup du quart de midi allait sonner quand ces articles ont
t signs et scells.

Ensuite, lorsque j'ai piqu sur vous, je n'ai pas seulement aperu le
bout de notre hunier.

Bientt aprs, j'ai appris que vous tiez parti pour servir comme
soldat, en compagnie de ce btiment efflanqu, dgingand, aux longs
espars,  la mine de corsaire, que j'avais vu quelques jours auparavant
dans le village.

Je trouve que vous ne vous tes pas trop bien conduit envers moi, en
partant sans mme me saluer de votre pavillon.

Mais peut-tre que la mare tait favorable, et que vous ne pouviez pas
attendre.

Si je n'avais pas t afflig d'un mt de fortune, un de mes espars
coup, j'aurais eu le plus grand plaisir  ceindre mon sabre d'abordage
et  sentir encore la poudre  canon.

Et je le ferais encore, malgr ma patte de bois et le reste, sans mon
vaisseau compagnon, qui pourrait se plaindre de la violation du contrat
et ds lors s'esquiver.

Il faut que je suive le feu de sa poupe jusqu'au jour o nous serons
lgalement unis.

Adieu, matelot!

Dans l'action, suivez le conseil d'un vieux marin, gardez la position
du vent, et  l'abordage!

Dites cela  votre amiral le jour de la bataille.

Dites-le lui tout bas,  l'oreille.

Dites-lui: _gardez la position du vent et allez-y:  l'abordage_.

Dites-lui aussi qu'il frappe vite, qu'il frappe fort, qu'il frappe
toujours.

C'est ainsi que parlait Christophe Minga, et jamais on ne mit  la mer
un homme meilleur, bien qu'il ait eu  grimper  travers le tuyau 
aussire.

Bien  vous et  vos ordres.

                    SALOMON SPRENT

Pendant toute la lecture de cette ptre, Sir Gervas n'avait fait que
rire en dedans, mais la dernire partie nous fit rire aux clats.

--Qu'il soit  terre ou  bord, il veut absolument que toute bataille
soit un combat naval, dit le baronnet. Il aurait fallu que vous eussiez
ce sage conseil  proposer dans la runion convoque aujourd'hui par
Monmouth. Si jamais il vous demande votre avis, rpondez-lui: Gardez la
position du vent et montez  l'abordage!

--Il faut que je dorme, dis-je en posant ma pipe. Je dois me mettre en
route ds la pointe du jour.

--Non, je vous en prie, mettez le comble  votre bont en me permettant
d'entrevoir votre respectable pre, la Tte-Ronde.

--Il n'y a que quelques lignes, rpondis-je. Il a toujours t bref dans
son langage, mais puisqu'elles vous intressent, je vais vous le lire:

Je vous envoie la prsente, mon cher fils, par un homme pieux, pour
vous dire que j'espre que vous vous comportez ainsi qu'il vous
convient.

Dans toutes les difficults et tous les dangers, ne comptez pas sur
vous, mais invoquez l'aide d'en haut.

Si vous exercez un commandement, enseignez  vos hommes  chanter des
psaumes au moment o ils se rangent en bataille, selon la bonne vieille
coutume.

Dans l'action, usez de la pointe plutt que du tranchant.

Un coup d'estoc doit parer un coup de taille.

Votre mre et les autres vous envoient leur affection.

Sir John Lawson a tourn autour d'ici comme un loup affam, mais il n'a
pu trouver aucune preuve contre moi.

John Marchbank, de Bedhampton, a t jet en prison.

Vritablement l'Antchrist rgne sur le pays, mais le royaume de la
lumire est proche.

Frappez avec entrain pour la vrit et la conscience.

Votre pre affectueux,

                    JOSEPH CLARKE

Post-scriptum (de ma mre): J'espre que vous vous rappelez ce que je
vous ai dit au sujet de vos caleons et aussi des larges collets de
toile, que vous trouverez dans le sac.

Il n'y a gure plus d'une semaine que vous tes parti, et pourtant cela
parat une anne.

Quand vous aurez froid ou que vous serez mouill, prenez dix gouttes de
l'lixir de Daffy dans un petit verre d'eau de vie.

Si les pieds vous cuisent, frottez le dedans de vos bottes avec du
suif.

Rappelez-moi  Matre Saxon, et  Matre Lockarby, s'il est avec vous.

Son pre a t dans une rage folle par suite de son dpart, car il
avait  brasser une grande quantit de bire et personne pour surveiller
la cuve  fermentation.

Ruth a fait cuire un gteau, mais le four lui a jou un mauvais tour,
et le dedans est rest en pte molle.

Un millier de baisers, cher coeur, de la part de votre tendre mre.

                    M. C.

--Un couple de gens senss, dit Sir Gervas qui, aprs avoir achev sa
toilette, s'tait mis au lit. Maintenant je commence  comprendre
comment vous tes fabriqu, Clarke. Je vois les fils dont on s'est servi
pour vous tisser. Votre pre veille  vos besoins spirituels; votre mre
se proccupe des besoins matriels. Mais je crois que le prche du vieux
charpentier est plus  votre got. Vous tes un infme latitudinaire,
mon homme. Sir Stephen crierait haro sur vous et Josu Pettigrue vous
renierait. Bon! teignons la lumire, car nous devons tous les deux tre
en mouvement au chant du coq. Voil notre religion pour le moment.

--Celle des premiers Chrtiens, suggrai-je.

Sur quoi on rit tous les deux.

Puis, on s'endormit.




VIII--Le pige tendu sur la route de Weston.


Aussitt aprs le lever du soleil, je fus rveill par un des
domestiques du Maire qui me prvint que l'honorable Matre Wade
m'attendait en bas.

M'tant lev et habill, je le trouvai assis  la table du salon, avec
des papiers, une bote de pains  cacheter, et occup  sceller la
missive que je devais porter.

C'tait un homme de petite taille, vieilli,  la figure blme, se tenant
trs droit, brusque dans son langage, et dont la tournure faisait songer
 un soldat plutt qu' un homme de loi.

--Voil, dit-il en appuyant le cachet sur la cire qui couvrait le noeud
du cordon. Je vois que votre cheval vous attend tout sell, dehors. Vous
ferez bien de passer par Nether le Bas, et le Canal de Bristol, car nous
avons appris que la cavalerie ennemie garde les routes jusqu'au del de
Wells. Voici votre paquet.

Je m'inclinai et plaai le pli dans l'intrieur de ma tunique.

--C'est un ordre crit, ainsi qu'il a t propos dans le conseil. Le
Duc rpondra peut-tre par crit, peut-tre de vive voix. Dans les deux
cas, conservez bien sa rponse. Le paquet contient aussi les dpositions
du clergyman de la Haye, et celles des deux tmoins prsents au mariage
de Charles d'Angleterre avec Lucy Walters, la mre de Sa Majest. Votre
mission est d'une importance telle que le succs de notre entreprise
peut en dpendre entirement. Faites en sorte de remettre le papier 
Beaufort en personne. Sans quoi il n'aurait peut-tre aucune valeur
devant un tribunal.

Je promis de le faire, si la chose tait possible.

--Je vous engagerais aussi, reprit-il,  emporter le sabre et le
pistolet pour vous prmunir contre les dangers de la route, mais 
laisser ici casque et cuirasse, qui vous donneraient une tournure trop
guerrire pour un paisible messager.

--J'avais dj pris ce parti, dis-je.

--Il n'y a plus rien  ajouter, capitaine, dit l'homme de loi, en me
tendant la main. Puisse la bonne fortune vous accompagner! Ayez la
langue muette et l'oreille au guet. Veillez attentivement sur tout ce
qui se passera. Examinez bien quelles gens auront l'air sombre ou l'air
content. Il peut se faire que le Duc soit  Bristol, mais il est
prfrable que vous alliez  sa rsidence de Badminton. Notre mot de
passe est aujourd'hui Tewkesbury.

Aprs avoir remerci mon instructeur de ses conseils, je sortis et
montai sur Covenant, qui pitinait le sol et rongeait son frein, tout
joyeux de son nouveau voyage.

Fort peu de citadins taient dehors, mais plus d'une tte coiffe du
bonnet de nuit me regarda avec tonnement par la fentre.

Je pris la prcaution de faire marcher Covenant avec le moins de bruit
possible, jusqu' ce que nous fussions  une bonne distance de la
maison, car je n'avais pas dit un mot  Ruben du voyage que je
projetais.

J'tais convaincu que s'il tait mis au fait, ni la discipline, ni mme
les chanes toutes neuves de son amour ne sauraient l'empcher de partir
avec moi.

Malgr mon attention, les fers de Covenant rendaient un son clair sur
les galets, mais en me retournant, je vis que les stores restaient
abaisss  la chambre de mon fidle ami, et que tout paraissait
tranquille dans la maison.

Aussi j'agitai ma bride et partis  un trot rapide, par les rues
silencieuses, encore jonches des fleurs fanes, encore gayes de
rubans.

 la porte du nord tait de garde une demi-compagnie, qui me laissa
franchir la muraille, sitt que j'eus prononc le mot de passe.

Aussitt que je fus hors des anciens murs, je me trouvai en pleine
campagne, orient vers le nord, et la route libre devant moi.

C'tait une matine superbe.

Le soleil se levait au-dessus de ses collines lointaines.

Ciel et terre prenaient des teintes de rouille et d'or.

Les arbres des vergers, qui bordaient la route, taient peupls
d'innombrables oiseaux qui babillaient, chantaient, remplissaient l'air
de leur ramage aigu.

Il y avait dans chaque souffle quelque chose qui vous rendait plus
lger, plus joyeux.

Le btail roux du Somerset avec ses yeux curieux se rangeait le long des
haies, projetant de grandes ombres sur les champs, et me regardait au
passage.

Des chevaux de ferme posaient la tte par-dessus les portes 
claire-voie et hennissaient comme pour saluer leur frre  la robe
lustre.

Un grand troupeau de moutons  toison de neige descendit vers nous sur
la pente d'une hauteur et se mit  sauter et gambader au soleil.

Tout n'tait que vie innocente, depuis l'alouette qui chantait dans les
airs jusqu' la menue musaraigne qui courait par le bl mrissant,
jusqu'au martinet qui partait au bruit de mon approche.

Partout, la vie, dans son innocence.

Que devons-nous penser, mes chers enfants, quand nous voyons les btes
des champs pleines de bienveillance, de vertu, et de gratitude.

O est-elle cette supriorit dont, nous parlons!

Sur le terrain dominant qui montait au Nord, je me retournai pour
contempler la ville endormie, avec cette large bordure de tentes et de
chariots, qui faisait bien voir combien sa population s'tait accrue
subitement.

L'tendard royal flottait encore au clocher de Sainte-Madeleine, pendant
que le beau clocher symtrique de Saint-Jacques portait bien haut le
drapeau bleu de Monmouth.

Pendant que je les contemplais, le vif et ptulant roulement d'un
tambour se fit entendre dans l'air matinal, en mme temps que le chant
clair et vibrant des trompettes, tirant les troupes de leur sommeil.

Au loin, et des deux cts de la ville se dployait une magnifique
perspective sur les collines du comt de Somerset, formant des
ondulations jusqu' la mer lointaine, peuple de villes, de hameaux, de
chteaux  tourelles, de clochers, avec des combes boises, des tendues
de terres  bl, un spectacle aussi beau que l'oeil pouvait le
souhaiter.

Quand j'eus fait faire demi-tour  mon cheval pour reprendre ma route,
je sentis, mes chers enfants, qu'un tel pays mritait qu'on se battit
pour lui et que la vie d'un homme tait bien peu de chose, du moment
qu'il pouvait contribuer, pour si peu que ce ft,  lui assurer la
libert et le bonheur.

Dans un petit village de l'autre ct de la hauteur, je rencontrai un
poste de cavalerie dont le chef m'accompagna quelque temps  cheval et
me mit sur la route de Stowey le Bas.

Mes yeux de natif du Hampshire furent tonns en remarquant la couleur
rouge uniforme du sol de cette rgion qui est bien diffrente du
calcaire et du gravier de Havant.

Les vaches sont galement rousses, en majorit.

Les cottages ne sont point btis en briques ni en bois, mais d'une sorte
de pis qu'on nomme cob et qui garde sa solidit et son tat lisse tant
qu'il n'a pas t mouill.

En consquence, on protge les murs contre la pluie au moyen de toits de
chaume qui s'avancent beaucoup.

Il y a  peine un clocher dans toute cette rgion, chose encore qui
parait trange aux habitants des autres parties de l'Angleterre.

Toutes les glises ont une tour carre, avec des clochetons aux angles.

Les tours sont presque toujours trs larges et contiennent de trs beaux
carillons.

La route, que je devais suivre, longeait la base des belles collines de
Quantock, o des combes aux denses forts sont parses parmi des dunes
vastes, couvertes de bruyres et d'un pais tapis de fougres et de
myrtilles.

De chaque ct du chemin descendaient des ravins tortueux bords d'ajonc
jaune, qui jaillissait de l'paisse couche de terre rouge comme une
flamme sortant de cendres chaudes.

Des ruisseaux d'une eau colore par la tourbe descendaient  grand bruit
de ces vallons et passaient par-dessus la route.

Covenant y enfonait jusqu'aux pturons et avait des mouvement de
surprise, en voyant des truites au large dos passer comme des flches
entre ses pieds de devant.

Je voyageai pendant tout un jour  travers ce beau pays, o je fis peu
de rencontres, car je me tenais  distance des grandes routes.

Quelques ptres et fermiers, un clergyman aux longues jambes, un
colporteur avec sa mule, un cavalier portant une grande sacoche et qui
me fit l'effet d'un acheteur de chevelures, voil tout ce que je peux me
rappeler.

Une cruche noire d'une demi pinte d'ale et un croton de pain dans une
auberge voisine de la route, tel fut mon seul repas.

Prs de Combwich, Covenant perdit un fer et j'eus  perdre deux heures
dans la ville, avant de trouver une forge et de pouvoir faire remdier 
l'accident.

Ce fut seulement dans la soire que j'arrivai enfin sur les bords du
Canal de Bristol,  un endroit nomm les Shurton Bars, o les flots
vaseux du Parret se dversent dans la mer.

En cet endroit, le canal est si large, que l'on distingue  peine les
montagnes galloises.

Le rivage est plat, noir, bourbeux, piqu  et l de taches blanches
qui sont des oiseaux de mer, mais plus loin, vers l'est, surgit une
ligne de collines fort sauvages, fort escarpes, qui en certains
endroits se dressent en murailles  pic.

Ces falaises se dirigent vers la mer, et les intervalles, que laissent
leurs entailles, forment un grand nombre de petits ports, de baies  sec
pendant la moiti de la journe, mais capables de porter un bateau de
belle taille, ds que le flux est  la moiti.

La route suivait ces crtes nues et rocheuses, qu'habite une population
clairseme de pcheurs et de ptres farouches.

Ils venaient sur le seuil de leurs cabanes en entendant rsonner les
fers de mon cheval, et me lanaient au passage quelqu'une des grosses
plaisanteries qui ont cours dans l'Ouest.

 mesure que la nuit approchait, le pays se faisait plus triste et plus
dsert.

 de rares intervalles clignotait une lumire lointaine venant d'un
cottage solitaire au flanc des collines.

C'tait le seul indice de la prsence de l'homme.

Le rude sentier se rapprochait de la mer, mais malgr son lvation, les
embruns produits par les brisants le franchissaient.

J'avais les lvres saupoudres de sel.

L'air tait plein du grondement rauque de la houle, du sifflement grle
des courlis, qui m'effleuraient de leur vol, pareils  des cratures de
l'autre monde, blanches, vagues,  la voix mlancolique.

Le vent soufflait par bouffes courtes, brusques, irrites, venant de
l'Ouest.

Bien loin, sur les eaux noires, s'apercevait un point lumineux, unique,
montant, descendant, oscillant, puis disparaissant  la vue, ce qui
indiquait la violence de la tempte qui avait clat sur le canal.

Pendant que je chevauchais par le crpuscule  travers ce paysage
trange et sombre, mon esprit se tourna naturellement vers le pass.

Je songeai  mon pre,  ma mre, au vieux charpentier,  Salomon
Sprent.

Puis, mes penses se reportrent sur Decimus Saxon, dont le caractre
aux faces multiples offrait autant de sujets d'admiration et de sujets
d'horreur.

L'aimais-je, ne l'aimais-je pas?

C'tait plus que je ne pouvais dire.

Aprs lui, je me rappelai mon fidle Ruben, et son idylle amoureuse avec
la jolie Puritaine, pour songer ensuite  Sir Gervas et au naufrage de
sa fortune.

De l mon esprit se reporta  l'tat de l'arme, et  l'avenir de la
rbellion, ce qui me ramena  ma mission prsente,  ses prils et  ses
difficults.

Aprs avoir retourn en mon esprit toutes ces choses, je commenais 
m'assoupir sur le dos de mon cheval.

Je succombais  la fatigue du voyage et  l'endormante cantilne des
vagues.

Je venais justement de commencer un rve o je voyais Ruben Lockarby
couronn Roi d'Angleterre par _Mistress_ Ruth Timewell, pendant que
Decimus Saxon se prparait  dcharger sur lui son pistolet bourr d'un
flacon de l'lixir de Daffy, lorsque tout  coup, sans avertissement, je
fus violemment jet  bas de mon cheval, et me trouvai tendu  moiti
vanoui, sur le sentier pierreux.

J'tais si tourdi, si branl par cette chute inattendue, que je restai
quelques minutes incapable de comprendre o j'tais et ce qui m'tait
arriv, bien que j'entrevisse vaguement des gens qui se penchaient sur
moi et que des rires rauques retentissent  mes oreilles.

Lorsqu'enfin je fis un effort pour me remettre debout, je m'aperus
qu'un tour de corde avait t pass autour de mes bras et de mes jambes,
de faon  les rendre immobiles. D'un violent effort, je parvins 
dgager une main et la lanai  la face d'un des hommes qui me
maintenaient, mais aussitt toute la bande, au moins une douzaine, se
jeta sur moi.

Les uns me donnaient des coups de poing ou de pied.

D'autres serraient une autre corde sur mes coudes et la nouaient si
adroitement que j'tais tout  fait impuissant.

M'apercevant que dans mon tat de faiblesse et d'tourdissement, tous
mes efforts seraient vains, je restai tendu dans un silence grognon,
mais l'oeil au guet, sans prendre garde aux nouvelles bourrades qui
fondaient sur moi.

Il faisait si noir qu'il me fut impossible de voir les figures de mes
agresseurs, ni de faire la moindre supposition sur ce qu'ils pouvaient
tre, ou sur la faon dont ils m'avaient fait tomber de ma selle.

Le bruit que faisait un cheval en rongeant son frein et pitinant tout
prs de l, m'apprit que Covenant tait prisonnier, aussi bien que son
matre.

--Pete le Hollandais en a reu autant qu'il peut en porter, dit une voix
rude et rauque. Il gt sur la route aussi inerte qu'un congre.

--Ah! Pauvre Pete! dit  demi-voix un autre. Il ne touchera plus  une
carte; il ne videra plus son verre de cognac.

--Pour a, vous mentez, mon bon ami, dit l'homme frapp, d'une voix
faible et chevrotante, et je vous prouverai que vous mentez, si vous
avez un flacon dans votre poche.

--Quand mme Pete serait mort et enterr, dit celui qui avait parl le
premier, il suffirait du mot d'eau-de-vie pour le faire revenir.
Donnez-lui une gorge de votre bouteille, Dicon.

On entendit dans l'obscurit un bruit de glouglou et d'aspiration, suivi
d'une forte inspiration du buveur.

--_Gott sei gelobt_! (Dieu soit lou) s'cria-t-il d'une voix plus
forte. J'ai vu plus d'toiles qu'il n'en a t fait. Si ma _kopf_
(tte) n'avait pas t bien cercle, il l'aurait dmolie comme un baril
mal li. Il a un coup de poing qui vaut une ruade de cheval.

Comme il parlait, le rebord de la lune se montra par-dessus un
escarpement et jeta un flot de froide et claire lumire sur la scne.

Levant les yeux, je vis qu'une grosse corde avait t tendue en travers
de la route, d'un tronc d'arbre  un autre,  une hauteur d'environ huit
pieds au-dessus du sol.

Je n'aurais pu m'en apercevoir dans les tnbres, lors mme que j'eusse
t tout  fait veill, mais comme elle me rencontra au niveau de la
poitrine, pendant que Covenant passait par-dessous au trot, elle
m'arrta brusquement et me jeta  terre avec une grande violence.

Soit par l'effet de la chute, soit par celui des coups reus, j'avais
des coupures profondes, en sorte que je sentais le sang couler en nappe
chaude sur mon oreille et mon cou.

Nanmoins je ne fis aucune tentative pour remuer.

J'attendis en silence pour voir qui taient les gens aux mains desquels
j'tais tomb.

Je ne craignais qu'une chose, qu'on m'enlevt mes lettres et que ma
mission n'et plus de but.

 la seule pense d'tre dsarm sans combattre et de perdre les papiers
qui m'avaient t confis, et cela la premire fois que l'on me
chargeait d'une tche pareille, le sang me monta tout bouillant  la
figure, tant j'tais honteux.

La bande, qui m'avait captur, se composait de gaillards aux barbes
incultes, coiffs de bonnets de fourrure, vtus de jaquettes de futaine,
avec des ceintures de buffle auxquelles taient suspendus des pes
courtes et droites.

Leurs figures hles, tannes par le soleil, et leurs grandes bottes
montraient que c'taient des pcheurs ou des marins, et on et pu,
d'ailleurs, le deviner  leur rude langage maritime.

Deux d'entre eux se tenaient  genoux de chaque ct de moi avec leurs
mains sur mes bras.

Un troisime tait debout en arrire tenant un pistolet arm, pendant
que les autres, au nombre de sept ou huit, aidaient  se remettre sur
pied l'homme que j'avais frapp, et qui saignait abondamment par une
entaille au-dessus de l'oeil.

--Emmenez le cheval chez le pre Microft, dit un homme trapu,  barbe
noire, qui paraissait tre leur chef. a n'est pas une rosse loue pour
un dragon, mais une belle bte, dans toute sa force, qui se vendra au
moins soixante pices. Avec votre part, Pete, vous aurez de quoi acheter
onguent et empltres pour votre blessure.

--Ha! chien! cria le Hollandais en me montrant le poing, vous voudriez
bien tomber sur Peter, n'est-ce pas? Vous voudriez bien saigner Peter,
n'est-ce pas? Mille diables, mon homme, si vous et moi, nous tions
ensemble sur la cime de la montagne, on verrait bien lequel est le plus
fort.

--Embrayez votre machine  bavarder, Pete, grogna un de ses camarades.
Ce gaillard-l est, bien sr, un membre de Satan, et il exerce une
profession qu'un gredin  l'me basse, rampante, un coquin de vile
naissance est seul capable d'embrasser. Et pourtant, je vous le
garantis, rien qu' le voir, il vous trousserait comme un coq de
bruyre, s'il posait sur vous ses grandes mains. Et vous crieriez au
secours, comme vous l'avez fait  la dernire Saint-Martin, quand vous
avez pris la femme de Dick le tonnelier, pour un employ de l'excise.

--Me trousser, n'est-ce pas? Mort et enfer! cria l'autre que sa blessure
et l'eau-de-vie avaient mis dans une rage folle, nous allons voir,
attrape-a, frai du diable, attrape-a.

Et courant  moi, il me donna des coups de pieds de toute sa force, avec
ses lourdes bottes de marin.

Quelques-uns de la bande riaient, mais l'homme, qui avait parl le
premier, donna au Hollandais une pousse qui le fit tourner sur
lui-mme.

--Pas de a! dit-il d'un ton rude. Sur le sol anglais, on se bat
loyalement  l'anglaise. Pas de vos mauvais coups du continent. Ce n'est
pas moi qui resterai l  voir donner des coups de pied  un Anglais,
par le fils d'une fille de joie d'Amsterdam, un individu au ventre en
tonneau, au lcheur de schnaps, au coeur de poulet. Qu'on le pende, si
cela plat au patron! Tout a se passera  bord,  dcouvert, mais, par
le tonnerre, c'est une bataille que vous allez avoir, si vous touchez
encore  cet homme-l.

--Tout doux, Dicon, dit leur chef, d'une voix conciliante, nous savons
tous que Pete n'est pas de taille  se battre, mais il est le meilleur
tonnelier de la cte. Eh! Pete! Il n'a pas son pareil pour faire une
douve, pour cercler, pour assembler. Qu'on lui donne une planche, et il
en aura fait un baril, pendant le temps qu'un autre se demandera comment
il faut faire.

--Ah! vous vous rappelez cela, Capitaine Murgatroyd, dit le Hollandais
d'un ton maussade, mais vous me regardez assommer, battre, et narguer,
et injurier, et qu'est-ce qu'on fait pour moi? Je vous le jure, quand la
_Maria_ retournera au Texel, je me remettrai  mon ancien mtier, je
vous en rponds, et je ne remettrai plus le pied sur son bord.

--Pas de danger! rpondit le Capitaine, en riant. Tant que la _Maria_
ramassera ses cinq mille pices d'or et sera capable de montrer ses
talons  n'importe quel cotre de la cte, on n'a pas  craindre que cet
avaricieux de Pete perde sa part de gain. Comment l'ami, si cela
continue, vous serez assez riche dans un an ou deux pour monter une
baraque  votre compte, avec une pelouse bien tondue par-devant, des
arbres taills en forme de paons, des fleurs formant un dessin, un canal
prs de la porte, et une grande mnagre, pleine d'entrain, tout comme
si vous tiez un bourgmestre! Il s'est fait plus d'une fortune, grce
aux malines et au cognac.

--Oui, et grce aux malines et au cognac, il y a eu plus d'une tte
casse, grogna mon ennemi. Tonnerre! Il y a autre chose  envisager que
les baraques et les plates-bandes. Il y a les ctes qui donnent des
coups de vent, et les temptes du Nord-Ouest, et la police, et les
espions.

--Et c'est justement par l que le marin adroit l'emporte sur le pcheur
de harengs, ou sur le caboteur aux allures timides, qui se donne tant de
mal d'un Nol  l'autre, qui risque tous les dangers et n'a pas de ces
petits profits. Mais assez caus! En route avec le prisonnier, et qu'on
le mette en sret avec les entraves aux pieds!

Je fus remis debout, et tantt port, tantt tran au milieu de la
bande.

Mon cheval avait dj t emmen dans la direction oppose.

Notre trajet s'cartait de la route, pour descendre par un ravin trs
rocheux, trs accident qui allait en pente vers la mer.

Il semblait qu'il n'y et pas trace de sentier.

Je ne pouvais que marcher d'un pas incertain en me butant aux pierres et
aux buissons, du mieux que je pouvais, enchan et impuissant comme je
l'tais.

Mais le sang s'tait sch sur mes blessures, et la frache brise de la
mer, qui se jouait sur mon front, me rendit des forces, ce qui me permit
de me faire une ide plus claire de ma situation.

D'aprs leurs propos, il tait vident que ces hommes taient des
contrebandiers.

Ds lors, ils ne devaient pas prouver une sympathie bien vive pour le
gouvernement, ni souhaiter de soutenir le Roi Jacques en quoi que ce
ft.

Il tait probable, au contraire, qu'ils taient ports vers Monmouth.

En effet, n'avais-je pas vu, la veille un rgiment entier d'infanterie
de son arme, lequel avait t lev parmi les gens de la cte.

D'autre part, il se pouvait que leur avidit l'emportt sur leur
loyalisme et les dcidt  me remettre  la justice, par l'espoir d'une
rcompense.

Tout bien considr, il valait mieux,  mon avis, ne rien dire de ma
mission et tenir cachs mes papiers aussi longtemps que possible.

Mais je ne pus m'empcher de me demander, pendant qu'on m'entranait,
quel motif avait pouss ces gens-l  m'attendre dans une embuscade,
ainsi qu'ils l'avaient fait.

La route que j'avais suivie tait fort carte, et pourtant bon nombre
des voyageurs qui se rendaient de l'Ouest  Bristol, par Weston,
devaient la prendre.

La bande ne pouvait pas tre occupe sans cesse  la garder.

Ds lors pourquoi avait-elle tendu ce pige, cette nuit-l?

Les contrebandiers, gens sans crainte de la loi, gens dcids  tout, ne
s'abaissaient point, gnralement, au rle de voleurs allant  pied, de
brigands.

Tant qu'on ne se mlait pas de leurs affaires, il tait rare qu'ils
fussent les premiers  causer du dsordre.

Donc, pourquoi m'avaient-ils guett, moi qui ne leur avais jamais caus
aucun tort?

Pouvait-il se faire que je leur eusse t dnonc?

Je continuais  tourner et retourner ces questions en mon esprit, quand
tout ce monde s'arrta.

Le capitaine lana un coup de sifflet perant, au moyen d'un sifflet
qu'il portait suspendu au cou.

L'endroit o nous nous trouvions tait le plus sombre et le plus
accident de toute cette gorge sauvage.

Des deux cts se dressaient de grands escarpements qui se rapprochaient
au-dessus de nos ttes en une vote dont les bords taient frangs de
bruyres et d'ajoncs, en sorte que le ciel noir et les toiles
scintillantes taient presque cachs.

De gros rochers noirs apparaissaient vaguement dans la lumire indcise,
et devant nous un haut fouillis de quelque chose qui ressemblait  des
broussailles nous barrait le chemin.

Mais sur un second coup de sifflet, on aperut  travers les branches un
point lumineux, et toute la masse s'carta d'un ct comme si elle avait
tourn sur un pivot.

De l'autre ct se voyait un couloir sombre et tortueux, ouvert dans le
flanc de la colline.

Nous descendmes par l en nous baissant, car la vote de rochers
n'tait pas trs haute.

De chaque ct rsonnait le bruit cadenc de la mer.

Aprs avoir franchi l'entre, qui avait d tre pratique  grand
renfort de travail  travers le roc massif, nous pntrmes dans un
souterrain lev et spacieux, clair  un bout par un feu et par
plusieurs torches.

 en juger par leur lueur jaune et fumeuse, je pus voir que le toit
tait au moins  cinquante pieds au-dessus de nous, et que de tous cts
en pendaient des cristaux calcaires qui scintillaient de l'clat le plus
vif.

Le sol du souterrain tait compos d'un sable fin, aussi doux, aussi
velout qu'un tapis de Wilton, et formant une pente douce.

Cela prouvait que l'ouverture du souterrain devait donner sur la mer;
supposition confirme par le bruit sourd et l'claboussement des vagues,
par la fracheur et le got salin de l'air qui remplissait toute la
grotte.

Mais je ne vis pas l'eau, car un brusque changement de direction droba
l'issue  mes regards.

Dans cet espace libre, au sein des rochers, qui pouvait avoir soixante
pas de long et trente de large, taient entasss de grandes piles de
barils, de tonneaux, de caisses, des mousquets.

Des coutelas, des btons, des triques, et de la paille taient pars sur
le sol.

 une extrmit flambait joyeusement un feu de bois, qui projetait des
ombres bizarres sur les parois et se refltait en milliers d'tincelles
pareilles  des diamants, sur les cristaux de la vote.

La fume sortait par une grande fissure parmi les rochers.

Sept ou huit autres membres de la bande, les uns assis sur des caisses,
les autres tendus sur le sable autour du feu, se levrent promptement
et allrent au-devant de nous  notre entre.

--L'avez-vous pris? crirent-ils. Est-ce qu'il est vraiment venu?
tait-il accompagn?

--Le voici, et il est seul, rpondit le capitaine. Notre cble l'a
descendu de cheval aussi proprement qu'une mouette est prise au filet
par un grimpeur de falaises. Qu'avez-vous fait en notre absence, Silas?

--Nous avons prpar les ballots pour le transport, rpondit l'homme
interpell, un marin solide, hl, d'ge moyen. La soie et la dentelle
sont emballes dans ces caisses carres couvertes de toile  sac. J'ai
marqu l'une du mot: _trane_, et l'autre, _jute_; il y a un
millier de malines, et un cent de brillant. Cela se fera contrepoids sur
le dos d'une mule. L'eau-de-vie, le _schnaps_, le _seniedam_,
l'eau d'or de Hambourg, tout est rang en bon ordre. Le tabac est dans
les caisses plates l-bas du ct du Trou Noir. Voil une besogne qui
nous a donn bien du mal, mais enfin a a pris la tournure d'un arrimage.
Le lougre flotte comme un plat  passoire, et il a tout juste assez de
lest pour se tenir droit pour une brise de cinq noeuds.

--A-t-on aperu quelque indice de la _Fairy-Queen_ (Reine des fes)?

--Aucun. Le grand John est l-bas, au bord de l'eau,  guetter ses feux.
Ce vent-ci devrait l'amener, si elle avait doubl la Pointe de la Combe
Martin. On a vu une voile  environ dix milles  l'Est-Nord-Est vers le
coucher du soleil. Il se peut que ce soit un schooner de Bristol. Il se
peut aussi que ce soit un navire du roi, un bateau-mouche.

--Un bateau escargot, dit le Capitaine Murgatroyd, d'un air narquois.
Nous ne pouvons pas pendre l'homme de l'Excise, avant que Venables amne
la _Fairy-Queen_, car, aprs tout, c'est un homme de son quipage qui a
cop. Qu'il fasse lui-mme sa sale besogne!

--Mille clairs! cria le coquin de Hollandais. Ne serait-ce pas une
galante faon d'accueillir le capitaine Venables que d'envoyer le
gabelou par le Trou Noir avant son arrive? Il peut bien avoir quelque
autre besogne  faire pour nous un autre jour.

--Hein! l'ami, est-ce vous ou moi qui commande ici? dit le chef, d'une
voix irrite. Qu'on amne le prisonnier devant ce feu! Maintenant
entendez bien, chien de requin de terre, vous tes aussi sr de mourir
que si vous tiez dj allong dans la bire, avec les cierges allums.
Regardez par ici.

 ces mots il prit une torche, et  sa rouge lumire, montra une large
fente qui traversait le sol,  l'autre bout du souterrain.

--Vous pourrez juger de la profondeur du Trou-Noir, dit-il en prenant un
baril vide, et le lanant dans le gouffre bant.

Nous coutmes en silence pendant dix secondes avant qu'un bruit
lointain et sourd d'un objet qui se brise nous apprit qu'il tait arriv
au fond.

--a le portera jusqu' mi-chemin de l'enfer, avant que le souffle
l'abandonne, dit l'un d'eux.

--C'est une mort plus douce que sur la potence de Devizes, dit un autre.

--Non, il faut qu'il aille d'abord  la potence, cria un troisime.
C'est seulement son enterrement que nous arrangeons.

--Il n'a pas ouvert la bouche depuis, le moment o nous l'avons pris,
dit l'homme qu'on nommait Dicon. Il est donc muet? Retrouvez votre
langue, mon beau gaillard et apprenez-nous comment vous vous appelez. Il
aurait mieux valu pour vous tre muet de naissance, car vous n'auriez pu
prter un serment qui a caus la mort de notre camarade.

--J'attendais qu'on m'interroget poliment aprs tous ces braillements
et ces injures, dis-je. Mon nom est Micah Clarke. Maintenant, veuillez
me dire qui vous pouvez tre, et de quel droit vous arrtez les
voyageurs paisibles sur la route publique.

--Notre droit, le voici, rpondit Murgatroyd en mettant la main sur la
poigne de son coutelas. Quant  ce que nous sommes, vous le savez de
reste. Vous vous nommez non point Clarke, mais Westhouse ou Waterhouse,
et vous tes ce mme, ce maudit employ de l'Excise qui a pinc notre
pauvre camarade le tonnelier Dick, et dont le serment a caus sa mort 
Ilchester.

--Je jure que vous vous trompez, rpondis-je. Jamais de ma vie je ne
suis all dans ce pays-l!

--Belles paroles? Belles paroles! cria un autre contrebandier. Employ
de l'Excise ou non, vous aurez  faire le saut, puisque vous connaissez
le secret de notre souterrain.

--Votre secret ne court aucun danger avec moi, rpondis-je, mais si vous
voulez me mettre  mort, j'accueillerai mon sort comme doit le faire un
soldat. J'aurais prfr mourir sur le champ de bataille plutt que
d'tre  la merci d'une pareille meute de rats-d'eau dans leur terrier.

--Par ma foi, dit Murgatroyd, voil un langage trop fier pour tre celui
d'un homme de l'Excise. Puis il a l'attitude d'un vrai soldat. Il serait
possible qu'en tendant un pige  la chouette, nous ayons pris le
faucon. Et pourtant nous savions de source certaine qu'il passerait par
l, et mont sur un cheval tout pareil.

--Qu'on fasse venir le grand John! suggra le Hollandais. Je ne
donnerais pas une chique de tabac de la Trinit pour la parole du
coquin. Le grand John tait avec Dick le tonnelier quand il a t pris.

--Oui, grogna le matelot Silas, il a reu sur le bras une estafilade du
couteau de l'employ. Si quelqu'un le reconnat  sa figure, ce sera
lui.

--Qu'on l'appelle alors!

Bientt arriva de l'entre du souterrain un long dgingand, qui y tait
de garde.

Il avait autour du front un mouchoir rouge, et un tricot bleu, dont il
releva lentement la manche tout en s'approchant.

--O est l'employ Westhouse? cria-t-il. Il a laiss sa marque sur mon
bras. Par ma foi, c'est  peine si elle est gurie. Cette fois, le
soleil est du ct du mur ou nous sommes, l'employ. Mais... Hallo!
camarade. Quel est-il celui que vous avez mis aux fers? Ce n'est pas
notre homme.

--Pas notre homme! crirent-ils avec une vole de jurons.

--Mais ce gaillard ferait deux hommes de la taille de l'employ, et il
resterait de quoi faire le secrtaire d'un magistrat. Vous pouvez le
pendre, pour plus de sret, mais enfin ce n'est pas notre homme.

--Oui, qu'on le pende! dit Pete le Hollandais. Sapperment! Faut-il que
notre souterrain fasse parler de lui dans tout le pays? Alors o
ira-t-elle la jolie _Maria_, avec ses soieries, et ses satins, ses
barils et ses caisses? Faut-il risquer notre souterrain pour faire
plaisir  cet individu? En outre, est-ce qu'il ne m'a pas frapp  la
tte, n'a-t-il pas frapp la tte de votre tonnelier, comme s'il avait
tap sur moi avec mon propre maillet. Est-ce que a ne mrite pas une
cravate de chanvre?

--Est-ce que a ne mrite pas un grand _rumbo_? s'cria Dicon. Avec
votre permission, capitaine, je voudrais dire que nous ne sommes point
une bande de brigands ni de petits voleurs, mais un quipage d'honntes
marins, incapables de faire du mal except  ceux qui nous en font.
L'employ de l'excise Westhouse a fait prir Dick le tonnelier et il est
juste qu'il en soit puni par la mort, mais pour ce qui est de mettre 
mort ce jeune soldat, je penserais plutt  saborder la coquette _Maria_
ou  hisser le gros Roger  la pomme de son mt.

Je ne sais quelle rponse on aurait faite  ce discours, car  ce moment
mme un coup de sifflet aigu retentit en dehors du souterrain, et deux
contrebandiers parurent portant entre eux le corps d'un homme.

Celui-ci se laissait aller d'un air si inerte, que d'abord je le crus
mort, mais lorsqu'ils l'eurent jet sur le sable, il remua, et enfin se
mit sur son sant avec l'expression d'un homme  demi tir d'un
vanouissement.

C'tait un personnage trapu,  figure rsolue, dont une longue cicatrice
blanche traversait la joue.

Il tait vtu d'un habit bleu collant  boutons de cuivre.

--C'est l'homme de l'Excise, Westhouse, crirent les voix avec ensemble.

--Oui, c'est l'homme de l'Excise, Westhouse, dit l'homme avec calme, en
tordant le cou, comme s'il souffrait. Je reprsente la loi du Roi, et au
nom de la loi, je vous arrte tous. Je dclare confisques et saisies
toutes les marchandises de contrebande que je vois autour de moi,
conformment  la seconde section de la premire clause du Statut sur le
commerce illgal. S'il y a des honntes gens dans la compagnie, ils
m'aideront  faire mon devoir.

En parlant ainsi, il fit un effort pour se mettre debout, mais il avait
plus de courage que de force, et il retomba sur le sable au milieu des
bruyants clats de rires des grossiers marins.

--Nous l'avons trouv tendu sur la route, en revenant de chez le pre
Microft, dit un des nouveaux venus.

C'taient ceux qui avaient emmen mon cheval.

--Il a du passer aussitt aprs vous. La corde l'a pris sous le menton
et l'a fait tomber  une douzaine de pas. Nous avons vu sur son habit le
bouton de l'Excise, c'est pourquoi nous l'avons apport. Par mon corps,
il en a donn des coups de pied et fait des ruades, jusqu' ce qu'il ft
aux trois quarts assomm.

--Avez-vous dtendu la corde? demanda le capitaine.

--Nous avons dnou un des bouts et laiss l'autre en place.

--C'est bien. Nous aurons  le garder pour le capitaine Venables. Mais
maintenant il s'agit de notre premier prisonnier. Il faut le fouiller et
examiner ses papiers, car il y a tant de navires qui font voile sous un
faux pavillon, que nous sommes forcs d'tre attentifs. Vous entendez,
monsieur le soldat? Qu'est-ce qui vous amne dans ce pays et quel Roi
servez-vous? Car j'ai entendu parler d'une mutinerie et de deux patrons
qui se disputent le mme grade dans le vieux vaisseau anglais.

--Je sers sous le Roi Monmouth, rpondis-je, voyant que la fouille en
question aboutirait  la dcouverte de mes papiers.

--Sous le Roi Monmouth! s'cria le contrebandier. Non, mon ami, voil
qui a un air de mensonge. Le bon Roi a trop grand besoin de ses amis
dans le Sud,  ce que j'ai oui dire, pour envoyer un aussi bon soldat 
l'aventure le long de la cte, comme un naufrageur de Cornouailles par
un temps de Sud-Ouest.

--Je porte, dis-je, des dpches de la propre main du Roi, adresses 
Henri, Duc de Beaufort, dans son chteau de Badminton. Vous pourrez les
trouver dans ma poche de dedans, mais je vous prie de ne pas rompre le
cachet, car cela jetterait du discrdit sur ma mission.

--Monsieur, cria l'employ de l'Excise, en se soulevant sur son coude,
je vous dclare pour cela en tat d'arrestation, sous l'accusation de
trahison, de fauteur de trahison, de vagabond et d'individu sans matre
aux termes du quatrime statut de l'Acte. En ma qualit de reprsentant
de la loi, je vous somme de vous soumettre  mon mandat.

--Fermez-lui la gueule avec votre charpe, Jim, dit Murgatroyd. Quand
Venables viendra, il trouvera bientt le moyen d'enrayer son dbit...
Oui, reprit-il, en examinant le verso de mes papiers, il y est crit:
De la part de Jacques II d'Angleterre, connu jusqu' ce jour sous le
nom de Duc de Monmouth,  Henri, Duc de Beaufort, Prsident de Galles,
par les mains du capitaine Micah Clarke, du rgiment d'infanterie du
comt de Wilts, du colonel Saxon. Enlevez les cordes, Dicon. Ainsi
donc, Capitaine, vous voici redevenu libre, et je suis fch que nous
vous ayons maltrait sans le savoir. Nous sommes du premier au dernier,
de bons Luthriens, et plus disposs  vous aider qu' vous entraver
dans votre mission.

--Ne pourrions-nous pas en effet l'aider  faire son voyage? dit le
lieutenant Silas. Pour mon compte, je ne craindrais pas de mouiller ma
jaquette ou de barbouiller ma main de goudron en faveur de la cause, et
je suis certain que vous tes tous dans les mmes dispositions que moi.
Maintenant, avec cette brise, nous pourrions pousser jusqu' Bristol et
dbarquer le capitaine, le matin. Cela lui viterait le danger d'tre
saisi au vol, par quelqu'un des requins de terre qui sont sur la route.

--Oui, oui, s'cria le grand John, la cavalerie du Roi bat le pays
jusqu'au del de Weston, mais il pourrait leur brler la politesse, s'il
tait  bord de la _Maria_.

--Bon, dit Murgatroyd, nous pourrions tre de retour en trois longues
bordes. Venables aura besoin d'un jour ou deux pour dbarquer ses
marchandises. Si nous devons naviguer de compagnie, nous aurons du temps
de reste. Ce plan vous arrangera-t-il, capitaine?

--Mon cheval, objectai-je.

--Il ne faut pas que cela nous arrte. Je peux grer une curie
confortable avec mes espars de rechange et du grillage. Le vent est
tomb. Le lougre pourrait tre amen  la cte de l'Homme Mort, et on y
ferait entrer le cheval. Courez chez le vieux pre, Jim, et vous, Silas,
occupez-vous du bateau. Voici de la viande froide, capitaine, et du
biscuit--l'ordinaire du marin--avec un verre de vrai Jamaque pour les
faire descendre, et vous ne devez pas avoir l'estomac trop dlicat pour
des mets grossiers.

Je m'assis sur un baril prs du feu et tirai mes membres raidis et
engourdis par leur immobilit pendant qu'un des marins lavait la coupure
de ma tte avec un mouchoir mouill et qu'un autre mettait de la
nourriture sur une caisse devant moi.

Le reste de la bande s'tait rendu  l'entre de la caverne pour mettre
le lougre en tat,  l'exception de deux ou trois qui gardaient
l'infortun employ de l'Excise.

Il tait assis le dos contre la paroi de la caverne, les bras croiss
sur sa poitrine, jetant de temps  autre sur les contrebandiers des
regards menaants, tels qu'un vieux mtin plein de courage en jetterait
 une meute de loups qui l'auraient terrass.

Je me demandais intrieurement s'il ne serait pas possible de tenter
quelque chose pour le tirer d'affaire, quand Murgatroyd survint, et
plongeant une tasse de fer blanc dans le baril de rhum dfonc, la vida
au succs de ma mission.

--J'enverrai Silas Bolitho avec vous, dit-il, pendant que je resterai
ici  attendre Venables, qui commande mon navire compagnon. Si je puis
faire quelque chose pour vous faire oublier ce mauvais traitement...

--Une seule chose, dis-je avec vivacit. C'est autant, ou plus encore
pour vous que pour moi, que je vous le demande. Ne laissez pas tuer ce
malheureux.

La figure de Murgatroyd s'empourpra de colre.

--Vous avez le langage franc, dit-il. Ce n'est point un meurtre, mais un
acte de justice. Quel mal faisons-nous ici? Il n'y a pas dans tout le
pays une seule vieille mnagre qui ne nous bnisse. O achtera-t-elle
son souchong, ou son eau-de-vie, si ce n'est chez nous? Nous demandons
un faible profit, et n'imposons nos marchandises  personne. Nous sommes
de paisibles commerants. Et pourtant cet homme et ses pareils sont sans
cesse  aboyer sur nos talons. On dirait des chiens marins aprs un banc
de morues. Nous avons t harcels, pourchasss. Nous avons reu des
balles, au point qu'il nous a fallu chercher un abri dans des cavernes
comme celle-ci. Il y a un mois, quatre de nos hommes portaient un baril,
de l'autre ct de la montagne au fermier Black, qui a fait des affaires
avec nous depuis ces cinq dernires annes. Tout  coup surgissent une
dizaine de cavaliers, conduits par cet employ de l'Excise. Ils jouent
de la pointe et du tranchant, fendent le bras au grand John et font
prisonnier Dick le tonnelier.

Dick a t tran dans la prison d'Ilchester, et pendu aprs les
assises, comme on pend une fouine sur la porte d'un garde-chasse. Nous
avons appris que ce mme employ de l'Excise passerait par l, et il ne
se doutait gure que nous le guetterions. Qu'y a-t-il d'tonnant  ce
que nous lui ayons tendu un pige et qu'aprs l'avoir pris, nous lui
fassions subir la mme justice qu'il a inflige  nos camarades!

--Il n'est qu'un serviteur, objectai-je; ce n'est pas lui qui a fait la
loi; c'est son devoir de l'appliquer. C'est avec la loi elle-mme que
vous tes en querelle.

--Vous avez raison, dit le contrebandier d'un air sombre. C'est surtout
avec le juge Moorcroft que nous aurons  rgler le compte. Il se peut
que dans sa tourne il passe sur cette route. Fasse le ciel qu'il prenne
ce chemin! Mais nous pendrons aussi l'employ de l'Excise. Maintenant il
connat notre souterrain, et ce serait folie de le laisser partir.

Je vis qu'il tait inutile d'argumenter plus longtemps.

Aussi je me contentai de laisser tomber mon couteau de poche sur le
sable  porte de la main du prisonnier dans l'espoir que cela pourrait
lui servir.

Ses gardes riaient et plaisantaient ensemble, et ne s'occupaient gure
de leur captif, mais l'employ avait l'esprit suffisamment en veil, car
je vis sa main se fermer sur le couteau.

J'avais pass environ une heure  me promener en fumant, lorsque le
lieutenant Silas reparut, annonant que le lougre tait prt, et le
cheval  bord.

Je dis adieu  Murgatroyd, et hasardais en faveur de l'employ de
l'Excise quelques mots qui furent accueillis par un froncement de
sourcils et un serrement de main o il y avait de la mauvaise humeur.

Un canot tait tir sur le sable en dedans du souterrain, prs du bord
de l'eau.

J'y entrai, comme on me dit de le faire, avec mon sabre et mes
pistolets, qui m'avaient t rendus.

L'quipage le poussa au large et s'y embarqua d'un saut ds qu'il fut en
eau profonde.

 la faible lueur de la torche unique que Murgatroyd tenait sur
l'extrme bord, je vis que le toit de la grotte s'abaissait rapidement
au-dessus de nous, pendant que nous ramions du ct de l'entre. Il
finissait par baisser tellement qu'il y avait  peine quelques pieds de
distance entre lui et la mer, et qu'il nous fallut courber la tte pour
viter les rochers qui nous dominaient.

Les rameurs donnrent deux bons coups d'aviron, et nous passmes
brusquement sous le rideau vertical, pour nous trouver au grand air,
sous les toiles, qui brillaient d'un clat trouble, et la lune, qui se
montrait en un contour vague et indcis,  travers un brouillard de plus
en plus dense.

Juste en face de nous se prsentait une tache fonce, mal dlimite, qui
 notre approche prit la forme d'un lougre de grande taille se soulevant
et s'abaissant suivant les pulsations de la mer.

Ses vergues longues et minces, le rseau dlicat des cordages montaient
au-dessus de nous pendant que nous nous glissions sous la vote, et que
le grincement des poulies, le froissement des cbles, indiquaient qu'il
tait prt  accomplir ce voyage.

Il allait d'une allure lgre et gracieuse, pareil  un gigantesque
oiseau de mer dployant une aile, puis l'autre, pour se prparer 
prendre son vol.

Les bateliers nous mirent bord  bord et attachrent le canot, pendant
que j'escaladais les bastingages et mettais le pied sur le pont.

C'tait un navire spacieux, trs large au milieu, avec une lgante
courbure aux bans, et des mts d'une hauteur bien suprieure  tous ceux
que j'avais vus aux navires de ce genre sur le Solent.

Il tait pont  l'avant, mais avait l'arrire fort profond, avec des
cordages figs sur toute la longueur des cts pour assujettir les
barils, lorsque la soute tait pleine.

Au milieu de cet arrire-pont, les marins avaient tabli une solide
curie o se tenait debout mon brave cheval devant un seau d'avoine.

Mon vieil ami frotta ses naseaux contre ma figure, ds que je fus 
bord, et poussa un hennissement de joie en retrouvant son matre.

Nous tions encore  changer des caresses, lorsque la tte grisonnante
du lieutenant Bolitho apparut brusquement  l'coutille de la cabine.

--Nous voici en bon chemin, Capitaine Clarke, dit-il, la brise est tout
 fait tombe, comme vous pouvez le voir, et il pourra s'couler assez
longtemps avant que nous soyons arrivs  votre port. N'tes-vous pas
fatigu?

--Je suis un peu las, avouai-je. J'ai encore des battements dans la tte
par suite de la flure que j'ai attrap quand votre corde m'a jete 
terre.

--Une heure ou deux de sommeil vous rendront aussi dispos qu'un poulet
de la mre Carey. Votre cheval est bien soign, et vous pouvez le
quitter sans crainte. Je chargerai un homme de s'occuper de lui, bien
que,  dire la vrit, les coquins s'entendent en bonnettes et en
drisses, mieux qu'en ce qui regarde les chevaux et leurs besoins. En
tous cas, il ne peut lui survenir rien de fcheux. Aussi ferez-vous
mieux de descendre et d'entrer.

Je descendis donc les marches raides qui conduisaient  la cabine basse
de plafond du lougre.

Des deux cts un enfoncement dans la paroi avait t amnag en
couchette.

--Voici votre lit, dit-il, en me montrant l'une d'elles. Nous vous
appellerons quand nous aurons du nouveau  vous apprendre.

Je n'eus pas besoin d'une seconde invitation. Je m'tendis aussitt sans
me dshabiller, et au bout de quelques minutes je tombai dans un sommeil
sans rves, que ne purent interrompre ni le doux mouvement du navire, ni
les pitinements qui rsonnaient au-dessus de ma tte.




IX--De la bienvenue qui m'accueille  Badminton.


Lorsque j'ouvris les yeux, j'eus quelque peine  me rappeler o j'tais,
mais le souvenir m'en fut brusquement ramen par le choc violent de ma
tte contre le plafond bas quand je voulus me mettre sur mon sant.

De l'autre ct de la cabine, Silas Bolitho tait couch de tout son
long, la tte enveloppe d'un bonnet de laine rouge.

Il dormait profondment, en ronflant.

Au milieu de la cabine se balanait une table suspendue, trs use, et
marque d'innombrables taches par d'innombrables verres et cruches.

Un banc de bois viss au plancher compltait l'ameublement.

Il faut toutefois y ajouter un rtelier garni de mousquets, sur l'un des
cts.

Au-dessus et au-dessous des compartiments qui nous servaient de
couchettes, taient des ranges de coffres contenant, sans aucun doute,
ce qu'il y avait de plus prcieux en fait de dentelles et de soieries.

Le vaisseau s'levait et s'abaissait avec un mouvement doux, mais
d'aprs le flottement des voiles, je jugeai qu'il y avait peu de vent.

Je me glissai sans bruit hors de ma couchette, de faon  ne pas
rveiller le lieutenant, et me rendis sur le pont.

Nous tions non seulement en plein calme, mais emprisonns dans une
paisse masse de brouillards qui nous cernaient de tous cts, et nous
drobaient mme la vue de l'eau qui nous portait.

On aurait pu nous prendre pour un vaisseau arien naviguant  la surface
d'un vaste nuage blanc.

De temps  autre un lger souffle agitait la voile de misaine et
l'enflait un instant, mais ce n'tait que pour la laisser retomber sur
le mt immobile, pendante.

Parfois un rayon de soleil perait  travers l'paisseur du brouillard
et colorait la muraille morne et grise d'une bande irise, mais la brume
l'emportait de nouveau et faisait disparatre le brillant envahisseur.

Covenant regardait  droite et  gauche, ouvrant de grands yeux
interrogateurs.

Les matelots taient groups le long des bastingages, fumant leur pipe,
et cherchant  percer du regard le dense brouillard.

--Bonjour, capitaine, fit Dicon, en portant la main  son bonnet de
fourrures. Nous avons march magnifiquement, tant qu'a dur la brise, et
le lieutenant, avant de descendre, a calcul que nous ne devions pas
tre bien loin de Bristol.

--En ce cas, mon brave garon, rpondis-je, vous pouvez me dbarquer,
car je n'ai pas beaucoup de trajet  faire.

--Oui, mais il faut nous attendre que le brouillard se soit dissip, dit
le long John. Voyez-vous, il n'y a par ici qu'un endroit o nous
puissions dbarquer notre cargaison sans qu'on s'en mle. Quand il fera
clair, nous nous dirigerons de ce ct-l, mais jusqu'au moment o nous
pourrons relever notre position nous aurons bien des soucis avec les
bancs de sable du ct pour le vent.

--Ayez l'oeil par l, Tom Baldock, cria Dicon  un homme port 
l'avant. Nous sommes sur le passage de tous les navires de Bristol, et
bien qu'il y ait trs peu de vent, un navire  haute mture pourrait
profiter d'une brise que nous manquerions.

--Chut! dit tout  coup le grand John, levant la main en signe
d'avertissement, chut!

--Appelez le lieutenant, dit  demi-voix le matelot. Il y a un navire
prs de nous. J'ai entendu le grincement d'un cordage sur son pont.

Silas Bolitho fut sur pied en un instant, et nous restmes tous
immobiles, l'oreille tendue, cherchant  voir  travers le brouillard
pais.

Nous tions presque convaincus que c'tait une fausse alerte, et le
lieutenant s'en allait d'assez mauvaise humeur, quand une cloche au son
fort et clair tinta sept fois fort prs de nous, et ce son fut suivi
d'un coup de sifflet aigu, puis d'un bruit confus de cris et de pas.

--C'est un navire du Roi, grommela le lieutenant, c'est la septime
heure, et le contrematre fait monter les hommes de quart.

--Il tait  l'arrire de notre travers, dit tout bas quelqu'un.

--Non, dit un autre, je crois qu'il tait prs de notre ban de bbord.

Le lieutenant leva la main.

Nous attendmes en silence qu'un nouvel indice nous rvlt la position
de notre malencontreux voisin.

Le vent avait un peu frachi, et nous glissions sur l'eau avec une
vitesse de quatre  cinq noeuds  l'heure.

Soudain une voix rauque se fit entendre presque bord  bord.

--Tout le monde sur le pont! criait-elle, qu'on mette des hommes aux
bras du dessous du vent, par ici. Du monde aux drisses! Donnez un coup
de main, coquins de fainants, ou je vais tomber sur vous avec ma canne,
et que le diable vous emporte!

--C'est un navire du Roi, voil qui est certain, et il se trouve juste
par ici, dit le grand John, en montrant la hanche. Sur les navires du
commerce, on vous parle poliment. Ce sont ces personnages aux habits
bleus, aux galons dors, ces louchons au gaillard d'arrire, qui parlent
de cannes. Ha! ne vous l'avais-je pas dit!

Comme il parlait encore, le voile blanc de vapeurs se leva comme on
remonte un rideau de thtre, et laissa apercevoir un imposant vaisseau
de guerre, si proche de nous, qu'on aurait pu y jeter des biscuits.

Sa coque longue, grle, noire, se soulevait et s'abaissait avec une
cadence gracieuse, ses belles vergues et ses voiles d'une blancheur de
neige montaient jusqu' ce qu'elles disparussent dans les tranes de
brouillards qui flottaient encore autour de lui.

Neuf brillants canons de bronze nous regardaient par les sabords.

Au-dessus de la range de hamacs suspendus comme de la laine carde le
long de ses bastingages, nous apercevions sans peine les figures des
matelots qui nous contemplaient avec tonnement et nous montraient les
uns les autres.

Sur la haute poupe tait debout un officier d'un certain ge, en
tricorne, et en belle perruque blanche, qui s'arma aussitt d'une
longue-vue et la dirigea sur nous.

--Oh! l-bas, cria-t-il en se penchant par-dessus le couronnement de la
poupe, qu'est-ce que ce lougre?

--La _Lucie_, rpondit le lieutenant, en route de Portlockquay pour
Bristol avec des peaux et du suif... Tenez-vous prts  virer de bord,
reprit-il plus bas, voil que le brouillard redescend.

--Vous avez l une des peaux avec le cheval dedans, cria l'officier.
Mettez-vous sous notre soute, il faut que nous y regardions de plus
prs.

--Oui, oui, monsieur, dit le lieutenant, qui donna un fort coup de
barre.

Le boute-hors se mit en travers, et la _Maria_ partit  toute vitesse,
dans le brouillard, pareille  un oiseau de mer qu'on a effray.

Lorsque nous regardmes en arrire, une masse fonce nous indiqua seule
la position o nous avions laiss le grand vaisseau.

Mais nous entendions encore les ordres lancs  haute voix et le
va-et-vient des hommes.

--Gare  l'averse, mes enfants, cria le lieutenant. Il va nous en donner
maintenant.

Il avait  peine dit ces mots qu'une demi-douzaine de flammes brillrent
derrire nous dans le brouillard, pendant que le mme nombre de boulets
sifflaient  travers nos agrs.

L'un d'eux trancha l'extrmit de la vergue et la laissa pendante.

Un autre effleura le beaupr et parpilla en l'air un nuage d'clats
blancs.

--Chaude affaire, hein, capitaine, dit le vieux Silas, en se frottant
les mains. Par ma foi, ils tirent mieux dans les tnbres qu'ils ne
l'ont jamais fait en pleine lumire. On a tir sur ce lougre-ci plus de
boulets qu'il ne pourrait en porter s'il en tait charg. Et cependant
pas un n'a mme ray sa peinture jusqu' prsent. Ils recommencent!

Une nouvelle borde partit du navire de guerre, mais cette fois, il
avait perdu toute trace, et tirait au jug.

--C'est leur dernier coup de gueule, fit Dicon.

--N'ayez pas peur, grogna un autre des contrebandiers. Ils vont faire
flamber la poudre pendant tout le reste du jour. Tenez, Dieu vous
bnisse! N'est-ce pas un bon exercice pour l'quipage? Et comme les
munitions sont au Roi, cela ne cote un liard  personne.

--Il est heureux que la brise ait frachi, dit le grand John, car j'ai
entendu le grincement des _davits_ aussitt aprs la premire dcharge.
Il mettait ses canots  la mer, ou bien traitez-moi de Hollandais.

--a serait trs flatteur pour vous, espce de morue de sept pieds, cria
mon ennemi le tonnelier, dont la figure n'tait point embellie par un
large empltre pos sur un oeil. Vous auriez appris  faire quelque
chose de mieux que de tirer sur un cordage, ou  laver le pont tout
votre vie, comme une femme.

--Je vous jetterai  la drive dans un de vos tonneaux, saindoux coul
dans une vessie, riposta le marin. Combien de fois nous faudra-t-il vous
battre pour vous faire dgorger votre sauce?

--Le brouillard s'claircit un peu du ct de la terre, fit remarquer
Silas. Il me semble que je reconnais la cime de la Pointe
Saint-Augustin. Elle se dresse par l sur le ban de tribord.

--C'est elle, pour sr, monsieur, s'cria un des marins, en montrant un
cap noir, qui fendait le brouillard.

--Barrez pour la crique de trois brasses, alors, dit le lieutenant,
quand nous aurons doubl la pointe, capitaine Clarke, nous pourrons vous
dbarquer, ainsi que votre monture. Alors vous n'aurez plus qu'une
chevauche de quelques heures pour atteindre votre destination.

Je pris  part le vieux marin, et aprs l'avoir remerci de la
bienveillance qu'il m'avait tmoigne, je lui parlai de l'employ de
l'Excise, et le suppliai d'user de son influence pour le sauver.

--Cela regarde le capitaine Venables, dit-il d'un air sombre. Si nous le
laissons partir, qu'adviendra-t-il de notre souterrain?

--N'y a-t-il aucun moyen de s'assurer de son silence?

--Peut-tre pourrions-nous l'embarquer pour les plantations, dit le
lieutenant. Nous pourrions l'emmener avec nous au Texel, et obtenir du
capitaine Donders ou de quelqu'autre qu'il le prenne  bord pour la
traverse de l'Ocan Pacifique.

--Faites-le, dis-je, et je veillerai  ce que le Roi Monmouth soit mis
au fait de l'aide que vous avez donne  son messager.

--Bon, nous serons l en une ou deux bordes, fit-il remarquer.
Descendons, et garnissez bien votre rez-de-chausse, car il n'y a rien
de tel qu'une soute bien leste pour faire un bon dpart.

Suivant le conseil du marin, je descendis avec lui, et fis un repas
grossier mais copieux.

Au moment o nous le finissions, le lougre avait t amen dans une
crique troite que bordait de chaque ct une cte sablonneuse en pente
douce.

La rgion tait inculte, marcageuse, et prsentait peu d'indices
d'habitations.

 force de caresses, je dcidai Covenant  se mettre  l'eau.

Il gagna aisment la cte  la nage pendant que je le suivais dans la
yole du lougre.

On me lana quelques adieux, en un langage plein d'une rude cordialit.

J'assistai au retour de la yole.

Le beau navire reprit la route du large et ne tarda pas  s'effacer une
fois de plus dans le brouillard qui couvrait encore la surface des eaux.

Vraiment la Providence intervient d'trange faon, mes enfants, et avant
d'tre arriv  l'automne de la vie, on aurait peine  distinguer ce qui
est imputable  la bonne ou  la mauvaise fortune.

Car parmi toutes les aventures de mon existence errante, qui m'ont paru
fcheuses, il n'en est aucune que je n'aie fini par regarder comme un
bienfait.

Et si vous gravez avec soin cela dans votre coeur, ce sera d'un puissant
secours pour vous mettre en tat d'affronter, les lvres serres, tous
les ennuis.

En effet, pourquoi s'affliger, tant qu'on n'est pas absolument certain
que l'vnement ne peut pas tourner de faon  vous apporter de la joie?

Aussi, maintenant vous voyez bien que j'ai commenc par tre jet  bas
sur une route pierreuse, par recevoir des coups de poing, des coups de
pieds, et qu'enfin j'ai failli tre mis  mort tant pris pour un autre.

Et pourtant l'issue de tout cela fut de me faire arriver sain et sauf au
but de mon voyage.

Si au contraire j'avais pris la route de terre, il est plus que probable
que j'aurais t pris  Weston, car, comme je l'appris plus tard, une
troupe de cavalerie battait activement tout le pays, en fermant les
routes et arrtant tous ceux qui s'y prsentaient.

Maintenant que je me trouvais seul, mon premier soin fut de me baigner
la figure et les mains dans un ruisseau, qui descendait  la mer, et de
faire disparatre toutes les traces de mes aventures de la nuit
prcdente.

Mon entaille tait fort peu de chose et mes cheveux la cachaient.

Aprs m'tre rendu  peu prs prsentable, je frictionnai aussitt mon
cheval aussi bien que possible et arrangeai de nouveau sa sangle et sa
selle.

Puis, je le conduisis par la bride au haut d'une minence voisine, de
laquelle je pensais pouvoir me faire quelque ide de l'endroit o je me
trouvais.

Le brouillard s'tendait fort pais sur le Canal, mais du ct de la
terre tout tait clair et transparent.

Le pays, qui longeait la mer, tait dsol et marcageux, mais de
l'autre ct s'tendait devant moi une belle plaine fertile, bien
cultive.

Une chane de hautes montagnes, qui me parurent tre les Mendips,
bordait tout l'horizon, et plus loin encore au nord apparaissaient les
cimes bleues d'une autre chane.

L'Aven scintillant coulait dans la campagne comme un serpent d'argent
dans un parterre fleuri.

Tout prs de son embouchure  deux lieues au plus de l'endroit o
j'tais, s'levaient les clochers et les tours de l'imposante ville de
Bristol, la Reine de l'Ouest, qui tait, et qui est peut-tre encore la
seconde cit du royaume.

Les forts de mts qui s'levaient comme un bois de pins au-dessus des
toits des maison prouvaient l'importance des relations commerciales tant
avec l'Irlande qu'avec les Colonies, qui avaient fait natre cette
florissante cit.

Sachant que la rsidence du Duc tait  bien des milles de la cit dans
la direction du comt de Gloucester, et craignant d'tre arrt et
interrog si je me hasardais  franchir les portes, je pris  travers
champs pour contourner l'enceinte, et viter ainsi ce pril.

Le sentier, que je suivis, me conduisit  une ruelle champtre qui, 
son tour, dboucha sur une grande route couverte de voyageurs, les uns 
cheval, les autres  pied.

Comme les troubles, qui rgnaient alors, obligeaient les gens  voyager
arms, il n'y avait rien dans mon quipement qui pt exciter
l'attention, et il me fut facile d'aller mon train parmi les autres
cavaliers, sans tre questionn, ni souponn.

 en juger par leur apparence, c'taient pour la plupart des fermiers ou
de petits gentilshommes, qui se rendaient  Bristol pour s'informer des
nouvelles, ou pour mettre  l'abri dans une place forte ce qu'ils
avaient de plus prcieux.

--Avec votre permission, monsieur, dit un gros homme aux traits pais,
vtu d'une jaquette de velours, qui chevauchait  ma gauche,
pourriez-vous me dire si Sa Grce de Beaufort est  Bristol ou dans sa
maison de Badminton?

Je lui rpondis que je ne pouvais le lui dire, mais que j'allais
moi-mme le trouver.

--Il tait hier  Bristol, occup  faire faire l'exercice aux
volontaires, dit l'inconnu, mais, il faut le dire, Sa Grce est si
loyaliste et se donne tant de peine pour la cause de Sa Majest, que
c'est par le plus grand des hasards qu'on peut mettre la main sur lui.
Mais si vous le cherchez, o voulez-vous aller?

--J'irai  Badminton et je l'y attendrai. Pouvez-vous m'indiquer la
route?

--Comment! il ne connat pas la route de Badminton? s'cria-t-il tout
bahi, et ouvrant de grands yeux. Eh bien, je croyais que l'univers
entier la connaissait! Vous n'tes pas de Galles, ni d'un des comts de
la frontire, monsieur, voil qui est bien clair.

--Je suis du Hampshire, dis-je, et je suis venu d'assez loin pour voir
le Duc.

--Oui, je m'en serais dout, s'cria-t-il en riant  gorge dploye. Si
vous ne savez pas la route de Badminton, vous n'en savez pas long. Mais
j'irai avec vous, je veux tre pendu si je n'y vais pas, je vous
montrerai le chemin, et je tenterai ma chance d'y trouver le Duc.
Comment vous appelez-vous?

--Je me nomme Micah Clarke.

--Et moi, je suis le fermier Brown, John Brown, sur le registre, mais
plus connu comme le Fermier. Prenez ce tournant sur la droite de la
grande route. Maintenant nous pouvons mettre nos btes au trot, sans
tre touffs par la poussire des autres. Et pourquoi allez-vous
trouver Beaufort?

--Pour des affaires particulires qui ne comportent pas d'explications,
rpondis-je.

--Diable  prsent! Des affaires d'tat, probablement, dit-il en
sifflotant. Bon, une langue, qui se tait, a sauv le cou de plus d'un.
Je suis de mon ct un homme prcautionn et nous sommes en un temps o
je me garderais de dire tout bas certaines ides  moi. Non, je ne les
dirais pas mme  l'oreille de ma vieille jument brune que voici, de
peur de la voir  la barre des tmoins, dposant contre moi.

--On parait trs affair par ici, remarquai-je, car nous avions alors
sous nos yeux les murs de Bristol, que des quipes d'ouvriers taient
occups  rparer, le pic et la pelle  la main.

--Oui, on est pas mal affair. On fait des prparatifs dans le cas o
les rebelles arriveraient de ce ct. Cromwell et ses noirauds ont
trouv ici  qui parler, au temps de mon pre, et il en arrivera sans
doute autant  Monmouth.

--Il y a aussi une forte garnison? dis-je, me rappelant le conseil donn
par Saxon  Salisbury. Je vois l-bas deux ou trois rgiments sur ce
terrain nu et dcouvert.

--Il y a quarante mille hommes d'infanterie, et mille de cavalerie,
rpondit le fermier, mais les fantassins ne sont que des apprentis; pas
moyen de compter sur eux aprs Axminster. On dit par ici que les
rebelles sont prs de vingt mille et qu'ils ne font point quartier. Eh
bien, si nous devons avoir la guerre civile, j'espre que cela ira
chaudement, vivement, au lieu de traner pendant une douzaine d'annes
comme la dernire. Si l'on doit nous couper la gorge, que ce soit avec
un couteau bien affil, et non avec de vieux ciseaux  brancher.

--Que dites-vous d'un pot de cidre? demandai-je, car nous passions
devant une auberge vtue de lierre, dont l'enseigne portait ces mots:
Aux Armes de Beaufort.

--De tout mon coeur, mon garon, rpondit mon compagnon. Hol! par ici!
deux pintes d'ale, de la vieille et de la forte! Voil qui fera passer
la poussire de la route. Les vritables Armes de Beaufort sont
l-bas,  Badminton, car au guichet du cellier, le premier venu peut
demander ce qu'il veut, pourvu qu'il soit raisonnable, sans rien tirer
de sa poche.

--Vous parlez de la maison comme si vous la connaissiez bien, dis-je.

--Qui donc la connatrait mieux? demanda le gros fermier, en s'essuyant
les lvres, quand on se remit en route. Il me semble qu'hier encore,
nous jouions  cache-cache, mes frres et moi, dans le vieux chteau des
Botelers, qui s'levait prs de la nouvelle maison de Badminton, o
Acton Turville, comme quelques-uns la nomment. Le Duc l'a btie il y a
seulement quelques annes, et  vrai dire son titre de Duc n'est gure
plus ancien. Certains trouvent qu'il aurait mieux fait de garder le nom
que portaient ses anctres.

--Quelle sorte d'homme est le Duc? demandai-je.

--Emport, prcipit, comme tous ceux de sa famille. Mais quand il a le
temps de rflchir, et qu'il s'est refroidi, il est juste, en somme.
Votre cheval a t dans l'eau ce matin, mon ami?

--Oui, dis-je d'un ton bref, il a pris un bain.

--C'est pour une affaire de cheval que je vais trouver Sa Grce, dit mon
compagnon. Ses officiers ont requis mon cheval pie de quatre ans et
l'ont emmen sans mme dire: Avec votre permission... Permettez-vous
pour le service du Roi. Je tiens  leur apprendre qu'il y a quelque
chose au-dessus du Duc et mme du Roi. Il y a la loi anglaise, qui
accorde protection aux gens et  ce qu'ils possdent. Je ferais
n'importe quoi de raisonnable pour le service du Roi Jacques, mais mon
cheval pie de quatre ans! C'est trop.

--Je crains que les besoins du service de l'tat ne fassent passer
par-dessus votre objection, dis-je.

--Comment! Mais c'est assez pour faire de vous un Whig, s'cria-t-il.
Les Ttes-Rondes eux-mmes payaient jusqu'au dernier penny tout ce
qu'ils prenaient. Il est vrai qu'ils en prenaient pour la valeur de leur
argent. J'ai entendu mon pre dire que jamais le commerce n'alla aussi
bien qu'en quarante-six, quand ils taient par ici. Le vieux Noll avait
une cravate de chanvre prte pour les voleurs de chevaux, qu'ils
tinssent pour le Roi ou pour le Parlement. Mais voici la voiture du Duc,
si je ne me trompe.

Comme il parlait encore, un grand et lourd coche jaune, tran par six
juments flamandes couleur crme, arriva  grand train sur la route et
nous dpassa rapidement.

Deux laquais  cheval galopaient en avant, deux autres, tous en livre
bleu et argent chevauchaient de chaque ct.

--Sa Grce n'est point dedans. Sans cela il y aurait eu une escorte
derrire, dit le fermier, pendant que nous tirions sur les rnes pour
ranger nos chevaux de ct pour faire place.

Il leur lana au passage une question pour savoir si le Duc tait 
Badminton et reut comme rponse un signe d'assentiment du majestueux
cocher en perruque.

--Nous avons de la chance, nous le joindrons, dit le fermier Brown. En
ces jours-ci, il est aussi malais de mettre la main sur lui, que
d'attraper un rle dans un champ de bl. Nous serons arrivs dans une
heure au plus. C'est grce  vous que je n'aurai pas fait inutilement le
voyage de Bristol. Quelle tait, disiez-vous, votre commission?

Je fus contraint une fois encore de lui assurer que l'affaire n'tait
point de celles dont je puisse m'entretenir avec un inconnu, ce qui
parut le vexer.

Aussi fmes-nous plusieurs milles sans qu'il ouvrit la bouche.

Des bouquets d'arbres bordaient les deux cts de la route et nous
sentions la douce odeur des pins.

Au loin, dans l'air ardent de l't, flottait le son musical tantt
vibrant, tantt affaibli d'une cloche.

L'ombre des branches tait bienvenue, car un soleil, trs chaud,
flamboyant, dans un ciel sans nuage, faisait monter des champs et des
valles une bue.

--Cela, c'est la cloche de Chipping Sodbury, dit enfin mon compagnon en
pongeant sa face rougeaude. Voici l'glise de Sodbury de ce ct,
par-dessus la hauteur; puis, ici  droite, voici l'entre du Parc de
Badminton.

De hautes portes en fer, avec le lopard et le griffon qui sont les
supports des armoiries de Beaufort, fixes au haut des piliers qui les
flanquaient, s'ouvraient sur un beau parc form de pelouses et de
prairies, avec des bouquets d'arbres dissmins  et l, et de grandes
pices d'eau, ou pullulaient les oiseaux sauvages.

 chaque dtour de l'avenue sinueuse que nous parcourions  cheval, se
prsentait  nos yeux quelque beaut nouvelle, que le Fermier Brown me
signalait et m'expliquait.

Il avait l'air aussi fier de cet endroit que s'il en et t le
propritaire.

Ici c'tait un ouvrage en rocaille o des milliers de pierres aux
brillantes couleurs s'entrevoyaient sous les fougres et les plantes
grimpantes qui avaient t places de manire  les revtir.

L c'tait un joli ruisseau babillard dont le lit avait t trac de
telle sorte qu'il franchissait en cumant un bord form de roches  pic.

Ou bien c'tait la statue d'une nymphe, d'un dieu des forts, ou encore
une retraite construite avec art et dissimule sous les roses et les
chvrefeuilles.

Je n'avais jamais vu un parc dispos avec autant de got, et c'tait
arrang comme doit l'tre toute oeuvre d'art excellente, en suivant la
nature de si prs, que la seule diffrence consistait dans
l'accumulation de ces ouvrages dans un espace aussi restreint.

Quelques annes plus tard, notre got anglais, si sain, fut gt par le
jardinage pdantesque des Hollandais, avec ses pices d'eau remarquables
par leur platitude et leurs lignes droites, par ses arbres qui tous
taient taills, tous aligns, comme des grenadiers vgtaux.

 vrai dire, je trouve que le Prince d'Orange et Sir William Temple sont
amplement responsables de ce changement, mais aujourd'hui le mal est
rpar,  ce que j'ai ou dire, et nous avons cess de vouloir en
remontrer  la nature dans nos domaines d'agrment.

Comme nous approchions de la maison, nous arrivmes prs d'une vaste
pelouse horizontale, o s'exeraient des cavaliers.

 ce que m'apprit mon compagnon, ils avaient t recruts uniquement
dans la domesticit qui entourait la personne du Duc.

Aprs les avoir dpasse, nous traversmes un bouquet d'arbres
d'essences rares, et nous nous trouvmes sur une vaste place sable
devant la faade de la maison.

L'difice lui-mme tait de grande tendue, construit dans le nouveau
style italien, plutt en vue d'une installation confortable que pour s'y
dfendre, mais  une des ailes, on avait conserv, ainsi que mon
compagnon me le montra, une partie du vieux donjon et des murs du
chteau fodal du Botelers, qui avait l'air aussi dplac qu'un
vertugadin de la reine Elisabeth ajust  une toilette de cour arrive
de Paris tout rcemment.

On accdait  la principale entre par une colonnade et un large
escalier de marbre, sur les marches duquel se tenait debout un groupe de
valets de pieds et de palefreniers, qui prirent nos chevaux, quand nous
mmes pied  terre.

Un intendant ou majordome grisonnant s'enquit de ce qui nous amenait, et
en apprenant que nous dsirions voir le Duc en personne, il nous dit que
Sa Grce donnerait audience aux trangers dans l'aprs-midi  trois
heures et demie.

Il ajouta qu'en attendant, le repas des htes venait d'tre servi dans
le hall, et que son matre entendait que personne de ceux qui
viendraient  Badminton n'en partit affam.

Mon compagnon et moi, nous fmes fort heureux d'accepter l'invitation de
l'intendant.

Aussi, aprs avoir visit la salle de bains, et pourvu aux soins
qu'exigeait notre costume, nous suivmes un valet de pied qui nous
introduisit dans une vaste pice o tait dj runie la socit.

Les htes devaient tre au nombre d'environ cinquante ou soixante,
jeunes, vieux, gentlemen et roturiers, offrant les types et les
apparences les plus diverses.

Je remarquai que beaucoup d'entre eux jetaient autour d'eux des regards
hautains et interrogateurs, dans les intervalles du service, comme si
chacun s'tonnait de se voir dans une socit aussi mle.

Le seul trait qui leur ft commun tait l'accueil empress qu'ils
faisaient aux plats et aux bouteilles de vin.

On ne conversait gure, car il y avait fort peu de gens qui connussent
leurs voisins.

C'taient des soldats venus pour offrir leur pe et leurs services au
lieutenant du Roi.

D'autres taient des marchands de Bristol, qu'amenait le dsir de faire
quelque proposition ou suggestion relative  la sret de leurs biens.

Il y avait deux ou trois hauts fonctionnaires de la ville, qui taient
venus recevoir des instructions relatives  sa dfense.

Je remarquai aussi par ci par l quelque fils d'Isral, qui avait trouv
le moyen de pntrer jusque l dans l'espoir que ces temps de trouble
lui amneraient des personnages importants et de nobles emprunteurs.

Des marchands de chevaux, des selliers, des armuriers, des chirurgiens,
et des clergymen formaient le reste de la compagnie qui tait servie par
une troupe de domestiques poudrs et en livre.

Ils apportaient et remportaient les plats avec le silence et la
dextrit qui annoncent une longue pratique.

La pice contrastait avec la simplicit nue de la salle  manger de Sir
Stephen Timewell,  Taunton, car elle tait richement lambrisse 
panneaux, et son pourtour dcor avec luxe.

Le parquet tait fait de carrs en marbre blanc, ou noir.

Aux murailles revtues de chne poli, taient suspendus, formant une
longue srie, les portraits de la famille de Somerset,  partir de Jean
de Gand.

Le plafond tait aussi orn avec got de peintures reprsentant des
fleurs et des nymphes, et on avait le temps de s'engourdir le cou avant
d'y avoir tout admir.

 l'autre bout de la salle s'ouvrait largement une chemine de marbre
blanc, au-dessus de laquelle taient sculpts sur bois les lions et les
lis des armoiries des Somerset.

Elles taient surmontes d'une longue bande dore qui portait la devise
de la famille: _Mutare vel timere sperno_, (je ddaigne de changer ou de
craindre).

Les tables massives, auxquelles nous tions assis, taient couvertes de
grands plats et de candlabres d'argent, et on y voyait briller la
somptueuse argenterie qui avait rendu Badminton fameux.

Je ne pus m'empcher de songer que si Decimus Saxon pouvait jeter les
yeux sur tout cela, il ne perdrait pas un moment pour demander
instamment que la guerre ft pousse dans cette direction.

Aprs le dner, on conduisit tout le monde dans une petite antichambre,
autour de laquelle se voyaient des siges couverts de velours, et o
nous devions attendre que le Duc ft prt  nous recevoir.

Au centre de la pice, il y avait plusieurs caisses  dessus de verre,
et doubles de soie, dans lesquelles on voyait de petites verges d'acier
et de fer, avec des tubes de cuivre et d'autres objets trs polis, trs
ingnieux, bien qu'il me ft impossible de deviner dans quel but ils
avaient t assembls.

Un gentilhomme-chambellan fit le tour de la compagnie, avec du papier et
une critoire de corne, pour marquer nos noms et notre affaire.

Je m'adressai  lui pour savoir s'il ne serait pas possible d'avoir une
audience rigoureusement en tte--tte.

--Sa Grce ne donne jamais d'audience prive, rpondit-il. Il est
toujours entour de ses conseillers intimes et des officiers  son
service.

--Mais l'affaire en question est telle que lui seul doit l'entendre,
insistai-je.

--Sa Grce est d'avis qu'il n'y a aucune affaire qu'il doive tre seul 
entendre, dit le gentilhomme. C'est  vous de vous arranger de votre
mieux, quand vous lui serez prsent. Toutefois je veux bien vous
promettre que votre requte lui sera soumise, mais je vous avertir
qu'elle ne sera point accueillie.

Je le remerciai de ses bons offices, et le quittai pour aller avec le
fermier jeter un coup d'oeil sur les singuliers petits engins contenus
dans les caisses.

--Qu'est-ce que cela? demandai-je, jamais je n'ai rien vu de pareil.

--C'est, dit-il, l'ouvrage de ce fou de marquis de Worcester. Il tait
le grand-pre du Duc, et il passait tout son temps  inventer et
fabriquer de ces joujoux, mais ils n'ont jamais servi, ni  lui ni 
d'autres.  prsent regardez-moi cela. Celui qui a des roues s'appelait
la machine  eau: il s'tait mis en tte la baroque ide qu'en chauffant
l'eau de cette chaudire que voici, on pourrait faire tourner les roues,
et qu'ainsi on pourrait voyager sur des barres de fer plus vite qu'un
cheval. Hou! j'engagerais bien ma vieille jument brune contre des
mcaniques de cette sorte, jusqu' la fin du monde. Mais reprenons nos
places, car voil le Duc.

Nous nous tions  peine assis avec les autres solliciteurs, que la
porte s'ouvrit  deux battants.

Un homme trapu, gros, courtaud, d'une cinquantaine d'annes, entra dans
la pice d'un air affair, et la parcourut  grandes enjambes entre
deux ranges de protgs qui s'inclinaient.

Il avait de grands yeux bleus, saillants, au-dessous desquels la peau
formait deux grosses poches, et le visage jaune, blme.

Sur ses talons venaient une douzaine d'officiers, et de gens de
naissance, aux perruques flottantes, aux pes sonores.

 peine avaient-ils franchi la porte d'en face qui conduisait dans la
chambre mme du Duc, que le gentilhomme  la liste appela un nom, qui
commena le dfil des gens venus pour se trouver en prsence du grand
personnage.

--Il me semble que Sa Grce n'est pas de trs bonne humeur, dit le
fermier Brown. Avez-vous remarqu, quand il a pass, comme il se mordait
la lvre infrieure?

--Il a pourtant l'air d'un gentilhomme bien pacifique, dis-je, mais Job
et lui-mme serait mis  une rude preuve, s'il lui fallait recevoir
tout ce monde dans un aprs-midi.

--coutez-moi cela! dit-il tout bas, en levant le doigt.

Et comme il parlait encore, on entendit la voix du Duc toute vibrante de
colre, dans la chambre du fond, et un petit homme  figure pointue
sortit et traversa l'antichambre en courant, comme si la frayeur lui
avait fait perdre la tte.

--C'est un armurier de Bristol, dit  demi-voix un de mes voisins. Il
est probable que le Duc n'a pu s'entendre avec lui sur les conditions
d'un contrat.

--Non, dit un autre, c'est qu'il a fourni des sabres,  l'escadron de
Sir Marmaduke Hyson, et l'on dit que les lames se ploient comme si elles
taient en plomb. Pour peu qu'elles aient servi, il est impossible de
les faire rentrer dans le fourreau.

--L'homme de haute taille qui entre maintenant, dit le premier, est un
inventeur. Il possde le secret d'un certain feu trs meurtrier, dans le
genre de celui que les Grecs ont employ contre les Turcs dans le
Levant, et il dsire le vendre pour mieux dfendre Bristol.

Sans doute le feu grgeois ne parut pas indispensable au Duc, car
l'inventeur sortit bientt, la figure aussi rouge que si elle et t en
contact avec sa composition.

Celui qui se trouvait ensuite sur la liste tait mon ami le brave
fermier.

L'accent irrit qui l'accueillit, tait de fcheux augure pour le sort
du cheval de quatre ans, mais une accalmie se produisit.

Le fermier sortit et vint se rasseoir en frottant ses grosses mains
rouges avec satisfaction.

--Par dieu! dit-il tout bas, il s'est diablement emport en commenant,
mais a s'est arrang, et il m'a promis que si je paie l'entretien d'un
dragon pour toute la dure de la guerre, on me rendra mon cheval pie.

J'tais rest assis pendant tout ce temps-l, me demandant quelle ide
le ciel m'inspirerait pour mener mon affaire au milieu de ce
fourmillement de solliciteurs, parmi cette cohue d'officiers qui
entouraient le Duc.

S'il y avait eu la moindre chance d'obtenir une audience de lui par un
autre moyen, je l'aurais saisie avec empressement, mais tout ce que
j'avais tent dans ce but avait chou.

Si je ne saisissais pas cette occasion, il se pourrait que jamais je ne
me retrouvasse en face de lui.

Mais lui tait-il possible de rflchir  une telle affaire, ou de la
discuter en prsence d'autres personnes?

Quelle chance avait-elle d'tre examine ainsi que cela convenait?

Alors mme que ses dispositions le porteraient de ce ct, il n'oserait
laisser entrevoir son indcision quand tant d'yeux taient fixs sur
lui.

Je fus tent de prendre un autre motif pour expliquer ma venue, et de
compter sur la fortune pour obtenir d'elle une chance plus favorable
pour la remise de mes papiers.

Mais enfin cette chance pouvait ne point se prsenter, et le temps
pressait.

On disait qu'il retournerait  Bristol le lendemain.

Tout bien considr, il me parut que je devais tirer le meilleur parti
possible de ma situation actuelle et esprer que la discrtion et le
sang-froid du Duc le dcideraient  m'accorder une entrevue plus
particulire, quand il aurait vu l'adresse inscrite sur mes dpches.

J'avais  peine form cette rsolution que mon nom fut appel.

Aussitt je me levai et entrai dans la chambre du fond.

Elle tait petite, mais fort haute, tendue de soie bleue, avec une large
corniche dore.

Au milieu se voyait une table carre encombre de piles de papiers.

De l'autre ct tait Sa Grce, en grande perruque retombant jusque sur
ses paules, la mine majestueuse, imposante.

Il avait ce mme air insaisissable de la Cour, que j'avais remarqu tant
chez Monmouth que chez Sir Gervas, et cela joint  ses traits bien
marqus, nergiques,  ses grands yeux perants, le dsignait comme un
meneur d'hommes.

Son secrtaire particulier tait auprs de lui, notant ses ordres.

Les autres personnes taient ranges derrire lui en demi-cercle, ou
changeaient des prises de tabac dans la profonde embrasure de la
fentre.

--Marquez la commande faite  Smithson, disait-il lorsque j'entrai, cent
casques, et autant de pices de cuirasse, devants et dos,  tenir prts
pour mardi, en outre cent vingt fusils hollandais pour les
mousquetaires, avec deux cents bches en plus pour les ouvriers, marquez
que cette commande sera tenue pour nulle et non avenue si elle n'est
point excute au jour dit.

--C'est marqu, Votre Grce.

--Capitaine Micah Clarke, dit le Duc, en lisant la liste qu'il avait
devant lui. Que dsirez-vous, capitaine?

--Il serait prfrable que je puisse en entretenir Votre Grce en
particulier, rpondis-je.

--Ah! c'est vous qui demandiez l'audience particulire? Eh bien,
capitaine, voici mon conseil, et mon conseil est un autre moi-mme.
Ainsi donc vous pouvez vous regarder comme en tte--tte. Ce que je
peux entendre, ils peuvent l'entendre. Pardieu, mon homme, au lieu de
bgayer et de rouler de gros yeux, dites votre affaire.

Ma demande avait attir l'attention de l'assistance.

Ceux qui taient  la fentre se rapprochrent de la table.

Rien ne pouvait tre plus dfavorable au succs de ma mission, et
pourtant il n'y avait pas d'autre parti  prendre que de remettre mes
dpches.

Je puis le dire en toute conscience, et sans aucune vantardise, je ne
redoutais rien pour moi-mme.

Accomplir mon devoir tait la seule pense prsente  mon esprit.

Et ici, je puis le dire une fois pour toutes, mes chers enfants, je
parle de moi-mme dans tout le cours de ce rcit, avec la mme libert
que s'il s'agissait d'un autre homme.

 dire vrai, le vigoureux et actif jeune homme de vingt et un ans tait
bien, en effet, un autre homme que le vieux bonhomme  tte grise assis
au coin de la chemine, et incapable de faire autre chose que de
raconter des vieilles histoires aux petits.

Moins l'eau est profonde, plus elle clabousse.

Aussi un faiseur d'embarras m'a toujours paru un objet mprisable.

J'espre donc que vous ne vous figurerez jamais que votre grand papa
chante ses propres louanges, ou se pose en tre suprieur  son
prochain.

Je me borne  vous exposer les faits, aussi bien que je puis me les
rappeler, avec une parfaite franchise, et dans toute leur vrit.

Mon court retard, mon hsitation avaient fait monter  la figure du Duc
une vive rougeur de colre.

Aussi je tirai de ma poche intrieure le paquet de papiers, que je lui
tendis en m'inclinant avec respect.

Lorsque ses yeux tombrent sur la suscription, il eut un sursaut de
surprise et d'agitation et fit un mouvement comme pour les cacher dans
son habit.

Si tel fut son premier mouvement, il le matrisa et resta perdu dans des
rflexions pendant une minute au moins les papiers  la main.

Puis, avec un rapide hochement de tte, de l'air d'un homme qui a pris
son parti, il rompit les sceaux et parcourut le texte, qu'il jeta
ensuite sur la table avec un rire amer.

--Qu'en dites-vous, gentilshommes, s'cria-t-il, en jetant autour de lui
un regard ddaigneux, que pensez-vous que soit ce message particulier?
C'est une lettre que le tratre Monmouth m'adresse pour m'inviter 
abandonner le service de mon souverain naturel et  tirer l'pe en sa
faveur. Si j'agis ainsi, je puis compter sur la grce de sa faveur et de
sa protection. Sinon, j'encours la confiscation, le bannissement et la
ruine. Il croit que la loyaut de Beaufort s'achte comme la marchandise
d'un colporteur, ou qu'on peut le contraindre  s'en dpartir par un
langage menaant. Le descendant de Jean de Gand rendra donc hommage au
rejeton d'une actrice ambulante!

Plusieurs des personnes prsentes se dressrent brusquement, et un
bourdonnement gnral de surprise et de colre succda aux paroles du
Duc.

Il resta assis les sourcils baisss, frappant le sol du pied et remuant
les papiers sur la table.

--Qu'est-ce qui a lev ses esprances  une telle hauteur?
s'cria-t-il. Comment ose-t-il envoyer une pareille lettre  un homme de
ma qualit. Est-ce parce qu'il a vu une meute de mprisables miliciens
lui montrer les talons, et parce qu'il a fait quitter la charrue 
quelques centaines de mangeurs de lard pour les dcider  suivre son
drapeau, qu'il ose tenir un pareil langage au Prsident des Galles? Mais
vous me rendrez tmoignage des dispositions avec lesquelles je l'ai
accueilli.

--Nous saurons mettre votre Grce  l'abri de tout danger d'tre
calomnie sur ce point, dit un officier d'un certain ge dont la
remarque fut suivie d'un murmure approbateur de tous les autres.

--Et vous, s'cria Beaufort, en levant la voix et dirigeant sur moi ses
yeux flamboyants, qui tes-vous pour oser porter un pareil message 
Badminton? Vous avez certainement donn cong  votre bon sens, avant de
partir pour une commission de cette sorte.

--Ici comme partout ailleurs je suis dans la main de Dieu, rpondis-je,
dans un clair du fatalisme paternel. J'ai fait ce que j'avais promis de
faire. Le reste ne me regarde point.

--Vous allez voir que cela vous regarde de fort prs, hurla-t-il, en
s'lanant de son sige et arpentant la pice, de si prs que cela
mettra fin  toutes les autres choses de ce monde qui vous regardent.
Qu'on appelle les hallebardiers du premier vestibule! Maintenant, mon
homme, qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

--Il n'y a rien  dire, rpondis-je.

--Mais il y a quelque chose  faire, rpliqua-t-il avec un redoublement
de fureur. Qu'on saisisse cet homme et qu'on lui lie les mains!

Quatre hallebardiers, qui avaient rpondu  l'appel du Duc, s'avancrent
et mirent la main sur moi.

Rsister et t de la folie, car je n'avais nulle intention de malmener
des gens qui faisaient leur devoir.

J'tais venu en acceptant mon destin, et si ce destin devait tre la
mort, ainsi que cela semblait alors trs probable, il faudrait m'y
rsigner comme  une chose prvue.

Alors me revinrent  la pense ces vers distiques que Matre
Chillingfoot avait toujours recommands  notre admiration:

    _Non civium ardor prava jubentium,_
    _Non vultus instantis tyranni,_
    _Mente quatit solida._

(L'emportement des citoyens exigeant des choses coupables, ni le visage
du tyran qui menace, n'branlent sa fermet d'me).

Il tait l, _vultus instantis tyranni_, en cet homme corpulent, en
perruque, en dentelles,  la face jaune.

J'avais obi au pote en ce sens que mon courage n'avait point t
branl.

J'avoue que cette masse de poussire tournant sur elle-mme, qu'on nomme
le monde, ne m'avait jamais sduit au point qu'il m'en cott un
gmissement lorsque je la quitterais--jamais, jusqu'au jour de mon
mariage--et c'est l, ainsi que vous le reconnatrez, un fait qui change
vos ides sur le prix de la vie, ainsi que bien d'autres ides.

Les choses tant ainsi, je me tins ferme, les yeux fixs sur le
gentilhomme en colre, pendant que ses soldats mettaient les menottes 
mes poignets.




X--Des choses tranges qui se passent dans le Donjon des Botelers.


--crivez les paroles de cet individu, dit le Duc  son secrtaire.
Maintenant, monsieur, il peut se faire que vous ignoriez que Sa
Gracieuse Majest le Roi m'a confr pleins pouvoirs pendant cette
priode d'agitation, et que j'ai son autorisation pour agir  l'gard
des tratres sans jury ni juge.  ce que je comprends, vous avez un
grade dans la troupe rebelle dsigne ici sous le nom de rgiment de
Saxon, de l'infanterie du comt de Wilts. Dites la vrit, si vous tenez
 votre cou.

--Je dirai la vrit pour quelque chose qui a plus d'importance que
cela, Votre Grce, rpondis je. Je commande une compagnie dans ce
rgiment.

--Et qui est ce Saxon?

--Je rpondrai de mon mieux sur ce qui me regardera moi-mme, dis-je,
mais pas un mot qui puisse compromettre autrui.

--Ha! hurla-t-il, tout bouillant de colre, voici que notre joli
gentilhomme juge  propos de faire le dlicat en matire d'honneur,
aprs avoir pris les armes contre son Roi. Je vous le dclare, monsieur,
votre honneur est dj en si fcheux tat que vous pouvez bien y
renoncer pour ne songer qu' votre sret. Le soleil va se coucher 
l'ouest. Avant qu'il soit couch, il peut se faire que ce soit aussi le
couchant de votre vie.

--Je suis le gardien de mon honneur, Votre Grce, rpondis-je. Quant 
ma vie, si je craignais beaucoup de la perdre, je ne serais pas ici. Il
est bon de vous informer que mon colonel a jur d'exercer d'exactes
reprsailles, dans le cas o il m'arriverait malheur, sur vous ou sur
toutes les personnes de votre maison qui tomberont entre ses mains.
Cela, je le dis non point comme une menace, mais comme un avertissement,
car je le sais homme  ne point manquer  sa parole.

--Votre colonel, comme vous l'appelez, pourra avoir bientt assez de
difficult  se sauver lui-mme, rpondit le Duc d'un air narquois.
Combien d'hommes Monmouth a-t-il avec lui?

Je souris et hochai la tte.

--Comment ferons-nous pour que ce tratre retrouve sa langue?
demanda-t-il avec colre, en s'adressant  son Conseil.

--Je lui mettrais les poucettes, dit un vieux soldat  mine farouche.

--J'ai entendu dire qu'une mche allume entre les doigts opre des
prodiges, suggra un autre. Dans la guerre d'cosse, Sir Thomas Dalzell
a pu convertir par cet argument-l plusieurs personnes de cette race si
entte, si endurcie que sont les Covenantaires.

--Sir Thomas Dalzell, dit un gentleman g, vtu de velours noir, a
tudi l'art de la guerre chez les Moscovites, dans leurs rencontres
barbares et sanglantes avec les Turcs. Dieu veuille que nous autres
Chrtiens d'Angleterre, nous n'allions pas chercher nos modles parmi
les idoltres vtus de peaux de btes d'un pays sauvage.

--Sir William voudrait que la guerre se ft conformment aux rgles de
la plus pure courtoisie, dit celui qui avait pris le premier la parole.
Une bataille se livrerait comme on danse un menuet solennel, sans aucune
atteinte  la dignit ou  l'tiquette.

--Monsieur, rpondit l'autre avec vivacit, je me suis trouv sur le
champ de bataille, alors que vous tiez encore dans les langes, et j'ai
jou de l'pe quand vous aviez  peine la force d'agiter un hochet.
Dans les siges et dans les engagements, le mtier de soldat veut force
et rigueur, mais je dis que la torture, dont l'emploi a t supprim par
la loi anglaise, devrait l'tre aussi par le droit des gens.

--Assez, gentilshommes, assez, s'cria le Duc, voyant que la dispute
allait probablement s'chauffer. Nous faisons grand cas de votre
opinion, Sir William, ainsi que de la vtre, colonel Marne. Nous les
discuterons plus amplement en notre particulier. Hallebardiers, emmenez
le prisonnier, et qu'on lui envoie un prtre pour pourvoir aux besoins
de son me.

--Le conduirons-nous  la chambre de force, Votre Grce? demanda le
capitaine des Hallebardiers.

--Non, au vieux donjon des Botelers, rpondit-il.

Et j'entendis appeler le nom qui venait ensuite sur la liste, pendant
qu'on me faisait franchir une porte latrale, prcd et suivi d'un
garde.

Nous traversmes un nombre infini de passages, de couloirs, qui
retentissaient de nos pas lourds et du bruit des armes, et nous
arrivmes enfin  l'aile ancienne.

L, dans la tourelle de l'angle, existait une petite chambre nue, o
l'humidit entretenait la moisissure.

Elle avait un plafond lev, en forme de vote et une longue fente dans
le mur extrieur laissait seule entrer le jour.

Une petite couchette de bois et un sige grossier formaient tout le
mobilier.

Ce fut l que m'introduisit le capitaine, qui, aprs avoir post un
factionnaire prs de la porte, entra avec moi et dlia mes poignets.

C'tait un homme  mine mlancolique.

Ses yeux graves, enfoncs, sa figure lugubre, juraient avec son
quipement aux couleurs vives et le joli noeud de rubans de son pe.

--Ayez du courage, mon garon, dit-il d'une voix creuse. On se sent
trangl, on gigote et c'est fini. Il y a un jour ou deux, nous avons eu
la mme corve  faire, et l'homme a  peine gmi. Le vieux Spender, qui
est marchal-ferrant du Duc, a une faon  lui pour serrer le noeud, et
non moins de jugement pour mnager la chute, qui vaut celle de Dun, de
Tyburn. Donc ayez du courage, car vous ne passerez point par les mains
d'un apprenti.

--Je voudrais pouvoir informer Monmouth que ses lettres ont t remises,
m'criai-je, en m'asseyant sur le bord de la couchette.

--Sur ma foi, elles ont t remises. Quand vous auriez t le porteur de
lettres  un penny de Mr Robert Murray, dont nous avons tant entendu
parler  Londres au printemps dernier, elles ne seraient point parvenues
plus directement. Pourquoi n'avez-vous parl doucement au Duc? C'est un
gentilhomme bienveillant. Il a bon coeur, except quand on le contrarie.
Quelques mots sur le nombre des rebelles, sur leurs dispositions,
auraient pu vous sauver.

--Je m'tonne que vous, un soldat, vous puissiez parler ou penser ainsi,
dis-je avec froideur.

--Bon, bon, votre cou est  vous. S'il vous plat de faire un saut dans
le nant, ce serait dommage de vous contrarier. Mais Sa Grce a voulu
que vous voyez le chapelain: il faut que j'aille le chercher.

--Je vous en prie, ne l'amenez pas, dis-je, car j'appartiens  une
famille de dissenters, et j'aperois une Bible l-bas dans cette niche.
Aucun homme ne saurait m'aider  me rconcilier avec Dieu.

--Cela se trouve  point, rpondit-il, car le Doyen Newby est venu de
Chippenham, et en ce moment-ci, il discourt avec notre bon chapelain sur
la ncessit de s'imposer des privations, tout en s'humectant la gorge
avec une bouteille de Tokay premier choix. Au dner, je l'ai entendu
dire les grces pour ce qu'il allait recevoir, et presque sans reprendre
haleine, demander au matre d'htel comment il avait l'audace de servir
 un diacre de l'glise un poulet non truff. Mais peut tre
dsirez-vous le secours spirituel du Doyen Newby? Non? En tout cas je
ferai pour vous tout ce qu'on peut faire raisonnablement, puisque vous
n'tes pas pour longtemps entre nos mains. Et surtout ayez du courage.

Il sortit de la cellule, mais il rouvrit bientt la porte, et montra sa
lugubre figure dans l'entrebillement.

--Je suis le capitaine Sinclair, de la maison du Duc, dit-il, si vous
avez besoin de me demander quelque chose. Vous feriez bien de vous
assurer le secours spirituel, car je vous apprendrai que dans cette
cellule-ci il y a eu quelque chose de pire que jamais ne le fut un
gardien ou un prisonnier.

--Quoi donc? demandai-je.

--Eh bien, oui, le diable, rien que cela! rpondit-il, en entrant et
fermant la porte. Voici comment cela s'est fait. Il y a deux ans, Hector
Marot, le dtrousseur de grands chemins, fut enferm dans cette mme
tour des Botelers. Cette nuit l, j'tais moi-mme de garde dans le
couloir, et  dix heures je vis le prisonnier assis sur le lit, tout
comme vous l'tes en ce moment.  minuit, j'eus l'occasion de donner un
coup d'oeil, selon mon habitude, dans l'espoir d'gayer ses heures de
solitude. Il avait disparu! Oui, vous pouvez bien ouvrir de grands yeux.
Je n'avais pas perdu de vue la porte un seul instant, et vous vous
rendrez compte par vous-mme de la possibilit qu'il ft parti par les
fentres. Les murs et le plancher sont en blocs de pierre, autant dire
du roc massif, pour la solidit. Lorsque j'entrai, il y avait une
affreuse odeur de souffre, et la flamme de ma lanterne bleuit. Oui, il
n'y a pas de quoi sourire. Si le diable n'est point parti en emportant
Marot, je vous le demande, qu'est-ce qui l'a fait? Car je suis bien
convaincu qu'un bon ange ne serait jamais venu le dlivrer, comme cela
eut lieu jadis pour l'aptre Pierre. Peut-tre le Malin tient-il  un
autre oiseau de la mme cage. Aussi puis-je vous avertir de vous
prmunir contre ses attaques.

--Non, je ne le crains point, rpondis-je.

--C'est bien, croassa le capitaine, ne soyez pas abattu.

Sa tte disparut et la clef tourna dans la serrure grinante.

Les murs taient d'une paisseur telle, que quand la porte eut t
ferme, il me fut impossible d'entendre aucun bruit.

 part la plainte du vent dans les branches des arbres en dehors de
l'troite fentre, tout tait silencieux comme la tombe dans l'intrieur
du donjon.

Ainsi abandonn  moi-mme, je m'efforai de me conformer au conseil du
Capitaine Sinclair, et d'avoir le coeur ferme, bien que ses propos
fussent loin d'tre encourageants.

Au temps de mon enfance, et tout particulirement parmi les sectaires
avec lesquels je m'tais trouv en contact, la croyance que le Prince
des Tnbres se montrait  l'occasion, et qu'il intervenait sous une
forme corporelle dans les affaires humaines tait trs rpandue et
inconteste.

Les philosophes, dans la paix de leur chambre, peuvent raisonner
doctement sur l'absurdit de ces choses-l, mais dans un donjon o rgne
un demi-jour, o l'on est spar du monde, o la lueur grise domine de
plus en plus, o votre destine est suspendue au flau de la balance, il
en est tout autrement.

Si le rcit du capitaine tait vrai, l'vasion paraissait tenir du
miracle.

J'examinai trs attentivement les murs de la cellule.

Ils taient forms de grands blocs carrs habilement ajusts ensemble.

La mince fente ou fentre tait perce au milieu d'un gros bloc de
pierre.

Partout o la main pouvait atteindre, la surface des murs tait couverte
de lettres et d'inscriptions graves par bien des gnrations de
prisonniers.

Le sol tait form de dalles uses par les pas, et solidement runies
ensemble.

La recherche la plus minutieuse ne laissait apercevoir aucun trou,
aucune fissure par o un rat et pu s'enfuir, et  plus forte raison un
homme.

C'est chose bien trange, mes enfants, que d'tre ainsi couch, d'avoir
tout son sang-froid et de se dire que selon toutes les probabilits,
dans quelques heures votre pouls aura battu pour la dernire fois, et
que votre me aura t lance vers sa destination suprme.

C'est trange, et trs impressionnant.

Quand on se lance  cheval en pleine mle, la mchoire contracte, les
mains fortement serres sur la bride et sur la poigne du sabre, on ne
peut sentir les mmes motions, car l'esprit humain est ainsi fait qu'un
frisson en efface toujours un autre. De mme quand l'homme baisse et
respire pniblement sur le lit ou il va mourir de maladie, on ne saurait
dire qu'il a prouv ce frisson, car l'esprit, affaibli par la maladie,
ne peut que s'abandonner, et est incapable d'envisager de trop prs ce 
quoi il s'abandonne.

Mais quand un homme, plein de jeunesse et de vigueur, est ainsi seul,
qu'il voit la mort en face de lui, suspendue sur lui, il a pour
entretenir ses penses des choses telles que, s'il survit, s'il atteint
 l'ge o les cheveux grisonnent, toute sa vie subira l'empreinte, le
changement que produisent ces heures solennelles, ainsi qu'un cours
d'eau dont la direction est brusquement modifie par le rude choc d'une
rive contre laquelle il s'est heurt.

Toutes les fautes, mme les moindres, mme les travers, apparaissent
avec clart, en prsence de la mort, comme les atomes de poussire
deviennent visibles quand le rayon de soleil pntre dans une chambre o
l'on a fait l'obscurit.

Je les remarquai alors, et depuis, je l'espre, je les ai toujours
remarqus.

J'tais assis la tte penche sur ma poitrine, profondment absorb par
ce solennel enchanement de penses, lorsque j'en fus brusquement tir
par un bruit de coups trs distinct, tel que le produirait un homme qui
voudrait attirer l'attention.

Je me levai d'un bond et plongeai mes regards dans l'obscurit
croissante sans pouvoir me rendre compte de quel ct cela venait.

Je m'tais dj presque persuad que mes sens m'avaient tromp, quand le
bruit se rpta, plus fort que la premire fois.

Je levai les yeux et vis une figure qui m'piait  travers la
meurtrire, ou plutt une partie de la figure, car je ne pouvais
apercevoir que l'oeil et le bord de la joue.

En montant sur mon sige, je reconnus que ce n'tait rien autre que le
fermier qui m'avait tenu compagnie en route.

--Chut, mon garon! dit-il  demi-voix dans le plus pur anglais et non
plus dans le patois de l'ouest comme le matin.

Il passait son doigt  travers l'troite fente, pour m'inviter au
silence.

--Parlez bas, ou il pourra arriver que la garde nous entende...
Qu'est-ce que je puis faire pour vous?

--Comment avez-vous fait pour savoir o je suis? demandai-je avec
tonnement.

--Mais, mon homme, rpondit-il, c'est que je connais cette maison-ci
aussi bien que Beaufort lui-mme la connat. Avant que Badminton ft
construit, mes frres et moi, nous avons pass plus d'un jour  grimper
sur la vieille tour des Botelers. Ce n'est pas la premire fois que j'ai
parl par cette fentre. Mais vite, voyons, que puis-je faire pour vous?

--Je vous suis oblig, monsieur, rpondis je, mais je crains que vous ne
puissiez rien faire pour m'tre utile,  moins vraiment, que vous ne
soyez en mesure d'informer les amis que j'ai  l'arme, de ce qui m'est
arriv.

--Pour cela, je pourrais le faire, rpondit le fermier Brown. coutez,
mon garon, ce que je vais vous dire  l'oreille et dont je n'ai souffl
mot  personne jusqu' prsent. Ma conscience me reproche parfois que
nous tayons un Papiste, pour qu'il rgne sur une nation protestante.
Que les gouvernants soient comme les gouverns, voil mon opinion. Aux
lections, j'ai fait  cheval le voyage  Sudbury, et j'ai vot pour
Matre Evans, de Turnford, qui tait en faveur des Exclusionnistes. Pour
sr, si le Bill en question avait t adopt, c'est le Duc qui serait
assis sur le trne de son pre. La loi aurait dit oui.  prsent elle
dit: non. C'est une bien drle chose que la loi, avec ses oui, oui, ses
non, non, comme ceux de Barclay, le Quaker, qui est venu par ici,
compltement habill de basane, et a qualifi le cur d'homme coiff
d'un clocher. La loi est l. Ce n'est pas la peine de tirer des coups de
feu contre elle, ni de lui passer des piques au travers, ni de lancer
contre elle un escadron. Si elle commence par dire non, elle dira non
jusqu' la fin du chapitre. Autant se battre contre le livre de la
Gense. Que Monmouth fasse changer la loi, cela fera plus pour lui que
tous les Ducs d'Angleterre. Car enfin, malgr tout, il est protestant,
et je voudrais faire de mon mieux pour le servir.

--Voyez-vous, dis-je, le capitaine Lockarby sert dans le rgiment du
Colonel Saxon,  l'arme de Monmouth. Si les choses tournent mal pour
moi, je regarderais comme une preuve de grande bienveillance de votre
part que vous lui fassiez part de mon affection et lui demandiez
d'annoncer l'vnement de vive voix ou par une lettre, avec tous les
mnagements ncessaires, aux gens de Havant. Si j'tais certain que cela
sera fait, ce serait un grand soulagement pour mon esprit.

--Ce sera fait, mon garon, dit le bon fermier. J'enverrai mon homme le
plus sr et mon cheval le plus rapide ce soir mme, pour qu'on sache
dans quel passe fcheuse vous tes. J'ai ici une lime qui pourrait vous
tre utile.

--Non, rpondis-je, l'aide des hommes peut faire bien peu de chose pour
moi ici.

--Il y avait autrefois un trou dans la vote. Regardez en haut, et
tchez de voir s'il y a quelque trace d'une ouverture.

--La vote est bien haute, rpondis-je, en levant les yeux, mais il n'y
a pas d'indice d'une ouverture.

--Il y en avait une, rpta-t-il. Mon frre Roger est descendu par l
avec une corde. Dans l'ancien temps, c'tait ainsi qu'on descendait les
prisonniers, comme on fit pour Joseph, dans le puits. La porte est chose
toute moderne.

--Qu'il y ait un trou, qu'il n'y en ait pas, cela ne peut me servir 
rien, rpondis-je. Il m'est impossible de grimper jusque-l. Ne restez
pas plus longtemps, mon ami, ou vous en aurez peut-tre des ennuis.

--Alors adieu, mon brave coeur! dit-il  demi voix.

Et l'oeil gris, si plein d'honntet, disparut de la fentre, ainsi que
le bout de joue rouge.

Bien des fois, pendant cette longue soire, je levai les yeux, dans
l'espoir insens qu'il reviendrait peut-tre.

Le moindre froissement des branches au dehors me faisait quitter mon
sige, mais c'tait bien pour la dernire fois que j'avais vu le fermier
Brown.

Cette visite amicale, si courte qu'elle et t, me soulagea grandement
l'esprit, car j'avais la promesse d'un homme digne de confiance, que,
quoi qu'il arrivt, mes amis sauraient quelque chose de mon sort.

Il faisait alors tout  fait sombre.

J'allais et venais dans la petite chambre, lorsque j'entendis la clef
grincer dans la porte.

Le capitaine entra, portant une lampe et un grand bol de pain et de
lait.

--Voici votre souper, mon ami, dit-il. Prenez-le, que vous ayez ou non
de l'apptit, car cela vous donnera de la force pour vous conduire en
homme quand viendra le moment que vous savez. On dit qu'il fut beau de
voir mourir Mylord Russell sur le tertre de la Tour. Ayez du coeur. Que
les gens puissent en dire autant de vous! Sa Grce est dans une terrible
humeur. Il va et vient, se mord la lvre, serre les poings en homme qui
peut  peine matriser sa colre. Il se peut que ce ne soit pas contre
vous, mais je ne vois pas quelle autre chose l'a mis dans cette colre.

Je ne rpondis point  ce consolateur du genre de Job.

Aussi me laissa-t-il bientt, aprs avoir pos le bol sur le sige et la
lampe  ct.

Je mangeai tout ce qui m'tait servi et alors, me sentant mieux, je
m'tendis sur la couchette et tombai dans un sommeil sans rves.

Ce sommeil dura probablement trois ou quatre heures.

J'en fus tout  coup tir par un bruit pareil  des grincements de
gonds.

Je me mis sur mon sant et regardai autour de moi.

La lampe avait fini par s'teindre et la cellule tait plonge dans une
obscurit impntrable.

Une lueur gristre  un bout indiquait seule et vaguement la place de
l'ouverture.

Ailleurs tout tait d'une noirceur dense.

Je tendis l'oreille, mais je ne perus aucun son.

Et pourtant j'tais certain de ne m'tre point tromp, certain que le
bruit qui m'avait veill s'tait produit dans l'intrieur mme de ma
chambre.

Je me levai et fis  ttons le tour des murs, en marchant lentement et
promenant ma main sur les murs et la porte.

Puis, je passai en tous sens sur le sol pour me rendre compte de l'tat
du plancher.

Autour de moi, comme sous mes pieds je ne reconnus aucun changement.

Ds lors d'o venait le bruit?

Je m'assois sur le bord du lit et attendis patiemment dans l'espoir de
l'entendre une seconde fois.

Il se rpta bientt.

C'tait un gmissement sourd, un craquement pareil  celui qui se
produit quand on remue avec lenteur et prcaution une porte ou un volet
rests longtemps immobiles.

En mme temps, une lumire d'un jaune fonc parut en haut, sortant d'une
mince fente dans le toit en vote concave qui tait au-dessus de moi.

Pendant que je l'piais, cette fente s'largit peu  peu et s'agrandit
comme si l'on tirait un panneau  coulisses, et enfin je vis un trou
assez grand, par lequel passait une tte qui me regardait, et dont le
contour tait dessin par la lumire confuse qui se trouvait derrire
elle.

Le bout nou d'une corde fut pass  travers cette ouverture et tomba
presque sur le sol de la prison.

C'tait une grosse et solide corde de chanvre, assez forte pour porter
le poids d'un homme lourd, et en tirant dessus, je m'aperus qu'elle
tait fortement assujettie en haut.

videmment mon bienfaiteur inconnu dsirait que je m'en servisse pour
monter.

Je le fis donc, en me servant d'une main aprs l'autre.

J'prouvai quelque peine  passer mes paules  travers le trou, et je
russis  atteindre la pice qui se trouvait au-dessus.

Pendant que j'tais encore  me frotter les yeux aprs ce passage
brusque de l'obscurit  la lumire, la corde fut rapidement remonte,
et le panneau glissant referm.

Pour ceux qui n'taient point dans le secret, il ne restait rien qui pt
expliquer ma disparition.

Je me trouvai en prsence d'un homme replet, de petite taille, vtu d'un
justaucorps grossier et de culottes de basane, ce qui lui donnait
jusqu' un certain point l'air d'un valet d'curie.

Il avait un large chapeau de feutre trs enfonc sur ses yeux et le bas
de sa figure tait entour d'une paisse cravate.

Il tenait une lanterne de corne, dont la lumire me permit de voir que
la chambre, o nous nous trouvions, avait la mme dimension que
l'oubliette situe au-dessous d'elle et n'en diffrait que par la
prsence d'une large fentre, qui donnait sur la parc.

Il n'y avait dans cette pice aucun meuble, mais elle tait traverse
par une grande poutre, sur laquelle avait t assujettie la corde qui
avait servi  mon ascension.

--Parlez bas, l'ami, dit l'inconnu. Les murs sont pais, et les portes
ferment bien, mais je ne tiens pas  ce que vos gardiens sachent par
quels moyens vous avez t volatilis.

-- vrai dire, monsieur, rpondis-je, je puis  peine croire que ce soit
autre chose qu'un rve. Il est extraordinaire qu'on puisse pntrer
aussi aisment dans ma prison, et plus extraordinaire encore pour moi de
me trouver un ami qui veuille s'exposer ainsi pour moi.

--Regardez par ici, dit-il, en abaissant sa lanterne de faon  clairer
la partie du plancher o le panneau tait encastre, ne voyez-vous pas
combien est vieille et moisie la maonnerie qui l'entoure? Cette
ouverture du toit est aussi ancienne que le donjon mme, et bien plus
ancienne que la porte par laquelle vous y avez t introduit. C'tait,
en effet, une de ces cellules en forme de bouteille ou oubliettes, que
les rudes gens de jadis avaient inventes pour garder srement leurs
prisonniers. Une fois descendu par ce trou dans le puits aux parois de
pierre, l'homme n'avait plus qu' se ronger le coeur, car son destin
tait scell. Et pourtant, comme vous le voyez, le mme procd qui
jadis empchait son vasion, vous a rendu aujourd'hui la libert.

--Grce  votre clmence, Monseigneur, dis-je, en jetant un regard
pntrant sur mon interlocuteur.

-- prsent, assez de dguisement comme cela! s'cria-t-il d'un ton
boudeur, en rejetant en arrire le chapeau  larges bords et me
montrant, ainsi que je m'y attendais, les traits du Duc. Mme un jeune
soldat sans exprience voit clair  travers mes efforts pour garder
l'incognito. Je crains de ne faire qu'un pitre conspirateur, capitaine,
car j'ai le caractre ouvert... Oui, aprs tout, comme le vtre. Je ne
saurais prendre un meilleur terme de comparaison.

--Quand on a entendu une fois la voix de Votre Grce, on ne l'oublie pas
aisment, dis-je.

--Surtout quand elle parle de chanvre et de prisons, rpondit-il en
souriant. Mais si je vous ai fourr en prison, vous devez avouer que je
vous ai offert une compensation en vous en retirant au bout de ma ligne,
comme on tire une pinoche d'une bouteille. Mais comment en tes-vous
arriv  me remettre de tels papiers en prsence de mon conseil?

--J'ai fait tout mon possible pour les remettre en particulier, dis-je,
et je vous ai envoy un message dans ce but.

--C'est vrai, rpondit-il, mais il m'arrive des messages de cette sorte
de tout soldat qui veut vendre son pe, de tout inventeur qui a la
langue longue et la bourse plate. Comment deviner que l'affaire tait
rellement importante?

--J'ai craint de laisser chapper une chance qui pourrait ne jamais
revenir, dis-je. On m'a appris que Votre Grce n'a que peu de loisir
dans l'poque prsente.

--Je ne saurais vous blmer, rpondit-il, en arpentant la pice, mais
c'tait malencontreux. J'aurais pu dissimuler les dpches, mais cela
et excit les soupons. Votre plan aurait t perc  jour. Il y a bien
des gens qui portent envie  ma haute fortune, et qui sauteraient sur
une occasion de me nuire auprs du Roi Jacques. Sunderland ou Somers,
n'importe lequel d'entre eux, attiseraient la moindre rumeur en une
flamme qu'il serait impossible d'teindre. Il n'y avait donc d'autre
parti  prendre que de montrer les papiers. La langue la plus venimeuse
n'a pu rien trouver  blmer dans ma conduite. Quelle attitude
auriez-vous conseille en pareilles circonstances?

--Celle qui aurait consist  aller droit au but, rpondis-je.

--Oui, oui, monsieur La Probit, mais les hommes publics sont tenus 
marcher avec toute la prcaution possible, car la ligne droite les
conduirait trop souvent au bord du prcipice. La Tour ne serait pas
assez vaste pour loger tous ses htes, si tout le monde allait le coeur
dans sa main. Mais  vous, dans ce tte--tte, je puis dire mes penses
vritables sans crainte d'tre trahi ou mal compris. Je n'crirai pas un
mot sur du papier. Il faut que votre mmoire soit la feuille qui portera
ma rponse  Monmouth. Et pour commencer, effacez-en tout ce que vous
avez entendu dans la salle du Conseil. Que cela soit comme si l'on
n'avait rien dit! Est-ce fait?

--Je comprends que cela ne reprsentait point les vritables penses de
Votre Grce.

--Il s'en fallait de beaucoup, capitaine. Mais je vous en prie,
dites-moi quelles raisons les rebelles ont-ils de compter sur le succs?
Vous avez d entendre votre colonel et d'autres discuter sur ce sujet,
ou remarquer d'aprs leur attitude ce qu'ils en pensaient. A-t-on bon
espoir de tenir tte aux troupes du Roi?

--Jusqu' prsent, rpondis-je, on n'a eu que des succs.

--Contre les gens de la milice. Mais ils verront qu'il en est tout
autrement quand ils auront affaire  des troupes exerces. Et
pourtant!... et pourtant... Il y a une chose que je sais, c'est que tout
chec de l'arme de Feversham causerait un soulvement gnral dans tout
le pays. D'autre part, le parti du Roi est actif. Chaque courrier nous
apporte la nouvelle de renforcements par des leves. Albemarle maintient
encore la milice dans l'Ouest. Le comte de Pembroke est en armes dans le
Comt de Wilts. Lord Lumley arrive de l'Est avec les troupes du Sussex.
Le Comte d'Abingdon tient le Comt d'Oxford.  l'Universit, les bonnets
et les robes font partout place aux casques et aux cuirasses. Les
rgiments hollandais de Jacques se sont embarqus  Amsterdam. Et
pourtant Monmouth a gagn deux batailles. Pourquoi n'en gagnerait-il pas
une troisime. Les eaux sont troubles... bien troubles.

Le Duc allait et venait, les sourcils froncs, se disait tout cela 
lui-mme plutt qu' moi, hochait la tte de l'air d'un homme dans la
plus embarrassante incertitude.

--Je voudrais que vous disiez  Monmouth, fit-il enfin, que je lui sais
gr des papiers qu'il m'a envoys, que je les lirai et les examinerai
avec l'attention convenable, et que je l'aiderais si je n'tais entrav
par des gens qui me serrent de prs et qui me dnonceraient si je
laissais voir mes vritables penses. Dites-lui que s'il amne son arme
dans ce pays-ci, je pourrai alors me dclarer ouvertement pour lui, mais
que le faire en ce moment serait ruiner la fortune de ma maison sans lui
tre utile en quoi que ce soit. Pouvez-vous lui porter ce message?

--Je le ferai, Votre Grce.

--Dites-moi, demanda-t-il, comment Monmouth se comporte-t-il en cette
entreprise.

--En chef sage et vaillant, rpondis-je.

--C'est trange, murmura-t-il.  la cour, on ne cessait de dire, par
manire de plaisanterie, qu'il avait  peine assez d'nergie ou de
constance pour achever une partie  la balle et qu'il jetait toujours sa
raquette avant d'avoir amener le coup gagnant. Ses projets taient comme
une girouette, tournant  tous les vents. Il n'avait de constant que son
inconstance. Il est vrai qu'il a command les troupes du Roi en cosse,
mais tout le monde savait que Claverhouse et Dalzell ont t les
vritables vainqueurs au Pont de Bothwell.  mon avis, il ressemble  ce
Brutus de l'Histoire Romaine qui feignit d'tre faible d'esprit pour
masquer ses ambitions.

Le Duc avait repris ses propos qu'il adressait  lui-mme plutt qu'
moi.

Aussi ne fis-je aucune remarque, si ce n'est pour rappeler que Monmouth
s'tait gagn le coeur du petit peuple.

--C'est l qu'est sa force, dit Beaufort. Il a dans les veines le sang
de sa mre. Il ne trouve pas indigne de serrer la patte sale de Jerry le
rtameur, ou de disputer le prix de la course  un rustaud sur la
pelouse du village. Ce sont ces mmes rustauds qui l'ont soutenu, alors
que des amis de la haute noblesse sont rests  l'cart. Je voudrais
bien pouvoir lire dans l'avenir. Mais vous avez mon message, capitaine,
et j'espre que si vous y changez quelque chose en le faisant connatre,
ce sera pour y mettre plus de chaleur et de bienveillance. Maintenant il
est temps que vous partiez, car les gardes seront relevs dans moins de
trois heures et votre vasion sera dcouverte.

--Mais comment partir? demandai-je.

--Par ici, rpondit-il, en ouvrant la fentre et faisant glisser la
corde sur la poutre dans ce sens. La corde sera peut-tre trop courte
d'un ou deux pieds, mais vous avez de la taille de reste pour y
suppler. Lorsque vous aurez pris terre, suivez le chemin sabl qui
tourne  droite jusqu' ce qu'il vous amne sous les grands arbres du
parc. Le septime de ces arbres a une grosse branche qui passa
par-dessus le mur de clture. Grimpez sur cette branche et laissez-vous
tomber de l'autre ct. Vous y trouverez mon valet qui vous attend avec
votre cheval. Et en selle, jouez de l'peron, en toute hte, avec la
vitesse de la poste, dans la direction du Sud. Quand il fera jour, vous
devrez vous trouver en dehors du terrain dangereux.

--Mon pe! demandai-je.

--Tout ce qui vous appartient est ici. Redites  Monmouth ce que je vous
ai dit et faites lui savoir que je vous ai trait avec toute la
bienveillance possible.

--Mais que dira le Conseil de Votre Grce, en apprenant ma disparition?

--Peuh! mon garon, ne vous mettez pas en peine de cela. Je partirai
pour Bristol ds la pointe du jour et je donnerai  mon conseil assez de
sujets de rflexions pour qu'il n'ait pas le loisir de songer  ce que
vous tes devenu. Les soldats ne verront l qu'un autre exemple de
l'intervention du Pre du Mal, qui depuis longtemps passe pour tre
pris de cette cellule au-dessous de nous. Sur ma foi, si tout ce qu'on
raconte est vrai, il s'y est pass assez de choses horribles pour faire
sortir tout ce qu'il y a de diables dans l'abme. Mais le temps presse.
Passez sans bruit par la fentre. C'est cela! Rappelez-vous le message.

--Adieu, Votre Grce, rpondis-je.

Et, saisissant la corde, je me laissai glisser  terre rapidement, sans
bruit.

Alors il la remonta et ferma la fentre.

Lorsque je regardai autour de moi, mon regard tomba sur la fente troite
qui s'ouvrait sur ma cellule et  travers laquelle ce brave fermier
Brown avait caus avec moi.

Une demi-heure auparavant, j'tais tendu sur la couchette de la prison,
sans espoir, sans aucune ide d'vasion.

Et maintenant me voil de nouveau au grand air.

Nulle main ne s'tend pour m'arrter.

Je respire librement.

Prison et potence ont galement disparu, comme de mauvais rves qu'on
chasse en se rveillant.

Le coeur, capable de se bien tremper, s'adoucit grce  la certitude de
la scurit.

Aussi j'ai vu un honnte commerant se comporter bravement tant qu'il
fut convaincu que sa fortune avait t engloutie par l'Ocan, mais
perdre toute sa philosophie en apprenant que la nouvelle tait fausse,
et que ses biens avaient travers le pril sains et saufs.

Pour ma part, assur comme je le suis que le hasard n'a aucune part dans
les affaires humaines, je sentais que j'avais t soumis  cette preuve
pour m'inspirer des penses srieuses, et que j'en avais t tir afin
de pouvoir traduire ces penses en actes.

Comme gage des efforts que je ferais dans ce but, je me mis  genoux sur
l'herbe  l'ombre de la tour des Botelers, et je priai, afin de devenir
en ce monde un homme utile, d'obtenir le secours ncessaire pour
m'lever au-dessus de mes besoins et de mes intrts pour concourir 
tout ce qui se ferait de bon ou de noble dans mon temps.

Il s'est bien pass cinquante ans, mes chers enfants, depuis le jour ou
je courbai mon intelligence devant le grand Inconnu, dans le parc de
Badminton clair par la lune, mais je puis dire sincrement qu' partir
de ce jour-l jusqu'au jour prsent, les objets, que je m'tais
proposs, m'ont servi de boussole sur les flots sombres de la
vie--boussole  laquelle il m'arrive parfois de ne point obir--car la
chair est faible et frle, mais qui du moins a toujours t l, pour que
je puisse la consulter dans les priodes de doute et de danger.

Le sentier de droite traversait des bosquets et longeait des pices
d'eau peuples de carpes pendant un bon mille.

J'arrivai enfin  la range d'arbres qui suivait le mur de clture.

Je ne vis pas un tre vivant sur mon trajet, except une harde de daims
qui s'enfuirent comme des ombres lgres sous le clair de lune
plissant.

Je me retournai.

Je vis les hautes tours et les pignons de l'aile des Botelers se
dessiner en noir d'un air menaant contre le ciel toil.

J'arrivai au septime arbre.

Je grimpai sur la grosse branche qui passait par-dessus la muraille du
parc et je me laissai tomber de l'autre ct, o je trouvai mon bon
vieux gris-pommel m'attendant sous la surveillance d'un palefrenier.

Je m'lanai en selle, me ceignis une fois encore de mon pe et partie
au galop, d'un train aussi rapide que le comportaient quatre jambes
pleines de bonne volont, pour retourner  mon point de dpart.

Je chevauchai pendant toute cette nuit-l sans tirer les rnes,
traversant des hameaux endormis, des fermes baignes de clair de lune,
longeant des cours d'eau brillants, furtifs, franchissant des collines
couvertes de bouleaux.

Quand le ciel d'Orient passa de la teinte rouge  la teinte carlate, et
que le grand soleil montra son bord par-dessus les hauteurs bleues du
comt de Somerset, j'avais dj accompli une bonne partie de mon trajet.

C'tait au matin d'un jour de sabbat et de tous les villages arrivait le
doux tintement d'appel des cloches.

Je ne portais alors sur moi plus de papiers compromettants.

Aussi pouvais-je voyager avec plus d'insouciance.

Quelque part, un gardien de route au regard pntrant me demanda o
j'allais, mais lorsque je lui eus rpondu que je venais de chez Sa Grce
le Duc de Beaufort, cela suffit pour dissiper ses soupons.

Plus loin, prs d'Axbridge, je rencontrai un marchand de bestiaux qui se
rendait  Wells au trot lourd de son cob luisant.

Je chevauchai quelque temps en sa compagnie et appris que toute la
rgion nord du comt de Somerset tait maintenant en pleine rvolte, et
que Wells, Shepton Mallet et Glastonbury taient occups par les
volontaires en armes du Roi Monmouth.

Toutes les forces royales s'taient replies vers l'Ouest ou l'Est,
jusqu' ce qu'il leur vint des renforts.

En traversant les villages, je vis le drapeau bleu aux clochers des
glises, les paysans s'exerant sur la pelouse, et je n'aperus nulle
part de fantassins ou de dragons pour faire reconnatre l'autorit des
Stuarts.

Mon trajet me fit passer par Shepton Diallet, l'auberge du joueur de
flte, Bridgewater, et North Petherton.

Enfin, quand arriva la fracheur du soir, j'arrtai mon cheval fatigu 
l'enseigne des _Mains jointes_ et aperus les clochers de Taunton dans
la valle au-dessous de moi.

Une cruche de bire pour le cavalier, un grand seau d'avoine pour le
cheval rendirent leur ardeur  l'un et  l'autre, et nous nous tions
remis en route, quand accoururent, descendant la pente avec toute la
vitesse dont ils taient capables, une quarantaine de cavaliers.

Ils allaient d'un tel train, que je m'arrtai, ne sachant si c'taient
des amis ou des ennemis, mais quand ce tourbillon arriva prs de moi, je
reconnus dans les deux officiers qui les conduisaient, Ruben Lockarby et
Sir Gervas Jrme.

En me voyant, ils agitrent les mains, et Ruben fit un bond qui le jeta
sur la crinire de son cheval, o il resta un instant, jambe de ,
jambe de l, jusqu'au moment o l'animal le rejeta en selle.

--C'est Micah! criait-il d'une voix haletante.

Aprs quoi il resta la bouche bante, les larmes jaillissant sur sa
bonne figure.

--Corbleu, l'ami! Comment tes-vous venu ici? dit Sir Gervas en me
lardant avec son index comme pour s'assurer que j'tais l en chair et
en os. Nous partions en enfants perdus dans le pays de Beaufort, pour le
rosser et lui brler sous le nez sa belle maison, s'il vous tait arriv
malheur. Un valet d'curie est arriv il n'y a qu'un instant, envoy par
un fermier de l-bas, pour nous informer que vous tiez sous le coup
d'une condamnation  mort. Sur quoi je suis parti, avec ma perruque 
moiti frise, et j'ai appris que l'ami Lockarby avait obtenu de Lord
Grey un cong pour se rendre dans la Nord avec ces hommes. Mais comment
avez-vous t trait?

--Bien et mal, rpondis-je en serrant les mains d'amis. La nuit
dernire, je ne comptais pas voir un nouveau lever de soleil, et
pourtant vous me revoyez ici bien portant, au complet. Mais il faudrait
du temps pour raconter tout cela.

--Oui, et le Roi Monmouth sera sur les pines, en vous attendant.
Volte-face, mes gars, et en route pour le camp. Jamais mission ne fut
plus vite et plus heureusement termine que la ntre. Il aurait fait
mauvais pour Badminton si vous aviez t endommag.

Les troupiers firent demi-tour et revinrent au petit trot  Taunton, o
je rentrai entre mes deux fidles amis.

Ils m'apprirent tout ce qui s'tait pass en mon absence, et de mon ct
je leur contai mes aventures.

La nuit tait venue avant que nous eussions franchi les portes.

J'y confiai Covenant aux soins du valet d'curie du Maire et me rendis
tout droit au chteau pour faire mon rapport sur ma mission.




XI--La querelle au conseil.


Au moment o je me prsentai, le Conseil du Roi Monmouth tait runi, et
mon entre causa une joyeuse surprise, car on venait justement
d'apprendre ma situation prilleuse.

La prsence du Roi lui-mme ne put empcher plusieurs membres et parmi
eux les deux vieux soldats de fortune, de se lever brusquement et de me
serrer la main avec chaleur.

Monmouth dit, lui aussi, quelques mots pleins de grce et m'invita 
m'asseoir  la table avec les autres.

--Vous avez conquis le droit de prendre place dans notre Conseil,
dit-il, et pour qu'il ne naisse point de jalousie parmi d'autres
capitaines, en vous voyant au milieu de nous, je vous octroie
prsentement le titre spcial de commandant des claireurs, fonction qui
n'ajoutera que peu, sinon rien,  votre tche actuelle, dans l'tat o
sont maintenant nos forces, mais qui vous donnera la prsance sur vos
camarades. Nous avons appris que vous avez t accueilli par Beaufort de
la faon la plus rude et que vous tiez en terrible situation dans ses
prisons. Mais vous tes arriv sain et sauf, sur les talons mmes de
l'homme qui a apport la nouvelle. Dites-nous ce qui vous est survenu
depuis le premier moment jusqu' la fin.

J'aurais voulu me borner  parler de Beaufort et de son message, mais
comme le Conseil semblait dsireux d'entendre tout le rcit de mon
voyage, je dis en langage aussi bref, aussi simple que possible, les
divers incidents qui m'taient arrivs, l'embuscade des contrebandiers,
la caverne, la capture de l'employ de l'Excise, le voyage  bord du
lougre, comment j'avais fait la connaissance du fermier Brown, comment
j'avais t jet en prison et en avais t dlivr, le message que
j'tais charg d'apporter.

Tout cela fut cout par le Conseil avec la plus grande attention.

De temps  autre, un juron mal contenu d'un courtisan, un gmissement et
une prire d'un Puritain, montraient avec quel ardent intrt on suivait
les phases diverses de mon aventure. Mais ce qui attira le plus
l'attention, ce fut le langage de Beaufort.

On m'interrompit plus d'une fois quand on croyait que je passais sur
quelqu'une des choses dites ou faites sans donner le temps de
l'apprcier.

Lorsque je fus enfin arriv au bout, tout le monde resta silencieux.

On se regardait les uns les autres,  attendre que quelqu'un formult
une opinion.

--Sur ma parole, dit Monmouth, voici un jeune Ulysse, bien que son
Odysse n'ait exig que trois jours pour s'accomplir. Scudry ne serait
pas aussi ennuyeuse si elle s'inspirait de cette caverne, de
contrebandiers et de ce panneau  coulisse. Qu'en dites-vous, Grey?

--En effet, il a eu sa part d'aventures, rpondit le gentilhomme, et il
a accompli sa mission en hraut intrpide et zl. Vous dites que
Beaufort ne vous a rien donn par crit?

--Pas un seul mot, Mylord, rpondis-je.

--Et son message confidentiel consistait  dire qu'il tait bien dispos
pour nous et qu'il se joindrait  nous, si nous tions dans son pays.

--C'tait bien le sens de ses paroles, Mylord.

--Et cependant, devant son conseil, il a prononc des paroles amres
contre nous. Il a fait un affront au Roi et il a trait fort lgrement
ses justes appels  la loyaut de sa noblesse.

--Il l'a fait, rpondis-je.

--Il voudrait bien se trouver  la fois des deux cts de la haie, dit
le Roi Monmouth. Un homme de cette sorte finira probablement par n'tre
ni de l'un ni de l'autre ct, mais au milieu des ronces. Il peut
cependant se faire que nous ayons avantage  faire un mouvement de son
ct, de manire  lui donner la possibilit de se dclarer.

--En tout cas, Votre Majest se souvient, dit Saxon, que nous avons
dcid de marcher dans la direction de Bristol et de faire une tentative
sur la ville.

--On s'occupe  fortifier les ouvrages, dis-je, et il s'y trouve cinq
mille volontaires du Comt de Gloucester. En passant, j'ai vu les
ouvriers au travail sur les remparts.

--Si nous gagnons Beaufort, nous aurons la ville, dit Sir Stephen
Timewell. Il s'y trouve dj nombre de gens pieux et honntes, qui se
rjouiraient de voir une arme protestante dans leurs murs. Si nous
avions  faire le sige, nous pourrions compter sur leur concours.

--Grle et clairs! s'cria le guerrier allemand avec une impatience que
ne pouvait contenir la prsence mme du Roi, comment nous parler de
siges et de blocus, alors que nous n'avons pas mme une pice de sige
avec nous.

--Le Seigneur nous fournira des pices de sige, s'cria Ferguson, de sa
voix trange et nasillarde. Le Seigneur n'a-t-il point bris les tours
de Jricho sans l'aide de la poudre  canon. Le Seigneur n'a-t-il pas
fait surgir le brave Robert Ferguson? Ne l'a-t-il pas sauv malgr
trente-cinq sommations  comparatre et vingt-deux proclamations des
impies? Quelle chose lui est impossible? Hosannah! Hosannah!

--Le Docteur a raison, dit un Indpendant anglais  la face carre,  la
peau tanne, nous parlons trop des moyens de la chair, des chances du
sicle, et nous comptons sans cette bienveillance cleste qui devrait
nous servir de bton sur les routes pleines de cailloux et de
fondrires... Oui, messieurs, reprit-il, en levant la voix et regardant
les courtisans assis de l'autre ct de la table, vous pouvez accueillir
d'un air moqueur les paroles pieuses, mais je vous le dis, c'est vous,
avec vos pareils, qui attirerez sur cette arme la colre de Dieu.

--Et moi aussi, je le dis, cria d'un ton farouche un autre sectaire.

--Et moi aussi... Et moi aussi, crirent plusieurs autres, parmi
lesquels tait Saxon.

--Est-ce que Votre Majest trouve bon que nous soyons insults  la
table de votre propre Conseil? s'cria un des courtisans, en se levant
tout  coup, la figure rougie. Faudra-t-il que nous supportions encore
longtemps cette violence, parce que nous avons la religion du
gentilhomme, et que nous prfrons la pratiquer dans le secret de nos
coeurs plutt qu'au coin des rues, avec ces Pharisiens.

--Ne parlez pas contre les Saints de Dieu, s'cria un Puritain d'un ton
haut et farouche. J'entends au-dedans de moi une voix qui me dit qu'il
vaudrait mieux te frapper  mort, oui, mme en prsence du Roi, plutt
que de te permettre de semer le mpris sur ceux qui ont t rgnrs.

Plusieurs, des deux cts, s'taient levs.

Les mains taient poses sur les poignes des pes et l'on changeait
des regards plus terribles que des coups de rapires.

Mais les conseillers plus calmes et plus raisonnables russirent 
rtablir la paix et  faire rasseoir  leurs places les adversaires qui
se chamaillaient.

--Qu'est-ce  dire, messieurs, s'cria le Roi, la figure assombrie par
la colre, quand le silence fut enfin rtabli. Est-ce l que s'arrte
mon autorit, au point qu'on bavarde et qu'on se dispute comme si la
salle de mon Conseil tait celle d'une taverne de Fleet-Street? Est-ce
ainsi que vous respectez ma personne? Je vous le dis, j'aimerais mieux
renoncer pour toujours  mes justes droits sur la couronne, et retourner
en Hollande, ou consacrer mon pe  la dfense de la Chrtient contre
le Turc que de souffrir pareille indignit. Si quelqu'un est convaincu
d'avoir excit la discorde chez les soldats ou parmi les citoyens sous
couleur de religion, je sais ce que j'aurai  faire  son gard. Que
chacun prche aux siens, que nul ne se mle du troupeau de son prochain.
Quant  vous, Mr Bramwell, et Mr Joyce, ainsi que vous, Mr Henry
Nuttall, nous vous regarderons comme dispenss d'assister  ces runions
jusqu'au jour o nous songerons de nouveau  vous. Vous pouvez
maintenant vous sparer et rentrer chacun dans vos quartiers. Demain
matin, avec l'aide de Dieu, nous nous mettrons en route dans la
direction du Nord, pour voir quelle fortune attend notre entreprise dans
ces contres.

Le Roi s'inclina pour faire entendre que la runion officielle tait
termine, et prenant Lord Grey  part, dans une embrasure de fentre, il
s'entretint avec lui d'un air proccup.

Les Courtisans, qui comptaient parmi eux plusieurs Anglais et des
gentilshommes trangers, venus avec quelques esquires des comts de
Devon et de Somerset, sortirent en masse, l'air provocateur, avec un
grand bruit d'perons et de sabres.

Les Puritains se grouprent, la mine grave, et partirent, aprs eux, non
point avec des faons rserves, et les yeux baisss, comme ils le
faisaient d'ordinaire, mais avec les traits farouches, les sourcils
froncs, et tels que les Juifs d'autrefois se montraient quand l'appel
 vos tentes, Isral vibrait encore  leurs oreilles.

Vritablement la discorde religieuse, l'ardeur sectaire taient dans
l'air.

Au dehors, sur la pelouse du chteau, les voix des prdicants montaient
comme un bourdonnement d'insectes.

Tous les chariots, les barils, les caisses que le hasard avait mis 
leur disposition taient changs en autant de chaires, chacune ayant son
orateur et son petit cercle d'auditeurs empresss.

Ici c'tait un volontaire de Taunton, en costume de bure, en bottes
montantes et  bandoulire, qui dissertait sur la Justification par les
oeuvres.

Ailleurs un grenadier de la milice,  l'habit d'un rouge flamboyant, aux
buffleteries blanches, s'enfonait dans le mystre de la Trinit.

Sur certains points, o les chaires improvises taient trop
rapproches, les sermons avaient tourn en une ardente discussion entre
les deux prdicateurs, et l'auditoire y participait par des murmures
sourds, des gmissements, et chacun applaudissait le champion dont les
doctrines taient les plus conformes aux siennes.

Ce fut  travers cette scne, rendue plus frappante encore par la lueur
rouge et tremblotante des feux de bivouacs, que je me frayai passage, le
coeur lourd, car je sentais combien il tait vain d'esprer le succs,
quand rgnait tant de discorde.

Quant  Saxon, ses yeux brillaient.

Il se frottait les mains avec satisfaction.

--Le ferment opre, dit-il, et ce ferment produira des rsultats.

--Je ne vois pas ce qui peut en sortir, si ce n'est du dsordre et de la
faiblesse, rpondis-je.

--Il en sortira de bons soldats, mon garon, dit-il. Ils sont en train
de s'aiguiser, chacun de la faon qui lui est propre, sur la pierre de
la religion. Ces disputes engendrent des fanatiques, et le fanatique est
l'toffe dont sont fait les conqurants. N'avez-vous pas entendu dire
que l'arme du Vieux Noll tait divise entre Presbytriens,
Indpendants, Antinomiens, Hommes de la Cinquime Monarchie, Brownistes,
et une vingtaine d'autres sectes, dont les querelles ont cr les plus
beaux rgiments qui se soient jamais aligns sur un champ de bataille.

    _Ainsi que le font ceux qui tablissent leur foi_
    _Sur l'pe et le fusil comme texte sacr._

Vous connaissez ce distique du vieux Samuel. Je vous le dis, j'aime
mieux les voir occups  cela qu' leur exercice, avec toutes leurs
bisbilles et leur vacarme.

--Mais ce dsaccord au Conseil? demandai-je.

--Ah! cela c'est chose plus grave. Toutes les religions peuvent se
souder ensemble. Mais le Puritain et le Libertin, c'est comme l'huile et
l'eau. Mais le Puritain, c'est l'huile, car il est toujours en haut. Ces
courtisans n'ont en vue qu'eux-mmes; tandis que les autres ont derrire
eux l'lite, le nerf de l'arme. Il est heureux qu'on se mette en marche
demain. Les troupes royales, ainsi quel je l'ai appris, affluent dans la
plaine de Salisbury, mais leur artillerie et leurs convois de vivres les
retardent. Elles savent bien qu'elles doivent apporter tout ce qui leur
est ncessaire et qu'elles doivent compter fort peu sur le bon vouloir
des paysans de la contre. Ah! l'ami Buyse, comment cela va-t-il?

--_Gans gut_, dit le gros Allemand, qui surgit devant nous dans
l'obscurit. Mais Sapperment! Quelles clameurs! quels croassements, on
dirait une vole de corneilles au moment du coucher. Vous autres
Anglais, vous tes... oui, tonnerre et clair! un singulier peuple. Il
n'y en a pas deux d'entre vous sous le ciel qui soient du mme avis sur
n'importe quel sujet. Le Cavalier tient  son bel habit et  son
franc-parler. Le Puritain vous coupera la gorge plutt que de renoncer 
son costume sombre et  sa Bible. Le Roi Jacques I crient les uns. Le
Roi Monmouth crient les paysans. Le Roi Jsus disent les Hommes de la
cinquime Monarchie:  bas tous les Rois! crient Matre Wade et
quelques autres qui tiennent pour la Rpublique.

Depuis le jour o je me suis embarqu  Amsterdam sur le Helderenbergh,
je me suis toujours senti la tte tourner quand j'ai tach de comprendre
ce que vous voulez, car avant que l'un ait fini d'expliquer son affaire,
et que je commence  voir un peu clair dans le _Finsterniss_ (les
tnbres), un autre arrive avec une autre histoire, et me voil dans le
mme embarras qu'au premier moment. Mais vous, mon jeune Hercule, je
suis vraiment content de vous voir revenu sain et sauf. J'hsite un peu
 vous tendre ma main, aprs le traitement que vous lui avez fait subir
rcemment. J'espre que vous ne vous en portez que mieux, malgr les
dangers que vous avez courus.

-- vrai dire, rpondis-je, je me sens les paupires trs lourdes. 
part une heure ou deux sur le lougre et  peu prs autant de temps sur
la couchette de la prison, je n'ai pas ferm l'oeil depuis que j'ai
quitt le camp.

--Rassemblement au second coup de clairon, vers huit heures! dit Saxon.
Donc nous allons vous quitter pour que vous puissiez vous reposer de vos
fatigues.

Les deux vieux soldats, aprs m'avoir fait de la tte un signe d'adieu,
se dirigrent ensemble  grands pas vers la rue encombre qui se nommait
Fore Street, pendant que je me frayais passage de mon mieux pour gagner
la demeure hospitalire du Maire.

Et il me fallut recommencer mon rcit d'un bout  l'autre, avant qu'on
me permt enfin de rentrer dans ma chambre.





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electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

